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Title: Le Guaranis
Author: Aimard, Gustave, 1818-1883
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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LE GUARANIS

par

GUSTAVE AIMARD


PARIS

AMYOT, ÉDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX

MDCCCLXIV



I

LA PREMIÈRE CAMPAGNE.


Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près
le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé,
fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister,
du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord
duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et
qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était
enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages
inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son
équipage.

Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de
larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches
du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au
milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens
indissolubles de la patrie.

Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que
la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en
proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu
à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels
j'étais tombé.

Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était
condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait
parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère
impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France,
on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le
montaient.

Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il
aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli
sous les flots glacés de la mer Polaire!

Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait
donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de
la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!

Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse
position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus
affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages
féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais
sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des
hurlements de bête fauve.

Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par
les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés
à coups de fouet dans l'intérieur des terres.

Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant
de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de
caractère qu'on les représente.

Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une
existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même
endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare
et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables
privations.

Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont
conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance
poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que
de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils
préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin
des membres de leur tribu.

Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur
relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions
avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine
après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et
l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu
pour mettre un terme à ses maux.

Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue
jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de
la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé
par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne
pouvais prévoir la fin.

Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit:
presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon
cœur.

J'avais vingt ans, une santé de fer, dans l'esprit un fonds
d'insouciance, d'audace et de fermeté qui, après quelques jours à peine
de captivité, me sauvèrent de moi-même, en me permettant de réfléchir
et d'envisager ma position sous son véritable jour; si cruelle qu'elle
fût, elle était loin d'être désespérée; du moins, je la jugeai telle et
j'agis en conséquence.

Mon premier soin fut, par une gaieté inaltérable et une complaisance
à toute épreuve, de capter la bienveillance des sauvages, ce à quoi
je réussis assez facilement, plus facilement même que je n'aurais
osé l'espérer; ma situation se trouva ainsi améliorée autant que le
permettraient les malheureuses circonstances dans lesquelles je me
trouvais.

Cependant, lorsque le soir après une course de toute une journée dans
les steppes sans fin de la Patagonie, je me laissais tomber accablé
de fatigue devant le feu du bivouac, tandis que les sauvages riaient
et chantaient entre eux, souvent je sentais ma poitrine sur le point
de se briser à cause des efforts que je faisais pour étouffer mes
sanglots, et je laissais mes larmes couler de mes yeux brûlés de fièvre
et inonder mes mains que je plaçais devant mon visage pour cacher ma
douleur.

Combien de fois ai-je senti faiblir mon courage. Combien de fois la
pensée du suicide a-t-elle, comme un jet de flammes, traversé ma
pensée! Mais toujours, à l'instant le plus critique, l'espoir de la
délivrance surgissait plus vivant dans mon cœur; ma souffrance se
calmait peu à peu, mes artères cessaient de battre, et je m'endormais
en murmurant à demi-voix un de ces refrains du pays, qui sont pour
l'exilé comme un doux et lointain écho de la patrie absente.

Quatorze mois, quatorze siècles s'écoulèrent ainsi, heure par heure,
seconde à seconde, dans une incessante et affreuse torture, dont tout
langage humain serait impuissant à exprimer l'horreur.

Toujours aux aguets afin de saisir l'occasion de m'échapper, mais ne
voulant rien laisser au hasard, j'avais eu le plus grand soin de ne
pas éveiller, pas des tentatives maladroites, l'ombrageuse méfiance
des Patagons; j'avais toujours affecté, au contraire de ne pas trop
m'éloigner de la tribu pendant les chasses ou les marches; aussi les
Indiens avaient-ils fini par me laisser jouir d'une liberté relative
parmi eux, et, au lieu de me contraindre à les suivre à pied, ils
avaient consenti de leur propre mouvement, sans que jamais je leur en
eusse témoigné le désir, à me permettre de monter à cheval.

C'était à cheval seulement que je pouvais songer à m'échapper.

Les Patagons sont les premiers cavaliers du monde; à leur école mes
progrès furent rapides, selon l'expression espagnole, je devins
en peu de temps un _jinete_ consommé et un véritable _hombre de a
caballo_; c'est-à-dire que, si sauvage et si méchant que fût le cheval
qu'on me donnait, en quelques minutes je le domptais et m'en rendais
complètement le maître.

Nos courses vagabondes et sans but nous conduisent enfin à une dizaine
de lieues environ du Carmen de Patagonnes, le fort le plus avancé
construit par les Espagnols sur le río Negro, à l'extrême frontière de
leurs anciennes possessions.

La horde dont je faisais partie campa, pour la nuit, à peu de distance
du fleuve, aux environs d'une _chacra_ (ferme) abandonnée.

L'occasion que j'attendais vainement depuis si longtemps était
enfin venue. Je me préparai à en profiter, comprenant que, si je
ne m'échappais pas cette fois-là, tout serait fini pour moi, et je
mourrais esclave.

Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails de ma fuite; je me
bornerai à dire seulement qu'après une course affolée qui dura sept
heures, et pendant laquelle je sentis constamment les naseaux fumants
des chevaux, lancés à ma poursuite, sur la croupe de celui que je
montais; après avoir échappé vingt fois par miracle aux _bolas_ que
me jetaient les Patagons, et à la pointe acérée de leurs longues
lances, je vins donner en aveugle dans une patrouille de cavaliers
Buenos-airiens, au milieu desquels je tombai évanoui, brisé par la
fatigue et l'émotion.

Les Patagons, surpris à l'improviste par l'apparition des blancs que
les hautes herbes leur avaient dérobés jusque-là, tournèrent bride avec
épouvante et s'enfuirent en poussant des hurlements de fureur.

J'étais sauvé!

A mon singulier accoutrement,--je ne portais pour tout vêtement qu'une
_frazada_ (couverture) en guenilles attachée autour du corps par une
lanière de cuir,--les soldats me prirent d'abord pour un Indien, erreur
rendue plus probable encore par mon teint hâlé, par les intempéries
des saisons auxquelles j'avais été si longtemps exposé et qui avait
contracté presque la couleur du cuivre. Aussitôt que je repris
connaissance, je me hâtai de les désabuser aussi bien que je le pus,
car, à cette époque, je ne parlais que fort imparfaitement la langue
espagnole ou, pour mieux dire, je ne la parlais pas du tout.

Les braves Buenos-airiens écoutèrent avec les marques de la plus vive
sympathie le récit de mes souffrances et me prodiguèrent les soins les
plus touchants.

Mon entrée dans le Carmen, au milieu de mes sauveurs, fut un véritable
triomphe.

J'étais comme fou de joie, je délirais, je riais et pleurais à la fois,
tant je me trouvais heureux d'avoir enfin reconquis ma liberté.

Cependant, il me fallut près d'un mois pour me remettre complètement
des longues souffrances que j'avais endurées et des privations de
toutes sortes auxquelles j'avais, pendant un si grand laps de temps,
été condamné; mais, grâce aux soins dont j'étais entouré et surtout
grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, je parvins enfin
à me rétablir et à sentir succéder à la surexcitation nerveuse à
laquelle j'étais en proie le calme et la raison.

Le gouverneur du Carmen, qui s'était vivement intéressé à moi,
consentit, sur ma prière, à me faire donner mon passage à bord d'un
petit brick Buenos-airien, alors mouillé devant le fort, et je partis
pour Buenos Aires dans la ferme intention de retourner en France le
plus tôt possible, tant le rude apprentissage que j'avais fait de la
vie américaine m'avait dégoûté des voyages et m'avait donné le désir de
revoir mon pays.

Mais il ne devait pas en être ainsi, et avant de rentrer en
France,--je n'ose pas encore dire pour ne plus la quitter,--je devais
errer pendant vingt ans à l'aventure dans toutes les contrées du monde,
du cap Horn à la baie d'Hudson, de la Chine en Océanie, et de l'Inde au
Spitzberg.

A mon arrivée à Buenos Aires, mon premier soin fut de me présenter
au consul de France, afin de lui demander les moyens de retourner en
Europe.

Je fus parfaitement reçu par le consul qui, sur les preuves que je lui
donnai de mon identité, m'annonça tout d'abord qu'il n'y avait aucun
navire français en rade, mais que cela ne devait pas m'inquiéter, parce
que ma famille, ne recevant pas de nouvelles de moi, et craignant que
je me trouvasse dans une position difficile par le manque d'argent, si
un malheur m'était arrivé pendant mon voyage, avait écrit à tous nos
agents à l'étranger, afin que celui devant lequel je me présenterais
me donnât, sur ma demande, une somme nécessaire pour subvenir à mes
besoins et me mettre à même, si j'en témoignais le désir, de tenter
la fortune dans le pays où le hasard m'aurait conduit; il termina en
ajoutant qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs, et qu'il était prêt à me la compter sur l'heure.

Je le remerciai et n'acceptai que trois cents piastres, somme que je
jugeai suffisante pour attendre le moment de m'embarquer.

Quelques mois se passèrent pendant lesquels je fis plusieurs
connaissances agréables parmi les membres de la bonne société
Buenos-airienne et je me perfectionnai dans l'étude de la langue
espagnole.

A plusieurs reprises, le consul avait eu l'obligeance de me faire
prévenir que, si je voulais partir pour la France, cela dépendait
entièrement de ma volonté, mais chaque fois, sous un prétexte ou sous
un autre, je déclinais ses offres, ne pouvant me résoudre à quitter
pour toujours cette terre où j'avais tant souffert et à laquelle, pour
cela même, je m'étais attaché.

C'est que ce n'est pas impunément qu'on a une fois goûté les âcres
saveurs de la vie indépendante du nomade et qu'on a respiré en liberté
l'air embaumé des hautes savanes! J'avais senti se révéler en moi mes
instincts aventuriers. J'éprouvais un secret effroi à la pensée de
recommencer l'existence décolorée, compassée et mesquine à laquelle
m'obligerait la civilisation européenne. Ces intérêts étroits, ces
jalousies basses et sournoises de nos villes du vieux monde me
répugnaient; j'aspirais secrètement à me lancer de nouveau dans le
désert, malgré les périls sans nombre et les cruelles privations qui
m'y attendaient, plutôt que de retourner végéter au sein de nos cités
si magnifiquement alignées, où tout se paye au poids de l'or, jusqu'à
l'air vicié qu'on y respire.

Et puis je m'étais lié d'amitié avec des _gauchos_; j'avais, avec eux,
fait des excursions dans la pampa, couché dans leurs ranchos, chassé
avec eux les taureaux et les chevaux sauvages; toute cette poésie du
désert m'était montée à la tête, je n'aspirais plus qu'à retourner dans
les savanes et les forêts vierges, quelles que dussent être pour moi
les conséquences d'une telle détermination.

Bref, un jour, au lieu de m'embarquer, ainsi que je l'avais presque
promis au consul, pour retourner en France, j'allai le trouver et je
lui expliquai franchement mes intentions.

Le consul ne me blâma ni ne m'approuva; il se contenta de hocher la
tête avec ce sourire mélancolique de l'homme chez lequel l'expérience a
tué une à une toutes les illusions, de la jeunesse, me compta la somme
que je lui demandai, me serra la main avec un soupir de regret et de
pitié, sans doute, pour ma folie, et tout fut dit, je ne le revis plus.

Quatre jours plus tard, monté sur un excellent cheval sauvage, armé
jusqu'aux dents et accompagné d'un Indien guaranis que j'avais engagé
pour me servir de guide, je sortis de Buenos Aires dans l'intention de
me rendre par terre au Brésil.

Qu'allais-je faire au Brésil?

Je ne le savais pas moi-même.

J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un
désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait
en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans,
sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des
hommes habitués aux _joies_ et aux _douceurs_ de la vie européenne,
si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les
empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me
procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom,
et, en résumé, de cruelles douleurs.

Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte
ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a
d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop
véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait
peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit
pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques
aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me
transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus du _Salto_
quatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai
immédiatement en matière.

L'Uruguay[1] prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude
australe, dans la _Serra do Mar_, au Brésil, assez près de l'île
Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des
cataractes; son embouchure est entre la petite île du _Juncal_ et le
hameau de _las Higueritas_, à la hauteur de la _Punta Gorda_, un peu
au-dessus de Buenos Aires.

A partir du _Salto_ jusqu'à _Itaquy_, l'Uruguay ne présente sur ses
deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez
variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du
fleuve: ce sont des _espinillos_, des saules, des _laureles_, des
_seïbos_, des _ñantu baïs_, des _timbos_, des _talas_, des _zapuchos_,
des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns,
entre autres les _mimosas_, portent de charmantes fleurs; des lianes
nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,--_flores del
aire_,--qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de
toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce
spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet
contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche
jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées
d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute
qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à
l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée
jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de
quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux
touffes globuleuses des _estancias_ et des _chacras_, dont les riches
propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.

Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit
dans un _pagonal_, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve,
et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de
mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le
Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir
qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus
souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois
j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit
de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le
caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison
contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son
changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser
la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.

Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais
conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré
intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et
préparer notre modeste repas.

Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra
au repos.

Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez
fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier
mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.

J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur
lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.

La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon
bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue
continuait avec une rapidité extrême.

Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me
menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à
toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la
noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.

Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit
éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les
hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce
que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné
dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me
fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me
renseignerais.

Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin
que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète,
rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence
sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un
périmètre d'au moins vingt lieues.

Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par
une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que
médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien
de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des
armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi
qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et
du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu
brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes
que je l'aurais désiré.

En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de
mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre
l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du
désert.

Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai un _maté cimarron_,
c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je
montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou
deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais;
puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la
vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me
dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin
de ne pas trop m'écarter.

Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me
préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire
mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieurs
_venados_ se lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti
le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de
pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant,
un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des
cris discordants.

Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien
que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement
que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.

Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux
afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol,
j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant,
l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des
hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout
événement.

J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière
d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne
et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et
parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.

Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé
depuis que les _venados_ et les urubus m'avaient donné l'éveil, que
le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille;
bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant
avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le
bois où moi-même j'étais caché.

Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son
cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche
masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le
corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du
désert.

Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup
d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche;
il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés
par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient
beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une
audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne,
mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur;
il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que
j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc, _chiripa_
bleu de ciel, _calzoncillos_ blanc, avec franges, au dessous d'un
pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau
passé dans la ceinture du _chiripa_ derrière le dos, le bonnet phrygien
rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une
épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.

Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une
mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu
qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.

Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et
épaula son fusil.

Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement,
émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les
avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs
longues lances, faisant tournoyer leurs terribles _bolas_ au-dessus de
leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le
gaucho s'était embusqué.

Ces cavaliers étaient des _Indios bravos._

Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant;
j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré
des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix,
car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur
l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence,
les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à
combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que
mort entre les mains de ses féroces ennemis.


[1] Uruguay se compose de deux mots guaranis, _urugua_, limaçon d'eau,
et _y,_ eau; littéralement rivière des _limaçons d'eau._



II

LE GAUCHO.


Cependant, les Indiens s'étaient arrêtés à portée de fusil de l'endroit
où le gaucho et moi nous étions cachés; ils semblaient se consulter
entre eux avant de commencer l'attaque.

Ces Indiens, ainsi groupés, formaient au milieu de ce désert aride
dont ils étaient les véritables rois, le plus singulier et en même
temps le plus pittoresque tableau avec leurs gestes nobles et animés,
leur taille haute, élégante, leurs membres bien proportionnés et leur
apparence féroce.

A demi vêtus de ponchos en lambeaux et de morceaux de frazadas retenus
par des courroies autour de leur corps, ils brandissaient fièrement
leurs longues lances garnies d'un fer tranchant et ornées, près de la
pointe, d'une touffe de plumes d'autruche.

Leur chef, fort jeune encore, avait de grands yeux noirs voilés par de
longs cils; ses joues, aux pommettes saillantes, encadrées dans une
masse de cheveux noirs lisses et flottants, retenus sur le front par un
étroit ruban de laine rouge; sa bouche, grande, meublée de dents d'une
éclatante blancheur, qui contrastait avec la couleur rouge de sa peau,
imprimaient à sa physionomie un cachet de vigueur et d'intelligence
remarquables. Bien qu'il connût à peu près l'endroit où le gaucho était
embusqué et que, par conséquent, il se sût exposé au danger d'être
frappé par une balle, cependant, s'exposant à découvert aux coups de
son ennemi, il affectait une insouciance et un mépris du péril dont il
était menacé, qui ne manquaient pas d'une certaine grandeur, que malgré
moi je ne pouvais m'empêcher d'admirer.

Après une discussion assez longue, le chef fouetta son cheval, tandis
que ses compagnons demeuraient immobiles, et il s'avança sans hésiter
vers le rocher derrière lequel se tenait le gaucho.

Arrivé à dix pas de lui tout au plus, il s'arrêta, et, s'appuyant
nonchalamment sur sa longue lance qu'il avait conservée à la main:

«Pourquoi le chasseur blanc se terre-t-il comme une viscacha timide?»
dit-il en élevant la voix et en s'adressant au gaucho; «Les guerriers
Aucas sont devant lui, qu'il sorte de son embuscade, et qu'il montre
qu'il n'est pas une vieille femme peureuse et bavarde, mais un homme
brave.»

Le gaucho ne répondit pas.

Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:

«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un
hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils
vont être contraints de forcer.»

L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la
détente et le coup partit.

Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé
Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était
brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et
la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel
il se prit corps à corps.

Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.

Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri
de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur
chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec
leur ennemi.

C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le
chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous
les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la
fois.

En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le
danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne
songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et
qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi;
épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu,
suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant
de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à
bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.

Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne
s'attendait fut immense et instantané.

Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne
pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire
à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes
les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non
seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore
les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je
rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans
que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur
frayeur était grande.

Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le
gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au
moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait
tout entière dans la gorge du chef indien.

Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri,
sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger
une lutte désormais sans espoir.

Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs
reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était
souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa,
il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses
pieds; enfin il se tourna vers moi.

Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il
venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide
impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord;
seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur
perlaient à ses tempes.

«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement
rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios!
Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance,
j'avoue que j'étais un homme mort!»

Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui
dénotait une origine étrangère.

«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour
mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit
où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.

--Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête,
le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des
villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul
qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»

Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand
en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase,
que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.

«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa
propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne
voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde
une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne.
Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire,
je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort
étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses
bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique
qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très
secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous
soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de
revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»

Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois
la précaution de recharger son fusil en marchant.

Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange
compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel
pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la
tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que
semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se
trouvait.

Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en
laissa rien paraître.

Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ
de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé,
interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace
de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette
entre ses doigts.

«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je
crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de
quel côté allez-vous?

--Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais
pas.»

Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise,
et, me considérant avec la plus sérieuse attention:

«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?

--Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne
sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.

--Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif
ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence,
puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre
voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en
quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.

--Je vous répète, caballero, que je ne plaisante pas; ce que je vous
ai dit est vrai, je n'ai aucun motif pour cacher le but de mon voyage;
j'ajouterai même que je vous serai très obligé de me laisser vous
accompagner jusqu'au rancho le plus prochain où je pourrai me procurer
les renseignements nécessaires pour me diriger dans ce désert que je ne
connais pas, et dans lequel je me suis égaré par suite de l'infidélité
d'un guide que j'avais engagé, et qui m'a abandonné, il y a quelques
jours, pendant mon sommeil.»

Il réfléchit un instant, puis me serrant cordialement la main:

«Pardonnez-moi des soupçons absurdes dont j'ai honte, me dit-il, mais
que la situation dans laquelle je me trouve excuse suffisamment à
mes yeux. Montons à cheval et éloignons-nous d'ici; chemin faisant
nous causerons; j'espère que bientôt vous me connaîtrez davantage, et
qu'alors nous nous entendrons à demi-mot.

--Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous estimer, lui
répondis-je, dès le premier moment que je vous ai vu, je me suis senti
entraîné vers vous.

--Merci, dit-il en souriant. A cheval, à cheval! nous avons une longue
traite à faire avant que d'atteindre le rancho où j'ai l'intention de
vous conduire pour la nuit.»

Cinq minutes plus tard, nous nous éloignions au galop, abandonnant aux
urubus qui déjà tournaient en longs cercles au-dessus de nos têtes,
avec des cris rauques et discordants, les cadavres des Indiens tués
pendant le combat.

Tout en cheminant, je racontai au gaucho, de ma vie et de mésaventures,
ce que je jugeai nécessaire de lui en apprendre. Ce récit l'égaya
par sa singularité; je crus même remarquer que le goût que je lui
laissai voir pour la vie du désert lui donna pour moi une certaine
considération, que probablement je n'aurais pas obtenue de lui par un
étalage déplacé de titres ou de richesses. Cet étrange personnage ne
semblait estimer l'homme que pour l'homme lui-même et professer un
profond mépris pour toutes les distinctions sociales inventées par la
civilisation, et qui, le plus souvent, ne servent qu'à cacher, sous des
mots sonores et des apparences pompeuses, des nullités ridicules et de
profondes incapacités.

Cependant, il était facile de reconnaître que, malgré les dehors
brusques et parfois durs qu'il affectait, cet homme possédait une
science profonde du cœur humain et une grande connaissance pratique
de la vie des villes, et qu'il devait avoir longtemps fréquenté, non
seulement la haute société américaine, mais encore visité l'Europe avec
profit et vu le monde sous ses faces les plus disparates. Ses pensées
élevées, nobles presque toujours, son sens droit, sa conversation
vive, colorée, attachante, m'intéressaient de plus en plus à lui, et
bien qu'il eût gardé le plus complet silence sur ce qui le regardait
personnellement et ne m'eût même pas dit son nom, cependant je me
laissais de plus en plus dominer par le sentiment de sympathie qu'il
m'avait inspiré tout d'abord, et, sans chercher à combattre cette
influence que je subissais, j'éprouvais un vif désir que ma liaison
avec lui, bien que due à une circonstance fortuite, ne fût pas
brusquement brisée, mais devînt au contraire intime et de longue durée.

Peut-être entrait-il à mon insu un léger calcul d'égoïsme dans ma
pensée, au point de vue des services que je serais en droit, moi
voyageur novice, d'attendre d'un homme pour lequel le désert n'avait
pas conservé de secrets, et qui, s'il le voulait, pourrait en peu de
temps m'aplanir les difficultés du rude apprentissage que j'avais à
faire pour devenir, selon sa propre expression, un véritable coureur
des bois.

Mais si cette pensée existait réellement en moi, elle était si bien
cachée au fond de mon cœur, que je l'ignorais moi-même et que je
croyais naïvement n'obéir qu'à ce sentiment de sympathie qu'inspirent
toujours les natures fortes, énergiques et élevées, aux caractères
expansifs et loyaux.

Nous passâmes ainsi la journée entière, en riant et en causant entre
nous, tout en avançant rapidement vers le rancho où nous devions passer
la nuit.

«Tenez, me dit le gaucho en me désignant du doigt une légère colonne
de fumée qui, aux premières heures du soir, montait en spirale vers le
ciel où elle ne tardait pas à se confondre avec les nuages, voilà où
nous allons, dans un quart d'heure nous serons rendus.

--Dieu soit loué, répondis-je, car je commence à me sentir fatigué.

--Oui, me dit-il, vous n'avez pas encore l'habitude des longues
courses, vos membres ne sont pas rompus comme les miens à la fatigue;
mais patience, dans quelques jours vous n'y penserez plus.

--Je l'espère.

--A propos, fit-il comme si ce souvenir lui venait subitement, vous ne
m'avez pas dit le nom du _pícaro_ qui vous a abandonné, en vous volant,
je crois?

--Oh! Peu de choses, un fusil, un sabre et un cheval, objets dont j'ai
fait mon deuil.

--Pourquoi donc cela?

--Dame, parce qu'il est probable que le _bribon_ ne me les rapportera
pas et que, par conséquent, je ne les reverrai jamais.

--Vous avez tort de supposer cela; bien que le désert soit grand, un
coquin ne s'y cache pas aussi facilement que vous le croyez, lorsqu'un
homme comme moi a intérêt à le retrouver.

--Vous, c'est possible, mais moi, c'est autre chose, vous en
conviendrez.

--C'est vrai, fit-il en hochant la tête; c'est égal, dites-moi toujours
son nom.

--A quoi bon?

--On ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être un jour me trouverai-je
en rapports avec lui, et, le connaissant, je m'en méfierai.

--C'est juste; on l'appelait, à Buenos Aires, Pigacha, mais son
véritable nom parmi les siens est le Venado; il est borgne de l'œil
droit; j'espère que voilà des renseignements détaillés, ajoutai-je en
riant.

--Je le crois bien, répondit-il de même, et je vous promets que si je
le rencontre quelque jour, je le reconnaîtrai; mais nous voici arrivés.»

En effet, à vingt pas devant nous apparaissait un rancho dont les
premières ombres de la nuit m'empêchaient de saisir complètement
l'ensemble, mais dont la vue, après une journée de fatigue et surtout
l'abandon auquel j'avais longtemps été condamné, était faite pour me
réjouir le cœur en me laissant espérer cette franche et cordiale
hospitalité, qui non seulement ne se refuse jamais dans la pampa, mais
encore s'exerce dans de si larges proportions envers les voyageurs.

Déjà les chiens saluaient notre arrivée par des cris assourdissants
et venaient sauter avec fureur autour de nos chevaux; nous fûmes
contraints de cingler quelques coups de fouet à ces hôtes incommodes
qui s'enfuirent en hurlant, et bientôt nos montures s'arrêtèrent devant
l'entrée même du rancho où un homme se tenait, une torche allumée d'une
main et un fusil de l'autre, pour nous recevoir.

Cet homme, d'une taille élevée, aux traits énergiques et au teint
bronzé, éclairé par les reflets rougeâtres de la torche qu'il élevait
au-dessus de sa tête, me représentait bien avec ses formes athlétiques
et son apparence farouche le type du véritable gaucho des pampas de
la Banda Oriental; en apercevant mon compagnon, il fit un geste de
respectueuse surprise, et s'inclina avec déférence devant lui.

«_¡Ave Maria purísima!_ dit celui-ci.

--_Sin pecado concebida_, répondit le ranchero.

--_¿Se puede entrar, don Torribio?_ demanda mon compagnon.

--_Pase V. adelante, señor don Zèno Cabral_, reprit poliment le
ranchero, _esa casa y todo lo que contiene es de V._[1]»

Nous mîmes pied à terre sans nous faire prier davantage, et après qu'un
jeune homme de dix-huit à vingt ans, à demi nu, qui était accouru
à l'appel de son maître ou de son père, je ne savais encore lequel
des deux, eut pris la bride de nos chevaux et les eut emmenés, nous
entrâmes, suivis pas à pas par les chiens qui avaient si bruyamment
annoncé notre arrivée et qui maintenant, au lieu de nous être hostiles,
sautaient joyeusement autour de nous avec des cris de plaisir,
supposant sans doute qu'en faveur de notre arrivée il leur serait
permis de dormir auprès du feu, au lieu de passer la nuit au dehors.

Cette habitation, comme toutes celles des gauchos, était une hutte de
terre entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante, construite,
enfin, avec toute la simplicité primitive du désert.

Elle était composée de deux pièces: la chambre à coucher et
l'appartement de réception, servant aussi de cuisine.

Un lit formé de quatre piquets plantés en terre, supportant une claie
en roseaux ou des courroies de cuir entrelacées, sur lequel se place,
en guise du matelas européen, inconnu dans ces contrées, une peau de
bœuf non tannée; quelques autres cuirs étendus à terre, près de la
muraille pour coucher les enfants, des _bolas_, des _laços_, armes
indispensables des gauchos, des harnais de chevaux suspendus à des
piquets de bois fichés dans les parois du rancho formaient l'unique
ameublement de la chambre intérieure.

Quant à la première, cet ameublement était plus simple encore, si cela
est possible; il se composait d'une claie en roseaux supportée par six
piquets et servant de sofa, deux têtes de bœufs en guise de fauteuil,
un petit baril d'eau, une marmite en fonte, quelques calebasses servant
de vases, une jatte en bois et une broche en fer, piquée verticalement
devant le foyer, placé au milieu même de la pièce.

Nous avons décrit ce rancho ainsi minutieusement, parce que tous se
ressemblent dans la pampa, et sont pour ainsi dire construits sur le
même modèle.

Seulement, comme celui dans lequel nous nous trouvions alors
appartenait à un homme relativement riche, à part du corps de logis
principal, à une vingtaine de mètres à peu près, il s'en trouvait un
autre servant de magasin pour les cuirs et les viandes destinées à être
séchées, et entouré d'une haie assez étendue et d'une hauteur de trois
mètres formant le corral, et derrière laquelle les chevaux s'abritaient
des bêtes fauves pendant les nuits.

Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho
nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.

Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et
douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je
l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,--elle avait
au plus trente ans,--n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une
beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement
fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert
au milieu duquel s'était écoulée son existence.

Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa
famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la
moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable
de respect et presque de crainte.

De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait
avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports
sérieux entre lui et le gaucho.

La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches
et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous
être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de
joie.

Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme
toujours, de l'_asado_ ou rôti de bœuf, du _queso_ ou fromage de Goya,
et de _harina_ ou farine de _mandioca_, le tout arrosé de quelques
libations de _caña_ ou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom de
_traguitos_,--petits coups--circulèrent libéralement et achevèrent de
nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.

Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le
supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent
allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée
à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre
doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette
désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, un
_cielito_ suivi immédiatement d'une _montonera_; puis, le jeune garçon
dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur
mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et
avec un accent qui nous alla à l'âme, quelques _tristes_ et quelques
_cielitos_ nationaux.

Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le
motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible
ces vers charmants de Quintana:

    Feliz aquel que junto a ti suspira
    Que el dulce nectar de tu risa bebe
    Que a demandarte compasión se atreve
    Y blandamente palpitar te mira![2]

Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement
nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de
ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune
homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers
qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeuse _jarana,_ qui
bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.

La tertulia se prolongea ainsi gaiement assez avant dans la nuit; au
dehors, le vent soufflait avec fureur, et les hurlements des bêtes
fauves qui s'élevaient par intervalles formaient un étrange contraste
avec notre insouciante gaieté, cependant, vers onze heures, les dames
se retirèrent, don Torribio et son fils, après avoir fait un dernier
tour dans le rancho, afin de s'assurer que tout était en ordre, prirent
congé de nous pour la nuit et nous laissèrent, mon compagnon et moi,
libres de nous étendre sur le lit préparé pour nous et où la fatigue ne
tarda pas à nous faire trouver le sommeil.


[1] Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande
d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:

«Je vous salue, Marie très pure.

--Conçue sans péché.

--Peut-on entrer, don Torribio?

--Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle
renferme vous appartient.»

[2] Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de
ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.



III

LE RANCHO.


Le lendemain, au lever du soleil, j'étais debout, mais si matinal que
j'eusse été, mon compagnon m'avait précédé, sa place auprès de moi
était vide.

Je sortis espérant le rencontrer entrain de fumer sa cigarette au
dehors.

Je ne le vis pas; la campagne autour de moi était déserte et calme
comme au jour de la création, les chiens, sentinelles vigilantes,
qui pendant la nuit avaient veillé sur notre repos, se levèrent en
m'apercevant et vinrent me caresser avec des grognements joyeux.

L'aspect de la pampa[1] est des plus pittoresques au lever du soleil.
Un silence profond plane sur le désert; il semblerait que la nature
se recueille et reprend ses forces à l'aurore du jour qui commence.
La fraîche brise matinale frissonne doucement à travers les hautes
herbes qu'elle incline par des mouvements légers et cadencés; çà et
là les _venados_ lèvent leur tête effarée et jettent autour d'eux
des regards craintifs. Les oiseaux, blottis frileusement sous la
feuillée, préludent par quelques notes timides à leur hymne du matin;
sur les monticules de sables formés par les tanières des _vizcachas_,
de petites chouettes attardées, immobiles comme des sentinelles, et
à demi endormies, clignent de l'œil aux rayons de l'astre du jour,
en enfonçant leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou, tandis
qu'au plus haut des airs, les urubus et les caracaras planent en
longs cercles, se balançant nonchalamment au gré du vent et cherchant
la proie sur laquelle ils se laisseront tout à coup tomber avec la
rapidité de la foudre.

La pampa, en ce moment, ressemble à une mer aux eaux vertes et calmes,
dont les rivages se cachent derrière les plis de l'horizon.

Je m'assis sur un tertre de verdure; tout en fumant une cigarette, je
me pris à réfléchir, et bientôt je fus complètement absorbé par mes
pensées.

En effet, ma position était singulière; jamais je ne l'avais envisagée
sous le jour où elle m'apparaissait en ce moment.

Perdu dans un désert, à plusieurs milliers de lieues de mon pays;
ayant volontairement rompu tous ces liens de famille et d'amitié
qui rattachent l'homme à sa patrie, je n'avais devant moi d'autre
avenir que celui réservé aux coureurs des bois, c'est-à-dire une
lutte incessante de chaque jour, de chaque heure, sans trêve ni
merci, contre la nature entière: hommes et animaux, pour finir dans
quelque embuscade, misérablement tué sur le rebord d'un fossé par
une flèche ou une balle inconnue. Cette perspective, surtout à l'âge
que j'avais, vingt ans à peine, lorsque par la surabondance de sève,
l'âme dans le naïf enthousiasme de la jeunesse se sent entraînée vers
les grandes choses, n'avait rien de fort gai, au contraire; mais si
j'errais maintenant dans des savanes sans fin, en compagnie d'un homme
rencontré par hasard, qui demeurait une énigme pour moi et m'imposait
presque sa volonté, pour m'abandonner au premier caprice, ou peut-être
à la première pression de la nécessité, cette loi de fer de la vie du
désert, je ne pouvais me plaindre; je ne devais accuser que moi, car
moi seul, contre tous, m'étais obstiné à mépriser les sages conseils et
les exhortations pleines de sens que l'expérience et l'intérêt avaient
engagé mes amis à me prodiguer à tant de reprises, pour me lancer comme
un fou dans cette existence vagabonde, que je commençais à peine depuis
quelques jours et qui déjà me paraissait si dure et si décolorée.

Lorsque plus tard je me rappelai ces premières impressions si navrantes
faites au moment où j'entrais à peine dans cette vie aventureuse,
qui devait pendant de si longues années être la mienne, je me pris
en pitié; c'est que le désert ne se révèle que peu à peu aux yeux de
celui qui le parcourt il faut l'étudier longtemps avant de comprendre
les beautés qu'il recèle dans son sein et d'éprouver les joies
inexprimables et les voluptés pleines d'une âcre saveur qu'il réserve à
ses adeptes seuls.

Mais, je le répète, lorsque ces idées tristes que plus haut j'ai
cherché à rendre, envahissaient mon cœur et le noyaient dans les flots
d'une navrante tristesse qui me conduisait presque au découragement,
c'est que je me sentais seul, isolé de tout homme de ma race, de
tout ami avec lequel je pusse laisser déborder le flot des pensées
qui montaient incessamment de mon cœur à mes lèvres, et que j'étais
contraint de renfermer au dedans de moi.

C'est que j'ignorais, alors que le seul ami d'un homme, c'est lui-même,
et que, dans les situations difficiles de la vie comme dans les plus
indifférentes, il ne doit se fier qu'à lui, et ne compter que sur
lui-même s'il ne veut être exposé aux trahisons de l'égoïsme, de
l'envie et de la peur, ces trois féroces ennemis qui rôdent sans cesse
autour de toute amitié pour la briser et la changer en haine.

Mais ma tâche a été rude en ce monde; Dieu en soit béni! J'ai
beaucoup souffert, par conséquent, beaucoup appris, et j'en suis
arrivé aujourd'hui à l'indifférence la plus sceptique pour les beaux
sentiments que parfois on cherche vainement à étaler devant moi. Je ne
demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, et mes
amis sont d'avance absous par moi du bien comme du mal qu'ils essayent
de me faire; aussi ne demandant rien et n'attendant rien de personne,
je suis parvenu à être sinon heureux, le bonheur, je le sais par
expérience, n'est pas fait pour l'homme, du moins tranquille, ce qui
pour moi est le point culminant où puisse atteindre l'ambition humaine
dans des conditions sociales où nous place la civilisation, qui n'est
et ne peut être que le résultat de notre organisation vicieuse et
incomplète.

Je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix qui
m'interpellait d'un ton de bonne humeur.

Je me retournai vivement.

Don Torribio était près de moi, bien qu'il fût à cheval, je ne l'avais
pas entendu venir.

«Holà, caballero, me dit-il d'un ton joyeux, la pampa est belle au
lever du soleil, n'est-ce pas?

--En effet, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.

--La nuit a-t-elle été bonne?

--Excellente, grâce à votre généreuse hospitalité.

--Bah! Ne parlons pas de cela, j'ai fait ce que j'ai pu,
malheureusement la réception a été assez mesquine; dame, les temps sont
durs, il y a seulement quatre ou cinq ans c'eût été autre chose, mais
vous le savez, à la guerre comme à la guerre; à celui qui fait tout le
possible, on ne doit pas demander davantage.

--Je suis loin de me plaindre, au contraire; mais vous revenez de
route, il me semble?

--Oui, j'ai été donner un coup d'œil à mes taureaux qui sont au
_pasto_; mais, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel et en calculant
mentalement la hauteur du soleil, il est temps de déjeuner; la señora
doit avoir tout préparé, et, sauf respect, ma course du matin m'a
singulièrement aiguisé l'appétit. Rentrez-vous avec moi?

--Je ne demande pas mieux; seulement, je ne; vois pas mon compagnon; il
me semble qu'il serait peu convenable à moi de ne pas l'attendre pour
déjeuner.»

Le gaucho se prit à rire.

«S'il n'y a que cela qui vous arrête, me dit-il, vous pouvez vous
mettre à table sans crainte.

--Il va revenir? demandai-je.

--Au contraire, il ne reviendra pas.

--Comment cela, m'écriai-je avec une surprise mêlée d'inquiétude, il
est parti?

--Depuis plus de trois heures déjà; mais remarquant combien ma
physionomie s'assombrissait à cette nouvelle, il ajouta aussitôt:

--Mais nous le reverrons bientôt, soyez tranquille.

--Vous l'avez donc vu, ce matin?

--Certes, nous sommes sortis ensemble.

--Ah! Il est à la chasse, sans doute?

--Probablement; seulement, qui sait quelle espèce de gibier il se
propose d'atteindre.

--Cette absence me contrarie beaucoup.

--Il voulait vous en parler avant que de monter à cheval; mais en y
réfléchissant, vous paraissiez si fatigué hier soir, qu'il a préféré
vous laisser dormir. C'est si bon le sommeil.

--Il reviendra sans doute bientôt?

--Je ne saurais le dire. Don Zèno Cabral est un homme qui n'a pas
l'habitude de raconter ses affaires au premier venu. Dans tous les cas,
il ne tardera pas beaucoup, nous le reverrons ce soir ou demain.

--Diable! Comment vais-je faire, moi qui comptais sur lui?

--Pourquoi donc?

--Mais pour m'enseigner la route que je dois suivre.

--Si ce n'est que cela, ce n'est pas un motif pour vous tourmenter;
il m'a recommandé de vous prier de ne pas quitter le rancho avant son
retour.

--Je ne puis cependant pas demeurer ainsi chez vous.

--Parce que?

--Dame, parce que je crains de vous gêner; vous n'êtes pas riche,
vous-même me l'avez dit; un étranger ne doit que vous causer de
l'embarras.

--Señor, répondit avec dignité le gaucho, les étrangers sont les
envoyés de Dieu; malheur à l'homme qui n'a pas pour eux les attentions
qu'ils méritent; quand même il vous plairait de demeurer un mois dans
mon humble rancho, je me trouverais heureux et fier de votre présence
dans ma famille. N'insistez donc pas davantage, je vous prie, et
acceptez mon hospitalité aussi franchement qu'elle vous est offerte.»

Que pouvais-je objecter de plus? Rien. Je me résignai donc à patienter
jusqu'au retour de don Zèno, et je retournai au rancho en compagnie du
gaucho.

Le déjeuner fut assez gai; les dames s'efforcèrent de réveiller ma
bonne humeur en me comblant de soins et d'attentions.

Aussitôt après le repas, comme don Torribio se préparait à monter à
cheval, car la vie d'un gaucho se passe à galoper de çà et de là pour
surveiller ses nombreux troupeaux, je lui demandai à l'accompagner; il
accepta. Je sellai mon cheval et nous partîmes au galop à travers la
pampa.

Mon but, en accompagnant le gaucho, n'était pas de faire une
promenade plus ou moins agréable, mais de profiter de notre isolement
pour le sonder adroitement et le faire causer sur mon compagnon,
qu'il paraissait fort bien connaître, de façon à obtenir certains
renseignements qui me permissent de me former une opinion sur
cet homme singulier, qui avait pour moi l'attrait d'une énigme
indéchiffrable.

Mais tous mes efforts furent vains, toutes mes finesses en pure perte,
le gaucho ne savait rien, ou, ce qui est plus probable, ne voulait rien
me dire; cet homme si communicatif et si enclin à raconter, d'une façon
souvent trop prolixe ses propres affaires, devenait d'une discrétion
à toute épreuve et d'un mutisme désespérant aussitôt que, par une
transition adroite, je mettais la conversation sur le compte de don
Zèno Cabral.

Il ne me répondait plus alors que par monosyllabes ou par cette
exclamation: _¿Quién sabe?_--qui sait,--à toutes les questions que je
lui adressais.

De guerre lasse, je renonçai à le presser davantage, et je me mis à lui
parler de ses troupeaux.

Sur ce point, je trouvai le gaucho disposé à me répondre, plus même
que je ne l'aurais désiré, car il entra avec moi dans des détails
techniques sur l'élève des bestiaux, détails que je fus contraint
d'écouter avec un apparent intérêt, et qui me firent trouver la journée
d'une interminable longueur.

Cependant, vers trois heures de l'après-midi, don Torribio m'annonça,
ce qui me causa une vive joie, que notre tournée était terminée, et
que nous allions reprendre le chemin du rancho, dont nous étions alors
éloignés de quatre ou cinq lieues.

Un trajet de cinq lieues, après une journée passée à galoper à
l'aventure, n'est qu'une promenade pour les gauchos montés sur les
infatigables chevaux de la pampa.

Les nôtres nous mirent en moins de deux heures en vue du rancho, sans
mouiller un poil de leur robe.

Un cavalier arrivait à toute bride à notre rencontre.

Ce cavalier, je le reconnus aussitôt avec un vif sentiment de joie,
était don Zèno Cabral; il nous eut bientôt rejoints.

«Vous voilà donc, nous dit-il en faisant ranger son cheval auprès des
nôtres; je vous attends depuis plus d'une heure. Puis, s'adressant à
moi: Je vous ménage une surprise qui, je le crois, vous sera agréable,
ajouta-il.

--Une surprise! m'écriai-je, laquelle donc?

--Vous verrez, je suis convaincu que vous me remercierez.

--Je vous remercie d'avance, répondis-je, sans chercher à deviner de
quel genre est cette surprise.

--Regardez, reprit-il en étendant le bras dans la direction du rancho
dont nous n'étions plus qu'à une centaine de pas.

--Mon guide! m'écriai-je en reconnaissant mon coquin d'Indien attaché
solidement à un arbre.

--Lui-même; que pensez-vous de cela?

--Ma foi! Cela me semble tenir du prodige; je ne comprends pas comment
vous avez pu le rencontrer aussi vite.

--Oh! Cela n'était pas si difficile que vous le supposez, surtout
avec les renseignements que vous m'aviez donnés; tous ces bribones
sont de la famille des bêtes fauves, ils ont des repaires dont ils ne
s'éloignent jamais et où, tôt ou tard, ils reviennent toujours; pour un
homme habitué à la pampa, rien n'est plus facile que de mettre la main
dessus; celui-ci surtout, se fiant à votre qualité de forastero et à
votre ignorance du désert, ne se donnait pas la peine de se cacher; il
voyageait tranquillement et à découvert, persuadé que vous ne songeriez
pas à le poursuivre; cette confiance l'a perdu, je vous laisse à penser
quelle a été sa frayeur, lorsque je l'ai surpris à l'improviste et que
je lui ai signifié péremptoirement qu'il m'accompagnât auprès de vous.

--Tout cela est fort bien, señor, répondis-je, je vous remercie de la
peine que vous avez prise; mais que voulez-vous que je fasse de ce
_pícaro_, à présent?

--Comment, s'écria-t-il avec étonnement, ce que je veux que vous en
fassiez, je veux que vous le corrigiez d'abord, et cela d'une façon
exemplaire dont il garde le souvenir; puis, comme vous l'avez engagé
pour vous servir de guide jusqu'au Brésil et qu'il a reçu d'avance
une partie du prix convenu, il faut qu'il remplisse son engagement
loyalement, ainsi qu'il a été fait.

--Je vous avoue que je n'ai pas grande confiance dans sa loyauté
future.

--Vous êtes dans l'erreur à cet égard, vous ne connaissez pas les
Indiens mansos--soumis;--celui-ci, une fois qu'il aura été corrigé,
vous servira fidèlement, rapportez-vous en à moi là-dessus.

--Je le veux bien; mais cette correction, quelle qu'elle soit, je vous
confesse que je me sens incapable de la lui administrer.

--Qu'à cela ne tienne! Voici notre ami don Torribio, qui n'a pas le
cœur aussi tendre que vous et qui se chargera de ce soin.

--Je ne demande pas mieux pour vous être agréable,» appuya don Torribio.

Nous arrivions en ce moment en face du prisonnier. Le pauvre diable,
qui savait sans doute ce qui le menaçait, avait l'air fort penaud et
fort mal à son aise; du reste, il était solidement attaché, le visage
tourné vers l'arbre.

Nous mîmes pied à terre.

Don Zèno s'approcha du prisonnier, pendant qu'avec un imperturbable
sang-froid don Torribio s'occupait à plier son _laço_ en plusieurs
doubles dans sa main droite.

«Écoute, _pícaro_, dit don Zèno à l'Indien attentif, ce caballero
t'a engagé à Buenos Aires; non seulement tu l'as lâchement abandonné
dans la pampa, mais encore tu l'as volé; tu mérites un châtiment,
ce châtiment, tu vas le recevoir. Don Torribio, mon cher seigneur,
veuillez, je vous prie, appliquer cinquante coups de laço sur les
épaules de ce bribon, et cela de façon à ce qu'il les sente.»

L'Indien ne répondit pas un mot, le gaucho s'approcha alors et avec la
conscience qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, il leva son laço qui
retomba en sifflant sur les épaules du pauvre diable, où il traça un
sillon bleuâtre.

L'Indien ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri; on l'aurait
cru changé en statue de bronze tant il était immobile et indifférent à
force de volonté ou de stoïcisme.

Quant à moi, je souffrais intérieurement, mais je n'osais intervenir
convaincu de la justice de cette exécution sommaire.

Don Zèno Cabral comptait impassiblement les coups au fur et à mesure
qu'ils tombaient.

Au onzième le sang jaillit.

Le gaucho ne s'arrêta pas.

L'Indien, bien que ses chairs frissonnassent sous les coups de plus
en plus pressés, conservait son impassibilité de marbre. Malgré moi,
j'admirais le courage de cet homme, qui réussissait si complètement à
dompter la douleur et à retenir même le plus léger signe de souffrance,
bien qu'il dût en éprouver une atroce.

Les cinquante coups auxquels le guide avait été condamné par
l'implacable don Zèno lui furent administrés par le gaucho, sans qu'il
en manquât un seul; au trente-deuxième, malgré tout son courage,
l'Indien avait perdu connaissance; mais cela n'avait pas, malgré ma
prière, interrompu l'exécution.

«Arrêtez, dit enfin don Zèno, lorsque le nombre fut complet,
détachez-le.»

Les liens furent coupés, le corps du pauvre diable, que les cordes
seules soutenaient, tomba inerte sur le sable.

Le fils du gaucho s'approcha alors, frotta avec de la graisse de bœuf,
de l'eau et du vinaigre les plaies saignantes de l'Indien, lui rejeta
son poncho sur les épaules, puis il le laissa là.

«Mais cet homme est évanoui! m'écriai-je.

--Bah! Bah! fit don Zèno, ne vous en occupez pas, ces démons ont le
cuir dur; dans un quart d'heure, il n'y pensera plus; allons dîner.»

Cette froide cruauté me révolta. Cependant, je m'abstins de toute
observation et j'entrai dans le rancho; j'étais bien novice encore;
j'étais réservé à assister plus tard à des scènes près desquelles
celle-là n'était qu'un jeu d'enfant.

Après le dîner qui, contre l'habitude, se prolongea assez longtemps,
don Zèno ordonna au fils de don Torribio d'amener le guide.

Au bout d'un instant, il entra; don Zèno le fixa quelques secondes avec
attention, puis il lui adressa la parole en ces termes:

«Reconnais-tu avoir mérité le châtiment que je t'ai infligé?

--Je le reconnais, répondit l'Indien d'une voix sourde, mais sans la
moindre hésitation.

--Tu n'ignores pas que je sais où te trouver, quel que soit l'endroit
où tu te caches.

--Je le sais.

--Si, sur ma prière, ce caballero consent à te pardonner et à te
reprendre à son service, lui seras-tu fidèle?

--Oui, mais à une condition.

--Je ne veux pas de conditions de ta part, bribon, reprit durement don
Zèno, tu mérites le garrotte.»

L'Indien baissa la tête.

«Réponds à ma question.

--Laquelle?

--Seras-tu fidèle?

--Oui.

--Je le saurai; châtiment ou récompense, je me charge de régler ton
compte, tu entends?

--J'entends.

--Maintenant, écoute-moi, ton maître et toi vous partirez d'ici demain
au lever du soleil; il faut que dans neuf jours il soit à la _fazenda
do rio d'Ouro_. Tu la connais?

--Je la connais.

--Y sera-t-il?

--Il y sera.

--Pas d'équivoque entre nous, tu me comprends bien, je veux que ce
caballero soit rendu dans neuf jours à la fazenda do rio d'Ouro, en
bonne santé, libre, et sans qu'il manque rien à son bagage.

--J'ai promis, répondit froidement l'Indien.

--C'est bien, bois ce trago de caña pour te remettre des coups que tu
as reçus et va dormir.»

Le guide saisit la calebasse que lui tendait don Zèno, la vida d'un
trait avec une satisfaction visible et se retira sans ajouter une
parole.

Lorsqu'il fut sorti, je m'adressai à don Zèno, de l'air le plus
indifférent que je pus affecter.

«Tout cela est bel et bon, lui dis-je, mais je vous certifie, señor,
que malgré ses promesses, je n'ai pas la moindre confiance dans ce
drôle.

--Vous avez tort, señor, me répondit-il, il vous servira fidèlement,
non pas par affection, peut-être ce serait trop lui demander après ce
qui s'est passé, mais par crainte, ce qui vaut mieux encore; il sait
fort bien que s'il vous arrivait quelque chose, il aurait un compte
sévère à me rendre de sa conduite.

--Hum! murmurai-je, cela ne me rassure que médiocrement; mais pourquoi,
si, ainsi que vous me l'avez laissé entrevoir, vous vous rapprochez des
frontières brésiliennes, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?

--C'était mon intention; malheureusement certaines raisons, inutiles
à vous faire connaître, rendent impossible l'exécution de ce projet;
cependant je compte vous voir à la fazenda do rio d'Ouro, où
probablement j'arriverai avant vous. Dans tous les cas, veuillez
y demeurer jusqu'à ce que je vous aie vu, et alors, peut-être, me
sera-t-il permis de reconnaître, ainsi que j'en ai le vif désir,
l'éminent service que vous m'avez rendu.

--Je vous attendrai, puisque vous le désirez, señor, répondis-je,
prenant bravement mon parti de ce nouveau contre-temps, non pas pour
vous rappeler l'événement auquel vous faites allusion, mais parce que
je serais heureux de faire avec vous une connaissance plus intime.»

Don Zèno me tendit la main, et la conversation devint générale.

Le lendemain au lever du soleil, je me levai, et, après avoir pris
affectueusement congé des hôtes qui m'avaient si bien reçus et que je
croyais ne jamais revoir, je quittai le rancho sans avoir pu dire adieu
à don Zèno Cabra, qui s'était éloigné bien avant mon réveil.

Malgré les assurances réitérées de don Torribio et celles de don Zèno,
je ne me fiai que médiocrement à mon guide, et je lui ordonnai de
marcher devant moi, résolu à lui brûler la cervelle au premier geste
suspect de sa part.


[1] Le mot _pampa_ appartient à la langue Quichua (langue des Incas);
il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.



IV

LA FAZENDA DO RIO D'OURO.


Mon voyage se continuait ainsi dans des conditions assez singulières,
livré dans un pays inconnu, loin de tout secours humain, à la merci
d'un Indien dont la perfidie m'avait été déjà surabondamment prouvée et
duquel je ne devais rien avoir de bon à attendre.

Cependant, j'étais bien armé, vigoureux, résolu; je partis dans d'assez
bonnes dispositions, convaincu que mon guide ne se hasarderait jamais
à m'attaquer en face et qu'en le surveillant avec soin je parviendrais
toujours à en avoir bon marché.

Du reste, je me hâte de constater que j'avais tort de supposer de
mauvaises intentions au pauvre Indien et que mes précautions furent
inutiles; don Torribio et don Zèno Cabral avaient dit vrai. La rude
correction infligée à mon Guaranis avait eu la plus salutaire influence
sur lui et avait entièrement modifié ses intentions à mon égard; nos
relations ne tardèrent donc pas à devenir des plus cordiales, et, fort
satisfait du résultat obtenu par les coups de fouet du gaucho, je me
réservai _in petto_, le cas échéant, de ne pas hésiter à employer le
même moyen pour rappeler au devoir les Indiens mansos avec lesquels le
hasard me mettrait en rapport.

Mon guide était devenu plus gai, plus aimable, et surtout plus causeur;
je profitai de cette modification, fort agréable pour moi, dans
son caractère, pour essayer de le sonder et lui adresser plusieurs
questions sur le compte de don Zèno Cabral.

Cette fois encore j'échouai complètement, non pas que l'Indien refusât
de me répondre, au contraire, mais par ignorance.

En résumé, voici tout ce que je parvins à apprendre après des questions
sans nombre et tournées de toutes les façons.

