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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)
Author: Thureau-Dangin, Paul, 1837-1913
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET


  PAR
  PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIÈME ÉDITION

  TOME SEPTIÈME



  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 10

  1892

  _Tous droits réservés_



  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
traduction et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en avril 1892.



DU MÊME AUTEUR:


     =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des
     questions de politique contemporaine: I. _La Question de
     Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_; II.
     _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_; III.
     _Paris capitale sous la Révolution française_. _2e édition._ Un
     volume in-18.

       Prix                                                 4 fr.    »


     =Le Parti libéral sous la Restauration.= _2e édition._ Un vol,
     in-18.

       Prix                                                 4 fr.    »


     =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
     in-18.

       Prix                                                 4 fr.    »


     =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Sept volumes in-8º.

       Prix de chaque volume                                8 fr.    »


(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT,
1885 et 1886._)


PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.



HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET



LIVRE VII

LA CHUTE DE LA MONARCHIE

(1847-1848)



CHAPITRE PREMIER

UNE SESSION MALHEUREUSE.

(Mars-août 1847.)

     I. Ébranlement de la majorité. Les conservateurs progressistes.
     M. Duvergier de Hauranne et sa proposition de réforme
     électorale. Elle est repoussée à une grande majorité. La
     réforme parlementaire est écartée à une majorité moins
     forte.--II. Le gouvernement avait-il raison de se refuser
     absolument à toute réforme? Il est accusé d'un parti pris
     d'immobilité. Le Roi est pour beaucoup dans cette immobilité.
     Lassitude de M. Duchâtel. Il désire que le ministère cède
     la place à d'autres.--III. Échecs infligés par la Chambre à
     plusieurs ministres. On reconnaît la nécessité de remplacer
     trois d'entre eux. Affaiblissement résultant de cette crise
     partielle.--IV. La mauvaise récolte. Désordres amenés par
     la crainte de la disette. Embarras monétaires. Trouble jeté
     dans les affaires de chemins de fer. Contre-coup sur les
     finances de l'État. Conséquences politiques de ce malaise
     économique.--V. Projet de M. de Salvandy sur l'enseignement
     secondaire. Son avortement. M. de Montalembert et M. Guizot à
     la Chambre des pairs.--VI. L'apologétique révolutionnaire. Les
     histoires de MM. Louis Blanc et Michelet. Les _Girondins_ de
     Lamartine. État d'esprit de l'auteur. Caractère du livre. Effet
     produit par sa publication.--VII. La campagne de corruption.
     Premières révélations sur l'affaire Cubières. Dénonciations
     de M. de Girardin et débats qui en résultent. Vote des
     «satisfaits».--VIII. Mise en accusation de MM. Teste, Cubières,
     Pellapra et Parmentier. Le procès. M. Teste convaincu de son
     crime. Condamnation.--IX. Effet produit dans le public par le
     procès Teste. M. Guizot s'explique, à la Chambre des pairs, sur
     l'accusation de corruption.--X. La session finit tristement.
     Gémissement des amis du cabinet. Cause et caractère du mal.


I

La discussion de l'adresse, au début de la session de 1847,
avait été, pour le ministère, l'occasion d'un éclatant succès.
Non seulement il était sorti pleinement vainqueur du débat sur
les mariages espagnols, mais un amendement blâmant sa politique
intérieure avait été repoussé par 243 voix contre 130, et l'ensemble
de l'adresse adopté par 248 voix contre 84. Depuis 1830, aucun
ministère ne s'était vu à la tête d'une majorité aussi forte. M.
Guizot, qui, pendant tant d'années et à travers tant de vicissitudes,
avait travaillé à constituer cette majorité, se flattait d'avoir
enfin atteint son but. Au lendemain même de l'adresse, il écrivait à
l'un de ses ambassadeurs: «Le parti conservateur existe réellement
dans les Chambres, dans les collèges électoraux, dans le pays. Il
repose sur des intérêts puissants, sur les intérêts des positions
faites dans notre société actuelle et qui n'aspirent qu'à se
consolider; sur des convictions réfléchies, car ces intérêts ont
compris que notre politique seule peut les consolider; sur des
passions vives et publiques, suscitées par les luttes que cette
politique soutient depuis seize ans. Le parti conservateur est donc
et devient chaque jour davantage un parti d'action et de gouvernement
qui fait ses propres affaires et soutient sa propre politique,
attaché à cette politique par amour-propre comme par intérêt[1].»

[Note 1: Lettre à M. de Flahault, du 24 février 1847. (_Documents
inédits._)]

À peine M. Guizot avait-il eu le temps de se féliciter de ces
résultats qu'un incident se produisait, bien de nature à faire
douter de l'existence ou tout au moins de la solidité de sa majorité.
Le 22 mars 1847, la Chambre avait à élire un vice-président: il
s'agissait de remplacer M. Hébert qui venait d'être appelé aux
fonctions de garde des sceaux, vacantes par la mort de M. Martin du
Nord. Le candidat du ministère était M. Duprat. Après deux tours
de scrutin dans lesquels une partie des voix conservatrices se
détournèrent sur M. de Belleyme, M. Léon de Malleville, candidat de
l'opposition, l'emporta par 179 voix contre 178. Adversaire acharné
du cabinet, il s'était fait, à la tribune, une sorte de spécialité
des accusations de corruption; plusieurs fois déjà, il avait eu à ce
propos des prises avec M. Duchâtel; naguère, dans la discussion de
l'adresse, il avait été l'un des trois signataires de l'amendement
sur la politique intérieure, amendement repoussé à une forte majorité.

Cette nomination inattendue souleva un cri de triomphe dans la
gauche, tandis que les partisans du cabinet étaient dans une sorte
de stupeur. Le dépit des amis personnels de M. de Belleyme était
pour quelque chose dans ce soudain revirement; il ne suffisait pas à
l'expliquer. Dans la majorité conservatrice, issue des élections de
1846, la proportion des députés nouveaux était beaucoup plus grande
que de coutume; plusieurs, parmi eux, jeunes, ambitieux, n'avaient
nul goût à venir prendre rang à la queue des anciens, comme des
conscrits incorporés dans une armée déjà organisée; loin de se faire
solidaires de tous les partis pris, de tous les ressentiments, de
toutes les responsabilités de l'ancienne politique conservatrice,
ils rêvaient de la modifier, de lui imprimer leur marque, de lui
donner quelque chose de plus entreprenant, de plus novateur. Ils
s'appelaient eux-mêmes des «conservateurs progressistes». L'un
d'eux, le marquis de Castellane, avait annoncé, dès la discussion
de l'adresse, l'entrée en scène de «la fraction plus jeune du
parti conservateur», qui, disait-il, «apportait la fidélité des
anciens combattants, sans la passion des anciennes luttes», et il
la montrait, se faisant un «devoir» de réclamer des «réformes». Ce
que seraient ces réformes, les «progressistes» ne le savaient pas
bien encore; pour le moment, ils voulaient surtout faire comprendre
au gouvernement la nécessité de compter avec eux. Une élection de
vice-président, qui n'engageait qu'une question de personne, leur
avait paru une occasion favorable pour donner un avertissement de ce
genre. Aussi bien l'entrée dans le cabinet de M. Hébert, qui, comme
député et procureur général, personnifiait l'ancienne politique
en ce qu'elle avait de plus résistant[2], n'était pas plus pour
satisfaire leurs velléités novatrices, que le mot d'ordre donné par
le ministère, dans une élection de vice-président, ne convenait à
leurs prétentions d'indépendance.

[Note 2: Sur les circonstances dans lesquelles M. Hébert avait été
nommé procureur général, voir plus haut, t. V, p. 12.]

Cette attitude d'une partie de la majorité était d'autant plus
remarquée, que la même dissidence se manifestait, beaucoup plus
tranchée, hors du Parlement. La _Presse_ était depuis longtemps
l'un des organes, sinon les plus considérés, du moins les plus
répandus et les plus bruyants du parti conservateur; avec le
_Journal des Débats_, qu'elle jalousait, elle faisait émulation
de zèle ministériel, d'ardeur agressive contre l'opposition. Au
commencement de 1847, le propriétaire de ce journal, M. Émile de
Girardin, s'étant vu refuser par le gouvernement certaines faveurs,
notamment un titre de pair pour le général de Girardin dont il
passait pour être le fils naturel, la _Presse_ devint peu à peu
maussade, menaçante, ouvertement hostile. Son grief apparent était
la résistance du cabinet aux réformes, principalement aux réformes
économiques. Dès qu'elle entrevit dans la majorité des ferments de
scission, elle s'appliqua à les développer, à les envenimer, se
faisant le champion des dissidents, dépassant souvent de beaucoup
leur pensée, mais, par ce moyen, se flattant de les compromettre et
de les entraîner. Sans doute, le rédacteur en chef de la _Presse_
n'avait pas grande autorité morale; chacun devinait les dessous de
son évolution, et quand le _Journal des Débats_ voulait mortifier et
intimider les conservateurs en velléité d'indépendance, il affectait
de croire que M. de Girardin était leur chef. Mais ce n'en était
pas moins un polémiste actif, plein de ressources, en possession
d'un instrument puissant de publicité, ayant l'oreille d'une partie
de la bourgeoisie et, à tous ces titres, capable de faire beaucoup
de mal à ceux qu'il attaquait. Le cabinet avait déjà assez peu de
défenseurs parmi les journaux, pour qu'il ne fût pas indifférent
d'en voir passer un au camp adverse. Contre toutes les feuilles de
centre gauche, de gauche, de droite royaliste, il n'avait plus guère
à son service que le _Journal des Débats_, qui, malgré sa rédaction
et sa clientèle d'élite, ne pouvait faire tête, seul, à toute une
armée. Les statisticiens évaluaient à vingt mille le chiffre des
abonnés de la presse ministérielle, contre cent cinquante mille
qu'ils attribuaient à la presse opposante[3]. Une telle inégalité
était un danger grave, surtout dans une société où les révolutions
avaient détruit ou amoindri plusieurs des forces traditionnelles qui
servent d'ordinaire de point d'appui aux gouvernements. L'existence
d'une majorité parlementaire, issue d'un suffrage restreint, n'était
pas une compensation suffisante, et d'ailleurs qu'arriverait-il, si,
comme l'élection de M. de Malleville pouvait le faire craindre, cette
majorité venait à être ébranlée?

[Note 3: C'est le chiffre que répétera M. de Forcade en 1849.]

Le gouvernement devait être impatient de savoir exactement quelle
était l'étendue de cet ébranlement. Y avait-il dislocation
définitive, formation d'un nouveau tiers parti, ou n'était-ce qu'un
accident passager et réparable? Une occasion s'offrait à lui de
mettre les conservateurs à l'épreuve: immédiatement après l'élection
de son vice-président, la Chambre avait à discuter un projet de
réforme électorale.

Trop de bruit devait se faire, avant peu, autour de cette réforme,
pour qu'il n'importe pas d'en rappeler les antécédents et d'indiquer
ce qui la mettait dès lors plus en vue. On n'a pas oublié comment,
en 1840, sous le ministère de M. Thiers, les radicaux avaient tenté,
sans grand succès, il est vrai, de faire de l'agitation autour de la
réforme électorale[4]. Sous le ministère du 29 octobre, à la veille
des élections générales de 1842, la question fut reprise, cette fois
non plus seulement par les radicaux, mais au nom de tous les groupes
de gauche; une proposition déposée par M. Ducos, appuyée par MM.
Dufaure et de Lamartine, combattue par M. Guizot, fut écartée à 41
voix de majorité[5]. Pendant la législature suivante, de 1842 à 1846,
à peine trouve-t-on à signaler, en 1845, la proposition faite par un
député d'autorité fort médiocre, M. Crémieux; elle fut rejetée après
un débat sans importance. Dans la session de 1846, aux approches de
nouvelles élections générales, c'eût été le moment de poursuivre
une telle réforme, si on l'avait crue mûre; mais l'opposition était
alors absorbée par d'autres questions, notamment par la politique
étrangère; se croyant, chaque jour, sur le point de détacher une
partie de la majorité ministérielle, elle ne songeait pas à se
plaindre du mode de suffrage qui lui laissait de telles espérances.
Tout changea avec les élections de 1846. En face d'une majorité
ministérielle de plus de cent voix, ne croyant plus avoir rien à
attendre de la Chambre, les adversaires du cabinet s'en prirent au
système électoral qui venait de leur être si défavorable. À les
entendre, s'ils avaient été battus, ce n'était pas que l'opinion
leur fût contraire, c'était que le mode de scrutin ne permettait
pas à l'opinion de se manifester librement et sincèrement. Ainsi se
trouvèrent-ils conduits, moins par une impulsion venue du pays, que
par le dépit de leur impuissance parlementaire, à attribuer à la
question de la réforme électorale une importance qu'elle n'avait pas
encore eue.

[Note 4: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]

[Note 5: Voir plus haut, t. V, ch. I, § IX.]

Dès le mois d'août 1846, dans une réunion du centre gauche, M.
Thiers, jusqu'alors mal disposé pour cette réforme, et qui plus
d'une fois avait laissé voir qu'elle était, à ses yeux, une
niaiserie, et une niaiserie dangereuse, se prononça ouvertement
pour que la question fût soulevée; il offrit même, aux acclamations
des assistants, agréablement surpris, d'en prendre l'initiative.
M. Duvergier de Hauranne, chargé de l'aider dans l'élaboration du
projet, y travailla activement pendant les vacances parlementaires;
aux approches de la session de 1847, il était en mesure de
communiquer aux chefs de la gauche et du centre gauche les résultats
de cette étude préliminaire. Mais, pendant ce temps, M. Thiers,
ayant cru trouver dans les mariages espagnols un terrain d'attaque
qu'il jugeait plus favorable et qui convenait mieux à ses habitudes,
avait été repris de ses répugnances contre la réforme électorale. Il
trouva à redire à tout ce qui était proposé; à peine admettait-il
l'augmentation du nombre des députés; d'accroître le nombre des
électeurs, il ne voulait pas entendre parler. On lui répondit de
la gauche et du centre gauche que la proposition était annoncée,
attendue, et que l'abandonner serait abdiquer aux mains du cabinet.
Plusieurs des opposants, d'ailleurs, ne jugeaient pas que les
mariages espagnols offrissent un moyen d'attaque bien avantageux,
et ils tenaient beaucoup à ne pas mettre tout leur enjeu sur cette
unique carte. Demeuré seul de son avis, M. Thiers ne put le faire
prévaloir; il en conçut une vive humeur contre ses alliés, qu'il
ne ménagea pas dans ses propos. Naturellement, il ne fallait plus
compter sur lui pour présenter le projet. M. Duvergier de Hauranne
s'en chargea à sa place et se donna à cette tâche, avec son
ardeur accoutumée. Dès le milieu de janvier 1847, il publiait une
longue brochure, presque un livre, sous ce titre: _De la Réforme
parlementaire et de la Réforme électorale_. Il ne se bornait pas
à y traiter la question spéciale, dans tous ses détails, avec une
netteté incisive. Craignant qu'elle ne suffit pas à échauffer le
public, il avait soin de la rattacher à un grief plus général,
celui qui avait servi à faire la révolution de 1830 et la coalition
de 1839: il dénonçait les entreprises du «pouvoir personnel». «Le
gouvernement représentatif est en péril, s'écriait-il au commencement
de sa brochure; ce n'est point, comme en 1830, la violence qui le
menace, c'est la corruption qui le mine.» Dans toute la suite de
son écrit, il en revenait toujours à accuser le pouvoir royal de
détruire le pouvoir parlementaire et de faire prévaloir «toutes les
idées, toutes les habitudes des gouvernements despotiques». «Reste
à savoir, ajoutait-il, s'il convient à la France de se prosterner,
en 1847, devant le principe qu'elle a vaincu en 1830.» Sans doute il
reconnaissait qu'on ne pouvait toucher à ces redoutables questions,
sans provoquer des «frémissements et des colères»; mais, à son avis,
«il eût été lâche de s'en laisser effrayer ou troubler». La brochure
de M. Duvergier de Hauranne fut un signal pour la presse opposante,
qui, ainsi munie d'arguments, commença sur ce sujet une polémique
assez vive. Enfin, le 6 mars, quand on crut l'opinion suffisamment
préparée, le projet fut déposé: il comportait l'abaissement du
cens à 100 francs et l'adjonction des «capacités», c'est-à-dire
environ deux cent mille électeurs de plus; en outre, le nombre
des députés était porté de quatre cent cinquante-neuf à cinq cent
trente-huit. Le changement ainsi proposé était vraiment peu de
chose, et il y avait une sorte de disproportion entre les arguments
employés et les conclusions auxquelles on aboutissait. C'est qu'au
fond, le centre gauche et même la gauche ne redoutaient pas moins
que la majorité conservatrice une extension considérable du droit
de suffrage. Quelques mois auparavant, M. Odilon Barrot, causant
avec M. Cobden qui s'étonnait qu'on s'agitât tant pour demander
si peu, déclarait que l'adjonction de deux cent mille électeurs
lui suffirait largement: il ne jugeait pas la masse du peuple mûre
pour exercer un droit de vote, et ne voyait de sécurité, pour le
gouvernement constitutionnel, que dans un suffrage très restreint[6].
Le gouvernement n'hésita pas à combattre le projet de M. Duvergier
de Hauranne, comme il avait combattu les projets présentés
précédemment sur le même sujet. Il essaya même d'écarter tout débat,
en obtenant des bureaux qu'ils n'autorisassent pas «la lecture»
de la proposition[7]. Il allait trop loin. Sur neuf bureaux, trois
refusèrent de le suivre jusque-là: il n'en fallait pas plus pour que
la question de prise en considération fût portée devant la Chambre.

[Note 6: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

[Note 7: Le _Journal des Débats_ fit vivement campagne dans ce sens.
«La proposition n'est pas sérieuse, déclarait-il. Toute la question
est de savoir si la majorité se prêtera chrétiennement à entendre les
injures qu'on veut lui dire. Nous ne croyons pas, quant à nous, qu'il
soit nécessaire de pousser la mansuétude jusque-là.»]

C'était cette discussion qui se trouvait à l'ordre du jour, le 23
mars 1847, au lendemain de l'élection du vice-président. Le public
l'attendait avec une curiosité anxieuse, non à cause du fond de la
question, auquel, en dépit des efforts de l'opposition, il demeurait
toujours assez indifférent, mais à raison du doute que la nomination
de M. Léon de Malleville avait fait naître sur les dispositions de
la majorité. À défaut de M. Thiers, dont le silence fut remarqué,
de nombreux orateurs soutinrent la proposition, entre autres MM.
Duvergier de Hauranne, Billault, de Beaumont, Odilon Barrot. Ils
alléguèrent les vices du système électoral, l'étroitesse de sa base,
ses injustes exclusions, ses inégalités déraisonnables, la facilité
qu'il offrait à la corruption; ils montrèrent cette corruption
devenue générale et annulant de fait le gouvernement représentatif;
enfin, ils reprochèrent au gouvernement sa stérilité, son inertie, et
le mirent en demeure d'accomplir les progrès annoncés naguère par M.
Guizot dans le discours de Lisieux. Suivant sa coutume, M. Duchâtel,
dans sa réponse, développa de préférence les raisons pratiques: il
insista sur ce que rien n'indiquait, dans le pays, un désir de cette
réforme, et sur ce qu'une loi de ce genre ne pouvait être adoptée
qu'à la veille d'élections générales. M. Guizot prit les choses de
plus haut. Il exposa doctrinalement les avantages du système qui,
au lieu de «placer le droit électoral dans le nombre», le plaçait
dans la «capacité politique». Rencontrait-il, au cours de ses
développements, le suffrage universel, il l'écartait avec un dédain
superbe; à M. Garnier-Pagès, qui lui criait: «Son jour viendra», il
répondait: «Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel;... la
question ne mérite pas que je me détourne, en ce moment, de celle qui
nous occupe.» Plus loin, s'adressant à ceux qui l'accusaient de ne
vouloir d'aucun progrès, il dissertait éloquemment sur les conditions
du «vrai progrès, qui n'était pas seulement un changement»; il
rappelait que, dans un régime de liberté «où toutes les idées,
toutes les ambitions sont en mouvement, où l'on demande trop, où
l'on veut avoir trop vite, où l'on pousse trop fort, la mission du
gouvernement était de marcher lentement, mûrement, de maintenir, de
contenir». Cet ordre d'idées le conduisait naturellement à s'occuper
de ceux des conservateurs qui se disaient «progressistes». La grosse
question du débat n'était-elle pas de savoir comment ils voteraient?
De la gauche, on leur avait fait plus d'une invite. Les paroles que
leur adressa M. Guizot furent moins une prière qu'une leçon, moins
une caresse qu'une réprimande. Il railla ces députés qui «voulaient
agir tout de suite, à l'entrée de cette législature, avant de la
bien connaître, avant de bien connaître leurs collègues, avant de
bien connaître le gouvernement près duquel ils agissaient, avant
de se bien connaître peut-être eux-mêmes»; il leur rappela que,
d'ordinaire, «les tiers partis ne tournaient pas à l'utilité du
pays, à la considération et à la force de ceux qui les composaient»;
puis il les mit en demeure, ou de «rester avec le gouvernement et de
marcher avec lui», ou de «passer dans les rangs de l'opposition». Il
professait, quant à lui, «qu'il valait mieux, pour le pays et pour le
cabinet, maintenir fermement cette politique avec une majorité moins
forte, que l'affaiblir pour conserver une majorité plus nombreuse».
Ce langage était, par plus d'un côté, mortifiant pour ceux auxquels
il était adressé, mais il leur en imposa. M. de Castellane, tout en
se plaignant avec amertume de «l'espèce de défi» que le ministre
avait porté à «certains membres», déclara que ses amis repousseraient
la prise en considération. La réforme électorale fut écartée par 252
voix contre 154. Jamais elle n'avait eu contre elle une aussi forte
majorité.

Le jour même où la Chambre se prononçait ainsi contre la réforme
électorale, le 26 mars 1847, M. de Rémusat déposait une proposition
de réforme parlementaire. C'était, pour le ministère, un second
défilé à franchir, plus difficile que le précédent. La réforme
parlementaire, qui tendait à exclure de la Chambre la plupart des
fonctionnaires, n'avait pas été proposée moins de dix-sept fois
depuis 1830; elle répondait à un mouvement d'opinion plus sérieux
et à un besoin plus réel que la réforme électorale; on ne pouvait
nier qu'il n'y eût là des abus qui, chaque jour, fournissaient
davantage matière aux critiques de l'opposition[8]. La discussion
sur la prise en considération s'ouvrit le 19 avril. M. de Rémusat
défendit son projet avec habileté. À défaut de M. Guizot, qui garda
le silence, M. Duchâtel et M. Hébert insistèrent, au nom du cabinet,
sur l'impossibilité de voter, dès le début d'une législature, une
proposition qui obligerait à de nouvelles élections, ou mettrait
en suspicion une Chambre appelée à siéger encore pendant cinq
ans. Les conservateurs progressistes allaient-ils être, dans ce
débat, aussi dociles et aussi timides que dans l'autre? M. Billault
s'efforça de piquer leur amour-propre par un mélange assez adroit de
caresses et d'épigrammes. Sur cet appel direct, M. de Castellane,
toujours disposé à se mettre en avant, prit la parole. «Tout le
monde reconnaît, dit-il, qu'il y a quelque chose à faire, même M.
le ministre de l'intérieur qui regarde la question comme une simple
question de limites. Si c'est une question de limites, qu'on nous
dise donc, à nous qui voulons sérieusement faire quelque chose, ce
qu'on veut faire, quand et comment on le voudra!... Y a-t-il une
époque précise de la législature actuelle où le ministère voudra
faire quelque chose? Encore une fois, qu'il nous le dise!» Tous les
yeux se tournèrent vers le banc des ministres: M. Guizot fit un
geste négatif. «Le ministère me dit non, reprit M. de Castellane;
je le savais d'avance, mais j'ai dû lui en faire la demande une
dernière fois. Eh bien donc, le ministère repoussant toute réforme
au fond, en principe, nous croyons, nous, qu'il y a opportunité à
voter tout à l'heure la prise en considération de la proposition de
M. de Rémusat.» Cette fois, la scission était ouverte. Au vote, le
ministère n'en conserva pas moins la majorité; mais cette majorité
fut assez notablement réduite: elle avait été de 98 voix sur la
réforme électorale; elle ne fut plus que de 49.

[Note 8: Voir ce qui a été déjà dit des arguments invoqués pour ou
contre cette réforme, t. IV, ch. II, § VI.]

Du côté du gouvernement, on affecta de ne pas s'émouvoir de cette
diminution, et de voir là, pour la majorité, moins un affaiblissement
qu'un débarras. Le _Journal des Débats_ disait, avec une ironie plus
hautaine que prudente: «Les prétendus Christophe Colomb du parti
conservateur, qui sont las de ce vieux monde et vont à la recherche
du nouveau, ont librement donné cours à leur fantaisie; mais ils ont
pu voir que le ministère et cette pauvre majorité arriérée étaient
parfaitement en état de se passer d'eux... Puisqu'ils veulent courir
les aventures, il faut espérer qu'ils en rapporteront quelque
expérience. Il n'y a rien de tel que les voyages pour former la
jeunesse.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Qu'ils aillent
dans l'opposition!... Nous ne leur reprocherons qu'une chose, c'est
d'y aller trop tard. Ils auraient dû s'apercevoir plus tôt qu'il y a
et qu'il y aura toujours un abîme entre le parti faiseur et le parti
conservateur.» Ces derniers mots s'adressaient plus particulièrement
à M. de Girardin, qui demandait, dans la _Presse_, que le pouvoir
passât des _parleurs_ aux _hommes d'affaires_.


II

Les considérations par lesquelles les ministres avaient combattu la
double réforme électorale et parlementaire, semblaient, par beaucoup
de côtés, parfaitement raisonnables. Néanmoins, à voir comment les
choses devaient tourner, on se prend à douter de l'opportunité de
la résistance, si justifiée que celle-ci parût sur le moment. En ce
qui touche notamment la présence des fonctionnaires dans la Chambre,
qu'eût-on compromis en s'engageant à résoudre cette question avant
la fin de la législature? C'eût été répondre au sentiment de la
majorité elle-même; car, parmi les députés qui avaient repoussé par
discipline la proposition de M. de Rémusat, la plupart n'hésitaient
pas à reconnaître que, sur ce point, «il y avait quelque chose à
faire[9]». Sans doute, il n'en était pas de même de l'extension
du droit de suffrage, qui soulevait beaucoup plus d'objections,
ne fût-ce que celle qui était tirée de l'indifférence manifeste
du public. Toutefois, que penser de la valeur de cette dernière
objection, quand on voit, dix mois après, l'état des esprits devenir
tel que, de l'aveu du même M. Guizot, cette réforme ne pourra plus
être évitée? Au lieu de s'exposer ainsi à la subir plus tard en
vaincu, n'eût-il pas été plus habile de s'en saisir tout de suite,
avant que les partis y eussent donné une importance factice, et de
tenter de l'accomplir quand on pouvait encore la limiter, en rester
le maître et en recueillir l'avantage? Dans ces conditions, le
corps électoral n'aurait pas été gravement modifié, et puis, quels
qu'eussent été les inconvénients d'une concession, ils auraient été
difficilement comparables aux dangers que la résistance devait si
rapidement faire naître.

[Note 9: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, à la
date du 25 avril 1847: «Lorsqu'on s'entretient en particulier
avec les conservateurs les plus prononcés, à peine en trouve-t-on
qui ne conviennent qu'il est urgent d'apporter une barrière à
l'envahissement progressif des fonctions publiques par les députés.
Seulement ils varient sur les mesures à prendre.» (_Documents
inédits._)]

Cependant, si le gouvernement se refusait absolument à entendre
parler d'aucune des deux réformes, il aurait peut-être eu un moyen
de les repousser sans trop de péril: c'eût été de mettre en avant
quelque autre projet qui fît diversion aux manoeuvres des partis
hostiles, occupât l'opinion, et amusât cette imagination populaire
que le pouvoir, en France surtout, ne laisse jamais impunément
sans aliment. La chose, il est vrai, était malaisée. On se butait
au dilemme que j'ai déjà plusieurs fois indiqué: d'une part, il
semblait nécessaire d'avoir égard à ce goût maladif du changement
que nos révolutions avaient éveillé dans l'esprit public; d'autre
part, ces mêmes révolutions avaient tant ébranlé la société, qu'on
avait peine à imaginer un changement qui fût sans péril. Quelque
difficile que fût ce problème, c'était la tâche du gouvernement de
tenter de le résoudre. En 1847, moins qu'à toute autre époque, il
pouvait s'y dérober: il se trouvait en face d'une Chambre nouvelle,
et qui, comme telle, devait être particulièrement désireuse de
faire du nouveau; il avait à contenter une majorité qui, se sentant
assurée de sa prépondérance numérique, cessant d'avoir à combattre
journellement pour son existence, n'était plus disposée à considérer
sa besogne comme accomplie, quand elle avait repoussé les attaques
et maintenu le _statu quo_. Ce que pourrait être l'oeuvre à laquelle
elle rêvait d'attacher son nom, elle eût été fort embarrassée de le
préciser; mais elle était toute prête à s'en prendre au ministère,
s'il ne la lui faisait pas accomplir. _A priori_ même et par le
seul fait de son grand âge, ce ministère vieux de plus de six ans
était suspect, aux yeux de cette Chambre née d'hier, d'avoir trop le
goût de l'immobilité et le besoin du repos. Un moment, au lendemain
des élections du 1er août 1846, on avait pu croire que M. Guizot
se rendait compte de ce que l'opinion attendait de lui; il avait
paru comprendre que, si sa grande victoire électorale pouvait être
interprétée comme une approbation du passé, elle lui créait pour
l'avenir des devoirs nouveaux; que le programme de résistance un
peu négative qui, depuis Casimir Périer, avait suffi aux jours de
péril, ne suffisait plus dans la sécurité du succès; qu'il fallait
rajeunir la vieille politique conservatrice. C'est alors que, le
2 août 1846, en s'adressant à ses électeurs de Lisieux, il avait
annoncé solennellement que, désormais, rassuré sur la paix extérieure
et l'ordre intérieur, il serait en mesure de donner satisfaction
au désir de mouvement et de réforme. «Toutes les politiques vous
promettent le progrès, avait-il dit dans une phrase devenue aussitôt
célèbre; la politique conservatrice seule vous le donnera[10].»
Mais quelques semaines ne s'étaient pas écoulées que les mariages
espagnols venaient donner une tout autre direction à sa pensée.
L'affaire avait été tout de suite assez compliquée, avait exigé
assez d'efforts pour absorber toute son attention. Convaincu que ce
qui suffisait à l'occuper et à le satisfaire suffisait également à
occuper et à satisfaire l'opinion, il n'avait plus jugé nécessaire
de préparer d'autre objet à l'activité parlementaire de la nouvelle
Chambre. C'est ainsi qu'au début de la session de 1847, en dehors
des questions étrangères, aucun projet considérable et de nature à
intéresser l'opinion ne s'était trouvé prêt à être déposé par le
gouvernement.

[Note 10: Voir plus haut, t. V, p. 29 et 30.]

Cette abstention, à laquelle s'était ajouté bientôt le _veto_
opposé par le ministère aux deux propositions de réforme, avait été
interprétée comme un parti pris d'inaction. De là, dans la majorité,
une surprise, une déception et bientôt un mécontentement, qui ne se
manifestaient pas seulement par quelques défections, mais aussi par
l'état d'esprit de ceux dont le vote n'avait pas failli. Au coeur
même du parti conservateur, divers symptômes trahissaient le doute,
l'esprit de critique, les tentations d'indiscipline, la lassitude
des vieilles luttes, le désir vague de quelque chose de nouveau. Ces
sentiments, qui éclataient sans ménagement dans les conversations de
couloirs, arrivaient parfois jusqu'à la tribune. Tel fut un incident
qui se produisit, le 27 avril 1847, au cours de la discussion des
fonds secrets. L'auteur en fut un député, naguère ardent ministériel,
M. Desmousseaux de Givré. Amené à se demander pourquoi la majorité
de cent voix, issue des élections de 1846, paraissait sur le point
de se diviser, il proclama que le mal venait de «l'inertie du
gouvernement», et il montra les ministres répondant sur toutes les
questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt répercutés, grossis par
les journaux opposants, ces mots: _Rien, rien, rien!_ eurent un
retentissement énorme. On affectait d'y voir le résumé exact de la
situation. Jamais, quand il défendait le ministère, M. Desmousseaux
de Givré n'avait ainsi occupé le public. La _Presse_ inscrivit les
trois mots en tête de ses colonnes, à la place où naguère elle avait
mis, comme épigraphe, la promesse de progrès faite par M. Guizot
dans son discours de Lisieux. Le _Journal des Débats_ ne contribuait
pas à calmer la polémique, quand il répliquait sur le même ton: «Le
parti conservateur, à son tour, n'a que trois mots à répondre aux
faiseurs utopistes: Rien, rien, rien! vous n'obtiendrez rien.»

L'immobilité qu'on reprochait à la politique du gouvernement n'était
pas imputable seulement au cabinet. Le Roi y avait plus de part
encore, et souvent c'était lui qui l'imposait à ses ministres.
Il avait alors soixante-quatorze ans. Son intelligence, bien que
toujours supérieure, se ressentait du poids de l'âge. Cette charge,
venant s'ajouter à celle d'un règne déjà long et toujours laborieux
et difficile, avait amené chez lui quelque fatigue et quelque
affaiblissement: de là, sa crainte du mouvement et du changement. Il
tâchait de se persuader que la France, ayant, elle aussi, traversé
beaucoup de vicissitudes, devait avoir le même goût. Il oubliait
que le pays n'avait pas vieilli avec lui, qu'il se rajeunissait
incessamment par l'avènement de générations nouvelles, oublieuses
des déceptions passées, ouvertes aux espérances, aux illusions,
impatientes d'agir à leur tour. Des malentendus de ce genre se
produisent quelquefois entre vieillards et jeunes gens. En outre,
Louis-Philippe était d'autant plus porté à écarter ou à ajourner les
problèmes sociaux et politiques soulevés autour de lui, que moins
que jamais il croyait possible d'y trouver une heureuse solution.
Son expérience, en s'allongeant, avait encore accru la part de
scepticisme et de désenchantement qui de tout temps s'était mêlée à
sa sagesse. Ses propos, qu'il n'avait pas, on le sait, l'habitude
de beaucoup mesurer, semblaient parfois d'un homme découragé qui se
sentait lié à une tâche impossible. «Tenez, disait-il un jour à M.
Guizot qui lui témoignait son habituel optimisme, je souhaite de
tout mon coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas:
un gouvernement libéral en face des traditions absolutistes et
de l'esprit révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des
conservateurs libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les
derniers des Romains.» Un autre jour, il s'écriait, en se prenant
la tête dans les mains: «Quelle confusion! quel gâchis! Une machine
toujours près de se détraquer! Dans quel triste temps nous avons
été destinés à vivre[11]!» L'âge avait eu sur Louis-Philippe un
autre effet: il augmentait chez lui, en même temps que la défiance
des choses, la confiance en soi. Cette confiance, que lui avaient
justement donnée tant de difficultés surmontées, menaçait de tourner
en une obstination irritable et impérieuse qui tenait de la sénilité.
Admettait-il quelqu'un à lui parler, il n'écoutait guère que ce
qui rentrait dans ses idées; la contradiction l'impatientait sans
l'avertir. Il oubliait que le premier avantage de l'irresponsabilité
royale dans le régime constitutionnel est que le souverain peut,
sans se diminuer, se prêter à des politiques diverses, gouverner
avec des ministres de nuances opposées, et il menaçait, pour le cas
où l'on prétendrait modifier ce que, depuis longtemps, il appelait
assez imprudemment «son système», de se retirer au château d'Eu et
de remettre le gouvernement à la régence. Ceux qui approchaient le
Roi étaient péniblement surpris de voir qu'à la fin de 1846 et au
commencement de 1847, il faisait souvent allusion à cette abdication
possible. Le plus fâcheux était que ces boutades ne restaient pas
renfermées dans les Tuileries, et qu'il en arrivait quelque écho
dans les couloirs du palais Bourbon. Commentées sans bienveillance,
elles n'augmentaient pas le crédit parlementaire du cabinet, qu'on
semblait dès lors fondé à accuser d'être l'instrument trop docile du
«pouvoir personnel». Et surtout elles compromettaient le souverain,
le rendaient responsable d'une politique peu populaire, et, par
l'éventualité même qu'elles faisaient entrevoir, accoutumaient les
esprits à rêver d'autre chose que d'une simple crise ministérielle.

[Note 11: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 91.]

L'espèce d'inertie dont le gouvernement semblait alors si étrangement
affecté avait encore une autre forme. Ce qui manquait à la majorité,
ce n'était pas seulement la grande impulsion politique qu'il eût
appartenu au Roi et à M. Guizot de donner, c'étaient aussi les soins
de tous les jours. Cette partie de l'oeuvre ministérielle, la plus
modeste, mais non la moins utile sous un régime parlementaire, avait
été jusqu'alors accomplie avec beaucoup d'habileté par M. Duchâtel.
Sans cesse attentif aux dispositions générales de la Chambre et aux
dispositions particulières de chaque député, soigneux des hommes
autant que des choses, le ministre de l'intérieur avait su faire,
avec adresse et tact, sans dédain des petites précautions et des
petits moyens, ce qui était nécessaire pour raffermir les fidélités
douteuses, calmer les susceptibilités, désintéresser les ambitions,
prévenir les caprices, maintenir l'harmonie et la discipline. Le tour
pratique et la netteté judicieuse de son esprit, la sûreté de son
commerce, la facilité de son abord, la distinction de ses manières,
et jusqu'au prestige de sa grande fortune, tout chez lui convenait
à ce rôle. Telle avait été son action qu'aux yeux de plusieurs,
l'armée ministérielle lui appartenait plus qu'à M. Guizot. Après
les élections de 1846, en face d'une majorité accrue d'éléments si
divers, il était plus nécessaire encore que M. Duchâtel continuât
son travail: on l'avait entendu dire alors: «Nous avons cent
conservateurs nouveaux; il nous faudra trois mois pour les former.»
Et cependant, quand arriva la session de 1847, il ne se montra pas
pressé de s'occuper de cette «formation». Une sorte d'indolence,
qui était du reste le fond de sa nature, semblait avoir remplacé sa
vigilance et son activité d'autrefois. À peine le voyait-on à la
Chambre, et, coup sur coup, il prit des congés pour cause de maladie.

Sa maladie était réelle et se manifestait par des accès de fièvre
répétés. Mais n'y avait-il pas là aussi une fatigue plus politique
encore que physique, et comme une velléité de distinguer sa fortune
personnelle de celle du cabinet? On l'a beaucoup dit alors. On
prétendait que M. Duchâtel, gêné de l'impopularité et jaloux de
la prépondérance de M. Guizot, méditait de le supplanter et de
former, sans lui, un autre ministère conservateur, moins provocant
dans l'ordre des doctrines, quoique aussi rassurant pour les
intérêts; plus terne, mais plus solide, faisant en même temps moins
de bruit oratoire et plus d'affaires. Qu'autour du ministre de
l'intérieur on ait caressé quelque rêve de ce genre, c'est possible
et même probable; que le ministre personnellement se soit arrêté
à un semblable projet, rien ne le prouve. Il est à remarquer, au
contraire, que le principal intéressé, M. Guizot, a rendu après coup
un hommage éclatant à la fidélité de son collègue[12]. Seulement,
ce qui est incontestable, c'est que, depuis quelque temps, M.
Duchâtel estimait que le ministère, usé par sa durée même, ferait
bien de céder la place à des hommes nouveaux. Déjà, à la veille de
la session de 1845, on avait vu poindre chez lui cette idée[13].
Il y était revenu depuis, notamment à la fin de 1846, sous le coup
d'un vif mécontentement personnel: pour cause ou sous prétexte
d'urgence, la décision relative au mariage du duc de Montpensier
avait été prise entre le Roi, la Reine et M. Guizot, sans consulter
les autres membres du cabinet; fort blessé du procédé, M. Duchâtel
en fut d'autant plus porté à voir d'un oeil peu favorable la
décision ainsi prise[14]; pendant quelques jours, il fut à peu près
résolu à porter au Roi sa démission, qui eût forcément entraîné la
dislocation du cabinet tout entier; il y était poussé par des hommes
considérables dont il suivait volontiers les avis, entre autres par
le chancelier Pasquier, peu favorable, il est vrai, à M. Guizot; la
réflexion le fit reculer: il ne voulut ni causer une telle joie à
l'opposition, ni se faire soupçonner par les conservateurs d'obéir à
une susceptibilité mesquine. Un peu plus tard, lors de l'élection de
M. de Malleville comme vice-président, il laissa voir encore quelque
velléité de retraite, sans y insister beaucoup. En somme, il restait
à son poste, toujours correct et loyal, mais triste, inquiet, un peu
boudeur, ayant peu de coeur à sa besogne, et guettant l'occasion
d'une retraite toujours désirée.

[Note 12: M. Guizot s'est exprimé en ces termes, sur la tombe de
M. Duchâtel: «... En même temps qu'il faisait preuve de ces rares
qualités de l'esprit, il déployait la grande qualité du caractère; il
était un parfait homme d'honneur, dans l'acception la plus stricte
et la plus élevée du mot, constamment fidèle à ses opinions, à sa
cause, à ses amis, malgré les dissentiments particuliers qui naissent
quelquefois, entre amis, dans la vie politique.»]

[Note 13: Voir plus haut, t. V, p. 433, 434.]

[Note 14: «C'est jouer gros jeu pour peu de chose, disait M. Duchâtel
dans son intimité; c'est sacrifier à des satisfactions de famille
et à un éclat apparent les sérieux intérêts du pays... Se brouiller
avec l'Angleterre, à moins que l'honneur de la France ne le commande
impérieusement, jamais il n'y faut consentir, et aujourd'hui moins
que jamais. N'avons-nous pas assez de nos révolutionnaires, sans nous
mettre encore sur les bras tous ceux qu'elle peut lancer dans toutes
les parties du monde?» (Notice sur M. Duchâtel par M. Vitet.)]


III

La Chambre faillit faire payer cher au ministère la négligence dont
il usait à son égard. Le cheval auquel on laisse la bride sur le cou
a bien vite fait quelque sottise, même quand il n'est pas, de son
naturel, rétif ou violent. Coup sur coup, plusieurs des ministres
se trouvèrent mis en minorité dans les affaires de leur ressort
particulier, et parfois d'une façon assez mortifiante. Visiblement,
la majorité croyait pouvoir ne pas se gêner avec eux. Il lui était
d'autant moins difficile de leur faire sentir sa mauvaise humeur,
que, par l'effet d'une sorte d'indolence égoïste, les membres du
cabinet semblaient déshabitués de se prêter mutuellement appui.
Chacun d'eux se présentait séparément devant l'opposition, sans être
secondé par ses pairs, ni couvert par son chef. Situation pleine de
risques pour ceux qui manquaient d'adresse ou de prestige. M. Guizot
ne vit d'abord, dans les mésaventures de ses collègues, que des
accidents sans gravité: il lui semblait que les votes hostiles ne
portaient que sur des questions spéciales, et que, dût-on regarder
tel ou tel ministre comme assez grièvement atteint, il serait
bien temps, après la session, d'examiner s'il convenait de le
remplacer[15]. Mais cette sécurité ne dura pas. Vers la fin d'avril
et dans les premiers jours de mai, divers symptômes révélèrent, tout
d'un coup, que le cabinet entier avait été blessé et dangereusement
blessé par les coups frappés sur plusieurs de ses membres.

[Note 15: M. Génie, chef de cabinet de M. Guizot, écrivait, quelques
jours plus tard, à M. de Jarnac: «On savait bien qu'il y avait eu
quelques échecs personnels; que tout le monde ne s'en était pas
relevé; que deux, ou trois, ou quatre membres du cabinet étaient
blessés; mais on se faisait illusion sur la gravité des atteintes, et
l'on croyait qu'il serait possible de traverser la session sans le
modifier.» (Lettre du 13 mai 1847, _Documents inédits_.)]

M. Guizot, sentant un peu tardivement que le mal était dû en grande
partie à ce qu'il s'était tenu personnellement en dehors des débats,
saisit, le 6 mai, une occasion de se montrer à la tribune. M.
Billault venait, à propos des crédits supplémentaires, d'attaquer
l'ensemble de la politique extérieure. Avec une maîtrise supérieure
et un succès incontesté, M. Guizot passa en revue toutes les affaires
où notre diplomatie avait alors à agir. Il ne voulut pas terminer
son discours sans faire allusion aux difficultés parlementaires du
moment. Il reconnaissait que, «dans une Chambre nouvelle, il pouvait
y avoir, entre une majorité et un cabinet au fond d'accord, des
malentendus, des méprises et des embarras»; mais il se refusait à
voir là rien de grave et de profond. «Je pense, ajouta-t-il, que
ce n'est pas sur des embarras momentanés, sur des tentatives plus
ou moins habilement concertées ou voilées, qu'une scission se fait
entre une majorité et un gouvernement. Pour le compte du cabinet,
je n'hésite pas à dire qu'il ne voit, dans les convictions de la
majorité, rien qui contrarie les siennes. Si la majorité pensait
autrement à l'égard du cabinet, elle est parfaitement la maîtresse
de le lui témoigner, et il s'en apercevra sur-le-champ.» La majorité
applaudit. Le lendemain, l'un des collaborateurs de M. Guizot au
ministère des affaires étrangères, M. Désages, écrivait à M. de
Jarnac, notre chargé d'affaires à Londres. «Le ministre a eu hier,
à la Chambre, un immense succès. Ce succès a raffermi bon nombre
d'esprits un peu ébranlés. On a reconnu bien vite que la situation,
toute la situation appartenait encore à M. Guizot et n'appartenait
qu'à lui[16].»

[Note 16: Lettre du 6 mai 1847. (_Documents inédits._)]

M. Désages se faisait illusion sur l'effet du discours. Si grand
qu'eût été le succès oratoire de M. Guizot, il ne suffisait pas à
raffermir le cabinet tout entier. Bien au contraire, les lézardes
inquiétantes qui s'étaient produites dans l'édifice ministériel
s'élargissaient avec une telle rapidité que c'était à se demander
si un effondrement n'était pas imminent. Il n'y avait plus une
minute à perdre pour aviser. Les conservateurs éclairés se rendaient
compte que, pour échapper à une crise totale, force était de prendre
les devants et d'opérer spontanément un remaniement partiel. Deux
jours après le discours de M. Guizot, le 7 mai, le duc de Broglie,
écrivant à son fils, lui exposait comment l'«imprévoyance», le
«discrédit moral», la «nullité» de tel ou tel ministre rendaient
«une recomposition du ministère inévitable». «Ce qui l'a rendu plus
inévitable encore, ajoutait-il, c'est l'indolence du ministère en
général, quand il s'est vu à la tête d'une majorité de cent voix, et
la fantaisie de cette majorité qui, pour se divertir, s'est amusée à
déchiqueter, pièce à pièce, le ministère dans ses conversations, et
à procurer à trois ou quatre de ses membres des échecs consécutifs
sur quelques points de détail. Quoi qu'il en soit des causes, la
majorité est, en ce moment, en pleine dissolution, et le ministère,
par contre-coup, sans qu'il y ait, pour cela, la moindre raison, je
ne dis pas suffisante, mais le moindre prétexte. Il faut recomposer
le ministère et, par lui, la majorité[17].»

[Note 17: _Documents inédits._]

Une fois convaincus du péril dont ils ne s'étaient pas d'abord
doutés, le Roi et M. Guizot n'hésitèrent pas, pour alléger la nef
qui menaçait ainsi de sombrer en mer calme, à jeter par-dessus
bord les trois ministres qui paraissaient le plus compromis, celui
des finances, M. Lacave-Laplagne, celui de la guerre, le général
Moline Saint-Yon, et celui de la marine, l'amiral de Mackau: les
deux derniers consentirent à donner leur démission; le premier,
réfractaire au rôle de bouc émissaire, dut être destitué. Le plus
grave en cette affaire ne fut peut-être pas l'obligation où l'on
s'était trouvé subitement de sacrifier une partie des ministres;
ce fut la difficulté qu'on éprouva à les remplacer. Leur succession
fut offerte à divers personnages parlementaires qui la déclinèrent:
si bien que M. Guizot, comprenant la nécessité d'en finir très
vite, s'adressa à des fonctionnaires dévoués qui n'étaient même
pas à Paris, et imposa, par télégraphe, à leur dévouement,
l'acceptation des portefeuilles vacants. Tout put être ainsi conclu
en quarante-huit heures. Le 10 mai, le _Moniteur_ annonça que M.
Jayr, préfet de Lyon, était nommé ministre des travaux publics, en
remplacement de M. Dumon, qui devenait ministre des finances; que le
général Trézel, commandant la division militaire de Nantes, était
appelé au ministère de la guerre, et M. de Montebello, ambassadeur
à Naples, au ministère de la marine. Tous trois étaient pairs de
France. Le premier, qui avait fait sa carrière dans l'administration
préfectorale, était un administrateur habile; le second, soldat brave
et intègre, très estimé pour ses vertus et son caractère, avait eu
peu de bonheur dans sa vie militaire; c'est lui qui commandait lors
du désastre de la Macta; le troisième, fils aîné du maréchal Lannes,
avait occupé des postes diplomatiques secondaires, sans y trouver
l'occasion d'un rôle considérable; il avait détenu en outre, pendant
quelques jours, le portefeuille des affaires étrangères, dans le
ministère provisoire et incolore constitué le 31 mars 1839, à la
suite de la coalition. Aucun d'eux n'avait d'importance parlementaire
ni de signification politique bien déterminée.

C'était une solution, mais une solution peu brillante. M. de
Viel-Castel notait dans son journal intime, à la date du 11 mai:
«Le sentiment de l'affaiblissement moral du cabinet, par suite
de la modification qu'il vient d'éprouver et des incidents qui
l'avaient précédée, est universel[18].» Deux jours plus tard, M.
Génie, chef du cabinet de M. Guizot, écrivait à M. de Jarnac:
«Le ministère, qui comptera bientôt sept années de durée, était
remarquable en ce qu'aucune scission n'avait éclaté dans son sein;
les remplacements qui ont eu lieu depuis 1842 avaient des causes
connues et inévitables: les uns étaient morts; les autres étaient
notoirement dans un état grave de maladie[19]. Ici, rien de tout
cela; le vent de la Chambre des députés emporte trois ministres; les
ministres restants l'ont senti, l'ont vu et ont cédé... La majorité
conservatrice s'est émue, inquiétée. La petite fraction de cette
majorité qui, depuis six mois, cherche à prendre de l'importance,
a considéré ce résultat comme un succès, mais comme un succès
insuffisant[20].» Ce n'était pas seulement dans l'intimité que les
amis du cabinet constataient l'atteinte portée à son prestige. Le
_Journal des Débats_ le déplorait publiquement, et ce lui était
une occasion de faire l'examen de conscience du gouvernement. «Le
ministère, disait-il le 12 mai, n'a pas déployé assez d'activité
et de vigilance depuis la discussion de l'adresse. Il a cru que
la majorité lui était acquise; il l'a pour ainsi dire abandonnée
à elle-même... La Chambre n'a pas été gouvernée.» Quelques jours
plus tard, on lisait dans la chronique politique de la _Revue des
Deux Mondes_: «Un ministère qui, de l'aveu des représentants de
l'opposition, était, il y a trois mois, maître incontesté du champ
de bataille, a perdu, peu à peu, une partie des avantages de cette
situation; il s'est trouvé un beau jour compromis, sérieusement
menacé. Était-ce par quelque triomphe imprévu de l'opposition? Non;
s'il a été harcelé d'une façon périlleuse, c'est par ses propres
amis; c'est d'eux qu'il a reçu des atteintes et des blessures.»

[Note 18: _Documents inédits._]

[Note 19: Voici, en effet, quelles avaient été les modifications
ministérielles depuis le 29 octobre 1840: M. Lacave-Laplagne avait
remplacé, en 1842, M. Humann, décédé; en 1843, l'amiral Roussin avait
remplacé l'amiral Duperré, qui se retirait pour cause de santé; il
avait lui-même, au bout de quelques mois, cédé la place à l'amiral de
Mackau; dans la même année, une question toute personnelle, nullement
politique, avait fait remplacer M. Teste par M. Dumon; en 1845, M.
Villemain, malade, avait été remplacé par M. de Salvandy, et le
maréchal Soult, fatigué, avait remis le portefeuille de la guerre
au général Moline de Saint-Yon. Enfin, au commencement de 1847, M.
Hébert avait remplacé M. Martin du Nord, décédé.]

[Note 20: Lettre du 13 mai 1847. (_Documents inédits._)]

Tels paraissaient être l'ébranlement et le malaise laissés par
cette crise partielle, que l'opposition crut le moment favorable
pour tenter de la transformer en une crise totale. Le 14 mai, M.
Odilon Barrot interpella le ministère sur les modifications qui
venaient d'être apportées à sa composition. La gauche comptait
sur les divisions de la majorité et, tout spécialement, sur le
ressentiment de M. Lacave-Laplagne, qu'elle caressait maintenant,
après l'avoir fort vilipendé tant qu'il était au pouvoir. On avait eu
soin de préparer à l'avance, pour le cas de victoire, un ministère
Molé-Dufaure. Tous ces calculs furent trompés. M. Guizot, prévenu par
ses amis du trouble des esprits, fut prudent et habile; évitant les
chausse-trapes où M. Barrot se flattait de le faire tomber, il ne dit
rien qui pût blesser les ministres congédiés et fit surtout appel à
l'union des conservateurs contre l'opposition. M. Lacave-Laplagne,
de son côté, eut le bon goût et le bon sens de ne pas faire le jeu
de la gauche; gardant une grande réserve sur ce qui le concernait,
il engagea, lui aussi, la majorité à demeurer unie et protesta de sa
fidélité conservatrice. Les néo-progressistes, qu'on avait dit être
prêts à une levée de boucliers, se tinrent cois. Ainsi déçue dans
toutes ses espérances, l'opposition fut réduite à battre en retraite
assez piteusement. L'issue de ce débat rendit à M. Guizot sa sécurité
un peu dédaigneuse, et, quelques jours après, il écrivait à M.
Rossi, son ambassadeur à Rome: «Je ne vous dis rien de nos affaires
intérieures. Point de danger réel; les embarras et les ennuis d'une
Chambre nouvelle; les anciens un peu fatigués; les nouveaux pas
encore dressés; des fantaisies peu profondes, mais très vaniteuses;
des ambitions peu puissantes, mais très remuantes; l'alliance
momentanée des chimères honnêtes et des prétentions intéressées[21].»

[Note 21: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents inédits._)]


IV

Quelque déplaisants que fussent les accrocs inattendus de la
machine parlementaire, le pays s'en fût distrait et consolé
assez facilement, s'il eût trouvé ailleurs des satisfactions
d'un ordre plus positif. On sait que la politique l'intéressait
beaucoup moins qu'autrefois, et que, de plus en plus, il paraissait
surtout préoccupé de ses intérêts matériels. Il venait précisément
de traverser une période de grande prospérité commerciale et
industrielle[22]; il en avait joui, et ce n'avait pas été pour
le ministère conservateur le moindre titre à la faveur publique
que d'avoir présidé à un tel développement de richesse. Or voici
qu'au commencement de 1847, cette prospérité faisait place à une
crise économique, dont le public souffrait plus encore que de
l'inconsistance de la majorité et de l'émiettement du cabinet.

[Note 22: Cf. plus haut, t. VI, ch. II.]

Cette crise avait pour cause première un accident dont le
gouvernement ne pouvait être responsable; c'était la mauvaise récolte
de 1846. On s'en ressentait d'autant plus que l'année 1845, ayant
été médiocre, n'avait pas laissé d'excédents de grains. Le mal
nous avait pris un peu à l'improviste. Un mois avant la moisson,
on croyait à de beaux résultats; tout avait été compromis par la
chaleur et la sécheresse excessives des dernières semaines. Les
entraves de la législation douanière et l'imperfection des moyens
de transport ne permettaient pas alors de parer aussi facilement
et aussi promptement qu'on le fait aujourd'hui aux insuffisances
de la production nationale. D'ailleurs, plusieurs des pays voisins
de la France n'avaient pas été plus favorisés. Il se produisit
donc, à la fin de 1846, un renchérissement des céréales qui alarma
aussitôt le public. Les imaginations effrayées se voyaient déjà aux
prises avec la disette. Le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine,
mal informé par ses enquêtes administratives, crut d'abord à une
panique non justifiée, et publia, le 16 novembre 1846, une circulaire
aux préfets, destinée à rassurer les esprits. Mais l'optimisme
ministériel ne pouvait prévaloir contre un fait trop réel: le blé
manquait. Le gouvernement comprit, un peu tardivement, qu'il était
en face d'un danger grave qui exigeait de promptes mesures. Une
ordonnance royale autorisa l'admission en franchise des grains
étrangers; les conseils municipaux furent invités à suspendre
également les droits d'octroi; dans les ports, la police sanitaire
reçut ordre de réduire notablement les quarantaines pour les
bâtiments apportant du blé; le département de la guerre et celui
de la marine décidèrent d'acheter toute leur consommation hors de
France; les fourgons de l'artillerie furent employés à transporter
dans l'intérieur du pays les provisions qui s'accumulaient sur les
quais des ports. Ces remèdes étaient malheureusement insuffisants;
d'ailleurs, il y avait eu du temps perdu; l'hiver était venu, rendant
les charrois plus difficiles. Le prix de la farine montait toujours.
Paris et, à son exemple, de nombreuses communes s'imposèrent de
lourdes dépenses pour maintenir à un prix normal le pain consommé par
les indigents. Sur plusieurs points, des chantiers et des ateliers
furent ouverts par l'État et les municipalités, en vue de fournir
du travail aux malheureux. La charité privée, comme toujours, fit
plus encore que l'assistance officielle. Malgré tout, la misère
était grande. Dans le centre de la France, elle se trouvait encore
augmentée par suite des inondations extraordinaires qui avaient porté
le ravage et la ruine sur les bords de la Loire et de ses affluents.
Le chiffre inaccoutumé des retraits opérés dans les caisses d'épargne
révélait la détresse des classes pauvres: il dépassait de plus de
trente millions celui des versements. En même temps que les corps
souffraient, les esprits se troublaient, les passions fermentaient.
De graves désordres éclatèrent dans les départements de l'Ouest et
du Centre. Des paysans et des ouvriers s'opposaient par la violence
à la circulation des grains, pillaient les bateaux ou les voitures
dans lesquels on les transportait, les greniers où on les conservait,
envahissaient les marchés, et prétendaient forcer les propriétaires
à vendre leur récolte à un certain prix. De véritables bandes de
mendiants terrorisaient les fermes isolées. Sur plusieurs points, le
sang coula; des scènes atroces eurent lieu dans l'Indre, à Buzançais
et à Bélâbre, où plusieurs maisons furent saccagées et deux
propriétaires massacrés. On eût dit qu'un vent de jacquerie soufflait
sur la France. Le gouvernement se montra ferme. Il demanda des
crédits pour augmenter l'effectif des divisions territoriales et être
ainsi présent en force partout où des désordres pourraient éclater.
Près de cinq cents individus, poursuivis devant les tribunaux, furent
frappés de peines diverses. La cour d'assises de l'Indre, entre
autres, prononça, à raison des faits de Buzançais et de Bélâbre,
plusieurs condamnations aux travaux forcés et trois condamnations à
mort, qui furent aussitôt exécutées. La presse radicale ne manqua pas
de s'apitoyer sur les victimes de la justice bourgeoise. Sous le coup
de cette répression sévère, le désordre matériel disparut, mais non
sans laisser quelque malaise dans les esprits, irritation chez les
uns, inquiétude chez les autres.

Par un enchaînement fatal, la crise des subsistances avait amené une
crise monétaire. L'encaisse métallique de la Banque de France était
tombée de 252 millions à 80 et même bientôt à 57. Cette diminution
vraiment inquiétante tenait principalement aux masses d'argent
qu'il avait fallu sortir de France pour payer les blés achetés en
Russie et ailleurs. Elle tenait aussi à ce que d'autres pays, non
moins éprouvés par la disette, étaient venus chercher à Paris le
métal précieux dont ils étaient à court. Un relèvement du taux de
l'escompte semblait s'imposer. La Banque, désirant vivement l'éviter,
essaya de plusieurs autres remèdes, par exemple d'achats de lingots à
Londres; tous furent impuissants; l'encaisse baissait toujours. Dès
lors, il n'était plus possible d'hésiter, et l'escompte fut porté à 5
pour 100. Cette mesure produisit tout d'abord sur le marché un effet
de gêne et d'inquiétude; les affaires en furent entravées, le crédit
resserré; mais elle eut un bon résultat au point de vue monétaire; au
15 mars, l'encaisse était remontée à 110 millions. À cette époque,
il est vrai, la Banque recevait un secours fort inattendu dont j'ai
déjà eu occasion de parler: 50 millions en numéraire lui étaient
remis par le Czar, pour acheter des rentes françaises[23]. La France
rentrait ainsi en possession de l'argent que nos importateurs de
grains avaient récemment envoyé en Russie. Rien ne pouvait venir
plus à propos pour l'aider à sortir de ses embarras monétaires. On
comprend le calcul du Czar: il était le premier intéressé à nous
mettre à même de continuer des achats dont son pays profitait, et
il devait s'attendre que cet argent reprendrait bientôt le chemin
d'Odessa.

[Note 23: Sur cet incident et sur l'impression qu'il causa dans le
monde politique, voir plus haut, t. VI, p. 329.]

Le trouble jeté sur le marché se fit surtout sentir dans les affaires
de chemins de fer, où, depuis quelques années, la spéculation était
singulièrement surexcitée[24]. Plus on avait été aveugle dans ses
engouements, plus on était prompt à la panique; plus on s'était
engagé témérairement, plus la ruine menaçait d'être grande. On vit
s'effondrer le cours des actions, non seulement de celles qui avaient
été évidemment surfaites par l'agiotage, mais aussi de celles qui
représentaient une valeur sérieuse. Les souscripteurs se refusaient
à compléter leurs versements. Sur beaucoup de lignes, les travaux
étaient interrompus ou allaient l'être. Si quelques compagnies, comme
celle du chemin de fer du Nord, étaient de force à supporter cette
bourrasque, plusieurs menaçaient de sombrer, notamment celles qui,
dans l'affolement des dernières années, avaient consenti des rabais
excessifs. À bout de ressources, elles imploraient de l'État un peu
d'aide ou tout au moins une atténuation de leurs charges. Leur ruine
eût gravement retardé et compromis la construction des chemins de
fer; or, il n'y avait déjà eu que trop de temps perdu: en ce moment
même, quand il s'agissait de transporter les grains dont on avait un
besoin si urgent, la France voyait bien ce qu'il lui en coûtait de
n'avoir pas encore un réseau ferré un peu complet; le gouvernement
fut donc amené à faire voter une série de lois qui, sous diverses
formes, portaient secours à plusieurs des compagnies en détresse.
Avec ces expédients, on parvint, tant bien que mal, à écarter
quelques-unes de leurs difficultés financières, mais sans les rendre
florissantes: le temps seul devait effacer le discrédit moral que les
déboires d'une spéculation imprudente faisaient peser sur ce genre
d'affaires.

[Note 24: Voir plus haut, t. VI, p. 32 à 36.]

Tant de crises avaient nécessairement leur contre-coup sur les
finances publiques. On se rappelle qu'à la fin de la session de
1846, elles paraissaient en bon état: le ministère se félicitait
de les avoir dégagées des embarras que lui avait légués le cabinet
du 1er mars[25]. Quelques mois s'écoulent, et voici qu'à la suite
de la mauvaise récolte, les embarras renaissent: le terrain qu'on
croyait avoir gagné semble perdu. C'est d'abord l'équilibre du budget
ordinaire, si laborieusement reconquis en 1844 et 1845, après quatre
années de déficit, qui est de nouveau compromis. D'une part, les
dépenses s'accroissaient des secours donnés aux populations éprouvées
par la disette et les inondations, du prix beaucoup plus élevé dont
il fallait payer l'alimentation des armées de terre et de mer, enfin
des augmentations d'effectif jugées nécessaires pour maintenir
partout l'ordre[26]. D'autre part, le rendement des impôts indirects,
qui, depuis quelque temps, avait accusé une progression annuelle de
24 millions en moyenne, faiblissait sous le coup du malaise général;
sans doute, l'élan était tel que le ralentissement ne se faisait
pas tout de suite sentir, et que le résultat total de 1846, malgré
la crise des derniers mois, faisait encore ressortir, par rapport
à 1845, une augmentation de 19 millions; mais, dans les premiers
mois de 1847, le déchet était considérable: ce n'était pas seulement
un arrêt; c'était un recul marqué. Accroissement des dépenses,
diminution des recettes, il y avait là une double cause de déficit:
ce déficit était pour le budget ordinaire de 1846, de 45 millions; il
s'annonçait beaucoup plus fort pour 1847[27].

[Note 25: Voir plus haut, t. VI, ch. II, § III.]

[Note 26: Ces deux dernières causes élevèrent le budget de la guerre
de 302 millions, qui était le chiffre de 1845, à 331 en 1846, et à
349 en 1847, et le budget de la marine de 114 millions, chiffre de
1845, à 130 en 1846 et 133 en 1847.]

[Note 27: Le déficit du budget ordinaire de 1847 devait être de 109
millions; il eût été plus fort encore, sans l'amélioration notable
qui se produira dans la seconde moitié de l'année.]

La crise n'avait pas une influence moins fâcheuse sur le budget
extraordinaire. On sait quel avait été le système établi par la loi
du 11 juin 1842, pour les dépenses de chemins de fer, et étendu
depuis à beaucoup d'autres dépenses: prévues pour plus d'un milliard,
effectuées pour environ 400 millions, ces dépenses avaient été
laissées provisoirement à la charge de la dette flottante, jusqu'au
jour où l'extinction des découverts budgétaires permettrait d'y
appliquer les réserves de l'amortissement[28]. Au commencement de
1846, on croyait ce moment arrivé: la liquidation du passé paraissait
terminée; les découverts accumulés de 1840 à 1844 allaient être
éteints et même laisser libre, sur les 77 millions composant les
réserves de l'amortissement en 1846, une somme de 57 millions qui
pourrait être affectée aux travaux publics. Mais, pour cela, il
fallait que l'équilibre du budget ordinaire, rétabli en 1845, ne
fût pas de nouveau détruit. Le retour du déficit faisait évanouir
ces espérances, bouleversait ces calculs, et ajournait indéfiniment
l'échéance où les réserves de l'amortissement seraient disponibles.
Or, comme les grands travaux n'étaient pas, ne pouvaient pas être
complètement interrompus,--on avait prévu de ce chef, en 1847, une
dépense de 197 millions,--ils retombaient à la charge de la dette
flottante, qui se trouvait notablement grossie: de 400 millions,
chiffre qu'elle avait atteint en janvier 1846, elle s'élevait à 600
millions et menaçait d'atteindre presque 700 millions à la fin de
1847.

[Note 28: Voir plus haut, t. VI, p. 44 et 45.]

C'était beaucoup pour l'époque, d'autant que, par l'effet de la
crise, les ressources qui alimentaient d'ordinaire cette dette
flottante devenaient moins abondantes et moins faciles. Elles
étaient de deux natures: les unes qui venaient spontanément au
Trésor: avances des receveurs généraux, dépôts des communes et
des établissements publics, portion non consolidée des fonds des
caisses d'épargne; les autres que le Trésor, au contraire, allait
chercher par l'émission des bons royaux. La première catégorie de
ces ressources se trouvait notablement réduite par les retraits
opérés dans les caisses d'épargne, par les dépenses que les communes
s'imposaient pour abaisser le prix du pain et ouvrir des ateliers
de charité, et en général par tous les besoins d'argent nés de la
disette, des inondations et du mauvais état des affaires. Dès lors,
force était de demander davantage à l'émission des bons du Trésor.
Une loi du 20 juin 1847 autorisa le ministre des finances à porter
cette émission de 210 à 275 millions. Mais, au moment où il fallait
émettre un plus grand nombre de bons, ceux-ci, toujours par l'effet
de la crise, se plaçaient plus difficilement; le crédit de l'État,
sans être ébranlé, se ressentait des embarras du marché; dès le mois
d'avril 1847, le ministre des finances était obligé d'élever à 5 pour
100 l'intérêt des bons du Trésor; ce ne fut qu'au mois d'août suivant
qu'il jugea possible de le ramener à 4 1/2. Tous ces faits mettaient
davantage en lumière l'inconvénient d'une dette flottante trop
considérable, et le gouvernement était amené à chercher les moyens de
la réduire. Un seul s'offrait à lui: consolider une partie de cette
dette, en la transformant en dette perpétuelle. Dans ce dessein, il
se fit autoriser, par une loi du 8 août 1847, à contracter, quand
il jugerait le moment favorable, un emprunt de 350 millions. On
verra plus tard dans quelles conditions et dans quelle mesure les
circonstances permettront de réaliser cet emprunt.

Le ministère ne pouvait chercher à dissimuler cet état embarrassé des
finances: plus d'une fois, au cours de la session, il s'en expliqua
franchement, sans découragement, mais non sans mélancolie. Il avait
soin d'en bien marquer l'origine accidentelle, de faire tout remonter
à la mauvaise récolte et aux inondations. Les commissions du budget,
de leur naturel un peu sévères et maussades, appuyèrent plus encore
sur ce qu'elles appelaient «les tristes aspects» des exercices de
1846 et de 1847; elles ne contestaient pas que les fléaux survenus
à la fin de 1846 n'en fussent une des causes; mais, à leur avis,
ce n'était pas la cause unique; il y avait aussi de la faute du
gouvernement, qui, dans l'enivrement des années prospères, était
allé trop vite, avait voulu tout faire à la fois, et qui avait eu
le tort plus grave encore de ne pas prévoir les mauvais jours[29].
Ce reproche contenait une part de vérité. Non sans doute qu'il
eût été loisible au gouvernement de se soustraire à l'obligation,
très lourde et très périlleuse en effet, de tout faire à la fois:
ni l'exécution des chemins de fer, ni la conquête de l'Algérie
n'eussent pu être retardées ou ralenties, sans qu'il en coûtât
plus cher encore au pays; et si l'on y avait ajouté les dépenses
militaires, suite de l'alerte de 1840, la faute n'en était pas au
ministère du 29 octobre. Son tort était ailleurs: il consistait à
avoir adopté, pour l'exécution des grands travaux, des combinaisons
financières supposant la persistance d'un ciel sans nuage; on ne
s'était pas assez précautionné contre les accidents possibles. Défaut
de prévoyance qui, sans être la cause première et principale de la
crise, avait contribué à la rendre, quand elle était survenue, plus
sensible et plus troublante. Des finances moins engagées eussent
mieux supporté le coup de la disette et des inondations.

[Note 29: Voir les rapports de M. Bignon sur le budget des dépenses,
et celui de M. Vuitry sur le budget des recettes, à la Chambre des
députés. Voir aussi le rapport de M. d'Audiffret, à la Chambre des
pairs.]

On voit combien nombreuses et graves étaient, pour les fortunes
privées et pour la fortune publique, les conséquences de la mauvaise
récolte de 1846. Rarement un simple accident climatérique avait
produit une telle succession de contrecoups. Le mal, d'ailleurs,
n'était pas spécial à la France; il s'étendait à tous les pays où les
blés avaient manqué. En Angleterre, il sévissait plus rudement encore
que chez nous. Sous le coup d'une disette qui, en Irlande, prenait,
suivant l'expression de lord John Russell, le caractère d'une «famine
du treizième siècle», les finances du Royaume-Uni, très florissantes
pendant les années précédentes, étaient devenues tout à coup fort
embarrassées. De très gros déficit succédaient brusquement à de gros
excédents. Le rendement des impôts baissait de 37 millions, pendant
le premier trimestre de 1847. L'ébranlement du crédit faisait tomber
les consolidés de 93 à 79 1/2. La Banque royale, effrayée du vide
de ses caisses, hésitait à escompter les meilleurs papiers. Une
véritable panique se produisait chez les actionnaires des compagnies
de chemins de fer. Les faillites se multipliaient. Toutes les
transactions étaient suspendues. En somme, le désordre économique
semblait d'autant plus désastreux que le pays avait été surpris
au milieu d'un mouvement d'affaires plus actif et plus compliqué,
dans une fièvre de spéculation plus intense. La crise n'était pas
seulement plus aiguë qu'en France, elle devait durer plus longtemps:
au milieu de 1847, quand on voyait déjà chez nous les signes d'un
retour de prospérité, le mal ne diminuait pas outre-Manche: bien au
contraire, il menaçait de s'aggraver encore.

La pensée des embarras plus grands de l'Angleterre ne suffisait pas
à consoler le public français de ses propres déboires. Il demeurait
surpris, inquiet, triste d'avoir vu se voiler si rapidement une
prospérité dont il s'était fait une agréable et fructueuse habitude.
L'opposition ne manquait pas d'exploiter cette humeur et tâchait
de la tourner en grief contre le gouvernement. Naguère, quand les
intérêts matériels avaient pleine satisfaction, elle avait imaginé
de reprocher au cabinet d'en être trop préoccupé; maintenant qu'ils
étaient en souffrance, elle l'accusait de les avoir compromis,
et elle ne se trompait pas en croyant ce second moyen d'attaque
plus efficace que le premier. Aussi avec quel entrain passionné
s'appliquait-elle à rendre plus douloureux et plus irritants les
malaises du pays! On eût dit que dans chaque symptôme fâcheux
qu'elle pouvait enregistrer, elle voyait une bonne fortune. Le tort
ainsi fait non seulement au ministère, mais à la monarchie, fut
considérable: parmi les causes complexes de cette maladie de l'esprit
public qui fut le prodrome de la révolution de Février et qui la
rendit possible, il faut évidemment faire une certaine part à la
crise économique, née de la mauvaise récolte de 1846.


V

Obligé, par la situation embarrassée des finances, d'ajourner
certaines réformes économiques qui eussent, du moins au début,
diminué les recettes du Trésor[30], le gouvernement aurait dû
chercher, ce semble, à compenser cette immobilité forcée dans l'ordre
des progrès matériels, par une activité plus féconde pour ce qui
regardait le progrès moral. Une occasion s'offrait à lui: c'était la
question toujours pendante de la liberté d'enseignement[31], question
plus large que son étiquette; car, en réalité, elle renfermait le
plus important des problèmes qui s'imposent aux hommes politiques du
dix-neuvième siècle, celui du rapprochement à opérer entre l'État
moderne et l'Église antique, entre la liberté et la foi. Un calme
relatif s'était fait sur ce sujet, après les luttes si vives des
années précédentes. Le moment paraissait venu de conclure une sorte
de concordat, de pacifier définitivement les esprits par un nouvel
édit de Nantes.

[Note 30: Telles furent notamment la réforme postale et la réduction
de l'impôt du sel, qui étaient vivement désirées par la Chambre.]

[Note 31: Voir plus haut, t. V, ch. VIII.]

Comme j'ai déjà eu plusieurs fois occasion de l'indiquer, M. Guizot
personnellement comprenait l'importance de la liberté d'enseignement
et était disposé à l'accorder. Il en avait pris l'engagement
solennel, dans son discours du 31 janvier 1846[32]. Il n'était pas,
du reste, sans s'apercevoir que, même au point de vue politique, le
«parti catholique» commençait à devenir une force avec laquelle il
fallait compter. Aux élections générales de 1846, M. de Montalembert,
imitant la tactique par laquelle M. Cobden venait de faire triompher
en Angleterre la liberté commerciale, avait donné comme mot d'ordre
à ses amis de se tenir en dehors des questions débattues entre le
ministère et l'opposition, et de porter l'appoint souvent décisif de
leurs voix au candidat, quel qu'il fût, qui prendrait un engagement
en faveur de la liberté d'enseignement. Sans doute, dans ce rôle
tout nouveau pour eux, les catholiques s'étaient montrés novices,
incertains, ignorants de leur force et de leur nombre. Toutefois,
ils avaient contribué à l'échec de plusieurs de leurs adversaires,
avaient fait triompher quelques-uns de leurs plus chauds amis,
entre autres M. de Falloux, et, parmi les élus d'opinions diverses,
ils en comptaient cent quarante-six qui s'étaient prononcés pour
la liberté religieuse. Bien que, parmi ces promesses de candidats,
toutes ne fussent pas également sincères et solides, c'était un grand
changement par rapport à la Chambre précédente, où les intérêts
religieux n'étaient pour ainsi dire pas représentés. Les catholiques
ne s'endormirent pas sur ce succès relatif; ils lancèrent des
pétitions qui, dès les premiers mois de 1847, réunissaient plus de
cent mille signatures. Ainsi stimulé, le ministère ne pouvait se
dérober. Le 12 avril 1847, M. de Salvandy déposa le projet promis.

[Note 32: Voir plus haut, t. V, p. 578.]

L'exposé des motifs n'était pas, comme celui de M. Villemain en 1844,
un plaidoyer contre la liberté d'enseignement; tout au contraire,
avec la pompe chaleureuse qui lui était habituelle, M. de Salvandy y
proclamait le droit de la famille, condamnait le monopole, rendait
hommage à l'action de la religion dans l'éducation et reconnaissait
tout ce qu'avaient de légitime les préoccupations du clergé en
semblable matière. Malheureusement, la loi elle-même ne répondait
pas à ce préambule. Ses dispositions, bien que plus conciliantes que
celles du projet de 1844, étaient beaucoup moins larges et libérales
que le projet de 1836, chaque jour plus regretté par les catholiques.
Si M. de Salvandy n'était pas aussi exigeant que M. Villemain pour
les certificats et grades imposés à qui voulait enseigner, il l'était
cependant assez pour que ces conditions équivalussent souvent à
une interdiction. Si, pour certaines répressions, il substituait
les tribunaux à l'Université, il donnait à celle-ci des droits
considérables de surveillance, de direction et de juridiction sur
les établissements libres, lui accordait jusqu'au pouvoir de désigner
tous les livres de classe, et maintenait le certificat d'études.
S'il posait le principe d'un grand conseil de l'instruction publique
plus large que le conseil royal de l'Université, il faisait, dans ce
conseil, une part dérisoire aux éléments non universitaires. Enfin,
s'il n'obligeait plus les professeurs à déclarer eux-mêmes qu'ils ne
faisaient point partie d'une congrégation religieuse, il maintenait
contre les membres de ces congrégations l'interdiction d'enseigner.
En même temps, il proposait sur l'instruction primaire une loi à
laquelle on reprochait de diminuer les libertés concédées en 1833,
et, à propos de projets préparés par lui sur l'enseignement du droit
et de la médecine, il disait à ceux qui réclamaient la liberté de
l'enseignement supérieur: «Le gouvernement n'est pas préparé au fait,
et il nie le droit.»

On était loin des espérances qu'avaient fait concevoir aux
catholiques les sentiments personnels de M. de Salvandy et surtout le
mémorable discours de M. Guizot. Aussi l'abbé Dupanloup, si disposé
qu'il fût à la conciliation, publiait-il une critique nette et ferme,
bien que toujours courtoise, du projet sur l'instruction secondaire.
Le comité pour la défense de la liberté religieuse disait, dans
une de ses circulaires: «Jamais l'attente publique n'a été plus
complètement trompée. On nous avait promis la liberté, on ne nous en
donne même pas le semblant... Cette loi ne peut ni ne doit satisfaire
aucune opinion, pas plus les partisans du monopole que les amis de
la liberté. Il n'est peut-être personne en France, excepté M. le
comte de Salvandy lui-même, qui puisse voir là une bonne loi et une
solution définitive.» Et la circulaire déclarait, en terminant, que
«la lutte devait être reprise avec plus d'énergie que jamais». Le
comité multiplia en effet ses appels, pour ramener l'armée catholique
au combat. Son insistance même révélait qu'il rencontrait quelque
inertie. Était-ce lassitude d'une lutte déjà bien longue pour des
hommes dont le tempérament n'était pas militant? Était-ce difficulté
de se remettre en train, après le désarroi que la mission de M. Rossi
et l'intervention de la cour romaine avaient jeté, en 1845, parmi les
catholiques? Était-ce certitude qu'avec les progrès déjà faits, le
succès final n'était qu'une question de temps, et que, tôt ou tard,
le gouvernement se déciderait de lui-même à faire le dernier pas?
Était-ce répugnance à augmenter les embarras d'un ministère déjà
affaibli, et dont la chute livrerait le pouvoir à M. Thiers, plus
engagé que jamais avec les partis révolutionnaires? Toujours est-il
qu'on ne parvenait pas à exciter un mouvement pareil à celui de 1844.
Ce n'était pas seulement l'épiscopat, mais aussi une partie des
laïques qui se tenaient à l'écart.

Pour avoir mécontenté les catholiques, M. de Salvandy n'avait pas
satisfait leurs adversaires. À peine le projet connu, le _Journal
des Débats_, le _Constitutionnel_ et le _National_ ne l'attaquèrent
pas moins que l'_Univers_. Ces hostilités se firent jour dans la
Chambre. Le ministre s'y était cru d'abord sûr de la victoire: dans
la nomination de la commission, il était parvenu à faire passer, sur
neuf membres, sept ministériels, dont cinq fonctionnaires; mais,
fidèle à l'esprit de son projet, il avait écarté ceux de ses amis
qui étaient nettement partisans de la liberté d'enseignement. Dès
lors, les commissaires se trouvèrent accessibles aux suggestions
des ennemis du clergé: poussés d'un côté par M. Thiers, de l'autre
par le _Journal des Débats_, qui, dans ces questions, appuyait
presque toujours l'opposition, ils en vinrent à faire échec au
ministre, modifièrent le projet dans un sens restrictif, et notamment
rétablirent l'obligation pour tout professeur d'affirmer qu'il
n'était pas membre d'une congrégation. Les travaux de la commission
se résumèrent dans un rapport rédigé par M. Liadières et déposé le 24
juillet. Ce rapport, tout imprégné de préoccupations voltairiennes,
était sur plus d'un point la contradiction de l'exposé des motifs de
M. de Salvandy. Aussitôt mis en pièces par M. de Montalembert, dans
un écrit d'une ironie terrible, il ne devait pas être plus discuté
que ne l'avait été celui de M. Thiers. Une fois encore, l'effort
tenté pour résoudre le problème de la liberté d'enseignement
aboutissait à un avortement.

M. Guizot devait être le premier à en gémir. Dans les derniers
jours de la session, à la Chambre des pairs, M. de Montalembert
reprocha vivement au ministère d'avoir été, sur cette question,
comme sur toutes les autres, impuissant à tenir ses promesses de
réformes; puis, rappelant le malaise et le trouble des esprits, il
s'écria, en s'adressant directement à M. Guizot: «Qu'y a-t-il de plus
infirme dans ce pays? Vous l'avez proclamé avec plus d'éloquence
que personne, avec une éloquence incomparable: c'est l'état des
âmes; c'est elles qui ont besoin qu'on leur prêche le dévouement,
le désintéressement, la pureté; c'est l'éducation morale de ce
pays qui est, sinon à refaire, du moins à modifier et à épurer
profondément. Et comment vous y prendrez-vous? C'est une banalité
que de le dire, vous ne pouvez vous y prendre sérieusement que par
cette forte discipline des âmes et des consciences qui se trouve
dans la religion. Et comment fortifieriez-vous son action?... Par la
liberté que nous garantissent et nous promettent la Charte, le bon
sens et la raison; par la liberté du dévouement, du désintéressement
et de la charité. Qu'avez-vous fait pour assurer cette liberté?
Rien.» Et l'orateur demandait comment M. Guizot, avec ses doctrines
personnelles, avec les exemples que lui donnaient alors les hommes
d'État anglais, «s'était résigné à passer au pouvoir sans y laisser
une seule trace de son dévouement à la liberté religieuse». La
réponse du ministre eut un accent particulier. Plus que jamais on
put entrevoir dans ses paroles comme un hommage à la cause défendue
par son contradicteur et un regret d'être obligé, par situation,
à la combattre. Il commença par «remercier M. de Montalembert
du caractère de la lutte qu'il venait d'ouvrir». Bien loin de
contester ce que l'orateur catholique avait dit sur la nécessité de
développer la liberté et la foi religieuses: «Je pense comme lui,
s'écria-t-il, que, pour toutes les maladies morales de la société,
c'est le premier des remèdes et celui auquel le gouvernement doit
avant tout son appui.» Il promit d'aider la liberté religieuse à
conquérir ce qui lui manquait encore: s'il n'avait pas fait plus
dans cet ordre d'idées, c'était parce qu'il avait dû tenir compte de
préventions qu'il espérait bien voir disparaître un jour; puis il
disait à M. de Montalembert, d'un ton qui n'était pas celui dont il
combattait ses autres adversaires: «Vous méconnaissez bien souvent
l'état et la pensée du pays... Si vous aviez le gouvernement entre
les mains, si vous sentiez les difficultés contre lesquelles il faut
lutter,--permettez-moi de vous le dire, vous êtes un homme sincère,
un homme de courage,--eh bien! je suis convaincu que vous ne feriez
ni plus ni autrement que les ministres qui siègent sur ces bancs;
ou, si vous faisiez autrement, vous perdriez à l'instant même, ou
vous compromettriez pour bien longtemps la cause et les intérêts
qui vous sont chers. Le pays est susceptible et malade à cet égard,
depuis plus longtemps et pour plus longtemps que vous ne croyez. Il
y a un mal profond dans l'état du pays, au fond de ses idées sur
la religion, sur les rapports de la religion avec la politique,
de l'Église avec l'État... Encore une fois, prenez patience; ayez
plus de confiance dans nos institutions, et dans la liberté, et
dans le gouvernement, et dans le temps. Oui, il y a encore à faire
pour ramener le pays à des idées plus justes, à des influences plus
salutaires, à des influences qui pénètrent dans les âmes; cela se
fera, avec la prudence que nous y apportons, avec le temps que nous y
mettons.»

Il y avait une part de vérité dans ce que disait M. Guizot: l'état
d'esprit, non seulement de l'opposition, mais des conservateurs,
était un obstacle sérieux à sa bonne volonté. M. de Montalembert,
comme il arrive d'ordinaire aux opposants, ne tenait pas assez compte
des difficultés que rencontrait le pouvoir. Mais il est certain aussi
que le ministre eût pu montrer plus de résolution, de hardiesse,
en un mot, gouverner davantage. S'il avait lu dans l'avenir, il en
aurait compris la nécessité, non dans l'intérêt des catholiques, mais
dans celui de la monarchie elle-même; car c'est à elle qu'allait
manquer, pour s'honorer par cet acte de justice, le temps duquel le
ministre attendait, avec une confiance fondée, le plein triomphe
de la liberté religieuse. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas évident
qu'une cause ainsi combattue était une cause moralement victorieuse?
De ces paroles ministérielles, qui sont comme les _novissima verba_
du gouvernement de Juillet dans ces questions, ressortait un aveu
solennel que le succès des idées défendues par M. de Montalembert
était désirable et qu'il était certain dans un délai plus ou moins
éloigné. Comment se produirait le dénouement, dès ce moment prévu?
Par quels moyens triompherait-on des derniers obstacles? Combien
faudrait-il de temps? Les politiques les plus clairvoyants eussent
été embarrassés de le préciser. On voyait le but devant soi: mais
les derniers détours de la route qui y conduisait échappaient aux
regards. C'est le moment que choisit d'ordinaire la Providence pour
intervenir, par des coups inattendus, brouillant tous les calculs
humains, brusquant les transitions, mûrissant en quelques instants
les solutions qui semblaient encore exiger de longues années.


VI

Tandis que le gouvernement ne réussissait pas à accomplir une
réforme qui eût contribué à redresser les esprits et à relever les
âmes, ses ennemis déployaient au contraire, dans tous les ordres
d'idées, une activité malfaisante. Au commencement de 1847, des
écrivains considérables, M. Louis Blanc, M. Michelet et surtout M.
de Lamartine, publiaient, simultanément et avec grand fracas, des
livres tendant à glorifier le drame sanglant de 1792 et de 1793[33].
C'était un pas de plus dans la réhabilitation déjà commencée, sous la
Restauration, par MM. Thiers et Mignet. Parmi les oeuvres historiques
qui comptaient et qui se faisaient lire du grand public, rien n'avait
encore été écrit d'aussi audacieusement révolutionnaire. Depuis
lors, sans doute, d'autres ouvrages ont exalté les pires terroristes,
mais ils n'ont eu ni le même retentissement, ni la même action;
bien au contraire, les oeuvres les plus considérables publiées sur
la Révolution, pendant le second Empire ou la troisième République,
ont témoigné d'une réaction dont les livres de M. Quinet, de M. de
Tocqueville et de M. Taine marquent en quelque sorte les étapes
successives. On peut donc fixer aux premiers mois de 1847 l'apogée
de ce que le feu duc de Broglie appelait «l'apologétique du régime
révolutionnaire». Il semble qu'à cette date, les néo-girondins et
les néo-montagnards aient été avertis par une sorte de mot d'ordre
mystérieux, que le moment était venu de tenter un grand effort pour
surprendre la conscience du public et s'emparer de son imagination.
Survenant après des années de tranquillité, cet effort n'était pas le
contre-coup de la révolution de la veille; c'était l'avant-coureur de
la révolution du lendemain.

[Note 33: Voir plus haut, t. V, ch. III, § II.]

M. Louis Blanc et M. Michelet entrent d'abord en scène: ils font
paraître le premier volume de leur _Histoire de la Révolution_,
l'un le 6, l'autre le 13 février 1847; la suite devait venir
ultérieurement[34]; mais ce début suffisait à révéler le caractère
de l'oeuvre. On comprend qu'un tel sujet ait attiré M. Louis Blanc,
qui, dès ses débuts, avait pris position comme journaliste radical,
historien antimonarchiste et docteur en socialisme[35]. Quant à
M. Michelet, l'espèce de vertige furieux où venait de le jeter sa
campagne contre les Jésuites, le goût qu'il y avait contracté de la
popularité mauvaise[36], ne lui laissaient plus la sérénité d'esprit
nécessaire pour continuer régulièrement l'histoire de France,
commencée par lui aux jours où il n'était qu'un savant tout occupé à
fouiller le passé, un artiste appliqué à le faire revivre. De là,
le parti subit et étrange qu'il prend, après avoir fini le règne de
Louis XI, de sauter trois siècles et de passer tout de suite à la
Révolution. Sur ce nouveau terrain, il pourra demeurer en contact
avec les passions au milieu desquelles il a vécu depuis quelques
années, et il retrouvera cet applaudissement de la foule dont sa
vanité surexcitée ne sait plus se passer[37].

[Note 34: Le second tome de M. Louis Blanc paraîtra le 31 octobre
1847, et l'ouvrage, qui ne comprend pas moins de douze volumes, ne
sera complet qu'en 1862. Le second tome de M. Michelet sera publié
le 20 novembre 1847, et l'ensemble de l'ouvrage, comprenant sept
volumes, sera terminé en 1853.]

[Note 35: Cf. plus haut, t. VI, ch. III, § VI.]

[Note 36: Cf. plus haut, t. V, ch. VIII, § VI.]

[Note 37: On ne peut pas prendre au sérieux l'historiette rapportée
par M. Michelet, en 1869, pour expliquer sa résolution. Il raconte
que, visitant un jour la cathédrale de Reims, il avait vu, à
l'extérieur de l'une des tours, une guirlande de suppliciés, tous
hommes du peuple. «Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques,
s'écria-t-il à cette vue, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi
l'âme et la foi du peuple.» Et ce fut sous cette inspiration qu'il
se décida soudainement à entreprendre l'histoire de la Révolution
française.]

Si les deux historiens se proposent d'exalter toute la Révolution,
ils ont cependant des doctrines fort différentes et au fond ne
s'entendent guère mieux que leurs héros respectifs, Robespierre et
Danton. M. Louis Blanc commence par affirmer d'un ton superbe que
«l'histoire de la Révolution n'a pas encore été écrite». Demeuré
sophiste dogmatique et superficiel, habitué à plier les faits à
ses théories arbitraires, il prétend tout résumer dans la lutte de
la fraternité socialiste qui est le bien, contre l'individualisme
bourgeois qui est le mal. La fraternité, qu'il fait remonter jusqu'à
Jean Huss, Étienne Marcel et la Ligue, et dont le _Contrat social_
de Rousseau a été l'Évangile, lui paraît personnifiée, pendant la
Révolution, par les jacobins, les montagnards, le comité de salut
public, et principalement par Saint-Just et Robespierre, apôtres et
martyrs de ce principe; l'individualisme, dérivé de la Réforme et de
Voltaire, est représenté par les constituants, les girondins et les
dantonistes. Le 9 thermidor est la date lamentable, celle à laquelle
a avorté la Révolution. Les crimes ne gênent pas M. Louis Blanc; il
s'en tire par des phrases de rhéteur sur ces hommes «insensibles à la
peur, supérieurs aux remords», qui, «par un dévouement sans exemple
et sans égal, ont mis au nombre de leurs sacrifices leurs noms voués,
s'il le faut, à une infamie éternelle»; il les loue d'avoir «épuisé
l'épouvante, rendu la terreur impossible par son excès même», et
se plaint de «l'ingrate pusillanimité» qui a fait «voiler leurs
statues». Son idéal, c'est la dictature révolutionnaire et niveleuse.

M. Michelet n'est pas de sang-froid quand il aborde l'histoire de
cette Révolution qui est pour lui l'objet de tout amour, de tout
culte, de toute foi, la source de toute lumière, le «soleil de
justice», le «mystère de vie». N'attendez pas de lui, en semblable
matière, la méthode, la critique, le calme de l'historien. Il ne
se possède pas. Sa main est convulsive, son esprit en proie à une
surexcitation fiévreuse. L'art même s'en ressent. Les divagations
lyriques ou élégiaques abondent. À côté de pages merveilleuses où
le drame populaire revit avec un éclat radieux ou terrible, des
incohérences, des disproportions énormes, le tout au gré d'une
fantaisie passionnée. Comme il vient d'être en lutte avec le clergé,
il salue surtout dans la Révolution l'antichristianisme; entre
toutes les haines qui bouillonnent dans ce livre, haines des rois,
des riches, des bourgeois, des Anglais, celle qui domine de beaucoup
est la haine des prêtres. À ses yeux, le héros de la Révolution, ce
n'est pas tel ou tel homme, c'est la force collective, anonyme, qui
a tout soulevé, tout brisé, et à laquelle il se plaît à donner le
premier rôle. Il l'appelle le peuple, le peuple infaillible, dont
il partage, au fur et à mesure des événements, les émotions, les
troubles, les terreurs, les colères. Cette idée de l'infaillibilité
du peuple lui fait légitimer toutes les violences, toutes les
cruautés de la foule. L'émeute, d'ailleurs, le fascine: vient-elle
à passer devant lui, il la suit en chantant la Marseillaise. Sur
les crimes individuels, sa conscience semble d'abord garder un peu
plus de liberté de jugement; mais, le plus souvent, ses velléités de
réprobation finissent par s'évanouir devant la théorie des crimes
nécessaires. Ne fait-il pas, d'ailleurs, d'étranges distinctions?
S'il se prononce contre les jacobins, il se proclame montagnard; s'il
n'aime pas Robespierre, il exalte Danton et réhabilite Chaumette. Et
puis, à mesure qu'il avancera, il s'échauffera au feu des passions
qu'il évoque, si bien qu'à la fin son inquiétude sera d'avoir été
trop sévère pour «les hommes héroïques qui, en 93 et 94, soutinrent
la Révolution défaillante», et que son récit du 9 thermidor sera tout
à la gloire de Saint-Just et de Robespierre. Il s'attendrira sur les
coeurs sensibles des terroristes, sur la bonté du cordonnier Simon
envers Louis XVII. Par contre, tout est calculé pour supprimer la
compassion à laquelle ont droit les victimes. L'historien omet ce qui
les rendrait intéressantes, ou même les calomnie pour tâcher de les
rendre odieuses. Ne parle-t-il pas avec amertume, en quelque endroit,
de ce spectre de la pitié qui, sortant du fond de tant de tombeaux,
s'élève contre le génie de la Révolution et lui barre le chemin? Son
histoire est faite précisément pour chasser ce spectre.

Si importants que fussent les livres de M. Louis Blanc et de
M. Michelet, ils n'eussent eu à eux seuls qu'une action assez
restreinte. Bien autre fut le retentissement de l'_Histoire
des Girondins_ par M. de Lamartine: d'autant que celui-ci ne
se borna pas, comme les deux précédents, à entrer en matière
par la publication d'un premier volume, mais qu'il fit paraître
coup sur coup, du 20 mars au 12 juin 1847, les huit tomes de son
ouvrage. On n'a pas oublié sous l'empire de quels sentiments M.
de Lamartine avait solennellement annoncé, en 1843, qu'il passait
à l'opposition[38]. Depuis lors, il avait tourné les forces de
son éloquence, sinon contre la monarchie dont il ne se déclarait
pas encore l'adversaire, du moins contre «la politique du règne».
Malgré l'éclat de sa parole, il ne rencontrait dans la gauche
parlementaire, pas plus qu'il ne l'avait trouvée naguère au centre,
l'occasion du rôle extraordinaire auquel aspirait son ambition
à la fois immense et vague. Il demeurait un isolé[39]. S'il
s'étonnait d'être ainsi méconnu, il ne doutait pas pour cela de sa
destinée. Dès le 10 février 1843, il annonçait à un de ses amis
qu'avant cinq ans il serait maître de la France. «Souvenez-vous-en,
ajoutait-il, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne
suis rien, mais les situations, en politique comme à la guerre, sont
toutes-puissantes. Or, j'ai l'oeil qui sait les voir de loin, et
le pied qui ose hardiment s'y poser[40].» À défaut de l'importance
qu'on lui refusait dans la Chambre et dans les partis classés, il
se plaisait à regarder croître son prestige et son influence dans
le pays même. «J'ai maintenant, écrivait-il, des forces extérieures
au Parlement, toujours plus grandes et fanatiques. Je ne suffis
pas aux audiences, aux adresses... Preuve que je touche la fibre
où elle devient sensible[41].» Et plus tard: «Je ne suffis pas aux
enthousiasmes[42].» Ce n'était pas là seulement ce que M. Doudan
appelait alors «les effroyables explosions de vanité» de M. de
Lamartine[43]. J'ai déjà eu occasion de noter que tout n'était pas
illusion dans l'idée qu'il se faisait de sa popularité[44]. Quel
était son but? Il ne le précisait pas: mais, évidemment, moins
il trouvait de place pour lui dans le jeu régulier de la machine
parlementaire, plus il rêvait de je ne sais quelle grande crise qui
le porterait au sommet, en abaissant tous ceux qui ne prenaient pas
maintenant au sérieux ses prétentions politiques. S'il se faisait
encore quelque scrupule d'appeler ouvertement ce bouleversement, il
se plaisait à le regarder venir[45]. «Je n'ai rien à faire qu'à
attendre, écrivait-il à un ami, le 24 décembre 1846. Le Roi est
fou; M. Guizot est une vanité enflée; M. Thiers, une girouette;
l'opposition, une fille publique; la nation, un Géronte. Le mot
de la comédie sera tragique pour beaucoup.» Il était, du reste,
prêt à toutes les audaces, à toutes les témérités. «Il brûle de se
compromettre», disait alors de lui M. Cousin[46].

[Note 38: Voir t. V, chap. III, § III.]

[Note 39: On trouve les aveux suivants, à toutes les pages de sa
correspondance: «Je suis mal vu; on a peur de moi...--Le monde ne
veut pas de moi...--Je n'ai pas un adhérent...--On ne veut pas de
moi.» (Lettres du 2 février, du 14 juillet 1844; du 22 juin et du 29
octobre 1845.)]

[Note 40: Lettre du 10 février 1843.]

[Note 41: Lettre de 1844.]

[Note 42: Lettre d'avril 1846.]

[Note 43: Lettre du 19 septembre 1845. (X. DOUDAN, _Mélanges et
lettres_, t. II, p. 74.)]

[Note 44: Un observateur clairvoyant et désintéressé, M.
Sainte-Beuve, notait en 1846: «L'autorité de Lamartine, auprès des
esprits réfléchis, n'a pas gagné dans ces dernières années; il n'a
pas même acquis grand crédit au sein de la Chambre, malgré toute son
éloquence; mais, au dehors et sur le grand public vague, son renom
s'étend et règne de plus en plus; il le sait bien, il y vise, et bien
souvent, quand il fait ses harangues à la Chambre, qui se montre
distraite ou mécontente, ce n'est pas à elle qu'il s'adresse, c'est
à la galerie, c'est aux gens qui demain le liront. _Je parle par la
fenêtre_, dit-il expressivement.» (_Notes et Pensées, Causeries du
lundi_, t. XI, p. 458.)]

[Note 45: «Ce pays est mort, écrit-il le 7 juillet 1845; rien ne peut
le galvaniser qu'une crise. Comme honnête homme, je la redoute; comme
philosophe, je la désire.»]

[Note 46: Voici en quelles circonstances fut tenu ce propos. Un
libraire en quête d'un article sur Jésus-Christ, pour je ne sais
quelle publication, était venu le demander à M. Cousin. Celui-ci
refusa. L'éditeur se retirait désolé; il avait déjà descendu
plusieurs marches de l'escalier, lorsque M. Cousin, se penchant
sur la rampe, rappela l'éditeur et lui dit gaiement: «Allez voir
Lamartine: il vous le fera; il brûle de se compromettre.» (_Souvenirs
sur Lamartine_, par Charles ALEXANDRE, p. 5 et 6.)]

Est-ce par suite de ce désir de «se compromettre» que, dès 1843, à
peine passé à gauche, il avait formé le projet d'écrire un livre
sur les Girondins? Ses opinions nouvelles étaient sans doute pour
beaucoup dans le choix d'un pareil sujet. Toutefois, ce livre
n'avait pas été prémédité tel qu'il finit par être écrit: dans la
pensée première de l'auteur, il devait réagir contre les histoires
fatalistes ou apologétiques de la Révolution. Mais M. de Lamartine
eut bientôt oublié son dessein d'être le juge de la Révolution,
et n'en fut plus que le chantre; il s'était échauffé, la plume en
main, comme font certains orateurs à la tribune, fièvre littéraire
autant que politique, entraînement de dramaturge non moins que
passion de tribun. Par moments, sans doute, il s'arrêtait inquiet,
et, pressentant l'influence possible d'un tel livre, il demandait à
quelques-uns de ses confidents: «Si vous aviez une révolution dans
la main, l'ouvririez-vous[47]?» Le scrupule ne tenait pas longtemps
devant l'ivresse de l'artiste, devant l'irritation de l'opposant,
devant l'impatience du joueur téméraire appelant l'inconnu, pour y
trouver la revanche de ses déboires présents. Loin donc de refermer
la main, il l'ouvrait toute grande, et les feuillets incendiaires
s'en échappaient avec une effrayante rapidité.

[Note 47: RONCHAUD, _La Politique de Lamartine_, t. I, p. LIX.]

Il avait suffi à M. de Lamartine de parcourir superficiellement
quelques Mémoires, de jeter les yeux sur quelques documents inédits,
de causer avec quelques acteurs de la Révolution ou avec leurs fils,
pour improviser, en dix-huit mois, huit volumes. Aussi rien dune
histoire sérieuse et complète: des disproportions encore plus énormes
que chez M. Michelet; les épisodes qui lui plaisaient développés sans
mesure, tandis que les événements les plus considérables étaient
omis; les faits altérés, les dates transposées avec une fantaisie
souveraine; tout subordonné à l'effet littéraire et dramatique;
beaucoup de portraits, fort brillants de couleur, mais dessinés
d'invention, représentant les personnages, non tels qu'ils avaient
été, mais tels que l'auteur les voyait, ou plutôt tels qu'il se
voyait en eux, car, dans sa pensée, c'est lui qui était en scène;
sous les masques les plus divers, sous celui de Mirabeau comme sous
celui de Vergniaud, on retrouve toujours ce que M. Sainte-Beuve
appelle «le profil de Jocelyn-tribun». Jamais l'imagination ne s'est
jouée avec un pareil sans-gêne de faits historiques récents. «Il a
élevé l'histoire à la hauteur du roman», disait Alexandre Dumas; tel
autre faisait observer que c'était machiné comme un feuilleton; les
plus polis parlaient d'épopée: personne ne pouvait y reconnaître
une histoire. Mais quelle vie! quel souffle! quelle poésie! Que de
morceaux charmants ou superbes! Comment ne pas être ébloui par cette
langue de pourpre et d'or à laquelle on ne pouvait reprocher qu'un
excès de richesse! Et si le drame n'était pas vrai, combien du moins
il était pathétique!

Quant aux idées, on a pu dire «qu'il y en avait pour tous les goûts».
L'auteur vibre et résonne à chaque souffle qui passe; il s'attendrit
ou s'irrite, tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, et il
paraît entièrement possédé par l'émotion du moment. Lorsque, au
gré de ces impressions successives, son point de vue change, il ne
s'attarde pas à revenir sur ses pas pour corriger ce qu'il a écrit
la veille et rétablir une sorte d'harmonie; de là des contradictions
dont il est le seul à ne pas s'étonner. Essaye-t-il de conclure, la
splendeur de la phrase ne parvient pas à cacher ce que la pensée a
de flottant et d'incohérent. Toutefois, ce qui finalement se dégage
du livre, c'est la glorification de la Révolution entière, de la
Révolution sainte et nécessaire, dont l'idée est si grande et si
lumineuse qu'elle rejette dans l'ombre les accidents secondaires, les
erreurs et les crimes des hommes qui en ont été les instruments. Le
sang versé finit même par ne plus être aux yeux de l'auteur que la
condition mystérieuse de la germination de cette idée. Et puis, s'il
ne refuse pas sa pitié aux victimes, quels sont les bourreaux qu'il
n'a pas tour à tour exaltés! Au début, ses héros sont les girondins;
à la fin, il passe aux montagnards, à Robespierre et à Danton. Lui
qui certes ne voudrait pas imiter ces monstres ni les proposer comme
modèles, il aboutit à les idéaliser tous, jette sur leurs laideurs le
voile magique de sa poésie et tâche de leur donner je ne sais quoi
de surhumain qui ne permette plus de leur appliquer la mesure de la
morale ordinaire[48].

[Note 48: M. de Lamartine, causant avec M. de Carné, quelques
mois après la publication des _Girondins_, lui disait: «Si l'on
m'applaudit, c'est que j'accomplis une oeuvre de tardive justice;
c'est que, sans faire l'apologie ni des crimes ni des criminels,
ainsi qu'on m'en accuse, je montre que nos malheurs n'ont pas été
perdus pour l'humanité, et que les principaux acteurs du drame,
cédant parfois à la violence de leurs passions, mais pénétrés de la
foi qui fait les martyrs, ont poursuivi des vérités fécondes, en
y risquant jusqu'à l'honneur de leur mémoire. S'il a pu m'arriver
de les grandir, c'est que j'ai cherché à saisir toujours les idées
sous les hommes, et cela beaucoup moins dans l'intérêt de la
renommée de ceux-ci qu'au profit de la Révolution, dont la cause est
désormais inséparable de celle de la France.» (_Correspondant_ du 10
décembre 1873.)--Plus tard, en 1861, M. de Lamartine, reconnaissant
tardivement le péril et l'injustice de son oeuvre, a fait son
_meâ-culpâ_ dans la _Critique de l'Histoire des Girondins_.]

Le livre produisit un grand effet, et son apparition prit les
proportions d'un événement. La première édition fut tout de suite
épuisée. Le public haletant se jetait sur chaque volume, à mesure
qu'il était mis en vente, et le dévorait fiévreusement. À Londres, M.
Greville notait sur son journal: «L'_Histoire des Girondins_ est le
plus grand succès de librairie qu'on ait vu depuis plusieurs années.»
Aucun roman-feuilleton n'avait davantage passionné la curiosité de
la foule, ne s'était à ce point emparé de son imagination. On ne
parlait pas d'autre chose dans les salons comme dans les ateliers. La
société d'alors, aussi peu clairvoyante, en cette circonstance, que
naguère au sujet des _Mystères de Paris_, était la première à grandir
la fortune d'un livre qui devait lui être si funeste[49].

[Note 49: Voir, par exemple, une lettre de M. Doudan du 26 mars 1847
(_Mélanges et lettres_, t. II, p. 115), et une _Lettre parisienne_ du
vicomte DE LAUNAY (Mme de Girardin), en date du 4 avril 1847 (t. IV,
p. 237).]

M. de Lamartine n'avait pas eu pleine conscience, en écrivant son
histoire, de la secousse qu'elle allait imprimer aux esprits.
Toutefois, il n'était pas homme à s'étonner d'un succès, ni à se
troubler d'une responsabilité. Le soir même du jour où les deux
premiers volumes ont été lancés, le 20 mars 1847, il écrit à un
ami: «J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir
politique sur une carte, cette nuit. J'ai gagné. Les éditeurs m'ont
écrit, à minuit, que jamais, en librairie, un succès pareil n'avait
été vu... C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète...
J'ai vu des prodiges de passion pour les _Girondins_... Des femmes
les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire.
C'est un incendie.» L'écrivain jouit, s'enivre de cette popularité.
Il voit dans l'écho que rencontre sa parole le signe que la France,
jusque-là endormie, s'éveille, et qu'enfin les temps sont venus. La
grande crise dont le rêve l'avait toujours hanté, mais qui n'était
qu'une vision lointaine et vague, lui semble se rapprocher et prendre
corps. Lui qui, naguère encore, se défendait de poursuivre autre
chose qu'une réforme, il se plaît à entendre dire que son livre
«sème partout le feu dur des révolutions[50]». N'est-il pas dès lors
assuré, en cas de bouleversement, d'y jouer le premier rôle? Il ne
contredit ni ne se défend, quand quelque interlocuteur lui montre le
peuple prêt à l'acclamer président de la république[51]. Sans doute,
il ne forme aucun projet précis, ne noue aucune conspiration; mais il
se familiarise de plus en plus avec l'idée d'un événement formidable
qui fera de lui l'arbitre souverain des destinées de la France et de
l'Europe; il se tient prêt à développer hardiment sa voile au vent
d'orage qu'il sent monter à l'horizon.

[Note 50: Lettre du 20 mars 1847.]

[Note 51: Conversation avec M. Sainte-Beuve, rapportée par M. DE
MAZADE. (_Revue des Deux Mondes_, 15 octobre 1870, p. 599.)]

Qui oserait dire, après l'événement, que M. de Lamartine s'exagérait
l'action de son livre? Il a fait, pour ainsi dire, entrer l'idée
révolutionnaire, toute parée de sa poésie, dans cette imagination
populaire que le gouvernement bourgeois avait eu le tort de laisser
vide. Sous ce rapport, son influence a été beaucoup plus considérable
et plus néfaste que celle de MM. Michelet et Louis Blanc. Ceux-ci
ont pu augmenter l'audace, échauffer le fanatisme des jacobins;
l'auteur des _Girondins_ a habitué, attiré à la révolution ceux qui
en étaient les adversaires naturels et qui, avant lui, en avaient
peur et horreur. Aussi est-ce devenu un lieu commun de dire que
cette publication a été l'une des causes de la révolution du 24
février. Ce n'est pas la seule fois qu'on peut relever de semblables
responsabilités à la charge de la littérature. Un ancien membre de
la Commune de 1871, l'auteur des _Réfractaires_, M. Jules Vallès,
cherchant comment ses pareils étaient devenus des révolutionnaires,
les appelait les _victimes du livre_, et au premier rang des livres
dont «l'odeur chaude» les avait ainsi «grisés» et «jetés dans la
mêlée», il nommait l'_Histoire des Girondins_.


VII

Il y avait pour la monarchie de Juillet quelque chose de plus
dangereux encore que la réhabilitation et la glorification de la
Révolution: c'était ce qui tendait à déconsidérer la monarchie
elle-même. L'opposition travaillait, de toutes ses forces, à
cette déconsidération, en reprenant, plus violemment que jamais,
l'accusation de «corruption» autour de laquelle elle avait déjà
commencé, dans la session de 1846, à faire grand bruit[52]. Tout
lui servait pour ce dessein, même des incidents particuliers qui, en
d'autres temps, eussent été considérés comme de simples faits divers.
Découvrait-on quelques malversations à la direction des subsistances
de Rochefort ou à la manutention militaire de Paris; dirigeait-on
des poursuites pour prévarication contre certains fonctionnaires
algériens; deux candidats étaient-ils condamnés, sur l'initiative du
ministère public, pour avoir acheté les votes de leurs électeurs,
l'opposition prétendait aussitôt généraliser ces faits: à l'entendre,
c'étaient les signes d'une corruption partout tolérée ou même
encouragée par le gouvernement. Malheureusement, elle allait avoir de
bien autres scandales à exploiter.

[Note 52: Voir plus haut, t. VI, ch. I, § III.]

À la fin d'avril 1847, le tribunal de la Seine était saisi d'un
procès intenté par M. Parmentier, directeur des mines de Gouhenans
(Haute-Saône), à plusieurs de ses coïntéressés, parmi lesquels était
le général Despans-Cubières, pair de France, ancien ministre de la
guerre. Le procès en lui-même était peu sérieux, et n'avait été fait
que pour mettre au jour des lettres écrites par le général Cubières,
à un moment où la société de Gouhenans sollicitait du gouvernement la
concession d'une mine de sel. La première de ces lettres, datée du
14 janvier 1842, était ainsi conçue: «Mon cher monsieur Parmentier,
tout ce qui se passe doit faire croire à la stabilité de la politique
actuelle et au maintien de ceux qui la dirigent. Notre affaire
dépendra donc des personnes qui se trouvent maintenant au pouvoir...
Il n'y a pas un moment à perdre. Il n'y a pas à hésiter sur les
moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du conseil.
J'ai les moyens d'arriver jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser
aux moyens de l'intéresser... Dans l'état où se trouve la société
de Gouhenans, ce ne sera pas chose aisée que d'obtenir l'unanimité
et l'accord, quand il s'agit d'un sacrifice. On se montrera sans
doute très disposé à compter sur notre bon droit, sur la justice de
l'administration, et cependant rien ne serait plus puéril. N'oubliez
pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues,
que la liberté de la presse court risque d'être étranglée sans bruit
l'un de ces jours, et que jamais le bon droit n'eut plus besoin de
protection.» Suivaient, à des dates rapprochées, plusieurs autres
lettres où le général Cubières insistait sur sa proposition première,
puis faisait connaître qu'on n'avait pas été satisfait de la somme
d'abord offerte, qu'on exigeait davantage, et pressait M. Parmentier
de céder sans retard à ces exigences. Aucun ministre n'était nommé;
mais chacun pouvait se rendre compte qu'à cette date le titulaire du
ministère des travaux publics était M. Teste, devenu depuis président
de chambre à la cour de cassation.

On conçoit quelle fut l'émotion du public, quand, le 2 mai 1847, ces
lettres se trouvèrent reproduites par tous les journaux; on conçoit
également le parti que l'opposition voulut aussitôt en tirer. Quant
au cabinet, il n'eut pas un instant d'hésitation: dès le lendemain, 3
mai, le ministre des travaux publics, M. Dumon, déclara, en réponse à
une interpellation de M. Muret de Bord, que la concession des mines
de Gouhenans avait été régulièrement faite, mais que le gouvernement,
pour calmer de trop vives alarmes, allait demander à la justice
d'examiner si cette concession avait été obtenue par de coupables
manoeuvres. Une ordonnance royale du 6 mai saisit la cour des pairs,
seule compétente pour juger un de ses membres, et renvoya devant
elle le général Cubières, prévenu de corruption et d'escroquerie.
Deux jours auparavant, devant cette même assemblée, M. Teste avait
désavoué, dans les termes les plus énergiques, toute participation
aux faits dénoncés.

Il n'y avait qu'à attendre en silence les résultats d'une instruction
ouverte avec une si honnête promptitude. Mais cela n'eût point fait
l'affaire de l'opposition. Ne voyant là qu'un scandale à exploiter,
elle s'appliqua à entretenir, à aviver l'émotion, et surtout à
faire croire qu'il ne s'agissait pas d'un méfait particulier et
exceptionnel. M. Crémieux renouvela une proposition déjà votée
en 1844 par la Chambre des députés et écartée par la Chambre des
pairs; il s'agissait d'édicter une sorte de suspicion générale,
également outrageante pour le Parlement et pour l'administration, et
d'interdire aux membres des deux Chambres de s'intéresser dans les
concessions de travaux publics,--chemins de fer ou autres,--accordées
par le gouvernement. Après une séance orageuse[53], remplie
de dénonciations personnelles, et d'où il ressortit que, dans
les conseils d'administration des chemins de fer, les députés
opposants étaient aussi nombreux que les ministériels, la prise en
considération fut votée; le ministère ne s'y était pas opposé; il
était résolu à combattre la proposition au fond, mais il estimait
que, pour dissiper tant de vapeurs malsaines, un débat approfondi
serait plus utile que nuisible. En fait, la proposition ne devait
jamais venir en discussion.

[Note 53: 10 mai 1847.]

Après M. Crémieux, ce fut le tour de M. Émile de Girardin, plus
difficile encore à prendre au sérieux dans ce rôle de vengeur
de la conscience publique. On sait quels griefs tout personnels
l'avaient jeté récemment dans l'opposition. Il crut trouver dans
un fait de presse l'occasion de prendre à parti le cabinet. M.
Solar et M. Granier de Cassagnac avaient fondé, en 1845, à grand
fracas de réclames, l'_Époque_, journal à très bon marché, qui
tâcha de se faire une place par le caractère agressif et tapageur
de son conservatisme. Après avoir dévoré beaucoup d'argent et
vécu d'expédients plus ou moins honorables, ce journal venait de
disparaître au commencement de 1847, en laissant ses gérants engagés
dans des procès d'assez fâcheux aspect. M. de Girardin se mit alors à
raconter, dans la _Presse_, toutes sortes d'histoires où il montrait
les propriétaires de l'_Époque_, à court d'argent, battant monnaie
avec le crédit dont ils jouissaient auprès des ministres; M. de
Girardin ajoutait, et là était la gravité de son assertion, que les
ministres avaient connu, toléré, secondé ce trafic. Il parlait,
entre autres, d'un privilège de théâtre pour l'obtention duquel
100,000 francs avaient été versés dans la caisse de l'_Époque_, d'une
promesse de pairie vendue 80,000 francs, de marchés du même genre
faits pour des lettres de noblesse, des croix d'honneur, etc., etc.

La Chambre des pairs, émue de l'allégation relative à la promesse
de pairie et y voyant une atteinte à sa dignité, eut l'idée assez
bizarre de citer M. de Girardin à sa barre. C'était ouvrir la
porte à bien des débats. En effet, le prévenu étant membre de la
Chambre des députés, il fallait que celle-ci délibérât d'abord
s'il lui convenait d'autoriser les poursuites. Il paraissait
impossible que M. de Girardin ne profitât pas de cette première
délibération pour justifier ses accusations. La gauche, qui y
comptait, se montrait disposée à le soutenir chaleureusement. Le
débat s'engage le 17 juin. Le public, affriandé par l'espoir d'un
scandale, remplit, à s'étouffer, toutes les tribunes de la Chambre.
À la surprise générale, M. de Girardin se montre tout d'abord peu
empressé à remplir son rôle d'accusateur. Il faut que, de toutes
parts, des bancs de la majorité comme de ceux de la gauche, on le
mette itérativement en demeure, pour qu'il se décide à prendre la
parole. Il renouvelle alors ses accusations, en ajoute même une plus
extraordinaire encore, celle d'une promesse faite aux maîtres de
poste, moyennant 1,200,000 fr., d'un projet de loi favorable à leurs
intérêts; seulement, arrivé au moment de donner ses preuves, il feint
de redouter le scandale et propose que la Chambre se forme en comité
secret. M. Duchâtel s'élève aussitôt avec indignation contre cette
manoeuvre hypocrite; il déclare que le gouvernement ne craint pas
la pleine lumière, qu'il la veut au contraire, et, après une scène
tumultueuse, il contraint M. de Girardin à retirer sa demande. Voilà
donc ce dernier au pied du mur; il va vider son dossier. La curiosité
et l'émotion sont au comble. Mais quelle déception! L'accusateur
n'apporte pas l'ombre d'une preuve ou même d'une indication; il
se borne à répéter ses affirmations ou s'abrite derrière quelque
petit journal satirique. La stupeur est grande dans les rangs de la
gauche, où l'on se sent tout honteux d'être associé à une si piteuse
campagne. La tâche du ministère est singulièrement simplifiée. À des
preuves, il lui eût fallu répondre par des preuves contraires; pour
détruire un oui, il lui suffit d'y opposer un non. M. Duchâtel le
prononce avec une netteté, une assurance, un sang-froid, que fait
encore ressortir l'embarras de son contradicteur. Le point le plus
délicat était l'affaire du privilège de théâtre: le ministre ne
nie pas le versement de 100,000 francs qui a été en effet établi
par des débats judiciaires, mais il affirme que l'administration
et ses intermédiaires y ont été tout à fait étrangers. Sur toutes
les autres questions, sa dénégation est absolue. L'excellent effet
de ce discours est complété par quelques mots de M. Guizot: M. de
Girardin, à défaut de preuves sur la promesse de pairie négociée par
l'_Époque_, s'était fait fort d'établir qu'un fauteuil de pair avait
été offert au général de Girardin sous la condition que la _Presse_
cesserait son opposition; M. Guizot riposte par un coup droit, en
lisant une lettre, vieille de plusieurs années, par laquelle M. Émile
de Girardin offrait lui-même de modifier la ligne de son journal, si
son père était appelé à siéger au Luxembourg. En somme, la déroute
du dénonciateur est complète. Le public oublie même ce qu'il reste
d'un peu suspect dans certaines affaires, comme celle du privilège
de théâtre, pour voir seulement le contraste entre les énormités
que M. de Girardin s'était engagé à démontrer et l'impuissance
misérable dont il vient de faire preuve. «Il y a bien longtemps,
écrit un observateur au sortir de cette séance, que le ministère
n'avait obtenu un triomphe pareil; sa position en est évidemment
raffermie[54].» Le _Journal des Débats_ exulte. La _Presse_ balbutie.
Les feuilles de gauche, contraintes à avouer l'humiliante défaite de
leur allié, sont réduites, pour se consoler, à soutenir que, si M. de
Girardin n'a pas prouvé ses assertions, le ministère est loin d'avoir
établi victorieusement son innocence.

[Note 54: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Ensuite du vote de la Chambre des députés qui a autorisé les
poursuites, M. de Girardin comparaît, le 22 juin, devant la Chambre
des pairs. Aussi déférant à l'égard de la haute assemblée qu'il
a été injurieux pour les ministres, il proteste n'avoir jamais
voulu porter atteinte à son honneur, et rappelle qu'il l'a toujours
défendue contre ses ennemis. Cette attitude lui vaut l'indulgence
des juges, et il est renvoyé des fins de la citation. Naturellement,
il se sert aussitôt de la décision des pairs pour se relever de
la fâcheuse posture où l'a laissé la discussion à la Chambre des
députés, et il reprend, dans son journal, le verbe plus haut que
jamais: à l'entendre, son acquittement est la condamnation du
gouvernement et suffit à prouver que ses accusations étaient fondées.
Il ose même, le 25 juin, au cours de la discussion du budget, traiter
de nouveau la question, à la tribune du palais Bourbon. Il répète
la plupart de ses dénonciations; s'il en abandonne quelques-unes,
comme le roman des maîtres de poste, il en imagine de nouvelles. Ce
ne sont toujours que de pures affirmations, sans rien à l'appui.
La gauche elle-même ne peut feindre de croire que la preuve ait
été faite; mais, dit-elle, on est en face de deux affirmations qui
se contredisent, et, pour savoir où est la vérité, il faut que le
gouvernement saisisse la justice, en poursuivant M. de Girardin,
ou que la Chambre ordonne une enquête parlementaire. Le ministère
n'a nulle envie de se prêter à des mesures dont le premier résultat
serait de prolonger le scandale; et surtout il sait trop ce dont
le jury est capable, pour mettre son honneur entre ses mains. M.
Duchâtel répond donc que, dans une affaire toute politique, il ne
comprend pas d'autre juge que la Chambre; il ajoute qu'une enquête
ne peut être proposée là où il n'y a pas même un commencement de
preuve, une raison de douter. Il réitère, en outre, sur tous les
points, les dénégations les plus péremptoires. Sa parole est aussitôt
confirmée par un témoignage qui ne laisse pas de produire de l'effet
sur la Chambre: M. Benoist Fould, désigné par plusieurs journaux
comme celui avec lequel aurait été négociée la promesse de pairie,
prend la parole pour opposer un démenti solennel et catégorique à
tout ce qui a été raconté. M. de Girardin n'en revient pas moins à la
charge. La séance n'est plus qu'une mêlée confuse, tumultueuse, où se
croisent les démentis et les outrages. Pour retrouver une pareille
scène, il faudrait remonter jusqu'à cette journée où l'opposition
jetait à la face de M. Guizot son voyage à Gand: encore, en 1844, y
avait-il moins de boue remuée. À la fin, la Chambre lassée, écoeurée,
indignée, se décide à fermer la bouche au calomniateur: elle vote, à
la majorité énorme de deux cent vingt-cinq voix contre cent deux, un
ordre du jour ainsi conçu: «La Chambre, satisfaite des explications
données par le gouvernement, passe à l'ordre du jour.»

À voir les termes de la motion et le chiffre des voix, la victoire
du gouvernement était complète; jamais il n'avait eu une majorité
si forte. Et cependant cette discussion n'en laissait pas moins
une impression fâcheuse. C'est le caractère redoutable et perfide
de certaines accusations qu'il est dangereux d'avoir à se défendre
contre elles, alors même qu'on parvient à en triompher. Et puis, s'il
était bien prouvé que M. de Girardin ne méritait aucun crédit, il
l'était moins que tout eût été irréprochable, sinon dans les actes
du gouvernement, du moins auprès de lui. L'un des amis du cabinet,
le même qui croyait la partie gagnée après la séance du 17 juin,
écrivait, le soir du débat: «On ne s'entretient qu'avec tristesse
de la scandaleuse séance. Les ministériels, tout en se félicitant
du vote qui l'a terminée, reconnaissent que la situation qui avait
rendu un vote indispensable est pénible, fâcheuse pour le pouvoir et
le pays[55].» Aussi les journaux de l'opposition affectaient-ils de
croire que le gouvernement sortait de là tout couvert de boue; ils
le montraient fuyant honteusement la lumière d'un débat judiciaire
et arrachant à la majorité, qui ne le lui avait donné qu'à regret,
un vote purement politique. S'emparant de la formule même de l'ordre
du jour, ils faisaient du mot «satisfaits», une sorte de sobriquet
injurieux dont ils prétendaient flétrir nominativement tous ceux qui
venaient de se rendre, par leur vote, solidaires de la corruption
ministérielle.

[Note 55: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]


VIII

Le lendemain même du jour où la Chambre des députés s'efforçait d'en
finir avec les dénonciations de M. Émile de Girardin, la Chambre
des pairs prenait, ensuite de l'instruction ouverte sur les faits
révélés par les lettres du général Cubières, une décision qui allait
fournir de bien autres armes aux exploiteurs de scandales. Cette
instruction, menée avec autant d'habileté que de conscience par le
chancelier Pasquier, n'avait pas duré moins de six semaines. On
s'y était montré résolu à ne rien laisser dans l'ombre. «Il faut,
disait le rapporteur, M. Renouard, sonder de telles plaies d'une
main courageuse; l'opinion publique ne s'égare pas quand on lui
dit tout.» Certains points étaient apparus tout de suite assez
nettement: on se rendait compte de la difficulté que, à raison de
ses fâcheux antécédents, la société de Gouhenans avait dû éprouver
à obtenir la concession qu'elle désirait; on trouvait trace de la
proposition faite par le général Cubières de lever ces difficultés
en remettant cent mille francs au ministre, du consentement donné à
cette proposition par M. Parmentier, le directeur de la société, de
la part prise à ces démarches par l'un des actionnaires, M. Pellapra.
Mais il était une autre question sur laquelle on hésita davantage, à
cause de sa gravité même et de l'obscurité dont elle parut d'abord
enveloppée: la corruption, évidemment préméditée, voulue, concertée,
avait-elle été en fait accomplie? Les cent mille francs avaient-ils
été remis au ministre? M. Teste, qui dès le début avait été entendu
comme témoin, devait-il passer au rang des accusés? On voyait bien
que M. Parmentier avait remis à M. Pellapra vingt-cinq actions
pour le couvrir de la somme qu'il se chargeait de verser aux mains
du ministre; mais on voyait aussi que, plus tard, en le menaçant
de faire du scandale, le même M. Parmentier avait contraint M.
Pellapra à lui restituer ces actions. Fallait-il en conclure que rien
n'avait été payé au ministre? C'était la thèse de M. Parmentier,
qui expliquait ainsi la répétition de ses titres. Toutefois, les
correspondances saisies, notamment les lettres nombreuses échangées,
pendant plusieurs années, entre MM. Pellapra et Cubières, ne
concordaient pas avec cette allégation; elles supposaient, au
contraire, que le versement des cent mille francs avait été fait;
il en ressortait même qu'après la restitution des actions à M.
Parmentier, M. Pellapra, ne voulant pas supporter seul la perte
de la somme versée, avait obtenu du général Cubières la promesse
de l'indemniser jusqu'à concurrence de cinquante mille francs.
Ces preuves finirent par convaincre le chancelier et les pairs
instructeurs de la culpabilité de M. Teste: ils ne reculèrent pas
devant la douloureuse obligation de le mettre en cause. Le 26 juin,
conformément à leur avis et aux réquisitions du procureur général, la
cour, statuant en chambre du conseil, décida la mise en accusation
de MM. Teste, Cubières, Pellapra et Parmentier. Quinze jours étaient
donnés à la défense pour se préparer.

Les quatre accusés étaient d'importance fort inégale. Le public ne
s'intéressait pas à M. Parmentier, un de ces faiseurs d'affaires
sans scrupules, qu'on n'est jamais étonné de voir finir en police
correctionnelle. M. Pellapra lui-même, bien que riche capitaliste
et ancien receveur général, n'était pas celui qui attirait le plus
l'attention. Ce qui causait une émotion extrême, c'était de voir
sous le coup d'une accusation déshonorante deux pairs de France;
anciens ministres, parvenus aux premiers rangs, l'un de l'armée,
l'autre de la magistrature. M. Cubières, né en 1786, avait eu de
brillants états de service sous l'Empire; sous-lieutenant à dix-sept
ans, colonel à vingt-cinq, il avait été couvert de blessures à
Waterloo; en 1832, lors de l'occupation d'Ancône, il avait été
chargé d'une mission politique délicate; en 1840, il avait reçu de
M. Thiers le portefeuille de la guerre. On comprend mal qu'un tel
passé ait conduit le général à se faire complice des tripotages
d'un Parmentier; mais, de moeurs légères, avide d'argent, il s'était
laissé prendre par la fièvre de spéculations alors régnante. Quant
à M. Teste, qui avait soixante-sept ans en 1847, c'était un grand
vieillard, légèrement courbé par l'âge, encore vigoureux, avec une
belle figure, une physionomie grave et un peu triste; homme à la
fois de travail et de plaisir, ayant beaucoup de talent, très peu de
principes. Sa vie avait été fort mouvementée. Né, dans les environs
de Nîmes, d'un père engagé dans le mouvement de 1789 et de 1792, il
avait traversé, pendant son enfance et son adolescence, les violentes
péripéties de l'époque révolutionnaire. Sous l'Empire, il devint vite
l'un des avocats les plus renommés du Midi. Compromis pour avoir
accepté des fonctions sous les Cent-jours, il ne fut pas proscrit en
1815, mais prit de lui-même le parti de s'établir en Belgique; il
paraît avoir été de ceux qui, par haine des Bourbons, rêvaient alors
de pousser le prince d'Orange au trône de France. Ce ne fut qu'après
1830 qu'il rentra dans sa patrie: on le vit alors, à cinquante ans,
entreprendre de se faire, à Paris, une position d'avocat et se
pousser bientôt à la tête du barreau, par son éloquence sobre et
puissante, par sa science du droit et son intelligence des affaires;
en 1838, il obtenait les honneurs du bâtonnat. Presque aussitôt après
son retour en France, il avait été élu député; mais, comme beaucoup
d'avocats, il était loin d'avoir retrouvé, à la Chambre, les mêmes
succès de parole et la même importance qu'au Palais de justice. Sans
convictions, paraissant apporter au milieu des luttes politiques
une sorte d'indifférence ennuyée, un moment mêlé au tiers parti qui
convenait à l'état flottant et incertain de ses opinions, il finit
par accepter d'être le porte-parole habituel et en quelque sorte
l'avocat parlementaire du maréchal Soult. Ce rôle un peu subalterne
ne lui fut pas sans profit. Le maréchal lui fit une place dans son
cabinet du 12 mai 1839, et, en 1840, exigea pour lui, de M. Guizot
qui ne s'en souciait guère, le portefeuille des travaux publics.
On le lui retira en décembre 1843, sans qu'aucune raison politique
fût donnée de cette mesure. Rien de précis sans doute n'avait été
découvert; mais, devant certains bruits qui circulaient dans le
monde financier, on ne s'était pas soucié de laisser plus longtemps
à M. Teste le maniement des grandes affaires de chemins de fer.
Malheureusement, par une faiblesse trop fréquente en pareil cas,
les ministres ne crurent pas possible de se séparer d'un collègue
sans lui donner une compensation; il fut fait pair de France, grand
officier de la Légion d'honneur, et, ce qui était plus grave encore,
président de chambre à la cour de cassation.

Les accusés n'avaient pas été mis en état d'arrestation provisoire.
Leur position sociale semblait une garantie suffisante contre
une fuite qui eût été l'aveu de leur culpabilité. Cependant,
l'avant-veille du jour fixé pour les débats, M. Pellapra, ne se
sentant pas de force à affronter la lutte et l'angoisse des audiences
publiques, disparut. M. Teste, au contraire, fit remettre au Roi
cette lettre digne et habile: «Sire, je dois à Votre Majesté, en
retour d'un dévouement dont je me suis efforcé de multiplier les
preuves, la dignité de pair de France et l'honneur de siéger dans la
plus haute magistrature du royaume, comme l'un de ses présidents.
J'aborde demain une épreuve solennelle, avec la ferme confiance
d'en sortir sans avoir rien perdu de mes droits à l'estime publique
et à celle de Votre Majesté. Mais un pair de France, un magistrat,
qui a eu le malheur de traverser une accusation de corruption, se
doit à lui-même de se retremper dans la confiance du souverain qui
lui a conféré ce double caractère. Je dépose entre les mains de
Votre Majesté ma démission de la dignité de pair de France et celle
des fonctions de président à la cour de cassation, pour n'être
défendu, dans les débats qui vont s'ouvrir, que par mon innocence.»
L'innocence, en effet, n'eût pas parlé un autre langage.

Les audiences commencèrent le 8 juillet. La curiosité du public
était très surexcitée, et, malgré la chaleur, il y eut grande
affluence au palais du Luxembourg. La première séance, consacrée
tout entière à la lecture des pièces, fut sans intérêt. Mais, dans
la soirée, le bruit se répandit que des documents compromettants
pour M. Teste se trouvaient aux mains d'un député, M. de Malleville.
Celui-ci, mandé par M. Pasquier, lui remit la copie de lettres
échangées entre le général Cubières et M. Pellapra; ces lettres
se rapportaient aux arrangements conclus par ces deux personnages
après la restitution des vingt-cinq actions à M. Parmentier; le
général y faisait assez triste figure; on l'y voyait essayer, par des
menaces de scandale, de se soustraire à l'engagement pris par lui de
supporter sa part des cent mille francs, mais pas une des lettres
qui n'impliquât la réalité du payement fait au ministre. Comment ces
pièces étaient-elles en la possession de M. de Malleville? Il fut
bientôt évident que c'était le général Cubières qui les lui avait
fait parvenir par une voie détournée. Le système de défense de M.
Parmentier, en cela favorable à M. Teste, tendait à faire croire
que MM. Cubières et Pellapra n'avaient rien déboursé pour obtenir
la concession, et qu'ils avaient essayé de garder pour eux la somme
destinée au ministre. Le général avait un moyen d'écarter cette
imputation, plus déshonorante encore que toutes les autres: c'était
de prouver que les cent mille francs avaient été payés; seulement,
du même coup, il se reconnaissait coupable du crime de corruption.
Impatient de faire voir qu'il n'était pas un escroc, sans s'avouer
trop ouvertement corrupteur, il prit un moyen terme, et, tout en
évitant encore de se découvrir personnellement, il voulut faire
arriver indirectement aux juges des pièces établissant la réalité
du versement. Devant cette révélation qui aggravait la situation de
M. Teste, M. Pasquier crut nécessaire d'empêcher qu'il ne suivît
l'exemple de M. Pellapra. Le soir même, il le fit arrêter, ainsi que
les deux autres accusés. Certains indices donnèrent depuis à supposer
que la précaution n'avait pas été superflue, et que M. Teste était
sur le point de s'enfuir.

La seconde audience s'ouvrit par l'interrogatoire du général
Cubières. Celui-ci s'y montra singulièrement embarrassé; il voulait
bien qu'on crût à la vérité des faits établis dans les pièces
communiquées par M. de Malleville, mais il ne se souciait pas d'en
faire lui-même la déclaration. Spectacle pénible que celui de ce
vieux soldat qui, sous la pression de l'accusation, balbutiait de
maladroites échappatoires, s'embrouillait et se perdait au milieu de
ses mensonges, faisait, malgré lui, des demi-aveux qu'il cherchait
ensuite à reprendre, sans qu'une seule fois le péril de son honneur
lui arrachât un cri du coeur. Cette attitude piteuse contrastait avec
le sang-froid de M. Teste, qui intervint plusieurs fois au cours
de l'interrogatoire de son coaccusé, mettant habilement en lumière
tout ce qui pouvait lui servir, jetant des doutes sur ce qui lui
nuisait, aussi libre d'esprit et de parole que s'il n'eût rempli là
qu'un rôle d'avocat. M. Parmentier, questionné ensuite, persista
plus que jamais à accuser MM. Pellapra et Cubières d'avoir abusé de
sa confiance en supposant une dépense qu'ils n'avaient pas faite.
Restait l'interrogatoire de M. Teste, qui fut renvoyé au jour suivant.

Entre temps, le général Cubières, se découvrant davantage, fit
remettre directement à M. Pasquier l'original des lettres dont M. de
Malleville avait communiqué la copie. Chaque jour donc, un nouveau
fait venait augmenter les charges pesant sur M. Teste. Celui-ci,
cependant, n'en paraissait ni embarrassé, ni abattu. Il soutint son
interrogatoire avec une force d'esprit et de corps étonnante chez
un homme de son âge. Jamais sa parole n'avait été plus prompte,
plus ferme. Ses réponses étaient autant de plaidoiries, souvent
éloquentes, toujours habiles. Pas une accusation à laquelle il
ne fit tête. Était-il serré de trop près, se sentait-il touché,
avec quelle vigueur il se retournait et fonçait sur l'assaillant!
C'était lui qui raffermissait, qui ranimait ses avocats, notamment
M. Paillet, dont le visage trahissait l'embarras et l'angoisse de
conscience. Ni le président ni le procureur général ne parvinrent
à le faire se départir du système qu'il avait arrêté d'avance. Des
gens, disait-il en substance, s'étaient concertés pour lui demander
une concession; son collègue, M. Cubières, son ancien client, M.
Pellapra, l'en avaient entretenu; rien là que de très naturel. La
concession avait été accordée après une instruction régulière. Que
s'était-il passé depuis? Les associés avaient pu faire entre eux des
arrangements, échanger des actions, s'accuser de dol, d'escroquerie.
Il ne connaissait rien de ces tristes affaires, n'en voulait rien
connaître, et s'indignait qu'on prétendît y mêler un ministre du Roi.
Lui opposait-on les pièces récemment produites, cette correspondance
échangée entre le général Cubières et M. Pellapra, d'où ressortait si
clairement la réalité du versement des cent mille francs, il ne se
démontait pas; il donnait à entendre que M. Pellapra avait abusé de
la crédulité du général et avait gardé pour lui l'argent. Il estimait
sans doute que l'accusé absent était le moins dangereux à charger, et
que sa fuite rendait plausibles les accusations portées contre lui.

M. Pellapra était-il donc aussi hors d'état de se défendre que le
supposait M. Teste? Avant son départ, prévoyant que, pour échapper
à l'accusation d'escroquerie, il pourrait avoir intérêt à avouer et
à démontrer lui-même la réalité de la corruption, il avait remis à
sa femme un dossier dont elle devait user en cas de nécessité. Après
l'interrogatoire de M. Teste, madame Pellapra jugea le moment venu
de remplir le mandat que lui avait donné son mari. Le matin même
de la quatrième audience (12 juillet), elle adresse au chancelier
un certain nombre de pièces, toutes tendant à établir que les cent
mille francs ont été effectivement payés; les plus importantes
étaient des notes constatant diverses opérations financières de M.
Pellapra, entre autres un placement en bons du Trésor qui paraissait
bien destiné à solder l'engagement pris envers le ministre. À la
lecture de ces documents, si accablants qu'ils paraissent, M. Teste
ne faiblit pas. Il se débat contre l'accusation qui l'enveloppe et le
presse. Avec une étonnante présence d'esprit, il arguë de certaines
obscurités des notes financières, pour jeter du doute sur leur sens.
Acculé au bord de l'abîme, il se raidit, dans un suprême effort, pour
ne pas y tomber. Des témoins ont été cités, afin de donner quelques
éclaircissements sur les papiers qui viennent d'être communiqués à
la cour. C'est d'abord M. Roquebert, le notaire de M. Pellapra; la
considération dont il jouit augmente la valeur de son témoignage.
Toutes les explications qu'il fournit sur les notes de son client
en font ressortir la portée accusatrice. Le procureur général lui
pose alors cette question: «M. Pellapra vous a-t-il parlé des cent
mille francs donnés à M. Teste?» Tous les regards se tournent vers
M. Roquebert: celui-ci garde le silence pendant quelques instants;
son angoisse est visible; des larmes remplissent ses yeux; enfin, il
se décide à répondre: «M. Pellapra m'a dit qu'il avait donné cent
mille francs à M. Teste.» L'émotion du témoin est extrême; il fait
effort pour retenir des sanglots qui bientôt éclatent. M. Teste,
naguère si prompt à discuter les témoignages, ne trouve à adresser
à M. Roquebert que cette question insignifiante: «À quelle époque
M. Pellapra vous a-t-il fait cette confidence?--En 1844», répond
le témoin. M. Teste n'ajoute rien; il se sent vaincu. Sa pâleur
est affreuse; il s'essuie le front; ses traits, qui se décomposent
avec une effrayante progression, trahissent l'agonie de son âme; en
quelques instants, il vieillit de dix ans. Les assistants considèrent
ce drame avec une émotion poignante. L'écrasement devait être
plus complet encore. Commission rogatoire a été donnée à un juge
d'instruction pour vérifier au ministère des finances s'il n'a pas
été fait, aux dates indiquées par les notes de M. Pellapra, des
acquisitions de bons du Trésor, soit pour lui, soit pour le compte
de M. Teste. Avant la fin de l'audience, le président est en mesure
de communiquer à la cour le résultat de ces vérifications; elles
confirment toutes les indications de M. Pellapra; elles établissent
notamment que ce dernier a touché, le 12 septembre 1843, divers bons
montant à 94,000 francs, et que, ce même jour, M. Charles Teste,
député, fils du ministre, a versé au Trésor, contre un seul bon, la
somme de 95,000 francs. Le silence dans lequel est écoutée cette
lecture, et qui se prolonge quelque temps après qu'elle a été finie,
montre l'impression produite. M. Teste se borne à demander copie de
ce document, et il ajoute: «J'ai à m'informer de l'opération qui me
paraît être personnelle à mon fils.»

Au sortir de l'audience, M. Teste est si affaissé qu'il lui faut
être soutenu par deux personnes pour regagner la prison. Il dîne
cependant avec son fils et ses avocats. Les convives partis et les
portes fermées, il saisit de chaque main des pistolets de poche,
qui très probablement lui ont été apportés par son fils, et il se
tire simultanément deux coups, l'un dans la bouche, l'autre au
coeur: le premier ne part pas, parce que le renversement de l'arme
a fait tomber la capsule; l'autre ne produit qu'une contusion; la
balle, au lieu de pénétrer dans le corps, a roulé à terre. Les
gardiens accourent au bruit. M. Pasquier est prévenu. M. Teste se
laisse soigner sans témoigner d'une grande émotion, et, désirant un
livre, demande un roman d'Alexandre Dumas, _Monte-Cristo_. Certaines
personnes ont supposé que cette tentative de suicide n'avait été
qu'une comédie: ce n'était pas l'opinion du chancelier.

Le lendemain, M. Teste écrivait au président de la cour des pairs:
«Les incidents de l'audience d'hier ne laissent plus de place à la
contradiction en ce qui me concerne, et je considère, à mon égard, le
débat comme consommé et clos définitivement. J'accepte d'avance tout
ce qui sera fait par la cour, en mon absence. Elle ne voudra sans
doute pas, pour obtenir une présence désormais inutile à l'action
de la justice et à la manifestation de la vérité, prescrire contre
moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force
d'une résistance désespérée.» Ce n'était pas le gémissement d'un
coupable qui se repent; c'était le découragement d'un joueur qui
reconnaît avoir perdu la partie. Jusqu'au bout, il apparaissait que
le sens moral manquait absolument à cet homme. La loi n'y faisant
pas obstacle, le procès se continua en l'absence de M. Teste. La
cinquième audience fut remplie par le réquisitoire du procureur
général et les plaidoiries des avocats. La délibération en chambre
du conseil, sur l'application des peines, ne dura pas moins de
quatre jours; des efforts furent tentés pour atténuer le châtiment
du général Cubières. M. Teste fut condamné à la dégradation civique,
94,000 francs d'amende et trois années d'emprisonnement; MM. Cubières
et Parmentier, à la dégradation civique et 10,000 francs d'amende;
les 94,000 francs déposés au Trésor furent confisqués au profit des
hospices. Quelques jours après, M. Pellapra se présentait devant
la cour et était condamné aux mêmes peines que MM. Cubières et
Parmentier[56].

[Note 56: M. Teste vécut encore quelques années, après sa sortie de
prison; il mourut en 1854. Le général Cubières obtint de la cour
de Rouen, le 17 août 1852, un arrêt de réhabilitation, rendu par
application de l'article 619 du Code d'instruction criminelle, et
mourut l'année suivante. M. Parmentier ne survécut que six mois à sa
condamnation.]


IX

Le public avait suivi avec une émotion chaque jour croissante les
péripéties de ce drame judiciaire. Le peuple n'était pas moins occupé
que les salons et les cercles politiques des révélations produites
devant la Chambre des pairs, et l'impression qu'il en ressentait
était loin d'être saine et rassurante. Rien n'était mieux fait
pour aider aux passions socialistes que tant de sophistes et de
tribuns travaillaient alors à répandre chez les ouvriers. Au cours
même du procès, un incident de rue permit d'entrevoir à quel point
étaient ainsi excités contre les riches le mépris et la colère des
pauvres. Le 5 juillet, le duc de Montpensier donnait à Vincennes,
pour l'inauguration du polygone d'artillerie, une fête brillante à
laquelle fut convié tout ce qu'il y avait alors à Paris de haute
société mondaine et officielle. Pendant une partie de la soirée,
défilèrent, à travers le quartier et le faubourg Saint-Antoine,
des équipages remplis de femmes en grande toilette et d'hommes en
uniformes brodés. De tels spectacles n'éveillent ordinairement que de
la curiosité dans les foules populaires. Cette fois, les ouvriers,
rangés en haie des deux côtés de la rue, avaient une figure sombre,
menaçante; ils accueillaient chaque voiture par des railleries, des
huées. «À bas les voleurs!» tel était le cri qui dominait. D'autres
ajoutaient: «Le peuple n'a pas de pain, pendant que ces coquins-là
s'amusent!» Plusieurs de ceux qui furent témoins de cette scène
en rapportèrent une impression de surprise inquiète. Peu de jours
après, M. Duvergier de Hauranne, se trouvant avec M. Recurt, ancien
président de la société des Droits de l'homme, et qui connaissait
bien le quartier Saint-Antoine où il exerçait la médecine, lui
demanda si le parti républicain avait été pour quelque chose dans
la manifestation faite contre les invités du duc de Montpensier.
«Pour rien du tout, répondit M. Recurt, et je vous avoue que nous en
avons été aussi effrayés que vous.» Puis, après avoir insisté sur le
caractère socialiste de cet incident: «Il y a là, ajoutait-il, un
travail, un danger auquel on ne songe pas assez. Ce que je puis vous
affirmer, c'est que la manifestation dont vous me parlez est la plus
grave que j'aie vue. Si nous l'avions voulu, il nous était facile de
la tourner en émeute, peut-être en révolution[57].»

[Note 57: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

Les condamnations prononcées par la cour des pairs ne mirent pas fin
à l'émotion. Sans doute, à raisonner de sang-froid, le gouvernement,
par sa promptitude à saisir la justice, par la rigueur inflexible
avec laquelle avaient été conduite l'instruction et dirigés les
débats, venait de montrer qu'il n'avait rien de suspect à cacher, et
que personne ne ressentait plus que lui l'horreur de la corruption.
Aucune des investigations poursuivies pendant plusieurs semaines, des
pièces saisies, des dénonciations provoquées, aucun des témoignages
reçus n'avait fait entrevoir, dans l'administration française, en
dehors du ministre accusé, la plus petite trace de prévarication:
tous les fonctionnaires, sauf un, sortaient absolument intacts de
cette redoutable épreuve. Et même, à voir la pauvreté de M. Teste,
qui n'avait pas de quoi payer entièrement son amende, ne devait-on
pas conclure, ou bien qu'il n'avait pas cherché d'autres occasions de
faire argent de ses fonctions, ou que nos moeurs et nos institutions
avaient singulièrement entravé ses desseins malhonnêtes? Un régime
où la concussion n'avait pas pu être plus lucrative n'était certes
pas corrompu. D'ailleurs, l'émotion ressentie, le scandale produit,
ne suffisaient-ils pas à prouver que la prévarication était alors un
fait bien exceptionnel? Il est des temps et des pays où le cas de M.
Teste eût laissé les esprits beaucoup plus calmes. En somme, tout
montrait qu'il n'y avait pas là autre chose qu'un crime individuel,
un accident isolé. Mais l'opposition s'inquiétait peu de raisonner
juste et de juger avec équité. Ayant entrepris d'établir que le
gouvernement était corrompu et corrupteur, elle n'avait pu, jusqu'à
présent, mettre la main sur aucune preuve sérieuse; elle était
bien obligée de s'avouer l'avortement ridicule et misérable des
dénonciations de M. de Girardin; dans de pareilles circonstances, un
ministre solennellement convaincu de prévarication, c'était une bonne
fortune qu'elle saisissait avec une sorte d'empressement et de joie
cyniques. Elle affecta de voir là le symptôme d'un état général et la
justification de toutes les accusations qu'elle n'avait pu prouver.
«La France, disait un de ses journaux, a maintenant des preuves
incontestables de cette dégradation morale si souvent signalée dans
les hautes régions du pouvoir[58].»

[Note 58: _National_ du 18 juillet 1847.]

Ce langage ne trouvait malheureusement que trop d'échos. Divers
sentiments, de valeur différente, y aidaient: indignation sincère des
honnêtes gens, plaisir malsain que les petits ont à mal penser des
grands, facilité des esprits simples à accepter, sans y regarder de
près, certaines généralisations. Dès le lendemain de la condamnation,
un observateur que j'aime à citer à cause de son exactitude, écrivait
dans son journal intime: «Ce procès laisse dans les âmes un profond
sentiment d'angoisse et de tristesse;... on sent que la position du
pouvoir est ébranlée.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Il
est impossible de le méconnaître: le procès a porté un coup très
grave à la considération du gouvernement. Au lieu d'y voir la preuve
qu'en France il y a une justice même pour les coupables de l'ordre
le plus élevé, et que les délits, punis avec tant de rigueur, ne
sont pas apparemment passés dans nos moeurs d'une manière absolue,
on en conclut que la corruption est universelle dans le monde
officiel, ceux qui viennent d'être condamnés ayant été seulement
plus malheureux ou plus maladroits que les autres. C'est ainsi qu'on
raisonne dans le peuple, toujours disposé à considérer les riches et
les puissants comme autant de pillards et d'oppresseurs; c'est ainsi
qu'en jugent les provinces, dont l'esprit jaloux et crédule accueille
si facilement tout ce qui tend à incriminer Paris et l'administration
centrale[59].»

[Note 59: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

M. Guizot était habitué à supporter les outrages des partis, à lutter
contre les préventions et les injustices de l'opinion. Mais, cette
fois, l'attaque prenait un tel caractère qu'il en était presque
découragé. Écrivant à M. le duc de Broglie, il ne pouvait retenir
ce gémissement: «J'ai grand besoin de repos, moralement encore plus
que physiquement. Ma lassitude est extrême de cette lutte continue
contre toutes les pauvretés et les bassesses humaines, tantôt pour
les combattre, tantôt pour les ménager[60].» Toutefois, si las et si
dégoûté qu'il fût, il ne voulut pas laisser finir la session sans
s'expliquer sur ce cri de corruption qui retentissait partout. Il
le fit, le 2 août, à la tribune de la Chambre des pairs, pendant la
discussion du budget. Suivant son habitude, ce fut en s'élevant à
d'éloquentes généralités qu'il tenta d'avoir raison des attaques. Il
expliqua tout d'abord que s'il n'en avait pas parlé plus tôt, c'est
qu'il avait «confiance dans l'empire de la vérité», et qu'il était
convaincu que les accusations non fondées finissaient toujours par
«tomber d'elles-mêmes». Puis, après avoir rappelé que Washington,
lui aussi, avait été indignement calomnié, il ajoutait: «Tout homme
qui entre un peu avant dans la vie publique peut s'attendre aux
calomnies, aux outrages; mais aussi il peut s'attendre à l'oubli
des injures et des calomnies, s'il a réellement mérité l'estime de
ses concitoyens. De notre temps, je le répète, les honnêtes gens
peuvent être tranquilles; les malhonnêtes gens ne doivent jamais
l'être. Et s'il y a un lieu dans lequel on puisse prononcer une
telle parole, c'est dans cette enceinte. Comment! on parle de
corruption! On dit,--car c'est là le grief le plus exploité,--qu'il
n'y a de justice que contre les faibles, que contre les pauvres;
que les puissants et les riches échappent à l'action des lois! On
dit cela, et, si ces paroles entraient dans cette enceinte et la
traversaient, elles recevraient, à chaque pas, un démenti de tous
ces bancs!... Messieurs, on se fait, sur le pays aussi bien que
sur le gouvernement, les plus fausses idées. Il n'est pas vrai que
le pays soit corrompu. Le pays a traversé de grands désordres; il
a vu le règne de la force, et souvent de la force anarchique; il
en est résulté un certain affaiblissement, je le reconnais, des
croyances morales et des sentiments moraux; il y a moins de force,
moins de vigueur, et dans la réprobation et dans l'approbation
morales. Mais la pratique dans la vie commune du pays est honnête,
plus honnête qu'elle ne l'a peut-être jamais été. Le désir, le
désir sincère de la moralité dans la vie publique, comme dans la
vie privée, est un sentiment profond dans le pays tout entier. Pour
mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au
milieu--il faut bien appeler les choses par leur nom,--au milieu du
dégoût amer que j'en ai éprouvé, je me suis félicité de voir mon
pays si susceptible, si ombrageux, si méfiant. Ce sentiment rendra
aux croyances, aux principes de moralité, cette fermeté qui leur
manque de nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment
nous pouvons y contribuer d'une manière efficace? Nous croyons trop
vite à la corruption et nous l'oublions trop vite... Soyons moins
soupçonneux et plus sévères. Tenez pour certain que la moralité
publique s'en trouvera bien.» Noble et beau langage, mais où il est
facile de discerner un profond accent de tristesse. C'est que M.
Guizot ne se faisait pas grande illusion sur l'efficacité immédiate
de sa parole. «Je parlais, a-t-il dit lui-même plus tard, pour ma
propre satisfaction et mon propre honneur, plutôt que dans l'espoir
de dissiper les mauvaises impressions qui agitaient alors l'esprit
public[61].»

[Note 60: Lettre du 8 juillet 1847. (_Lettres de M. Guizot à sa
famille et à ses amis_, p. 249.) Plus tard, après la révolution de
Février, le 15 avril 1848, M. Guizot, revenant sur son état d'esprit
à la fin de la session de 1847, écrivait à M. de Barante: «J'étais
très fatigué, moralement surtout, fatigué et triste, non que je
prévisse ce qui est arrivé, mais je me sentais engagé dans une lutte
que le succès aggravait au lieu d'y mettre fin, indéfiniment aux
prises avec les erreurs vulgaires et les passions basses. Je me
relève de ce pénible état d'âme.» (_Documents inédits._)]

[Note 61: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 44.]


X

Voilà donc ce qu'était devenue cette session qui avait semblé d'abord
promettre au ministère une destinée si facile et si brillante. Quel
changement depuis l'éclatant triomphe des élections de 1846 et de la
discussion de l'adresse au commencement de 1847! Jamais on n'avait vu
des vainqueurs perdre aussi rapidement le fruit de leurs victoires.
Une sorte de malchance avait accumulé, en quelques mois, toutes
sortes de maux: ébranlement de la majorité, dislocation du cabinet,
crise économique, perversion de l'esprit public par la littérature
révolutionnaire, enfin et surtout cette série de scandales
perfidement exploités. Tel était le contraste entre les espérances
du début et les tristesses de la fin, que tous en étaient frappés.
Les opposants n'étaient pas naturellement les moins empressés à le
mettre en lumière. Tandis que M. de Montalembert montrait, avec
une gravité douloureuse, la majorité, à l'origine «si triomphante,
tout à coup épuisée, dévorée par je ne sais quel mal intérieur qui
l'a jetée fatiguée, impuissante, au milieu de toutes les misères
de la plus petite politique qu'on ait jamais vue[62]», M. Thiers
s'écriait, avec une malice triomphante: «Si quelque chose pouvait me
réjouir, ce serait l'abaissement croissant de ces ministres de la
contre-révolution; ils sont comme un vaisseau qui a une voie d'eau
et qu'on voit s'enfoncer de minute en minute[63].» Les amis mêmes du
cabinet ne cachaient pas leur désappointement et leur inquiétude. Un
député dévoué à M. Guizot, l'un des «satisfaits», M. d'Haussonville,
publiait un article où, dénonçant le mal de la situation, il s'en
prenait au ministère qui n'avait pas su «gouverner la majorité[64]».
Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_, alors
conservateur, constatait «qu'une sorte de découragement semblait
s'être emparé des intelligences, qu'une inquiétude sourde agitait
les imaginations»; et il ajoutait: «Si nous avons la satisfaction de
voir que l'ordre matériel n'a pas reçu d'atteintes,... sommes-nous
dans toutes les conditions de cette sécurité morale qui n'est pas
un des moindres besoins de la société[65]?» Il n'était pas jusqu'au
_Journal des Débats_ qui n'en vînt à proclamer que «la session
n'avait pas été bonne». «Encore une semblable, disait-il, et non
seulement le ministère, mais le parti conservateur n'y résisterait
pas.» Puis, après avoir constaté que «le ministère s'était
présenté, devant la Chambre, sans idée arrêtée, sans projets bien
mûris, soucieux seulement de gagner du temps», et que «la majorité
inexpérimentée, n'ayant reçu de direction de personne, s'était livrée
à ses fantaisies», il insistait sur le mal fait par les récents
scandales. «Depuis six semaines, disait-il, le public n'a eu, pour
aliment de sa curiosité, que les débats d'un lamentable procès et ces
questions personnelles que fait toujours naître l'oisiveté politique.
On ne lui a rebattu les oreilles que d'accusations infamantes,
de soupçons odieux; on ne lui a donné que des scènes de police
correctionnelle ou de cour d'assises. L'opposition a profité de ces
tristes circonstances; elle n'a rien négligé pour jeter dans les
âmes la tristesse et le découragement, pour faire croire que notre
gouvernement tout entier n'était que désordre, que laisser-aller,
que corruption; et, jusqu'à un certain point, il faut le reconnaître,
elle a réussi à ébranler l'opinion[66].» Cet aveu, fait par l'organe
du ministère, des fautes passées et du péril présent, eut un grand
retentissement, d'autant que la presse de gauche ne manqua pas d'y
faire écho, en l'interprétant comme un cri de détresse.

[Note 62: Discours du 2 août 1847 à la Chambre des pairs.]

[Note 63: Lettre du 25 juin 1847, adressée à M. Panizzi.]

[Note 64: _De la situation actuelle_, par M. D'HAUSSONVILLE, _Revue
des Deux Mondes_ du 1er juillet 1847.]

[Note 65: Livraison du 1er août 1847.]

[Note 66: Articles du 28 et du 31 juillet 1847.]

Quand les amis du cabinet parlaient ainsi tout haut, devant le grand
public, que ne disaient-ils pas tout bas, dans leurs épanchements
intimes? M. de Viel-Castel écrivait dans ses notes journalières:
«La session qui vient de se terminer est assurément la plus triste
et la plus étrange qu'on ait vue depuis 1830. Sans donner aucune
force à l'opposition, sans surtout la mettre en mesure de s'emparer
de la direction des affaires, elle a constaté, dans la majorité
conservatrice, un état d'impuissance, d'atonie, de découragement,
qui ressemble au marasme, et elle a frappé le cabinet d'une
déconsidération telle que, même en l'absence d'adversaires capables
de le remplacer au pouvoir, on se demande s'il pourra le garder.
C'est un grand problème que de savoir comment il se relèvera de cet
abaissement[67].» M. de Barante, après avoir observé l'état des
esprits dans son département, croyait devoir envoyer à M. Guizot ces
renseignements et ces avertissements: «Je n'ai pas à vous apprendre
que les conservateurs, ceux mêmes qui professent pour vous confiance
et admiration, sont sous une impression de tristesse et d'inquiétude
sans malveillance; les déclamations haineuses des journaux n'ont pas
beaucoup agi sur eux, mais il y a évidemment une réaction contre
ce soin des intérêts privés, ces complaisances et ces ménagements
pour les personnes, ces distributions de faveurs et d'emplois, et
surtout cette faiblesse pour les exigences des députés, qui ont été
plus ou moins nécessaires pour composer une majorité. Je ne prends
pas ces blâmes et ces voeux au pied de la lettre. Si on se jetait
passionnément dans une réforme puritaine, on n'irait pas loin sans
trébucher. Vous avez cependant à prendre un autre aspect, non point
avec jactance, mais tranquillement et de manière que le public
s'en aperçoive... Vous y songerez, malgré tant de grandes affaires
extérieures qui doivent vous occuper. Le moment est critique, il
exige une extrême prudence[68].» Tout en donnant ces utiles conseils
à M. Guizot, M. de Barante n'était pas cependant des esprits un
peu courts qui attribuaient le mal de la situation uniquement à
certaines maladresses ou à quelques petits abus trop facilement
tolérés; il savait bien que ces maladresses et ces abus n'étaient pas
en rapport avec l'effet produit. «Nous pouvons, écrivait-il à un de
ses parents, nous tirer tant bien que mal des embarras et des périls
actuels. On les exagère beaucoup. Il y en a qui sont accidentels et
passagers. Mais ce qui est plus général, plus profond, c'est l'état
moral des sociétés européennes: tant d'amour de la liberté, un tel
fanatisme d'égalité, une si grande ardeur d'intérêt privé, la haine
ou le mépris de l'autorité; et tout cela, sans aucun contrepoids de
convictions religieuses ou d'habitudes morales: voilà le mal que
nous avons vu croître depuis soixante ans. L'expérience des dix-huit
dernières années est même plus remarquable. Nous avons obtenu ce que
nous voulions, ou plutôt ce que nous avions cru vouloir; nous avons
réussi à conserver l'ordre intérieur et la paix; nous avons joui de
la prospérité; et nous sommes en disposition moins sensée, moins
honnête, moins rassurante que le 30 juillet 1830. Ce sont de tristes
réflexions, de funestes conjectures pour l'avenir. Pourtant tout est
calme; chacun souhaite l'ordre et le repos; l'esprit de conservation
a une majorité évidente; mais les calculs de l'intérêt ne sont pas
une base solide; la moindre affection désintéressée serait plus
rassurante[69].» Ces réflexions d'un ami de la monarchie de Juillet
n'étaient malheureusement que trop fondées, et elles méritent de
servir de conclusion à la mélancolique histoire de cette session.
Dans le mal moral qu'il signale, est la seule explication suffisante
de l'étonnant revirement qui s'était produit en si peu de mois. En
effet, quelque dangereux que fussent par eux-mêmes les accidents
qu'une étrange fatalité avait multipliés pendant la première moitié
de 1847, ils n'eussent pas été à ce point malfaisants, s'ils fussent
survenus dans un corps social à peu près sain. La vérité est qu'en
dépit de certaines apparences, ce corps était gravement malade. Ce
n'était pas impunément que, depuis soixante ans, il avait subi la
secousse de tant de révolutions.

[Note 67: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, 11 août 1847.]

[Note 68: Lettre de M. de Barante à M. Guizot, du 8 septembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 69: Lettre du même à M. d'Houdetot, en date du 25 septembre
1847. (_Documents inédits._)]



CHAPITRE II

LA CAMPAGNE DES BANQUETS.

(Juillet-décembre 1847.)

     I. L'opposition veut provoquer dans le pays une agitation sur
     la question de la réforme. Alliance des dynastiques et des
     radicaux. On décide de lancer une pétition et d'organiser
     un banquet.--II. Le banquet du Château-Rouge. Les discours.
     Omission du toast au Roi.--III. Banquet de Mâcon offert à M. de
     Lamartine, pour célébrer le succès des _Girondins_. Le cri de la
     réforme paraît être sans écho dans le pays.--IV. Assassinat de
     la duchesse de Praslin. Effet produit sur l'opinion. Suicide du
     duc de Praslin. Rapport de M. Pasquier. Tristesse et inquiétude
     générales. Pressentiments de révolution. M. Guizot président
     du conseil.--V. Les banquets deviennent plus nombreux à partir
     de la fin de septembre. Caractère factice de cette agitation.
     Les radicaux prennent de plus en plus la tête du mouvement.
     Manifestations socialistes. Certains opposants se tiennent
     à l'écart. Attitude de M. Thiers.--VI. M. Ledru-Rollin au
     banquet de Lille. M. Barrot obligé de se retirer. Les opposants
     dynastiques continuent cependant leur campagne. Banquets
     d'extrême gauche. Les dynastiques, maltraités par les radicaux
     extrêmes, sont abandonnés par les radicaux parlementaires. Le
     banquet de Rouen. Impossibilité de continuer la campagne. Elle
     est interrompue par l'ouverture de la session. Conclusion.


I

L'intervalle entre les sessions était d'ordinaire, au moins pour la
politique intérieure, une époque de calme, de silence, une sorte de
morte-saison. Il n'en devait pas être ainsi dans la seconde moitié
de 1847. Bien au contraire, l'opposition prétendait employer les
loisirs que lui laissaient les vacances parlementaires, à provoquer,
par toute la France, une grande agitation en faveur de la «réforme».
Pour trouver l'idée première de cette campagne, il faut remonter
à près d'un an en arrière, au lendemain des élections générales
d'août 1846. Un des adversaires du cabinet, rencontrant alors
un ami de M. Guizot, dans les couloirs de la Chambre, lui avait
dit: «Vous êtes les plus forts, c'est évident; votre compte est
exact, je l'ai vérifié. Ici, plus rien à faire, plus rien à dire
pour nous; nos paroles seraient perdues. Nous allons ouvrir les
fenêtres[70].» À cette époque même, le hasard d'un voyage amenait
à Paris Richard Cobden, le grand agitateur anglais, le fondateur
de la «Ligue» qui venait, après une campagne de plusieurs années,
d'imposer aux pouvoirs publics d'outre-Manche l'abolition des lois
contre l'importation des céréales. Les députés de l'opposition
l'entourèrent aussitôt, non pour prêter l'oreille à ses prédications
libre-échangistes, mais pour se faire faire par lui une sorte de
cours d'«agitation». M. Cobden se prêta à leur enseigner comment
on soulevait l'opinion au moyen de pétitions, de souscriptions, de
réunions, de banquets[71]. Ces entretiens ne contribuèrent pas peu
à confirmer les opposants français dans leur dessein d'agir hors
de la Chambre: l'exemple de la «ligue» anglaise ne leur donnait
pas seulement confiance dans le succès; il les rassurait sur la
correction constitutionnelle d'une telle conduite; comment avoir
scrupule d'imiter ce qui était d'usage normal et fréquent sur
la terre classique du régime parlementaire? On ne songeait pas
à se demander si la France, avec son passé de révolutions et sa
monarchie encore mal assise, pouvait supporter tout ce que supportait
l'Angleterre. M. Cobden lui-même, en donnant les renseignements qui
lui étaient demandés, avait été loin d'approuver l'entreprise en vue
de laquelle on les lui demandait. Ayant appris, en effet, de ses
interlocuteurs, qu'il s'agissait seulement de réclamer l'adjonction
de deux cent mille électeurs, il se montra stupéfait qu'on recourût
à des moyens si extraordinaires, qu'on mît en branle une si grosse
machine, pour obtenir un si piètre résultat[72].

[Note 70: Notice de M. Vitet sur M. Duchâtel.]

[Note 71: J'ai déjà eu l'occasion de noter que, dès avant cette
époque, M. de Montalembert, mieux au courant que la plupart de ses
compatriotes de ce qui se passait en Angleterre, s'était inspiré
des exemples de M. Cobden et de sa ligue pour organiser le parti
catholique. (Voir plus haut, t. V, p. 485.)]

[Note 72: John MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

Au premier moment, probablement à cause de la diversion produite
par les mariages espagnols, aucune suite ne fut donnée au projet
d'agitation[73]. On ne s'occupa de le mettre à exécution qu'après
le rejet, par la Chambre, en mars et avril 1847, des propositions
de réforme électorale et parlementaire. La principale objection
faite par les ministres dans la discussion, objection en effet
assez fondée, avait été tirée de l'indifférence du pays. On estima
que, pour y avoir réponse, il fallait provoquer à tout prix quelque
émotion populaire. Par quel moyen? C'était le cas de se rappeler les
leçons de M. Cobden. La question fut l'objet de plusieurs conférences
entre les chefs de l'opposition. On y proposa tout d'abord une
pétition. Les députés ne pouvaient en prendre l'initiative, puisqu'il
s'agissait de faire croire à un mouvement spontané de l'opinion.
Ils se mirent alors en rapport avec un comité que nous avons déjà
vu à l'oeuvre aux élections de 1846, le _Comité central électoral
de Paris_; celui-ci se montra disposé à donner son concours. Une
réunion eut lieu en mai, chez M. Odilon Barrot: les députés y étaient
représentés par MM. Duvergier de Hauranne et de Malleville, du
centre gauche; par MM. O. Barrot et de Beaumont, de la gauche; par
MM. Carnot et Garnier-Pagès, de l'extrême gauche; le Comité central,
par MM. Pagnerre, Recurt, Labélonye et Biesta. Il fut décidé, séance
tenante, que le Comité central prendrait l'initiative de l'agitation
réformiste, et, pour commencer, M. Pagnerre reçut mission de rédiger
le projet de pétition.

[Note 73: Les meneurs ne perdaient pas cependant de vue ce projet.
M. Duvergier de Hauranne y faisait allusion dans la brochure qu'il
publia, en janvier 1847, sous ce titre: _De la réforme parlementaire
et de la réforme électorale_. «Au point où les choses en sont
venues, disait-il, il serait insensé de rien attendre de la majorité
parlementaire. C'est au pays qu'il convient de parler.» Et il
expliquait la légitimité de cet «appel à l'opinion du dehors contre
l'opinion du dedans». Gourmandant la mollesse de ses amis, il leur
rappelait comment, en Angleterre, l'agitation extérieure avait imposé
la réforme électorale en 1831, la réforme commerciale en 1846; il
leur proposait l'exemple des hommes politiques d'outre-Manche,
sachant quitter «leur vie de château si splendide, si séduisante,
pour parcourir les comtés, pour présider les réunions publiques,
pour assister aux banquets politiques, pour éclairer, pour ranimer
toujours et partout l'opinion». «Si O'Connell, ajoutait-il, pendant
le cours de sa longue vie, fût resté muet et oisif, croit-on qu'il
eût arraché aux préjugés, à l'orgueil anglais, l'émancipation
catholique d'abord, et bientôt sans doute l'égalité des deux peuples?
Si Villiers, Cobden, Bright se fussent bornés à quelques discours en
plein parlement, croit-on qu'ils eussent fait capituler le ministère
et soumis, réduit l'aristocratie territoriale?... Ce sont là les
vraies moeurs, les vraies habitudes du gouvernement représentatif.
Ces moeurs, ces habitudes sont-elles les nôtres, à nous qui
n'avons pas même su opposer nos banquets d'opposition aux banquets
ministériels de MM. Guizot, Duchâtel et Lacave-Laplagne?»]

Comme on le voit par le nom de ses délégués, le Comité central était
républicain. Cela n'avait pas empêché les représentants du centre
gauche et de la gauche dynastique de réclamer son concours. Depuis
longtemps, ils s'étaient habitués à l'idée d'une alliance avec le
parti radical. M. Duvergier de Hauranne l'avait professée hautement
dans sa brochure sur la _Réforme électorale et parlementaire_[74].
Quelques jours après, pour mettre sa théorie en pratique, il s'était
chargé de négocier, au nom de ses amis, une sorte de traité de paix
avec M. Marrast, rédacteur en chef du _National_; l'entrevue avait
eu lieu chez M. Edmond Adam; le plénipotentiaire du centre gauche y
avait obtenu du journaliste radical qu'il cessât ses attaques contre
M. Thiers, et qu'il appuyât dans une certaine mesure la campagne de
réforme. L'entente des députés avec le Comité central n'était que le
développement logique de l'accord ébauché, quelques mois auparavant,
entre M. Duvergier de Hauranne et M. Marrast.

[Note 74: Dans cette brochure, M. Duvergier de Hauranne précisait
ainsi sur quel terrain pouvait se faire l'alliance: «Les radicaux
pensent que, dans une société démocratique comme la société
française, le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire ne peuvent
exister à la fois, et que l'un doit nécessairement tuer l'autre;
ils pensent, dès lors, que la monarchie constitutionnelle doit
périr, non par les tentatives violentes de ses ennemis, mais par
ses propres fautes, par ses propres imperfections, par ses propres
impossibilités. Les constitutionnels nient qu'il en soit ainsi, et
soutiennent que, sans dépouiller le pouvoir royal de ses justes
prérogatives, le pouvoir parlementaire, une fois établi, peut très
bien prendre sa place et se faire respecter. Il y a là, entre les
constitutionnels et les radicaux, une question dont l'avenir seul
est juge. Mais, pour qu'elle puisse se juger, il est une condition
préliminaire: c'est que le pouvoir royal n'absorbe pas le pouvoir
parlementaire, que celui-ci se ranime au sein d'une majorité
indépendante et libérale. Constitutionnels et radicaux ont donc
provisoirement le même intérêt et doivent avoir le même but.»]

La rédaction du projet de pétition n'était pas sans difficulté:
entre les radicaux qui poursuivaient ouvertement le suffrage
universel et les dynastiques qui s'en tenaient à une très légère
augmentation du nombre des électeurs, il y avait un abîme. M.
Pagnerre se tira d'affaire en ne sortant pas des thèses négatives sur
lesquelles seules une apparence d'accord était possible; il dénonça
très violemment les vices de la loi électorale et en demanda la
«réforme», sans indiquer aucunement ce qu'elle devrait être. Comme le
disait un commentateur, la pétition «laissait ainsi place à toutes
les adhésions et à toutes les espérances». Le projet fut approuvé
sans difficulté, dans une réunion tenue chez M. Odilon Barrot, vers
la fin de mai. Ce ne fut pas la seule décision prise. Le sentiment
général des meneurs était qu'une simple pétition ne suffirait pas à
remuer un pays qui, visiblement, s'intéressait peu à la réforme: il
fallait trouver un moyen d'agitation plus efficace. Après en avoir
discuté plusieurs, on s'arrêta à l'idée d'un banquet offert aux
députés par le Comité central et les électeurs de Paris. Qui avait eu
le premier cette idée? L'initiative en a été revendiquée tantôt pour
les députés, tantôt pour le Comité central[75]. Peut-être y avait-on
pensé simultanément des deux côtés. D'ailleurs, il n'y avait pas là
d'invention vraiment nouvelle; le procédé était connu. Sans remonter
au banquet que l'association _Aide-toi, le ciel t'aidera_, avait
offert, en avril 1830, aux 221, n'avait-on pas vu déjà, en 1840, les
radicaux entreprendre une campagne de banquets réformistes[76]? Quoi
qu'il en soit, le principe du banquet fut admis par tous. La seule
inquiétude exprimée fut que l'indifférence du public n'exposât les
promoteurs à un insuccès un peu ridicule. Les questions d'exécution
furent renvoyées à une réunion ultérieure, celle du 8 juin, où l'on
appela les rédacteurs des journaux opposants. Il y fut décidé que
le banquet offert à tous les députés réformistes aurait lieu dans
les premiers jours de juillet, avant que la session fût close et
que les députés eussent quitté Paris. Pour écarter les risques de
désordre, il fut stipulé que les électeurs seraient seuls admis,
que la cotisation serait fixée au chiffre relativement élevé de dix
francs, et que les toasts seraient arrêtés à l'avance. Il était
convenu qu'en cas de succès, on provoquerait d'autres banquets dans
les départements, pendant les vacances parlementaires. Le Comité
central, qui s'emparait de plus en plus de l'autorité exécutive,
se chargea de propager la pétition et d'organiser le banquet. Ses
membres ne laissaient pas que de s'étonner de l'aveuglement avec
lequel les députés de l'opposition dynastique se livraient à eux. Un
jour, sortant avec MM. Carnot, Biesta, Labélonye et Garnier-Pagès,
d'une réunion chez M. Odilon Barrot, M. Pagnerre se demandait comment
ses propositions relatives au banquet avaient été si facilement
acceptées par les modérés: «Ces messieurs, disait-il, voient-ils
bien où cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le
vois pas clairement; mais ce n'est pas à nous, radicaux, de nous en
effrayer[77].»

[Note 75: À entendre M. Garnier-Pagès, présent à toutes ces réunions,
c'est M. Pagnerre qui aurait, le premier, songé à un banquet.
(_Histoire de la révolution de 1848_, 2e édit., t. I, p. 98.) M.
Duvergier de Hauranne, qui avait pris à ces préliminaires une part
peut-être plus active encore, affirme, au contraire, que le banquet
fut proposé par les députés. (_Notes inédites._) M. Élias Regnault,
qui fut secrétaire du Comité central, affirme que l'idée du banquet
fut mise en avant par M. Duvergier de Hauranne. (_Histoire du
gouvernement provisoire_, p. 19.)]

[Note 76: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]

[Note 77: GARNIER-PAGÈS, _Histoire de la révolution de 1848_, t. I,
p. 100.]


II

Le public accueillit d'abord froidement le projet de banquet.
Vainement les journaux battaient-ils le rappel, vainement les députés
et les membres du Comité central allaient-ils faire de la propagande
sur place dans les divers quartiers, vainement mettait-on en branle
les comités d'arrondissement, les adhésions ne venaient que fort
lentement. «Nous étions assez embarrassés, a confessé plus tard
l'un des promoteurs, et, plus d'une fois, nous regrettâmes d'avoir
entrepris une oeuvre aussi difficile.» Cependant, après s'être
démené pendant plusieurs semaines, on finit par recruter, dans tout
Paris, un nombre suffisant de convives et l'on s'occupa de chercher
un local: le choix s'arrêta sur le Château-Rouge, jardin public où
se donnaient des bals d'un caractère peu sévère. Le jour fut fixé
au 7 juillet, puis, par suite de certaines difficultés, remis au
9. Les audiences du procès Teste-Cubières devaient commencer le 8:
les meneurs comptaient sur cette coïncidence pour échauffer les
esprits. Ils firent faire par le propriétaire du Château-Rouge une
déclaration à la préfecture de police: rien de plus; le banquet étant
donné dans un local privé, ils estimaient n'avoir pas besoin de
demander à l'administration l'autorisation exigée pour les réunions
publiques. Le gouvernement, bien que convaincu que la législation
lui donnait le droit d'empêcher de semblables réunions, ne voulut
pas user de rigueur. «Nous résolûmes, dit à ce propos M. Guizot
dans ses Mémoires, de laisser à la liberté de réunion son cours, et
d'attendre, pour combattre le mal, qu'il fût devenu assez évident et
assez pressant pour que le sentiment du public tranquille réclamât
l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menacé.»

Le 9 juillet au soir, douze cents convives, appartenant en général
aux opinions avancées, se trouvaient réunis au Château-Rouge. Sur
les cent cinquante-quatre députés, classés par leurs votes comme
réformistes, et auxquels des invitations avaient été adressées,
quatre-vingt-six étaient présents. L'ordre matériel ne fut pas
troublé. Le temps était beau. La musique jouait la _Marseillaise_ et
autres «chants de la Révolution», dont la foule, massée aux abords
du jardin, répétait les strophes. Des toasts nombreux, arrêtés à
l'avance, furent portés soit par les députés, soit par les membres
du Comité central. Il semblait malaisé de tenir un langage qui
répondît à la fois aux sentiments des républicains et à ceux des
dynastiques. «Ce qu'il faut, avait dit un de ces derniers, c'est un
discours radical très modéré et un discours centre gauche très vif.»
Ce programme fut à peu près rempli, surtout dans sa seconde partie.
Les républicains se bornèrent généralement à parler de la réforme:
toutefois, un de leurs orateurs, M. Marie, tint à bien marquer que
ses amis et lui n'abandonnaient rien de leurs convictions, et que
leurs voeux allaient au delà d'une simple modification de la loi
électorale. «Mais, ajoutait-il, à chaque jour son oeuvre, et, pour
arriver sûrement au but, il ne faut pas trop se presser... Nous nous
associons à l'oeuvre qui commence, au parti qui la développera,
bien assurés que, lorsqu'il s'agira d'achever la conquête, nous
trouverons, à notre tour, pour alliés, tous ceux à qui nous nous
allions nous-mêmes aujourd'hui.» Un autre républicain, membre
du Comité central, parla de 1792 et de 1793, «cette époque si
calomniée et qui, grâce au ciel, trouve tous les jours de nouveaux
et illustres défenseurs». Les députés de la gauche et du centre
gauche ne s'effarouchèrent pas de cette évocation jacobine; leur
seule préoccupation paraissait être de se montrer plus agressifs
que personne contre le gouvernement. M. Barrot proclama que la
révolution de Juillet était systématiquement faussée, trahie, depuis
dix-sept ans. «Y a-t-il aujourd'hui des incrédules? s'écriait-il. Les
scandales sont-il assez grands? Le désordre moral qui menace cette
société d'une dissolution entière ne se manifeste-t-il pas par des
désordres assez éclatants? Il n'y a que deux moyens de gouverner
les hommes: ou par les sentiments généreux, ou par les sentiments
égoïstes. Le gouvernement a fait son choix: il s'est adressé aux
cordes basses du coeur humain.» Après avoir longtemps continué sur
ce ton, il finissait par émettre le voeu que «la France refît, sous
le glorieux drapeau de la révolution de Juillet, ce qu'elle avait
manqué en 1830». À la véhémence déclamatoire de M. Odilon Barrot
succéda l'âpreté incisive de M. Duvergier de Hauranne. Celui-ci
rappelait les dernières heures de la Restauration, l'attentat
réactionnaire accompli par la royauté d'alors, l'union victorieuse de
tous les libéraux, dynastiques ou non, contre cette royauté, et il
trouvait là de grandes ressemblances avec la situation de 1847. «La
Restauration, disait-il, pour arriver à son but, aimait à prendre les
grandes routes et à faire beaucoup de tapage. Le pouvoir actuel, plus
modeste, recherche les sentiers détournés et chemine à petit bruit.
En d'autres termes, ce que la Restauration voulait faire par les
menaces, par la force, le pouvoir actuel veut le faire par la ruse et
par la corruption. On ne brise plus les institutions, on les fausse;
on ne violente plus les consciences, on les achète. Pensez-vous que
cela vaille mieux? Je suis d'un avis tout contraire. Pour la liberté,
le danger est le même, si ce n'est plus grand, et la moralité court
risque d'y périr avec la liberté. Aussi, regardez-vous comme de
purs accidents tous ces désordres, tous ces scandales, qui viennent
chaque jour porter la tristesse et l'effroi dans l'âme des honnêtes
gens? Non, messieurs, tous ces désordres, tous ces scandales ne sont
pas des accidents, c'est la conséquence nécessaire, inévitable, de
la politique perverse qui nous régit, de cette politique qui, trop
faible pour asservir la France, s'efforce de la corrompre.» L'orateur
faisait amende honorable pour avoir soutenu, pendant plusieurs
années, un tel gouvernement; «mais, ajoutait-il, soldat de la
dernière heure, je ne serai pas le moins résolu; je veux la réforme,
parce que je ne veux, sous aucun titre et sous aucune forme, le
gouvernement personnel». MM. de Beaumont et de Malleville ne furent
pas plus modérés.

Il y avait dans ce banquet quelque chose de plus grave encore que ce
qu'on y disait; c'était ce qu'on n'y disait pas. Entre tant de toasts
portés à la «souveraineté nationale», à la «révolution de 1830», à la
«réforme», aux «députés», au «Comité central», à la «ville de Paris»,
à l'«amélioration du sort des classes laborieuses», etc., etc., on
cherchait vainement un toast au Roi. Ce toast n'eût pourtant pas été
omis dans cette Angleterre, des exemples de laquelle on prétendait
s'autoriser. Les dynastiques n'auraient-ils pas dû y tenir d'autant
plus que le parti républicain prenait une part considérable à la
manifestation? Cependant, ils ne l'avaient pas proposé au moment de
dresser la liste des toasts. Deux jours avant le banquet, un député
de Paris, M. Malgaigne, avait écrit au Comité pour demander que cette
omission fût réparée et en faire la condition de son concours. Sous
prétexte que tout était arrêté, on ne lui avait même pas répondu.


III

La session parlementaire devait se prolonger encore pendant plusieurs
semaines; tant que les députés étaient ainsi retenus à Paris, il ne
pouvait être question de provoquer en province des manifestations
semblables à celle du Château-Rouge. Le banquet qui eut lieu à Mâcon,
le 18 juillet, ne se rattachait nullement à l'agitation réformiste:
offert à M. de Lamartine par ses compatriotes et électeurs, il avait
pour objet de célébrer le succès de l'_Histoire des Girondins_. La
cérémonie ne fut pas sans éclat. Au dire des comptes rendus amis,
les assistants étaient près de six mille, dont trois mille convives.
Au moment des toasts, un orage éclata, déchirant en partie la toile
de la tente et menaçant de faire écrouler la charpente. Ce fut au
bruit du tonnerre et du vent, à la lueur des éclairs, que M. de
Lamartine prit la parole. Un tel cadre plaisait à son imagination: il
se figurait être le Moïse de la révélation démocratique, au milieu
des foudres d'un nouveau Sinaï[78]. Il parla longtemps, en rhéteur
magnifique, avec une étonnante richesse d'images, sans serrer de près
aucune idée. Fort occupé de soi, il se comparait à Hérodote couronné
aux jeux Olympiques, et présentait la publication des _Girondins_
comme le principal événement du jour. «Mon livre, ajoutait-il en
s'adressant à ses auditeurs, avait besoin d'une conclusion; c'est
vous qui la faites.» Que voulait-il dire par là? En dépit de ses
protestations contre toute pensée «factieuse», ce qui ressortait de
son discours, comme naguère de son histoire, c'était l'exaltation
de la révolution. Il dressait un réquisitoire véhément contre toute
la politique du règne, à laquelle il reprochait d'avoir été la
négation des principes de cette révolution. Dans une autre partie de
son discours, il faisait du malaise des esprits une peinture qui ne
répondait que trop au sentiment d'une partie du public. «J'ai dit,
il y a quelques années, à la tribune, s'écriait-il, un mot qui a
fait le tour du monde et qui m'a été mille fois rapporté depuis par
tous les échos de la presse; j'ai dit un jour: La France s'ennuie!
Je dis aujourd'hui: La France s'attriste!... Qui de nous ne porte sa
part de la tristesse générale? Un malaise sourd couve dans le fond
des esprits les plus sereins; on s'entretient à voix basse, depuis
quelque temps; chaque citoyen aborde l'autre avec inquiétude; tout le
monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages
que sortent les éclairs pour les hommes d'État, et quelquefois aussi
les tempêtes. Oui, on se dit tout bas: Les temps sont-ils sûrs?
Cette paix est-elle la paix? Cet ordre est-il l'ordre?» Il montrait
ensuite le gouvernement devenu une «grande industrie», «l'esprit de
mercantilisme et de trafic remontant des membres dans la tête», la
«Régence de la bourgeoisie aussi pleine d'agiotage, de concussion,
de scandales, que la Régence du Palais-Royal», la nation «affligée
et humiliée» de «l'improbité des pouvoirs publics», épouvantée par
«les tragédies de la corruption», et alors, d'un ton fatidique, à
cette France qui avait connu «les révolutions de la liberté et les
contre-révolutions de la gloire», il faisait entrevoir ce qu'il
appelait d'un mot vraiment meurtrier, «la révolution du mépris».

[Note 78: M. Doudan écrivait plaisamment à ce sujet, le 27 juillet
1847: «Dans l'ordre de la déclamation, cet homme est le père des
fleuves. Il a fait feu supérieur contre un orage épouvantable et une
pluie diluvienne. Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien
attrapé d'avoir trouvé son maître.»]

Quel effet ne devaient pas avoir de telles paroles sur un public
encore tout ému des scandales du procès Teste! Quant à l'orateur,
il sortait de là peut-être plus échauffé encore que l'auditoire.
L'ivresse et le vertige qui l'avaient peu à peu gagné, tandis qu'il
écrivait les _Girondins_, s'en trouvaient accrus. L'orage au milieu
duquel il venait de parler et qu'il se flattait d'avoir dominé par
son éloquence, lui apparaissait comme le symbole de la tempête
révolutionnaire qui, dans sa pensée, devait servir de cadre à son
exaltation politique. Plus que jamais, il était prêt à se jeter, les
yeux fermés, dans l'inconnu. «Nous commençons une grande bataille, la
bataille de Dieu, lisons-nous dans une de ses lettres. On me l'écrit
de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns
et l'amour des autres... Quant à moi, je ne recule pas. Je me dévoue
à Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelques-uns se brûlent
la main; je serai ce _Mucius Scævola_ de la raison humaine, s'il le
faut[79].»

[Note 79: Lettre du 17 août 1847.]

Bien qu'étrangers à la réunion de Mâcon, les promoteurs de
l'agitation réformiste ne pouvaient qu'être heureux de son
retentissement et se sentaient ainsi confirmés dans leur projet
d'organiser des banquets en province. Aussi bien, à la fin de
juillet, avec la clôture des travaux de la Chambre des députés[80],
le moment paraissait venu de réaliser ce projet. Mais autre chose
était de rêver, à Paris, entre meneurs, d'une grande agitation;
autre chose, de trouver par toute la France des gens disposés à se
mettre en mouvement. Vainement le Comité central envoyait-il, le
1er août, à tous ses correspondants, une circulaire où, après avoir
vanté le banquet du Château-Rouge, il les engageait à en organiser
de semblables dans leurs arrondissements, à peu près personne ne
parut, sur le premier moment, disposé à répondre à cet appel; le cri
de la réforme ne trouvait pas d'écho. Les ministres, rassurés par
cette indifférence, se flattaient que le pays était retombé dans le
calme plat qui était l'état ordinaire des vacances parlementaires. M.
Duchâtel écrivait à M. Dupin, le 15 août: «Il n'y a rien de nouveau;
c'est le moment où tout dort[81].» Trois jours ne s'étaient pas
écoulés que ce sommeil était tragiquement interrompu.

[Note 80: La Chambre des députés finit ses travaux le 26 juillet. La
clôture officielle de la session ne fut, il est vrai, prononcée que
le 9 août, pour laisser le temps à la Chambre des pairs de voter le
budget.]

[Note 81: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 384.]


IV

Le 18 août, à quatre heures et demie du matin, dans un hôtel du
faubourg Saint-Honoré, les domestiques du duc de Choiseul-Praslin
sont réveillés par des secousses violentes imprimées aux sonnettes
qui communiquent avec l'appartement de la duchesse. Accourus
précipitamment, ils perçoivent à travers les portes fermées de cet
appartement comme le bruit d'une lutte. Quand, après plusieurs
tentatives infructueuses, ils parviennent à y pénétrer, ils trouvent,
étendu sur le parquet, vêtu d'une seule chemise, le cadavre de leur
maîtresse. Le désordre des meubles, les traces de sang partout
imprimées témoignent que la victime s'est débattue. La justice est
aussitôt avertie; dès ses premières constatations, il lui apparaît
avec évidence que le mari est l'auteur du meurtre.

Descendant d'une race illustre, âgé de quarante-deux ans, le duc de
Choiseul-Praslin était chevalier d'honneur de la Reine et pair de
France; la duchesse, qui avait deux ans de moins, était la fille
unique du maréchal Sébastiani; elle avait apporté une fortune
considérable à son mari. L'union, contractée alors que les deux
époux étaient encore très jeunes, avait paru d'abord heureuse; neuf
enfants en étaient nés. La duchesse, très pieuse, intelligente, d'âme
élevée, de coeur tendre, de nature ardente, portait à son mari un
amour passionné, exigeant. Le duc, après y avoir répondu pendant
quelque temps, finit par s'en fatiguer. D'un tempérament vulgairement
libertin, il se mit à courtiser les caméristes et les gouvernantes.
Les plaintes jalouses de sa femme ne firent que l'aliéner davantage.
Jusqu'en 1841, cependant, rien qui différât beaucoup de ce qui
se passait dans plus d'un ménage. À cette époque, entra dans la
maison, comme gouvernante des enfants, une demoiselle Deluzy,
habile, dominatrice, intrigante, qui ne fut pas longue à s'emparer
complètement du coeur et de l'esprit du duc et de ses enfants. La
duchesse, absolument supplantée, tenue à l'écart, condamnée à vivre
en étrangère au milieu de sa propre famille, journellement outragée
dans ses affections et dans sa dignité, en était réduite à exhaler
sa douleur, soit dans des lettres qu'elle écrivait à son mari pour
tâcher de le ramener, soit dans des notes intimes que la justice
découvrit après sa mort. Le scandale devint tel, que le vieux
maréchal Sébastiani crut devoir intervenir. Devant la menace d'une
séparation, le duc, qui avait besoin de la fortune de sa femme,
consentit, en juillet 1847, à éloigner Mlle Deluzy; mais il ne rompit
pas pour cela avec elle. Une correspondance s'établit entre eux; il
allait la voir et lui menait ses filles. Quant à sa femme, il la
détestait d'autant plus qu'elle l'avait contraint à cette séparation.
«Jamais il ne me pardonnera, écrivait la duchesse sur son journal;
l'avenir m'effraye; je tremble en y songeant.» Se rendait-elle compte
que, dès ce moment, le misérable avait décidé de la tuer? Il tâtonna
pendant quelques semaines, ébaucha divers projets, et enfin, pendant
un voyage à Paris, consomma son crime, au sortir d'une visite faite à
Mlle Deluzy.

La première mesure à prendre par les autorités judiciaires semblait
être de faire conduire en prison l'homme que tout désignait comme
l'assassin. Le procureur général, M. Delangle, se crut empêché de
prendre cette mesure, par l'article 29 de la Charte[82]. À son avis,
un pair ne pouvait être emprisonné qu'en vertu d'un mandat délivré
par la Chambre haute. Or, cette Chambre n'était pas réunie: il
fallait, pour la convoquer et la saisir, une ordonnance royale, et
le Roi était à Eu; si vite qu'on procédât, ces formalités exigeaient
plusieurs jours. Devant de telles conséquences, le chancelier, M.
Pasquier, exprima tout de suite l'avis très net que la magistrature
devait, en attendant, décerner le mandat d'arrêt et prendre toutes
les décisions nécessaires pour assurer la répression. «Tant que le
droit exceptionnel n'est pas encore en mesure d'agir, disait-il, le
droit commun conserve son empire.» Il alla jusqu'à offrir d'assumer
seul toute la responsabilité et de signer le mandat en sa qualité
de président. Ce fut vainement. Le procureur général s'obstina dans
son scrupule constitutionnel, et, jugeant une arrestation régulière
impossible, il se borna à faire garder à vue le meurtrier dans ses
appartements.

[Note 82: Cet article portait: «Aucun pair ne peut être arrêté que de
l'autorité de la Chambre et jugé que par elle en matière criminelle.»]

Aussitôt répandue dans le public, la nouvelle du crime y produisit
une émotion extraordinaire. En tout temps, elle eût fort troublé
les esprits; elle devait le faire plus encore au lendemain du
procès Teste. C'était un réveil et une aggravation de tous les
sentiments mauvais, dangereux, que ce procès avait fait naître
dans le peuple. «La foule, écrivait sur le moment même un témoin,
ne cesse de stationner devant l'hôtel où le crime a été commis.
Elle est très irritée, très disposée à craindre qu'on ne veuille
sauver l'assassin, parce qu'il est noble et riche. Elle tient de
détestables propos contre les classes élevées[83].» La décision prise
par le parquet de laisser l'accusé chez lui n'était pas faite pour
dissiper les soupçons. D'ailleurs, l'esprit de parti s'appliquait
à aviver et à exploiter cette émotion. Si jamais crime fut le
résultat d'une perversion tout individuelle où la politique n'avait
pas de part, c'était bien celui-là. Les feuilles de M. Thiers, le
_Constitutionnel_ en tête, ne s'ingéniaient pas moins à trouver là
un argument contre ce qu'ils appelaient «la politique corruptrice du
ministère». Quant aux journaux démocratiques, ils saisissaient cette
occasion d'exciter la haine et la colère du peuple; ils affectaient
de voir dans MM. Teste et Cubières le type de nos hommes politiques,
et dans le duc de Praslin celui de nos grands seigneurs. Quelques-uns
d'entre eux se livraient à de tels excès de langage et dissimulaient
si peu leurs conclusions factieuses, qu'ils étaient saisis et que le
jury les condamnait.

[Note 83: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Cependant le gouvernement hâtait, autant qu'il le pouvait, la
constitution de la Chambre des pairs en cour de justice. L'ordonnance
royale, signée à Eu le 19 août, parvenait le 20 au chancelier, qui
aussitôt ordonnait d'amener l'accusé dans la prison du Luxembourg:
telle était l'excitation de la foule, qu'on dut procéder de nuit à
cette translation. Mais ce n'était plus qu'un moribond qui était
ainsi remis à la garde de la cour des pairs. En effet, aussitôt
qu'il avait vu son crime découvert, le duc avait profité de ce
qu'on le laissait dans son appartement, pour avaler, à l'insu de
ses gardiens, le contenu d'une fiole d'arsenic; quand les premiers
effets de l'empoisonnement s'étaient fait sentir, on avait consenti
à appeler son propre médecin; celui-ci, croyant ou feignant de
croire à une attaque de choléra, avait usé d'une médication qui ne
pouvait arrêter les ravages du poison. Dans ces circonstances, le
chancelier ne voulut pas perdre une minute et procéda immédiatement
à l'interrogatoire. L'accusé, pressé par lui de faire un aveu qui
eût témoigné de quelque repentir, prit prétexte de sa faiblesse et
de ses souffrances pour refuser toute réponse. Vainement lui fit-on
observer qu'on ne lui demandait qu'un oui ou un non, et que le refus
de prononcer le non était déjà un aveu, rien ne put vaincre son
obstination taciturne. Trois jours de suite, M. Pasquier recommença
sans succès sa tentative. Le 24 août, averti par les médecins,
le chancelier fit venir un prêtre; le mourant allégua encore ses
souffrances pour refuser tout entretien. À cinq heures du soir, il
succombait.

Cette mort décevait la curiosité cruelle et la passion envieuse de
ceux qui aspiraient à voir un grand seigneur monter sur l'échafaud;
ils en laissèrent échapper un cri de rage. Le _National_, avec cette
ironie vraiment féroce qui caractérisait presque tous ses articles
sur cette triste affaire, donna à entendre que ce qui venait de se
passer était une comédie, concertée assez peu adroitement, pour
dérober autant que possible aux flétrissures de la justice celui
qu'il affectait toujours d'appeler «le pair de France, le chevalier
d'honneur». La _Démocratie pacifique_ disait, de son côté: «De
malheureux affamés portent leur tête sur l'échafaud, à Buzançais, et
le duc et pair, le chevalier d'honneur, qui a massacré, pendant un
quart d'heure, la plus respectable femme qui était la sienne depuis
dix-huit ans, dont il avait eu onze enfants, en est quitte pour
avaler une petite fiole de poison.» Ainsi excité, le public en vint
même à douter de la réalité de la mort, et le bruit courut qu'on
avait fait évader le coupable. Le 25 août, pendant que se faisait
l'autopsie, une foule menaçante se pressait aux abords de la prison
et demandait à voir le corps; il fallut employer la force pour la
disperser. Ce soupçon devait persister pendant longtemps.

Le trouble de l'opinion détermina le chancelier à un acte tout à fait
extraordinaire. Dans notre droit moderne, il n'y a plus de «procès à
la mémoire»; la mort du coupable le soustrait à la justice humaine
et met fin à toute accusation. Le chancelier crut nécessaire de
se placer au-dessus de ce principe. Dans la séance du 30 août, il
fit à la cour des pairs, réunie en chambre du conseil, un rapport
où étaient exposés tous les faits constatés par l'instruction;
il y proclamait la culpabilité de l'homme qui s'était «jugé et
condamné lui-même», et exprimait le regret que «la réparation
n'eût pas été aussi éclatante que l'attentat». «L'égalité devant
la loi, ajoutait-il, devait, dans une pareille affaire, être plus
hautement proclamée que jamais.» La cour ordonna la publication de
ce rapport. Elle poursuivait ainsi le pair indigne jusque dans sa
tombe, pour le flétrir, et, suivant l'expression de M. Pasquier
lui-même, elle «prononçait, après la mort de l'accusé, l'arrêt qui
ne devait régulièrement l'atteindre que vivant[84]». C'était une
mesure sans précédent,--le duc de Broglie la qualifiait même tout
bas de «monstrueuse»,--et, si elle avait été prise par un tribunal
ordinaire, la cour de cassation l'eût certainement annulée. La cour
des pairs et son président n'avaient pas cependant hésité, tant il
leur tenait à coeur de montrer au public que le privilège de la
pairie, loin d'assurer l'impunité au criminel, le soumettait au
contraire à une répression plus sévère.

[Note 84: «Le misérable duc, écrivait M. Pasquier à M. de Barante, le
14 septembre 1847, en tranchant son existence, nous a, pour quelques
moments, mis dans une difficile situation; mais au fond le dénouement
a peut-être encore été le moins malheureux auquel on fût exposé,
car le jugement et surtout l'exécution auraient pu causer une bien
grande émotion populaire. Mais il a eu, pour moi, l'inconvénient de
m'imposer la nécessité de me faire l'organe de la vindicte publique
et de prononcer, après sa mort, l'arrêt qui ne devait régulièrement
l'atteindre que vivant. Cette irrégularité a été, heureusement, fort
bien accueillie par les principaux organes de l'opinion.» (_Documents
inédits._)]

Cet acte cependant ne suffit pas à calmer les esprits. On ne saurait
se rendre compte, aujourd'hui, à quel point le crime du duc de
Praslin avait assombri l'imagination populaire. Chez beaucoup, même
en dehors de toute prévention de parti, il y avait comme le sentiment
d'une «société qui se détraque[85]». Cette impression gagnait
jusqu'aux coins les plus reculés de la province. D'un petit village
de Normandie, M. de Tocqueville écrivait, le 27 août: «J'ai trouvé
ce pays-ci dans un bien redoutable état moral. L'effet produit par
le procès Cubières a été immense. L'horrible histoire aussi dont
on s'occupe depuis huit jours est de nature à jeter une terreur
vague et un malaise profond dans les âmes. Elle produit cet effet,
je le confesse, sur la mienne. Je n'ai jamais entendu parler d'un
crime qui m'ait fait faire un retour plus pénible sur l'homme en
général et sur l'humanité de mon temps. Quelle perturbation dans les
consciences un pareil acte annonce! Comme il fait voir toutes les
ruines que les révolutions successives ont produites[86]!» Plus loin
encore, au fond de l'Algérie, l'émotion n'était pas moins vive, et,
de Miliana, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 1er
septembre: «Quel siècle et quelle crise! Quelle époque fatalement
marquée! Des ministres, des pairs, des généraux, des intendants,
la tête, l'élite de la société en accusation, et, pour combler la
mesure, l'aristocratie de France frappée au coeur par le poignard
d'un Choiseul-Praslin! Quel est le membre de cette société malade qui
n'est pas atteint d'une fièvre de dégoût[87]?»

[Note 85: «Décidément l'année est néfaste, écrivait M. Léon Faucher,
le 3 septembre 1847; la société, comme une machine usée, se
détraque.» (Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p.
202.)]

[Note 86: _Correspondance inédite d'Alexis de Tocqueville_, t. II, p.
132.]

[Note 87: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]

Ce n'est pas sur les marches du trône que l'angoisse était le moins
vive. Elle apparaît particulièrement douloureuse chez la duchesse
d'Orléans, qui n'était pas, il est vrai, sans prévention contre la
direction alors donnée à la politique. «Il y a, écrivait-elle, des
sujets amers, à l'ordre du jour, qui me font ouvrir les journaux en
rougissant. Je suis triste au fond de l'âme de ce malaise général
qui règne dans les esprits, de la désaffection, du discrédit qui
rejaillit sur les classes élevées, de ce dégoût qui gagne tout le
monde. Nous allions trop bien; on s'est engourdi, on a lâché la
bride... L'ébranlement moral se manifeste non par des secousses
subites ou des bouleversements, mais par la faiblesse qui gagne
les chefs et l'indifférence qui gagne le peuple. Il nous faut une
réaction. Pour réprimer le mal, il faut une main habile; pour le
guérir, il faudrait un coeur sympathique. Hélas! ma pensée ne
rencontre qu'un prince qui ait compris cette époque, dont l'âme
délicate éprouvait le contre-coup des souffrances morales du pays:
non, il les devinait plutôt! Il aurait su retremper son pays, lui
imprimer un nouvel élan... La France a besoin de lui; mais Dieu le
lui a enlevé! Quel sera notre avenir? C'est une pensée qui agite mes
nuits et trouble mes heures de solitude. Le mal est profond, parce
qu'il atteint les populations dans leur moralité. Est-il passager,
ou est-ce le symptôme de l'affaiblissement? Je ne saurais prononcer,
mais je demande à Dieu de répandre un souffle vivifiant sur notre
vieille terre de France[88].»

[Note 88: _Madame la duchesse d'Orléans_, p. 114.]

L'inquiétude qui se manifestait ainsi partout n'était que trop
fondée. Dans les conditions où il est survenu, le crime du duc de
Praslin a été l'un des événements les plus funestes non seulement
à la monarchie, mais à la société[89]. S'en est-on rendu compte
sur le moment? Depuis la fin de la session, en dépit des railleurs
qui plaisantaient «les gens timides, ayant les oreilles assez
fines pour entendre de sourdes rumeurs dans les bas-fonds de la
société[90]», l'appréhension plus ou moins vague d'une révolution
possible et prochaine avait traversé certains esprits[91]. L'émoi
causé par le crime du duc de Praslin n'était pas fait pour dissiper
ces sombres pronostics. Quelques heures après l'assassinat, M. Molé
écrivait à M. de Barante: «Notre civilisation est bien malade, et
rien ne m'étonnerait moins qu'un bon cataclysme qui mettrait fin à
tout cela[92].» M. de Tocqueville, plus enclin qu'un autre à ces
pressentiments, écrivait, le 25 août, à un Anglais de ses amis: «Vous
trouverez la France tranquille et assez prospère, mais cependant
inquiète. Les esprits y éprouvent, depuis quelque temps, un malaise
singulier; et, au milieu d'un calme plus grand que celui dont nous
avons joui depuis longtemps, l'idée de l'instabilité de l'état de
choses actuel se présente à beaucoup d'esprits[93].» Il ajoutait,
dans une autre lettre, le 27 août: «Nous ne sommes pas près peut-être
d'une révolution; mais c'est assurément ainsi que les révolutions se
préparent[94].» Et enfin, au mois de septembre: «Pour la première
fois, depuis la révolution de Juillet, je crains que nous n'ayons
encore quelques épreuves révolutionnaires à traverser. J'avoue que
je ne vois pas comment l'orage pourrait se former et nous emporter;
mais il se lèvera tôt ou tard, si quelque chose ne vient pas ranimer
les esprits et relever le ton des âmes[95].» Toutefois, il ne
conviendrait pas de prendre trop à la lettre ou de trop généraliser
ces explosions de pessimisme, habituelles aux époques de malaise. Au
fond, le public avait le sentiment qu'on traversait une crise grave,
que la monarchie en souffrait, que la société était malade; il était
disposé à voir les choses très en noir; mais il n'avait nullement la
prévision réfléchie et précise d'une révolution prochaine. Les plus
inquiets, y compris M. de Tocqueville, eussent été bien surpris si on
leur eût annoncé ce qui devait se passer quelques mois plus tard.

[Note 89: En mars 1848, M. Sainte-Beuve écrivait: «La révolution
à laquelle nous assistons est sociale plus encore que politique;
l'acte de M. de Praslin y a contribué peut-être autant que les actes
de M. Guizot.» (Notes ajoutées à la nouvelle édition des _Portraits
contemporains_, t. I, p. 377.)]

[Note 90: M. Doudan écrivait, le 27 juillet 1847, au prince Albert de
Broglie: «Les gens timides qui ont les oreilles fines disent qu'on
entend de sourdes rumeurs dans les bas-fonds de la société, que le
mécontentement est grand, et qu'un matin nous nous réveillerons en
révolution. Ou fait remarquer que ces grandes secousses arrivent
communément au moment qu'on s'y attend le moins, et, à ces signes, je
reconnais qu'en effet l'heure est venue.» (X. DOUDAN, _Mélanges et
lettres_, t. II, p. 120.)]

[Note 91: Mme de Girardin écrivait, dans sa _Lettre parisienne_ du
11 juillet 1847: «Oh! que c'est ennuyeux! encore des révolutions!
Depuis quinze jours, on n'entend que des gémissements politiques, des
prédictions sinistres; déjà des voix lugubres prononcent les mots
fatals, les phrases d'usage, formules consacrées, présages des jours
orageux: L'horizon s'obscurcit!--Une crise est inévitable!--Une fête
sur un volcan!--Nous sommes à la veille de grands événements!--Tout
cela ne peut finir que par une révolution!--Les uns, précisant leur
pensée, disent: Nous sommes en 1830! Les autres, renchérissant sur
la prédiction, s'écrient: Que dites-vous? bien plus! nous sommes en
1790.» Et la chronique continuait sur ce ton. (_Lettres parisiennes
du vicomte de Launay_, t. IV, p. 259.)]

[Note 92: Lettre du 18 août 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 93: _Oeuvres d'Alexis de Tocqueville_, t. VII, p. 231.]

[Note 94: _Correspondance inédite d'A. de Tocqueville_, t. II, p.
132.]

[Note 95: Cité dans un article de M. A. GIGOT, _Correspondant_ du 10
décembre 1860.]

Au premier rang de ceux qui ne voyaient pas le danger d'une
catastrophe prochaine, il faut nommer les membres du cabinet; ils ne
semblaient même pas douter de leur avenir ministériel. Leur sécurité
et leur confiance étonnaient les conservateurs les plus résolus. «Le
ministère, écrivait le maréchal Bugeaud à la date du 3 septembre,
paraît vouloir braver une autre session: c'est du courage! Car la
situation est mauvaise; l'esprit public se pervertit chaque jour par
les déclamations de la presse, qui s'appuie sur des faits malheureux
dont la portée est terriblement exagérée par l'esprit de parti[96].»
Le duc de Broglie, étant venu passer quelques jours à Paris, au
commencement de septembre, mandait à son fils qu'il n'avait découvert
dans le gouvernement aucune trace de découragement. «Je ne parle
pas du Roi et de M. Guizot, disait-il, qui ne sont point sujets à
cette faiblesse et qui m'ont paru tout aussi décidés, tout aussi
confiants que jamais; mais j'ai trouvé à peu près la même disposition
dans Duchâtel, bien qu'il ait toujours quelques ressentiments de
fièvre, et le reste du ministère ne demande qu'à bien faire[97].» Le
cabinet choisit même ce moment pour effectuer, dans sa composition
intérieure, un changement qui indiquait tout le contraire d'une
disposition à capituler. On sait pour quelles raisons, lors de la
formation du ministère du 29 octobre 1840, on avait attribué au
maréchal Soult la présidence du conseil: un grand nom guerrier
avait paru utile pour faire accepter au pays les sacrifices imposés
par la politique de paix, et il avait été jugé nécessaire de tenir
compte des préventions que les vaincus de la coalition gardaient
encore si vives contre M. Guizot. Depuis lors, bien que le temps eût
peu à peu effacé les circonstances passagères qui avaient justifié
cette combinaison, M. Guizot n'avait pas demandé à devenir le chef
nominal du ministère dont il portait la responsabilité. Il y avait
là cependant, pour lui, autre chose que la privation d'un titre; il
en résultait, dans l'exercice même du gouvernement, une gêne que
les caprices, l'humeur et la susceptibilité du maréchal n'étaient
pas toujours faits pour diminuer. M. Guizot se résignait à cette
gêne. Il ne voulait probablement pas qu'on l'accusât d'augmenter
les difficultés du gouvernement, pour se donner une satisfaction de
vanité personnelle. Peut-être aussi se rappelait-il ce qu'il lui en
avait coûté, sous le ministère du 11 octobre, dans des circonstances,
il est vrai, différentes, pour n'avoir pas supporté patiemment
certains inconvénients de la présidence du maréchal. Il laissa ainsi
passer près de sept années. Ce ne fut pas par sa volonté que cette
situation changea; ce fut par la volonté du maréchal, qui, accablé
par l'âge, pressé par sa famille, annonça la résolution formelle de
se retirer[98]. La place devenue ainsi vacante, M. Guizot n'avait
plus aucune raison de ne pas l'occuper; le désir du Roi et le
voeu unanime de ses collègues l'y appelaient; en face des périls
de l'heure présente, au lendemain d'une session où le cabinet
avait failli périr par défaut de cohésion, il paraissait utile d'y
fortifier le commandement intérieur. Une ordonnance du 19 septembre
1847 nomma donc M. Guizot président du conseil. L'un de ses premiers
actes fut de contresigner la décision conférant à son prédécesseur le
titre extraordinaire de maréchal général, qui n'avait été possédé,
avant lui, que par Turenne, Villars et Maurice de Saxe. M. Guizot,
en s'élevant si tard et après un si long exercice du pouvoir au
poste que M. Thiers avait déjà occupé deux fois, en 1836 et en 1840,
ne pouvait pas être accusé d'une prétention outrecuidante et d'une
ambition prématurée. L'opposition trouva cependant le moyen de crier
contre cette nomination; ce n'était pas sérieux; on pouvait discuter
s'il y avait lieu ou non de maintenir le ministère; mais du moment
qu'on le maintenait, il était naturel, logique, sincère de lui donner
pour président M. Guizot.

[Note 96: _Le maréchal Bugeaud_, par D'IDEVILLE, t. III, p. 201.]

[Note 97: Lettre du 15 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 98: Déjà, en 1845, par la même raison, le maréchal avait
déposé le portefeuille de la guerre; mais il avait conservé alors la
présidence du conseil.]


V

Durant ce temps, que devenait la campagne réformiste? L'émotion
causée par l'affaire Praslin, si exploitée qu'elle fût par les
agitateurs, ne parut pas tout d'abord donner plus d'activité aux
banquets. «Pendant les deux premiers mois, a écrit quelque temps
après l'un des meneurs, nous eûmes peu de succès, et c'est à peine
si, à grand renfort d'articles de journaux, nous parvînmes à
organiser deux ou trois banquets.» On essaya de mettre en mouvement
les conseils généraux. Huit ou neuf au plus émirent des voeux en
faveur de la réforme ou demandèrent des mesures contre la corruption
régnante[99]. Ce fut seulement vers la fin de septembre que toutes
ces excitations commencèrent à avoir raison de l'indifférence du
public. À force de secouer des torches sur ce bois vert, on était
parvenu à l'enflammer. Une fois allumé, le feu se propagea assez
rapidement. Dans les derniers jours de septembre et pendant le mois
d'octobre, beaucoup de villes, grandes ou petites, eurent leurs
banquets, imités de celui du Château-Rouge.

[Note 99: Citons, par exemple, dans ce dernier ordre d'idées, cette
délibération du conseil général du Nord: «Le conseil général,
douloureusement affligé des scandales qui, depuis quelque temps, se
sont révélés dans diverses parties du service public, émet le voeu
que le gouvernement se montre animé, dans le choix de ses agents,
de ces sentiments de probité et de haute moralité qui seuls peuvent
donner à l'administration cette influence légitime qu'elle doit
exercer dans l'intérêt de tous.»]

Ce n'était certes pas un mouvement spontané et profond. Le secrétaire
du Comité central, chargé de la correspondance, M. Élias Regnault,
a écrit après coup: «On ne saurait croire combien l'agitation des
banquets fut superficielle et factice; il faudrait, pour cela,
consulter les correspondances du Comité central; on y verrait quelles
difficultés présentait l'organisation des banquets de province[100].»
Le public de ces réunions se composait de deux éléments fort
différents: quelques hommes de parti, généralement d'opinions très
avancées; beaucoup de curieux qui voyaient là une distraction à la
monotonie de leur vie de province. Les toasts, les discours ne se
composaient que de banalités violentes. Pour être au ton, il fallait
accuser le gouvernement de «croupir dans la fainéante quiétude
d'un égoïsme repu» et de «noyer le sentiment public dans une mare
d'indignité et de corruption». Certains orateurs se transportaient
d'une ville à l'autre. «Ce qui attirait surtout aux banquets les
électeurs des campagnes, rapporte encore M. Élias Regnault, c'était
la présence annoncée d'un député de renom; et M. Odilon Barrot
remplissant alors les journaux de ses harangues, chaque ville le
demandait, l'exigeait à son tour; chaque correspondant écrivait au
Comité qu'il n'y avait pas à songer au banquet, si l'on n'envoyait M.
Odilon Barrot. Mais M. Barrot ne pouvait pas être partout à la fois.
Le Comité central offrait alors d'autres noms, accueillis ou rejetés
par le comité local, qui souvent les marchandait au poids et à la
qualité.» On ne pouvait, du reste, reprocher à M. Odilon Barrot de se
ménager: il figura dans plus de vingt banquets, toujours convaincu de
l'importance et de la solennité de son rôle, inconscient du mal qu'il
faisait. Son habit bleu et son pantalon gris étaient bien connus du
public de ces réunions; l'heure du discours était-elle venue, il
prenait des poses de tribun, croisait ses bras, agitait sa tête et
lançait avec véhémence des phrases toutes faites sur la corruption du
dedans et les humiliations du dehors, sur les empiétements du pouvoir
royal et la Sainte-Alliance des peuples[101].

[Note 100: _Histoire du gouvernement provisoire._]

[Note 101: Ainsi apparut-il à M. Maxime du Camp. (_Souvenirs de
l'année_ 1848, p. 42.)]

Au sein même de l'opposition, les esprits un peu délicats et sincères
avaient peu de goût pour cette parade. Un jeune républicain, M.
Lanfrey, écrivait alors à un de ses amis: «Je ne te cèlerai pas que
j'abhorre le genre banquet... De tous les charlatans et de tous les
déclamateurs, les charlatans et les déclamateurs démocratiques sont,
de beaucoup, les plus terribles. Je hais les factieux, ce qui ne veut
pas dire que je n'aime pas les grands révolutionnaires. J'appelle
factieux ces êtres sans dignité qui, sans avoir seulement raisonné
leurs convictions, font de l'opposition entre la poire et le fromage,
au milieu des fumées du vin, et qui n'injurient que parce qu'ils
peuvent injurier sans danger. Ils ont, en général, de grosses faces
réjouies qui jurent avec leurs sombres discours, et sont les ennemis
personnels de M. le maire, de M. le préfet ou de M. le député qui
ont refusé de pousser leurs fils. Voilà les gens qui peuplent les
banquets. Aussi le peuple est-il très sceptique à leur endroit, et
ce n'est pas sans ironie qu'il voit défiler la procession de ces
messieurs[102].» Ce scepticisme n'eût-il pas été plus grand encore,
si l'on avait pu alors deviner que, parmi les plus animés contre le
«pouvoir personnel», parmi les plus ardents à se plaindre de ne pas
respirer assez librement sous le despotisme de Louis-Philippe, se
trouvaient plusieurs futurs fonctionnaires ou même futurs ministres
de Napoléon III; tel, pour n'en citer qu'un, M. Abbatucci, député du
Loiret et président de chambre à la cour d'Orléans, qui s'écriait,
au banquet de cette ville: «Eh quoi! après soixante ans de luttes
arrosées de tant de sang et de tant de larmes, après deux révolutions
glorieuses et sans égales dans les fastes du monde, en serions-nous
encore réduits à nous demander si la pratique réelle, sincère, du
gouvernement représentatif est possible?» Ce même M. Abbatucci,
quatre ans plus tard, au lendemain du 2 décembre, acceptait le
ministère de la justice.

[Note 102: Lettre citée par le feu comte d'Haussonville dans un
article sur M. Lanfrey. (_Revue des Deux Mondes_, 1er septembre 1880,
p. 26.)]

Plus les banquets se multipliaient, plus l'élément révolutionnaire
y prenait d'importance. Les dynastiques n'avaient pas prévu
cette conséquence, pourtant inévitable, de leur alliance avec
les radicaux. Ils avaient été probablement induits en erreur par
certains souvenirs. Quand il s'était agi de coalitions purement
parlementaires, les députés de l'extrême gauche, qui, dans la
Chambre, se savaient peu nombreux et sans crédit, avaient été le plus
souvent réduits à se mettre derrière l'opposition constitutionnelle,
et celle-ci avait pu croire qu'elle se servait d'eux plus qu'elle
ne les servait. Mais tout autre était la situation, du moment où
l'on sortait sur la place publique, où l'on provoquait une agitation
populaire; alors le premier rôle passait forcément aux vrais
agitateurs, c'est-à-dire aux radicaux; à leur tour de se sentir
sur leur terrain et de prendre la tête du mouvement. Un fait entre
plusieurs manifestait leur prépondérance: dans le plus grand nombre
des banquets, comme naguère au Château-Rouge, aucun toast n'était
porté au Roi; omission d'autant plus significative qu'elle était
soulignée par les polémiques de la presse. Lorsqu'on avait décidé
d'organiser des banquets en province, les dynastiques s'étaient
bornés à convenir plus ou moins explicitement avec les radicaux que
«cette question du toast resterait subordonnée aux circonstances
locales, et que la santé du Roi serait ou ne serait pas portée,
selon l'esprit particulier de chaque localité[103]». Au fond,
d'ailleurs, l'exclusion de tout hommage à la couronne, si elle était
contraire aux principes de ces députés, était en harmonie avec leurs
passions du moment. N'étaient-ils pas alors en lutte directe avec
le Roi lui-même? «Il nous paraissait, a avoué l'un d'eux, qui était
pourtant nettement monarchiste, qu'il n'y avait ni sincérité ni
dignité à placer sous l'invocation du nom du Roi une manifestation
dirigée contre le gouvernement personnel.»

[Note 103: M. Odilon Barrot dit, dans ses _Mémoires_ (t. I, p. 463):
«Le toast au Roi ne fut ni exclu ni imposé.»]

Pendant que la monarchie était exclue des banquets, on laissait
le socialisme y prendre place plus ou moins ouvertement. À
entendre ceux qui développaient le toast presque partout porté «à
l'amélioration du sort des classes laborieuses», il semblait que
le mot «réforme» impliquât la réforme de la propriété et de toute
la société bourgeoise; aussi bien, n'était-ce pas la conséquence
logique de tant de déclamations sur la corruption de cette société?
Au banquet de Saint-Quentin, sous la présidence de M. Odilon Barrot,
M. Considérant portait un toast «à l'organisation progressive de la
fraternité dans l'humanité», et l'on sait ce qu'entendait par là le
principal apôtre du fouriérisme. Au banquet d'Orléans, un député
républicain, d'ordinaire plus modéré, M. Marie, faisait, entre les
vertus, les souffrances, l'infériorité politique des ouvriers, et les
richesses, l'égoïsme, la corruption, les privilèges de l'aristocratie
bourgeoise, des antithèses que M. Louis Blanc n'eût pas désavouées et
qui ressemblaient fort à un cri de guerre sociale.

Si M. Odilon Barrot et ceux de ses amis qui s'étaient jetés avec lui,
tête baissée, dans cette campagne, ne paraissaient pas s'inquiéter
du tour de plus en plus révolutionnaire qu'elle prenait, il n'en
était pas de même de tous les membres de l'opposition dynastique. M.
Léon Faucher, qui avait participé d'abord à quelques banquets, se
retira en voyant ce qu'ils devenaient[104]. D'autres, tels que MM.
de Tocqueville, Billault, Dufaure, s'étaient abstenus dès le premier
jour[105]. Ce qui était survenu depuis les avait confirmés dans
leur abstention et leur défiance. M. Dufaure se crut même obligé de
manifester hautement son blâme; invité, en octobre, à présider le
banquet de Saintes, il refusa par lettre publique. «Lorsqu'au mois de
juin dernier, disait-il, le premier banquet réformiste a été préparé
à Paris, nous avons prévu, mes amis et moi, qu'il aurait un autre
caractère politique que celui que nous voulions lui donner; nous
avons refusé d'y assister; l'événement a justifié nos prévisions.» La
presse de gauche, fort irritée de cette lettre, riposta en reprochant
amèrement à M. Dufaure «ses susceptibilités», «son orgueil», «son
esprit faux et étroit». Faut-il croire qu'à cette époque, M. Dufaure,
dégoûté de la gauche, tendait à se rapprocher du cabinet? Ce qui est
certain, c'est que M. Guizot avait alors quelque velléité de créer ce
ministère de l'Algérie que M. Dufaure avait demandé dans le rapport
fait, en 1846, au nom de la commission des crédits, et qu'il songeait
à le lui offrir[106].

[Note 104: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p.
208.]

[Note 105: On se rappelle qu'au banquet du Château-d'Eau, sur 154
députés invités, 86 seulement avaient accepté.]

[Note 106: M. Guizot en avait parlé à M. le duc d'Aumale, au moment
de sa nomination au gouvernement de l'Algérie, et lui avait demandé
s'il y aurait quelque objection.]

Il ne faudrait pas croire cependant que tous les députés qui ne
prenaient pas part aux banquets, les désapprouvassent. Quelques-uns
ne s'abstenaient que pour ménager leur situation ou tenir compte de
certaines convenances. M. de Rémusat, par exemple, jugeait qu'ayant
été ministre du Roi, il ne pouvait prendre une part personnelle à
cette campagne, mais il «encourageait ceux qui, plus libres que lui,
s'y étaient engagés[107]». C'était aussi un peu le cas de M. Thiers.
Au fond, sans doute, il n'augurait pas grand'chose de bon de cette
agitation, et il laissait volontiers à M. Odilon Barrot la gloire
de parader sur les tréteaux des banquets[108]. Mais il veillait bien
à ce que, du moins à gauche, son abstention ne fût pas interprétée
comme un blâme; causait-il avec les agitateurs, il déclarait être
de coeur avec eux et leur donnait à entendre que, s'il se tenait à
l'écart, c'était pour leur laisser plus de liberté. «Ma présence,
leur disait-il sur un ton de confidence, pourrait être une gêne pour
les orateurs, sinon les discours de ces derniers pourraient être
une gêne pour moi.» On racontait ce propos de M. Odilon Barrot: «M.
Thiers ne figure pas comme convive dans nos banquets, mais il en
est le cuisinier.» Parmi ceux qui ne se mêlaient pas à l'agitation
réformiste, il faut aussi nommer M. de Lamartine. Convié, à raison
même du retentissement qu'avait eu la réunion de Mâcon, à présider
plusieurs banquets, il s'y refusa. «Le rôle de courrier national ne
me convient pas, écrivait-il à un de ses amis; je voudrais m'en tenir
à Mâcon.» Ce n'était, certes, de sa part, ni timidité ni scrupule
conservateur; c'était répugnance à prendre place dans une campagne
qu'il ne commandait pas.

[Note 107: C'est ce que dit expressément M. Duvergier de Hauranne,
dans l'article qu'il a publié sur M. de Rémusat. (_Revue des Deux
Mondes_ du 15 novembre 1875, p. 347.)]

[Note 108: M. Thiers disait à M. Nisard, le 24 février 1848: «J'ai
laissé la conduite des banquets à Barrot. C'est l'homme de ces
choses-là, parce qu'il est...» M. Nisard, tout en taisant le mot
dont s'était servi M. Thiers, dit que le terme qui s'en rapprochait
le plus était celui de «simple d'esprit». (_Ægri somnia_, ouvrage
posthume de M. Nisard.)]


VI

Les radicaux extrêmes, ceux que représentaient à la Chambre M.
Ledru-Rollin et dans la presse la _Réforme_[109], ne s'étaient
pas jusqu'alors mêlés à la campagne des banquets; l'objet leur
en paraissait mesquin, les conditions suspectes. Ils n'avaient
pas manqué, fidèles en cela à la tradition jacobine, d'accuser
de trahison les républicains qui, sous prétexte de poursuivre
une réforme illusoire, consentaient à donner la main à des
monarchistes. Cependant, au bout de quelque temps, ils se prirent à
regretter de n'avoir point de part à une agitation qui devenait si
révolutionnaire, et ils cherchèrent une occasion de sortir de leur
abstention. Un banquet était annoncé à Lille, sous la présidence
de M. Odilon Barrot, pour le 7 novembre 1847. Parmi les membres du
comité local était un journaliste de province, alors peu connu,
mais qui devait acquérir une sinistre notoriété lors de la Commune
de 1871; il s'appelait Charles Delescluze. Sur sa proposition,
une invitation fut adressée à MM. Ledru-Rollin et Flocon. Ceux-ci
l'acceptèrent; seulement, pour n'avoir pas l'air d'adhérer à ce
qu'ils avaient blâmé, ils firent annoncer avec fracas par la
_Réforme_ que, s'ils se rendaient au banquet de Lille, c'était pour y
relever un drapeau que d'autres avaient abaissé.

[Note 109: Sur la fondation de la _Réforme_, voir plus haut, t. VI,
p. 3 et 4.]

Si habitué que fût M. Odilon Barrot à tout supporter, il s'effaroucha
de l'adhésion de M. Ledru-Rollin et des commentaires de la _Réforme_.
On eût dit que cet incident lui révélait tout d'un coup des
périls auxquels jusqu'alors il n'avait pas songé. Comme le disait
plaisamment la _Revue des Deux Mondes_, «il se frotta les yeux et
s'aperçut que, depuis trois ou quatre mois, on le faisait dîner
avec la République». C'était un peu tard pour faire ses conditions:
il l'essaya cependant. Il n'alla pas jusqu'à exiger un toast au
Roi, mais il demanda qu'on ajoutât à celui qui devait être porté
«à la réforme électorale et parlementaire», ces mots: «comme moyen
d'assurer la pureté et la sincérité des institutions de Juillet».
Par cette phrase, sans oser nommer la monarchie, on en reconnaissait
implicitement l'existence. Le chef de la gauche était convaincu que
personne n'hésiterait à payer d'une si petite concession le grand
avantage de sa présence et de sa parole. Aussi fut-il fort surpris
et mortifié, quand les commissaires du banquet, toujours poussés
par M. Delescluze, lui répondirent par un refus. Il déclara que ses
amis et lui n'assisteraient pas au banquet. On se passa d'eux. M.
Ledru-Rollin, resté maître du terrain et devenu l'orateur principal
de la cérémonie, se livra, dans un toast «aux travailleurs», à
des déclamations aussi creuses que sonores sur les souffrances
du peuple. Puis, s'élevant contre ceux qui, après avoir découvert
dans la société actuelle des «plaies honteuses», n'offraient pour
y remédier que des «demi-mesures», des «petits moyens», il donna
à entendre que seule une grande révolution pouvait tout purifier.
«Parfois aussi, s'écriait-il, les flaques d'eau du Nil desséché, les
détritus en dissolution sur ses rives apportent la corruption et
l'épidémie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours
impétueux, balayera puissamment toutes ces impuretés, et, sur ses
bords, resteront déposés des germes de fécondité et de vie nouvelle.»

La mésaventure de M. Barrot fut très remarquée. Tandis que les
promoteurs originaires de la campagne des banquets en étaient assez
penauds, les conservateurs se réjouissaient de voir ainsi justifiés
tous les avertissements qu'ils avaient donnés aux dynastiques. «Il
vous restait une dernière humiliation à subir, disait le _Journal
des Débats_ à M. Odilon Barrot et à ses amis, celle d'être chassés
de vos propres banquets. Celle-là même ne vous a pas manqué...
Avoir fait tant de bruit des banquets réformistes, pour venir,
un jour, soi-même, dans un moment de repentir ou de peur, faire
éclater le secret de ces réunions dangereuses! Cela n'a pas besoin
de commentaires. M. Odilon Barrot est et sera toujours le même. La
scène de Lille s'est déjà répétée vingt fois dans sa vie. Il avance
jusqu'au bord de la sédition, et quand enfin il aperçoit l'abîme sous
ses pieds, alors, nous en convenons, il a du courage pour reculer,
incapable d'aller jusqu'au bout du mal qu'il voit, mais trop capable,
hélas! de ne voir le mal que lorsqu'il est fait... Cela n'empêche
pas qu'à la première occasion, M. Odilon Barrot recommencera. Aucune
expérience ne lui apprendra qu'il n'y a rien à faire, avec les partis
violents, que de la violence.»

Le _Journal des Débats_ ne se trompait pas: dans ce qui venait de
se passer, M. Odilon Barrot et ses amis ne virent aucune raison
d'interrompre ou de ralentir leur campagne. La passion les
poussait, et surtout leur amour-propre était engagé. Pour eux, même
après l'échec que leur avait infligé M. Ledru-Rollin, l'ennemi à
combattre était toujours le gouvernement. Un moment du moins, on put
croire qu'ils se feraient désormais une loi d'exiger le toast au
Roi: quelques jours plus tard, dans le banquet d'Avesnes, présidé
par M. Barrot, la santé du «roi constitutionnel» était portée
avec quelque solennité; mais, peu après, on retrouvait le même M.
Barrot aux banquets de Valenciennes et de Béthune, où les radicaux
excluaient toute allusion à la monarchie; les toasts au Roi ou
seulement aux «institutions de Juillet» devinrent encore plus rares
qu'ils ne l'avaient été avant l'incident de Lille. En même temps,
les dynastiques laissaient tenir devant eux un langage ouvertement
révolutionnaire. À Béthune, en présence de M. Odilon Barrot, un
orateur, après avoir accusé le gouvernement d'avoir trahi ses
serments, s'écriait: «Le peuple n'a pas donné sa démission. Il peut
revenir sur la place publique et dire: «Je puis toujours porter la
main sur la couronne que je donne, la briser et en jeter encore les
débris aux flots de Cherbourg.» À Castres, sous la présidence de M.
de Malleville, député du centre gauche, vice-président de la Chambre,
ancien sous-secrétaire d'État pendant le ministère du 1er mars, un
toast absolument socialiste était porté à «l'organisation du travail».

La faiblesse des dynastiques ne pouvait qu'enhardir les radicaux
extrêmes à pousser plus avant dans la voie où, dès le premier pas,
à Lille, ils avaient remporté un si complet succès. Dans la seconde
moitié de novembre et au cours du mois de décembre, ils organisent,
à Dijon, à Autun, à Chalon-sur-Saône, plusieurs banquets où ils
sont absolument les maîtres. Les orateurs de ces réunions sont MM.
Louis Blanc, Étienne Arago, Beaune et surtout M. Ledru-Rollin, qui
s'applique de plus en plus à prendre les allures d'un tribun et
qui se plaît à faire entrevoir, comme dans un nuage menaçant, la
révolution prochaine. «Une invisible volonté, dit-il, va semant dans
les hautes régions d'humiliantes catastrophes!... Messieurs, quand
les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour
se détacher de l'arbre.» Dans ces banquets, le socialisme a sa place
réservée à côté du jacobinisme; la formule adoptée est: «Révolution
politique comme moyen, révolution sociale comme but.» Tout est à
la glorification de 1793; on porte des toasts à la Convention, à
laquelle on ne reproche que d'avoir été trop bourgeoise; on se
proclame montagnard; on copie le langage et les poses des hommes de
la Terreur; on invoque les _Droits de l'homme et du citoyen_ tels
que les a formulés Robespierre. En même temps, les attaques ne sont
pas ménagées aux hommes de la gauche dynastique; on rappelle que M.
Odilon Barrot a été «volontaire royal» en 1815; «il a beau faire,
ajoute-t-on, il n'arrêtera pas le char de la révolution; il en sera
écrasé.» M. Flocon, après avoir fait la critique des doctrines
parlementaires, s'écrie: «Est-ce là ce que vous voulez aussi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, donc, à vos tentes, Israël! Chacun sous son
drapeau! Chacun pour sa foi! La démocratie, avec ses vingt-cinq
millions de prolétaires qu'elle veut affranchir, qu'elle salue du nom
de citoyens, frères, égaux et libres! L'opposition bâtarde, avec ses
monopoles et son aristocratie du capital! Ils parlent de réformes;
ils parlent du vote au chef-lieu, du cens à cent francs! Nous
voulons, nous, les _Droits de l'homme et du citoyen_!»