Don Zèno Cabral était fort connu et surtout fort redouté par tous
les Indiens qui vivent au désert et le parcourent incessamment
dans tous les sens; c'était pour eux un être étrange, mystérieux,
incompréhensible, dont le pouvoir était fort grand; nul ne connaissait
son habitation habituelle; il possédait presque le talent d'ubiquité,
car on l'avait souvent rencontré à des distances fort éloignées les
unes des autres presque à la même heure; les Indiens lui avaient
souvent tendu des pièges pour le tuer, sans jamais réussir à lui faire
la plus légère blessure; il avait su prendre une influence telle sur
leur esprit qu'ils le croyaient invulnérable et le regardaient comme un
être d'une essence beaucoup supérieure à la leur.

Souvent il disparaissait pendant des mois entiers sans qu'on sût ce
qu'il était devenu, puis, tout à coup on le voyait subitement campé au
milieu des tribus indiennes, sans qu'on comprit comment il était arrivé
là.

Au total, les Indiens, à part la crainte respectueuse qu'il leur
inspirait, lui avaient pour la plupart de grandes obligations. Nul
mieux que lui ne savait guérir les maladies réputées incurables
par leurs sorciers; instruit de tout ce qui se passait au désert,
souvent il avait sauvé de la mort des familles entières, perdues dans
les forêts sans vivres et sans armes; «aussi, ajouta mon guide, en
terminant, cet homme est-il pour nous un de ces génies puissants pour
le bien comme pour le mal, dont il vaut mieux ne pas s'entretenir de
peur de le voir subitement paraître et d'encourir sa colère.»

Ces renseignements, si je puis donner ce nom aux divagations craintives
et superstitieuses de mon guide, me laissèrent plus perplexe que je
ne l'étais auparavant sur le compte de cet homme, que tout semblait
conspirer à entourer à mes yeux d'une auréole mystérieuse.

Un mot prononcé, par hasard peut-être, par l'Indien éveilla davantage
encore si cela est possible la curiosité dévorante qui s'était emparés
de moi.

«C'est un Paulista,» m'avait-il dit à demi-voix en jetant autour de lui
des regards effarés, comme s'il redoutait que cette parole ne tombât
dans une oreille indiscrète et fût répétée à celui qu'elle intéressait.

A plusieurs reprises, pendant mon séjour à Buenos Aires, j'avais
entendu parler des _Paulistas_; les renseignements qu'on m'avait donnés
sur eux, bien que très incomplets et erronés pour la plupart, avaient
cependant excité ma curiosité à un tel point, qu'ils entraient pour
beaucoup dans ma résolution de me rendre au Brésil.

Les Paulistas ou Vicentistas, car ces deux noms leur sont
indistinctement appliqués par les historiens, fondèrent leur premier
établissement dans les vastes et magnifiques plaines de Piratininga.

Alors là, sous la direction intelligente et paternelle des deux
jésuites Anchieta et Nobrega, s'organisa une colonie à part dans la
colonie, une sorte de métropole demi barbare, qui dut à son courage une
prospérité et une influence toujours croissante, et dont les exploits,
si quelques jours on les raconte, formeront, j'en suis convaincu, la
partie la plus intéressante de l'histoire du Brésil.

Dans le Nouveau Monde, dès qu'on veut parler de progrès, d'abnégation
et de civilisation, il faut remonter aux jésuites dont les conquêtes
pacifiques, ont plus fait pour l'extinction de la barbarie que tous
les efforts réunis des aventuriers de génie, qui allèrent au seizième
siècle fonder en Amérique les puissances espagnole et portugaise.

Grâce à l'intervention des jésuites au Brésil, les Européens ne
dédaignèrent pas de s'allier avec ces fortes et belliqueuses races
indiennes, qui tinrent si longtemps en échec les Portugais et firent
parfois reculer la conquête.

De ces unions, il résulta une race guerrière, brave, endurcie à toutes
les fatigues, audacieuse surtout, qui, bien dirigée, produisit les
Paulistas, ces hommes auxquels on doit presque toutes les découvertes
qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont les prodigieuses
excursions et les téméraires exploits sont passés aujourd'hui à l'état
de légendes fantastiques dans les contrées mêmes qui en furent le
théâtre.

On a adressé plusieurs reproches sérieux aux Paulistas: on les a
accusés d'avoir, dès l'origine de leur colonie, montré un caractère
indomptable et indépendant, un dédain affecté pour les lois de la
métropole, un orgueil inouï vis-à-vis des autres colons; on a prétendu
que, sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus des
aventuriers européens, ils avaient puisé dans leur origine et leurs
alliances indiennes un principe de cruauté et de mépris pour la vie des
autres hommes qui en faisait, non seulement des hôtes et des voisins
dangereux, mais encore des natures essentiellement insociables et
ingouvernables.

A ces accusations, les Paulistas ont donné le plus complet démenti.

La province de Saint-Paul, habitée et peuplée par eux seuls, est
aujourd'hui la plus civilisée, la plus industrieuse et la plus riche du
Brésil.

D'ailleurs notre avis, avis partagé du reste par beaucoup d'historiens,
est qu'à une nature indomptée il faut des hommes indomptables, et que
sur ce sol vierge que foulaient les Paulistas au milieu de ces nations
farouches, impatientes de toute sujétion, et qui préféraient mourir
que se soumettre à une domination étrangère qu'ils ne pouvaient et
ne voulaient pas comprendre, il fallait des organisations d'élite,
insensibles à toutes les faiblesses comme à tous les égoïsmes des
conventions sociales de la civilisation, et, pour cette raison,
capables d'accomplir de grandes choses.

En entendant à Buenos Aires parler ainsi des Paulistas avec un
enthousiasme d'autant plus vrai que les Espagnols sont de temps
immémorial les implacables ennemis des Portugais, et que cette haine,
née en Europe, se poursuit en Amérique avec une force décuplée par la
rivalité; je me sentais, malgré moi, entraîné vers ces hommes étranges,
à la puissante organisation, aux instincts aventuriers, qui avaient
conquis un monde à leur patrie et dont, malgré les modifications
apportées par le temps et la civilisation, j'espérais être assez
heureux pour retrouver debout quelque type attardé.

Aussi, à cette désignation de Paulista appliqué à l'homme qui m'était
apparu dans des circonstances si singulières et qui, pendant le peu
de temps que j'étais demeuré près de lui, s'était révélé à moi sous
des aspects si bizarres, si heurtés et si insaisissables, je sentis se
réveiller toute mon ardeur et je n'aspirai plus qu'à me rencontrer de
nouveau avec ce personnage pour lequel j'avais, dès le premier moment,
éprouvé une si vive sympathie.

Je pressai donc mon voyage le plus possible, d'autant plus que mon
guide m'avait appris que la fazenda do rio d'Ouro, où don Zèno Cabral
m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la
province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus
vastes exploitations.

Afin d'atteindre plus vite le but de notre longue course, mon guide
m'avait, malgré les difficultés du chemin, fait suivre les rives
inondées du rio Uruguay.

Le quatrième jour, après notre départ du rancho, nous atteignîmes
l'aldéa de _Santa Ana_, première garde brésilienne en remontant le
fleuve.

La crue excessive du fleuve avait causé des ravages terribles dans ce
misérable village composé d'une douzaine de ranchos à peine; plusieurs
avaient été emportés par les eaux, le reste était menacé d'être
prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits à la plus affreuse
détresse, campaient sur un monticule en attendant le retrait des eaux.

Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la
façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition
pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir
presque rien à nous donner.

Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde
reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces
bonnes gens qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la
réussite de notre voyage.

Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.

Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté;
trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de
l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête,
et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect
inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.

Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec
joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais
cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures
en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des
sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.

Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le
sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un
horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une
campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à
ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à
peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait
un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes
boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de
plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.

Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez
important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir
traversé le _Paso de los infieles_, entre dans le lac. Ses bords
étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2] et
d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des
troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus
de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes
ou à leurs larves.

A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été
autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive
où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques,
la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte
de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre
deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de
bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.

Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces
bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que
lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre;
puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des
méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à
droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de
cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là
comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion
intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans
me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être
comparé.

«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.

--N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout
doucement rapproché.

--Comment nommez-vous ce magnifique pays?»

L'Indien me regarda avec étonnement.

«Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il.

--Comment le saurais-je, puisque je viens ici aujourd'hui pour la
première fois.

--Oh! C'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin
on vient pour le voir.

--Je n'en doute pas, cependant je désirerais savoir son nom.

--Eh! Mais c'est l'endroit où nous nous rendons, mi amo; vous voyez
devant vous la fazenda do rio d'Ouro, il paraît que dans les anciens
jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de
pierres précieuses.

--Et maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.

--Oh! Maintenant, on ne travaille plus aux mines, le maître ne le veut
pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; le maître prétend qu'il
vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de
se procurer la richesse.

--Il n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qui raisonne d'une
façon aussi juste?

--Je ne sais pas, mi amo; on prétend que la fazenda et toutes les
terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabral; mais je
n'oserais l'assurer; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte
de singulières choses sur ce qui se passe dans les _caldeiras_ que vous
voyez là-bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds
en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque le _Viraçao_
s'élève sur la surface du lac et en agite les eaux avec tant de
violence que les pirogues sont en danger de périr.

--Que raconte-t-on donc de si extraordinaire?

--Oh! Des choses effrayantes, mi amo, et que moi, qui suis un pauvre
Indien, je n'oserais jamais répéter à un señor comme vous.»

J'eus beau presser mon guide pour l'obliger à s'expliquer, je ne pus
en tirer que des interjections de frayeur accompagnées d'innombrables
signes de croix. De guerre lasse, je renonçai à l'interroger davantage
sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de
conversation.

«Dans combien de temps arriverons-nous à la fazenda? lui demandai-je.

--Dans quatre heures, mi amo.

--Croyez-vous que don Zèno sera déjà arrivé et que nous le
rencontrerons?

--Qui sait, mi amo; si le señor don Zèno veut être arrivé, il le sera;
sinon, non.»

Battu sur ce point comme sur le premier, je renonçai définitivement
à adresser à mon guide des questions auxquelles, comme à plaisir, il
faisait de si ridicules réponses, je me bornai à lui donner l'ordre du
départ.

Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage
changeait et prenait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus,
ainsi, sans m'en apercevoir, l'espace assez étendu qui me séparait de
la fazenda.

Au moment où nous commencions à gravir un sentier assez large et bien
entretenu qui conduisait aux premiers bâtiments, j'aperçus un cavalier
qui accourait vers moi à toute bride.

Mon guide me toucha légèrement le bras avec un frémissement de crainte.

«Le voyez-vous, mi amo? me dit-il.

--Qui? lui répondis-je.

--Le cavalier?

--Eh bien?

--Ne le reconnaissez-vous pas, c'est le seigneur don Zèno Cabral.

--Impossible!» m'écriais-je.

L'indien hocha la tête à plusieurs reprises.

«Rien n'est impossible au señor Zèno,» murmura-t-il à demi-voix.

Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet don Zèno Cabral,
mon ancien compagnon de la pampa, il portait le même costume que lors
de notre rencontre.

Au bout d'un instant il fut près de moi.

«Soyez le bienvenu à la fazenda do rio d'Ouro, me dit-il joyeusement en
me tendant la main droite que je serrai cordialement; avez-vous fait un
bon voyage.

--Excellent, je vous remercie, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je
en remarquant un léger sourire sur ses lèvres, bien que je ne me
donne pas encore pour un voyageur de votre force, je commence à
parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de votre admirable pays
m'a complètement fait oublier ma fatigue.

--N'est-ce pas qu'il est beau, me dit-il avec orgueil et qu'il mérite
d'être vu et apprécié même après les plus beaux paysages européens.

--Certes, d'autant plus qu'entre eux et lui toute comparaison est
impossible.

--Vous avez été satisfait de ce bribon, je suppose, dit-il en se
tournant vers le guide qui se tenait modestement et craintivement en
arrière.

--Fort satisfait; il a complètement racheté sa faute.

--Je le savais déjà, mais je suis content de l'entendre dire par vous,
cela me raccommode avec lui. Cours en avant, _pícaro_, et annonce notre
arrivée.»

L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui était donné, il pressa
les flancs de son cheval et partit au galop.

«Ces Indiens sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant
du regard, on ne peut les dompter qu'en les menaçant avec rudesse,
mais, somme toute, ils ont du bon, et avec de la volonté on parvient
toujours à en faire quelque chose.

--Vous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient
vous faire un si mauvais parti lorsque j'eus le plaisir de vous
rencontrer.

--Pourquoi donc cela? Les pauvres diables agissaient dans de bonnes
intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchant à se
débarrasser d'un homme qu'ils redoutent et qu'ils croient leur ennemi,
je ne puis pas leur garder rancune pour cela.

--Vous ne craignez pas, en vous aventurant ainsi, d'être un jour
victime de leur perfidie?

--Il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quant à moi, j'accomplirai
jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons cela;
vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas don Gustavio?

--Deux ou trois jours seulement,» répondis-je. Le visage de mon hôte se
rembrunit subitement à cette déclaration.

«Vous êtes bien pressé? me dit-il.

--Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps.

--Alors pourquoi vouloir nous quitter si vite?

--Dame, répondis-je, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.»

Don Zèno Cabral me posa amicalement la main sur l'épaule, et me
regardant attentivement pendant une minute ou deux:

«Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons
européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme
moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est
maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et
qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs;
en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre
loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.

--Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre
les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets
complètement à votre discrétion; faites de moi ce que bon vous semblera.

--A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages
et sans réticences; mais rassurez-vous, je n'abuserai pas de la
latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de
moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours
au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous
sourira.

--Laquelle? m'écriai-je vivement.

--Je vous le dirai; mais, chut! Nous voici arrivés.»

En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre
une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire
honneur.

Je ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte
dans cette demeure réellement princière.

Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous
les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.

Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai
qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger
craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec
impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma
curiosité en lui adressant quelques questions que j'avais incessamment
sur les lèvres et que je retenais à grand-peine.

Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était
accompagné portait plusieurs liasses énormes de papiers.

Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le
domestique, dont Zèno s'assit près de moi, et après un instant de
réflexion:

«Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle
j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?

--En effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.

--Je vous remercie, mon ami; mais avant que d'accepter votre
consentement, laissez-moi vous donner quelques mots d'explication.

--Faites.

--L'expédition dont il s'agit est des plus sérieuses; elle est dirigée
vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à de longs
intervalles foulées par les pieds des blancs; nous aurons des obstacles
presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir;
malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je
dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des
hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre; moi, mon sacrifice est
fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes
les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.

--Et vous partez?

--Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire;
mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas
le droit de vous entraîner à ma suite dans une tentative désespérée,
dernier coup d'une partie commencée depuis longues années et dont le
résultat doit, à part votre amitié pour moi, vous demeurer indifférent.

--Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est
pris, ma résolution ne changera pas.»

Il garda un instant le silence.

«C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas
davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulistas,
vous m'avez demandé des renseignements sur eux, ces renseignements
vous les trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les
attentivement, elles vous apprendront les motifs de l'expédition que je
tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que
je défends vous paraît encore juste et que vous consentiez toujours à
m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous avez
trois jours devant vous pour apprendre ce qu'il vous faut savoir; dans
trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous
partirons ensemble.»

Don Zèno Cabral se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.

Trois jours après je partis avec lui.

Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition à
laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui; je n'ai
usé que de la précaution de changer certains noms et certaines dates,
afin de ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore
existantes et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont
elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications,
les faits sont de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au
besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.

J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière
partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son
tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage
et naïve grandeur. Puisse-je avoir réussi à intéresser ceux qui me
liront, en leur faisant connaître des mœurs si différentes des
nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de
la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de
quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même
dans les contrées les plus éloignées.


[1] Cancroma cochlearia.

[2] Ardea virescens.



PROLOGUE

EL DORADO



I

O SERTÃO.


Le 25 juin 1790, vers sept heures du soir, une troupe assez nombreuse
de cavaliers déboucha subitement d'une étroite ravine et commença à
gravir un sentier assez roide tracé, ou plutôt à peine indiqué, sur
le flanc d'une montagne formant l'extrême limite de la sierra de
Ibatucata, située dans la province de São Paulo.

Ces cavaliers, après avoir traversé le rio Parana-Pane, se préparaient
sans doute à franchir le rio Tieti, si, ainsi que semblait l'indiquer
la direction qu'ils suivaient, ils se rendaient dans le gouvernement de
Minas Gerais.

Bien vêtus pour la plupart, ils portaient le pittoresque costume
de Sertanejos et étaient armés de sabres, pistolets, couteaux et
carabines; leur lasso pendait roulé, attaché par un anneau au côté
droit de leur selle.

Nous ferons remarquer que les bolas, cette arme terrible du gaucho
des pampas de la Banda Oriental, sont complètement inusitées dans
l'intérieur du Brésil.

Ces hommes, au teint hâlé, à la mine hautaine, fièrement campés sur
leurs chevaux, la main reposant sur leurs armes, prêts à s'en servir,
et leurs regards incessamment fixés sûr les taillis et les buissons
afin d'éclairer la route et d'éventer les embuscades, offraient aux
rayons obliques et sans chaleur du soleil couchant, au milieu de cette
nature majestueuse et sauvage, une ressemblance frappante avec ces
troupes d'aventuriers paulistas qui, au seizième et au dix-septième
siècle, semblaient conduits par le doigt de Dieu pour tenter ces
explorations téméraires qui devaient donner de nouvelles contrées à la
métropole et finir par refouler dans leurs impénétrables forêts les
tribus guerrières et insoumises des premiers habitants du sol.

Cette ressemblance était rendue plus frappante encore, en songeant au
territoire que traversaient en ce moment les cavaliers, territoire
aujourd'hui habité seulement par des blancs et des métis nomades,
chasseurs et pasteurs pour la plupart, mais qui alors était encore
parcouru par plusieurs nations indiennes, rendues redoutables par leur
haine instinctive pour les blancs et qui, considérant, non sans quelque
apparence de raison, cette terre comme leur appartenant, faisaient une
guerre sans pitié aux Brésiliens, les attaquant et les massacrant
partout où ils les rencontraient.

Les cavaliers dont nous parlons étaient au nombre de trente, en
comptant les domestiques affectés à la surveillance d'une dizaine de
mules chargées de bagages et qui, en cas d'attaque, devaient se joindre
à leurs compagnons dans la défense générale, et pour cette raison
étaient armés de fusils et de sabres.

A quelque distance en arrière de cette première troupe en venait une
seconde, composée d'une douzaine de cavaliers au milieu desquels se
trouvait un palanquin hermétiquement fermé, porté par deux mules.

Ces deux troupes obéissaient évidemment au même chef, car lorsque la
première fut parvenue au point culminant de la montagne, elle s'arrêta
et un cavalier fut détaché afin de presser l'arrivée de la seconde.

Les hommes de la deuxième troupe affectaient une certaine tournure
militaire et portaient le costume des _soldados da conquista_; ce
qui, au premier coup d'œil, pour une personne au fait des mœurs
brésiliennes, laissait deviner que le chef de la caravane était non
seulement un personnage riche et puissant, mais encore que son voyage
avait un but sérieux et hérissé de périls.

Malgré la chaleur du jour qui finissait en ce moment, ces soldats se
tenaient droits en selle et portaient, sans en paraître nullement
incommodés, l'étrange accoutrement sans lequel ils n'entreprennent
jamais une expédition, c'est-à-dire la cuirasse nommée _gibao de
armas_, espèce de casaque rembourrée en coton et piquée, qui descend
jusqu'aux genoux, défend aussi les bras et les préserve, mieux que
toute autre armure, des longues flèches indiennes.

Comme, lorsqu'ils poursuivent les sauvages dans les forêts, ils sont
contraints d'abandonner leurs chevaux avec lesquels ils ne pourraient
pénétrer dans les forêts vierges, ils ont au côté une espèce de grande
serpe nommée _facão_, qui leur sert à trancher les lianes et à s'ouvrir
un passage; ils ont en outre chacun une espingole ou un fusil sans
baïonnette qu'ils ne chargent ordinairement qu'avec du gros plomb à
cause de la presque impossibilité de diriger une balle avec certitude
dans ces inextricables fouillis de verdure rendus plus épais encore par
la disposition bizarre des branches et l'enchevêtrement des lianes.

Ces soldats sont extrêmement redoutés des Indiens et des nègres marron
qu'ils ont surtout mission de traquer et de surprendre. Indiens
eux-mêmes pour la plupart ou métis, ils connaissent à fond toutes les
ruses des sauvages, luttent constamment de finesse avec eux et ne leur
font jamais qu'une guerre d'embuscade.

Ils sont fort estimés dans le pays à cause de leur courage, de leur
sobriété et de leur fidélité à toute épreuve; aussi la présence d'une
douzaine d'entre eux dans la caravane était-elle un indice certain de
la position élevée qu'occupait dans la société brésilienne le chef de
l'expédition ou du moins de la troupe de voyageurs.

La caravane s'était arrêtée, avons-nous dit, sur le point culminant de
la montagne; de cette hauteur la vue planait de tous les côtés à une
distance considérable sur un magnifique paysage de forêts, de vallées
accidentées traversés par d'innombrables cours d'eaux, mais pas une
maison, pas une hutte ne venait animer cette splendide et sauvage
nature; c'était bien le sertão, c'est-à-dire le désert dans toute sa
majestueuse et abrupte splendeur.

Les voyageurs, peu sensibles aux attraits du magique kaléidoscope qui
se déroulait devant eux, et, d'ailleurs, fatigués d'une longue route
faite à travers des chemins presque impraticables, tandis qu'un soleil
torride déversait à profusion ses rayons incandescents sur leurs têtes,
se hâtèrent d'installer leur campement de nuit.

Tandis que quelques-uns d'entre eux déchargeaient les mules et
entassaient les ballots, d'autres dressaient une tente au milieu de
ce camp improvisé; les plus vigoureux faisaient un abatis d'arbres
centenaires destinés à servir de retranchements provisoires, et les
derniers allumaient les feux destinés aux apprêts du repas du soir,
feux que devaient être entretenus toute la nuit, afin d'éloigner les
bêtes fauves.

Lorsque le campement fut complètement installé, un cavalier de
haute mine, de vingt-huit à trente ans au plus, dont les manières
aristocratiques, le regard fier et la parole brève dénotaient
l'habitude du commandement, donna l'ordre de faire approcher le
palanquin qui, jusqu'à ce moment, était demeuré arrêté en dehors dès
lignes, toujours entouré de son escorte.

Le palanquin s'avança aussitôt jusqu'auprès de la tente et s'ouvrit; le
rideau de la tente s'agita, puis il retomba sans qu'il fût possible de
savoir à quel sexe appartenait la personne que renfermait le palanquin
et qui venait de le quitter; le palanquin s'éloigna aussitôt. Les
soldados, qui avaient probablement reçu antérieurement une consigne
sévère, entourèrent, à portée de pistolet, la tente de laquelle ils ne
laissèrent approcher personne.

Le chef de la caravane, après avoir assisté à l'exécution de l'ordre
qu'il avait donné se retira sous une tente un peu plus petite, dressée
a quelques pas de la première, et, se laissant tomber sur un siège, il
ne tarda pas à se plonger dans de profondes réflexions.

Ce cavalier, ainsi que nous l'avons dit était un homme de vingt-huit à
trente ans, aux traits fins et aristocratiques, d'une beauté et d'une
délicatesse presque féminines; sa physionomie, douce et affable au
premier aspect, perdait cependant cette apparence dès qu'on l'étudiait
avec soin, pour prendre une expression de méchanceté railleuse et
cruelle qui inspirait la crainte et presque la répulsion; ses grands
yeux noirs avaient un regard vague qui ne se fixait que rarement; sa
bouche, garnie de dents d'une éclatante blancheur, surmontée d'une fine
moustache noire cirée avec soin, ne s'entr'ouvrait que pour laisser
filtrer entre ses lèvres un peu minces, un sourire ironique qui en
relevait légèrement les coins. Tel qu'il était cependant, pour des yeux
superficiels c'était un admirable cavalier rempli de noblesse et de
séduisante désinvolture.

A peine était-il depuis une vingtaine de minutes seul sous sa tente,
si absorbé en lui-même qu'il semblait avoir non seulement oublié les
fatigues d'une longue journée passée tout entière à cheval, mais
encore le lieu où il se trouvait, que le rideau de la tente se souleva
doucement pour livrer passage à un homme qui, après s'être assuré
par un regard circulaire que le cavalier dont nous avons esquissé
le portrait était bien seul, fit deux pas dans l'intérieur, ôta son
chapeau et attendit respectueusement que celui auquel il se présentait
lui adressât la parole.

Ce personnage formait avec le premier le plus complet et le plus brutal
contraste; c'était un homme jeune encore, aux formes musculeuses,
aux traits anguleux, à la physionomie basse, cruelle et chafouine,
empreinte d'une expression de méchanceté sournoise; son front bas et
déprimé, ses yeux gris, ronds, profondément enfoncés sous l'orbite et
assez éloignés l'un de l'autre, son nez long et recourbé, ses pommettes
saillantes, sa bouche grande et sans lèvres lui donnaient une lointaine
ressemblance avec un oiseau de proie de l'espèce la moins noble; sa
tête monstrueuse, supportée par un cou gros et court, était enfoncée
entre deux épaules d'une largeur démesurée; ses bras mal attachés, mais
recouverts de muscles énormes, lui donnaient une apparence de force
brutale extraordinaire, mais dont l'aspect général avait quelque chose
de repoussant. Cet individu, qu'il était facile de reconnaître tout de
suite pour un métis _mamaluco_[1], portait le costume des Sertanejos,
mais ce costume cependant fort élégant et surtout fort pittoresque,
loin de relever sa tournure et de dissimuler sa laideur, ne servait
pour ainsi dire qu'à la rendre plus visible.

Plusieurs minutes s'écoulèrent sans que le jeune homme parût
s'apercevoir de la présence de son singulier visiteur; celui-ci,
fatigué sans doute de cette longue attente, et désirant la faire cesser
au plus vite, ne trouva pas de moyen plus efficace que celui de laisser
tomber sur le sol la lourde carabine sur laquelle il s'appuyait.
Au bruit retentissant de l'arme sur les pierres, le jeune homme
tressaillit et releva brusquement la tête. Reconnaissant alors l'homme
qui se tenait devant lui, immobile et roide comme une idole indienne,
il passa à plusieurs reprises la main sur son front comme pour en
chasser des pensées importunes, dissimula un mouvement de dégoût et,
affectant de sourire;

«Ah! C'est vous, Malco Díaz? lui dit-il.

--Oui, monsieur le marquis, c'est moi, répondit le mamaluco d'une voix
basse et à demi étouffée.

--Eh bien! Que me voulez-vous encore?

--Eh! fit l'autre avec un ricanement sourd, la réception que me fait
Votre Seigneurie n'est guère caressante. Voilà deux jours que je ne
vous ai parlé.

--Je n'ai pas besoin, je le suppose, de me gêner avec vous, à quoi bon
me gêner? N'êtes-vous pas à ma solde, et par conséquent mon serviteur?
reprit le marquis avec une nuance de hauteur, destinée sans doute à
rappeler à son interlocuteur la distance que les convenances sociales
établissaient entre eux.

--C'est juste, répondit l'autre, un serviteur est un chien et il doit
être traité comme tel, cependant, vous connaissez le proverbe: _A bom
jogo boa volta_[2].

--Faites-moi grâce de vos stupides proverbes, je vous prie, et
dites-moi sans plus de détours ce qui vous amène,» répondit le jeune
homme avec impatience.

Le mamaluco fixa sur le marquis un regard d'une expression sinistré.

«Au fait, reprit-il, votre Seigneurie a raison, mieux vaut en finir
tout de suite.

--J'attends!

--Je viens régler mes comptes avec vous, señor; voilà tout en deux mots.

--Hein! fit le jeune homme, régler vos comptes, qu'est-ce à dire,
_velhaco?_

--Velhaco ou non, monsieur le marquis, je désire régler avec vous.

--Je ne vous comprends pas, expliquez-vous, mais soyez bref, je vous
prie, je n'ai pas de temps à perdre à écouter vos _pataratas._

--Je ne demande pas mieux, monsieur le marquis, bien que ce ne soient
pas des patarata, ainsi qu'il vous plaît de le dire.

--Voyons, au fait.

--Eh bien! Le fait, le voici, Seigneurie, je me suis engagé avec vous
pour deux mois, à Rio Janeiro, afin de vous servir de guide, moyennant
quatre onces espagnoles par mois, ou, si vous le préférez, cent six
mille reis[3], n'est-il pas vrai, Seigneurie!

--Parfaitement, seulement vous oubliez, maître Malco Díaz, que vous
avez reçu sur votre demande, avant de quitter Rio Janeiro ...

--Un mois d'avance, interrompit le mamaluco, je me le rappelle très
bien, au contraire, Seigneurie.

--Que demandez-vous, alors?

--Dame, je demande le reste.

--Comment le reste, pour quelle raison, s'il vous plaît?

--Oh! Pour une raison bien simple, Seigneurie, c'est que notre marché
expirant demain à dix heures du matin, je préfère régler avec vous ce
soir que de vous causer ce dérangement pendant la marche.

--Comment, y a-t-il déjà si longtemps que nous sommes en route?

--Calculez, Seigneurie.

--En effet, tout autant,» reprit-il tout pensif.

Il y eut un assez long silence, le jeune homme le rompit brusquement
et, relevant la tête en même temps qu'il regardait le métis bien en
face.

«Ainsi, vous désirez me quitter, Malco Díaz, lui dit-il d'un ton plus
amical que celui qu'il avait employé jusqu'alors.

--Mon engagement n'est-il pas terminé, Seigneurie?

--Effectivement, mais vous pouvez le renouveler.»

Le mamaluco hésita, son maître ne le quittait pas du regard; il parut
enfin prendre une résolution.

«Tenez, Seigneurie, dit-il, laissez-moi vous parler franchement.

--Parlez.

--Eh bien! Vous êtes un grand seigneur, un marquis, c'est vrai; moi
je ne suis qu'un pauvre diable auprès de vous, bien petit et bien
infime; cependant, tout misérable que vous me supposez, il est un bien
inappréciable pour moi, bien que j'ai commis la sottise d'aliéner une
fois.

--Et ce bien, c'est....

--Ma liberté, Seigneurie, mon indépendance, le droit d'aller et de
venir, sans rendre à personne compte de mes pas, de parler sans avoir
besoin de mesurer mes paroles et de choisir mes expressions; je
reconnais humblement que je ne suis pas né pour être domestique. Que
voulez-vous, nous autres, nous sommes ainsi faits, que nous préférons
la liberté avec la misère à la richesse avec l'esclavage; c'est
stupide, je le sais, mais c'est comme cela.

--Avez-vous tout dit.

--Tout, oui, Seigneurie.

--Mais vous n'êtes pas domestique, vous me servez de guide, voilà tout.

--C'est vrai, Seigneurie; mais souvent, malgré vous, vous oubliez le
guide pour ne songer qu'au domestique, et moi, je ne puis m'habituer à
être, traité de cette façon; mon orgueil se révolte malgré moi, je sens
mon sang bouillonner dans mes veines, et je crains que la patience ne
m'échappe.»

Un sourire de mépris erra sur les lèvres du jeune homme.

«Ainsi, répondit-il, le motif que vous me donnez est le seul qui vous
pousse à me quitter?

--C'est le seul, Seigneurie.

--Mais, si fort satisfait de vos services, je vous proposais cinq
quadruples au lieu de quatre, vous accepteriez sans doute?»

Un éclair de convoitise jaillit de l'œil voilé du mamaluco, mais
aussitôt il s'éteignit.

«Pardonnez-moi, Seigneurie, dit-il, je refuserais.

--Même si je vous en offrais six?

--Même si vous m'en offriez dix.

--Ah!» fît le marquis en se mordant les lèvres. Il était évident que
le jeune homme était en proie à une sourde colère, qu'il ne renfermait
qu'avec peine.

«Quand comptez-vous nous quitter? dit-il.

--Lorsque Votre Seigneurie me le permettra.

--Mais si j'exigeais que vous demeurassiez avec nous jusqu'à demain
matin dix heures?

--Je resterais, Seigneurie.

--C'est bien, dit le jeune homme d'un ton d'indifférence, je vois que
c'est un parti pris de votre part.

--Oh! Complètement, Seigneurie.

--Je vais donc vous payer immédiatement ce que je reste vous devoir;
vous serez libre ensuite de vous éloigner à l'instant si bon vous
semble.»

Le mamaluco fit un geste ressemblant à un remerciement, mais il ne
prononça pas une parole.

Le jeune homme tira plusieurs pièces d'or d'une bourse et les présenta
au métis.

«Prenez,» dit-il.

Malco avança la main, mais se ravisant aussitôt:

«Pardon, Seigneurie, dit-il, mais vous vous trompez.

--Moi! Comment cela?

--Dame! Vous ne me devez que quatre onces, il me semble.

--Eh bien?

--Vous m'en donnez huit.

--Je vous donne quatre onces parce que je vous les dois, et j'en ajoute
quatre autres parce que, avant de vous quitter, je veux vous donner une
preuve de ma satisfaction pour la façon dont vous avez rempli votre
devoir pendant le temps que vous êtes demeuré à mon service.»

Une seconde fois le mamaluco hésita, mais faisant un violent effort
sur lui-même et reculant d'un pas comme s'il eût voulu échapper à la
fascination exercée sur lui par la vue du métal, il posa, bien qu'avec
une répugnance visible, quatre des pièces d'or sur un coffre, en
répondant d'une voix étranglée par une émotion intérieure:

«Je vous suis fort reconnaissant, Seigneurie, mais je ne saurais
accepter un aussi riche cadeau.

--Pourquoi donc, s'il me plaît de vous le faire, Malco, ne suis-je pas
le maître de disposer de ce qui m'appartient et de vous témoigner ma
satisfaction?

--Oui, Seigneurie, vous êtes libre de faire cela, mais je vous répète
que je n'accepterai pas.

--Au moins, vous me donnerez l'explication de cette énigme, car si je
ne me trompe pas sur votre compte, vous n'êtes pas autrement organisé
que les autres hommes, et vous aimez l'or.

--Oui, Seigneurie, lorsqu'il est loyalement gagné, mais je ne suis pas
un mendiant, pour accepter une rémunération à laquelle je reconnais
n'avoir aucun droit.

--Ces sentiments vous font honneur, répondit le jeune homme avec une
mordante raillerie; je vous en félicite, je retire ma proposition.»

Il reprit alors les quatre pièces d'or, les fit un instant sauter dans
sa main, puis il les remit dans sa bourse.

«Maintenant, nous sommes quittes.

--Oui, Seigneurie.

--Et nous nous séparons bons amis?

--Bons amis.

--Passez-vous la nuit au camp?

--Je suis jusqu'à demain aux ordres de Votre Seigneurie.

--A mon tour, je vous remercie, señor Malco, nos affaires sont
terminées maintenant à notre satisfaction mutuelle, rien ne vous
retient plus près de moi, je vous laisse donc libre de partir quand
cela vous plaira.

--Alors, puisque mon cheval est encore sellé, je profiterai de votre
permission, Seigneurie.

--Ah! Ah! Il paraît que vous aviez prévu le cas?»

Le mamaluco, malgré son impudence, tressaillit imperceptiblement.

«Maintenant, adieu, reprit le jeune homme; vous êtes libre, grand bien
vous fasse; seulement comme, ainsi que vous l'avez dit vous-même, nous
nous séparons amis, tâchons de demeurer toujours dans les mêmes termes.

--Je ne vous comprends pas, Seigneurie.

--Souvenez-vous du proverbe que vous m'avez cité au commencement de
notre entretien, et faites-en votre profit; sur ce, bon voyage.»

Et il ordonna du geste au mamaluco de se retirer. Celui-ci, fort mal à
son aise sous le regard inquisiteur du marquis, ne se fit pas répéter
l'invitation; il salua gauchement et sortit de la tente.

Il alla prendre son cheval, qu'il avait attaché à quelques pas à un
piquet, se mit en selle et s'éloigna d'un air pensif, descendant au
petit trot la montagne dans la direction du sertão, à l'entrée duquel
la caravane avait établi son bivouac.

Lorsqu'il fut assez éloigné pour ne pas craindre d'être vu, il fit un
brusque crochet sur la droite et retourna sur ses pas, en évitant avec
le plus grand soin de donner l'éveil aux sentinelles brésiliennes.

«Diable d'homme! murmurait-il à voix basse, tout en surveillant
attentivement les buissons et les halliers de crainte de surprise, il
est évident qu'il se doute de quelque chose; je n'ai pas un instant à
perdre, car, je le connais, si je me laisse prévenir, je suis un homme
perdu; oui, mais je ne me laisserai pas prévenir, l'affaire est trop
belle pour que je ne mette pas tous mes soins à la conduire à bonne
fin; nous verrons qui l'emportera de moi ou de ce beau seigneur musqué.»

Faisant alors vigoureusement sentir l'éperon à son cheval, le mamaluco
lui fit prendre le galop, et il ne tarda pas à disparaître dans
l'obscurité; car, pendant son entretien avec son ancien maître, la nuit
était tombée et d'épaisses ténèbres couvraient la terre.

Cependant, aussitôt que le mamaluco eut quitté la tente, le marquis se
leva avec un geste de colère et de menace, mais, se laissant presque
aussitôt retomber sur son siège:

«Non, dit-il d'une voix sourde, donnons-lui le temps de s'éloigner,
laissons-lui une sécurité complète; le traître ne me croit pas aussi
bien informé. Oh! Je me vengerai cruellement de la contrainte que je me
suis imposée devant lui! Une preuve! Une seule! Mais cette preuve il me
la faut, je veux l'avoir!»

Il se leva de nouveau, souleva le rideau de la tente, et jeta un regard
au dehors; la plus grande tranquillité, le calme le plus complet
régnaient dans le camp, le marquis appela alors à deux reprises
différentes, d'une voix contenue:

«Diogo! Diogo!»

A cet appel, qu'il semblait attendre, un homme s'approcha presque
immédiatement.

«Me voilà, dit-il.

--Entrez vite,» reprit le marquis.

Cet homme était le chef des soldados da conquista, il entra.

Le rideau de la tente retomba derrière lui.

[1] On donne ce nom aux métis nés d'un blanc et d'une Indienne, et
_vice versa._

[2] A beau jeu, beau retour.

[3] Le reis est une monnaie fictive, cette formidable somme fait,
argent de France, environ 340 francs seulement.



II

TAROU-NIOM[1].


De tous les Indiens du Nouveau Monde, les aborigènes du Brésil sont
ceux qui ont défendu le plus opiniâtrement leur indépendance et lutté
avec le plus d'acharnement contre l'envahissement de leur territoire
par les blancs. Aujourd'hui encore cette guerre commencée aux premiers
jours de la conquête se continue aussi implacable des deux parts, sans
que l'issue s'en puisse prévoir autrement que par l'entière destruction
de la race infortunée si déplorablement spoliée par les Européens.

Nous croyons nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire,
d'entrer dans quelques détails sur les mœurs de ces nations dont
beaucoup n'existent plus aujourd'hui et dont les autres ne tarderont
pas, à moins d'un miracle, à disparaître à jamais de la surface du
globe.

L'histoire des origines américaines est encore aujourd'hui un mystère;
une seule chose, à notre avis, est maintenant prouvée, c'est que la
population de l'Amérique opérée graduellement et sur plusieurs points
l'a été par des races différentes, qui elles-mêmes ont asservi, ainsi
que le démontrent d'anciens monuments, ceux de Palenque entre autres,
dont la date est plus ancienne que les plus vieux monuments égyptiens,
ont asservi, disons-nous, une race autochtone dont il n'est plus
possible aujourd'hui de découvrir l'origine, mais qui avait atteint un
état de civilisation avancée.

Des grandes nations indiennes qui couvraient le sol du Brésil à
l'époque de la conquête, la plupart, telles que les _Tapuyas_, les
_Tubaïaras_, les _Tupinambas,_ les _Tumoyos_, les _Tupiniquins_, les
_Aymorès_, et tant d'autres trop nombreuses pour être citées, sont
détruites ou réduites à un trop petit nombre pour continuer à former
un corps de nation; elles se sont fondues les unes dans les autres;
et, tout en se retirant pas à pas devant les blancs, elles ont formé
des confédérations afin de résister plus facilement à l'envahissement
de leur territoire, et ont ainsi donné naissance aux tribus qui,
aujourd'hui, continuent la guerre.

Les principales nations existant aujourd'hui au Brésil sont les
Botocudos ou Botocudis, descendants des Aymorès, dont ils ont conservé
presque toutes les coutumes, entre autres celle de s'introduire dans
la lèvre inférieure un disque de bois, de jade vert ou de coquillage
large souvent de deux ou trois pouces.

Viennent ensuite les _Patachos_, les _Machacelis_, les _Malalis_, les
_Maconis_, les _Camacans_ (ceux-ci sont civilisés), les _Mucunis_, les
_Panhames_, les _Capochos_, et beaucoup d'autres encore, mais moins
importantes, et qui sont plutôt de simples tribus que des nations. Ces
Indiens, indépendants presque tous et menant la vie nomade, se sont
réservé dans les déserts et les forêts vierges du Brésil des repaires
inexpugnables d'où ils bravent presque avec impunité la puissance
portugaise.

Bien que toujours en guerre entre eux, car le plus futile prétexte leur
suffit pour, s'entre-détruire, cependant ils oublient leur haine et se
liguent ensemble dès qu'il s'agit d'attaquer les blancs; aussi sont-ils
tellement redoutés des Portugais que ceux-ci les traquent comme des
bêtes fauves et les exterminent sans pitié, lorsque, ce qui est rare à
cause de leur finesse et de leur astuce poussées à un degré fabuleux,
ils réussissent à les surprendre.

Le principal reproche adressé par les historiens anciens, comme par les
modernes, aux Indiens est celui d'anthropophagie.

Malheureusement, malgré les énergiques dénégations des Indiens,
cette coutume horrible ne peut pas être mise en doute. Depuis le
malheureux Hans Staden, prisonnier au seizième siècle des Tupinambas
et auquel son maître, le féroce Koniam-Bèbè, disait avec d'affreuses
menaces qu'il avait déjà dévoré cinq Européens, jusqu'à aujourd'hui
l'anthropophagie s'est conservée parmi les indigènes du Brésil.

Cette épouvantable coutume n'est pas pour eux le résultat du manque
d'aliments; ils mangent par goût, et quelquefois par vengeance,
la chair humaine. Souvent, après une bataille, ils dévorent leurs
prisonniers, réservant seulement les têtes qu'ils momifient et
conservent comme trophées.

Cependant, pour être juste, nous constaterons ici que quelques tribus,
sept ou huit, peut-être, ont toujours su se garder de cette affreuse
coutume et sont demeurées pures de ce crime.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous donnerons
des détails plus circonstanciés sur les mœurs singulières et bizarres
des nations brésiliennes, mœurs à peu près ignorées en France.
Cependant elles sont d'autant plus intéressantes à connaître, que
dans un jour prochain elles n'existeront plus qu'à l'état de légende,
à cause des progrès incessants de la civilisation qui amèneront
l'extinction complète de la race aborigène dans ces contrées, de même
que dans toutes les autres parties du nouveau monde.

A une dizaine de lieues environ du plateau où la caravane dont nous
avons précédemment parlé avait campé pour la nuit, le même jour, un peu
avant le coucher du soleil, dans une vaste clairière située sur la
rive gauche du Rio Paraguay, à l'entrée d'une _catinga_ ou forêt basse
assez étendue, trois hommes assis sur des troncs d'arbres morts et
renversés sur le sol avaient entre eux une conversation fort animée.

Ces personnages, bien qu'il fût facile au premier coup d'œil de les
reconnaître pour Indiens, appartenaient cependant sinon à des races, du
moins à des nations complètement distinctes.

Le premier, autant qu'on pouvait le supposer, car l'âge des Indiens est
extrêmement difficile à préciser, était un homme qui paraissait avoir
atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire trente-cinq à quarante ans;
sa taille était haute et bien proportionnée, ses membres vigoureux
et bien attachés montraient une grande vigueur; ses traits réguliers
auraient été beaux s'ils n'eussent été défigurés par des peintures
et des tatouages bizarres, incisés à la pointe du diamant; mais, en
l'examinant avec soin, on voyait briller dans ses yeux une finesse qui
dénotait une intelligence peu commune; la noblesse de ses gestes et sa
contenance fière et hautaine donnaient à toute sa personne un cachet de
grandeur sauvage parfaitement en harmonie avec le sombre et mystérieux
paysage dont il était le centre.

Le costume de cet Indien, quoique fort simple, ne manquait cependant ni
de grâce, ni d'élégance; le bandeau d'un rouge vif, dans lequel étaient
fichées quelques plumes d'aras et qui lui ceignait la tête dont les
cheveux étaient rasés comme ceux des religieux franciscains, dénonçait
non seulement sa nationalité de Guaycurus, mais encore sa qualité de
chef; un collier en dents de jaguar entourait son cou, un poncho aux
couleurs voyantes était jeté sur ses épaules, son large caleçon de cuir
tombant au genou était serré aux hanches par une ceinture en peau de
tapir dans laquelle était passé un long coutelas; ses jambes étaient
protégées contre les morsures des serpents par des bottes faites avec
le cuir des jambes de devant d'un cheval, enlevé d'une seule pièce, et
tout chaud encore, entré comme un fourreau, de sorte que ce cuir, en se
séchant, avait pris la forme des membres qu'il devait préserver.

Outre le couteau pendant à sa ceinture, le chef guaycurus avait posé
sur le sol, auprès de lui, un carquois de quatre pieds de long, en peau
de tapir, rempli de flèches; un arc de palo d'_arco_ poli et luisant,
d'une force et d'une dimension peu communes, gisait près du carquois et
à portée de sa main; appuyée contre un palmier, se trouvait une énorme
lance, longue d'au moins quinze pieds et armée d'un fer tranchant,
garni à son extrémité inférieure d'une touffe de plumes d'autruche.

Le second Indien était à peu près du même âge que son interlocuteur;
les traits de son visage, malgré la peinture et les tatouages qui les
défiguraient, étaient beaux, et sa physionomie, douée d'une extrême
mobilité; il était vêtu et armé comme le premier; seulement, à la
coiffure faite avec le cocon fibreux et élastique de la fleur du
palmier ubassa, qui lui couvrait le sommet de la tête, il était facile
de le reconnaître pour un chef payagoas, nation presque aussi puissante
que celle des Guaycurus, et qui a avec elle une origine commune, bien
que souvent elles soient en guerre l'une contre l'autre.

Le dernier Indien était un pauvre diable, à demi nu, maigre,
courbé, d'une apparence timide et maladive: un esclave, selon toute
probabilité; il se tenait craintivement hors de portée de voix des deux
chefs, dont il surveillait les chevaux qu'il était chargé de garder.
Ces chevaux, peints comme leurs maîtres de différentes couleurs,
n'avaient pour tout harnachement qu'une selle grossière, garnie
d'étriers de bois, recouverte d'une peau de tapir, et à droite et à
gauche de laquelle pendaient un lasso et les redoutables bolas; en
guise de bride, ils n'avaient qu'une corde filée avec les fibres de
l'ananas sauvage.

Au moment où nous mettons en scène ces trois personnages, le chef
guaycurus parlait, tout en fumant une espèce de calumet fait de
feuilles de palmier roulé, écouté avec la plus sérieuse déférence par
l'autre chef, qui se tenait debout devant lui, appuyé nonchalamment sur
sa longue lance.

«L'homme que mon frère Emavidi-Chaimè m'a annoncé ne vient pas, dit-il,
le soleil descend rapidement sous la terre; plusieurs heures se sont
écoulées depuis que j'attends au rendez-vous; que pense le chef des
Payagoas?

--Il faut attendre encore; l'homme viendra; il a promis: bien que
dégénéré, ce n'est point une face pâle; il a dans les veines quelques
gouttes du sang des Tupis.»

Le Guaycurus hocha à plusieurs reprises la tête d'un air de dédain.

«Quel est le nom de cette homme? reprit-il.

--Tarou-Niom le connaît? Il a Une fois déjà traité avec lui; c'est un
mamaluco. Son nom est Malco Díaz.

--Je l'ai vu,» dit laconiquement le chef en penchant d'un air pensif la
tête sur sa poitrine.»

Il y eut un silence de quelques instants; ce fut le Guaycurus qui le
rompit.

«Mon frère Emavidi-Chaimè a-t-il vu jamais, dit-il d'une voix sourde,
les jaguars s'attaquer entre eux et se faire la guerre?

--Jamais, répondit le chef payagoas.

--Alors, pourquoi le chef croit-il à la bonne foi de cet homme? Le sang
indien, s'il lui en reste quelques gouttes, est tellement mêlé dans
ses veines avec celui des blancs et des noirs, qu'il a perdu toute sa
vigueur et n'est plus qu'une eau rougeâtre sans qualité efficace.

--Mon frère parle bien, ses paroles sont justes, aussi n'est-ce pas sur
la bonne foi de ce mamaluco que je compte.»

Tarou-Niom leva la tête.

«Sur quoi donc alors? demanda-t-il.

--Sur sa haine, d'abord, et ensuite ...

--Ensuite?...

--Sur son avarice.»

Le chef guaycurus réfléchit un instant.

«Oui, reprit-il enfin, c'est à ces deux sentiments seuls qu'on doit
s'adresser lorsqu'on veut s'allier à ces chiens sans foi; mais ce
mamaluco n'est-il pas un Paulista?

--Non, c'est au contraire un Sertanejo.

--Les blancs, n'importe à quelle classe ils appartiennent sont toujours
mauvais; quelle garantie ce Malco a-t-il donnée au capitão des Payagoas?

--La meilleure que je pusse désirer; son fils, qu'il avait chargé de me
porter son message, est venu dans mon village avec deux esclaves noirs;
un esclave est reparti, mais l'autre est demeuré avec l'enfant, entre
les mains de mes guerriers.

--Bon, répondit Tarou-Niom avec un geste de satisfaction, je reconnais
à ce trait la prudence de mon frère Emavidi-Chaimè; si le père est un
traître, l'enfant mourra.

--Il mourra.»

Le silence régna de nouveau pendant un laps de temps assez long entre
les deux interlocuteurs.

Le soleil avait complètement disparu, l'ombre couvrait la terre, les
ténèbres enveloppaient comme d'un linceul funèbre la forêt où se
trouvaient les deux hommes; déjà, dans les profondeurs inexplorées du
désert, de sourds rugissements commençaient à retentir et annonçaient
le réveil des hôtes sinistres de la nuit.

L'esclave qui était un Indien mundrucus, sur l'ordre de son maître
Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, car les Indiens de cette nation
ont adopté les titres portugais, rassembla du bois sec, en forma une
espèce de bûcher entre les deux chefs et y mit le feu, afin que la
lueur éloignât les bêtes fauves.

«Il est bien tard, dit encore le Guaycurus.

--La route est longue pour venir ici, répondit laconiquement le
Payagoas.

--Le mamaluco a-t-il expliqué à mon frère pour quelle raison il
désirait le concours de ses guerriers et des miens.

--Non, Malco est prudent, un esclave peut trahir la confiance de son
maître et vendre son secret à un ennemi; le mamaluco se réserve de
nous instruire lui-même de l'affaire qu'il nous veut proposer; mais je
connais Malco depuis longtemps déjà, et je sais que jusqu'à un certain
point nous aurions tort de ne pas nous fier à lui.

--Bon! répondit le chef avec hauteur; à moi, que m'importe cet homme?
Je ne suis venu que sur l'invitation de mon frère; je sais que lui ne
me trahira pas, cela me suffit.

--Je remercie mon frère Tarou-Niom de son opinion sur moi; depuis
longtemps déjà je lui suis dévoué.»

En ce moment, on entendit un bruit éloigné, léger, presque
insaisissable d'abord, mais qui se rapprocha rapidement et ressembla
bientôt au grondement d'un tonnerre lointain.

Les deux Indiens prêtèrent l'oreille pendant quelques secondes, puis
ils échangèrent un sourire.

«C'est le galop d'un cheval, dit Tarou-Niom.

--Dans quelques minutes, il sera ici.»

Les chefs ne s'étaient pas trompés, c'était en effet le galop furieux
d'un cheval qui arrivait avec une extrême rapidité.

Bientôt les branches se brisèrent, les buissons s'écartèrent sous
l'effort puissant du poitrail d'un cheval lancé à toute course, et un
cavalier bondit dans la clairière.

Arrivé à deux pas des guerriers, il arrêta court sa monture, sauta à
terre et abandonna la bride à l'esclave, qui s'en empara et conduisit
le noble animal auprès des deux autres qu'il surveillait déjà.

Le cavalier, qui n'était autre que le mamaluco que nous avons déjà
présenté au lecteur dans la tente du marquis, salua les Indiens et
s'assit en face d'eux.

«Mon ami a bien tardé, lui dit au bout d'un instant le Payagoas.

--C'est vrai, capitão, répondit Malco en essuyant du revers de la main
droite son front couvert de sueur; depuis longtemps déjà j'aurais dû
être ici; mais cela m'a été impossible: mon maître a campé dans un lieu
plus éloigné que je ne le supposais, et, malgré mon vif désir d'être
exact au rendez-vous que je vous avais assigné, il m'a été impossible
de venir plus tôt.

--Bon; ce n'est rien, puisque voilà le Sertanejo. Quelques heures de
perdues ne sont rien, si l'affaire qu'il nous veut proposer est bonne.

--Bonne, je la crois telle; d'ailleurs, vous la jugerez; êtes-vous
toujours résolus de rompre la trêve que, il y a sept lunes, vous avez
conclue avec les blancs?

--Que fait cela au Sertanejo? répondit sèchement le Guaycurus.

--J'ai besoin de le savoir avant de vous expliquer ce qui m'amène.

--Que le guerrier parle, des capitãos l'écoutent; ils jugeront de la
franchise de ses paroles.

--Fort bien. Voici pourquoi je vous ai de prime abord adressé cette
question: je sais la loyauté que vous apportez dans toutes vos
transactions, même avec les blancs, malgré la haine que vous avez pour
eux; si vous consentiez, comme on vous en prie, je le sais depuis
quelques jours, à prolonger la trêve, je n'aurais rien à vous proposer,
par la raison toute simple que vous refuseriez, j'en suis convaincu
d'avance, de m'accorder votre concours contre des gens avec lesquels
vous seriez en paix et que nulle considération ne vous persuaderait de
trahir. Vous voyez que je vous parle loyalement.»

Ces paroles, qui témoignaient du respect des Indiens pour la foi jurée
et de l'honnêteté qu'ils apportent dans leurs relations avec leurs
mortels ennemis, furent, malgré l'éloge qu'elles renfermaient, écoutées
froidement et presque avec indifférence par les deux chefs.

«Deux soleils déjà se sont écoulés, répondit fièrement le Guaycurus
depuis que j'ai fait signifier aux Paulistas la rupture de la trêve.»

Malco Díaz, si maître qu'il fût de lui-même, ne put contenir un geste
de satisfaction à cette déclaration si nette et si péremptoire.

«Ainsi, vous avez recommencé la guerre? dit-il.

--Oui, répondit simplement l'Indien.

--Alors, tout est bien, fit le métis.

--J'attends, reprit le Guaycurus.

--La nuit s'avance, le Sertanejo n'est pas venu aussi vite au
rendez-vous que lui-même a donné, pour parler de choses futiles aux
puissants capitãos, ajouta le Payagoas.»

Malco Díaz sembla se recueillir pendant quelques minutes, puis il
reprit la parole.

«Je puis compter sur mes frères? dit-il en jetant aux Indiens un regard
de vipère sous ses sourcils croisés.

--Nous sommes des guerriers, que le mamaluco s'explique; si ce qu'il
veut faire peut être avantageux à la guerre qui recommence, nous le
servirons en nous servant nous-mêmes, répondit Tarou-Niom, en éteignant
un sourire de mépris entre ses lèvres serrées.»

Le métis connaissait trop bien les Indiens pour ne pas comprendre
l'intention ironique des paroles prononcées par le chef guaycurus.
Cependant, il sembla ne pas avoir saisi cette intention, et il reprit
d'un ton dégagé:

«Je vous amène une caravane nombreuse, d'autant plus facile à
surprendre que n'ayant point la moindre méfiance et croyant que la
trêve existe toujours, elle marche presque sans se garder.

--Ah! firent les deux Indiens.

--Oui, reprit Malco, je suis d'ailleurs d'autant plus certain de ce que
j'avance, que depuis deux lunes, c'est-à-dire depuis le jour où cette
caravane a quitté _Nelherohy_[2], c'est moi qui lui ai servi de guide.

--Bon, ainsi le doute n'est pas possible? dit le Guaycurus.

--En aucune façon.

--Et vers quel pays se dirige cette caravane?

--Elle ne compte s'arrêter que lorsqu'elle aura atteint le rio San
Lourenço.»

Malco Díaz comptait beaucoup, pour la réussite de ses projets, sur
l'effet produit par cette révélation; en effet, le rio San Lourenço
est situé au cœur du pays habité et possédé par les Guaycurus; mais il
se trompa: les deux chefs demeurèrent froids et immobiles, et il fut
impossible d'apercevoir sur leurs visages impassibles la moindre trace
d'émotion.

«Ces hommes sont des Paulistas? demanda Tarou-Niom.

--Non, répondit nettement le métis.»

Les deux chefs échangèrent un regard.

Malco Díaz surprit ce regard.

«Mais, reprit-il, bien qu'ils ne soient pas Paulistas, cependant ce
sont pour vous des ennemis.

--Peut-être, fit le Payagoas.

--Est-il ami celui qui entre dans un pays pour s'emparer des richesses
qu'il renferme sans l'autorisation des véritables maîtres de ce pays?

--Telle est la pensée du chef de cette caravane? demanda Tarou-Niom.

--Non seulement sa pensée, mais encore son but bien arrêté.

--Que pense de cela le Sertanejo?

--Moi?

--Oui.

--Qu'il faut l'en empêcher,

--Fort bien, mais quelles sont les richesses dont ces hommes prétendent
s'emparer?

--L'or et les diamants qui sont dans le pays.

--Ils savent donc qu'il y en a?»

Le métis sourit avec ironie.

«Non seulement ils le savent, dit-il, mais encore ils connaissent si
bien tous les gisements, qu'ils peuvent s'y rendre sans guide.

--Ah! firent les deux Indiens en couvrant le métis d'un regard
scrutateur.

--C'est comme cela, fit-il, sans se déconcerter.

--Et qui donc les a si bien instruits des richesses de notre pays?
demanda le Guaycurus.

--Moi, répondit effrontément Malco.

--Toi! s'écria Tarou-Niom, alors tu es un traître.»

Le mamaluco haussa les épaules.

«Un traître, fit-il avec ironie, suis-je donc un des vôtres, moi?
Est-ce que j'appartiens à votre nation? M'avez-vous confié ce secret
en me défendant de le révéler? Je l'ai découvert, je l'ai divulgué,
c'était mon droit.

--Mais alors, si tu as vendu ton secret à ces hommes, pourquoi nous les
dénonces-tu aujourd'hui?

--Cela est mon affaire et me regarde seul; quant à vous, voyez s'il
vous convient de laisser des étrangers pénétrer chez vous.

--Écoute, dit sévèrement Tarou-Niom, tu es bien l'homme que désigne
ta couleur, c'est-à-dire un faux blanc, tu vends tes frères; nous ne
chercherons pas à découvrir quel motif assez sérieux te pousse à cette
indigne trahison; c'est un compte à régler entre toi et ton honneur,
cette trahison nous est avantageuse, nous en profiterons. Quel prix
exiges-tu? Réponds, et sois bref.»

Le métis fronça les sourcils à cette rude apostrophe, mais se remettant
aussitôt:

«Peu de chose, dit-il, le droit de prendre le prisonnier qui me
conviendra et de le choisir sans que nul s'y puisse opposer.

--Soit, il sera fait ainsi.

--Alors, vous acceptez?

--Certes; seulement, comme d'après ton propre aveu ces gens ignorent
la rupture de la trêve, et qu'il ne serait pas loyal de les attaquer à
l'improviste, nous les ferons avertir de se tenir sur leurs gardes.»

Un éclair de fureur jaillit des yeux du métis, mais il s'éteignit
aussitôt.

«Et si après cet avertissement ils renonçaient à leur projet?
demanda-t-il.

--Alors ils seraient libres de se retirer sans craindre d'être
inquiétés dans leur retraite, répondit sèchement le Guaycurus.»

Malco Díaz fit un geste de fureur; mais, au bout d'un instant, un
sourire railleur plissa ses lèvres.

«Oh! murmura-t-il, ils se feront tuer tous avant de reculer d'un pas.


[1] En botocoudo, _tarou_, soleil; _niom_, venir: soleil levant.

[2] Nom donné à Rio de Janeiro par les Indiens Tupinambas, et
qui signifie littéralement eau cachée. Le nom de Rio de Janeiro,
c'est-à-dire Rivière de Janvier, a une origine toute religieuse. Nous
citons ce fait, parce qu'il consacre une grave et sérieuse erreur
géographique. D'après Rocha Pitta, lorsque les Portugais commandés
par Mem de Sâ, repoussèrent les Français de Villegagnon de la baie de
Gambara, où ils s'étaient établis, ils virent soudain apparaître un
jeune homme, éclatant de lumière, qui combattit avec l'armée portugaise
et lui donna la victoire; ils crurent si bien reconnaître en lui saint
Sébastien dont le nom avait été imposé à l'héritier présomptif de la
couronne de Portugal qu'ils le donnèrent à la ville nouvelle dont les
murs ne tardèrent pas à s'élever et qu'ils appelèrent en conséquence
São Sebastião; quant au nom de Rio de Janeiro plus généralement usité,
il vient simplement de ce que cette baie magnifique fut découverte le
15 du mois de janvier; malheureusement, ainsi que nous l'avons dit
déjà, cette dénomination consacre une grave erreur, par la raison toute
simple que la baie de Rio de Janeiro n'est pas formée par un fleuve,
et les Indiens avaient raison en lui donnant le nom de Nelherohy,
c'est-à-dire eau cachée.



III

LE MARQUIS DE CASTELMELHOR.


L'homme que le marquis avait appelé immédiatement après son entrevue
avec le mamaluco, et qu'il avait aussitôt fait entrer dans sa tente,
était petit, trapu, mais bien fait et nerveux; âgé d'une quarantaine
d'années au plus, il avait atteint le point culminant du développement
des forces humaines.

Indien de pure race, il portait sur son visage intelligent, que
ne défiguraient ni tatouages ni peinture, les traits distinctifs,
bien qu'un peu effacés, de la race mogole; ses yeux noirs, vifs et
bien ouverts, son nez droit, sa bouche grande, ses pommettes un peu
saillantes, lui formaient une physionomie qui, sans être belle, ne
manquait pas d'un certain charme sympathique, tant elle respirait
l'audace et la franchise, mêlées à la finesse inhérente à sa race.
Ainsi que nous l'avons dit, il commandait les quelques soldados da
conquista attachés à la caravane.

Le capitão, car tel est le titre qu'il portait, salua respectueusement
le marquis et attendit qu'il lui plût de lui adresser la parole.

«Asseyez-vous, Diogo, lui dit avec bonté le marquis, nous avons à
causer longuement ensemble.»

L'Indien s'inclina et s'assit modestement sur l'extrême bord d'un siège.

«Vous avez vu l'homme qui est sorti de cette tente il n'y a qu'un
instant, n'est-ce pas? reprit le marquis en entrant du premier coup
dans le cœur de la question.

--Oui, Excellence, répondit le capitão.

--Et sans doute vous l'avez reconnu?»

L'Indien sourit sans autrement répondre.

«Bien; que pensez-vous de lui?»

Le capitão fit tourner avec embarras son feutre entre ses mains, en
baissant les yeux pour éviter le regard que le marquis fixait sur lui.

«De qui, Excellence? dit-il.

--De l'homme dont je vous parle et que vous connaissez bien.

--Dame! Excellence, reprit-il, j'en pense ce que vous en pensez
vous-même probablement.

--Je vous demande votre opinion, senhor don Diogo, afin de juger si
elle se rapporte à la mienne.

--Eh! Eh! fit l'Indien en hochant la tête.

--Ce qui signifie....

--Que cet individu est un traître, puisque vous exigez absolument que
je le dise, Excellence.

--Ainsi, vous aussi vous croyez à une trahison de sa part?

--Dame! Excellence, pour parler franchement, car c'est une explication
franche que vous me demandez, n'est-ce pas?

--Certes!

--Eh bien! Je suis convaincu que ce mamaluco maudit nous mène tout
doucement à quelque traquenard qu'il a préparé de longue main sous nos
pas, et dans lequel il nous fera tomber au moment où nous y penserons
le moins.

--Ceci est fort sérieux, savez-vous? répondit le marquis d'un air
rêveur.

--Très sérieux, en effet, Seigneurie; Malco est un Sertanejo, et, dans
la langue du désert, _sertão_ est le synonyme de trahison.

--Eh bien! Je vous l'avoue, capitão, les soupçons que vous émettez en
ce moment sur notre guide ne m'étonnent pas: ils m'étaient, depuis
quelques jours, venus à moi-même.

--Je suis heureux, Excellence, de vous voir partager mon opinion;
seulement, permettez-moi de vous dire que je n'ai pas de soupçons.

--Comment, vous n'avez pas de soupçons? s'écria le marquis avec
surprise.

--Non, j'ai une certitude.

--Une certitude! Et vous ne m'en avez rien dit jusqu'à présent.

--Excellence, c'est toujours une chose fort sérieuse que de dénoncer
un homme et de l'accuser, lorsque surtout on n'a à l'appui de cette
accusation à montrer aucune preuve matérielle; j'ai une certitude
morale, oui, mais il me serait impossible de prouver ce que j'avance en
ce moment devant vous.»

Le marquis laissa tomber sa tête sur la poitrine et demeura silencieux
pendant quelques instants.

«Mais, reprit-il, cette certitude morale dont vous me parlez se base
sur des indices quelconques?

--Oh! Les indices ne manquent pas, Excellence; malheureusement, ces
indices paraîtraient bien futiles si je les révélais à des personnes
qui ne fussent pas prévenues; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous
rien dire avant que vous m'interrogeassiez.

--Peut-être avez-vous eu raison d'agir ainsi, don Diogo, mais
maintenant la position est changée; c'est moi qui de mon propre
mouvement vous ai demandé cet entretien; la situation dans laquelle
nous nous trouvons est critique, elle peut le devenir davantage encore,
ne craignez donc pas de vous expliquer nettement avec moi.

--Je le ferai, puisque vous le désirez, Seigneurie; d'ailleurs, quoi
qu'il arrive, j'ai pour moi la conviction de faire mon devoir, et cela
me suffit, quand même Malco parviendrait à prouver à Votre Excellence
que je ne lui ai pas dit la vérité.

--Vous n'avez rien à redouter du senhor Malco.

--Tout violent et tout méchant qu'il est, Seigneurie, répondit le
capitão avec une certaine animation, je ne le crains pas, et il le sait
bien; cette fois-ci n'est pas la première où nous avons eu maille à
partir ensemble; déjà à diverses reprises nous nous sommes mesurés et
nos griffes se sont trouvées de même longueur.

--Je n'attachais pas à mes paroles le sens que vous leur prêtez,
senhor, vous n'avez rien à redouter de Malco Diaz, par la raison toute
simple qu'il n'est plus à mon service et qu'il a quitté le camp pour ne
plus y revenir, sans doute.

--Comment, Seigneurie, s'écria l'Indien avec étonnement, vous l'avez
congédié?

--Non pas, c'est lui-même, de son plein gré qui nous a abandonnés à
nous-mêmes.»

Le capitão fronça les sourcils en hochant la tête à plusieurs reprises.

«Votre Excellence a eu tort de le laisser partir; lorsqu'on tient en
son pouvoir un coquin de cette trempe, on ne le lâche pas.

--Que pouvais-je faire? Son engagement était terminé, il a refusé de
le renouveler ou seulement de le prolonger de quelques jours, j'ai été
contraint de consentir à son départ.

--C'est juste, Excellence, pardonnez-moi; cet homme était libre, vous
ne pouviez pas le retenir; c'est égal, en pareil cas, moi je n'aurais
pas agi ainsi, surtout après les soupçons que vous m'avez dit avoir
sur lui.

--Je sais bien que j'ai eu tort; malheureusement je n'avais aucun
prétexte à lui donner, aucune raison plausible à faire valoir pour
l'arrêter, cela aurait produit un scandale que j'ai voulu éviter; si
j'avais échoué cela aurait probablement précipité la catastrophe qui
sans doute nous menace.

--Oui, oui, tout cela est vrai; mais, croyez-moi, Seigneurie, si
Malco nous a aussi brusquement quittés, c'est qu'il avait de fortes
raisons pour cela, qu'il nous a sans doute conduits juste au point où
il voulait nous faire arriver, et qu'il a près d'ici des affidés avec
lesquels il prépare notre perte.

--Je le crois comme vous, don Diogo; mais quels sont ces affidés? Où
sont-ils embusqués? Voilà ce que je ne saurais dire, et cependant ce
qu'il serait fort important pour nous de savoir, et cela le plus tôt
possible.»

Le capitão sourit avec finesse.

«Seuls les oiseaux et les poissons ne laissent pas de traces de leur
passage, dit-il; si adroit que soit un homme, on peut toujours, en s'en
donnant la peine, découvrir sa piste.

--Ainsi, vous vous feriez fort de savoir où cet homme s'est retiré?

--Parfaitement, Excellence; malgré les précautions dont il a entouré sa
fuite et le soin qu'il a pris pour cacher sa piste, je suis certain de
la découvrir en moins d'une heure, et cela d'autant plus facilement
que depuis longtemps déjà je le surveille et que j'ai étudié ses
habitudes.

--Malheureusement, avant de rien entreprendre, il nous faut attendre
le lever du soleil, et la nuit lui suffira pour se mettre à l'abri de
notre atteinte.

--Pourquoi attendrions-nous jusqu'à demain, Excellence? Je vous prie de
me pardonner d'oser vous interroger.

--Dame, il me semble que pour découvrir une piste, serait-elle même
très bien indiquée, la première condition est d'y voir clair, et en ce
moment nous sommes enveloppés de ténèbres d'autant plus épaisses que la
nuit est sans lune.

--Ceci est de peu d'importance, Seigneurie, répondit en souriant le
capitão; pour un homme accoutumé, ainsi que je le suis, à parcourir le
désert à toute heure et dans tous les sens, les ténèbres n'existent pas.

--Ainsi, s'écria le marquis avec un vif mouvement de satisfaction, si
je vous ordonnais de monter à cheval?...

--J'y monterais à l'instant, Seigneurie.

--Et vous me rapporteriez des nouvelles?

--Cela ne fait pas de doute, ne suis-je pas un Indien moi-même,
Excellence, un Indien civilisé, il est vrai, mais cependant j'ai
conservé assez de la sagacité qui distingue la race à laquelle
j'appartiens, pour ne pas craindre d'échouer dans une démarche qui,
quoiqu'elle vous semble très difficile à mener à bien, n'est pourtant
pour moi qu'un jeu d'enfant.

--Puisqu'il en est ainsi, don Diogo, mettez-vous donc en selle le plus
tôt possible, et allez, au nom du ciel; j'attends votre retour avec la
plus vive impatience.

--Avant le lever du soleil, je reviendrai, soyez sans inquiétude,
Excellence, et avec de bonnes nouvelles; mais j'ai besoin que vous me
laissiez conduire cette affaire à ma guise.

--Agissez comme vous le voudrez, capitão, je m'en rapporte à votre
finesse et à votre loyauté.

--Je ne tromperai pas votre attente, Seigneurie,» répondit le capitão
en se levant.

Le marquis l'accompagna jusqu'au rideau de la tente, puis il
revint s'asseoir; mais, après quelques minutes de réflexion, il se
leva brusquement, sortit et se dirigea à grands pas vers la tente
mystérieuse dont nous avons déjà eu occasion de dire quelques mots,
et dans laquelle il entra après s'être fait reconnaître par les
sentinelles qui avaient été, sur son ordre exprès, chargées de veiller
sur elle.

Cette tente, beaucoup plus vaste que celle dressée pour le marquis,
était divisée en plusieurs compartiments par des murailles de toile
ingénieusement adaptées, et ressemblait plutôt, pour le luxe et le
confort, à une habitation disposée pour durer plusieurs mois, qu'à un
campement éphémère de quelques heures.

Le compartiment dans lequel s'était introduit le marquis était
garni de sofas: un tapis recouvrait le sol, et une lampe d'argent
curieusement ciselée, posée sur un meuble, répandait une lumière douce
et mystérieuse.

Une jeune négresse d'une vingtaine d'années, à la mine éveillée et à
la tournure friponne, s'occupait, à l'entrée du marquis, à agacer un
magnifique ara posé sur un perchoir de bois de rose, où il était retenu
par une chaîne d'or attachée à l'une de ses pattes.

La négresse, sans interrompre l'occupation dans laquelle elle
semblait se complaire, et tout en faisant pousser à l'oiseau des cris
discordants, se pencha nonchalamment vers le marquis, en se tournant
à demi de son côté par un mouvement rempli d'une suprême insolence,
laissa filtrer un regard railleur entre ses longs cils et attendit
qu'il lui adressât la parole.

Le marquis, sans paraître remarquer l'attitude hostile arborée par
l'esclave, fit quelques pas vers elle et, la touchant légèrement du
doigt:

«Phœbé, lui dit-il en espagnol, vous plairait-il de remarquer ma
présence?

--Que me fait votre présence à moi, señor marqués, répondit-elle en
haussant légèrement les épaules.

--A vous, rien, Phœbé, c'est vrai, aussi n'est-ce pas pour vous que
je suis venu, mais pour votre maîtresse, à laquelle je vous prie
d'annoncer sans plus de retard ma présence.

--A cette heure?

--Pourquoi pas?

--Parce que doña Laura, fatiguée à ce qu'il paraît par le long trajet
qu'il lui a fallu faire aujourd'hui, s'est retirée en m'ordonnant
de ne laisser personne parvenir jusqu'à elle, et que, selon toute
probabilité, elle s'est immédiatement livrée au repos.»

Une rougeur fébrile envahit le visage du marquis, ses sourcils se
froncèrent à se joindre; il fît un geste de colère, mais, comprenant
sans doute le ridicule d'une scène avec une esclave qui accomplissait
un ordre donné, il se maîtrisa aussitôt et, s'inclinant avec un sourire:

«C'est bien, dit-il en haussant avec intention légèrement la voix,
votre maîtresse est libre chez elle d'agir à sa guise; je ne me
permettrai pas d'insister davantage, seulement cet entretien que depuis
quelques jours elle me refuse avec une si grande obstination, je saurai
là contraindre à me l'accorder.»

A peine avait-il prononcé ces paroles qu'un rideau fut soulevé, et doña
Laura entra dans le salon:

«Vous me menacez, je crois, don Roque de Castelmelhor,» dit-elle d'une
voix incisive et fière.

Et s'adressant à la jeune esclave:

«Retire-toi, Phœbé, ajouta-t-elle; mais ne t'éloigne pas assez pour
que, si j'avais besoin de toi, tu ne pusses accourir aussitôt.»

Phœbé baissa la tête, jeta un dernier regard au marquis et sortit du
salon.

«Maintenant, señor caballero, reprit doña Laura dès que l'esclave eut
disparu, parlez, je vous écoute.»

Le marquis s'inclina respectueusement devant elle.

«Pas avant, señorita, que vous ayez daigné prendre un siège.

--A quoi bon? Mais, ajouta-t-elle avec intention, si cette preuve
de condescendance de ma part doit abréger cette entrevue, j'aurais
mauvaise grâce de ne pas vous obéir.»

Le marquis se mordit les lèvres, mais il ne répondit pas.

Doña Laura alla s'asseoir sur le sofa le plus éloigné, et, croisant
d'un air ennuyé les bras sur la poitrine, tout en fixant sur son
interlocuteur un regard hautain:

«Parlez donc maintenant, je vous prie, dit-elle, Phœbé ne vous a pas
menti, caballero, je suis extrêmement fatiguée, et l'obligation dans
laquelle je suis d'obéir à vos ordres a pu seule me contraindre à vous
recevoir.»

Ces paroles furent _sifflées_, si nous pouvons employer l'heureuse
expression d'un vieil auteur, du bec le plus affilé qui se puisse
imaginer et doña Laura pencha sa tête sur un coussin en dissimulant à
demi un bâillement.

Mais la résolution du marquis était prise de ne rien voir et de ne rien
comprendre; il s'inclina en signe de remercîment et se prépara à parler.

Doña Laura avait seize ans; elle était toute gracieuse et toute
mignonne; sa taille hardiment cambrée avait cette désinvolture que
possèdent seules les femmes espagnoles; sa démarche était empreinte
de cette nonchalante langueur si remplie de voluptueuses promesses
dont les Hispano-Américaines ont dérobé le secret aux Andalouses. Ses
longs cheveux châtain foncé tombaient en boucles soyeuses sur ses
épaules d'une blancheur éclatante; ses yeux bleus et rêveurs semblaient
refléter l'azur du ciel et étaient couronnées par des sourcils noirs
dont la ligne pure était tracée comme avec un pinceau; son nez droit
aux ailes roses et mobiles, sa bouche petite et charmante, qui laissait
en s'entr'ouvrant paraître le double chapelet de ses dents de perles,
lui complétaient une beauté rendue plus suave et plus noble encore par
la finesse et la transparence de son épiderme, sous lequel on voyait
circuler un sang riche et généreux.

Vêtue de gaze et de mousseline de même que toutes les créoles, la
jeune fille était ravissante, blottie sur son sofa, comme le _beija
flor_ dans le calice d'une fleur; en ce moment surtout qu'une colère
contenue et maîtrisée à grand-peine faisait palpiter son sein virginal
et couvrait ses joues d'un incarnat fébrile, doña Laura avait en elle
quelque chose de séduisant et de majestueux à la fois qui imposait le
respect et commandait presque la vénération.

Don Roque de Castelmelhor, malgré le parti pris et l'intention formelle
qu'il avait laissé deviner, ne put résister au charme puissant de cette
beauté si noble et si pure; son regard se baissa devant celui de la
jeune fille tout chargé de haine et presque de mépris, et ce fut d'une
voix légèrement émue qu'il entama cet entretien auquel il paraissait
attacher tant de prix.

«Nous avons atteint señorita, dit-il, après des fatigues extrêmes, la
limite des contrées civilisées du Brésil; car, si je ne me trompe,
la route que maintenant il nous faut suivre, s'enfonce dans des
déserts où, avant nous, quelques hardis explorateurs seulement ont osé
s'aventurer; je crois donc que le moment est venu de nous expliquer
franchement et de bien établir notre situation vis-à-vis l'un de
l'autre.»

Doña Laura sourit avec dédain, et, l'interrompant du geste:

«Cette situation, caballero, dit-elle avec amertume, est cependant on
ne peut plus claire et surtout on ne peut plus nette, je vous éviterai,
si vous le désirez, l'embarras d'entrer dans certains détails en vous
les rappelant moi-même.... Oh! Ne m'interrompez pas, fit-elle avec
vivacité, car le jeune homme essayait de lui couper la parole, voici le
fait en deux mots: mon père, Don Zèno Álvarez de Cabral, descendant de
l'un des plus illustres conquistadores de ce pays, réfugié aux environs
de Buenos Aires pour des motifs que j'ignore, mais qui sans doute vous
importent peu, donna l'hospitalité à un voyageur égaré qui, vers le
milieu de la nuit, pendant un orage effroyable se présenta à la porte
de son hacienda; ce voyageur c'était vous, señor, vous, descendant
d'une race non moins illustre que la nôtre, puisqu'un de vos ancêtres
a été gouverneur du Brésil pour le roi. Le nom du marquis don Roque de
Castelmelhor offrait à mon père toutes les garanties d'honneur et de
loyauté qu'il pouvait désirer, vous fûtes donc reçu par l'exilé, non
pas comme un étranger, non pas même comme un compatriote, mais comme un
ami, comme un frère. Notre famille devint la vôtre; tout cela, n'est-il
pas vrai? Répondez-moi, señor.

--Tout cela est vrai, señorita, répondit le marquis, dominé, malgré
lui, par l'accent de la jeune fille.

--Je vois avec plaisir que vous avez, à défaut d'autre qualité, la
franchise, señor, reprit ironiquement la jeune fille. Je continue:
dépouillée de tous ses biens, ma famille, exilée depuis près d'un
siècle du pays découvert par un de ses ancêtres, ne vivait que
difficilement et ne parvenait à conserver son rang, au milieu de la
population étrangère parmi laquelle le sort la contraignait à vivre,
qu'en se livrant à l'élève des bestiaux sur une grande échelle et en
faisant valoir des terres acquises péniblement sur la limite du désert.
Vous vous étiez présenté à mon père comme une victime des intrigues
politiques des gens entre les mains desquels le roi de Portugal a
délégué ses pouvoirs; cette raison suffisait pour que notre maison
devînt la vôtre et que mon père ne conservât pas de secrets pour vous;
il en était un cependant dont, malgré toute votre adresse, il vous fut
impossible d'obtenir la révélation; c'est que de la découverte de ce
secret dépendait la fortune à venir de sa famille, si, ainsi que mon
père l'espérait, le roi lui permettait un jour de rentrer au Brésil;
ce secret que mon père, mon frère et moi nous savions seuls, par
quels moyens étiez-vous arrivé, sinon à le découvrir entièrement, du
moins à le pénétrer assez pour que votre convoitise et votre avarice
s'éveillassent au point de vous faire trahir vos bienfaiteurs, voilà ce
que je ne chercherai pas à expliquer; la bassesse humaine a des replis
dans lesquels il ne saurait me convenir de fouiller; bref, vous qui,
pendant plusieurs mois, aviez vécu dans notre intimité sans paraître
m'honorer de la moindre attention, me traitant plutôt en enfant qu'en
jeune fille, et ne m'accordant que cette politesse banale dont
l'éducation vous faisait un devoir, je remarquai que tout à coup vos
manières avaient complètement changé à mon égard et que vous me faisiez
une cour assidue. Folle et rieuse enfant, comme je l'étais alors, cela
m'étonna, sans cependant me toucher; vos attentions, loin de me plaire,
me fatiguaient. Vous voyez que moi aussi je suis franche, caballero.

--Continuez, señorita, répondit en souriant le marquis, depuis
longtemps déjà je connais votre franchise, il me reste à apprendre si
vous poussez aussi loin la perspicacité.

--Vous ne tarderez pas à en juger, señor, reprit-elle ironiquement;
peut-être vos soins et vos attentions auraient obtenu le résultat que
vous en espériez, et en serais-je arrivée, sinon à vous aimer, du moins
à m'intéresser à vous, mais malheureusement, ou heureusement pour moi,
je ne tardai pas à voir clair, sinon dans votre cœur, du moins dans
votre pensée. Emporté par l'insatiable avarice qui vous dévorait, et
vous dévore sans doute encore, vous vous étiez, à plusieurs reprises,
laissé aller devant moi à me parler de toute autre chose que de votre
feint amour.

--Oh! Señorita! exclama le marquis avec un geste de dénégation.

--Oui, reprit-elle avec une amère raillerie, je sais que vous êtes un
comédien consommé, et qu'il ne tiendrait qu'à moi, aujourd'hui encore,
de croire à cette passion dont vous faites un si grand étalage;
malheureusement les faits sont là, péremptoires et sans réplique, pour
donner un éclatant démenti à vos paroles.»

La jeune fille fit une pause de quelques secondes comme pour laisser au
marquis la facilité de lui répondre, mais celui-ci, loin de le faire,
se mordit les lèvres avec dépit et courba la tête.

Doña Laura sourit.

«La façon brutale dont vous m'avez enlevée traîtreusement au mépris
de toutes lois divines et humaines, lorsque mes dédains réitérés vous
eurent fait acquérir la certitude que je vous avais deviné, est pour
moi la preuve la plus évidente de l'odieuse machination dont j'ai été
la victime; si vous m'aimiez réellement, rien ne vous était plus facile
que de demander ma main à mon père; pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

--Vous-même, señorita, n'aviez-vous pas répondu par un refus à la
demande que j'avais eu l'honneur de vous adresser, répondit le marquis
avec un accent de sarcasme caché.

--Certes, mais je ne suis qu'une jeune fille, répondit-elle avec
animation, une enfant, vous-même l'avez dit, qui s'ignore soi-même et
qui ne sait encore ni ce qu'elle aime ni ce qu'elle hait. Cette demande
en mariage ne devait donc en aucune façon, et surtout au point de vue
des convenances, m'être adressée à moi, mais à mon père seul, ou, à
son défaut, à mon frère; mais non, vous aviez un autre but: ce mariage
n'était qu'un prétexte pour vous emparer des immenses richesses que
vous convoitez. En ce moment, vous n'oseriez me soutenir en face le
contraire.

--Qui sait? murmura-t-il d'un air railleur.

--Aussi vous avez préféré me faire tomber dans un guet-apens, m'enlever
à ma famille, que ma disparition plonge dans le plus profond désespoir,
et me forcer à vous suivre, moi, pauvre enfant innocente et sans
défense, prisonnière au milieu des bandits dont vous êtes le chef, au
fond d'horribles déserts.

--Depuis que, selon votre expression, señorita, je vous ai si
brutalement enlevée à votre famille, me suis-je conduit envers vous
autrement que doit le faire un gentilhomme de mon nom et de ma race!
N'ai-je pas, au contraire, toujours été pour vous l'esclave le plus
dévoué et le plus attentif; ne vous ai-je pas, autant que le permettent
les circonstances difficiles où je me trouve, entourée des soins les
plus assidus et du respect le plus profond.

--C'est vrai, répondit-elle en éclatant d'un rire nerveux, de cela je
dois convenir, mais quelle est la cause de ces soins et de ces respects?

--L'amour le plus sincère et le plus ...

--Assez de mensonges, señor, s'écria-t-elle avec violence, votre
premier mot, en entrant sous cette tente, vous a trahi malgré vous!

--Señora!

--Vous vous croyez arrivé dans les parages du pays diamantaire
découvert par un de mes ancêtres, et vous voulez essayer d'obtenir
enfin de moi, par persuasion ou peut-être par violence, car l'avarice
vous aveugle, la révélation du secret que vous vous imaginez que je
possède! Osez me soutenir le contraire.»



IV

UN NOBLE BANDIT.


Il y eut, après cette accusation si énergiquement formulée par la jeune
fille, quelques minutes d'un silence funèbre sous la tente.

Au dehors, le vent fouettait les arbres et faisait s'entrechoquer leurs
branches avec des grincements sinistres ressemblant à des plaintes
humaines.

Les feuilles tourbillonnaient dans l'air et retombaient en grésillant
sur les buissons; à de courts intervalles, la note lugubre de la
chouette cachée dans le creux des rochers s'élevait, répétée de loin
en loin comme un morne écho; des rumeurs vagues et sans nom passaient,
emportées sur l'aile de la brise, mourant pour renaître sans cesse,
ajoutant encore à la mystérieuse horreur de cette nuit sombre et sans
lune, dont les ténèbres épaisses imprimaient aux objets une apparence
fantastiquement funèbre.

Le marquis s'était levé, les bras croisés derrière le dos, la tête
penchée sur la poitrine; il marchait à grands pas dans la tente, en
proie à une agitation intérieure, qu'il faisait de vains efforts pour
dissimuler.

Doña Laura, à demi couchée sur le sofa, la tête rejetée en arrière,
le suivait d'un regard fixe et moqueur, attendant avec une inquiétude
secrète l'explosion prochaine de cette colère qu'elle n'avait pas
craint d'exciter, redoutant, sans nul doute, les conséquences que
pourraient avoir pour elle les paroles cruellement vraies qu'elle
s'était laissé emporter à prononcer; mais trop fière pour consentir à
une rétractation, et ne voulant pas que son visage révélât, à l'ennemi
qu'elle avait bravé et au pouvoir duquel elle se trouvait, les terreurs
dont elle était en ce moment assaillie.

Enfin, au bout de quelques minutes, qui parurent un siècle à la jeune
fille, le marquis s'arrêta en face d'elle et releva la tête.

Son visage était pâle, mais ses traits avaient repris leur apparence
insouciante et railleuse; seul, un léger tressaillement nerveux de
ses sourcils, indice chez lui d'une colère furieuse maîtrisée à
grand-peine, témoignait des efforts qu'il lui avait fallu faire pour se
dompter et reprendre sa puissance sur lui-même.

Ce fut d'une voix douce, harmonieuse et exempte d'émotion qu'il reprit
l'entretien si brusquement rompu.

«Je vous ai laissée, n'est-ce pas, señorita, dit-il, parler sans vous
interrompre; j'ai, dans cette circonstance,--vous me rendrez au moins
cette justice,--fait preuve, non seulement de patience, mais encore de
bon goût; en effet, ajouta-t-il avec un sourire ironique qui glissa à
travers ses lèvres contractées et vint frapper la jeune fille au cœur
d'un douloureux pressentiment; à quoi bon discuter un fait accompli?
Rien de ce que vous direz ne changera votre position actuelle, vous
êtes en mon pouvoir; nulle puissance humaine ne parviendra à modifier
mes intentions sur vous; cet entretien que j'aurais désiré laisser se
dérouler dans des conditions plus amicales peut-être, vous-même, de
votre plein gré, l'avez placé sur le terrain brûlant où il se trouve
en ce moment; qu'il soit fait selon votre volonté; j'accepte la lutte
aussi franchement que vous me la présentez. Expliquons-nous donc une
fois pour toutes, afin de bien nous comprendre et de ne plus revenir
sur un sujet qui, sous tant de rapports, doit nous être à tous deux si
pénible.»

Il s'arrêta, la jeune fille appuya coquettement sa tête sur sa main
droite et, le couvrant d'un regard où le mépris et la raillerie se
mêlaient à un degré extrême, elle lui répondit d'une voix nonchalante
et ennuyée:

«Vous commettez une grave erreur, caballero, si je dois après ce qui
s'est passé entre nous vous donner encore ce titre; cet entretien,
auquel vous tenez tant, je m'en soucie fort peu; en vous voyant, mon
indignation longtemps contenue a débordé malgré moi, j'ai voulu vous
prouver que je n'étais pas votre dupe, et que je connaissais aussi
bien que vous les projets chimériques que vous caressez au fond de
votre cœur, voilà tout. Maintenant que je me suis expliquée clairement
et sans ambages, je vous laisserai parler tout autant que cela vous
plaira, puisqu'il m'est impossible de vous imposer silence et que
je suis condamnée à vous entendre; seulement, je vous en préviens
d'avance, afin de vous éviter des frais d'éloquence inutiles, quoi que
vous me disiez, quelles que soient les menaces que vous me fassiez,
vous n'obtiendrez pas de moi l'honneur d'une réponse; maintenant,
parlez ou retirez-vous, à votre choix, l'un m'est aussi indifférent que
l'autre.»

Le marquis se mordit les lèvres avec tant de violence que le sang en
jaillit; mais, reprenant son apparente insouciance, il répondit en
ricanant:

«En vérité, señorita, cette résolution est bien arrêtée dans votre
esprit? Vous ne daignerez pas me répondre? Je serai privé d'entendre
résonner à mon oreille l'harmonieuse musique de votre voix si douce?
Voilà qui est cruel; mais qui sait, peut-être parviendrai-je à éveiller
votre curiosité ou à faire vibrer une des fibres secrètes de votre cœur
la sympathie a une si grande puissance, alors, malgré vous, j'en suis
convaincu, vous manquerez à votre héroïque serment.

--Essayez, répondit-elle en souriant avec dédain, l'occasion est belle
pour me donner un démenti.

--Je n'aurai garde de la laisser échapper, señorita.»

Le marquis approcha une butaca, la plaça à quelques pas, juste en face
de la jeune fille, s'assit et, prenant une pose remplie de grâce et de
nonchalance, il continua d'un ton aussi paisible que s'il eût entamé
une causerie intime:

«Señorita, dit-il, vous avez parfaitement, je dois en convenir, défini
notre position respective; ce secret que vous possédez m'a été révélé
par hasard par un ancien serviteur de votre famille qui, soit dit
entre parenthèse, me l'a vendu fort cher; c'est donc avec l'intention
la plus formelle d'obtenir les renseignements indispensables à la
réussite de mes plans que je me suis présenté à votre père. Vous
voyez que j'imite votre franchise.... Le temps de la dissimulation
est passé entre nous.... L'heure est arrivée de nous parler à cœur
ouvert. J'ai semblé, il est vrai, pendant les premiers jours ne vous
accorder qu'une médiocre attention, ce qui n'est pas un de mes moindres
griefs à vos yeux; car, je l'avoue, votre beauté est éclatante, votre
intelligence supérieure, et vous êtes une femme désirable sous tous
les rapports, comme beaucoup d'hommes seraient heureux d'en rencontrer
une pour passer leur vie avec elle; mais je n'avais pas entrepris
un aussi long voyage pour en perdre les fruits dans une amourette.
Je ne vous aimais pas, et, pour tout vous dire, je ne vous aime pas
davantage aujourd'hui. Une femme comme vous, si ravissante que vous
soyez, ne saurait me convenir: votre caractère a trop de rapports
avec le mien; tous deux nous sommes trop fiers, trop jaloux de notre
liberté, trop désireux d'imposer notre volonté, pour qu'il existe entre
nous la moindre sympathie et que la vie en commun nous soit possible.
J'ai essayé d'abord sur votre père et sur votre frère les moyens de
séduction dont je disposais; malheureusement, tous mes efforts ont été
inutiles, ma diplomatie perdue, et ce n'est qu'en désespoir de cause
que je me suis adressé à vous; je vous aurais épousée probablement
si vous aviez consenti à m'accorder votre main: pardonnez-moi cette
franchise brutale; mais, résolu à m'emparer du trésor que je convoite,
j'aurais, pour m'en assurer la possession, accompli ce que je regarde
comme le sacrifice le plus grand, c'est-à-dire l'acte d'aliéner à tout
jamais ma liberté en faveur d'une femme que je n'aimais pas. Vous-même,
señorita, avez pris soin de me sauver de ce suicide moral en répondant
par un refus formel à la demande que je vous adressais, recevez ici,
señorita, l'expression de mes remercîments les plus sincères.»

La jeune fille s'inclina avec un sourire moqueur, et elle frappa dans
ses mains à deux ou trois reprises. Presque aussitôt le rideau fut
soulevé, et l'esclave parut.

«Phoebé, lui dit doña Laura, comme probablement je ne pourrai prendre
que fort tard le repos dont j'ai besoin, et que je sens malgré moi
s'appesantir mes paupières et le sommeil me gagner, sers-moi le
_maté_, mon enfant, et apporte-moi en même temps quelques _papelitos_,
peut-être que ces deux excitants combinés et pris à forte dose
triompheront de la somnolence qui m'accable et me permettront d'écouter
les charmants discours du señor marquis aussi longtemps qu'il lui
plaira de me les continuer.»

L'esclave sortit en riant, et le marquis demeura un instant atterré
devant le sang-froid superbe de la jeune fille et son héroïque
indifférence.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles les deux
interlocuteurs s'observèrent silencieusement, puis le pas léger de
la négresse se fit de nouveau entendre, et elle reparut tenant dans
ses mains un plateau d'argent sur lequel se trouvaient le _maté_, des
cigarettes en paille de maïs et un _braserito_ d'argent plein de feu.

Phoebé présenta le maté à sa maîtresse, et fit un mouvement pour se
retirer.

«Demeure, chica, lui dit doña Laura, ce que le señor marquis a à me
dire encore ne doit pas être assez sérieux pour que toi, née sur
l'habitation de mon père, tu ne puisses l'entendre.»

La jeune servante posa sur une table le plateau qu'elle tenait, et vint
incontinent se coucher aux pieds de sa maîtresse, en échangeant avec
elle un sourire moqueur qui redoubla encore, si cela est possible, la
rage du marquis; cependant il ne fit pas la moindre observation et ne
laissa rien paraître de l'effet produit sur lui par cette nouvelle
raillerie.

«Soit, dit-il en s'inclinant, je continuerai devant votre esclave,
señorita; peu m'importe qui m'entende et qui m'écoute; d'ailleurs,
rassurez-vous, je n'ai plus que quelques mots à dire, puis je vous
laisserai libre de vous livrer au repos si tel est votre désir.»

Doña Laura aspirait son maté sans s'occuper en aucune façon des paroles
du marquis.

«Tu ne mets jamais assez de sucre dans le maté, chica, dit-elle,
celui-ci est amer; mais peut-être n'en vaudra-t-il que mieux pour me
tenir éveillée.

--Je vous disais donc, señorita, continua imperturbablement le marquis,
que, repoussé par vous, mais ne voulant pas renoncer à des projets
depuis longtemps mûris et arrêtés dans mon esprit, j'avais enfin résolu
de vous enlever. Chez un homme de mon caractère, une résolution prise
est immédiatement exécutée. Je ne vous ennuierai pas du récit des
moyens employés par moi pour réussir à tromper l'inquiète vigilance
et la sollicitude de votre famille. Puisque vous êtes ici seule, en
mon pouvoir, à plusieurs centaines de lieues de la résidence de votre
père, c'est que non seulement j'ai réussi à vous faire tomber dans le
piège tendu par moi sous vos pas, mais encore à si bien égarer les
soupçons de ceux qui s'intéressent à votre sort, qu'ils ne savent même
pas encore aujourd'hui quelle direction il leur faudrait prendre pour
retrouver vos traces.

--Décidément, Phoebé, ce maté est trop amer, dit la jeune fille en
repoussant la tasse; donne-moi une cigarette.»

L'esclave obéit.

«Maintenant, señorita, continua le marquis toujours impassible,
j'arrive au but de cet entretien dont tout ce qui a été dit jusqu'à
présent n'est en quelque sorte que la préface, préface un peu longue
peut-être, mais que vous me pardonnerez, car elle était indispensable
pour que je fusse bien compris de vous. Je vous ai enlevée, cela est
vrai, mais rassurez-vous: tant que vous demeurerez sous ma garde,
votre honneur sera sauvegardé, je vous en donne ma foi de gentilhomme.
Vous souriez, vous avez tort. Je suis honnête à ma manière. Jamais,
quoiqu'il arrive, je n'abuserai de votre position, autrement que pour
obtenir de vous la révélation du secret que vous vous obstinez sans
raison à garder. Que vous importe la connaissance de ce riche gisement
de diamants, puisque jamais, ni vous, ni aucun des membres de votre
famille vous ne serez en position de l'exploiter; il est donc inutile
entre vos mains. Pourquoi moi que tout favorise, qui en ce moment
peux ce que je veux, n'en profiterais-je pas? Dieu n'a pas créé de
telles richesses pour qu'elles demeurent éternellement enfouies. À
l'or et au diamant il faut le soleil, comme à l'homme il faut l'air.
Réfléchissez; toute dénégation de votre part serait inutile. Donnez-moi
les indications exactes que j'attends de vous, et immédiatement je
vous rends, non seulement la liberté, mais encore je m'engage à vous
faire remettre saine et sauve, sans que votre honneur puisse être
suspecté, aux mains de votre famille, si longue que soit la distance
qui nous sépare d'elle actuellement. Si bizarre que vous paraisse cette
proposition, elle est sérieuse pourtant, et mérite, il me semble,
d'être par vous prise en considération. Réfléchissez-y bien, il s'agit,
pour vous de tout votre bonheur à venir que vous jouez en ce moment par
un point d'honneur mal compris. Votre père ou votre frère seraient ici
qu'ils vous ordonneraient eux-mêmes de parler, j'en suis convaincu, et,
de retour près d'eux, ils vous absoudront avec joie, en vous revoyant,
d'avoir manqué à votre parole; répondez-moi un mot, un seul: «Oui,» et
à l'instant vous êtes libre.»

Le marquis fit une pause. Doña Laura demeura muette, elle semblait ne
pas avoir entendu.

Don Roque fit un geste de dépit.

«Vous vous obstinez, señorita, reprit-il avec une certaine animation,
vous avez tort; vous jouez, je vous le répète, votre avenir et votre
bonheur futur en ce moment, mais je veux être de bonne composition
avec vous. Faites bien attention à ce que je vais vous dire, señorita,
je vous laisse jusqu'à demain, à l'heure du départ, pour me donner une
réponse catégorique.

--Une autre cigarette, Phoebé, interrompit doña Laura en haussant les
épaules.

--Prenez-y garde, s'écria don Roque avec une irritation mal contenue.
Prenez-y garde, señorita, il faut en finir une fois pour toutes avec
ces continuelles dénégations.»

La jeune fille se leva, fit un pas vers le marquis, le toisa un instant
de la tête aux pieds en le couvrant pour ainsi dire d'un regard chargé
de tout le mépris qu'elle éprouvait pour lui, et, se tournant vers
Phoebé immobile et muette à ses côtés:

«Viens, chica, lui dit-elle en appuyant la main sur son épaule, la nuit
est fort avancée, il est temps de nous retirer et de nous livrer au
sommeil; le sommeil fait oublier.»

Et sans accorder un regard de plus au marquis, muet et stupéfié de
cette audacieuse initiative, la jeune fille quitta le salon.

Malgré lui, le marquis demeura un instant immobile à la place qu'il
occupait, les yeux opiniâtrement fixés sur le rideau dont les plis
conservaient encore une dernière et presque insensible vibration. Tout
à coup, il se redressa, passa sa main sur son front moite de sueur,
et, lançant un regard de haine du côté où doña Laura avait disparu:

«Oh! s'écria-t-il d'une voix étouffée par la fureur, de combien de
tortures payerai-je tant d'insultes.»

Il quitta la tente en chancelant comme un homme ivre.

L'air froid de la nuit en frappant son visage lui fît éprouver un
indicible soulagement; peu à peu ses traits se rassérénèrent, le calme
rentra dans son esprit; un ironique sourire plissa ses lèvres minces,
et il murmura à demi-voix, tout en se dirigeant à grands pas vers sa
tente:

«Insensé que je suis de m'emporter ainsi contre une folle enfant; que
me font en réalité, ses insultes et ses mépris? Ne suis-je pas le
maître de briser son orgueil! Patience! Patience! Ma vengeance, pour
être longue à arriver, ne la frappera que plus cruellement et ne sera
que plus terrible.»

Le plus profond silence régnait dans le campement. Sauf les sentinelles
qui veillaient sur la sûreté commune, tous les Brésiliens dormaient du
sommeil le plus calme, étendus çà et là autour des feux à demi éteints,
on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise sifflant à travers
les arbres et la note plaintive de la chouette qui parfois se mariait
aux hurlements lointains des bêtes fauves en quête d'une proie.

Le marquis rentra dans sa tente. Après avoir relevé la mèche d'une
lampe dont la lueur tremblotante éclairait faiblement les objets
environnants, don Roque approcha un escabeau d'un ballot qui lui
servait de table, et sortant de sa poitrine, un papier jauni et maculé,
sur lequel était grossièrement dessiné, par une main inhabile, une
espèce de plan informe, il se mit à l'étudier avec le plus grand soin
et ne tarda pas à être complètement absorbé par les réflexions que sans
doute ce plan suggérait.

La nuit tout entière s'écoula ainsi, sans que le marquis quittât la
position qu'il avait prise et sans que ses yeux se fermassent un seul
instant.

C'est que ce plan, tout informe et incomplet qu'il paraissait être,
était celui du pays diamantaire qui recélait les incalculables
richesses si ardemment convoitées par le jeune homme, et que,
commençant à pressentir la possibilité d'un refus de la part de la
jeune fille, refus contre lequel viendraient se briser, comme sur un
roc, toutes les combinaisons élaborées avec tant de soin par lui, il
cherchait, en redoublant de soin dans l'étude de ce plan, à éluder
cette difficulté et à trouver, sans secours étranger, cette riche proie
qui menaçait de lui échapper et dont la pensée seule lui brûlait le
cœur.

Mais ce plan fait de mémoire longtemps après avoir vu le pays, et
ce, d'une façon superficielle, par un homme ignorant, ne pouvait
malheureusement être que d'un faible secours au marquis; il le sentait
malgré lui, et cette certitude redoublait sa fureur.

Mais que faire à une femme plus qu'il avait fait à doña Laura? Comment
vaincre sa résistance et la contraindre à parler? Si profondément
corrompu, si complètement vicieux que fût le marquis, cependant il
était gentilhomme de haute race, il restait encore en lui quelque
chose de sa noble origine, et quels que fussent les projets de
vengeance qu'il recélât dans sa pensée contre cette frêle créature qui
s'obstinait à lui tenir tête, il y avait des moyens dont la seule idée
le faisait frémir et devant lesquels il reculait avec horreur, tant
il lui répugnait d'en arriver à des violences matérielles, lâchetés
honteuses, indignes de lui.

Depuis plus de trois heures déjà le soleil était levé; le marquis,
toujours plongé dans ses réflexions, n'avait pas semblé s'apercevoir du
retour de la lumière, lorsque le galop d'un cheval, qui se rapprochait
rapidement, lui fit subitement relever la tête.

Au même instant, le rideau de la tente fut soulevé et le capitão entra.

L'Indien était couvert de poussière, ses traits enflammés et son front
inondé de sueur témoignaient de la vélocité de la course qu'il venait
d'accomplir.

«Ah! C'est vous, Diogo, s'écria le marquis en l'apercevant, soyez le
bienvenu. Quoi de nouveau?

--Rien, Excellence, répondit le capitão.

--Comment rien, est-ce que vous n'auriez pu parvenir à découvrir la
piste de ce Malco?

--Pardonnez-moi, Excellence, j'ai suivi au contraire cette piste
pendant plus de trois heures.

--Alors, vous devez avoir des nouvelles?

--J'en ai, oui Excellence, mais non pas, sans doute, celles que vous
attendez.

--Expliquez-vous, mon ami, j'ai la tête un peu fatiguée, et je ne suis
nullement en train de deviner des énigmes.

--Voici le fait en deux mots, Excellence. Après avoir, ainsi que je
vous l'ai dit, suivi pendant environ trois heures sans dévier d'une
ligne la piste de Malco, piste, soit dit à son honneur, parfaitement
embrouillée et à laquelle tout autre que moi se serait inévitablement
laissé tromper, tant elle était habilement faite, je suis arrivé sur
la lisière d'une forêt où je n'hésitai pas à entrer; absorbé par le
soin que je prenais de ne pas m'écarter de cette piste endiablée, je ne
songeai pas à veiller autour de moi, de sorte que j'allai tout droit
donner dans un campement indien.

--Un campement d'Indiens si près de nous! s'écria le marquis avec
surprise.

--Mon Dieu oui, Excellence.

--Mais d'Indiens mansos, sans doute.

--Non pas, Excellence; d'Indiens bravos, au contraire, et des plus
bravos de cette contrée encore.

--Hum! Déjà.

--Oui; je me trouvai donc subitement face à face avec trois Indiens,
dont l'un était un Guaycurus, l'autre un Payagoas; quant au troisième
c'était tout simplement un esclave Mondurucu.

--Oh! Oh! Voilà qui est sérieux pour nous.

--On ne peut plus sérieux, Excellence.

--Et comment vous êtes-vous sorti de ce guêpier?

--De la manière la plus simple du monde, Excellence; ces sauvages ont
de l'honneur, à leur façon s'entend; bien que mon uniforme leur révélât
à l'instant qui je suis, c'est-à-dire un de leurs ennemis les plus
acharnés, cependant ils m'accueillirent amicalement, et m'invitèrent à
m'asseoir près de leur feu.

--Cela est étrange, murmura le marquis.

--Pas autant que cela doit sembler aux personnes qui ne connaissent
pas les mœurs de ces barbares, Excellence. Voyant qu'ils me recevaient
ainsi, j'acceptai franchement leur invitation et je m'assis près d'eux;
mon but était de les faire causer, ce à quoi je réussis complètement.

--Ah! Ah! Et que vous dirent-ils?

--Ils m'apprirent que Malco les était venu trouver quelques heures
avant moi, qu'il s'était longuement entretenu avec eux et qu'il leur
avait appris votre présence, le nombre d'hommes dont vous disposiez et
jusqu'à l'endroit juste où vous aviez assis votre camp pour la nuit.

--Le misérable! Le double traître! s'écria le marquis avec colère.