Ainsi maltraités par les radicaux extrêmes, les dynastiques
continuaient-ils du moins à être secondés par les radicaux
parlementaires avec lesquels ils avaient organisé et commencé la
campagne? Compter sur ces derniers eût été mal connaître ce que,
de tout temps, les girondins ont été en face des montagnards.
Les radicaux parlementaires furent beaucoup plus intimidés par
les violences de M. Ledru-Rollin et de ses amis, qu'ils ne s'en
montrèrent indignés. Ils se justifièrent humblement de leur alliance
momentanée avec les opposants constitutionnels, en donnant à entendre
qu'ils n'avaient eu d'autre but que de les entraîner et de les
compromettre; c'était la cause républicaine qu'ils se faisaient
honneur d'avoir servie par cette alliance. En même temps, comme
s'ils avaient été gênés de se montrer de nouveau dans cette compagnie
suspecte, ils organisaient, en plusieurs endroits, des banquets
tout à eux, où nulle part n'était faite à la monarchie ni aux
monarchistes, et ils y redoublaient de violence révolutionnaire.

Être abandonnés par les radicaux parlementaires après avoir été
repoussés par les radicaux révolutionnaires, c'était pour les meneurs
de l'opposition dynastique un gros mécompte. Si cette rupture se
confirmait, tout leur plan de campagne était ruiné, et ils se
trouvaient faire bien piteuse figure devant ce public auquel ils
s'étaient présentés à l'origine comme les chefs d'une redoutable
coalition. Ils résolurent donc de tenter un suprême effort pour
conjurer ce péril. Un dernier banquet était annoncé à Rouen, pour
le 25 décembre. Il fallait à tout prix que radicaux et dynastiques
s'y montrassent dans le même accord qu'au Château-Rouge, et que
l'opposition s'y replaçât sur un terrain à peu près constitutionnel.
Sous l'empire de cette préoccupation, MM. Odilon Barrot et Duvergier
de Hauranne se mirent en rapport avec le comité rouennais, présidé
par M. Senard et composé en majorité de républicains modérés. Ils
purent croire d'abord être arrivés à leurs fins. Après pourparlers,
il fut convenu: 1º qu'il n'y aurait pas de toast spécial au Roi; 2º
qu'on unirait dans le même toast la souveraineté nationale et les
«institutions fondées en juillet 1830». Les dynastiques, suivant
leur habitude, s'étaient montrés peu exigeants. Quelques-uns de
leurs amis trouvèrent qu'ils ne l'avaient pas été assez; n'admettant
pas, après tout ce qui s'était passé, qu'on n'osât pas nommer
expressément le Roi, ils se retirèrent. D'un autre côté, les radicaux
extrêmes, mécontents qu'on mentionnât les «institutions de Juillet»,
déclarèrent qu'ils ne prendraient pas part au banquet. MM. Barrot et
Duvergier de Hauranne s'inquiétaient peu de cette double retraite,
surtout de la seconde, s'ils demeuraient d'accord avec leurs premiers
alliés du Château-Rouge, les radicaux parlementaires. Or, cet accord
n'était-il pas assuré, puisque le comité avec lequel ils avaient
négocié et traité était précisément de nuance républicaine? Aussi,
grand fut leur désappointement quand, à la dernière heure, M.
Garnier-Pagès fit demander la suppression du toast constitutionnel.
Sur la réponse faite par M. Senard, que tous les arrangements
pris étaient déjà connus du public et qu'il n'était plus temps
de les modifier, les radicaux parlementaires signifièrent qu'ils
s'abstiendraient. Vainement MM. Barrot et Duvergier de Hauranne,
très troublés de cette résolution, s'efforcèrent-ils de la faire
abandonner; vainement exposèrent-ils aux défectionnaires que leur
conduite rendait impossible la continuation de la campagne des
banquets, ils échouèrent complètement; MM. Garnier-Pagès et Pagnerre,
avec lesquels ils eurent une longue conférence, ne contestèrent pas
la justesse des arguments qu'on leur opposait; «mais, ajoutèrent-ils,
la _Réforme_, par ses attaques, nous a nui dans l'esprit de nos
amis, et nous craindrions, si nous allions à Rouen avec vous, que
M. Ledru-Rollin n'en profitât pour nous dérober une partie de
notre armée; il vaut mieux nous abstenir, afin de conserver notre
influence». Pour être privé de la présence des députés radicaux, le
banquet de Rouen n'en fut pas plus modéré. Les députés du centre
gauche et de la gauche dynastique y prononcèrent des discours
particulièrement âpres et violents. Ils semblaient s'être fait un
point d'honneur de montrer que leurs déboires du côté du parti
radical n'avaient en rien atténué ni découragé leur opposition contre
le gouvernement.

On s'était flatté que le banquet de Rouen rétablirait l'union
entre les agitateurs: il avait au contraire manifesté avec éclat
l'impossibilité de cette union; loin d'avoir diminué les désaccords,
il les avait multipliés. La démonstration était décisive. La
coalition, sur l'existence de laquelle était fondé tout le plan
de l'opposition, se trouvait définitivement dissoute, et cette
dislocation mettait nécessairement fin à la campagne, telle que
l'avaient conçue ses promoteurs. Ceux-ci étaient les premiers à
en convenir, au moins tout bas. M. Odilon Barrot et ses amis se
voyaient réduits à l'alternative, ou de se laisser mettre hors du
mouvement qu'ils avaient suscité dans l'espérance de le conduire,
ou de demeurer, devant le public, les témoins, les assistants, les
cautions d'une entreprise de renversement qui allait à l'encontre de
toutes leurs convictions. Avouer, en se retirant, qu'ils avaient été
dupes, ou, en continuant, accepter d'être complices, ils ne pouvaient
échapper à ce dilemme. Aussi furent-ils bien aises qu'à ce moment
même l'ouverture de la session, fixée au 28 décembre, leur fournît,
pour interrompre leurs manifestations extraparlementaires, une
explication qui ne fût pas l'aveu de leur impuissance.

Du commencement de juillet à la fin de décembre 1847, la campagne
des banquets avait duré six mois; très languissante au début, elle
n'était devenue un peu active que depuis la fin de septembre. Le
nombre total des banquets avait été d'environ soixante-dix, celui
des convives d'à peu près dix-sept mille. Tout ce mouvement n'avait
pas été sans effet: à la longue, on était ainsi parvenu à donner
quelque retentissement à ce mot de «réforme» qui, au début, laissait
l'opinion si froide. Pour n'être pas le résultat naturel et spontané
des voeux et des besoins du peuple, l'agitation n'en était pas moins
réelle. Les conservateurs ne pouvaient plus en nier l'existence. Le
_Journal des Débats_, qui, lors des premiers banquets de province,
avait affecté de les ignorer, tant il les jugeait insignifiants, qui,
un peu plus tard, n'y avait trouvé matière qu'à raillerie, avait été
obligé, vers la fin de l'année, de les prendre plus au sérieux, et il
les dénonçait avec une émotion qui trahissait quelque alarme. Quant
aux ministres, ils en étaient venus à se demander s'il n'aurait pas
mieux valu user de leur droit d'interdiction; plusieurs de leurs amis
leur reprochaient de ne l'avoir pas fait.

À un certain point de vue, les promoteurs des banquets semblaient
donc être arrivés à leurs fins. Mais à quel prix? Pour remuer
l'opinion, nous les avons vus employer des procédés, nouer des
alliances, mettre en mouvement des idées d'une portée redoutable
et étrangement disproportionnée avec la réforme très limitée
qu'ils disaient poursuivre. Ils étaient allés répétant que la
liberté, la fortune, l'honneur, la probité de la nation étaient
compromis, que tout était corruption dans le gouvernement et la
société régnante; ils avaient dirigé leurs attaques contre le Roi
lui-même, l'accusant d'avoir menti aux promesses de son avènement
et de chercher à établir son pouvoir personnel par une sorte de
coup d'État sournois; tout cela, ils ne l'avaient pas dit dans
l'enceinte plus ou moins fermée d'un parlement, devant un auditoire
relativement capable de discuter et de juger; ils l'avaient crié
en quelque sorte sur toutes les places publiques de France, devant
une foule prête, par sottise ou passion, à prendre à la lettre les
déclamations oratoires. S'étaient-ils imaginé que cette foule, une
fois convaincue de la vérité de telles accusations, en conclurait
uniquement à la convenance de faire quelques modestes additions à la
liste électorale? La logique populaire a de bien autres exigences.
Surtout en France, avec notre passé de révolutions successives, en
face d'un régime issu lui-même des journées de Juillet, il ne pouvait
y avoir à toutes ces accusations qu'une conclusion: c'était de jeter
bas un gouvernement si malfaisant et si malhonnête. Dans la mesure où
les agitateurs avaient action sur l'opinion, ils l'avaient poussée,
ou tout au moins préparée à une révolution. Aussi bien, dans les
banquets eux-mêmes, cette idée d'une révolution possible, désirable,
nécessaire, était-elle apparue de jour en jour plus menaçante,
plus audacieuse, et les radicaux avaient-ils fini par prendre
manifestement la tête du mouvement. Des monarchistes avaient ainsi
fourni à la république ce qui, dans l'état des institutions et des
moeurs, lui avait manqué jusqu'alors: une tribune et un auditoire.



CHAPITRE III

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE

EN ESPAGNE, EN GRÈCE, EN PORTUGAL ET SUR LA PLATA.

(1847-1848)

     I. Hostilité persistante de lord Palmerston. Le duc de
     Broglie ambassadeur à Londres. Sa façon de traiter avec
     lord Palmerston.--II. Attitude volontairement réservée du
     gouvernement dans les affaires espagnoles. Intrigues de Bulwer
     et scandales du palais de Madrid. Précautions prises par M.
     Guizot contre un divorce de la Reine. Retour de Narvaez au
     pouvoir. Échec de la diplomatie anglaise.--III. En Grèce, lord
     Palmerston cherche à renverser Colettis. Difficultés qu'il lui
     suscite. Le gouvernement français défend le ministre grec.
     Habileté de Colettis. Sa mort. Attitude plus réservée de la
     diplomatie française.--IV. La guerre civile en Portugal. Lord
     Palmerston, après avoir repoussé la coopération de la France,
     est obligé de l'accepter. À la Plata, le plénipotentiaire
     anglais dénonce arbitrairement l'action commune avec la France.
     Lord Palmerston, qui avait d'abord approuvé son agent, est
     contraint de le désavouer.


I

On sait tout ce que, dans les derniers mois de 1846 et dans les
premiers de 1847, lord Palmerston avait tenté, soit à Madrid, soit
auprès des puissances continentales, pour se venger des mariages
espagnols[110]. Partout il avait échoué. Allait-il enfin prendre son
parti des faits accomplis et renoncerait-il à continuer la guerre
diplomatique qu'il nous avait déclarée? Non, ses premiers insuccès
n'avaient fait qu'exaspérer son ressentiment, et, plus que jamais,
il était résolu à chercher toutes les occasions de faire du mal à
la France. Sans doute, parmi les hommes politiques d'Angleterre
et jusque dans le sein du cabinet, il en était plusieurs que cet
acharnement fatiguait, inquiétait, et qui eussent volontiers vu se
produire une certaine détente. Mais que pesaient leurs velléités
conciliatrices devant la décision passionnée de lord Palmerston?

[Note 110: Voir plus haut, t. VI, ch. V et VI.]

Cette rancune persistante du secrétaire d'État rendait inefficaces
toutes les démarches faites du dehors pour amener un rapprochement
entre les deux cours. Le roi des Belges, cependant, ne se lassait pas
d'aller de l'une à l'autre, dans l'espoir de mettre fin à un conflit
qui l'alarmait de plus en plus, et pour l'Europe en général, et pour
la Belgique en particulier[111]. Fort écouté de la reine Victoria,
sa nièce, non moins apprécié de Louis-Philippe, son beau-père[112],
il était mieux placé que personne pour s'entremettre. Il l'essaya,
à deux reprises, en février 1847, puis en mai, mais ne parvint à
nous offrir qu'une transaction fondée sur le sacrifice des droits
éventuels de la duchesse de Montpensier à la couronne d'Espagne[113].
Le gouvernement français ne pouvait y consentir. Louis-Philippe le
fit comprendre amicalement à son gendre et insista pour qu'il ne le
compromît pas par des ouvertures sans chance d'aboutir: «Vous en avez
fait assez, lui écrivit-il le 2 mai, en vous efforçant de rectifier
les idées aussi fausses qu'injustes qui ont amené la cessation d'une
intimité personnelle à laquelle j'attachais beaucoup de prix et que
je regrette vivement, mais sur laquelle je préfère que mon fidèle ami
ne dise plus rien que cela. Je crois que c'est le _germanisme_ qui
domine à Windsor, et que l'intimité avec Berlin, qui n'est peut-être
pas celle pour laquelle la reine Victoria aurait eu le plus de
penchant, est celle qu'on aime mieux cultiver[114].»

[Note 111: Voir les lettres écrites, le 25 février et le 6
avril 1847, par le roi Léopold à son neveu, le duc régnant de
Saxe-Cobourg-Gotha. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von
ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175 et 181.) J'ai
déjà eu, du reste, occasion de noter ces préoccupations chez le roi
des Belges. (Voir plus haut, t. VI, p. 283.)]

[Note 112: Louis-Philippe prisait si haut l'esprit politique du roi
des Belges, que, vers la fin de son règne, en face des difficultés
croissantes de la situation, il songea à confier à ce prince la
régence de la France, pendant la minorité de son petit-fils. Il eut,
à ce sujet, avec lui, une correspondance, mais on ne s'entendit pas.
«Eh bien, disait assez irrévérencieusement Léopold, en causant de
cette affaire avec son neveu, le duc régnant de Saxe-Cobourg, que le
bon vieux monsieur mange sa soupe lui-même!» (_Aus meinem Leben_,
etc., t. I, p. 184.) Le roi des Belges, esprit plus avisé que tendre,
ne se piquait pas de dévouement envers son beau-père; il cherchait
plus à l'exploiter qu'il n'était disposé à le servir, et il ne le
ménageait pas, quand il se trouvait avec d'autres Cobourg.]

[Note 113: Lettre de Louis-Philippe au roi des Belges, en date du 16
février 1847, publiée par la _Revue rétrospective._--Lettre de M.
Désages à M. de Jarnac, du 3 mai 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 114: _Revue rétrospective._]

Le gouvernement français savait donc à quoi s'en tenir sur
l'impossibilité de rétablir, pour le moment, l'entente cordiale. Il
ne voulut, néanmoins, rien négliger de ce qui pouvait limiter les
conséquences du différend. M. de Sainte-Aulaire, qui représentait
la France, outre-Manche, depuis 1841, fatigué par l'âge et aussi
quelque peu dégoûté des procédés du _Foreign office_, demandait
instamment à se retirer: Londres lui était devenu, disait-il, un
«véritable purgatoire». M. Guizot pria le duc de Broglie de prendre,
pour un temps, la succession de M. de Sainte-Aulaire; nul nom ne lui
paraissait mieux fait pour flatter l'opinion anglaise et en imposer à
lord Palmerston; on se rappelait d'ailleurs, à Paris, quel avait été
le succès d'une première mission du duc, en 1845, pour le règlement
du droit de visite. M. de Broglie accepta par patriotisme, non par
goût; il exposait ainsi ses motifs, dans une lettre à son fils: «Si
Palmerston n'a personne devant lui, il fera tout ce qui lui plaira;
si on lui fournit l'occasion de rappeler lord Normanby et de placer
la France et l'Angleterre dans la position où se trouvent, depuis
quatre ans, la France et la Russie, il la saisira avec empressement.
Il y a nécessité de lui tenir tête, de donner courage à ceux qui lui
tiennent tête, de lui enlever l'opinion qu'il a ameutée contre la
France et qui commence à nous revenir. C'est là ce qui m'a décidé.
La mission que je vais remplir pendant quelque temps est précisément
de même nature que celle que j'ai remplie il y a deux ans... Cette
fois, je fais encore un plus grand sacrifice, en entreprenant de
contenir un peu un méchant fou et de remettre en honneur la bonne foi
de notre gouvernement qui, à tort, à mon avis, mais réellement, n'est
pas sortie tout à fait intacte des transactions espagnoles. Je tente
quelque chose qui peut fort bien échouer et qui, dans la plus grande
chance de succès, ne rapportera pas grand honneur. Mais, tout compte
fait, j'y suis plus propre qu'aucun autre, et, si je refuse, il faut
laisser la barque à la grâce de Dieu[115].»

[Note 115: Lettre du 26 avril 1847. (_Documents inédits._) Le duc
de Broglie terminait ainsi sa lettre: «Mon rôle dans les affaires
publiques a toujours été de me compter pour peu de chose et de ne
point viser au succès personnel. Somme toute, je m'en suis bien
trouvé, comme il arrive toujours quand on suit ce rôle par instinct
et avec persévérance. Je parle quand je crois avoir quelque chose à
dire qu'un autre ne dira ni mieux ni aussi bien que moi. J'agis quand
je crois que j'ai quelque chose à faire qu'un autre ne peut faire ni
mieux ni aussi bien que moi. Passé cela, je me tiens tranquille, et
ce que je préfère, c'est la vie privée. Si j'ai tort ou raison dans
cette occasion, c'est ce que l'événement décidera; mais je me serai
conduit conformément à mon caractère. C'est tout ce qu'il me faut. À
soixante et un ans, on n'a plus que cela à faire, même par intérêt.»]

Arrivé à Londres, le 1er juillet 1847, le duc de Broglie fut
personnellement très bien reçu de la Reine, des ministres, de
la haute société politique. Peut-être même y avait-il dans ces
politesses quelque affectation et comme une arrière-pensée de séparer
l'ambassadeur de ceux qui l'envoyaient, et d'honorer d'autant plus la
probité politique du premier qu'on contestait celle des seconds; mais
le duc n'était pas homme à permettre que son bon renom fût tourné
en affront contre son gouvernement. La courtoisie dont on usait à
son égard ne l'empêchait pas de bien voir à quelles préventions il
se heurtait[116]. Il savait notamment à quoi s'en tenir sur lord
Palmerston. M. Guizot lui écrivait de Paris: «Les Anglais sont comme
les pièces de Shakespeare, pleins de vrai et de faux, de droiture
et d'artifice, ayant beaucoup de grandes et bonnes impulsions
et beaucoup de petits calculs. Et, dans lord Palmerston, le mal
l'emporte de beaucoup sur le bien. Mon impression est même que ce
qu'il a des bonnes qualités du caractère anglais ne lui sert guère
qu'à couvrir les mauvaises tendances de son propre caractère. Je vous
dis sans réserve toute ma méfiance de lui. Je le crois encore plus
avantageux et impertinent dans son âme et à part lui qu'il ne le
montre au dehors, quoiqu'il le montre pas mal.» Il ajoutait, quelque
temps après: «Palmerston est persévérant et astucieux; il a une idée
fixe; il la suivra toujours, en dessous, quand il ne pourra pas en
dessus[117].» Le ministre et l'ambassadeur s'entendaient parfaitement
sur la façon de traiter avec ce personnage si incommode. Dès le 16
juillet, M. Guizot faisait remarquer au duc de Broglie que lord
Palmerston était «disposé à n'être bien que pour ceux qui, sensément
et convenablement, se faisaient craindre de lui[118]». De son côté,
M. de Broglie écrivait au ministre: «Une manière de se conduire
ouverte, directe, résolue, est ce qui embarrasse le plus lord
Palmerston. À mon avis, on se trouve toujours bien d'aller droit à
lui, de le mettre en demeure de prendre le bon parti, et de prendre,
soi, acte de son refus. Nous avons pour nous, en toutes choses, la
raison, le bon droit, la bonne cause; il faut prendre tranquillement
nos avantages et lui laisser la politique sournoise et querelleuse,
cette politique de roquet qui grogne sans mordre et qui ruse sans
attraper[119].»

[Note 116: Le roi des Belges, alors à Windsor, avait averti le duc
de Broglie qu'il était «impossible d'ôter de la tête de toutes
les personnes tant soit peu influentes en Angleterre, la Reine y
comprise, que tout ce qui était arrivé était le résultat d'une vaste
machination du gouvernement français». (Lettre confidentielle du duc
de Broglie à M. Guizot, du 5 juillet 1847. _Documents inédits._)]

[Note 117: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie, du
16 juillet et du 6 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 118: Lettre précitée du 16 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 119: Lettre confidentielle du 18 octobre 1847. (_Documents
inédits._)]

L'ambassadeur usait en outre de son autorité personnelle pour
agir sur les autres membres du cabinet anglais, et pour tâcher de
les décider à retenir un peu leur collègue. Ainsi écrivait-il, un
jour, à M. Guizot, après une conversation avec lord Lansdowne: «Je
lui ai expliqué la politique de la France avec détail, et je l'ai
forcé, comme toujours, à y donner son entière approbation. Mais ces
approbations sont sans effet immédiat; ce n'est qu'à la longue et
en ne se lassant point qu'on peut en attendre quelque chose. Il faut
changer les esprits autour de lord Palmerston[120].» Une autre fois,
c'était le chef du cabinet, lord John Russell, avec lequel le duc de
Broglie avait une longue conversation sur les questions pendantes, et
auquel il se sentait en position d'adresser l'avertissement suivant:
«J'espère qu'aucun différend, aucune difficulté ne s'élèvera entre
nos deux gouvernements. Si cela arrivait par malheur, il n'est pas
d'efforts que je ne fisse pour en prévenir les conséquences. Mais
promettez-moi une chose: c'est de veiller avec soin, comme chef
du gouvernement de la Reine, au langage qui serait tenu dans les
premiers moments, si telle conjecture venait à se présenter; c'est
de ne rien dire, c'est de ne rien laisser dire qui parût mettre le
gouvernement français, la nation française au défi de faire telle
ou telle chose, de prendre tel ou tel parti. Souvenez-vous de
l'affaire Pritchard. À coup sûr, jamais nos deux gouvernements, nos
deux nations n'ont été plus unis qu'à cette époque. L'affaire était
minime en elle-même. Nous avions tort jusqu'à un certain point, et il
nous était d'autant plus facile de le reconnaître que le gouverneur
de Taïti avait donné tort officiellement à son subordonné. Nous ne
demandions pas mieux que de terminer le différend, comme il s'est
effectivement terminé. Mais des paroles imprudemment prononcées dans
le Parlement ont failli rendre tout accommodement impossible; il
ne s'en est fallu que de quatre voix que le ministère français ne
fût renversé, et que son successeur ne fût obligé de refuser toute
réparation, ce qui aurait entraîné la guerre entre les deux pays.
Dans la situation actuelle des choses, tout serait bien autrement
grave, bien autrement périlleux et compromettant. Promettez-moi de
veiller à ce qu'il ne soit pas dit, le cas échéant, un mot qui nous
rende plus difficile, qui nous rende impossible de faire au bien de
la paix tous les sacrifices que comporteraient notre honneur et nos
intérêts essentiels[121].» La haute considération dont jouissait
notre ambassadeur ne lui donnait pas seulement le moyen de faire
entendre d'utiles vérités aux hommes d'État anglais; elle faisait
de lui le confident, le conseiller et, dans une certaine mesure,
le _leader_ des ambassadeurs étrangers accrédités à Londres. «Tout
le corps diplomatique, écrivait-il à son fils, non seulement est
bien pour moi, mais me considère comme un point central... On se
ferait difficilement l'idée du degré d'humeur et de malveillance
dont tous les gouvernements de l'Europe sont animés contre l'ennemi
commun[122].»

[Note 120: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 12
octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 121: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 16 septembre
1847.]

[Note 122: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

Sans doute, comme on le verra bientôt, notre ambassadeur ne parvenait
pas, par ces divers moyens, à déjouer tous les mauvais desseins de
lord Palmerston. Du moins il faisait ainsi, à Londres, tout ce qui
était alors possible pour limiter le mal, pour gagner du temps.
L'ambition du gouvernement français n'allait pas au delà. Dès le
début de l'ambassade du duc de Broglie, le 8 juillet 1847, M. Guizot
lui écrivait: «Je crois parfaitement à tout ce que vous me dites dans
votre lettre du 5[123]. Le Roi en a été très frappé. Et cet état des
esprits en Angleterre durera assez longtemps, car il se fonde sur des
faits mal compris, mal appréciés, mais réels et que nous ne pouvons
ni ne devons changer. La politique anglaise a perdu en Espagne une
bataille qu'elle a eu tort de livrer; sensément et honnêtement, il
n'y avait pas lieu à bataille; mais enfin, la bataille a eu lieu.
Nous n'en pouvons effacer ni l'impression ni les résultats. Tant
qu'on croira, comme dit le _Times,_ que nous travaillons avec passion
à nous créer partout une prépondérance exclusive et illégitime, la
situation actuelle durera. Personne n'est aussi propre que vous
à la contenir, à l'atténuer, à la combattre chaque jour, à faire
chaque jour pénétrer dans les esprits anglais un peu de vérité et
de confiance. Et puis, viendra peut-être en Europe quelque grand
événement, en Angleterre quelque grand revirement des partis et
des hommes, qui remettra les idées justes et les intérêts vrais
à la place de toutes les susceptibilités, jalousies, vanités et
chimères nationales et individuelles. C'est à attendre ce moment et à
prévenir, en l'attendant, tout accident grave, que nous travaillons,
vous et moi. J'espère que nous y réussirons[124].»

[Note 123: Il s'agit de la lettre dont j'ai cité plus haut, en note,
un passage, et où M. de Broglie rapportait une conversation avec le
roi des Belges.]

[Note 124: Cette lettre est de celles que Mme de Witt a publiées dans
son intéressant volume, _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses
amis._]


II

Le gouvernement français devait tenir tête à lord Palmerston et
parer ses coups, sur les divers théâtres où les deux diplomaties se
trouvaient en contact. J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer quelle
avait été, aussitôt après la célébration des deux mariages de la
reine Isabelle et de sa soeur, l'attitude très différente prise, en
Espagne, par les cabinets de Paris et de Londres[125]. Tandis que
lord Palmerston, tout à sa soif de vengeance, poussait son agent,
sir Henri Bulwer, à se jeter plus passionnément que jamais dans
les intrigues des partis espagnols, notre gouvernement, préoccupé
de dissiper les soupçons éveillés par son récent succès, se
retirait ostensiblement de la lutte, faisait prendre un congé à son
ambassadeur, M. Bresson, et ne laissait à Madrid qu'un secrétaire
auquel instruction était donnée de ne pas se mêler aux affaires
intérieures de la Péninsule. M. Guizot expliqua lui-même ainsi, à la
tribune, les raisons de cette attitude: «On s'est servi de l'action
que nous avions exercée, des résultats que nous avions obtenus, pour
nous accuser d'esprit de domination, d'ingérence, de prépotence
en Espagne, pour exciter contre nous, à ce sujet, l'esprit de
nationalité, de fierté, de susceptibilité espagnole. Eh bien! quand
l'événement a été accompli, quand la conclusion a été obtenue, nous
avons pensé qu'il était bon que notre attitude, que notre conduite
donnât un démenti éclatant à de telles accusations. Nous avons pensé
qu'il était d'une politique intelligente et prudente que les passions
excitées à cette occasion, les ressentiments, pour appeler les choses
par leur nom, eussent le temps et la facilité de se calmer, de
s'éteindre... Voilà les motifs de notre conduite, et je les tiens,
tous les jours, pour plus décisifs et meilleurs. Je tiens qu'il est
bon que le soupçon, légitime ou non, d'ingérence et de prépotence
se porte ailleurs. Que d'autres aient, à leur tour, à en sentir
l'embarras, le fardeau et les inconvénients... Nous avons d'ailleurs
dans l'intelligence et dans les sentiments du peuple espagnol une
entière confiance. Nous avons la confiance que, livré à lui-même,
sous l'empire d'institutions libres, le peuple espagnol, en présence
des faits, comprendra mieux, tous les jours, que l'intimité avec la
France est pour lui, aussi bien que pour nous, une bonne et nationale
politique[126].»

[Note 125: Voir plus haut, t. VI, p. 262, 263.]

[Note 126: Discours du 5 mai 1847.]

Cette tactique parut d'abord assez peu nous réussir. Sir Henri Bulwer
profita de ce que nous lui laissions le champ libre pour combattre
nos amis, pousser les siens et surtout brouiller les cartes. Le
ministère Isturiz, qui s'était compromis avec nous dans l'affaire des
mariages, se vit obligé de céder la place à un ministère Sotomayor,
encore _moderado_, mais en réaction contre l'influence française et
en coquetterie avec les progressistes. Il y avait quelque chose de
plus fâcheux encore: l'un des deux mariages que nous avions faits
tournait fort mal. La jeune reine laissait éclater son antipathie
contre le mari que la politique lui avait imposé, et témoignait à un
certain général Serrano, d'opinion progressiste et ouvertement engagé
dans la politique anglaise, une faveur dont elle ne se mettait pas
en peine de voiler le caractère. Le roi François d'Assise, blessé
de l'affront qui lui était fait, embarrassé de son rôle et de sa
personne, n'avait pas ce qu'il fallait pour ramener sa femme et ne se
montrait nullement disposé à lui pardonner. Le scandale devint tel
qu'en mars 1847, le ministère enjoignit au général Serrano d'aller
prendre un commandement en Navarre, et, sur son refus d'obéir, fit
ouvrir contre lui une instruction par le Sénat. La Reine répondit en
mettant brusquement à la porte, le 28 mars, les ministres assez osés
pour s'attaquer à son favori, et les remplaça par un cabinet composé
principalement des amis personnels de ce dernier; l'un des plus
remuants parmi les nouveaux ministres était M. Salamanca, spéculateur
peu considéré et âme damnée de sir Henri Bulwer. Bien que Serrano
fût demeuré hors du ministère, son pouvoir était connu de tous, et
l'on avait trouvé un euphémisme pour le désigner; on l'appelait
«l'influence».

À la nouvelle du coup fait par la Reine, Palmerston ne put retenir
un cri de joie et de triomphe. «Bravo, Isabelle!» écrivait-il à lord
Normanby[127]. En même temps, il pressait Bulwer de lier partie plus
étroite encore avec le favori. L'attachement de la Reine n'éveillait
chez lui aucun scrupule; il y voyait une bonne fortune dont il
fallait profiter pour amener un divorce[128]. Ainsi aidée par la
diplomatie anglaise, la rupture des royaux époux devint de plus en
plus profonde. Le Roi avait quitté le palais et s'était retiré au
Pardo, près Madrid, se refusant à toute rencontre avec la Reine.
Celle-ci, dans l'emportement de son caprice, en venait à répéter
à ses ministres et même à certains membres du clergé ce mot de
«divorce» que lui avait soufflé Bulwer[129]. Mais, si les ministres
avaient l'air d'entrer plus ou moins dans son idée, si quelques-uns
même, comme Salamanca, l'y encourageaient, les membres du clergé
lui répondaient par un _non possumus_ absolu. C'était l'illusion
de protestants comme Palmerston et Bulwer de croire qu'un divorce
était chose possible dans un pays aussi catholique que l'Espagne.
Leur passion les aveuglait. Chaque jour, ils s'enfonçaient plus
avant dans leurs très vilaines intrigues. Désespérant de trouver
assez d'audace chez les ministres espagnols, ils travaillaient à les
remplacer par de purs progressistes: dans ce dessein, ils avaient
fait rappeler d'exil Espartero. Bulwer finit par trouver Serrano
lui-même trop timide et trop mou, et il poussa à sa place, auprès
de la Reine, un nouveau favori, colonel de la garde d'Espartero. De
Londres, Palmerston excitait son agent, et les journaux inspirés
par le _Foreign office_ faisaient ouvertement campagne pour le
divorce de la Reine, et demandaient qu'en même temps la duchesse
de Montpensier fût déchue de ses droits successoraux[130]. Il est
vrai qu'en Angleterre, tout le monde n'était pas également flatté
de se trouver ainsi complice des scandales du palais de Madrid. Les
journaux tories n'étaient pas les seuls à blâmer Bulwer. Au sein même
du cabinet britannique, la conduite de lord Palmerston était loin
d'être universellement approuvée: lord John Russell laissait voir par
moments sa tristesse et son embarras[131].

[Note 127: Lettre du 2 avril 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 308.)]

[Note 128: BULWER, t. III, p. 199, 200.]

[Note 129: En rapportant ces faits après coup, Bulwer s'étonne
des scrupules du peuple espagnol. «C'est un peuple plein de
_decorum_, dit-il. Quelques personnages très considérables et très
considérés discutaient gravement s'il y avait lieu de se débarrasser
tranquillement du Roi au moyen d'une tasse de café; mais le scandale
d'un divorce les choquait.» (_Ibid._, p. 200.)]

[Note 130: Sur toutes ces intrigues, voir _passim_ la correspondance
de M. Guizot avec ses divers ambassadeurs, et les lettres qu'il
recevait du duc de Glucksbierg, chargé d'affaires de France à Madrid.
(_Documents inédits._) Voir aussi les aveux qui ressortent du récit
même de Bulwer. (_The Life of Palmerston_, t. III, p. 200, 201.)]

[Note 131: Le duc de Broglie mandait à M. Guizot, le 21 septembre
1847: «Lord John Russell m'a parlé avec découragement de l'Espagne;
les attaques contre Bulwer lui sont très sensibles.» Toutefois, notre
ambassadeur se rendait compte que, pour voir grandir cette révolte de
la conscience anglaise, il fallait à la fois que les menées de Bulwer
fussent mises en lumière et que la France s'effaçât. (Lettre du duc
de Broglie à son fils, en date du 15 septembre 1847. _Documents
inédits._)]

Le gouvernement français ne pouvait qu'être très désagréablement
affecté de ce qui se passait en Espagne, d'autant que l'opposition ne
manquait pas d'en tirer argument et de lui demander ironiquement si
tel était le bénéfice des fameux mariages. Toutefois, il ne trouvait
pas là une raison de sortir de sa réserve. Non qu'il ne fût sollicité
d'opposer intrigues à intrigues, complots à complots. Certains
«moderados», irrités de la conduite de la Reine, l'eussent volontiers
poussée à une abdication dont elle-même parlait assez souvent,
afin de la remplacer par la duchesse de Montpensier. La reine mère
Christine, mécontente qu'on l'empêchât de retourner en Espagne,
entrait plus ou moins dans ce projet. M. Guizot y mit fermement le
holà. «On ne nous forcera pas la main, écrivait-il au duc de Broglie.
Bien loin d'accepter l'abdication de la Reine, nous protesterons
contre. Nous garderons ici le duc et la duchesse de Montpensier. Le
jour où leurs droits s'ouvriraient naturellement, nous verrions.
D'ici là, nous ne serons point à la merci de fantaisies folles
ou d'intrigues coupables. Je crois qu'à Madrid et à la rue de
Courcelles[132], on croit assez que nous ferons comme nous disons,
et cela contient beaucoup. Cela contiendra-t-il assez? Je l'espère,
et je compte beaucoup sur le défaut de suite et de vraie hardiesse
de tout ce monde-là. Ils rêvent et complotent tous, et ne font
rien[133].»

[Note 132: C'était là que demeurait la reine Christine.]

[Note 133: Lettre du 30 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Toutefois, la réserve du gouvernement français n'était ni de
l'indifférence ni de l'inertie. Très attentif aux événements, il
se tenait prêt à intervenir dans certaines éventualités. Dès le
mois d'avril 1847, M. Guizot écrivait à l'un de ses ambassadeurs:
«Que les Espagnols fassent ou défassent leurs affaires comme ils
l'entendent. Nous disons cela très haut, et nous le pratiquons.
Mais si quelque grande question française se trouvait engagée dans
les affaires espagnoles, nous reprendrions la position active, et
nous la reprendrions d'autant mieux que nous aurions quelque temps
détendu la corde.» Quelques mois plus tard, dans une autre lettre,
notre ministre annonçait que, le cas échéant, il serait «aussi décidé
et aussi efficace pour maintenir les conséquences du mariage, qu'il
l'avait été pour le conclure[134]».

[Note 134: Lettres de M. Guizot à M. Rossi, du 26 avril et du 3
octobre 1847. (_Documents inédits._)]

Le cabinet de Paris tenait à ce que le gouvernement britannique
ne se fît sur ce point aucune illusion. Le duc de Broglie saisit
l'occasion d'une conversation avec le premier ministre, lord John
Russell, pour lui donner, avec toutes les assurances qui pouvaient
dissiper ses préventions, des avertissements qui le missent en
garde contre certains entraînements. «Il n'y a qu'une chose qui
nous importe, à Madrid, lui dit-il, c'est que le fond même de
l'établissement actuel en Espagne subsiste. Du reste, que ce soit
Pierre ou Paul qui soit ministre, cela nous fait peu de chose. Nous
ne mettons pas de vanité à paraître gouverner l'Espagne et à répondre
de ce qui s'y fait; et effectivement, il n'y a pas beaucoup de vanité
à en tirer... Que désirez-vous? Vous désirez que la reine d'Espagne
vive, qu'elle règne, que les droits éventuels de la duchesse de
Montpensier soient indéfiniment ajournés? Eh bien, je vous affirme,
et croyez que je sais ce que je dis en parlant ainsi, qu'il n'entre
pas dans notre pensée d'avancer d'un seul jour, d'une heure,
l'ouverture des droits éventuels de la duchesse de Montpensier...
Rien n'est si aisé, pour la légation d'Angleterre, que de renverser
un ministère _moderado_. En voilà trois qui tombent, coup sur coup,
depuis un an. Rien ne serait si aisé à la légation de France que de
renverser un ministère progressiste, si elle se mettait à l'oeuvre.
Mais à quoi cela peut-il servir, sinon à faire les affaires de
nos ennemis, aux dépens des nôtres, et quel est le meilleur moyen
de rendre le trône d'Espagne vacant que de rendre à la Reine tout
gouvernement impossible!... Sur la question du divorce, j'ai deux
choses à vous dire: la première, c'est que toute idée de divorce est
un rêve et une folie. Si la reine d'Espagne veut divorcer, elle n'a
qu'un parti à prendre, c'est de faire comme Henri VIII, de se faire
protestante et de faire son royaume protestant. Aucun pape, aucun
prêtre catholique,--non excommunié,--n'admettra un seul instant
l'idée d'un divorce, et, pour que le mariage fût déclaré nul _ab
initio_, il faudrait qu'il eût été contracté en violation des lois
de l'Église, ce qui n'est pas. L'empereur Napoléon, dans toute sa
puissance, n'a pu obtenir de Pie VII, qui l'avait sacré, l'annulation
du mariage de son frère Jérôme, qui cependant avait épousé une
protestante. Ma seconde observation est plus grave... Il importe
essentiellement que l'Angleterre se tienne pour satisfaite de l'ordre
de choses établi en Espagne; dans le cas contraire, je prévois
tout, et je ne réponds de rien. Si vous vous aperceviez que nous
travaillions à détruire cet ordre de choses à notre profit, à hâter,
je le répète, d'un seul jour, d'une seule heure, les droits éventuels
de Mme la duchesse de Montpensier, vous auriez toute raison d'y
regarder de très près; vous auriez tout droit de vous y opposer. Ce
que vous feriez en pareil cas, je ne vous le demande pas; peut-être
ne le savez-vous pas vous-même; mais je reconnais toute l'étendue
de vos droits. En revanche, la partie est égale entre nous: si nous
apercevions que vous travailliez à détruire, à notre détriment,
l'ordre de choses actuel, à changer la position de la Reine vis-à-vis
de nous et l'ordre de succession tel qu'il existe aujourd'hui, nous
aurions toute raison d'y regarder de très près et tout droit de
nous y opposer. Ce que nous ferions, ne me le demandez pas, car je
l'ignore; mais je sais ce que nous aurions le droit de faire[135].»

[Note 135: Dépêche de M. le duc de Broglie à M. Guizot, du 16
septembre 1847.]

Si assuré que fût M. Guizot de la fermeté du Pape à maintenir
l'indissolubilité du mariage, il ne laissait pas que de prendre
aussi, de ce côté, quelques précautions. Dans ce dessein, il mettait
notre ambassadeur à Rome, M. Rossi, au courant de toutes les menées
de la diplomatie anglaise. «Je n'ai pas besoin, ajoutait-il, de
vous dire combien l'affaire est grosse, et combien il nous importe
d'arrêter le travail de lord Palmerston dans son cours, avant
d'en venir, et pour ne pas en venir aux dernières extrémités et
nécessités. À Rome est l'enclouure décisive. Rome ne prononcera
pas la nullité du mariage. Elle ne le peut ni religieusement, ni
moralement, ni politiquement. Nous y comptons. Assurez-vous-en
bien, et ne négligez aucune occasion, aucun moyen de corroborer
cette certitude. Qu'on ne s'inquiète pas, à Rome, des conséquences
possibles, en Espagne, de la résistance. La reine Isabelle ne fera
point ce qu'a fait Henri VIII. Je sais bien, très bien où elle
en est et ce qui se passe en elle. Elle fera beaucoup de folies
secondaires. Elle ne fera pas la folie suprême... Je tiens pour
impossible qu'on ne comprenne pas, à Rome, que les intérêts vitaux
du catholicisme en Espagne sont liés à la cause du parti monarchique
modéré espagnol et de la politique française[136].» La confiance
de notre ministre était fondée: Pie IX était absolument résolu à
repousser toute demande en annulation de mariage.

[Note 136: Lettre particulière de M. Guizot à M. Rossi, du 3 octobre
1847. (_Documents inédits._)]

La cour romaine n'était pas la seule à laquelle M. Guizot jugeât
utile de dénoncer les mauvais desseins de la diplomatie britannique.
Il se faisait honneur auprès des puissances continentales de ce qu'en
Espagne, comme sur beaucoup d'autres théâtres, il se trouvait être,
contre lord Palmerston, le champion de la cause conservatrice. Dès le
4 mars 1847, il avait écrit à son ministre à Berlin: «Nous avons bien
le droit de demander aux amis de l'ordre européen, même à ceux qui
nous ont témoigné dans la question espagnole peu de bienveillance,
qu'ils nous secondent un peu dans cette rude tâche. L'ordre en
Espagne, c'est l'ordre dans l'Europe occidentale. L'ordre dans
l'Europe occidentale, c'est l'ordre dans l'Europe[137].»

[Note 137: Lettre particulière de M. Guizot au marquis de Dalmatie,
du 4 mars 1847. (_Documents inédits._)]

Pour le moment, au delà de cet avertissement donné à Londres, de
cette vigilance exercée à Rome, de cet appel un peu platonique à la
sympathie des autres cours, le gouvernement français ne voyait rien
à faire. À Madrid, notamment, il estimait habile de se tenir coi
et attendait la réaction qui lui paraissait devoir être provoquée,
tôt ou tard, par les excès de ses adversaires. Divers symptômes
confirmaient sa prévision. L'orgueil espagnol était vivement blessé
de l'ingérence et de la prépotence de plus en plus affichées par le
ministre d'Angleterre. Les intérêts s'inquiétaient des avantages
commerciaux que la diplomatie britannique, toujours pratique,
prétendait se faire accorder par les ministres qu'elle patronnait.
Et puis, la politique suivie ne pouvait-elle pas être jugée à ses
fruits: gouvernement en décomposition, désordre moral et matériel
du haut en bas de l'échelle, sans compter l'insurrection carliste
qui profitait de cette situation pour se ranimer et qui faisait
en Catalogne des progrès alarmants? Le péril devenait tel que les
complices mêmes de Bulwer hésitaient à le suivre plus loin. Ajoutez
l'effet produit par l'arrogance des progressistes qui, forts de
l'appui de l'Angleterre, annonçaient hautement leur intention,
une fois revenus au pouvoir, d'exercer leur vengeance contre tous
leurs anciens adversaires, à commencer par les ministres actuels;
c'était mettre sur ses gardes non seulement le cabinet, mais aussi
la Reine, qui avait gardé de certains événements de son enfance un
souvenir assez présent pour ne pas désirer retomber aux mains de
cette faction. «Méfie-toi de tes progressistes, répétait-elle à
Serrano; ils te pendront et moi aussi!» Elle détestait et redoutait
particulièrement Espartero: «Je vois bien qu'il faudra que je prenne
Narvaez, afin de me sauver d'Espartero», disait-elle assez haut pour
être entendue des amis de ce dernier[138].

[Note 138: Correspondance du duc de Glucksbierg, chargé d'affaires de
France à Madrid, avec M. Guizot. (_Documents inédits._)]

Il y aurait eu là de quoi faire réfléchir sir Henri Bulwer. Mais
celui-ci se croyait maître de la situation, et, grâce au concours
de M. Salamanca, qui, lui, ne reculait devant aucune extrémité, il
se flattait de réaliser bientôt ses desseins. Aussi quel ne fut
pas son ébahissement, quand, le 4 octobre 1847, par un nouveau
coup de théâtre, non moins soudain que celui du mois de mars, la
Reine congédia ses ministres et les remplaça par le chef du parti
conservateur, par l'adversaire le plus redouté des progressistes,
par Narvaez! À peine au pouvoir, celui-ci obtint, en quelques jours,
l'éloignement de Serrano, la réconciliation de la Reine et du Roi,
enfin le rappel de la reine Christine, qui fut reçue par sa fille
avec effusion et tendresse. Au tour de M. Guizot de triompher.
«L'événement est complet, écrivait-il à ses ambassadeurs; l'ordre
extérieur apparent est rétabli dans le gouvernement par la formation
d'un cabinet en harmonie avec les cortès, dans le palais par la
réconciliation de la femme avec le mari, de la fille avec la mère.
Pour combien de temps? Nous verrons. Quoi qu'il arrive, nous sommes
rentrés dans la bonne voie, nous y marcherons quelque temps. Et, en
tout cas, ce qui vient de se passer prouve qu'on peut y rentrer, et
que, si le bien est toujours chancelant en Espagne, le mal l'est
aussi[139].» De Londres, le duc de Broglie répondait au ministre:
«L'événement fait ici un excellent effet, en bien sur les uns, en
consternation sur les autres[140].» La revanche de la France en
Espagne paraissait éclatante.

[Note 139: Lettres de M. Guizot à M. Rossi et au duc de Broglie, en
date du 17 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 140: Lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 26
octobre 1847. (_Documents inédits._)]

Ce n'est pas à dire que notre diplomatie en eût fini avec toutes
les difficultés espagnoles. En dépit de l'autorité que Narvaez et
la reine Christine exerçaient sur la jeune reine, celle-ci menaçait
à chaque instant de leur échapper et de faire quelque nouvelle
frasque privée ou publique; seule, la peur des progressistes la
retenait un peu. D'autre part, quelques esprits ardents caressaient
toujours le projet de remplacer Isabelle par sa soeur. Tout au
moins le voeu unanime des _moderados_ était-il de voir revenir à
Madrid le duc de Montpensier. Narvaez faisait savoir à Paris qu'à
cette condition seule, il pourrait continuer sa tâche. La reine
Christine joignait ses instances à celles du ministre. On faisait
même écrire par Isabelle une lettre dans ce sens à sa soeur, pour
laquelle, malgré le contraste absolu de leur mode de vie, elle avait
conservé une très vive affection. Notre chargé d'affaires affirmait
qu'un refus découragerait absolument les amis de la France[141]. M.
Guizot cependant ne crut pas devoir accueillir cette demande. «Le
voyage du duc et de la duchesse en Espagne, mandait-il le 2 novembre
à son agent à Madrid, rouvrirait la carrière des intrigues, des
calomnies, des jalousies... Il faut, pendant quelque temps du moins,
fermer toute porte, enlever tout prétexte à ce mouvement fébrile et
pervers de l'intérieur du palais, des journaux, des conversations
hostiles[142].» Et il écrivait, le lendemain, au duc de Broglie:
«Nos amis de Madrid auront de l'humeur. Ils seraient plus rassurés,
s'ils nous avaient sous la main et à leur disposition. Mais l'humeur
passera et le bon effet de la bonne conduite restera. À tout prendre,
je suis bien aise de cet incident. Il m'a fourni l'occasion de
sonder un peu avant tous les coeurs et d'établir nettement notre
position[143].» De nouvelles instances ne firent pas changer d'avis
M. Guizot.

[Note 141: Correspondance du duc de Glucksbierg avec M. Guizot.
(_Documents inédits._)]

[Note 142: _Documents inédits._]

[Note 143: _Ibid._]

Ce refus n'eut pas pour nos amis, dans la Péninsule, les conséquences
fâcheuses qu'ils nous avaient annoncées. Somme toute, leur situation
allait plutôt s'affermissant, et, le 17 novembre 1847, notre
ministre pouvait écrire à M. de Broglie: «Laissant de côté les
oscillations, nous avons gagné en Espagne plus de terrain solide
que je ne pensais[144].» D'ailleurs, si prudent qu'il fût, le
gouvernement français ne se refusait pas, avec le temps, à sortir
de la réserve où il s'était volontairement renfermé depuis les
mariages, et à reprendre sur ce théâtre l'influence active qui lui
appartenait. Aussitôt Narvaez de retour au pouvoir, il avait été
question, à Paris, de ne plus se contenter d'un chargé d'affaires
en Espagne, et d'y envoyer un ambassadeur; le nom de M. Piscatory
avait été prononcé. Le choix d'un diplomate aussi énergique, aussi
entreprenant, et qui venait de lutter avec succès, en Grèce, contre
lord Palmerston, était significatif. Il l'était même tellement,
qu'on jugea sage d'attendre encore quelque temps avant de l'arrêter
et de le faire connaître. M. de Broglie écrivait à ce sujet, le 18
octobre, à M. Guizot: «Je ne serais pas d'avis de trop tendre la
corde à Madrid. C'est beaucoup que d'y réunir tout d'un coup Narvaez,
la reine Christine et Piscatory[145].» Ce fut seulement le 12
décembre 1847 qu'on jugea possible de faire ce nouveau pas, et que le
_Moniteur_ annonça la nomination de M. Piscatory. Celui-ci n'eut pas
le temps de prendre possession de son poste avant la révolution de
Février.

[Note 144: _Ibid._]

[Note 145: _Ibid._]

Lord Palmerston et son agent n'avaient pas vu sans un amer dépit
l'insuccès si complet de leurs menées et le rétablissement de
l'influence française. Il était dur, en effet, de s'être à ce point
compromis, pour n'en retirer aucun profit. Dans l'aveuglement de
son ressentiment, Bulwer prêtait une oreille complaisante à toutes
les dénonciations qui lui étaient apportées contre les ministres
espagnols et le gouvernement français, fût-ce des accusations
d'empoisonnement, et il les transmettait au _Foreign office_, où
elles trouvaient crédit. Au commencement de décembre, lord John
Russell écrivit un mot au duc de Broglie, pour lui communiquer
amicalement, disait-il, les nouvelles qu'il venait de recevoir de
Madrid: d'après ces nouvelles, les ministres espagnols conspiraient
pour faire abdiquer Isabelle, et celle-ci avait été malade après
avoir pris des drogues suspectes préparées par son entourage; la
lettre du premier ministre se terminait par une phrase établissant un
lien entre les auteurs de ces prétendus complots et le gouvernement
français qui les protégeait. Le duc de Broglie renvoya aussitôt
à lord John sa lettre. «En relisant le dernier paragraphe, lui
écrivit-il, vous concevrez qu'il m'est impossible de la garder. Je
crois agir dans l'intérêt de la paix et de la bonne intelligence
entre nos deux gouvernements, en m'efforçant de l'oublier.» Le chef
du cabinet anglais comprit la leçon, et répondit par un billet
d'excuse et de regrets[146]. Du reste, plus on allait, plus la
situation de Bulwer devenait fausse en Espagne: il avait partie
ouvertement liée avec l'opposition, s'agitait, intriguait, conspirait
même avec elle; loin de voiler son intervention, il l'affichait,
non seulement par emportement de passion, mais aussi par calcul, se
flattant d'exercer ainsi une sorte d'intimidation. Narvaez n'en
était ni troublé ni affaibli. Cela lui servait, au contraire, à
soulever le patriotisme espagnol contre cette ingérence de l'étranger
et à retenir la Reine.

[Note 146: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 5
décembre 1847. (_Documents inédits._)]

La campagne de la diplomatie britannique devait, peu de temps après
la révolution de Février, aboutir à un très piteux dénouement. Poussé
par les instructions que lord Palmerston lui enverra à l'insu des
autres ministres, Bulwer en fera tant, il s'engagera à ce point dans
les conspirations révolutionnaires, il se montrera si impérieux, si
insolent envers le gouvernement de Madrid, que celui-ci, poussé à
bout, le mettra à la porte de l'Espagne; et le cabinet anglais, se
sentant dans son tort, subira cet affront, sans user des représailles
auxquelles lord Palmerston tâchera vainement de l'entraîner.


III

La Grèce était, comme l'Espagne, l'un des champs de lutte où les
diplomaties anglaise et française avaient, depuis quelques années,
l'habitude de se rencontrer. Même du temps de l'entente cordiale,
il avait suffi que Colettis, chef de ce qu'on appelait à Athènes
le parti français, remplaçât au pouvoir Maurocordato, client de la
légation britannique, pour que le ministre d'Angleterre, sir Edmund
Lyons, digne émule de Bulwer, fît une opposition passionnée au
nouveau cabinet, et pour que notre agent, M. Piscatory, se crût par
contre obligé de le prendre sous sa protection[147]. L'avènement de
lord Palmerston n'était pas pour améliorer la situation. «Je suis
averti, écrivait M. Guizot à l'un de ses ambassadeurs, le 9 novembre
1846, que lord Palmerston penche à se venger en Grèce de son échec
en Espagne[148].» Non seulement Lyons ne fut plus contenu, mais il
fut excité. M. Piscatory n'était pas d'humeur à laisser sans défense
son ami Colettis, quand il était ainsi attaqué. Il se jeta dans
la bataille, avec son ardeur accoutumée, et y remporta plus d'un
avantage, non, il est vrai, sans s'exposer quelque peu à fausser son
rôle diplomatique, en se mêlant d'aussi près aux querelles des partis.

[Note 147: Sur les événements de Grèce jusqu'en 1846, voir plus haut,
t. VI, ch. IV, § III.]

[Note 148: Lettre particulière au comte de Flahault. (_Documents
inédits._)]

Pour tâcher de renverser Colettis, tous les moyens étaient bons à
lord Palmerston et à son agent, même ceux qui menaçaient le trône
d'Othon et l'indépendance de la Grèce. Vers la fin de janvier 1847,
à l'occasion d'un passeport refusé à un de ses aides de camp, le roi
de Grèce avait adressé, dans un bal, quelques paroles assez vives
au ministre de Turquie, M. Musurus. Celui-ci, poussé par sir Edmund
Lyons, grossit aussitôt l'incident, affecta d'y voir un affront dont
il imputait la responsabilité à Colettis, et réclama des excuses.
La question, portée à Constantinople, y fit l'objet de pourparlers,
qui se prolongèrent pendant les mois de février et de mars.
Vainement Othon et son ministre envoyèrent-ils des explications très
acceptables et que les cours continentales, l'Autriche notamment,
jugeaient telles; l'Angleterre excita la Porte à se montrer
intraitable. Ce conseil fut naturellement écouté d'une puissance qui
ne se consolait pas d'avoir vu créer, à ses dépens, l'État grec,
et qui devait saisir toute occasion de le mettre en danger. Ainsi
envenimée, la querelle amena une rupture des relations diplomatiques
entre Constantinople et Athènes, et l'on pouvait se demander si elle
ne finirait pas par une guerre.

Ce n'était pas assez pour lord Palmerston. Les finances avaient
toujours été l'un des points faibles de la Grèce. Le pays était
pauvre et l'administration sans ordre. Les trois puissances
protectrices, la France, l'Angleterre et la Russie, s'étaient souvent
plaintes d'un état de choses dont elles subissaient le contre-coup,
comme garantes de l'emprunt de 60 millions contracté au lendemain de
l'émancipation. Colettis désirait sincèrement remédier au mal, et
y avait travaillé, mais sans beaucoup de succès. De l'aveu de son
ami, M. Guizot, l'ancien palikare n'avait «ni les habitudes ni les
instincts de la régularité administrative». Au commencement de 1847,
il n'était pas encore en mesure de payer complètement les intérêts
de la dette, et se voyait réduit à demander aux puissances un
nouveau délai; il leur offrait en échange beaucoup de promesses et
quelques garanties. La France et la Russie étaient disposées à s'en
contenter, tout en insistant pour de promptes et efficaces réformes.
Mais lord Palmerston répondit en réclamant impérieusement le payement
immédiat du premier semestre de 1847, et en dressant un véritable
acte d'accusation contre le gouvernement grec. En même temps, avec
cette rudesse qui est un peu dans les habitudes des Anglais quand
ils ont affaire aux petits, il appuya ses exigences par l'envoi de
plusieurs navires sur les côtes de l'Attique; la présence de ces
navires, auxquels on croyait mission de saisir de force les revenus
du trésor grec, devait jeter et jeta en effet beaucoup d'alarme et
de trouble dans la population. Un tel conflit venant s'ajouter à
la querelle diplomatique alors engagée avec la Turquie, n'était-ce
pas plus qu'il n'en fallait pour rendre la situation intenable
à Colettis, d'autant qu'il avait alors sur les bras de graves
difficultés dans le Parlement et jusque dans le sein de son parti
et de son ministère? Aussi Palmerston, tout joyeux, se croyait-il
sur le point de nous battre à Athènes, comme, à ce moment même, il
se flattait de nous avoir battus à Madrid[149]. Son imagination
vindicative ne s'arrêtait pas à un changement de ministre; elle
rêvait plus ou moins d'une révolution; ce n'était pas à son insu qu'à
Londres, à Malte, à Corfou, on préparait des insurrections en Grèce,
et que le prince Louis-Bonaparte, alors réfugié à Londres, ébauchait
des intrigues en vue de prendre la place du roi Othon[150].

[Note 149: C'était, en effet, le moment où Isabelle mettait
violemment ses ministres _moderados_ à la porte, pour les remplacer
par les créatures de Bulwer.--Voir la lettre de lord Palmerston à
lord Normanby, du 2 avril 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t.
III, p. 308.)]

[Note 150: M. Guizot mentionnait ces intrigues dans une lettre
particulière, écrite le 31 mars 1847, au marquis de Dalmatie,
ministre de France à Berlin, et il terminait par ces mots: «Il n'y a
pas un de ces détails dont je ne sois positivement sûr.» (_Documents
inédits._)]

Le gouvernement français vit le danger. À peine, dans les derniers
jours de mars 1847, fut-il informé des mauvais desseins de lord
Palmerston, que, sans perdre une minute, il les dénonça aux cabinets
de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg. Pour les intéresser à
cette affaire, il fallait leur y montrer autre chose qu'une lutte
d'influence locale entre la France et l'Angleterre. Aussi M. Guizot
affectait-il de n'attacher aucune importance à cette face de la
question. «Je sais trop bien, écrivait-il à son ambassadeur à
Vienne, ce que vaut pour nous l'apparence de l'influence à Athènes,
pour me préoccuper longtemps de ce qui nous ferait perdre cette
influence.» Il insistait, sachant bien que cela toucherait davantage
le cabinet autrichien, sur ce que les menées anglaises risquaient
de provoquer en Grèce une explosion nationale et un soulèvement
anarchique qui bouleverseraient l'Orient et, par suite, l'Europe.
«Lord Palmerston, ajoutait-il, ne s'inquiète guère de mettre en
branle les insurrections et les révolutions, et, quand il a sa
passion à satisfaire, il ne voit plus du tout l'ensemble et l'avenir
des choses. Mais, en vérité, l'Europe n'est pas obligée de s'associer
à son emportement et à son imprévoyance. Est-ce que l'Europe ne
fera rien, ne dira rien, pour empêcher qu'on n'ouvre sur elle cette
nouvelle outre pleine de je ne sais quelle tempête? Est-ce que M.
de Metternich n'avertira pas l'Europe, pour qu'elle se réunisse
et s'entende afin de parer le coup, si cela se peut encore, ou du
moins afin d'en arrêter les conséquences?... Nous croyons qu'avec
un peu de prévoyance et d'action commune, le mal peut être étouffé
dans son germe. Que le prince de Metternich _take the lead_ dans cet
intérêt européen; nous le seconderons de notre mieux.» En même temps,
M. Guizot écrivait à Berlin: «Je ne puis croire que, si l'Europe
continentale se montrait unie dans son improbation, lord Palmerston
n'hésitât pas à aller jusqu'au bout[151].»

[Note 151: Lettres particulières de M. Guizot au comte de Flahault,
en date du 30 mars 1847, et au marquis de Dalmatie, en date du 31
mars. (_Documents inédits._) Les affaires de Grèce étaient de celles
sur lesquelles, à cette même époque, M. de Kindworth avait mission de
proposer une entente à M. de Metternich. (_Mémoires de Metternich_,
t. VII, p. 389.)]

Obtenir des deux cours allemandes une action prompte et énergique,
était chose à peu près impossible. Tout indigné qu'il fût des
menées de lord Palmerston, M. de Metternich laissa voir, au premier
moment, une sorte de résignation fataliste à ce qu'il ne croyait pas
pouvoir empêcher. «Il faut se borner, nous disait-il, à prendre une
attitude et à attendre[152].» N'était-ce pas du reste, en bien des
circonstances, le premier et le dernier mot de sa diplomatie? Quant à
la Prusse, les représentations qu'elle était disposée à faire faire
à Londres perdaient beaucoup de leur force en passant par la bouche
de M. de Bunsen, de plus en plus acquis à lord Palmerston[153]. À
Athènes, les deux envoyés d'Autriche et de Prusse, tout en témoignant
leur sympathie à Colettis, l'engageaient, dans son intérêt, à céder
momentanément devant l'orage. «Plus tard, lui disaient-ils, vous
reviendrez plus fort[154].» Notre gouvernement eût certainement
désiré un concours plus ferme; ce n'en était pas moins un résultat
sérieux d'avoir amené les cabinets de Vienne et de Berlin à déclarer
qu'ils jugeaient comme nous la politique britannique en Grèce, à
adresser à Londres des observations même mal écoutées, et à agir,
non sans efficacité, sur le gouvernement russe pour le détourner de
suivre lord Palmerston[155].

[Note 152: Lettre particulière de M. de Flahault à M. Guizot, du 5
avril 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 153: Lettre particulière de M. Guizot à M. de Flahault, du 30
mars 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 154: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 370.]

[Note 155: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 389, 390.]

Toutefois, la meilleure carte de notre jeu était Colettis lui-même.
Celui-ci, loin de faiblir, trouvait dans le péril une occasion de
montrer tout ce qu'il avait de ressources. Un remaniement de son
cabinet, des élections hardiment provoquées et terminées par un
éclatant succès, lui suffirent pour se débarrasser de ses difficultés
intérieures, et il en sortit plus populaire que jamais dans la
nation, plus en crédit auprès du Roi. Sagement préoccupé de mériter
la sympathie des autres puissances continentales, il les fit en
quelque sorte juges de sa conduite et de celle de lord Palmerston, et
s'arrangea pour mettre celui-ci bien dans son tort, en lui faisant
des offres assez sérieuses de garanties ou même de payement. De son
côté, le ministre anglais, chaque jour plus violent, s'aliénait
les autres puissances, sans parvenir à intimider la Grèce; loin
d'ébranler le ministre qu'il détestait, il le fortifiait et le
grandissait, en faisant de lui le représentant du sentiment national
offensé.

Au commencement de septembre 1847, lord Palmerston paraissait donc
avoir échoué dans sa campagne, et le cabinet français se félicitait
du succès de son client, quand arriva tout à coup d'Athènes une
lugubre nouvelle: Colettis, tombé malade au milieu même de sa
victoire, était mourant. Il succomba le 12 septembre, pleuré de la
cour et du peuple. M. Guizot ressentit très vivement la douleur de
cette perte. «La mort de Colettis, écrivait-il à M. de Barante, est
pour moi un vrai chagrin. J'ai fait, deux fois en ma vie, de grandes
affaires avec de vrais amis. Lord Aberdeen est à Haddo. Colettis est
mort. La veille de sa mort, la reine de Grèce, fondant en larmes
avec Piscatory, lui disait: «Et il y a des gens qui ne voient pas
que c'est un grand homme qui meurt[156]!» Notre ministre ne pleurait
pas seulement un ami personnel. Avec Colettis, le «parti français»
à Athènes perdait ses principales chances de succès et à peu près
tout ce qui pouvait nous le rendre intéressant. Cet homme, vraiment
unique sur le petit théâtre où les circonstances l'avaient fait
surgir, ne laissait derrière lui personne en état de le remplacer. M.
Guizot devait se sentir un peu dans la situation d'un joueur qui se
verrait enlever la carte sur laquelle il avait placé tout son enjeu,
et, de la politique suivie jusqu'alors, il ne lui restait guère
que l'embarras de se trouver engagé si avant dans l'inextricable
imbroglio des affaires intérieures de la Grèce.

[Note 156: Lettre du 28 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

Par contre, lord Palmerston croyait, grâce à cet accident, tenir
enfin sa revanche. Il la voulait très complète. Vainement le
gouvernement bavarois proposait-il une sorte de désarmement
réciproque et la constitution à Athènes d'un ministère de coalition
où tous les partis seraient représentés; vainement la France se
montrait-elle disposée à entrer dans cette voie et offrait-elle de
rappeler M. Piscatory si l'on faisait de même pour sir Edmund Lyons:
lord Palmerston repoussait toutes ces ouvertures; il lui fallait
un cabinet présidé par Maurocordato, le chef du parti anglais, et
le premier acte de ce cabinet devait être de dissoudre la Chambre
qui venait d'être élue et qui n'avait pas encore siégé. La Grèce et
son roi, blessés de cette arrogance impérieuse, refusèrent de s'y
soumettre et maintinrent le pouvoir aux mains des amis de Colettis.
Lord Palmerston, exaspéré, voulut alors renverser de vive force ceux
qui osaient lui résister. Dans ses conversations, il ne se gênait
pas pour annoncer la chute prochaine d'Othon[157]. Mais, cette fois
encore, sa passion fut trompée. Tel avait été le prestige de Colettis
que, mort, il protégeait encore ceux qui suivaient sa politique et se
recommandaient de son nom. Le cabinet, appuyé par le Roi et par la
grande majorité de la nation, parvint à réprimer les insurrections
fomentées ou en tout cas favorisées par la diplomatie anglaise, mit
fin au conflit diplomatique avec la Porte, et, lorsque la session se
rouvrit, il put se faire honneur de la pacification relative du pays.

[Note 157: De Londres, le duc de Broglie écrivait, le 2 novembre
1847, à M. Guizot: «Lord Palmerston a dit à M. de Bunsen que le
roi Othon serait bientôt détrôné, qu'une révolution se préparait.»
(_Documents inédits._)]

Le gouvernement français aidait le ministère grec à se défendre, mais
avec réserve, «sans l'épouser», comme il avait fait de Colettis.
Il cherchait visiblement à se dégager peu à peu des affaires
helléniques. M. Piscatory, qui comprenait la nécessité de cette
semi-retraite, mais qui éprouvait quelque embarras à l'effectuer
lui-même, était le premier à désirer son rappel. Aussi fut-il
heureux, au commencement de décembre 1847, de se voir nommer à
l'ambassade de Madrid[158]. La gestion de la légation d'Athènes
resta aux mains du premier secrétaire, M. Thouvenel. Ce dernier
était précisément de ceux qui avaient regretté que la politique
française se compromît autant au service de ses clients de Grèce.
Réduit au rôle de spectateur par l'activité débordante de son chef,
M. Piscatory, il avait été, par cela même, d'autant plus porté à
la critique. Sans nier les qualités rares de Colettis, son esprit,
son adresse, son courage, il le trouvait un peu chimérique, homme
d'expédient plus que de solution, capable de faire gagner du temps,
non de créer un gouvernement vraiment régulier. «Sur bien des
points, disait-il, les Anglais voient trop noir; de notre côté, nous
voyons trop blanc; en fondant les deux couleurs, nous arriverions
à une nuance grise qui serait plus vraie et plus juste.» De même,
tout en reconnaissant les mérites de M. Piscatory, en admirant
l'énergie avec laquelle «il forçait le succès», en proclamant qu'il
avait habilement et complètement «battu» sir Edmund Lyons, il lui
reprochait d'avoir «trop mis au jeu» dans les affaires grecques, et
d'y avoir apporté une trop grande «excitation personnelle». À son
avis, la lutte d'influence, si vivement engagée avec l'Angleterre,
était dangereuse pour un pays aussi frêle que la Grèce, et la France
n'en pouvait recueillir des avantages proportionnés aux efforts
faits et aux responsabilités assumées. Athènes lui paraissait être
devenue «un terrain d'une importance exagérée et factice», et,
dans ce qui s'y passait, il ne voyait guère qu'une «tragi-comédie»
assez pitoyable, où il nous était fâcheux d'avoir le premier rôle.
En 1846 et 1847, le jeune secrétaire avait exprimé plus ou moins
librement ces idées, dans les lettres qu'il écrivait à ses amis et
même dans sa correspondance avec le directeur politique du ministère
des affaires étrangères, M. Désages[159], qui était déjà un peu en
méfiance des entraînements philhelléniques de M. Piscatory[160]. On
conçoit qu'avec de telles opinions, M. Thouvenel fût bien préparé
à suivre la politique qui s'imposait, après la mort de Colettis.
Il la définissait ainsi, le 30 décembre 1847, dans une lettre à
M. Désages: «L'oeuvre que M. Piscatory a tenté d'accomplir en
Grèce lui appartenait en propre, et je ne conseille à personne de
la reprendre; mais ce qui nous importe, ce me semble, c'est que
cette oeuvre ne cesse pas brusquement, c'est que notre politique
ne fasse pas de soubresaut. Il faut qu'on ne nous accuse pas de
faiblesse, et cependant que nous rentrions dans une voie normale.
Nous devons désirer que notre bruit ne soit pas plus fort que notre
action réelle, et que nos embarras ne dépassent pas notre profit...
Je pense que six ou huit mois d'un régime plus doux, tel que je
le conçois, suffiront pour donner à notre situation un caractère
moins tranché, mais toujours très amical pour le Roi et pour le
pays, toujours fermes, sauf des irritations personnelles de moins
vis-à-vis de la légation anglaise. En un mot, je tâcherai de faire
en sorte que le successeur de M. Piscatory ne vienne pas à Athènes
pour prendre à son compte tous les actes et toutes les fautes d'un
parti et du gouvernement grec, mais simplement pour être le chef
d'une légation bienveillante[161].» Ce programme était conforme à la
pensée du cabinet de Paris, et M. Désages répondait, le 11 février
1848, à M. Thouvenel: «Nous n'avons, pour le présent, autre chose
à vous demander que ce que vous faites. Continuer _modérément_ M.
Piscatory, prendre à l'égard de ce qu'on appelle le parti français,
parti actuellement sans tête depuis la mort de Colettis, le rôle
de conciliateur plutôt que celui de directeur; se maintenir dans
les meilleurs rapports avec le Roi et la Reine, les conseiller dans
le sens vrai de leur intérêt et de leur dignité, et, sauf le cas
de péril sérieux, se tenir plutôt derrière que devant eux; voilà,
en gros, ce que vous faites et ce que vous avez de mieux à faire.»
Quel eût été le résultat de cette politique? Eût-elle pu maintenir
ce qu'il y avait de légitime et d'essentiel dans notre influence,
tout en diminuant nos compromissions? C'est une question à laquelle
la révolution de Février n'a pas permis d'avoir la seule réponse
vraiment décisive, celle des faits.

[Note 158: Voir plus haut, p. 132.]

[Note 159: _Passim_ dans _La Grèce du roi Othon, Correspondance de M.
Thouvenel avec sa famille et ses amis_, publiée par L. THOUVENEL.]

[Note 160: Lettre de M. Désages à M. de Jarnac, 30 juillet 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 161: _La Grèce du roi Othon_, etc., p. 160, 161.]


IV

Lord Palmerston ne se bornait pas à aviver et à envenimer la lutte
sur les théâtres où l'Angleterre et la France étaient déjà avant
lui en état de rivalité. Dans toutes les questions, il cherchait
l'occasion d'user envers nous d'un de ces mauvais procédés, de nous
jouer un de ces mauvais tours auxquels notre diplomatie avait fini
par être si bien habituée qu'elle les appelait, de son nom, des
«palmerstonades»[162].

[Note 162: Le mot se trouve, par exemple, dans une lettre de M.
Thouvenel au prince Albert de Broglie, 19 janvier 1848. (_La Grèce du
roi Othon_, etc., p. 164.)]

Le Portugal n'était pas moins troublé que l'Espagne. Des mesures
réactionnaires, prises en 1846 par la reine Dona Maria, avaient
provoqué une insurrection «libérale», devenue bientôt une véritable
guerre civile. Les Miguelistes en avaient profité pour reprendre les
armes. En Angleterre, on ne voyait pas sans préoccupation l'état
fâcheux d'un pays qu'on considérait comme une sorte de client. De
plus, la reine Victoria s'intéressait particulièrement au sort de
Dona Maria, qui avait épousé un cousin germain du prince Albert; elle
désirait qu'on vînt à son secours et pesait dans ce sens sur lord
Palmerston, dont les sympathies naturelles fussent allées plutôt
aux révolutionnaires. La France, au contraire, était peu attentive
à ce qui se passait en Portugal, et ne songeait aucunement à y
rivaliser avec l'influence anglaise; c'était sans fondement et par
un pur effet de sa manie soupçonneuse, que lord Palmerston croyait
voir, derrière la politique rétrograde de Dona Maria, les conseils
de Louis-Philippe. Cependant, la persistance et les progrès de
l'insurrection avaient fini par éveiller la sollicitude de notre
gouvernement: celui-ci craignait le contre-coup qui pouvait se
produire à Madrid, d'autant que les Esparteristes proclamaient très
haut leur espoir de «faire rentrer la révolution en Espagne par le
Portugal». C'était pour nous une raison de nous intéresser à la
pacification de ce dernier pays.

Telles étaient les dispositions du cabinet de Paris quand, au
commencement de 1847, Dona Maria, se fondant sur le traité un peu
oublié de la «Quadruple alliance», réclama le secours de l'Espagne.
On sait que par ce traité, signé le 22 avril 1834, les deux reines
constitutionnelles de la Péninsule avaient établi entre elles une
sorte d'assurance mutuelle contre les Miguelistes et les Carlistes,
et que, de plus, l'Angleterre et la France avaient promis de les
aider, au besoin par les armes, contre ces adversaires[163].
L'évocation d'un acte diplomatique où il avait été partie parut à
notre gouvernement une occasion de dire son mot dans l'affaire: il
s'autorisa, à son tour, du traité de 1834, pour offrir aux cabinets
de Londres et de Madrid de délibérer en commun sur les mesures à
prendre, et d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de se porter ensemble
médiateurs entre les belligérants. Que la France se mêlât des
affaires du Portugal, et qu'au lendemain des mariages espagnols, elle
parût, dans une démarche publique, être l'alliée de l'Angleterre,
c'est ce que l'animosité et la rancune de lord Palmerston ne
pouvaient admettre. Aussi, pour nous éconduire, s'empressa-t-il de
déclarer que le traité de la Quadruple alliance n'existait plus, et
qu'en tout cas il ne pouvait s'appliquer à la circonstance présente.
«Pas d'action commune avec la France, quand on peut l'éviter»,
écrivait-il à ce propos, le 17 février 1847, à lord Normanby[164].

[Note 163: Voir plus haut, t. II, ch. XIV, § V.]

Toutefois, le secrétaire d'État ne pouvait justifier son refus et
se défendre contre de nouvelles insistances de notre part, qu'en
accomplissant à lui seul la besogne pour laquelle il repoussait notre
concours, et en trouvant, en dehors de nous, quelque autre moyen de
pacification. Il l'essaya. On le vit successivement négocier avec
l'Espagne et le Portugal, pour substituer une triple alliance à la
quadruple dont il ne voulait plus, puis offrir la médiation de
l'Angleterre seule. Tout échoua. La situation du Portugal devenait
de plus en plus critique. Lord Palmerston sentait qu'autour de
lui, à la cour de Windsor, dans le public anglais, et jusque chez
ses collègues du cabinet, on s'en prenait à lui de la prolongation
et de l'aggravation de cette crise. Embarrassé de son impuissance
et de sa responsabilité, il sentit la nécessité de revenir sur le
refus hautain qu'il nous avait d'abord opposé. C'était sans doute
une reculade mortifiante, mais force lui fut de s'exécuter. La
Quadruple alliance fut donc momentanément ressuscitée, et, en mai
1847, des arrangements furent conclus entre les quatre cours, en vue
d'une sorte de médiation armée à exercer entre les belligérants. La
charge peu agréable de procéder aux mesures coercitives fut laissée
à l'Angleterre. Celle-ci s'en acquitta aussitôt d'une main si peu
légère qu'elle se fit beaucoup d'ennemis en Portugal et y affaiblit
sa situation. C'était une maladresse de plus ajoutée à toutes celles
qu'avait déjà commises lord Palmerston en cette affaire. Quant à
la France, une fois qu'elle se fut donné le plaisir d'imposer son
concours au cabinet de Londres, et qu'elle eut obtenu, tant bien que
mal, la pacification matérielle désirée par elle en vue de l'Espagne,
elle eut soin de se dégager d'une entreprise où elle n'avait aucun
intérêt. Dès la fin d'août 1847, notre gouvernement avertissait lord
Palmerston qu'il regardait, en ce qui le concernait, la question
comme close[165].

[Note 164: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 290.]

[Note 165: Voir la conversation du duc de Broglie et de lord
Palmerston, rapportée dans une dépêche du duc à M. Guizot, en date du
29 août 1847.]

À peine en avait-on fini avec le Portugal, qu'un incident du
même genre se produisait sur un tout autre théâtre. En 1845,
pour être agréable à lord Aberdeen, M. Guizot avait consenti,
fort à contre-coeur, à remettre la main dans les affaires de la
Plata, et à tenter, avec l'Angleterre, une médiation armée entre
Rosas, le dictateur de la Confédération argentine, et l'État de
Montevideo[166]. Il n'avait pas fallu longtemps pour nous apercevoir
que, suivant le mot de M. Désages, nous nous étions fourrés dans
un véritable «guêpier[167]». Nous n'y restions que par fidélité
à l'engagement pris envers l'Angleterre. Tant que lord Aberdeen
avait été au _Foreign office_, l'accord avait régné à la Plata
entre les agents des deux gouvernements. Il fallait s'attendre que
cette situation changeât avec lord Palmerston. Celui-ci apporta
dans cette affaire sa méfiance accoutumée à l'égard de la France;
il s'imaginait, on ne sait vraiment pourquoi, que nous songions
à profiter de ce qu'il y avait un certain nombre de Français à
Montevideo, pour nous emparer de cette ville; et l'important lui
paraissait être moins de faire réussir l'action commune que de nous
empêcher «de jouer le jeu d'Alger sur la rivière de la Plata[168]».
En 1847, le plénipotentiaire anglais dans ces régions était lord
Howden; s'inspirant évidemment des méfiances de son chef, il se
trouva bientôt en désaccord avec son collègue français, M. Walewski,
sur la façon de traiter Montevideo; au lieu d'en référer à son
gouvernement et de laisser, en attendant, les choses dans l'état,
il prit sur lui de mettre brusquement fin à l'action concertée:
il signifia à notre représentant que l'Angleterre se retirait de
l'intervention, leva le blocus et abandonna Montevideo au sort
que lui ferait subir Rosas. Un tel procédé était inouï dans une
entreprise faite en commun.

[Note 166: Voir plus haut, t. VI, ch. I, § II.]

[Note 167: Lettre de M. Désages à M. de Jarnac, du 29 août 1846.
(_Documents inédits._)]

[Note 168: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 273.]

À peine notre gouvernement fut-il informé, en septembre 1847, de la
conduite de lord Howden, qu'il chargea le duc de Broglie de s'en
plaindre au cabinet anglais. Le premier ministre, lord John Russell,
que notre ambassadeur vit, à la place du chef du _Foreign office_,
momentanément absent de Londres, convint des torts de lord Howden
et promit d'en écrire aussitôt à lord Palmerston. Mais ce dernier,
qui reconnaissait sinon ses instructions, au moins son esprit, dans
l'acte de son plénipotentiaire, l'avait aussitôt pris à son compte;
sans consulter ses collègues, il avait envoyé à Paris une dépêche
où il approuvait lord Howden et déclarait terminée l'action commune
à la Plata. Cette fois encore, la passion l'avait entraîné trop
loin; il allait être obligé de reculer. Lord John Russell, lié par
ses premières déclarations, relancé par l'ambassadeur de France,
se décida à user de son autorité de premier ministre et à adresser
de sérieuses représentations à son collègue. Palmerston dut céder.
Renonçant à maintenir les déclarations de sa dépêche, il reconnut que
l'action commune n'était pas terminée, et que les deux gouvernements
avaient à délibérer sur les suites à donner à l'affaire, absolument
comme s'il ne s'était manifesté aucun dissentiment entre leurs
agents; sans convenir expressément des torts de lord Howden, il ne
contredit pas au jugement sévère que nous en portions. Sur ce point
encore, comme naguère en Portugal, il avait été obligé, suivant
l'expression du duc de Broglie, «d'avaler la pilule». Tout cela se
passait vers la fin de septembre et le commencement d'octobre 1847.
Les pourparlers pour la rédaction des instructions communes à envoyer
aux plénipotentiaires français et anglais, se prolongèrent pendant
plusieurs semaines et n'aboutirent que dans les premiers jours de
décembre. D'ailleurs, le gouvernement français, satisfait d'avoir
empêché qu'on ne lui faussât peu honnêtement compagnie, ne cherchait
aucunement à prolonger l'intervention. Bien au contraire, il estimait
que les deux cabinets devaient chercher ensemble un moyen décent de
sortir le plus tôt possible de cette ennuyeuse affaire[169].

[Note 169: Sur ces négociations, j'ai consulté la correspondance
confidentielle échangée entre M. Guizot et le duc de Broglie.
(_Documents inédits._)]

On le voit, sur ces divers théâtres, la rancune de lord Palmerston
avait été gênante, mais, en fin de compte, assez impuissante. En
Espagne, l'influence française, un moment compromise, avait bientôt
repris le dessus, et c'était, au contraire, l'influence anglaise
qui se trouvait absolument discréditée. En Grèce, il avait fallu
l'accident de la mort de Colettis pour ébranler notre prépotence, et
encore le cabinet de Londres était-il loin de recueillir de cette
mort les avantages qu'il en avait espérés. En Portugal, sur la Plata,
après avoir tenté d'agir en dehors de nous, lord Palmerston devait
reconnaître assez piteusement qu'il n'en avait ni le moyen ni le
droit. Tant d'échecs ne laissaient pas que d'être fort mortifiants
pour ce ministre, et son prestige outre-Manche en était atteint. De
Londres, le duc de Broglie écrivait à son fils: «On commence ici
à trouver que le mal n'a pas trop bonne mine quand il ne réussit
pas[170].»

[Note 170: Lettre du 22 octobre 1847. (_Documents inédits._)]



CHAPITRE IV

LA FRANCE ET LES AGITATIONS EN EUROPE.

(1847-1848.)

     I. Les agitations en Europe, au commencement de 1847. C'est
     pour le gouvernement français l'occasion d'un grand rôle.
     Comment il est amené à se rapprocher de l'Autriche et à lui
     proposer une entente. Rapports directs entre M. Guizot et M.
     de Metternich. Cette évolution convenait-elle à la situation
     faite à la France?--II. Fermentation libérale en Allemagne.
     État d'esprit complexe et troublé de Frédéric-Guillaume IV.
     Ses rapports avec M. de Metternich. Il convoque une diète des
     États du royaume. Impulsion ainsi donnée au mouvement libéral
     et unitaire en Allemagne. M. Guizot comprend le danger qui en
     résulte pour la France. Il provoque sur ce point une entente
     avec l'Autriche. Ombrages de la presse allemande. Le public
     français moins clairvoyant que son gouvernement.--III. Les
     menées des radicaux en Suisse. Lucerne appelle les Jésuites.
     Attaque des corps francs contre Lucerne. Le gouvernement
     français se refuse aux démarches comminatoires demandées par le
     cabinet de Vienne. Constitution du Sonderbund. Le gouvernement
     français persiste à repousser les mesures pouvant conduire à
     une intervention armée. Conseils qu'il fait donner à la Suisse.
     Les radicaux finissent par conquérir la majorité dans la diète
     fédérale.--IV. Violents desseins des radicaux suisses. La France
     écarte une fois de plus les propositions de l'Autriche. Elle
     essaye, sans succès, d'amener l'Angleterre à tenir le même
     langage qu'elle à Berne. La diète décrète l'exécution fédérale
     contre le Sonderbund.--V. L'Europe va-t-elle laisser faire
     les radicaux? En réponse à une ouverture venue de Londres, M.
     Guizot propose aux puissances d'offrir leur médiation, et leur
     soumet un projet de note. Lord Palmerston, après avoir fait
     attendre sa réponse, rédige un contre-projet. Le gouvernement
     français consent à le prendre en considération. Il obtient de
     lord Palmerston certaines modifications de rédaction et fait
     adopter ce contre-projet amendé par les représentants des
     puissances continentales. Pendant ce temps, le Sonderbund est
     complètement vaincu par l'armée fédérale. La diplomatie anglaise
     a pressé sous main les radicaux d'agir. Lord Palmerston estime
     qu'il n'y a plus lieu de remettre la note. Triomphe insolent
     des radicaux. La France n'a pas fait jusqu'alors une brillante
     campagne.--VI. Les puissances continentales, désireuses de
     prendre leur revanche en Suisse, attendent l'initiative de la
     France. M. Guizot comprend l'importance du rôle qui lui est
     ainsi offert. Il est résolu à le remplir, malgré les hésitations
     qui se manifestent autour de lui. Il renonce à la conférence et
     la remplace par une note concertée et une entente générale avec
     les cours continentales. Le comte Colloredo et le général de
     Radowitz sont envoyés en mission à Paris. Leur accord avec M.
     Guizot. Isolement de l'Angleterre. La note est remise à la diète
     suisse, et l'on se réserve de décider ultérieurement les autres
     mesures à prendre. En février 1848, la direction de l'action
     européenne en Suisse est aux mains de la France.--VII. L'Italie,
     qui paraissait sommeiller depuis 1832, commence à se réveiller
     avec les écrits de Gioberti, Balbo et d'Azeglio. Élection de
     Pie IX. L'amnistie. Effet produit à Rome et dans toute la
     Péninsule. Dangers résultant de l'inexpérience du Pape et de
     l'excitation de la population. Premières réformes accomplies
     à Rome. Leur contre-coup en Italie. Le mouvement en Toscane.
     Charles-Albert, son passé, ses sentiments, son caractère. Son
     impression à la nouvelle des premières mesures de Pie IX.--VIII.
     Politique du cabinet français en face du mouvement italien. Il
     veut empêcher à la fois que ce mouvement ne s'arrête devant la
     résistance réactionnaire et qu'il ne dégénère sous la pression
     révolutionnaire. Ses conseils au gouvernement pontifical. Il
     cherche à constituer en Italie un parti modéré. Il met en garde
     les Italiens contre le danger d'un bouleversement territorial et
     d'une attaque contre l'Autriche. La France et l'Autriche dans
     la question italienne. Dans quelle mesure et sur quel terrain
     elles pouvaient se rapprocher. M. Guizot expose à la tribune
     sa politique.--IX. Occupation de Ferrare par les Autrichiens.
     Effet produit à Rome et dans le reste de la Péninsule. Embarras
     qui en résulte pour la politique du gouvernement français.
     Ses conseils à Vienne et à Rome. Il est assez bien écouté à
     Vienne. En Italie, au contraire, les esprits se montent contre
     lui. Comment M. Guizot répond à cette ingratitude. Contre-coup
     sur l'opinion en France. M. Guizot et le prince de Joinville.
     Arrangement de l'affaire de Ferrare.--X. Lord Palmerston
     excite les Italiens contre la France. Au fond, cependant, il
     ne veut pas faire plus que nous contre l'Autriche. Mission de
     lord Minto.--XI. L'excitation croissante des esprits n'est pas
     favorable au mouvement sagement réformateur. Pie IX réunit la
     Consulte d'État. Conseils du gouvernement français. Scènes
     de désordres à Rome. Situation inquiétante de la Toscane. En
     Piémont, Charles-Albert accorde des réformes, mais s'effraye
     de l'agitation qu'elles provoquent. M. de Metternich voit les
     choses très en noir et se tourne de plus en plus vers la France.
     Le cabinet de Paris se prépare à intervenir.--XII. L'agitation
     dans le royaume des Deux-Siciles. Ferdinand II accorde une
     constitution. Le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane
     obligés de suivre son exemple. Embarras du Pape. Sages conseils
     de notre diplomatie. Action contraire de la diplomatie anglaise.
     La Prusse et la Russie prennent une attitude menaçante envers
     l'Italie. L'Autriche se plaint de lord Palmerston et se loue de
     M. Guizot. Position de la France dans les affaires italiennes
     au moment où la révolution de Février vient tout bouleverser.
     Conclusion générale sur la politique étrangère de la monarchie
     de Juillet à la veille de sa chute.


I

Les mauvais procédés de lord Palmerston à notre égard, en Grèce
comme en Espagne, sur la Plata comme en Portugal, étaient la moindre
part des difficultés avec lesquelles notre diplomatie se trouvait
alors aux prises. Il en était d'autres, plus importantes et plus
redoutables, dont le ministre anglais n'était pas l'auteur premier,
bien qu'il s'appliquât perfidement à les aggraver. Depuis quelque
temps, dans cette Europe naguère immobile, un vent s'était élevé
qui agitait les peuples et ébranlait les gouvernements; était-ce
un vent de liberté ou de révolution? L'horizon se chargeait sur
plusieurs points de gros nuages noirs; qu'en allait-il sortir? une
pluie fécondante ou une trombe dévastatrice? Dès le commencement
de 1847, en Allemagne, en Suisse, et surtout en Italie à la suite
de l'avènement de Pie IX, la fermentation était assez visible pour
que tous en fussent frappés, ceux qui s'en réjouissaient comme ceux
qui s'en effrayaient. Au cours de la discussion de l'adresse, M.
Thiers, traçant, à la tribune de la Chambre, un brillant tableau
de cette agitation universelle, la saluait avec une allégresse
triomphante. M. de Metternich considérait naturellement ce spectacle
avec des yeux tout autres. «Le monde est bien malade, écrivait-il
mélancoliquement au comte Apponyi... La situation générale de
l'Europe est fort dangereuse. L'ère dans laquelle nous vivons est
une ère de transition, et le moment actuel porte le caractère de
l'une des crises comme il doit nécessairement s'en présenter aux
époques de transition. Savoir à quoi aboutit une crise n'entre pas
dans la faculté des praticiens les plus expérimentés... Je suis
né calme et patient, observateur sévère des forces agissantes et
surtout des forces motrices; eh bien, plus je suis tout cela, et
moins je me reconnais capable de me rendre compte d'un avenir que
mon esprit ne peut pénétrer. Ce qui est clair pour moi, c'est que
les choses subiront de grands changements[171].» M. de Viel-Castel,
que sa situation au ministère des affaires étrangères mettait à même
d'être exactement informé et que sa sagesse d'esprit préservait
des exagérations, notait, sur son journal intime, en février 1847:
«L'aspect de l'Europe est grave en ce moment, et nul ne peut prévoir
ce qu'il deviendra d'ici à quelque temps; il s'en faut de beaucoup
que la France soit la plus compromise[172].» Le baron Stockmar,
confident du prince Albert et du roi Léopold, écrivait de Londres,
au commencement de 1847: «Je prévois de grandes révolutions; mais
quels en seront les résultats, je ne m'aventurerai pas à le prédire.»
Et encore: «Je suis de plus en plus convaincu que nous sommes à la
veille d'une grande crise politique[173].» M. Guizot disait, à la
tribune de la Chambre des députés, le 5 mai 1847: «Depuis longtemps,
l'Europe a vécu dans un état, à tout prendre, stationnaire; la
politique du _statu quo_ a été, depuis 1814, la politique dominante
dans les gouvernements européens. Un grand changement s'opère en ce
moment, plus grand que ne le disent ceux qui en parlent le plus.» En
somme, personne ne pouvait prévoir ce qui allait se passer en Europe;
mais chacun pressentait qu'il s'y préparait des événements graves.
L'édifice politique construit en 1815 semblait sur le point d'être
renversé ou tout au moins transformé.

[Note 171: Lettres du 10 mars et du 19 juin 1847. (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 330 et 333.)--Il y avait longtemps,
d'ailleurs, que le chancelier d'Autriche avait, au sujet de cette
année 1847, de fâcheux pressentiments. En 1840, peu après la
signature de la convention du 15 juillet, on parlait, dans son salon,
des préparatifs militaires de la France et des dangers que courait
la paix. «Non, dit le prince, la paix ne sera pas troublée cette
fois; tout cela se calmera; _mais, en 1847, tout ira au diable!_»
Cette anecdote fut racontée dans les premiers jours de 1848, par
la princesse de Metternich, à M. de Flahault, alors ambassadeur de
France à Vienne. (Lettre particulière de M. de Flahault à M. Guizot,
en date du 8 janvier 1848. _Documents inédits._)]

[Note 172: _Documents inédits._]

[Note 173: _Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Théodore
Martin_, par M. CRAVEN, t. I, p. 212.]

En face de telles éventualités, la France ne pouvait demeurer inerte
et indifférente. Tout le monde avait les yeux sur elle, attendait
d'elle quelque chose, aussi bien les peuples qui s'agitaient que les
gouvernements qui se sentaient menacés. Son intérêt était double:
elle devait seconder des mouvements réformateurs et libéraux qui
lui créeraient en Europe une clientèle d'États constitutionnels et
feraient obstacle à la reconstitution d'une Sainte-Alliance; mais
elle devait aussi empêcher que ces mouvements ne dégénérassent en
des révolutions et des guerres qui compromettraient également sa
sécurité intérieure et sa considération extérieure. En un mot, il lui
appartenait d'exercer une sorte d'arbitrage, de protéger l'impulsion
réformatrice contre la réaction absolutiste, et les gouvernements
contre la révolution. Ce rôle pouvait être profitable et glorieux. La
monarchie de 1830 n'avait pas encore eu l'occasion de tenir en Europe
une telle place et d'y exercer une action aussi considérable.

Il était fâcheux que cette tâche s'imposât à elle au moment même où
elle était brouillée avec l'Angleterre. Notre gouvernement, sans
doute, s'il n'eût tenu qu'à lui, se fût volontiers concerté avec le
cabinet de Londres, dont l'alliance lui paraissait indiquée pour
toute politique libérale. Mais il n'y avait aucune chance d'obtenir
le concours de lord Palmerston; bien plus, on pouvait être assuré
que celui-ci verrait dans ces agitations européennes une occasion de
nous susciter des embarras et des périls, en brouillant toutes les
cartes, en poussant partout aux troubles et aux révolutions. L'oeuvre
à accomplir en devenait beaucoup plus compliquée. Le cabinet de Paris
vit la difficulté et, pour la surmonter, prit tout de suite une
importante décision; il résolut de chercher du côté de l'Autriche le
point d'appui qu'il n'avait plus l'espoir de trouver en Angleterre.

De la part du gouvernement du roi Louis-Philippe, ce n'était pas une
sorte de nouveauté soudaine, de brusque revirement. Depuis longtemps,
il tendait à se rapprocher de la cour de Vienne, et j'ai eu souvent
l'occasion de noter les démarches qu'il avait faites dans ce sens.
Sans doute, au lendemain de 1830, le cabinet autrichien s'était
montré l'antagoniste, à la fois épeuré et dédaigneux, de la France de
Juillet, s'agitant pour reconstituer contre elle la Sainte-Alliance,
sur tous les points contredisant ses principes et cherchant à
contrarier sa politique, se heurtant directement en Italie à sa
diplomatie, presque à ses armées; c'est contre l'Autriche que Casimir
Périer, en 1832, faisait l'expédition d'Ancône; c'est à M. de
Metternich qu'en 1833, à la suite des conférences de Münchengraetz,
le duc de Broglie ripostait avec tant de raideur et de hauteur.
Mais, dès 1834, le Roi, d'accord avec M. de Talleyrand, jugea le
moment venu de se mettre en meilleurs termes avec les puissances
continentales, notamment avec la cour de Vienne, et il entra en
relations directes avec M. de Metternich: cette politique lui
paraissait avantageuse à la fois pour la dynastie, qui y gagnerait
d'être reçue dans la société des vieilles monarchies, et pour la
France, qui, retrouvant par là le libre choix de ses alliances, ne
serait plus à la discrétion de l'Angleterre. L'évolution était-elle
prématurée? Le duc de Broglie le croyait, et cette divergence avec
le souverain n'avait pas été pour peu dans sa chute. M. Thiers,
au début de son ministère, en 1836, entra vivement dans l'idée
de Louis-Philippe, et fit beaucoup d'avances aux cours de l'Est,
dans l'espoir d'obtenir ainsi pour le duc d'Orléans la main d'une
archiduchesse d'Autriche; mais, déçu sur ce point, il ne songea
qu'à se venger et voulut jeter un défi à l'Europe réactionnaire en
intervenant en Espagne: le Roi alors le brisa et le remplaça par M.
Molé. Le nouveau cabinet donna à la cour de Vienne un gage éclatant
de ses intentions amicales, en évacuant Ancône; aussi l'un des griefs
de la coalition fut-il que M. Molé avait trahi la cause libérale
en Europe et humilié la France devant les cours absolutistes. Dans
la crise de 1840, l'Autriche ne suivit l'Angleterre et la Russie
qu'à contre-coeur et parce qu'il lui paraissait impossible de s'en
séparer; si elle était peu énergique dans ses velléités de résistance
à lord Palmerston, elle était sans hostilité propre contre la France;
avant la convention du 15 juillet, elle proposa plusieurs fois des
transactions destinées à prévenir le conflit; après, elle chercha des
accommodements qui y missent fin, et, quand le cabinet du 29 octobre
fut au pouvoir, elle l'aida efficacement à rentrer dans le concert
européen. De 1841 à 1846, toutes les fois que M. Guizot avait quelque
difficulté avec l'Angleterre, il cherchait appui à Vienne; M. de
Metternich, sans être toujours d'accord avec lui, ne lui refusait
généralement pas cet appui, surtout s'il y entrevoyait un moyen de
raffermir la paix générale et aussi de relâcher les liens existant
entre les deux puissances occidentales; il ne se montrait vraiment
maussade à notre égard que quand l'«entente cordiale» paraissait
s'affermir.

Lors donc qu'au lendemain des mariages espagnols, le cabinet français
avait, comme nous l'avons vu, cherché appui à Vienne contre les
premières manoeuvres hostiles de lord Palmerston[174], il n'avait
fait que persévérer dans une politique déjà ancienne. Depuis, la
rupture avec l'Angleterre étant devenue plus profonde encore,
il voulut faire un pas de plus et proposa formellement à M. de
Metternich une «entente» générale sur les questions pendantes[175].
Pour établir avec le chancelier des rapports plus directs et plus
intimes que ne pouvaient l'être les communications officielles, il
se servit d'un certain Klindworth, Allemand de naissance, dont il
n'ignorait pas les liens avec la diplomatie autrichienne[176]. Au
commencement d'avril 1847, ce personnage se mit en route pour Vienne,
avec mission de faire connaître à M. de Metternich les sentiments de
M. Guizot sur la conduite à tenir en face de l'agitation soulevée
dans diverses contrées de l'Europe, notamment en Allemagne et
en Italie; il devait aussi parler des affaires d'Espagne et de
Grèce[177]. M. de Metternich, flatté de recevoir ces avances,
chercha, au moins vis-à-vis de ses propres agents, à faire croire
que la France libérale était réduite à lui demander secours et à
lui faire plus ou moins amende honorable[178]. Mais il ne le prit
pas d'aussi haut dans sa réponse au ministre français: fort inquiet
lui-même, il avait garde de décourager les ouvertures qu'on lui
faisait. S'il se plaisait à envelopper ses déclarations de théories
qui rappelaient un peu la Sainte-Alliance, il aboutissait en pratique
à accepter le terrain d'accord qui lui était proposé[179]. M. Guizot
souriait de ce qu'il appelait un «galimatias judicieux[180]»; du
moment où il avait satisfaction sur la réalité des choses, peu lui
importait que le chancelier s'abandonnât à sa manie prédicante
et pontifiante: loin de s'en formaliser, il affectait, pour
mieux gagner son nouvel allié, de prêter une oreille attentive à
ses enseignements, et était tout prêt à lui payer en courtoisie
admirative et déférente l'avantage de l'attirer dans l'orbite de la
politique française.

[Note 174: Voir plus haut, t. VI, chap. V, § 9, et chap. VI, §§ 1 et
8.]

[Note 175: M. de Metternich écrivait, le 19 avril 1847, au comte
Apponyi: «Le cabinet français voudrait établir avec nous une
_entente_. Nous n'aimons pas ce terme, fort discrédité aujourd'hui.»
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 331.)]

[Note 176: M. Guizot écrivait, le 31 mars 1847, au marquis de
Dalmatie, ministre de France en Prusse: «Vous verrez, à Berlin
un Allemand que vous connaissez sûrement, de nom au moins, M.
Klindworth. Sachez qu'il voyage pour moi. Au fond, il appartient au
prince de Metternich. Ce n'est pas une raison pour que je ne m'en
serve pas.» (_Documents inédits._)]

[Note 177: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 388.]

[Note 178: Voir notamment les lettres de M. de Metternich au comte
Apponyi, en date du 19 avril et du 25 mai 1847. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 331 à 333.)]

[Note 179: Lettre et dépêche du 12 et du 19 avril 1847, de M. de
Metternich au comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, p. 388
à 395.)]

[Note 180: M. Guizot écrivait au duc de Broglie, le 3 décembre
1847: «Il m'est arrivé une fois d'appeler les dépêches du prince de
Metternich un galimatias judicieux. Convenez que sa petite lettre
d'aujourd'hui me donne bien raison.» (_Documents inédits._)]

Cette disposition de M. Guizot apparaît bien dans une lettre qu'il
adressa à M. de Metternich, après le retour de M. Klindworth; ce que
ce dernier lui rapportait de Vienne lui avait paru assez favorable
pour qu'il crût le moment venu d'ouvrir une correspondance directe
avec le chancelier; il lui écrivit donc, le 18 mai 1847, la lettre
suivante, qui est trop caractéristique de la nouvelle politique du
cabinet français pour qu'il n'y ait pas intérêt à la reproduire
en entier: «Les conversations de Votre Altesse avec M. Klindworth
ne me laissent qu'un regret, mais bien vif, c'est de ne les avoir
pas eues moi-même. Plus j'entrevois votre esprit, plus j'éprouve
le besoin et le désir de le voir tout entier. Et l'on ne voit tout
qu'avec ses propres yeux. On ne s'entend vraiment que lorsqu'on se
parle. Faute de cela, et en attendant cela, car je n'en veux pas
désespérer, je serai heureux de vous écrire et que vous m'écriviez,
et que nos communications, si elles restent lointaines, soient du
moins personnelles et intimes. Ce ne sera pas assez, mais ce sera
mieux pour les affaires. Et ce sera pour moi un grand plaisir, en
même temps qu'un grand bien dans les affaires. Je ne connais pas de
plus grand plaisir que l'intimité avec un grand esprit. Nous sommes
placés à des points bien différents de l'horizon, mais nous vivons
dans le même horizon. Au fond et au-dessus de toutes les questions,
vous voyez la question sociale. J'en suis aussi préoccupé que vous.
Nos sociétés modernes ne sont pas en état de décadence, mais, par
une coïncidence qui ne s'était pas encore rencontrée dans l'histoire
du monde, elles sont à la fois en état de développement et de
désorganisation, pleines de vitalité et en proie à un mal qui devient
mortel s'il dure, l'esprit d'anarchie. Avec des points de départ et
des moyens d'action fort divers, nous luttons, vous et moi, j'ai
l'orgueil de le croire, pour les préserver ou les guérir de ce mal.
C'est là notre alliance. C'est par là que, sans conventions spéciales
et apparentes, nous pouvons, partout et en toute grande occasion,
nous entendre et nous seconder mutuellement. Ce n'est pas de tels
ou tels rapprochements diplomatiques, fondés sur telle ou telle
combinaison d'intérêts, c'est d'une seule et même politique pratiquée
de concert que l'Europe a besoin. Il n'y a pas deux politiques
d'ordre et de conservation. La France est maintenant disposée et
propre à la politique de conservation. Elle a, pour longtemps,
atteint son but et pris son assiette. Bien des oscillations encore,
mais de plus en plus faibles et courtes, comme d'un pendule qui tend
à se fixer. Point de fermentation profonde et turbulente, ni pour le
dedans, ni pour le dehors. Il y a deux courants contraires dans notre
France actuelle: l'un, à la surface et dans les apparences, encore
révolutionnaire; l'autre, au fond et dans les réalités, décidément
conservateur. Le courant du fond prévaudra. L'Europe a grand intérêt
à nous y aider. À l'occident et au centre de l'Europe, en Espagne,
en Italie, en Suisse, en Allemagne, c'est la question sociale qui
fermente et domine. Il y a là des révolutions à finir ou à prévenir.
À l'ouest de l'Europe, autour de la mer Noire et de l'Archipel,
la question est plus politique que sociale. Il y a là des États à
soutenir ou à contenir. Ce n'est qu'avec le concours de la France, de
la politique conservatrice française, qu'on peut lutter efficacement
contre l'esprit révolutionnaire et anarchique dans les pays où il
souffle, c'est-à-dire dans l'Europe occidentale. Et dans l'Europe
orientale, où tant de complications politiques peuvent naître,
l'intérêt français est évidemment en harmonie avec l'intérêt européen
et spécialement avec l'intérêt autrichien. La politique d'entente et
d'action commune est donc, entre nous, naturelle et fondée en fait,
et j'ai la confiance que, pratiquée avec autant de suite que peu de
bruit, elle sera aussi efficace que naturelle. Je suis charmé de
voir, mon prince, que vous avez aussi cette confiance, et je tiens à
grand honneur ce que vous voulez bien penser de moi. J'espère que la
durée et la mise en pratique de notre intimité ne feront qu'affermir
votre confiance et votre bonne opinion. C'est la pratique qui est la
pierre de touche de toute chose. Et certes, les questions au sujet
desquelles notre entente sera mise à l'épreuve, ne manquent pas en ce
moment. Vous les avez parcourues et éclairées, tout en causant avec
M. Klindworth. Je m'en entretiens aussi avec lui presque tous les
jours... Croyez, mon prince, au profond plaisir que me causent les
témoignages de votre estime, et permettez-moi de vous offrir tous les
sentiments qu'il pourra vous plaire de trouver en moi pour vous[181].»

[Note 181: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400 et 401.]

La réponse de M. de Metternich, datée du 15 juin, est loin d'avoir le
même intérêt. Après avoir témoigné «la satisfaction que lui faisait
éprouver la confiance personnelle» de M. Guizot, le chancelier
dogmatisait avec sa solennité accoutumée. Il se piquait cependant de
«ne pas vivre dans des abstractions, mais dans le monde pratique»,
et de «savoir tenir compte de la première des puissances, celle
de la vérité dans les choses». «Le caractère véritable de notre
temps, ajoutait-il, est celui d'une ère de transition... Le jeu
politique ne m'a point semblé répondre aux besoins de ce temps; je
me suis fait socialiste conservateur.» Il laissait toujours voir
quelque préoccupation de se poser comme si c'était la France qui
venait rejoindre l'Autriche sur son terrain; mais, en somme, il
adhérait à toutes les idées exprimées par M. Guizot. «La France,
disait-il, marchant dans une direction conservatrice, peut être sûre
de se rencontrer avec l'Autriche, et cette rencontre même renferme
un gage pour le repos général. Vous avez, Monsieur, une grande et
noble tâche à remplir, celle de consolider le repos de la France. Le
repos d'un grand État ne saurait être un fait isolé; pour arriver
à sa pleine jouissance, il doit être soutenu par le repos général.
Comptez sur ma volonté de concourir, autant que mes facultés pourront
me le permettre, à la salutaire entreprise d'assurer ce bienfait
à l'Europe, et veuillez être convaincu de la satisfaction que
j'éprouverai toujours en joignant, pour un but aussi important, mes
efforts personnels aux vôtres[182].»

[Note 182: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400 à 403.]

En nouant ces relations, le désir de M. Guizot était évidemment de
se mettre avec M. de Metternich sur le pied d'intimité amicale et
confiante où il avait été, de 1843 à 1846, avec lord Aberdeen. Il n'y
réussit pas pleinement. La correspondance directe devait se continuer
entre les deux ministres français et autrichien; mais, en dépit des
politesses réciproques[183], il y resta toujours quelque chose d'un
peu guindé. Si l'entente était établie, elle n'avait, à vraiment
parler, rien de «cordial».

[Note 183: Dans une lettre du 7 novembre 1847, adressée par M. Guizot
à M. de Metternich, on trouve cette phrase: «J'ai appris avec grand
plaisir que la santé de Votre Altesse était excellente. J'en fais mon
compliment à l'Europe.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p.
405.)]

Cette évolution vers l'Autriche était un moyen de nous défendre
contre l'hostilité de l'Angleterre, de nous garantir de l'isolement
où lord Palmerston prétendait nous réduire. Elle avait, de plus,
cet avantage, constamment poursuivi par notre diplomatie depuis
1830, de rompre définitivement la coalition toujours près de se
reformer entre les trois puissances de l'Est contre la France
suspecte de révolution. Convenait-elle aussi bien à la situation
que nous faisaient, au rôle que nous imposaient les agitations
survenues en Europe? N'avait-elle pas cet inconvénient, au moment
où la liberté fermentait dans tant de contrées, de nous ranger dans
le camp réactionnaire? C'était, on le sait, le reproche hautement
formulé par M. Thiers. Ce reproche eût été fondé, s'il s'était agi
pour la France de se mettre à la remorque de l'Autriche. Mais, comme
on le verra, M. Guizot ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas
aller rejoindre M. de Metternich sur le terrain où, après 1830,
le chancelier s'était placé pour nous faire échec; il voulait le
déterminer à venir sur le terrain nouveau, intermédiaire, où il
plaisait à la monarchie de Juillet, devenue un gouvernement établi,
conservateur, de lui offrir une rencontre. Des deux objets de notre
politique extérieure: combattre la révolution et aider aux réformes,
le premier plaisait beaucoup plus à l'Autriche que le second. Mais
nous comptions sur le besoin qu'elle avait de notre secours contre la
révolution, pour obtenir d'elle qu'elle laissât faire les réformes.
Que cette politique eût des difficultés, on ne saurait le nier. Il
fallait s'attendre que l'Autriche n'eût pas toujours la résignation
facile, et qu'elle cherchât à nous attirer dans sa ligne, à nous
compromettre. Certains changements, notamment en Italie, devaient
être malaisés à lui faire accepter. Mais quelle politique aurait
été plus commode? S'il eût fallu manoeuvrer d'accord avec lord
Palmerston, au milieu des agitations européennes, n'eussions-nous
pas eu au moins autant de mal à ne pas nous laisser engager dans ses
complaisances révolutionnaires?

Du reste, c'était chez M. Guizot une idée arrêtée, que la France
servait d'autant plus efficacement la liberté en Europe, qu'elle
était plus résolument et plus manifestement conservatrice, qu'elle
donnait aux puissances, jusque-là méfiantes et inquiètes, plus de
gages de sa sagesse. Il exposait cette idée, le 5 mai 1847, à la
tribune de la Chambre des députés, en réponse aux critiques de
l'opposition. Parlant du «grand changement» qui s'opérait alors en
Europe: «Vous y voyez, disait-il, des gouvernements nouveaux, des
monarchies constitutionnelles qui travaillent à se fonder, une en
Espagne, une en Grèce; vous voyez, en même temps, des gouvernements
anciens qui travaillent à se modifier, le Pape en Italie, la Prusse
en Allemagne. Je ne veux rien développer, je ne fais que nommer.
Ces faits-là sont immenses. Croyez-vous que la politique que la
France a suivie depuis 1830, la politique conservatrice, pour appeler
les choses par leur nom, n'ait pas joué et ne joue pas un grand
rôle dans ce qui se passe en Europe? Beaucoup d'hommes, dans les
gouvernements et dans les peuples, ont été rassurés contre la crainte
des révolutions; beaucoup d'hommes ont appris à croire ce qu'ils
ne croyaient pas possible il y a quinze ans, que des gouvernements
libres fussent en même temps des gouvernements réguliers,
parfaitement étrangers à toute propagande révolutionnaire, à tout
désordre révolutionnaire. L'Europe a appris à croire cela, qu'elle
ne croyait pas. C'est une des principales causes des changements
que vous voyez se faire aujourd'hui en Europe. Prenez garde! le
rôle que vous avez joué depuis 1830, ne le changez pas; soyez plus
conservateurs que jamais!»


II

Il convenait d'indiquer tout d'abord quelle était, en face de
l'agitation régnant en Europe, la direction générale donnée à la
diplomatie française. Reste maintenant à voir cette diplomatie à
l'oeuvre, dans chacune des contrées où l'agitation soulevait quelque
grave problème. Trois pays, entre tous les autres, devaient, à ce
titre, fixer l'attention: l'Allemagne, la Suisse et l'Italie.

On sait comment, après 1815, l'organisation donnée à l'Allemagne
et la conduite suivie par les gouvernements de la Confédération
avaient trompé les espérances libérales et les ambitions nationales
éveillées en 1813[184]. M. de Metternich avait été l'auteur principal
et pour ainsi dire la personnification de cette réaction absolutiste
à laquelle lui paraissait liée la suprématie de l'Autriche en terre
germanique. Pendant de longues années, il fut assez habile ou
assez heureux pour se faire seconder par la puissance même qui eût
pu trouver intérêt à arborer le drapeau contraire, par la Prusse.
Frédéric-Guillaume III, modeste, d'esprit un peu étroit et court,
d'autant plus désireux de repos et d'immobilité qu'il avait traversé,
pendant sa jeunesse, de plus tragiques vicissitudes, s'était fait
une loi de marcher toujours derrière le cabinet de Vienne. Mais
ce prince était mort en 1840, et le caractère de son successeur,
Frédéric-Guillaume IV, était loin de donner à M. de Metternich la
même sécurité. Déjà plusieurs fois[185], j'ai eu l'occasion de
noter quelques traits de cette physionomie complexe, énigmatique,
troublée: un mélange de chimère et de pusillanimité, d'ambition et de
scrupule, d'exaltation et d'indécision; l'horreur de la révolution,
la répugnance pour toute nouveauté libérale, surtout si elle portait
la marque française, le culte presque superstitieux du passé,
l'infatuation d'un roi de droit divin, des protestations sincères
d'attachement à l'Autriche et de déférence pour M. de Metternich; et,
en même temps, une imagination toujours en travail, un esprit plein
de projets, des rêves de grandes réformes, le goût de discourir et de
donner ses émotions en spectacle, une aspiration à la popularité des
remueurs et des meneurs d'opinion, et, dans un lointain encore un peu
vague, à travers beaucoup d'incertitudes, la tentation du grand rôle
qui pouvait appartenir à la Prusse dans une Allemagne transformée et
unifiée.

[Note 184: Voir plus haut, t. IV, ch. IV, § X.]

[Note 185: Voir plus haut, t. IV, p. 311; t. V, p. 47; t. VI, p. 268.]

Un tel esprit devait être ému de l'insistance avec laquelle l'opinion
réclamait l'exécution des promesses constitutionnelles faites, en
1807 et en 1815, par Frédéric-Guillaume III. Il eût bien voulu
dégager la parole en souffrance de son père, satisfaire son peuple
par quelque initiative généreuse, se sentir en communion avec l'âme
allemande. Mais, en même temps, il était décidé à ne rien faire qui
ressemblât à une constitution française, rien qui limitât le pouvoir
absolu qu'il croyait tenir de Dieu. L'idée lui vint de résoudre la
difficulté en développant les États provinciaux qui fonctionnaient
en Prusse depuis 1822, et dont le caractère tout germanique lui
plaisait. Il se mit alors à chercher comment il pourrait les
réunir et les admettre à délibérer sur les affaires du royaume,
sans cependant en faire des États généraux. Cette recherche dura
plusieurs années. Par un effet singulier de la confusion qui régnait
dans ce cerveau, au moment où il songeait à inaugurer une politique
en réalité dirigée contre M. de Metternich, c'était de ce dernier
qu'il tenait avant tout à prendre l'avis. Vainement le chancelier
tâchait-il d'éviter des entretiens dont il pressentait l'inutilité,
le Roi saisissait toutes les occasions de se «jeter à son cou» et de
«lui ouvrir son coeur». Ainsi profita-t-il de ce que M. de Metternich
était venu, en 1845, à Stolzenfels, saluer la reine Victoria, pour
avoir avec lui, dans la cabine d'un bateau à vapeur, une conversation
de plus de deux heures. Le ministre autrichien l'écouta en homme dont
la sagesse n'était pas dupe de ces chimères. À Frédéric-Guillaume
lui affirmant sa volonté de ne se laisser jamais imposer des «États
généraux du royaume» et de se borner à une réunion plénière des
États provinciaux, il répliqua: «Si Votre Majesté veut réellement
ce qu'elle me fait l'honneur de me confier, mon intime conviction
me presse de lui déclarer qu'elle convoquera les six cents députés
provinciaux comme tels, et que ceux-ci se sépareront comme États
généraux. Pour empêcher cela, la volonté de Votre Majesté ne suffit
pas.» Et comme le Roi ajoutait qu'il agirait seulement «pour lui»,
et que son successeur pourrait changer son oeuvre, le chancelier
l'interrompant: «Il y a des choses, lui dît-il, qui, une fois faites,
sont irrévocables!» Quoique ainsi contredit, le Roi n'en termina pas
moins la conversation en prodiguant les démonstrations affectueuses
à son interlocuteur et en «l'embrassant à l'étouffer». Quant à
M. de Metternich, il sortit de là inquiet et triste. «La Prusse,
écrivait-il au comte Apponyi, est dans une fort dangereuse situation.
Le Roi veut le bien, mais il ne sait pas où il se trouve... Il fait
tout ce qu'il faut pour arriver là où il ne veut point en venir.
Rendre droit un pareil esprit est une entreprise impossible.» Il
ajoutait, toujours à propos des projets de ce prince, dans une
lettre à l'archiduc Louis: «Tout le monde se demande ce qu'un avenir
prochain pourrait bien nous réserver, et personne n'a confiance dans
les événements futurs[186].»