--Je partage entièrement votre opinion, Excellence; cette révélation,
je vous l'avoue, me donna fort à réfléchir, et me mit dans un grand
embarras dont je ne savais comment sortir, lorsque les Indiens
eux-mêmes me fournirent les moyens de faire une retraite honorable.

--Comment cela?

--Le chef Guaycurus m'annonça avec courtoisie que la trêve conclue avec
les blancs était rompue depuis deux jours.

--Oh! exclama le marquis, quelle fatalité! Echouer si près du but.

--Permettez-moi d'achever, Excellence.

--Parlez, parlez.

--Le chef ajouta que probablement, comme depuis longtemps déjà
vous aviez quitté les plantations, vous ignoriez cette rupture; en
conséquence, il n'était pas juste d'abuser de votre bonne foi en vous
attaquant.

--Ah! fit le marquis, en respirant avec force, et alors?

--Alors, comme ils ne veulent pas manquer aux lois sacrées de
l'hospitalité, ils vous accordent deux jours pour sortir de leur
territoire.

--Hein! s'écria le marquis, que ces dernières paroles replongeaient
plus profondément dans la perplexité dont un instant il avait cru
sortir, que me dites-vous donc là, Diogo?

--La vérité la plus stricte, Excellence, sur mon honneur!

--Je vous crois, mon ami, je vous crois; mais achevez, de grâce.

--Oh! Je n'ai plus grand-chose à ajouter, sinon qu'ils m'ont averti que
dans le cas où vous refuseriez d'accepter cette condition, vous seriez
inévitablement attaqué au bout des quarante-huit heures convenues.

--Et de Malco, ils ne vous ont rien dit de plus?

--Pas un mot, Excellence.

--De sorte que vous ignorez complètement où se cache ce misérable?

--Absolument, Excellence; j'ai cru que ce que m'avait appris le chef
Guaycurus était d'une assez grande importance pour que vous désiriez en
être instruit le plus tôt possible; aussi je suis revenu à franc étrier.

--Vous avez bien fait, mon ami, je vous remercie.»

Le marquis fît quelques pas dans la tente en marchant avec agitation;
puis, revenant vers le capitão:

«Dans une circonstance semblable, lui demanda-t-il, comment
agiriez-vous?

--Moi, Excellence?

--Oui, mon ami, que feriez-vous?

--Je n'hésiterais pas, Excellence.

--Ah!

--Je battrais en retraite.

--Battre en retraite, jamais! Devant de tels barbares, ce serait une
honte.»

Le capitão hocha la tête.

«Alors nous serons massacrés jusqu'au dernier.

--Vous le croyez?

--J'en suis convaincu, Excellence; vous ne savez pas ce que sont les
Guaycurus; moi je les connais depuis longtemps déjà.

--N'importe, je pousserai en avant! Vous ne m'abandonnerez pas.

--Moi, Excellence, mon devoir est de vous suivre; partout où vous irez,
je vous suivrai. Qu'est-ce que cela me fait d'être tué, cela ne doit-il
pas m'arriver tôt ou tard?

--Répondez-vous de vos hommes?

--De ceux-là, oui; mais non pas des vôtres.

--Je suis sûr des miens,

--Alors, nous partons?

--Dans une heure.

--Et nous poussons en avant?

--Oui, quand même il nous faudrait passer sur le ventre de tous ces
bandits.

--Alors, à la grâce de Dieu! Excellence, j'ai bien peur que nous ne
revenions pas.»

Et après avoir salué respectueusement le jeune homme, le capitão se
retira d'un pas aussi tranquille et aussi insouciant que s'il n'était
pas certain d'avance que l'ordre qui lui était donné équivalait à une
condamnation à mort.

Lorsqu'il fut seul, le marquis demeura un instant immobile; puis,
frappant du pied avec rage et lançant au ciel un regard de défi:

«Oh! s'écria-t-il d'une voix étranglée, ces diamants maudits, je les
aurai, dussé-je pour m'en emparer marcher dans le sang jusqu'à la
ceinture!»



V

A TRAVERS LE DÉSERT.


Pendant que, d'après ses ordres, le capitão dos soldados da conquista
faisait lever le camp et charger les mules, préparant tout pour un
départ immédiat, le marquis, en proie à une agitation terrible,
marchait à grands pas dans sa tente, maudissant la fatalité qui
semblait s'attacher à ses pas et s'obstiner à détruire ses plus
adroites combinaisons, éloignant constamment de lui, lorsque déjà il
croyait le tenir, le riche trésor qu'il convoitait; trésor qui, depuis
qu'il s'était mis à sa recherche, lui avait coûté tant de fatigues et
d'ennuis de toutes sortes, et pour lequel il avait, pendant un laps de
temps si long, bravé des périls immenses et presque perdu son honneur.

Soudain, il s'arrêta en se frappant le front: une idée subite avait
traversé son cerveau en l'illuminant d'un radieux éclair; il déchira
une page de ses tablettes, écrivit quelques mots à la hâte, plia le
papier et le remit à un esclave en lui ordonnant de le porter de sa
part à doña Laura Antonia de Cabral.

Comptant probablement beaucoup sur le résultat que produirait sa
missive sur l'esprit de la jeune fille, le marquis, entièrement
rasséréné, s'occupa avec ardeur à hâter les préparatifs du départ.

La journée était splendidement belle, le soleil s'était levé radieux
à l'horizon dans des flots de pourpre et d'or, la brise matinale
rafraîchissait doucement l'atmosphère et les oiseaux craintivement
blottis sous la feuillée chantaient à pleine gorge leur joyeuse chanson.

Au loin s'étendait, encadré dans de hautes montagnes couvertes
d'impénétrables forêts, le sertão que les Brésiliens se préparaient à
traverser et qui, vu du point où ils avaient campé, leur apparaissait
comme un immense tapis de verdure, coupé dans tous les sens par
d'innombrables cours d'eaux, qui miroitaient aux rayons du soleil et
semblaient des fleuves de diamants.

Tout était joie et bonheur dans cette nature si calme et si
majestueuse, que la main de l'homme n'avait pas encore déformée et qui
était demeurée telle qu'elle était sortie des mains du Créateur.

Les esclaves noirs, les chasseurs métis et les soldats indiens
qui composaient la caravane subissaient, malgré eux, l'influence
magnétique de cette délicieuse matinée et semblaient avoir oublié leurs
fatigues et leurs périls passés pour ne plus songer qu'à l'avenir
qui leur apparaissait si doux et si rempli de séduisantes promesses;
c'était en riant, en chantant et en causant gaiement entre eux qu'ils
s'acquittaient de la rude tâche de lever le camp.

Seul, malgré tous ses efforts pour feindre, sinon la joie, du moins
l'insouciance, le marquis restait sombre et pensif; c'est que, brûlé
par la honteuse passion de l'or, son cœur recélait de terribles
tempêtes et demeurait insensible aux magnifiques harmonies de la
nature, qui agissaient si puissamment sur les organisations abruptes
mais honnêtes des Indiens et des nègres.

Cependant, les chevaux étaient sellés, les mules avaient repris leur
charge, les tentes roulées étaient placées sur une charrette traînée
par plusieurs bœufs. Doña Laura était montée dans son palanquin, qui
s'était immédiatement refermé sur elle; on n'attendait pour se remettre
en route que l'ordre du marquis.

Don Roque se promenait à l'écart, absorbé dans ses pensées; il semblait
avoir oublié que tout était prêt pour le départ et que le moment était
venu d'effectuer la descente de la montagne pour entrer dans le désert.

Depuis quelques minutes, le capitão qui avait présidé avec activité et
intelligence à la levée du camp, tournait d'un air embarrassé autour
de son chef, dont il cherchait à attirer l'attention; mais tous ses
efforts étaient en pure perte, le marquis ne prenait aucunement garde
à lui, enfin le capitão se hasarda à lui toucher légèrement le bras.

Don Roque tressaillit à cet attouchement et fixant un regard
interrogateur sur le capitão:

«Que me voulez-vous, don Diogo? lui demanda-t-il sèchement.

--Excellence, répondit-il, on n'attend plus que votre bon plaisir pour
se mettre en marche.

--S'il en est ainsi, partons à l'instant, répondit-il en faisant un
mouvement pour aller prendre son cheval, qu'un esclave tenait en bride
à quelques pas.

--Pardon, Excellence, reprit l'Indien en l'arrêtant respectueusement;
mais, avant que vous donniez l'ordre de la marche, j'aurais, si vous le
permettez, quelques importantes observations à vous soumettre.

--A moi? s'écria le marquis en le regardant bien en face.

--A vous, oui, Excellence, répondit froidement l'Indien.

--Est-ce une nouvelle trahison dont je suis menacé, reprit-il avec un
sourire amer, et me voulez-vous abandonner vous aussi, don Diogo, comme
votre camarade Malco.

--Vous êtes doublement injuste à mon endroit, Excellence, répondit
nettement l'Indien, je n'ai pas l'intention de vous abandonner, et
Malco n'a jamais été ni mon ami, ni mon camarade.

--Si j'ai tort, ce qui est possible, excusez-moi, don Diogo, et venez
au fait, je vous prie; le temps se passe, nous devrions être partis
depuis longtemps déjà.

--Quelques minutes de plus ou de moins ne signifient rien, Excellence,
nous arriverons toujours assez vite où nous allons, soyez tranquille.

--Que voulez-vous dire? Expliquez-vous.

--Ce que déjà j'ai eu l'honneur de vous dire ce matin, Seigneurie, que
pas un de nous ne reviendra de cette expédition, et que tous nous y
laisserons nos os.»

Le marquis fit un geste d'impatience.

«Est-ce donc pour me répéter ces sinistres prédictions que vous
m'arrêtez ainsi? s'écria-t-il en frappant du pied.

--Nullement, Excellence, je ne me reconnais le droit ni de contrôler
vos actes, ni de contrarier vos projets, je vous ai averti, voilà tout;
malgré l'avertissement que j'ai cru devoir vous donner, vous voulez
pousser en avant, soit, cela ne me regarde plus, je suis à vos ordres,
je vous obéis.

--Vous n'avez pas, je l'espère, soufflé mot à qui que ce soit des
lubies absurdes qui vous trottent dans la cervelle.

--A quoi bon, Seigneurie, révéler sans votre autorisation ce que vous
nommez des lubies et que moi j'appelle des certitudes? Les soldats
placés sous mes ordres et les chasseurs métis savent aussi bien que
moi ce qui les attend dans le désert qui se déroule à nos pieds, je
n'avais donc rien à leur apprendre; quant à vos esclaves, à quoi bon
les effrayer d'avance? Ne vaut-il pas mieux les laisser dans la plus
complète ignorance? Peut-être à l'heure du danger, lorsqu'ils se
verront en face de la mort, puiseront-ils dans cette ignorance même la
force de se faire bravement tuer? Car, je le répète, pour échapper,
cela nous est impossible.»

Le marquis fronça les sourcils et se croisant les bras avec colère:

«Voyons, reprit-il d'une voix contenue, mais que l'émotion faisait
légèrement trembler, finissons-en, Diogo.

--Je ne demande pas mieux, Excellence.

--Parlez, mais soyez bref; je vous répète que le temps s'écoule et que
déjà, depuis une heure, nous devrions être en route.»

Le capitão se gratta le front d'un air embarrassé, mais semblant tout à
coup prendre un parti décisif:

«Voici ce dont il s'agit, Excellence, dit-il: jusqu'à présent nous
avons traversé des pays civilisés ou à peu près, où nous ne courrions
d'autres dangers que ceux ordinaires, c'est-à-dire les morsures des
bêtes fauves ou celles des reptiles, mais aujourd'hui, ce n'est plus la
même chose.

--Eh bien?

--Dame, vous comprenez, Excellence, nous allons dans quelques minutes
entrer sur le territoire des peaux-rouges, les Indiens bravos ne sont
pas tendre pour les blancs et les gens civilisés, il va nous falloir
user de la plus grande prudence pour nous défendre des pièges et des
embuscades qui nous attendent à chaque pas, car nous serons en pays
ennemi. Je sais bien, ajouta-t-il avec une naïveté pleine de bonhomie
d'autant plus terrible qu'elle provenait d'une intime conviction,
que toutes ces précautions ne serviront à rien et n'aboutiront qu'à
prolonger notre existence de quelques jours seulement; mais enfin nous
aurons en mourant cette satisfaction d'avoir tout fait pour tirer le
meilleur parti d'une position désespérée.

--Où voulez-vous en venir avec ces interminables préambules? répondit
le marquis auquel l'abnégation si franche de ce pauvre diable arracha,
malgré sa colère et ses préoccupations personnelles, un pâle sourire.

--A ceci, Excellence; vous êtes un grand seigneur, vous, expert dans
toutes les choses de la vie des villes, mais, pardonnez-moi de vous le
dire, d'une complète ignorance de l'existence du désert, des embûches,
des dangers qu'il recèle et des moyens à employer pour se défendre
des uns et éviter les autres. Je crois, donc, avec tout le respect
que je vous dois, Excellence, qu'il serait bon que vous me permissiez
d'assumer sur moi seul, à partir d'aujourd'hui, la responsabilité de la
marche de la caravane, que vous me la laissassiez diriger à ma guise;
en un mot, que vous me remissiez le commandement. Voilà, Excellence,
ce que je désirais vous dire et pourquoi j'ai pris la liberté de vous
arrêter.»

Le marquis demeura quelques instants silencieux, les yeux fixés sur
le visage calme et loyal du capitão indien, comme s'il eût voulu lire
jusqu'au fond de son cœur ses plus secrètes pensées.

Celui-ci supporta sans se troubler le regard qui pesait sur lui.

«Ce que vous me demandez est fort grave, don Diogo, répondit enfin
le marquis d'un air pensif; la trahison m'entoure de toutes parts;
les hommes sur lesquels je me croyais le plus en droit de compter ont
été les premiers à m'abandonner; vous-même, vous considérez cette
marche en avant comme une folie et semblez assiégé des plus sombres
pressentiments; qui me prouve, pardonnez-moi à mon tour de vous parler
aussi franchement; qui me prouve que vous ne voulez pas me tromper et
que votre feint dévouement à ma personne ne cache pas un piège.

--Excellence, je ne vous en veux pas des soupçons qui s'élèvent contre
moi dans votre esprit, je les trouve, au contraire, tout naturels. Vous
êtes un Portugais d'Europe, et à cause de cela vous ignorez bien des
choses de ce pays, celle-ci entre autres que les soldados da conquista
sont tous des hommes éprouvés, choisis avec le plus grand soin, et
que, depuis la formation de ce corps, il ne s'y est pas rencontré un
traître, je ne vous dis pas cela pour moi, vous me connaissez à peine
depuis quelques jours, et vous n'avez pas encore été en situation de me
mettre à l'épreuve, mais la manière loyale dont je vous ai parlé, les
choses que je vous ai dites auraient dû provoquer, sinon votre entière
confiance en moi, du moins le commencement de cette confiance.

--Oui, je sais que depuis hier toutes vos démarches ont été loyales,
toutes vos actions franches; vous voyez que je vous rends justice.

--Pas assez encore, Excellence; vous me jugez avec vos connaissances
acquises au point de vue de la vie civilisée et non à celui du désert;
donc, vous commettez, malgré vous, de graves erreurs; permettez-moi
de vous faire une simple observation, qui, je le crois, vous semblera
juste.

--Parlez.

--Nous sommes à cinquante lieues au moins de la ville la plus
prochaine, à quelques lieues seulement d'Indiens ennemis qui nous
guettent et n'attendent qu'une occasion pour nous assaillir.

--C'est vrai, murmura le marquis tout pensif.

--Bien, vous me comprenez, Excellence; maintenant, supposons que je
sois un traître.

--Je n'ai pas dit cela.

--Pas positivement, c'est vrai; mais vous m'avez donné à entendre que
je pouvais en être un. Eh bien! Je l'admets pour un instant: rien ne
me serait plus facile que de vous abandonner à vous-même ici où nous
sommes; de partir avec mes soldats, et, croyez-le, Excellence, vous
seriez aussi irrémissiblement perdu que si je vous livrais demain ou un
autre jour aux Indiens; car il vous serait matériellement impossible de
retourner aux habitations et d'échapper au moindre des mille dangers
qui vous enveloppent et dont, sans vous en douter, vous formez le
centre.»

Le marquis pâlit et laissa tomber avec découragement sa tête sur la
poitrine; la logique du raisonnement du capitão l'avait frappé en plein
cœur, en lui prouvant son impuissance et la grandeur du dévouement de
cet homme qu'il accusait, et qui faisait si noblement le sacrifice de
sa vie pour le servir.

Il lui tendit la main et, s'inclinant devant lui:

«Pardonnez-moi mes injustes soupçons, don Diogo, lui dit-il, mes doutes
sont dissipés pour toujours; j'ai foi en vous, agissez à votre guise,
sans même me consulter, si vous le jugez nécessaire; je vous jure, sur
ma parole d'honneur de gentilhomme, que je ne vous gênerai en rien et
que, en toute circonstance, je serai le premier à vous donner l'exemple
de l'obéissance. Êtes-vous satisfait de moi? Croyez-vous que je répare
assez largement la faute que j'ai commise en vous accusant?»

Le capitão serra avec émotion la main qui lui était tendue.

«Je regrette de n'avoir qu'une vie à vous sacrifier, Excellence,
répondit-il.

--Ne parlons donc plus de cela, mon ami, et faites pour le mieux.

--J'y tâcherai, Excellence. D'abord, veuillez m'apprendre vers quel
lieu vous comptez vous diriger.

--Il nous faut atteindre les bords d'un petit lac qui se trouve,
dit-on,--car, vous le comprenez, je ne connais nullement l'endroit et
je n'y suis jamais allé,--aux environs du Rio Bermejo, non loin du pays
des Indiens Frentones.»

L'Indien fronça le sourcil.

«Oh! Oh! répondit-il, la route est longue. Nous avons à traverser,
avant que d'y arriver, tout le pays des Guaycurus et des Payagoas; puis
nous passerons le Rio Pilcomayo pour entrer dans le Llano de Manso;
c'est un rude chemin que celui-là, Excellence, et celui que nous avons
fait jusqu'à présent n'est rien en comparaison.

--J'ai toujours pensé que Malco Díaz nous avait fait prendre une
mauvaise direction, et qu'il nous a fait errer à plaisir dans ces
déserts sans bornes.

--Vous avez eu tort, Excellence; Malco vous a au contraire guidé par la
route la meilleure et la plus courte. Du reste, la façon dont il vous a
abandonné montre qu'il avait le plus grand intérêt à vous mettre dans
le plus bref délai sur le territoire indien.

--C'est juste.

--Maintenant, Seigneurie, s'il vous plaît de monter à cheval, nous
partirons quand vous voudrez.

--Tout de suite, répondit le marquis; et, faisant signe à l'esclave qui
tenait son cheval en bride de le lui amener, il se mit en selle.

--Je vous laisse donner les ordres que vous jugerez nécessaires, dit-il.

--C'est convenu, Excellence.»

Le jeune homme se dirigea vers le palanquin, dans lequel doña Laura
était renfermée, tandis que le capitão rejoignait ses soldats et
préparait tout pour le départ.

Le marquis rangea son cheval au côté droit du palanquin, et,
s'inclinant légèrement sur sa selle:

«Doña Laura, dit-il, m'entendez-vous?

--Je vous entends, répondit la jeune fille, bien que malgré une légère
agitation des rideaux elle demeurât invisible.

--Voulez-vous m'écouter pendant quelques minutes? reprit le marquis.

--Il m'est impossible de faire autrement murmura-t-elle.

--Vous avez reçu ma lettre, ce matin?

--Je l'ai reçue, oui.

--L'avez-vous lue?»

La jeune fille hésita.

«L'avez-vous lue? insista le marquis.

--Je l'ai lue.

--Je vous en remercie, señorita.

--Je n'accepte pas ce remercîment que je ne mérite pas.

--Pour quelle raison?

--Parce que cette lettre n'a en rien influé sur mon immuable
détermination.»

Le marquis fit un geste de dépit.

«Vous n'acceptez pas mes conditions?

--Non.

--Songez qu'un danger terrible vous menace.

--Il sera le bienvenu, quel qu'il soit, s'il me délivre de l'esclavage
dans lequel vous me tenez, et de l'horreur que m'inspire votre
continuelle présence à mes côtés.

--C'est votre dernier mot, señorita?

--Le dernier.

--Mais une telle obstination est de la folie.

--Peut-être; dans tous les cas elle me venge de vous et c'est tout ce
que je puis désirer dans le malheureux état où je suis réduite par
votre coupable conduite.

--C'est à la mort que vous marchez.

--Je l'espère, mais vous ne m'avez demandé que quelques minutes
d'entretien, elles sont presque écoulées, dispensez-vous donc, señor,
de me parler davantage, car je ne vous répondrai plus; d'ailleurs, je
sens, au mouvement du palanquin, que vos bandits reprennent leur route.»

En effet, la caravane commençait à descendre le versant de la
montagne; le sentier se rétrécissait de plus en plus, et une plus
longue conversation devenait matériellement impossible.

«Oh! Malheur sur vous!» s'écria le marquis avec rage.

La jeune fille ne lui répondit que par un éclat de rire moqueur.

Don Roque lui fit un dernier geste de menace, enfonça les éperons dans
les flancs de son cheval, le fit bondir en avant et alla se placer au
centre de la petite troupe.

Le capitão avait pris pour la marche ses dispositions en soldat aguerri
et en coureur des bois expérimenté.

Les soldados da conquista, habitués de longue date à guerroyer avec
les Indiens, dont ils connaissaient toutes les ruses, avaient été par
lui disséminés en avant et sur les flancs de la caravane, avec ordre
d'éclairer la route et de fouiller avec soin les buissons à droite et à
gauche.

Les chasseurs métis, formés en une seule troupe compacte, s'avançaient,
le fusil sur la cuisse, le doigt sur la détente, l'œil et l'oreille au
guet, prêts à faire feu au premier signal.

Les nègres esclaves, dans lesquels, bien qu'ils fussent armés,
le capitão, avec raison, n'avait pas grande confiance, formaient
l'arrière-garde.

La caravane ainsi disposée ne laissait pas que de présenter une
ligne assez étendue et surtout imposante; elle se composait de
cinquante-cinq hommes en tout, dont quarante-cinq environ étaient des
gens résolus, habitués depuis longtemps à parcourir le désert, et sur
lesquels, avec raison, on pouvait compter le cas échéant. Quant aux dix
qui restaient, c'étaient des esclaves nègres ou mulâtres qui n'avaient
jamais vu le feu, avaient une horreur instinctive des Indiens, et au
cas d'une attaque devaient, selon toutes les probabilités, lâcher pied
à la première décharge.

Le marquis, malgré les sombres prévisions du capitão, ne pouvait se
persuader que les Indiens osassent attaquer une troupe aussi nombreuse
et aussi bien armée que la sienne de fusils et de pistolets; il taxait
intérieurement don Diogo de lui avoir exagéré le danger, afin de capter
sa confiance et de faire valoir à ses yeux les services qu'il serait
censé lui rendre pendant l'expédition.

Cependant, comme, à part cette exagération qu'il supposait exister
dans les renseignements que lui avait fournis le capitão, il ne se
dissimulait pas que la position dans laquelle il se trouvait, sans
être désespérée, était cependant difficile; que la trahison, ou du
moins l'abandon de son guide le laissait dans une situation assez
embarrassante, il n'était pas fâché que de son propre mouvement le
capitão eût assumé sur lui la responsabilité du commandement et se
fût ainsi chargé de le tirer d'affaire, ce à quoi il convenait que
lui n'aurait jamais réussi. Le marquis commettait une grave erreur;
erreur pardonnable en ce sens que, depuis un an à peine en Amérique,
il n'avait jamais été mis à même par les circonstances de porter un
jugement sain sur ce qui se passait autour de lui, ni sur les hommes
avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Élevé en Europe, membre de la plus haute et de la plus orgueilleuse
noblesse du vieux monde, dont il avait dès l'enfance adopté tous
les préjugés; habitué à la vie facile et sans arrière-pensée des
castes riches, il ignorait ces natures fortes, ces organisations
vigoureusement trempées, qui ne se rencontrent que dans les pays placés
sur la limite de la barbarie, et pour lesquelles le dévouement et
l'abnégation sont une des conditions vitales de l'existence. Aussi ne
pouvait-il les comprendre, et malgré ce que lui avait presque prouvé
Diogo pendant le court entretien qu'il avait eu avec lui, conservait-il
au fond du cœur une secrète arrière-pensée qu'il ne s'avouait peut-être
pas à lui-même, mais qui lui faisait, à son insu, chercher dans le
dévouement si loyalement vrai et naïf de cet homme un calcul d'intérêt
ou d'ambition.

Cependant la caravane descendait lentement la montagne, éclairée à
droite et à gauche par les soldats envoyés par le capitão en batteurs
d'estrade.

Au fur et à mesure que les voyageurs s'approchaient du désert,
le paysage changeait et prenait un aspect plus imposant et plus
grandiose. Quelques minutes encore, et la descente serait terminée.

Don Roque s'approcha de don Diogo, et, lui touchant légèrement l'épaule:

«Eh bien! lui dit-il en souriant, nous voici bientôt dans la plaine, et
nous n'avons vu âme qui vive; croyez-moi, capitão, les menaces faites
par les Indiens ne sont que des rodomontades, ils ont essayé de nous
effrayer, voilà tout.»

L'Indien regarda le marquis avec une stupéfaction profonde.

«Parlez-vous sérieusement, Excellence, répondit-il, croyez-vous
réellement ce que vous dites?

--Certes, cher don Diogo, et tout me donne raison, il me semble.

--Alors il vous semble mal, Excellence, car je vous certifie, moi, que
les Guaycurus n'ont rien avancé qu'ils n'aient l'intention de tenir, et
avant peu vous en aurez la preuve.

--Redouteriez-vous une attaque? fit le marquis avec un commencement
d'inquiétude.

--Une attaque, non peut-être pas tout de suite, mais au moins une
sommation.

--Une sommation! De la part de qui?

--Mais de la part des Guaycurus, probablement.

--Allons donc, vous voulez rire. Sur quoi basez-vous une telle
supposition?

--Je ne suppose pas, Excellence; je vois, voilà tout.

--Comment, vous voyez?

--Oui, et il vous est facile d'en faire autant, car, avant un quart
d'heure, l'homme que je vous annonce sera devant vous.

--Oh! Oh! Voilà qui est fort.

--Tenez, Excellence, reprit-il en étendant le bras dans une certaine
direction, voyez-vous ces herbes qui frissonnent et se courbent par un
mouvement régulier.

--Oui, je les vois; après?

--Vous remarquez, n'est-ce pas, que ce mouvement n'est que partiel et
se rapproche incessamment de nous?

--En effet, mais qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve, Excellence, qu'un Indien arrive sur nous au galop, et
probablement cet Indien est porteur de quelque important message qu'il
est chargé de nous communiquer.

--Allons donc! Vous plaisantez, capitão.

--Pas le moins du monde, Excellence, bientôt vous en aurez la preuve.

--Je ne le croirai que lorsque je le verrai.

--S'il en est ainsi, reprit le capitão en dissimulant un sourire,
croyez donc alors, Excellence, car le voici!»

Le marquis regarda.

En ce moment, un Indien guaycurus, armé en guerre et monté sur un
magnifique cheval, émergea tout à coup des hautes herbes et s'arrêta
fièrement, en travers du sentier, à portée de pistolet des Brésiliens,
en agitant entre ses mains une peau de tapir qu'il faisait flotter
comme un étendard.

«Feu sur ce bribon! s'écria le marquis en épaulant sa carabine.»

Le capitão l'arrêta vivement:

«Gardez-vous en bien! lui dit-il.

--Comment! N'est-ce pas un ennemi? reprit le marquis.

--Cela peut être, Excellence; mais, en ce moment, il vient en
parlementaire.

--En parlementaire, ce sauvage! Vous vous moquez de moi sans doute,
s'écria le marquis en haussant les épaules.

--Nullement, Excellence, écoutons ce que cet homme a à nous dire.

--A quoi bon? fit-il avec mépris.

--Quand ce ne serait que pour connaître les projets de ceux qui nous
l'envoient, il me semble que ce serait déjà assez important pour nous.»

Le marquis hésita un instant, puis rejetant sa carabine en bandoulière.

«Au fait, c'est possible, murmura-t-il, mieux vaut le laisser
s'expliquer; qui sait ce que ces Indiens peuvent avoir résolu entre
eux, peut-être désirent-ils traiter avec nous?

--Ce n'est pas probable, répondit en riant le capitão; mais, dans tous
les cas, si vous me le permettez, Excellence, je le vais interroger.

--Faites, faites, don Diogo, je suis curieux de connaître ce message.»

Le capitão s'inclina; puis, après avoir jeté à terre son tromblon,
son sabre et son couteau, il se dirigea au trot de son cheval vers
l'Indien, toujours immobile comme une statue équestre en travers du
chemin.

«Vous êtes fou, s'écria don Roque en s'élançant vers lui; comment, vous
abandonnez vos armes; vous voulez donc vous faire assassiner?»

Don Diogo sourit en haussant les épaules avec dédain, et, retenant le
cheval du marquis par la bride pour l'empêcher d'avancer davantage:

«Ne voyez-vous donc pas que cet homme est sans armes?» dit-il.

Le marquis fit un geste de stupéfaction et s'arrêta; il n'avait pas
remarqué cette particularité.

Le capitão profita de la liberté qui lui était laissée pour se remettre
en route.

VI

LES GUAYCURUS.


Le vaste territoire du Brésil est habité aujourd'hui encore par de
nombreuses tribus indiennes répandues dans les sombres forêts et les
vastes déserts qui couvrent ce pays.

Si on croyait ces tribus toutes issues d'une même nation ou offrant
les mêmes caractères de sociabilité, on commettrait une grave erreur;
rien au contraire n'est plus différent que leurs mœurs, leurs usages,
leurs langues et leur organisation particulière. On ne connaît guère
en Europe, et ce à peine de nom, que les Botocudos ou Botocudis, qui
doivent cette pseudo-renommée à leur voisinage des établissements
brésiliens et à la férocité qu'ils déploient dans leurs guerres contre
les blancs. Ces Indiens, qui n'ont d'autre qualité qu'une haine poussée
au plus haut degré pour le joug tyrannique de l'étranger, ne sont à
part cela nullement intéressants. Sales, plongés dans la plus complète
barbarie, anthropophages même, ils ont, dans leur aspect farouche,
quelque chose de répugnant à cause de l'horrible _botoque_, ou rondelle
de bois d'une largeur de plusieurs pouces, qu'ils s'introduisent dans
la lèvre inférieure et qui les défigure d'une telle façon, qu'ils
ressemblent plutôt à de hideux orangs-outangs qu'à des hommes.

Mais si l'on s'enfonce dans l'intérieur des terres, et si on se dirige
vers le sud, on rencontre de puissantes nations indiennes qui peuvent,
au besoin, mettre jusqu'à quinze mille guerriers sous les armes, et
jouissent d'une civilisation relative fort curieuse et surtout fort
intéressante à étudier.

De ces nations, deux surtout tiennent une place fort importante dans
l'histoire des races aborigènes du Brésil, ce sont les Payagoas et les
Guaycurus.

Ces derniers doivent plus particulièrement nous occuper ici.

Les Guaycurus, ou _Indios cavalheiros_, ainsi que les nomment les
Brésiliens, paraissent, de temps immémorial, avoir occupé sur une
étendue d'au moins cent lieues les bords du Rio Paraguay.

Aujourd'hui, forcés de reculer peu à peu devant la civilisation qui les
circonscrit de plus en plus, leur position a un peu varié; cependant,
on les y rencontre encore, mais ils se tiennent surtout entre les Rios
São Lourenço et Embotateu ou Mondego.

Les Guaycurus ne sauraient être sans injustice rangés parmi les races
purement sauvages. Ils tiennent à notre avis,--avis, soit dit entre
parenthèse, partagé par beaucoup de voyageurs,--dans la hiérarchie
sociale des peuples du nouveau monde à peu près le rang qu'y tiennent
aujourd'hui les Araucanos du Chili, dont nous avons, dans un précédent
ouvrage, décrit les mœurs et presque révélé l'existence aux lecteurs
européens[1].

Cependant, hâtons-nous de constater que les mœurs de cette nation n'ont
qu'un rapport fort indirect avec celles des Guaycurus.

Ceux-ci offrent trois divisions complètement distinctes:

Ceux qui occupent encore le Paraguay, où ils étaient connus sous le nom
de _Lingoas_; les habitants des rives orientales du grand fleuve, et,
enfin, ceux qui demeurent sur les possessions brésiliennes.

Nous ne nous occuperons, quant à présent, que de ces derniers.

Les Guaycurus brésiliens se partagent en sept hordes différentes,
presque toujours en guerre entre elles, et qui parcourent en liberté
d'immenses plaines couvertes de magnifiques pâturages, situées entre
les Rios _Ipany_ et _Tocoary._

Cette race est essentiellement belliqueuse; elle n'entreprend une
guerre que dans le but de faire des prisonniers qui sont réduits en
esclavage.

L'incontestable supériorité des Guaycurus a contraint plusieurs tribus
voisines de se soumettre vis-à-vis d'eux à une espèce de vasselage,
librement consenti du reste.

Ces tribus, cependant assez puissantes, sont au nombre de seize. Nous
citerons parmi elles les Xiquitos, les Guatos, les Lodeos et les
Chagoteos, c'est-à-dire les plus redoutables nations du Sud.

Les Guaycurus maintiennent parmi eux une sorte de hiérarchie sociale
bien marquée, dont les exemples sont fort rares parmi les peuplades du
Nouveau Monde; ils se partagent en chefs, guerriers et esclaves. Cette
organisation intérieure est d'autant plus facilement maintenue, que les
descendants des prisonniers ne peuvent, sous aucun prétexte, s'allier
aux personnes libres; une union semblable déshonorerait celui qui
l'aurait contractée; il n'y a pas d'exemple qu'un esclave ait jamais
été émancipé; d'ailleurs leur religion exclut les esclaves du paradis.

On voit, par ce qui précède, que si la caste des chefs se conserve dans
toute sa pureté primitive, peu de nations présentent dans la classe
inférieure des éléments aussi hétérogènes et n'ont soumis les esclaves
à un plus complet nivellement.

Au fur et à mesure que nous avancerons dans notre récit, nous ferons
plus particulièrement connaître ce peuple si singulièrement placé sur
les limites extrêmes de la barbarie et de la civilisation, et tenant,
en quelque sorte, la balance égale entre les deux. Nous reprendrons
maintenant notre histoire au point où nous l'avons abandonnée en
terminant le précédent chapitre.

Après avoir échangé avec le marquis les quelques paroles que nous avons
rapportées, don Diogo s'était avancé seul et sans armes vers l'Indien
fièrement campé en travers du sentier, et qui le regardait s'approcher
sans faire le plus léger mouvement.

Ces deux hommes, bien qu'ils eussent une commune origine et
descendissent tous deux de la race aborigène et des premiers
propriétaires du sol qu'ils foulaient, offraient cependant deux types
bien distincts et formaient entre eux le plus complet contraste.

Le Guaycurus, peint en guerre, fièrement drapé dans son poncho,
hardiment posé sur son cheval aussi indompté que lui-même, l'œil bien
ouvert et franchement fixé sur l'homme qui s'avançait vers lui, tandis
qu'un sourire de dédain orgueilleux errait sur ses lèvres, représentait
bien aux yeux d'un observateur, le type de cette race puissante,
confiante en son droit et en sa force, qui, depuis le premier jour de
la découverte, a juré une haine implacable aux blancs, s'est reculée
pas à pas devant eux sans jamais leur tourner le dos, et qui a
résolu de périr plutôt que de subir un joug odieux et une servitude
déshonorante.

Le capitão, au contraire, moins vigoureusement charpenté, gêné dans
ses étroits vêtements d'emprunt, portant sur ses traits la marque
indélébile du servage consenti par lui; embarrassé de sa contenance,
remplaçant la fierté par de l'effronterie et ne fixant qu'à la dérobée
un regard sournois sur son adversaire, représentait, lui, le type
abâtardi de cette race à laquelle il avait cessé d'appartenir et dont
il avait répudié les coutumes pour adopter, sans les comprendre, celles
de ses vainqueurs, sentant instinctivement son infériorité et subissant
peut-être à son insu l'influence magnétique de cette nature forte parce
qu'elle était libre.

Lorsque les deux hommes ne furent plus qu'à quelques pas l'un de
l'autre, le capitão s'arrêta.

«Qui es-tu, chien? lui dit durement le Guaycurus en lui jetant un
regard de mépris, toi qui portes des vêtements d'esclave, et qui
pourtant sembles appartenir à la race des enfants de mon père.

--Je suis comme toi un fils de cette terre, répondit le capitão d'un
ton bourru; seulement, plus heureux que toi, mes yeux se sont ouverts à
la vraie foi, et je suis entré dans la famille des blancs que j'aime et
que je respecte.

--N'emploie pas ta langue menteuse à faire ton éloge, tu serais mal
venu près de moi, répondit le guerrier, à me vanter les douceurs de
l'esclavage. Les Guaycurus sont des hommes, et non pas des chiens
poltrons qui lèchent la main qui les fouette.

--Es-tu donc venu te placer sur ma route pour m'insulter? dit le
capitão avec un accent de colère mal contenue. Mon bras est long et ma
patience courte; prends garde que je ne réponde par des coups à tes
insultes.»

Le guerrier fit un geste de dédain.

«Qui oserait se flatter d'effrayer Tarou-Niom, dit-il.

--Je te connais, je sais que tu es renommé dans ta nation par ton
courage dans les combats et ta sagesse dans les conseils; cesse donc de
vaines forfanteries et laisse aux femmes débiles le soin de se servir
de leur langue envers un homme qui, pas plus que toi, ne peut être
effrayé.

--Un fou donne parfois un bon conseil, repartit le guerrier; ce que tu
dis est juste; arrivons donc au sujet réel de cet entretien.

--J'attends que tu t'expliques. Ce n'est pas moi qui me place sur ta
route.

--Pourquoi n'as-tu pas rapporté aux visages pâles dont tu es l'esclave,
le message dont je t'avais chargé pour eux.

--Je ne suis pas plus l'esclave des blancs que tu ne l'es toi-même; je
leur ai textuellement rapporté tes paroles.

--Et, malgré cet avertissement, ils ont continué à marcher en avant?

--Tu le vois.

--Ces hommes sont fous; ne savent-ils donc pas que tu les conduis à une
mort certaine?

--Ils ne partagent nullement cette opinion; plus sensés que vous, sans
vous craindre, ils ne vous méprisent pas et n'ont nullement l'intention
de vous offenser.

--N'est-ce pas la plus grande insulte qu'ils puissent nous faire que
d'oser, malgré nos ordres, envahir notre territoire?

--Ils n'envahissent pas votre territoire, ils suivent leur route, pas
autre chose.

--Tu es un chien à langue fourchue, les visages pâles n'ont pas de
chemin qui traverse notre pays.

--Vous n'avez pas le droit d'empêcher le passage sur vos terres à des
citoyens paisibles.

--Si nous n'avons pas ce droit, nous le prenons; les Guaycurus sont les
seuls maîtres de ces contrées, qui jamais ne seront souillées par le
pied d'un blanc.»

Diogo réfléchit un instant.

«Écoutez-moi, dit-il, ouvrez vos oreilles, afin que la vérité pénètre
jusqu'à votre cœur.

--Parle, ne suis-je pas ici pour t'écouter?

--Nous n'avons pas l'intention de pénétrer plus avant dans votre pays;
tout le temps que nous serons forcés d'y demeurer, nous nous tiendrons
près de la frontière le plus possible, nous ne faisons que passer pour
aller plus loin.

--Ah! Ah! Et comment nommez-vous ce pays où vous vous rendez? reprit le
chef d'un air sardonique.

--Le pays des Frentones.

--Les Frentones sont les alliés de ma nation; nos intérêts sont
communs: entrer sur leur territoire, c'est entrer sur le nôtre; nous
ne souffrirons pas cette violation. Va rejoindre celui qui t'envoie et
dis-lui que Tarou-Niom consent à le laisser fuir, à la condition qu'il
tournera immédiatement la tête de son cheval vers le nord.»

Le capitão demeura immobile.

«Ne m'as-tu pas entendu, reprit le guerrier avec violence; à cette
condition seule, vous pouvez espérer d'échapper tous autant que vous
êtes à la mort ou à l'esclavage. Va donc, sans plus tarder.

--C'est inutile, répondit le capitão en haussant les épaules, le chef
blanc ne consentira pas à retourner d'où il vient, avant d'avoir
accompli jusqu'au bout son voyage.

--Quel intérêt pousse donc cet homme à jouer ainsi sa vie dans une
partie désespérée?

--Je l'ignore, cela n'est pas mon affaire, j'ai pour habitude de ne
jamais me mêler de ce qui ne me regarde pas.

--Bon. Ainsi, malgré tour ce que je lui dirai il continuera à s'avancer.

--J'en suis convaincu.

--C'est bien, il mourra. Que son destin s'accomplisse.

--C'est donc la guerre que vous voulez?

--Non, c'est la vengeance; les blancs ne sont pas pour nous des
ennemis, ce sont des bêtes fauves que nous tuons, des reptiles venimeux
que nous écrasons chaque fois que l'occasion s'en présente.

--Prenez-y garde, chef, la lutte sera sérieuse entre nous; nous
sommes des hommes braves, nous ne vous attaquerons pas les premiers,
mais si vous essayez de nous barrer le passage, nous résisterons
vigoureusement, je vous en avertis.

--Tant mieux! Voilà longtemps que mes fils n'ont rencontré d'ennemis
dignes de leur courage.

--Cet entretien est maintenant sans objet, laissez-moi retourner vers
les miens.

--Va donc, je n'ai plus, en effet, rien à te dire, souviens-toi que
c'est l'entêtement de ton maître qui aura appelé sur sa tête les
malheurs qui, bientôt, fondront sur elle. Marchez sans craindre de vous
égarer, ajoutât-il avec un sourire sinistre, je me charge de si bien
marquer la route que vous suivrez qu'il vous sera impossible de ne pas
la reconnaître.

--Je vous remercie de ce renseignement, chef, je le mettrai à profit,
soyez-en certain,» fit-il avec ironie.

Le Guaycurus sourit sans répondre, mais, enfonçant les éperons dans les
flancs de sa monture, il lui fit exécuter un saut énorme et disparut
presque instantanément dans les hautes herbes.

Le capitão rejoignit au petit trot la caravane.

Le marquis attendait avec impatience le résultat de cette entrevue.

«Eh bien?» s'écria-t-il dès que don Diogo fut auprès de lui.

L'Indien hocha tristement la tête.

«Ce que j'avais prévu est arrivé, répondit-il.

--Ce qui signifie?...

--Que les Guaycurus ne veulent, sous aucun prétexte, nous laisser
mettre le pied sur leur territoire.

--Ainsi?

--Ils nous ordonnent de rebrousser chemin, nous avertissant qu'au cas
où nous n'y consentirions pas, ils sont résolus à ne pas nous livrer
passage.

--Nous nous en frayerons un en passant sur leurs cadavres, s'écria
fièrement le marquis.

--J'en doute, Excellence; si braves que soient les hommes qui vous
accompagnent, aucun d'eux, pris individuellement, n'est capable de
lutter avec avantage contre dix ennemis.

--Les croyez-vous donc si nombreux?

--Je me suis trompé; ce n'est pas dix, mais cent que j'aurais dû dire.

--Vous cherchez à m'effrayer, Diogo.

--A quoi bon, Excellence; je sais que rien de ce que je pourrais
vous dire ne réussirait à vous persuader; que votre résolution est
irrévocable, et que vous pousserez en avant quand même. Ce serait donc
gaspiller en pure perte un temps précieux.

--Alors, c'est vous qui avez peur,» s'écria le marquis avec colère.

L'Indien, à cette insulte si peu méritée, pâlit à la façon des hommes
de sa race, c'est-à-dire que son visage prit subitement une teinte d'un
blanc sale, ses yeux s'injectèrent de sang, et un tremblement convulsif
agita tous ses membres.

«Ce que vous faites, non seulement n'est pas généreux, Excellence,
répondit-il, d'une voix sourde, mais est maladroit en ce moment.
Pourquoi insulter un homme qui pendant une heure, par dévouement pour
vous, a supporté sans se plaindre, de la part de votre ennemi, de
mortelles injures. Voulez-vous donc me faire repentir de vous avoir
sacrifié ma vie?

--Mais enfin, reprit d'une voix plus douce don Roque, qui déjà se
repentait de s'être laissé emporter à prononcer ces paroles, notre
position est intolérable, nous ne pouvons rester ainsi; comment sortir
de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons?

--Voilà, Excellence, ce à quoi je songe; une attaque immédiate des
Guaycurus n'est pas ce qui me préoccupe le plus en ce moment; le pays
est trop boisé, le terrain trop inégal et trop coupé par les cours
d'eaux pour qu'ils essayent de nous surprendre; je connais leur manière
de combattre; ils doivent avoir en ce moment intérêt à nous ménager,
pourquoi? Je ne saurais le deviner encore, mais je le saurai bientôt.

--Qui vous fait supposer cela?

--Mon Dieu, l'opiniâtreté qu'ils mettent à essayer de nous faire
retourner sur nos pas, au lieu de nous assaillir à l'improviste; après
cela, ces démarches peut-être sont-elles un stratagème pour nous
inspirer de la confiance.

--Que comptez-vous faire?

--D'abord étudier les plans de l'ennemi, Excellence, et, si Dieu me
vient en aide, si fins que soient les Guaycurus, je parviendrai, je
vous le jure, à les percer à jour.

--Soyez assuré que, si nous réussissons à déjouer leurs projets et à
leur échapper, la récompense que je vous réserve équivaudra au service
que vous m'aurez rendu.»

Le capitão haussa les épaules.

«Il est inutile de parler de récompense à un homme mort, et je me
considère comme tel, répondit-il d'une voix brève.

--Toujours cette pensée, fit le jeune homme avec impatience.

--Toujours, oui, Excellence; mais soyez tranquille, cette certitude
qui, avec tout autre, aurait sans doute des conséquences désastreuses,
me donne, au contraire, la liberté de mes actions et, au lieu de
paralyser ma pensée, la rend plus claire et plus lucide. Sachant que je
ne puis échapper au sort qui me menace, je tenterai tout ce qu'il sera
humainement possible de faire pour éloigner la catastrophe inévitable;
cela doit vous rassurer.

--Pas trop, répondit le marquis avec un pâle sourire.

--Seulement, Excellence, je vous le répète, j'ai besoin de toute ma
liberté d'action, il ne faut pas que, soit par paroles, soit d'une
autre façon, vous entraviez les projets que je médite et les moyens que
je compte employer.

--Je vous ai donné ma parole de gentilhomme.

--Et je l'ai reçue, Excellence; la guerre que nous commençons
aujourd'hui n'a rien de commun avec celles que, m'a-t-on dit, vous êtes
accoutumé à faire en Europe. Nous avons en face de nous des ennemis
dont l'arme principale est la ruse. Ce n'est donc qu'en nous montrant
plus fins et plus rusés qu'eux que nous parviendrons à les vaincre,
s'il nous est, ce que je ne crois pas, possible d'obtenir ce résultat.
Les observations que vous penseriez devoir me faire n'aboutiraient qu'à
consommer plus promptement notre perte si j'étais contraint de m'y
conformer.

--Une fois pour toutes, je vous promets de vous laisser la liberté
la plus entière, si bizarres et si singulières que me paraissent les
dispositions que vous jugerez nécessaire de prendre dans l'intérêt
général.

--Voilà qui est parlé en homme sage, Excellence; espérez. Qui sait,
peut-être Dieu daignera-t-il faire un miracle en notre faveur; du moins
y aiderons-nous de tout notre pouvoir.

--Je vous remercie de me donner enfin un peu d'espoir, Diogo, et cela
avec d'autant plus de joie, fit le marquis en souriant, que c'est une
marchandise dont vous n'êtes pas prodigue à mon égard.

--Nous sommes des hommes auxquels il faut parler franchement pour
qu'ils se mettent sur leurs gardes, Excellence, et non des enfants
peureux qui ont besoin d'être trompés. Maintenant, ajouta-t-il en
étendant le bras vers un léger monticule situé à environ une lieue
en avant et un peu sur la droite du chemin suivi par la caravane, si
vous n'y trouvez pas d'inconvénient, voilà où nous allons placer notre
campement pour la nuit.

--Comment! Déjà nous arrêter! se récria le jeune homme, et la journée
est à peine à la moitié.

--Quel dommage! s'écria l'Indien avec un accent de railleuse pitié, que
cette expédition soit condamnée à finir si mal, je vous aurais donné
certaines leçons, Excellence, qui auraient fait de vous, j'en suis
convaincu, avec le temps, un des plus fins et des plus expérimentés
coureurs des bois du Brésil.»

Malgré la situation critique dans laquelle il se trouvait, le marquis
ne put s'empêcher de rire à cette naïve boutade du digne capitão.

«C'est égal, don Diogo, lui répondit-il, ne m'épargnez pas vos leçons,
on ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être me profiteront-elles.

--A la grâce de Dieu, Excellence. Écoutez-moi bien, voici ce que nous
allons faire.

--Je suis tout oreilles.

--Nous ne devons pas nous enfoncer davantage dans le désert avant
d'avoir, sur les mouvements de nos ennemis, des renseignements
positifs; ces renseignements, moi seul puis les obtenir, en me
faufilant parmi eux et en m'introduisant jusque dans leurs villages;
d'un autre côté, lorsque leurs éclaireurs qui nous surveillent derrière
chaque buisson et épient nos moindres gestes, nous verront nous arrêter
et camper aussi hardiment, ils ne sauront que penser de cette façon
d'agir; l'inquiétude leur viendra, ils chercheront les motifs de notre
conduite, hésiteront et nous donneront ainsi le temps de préparer une
vigoureuse résistance. Me comprenez-vous, Excellence?

--A peu près, une seule chose demeure obscure pour moi dans ce que vous
m'avez dit.

--Laquelle?

--Vous avez l'intention d'aller vous-même chercher des nouvelles et de
vous introduire dans les villages indiens?

--En effet, telle est mon intention.

--Ne croyez-vous pas que ce soit là une grande imprudence? Vous risquez
d'être découvert.

--C'est vrai, et si cela arrive, mon sort est décidé d'avance; que
voulez-vous, Excellence? C'est une chance à courir, mais il n'y a pas
moyen de faire autrement. Cependant, si périlleuse que soit une telle
expédition, elle ne l'est pas autant que vous le supposez, pour un
homme qui, ainsi que moi, appartient à la race indienne et connaît
naturellement les coutumes des hommes qu'il veut tromper; d'ailleurs
je n'ai pas besoin d'ajouter, Excellence, que je prendrai toutes les
précautions nécessaires pour ne pas être surpris.»

Pendant que le marquis et le capitão causaient ainsi entre eux, la
caravane continuait à s'avancer lentement à travers les méandres
inextricables d'un étroit sentier, tracé avec peine par le passage des
bêtes fauves et presque perdu dans les hautes herbes.

Le silence le plus complet, le calme le plus profond régnaient dans
ce désert, que le pas de l'homme semblait n'avoir jamais foulé depuis
l'époque de la découverte.

Cependant, les chasseurs métis et les soldados da conquista, mis en
éveil par la présence inattendue devant eux du chef guaycurus, et
inquiets du long entretien qu'il avait eu avec le capitão, se tenaient
sur leurs gardes. Ils n'avançaient, selon l'expression espagnole, que
la barbe sur l'épaule, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la
détente du fusil, et prêts à faire feu à la moindre alerte.

La caravane atteignit ainsi la colline sur laquelle don Diogo se
proposait de camper.

L'Indien, avec ce coup d'œil infaillible que donne une longue
expérience et que possèdent seuls les hommes rompus depuis des années
à la vie si accidentée et si pleine de péripéties imprévues du désert,
avait choisi admirablement le seul endroit où il fût possible d'établir
un camp facile à être promptement mis en état de résister à une attaque
subite des ennemis.

Cette colline formait un accore avancé de l'une des plus larges
rivières de la plaine, ses flancs escarpés étaient dépourvus de
verdure, son sommet seul était recouvert d'un bois épais; du côté de la
rivière, la colline, taillée à pic était inabordable; seulement elle
était accessible par le désert, sur un espace de dix mètres tout au
plus.

Le marquis félicita don Diogo sur la sagacité avec laquelle il avait
choisi cette position.

«Cependant, ajouta-t-il, je me demande s'il était nécessaire, pour une
seule nuit, de nous établir au sommet d'une telle forteresse.

--Si nous ne devions y rester qu'une seule nuit, répondit l'Indien,
je ne me serais pas donné la peine de vous indiquer ce lieu, mais les
renseignements que nous avons à prendre seront peut-être longs à
obtenir, et il est bon, si nous sommes contraints de demeurer quelques
jours ici, de ne pas avoir à redouter une surprise.

--Demeurer quelques jours ici, reprit le marquis avec une nuance de
mécontentement.

--Dame! Je ne saurais positivement vous dire ce qui arrivera.
Peut-être repartirons-nous demain, peut-être non; cela dépendra des
circonstances. Bien que notre position ne soit pas bonne, encore
dépend-il un peu de nous, Excellence, de ne pas la rendre pire.

--Vous avez toujours raison, mon ami, répondit le jeune homme; campons
donc, puisque vous le voulez.»

Le capitão quitta alors le marquis et alla donner les ordres
nécessaires pour que le campement fût établi ainsi qu'il l'avait arrêté
dans son esprit.

Les Brésiliens s'occupèrent d'abord à mettre en sûreté leurs choses les
plus précieuses, c'est-à-dire les provisions de bouche et les munitions
de guerre; puis, ce soin pris, on installa le camp sur le bord même de
la plate-forme de la colline; on forma un rempart de troncs d'arbres
enlacés les uns dans les autres; derrière ce premier rempart, les
wagons et les charrettes furent enchaînés et placés en croix de
Saint-André.

D'après l'ordre exprès du capitão, les arbres strictement nécessaires
aux fortifications avaient été abattus; les autres, demeurés debout,
devaient, non seulement donner de l'ombre aux Brésiliens, mais encore
leur servir de défense en cas d'assaut, et, de plus, empêcher les
Indiens, s'ils ne l'avaient fait déjà, ce qui n'était guère probable,
de les compter et de connaître ainsi le nombre des ennemis qu'ils
attaquaient.