[Note 186: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 634; t. VII,
p. 100 à 103 et 127 à 137.--Cf. aussi une conversation de M. de
Metternich, rapportée dans une lettre particulière du comte de
Flahault à M. Guizot, en date du 21 janvier 1847. (_Documents
inédits._)]

M. de Metternich avait raison de croire que ses conseils
n'arrêteraient pas le roi de Prusse. Le 3 février 1847, après
bien des tergiversations, celui-ci publia, avec grand fracas, des
lettres patentes convoquant dans une diète générale les États
divers,--État des princes, comtes et seigneurs, État de l'ordre
équestre, État des villes, État des communes rurales,--qui jusque-là
ne s'étaient réunis que sous la forme de diètes provinciales. Le
nombre des députés dépassait six cents. Il est vrai que l'assemblée
ne devait avoir ni périodicité, ni droit d'initiative, et que
ses délibérations étaient purement consultatives. Le Roi, qui se
piquait d'être orateur, inaugura, au commencement d'avril, les
travaux de la diète par un long discours où éclataient toutes les
contradictions de son esprit et de son oeuvre. Il y déclarait, avec
insistance, «qu'aucune puissance sur la terre ne l'amènerait à
changer les rapports naturels entre le souverain et son peuple en
rapports conventionnels et constitutionnels garantis par des chartes
et scellés par des serments»; il n'admettait pas «qu'une feuille
écrite vînt s'interposer entre Dieu et la Prusse pour gouverner ce
pays par ses paragraphes»; il proclamait sa volonté de maintenir
«l'omnipotence royale» contre «les damnables désirs et l'esprit
négatif du siècle»; et, en même temps, il donnait aux députés réunis
l'exemple de la hardiesse, en soulevant, dans sa harangue, les
questions les plus difficiles, les plus brûlantes, et en semblant
les offrir lui-même à la discussion[187]. Le résultat ne se fit pas
attendre. Dans la diète, des voix nombreuses, éloquentes, s'élevèrent
contre les thèses royales et revendiquèrent les droits du peuple et
de ses représentants. Les débats, qui se prolongèrent jusque vers la
fin de juin, furent d'un véritable parlement politique: ils portèrent
sur toutes les questions intérieures et même, malgré les ministres,
sur les affaires étrangères. Le retentissement fut immense, non
seulement en Prusse, mais dans l'Allemagne entière. Les espérances
libérales, si longtemps déçues et comprimées, se donnèrent carrière.
Chacun avait le sentiment qu'il se passait quelque chose comme un
1789 germanique. Peu importait que Frédéric-Guillaume essayât et
même qu'il réussît en partie, pour cette fois, à maintenir ses
droits contre les exigences parlementaires; le seul fait de ces
discussions donnait à l'esprit public une impulsion à laquelle on
ne pouvait se flatter de résister longtemps. M. de Metternich, qui,
au mois de février, dès le lendemain des lettres patentes, s'était
écrié tristement, mais sans surprise: «_Alea jacta est_», ajoutait,
le 6 juin, après avoir vu se dérouler toutes les conséquences
qu'il avait prévues: «Le Roi a été entraîné où il ne voulait pas
aller. Il ne voulait point d'_États généraux_, et il les a dans les
_États réunis_... Il ne voulait pas subordonner aux États toute
la législation, et elle est entre leurs mains... Six cent treize
individus ne se laissent pas mettre sur un lit de Procuste, et, si on
les y met, ils font sauter le lit et s'en procurent un meilleur[188].»

[Note 187: Le prince Albert écrivait, à ce propos, au baron Stockmar:
«J'ai lu aujourd'hui avec alarme le discours du roi de Prusse,
qui, dans ma mauvaise traduction anglaise, produit une impression
vraiment étrange. Ceux qui connaissent et qui aiment le Roi le
retrouveront là, lui, ses vues et ses sentiments, dans chaque parole,
et lui seront reconnaissants de la franchise avec laquelle il s'est
exprimé; mais, si je me place au point de vue d'un public froid et
mal disposé, je me sens trembler. Quelle confusion d'idées! et quel
courage de la part d'un roi, que d'improviser ainsi, dans un pareil
moment et aussi longuement, non seulement en touchant aux sujets les
plus difficiles et les plus épineux, mais en s'y plongeant d'emblée,
en prenant Dieu à témoin, en promettant, menaçant, protestant, etc.!»
(_Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_,
par M. CRAVEN, t. I, p. 221.)]

[Note 188: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 368 à 371, et
377 à 379.]

Lord Palmerston voyait avec plaisir Frédéric-Guillaume s'engager
dans cette voie nouvelle[189]: il l'y eût volontiers poussé. Rien
ne lui paraissait plus favorable à l'alliance anglo-prussienne
qu'il rêvait d'édifier sur les ruines de l'entente avec la
France[190]. À Paris, avait-on les mêmes raisons d'être satisfait?
S'il n'avait été question, à Berlin, que d'un développement
libéral et constitutionnel, la France n'aurait eu aucune raison
de le voir de mauvais oeil; bien au contraire. Mais il suffisait
d'être un peu attentif,--ce qui, à la vérité, était difficile
au public parisien,--pour apercevoir, au fond de ce mouvement,
l'idée de l'unité allemande, redevenue si vivace depuis 1840[191].
On la devinait, quoique encore enveloppée de réticences et de
scrupules, dans la pensée royale; elle inspirait évidemment les
hommes politiques prussiens dont les conseils avaient décidé
Frédéric-Guillaume à publier sa quasi-constitution[192]; elle
éclatait dans les manifestations de la diète et plus encore
peut-être dans l'émotion que ces manifestations éveillaient par
toute l'Allemagne. Évidemment, en devenant libérale, la Prusse
prenait la direction de l'opinion allemande, et continuait ainsi,
dans l'ordre politique, à son profit et au détriment de l'Autriche,
l'unification qu'elle avait commencée déjà, depuis quelque temps,
dans l'ordre économique, par l'établissement du _Zollverein_. M. de
Metternich ne s'y trompait pas. Le 6 juin 1847, dans une lettre au
roi de Wurtemberg, où il exposait les dangers de l'expérience tentée
par le roi de Prusse, il terminait par ce remarquable pronostic: «Il
faut que, sous la pression du nouveau système, la Prusse s'efforce
d'agrandir l'espace dans lequel elle se trouve emprisonnée; l'idée
allemande lui en fournit les moyens tout prêts, et ces moyens, c'est
l'idée des nationalités qui les lui offre, cette idée qui dit tout et
qui ne dit rien, cette idée qui remplit actuellement le monde[193].»

[Note 189: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 285.]

[Note 190: Voir plus haut, t. VI, p. 266.]

[Note 191: Sur 1840, voir plus haut, t. IV, ch. IV, § X.]

[Note 192: D'après une lettre de M. de Flahault, M. de Metternich
était «persuadé que ces vues d'agrandissement politique et
territorial entraient pour beaucoup dans les conseils des hommes
d'État qui s'étaient employés le plus activement à déterminer le roi
de Prusse à publier sa constitution». (Lettre particulière de M. de
Flahault à M. Guizot, du 5 mars 1847. _Documents inédits._)]

[Note 193: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 378.]

Ce n'est pas aujourd'hui qu'il est besoin de montrer de quel danger
était, pour la France, l'unité allemande constituée sous l'hégémonie
prussienne. En intervenant d'une façon trop directe et trop ouverte
pour l'empêcher, la diplomatie française eût risqué d'irriter le
sentiment national et, par suite, de précipiter le mouvement qu'il
lui importait de contenir. Mais elle avait, dans cette circonstance,
des alliés tout indiqués, qui pouvaient agir plus utilement et
qu'elle devait se borner à stimuler, à seconder sous main: c'étaient
les petits États d'outre-Rhin, intéressés à ne pas se laisser
absorber par la Prusse; c'était aussi l'Autriche, menacée dans sa
suprématie sur la Confédération. M. Guizot eut tout de suite une vue
très nette de la situation, et, dès le 25 février 1847, avant même
que la diète prussienne eut commencé ses travaux, il adressait à son
ambassadeur à Vienne cette lettre vraiment remarquable: «Un fait
considérable vient de s'accomplir en Allemagne. Le roi de Prusse
a donné une constitution à ses États; ce que lord Palmerston voit
surtout dans cet événement, c'est un triomphe de l'esprit libéral,...
et c'est dans ce sens qu'il travaille à attirer l'événement et à
l'exploiter. Nous n'avons certes aucun éloignement pour l'extension
du régime constitutionnel en Europe; et nous aussi, au moins autant
que l'Angleterre, nous pouvons la regarder comme favorable. Mais nous
voyons, dans ce qui se passe en Prusse, deux choses: d'une part, le
fait purement intérieur pour la Prusse, le changement apporté dans
son mode de gouvernement au dedans; d'autre part, le fait extérieur
et germanique, la situation nouvelle que, par suite de ce changement,
la Prusse prend ou pourra prendre en Allemagne. Nous n'avons, quant
au premier de ces faits, aucun rôle à jouer, aucune influence à
exercer; le changement des institutions intérieures de la Prusse
excite notre intérêt sans appeler notre action. Le changement de sa
situation en Allemagne, au contraire, nous préoccupe fort, et notre
politique y est fort engagée. Nous sommes frappés du grand parti que
la Prusse ambitieuse pourrait désormais tirer, en Allemagne, des
deux idées qu'elle tend évidemment à s'approprier, l'unité germanique
et l'esprit libéral. Elle pourrait, à l'aide de ces deux leviers,
saper peu à peu l'indépendance des États allemands secondaires, et
les attirer, les entraîner, les enchaîner à sa suite, de manière à
altérer profondément l'ordre germanique actuel et, par suite, l'ordre
européen. Or, l'indépendance, l'existence tranquille et forte des
États secondaires de l'Allemagne nous importent infiniment, et nous
ne pouvons entrevoir la chance qu'ils soient compromis ou seulement
affaiblis au profit d'une puissance unique, sans tenir grand
compte de cette chance et la faire entrer pour beaucoup dans notre
politique. Il y a donc pour nous, dans ce qui se passe en Prusse,
tout autre chose que ce que paraît y voir lord Palmerston, et nous
y regarderons de très près. Qu'en pense le prince de Metternich?
Quelle conduite l'Autriche tiendra-t-elle en cette circonstance? Nous
aurions grand intérêt à le savoir[194].»

[Note 194: _Documents inédits._]

M. de Metternich, auquel lecture fut donnée de la lettre de M.
Guizot, répondit dans la même forme, le 18 mars 1847, par une lettre
à son ambassadeur à Paris. Il commença tout d'abord par affirmer son
accord de vues avec le gouvernement français. «M. Guizot, écrit-il,
fixe des regards inquiets sur ce qui se passe aujourd'hui en Prusse.
Il ne peut mettre en doute que, entre son impression et la mienne,
il ne saurait guère y avoir de différence.» Le chancelier reconnaît
que «la situation pourrait évoquer des dangers à l'égard desquels
la France et l'Autriche se rencontreraient dans leurs intérêts, et
qui, loin de concerner seulement ces deux puissances, toucheraient
plus particulièrement les États allemands de second ordre et ceux
d'un ordre inférieur». Le moyen d'écarter ces dangers lui paraît
être de soutenir, de renforcer le principe de la fédération et de
l'opposer aux ambitions centralisatrices. «Le salut, dit-il, est dans
l'union de tous contre un, dans la voie légale qu'offre le système
fédéral.» Il promet, quant à lui, de se placer sur ce terrain, d'y
appeler ses confédérés, et demande à la France de lui donner, pour
cette oeuvre, son «appui moral». Toutefois, faisant remarquer que
le premier rôle doit être laissé aux États allemands, il recommande
au cabinet de Paris une grande réserve; il insiste sur ce que ce
cabinet, en se donnant trop de mouvement, risquerait de «provoquer
le mal» qu'il veut empêcher. «Un esprit éclairé comme l'est celui
de M. Guizot, dit-il en terminant, ne saurait se tromper sur ce que
nous regardons comme utile ou dangereux. Veuillez porter cette lettre
à la connaissance de M. Guizot. Il me trouvera constamment disposé
à l'échange le plus franc de mes impressions et de mes idées avec
les siennes, et il n'y a pas aujourd'hui de sujet plus grave que le
prochain avenir de la Prusse et le contre-coup que, en mal ou en
bien, le développement des événements devra porter sur les autres
États allemands[195].»

[Note 195: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 371 à 376.]

L'observation du chancelier sur la réserve commandée à la France
était fondée. Pour le moment, d'ailleurs, le danger qui nous
préoccupait n'avait pas pris corps; le roi de Prusse paraissait
même plus embarrassé du mouvement suscité par lui en Allemagne que
décidé à en profiter. Il y avait donc pour nous plutôt à regarder,
à nous tenir prêts, qu'à agir. Notre vigilance, du moins, ne se
ralentit pas. Quand, au commencement d'avril 1847, M. Guizot envoya
M. Klindworth en Autriche pour proposer une entente générale[196],
la première question dont il le chargea d'entretenir M. de
Metternich fut la situation de la Prusse et de l'Allemagne. Cette
communication mit de nouveau en lumière l'accord d'intérêts et de
vues existant sur ce point entre les cabinets de Paris et de Vienne.
«M. Guizot pense comme moi, écrivit à ce propos M. de Metternich,
que le seul contrepoids possible contre les écarts auxquels a donné
lieu l'entreprise de Sa Majesté Prussienne, devra être cherché
dans le principe fédéral. Aussi est-ce vers ce but que tendent et
que ne cesseront d'être dirigés nos efforts. Le développement
des événements servira de guide à notre marche ultérieure[197].»
Le gouvernement français ne se contentait pas d'être ainsi en
communication avec le cabinet autrichien, il veillait à ce que les
États secondaires d'Allemagne, ceux surtout qui avaient un régime
constitutionnel plus ou moins analogue au nôtre, fussent aussi sur
leurs gardes, et il les assurait de son appui discret, mais ferme,
contre toute tentative d'absorption.

[Note 196: Voir plus haut, p. 155.]

[Note 197: Lettre au comte Apponyi, en date du 12 avril 1847.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 389.)]

La diplomatie prussienne eut vent de nos démarches, particulièrement
de nos ouvertures à l'Autriche, et, dans ses dépêches, le comte
d'Arnim, ministre de Prusse à Paris, ne manqua pas d'en informer son
gouvernement[198]. La presse allemande était aussi sur le qui-vive,
singulièrement prompte à prendre feu dès que nous faisions mine de
nous occuper des affaires germaniques. En novembre 1847, le _Journal
des Débats_ ayant dit que la Prusse n'était pas, ne pouvait pas être
toute l'Allemagne, et ayant ajouté que celle-ci était une fédération
d'États, non un État fédératif, les feuilles d'outre-Rhin répondirent
en revendiquant hautement le droit du peuple allemand à constituer
son unité. Le _Journal des Débats_ répliqua en rappelant les traités
de 1814 et en insistant sur l'indépendance des petits États. Pour
empêcher qu'on n'évoquât le vieux spectre de l'ambition française,
il déclara que personne ne songeait plus à revendiquer la frontière
du Rhin, et répudia, au nom de son gouvernement, toute prétention de
s'immiscer, à titre de protecteur, dans les affaires germaniques. «Ce
que nous souhaitons, ajouta-t-il, en donnant aux États secondaires
de l'Allemagne des témoignages constants d'une vieille sympathie, ce
n'est point de les obliger à venir prendre chez nous un mot d'ordre
et une consigne, c'est de les encourager à maintenir chez eux l'ordre
politique qui s'y est développé dans des formes analogues aux nôtres,
à préserver les établissements parlementaires qu'ils doivent, comme
nous, au mouvement constitutionnel de 1815. Ce que nous souhaitons
par-dessus tout, c'est que les puissants confédérés qu'ils ont à
Francfort ne gênent pas plus leur liberté que ne la gênera jamais
cette sincère et discrète amitié qu'ils trouvent auprès de nous, et
dont on ne réussira plus à leur faire un épouvantail.»

[Note 198: Dépêches mentionnées par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 649, 650.]

En France, le public, distrait par d'autres questions plus bruyantes,
s'occupait très peu de ces affaires allemandes; il les connaissait
mal et n'en saisissait pas l'importance. La presse de gauche
venait-elle par hasard à en parler, c'était pour s'indigner de ce que
le gouvernement se rapprochait de l'Autriche absolutiste, au lieu de
tendre la main à la Prusse en voie de transformation libérale; et
elle montrait là une preuve nouvelle de la conspiration réactionnaire
dont elle accusait Louis-Philippe et M. Guizot. Vue bien courte et
bien fausse! Elle ne se rendait pas compte que le danger contre
lequel la diplomatie française devait se tenir en garde au centre de
l'Europe, avait changé de place depuis le seizième et le dix-septième
siècle; qu'il venait, non plus de l'Autriche, maintenant déchue, mais
de la Prusse, dont tout révélait la rapide et menaçante croissance.
Or, de même que Richelieu avait accepté contre la prépotence de
la maison de Habsbourg tous les alliés qui s'offraient, sans
s'effaroucher qu'ils fussent protestants, de même, contre l'ambition
des successeurs de Frédéric II, M. Guizot pouvait, sans scrupule,
faire appel au concours d'une puissance qui n'avait pas encore
introduit chez elle le régime parlementaire. Aujourd'hui, d'ailleurs,
après les événements de 1866 et de 1870, personne n'hésite à donner
absolument raison au gouvernement du roi Louis-Philippe. On lui sait
gré de n'avoir pas attendu la leçon de ces événements pour comprendre
où était l'intérêt de la France, et l'on ne peut s'empêcher de
songer, non sans d'amers regrets, aux malheurs qui eussent été
évités, si, parmi les gouvernements venus après lui, tous avaient eu
la même clairvoyance et donné la même direction à leur politique.


III

En Allemagne, le danger qui préoccupait justement M. Guizot n'était
qu'à l'état de menace plus ou moins lointaine. En Suisse, la crise
était flagrante et exigeait des décisions immédiates. Bien que le
théâtre fût petit, le drame qui s'y déroulait était un de ceux qui,
en 1847, occupaient le plus, non seulement le cabinet, mais le public
français; les diverses puissances y prêtaient une attention anxieuse,
et l'attitude qu'y prenait notre gouvernement se trouvait avoir une
grande influence sur ses rapports avec les autres cours et sur sa
situation en Europe; à tous ces points de vue, ce fut un des épisodes
importants et caractéristiques de l'histoire diplomatique de la fin
du règne. Pour le bien comprendre, force est de revenir un peu en
arrière. On sait que depuis longtemps, en Suisse, le parti radical
tâchait de substituer à la fédération existant en vertu du pacte de
1815, un État plus centralisé dont il se flattait d'être le maître et
qui menaçait de devenir, entre ses mains, le refuge et la place forte
de la révolution cosmopolite. Les puissances, émues d'un travail plus
ou moins dirigé contre elles, considéraient que leur participation
à la constitution de la Confédération helvétique, en 1814, les
avantages de toutes sortes qu'elles lui avaient alors garantis, entre
autres la neutralité perpétuelle et l'inviolabilité territoriale,
leur donnaient le droit de veiller à ce que cette constitution ne fût
pas altérée; l'Autriche, notamment, s'était fondée sur ce droit pour
adresser de fréquentes réclamations au gouvernement fédéral, et avait
manifesté, à plusieurs reprises, des velléités d'intervention. J'ai
eu occasion de dire quelle avait été l'attitude de la monarchie de
Juillet dans cette question: d'abord, au lendemain de 1830, désireuse
surtout de faire échec aux influences réactionnaires et d'étendre sa
clientèle libérale, elle avait été conduite à protéger plus ou moins
les agitateurs suisses contre les autres cours; plus tard, quand elle
avait été mieux dégagée de son origine, et qu'elle aussi s'était
sentie menacée par les réfugiés, elle avait commencé à regarder les
choses à peu près du même oeil que les autres cours, sans cependant
confondre son action avec la leur; on l'avait vue, en 1836, sous le
ministère de M. Thiers, en 1838, sous celui de M. Molé, réclamer
plus énergiquement que personne contre les menées des radicaux
suisses[199].

[Note 199: Sur ces précédents, voir plus haut, t. III, ch. II, § III;
ch. III, § III; ch. VI, § III.]

Ceux-ci, depuis lors, étaient loin d'avoir abandonné leur entreprise.
Leur tactique consistait à se porter en masse tantôt dans un canton,
tantôt dans un autre, pour y provoquer des révolutions locales
qui missent le gouvernement de ces cantons dans leurs mains.
Ils calculaient qu'une fois maîtres de la majorité des cantons,
ils le deviendraient du même coup de la diète fédérale, et, par
elle, supprimeraient l'indépendance des cantons de la minorité.
Ce fut ainsi qu'en 1841, ils s'emparèrent du pouvoir en Argovie,
et en usèrent aussitôt pour y détruire des couvents célèbres dont
l'existence avait été garantie par le parti fédéral: la haine du
catholicisme était en effet leur passion maîtresse. La diète, mise
en demeure de réprimer une illégalité aussi flagrante, agit avec
une mollesse qui ne pouvait en imposer aux persécuteurs. Elle se
composait alors de trois fractions à peu près égales, radicaux,
catholiques, protestants modérés; ces derniers étaient froids quand
il s'agissait de protéger des couvents. Les catholiques, irrités,
et de l'attentat, et du déni de justice, se sentirent d'autant plus
portés à prendre, dans les cantons où ils dominaient, les mesures
qu'ils jugeaient propres à fortifier leur foi.

C'est sous l'empire de ces sentiments que les Lucernois songèrent à
confier aux Jésuites l'institut théologique et le séminaire de leur
canton. Rien là que de parfaitement légal. Les Jésuites avaient déjà,
sur d'autres points de la Suisse, à Fribourg et dans le Valais, des
établissements d'instruction formellement reconnus. Chaque canton
était certainement maître de faire, en semblable matière, ce qui lui
convenait; et ceux qui n'avaient pas trouvé à redire quand, quelques
années auparavant, le gouvernement radical du canton de Zurich avait
confié une chaire d'histoire et de doctrine chrétiennes au professeur
Strauss, célèbre pour avoir attaqué la divinité de Jésus-Christ, ne
pouvaient certes dénier à Lucerne le droit d'appeler des Jésuites.
Seulement, si le droit était incontestable, était-il prudent de
l'exercer? Sur cette question de conduite, il y avait désaccord
entre les deux chefs les plus influents des catholiques lucernois.
Tandis que le paysan Joseph Leu, uniquement préoccupé, dans sa foi
ardente, d'écarter du séminaire des influences qui lui paraissaient
suspectes, poussait à appeler les Jésuites, l'avocat Meyer, non moins
dévoué à la cause religieuse, mais plus politique, estimait dangereux
d'associer sans nécessité la cause conservatrice à celle de religieux
alors si impopulaires. Ce dernier sentiment était celui de M. de
Metternich, qui, sur la demande de Meyer, agit à Rome, sans succès,
il est vrai, pour obtenir que les Jésuites déclinassent d'eux-mêmes
la mission qu'on voulait leur confier[200]. La résistance de Meyer et
de ses amis retarda pendant quelque temps la décision; mais la masse
du peuple était avec Leu, et l'appel des Jésuites fut définitivement
voté en octobre 1844.

[Note 200: Voir, sur ce point, les renseignements contenus dans les
_Mémoires de Meyer_, publiés à Vienne en 1875, et analysés dans la
_Revue générale de Bruxelles_, mai et octobre 1881.--Voir aussi les
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 115 et 116.]

Les radicaux résolurent de répondre par la violence à cet exercice
parfaitement légitime de la souveraineté cantonale. Précisément, à
cette époque, leur audace révolutionnaire était plus excitée que
jamais. En février 1845, leurs corps francs renversaient par un
coup de force le gouvernement conservateur du canton de Vaud et le
remplaçaient par un gouvernement radical. Ils croyaient facile d'user
du même moyen à Lucerne. De ce côté, cependant, leurs premières
tentatives ne réussirent pas. Ils résolurent alors de procéder plus
en grand. On vit en pleine paix, et pendant plusieurs mois, l'un de
leurs chefs, M. Ochsenbein, s'occuper à réunir en Argovie, près de la
frontière de Lucerne, plusieurs milliers de condottieri ramassés dans
toute la Suisse. Quoiqu'on ne se donnât pas la peine de dissimuler
la destination de cette armée, l'autorité fédérale n'apportait pas
d'obstacle sérieux à sa formation; bien plus, divers gouvernements
cantonaux y concouraient ouvertement et laissaient prendre les canons
de leurs arsenaux. Jamais le brigandage politique ne s'était ainsi
montré à nu, dans un pays civilisé.

De tels procédés ne pouvaient pas ne pas faire scandale en Europe.
M. Guizot ne fut pas le moins indigné. Sans doute, il y avait bien
là quelque chose qui le gênait un peu: c'était que des Jésuites
fussent la cause ou du moins le prétexte du conflit; se croyant
obligé, en ce moment même, par les clameurs de l'opinion française,
de prendre des mesures contre ces religieux, il éprouvait quelque
embarras à paraître se faire leur champion en Suisse: aussi ne
manquait-il pas de reprocher vivement au gouvernement de Lucerne
d'avoir porté la lutte sur un tel terrain et «jeté cette sorte de
défi à l'opinion protestante et radicale[201]». Mais cette part
faite aux préventions régnantes ne l'empêchait pas de réprouver la
conduite des radicaux. Au commencement de mars 1845, il fit adresser
au gouvernement helvétique de sérieuses représentations et l'adjura
de prendre immédiatement des mesures pour supprimer les corps
francs[202]. Il demanda en outre aux cabinets de Vienne, de Berlin,
de Saint-Pétersbourg et de Londres ce qu'ils pensaient des affaires
de Suisse et les invita à se concerter avec lui sur l'attitude à
prendre: c'était reconnaître à la question un caractère européen[203].

[Note 201: Dépêches de M. Guizot à M. de Pontois, des 26 décembre
1844 et 3 mars 1845.]

[Note 202: Dépêche du même au même, du 3 mars 1845.]

[Note 203: Voir notamment une dépêche de M. Guizot au marquis de
Dalmatie, ministre de France à Berlin, en date du 23 mars 1845.]

Pendant que la diplomatie se mettait ainsi en branle, les corps
francs, sans s'inquiéter autrement de ses observations, continuaient
leur entreprise. Dans les derniers jours de mars 1845, Ochsenbein,
à la tête d'une armée de huit mille hommes, munie de douze canons,
envahissait le territoire de Lucerne. Les Lucernois, bien que
beaucoup moins nombreux, attendirent les assaillants de pied ferme,
et, après un court combat où les corps francs ne firent pas brillante
figure, les mirent en complète déroute.

Le gouvernement français se réjouit de cette victoire du bon
droit[204]. Suffisait-il de se réjouir? M. de Metternich ne le
pensait pas. En réponse aux ouvertures que M. Guizot lui avait faites
avant la déroute des corps francs, il proposa que les puissances se
concertassent pour adresser au gouvernement fédéral une déclaration
comminatoire. Le cabinet de Paris n'entendait pas aller si vite,
surtout à la suite de l'Autriche. M. de Metternich, tout en maugréant
à part lui contre ce qu'il appelait les équivoques de la politique
française, n'insista pas sur sa proposition. D'ailleurs, les
Lucernois avaient, à eux seuls, fait si bien leurs affaires, qu'il
jugeait moins urgent d'intervenir[205].

[Note 204: «Vous aurez bien joui, écrivait, le 4 avril 1845,
Louis-Philippe au maréchal Soult, de l'échec vigoureux que les corps
francs ont essuyé dans leur indigne tentative. L'effet moral en sera
grand, et contribuera, j'espère, à désabuser ceux qui croient encore
que les révolutionnaires sont toujours les plus forts, et qu'en
définitive ils obtiennent toujours la victoire. Nous autres, vétérans
de 92, nous savons le contraire; mais on nous prend trop souvent pour
des Cassandres.» (_Documents inédits._)]

[Note 205: Dépêches et lettres diverses d'avril, mai et juin
1845.--Cf. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 444 à 448, et
_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 110 à 121.]

C'eût été cependant une grande illusion que de croire à un
désarmement des radicaux suisses. Leur échec n'avait fait que les
exaspérer. Le brigandage à ciel ouvert ayant échoué, on recourut
au guet-apens. Il fut bientôt manifeste que la vie des chefs
lucernois était en péril. L'avocat Meyer n'échappa qu'à grand'peine
aux embûches qui lui furent tendues. Le paysan Leu, si honnête et
si respecté, n'eut pas la même chance. Le 20 juillet 1845, il fut
tué traîtreusement, dans son lit, d'un coup de fusil. La clameur
féroce par laquelle les radicaux saluèrent cette mort, suffisait à
révéler leur complicité. En dépit de leurs efforts pour entraver la
justice, l'assassin fut condamné à mort, après avoir avoué que deux
mille francs lui avaient été offerts pour prix de son crime; les
instigateurs échappèrent à la vindicte des lois, protégés par les
gouvernements des cantons voisins qui refusèrent leur extradition.

Ainsi attaqués par les uns, abandonnés par les autres, menacés
chaque jour de nouvelles violences, les cantons catholiques se
crurent fondés à prendre des mesures pour se défendre eux-mêmes. Le
11 décembre 1845, sept cantons, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden,
Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confédération particulière,
«s'engageant à se porter mutuellement secours, aussitôt que l'un
d'entre eux serait attaqué dans son territoire ou dans ses droits
de souveraineté». Ce pacte, auquel on donna le nom de _Sonderbund_,
n'avait rien de contraire aux lois et aux traditions de la Suisse;
les libéraux en avaient donné eux-mêmes plusieurs fois l'exemple,
et jamais il n'avait été autant justifié par les circonstances. Les
radicaux n'en crièrent pas moins à la violation de la constitution
fédérale et soutinrent qu'il appartenait à la diète de sévir. Raison
nouvelle pour eux de s'y faire une majorité. Dans ce dessein,
ils tentèrent de s'emparer, par de nouveaux coups de force, des
gouvernements cantonaux, jusqu'alors aux mains des conservateurs
ou des modérés. S'ils échouèrent à Bâle-ville et à Fribourg, ils
réussirent à Berne, en janvier 1846, et à Genève, en octobre de la
même année. Dès lors, ils possédaient onze cantons sur vingt-deux. Il
leur suffisait d'en gagner un de plus pour être maîtres de la diète.

Devant ce danger croissant, M. de Metternich crut pouvoir, en octobre
1846, proposer de nouveau au gouvernement français une démarche
comminatoire[206]. La situation créée par les mariages espagnols lui
faisait espérer qu'il serait mieux écouté que l'année précédente.
C'était précisément le moment où M. Guizot, préoccupé des menées de
lord Palmerston à Vienne, protestait, auprès du cabinet autrichien,
de sa volonté de détendre la politique conservatrice partout en
Europe et particulièrement en Suisse[207]. Cependant, cette fois
encore, notre gouvernement se déroba. Était-ce répugnance à marcher
derrière l'Autriche, sur un terrain où les deux puissances avaient
été en rivalité d'influence? Était-ce souci des attaques auxquelles
il s'exposerait de la part de l'opposition française, en s'engageant
dans une sorte de croisade réactionnaire et en paraissant le
protecteur des Jésuites? Ces sentiments ont pu être pour quelque
chose dans la conduite suivie, mais il faut en chercher ailleurs la
raison vraiment sérieuse et déterminante, celle qui devait jusqu'à la
fin peser sur notre politique en Suisse et lui donner une apparence
d'incertitude et de timidité. Si notre gouvernement se refusait
aux démarches proposées par l'Autriche, c'est qu'il voyait au bout
une intervention militaire. Sans doute, pour le moment, il n'était
question que de menaces diplomatiques; mais on devait s'attendre
que, dans l'état des esprits et des choses en Suisse, ces menaces
seraient sans effet, et que leur inefficacité constatée forcerait
les puissances qui les auraient solennellement proférées, à les
appuyer par la force. M. de Metternich ne le niait pas[208], et
envisageait même probablement sans déplaisir l'occasion d'étendre
à la Suisse le système d'occupations armées qu'il avait souvent
appliqué en Italie. Au contraire, par toutes sortes de raisons
générales ou particulières, le gouvernement français y répugnait
fort. Louis-Philippe, notamment, se montra, dès l'origine, aussi
décidé contre une intervention conservatrice en Suisse qu'il l'avait
été autrefois contre une intervention libérale en Espagne[209].
Il avait un sentiment très vif des difficultés inextricables qui
en résulteraient. M. Guizot s'inspirait évidemment de la pensée
du Roi, quand il écrivait, le 22 octobre 1846, dans une dépêche
destinée à être communiquée à M. de Metternich: «Il n'y a pas moyen
de douter que l'intervention étrangère n'excite, en Suisse, la plus
forte répulsion. Le sentiment de l'indépendance nationale y est
général et énergique. Le mot est puissant, même sur les Suisses qui
détestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
eux. Pour que l'intervention étrangère y fût supportée, il faudrait
que la nécessité en fût évidente, absolue. Elle ne deviendra telle
que lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront,
en Suisse, non pas seulement une perspective entrevue, une crainte
sentie par quelques-uns, mais des faits réels, matériels, pesant
depuis quelque temps sur tous. Un cri s'élèvera peut-être alors
de toutes parts pour invoquer la guérison. Mais si l'intervention
se montrait auparavant, le cri qui s'élèverait serait celui de
la résistance. Beaucoup d'honnêtes gens et de conservateurs le
pousseraient comme les radicaux, les uns par un sincère sentiment de
nationalité, les autres par pusillanimité et contagion.» M. Guizot
montrait ensuite combien seraient ainsi aggravées les difficultés par
elles-mêmes énormes de la réorganisation qui devrait être opérée en
Suisse. «Évidemment, concluait-il, en présence de tels obstacles, la
sagesse européenne doit dire: Mon Dieu, éloignez de moi ce calice!»

[Note 206: Dépêches de M. de Metternich au comte Apponyi, en date
des 11 et 16 octobre 1846.--Voir aussi une lettre confidentielle du
même au même, du 19 octobre, reproduite dans les _Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 178.]

[Note 207: Voir plus haut, t. VI, p. 254 et 264.]

[Note 208: Voir, par exemple, ce que M. de Metternich devait écrire
au baron de Kaisersfeld, son représentant en Suisse, le 1er juillet
1847, et au comte Apponyi, le 3 juillet: «Si l'on ne veut pas
éventuellement de l'action, disait-il, il faut éviter la menace.»
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 459 et 464.)]

[Note 209: Dépêche de l'envoyé sarde à Paris, M. de Brignole, en date
du 22 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848,
t. II, p. 663.)]

Si le gouvernement français ne voulait pas se laisser entraîner dans
des démarches qui lui paraissaient conduire à l'intervention, il
n'en jugeait pas moins les radicaux suisses aussi sévèrement que le
gouvernement autrichien, et il donnait à ce dernier des gages sérieux
de la sincérité de ce jugement. En décembre 1846, il rappelait son
ambassadeur à Berne, M. de Pontois, que son passé pouvait rendre peu
propre à marcher d'accord avec l'Autriche, et il le remplaçait par
M. de Bois-le-Comte, que ses sympathies personnelles et notamment
ses ardentes convictions religieuses devaient rendre peu suspect de
faiblesse envers les ennemis du Sonderbund. Les instructions du
nouvel ambassadeur le mettaient particulièrement en garde contre
toute tentation de prolonger l'antagonisme qui avait existé naguère,
sur ce terrain, entre les diplomaties française et autrichienne[210].
M. de Bois-le-Comte mit un grand zèle à faire connaître, en Suisse,
les sentiments de son gouvernement et à tâcher de créer un état
d'opinion qui fît obstacle aux mauvais desseins des radicaux. Non
content de causer avec les personnages que sa position lui faisait
rencontrer à Berne, il entreprit, de janvier à mai 1847, de parcourir
les divers cantons. Dans les conversations qu'il cherchait à avoir
avec les hommes de tous les partis, il leur répétait avec insistance:
«Que chaque canton reste chez soi et laisse les autres se gouverner
comme ils l'entendent. C'est par là qu'ont fini vos guerres de
religion: elles menacent de recommencer, parce que vous revenez à
vouloir politiquement ou religieusement conquérir les uns sur les
autres. Ce conseil, nous avons le droit de vous le donner. Lisez
l'acte de Vienne: nous y stipulons que nous traitons, en Suisse, avec
vingt-deux États indépendants; nous sommes donc autorisés par vous
à vous demander si, en effet, ces vingt-deux cantons indépendants
existent, et, quand il en est parmi eux qui nous disent qu'on veut
étouffer leur indépendance, à nous en enquérir. Ce n'est pas là
porter atteinte à l'indépendance de la Suisse en Europe, c'est
protéger l'indépendance des États les plus faibles en Suisse[211].»

[Note 210: Instructions remises à M. de Bois-le-Comte, février 1847.]

[Note 211: Voir notamment une dépêche de M. de Bois-le-Comte, du 22
janvier 1847.]

Mais que pouvaient ces sages conseils devant le parti pris passionné
des radicaux? Ceux-ci n'en poursuivaient pas moins leur campagne,
et malheureusement non sans succès. On sait que, grâce à toutes les
révolutions locales déjà provoquées par eux, il ne leur restait
plus qu'un canton à conquérir pour avoir la majorité dans le grand
conseil fédéral. En mai 1847, une élection très disputée et où ils ne
l'emportèrent que de trois voix, fit passer de leur côté le canton
de Saint-Gall. Leur but était atteint.


IV

Il fut tout de suite manifeste que les radicaux, devenus maîtres du
pouvoir central, en useraient pour continuer, avec plus de ressources
et surtout avec une apparence de légalité, la guerre révolutionnaire
commencée par les corps francs contre l'indépendance des cantons
catholiques. Quelques jours après les élections de Saint-Gall,
ils portaient à la tête du canton de Berne, et, par suite, de
la Confédération entière[212], Ochsenbein, l'organisateur et le
commandant des bandes qui, en 1845, s'étaient jetées sur Lucerne.
Ochsenbein déclarait à tout venant que la nouvelle majorité, sans
s'inquiéter de la souveraineté cantonale, allait agir par la force
contre le Sonderbund. Et quand notre ambassadeur s'étonnait de le
voir prêt à déchaîner ainsi la guerre civile dans son pays: «Ne
sommes-nous pas en guerre? répondait-il; eh bien! il vaut mieux en
finir.» Pour la première fois que les radicaux arrivaient quelque
part au gouvernement, ils s'y montraient avec les caractères qui
deviendront leur marque distinctive dans la seconde moitié de ce
siècle: résolution de ne voir dans la possession du gouvernement
qu'un moyen de satisfaire leurs passions de parti et d'écraser leurs
adversaires; mépris cynique du droit et de la liberté, surtout de la
liberté religieuse; principe affiché que la majorité peut tout, et
que rien n'est dû à la minorité.

[Note 212: Depuis janvier 1847, Berne étant «canton directeur»,
son président particulier devenait de plein droit chef du pouvoir
exécutif de la Confédération.]

Devant un danger devenu ainsi beaucoup plus pressant, on n'est pas
surpris de voir M. de Metternich revenir, pour la troisième fois, à
la charge. Il proposa que les puissances adressassent à la Suisse
des notes identiques d'un ton très nettement comminatoire, par
lesquelles elles feraient connaître leur volonté de «ne pas souffrir
que la souveraineté cantonale fût violentée[213]». Le cabinet de
Paris ne crut pas plus que dans le passé pouvoir accepter ce projet.
Sa raison était toujours la même; il craignait d'être entraîné à
une intervention armée[214]. M. de Metternich regretta l'échec de
sa proposition; il n'en fut pas surpris[215]. Très résolu à rester
uni au cabinet français dont il ne mettait pas en doute les bonnes
intentions, il déclara abandonner tout projet auquel ce cabinet ne
s'associerait pas[216].

[Note 213: Dépêche du 7 juin 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_,
t. VII, p. 451 à 454.)]

[Note 214: Dépêche de M. Guizot à M. de Flahault, en date du 25 juin
1847.]

[Note 215: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 457, 458, 464.]

[Note 216: _Ibid._, p. 459, 460, 464.--De Paris, on avait donné
à entendre à M. de Metternich que l'intervention, impossible à
faire ensemble et simultanément, pourrait se faire séparément et
successivement: l'Autriche prendrait les devants, et la France
suivrait. M. Guizot se flattait que, dans de telles conditions,
une action militaire serait plus facilement acceptée par le public
français; elle lui paraîtrait destinée moins encore à peser sur la
Suisse qu'à faire contrepoids à l'Autriche. Mais c'était précisément
cette dernière interprétation que redoutait fort M. de Metternich;
il se souvenait de notre expédition d'Ancône, et ne voulait pas nous
fournir l'occasion de la recommencer en Suisse. «Nous ne donnerons
pas dans ce panneau», écrivait-il au comte Apponyi. (_Ibid._, p. 335,
461, 462, 465.)]

À en croire ce qui se racontait alors, à Paris, dans le corps
diplomatique, M. Guizot n'aurait pas écarté aussi nettement la
proposition de M. de Metternich, si le Roi n'avait pesé sur lui[217].
Peut-être aussi le ministre se sentait-il obligé de tenir compte
des préventions qui régnaient alors dans l'opinion française.
Nos journaux d'opposition s'occupaient beaucoup des affaires de
Suisse: tous--ceux du centre gauche non moins que ceux de la
gauche--prenaient violemment parti pour les radicaux; ils étaient
parvenus à persuader à une portion du public que le cabinet français
se mettait à la remorque de la Sainte-Alliance et au service des
Jésuites. Le 24 juin 1847, un débat s'engageait sur ce sujet, à la
Chambre des députés. Avec quelle véhémence indignée M. Odilon Barrot
et ses amis y dénoncèrent «cette politique de renégats»! Avec quelle
assurance ils mirent au défi le ministère de soutenir le Sonderbund!
Il fallut une sorte de courage à M. Guizot pour revendiquer, dans son
discours, les droits de la souveraineté cantonale et pour avouer son
accord avec l'Autriche. Encore eut-il soin de présenter à la Chambre,
sous la forme la plus adoucie, la plus atténuée, les avertissements
qu'il avait adressés au gouvernement suisse.

[Note 217: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II,
p. 671.--D'après l'envoyé badois, M. Guizot lui aurait dit lui-même
n'avoir fait en cette circonstance que «céder à la manifestation
d'une volonté auguste qui s'était prononcée d'une façon décisive».
(_Ibid._)--M. de Metternich avait eu les mêmes informations par son
ambassadeur à Paris. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p.
461.)]

Tout en se refusant aux démarches qui lui paraissaient conduire à
une intervention armée, le cabinet de Paris se faisait un devoir de
renouveler avec plus d'insistance ses représentations au gouvernement
fédéral[218]. C'était, il est vrai, plus par acquit de conscience
qu'avec l'espoir d'un résultat pratique. Une seule chose eut
peut-être donné quelque efficacité à ces représentations, c'eût été
que toutes les grandes puissances sans exception tinssent le même
langage; or, jusqu'à présent, il en était une, l'Angleterre, qui
se tenait à l'écart, et cette attitude connue était pour beaucoup
dans le peu d'égards avec lequel on nous écoutait à Berne. M. Guizot
eût désiré vivement voir cesser cette dissonance, non seulement
pour avoir plus de chance d'en imposer à M. Ochsenbein, mais pour
faire disparaître ce que son entente avec l'Autriche avait d'un
peu compromettant aux yeux de l'opinion française. D'ailleurs,
d'une façon générale, il recherchait toutes les occasions d'amener
l'Angleterre à faire quelque chose avec nous, et de mettre ainsi fin
à l'état de bouderie malveillante, suite des mariages espagnols. À
la vérité, les dispositions connues de lord Palmerston ne laissaient
pas grande chance de rien obtenir. Ne le savait-on pas résolu à nous
contrecarrer partout et toujours? M. Guizot voulut cependant faire
une tentative. Le 4 juillet 1847, le duc de Broglie, qui venait
d'arriver à Londres, eut avec lord Palmerston un entretien où il le
pressa vivement de tenir à Berne un langage analogue au nôtre. Le
ministre anglais se montra embarrassé, perplexe, sympathique aux
radicaux, mais un peu effrayé des compromissions qu'entraînerait
une complicité trop avouée, répugnant à faire quelque chose avec
nous et avec M. de Metternich, mais redoutant aussi qu'il ne se fît
quelque chose sans lui. Dans une seconde conversation, quelques jours
plus tard, il parut mieux disposé, et le duc de Broglie put croire,
d'après sa déclaration, qu'il allait envoyer à son représentant en
Suisse des instructions à peu près semblables à celles qu'avait
reçues notre ambassadeur. Cette nouvelle réjouit fort M. Guizot:
croyant acceptée à Londres une politique qu'à Vienne, déjà, on
était disposé à suivre, il écrivait au duc de Broglie: «C'est notre
politique qui devient une politique européenne[219].» Pure illusion!
Au fond, lord Palmerston n'avait aucune intention de réaliser
l'espérance qu'il avait donnée au duc de Broglie. Bien au contraire,
au même moment, rappelant son ministre à Berne, M. Morier, suspect
d'être trop peu favorable aux radicaux, il le remplaçait par un
jeune chargé d'affaires, d'esprit peu rassis, M. Peel: il donnait
à ce dernier mission de congratuler de la façon la plus flatteuse
M. Ochsenbein, et de lui exprimer la confiance qu'inspiraient au
gouvernement de la Reine son caractère et ses déclarations[220].

[Note 218: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, du 4 juin
1847. Lettre et dépêche de M. Guizot à M. de Bois-le-Comte, du 2
juillet 1847.]

[Note 219: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de
Broglie pendant la première moitié de juillet 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 220: Dépêche de M. Peel à lord Palmerston, août 1847. (Papiers
parlementaires anglais.)]

Rien ne pouvait davantage enhardir les radicaux à aller de l'avant.
Entrée en session le 5 juillet 1847, la diète vota, le 20 juillet,
deux résolutions, l'une prononçant l'illégalité du Sonderbund,
l'autre obligeant tous les cantons qui avaient des Jésuites sur leur
territoire à les expulser. Les cantons de la minorité déclarèrent
que, forts du sentiment de la liberté et de l'indépendance achetées
par le sang de leurs pères, ils protestaient solennellement contre
ces décisions. La diète se montra résolue à ne tenir aucun compte
de ces protestations. Néanmoins, tout n'étant pas encore prêt, elle
se sépara en septembre, et s'ajourna au 18 octobre, pour prendre
les mesures d'exécution. Ces quelques semaines furent employées en
préparatifs militaires dans les cantons où les radicaux étaient
le plus les maîtres, à Zurich, à Berne, à Lausanne. Quand la
diète se trouva de nouveau réunie, le 18 octobre, elle ordonna le
rassemblement d'une armée de cinquante mille hommes, dont elle confia
le commandement au général Dufour, officier capable, nullement
radical, mais se croyant tenu par devoir professionnel d'obéir aux
autorités fédérales. Enfin, après avoir repoussé les propositions de
conciliation et de transaction faites au nom de la minorité, elle
vota, le 4 novembre, l'exécution fédérale contre les cantons du
Sonderbund. La guerre civile était décrétée.


V

L'Europe allait-elle donc assister immobile et muette à ce que M.
de Barante, à ce moment même, qualifiait justement d' «infamie
révolutionnaire[221]»? Depuis le mois de juillet, il semblait que
les puissances eussent renoncé à faire aucune démarche pour contenir
les radicaux. L'Autriche était découragée par le refus de la France,
la France par celui de l'Angleterre. Notre gouvernement s'était
contenté d'envoyer sous main des armes et de l'argent à Lucerne;
Louis-Philippe exposait au comte Apponyi que c'était le meilleur
moyen d'aider efficacement le Sonderbund, et engageait l'Autriche à
en faire autant[222]. Un moment, dans les premiers jours d'octobre
1847, M. Guizot, auquel il coûtait beaucoup de ne rien faire, avait
songé à rassembler des troupes sur la frontière suisse; l'idée lui
en avait été suggérée par M. de Bois-le-Comte; mais elle fut écartée
par le conseil des ministres et par le Roi, toujours préoccupé de
ne pas se laisser entraîner à l'intervention[223]. Voyant la guerre
civile inévitable, M. Guizot avait fini par se persuader que seule
elle pourrait fournir l'occasion d'une intervention utile. «Voici,
écrivait-il, le 13 octobre, à M. de Bois-le-Comte, l'idée que je me
forme du cours des choses. Si le Sonderbund est attaqué, il doit se
défendre avec ses propres forces, sans aucun recours à l'intervention
étrangère. Il est fort possible qu'il réussisse et que les premiers
succès de sa vigoureuse résistance fassent tomber, dans tel ou tel
canton, les gouvernements radicaux dont l'union est nécessaire pour
que la guerre civile continue. Si ce résultat n'est pas obtenu, si
la guerre civile continue, si le Sonderbund éprouve des échecs et
tombe dans un péril grave et prolongé, qu'il s'adresse à toutes les
puissances signataires du traité de Vienne, et réclame, au nom de
cet acte, leur intervention. Pour nous, tout devient possible, dès
lors, et efficace pour la Suisse[224].» M. Guizot n'oubliait qu'une
hypothèse, celle où le Sonderbund serait écrasé trop vite pour
avoir le temps d'appeler au secours. Était-ce donc une éventualité
invraisemblable, avec la disproportion énorme des forces? Les cantons
catholiques n'avaient que 394,000 habitants, généralement pauvres,
tandis que la population beaucoup plus riche des cantons dominés
par les radicaux était de 1,867,000 âmes. Mais le souvenir de la
vaillante et victorieuse résistance de Lucerne, en 1845, faisait
illusion.

[Note 221: Lettre à M. d'Houdetot, du 10 novembre 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 222: Dépêche confidentielle du marquis Ricci, représentant du
gouvernement sarde à Vienne. (BIANCHI, _Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 13.)]

[Note 223: Lettre particulière de M. Guizot à M. de Bois-le-Comte, du
13 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 224: _Documents inédits._]

Le gouvernement français était dans ces dispositions, quand lui
vinrent, du côté où il les attendait le moins, des ouvertures tendant
à une action diplomatique immédiate. Le 30 octobre 1847, à sept
heures du soir, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, accourait
assez ému chez le duc de Broglie. «Je quitte lord Palmerston,
lui dit-il; je l'ai trouvé très préoccupé de la collision qui
s'approche en Suisse... Il demande si l'on ne pourrait pas encore
prévenir l'effusion du sang par une démarche collective des grandes
puissances, et il m'a invité à m'en entretenir avec vous.» Et comme
le duc de Broglie, fort surpris et un peu sceptique, objectait que,
se mît-on d'accord, on avait de grandes chances de ne pas arriver à
temps, M. de Bunsen insista vivement pour qu'on prît au sérieux les
dispositions nouvelles du _Foreign office_[225]. Par une coïncidence
significative, le 29 octobre, le chargé d'affaires anglais à Berne
avait avec M. de Bois-le-Comte une conversation analogue. Il lui
demandait si l'on allait «laisser écraser ces braves gens», et
parlait fort mal des radicaux. «Ne ferez-vous donc rien? ajoutait-il;
un mot de vous suffirait. Ils ont une peur énorme de vous; ils sont
poltrons, très poltrons.» Notre ambassadeur répondit que c'était
l'attitude dissidente de l'Angleterre qui avait jusqu'ici ôté toute
efficacité aux représentations de la France: «Mais enfin, répliqua M.
Peel, ne pourrions-nous pas nous entendre[226]?»

[Note 225: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 1er novembre
1847.--Bunsen n'avait pas dû être le moins étonné de l'ouverture de
lord Palmerston. En effet, peu auparavant, tout dévoué qu'il fût au
ministre anglais, il ne pouvait s'empêcher de dire de lui au duc
de Broglie: «Depuis les derniers événements d'Espagne, Palmerston
est comme un lion blessé; il est intraitable; il nous rudoie dans
les affaires de Suisse; il dit que nous donnons la main à tous les
projets de l'Autriche et de la France, et leur suppose, à l'une et à
l'autre, des projets démesurés; il ne veut pas entendre raison sur
les affaires de Grèce... Il n'y a rien à faire avec lui.» (Lettre
confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 30 octobre
1847. _Documents inédits._)]

[Note 226: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, du 31 octobre
1847.]

Quel était le secret de ce langage si nouveau? Lord Palmerston
jugeait-il nécessaire, pour son crédit en Europe, de ne pas trop
afficher sa complicité avec les radicaux? Ou se flattait-il de nous
mieux entraver, en feignant de vouloir marcher avec nous? Le duc
de Broglie trouvait l'ouverture un peu suspecte[227]. Néanmoins,
M. Guizot regrettait trop de ne rien faire, pour ne pas saisir
l'occasion qui lui était ainsi offerte de tenter quelque chose: si
faible qu'elle fût, il ne voulut pas laisser échapper la chance
d'obtenir cet accord à cinq qu'il désirait tant. Sans s'arrêter donc
à scruter la sincérité de lord Palmerston et de son ami Bunsen, il
entra vivement dans la voie qu'on lui ouvrait. Il se flattait que les
petits cantons résisteraient assez pour que la diplomatie eût encore
le moyen d'agir utilement. «On n'arrivera pas à temps pour prévenir
la guerre civile, écrivait-il au duc de Broglie, et peut-être, pour
la solution définitive, vaut-il mieux qu'elle commence; mais il y
aura quelque chose à faire pour l'arrêter[228].»

[Note 227: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot, du 30
octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 228: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie,
dans le commencement de novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Il parut à M. Guizot que le mode d'action qui risquerait le moins
d'aboutir à l'intervention armée serait une médiation offerte par les
puissances aux cantons divisés[229]. Il ne perdit pas un instant, et,
dès les premiers jours de novembre, il fut en mesure de proposer aux
quatre cabinets de Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, un
projet de note identique à envoyer immédiatement aux trois parties en
présence, cantons radicaux, cantons catholiques et cantons neutres.
Cette note commençait par exposer les faits; elle rappelait les
conseils et les avertissements jusqu'alors donnés en vain, l'atteinte
portée aux conditions essentielles de la Confédération, le droit
qu'auraient les puissances «de regarder celle-ci comme dissoute et
de se déclarer déliées des engagements qu'elles avaient contractés
envers elle»; elle indiquait que, néanmoins, ces puissances avaient
«résolu de tenter un dernier effort pour arrêter l'effusion du
sang et empêcher la dissolution violente de la Confédération»;
distinguant, dans les questions qui divisaient la Suisse, deux
questions principales, l'une religieuse, l'autre politique, elle
proposait de déférer la première à l'arbitrage du Pape; quant à
la seconde, «c'est-à-dire à tout ce qui touchait aux rapports des
vingt-deux cantons souverains avec la Confédération», les cinq
puissances offraient leur médiation; l'acceptation de cette médiation
impliquerait la suspension immédiate des hostilités et l'ouverture
d'une conférence diplomatique sur un point voisin du théâtre des
événements; la note se terminait ainsi: «Si les représentations de
l'Europe n'étaient pas écoutées, si une lutte sanglante, qui révolte
à la fois la politique et l'humanité, continuait malgré ses efforts,
le gouvernement du Roi se verrait contraint de ne plus consulter
que ses devoirs comme membre de la grande famille européenne et les
intérêts de la France elle-même, et il aviserait.» Cette phrase était
rédigée à la fois pour ne pas obliger à l'intervention armée et pour
ne pas l'exclure; chaque puissance conservait, sous ce rapport, sa
liberté d'action[230].

[Note 229: M. Guizot avait déjà pensé à cette médiation, quelques
mois auparavant. (Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de
Broglie, pendant la première moitié de juillet. _Documents inédits._)]

[Note 230: Dépêches de M. Guizot en date des 4, 7 et 8 novembre 1847.]

Les cabinets de Berlin et de Vienne--le premier surtout--surent
grand gré au gouvernement français de son initiative; ils donnèrent
immédiatement leur adhésion et garantirent celle du cabinet de
Saint-Pétersbourg[231]. La difficulté était à Londres. Lord
Palmerston se montra d'abord très récalcitrant et même quelque peu
impertinent. Sur lui, notre principal, notre unique moyen d'action
était de le menacer de faire la démarche sans l'Angleterre, auquel
cas elle se trouverait, comme la France en 1840, seule contre quatre.
Le duc de Broglie, d'accord avec M. Guizot, qui, fort préoccupé de la
question, correspondait avec lui presque tous les jours, usa beaucoup
de cette menace. Elle rendait le ministre anglais assez perplexe,
mais ne le décidait pas. Les jours s'écoulaient, sans qu'il donnât
de réponse positive. Son calcul paraissait être de faire traîner les
choses en longueur. Or, pendant ce temps, les hostilités commençaient
en Suisse. Le 10 novembre, l'armée fédérale envahissait le canton de
Fribourg, qui, ne se sentant pas en force, capitulait le 15 et se
voyait livré à tous les excès des vainqueurs. Sans doute, ce n'était
pas encore là un résultat décisif: le noeud de la question était à
Lucerne, où l'on manifestait l'intention de résister comme en 1845.
Mais il était bien évident que la diplomatie n'avait plus une heure à
perdre. Aussi M. Guizot écrivait-il au duc de Broglie: «Si on veut
traîner, coupez court à toute tentative de ce genre. C'est un devoir
et une nécessité de se décider et d'agir[232].»

[Note 231: Dépêches du marquis de Dalmatie et du comte de Flahault à
M. Guizot, en date des 10 et 11 novembre 1847.--Voir aussi la dépêche
de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 15 novembre 1847.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 490 à 492.)]

[Note 232: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de
Broglie; pendant la première moitié de novembre 1847. (_Documents
inédits._)]

Tout le monde en Angleterre n'approuvait pas le jeu de lord
Palmerston: plusieurs de ses collègues ne se voyaient pas sans
préoccupation sur le point d'être séparés de l'Europe et associés
aux radicaux; le prince Albert et le roi des Belges insistaient pour
qu'on fît quelque chose en faveur du Sonderbund[233]. Ainsi pressé,
le chef du _Foreign office_ se décida, le 16 novembre, à modifier sa
tactique; il parut entrer dans l'idée de la médiation; seulement, il
proposa une autre rédaction pour la note identique. Dans son projet,
plus un mot de blâme contre les violences des radicaux, de réserve
en faveur de l'indépendance des cantons et de la liberté religieuse;
une apparence d'impartialité entre les deux parties, qui dissimulait
mal une préférence pour la diète; tranchant par avance, contre le
Sonderbund, la principale contestation, il prétendait établir, comme
condition même de la médiation, l'expulsion des Jésuites; enfin, il
demandait que la conférence se tînt à Londres[234].

[Note 233: Lettre confidentielle du duc de Broglie à M. Guizot; du 14
novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 234: Dépêche de lord Palmerston à lord Normanby, en date du
16 novembre 1847.--Voir aussi une lettre confidentielle du duc de
Broglie à M. Guizot; en date du 16 novembre. (_Documents inédits._)]

Une question de conduite fort délicate se posa alors pour le
gouvernement français. Devait-il interpréter comme un refus une
contre-proposition témoignant de sentiments si différents des
siens, renoncer au concours de l'Angleterre et agir avec les trois
autres puissances? Ou bien devait-il prendre en considération le
projet de lord Palmerston, sauf à négocier pour obtenir quelque
atténuation des passages les plus choquants? Autour de lui, les
meilleurs esprits étaient divisés. M. Désages penchait pour le
premier parti: à son avis, c'était duperie de courir après lord
Palmerston, qui se jouait de nous; nous manquerions ainsi à ce que
nous devions aux autres puissances, avec lesquelles nous avions déjà
lié partie avant la dernière ouverture de l'Angleterre et envers
lesquelles «notre honneur était engagé». À ceux qui s'effarouchaient
de voir la France se rapprocher des puissances absolutistes, M.
Désages répondait: «En communiquant avec les cours continentales,
avons-nous pris leur drapeau? avons-nous accepté toutes leurs idées?
nous sommes-nous mis, en un mot, à leur dévotion et à leur suite?
Assurément non. Nous leur avons demandé de nous laisser faire, de
se mettre derrière nous[235].» L'opinion contraire avait pour elle
une autorité plus considérable encore, celle du duc de Broglie.
Non que celui-ci partageât les sympathies de lord Palmerston pour
les radicaux suisses. «Il n'y a jamais eu, depuis l'origine du
monde, écrivait-il à son fils, une meilleure cause que celle du
Sonderbund[236].» Mais nul n'avait un sentiment plus vif des dangers
d'une intervention prématurée. «Intervenir, disait-il, sans être
appelé par personne, avec la certitude d'être désavoué par tous
les conservateurs de la Suisse (je n'en ai pas encore trouvé un
seul qui n'en repousse l'idée avec horreur), intervenir sans aucune
chance de pouvoir y établir des gouvernements en état de se soutenir
par eux-mêmes, sans savoir, par conséquent, combien d'années il y
faudrait faire le métier de geôliers et de gendarmes, et cela dans
l'état actuel de l'Allemagne, de l'Italie et de la France, cela me
paraissait, je l'avoue, le comble de la déraison[237].» C'était à
cette extrémité qu'il craignait que la France ne fût amenée par
une action «à quatre» avec l'Autriche, la Prusse et la Russie.
«L'Angleterre écartée, écrivait-il à M. Guizot, nous sommes un contre
trois dans la médiation. Une fois la médiation rejetée, et elle
le sera certainement, il faut faire quelque chose, et nous sommes
à la discrétion de l'Autriche. Voilà mon inquiétude. Il dépend
de M. de Metternich, en envoyant un bataillon dans le Tessin ou à
Schaffouse, de nous faire occuper Lausanne. Or, cela est grave[238].»
Élargissant d'ailleurs la question, le duc de Broglie était conduit
à juger l'évolution faite, en ce moment, par le gouvernement
français vers les puissances de l'Est et à peser les avantages
comparés des alliances continentales et de l'alliance anglaise.
«Nous n'avons en Europe que des ennemis, écrivait-il à M. Désages,
dont il connaissait les vues différentes. Nous avons des ennemis
permanents: ce sont les cours continentales; ennemis prudents,
sensés, éclairés sur leurs intérêts, qui ne nous feront jamais que
le mal qui ne leur est pas nuisible et qui nous feront quelquefois
le bien qui leur est utile. N'en attendez rien de plus, ou vous y
serez pris. Nous avons un ennemi accidentel: c'est l'Angleterre
égarée par lord Palmerston; ennemi violent, actif, persévérant, et
qui nous fera toujours tout le mal qu'il osera nous faire. Notre
jeu est d'opposer, tour à tour, ces inimitiés l'une à l'autre, de
défendre l'ordre avec les cours continentales et la liberté avec
l'Angleterre, sans nous laisser entraîner à la Sainte-Alliance dans
le premier cas, ni au radicalisme dans le second. En passant ainsi
de l'un à l'autre, sans compter sur l'un ni sur l'autre, nous leur
donnerons souvent de l'humeur: il faut s'y résigner quand on ne peut
l'éviter. Point d'illusion, point de découragement, point d'abandon
envers personne; toujours peser ses paroles, et n'en point dire qui
soient oiseuses[239].» Il écrivait encore au même correspondant: «Il
n'y a point pour nous, dans les cours du continent, de sympathie
proprement dite, de sympathie permanente, assurée, qui puisse servir
de base à une alliance durable et complète. Entre nous et ces cours,
l'entente ne peut s'établir que là où nous nous rencontrons dans
un intérêt commun de conservation, de paix et d'ordre, dans une
question où l'existence des traités est en jeu, où il s'agit de les
faire respecter par qui de droit; et encore devons-nous veiller
à ce que cet accord ne fasse pas disparaître notre drapeau d'État
libre et constitutionnel, pour lui substituer celui des puissances
absolutistes. Plus ou moins, il faut toujours lutter pour prévenir
la confusion. Avec l'Angleterre, à la condition de ne traiter avec
elle que d'égal à égal, de savoir lui résister à propos, les raisons
et les chances de bonne entente, d'alliance sympathique et durable,
existent. La politique de conservation surtout, quand elle est celle
des deux cabinets, leur est d'autant plus facile à poursuivre en
commun, qu'ils sont constitutionnellement portés, l'un et l'autre, à
la dégager de ce caractère d'absolutisme ou d'exclusivisme qui lui
aliénerait l'opinion publique. Il est donc évident que toutes les
fois que nous trouvons l'Angleterre prête à marcher avec nous dans
cette voie, à ces conditions et avec cette mesure, nous ne devons
rien négliger pour écarter les obstacles qui contrarieraient l'action
commune[240].» On le voit, le duc de Broglie conservait quelque chose
des préventions qui lui avaient déjà fait combattre si vivement, en
1834 et 1835, la tendance du Roi à se rapprocher de l'Autriche[241].
Peut-être ne tenait-il pas assez compte des changements survenus
depuis. En tout cas, c'étaient ces sentiments généraux qui, dans la
question particulière de la Suisse, le portaient à faire beaucoup
de sacrifices pour ne pas se trouver séparé de l'Angleterre. Il ne
se dissimulait pas cependant que continuer la négociation avec lord
Palmerston, c'était lui fournir une nouvelle occasion de traîner les
choses en longueur. Cette perspective ne l'effrayait pas beaucoup.
Au fond, il jugeait l'affaire de la médiation mal engagée et se
serait consolé de ne pas la voir aboutir. «Je crois, écrivait-il
à M. Guizot, qu'il y a tout à gagner maintenant à différer. Si
Lucerne doit résister, rien n'arrivera à temps; l'attaque est
en train. Si Lucerne doit imiter Fribourg, et que toute cette
affaire du Sonderbund tourne en déroute de Méhémet-Ali, couvrant de
ridicule ses malencontreux protecteurs, il ne faut pas faire une
démonstration éclatante, car le ridicule en serait plus grand. Pour
que la médiation ait un sens, il faut qu'il y ait des belligérants,
il faut qu'il y ait des gens qui se battent. J'ajoute qu'après le
rejet de l'offre anglaise, la médiation n'est qu'une forme; c'est
une offre qui, venant des quatre puissances seulement, sera rejetée
avec insolence. Et puis après, que ferons-nous? L'offre anglaise me
paraît en ce moment une bonne fortune, ne fût-ce que pour gagner du
temps et savoir si le Sonderbund est une réalité ou si ce n'est qu'un
fantôme[242].» Il ajoutait, dans une lettre à M. Désages: «Quant à
l'avenir de tout ceci, le plus vraisemblable, c'est que nous ne nous
mettrons pas d'accord, et que, dussions-nous nous mettre d'accord,
le pauvre Sonderbund sera mort et enterré, avant que nous puissions
arriver sur le champ de bataille avec nos paperasses[243].»

[Note 235: Lettres diverses de M. Désages à M. de Jarnac, du 16 au 22
novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 236: Lettre du 13 octobre 1847. (_Documents inédits._) Dans
cette même lettre, le duc de Broglie parlait avec admiration de cette
«résolution calme de ne pas souffrir qu'on porte atteinte au droit
qu'a Lucerne de confier à cinq Jésuites l'éducation de ses enfants,
pas plus que Guillaume Tell n'a souffert qu'il fût porté atteinte au
droit qu'il avait de ne pas ôter son bonnet devant les armoiries de
l'Autriche».]

[Note 237: Lettre à M. Désages, du 21 novembre 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 238: Lettre confidentielle du 18 novembre 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 239: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 240: Cité dans une lettre écrite, le 24 novembre 1847, par M.
Désages à M. de Jarnac. (_Documents inédits._)]

[Note 241: Voir plus haut, t. II, ch. XIV, § VI.]

[Note 242: Lettre du 19 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 243: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot ne partageait pas les préventions de son ambassadeur contre
une action commune avec l'Autriche et les puissances continentales;
on sait au contraire que, sans vouloir aucunement se mettre à
leur remorque, il estimait que ce rapprochement était dans les
nécessités de la situation. Il avait également plus confiance que le
duc de Broglie dans l'efficacité possible de la médiation et dans
la résistance du Sonderbund. Mais, autant que lui, il désirait le
concours de l'Angleterre. Il craignait, en rompant avec elle, d'ôter
tout effet aux démarches qui seraient faites en Suisse. Il craignait
aussi de fournir, en France, une arme redoutable à l'opposition,
déjà si animée contre la politique suivie dans les affaires suisses.
Ne voulant donc rien négliger pour obtenir, s'il était possible, un
concours si précieux, il fit décider par le conseil des ministres,
sans perdre un jour, que le contre-projet anglais serait pris en
considération, sauf à demander quelques modifications de rédaction.
«Je suis bien aise, écrivait-il, le 18 novembre, au duc de Broglie,
de donner cette preuve de fait que je mets toujours le même prix à
l'entente avec l'Angleterre, et que je n'ai pas la moindre envie de
son isolement[244].»

[Note 244: _Documents inédits._--Quelques jours auparavant, M. Guizot
écrivait déjà, dans le même ordre d'idées: «Je n'ai pas la moindre
envie de prendre sur lord Palmerston, à quatre contre un, ma revanche
du traité du 15 juillet. Nous sommes quittes depuis longtemps à cet
égard, et ce n'est pas ma faute si j'ai été obligé de m'acquitter.»
(_Documents inédits._)]

Dès le 20 novembre, le duc de Broglie voyait lord Palmerston et
s'accordait avec lui, sans trop de difficulté, sur les modifications
désirées par M. Guizot. La principale portait sur la question
des Jésuites; entre la première rédaction française se bornant
à stipuler l'arbitrage du Pape, et le contre-projet anglais ne
parlant plus du Pape et posant comme condition l'expulsion de
ces religieux, on adoptait cette rédaction intermédiaire: «Les
sept cantons du Sonderbund s'adresseront au Saint-Siège, pour lui
demander s'il ne convient pas, dans l'intérêt de la paix et de la
religion, d'interdire à l'Ordre des Jésuites tout établissement
sur le territoire de la Confédération helvétique[245].» Malgré
le succès apparent de sa négociation, le duc de Broglie n'en
demeurait pas moins fort sceptique sur le résultat final. «Nous
essayons, écrivait-il à son fils, une médiation qui est bien la
plus malencontreuse qu'il soit possible d'imaginer. Il ne s'agit
de rien moins que de faire passer dans le même bateau le loup, la
chèvre et le chou, M. de Metternich, M. Guizot et lord Palmerston.
La langue n'a point assez de souplesse pour inventer les équivoques
qui seraient nécessaires en pareil cas. Ainsi, moi qui ne suis
chargé que du loup, je l'ai un peu apprivoisé, mais pas assez pour
que nous en venions à nos fins. Tout cela n'est que de l'encre et
du papier perdus. Les radicaux seront maîtres de toute la Suisse,
moins peut-être les vallées inaccessibles pendant l'hiver, avant que
nous ayons mis nos points et nos virgules, et que nous soyons venus
à bout, je ne dis pas de nous entendre, mais au contraire de ne pas
nous entendre, c'est-à-dire de cesser de nous imputer mutuellement
des perfidies, des desseins cachés, des ambitions dissimulées.
Je ne connais pas de plus triste et de plus déplorable tâche que
celle-là[246].»

[Note 245: Dépêche et lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date
du 20 novembre 1847.]

[Note 246: Lettre du 24 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Avec les corrections obtenues par le duc de Broglie, le contre-projet
anglais parut à M. Guizot, sinon satisfaisant, du moins acceptable.
Restait à le faire agréer aux trois autres puissances. C'était là
une autre difficulté. En effet, aussitôt avait-on connu, à Berlin et
à Vienne, la première rédaction de lord Palmerston, qu'on l'avait
déclarée dérisoire, impertinente, et l'on en avait conclu qu'il
fallait agir sans l'Angleterre. «Si nous entrons en négociations
avec lord Palmerston, disait M. de Canitz, ministre des affaires
étrangères de Prusse, nous n'aboutirons à rien; nous n'arriverons
même pas à temps pour l'enterrement.» Les hommes d'État de Berlin,
naguère si portés vers l'alliance anglaise et si hostiles à la
France, proclamaient très haut que «lord Palmerston était le
représentant du principe révolutionnaire, et que toute la cause du
principe conservateur était remise aux mains du gouvernement du roi
Louis-Philippe[247]». M. de Metternich n'était pas moins animé[248].
M. Guizot entreprit cependant d'amener les trois cours de l'Est à
se contenter du contre-projet amendé par lui. «Lord Palmerston,
leur fit-il remarquer, abandonne son principe, l'illégitimité du
Sonderbund; il met les deux parties belligérantes sur le même niveau
et traite avec toutes deux; il se joint à nous pour l'offre et les
bases essentielles de la médiation en commun: grand désappointement
et rude coup pour les radicaux. Si la médiation est acceptée et
réussit, le but est atteint. Si elle est refusée ou si elle échoue,
nous rentrons tous dans notre pleine liberté. Nous pourrons faire
alors, s'il y a lieu, d'autres pas à quatre, à trois, à deux; mais
nous aurons fait les premiers pas à cinq[249].» Le temps manquant
pour attendre la réponse des cabinets eux-mêmes, notre ministre,
employant un procédé auquel Casimir Périer avait eu souvent recours,
réunit chez lui, le 24 novembre, les ambassadeurs d'Autriche, de
Prusse et de Russie. Fortement chapitrés par lui, le comte Apponyi
et le comte Arnim prirent sur eux d'accepter le contre-projet,
et s'engagèrent, dès qu'il aurait été définitivement approuvé à
Londres, à le transmettre aux représentants de leurs cours à Berne.
L'ambassadeur de Russie, par manque d'instructions, ne put prendre
le même engagement; mais il approuva la conduite de ses collègues et
fit espérer l'adhésion de sa cour[250]. L'influence ainsi exercée par
M. Guizot sur les ambassadeurs étrangers n'était pas une médiocre
preuve de la grande situation qu'il s'était faite en Europe[251]. En
possession de cette adhésion, il l'annonça, le jour même, au duc de
Broglie et le pressa de tout conclure: «On avait bonne envie, lui
écrivait-il, de laisser l'Angleterre seule. Nous n'avons pas cédé à
cette envie. Nous comptons qu'en retour toute lenteur, toute petite
difficulté disparaîtront, et que le prochain courrier m'apportera la
signature anglaise[252].»

[Note 247: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 22
novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 248: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 494 à 500.]

[Note 249: Lettre particulière de M. Guizot à ses représentants à
Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, en date du 19 novembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 250: Dépêche de M. Guizot au duc de Broglie, du 24 novembre
1847.]

[Note 251: M. de Metternich, après coup, devait exprimer un regret
de l'adhésion donnée par son ambassadeur. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 508.)]

[Note 252: Lettre particulière de M. Guizot au duc de Broglie, en
date du 25 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

Mais, avec lord Palmerston, on n'était jamais au bout des surprises
désagréables. Informé, le 26 novembre, par le duc de Broglie, que
les autres puissances acceptaient son contre-projet amendé, il
prétendit remettre en question certains points de la rédaction,
notamment ceux qui avaient trait aux Jésuites. Notre ambassadeur lui
rappela fermement la parole donnée. Pendant trois heures, Palmerston
essaya de toutes les mauvaises chicanes pour échapper à son pressant
interlocuteur; il n'y parvint pas et dut finir par donner l'assurance
qu'il ferait remettre la note aux belligérants suisses en même temps
que les représentants des autres puissances[253]. «Ouf! ce n'est
pas sans peine, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, au sortir de
cette conférence. Il m'a fallu recourir aux grands moyens et peindre
à lord Palmerston, sous les plus noires couleurs, la position de
l'Angleterre dans l'isolement. J'ai employé, dans cette discussion,
tout ce que le ciel m'a donné de présence d'esprit, de subtilité, de
ressources d'argumentation, de résolution obstinée. Enfin, je l'ai
décidé à lâcher prise[254].»

[Note 253: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, du 26 novembre
1847.]

[Note 254: Lettre particulière du 26 novembre 1847. (_Documents
inédits._)--Quatre jours plus tard, revenant sur cet entretien, le
duc de Broglie écrivait encore à M. Guizot: «Si je n'eusse pris mon
parti de rompre, après trois heures d'altercation, de replier mon
papier, de prendre mon chapeau et de me lever pour sortir, Palmerston
n'aurait pas lâché prise.» (_Documents inédits._)]

Tout paraissait donc conclu, et il n'y avait plus qu'à agir. Le 28
novembre, M. Guizot, le comte Apponyi et le comte Arnim envoyaient
aux représentants de la France, de l'Autriche et de la Prusse à
Berne, la note identique que ceux-ci devaient remettre à la diète et
au Sonderbund. Avis nous avait été donné de Londres, le 27, que sir
Stratford-Canning était envoyé en Suisse avec la même mission. La
Russie devait suivre prochainement.

Pendant que les puissances, systématiquement entravées par lord
Palmerston, avaient tant de peine à se mettre en mouvement, les
radicaux, en Suisse, précipitaient les événements. Aussitôt Fribourg
soumis, le général Dufour avait marché sur Lucerne. Chacun sentait
que là devait se livrer la bataille décisive. «La Suisse entière,
écrivait l'ambassadeur de France à Berne, est dans une attente
pleine de passion et d'anxiété, les yeux tournés vers Lucerne.» Les
forces des deux partis étaient singulièrement inégales. L'armée du
général Dufour ne comptait pas moins de 50,000 hommes de troupes de
première ligne, de 30,000 hommes de réserve et de 172 canons; les
officiers et les soldats étaient loin d'être tous des radicaux, mais,
suivant l'exemple du général Dufour, ils obéissaient à la diète.
Le Sonderbund n'avait pas en tout 25,000 combattants, médiocrement
commandés; pas de direction d'ensemble bien acceptée; chacun des
sept cantons se préoccupait de retenir ses hommes sur son territoire
pour le défendre contre l'invasion radicale. L'armée de la diète
avait pour elle plus encore que la supériorité du nombre, de
l'armement et du commandement: c'était de paraître l'armée régulière
de la Confédération; en voyant s'avancer contre eux des troupes
portant le brassard fédéral, ceux-là mêmes qui, en 1845, avaient si
gaillardement culbuté les corps francs, éprouvaient, en dépit de leur
bon droit, un sentiment d'incertitude et de trouble. La lutte fut
courte et sans éclat. Après quelques escarmouches, Lucerne se soumit,
le 24 novembre. Du coup, le Sonderbund était mort, et la résistance
partielle qui se prolongea encore quelques jours dans les cantons
d'Uri et du Valais, n'avait aucune importance. Sans honneur pour les
vainqueurs, dont le succès n'était qu'un grossier et odieux abus de
la force, la lutte fut aussi sans honneur pour les vaincus, dont la
prompte capitulation ne parut pas en harmonie avec leur attitude
jusque-là si fière[255].

[Note 255: C'est ce qui devait faire dire, quelques semaines plus
tard, en pleine Chambre des pairs, au plus éloquent apologiste du
Sonderbund, M. de Montalembert: «Oui, la défaite a été honteuse.
La vérité m'arrache ce témoignage au détriment même de mes amis.»
Le duc de Broglie, avant l'événement, avait le pressentiment de ce
qui allait se passer; il écrivait à M. Guizot: «Il n'y a rien de si
simple et de si légitime que de céder à la force; mais, quand on en
est là, il ne faut pas trancher du Léonidas ni des martyrs.» (Lettre
du 20 novembre 1847. _Documents inédits._)]

Ainsi, au moment où la diplomatie, sans nouvelles des opérations
militaires, parvenait enfin à arracher le consentement du
gouvernement anglais et lançait l'offre de médiation, l'un des
belligérants, entre lesquels elle prétendait s'interposer, était déjà
écrasé. C'était bien en prévision de ce résultat que lord Palmerston
avait fait traîner les négociations préliminaires. Il ne s'était pas
d'ailleurs contenté de retarder les puissances. Tandis qu'à Londres
il feignait de chercher, de concert avec les autres cabinets, le
moyen de contenir le gouvernement fédéral et de prévenir la guerre
civile, il se montrait, à Berne, impatient d'applaudir au succès
de ce gouvernement et le pressait de précipiter son attaque. Le
chapelain de la légation britannique avait même été envoyé au camp du
général Dufour, pour l'avertir que le chef du _Foreign office_, ne
pouvant résister plus longtemps à la pression de la France, allait
signer la note identique, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre
pour abattre Lucerne avant que la note arrivât à destination. Après
l'événement, notre chargé d'affaires se donna le plaisir de faire
confesser, devant témoins, cette démarche, par M. Peel lui-même.
«Avouez, lui dit-il, que vous nous avez joué un tour, en pressant
les événements.» Et comme le diplomate anglais se taisait, notre
agent insista: «Pourquoi faire le mystérieux? Après une partie, on
peut bien dire le jeu qu'on a joué.--Eh bien, c'est vrai, dit alors
M. Peel, j'ai fait dire au général Dufour d'en finir vite[256].» Il
est vrai que, quant à lui, M. Peel n'était pas complice du double
jeu de son ministre; il n'était associé qu'à la partie radicale de
sa politique; quand il avait appris que lord Palmerston signait la
note identique, il n'avait pu contenir sa surprise et son émotion.
«Si je pouvais, disait-il à notre agent, montrer les dépêches de
lord Palmerston, on penserait, comme moi, que je ne saurais remettre
la note qu'il m'annonce. Je donnerai ma démission plutôt que de le
faire. Eh! le puis-je donc, en effet, quand je viens de faire une
visite à M. Ochsenbein dans un sens tout opposé? Vous comprenez que
je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux, par amitié
pour eux. Mais la guerre est finie, et l'on m'a fait jouer un rôle
qui me blesse beaucoup[257].» Voilà de quelle loyauté usait le
ministre qui s'indignait si fort de nos prétendues dissimulations
dans l'affaire des mariages espagnols!

[Note 256: Lettre de M. de Massignac, secrétaire d'ambassade, à M.
de Bois-le-Comte, en date du 29 novembre 1847, rapportée dans une
dépêche de ce dernier, en date du 31 décembre 1847.]

[Note 257: Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, en date du 2
décembre 1847.]

Quel effet pouvaient avoir désormais la note identique et l'offre
de médiation? Quand cette note arriva en Suisse, le 30 novembre,
c'est à peine si les derniers débris du Sonderbund s'agitaient
encore dans le Valais. Les ambassadeurs de France, d'Autriche
et de Prusse la firent remettre cependant aux deux parties. Le
gouvernement anglais prit prétexte des événements survenus pour
s'abstenir, préférant sans doute rester sur les félicitations que son
représentant avait adressées aux vainqueurs. «Du moment où il n'y
a plus de lutte, disait-on au _Foreign office_, il ne saurait être
question de médiation.» Les radicaux suisses n'avaient pas dès lors
à se gêner. Par une note, en date du 7 décembre, ils repoussèrent la
médiation, déclarant qu'il n'y avait jamais eu de guerre civile, mais
seulement une exécution armée des décrets de la diète. Ils poussèrent
l'impertinence jusqu'à demander à Paris que M. de Bois-le-Comte fût
rappelé pour avoir pris ouvertement le parti des «rebelles[258]». En
même temps, dans l'usage qu'ils faisaient de leur victoire contre la
minorité vaincue, ils montraient un mépris cynique de tout droit, de
toute justice, de toute liberté. Plusieurs semaines après, le duc de
Broglie, dont on connaît pourtant l'esprit mesuré, ne pouvait pas
encore parler de ces excès sans un frémissement d'indignation. «Dieu,
disait-il, a voulu, dans ses desseins impénétrables, que l'oeuvre
de destruction, que l'oeuvre d'iniquité s'accomplît; il a voulu,
pour notre enseignement à tous, que nous revissions encore une fois
à l'oeuvre et dans son triomphe le principe qui domine aujourd'hui
dans la Confédération helvétique et qui paraît relever la tête sur
plusieurs points de l'Europe; il a voulu que nous revissions encore,
après soixante ans, la conquête avec ses exigences implacables,
l'occupation militaire avec ses exactions cupides, la profanation des
lieux saints, la dévastation des choses saintes, les proscriptions en
masse, les confiscations en bloc, des gouvernements révolutionnaires
improvisés à la pointe des baïonnettes, et improvisant, à leur
tour, sous le nom de lois, l'inquisition et la persécution, aux
acclamations de la populace[259].»

[Note 258: Le fait fut connu des diplomates accrédités à Paris.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 677.)]

[Note 259: Discours prononcé à la Chambre des pairs le 16 janvier
1848.--M. Doudan, tout sceptique qu'il fût, s'exprimait avec émotion
sur les violences commises par «ces enragés de radicaux» contre «de
pauvres gens qui leur étaient supérieurs devant Dieu, bien qu'ils
aimassent les Jésuites»; il les qualifiait «d'indignes sauvages»;
puis, à propos de l'expulsion des religieux de Saint-Bernard,
l'un des hauts faits des vainqueurs, il ajoutait: «Les chiens du
Saint-Bernard sont très supérieurs à ces radicaux-là, quoi qu'on en
puisse dire.» (_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 145 et 148.)]

Les circonstances auraient-elles permis au gouvernement français
de faire mieux? En tout cas, force était de reconnaître que,
jusqu'alors, sa campagne diplomatique, dans les affaires de Suisse,
avait été peu heureuse. Il s'était trompé sur la force de résistance
du Sonderbund, comme, en 1840, sur celle de Méhémet-Ali. Il s'était
laissé duper par lord Palmerston, genre de mésaventure qui fait
toujours faire à un gouvernement une figure assez fâcheuse et un
peu ridicule, alors même qu'il peut se plaindre d'avoir été victime
de manoeuvres déloyales. Il avait mis en mouvement les grandes
puissances de l'Europe, pour leur faire essuyer, en fin de cause, le
refus insolent des radicaux de Berne. Les clients qu'il avait voulu
protéger, d'accord avec les autres cours du continent, ces clients
dont la cause était celle de l'ordre, du droit, de la liberté,
avaient été écrasés sous ses yeux, sans avoir reçu de lui aucun
secours efficace. Les amis de M. Guizot ne pouvaient se dissimuler
qu'il y avait là «un véritable échec pour la cause monarchique et
conservatrice», et aussi «quelque humiliation pour le gouvernement
français[260]». Par contre, ses adversaires se sentaient encouragés
à le prendre de plus haut encore, soit dans la presse, soit dans
les banquets alors en pleine activité, avec une politique qui
venait de se montrer aussi impuissante; tous leurs applaudissements
étaient pour lord Palmerston qu'ils félicitaient d'avoir joué notre
gouvernement, pour les radicaux de la diète dont ils partageaient le
triomphe.

[Note 260: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 5
décembre 1847.]


VI

À Vienne comme à Berlin, on n'était nullement disposé à rester sur
l'insuccès des premières démarches. M. de Metternich proclamait,
au contraire, que l'écrasement du Sonderbund rendait le devoir de
l'Europe plus pressant encore, son droit plus évident[261]. M.
de Canitz disait au ministre de France: «Peut-on accepter, parce
que cela plaît à lord Palmerston, l'énorme échec que vient de
subir le parti conservateur en Europe[262]?» Seulement, que faire?
Dans les deux cabinets allemands, se manifestait fortement cette
double conviction, d'abord qu'il n'y avait rien à faire avec lord
Palmerston, ensuite qu'on ne pouvait rien faire sans M. Guizot;
que l'un était l'ennemi forcé, l'autre le sauveur possible. Cela
ressortait des dépêches écrites par M. de Metternich à cette époque:
en même temps qu'il se plaignait amèrement de la mauvaise foi de
lord Palmerston et qu'il se déclarait résolu à ne pas être une
seconde fois sa dupe[263], il témoignait sa confiance en M. Guizot et
exprimait le voeu qu'il prît la direction de la campagne. «M. Guizot
voit les choses telles qu'elles sont, disait-il à notre ambassadeur;
avec un esprit comme le sien, je suis toujours sûr de m'entendre,
et je serai toujours prêt à marcher.» Il ajoutait qu'il «attendait
du ministre français le nouveau plan de conduite à tenir[264]». Ces
sentiments étaient peut-être plus vifs encore à Berlin; le marquis de
Dalmatie les notait, presque jour par jour, dans sa correspondance
avec M. Guizot. «Le cabinet prussien, écrivait-il, qui naguère
encore se tenait tellement rapproché de l'Angleterre, en est bien
loin aujourd'hui. Si je compare le langage d'aujourd'hui à celui d'il
y a un an, quelle distance! Et cette comparaison est ici dans toutes
les bouches. On dit tout haut, aujourd'hui, que lord Palmerston
est le représentant du principe révolutionnaire, et que toute la
cause du principe conservateur est remise aux mains du gouvernement
français... Le fait seul d'en être venu à un tel éloignement de
l'Angleterre, que je pourrais, après une liaison aussi intime,
presque l'appeler une rupture, ce fait peut vous donner la mesure de
la préoccupation dans laquelle on est ici. Aussi ne se repose-t-on
que sur la fermeté du gouvernement français pour soutenir la cause
commune.» Si M. de Canitz montrait quelque inquiétude, c'était quand
il croyait qu'à Paris on lui gardait rancune de son mauvais vouloir
passé. «Pourquoi ne veut-on pas de nous?» demandait-il humblement
au marquis de Dalmatie, et il revenait alors sur sa conduite dans
l'affaire des mariages espagnols, pour chercher à l'excuser[265].
Lord Westmorland, ministre d'Angleterre, qui rentrait à Berlin, dans
les premiers jours de décembre, après un assez long congé, était
tout surpris du changement des esprits; sa femme disait à un ami
«qu'elle voyait avec douleur combien lord Palmerston avait aliéné de
l'Angleterre tout le continent[266]». Vainement, de Londres, M. de
Bunsen tâchait-il de ramener son gouvernement à une appréciation des
affaires suisses, moins contraire à celle du _Foreign office_; M. de
Canitz ne cachait pas la méfiance que lui inspiraient les rapports
de cet agent. Frédéric-Guillaume lui-même entreprenait, avec une
ardeur singulière, de convertir «son ami Bunsen» à des idées plus
saines. «De quoi s'agit-il en Suisse, lui écrivait-il, et pour nous
et pour les grandes puissances?... D'une seule question que j'appelle
l'épidémie du radicalisme. Le radicalisme, c'est-à-dire la secte
qui a scientifiquement rompu avec le christianisme, avec Dieu,
avec tout droit établi, avec toutes les lois divines et humaines.
Cette secte-là, en Suisse, va-t-elle, oui ou non, s'emparer de la
souveraineté par le meurtre, à travers le sang, à travers les larmes,
et mettre en péril l'Europe entière? Voilà ce dont il s'agit. Cette
pensée, qui est la mienne, doit être aussi la vôtre; elle doit être
celle de tous mes représentants auprès des grandes puissances. À
cette condition seulement, vous et eux, vous agirez efficacement dans
le sens de ma politique et de ma volonté. Il est de toute évidence,
à mes yeux, que la victoire de la secte sans Dieu et sans droit,
dont les partisans augmentent de jour en jour (comme la boue dans
les jours de pluie), particulièrement en Allemagne, il est, dis-je,
de toute évidence que cette victoire établira un puissant foyer
de contagion pour l'Allemagne, l'Italie, la France, un vrai foyer
d'infection dont l'influence sera incalculable et effroyable... Le
cabinet anglais ne considère pas la situation des choses au point de
vue des dangers que court le droit européen, cela est parfaitement
clair; quant à vous, très cher Bunsen, la voyez-vous ainsi que je la
vois? Cela ne m'est pas clair du tout. C'est pourquoi je vous écris,
car vous devez,--il le faut,--vous devez voir les choses comme moi,
et agir en conséquence, brûlant du feu sacré, parlant, conseillant,
n'ayant ni repos ni cesse, aussi longtemps que durera l'affaire[267].»

[Note 261: Dépêches de M. de Metternich, du 29 novembre et du 7
décembre 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 500 et
508.)]

[Note 262: Lettre particulière du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en
date du 2 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 263: Dépêches de M. de Metternich, des 12 et 24 décembre 1847.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 354, 511, 512, 523.)]

[Note 264: Lettres particulières de M. de Flahault à M. Guizot, en
date des 29 et 30 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 265: Correspondance particulière du marquis de Dalmatie avec M.
Guizot, en novembre et décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 266: Lettre du même au même, du 10 décembre 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 267: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]

À Berlin comme à Vienne, c'était donc vers Paris qu'on tournait les
yeux, de Paris qu'on attendait une initiative et une direction.
Ainsi apparaît-il que la campagne diplomatique qui, à regarder ses
résultats en Suisse, avait jusqu'alors si mal réussi, influait
cependant heureusement sur la situation de la France en Europe.
M. Guizot, comprenant l'importance du rôle offert à son pays,
était décidé à ne pas tromper l'attente des puissances. Il s'en
expliquait ainsi dans la correspondance presque journalière qu'il
avait alors avec le duc de Broglie: «Le Prussien et l'Autrichien ne
nous demandent pas d'adopter leur politique, mais de les mettre à
couvert sous la nôtre. Nous sommes évidemment à ce point critique où
la bonne politique française peut devenir, de gré ou de force, par
conviction ou nécessité, la politique européenne. Crise décisive pour
l'affermissement de notre établissement de Juillet et la grandeur
nouvelle de notre pays.» Il ajoutait, un autre jour: «La question
est posée plus grandement et plus nettement que jamais, entre la
politique conservatrice et la politique révolutionnaire. L'Italie
est certainement au bout de la Suisse; peut-être même l'Allemagne.»
Et encore: «Lord Palmerston veut rester le patron des radicaux, les
protéger dans leurs embarras et profiter de leurs victoires. Or, plus
je vois les radicaux à l'oeuvre, oeuvre sérieuse ou frivole, guerre
civile ou banquets, plus je les méprise et redoute leur empire. Je
suis convaincu que nous entrons dans une recrudescence générale,
européenne, de la lutte engagée entre eux et nous. Notre position,
dans cette lutte, est excellente aujourd'hui, car, en fondant un
gouvernement libre, nous avons fait nos preuves comme gouvernement
régulier, et nous sommes les modérateurs naturels, acceptés, de
cette lutte, acceptés par les gouvernements eux-mêmes, comme par la
portion honnête et sensée des populations. Toute notre politique
doit consister à maintenir cette position et à en recueillir les
fruits[268].»

[Note 268: Lettres particulières de M. Guizot au duc de Broglie, en
date des 29 novembre, 3 et 6 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot faisait donc connaître, dès le 4 décembre 1847, à Vienne
et à Berlin, sa résolution de continuer, dans les affaires suisses,
l'entente et l'action commune avec les puissances continentales[269].
Ayant su que le cabinet prussien avait eu quelques doutes sur ses
intentions, il se hâtait de le rassurer et écrivait au marquis
de Dalmatie: «Priez M. de Canitz, de ma part, d'être certain que
je ne manquerai ni à notre politique, ni à nos engagements. J'ai
été, dès l'origine, et je suis encore aujourd'hui le premier sur
la brèche, dans cette affaire suisse... Nous comptons tout à fait
sur le cabinet de Berlin, et il peut compter sur nous[270].» Notre
gouvernement ne faisait pas mystère au public de ses intentions.
Le 7 décembre, le _Journal des Débats_ annonçait que la chute
du Sonderbund ne mettrait pas fin à l'action pacificatrice des
puissances en Suisse; qu'en présence des projets hautement proclamés
par le radicalisme, il leur restait le devoir de protéger ce pays
contre l'oppression et les bouleversements dont il était menacé;
«elles doivent empêcher, déclarait-il, qu'on n'en fasse un foyer de
désordre, un laboratoire d'anarchie, en vue de seconder dans les
États voisins le mouvement révolutionnaire».

[Note 269: Lettres au comte de Flahault et au marquis de Dalmatie.
(_Documents inédits._)]

[Note 270: Lettre du 8 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

Pour prendre et garder cette attitude, M. Guizot avait cependant plus
d'une résistance à vaincre en France. L'opinion continuait à y être
fort occupée des affaires de Suisse[271]. Égarée par ses préventions
naturelles et par les polémiques des journaux, elle voyait de mauvais
oeil toute action commune avec les puissances dites réactionnaires.
M. de Barante constatait que l'opposition était parvenue à susciter
contre la politique suivie en cette circonstance par le gouvernement,
une «clameur universelle», qu'il se hâtait du reste de qualifier
de «clameur exagérée, ignorante et irréfléchie[272]». Tout cela
n'échappait pas à M. Guizot. «Je ne me fais point d'illusion sur les
difficultés, écrivait-il, le 3 décembre, au duc de Broglie. La lutte
sera très rude dans les Chambres. Je crois parfaitement ce que vous
me dites, que de Londres on donnera et qu'à Paris on acceptera ce
terrain pour l'attaque contre moi. Personnellement, cela me convient.
Au fond et pour les choses, cela est inévitable[273].» Parmi les
conservateurs et même parmi les membres du cabinet, tous n'avaient
pas le même sang-froid et la même fermeté; on en peut juger par
l'incident que M. Guizot racontait en ces termes au duc de Broglie:
«Duchâtel et, après lui, quelques-uns de nos amis sont venus rompre
ma solitude, fort troublés, répétant ce que disent les adversaires,
convaincus que le péril est très grand pour le cabinet, qu'il n'y a
pas moyen de se séparer de l'Angleterre dans la question suisse, que
rien n'est possible sans elle, pas plus une attitude qu'une action,
et qu'il faut tenir, comme elle, la question suisse pour terminée,
si on ne doit pas la continuer avec elle. Entre nous, ceci ne change
rien à ce que je pense et ferai, et je poserai très volontiers la
question de cabinet sur la politique que je viens de vous exposer. Je
ne veux certainement pas me ranger derrière les cours continentales;
mais, quand elles se rangent derrière moi et font tout ce que nous
leur demandons, je ne ferai certainement pas la bêtise et la lâcheté
d'abandonner notre propre politique pour n'avoir pas l'air de la
faire en commun avec Berlin et Vienne[274].»

[Note 271: «Ces affaires, notait M. de Viel-Castel, occupent en
ce moment tous les esprits, et elles rejettent dans l'ombre les
questions intérieures.» (_Journal inédit._)]

[Note 272: _Documents inédits._]

[Note 273: _Ibid._]

[Note 274: Lettre particulière de M. Guizot au duc de Broglie, en
date du 13 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

C'était jusque chez les collaborateurs les plus intimes de
sa politique extérieure que M. Guizot rencontrait, sinon des
oppositions, du moins un certain trouble. Tel était, entre autres, le
cas de M. Rossi. À son insu, son double passé de patriote italien et
de libéral suisse le prédisposait mal à l'entente avec l'Autriche;
mais, en même temps, il était un politique trop avisé pour ne pas
apercevoir la nécessité et les avantages possibles de cette entente.
De là une sorte d'angoisse dont, de Rome, il faisait part au duc de
Broglie, dans une lettre curieuse à plus d'un titre. «Je conçois,
lui écrivait-il, que les gouvernements s'inquiètent des agitations
radicales en Suisse; pas seulement les absolutistes, mais tout
gouvernement libéral et conservateur. Ils se trouvent tous en face
d'un ennemi commun qui menace de devenir redoutable et qui fait des
progrès tous les jours. Tout le monde n'est pas confiné dans une
île et n'aime pas à jouer avec les tempêtes... Quelques indices
me font conjecturer qu'on se dispose à donner au radicalisme la
leçon qu'il mérite, et à dissiper, s'il le faut, à coups de canon,
l'orage qui s'amoncelle. Notre gouvernement ne veut pas rester sous
la tente, et je le conçois encore. Il est un grand gouvernement;
il est intéressé dans la question; il sort de l'isolement par un
fait éclatant; il trouve une noble revanche de Beyrouth; c'est une
reconstitution, à notre profit, de la politique européenne. Tout
cela est important, grand même. Il faudrait être stupide pour ne pas
l'apprécier à sa valeur! Une chose cependant m'inquiète ou, à mieux
parler, m'inquiéterait, si je n'étais convaincu qu'on saura éviter
l'écueil que j'aperçois. Si une action commune devient nécessaire,
nous serons les alliés des puissances du Nord, en particulier de
l'Autriche. Vous ne me croyez pas l'esprit assez borné pour me
laisser dominer par d'anciens souvenirs et des antipathies: j'ai
assez prouvé le contraire ici. Mais, en fait, l'Autriche et nous,
nous ne représentons pas le même principe, et une campagne contre le
radicalisme, quelque nom et couleur qu'on lui donne, recèle une lutte
de principes. En combattant les principes subversifs du radicalisme,
il faut bien qu'on sache quel est le drapeau qu'on élève, quel est le
but qu'on se propose, quels sont les principes qui nous font agir.
Nous pouvons bien avoir avec l'Autriche un intérêt commun, mais la
communauté peut-elle s'étendre plus loin? Pouvons-nous proclamer les
mêmes principes et viser au même but? Oui, si l'Autriche voulait,
elle aussi, comprendre les nécessités du temps, du moins pour la
Suisse et l'Italie! Mais je n'y crois guère. Dès lors, la situation
devient délicate. L'Autriche ne se plaçant pas sous notre drapeau,
il y aurait deux drapeaux distincts, à moins que la France ne se
plaçât sous le drapeau de l'Autriche. Cette dernière hypothèse, je
m'empresse de le reconnaître, est injurieuse et impossible. Une
intervention au nom des principes autrichiens ne serait qu'une
réaction qui en préparerait une autre, un peu plus tôt, un peu
plus tard. Je suis en même temps convaincu qu'elle serait un grave
danger pour nous, pour notre gouvernement, j'ose ajouter pour notre
dynastie, un de ces dangers qui n'éclatent pas en naissant, mais qui
couvent et fermentent. Nous sommes des conservateurs, mais, ainsi que
M. Guizot me l'écrivait, des conservateurs intelligents et éclairés,
tranchons le mot, des conservateurs libéraux. C'est là notre force,
notre salut, la gloire de ce grand règne. Je laisse les inconvénients
d'un démenti à notre constant langage, etc., etc., car, encore une
fois, je suis convaincu, malgré le peu de satisfaction que m'ont fait
éprouver certains faits subalternes, qu'on ne songe pas à mettre
notre drapeau dans la poche, pour arborer celui du Conseil aulique.
Comment s'y prendre pour avoir, dans une action matérielle commune,
une action politique distincte? C'est là le scrupule qui me préoccupe
et dont j'ai voulu vous parler, accoutumé que je suis à penser tout
haut avec vous. Il ne m'appartient pas de chercher la solution du
problème, la meilleure solution, car j'en entrevois plusieurs. On y a
sans doute déjà pensé, et je l'attends avec pleine confiance[275].»

[Note 275: _Documents inédits._]

Quoique dans une moindre mesure, le duc de Broglie n'était pas
sans partager quelques-unes des préoccupations de M. Rossi. Il
l'avait laissé voir naguère par ses répugnances contre le projet de
médiation; il le montra encore par les conseils qu'il donna à son
gouvernement sur la conduite à tenir après la défaite du Sonderbund.
M. Guizot avait pensé que, du moment où l'on voulait continuer
l'entente avec les puissances, la marche la plus naturelle était
de réunir, à Neufchâtel ou ailleurs, la conférence prévue dans
les accords préalables et même annoncée dans la note identique;
l'Angleterre, sans doute, refuserait d'y venir; on se passerait
d'elle. «S'il n'y a plus lieu à médiation, écrivait notre ministre,
il y a toujours lieu à entente entre les puissances, et la conférence
doit s'ouvrir comme signe et moyen d'entente,... non pour agir
immédiatement, mais pour rester, vis-à-vis de la Suisse, dans une
situation d'observation et d'attente... La situation se réduit à
ceci: faire durer l'entente avec les puissances et l'attente envers
la Suisse[276].» Le duc de Broglie témoigna tout de suite une assez
vive répugnance pour cette conférence à quatre qui lui paraissait
avoir des «airs de congrès de Laybach et de Vérone». «Une conférence
n'ayant d'autre mission que de représenter les traités de 1815,
écrivait-il à M. Guizot, me paraît dangereuse et compromettante. M.
de Metternich et le roi de Prusse en parlent fort à leur aise. Ces
traités sont leur gloire, et ils n'ont pas de Chambres à concilier.
Mais nous ne sommes pas dans la même position. Notre position est
excellente, comme vous le dites, en ce sens que nous pouvons faire
faire aux autres notre volonté; mais c'est pour cela qu'il faut
qu'ils se plient à nos convenances, et que nous ne tirions pas pour
eux les marrons du feu.» Toujours convaincu qu'une action armée en
Suisse serait prématurée «tant que le fond du pays n'aurait pas
souffert, et souffert longtemps, amèrement, cruellement, dans ses
intérêts matériels», le duc se demandait quelle figure ferait cette
conférence forcément oisive. À son avis, il fallait mettre fin, le
plus promptement possible, à la première phase des négociations; et,
pour cela, le mieux lui paraissait être une note concertée entre
les quatre puissances et signifiée à la diète. Ce n'est pas qu'il
entendît au fond passer condamnation sur les méfaits des radicaux;
non, mais voici la tactique qu'il proposait de suivre à leur égard.
«Il faut, disait-il, bloquer moralement la Suisse, la renfermer
en elle-même, la menacer d'un inconnu sans limites, la ruiner en
l'obligeant à se maintenir sur un pied de guerre insoutenable pour
elle, et attendre que les gouvernements radicaux soient chassés à
coups de fourche par les paysans, comme l'ont été les gouvernements
conservateurs.» M. de Broglie était également fort loin de vouloir
que la France se séparât des puissances continentales et se
rapprochât de l'Angleterre. Bien au contraire, il entrevoyait comme
devant faire suite à la remise de la note concertée, une entente
avec les puissances continentales à l'exclusion de l'Angleterre,
«entente réelle, durable, publique», et même générale, s'appliquant
aux affaires d'Italie comme à celles de Suisse. «Là est, écrivait-il
à M. Guizot, la clef des destinées de l'Europe... Vous êtes alors le
maître du terrain dans toute l'Europe; lord Palmerston sera à moitié
détruit, et personne dans les Chambres, n'a un mot à dire.» Il
ajoutait: «Hâtez-vous;... traitez l'affaire de l'entente sans trop en
parler à vos collègues; vous leur feriez peur; ils bavarderaient, et
la mèche serait éventée[277].»

[Note 276: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 3
décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 277: Lettres particulières du duc de Broglie à M. Guizot, du 4
au 17 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot, voyant le duc de Broglie d'accord avec lui sur le fond
des choses et sur le but à atteindre, ne se refusa pas à prendre en
considération ses objections de forme. Après quelques hésitations
et à la suite de plusieurs lettres échangées, il renonça à réunir
une conférence et se rallia à l'idée d'une note concertée dont il
résumait ainsi le contenu: «Maintien de notre droit de regarder à
ces affaires de Suisse. Réserve de notre droit d'agir suivant les
circonstances. Point de demande; rien qui donne lieu à une réponse.
Les engagements de l'Europe envers la Suisse tenus en suspens,
tant que la Suisse ne sera pas rentrée dans son état normal. Le
mal hautement déclaré. L'avenir laissé incertain.» Il ajoutait:
«La note une fois remise et l'entente rétablie, chacun rentrerait
chez soi, et nous attendrions, dans l'attitude prise en commun, ce
qui se passerait en Suisse.» M. Guizot se fiait à son crédit sur
les puissances continentales et au besoin qu'elles avaient de lui,
pour leur faire accepter ce changement de procédure. «D'ailleurs,
ajoutait-il, la perspective d'une entente permanente et générale sur
les affaires du continent leur plaira bien plus que ne leur déplaira
l'abandon de la conférence. Et je suis de plus en plus convaincu que,
pour un temps du moins, nous leur ferons accepter notre politique: ce
qui fera faire aux affaires européennes et à nous-mêmes, en Europe,
un très grand pas[278].»

[Note 278: Lettres particulières de M. Guizot au duc de Broglie, du 4
au 20 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot agit donc aussitôt sur les cabinets autrichien et prussien
pour les faire renoncer à la conférence. Il leur montra comment
cette conférence, inutile pour l'attitude expectante et comminatoire
qu'on voulait prendre envers le gouvernement fédéral, risquait
de devenir compromettante ou ridicule. Il insista également sur
une considération qu'il qualifiait de «toute personnelle», mais
qui n'avait pas été probablement pour lui la moins décisive. «La
conférence, disait-il, aggraverait beaucoup les difficultés déjà
fort grandes de ma situation ici, devant nos Chambres et notre
public. Je suis profondément convaincu que la politique que j'ai
suivie et que je persiste à suivre dans les affaires suisses est
bonne, très bonne pour la France comme pour l'Europe, pour notre
gouvernement comme pour tous les gouvernements. Mais on ne peut se
dissimuler qu'elle est contraire, très contraire aux préjugés, aux
traditions, aux passions parlementaires et populaires, et que, pour
la faire comprendre et prévaloir, j'aurai à surmonter de très grands
obstacles, obstacles que la faiblesse et la défaite si prompte du
Sonderbund ont immensément grossis. Ma résolution est parfaitement
prise: je ne reculerai point devant ces obstacles; je soutiendrai
dans les débats, je maintiendrai dans la pratique la politique que
j'ai adoptée, et je triompherai ou je tomberai en la maintenant. Mais
je ne crois pas qu'il soit utile pour personne de rendre le succès
plus difficile et plus incertain[279].» Les cabinets de Vienne et de
Berlin, désireux avant tout de marcher avec la France et disposés par
suite à prendre en bonne part ce qui venait d'elle, se rendirent à
ces arguments et consentirent à remplacer la conférence par une note.
Fait curieux et qui marque bien leurs sentiments pour M. Guizot: la
considération du danger parlementaire auquel était exposé le cabinet
français ne fut pas celle qui agit le moins sur eux[280].

[Note 279: Lettres particulières de M. Guizot au comte de Flahault
et au marquis de Dalmatie, en date du 20 décembre 1847. (_Documents
inédits._)]

[Note 280: Lettre du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en date du 25
décembre 1847. (_Documents inédits._)--Dépêches de M. de Metternich
au comte Apponyi, en date des 24 et 29 décembre 1847. (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 355 à 359, et 523 à 527.)]

À cette époque, d'ailleurs, les deux puissances allemandes donnaient
une preuve justement remarquée de la confiance, j'allais presque
dire de la déférence qu'elles entendaient témoigner à la France. Dès
la fin de novembre 1847, croyant à la réunion d'une conférence,
elles avaient désigné chacune leur plénipotentiaire: l'Autriche, le
comte Colloredo; la Prusse, le général de Radowitz: c'étaient deux
personnages considérables, et leur choix indiquait l'importance qu'on
attachait à leur mission. Ils s'étaient rencontrés à Vienne, dans le
commencement de décembre, pour arrêter, sous les auspices de M. de
Metternich, la conduite à tenir. Le chancelier autrichien avait tout
un plan d'action graduée, débutant par des sommations comminatoires,
continuant par une déclaration de dissolution de la Confédération, un
blocus commercial, des rassemblements de troupes sur la frontière, et
aboutissant, s'il était nécessaire, à une intervention armée et à une
occupation territoriale[281]. Mais, à Vienne comme à Berlin, force
était bien de s'avouer qu'on ne pouvait rien sans la France, et que
c'était M. Guizot, non M. de Metternich, dont l'avis était important
à connaître. De là, l'idée d'envoyer les deux plénipotentiaires à
Paris, au lieu de les garder à Vienne. Le gouvernement autrichien
s'y décida assez facilement; la Prusse consentit avec plus de
peine à une démarche qui paraissait mettre aussi ouvertement sa
politique à la suite de la France; toutefois ses hésitations ne
durèrent pas longtemps, et, vers le 22 décembre, le comte Colloredo
et le général de Radowitz arrivaient ensemble à Paris[282]. «Cette
arrivée est une circonstance notable, écrivait au moment même M. de
Barante. L'Autriche et la Prusse se plaçant sous la direction de
notre gouvernement, lui accordant confiance, résolues à ne pas aller
plus vite ni plus loin que nous, et se plaçant en dissidence avec
l'Angleterre, voilà qui est très nouveau[283]!»

[Note 281: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 513 à 520.]

[Note 282: Lettres particulières du marquis de Dalmatie à M. Guizot,
en date des 16, 18, 19, 22 décembre 1847. Lettre particulière de
M. Guizot au comte de Flahault, en date du 21 décembre 1847, et
lettre de M. de Flahault à M. Guizot, en date du 28 décembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 283: Lettre du 27 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

M. Guizot entra tout de suite en conversation avec les deux
plénipotentiaires, sur les affaires suisses et aussi sur toutes les
autres grandes questions pendantes. Ils apportaient sans doute un
désir de réaction un peu solennelle et fastueuse qui n'était pas dans
notre ligne. Mais M. Guizot gagna vite leur confiance, prit action
sur eux et les ramena entièrement à ses idées. Au plan de M. de
Metternich, il fit substituer le sien, qui se résumait ainsi: point
de conférence; point de sommation à terme fixe qui provoquerait un
refus; en place, une déclaration notifiée à la diète, et portant
que les puissances considéraient la souveraineté cantonale comme
violée; que par suite la confédération n'était pas dans une situation
régulière et conforme aux traités; puis, la déclaration faite,
entente permanente et avouée entre les puissances, attente vis-à-vis
de la Suisse, et réserve des mesures qu'il y aurait lieu de prendre
ultérieurement. Les cabinets de Vienne et de Berlin ratifièrent avec
empressement l'approbation donnée par leurs plénipotentiaires. M.
de Metternich, particulièrement, fut enchanté de la déclaration:
«Il l'adopte sans restriction aucune, écrivait M. de Flahault à M.
Guizot, et m'a dit qu'il ne voudrait y ajouter ni en retrancher
un seul mot. À chaque passage, il répétait: C'est cela, c'est
parfait[284].»

[Note 284: Lettres particulières du comte de Flahault à M. Guizot,
des 8 et 12 janvier 1848; du marquis de Dalmatie à M. Guizot, du 9
janvier 1848. (_Documents inédits._)--Voir aussi une dépêche de M. de
Metternich au comte Apponyi, du 12 janvier 1848. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

L'adhésion des puissances allemandes impliquait celle de la Russie.
M. Guizot avait été un moment préoccupé de la réserve où l'on
paraissait vouloir se renfermer à Saint-Pétersbourg, et il s'était
demandé «si l'on ne craignait pas là de se mettre en froid avec
Londres et en trop bons rapports avec Paris[285]». Mais il avait
été bientôt rassuré: M. de Metternich se portait fort du concours
du gouvernement russe; celui-ci d'ailleurs ne cachait pas son
irritation contre lord Palmerston; s'il se tenait à l'écart, c'était
par crainte, non d'être entraîné trop loin, mais au contraire d'être
associé à une action trop molle et trop incertaine[286]. M. de
Nesselrode disait lui-même à notre chargé d'affaires: «Vous pouvez
compter sur l'appui de l'Empereur pour tout ce que vous ferez dans
l'intérêt de l'ordre et en vue de combattre le radicalisme[287].»

[Note 285: Lettre particulière de M. Guizot au marquis de Dalmatie,
en date du 10 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 286: Lettres particulières du marquis de Dalmatie à M. Guizot,
en date des 16, 19 et 22 décembre 1847; du comte de Flahault à M.
Guizot, en date du 28 décembre 1847. (_Documents inédits._)--Voir
aussi dépêche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 12
janvier 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

[Note 287: Lettre particulière de M. Guizot au comte de Flahault, en
date du 21 décembre 1847. (_Documents inédits._)]

Restait l'Angleterre: communication lui fut faite du projet de
note, sans espoir d'obtenir son adhésion, et avec la volonté très
ferme de ne pas se laisser une seconde fois jouer par elle. Lord
Palmerston refusa en effet de prendre part à une entreprise qui,
à l'entendre, ne tendait à rien moins qu'à faire de la Suisse une
nouvelle Pologne. Il lui avait paru suffisant d'envoyer à Berne sir
Strafford Canning, avec mission de traiter les radicaux en amis,
tout en leur conseillant un peu de modération. Au bout de quelques
semaines, sir Strafford avouait mélancoliquement à notre ambassadeur
qu'il n'avait rien pu obtenir, et il s'éloignait fort découragé. Cet
insuccès n'était pas pour rendre à lord Palmerston son isolement
plus agréable. Tout ce qui lui revenait de la mission Colloredo et
Radowitz le chagrinait fort, surtout à cause de l'importance qui en
résultait pour la France. Il ne négligeait rien pour éveiller dans
le cabinet autrichien des défiances à notre sujet[288]. C'était sans
succès; M. de Metternich persistait à réserver toutes ses défiances
pour lord Palmerston lui-même. Celui-ci n'avait plus décidément, en
Europe, d'autre allié que l'opposition française: celle-ci, il est
vrai, était prête à le servir avec une ardeur passionnée. Il y avait
entre eux accord plus ou moins explicite pour porter sur les affaires
de Suisse le principal effort de l'attaque parlementaire qui allait
être dirigée contre le cabinet français[289]. C'était par là que
le ministre britannique espérait enfin trouver la vengeance qu'il
poursuivait en vain, depuis plus d'une année; contre les ministres
auteurs des mariages espagnols[290].

[Note 288: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, alors
ambassadeur à Vienne, en date du 21 décembre 1847. (ASHLEY, _The Life
of Palmerston_, t. I, p. 13.)]

[Note 289: Dès le 30 novembre 1847, le duc de Broglie écrivait à M.
Guizot: «Lord Palmerston est très content, visiblement très content
des affaires suisses, et il dirige ses journaux de façon à en faire
contre vous le principal point d'attaque de notre opposition.» Le
duc de Broglie ajoutait, dans une autre lettre, datée du 24 décembre
1847: «Il est sans exemple que des pièces diplomatiques aient
été publiées sans être déposées au Parlement. La publication des
documents suisses n'aura donc pas lieu avant le mois de février; mais
il est probable que lord Palmerston les fait imprimer en attendant,
et il les donnera furtivement en communication à l'opposition en
France.» (_Documents inédits._)]

[Note 290: Lettre de lord Palmerston à lord Minto. (ASHLEY, _The Life
of Palmerston_, t. I. p. 10.)]

La note fut remise à la diète, le 18 janvier 1848, au nom de la
France, de l'Autriche et de la Prusse. La Russie s'y associa après
coup. On ne se flattait pas d'en avoir fini ainsi avec la Suisse. Si
c'était la clôture d'une première phase de l'action diplomatique,
c'était aussi l'ouverture d'une seconde. On prévoyait la nécessité
de prendre ultérieurement d'autres mesures, peut-être des mesures
coercitives. Quelles seraient-elles? Le gouvernement français,
bien que de plus en plus prononcé contre le radicalisme, entendait
toujours éviter l'intervention armée, tant qu'une anarchie prolongée
ne l'aurait pas fait désirer par la Suisse elle-même. Il prévoyait
cependant l'éventualité--qui ne lui déplaisait pas autrement--où
l'Autriche voudrait, de son côté, occuper militairement quelque
partie de la confédération; il était résolu, dans ce cas, à prendre
tout de suite, lui aussi, une forte position, et il s'en était
entretenu avec le maréchal Bugeaud. En tout cas, les décisions à
prendre sur les mesures ultérieures furent ajournées d'un commun
accord; on désirait voir auparavant ce que deviendrait la Suisse,
où commençaient à se montrer quelques signes d'apaisement; on
attendait surtout que le ministère français fût débarrassé de la
discussion de l'adresse, qui alors l'absorbait complètement. Les
autres cabinets, témoins inquiets des dangers parlementaires courus
par M. Guizot, étaient les premiers à ne pas vouloir les augmenter
par quelque démarche diplomatique qui fournît prétexte aux attaques
de l'opposition[291]. Par toutes ces raisons, il fut donc convenu
que les puissances ne reprendraient qu'un peu plus tard leurs
délibérations sur les affaires suisses: ce n'était pas d'ailleurs un
ajournement indéfini; rendez-vous fut pris pour le 15 mars 1848. Qui
donc aurait pu alors prévoir qu'à cette date si proche, la monarchie
française ne serait plus; que les gouvernements d'Autriche et de
Prusse seraient, chez eux, aux prises avec la révolution, et que la
crise particulière de la Suisse aurait pour ainsi dire disparu dans
la crise générale de l'Europe?

[Note 291: M. de Metternich écrivait à M. de Ficquelmont: «M.
Guizot veut attendre la fin du débat de l'adresse et la réponse
du Directoire helvétique, avant de passer à la seconde période de
l'action à entamer dans l'affaire suisse. En cela, M. Guizot a
raison.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

L'entreprise diplomatique, commencée dans les affaires de Suisse,
a donc été, comme beaucoup d'autres à cette époque, brusquement
interrompue avant d'avoir pu produire ses effets. Il serait difficile
et en tout cas assez oiseux de chercher à deviner quels ils auraient
pu être. Notons seulement qu'à la veille de la révolution de Février,
un résultat paraissait acquis: c'était que la direction de cette
entreprise était aux mains de la France. Les puissances continentales
sentaient la nécessité et avaient pris leur parti de marcher derrière
elle et à son pas. Le comte Colloredo et le général Radowitz avaient
manifesté cette sorte de subordination en prolongeant leur séjour à
Paris jusqu'à la fin de janvier et en témoignant envers M. Guizot une
confiance entière que partageaient leurs gouvernements[292]. Aussi le
duc de Broglie lui-même, malgré la répugnance avec laquelle il était
venu aux alliances continentales, ne pouvait-il s'empêcher, à la fin
de janvier et au commencement de février 1848, de constater la «bonne
position» prise par le cabinet français dans les affaires suisses.
Il le montrait «imposant sa propre politique aux puissances du
continent et les obligeant à la modération et à la libéralité, sans
rien abdiquer des idées d'ordre», tandis que lord Palmerston était
«laissé tout seul, fraternisant avec les radicaux et leur drapeau à
la main[293]».

[Note 292: Dépêche de M. de Metternich à M. de Ficquelmont, 10
février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)--Voir
aussi une lettre particulière du 19 février 1848, dans laquelle le
marquis de Dalmatie signale les bonnes impressions rapportées par le
général de Radowitz à Berlin. (_Documents inédits._)]

[Note 293: Lettres du duc de Broglie à son fils, en date des 27
janvier et 7 février 1848. (_Documents inédits._)]


VII

L'Italie, après avoir été, au lendemain de 1830, l'un des gros
soucis de la diplomatie européenne[294], ne l'avait plus occupée
ensuite pendant environ quatorze ans. À partir de 1832, le calme
s'était fait sur ce théâtre un moment si troublé. Les fauteurs
d'insurrections, découragés de n'avoir pas trouvé dans la monarchie
de Juillet la complicité révolutionnaire sur laquelle ils comptaient,
avaient à peu près désarmé. Au conflit qui avait menacé d'éclater
entre les influences rivales de la France et de l'Autriche, avait
succédé une sorte d'équilibre; l'occupation d'Ancône avait répondu
à celle de Bologne, et la simultanéité avec laquelle s'opérait, en
1838, l'évacuation des deux villes, manifestait la persistance de
cet équilibre[295]. Quant à l'effort tenté par les puissances pour
imposer à Grégoire XVI les réformes politiques et administratives
indiquées dans le Mémorandum du 21 mai 1831, il n'en avait plus été
question; le vieux pontife avait pu s'endormir dans une immobilité
routinière qui repoussait les chemins de fer au même titre que les
constitutions, et pour laquelle M. de Metternich lui-même était
suspect de «jacobinisme»[296]. Sans doute, cette immobilité n'était
pas une solution, et aucun esprit réfléchi ne pouvait se faire
illusion sur les dangers du réveil qui succéderait, tôt ou tard,
à ce sommeil. Mais les cabinets n'étaient pas tentés de devancer
l'heure où ils devraient de nouveau se débattre avec ce redoutable
problème. Le gouvernement français, notamment, s'était habitué à ne
plus regarder de ce côté. En 1845, M. Rossi recevait à Rome, où il
était en mission, la visite du jeune prince Albert de Broglie; il
entretint longuement son visiteur des affaires religieuses qu'il
avait à traiter avec la cour romaine; mais, dans la conversation,
il ne fut pas même fait allusion à la situation intérieure de la
Péninsule: on eût presque dit que l'ancien émigré italien lui-même
oubliait, à ce moment, l'existence de cette question.

[Note 294: Voir plus haut, livre I, ch. V, § III, et livre II, ch.
II, §§ II et VI.]

[Note 295: Voir livre III, ch. VI, § IV.]

[Note 296: Voir ce que M. de Metternich rapportait lui-même à M. de
Sainte-Aulaire en 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 289.)]

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'à cette date de 1845,
tout fût muet et sourd au delà des Alpes. Bien au contraire, un
mouvement d'opinion libérale et nationale, d'un caractère nouveau,
venait de s'y produire. Il n'avait plus son origine dans les
sociétés secrètes et ne se manifestait pas, comme en 1831 et en
1832, par des insurrections. C'était une propagande à ciel ouvert,
répudiant hautement toute violence, faisant profession de respecter
les lois, prêchant la concorde au lieu de la guerre civile, et
invitant peuples et princes à s'unir pour l'oeuvre commune. Deux
livres surtout avaient eu un immense retentissement, le _Primato_,
de l'abbé Gioberti (1843), et les _Speranze d'Italia_, du comte
Balbo (1844): Gioberti concluait à une confédération italienne dont
le Pape, devenu libéral et patriote, serait la tête, et le roi de
Piémont le bras; Balbo, plus préoccupé encore d'indépendance que de
liberté, donnait comme mot d'ordre l'expulsion de l'étranger, et
proposait de dédommager l'Autriche avec les débris de l'empire turc.
À demi tolérés par des polices bénévoles ou indolentes, ces livres
pénétrèrent partout en Italie. Leurs doctrines trouvaient un apôtre
singulièrement actif et séduisant dans le marquis Massimo d'Azeglio:
celui-ci, à la fin de 1845, visitait Rome, parcourait les Légations
et la Toscane, répandant la parole nouvelle dans les salons comme
parmi le populaire; puis, au commencement de 1846, devenu auteur à
son tour, il faisait paraître sa brochure des _Casi di Romagna_,
qui ne produisait pas moins d'effet que les livres de Balbo et de
Gioberti. On ne saurait s'imaginer à quel point l'esprit public
italien se trouvait ranimé par ces publications: l'état présent de
la Péninsule n'en était pas, sans doute, immédiatement modifié; mais
une grande espérance était descendue dans les âmes, qui toutes se
tendaient vers l'avenir de liberté intérieure et d'indépendance
extérieure qu'on leur faisait entrevoir.

C'est au milieu de cette attente émue que survient, le 1er juin 1846,
la mort de Grégoire XVI. Chacun sent aussitôt que le choix du pape
nouveau peut avoir une action décisive sur les destinées de l'Italie.
À ne considérer que les prévisions humaines, il semble à craindre
que les cardinaux, presque tous créés par le pontife défunt, ne lui
donnent un successeur imbu de ses idées: on annonce comme probable
l'élection du cardinal Lambruschini, secrétaire d'État pendant le
dernier règne, et incarnation de la vieille politique dans ce qu'elle
a de plus sévère. Mais voici qu'après un conclave d'une brièveté
exceptionnelle, le peuple romain apprend, étonné et ravi, que le
Sacré Collège, cédant à une sorte de pression mystérieuse, a porté
son choix sur l'un de ses plus jeunes membres, le cardinal Mastaï
Ferretti, évêque d'Imola, très pieux, n'ayant sans doute aucune idée
bien arrêtée sur les problèmes de gouvernement qu'il ne s'attendait
pas à être chargé de résoudre, mais étranger à la coterie rétrograde,
naturellement ouvert aux idées généreuses, répugnant aux rigueurs
dont son âme tendre a plus d'une fois déploré les conséquences
douloureuses, et surtout possédé du besoin d'aimer et d'être aimé; en
venant au conclave, il avait prié un de ses diocésains de lui donner
le _Primato_, les _Speranze d'Italia_ et les _Casi di Romagna_, pour
«faire hommage, disait-il, de ces beaux livres au nouveau pape».

Le premier usage que Pie IX fait de sa souveraineté est une amnistie
très large à tous les prisonniers ou exilés politiques; avec le
langage d'un père plus encore que d'un souverain, il offre la paix
du coeur, _pace di cuore_, à «cette jeunesse inexpérimentée qui,
entraînée par de trompeuses espérances au milieu des discordes
intestines, a été plutôt séduite que séductrice». À peine le
_perdono_ est-il affiché sur les murs de Rome, que se produit, dans
toute la ville, une explosion de joie reconnaissante. Les habitants
se portent en foule sur la place du Quirinal pour y acclamer le
Pontife. Deux fois déjà, celui-ci les a bénis, quand arrivent
de nouvelles bandes des quartiers plus éloignés. Il est nuit; le
Saint-Père est rentré dans ses appartements, et toutes les fenêtres
du palais sont fermées. Contrairement à l'étiquette qui veut que
les papes ne se laissent pas voir après le coucher du soleil, Pie
IX consentira-t-il à paraître encore une fois au balcon? La foule
attend anxieuse. «Tout à coup, rapporte M. Rossi, témoin de la scène,
les applaudissements redoublent; je n'en comprenais pas la raison,
lorsque quelqu'un me fit remarquer la lumière qui perçait à travers
les persiennes, à l'extrémité de la façade. Le peuple avait compris
que le Saint-Père traversait l'appartement pour se rendre au balcon.
Bientôt, en effet, le balcon s'entr'ouvrit, et le Saint-Père, en
robe blanche et mantelet rouge, apparut au milieu des flambeaux.
Représentez-vous une place magnifique, une nuit d'été, le ciel de
Rome, un peuple immense, ému de reconnaissance, pleurant de joie et
recevant avec amour et respect la bénédiction de son pasteur et de
son prince, et vous ne serez pas étonné si je vous dis que nous avons
partagé l'émotion générale et placé ce spectacle au-dessus de tout ce
que Rome nous avait offert jusqu'ici. Aussitôt que la fenêtre s'est
fermée, la foule s'est écoulée paisiblement, dans un parfait silence.
On aurait dit un peuple de muets; c'était un peuple satisfait[297].»
L'applaudissement, éclaté dans Rome, se propage, en un clin d'oeil,
dans l'Italie entière. Partout le peuple, tournant vers le Quirinal
un regard plein d'amour et de confiance, pousse un long cri de
_Evviva Pio nono!_ Ce cri a son écho au delà des Alpes, même dans
les milieux les moins catholiques. Surprenante popularité, qui se
manifeste soudainement dans une société où, tout à l'heure, le clergé
était suspect, la religion dédaignée. Du coup, elle semble dissiper
tous les malentendus accumulés entre l'Église et la société moderne.
C'est une de ces heures radieuses de concorde, de foi et d'espérance,
où l'humanité croit voir disparaître les difficultés qui pesaient sur
elle et toucher à la réalisation de ses rêves les plus généreux.

[Note 297: Lettre à M. Guizot, du 18 juillet 1846.]

Mais, hélas! ce n'est pas d'ordinaire par les applaudissements des
foules enivrées et dans l'attendrissement passager des baisers
Lamourette que se résolvent les problèmes ardus et complexes imposés
aux efforts de notre virilité et de notre liberté. Il semble qu'en
vertu d'une loi de châtiment qui pèse sur l'humanité, tous les grands
enfantements doivent ici-bas se faire dans la douleur et non dans
la joie. Dès les premières émotions du nouveau pontificat, on peut
discerner, entre le Pape et le peuple qui l'acclame, le germe d'un
malentendu. En décrétant son amnistie, le Pape n'a guère songé qu'à
suivre l'impulsion de son coeur et à faire oeuvre de miséricorde
sacerdotale; le peuple y a vu surtout une répudiation solennelle de
la réaction jusqu'alors régnante et l'inauguration d'une politique
libérale et nationale, dont il témoigne attendre impatiemment, au
dedans et au dehors, le développement. Pie IX a l'âme italienne;
mais il a aussi l'âme apostolique, et, comme père de toutes les
nations catholiques, il sent l'impossibilité de se poser en ennemi
de l'une d'elles; s'il n'a aucun scrupule, et si même il est disposé
à soustraire le gouvernement pontifical à la lourde tutelle de la
chancellerie aulique, il ne l'est nullement à se faire, contre
l'Autriche, le chef d'une croisade diplomatique ou militaire.
Quant aux réformes intérieures, la difficulté, pour paraître moins
insoluble, est cependant fort embarrassante. Sans doute Pie IX a le
coeur trop généreux pour ne pas être séduit à la pensée de corriger
les abus, de gagner l'amour de ses sujets, de faire succéder la
concorde aux anciennes divisions; aussi est-ce avec une grande bonne
volonté et une sincérité parfaite qu'il entreprend de donner sur ce
point satisfaction aux voeux de l'opinion. Mais cette transformation
d'un État d'ancien régime, toujours malaisée, l'est plus encore à
Rome, à cause du caractère ecclésiastique du gouvernement. Dans le
passé du pieux évêque d'Imola, dans ses travaux, dans sa nature
d'esprit, rien ne l'a préparé à surmonter ces difficultés. Lui-même
est le premier à se défendre d'être un homme d'État, et il dit, avec
sa belle humeur accoutumée: «_Vogliono fare di me un Napoleone,
mentre che non sono altro che un povero curato di campagna._[298]»

[Note 298: «Ils veulent faire de moi un Napoléon, quand je ne suis
qu'un pauvre curé de campagne.» (Cité par M. le marquis COSTA
DE BEAUREGARD dans son livre sur _Les dernières années du roi
Charles-Albert_.)]

À mesure que les événements, en se développant, font naître de
nouveaux problèmes, l'inexpérience du Pape se trahit par un mélange
de lenteurs hésitantes et de témérités inconscientes. Il soulève
trop de questions et n'en résout pas assez ou ne les résout pas
assez vite. Il manque absolument de ce qui serait le plus nécessaire
en pareil cas, le sentiment net de ce qu'il veut et de ce qu'il
ne veut pas, la résolution arrêtée d'aller jusqu'à tel point et
de ne pas le dépasser. Cette indécision personnelle le laisse à
la merci des influences extérieures, d'autant qu'il a une nature
très impressionnable, un esprit mobile, prompt aux inquiétudes et
aux doutes, un souci singulier de ne déplaire à personne. Quelque
prélat de la vieille cour éveille-t-il chez lui un scrupule, il
s'arrête; mais la foule lui fait-elle froid visage, il tâche
aussitôt de regagner sa faveur, en lui promettant d'abandonner ce
qu'il a d'abord voulu retenir. Tout concourt ainsi à accroître les
exigences de cette foule, aussi bien la velléité de résistance par
laquelle on excite son impatience, que les concessions qui lui
montrent son pouvoir et la faiblesse du gouvernement. D'ailleurs,
il est de jour en jour plus visible que cette foule est conduite
par certains meneurs, généralement d'anciens réfugiés, qui ont
compris le parti à tirer de l'enthousiasme populaire et du goût
du Pape pour les ovations. «Remuez les masses, ne fût-ce que pour
témoigner de la reconnaissance, écrivait Mazzini; des fêtes, des
chants, des rassemblements suffisent pour donner au peuple le
sentiment de sa force et le rendre exigeant.» Sous une habile et
mystérieuse impulsion, les _dimostrazioni in piazza_ se multiplient
et deviennent la vraie puissance directrice. Le moindre prétexte
suffit à faire descendre la foule dans la rue. «_Coragio, Santo
Padre_, crie-t-elle, _confidatevi al vostro popolo_[299]!» Mais
ce n'est plus, comme à l'origine, l'explosion spontanée et sans
arrière-pensée de la reconnaissance populaire; c'est, au moins chez
les meneurs, une tactique savamment combinée en vue d'échauffer,
d'enfiévrer les esprits, de compromettre, de pousser ou d'intimider
le Pontife. Quelques mois ont suffi pour arriver à ce résultat gros
de redoutables conséquences: Pie IX n'est plus maître du mouvement
dont il a donné le signal; il est entraîné.

[Note 299: «Courage, Saint Père, ayez confiance dans votre peuple!»]

Si l'inexpérience du gouvernement romain l'expose ainsi à de
graves périls et risque trop souvent de gâter ses meilleures
oeuvres, sa bonne volonté n'est cependant pas stérile. À travers
des tâtonnements, des gaucheries, des faiblesses, un certain
nombre de réformes finissent par s'accomplir, et, à voir où l'on
en est au milieu de 1847, après une année de pontificat, force
est de reconnaître que beaucoup a été fait. Les écoles primaires
développées, les salles d'asile introduites, l'ancienne université de
Bologne restaurée, des établissements agricoles créés, les chemins
de fer décrétés, la publicité donnée au budget, les attributions
du conseil des ministres réglementées, les notables des provinces
convoqués en Consulte pour participer à l'administration et
donner leur avis sur les changements à opérer, Rome dotée d'une
représentation municipale, la presse soustraite à l'arbitraire et
jouissant, en fait, sinon encore en droit, d'une liberté à peu près
complète, et enfin la garde civique instituée,--car on s'imagine
alors qu'une garde nationale est la garantie nécessaire des libertés
publiques,--telles sont, en dehors de beaucoup d'autres questions
mises à l'étude, les réformes d'ores et déjà accomplies.

Ces réformes ont leur contre-coup en Italie et y augmentent l'émotion
déjà si vive qui a éclaté, dès le premier jour, à la nouvelle de
l'amnistie. Chaque _dimostrazione_ faite sous les fenêtres du
Quirinal a comme son prolongement dans les diverses villes de la
Péninsule, et aux illuminations de la cité pontificale répondent les
feux de joie qui embrasent les crêtes des Apennins. Partout on entend
la même acclamation: _Evviva Pio nono!_ Seulement, plus encore
qu'à Rome, il apparaît bien que cette acclamation ne signifie pas
seulement liberté intérieure, mais aussi indépendance extérieure,
expulsion des Autrichiens. _Fuori i barbari!_ c'est le cri qui sort
de tous les coeurs.

En face de cette agitation grandissante, les gouvernements de la
Péninsule se sentent fort embarrassés. Il leur est malaisé de
traiter en ennemi un mouvement si général et à la tête duquel paraît
être le Pape. Quelques princes, cependant,--le roi de Naples est
du nombre,--se montrent réfractaires. D'autres, après quelques
hésitations, emboîtent le pas derrière le Pontife. Celui qui s'y
décide le premier et avec le plus de bonne grâce est le grand-duc
de Toscane. Dès le printemps de 1847, il autorise la création
d'une presse politique, tolère des réunions et des manifestations
libérales, nomme des commissions chargées de rédiger un code civil
et un code pénal, promet une garde nationale, des municipalités
électives, des conseils provinciaux et même une représentation
centrale.

Que le gouvernement toscan s'engage dans la voie des réformes, ce
n'est sans doute pas un fait indifférent; mais il importait bien
davantage aux destinées de l'Italie de savoir le parti qu'allait
prendre le roi de Sardaigne. Étrange physionomie que celle de
Charles-Albert[300]! Né, en 1798, d'un prince de Carignan ayant fait
adhésion à la République française, et d'une mère qui, à peine veuve,
se mésallia et abandonna à peu près son fils, son enfance fut triste
comme un matin sans soleil. Il paraissait destiné à une vie obscure
et étroite, quand des morts imprévues firent de lui l'héritier
du trône de Sardaigne. Ce ne fut pas la fin de ses traverses.
Entouré par les _carbonari_ qui voulaient se servir de lui contre
le roi régnant, il se trouva compromis, en 1821, dans un mouvement
révolutionnaire: il en sortit, suspect à la fois au Roi qui l'exila,
et aux libéraux qui l'accusèrent de trahison. M. de Metternich
manoeuvra pour le faire priver de ses droits à la couronne; s'il n'y
réussit pas, il le contraignit du moins à souscrire l'engagement de
ne rien changer «aux bases fondamentales et aux formes organiques de
la monarchie telles qu'il les trouverait à son avènement», et, pour
comble d'humiliation, un conseil, composé des évêques du royaume et
des chevaliers de l'Annonciade, fut chargé de surveiller l'exécution
de cet engagement. Monté sur le trône en 1831, Charles-Albert y
conserva les ministres du parti réactionnaire et autrichien, ne
relâcha rien du pouvoir absolu, favorisa les entreprises de la
duchesse de Berry, de don Carlos et de don Miguel, réprima ou laissa
réprimer, avec une sanglante rigueur, les insurrections «libérales»
éclatées, en 1833, dans ses États. En tout cela, sa physionomie
semblait d'un prince d'ancien régime; mais d'autres traits faisaient
douter que ce fut là son véritable fond. En même temps qu'il
s'enfermait dans une sorte d'immobilité politique, il menait à fin
beaucoup de réformes administratives, financières, économiques,
judiciaires et militaires. Tout en conservant les anciens ministres
réactionnaires, il leur en adjoignait un de tendances libérales,
avec lequel il paraissait en intimité particulière. Sans approuver
ouvertement la propagande entreprise par Gioberti, Balbo et
d'Azeglio, tous trois ses sujets, il passait pour ne pas la voir
de mauvais oeil. En 1845, des difficultés commerciales s'étant
élevées avec le cabinet de Vienne, au sujet de droits sur le sel et
les vins, il poussa le conflit, malgré plusieurs de ses ministres,
avec une vivacité, une susceptibilité d'indépendance, qui furent
très remarquées en Italie et lui valurent, à Turin, des ovations
inaccoutumées; à la vérité, il en parut plus gêné que flatté.

[Note 300: Pour tout ce que j'aurai à dire de ce prince, je me suis
beaucoup servi des attachants volumes du marquis COSTA DE BEAUREGARD,
sur la _Jeunesse_ et les _Dernières Années du roi Charles-Albert_.]

En mai 1846, M. de Metternich, inquiet de tous ces symptômes, fit
demander solennellement à Charles-Albert des explications, et
l'invita à désabuser la «faction» qui cherchait à se servir de
son nom[301]. Le Roi répondit par des généralités, protesta qu'il
«n'accorderait jamais de constitution», mais se réserva «d'avancer
dans la voie d'une sage réforme», et fit remarquer qu'il n'était plus
possible de combattre la révolution de front[302]. M. de Metternich
demeura inquiet et soupçonneux. Il l'eût été bien plus s'il avait su
ce qui s'était passé, quelques mois auparavant, entre Charles-Albert
et Massimo d'Azeglio. C'était un matin d'hiver, à six heures.
D'Azeglio avait demandé audience au Roi pour lui parler de la tournée
qu'il venait de faire en Italie; il lui raconta qu'il avait présenté
à tous les patriotes le Piémont et son roi comme les instruments
nécessaires de la délivrance et de la résurrection nationales.
«J'attends, dit-il en finissant son récit, que Votre Majesté approuve
ou blâme ce que je viens de faire.» Après un long silence, le Roi
répondit enfin: «Faites savoir à ces messieurs de se tenir en repos,
de ne pas bouger, puisque le moment n'est pas venu, mais d'être bien
certains que, l'occasion se présentant, ma vie, la vie de mes fils,
mes forces, mes trésors, mon armée, tout sera dépensé pour la cause
italienne.» D'Azeglio, étonné, répéta la phrase du Roi. Celui-ci fit
un signe de tête, pour assurer qu'il avait été bien compris; puis,
se levant, il mit les mains sur les épaules de son interlocuteur et
l'embrassa. Chose étrange! tel était le renom de dissimulation de ce
prince qu'en ce moment même, devant une démonstration si nette et si
grave, d'Azeglio se prit à douter: «Cet embrassement, a-t-il raconté
plus tard, avait en soi quelque chose d'étudié, de froid, presque de
funèbre, qui me glaça, et une voix intérieure, le terrible _Ne te fie
pas_, s'éleva dans mon coeur[303].»

[Note 301: Le chancelier écrivait, le 29 mai, à son ministre à
Turin: «Le Roi n'a le choix qu'entre deux systèmes diamétralement
opposés: entre celui qu'il a suivi jusqu'ici, et celui que bien des
symptômes semblent caractériser comme étant celui qu'il entend suivre
dans un prochain avenir. Le premier de ces systèmes est celui de
conservation; l'autre est celui de la crasse révolution... Je regarde
comme possible que l'encens libéral puisse obscurcir ses yeux...
S'il a pris son parti, s'il veut la révolution, qu'il se prononce,
nous saurons prendre le parti qui nous convient; s'il ne la veut
pas, qu'il se prononce contre le mauvais jeu, nous sommes prêts à le
seconder dans ses efforts... Le point le plus essentiel, c'est que
nous voyions clair dans la situation.»]

[Note 302: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 226 à 247.]

[Note 303: Le marquis d'Azeglio a rapporté lui-même cette dramatique
conversation dans ses _Ricordi_.]

D'Azeglio avait tort de douter. Depuis longtemps Charles-Albert
nourrissait au fond de son âme la pensée d'une lutte suprême contre
l'Autriche, lutte où l'Italie trouverait son indépendance et la
maison de Savoie le couronnement de son ambition séculaire. C'est
pour se préparer à cette lutte qu'il s'était appliqué à refaire
les finances et l'armée du Piémont. Seulement, il renfermait
cette pensée au dedans de lui, ou si, par instants, il semblait
s'entr'ouvrir, il déroutait, aussitôt après, les curiosités par des
démonstrations contradictoires. Ce n'était pas là uniquement un effet
de la dissimulation traditionnelle chez les princes de sa race. Né
tendre, ardent, crédule, chevaleresque, mystique, les disgrâces et
les désillusions de sa vie l'avaient refoulé sur lui-même et lui
avaient fait prendre peu à peu un masque de froideur, de défiance,
de sécheresse et de pessimisme ironique. Peu d'hommes ont été aussi
tristes: sa sensibilité maladive le mettait dans un état presque
continuel de souffrance morale et physique. D'ailleurs, s'il était
ambitieux, s'il rêvait volontiers de grands desseins, une sorte
d'irrésolution naturelle, aggravée par l'habitude prise de voir tout
en noir, lui rendait la gestation de ces desseins particulièrement
douloureuse. Il attendait l'heure des grosses responsabilités et
des décisions redoutables avec une angoisse indicible. Tous ces
traits semblent d'un nouvel Hamlet, et l'on comprend que ce nom se
soit trouvé sous la plume de l'écrivain qui a pénétré le plus avant
dans l'âme de Charles-Albert[304]. En tout cas, ils expliquent
d'où venait, dans son attitude, ce je ne sais quoi d'incertain, de
mystérieux, de déconcertant, qui faisait que personne ne se fiait à
lui et que lui-même disait à ses familiers: «N'est-ce pas que je suis
un homme incompréhensible?»

[Note 304: Voir la préface du livre de M. le marquis DE COSTA, _les
Dernières Années du roi Charles-Albert_.]

Avec un tel état d'esprit, le roi de Sardaigne ne pouvait demeurer
étranger à l'émotion produite par l'avènement et les premières
mesures de Pie IX. Mais il voit là surtout le réveil de la question
nationale. Il écrit aussitôt à un de ses confidents: «C'est une
campagne que le Pape entreprend contre l'Autriche, _evviva_!» Quant
aux réformes libérales, il ne se montre nullement pressé de les
imiter. Bien au contraire, il ne tarde pas à s'en effaroucher, et
semble plutôt vouloir se mettre en travers du mouvement. Ainsi le
voit-on interdire l'entrée en Piémont des journaux publiés à Rome
et à Florence. Le public, qui a été un moment prêt à unir dans ses
acclamations Charles-Albert et Pie IX, ne comprend rien à cette
attitude; il y croit découvrir un signe nouveau des irrésolutions ou
du double jeu de ce prince. La vérité est qu'au fond Charles-Albert
ne s'intéresse qu'à la question d'indépendance nationale et se
soucie fort peu des libertés intérieures; il les redoute même, comme
risquant d'affaiblir le gouvernement à l'instant où celui-ci aurait
besoin de toutes ses forces pour la lutte contre l'Autriche. De plus
en plus, cette lutte est sa préoccupation exclusive; il l'aperçoit
au terme de l'agitation provoquée par le Pape, et il en regarde
approcher l'heure avec un mélange d'impatience et de tremblement.


VIII

Le gouvernement français n'avait pas désiré la crise italienne.
Cela était vrai particulièrement de Louis-Philippe, de plus en plus
ami, en toutes choses, du _statu quo_. Son premier sentiment, à la
mort de Grégoire XVI, fut un vif regret mêlé de quelque inquiétude:
«J'ai, écrivait-il au maréchal Soult, le 6 juin 1846, à vous donner
une bien triste nouvelle qui n'est pas encore publique, mais qui ne
peut rester secrète. Le Pape est mort le 1er de juin. Nous faisons
tous, et moi particulièrement, une perte énorme, et vous concevez
que nous en sommes tous très affectés[305].» À ce moment même, le
prince Albert de Broglie, nommé premier secrétaire à l'ambassade
de Rome, étant venu prendre congé du Roi, celui-ci lui dit ces
paroles significatives: «Ce que je veux, c'est un pape tranquille;
il y a assez de trouble dans le monde[306].» Quant à M. Guizot,
pris évidemment un peu au dépourvu par cette mort, il n'envoya à M.
Rossi, en vue du conclave, que des instructions sommaires et vagues.
«Qu'on nous donne, écrivait-il, un pape indépendant, croyant et
intelligent... Un esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre
sens, voilà ce qu'il nous faut. J'espère que cela se peut trouver...
Nous n'avons jusqu'à présent, quant aux noms propres, aucun préjugé
ni aucune préférence[307].» Toutefois, M. Guizot veillait à ce que
l'Autriche n'abusât pas de notre réserve, et il prévenait M. de
Metternich que si, durant l'interrègne, les Autrichiens entraient
dans les Légations, les troupes françaises occuperaient aussitôt
Civita-Vecchia ou Ancône[308].

[Note 305: _Documents inédits._]

[Note 306: Ce propos m'a été rapporté par M. le duc de Broglie.]

[Note 307: Lettre du 8 juin 1846.]

[Note 308: Dépêche de M. de Revel au ministre des affaires étrangères
du Piémont, en date du 10 juin 1846. (_Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, par Nicomède BIANCHI, t. V, p. 6.)]

À Paris, on s'attendait à un long conclave et à un résultat assez
incolore. Aussi l'élection si prompte de Pie IX et l'explosion qui
suivit causèrent-elles à notre gouvernement une grande surprise, à
laquelle se mêla peut-être, sur le premier moment, quelque chose
comme le sentiment d'une difficulté inattendue et importune.
Toutefois il n'hésita pas. À la vue du Pontife inaugurant une
politique de clémence et de réforme, il applaudit et offrit son
appui. Dès le 5 août 1846, M. Guizot écrivait à M. Rossi[309]: «Les
hommes sensés et bien intentionnés ressentent une joie profonde,
en voyant qu'un pouvoir qui a si longtemps marché à la tête de la
civilisation chrétienne, se montre disposé à accomplir encore cette
mission auguste et à consacrer, en l'épurant et le modérant, ce
qu'il y a de raisonnable et de légitime dans l'état et le progrès
des sociétés modernes.» De son côté, Pie IX fut, dès le premier
jour, gracieux et confiant envers l'ambassadeur de France, le
mettant au courant de ses desseins et lui demandant des conseils
que celui-ci lui donnait avec une sympathie respectueuse pour de si
pures et de si nobles intentions, mais non sans quelque inquiétude
de tant d'inexpérience. D'esprit froid et lucide, connaissant les
hommes et les choses d'Italie, étranger pour son compte à toute
illusion, M. Rossi cherchait à en préserver le Saint-Père et son
gouvernement. «L'oeuvre que vous abordez, ne se lassait-il pas de
leur dire, est grande et périlleuse; une administration vieillie ne
se réforme pas en un jour; des paroles de liberté ne tombent pas
impunément du haut d'un trône, sans aller réveiller ce foyer de
passions révolutionnaires qui couve toujours au fond des sociétés.
Vous avez promis, mettez-vous à l'oeuvre. Dès aujourd'hui, faites vos
plans; dès demain, exécutez-les. Ne laissez pas les esprits errer
à l'aventure et soulever toutes les questions au hasard. Guidez
vous-même le mouvement que vous avez donné, ou vous serez entraîné
par lui. Ayez peu de foi aux applaudissements populaires; ils se
changent vite en murmures[310].»

[Note 309: J'ai eu sous les yeux, grâce à de bienveillantes
communications, la correspondance officielle et confidentielle de M.
Guizot et de M. Rossi, correspondance également remarquable des deux
côtés. J'y ai fait de nombreux emprunts. Une partie de ces documents
avait déjà été citée soit dans le livre de M. D'HAUSSONVILLE sur la
_Politique extérieure du gouvernement de Juillet_, soit dans les
_Mémoires de M. Guizot_. J'indiquerai ceux qui seront publiés ici
pour la première fois.]

[Note 310: Ce résumé des conversations de M. Rossi a été donné par le
prince Albert de Broglie, qui, comme je l'ai dit, était alors premier
secrétaire de l'ambassade de Rome. (_Rossi et Pie IX_, article publié
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 décembre 1848.)]

Notre diplomatie, fidèle en cela à sa politique générale, avait,
à Rome, une double préoccupation: empêcher, d'une part, que le
mouvement réformateur, commencé par Pie IX, ne s'arrêtât devant
les résistances réactionnaires; d'autre part, qu'il ne dégénérât
sous la pression révolutionnaire. Il lui fallait à la fois stimuler
et affermir le gouvernement pontifical. M. Guizot tenait la main
à ce qu'aucune des deux parties de la tâche ne fût perdue de vue.
«Dites très nettement et partout où besoin sera, mandait-il à M.
Rossi, ce que nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie
comme ailleurs. Nous sommes des conservateurs décidés, d'autant
plus décidés que nous succédons, chez nous, à une série de
révolutions... Mais, en même temps, nous sommes décidés aussi à être
des conservateurs sensés et intelligents. Or, nous croyons que c'est,
pour les gouvernements les plus conservateurs, une nécessité et un
devoir de reconnaître et d'accomplir sans hésiter les changements
que provoquent les besoins sociaux, nés du nouvel état des faits
et des esprits.» Notre ministre envisageait à ce double point de
vue la tâche entreprise par le Pape. «Les voeux d'une population
qui a longtemps souffert, disait-il, sont, à beaucoup d'égards,
chimériques, et il serait impossible de les satisfaire; mais il
faut aussi prévoir que, si les améliorations réelles, efficaces,
graduelles, ne commençaient pas avec certitude, l'opinion publique
se lasserait et, de confiante qu'elle est, deviendrait ombrageuse et
exigeante. Reconnaître d'un oeil pénétrant la limite qui sépare, en
fait de changements et de progrès, le nécessaire du chimérique, le
praticable de l'impossible, le salutaire du périlleux; poser d'une
main ferme cette limite et ne laisser au public aucun doute qu'on
ne se laissera pas pousser au delà, voilà ce que font et à quels
signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de gouvernement.
C'est évidemment l'oeuvre qu'entreprend le Pape... Il peut compter
sur tout notre appui. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous,
tout ce qu'il désirera de nous, pour le seconder dans sa tâche.»
Rappelant ensuite la politique de lord Palmerston, qui «prenait
habituellement au dehors pour point d'appui l'esprit d'opposition
et de révolution», M. Guizot ajoutait: «Nous ne voulons et ne
ferons jamais rien de semblable, car nous regardons cela comme très
mauvais et très dangereux pour tout le monde... Ce n'est point aux
prétentions exagérées des partis, ni même aux espérances confuses du
public, c'est au travail réfléchi, mesuré, prudent des gouvernements
eux-mêmes que nous entendons prêter notre concours. Et c'est
envers le gouvernement du Saint-Siège que nous garderons le plus
soigneusement cette position et cette conduite, car c'est peut-être
aujourd'hui, de tous les gouvernements appelés à accomplir de grandes
choses, celui dont la tâche est la plus difficile et exige le plus de
ménagements[311].»

[Note 311: Lettre du 7 mai 1847. La première moitié de cette lettre
avait été seule publiée par M. Guizot dans ses _Mémoires_; la fin est
inédite.]

M. Rossi se conformait à ces instructions, quand il cherchait à
éclairer le gouvernement pontifical sur les inconvénients de ses
alternatives de résistance et d'abandon. Tantôt il le pressait de
faire à temps les concessions nécessaires, tantôt il lui recommandait
le sang-froid et la fermeté devant les manifestations populaires.
En juillet 1847, à un moment où il ne paraissait plus y avoir à
Rome ni gouvernement ni police, notre ambassadeur n'hésitait pas à
dire au cardinal secrétaire d'État: «Songez bien que c'est ainsi
que les pouvoirs périssent et que les catastrophes s'annoncent.»
Puis il écrivait, le lendemain, à M. Guizot: «J'espère que ce mot
de révolution est encore trop gros pour la situation... Cependant
j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem_. Je me rendis à la
secrétairerie d'État; je trouvai Mgr Corboli assez ému; je lui dis
sans détour que la révolution était commencée..., qu'il fallait
absolument faire, sans le moindre délai, deux choses: réaliser
les promesses et fonder un gouvernement réel et solide.» M. Rossi
portait ce jugement dans une autre lettre: «Tout a été tâtonnement
et lenteur: on a tout touché, tout ébranlé, sans rien fonder. Comme
je le disais au Pape, le gouvernement pontifical a perdu l'autorité
traditionnelle d'un vieux gouvernement, sans acquérir la vigueur d'un
gouvernement nouveau. On a gaspillé une situation unique. Jamais
prince ne s'est trouvé plus maître de toutes choses que Pie IX,
dans les huit premiers mois de son pontificat. Tout ce qu'il aurait
fait aurait été accueilli avec enthousiasme. C'est pour cela que je
disais: Fixez donc les limites que vous voulez; mais, au nom de Dieu,
fixez-les et exécutez sans retard votre pensée[312].»

[Note 312: Lettres diverses de M. Rossi à M. Guizot, de juillet 1846
à juillet 1847.]

De Paris, M. Guizot, fort attentif à ces événements, approuvait
et encourageait M. Rossi. «Conseillez toujours au gouvernement
pontifical d'accomplir les réformes, lui écrivait-il, de les
accomplir promptement, complètement, et de rentrer, dès qu'il les
aura accomplies, dans sa position et dans son office de gouvernement
uniquement appliqué à faire, selon les lois établies, les affaires
quotidiennes et permanentes de la société. Sans doute, il paraît vain
de répéter sans cesse des conseils si mal compris et si peu suivis.
Mais ces conseils n'en sont pas moins et toujours, d'une part, la
bonne politique; d'autre part, notre drapeau à nous. Il faut le tenir
et le montrer incessamment à tous.» Il ajoutait, quelques jours plus
tard: «Il faut se hâter de limiter le champ des ambitions d'esprit et
de raffermir l'exercice quotidien du pouvoir[313].»

[Note 313: Lettres particulières de M. Guizot à M. Rossi, en date des
21 et 28 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Certes, nul ne peut contester la sagesse clairvoyante de ces
conseils, ni ce qu'ils révèlent de sollicitude sincère pour le
gouvernement pontifical. En cela, M. Guizot n'était pas seulement
guidé par la sympathie que lui inspiraient la personne et l'oeuvre
de Pie IX. Il avait senti combien la France de 1830 était intéressée
à mériter l'amitié reconnaissante du Saint-Siège, quel secours moral
devaient trouver dans un tel rapprochement une monarchie qui n'avait
pas encore entièrement effacé son origine révolutionnaire et une
société matérialiste qui souffrait de son manque de croyances et
d'idéal. «Rome pourrait nous faire beaucoup de bien, écrivait-il à
M. Rossi: son amitié franche, son concours actif nous vaudraient
de la force et de l'autorité chez nous et en Europe. Et comme nous
pouvons, en revanche, par notre amitié et notre concours, lui faire
aussi beaucoup de bien chez elle et en Europe, je suis convaincu
qu'elle doit finir par comprendre, accepter et pratiquer sérieusement
cet échange de bons offices et de bons effets entre nous. Poursuivez
ce but-là, avec votre persévérance et votre tact accoutumés, et
indiquez-moi toutes les choses, petites ou grandes, que je puis faire
pour vous y aider[314].» Le gouvernement pontifical paraissait
comprendre la sincérité et apprécier la valeur de l'amitié qui lui
était ainsi offerte. Vers la fin de juillet 1847, à un moment où la
fermentation extrême des esprits jetait l'alarme au Quirinal, le
cardinal Ferretti, récemment nommé secrétaire d'État, exprimait à
M. Rossi la crainte que lui inspirait la double perspective d'une
pression révolutionnaire et d'une intervention autrichienne; notre
ambassadeur lui ayant répondu «que, le cas échéant, le gouvernement
français ne manquerait pas à ses amis», le cardinal l'embrassa
vivement, en lui disant: «Merci, cher ambassadeur; en tout et
toujours, confiance pour confiance, je vous le promets[315].»

[Note 314: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 315: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, du 30 juillet 1847.]

Les avertissements et les conseils que M. Guizot adressait au
gouvernement pontifical, il ne les ménageait pas non plus au peuple
romain. Ses efforts tendaient à créer, en Italie, un parti libéral
modéré, qui prît position entre le parti stationnaire et le parti
révolutionnaire. Oeuvre difficile, surtout en un pays où ce parti
modéré était chose absolument nouvelle. Le dépit et la déception
que les libéraux ressentaient des lenteurs et des incertitudes du
Saint-Siège, les portaient trop souvent à faire cause commune avec
les révolutionnaires. M. Guizot ne se lassait pas de les détourner
de cette dangereuse promiscuité. «Restez fidèle au principe de notre
politique, écrivait-il à M. Rossi, principe fondamental en Italie
encore plus qu'ailleurs. Conseillez toujours aux modérés de ne point
se confondre avec les radicaux qui les perdront, et de persister,
quelles que soient les difficultés, dans la résolution d'accomplir,
par le gouvernement et de concert avec lui, les réformes que l'état
de la société rend indispensables.» Il ajoutait, quelques jours
plus tard: «Je ne peux d'ici que vous rappeler sans cesse les idées
générales qui sont nos idées fixes. Créer, entre le parti de la
révolution et le parti de la réaction, un parti de la résistance
intelligente et modérée, et rallier ce parti autour du gouvernement
qui peut seul être son chef et son moyen d'action, voilà notre idée
simple et fixe, la seule idée avec laquelle, vous le savez comme moi,
on termine ou l'on prévienne les révolutions[316].»

[Note 316: Lettres des 21 et 28 juillet 1847. (_Documents inédits._)]

Plus encore peut-être que les exagérations d'un libéralisme trop
exigeant et trop impatient, le gouvernement français redoutait,
chez les Italiens, les entraînements de la passion nationale. Il
s'appliquait à les retenir sur la pente qui les eût conduits à
bouleverser l'état territorial de la Péninsule pour y réaliser
leur rêve d'unité, et à déchirer les traités européens pour
chasser les Autrichiens de la Lombardie et de la Vénétie. Autant
il se déclarait prêt à défendre leur indépendance contre toute
intervention qui eût prétendu entraver leurs réformes intérieures,
autant il les avertissait de ne pas compter sur son appui, s'il
leur prenait fantaisie de mettre en péril, par quelque agression,
la paix générale. Notre diplomatie croyait ainsi ne pas mal
servir les vrais intérêts de l'Italie, et M. Rossi se chargeait
de démontrer aux patriotes romains que toute attaque violente
contre l'Autriche fournirait à celle-ci une occasion d'arrêter
par la force le mouvement national, contre lequel, au contraire,
elle ne pourrait rien et devant lequel elle serait tôt ou tard
contrainte de capituler, si ce mouvement demeurait pacifique et
se manifestait seulement par le progrès intérieur et graduel des
divers États[317]. En tout cas, nos ministres étaient certains de
servir ainsi les vrais intérêts de la France. Déjà, au lendemain de
1830, quelles que fussent alors les sympathies de l'opinion pour la
patrie de Silvio Pellico, la monarchie de Juillet n'avait pas voulu
se mettre à la remorque des agitateurs italiens, en favorisant les
révolutions au delà des Alpes et en s'engageant dans une guerre
contre l'Autriche[318]. Les raisons qui l'avaient alors décidée
subsistaient. On peut même dire que le refroidissement survenu avec
l'Angleterre eût rendu plus dangereuse encore pour la France toute
politique la plaçant en conflit avec l'Autriche et probablement aussi
avec les autres puissances continentales.

[Note 317: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 28 juillet
1847.]

[Note 318: Voir livre I, ch. V, § III.]

Il convenait en effet que notre gouvernement, en face du problème
particulier de l'Italie, ne perdît pas de vue l'ensemble de la
situation faite à la France, en Europe, par les mariages espagnols.
On sait que cette situation l'avait déterminé à se rapprocher de
l'Autriche. Il lui fallait veiller à ce que sa politique italienne
contribuât à ce rapprochement ou tout au moins ne le contrariât pas.
Au premier aspect et étant donnés les points de vue assez divergents
des deux cabinets, cela paraissait malaisé. M. de Metternich, qui,
depuis 1815, avait eu pour politique de maintenir tout immobile au
delà des Alpes, avait vu avec déplaisir le mouvement suscité par Pie
IX[319]; un pape libéral lui paraissait une sorte de monstruosité
dont il ne pouvait prendre son parti[320]; il faisait remonter le mal
à la contagion des idées françaises[321]; à son avis, c'était pure
illusion de vouloir distinguer les réformes modérées et pacifiques
des bouleversements révolutionnaires, les premières n'étant que la
préface des seconds; entre un Balbo et un Mazzini, il ne trouvait
pas «d'autre différence que celle qui existe entre des empoisonneurs
et des assassins[322]». Dès le début, il avait essayé sans succès
d'endoctriner Pie IX[323], et, dans la suite, il n'avait pas
négligé tout ce qui pouvait éveiller en lui des inquiétudes ou des
scrupules[324]. Le grand-duc de Toscane se montrait-il disposé à
suivre l'exemple du Pape, M. de Metternich lui adressait directement
des représentations[325]. Tout cela sans doute témoignait d'idées
et de préférences peu en harmonie avec celles de la France. À défaut
cependant d'un accord de principes, notre gouvernement ne jugeait pas
impossible d'arriver à une sorte d'accord pratique, ou au moins de
prévenir tout conflit. Il se rendait compte que le cabinet de Vienne
était peu disposé à aller au delà de ces gémissements platoniques, de
ces conseils peu efficaces, et qu'il ne se sentait pas en mesure de
recommencer quelqu'une de ces interventions militaires qui, depuis
1815, avaient été l'arme principale de sa politique en Italie. Il
devinait aussi que ce cabinet, compromis par son renom absolutiste,
désorienté par le changement de l'esprit public, comprendrait
l'avantage d'être appuyé et pour ainsi dire protégé par une puissance
libérale; cette même raison ne le déterminait-elle pas, en ce
moment, dans les affaires de Suisse, à marcher derrière la France?
On voit dès lors comment les deux politiques, parties de points
si opposés, pouvaient cependant trouver un certain contact sur le
terrain italien: il s'agissait pour nous d'obtenir de l'Autriche
qu'elle n'intervînt pas militairement, qu'elle laissât le mouvement
réformateur suivre son cours, en lui offrant, comme compensation,
de nous employer à limiter ce mouvement, à l'empêcher de devenir
révolutionnaire et belliqueux.

[Note 319: Dépêche de Ricci, ambassadeur sarde à Vienne, 26 février
1847. (BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in
Italia_, t. V, p. 397, 398.)]

[Note 320: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 476.]

[Note 321: _Ibid._, p. 339.]

[Note 322: _Ibid._, p. 410.]

[Note 323: _Ibid._, p. 251 à 256.]

[Note 324: _Ibid._, p. 410 à 414.]

[Note 325: La lettre écrite, à ce propos, le 24 avril 1847, par M.
de Metternich au grand-duc, est assez curieuse. Il lui reproche sa
«passivité» en face d'un parti libéral aussi dangereux que le parti
radical. «Le souverain _chassé_ ne revient jamais», lui dit-il sous
forme d'avertissement. Puis il ajoute: «Que Votre Altesse Impériale
ne se fasse aucune illusion sur les dispositions fâcheuses à l'égard
de l'Autriche: le mot _Autriche_ ne désigne pas la chose elle-même;
il ne s'applique qu'au pouvoir répressif dont les hommes du progrès
voudraient se débarrasser. Si ce pouvoir tombait, les princes
italiens tomberaient aussi, et pas un ne resterait sur son trône. En
ce qui concerne le trône grand-ducal, il est une vérité indiscutable:
Votre Altesse Impériale et votre Maison ne sont ni plus ni moins
italiennes et allemandes que le roi de la Lombardie.» (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 405 à 410.)]

Dès la fin de 1846 et les premières semaines de l'année suivante,
des pourparlers s'engagèrent sur ces bases, entre Paris et Vienne.
Ils prirent plus de précision, en avril 1847, lors de la mission
secrète de M. Klindworth[326]: l'Italie était l'un des sujets sur
lesquels cet agent devait proposer une entente. M. Guizot, alors très
préoccupé des efforts faits par lord Palmerston pour attirer M. de
Metternich dans son jeu, insistait naturellement sur ce qui, dans sa
politique italienne, pouvait le plus rassurer le cabinet autrichien.
Non seulement il se prononçait pour le _statu quo_ territorial
dans la Péninsule, ce qui impliquait la sauvegarde des droits de
l'Autriche sur le royaume lombard-vénitien; non seulement il se
déclarait opposé à toute agitation révolutionnaire; mais il exprimait
l'avis que les réformes devaient être surtout administratives, et
que l'on aurait tort de chercher à introduire prématurément dans
les divers États italiens un régime constitutionnel pour lequel ils
n'étaient pas mûrs; il s'offrait à donner, d'accord avec l'Autriche,
des conseils dans ce sens au Pape et aux autres souverains[327]. En
même temps, tout en recommandant à M. Rossi de ne rien abandonner de
notre politique propre, il l'invitait à «ménager Vienne», à avoir
égard «à ses défiances et à ses alarmes[328]».

[Note 326: Voir plus haut, p. 155, dans quelles circonstances avait
eu lieu cette mission.]

[Note 327: Dépêche du comte d'Arnim, ministre de Prusse à Paris,
en date du 25 janvier 1847. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1848, t. II, p. 682.)--Dépêche du marquis Ricci, ambassadeur de
Sardaigne à Vienne, en date du 26 février 1847. (BIANCHI, _Storia
documentata, etc._, t. V, p. 19 et 398.)--_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 398 à 400.]

[Note 328: «Ménagez toujours Vienne, écrivait M. Guizot à M.
Rossi, le 6 décembre 1846. Ses défiances et ses alarmes du côté de
l'Italie sont infinies. Lord Palmerston travaille toujours à lui
arracher quelque démarche, quelque parole réelle ou apparente qui
le serve dans ses protestations contre la descendance de M. le duc
de Montpensier. M. de Metternich tient bon et reste tout à fait en
dehors de la question. Il nous importe fort qu'il persiste et que,
soit dans l'affaire espagnole, soit dans l'affaire polonaise, on ne
se retrouve pas quatre contre un. Je suis sûr que vous n'oublierez
jamais cela, tout en avançant dans notre voie à nous.» (_Documents
inédits._)--Louis-Philippe était également très soucieux que M. Rossi
ne fît rien «pouvant donner de l'ombrage à l'Autriche». (Dépêche du
marquis Brignole, ambassadeur de Sardaigne à Paris, en date du 5
décembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 681.)]

M. de Metternich était trop inquiet des événements d'Italie pour
repousser ces ouvertures. De son côté, il en avait fait de semblables
au gouvernement français. Sans doute, fidèle à sa manie dogmatisante,
il professait, dans les élucubrations diplomatiques auxquelles il se
livrait sur ce sujet, des principes sur lesquels notre gouvernement
aurait eu des critiques à faire. Mais, en somme, quand il fallait
aboutir à des conclusions effectives, il reconnaissait l'intérêt de
mettre fin à une rivalité dont les agitateurs tireraient profit;
revendiquant seulement son autorité sur le royaume lombard-vénitien,
désavouant toute pensée de porter atteinte à l'indépendance des
autres États italiens et à leur droit de modifier leurs institutions,
s'offrant même à s'entendre avec la France pour conseiller certaines
réformes administratives, il déclarait ne songer, pour le moment,
à aucune intervention armée; il ajoutait que si, plus tard, cette
intervention devenait nécessaire, un concert préalable devrait
s'établir entre les puissances[329].

[Note 329: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 390 à 400, 416
à 422, 471 à 474.--On s'en tint, entre les deux gouvernements, à cet
échange d'idées; mais il n'y eut pas de convention proprement dite,
comme le prétend à tort un historien prussien, M. Hillebrand, sur la
foi d'une dépêche de l'ambassadeur de Sardaigne à Paris. (_Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 682.) L'existence de cette convention secrète
est contredite par tous les documents que j'ai eus sous les yeux,
notamment par une lettre déjà citée de M. Guizot à M. de Metternich,
où il est dit que l'entente s'était faite «sans conventions
spéciales». (Voir plus haut, p. 157.)]

Le gouvernement français avait ainsi satisfaction. Dès lors, il
croyait pouvoir donner comme mot d'ordre à ses agents en Italie, non
plus seulement de ménager l'Autriche, mais de chercher les occasions
de se concerter avec elle. Loin de s'effaroucher d'une action
commune, il estimait, avec raison, qu'elle tournerait à l'avantage
de notre influence, et que la France y deviendrait l'arbitre des
décisions à prendre: «Je suis d'avis, écrivait-il le 21 juillet 1847
à M. Rossi, qu'en gardant soigneusement notre position, en tenant
hautement notre drapeau, vous ne devez point éviter les occasions
et les invitations de vous entendre et d'agir de concert avec vos
collègues du corps diplomatique, y compris M. de Lutzow (ambassadeur
d'Autriche). Quel que soit l'empire des vieux intérêts, des vieilles
passions et des vieilles traditions, les grands gouvernements
européens, l'Autriche la première, sont aujourd'hui sensés et
prudents. Ils l'ont prouvé depuis 1830, et plus d'une fois. La
nécessité leur déplaît. Ils la reconnaissent le plus tard possible.
Mais ils finissent par la reconnaître et par l'accepter. Mettons-nous
partout à la tête de la nécessité, de la nécessité réelle, bien
comprise et exactement mesurée. Soyons ses interprètes dans les
conseils de l'Europe. C'est désormais notre position naturelle et la
plus grande en même temps que la plus sûre... Ne nous faisons pas
autres que nous ne sommes, mais ne nous isolons pas. En définitive,
dans l'action concertée, c'est nous qui prévaudrons[330].»

[Note 330: _Documents inédits_.]

Ajoutons, d'ailleurs, que tout ce que le cabinet de Paris faisait
pour ménager celui de Vienne et pour rendre possible une action
commune, ne le conduisait cependant pas à rien sacrifier des points
essentiels de sa politique. Il était surtout bien résolu à ne
jamais permettre à l'Autriche une intervention isolée qui lui eût
rendu l'espèce de protectorat qu'elle exerçait autrefois sur les
gouvernements de la Péninsule; il entendait que, si le Pape avait
un jour besoin d'une armée étrangère pour le protéger, la France ne
laissât pas le rôle principal à son ancienne rivale. «En cas, disait
M. Guizot, de danger matériel, d'appel au secours matériel extérieur,
que rien ne se fasse sans nous; qu'on ne demande rien à personne,
sans nous le demander aussi à nous, au moins en même temps. Nous ne
manquerons pas à nos amis[331].» Comme pour bien marquer par avance
ses intentions, le cabinet de Paris répondait aux mouvements des
troupes autrichiennes sur la frontière de la Lombardie, en faisant
évoluer la flotte française en vue des côtes d'Italie.

[Note 331: Même lettre du 21 juillet 1847.--Cela montre à quel point
M. Hillebrand se trompe quand, sur la foi d'une dépêche du ministre
de Prusse à Paris, il prétend que le gouvernement français aurait
promis à l'Autriche de ne pas recommencer l'expédition d'Ancône, si
les Autrichiens occupaient les Légations. (_Geschichte Frankreichs_,
t. II, p. 682.)]

Telle était, sous ses diverses faces, la politique de «juste milieu»
à laquelle le gouvernement français s'était arrêté, dès le premier
jour, dans les affaires italiennes, et que, depuis, il avait
fidèlement appliquée. M. Guizot estima qu'il ne suffisait pas de la
pratiquer diplomatiquement, et qu'il convenait d'en exposer au moins
les grandes lignes au public. Il le fit, le 3 août, dans les derniers
jours de la session de 1847, au cours de la discussion du budget à
la Chambre des pairs. «Que faut-il, se demandait le ministre, pour
la satisfaction des intérêts français en Italie? La paix intérieure
de l'Italie d'abord; aucun bouleversement territorial ou politique
ne nous est bon au delà des Alpes. Il nous faut aussi l'indépendance
et la sécurité des gouvernements italiens; nous avons besoin qu'ils
ne soient dominés ni exploités par aucune autre puissance, et
qu'ils gouvernent paisiblement leurs peuples.» Après avoir indiqué
que, pour obtenir ce dernier résultat, ces gouvernements devaient
satisfaire leurs sujets par certaines réformes, il montrait comment
le Pape avait donné l'exemple; puis il ajoutait: «Le représentant
par excellence de l'autorité souveraine et incontestée entrant dans
une telle voie, c'est là un des plus grands spectacles qui aient
encore été donnés au monde. On ne peut pas, on ne doit pas craindre
que le Pape oublie jamais les besoins et les droits de ce principe
d'autorité, d'ordre, de perpétuité dont il est le représentant le
plus éminent... Non, il ne l'oubliera pas... Mais, en même temps,
puisqu'il se montre disposé à comprendre et à satisfaire, dans ce
qu'il a de sensé et de légitime, l'état nouveau des intérêts sociaux
et des esprits, ce serait une faute énorme, de la part de tous les
gouvernements, je ne veux pas dire que ce serait un crime, ce serait
une faute énorme de ne pas seconder Pie IX dans la tâche difficile
qu'il entreprend.» M. Guizot ne reconnaissait qu'aux partis modérés
le pouvoir de mener à bonne fin de telles réformes, et il entendait
par là «des partis modérés ayant le courage d'agir, de se mettre
en avant, d'accepter la responsabilité, le courage de soutenir les
gouvernements qu'ils ne veulent pas voir renverser». Il terminait en
proclamant que «la mission naturelle de la France était de chercher
sa force et son point d'appui, non dans l'esprit d'opposition et de
révolution, mais dans l'esprit de gouvernement intelligent, sensé, et
dans le concours des partis modérés avec de tels gouvernements».

En cherchant ainsi à faire prévaloir, en Italie, des idées de réforme
mesurée et pacifique, M. Guizot poursuivait un dessein honnête,
raisonnable et conforme aux intérêts de la France. D'ailleurs,
qu'eût-il pu faire d'autre? Impossible, après la secousse donnée par
l'avènement de Pie IX, de songer à prolonger l'ancien _statu quo_.
Quant à pousser aux révolutions et à risquer une guerre européenne
pour flatter les passions et servir les ambitions des Italiens,
c'est une politique dont on peut, hélas! mesurer aujourd'hui les
conséquences. Mais, pour être le seul sage et le seul possible, le
parti auquel s'était arrêté le gouvernement du roi Louis-Philippe
ne lui en imposait pas moins une tâche très délicate et dont le
succès était loin d'être assuré. M. Guizot s'en rendait compte, et,
dans l'intimité, il ne cachait pas ses doutes. «Je voudrais bien
réussir à Rome, écrivait-il, le 30 juillet 1847, au duc de Broglie;
mais j'ai une méfiance infinie des Italiens. Et nous sommes là
parfaitement seuls, entre les conspirations radicales fomentées de
Londres et les routines absolutistes de Vienne... Plus j'avance, plus
je demeure convaincu de deux choses: la bonté de notre politique et
la difficulté du succès. Et mes deux convictions sont sans cesse aux
prises, l'une m'encourageant, l'autre m'inquiétant. Dieu seul a le
secret de l'issue: ce serait trop commode de le savoir[332].»

[Note 332: _Documents inédits._]


IX

Les difficultés avec lesquelles nous venons de voir aux prises la
diplomatie française pendant la première année du pontificat de Pie
IX, allaient être singulièrement aggravées, en août 1847, par un acte
inconsidéré de l'Autriche. Celle-ci, en vertu des traités de 1815,
avait droit de garnison dans la «place» de Ferrare, l'une des villes
des Légations. Que fallait-il entendre par le mot _place_? Était-ce
la ville elle-même, ou seulement le château, espèce de citadelle
sans valeur, située au centre de la ville? Il y avait eu controverse
sur ce point. En fait, les Impériaux n'occupaient que le château et
quelques casernes; la garde des barrières et des autres postes était
aux mains des pontificaux. Ce partage, délicat de tout temps, le
devenait plus encore avec l'excitation des esprits. Des provocations
furent échangées entre la garde civique de Ferrare et les patrouilles
autrichiennes. Enfin, quelques rixes ayant éclaté dans les premiers
jours d'août, le commandant autrichien crut devoir agir comme si la
sûreté de sa garnison était compromise; il la renforça notablement
par un corps venu de l'autre côté du Pô; puis, brutalement, sans
avoir aucun égard aux protestations du cardinal-légat, il occupa
toute la ville et s'empara des postes jusqu'alors laissés à la garde
des pontificaux.

Cet acte indiquait-il, de la part du cabinet de Vienne, la volonté de
sortir de sa réserve défensive et expectante? Non, à ce même moment,
M. de Metternich nous déclarait formellement que son gouvernement
ne demandait qu'à «rester maître chez lui», qu'il «n'entendait pas
exercer sa puissance souveraine en dehors de ses frontières», et
qu'il «ne pensait pas à une intervention matérielle[333]». Fait
plus significatif encore, quelques jours après, la même idée se
retrouvait non moins nettement exprimée dans les instructions
confidentielles adressées à M. de Ficquelmont, agent supérieur
du chancelier à Milan[334]. On pouvait être d'autant plus assuré
de cette sagesse qu'elle était un peu forcée. Non seulement une
politique agressive eût froissé d'une façon imprudente l'opinion
européenne, universellement sympathique à Pie IX, mais elle eût
rencontré des oppositions à Vienne même. Le souffle libéral qui
passait en ce moment sur l'Europe se faisait sentir en Autriche;
une réaction s'y dessinait contre le système de M. de Metternich et
se manifestait jusque dans l'intérieur du cabinet; si le chancelier
continuait de personnifier au dehors le gouvernement impérial avec
le même apparat, son autorité au dedans était bien entamée; les
autres membres du conseil ne se gênaient pas pour contrecarrer ses
desseins; le ministre de l'intérieur, le comte Kolowrat, se posait
ouvertement comme son rival. Pour vaincre ces oppositions, M. de
Metternich ne trouvait pas dans l'archiduc Louis, qui remplaçait
le souverain malade, et qui était visiblement embarrassé de sa
responsabilité, l'appui qu'il était, autrefois, toujours sûr
d'obtenir de l'empereur François. En juillet 1847, ayant voulu
faire mobiliser un corps d'armée destiné à prendre position sur la
frontière du Tessin et sur le Pô, il se heurta à mille difficultés
soulevées par le ministre de la guerre et par celui des finances:
ce dernier soutenait que les charges pécuniaires résultant d'une
telle mesure seraient «un danger plus grave pour le gouvernement que
celui auquel pouvait donner lieu la marche libérale adoptée par le
Saint-Père[335]». Le chancelier n'eût-il pas rencontré une opposition
plus forte encore, s'il eût proposé une intervention à main armée
dans les États pontificaux? Dans l'incident de Ferrare, il ne fallait
donc pas voir le commencement de cette intervention et l'indice
d'un changement de politique. C'était un mouvement d'impatience du
commandement militaire, évidemment agacé par tout le tapage italien;
le gouvernement l'avait laissé faire, sans beaucoup de réflexion,
flatté peut-être, au milieu d'une politique nécessairement effacée,
de faire à peu de frais quelque étalage de sa force armée.

[Note 333: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6
août 1847. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 416 à 422.)]

[Note 334: Dépêche du 22 août 1847. (_Ibid._, p. 471 à 474.)]

[Note 335: Dépêche du marquis Ricci, ambassadeur de Sardaigne à
Vienne, en date du 14 août 1847. (BIANCHI, _Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 399 à 402.)]

Mais, du premier jour, cette mesure se trouve avoir beaucoup plus
de retentissement que ne s'y attendaient et que ne le désiraient
ses auteurs. À Rome, c'est l'occasion d'une véritable explosion
d'indignation patriotique. Sincèrement ou non, on prétend voir
là l'exécution d'une vaste conspiration absolutiste qui a ses
ramifications jusque autour du Pape. «L'invasion est commencée,
s'écrie-t-on; l'Italie entière doit se lever en armes pour la
repousser.» Le gouvernement pontifical, troublé de cette émotion,
croyant nécessaire de s'y associer pour ne pas être suspect, froissé
d'ailleurs dans sa dignité par le procédé des Autrichiens, fait
publier dans le _Diario di Roma_ les protestations du cardinal-légat
contre l'occupation de Ferrare. Se flatte-t-il de calmer les esprits
par cette publicité? Il les excite au contraire. L'impression,
aussitôt répandue et exploitée par les meneurs, est que le Pape
prend la tête de la croisade italienne contre l'Autriche. Les
journaux racontent qu'il ordonne, dans ce dessein, des armements
considérables. Les radicaux profitent de cette effervescence
pour se pousser hardiment à la tête du mouvement. Le chef des
révolutionnaires, Mazzini, écrit au Pape, dans un langage qui fait
songer au tentateur offrant au Christ l'empire du monde: «Saint Père,
j'étudie vos démarches avec une espérance immense... Soyez confiant,
fiez-vous à nous... Nous fonderons pour vous un gouvernement unique
en Europe. Nous saurons traduire en un fait puissant l'instinct
qui frémit d'un bout à l'autre de la terre italienne... Je vous
écris parce que je vous crois digne d'être l'initiateur de cette
vaste entreprise[336]...» Le même Mazzini recommande, d'un autre
côté aux «masses», de «s'engager, avec ou sans le consentement
des princes, dans des mesures qui obligent les Autrichiens à les
attaquer»; il faut, conclut-il, «accroître de plus en plus la haine
contre les Autrichiens et irriter l'Autriche par tous les moyens
possibles[337]». De Rome, l'agitation gagne la Péninsule entière,
depuis la Sicile jusqu'au Piémont. Le fait le plus grave peut-être
est l'impression produite sur Charles-Albert. Jusqu'alors, en face
d'une campagne principalement libérale, il était demeuré froid.
Au cri de: «Guerre à l'Autriche!» il tressaille. Sous le coup de
l'occupation de Ferrare, Pie IX, se croyant menacé d'une invasion
autrichienne, a fait demander au gouvernement sarde un asile éventuel
et l'envoi immédiat d'un bâtiment de guerre à Civita-Vecchia;
Charles-Albert accède avec empressement à toutes les demandes
du Pontife. «Grâce à Dieu, écrit-il à son ministre et confident,
Villamarina, nous avons un pape saint et plein de fermeté, qui saura
soutenir avec dignité l'indépendance nationale. Je lui ai fait écrire
que, quelconque événement (_sic_) qui puisse arriver, je ne séparerai
jamais ma cause de la sienne... Une guerre d'indépendance nationale,
qui s'unirait à la défense du Pape, serait pour moi le plus grand
bonheur qui pourrait m'arriver.» Les patriotes italiens, alors réunis
à Casal sous prétexte d'association agraire, lui ayant envoyé une
adresse toute pleine des sentiments qui bouillonnaient en Italie, il
répond par une lettre, lue en séance, où il se dit «résolu à faire
pour la cause guelfe ce que Schamil fait contre l'immense empire
russe». «Il paraît, ajoute-t-il, qu'à Rome on tient en réserve les
armes spirituelles... Espérons... Ah! le beau jour que celui où nous
pourrons jeter le cri de l'indépendance nationale!» Le retentissement
de cette lettre est énorme. Personne n'hésite plus à se jeter
dans une campagne qui paraît avoir pour elle le Pape et le roi de
Sardaigne, la plus haute force morale et la plus sérieuse force
militaire de la Péninsule. Il est vrai que, suivant son habitude,
Charles-Albert se montre, presque aussitôt après, embarrassé de
l'enthousiasme qu'il a suscité, fait froide mine aux ovations qui
l'accueillent à Turin et à Gênes, et déclare que, «s'il est décidé à
défendre l'indépendance du royaume contre une agression étrangère,
il l'est aussi à ne pas se compromettre vis-à-vis des grandes
puissances, en faisant, sans leur consentement, franchir la frontière
à son armée». Mais vainement essaye-t-il de courir après ses paroles,
celles-ci ont fait trop de chemin pour qu'il puisse les rattraper.

[Note 336: Lettre du 8 septembre 1847. (COSTA DE BEAUREGARD, _Les
dernières années du roi Chartes-Albert_, p. 559.)]

[Note 337: Lettre du 4 octobre 1847. Cette lettre, tombée aux mains
de M. de Metternich, a été communiquée par lui au cabinet anglais, en
novembre 1847, et par suite publiée dans les _Parliamentary Papers_.]

En somme, l'incident de Ferrare non seulement a grandement échauffé
les esprits, mais il a eu pour résultat, dans toute l'Italie, de
faire passer brusquement au premier plan cette redoutable question
nationale que notre diplomatie était jusqu'alors parvenue à maintenir
dans l'ombre. Il a ainsi considérablement augmenté les difficultés
de la politique modérée et pacifique que le gouvernement français
cherchait à faire prévaloir. Ce gouvernement cependant ne se
décourage pas. Sans se laisser entraîner, fût-ce d'un pas, hors
du terrain moyen où il s'est placé dès le début, il s'efforce d'y
ramener les Autrichiens et les Italiens. À tous deux, il entreprend
de faire entendre le langage de la raison.

À Vienne d'abord, notre cabinet laisse voir, sous une forme amicale,
sa désapprobation du procédé des troupes impériales, insiste sur
le danger de l'émotion ainsi provoquée, et appelle fortement, «sur
les protestations du Saint-Siège et sur la nécessité de régler ce
différend de façon à mettre promptement un terme à l'agitation qui en
est résultée dans la Péninsule, la plus sérieuse sollicitude de M. le
prince de Metternich[338]». De ce côté, nos observations sont bien
accueillies. Visiblement embarrassé d'avoir suscité un tel tapage,
le gouvernement autrichien nous sait gré de notre désir d'arranger
les choses[339]. Loin de grossir l'incident et d'en faire le point de
départ d'une politique agressive, il affecte d'en réduire la portée.
«Nous n'accordons pas à ce pitoyable conflit la valeur d'une affaire,
écrit M. de Metternich, mais celle d'une entente sur une question
de service militaire[340].» Il reconnaît même qu'il a commis une
faute. «Pitoyable affaire, dit-il un jour à notre ambassadeur, qui
fournit une preuve de plus de la faute que commet toujours une grande
puissance, lorsqu'elle se compromet dans une petite question[341].»
De son côté, le comte Apponyi fait à M. Guizot cette sorte d'aveu:
«On peut se tromper dans ce qu'on prévoit; on peut irriter quand on
a voulu imposer.» Notre ministre ajoute, après avoir rapporté à M.
Rossi ce propos: «Avec un peu de modération et de patience, je crois
que l'incident de Ferrare doit finir à l'avantage du Pape. On en a
envie à Vienne. On ne se soucie pas d'engager à fond la partie[342].»
Cette impression est durable chez M. Guizot, qui écrit, un peu plus
tard, à M. de Flahault: «Ce que m'a dit le comte Apponyi ne me permet
pas de douter que le prince de Metternich ne désire mettre fin, sans
bruit, à cet incident de Ferrare[343].» En attendant, du reste, cette
solution, le cabinet autrichien ne nous refuse pas de nouvelles
assurances de ses intentions pacifiques. «Le gouvernement français
désire que nous restions en panne, écrit, le 7 octobre 1847, M. de
Metternich au comte Apponyi; ses voeux à ce sujet seront remplis.
Nous savons nous renfermer dans le rôle de spectateur des drames dans
lesquels l'heure d'entrer en scène ne nous semble pas venue[344].»

[Note 338: Dépêche de M. Guizot au chargé d'affaires de France à
Vienne, en date du 1er septembre 1847.]

[Note 339: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 19
octobre 1847. (_Mémoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 344.)]

[Note 340: _Ibid._--Cf. aussi lettre du 7 octobre (p. 425).]

[Note 341: Lettre particulière du comte de Flahault à M. Guizot, en
date du 22 novembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 342: Lettre du 18 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 343: Lettre du 8 octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 344: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425.]

Notre cabinet a donc toutes raisons de compter sur la modération de
l'Autriche et sur sa volonté de réparer l'esclandre de Ferrare. Cette
conviction l'encourage à persister dans son attitude conciliante.
Toutefois, il est bien résolu, au cas où son espérance serait
trompée, à sauvegarder l'influence de la France et l'indépendance
des États italiens. Il ne le crie pas sur les toits, pour ne pas
irriter les amours-propres par des menaces éventuelles; mais il
s'en explique nettement avec ses agents, dans ses correspondances
confidentielles. M. Guizot écrit, le 7 septembre 1847, à M. Rossi:
«Rendons-nous compte des diverses hypothèses: 1º Les Autrichiens,
sur la réclamation du Pape, rentrent à Ferrare, dans le _statu quo_
antérieur. Si cela arrivait, nous aurions, quant à présent, cause
gagnée et rien à faire.--2º Les Autrichiens, malgré la réclamation
du Pape, restent à Ferrare, dans la position qu'ils y ont prise,
continuant de soutenir qu'ils en ont le droit aux termes des traités,
et sans faire un pas de plus. Que le Pape réclame, dans ce cas, soit
notre médiation seule, soit celle de la France et de l'Angleterre,
ou de la France et de la Prusse, soit celle de toutes les grandes
puissances qui ont signé le traité de Vienne.--3º Les Autrichiens
poussent plus avant dans les États romains, sans appel du Pape
et sans prétexte diplomatique. En ce cas, que le Pape proteste
solennellement, constate que le fait a lieu contre son gré et
s'adresse à nous. Mon avis est que nous devons, dans cette hypothèse,
prendre position aussi sur un point efficace des États romains, dans
l'intérêt de l'indépendance du Pape et de notre propre situation en
Europe. Il serait infiniment désirable que nous ne fissions cela,
s'il y avait lieu, que sur la demande du Pape et de concert avec
lui...--4º Ailleurs que dans les États romains, dans quelques autres
des États italiens, en Toscane, à Modène, à Lucques, à Parme, les
Autrichiens interviennent à la suite d'une insurrection populaire,
soit de leur propre mouvement, soit sur la demande des souverains...
C'est ici l'hypothèse difficile. Une insurrection contre l'ordre
établi et la demande de l'intervention par le souverain lui-même
donnent à Vienne des prétextes spécieux et nous embarrassent,
nous, dans nos motifs. Et pourtant nos motifs seraient, dans ce
cas, presque les mêmes et presque aussi puissants qu'en cas d'une
intervention dans les États romains. Il faudrait que les souverains
chez qui aucune insurrection n'aurait eu lieu et qui n'auraient pas
réclamé l'intervention autrichienne, le Pape, le roi de Naples,
le roi de Sardaigne, protestassent contre un acte compromettant
pour eux-mêmes, car il pourrait amener un désordre général et une
explosion révolutionnaire dans toute l'Italie. S'ils faisaient un
pas de plus, s'ils s'adressaient aux autres grandes puissances de
l'Europe, à nous d'abord, pour leur demander de s'employer à faire
cesser un état de choses si dangereux pour la paix européenne, ils
se donneraient à eux-mêmes de fortes garanties et à nous de grands
moyens d'action... Ne regardez point tout ceci, mon cher ami, comme
des résolutions que je vous annonce et des instructions que je vous
donne. Je vous dis mes idées et je vous demande les vôtres sur les
cas et les embarras divers qu'on peut prévoir. Et il faut les prévoir
pour faire ce que je vous ai dit: prendre nos mesures de façon à être
prêts dans toutes les hypothèses. Répondez-moi sans retard. Je n'ai
pas besoin de vous répéter que notre pensée dirigeante, dominante,
est toujours celle-ci: Soutenir l'indépendance des États italiens et
l'influence du parti modéré en Italie, en évitant une conflagration
révolutionnaire et une guerre européenne[345].»

[Note 345: _Documents inédits._]

Rien donc à la fois de plus modéré dans la forme et de plus décidé
dans le fond que l'attitude prise par le gouvernement français envers
l'Autriche, à la suite de l'incident de Ferrare. Le langage qu'il
tient en même temps aux Italiens n'est ni moins sage ni moins net.
Dès le premier jour, tout en manifestant au gouvernement romain
«sa sympathie pour le sentiment de dignité courageuse qui a dicté
ses protestations» contre l'occupation de Ferrare, il ne cache pas
son regret de la publicité qui leur a été donnée[346]. «Le Pape,
écrit-il à M. Rossi, aurait dû épuiser toute possibilité de vider,
de gouvernement à gouvernement, la question diplomatique, avant de
porter devant le public une question de nationalité et de révolution.
De deux choses l'une: ou l'Autriche désire, ou elle ne désire pas
un prétexte pour une levée de boucliers; si elle le désire, il faut
bien se garder de le lui fournir... Si elle ne le désire pas, il
faut l'entretenir dans sa bonne disposition, en traitant avec elle
comme avec un pouvoir qui ne demande pas mieux que de laisser ses
voisins tranquilles chez eux, si on ne trouble pas sa tranquillité
chez lui. Ne négligez rien pour ramener et contenir Rome dans cette
politique, la seule efficace pour le succès, aussi bien que la
plus sûre. L'Italie a déjà perdu plus d'une fois ses affaires en
plaçant ses espérances dans une conflagration européenne. Elle les
perdrait encore. Qu'elle s'établisse, au contraire, sur le terrain
de l'ordre européen, des droits des gouvernements indépendants, du
respect des traités. C'est vous dire combien il importe de contenir
ces affaires-ci dans les limites d'une question _romaine_, et
d'empêcher qu'on en fasse une question _italienne_. J'en sais toute
la difficulté. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon
sens, toute votre persévérance, toute votre patience, toute votre
influence, à faire comprendre au parti _national italien_ qu'il est
de sa politique, de sa nécessité actuelle, de se présenter et d'agir
_fractionnairement_, comme romain, toscan, napolitain, etc., etc., de
ne point poser une question générale qui deviendrait inévitablement
une question révolutionnaire[347].» M. Rossi s'inspire de ces idées
dans ses conversations, et il n'hésite pas à rabrouer les prétentions
et les intempérances italiennes. «Mais enfin, dit-il avec sa parole
froide et mordante, où voulez-vous en venir par ces incessantes
provocations contre l'Autriche? Elle ne vous menace point; elle reste
dans les limites que les traités lui ont tracées. C'est donc une
guerre d'indépendance que vous voulez? Eh bien! voyons, calculons vos
forces: vous avez soixante mille hommes en Piémont, et pas un homme
de plus en fait de troupes réglées. Vous parlez de l'enthousiasme
de vos populations. Je les connais, ces populations. Parcourez vos
campagnes: voyez si un homme bouge, si un coeur bat, si un bras est
prêt à prendre les armes. Les Piémontais battus, les Autrichiens
peuvent aller tout droit jusqu'à Reggio, en Calabre, sans rencontrer
un Italien. Je vous entends: vous viendrez alors à la France. Le
beau résultat d'une guerre d'indépendance, que d'amener, une fois de
plus, deux armées étrangères sur votre sol!... Et puis, vous voulez
être indépendants, n'est-ce pas? Nous, nous le sommes. La France
n'est point un caporal aux ordres de l'Italie. La France fait la
guerre quand et pour qui il lui convient de la faire. Elle ne met ses
bataillons et ses drapeaux à la discrétion de personne[348].»

[Note 346: Dépêche de M. Guizot à M. Rossi, 25 août 1847.]

[Note 347: Lettre particulière de M. Guizot à M. Rossi, du 26 août
1847.--M. Guizot revenait avec insistance sur cette idée. «Nous
pourrons et nous ferons beaucoup, disait-il dans une autre lettre,
pour la cause de l'indépendance et des réformes romaines, toscanes,
napolitaines, sardes. Nous ne pourrions et ne ferions rien pour la
cause d'une révolution qui attaquerait l'ordre général européen. Et
les autres puissances s'uniraient contre.» (Lettre du 18 septembre.
_Documents inédits._)]

[Note 348: D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extérieure_, t.
II, p. 260.]

Ce n'est pas seulement à Rome que le gouvernement français adresse
ses conseils et ses avertissements. Il en fait parvenir de semblables
aux cours de Toscane et de Piémont. Dans une dépêche adressée
au chargé d'affaires de France à Turin, M. Guizot rappelle aux
Italiens combien ils compromettent leurs plus importants intérêts,
en projetant des remaniements territoriaux qui ne pourraient
s'accomplir que par la guerre et les révolutions; puis il ajoute: «Le
gouvernement du Roi se croirait coupable si, par ses démarches ou
par ses paroles, il poussait l'Italie sur une telle pente, et il se
fait un devoir de dire clairement aux peuples comme aux gouvernements
italiens ce qu'il regarde, pour eux, comme utile ou dangereux,
possible ou chimérique[349].»

[Note 349: Dépêche à M. de Bourgoing, en date du 18 septembre
1847.--Voir aussi la dépêche de M. Guizot au comte de la
Rochefoucauld, ministre de France à Florence, en date du 25 août
1847.]

S'il se refuse à suivre les Italiens dans leurs rêves belliqueux,
notre gouvernement a bien soin de marquer qu'il n'en demeure pas
moins résolu à protéger et à favoriser, chez eux, les réformes
régulières et pacifiques. Pour qu'il ne puisse y avoir à ce sujet
aucun malentendu, volontaire ou non, M. Guizot résume, le 17
septembre 1847, dans une courte circulaire destinée à être mise
sous les yeux de tous les cabinets étrangers, les principes de sa
politique. Il s'y prononce, avec une égale force, d'abord «pour
le maintien de la paix et le respect des traités», ensuite pour
«l'indépendance des États et de leurs gouvernements», pour leur
droit de «régler, par eux-mêmes et comme ils l'entendent, leurs lois
et leurs affaires intérieures». Il indique, comme une condition
du succès des réformes, «qu'elles s'accomplissent régulièrement,
progressivement, de concert entre les gouvernements et les peuples,
par leur action commune et mesurée, non par l'explosion d'une
force unique et déréglée». Il demande, pour «la grande oeuvre de
réforme» entreprise par le Pape, «le respect et l'appui de tous les
gouvernements européens», se déclarant, quant à lui, prêt à «le
seconder en toute occasion». Notre ministre termine en exprimant
le voeu que les principes exposés par lui prévalent dans toute
l'Italie; «c'est le seul moyen, dit-il, d'assurer les bons résultats
du mouvement qui s'y manifeste, et de prévenir de grands malheurs et
d'amères déceptions».

Par application de cette politique, le cabinet français ne manque
pas d'aider les gouvernements italiens toutes les fois qu'ils
paraissent disposés à s'avancer dans la voie des sages réformes.
Le grand-duc de Toscane ayant, vers cette époque, appelé dans ses
conseils des libéraux modérés, M. Guizot en exprime aussitôt sa
très vive satisfaction et prescrit à notre représentant à Florence
de «prêter aux nouveaux ministres toscans tout l'appui qui pourra
les servir». Il ajoute ce conseil remarquable: «Nous ne saurions
apprécier d'ici quelle mesure de concessions et d'institutions
convient au gouvernement intérieur de la Toscane... Ce qui me frappe,
c'est combien il importe qu'une politique à peu près analogue
prévale dans les divers États italiens, à Rome, à Naples, à Turin,
à Florence; qu'en tenant compte de la diversité des situations et
des besoins, ils marchent tous à peu près du même pas, dans la voie
des réformes modérées... Si, au contraire, leur marche était très
inégale, si les uns se lançaient dans l'innovation extrême, tandis
que d'autres se refuseraient à tout progrès, ils en seraient tous,
au dedans et au dehors, grandement affaiblis... Je ne crois pas à
l'unité italienne, mais je crois à l'union des États italiens, et je
la désire beaucoup[350].» Cette idée tenait à coeur au gouvernement
français, car on la retrouve dans une lettre écrite, quelques jours
plus tard, par Louis-Philippe à son neveu, le grand-duc de Toscane:
«Il me paraîtrait désirable, dit le Roi, que les souverains italiens
et leurs gouvernements cherchassent à se recorder, et, si faire
se pouvait, à se mettre d'accord sur les changements à apporter,
soit dans leur régime gouvernemental, soit surtout dans leurs
administrations intérieures.» Au cours de cette même lettre, le Roi
insistait sur la nécessité de calmer les défiances des peuples par
une grande sincérité dans les réformes; il rappelait, à ce propos,
comment sa première parole, en 1830, avait été: «La Charte sera
désormais une vérité!» «Ne croyez pas, mon cher neveu, ajoutait-il,
que je veuille par là vous pousser à établir une charte en Toscane.
Non, je n'émets point d'opinion sur ce que je ne connais pas. Chaque
pays, chaque peuple a ses circonstances particulières, sur lesquelles
on doit régler ce qui convient ou ne convient pas. Mais ce sur quoi
j'insiste avec conviction, c'est que, quoi qu'on fasse, on le fasse
nettement, franchement, loyalement et sans aucune arrière-pensée de
revenir sur ce qu'on aura fait. C'est là, selon moi, la seule chance
de salut[351].»

[Note 350: Lettre du 7 octobre 1847, publiée par le marquis de Flers,
dans son livre: _Le roi Louis-Philippe, Vie anecdotique_, p. 436 à
439.]

[Note 351: Lettre du 17 octobre 1847. _Le roi Louis-Philippe_, p. 443
à 447.]

Ce n'était certes pas le langage d'une politique rétrograde et
ennemie de la liberté italienne. Les patriotes ultramontains,
cependant, ne nous en savaient aucun gré. Ils méconnaissaient
absolument ce que nous continuions à faire pour leurs meilleurs
intérêts et s'attachaient seulement à ce que nous refusions à leurs
rêves. Il leur semblait que nous avions manqué à tous nos devoirs
et commis une sorte de trahison, en ne nous mettant pas à leur
diapason sur l'affaire de Ferrare, en ne poussant pas avec eux le
cri de guerre, en essayant au contraire de jeter quelques seaux
d'eau froide sur leur passion nationale en ébullition. Du coup, il
fut admis que la France faisait cause commune avec l'Autriche contre
l'Italie. À la vérité, de notre politique, les Italiens connaissaient
imparfaitement la partie qui tendait à contenir le cabinet de
Vienne; car il entrait précisément dans notre tactique de n'en pas
faire étalage; ils connaissaient surtout les avertissements et les
remontrances qui leur étaient adressés, remontrances parfois d'autant
plus mortifiantes pour leur vanité qu'elles ne leur arrivaient pas
seulement par l'entremise discrète de nos diplomates, mais que le
_Journal des Débats_ les leur notifiait publiquement et non sans
rudesse[352]. Encore, si les plaintes contre la France n'étaient
venues que des radicaux, dont notre gouvernement était, en effet,
résolu à contrarier les desseins; mais elles venaient aussi des
modérés, dont il avait conscience de servir la cause, et qu'il
s'était flatté d'avoir pour clients. Ceux-ci, par entraînement
ou par peur, faisaient chorus avec les violents. «Je suis chaque
jour plus frappé, écrivait M. Guizot, de l'inhabileté et de la
pusillanimité des modérés italiens. Cela me rend très indulgent
pour nos conservateurs[353].» M. Rossi analysait ainsi, dans une de
ses lettres, l'état d'esprit de ces modérés: «Ils ne reprochent pas
au gouvernement français, comme les radicaux, son éloignement pour
les bouleversements révolutionnaires dans l'intérieur des États;
comme lui, ils préfèrent les réformes accomplies pacifiquement par
l'accord du souverain et du peuple... Mais ils ne lui pardonnent pas
son amour de la paix, son respect pour les traités à l'endroit de la
question austro-italienne. Ils sentent avec colère que le _veto_ de
la France leur est un puissant obstacle, même borné à l'inaction,
à un refus de concours. Quand ils nous accusent d'être les alliés
dévoués de l'Autriche, de ne rien faire, de ne prendre aucune
précaution pour empêcher l'Autriche de les envahir, de les opprimer,
de travailler à réorganiser contre eux une Sainte-Alliance, ils ne
disent pas exactement ce qu'ils pensent. C'est une manière de se
plaindre d'une amitié qui leur paraît froide et dédaigneuse, parce
qu'elle ne va pas jusqu'à leur offrir cent mille hommes[354].» Cette
déception se traduisait, dans les journaux de Rome ou de Florence,
en invectives contre Louis-Philippe et M. Guizot, devenus presque
aussi impopulaires que M. de Metternich. Dans les salons, il était
de mode de mal parler de la France. M. Rossi, naguère si bien vu de
ses anciens compatriotes, était mis dans une sorte de quarantaine
par la société romaine; se rendait-il au théâtre, personne ne
venait le saluer dans sa loge. À Turin également, on boudait notre
ambassade, à laquelle Balbo et d'Azeglio reprochaient de retenir
Charles-Albert[355]. Les gouvernements eux-mêmes, ne fût-ce que
par le langage qu'ils laissaient tenir aux journaux soumis à leur
censure, semblaient partager les préventions populaires, ou tout au
moins ne pas oser les contredire. À la chancellerie piémontaise, on
avait fini par se persuader qu'en aucune hypothèse il ne fallait
faire fond sur la France. L'ambassadeur de Sardaigne à Londres, le
comte de Revel, causant, en septembre 1847, avec lord Palmerston, lui
exprimait la crainte que l'Autriche ne songeât à intervenir dans les
États romains. «Je ne vois pas, ajoutait-il, ce qui l'en empêcherait;
on sait fort bien que l'Italie n'a rien de bon à attendre de la part
de la France; la conviction générale est que le gouvernement français
est d'accord à ce sujet avec l'Autriche[356].»

[Note 352: C'est à l'occasion de certains articles du _Journal des
Débats_, qui soulevèrent, en effet, beaucoup d'irritation au delà
des Alpes, que M. d'Azeglio écrivait à un de ses amis de France:
«Que peut gagner votre ministère à laisser ainsi insulter par le
principal de ses organes un peuple qui fait les efforts les plus
méritoires pour se tirer de l'état d'abjection où l'avaient réduit
ses détestables gouvernements?» (_Correspondance politique de Massimo
d'Azeglio_, publiée par E. RENDU.)]

[Note 353: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 25
octobre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 354: Lettre du 17 février 1848.]

[Note 355: Dès le 12 avril 1847, avant l'affaire de Ferrare, Massimo
d'Azeglio écrivait à un Français: «Ce qui va trop doucement et
même ne va pas du tout, c'est votre ambassade. Je sais bien que
l'affaire des mariages espagnols gêne terriblement le gouvernement
français en Italie; aussi n'avons-nous pas la prétention d'exiger
de M. Guizot une déclaration de guerre à M. de Metternich. Si
les mariages espagnols sont avantageux pour la France, cela vous
regarde; mais, sauf meilleur avis, vous n'avez pas non plus intérêt
à jouer en Italie absolument le même air que l'Autriche... Or, dans
ce moment-ci, les deux flûtes, je vous assure, sont terriblement
d'accord; et je ne vois que l'Angleterre qui puisse s'en réjouir.
Vous lui laissez là, à elle, qui au fond se moque parfaitement
de notre progrès libéral et national, un admirable terrain, et
elle saura l'exploiter.» (_Correspondance politique de Massimo
d'Azeglio._)]

[Note 356: Dépêche du comte de Revel, en date du 3 septembre 1847.
(BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t.
V, p. 410.)]

Tout en ressentant l'injustice et l'on peut dire l'ingratitude des
Italiens, M. Guizot ne s'en étonnait pas trop. «Nous servons leurs
intérêts contre leurs passions, écrivait-il. Nous les aidons à
faire ce qu'ils peuvent faire, et non pas à avoir l'air de tenter
ce qu'ils ne peuvent pas faire, ce qu'ils ne tenteraient même pas
sérieusement. Je trouve fort simple que ceux qui les flattent à tort
et à travers leur plaisent davantage[357].» Il estimait même que
leur mécontentement avait son bon côté. «Pour qu'on ne fasse pas de
folies en Italie, disait-il, il faut deux choses: qu'on ait assez
peur des Autrichiens et qu'on ne compte pas trop sur nous[358].»
C'était donc sans vaine irritation, avec une sorte d'indulgence
hautaine que, dans ses conversations avec le nonce et dans ses
lettres à Rome, il rétablissait la vérité sur sa politique: «On dit,
écrivait-il à M. Rossi, que nous nous entendons avec l'Autriche, que
nous donnons pleine raison à l'Autriche, que le Pape ne peut pas
compter sur nous dans ses rapports avec l'Autriche. Mensonge que tout
cela... Nous sommes en paix et en bonnes relations avec l'Autriche,
et nous désirons y rester, parce que les mauvaises relations et la
guerre avec l'Autriche, c'est la guerre générale et la révolution en
Europe. Nous croyons que le Pape aussi a un grand intérêt à vivre
en paix et en bonnes relations avec l'Autriche, parce que c'est
une grande puissance catholique en Europe et une grande puissance
en Italie... Nous savons que probablement ce que le Pape veut et
a besoin d'accomplir, les réformes dans ses États, les réformes
analogues dans les autres États italiens, tout cela ne plaît guère à
l'Autriche, pas plus que ne lui a plu notre révolution de Juillet,
quelque légitime qu'elle fût, et que ne lui plaît notre gouvernement
constitutionnel, quelque conservateur qu'il soit. Mais nous savons
aussi que les gouvernements sensés ne règlent pas leur conduite selon
leurs goûts ou leurs déplaisirs... Nous croyons que le gouvernement
autrichien peut respecter l'indépendance des souverains italiens,
même quand ils font chez eux des réformes qui ne lui plaisent pas, et
écarter toute idée d'intervention dans leurs États. C'est en ce sens
que nous agissons à Vienne..., en faisant pressentir le poids que
nous mettrions dans la balance, et de quel côté nous le mettrions, si
le cabinet de Vienne agissait autrement.» Du reste, comme toujours,
M. Guizot prévoyait le cas où l'Autriche tromperait son attente et où
elle prétendrait intervenir: pour cette éventualité, il renouvelait,
en ces termes, une déclaration déjà faite plusieurs fois: «Ne
laissez au Pape aucun doute qu'en pareil cas, nous le soutiendrions
efficacement, lui, son gouvernement, sa souveraineté, son
indépendance, sa dignité. On ne règle pas d'avance, on ne proclame
pas d'avance tout ce que l'on ferait, dans des hypothèses qu'on ne
saurait connaître d'avance complètement et avec précision. Mais que
le Pape soit parfaitement certain que, s'il s'adressait à nous,
notre plus ferme et plus actif appui ne lui manquerait pas[359].» M.
Guizot écrivait encore, vers la même époque, au chargé d'affaires de
France à Turin: «Appliquez-vous à éclairer sur les vrais motifs de
notre conduite tous ceux qui peuvent les méconnaître, et, si vous
ne réussissez à dissiper une humeur qui prend sa source dans des
illusions que nous ne voulons pas avoir le tort de flatter..., ne
leur laissez du moins aucun doute sur la sincérité et l'activité de
notre politique dans la cause de l'indépendance des États italiens et
des réformes régulières qui doivent assurer leurs progrès intérieurs
sans compromettre leur sécurité[360].»

[Note 357: Lettre de M. Guizot à M. Rossi, en date du 28 octobre
1847. (_Documents inédits._)]

[Note 358: Lettre du 27 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 359: Même lettre.]

[Note 360: Dépêche de M. Guizot à M. de Bourgoing, en date du 18
septembre 1847.]

Il était une chose que M. Guizot supportait plus impatiemment que
les injures des partis ou de la foule, de ceux qu'il appelait «les
menteurs et les badauds», c'était la «pusillanimité» avec laquelle
les gouvernements semblaient, par leur tolérance, s'associer aux
attaques contre la politique française. «Je comprends, écrivait-il
le 28 octobre 1847, j'admets même dans une certaine mesure le
petit calcul qui leur fait rechercher, pour leur propre compte,
la popularité du laisser-aller, en rejetant sur nous toute
l'impopularité des conseils sensés et fermes... Mais il y a à cela
une limite posée par le sentiment de la dignité, comme par l'intérêt
du succès. Et quand je lis, dans les journaux italiens, ce concert
de calomnies et d'absurdités _censurées_, je suis bien tenté de
croire que la limite est atteinte et que nous ferions bien de faire
un peu sentir que nous le pensons[361].» Quelques semaines après,
le 17 novembre, devant «la faiblesse croissante des gouvernements et
les mensonges de plus en plus absurdes dont la politique française
était l'objet», M. Guizot déclara décidément que la limite était
dépassée; il ne se contentait pas que le Pape dît à telle personne
en particulier n'avoir qu'à se louer du gouvernement français; il
demandait que «le langage public, les actes publics du gouvernement
romain le proclamassent et le prouvassent». «Je sais, ajoutait-il,
que cela déplaira aux factieux et aux badauds, et que, pour agir
ainsi, un peu de courage est nécessaire. Mais vous savez qu'il n'y
a pas de gouvernement possible sans un peu de courage. Déplaire à
quelqu'un, risquer quelque chose, c'est la condition quotidienne de
ceux qui gouvernent. Je crains qu'on ne sache pas assez cela à Rome,
et qu'on ne l'apprenne à ses dépens[362].»

[Note 361: _Documents inédits._]

[Note 362: _Documents inédits._]

Les injustices de l'opinion italienne n'étaient pas seulement
un embarras pour notre politique extérieure. Elles avaient leur
contre-coup en France et y augmentaient les difficultés intérieures
avec lesquelles M. Guizot était alors aux prises. En effet, toutes
les plaintes venues d'outre-monts contre notre gouvernement
trouvaient aussitôt écho dans l'opposition française: celle-ci
s'indignait que notre diplomatie n'eût pas osé relever le défi de
Ferrare, et la dénonçait comme ayant noué une vaste conspiration
réactionnaire avec la cour de Vienne. Spectacle piquant que celui
des voltairiens de la gauche, pleins d'une sollicitude toute
nouvelle pour le Pape, faisant un grief au ministère de ce qu'il
ne le soutenait pas assez chaleureusement et associant, dans les
toasts de leurs banquets, Pie IX et Ochsenbein. Que les adversaires
systématiques de M. Guizot cherchassent ainsi à exploiter le
mécontentement des Italiens, il n'y avait pas à s'en étonner ni à
s'en émouvoir outre mesure. Un fait plus grave était le trouble jeté
dans l'esprit de certains conservateurs dont j'ai eu déjà l'occasion
de parler à propos des affaires de Suisse: mal informés de la
politique suivie par le ministère, ils se demandaient si la France
n'était pas en train de s'aliéner ses amis naturels pour mériter les
bonnes grâces de ses ennemis traditionnels; leurs préjugés d'hommes
de 1830 s'effarouchaient à la pensée de se voir participant, en
compagnie de l'Autriche, à une nouvelle Sainte-Alliance.

Ces préventions trouvaient accès jusque sur les marches du trône.
Le prince de Joinville, qui commandait alors l'escadre de la
Méditerranée, était par là même au premier rang pour entendre tout
ce qui se disait en Italie contre le gouvernement français. Cette
impopularité lui était déplaisante. Jeune, ardent, rêvant de gloire
pour son pays et pour lui-même, la sagesse pacifique de son père
lui pesait parfois un peu. Dans une lettre écrite, le 7 novembre
1847, de la Spezzia, à son frère, le duc de Nemours, il jugeait
ainsi notre politique italienne: «Séparés de l'Angleterre au moment
où les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une
part active qui aurait séduit notre pays et été d'accord avec des
principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que
nous sommes. Nous n'avons pas osé nous tourner contre l'Autriche,
de peur de voir l'Angleterre reconstituer immédiatement contre nous
une nouvelle Sainte-Alliance... Nous ne pouvons plus maintenant
faire autre chose ici que de nous en aller, parce que, en restant,
nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti
rétrograde; ce qui serait, en France, d'un effet désastreux. Ces
malheureux mariages espagnols! nous n'avons pas encore épuisé le
réservoir d'amertume qu'ils contiennent[363].» M. Guizot ne connut
pas cette lettre, mais l'état d'esprit qui l'avait fait écrire ne
lui échappait pas. Il faisait grand cas de l'intelligence du prince,
qu'il avait ainsi caractérisé, l'année précédente, dans une lettre
à M. Rossi: «Très spirituel et, quand il se trouve engagé dans les
affaires, avec la responsabilité sur les épaules, très sensé; d'une
imagination un peu fantasque et vagabonde, quand il est oisif et
en liberté[364].» Il s'était bien trouvé de lui avoir donné un rôle
important et délicat lors de la guerre du Maroc[365], et cette
épreuve l'avait convaincu que ce prince était capable de comprendre
par réflexion et de servir efficacement une politique qui, au premier
abord, ne satisfaisait pas son imagination. Il ne crut donc pas
faire oeuvre inutile en entreprenant de redresser ses idées fausses
sur la conduite suivie en Italie. Partant de cette idée que sa
mauvaise impression venait surtout de ce qu'il était mal informé, il
lui adressa tout un paquet des dépêches diplomatiques où il avait
exposé sa politique, et y joignit une longue lettre explicative.
«Vous le voyez, Monseigneur, lui écrivait-il, nous ne sommes point
restés inactifs... Nous ne nous sommes point unis aux souverains
absolus. Nous ne nous sommes point liés secrètement avec l'Autriche.
Nous avons hautement, toujours et partout, conseillé et soutenu les
réformes modérées... Que cette politique n'ait point aujourd'hui, en
Italie, la faveur populaire, je ne m'en étonne point. Les Italiens
voudraient tout autre chose. Ils voudraient que la France mit à
leur disposition ses armées, ses trésors, son gouvernement, pour
faire ce qu'ils ne peuvent pas faire eux-mêmes, pour chasser les
Autrichiens d'Italie et établir, en Italie, sous telle ou telle
forme, l'unité nationale et le gouvernement représentatif. Tenez
pour certain, Monseigneur, que c'est là ce qui est au fond de tous
les esprits italiens, des sensés comme des fous... C'est là ce qui
détermine, en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut,
mais les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie
ou de colère.» M. Guizot indiquait ensuite comment on ne pouvait
songer «à entreprendre pour le compte de l'Italie ce que, très
sagement et très moralement, on n'avait pas voulu entreprendre pour
le compte de la France, c'est-à-dire le remaniement territorial et
politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour allié
l'esprit de guerre et de révolution». Il déclarait donc que «toute
sa politique en Italie, la seule qui convenait à la France», c'était
«l'indépendance des États italiens» et «le libre et tranquille
accomplissement des réformes dans chaque État». «Cette politique,
ajoutait-il, je me suis appliqué à la faire prévaloir par les moyens
réguliers et efficaces, en traitant de gouvernement à gouvernement,
sans répandre, chaque matin, devant le public, pour son amusement
et pour la satisfaction de ma vanité, mes démarches, mes idées, mes
raisons, mes espérances. Je cherche le succès et non pas le bruit.
Quand je me suis mêlé de l'affaire de Ferrare, je me suis bien gardé
d'aller, dès le premier moment, crier sur les toits le plein droit du
Pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir aux Italiens,
mais j'aurais fort gâté l'affaire même. J'ai travaillé, sans bruit et
poliment, à convaincre l'Autriche qu'il fallait finir cette affaire,
et rentrer dans le _statu quo_... Je ne désespère pas d'y réussir;
et si j'y réussis, ce sera parce que j'aurai traité la question par
les bons procédés, de gouvernement à gouvernement, et en me tenant
bien en dehors des clameurs des journaux... L'expérience m'a appris
que la bonne politique n'était pas populaire en commençant... Je sais
supporter l'impopularité qui passera[366]...»

[Note 363: Cette lettre, qui a été publiée dans la _Revue
rétrospective_, contenait d'autres critiques contre la politique du
Roi. J'aurai l'occasion d'y revenir.]

[Note 364: Lettre du 8 août 1846. (_Documents inédits._)]

[Note 365: Voir plus haut, t. V, p. 383 et 387.]

[Note 366: Cette lettre était du 7 novembre, c'est-à-dire de la même
date que la lettre du prince de Joinville au duc de Nemours; elle a
été publiée par M. Guizot, dans ses _Mémoires_, t. VIII, p. 385 à
389.]

L'espoir que M. Guizot manifestait, dans cette lettre, au sujet de
l'affaire de Ferrare, ne devait pas tarder à se réaliser. On sait
que, dès le premier jour, le cabinet de Vienne, pressé par nous,
s'était montré disposé à chercher quelque arrangement qui donnât
satisfaction au Pape. Mais des difficultés s'étaient présentées.
L'éclat fait de part et d'autre avait mis en jeu des questions de
dignité et d'amour-propre. Et puis, si prêt que fût M. de Metternich
à faire des concessions, il lui fallait compter avec les exigences
du maréchal Radetzky, commandant supérieur de l'armée impériale en
Italie, qui menaçait, si l'on reculait, de donner sa démission[367].
Toutefois, ces obstacles finirent par être surmontés. Au cours du
mois de décembre, une convention intervint entre l'Autriche et la
cour de Rome, et, le 23, en vertu de cette convention, les troupes
impériales remirent aux pontificaux les postes dont ils s'étaient
emparés avec une brutalité si altière, quatre mois auparavant. Notre
politique à la fois conciliante et insistante avait donc fini par
obtenir de l'Autriche une retraite complète. Mais, au delà des Alpes,
les esprits étaient trop échauffés pour nous en savoir gré et même
pour s'en rendre compte.

[Note 367: Dépêche de lord Minto, adressée de Rome à lord Palmerston,
en date du 13 novembre 1847. (_Parliamentary papers._)]


X

L'irritation qui se manifestait, en Italie, contre la France,
offrait à la rancune de lord Palmerston une occasion qu'elle ne
devait pas laisser échapper. Sans doute la politique anglaise ne
s'était pas toujours piquée de sympathies italiennes. Par tradition,
au contraire, elle était favorable à l'Autriche, depuis longtemps
alliée de la Grande-Bretagne. Lord Aberdeen disait à notre chargé
d'affaires, en 1843: «Souvenez-vous, quelle que soit l'intimité
de notre union, qu'en Italie je ne suis pas Français, je suis
Autrichien[368].» Le prince Albert écrivait, en 1847, à lord John
Russell: «Notre politique a jusqu'à présent préféré, en Italie,
la suprématie de l'Autriche à celle de la France[369].» Mais lord
Palmerston s'inquiétait peu de cette tradition. Surtout depuis les
mariages espagnols, il n'avait qu'une pensée: créer à la France
des embarras, des mortifications, des périls, fût-ce au risque de
mettre l'Europe en feu. Quand il nous vit prêcher la sagesse aux
Italiens et chercher à les retenir, il s'empressa de les flatter et
de les exciter. Dès le mois d'avril 1847, les lettres de M. Rossi
signalaient le travail des agents anglais, poussant au mouvement et
surtout insinuant que la France avait partie liée avec les puissances
absolutistes[370]. Dans les premiers jours d'août, le _Times_
publiait un article qu'on disait inspiré par le _Foreign office_[371]
et qui eut, au delà des Alpes, un immense retentissement: cet article
accusait la France de s'être alliée à l'Autriche pour opprimer le
Pape et maintenir les Romains sous le joug, et il promettait aux
Italiens l'appui de lord Palmerston.

[Note 368: Cf. plus haut, t. V, p. 208.]

[Note 369: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore
Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 233.]

[Note 370: Lettres des 18 et 20 avril 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 371: Lettre du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 9 août
1847. (_Documents inédits._)]

Cette attitude s'accentua encore plus après l'incident de Ferrare.
M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 30 août 1847: «Nos lettres
d'Italie sont remplies du mouvement que se donnent les langues
des résidents et des voyageurs anglais, langues officielles et
officieuses, dans le sens du _progrès_, de la nationalité italienne,
etc., etc., le tout avec accompagnement d'injures pour l'Autriche
et d'insinuations perfides sur notre compte. Si lord John n'y prend
garde, lord Palmerston le mènera plus loin qu'il ne pense. C'est
l'outre de Canning que lord Palmerston est fort disposé, je crois,
à lâcher tout ouverte sur le monde, dans l'espoir d'y trouver à
se venger de nous et, en même temps, du peu de docilité qu'il a
rencontrée à Vienne dans l'affaire du mariage[372].» Les agitateurs
italiens savaient naturellement gré aux agents anglais de leur
conduite, et l'un de ces derniers constatait avec satisfaction, dans
ses dépêches, que les bandes qui manifestaient dans les rues de
Florence contre les Autrichiens, criaient en même temps: «Vive le
ministre d'Angleterre!»

[Note 372: _Documents inédits._]

Était-ce donc que le cabinet de Londres fût disposé à donner aux
Italiens, s'ils entraient en guerre contre l'Autriche, le concours
que le gouvernement français leur refusait? Nullement. Dans ses
rapports avec la cour de Vienne, il reconnaissait formellement la
légitimité des possessions italiennes de l'Autriche, son droit de les
défendre, et ne revendiquait que l'indépendance intérieure de chaque
État dans son oeuvre de réforme[373]. Rien de plus que la thèse de
la diplomatie française. De même, à l'occasion de Ferrare, il tint
à M. de Metternich un langage plein de ménagement, se bornant à
exprimer l'espoir que les autorités impériales jugeraient compatible
avec la sécurité de leur garnison, de revenir à l'ancien état de
choses[374]. Lorsque M. Guizot eut connaissance, par lord Normanby,
des dépêches adressées de Londres à Vienne en ces diverses occasions,
il put déclarer que, pour son compte, il n'avait pas dit autre chose
à M. de Metternich[375]. C'était là, de la part de la diplomatie
anglaise, une attitude fort différente de celle que pouvaient faire
supposer ses coquetteries et ses familiarités avec les agitateurs de
la Péninsule. Aussi lord Palmerston ne laissait-il pas que d'être
assez embarrassé quand certains Italiens, moins faciles que d'autres
à se payer de mots et d'apparences, cherchaient à savoir, d'une façon
un peu précise, ce que valaient ses belles paroles. Au commencement
de septembre 1847, l'ambassadeur de Sardaigne à Londres, causant
avec lui de l'hypothèse d'une intervention autrichienne dans les
États romains ou en Toscane, lui demanda si l'on pourrait compter,
en ce cas, sur un concours effectif de l'Angleterre. Le chef du
_Foreign office_ protesta de sa sympathie, mais se déroba dès que
son interlocuteur voulut mettre les points sur les _i_. Au sortir
de l'entretien, le diplomate italien résumait ainsi son impression:
«Lord Palmerston, ordinairement si net, si précis, si tranchant, pour
dire le mot, a été, en cette occasion, vague, incertain et évidemment
gêné par ma persistance. Son habitude ordinaire est de récapituler la
dépêche qu'on vient de lui lire et d'y faire une réponse catégorique.
Au lieu de cela, il s'est livré à des tirades et à des plaisanteries
contre la France et contre l'Autriche, qui prouvaient l'embarras
de son esprit[376].» C'est qu'au fond, comme l'avait dit, peu
auparavant, d'Azeglio, dans une lettre que j'ai déjà citée, lord
Palmerston «se moquait parfaitement du progrès libéral et national
de l'Italie[377]». M. Guizot était même convaincu que, si la France
prenait les armes pour aider les Italiens à attaquer l'Autriche,
elle rencontrerait devant elle l'Angleterre, faisant partie de la
coalition aussitôt reformée[378]. Dans cette affaire, comme dans
toutes celles auxquelles il se mêlait alors en Europe, il n'y avait
de vrai pour lord Palmerston que le désir passionné de nous faire
échec.

[Note 373: Voir les dépêches de lord Palmerston à lord Ponsonby, en
date des 12 août et 11 septembre 1847. (_Parliamentary papers._) Voir
aussi _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 414 à 416.]

[Note 374: Autre dépêche du 11 septembre 1847.]

[Note 375: Dépêche de lord Normanby à lord Palmerston, du 17
septembre 1847.]

[Note 376: Dépêche du comte de Revel au ministre des affaires
étrangères de Sardaigne, en date du 3 septembre 1847. (BIANCHI,
_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p.
411.)]

[Note 377: Voir plus haut, p. 258.]

[Note 378: M. Guizot exprimait cette opinion dans une lettre à M.
Rossi, en date du 18 septembre 1847. (_Documents inédits._)--Voir
aussi ses discours à la Chambre des députés, dans les séances des 29
et 31 janvier 1848.]

Ce désir le poussa, vers la fin d'août 1847, à proposer à ses
collègues une démarche plus compromettante encore que les menées
plus ou moins occultes auxquelles, jusqu'alors, s'étaient livrés
ses agents. Il ne s'agissait de rien moins que d'envoyer l'un des
membres du cabinet, lord Minto, en mission à Turin, à Florence, à
Rome, afin d'y manifester avec un éclat inaccoutumé la sympathie
de l'Angleterre pour l'agitation blâmée par la France. Aussitôt
connu à Windsor, ce projet y souleva de graves objections, et le
prince Albert rédigea un long _memorandum_ que la Reine remit à
lord John Russell. Il y était dit que la mission de lord Minto
«serait une démarche hostile envers l'Autriche, ancien et naturel
allié de l'Angleterre», et qu'elle fortifierait les suspicions déjà
éveillées contre le cabinet britannique par ses complicités avec les
révolutionnaires d'autres pays. L'auteur du _memorandum_ indiquait
comme préférable la remise au cabinet de Vienne d'une note où, tout
en lui reconnaissant le droit de se défendre dans ses domaines, on
revendiquerait l'indépendance des autres États de la Péninsule. Lord
John Russell, qui, comme presque toujours, servait de compère plus
ou moins involontaire à lord Palmerston, s'appliqua à dissiper les
inquiétudes de la cour; il protesta que la politique du cabinet
était celle du _memorandum_, et que lord Minto aurait précisément
pour tâche de la mettre en pratique. Bien qu'imparfaitement rassuré,
le prince Albert renonça à combattre l'idée de la mission; mais
il insista, dans sa réponse à lord Russell, sur ce que, tout en
protégeant les mouvements réformateurs, l'Angleterre devait avoir
grand soin de ne pas pousser les nations à aller trop vite dans cette
voie. «La civilisation et les institutions libérales, disait-il,
doivent, pour prospérer et faire le bonheur d'un peuple, être le
produit d'une croissance organique et d'un développement national. Un
échelon négligé, un bond trop subit conduiraient infailliblement à
la confusion et au retard du développement désiré. Des institutions
qui ne répondent pas à l'état de la société qu'elles sont destinées
à régir doivent mal fonctionner, lors même qu'elles seraient, en
elles-mêmes, meilleures que l'état dans lequel cette société se
trouve.» Le prince, revenant ensuite sur une idée déjà indiquée
dans son _memorandum_, recommandait d'éviter, en Italie, les fautes
commises en Grèce et en Portugal; il rappelait que la conduite tenue
par l'Angleterre dans ces pays lui avait valu «la haine de tous et
la conviction générale qu'elle répandait le désordre pour des motifs
intéressés». Lord Palmerston, sans laisser voir qu'il se sentît
atteint par ce blâme, se déclara d'accord avec le prince consort sur
la conduite à suivre, et promit que les instructions de lord Minto y
seraient conformes[379].

[Note 379: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore
Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 230 à 234.]

Ces instructions, datées du 18 septembre 1847, furent en effet
assez modérées; elles chargeaient lord Minto de témoigner aux
gouvernements de Turin, de Florence, de Rome, la sympathie de
l'Angleterre pour leur entreprise réformatrice et sa sollicitude
pour leur indépendance. Ces instructions péchaient moins par
ce qu'elles disaient, que par ce qu'elles ne disaient pas, par
l'omission de tout avis donné aux Italiens de se mettre en garde
contre les entraînements révolutionnaires et belliqueux. Et puis
que pesaient des instructions demeurées secrètes, devant ce fait
public, éclatant, d'un ministre anglais se déplaçant pour apporter en
Italie des félicitations et des encouragements, et cela à un moment
où les esprits étaient en pleine ébullition? Vers cette époque, le
duc de Broglie, causant avec lord John Russell, lui disait: «Les
peuples d'Italie n'ont pas besoin qu'on les enivre d'éloges et qu'on
les pousse sur la place publique; ils ne sont que trop disposés à
bien penser d'eux-mêmes et à prendre de vaines démonstrations, des
chants, des danses et des cris de joie, pour des actes d'héroïsme
patriotique. Ils ne sont que trop disposés à nous dire: Faites nos
affaires, et faites-nous des compliments. On ne peut tenir, comme on
le fait, des populations en effervescence pendant un temps indéfini,
sans qu'il en résulte de graves désordres[380].» Lord John Russell
ne contredit pas et parut d'accord avec notre ambassadeur. Celui-ci
cependant connaissait trop bien lord Palmerston pour garder aucune
illusion sur ce que serait en réalité l'attitude de la diplomatie
britannique, notamment celle de lord Minto. «Les paroles sont
excellentes, écrivait-il à son fils, les instructions modérées, la
bonne volonté réelle dans le chef du cabinet; la mise en oeuvre
est exactement le contraire, et rien n'est négligé pour porter les
pauvres Italiens aux dernières sottises, le tout dans l'unique vue de
créer des embarras au Roi et à M. Guizot[381].»

[Note 380: Dépêche du duc de Broglie à M. Guizot, en date du 16
septembre 1847.]