Un peu avant le coucher du soleil, le camp se trouva complètement en
état de résister à un coup de main.

Diogo, pour plus de sûreté, ordonna qu'une sentinelle demeurerait nuit
et jour au sommet de l'arbre le plus élevé de la colline, afin de
surveiller le désert et d'avertir les aventuriers des mouvements des
Indiens.

Cette dernière précaution, la plus importante de toutes, assurait en
quelque sorte la sûreté du camp; aussi Diogo ne voulut-il confier
le soin de veiller sur le salut commun qu'à un homme expérimenté
et ordonna-t-il que la sentinelle, placée ainsi en vedette, serait
toujours un de ses soldats.

Indiens eux-mêmes, ils étaient plus que tous autres en état de
déjouer les ruses des Guaycurus et de ne pas laisser surprendre leurs
compagnons.


[1] Voir le _Grand chef des Aucas_,2 vol. in-12. Amyot, éditeur.



VII

ASSAUT DE RUSES.


Lorsque la nuit fut venue et que l'obscurité eut complètement noyé le
paysage, don Diogo entra dans la tente où le marquis se promenait tout
pensif, marchant de long en large, la tête basse et les bras croisés
sur la poitrine.

«Ah! C'est vous, capitão, dit le jeune homme en s'arrêtant, quelles
nouvelles?

--Rien que je sache, Excellence, répondit l'Indien; tout est calme, les
sentinelles veillent; la nuit, je le crois, sera tranquille.

--Cependant, vous aviez, si je ne me trompe, quelque chose à me dire?

--En effet, Excellence, je venais vous annoncer que je quitte le camp.

--Vous quittez le camp?

--Ne faut-il pas que j'aille à la découverte?

--C'est vrai. Combien de temps comptez-vous rester dans cette
excursion?

--Qui saurait le dire, Excellence? Peut-être un jour, peut-être deux,
peut-être quelques heures, tout dépendra des circonstances; il est
possible aussi que je sois découvert, et alors je ne reviendrai pas.»

Le marquis demeura un instant les yeux fixés avec une expression
étrange sur le capitão.

«Don Diogo, lui dit-il enfin en lui posant amicalement la main sur
l'épaule, avant de me quitter, laissez-moi vous adresser une question.

--Faites, Excellence.

--Quelle est la raison qui vous engage à me témoigner un dévouement si
grand, une abnégation si complète?

--A quoi bon vous le dire, Excellence? Vous ne me comprendriez pas.

--Voilà plusieurs fois que je m'interroge à ce sujet sans pouvoir me
répondre. Nous ne nous connaissons que depuis deux mois; avant la
trahison de Malco, à peine avais-je échangé quelques banales paroles
avec vous; vous n'avez, que je sache, aucun motif plausible pour vous
intéresser à mon sort?

--Mon Dieu! Excellence, répondit insouciamment l'Indien, je ne
m'intéresse nullement à vous, croyez-le bien.

--Mais alors, s'écria le marquis au comble de la surprise, pourquoi
risquer ainsi votre vie pour moi?

--Je vous ai dit, Excellence, que vous ne me comprendriez pas.

--C'est égal, mon ami, répondez, je vous prie, à ma question; si dures
que soient à entendre les vérités qui sortiront de votre bouche, j'ai
cependant besoin que vous me les disiez.

--Vous le voulez, Excellence?

--Je l'exige, autant qu'il m'est permis de manifester ma volonté sur un
tel sujet.

--Soit! Écoutez-moi donc, Excellence; seulement je doute que vous me
compreniez bien, je vous le répète encore.

--Parlez! Parlez!

--Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, Excellence, si ce que vous
allez entendre vous semble un peu dur; à une question franchement
posée, je dois faire une réponse franche. Vous, personnellement, vous
ne m'intéressez nullement, vous l'avez dit vous-même; à peine est-ce si
je vous connais. Dans toute autre circonstance il est probable que, si
vous réclamiez mon aide, je vous la refuserais, car, je vous l'avoue,
vous ne m'inspirez aucune sympathie et je n'ai naturellement aucune
raison pour vous aimer. Seulement il arrive ceci, que vous êtes en
quelque sorte sous ma garde; que, lorsqu'on m'a placé sous vos ordres
j'ai juré de vous défendre envers et contre tous pendant le temps que
nous voyagerions ensemble; lorsque ce misérable Malco vous a trahi,
j'ai compris la responsabilité que cette trahison faisait peser sur
moi; j'ai immédiatement, sans hésiter, accepté cette responsabilité
avec toutes ses conséquences.

--Mais, interrompit le marquis, cela ne va pas jusqu'à faire le
sacrifice de la vie, surtout pour un homme envers lequel on n'éprouve
aucune sympathie.

--Ce n'est pas à vous, Excellence, c'est à moi que je fais ce
sacrifice, à mon honneur, qui serait flétri si je ne tombais pas à
vos côtés en essayant jusqu'au dernier moment de vous protéger et de
vous faire un bouclier de mon corps; que vous, Excellence, gentilhomme
d'Europe, aussi noble que le roi de Portugal, vous entendiez autrement
certaines exigences de la vie civilisée, cela ne m'étonne pas et n'a
rien qui me doive surprendre; mais nous autres, pauvres Indiens, nous
ne possédons d'autre bien que notre honneur et nous ne consentons
jamais à en faire bon marché; j'appartiens à un corps de soldats
qui, depuis sa création, a continuellement donné des marques d'une
fidélité à toute épreuve, sans que jamais un traître se soit rencontré
dans ses rangs. Ce que je fais pour vous, tout autre à ma place le
ferait; mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, à quoi bon nous
appesantir davantage sur ce sujet, Excellence? Mieux vaut nous arrêter
là; profitez de mon dévouement sans vous inquiéter d'autre chose;
d'ailleurs, il n'est pas aussi grand que vous le pensez.

--Comment cela?

--Eh! Mon Dieu, Excellence, par une raison toute simple: nous autres
soldados da conquista qui sans cesse guerroyons contre les Indiens
bravos, nous jouons continuellement notre vie et nous finissons
toujours par être tués dans quelque embuscade; eh bien, je ne fais
qu'avancer de quelques jours ou peut-être seulement de quelques heures
le moment où il me faudra rendre mes comptes au Créateur; vous voyez
que le sacrifice que je vous fais est minime et ne mérite en aucune
façon que j'essaye de m'en prévaloir.»

Don Roque se sentit ému malgré lui par la naïve loyauté de cet homme
à demi civilisé qui, à lui homme du monde, lui donnait, sans paraître
s'en apercevoir ou même le soupçonner, une si haute leçon de morale.

«Vous valez mieux que moi, Diogo, lui dit-il en lui tendant la main.

--Eh! Non, Excellence, je suis moins civilisé, voilà tout; et il
continua, après lui avoir, avec une bonhomie extrême, décoché ce
dernier trait: Maintenant que j'ai répondu à votre question, nous
reviendrons s'il vous plaît, Excellence, à notre affaire.

--Je ne demande pas mieux, capitão. Vous me disiez, je crois, que vous
aviez l'intention de quitter le camp?

--Oui, Excellence, pour aller à la découverte.

--Fort bien; quand comptez-vous partir?

--Mais tout de suite, Excellence.

--Comment, si tôt?

--Nous n'avons pas un instant à perdre pour essayer de nous renseigner;
nous avons affaire, ne l'oubliez pas, Excellence, aux Indiens bravos
les plus fins et les plus braves du désert. D'ailleurs vous les verrez
bientôt à l'œuvre, ce sont de rudes adversaires, allez.

--Je commence à le croire.

--Bientôt vous en aurez la certitude.

--Que dois-je faire pendant votre absence?

--Rien, Excellence.

--Cependant, il me semble....

--Rien, je vous le répète. Demeurer sans sortir, dans le camp, faire
bonne garde, et vous assurer par vous-même que les sentinelles ne
s'endorment pas à leur poste.

--Rapportez-vous en à moi pour cela.

--J'oubliais une chose fort importante, Excellence; si, ce que je ne
suppose pas, vous étiez attaqué par les Indiens pendant mon absence,
et serré de près, faites attacher une _faja_ rouge à la plus haute
branche de l'arbre de la vigie, cette faja, je la verrai quel que soit
le lieu ou je me trouve; je comprendrai ce qu'elle voudra dire, et je
me précautionnerai en conséquence, à mon retour au camp.

--Cela sera fait. Avez-vous d'autres recommandations?

--Aucune, Excellence; il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.
Souvenez-vous de ne pas sortir avant mon arrivée; vous seriez perdu.

--Je ne bougerai pas d'une ligne; c'est convenu; vous me retrouverez,
je l'espère, dans une situation aussi bonne que celle dans laquelle
vous me laissez:

--Je l'espère, Excellence; au revoir.

--Au revoir et bonne chance!

--Je tâcherai.»

Diogo s'inclina une seconde fois et quitta la tente.

Le capitão sortit du camp à pied.

Les soldados da conquista se servent rarement du cheval, ils ne
l'emploient que lorsqu'ils ont à faire un long trajet en plaine, car
les forêts brésiliennes sont tellement épaisses et encombrées de lianes
et de plantes grimpantes, qu'il est littéralement impossible de les
traverser autrement que la hache à la main, ce qui rend le cheval non
seulement inutile, mais en quelque sorte nuisible par l'embarras qu'il
cause sans cesse à son maître.

Aussi les soldados da conquista sont-ils généralement d'excellents
piétons. Ces hommes ont un jarret de fer; rien ne les arrête ou ne les
retarde: ils marchent avec une vélocité et une sûreté qui feraient
pâlir de jalousie nos chasseurs à pied, qui cependant jouissent à juste
titre d'une réputation bien établie de marcheurs émérites.

Les distances que franchissent en quelques heures ces Indiens, dans
des chemins impraticables, sont quelque chose de prodigieux et qui
surpasse tout ce qu'on saurait imaginer.

Trente et même quarante lieues dans une journée ne sont rien pour eux;
ils courent toujours; bien que chargés de leurs armes et de leur lourd
bagage: ils suivent, sans se gêner, un cheval lancé au grand trot,
et pourtant, pendant ces courses rapides, rien ne leur échappe, le
plus petit indice est observé par eux; l'empreinte la plus fugitive
laissée par mégarde sur le sol est aperçue et relevée avec soin; pas
un bruit du désert qu'ils ne saisissent et ne commentent aussitôt: le
bris d'une branche dans les taillis, le vol subit d'un oiseau, l'élan
rapide d'un fauve quittant son repaire à leur approche; ils entendent
et comprennent tout, et sont continuellement sur leurs gardes, prêts à
faire face à l'ennemi, quel qu'il soit, qui surgit souvent tout à coup
devant eux, et dont ils ont, avec leur infaillible expérience, deviné
ou pressenti l'approche bien avant qu'il apparaisse.

Le capitão Diogo, nous n'avons pas besoin de le dire, le lecteur a
déjà été à même de le reconnaître, jouissait parmi ses compagnons,
bons appréciateurs en pareille matière, d'une réputation de finesse
peu commune; il avait en plusieurs circonstances donné des preuves
d'adresse et de sagacité admirables, mais jamais il ne s'était trouvé
dans des circonstances aussi difficiles.

Les Indiens bravos dont il était l'implacable ennemi et auxquels il
avait causé d'irréparables pertes, avaient pour lui une haine mêlée
d'une superstitieuse terreur. Diogo avait si souvent et avec tant
de bonheur évité les pièges tendus sous ses pas, si souvent échappé
à une mort presque certaine, que les Indiens en étaient arrivés à
supposer que cet homme était protégé par quelque charme inconnu et
qu'il disposait d'une puissance surnaturelle qui l'aidait à surmonter
les plus grandes difficultés et à sortir sain et sauf des plus affreux
dangers.

Le capitão connaissait parfaitement l'opinion que les Indiens avaient
de lui; il savait que, s'il tombait jamais entre leurs mains, non
seulement il n'avait pas de quartier à espérer, mais encore il devait
s'attendre à endurer les plus effroyables supplices. Pourtant, cette
certitude n'avait aucune influence sur son esprit; son audace n'en
était pas abattue, et, loin de prendre des précautions pendant le cours
de ses diverses expéditions, c'était avec un plaisir indicible qu'il
bravait en face ses adversaires, luttait de ruse avec eux et déjouait
toutes leurs combinaisons pour s'emparer de sa personne.

L'expédition qu'il faisait en ce moment était la plus téméraire et la
plus difficile de toutes celles que, jusque-là, il avait tentées.

Il ne s'agissait de rien moins que de s'introduire dans un village
des Guaycurus, d'assister à leurs réunions et de parvenir ainsi à
surprendre leurs secrets.

Diogo se considérait comme perdu, il avait la conviction que lui et
tous les hommes qui composaient la caravane à laquelle il appartenait,
tomberaient dans le désert massacrés par les Indiens; aussi, croyant
n'avoir rien à ménager, agissait-il en conséquence, jouant, ainsi qu'on
le dit vulgairement, le tout pour le tout, résolu à disputer jusqu'au
bout la terrible partie dont sa vie était l'enjeu, et voulant, avant de
succomber, prouver à ses ennemis ce dont il était capable, leur donner,
en un mot, la mesure de ses forces.

Après être sorti du camp, le capitão descendit rapidement la colline,
se dirigeant, malgré les ténèbres épaisses qui l'enveloppaient, avec
autant, de certitude qu'en plein jour, et marchant avec une légèreté si
grande, que le bruit de ses pas aurait, à quelques mètres seulement,
été imperceptible à l'oreille la plus exercée et à l'ouïe la plus fine.

Lorsqu'il eut atteint le bord de la rivière, il s'orienta un instant,
puis il se coucha sur le ventre et commença à ramper doucement dans la
direction d'un buisson voisin, dont une partie baignait dans l'eau de
la rive.

Arrivé à deux ou trois pas du buisson, l'Indien s'immobilisa
subitement, et demeura l'espace de plusieurs minutes sans que le bruit
même de sa respiration le pût dénoncer.

Puis, après avoir d'un regard circulaire sondé les ténèbres, il se
ramassa et se pelotonna sur lui-même comme une bête fauve, prête à
prendre son élan; saisissant son couteau de la main droite, il leva
légèrement la tête et imita avec une rare perfection le sifflement
du giboya ou boa constrictor, cet hôte redoutable des grands déserts
brésiliens.

A peine ce sifflement se fut-il fait entendre que les branches du
buisson s'agitèrent; elles s'écartèrent avec violence, et un Indien
guaycurus bondit épouvanté sur la rive. Au même instant, le capitão
surgit derrière lui, lui enfonça son couteau dans la nuque et le
renversa mort à ses pieds, sans que le malheureux sauvage, surpris à
l'improviste, eût eu le temps de pousser un cri d'agonie.

Ce meurtre avait été commis en moins de temps qu'il ne nous en a fallu
pour le raconter; quelques secondes à peine s'étaient écoulées, et le
guerrier gisait sans vie devant son implacable ennemi.

Don Diogo essuya froidement son couteau à une touffe d'herbe, le
replaça à sa ceinture et, se penchant sur sa victime chaude encore, il
la considéra attentivement pendant assez longtemps.

«Allons, murmura-t-il enfin, le hasard m'a favorisé, ce misérable était
un guerrier d'élite, son costume me conviendra parfaitement.»

Après cet aparté qui expliquait le motif secret du meurtre qu'il venait
de commettre d'une façon si brusque, et cependant si sûre, le capitão
chargea sur ses épaules le corps du Guaycurus et se cacha avec lui dans
le buisson, dont il l'avait si adroitement obligé à sortir.

Si on concluait, de ce que nous venons de raconter, que le capitão
était un homme féroce et sanguinaire, on serait dans une grave erreur;
don Diogo jouissait, dans la vie privée, d'une réputation justifiée
de bonté et d'humanité, mais les circonstances dans lesquelles il
se trouvait en ce moment étaient exceptionnelles: il se considérait
avec raison dans le cas de légitime défense; il était évident que, si
l'espion guaycurus qu'il avait surpris et si impitoyablement tué, l'eût
aperçu le premier, il l'aurait poignardé sans hésitation, puisqu'il
était en quelque sorte embusqué pour cela. Du reste, le capitão avait
eu le soin de le dire lui même au marquis: la guerre qui commençait
était toute de ruse et d'embûche, malheur à celui qui se laissait
surprendre!

Aussi, le capitão n'éprouvait-il aucun remords de son action; bien
au contraire, il en était fort satisfait, puisqu'il se trouvait
propriétaire du costume qu'il convoitait pour se glisser inaperçu au
milieu des ennemis.

Les moments étaient précieux; il se hâta donc de dépouiller sa victime,
dont il revêtait au fur et à mesure les vêtements; par une heureuse
coïncidence, les deux hommes étaient à peu près de la même taille, ce
qui rendait l'échange encore plus facile.

Les Indiens possèdent un talent particulier non seulement pour se
grimer, mais encore pour se mettre, dirons-nous, dans la peau de ceux
dont ils veulent emprunter les traits.

A très peu de différences près, les peintures des chefs guaycurus sont
toutes les mêmes; leurs allures ne diffèrent que fort peu, et lorsque
c'est un Indien de pure race qui prend un de leurs costumes, il atteint
facilement une rare perfection de déguisement.

En quelques instants, le mort fut complètement dépouillé; seulement,
le capitão eut soin de placer sous son poncho ses pistolets et son
couteau, armes dans lesquelles il avait plus de confiance que dans la
lance, le carquois et les flèches du sauvage.

Après avoir caché avec soin ses propres vêtements dans un trou qu'il
creusa à cet effet, le capitão s'assura que le silence le plus profond
régnait aux environs; puis, rassuré ou à peu près, il chargea de
nouveau le cadavre sur ses épaules, lui attacha une grosse pierre
au cou pour l'empêcher de surnager, et, entr'ouvrant avec soin les
branches du buisson dont les racines trempaient dans l'eau, il fit
glisser doucement, et sans produire le moindre bruit, le corps dans la
rivière.

Cette opération délicate terminée, le capitão se glissa de nouveau dans
le buisson avec un sourire de satisfaction, et attendit patiemment
l'occasion, que le hasard ne pouvait manquer de lui fournir, de sortir
avec honneur de sa cachette.

Deux heures s'écoulèrent pendant lesquelles le calme mystérieux du
désert ne fut troublé par aucun bruit.

Diogo commençait à se fatiguer de la longueur de sa faction; déjà il
cherchait dans sa tête un moyen de la faire cesser et de joindre les
Guaycurus, qui ne devaient pas, selon toute probabilité, être fort
éloignés, lorsqu'un léger froissement de feuilles sèches éveilla son
attention et lui fit tout à coup dresser les oreilles.

Il distingua bientôt le pas d'un homme qui s'approchait de lui; cet
homme, bien que marchant avec prudence, ne croyait point cependant la
situation assez périlleuse pour qu'il fût nécessaire d'user de grandes
précautions; de là ce léger froissement qui, bien que léger, n'avait
cependant pas échappé à l'ouïe fine et exercée du capitão.

Mais quel était cet homme? Que voulait-il?

Ces questions que s'adressait Diogo, et auxquelles il lui était
impossible de répondre, ne laissaient pas que de l'inquiéter
sérieusement pour sa sûreté personnelle.

Ce visiteur était-il seul ou suivi d'autres guerriers?

A tout hasard, le capitão se tint sur ses gardes; le moment suprême
était arrivé de lutter de finesse avec ceux qu'il voulait tromper; il
se tint prêt à soutenir bravement le choc, quel qu'il fût, dont il
était menacé. Il fit appel, non seulement à tout son courage, mais
encore à toute sa présence d'esprit, car il savait fort bien que
de cette première rencontre dépendait le succès de sa périlleuse
expédition.

Arrivé à quatre pas environ du buisson au fond duquel le capitão se
tenait immobile et silencieux comme un bloc de granit, le rôdeur
inconnu s'arrêta.

Pendant quelques secondes, il y eut un silence suprême, durant lequel
on aurait presque entendu battre dans sa poitrine le cœur du brave
soldat.

Il ne pouvait, à cause de l'obscurité, voir son ennemi; mais il
devinait sa présence et s'inquiétait intérieurement de son immobilité
et de son silence de mauvais augure; il redoutait instinctivement un
piège semblable à celui qu'il avait employé; un pressentiment secret
l'avertissait qu'il se trouvait en face d'un adversaire redoutable, et
qu'il ne parviendrait peut-être pas à tromper.

Soudain le cri de la chouette s'éleva dans l'air à deux reprises
différentes.

Si parfaitement modulée que fût l'imitation, l'oreille d'un Indien ne
pouvait s'y tromper.

Le capitão comprit que ce cri était un signal de son visiteur inconnu.

Mais à qui s'adressait ce signal, était-ce à lui? Était-ce à des
guerriers blottis dans les halliers environnants?

Peut-être les précautions de Diogo n'avaient-elles pas été bien
prises: le nœud qui serrait la corde autour du cou du guerrier qu'il
avait tué avait pu se défaire, le corps surnager, et les Guaycurus,
en apercevant le cadavre, avoir découvert la trahison et venir en ce
moment pour venger leur frère en tuant son assassin.

Ces diverses pensées traversèrent comme un éclair l'esprit du soldat;
cependant il fallait répondre, toute hésitation le perdait; se
recommandant au hasard, le capitão fit un effort suprême et imita à son
tour, à deux reprises, le cri de la chouette.

Puis il attendit avec anxiété le résultat de cette tentative
désespérée, n'osant croire à sa réussite.

Cette attente fut courte; presque au même instant, l'homme quel qu'il
fût, qui se tenait auprès du buisson, fit entendre sa voix; il parlait
en langue guaycurus que Diogo, non seulement comprenait, mais parlait
avec une rare perfection.

«_Ato ingote canchè Kjick piep_, Paï[1], demanda-t-il.

--_Mochi_[2], répondit aussitôt le capitão à voix basse.

--_Epoï, aboui_[3],» reprit le Guaycurus.

Après avoir échangé ces quelques mots, que nous avons mis en guaycurus
pour donner au lecteur un spécimen de cette langue, don Diogo obéit à
l'injonction qui lui était faite et sortit hardiment du buisson, bien
que, malgré le succès de son stratagème, il ne se sentit cependant pas
complètement rassuré.

L'Indien, qu'il reconnut au premier coup d'œil pour être Tarou-Niom
lui-même, était si convaincu d'avoir affaire à un de ses guerriers,
qu'il ne se donna même pas la peine de l'examiner, se contentant de
jeter sur lui un regard distrait; d'ailleurs le chef paraissait fort
préoccupé.

Il reprit presque aussitôt l'entretien que cette fois nous traduirons
en français.

«Ces chiens n'ont donc pas essayé de battre la plaine pendant
l'obscurité? demanda-t-il.

--Non, répondit Diogo, ils sont serrés comme des chiens poltrons, ils
n'osent bouger.

--_Epoï!_ Je les croyais plus braves et plus rusés; ils ont avec eux un
homme qui connaît bien le désert, un traître de notre race auquel je me
réserve de mettre des charbons ardents dans les yeux et de couper sa
langue menteuse.»

Le capitão frémit intérieurement à ces menaces qui s'adressaient à lui;
cependant, il fit bonne contenance.

«Ce chien mourra, dit-il.

--Lui et ceux qu'il conduit, répondit le chef; j'ai besoin de mon frère.

--Je suis aux ordres de Tarou-Niom.

--Les oreilles de mon frère sont ouvertes?

--Elles le sont.

--_Epoï_, je parle. Pour la réussite de mes projets, il me faut
l'assistance des Payagoas; sans leurs _hoïnaka_[4], je ne puis rien
tenter. Émavidi-Chaimè m'a promis de m'en envoyer cinquante, montées
chacune par dix guerriers, aussitôt que j'en témoignerai le désir. Mon
frère le Grand-Sarigue ira demander les pirogues.

--J'irai.

--J'ai moi-même amené ici près le cheval de mon frère afin qu'il ne
perde pas de temps à l'aller chercher. Voici mon _keaio_[5]. Mon frère
le montrera à Émavidi-Chaimè, le chef des Payagoas, de la part de son
ami Tarou-Niom, le capitão des Guaycurus, et il lui dira: «Tarou-Niom
réclame l'accomplissement de la promesse faite.»

--Je le dirai, fit Diogo, qui répondait aussi laconiquement que
possible.

--C'est bon; mon frère est un grand guerrier; je l'aime, qu'il me
suive.»

Les deux hommes commencèrent alors à marcher rapidement, sans parler,
l'un derrière l'autre.

Don Diogo bénissait intérieurement le hasard qui s'était plu à
arranger si bien les choses; car il redoutait l'œil clairvoyant du
chef guaycurus, et ce n'avait été qu'avec une appréhension secrète
qu'il avait pensé au moment où tous deux seraient arrivés au camp, où
la lueur des brasiers de veille aurait pu dénoncer son déguisement
aux yeux si difficiles à tromper des Guaycurus, et qui, d'ailleurs
connaissaient sans doute trop bien l'homme dont il avait pris la place
pour espérer de leur donner le change.

Mais, maintenant, la position était changée; car, si par un malheureux
hasard, le chef des Payagoas connaissait le guerrier mort, ce ne devait
être que très superficiellement et sans avoir jamais eu avec lui des
rapports assez intimes pour qu'il en eût gardé un souvenir bien net.

Cependant, les deux hommes atteignirent une clairière où se trouvaient
deux chevaux tenus en bride par un esclave.

«Voici le cheval de mon frère, qu'il parte, dit Tarou-Niom, j'attends
son retour avec impatience; il se dirige vers le midi, moi, je retourne
au camp, à bientôt.»

Diogo ignorait lequel des deux chevaux était le sien; craignant de se
tromper et de prendre l'un pour l'autre, il feignit de trébucher afin
de laisser au chef le temps de se mettre en selle, ce que celui-ci,
dont la méfiance n'était pas éveillée, fit immédiatement; Diogo imita
son exemple.

Les deux hommes enfoncèrent leurs éperons dans les flancs de leur
monture et s'éloignèrent à toute bride dans des directions différentes.

Lorsqu'il fut enfin seul, le capitão ne put retenir un soupir de
soulagement.

«Ouf! dit-il à part lui, l'épreuve a été rude, mais je crois m'en
être assez bien tiré jusqu'à présent: cependant il ne faut pas encore
chanter victoire, attendons que nous sachions la fin de tout cela,
pourvu que ce démon de chef Payagoas, que l'on dit si rusé, ne devine
pas mon stratagème. A la grâce de Dieu! Lui seul me peut sauver à
présent.»

Il hocha deux ou trois fois la tête d'un air de doute.

«C'est un miracle que je lui demande, ajouta-t-il, mais voudra-t-il le
faire?»


[1] Traduction littérale: Mon frère, le Grand-Sarigue a-t-il vu les
blancs?

[2] Non.

[3] C'est bon, viens.

[4] Pirogues de guerre.

[5] Couteau.



VIII

È-CANAN-PAYAGOAI[1].

LE VILLAGE.


Les Guaycurus et leurs alliés les Payagoas sont essentiellement
pasteurs, ce qui a beaucoup retardé leurs progrès dans l'art de bâtir;
cependant, depuis quelques années, ils semblent avoir une tendance
à devenir plus sédentaires, et même ils commencent à s'occuper
d'agriculture.

Alliés ensemble depuis nombre d'années, les Guaycurus et les Payagoas
paraissent s'être partagé le désert.

Les premiers, si essentiellement cavaliers qu'ils sont nommés _Indios
cavalheiros_ par les Brésiliens, passent pour ainsi dire leur vie
à cheval, gardant, dans les vastes plaines qu'ils parcourent, ces
innombrables troupeaux de taureaux sauvages qui forment leur principale
richesse.

Les Payagoas, au contraire, sont sédentaires; ils établissent leurs
demeures sur les bords des fleuves, des rivières ou des lacs,
s'occupant principalement à pêcher, et vivant plutôt sur l'eau que
sur terre. Aussi ont-ils acquis une expérience assez grande de la
navigation et possèdent-ils une science assez avancée de l'astronomie
maritime.

Quant aux mœurs et aux coutumes, les Guaycurus et les Payagoas
diffèrent fort peu entre eux; parler de l'une de ces deux nations est
faire connaître l'autre.

Nous avons dit plus haut que c'est ordinairement le bord des rivières
que choisissent ces nations pour s'y établir durant quelques mois,
c'est-à-dire pendant tout le temps que d'un côté on trouve du poisson
et de l'autre des pâturages pour les animaux.

Cependant le sort de ces demeures éphémères dépend beaucoup, soit du
caprice d'un chef, de l'avertissement mystérieux du sorcier de la tribu
ou de la présence imprévue de quelque oiseau prophétique qui vient par
hasard se percher sur une cabane; de sorte qu'il arrive souvent que des
guerriers, partis depuis quelques semaines en expédition, sont tout
étonnés de voir que, lorsqu'ils se croyaient rendus chez eux, leur
village a disparu, et qu'il faut le chercher dans le coin reculé d'un
autre désert.

Ces villages sont cependant construits d'après certains principes et
ne manquent pas de régularité: les rues sont, en général, fort larges,
très droites, et les maisons conservent un certain alignement entre
elles.

Les maisons, avons-nous dit, ces habitations, comme du reste celles de
tous les peuples nomades, méritent à peine ce nom, ce sont des espèces
de granges faites en troncs de palmier ou d'autres arbres, dont les
cloisons sont composées de feuilles superposées; des espèces de nattes
de jonc, posées horizontalement pendant le temps sec et sur un plan
incliné dans la saison des pluies, forment le toit; l'eau pénètre
facilement ce frêle rempart pendant les orages, et alors les femmes et
les enfants sont obligés de l'éponger ou de la vider avec des _couïs_
et des paniers tressés.

Seules les cabanes des chefs sont exemptes de ce désagrément et
abritent aussi bien leurs propriétaires de l'eau que de la chaleur, à
cause des nombreuses nattes superposées à différents intervalles, et
qui, par ce moyen, deviennent impénétrables.

Chaque village possède une large place, au centre de laquelle s'élève
l'arbre dédié au _Nunigogigo_, ou esprit de vie, auprès duquel les
sorciers ou _pîaejes viinagegitos_, gens qui jouissent d'un immense
crédit chez ce peuple crédule et superstitieux, sont sans cesse occupés
à faire de bizarres cérémonies et à invoquer l'oiseau prophétique, le
messager des âmes, nommé _Makauhan_, que, bien que demeurant invisible
au vulgaire, ils écoutent pendant des journées entières, l'évoquant au
moyen d'une espèce d'instrument appelé _maraca_; puis ils supplient le
grand génie de leur expliquer le sens mystérieux des chants qu'ils ont
entendus.

C'est au pied de cet arbre que se réunissent les chefs pour délibérer
et que se tiennent les grands conseils de la nation, conseils dans
lesquels ne se traitent que les questions d'intérêt général.

Contrairement à tous les autres Indiens de l'Amérique méridionale qui
ont l'habitude d'enterrer les morts dans les cabanes que ceux-ci ont
jadis habitées, les Guaycurus ont, à l'entrée de chaque village, un
cimetière général, espèce de grand hangar recouvert de nattes où chaque
famille choisit le lieu de sa sépulture.

Les Indiens évitent de passer la nuit auprès de ce cimetière, à cause
de la persuasion dans laquelle ils sont que les simples guerriers et
les esclaves, étant exclus du paradis, sont destinés à devenir après
leur mort des ombres errantes, contraintes à demeurer dans l'enceinte
funèbre du cimetière.

Diogo ne savait trop quelle route suivre pour se rendre au village
des Payagoas, dont il ignorait, non seulement la position, mais même
l'existence.

Comme souvent déjà il s'était trouvé en rapport avec eux et qu'il
connaissait leurs usages, il s'était lancé à tout hasard dans la
direction que le chef lui avait indiquée, s'attachant à suivre le
plus possible le bord de la rivière, convaincu que là seulement il
trouverait leur village, si ce village existait réellement, ce dont
il n'avait aucune raison de douter après l'assurance que lui en avait
donnée Tarou-Niom.

Il galopa ainsi toute la nuit sans s'arrêter, ne sachant trop où il
allait et appelant de tous ses vœux le lever du soleil, afin de pouvoir
s'orienter.

Enfin le jour parut. Diogo gravit un monticule assez élevé, et de là il
interrogea l'horizon.

A trois ou quatre lieues de l'endroit où il s'était arrêté, sur la rive
même du fleuve, le capitão aperçut, d'une façon un peu brouillée, il
est vrai, mais cependant distincte pour son regard perçant, un amas
confus et assez considérable de cabanes, au-dessus desquelles planait
un nuage épais de fumée.

Diogo descendit le monticule et reprit sa course, piquant droit au
village; lorsqu'il en approcha, il reconnut qu'il était beaucoup plus
important qu'il ne l'avait supposé d'abord et fortifié au moyen d'une
enceinte formée par un fossé large et profond, derrière lequel on avait
élevé une rangée de pieux reliés et attachés entre eux par des lianes.

Le capitão appela à lui toute son audace et, après un instant
d'hésitation, il s'avança bravement vers le village, dans lequel il
entra au galop de son cheval, qu'il se plaisait à faire piaffer et
caracoler.

Comme c'était le matin, l'œil plongeait facilement dans les cabanes
ouvertes.

Les guerriers dormaient encore pour la plupart, couchés sur des cuirs
étendus à terre,--car ils ignorent l'usage du hamac,--le corps couvert
par des vêtements de femme et la tête posée sur les petites bottes de
foin dont leurs compagnes se servent pour monter à cheval.

Dans les rues que traversait le capitão, il ne rencontrait que des
enfants ou bien quelques femmes allant chercher leur provision de bois;
d'autres préparaient la farine de manioc; quelques-unes, accroupies
devant leurs cabanes, fabriquaient, soit des poteries, soit des
corbeilles, mais le plus grand nombre étaient occupées à tisser les
étoffes de coton dont elles se servent pour se vêtir.

Du reste, malgré l'heure matinale, une grande activité régnait dans
le village, qui paraissait être fort peuplé: le capitão jetait, au
passage, un regard curieux sur tout ce qui s'offrait à sa vue, et
s'étonnait intérieurement de l'existence sérieuse et laborieuse de ces
pauvres Indiens qu'on se plaît à représenter comme tellement indolents,
que le moindre; travail leur répugne, et comme aimant mieux passer; la
journée entière à fumer ou à dormir qu'à vaquer aux soins que réclament
si impérieusement les besoins de la vie.

Cependant, malgré la curiosité qui le dévorait et l'admiration que
lui causait ce spectacle, la prudence lui ordonnait impérieusement de
ne rien laisser paraître sur son visage et de feindre l'indifférence
la plus complète, de crainte d'attirer trop l'attention sur lui et
d'éveiller les soupçons.

Bien qu'il eût heureusement pénétré dans l'intérieur du village, Diogo
cependant ne laissait pas que d'être assez embarrassé pour trouver la
case habitée par le capitão des Payagoas, indication qu'il ne lui était
pas permis de demander sous peine de se rendre immédiatement suspect,
par la raison toute simple que l'alliance entre les deux nations était
tellement étroite, que de continuelles relations devaient exister entre
elles et rendre impossible l'ignorance dont il ferait preuve.

Diogo cherchait vainement dans son esprit, tout en continuant à faire
galoper son cheval, le moyen de sortir d'embarras, lorsque le hasard,
qui semblait définitivement le protéger, vint encore une fois à son
aide dans cette circonstance. Au moment où il passait devant une cabane
de belle apparence formant l'angle de la place, son cheval, effrayé par
un pécari apprivoisé, qui vint tout à coup avec d'affreux hurlements
se jeter dans ses jambes, commença à se cabrer et à lancer des ruades
qui, en un instant, réunirent autour de lui une vingtaine de ces oisifs
qui foisonnent toujours dans les centres de population, qu'ils soient
indiens ou civilisés.

Ces oisifs, dont le nombre croissait de minute en minute, se pressaient
de plus en plus autour du cheval que le capitão avait une peine extrême
à retenir et à empêcher d'écraser quelques-uns des imprudents dont les
cris commençaient à effrayer sérieusement l'animal.

Au même instant, un homme de haute taille sortit de la hutte dont nous
avons parlé et, attiré par le bruit, fendit la foule, qui s'écarta
respectueusement sur son passage, et se trouva bientôt en face du
capitão.

Celui-ci qui, deux jours auparavant, lorsqu'il avait été à la recherche
du guide, s'était rencontré avec le chef des Payagoas, le reconnut
aussitôt.

Le saluant alors à l'indienne, et du même coup arrêtant son cheval par
un prodige d'adresse et de force, il s'élança à terre.

«Aï! s'écria le chef, un guerrier guaycurus! Que se passe-t-il donc ici?

--A l'instant où j'allais arrêter mon cheval devant la case du capitão,
pour lequel j'ai un message, répondit Diogo sans se déconcerter, un
pécari l'a effrayé.

--Epoï! Mon frère est bien un Guaycurus cavalheiros, dit gracieusement
Emavidi; l'animal est dompté et n'a garde de remuer à présent. Comment
se nomme mon frère?

--Le Grand-Sarigue, dit Diogo en s'inclinant et se souvenant à propos
du nom que lui avait donné Tarou-Niom.

--Aï! Je connais le nom de mon frère. C'est un guerrier renommé, j'en
ai souvent entendu parler avec éloge; je suis heureux de le voir.»

Le capitão jugea nécessaire de s'incliner de nouveau à ce compliment
flatteur.

Emavidi continua:

«Mon frère a fait une longue traite pour arriver ici; il acceptera
l'hospitalité du chef; les Payagoas aiment les Guaycurus, ils sont
frères.

--J'accepte l'offre gracieuse du chef,» répondit le capitão.

Emavidi-Chaimè frappa dans ses mains; un esclave accourut. Le chef lui
ordonna de prendre soin du cheval de Diogo. Il congédia d'un geste la
foule arrêtée devant sa porte et introduisit son hôte dans la maison
dont il ferma l'entrée avec une claie, recouverte d'un cuir de bœuf,
pour éviter les regards curieux des oisifs rassemblés dans la rue et
qui s'obstinaient, malgré son ordre, à ne pas s'éloigner.

La cabane du chef était spacieuse, bien aérée, propre et disposée
intérieurement avec une intelligence peu commune; quelques meubles
grossiers, tels que tables, bancs et tabourets, la garnissaient seuls.

Dans un angle éloigné de la pièce, les esclaves se livraient à certains
travaux sous la direction de la femme du chef.

Sur un signe d'Emavidi, elle vint avec empressement souhaiter la
bienvenue à l'étranger et lui offrir tous les rafraîchissements dont
elle supposait qu'il devait avoir besoin.

L'hospitalité est parmi les Indiens la loi la plus sacrée et la plus
inviolable.

Cette femme se nommait Pinia-Paï (l'étoile blanche). Elle était
grande, bien faite; ses traits étaient fins et intelligents, sans être
complètement beaux; l'expression de sa physionomie était douce; elle
paraissait avoir vingt-deux ou vingt-trois ans au plus.

Son costume se composait d'une pièce d'étoffe rayée de plusieurs
couleurs, qui l'enveloppait assez étroitement depuis la poitrine
jusqu'au pieds, serrée aux hanches par une ceinture fort large nommée
_ayulate_, d'un rouge cramoisi. Cette ceinture est blanche chez les
jeunes filles, et elles ne doivent la quitter que lorsqu'elles se
marient. Pinia-Paï n'était ni peinte ni tatouée; ses longs cheveux
noirs, tressés à la mode brésilienne, tombaient presque jusqu'à terre;
de petits cylindres d'argent, enfilés au bout les uns des autres et
formant une espèce de chapelet, entouraient son cou; des plaques de
métal, attachées sur sa poitrine, voilaient à demi les seins, et de
larges demi-cercles en or étaient suspendus à ses oreilles.

Sous ce costume pittoresque, cette jeune femme ne manquait pas d'une
certaine grâce piquante et devait, ce qui arriva en effet, paraître
charmante au capitão, Indien lui-même, et qui prisait surtout le genre
de beauté qui distingue les femmes de sa race.

Avec une célérité pleine d'égard, l'Étoile-Blanche eut, en un instant,
fait garnir la table de mets dont l'abondance faisait excuser la
frugalité, car ils ne se composaient que de laitage, de fruits, de
poisson bouilli et de viande séchée au soleil et rôtie sur les
charbons ardents.

Diogo, sur l'invitation du chef, se mit en devoir de faire honneur à ce
repas improvisé dont il commençait à sentir intérieurement la nécessité
après la longue nuit qu'il avait passée à galoper à travers la plaine.

Le chef, bien que lui-même ne prît aucune part au repas, excitait
son hôte à manger, et le capitão, dont l'appétit semblait croître en
raison de ce qu'il engloutissait, ne se faisait pas prier pour attaquer
vigoureusement tous les plats.

D'ailleurs, à part la faim qu'éprouvait Diogo, il savait que ne pas
manger beaucoup lorsqu'on est invité à la table d'un chef est considéré
par celui-ci comme une impolitesse et presque une marque de mépris;
aussi, comme il lui importait de gagner les bonnes grâces du capitão et
de s'en faire un ami, faisait-il des efforts réellement prodigieux pour
absorber le plus possible de victuailles.

Cependant, il arriva un moment où, malgré toute sa bonne volonté, force
lui fut de s'arrêter.

Emavidi-Chaimè, qui avait suivi avec intérêt les prouesses accomplies
par son hôte, semblait charmé; il lui offrit alors, en guise de
digestif, du tabac contenu dans un long tuyau de feuilles de palmier
roulées, et les deux hommes se mirent à fumer et à s'envoyer
réciproquement, dans le plus grand silence, des bouffées de fumée au
visage.

Dès que sa présence n'avait plus été nécessaire auprès de son
hôte, l'Étoile-Blanche s'était discrètement retirée dans un autre
compartiment de la case, en faisant signe à ses esclaves de la suivre,
afin de laisser aux deux hommes liberté complète de causer entre eux.

Cependant un laps de temps assez long s'écoula avant qu'une seule
parole fût échangée; la nature des Indiens est contemplative et a
beaucoup de rapport avec celle des Orientaux. Le tabac produit sur eux
l'effet d'un narcotique, et s'il ne les endort pas complètement, du
moins il les plonge pour un temps assez long dans une espèce d'extase
somnolente pleine de douces et voluptueuses rêveries, qui a de grands
rapports avec le _kief_ des Turcs et des Arabes.

Ce fut Emavidi-Chaimè qui, le premier, rompit le silence.

«Mon frère, le Grand-Sarigue, est porteur pour moi d'un message de
Tarou-Niom? dit-il.

--Oui, répondit Diogo rentrant immédiatement dans son rôle.

--Ce message m'est-il personnel ou s'adresse-t-il aux autres capitães
de la nation et au grand conseil.

--Il n'est que pour mon frère Emavidi-Chaimè.

--Epoï, mon frère juge-t-il convenable de me le communiquer en ce
moment, ou préfère-t-il attendre et prendre quelques heures d'un repos
qui, peut-être, lui est nécessaire?

--Les guerriers guaycurus ne sont pas des femmes débiles, répondit
Diogo; une course de quelques heures à cheval ne saurait rien ôter à
leur vigueur.

--Mon frère a bien parlé; ce qu'il dit est vrai; mes oreilles sont
ouvertes, les paroles de Tarou-Niom réjouissent toujours le cœur de son
ami. Le capitão des Guaycurus a, sans doute, remis à mon frère un objet
quelconque qui me fasse reconnaître la vérité de son message.

--Tarou-Niom est prudent, répondit Diogo; il sait que les chiens Paï
foulent maintenant la terre sacrée des Guaycurus et des Payagoas, la
trahison est venue avec eux.»

Ôtant alors de la ceinture, où il l'avait placé, le couteau que lui
avait remis le chef, il le présenta au Payagoas.

«Voici, dit-il, le _keaio_ de Tarou-Niom, le capitão Emavidi-Chaimè le
reconnaît-il?»

Le chef le prit dans ses mains, le considéra un instant avec attention
et le replaçant sur la table:

«Je le reconnais, dit-il; mon frère peut parler, j'ai foi en lui.»

Diogo s'inclina en signe de remercîment, passa de nouveau le couteau à
sa ceinture et répondit:

«Voici les paroles de Tarou-Niom; elles sont gravées dans le cœur du
Grand-Sarigue; il n'y changera pas un mot. Tarou-Niom rappelle au
capitão des Payagoas sa promesse; il lui demande s'il a réellement
l'intention de la tenir.

--Oui, je tiendrai la promesse faite à mon frère, le capitão des
Guaycurus; aujourd'hui même le grand conseil s'assemblera, et demain
les pirogues de guerre remonteront la rivière; moi-même les dirigerai.»

Diogo fit un geste d'étonnement.

«Que veut donc dire mon frère? fit-il, je ne le comprends pas; ne
dit-il point que les pirogues de guerre remonteront la rivière?

--Je l'ai dit, en effet, répondit le chef

--Pour quelle raison mon frère prendra-t-il cette direction?

--Mais pour aider, ainsi que cela a été convenu entre nous, Tarou-Niom
à vaincre les chiens Paï, n'est-ce pas l'accomplissement de cette
promesse que réclame de moi le capitão?

--Écoutez les paroles du chef; les Paï sont enveloppés par mes
guerriers; la fuite leur est impossible; déjà découragés et à demi
mourants de faim, dans deux ou trois soleils au plus tard ils tomberont
entre mes mains, que mon frère Emavidi-Chaimè se souvienne de sa
promesse.

--Eh bien? interrompit le chef.

--D'autres ennemis plus sérieux, continua imperturbablement Diogo, nous
menacent en ce moment et réclament notre attention.

--C'est donc vrai ce que m'a, ce matin même, annoncé un de mes
éclaireurs? s'écria le chef avec une émotion mal contenue.

--Ce n'est malheureusement que trop vrai, répondit froidement Diogo,
qui ne soupçonnait pas le moins du monde à quoi le Payagoas faisait
allusion, mais qui brûlait de le savoir; c'est spécialement dans
le but de vous confirmer cette nouvelle et de prendre avec vous
les dispositions nécessaires, c'est-à-dire, fit-il avec un sourire
gracieux, concerter seulement les mesures de sûreté qu'il vous plaira
d'adopter dans l'intérêt général et les reporter immédiatement à
Tarou-Niom, afin qu'il puisse vous appuyer efficacement, qu'il m'a
envoyé près de son frère.

--Ainsi, les blancs entrent par tous les côtés à la fois sur notre
territoire?

--Oui.

--Le capitão Joachim Ferreira serait donc réellement parti de
Villa-Bella, à la tête d'une expédition nombreuse?

--Il ne peut y avoir le moindre doute à cet égard, répondit résolument
Diogo, qui, pour la première fois, entendait parler de cette expédition.

--Et Tarou-Niom, reprit le chef, pense que je dois disputer le passage
aux Paï?

--Six mille guerriers se joindront à ceux du chef payagoa.

--Mais c'est surtout le passage de la rivière qu'il est important de
défendre.

--Cette opinion est aussi celle de Tarou-Niom.

--Epoï, mes guerriers, aidés par ceux de mon frère Tarou-Niom,
garderont le gué de Camato (cheval), tandis que les grandes pirogues
de guerre intercepteront les communications et inquiéteront les Paï le
long de la rivière. Est-ce cela que désire le capitão guaycurus?

--Mon frère a parfaitement saisi sa pensée et compris ses intentions.

--A combien fait-on monter le nombre des Paï qui viennent de
Villa-Bella?

--On a assuré à Tarou-Niom qu'ils étaient au moins deux mille.

--Aï! Voilà qui est extraordinaire, s'écria le chef; on m'avait
certifié, à moi, que leur nombre ne dépassait pas cinq cents.»

Diogo se mordit les lèvres, mais se remettant aussitôt:

«Ils sont plus nombreux que les feuilles balayées par le vent d'orage,
dit-il; seulement, ils se sont divisés en petits détachements de
guerre, afin de tromper l'œil clairvoyant des Payagoas.

--Eha! s'écria le chef avec stupeur, voilà qui est terrible!

--De plus, ajouta Diogo qui connaissait la répulsion que les Indiens
éprouvent pour les nègres et la profonde terreur que leur vue leur
inspire, chaque détachement de guerre est suivi d'une quantité
considérable de _Coatas_--nègres,--qui ont fait le redoutable serment
de massacrer tous les guerriers payagoas et d'enlever leurs femmes et
leurs filles dont ils prétendent faire leurs esclaves.

--Oh! Oh! fit le chef avec un sentiment d'épouvante mal dissimulé,
les Coatas ne sont pas des hommes, ils ressemblent au génie du mal.
L'avertissement de mon frère ne sera pas perdu; ce soir même les femmes
et les enfants abandonneront le village pour se retirer dans le Llano
de Manso, et les guerriers se mettront en marche pour le gué de Camato,
suivis de toutes les pirogues de guerre. Il n'y a pas un instant à
perdre.»

Diogo se leva.

«Le Grand-Sarigue part-il donc déjà? demanda le chef en se levant aussi.

--Il le faut, chef; Tarou-Niom m'a recommandé de faire la plus grande
diligence.

--Epoï! Mon frère remerciera le grand capitão des Guaycurus: son avis
sauve la nation des Payagoas d'un massacre complet.»

Les deux hommes sortirent. Sur l'ordre d'Emavidi-Chaimè, un esclave
amena le cheval de Diogo; celui-ci sauta en selle, échangea quelques
paroles encore avec le chef, puis ils se séparèrent.

Le capitão était radieux; jusque-là tout lui avait réussi au delà de
ses espérances; non seulement il connaissait les projets de l'ennemi,
mais encore il avait appris que les Paulistas, entrés tout à coup
en campagne, pourraient, à un moment donné, leur venir en aide
si, toutefois, il parvenait à persuader au marquis de renoncer à
s'opiniâtrer davantage dans l'exécution d'un voyage que tout rendait
impossible; de plus, il avait empêché la jonction des deux nations
indiennes, ce qui, en conservant libre le passage des fleuves, offrait
une chance de salut à la caravane, chance bien faible, il est vrai,
mais qui n'en était pas moins positive.

Diogo sortit au petit pas du village, plongé dans ces réflexions
couleur de rose et ne désirant plus qu'une chose: rejoindre le plus
vite possible ses compagnons afin d'apprendre au marquis ce qu'il avait
à craindre et à espérer.

Lorsque le soldat vit se dérouler devant lui la plaine déserte, il se
pencha sur le cou de son cheval, rafraîchi et reposé par deux heures de
repos, lui fit sentir l'éperon et commença à filer avec la rapidité du
vent, piquant droit à la colline où campait le marquis.

Soudain, au détour d'un sentier, il se croisa avec un cavalier qui
arrivait sur lui avec une rapidité égale à la sienne; les deux hommes
échangèrent un regard au passage.

Diogo ne put retenir une exclamation de surprise et presque de crainte.
Dans ce cavalier il avait reconnu Malco Díaz!

«Voilà la chance qui tourne!» grommela-t-il entre ses dents, tout en
excitant encore son cheval, qui semblait dévorer l'espace.


[1] Textuellement: Beaucoup de monde. _(Note de l'auteur.)_



IX

LA CHASSE.


La rencontre imprévue du mamaluco avait subitement bouleversé le cours
des idées de don Diogo, si joyeux de la façon dont il s'était tiré
de la scabreuse expédition dans laquelle il s'était engagé un peu à
l'aventure.

Le regard inquisiteur que lui avait jeté l'ex-guide au passage, le cri
que lui-même avait, dans l'explosion de la surprise, laissé échapper,
toutes ces circonstances, frivoles en apparence, lui donnaient fort à
penser et l'inquiétaient sérieusement.

L'œil de la haine est clairvoyant; l'Indien ne se dissimulait pas que
le métis devait lui conserver au fond du cœur une rude rancune, non
seulement pour la façon dont il l'avait poursuivi après son départ
du camp, mais parce que lui, Diogo, avait en quelque sorte pris sa
place auprès du marquis, et pouvait réussir, grâce à sa connaissance
approfondie du désert, à le faire échapper au piège si adroitement
tendu par le métis et depuis si longtemps préparé.

Ce qui donnait un peu d'espoir à l'Indien, c'est que la rencontre
avait été si fortuite et si rapide en même temps que, grâce à son
déguisement, dont la perfection avait trompé Emavidi-Chaimè lui-même,
c'était chose presque impossible de le reconnaître ainsi sans examen.

Diogo commettait une erreur; il en eut bientôt la preuve.

Son déguisement même l'avait fait, non pas reconnaître, mais
deviner par son ennemi; la raison en est simple; en deux mots nous
l'expliquerons au lecteur.

Malco Díaz, habitant depuis longues années le sertão, faisant un peu,
selon que l'y obligeait son intérêt, tous les métiers plus ou moins
honnêtes exploités sur la frontière, avait eu de fréquents et intimes
rapports avec les Indiens bravos, ses voisins, que pour beaucoup de
raisons il était contraint de ménager et de traiter en amis; la plupart
de leurs guerriers renommés étaient connus assez particulièrement de
lui pour que, les apercevant même de loin, il pût à première vue, à
ces ornements distinctifs que chacun d'eux adopte et affectionne, les
nommer sans craindre de se tromper.

Or, le matin même du jour où nous le retrouvons, deux heures environ
avant le lever du soleil, Malco Díaz avait eu avec Tarou-Niom une assez
longue conversation relative aux derniers arrangements convenus entre
eux, et dont le métis venait réclamer l'exécution immédiate, aussitôt
que les Brésiliens seraient tombés aux mains des Guaycurus.

Pendant le cours de cet entretien, comme Malco Díaz insistait pour que
le chef attaquât les blancs sans plus de retard, celui-ci lui avait
répondu qu'il ne pouvait livrer l'assaut avant l'arrivée de ses alliés
les Payagoas; qu'il ne voulait pas, par une précipitation dont rien ne
justifiait l'urgence, compromettre le succès d'une entreprise si bien
conduite jusque-là; que, du reste, le retard était insignifiant et ne
se prolongerait pas au delà de quelques heures, puisqu'il avait expédié
à Emavidi-Chaimè un de ses plus fidèles guerriers, le Grand-Sarigue,
afin de l'engager à se presser de le rejoindre; que, du reste, si
cela ne le satisfaisait pas, il était libre de se rendre lui-même au
village des Payagoas, et de s'assurer auprès du chef de la façon dont
le guerrier s'était acquitté de la mission qui lui avait été confiée.