[Note 381: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

Arrivé dans les premiers jours d'octobre 1847 à Turin, lord Minto se
rendait à Florence vers la fin du mois, à Rome au milieu de novembre,
et demeurait dans cette dernière ville pendant plus de deux mois.
C'était, suivant le portrait qu'en traçait alors le duc de Broglie,
«un galant homme, d'un esprit étroit et résolu, qui devait aller
jusqu'au bout, sans la moindre hésitation, soit dans la bonne, soit
dans la mauvaise voie, incapable de machiavélisme, mais aussi de
nuances et de ménagements[382]». Les conversations qu'il eut partout
avec les souverains et les ministres furent évidemment conformes à
ses instructions. Les dépêches dans lesquelles il en rendait compte
à lord Palmerston--celles du moins qu'il a convenu à ce dernier de
publier dans le _Blue book_--sont d'une insignifiance remarquable: le
ministre voyageur voit tout en beau dans le mouvement italien; s'il
ne peut s'empêcher de constater qu'il y a des têtes chaudes, cela lui
semble sans importance, et il n'en est aucunement troublé; de parti
pris, il n'aperçoit de danger que du côté réactionnaire. D'ailleurs,
ce qu'il pouvait dire dans ses colloques officiels n'était pas ce
qui exerçait le plus d'action. La foule n'en connaissait rien. Ce
qu'elle connaissait, c'était la signification que donnaient à la
présence de lord Minto les meneurs les plus ardents du parti radical.
À peine arrivait-il dans une ville, que ces meneurs l'entouraient,
se montraient avec lui, lui faisaient des ovations bruyantes, et
imprimaient ainsi à sa mission le caractère qui convenait à leurs
desseins. Dans ces _dimostrazioni_, son rôle était assez sommaire; il
se montrait au balcon, et ses _speechs_ les plus longs se bornaient à
crier: «Vive l'indépendance italienne!» Il n'en fallait pas davantage
pour produire l'effet cherché par les meneurs. Un jour, à Rome, la
foule envahit la cour de l'hôtel où réside le ministre anglais et
pousse des cris répétés de: «Vive lord Minto! Vive l'indépendance!
À bas les Autrichiens!» En réponse à ces cris, des mouchoirs sont
agités des fenêtres de l'hôtel. Est-ce lord Minto ou quelqu'un de sa
suite? La foule ne s'en informe pas et redouble ses acclamations.
Puis elle se disperse, répandant partout la nouvelle que l'Angleterre
a pris en main la cause de l'indépendance italienne trahie par la
France et qu'elle se charge de mettre dehors les _Tedeschi_. La
flotte qu'au même moment lord Palmerston envoyait parader sur les
côtes de la Péninsule, était présentée comme le prélude et le gage de
cette action. Lord Minto se sentait bien parfois un peu embarrassé
du personnage qu'on lui faisait ainsi jouer; mais il n'avait pas
l'adresse et la souplesse nécessaires pour échapper à des metteurs
en scène aussi habiles; et puis rien dans ses instructions ne
l'invitait à se mettre en garde contre de telles compromissions.

[Note 382: Lettre du duc de Broglie à son fils, en date du 15
septembre 1847. (_Documents inédits._)]

En somme, le voyage du ministre anglais se trouvait avoir pour
principal résultat d'accroître partout la fièvre que la diplomatie
française cherchait à calmer, de donner partout confiance et
impulsion au parti révolutionnaire et belliqueux. «En Italie,
écrivait M. Rossi, Palmerston est l'espoir des radicaux[383].»
On suivait lord Minto à la trace de l'effervescence et des
démonstrations tumultueuses qui éclataient pour ainsi dire sous ses
pas. À ce triste jeu, l'Angleterre avait gagné, dans les parties
agitées de l'Italie, une certaine popularité: popularité bien
compromettante pour un grand gouvernement, car elle le montrait plus
que jamais dans ce rôle de protecteur de la révolution cosmopolite
qui inquiétait le prince Albert; popularité bien courte et bien
précaire, car elle avait été obtenue en éveillant des espérances
qu'on ne voulait ni ne pouvait satisfaire[384]; popularité bien
coupable, car on n'avait pas craint de pousser l'Italie sur une
pente qui la conduisait à un abîme, et de mettre en péril la paix de
l'Europe entière; mais, malgré tout, popularité agréable au coeur
de lord Palmerston, parce qu'il se flattait de l'avoir conquise aux
dépens de la France.

[Note 383: Lettre au duc de Broglie, en date du 24 décembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 384: «L'Angleterre, disait M. Guizot dans sa lettre déjà citée
au prince de Joinville, donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et
les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus,
et il faudra bien qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes.»]


XI

L'agitation née de l'incident de Ferrare et entretenue par les menées
de la diplomatie anglaise n'était pas une condition favorable pour
l'oeuvre de réforme modérée au succès de laquelle s'intéressait
le gouvernement français. Il en était résulté, du côté du public
italien, plus d'exigence, d'impatience, l'intimidation plus grande
des modérés, l'audace accrue des violents; du côté des gouvernements
de la Péninsule, encore moins de fermeté, de sang-froid, de décision,
de possession d'eux-mêmes. Ajoutons que la victoire remportée, à la
fin de novembre 1847, par les radicaux de la Suisse, avait, au sud
des Alpes, un retentissement qui n'était pas pour améliorer cette
situation.

Rome était toujours le point central sur lequel tous les yeux étaient
fixés. Le 15 novembre 1847, le gouvernement pontifical faisait
en avant un pas considérable: il réunissait, pour la première
fois, la Consulte d'État établie par un décret antérieur. Cette
assemblée, composée de notables choisis par le Pape sur une triple
présentation des provinces, était appelée à donner son avis sur
les réformes entreprises et, en général, sur toutes les grandes
affaires temporelles; elle ressemblait un peu à la diète convoquée
récemment par le roi de Prusse. Une telle institution dépassait de
beaucoup ce qu'on eût pu attendre, un an auparavant, de la libéralité
pontificale. Mais les esprits excités menaçaient déjà de ne plus
s'en contenter et rêvaient d'un plein régime parlementaire. Ému de
ces prétentions, le Pape insista, dans son allocution d'ouverture,
sur le caractère purement consultatif des délibérations, et ajouta
quelques paroles attristées et sévères sur l'ingratitude d'une
partie de ses sujets. Le discours fut accueilli avec une froideur
marquée, et, quand le Pontife revint à son palais, la foule témoigna
son mécontentement en ne poussant pas les acclamations accoutumées.
Les premières séances de la Consulte se passèrent assez bien; le
caractère ferme et respectueux de son adresse sembla indiquer que les
modérés y avaient la majorité. Mais bientôt, avec la discussion du
règlement intérieur, les difficultés commencèrent. Les délibérations
seraient elles secrètes ou publiques? C'était, en réalité, la
question du régime parlementaire qui se posait. Aux prises avec
ce pouvoir si nouveau pour lui d'une assemblée délibérante, le
gouvernement pontifical se sentait singulièrement inexpérimenté.
«Je suis fort novice, fort peu expert en ces matières», disait avec
bonhomie Pie IX à M. Rossi. Un autre jour, causant avec un de ses
familiers, il racontait l'histoire d'un enfant qui, ayant vu un
magicien faire apparaître et disparaître le diable, et ayant voulu
l'imiter, avait bien réussi à évoquer le fantôme, mais n'avait pu le
chasser. «Cet enfant, ajoutait le Pontife, c'est moi.»

Dans son embarras, Pie IX devait naturellement chercher conseil
auprès des gouvernements depuis longtemps habitués à ces problèmes.
Lord Minto, alors à Rome, pressait le Pape de tout céder, et
cherchait à lui persuader que le seul danger était, non d'aller trop
vite, mais de s'attarder. Toutefois, le crédit du ministre anglais
n'était pas en progrès au Quirinal; on finissait par voir clair
dans les résultats de sa mission. «C'est chose incroyable, écrivait
M. Désages à M. de Jarnac, à quel point les Anglais ont mauvaise
réputation en Italie, à cette heure, auprès des gouvernants et des
modérés[385].» Au contraire, on revenait peu à peu à la France, et
l'on s'apercevait que sa sagesse, un moment déplaisante, servait
les vrais intérêts de l'Italie[386]. M. Rossi, reprenant toujours
les mêmes thèses, recommandait au Pape de faire les concessions
nécessaires, mais de bien marquer qu'il ne se laisserait pas
entraîner au delà. Puis, se tournant vers les membres de la Consulte,
il leur prêchait fortement la modération, la patience, et leur
représentait combien ils se mettraient dans leur tort, aux yeux de
l'opinion européenne, s'ils entraient en lutte avec un pontife ayant
pris l'initiative de tant de mesures libérales.

[Note 385: Lettre du 27 janvier 1848. (_Documents inédits._)]

[Note 386: M. Rossi écrivait, le 18 novembre 1847, à M. Guizot: «Ceux
qui nous ont trouvés trop réservés ont compris que la voie pacifique
était la plus sûre. Aussi revient-on peu à peu à nous, précisément à
cause de la réserve digne et sérieuse que nous y avons mise.»]

Le gouvernement français n'admettait point, notamment, qu'on
prétendît imposer au Pape le régime parlementaire. Il apercevait, à
l'introduction de ce régime dans les États de l'Église, des obstacles
d'un caractère particulièrement grave. M. Guizot s'en expliquait
ainsi, dans une lettre remarquable, adressée, le 1er décembre 1847, à
M. Rossi: «Ce qui constitue vraiment l'État pontifical, ce qui fait
sa force et sa grandeur, c'est la souveraineté du Pape dans l'ordre
spirituel. Sa souveraineté temporelle dans un petit territoire a
pour objet et pour mérite de garantir l'indépendance et la dignité
visible de sa souveraineté spirituelle. Or, celle-ci ne peut être
partagée. Son intégrité, c'est la papauté elle-même. Il serait bien
difficile, probablement impossible, que la souveraineté temporelle
fût partagée sans que la souveraineté spirituelle eût à en souffrir.
Je ne comprendrais pas que, pour se donner le plaisir de couper en
deux ou trois parts le pouvoir temporel du Pape et d'en avoir une,
les Romains d'esprit et de sens courussent le risque de diminuer et
de compromettre la papauté... Se rend-on bien compte de ceci autour
de vous?... Quand je dis _on_, je veux dire d'une part le Pape, de
l'autre les chefs du parti laïque. Le Pape est-il bien décidé à
maintenir la position qu'il a prise dans son allocution, c'est-à-dire
à conserver sa souveraineté intacte, en admettant, du reste, dans
le gouvernement de ses États, toutes les améliorations désirables,
notamment ce concours, en haut et en bas, des laïques avec les
ecclésiastiques, dont l'appel de la _Consulta_ est déjà, à vrai dire,
le témoignage et le gage le plus éclatant? De leur côté, les chefs du
parti laïque comprennent-ils bien ou peuvent-ils comprendre combien
il leur importe de maintenir la papauté à toute sa hauteur et dans
toute sa force, et combien ils perdraient eux-mêmes à l'affaiblir et
à l'abaisser, dussent-ils avoir en partage un lambeau de sa petite
dépouille temporelle? Il nous importe essentiellement de savoir ce
qui en est, sur l'un et l'autre point, pour régler nous-mêmes notre
conduite. Si le Pape, d'un côté, et les chefs du parti laïque, de
l'autre, se font de leur situation une idée nette et sont résolus
de s'y tenir fermement, nous pourrons, à notre tour, les approuver
hautement, les appuyer fermement et pratiquer, d'une façon patente et
conséquente, une politique en harmonie avec la leur. Mais s'il n'y
avait, à Rome, sur la question vitale, point de vues un peu précises
et de résolutions un peu solides; si le Pape devait tantôt se
retrancher dans sa souveraineté, tantôt se laisser aller à la dérive
des prétentions qui le pressent; si les chefs laïques, de leur côté,
devaient être tantôt modérés, tantôt très exigeants, et céder tour à
tour à la crainte de mécontenter le Pape et au désir de contenter les
radicaux ou les rêveurs qui poussent aux révolutions, nous serions
obligés alors d'être beaucoup plus réservés et de nous tenir dans
une position d'observation et d'attente; car personne ne peut, en de
telles affaires, jouer le rôle des autres et faire pour eux ce qu'ils
ne feraient pas eux-mêmes[387].»

[Note 387: _Documents inédits._]

C'était sur un tout autre point, sur la participation des laïques
à l'administration et au gouvernement des États de l'Église, que
le cabinet français pressait Pie IX de faire des concessions. M.
Rossi avait cette réforme fort à coeur et y revenait souvent dans
ses conversations avec le cardinal secrétaire d'État et avec le
Pape: «Il n'y a plus d'illusion possible, disait-il au premier;
votre situation est nettement dessinée. Les radicaux frappent à
votre porte; il faut leur tenir tête. Vous seul, clergé, vous ne le
pouvez pas; il vous faut le concours des laïques, de tout ce qu'il
y a parmi eux de sensé, de puissant, de modéré. Pour les rallier,
il faut les satisfaire. La garde civique et la _Consulta_ sont des
moyens, ce n'est pas le but. Refuser toute part dans l'administration
proprement dite à des hommes qu'on vient de rendre plus forts serait
un contresens. Il y a plus d'un an que je le dis et que je le répète:
Si vous ne vous fortifiez pas en appelant des laïques aux fonctions
qui ne touchent en rien aux choses de la religion et de l'Église,
tout deviendra impossible pour vous, et tout deviendra possible aux
radicaux... Un cabinet mixte et bien composé rassurerait les timides
et satisferait les ambitieux[388].» Le Pape, avec sa bonne foi et sa
bonne volonté habituelles, reconnaissait la justesse de ces idées,
et essayait de les appliquer. Un _motu proprio_, du 30 décembre
1847, décida que le ministère de la guerre pourrait être confié à un
laïque; il fut en effet donné au général Gabrielli. En outre, il fut
prescrit que, sur les vingt-quatre auditeurs attachés au conseil des
ministres, il y aurait douze laïques. M. Rossi, tout en louant ces
mesures, ne s'en déclara pas satisfait; il demanda qu'on introduisit,
dans le ministère, deux autres laïques. Le Pape parut convaincu[389].
Mais quand se déciderait-il à agir en conséquence? Ce n'était pas
chose aisée pour lui de dépouiller le corps dont il était le chef.

[Note 388: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 12 décembre
1847. Voir aussi une lettre du 14 décembre, rapportant une
conversation semblable avec le Pape.]

[Note 389: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 18 janvier
1848.]

Chaque fois que notre diplomatie pressait le gouvernement pontifical
de satisfaire l'opinion, elle ne manquait pas de lui recommander,
en même temps, la fermeté, le courage; elle le conjurait de prendre
enfin en main les rênes que, depuis si longtemps, il laissait
flotter. «Il faut savoir vous fortifier et regarder en face les
radicaux, disait M. Rossi au cardinal secrétaire d'État. Tout est
là. Que peut craindre le Pape, en marchant d'un pas ferme dans la
voie de l'ordre et du progrès régulier? En tout cas, l'Europe serait
pour lui; avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas.
Que le Pape ne se trompe pas sur ses véritables amis.» Il ajoutait,
un autre jour, en causant avec Pie IX: «Que Votre Sainteté considère
la situation. Son État est au centre de l'Italie. Si l'ordre y
est maintenu, il pourrait y avoir, au pis aller, une question
napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de question italienne.
S'il y avait bouleversement ici, la clef de la voûte serait brisée;
ce serait le chaos... D'ici peut sortir un grand bien, mais aussi, je
dois le dire, un mal incalculable[390].»

[Note 390: Lettres précitées de M. Rossi à M. Guizot, en date du 12
décembre 1847 et du 18 janvier 1848.]

Nos conseils ne parvenaient pas, malheureusement, à communiquer au
gouvernement pontifical la vigueur qui lui eût été nécessaire. Rome
est toujours au régime des _dimostrazioni_; seulement, le caractère
en est bien changé. Pie IX, au lieu d'être l'objet d'ovations
respectueuses et attendries, se voit en butte à des familiarités
insultantes. Sous ce rapport, rien de plus déplorable que ce qui
se passe à l'occasion de la fête du 1er janvier 1848. Inquiet de
certains mauvais desseins imputés aux meneurs radicaux, le Pape a
commencé par décider que cette fête n'aurait pas lieu. Mais, peu
après, le peuple ayant murmuré, il lève l'interdiction; bien plus,
le jour venu, il consent à se montrer au Corso en équipage de gala.
Aussitôt, la foule entoure sa voiture avec des clameurs incohérentes.
Des enfants déguenillés grimpent sur les marchepieds. Un certain
Cicervacchio, tribun du plus bas étage, alors en faveur auprès de
la plèbe, et qui devait peu après être compromis dans le meurtre de
Rossi, monte derrière le carrosse pontifical et agite au-dessus de
sa tête un énorme drapeau tricolore avec cette inscription: _Saint
Père, fiez-vous au peuple!_ N'était-ce pas une scène de révolution?
En même temps, dans cette foule qui paraît avoir perdu le respect de
son souverain, l'effervescence antiautrichienne est au comble: une
pétition est remise à la Consulte, réclamant une armée nationale,
avec des chefs capables, pour commencer au plus tôt la guerre de
délivrance.

Si des États de l'Église on passe en Toscane, on y trouve une
situation plus troublée encore et plus inquiétante. Point de
gouvernement, une presse sans frein, une garde civique en grande
partie aux mains des radicaux, les manifestations de la rue à
l'état permanent et dégénérant souvent en émeute, partout le cri de
guerre contre l'Autriche. «Le grand-duc de Toscane est à la dérive,
sans savoir où il jettera l'ancre», écrit M. de Barante[391]. M.
Doudan parle, de son côté, avec une compassion un peu ironique et
méprisante, des «avanies triomphales que ses peuples font subir au
pauvre grand-duc», et il le montre réduit à l'état d'un souverain
désarmé «autour duquel on danse et qu'on veut faire danser, pour
célébrer la chute de son pouvoir»; il en conclut que «les peuples ont
bien mauvaise mine à l'heure où ils s'affranchissent». Il ajoute, un
peu plus tard, dans une autre lettre: «Le grand-duc prend d'un air
si doux toutes les fantaisies plus ou moins absurdes de ses sujets,
que ces complaisances infinies pourraient bien le mener trop loin.
Les idées libérales sont bonnes, mais, comme le bon vin de Champagne,
il faut les tenir dans des bouteilles solides et bien bouchées. Les
souverains d'Italie n'ont pas la mine de savoir mettre le vin de
Champagne en bouteilles[392].»

[Note 391: Lettre à M. d'Houdetot, en date du 10 novembre 1847.
(_Documents inédits._)]

[Note 392: Lettres du 6 et du 27 novembre 1847. (_Mélanges et
Lettres_, t. II, p. 136 et 141.)]

En Piémont, les esprits sont aussi excités, mais il ont affaire à un
gouvernement moins débile. Qui pouvait savoir toutefois où voulait
en venir le prince de plus en plus mystérieux qui régnait à Turin?
Au commencement d'octobre, la foule ayant pris prétexte de la fête
du Roi pour faire une manifestation à la façon romaine et pour mêler
aux vivats en l'honneur du souverain des cris de: Vive l'Italie! À
bas les _codini_! À bas les Jésuites! la police la disperse assez
rudement. «En vous parlant à coeur ouvert, écrit Charles-Albert
au marquis Villamarina, je vous dirai que toutes ces ovations me
répugnent extrêmement; je suis né dans la révolution, j'en ai
parcouru les phases, et je sais ce que c'est que la popularité.
Aujourd'hui: _Viva!_ demain: _Morte!_... Je m'opposerai de tout mon
pouvoir à ces manifestations populaires à l'imitation de Rome et de
Florence.» Mais, au moment où l'on peut croire ainsi le Roi tout
à la résistance, voici qu'il congédie son vieux ministre, M. de
La Margherita, personnification de l'ancien régime, et que, le 30
octobre, la _Gazette officielle_ de Turin annonce toute une série de
réformes libérales: abolition des tribunaux d'exception, publicité
des débats judiciaires, institution d'une cour de cassation, égalité
des classes dans les conseils de ville, introduction du système
électif dans l'administration locale, création d'un registre de
l'état civil remis aux mains des autorités laïques, adoucissement
notable de la censure pour la presse politique. Ces concessions, très
désirées et peu attendues, sont accueillies avec enthousiasme; à
Turin, à Gênes, le «roi réformateur» est acclamé avec le même délire
que naguère Pie IX. Il est vrai que, comme à Rome, ces acclamations
sont calculées pour compromettre et entraîner le souverain. À
Gênes, la foule qui crie: À bas les Jésuites! prétend empêcher
Charles-Albert d'aller entendre la messe dans l'église de ces
religieux. Est-ce parce qu'il entrevoit ce qui se mêle d'exigences
et de menaces révolutionnaires dans ces ovations, que le Roi y
paraît si triste, si visiblement souffrant, pâle comme un cadavre,
des larmes dans les yeux, et que souvent il s'y dérobe avec une
brusquerie qui déconcerte les manifestants? Au fond, il n'a toujours
qu'une pensée, celle de la lutte contre l'Autriche, pensée pleine
de désirs et d'angoisses, et si l'agitation populaire lui répugne
tant, c'est qu'il y voit un affaiblissement pour la grande oeuvre
nationale. Dès le commencement d'octobre, dans la lettre déjà citée
à Villamarina, il écrivait: «Il nous faut de la tranquillité, il
nous la faut surtout devant l'Autriche, car, si nous commençons à
nous diviser, à être en agitation, l'indépendance nationale finira
par se perdre; et je suis résolu à la soutenir et à la défendre en y
donnant ma vie.» Et plus tard, ouvrant son coeur au marquis Robert
d'Azeglio, il se déclare prêt aux derniers sacrifices pour l'Italie,
mais se plaint d'être entravé par les difficultés que fait naître
le parti libéral. «Il faut des soldats, dit-il, et non des avocats,
pour mener à bien la grande entreprise. Infini serait donc le danger
d'une constitution qui, livrant la tribune aux parlementaires,
affaiblirait la force du gouvernement, amoindrirait la discipline
dans l'armée et, par ses indiscrétions, ajouterait aux difficultés
déjà écrasantes du commandement.» Puis il ajoute, en regardant bien
en face son interlocuteur: «Rappelez-vous, marquis d'Azeglio, que,
comme vous, je veux l'affranchissement de l'Italie, et rappelez-vous
que c'est pour cela que je ne donnerai jamais de constitution à mon
peuple.» Le langage est fier et paraît ferme. Mais il n'est pas
probable que ce peuple, une fois mis en branle, accepte de s'arrêter
devant la barrière que son souverain prétend élever devant lui.
Son effervescence, loin de se calmer, va chaque jour croissant.
Les journaux profitent de leur liberté nouvelle pour échauffer
les esprits et presser le Roi de leur donner satisfaction. Les
manifestations deviennent de plus en plus fréquentes et tumultueuses,
et le mot d'ordre y est de demander une constitution.

Ce qui se passe ainsi à Rome, en Toscane, en Piémont, ne dispose
naturellement pas M. de Metternich à voir les choses moins en noir.
Plus que jamais sa correspondance est pleine de gémissements et
de sombres pronostics. «Je suis vieux, écrit-il le 7 octobre 1847
au comte Apponyi, et j'ai traversé bien des phases dans ma vie
publique; je suis ainsi à même d'établir des comparaisons entre les
situations... Eh bien, je vous avouerai que la phase dans laquelle se
trouve aujourd'hui placée l'Europe est, d'après mon intime sentiment,
la plus dangereuse que le corps social ait eu à traverser dans le
cours des dernières soixante années[393].» Il augure très mal des
réformes entreprises dans les États romains[394], et s'exprime
sévèrement sur Pie IX lui-même. «Le Pape, dit-il, se montre chaque
jour davantage privé de tout esprit pratique. Né et élevé dans une
famille libérale, il s'est formé à une mauvaise école; bon prêtre,
il n'a jamais tourné son esprit vers les affaires gouvernementales;
chaud de coeur et faible de conception, il s'est laissé prendre et
enlacer, dès son avènement à la tiare, dans un filet duquel il ne
sait plus se dégager, et, si les choses suivent leur cours naturel,
il se fera chasser de Rome[395].» Charles-Albert lui inspire la plus
grande méfiance; il devine ses secrètes aspirations; il sent que la
Lombardie frémissante a les yeux fixés sur ce prince; aussi, tout en
témoignant pour les incertitudes et les duplicités de son caractère
un certain mépris, le redoute-t-il. «Le côté le plus dangereux pour
nous, c'est le Piémont», écrit-il le 23 janvier 1848[396]. Enfin, le
jeu de l'Angleterre ne lui échappe pas; il voit tous les dangers de
la politique «propagandiste» suivie en Italie par lord Palmerston, et
celui-ci lui apparaît comme «l'un des appuis les plus éhontés» de la
révolution[397].

[Note 393: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424.]

[Note 394: Lettre au comte Apponyi, en date du 2 novembre 1847.
(_Ibid._, p. 439.)]

[Note 395: Lettre au même, en date du 7 octobre 1847. (_Ibid._, p.
342.) Voir aussi p. 344 et 435.]

[Note 396: _Ibid._, p. 433, 437, 444 et 557.]

[Note 397: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 426 et 441.]

Plus M. de Metternich est inquiet, plus il sent le besoin de se
tourner vers la France. C'est d'ailleurs le moment où le même
rapprochement s'opère dans les affaires de Suisse et où le voyage
à Paris du comte Colloredo et du général de Radowitz semble mettre
aux mains du gouvernement français la direction de la défense
conservatrice en Europe[398]. Non, sans doute, que le chancelier
se rallie complètement à nos principes et à notre point de vue
dans la question italienne; il persiste à soutenir que le «juste
milieu», possible en France, est une illusion en Italie[399]. Mais
il sent que, seuls, nous pouvons quelque chose contre les périls
qui le menacent; c'est à nous qu'il a recours pour contenir les
gouvernements dont les menées l'alarment, celui de Turin par exemple;
confiant dans les intentions de M. Guizot, disposé à se mettre pour
ainsi dire derrière lui, il lui demande à plusieurs reprises ce qu'il
compte faire, comme pour régler là-dessus sa propre attitude[400].
Quant à lui, il proteste toujours de sa volonté de demeurer sur la
défensive, de ne pas intervenir tant qu'on ne viendra pas l'attaquer
sur son propre territoire[401]; de cette modération, il a donné un
gage en faisant retraite dans l'affaire de Ferrare, et si, vers la
fin de décembre, il envoie quelques soldats à Modène sur la demande
du duc, cette mesure, trop restreinte pour être sérieusement
inquiétante, n'est que l'exécution d'un traité antérieur et spécial,
nullement le préliminaire d'une intervention plus étendue.

[Note 398: Voir plus haut, p. 214.]

[Note 399: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424, 554,
558.--Voir aussi les _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 373 à
377.--Voir enfin une lettre de M. de Flahault, en date du 17 octobre
1847, rapportant à M. Guizot une conversation de M. de Metternich,
et la réponse de M. Guizot, en date du 27 octobre. (_Documents
inédits._)]

[Note 400: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 349, 424, 438,
555, 558, 559.--Voir aussi la lettre de M. de Flahault à M. Guizot,
en date du 29 janvier 1848. (_Documents inédits._)]

[Note 401: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425, 437.]

Le gouvernement français ne se refusait pas au premier rôle que
le cabinet de Vienne semblait lui laisser. Il ne se faisait
cependant pas d'illusion sur les dangers de la situation et sur
la gravité des résolutions qu'elle pouvait l'obliger à prendre.
Rome surtout le préoccupait: on sait que, dès l'origine, il
s'était déclaré résolu à défendre le Pape, le cas échéant, et à
ne pas laisser, sur un terrain aussi important, le champ libre
soit à la révolution, soit à l'Autriche agissant seule et comme
puissance réactionnaire. Or, le moment de mettre cette résolution
en pratique par une intervention armée lui paraissait approcher.
Quelque répugnance qu'il eût pour les opérations de ce genre,--et
cette répugnance s'était manifestée dans les affaires d'Espagne
autrefois, dans celles de Suisse tout récemment,--il n'hésitait pas
et se préparait à toutes les éventualités. Dans les premiers jours
de janvier 1848, notre ambassadeur à Vienne avait sur ce sujet,
avec M. de Metternich, une conversation que ce dernier résumait en
ces termes, dans une lettre au comte Apponyi: «Après la lecture
des rapports qui venaient de m'arriver de Rome, de Florence et de
Turin, M. de Flahault me dit: «Mais voilà une détestable position
des choses!... Les puissances ne peuvent pas souffrir que le Pape
soit chassé!--Cela ne devrait point être possible, lui dis-je; mais
de quels moyens les cours disposent-elles pour agir comme elles
devraient le faire? L'Autriche est hors d'action; ceux qui ont à se
reprocher le malheur n'ont qu'à réparer le mal qu'ils ont fait.--Il
faut que le Pape adresse une réquisition simultanée à la France et
à l'Autriche.--L'Autriche, repris-je, ne peut se charger seule de
la besogne, car vous arriveriez avec un nouvel Ancône; la France,
si elle agit seule, sera paralysée par l'Angleterre; les deux cours
allant ensemble, le parti libéral, réuni aux radicaux, chassera
M. Guizot, parce qu'il sera accusé de vouloir renouveler avec M.
de Metternich la Sainte-Alliance!--Mais il faut se moquer d'une
attaque pareille; que le Pape s'adresse aux deux cours, et nous
irons!--C'est vous qui le dites; êtes-vous le cabinet français?--Non,
mais le cabinet parlera.--S'il parle, nous verrons ce que nous
aurons à répondre[402].» Ainsi qu'on peut s'en rendre compte, le
diplomate français paraissait beaucoup plus décidé à l'intervention
que le ministre autrichien. M. de Flahault ne se trompait pas sur
les dispositions de son gouvernement. Vers cette époque, le duc de
Broglie, alors à Paris et fort avant dans les confidences de M.
Guizot, écrivait à son fils, premier secrétaire à l'ambassade de
Rome: «Il est évident qu'il en faudra venir à une intervention à Rome
et en Toscane, en supposant que le reste tienne bon. Heureusement,
la violence contre le Pape excitera tout le monde ici, et ceux qui
s'en rendront coupables ne seront pas épousés, du moins tout de
suite, par l'opinion même la plus violente. Heureusement encore,
l'Autriche n'a ni la possibilité ni la volonté d'agir sans nous,
peut-être pas même avec nous, à Rome du moins, et nous tiendrons
la tête du mouvement. Mais, pour cela, il faut que le ministère
reste en place.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Il y a
des points arrêtés. Ainsi, secourir le Pape s'il demande secours;
intervenir si les Autrichiens interviennent; mais, dans le cas où
les Italiens attaqueraient les Autrichiens, les laisser se battre
sans y prendre part, voilà le plan général. Les circonstances
décideront du reste[403].» En effet, M. Guizot avait obtenu du Roi et
du conseil des ministres des décisions formelles dans ce sens. Des
troupes étaient réunies à Toulon et à Port-Vendres, prêtes à être
embarquées au premier signal; le général Aupick était désigné pour
le commandement de cette expédition éventuelle et avait reçu ses
instructions. Une dépêche, du 27 janvier 1848, informait M. Rossi de
toutes les mesures prises et l'autorisait, s'il le jugeait utile, à
les annoncer au gouvernement pontifical.

[Note 402: Lettre du 14 janvier 1848. (_Mémoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 555.)]

[Note 403: Lettres du 16 et du 27 janvier 1848. (_Documents
inédits._)]


XII

Vers la fin du mois de septembre 1847, M. Guizot, après avoir
énuméré tout ce qui l'inquiétait en Italie, concluait en ces termes:
«Cependant, j'espère: à Naples, il y a un roi et une administration;
en Piémont, il y a un roi, un gouvernement et une nation; je crois
que ces deux États tiendront bon[404].» Quelques semaines plus
tard, M. de Metternich exprimait également l'idée que la révolution
pourrait être limitée et contenue, tant qu'elle n'aurait pas gagné
ces deux royaumes[405]. Enfin, au commencement de janvier 1848, M.
Rossi terminait ainsi le récit des scènes de désordre dont Rome
venait d'être le théâtre: «Ce n'est encore qu'une tempête dans un
verre d'eau; Turin et Naples sont les parois du verre; si ces parois
viennent à rompre, tout est à craindre[406].» Le mois de janvier
n'était pas fini, que l'une de ces parois se brisait.

[Note 404: Lettre du 28 septembre 1847. (_Documents inédits._)]

[Note 405: Lettre à M. de Ficquelmont, en date du 23 octobre 1847.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 437.)]

[Note 406: Cité par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extérieure du gouvernement de Juillet_, t. II, p. 262.]

Ferdinand II, qui régnait à Naples depuis 1830, était un pur
autocrate, convaincu de son omnipotence, habitué à imposer en toutes
choses sa volonté; plein de mépris, quoique non sans sollicitude
pour ses sujets; professant que ceux-ci «n'avaient pas besoin de
penser», puisqu'il «se chargeait de leur bien-être»; détesté de la
partie intelligente, remuante et ambitieuse des classes moyennes,
en même temps qu'il jouissait d'une sorte de popularité parmi les
_lazzaroni_; non dépourvu de résolution et de fierté, mais esprit
court, obstiné, avec je ne sais quoi d'un peu rusé et ironique;
portant haut le sentiment de la dignité de sa couronne et prompt à
maintenir l'indépendance de son royaume, soit contre l'Angleterre
quand elle tentait de le violenter, soit contre l'Autriche quand
elle prétendait le protéger. Par son caractère, par ses idées, par
son passé, il était donc porté à voir de mauvais oeil un mouvement
italien où l'autonomie napolitaine risquait d'être absorbée
dans l'idée nationale, et un mouvement libéral qui menaçait son
absolutisme[407]. Quand du Quirinal part le signal des réformes, et
que les gouvernements de Toscane et de Piémont y répondent plus ou
moins, Ferdinand II, plein d'humeur et non sans dédain à l'égard du
nouveau pape, jaloux de Charles-Albert et se méfiant de lui, essaye
de fermer absolument ses États à la contagion des idées nouvelles.
Mais toutes les prohibitions policières sont impuissantes. Vainement
les premières insurrections, éclatées, en septembre 1847, à Messine
et à Reggio, sont-elles assez rudement réprimées, l'agitation va
croissant, surtout en Sicile. Là, les abus de l'administration sont
pires encore qu'en terre ferme, et le mécontentement se complique
d'un vieux sentiment d'indépendance très réfractaire à la prépotence
napolitaine. À la fin de 1847, les choses deviennent si menaçantes,
que le Roi reconnaît la nécessité de faire quelques concessions
aux Siciliens. Il s'y prend mal, et, au milieu de janvier 1848,
Palerme, en pleine révolte, repousse les troupes envoyées pour la
soumettre, et réclame impérieusement l'autonomie de la Sicile avec la
constitution libérale de 1812, autrefois établie sous l'influence de
l'Angleterre.

[Note 407: Peu de temps après son avènement, ayant reçu de
Louis-Philippe, son oncle, le conseil de faire des concessions à
l'opinion, Ferdinand II avait répondu par cette lettre qui le peint
bien: «Pour m'approcher de la France de Votre Majesté, si elle peut
jamais être un principe, il faudrait renverser la loi fondamentale
qui constitue la base de notre gouvernement, et m'engouffrer dans
cette politique de jacobins pour laquelle mon peuple s'est montré
félon plus d'une fois à la maison de ses rois. La liberté est fatale
à la famille des Bourbons, et moi, je suis décidé à éviter à tout
prix le sort de Louis XVI et de Charles X. Mon peuple obéit à la
force et se courbe; mais malheur s'il se redresse sous les impulsions
de ces rêves qui sont si beaux dans les sermons des philosophes
et impossibles en pratique! Dieu aidant, je donnerai à mon peuple
la prospérité et l'administration honnête à laquelle il a droit;
mais je serai roi, je serai roi seul et toujours... J'avouerai avec
franchise à Votre Majesté qu'en tout ce qui concerne la paix ou le
maintien du système politique en Italie, j'incline aux idées qu'une
vieille expérience a montrées au prince de Metternich efficaces et
salutaires... Nous ne sommes pas de ce siècle. Les Bourbons sont
vieux, et, s'ils voulaient se calquer sur le patron des dynasties
nouvelles, ils seraient ridicules.»]

Cette même influence se devine dans le mouvement sicilien de 1848.
«Lord Napier et tous ses compatriotes de Naples et de Palerme, écrit
peu après M. Désages, ont été très actifs pour l'insurrection et
la séparation[408].» Les efforts de pacification que fait notre
diplomatie[409] se heurtent à l'action contraire de la diplomatie
britannique. Au plus fort des troubles, le gouvernement napolitain
ayant demandé aux représentants de la France et de l'Angleterre
de se porter médiateurs pour arrêter l'effusion du sang, et notre
chargé d'affaires s'étant montré disposé à accepter cette mission,
le ministre anglais, lord Napier, s'y refuse, à moins que le roi de
Naples ne l'autorise à rendre aux Siciliens la constitution de 1812
et à leur garantir le droit d'y faire eux-mêmes telles modifications
que bon leur semblerait: «Partez seul, si vous le jugez convenable,
dit-il à son collègue français; seulement, je dois vous prévenir que
le bâtiment qui vous conduira en Sicile portera également des lettres
à nos agents et aux hommes influents du pays, par lesquelles je leur
expliquerai pourquoi je n'ai pas cru devoir partir avec vous. Quant
à m'associer à vous dans cette occasion, croyez-moi, je le regrette,
mais c'est impossible. Partout ailleurs, sur tous les points du
globe, en Chine même, je pourrais peut-être faire ce que vous me
demandez: en Sicile, la France et l'Angleterre ont des intérêts d'un
ordre très différent[410].» Il était évident qu'une Sicile, à demi
ou même complètement séparée de Naples, convenait aux ambitions
méditerranéennes de la politique britannique.

[Note 408: Lettre à M. de Jarnac, en date du 12 février 1848.
(_Documents inédits._)]

[Note 409: Le même M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 27 janvier
1848: «Nous écrivons à Naples pour prêcher modération pendant la
lutte, clémence et réformes après, si l'insurrection est comprimée.»]

[Note 410: Cité par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extérieure_, t. II, p. 271.]

L'insurrection de Palerme a naturellement son contre-coup à Naples,
où se produisent des démonstrations menaçantes. Ferdinand, effrayé,
se tourne vers l'Autriche et lui demande jusqu'à quel point il peut
compter sur son aide. M. de Metternich, qui, on le sait, n'était
nullement en mesure et en volonté de se lancer dans une intervention,
assure le roi de Naples de tout son appui moral; mais, quant à un
secours armé, il s'excuse sur l'impossibilité de faire traverser les
États pontificaux par ses troupes, sans l'autorisation du Pape: or,
il sait bien que, dans l'état des esprits, on ne peut pas, à Rome,
lui donner cette autorisation, et en effet le cardinal secrétaire
d'État ne parle de rien moins que de se porter lui-même à la
frontière pour barrer le chemin aux Autrichiens[411]. Laissé à ses
propres forces, Ferdinand sent fléchir son orgueil de prince absolu,
et entre à son tour dans la voie des concessions. S'il y vient le
dernier, il y marche singulièrement vite. Le 18 janvier 1848, un
décret confère des attributions nouvelles et presque représentatives
aux Consultes déjà existantes de Naples et de Sicile; des ministres
distincts sont nommés pour cette dernière portion du royaume. Le 19,
d'autres décrets apportent de grands adoucissements au régime de la
presse et accordent une large amnistie. Mais la population surexcitée
ne se déclare pas satisfaite; le 27 janvier, elle remplit les rues de
Naples, promenant des drapeaux aux trois couleurs italiennes, criant:
Vive Pie IX! et réclamant une constitution. Après quelques velléités
de résistance, la capitulation du Roi est complète. Il renvoie, non
seulement du palais, mais du royaume, son ministre de la police et
son confesseur, particulièrement impopulaires, et prend des ministres
libéraux. Bien plus, le 29 janvier, une proclamation annonce l'octroi
d'une constitution analogue à la charte française. C'est dans Naples
un délire de joie; le Roi étant sorti à cheval, la foule se presse
pour lui baiser les mains. Le 11 février, la constitution est
définitivement promulguée. En quelques jours, Ferdinand, naguère
si réfractaire au mouvement libéral, a de beaucoup dépassé tous les
autres souverains qui n'en sont encore qu'aux réformes civiles,
et qui ont jusqu'ici refusé de donner des constitutions. Est-ce
seulement, chez lui, effet de la peur, ou bien nécessité de lâcher
d'autant plus qu'il a plus imprudemment retenu? Probablement l'un et
l'autre. Peut-être cherche-t-il aussi à jouer une sorte de méchant
tour aux autres gouvernements: une malice de ce genre est assez dans
sa nature. On racontait de lui ce propos: «Ils me poussent, je les
précipiterai.»

[Note 411: Dépêche du ministre des affaires étrangères de Naples à
son ambassadeur à Vienne, en date du 14 janvier 1848; dépêche de
cet ambassadeur, en date du 17 janvier; dépêche du comte de Ludolf,
ambassadeur d'Autriche à Rome, en date du 23 janvier. (BIANCHI,
_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 88,
89.)]

L'impulsion venue de Naples est en effet irrésistible. Dans toute
l'Italie, des manifestations bruyantes ont lieu en l'honneur de la
révolution des Deux-Siciles, et les souverains sont mis en demeure
de suivre l'exemple de Ferdinand II. Si décidé que Charles-Albert
ait été jusqu'alors à ne pas s'engager dans cette voie, il se sent
ébranlé par une telle clameur. Il consulte une sorte de conseil de
conscience sur la valeur de la promesse qu'il a faite autrefois à
M. de Metternich de ne pas changer les bases fondamentales et les
formes organiques de la monarchie; le conseil déclare qu'il n'y a
là rien qui empêche l'octroi de la constitution. Cet avis ne calme
pas entièrement les scrupules du Roi, et c'est l'âme déchirée, au
milieu d'angoisses qui contrastent étrangement avec l'allégresse
de la foule, que, le 8 février, il se décide à publier les bases
d'un Statut selon le type de la charte française. Le grand-duc de
Toscane n'est pas homme à résister quand le roi de Sardaigne cède;
lui aussi promet donc sa constitution, le 11 février, et la promulgue
le 17. Que va faire le Pape, ainsi enveloppé de gouvernements qui
deviennent représentatifs et pressé par son peuple qui lui crie qu'un
Pie IX ne peut refuser ce qu'un Bourbon a accordé? Chez lui, sans
doute, le chef d'État n'est pas habitué à résister longtemps; mais
ici, la conscience du Pontife est en jeu: il doute que le régime
parlementaire soit compatible avec l'intégrité de sa souveraineté
spirituelle. Tout en bénissant, du balcon du Quirinal, la foule
qui réclame la constitution, il lui rappelle tout ce qu'il a fait
déjà et la supplie de ne rien demander qui soit «contraire à la
sainteté de l'Église». Il consent néanmoins à charger une commission
d'examiner quelles institutions pourraient donner satisfaction
au voeu populaire, sans entraver l'exercice du pontificat. L'un
des premiers actes de cette commission est de prendre l'avis de
l'ambassadeur de France, qui, naturellement, en réfère à son
gouvernement[412]. M. Rossi voit les difficultés théoriques
du problème; mais en fait, il constate que «la nécessité d'un
gouvernement représentatif est reconnue, à Rome, par tout le monde».
Parmi ceux qui, autour du Pape, se prononcent le plus hautement dans
ce sens, on remarque beaucoup de personnages naguère très opposés à
toute concession de ce genre. «Ils n'ont pas changé, dit finement
M. Rossi; c'est toujours le même sentiment: ils avaient peur de la
constitution; aujourd'hui, ils ont peur de ceux qui veulent une
constitution.» Est-il besoin d'ajouter que, dans toute la Péninsule,
l'effervescence, provoquée par la question constitutionnelle, amène
un redoublement de manifestations contre l'Autriche? À Turin, dans la
fête organisée en l'honneur du Statut, figurent les délégués milanais
en costume de deuil, et le soir, dans les rues de la ville, circule
un char allégorique sur lequel chaque ville lombarde a sa bannière
brandie par un homme en armure de fer; au sommet, un moine sonne le
tocsin à coups redoublés.

[Note 412: Lettre de M. Rossi à M. Guizot, en date du 17 février
1848.--La réponse du gouvernement français ne put être donnée avant
la révolution de Février.]

Le gouvernement français--j'ai déjà eu l'occasion de le
dire--estimait que, pour le moment, les Italiens avaient bien assez
à faire de mener à terme leurs réformes civiles, et il ne désirait
pas qu'ils s'appropriassent trop tôt notre régime parlementaire.
Ce n'est pas qu'il fût indifférent à l'avantage de voir ce régime
s'étendre en Europe et, par suite, accroître le nombre des clients
naturels de la France; mais c'est que rien ne lui paraissait
devoir plus nuire à son patronage libéral que des innovations
prématurées et par suite condamnées à l'insuccès[413]. Néanmoins,
le changement accompli, il ne peut faire mauvais visage à ceux
qui témoignent ainsi le désir de le prendre pour modèle. Il leur
déclare donc «se féliciter des nouveaux gages d'intimité que créera
désormais la similitude des institutions politiques», et promet
de «seconder l'établissement pacifique et régulier» des nouveaux
régimes constitutionnels[414]. Mais, cette politesse faite, il
s'empresse d'y ajouter, «avec une amicale franchise», des conseils
qui trahissent ses inquiétudes. Ainsi indique-t-il, dans une dépêche
à son représentant à Florence, les deux conditions dont dépend, à son
avis, le succès de l'entreprise tentée en Toscane. La première est
que les modérés «se rallient autour du grand-duc,... s'appliquent
à faire sortir des institutions nouvelles un gouvernement fort et
régulier, les défendent énergiquement contre l'invasion des passions
démagogiques, assignent au mouvement un temps d'arrêt et résistent
fermement à ceux qui voudraient le pousser au delà». La seconde est
que «le gouvernement toscan mette toute sa fermeté à assurer le
maintien des traités, à conserver avec les États voisins des rapports
de bonne intelligence, à empêcher que son territoire ne devienne un
foyer de propagande et d'hostilité contre tel ou tel État, enfin
à écarter toute cause, tout prétexte d'intervention extérieure et
toute occasion de guerre[415]». Le gouvernement français n'envoie
pas d'autres conseils à Turin. Louis-Philippe répète volontiers au
marquis Brignole, ambassadeur du gouvernement sarde à Paris, que
le meilleur moyen, pour le Piémont, de rassurer les puissances sur
ses innovations politiques, est de se montrer résolu à contenir le
parti qui pousse à la guerre contre l'Autriche[416]. Se tournant
en même temps vers la cour de Vienne, notre cabinet tâche de lui
faire prendre, sinon en gré, du moins en patience, les constitutions
italiennes[417], et obtient d'elle de nouvelles assurances qu'elle ne
songe toujours pas à intervenir, soit à Naples, soit ailleurs[418];
il lui offre, du reste, de proclamer, d'accord avec les autres
cabinets, le respect dû à ses droits sur le royaume lombard-vénitien,
lui promet de s'employer à surveiller et à contenir Charles-Albert,
et lui annonce que notre armée est prête, au premier appel, à voler
au secours du Pape[419].

[Note 413: À l'heure même où, sans qu'on le sût encore à Paris,
commençait l'éclosion des constitutions italiennes, le 31 janvier
1848, M. Guizot expliquait, à la tribune du Palais-Bourbon,
pourquoi il avait laissé les gouvernements de la Péninsule juges
du degré et de la nature de leurs réformes, sans les pousser à
copier nos institutions politiques. «Je crois, disait-il, que la
France doit avoir constamment l'oeil ouvert sur l'équilibre qui se
déplace, de jour en jour, en Europe, entre les grands systèmes de
gouvernement, entre les gouvernements absolus et les gouvernements
constitutionnels. Je crois que l'établissement d'institutions libres
tourne au profit de la France, de son influence, de sa grandeur:
à une condition cependant, à la condition que ces tentatives-là
réussissent... Savez-vous ce qu'il y a de plus dangereux pour le
régime constitutionnel?... Ce sont les tentatives infructueuses ou
malheureuses. Savez-vous ce qui a le plus nui aux réformes en Italie?
Ce sont les révolutions de 1820 et de 1821, révolutions mal conçues,
venues mal à propos, fondées sur de mauvais principes et fondant des
institutions impraticables... Je n'ai nulle envie de voir recommencer
des tentatives pareilles... Voilà la cause de ma réserve dans les
conseils que je peux être appelé à donner aux États italiens. Quand
ils se sentiront en mesure de fonder des constitutions chez eux,
quand elles seront, en effet, praticables, leur indépendance sera,
je le répète, affirmée, maintenue par nous, aussi bien qu'elle l'est
aujourd'hui pour les réformes purement administratives.»]

[Note 414: Dépêche de M. Guizot au comte de La Rochefoucauld,
ministre de France à Florence, en date du 21 février 1848.]

[Note 415: Même dépêche.]

[Note 416: BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in
Italia_, t. V, p. 93 à 95, et p. 434 et 435.]

[Note 417: _Ibid._]

[Note 418: Lettre particulière de M. de Flahault à M. Guizot, en date
du 1er février 1848. (_Documents inédits._)]

[Note 419: Dépêche de M. d'Arnim, ministre de Prusse, à Paris,
en date du 8 février 1848. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs,
1830-1848_, t. II, p. 690.)]

Comme il fallait s'y attendre, cette fois encore, notre action
modératrice est contrariée par la diplomatie britannique. Celle-ci,
bien que convaincue à part soi que les Italiens ne sont pas mûrs
pour le régime parlementaire et l'avouant au besoin, a pressé
ardemment les gouvernements piémontais et toscan de suivre sans
retard l'exemple du roi de Naples[420]. Les constitutions octroyées,
elle prend partout sous son patronage ceux qui veulent en tirer les
conséquences les plus radicales. Ce rôle est particulièrement visible
à Naples, où les concessions royales n'ont pas désarmé l'insurrection
sicilienne, et où l'Angleterre paraît de plus en plus avoir intérêt
à la persistance du conflit et du désordre. Une telle conduite n'est
pas pour rendre plus facile la situation de nos représentants en
Italie. Ceux-ci se sentent impuissants à retenir un mouvement ainsi
protégé, excité, et, sur le théâtre particulier où ils opèrent, la
popularité des agents de lord Palmerston leur semble parfois grandir
aux dépens de la leur. Aussi ne faut-il pas s'étonner de trouver
alors, dans leurs appréciations, une note assez attristée. De Naples,
M. de Bussières mande, vers la fin de février 1848, à M. Guizot, que
l'influence de la France est très diminuée, que les Anglais tiennent
le haut du pavé, parlent en maîtres, font trembler le gouvernement,
ont des agents partout, soudoient la presse, renversent le ministère
suspect de sympathies françaises, pour le remplacer par un ministère
à eux[421]. De Turin, M. de Bacourt, chargé d'affaires de France,
écrit à M. de Barante: «Mon influence ici est absolument nulle; on se
méfie de nous, surtout le gouvernement.» Puis il ajoute: «Le Piémont
est complètement changé de ce que vous l'avez connu. Ce gouvernement
si régulier, cette administration si ordonnée, ce roi si hautain et
si inabordable pour la foule, ce calme si complet qu'il ressemblait,
dit-on, au calme des tombeaux, tout cela n'existe plus. L'agitation
révolutionnaire s'est emparée de tout le monde. Il n'y a plus
d'autorité nulle part, que celle des journaux plus ou moins radicaux
et de la tourbe qui s'agite dans les cafés, dans les auberges, dans
les rues... Les hommes que vous avez connus raisonnables, modérés,
corrigés presque par l'expérience des révolutions, ont, tous ou
à peu près, perdu la tête... Ceux d'entre eux qui ont encore le
pouvoir de réfléchir n'ont pas le courage d'arrêter les autres et
d'affronter l'impopularité en disant qu'on court à la perte. Mon
rôle est ici très difficile, car, si je dis, comme je le fais, que
la France appuiera toutes les réformes légitimes qui ont été faites
par le Roi, mais qu'elle appuiera aussi le maintien des traités,
seule base du maintien de la paix générale, on me répond que je parle
de la France de M. Guizot, mais qu'il y a, derrière lui, derrière
notre gouvernement, derrière le Roi, une France qui ne permettra pas
qu'on écrase l'Italie, si elle tente de chasser les Autrichiens...
Le ministre d'Angleterre joue ici, dans la mesure de son esprit, le
jeu de lord Palmerston; il pousse aux partis extrêmes; c'est lui seul
qu'on écoute de tous les membres du corps diplomatique. Il prend en
main la défense des Lombards persécutés par l'Autriche et accepte les
ovations que les avocats radicaux de Turin lui décernent en l'honneur
des notes diplomatiques adressées par lord Palmerston au prince de
Metternich... Je juge tout très froidement, et c'est pour cela que
je vous affirme que nous sommes ici dans la première phase d'une
révolution[422].»

[Note 420: Dépêches de M. Abercromby, ministre d'Angleterre à Turin,
en date des 2 et 3 février 1848, et dépêches de lord Palmerston à ses
agents à Turin, Florence, Naples, en date des 11 et 12 février.]

[Note 421: Lettres des 23, 28 février et 3 mars 1848. (_Documents
inédits._)]

[Note 422: Février 1848. (_Documents inédits._)]

Les Italiens faisaient preuve d'un singulier aveuglement, quand
ils refusaient d'écouter nos conseils de sagesse et préféraient
se fier aux flatteries de la diplomatie anglaise. En effet, à
ce moment même, sans qu'ils parussent s'en apercevoir ou s'en
inquiéter, une grave menace s'élevait contre eux en Europe; ils
étaient en train, par leurs imprudences, de s'attirer l'hostilité
de deux grandes puissances, jusqu'alors demeurées spectatrices:
la Prusse et la Russie. Le gouvernement prussien avait été assez
longtemps sympathique au mouvement inauguré par Pie IX, et
s'était d'abord montré peu compatissant pour les embarras de la
politique autrichienne, à laquelle il reprochait volontiers son
«exagération» dans tout ce qui regardait l'Italie; il aimait à
voir dans les réformes du Pape une sorte d'imitation de celles
de Frédéric-Guillaume[423]. «Le prince de Metternich, disait M.
de Canitz au ministre de France, part de ce point qu'il y a une
révolution en Italie; si l'on entend par cette expression une
modification du système suivi jusqu'ici, on pourrait dire aussi
qu'il y a une révolution en Prusse[424].» Mais, au commencement de
1848, le point de vue changea complètement à Berlin. On aperçut dans
l'agitation italienne cette révolution que le roi de Prusse abhorrait
et qu'à ce moment il désirait tant réprimer en Suisse; on y découvrit
aussi une menace contre les traités constitutifs de l'Europe. Dès
lors, on jugea nécessaire de manifester hautement la résolution de
la traiter en ennemie. Dans les premiers jours de février 1848, le
gouvernement prussien fit adresser des représentations à Turin: il
y démentait le bruit, alors répandu en Italie, d'un refroidissement
entre l'Autriche et la Prusse; tout en reconnaissant le droit du
gouvernement sarde de changer ses institutions, il faisait remarquer
que la garantie donnée par l'Europe à l'indépendance des États
italiens avait pour contre-partie l'obligation pour ces États de
remplir leurs devoirs internationaux; que cette garantie était
incompatible avec une attitude de menace et d'agression envers un
pays voisin, et que tel était le caractère du mouvement unitaire,
auquel on semblait, à Turin, donner trop d'encouragement; il
terminait par cette grave déclaration qu'il considérerait comme
s'adressant à lui-même toute attaque dirigée contre l'Autriche, son
alliée[425].

[Note 423: Ce rapprochement se présentait à d'autres esprits qui, à
raison de leurs préjugés, ne pouvaient voir qu'un des côtés de la
physionomie du Pape. Le prince Albert écrivait, dans une lettre au
baron Stockmar, le 13 février 1848: «Le Pape est la contre-partie
du roi de Prusse; beaucoup d'élan, des idées politiques à moitié
digérées, peu de perspicacité, avec un esprit très cultivé et très
accessible aux influences extérieures. Leur pierre d'achoppement à
tous les deux, c'est la pensée qu'ils peuvent mettre leurs sujets en
branle et garder ensuite complètement dans leurs mains la direction
et l'extension du mouvement...» (_Le Prince Albert, Extraits de
l'ouvrage de sir Théodore Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 243.)]

[Note 424: Correspondance du marquis de Dalmatie avec M. Guizot, en
1847, notamment lettres du 18 août et du 14 octobre. (_Documents
inédits._)]

[Note 425: Lettres du marquis de Dalmatie à M. Guizot, notamment
celles du 18 et du 19 février 1848. (_Documents inédits._)]

Derrière la Prusse était la Russie. Nicolas, à la différence
de Frédéric-Guillaume, n'avait jamais vu d'un oeil favorable
le mouvement italien; mais il avait paru d'abord y faire peu
d'attention. Tout au plus, en octobre 1847, s'en était-il occupé
un moment, pour féliciter le roi des Deux-Siciles de la vigueur
avec laquelle il venait de réprimer des insurrections, et de «sa
résolution de faire face avec énergie au débordement du torrent
révolutionnaire[426]». Naples était visiblement le seul point de
la Péninsule où il trouvait un souverain vraiment selon son coeur.
Aussi, grandes sont son émotion et sa colère quand, quelques
mois plus tard, il apprend que ce roi de Naples a été réduit à
capituler devant la révolution. Il sort alors de son immobilité un
peu dédaigneuse et indifférente. Il offre à l'Autriche de mettre
d'urgence à sa disposition l'argent dont elle aurait besoin, sauf à
régulariser plus tard les conditions de cet emprunt; il lui propose
également de se charger de maintenir la Galicie, afin de rendre
disponibles pour l'Italie les troupes qui s'y trouvent[427]. C'est
tout de suite qu'il voudrait voir le cabinet de Vienne agir avec
énergie, et il se plaint amèrement de la timidité de ce cabinet,
de sa «vieillesse», de ses tiraillements intérieurs[428]. Comme
le gouvernement prussien, c'est Turin qu'il juge le point le plus
menaçant en Italie: il invite Charles-Albert à considérer l'Autriche
comme son alliée naturelle, et lui signifie sans réticence que toute
attaque du Piémont contre l'Autriche en Lombardie serait regardée
par la Russie comme un cas de guerre[429]. Ce n'est pas tout; il
s'adresse aussi à lord Palmerston. Le 12-24 février 1848, le comte
Nesselrode envoie au baron Brunnow, représentant de la Russie à
Londres, une longue dépêche sur la situation de l'Italie, qu'il
déclare être «chaque jour plus grave et plus menaçante pour la paix
générale». Il veut bien «ne pas mettre à la charge du gouvernement
anglais tous les faux bruits, toutes les fausses inductions qu'on
a cru pouvoir tirer, en Italie, de son langage et de celui de ses
agents». Mais, ajoute-t-il, «l'idée a fini par s'accréditer que ce
gouvernement appuie de ses désirs les efforts que tenterait l'Italie
pour rejeter au delà des Alpes ce qu'on est convenu d'appeler le
joug autrichien». Cherchant ensuite par quel argument il pourrait
détourner lord Palmerston de la voie où il s'est engagé, il n'en
trouve pas de plus efficace que de faire appel à cette haine jalouse
de la France qui, déjà en 1840, a rapproché les deux cabinets de
Londres et de Saint-Pétersbourg. Sa thèse est curieuse, surtout comme
aveu de la grande situation alors acquise à la France en Europe. «En
favorisant, dit-il, le mouvement constitutionnel sur le continent,
l'Angleterre agit, sans le vouloir, dans l'unique intérêt de la
France, dont les idées démocratiques, par la nature du sol où elles
tombent, ont bien plus d'écho dans les esprits, bien plus d'affinité
avec les moeurs que n'en peuvent avoir les idées anglaises. C'est en
favorisant l'introduction de ces institutions et le triomphe de ces
idées en Espagne et en Grèce, que l'Angleterre y a déjà augmenté la
puissance morale du gouvernement français... Même chose aura lieu
en Italie. D'ici à peu, grâce aux changements qui sont à la veille
de s'y effectuer, comme ils ont déjà eu lieu dans les autres pays,
la France aura conquis par la paix plus que ne lui donnerait la
guerre. Elle se verra, de tous côtés, entourée d'un rempart de petits
États constitutionnels organisés sur le type français, vivant de son
esprit; agissant sous son influence, et si, plus tard, cette France,
non plus celle de Louis-Philippe, mais celle qui lui succédera, quand
le système de compression adopté par ce souverain aura cessé de la
contenir, obéit aux instincts d'ambition qui tendent à la faire
déborder hors de ses limites, le gouvernement anglais regrettera
trop tard d'avoir affaibli d'avance le ressort des résistances qu'on
aurait pu opposer aux Français, paralysé la puissance autrichienne
qui leur servait de contrepoids et miné ainsi par la base le système
défensif fondé autrefois par lui-même, de concert avec l'Europe, au
prix de tant de calamités, de labeurs et de sacrifices.» Le comte
Nesselrode ne s'en tient pas à cet appel aux mauvais sentiments de
lord Palmerston contre la France; il termine par des avertissements
qui sont de véritables menaces et pose un _casus belli_. Il signifie
au cabinet de Londres que «l'Empereur est fermement résolu, en ce
qui concerne l'état de possession assigné aux divers États italiens
par les actes dont il est garant, à ne transiger en rien sur la
marche que lui prescrivent ses devoirs et ses intérêts politiques».
Il indique notamment qu'il n'admettra jamais cette séparation de
la Sicile plus ou moins sourdement poursuivie par la diplomatie
anglaise. Quant à la Lombardie, le chancelier russe s'exprime ainsi:
«L'appui moral de l'Empereur est d'avance acquis à l'Autriche dans
les mesures qu'elle prendra pour s'en conserver la possession;
et si les attaques qu'elle aurait essuyées d'un point quelconque
de l'Italie étaient soutenues du dehors par quelque puissance
étrangère, notre auguste maître n'hésiterait pas à regarder une
pareille agression comme un cas de guerre européenne et à employer
dès lors toutes ses forces disponibles à la défense du gouvernement
autrichien[430].»

[Note 426: Dépêche du comte Nesselrode à l'ambassadeur russe à
Naples, en date du 18 octobre 1847. (BIANCHI, _Storia documentata
della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 414.)]

[Note 427: Dépêche chiffrée du marquis de Dalmatie à M. Guizot, en
date du 20 février 1848. (_Documents inédits._)]

[Note 428: Dépêche de M. Mercier, chargé d'affaires de France à
Saint-Pétersbourg, en date du 3 février 1848, et dépêche du marquis
de Dalmatie, en date du 19 février. (_Documents inédits._)]

[Note 429: BIANCHI, _Storia documentata, etc._, t. V, p. 96.]

[Note 430: La dépêche du comte Nesselrode, qui ne fut communiquée
à lord Palmerston que le 7 mars, après la révolution de Février,
se trouve dans les _Parliamentary papers_ distribués aux Chambres
anglaises en 1849.]

Cette attitude de la Prusse et de la Russie est faite pour relever
un peu l'Autriche du découragement où elle était tombée. M. de
Metternich croit voir approcher, et il s'en réjouit, le moment
où, «l'Italie entrant en révolution flagrante, les puissances ne
pourront pas ne point s'en mêler». «Vous avez dit, écrit-il à M.
de Ficquelmont le 17 février 1848, un mot qui renferme la vérité
tout entière: _Les événements dans le royaume des Deux-Siciles
rompent le tête-à-tête dans lequel l'Autriche s'est trouvée avec
la révolution italienne._ Ce mot, je l'ai adopté, et je m'en suis
emparé dans mes expéditions aux cours... Ne tombons pas d'ici à deux
mois, et bien des choses seront placées autrement qu'elles ne le
sont le 17 février[431]!» Non sans doute que le cabinet de Vienne
se sente ainsi enhardi à sortir de sa réserve et à tenter quelque
démarche offensive: bien au contraire, il continue à protester qu'il
ne songe à rien de semblable; une intervention isolée en Italie,
loin de le séduire, l'effraye, et il déclare qu'en tout cas, il ne
voudrait jamais rien faire, dans ce genre, qu'après concert entre
les puissances et en agissant en leur nom, au lieu d'agir au sien
propre[432]. Seulement, il se sent autorisé à le prendre de plus haut
avec l'Angleterre, et notamment à ne plus subir aussi patiemment
les interrogations soupçonneuses que lord Palmerston a l'habitude
de lui adresser à propos de tous les bruits d'intervention qui
circulent en Italie. À une question de ce genre que le ministre
anglais lui fait poser au cours de février, le chancelier répond
sur un ton fort piqué, et, se portant accusateur à son tour, il
se plaint de la malveillance témoignée dans ces derniers temps à
l'Autriche par le cabinet anglais, et de «l'encouragement donné par
ses organes officiels à la méfiance des gouvernements italiens[433]».
L'irritation contre le chef du _Foreign office_ est alors extrême
à la cour de Vienne. M. de Metternich écrit, le 17 février, à M.
de Ficquelmont: «Je vous envoie ci-joint quelques pièces qui vous
montreront jusqu'où vont les inepties enragées de lord Palmerston.
Si vous comprenez cet homme, vous êtes plus avancé que moi[434].»
Quelques jours plus tard, le 23 février, dans une lettre à son
ambassadeur à Londres, il montre lord Palmerston «à la tête de tous
les mouvements qui tendent à bouleverser l'Europe», et allumant
l'incendie en Espagne, en Grèce, en Suisse et en Italie[435].

[Note 431: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]

[Note 432: Lettre de M. de Metternich à M. de Ficquelmont, en date du
10 février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 564.)
Lettres du comte de Flahault à M. Guizot, du 1er février 1848; du
marquis de Dalmatie au même, du 18 février; de M. Désages au comte de
Jarnac, du 14 février. (_Documents inédits._)]

[Note 433: Dépêche de lord Palmerston à lord Ponsonby, en date du 11
février 1848, et dépêche de M. de Metternich au comte Dietrichstein,
ambassadeur d'Autriche à Londres, en date du 27 février 1848.
(_Parliamentary papers._)]

[Note 434: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]

[Note 435: Cité dans les Mémoires de Bernard de Meyer, le chef des
catholiques lucernois. (Cf. _Revue générale_ de Bruxelles, octobre
1881.)]

En même temps qu'il se plaint de lord Palmerston, M. de Metternich
se loue, de plus en plus, de M. Guizot. Malgré quelques griefs de
détail, il déclare que «les dispositions personnelles de ce ministre
sont aussi bonnes qu'elles peuvent l'être sous, l'influence de sa
position[436]»; que «le cabinet français marche aussi bien qu'il peut
aller[437]»; qu'il a «une bonne attitude en Italie[438]». L'appui
qu'il trouve maintenant à Berlin et à Saint-Pétersbourg ne lui fait
pas attacher moins de prix à notre concours. Il demeure convaincu
de l'impossibilité de rien tenter d'efficace sans la France, et,
par suite, comprend la nécessité de se placer sur le terrain où
il peut la rencontrer. Aussi continue-t-il à demander ce qu'on
pense et ce qu'on veut à Paris, afin de régler là-dessus sa propre
conduite[439]. En réalité, dans l'affaire d'Italie, comme dans celle
de Suisse, il est toujours résigné à marcher derrière la France.
Mêmes sentiments en Prusse. Notre crédit est, depuis quelques mois,
singulièrement grandi à la cour de Frédéric-Guillaume. Le marquis
de Dalmatie écrit de Berlin, le 19 février 1848, à M. Guizot: «La
confiance dans le gouvernement du roi Louis-Philippe est absolue.
On l'exprime ici de toutes les façons. À mon retour, on me l'a dit
en termes plus énergiques et, j'ai dû le reconnaître, plus sincères
que jamais[440].» Peu importe, dès lors, ce que la dépêche, citée
tout à l'heure, du comte Nesselrode au baron Brunnow, trahit de
malveillance persistante à notre égard dans le gouvernement russe:
cette malveillance est impuissante; du reste, comme on l'a vu par
cette même dépêche, ce n'est pas à Saint-Pétersbourg qu'on a le
sentiment le moins vif de la grande position que la France s'est
faite en Europe. En somme, M. de Barante peut, dans une lettre
intime, écrite le 31 janvier 1848, caractériser ainsi la situation
respective du cabinet de Paris et des autres cours: «Sans l'agitation
où les radicaux tiennent les esprits, le rôle de la France paraîtrait
ce qu'il est réellement, et l'on remarquerait que ces puissances du
continent, auparavant menaçantes, toujours prêtes à s'unir avec
l'Angleterre contre nous, implorent maintenant notre aide, n'osent
pas intervenir et se tiennent sur la défensive, heureuses de se
concerter avec nous[441].»

[Note 436: Dépêche à M. de Ficquelmont, en date du 10 février 1848.
(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

[Note 437: Dépêche au même, en date du 19 février 1848. (_Mémoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 567.)]

[Note 438: Lettre particulière du comte de Flahault à M. Guizot, en
date du 24 février 1848. (_Documents inédits._)]

[Note 439: Dépêche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6
février 1848. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

[Note 440: _Documents inédits._]

[Note 441: _Documents inédits._]

Le gouvernement du roi Louis-Philippe en était là de sa campagne
diplomatique, quand soudainement il sombra dans la tourmente du
24 février. Quelle eût été, sans cela, l'issue de cette campagne?
En présence d'une crise qui devenait, en Italie, chaque jour plus
aiguë, aurait-il pu longtemps encore empêcher les révolutions et
la guerre? Et, si celles-ci avaient fini par éclater malgré lui,
aurait-il trouvé là l'occasion d'une sorte d'arbitrage suprême qui
lui eût définitivement donné le premier rôle en Europe, ou bien son
«juste milieu» se fût-il débattu, impuissant entre les deux parties,
et eût-il été réduit, soit à se laisser annuler, soit à se mettre à
la remorque de l'une ou de l'autre? C'était le secret d'événements
qui n'ont pas eu le temps de se produire. Quoi qu'il en soit, le
dessein de cette politique était honnête, raisonnable et conforme aux
intérêts français. À travers beaucoup d'obstacles, le gouvernement
y était demeuré imperturbablement fidèle; les difficultés, en effet
très graves, rencontrées par lui, étaient imputables, non à ses
propres fautes, mais à celles que d'autres avaient commises malgré
lui. Enfin, si embrouillées que fussent les choses en Italie, à la
fin de février, nous y avions du moins sauvegardé l'essentiel: les
divers gouvernements, quoique entraînés et affaiblis, étaient tous
debout; l'Autriche, bien que menacée, n'avait pas été matériellement
attaquée et s'était abstenue de son côté de prendre l'offensive.
Faut-il ajouter que, si l'on est embarrassé pour préciser quel
bien la monarchie de Juillet, en subsistant, eût pu faire dans la
Péninsule, on ne l'est pas pour mesurer le mal qui, sur ce théâtre,
devait résulter de sa chute? L'Italie, prise de vertige et n'étant
plus retenue par personne, va se précipiter tête baissée dans tous
les périls dont la diplomatie du roi Louis-Philippe a cherché à la
préserver: elle va entreprendre contre les Autrichiens une guerre où
elle sera fatalement écrasée, et son mouvement réformateur se perdra
en un désordre révolutionnaire qui la conduira au meurtre de Rossi, à
la fuite de Pie IX et à la république romaine.

       *       *       *       *       *

J'ai suivi ainsi, l'une après l'autre, chacune des grandes
entreprises qui ont occupé la diplomatie de la monarchie de
Juillet, dans la dernière période de son existence. Sauf en 1831
ou en 1840, jamais cette diplomatie n'avait été plus agissante et
appliquée à de plus graves objets. M. Guizot, qui s'y donnait tout
entier, parfois un peu au détriment de la politique intérieure, y
avait acquis une rare maîtrise. On a pu en juger par les lettres
particulières dans lesquelles il traitait presque toutes les affaires
et dont je me félicite d'avoir pu donner de nombreux extraits.
On ne saurait dire moins de bien de celles de ses correspondants
quand ils s'appelaient Broglie ou Rossi. C'est un ensemble de
littérature diplomatique vraiment incomparable. Malheureusement, en
racontant ces diverses négociations, l'historien est, chaque fois,
obligé de s'arrêter court devant l'abîme soudainement creusé par
la révolution du 24 février. Je ne me dissimule pas--car je l'ai
éprouvé pour mon compte--ce que cette interruption a de pénible et
d'irritant. On dirait d'un spectacle qu'un accident ferait cesser
brusquement au moment le plus critique du drame, et où, en place
du dénouement curieusement attendu, on n'aurait plus sous les yeux
que des acteurs qui s'enfuient et une scène qui s'effondre. Et
cependant, tout incomplète et mutilée que dût être forcément cette
histoire, elle était trop importante par les questions soulevées,
et surtout trop caractéristique de la direction nouvelle suivie par
le gouvernement du roi Louis-Philippe, de la position acquise par
lui au dehors, pour ne pas être exposée avec détail. L'impression
générale et dernière qui s'en dégage me paraît fort honorable pour
ce gouvernement. Nous venons de le voir, en Europe, jouissant
d'un crédit, occupant une place, exerçant une action qu'on ne lui
avait pas encore connus. Tandis que l'Angleterre était isolée et
discréditée par ses compromissions révolutionnaires, que les petits
États constitutionnels étaient naturellement amenés à faire partie
de notre clientèle, que les vieilles monarchies, désorientées par
le changement de l'esprit public, prenaient confiance dans notre
modération et sentaient le besoin de notre appui, la France, devenue
ouvertement, résolument conservatrice, sans cesser d'être sagement
libérale, se trouvait exercer une sorte d'arbitrage, imposer sa
politique aux autres cours du continent, et avoir la direction des
grandes affaires pendantes. Cela seul, et quelle qu'eût pu être
plus tard l'issue de chacune de ces affaires, était un résultat
considérable. Pour en mesurer l'importance, il suffit de se rappeler
combien longtemps la monarchie de Juillet avait vécu sous la menace
constante d'une nouvelle coalition des puissances continentales,
condamnée à une prudence qui lui interdisait les grandes initiatives,
et fatalement rivée à l'alliance anglaise, alliance excellente en
soi, mais incommode et coûteuse du moment qu'elle était forcée.
Maintenant, elle a définitivement dissous la coalition; elle a
retrouvé le libre choix de ses alliances, et son appui, on pourrait
dire sa protection, est recherchée par ceux qui la traitaient en
suspecte. En un mot, à la veille du 24 février, elle est parvenue
à effacer le tort que lui avait fait, en Europe, la révolution de
1830; elle a reconquis la faculté de faire au dehors de la grande
politique.



CHAPITRE V

LE DUC D'AUMALE GOUVERNEUR DE L'ALGÉRIE.

(1847-1848)

     I. Le duc d'Aumale et le maréchal Bugeaud. Attaques contre la
     nomination du prince au gouvernement de l'Algérie. Ses rapports
     avec Changarnier, La Moricière et Bedeau. Ce qu'il fait pour
     l'administration civile de l'Algérie et pour le gouvernement
     des indigènes.--II. Les hostilités éclatent entre l'empereur du
     Maroc et Abd el-Kader. L'émir, vaincu, engage les siens à se
     soumettre à la France. Après avoir essayé de gagner le désert,
     il prend le parti de se rendre à La Moricière. Conditions de
     la reddition. Le duc d'Aumale les approuve. Ses entrevues avec
     l'émir. Hommage rendu par le duc d'Aumale au maréchal Bugeaud.
     L'engagement pris envers Abd el-Kader est critiqué en France.
     Attitude du gouvernement en présence de cet engagement. Il
     se décide à le ratifier, sauf à obtenir certaines garanties
     nécessaires à la sécurité de la colonie. Grand effet produit en
     Algérie par la reddition d'Abd el-Kader. Projets du duc d'Aumale.


I

Quand le maréchal Bugeaud avait quitté l'Algérie, le 5 juin 1847, en
annonçant hautement sa démission[442], le gouvernement était décidé
à lui donner le duc d'Aumale pour successeur[443]. Ne voulant pas,
cependant, par ménagement pour le maréchal, paraître trop pressé de
le remplacer, il se borna d'abord à confier l'intérim au général
Bedeau. Ce fut seulement trois mois après, le 11 septembre, que
le _Moniteur_ publia la nomination du prince. Quelques semaines
auparavant, le 3 août, celui-ci avait écrit au maréchal Bugeaud:
«J'ai longtemps espéré que vous consentiriez à reprendre le
gouvernement général. Si tout espoir doit être perdu à cet égard,
si aucune autre combinaison ne paraît acceptable au gouvernement
du Roi, je ne refuserai pas une position éminente où je puis
servir activement mon pays. Je ne me fais aucune illusion sur les
obstacles qui hérissent la question, sur les attaques dont je serai
l'objet, sur les déceptions qui m'attendent; mais j'apporterai à
l'accomplissement de mes devoirs une entière abnégation personnelle
et un dévouement de tous les instants. Je conserverai précieusement
le souvenir de tout ce que je vous ai vu faire d'utile et de grand
sur cette terre d'Afrique, et je ferai tous mes efforts pour suivre
vos traces et y continuer votre oeuvre.» Le maréchal avait répondu:
«Vous avez mesuré les difficultés, vous avez prévu la critique et
même la calomnie, et cependant vous bravez tout cela pour servir la
France et obéir à votre père... Vous voulez, dites-vous, marcher sur
mes traces; moi, je veux que vous les élargissiez, et je serai bien
heureux si vous faites mieux que moi; je ne serai pas le dernier à le
proclamer.»

[Note 442: Sur les dernières années du gouvernement du maréchal
Bugeaud et sur les causes de sa retraite, voir plus haut, t. VI, ch.
VII.]

[Note 443: Sur l'origine de cette résolution, voir t. VI, p. 371 et
425.]

Le duc d'Aumale était nommé gouverneur général au même titre et
avec les mêmes attributions que son prédécesseur. Un moment,
Louis-Philippe avait songé à faire de lui un vice-roi; il y avait
aussitôt renoncé, pour ne pas fournir un prétexte aux attaques de
l'opposition. Ces attaques se produisirent quand même. Dans une
nomination si hautement justifiée par le passé et par les qualités du
prince, comme par les traditions de toutes les monarchies, même des
plus parlementaires, les journaux de gauche affectèrent de voir un
acte de courtisanerie de la part du cabinet et une preuve nouvelle
du dessein attribué à la couronne d'absorber tous les pouvoirs et
d'annihiler l'autorité ministérielle. Comme presque toujours, ces
journaux se trouvaient faire campagne avec les organes de lord
Palmerston. Ceux-ci accueillirent avec de singuliers emportements
une mesure qui avait, à leurs yeux, le tort de manifester notre
résolution de nous installer définitivement en Algérie; ils virent là
une sorte de provocation à l'adresse de l'Angleterre, et déclarèrent
que l'ambition de Louis XIV et de Napoléon ne leur avait jamais rien
fait faire de plus exorbitant. Ainsi attaquée, la nomination du
prince aurait dû être défendue par tous les patriotes: nos opposants
ne parurent pas s'en douter.

Débarqué à Alger, le 5 octobre, le duc d'Aumale fut reçu avec
enthousiasme. Dans son ordre du jour aux troupes, il rappela
qu'il avait été «appelé déjà cinq fois à l'honneur de servir dans
leurs rangs», et il rendit hommage à «l'illustre chef» auquel
il succédait et «sous les ordres duquel il aurait tant aimé à
se retrouver encore». Il avait eu soin de s'assurer le concours
des plus célèbres «Africains». Il gardait La Moricière à Oran et
Bedeau à Constantine. Il obtenait de Cavaignac, sur le point de
rentrer en France, qu'il demeurât à Tlemcen, où on lui organisait
un commandement divisionnaire. Enfin, il ramenait dans la colonie
le général Changarnier, auquel il donnait la division d'Alger. On
sait à la suite de quelles querelles cet officier de haut mérite,
mais de caractère difficile, avait quitté l'Afrique en 1843[444];
le ressentiment qu'il en gardait lui avait fait rejeter, à deux
reprises, en 1845 et en 1846, l'offre de revenir sous les ordres du
maréchal Bugeaud; il avait posé sans succès, aux élections de 1846,
une candidature d'opposition; il se morfondait donc, depuis quatre
ans, dans une inaction aussi douloureuse pour lui que fâcheuse pour
le pays, quand le duc d'Aumale lui proposa un commandement, accepté
tout de suite avec reconnaissance. Ce n'était pas le moindre avantage
du nouveau gouverneur général que d'être, par sa situation, étranger
et supérieur aux rivalités jalouses qui divisaient trop souvent
nos généraux et qui, sans lui, eussent rendu impossibles certaines
collaborations. Sa suprématie était facilement acceptée de tous. Il
l'exerçait d'ailleurs avec un tact rare, sachant allier l'autorité
qui appartenait à son rang avec la modestie qui convenait à son âge,
maniant les caractères les plus ombrageux avec une adresse aimable à
laquelle le souvenir des rudesses de son prédécesseur donnait encore
plus de prix, et justifiant chaque jour davantage son élévation par
les qualités dont il faisait preuve. À peine débarqué à Alger, il
eut, pendant huit jours de suite, avec La Moricière, Changarnier et
Bedeau, des conférences où furent examinées toutes les questions
militaires et administratives, intéressant l'avenir de la colonie.
Les trois généraux en sortirent pleins de confiance dans la haute
capacité de leur jeune chef et charmés de sa bonne grâce. Le prince
savait du reste gagner l'estime et l'affection des officiers de
tous rangs, attentif à faire récompenser le mérite partout où il le
découvrait, sans préoccupation de coterie ou de politique, et usant à
l'égard de tous d'un esprit de justice et d'impartialité à laquelle
un républicain, le colonel Charras, devait rendre plus tard, du haut
de la tribune, un hommage reconnaissant.

[Note 444: Voir plus haut, t. V, ch. V, § XIII.]

Ce n'était pas de conquête qu'avait le plus à s'occuper le duc
d'Aumale: sur ce point, le principal avait été fait et bien fait par
le maréchal Bugeaud; c'était d'administration et de colonisation.
Le sentiment général était que cette partie de l'oeuvre africaine
avait été jusqu'alors trop négligée, et qu'il était urgent de
s'y appliquer. Cela avait été dit par plusieurs orateurs, avec
l'assentiment visible de la Chambre, dans la discussion des crédits
de l'Algérie, en juin 1847; M. Guizot, tout en essayant de répondre
à ces critiques et de justifier le passé, avait promis de donner
désormais toute son attention à ces problèmes, et, pour assurer
l'exécution de cet engagement, on avait ajouté à la loi des crédits
un article portant qu'il serait rendu compte, dans la session de
1848, de l'organisation de l'administration civile en Algérie. Le
ministre était, du reste, résolu à tenir sa promesse: il écrivait
au duc de Broglie, le 8 juillet 1847: «Je m'occupe sérieusement de
l'Algérie. C'est une de ces affaires qui doivent nécessairement avoir
fait un pas d'ici à la prochaine session.»

À ce point de vue encore, le duc d'Aumale était bien l'homme de la
situation; grâce à sa qualité de prince qui dominait chez lui celle
de général, il pouvait donner à son gouvernement un caractère
moins exclusivement militaire, sans cependant tomber dans un régime
purement civil qui eût compromis notre autorité sur les Arabes. Il
avait déjà prouvé, pendant son trop court passage à la tête de la
province de Constantine, l'importance qu'il attachait aux questions
d'administration, et il n'y avait pas moins bien réussi que dans les
choses de la guerre. Ses trois principaux lieutenants étaient tout
disposés à le seconder dans cette tâche. La Moricière se piquait,
depuis longtemps, d'idées libérales et avait à ce sujet rompu plus
d'une lance avec Bugeaud; tout heureux de se voir désormais mieux
compris, il envoyait force plans au nouveau gouverneur, qui les
recevait volontiers, tout en se réservant de décider par lui-même.
Le général Bedeau était frappé des défauts de l'administration
civile et du tort ainsi fait «à la colonisation et aux intérêts
européens en Afrique». «Cette administration, disait-il, telle
qu'on l'a constituée, est indubitablement le principal obstacle au
progrès des affaires; dans l'état actuel, il y a abus d'attributions,
multiplicité inutile de hiérarchie et de centralisation, emploi
beaucoup trop nombreux de personnel, et, malgré cela, lenteur extrême
d'expédition.» Enfin, le général Changarnier, lui aussi, tenait à
ce qu'on ne le classât pas parmi ceux pour lesquels «il n'y avait
pas dans la vie autre chose que des fusils et des soldats»; il
reconnaissait que «désormais la grande affaire était la colonisation».

Avant même de débarquer en Algérie, le nouveau gouverneur s'y fit
précéder par deux ordonnances royales, destinées à donner, sur
deux points importants, satisfaction aux voeux de l'opinion. La
première, datée du 1er septembre 1847, réorganisait complètement
l'administration civile de l'Algérie, de façon à lui donner plus de
simplicité, de promptitude, d'unité et, par suite, d'efficacité: aux
trois grandes directions rivales qui, à Alger, s'entravaient l'une
l'autre, on substituait une seule direction générale des affaires
civiles, flanquée d'un conseil supérieur, et ne relevant que du
gouverneur général, qui, de son côté, correspondait avec le ministre
de la guerre; dans chacune des trois provinces, l'administration
était également concentrée aux mains d'un directeur des affaires
civiles, sorte de préfet, préparant le travail du commandant de la
province pour tout ce qui concernait les affaires administratives,
même en territoire militaire, et assisté d'un conseil qui
avait quelque ressemblance avec nos conseils de préfecture; la
centralisation était notablement diminuée, et la décision de beaucoup
d'affaires se trouvait reportée soit de Paris à Alger, soit d'Alger
au chef-lieu de la province. La seconde ordonnance, datée du 28
septembre, fondait le régime municipal en Algérie. Dans le rapport
fait au nom de la commission des crédits, M. de Tocqueville avait
insisté sur la nécessité de cette réforme. Le duc d'Aumale en avait
préparé les bases avec le général de La Moricière; puis, M. Vivien,
fort habile rédacteur en ces matières, lui avait donné sa forme
définitive. C'étaient à peu près l'organisation et les attributions
des municipalités françaises, sauf qu'on n'avait pas jugé possible
d'introduire, dès le début, le principe électif. Cette mesure,
l'une des plus fécondes que l'on pût prendre, fut accueillie avec
grande satisfaction en Algérie. Elle devait survivre, au moins dans
ses principales dispositions, à beaucoup de transformations et de
bouleversements. En 1873, un député algérien, d'opinion avancée,
disait à M. le duc d'Aumale que, de toutes les institutions du passé,
l'ordonnance du 28 septembre 1847 était restée la plus chère aux
Français d'Afrique.

Pendant les quelques mois de son gouvernement, le prince résolut ou
aborda beaucoup d'autres questions: réorganisation des tribunaux
de commerce avec élection de leurs magistrats; création d'un
comptoir de la Banque de France à Alger; développement des voies
de communication; fixation définitive des plans du port d'Alger
et activité imprimée aux travaux; construction de postes et de
batteries pour la défense des côtes, etc... Soucieux de développer
la colonisation, le gouverneur faisait étudier dans chaque province
la détermination des zones où les Européens pourraient s'établir; il
cherchait à simplifier la procédure des concessions et des mises en
possession. Il assurait aux colons un débouché pour leurs récoltes,
en interdisant à l'intendance d'acheter au dehors, comme elle l'avait
fait souvent, la subsistance des troupes. Il pensait surtout que le
meilleur moyen de seconder cette colonisation et de lui procurer
les terrains nécessaires, était de débrouiller les questions fort
obscures ayant trait à l'assiette de la propriété arabe et d'arriver,
sans violence, sans spoliation, au cantonnement graduel des tribus;
des études étaient faites dans ce sens. La sollicitude que le
prince témoignait à la population civile ne lui faisait pourtant
pas négliger les Arabes. Sa politique à leur égard était équitable,
bienveillante, respectueuse des droits acquis et des moeurs, mais
elle tendait à les fixer au sol, à affaiblir parmi eux la grande
féodalité, trop souvent tyrannique pour les populations et hostile à
la France. Tout en maintenant l'excellente institution des bureaux
arabes, il soumettait les indigènes, en matière criminelle, à la
juridiction des tribunaux français. Comme bienvenue, il leur apporta
une amnistie qui rendit la liberté à beaucoup de prisonniers détenus
en France. Plusieurs tribus émigrées furent rapatriées et installées
sur des territoires désignés à cet effet. Un projet fut préparé,
de concert avec La Moricière, pour l'organisation de l'instruction
publique musulmane. Le duc d'Aumale apportait ainsi, dans tous les
ordres de questions, une activité intelligente qui ne pouvait sans
doute se flatter de résoudre instantanément tous les problèmes,
mais dont on devait, avec le temps, recueillir les fruits. «Amis
et ennemis, lui écrivait M. Guizot, sont unanimes à reconnaître
l'heureuse impulsion que vous avez donnée à toutes choses.»


II

Si occupé qu'il fût des affaires administratives, le duc d'Aumale
ne pouvait perdre de vue Abd el-Kader, réfugié avec sa deïra, dans
le Maroc, à peu de distance de notre territoire[445]. La prise
d'armes de 1845 nous avait appris tout ce qu'on pouvait craindre de
cet indomptable ennemi. Si dénué qu'il fût, tant qu'il demeurait
libre, une menace planait sur la colonie. Le gouverneur faisait donc
surveiller la frontière, tandis que notre diplomatie agissait sur
l'empereur Abd er-Raman. Celui-ci commençait à comprendre que l'émir
était plus menaçant encore pour lui que pour la France, et qu'il
travaillait à se créer un État indépendant aux dépens du Maroc. Les
Kabyles du Rif, voisins de la deïra, s'étant plaints à Fez d'avoir
été razziés par Abd el-Kader, l'empereur envoya au caïd de cette
région un renfort de cavaliers et l'ordre de s'emparer de l'émir.
Celui-ci répondit en surprenant de nuit le camp des Marocains et en
tuant le caïd. Ce coup d'audace irrita fort Abd er-Raman. «Tout ce
que tu nous as prédit est arrivé, mandait-il à notre consul général;
tu connaissais mieux que nous les ruses diaboliques d'Abd el-Kader;
il ne lui reste plus que la vengeance céleste à attendre, et c'est
à nous de faire disparaître de ce monde la trace même de ses pas.»
Les marabouts qui cherchèrent à s'interposer en faveur de l'émir
furent fort mal reçus du sultan. «Ce n'est point un vrai musulman,
disait ce dernier, celui qui, après avoir demandé l'hospitalité,
cherche à trahir son hôte!... C'est un rebelle qui trace une ligne
de feu et de sang partout où il passe. Je ne veux rien entendre de
lui... L'un de nous deux doit commander dans l'empire, et Dieu va
décider entre nous.» Vers cette même époque, en septembre 1847, une
partie de la tribu algérienne des Beni-Amer, émigrée récemment dans
l'intérieur du Maroc, ayant voulu rejoindre la deïra, l'empereur la
fit poursuivre et impitoyablement massacrer. Abd el-Kader, venu à sa
rencontre, ne put qu'être témoin de cette extermination et s'échappa
lui-même avec peine. Commençant un peu tard à se rendre compte qu'il
avait trop bravé le souverain du Maroc, il essaya de l'apaiser et
d'entrer en négociation. Ce fut sans succès. Son envoyé fut retenu
prisonnier. L'armée destinée à le combattre grossissait chaque
jour; le fils de l'empereur venait en prendre le commandement, et,
au commencement de décembre, elle comptait, dit-on, près de vingt
mille cavaliers, auxquels devaient s'ajouter un nombre à peu près
égal de Kabyles du Rif. Enfin,--et ce n'était pas le coup le moins
redoutable,--l'émir était solennellement frappé par le sultan d'une
sorte d'excommunication religieuse.

[Note 445: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi
principalement des _Souvenirs_ toujours si exacts du général DE
MARTIMPREY, et du remarquable ouvrage de M. Camille ROUSSET sur la
_Conquête de l'Algérie_. J'ai aussi consulté la _Vie du général de La
Moricière_, par M. KELLER.]

Cette crise nous intéressait trop pour échapper à la vigilance du duc
d'Aumale et de ses lieutenants. Ils eurent d'abord quelque peine à
croire à l'énergie d'Abd er-Raman; mais quand ils le virent se mettre
sérieusement en mouvement, ils prirent de leur côté les précautions
nécessaires. La Moricière, vers la fin de novembre, se rapprocha de
la frontière avec un corps de cinq à six mille hommes, et s'y tint
sur le qui-vive, prêt à marcher à la première alerte.

La situation d'Abd el-Kader devenait singulièrement critique. Aux
quarante mille hommes rassemblés pour l'attaquer, il n'a à opposer
qu'une poignée de combattants. Ses réguliers, vétérans de toutes ses
guerres, sont à peine mille à douze cents, admirables, il est vrai,
de bravoure et de dévouement. Les cinq à six cents tentes de sa
deïra contiennent surtout des femmes, des enfants, des vieillards,
des esclaves; il peut cependant en tirer encore mille à quinze cents
combattants de moindre valeur. Il n'a guère plus de huit jours de
vivres. Malgré tout, jamais si hardi que dans les cas désespérés,
il décide de prendre l'offensive. Ses ennemis, d'ailleurs, en dépit
de leur immense supériorité, semblent hésiter à l'aborder, comme
des chiens poltrons autour d'un redoutable sanglier. Son plan est
de surprendre de nuit les camps marocains qui, au nombre de quatre,
occupent les hauteurs, de courir droit à la tente du fils de
l'empereur et de s'emparer de sa personne; une fois en possession
d'un tel otage, il pourra traiter avantageusement. L'attaque a lieu
dans la nuit du 10 au 11 décembre. Mais le secret en a été livré
aux Marocains, qui sont sur leurs gardes. Les assaillants trouvent
le premier camp désert. Ils se jettent sur le second; le fils de
l'empereur n'y est pas. Bientôt le jour commence à paraître. Épuisés,
accablés par le nombre, décimés par le feu de l'ennemi, les réguliers
sont obligés de battre en retraite, en laissant sur le terrain la
moitié de leur effectif. Cet insuccès ne laisse plus aucun espoir à
Abd el-Kader. Acculé à la mer et à la Moulouïa, petite rivière au
delà de laquelle est la frontière algérienne, serré de plus en plus
près par la masse des Marocains, voyant les défections se produire
dans ses rangs et jusque parmi ses frères, il n'a plus d'autre
ressource, pour sauver du massacre la deïra où il a des êtres très
chers, sa mère, sa femme, ses enfants, que de la faire passer sur le
territoire français. Dans la nuit du 20 au 21 décembre, commence la
traversée du gué de la Moulouïa. Au lever du soleil, les Marocains
paraissent sur les hauteurs: il faut livrer un dernier combat pour
couvrir la retraite de la deïra. Les réguliers se dévouent. Abd
el-Kader est au milieu d'eux, la tête, la poitrine et les pieds nus,
brave entre les plus braves, cherchant la mort sans la trouver;
ses vêtements sont criblés de balles, et il a trois chevaux tués
sous lui. À la fin de la journée, un tiers de ses combattants a
succombé, mais le but est atteint; la deïra touche le sol algérien.
L'émir conseille alors à ses soldats de se disperser et d'aller
faire leur soumission aux Français. Les survivants des réguliers, en
haillons, noirs de poudre, exténués, décharnés, la plupart criblés
de blessures, mais d'allure encore superbe, se dirigent les uns
vers la ville de Nemours, les autres vers le camp de La Moricière.
Abd el-Kader ne les suit pas. Accompagné de quelques cavaliers, il
s'éloigne vers le sud. Espère-t-il gagner le désert et y tenter
encore une fois la fortune? Ou bien n'est-ce pas plutôt le souvenir
des prisonniers français odieusement massacrés par son ordre, presque
au même endroit où il vient de livrer son dernier combat, qui pèse
sur lui et le fait hésiter à se fier à la générosité française?

De la frontière strictement gardée, La Moricière suit tous ces
événements. L'important est de mettre la main sur Abd el-Kader. Avec
son coup d'oeil habituel et sa connaissance des lieux, le général
devine que l'émir devra passer par le col de Kerbous, voisin de la
frontière. Sans perdre une minute, il y envoie un détachement de
spahis, et lui-même se met en route, au milieu de la nuit, avec le
gros de ses troupes. Il a vu juste. Au bout de peu de temps, on
entend quelques coups de feu: c'est Abd el-Kader qui essaye de forcer
le passage. Le trouvant gardé, il se décide enfin à suivre le parti
que sa mère et sa femme l'ont supplié de prendre, et à se livrer aux
Français. Ne pouvant écrire à cause de la nuit noire et du mauvais
temps, il envoie à La Moricière l'empreinte de son cachet sur un
papier tout mouillé par la pluie. Le général lui fait porter, avec
la promesse de L'_aman_, son propre sabre comme gage de sa parole.
Le jour venu, l'émir écrit à La Moricière: «...J'ai reçu le cachet
et le sabre que tu m'as fait remettre comme signe que tu avais reçu
le blanc-seing que je t'avais envoyé... Cette réponse de ta part
m'a causé de la joie et du contentement. Cependant, je désire que
tu m'envoies une parole française qui ne puisse être ni diminuée ni
changée, et qui me garantira que vous me ferez transporter, soit à
Alexandrie, soit à Akka (Saint-Jean d'Acre), mais pas autre part.
Veuille m'écrire à ce sujet d'une façon positive...» Le général
estime qu'avant tout il ne faut pas laisser échapper l'occasion,
vainement cherchée pendant tant d'années, de délivrer notre colonie
de son plus redoutable ennemi; il a trop l'expérience du pays et de
l'homme pour être sûr de s'emparer de ce dernier s'il veut gagner
le désert; aussi n'hésite-t-il pas à prendre sur lui d'accepter les
conditions de l'émir. «J'ai reçu ta lettre, lui répond-il, et je l'ai
comprise. J'ai l'ordre du fils de notre Roi de t'accorder l'_aman_
que tu m'as demandé et de t'accorder le passage de Djemnia-Ghazaouet
à Alexandrie ou à Akka; on ne te conduira pas autre part. Viens,
comme il te conviendra, soit de jour, soit de nuit. Ne doute pas de
cette parole: elle est positive. Notre souverain sera généreux envers
toi et les tiens...»

Le lendemain,--c'était le 23 décembre,--Abd el-Kader vient se livrer
aux Français, sur le plateau même de Sidi-Brahim où, deux ans
auparavant, il a exterminé la petite troupe du colonel de Montagnac:
le marabout est là avec ses murs encore tachés de sang, et les
ossements jonchent le sol. L'émir croyait rencontrer La Moricière;
mais celui-ci étant occupé ailleurs à pourvoir au sort des nombreux
fugitifs, il est reçu par le colonel de Montauban. Après avoir salué
gravement la cavalerie française, il pousse jusqu'à Nemours, où il
rejoint enfin La Moricière; celui-ci y arrivait sans autre escorte
que quelques-uns des réguliers qui s'étaient rendus à lui la veille.
Abd el-Kader remet son yatagan au général, «le seul homme, dit-il,
entre les mains duquel il a pu se résoudre à consommer le sacrifice
suprême de son abdication».

Quelques heures auparavant, dans cette même petite ville de Nemours,
débarquait le duc d'Aumale qui était parti d'Alger le 18 décembre,
sur les pressantes instances de La Moricière, mais qui avait été
retardé par le mauvais état de la mer. Le commandant de la province
d'Oran lui rend aussitôt compte de tout ce qu'il a fait. Après
quelques instants de réflexion, le prince donne son approbation
entière, et déclare au général, qui l'en remercie avec émotion,
qu'il ratifie les engagements pris et en assume la responsabilité.
Le soir, Abd el-Kader, conduit par La Moricière, vient rendre
visite au gouverneur. «Tu devais, depuis longtemps, désirer ce
qui arrive aujourd'hui, lui dit-il; l'événement s'est accompli à
l'heure que Dieu avait marquée.» Le prince confirme alors à l'émir
la promesse qui lui a été faite de le conduire à Saint-Jean d'Acre
ou à Alexandrie; toutefois il ajoute: «Il sera ainsi fait, s'il
plaît à Dieu; mais il faut l'approbation du Roi et des ministres,
qui seuls peuvent décider sur l'exécution de ce qui est convenu
entre nous trois; quant à moi, je ne puis que rendre compte de ce
qui s'est passé, et t'envoyer en France pour y attendre les ordres
du Roi.»--«Que la volonté de Dieu soit faite, répond l'émir; je me
confie à toi.» Le prince prévient en outre Abd el-Kader, qui paraît
le comprendre, qu'on ne pourra pas l'envoyer tout de suite en Orient,
et que le gouvernement devra préalablement se concerter avec la
Porte. La conversation se prolonge pendant quelques instants: on
parle du passé, particulièrement de la prise de la Smala. À la fin
de la visite, le duc d'Aumale rappelle à l'émir, qui eût bien voulu
l'oublier, qu'il doit lui amener un cheval en signe de soumission. En
rentrant dans sa tente, Abd el-Kader, jusque-là si stoïque, ne peut
s'empêcher de pleurer: toute la nuit, il demeure sans sommeil, secoué
par ses sanglots.

Le lendemain matin, l'âme brisée, mais résignée, l'émir monte la
dernière jument qui lui reste et qui, comme lui-même, est blessée;
puis il s'avance, suivi de quelques serviteurs, vers le logement
du gouverneur. À une certaine distance, il met pied à terre, et,
conduisant le cheval par la bride, il s'approche du duc d'Aumale qui
est entouré de son état-major. «Je t'offre ce cheval, lui dit-il,
le dernier que j'aie monté; c'est un témoignage de ma gratitude,
et je désire qu'il te porte bonheur.»--«Je l'accepte, répond le
prince, comme un hommage rendu à la France dont la protection te
couvrira désormais, et comme signe de l'oubli du passé.» Les nombreux
indigènes, témoins de cette scène, ne cachent pas leur émotion. Abd
el-Kader retourne ensuite à pied à sa tente. Dans l'après-midi, il
s'embarque, avec le gouverneur, sur un bâtiment à vapeur qui le
conduit à Mers el-Kébir, le port d'Oran. Là, il est transbordé sur
une frégate qui fait immédiatement route pour Toulon. Pendant ce
temps, un _Te Deum_ solennel d'actions de grâces était chanté dans
la principale église d'Oran, en présence du prince, du général de La
Moricière et de toutes les autorités.

Dans la joie d'un succès qui marquait si heureusement les débuts de
son gouvernement, le jeune prince eut le bon goût de ne pas oublier
le vieux guerrier qui, après avoir été si longtemps à la peine, ne
se trouvait pas être à l'honneur; il écrivit au maréchal Bugeaud:
«Les événements du Maroc et la vie politique d'Abd el-Kader ont eu
le dénouement que vous prévoyiez et que je n'osais espérer. Lorsque
le grand fait s'est accompli, votre nom a été dans tous les coeurs.
Chacun s'est rappelé avec reconnaissance que c'est vous qui aviez
mis fin à la lutte, que c'est l'excellente direction que vous aviez
donnée à la guerre et à toutes les affaires d'Algérie qui a amené
la ruine morale et matérielle d'Abd el-Kader.» Visiblement touché
au coeur, le maréchal répondit: «J'étais certain d'avance que vous
pensiez ce que vous m'écrivez sur la chute d'Abd el-Kader. Vous avez
l'esprit trop juste pour ne pas apprécier les véritables causes de
cet événement, et l'âme trop élevée pour ne pas rendre justice à
chacun. Comme tous les hommes capables de faire les grandes choses,
vous ne voulez que votre juste part de gloire, et, au besoin,
vous en céderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon
prince, vous m'avez beaucoup honoré, mais vous vous êtes honoré bien
davantage.» Sous la même inspiration, le duc d'Aumale envoyait à
Mme de La Moricière le yatagan que le général, son mari, avait reçu
d'Abd el-Kader lors de sa soumission, et qu'il avait ensuite remis au
gouverneur, et il faisait présent au général Changarnier du pistolet
que l'émir avait laissé à l'arçon de sa selle en amenant le cheval de
soumission. Le prince tenait évidemment à bien marquer ce qui était
dû, dans le bonheur présent, aux efforts passés. C'était d'un coeur
délicat et d'une politique habile.

Il semble qu'un événement aussi heureux, aussi décisif pour l'avenir
de notre domination algérienne, eût dû causer en France une
satisfaction sans mélange. Mais il fallait compter avec un esprit
d'opposition alors trop surexcité pour laisser juger des choses au
seul point de vue patriotique. C'était ainsi qu'à la veille de la
révolution de 1830, les libéraux de ce temps, loin d'applaudir à
la prise d'Alger, avaient vu avec déplaisir un succès qui pouvait
servir au gouvernement et s'étaient efforcés d'en obscurcir l'éclat.
Aussitôt la nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader arrivée à Paris,
dans les premiers jours de janvier 1848, les journaux de gauche
affectèrent d'en réduire la portée et d'y voir un pur hasard dont le
gouvernement n'était pas fondé à se faire honneur. Cherchant où faire
porter leur critique, ils s'attaquèrent à l'engagement contracté
envers l'émir, feignant de croire qu'il eût été facile de s'emparer
de sa personne sans souscrire aucune condition. Ils s'en prenaient
moins à La Moricière, chez lequel ils ménageaient un député siégeant
sur les bancs de l'opposition, qu'au duc d'Aumale. À les entendre, le
général n'avait pas eu, dans la chaleur et la rapidité de l'action,
le loisir de beaucoup réfléchir; il appartenait au gouverneur de
décider avec plus de maturité et de liberté d'esprit. L'approbation
que ce dernier avait donnée était présentée comme un acte de légèreté
imputable à sa jeunesse; si elle eût été refusée, les mêmes journaux
eussent montré là, sans doute, une malveillance jalouse. Cette
campagne tendait à mettre le ministère en demeure de désavouer le
prince, ou, s'il s'y refusait, à l'accuser une fois de plus de
courtisanerie.

Le duc d'Aumale avait prévu ces attaques. Quand, après avoir entendu
le rapport du général de La Moricière, il s'était décidé à ratifier
l'engagement pris, le général Cavaignac, présent à l'entretien, lui
avait dit: «Vous serez attaqués, très vivement attaqués, soyez-en
sûrs, vous surtout, prince. Plus le succès est grand, plus on
s'efforcera de l'amoindrir et même de le retourner contre vous.»
Cette perspective n'avait pas ébranlé un moment le gouverneur dans
sa résolution de couvrir entièrement son lieutenant. «Eh bien,
avait-il répondu en riant à Cavaignac, le général de La Moricière est
député de la gauche, et vous n'êtes pas, je crois, sans avoir encore
quelques amis dans le parti républicain: à vous deux de parer.» La
Moricière était sans doute sous l'impression de l'avertissement donné
par Cavaignac, quand, dans cette même journée du 24 décembre, il
écrivait à sa femme: «Nous n'étions pas sûrs de prendre l'émir; il
a proposé de se soumettre, j'ai accepté, le voilà entre nos mains.
Plus ce résultat est important, plus on va chercher à le diminuer ou
à le décrier. Ainsi sont les hommes. Attendez-vous donc à m'entendre
attaqué en cette occasion. Je vous en préviens, pour que vous ne
vous en étonniez pas.» Du reste, une fois rentré en France, le
commandant d'Oran profita de sa position de député pour justifier sa
conduite du haut de la tribune; il expliqua comment Abd el-Kader eût
pu s'échapper, et à ceux qui disaient qu'il eût mieux valu courir
cette chance et que l'émir était moins dangereux dans le désert qu'à
Alexandrie, il ripostait vivement: «Si telle est votre opinion, rien
n'est plus facile que de le remettre au désert: vous n'avez qu'un mot
à dire; les chemins sont ouverts, et, si vous lui offrez la liberté,
votre prisonnier ne la refusera pas.»

Tout en laissant à La Moricière le soin de «parer» les coups de
l'opposition, le duc d'Aumale ne négligeait pas, de son côté, d'agir
auprès du gouvernement pour prévenir un désaveu qui eût été bien
autrement grave que toutes les criailleries de journaux. Dès le
24 décembre, il adressait à M. Guizot une dépêche où, après avoir
fait connaître l'engagement pris envers l'émir par La Moricière, il
exprimait le voeu qu'on n'en fît pas attendre longtemps l'exécution:
«Sans cette condition, ajoutait-il, il était fort possible qu'un
homme seul, résolu, entouré d'une poignée de cavaliers fidèles,
parvînt à nous échapper et à gagner les tribus qui lui sont encore
dévouées dans le Sud, où il nous eût suscité de grands embarras. Je
ne pense pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée par
cet officier général.» Le 1er janvier 1848, le ministre de la guerre
répondait au duc d'Aumale: «Vous avez ratifié les promesses faites
par le général de La Moricière, et la volonté du Roi est qu'elles
soient exécutées. Le cabinet s'occupe des mesures propres à prévenir
les embarras éventuels qui pourraient naître, dans l'avenir, du
caractère aventureux et perfide de l'émir.» Cette dernière réserve
était justifiée: il eût été imprudent de débarquer purement et
simplement Abd el-Kader dans quelque port du Levant, sans prendre
aucune mesure pour l'empêcher de travailler de là contre nous ou
même de revenir nous faire la guerre en Algérie. L'attention du
gouvernement était d'autant plus en éveil sur ce danger, que l'émir,
causant avec le colonel Daumas qui était venu le voir à Toulon, avait
émis la prétention, dont il n'avait pas été question lors de sa
reddition, d'aller s'établir à la Mecque, loin de toute surveillance
française et au foyer le plus ardent du fanatisme musulman. Le
ministère n'admettait l'idée de conduire Abd el-Kader à Alexandrie
que s'il devait y être en quelque sorte interné et tenu dans
l'impossibilité de nous nuire.

Tant qu'il se préoccupait seulement d'obtenir ces garanties, le
gouvernement ne manquait pas aux promesses faites par le duc
d'Aumale. Mais y avait-il chez lui quelque autre arrière-pensée?
Songeait-il à désavouer ces promesses? On avait remarqué qu'à peine
arrivé à Toulon, Abd el-Kader, au lieu d'être gardé au lazaret, avait
été enfermé comme un prisonnier au fort Lamalgue. Le 3 janvier, lors
de la nomination de la commission de l'adresse, M. Léon Faucher ayant
critiqué, dans son bureau, l'engagement contracté et ayant sommé le
ministère de dire s'il le prenait à son compte, M. Guizot répondit
qu'il réservait son opinion, qu'il n'avait pas arrêté encore de
parti, et que la publication faite, dans le _Moniteur_, du rapport
du gouverneur général n'impliquait pas ratification. Deux semaines
après, le 17 janvier, à la Chambre des pairs, le président du
conseil, tout en exprimant l'espoir d'arriver à concilier le maintien
des paroles données avec ce qu'exigeait la sécurité de l'Algérie,
insistait d'une façon significative sur ce «qu'il n'appartenait pas
à un général, à un général en chef, même à un prince, d'engager
politiquement, sans retour, sans examen, le gouvernement du Roi»;
il ajoutait que, «dans la question qui lui était soumise, le
gouvernement conservait et entendait conserver la pleine liberté de
son examen et de sa décision». Le lendemain, le _Journal des Débats_
développait, dans un grand article, une thèse semblable. Enfin, vers
la même époque, on tâchait, sans succès, il est vrai, par l'entremise
du colonel Daumas, d'amener l'émir à demander de lui-même à rester en
France.

Tout cela indiquait évidemment chez les ministres une méfiance, après
tout assez justifiée par le passé, de ce que chercherait à faire
Abd el-Kader une fois hors de nos mains; ils eussent été heureux de
pouvoir honorablement échapper à l'exécution de l'engagement pris;
mais, d'autre part, ils n'oubliaient pas que cet engagement avait
seul permis de s'emparer de la personne de l'émir, et que, en dépit
de toutes les thèses sur le droit de ratification, l'honneur de la
France était engagé dans une certaine mesure. D'Alger, d'ailleurs, le
duc d'Aumale ne manquait pas de faire valoir avec beaucoup de force
ces considérations, et il déclarait sa volonté très nette de donner
sa démission s'il était désavoué. Est-ce l'effet de cette menace?
toujours est-il que les déclarations faites, le 5 février, par M.
Guizot, à la Chambre des députés, différaient notablement de son
langage à la Chambre des pairs. Il y annonçait que «le gouvernement
se proposait de tenir la parole donnée» et d'envoyer l'émir à
Alexandrie; il ajoutait qu'une négociation était ouverte pour obtenir
du pacha d'Égypte les garanties de surveillance nécessaires à notre
sécurité. Le 22 février, à la veille même de la révolution, le Roi,
causant avec M. Horace Vernet qui allait faire le portrait de l'émir,
le chargeait de donner à ce dernier toute assurance pour la prochaine
réalisation des promesses faites par le duc d'Aumale. On le voit,
le gouvernement avait, plus ou moins à regret, pris son parti de
ratifier ce qui avait été fait. Si donc Abd el-Kader a été, pendant
quatre ans encore, retenu prisonnier en France, c'est le fait de la
république, non de la monarchie de Juillet. La république a-t-elle
cru trouver, dans l'ébranlement général causé par la révolution, des
raisons nouvelles qui l'autorisaient à prendre cette mesure? Ce n'est
pas le lieu d'examiner cette question. Remarquons seulement que le
pouvoir a été alors occupé, pendant un certain temps, par les hommes
qui devaient attacher le plus d'importance à observer la parole
donnée, par les généraux de La Moricière et Cavaignac.

Si la reddition d'Abd el-Kader causait quelques embarras passagers
au gouvernement français, elle avait, en Algérie même, un effet
immense et singulièrement bienfaisant. Nulle victoire n'eût autant
servi à affermir notre domination, à soumettre les Arabes et à
donner confiance aux colons. Partout se manifestait une impression
de paix et de sécurité, inconnue jusqu'alors. L'Afrique française
voyait s'ouvrir devant elle une ère vraiment nouvelle. Tel était le
changement que, du coup, l'armée d'occupation eût pu être réduite
d'un tiers. Le duc d'Aumale insista cependant pour qu'on ne rappelât
pas immédiatement en France les régiments devenus disponibles:
ceux-ci lui paraissaient pouvoir être employés plus utilement en
Algérie. Il avait préparé, pour la conquête de la Kabylie, demeurée
indépendante malgré les diverses expéditions du maréchal Bugeaud, un
plan qui pouvait être exécuté au printemps de 1848, si aucune tâche
plus urgente ne s'imposait. Ajoutons qu'à ce moment, tout attentif
qu'il fût aux choses de son gouvernement, il ne s'y absorbait pas
exclusivement et ne laissait pas de porter ses regards au loin. En
présence de la situation chaque jour plus troublée de l'Europe et
particulièrement de l'Italie, il croyait que la France serait amenée
prochainement à quelque action militaire, et, dans ce cas, l'armée
d'Afrique lui semblait appelée à jouer un rôle considérable. Sous
l'empire de cette préoccupation, il ramenait sur la côte, pendant
le mois de janvier 1848, les troupes dont la présence n'était
plus nécessaire dans l'intérieur des provinces. Il massait ainsi,
sans bruit, à proximité des ports, environ quinze mille soldats
aguerris qui, en quatre jours et sans donner l'éveil à personne,
pouvaient être embarqués et dirigés sur un point quelconque de la
Méditerranée[446]. L'emploi possible de ce corps expéditionnaire
faisait travailler la jeune et généreuse imagination du gouverneur:
il voyait déjà s'ouvrir devant lui de plus importants champs de
bataille, et son âme frémissait à la pensée des grandes choses qu'il
aurait peut-être l'occasion d'y faire, pour cette France tant aimée.
Ces idées l'occupaient, quand, le 10 février 1848, il fut rejoint à
Alger par le prince de Joinville qui cherchait pour la princesse,
sa femme, un climat plus chaud que celui de Paris. Le vainqueur de
Saint-Jean d'Ulloa et de Mogador n'avait pas le patriotisme moins
ardent que le vainqueur de la Smala. On peut donc s'imaginer les
rêves de gloire qui durent être alors ébauchés dans les conversations
des deux frères. Hélas! le réveil était proche, et quel réveil!

[Note 446: Ce sont ces troupes que la république devait trouver
toutes prêtes et dont elle fera le noyau de l'armée des Alpes.]



CHAPITRE VI

LA DERNIÈRE SESSION.

(Décembre 1847.--Février 1848.)

     I. Malaise des esprits. N'aurait-il pas mieux valu changer le
     cabinet? Le Roi rebute ceux qui lui donnent ce conseil. Madame
     Adélaïde. La famille royale. Raisons pour lesquelles M. Guizot
     ne veut pas quitter le pouvoir. Sa conversation avec le Roi.
     État d'esprit de M. Duchâtel. Les opposants ne croient pas à
     la possibilité d'une révolution.--II. Le discours du trône.
     Irritation de l'opposition. La majorité paraît compacte.--III.
     L'adresse à la Chambre des pairs. Le débat sur l'Italie. M.
     Guizot expose sa politique. Le débat sur la Suisse. Discours
     de M. de Montalembert.--IV. À la Chambre des députés, attaque
     sur l'affaire Petit. Réponse de M. Guizot.--V. L'adresse
     au Palais-Bourbon. La question budgétaire. M. Thiers et M.
     Duchâtel. Quelle est la véritable situation des finances? Le
     bilan du règne.--VI. L'amendement sur la question de moralité.
     Discours de M. de Tocqueville. Discussion scandaleuse.--VII. Le
     débat sur les affaires étrangères. Dans la question italienne,
     M. Guizot a un avantage marqué sur M. Thiers. Discours
     révolutionnaire de M. Thiers sur la Suisse. Fatigue de M.
     Guizot. L'opposition le croit physiquement abattu. Il parle avec
     un succès éclatant sur la nomination du duc d'Aumale.--VIII. La
     question de la réforme. Beaucoup de conservateurs voudraient
     qu'on «fît quelque chose». Le projet de banquet du XIIe
     arrondissement. Défis portés, à la tribune, par les opposants.
     Réponses de M. Duchâtel et de M. Hébert. Les amendements
     Darblay et Desmousseaux de Givré. L'article additionnel de M.
     Sallandrouze. Déclaration un peu ambiguë de M. Guizot. Il a agi
     malgré le Roi. Le ministère l'emporte au vote, mais il sort
     affaibli de cette discussion.


I

L'ouverture de la session était annoncée pour le 28 décembre 1847.
L'opposition, tout échauffée de ses banquets, y arrivait dans un état
de surexcitation extrême et résolue à ne garder aucun ménagement.
Un symptôme encore plus inquiétant peut-être était le malaise et
le trouble de cette grande masse qui joue le rôle de spectateur
dans le drame politique. Tout y avait contribué: les mécomptes de
la dernière session, les souffrances de la crise économique et
surtout le doute où l'on était parvenu à jeter les esprits sur la
moralité du régime. De nouveaux scandales[447], de retentissants
suicides[448] venaient encore d'assombrir les derniers mois de 1847.
«Triste année», écrivait le 31 décembre, à l'heure même où elle
finissait, un ami du cabinet, «année marquée par tant de désastres,
tant de catastrophes, tant de crimes publics ou privés, et qui
apparaîtra dans l'histoire avec une physionomie toute particulière,
plus sombre que celle des années mêmes où ont éclaté de grandes
et sanglantes révolutions, parce qu'elle a semblé mettre à nu les
plaies d'une société corrompue[449].» Le même observateur ajoutait,
quelques jours plus tard: «Les esprits sont inquiets, tristes,
agités. Les événements de la politique extérieure, l'état de la
Suisse et de l'Italie, en France même le réveil plus ou moins
sérieux de l'esprit révolutionnaire, attesté par les banquets, les
nombreuses catastrophes qui ont semblé prouver, depuis quelques
mois, l'affaiblissement du sentiment moral tant dans le gouvernement
que dans les classes supérieures, les embarras financiers, les
souffrances du commerce et de l'industrie, les faillites, moins
nombreuses, moins énormes qu'en Angleterre, en Belgique et en
Allemagne, mais considérables pourtant, la baisse des fonds, les
bruits sans cesse répandus sur la maladie ou la mort du Roi, et qui
rappellent si vivement aux imaginations les chances de l'existence
d'un homme de soixante-quinze ans, tel est le fonds bien sombre sur
lequel roulent tous les entretiens. Il faut ajouter que, par suite
des diverses calamités qui ont affligé la société, l'hiver s'écoule
sans fêtes, sans bals, sans grandes réunions; que le commerce s'en
ressent et s'en plaint. Aussi le mécontentement est-il général.
On se croit vaguement menacé de quelque grande calamité[450].»
La même impression se retrouve chez d'autres contemporains. «On
n'entend que des bruits sinistres», écrivait M. Doudan[451]. Pas
de mauvaises nouvelles qui ne trouvassent immédiatement créance:
à plusieurs reprises, on crut le Roi malade ou même mort. Un
député ministériel, déjà assez en vue, bien que fort loin de la
notoriété qu'il devait acquérir plus tard, M. de Morny, avouait son
anxiété dans un article publié par la _Revue des Deux Mondes_; il
y déclarait que «la situation politique était plus grave et plus
difficile qu'elle ne l'avait été depuis longtemps». Le désarroi,
le découragement des amis naturels du cabinet frappaient tous les
observateurs un peu perspicaces. Dès le 3 octobre 1847, M. de Barante
envoyait à M. Guizot cet avertissement: «Le parti conservateur est,
je crois, fidèle, mais plus attristé qu'on ne vous le dit: vous avez
à lui donner courage et contentement. Vous avez besoin d'une forte
session et de quelques discussions éclatantes, pour regagner ce que
l'insolence des journaux et la présomption des opposants d'ordre
inférieur ont fait perdre en considération au gouvernement[452].» Le
même M. de Barante écrivait, deux mois plus tard, à un de ses amis:
«Le parti conservateur soutiendra M. Guizot, mais avec une mollesse
chagrine, avec plus de crainte de l'opposition que de confiance dans
le cabinet[453].»