Malco Díaz n'en demanda pas davantage; il prit congé du capitão
guaycurus, et, montant immédiatement à cheval, il se dirigea vers le
village, les yeux incessamment fixés sur la rivière, espérant à chaque
instant découvrir la flottille.

Il n'avait garde d'apercevoir les pirogues, nous en connaissons les
motifs; seulement arrivé à un certain endroit, il lui sembla distinguer
une masse, dont l'apparence lui parut tout de suite suspecte,
embarrassée dans les roseaux.

Malco Díaz était curieux, il aimait surtout à se rendre compte des
choses et à trouver l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.

Il s'approcha donc du rivage dans le but de s'assurer de ce qu'était
cette masse suspecte, dans laquelle il reconnut bientôt un cadavre.

Le mamaluco mit pied à terre, jeta le lasso, attira à lui le cadavre,
et le regarda. Son étonnement fut grand, lorsque, dans ce corps mutilé,
à demi dévoré déjà par les caïmans, il reconnut le Grand-Sarigue, ce
même guerrier que Tarou-Niom avait quelques heures auparavant, expédié
aux Payagoas.

Le doute n'était pas possible sur la cause de la mort de l'Indien;
une large plaie béante derrière le cou montrait assez qu'il avait été
assassiné par surprise.

Le métis laissa là le cadavre sans s'en occuper davantage, remonta à
cheval et reprit sa course, course d'autant plus rapide, que, puisque
le messager était mort, il n'avait pu remplir son message, lacune
involontaire qu'il était important de réparer.

Seulement, qui avait tué le Grand-Sarigue, dans quel but ce meurtre
avait-il été commis? Voilà ce que le métis ne réussissait pas à
s'expliquer, et ce qui le tourmentait fort.

Sur ces entrefaites, il croisa un cavalier venant du village des
Payagoas où lui-même se rendait, et dont il n'était éloigné que d'une
lieue à peine; et, chose extraordinaire, ce cavalier était l'homme
qu'il avait trouvé mort et à demi dévoré quelques instants auparavant!

L'affaire prenait des proportions inquiétantes; le métis ne savait plus
que penser, il se demandait s'il ne s'était pas trompé, si le cadavre
qu'il avait découvert était bien celui du Grand-Sarigue, ou si ses yeux
ne l'avait pas induit en erreur.

Tout à coup une idée lumineuse lui traversa l'esprit. Il y avait
trahison évidemment: l'homme qu'il avait rencontré portait un
déguisement. Alors une lueur jaillit de son cerveau et tout fut aussi
clair pour lui que s'il avait assisté à ce qui s'était passé.

Un homme seul pouvait parvenir à une aussi rare perfection de costume
et d'allure, cet homme était Diogo.

Aussitôt que cette pensée fut venue au métis, elle se changea en
certitude dans son esprit. Écumant de rage d'avoir été ainsi pris pour
dupe et brûlant de se venger, il fit brusquement tourner bride à son
cheval et se lança éperdument à la poursuite de son ennemi.

Mais pendant que Malco faisait ces réflexions tout en galopant, et de
déduction en déduction arrivait enfin à la vérité, un temps assez long
s'était écoulé, temps que l'Indien avait mis à profit pour prendre de
l'avance et préparer une ruse qui l'aidât à échapper si, comme il en
avait le pressentiment, le métis le poursuivait.

Les personnes qui ne connaissent pas cette noble et intelligente race
des chevaux des déserts américains se feront difficilement une idée,
même lointaine, des proportions grandioses qu'une poursuite arrive à
prendre dans la prairie.

Il vient un moment où le cheval sans cesse excité, subissant pour ainsi
dire l'influence magnétique de son cavalier, semble s'identifier avec
lui, comprendre sa pensée, et entrer réellement dans la lutte pour son
compte particulier.

Beau de fureur et d'énergie, les yeux pleins de feu, les naseaux
sanglants, la bouche écumante, ne sentant plus ni le mors, ni la bride,
il dévore l'espace, sautant les ravins, escaladant les collines,
traversant les rivières, franchissant tous les obstacles avec une
dextérité, une adresse, une vélocité qui passent toute croyance,
s'animant à la course et arrivant par degré à une espèce de folie
orgueilleuse et superbe, d'autant plus belle qu'il paraît comprendre
qu'il mourra dans la bataille insensée qu'il livre; mais que lui
importe s'il atteint le but et si son maître est sauvé?

C'était une course semblable à celle que nous venons de décrire que
soutenaient en ce moment, nous dirons les deux chevaux, car leurs
cavaliers, tout à leur haine implacable, ne voyaient plus, ne
pensaient plus et les laissaient libres de se diriger à leur guise.

Malco Díaz redoublait d'efforts afin de regagner l'espace qu'il
avait perdu; mais en vain interrogeait-il le désert dans toutes les
directions, rien n'apparaissait, il était seul, seul toujours, et
cependant son cheval avait atteint l'extrême limite de la vélocité.

Les bois succédaient aux bois, les collines aux collines. Diogo
demeurait toujours invisible; il semblait avoir été subitement
englouti, tant cette disparition tenait du prodige.

C'est que si le métis était bien monté, le capitão avait, lui aussi,
un excellent coursier, et, comme la haine ne l'aveuglait pas, tout
en fuyant, il calculait froidement les chances qui lui restaient
d'échapper, et il les employait toutes.

Enfin, après trois heures d'une course insensée, Malco Díaz, arrivé au
sommet d'un monticule élevé qu'il avait gravi au galop, aperçut bien
loin devant lui un nuage de poussière qui semblait s'enfuir emporté par
un ouragan.

Il devina son ennemi et excita de nouveau son cheval, dont les efforts
étaient déjà prodigieux.

Peu à peu, soit que le cheval que montait Diogo fût plus fatigué que
celui du métis à cause de sa longue course de la nuit, soit que celui
de Malco Díaz, fût plus vite, il s'aperçut qu'il gagnait son ennemi et
que la distance diminuait sensiblement. Le mamaluco poussa un cri de
joie semblable à un rugissement de bête fauve et saisit sa carabine,
prêt à s'en servir dès qu'il serait à portée.

Cependant la course continuait toujours, on apercevait au loin, au
dernier plan de l'horizon, la colline au sommet de laquelle les
Brésiliens avaient assis leur camp. Évidemment, les sentinelles des
blancs postées sur les arbres devaient distinguer, bien que vaguement
encore, les péripéties singulières de cette lutte étrange, sans en
comprendre les motifs.

Il fallait en finir, d'autant plus que, chose extraordinaire, les
Guaycurus demeuraient invisibles et laissaient ainsi supposer qu'ils
avaient reconnu l'inutilité d'un plus long blocus et avaient renoncé au
siège de la forteresse improvisée.

Cette solitude et cet abandon, qu'il ne s'expliquait pas de la part de
ses alliés et dont les motifs lui échappaient, inquiétaient le métis.

Enfin, la distance entre les deux cavaliers devint si minime, qu'ils ne
se trouvèrent bientôt qu'à portée de pistolet l'un de l'autre.

Malco Díaz arma sa carabine, l'épaula, et, sans ralentir l'allure de
son cheval, il lâcha la détente.

Le cheval de Diogo, frappé en plein corps, fit un bond prodigieux en
avant, se leva convulsivement sur ses pieds de derrière, poussa un
hennissement de douleur et se renversa en arrière, en entraînant son
cavalier dans sa chute.

Malco jeta sa carabine et arriva comme la foudre, avec un rugissement
de triomphe, sur son ennemi gisant immobile sur le sol.

Sautant immédiatement à terre, il s'élança vers lui par un bond de
tigre et leva son poignard pour l'achever, au cas où il ne serait pas
tout à fait mort.

Mais son bras retomba inerte à son côté, et il se redressa avec un
hurlement de désappointement et de rage.

Au même instant, il fut vigoureusement saisi à bras le corps par
derrière et renversé sur l'herbe, avant qu'il eût seulement eu le temps
d'essayer de résister.

«Eh! Eh! Compagnon, lui dit alors la voix railleuse de Diogo, car
c'était lui qui le tenait cloué au sol et lui appliquait le pied sur la
poitrine. Comment trouvez-vous celui-là? C'est bien joué, n'est-ce pas?»

Voici ce qui était arrivé:

Diogo avait promptement reconnu que s'il continuait à fuir en ligne
droite, son ennemi, monté sur un cheval frais ne tarderait pas à
l'atteindre et que même, au cas où il lui échapperait, il tomberait
inévitablement aux mains des Guaycurus.

Il avait donc calculé sa fuite de façon à biaiser peu à peu d'une
manière insensible d'abord, afin d'éviter l'endroit où il supposait
que ses ennemis avaient établi leur camp et à tourner complètement la
forteresse.

Ce premier stratagème avait parfaitement réussi; Malco Díaz, aveuglé
par le désir d'atteindre son ennemi, l'avait suivi dans les détours
qu'il lui plaisait de faire, sans songer à se rendre compte du chemin
qu'il prenait; cela expliquait l'absence, incompréhensible pour Malco,
de ses alliés.

Puis l'Indien, arrivé à l'angle d'un bois, s'était jeté à terre et avec
cette dextérité si remarquable que possèdent ceux de sa race, il avait,
en quelques minutes, confectionné un mannequin avec des herbes, l'avait
recouvert des vêtements qu'il portait lui-même; puis, après l'avoir
solidement attaché sur le dos du cheval, sous la selle et aux flancs
duquel il avait placé des épines tranchantes, il avait lancé l'animal
dans la direction qu'il devait suivre; quant à lui, il avait continué
sa route en courant, tout en ayant grand soin de demeurer toujours hors
de vue.

C'était quelques instants après sa sortie du bois que, pour la première
fois, Malco Díaz avait aperçu le cheval qui détalait d'autant plus
rapidement devant lui que le poids qu'il portait maintenant était
beaucoup moins lourd.

Cette explication que Diogo, d'un air narquois, donna en quelques mots
au métis augmenta encore la fureur de celui-ci.

«Vous avez tué un cheval que j'aimais, ajouta l'Indien, une noble bête
que je remplacerai difficilement, je devrais vous tuer, Malco, mais
nous avons dormi longtemps côte à côte, nous avons partagé la même
nourriture; je ne rougirai pas mon couteau de votre sang.

--Vous aurez tort, Diogo, répondit sourdement le métis, car, aussi vrai
qu'il y a un Dieu au ciel, je vous jure qu'à la première occasion je
vous tuerai, moi.

--Vous agirez selon vos instincts, Malco, je sais que vous êtes un
méchant homme et que vous n'hésiterez pas à le faire.

--Oui, je vous tuerai, je vous le jure sur ma part de paradis, mille
diables!

--Votre part de paradis me paraît bien compromise, mon pauvre ami; mais
ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment, je ne veux pas que vos
alliés me surprennent, ce qu'ils feront si je perds mon temps à causer
avec vous, si agréable que soit votre conversation. Je vais donc, en
conséquence, terminer au plus vite.

--Que prétendez-vous faire? Puisque, dites-vous, vous ne voulez pas me
tuer.

--Chose promise, chose due, Malco; non je ne vous tuerai pas, mais je
vous mettrai dans l'impossibilité de me nuire, du moins pendant quelque
temps; cela est juste, n'est-ce pas?»

Le métis ne répondit pas, il écumait de fureur et se tordait comme un
serpent sur le sol.

«Tenez-vous donc un instant tranquille, Malco, lui dit paisiblement le
capitão; vous êtes réellement insupportable, si vous continuez, je ne
finirai jamais de vous attacher.»

Et, de fait, tout en parlant ainsi, il l'attachait bel et bien avec son
lasso, malgré les efforts prodigieux du métis pour lui échapper.

«Là, voilà qui est fait, reprit-il dès que le dernier nœud fut serré;
maintenant, je n'ai plus qu'à vous bâillonner, et tout sera fini.

--Me bâillonner, s'écria le métis, me bâillonner, moi, et pourquoi?

--Dame, mon ami, je vous trouve naïf; permettez-moi de vous le dire, si
je vous bâillonne, c'est probablement pour vous empêcher de crier et
d'appeler à votre aide vos amis qui, sans doute, ne sont pas très loin?»

Il y eut un instant de silence; le métis réfléchissait, Diogo
confectionnait un bâillon avec le soin et l'attention qu'il apportait à
tout ce qu'il faisait.

«Combien de temps vous faut-il pour vous mettre en sûreté? demanda
enfin le métis.

--Pourquoi m'adressez-vous cette question? répondit le capitão en
s'agenouillant auprès de lui et se préparant à lui attacher un tampon
d'herbe sur la bouche.

--Que vous importe? Répondez-moi franchement.

--Si cela peut vous faire plaisir, je le veux bien, Malco; deux heures
me suffiront.

--Deux heures?

--Oui.

--Eh bien! Si je vous promettais de demeurer tranquille et sans crier
où je suis, me bâillonneriez-vous?

--Hum! fit le capitão; une promesse, c'est bien vague, Malco; lorsqu'il
s'agit de vie ou de mort.

--C'est vrai; mais si je vous la faisais, cette promesse?»

Diogo se gratta la tête d'un air embarrassé.

«Répondez, voyons, reprit le métis.

--Eh bien! Non, je ne pourrais l'accepter, dit Diogo; là, je vous le
certifie, ce serait trop dangereux pour moi.»

Et il se prépara à attacher le bâillon.

«Attendez,» s'écria vivement le métis.

Diogo s'arrêta.

«Eh bien! Maintenant, reprit Malco, si au lieu de cette promesse que je
vous faisais, je vous donnais ma parole d'honneur de cavalheiro, que
feriez-vous?

--Hum! répondit l'autre, vous m'en direz tant; mais vous ne me la
donneriez pas.

--Pourquoi donc cela?

--Parce que vous la tiendriez, et que vous ne voulez pas vous engager
envers moi.

--Ainsi, vous croyez à ma parole?

--Certes.

--Eh bien! Ne me bâillonnez pas, Diogo, je vous la donne.

--Allons donc, vous voulez rire.

--Nullement, je vous donne ma parole d'honneur de demeurer ainsi que je
suis, non pas deux heures mais trois, sans bouger et sans pousser un
cri.

--Oh! Oh! fit le capitão en le regardant bien en face, c'est sérieux
alors?

--Très sérieux, est-ce convenu?

--C'est convenu,» répondit Diogo, et il jeta le bâillon.

Étrange anomalie du caractère de certains hommes et qui se rencontre
fréquemment, surtout chez les métis brésiliens; pour eux la parole
est tout, rien ne saurait les contraindre à y manquer. Malco Díaz,
bien que ce fût un bandit de la pire espèce, obéissant sans le moindre
remords aux instincts les plus sanguinaires, se serait sérieusement cru
déshonoré, lui, voleur et assassin à l'occasion, si, une fois sa parole
engagée, il l'avait faussée.

Diogo savait si bien qu'il pouvait se fier à cette parole, qu'il
l'accepta sans hésiter ou même sans faire la moindre objection.

«Je vous quitte, Malco, lui dit-il, ne vous impatientez pas trop. Ah!
à propos, j'emmène votre cheval qui vous est inutile en ce moment,
et dont moi j'ai le plus grand besoin, mais soyez tranquille, vous
le retrouverez au pied de la colline. Je ne veux pas vous en priver.
Allons, adieu.

--Allez au diable, mais souvenez-vous que je vous ai promis de vous
tuer.

--Bah! Bah! répondit l'autre avec sa railleuse bonhomie, vous dites
cela maintenant parce que vous êtes furieux; je le conçois, vous n'avez
pas eu de chance avec moi aujourd'hui, vous serez plus heureux une
autre fois.

--Je l'espère,» fit le métis en grinçant des dents.

Diogo, sans s'occuper davantage de lui, rattrapa facilement le cheval
qui ne s'était pas beaucoup éloigné et partit aussitôt.

Avant de rentrer au camp, le capitão, qui était un homme d'ordre et
qui, surtout, se souciait médiocrement de s'exposer à être tué par ses
amis à cause de son déguisement, se dirigea par un chemin oblique vers
la rivière.

Dès qu'il eut atteint le rivage, il abandonna le cheval, entra dans
l'eau et se mit à la nage.

Bien que cette rivière fourmillât littéralement de caïmans, le capitão
n'avait pas hésité à entrer dedans; il savait par expérience que les
caïmans attaquent rarement l'homme et que le plus léger mouvement
suffit pour les effrayer et les éloigner.

La seule chose qu'il redoutât, c'était d'être aperçu par les
sentinelles indiennes qui sans doute étaient embusquées dans les
buissons environnants, car, pour retrouver ses habits, il lui avait
fallu aller du côté où les Guaycurus avaient établi leur invisible
blocus.

Mais le hasard, qui jusqu'à ce moment avait favorisé le capitão, ne
l'abandonna pas à cette suprême et dernière épreuve.

Arrivé à quelque distance du buisson qu'il voulait atteindre. Diogo se
coula entre deux eaux. Du reste, cette précaution était, hâtons-nous
de le dire, presque inutile; ce n'était pas la rivière, sur laquelle
ils n'avaient rien à redouter, que surveillaient les Guaycurus, mais
seulement la colline où se trouvaient leurs ennemis.

Diogo se glissa donc sans encombre dans le buisson, ouvrit la cachette
qu'il avait pratiquée pour cacher ses habits, et les en retira avec
un vif sentiment de plaisir; mais, au lieu de s'en couvrir, il en fît
un paquet, ainsi que de ses armes, et de nouveau il descendit dans la
rivière.

Ce chemin lui paraissait plus court et plus sûr, et de plus il n'était
pas fâché de se débarrasser complètement des quelques peintures qui lui
restaient sur le corps.

Afin de ne pas attirer l'attention sur lui, le capitão avait enveloppé
son paquet dans des feuilles de palmier et avait attaché le tout sur sa
tête.

Or, comme il nageait juste au niveau de l'eau, ce paquet semblait
dériver doucement en suivant le fil du courant; de la rive, il avait
complètement l'apparence d'un amas de feuilles et de branches, et il
aurait été impossible à l'œil le plus perçant d'apercevoir la tête du
nageur, cachée par les herbes qui la recouvraient.

Il atteignit bientôt le pied de la colline.

Là il était sauvé et ne pouvait être vu que par les personnes que le
hasard aurait conduites sur l'autre rive; mais, grâce à la largeur de
la nappe d'eau et aux armes dont usent les Indiens, il ne songea pas à
se cacher.

Après avoir calculé du regard la hauteur qu'il lui fallait gravir,
hauteur assez considérable, disons-le tout de suite, et s'élevant
presque à pic au-dessus de la rivière, le capitão prit d'une main
son poignard, de l'autre le couteau que lui avait confié Tarou-Niom
comme signe de reconnaissance, et il commença avec une facilité et une
dextérité extrêmes à escalader cette espèce de muraille, en plantant
tour à tour ses armes dans les anfractuosités des rochers, et s'élevant
ensuite à la force du poignet, exercice gymnastique, soit dit en
passant, très fatigant et surtout très périlleux.

L'ascension du capitão fut longue; un instant il demeura suspendu entre
ciel et terre, sans pouvoir ni monter ni descendre; mais Diogo était un
homme doué de trop de sang-froid et de courage pour se désespérer; une
seconde de réflexion lui fit apercevoir une pente moins roide que celle
qu'il suivait; il obliqua légèrement, redoubla d'efforts, et bientôt
mit le pied sur la plate-forme de la colline.

Arrivé là, il fit halte un instant pour reprendre haleine et remettre
un peu d'ordre dans ses idées; sa difficile expédition était, contre
toutes probabilités, terminée heureusement; les renseignements qu'il
avait obtenus ne manquaient pas d'importance; tout était donc pour le
mieux, et il se félicitait intérieurement, non pas de la façon dont il
avait conduit cette scabreuse affaire, mais du plaisir que son retour
allait causer à ses compagnons, surtout au marquis.

Il se redressa au bout d'un instant et se remit à marcher d'un pas
aussi libre et aussi relevé que s'il n'avait pas, pendant les quelques
heures de son absence, supporté des fatigues surhumaines.

Le soleil se couchait au moment où le capitão atteignait le sommet de
la colline; la nuit était donc sombre déjà lorsqu'il entra dans le camp.

Dès que son retour fut connu, tous ses compagnons se pressèrent autour
de lui avec des cris de joie, qui donnèrent l'éveil au marquis et le
firent accourir.

Le capitão poussa une exclamation de surprise et de douleur à la vue du
spectacle qui s'offrit à ses yeux, lorsqu'il se trouva dans l'enceinte
du camp.

Les tentes et les chariots avaient été réduits en cendres; la plupart
des mules et la plus grande partie des chevaux avaient été tués, sept
ou huit cadavres de chasseurs et de nègres jonchaient çà et là le sol;
les arbres, à demi brûlés et tordus convulsivement, renversés les uns
sur les autres, ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle.

Doña Laura Antonia, réfugiée tant bien que mal sous une _enramada_[1]
ouverte à tous les vents, et accroupie tristement devant un feu
mourant, préparait, aidée par son esclave Phoebé, son repas du soir.

Enfin, tout présentait l'aspect de la ruine et de la désolation dans ce
camp que, la veille, le capitão avait quitté si formidablement établi.

«Qu'est-ce que cela signifie, mon Dieu? s'écria-t-il avec douleur.

--Cela signifie, répondit amèrement le marquis, que vous ne vous étiez
point trompé, Diogo, et que les Guaycurus sont de rudes adversaires.

--Mais il y a donc eu combat pendant mon absence?

--Non, il y a eu surprise; mais venez, Diogo, un instant à l'écart, je
vous expliquerai ce qui s'est passé, puis vous me rendrez compte de ce
que vous avez fait.»

Le capitão le suivit.

Lorsqu'ils furent hors des regards des Brésiliens, le marquis commença
son récit, récit fort court, mais terrible.

Deux heures après le départ de Diogo, sans que les sentinelles eussent
aperçu un seul ennemi, une nuée de flèches enflammées avaient plu tout
à coup sur le camp de tous les côtés à la fois, et cela d'une façon
si inopinée que d'abord les Brésiliens ne surent où courir ni de
quelle manière se défendre; le feu s'était presque aussitôt déclaré
avec une intensité telle, qu'il avait été impossible de l'éteindre;
puis, pour ajouter encore à l'horreur de la situation, une flèche étant
malheureusement tombée sur le chariot qui contenait les poudres, le
chariot avait sauté en tuant et blessant plusieurs hommes.

Les Guaycurus avaient profité de la stupeur des Brésiliens pour tenter
un assaut furieux, assaut qui avait été repoussé, il est vrai, après
un combat acharné corps à corps, mais pendant lequel le reste des
munitions avait presque complètement été épuisé.

Diogo hocha tristement la tête à ce sombre récit; puis sur la prière
du marquis, il commença le sien, que son interlocuteur écouta avec la
plus sérieuse attention. Lorsqu'il eut terminé, il se fit un instant de
silence.

«Que me conseillez-vous? dit enfin le marquis.

--La situation est presque désespérée, répondit nettement le capitão.
Le plus prudent, à mon avis, serait de tenter une sortie, d'essayer de
s'ouvrir un passage et de regagner au plus vite les habitations.

--Oui, murmura à part lui le marquis, peut-être cela vaudrait-il mieux;
mais je veux attendre encore; j'ai expédié un batteur d'estrade au
dehors pour prendre des nouvelles de l'ennemi; qui sait ce qu'il nous
dira?

--Vous êtes le seul maître, répondit Diogo qui l'avait entendu; mais
chaque minute qui s'écoule nous enlève, croyez-le bien, plusieurs jours
d'existence.

--Peut-être! s'écria violemment le marquis en frappant du pied avec
colère, mais, vive Dieu! Tout n'est pas dit encore; non, quoi qu'il
arrive, je ne reculerai pas lâchement devant ces barbares; ne puis-je
donc pas essayer de joindre don Joachim Ferreira?

--Certes, vous le pouvez, Excellence.

--Eh bien? s'écria-t-il avec joie.

--Eh bien! Vous ne réussirez qu'à nous faire tous massacrer plus vite,
voilà tout.»

Après avoir prononcé ces paroles, le capitão tourna le dos au marquis
et rejoignit ses compagnons, ne voulant pas continuer plus longtemps
un entretien inutile et dédaignant de discuter contre un parti si
opiniâtrement pris.


[1] Espèce de hangar fait de branches.



X

DÉSASTRE.


La nuit fut tranquille.

Les Brésiliens la passèrent plongés dans un profond sommeil; Diogo,
seul, dont l'organisation de fer semblait ne pas connaître la fatigue,
veilla sur le salut commun.

Deux heures environ avant le lever du soleil, le batteur d'estrade,
expédié par le marquis, rentra au camp.

Il était porteur d'étranges nouvelles: les Indiens avaient disparu sans
laisser de traces.

Diogo écouta attentivement le rapport de cet homme; puis, se tournant
vers le marquis qui, lui aussi, avait passé la nuit sans que le sommeil
vînt clore ses paupières:

«Eh bien? lui demanda-t-il.

--Mais il me semble ... répondit le marquis.

--Attendez, interrompit Diogo. Mon ami, dit-il en s'adressant au
batteur d'estrade, allez vous reposer, vous devez avoir besoin de
réparer vos forces.»

Le Brésilien salua et se retira aussitôt.

«Il est inutile, reprit Diogo, que cet homme entende ce que nous avons
à nous dire. Maintenant que nous sommes seuls, parlez, Excellence, je
vous écoute.

--Je crois que si ces nouvelles sont vraies, elles sont excellentes.

--Vraies ou fausses, moi, je les trouve exécrables.

--Ah!

--Comprenez-moi bien, Excellence, et persuadez-vous que je possède des
Indiens et de leurs mœurs une connaissance trop approfondie pour me
tromper.

--Je le reconnais, mon ami, parlez donc, je vous prie.

--Je croirais, Excellence, manquer à tous mes devoirs, si, au point
de vue où nous en sommes arrivés, je ne vous parlais pas avec la plus
grande franchise; or, il est évident pour moi que les Indiens vous
tendent un piège, les Guaycurus vous ont loyalement averti de vous
retirer, ils vous ont laissé la liberté de le faire; à tort ou à raison
vous avez méprisé leurs avis et vous vous êtes obstiné à pousser en
avant. Je ne discute pas avec vous, remarquez-le bien, Excellence,
l'opportunité de cette détermination, je constate un fait, voilà tout.

--Continuez, mon ami.

--Ils ont si peu l'intention de se retirer, qu'ils m'ont expédié, moi,
sans savoir naturellement à qui ils s'adressaient, demander des secours
à leurs alliés les Payagoas; puis ils vous ont attaqué avec fureur,
non pas dans le but de s'emparer de votre camp, ils savaient d'avance
qu'ils ne réussiraient pas, mais pour vous réduire dans l'état où vous
êtes, c'est-à-dire aux abois, et à cela, vous en conviendrez vous-même,
ils ont complètement réussi.

--Concluez, concluez, interrompit le marquis avec violence.

--La conclusion est des plus simples, Excellence, reprit le capitão
avec ce ton de bonhomie qui lui était naturel: les Guaycurus ont
feint de se retirer afin de vous attirer en plaine et avoir meilleur
marché de vous, à cause des armes à feu que vous possédez, et dont la
supériorité disparaîtra lorsque vous serez accablé par le nombre.

--Auriez-vous peur, Diogo? lui demanda ironiquement le marquis.

--Certes, Excellence, grand'peur même.

--Vous?

--Pardon, ceci demande une explication. J'ai peur, non pas de mourir,
dès l'instant où vous m'avez fait connaître votre formelle intention,
j'ai fait le sacrifice de ma vie.

--Alors, que me dites-vous donc?

--Je vous dis, Excellence, que je ne crains pas de mourir, mais que
j'ai horriblement peur de me faire tuer bêtement, ce qui n'est pas du
tout la même chose. J'ai une réputation à soutenir, Excellence.»

Malgré la gravité de la situation, le marquis éclata de rire.

«Bah! Bah! fit-il, les choses, j'en suis convaincu, tourneront mieux
que vous ne le supposez.

--Je le souhaite sans l'espérer, Excellence.

--Voyons, vous croyez-vous en état de nous guider vers l'endroit où le
chef des Paulistas se trouve en ce moment?

--Pour vous mettre sur la route, cela est on ne peut plus facile,
Excellence; quant à vous conduire jusqu'à l'armée paulista, je ne m'en
charge pas.

--Pourquoi donc?

--Dame! Parce que nous serons tous massacrés auparavant.

--Hum, Diogo, vous devenez monotone, mon ami, vous vous répétez.

--La fin me donnera raison, Excellence.

--Taisez-vous, prophète de mauvais augure; à quelle distance
croyez-vous que nous soyons des Paulistas?

--Oh! La distance n'est pas longue.

--Mais encore?

--Trente lieues au plus.

--Comment, trente lieues, pas davantage? Allons, vous êtes fou avec vos
craintes puériles, il est impossible que nous n'opérions pas notre
jonction, y eût-il dix mille sauvages sur notre route.

--Vous verrez, Excellence, vous verrez, je ne vous dis que cela.

--Eh bien! Soit; le sort en est jeté, j'essayerai, quoi qu'il en
arrive; au point du jour nous partirons.»

Diogo hocha la tête.

--Avec votre permission, Excellence, dit-il je crois que puisque vous
voulez absolument faire une folie, encore serait-il convenable de la
faire d'une façon logique.

--Ce qui signifie?...

--Que demain il sera trop tard.

--Ainsi, à votre avis, il faudrait?...

--Partir à l'instant, Excellence.

--Allons, soit, partons; vous voyez que je fais tout ce que vous voulez.

--Oui, lorsque cela cadre avec vos idées,» grommela la capitão en
allant donner les ordres du départ.

Dans cette circonstance, comme dans toutes les précédentes, Diogo ne
négligea aucune précaution pour assurer la retraite; cette fois même,
il se surpassa, tant il fit preuve, non seulement de prudence, mais
encore de présence d'esprit.

Quatre de ses soldats, hommes éprouvés et surtout expérimentés, furent
par lui tout d'abord expédiés en avant pour éclairer la route et
dépister les Indiens.

Dans l'assaut précédent, les chariots et les bagages avaient été
brûlés, la plupart des mules de charge tuées; de sorte que la caravane,
débarrassée de ses convois, se trouvait en mesure d'accélérer sa
marche, ce que ne laissait pas, dans le cas présent, d'être un précieux
avantage.

Diogo fit garnir les pieds des chevaux de sacs de peau de mouton
remplis de sable, afin d'étouffer le bruit de leurs pas; de plus, il
ordonna de serrer, au moyen de lasso, la bouche de chaque animal pour
l'empêcher de hennir.

Lorsque chacun fut en selle:

«Compagnons, dit-il, pas un cri, pas un soupir; nous tenons en ce
moment une expédition dont dépend le salut général. Si nous étions
découverts, nous serions perdus; ayez constamment les yeux et les
oreilles au guet, et surtout soyez prêts à toute éventualité.

--Un mot, Diogo, lui dit le marquis; pourquoi avez-vous exigé que nous
partions si subitement?

--Parce que, Excellence, les Indigos bravos se gardent ordinairement
fort mal et qu'ils passent la nuit à dormir, au lieu de surveiller
leurs ennemis ou de chercher à les attaquer.

--Merci; maintenant partons.

--Un instant, Excellence; et s'adressant à tous les aventuriers: Je
vais marcher le premier, dit-il; vous me suivrez un à un, en tenant vos
chevaux en bride pour les empêcher de trébucher et de donner l'éveil à
l'ennemi; vous tâcherez de marcher dans mes pas, afin de laisser une
piste moins large: maintenant, faites bien attention de vous souvenir
de ceci: le cri de l'alligator vous avertira de faire halte, le même
cri répété deux fois voudra dire de se mettre en selle, le cri de la
chouette commandera au galop; vous m'avez bien entendu, bien compris?

--Oui, répondirent à voix basse les Brésiliens.

--Alors, en route.»

La descente commença.

C'était un étrange spectacle que celui qu'offrait cette longue ligne
de spectres noirs qui glissaient silencieux dans la nuit et semblaient
ramper sur les flancs de cette colline.

Il faut avoir fait une marche semblable pour en bien comprendre toutes
les terreurs secrètes.

Le bruit d'une branche fouettée par le vent, le froissement d'une
feuille, le vol inattendu d'un oiseau nocturne, tout est sujet de
crainte, tout fait tressaillir; l'homme le plus brave sent malgré lui
le sang se glacer dans ses veines, car derrière chaque tronc d'arbre,
chaque angle de rocher, il redoute de voir tout à coup surgir devant
lui l'ennemi qu'il essaye d'éviter.

La descente fut longue, on ne marchait que lentement. Diogo qui
semblait voir dans la nuit comme en plein jour, choisissait son terrain
avec le plus grand soin et n'avançait que lorsqu'il était bien sûr que
le sol sur lequel il posait le pied était solide.

Parfois on s'arrêtait pendant quelques secondes, alors un frémissement
d'épouvante parcourait comme un courant électrique toute la ligne et
faisait battre le cœur le plus ferme.

Enfin au bout d'une heure, dont chaque minute parut durer un siècle aux
Brésiliens, on atteignit la plaine.

Le cri de l'alligator qui s'éleva dans le silence avertit les
Brésiliens qu'ils devaient faire halte.

Deux minutes plus tard le même cri répété deux fois les fit se mettre
en selle, puis enfin, au cri de la chouette, ils s'élancèrent au galop
et partirent avec une rapidité doublée par la frayeur instinctive
qu'ils éprouvaient d'un danger terrible qu'ils sentaient être suspendu
au-dessus de leur tête.

Le marquis avait ordonné à doña Laura de monter à cheval; la jeune
fille avait obéi passivement sans prononcer une parole, et sur
l'injonction de don Roque, elle s'était placée ainsi que son esclave au
milieu de la ligne des cavaliers.

Le marquis l'avait voulu ainsi parce que cette place lui paraissait la
moins dangereuse et qu'il lui était ainsi plus facile de surveiller sa
captive.

Pendant toute la nuit, les Brésiliens, penchés sur le cou de leurs
chevaux, galopèrent à la suite du capitão.

Au lever du soleil, ils avaient fait dix-huit ou dix-neuf lieues,
ce qui était énorme, mais les pauvres chevaux étaient rendus et ne
pouvaient plus, se tenir.

A une lieue devant eux les fugitifs apercevaient un large cours d'eau.

C'était le Pilcomayo, un des affluents les plus considérables du rio
Paraguay.

Le marquis s'approcha du capitão.

«Vous avez fait merveille, Diogo, lui dit-il; grâce à vos intelligentes
dispositions, nous sommes sauvés.

--Ne me remerciez pas encore, Excellence, répondit l'Indien avec un
sourire railleur, tout n'est pas fini encore.

--Oh! Oh! Nous avons maintenant une avance sur nos ennemis qui nous met
hors de leur portée.

--Il n'y a pas d'avance avec les Guaycurus, Excellence; notre seule
chance de salut était d'atteindre la rivière et de la traverser.

--Eh bien! Qui nous en empêche?

--Regardez les chevaux; avant que nous soyons arrivés à la moitié de la
distance qui nous sépare du Pilcomayo, car cette rivière que vous voyez
là-bas se nomme ainsi, les ennemis seront sur nous.

--C'est trop d'entêtement à la fin, voyez vous-même, la plaine est
déserte.

--Vous croyez, Excellence?

--Dame, j'ai beau regarder dans toutes les directions, je ne vois rien.

--C'est que vous n'avez pas l'habitude de la prairie, voilà tout.
Tenez, ajouta-t-il, en allongeant le bras dans la direction du
nord-est, remarquez-vous cette ondulation convulsive des hautes herbes.

--En effet, mais qu'est-ce que cela prouve!

--Voyez-vous encore, continua l'impassible capitão, ces compagnies
de _ñandus_ et de _seriemas_ qui courent éperdus dans toutes les
directions, ces volées de _guaros_ et de _kamichis_ qui s'élèvent
subitement en poussant des cris discordants?

--Oui, oui, je vois tout cela; après?

--Après, eh bien, Excellence, l'ondulation des herbes, sans cause
apparente, puisqu'il n'y a pas un souffle de vent dans l'air; la
course éperdue des ñandus et des seriemas, et le vol effaré des guaros
et des kamichis signifient simplement que les Guaycurus sont à notre
poursuite, et qu'avant une heure, ils nous auront atteints.

--Mais dans une heure nous aurons franchi la rivière.

--Avec nos chevaux, c'est impossible; c'est à peine s'ils parviennent à
mettre un pied devant l'autre: regardez, ils trébuchent et s'abattent à
chaque pas.

--C'est vrai, murmura le marquis; mais alors que faire?

--Nous préparer à mourir.

--Oh! Ce n'est pas vrai, ce que vous dites là, Diogo!

--Dans une heure, aucun de nous n'existera, répondit froidement le
capitão.

--Mais nous ne nous laisserons pas assassiner sans nous défendre!

--Ceci est une autre question, Excellence; voulez-vous combattre
jusqu'au dernier souffle?

--Certes.

--Très bien; laissez-moi faire alors. Nous serons tués, je le sais
bien; mais la victoire coûtera cher à nos ennemis.»

Sans perdre un instant, le capitão prit ses dispositions pour le
combat; elles furent d'une simplicité que les circonstances exigeaient
impérieusement.

Les Brésiliens mirent pied à terre, égorgèrent leurs chevaux, et, avec
les cadavres des malheureux animaux, ils formèrent un cercle assez
grand pour les contenir tous.

Le marquis occupé en ce moment à parler avec animation à doña Laura
ne s'aperçut de cette boucherie que lorsqu'il fut trop tard pour s'y
opposer.

«Que faites-vous? s'écria-t-il.

--Des retranchements, répondit impassiblement Diogo. Derrière ces
cadavres nous tirerons à l'abri jusqu'à ce que nos munitions soient
épuisées.

--Mais comment fuirons-nous après le combat?»

L'Indien éclata d'un rire nerveux et strident.

«Nous ne fuirons pas puisque nous serons morts!»

Le marquis ne trouva rien à répondre, il baissa la tête et retourna
auprès de la jeune fille.

Doña Laura s'était laissée tomber à terre en proie à un profond
désespoir; son cheval était le seul qu'on n'eût pas tué, il se tenait
auprès d'elle, la tête basse et frissonnant de terreur.

«Vous allez mourir, dit don Roque à la jeune fille.

--Je l'espère, répondit-elle d'une voix basse et entrecoupée.

--Vous me haïssez donc bien.

--Il n'y a pas dans mon cœur place pour la haine, je vous méprise.»

Il fit un mouvement de colère.

«Doña Laura, reprit-il, il en est temps encore, révélez-moi votre
secret.

--Pourquoi faire? lui dit-elle en le regardant en face, puisque nous
allons mourir.

--Malédiction! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage; cette femme
est un démon.»

Doña Laura sourit tristement.

«Rien ne saurait-il donc vous convaincre? A quoi vous servirait
maintenant la possession de ce secret?

--Et à vous? répondit-elle froidement.

--Dites-le-moi, dites-le-moi, et, je vous le jure, je vous sauverai;
quand je devrais pour cela marcher dans le sang jusqu'aux genoux. Oh!
Si j'étais possesseur de ce secret précieux, je sens que je réussirais
à échapper au danger terrible qui nous menace. Dites-le-moi, doña
Laura, je vous en supplie.

--Non! Je préfère mourir que d'être sauvée par vous.»

Le marquis eut un moment de fureur folle.

«Meurs donc! Et sois maudite!» s'écria-t-il en saisissant un pistolet à
sa ceinture.

Une main arrêta son bras.

Il se retourna en lançant un regard farouche à celui qui avait osé le
toucher.

«Excusez-moi, Excellence, lui dit Diogo toujours impassible, si
j'interromps votre intéressante conversation avec la señorita.»

Doña Laura n'avait pas fait un mouvement pour se soustraire à la mort;
ses yeux ne s'étaient pas baissés, ses joues n'avaient pas pâli; la
mort, pour elle, c'était la délivrance.

«Que me voulez-vous encore? s'écria le marquis.

--Vous annoncer, Excellence, que le moment est proche où il va falloir
faire preuve d'adresse. Voyez.»

Le marquis regarda.

«Mais, misérable! s'écria-t-il au bout d'un instant, si vous n'êtes pas
un traître, vous vous êtes grossièrement trompé.

--Plaît-il, Excellence.

--Par le saint nom de Dieu, c'est une manada de chevaux sauvages que
vous avez prise pour nos ennemis.

--Définitivement, Excellence, répondit le capitão avec un sourire de
dédain, vous n'avez pas la moindre expérience de la façon de combattre
des Guaycurus, ni de la vie du désert; voici probablement la dernière
chose que je vous apprendrai; mais il est toujours bon que vous le
sachiez. Les Guaycurus sont les premiers jinetes du monde. Voici la
tactique qu'ils emploient pour surprendre l'ennemi: ils lancent en
avant une troupe de chevaux sauvages afin de dérober leur nombre, puis
derrière ils se tiennent couchés de côté sur leurs chevaux, la main
gauche à la crinière et le pied droit appuyé sur l'étrier; de cette
façon, il est facile de se tromper et de supposer, ainsi que vous-même
l'avez fait, que tous les chevaux sont libres; mais vous allez bientôt
voir les cavaliers se redresser et vous les entendrez pousser leur cri
de guerre.

Nous avons dit que tous les Brésiliens étaient étendus derrière les
cadavres de leurs chevaux, prêts à faire feu au commandement.

Au-dessus d'eux, les vautours et les urubus, attirés par l'odeur
du sang, volaient en longs cercles en poussant des cris rauques et
discordants.

A une demi-lieue dans la plaine, une manada de chevaux accourait avec
une extrême rapidité, en soulevant d'épais nuages de poussière.

Les Brésiliens étaient mornes et silencieux; ils se sentaient perdus.

Seul, Diogo avait conservé sa physionomie calme et son expression
insouciante.

«Enfants! cria-t-il, ménagez vos munitions et ne tirez qu'à coup sûr;
vous savez qu'il ne nous reste plus de poudre.»

Tout à coup, les chevaux sauvages arrivèrent comme la foudre sur
les retranchements, et, malgré une décharge meurtrière faite à bout
portant, les franchirent d'un élan irrésistible.

Les guerriers Guaycurus se mirent en selle en poussant d'affreux
hurlements, et le massacre, car ce ne fut pas un combat, commença avec
un acharnement incroyable.

Au premier rang, auprès de Tarou-Niom, se tenait Malco Díaz.

Les yeux du métis lançaient des éclairs, il se ruait avec une furie
extraordinaire au plus épais de la mêlée, et faisait des efforts inouïs
pour se rapprocher de doña Laura.

Par un mouvement plutôt instinctif que calculé, les Brésiliens, dès que
leur retranchement improvisé avait été forcé, s'étaient groupés autour
d'elle.

La jeune fille, agenouillée sur le sol, les mains jointes et les yeux
au ciel, priait avec ferveur.

La pauvre Phoebé, la poitrine traversée par une lance, se tordait à ses
pieds dans les dernières convulsions de l'agonie.

Il y avait quelque chose de réellement beau dans le spectacle offert
par ces vingt et quelques hommes immobiles, silencieux, serrés les
uns contre les autres, et luttant désespérément contre une multitude
d'ennemis, ayant fait le sacrifice de leur vie, mais résolus à
combattre jusqu'au dernier soupir, et ne tombant que morts.

Diogo et le marquis faisaient des prodiges de valeur; l'Indien, avec un
mépris superbe de la mort; le blanc, avec la rage du désespoir.

«Hein! Excellence, dit le capitão, d'une voix railleuse, commencez-vous
à croire que nous y resterons?»

Cependant les rangs des Brésiliens s'éclaircissaient de plus en plus,
mais ils ne tombaient pas sans vengeance; les Guaycurus, décimés par
les balles, éprouvaient des pertes énormes.

Soudain, Malco Díaz bondit en avant, renversa le marquis en le frappant
du poitrail de son cheval, et, saisissant doña Laura par les cheveux,
il l'enleva, la jeta en travers sur le cou de son cheval et s'élança à
travers la plaine.

La jeune fille jeta un cri terrible et s'évanouit.

Ce cri, Diogo l'avait entendu; le capitão sauta par-dessus le corps du
marquis étendu sans connaissance et, renversant tout sur son passage,
il se précipita à la poursuite du métis.

Mais que pouvait un homme à pied contre un cavalier lancé à toute bride?

Le métis s'arrêta, un éclair jaillit de sa fauve prunelle, et il épaula
son fusil.

Diogo le prévint.

«C'est ma dernière charge, murmura-t-il; elle sera pour elle.»

Et il lâcha la détente.

Malco Díaz chancela tout à coup; ses bras s'ouvrirent convulsivement,
et il roula sur le sol en entraînant la jeune fille dans sa chute.

Il était mort.

Diogo s'élança vers lui, mais tout à coup il fit un bond de côté, et,
prenant son arme par le canon, il la leva au-dessus de sa tête: un
Indien venait sur lui; mais changeant presque aussitôt de position,
il bondit comme un jaguar, enlaça de ses bras nerveux l'Indien qui le
poursuivait, le renversa, et du même coup se mit en selle à sa place.
Ce prodige d'adresse et d'agilité accompli, il vola au secours de la
jeune fille.

A peine la soulevait-il dans ses bras pour la mettre sur le cheval
qu'il s'était si miraculeusement approprié, que des guerriers Guaycurus
l'enveloppèrent dans un cercle infranchissable.

Diogo jeta un regard douloureux à la jeune fille qu'il posa à terre,
et, retirant de sa ceinture ses pistolets, seules armes qui lui
restaient:

«Pauvre enfant! murmura-t-il, j'ai fait ce que j'ai pu; la fatalité
était contre moi!»

Il arma froidement ses pistolets.

«J'en tuerai bien deux encore avant de mourir,» dit-il.

Tout à coup les rangs des guerriers s'ouvrirent. Tarou-Niom parut.

«Que nul ne touche à cet homme et à cette femme, dit-il, ils
m'appartiennent.

--Allons, ce sera pour une autre fois, dit le capitão en replaçant ses
pistolets à sa ceinture.

--Tu es brave, je t'aime, reprit Tarou-Niom; prends cette _gni-maak_
(plume), elle te servira de sauvegarde. Reste ici jusqu'à ce que
je revienne, et veille sur l'_etlatoum_ (femme) que tu as si bien
défendue.»

Diogo prit la plume et s'assit tristement auprès de la jeune fille.

Une heure plus tard le capitão et doña Laura accompagnaient les
guerriers Guaycurus qui retournaient à leur village.

La jeune fille était toujours évanouie et ne connaissait pas encore
toute l'étendue du nouveau malheur qui était venu fondre sur elle.

Diogo la portait sur le cou de son cheval et la soutenait avec
précaution; le brave capitão paraissait déjà, non pas résigné, mais
complètement consolé de sa défaite, et causait amicalement avec le
capitão Tarou-Niom, qui lui témoignait beaucoup d'égards.

Le combat avait fini ainsi qu'il devait finir, c'est-à-dire par la mort
de tous les Brésiliens.

Ils avaient été impitoyablement massacrés.

Seuls, Diogo et la jeune fille avaient survécu, par un miracle
incompréhensible, qui avait fait jaillir un éclair de pitié dans le
cœur féroce du chef guaycurus.

Quant au marquis de Castelmelhor, nul ne savait ce qu'il était devenu;
malgré les recherches les plus actives, il avait été impossible de
retrouver son corps.

Était-il mort? Était-il vivant et avait-il contre toute probabilité
réussi à s'échapper?

Son sort demeurait enveloppé d'un impénétrable mystère.

Bientôt les Indiens disparurent, la plaine où s'était passée cette
effroyable tragédie redevint solitaire, et les vautours, s'abattant sur
les cadavres, commencèrent une horrible curée de chair humaine.

FIN DU PROLOGUE.



LE GUARANIS



I

EL VADO DEL CABESTRO.


Le 23 décembre 1815, entre deux et trois heures de l'après-midi,
c'est-à-dire au moment le plus chaud de la journée, deux voyageurs,
venant l'un du nord, l'autre du sud, se rencontrèrent face à face, sur
les bords d'une petite rivière, affluent du rio Dulce, à un endroit
nommé _el Vado del Cabestro_, c'est-à-dire le gué du Licol, situé à
égale distance des villes de Santiago et de San Miguel de Tucumán.

En arrivant au bord de l'eau, comme d'un commun accord, les deux
voyageurs retinrent la bride et s'examinèrent attentivement pendant
quelques instants.

La rivière que tous deux se préparaient à traverser en sens contraire,
grossie par les pluies d'orage, était assez large en ce moment, ce qui
empêchait les deux voyageurs de se distinguer réciproquement assez
complètement pour se former l'un de l'autre une opinion rassurante.

Tout étranger qu'on rencontre au désert est sinon un ennemi, du moins,
jusqu'à plus ample renseignement, un individu dont la prudence exige
qu'on se méfie.

Après une hésitation courte, mais bien marquée, chaque voyageur ramena
à sa portée le long fusil qu'il avait jeté en bandoulière, l'arma
en faisant craquer avec bruit la détente, et, semblant prendre une
résolution suprême, chatouilla légèrement de l'éperon les flancs de son
cheval et entra dans l'eau.

Le gué était large et peu profond; l'eau arrivait à peine au ventre des
chevaux, ce qui laissait aux cavaliers liberté entière de se diriger à
leur guise.

Cependant ils s'avançaient l'un vers l'autre en continuant à s'observer
attentivement, prêts à faire feu au moindre mouvement suspect. La
distance diminuait rapidement entre eux; bientôt ils ne se trouvèrent
plus qu'à deux pas à peine l'un de l'autre.

Tout à coup ils poussèrent une exclamation joyeuse et s'arrêtèrent en
riant à gorge déployée.

A plusieurs reprises ils essayèrent de parler; mais le rire, plus fort
que leur volonté, les en empêcha, et ils éclatèrent de plus belle.

Cependant, ils avaient subitement désarmé leurs fusils, qui avaient
aussitôt repris leur position inoffensive en bandoulière, ce qui
témoignait que la sécurité la plus complète avait succédé dans leur
esprit à l'inquiétude qui d'abord les agitait.

Enfin, l'un d'eux parvint à reprendre assez son sang-froid pour que
les paroles se fissent jour à travers sa gorge et parvinssent jusqu'à
ses lèvres.

«Pardieu! s'écria-t-il en français, en tendant la main droite à
son singulier interlocuteur, qui riait toujours, la rencontre est
précieuse et j'en garderai longtemps le souvenir; je n'ose encore en
croire mes yeux: êtes-vous un homme ou un fantôme? Est-ce bien vous,
cher monsieur, vous que j'ai vu, il y a deux ans à peine, postulant à
Paris auprès du gouvernement, pour je ne sais plus quel emploi, que je
retrouve aujourd'hui au fond de ce désert, portant poncho et sombrero,
et ressemblant à s'y méprendre, par votre singulier accoutrement, à un
gaucho de la bande orientale.

--Oui, répondit l'autre, en jetant un regard de satisfaction sur sa
personne; le costume est assez bien réussi; mais, ajouta-t-il entré
deux éclats de rire, je suis en droit, il me semble, de vous retourner
la question; comment se fait-il que je vous rencontre ici, vous dont la
haute position?...

--Chut! interrompit le premier interlocuteur en devenant subitement
sérieux, rien n'est stable en ce monde, vous le savez, monsieur
Gagnepain.

--Hélas! Qui plus que moi a été à même de l'apprendre? fit tristement
le premier voyageur.

--Vous soupirez! Seriez-vous devenu comme moi le jouet de la fortune?

--La fortune et moi, nous nous sommes trop peu connus jusqu'à présent,
fit-il avec un sourire, pour qu'elle ait songé à moi d'une façon ou
d'une autre; je ne me plains au contraire que de son indifférence à mon
égard. Quant à vous, monsieur, je croyais que les derniers événements,
dont notre malheureux pays a été le théâtre, événements dans lesquels,
si je ne me trompe, vous avez joué un rôle assez, important, ne
pouvaient qu'avoir influé avantageusement sur votre fortune.»

Le second voyageur sourit amèrement.

«L'ingratitude et la proscription sont la monnaie courante des cours,
dit-il. C'est en vain que l'homme se croit habile et un en ce monde, il
s'agite et Dieu le mène.

--Sans compter les passions qui le conduisent, interrompit le premier
interlocuteur avec un léger accent de raillerie. Mais se reprenant
aussitôt et changeant de conversation: Où allez-vous donc ainsi?

--A San Miguel de Tucumán, puis de là au Chili.

--Seul?

--Oh! Non, mes gens viennent derrière moi; je les ai seulement un peu
devancés, afin de me livrer en toute liberté à mes réflexions. Et vous?

--Oh! Moi, c'est différent; je suis presque sur mes terres, ici.

--En vérité?

--Ma foi, oui; seulement, entendons-nous, je ne compte pas habiter
éternellement ce pays; cependant, si vous le désirez et que vous ne
soyez pas trop pressé de continuer votre voyage, je serai heureux de
vous faire visiter ma maison, dont nous ne sommes guères éloignés que
d'une vingtaine de milles, et de vous y offrir l'hospitalité.

--Comment! Votre maison? Vous avez une maison ici?

--Mon Dieu! Oui; il fallait que je vinsse en Amérique pour accomplir
ce miracle d'être propriétaire. C'est piquant, n'est-ce pas? fit-il en
riant. Mais il me semble que, depuis bien longtemps déjà, nous sommes
arrêtés au milieu de l'eau. Que dites-vous de ma proposition? Vous
sourit-elle? Rebroussez-vous votre route?»

L'autre hésita un instant.

«Décidez-vous, monsieur, le hasard, ou si vous le préférez, la
Providence, qui nous a fait nous rencontrer ainsi inopinément, a
peut-être de secrets desseins sur nous; ne la contrarions pas. Ces
paroles furent prononcées d'un ton semi-sérieux, semi-railleur.

--Pourquoi plaisanter sur ce sujet, monsieur Gagnepain, répondit
l'autre avec un léger accent de reproche, bien que vous soyez artiste,
et par conséquent esprit fort, ce que vous dites est plus vrai que vous
ne voulez sans doute vous l'avouer à vous-même.