[Note 447: Un pair portant un grand nom de l'Empire était devenu fou
à la suite de désordres et avait voulu, dit-on, tuer sa maîtresse. Un
autre, ambassadeur en fonction, pris d'un accès de manie furieuse à
la suite de querelles domestiques, s'était enfermé dans une chambre
d'hôtel, avec ses deux enfants, menaçant de les tuer et de se tuer
après; ce n'était qu'après trois heures d'efforts qu'on était parvenu
à se rendre maître de lui et à l'enfermer dans une maison de santé.]

[Note 448: Le plus douloureux de ces suicides fut celui du comte
Bresson, l'habile négociateur des mariages espagnols, qui se coupa
la gorge à Naples, où il venait d'être nommé ambassadeur. Le déboire
très vif qu'il avait ressenti en se voyant appelé momentanément à un
poste secondaire ne suffisait pas à expliquer cet acte de désespoir,
qui devait être attribué à un accès de fièvre chaude.]

[Note 449: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 450: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 451: _Mélanges et lettres_, t. II, p. 148.]

[Note 452: _Documents inédits._]

[Note 453: _Ibid._]

De bons esprits,--dont plusieurs n'étaient nullement ennemis des
hommes au pouvoir,--en venaient à se demander s'il ne vaudrait
pas mieux éviter la lutte que l'engager dans ces conditions
périlleuses, et s'il ne serait pas plus sage de changer le
cabinet avant l'ouverture de la session. À leur avis, la situation
était trop tendue; il fallait à tout prix la détendre. N'était-ce
pas précisément l'avantage du régime parlementaire et de la
responsabilité ministérielle de permettre à la couronne de se plier
aux évolutions successives de l'esprit public? Que les idées de
l'opposition fussent peu raisonnables, ses mobiles et ses procédés
encore moins respectables, plusieurs de ceux qui désiraient un
nouveau ministère ne le contestaient pas; mais ils croyaient
impossible de ne pas tenir compte des préventions qu'elle était
parvenue à soulever. Ils ne s'arrêtaient pas à ce fait que le cabinet
avait jusqu'ici gardé la majorité dans les Chambres; pour être encore
numériquement nombreuse, cette majorité leur semblait moralement
ébranlée; si elle suivait le ministère, elle le suivait tristement,
avec plus de docilité que de foi. Ils ajoutaient que, surtout avec
un régime de suffrage restreint, on devait prêter l'oreille aux
bruits qui s'élevaient parfois hors des frontières du pays légal,
et y avoir égard quand ils avaient une certaine puissance. Il
n'était pas jusqu'à la durée inaccoutumée du cabinet qui ne parût
une raison de le remplacer. On ne doit pas croire, en effet, que,
pour un ministère, une vie prolongée soit toujours une cause de
force. Il faut compter avec la frivolité badaude, si vite ennuyée
de toute monotonie. Une partie de l'opinion, oublieuse du dégoût
et de l'inquiétude que lui avait causés, avant 1840, un régime de
crises ministérielles incessantes, finissait par se lasser de voir au
gouvernement les mêmes visages. D'ailleurs, si, en gardant longtemps
le pouvoir, des ministres peuvent, par les services rendus, créer et
fortifier leur clientèle, ils éveillent aussi forcément autour d'eux,
par ce qu'ils font et par ce qu'ils ne font pas, des déceptions,
des ressentiments, des jalousies, dont l'accumulation devient un
véritable péril. Et puis, dans les luttes parlementaires de quelque
durée, la situation est loin d'être égale entre eux et les opposants:
ces derniers, après chaque défaite, sont libres de se retirer à
l'écart, pendant un certain temps, pour restaurer leurs forces;
ainsi avait fait souvent M. Thiers; les ministres, au contraire, ne
sauraient s'éloigner, un seul instant, du champ de bataille; ils
doivent y demeurer quand même, exposés aux coups de leurs ennemis,
aux exigences de leurs amis, aux surprises des événements; de là
souvent ce résultat bizarre que les blessures du vainqueur restent à
vif et même s'enveniment, tandis que celles du vaincu se cicatrisent
assez promptement.

Quelles que fussent les raisons alléguées en faveur d'un changement
de ministère, elles se brisaient devant la volonté absolument
contraire du Roi. Déjà j'ai eu l'occasion de montrer quel était alors
l'état d'esprit de Louis-Philippe[454]. L'irritation que lui avait
causée la campagne des banquets, l'affermissait encore dans son parti
pris de ne rien céder à l'opposition. Et puis il se sentait tout à
fait rassuré sur la correction constitutionnelle de sa conduite.
Pour rien au monde, il n'eût cherché, comme Charles X, à gouverner
contre la majorité. Mais le pays, consulté en 1846, n'avait-il
pas répondu en donnant au ministère une majorité qui, depuis
lors, lui était demeurée fidèle? Après sa chute, Louis-Philippe
revenait volontiers sur cet argument qui lui paraissait justifier
sa conduite. «Remarquez-le bien, disait-il à un de ses visiteurs
de Claremont, je suis tombé en pleine constitution! Mon ministère,
dont on demandait la chute, avait la majorité... Si, cédant aux
clameurs de l'opposition, j'avais spontanément brisé ce ministère, je
n'étais plus dans la pratique vraie du gouvernement constitutionnel.
La France ne voulait plus de mes ministres, prétendaient leurs
adversaires. Mais cet argument a été, de tout temps et dans tous
les pays, l'arme de l'opposition... C'est ce que la plus formidable
des oppositions disait à Pitt, lorsque, âgé de vingt-quatre ans, il
prit les affaires. Pitt ne se laissa pas convaincre. Après avoir
essuyé quatorze défaites en trois mois (mon ministère n'en avait pas
encore subi une seule), il désira savoir si l'Angleterre pensait
réellement comme l'opposition, et il fit appel aux électeurs. Que
répondirent-ils? qu'ils étaient avec Pitt et non avec l'opposition.
Fort de cette réponse, Pitt garda les affaires, et il les garda
vingt ans! Mon gouvernement avait une situation bien plus belle
que celle de Pitt; la Chambre le soutenait, et le Roi,--un roi
constitutionnel!--lui devait son franc et loyal support. D'ailleurs,
je croyais, moi, dans mon âme et conscience, que la politique suivie
par mon ministère était la bonne, la vraie[455].»

[Note 454: Voir plus haut, p. 16 et 17.]

[Note 455: _Abdication du roi Louis-Philippe_, racontée par lui-même
et recueillie par M. Édouard LEMOINE, p. 34 à 37.]

Il ne manquait pourtant pas de gens, dans l'entourage du Roi, pour
le pousser à se séparer de ce ministère. La cour était généralement
défavorable à M. Guizot, dont elle jugeait l'impopularité dangereuse
pour la monarchie. L'intendant de la liste civile, M. de Montalivet,
professait cette idée avec une particulière insistance. Son jugement
était, à la vérité, un peu suspect, car, depuis plusieurs années,
il avait pris position contre le cabinet et s'était associé aux
campagnes de M. Molé[456]. Appelé par ses fonctions à travailler
deux ou trois fois par semaine avec le Roi, il en profitait pour lui
signaler le mécontentement croissant de l'opinion. Plusieurs autres
personnes, en mesure d'aborder le souverain, lui parlaient dans le
même sens, telles le maréchal Gérard, le maréchal Sébastiani, M.
Dupin, et enfin le préfet de la Seine, M. de Rambuteau, qui déclarait
l'esprit de la bourgeoisie parisienne fort malade et ajoutait que
«la moindre écorchure amènerait la gangrène». Louis-Philippe ne
voulait rien entendre et rabrouait même parfois assez rudement ces
informateurs et ces conseillers malencontreux. M. d'Haubersaert,
conseiller d'État, interrogé au retour d'une mission qui lui avait
fait parcourir une partie de la France, rapportait au Roi «qu'il y
avait beaucoup d'agitation dans les esprits, que partout on demandait
des réformes»; mais Louis-Philippe l'interrompait, à chaque mot, par
des «Non... Vous vous trompez... Je sais le contraire.» L'effort pour
inquiéter le Roi et le détacher de M. Guizot devait se continuer dans
les premiers jours de la session. M. de Montalivet se fondait sur
ce qu'il était colonel de la légion à cheval de la garde nationale,
pour signaler à Louis-Philippe le mécontentement et la désaffection
qui se manifestaient dans les rangs de la milice parisienne. Un
jour, il avait fait de cet état d'esprit une peinture si sombre que,
pour la première fois, le Roi parut ébranlé. Mais ce ne fut pas
pour longtemps. Le surlendemain, comme Louis-Philippe travaillait
avec son intendant, il lui dit: «J'ai été ému avant-hier; j'ai fait
venir Duchâtel et Jacqueminot; ils m'ont pleinement rassuré! Cette
maudite goutte vous rend pessimiste!--Hélas! Sire, répondit M. de
Montalivet, c'est de l'aveuglement de vos ministres que vient le
danger!--Que peut me faire la garde nationale? reprit le Roi. Je suis
dans la Charte. Je n'en sortirai pas comme Charles X. Je suis donc
inexpugnable.--La Chambre ne représente plus le pays; la majorité
est factice. La Charte a donné au Roi le pouvoir de dissoudre afin
de rectifier les malentendus graves et profonds.--Vous voulez la
réforme, vous ne l'aurez pas! Non que je sois hostile à la réforme
en elle-même, mais elle me mènerait par M. Molé à M. Thiers. Thiers,
c'est la guerre! et je ne veux pas voir anéantir ma politique de
paix. D'ailleurs, si on me pousse, j'abdiquerai.» Cette crainte de
M. Thiers était alors l'un des sentiments dominants du Roi. «Vous
voulez, disait-il à M. Dupin, que je renvoie mon ministère et que
j'appelle Molé. Je n'ai pas, vous le savez, la moindre répugnance
pour Molé; mais Molé échouera; et après lui, que reste-t-il? M.
Thiers escorté de MM. Barrot et Duvergier qui voudront gouverner,
qui m'ôteront tout pouvoir, qui bouleverseront ma politique; non,
non, mille fois non. J'ai une grande mission à remplir, non seulement
en France, mais en Europe, celle de rétablir l'ordre... C'est là ma
destinée; c'est là ma gloire; vous ne m'y ferez pas renoncer[457].»

[Note 456: Voir t. V, p. 422 et suiv.]

[Note 457: J'ai trouvé ces divers renseignements soit dans les
passages qui m'ont été communiqués, des _Mémoires de M. le comte de
Montalivet_, soit dans d'autres documents contemporains également
inédits.]

Quand ils se voyaient rebutés par le Roi, M. de Montalivet, le
maréchal Gérard, M. Dupin, M. de Rambuteau allaient assez volontiers
porter leurs alarmes à Madame Adélaïde. Depuis que Louis-Philippe
et sa soeur avaient pu se réunir après la première dispersion
de l'émigration, ils ne s'étaient pas quittés et, à vrai dire,
ils ne faisaient qu'un. Confidente de toutes les pensées de son
frère, associée à son travail, admise à lire tous ses papiers,
presque constamment présente dans son cabinet, Madame Adélaïde ne
représentait pas, dans cette communauté si étroite, l'élément le
moins viril, et, chaque fois qu'une initiative hardie avait été
prise, elle n'y avait pas été étrangère. Des événements douloureux
auxquels sa famille avait été mêlée à la fin du siècle dernier, elle
avait gardé une sorte de ressentiment contre les hommes et les idées
de la droite, et, par suite, une tendance à se porter du côté opposé.
Elle avait notamment peu de goût pour M. Guizot, et en entendre
mal parler ne devait pas lui déplaire. Cela ne la déterminait pas
cependant à presser son frère de changer son ministère. L'admiration
passionnée qu'elle portait au Roi, le souci qu'elle avait de lui
conserver la prépotence dans le gouvernement, la détournaient de
le contredire ouvertement sur une question où il manifestait avoir
une résolution si arrêtée et où il s'était à ce point engagé[458].
D'ailleurs, elle aussi était vieillie, fatiguée. Étant tombée malade
dans les derniers jours de 1847, son état s'aggrava subitement,
et elle succomba le 31 décembre. Sa mort, très douloureuse pour
Louis-Philippe, fit dans le public l'effet d'un nouveau son d'alarme
ajouté à tous ceux qui avaient retenti au cours de cette année
néfaste; l'impression générale fut que, privé de cet appui, le vieux
roi serait plus faible pour résister aux crises qui pourraient
éclater.

[Note 458: _Mémoires inédits du comte de Montalivet._]

Ce que Madame Adélaïde n'avait pas pu ou voulu tenter pour détacher
le Roi de M. Guizot, personne autre dans la famille royale n'était
en mesure de le faire. La Reine avait été un moment assez émue des
rapports de M. de Montalivet; mais le Roi, bien que lui étant très
attaché et admirant beaucoup ses vertus, n'avait pas l'habitude
de prendre ses avis sur les choses de la politique. Quant à la
duchesse d'Orléans, à raison de ses sympathies anciennes et notoires
pour les hommes et les idées du centre gauche, elle était un peu
suspecte à son beau-père et ne pouvait prétendre à exercer sur lui
aucune influence; triste, inquiète, elle se tenait dans une grande
réserve, se sentant observée avec quelque défiance, préoccupée
moins d'agir elle-même que de n'être pas compromise par ceux qui
s'agitaient parfois un peu indiscrètement autour d'elle. Parmi les
fils du Roi, il en était qui ne cachaient pas leurs préventions
contre la politique du cabinet, notamment le prince de Joinville.
Mais si Louis-Philippe était un père très attaché à ses enfants,
plein de sollicitude pour leur avenir, très fier de leurs brillantes
qualités, il était aussi un chef de famille très jaloux de son
autorité, permettant aux princes d'être les instruments, nullement
les conseillers et encore moins les critiques de sa politique.
Plusieurs fois, il avait manifesté son vif mécontentement quand
quelqu'un d'entre eux s'était trouvé agir à l'encontre de ses idées.
Ainsi était-il arrivé, notamment en 1844, lors de la publication de
la note du prince de Joinville sur l'_État des forces navales de la
France_[459]. À la fin de 1847, le bruit courait que, si ce même
prince avait quitté son commandement dans la Méditerranée et s'il se
disposait à aller passer l'hiver à Alger, c'était que son désaccord
avec le Roi sur la politique extérieure et intérieure l'avait fait
frapper d'une sorte de disgrâce[460].

[Note 459: _Aus meinem Leben und uns meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 184.]

[Note 460: On a fait grand bruit, à ce propos, d'une lettre que le
prince de Joinville avait écrite le 7 novembre 1847, de la rade de
la Spezzia, à son frère le duc de Nemours. Cette lettre, ramassée
dans quelque tiroir, lors du sac des Tuileries, le 24 février 1848,
a été publiée par la _Revue rétrospective_. Cette façon de violer le
secret d'une correspondance de famille, pour livrer au public les
plaintes d'un fils contre son père, et cela quand ce dernier était
dans le malheur, fait peu d'honneur à la délicatesse des éditeurs
de la _Revue rétrospective_, et montre une fois de plus qu'on se
permet dans la vie politique des procédés auxquels on aurait honte
d'avoir recours dans la vie privée. Ajoutons qu'on ne saurait
accepter comme un jugement réfléchi et définitif des pages écrites
dans le laisser-aller d'un épanchement fraternel, à une heure d'idées
noires où le prince lui-même se disait «troublé» et «funesté» par
de douloureuses nouvelles. Pour avoir l'expression exacte de sa
pensée, il faudrait, non sans doute prendre le contre-pied, mais
baisser ses plaintes de plusieurs tons. Ces réserves faites, voici
les principaux passages de la lettre: «Mon cher bon, je t'écris
un mot parce que je suis troublé par les événements que je vois
s'accumuler de tous côtés. Je commence à m'alarmer sérieusement,
et, dans ces moments-là, on aime à causer avec ceux en qui on a
confiance. La mort de Bresson m'a funesté... Il était ulcéré contre
le Roi; il avait tenu à Florence d'étranges propos sur lui. Le Roi
est inflexible; il n'écoute plus aucun avis; il faut que sa volonté
l'emporte sur tout. On ne manquera pas de répéter, et on relèvera,
ce que je regarde comme un danger, l'action que le père exerce sur
tout. Cette action inflexible, lorsqu'un homme d'État compromis
avec nous ne peut la vaincre, il n'a plus d'autre ressource que
le suicide.» Rien, soit dit en passant, de moins prouvé que cette
interprétation donnée au suicide de M. Bresson; le prince, écrivant
dans l'émotion de la première nouvelle, était évidemment mal informé.
La lettre continuait en ces termes: «Il me paraît difficile que,
cette année, à la Chambre, le débat ne vienne pas sur cette situation
anormale qui a effacé la fiction constitutionnelle et a mis le Roi
en cause sur toutes les questions. Il n'y a plus de ministres; leur
responsabilité est nulle; tout remonte au Roi. Le Roi est arrivé
à cet âge où l'on n'accepte plus les observations. Il est habitué
à gouverner, et il aime à montrer que c'est lui qui gouverne. Son
immense expérience, son courage et ses grandes qualités font qu'il
affronte le danger audacieusement, mais le danger n'en existe
pas moins... Nous arrivons devant la Chambre avec une déplorable
situation extérieure, et, à l'intérieur, avec une situation qui n'est
pas meilleure. Tout cela est l'oeuvre du Roi seul, le résultat de
la vieillesse d'un roi qui veut gouverner, mais à qui les forces
manquent pour prendre une résolution virile. Le pis est que je ne
vois pas de remède. Chez nous, que dire et que faire, lorsqu'on
montrera notre mauvaise situation financière? Au dehors, que faire
pour relever notre position et suivre une ligne de conduite qui soit
du goût de notre pays? Ce n'est pas, certes, en faisant en Suisse une
intervention austro-française, ce qui serait pour nous ce que les
campagnes de 1823 ont été pour la Restauration. J'avais espéré que
l'Italie pourrait nous offrir ce dérivatif, ce révulsif dont nous
avons tant besoin; mais il est trop tard, la bataille est perdue...
Je me résume: En France, les finances délabrées; au dehors, placés
entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l'Espagne, ou
cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et
lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels: tout
cela rapporté au Roi, au Roi seul qui a faussé nos institutions
constitutionnelles... Tu me pardonneras cette épître; nous avons
besoin de nous sentir les coudes. Tu me pardonneras ce que je dis du
père: c'est à toi seul que je le dis; tu connais mon respect et mon
affection pour lui; mais il m'est impossible de ne pas regarder dans
l'avenir, et il m'effraye un peu.»]

Si Louis-Philippe ne voulait pas se séparer de son ministère,
ne pouvait-il pas venir à la pensée du ministère lui-même de se
retirer volontairement? M. Guizot ne devait pas ignorer qu'il y
avait, dans une partie des conservateurs, une réelle lassitude de
la résistance, l'effroi des violences probables de la lutte, le
désir d'une détente. Ajoutons qu'il n'estimait pas ses adversaires
capables de garder longtemps sa succession. Une sortie volontaire,
en pareil cas, pouvait donc être, de sa part, un acte de prudence
et un calcul habile; et puis elle avait quelque chose de fier et de
hautain qui ne devait pas lui déplaire. Il ne paraît pas cependant
en avoir eu un seul moment l'idée. Sa conduite ne saurait être
expliquée par un vulgaire amour du pouvoir; il était au-dessus d'un
pareil sentiment, et, d'ailleurs, la possession de ce pouvoir avait
vraiment alors peu d'agrément. M. Guizot se décidait uniquement
par la conviction très sincère du bien qu'il pouvait faire au
pays en restant et du mal qu'il lui ferait en tombant; en cela,
il songeait peu aux affaires intérieures, bien qu'il se fût fait
scrupule de provoquer, par sa retraite, la dislocation d'une majorité
conservatrice si laborieusement constituée; il songeait surtout aux
affaires étrangères qui étaient, on le sait, depuis quelque temps,
sa préoccupation dominante. Il se sentait engagé, particulièrement
en Suisse et en Italie, dans de grandes opérations diplomatiques,
au terme desquelles il apercevait la France devenue l'arbitre de
l'Europe; la mission du comte Colloredo et du général de Radowitz
à Paris l'autorisait à croire qu'il touchait à ce but. Or ces
opérations, lui seul en possédait le secret et était en mesure de
les conduire à bonne fin. C'était à raison de la confiance qu'il
inspirait que les puissances continentales consentaient à se mettre
derrière la France. On le lui répétait journellement de Vienne et de
Berlin, et l'un des objets du voyage à Paris des plénipotentiaires
autrichien et prussien était précisément d'examiner, avant de se
lier définitivement, jusqu'à quel point on pouvait être assuré de
la durée du ministère. Celui-ci tombé et les opposants installés à
sa place, tout était interrompu, bouleversé; plus de chance de voir
jouer à la France le grand rôle rêvé pour elle; elle s'éloignait
des puissances continentales, se retrouvait à la merci de lord
Palmerston, et n'était-il même pas à craindre qu'on ne l'engageât,
en Italie, dans quelque aventure conduisant à la guerre, et à la
guerre révolutionnaire? Un ami du ministre, conseiller d'État et
député, le comte de Saint-Aignan, était allé faire un voyage à Rome,
à la fin de 1847; au moment de prendre congé de M. Rossi, il lui
demanda ses commissions pour Paris. «J'en aurais bien une, répondit
l'ambassadeur, mais vous n'oseriez pas la faire.» Sur la promesse
d'une transmission fidèle, M. Rossi reprit: «Eh bien, dites à M.
Guizot qu'il est temps pour lui de s'en aller.» M. de Saint-Aignan,
qui ne s'était attendu à rien de pareil, ne laissait pas d'être assez
embarrassé de son message. Néanmoins, aussitôt revenu à Paris, il
s'en acquitta. M. Guizot ne parut ni surpris, ni choqué; il ne cacha
pas qu'à regarder seulement les affaires intérieures, il aurait été
très tenté de céder la place à d'autres. «Mais, ajouta-t-il, passez
dans le cabinet de M. Génie; il vous montrera les dernières dépêches
que j'ai reçues de Londres, de Berne, de Vienne, de Berlin; vous
comprendrez alors pourquoi je ne puis m'en aller[461].» Doit-on
beaucoup s'étonner de voir le ministre dans ce sentiment, quand
un homme qui n'avait certes pas donné l'exemple d'un attachement
immodéré au pouvoir, et qui avait même, dans d'autres circonstances,
conseillé à M. Guizot de donner sa démission, le duc de Broglie,
écrivait de Londres, le 16 décembre 1847: «Il est clair que le
nouveau cabinet, quel qu'il soit, passera sous le joug de lord
Palmerston et de M. Thiers, que la France prendra rang, derrière
l'Angleterre, à la tête des radicaux de l'Europe; cela est à peu près
aussi certain qu'il est certain que deux et deux font quatre. J'en
conclus qu'il n'y a pas pour la France ni pour l'Europe d'intérêt
plus pressant que le maintien du cabinet, qu'il faut que le cabinet
lui-même ne succombe qu'après avoir fait tout ce qu'il peut faire
honorablement pour se conserver, et que les puissances conservatrices
en Europe doivent faire également au maintien du cabinet tous les
sacrifices que comportent leur honneur et leur dignité[462].»

[Note 461: Ce fait m'a été rapporté par M. le comte de Saint-Aignan.]

[Note 462: _Documents inédits._]

Toutefois, si M. Guizot croyait de son devoir de ne pas déserter son
poste, il n'avait nulle envie de s'imposer à la couronne, et était
prêt à se retirer au cas où celle-ci aurait la moindre hésitation.
Il tenait d'autant plus à avoir sur ce point une explication très
nette, qu'il n'ignorait pas tous les propos tenus contre lui à la
cour, et que l'air parfois soucieux du Roi pouvait faire craindre
qu'il n'en fût ébranlé. Avant donc de s'engager dans les luttes de
la session, il voulut éprouver en quelque sorte la résolution du
souverain et lui ouvrir la porte toute grande pour reculer s'il en
avait la moindre velléité. «Que le Roi, lui dit-il, ait la bonté
d'y penser sérieusement; la situation est grave et peut provoquer
des résolutions graves; on a réussi à donner à cette question de la
réforme électorale et parlementaire une importance qu'en soi elle n'a
pas, mais qui, dans l'état des esprits, est devenue réelle; il n'est
pas impossible que le Roi soit obligé de faire à cet égard quelque
concession.--Que me dites-vous là? s'écria Louis-Philippe avec un
mouvement de vive impatience; voulez-vous, vous aussi, m'abandonner,
moi et la politique que nous avons soutenue ensemble?--Non, Sire;
personne n'est plus convaincu que moi de la bonté de cette politique,
et plus décidé à lui rester fidèle; mais le Roi le sait par sa propre
expérience: il y a, dans le gouvernement constitutionnel, des moments
difficiles, des désagréments à subir, des défilés à passer. C'est
sur le Roi lui-même, je le reconnais, non sur ses ministres, que
pèsent les situations de ce genre; les ministres qui n'y conviennent
pas peuvent et doivent se retirer; le Roi reste et doit rester.
Si la question qui agite en ce moment le pays plaçait le Roi dans
une nécessité semblable, il y aurait pour lui plus de déplaisir
que de danger; il trouverait, dans les rangs de l'opposition, des
conseillers qui lui sont sincèrement attachés et qui accompliraient
probablement ces réformes dans une mesure conciliable avec la
sécurité de la monarchie. Et si cette mesure était dépassée, si
les nouveaux conseillers du Roi ne contenaient pas le mouvement
après l'avoir satisfait, si la politique d'ordre et de paix était
sérieusement compromise, le Roi ne tarderait pas à retrouver, pour la
relever, l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait où peut me
mener la pente où l'on veut que je me place? On est près de tomber,
quand on commence à descendre. Avec votre cabinet, je suis à l'abri
des mauvais premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le
cabinet est bien attaqué; il l'est non seulement dans la Chambre,
dans le public ardent et bruyant; il l'est quelquefois auprès du Roi
lui-même, dans sa cour, plus haut encore peut-être.--C'est vrai,
et je m'en désole: ils ont même inquiété et troublé un moment mon
excellente reine; mais, soyez tranquille, je l'ai bien raffermie;
elle tient à vous autant que moi.--J'en suis bien heureux, Sire,
et bien reconnaissant; mais tout cela fait, pour le cabinet, une
situation bien tendue; s'il doit en résulter une crise ministérielle,
il vaut mieux, infiniment mieux, que la question soit résolue avant
la réunion des Chambres et leurs débats. Aujourd'hui, le Roi peut
changer son cabinet par prudence; la lutte une fois, engagée, il ne
le changerait que par nécessité.--C'est précisément là ma raison pour
vous garder aujourd'hui, s'écria le Roi; vous savez bien, mon cher
ministre, que je suis parfaitement résolu à ne pas sortir du régime
constitutionnel et à en accepter les nécessités, même déplaisantes;
mais, aujourd'hui, il n'y a point de nécessité constitutionnelle;
vous avez toujours eu la majorité. Si le régime constitutionnel veut
que je me sépare de vous, j'obéirai à mon devoir constitutionnel;
mais je ne ferai pas le sacrifice d'avance, pour des idées que je
n'approuve pas. Restez avec moi, défendez jusqu'au bout la politique
que tous deux nous croyons bonne; si on nous oblige à en sortir, que
ceux qui nous y obligeront en aient seuls la responsabilité.--Je
n'hésite pas, Sire; j'ai cru de mon devoir d'appeler toute
l'attention du Roi sur la gravité de la situation; le cabinet
aimerait mille fois mieux se retirer que de compromettre le Roi; mais
il ne l'abandonnera pas[463].»

[Note 463: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 542 à 545.]

En effet, ainsi rassuré sur la résolution de la couronne, M. Guizot
était prêt à aborder la lutte, sans hésitation, bien que sans
illusion sur son extrême gravité. «J'aurai besoin de tout ce que
je puis avoir de force physique et morale, écrivait-il au duc de
Broglie. Pourvu que je l'aie, je l'emploierai volontiers dans la
situation actuelle, car elle me convient. Elle est vive, mais elle
est nette. Au dedans et au dehors, nous sommes partout en face
des radicaux, et plus je les regarde, plus je reconnais en eux
l'ennemi[464].»

[Note 464: Lettre particulière du 13 décembre 1847. (_Documents
inédits._)]

Tous les membres du cabinet étaient prêts à suivre loyalement leur
chef dans cette bataille; mais tous n'y apportaient pas le même
entrain. Parmi les plus ardents, les plus dévoués à la politique et
à la personne de M. Guizot, était M. Hébert, nommé garde des sceaux
le 14 mars précédent. D'autres, au contraire, étaient plutôt portés
à prendre un peu ombrage de l'autorité que le nouveau président
du conseil pourrait vouloir exercer sur eux. Celui-ci s'en était
aperçu le jour où, préoccupé de remédier à ce que son cabinet avait
d'un peu vieilli et fatigué, il avait songé à y adjoindre, en
qualité de sous-secrétaires d'État, quatre jeunes députés, MM. de
Goulard, Moulin, Magne et Béhic; il dut reculer devant la résistance
méfiante d'une partie de ses collègues. Les journaux avaient plus
ou moins vent de ces petites difficultés intérieures et cherchaient
naturellement à les grossir. Ils faisaient surtout grand bruit de
l'hostilité sourde qui, à les entendre, continuait à exister entre
M. Guizot et M. Duchâtel. Ils racontaient que l'élévation du premier
à la présidence du conseil avait été faite contre l'opposition du
second. Ce n'était pas exact. En admettant même qu'au fond, cette
mesure n'eût pas été tout à fait agréable au ministre de l'intérieur,
il avait eu le bon goût de n'y faire aucun obstacle et de l'approuver
hautement. Ce qui était vrai, c'était la continuation de cette
lassitude chagrine que nous avons déjà notée chez lui au commencement
de l'année[465]. Elle se traduisait quelquefois par une certaine
disposition critique à l'égard de son chef. À l'intérieur, bien que
très opposé à la «réforme», plus opposé même peut-être au fond que
M. Guizot, qui, sans le Roi, n'eût pas eu scrupule à faire quelque
concession, il jugeait la résistance du président du conseil trop
hautaine et trop cassante dans la forme. Sur la politique étrangère,
il trouvait plus encore à blâmer: ayant désapprouvé les mariages
espagnols[466], il voyait de mauvais oeil l'évolution vers l'Autriche
qui s'en était suivie, et s'inquiétait d'entendre les journaux crier
au rétablissement de la Sainte-Alliance; j'ai déjà eu occasion de
mentionner la démarche faite par lui, à la fin de 1847, auprès de M.
Guizot, pour lui demander de ne pas se séparer de l'Angleterre dans
les affaires de Suisse[467]. Sans doute il ne mettait pas le public
dans la confidence de ces dissentiments; mais il s'en ouvrait avec
des familiers qui n'étaient pas tous discrets. Il avait aussi des
griefs d'un autre ordre. Son frère, M. Napoléon Duchâtel, préfet de
la Haute-Garonne, avait eu la fantaisie peu justifiée de devenir
ambassadeur, et il avait brigué la succession de M. Bresson à Madrid.
M. Guizot ne crut pas pouvoir opposer un refus aux instances de
son collègue, et la nomination fut convenue; seulement, connue des
journaux avant d'être réalisée, elle suscita une telle clameur qu'il
ne put être question d'y donner suite. Le ministre de l'intérieur en
fut mortifié et soupçonna le chef du cabinet du président du conseil,
M. Génie, d'avoir perfidement ébruité la mesure pour en rendre
l'exécution impossible, et d'avoir encouragé l'opposition en donnant
à entendre que son ministre avait eu la main forcée et qu'il serait
heureux de pouvoir se dégager. Toutefois, quelle que fût l'humeur
de M. Duchâtel, elle ne lui faisait pas oublier les devoirs de sa
situation, et l'opposition ne devait compter, non seulement, bien
entendu, sur aucune trahison de sa part, mais sur aucune faiblesse.
Il avait renoncé, pour le moment, à toutes les idées de démission
qui, naguère, lui avaient traversé l'esprit. Bien que toujours assez
fatigué du pouvoir, il lui aurait répugné d'avoir l'air de reculer
devant la violence injurieuse de l'attaque et de fuir personnellement
le péril auquel ses collègues resteraient exposés. Il n'était pas de
ceux qui prennent leur retraite la veille d'une bataille. Il restait
donc à son poste, faisait face à l'ennemi, et tout en prenant soin
parfois de ne pas confondre absolument sa position avec celle de M.
Guizot, il annonçait la résolution de prendre sa bonne part de la
lutte qui allait s'ouvrir[468].

[Note 465: Voir plus haut, p. 18 à 20.]

[Note 466: Voir plus haut, p. 19.]

[Note 467: Voir plus haut, p. 207, 208.]

[Note 468: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, novembre et
décembre 1847.]

De cette lutte, personne alors ne pouvait préjuger l'issue. On savait
seulement qu'elle serait violente, acharnée. Le ministère avait bien
l'air d'être affaibli, mais l'opposition ne paraissait pas avoir
gagné ce qu'il avait perdu. On se sentait dans une obscurité pleine
d'angoisses et de menaces. Il ne faudrait pas en conclure cependant
qu'on s'attendît au dénouement qui devait se produire à si bref
délai. Comme j'ai déjà eu occasion de le noter, si l'imagination
publique était oppressée de je ne sais quelle vague inquiétude,
il n'y avait, à vrai dire, chez personne, la prévision nette et
réfléchie que le gouvernement de Juillet pût être à la veille de
sa chute. Fait remarquable, c'était chez les révolutionnaires
qu'on était le plus éloigné de croire à une révolution prochaine.
Les républicains, qui, dans les premières années de la monarchie,
s'imaginaient toujours être sur le point de la jeter bas, étaient
absolument revenus de ces illusions et ne croyaient plus à la
possibilité d'un coup de force. Plusieurs d'entre eux, ne gardant
pour la république qu'une préférence théorique, professaient
hautement qu'il fallait se placer sur le terrain de la Charte et
agir en parti constitutionnel; cette idée avait été soutenue, au
commencement de 1847, dans une brochure intitulée: _Les Radicaux et
la Charte_, qui avait fait quelque bruit; son auteur, M. Hippolyte
Carnot, fils du conventionnel, était cependant un républicain
notoire, et il avait donné, quelques années auparavant, un gage aux
opinions avancées, en publiant les mémoires de Barrère, le plus
odieux peut-être des hommes de 1793, et en les faisant précéder
d'une préface apologétique[469]. M. Recurt, l'ancien président de
la Société des Droits de l'homme, disait à M. Duvergier de Hauranne,
auprès duquel il était assis au banquet du Château-Rouge: «Je
suis républicain, et je ne doute pas qu'un jour la république ne
succède à la monarchie. Mais ce jour est loin, et, je vous le dis en
conscience, dans l'état actuel des esprits et des moeurs, j'aurais
la république dans ma main, que je me garderais de l'en laisser
sortir.» Le découragement avait pénétré jusque dans la fraction
la plus violente du parti. Le journal _la Réforme_ agonisait,
faute d'abonnés et d'argent, et était à la veille d'interrompre sa
publication. Les sociétés secrètes, désorganisées, ne comptaient
guère plus de quinze cents adhérents. Au plus fort de l'agitation des
banquets, en octobre 1847, un aventurier démagogue qui devait avoir
son heure de célébrité, M. Caussidière, convoqua à Paris quelques
meneurs de province pour examiner si l'échauffement des esprits ne
permettait pas de tenter un mouvement. L'idée, très mal accueillie,
fut combattue notamment par l'un des chefs les plus influents des
sociétés secrètes, l'ouvrier Albert, le futur membre du gouvernement
provisoire. M. Ledru-Rollin, consulté, parut trouver très mauvais
qu'on eût songé à le mêler à une entreprise aussi insensée; il
«déclara, d'un ton assez sec, qu'aucune insurrection ne devait
éclater, et que, par conséquent, il n'en était pas le chef[470]».

[Note 469: Cette publication avait eu du moins cet avantage de
provoquer l'Essai de Macaulay sur Barrère. En effet, voyageant alors
en France, Macaulay fut indigné de cette tentative de réhabilitation,
et il voulut, selon sa propre expression, «faire trembler le vieux
scélérat dans sa tombe». Il y réussit. Qui ne se souvient de ces
lignes vraiment vengeresses par lesquelles il termina son Essai: «Il
n'est pas indifférent qu'un homme revêtu par le public d'un mandat
honorable et élevé, un homme auquel sa position et ses relations
semblent donner le droit de parler au nom d'une grande partie de ses
concitoyens, vienne solliciter notre approbation en faveur d'une
vie souillée de toutes sortes de vices que ne rachète aucune vertu.
C'est ce qu'a fait M. Hippolyte Carnot. En cherchant à transformer
en relique cette charogne jacobine, il nous a forcé à la pendre au
gibet, et nous osons dire que de la hauteur d'infamie où nous l'avons
placée, il aura quelque peine à la descendre.»]

[Note 470: Lucien DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes de
1830 à 1848_, p. 378 à 381.]

À plus forte raison ne songeait-on pas à la possibilité d'une
révolution dans les rangs de l'opposition dynastique. On y avait
même, au fond, peu d'espoir de vaincre prochainement le ministère.
«Je dois le dire, a écrit depuis l'un des chefs de ce parti,
malgré les efforts de toutes les oppositions, malgré l'agitation
des banquets, malgré le mouvement qui s'opérait visiblement dans
l'opinion des classes moyennes, je croyais que, pour plusieurs
années, le roi Louis-Philippe et sa politique triompheraient de
toutes nos attaques[471].» Peut-être faut-il voir dans cette double
conviction et de la durée du ministère et de la solidité du trône,
une explication des violences où se laissèrent entraîner des
hommes sincèrement attachés à la monarchie. Ils étaient à la fois
exaspérés de se voir encore si loin du pouvoir et rassurés sur les
conséquences de la secousse qu'ils donnaient à la machine politique.
Sur ce dernier point, les principaux d'entre eux ont fait, après
coup, des aveux significatifs. «Le Roi et ses ministres, a écrit M.
Odilon Barrot, étaient parvenus à nous faire partager leur fausse
sécurité; ils nous rendirent, par cela même, moins défiants des
suites de l'agitation que nous avions dû provoquer pour répondre
à leur défi[472].» Même langage chez M. Duvergier de Hauranne.
«L'opposition constitutionnelle a certainement commis une erreur,
a-t-il dit; elle a cru l'éducation politique du pays plus avancée
et la monarchie de 1830 plus solidement établie qu'elle ne l'était
en effet[473].» M. Guizot, de son côté, s'associait à cette sorte
de _meâ culpâ_ et confessait l'excès de sa confiance. «Ce fut là, à
cette époque, dit-il dans ses Mémoires, et je suis persuadé qu'ils
ne me désavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes qui,
dans les rangs de l'opposition comme dans les nôtres, voulaient
sincèrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait
en possession. Nous avons trop et trop tôt compté sur le bon sens
et la prévoyance politique que répand la longue pratique de la
liberté; nous avons cru le régime constitutionnel plus fort qu'il ne
l'était réellement[474].» Enfin, le vieux roi exilé faisait, peu de
temps avant sa mort, à M. Cuvillier-Fleury, cette réflexion d'une
philosophie attristée: «Les gouvernements en France ont plus de
facilité à s'établir parce qu'ils sont faibles, qu'à durer quand ils
sont forts. Faibles, tout leur vient en aide. Les bourgeois de Paris
ne m'auraient pas renversé s'ils ne m'avaient cru inébranlable.»

[Note 471: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 472: _Mémoires posthumes_ de M. Odilon BARROT, p. 505, 506.]

[Note 473: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 474: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 546.]


II

Le 28 décembre 1847, les deux Chambres étaient réunies pour entendre
le discours du trône. Louis-Philippe, visiblement vieilli, fatigué,
attristé, en fit la lecture d'une voix sourde. Après un début où il
constatait l'amélioration de la situation économique et annonçait
divers projets, notamment sur la réduction du prix du sel et sur
la réforme postale, il passait aux questions étrangères; loin d'y
appeler la discussion, il se renfermait dans des généralités peu
contestables et se bornait à exprimer l'espoir de voir maintenir la
paix de l'Europe et l'ordre intérieur des États; quelques phrases
étaient dites sur la Suisse, mais le nom de l'Italie n'était même
pas prononcé. Un court paragraphe était consacré à l'Algérie et
à la nomination du duc d'Aumale. Venait enfin le passage le plus
important, celui par lequel le Roi entendait répondre à la campagne
des banquets; on remarqua qu'en l'abordant, il fit effort pour
raffermir sa voix. «Plus j'avance dans la vie, disait-il, plus je
consacre, avec dévouement, au service de la France, au soin de
ses intérêts, de sa dignité, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a
donné et me conserve encore d'activité et de force. Au milieu de
l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une
conviction m'anime et me soutient: c'est que nous possédons dans la
monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de
l'État, les moyens assurés de surmonter tous les obstacles et de
satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère
patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l'ordre social et
toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon la Charte, les
libertés publiques et tous leurs développements. Nous transmettrons
intact, aux générations qui viendront après nous, le dépôt qui
nous est confié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu
l'édifice à l'abri duquel elles vivront libres et heureuses.» Cette
fin du discours royal ne manquait pas de grandeur; l'accent en
avait même quelque chose de touchant dans la bouche d'un souverain
septuagénaire; la phrase sur la nécessité de «garantir les libertés
publiques et tous leurs développements» n'était pas d'une politique
réactionnaire; mais tout cela fut pour ainsi dire inaperçu; on ne
vit, on ne voulut voir que ces trois mots: _passions ennemies ou
aveugles_ qui se détachèrent du reste avec un relief extraordinaire.

La sévérité de ce langage indiquait de la part du gouvernement
l'intention de faire tête à l'opposition. Comme l'écrivait alors
un officieux, «le ministère relevait le gant qui lui avait été
jeté». On racontait dans les couloirs de la Chambre que, lors de
la rédaction du discours, M. Guizot avait répondu à ceux de ses
collègues qui eussent préféré un ton moins agressif: «Je veux porter
la guerre dans leur camp», et que le Roi avait ajouté: «C'est à moi,
à moi personnellement que les banquets se sont attaqués, et nous
verrons qui sera le plus fort.» Il n'y avait donc pas à s'étonner
que l'opposition prît ces paroles comme une déclaration de guerre,
ou plutôt comme l'acceptation de la guerre qu'elle-même avait
déclarée. Mais elle fit plus; elle feignit d'y voir une provocation
inattendue, une insulte gratuite, une infraction aux convenances
constitutionnelles qui ne permettaient pas de mêler le Roi aux
querelles des partis. De là, dans tous ses journaux, de bruyants
éclats de colère et d'indignation. Il est difficile de les prendre
au sérieux et d'y voir autre chose qu'une tactique peu sincère.
Après tout, ce double qualificatif--_ennemies ou aveugles_--qui
caractérisait avec tant de justesse le rôle des diverses fractions
de la gauche, n'avait rien d'excessif ni dans le fond ni dans la
forme. Sans doute, ce langage était placé dans la bouche du Roi, mais
ne savait-on pas que le discours du trône devait être regardé comme
l'oeuvre du cabinet et engageait sa seule responsabilité? Et puis
vraiment, étaient-ils fondés à se plaindre qu'on ne les traitât pas
avec assez de ménagements, ceux qui venaient, pendant la campagne des
banquets, d'accabler d'outrages non seulement le ministère, mais le
souverain?

Au sortir de la séance royale, les opposants de toutes
nuances,--gauche, centre gauche, républicains, légitimistes,--se
réunirent sous la présidence de M. Odilon Barrot. On agita s'il y
aurait lieu de répondre à ce qu'on appelait la provocation de la
couronne, par une démission en masse; l'idée fut repoussée, et M.
de Girardin demeura seul à vouloir résigner son mandat. Mais tous
se proclamèrent résolus à une lutte à outrance. Le plus vif fut M.
Thiers, qui, cependant, n'avait pas pris part personnellement aux
banquets; il déclara «voir dans l'injure jetée du haut du trône à
l'opposition presque entière un attentat véritable dont le châtiment
ne devait pas se faire attendre». Quelques jours après, quand la
Chambre vint, à l'occasion de la mort de Madame Adélaïde, apporter
ses condoléances au Roi affligé, on remarqua l'abstention de presque
tous les députés de l'opposition. Les radicaux, naturellement,
ne pouvaient qu'encourager les dynastiques dans cette attitude
d'hostilité contre le Roi lui-même. «On n'a pas mesuré, disait le
_National_, les coups qu'on porte à l'opposition; qu'elle ne mesure
pas davantage ceux qu'elle rendra... Toute faiblesse serait une
déchéance. On l'accuse d'être aveugle ou ennemie, qu'elle accepte
franchement le dilemme: il lui sera facile de prouver qu'elle n'est
pas aveugle; elle doit avoir le courage de l'autre position et aller
jusqu'au bout.»

Si, par son accent militant, le discours du trône irritait la gauche,
il parut, du moins au début, affermir la majorité conservatrice.
Celle-ci se montra, dans ses premiers votes, plus consistante qu'on
ne pouvait s'y attendre après les incertitudes de la session de
1847 et dans l'état de l'esprit public. Lors de la nomination du
président, des vice-présidents et des secrétaires de la Chambre, les
candidats du ministère l'emportèrent à une énorme majorité. «Les
élections du bureau sont triomphantes pour le parti conservateur,
écrivait M. de Viel-Castel, le 30 décembre 1847, et dépassent les
espérances. Aussi, ce soir, paraît-on très confiant dans les salons
ministériels[475].» Quelques jours après, il s'agissait de nommer
la commission de l'adresse; les neuf élus furent des partisans du
cabinet. En même temps, arrivait à Paris, le 1er janvier 1848, la
nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader. Ne pouvait-on pas, après
les tristesses de l'année précédente, la saluer comme un heureux
présage pour l'année qui commençait et comme un signe que la mauvaise
veine était enfin épuisée? Sous ces impressions, il se produisait un
certain rassérènement chez les amis du ministère. «Il y a confiance
dans le succès», écrivait, le 2 janvier, M. de Barante à un de ses
amis[476]. Le 6, le duc de Broglie mandait à son fils: «La situation
ici est bonne, sans être excellente. La majorité est très bien
ralliée... Il y a néanmoins toujours du trouble au fond des esprits.
Les événements de l'année dernière ont laissé leurs traces, et la
majorité, quand elle se sent solidement établie, recommence à rêver
des projets de réforme et à chercher ce qu'elle pourra faire pour
démolir un peu quelque chose. Les bourses sont vides, les économies
sont consommées, le crédit et la confiance se rétablissent lentement
et péniblement. Il y aura du tirage pendant toute la session. M.
Guizot est content, confiant comme à son ordinaire. Duchâtel est
bien, mais il a moins d'ardeur et d'entrain. Le reste du ministère
paraît de bonne espérance et de bonne humeur[477].»

[Note 475: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

[Note 476: _Documents inédits._]

[Note 477: _Ibid._]


III

Suivant l'usage, la Chambre des pairs discuta la première son
adresse: elle le fit avec une ampleur inaccoutumée et n'y consacra
pas moins de huit séances, du 10 au 18 janvier. Au début et à la
fin, il fut question de la politique intérieure; mais, en dépit des
excentricités tapageuses de MM. d'Alton-Shée et de Boissy, cette
partie du débat n'eut pas grande importance; on sentait que, sur ce
sujet, les paroles décisives seraient dites dans une autre enceinte.
La discussion sur les affaires extérieures eut plus d'éclat et mérite
qu'on s'y arrête.

On commença par l'Italie. M. de Montalembert et M. Pelet de la
Lozère ayant reproché au gouvernement de s'être montré trop «tiède»
envers Pie IX, trop favorable à l'Autriche, et d'avoir ainsi aliéné
à la France les sympathies des Italiens, M. Guizot saisit avec
empressement l'occasion qui lui était offerte de faire la lumière
sur une politique jusqu'alors mal connue. Ses premiers mots furent
pour s'attaquer de front à un préjugé alors très répandu, même dans
une partie des conservateurs; ce préjugé n'admettait pas que la
France libérale pût, sans commettre une sorte d'apostasie, devenir,
dans quelque combinaison diplomatique, l'alliée d'une «puissance
absolutiste[478]». «On fait, dit le ministre, retentir les mots
_puissances absolutistes, Sainte-Alliance_, pour me placer et vous
placer vous-mêmes d'avance sous le joug des sentiments que ces mots
réveillent. Je repousse ces fantômes qu'on rassemble autour de notre
politique; j'écarte ces entraves dont on prétend la charger. Je me
félicite plus que personne de vivre dans un État constitutionnel
et dans un pays libre; mais les États constitutionnels et les pays
libres ont besoin comme les autres que leur politique aussi soit
libre, qu'elle puisse s'éloigner ou se rapprocher de telle ou telle
combinaison, s'isoler ou se concerter avec telle ou telle puissance,
choisir enfin et agir suivant l'intérêt seul du pays, dans la
circonstance où elle est appelée à agir. Le gouvernement de Juillet
possède très légitimement cette liberté, car il l'a conquise à la
sueur de son front... Il est bien en droit de choisir librement sa
politique, sans qu'on puisse le soupçonner de déserter quelqu'un des
grands intérêts qu'il a si fermement défendus. Au nom du gouvernement
que j'ai l'honneur de représenter, je réclame et je pratique cette
liberté nécessaire; et, en agissant ainsi, je crois mieux servir la
révolution de Juillet, je crois être plus fier pour elle et plus
confiant dans ses destinées que ceux qui veulent la cantonner dans
je ne sais quelle politique fatale, lui interdisant telle ou telle
combinaison, tel ou tel mouvement dans la sphère où se meuvent
les grands États[479].» Après ce préambule, le ministre exposa sa
politique italienne telle que nous l'avons vue à l'oeuvre, à la fois
favorable aux réformes régulières et en garde contre les prétentions
révolutionnaire et belliqueuses. Il ne méconnaissait pas qu'une telle
sagesse avait pu déplaire aux Italiens. «Il m'est arrivé, dit-il, de
sacrifier la popularité en France pour servir ce que je regardais
comme la bonne cause et l'intérêt bien entendu de mon pays; je
n'hésiterais pas davantage à le faire en Italie. Je peux regretter
la popularité; la rechercher, jamais.» À ceux qui lui reprochaient
d'avoir été trop «tiède» envers Pie IX, il répondit en parlant
magnifiquement du pontife réformateur et du catholicisme[480].
Enfin, pour montrer que sa politique avait été bien réellement celle
qu'il venait d'exposer, il termina en lisant, sans commentaire, l'une
des nombreuses lettres qu'il avait écrites à M. Rossi[481]. Cette
simple lecture eut un effet considérable. Ce fut comme une révélation
inattendue pour tous ceux qui, sur la foi des journaux, s'étaient
fait une idée si fausse de la conduite suivie en Italie. Les orateurs
qui, comme M. Cousin, s'apprêtaient à critiquer cette conduite,
se sentirent désarmés, et la Chambre n'eut plus qu'une pensée:
s'associer aux idées exprimées par le ministre, en en prenant acte;
elle se trouva unanime à voter un paragraphe additionnel, témoignant
sympathie et sollicitude pour le Saint-Père et pour ses imitateurs.

[Note 478: Dans un article publié par la _Revue des Deux Mondes_,
le 1er janvier 1848, un député de la majorité, M. de Morny, se
demandait si, pour remplacer l'alliance anglaise, la France devait
«rechercher d'autres alliances et s'empresser de donner des gages à
ces nouvelles amitiés». Il répondait: «Non.» Il reconnaissait sans
doute la nécessité de respecter les traités; mais il ajoutait: «Cela
fait, n'oublions jamais que nous sommes une puissance libérale, que
notre gouvernement est né d'une révolution... Si nous étions tentés
de l'oublier, le pays nous en ferait bientôt ressouvenir. N'imitons
pas ces parvenus qui, rougissant de leur origine, finissent par être
odieux à leurs familles plébéiennes et méprisés par le monde nouveau
où ils tentent de s'introduire.»]

[Note 479: C'étaient là des vérités que ne contesterait aujourd'hui
aucun homme politique sérieux. M. Thiers, qui, par entraînement
d'opposition, usait, en 1847, de l'argument combattu par M. Guizot,
en a fait justice lui-même plus tard, quand il l'a rencontré dans
la bouche des ministres de Napoléon III; à ceux-ci, prétendant que
l'Empire était tenu, à raison de son principe, de se mettre toujours,
en Europe, du côté des nationalités, il a répondu, avec l'impatience
du bon sens se heurtant à une niaiserie dangereuse: «En politique, il
faut se mettre du côté de ses intérêts. Si on rencontre son principe
sur son chemin, tant mieux; si on le trouve contre soi, tant pis.»
C'était, sous une forme plus vive et, en quelque sorte, plus brutale,
la même idée qu'avait exprimée M. Guizot.]

[Note 480: «Le Pape, dit M. Guizot, a fait une grande chose,
une chose qui, depuis bien des siècles peut-être, n'était venue
spontanément dans la pensée d'aucun souverain. Il a entrepris
volontairement, sincèrement, la réforme intérieure de ses États... À
ce titre seul, une immense confiance lui est due... Mais qu'est-ce
qui manque, en général, à la plupart des grands réformateurs? Un
point d'arrêt, un principe de résistance... Il y a, grâce à Dieu,
dans la situation du Pape, à côté d'un principe admirable et puissant
de réforme, un principe admirable et puissant de résistance... Je
sais bien que les révolutionnaires sont arrogants; je sais qu'ils
font bon marché de la religion, du catholicisme, de la papauté;
qu'ils se figurent qu'ils enlèveront tout cela comme un torrent. Ils
l'ont essayé plus d'une fois; ils ont cru qu'ils avaient emporté ces
vieilles grandeurs de la société humaine; elles ont reparu derrière
eux; elles ont reparu plus grandes qu'eux. Ce qui a surmonté le
pouvoir de la Révolution française et de Napoléon surmontera bien les
fantaisies de la jeune Italie.»]

[Note 481: La lettre lue par M. Guizot était du 27 septembre 1847;
j'en ai cité ailleurs quelques passages. (Cf. plus haut, p. 259 et
260.) Le ministre aurait pu, du reste, aussi bien lire plusieurs
autres de ses lettres.]

Après l'Italie, la Suisse. Attaquée par M. Pelet de la Lozère, la
politique suivie par le ministère dans le conflit de la Diète et du
Sonderbund eut la chance d'être défendue par M. le duc de Broglie,
qui la connaissait pour en avoir été l'un des principaux agents.
Celui-ci exposa, avec la précision et l'autorité habituelles de sa
parole, la situation respective des cantons, les attentats de la
Diète, le droit des puissances à se mêler de cette affaire, les
efforts faits par la France pour arrêter le mal sans cependant se
laisser entraîner dans une intervention armée. Il ne put sans doute
dissimuler l'échec final: «Le temps a manqué, dit-il tristement, et
Dieu a permis que l'iniquité triomphât.» Sur l'action diplomatique
qui se continuait, il garda la plus grande réserve; évidemment le
gouvernement n'était pas pressé de mettre une opinion si prévenue
contre tout ce qui lui paraissait avoir un air de Sainte-Alliance,
dans la confidence des négociations alors suivies avec le comte
Colloredo et le général de Radowitz. M. de Broglie se borna à
déclarer que «si le gouvernement n'avait pas réussi dans son oeuvre
de pacification, il avait du moins posé par là les bases d'une
entente durable entre les puissances médiatrices».

Ce discours, d'un sens politique si haut et si mesuré, avait fait
excellente impression, et la question paraissait vidée, quand M. de
Montalembert monta à la tribune. Dès ses premiers mots, il apparut
que ce n'était plus l'opposant venant chercher querelle au cabinet
ni même le chef du parti catholique apportant une doléance purement
religieuse. Préludant au rôle qui allait devenir le sien dans
les assemblées républicaines, l'orateur se plaçait au-dessus des
divisions d'écoles ou de groupes et parlait au nom de la société
menacée. «Je tiens, dit-il, qu'on ne s'est battu, en Suisse, ni
pour ni contre les Jésuites, ni pour ni contre la souveraineté
cantonale; on s'est battu contre vous et pour vous. (_Sensation._) Et
voici comment: on s'est battu pour la liberté sauvage, intolérante,
irrégulière, hypocrite, contre la liberté tolérante, régulière,
légale et sincère, dont vous êtes les représentants et les défenseurs
dans le monde. (_Très bien!_)... Ainsi donc, je ne viens pas parler
pour des vaincus, mais à des vaincus, vaincu moi-même à des vaincus,
c'est-à-dire aux représentants de l'ordre social, de l'ordre
régulier, de l'ordre libéral, qui vient d'être vaincu en Suisse et
qui est menacé dans toute l'Europe par une nouvelle invasion de
barbares.» (_Sensation._) Et alors, en traits de feu, il faisait un
tableau de toutes les infamies commises en Suisse, montrant partout
«l'abus de la force, l'étouffement de la liberté, la violation
de la foi jurée, la supériorité du nombre érigée en dogme et le
mensonge servant d'arme et de parure à la violence». Lord Palmerston
n'était pas oublié, et sa conduite était flétrie. Jamais parole
plus vengeresse n'avait consolé la conscience publique attristée
des défaites du bon droit. L'orateur insistait principalement sur
ce que la bataille perdue en Suisse était la même qui se livrait
en France. Il rappelait les banquets démagogiques fraternisant avec
les vainqueurs du Sonderbund; il signalait également l'évocation
des pires souvenirs révolutionnaires, l'éclosion d'apologies
terroristes auxquelles on assistait depuis un an. À M. de Lamartine
qui avait dit: «Nous ne voulons pas rouvrir le club des jacobins!»
il répondait: «Il est trop tard; le club des jacobins est déjà
rouvert, non pas en fait et dans la rue, mais dans les esprits, dans
les coeurs, du moins dans certains esprits égarés par des sophismes
sanguinaires, dans certains coeurs dépravés par ces exécrables romans
qu'on décore du nom d'histoire et où l'apothéose de Voltaire sert
d'introduction à l'apologie de Robespierre.» (_Approbation énergique
et prolongée._) Puis, comme s'il avait eu une intuition prophétique
de tout ce que devait être le radicalisme dans la seconde moitié du
siècle, il s'écriait: «Savez-vous ce que le radicalisme menace le
plus? Ce n'est pas au fond le pouvoir: le pouvoir est une nécessité
de premier ordre pour toutes les sociétés; il peut changer de mains,
mais, tôt ou tard, il se retrouve debout; il ne périt jamais tout
entier. Ce n'est pas même la propriété: la propriété peut changer
de mains, mais je ne crois pas encore à son anéantissement ou à sa
transformation. Mais savez-vous ce qui peut périr chez tous les
peuples? C'est la liberté. (_C'est vrai! Approbation._) Ah! oui,
elle périt, et pendant de longs siècles elle disparaît. Et, pour ma
part, je ne redoute rien tant, dans le triomphe de ce radicalisme,
que la perte de la liberté. (_Très bien!_) Qu'on ne vienne pas dire
que le radicalisme, c'est l'exagération du libéralisme; non, c'en
est l'antipode, c'est l'extrême opposé; le radicalisme n'est que
l'exagération du despotisme, rien autre chose! (_Très bien!_) et
jamais le despotisme n'affecta une forme plus odieuse. La liberté,
c'est la tolérance raisonnée, volontaire; le radicalisme, c'est
l'intolérance absolue qui ne s'arrête que devant l'impossible... La
liberté consacre les droits des minorités, le radicalisme les absorbe
et les anéantit.» Faisant alors un retour sur lui-même, l'orateur
rappelait combien il avait toujours aimé la liberté. «La liberté!
Ah! je peux le dire sans phrase, elle a été l'idole de mon âme.
(_Mouvement._) Si j'ai quelque reproche à me faire, c'est de l'avoir
trop aimée, aimée comme on aime quand on est jeune, c'est-à-dire
sans mesure, sans frein. Mais je ne me le reproche pas, je ne le
regrette pas; je veux continuer à la servir, à l'aimer toujours,
à croire en elle toujours! (_Très bien!_) Et je crois ne l'avoir
jamais plus aimée, jamais mieux servie qu'en ce jour où je m'efforce
d'arracher le masque à ses ennemis qui se parent de ses couleurs, qui
usurpent son drapeau pour la souiller, pour la déshonorer.» (_Marques
unanimes et prolongées d'assentiment._) Devant un tel péril, M.
de Montalembert n'avait pas grand coeur à s'arrêter longtemps aux
petites critiques qu'il pouvait avoir à faire sur la conduite du
cabinet; aussi se hâtait-il de laisser les ministres pour s'adresser
au pays. «La France, disait-il en terminant, se trouve dans la
situation que voici: le drapeau que vous avez vaincu à Lyon, en 1831
et en 1834, ce drapeau-là est aujourd'hui relevé de l'autre côté du
Jura (_sensation_), et, ce qui est bien plus grave, il y est appuyé
par l'Angleterre! À l'intérieur, vous avez ce que vous n'aviez ni
en 1831, ni en 1834, des sympathies avouées, publiques, croissantes
pour la Convention et la Montagne... Je ne demande aucune mesure
d'exception... Je demande que les honnêtes gens ouvrent les yeux...,
qu'ils s'arment d'une triple résolution à l'encontre des ennemis
intérieurs et extérieurs qui nous menacent... Ne souffrons pas que
les méchants aient seuls le monopole de l'énergie de l'audace...
Que les honnêtes gens aient aussi l'énergie du bien... Que ce soit
le principe de l'union entre nous tous qui voulons, au fond, la
même chose: la liberté, l'ordre, la paix. Veillons surtout sur la
liberté... N'oublions pas que cette liberté vient d'être immolée en
Suisse, qu'elle a été trahie par l'Angleterre, mais que la France
a pour destinée d'en être à jamais le drapeau et la sauvegarde.»
(_Acclamations prolongées._)

On se ferait difficilement une idée de l'effet produit par ce
discours sur la Chambre haute. Ces vieux routiers de la politique,
qu'on pouvait croire cuirassés contre toutes les émotions oratoires
et qui étaient d'ailleurs habitués plus à contredire qu'à suivre M.
de Montalembert, furent étrangement secoués, bouleversés, entraînés
par sa parole. Presque à chaque phrase, c'étaient des frémissements,
des trépignements, des bravos. Jamais on n'avait vu la vénérable
assemblée dans un tel état de surexcitation[482]. Quand l'orateur
revint à sa place, presque tous les pairs, et parmi eux M. le duc de
Nemours, se précipitèrent pour le féliciter. M. Guizot, qui devait
lui succéder à la tribune, renonça à la parole. «Je ne partage pas,
dit-il, toutes les idées exprimées par l'honorable préopinant; je
n'accepte point les reproches qu'il a adressés au gouvernement.
Mais il a dit trop de grandes, bonnes et utiles vérités, et il les
a dites avec un sentiment trop sincère et trop profond, pour que je
veuille élever, en ce moment, un débat quelconque avec lui. Je ne
mettrai pas, à la suite de tout ce qu'il vous a dit, une question
purement politique, et encore moins une question personnelle.»
Le calme ne parvenant pas à se rétablir, il fallut suspendre la
séance pendant quelque temps. Quand elle fut reprise, M. le comte
de Saint-Priest, encore tout ému, demanda que la Chambre ordonnât
l'impression du discours. Cette proposition eût été probablement
votée d'enthousiasme, si le président n'eût rappelé les articles du
règlement qui interdisaient toute mesure de ce genre.

[Note 482: Un journal peu suspect de sympathie pour l'orateur,
qu'il traite de «sacristain», le National, fait ce tableau de la
séance: «Nous voudrions raconter froidement la séance incroyable à
laquelle nous avons assisté; froidement, si cela est possible... Il
était réservé à M. de Montalembert d'exciter parmi ses collègues
une de ces violentes émotions contre lesquelles nous les croyions
garantis. Il peut être fier de son succès, qui dépasse tout ce que
son orgueil avait pu rêver. Personne n'avait encore remué à ce point
les pupitres, les couteaux de bois et les poitrines de la pairie. Ce
n'était pas de l'agitation, mais des transports. Ce n'étaient pas des
spasmes, mais une sorte de fièvre chaude. Les cris, les bravos, les
trépignements servaient de cortège aux effusions de son éloquence.
Passionné lui-même jusqu'au délire, il a jeté, sur tous les bancs,
des courants d'électricité qui les faisaient bondir.»]

L'émotion ne demeura pas renfermée dans l'enceinte du Luxembourg.
«L'effet, notait un observateur, n'a guère été moins grand au dehors
que dans la Chambre des pairs; c'est un véritable événement[483].»
Tous les journaux, même les plus hostiles à M. de Montalembert,
étaient obligés de constater son immense succès[484]. M. Marrast
ne cachait pas à M. Louis Veuillot son admiration et exprimait le
regret que le parti républicain «n'eût pas un _enragé éloquent_ comme
celui-là[485]». M. Doudan écrivait à un de ses amis: «J'aurais mieux
aimé que ce fût un autre que M. de Montalembert qui eût ce grand
succès. La Chambre des pairs en a été comme folle d'admiration durant
plusieurs heures[486].» M. Sainte-Beuve, dans ses notes, tout en se
défendant contre les idées développées dans ce discours, ne pouvait
s'empêcher de constater «l'enthousiasme sans exemple qu'il excitait
dans les salons et qui n'était qu'un reflet affaibli de celui qu'il
avait excité dans la haute Chambre[487]».

[Note 483: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 15
janvier 1848.]

[Note 484: Le _Journal des Débats_ déclarait que «l'effet produit
par le discours était peut-être unique dans notre histoire
parlementaire». Le _Constitutionnel_ disait: «Sans proclamer, comme
on l'a fait, M. de Montalembert le plus grand orateur des temps
modernes, nous reconnaîtrons volontiers qu'il a déployé un grand
talent pour la défense d'une détestable cause.» On lisait dans la
_Presse_: «L'aiglon s'est fait aigle et s'est élevé à une hauteur où
l'amitié la plus complaisante ne le supposait pas capable d'arriver.
Peu d'hommes de tribune ont compté dans leur vie un succès aussi
complet.»]

[Note 485: _Mélanges_, par Louis VEUILLOT, t. IV, p. 74.]

[Note 486: X. DOUDAN, _Mélanges et lettres_, t. II, p. 147.]

[Note 487: _Les Cahiers de Sainte-Beuve_, p. 70.]

Une impression si extraordinaire ne tenait pas seulement à
l'éloquence de l'orateur, bien qu'il se fût élevé à des hauteurs
qu'il n'avait pas encore atteintes; elle ne tenait pas à sa passion,
bien qu'elle n'eût jamais été aussi entraînante. Elle tenait surtout
à ce qu'il venait de répondre à l'angoisse, jusque-là plus ou moins
inconsciente, qui oppressait alors les âmes. Il avait éclairé, comme
d'une lueur tragique, l'abîme vers lequel la France se sentait
poussée, en même temps qu'il essayait de réveiller le courage un peu
endormi de ceux que cet abîme épouvantait. C'était vraiment le cri
d'alarme et le cri de guerre de la société en péril qu'il se trouvait
avoir poussés.

La discussion de l'adresse se prolongea, quelques jours encore, sans
incident remarquable. Au vote sur l'ensemble, la minorité fut de 23
voix: le chiffre parut élevé pour la Chambre des pairs.


IV

Le débat du Luxembourg avait pu un moment attirer l'attention par le
talent des orateurs; mais le résultat n'en avait jamais été douteux
pour personne. C'est au Palais-Bourbon que devait se livrer la grande
bataille. Plus on en approchait, plus l'opinion se montrait nerveuse
et inquiète. Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_,
alors favorable au ministère, écrivait le 15 janvier: «Le cabinet
ne peut se dissimuler qu'il règne, dans l'opinion publique, et même
dans l'esprit de beaucoup de ses amis, une sorte de panique, d'autant
plus dangereuse qu'elle est indéterminée.» Le _Journal des Débats_
constatait lui-même, le 20 janvier, les rumeurs alarmantes qui de
nouveau circulaient et se propageaient partout, sans qu'on en pût
saisir l'origine. «Des gens, ajoutait-il, viennent vous dire, d'un
air mystérieux que la situation est bien tendue. À voir certaines
figures, à entendre certains discours, on croirait, pour parler le
langage révolutionnaire, que nous sommes à la veille d'une journée...
Il en reste, dans l'esprit public, une inquiétude vague. La Bourse
baisse, et l'on finit par croire qu'il y a quelque chose, quoique
personne ne puisse dire ce qu'il y a.» Faut-il croire que l'idée
d'une révolution prochaine commençait à se présenter à certains
esprits? Le roi des Belges, observateur perspicace, au coeur un peu
sec, disait, vers cette époque, au duc régnant de Saxe-Cobourg:
«Mon beau-père sera sous peu chassé comme Charles X. La catastrophe
éclatera inévitablement en France, et, par suite de cela, en
Allemagne[488].»

[Note 488: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 193.]

Contrairement à l'usage, la Chambre des députés ne commença pas par
discuter son adresse. La gauche voulut avoir auparavant, en guise
de prologue, une séance de scandale, ce qu'on appelait dans la
session précédente une «séance de corruption». Il lui parut qu'après
avoir été réduit à défendre sa moralité contre des accusations
outrageantes, le ministère apporterait moins d'autorité dans les
grands débats politiques. Or, par une continuation de cette sorte de
malechance mystérieuse qui pesait, depuis un an, sur le gouvernement,
il venait précisément de se faire, au cours d'un procès privé, une
révélation qui fournissait aux opposants une arme redoutable. Voici
les faits tels qu'ils furent alors jetés aux quatre vents de la
publicité par les intéressés eux-mêmes. M. Petit, ex-receveur des
finances à Corbeil, était en procès avec sa femme, à laquelle il
reprochait des relations coupables avec M. Bertin de Vaux, pair de
France et l'un des propriétaires du _Journal des Débats_; accusé à
son tour d'avoir obtenu sa recette particulière grâce à la protection
de l'homme qu'il présentait comme l'amant de sa femme, il fit rédiger
par son avocat, M. Bethmont, député de la gauche, un mémoire destiné
à sa justification, ou plutôt à sa vengeance. Ce mémoire ne pouvait
nier l'entremise de M. Bertin, mais il exposait que M. Petit avait
été nommé après avoir procuré au gouvernement, qui en avait besoin
pour acquitter certaines promesses, la démission de plusieurs membres
de la cour des comptes, et qu'il avait dédommagé ces derniers à
prix d'argent, soit par une somme une fois payée, soit par une
rente viagère. Ces marchés remontaient à 1841 et 1844; circonstance
aggravante, ils avaient été négociés dans le cabinet de M. Génie,
chef du secrétariat particulier de M. Guizot. Averti à l'avance de
la publication du mémoire, et en pressentant le très fâcheux effet,
le gouvernement essaya de l'empêcher; il n'y réussit pas. Le mémoire
fut lancé le 4 janvier, et l'un des premiers exemplaires fut remis
au _National_, qui se hâta de reproduire les faits, en criant au
scandale et à la corruption. On devine quel écho un pareil cri
pouvait rencontrer dans une opinion encore tout émue des tristes
débats de la session de 1847. Il paraît bien que ces achats de
démission n'étaient pas chose nouvelle; il y en avait eu soit avant,
soit depuis 1830, et sous les ministères les plus divers[489]. Leur
légalité avait même été débattue devant les tribunaux, et certains
arrêts l'avaient admise. L'expédient avait semblé parfois utile pour
corriger certains effets de l'inamovibilité et assurer une sorte
de retraite à des fonctionnaires âgés et infirmes. Peut-être les
souvenirs de la vénalité des charges avaient-ils empêché de bien voir
le vice de semblables pratiques. Mais il n'en restait pas moins que
c'était un abus, et qu'un gouvernement faisait fâcheuse figure quand
il se laissait surprendre la main dans de pareils brocantages. Les
amis du cabinet s'en rendaient bien compte. «Cela produit beaucoup
d'effet, écrivait l'un d'eux; les conservateurs se sentent mal à
l'aise, et M. Guizot lui-même est très préoccupé[490].»

[Note 489: Une note, trouvée dans les papiers de M. Guizot et publiée
par la _Revue rétrospective_, n'en relevait pas moins de vingt et un
entre 1821 et 1844.]

[Note 490: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

L'«affaire Petit», comme on disait alors, fut discutée le 21 janvier,
à la Chambre des députés, sur une interpellation de M. Odilon Barrot.
La veille, le ministère, pour marquer l'attitude qu'il entendait
prendre, avait déposé un projet interdisant et réprimant les
démissions données à raison d'une compensation pécuniaire. L'attaque
fut vive. M. Odilon Barrot s'indigna avec une solennité déclamatoire;
M. Dupin protesta au nom de la dignité de la magistrature; M. Dufaure
fut l'adversaire le plus redoutable, très âpre sous son apparente
modération. Derrière ces chefs d'emploi, s'agitait bruyamment le
choeur des interrupteurs, manifestant, par ses gestes, par ses cris,
par ses injures, le dégoût, le mépris, l'horreur que lui inspirait
un gouvernement si corrompu. La tactique était visiblement de faire
concentrer tous les coups sur le président du conseil. L'opposition
voulait profiter de ce que le marché avait été fait dans le cabinet
de M. Génie et, en quelque sorte, sous les yeux de M. Guizot,
pour atteindre ce dernier dans son renom, jusqu'alors incontesté,
d'austérité. «On veut l'abattre à force de clameurs», écrivait M. de
Barante[491]. Mais M. Guizot n'était pas de ceux auxquels on faisait
ainsi courber la tête. Il répondit avec une hauteur attristée. Sans
discuter le détail des faits, sans plaider l'ignorance personnelle,
sans opposer scandale à scandale par l'étalage de ce qui avait été
fait sous d'autres ministères, il se borna à affirmer que l'abus
était ancien, mais il reconnut que c'était un abus, annonça sa
résolution de le proscrire à l'avenir, et déclara que, depuis plus
de deux ans déjà, il avait cessé. Il ne se plaignait pas «de voir de
nouvelles susceptibilités morales s'introduire dans les moeurs, de
voir tomber devant la publicité, devant l'élévation croissante des
sentiments, des usages longtemps tolérés». Il demandait seulement
que ce progrès ne rendît pas injuste envers le passé. De la part de
l'opposition, sans doute, il savait n'avoir pas à attendre d'équité.
«Cependant, ajoutait-il, en présence d'hommes qui ont voué leur vie
entière à la cause de l'ordre et des libertés du pays,... en présence
d'hommes que jamais, dans la pensée même de leurs adversaires, aucun
intérêt personnel, autre que celui du pouvoir dont ils sont chargés,
n'a fait agir, il me semble que ce qui se passe aujourd'hui devant
vous dépasse la limite ordinaire des atteintes portées à la justice
ou à la vérité... Je n'ai pas un mot de plus à dire à l'opposition.
Quant à mes amis, ce n'est pas moi qui les découragerai jamais
d'être aussi vigilants et aussi exigeants qu'ils le pourront dans
la cause de la moralité publique et privée... Je demande seulement
au parti conservateur de se souvenir toujours que les hommes qu'il
honore de sa confiance ont recueilli de nos temps orageux un héritage
très mêlé... Nous travaillons incessamment à régler, à épurer cet
héritage... S'il a la confiance que c'est là ce que nous faisons,
qu'alors il se souvienne que l'oeuvre est très difficile, quelquefois
très amère, et que nous avons besoin de n'être pas un instant
affaiblis dans ce rude travail. Nous avons besoin que le parti
conservateur voie toujours les choses exactement comme elles sont,
sans faiblesse et sans charlatanerie. Nous avons besoin qu'il nous
soutienne de toute sa force. Si le moindre affaiblissement devait
nous venir de lui dans la tâche difficile que nous poursuivons, je
n'hésite pas à dire que, pour mon compte et pour celui de mes amis,
nous ne l'accepterions pas un instant.» Ainsi mise en demeure, la
Chambre ne manqua pas au cabinet; par 225 voix contre 146, elle
déclara sa «confiance dans la volonté exprimée par le gouvernement et
dans l'efficacité des mesures qui devaient prévenir le retour d'un
ancien et regrettable abus».

[Note 491: Lettre du 21 janvier 1848. (_Documents inédits._)]

La victoire paraissait complète. M. Guizot s'était tiré avec habileté
et dignité d'une situation difficile. Force était cependant d'avouer
que le ministère sortait affaibli de ce débat. Tout en votant pour
lui et en étant convaincue que ses accusateurs eussent fait pis
encore, la majorité n'avait pas caché sa tristesse. Il est toujours
fâcheux, pour un gouvernement, d'avoir à se défendre contre de telles
attaques, fût-il absolument innocent, ce qui n'était pas alors le
cas[492]. Toutefois l'opposition dynastique, qui avait mené cette
campagne avec tant de passion, avait-elle sujet de se féliciter du
résultat? Le discrédit qu'elle avait cherché à faire tomber sur
le cabinet rejaillissait sur le régime tout entier, sur la classe
gouvernante sans distinction de gauche ou de droite. De pareilles
journées ne profitaient en réalité qu'aux révolutionnaires et aux
socialistes.

[Note 492: M. Doudan écrivait au prince de Broglie, au sujet de cette
discussion: «C'est un bruit terrible pour une omelette au lard.
J'en ai voulu à la majorité d'avoir permis que M. Guizot subît la
nécessité de s'expliquer devant la Chambre sur ces misères. Il y
a des choses qui ne sont rien et qui sont indéfendables devant le
pédantisme d'un public, même d'un public qui ferait la même chose et
plus, toute la journée; mais la majorité, tout en votant bien, s'est
passé la fantaisie de prendre de grands airs attristés sur l'horreur
de donner des places dans une vue politique.» (_Mélanges et lettres_,
t. II, p. 148.)]


V

Le lendemain même de l'orageux débat sur l'«affaire Petit», la
Chambre des députés commençait la discussion de son adresse. La
première bataille, qui ne dura pas moins de trois jours[493], porta
sur la question financière. D'ordinaire cette question était
renvoyée au budget. Mais les meneurs croyaient qu'elle fournissait,
cette année, un terrain d'attaque exceptionnellement favorable, et
ils étaient impatients d'en profiter. On se rappelle, en effet,
le contre-coup fâcheux qu'avait eu sur les finances la mauvaise
récolte de 1846[494]. Depuis lors, sans doute, la situation s'était
notablement améliorée: l'excellente récolte de 1847 avait ramené
l'abondance et le bas prix des subsistances; plus aucune crainte
d'embarras monétaires; les affaires étaient redevenues actives; le
revenu des contributions indirectes, en recul assez marqué pendant
le premier semestre de 1847, avait repris sa marche en avant pendant
le second, si bien que le résultat total de l'année se trouvait à
peu près égal à celui de 1846: fait d'autant plus remarquable que
le malaise persistait en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en
Angleterre surtout, où le déchet des impôts indirects pour 1847
n'était pas moindre de 55 millions. Toutefois, si la crise économique
semblait à sa fin, les difficultés qui en étaient résultées pour
nos finances n'avaient pu disparaître aussi vite; c'étaient ces
difficultés dont l'opposition croyait pouvoir se faire une arme
contre le cabinet.

[Note 493: Séances des 24, 25 et 26 janvier 1848.]

[Note 494: Voir plus haut, ch. I, § IV.--Cf. du reste, sur l'histoire
financière de la monarchie de Juillet, t. III, ch. V, § V; t. IV, ch.
V, § _XII_; t. V, ch. I, § X; t. VI, ch. II, § III.]

M. Thiers mena l'attaque. Pendant deux jours entiers, il fut presque
constamment sur la brèche, critiquant, répliquant, interrompant, avec
une verve qui ne faiblit pas un moment. Il excellait à illuminer, à
animer, à vivifier ces matières d'ordinaire assez ternes, lourdes et
arides. Si habile discuteur qu'il fût, il trouva un contradicteur
capable de lui tenir tête; ce fut M. Duchâtel, qui se surpassa en
cette circonstance, moins brillant que M. Thiers, mais non moins
lumineux et d'une doctrine financière plus sûre, plus large et plus
neuve. Quand, par exemple, M. Thiers déclarait l'épargne française
incapable de fournir, sans tarir les sources où s'alimentaient
le commerce et l'industrie, les 300 millions que l'État et les
compagnies s'apprêtaient à lui demander annuellement pour les
travaux de chemins de fer, il était singulièrement en retard, et
sa conclusion, qui tendait à ralentir la construction de notre
réseau ferré, eût été désastreuse. Quand, au contraire, M. Duchâtel
rappelait qu'on pouvait alléger les charges de l'État, non seulement
en diminuant ses dépenses, mais aussi en accroissant ses ressources;
quand il soutenait que certaines dépenses étaient fécondes, et
qu'il exposait les avantages de la politique financière du «faire
valoir», son idée était juste, à condition d'être appliquée avec
mesure et de ne pas servir d'excuse au gaspillage. Tout le discours
de M. Thiers tendait à présenter la situation comme dangereuse et
très gravement compromise par ce qu'il appelait les «folies de la
paix»: à son avis, avec des finances aussi engagées, il eût fallu
être garanti contre tout péril de guerre; or il croyait qu'on ne
l'était plus depuis les mariages espagnols; aussi terminait-il par ce
coup de tocsin: «Je quitte cette tribune, profondément alarmé.» M.
Duchâtel répondait que «la situation financière commandait une grande
prudence, une salutaire réserve, mais qu'elle ne devait pas inspirer
le découragement». Il se croyait sûr de «pouvoir conduire à bien,
sans dommage et sans péril pour le pays, les grandes entreprises
commencées».

Entre le pessimisme de M. Thiers et l'optimisme relatif de M.
Duchâtel, que faut-il croire? La vérité est qu'on était alors
en train de réparer les suites de la crise de 1847: ce travail
de réparation, analogue à celui que le gouvernement de Juillet
avait déjà mené à bonne fin après 1830 et après 1840, n'était pas
terminé, mais le plan en était tracé, et l'on pouvait entrevoir le
moment où les choses seraient rétablies dans leur état normal. En
ce qui touchait le budget ordinaire, si celui de 1847 se soldait
par un gros déficit de 109 millions, on s'attendait, pour 1848, à
un déficit beaucoup moindre, et on croyait pouvoir promettre le
retour à l'équilibre pour 1849. La principale difficulté venait,
on le sait, du budget extraordinaire et des travaux de chemins de
fer et autres, mis provisoirement à la charge de la dette flottante
jusqu'à ce qu'on pût y appliquer les réserves de l'amortissement.
Ces réserves se trouvant, pour le moment, absorbées par les
découverts du budget, la dette flottante avait rapidement grossi;
elle atteignait, le 1er janvier 1848, 630 millions, sur lesquels 285
millions de bons du Trésor à court terme, et environ 143 millions
de comptes courants des caisses d'épargne ou des correspondants du
Trésor. Il y avait là évidemment un chiffre trop élevé d'engagements
à vue ou à brève échéance; il pouvait en résulter, en cas de crise,
de graves embarras; sur ce point, les critiques de M. Thiers étaient
en partie fondées. Ajoutons que les travaux publics étaient loin
d'être terminés; tels qu'ils avaient été fixés par la loi du 11
juin 1842 sur les chemins de fer et par les lois successives qui
l'avaient complétée, ils s'élevaient à un milliard 109 millions;
sur cette somme, 412 millions seulement avaient été dépensés: il
restait donc encore à pourvoir, pour les années suivantes, à près de
700 millions; la dépense à faire de ce chef pour 1848 était fixée à
150 millions. Cet avenir effrayait M. Thiers, qui croyait voir déjà
la dette flottante à 800 millions. Il oubliait les deux causes qui
devaient l'alléger. C'était d'abord l'emprunt de 350 millions que la
loi du 8 août 1847 avait autorisé précisément dans ce dessein[495];
sur cette somme, 250 millions avaient été émis en rentes 3 pour 100
et adjugées, le 10 novembre 1847, à la maison Rothschild, au taux de
75 fr. 25[496]; les versements des adjudicataires étaient échelonnés
jusqu'en novembre 1849[497]. La dette flottante devait aussi être
dégagée par les remboursements que les compagnies de chemins de
fer auraient à effectuer et qui s'élevaient à 205 millions. Grâce
à cette double cause d'allégement, le gouvernement croyait pouvoir
affirmer que la dette flottante ne s'augmenterait pas, et que bientôt
même elle commencerait à diminuer. En effet, d'après ses calculs,
en 1848 ou au plus tard en 1849, tous les déficits des budgets
antérieurs seraient éteints par les réserves de l'amortissement qui
s'élevaient maintenant à environ 90 millions par an. Ces réserves,
devenues ainsi disponibles, pourraient alors être affectées aux
travaux extraordinaires et dégageraient d'autant la dette flottante.
En somme, en réunissant les 350 millions de l'emprunt, les 205
millions dus par les compagnies et les réserves de l'amortissement,
on calculait que vers 1855 on aurait terminé la liquidation de cette
colossale entreprise, et que la dette flottante serait absolument
dégagée. On aurait ainsi fait pour plus de 1,100 millions de travaux
extraordinaires, presque tous productifs, en n'augmentant la dette
publique que d'un capital de 350 millions. Ces calculs supposaient,
il est vrai, qu'aucun événement ne viendrait d'ici la compromettre la
paix extérieure ou la prospérité intérieure, et, par suite, détruire
l'équilibre du budget ordinaire; qu'il n'y aurait aucun danger de
guerre comme en 1840, aucune mauvaise récolte comme en 1846. C'était
là évidemment le côté faible de la combinaison; on n'y faisait pas
assez la part des accidents possibles.

[Note 495: Cf. plus haut, p. 32.]

[Note 496: Les emprunts précédents avaient été négociés, celui de
1841 à 78 fr. 52 1/2, celui de 1844 à 84 fr. 75: on voit quelle
dépréciation avait été causée par la crise de 1847.]

[Note 497: Les adjudicataires versèrent ainsi, jusqu'au 24 février
1848, 64 millions. Après la révolution, à raison de l'effondrement du
crédit, ils obtinrent de ne pas remplir leurs engagements.]

Toutefois, peut-on reprocher au gouvernement de n'avoir pas
prévu la catastrophe qui allait éclater et de ne s'être pas
préparé financièrement à son propre renversement? D'ailleurs,
quelles précautions eussent pu prévenir les conséquences d'une
révolution donnant le signal d'une panique universelle, arrêtant
brusquement toutes les affaires, tarissant les impôts, ruinant le
crédit, et provoquant le retrait en masse des dépôts faits aux
caisses d'épargne? Les auteurs de cette révolution, placés en
face de l'effroyable crise économique dont ils avaient toute la
responsabilité, ont essayé de la rejeter sur le régime déchu; ils ont
osé proclamer qu'à la veille des journées de Février, la banqueroute
était imminente, et que la République seule en avait sauvé la
France[498]. Pur mensonge dont il est facile aujourd'hui de faire
justice. C'est après et non avant la chute de la monarchie qu'il y
a eu menace de banqueroute; et la faute en était à ceux qui avaient
déchaîné la révolution et ne parvenaient pas, en dépit du mot de l'un
d'eux, à faire de l'ordre avec du désordre.

[Note 498: M. Garnier-Pagès, membre du gouvernement provisoire,
chargé de diriger les finances du nouveau régime, a dit, dans son
rapport du 10 mars 1848: «Ce qui est certain, ce que j'affirme de
toute la force d'une conviction éclairée et loyale, c'est que si la
dynastie d'Orléans avait régné quelque temps encore, la banqueroute
était inévitable. Oui, citoyens, proclamons-le avec bonheur, avec
orgueil, à tous les titres qui recommandent la République à l'amour
de la France et au respect du monde, il faut ajouter celui-ci: la
République a sauvé la France de la banqueroute.»]

Et maintenant si l'on cherche à juger dans son ensemble la politique
financière de la monarchie de Juillet, sans s'arrêter aux embarras
passagers dans lesquels elle se trouvait encore engagée à la veille
de sa chute, certains grands faits ressortent avec netteté. D'abord,
loin d'avoir augmenté les impôts, elle les a réduits; si elle a
ajouté 16 millions au principal de la contribution personnelle et
mobilière et de la taxe sur les portes et fenêtres, elle a fait des
dégrèvements pour plus de 60 millions, notamment sur l'impôt des
boissons et sur la loterie; l'accroissement d'environ 300 millions
qui s'est produit dans le revenu des contributions indirectes a
été dû au développement de la richesse publique. En second lieu,
elle a très peu emprunté: les rentes perpétuelles étaient, à la
fin de la Restauration, de 202 millions, soit, si on en défalque
environ 38 millions appartenant à la caisse de l'amortissement, 164
millions; elles s'élevaient, en 1848, à 244 millions, soit, en en
défalquant aussi 67 millions de rentes de la caisse d'amortissement,
177 millions. Ce n'est donc qu'une augmentation de 13 millions pour
les dix-huit années du règne, chiffre singulièrement minime si l'on
songe que le total des rentes dépasse actuellement 900 millions. À la
vérité, pour être absolument exact, les 13 millions devraient être
augmentés des 8 à 9 millions de rentes dont l'émission, autorisée
par la loi du 8 août 1847, n'a pu être réalisée avant la chute de la
monarchie; cette émission, en effet, était nécessaire pour dégager
la dette flottante. Ajoutons enfin que, parmi les 67 millions de
rentes appartenant en 1848 à la caisse d'amortissement, toutes ne
provenaient pas, comme en 1830, de rachats; 38 millions provenaient
de la consolidation des fonds des caisses d'épargne. Malgré ces deux
dernières observations, la monarchie de Juillet n'en doit pas moins
être considérée comme ayant usé très discrètement de l'emprunt. Et
cependant, sans impôts nouveaux, avec des emprunts si réduits, elle
a fait plus de 1,600 millions de travaux extraordinaires; elle a
dépensé plus d'un milliard pour la conquête de l'Algérie; elle a créé
l'instruction primaire; elle a transmis à ses successeurs une armée
en parfait état; elle a laissé un pays dont toutes les ressources
avaient été ménagées et qui était en plein développement économique.
Jamais on n'a fait autant pour l'avenir, en le grevant aussi peu.
Devant ces résultats, que pèsent certaines difficultés momentanées,
ou même certaines fautes de gestion? L'histoire est obligée de
reconnaître qu'en dehors de la Restauration, aucun autre des régimes
qui se sont succédé en France dans ce siècle ne se présente avec un
pareil bilan.


VI

La discussion sur les finances avait été vive, mais honorable. À
peine fut-elle finie que la Chambre retomba dans le scandale. M.
Billault avait présenté un amendement demandant au gouvernement «de
travailler sans relâche à développer la moralité des populations et
de ne plus s'exposer à l'affaiblir par de funestes exemples». C'était
vouloir infliger au cabinet une sorte de flétrissure infamante. La
présentation d'un tel amendement par un homme qui n'appartenait
pas aux opinions extrêmes, et qui avait même refusé de s'associer
aux banquets, montrait à quel degré d'animosité en était venue
l'opposition de toutes nuances.

Le débat[499] commença toutefois par un discours d'une inspiration
supérieure à l'amendement qu'il venait appuyer. J'ai déjà eu
occasion de marquer le rôle parlementaire de M. de Tocqueville,
et comment, chez lui, la vue naturellement haute et lointaine du
moraliste politique se trouvait parfois rabaissée et raccourcie par
les préoccupations de l'homme de parti[500]. Cette dualité ne fut
jamais plus apparente que dans le discours du 27 janvier 1848. Le
moraliste politique s'y montrait d'abord dans des avertissements
d'une clairvoyance vraiment prophétique. «Pour la première fois
depuis quinze ans, disait-il, j'éprouve une certaine crainte pour
l'avenir;... pour la première fois, existe, dans le pays, le
sentiment, l'instinct de l'instabilité, ce sentiment précurseur
des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait
naître..... On dit qu'il n'y a point de péril parce qu'il n'y a pas
d'émeute; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la
surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs,
je crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre n'est pas dans
les faits, mais il est entré profondément dans les esprits. Regardez
ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières qui, aujourd'hui,
je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas
tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même
degré où elles ont été tourmentées jadis; mais ne voyez-vous pas que
leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? Ne voyez-vous
pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées
qui ne vont pas seulement à renverser telles lois, tel ministère,
tel gouvernement, mais la société même, à l'ébranler sur les bases
sur lesquelles elle repose aujourd'hui? Ne voyez-vous pas que peu
à peu il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus
d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division
des biens, faite jusqu'à présent dans le monde, est injuste; que la
propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables?
Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions prennent racine,
quand elles se répandent d'une manière presque générale, quand elles
descendent profondément dans les masses, elles amènent, tôt ou tard,
je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais elles amènent tôt
ou tard les révolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs,
ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons à l'heure
qu'il est sur un volcan.» Revenant sur la même idée, à la fin de
son discours, il s'écriait avec une véritable angoisse: «Est-ce que
vous ne ressentez pas, par une sorte d'intuition instinctive qui
ne peut s'analyser, mais qui est certaine, que le sol tremble de
nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas, que dirai-je? un
vent de révolution qui est dans l'air?..... Est-ce que vous avez,
à l'heure où nous sommes, la certitude d'un lendemain? Est-ce que
vous savez ce qui peut arriver en France, d'ici à un an, à un mois,
à un jour peut-être? Vous l'ignorez; mais ce que vous savez, c'est
que la tempête est à l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous. Vous
laisserez-vous prévenir par elle? Messieurs, je vous supplie de ne
pas le faire; je me mettrais volontiers à genoux devant vous, tant
je crois le danger réel et sérieux, tant je pense que le signaler
n'est pas recourir à une vaine forme de rhétorique.» On ne relit
pas aujourd'hui sans émotion ces paroles auxquelles l'événement
est venu donner une si prompte et si tragique confirmation. Sur le
moment, cependant, elles produisirent peu d'effet: l'opinion n'en
fut pas remuée et effrayée, comme elle l'avait été par le discours
de M. de Montalembert. Cette différence ne tenait pas seulement à
ce que l'éloquence de M. de Tocqueville était de nature plus froide
et moins communicative; elle tenait surtout à ce que, par d'autres
côtés, sa thèse paraissait être une thèse de parti, et qu'à ce
titre son pessimisme devenait suspect. En effet, quelle était sa
conclusion? Il ne disait pas: «Oublions nos misérables querelles;
unissons-nous contre le danger commun; faisons tous notre _meâ culpâ_
de fautes qui sont celles, non de tel parti, de tel gouvernement,
de tel ministère, mais d'une société où les révolutions politiques
ont détruit les traditions, les principes, les croyances, et où la
révolution économique menace d'aboutir à une sorte de matérialisme
aussi dépravant pour les hautes classes qu'irritant pour les
classes inférieures; travaillons ensemble à refaire les moeurs
publiques de la France.» Non, il retombait dans les griefs courants
de l'opposition; on eût dit qu'il ne parlait de la dégradation des
moeurs publiques que pour en imputer la responsabilité au ministère,
et il offrait comme remède au péril si effrayant qu'il dénonçait, la
réforme électorale et le remplacement de M. Guizot par M. Thiers.

[Note 499: Cette partie de la discussion occupa les séances des 27 et
28 janvier 1848.]

[Note 500: Cf. plus haut, t. VI, ch. II, § VI.]

En dépit de cette conclusion, M. de Tocqueville s'était tenu
généralement sur des hauteurs où les adversaires du cabinet
n'entendaient pas se placer. Le signataire de l'amendement, M.
Billault, lui restitua sa vraie portée, en rassemblant, dans un
discours d'une acrimonie froide et venimeuse, tous les scandales
réels ou imaginaires, exploités depuis un an par l'opposition.
Conformément à la tactique qui s'était déjà manifestée lors de
l'«affaire Petit», il chercha à faire retomber le poids infamant
de ces scandales sur M. Guizot. «Jusqu'à présent, disait-il, la
situation personnelle de M. le président du conseil avait donné
à l'éloquence de sa parole une influence considérable. Jusqu'à
présent, tous les reproches de corruption, de mauvais moyens, d'abus
d'influence venaient mourir, au pied de cette tribune, devant
l'austère magnificence de sa figure oratoire. Mais nous commençons à
connaître les secrets intimes de cet extérieur éclatant. Nous savons
que, derrière ce mirage oratoire qui enthousiasmait la majorité et
qui frappait le pays, se cachent des pratiques dont l'influence est
moins brillante, mais plus sûre.» Tous les regards étaient fixés sur
le président du conseil. La tête renversée, plus pâle encore que de
coutume, d'une effrayante immobilité, son émotion ne se trahissait
que par les éclairs qui, de temps à autre, jaillissaient de ses
yeux. Il dédaigna de répondre. Ce fut un membre de la majorité, M.
Janvier, qui vint déplorer le tour pris par le débat; il termina par
cette grave leçon à l'adresse de l'opposition constitutionnelle:
«Elle travaille, dit-il, à faire des ruines sous lesquelles nous
serions écrasés en commun. Pourtant elle a été durement avertie.
On ne reprochera pas aux radicaux d'avoir fait de l'hypocrisie;
ils ont montré une formidable, une implacable sincérité; ils se
sont réservé, une fois le parti conservateur abattu, de régler leur
compte avec les dynastiques, comme ils les nomment. Les radicaux
sont de terribles logiciens; ils ne tarderont pas à se prévaloir des
arguments de leurs alliés d'un jour pour démontrer qu'il faut couper
jusque dans sa racine l'arbre qui, depuis dix-huit ans, n'a produit
que de mauvais fruits.» La leçon ne fut pas entendue, et ceux à qui
elle était adressée n'en continuèrent pas moins leur vilaine besogne.
À la séance suivante, M. de Malleville descendit à des personnalités
plus mesquines encore; comme M. Billault, il visait principalement M.
Guizot; il se complaisait à montrer «le souverain pontife du parti
conservateur mêlé à d'indignes tripotages, receleur de démissions
achetées à prix d'argent». Le garde des sceaux ayant répondu, M. de
Girardin en prit prétexte pour lui lancer de grossières injures,
visiblement inspirées par les plus méprisables rancunes. Plus on
allait, plus le débat s'abaissait. La Chambre finit par en ressentir
honte et dégoût. M. Dufaure, tout en se prononçant pour l'amendement,
jugea nécessaire de désavouer les personnalités par lesquelles on
l'avait appuyé. Après quelques mots de M. Duchâtel, cet amendement
fut repoussé, par assis et levé, à une grande majorité.

En dépit du vote, les journaux de gauche se félicitaient du débat:
avec une sorte de joie féroce, ils comparaient les moyens de
discussion employés par l'opposition à des «coups de stylet»; ils
proclamaient que M. Guizot avait été condamné non seulement dans sa
politique, mais dans sa probité, dans son honneur, et ils saluaient
d'avance «le procès qui devait le conduire où son collègue Teste
l'attendait». La vérité était que cette violence finissait par faire
un tort sérieux au ministère. M. de Barante, dans une lettre à un
ami, après avoir constaté que ce qui se passait à la Chambre «n'était
plus une discussion parlementaire, mais une vraie guerre civile où
l'on veut détruire son ennemi par tous les moyens», ajoutait: «Cette
situation afflige et effraye un grand nombre de conservateurs. Les
uns lâchent pied; les autres cherchent des conciliations; beaucoup
sont portés au blâme et au mécontentement.» Il disait encore, dans
une autre lettre: «Une partie des conservateurs savent mauvais gré à
M. Guizot d'avoir tant d'ennemis[501].»

[Note 501: _Documents inédits._]


VII

Heureusement, pour l'honneur des derniers jours du régime
parlementaire, le débat se releva avec les affaires extérieures.
L'Italie occupa deux séances[502]; la Suisse, trois[503]. M. de
Lamartine, qui n'avait pas paru à la tribune depuis dix-huit
mois, ouvrit le feu sur la question italienne: sa harangue, plus
sentimentale que politique, plus déclamatoire qu'éloquente, fut ce
qu'on pouvait attendre de l'auteur de l'_Histoire des Girondins_.
Avec de grandes phrases sur la sympathie due aux peuples opprimés,
il accusa le gouvernement de s'être montré d'une «partialité
inqualifiable pour le seul antique ennemi de la France, la maison
d'Autriche», et d'avoir travaillé à maintenir, au delà des Alpes,
«l'oppression étrangère, les abus, le morcellement et l'impuissance
des États italiens»; puis, généralisant son grief, il s'écria:
«Depuis les mariages espagnols, il a fallu que la France, à l'inverse
de sa nature, à l'inverse des siècles et de la tradition, devint
gibeline à Rome, sacerdotale à Berne, autrichienne en Piémont, russe
à Cracovie, française nulle part, contre-révolutionnaire partout!»

[Note 502: 29 et 31 janvier 1848.]

[Note 503: 1er, 2 et 3 février.]

M. Guizot se leva pour répondre; il fut tout de suite visible que les
outrages dont il venait d'être abreuvé depuis le commencement de la
session, ne l'avaient pas abattu. Aussi maître de son visage, de son
geste, de sa voix, de sa pensée, qu'au lendemain d'un triomphe, sa
parole était fière, imposante. Vainement l'opposition, surprise et
irritée de voir porter la tête si haut à celui qu'elle se flattait
d'avoir accablé, tentait-elle de le démonter par ses clameurs
injurieuses; chaque apostrophe qu'elle lui jetait provoquait de sa
part une réplique qui mettait en déroute les imprudents agresseurs.
Domptant la gauche comme un cheval ombrageux qu'on ramène à
l'obstacle jusqu'à ce qu'il l'ait franchi, il la forçait à entendre
l'éloge de la modération de l'Autriche. Interrompu lorsqu'il disait:
«Nous avons accepté les traités de 1815», par des voix lui criant:
«subis, subis!»--«Comment, messieurs, leur répondait-il, vous trouvez
plus honorable et plus fier de dire que vous les avez subis!» Après
chacun de ces incidents, renouvelés dix fois avant qu'il eût parlé un
quart d'heure, le ministre reprenait le fil de son discours avec une
entière liberté d'esprit. La gauche, vaincue, finit par l'écouter en
silence. La politique qu'il exposait, nous la connaissons: politique
de «juste milieu», comme disait le ministre, favorable aux réformes,
sympathique à Pie IX, mais en garde contre les entraînements
révolutionnaires et belliqueux, se refusant «à faire, pour enlever
la Lombardie à l'Autriche, ce que la France n'avait pas voulu faire,
au lendemain de 1830, pour reprendre elle-même la frontière du Rhin
et la frontière des Alpes». La majorité paraissait goûter ces idées,
et quand le président du conseil descendit de la tribune, il fut
accompagné jusqu'à son banc par des acclamations enthousiastes.

Le lendemain, ce fut le tour de M. Thiers. Au début, à l'entendre
grossir la voix pour dénoncer les «tyrans» et les «bourreaux» de
l'Italie, on put croire à une répétition de la _Marseillaise_
déjà chantée à la tribune par M. de Lamartine. Mais s'il voulait
plaire à l'opposition, il entendait ne pas devenir impossible
comme ministre; or il se rendait bien compte que, sur ce terrain
des affaires italiennes, dépasser une certaine limite, c'était
tomber dans la guerre[504]. De là, dans son discours, après des
phrases qui semblaient d'un tribun, des conclusions qui étaient
d'un ministre éventuel. Le premier criait qu'il fallait «détester»
les traités de 1815; le second se hâtait d'ajouter qu'il fallait
les «observer». En somme, M. Thiers se défendait de vouloir, en
Italie, aucun bouleversement, aucun remaniement de territoire, et,
tout en affectant de combattre la politique du gouvernement, il
n'aboutissait qu'à revendiquer, comme lui, l'indépendance des divers
États de la Péninsule et à demander qu'on les encourageât dans leurs
réformes. Surprise, désappointée, l'opposition, qui avait commencé
par applaudir l'orateur, devint bientôt silencieuse; elle laissait
même entrevoir une irritation qui devait éclater plus librement, le
lendemain, dans ses journaux[505].

[Note 504: À ce même moment, M. Rossi, qui de Rome suivait
anxieusement ces débats, disait à son premier secrétaire, le prince
Albert de Broglie: «Si le ministère tombe, et que Molé ou Thiers
arrivent au pouvoir, je vous envoie tout de suite à Paris pour leur
dire:--Je ne puis faire un pas de plus sans aboutir à la guerre
contre l'Autriche. La voulez-vous?»--Je tiens ce fait de M. le duc de
Broglie.]

[Note 505: Le _National_ du 1er février disait que la politique
exposée par M. Thiers «était au fond la même que celle de M. Guizot,
avec l'hypocrisie en plus», et il regrettait que la gauche n'eût pas
«sifflé» l'orateur.]

M. Guizot profita habilement de l'avantage que lui donnait le
discours de M. Thiers. Avec une modération qui n'était pas sans
persiflage, il se félicita de se trouver si parfaitement d'accord
avec son adversaire. «Vous demandez, lui dit-il en substance, qu'on
défende l'indépendance des États et qu'on encourage les réformes; ç'a
été précisément la politique du cabinet; tout au plus différons-nous
sur certains détails de forme, sur l'emploi de certains gros mots que
vous eussiez probablement laissés de côté si vous étiez au pouvoir;
ainsi, nous n'avons pas qualifié les gouvernements de _tyrans_ et de
_bourreaux_, ne croyant pas utile et convenable de traiter de cette
manière ceux qu'on veut ramener à des sentiments de modération, de
clémence et de générosité envers les peuples; ainsi encore, nous ne
nous sommes pas vantés de _détester_ les traités que nous jugions
nécessaire de maintenir et de respecter, estimant que ce n'était
peut-être pas la meilleure manière d'en conseiller le respect et
d'en assurer le maintien; mais, à cela près, nous sommes d'accord;
les bons conseils que vous nous avez donnés, nous les avons suivis
d'avance; ce que vous avez dit, nous l'avons déjà fait[506].» M.
Thiers se sentit pris au piège, et, contrairement à son habitude, il
ne répliqua pas. Ses mouvements d'épaule et la moue de son visage
trahissaient assez clairement sa contrariété. À son défaut, M. Odilon
Barrot vint déclamer furieusement contre les traités de 1815, qui,
disait-il, n'existaient plus en droit, s'ils existaient encore en
fait. Cela n'était pas pour rendre moins fausse la situation de M.
Thiers, ni pour atténuer le succès de M. Guizot; aussi se trouva-t-il
une grande majorité pour approuver la politique italienne du
ministère.

[Note 506: M. Guizot éprouvait parfois un singulier embarras à
concilier les exigences de la discussion parlementaire avec les
convenances de sa diplomatie. Au cours de sa réponse à M. Thiers,
il fut amené à dire que la présence des troupes autrichiennes à
Modène était «un fait irrégulier». Mais il se rendit compte aussitôt
que cette expression blesserait l'Autriche, qu'il entrait dans son
jeu de ménager. M. Klindworth écrivit, le 3 février 1848, à M. de
Metternich: «Dans la discussion sur l'Italie, M. Guizot a prononcé
un discours dans lequel il a dit que la présence des Autrichiens à
Modène constituait un état de choses _irrégulier_. Le ministre fait
savoir à Votre Altesse le vif regret qu'il éprouve de n'avoir pas
songé, en parlant ainsi, aux traités qui autorisaient la présence
des troupes impériales dans cet État. Ce mot _irrégulier_ lui
est échappé, et il s'appliquera à réparer le mal à la première
occasion, en expliquant la vérité sur cette affaire.» (_Mémoires de
Metternich_, t. VII, p. 565.) On peut croire que si M. Guizot eût
écrit lui-même, il l'eût fait d'un ton un peu différent, et que,
s'il a inspiré la démarche de M. Klindworth, il n'a pas été consulté
sur la rédaction de sa lettre. Il est heureux, en tout cas, qu'une
indiscrétion n'ait pas fait tomber alors ce document aux mains de
l'opposition.]

M. Thiers voulut prendre sa revanche dans la discussion des affaires
de Suisse. La question lui paraissant diplomatiquement close, il
crut les hardiesses de langage moins compromettantes et visa à se
faire pardonner par la gauche sa réserve dans le débat sur l'Italie.
Tout d'abord, il marqua qu'il voyait, dans ce qui s'était passé en
Suisse, la lutte de la révolution et de la contre-révolution; la
France ne pouvait, à son avis, prendre parti contre la première sans
trahir son principe et sacrifier son intérêt. Suivait un long récit
où, avec une habileté perfide, les faits étaient toujours présentés
à l'honneur des radicaux. L'orateur «applaudissait» sans réserve
«à la grande force déployée par la diète contre le Sonderbund», et
accusait le gouvernement du roi Louis-Philippe de «s'être conduit
comme eût pu le faire Charles X». Puis, faisant allusion aux
négociations qui se continuaient avec les puissances continentales,
il s'efforçait de soulever l'opinion en lui montrant une perspective
d'intervention armée. «À la face de la France et de l'Europe», il
défiait solennellement le ministère d'oser demander à la Chambre «un
homme et un écu pour envoyer une armée en Suisse». Il ajoutait que,
si on ne voulait pas l'intervention, la politique suivie conduisait
à une issue ridicule. «Vous êtes coupable, en Suisse, concluait-il,
ou des plus mauvais sentiments, ou d'une imprévoyance impardonnable,
et peut-être des deux torts à la fois.» Jamais la parole de M. Thiers
n'avait été plus pressante, plus saisissante; jamais il n'avait eu
plus de verve et d'éclat; mais jamais aussi il ne s'était montré
plus audacieusement révolutionnaire. «On dit, s'écriait-il, que
les hommes qui viennent de triompher en Suisse sont radicaux, et
on croit avoir tout dit en les accusant de radicalisme. Je ne suis
pas radical, messieurs, les radicaux le savent bien, et il suffit
de lire leurs journaux pour s'en convaincre. Mais entendez bien mon
sentiment. Je suis du parti de la révolution, tant en France qu'en
Europe; je souhaite que le gouvernement de la révolution reste dans
la main des hommes modérés; je ferai tout ce que je pourrai pour
qu'il continue à y être; mais, quand ce gouvernement passera dans la
main d'hommes qui sont moins modérés que moi et mes amis, dans la
main d'hommes ardents, fussent les radicaux, je n'abandonnerai pas ma
cause pour ce motif: je serai toujours du parti de la révolution.» À
cette déclaration que l'orateur, le bras étendu, la tête haute, avait
faite avec une énergie voulue, la gauche, surprise et ravie, répondit
par des bravos frénétiques, auxquels les rédacteurs du _National_
s'associèrent ouvertement du haut de la tribune des journalistes.
Trois fois M. Thiers voulut reprendre son discours, trois fois les
acclamations réitérées l'en empêchèrent. L'impression ne fut pas
moins vive de l'autre côté de la Chambre: seulement c'était de la
colère, de l'indignation. Les conservateurs voyaient plus clairement
encore qu'ils ne l'avaient vu dans le passé, ce qu'ils auraient à
craindre d'un retour de M. Thiers au ministère. Ces sentiments
se manifestaient même chez quelques-uns de ceux qu'on pouvait
croire avoir partie liée avec l'opposition. De ce nombre était M.
Molé: alors fort prononcé contre M. Guizot dont il se flattait de
recueillir la succession, il avait négocié d'avance avec la gauche
la composition de son futur cabinet; depuis le commencement de la
discussion de l'adresse, il assistait à toutes les séances de la
Chambre des députés, dans l'attente visible de l'événement qui lui
ouvrirait l'accès du pouvoir, et ne cachait nullement son intimité
avec les opposants les plus animés; néanmoins, après le discours
de M. Thiers sur les affaires de Suisse, il ne put contenir son
irritation; il allait répétant partout dans les couloirs: «Ce sont
d'odieux sophismes!»

M. Guizot eût désiré répondre immédiatement; mais brisé par la
fatigue des débats antérieurs, souffrant en outre d'un violent accès
de grippe, il se trouvait physiquement hors d'état de le faire. Le
lendemain, bien que très faible encore, il voulut parler quand même.
Son discours se ressentit de l'état de sa santé; il parut languissant
et terne, surtout après celui de M. Thiers. Le président du conseil
n'en parvint pas moins à faire la lumière, et sur le droit des
puissances à regarder aux affaires intérieures de la Suisse, et sur
la justice de la cause du Sonderbund, et sur l'iniquité des radicaux.
Ce qui fit le plus d'effet fut la citation de plusieurs dépêches
que M. Thiers lui-même avait écrites en 1836, et dans lesquelles
il gourmandait et menaçait les radicaux suisses beaucoup plus
rudement que ne l'avait fait depuis le ministère conservateur[507].
La contradiction entre le langage de ces dépêches et celui que le
même homme d'État venait de tenir à la tribune était telle, qu'elle
provoqua, de la part de la majorité, pendant la lecture des pièces,
une succession presque ininterrompue de rires et d'exclamations.
Avec son impatience accoutumée, M. Thiers demanda à s'expliquer
immédiatement et ne fit que s'enferrer davantage. Explicite sur le
passé, M. Guizot fut réservé sur l'avenir connaissant les préjugés
répandus jusque dans une partie des conservateurs, il n'osait pas
trop dévoiler son intention de continuer, dans les affaires suisses,
l'entente avec les puissances continentales. Au moment du vote,
pressé de nouveau sur ce point par M. Thiers, il déclara, à deux
reprises, pour éviter de s'expliquer, que le projet d'adresse, tel
qu'il était rédigé, impliquait seulement approbation de ce qui avait
été fait jusqu'alors. «La Chambre, ajoutait-il, reste parfaitement
libre dans son jugement sur ce qui pourra se faire; il n'y a pas un
mot qui enchaîne l'avenir et qui le préjuge, ni pour le gouvernement,
ni pour la Chambre.» Sur cette déclaration, l'amendement de
l'opposition fut repoussé par 206 voix contre 126.

[Note 507: Sur les circonstances dans lesquelles ces dépêches avaient
été écrites, cf. plus haut, t. III, ch. II, § III.]

Dans la question suisse comme dans la question italienne, M. Guizot
avait donc eu pour lui une majorité considérable. Néanmoins,
n'était-ce pas une attitude assez inusitée de la part d'un ministère,
que cette façon de limiter au passé l'approbation demandée? Cela seul
ne montrait-il pas quelles difficultés rencontrait, dans l'état de
l'opinion, la politique, pourtant alors très justifiée, qui tendait
à se rapprocher des puissances continentales et à profiter du besoin
que celles-ci avaient de se mettre derrière la France? On en vient à
se demander si M. Guizot eût pu jamais triompher de préventions si
fortes, et s'il n'eût pas nécessairement succombé le jour où il lui
aurait fallu faire accepter du pays quelque démarche manifestant ce
rapprochement. Étrange et inintelligente contradiction de ce public
qui attendait de son gouvernement qu'il lui assurât, en Europe,
toutes les satisfactions de la prépondérance, si ce n'était même
les profits de la conquête, et qui, par une sorte de sentimentalité
révolutionnaire, répugnait à la liberté d'alliances qui était la
condition première d'une telle politique!

Il y avait déjà treize séances que l'opposition s'acharnait contre M.
Guizot. Elle ne pouvait se vanter de l'avoir une seule fois battu;
mais, en voyant la faiblesse relative de son discours sur la Suisse,
elle se flattait qu'il était physiquement hors de combat; elle
croyait avoir brisé sinon son courage, du moins sa voix. Ses journaux
le déclaraient usé, fini: M. Guizot aphone, c'était Samson dépouillé
de sa chevelure. «Tout le monde a pu se convaincre, disait une
feuille de ce parti, que sa voix compte pour une grosse moitié dans
son éloquence.» Ce peu généreux espoir devait être de courte durée.
Dès la séance suivante[508], un député de la gauche, M. Lherbette,
ayant débité une diatribe contre la nomination du duc d'Aumale au
gouvernement de l'Algérie, M. Guizot n'y peut tenir, et, malgré sa
souffrance, il prend la parole. Il ne la garde qu'une demi-heure,
mais c'est assez pour y déployer, avec un éclat extraordinaire, les
qualités même qu'on avait pu croire voilées lors de son précédent
discours; on ne saurait imaginer parole plus serrée, plus nerveuse,
plus vibrante. De M. Lherbette et de ses sottises, il n'est plus
trace; tout a été broyé. Avec cela, d'admirables accents pour
exprimer la fierté de l'homme et la loyauté du royaliste. Le geste,
l'allure, semblent avoir quelque chose d'inspiré. Ajoutez la pâleur
de ce visage altéré, ce regard où brûle la fièvre, cette voix sombre,
d'abord incertaine, mais bientôt subjuguée par une volonté maîtresse.
L'assemblée, qui ne s'attendait à rien de pareil, en est toute
saisie. Tandis que la majorité, soulevée de ses bancs, éclate en
applaudissements, la gauche demeure stupide et anéantie, en voyant se
dresser, si grand et si terrible, l'orateur qu'elle croyait terrassé;
elle ne songe pas à l'interrompre et semble presque sur le point
d'être entraînée dans l'enthousiasme général. Au sortir de la séance,
chacun disait que M. Guizot n'avait jamais eu un plus beau triomphe
oratoire[509]. Qui donc aurait pu se douter que c'était le dernier?

[Note 508: 4 février 1848.]

[Note 509: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]


VIII

En somme, jusqu'à ce jour, le ministère a fait assez bonne figure
dans la bataille, et le duc de Broglie pouvait écrire à son fils,
le 7 février 1848: «Les choses marchent ici laborieusement,
mais glorieusement. La majorité est solide[510].» Toutefois, on
n'avait pas encore abordé la question la plus brûlante et la plus
périlleuse, celle des banquets et de la réforme. Sur ce point, le
projet d'adresse faisait docilement écho au discours du trône; il
parlait des «agitations que soulevaient des passions _ennemies_ ou
des entraînements _aveugles_», et se bornait à des généralités sur
l'ordre social et les libertés publiques, sans un mot qui donnât
pour l'avenir une espérance de réforme. Était-ce répondre au vrai
sentiment des conservateurs? Plus que jamais, on pouvait discerner,
chez un certain nombre d'entre eux, une sorte d'hésitation inquiète,
le sentiment qu'il «fallait faire quelque chose». Dans la lettre
même que je viens de citer, après avoir constaté la «solidité» de la
majorité, le duc de Broglie ajoutait: «Elle n'est ébranlable que par
un point: le désir d'un petit bout de réforme pour satisfaire aux
engagements pris avec les collèges électoraux et apaiser l'opinion
publique, qui est fort gâtée par les banquets et par la mauvaise
année que nous venons de passer.»