--Pardon, j'avais oublié que vous êtes un ancien oratorien, mettons que
je n'ai rien dit; ainsi vous rebroussez chemin avec moi?

--Certes, rien ne me presse, j'arriverai toujours assez tôt là où je
vais; j'aurai le plus grand plaisir à passer quelques heures en votre
compagnie; les occasions de ne point parler cette affreuse langue
espagnole et de causer avec un compatriote ne sont pas assez fréquentes
dans cet abominable pays, pour qu'on les laisse échapper quand on a le
bonheur de les rencontrer.

--Venez donc, alors; nous nous étendrons sur l'herbe, à l'ombre de ces
magnifiques palmiers, et, pendant que nos chevaux se délasseront, nous
laisserons passer la grande chaleur du jour en causant et en attendant
vos gens.

--Votre offre est si cordiale que je ne veux pas la refuser.

--Parfaitement parlé, mon cher duc.

--Silence, interrompit vivement celui auquel on venait de donner ce
titre; je me nomme Dubois, et je suis naturaliste; souvenez-vous de
cela, je vous en supplie.

--Ah! fit l'autre avec un léger étonnement, comme vous voudrez; va pour
Dubois, c'est un nom aussi bon qu'un autre.

--Meilleur pour moi en ce moment. Allons donc sans plus de retard.»

Les deux voyageurs regagnèrent alors le bord de la rivière où, suivant
le programme convenu entre eux, ils enlevèrent la bride à leurs
chevaux, tout en ayant soin de les attacher par la longe, de peur
qu'ils ne s'écartassent; et, après avoir battu les buissons du canon de
leurs fusils pour chasser les reptiles, ils s'étendirent sur l'herbe
verte et touffue, sous l'ombre protectrice d'un palmier gigantesque, en
poussant un soupir de voluptueuse satisfaction.

Le pays au centre duquel s'étaient rencontrés nos personnages étaient
loin sous tous les rapports de mériter l'épithète dont l'un deux
l'avait flétri; c'était, au contraire, une admirable contrée, dont
les paysages grandioses et accidentés ont toujours fait l'admiration
des explorateurs, bien rares à la vérité, que l'amour de la science a
poussés à les visiter sous tous leurs aspects.

Le Tucumán où se passent en ce moment les événements de notre histoire,
est une des contrées les plus heureusement situées de l'Amérique du Sud.

Placée au nord de la province de Catamarca, cette contrée, traversée
par une branche des Andes, jouit d'un climat tempéré en été et presque
froid en hiver; une grande partie de son territoire se compose
d'immenses plateaux ou _llanos_, couverts d'une luxuriante végétation,
entretenue par de nombreux cours d'eau et des rivières considérables
qui, ne trouvant pas de débouché, à cause du peu de pente du terrain, y
forment de nombreux lacs sans écoulement.

Cette région est aujourd'hui une des plus vastes, des plus peuplées et
des plus riches de la Confédération Buenos-airienne.

De l'endroit où les voyageurs s'étaient arrêtés, ils jouissaient d'un
coup d'œil enchanteur et voyaient se dérouler devant eux un paysage
ravissant: à leurs pieds, une rivière large et profonde serpentait
comme un ruban d'argent à travers les plaines couvertes de hautes
herbes d'un vert d'émeraude, du milieu desquelles bondissaient à
chaque instant des cerfs, des vigognes, jouant par troupes, tandis que
les taureaux sauvages levaient leurs larges têtes armées de cornes
formidables, et jetaient autour d'eux des regards empreints d'une
pensive tristesse; des volées de pigeons et de perdrix volaient dans
tous les sens en jetant dans l'air les notes stridentes ou douces de
leurs chants, tandis que de magnifiques cygnes noirs s'ébattaient
sur la rivière et se laissaient nonchalamment emporter au courant,
défilant devant les flamants roses et les hérons, occupés à pêcher sur
la rive; d'immenses forêts tenaient tout l'arrière-plan du paysage
et s'élevaient, de gradin en gradin, sur les versants lointains
des Cordillières, dont les cimes dentelées et couvertes de neiges
éternelles se confondaient avec les nuages.

Le soleil répandait avec profusion ses rayons éblouissants sur cette
nature primitive et faisait scintiller, comme des millions de diamants,
les sables incessamment mouillés des plages de la rivière.

Un calme profond régnait dans ce désert, si vivant et si animé
cependant, et du sein duquel s'élevaient, comme un hymne solennel vers
Dieu, les chants des innombrables oiseaux blottis sous la feuillée.

Avant que d'aller plus loin et de rapporter la conversation de nos
personnages, nous les ferons plus intimement connaître au lecteur en
traçant leur portrait en quelques lignes.

Le premier, celui qui ne voulait pas qu'on lui donnât le titre de
duc et qui prétendait se nommer Dubois et exercer la profession de
naturaliste, était un homme d'environ cinquante-deux ans, mais qui
en paraissait plus de soixante; son corps, long et maigre, était
légèrement courbé; ses membres grêles se perdaient pour ainsi dire
dans les larges plis de ses vêtements, ses traits, fatigués par les
veilles et les travaux intellectuels, sans doute, devaient avoir été
admirablement beaux: son front était large, mais sillonné de rides
profondes; ses yeux noirs bien ouverts, surmontés d'épais sourcils,
avaient un regard fixe pénétrant, qui, lorsqu'il s'animait, devenait
impossible à supporter; son nez était droit, sa bouche un peu grande,
mais garnie de dents magnifiques; ses lèvres un peu minces, sur
lesquelles un sourire froid et railleur semblait stéréotypé, son menton
carré lui complétait, avec l'absence complète de barbe, une physionomie
imposante, un peu dure, mais que, lorsque cela lui plaisait, il savait
rendre extrêmement bienveillante. Toute sa personne respirait cette
grâce aristocratique, onctueuse et un peu féline qui distingue les
diplomates et les hauts dignitaires de l'Église; elle formait, avec la
noblesse de ses gestes, le contraste le plus complet, non seulement
avec le costume qu'il avait cru devoir adopter, mais encore avec les
façons plébéiennes qu'il affectait, et que, comme un rôle mal appris,
il oubliait à chaque instant.

L'autre voyageur se nommait Émile Gagnepain; il avait de trente
à trente-deux ans; sa taille était ordinaire, mais bien prise et
fortement charpentée; ses épaules larges, sa poitrine bombée; la
santé semblait lui sortir par tous les pores: ses bras sur lesquels
saillaient des muscles gros comme des cordes et durs comme du fer,
témoignaient d'une vigueur corporelle peu commune; son visage
respirait la franchise et la bonne humeur; ses traits réguliers, ses
yeux bruns pleins de finesse, sa bouche rieuse, ses cheveux d'un
blond fauve, frisés comme ceux d'un nègre; sa moustache, cirée avec
soin et coquettement relevée; son menton rasé et ses favoris touffus
qui atteignaient presque les coins de sa bouche, lui formaient
une physionomie pleine de franchise et d'énergie qui, au premier
coup d'œil, attirait la sympathie. La liberté un peu brusque de
ses mouvements, sa parole vive et colorée le faisaient reconnaître
facilement pour un de ces êtres privilégiés, dit-on, malheureux,
disons-nous, qu'on est convenu de nommer artistes. En effet, il était
peintre; du reste, particularité que nous avons oublié de mentionner,
il avait attaché solidement à la croupe de son cheval, une boîte à
couleurs, un large parapluie, un chevalet et un appuie-main, appareil
indispensable à tous les peintres et qui, dans un pays moins sauvage
que celui dans lequel il se trouvait, l'aurait immédiatement dénoncé
pour ce qu'il était, malgré son costume de gaucho.

Ce fut lui qui, le premier, prit la parole. A peine s'était-il laissé
aller sur l'herbe que, se redressant brusquement et traçant un cercle
dans l'espace avec son bras droit étendu devant lui:

«Quelle admirable chose que la nature, s'écriât-il, et comme les hommes
sont coupables de la gâter ainsi qu'ils le font sans cesse, sous
prétexte d'amélioration, comme si la Providence n'était pas plus habile
qu'eux!

--Bravo! répondit l'autre personnage, auquel nous conserverons, jusqu'à
nouvel ordre, le nom de Dubois, sous lequel il s'est fait connaître
à nous; bravo! Monsieur Émile, je vois que vous êtes toujours aussi
enthousiaste qu'à l'époque où j'ai eu le plaisir de vous rencontrer.

--Eh! Monseigneur ... monsieur, veux-je dire, pardon de ce lapsus
involontaire, ne nous enviez pas l'enthousiasme, à nous autres pauvres
diables d'artistes; l'enthousiasme, c'est la foi, c'est la jeunesse,
c'est l'espérance peut-être!

--Dieu me garde d'avoir une telle pensée; je vous admire, au contraire,
moi qui, de la vie, ne puis plus aujourd'hui boire que l'absinthe.

--Bah! fit gaiement le peintre, demain n'existe pas, c'est un mythe;
vive aujourd'hui! Voyez quel éblouissant soleil, quelle magnifique
campagne; est-ce que tout cela ne vous raccommode pas un peu avec
l'humanité?»

M. Dubois soupira.

«Que la jeunesse est heureuse, dit-il; tout lui sourit, jusqu'au désert
où elle court le risque flagrant de mourir de faim.

--Laissez donc, monsieur, l'homme qui est parvenu à vivre à Paris
n'ayant rien ne doit redouter aucun désert.

--Cela nous ramène à une question que je voulais vous adresser,
répondit M. Dubois en riant de la boutade paradoxale de l'artiste.

--Voyons la question? fit celui-ci d'un ton de bonne humeur.

--Veuillez d'abord ne pas attribuer à une indiscrétion indigne de moi,
mais seulement, je vous prie, au vif intérêt que je vous porte, la
question que je me propose de vous adresser.

--De l'indiscrétion avec moi, monsieur; vous voulez rire, sans doute.
Allez, ne craignez pas de m'adresser cette question. Quelle qu'elle
soit, je me fais fort d'y répondre de façon à vous satisfaire.

--Depuis notre singulière rencontre, je me creuse vainement la tête
pour deviner le motif qui vous a décidé à émigrer ainsi dans ces
régions inconnues.

--Émigrer, fi! Monsieur! Le vilain mot; voyager, vous voulez dire, sans
doute?

--Voyager, soit, mon jeune ami; je ne chicanerai pas avec vous sur une
expression que vous avez le droit de trouver malsonnante.

--Pourquoi ne pas me dire franchement que c'est mon histoire que vous
me demandez, monsieur le duc?

--Chut! Chut! Cher monsieur, ne vous ai-je pas prié d'oublier ce titre.

--Au diable la recommandation! Je l'oublierai toujours.

--J'espère que non, lorsque je vous aurai affirmé qu'il est pour moi de
la dernière importance que ce titre malencontreux soit ignoré de tous
en ce pays.

--Cela suffit, monsieur, je ne me le rappellerai plus.

--Je vous remercie; maintenant, si ce n'est pas abuser de votre
complaisance, racontez-moi cette histoire que je désire si fort
connaître, car, à Paris, nous nous sommes rencontrés dans des
circonstances trop peu sérieuses pour que je me sois informé jamais de
vos antécédents qui, je ne sais pourquoi, m'intéressent aujourd'hui
plus que je ne pourrais vous l'exprimer.

--Cela est facile à comprendre, monsieur, les distances qui nous
séparaient l'un de l'autre, les barrières infranchissables qui,
à Paris, s'élevaient entre nous n'existent plus ici; nous sommes
deux hommes, face à face dans le désert, se valant l'un l'autre,
et je me hâte d'ajouter deux compatriotes, c'est-à-dire deux amis;
naturellement, nous devons faire cause commune envers et contre tous,
nous intéresser l'un à l'autre et nous aimer comme protestation en
haine des étrangers au milieu desquels le sort nous a jetés et qui sont
et doivent être nos ennemis naturels.

--Peut-être avez-vous raison, mais, quelle qu'en soit la cause, cette
sympathie existe, et je serai heureux, s'il vous plaît, de me dire
votre histoire.

--Cette histoire est bien simple, monsieur; en deux mots, je vous la
raconterai; seulement, je doute fort qu'elle vous intéresse.

--Dites toujours, mon jeune ami.

--M'y voici. Mon nom, vous le connaissez, je me nomme Émile Gagnepain,
nom plébéien s'il en fût, n'est-ce pas?

--Le nom ne fait rien à l'affaire.

--Sans doute. En 1792, lorsque la patrie fut en danger, mon père,
pauvre diable de premier clerc de procureur, marié depuis quelques
années à peine, abandonna sa femme et son enfant, alors âgé de sept à
huit ans, pour s'engager comme volontaire et voler à la défense de la
République. Lorsque mon père annonça à sa femme la détermination qu'il
avait prise, celle-ci lui répondit avec un laconisme tout spartiate: Va
défendre la patrie, elle doit passer avant les affections de famille.
Mon père parti, notre pauvre foyer, déjà bien misérable, le devint
davantage encore; heureusement, j'eus le bonheur d'être recommandé à
David, dans l'atelier duquel j'entrai. Ma mère, débarrassée de moi,
put, à force de travail et d'économie, attendre des temps meilleurs.
Cependant les années s'écoulaient les unes après les autres, mon père
ne revenait pas, les nouvelles que nous recevions de lui étaient
rares, nous avions appris qu'il avait été nommé capitaine dans la
vingt-cinquième demi-brigade, après plusieurs actions d'éclat, voilà
tout. Quelquefois, rarement, un petit secours d'argent arrivait à
ma mère; au camp de Boulogne, mon père avait refusé la croix de la
Légion d'honneur, sous prétexte que la République n'avait pas de
distinctions à donner à ceux de ses enfants qui ne faisaient que
leur devoir le plus strict en la servant bien. Quelques mois plus
tard il tombait criblé de balles à Austerlitz, au milieu d'un carré
autrichien qu'il avait enfoncé, à la tête de sa compagnie, en criant,
malgré le nouvel ordre de choses: _Vive la République_! L'Empereur ne
garda pas rancune au soldat de 92; il donna une pension de 800 fr.
à sa veuve; c'était bien, mais, pas assez pour vivre. Heureusement
j'avais grandi, j'étais maintenant en mesure de venir en aide à ma
mère. Grâce à la toute-puissante protection de mon maître, bien que
fort jeune encore, je gagnais assez d'argent, non seulement pour
m'entretenir convenablement, mais encore pour donner à ma mère un peu
de ce bien-être dont elle avait tant besoin. Ce fut alors, je ne sais
à quelle occasion, que me vint le désir de voyager en Amérique, afin
d'étudier cette nature dont, quoi qu'on en dise, nous n'avons en Europe
que des contrefaçons plus ou moins bien réussies.

--Vous êtes sévère, monsieur, interrompit son interlocuteur.

--Non, je suis juste; la nature n'existe plus chez nous, l'art seul se
prélasse à sa place. Aucun paysage européen ne soutiendra jamais la
comparaison avec un décor d'opéra, au point de vue de la vérité des
détails. Mais je reprends. Je redoublai donc d'efforts; je voulais
partir, mais pas avant d'avoir assuré à ma mère une position qui la mît
à jamais, quelque chose qui m'arrivât pendant mon absence, à l'abri du
besoin. A force de travail et de persévérance, je parvins à résoudre
ce problème presque insoluble. Les efforts qu'il me fallut faire, je
ne vous les dirai pas, monsieur, cela dépasse toute croyance; mais ma
détermination était prise: je voulais voir cette Amérique, dont les
voyageurs font de si magnifiques descriptions. Enfin, après dix ans
d'une lutte incessante, je réussis à réunir une somme de trente-cinq
mille francs, c'était bien peu, n'est-ce pas? Cependant cela me suffit,
je gardai cinq mille francs pour moi, je plaçai le reste au nom de
ma mère, et, certain que désormais elle pourrait se passer de moi,
je partis; voilà huit mois que je suis débarqué en Amérique. Je suis
heureux comme le premier jour: tout me sourit, l'avenir est à moi! Je
vis comme les oiseaux, sans souci du lendemain; j'ai acheté, moyennant
la somme comparativement énorme de 250 francs, un rancho à de pauvres
Indiens guaranis, qui, effrayés par la guerre des colonies contre la
métropole, se sont réfugiés au grand Chaco, parmi leurs congénères.
Voilà comment je suis propriétaire. Continuellement en course de çà
et de là, j'étudie le pays et je choisis les études que plus tard je
ferai. Cela durera autant que cela pourra: l'avenir est à Dieu; il est
inutile que je m'en préoccupe à l'avance. Voilà mon histoire, monsieur,
vous voyez qu'elle est simple.

--Oui, répondit son interlocuteur d'un air pensif, trop simple même; le
bonheur complet n'existe pas au monde où nous sommes; pourquoi ne pas
songer un peu à l'adversité qui tout à coup peut vous surprendre?

--Dame! fit en riant l'artiste, c'est que, plus malheureux ou plus
pauvre que Polycrate, tyran de Samos, je n'ai même pas un anneau à
jeter à la mer; d'ailleurs vous savez la fin de l'histoire: un poisson
quelconque me le rapporterait; je préfère attendre.

--Cette philosophie est bonne; je n'y trouve rien à redire. Heureux
ceux qui peuvent la pratiquer. Malheureusement je ne suis pas du
nombre, dit-il en étouffant un soupir.

--Si je ne craignais pas de vous déplaire, je vous adresserais une
question à mon tour? reprit en hésitant le peintre.

--Je sais ce que vous me voulez demander. Vous ne comprenez point,
n'est-ce pas, comment il se fait que moi, dont la position élevée
semblait me mettre pour toujours à l'abri des tempêtes, je me trouve
aujourd'hui près de vous dans ce désert?

--Pardon, monsieur, si ce que je vous demande doit le moins du monde
vous chagriner, ne me dites pas un mot, je vous en prie.»

Le vieillard sourit avec amertume.

«Non, reprit-il, il est bon parfois de verser le trop plein de son
cœur dans une âme pure et indulgente. Je ne vous dirai que deux mots
qui vous apprendront tout. Les sommets élevés attirent fatalement
la foudre, cela est un axiome généralement reconnu. Malgré l'appui
tout-puissant que je prêtai aux Bourbons pour rentrer en France, mon
dévouement de fraîche date ne put les convaincre de ma fidélité; sous
le duc de Napoléon, ils retrouvèrent le conventionnel qui avait jadis
voté la mort du roi Louis XVI; des amis m'avertirent; je partis, me
condamnant moi-même à l'exil pour éviter la mort suspendue sans doute
sur ma tête. J'abandonnai tout, parents, amis, fortune, jusqu'à
un nom sans tache et honoré jusqu'alors, pour aller dans un autre
hémisphère cacher ma tête proscrite. Pendant que, par un côté, jeune
et insouciant, vous abordiez en Amérique, j'y arrivais, moi, par un
autre côté, vieux, désillusionné, maudissant le coup qui me frappait;
croyez-le bien, quelque soit leur nom, les dynasties sont toutes
ingrates, parce qu'elles se sentent impuissantes; seul le peuple est
juste, parce que, lui, il sait qu'il est fort.

--Je vous plains doublement, répondit en lui tendant la main le jeune
homme; d'abord parce que votre proscription est inique; ensuite parce
que vous arrivez dans un pays bouleversé par les partis et qui, en ce
moment, est en pleine révolution.

--Je le sais, répondit-il en souriant; c'est sur cette révolution que
je compte, peut-être elle me sauvera.

--Je le souhaite pour vous, bien que vos paroles soient tellement
obscures pour moi, que je ne saurais les comprendre; il est vrai que,
jusqu'à ce jour, jamais je n'ai songé à la politique.

--Qui sait si bientôt elle n'absorbera pas toutes vos pensées?

--Dieu m'en garde! Monsieur, s'écria-t-il avec un bond d'indignation;
je suis peintre et l'art est tout pour moi.

--Voici mes gens qui arrivent, dit M. Dubois en changeant de ton.

--Où cela?

Mais ici, devant nous.

--Diable! Mais alors quels sont donc les cavaliers qui nous arrivent
de ce côté, reprit le peintre en indiquant du bout du doigt un point
diamétralement opposé à celui dans lequel apparaissait effectivement un
groupe composé d'une quinzaine d'individus.

--Hum! fit son interlocuteur avec une nuance d'inquiétude, que peuvent
être ces gens?

--Bah! fit insoucieusement le jeune homme, nous le saurons bientôt.

--Trop tôt, peut-être,» répondit le vieillard en hochant pensivement la
tête.

Deux troupes se dirigeaient en effet au galop vers la rivière.

Toutes deux se trouvaient à peu près à égale distance des voyageurs.



II

AMIS ET ENNEMIS.


Disons, en quelques mots, quelle était la situation politique de
l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires au moment où recommence notre
histoire.

Malgré le décret royal du 22 janvier 1809, déclarant les provinces
de l'Amérique espagnole partie intégrante de la monarchie avec des
droits égaux à ceux des autres provinces de la métropole, cependant don
Baltasar de Cisneros, nommé vice-roi, arrivait avec le titre de comte
de Buenos Aires et avec l'assignation d'une rente annuelle de cent
mille réaux.

L'indignation longtemps contenue éclata enfin.

Une commission, à la tête de laquelle figuraient deux patriotes dévoués
nommés don Juan José Castelli et don Manuel Belgrano, fut instituée.

Le 14 mai 1810, une députation composée de près de six cents notables
de Buenos Aires se rendit auprès du vice-roi pour l'inviter à se
démettre pacifiquement d'une autorité désormais ridicule et illégale,
puisqu'elle émanait d'un pouvoir qui n'existait plus de fait en Europe.

Une junte fut formée qui, après avoir proclamé l'abolition de la cour
des comptes, le traitement du vice-roi et l'impôt sur le tabac, expédia
une force imposante à Córdoba contre le général Liniers, Français
d'origine, mais dévoué à la monarchie espagnole, que depuis longtemps
déjà il servait avec éclat en Amérique.

Liniers avait réussi à réunir une armée assez forte, soutenue par une
escadrille qui, partie de Montevideo, était venue bloquer Buenos Aires.

Malheureusement, cet événement qui devait sauver la cause royale, la
compromit de la façon la plus grave.

L'armée de Liniers se débanda, la plupart des soldats tombèrent aux
mains des indépendants; Moreno, Concha et Liniers lui-même eurent le
même sort.

La junte, en apprenant ce résultat inespéré d'une campagne dont elle
appréhendait si fort les suites, résolut de frapper un coup décisif
afin d'intimider les partisans de la cause royale.

Le général Liniers était fort aimé du peuple, auquel il avait rendu de
grands services; il pouvait être sauvé et délivré par lui; il fallait
éviter ce _malheur._

Don Juan José Castelli reçut, en conséquence, l'ordre d'aller
au-devant des captifs. Il obéit et les rencontra aux environs du mont
Papagallo.

Alors il se passa une scène horrible que l'histoire a justement
flétrie. Sans forme de procès, de sang-froid, tous les prisonniers
furent égorgés. Seul, l'évêque de Córdoba fut épargné, non par respect
pour son caractère sacré, mais seulement afin de ménager les préjugés
populaires.

Ainsi mourut lâchement assassiné le général Liniers, homme auquel la
France se glorifie, à juste titre, d'avoir donné le jour, qui avait
rendu de si grands services à sa patrie adoptive et dont le nom vivra
éternellement sur les rives américaines, à cause de ses nobles et
belles qualités.

Cependant un nouvel orage s'éleva contre les indépendants.

Le vice-roi du Pérou envoya sous le commandement du colonel Cordova un
corps d'armée contre les Buenos-Airiens.

Le 7 novembre, les deux partis se rencontrèrent à Hupacha; après une
lutte acharnée, tes royalistes furent vaincus et la plupart faits
prisonniers.

Castelli, que nous avons vu massacrer Liniers et ses compagnons, avait
suivi les troupes royales dans leur marche; il ne voulut pas laisser
son œuvre incomplète: les prisonniers furent tous fusillés sur le champ
de bataille.

Le vice-roi du Pérou, effrayé par ce désastre, fit demander une trêve
que la junte consentit à lui accorder.

Mais la lutte était loin d'être finie. L'Espagne n'était nullement
disposée à abandonner, sans y être contrainte par la force des armes,
les magnifiques contrées où, pendant si longtemps, son drapeau avait
paisiblement flotté, et d'où découlaient ses immenses richesses; et,
au moment où recommence notre histoire, l'indépendance des provinces
buenos-airiennes, loin d'être assurée, était de nouveau remise
sérieusement en question.

Les dépositaires du nouveau pouvoir n'avaient pas tardé à entrer en
lutte les uns contre les autres, et à sacrifier à leurs misérables
visées ambitieuses les intérêts les plus sacrés de leur patrie, en
inaugurant cette ère de guerres fratricides, non fermée encore et qui
conduit à une ruine inévitable ces régions si belles et si riches. Au
moment où nous reprenons notre récit, le parti espagnol un instant
abattu avait relevé la tête; jamais les colonies, à peine émancipées,
ne s'étaient trouvées en si grand danger de périr.

Le général espagnol Pezuela, à la tête de troupes aguerries, faisait de
grands progrès dans le haut Pérou. Le 25 novembre, il avait remporté
une victoire signalée à Viluma, repris possession de Ghuquisaca,
Potosí, Tunca; ses grands'gardes atteignaient Cinti, et des cuadrillas,
ou guérillas de corps francs, partisans de l'Espagne, ravageaient
presque impunément la frontière de la province de Tucumán.

La situation était donc des plus critiques. La guerre n'avait rien
perdu de sa première férocité; chaque parti semblait bien plutôt être
composé de brigands altérés de sang et de pillage, que de braves
soldats ou de loyaux patriotes; les routes étaient infestées de gens
sans aveu qui changeaient de casaque selon les circonstances et, en
résumé, faisaient la guerre aux deux partis selon les exigences du
moment. Les Indiens, profitant de ces désordres, pêchaient en eau
trouble et faisaient la chasse aux blancs, royalistes ou insurgés.

Puis, pour mettre le comble à tant de malheurs, une armée brésilienne,
forte de dix mille hommes et commandée par le général Lesort, avait
envahi la province de Montevideo, depuis déjà fort longtemps convoitée
par le Brésil et dont il espérait, à la faveur des dissensions
intestines des Buenos-Airiens, s'emparer presque sans coup férir.

On comprend parfaitement combien devait être précaire la situation
de voyageurs européens forcément isolés dans cette contrée, ne
connaissant ni les mœurs ni même la langue des gens auxquels ils
se trouvaient mêlés, et jetés ainsi à l'improviste au milieu de ce
tourbillon révolutionnaire qui, semblable au simoun africain, dévorait
impitoyablement tout ce qu'il rencontrait sur son passage.

Nous reviendrons maintenant aux deux Français que nous avons laissés
nonchalamment étendus sur l'herbe au bord de la rivière et devisant
entre eux de choses indifférentes.

La vue de la seconde troupe signalée par le peintre avait excité au
plus haut degré l'inquiétude de son interlocuteur. Hâtons-nous de
constater que cette inquiétude était plus que justifiée par l'apparence
excessivement suspecte des cavaliers qui la composaient.

Ils étaient cinquante environ, bien montés et armés jusqu'aux dents, de
longues lances, de sabres, de poignards et de mousquetons.

Ces cavaliers étaient évidemment des Espagnol. Leurs traits hâlés par
l'air du désert et bronzés par le soleil, respiraient l'intelligence
et la bravoure;, il y avait en eux quelque chose de l'allure fière et
déterminée des premiers conquérants espagnols, dont ils descendaient en
droite ligne, sans avoir dégénéré. Maîtres encore d'une grande partie
du territoire américain, ils n'admettaient pas qu'ils pussent en être
jamais chassés par les indépendants, malgré les victoires remportées
par ceux-ci.

Bien que lancés au galop, ils s'avançaient en bon ordre, la poitrine
couverte de la cuirasse de buffle destinée à repousser les flèches
indiennes, la lance fichée dans l'étrier, le mousqueton à l'arçon et
le sabre recourbé à fourreau de fer battant l'éperon avec un bruit
métallique.

A dix pas en avant de la troupe venait un jeune homme de haute mine,
aux traits fiers et nobles, à l'œil noir et bien ouvert, à la bouche
railleuse, ombragée par une fine moustache noire coquettement cirée et
relevée en croc.

Ce jeune homme portait les insignes de capitaine et commandait la
troupe qu'il précédait; il avait environ vingt-cinq ans. Tout en
galopant, il jouait avec une désinvolture charmante avec son cheval,
magnifique spécimen des coursiers indomptés de la pampa, auquel, tout
en lui parlant et en le flattant d'une main de femme, délicate et
nerveuse, il se plaisait à faire exécuter des courbettes, des sauts de
côté et des changements de pieds qui parfois, amenaient un froncement
de sourcil et une grimace de mauvaise humeur sur le visage cuivré
et balafré d'un vieux sergent maigre et efflanqué, qui galopait en
serre-file à la droite de la compagnie.

Cependant, la distance diminuait rapidement entre les deux troupes,
dont les voyageurs se trouvaient être pour ainsi dire le centre commun.

Ceux-ci, sans se dire un mot, mais comme d'un commun accord, s'étaient
mis en selle, et au milieu du chemin, ils attendaient, calmes et
dignes, mais la main sur leurs armes, et intérieurement sans doute fort
inquiets, bien qu'ils ne voulussent pas le paraître.

La seconde troupe, dont nous n'avons pas encore parlé, se composait
d'une trentaine de cavaliers au plus, portant tous le costume
caractéristique et pittoresque des gauchos de la pampa; ils
conduisaient au milieu d'eux une dizaine de mules chargées de bagages.

Arrivée à une quinzaine de pas des voyageurs, les deux troupes firent
halte, semblant se mesurer de l'œil et se préparer mutuellement au
combat.

Pour un spectateur indifférent, certes c'eût été un étrange spectacle
que celui offert par ces trois groupes d'hommes, aussi fièrement campés
au milieu d'une plaine déserte, se lançant des regards de défi, et
cependant immobiles et comme hésitant à se charger.

Quelques minutes, longues comme un siècle, dans une situation aussi
tendue, s'écoulèrent.

Le jeune officier, voulant sans doute en finir et ennuyé de cette
hésitation qu'il ne paraissait pas partager, s'avança en faisant
caracoler son cheval et en se frisant nonchalamment la moustache.

Arrivé à quelque cinq ou six pas des voyageurs:

«Holà! Bonnes gens, dit-il d'une voix narquoise, que faites-vous là,
plantés, l'air effaré comme des ñandus à la couvée? Vous n'avez pas,
je suppose, la prétention de nous barrer le passage, ce qui serait par
trop réjouissant.

--Nous n'avons aucune prétention, señor capitan, répondit M. Dubois
dans le meilleur castillan qu'il put imaginer, castillan qui, malgré
ses efforts était déplorable, nous sommes des voyageurs paisibles.

--Caray! s'écria l'officier en se retournant en riant vers ses soldats,
qu'avons-nous ici, des Anglais, je suppose?

--Non, señor, des Français, reprit M. Dubois d'un air piqué.

--Bah! Anglais ou Français qu'importe, reprit l'officier raillant, ce
sont toujours des hérétiques.»

A cette preuve manifeste d'ignorance, les deux voyageurs haussèrent les
épaules avec mépris; l'officier s'en aperçut.

«Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur.

--Parbleu, répondit le peintre, c'est-à-dire que vous vous trompez
grossièrement, voilà tout; nous sommes aussi bons catholiques que vous,
si ce n'est davantage.

--Eh! Eh! Vous chantez bien haut, mon jeune coq.

--Jeune! fit en ricanant l'artiste, vous vous trompez encore, j'ai au
moins deux ans de plus que vous; quant à chanter, il est bien facile
de faire le fanfaron et le mangeur de petits enfants lorsqu'on est
cinquante contre deux.

--Ces gens qui sont là-bas, reprit l'officier, ne sont-ils donc pas à
vous?

--Si, ils sont à nous, mais qu'importe cela? D'abord ils vous sont
inférieurs en nombre, et ce ne sont pas des soldats.

--D'accord, répondit le capitaine en se frisant la moustache avec un
sourire railleur, je vous accorde cela, qu'en voulez-vous conclure?

--Simplement ceci, mon capitaine, c'est que nous autres, Français,
nous ne supportons que difficilement les injures, n'importe d'où elles
viennent et que si nous étions seulement à nombre égal, cela ne se
passerait pas ainsi.

--Ah! Ah! Vous êtes brave?

--Pardieu, la belle malice, puisque je suis Français.

--Fanfaron aussi, il me semble?

--Fanfaron d'honneur, oui.»

Le capitaine sembla réfléchir.

«Écoutez, dit-il au bout d'un instant avec une exquise politesse, je
crains de m'être trompé sur votre compte et je vous en fais sincèrement
mes excuses. Je consens à livrer libre passage à vous et à ceux qui
vous accompagnent, mais à une condition.

--Voyons la condition.

--Vous m'avez dit tout à l'heure que je ne vous parlais, ainsi que je
le faisais, que parce que je me sentais soutenu.

--Je vous l'ai dit, parce que je le pensais.

--Et vous le pensez encore, sans doute?

--Pardieu!

--Eh bien! Voici ce que je vous propose; tous deux nous sommes armés;
mettons pied à terre; dégainons nos sabres, et celui de nous qui
abattra l'autre, sera libre d'agir comme bon lui semblera, c'est-à-dire
que, si c'est vous, vous pourrez passer votre chemin sans crainte
d'être inquiété, et, si c'est moi, eh bien bataille générale; cela
vous convient-il ainsi?

--Je le crois bien, répondit en riant le peintre en se levant de selle.

--Qu'allez-vous faire monsieur Émile? s'écria vivement le vieillard,
songez que vous vous exposez à un grand péril pour une cause qui, au
fond, vous est indifférente et me regarde seul.

--Allons donc! fit-il en haussant les épaules, ne sommes-nous pas
compatriotes? Votre cause est la mienne. Vive Dieu! Laissez-moi donner
une leçon à cet Espagnol fanfaron qui s'imagine que les Français sont
des poltrons.»

Et, sans vouloir rien entendre davantage, il dégagea son pied de
l'étrier, sauta à terre, dégaina son sabre et en piqua la pointe en
terre en attendant le bon plaisir de son adversaire.

«Mais savez-vous vous battre au moins? s'écria M. Dubois, en proie à la
plus vive inquiétude.

--Plaisantez-vous, répondit-il en riant; à quoi auraient servi les
vingt-cinq ans de guerre de la France, si ses fils n'avaient pas appris
à se battre; mais, rassurez-vous, ajouta-t-il sérieusement, j'ai
dix-huit mois de salle à l'épée et je manie le sabre comme un hussard;
d'ailleurs, nous autres artistes, nous savons ces choses-là d'instinct.»

Cependant, le capitaine avait lui aussi mis pied à terre après avoir
ordonné à sa troupe de demeurer spectatrice du combat; les cavaliers
avaient hoché la tête d'un air de mauvaise humeur: pourtant ils
n'avaient pas fait d'observation; mais le vieux sergent dont nous avons
parlé et qui, sans doute, jouissait de certaines privautés auprès
de son chef, fit quelques pas en avant et crut devoir hasarder une
respectueuse protestation contre ce combat qui lui semblait une folie.

Le capitaine, sans lui répondre autrement, lui fit un geste muet d'une
expression tellement nette et impérieuse que le digne soldat rétrograda
tout penaud et alla reprendre son rang sans oser risquer une seconde
remontrance.

«C'est égal, grommela-t-il entre ses dents en retroussant ses
moustaches d'un air furieux, si cet hérétique a le dessus, quoi que
puisse dire don Lucio, je sais bien ce que je ferai.»

Le jeune capitaine sauta légèrement à terre et s'avança vers son
adversaire qu'il salua poliment.

«Je suis heureux, lui dit-il gracieusement, de l'occasion qui se
présente de recevoir d'un Français une leçon d'escrime, car vous avez
la réputation d'être passés maîtres en fait d'armes.

--Eh! Peut-être dites-vous plus vrai que vous ne le croyez, señor,
répondit le peintre avec un sourire railleur; mais, en supposant que la
science nous manque quelquefois, le cœur ne nous fait jamais défaut.

--J'en suis convaincu, monsieur.

--Quand il vous plaira de commencer, capitaine, je suis à vos ordres.

--Et moi aux vôtres, señor.»

Les deux adversaires se saluèrent du sabre et tombèrent en garde à la
fois avec une grâce parfaite.

Le sabre est, à notre avis, une arme beaucoup trop dédaignée et qui
devrait, au contraire, avoir dans les duels la préférence sur l'épée,
comme elle l'a lorsqu'il s'agit de bataille.

Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée
n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue
aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au
côté sans savoir s'en servir.

L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant
pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme; le sabre,
au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de
guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la
gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de
son adversaire.

Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde.
Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques
passes en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une
extrême prudence.

L'officier espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau
tireur. Sous ses formes un peu efféminées, il avait un poignet de fer
et des muscles d'acier; son jeu était large, élégant; il semblait
manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un
simple roseau dans la main.

Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups
plus imprévus et surtout plus rapides.

Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il
fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le
sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une fronde, et alla
retomber à une assez grande distance.

Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la
lui présentant par la poignée:

«Pardonnez-moi, señor, lui dit-il en s'inclinant, et veuillez, je vous
en prie, reprendre une arme dont vous vous servez si bien; je ne vous
l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.

--Señor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai
mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie
entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est
fini; je me reconnais vaincu, plus encore par votre courtoisie que par
votre habileté dans le maniement des armes.

--Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime
qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.

--Allez en paix où bon vous semblera ainsi que vos compagnons, señor:
vous n'avez de nous aucune insulte à redouter; seulement je ne me
considère pas quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega;
souvenez-vous de ce nom; dans quelque circonstance que vous vous
trouviez, si vous avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans,
réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.

--Je ne sais réellement comment vous remercier, señor, je ne suis qu'un
pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion
s'en présente jamais, je serai heureux de vous prouver combien je suis
sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.»

Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à
cheval.

Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés
d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre
mouvement hostile, la petite troupe devant laquelle marchaient côte à
côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine
échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à
sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les
méandres du chemin.

«Vous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune
compagnon dès qu'ils eurent franchi la rivière et mis un assez grand
espace entre eux et les Espagnols.

--Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.

--Mais parce que vous avez risqué d'être tué.

--Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque
continuellement d'être tué. En quittant la France, j'ai fait abnégation
complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je
considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur
comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti
étant arrêté, je n'attache pas le moindre prix à une existence qui,
d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte
venu et même, au besoin, sous le plus léger prétexte.

--Vous avez une assez singulière philosophie.

--Que voulez-vous? Avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les
Indiens et les bêtes fauves, qui infestent ce pays béni du ciel, ce
serait à mon sens de la folie que de compter sur vingt-quatre heures
d'existence et de former des projets d'avenir.»

M. Dubois se mit à rire.

«Cependant, dit-il, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment,
quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la
nuit.

--Que cela ne vous inquiète pas; ne vous ai-je pas dit que je vous
conduisais chez moi?

--Vous me l'avez proposé, c'est vrai, mais je ne sais si je dois
accepter votre hospitalité.

--Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais
croyez qu'elle sera cordiale.

--J'en suis convaincu; cependant l'embarras que vous occasionnera un si
grand nombre d'hôtes ...

--Vous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes
espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.

--Puisqu'il en est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de
passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie.

--A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaiement le jeune homme;
maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car,
sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.»

Le peintre prit effectivement la direction de la caravane, et, la
faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de
bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe, jusqu'au sommet d'une légère
éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par
plusieurs bâtiments, dont l'obscurité empêcha les voyageurs de juger
l'étendue et l'importance.

M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà assez avancée par ses
peones et son escorte; la querelle soulevée si à l'improviste par le
capitaine espagnol avait causé une perte de temps assez considérable,
de sorte que la journée était fort avancée quand les voyageurs purent
enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement
close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.

Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs
lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches
accourir au-devant d'eux.

Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui
surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au
bruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.

L'installation des voyageurs ne fut ni longue ni difficile; les mules
déchargées et les bagages déposés sous un hangar, les animaux furent
dessellés et entravés; les peones leur donnèrent la provende; puis ils
allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent
gaiement à passer la nuit en plein air.

Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison
ou plutôt dans le rancho, car cette modeste habitation bâtie en roseaux
et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les
côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaumière.

Cependant l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et
garni de meubles simples, mais en bon état.

«Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard
en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à
présent, nous lui laisserons sa qualification de salle à manger, car
nous allons souper, s'il vous plaît.

--Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue
même que je ferai honneur au souper; je me sens un appétit féroce.

--Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sur
la qualité.»

Le jeune homme frappa dans ses mains. Presque aussitôt une femme
indienne parut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte
de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir
sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui
produisaient un excellent effet au milieu de la vaisselle primitive
étalée sur la table.

Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.

Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur
du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité
des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres
circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi
l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti,
commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui;
mais, contre ses prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous
n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.

Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après
quelques minutes de conversation, souhaita un bonsoir cordial à son
hôte et se retira.

Celui-ci, dès qu'il fut seul, changea son manteau en matelas,
c'est-à-dire qu'il l'étendit sur la table, se coucha dessus, s'en
enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.

Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout
à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur
et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent
presque aussitôt plusieurs coups de feu.

M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au
dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.



III

LES PEONES.


Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre,
s'offrit alors à ses regards étonnés.

La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le
rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient
et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le
peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son
fusil jeté à terre devant lui et un pistolet de chaque main.

Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs,
probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.

A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux sellés étaient
maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.

A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets
sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet
saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui
régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches
rayait de taches sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.

Le vieillard, sans chercher l'explication de ce drame lugubre, mais
comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible
auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux
côtés de son jeune compatriote.

«Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous
attaqués?

--Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués,
mais par vos peones.

--Par mes peones! exclama M. Dubois avec stupeur.

--Il paraît que ces dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur
convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà
tout, c'est très simple, comme vous voyez; mais laissez-moi faire; ils
n'en sont pas encore où ils le supposent.

--Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.

--Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte,
mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu! Tant que vous serez
sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre
tous.

Le vieillard n'essaya pas d'insister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu
le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au
milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en
brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant
en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs
étaient resserrés.

La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus
inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre,
puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois
maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les
vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.

Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs
résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat
jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les
conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.

Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en
bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança
résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de
demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.

Une action hardie impose toujours aux masses.

Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent,
s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar
contre laquelle ils s'adossèrent.

Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui
osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment
instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte;
d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre
le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et
la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration,
circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur
pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait
leur hésitation.

L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris
qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait
qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en
un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement
au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour
sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient
être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile
conception.

«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à
deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres
devant lui, que demandez-vous?»

A cette question, nulle réponse ne fut faite.

Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre
railleuse.

«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans
doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et
simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes;
cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous
soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré
infime.

--Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en
faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant
d'un air moqueur.

Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et
lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:

«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros
et non à un drôle de votre espèce.»

Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été
tué roide.

L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique;
les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables
caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle
ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme
et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.

«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant
froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est
entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons,
expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et
pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez
partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»

Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.

«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés
et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous
prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable
malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins
possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé
certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement
pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces
motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»

Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs.
Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré
eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement
de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et
l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.

Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon
fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de
se taire.

«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second
malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes
sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de
nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en
danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est
fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de
véritables _caballeros._»

Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête,
déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant
nonchalamment ses bras sur sa poitrine.

«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»

Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement
les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de
nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier
jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à
toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait
leur repentir.

Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux
dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient
étendus devant les feux de veille.

Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la
place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette
de paille de maïs entre ses doigts nerveux.

Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre.
Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.

«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main
avec reconnaissance.

--Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis
souvenu du mot de Danton.

--Lequel?

--De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que
sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?

--Mais vous risquiez votre vie!

--Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le
sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance
à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une
résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à
l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.

--Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous
garderai une reconnaissance éternelle.

--Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez
pour moi, et nous serons quittes.

--J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que
le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.

--Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais
ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus
importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si
malencontreusement interrompu.

--Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc
entièrement à votre disposition.

--Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont
froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus
longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris
bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne
laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous
conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»

Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation
la porte derrière lui.

Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum,
s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre
bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:

«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son
siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?

--Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un
regard voilé sous ses paupières demi-closes.

--D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en
souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?

--Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.

--Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi,
en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.

--Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière
franchise.

--Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je
me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car
je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.

--J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.

--D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?

--Ne vous l'ai-je pas dit.

--En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des
soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour
vous servir d'escorte.

--Comment le savez-vous?

--Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé
d'une mission politique?

--Moi!

--Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela
m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime
importance.

--Mais....

--Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il
est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a
l'intention de vous livrer aux Espagnols.

--Le croyez-vous?

--J'en suis sûr.

--C'est sérieux, alors?

--Vous avez donc une mission?

--Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.

--Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage.
Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.

--Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?

--Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici
ce que je vous propose.

--Voyons.

--Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.

--J'en suis convaincu.

--Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits
professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous
accompagner jusqu'à Tucumán.

--Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus
agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur;
vous me sauvez littéralement la vie.

--Pardon, mais à une condition.

--Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine
réserve.

--Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme,
répondit en riant le jeune homme.

--Dites, dites, je suis toutes oreilles.

--Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte
de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la
politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.

--Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air
pensif.

--N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à
Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition
expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant
tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je
suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans
notre spécialité.

--Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.

--Et puis....

--Ah! Il y a encore quelque chose.

--Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment
témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire,
entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard
nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le
service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette
condition seulement je puis vous accompagner.»

M. Dubois se recueillit un instant.

«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie,
croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi;
je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance
d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que,
heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière
condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace
en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à
oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une
indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes
Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous
est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires
l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que
vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison.
Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne
vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre
exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est
pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci;
je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme
vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans
aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour
moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de
me reconnaître hautement votre obligé.»

Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité,
que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont
la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait,
une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait
vainement de rendre indifférente:

«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus
longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous
mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux
à vous reposer ici.

--Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi
que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon
départ.

--Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant
ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous
je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà
j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de
prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.

Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu
de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue.
Bonsoir.»

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se
retira et le vieillard demeura seul.

--Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus
confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en
s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si
brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne
consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en
suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»

Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme,
comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement
une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il
habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade
même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour
de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien
réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon
à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et
surveillait les apprêts du départ.

Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses
ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié
la tentative de rébellion si heureusement avortée.

Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune
homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.

De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course
était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il
ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir
tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre,
tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du
soleil.

Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre
avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le
cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter
de nouveau.

Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures
du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de
Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes,
surgirent à l'horizon.

L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte
s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et
d'orangers.

Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position
comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la
conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges,
munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places
garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ
douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez
renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de
la Banda Oriental.

A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était
accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé
profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri
d'un coup de main.

Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été
dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut
Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.

Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs
bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un
Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette
discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.

Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats,
étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou
mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée
hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme,
tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à
l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec
cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous
certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si
dignes de pitié.

Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans
la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant,
contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et
pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.

La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises
sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de
femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.

«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son
hôte.

--Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.

--Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.

--A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu
pour moi dans la maison portant le numéro 3.

--Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»

La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence
inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha
sur la place Mayor.

«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de
prendre congé de vous.

--Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité
que j'ai reçue de vous.

--Pourquoi ne pas me laisser partir?

--Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.

--S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.

--Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»

Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.



IV

SAN MIGUEL DE TUCUMÁN.


San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges
rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places
ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement
changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de
toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était
métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et
d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à
l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient
à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation
particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux
couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque
sur les plates-formes des maisons des boîtes et des _cohetes_, cette
suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.

Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup
de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité
de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions
fabuleuses.

Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains,
qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils
les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction
personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que
de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils
préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste,
les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à
demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui
rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs
admirateurs.

Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les
habitants de San Miguel célébraient une _grande victoire_ remportée par
un chef de _montoneros_ Buenos-airiens sur les Espagnols.

Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute
l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop
prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du
temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni
morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites
honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur
le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie
sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine
américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à
tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup
viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en
troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui
ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles
une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur
disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.

Une maison tout entière avait été mise à la disposition de M. Dubois
par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur de la province et le
général commandant les troupes campées autour de la ville, prévenus de
son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tête d'un
nombreux et brillant état-major.

Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise
des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste
qu'il était, il se mit un album sous le bras, se glissa à travers la
foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les
mains dans ses poches courir la ville, en quête d'études à faire ou de
types à croquer, préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux
ennuis d'une réception officielle.

Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M.
Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui
avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la
sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester à San Miguel
de Tucumán.

L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait
rien qui attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à
travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète
des badauds pour lesquels, surtout à cette époque, un étranger, un
Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se
figuraient appartenir à une espèce différente de la leur, et auquel ils
témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance
dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que
les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés
dès le moment de leur naissance.

Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans
préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au
milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices
imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la
joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant
seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon,
sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui,
comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur
et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le
regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits
qui s'accomplissent.

Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à
propos débarrassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant
les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes
qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur,
fumant nonchalamment sa cigarette, marchant tout droit devant lui sans
savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la
recherche de l'imprévu.

Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, l'Alameda ou promenade
de la ville, charmant jardin aux épais ombrages, garnis de massifs
de grenadiers et d'orangers en fleurs dont les suaves émanations
embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard, l'Alameda était
déserte, toute la population s'était portée dans le centre de la ville
et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.

Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait
après le bruit, le tohu-bohu auquel il était depuis si longtemps mêlé
et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une
certaine lassitude morale.

Il chercha de l'œil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché
dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de
bien-être.

Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et
rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du
sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux
cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers
de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont
elles pompaient les sucs en bourdonnant.

Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et
presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus
complet.

Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence
énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa
aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi
les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout
son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à
sa suite dans le fantastique pays des rêves.

Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence
sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup
il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant
l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.

Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.

Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était
venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au
fond duquel il s'était retiré.

Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait
entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière
lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait,
l'empêchait seul d'apercevoir.

Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas
être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine
animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que,
malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce
qu'ils disaient.

«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de
s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en
aller maintenant?»

Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à
leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu
s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en
maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation
des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui
d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un
tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.

Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la
politique; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son
anxiété, en entendant des choses telles que celles que nous allons
rapporter.

«Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.

--Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.

--¡Caramba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous
pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces parages.»

Le peintre tressaillit; il lui sembla reconnaître cette voix,
sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue
précédemment.

«Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.

--A plate couture, capitaine; je vous le répète, à la bataille de
Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée
dans les reins.

--Bravo! Et que fait-il maintenant?

--¡Caray! Il marche en avant donc! Et en doublant les étapes afin
d'arriver plus vite; malheureusement, selon toutes les prévisions, il
ne pourra être ici que dans deux mois.

--C'est bien tard.

--Oui; mais cela vous laisse toute latitude pour préparer vos batteries.

--C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est
hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la
ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux
ou trois et même dix députés, peut être pourrais-je répondre de la
réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien
moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.

--Je ne vous comprends pas.

--C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la
ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui
se passe.

--Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.

--Voici le fait en deux mots: les insurgés veulent frapper un grand
coup; à cet effet ils réunissent ici à Tucumán un congrès composé
des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de
proclamer l'indépendance de Buenos Aires et de toute la Banda Oriental.

--¡Sangre de Dios! Êtes-vous sûr de cela? s'écria le comte avec stupeur.

--D'autant plus sûr que je le sais par un de mes cousins qui est
lui-même un de ces députés et qui n'a pas de secret pour moi.

--¡Cuerpo de Cristo! Voilà qui est fâcheux! Le général sera furieux
lorsque je le lui apprendrai.

--J'en suis convaincu, mais que faire?

--L'empêcher par tous les moyens.

--C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne
dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien
tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment: la
population est fanatisée par le succès que le chef des montoneros,
Zèno Cabral a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales
commandées par le colonel Acevedo.

--Ce succès est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, mon cher
capitaine, je vous en donne ma parole d'honneur; tout s'est borné à une
escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.

--Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le
croira dans la ville; donc, l'échec doit être considéré comme réel.

--Eh bien! Qu'importe! Laissons ces gens dans leur erreur et
profitons-en pour agir: maintenant qu'ils se croient invincibles
et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en cohetes, nous pourrons
peut-être tenter un coup de main hardi sur la ville.

--Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit
assez, seulement elle demande à être mûrie. Il faudrait éloigner
adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur
absence pour essayer une surprise.

--Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.

--N'allons pas si vite en besogne; voyons d'abord quelles sont les
forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laisse pas que
d'être fort périlleuse et qui offre, je ne vous le cache pas, très peu
de chance de succès.

--Discutons, soit, je ne demande pas mieux.»

Le peintre, mis de plus en plus mal à son aise par ces confidences qui
prenaient pour lui une tournure des plus graves, et voulant à tout prix
sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, car il
comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et
qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui
lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus
longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de
se découvrir lui-même. Il ne se dissimula pas que les premiers moments
seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes
sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre;
mais il préféra risquer cette chance incertaine de sauver sa vie que de
se fier plus longtemps au hasard.

Émile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions
au danger; au contraire, il allait toujours tête baissée en avant;
le lecteur a déjà été à même de s'en apercevoir, mais cette fois,
contrairement à ses habitudes, il usa d'une certaine prudence avant de
révéler sa présence aux inconnus.

Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main,
prêt à s'en servir si besoin était, puis, se levant du banc sur lequel
jusqu'à ce moment il était demeuré assis:

«¡Hola! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne
pas être entendu d'autres personnes, si par hasard il s'en trouvait aux
environs, que de celles auxquelles il s'adressait: prenez garde! Il y a
ici des oreilles qui vous entendent.»

Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur,
puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils
apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main
et un pistolet de l'autre, le visage bouleversé par la colère et
l'épouvante.

Mais ils s'arrêtèrent soudain.

Le jeune homme se tenait immobile devant eux, les pistolets aux poings.

«Halte! Et parlementons,» dit-il froidement.

Cette scène avait quelque chose d'étrange et de saisissant.

Dans ce bosquet d'orangers en fleur, aux reflets argentés de la lune,
au milieu de cette tranquillité profonde, au sein de cette nature calme
à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet
de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à face, se mesurant de
l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus
tranchés avec ce qui les entourait.

«Parlementer, dit le comte, à quoi bon?

--A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le
peintre.

--Un traître mérite la mort!

--Je vous l'accorde, mais je ne suis pas un traître, moi, puisque je
vous préviens, lorsqu'il m'aurait été si facile de rester silencieux
jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.»

Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine
impression sur les deux hommes.

«Alors pourquoi ces armes? reprit le comte d'un ton évidemment plus
radouci.

--Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas
eu la précaution de m'en munir.

--Vous nous espionniez donc?

--Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire; le bruit de
votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle
j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre
volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parti de vous avertir.
Voilà la vérité tout entière.

--Qui nous le prouve? reprit durement le comte.

--Je crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune
homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles?

--Qui donc êtes-vous, señor, pour qu'on doive vous croire ainsi au
premier mot?

--Moi! fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous,
un pauvre peintre français, mais honnête, vive Dieu! Jusqu'au bout des
ongles.

--Ah! Voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était
demeuré muet; je le reconnais maintenant! Rengainez votre sabre et
quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.

--Je le veux bien, si telle est votre opinion, capitaine, répondit
le comte avec hésitation; cependant, il me semble que dans une
circonstance aussi sérieuse....

--Bas les armes! Vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà
avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce
cavalier.

--Soit, dit le comte, mais la prudence exigerait....

--Quoi? Puisque ce caballero vous donne sa parole et que cette parole
est corroborée par la mienne; cela est suffisant, il me semble,» reprit
le capitaine avec un commencement d'impatience.

Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence,
d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les
repassant à sa ceinture, il se tourna vers celui des deux étrangers qui
était si à l'improviste venu à son secours.

«Je vous remercie, señor, dit-il, de la bonne opinion que vous voulez
bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue,
cependant je serai heureux qu'il vous plût de rafraîchir mes souvenirs,
en m'apprenant, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de
vous rencontrer précédemment.

--¡Vive Dios! señor don Emilio, reprit-il d'un ton de bonne humeur,
vous avez la mémoire courte.

--Comment vous savez mon nom?

--Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi;
ce qui ne m'étonnerait pas, d'après ce que je vois.

--Je suis réellement confus, señor, mais je vous jure que je ne me
rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.

--Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je
m'exécute; je suis don Lucio Ortega.

--Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu! s'écria-t-il avec
surprise.

--Et que vous avez si dextrement désarmé. C'est moi-même, oui,
caballero.

--Oh! Comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si
charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.

--Ainsi, ce señor est de vos amis? reprit le comte.

--Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.

--Pardonnez-moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les
conséquences d'une indiscrétion?

--Elles seraient terribles; continuez.

--Et vous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de
ce caballero?

--Comme de la mienne, je vous le répète.

--C'est bien; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.

--Écoutez, fit le capitaine, je comprends combien, vous qui ne
connaissez pas ce señor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du
cœur; nous ne jouons pas un jeu d'enfant, en ce moment; nous engageons
notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de
demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.

--En effet, il doit, il me semble, en être ainsi.

--Fort bien! Ces comptes, je vais vous les rendre. Malgré lui, et sans
l'avoir désiré, don Emilio a surpris des secrets de la plus haute
gravité; ces secrets, je suis convaincu qu'il les conservera au fond
de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la partagez
pas; cela est votre droit, je n'ai rien à y objecter, sinon que, dans
le but seul de vous rassurer, je prendrai, vis-à-vis de mon ami, toutes
les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions
n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-propre
de don Emilio, que je tiens, avant tout, pour mon ami et que je veux
ménager quand même.

--Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je me
mets complètement à votre disposition pour tout ce qu'il vous plaira
d'exiger de moi; je vous confesse humblement que la politique me cause
une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus
sincère de m'être si malencontreusement trouvé ici lorsqu'il m'aurait
été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été
beaucoup mieux.»

La gravité du comte ne tint pas contre cette boutade prononcée avec une
désespérante naïveté; il éclata de rire.

«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, et bien que notre liaison
ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera
durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des
vôtres.

--Ce sera un grand honneur pour moi, monsieur le comte, répondit-il en
s'inclinant.

--Maintenant que vous avez mis un pied dans nos secrets, il faut que
vous y entriez tout à fait.

--Est-ce donc bien obligatoire?

--C'est de toute nécessité.

--J'admire comme depuis quelques jours le hasard se plaît à me
poursuivre et s'obstine à faire de moi un homme politique, quand je
serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu
que pour cela en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée par exemple,
et j'ai bien choisi mon temps!

--Il faut provisoirement en prendre votre parti.

--Je le sais bien, et voilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il
me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter
deux fois, je vous le certifie.

--Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez
avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais
rassurez-vous, votre captivité ne sera pas bien dure, nous vous la
rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi
agréable que possible.

--Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec
un accent tragi-comique.

--Il le faut provisoirement.

--Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je
besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.»

Les deux hommes tressaillirent à ce nom.

«Vous connaissez le duc de Mantoue? s'écrièrent-ils.

--Ah! Ah! Vous savez de qui je veux parler, il paraît? fît-il avec
surprise.

--Le duc de Mantoue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur
Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.

--C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas
lui donner son titre?

--Parce qu'il espérait ne pas être connu; il vient, chassé par les
Bourbons pour avoir voté la mort du roi Louis XVI, chercher un refuge
en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière
de révolution.

--Le fait est qu'il doit en savoir long sur ce chapitre, dit le peintre
en riant.

--Mais que disiez-vous donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San
Miguel?

--Je l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.

--Vous?

--Parbleu! Un compatriote ... et tenez, capitaine, nous étions ensemble
quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

--Comment, ce grand vieillard à la mine si altière et aux traits si
imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés?...

--C'était lui-même.

--Oh! Si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.

--Qu'auriez-vous donc fait?

--Je l'aurais enlevé, ¡vive Dios!

--Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que,
probablement, il y aurait eu une chaude escarmouche entre nous.»

Le capitaine ne releva pas cette parole.

«Venez, dit-il.

--Où me conduisez-vous?

--Au Cabildo.

--Au Cabildo! Pourquoi faire?

--Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons
quelques instants.

--Hum! Je crains bien que cela cache quelque manoeuvre politique?

--Peut-être.

--Pourvu que je ne m'y trouve pas encore mêlé malgré moi.

--Je tâcherai de vous laisser ignorer ce qui se passera.

--Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de
Dieu.»

Les trois hommes, désormais réconciliés, quittèrent le bosquet,
sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant
amicalement entre eux.

Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en
plus à tirer des cohetes.



V

LA MONTONERA.


_Montonero_ dont le féminin est _montonera_, est un mot essentiellement
américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il
signifie littéralement, _monceau, amas, ramassis_; pris dans la
mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une réunion de gens
de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand
chemin.

Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait dans le
principe.

On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de
bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à
leurs risques et périls, mais braves et honnêtes.

Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des
colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion
publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent à honneur
de porter.

Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens
entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner
le Nouveau Monde, les montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de
tous les partis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher
l'impunité de leurs crimes. Elles ne furent plus alors qu'un ramassis
de bandits sinistres, ressemblant à s'y méprendre à ces bandes
d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe
pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de
deux siècles, impuissants à détruire ou seulement à réprimer.

Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux
monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller
les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur
opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes
moyennant finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les
trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la
guerre civile qu'un but: le pillage.

A l'époque où se passe notre histoire, bien que les montoneros fussent
déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans
aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant
ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de
patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur
nom n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux
honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la
mission de protéger et de défendre.

Dans une verte vallée, au pied d'une colline boisée d'une médiocre
hauteur, sur le bord même du río Tucumán, à environ une quinzaine de
lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le
nombre pouvait monter à trois cents environ était arrêtée, ou, pour
mieux dire, campée dans une position délicieuse.

Les soldats, tous revêtus du costume des gauchos de la pampa, les
traits énergiques et le visage hâlé par le soleil, mais d'une apparence
sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non seulement de
sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le
fer était garni d'une banderole d'un rouge vif.

Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient
planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient,
tandis que leurs chevaux erraient à l'aventure, paissant l'herbe verte
de la plaine.

Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées,
immobiles comme des statues de bronze florentin dont elles avaient les
tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.

Ces hommes, dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute
la Banda Oriental, composaient la montonera du célèbre Zèno Cabral,
celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille
à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel
célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.

Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte
de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus
pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière
dé Salvator Rosa.

Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente
presque insensible, plusieurs hommes dont les vêtements et les armes
étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de
leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant
leur cigarette.

Ces hommes étaient les officiers de la montonera.

Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le
nommaient.

Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans,
aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui,
aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des
hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière;
mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression énergique
répandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son
front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait de ses
yeux noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue
sur ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses
compagnons, jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux
premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à
amener un sourire triste sur ses lèvres.

La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main
gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer,
sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama
qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux
questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée
intime.

Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef,
avaient pris le parti de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles
fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis à causer
et à rire entre eux, lorsque tout à coup une quarantaine de cavaliers
apparurent à l'horizon se dirigeant à toute bride vers l'endroit où la
montonera était campée.

«Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux,
qui peuvent être ces cavaliers?

--Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont
laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officier.

--Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs?

--Je ne l'assurerais pas, mais comme le général avait parlé de détacher
le capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les
défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que
probablement le général a donné suite à son projet.

--Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait?

--Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en
tenir.»

Les cavaliers arrivaient toujours grand train: ils se trouvèrent
bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.

«Vous ne vous étiez pas trompé, don Juan Armero, reprit le premier
officier, c'est effectivement le capitaine Quiroga; je distingue d'ici
son long corps maigre qui semble jouer dans ses habits, et sa face
anguleuse et bourrue qui le fait ressembler à un oiseau de nuit.

--Le fait est, répondit don Juan, que le digne capitaine est facile à
reconnaître; mais vous devriez plus le ménager, don Estevan; vous savez
que le général l'aime beaucoup et peut-être lui déplairait-il d'en
entendre parler ainsi.

--Au diable! Si j'en dis du mal; le capitaine Quiroga est un brave et
digne soldat que j'aime et que j'apprécie fort moi-même; mais cela ne
va pas jusqu'à lui trouver la tournure d'un Adonis.

--Ce dont il se soucie fort peu sans doute, señores, dit Zèno Cabral en
se mêlant tout à coup à la conversation; il se contente d'être un de
nos officiers les plus braves et les plus expérimentés, et cela suffit.

--¡Caramba! Général, et nous aussi nous l'aimons tous, ce vieux brave,
qui pourrait être notre père, et qui nous conte, pendant les nuits de
bivouac, de si bonnes histoires de l'ancien temps.»

Le chef des partisans sourit sans répondre.

«Mais que nous amène-t-il ici? s'écria tout à coup don Estevan
Albino, l'officier qui le premier avait parlé, Dieu me pardonne si je
n'aperçois pas les plis d'une robe et si je ne vois pas flotter une
mantille.

--Deux robes et deux mantilles, s'il vous plaît, don Estevan, et même
davantage, si je ne me trompe, répondit plus posément don Juan Armero.

--¡Válgame Dios! dit en riant le jeune officier, le vieux reître nous
amène toute une volée de cotillons.»

Les officiers se levèrent; quelques-uns ouvrirent des lorgnettes et se
mirent à examiner attentivement la troupe qui arrivait, se perdant en
commentaires sur la prise faite par le vieil officier, et qu'il amenait
avec lui.

Zèno Cabral était retombé dans son mutisme, indifférent en apparence
à ce qui se passait autour de lui, mais la rougeur fébrile qui
colorait son visage et le froncement de ses sourcils démentaient ce
calme affecté et dénotaient qu'il était en proie à une vive émotion
intérieure.

Cependant, les cavaliers traversaient rapidement la plaine et
s'approchaient de plus en plus, se dirigeant vers le groupe
d'officiers, reconnaissable au drapeau buenos-airien, dont la hampe
était fichée en terre auprès du général et qui flottait en longs plis
au caprice de la brise.

Sur le passage des cavaliers, les montoneros se relevaient, les
regardaient curieusement; puis ils les suivaient en riant et en
ricanant entre eux, si bien que lorsqu'ils atteignirent le pied
du monticule où les attendaient les officiers, ils se trouvèrent
littéralement enveloppés d'une foule compacte que le capitaine Quiroga
se vit contraint d'écarter à coups de bois de lance, ce dont, du reste,
il s'acquitta avec un flegme et un sang-froid imperturbables.

Les officiers n'avaient point calomnié le digne capitaine. A part la
différence du costume, il ressemblait trait pour trait à don Quichotte,
lors de sa deuxième sortie.

C'était le même corps long et efflanqué, le même visage maigre et
anguleux, au front déprimé, aux yeux caves, au nez recourbé en bec
d'oiseau, aux mâchoires larges, à peine garnies de quelques dents
gâtées, aux longues moustaches grises et aux pommettes saillantes et
violacées.

Et, pourtant, cet ensemble excentrique, ainsi qu'on dirait
aujourd'hui, n'avait rien de ridicule; cette singulière physionomie
était éclairée par une telle expression de bravoure, de franchise et
de bonté, qu'à première vue on se sentait malgré soi entraîné vers ce
vieil officier, car il avait au moins cinquante ans, et tout disposé à
l'aimer.

Les soldats riaient à se tordre en recevant les coups de bois de
lance que leur distribuait généreusement le capitaine, et ce fut à
grand-peine qu'il parvint à s'en débarrasser.

«Diable soit des curieux! dit le bon capitaine, en mettant lestement
pied à terre, ils ne me laisseront pas approcher du général.»

Et, suivi d'une partie de ses soldats, qui ainsi que lui avaient quitté
la selle, il gravit le monticule où les officiers étaient réunis.

Les soldats conduisaient plusieurs prisonniers au milieu d'eux; parmi
ces prisonniers se trouvaient des femmes, dont deux paraissaient, par
leur costume, leurs manières, appartenir à la haute société.

Les montoneros, malgré l'indiscrète curiosité qui les animait,
n'avaient pas osé, par respect pour leur chef, dépasser la limite
naturelle tracée par le pied du monticule. Groupés en désordre autour
des soldats demeurés à la garde des chevaux, ils fixaient des regards
ardents sur les officiers.

Ceux-ci s'étaient rangés à droite et à gauche de Zèno Cabral et avaient
livré un libre passage au capitaine Quiroga et à ceux qu'il amenait
avec lui. Zèno Cabral s'était levé lentement, et la main appuyée sur
la poignée de son sabre, le visage froid et impassible, les sourcils
froncés, il attendait que son subordonné prît la parole.

Le capitaine, après avoir d'un geste ordonné de s'arrêter à ceux
qui le suivaient, fit quelques pas en avant et, après avoir salué
militairement, il demeura immobile sans prononcer un mot. Parmi toutes
ces qualités, le digne capitaine comptait celle de ne pas être orateur;
son mutisme était passé en proverbe dans la cuadrilla.

Don Zèno comprit que, s'il n'interrogeait pas le capitaine, celui-ci ne
se résoudrait jamais à parler le premier; il fit un effort sur lui-même
et affectant une indifférence fort loin sans doute de sa pensée:

«Vous voici donc de retour, capitaine Quiroga? dit-il.

--Oui, général, répondit laconiquement l'officier.

--Et avez-vous complètement rempli la mission délicate que je vous
avais confiée?

--Je le crois, général.

--Vous avez surpris les ennemis de la patrie?

--Ceux-là ou d'autres, général, je me suis emparé des gens que vous
m'aviez désignés lorsqu'ils ont débouché du ravin; maintenant, s'ils
sont ennemis de la patrie ou non, je l'ignore, cela ne me regarde pas.

--C'est juste,» fit don Zèno Cabral, qui traînait évidemment la
conversation en longueur et hésitait à en attaquer le point réellement
intéressant pour lui.

Le capitaine ne répondit pas.

Don Zèno reprit au bout d'un instant, en tourmentant, avec une colère
contenue, la dragonne de son sabre:

«Mais enfin qu'avez-vous fait?»

En ce moment, une des prisonnières écarta par un geste brusque le
capitaine, et faisant un pas en avant:

«Ne le savez-vous pas, don Zèno Cabral,» dit-elle d'une voix ironique
et hautaine en rejetant, d'un geste plein de noblesse, sur ses épaules
le rebozo de dentelles noires qui voilait son visage.

Les officiers étouffèrent un cri d'admiration à la vue de la beauté
souveraine de cette femme.

Don Zèno Cabral fit un pas en arrière en se mordant les lèvres avec
dépit, tandis que son visage se couvrait d'une pâleur mortelle.

«Madame, dit-il, les dents serrées, vous êtes prisonnière, et ne devez
parler, ne l'oubliez pas, que si on vous interroge.»

Un sourire de mépris crispa les lèvres de la dame: elle haussa
légèrement les épaules et fixa sur le partisan un regard d'une
expression telle que, malgré lui, il détourna les yeux.

Cette femme, dans toute la force et la plénitude de sa beauté,
paraissait âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, bien qu'en réalité
elle en eût environ trente-trois. Ses traits, d'une régularité de
lignes extrême, réalisaient l'idéal de la beauté romaine; ses yeux
noirs, pleins de feu et de passion, son front pur, sa bouche mignonne,
sa peau fine et veloutée, son teint légèrement doré par le soleil,
et, plus que tout, l'expression hautaine et railleusement cruelle de
sa physionomie saisissait et inspirait pour elle une répulsion dont
il était impossible de se rendre compte au premier abord; sa taille
majestueuse, ses gestes pleins de noblesse, tout en cette femme, par un
contraste inexplicable, effrayait au lieu d'attirer. On devinait les
rugissements de la bête fauve dans les modulations harmonieuses de sa
voix, et les griffes du tigre apparaissaient sous ses ongles roses.

«Prenez garde à ce que vous faites, caballero, reprit-elle; je suis
étrangère, moi; je voyage paisiblement; nul n'aie droit de m'arrêter,
ou seulement d'entraver ma course.

--Peut-être, madame, répondit froidement le partisan; mais, je vous le
répète, lorsque je vous interrogerai, alors, mais alors seulement, je
vous permettrai de me répondre.

--Suis-je donc tombée entre les mains de bandits sans foi ni loi?
reprit-elle avec mépris. Suis-je au pouvoir d'écumeurs du désert? Du
reste, la façon dont jusqu'à présent j'ai été traitée, et la vue de
l'homme devant lequel on m'a conduite, me le feraient supposer.»

Un murmure de colère, réprimé aussitôt par un geste de Zèno Cabral,
s'éleva parmi les officiers à cette imprudente provocation.

«Où est le guide que nous soupçonnions de trahison! dit le partisan en
se retournant vers le capitaine.

--Je m'en suis emparé, répondit celui-ci.

--Fort bien. Avez-vous acquis des preuves de sa trahison?

--D'irrécusables, mon général.

--Qu'on l'amène.»

Il se fit un mouvement parmi les soldats; quelques-uns se détachèrent
du groupe qui entourait les prisonniers et amenèrent, en le rudoyant,
devant leur chef un métis à la mine chafouine, aux yeux louches et
aux membres trapus, que, pour plus de sûreté sans doute, ils avaient
solidement garrotté avec un lasso.

Don Zèno Cabral considéra un instant cet homme, qui se tenait humble et
tremblant devant lui, avec un singulier mélange de pitié et de dégoût.

«Vous êtes convaincu de trahison, lui dit-il enfin. J'ai le droit de
vous faire pendre; je vous accorde cinq minutes pour recommander votre
âme à Dieu.

--Je suis innocent, noble général, murmura le misérable en tombant à
genoux et en courbant craintivement la tête.»

Le partisan haussa les épaules et se retourna vers les officiers avec
lesquels il commença à causer à voix basse, d'un air indifférent,
sans paraître écouter les prières que le prisonnier continuait à lui
adresser d'un ton pleurard.

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. Un silence funèbre planait sur la
foule attentive des montoneros.

C'est toujours une chose grave qu'une condamnation à mort, prononcée
froidement, résolument et sans appel, même pour des hommes habitués à
jouer leur vie sur un coup de dé, comme ceux qui assistaient à cette
scène; aussi, malgré eux, se sentaient-ils saisis d'un secret effroi,
augmenté encore par les notes dolentes de la voix du misérable qui se
tordait de peur au milieu d'eux et implorait en sanglotant la pitié de
leur chef.

Celui-ci se retourna et, faisant un signe au capitaine Quiroga:

«Il est temps, dit-il.

--Caray, dit le capitaine, il y a assez longtemps que le _pícaro_
cherche la potence, il ne l'aura pas volée; ce sera au moins une
satisfaction pour lui à son dernier moment.»

Cette singulière boutade de la part d'un homme qui parlait si peu
d'habitude, étonna tout le monde et, changeant subitement le cours des
idées des partisans, les fit éclater en rires moqueurs et en quolibets
à l'adresse du condamné, qui dès lors perdit tout espoir.

Un soldat était monté sur un arbre situé à quelques pas seulement,
et avait attaché son lasso à la maîtresse branche. Le capitaine
ordonna que l'espion fût amené sous l'arbre, et un nœud coulant fut
immédiatement jeté autour de son cou.

«Arrêtez! s'écria la prisonnière en s'interposant vivement, cet homme
est à moi; prenez garde à ce que vous allez faire.»

Il y eut un instant d'hésitation; le misérable respira, il se crut
sauvé.

«Prenez garde vous-même, señora, répondit durement Zèno Cabral, moi
seul commande ici.

--Je suis la marquise de Castelmelhor, reprit-elle, l'épouse du général
de Castelmelhor; chaque goutte du sang de cet homme coûtera la vie à
des milliers de vos compatriotes.

--Vous êtes étrangère, madame, femme, vous l'avez dit vous-même, d'un
général Portugais qui est entré il y a quelques jours à peine sur
notre territoire pour le ravager; songez à vous, et n'intercédez pas
davantage pour ce misérable.

--Mais, fit-elle avec une ironie cruelle, n'êtes-vous pas Portugais
vous-même, señor, Portugais d'origine, du moins?

--Assez, madame; par respect pour vous-même, n'insistez pas; cet homme
est coupable, il est condamné, il doit mourir, il mourra.»

En ce moment, une seconde femme qui jusqu'à ce moment était demeurée
confondue au milieu des prisonniers, s'élança vivement en avant, et
saisissant par un geste fébrile le bras du partisan, tandis que des
larmes inondaient son visage pâli par l'émotion:

«Et à moi, don Zèno, s'écria-t-elle avec une expression navrante, et à
moi! Si je vous demandais la grâce de cet homme, me la refuseriez-vous?

--Oh! s'écria le partisan avec désespoir, vous ici, vous doña Eva!

--Oui, moi, moi, don Zèno, qui vous supplie par ce que vous avez de
plus cher, de pardonner.»

Le partisan la considéra pendant quelques secondes avec une expression
d'amour, de colère et de douleur impossible à rendre, tandis que,
haletante, désolée, les yeux pleins de larmes et les mains jointes,
presque agenouillée devant lui, elle lui adressait une prière muette;
puis, tout à coup, faisant un effort suprême sur lui-même et reprenant
son masque froid et impassible, il se redressa et, croisant les bras
sur la poitrine:

«C'est impossible, dit-il; obéissez, capitaine.»

Celui-ci ne se fit pas répéter l'ordre. Le misérable espion, saisi par
des mains de fer, fut enlevé dans l'espace et lancé dans l'éternité
avant d'avoir eu même une parfaite perception de ce dénoûment imprévu.

La jeune fille, car la personne qui avait essayé vainement de
s'interposer entre la justice et la clémence du partisan, était une
jeune fille, presque une enfant, âgée de quinze ans à peine, saisie
d'effroi à la vue de ce hideux spectacle, terrifiée par les cris d'une
joie brutale proférés par les soldats, s'était affaissée sur elle-même,
les bras pendants, la tête penchée sur la poitrine, à demi évanouie,
son beau et doux visage était couvert d'une pâleur mortelle; les
longues tresses de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules,
et ses yeux si doux et si tendres, dont l'azur semblait refléter le
bleu du ciel, étaient voilés et éteints par la douleur, tandis qu'un
mouvement nerveux agitait tout son corps.

La marquise s'approcha d'elle, la releva froidement et lui montrant le
partisan d'un geste de souverain mépris.

«Debout! Ma fille, lui dit-elle, cette posture ne convient qu'aux
suppliants ou aux coupables, et vous n'êtes, grâce à Dieu, ni l'un ni
l'autre! Ne vous avais-je pas prévenue que cet homme avait un cœur de
tigre?

--Oh! Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en cachant son visage dans son
sein, que je souffre!»

A ces paroles prononcées avec une expression déchirante, le partisan
fit un brusque mouvement comme pour s'élancer Vers la jeune fille.

Mais la marquise, se redressant avec une fierté léonine, le cloua en
place d'un regard méprisant.

«Arrière, señor! lui dit-elle; ni ma fille, ni moi, nous ne vous
connaissons. Nous sommes vos prisonnières; si vous l'osez, faites-nous
tuer aussi, comme vous nous en avez presque menacées.»

A cette voix dont l'accent cruel le rappela subitement à lui-même, le
partisan reprit son sang-froid et répondit d'un ton incisif:

«Non pas vous, madame; nous ne tuons pas les femmes, nous autres; c'est
bon pour les soldats du roi, cela; mais vos complices seront fusillés
avant une heure.

--Que m'importe!» répondit-elle en lui tournant le dos.

Et, soutenant sa fille dans ses bras, elle alla d'un pas ferme se mêler
de nouveau aux prisonniers.

Cette scène étrange, incompréhensible pour tous les assistants, avait
plongé les officiers et les soldats dans la stupéfaction la plus
profonde.

Jusqu'alors ils avaient connu leur chef brave, téméraire même, dur aux
autres comme à lui-même, d'une extrême sévérité en fait de discipline,
mais juste, humain, et ne commandant jamais de sang-froid la mort des
malheureux prisonniers que les hasards de la guerre faisaient tomber
en son pouvoir. Aussi ce changement subit dans l'humeur de leur chef,
cette cruauté dont il faisait preuve, les étonnait et les remplissait
à leur insu d'une terreur secrète; ils comprenaient instinctivement
qu'il fallait que cet homme, si froid et si impassible d'ordinaire,
eût de bien puissants motifs pour agir comme il le faisait et donner
ainsi tout à coup un complet démenti à la clémence dont jusqu'alors il
avait fait preuve en toute occasion; aussi, bien qu'en apparence, cette
cruauté parût révoltante, nul cependant n'osait le blâmer, et ceux de
ses officiers qui, intérieurement, se sentaient disposés à l'accuser,
ne pouvaient se décider à le faire.

Cependant, don Zèno Cabral, sans paraître remarquer l'émotion produite
par cette scène, se promenait à grands pas sur l'emplacement même où
elle avait eu lieu, les bras derrière le dos et la tête penchée sur la
poitrine, semblant en proie à une vive agitation.

Les officiers se tenaient à l'écart, l'examinant à la dérobée,
attendant avec une visible anxiété la détermination que, sans doute, il
ne tarderait pas à prendre, détermination dont dépendait la vie ou la
mort des malheureux prisonniers.

Le capitaine Quiroga s'approcha enfin de lui et lui barra
respectueusement le passage au moment où, après avoir terminé sa
promenade dans un sens, il se retournait pour la continuer dans un
autre.

Don Zèno releva la tête.

«Que voulez-vous? dit-il.

--L'ordre, mon général.

--Quel ordre?

--La confirmation de celui que vous m'avez donné.

--Moi! fit-il avec étonnement.

--Oui, mon général, je désire savoir s'il faut immédiatement fusiller
les douze prisonniers brésiliens qui sont là.»

Le partisan tressaillit comme si un serpent l'avait piqué, il lança à
la dérobée un regard à la jeune fille; elle pleurait, le visage caché
dans le sein de sa mère.

«Quels sont ces hommes? dit-il.

--Pas grand-chose, de pauvres diables de peones, je crois.

--Ah! Pas de soldats?

--Aucun.

--Cependant, ils se sont défendus.

--Dame, général! C'était leur droit.»

Le partisan fixa son clair regard sur le visage impassible du vieux
soldat.

«Ah! dit-il, combien vous ont-ils tué d'hommes.

--Deux et blessé cinq, mais loyalement.

--Je vous trouve bien tendre aujourd'hui, capitaine Quiroga, dit-il
d'un ton de sarcasme.

--Je suis juste comme toujours, général,» répondit-il en le regardant
bien en face.

Le partisan pâlit à cette dure apostrophe, mais se remettant aussitôt:

«Merci, mon vieil ami, reprit-il en lui tendant la main, merci
de m'avoir rappelé ce que je me dois à moi-même. Qu'on sonne le
boute-selle, nous partons pour San Miguel, señores. Capitaine, je
laisse les prisonniers sous votre garde, qu'ils soient traités avec
douceur.

--Bien, Zèno, je vous reconnais, répondit le vieux soldat d'une voix
basse et concentrée en se penchant sur la main que lui tendait son chef
et la baisant; bien, mon ami.

--Allons, señores, à cheval!» cria le partisan en se retournant pour
cacher son émotion.



VI

LA TERTULIA.


Le Cabildo de San Miguel de Tucumán resplendissait de bruit et de
lumières; le peuple réuni sur la plaza Mayor voyait par les fenêtres
ouvertes la foule des invités, hommes et femmes, dans leurs plus
magnifiques costumes et les plus brillantes toilettes encombrer les
salons.

Le gouverneur donnait une tertulia de gala pour célébrer, style
officiel, l'éclatante victoire remportée par le célèbre et valeureux
chef de partisans, don Zèno Cabral, sur les troupes du roi d'Espagne.

La joie éclatait et débordait de toutes parts du Cabildo sur la place
et de la place dans les rues, où le peuple, ramassant les miettes
éparpillées de la fête officielle, se divertissait à sa manière, riant,
chantant, dansant et échangeant deci et delà, tant il était content,
quelques coups de couteau.

La tertulia avait pris un nouveau lustre de l'arrivée de M. Dubois,
qui, bien que tout le monde connût son titre de duc de Mantoue, avait
préféré conserver le nom modeste qu'il avait adopté à son débarquement
en Amérique; disant avec une bonhomie charmante à ceux qui lui
reprochaient cet incognito acharné auquel personne n'était trompé, que
le nom de Dubois lui rappelait les plus belles années de sa jeunesse,
alors qu'il luttait sur les bancs de la Convention nationale pour
conquérir à son pays la république et des institutions libérales, et
qu'il croyait bien faire de reprendre ce nom, maintenant qu'au déclin
de sa vie il venait, dans un autre hémisphère, soutenir, de toute
l'influence que lui donnait son expérience, le maintien des mêmes
principes et le triomphe des mêmes idées.

A cela, les interrogateurs ne trouvaient rien à répondre et se
retiraient charmés de l'esprit et des manières du vieux conventionnel,
et, hâtons-nous de le signaler, intérieurement flattés de posséder dans
leurs rangs un de ces titans de la Convention nationale française qui,
de leurs chaises curules, avaient fait trembler le monde, et que la
foudre elle-même avait été impuissante à anéantir.

Vers neuf heures et demie du soir, au moment où la fête atteignait son
apogée, le capitaine don Luis Ortega, le peintre Émile Gagnepain et le
comte de Mendoça entrèrent dans le Cabildo et firent leur apparition
dans les salons.

Grâce au capitaine, l'artiste français avait changé son costume de
gaucho, terni et usé par l'usage, contre un splendide vêtement de
chacrero buenos-airien qui le rendait presque méconnaissable.

La présence des nouveaux arrivants fut peu remarquée dans le tourbillon
de la fête et ils purent, sans attirer l'attention, se mêler à la foule
des invités qui encombraient littéralement les salles de réception.

Le peintre français eut un instant de bonheur en contemplant cette
fête dont l'ensemble et l'ordonnance ressemblaient si peu à ce que, en
pareille circonstance, nous sommes accoutumés à voir en Europe.

Le Cabildo, ancien palais du gouverneur de la province, avait à la
vérité des salles vastes et bien aérées, mais dont l'ameublement,
plus que mesquin, formait un contraste frappant avec les toilettes
magnifiques des invités.

Les murs peints à la chaux étaient entièrement nus, des banquettes
alignées sur deux rangs complétaient tout l'ameublement des salons,
éclairés au moyen de bougies et de guirlandes de verres de couleur
dissimulés tant bien que mal au milieu de bouquets de fleurs
artificielles; sur une estrade placée au centre du salon du milieu se
tenait un orchestre composé d'une quinzaine de musiciens qui, jouant à
peu près _ad libitum_, formaient avec leurs instruments le plus odieux
charivari qui se puisse imaginer.

Mais la joie et l'enthousiasme patriotique éclataient sur tous les
visages; les invités semblaient fort peu se soucier que la musique
fût bonne où mauvaise, pourvu qu'elle leur permît de danser, ce dont
ils s'acquittaient avec un entrain réellement réjouissant, sautant et
gambadant à qui mieux mieux avec des cris de joie et des frémissements
de plaisir.

Au milieu de la foule, le général commandant et le gouverneur se
promenaient suivis d'un nombreux état-major étincelant de broderies,
rendant d'un air protecteur les saluts qu'on leur adressait.

Près d'eux se tenait M. Dubois, droit, sec et roide, dans son habit
noir à la française et ses culottes courtes, formant, avec ceux qui
l'entouraient, le plus étrange et le plus singulier contraste.

Le peintre eut peine à retenir un éclat de rire en l'apercevant, et
il essaya de se dissimuler au milieu des groupes; mais ce fut peine
perdue, M. Dubois l'aperçut et vint droit à lui.

Force fut au peintre de l'attendre.

«Mon jeune ami, dit M. Dubois en passant son bras sous le sien et en
l'entraînant dans l'embrasure d'une fenêtre déserte en ce moment, je
suis heureux du hasard qui me fait vous rencontrer, j'ai à causer
sérieusement avec vous.

--Sérieusement? fit l'artiste avec un geste de désappointement; diable!

--Oui, reprit-il en souriant, vous allez voir.

--C'est que je ne suis guère sérieux de ma nature, reprit-il; je suis
artiste, moi, vous le savez, peintre, amant passionné de l'art; c'est
justement pour échapper aux exigences de la vie sérieuse que j'ai
abandonné la France pour venir en Amérique.

--Alors, vous êtes bien tombé, fit M. Dubois avec une pointe d'ironie.

--Je commence à croire que j'ai eu tort.

--C'est possible, mais revenons à notre affaire.

--Comment? Il s'agit donc d'une affaire?

--Pardieu tout n'est-il pas affaire dans la vie.

--Hum!» fit l'artiste d'un air peu convaincu.

M. Dubois prit un air paterne et, saisissant un bouton de l'habit de
son interlocuteur, sans doute pour l'empêcher de s'échapper:

«Écoutez-moi avec attention, dit-il; les quelques jours que j'ai eu
l'avantage de passer en votre compagnie m'ont permis d'étudier votre
caractère et de l'apprécier à sa juste valeur; vous êtes un jeune homme
intelligent, sage, modeste; vous me plaisez.

--Vous êtes bien bon, murmura machinalement Émile pour répondre.

--Je veux faire quelque chose pour vous.

--C'est une idée cela; avez-vous du crédit?

--Beaucoup; beaucoup plus même que, sans doute, vous ne vous l'imaginez.

--Alors, rendez-moi un service.

--Lequel? Parlez. J'ai à cœur de m'acquitter de ce que je vous dois.

--Bah! Ce n'est rien cela; n'en parlons pas.

--Parlons-en, au contraire.

--Non, non, je vous en prie, rendez-moi plutôt le service que je vous
demande.

--Lequel?

--Celui de me procurer, ce soir même, une escorte respectable pour que
je puisse sans danger atteindre Buenos Aires.

--Que voulez-vous faire à Buenos Aires?

--M'embarquer sur le premier navire qui mettra à la voile, afin de fuir
le plus tôt possible cet effroyable pays où on ne parle que politique
et où la vie tourne tellement à la tragédie, qu'elle devient impossible
à tout homme qui, comme moi, n'existe que pour l'art.»

Le diplomate avait écouté le peintre, le sourire sur les lèvres.

«Vous avez tout dit? lui demanda-t-il.

--A peu près; il ne me reste qu'à ajouter que, si vous me rendez cet
immense service, vous me ferez le plus heureux des hommes, et je vous
en conserverai une éternelle reconnaissance; ce que je vous demande là
est bien facile, il me semble?

--Tout ce qu'il y a de plus facile.

--Alors je puis compter sur votre obligeance?

--Je ne dis pas cela.

--Comment, vous me refusez?

--Pour votre bien; dans votre intérêt même je dois le faire.

--Parbleu, voilà qui est fort par exemple! s'écria l'artiste tout
désappointé.

--Mieux que vous, je sais ce qui vous convient, laissez-moi m'expliquer.

--Parlez, mais je vous avertis d'avance que vous ne réussirez pas à me
convaincre.

--Peut-être; je disais donc, lorsque vous m'avez interrompu, reprit-il
imperturbablement, que vous me plaisez. Appelé par la confiance des
hommes éclairés qui jouent le premier rôle dans la glorieuse révolution
de ce noble pays, à occuper une place éminente dans leurs conseils,
j'ai besoin près de moi d'un homme honnête, intelligent, auquel je
puisse me fier, qui sache l'espagnol, que j'ignore, et que je suis trop
vieux pour apprendre: en un mot, qui me soit dévoué et qui soit pour
moi plutôt un ami qu'un secrétaire; cet homme, après mûres réflexions,
je l'ai choisi; c'est vous.

--Moi?

--Oui, mon ami.

--Merci de la préférence.

--Ainsi, vous acceptez?

--Moi! Je refuse! Je refuse de toutes mes forces, au contraire.

--Allons donc, ce n'est pas sérieux?

--Mon cher monsieur Dubois, je ne plaisante pas avec ces choses-là,
c'est trop grave.

--Bah! Bah! Vous réfléchirez.

--Mes réflexions sont faites, ma résolution immuable: je vous répète
que je refuse. Ah çà, mais c'est une épidémie: tout le monde s'obstine
à faire de moi, contre ma volonté, un homme politique; il y aurait, sur
mon honneur, de quoi me rendre fou.»

Le diplomate haussa légèrement les épaules, et, frappant amicalement
sur le bras du peintre:

«La nuit porte conseil, dit-il; demain, vous me répondrez.»

Et il se détourna comme pour le quitter.

«Mais je vous jure.... fit Émile.

--Je n'écoute rien, interrompit-il; dansez, amusez-vous, demain nous
causerons.»

Et il le laissa.

«Ils ont tous le diable au corps! s'écria le jeune homme en frappant du
pied avec colère dès qu'il fut seul; quelle singulière manie de vouloir
à toute force faire de moi un homme sérieux! Bien fin qui m'attrapera
demain à Tucumán; je partirai cette nuit, je m'échapperai coûte que
coûte. Cette vie est un enfer, je n'y puis tenir plus longtemps; mais
le conseil que m'a donné M. Dubois n'est pas mauvais; je veux profiter
des quelques heures de liberté qui me restent pour me divertir, si cela
m'est possible.»

Après cet aparté pendant lequel il exhala le plus fort de sa colère, le
peintre rentra dans le bal.

La fête continuait plus folle et plus échevelée que lorsque son
compatriote l'avait entraîné à l'écart; on dansait dans tous les angles
des salons, non pas nos froides et insipides contredanses françaises,
où il est de bon goût de marcher en se tenant roide et guindé, mais les
gracieuses _samba juecas_, les _jotas_, enfin toutes ces délicieuses
danses espagnoles si pleines de laisser-aller, de mouvement, d'abandon
et de _salero_, dont la liberté ne dépasse jamais une certaine limite
et qui, cependant, permettent aux femmes de développer toutes les
grâces voluptueuses que Dieu a mises en elles, sans choquer le regard
inquisiteur du plus austère moraliste.

Le peintre, inconnu à tous ceux qui l'entouraient et parlant trop
difficilement l'espagnol, que cependant il comprenait fort bien, pour
essayer d'entamer une conversation quelconque avec ses voisins, s'était
appuyé l'épaule contre le mur et les bras croisés sur la poitrine, il
suivait des yeux avec un intérêt de plus en plus vif les danses qui
tourbillonnaient devant lui, lorsque tout à coup la musique se tut, la
danse s'arrêta subitement et un grand mouvement s'opéra dans la foule.

De grands cris, cris joyeux, hâtons-nous de le dire, se faisaient
entendre sur la place; puis la foule reflua dans le Cabildo, se sépara
brusquement en deux parts, laissant un large espace vide au milieu des
salles.

Le gouverneur, le général et une vingtaine d'officiers s'avancèrent
alors dans cette baie qui leur était ouverte, au-devant des nouveaux
invités qui arrivaient et qu'ils étaient loin d'attendre, mais que,
cependant, ils se préparaient à recevoir avec un empressement joyeux.

A l'apparition dans le salon des nouveaux venus, les cris éclatèrent
avec une force inouïe, les chapeaux et les mouchoirs furent agités avec
enthousiasme.

C'est que ceux qui entraient alors étaient les véritables héros de la
fête.

Don Zèno Cabral, que l'on croyait campé à dix lieues de San Miguel de
Tucumán, entrait au Cabildo avec tout l'état-major de sa montonera.

A la vue de ces hardis partisans qui avaient remporté quelques jours
auparavant un avantage signalé sur les Espagnols, la joie devint du
délire. Chacun se précipita vers eux pour les voir et les féliciter,
et, dans le premier mouvement d'enthousiasme, ils coururent réellement
le danger d'être étouffés par leurs admirateurs.

Cependant, peu à peu les démonstrations, sans cesser d'être vives,
se calmèrent, les groupes se désunirent, la foule s'écoula et la
circulation se rétablit dans les salons que, pendant quelques instants,
le peuple de la place avait presque envahis.

La fête recommença.

Mais les invités, dont la curiosité était excitée au plus haut point
et qui ne pouvaient se rassasier de regarder ces hommes qu'ils
considéraient presque comme des sauveurs, n'y apportaient plus ni le
même entrain ni le même élan.

Le peintre, fatigué du rôle secondaire qu'il jouait au milieu de ces
gens dont il lui était impossible de comprendre les aspirations ou de
partager l'enthousiasme, avait quitté l'angle du salon où, pendant
si longtemps, il était demeuré seul, admirant en silence la scène
enivrante qui se déroulait devant lui, et il cherchait à se frayer un
passage à travers la foule pour gagner incognito la place, espérant
s'échapper facilement au milieu du tumulte causé par la venue des
montoneros, lorsqu'il se sentit toucher légèrement l'épaule.

Il se retourna et retint avec peine une exclamation de mauvaise humeur,
en reconnaissant ses deux compagnons de l'Alameda, ceux qui l'avaient
aidé à s'introduire dans le Cabildo; en un mot, le capitaine espagnol
et le comte de Mendoça.

Tous deux étaient déguisés et avaient endossé un costume semblable à
celui que portait le jeune Français.

«Où allez-vous donc ainsi?» lui demanda le comte en ricanant.

Nous devons rendre cette justice au peintre que, s'il n'avait pas
complètement oublié les deux hommes dont il était si fatalement le
prisonnier sur parole, du moins, dans son for intérieur, espérait-il
échapper à leur vigilance et comptait-il sur le hasard pour leur
échapper.

«Moi? répondit-il surpris à l'improviste et ne sachant quelle excuse
donner.

--Certes vous, fit le comte.

--Mon Dieu, dit-il de l'air le plus indifférent qu'il put affecter,
on étouffe dans ces salons, j'allais sur la place en quête d'un air
respirable quelconque.

--Voilà tout?

--Parfaitement.

--Qu'à cela ne tienne, comme vous nous éprouvons le besoin de prendre
l'air, nous vous accompagnerons, reprit le comte.

--Soit, je ne demande pas mieux,» dit-il.

Ils firent quelques pas vers la sortie. Mais le jeune homme, se
ravisant tout à coup, s'arrêta et, se tournant brusquement vers ses
deux gardes du corps qui le suivaient pas à pas:

«Parbleu! leur dit-il résolument, je change d'avis; et, puisque
l'occasion d'une explication entre nous se présente, je veux en
profiter.

--Qu'est-ce à dire? fit le comte avec hauteur.

--Laissez parler ce caballero, dit le capitaine, je suis certain qu'il
a quelque chose d'intéressant à nous apprendre.

--Oui, señor, de fort intéressant même, pour moi!

--Ah! Ah! murmura le comte; voyons donc cela, ce doit être curieux.

--Vous croyez?

--J'en suis convaincu.

--Mais, pardon, reprit le comte, n'êtes-vous pas comme nous, cher
seigneur, d'avis qu'il est inutile de mettre le public dans la
confidence de choses qui nous regardent seuls?

--Je comprends que vous ayez intérêt à rechercher le mystère;
malheureusement telle n'est pas mon opinion; je désire, au contraire,
que la plus grande publicité soit donnée à cet entretien.

--Voilà qui est fâcheux.

--Pourquoi donc cela?

--Parce que, dit froidement le comte en sortant de dessous son poncho
un pistolet tout armé, si vous dites un mot de plus, si vous ne nous
suivez pas à l'instant, je vous brûle la cervelle.»

Le peintre éclata de rire.

«Vous ne seriez pas assez niais pour le faire, dit-il.

--Et pour quelle raison?

--Parce que vous seriez immédiatement arrêté, que de grands intérêts
vous obligent à demeurer inconnu, et que ma mort ne vous offrirait pas
d'assez grands avantages pour que vous risquiez de sacrifier ainsi
votre sûreté personnelle au plaisir de me tuer.

--¡Cuerpo de Cristo! s'écria en riant le capitaine; bien répondu sur ma
foi! Vous êtes battu, mon cher comte.

--Tout n'est pas fini entre nous, dit le comte, en grinçant des dents,
mais en faisant disparaître son arme.

--Je m'étonne, señor, reprit froidement le jeune homme, que vous, un
hidalgo, un gentilhomme de la vieille roche, vous fassiez ainsi, à tout
propos, preuve d'aussi mauvais goût.

--Prenez garde, monsieur, s'écria le comte, ne jouez pas ainsi avec ma
colère; si vous me poussez à bout, je puis tout oublier.

--Allons donc, fit Émile en haussant les épaules avec dédain, me
prenez-vous pour un enfant craintif qu'on intimide avec des menaces?
Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. Croyez-moi, demeurons
vis-à-vis l'un de l'autre dans les bornes de la courtoisie, un éclat
vous perdrait et vous rendrait ridicule.

--Finissons-en, dit le capitaine en s'interposant, cela n'a déjà que
trop duré; n'attirons pas l'attention sur nous, pour une semblable
niaiserie. Vous voulez, señor, reconquérir votre liberté en obtenant
que nous vous rendions votre parole, n'est-ce pas cela?

--En effet, voilà ce que je demande, señor, ai-je tort?

--Ma foi, non; en agissant ainsi vous ne faites qu'obéir à cet instinct
que Dieu a mis au cœur de tous les hommes, je ne saurais vous blâmer.

--Que faites-vous capitaine? s'écria le comte avec violence.

--Eh, mon Dieu! Mon cher comte, je fais ce que je dois faire. De deux
choses l'une, ou cet étranger est un honnête homme, auquel nous devons
avoir confiance, ou c'est un fripon qui nous trompera quand il en
trouvera l'occasion; dans un cas comme dans l'autre, nous devons nous
fier à sa parole; s'il est honnête il la tiendra, si non, il parviendra
toujours à nous échapper.

--Parfaitement raisonné, señor, répondit l'artiste. Cette parole, je
vous l'ai donnée, croyez-moi, elle me lie plus fortement envers vous
que la chaîne la mieux forgée.

--J'en suis convaincu, señor; pour terminer cette contestation, je vous
déclare ici que vous êtes libre de faire ce que bon vous semblera, sans
que nous essayions d'y mettre obstacle, certains que vous ne voudrez
pas trahir des hommes contre lesquels vous n'avez aucun motif de haine,
et auxquels vous avez promis le secret.

--Vous m'avez bien jugé, señor; je vous remercie de cette opinion, qui
est vraie!

--Vous le voulez, s'écria le comte avec une colère contenue, soit;
je n'ai pas le droit de m'opposer à votre volonté; mais vous vous
repentirez de cette folle confiance envers un homme que vous ne
connaissez pas, et qui, de plus, est étranger.

--Allons donc, cher comte, vous poussez trop loin la méfiance aussi!
Il y a des honnêtes gens partout, même dans cette France que vous
haïssez, et ce cavalier est du nombre. Votre main, señor, et au
revoir; peut-être nous rencontrerons-nous dans des circonstances plus
favorables; alors j'espère que vous m'accorderez votre amitié comme
déjà je vous ai offert la mienne.

--De grand cœur, monsieur, fit le peintre en pressant avec effusion la
main qui lui était tendue, et en ne répondant que par un sourire de
dédain aux paroles du comte.

--Maintenant que, grâce à Dieu, cette grave discussion est terminée,
reprit en riant le capitaine, je crois que toutes nos affaires, ici,
sont faites pour cette nuit, mon cher comte, et qu'il est temps de nous
retirer.

--Nous ne sommes demeurés que trop longtemps ici; comme vous, je pense
qu'il faut en sortir le plus tôt possible, répondit le comte d'un air
bourru.

--Si vous me le permettez, je vous accompagnerai jusque sur la place,
señores; si séduisante que soit cette fête, elle n'a plus de charmes
pour moi; j'éprouve le besoin de me reposer.

--Venez donc,» répondit le capitaine.

Ils quittèrent alors le salon dans lequel ils étaient restés jusque-là,
et se dirigèrent vers la sortie.

«Ma foi, pensa le peintre, je suis heureux d'en être quitte à ce prix;
me voici donc libre enfin; quant à ce cher monsieur Dubois, je lui
souhaite bien du plaisir, et surtout de trouver promptement un autre
secrétaire, car il aurait parfaitement tort de compter sur moi.»

Et le jeune homme se frotta joyeusement les mains.

Malheureusement pour lui, la série de ses tribulations n'était pas
encore épuisée, ainsi qu'il s'en flattait un peu prématurément.

Au moment où les trois hommes atteignaient la porte de sortie et où ils
allaient pénétrer sur le perron de quelques marches qui conduisait dans
la cour du Cabildo:

«Les voilà!» dit une voix.

Aussitôt les deux sentinelles placées à la porte croisèrent leurs
fusils et leur barrèrent le passage.

«Allons bon, qu'y a-t-il encore? murmura le peintre avec dépit.

--Que signifie cela? demanda le comte avec hauteur.

--Cela signifie, répondit en s'avançant un homme qui, jusqu'à ce
moment, s'était tenu dans l'ombre, que je vous arrête au nom de la
patrie, et que vous êtes mes prisonniers.»

Celui qui venait de parler ainsi était le capitaine Quiroga.

«Prisonniers, nous! se récrièrent les trois hommes.

--Oui, vous, reprit froidement le capitaine, vous don Jaime de Zuñiga,
comte de Mendoça, et vous capitaine don Lucio Ortega, accusés de haute
trahison.

--Eh bien! Et moi, qu'ai-je à voir dans tout ceci?

--Vous, mon cher monsieur, on vous arrête comme complice présumé de
ces caballeros, en compagnie desquels vous vous êtes introduit dans le
Cabildo, et avec lesquels vous avez longtemps causé.

--Ah! Par exemple, c'est à devenir fou! s'écria le peintre au comble de
la stupéfaction, mais je ne suis pas du tout l'ami de ces caballeros.

--Assez, répondit froidement le capitaine; maintenant, señores, rendez
les armes que probablement vous cachez dans vos vêtements si vous ne
voulez pas qu'on vous fouille.»

Les deux Espagnols échangèrent un regard; puis, par un mouvement
rapide comme la pensée, ils se ruèrent avec une force invincible sur
les sentinelles qui leur barraient le passage, les renversèrent et
bondirent dans la cour.

Mais là ils se trouvèrent en présence d'une vingtaine de soldats
embusqués à l'avance qui se précipitèrent sur eux, et en un clin d'œil
ils furent fouillés et désarmés.

«C'est bien, nous nous rendons, dit le comte; il est inutile de porter
davantage la main sur nous et de nous traiter comme des bandits.»

Les soldats s'écartèrent aussitôt et laissèrent les prisonniers, tout
froissés de leur chute, se relever et remettre un peu d'ordre dans
leurs vêtements.

Cette lutte, si courte qu'elle eût été, avait cependant attiré un grand
nombre de personnes.

«Allons, venez, dit le capitaine Quiroga en saisissant rudement le bras
du peintre pour le faire descendre le perron.

--Mais ceci est horrible, s'écria celui-ci en se débattant avec fureur,
vous violez le droit des gens, je suis Français, je suis étranger,
laissez-moi, vous dis-je.»

Le débat se serait probablement terminé au désavantage du jeune homme,
seul contre tant d'ennemis, si tout à coup le gouverneur ne s'était
avancé et, s'adressant au capitaine:

«Laissez aller ce caballero, dit-il, il y a méprise; c'est un honnête
homme, il est le secrétaire du duc de Mantoue.»

Et, prenant le bras de l'artiste, tout ahuri de la scène de violence
dont il avait failli être victime, il le fit rentrer dans les salons et
le conduisit en souriant au duc de Mantoue.

«Voilà votre secrétaire, Excellence, dit-il; je suis arrivé à temps.

--Décidément ils y tiennent, murmura à part lui le jeune homme; le
diable emporte la politique et ceux qui s'obstinent a m'y vouloir
fourrer. Oh! Si je trouve l'occasion de leur fausser compagnie!...»

Mais, provisoirement, force qui fut de se contraindre et de feindre
d'accepter avec joie cette place de secrétaire, pour laquelle il
éprouvait une répugnance si décidée.

Les prisonniers avaient été, sous bonne escorte, conduits à la prison
où on les avait écroués.

FIN



TABLE DES MATIÈRES.


UNE PAGE DE MA VIE.

      I. La première campagne
     II. Le gaucho
    III. Le rancho
     IV. La Fazenda do Rio d'Ouro

PROLOGUE.--EL DORADO.

      I. O Sertão
     II. Tarou-Niom
    III. Le marquis de Castelmelhor
     IV. Un noble bandit
      V. A travers le désert
     VI. Les Guaycurus
    VII. Assaut de ruses
   VIII. Le village
     IX. La chasse
      X. Désastre

LE GUARANIS

      I. El vado del Cabestro
     II. Amis et ennemis
    III. Les peones
     IV. San Miguel de Tucumán
      V. La Montonera
     VI. La tertulia

FIN DE LA TABLE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Guaranis" ***

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