[Note 510: _Documents inédits._]

Ce besoin de voir «faire quelque chose» ne se manifestait pas
seulement chez les conservateurs «progressistes», plus ou moins
détachés du cabinet, mais chez les ministériels les plus dévoués.
J'ai déjà eu occasion de parler de l'article que M. de Morny avait
publié dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1848[511].
Dans cet article, tout en se défendant d'être un «progressiste» ou
un «dissident», il déclarait que la réforme parlementaire était
«l'objet d'un voeu presque unanime»; sans doute, disait-il, cette
concession aura «moins bonne mine» après les banquets qu'elle
n'aurait eu au commencement de 1847; mais «vouloir introduire
l'amour-propre dans ces situations, c'est refuser au pays sa
participation et son influence; un gouvernement ne doit pas résister
par pique». M. de Morny ne se contenta pas de faire connaître ainsi
son sentiment au public; il vint trouver M. Guizot, qui faisait
cas de son esprit et de son courage. «Prenez-y garde, dit-il au
président du conseil, je ne prétends pas que ce mouvement soit
bon, mais il est réel; il faut lui donner quelque satisfaction.
Dans quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession
à faire. Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire. Si
vous ne vous y prêtez pas, on hésitera, on se divisera.--Vous me
connaissez assez, répondit M. Guizot, pour ne pas supposer qu'à les
considérer en elles-mêmes, j'attache aux réformes dont on parle une
importance capitale; quelques électeurs de plus dans les collèges et
quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient
pas l'État. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation
du cabinet; il dure depuis bien longtemps; les assiégeants sont
impatients; et, parmi nos amis assiégés avec nous, quelques-uns
sont las et voudraient bien un peu de repos. S'il ne s'agissait que
de cela, ce serait facile à arranger. Mais ne vous y trompez pas:
l'affaire n'est plus dans la Chambre; on l'en a fait sortir; elle
a passé dans ce monde du dehors, illimité, obscur, bouillonnant,
que les brouillons et les badauds appellent le peuple...--Je le
sais bien, reprit M. de Morny, et c'est à cause de cela que je suis
inquiet; si ce mouvement continue, si on va où il pousse, nous
arriverons je ne sais où, à quelque catastrophe; il faut l'arrêter à
tout prix, et on ne le peut que par quelque concession.--Retirez donc
la question, dit M. Guizot, des mains qui la tiennent aujourd'hui;
qu'elle rentre dans la Chambre; que la majorité fasse un pas dans
le sens des concessions indiquées; si petite qu'elle soit, je vous
réponds qu'elle sera comprise et que vous aurez un nouveau cabinet
qui fera ce que vous croyez nécessaire.--C'est aisé à dire, répondit
M. de Morny, mais ce sera là bien autre chose que la retraite du
cabinet; ce sera la défaite, la désorganisation plus ou moins
profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait
ce qui en résulterait? Et qui voudra se faire l'instrument d'un
tel coup?--Je vous comprends, répliqua le président du conseil,
mais, à coup sûr, vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me
chargerai de cette oeuvre. Qu'une majorité nouvelle en décide. Si la
question rentre dans la Chambre, c'est au groupe réformiste qu'il
appartient de la vider[512].» Ce ne fut pas le seul avis donné alors
à M. Guizot, des dispositions de la majorité. Vers cette époque
(probablement dans les premiers jours de février), un groupe assez
nombreux de députés conservateurs déléguait, après délibération,
deux des leurs, MM. de Goulard et d'Angeville, auprès du président
du conseil, afin d'appeler son attention sur la nécessité de la
réforme parlementaire; ces délégués devaient en outre toucher une
question plus délicate, celle du remplacement de M. Hébert, jugé trop
provocant, et de l'éloignement de M. Génie, compromis par l'«affaire
Petit». M. Guizot reconnut qu'il y avait quelque chose à faire sur
les incompatibilités, mais que cela devait être l'oeuvre du parti
conservateur, accomplie à son heure et non sous l'injonction de
l'opposition; il défendit dans M. Hébert son collègue le plus dévoué;
tout au plus parut-il résigné à se séparer de M. Génie[513].

[Note 511: V. plus haut, p. 325.]

[Note 512: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 537 à 539.]

[Note 513: Joseph D'ARCAY, _Notes inédites sur M. Thiers_, p. 225
à 229.--L'auteur dit tenir ces renseignements de M. de Goulard.
Seulement il se trompe évidemment, quand il place cette démarche à
la fin de 1847. D'après ce qu'il rapporte lui-même, elle a eu lieu
après l'«affaire Petit». L'opposition paraît en avoir eu, sur le
moment, une connaissance plus ou moins précise; le _National_ en
parle dans les premiers jours de février 1848.--Des démarches de M.
de Morny et de M. de Goulard, on peut rapprocher la lettre suivante,
écrite au Roi, le 24 janvier 1848, par un autre député conservateur,
M. Liadières: «Que le Roi me permette de le dire, il serait
dangereux pour le système conservateur de résister plus longtemps à
l'entraînement des esprits. Je pense, avec un grand nombre de mes
amis, que des réformes sérieuses doivent être préparées, et qu'il
serait utile d'annoncer aux Chambres que le cabinet s'en occupe.»]

De ces diverses démarches, il résultait clairement que la politique
de résistance était à bout. Comme l'a écrit le duc de Broglie: «La
majorité de la majorité était plus d'à moitié vaincue ou convaincue.»
Encore un peu de patience, et l'opposition, obtenait sûrement sa
réforme. C'est le moment qu'elle choisit pour sortir de cette
enceinte parlementaire, où elle touche à la victoire, et pour faire
de nouveau appel à l'agitation extérieure qui ne doit profiter qu'aux
révolutionnaires. On ne saurait comprendre comment elle y a été
amenée, sans revenir de quelques jours en arrière.

Aussitôt la session ouverte, les chefs du centre gauche et de la
gauche modérée avaient déclaré que, ne jugeant pas convenable
d'opposer une tribune populaire à celle du Parlement, ils ne
consentiraient plus désormais à assister à des banquets. Ils
n'étaient d'ailleurs pas fâchés d'avoir une raison d'interrompre
une campagne où ils se sentaient débordés. Dans les premiers jours
de janvier, l'idée s'étant présentée à quelques personnes qu'une
agitation commencée à Paris devait se clore dans la même ville,
il avait été question de faire deux banquets, l'un dans le 2e
arrondissement, l'autre dans le 12e. Invités à y prendre part,
MM. Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et leurs amis, fidèles à
leur résolution, répondirent par un refus formel et invitèrent les
organisateurs à ajourner leur projet. Ceux du 2e arrondissement y
consentirent sans difficulté. Ceux du 12e (c'était le quartier du
Panthéon) persistèrent. Ils formèrent un comité où ils appelèrent
plusieurs députés radicaux, MM. Marie, Crémieux, Garnier-Pagès,
Boissel, et un républicain du Comité central, M. Pagnerre. Puis,
ayant fixé le jour de leur banquet au 19 janvier, ils en donnèrent
avis au commissaire de police. Le gouvernement était résolu à ne
plus user envers les banquets d'une tolérance que beaucoup de
conservateurs lui avaient reprochée. Le préfet de police répondit
donc, le 14 janvier, par un refus d'autorisation, et annonça qu'il
s'opposerait à la réunion[514]. Le comité, tout en retardant
l'exécution de son projet, répliqua que «le préfet avait confondu
une déclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet, avec
la demande d'une autorisation qu'on n'avait ni à solliciter, ni à
refuser», et il déclara «regarder la sommation de M. le préfet comme
un acte de pur arbitraire et de nul effet». Interrogé, le 18 janvier,
à la Chambre des pairs par M. d'Alton-Shée, M. Duchâtel dit que le
préfet avait agi par ses ordres; il ajouta que, conformément à de
nombreux précédents, il se tenait pour investi par les lois générales
de police, et notamment par la loi de 1790, du droit d'interdire les
banquets et autres réunions publiques, quand il croyait que l'ordre
était menacé.

[Note 514: On a prétendu plus tard que le projet de banquet était
abandonné, quand le préfet de police était venu le faire reprendre
par son interdiction provocatrice. Cette assertion est démentie par
les pièces mêmes publiées sur le moment.]

L'attitude prise par le gouvernement n'était pas faite pour beaucoup
surprendre. Depuis quelque temps déjà, les ministres n'avaient pas
fait mystère de leur volonté de ne plus tolérer de banquets. Quant
au droit d'interdiction, on n'ignorait pas qu'il avait été souvent
exercé, et que, notamment, sous le ministère du 1er mars, M. de
Rémusat en avait usé contre un des banquets réformistes d'alors[515].
Sans doute, un tel régime n'avait rien de commun avec la liberté de
réunion; mais ne savait-on pas que, sur ce point, comme en matière
d'association, notre législation et nos moeurs publiques étaient
encore fort timides? L'opposition affecta cependant de se trouver en
face d'une prétention exorbitante et d'un attentat imprévu contre
lesquels il était de l'honneur de tous les amis de la liberté de
lutter hautement. Entraînés ou intimidés, M. Odilon Barrot et ses
amis parurent croire que cet incident changeait complètement la
situation et leur imposait des devoirs nouveaux. Quand donc les
délégués radicaux du 12e arrondissement, l'arrêté du préfet de police
et le discours de M. Duchâtel à la main, vinrent leur demander
s'ils persistaient dans leur refus de prendre part au banquet, ils
déclarèrent que non, et promirent leur concours pour la résistance
légale projetée; ils demandèrent seulement et obtinrent que le
banquet fût remis après la discussion de l'adresse, et qu'on leur
laissât le soin d'en fixer la date. Ces monarchistes ne paraissent
pas s'être demandé, un seul instant, jusqu'où pouvait les conduire le
conflit qu'ils retiraient du Parlement pour le porter dans les rues
de Paris, à un moment déjà si troublé et en compagnie si ouvertement
révolutionnaire. Pouvaient-ils mieux justifier le reproche
d'«aveuglement» que leur adressait le discours du trône, et dont ils
se montraient tant indignés? Loin de manifester quelque hésitation à
s'engager dans cette voie, ils ne paraissaient préoccupés que de le
faire avec plus d'éclat et d'une façon plus irrévocable. Afin de se
couper toute retraite, ils convinrent entre eux que M. Duvergier de
Hauranne, inscrit pour parler le premier sur le dernier paragraphe de
l'adresse, annoncerait solennellement sa détermination d'assister au
banquet du 12e arrondissement malgré l'interdiction ministérielle, et
que l'opposition s'associerait à ce défi par ses acclamations.

[Note 515: Voir plus haut, t. IV, p. 181.]

Le programme fut exécuté. Le 7 février, aussitôt la discussion
ouverte sur la question des banquets et de la réforme, M. Duvergier
de Hauranne parut à la tribune. Après avoir déclaré qu'il s'adressait
au pays, non à la Chambre, il ajouta: «Je tiens, quant à moi, les
réunions politiques pour légales, pour libres, et, je le déclare
hautement, je suis tout prêt à m'associer à ceux qui, par un acte
éclatant de résistance légale, voudront prouver jusqu'à quel point,
cinquante-huit ans après notre première révolution, les droits des
citoyens peuvent être confisqués par un arrêté de police.» Comme il
était convenu, les membres de la gauche s'écrièrent: «Nous aussi,
tous!» M. Duvergier de Hauranne recommença ensuite son réquisitoire
habituel contre le gouvernement et fit l'apologie des banquets. Pour
justifier les dynastiques d'y avoir donné la main aux radicaux,
il crut suffisant d'évoquer le souvenir de la coalition de 1839.
Il toucha, en passant, l'exclusion du toast au Roi. «Lorsqu'on a
l'imprudence, disait-il, de faire du Roi un chef de parti et de
le faire parler comme tel, on n'a pas le droit de s'étonner d'un
tel silence. On a dit avec raison que le silence des peuples est
la leçon des rois; faites donc votre profit de celui qui a été
gardé dans quelques banquets, mais n'en faites pas un grief contre
nous.» Puis, se tournant vers les ministres: «Vous nous accusez,
s'écria-t-il, d'être mus par des passions haineuses ou aveugles! nous
vous accusons, nous, de fonder sur des passions, basses et cupides
tout l'espoir de votre domination... Je l'ai dit et je le répète,
nous serions indignes de la liberté, si, forts du droit que nous
donne la constitution, nous allions reculer lâchement devant un ukase
ministériel.»

Commencée sur ce ton, la discussion générale sur le paragraphe se
prolongea pendant trois séances[516]. Toujours même thèse chez les
orateurs de l'opposition. Ils refusaient à la majorité le droit de
blâmer les banquets dans le passé et de les interdire dans l'avenir,
renouvelaient le défi de M. Duvergier de Hauranne, le tout accompagné
de déclamations contre la corruption et le pouvoir personnel,
d'attaques plus ou moins voilées contre le Roi. C'était chez eux
comme un mot d'ordre d'évoquer le souvenir de Charles X. «Ne résistez
pas, disaient-ils; autrement ce ne serait plus seulement une réforme,
ce serait une révolution!» Cette révolution, ils n'y croyaient pas,
et la plupart d'entre eux étaient sincères quand ils protestaient
n'en pas vouloir; mais cela leur paraissait un procédé oratoire
propre à intimider la majorité. Ils ne se faisaient aucun scrupule de
mettre ainsi publiquement en doute la solidité et la durée du régime,
de réhabituer les esprits à voir dans les violences de la rue la
revanche des défaites parlementaires; et ils ne se demandaient pas
ce qu'un tel langage, tenu à la tribune nationale par des hommes se
disant monarchistes, produisait de trouble et d'ébranlement dans la
masse de la nation, d'encouragement chez les révolutionnaires.

[Note 516: 7, 8 et 9 février.]

Du côté du ministère, la lutte fut principalement soutenue par M.
Duchâtel et par M. Hébert, chacun avec son tempérament particulier.
M. Duchâtel, alors dans la plénitude de son talent, fut très net
et très ferme, mais de ton modéré, sans violence, quoique parfois
non sans malice, affectant de montrer plus de bon sens et de raison
que de passion. Il commença par établir juridiquement le droit du
gouvernement et par rappeler les précédents, notamment celui de 1840,
alors que l'un de ses principaux contradicteurs, M. de Malleville,
était sous-secrétaire d'État au ministère de l'intérieur. Quant au
conflit dont on le menaçait dans la rue, il tâchait prudemment de le
faire tourner en controverse judiciaire. «Je crois, disait-il, que
ceux qui, tout à l'heure, comme on l'a déjà fait hier, adressaient
au gouvernement un défi,--défi auquel je ne répondrai pas par un
défi pareil, car je ne veux pas envenimer la question,--je crois
que ceux qui ont adressé ce défi feraient beaucoup mieux de porter
la question devant les tribunaux, que de s'exposer contre leur gré
à provoquer un désordre que je n'hésite pas à dire certain, par
une résistance matérielle aux prescriptions de l'autorité agissant
en vertu de ses droits... Mais je n'hésite pas à dire que, si l'on
croit que le gouvernement, accomplissant son devoir, cédera devant
des manifestations, quelles qu'elles soient, non, il ne cédera pas.»
Et comme la gauche éclatait en clameurs, prétendant que Charles X
ou Ferdinand de Naples n'auraient pas tenu un autre langage, le
ministre, sans se troubler ni s'échauffer, répondait tranquillement
qu'il avait seulement voulu faire bien connaître la résolution où le
gouvernement était de ne pas changer d'avis. Puis, à la fin, sans
hausser la voix et, en quelque sorte, de bonne amitié, il demandait
aux banqueteurs ce qu'on aurait pu leur dire de plus doux que de les
appeler «aveugles». «Nous nous abonnerions parfaitement, ajoutait-il,
à ne subir jamais d'autres qualifications.»

Courageux, hardi, M. Hébert était un discuteur puissant, mais
avec je ne sais quoi d'implacable, de cassant et d'irritant dans
l'argumentation; il allait volontiers jusqu'au bout de toutes ses
thèses, ne craignant ni de porter ni de recevoir les coups. Tandis
que M. Duchâtel s'était borné à revendiquer pour le gouvernement le
droit d'empêcher par mesure de police les réunions dangereuses, M.
Hébert nia d'une façon absolue le droit même de réunion. Aux défis
de l'opposition, il répondit en exprimant dédaigneusement le doute
qu'elle osât les tenir, et il rappela que, lors de la loi de 1834
contre les associations, il y avait eu également des serments de
désobéir, et que les auteurs de ces serments étaient devenus, l'un
pair de France, l'autre député de la majorité conservatrice. C'était
provoquer naturellement la gauche à renouveler ses menaces. Elle
n'y manqua pas. Sur tous les bancs, l'excitation était extrême. À
un moment, M. Odilon Barrot se lève, et, le bras tendu, d'une voix
fatidique, il jette au ministre cette apostrophe: «M. de Polignac et
M. de Peyronnet n'ont jamais parlé ainsi!» Acclamations enthousiastes
de la gauche; exclamations indignées du centre. «Je proteste contre
ces accusations, répond M. Hébert; et loin qu'elles arrêtent mon
courage, loin qu'elles me fassent reculer, elles me démontrent de
plus en plus que j'ai eu raison, que j'ai montré la vérité, que
j'ai touché la plaie. Cette plaie, il n'y a que le maintien juste
et persévérant des lois, malgré ceux qui veulent s'en écarter, qui
pourra la guérir.» «Nous acceptons la menace! Nous n'en avons pas
peur!» crie-t-on de toutes parts à gauche. Les députés sont debout,
poussant des clameurs, trépignant, se montrant le poing. Le ministre,
la tête haute, les bras croisés, pâle, mais résolu, regarde fixement
M. Odilon Barrot. Le président agite sa sonnette, sans pouvoir
dominer un tumulte qui menace de dégénérer en pugilat, et il se voit
réduit à lever la séance.

Le soir même, M. Duchâtel écrivait à M. Guizot: «L'effet de la séance
n'est pas très favorable. Hébert a été trop absolu à la fin. C'est
le sentiment de tous ceux que j'ai vus. Il faut calmer la Chambre.
Nous allons droit à une émeute, pour laquelle j'ai, du reste, toutes
mes mesures prises.» Le _National_, de son côté, saluait avec joie,
«dans cette agitation, dans ces incidents, dans cette véhémence des
apostrophes, dans ces échanges de colère», le «prologue» d'un «autre
drame bien plus palpitant et plus réel». En effet, ces violences ne
pouvaient pas ne pas avoir leur contre-coup dans le pays. À vrai
dire, elles produisaient moins encore d'excitation que de malaise et
d'inquiétude. Mais ce n'était pas de quoi se rassurer; un tel état
d'esprit est souvent le préliminaire des paniques et des débandades.
Chez plus d'un contemporain, on discernait alors l'impression vague
que «tout cela pourrait bien finir d'une façon brutale[517]». Seul
le Roi gardait son entière sécurité. «Tous ces gens-là, disait-il
à son entourage, sont des fiers-à-bras qui veulent intimider le
gouvernement; ils crient, ils s'enivrent de l'encens que leurs
propres journaux leur mettent sous le nez. Mais, quand ils verront
qu'ils n'intimident personne, ils se calmeront[518].»

[Note 517: C'est l'expression dont se servait, à la date même du
9 février, dans son journal intime, un «officier de service aux
Tuileries». (MARNAY _Mémoires secrets_.)]

[Note 518: _Ibid._]

Le moment était venu, pour la Chambre, de conclure et de voter.
Elle se trouvait en présence de divers amendements, tous présentés
par des conservateurs dissidents. La discussion se ralluma à propos
de chacun d'eux et se prolongea encore, avec un acharnement inouï,
pendant trois longues séances[519]. Le premier de ces amendements,
celui de M. Darblay, faisait deux parts des banquets, condamnant les
uns comme factieux, absolvant les autres comme constitutionnels.
Repoussé également par M. Odilon Barrot et par M. Duchâtel, il ne
se trouvait convenir à personne. Ce n'en fut pas moins l'occasion
d'un débat violent. M. Guizot y intervint en quelques mots, avec le
désir visible de corriger ce que la parole de M. Hébert avait eu
de maladroitement provocant. Mais les esprits étaient trop montés
pour que cette tentative pût avoir un heureux effet. Le président du
conseil n'aboutit qu'à faire parler M. Thiers, qui prit hautement
et vivement parti pour les banquets. De là de nouvelles scènes de
tumulte au milieu desquelles l'amendement, mis aux voix, ne réunit
que deux suffrages.

[Note 519: Séances des 10, 11 et 12 février.]

Le jour suivant, ce fut le tour d'un amendement de M. Desmousseaux
de Givré, qui se bornait à supprimer du projet d'adresse le
double reproche d'_aveuglement_ et d'_hostilité_. De nombreux
orateurs l'appuyèrent. M. de Lamartine s'écria d'un ton menaçant:
«Souvenez-vous du Jeu de paume! Le Jeu de paume, Messieurs,
c'est un lieu de réunion fermé par l'autorité, rouvert par la
nation.» MM. de Rémusat et Dufaure, plus habiles, reprochèrent à
la politique ministérielle d'être une politique irréconciliable
et de rendre impossible toute transaction. MM. de Morny, Vitet,
Duchâtel répondirent, avec la préoccupation de ne pas se montrer
agressifs. Un premier vote par assis et levé fut déclaré douteux; on
procéda alors à l'appel nominal, au milieu d'une grande émotion; le
scrutin donna 185 voix pour l'amendement, 228 contre. Le ministère
l'emportait encore; mais, de 80 voix, sa majorité était tombée à 43.
Immédiatement après, le paragraphe de la commission fut adopté par
223 voix contre 18; la gauche s'était abstenue, dans l'espérance de
rendre le vote nul.

Tout n'était pas fini. Un dernier défilé restait à franchir, et
ce n'était pas le moins difficile. On savait en effet, depuis
quelques jours, qu'un député récemment élu, riche manufacturier,
conservateur notoire, bien vu à la cour, M. Sallandrouze, proposait
un paragraphe additionnel où, sans rien retrancher du blâme
infligé aux banquets, il exprimait le voeu que le gouvernement
prît l'initiative de «réformes sages et modérées», notamment de la
«réforme parlementaire». Quelle conduite le ministère devait-il tenir
en face de cette proposition? M. Guizot, on le sait, n'avait pas
personnellement d'objection absolue contre la réforme demandée. Il
n'ignorait pas que cet amendement répondait au sentiment vrai d'une
partie de ses amis; les démarches de M. de Goulard et de M. de Morny
ne pouvaient lui laisser sur ce point aucun doute. Il n'ignorait
pas non plus que la majorité était ébranlée; le dernier vote le lui
avait prouvé. Mais, d'autre part, il se demandait si, après une si
longue résistance, et devant une pareille attaque, il pouvait céder
sans se diminuer. Et puis, pour certains conservateurs qui désiraient
la réforme parlementaire, il en était d'autres qui auraient regardé
toute concession comme une sorte de trahison; ne pouvait-il pas se
croire, envers ces derniers, des devoirs particulièrement étroits?
Était-ce à lui de désorganiser l'armée qu'il avait eu tant de
peine à former? Enfin, il lui fallait compter avec le Roi, plus
décidé que jamais à tout refuser. On racontait que Louis-Philippe
s'était borné à répondre à M. Sallandrouze qui lui démontrait les
avantages de son amendement: «Monsieur Sallandrouze, vendez-vous
bien vos tapis?» De quelque côté qu'on l'envisageât, la situation
était fort embarrassante pour M. Guizot. Céder, malgré le Roi, ne
lui paraissait pas être dans son rôle. Résister absolument comme
l'aurait voulu le Roi, c'était s'exposer à un échec. Cette dernière
perspective, à la vérité, ne déplaisait pas à certains conservateurs,
qui, jugeant l'heure venue de passer la main à d'autres ministres,
voyaient là un moyen de mettre fin à une tension devenue périlleuse.
Tel était notamment le sentiment de M. Duchâtel. Mais d'autres amis
du ministère, dont était le duc de Broglie, estimaient que, dans
l'état de l'Europe, il ne devait pas aller au-devant d'une chute qui
bouleverserait toute notre politique étrangère et mettrait peut-être
la paix en péril[520]. Un tel argument était fait pour agir sur M.
Guizot. Il décida donc, après délibération, de tenir un langage
moins absolu que dans le passé, et il se proposa cette tâche peu
aisée de donner quelque satisfaction ou du moins quelque espérance
aux conservateurs désireux d'une réforme, sans cependant prendre
l'engagement refusé par le Roi.

[Note 520: Quelques jours plus tard, le 17 février, le duc de Broglie
mandait à son fils que quelques personnes eussent préféré que le
ministère se laissât mettre en minorité et se retirât; puis il
ajoutait: «Dans l'état présent de l'Europe, je ne saurais partager ce
sentiment.» (_Documents inédits._)]

Le 12 février, au moment où s'ouvrit la discussion sur l'amendement
de M. Sallandrouze, la Chambre ignorait à quel parti s'était arrêté
le gouvernement. Aussi l'anxiété était-elle grande. Le débat fut
d'abord concentré entre conservateurs; la gauche jugeait plus prudent
de se tenir à l'écart. MM. Sallandrouze et Clappier soutinrent
l'amendement, mais en protestant de leurs bons sentiments à l'égard
du cabinet. MM. de Goulard et de Morny le combattirent, mais en se
prononçant pour la réforme parlementaire. M. Guizot fit ensuite sa
déclaration. «Après ce qui s'est passé naguère dans le pays, dit-il,
en présence de ce qui se passe en Europe, toute innovation du genre
de celle qu'on vous indique et qui aboutirait nécessairement à la
dissolution serait, à notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors
une grande imprudence... Le ministère croirait manquer à tous ses
devoirs en s'y prêtant. Il croirait également manquer à ses devoirs,
s'il prenait aujourd'hui, à cette tribune et pour l'avenir, un
engagement. En pareille matière, Messieurs, promettre, c'est plus
que faire; car, en promettant, on détruit ce qui est et on ne le
remplace pas. Un gouvernement sensé peut et doit quelquefois faire
des réformes, il ne les proclame pas d'avance; quand il en croit le
moment venu, il agit; jusque-là, il se tait. Je pourrais dire plus;
je pourrais dire, en m'autorisant des plus illustres exemples, que
jusque-là il les combat; plusieurs des grandes réformes qui ont
été opérées en Angleterre l'ont été par des hommes qui les avaient
combattues jusqu'au moment où ils ont cru devoir les accomplir. En
même temps que je dis cela, le ministère ne méconnaît pas l'état des
esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le méconnaît pas
et il en tient compte. Il reconnaît que ces questions doivent être
examinées à fond et vidées dans le cours de cette législature. Ce que
vous me demandez en ce moment, dans votre pensée, c'est ce que fera
le ministère, le jour où viendra définitivement cette question...
Voici ma réponse. Le maintien de l'unité du parti conservateur, le
maintien de la politique conservatrice et de sa force, voilà ce
qui sera l'idée fixe et la règle de conduite du cabinet... Il fera
de sincères efforts pour maintenir, pour rétablir, si vous voulez,
sur cette question, l'unité du parti conservateur, pour que ce soit
le parti conservateur lui-même et tout entier qui en adopte et en
donne au pays la solution. Si une telle transaction dans le sein du
parti conservateur est possible, si les efforts du cabinet dans ce
sens peuvent réussir, la transaction aura lieu. Si cela n'est pas
possible, le cabinet laissera à d'autres la triste tâche de présider
à la désorganisation du parti conservateur et à la ruine de sa
politique.»

En dépit du grand air qu'avait toujours la parole de M. Guizot,
elle n'avait pu, cette fois, masquer complètement l'embarras de sa
situation. De l'effort fait pour donner satisfaction à la fois à
des opinions contradictoires, résultait une sorte d'incertitude et
d'équivoque. Le ministre en disait assez pour que sa résistance, si
longtemps superbe, parût avoir fait place à une demi-capitulation,
pas assez pour désarmer les mécontents. M. Sallandrouze déclara
maintenir son amendement. Par combien de conservateurs allait-il être
suivi? L'incertitude du résultat faisait naître une grande agitation
dans la Chambre; chaque parti envoyait chercher ses amis absents ou
même malades. Dans cette passe périlleuse, le ministère fut sauvé par
MM. Thiers et de Rémusat, qui ne résistèrent pas au plaisir d'appuyer
sur la désorganisation de la majorité, sur l'humiliation du cabinet,
et qui témoignèrent de l'«orgueil» qu'en ressentait l'opposition. Les
conservateurs, ainsi avertis de la portée de leur vote, repoussèrent
l'amendement par 222 voix contre 189. M. Guizot gardait donc la
majorité; mais celle-ci avait subi un nouveau déchet; elle n'était
plus que de 33 voix. «La séance d'hier,--écrivait, le lendemain, dans
son journal intime, un des amis du ministère,--a produit un effet
très peu favorable au cabinet, moins encore par la faiblesse relative
de la majorité, à laquelle on s'attendait, que parce que beaucoup de
gens, ne tenant pas, à mon avis, suffisamment compte des difficultés
de la position du gouvernement, ont trouvé l'attitude de M. Guizot
peu digne et peu franche. Les partisans de la réforme lui reprochent
de n'avoir pas nettement adopté le principe qu'il avouait lui-même
ne pouvoir plus repousser d'une manière absolue et péremptoire, et
d'avoir cherché à se ménager encore des faux-fuyants; les adversaires
systématiques de toute innovation, tels qu'on en compte un bon nombre
dans le parti conservateur, s'indignent, au contraire, de le voir
baisser pavillon devant des exigences auxquelles il a longtemps
opposé de si hautains refus[521].»

[Note 521: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]

Si peu que M. Guizot eût cédé et donné d'espérances aux partisans
de la réforme, il avait dû le faire de sa propre autorité et malgré
le Roi. Le soir même de la séance et devant ceux qui venaient la
lui raconter, Louis-Philippe protestait avec vivacité qu'aucune
promesse n'avait pu être apportée à la tribune par son ministre;
que lui, en tout cas, n'en avait pas fait. «Il n'y aura pas de
réforme, disait-il, je ne le veux pas. Si la Chambre des députés
la vote, j'ai la Chambre des pairs pour la rejeter. Et quand bien
même la Chambre des pairs l'adopterait, mon _veto_ est là[522].» Il
ne faudrait pas, sans doute, prendre trop à la lettre les boutades
un peu intempérantes auxquelles s'abandonnait parfois le Roi.
Néanmoins, il n'est que trop certain que, sur cette question, il
était singulièrement animé et obstiné. Le lendemain, il rabrouait
assez rudement M. de Montalivet, qui venait le féliciter de ce
que son ministère avait fait un premier pas dans la voie des
concessions[523]. C'était évidemment parce que M. Guizot connaissait
cet état d'esprit du Roi et pour adoucir son mécontentement, qu'il
lui écrivait, le 12 février au soir, en sortant de la Chambre: «Voilà
le défilé passé; un des plus difficiles que nous ayons jamais passés.
Je n'ai pris aucun engagement. Si je n'avais pas dit ce que j'ai dit,
l'amendement était adopté et le cabinet renversé. Il y aura bien à
réfléchir dans la session prochaine; car, si on ne parvient pas à
remettre l'unité dans le parti conservateur, la division que j'ai
fait ajourner éclatera, et l'opposition en profitera infailliblement.
En tout cas, le Roi reste parfaitement libre[524].» Rien sans doute
que de vrai dans cette lettre; seulement elle ne s'attachait qu'à
l'une des faces de la déclaration ministérielle. Il était une autre
face que le _Journal des Débats_, soucieux de ménager, non plus
les préventions du Roi, mais celles du public, mettait en lumière
quand il affirmait que les paroles de M. Guizot «n'avaient qu'un
sens possible», qu'elles annonçaient la «solution définitive» de la
réforme parlementaire dans le cours de la législature, que cette
«grande question était décidée en principe, en attendant qu'elle
le fût au scrutin», et que «désormais il n'y avait plus matière à
discussion, ni prétexte aux violences qui avaient affligé le pays».
Le _Journal des Débats_ n'avait certainement pas tenu ce langage à
l'insu de M. Guizot. Ce dernier, du reste, en était déjà à arrêter
quelle réforme non seulement parlementaire, mais électorale, il
pourrait proposer. Le duc de Broglie, qui avait alors toutes ses
confidences, écrivait à son fils: «La semi-réforme a gagné son
procès; il a fallu donner des espérances au parti progressiste devenu
la majorité de la majorité. Il paraît convenu que, comme contre-pied
à l'extension des incompatibilités et à l'admission de la seconde
liste du jury, on rétablira les catégories de la propriété pour la
Chambre des pairs, ce qui donnera à la loi un caractère général et
lui ôtera un peu celui d'une concession[525].»

[Note 522: _Documents inédits._]

[Note 523: _Mémoires inédits de M. de Montalivet._--Plus tard, après
sa chute, dans une conversation très réfléchie et destinée à être
publiée, le Roi a tenu à rappeler qu'il avait désapprouvé le langage
de M. Guizot, et que, quant à lui, il était résolu à «s'en aller»
plutôt que de faire la réforme. (_Abdication du roi Louis-Philippe_
racontée par lui-même et recueillie par M. Édouard LEMOINE, p. 40 à
44.)]

[Note 524: _Revue rétrospective._]

[Note 525: Lettre du 17 février 1848. (_Documents inédits._)]

Aussitôt après le rejet de l'amendement de M. Sallandrouze, la
Chambre procéda au vote sur l'ensemble de l'adresse et l'adopta par
241 voix sur 244; l'opposition s'était abstenue. Ainsi finit, le
12 février, cette bataille, la plus longue et la plus acharnée qui
eût été livrée à la tribune parlementaire, pendant la monarchie de
Juillet. La discussion n'avait pas occupé moins de vingt séances,
avec de singuliers contrastes, tantôt déshonorée par de honteuses
violences, tantôt brillant d'un incomparable éclat oratoire. Ce
n'était pas seulement en France qu'on l'avait suivie avec une
curiosité anxieuse. L'Europe entière tenait les yeux fixés sur le
Palais-Bourbon, car elle n'ignorait pas quel contre-coup aurait sur
ses destinées la victoire ou la défaite du cabinet. Tandis qu'à
Londres, lord Palmerston désirait le renversement de M. Guizot et
y travaillait de son mieux, à Berlin et à Vienne on faisait des
voeux ardents pour son succès[526]. Au plus vif des attaques contre
le ministère français, la princesse de Metternich, causant avec un
diplomate autrichien, ne pouvait s'empêcher de s'écrier: «S'il tombe,
nous sommes tous perdus[527]!» Sans doute le cabinet n'était pas
«tombé»; dans aucun des nombreux votes émis durant ces vingt séances,
il n'avait été mis en minorité. Néanmoins pouvait-on dire qu'il
sortait de là intact? Force était bien d'avouer que, s'il s'était
habilement défendu sur la question financière, s'il avait eu un réel
succès dans le débat sur les affaires extérieures, les séances à
scandale et surtout les dernières discussions sur la réforme avaient
été pour lui d'un fâcheux effet. Tout le monde s'en rendait compte.
Ce n'était pas seulement M. Duvergier de Hauranne qui constatait, au
sortir de la dernière séance, ce sentiment général que «le ministère
était perdu[528]». Parmi les amis même de ce ministère, plus d'un
reconnaissait qu'il était «blessé à mort», qu'il «ne pouvait plus
que se traîner», et que son intérêt était de se retirer le plus tôt
possible[529].

[Note 526: Correspondance de M. le comte de Flahault et de M. le
marquis de Dalmatie avec M. GUIZOT. (_Documents inédits._)]

[Note 527: M. DE HUBNER, _Une année de ma vie_, p. 12.]

[Note 528: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 529: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 14
février 1848.]



CHAPITRE VII

LA RÉVOLUTION.

(Février 1848.)

     I. Dans une réunion de l'opposition parlementaire, résolution
     est prise d'assister au banquet. Agitation qui en résulte. Il
     est question d'une procession populaire devant accompagner les
     députés. Dispositions de la garde nationale. Nouvelle réunion où
     les députés décident de se rendre en corps au banquet. Optimisme
     du Roi. Les radicaux ne croient pas à une révolution.--II. Les
     inquiétudes ressenties dans les deux camps conduisent à chercher
     une transaction. Arrangement conclu entre les représentants du
     ministère et ceux de l'opposition. Il en résulte une certaine
     détente.--III. Publication du programme de la manifestation,
     rédigé par M. Marrast. Le gouvernement estime que cette
     publication rompt l'accord et prend des mesures en conséquence.
     Court débat à la Chambre. Embarras de l'opposition qui renonce
     au banquet et à la manifestation. Réunions dans les bureaux du
     _Siècle_ et dans ceux de la _Réforme._ Le gouvernement, rassuré,
     contremande pendant la nuit les mesures militaires qu'il avait
     ordonnées.--IV. La journée du 22 février. Attroupements sur
     la place de la Concorde et envahissement du Palais-Bourbon.
     Échauffourées. Les députés préparent la proposition de mise en
     accusation. Elle est déposée à la séance de la Chambre par M.
     Barrot. Les désordres s'aggravent. Faiblesse du commandement
     militaire. On ne se décide pas à appeler le maréchal Bugeaud. Le
     duc de Nemours. Dans la soirée, ordre d'occuper militairement la
     ville.--V. Le 23 au matin, l'émeute reparaît. La garde nationale
     manifeste en faveur de la réforme et prend l'émeute sous sa
     protection.--VI. Effet produit à la cour et sur Louis-Philippe
     par la défection de la garde nationale. Conversations du Roi
     avec M. Duchâtel et M. Guizot. Retraite du cabinet. Émotion
     de la Chambre. Qui est responsable de cette retraite?--VII.
     M. Molé est chargé de former un cabinet. Accueil fait à cette
     nouvelle. Démarches de M. Molé. En attendant, ne conviendrait-il
     pas de donner le commandement au maréchal Bugeaud? La fusillade
     du boulevard des Capucines. Qui avait tiré le premier coup de
     feu? La promenade des cadavres. M. Molé renonce à former un
     cabinet. Le Roi fait appeler M. Thiers au milieu de la nuit,
     mais, auparavant, nomme le maréchal Bugeaud au commandement
     supérieur des troupes et de la garde nationale.--VIII. Bugeaud
     arrive à l'état-major le 24, vers deux heures du matin. Les
     mesures qu'il prend. Conversation du Roi avec M. Thiers. Ce
     dernier est chargé de former un ministère dont fera partie M.
     Odilon Barrot. Ses démarches pour réunir ses collègues. Les
     colonnes formées par Bugeaud se mettent en mouvement entre cinq
     et six heures du matin. Bedeau s'arrête devant la barricade
     du boulevard Saint-Denis et envoie demander de nouvelles
     instructions à l'état-major. Bugeaud donne l'ordre de suspendre
     les hostilités. Comment y a-t-il été amené? M. Thiers et ses
     nouveaux collègues sont reçus par le Roi. La Moricière à
     la tête de la garde nationale. Entrevue des ministres et de
     Bugeaud.--IX. Retraite lamentable de la colonne du général
     Bedeau. Bugeaud mal reçu par la garde nationale. M. Barrot et le
     général de La Moricière vont annoncer dans la ville le nouveau
     ministère. Leur insuccès. Alerte aux Tuileries. Progrès de
     l'émeute. Elle n'a toujours ni direction ni chef. Elle s'empare
     de l'Hôtel de ville. Le Roi essaye de passer en revue les forces
     réunies sur la place du Carrousel.--X. Les Tuileries sont
     menacées. Le cabinet du Roi. M. Crémieux demande le changement
     de M. Thiers et du maréchal Bugeaud. M. Barrot président du
     conseil. On commence à parler d'abdication. Démarche de M. de
     Girardin. Le Roi dit: «J'abdique.» Attitude de la Reine. Le Roi
     écrit son abdication. L'émeute n'en est pas désarmée. Départ du
     Roi.--XI. Le duc de Nemours prend en main le commandement. La
     duchesse d'Orléans quitte les Tuileries. Le duc de Nemours veut
     l'emmener au Mont-Valérien. La duchesse va à la Chambre.--XII.
     État d'esprit des députés. M. Thiers, absolument découragé, ne
     fait que traverser le Palais-Bourbon. M. Odilon Barrot n'y vient
     pas. Délégation du _National._ Lamartine promet son concours à
     la république.--XIII. La duchesse d'Orléans dans la Chambre.
     M. Sauzet veut la faire sortir. Elle s'y refuse. MM. Marie et
     Crémieux proposent la nomination d'un gouvernement provisoire.
     M. Odilon Barrot, qui vient seulement d'arriver, prend la
     parole. La duchesse veut parler, mais sa voix est étouffée.
     Première invasion du peuple. Discours de M. Ledru-Rollin et
     de M. de Lamartine. Seconde invasion. Fuite des députés et
     de la famille royale. Nomination à la criée des membres du
     gouvernement provisoire.--XIV. D'où venaient les envahisseurs?
     Les troupes les ont laissés passer malgré les ordres réitérés
     du duc de Nemours. Toutes les troupes qui occupent encore
     quelque point dans Paris rentrent dans leurs casernes, souvent
     en se laissant désarmer. Derniers et vains efforts de M.
     Odilon Barrot. La duchesse d'Orléans et le duc de Nemours aux
     Invalides.--XV. La duchesse d'Orléans et le duc de Nemours
     quittent la France. Après beaucoup de traverses, le Roi et la
     Reine s'embarquent pour l'Angleterre. Départ d'Algérie du prince
     de Joinville et du duc d'Aumale.--XVI. Conclusion.


I

Plus l'opposition croyait le ministère «perdu», moins elle avait de
raisons de continuer une agitation extraparlementaire devenue inutile
et dont elle ne pouvait se dissimuler les périls[530]. Mais, par ses
défis de tribune, elle s'est mise dans l'impossibilité de reculer.
Il lui faut faire quelque chose d'éclatant, sous peine de paraître
ridicule. Elle ne se sent plus libre, et, comme l'écrivait alors le
duc de Broglie, elle a «fait un pacte avec le diable[531]».

[Note 530: Pour le récit qui va suivre, j'ai d'abord consulté,
en m'efforçant de le contrôler, tout ce qui a été publié par les
contemporains, acteurs ou spectateurs du drame, entre autres les
Mémoires de MM. Guizot, Odilon Barrot, Dupin; les brochures de M.
Édouard Lemoine et les articles de M. Croker dans la _Quarterly
Review_, échos des entretiens de Louis-Philippe dans l'exil; les
conversations de M. Thiers recueillies par M. Senior; les lettres
apologétiques publiées par le maréchal Bugeaud et le général Bedeau;
les histoires de MM. Garnier-Pagès, Élias Regnault, Daniel Stern, de
Lamartine, Louis Blanc, Pelletan; l'ouvrage de Lucien de la Hodde sur
les sociétés secrètes; les _Souvenirs de l'année 1848_, par M. Maxime
du Camp; l'écrit de M. Sauzet sur la Chambre des députés; les notes
de M. Marie reproduites par son biographe, M. Chérest; les _Mémoires
secrets et témoignages authentiques_ de M. de Marnay, etc., etc.
J'ai complété et redressé, sur plusieurs points, ces témoignages,
par de nombreux _Documents inédits_ dont on a bien voulu me donner
communication. Ce sont d'abord des notes que M. Guizot s'est fait
adresser, après la révolution, par ses anciens collègues et par
ses principaux agents, et où ceux-ci rapportent ce qu'ils ont fait
et vu: Note de M. Duchâtel, ministre de l'intérieur, datée d'avril
1850; de M. Hébert, garde des sceaux, mai 1850; de M. Jayr, ministre
des travaux publics, mai 1848; de M. Dumon, ministre des finances,
mai 1850; du général Trézel, ministre de la guerre, décembre 1849;
du général Tiburce Sébastiani, commandant l'armée de Paris; de M.
Delessert, préfet de police, mai 1850; de M. Génie, chef du cabinet
de M. Guizot, février 1867. Je n'ai pas besoin de faire ressortir
l'importance capitale de ces pièces dont je me suis beaucoup servi. À
un point de vue opposé, je n'ai pas pris connaissance avec moins de
fruit d'un récit détaillé écrit par M. Duvergier de Hauranne. J'ai eu
également communication des Mémoires du duc Pasquier et de quelques
fragments de ceux du comte de Montalivet. Enfin j'ai pu recueillir
utilement certains renseignements verbaux de la bouche de témoins
survivants. Je me borne à indiquer ces sources d'une façon générale,
ne pouvant spécifier, à chacun des détails de ce récit, toutes celles
où j'aurai puisé; je ne ferai cette spécification que pour quelques
faits plus importants ou plus contestés que d'autres.]

[Note 531: Lettre à son fils, en date du 17 février 1848. (_Documents
inédits._)]

Le 13 février, le lendemain même du vote de l'adresse, une centaine
de députés de gauche et de centre gauche se réunissent au restaurant
Durand, place de la Madeleine, sous la présidence de M. Odilon
Barrot. Au milieu d'une discussion confuse et tumultueuse, deux
avis se font jour: l'un conclut à prendre part au banquet interdit;
l'autre propose une démission en masse qui, dit-on, amènera
forcément la dissolution de la Chambre. Cette idée de la démission,
mise en avant dans les journaux par MM. Marrast et de Girardin, a
pour principal champion dans la réunion un républicain, M. Marie.
Les arguments par lesquels il combat le banquet sont curieux à
noter. À l'entendre, «ce banquet, réalisé en face d'une bataille
toujours menaçante, après les excitations qui l'ont précédé et qui
nécessairement doivent l'accompagner et le suivre, au milieu d'une
population si impressionnable, si ardente, si facile à soulever,
est un feu de joie allumé au milieu de matières incendiaires».
Déjà le matin, dans une conférence entre radicaux, M. Marie a dit:
«Si nous sommes prêts pour une révolution, donnez votre banquet;
si nous ne sommes pas prêts, ce sera une émeute, et je n'en veux
pas.» Dans une telle bouche, ces paroles devraient faire réfléchir
les opposants dynastiques. Ce sont cependant leurs chefs les plus
écoutés qui, d'accord avec certains radicaux moins timides que M.
Marie, viennent réfuter ce dernier. Ils font valoir qu'il y a un
engagement publiquement pris pour le banquet, et que le renier
serait se déconsidérer; ils ne nient pas la possibilité d'une
collision, mais croient pouvoir la braver, sauf à en rejeter à
l'avance la responsabilité sur le gouvernement; ils objectent, du
reste, à la démission en masse, que la dissolution ne s'ensuivrait
pas nécessairement, et que les réélections des démissionnaires ne
seraient peut-être pas toutes assurées. Ce dernier argument n'est
pas celui qui frappe le moins vivement les intéressés. En somme,
dans cette réunion où les dynastiques sont en immense majorité, le
banquet, qui effrayait un républicain, est voté par 70 voix contre 18.

En sortant, M. Thiers, qui est demeuré muet pendant tout le débat,
dit à M. Marie: «Le parti que vous avez proposé était le seul
raisonnable.--Pourquoi donc, lui répond M. Marie, n'avez-vous pas
exprimé cette opinion? Vous auriez influencé plusieurs de vos amis
qui ont voté en sens contraire.--Que voulez-vous? réplique M. Thiers,
ils tiennent au banquet; mais toute agitation est dangereuse; toute
résistance sera vaincue. Le gouvernement est prêt; il a dans Paris ou
près de Paris 80,000 hommes; les points stratégiques sont arrêtés.
Un mouvement populaire, quel qu'il soit, sera écrasé en moins d'une
heure.» Quelle est la vraie pensée de M. Thiers? N'a-t-il pas quelque
projet ou tout au moins quelque rêve qui lui fait voir sans déplaisir
la situation se tendre et les affaires se gâter? Peu de jours
auparavant, un de ses interlocuteurs lui ayant exprimé une certaine
inquiétude: «Soyez donc tranquille, a-t-il répondu; tout s'arrangera
mieux que vous ne le supposez. Le pis aller serait l'abdication du
_vieux_. Serait-ce donc, à vos yeux, un si grand malheur?» Les propos
de ce genre ne sont pas rares à gauche, surtout depuis que le Roi a
pris l'habitude, dans ses heures d'impatience, de menacer lui-même
de son abdication. L'écho de ces propos arrivait à la cour et dans
les milieux conservateurs; on avait même fini par s'y persuader que,
dans une partie de l'opposition dynastique, s'était formée une sorte
de conspiration ou tout au moins d'intrigue tendant à pousser le
vieux roi dehors et à le remplacer par une régence de la duchesse
d'Orléans. Quelques-uns soupçonnaient, très à tort, la princesse
d'être personnellement mêlée à cette intrigue.

Dès le lendemain de la réunion du restaurant Durand, une
note, publiée dans tous les journaux de l'opposition, avertit
solennellement le public de la décision prise. Il y est dit «que
l'adresse, telle qu'elle a été votée, constitue, de la part de la
majorité, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la
minorité; que le ministère, en entraînant son parti dans un acte
aussi exorbitant, a tout à la fois méconnu un des principes les
plus sacrés de la constitution, et violé, dans la personne de leurs
représentants, l'un des droits les plus essentiels des citoyens».
La note annonce ensuite «le concours des députés au banquet qui
se prépare, à titre de protestation contre les prétentions de
l'arbitraire». Elle se termine en faisant connaître que, par suite
d'une décision de la réunion, «aucun de ses membres ne participera à
la présentation de l'adresse au Roi».

Ainsi, pour cette seule raison que le gouvernement a blâmé les
banquets et reproché à l'opposition son «aveuglement», on ne
craint pas de le dénoncer comme ayant violé la constitution. Cette
accusation redoutable, portée devant une nation qui, depuis dix-huit
ans, s'est vue si souvent louée d'avoir fait, pour un semblable
motif, la révolution de 1830, devait paraître une invitation à la
recommencer. Les dynastiques ont-ils, après coup, quelque sentiment
de l'imprudence de leur conduite? On les voit aussitôt s'appliquer
à faire prendre par la commission générale d'organisation des
mesures qui révèlent une certaine préoccupation. Ils obtiennent
que le comité local du 12e arrondissement, suspect d'être trop
radical, soit dessaisi et ses invitations annulées. D'après le projet
primitif, le banquet devait avoir lieu un dimanche, dans le faubourg
Saint-Marceau, et le prix en était fixé à 3 francs; on décide qu'il
aura lieu un jour de la semaine, dans les Champs-Élysées, et que
la cotisation sera élevée à 6 francs. Il était un peu puéril de
croire à l'efficacité de ces petits moyens. Au moment même où l'on
se flatte d'empêcher que le banquet ne soit trop démocratique,
l'idée se répand d'une démonstration bien autrement dangereuse et
pour laquelle toutes les précautions sont de nul effet; il s'agit
d'une sorte de grande procession populaire qui doit accompagner les
députés à travers la ville lorsqu'ils se rendront au lieu du banquet.
Dès lors, plus d'exclusion possible; personne qui ne soit appelé à
participer à cette procession. L'agitation s'en trouve généralisée.
Dans les milieux les plus divers, il n'y a guère d'autre sujet de
conversation. Chaque soir, sur le boulevard, des groupes se forment,
où l'on discute avec animation les événements qui se préparent.
La jeunesse des écoles est particulièrement échauffée. Dans les
faubourgs, beaucoup d'ateliers s'apprêtent à chômer le jour de la
manifestation, et les ouvriers se promettent de s'y rendre, les uns
par esprit d'opposition, d'autres par curiosité du spectacle. Les
chefs des sociétés secrètes, voyant ce mouvement, ne veulent pas
rester à l'écart, et une délégation, composée de MM. Louis Blanc,
Guinard et Howyn, vient réclamer dans le cortège une place à part
pour deux à trois cents ouvriers en blouse; il faut montrer par là,
disent-ils, que la manifestation n'est pas exclusivement bourgeoise.
La délégation est reçue par MM. Garnier-Pagès, Pagnerre et Odilon
Barrot; c'est ce dernier qui insiste pour qu'on lui fasse une réponse
favorable.

Des étudiants, des ouvriers, on en veut bien dans le cortège; mais
ce que les meneurs désirent avant tout et ce qu'ils se croient
assurés d'avoir en grand nombre, ce sont des gardes nationaux.
Là leur paraît être ce qui donnera à la manifestation toute son
importance et toute son efficacité. Leur ambition est de pouvoir dire
que le ministère Guizot est condamné par la garde nationale comme
l'avait été autrefois le ministère Villèle. Se trompaient-ils sur
les dispositions de cette milice ou sur son influence? L'événement
ne devait malheureusement que leur donner trop raison. On est si
complètement revenu aujourd'hui des anciennes illusions sur la garde
nationale, qu'on a quelque peine à se figurer les idées régnantes
dans la première moitié du siècle[532]. La garde nationale en était
venue à se considérer, non comme une partie de la force publique dans
la main des autorités, mais comme la «cité politique sous les armes»,
jugeant le gouvernement avant de le soutenir, et pouvant au besoin
lui signifier ses blâmes ou ses exigences. La monarchie de 1830, à
son origine, n'avait pas peu contribué à exalter des prétentions qui
devaient, à la fin, lui être si funestes[533]. La garde nationale
lui avait alors payé ses flatteries, en lui fournissant pour la
répression des émeutes une force que, dans la désorganisation d'un
lendemain de révolution, on n'aurait peut-être pas trouvée ailleurs;
encore raisonnait-elle son concours et n'était-on jamais assuré
qu'il ne lui passerait pas par la tête de le refuser. Mais, le
danger matériel dissipé et la royauté nouvelle mieux assise, les
inconvénients de l'institution subsistèrent seuls[534], et ce fut
le jeu habituel de l'opposition de susciter par là des embarras au
gouvernement. La revue que le Roi avait l'habitude de passer à chaque
anniversaire des journées de Juillet devint bientôt, à cause des
manifestations qu'on redoutait d'y voir se produire, un véritable
cauchemar pour les ministres. Le premier, M. Thiers osa, en 1836, la
contremander. Rétablie en 1837, elle fut de nouveau suspendue les
années suivantes et eut lieu pour la dernière fois en 1840[535].
Visiblement, à mesure que le gouvernement de Juillet s'éloignait
et se dégageait de son origine, il se montrait plus froid et plus
défiant à l'égard de la garde nationale. La défiance se comprend:
mais peut-être avait-on le tort d'y joindre un peu de négligence.
Cette négligence apparut notamment dans le choix du commandant en
chef. Au début, on avait compris l'importance capitale de ce poste.
Aussitôt après s'être débarrassé de La Fayette, on y avait appelé
le maréchal de Lobau, l'un des plus glorieux vétérans des guerres
impériales; celui-ci, par son prestige personnel, son activité, son
mélange de fermeté et de rondeur, était parvenu à tenir bien en
main cette troupe de nature indocile et capricieuse; le bourgeois
armé se sentait flatté d'être traité avec une sorte de familiarité
militaire par un si illustre guerrier. Mort en 1839, le maréchal de
Lobau avait eu pour successeur le maréchal Gérard; c'était encore une
grande renommée; sa santé l'obligea à donner sa démission en 1842. La
sécurité matérielle dont on jouissait alors fit-elle croire que ce
commandement n'était plus qu'une sorte de sinécure honorifique? On
donna pour successeur aux deux maréchaux le général Jacqueminot, de
promotion récente, sans illustration guerrière, et n'ayant pas figuré
sur les champs de bataille de l'Empire avec un grade supérieur à
celui de colonel. Il venait d'être, sous les précédents commandants,
major général de la garde nationale. En dehors de son dévouement au
Roi, il avait pour principal titre d'être le beau-père de M. Duchâtel
et d'avoir été, comme député, l'un des membres influents de ce groupe
des anciens 221, auxquels le ministère du 29 octobre jugeait utile,
en 1842, de donner des gages. Pour comble, il n'était plus jeune
et avait une santé délabrée; dans les derniers temps, il en était
venu à ne pouvoir presque plus sortir de sa chambre, ni se lever de
sa chaise longue. Malgré d'excellentes intentions, il n'était donc,
ni moralement, ni physiquement, en état d'exercer sur les gardes
nationaux l'action personnelle qui était, avec eux, la principale et
presque l'unique arme du commandement. Naturellement, l'opposition
souligna les défiances montrées par le gouvernement, pour éveiller et
irriter les susceptibilités de la garde nationale, et elle profita
de la négligence du commandement pour s'emparer de l'influence
qu'il laissait échapper. Ce ne fut pas sans succès. Les élections
des officiers, faites presque toujours sur le terrain politique,
témoignaient des progrès que faisait dans la milice parisienne
un certain esprit de fronde, s'attaquant, sinon à la monarchie
elle-même, du moins à sa politique. Ces sentiments étaient surtout
visibles depuis un an. Nulle part les malheureux événements de 1847
et la campagne des banquets n'avaient exercé une plus fâcheuse
action. Dans les diverses légions, les «réformistes» se trouvaient
en nombre; s'ils n'étaient pas la majorité, ils étaient du moins
l'élément le plus remuant. On comprend dès lors comment, voulant
provoquer une grande manifestation extraparlementaire, les agitateurs
se sont tout de suite tournés vers la garde nationale et pourquoi
leur appel y a trouvé beaucoup d'écho.

[Note 532: Même après la révolution de 1848, M. de Tocqueville
proclamait que «les grandes libertés politiques des nations modernes
consistaient surtout en trois choses: la garde nationale, la liberté
de la presse et la liberté de la tribune».]

[Note 533: Rappelons qu'un article de la charte de 1830 avait
solennellement «confié au patriotisme et au courage des gardes
nationales» cette même charte et «tous les droits qu'elle
consacrait».]

[Note 534: Ajoutons qu'en 1837, pour rendre moins lourd le service
des factions, on porta à 80,000 hommes l'effectif des douze légions
de Paris, et que cette augmentation ne put se faire sans en rendre la
composition plus démocratique.]

[Note 535: À la suite de diverses scènes de désordre, plusieurs
gardes nationales de province furent dissoutes.]

Cependant, l'idée de faire précéder le banquet d'une procession
populaire ne plaisait pas également à tous les députés. Plusieurs
se préoccupaient du caractère que cette procession menaçait de
prendre. Le 19 février au matin, l'opposition parlementaire était
de nouveau réunie au restaurant Durand, pour prendre les dernières
décisions. La principale question posée est celle de savoir si l'on
se rendra en corps au banquet. La délibération n'est pas moins
confuse et tumultueuse qu'à la première réunion. M. Barrot, qui
préside, en fait reproche à l'assemblée. «Il est vraiment incroyable,
dit-il, que nous ne puissions pas délibérer avec calme, quand nous
prenons peut-être la plus grave résolution que nous ayons prise
en notre vie.» Elle est bien grave en effet, plus encore que ne
se l'imagine M. Barrot. Beaucoup des assistants sont visiblement
tristes, inquiets, tentés de reculer. M. Berryer augmente encore leur
désarroi en leur démontrant qu'ils se placent sur un terrain qui va
s'effondrer sous leurs pas. C'est M. de Lamartine qui ranime les
courages par une harangue enflammée; il ne nie pas le péril de la
manifestation. «La foule, s'écrie-t-il, est toujours un péril; mais,
au point où nous en sommes, il faut, ou avancer dans le péril, ou
reculer dans la honte[536].» Sous l'action de cette parole, il est
décidé, à la presque unanimité, que le banquet aura lieu le mardi 22
février, et que les députés résolus à prendre part à ce «grand acte
de résistance légale»--ils étaient au nombre de 92--se réuniront ce
jour-là, à dix heures du matin, place de la Madeleine, pour se rendre
processionnellement au lieu du banquet.

[Note 536: Le lendemain, M. de Lamartine écrivait à un ami: «Hier,
il y a eu une dernière réunion des oppositions. La démoralisation
était au camp. Berryer venait de l'achever avec les légitimistes,
en parlant bien et en concluant à se retirer. On m'a conjuré de lui
répondre. Je l'ai fait, dans une improvisation de vingt minutes,
telle que tout s'est raffermi comme au feu. Jamais encore ma faible
parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi
est du sucre et du miel auprès de cette poudre!»]

Durant toute cette séance, M. Thiers, suivant le mot d'un témoin,
a trouvé le moyen de n'être ni absent ni présent. Il s'est tenu
constamment à la porte du salon, voyant et entendant tout, appuyant
quelquefois d'un signe de tête ou d'un geste les paroles les plus
véhémentes, mais ne prononçant pas un mot. Comme il sortait avec M.
de Falloux, celui-ci lui dit: «N'êtes-vous pas effrayé de tout ce
que nous venons de voir et d'entendre?--Non, pas du tout.--Cependant
ceci ressemble bien à la veille d'une révolution.» M. Thiers hausse
gaiement les épaules et répond avec l'accent de la plus franche
sécurité: «Une révolution! une révolution! On voit bien que vous êtes
étranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces.
Moi, je les connais; elles sont dix fois supérieures à toute émeute
possible. Avec quelques milliers d'hommes sous la main de mon ami le
maréchal Bugeaud, je répondrais de tout. Tenez, mon cher monsieur
de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui
ne peut vous blesser, la Restauration n'est morte que de niaiserie,
et je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde
nationale va donner une bonne leçon à Guizot. Le Roi a l'oreille
fine, il entendra raison et cédera à temps.»

Cette sécurité de M. Thiers témoigne sans doute d'un aveuglement bien
étrange chez un esprit aussi fin. Mais, dans ces jours malheureux,
où n'est pas l'aveuglement? M. de Rambuteau, ému des nouvelles
inquiétantes que lui ont apportées plusieurs membres de son conseil
municipal sur l'état des esprits dans Paris et particulièrement dans
la garde nationale, les apporte au Roi. Celui-ci l'écoute non sans
impatience et le congédie avec ces mots: «Mon cher préfet, dans huit
jours, vous serez honteux des sottes peurs qu'on vous a inspirées
et que je ne puis partager en aucune façon.» Ces mêmes conseillers
municipaux sont allés aussi avertir le préfet de police, M.
Delessert. Celui-ci se refuse à prendre au sérieux leurs avis. «Tout
est prévu, leur dit-il; nous sommes parfaitement en mesure.» Et comme
l'un de ses interlocuteurs fait un geste d'incrédulité, il reprend
d'une voix plus haute: «Oui, monsieur, parfaitement en mesure; vous
pouvez le dire à ceux qui vous effrayent.»

Cette révolution, que le Roi aussi bien que M. Thiers se refusent à
croire possible, la prévoit-on du moins chez les radicaux? Ceux-ci,
dans les pourparlers fréquents qu'ils ont alors avec leurs alliés
de la gauche dynastique, protestent n'avoir aucun dessein de ce
genre. Le _National_ dénonce à l'avance, comme agents provocateurs,
tous ceux qui, le jour du banquet, pousseraient au désordre. M.
Marrast dit à M. Odilon Barrot et à M. Duvergier de Hauranne: «Vous
craignez une collision; eh bien, moi, je la crains cent fois plus que
vous.--Plus, c'est beaucoup dire.--Plus, car si elle a lieu, ce n'est
pas votre parti, c'est le mien qui en aura toute la responsabilité.»
En exprimant ces sentiments, les radicaux sont sincères; ils
redoutent d'autant plus un choc armé, que la victoire du gouvernement
leur paraît absolument certaine. On peut donc affirmer qu'il n'y a,
de leur part, à cette époque, aucune conspiration tendant à une prise
d'armes, aucun plan de révolution[537]. Toutefois, beaucoup d'entre
eux n'en ont pas moins le sentiment que la voie où l'on s'engage
est pleine d'inconnu et peut leur apporter bien des surprises. Pour
n'être pas préparée, voulue, la collision leur paraît possible;
et alors il n'est guère d'éventualités, si hardies soient-elles,
que quelques-uns ne caressent en rêve, qu'ils n'abordent en
conversation[538]. Dans des réunions tenues chez M. Goudchaux, les
républicains de l'école du _National_ vont jusqu'à discuter la
composition d'un gouvernement provisoire, et ils font demander à
M. Marie s'il consentirait à en faire partie. «Y a-t-il donc des
projets?» demande M. Marie, étonné et peu disposé, au premier abord,
à prendre cette ouverture au sérieux. «Des projets, lui répond-on,
non; mais tout est possible dans le mouvement qui se prépare, et il
faut nous mettre en garde contre toutes les éventualités.» M. Marie
se rend à ses observations, et, comme il l'a rapporté depuis, ses
interlocuteurs et lui se séparent «avec la pensée que le dénouement
pourrait bien ne pas être aussi pacifique qu'ils l'ont cru tout
d'abord». Ces républicains poussent plus loin encore leur prévoyance.
Se sentant par eux-mêmes sans prestige sur l'armée, ils croient utile
de s'allier à un Bonaparte; leur seule hésitation est de savoir
s'ils s'adresseront au fils du roi Jérôme ou au prince Louis, l'homme
de Strasbourg et de Boulogne; après délibération, ce dernier a la
préférence, et il reçoit d'eux, en Angleterre, avis de se tenir prêt
à passer en France au premier signal[539].

[Note 537: «Par mes opinions, a écrit depuis M. Marie, par mes
relations, par la situation que quelques services rendus m'avaient
faite au sein des partis avancés, j'aurais connu les projets
conçus... Un mouvement sérieux se préparant dans le but d'une
révolution, je l'aurais su... Or j'affirme que personne alors ne
voulait de révolution, qu'il n'y avait aucune préparation dans ce
sens. Pas de conspiration, en un mot. Des désirs, des voeux, des
espérances peut-être, rien de plus.» (_La Vie et les oeuvres de A. T.
Marie_, par Aimé CHÉREST, p. 94.)]

[Note 538: «Il me semble, dit un jour M. Pagnerre aux députés
radicaux, que les dynastiques vont plus loin qu'ils ne pensent et
qu'ils ne veulent. Ils espèrent continuer le mouvement sur le terrain
de la légalité, mais il ne me paraît pas du tout certain qu'ils y
parviennent. Que feront-ils, que ferez-vous, si le mouvement va
plus loin?--Nous les aiderons loyalement à maintenir tout dans la
légalité, répondent les députés radicaux. Si une force supérieure
en ordonne autrement, nos collègues de la gauche ont déclaré
maintes fois, à la tribune et ailleurs, que la responsabilité des
événements retomberait sur les ministres, sur le Roi lui-même, qui
les avaient provoqués, et qu'ils n'abandonneraient plus la cause de
la Révolution.»]

[Note 539: Ce dernier fait est rapporté par un témoin peu suspect et
bien informé, M. SARRANS jeune, dans son _Histoire de la révolution
de Février_, t. I, p. 291 à 293.]


II

À mesure qu'on approche du jour où l'opposition et le gouvernement
doivent se heurter en pleine rue, au milieu d'une population
surexcitée, force est aux plus optimistes de s'avouer que le conflit
peut avoir de redoutables conséquences. Cette impression se manifeste
dans les deux camps. Tandis que plus d'un opposant dynastique
regrette au fond de s'être engagé dans une pareille aventure,
certains conservateurs ne voient pas sans tristesse ni sans effroi
les choses poussées ainsi à l'extrême. De cette double disposition
devaient naître quelques essais d'arrangement transactionnel,
d'autant que les représentants des deux partis se rencontraient
chaque jour dans les couloirs de la Chambre, et qu'entre plusieurs
les divergences politiques avaient laissé subsister une certaine
familiarité affectueuse. Tantôt c'est M. Achille Fould qui propose
à M. Thiers de faire prendre, par une cinquantaine de ministériels,
l'engagement d'obtenir, de gré ou de force, l'éloignement du cabinet,
si le banquet est abandonné; tantôt c'est M. Duvergier de Hauranne
qui offre de renoncer au banquet, si le gouvernement dépose un
projet sur le droit de réunion. Ces deux tentatives échouent; mais
une troisième se produit qui paraît d'abord avoir plus de chances
de réussir. Dès le premier jour, la commission du banquet, en
organisant ses diverses sous-commissions, a chargé trois de ses
membres, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, de
«se mettre officieusement en communication avec M. Duchâtel pour
régler les formes de la manifestation et pour arriver aux moyens de
prévenir tout prétexte de conflit et de désordre». Il est bientôt
visible que ces délégués, au fond assez effrayés, sont disposés à
réduire leur banquet à une sorte de cérémonial très sommaire dont
tous les points seraient convenus à l'avance, et qu'ils cherchent
à rendre aux tribunaux le conflit si témérairement porté sur la
place publique. Des ouvertures que M. Duvergier de Hauranne fait à
M. Vitet, M. Berger à M. de Morny, M. de Malleville à M. Duchâtel
lui-même, il ressort à peu près ceci: «Si le ministère veut, comme on
l'annonce, empêcher les convives d'entrer au lieu même du banquet,
il les place dans cette alternative, ou de résister, ce qui est
le conflit matériel avec tout son inconnu, ou de reculer devant
la première injonction du commissaire de police, ce qui leur est
difficile après leurs défis si retentissants. Qu'il laisse seulement
commencer le banquet; le commissaire de police viendra, au bout de
quelques instants, en prononcer la dissolution. Engagement serait
pris par les convives de se disperser aussitôt, et, par le fait même
de la contravention constatée, la question se trouverait soumise
aux tribunaux.» Le gouvernement ne paraît pas d'abord disposé à
se prêter à cette sorte de comédie; il préfère empêcher, par un
grand déploiement de forces, l'accès même de la salle du banquet.
De plus en plus inquiets, les délégués de l'opposition reviennent
à la charge; ils font observer que le système du gouvernement
empêche la contravention de se commettre, et que, par suite, les
tribunaux ne pourront être saisis. Cet argument fait quelque
effet sur les ministres. Et puis, pour le plaisir d'embarrasser
et d'humilier davantage les opposants, doivent-ils les pousser à
risquer par amour-propre ce que par politique ils répugnent à faire?
Ne convient-il pas de tenir compte de l'état d'esprit d'une bonne
partie des conservateurs? N'a-t-on pas vu, dans la discussion de
l'adresse, qu'ils ne s'associent qu'à contre-coeur à la résistance
du cabinet? Si celui-ci se montre trop entier et trop raide, ne
s'expose-t-il pas à être abandonné par une portion de ses troupes,
ou tout au moins à se voir imputer la responsabilité de tous les
accidents qui pourront suivre? Soutenues avec force par M. Duchâtel,
ces raisons triomphent des objections faites par quelques-uns de
ses collègues et aussi des répugnances du Roi. Pouvoir est alors
donné par le ministre de l'intérieur à MM. de Morny et Vitet de
traiter sur les bases proposées avec les délégués de l'opposition.
Le sentiment très vif que chacune des parties a des dangers de la
situation facilite les pourparlers. À la fin de cette même journée
du 19 février, dans la matinée de laquelle a eu lieu la réunion du
restaurant Durand, les cinq négociateurs, dûment autorisés par leurs
mandants respectifs, arrivent à un accord aussitôt constaté dans un
procès-verbal assez étendu, dont le texte n'était du reste destiné
à recevoir aucune publicité[540]. Les conditions de l'accord se
résument ainsi: au jour et à l'heure indiqués, M. Odilon Barrot et
ses amis se rendront au banquet; avertis à la porte de la salle, par
le commissaire de police, qu'en se réunissant ils violent un arrêté
du préfet, ils passeront outre; aussitôt qu'ils seront assis, le
commissaire constatera la contravention et enjoindra à la réunion
de se dissoudre; M. Odilon Barrot répondra brièvement en maintenant
le droit de réunion, mais en engageant les assistants à se retirer;
l'autorité judiciaire, saisie de la contravention, prononcera sur la
question débattue; jusqu'à sa décision, les députés ne patronneront
aucun autre banquet. Les négociateurs s'engagent également à agir
sur les journaux de leurs partis respectifs, pour empêcher qu'aucun
article provocateur ou satirique ne vienne, d'un côté ou de l'autre,
envenimer les esprits.

[Note 540: Ce procès-verbal fut publié pour la première fois, en
1851, par M. de Morny, dans le _Constitutionnel_. M. Guizot l'a
reproduit dans ses _Mémoires_, t. VIII, p. 556 à 560.]

À mesure que se répand, dans la soirée du 19 février et dans la
matinée du 20, la nouvelle de la transaction conclue, les ardents
des deux camps ne cachent pas leur déplaisir. Dans les couloirs de
la Chambre, M. Duchâtel se voit reprocher par quelques conservateurs
d'avoir pactisé avec le désordre et avili l'autorité; qu'est-ce,
dit-on, que cette façon de régler la rencontre du gouvernement et
de l'émeute, comme on ferait les conditions d'un duel entre pairs?
À gauche, certaines gens font ressortir ce que cette retraite de
l'opposition a de piteux après une entrée en scène si tapageuse; au
Palais de justice, M. Marie n'ose, devant la vivacité des critiques,
avouer l'approbation qu'il a donnée à l'arrangement. Et puis les
spectateurs, comme toujours portés à la gouaillerie, ne se privent
pas de railler ce qu'ils appellent une «parodie». «Serez-vous de la
farce qui se jouera mardi?» demande-t-on tout haut dans la salle des
conférences du Palais-Bourbon[541].

[Note 541: Une lettre de M. Doudan au prince Albert de Broglie, en
date du 17 février,--c'est-à-dire alors que l'accord n'était pas
encore conclu,--est un spécimen des sarcasmes qui avaient cours dans
certains salons. «Les meneurs modérés, écrivait-il, ne demandent
qu'une grâce au gouvernement, c'est de faire juger par les tribunaux
si, oui ou non, Dieu et la Loi veulent que M. Ledru-Rollin puisse
monter sur les tables après son dîner et dire à peu près ouvertement
que le Roi est un drôle, les Chambres, un ramas d'escrocs, et Danton,
le plus aimable et le plus humain des législateurs. Or, pour les
traduire devant les tribunaux, le gouvernement le veut bien, mais il
ne veut pas leur donner l'occasion de commettre le délit nécessaire;
eux insistent et promettent de ne faire le délit que le plus petit
possible, un petit crime de deux sous, quoi! juste ce qu'il en faut
pour aller en police correctionnelle! C'est une chose admirable que
ce désir qu'a le parti d'aller en police correctionnelle, et je crois
bien que c'est la vocation de la plupart de ceux qui n'en ont pas
une plus haute, parmi ces doux panégyristes de 1793 et de 1794. Tout
le monde ne peut pas prétendre à la cour d'assises, malgré l'égalité
fondamentale et primordiale des hommes entre eux.» (_Mélanges et
Lettres_, t. II, p. 153, 154.)]

Néanmoins, l'impression dominante est une sorte de soulagement. Si
l'on se donne le plaisir facile de se moquer du traité, on est au
fond bien aise que la guerre soit évitée. Dans la commission du
banquet, personne ne songe à désavouer les négociateurs, et l'on
se prépare à exécuter le scénario convenu; on vient précisément de
découvrir enfin un local convenable pour le banquet, dans une rue
presque déserte des Champs-Élysées, la rue du Chemin de Versailles,
et l'on y fait dresser en toute hâte la tente qui doit abriter
les convives. De l'autre côté, le conseil des ministres ratifie
pleinement ce qui a été fait; M. Duchâtel donne aux autorités de
police des instructions loyalement conformes à la convention; sans
doute, des précautions militaires sont prises pour parer aux
éventualités; quelques troupes ont ordre de se rassembler près de
la barrière de l'Étoile; mais on évite tout ce qui pourrait être
interprété comme une provocation; ainsi renonce-t-on à mettre
préventivement la main sur les hommes connus pour être les fauteurs
ordinaires d'émeutes. En même temps, le gouvernement, qui ne croit
plus avoir devant lui qu'un débat judiciaire, s'y prépare. M. Hébert,
après avoir sondé discrètement des membres considérables de la cour
de cassation, se dit assuré que la question de droit sera tranchée
contre les prétentions de l'opposition. Le procureur général, M.
Dupin, malgré son peu de bienveillance habituelle pour le ministère,
est venu spontanément trouver le garde des sceaux; il lui a dit
combien il était heureux de l'arrangement conclu, et il lui a promis
de prendre la parole quand l'affaire viendra devant la cour suprême.
Le préfet de police n'est pas le moins satisfait de l'arrangement;
interrogé à plusieurs reprises par les ministres sur la possibilité
de troubles, il se montre très rassuré et ne redoute pas d'incidents
sérieux le jour du banquet. «Les gens à émeute, dit-il à M. Hébert,
ne sont pas prêts; les chefs ne veulent pas agir; toutes les mesures
sont bien prises, et les choses tourneront parfaitement.» Après le
conseil des ministres, M. Duchâtel étant allé voir madame la duchesse
d'Orléans, celle-ci le remercie vivement de ce qu'il a fait pour
prévenir le conflit et se montre agréablement surprise que le Roi n'y
ait pas fait obstacle. Dans les salons où les ministres et les chefs
de l'opposition se rencontrent, par exemple à l'ambassade ottomane
où il y a fête le 19 au soir, ils s'entretiennent pacifiquement de
l'arrangement. M. Duvergier de Hauranne, se trouvant, le 20, au
concert du Conservatoire, dans la même loge que M. Vitet, a avec lui
une conversation amicale et presque joyeuse sur le futur banquet. En
somme, il y a partout comme la détente que produit, entre deux armées
prêtes à s'entre-choquer, l'annonce subite d'un armistice.


III

Tout semble ainsi à la paix, quand, le 21 février au matin, le
_National_, la _Réforme_ et la _Démocratie pacifique_ publient, en
tête de leurs colonnes, le programme officiel de la manifestation du
lendemain. Dans cette pièce, le banquet disparaît presque absolument
derrière la grande procession populaire qui doit accompagner les
députés de la Madeleine à la rue du Chemin de Versailles; le peuple
est appelé à descendre dans la rue, pour donner à cette démonstration
des proportions énormes; libellé dans la forme d'un arrêté de police
ou plutôt d'un ordre de bataille, le programme dispose de la voie
publique, indique les conditions du défilé, attribue à chaque groupe
sa place; enfin, fait plus grave encore et qui met bien en lumière
la prétention de substituer une sorte de pouvoir révolutionnaire aux
autorités légales, invitation est adressée aux gardes nationaux de
figurer dans le cortège, en uniforme, sinon en armes, et de se ranger
par légion, officiers en tête.

Que s'est-il donc passé? D'où vient ce programme qui, suivant
l'expression même de l'un des députés adhérant au banquet, «sentait
la république d'une lieue[542]»? C'est M. Marrast qui l'a rédigé
au nom d'une des sous-commissions d'organisation. Sur la demande
d'un des membres de cette sous-commission, il l'a montré, avant de
l'imprimer, à MM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne; ceux-ci
en ont été peu satisfaits; mais ils se sont bornés à recommander
au rédacteur de prendre un ton plus modeste, sans paraître
attacher beaucoup d'importance à l'affaire et sans réclamer que
les corrections leur soient soumises. M. Marrast, laissé ainsi
sans contrôle, en a profité pour maintenir à peu près sa rédaction
première. Prévoyait-il qu'il ferait ainsi rompre l'accord conclu
entre l'opposition et le gouvernement? Quelques-uns de ses amis lui
ont attribué, après coup, une sorte d'arrière-pensée machiavélique
dont ils lui ont fait un titre à la reconnaissance du parti
républicain. Peut-être lui ont-ils supposé ainsi une décision et une
prévision révolutionnaires qu'il était loin d'avoir à cette date.

[Note 542: Lettre de M. Léon Faucher à M. Reeve, en date du 8 mars
1848.]

En tout cas, que M. Marrast l'ait voulu ou non, sa publication fait
évanouir toute chance d'arrangement pacifique. Les membres du cabinet
s'étant réunis vers dix heures du matin au ministère de l'intérieur,
M. Duchâtel, si décidé naguère pour l'accord avec l'opposition,
déclare que cet accord ne peut subsister après le programme[543]. À
son avis, le gouvernement ne saurait accepter d'être ainsi dépossédé
de ses pouvoirs de police sur la voie publique et de son droit
de commander à la garde nationale; et puis, contre les dangers
d'une telle manifestation, ce qui a été arrangé à l'avance pour le
banquet n'est plus une garantie. Les ministres adhèrent unanimement
à cette façon de voir. Tout en continuant à offrir à l'opposition
l'épreuve convenue pour arriver à un débat judiciaire, ils décident
d'interdire et, au besoin, de réprimer la manifestation projetée.
Leur détermination est immédiatement communiquée au Roi, qui y donne
sa pleine approbation. Diverses mesures sont prises en vue d'avertir
le public. La principale est une proclamation du préfet de police
à la population parisienne; MM. Vitet et de Morny ont été invités
à la rédiger pendant que les ministres délibéraient. Elle commence
par rappeler comment, dans le dessein de donner une issue judiciaire
au conflit, le gouvernement avait renoncé à «s'opposer par la force
à la réunion projetée» et avait consenti «à laisser constater la
contravention en permettant l'entrée des convives dans la salle
du banquet». Puis elle continue, en ces termes: «Le gouvernement
persiste dans cette détermination; mais le manifeste, publié ce
matin par les journaux de l'opposition, annonce un autre but,
d'autres intentions; il élève un gouvernement à côté du véritable
gouvernement du pays;... il appelle une manifestation publique,
dangereuse pour le repos de la cité; il convoque, en violation de la
loi du 22 mars 1831, les gardes nationaux qu'il dispose à l'avance,
en haie régulière, par numéro de légion, les officiers en tête. Ici
aucun doute n'est possible de bonne foi; les lois les plus claires,
les mieux établies, sont violées. Le gouvernement saura les faire
respecter.» La proclamation se termine par une «invitation à tous
les bons citoyens de ne se joindre à aucun rassemblement». On décide
d'afficher en même temps: 1º un ordre du jour du général Jacqueminot,
rappelant aux gardes nationaux qu'ils ne peuvent se réunir, à ce
titre, sans l'ordre de leur chef; 2º un arrêté du préfet de police,
interdisant formellement le banquet; 3º l'ordonnance sur les
attroupements. Tout en cherchant à retenir la population, le cabinet
s'apprête, s'il est nécessaire, à réprimer le désordre. Le meilleur
moyen lui paraît être de faire, le lendemain, un grand déploiement
militaire; on exécutera un plan que le maréchal Gérard a arrêté dès
1840, pour le cas de troubles dans Paris; dans ce plan qui suppose
l'action simultanée de l'armée et de la garde nationale, tout est
minutieusement prévu, la division des zones, l'emplacement à occuper
par chaque corps, la façon dont ils doivent se relier, le mode de
combat. On croit disposer de forces suffisantes pour parer à toutes
les éventualités; le ministre de la guerre dit avoir sous la main
31,000 hommes de troupes; depuis quelque temps déjà, en prévision de
troubles possibles, les soldats ont reçu des vivres et des munitions.

[Note 543: Telle a été son impression dès la veille au soir, où il
a reçu communication, en épreuves d'imprimerie, du document qui
allait être publié par les journaux radicaux. Il l'a montré alors à
MM. de Morny et Vitet, qui l'ont trouvé si contraire à l'esprit des
conventions et aux paroles échangées, qu'ils ont refusé d'abord de
croire à son authenticité.]

Pendant que les ministres prennent ces diverses décisions, la
commission générale du banquet était réunie chez M. Odilon Barrot.
Vers midi, M. Duvergier de Hauranne, qui assistait à cette réunion,
est averti que deux messieurs le demandent à la porte. Il sort et se
trouve en face de MM. Vitet et de Morny, dont la physionomie lui
fait aussitôt pressentir un malheur. Tout saisi, il les interroge
du regard. «Nous venons de passer chez vous, lui disent-ils, pour
vous annoncer, à notre grand regret, que tout est rompu.--Rompu, et
pourquoi?--À cause du programme, du malheureux programme qui a paru
dans les journaux.» M. Duvergier de Hauranne est fort troublé. Ne
peut-on pas trouver quelque expédient pour rétablir l'accord? Il prie
les ambassadeurs ministériels d'entrer dans la chambre à coucher de
M. Odilon Barrot et appelle ce dernier. Les deux représentants de la
gauche insistent sur le péril de la situation. «Le char est lancé,
disent-ils, et, quoi que nous fassions, le peuple sera demain dans la
rue.» Ils ne justifient pas le programme, en avouent l'inconvenance,
mais ne sont pas en mesure d'en garantir le désaveu public. Ils
offrent seulement de faire insérer dans leurs journaux une note
destinée à l'atténuer en le commentant. Séance tenante, M. Duvergier
de Hauranne rédige cette note et va la montrer à M. Marrast, qui
consent à la publier le lendemain dans le _National_. MM. Vitet
et de Morny n'ont pas pouvoir pour accepter rien de semblable;
ils promettent seulement d'en référer aux ministres. M. Barrot et
M. Duvergier de Hauranne rejoignent les membres de la commission,
auxquels ils n'osent même pas communiquer la nouvelle qu'ils viennent
de recevoir; ils veulent encore espérer que la rupture pourra être
évitée.

Leur espoir est de courte durée. Peu après, vers deux heures, en
arrivant au Palais-Bourbon, ils apprennent que le ministère persiste
dans sa résolution, et qu'on commence à afficher dans les rues les
proclamations du préfet de police. Dans les couloirs et sur les
bancs de la Chambre, les conservateurs sont fort animés. «Enfin,
disent-ils, c'en est fait des capitulations; le parti de l'énergie
l'emporte.» L'opposition, au contraire, est accablée, consternée.
Elle ne sait que faire ni que dire. Cependant, en se prolongeant,
son immobilité et son silence menacent de devenir tout à fait
ridicules. Vers la fin de la séance, M. Odilon Barrot se décide à
interpeller le ministère. Sa parole est embarrassée. Après avoir
rappelé les premiers faits: «Il paraît, dit-il, qu'à des conseils
de sagesse, de prudence, ont succédé d'autres inspirations, que des
actes d'autorité s'interposent, sous prétexte d'un trouble qu'ils
veulent apaiser et qu'ils s'exposent à faire naître. (_Rumeurs._)...
Il n'y a pas de ministère, il n'y a pas de système administratif
qui vaille une goutte de sang versé. C'est le gouvernement qui
est chargé du maintien de l'ordre... C'est sur lui que pèse la
responsabilité.»--«La responsabilité ne pèse pas seulement sur le
gouvernement, répond M. Duchâtel; elle pèse sur tout le monde.» Le
ministre n'a jamais parlé avec plus d'autorité et de mesure. Du
banquet pour lequel «il est toujours prêt à laisser arriver les
choses au point où, une contravention étant constatée, un débat
judiciaire pourrait s'engager», il distingue la manifestation
annoncée par le programme, au mépris de la loi sur les attroupements
et de la loi sur la garde nationale. «C'est, dit-il, un gouvernement
né d'un comité, prenant la place du gouvernement constitutionnel,
parlant aux citoyens, convoquant les gardes nationaux, provoquant des
attroupements... Non, nous ne pouvions pas le supporter!» M. Barrot
essaye de revenir à la charge; il n'aboutit qu'à trahir plus encore
l'embarras et l'équivoque de sa situation. Parle-t-il du programme,
il déclare «qu'il ne l'avoue ni le désavoue», et comme ces paroles
étranges provoquent des exclamations, qu'on lui crie de toutes parts:
«Il faut l'avouer ou le désavouer», il reprend: «Je mettrai tout
le monde parfaitement à l'aise. J'avoue très hautement l'intention
de cet acte, j'en désavoue les expressions.»--«La détermination du
gouvernement, réplique le ministre, se trouve justifiée par les
paroles de M. Odilon Barrot. Ce manifeste que l'on n'avoue ni ne
désavoue est-il un gage de sécurité pour nous qui sommes chargés de
maintenir l'ordre public?»

De l'aveu de tous, dans cette courte escarmouche, l'avantage a été
pour le ministre. Seul il a parlé net et a paru savoir ce qu'il
voulait. En outre, sur le terrain où il a fort habilement porté
la question, l'opposition ne saurait plus se donner une attitude
de résistance légale. Ce n'est pas en effet la question plus ou
moins discutable du droit de réunion dans un local clos et couvert
qui est maintenant posée; il s'agit d'appliquer la loi contre les
attroupements que personne n'a jamais pu contester et à laquelle on
ne saurait refuser d'obéir sans tomber dans la rébellion ouverte.
Que peut donc faire cette opposition? Comment sortir de l'impasse où
elle s'est si aveuglément engagée? Elle n'a pas une minute à perdre
pour prendre son parti. La journée touche à sa fin, et c'est pour le
lendemain matin qu'elle a donné rendez-vous au peuple dans la rue.

En sortant de la séance, vers cinq heures, les députés de la gauche
et du centre gauche se réunissent dans un bureau de la Chambre;
mais le tumulte est tel qu'ils ne peuvent délibérer. Ils se
transportent, au nombre d'une centaine, chez M. Odilon Barrot. Ce
dernier préside et commence par poser la question sans conclure.
M. Thiers, qui jusqu'à présent s'est borné au rôle de spectateur
silencieux et complaisant, qui dans aucune des réunions n'a ouvert
la bouche pour retenir ses amis, se décide cette fois à crier:
Casse-cou! Il le fait avec une vivacité de gestes et de langage qui
montre à quel point il est alarmé. «L'opposition, dit-il, serait
insensée et coupable, si elle exposait volontairement la capitale
à une collision sanglante, si elle livrait les événements au
jugement de la force, incomparablement supérieure dans les mains du
gouvernement. Il faut subir la loi des circonstances et céder.» Un
député de la gauche avancée, M. Bethmont, parle dans le même sens.
La plupart des assistants sont visiblement soulagés de s'entendre
donner ces conseils; ils ont peur et ne demandent qu'à capituler.
Bientôt même, suivant l'expression d'un témoin, c'est une sorte de
«sauve-qui-peut». À peine consent-on à écouter ceux qui, comme M. de
Lamartine, déclament sur la honte de la reculade, ou qui, comme M.
Duvergier de Hauranne et M. de Malleville, déclarent qu'ayant pris
un engagement public, ils ne sont plus libres de ne pas le tenir.
Au vote, 80 voix contre 17 décident que les députés n'iront pas au
banquet.

C'est maintenant à la commission générale de statuer si ce banquet
aura lieu sans les députés. Elle se réunit dans la soirée, toujours
chez M. Odilon Barrot. L'irritation est vive parmi les délégués du
Comité central et du 12e arrondissement. Toutefois force leur est de
reconnaître qu'on ne peut rien faire sans l'opposition parlementaire.
M. Marrast est un des plus vifs pour l'abstention. «Par humanité,
s'écrie-t-il, par amour du peuple, renoncez au banquet... Qu'un
conflit s'engage, et la population sera écrasée. Voulez-vous la
livrer à la haine de Louis-Philippe et de M. Guizot[544]?» La réunion
n'hésite donc pas à prononcer l'ajournement du banquet. Seulement,
inquiète de la figure qu'elle va faire, elle cherche comment couvrir
l'humiliation de cette reculade. MM. Abbatucci et Pagnerre proposent
de mettre en accusation le ministère. On se jette sur cette idée, et
les députés présents signent en blanc l'acte d'accusation qui n'est
même pas rédigé. Pas un d'eux ne songe à se demander où pourrait bien
être, dans la conduite du ministère, le crime qui seul justifierait
une proposition aussi grave et aussi insolite. Ce n'est pas au
ministère qu'ils songent, mais bien à eux-mêmes; ils se flattent
d'échapper au ridicule à force de violence, et ne voient pas d'autre
moyen de se faire pardonner par les partis extrêmes leur défection
dans l'affaire du banquet.

[Note 544: Quelques historiens de gauche ont attribué à M. Marrast
un langage tout opposé. Mais M. Duvergier de Hauranne, qui était
présent, leur donne, dans ses _Notes inédites_, un démenti formel.]

Comment informer maintenant cette population que, depuis quelques
jours, on a travaillé à mettre en branle, que la manifestation est
ajournée? Des notes sont rédigées pour les journaux qui s'impriment
dans la nuit. De plus, les députés et les membres de la commission
générale se dispersent pour aller porter la nouvelle dans les
différents centres d'agitation. Partout elle est reçue avec colère.
Les soldats s'indignent de la prudence de leurs chefs. Une députation
des écoles vient relancer M. Odilon Barrot jusque dans sa maison et
lui reproche d'avoir «déserté en présence de l'ennemi». Ce soir-là,
il y a réunion assez nombreuse dans les bureaux du _Siècle_; les
esprits y sont fort échauffés. Les députés, qui viennent y annoncer
la décision prise, sont violemment invectivés; on les accuse de
«lâcheté», de «trahison». «Voilà trop longtemps que cela dure,
s'écrie-t-on, il faut en finir et jeter tout par terre!» Sur ce,
arrive le rédacteur en chef du _Siècle_, M. Perrée; il sort de
l'état-major de sa légion où il a appris qu'ordre est donné de
convoquer la garde nationale le lendemain. «Vous avez raison d'être
irrités, dit-il aux assistants; mais il ne s'agit pas de déclamer et
de crier comme des enfants; il s'agit de prendre un parti. Eh bien,
moi, voici ce que je vous propose. Demain, j'en suis instruit, le
rappel sera battu à six heures du matin. Allons-y tous en armes,
et crions: Vive la réforme!» Une acclamation unanime part de tous
les coins de la salle. «C'est cela! en armes, vive la réforme et à
bas le système!» Se rend-on compte qu'on vient de trouver l'arme
avec laquelle sera faite la révolution? Le _Siècle_ est l'organe de
l'opposition dynastique: il était dit que, jusqu'au bout, ce parti
prendrait l'initiative et assumerait la responsabilité de tout ce qui
devait contribuer à renverser la monarchie. En quittant la réunion
du _Siècle_, vers minuit, les députés sont tristes et inquiets; ils
se sentent absolument débordés par le mouvement qu'ils ont suscité.
Comme l'a écrit plus tard l'un d'eux, ils ont le sentiment «que la
chaudière fera explosion, malgré toutes leurs soupapes».

Dans cette même soirée du lundi, il y a aussi réunion aux bureaux
de la _Réforme_. C'est le quartier général des révolutionnaires
extrêmes, des hommes des sociétés secrètes. On y délibère sur la
conduite à tenir le lendemain. Quelques comparses secondaires
paraissent plus ou moins tentés de profiter de l'agitation régnante
et de l'irritation causée par la défection des députés, pour
risquer une émeute. Mais ce parti est nettement combattu par les
personnages importants. M. Louis Blanc déclare qu'on ne peut exposer
le peuple à être écrasé comme il le serait inévitablement. «Si vous
décidez l'insurrection, s'écrie-t-il, je rentrerai chez moi pour
me couvrir d'un crêpe et pleurer sur la ruine de la démocratie.»
M. Ledru-Rollin, fort écouté dans cette maison, n'est pas moins
prononcé pour l'abstention. «À la première révolution, dit-il d'un
ton légèrement dédaigneux, quand nos pères faisaient une journée, ils
l'avaient préparée longtemps à l'avance; nous autres, sommes-nous en
mesure? avons-nous des armes, des munitions, des hommes organisés?
Le pouvoir, lui, est tout prêt, et les troupes n'attendent qu'un
ordre pour nous écraser. Donner le signal de l'insurrection, ce
serait conduire le peuple à la boucherie. Je m'y refuse absolument.»
Docile à la voix de ses chefs, l'assemblée décide qu'on dissuadera le
peuple de descendre dans la rue, et que, s'il y vient malgré cela,
on se bornera à se mêler à lui et à observer les événements. Il est
convenu que la _Réforme_ du lendemain matin donnera le mot d'ordre
de l'abstention, et M. Flocon rédige un article qui conclut en ces
termes: «Hommes du peuple, gardez-vous, demain, de tout entraînement
téméraire. Ne fournissez pas au pouvoir l'occasion cherchée d'un
succès sanglant. Ne donnez pas à cette opposition dynastique qui vous
abandonne et qui s'abandonne, un prétexte dont elle s'empresserait
de couvrir sa faiblesse... Patience! quand il plaira au parti
démocratique de prendre une initiative semblable, on saura s'il
recule, lui, quand il s'est avancé!»

Pendant ce temps, que se passe-t-il du côté du gouvernement? Les
autorités militaires ont employé la fin de l'après-midi à assurer
l'exécution des résolutions énergiques prises dans le conseil des
ministres du matin. Les généraux et colonels de l'armée de Paris,
réunis à l'état-major, ont entendu lecture du plan détaillé du
maréchal Gérard; on leur a remis leurs ordres de marche, l'indication
des points qu'ils doivent occuper. Les mesures ont été également
prises pour que la garde nationale soit appelée sous les armes,
le lendemain, à la première heure. Les commissaires de police
ont reçu leurs instructions sur la conduite à tenir en face des
rassemblements. Enfin le préfet de police est convenu avec le
ministre de l'intérieur de faire arrêter dans la nuit vingt-deux
individus connus pour être des fauteurs d'émeutes: dans le nombre
étaient Albert et Caussidière. En somme, on s'attendait à une
«journée» pour le lendemain, et l'on s'y préparait.

Mais, dans la soirée, à mesure qu'on apprend le désarroi de
l'opposition, sa reculade, les contre-ordres partout donnés aux
manifestants, la préoccupation fait place, dans les ministères
et aux Tuileries, à une satisfaction triomphante. On jouit, et
de la sécurité retrouvée, et de la figure ridicule faite par des
adversaires naguère si arrogants. Le Roi surtout exulte. Lord
Normanby étant venu le voir, il lui crie, du plus loin qu'il
l'aperçoit: «Vous le savez, tout est fini; j'étais bien sûr qu'ils
reculeraient!» De même à l'un de ses ministres, M. de Salvandy: «Eh
bien! Salvandy, vous nous disiez hier que nous étions sur un volcan;
il est beau, votre volcan! Ils renoncent au banquet, mon cher! Je
vous avais bien dit que tout cela s'évanouirait en fumée!» Il répète
volontiers: «C'est une vraie journée des dupes.» La Reine, avec plus
de mesure, se laisse gagner par cette confiance. «Vous nous trouvez
beaucoup plus tranquilles, dit-elle à l'amiral Baudin; ce matin,
j'étais très inquiète, et j'ai écrit à mes fils Joinville et d'Aumale
que je regrettais fort leur absence en un pareil moment; maintenant,
j'espère que tout se passera bien.» Sans doute, les rapports, en
même temps qu'ils font connaître la capitulation des chefs de
l'opposition, signalent la fermentation assez grande qui continue à
régner dans la ville, les attroupements qui se forment autour des
proclamations du préfet de police, les propos irrités ou méprisants
qu'on y tient sur la retraite des députés. Mais on ne voit là que la
fin des récentes agitations, non le prélude de quelque trouble plus
grave.

Le gouvernement se sent définitivement confirmé dans sa sécurité,
quand, vers minuit, le préfet de police est informé par son agent
De La Hodde, en même temps membre influent des sociétés secrètes,
de tout ce qui s'est passé dans les bureaux de la _Réforme_. Du
moment que, dans ce milieu d'où sont sorties toutes les insurrections
du commencement du règne, on est découragé et l'on conclut à
s'abstenir, n'est-ce pas une assurance que l'ordre ne sera pas
troublé? De même que certains hommes d'État avaient le tort, pour
apprécier les mouvements d'opinion, de ne pas regarder au delà
du pays légal, M. Delessert croyait que, pour juger des chances
d'émeute, il suffisait de surveiller les conspirateurs de profession.
Ainsi l'habileté même avec laquelle il était parvenu à pénétrer dans
les sociétés secrètes, lui devenait une cause d'erreur. Aussitôt
en possession du rapport de son agent, il court au ministère de
l'intérieur, où il trouve M. Duchâtel conférant avec le général
Tiburce Sébastiani, commandant la division de Paris, et avec le
général Jacqueminot, commandant la garde nationale. Tous quatre
s'accordent à penser que, dans cette situation nouvelle, le grand
déploiement militaire, projeté pour le lendemain, devient inutile,
qu'il est même dangereux, qu'il aurait un air de provocation, qu'il
contribuerait à faire naître les rassemblements; que, du moment où
les troupes doivent demeurer immobiles, le mieux est de ne pas les
mettre en contact avec la population; faut-il ajouter qu'au fond on
a des doutes sur la garde nationale, qu'on craint son inertie ou ses
manifestations hostiles, et qu'on est bien aise d'avoir une raison de
ne pas la convoquer? En somme, l'opinion unanime est qu'il vaut mieux
laisser à la ville sa physionomie accoutumée. Toutefois, le ministre
de l'intérieur peut-il, à lui seul, contremander une mesure aussi
considérable, qui a été décidée le matin en conseil? Il juge que
l'urgence et la difficulté de consulter ses collègues au milieu de la
nuit, lui permettent d'assumer cette responsabilité. Il n'en avertit
même pas le président du conseil. Il se borne à envoyer le général
Jacqueminot prendre l'avis du Roi. Celui-ci répond non seulement
qu'il approuve, mais que la même idée lui était venue, et qu'il
allait en écrire au ministre. Dès lors, M. Duchâtel n'hésite pas:
le reste de la nuit est employé à faire porter à tous les chefs de
corps et aux états-majors des diverses légions de la garde nationale,
des contre-ordres qui leur arrivent entre quatre et cinq heures du
matin. Il est prescrit seulement de consigner les troupes dans leurs
casernes, pour qu'elles soient prêtes à tout événement. En outre,
M. Delessert croit se conformer à la nouvelle attitude du pouvoir,
en suspendant l'exécution des arrestations préventives dont il était
convenu, quelques heures auparavant, avec le ministre.


IV

Le mardi 22 février, au lever du jour, le ciel est bas et plombé; par
intervalles, des rafales de vent chassent une pluie fine et froide.
Dans les premières heures de la matinée, tout paraît tranquille. Les
organisateurs du banquet, qui, la veille au soir, ont contremandé la
manifestation, sont même étonnés d'être si complètement obéis; ils
voient là un signe de l'indifférence de la population, et l'un d'eux,
M. Pagnerre, causant avec M. Barrot et M. Duvergier de Hauranne,
conclut que «le gouvernement, en forçant l'opposition à se retirer,
lui a épargné un bien complet fiasco». Aux Tuileries, le Roi félicite
chaudement ses conseillers. «L'affaire tourne à merveille, leur
dit-il. Que je vous sais gré, mes chers ministres, de la manière
dont elle a été conduite!... Quand je pense que beaucoup de nos amis
voulaient qu'on cédât! Mais ceci va réconforter la majorité.»

Cependant, vers neuf heures, des bandes, peu nombreuses d'abord,
bientôt grossies, commencent à descendre des faubourgs du nord et
de l'est sur les boulevards, des faubourgs du sud sur les quais, se
dirigeant toutes vers la Madeleine. C'est l'effet de l'impulsion
donnée depuis quelques jours et que le contre-ordre de la dernière
heure n'a pas suffi à détruire; quand le populaire a été à ce point
chauffé, il ne se refroidit pas si vite. De ceux qui forment ces
bandes, les uns n'ont pas su les dernières décisions de la commission
générale du banquet, les autres en sont irrités et veulent protester
quand même, le plus grand nombre sont des curieux qui désirent voir
«s'il y aura quelque chose». Partout ils trouvent libre passage.
Pas un soldat dans les rues. Les sergents de ville eux-mêmes ont
pour instruction de ne pas se montrer en uniforme. Cette foule vient
s'accumuler devant la Madeleine et sur la place de la Concorde. Les
blouses y sont en majorité. Nulle cohésion entre les éléments qui la
composent; nulle discipline; aucun chef ne la pousse ni ne la dirige.
Elle reste là, ondulant sur cette vaste place, ne sachant pas ce
qu'elle attend, sans dessein arrêté, poussant quelques cris de: «Vive
la réforme! À bas Guizot!» huant les gardes municipaux qui passent,
mais n'ayant aucune idée de livrer bataille. Les révolutionnaires,
qui, suivant le mot d'ordre donné la veille à la _Réforme_, se sont
mêlés à ce peuple pour l'observer, n'estiment pas qu'il y ait rien à
tenter avec lui.

À la préfecture de police, au ministère de l'intérieur, on n'attache
pas une grande importance à ces attroupements. On reste sous
l'impression optimiste qui a fait décommander, pendant la nuit, le
déploiement des troupes. Tous les ministres, cependant, ne sont pas
aussi rassurés. L'un d'eux, M. Jayr, qui, en venant aux Tuileries,
a pu voir sur les deux quais un courant continu d'hommes en blouse
se dirigeant vers la place de la Concorde, ne peut cacher au Roi
ses préoccupations: «Nous aurons, lui dit-il, sinon une grande
bataille, du moins une forte sédition; il faut s'y tenir prêts.--Sans
doute, reprend le Roi, Paris est ému; comment ne le serait-il pas?
Mais cette émotion se calmera d'elle-même. Après le _lâche-pied_
de la nuit dernière, il est impossible que le désordre prenne des
proportions sérieuses. Du reste, vous savez que les mesures sont
prises.»

Cependant la situation ne s'améliore pas sur la place de la Concorde.
Une bande nombreuse d'étudiants et d'ouvriers, partie du Panthéon,
arrive en chantant la _Marseillaise_. Plus organisée et plus compacte
que les autres, elle traverse la foule, l'entraîne et se dirige
sur le Palais-Bourbon. Vainement quelques gardes municipaux, qu'un
commissaire de police est allé chercher en toute hâte au poste
voisin, essayent-ils de barrer le pont; ils sont emportés en un
instant. Arrivés devant les grilles de la Chambre, les plus hardis
des manifestants les escaladent et pénètrent dans l'intérieur du
palais, où il n'y a, à cette heure, que les garçons de service et
quelques rares députés. Que signifie cet envahissement? Ses auteurs
eussent été bien embarrassés de le dire. C'est une gaminerie, mais
une gaminerie de sinistre augure. L'alarme est donnée; les dragons
accourent de la caserne d'Orsay; ils trouvent, en arrivant, le
palais déjà évacué et rejettent la foule au delà du pont, tandis que
d'autres troupes viennent occuper les abords de la Chambre.

Les manifestants alors se divisent. Tandis qu'une partie se forme
en bandes pour parcourir la ville, le plus grand nombre reste sur
la place de la Concorde. Un tas de pierres se trouvant là, l'idée
vient à quelques individus de s'en servir pour attaquer un poste
voisin. Un détachement de gardes municipaux à pied et à cheval
arrive au secours des assiégés. À plusieurs reprises, il essaye
de déblayer la place; mais la foule se reforme derrière lui; les
gamins se mêlent à ses rangs et se faufilent entre les jambes des
chevaux que les cavaliers embarrassés ont peine à tenir debout sur
l'asphalte glissant; aussitôt que les soldats ont le dos tourné, des
volées de cailloux tombent sur eux. Des curieux réfugiés partout
où les charges ne peuvent les atteindre, plusieurs assis dans les
vasques des fontaines, rient de ces escarmouches, lancent des lazzi
aux troupes, poussent des cris séditieux ou font entendre des chants
révolutionnaires. Les municipaux sont admirables de sang-froid et de
patience: en dépit des insultes et des pierres dont on les accable,
des blessures que reçoivent plusieurs d'entre eux, de l'agacement que
doit leur causer l'inefficacité de leurs efforts, ils évitent d'user
sérieusement de leurs armes; tout au plus distribuent-ils quelques
coups de crosse et de plat de sabre. Des échauffourées du même genre
ont lieu autour de la Madeleine. Vers midi, une bande se détache pour
aller attaquer le ministère des affaires étrangères, alors au coin
de la rue des Capucines; elle jette des pierres dans les vitres,
essaye d'enfoncer la porte, mais est bientôt obligée de se retirer
devant les troupes qu'on est allé chercher aux casernes voisines.
Les étudiants repassent alors sur la rive gauche, qu'ils parcourent
pendant quelques heures et où ils tentent vainement de débaucher
l'École polytechnique.

Ces désordres ne décident pas encore le gouvernement à une action
plus énergique. Est-il dérouté de voir démentir ses prévisions de
la veille au soir? Ou bien persiste-t-il à croire que tout est fini
par l'abandon du banquet, que ces dernières ébullitions sont sans
gravité, et que l'important est de ne pas rallumer par une attitude
provocante les passions en voie de s'éteindre? Quoi qu'il en soit, on
dirait qu'il s'est appliqué à se montrer le moins possible. En dehors
des quelques bataillons et escadrons déployés tardivement autour
du Palais-Bourbon, les troupes restent invisibles, renfermées dans
leurs casernes. Ce qui a été fait pour protéger tel ou tel point l'a
été sur l'initiative isolée de quelque commissaire de police, et on
n'y a guère employé que de faibles détachements de gardes municipaux
dont le courage ne peut suppléer au petit nombre. Ces luttes inégales
ont pour principal résultat d'aviver la vieille hostilité des foules
parisiennes contre cette troupe d'élite. Déjà l'on voit poindre la
tactique populaire qui tend à diviser les défenseurs de l'ordre,
en criant: Vive la ligne! en même temps que: À bas les municipaux!
En somme, contre l'émeute grandissante, à peine, çà et là, une
défensive partielle, morcelée, incertaine; pas d'offensive générale
et puissante.

Que font, pendant ce temps, les députés de l'opposition? Les voit-on
chercher à calmer une agitation dont ils sont responsables? Non, ils
s'occupent à rédiger l'acte d'accusation qu'ils doivent déposer à la
Chambre contre le ministère. Ils ne se font pourtant pas illusion sur
le résultat; ils sont découragés et croient leur rôle fini. «Venez,
mon cher ami, écrit M. Barrot à M. Duvergier de Hauranne, pour que
nous fassions ensemble notre testament politique.» Un projet, préparé
à la hâte, est soumis, vers onze heures, aux députés qui se trouvent
réunis chez M. Barrot: le ministère y est accusé «d'avoir trahi au
dehors l'honneur et les intérêts de la France, d'avoir faussé les
principes de la constitution, violé les garanties de la liberté;...
d'avoir, par une corruption systématique,... perverti le gouvernement
représentatif; d'avoir trafiqué des fonctions publiques;... d'avoir
ruiné les finances de l'État;... d'avoir violemment dépouillé les
citoyens d'un droit inhérent à toute constitution libre;... d'avoir
remis en question toutes les conquêtes de nos deux révolutions». À
la grande surprise des rédacteurs, M. Thiers les critique vivement.
Selon lui, «on se méprend sur l'état des esprits; tout est fini,
complètement fini, et l'opposition n'a plus qu'à subir sa défaite;
si pourtant on se croit obligé de faire quelque chose, une adresse
à la couronne suffit pleinement; certes, l'idée d'une mise en
accusation ne doit pas être abandonnée, et, bientôt peut-être, il y
aura lieu d'y revenir à propos des affaires de Suisse et d'Italie;
mais c'est une ressource dernière qu'il faut ménager; aujourd'hui,
un tel acte paraîtrait à tous excessif et ridicule». Les auteurs du
projet répondent que la mise en accusation sera à peine suffisante
pour calmer l'émotion publique; ils rappellent que, la veille au
soir, dans la commission du banquet, les députés se sont formellement
engagés à la proposer; qu'à cette condition seule, ils ont obtenu
l'ajournement de la manifestation; ils se déclarent résolus à ne
pas manquer à leur parole. L'avis de M. Thiers n'est pas appuyé. La
discussion porte à peu près uniquement sur le point de savoir si
l'acte sera signé par quelques membres ou par tous les députés de
l'opposition. Ce dernier parti l'emporte; mais quand il s'agit de
s'exécuter, beaucoup se dérobent.

En se rendant, vers deux heures, à la séance de la Chambre, les
députés, dont plusieurs ignoraient jusqu'alors ce qui se passait,
sont surpris de voir la foule massée sur la place de la Concorde
et le Palais-Bourbon entouré de troupes. Les manifestants les
accueillent diversement, suivant qu'ils les reconnaissent pour des
amis ou des adversaires du cabinet. Les opposants jouissent plus
ou moins des ovations ordinairement assez grossières qui leur sont
faites. Aucun d'eux, du reste, n'augure de tout cela rien de sérieux;
les plus radicaux, loin de voir dans cette agitation le commencement
d'une révolution, ne croient même pas à une véritable émeute; ils
sont convaincus que la nuit mettra fin à ce tapage. Arrivés à la
Chambre, les promoteurs de la mise en accusation circulent de banc
en banc pour recueillir des signatures; ils n'ont qu'un succès
médiocre. M. Dufaure répond à l'un d'eux, de sa voix la plus rude et
de façon à être entendu de tout le monde: «C'est dans le cas où le
cabinet aurait laissé faire le banquet qu'il mériterait d'être mis en
accusation.» En somme, cinquante-trois députés seulement consentent à
signer[545]. Les ministériels, qui paraissent confiants, assistent,
ironiques, à ces allées et venues. Enfin M. Odilon Barrot se décide à
remettre silencieusement son papier au président. M. Guizot monte au
bureau, pour en prendre connaissance, et le parcourt avec un sourire
dédaigneux. Pendant ce temps, se poursuivait, devant des auditeurs
naturellement peu attentifs, une discussion sur le renouvellement du
privilège de la Banque de Bordeaux. Elle durait depuis deux heures
environ, quand M. Barrot rappelle au président, sans en indiquer
autrement l'objet, la proposition qu'il a déposée au nom «d'un assez
grand nombre de députés», et lui demande de fixer le jour de la
discussion dans les bureaux. M. Sauzet répond qu'elle aura lieu le
surlendemain, jeudi. Sur ce, l'assemblée se sépare.

[Note 545: En voici la liste: Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne,
général de Thiard, Dupont de l'Eure, Isambert, Léon de Malleville,
Garnier-Pagès, Chambolle, Bethmont, Lherbette, Pagès de l'Ariège,
Baroche, Havin, Léon Faucher, F. de Lasteyrie, de Courtais, H. de
Saint-Albin, Crémieux, Gaultier de Rumilly, Raimbault, Boissel, de
Beaumont (Somme), Lesseps, Mauguin, Creton, Abbatucci, Luneau, Baron,
G. de Lafayette, Marie, Carnot, Bureaux de Pusy, Dusolier, Mathieu,
Drouyn de Lhuys, d'Aragon, Cambacérès, Drault, Marquis, Bigot,
Quinette, Maichain, Lefort-Gonsollin, Tessié de la Motte, Demarçay,
Berger, Bonnin, de Jouvencel, Larabit, Vavin, Gamon, Maurat-Ballange,
Taillandier. Il est curieux de noter que cette liste contenait trois
futurs ministres de l'Empire, MM. Baroche, Abbatucci et Drouyn de
Lhuys.]

Durant la séance de la Chambre, l'agitation a grandi dans la ville.
La place de la Concorde a fini par être un peu dégagée; mais, dans
les Champs-Élysées, les gardes municipaux ne parviennent pas à avoir
raison des bandes qui s'embusquent derrière les arbres ou les amas
de chaises. Un moment, le petit poste de la rue de Matignon est
assailli par des gens qui tâchent d'y mettre le feu. Des bandes
descellent les grilles du ministère de la marine et s'en servent
comme de leviers pour déchausser les pavés et ébaucher une première
barricade au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli.
Repoussées par les gardes municipaux, elles se replient sur le centre
de la ville, et essayent d'élever d'autres barricades, d'abord rue
Duphot, ensuite rue Saint-Honoré. Sur leur chemin, elles enfoncent
les devantures des boutiques d'armuriers; elles y trouvent des
fusils, mais peu de poudre, car le gouvernement a eu, dans les jours
précédents, la précaution de la faire enlever. Pas plus que le matin,
il n'y a d'ensemble ni de direction; chaque bande agit au gré de sa
fantaisie. Les hommes des sociétés secrètes demeurent spectateurs
assez sceptiques. Caussidière, qui assiste avec Albert à la tentative
de barricade de la rue Saint-Honoré, dit à De La Hodde: «Tout cela
n'est pas clair; il y a du monde, mais c'est tout; ça n'ira pas
jusqu'aux coups de fusil.» Albert est du même avis; il n'a pas
reconnu ses hommes dans les remueurs de pavés, et la manifestation ne
lui paraît pas avoir un caractère républicain.

En présence de tels faits, l'effacement des autorités militaires
devient de plus en plus difficile à comprendre. Leur quartier général
est à l'état-major de la garde nationale, alors installé dans l'aile
des Tuileries qui longe la rue de Rivoli. Le général Jacqueminot,
commandant supérieur de la garde nationale, et le général Tiburce
Sébastiani, chef de l'armée de Paris, y sont en permanence. J'ai déjà
eu occasion de noter en quoi le premier était inégal à la position
qu'il occupait[546]. Le second était un officier brave, dévoué à la
monarchie de Juillet, mais de portée ordinaire, sans grand prestige,
et dont on ne pouvait attendre d'initiative en dehors des habitudes
d'un service régulier; s'il avait été appelé, en 1842, à la tête
de la première division militaire, c'était uniquement à raison de
la faveur dont jouissait auprès du Roi, son frère, le maréchal
Sébastiani. Dès le jour où l'on a pu craindre des désordres, certains
ministres se sont demandé s'il ne conviendrait pas de réunir tous
les pouvoirs dans une main plus forte et plus ferme; un nom s'est
présenté tout de suite à leur esprit, celui du maréchal Bugeaud.
Lui-même se croyait indiqué, et, depuis quelque temps, il tournait
autour du Roi et des ministres, s'offrant manifestement et se portant
fort du succès. Plusieurs fois on a pu croire que ce changement
allait être fait. Mais certains membres du cabinet, M. Duchâtel
notamment, hésitaient, par crainte soit d'effaroucher l'opinion,
soit de se donner un collaborateur encombrant et dominateur, soit
seulement de faire de la peine aux deux titulaires. Cette dernière
considération n'était pas sans agir sur le Roi, qui savait gré aux
généraux Jacqueminot et Sébastiani de leur dévouement politique. La
mesure s'est donc trouvée ajournée. Toutefois, il était implicitement
convenu entre le Roi et son gouvernement que, si les choses
tournaient mal, le maréchal recevrait le commandement de l'armée et
de la garde nationale: on oubliait que les meilleurs remèdes risquent
de ne plus produire d'effet, lorsqu'on y recourt trop tard.

[Note 546: Voir plus haut, p. 401.]

À défaut du maréchal, le duc de Nemours tâchait d'exercer, au-dessus
des deux commandants, une sorte d'arbitrage; il le faisait sans avoir
reçu d'investiture spéciale, et n'ayant d'autre titre que celui
de son rang. Ainsi assurait-il un peu d'unité entre des pouvoirs
égaux et naturellement rivaux. Loyal, courageux, admirablement
désintéressé, ce prince devait se montrer, dans ces journées
tragiques, plus que jamais digne du bel éloge que faisait de lui le
duc d'Orléans, quand il disait: «Mon frère Nemours, c'est le devoir
personnifié!» Mais, d'une timidité fière et triste, se sachant peu
populaire auprès du public qui le connaissait mal et s'en sentant
parfois gêné, ayant plus de réflexion que d'initiative, de rectitude
dans le jugement que de promptitude dans la décision, plus habitué
par son père à obéir qu'à commander, plus propre à se dévouer qu'à
exercer de l'ascendant, il était homme à faire modestement tout
son devoir en s'effaçant autant que possible, non à se mettre en
avant pour suppléer à l'insuffisance des autres, ni à s'emparer
spontanément d'un rôle qui ne serait pas strictement le sien.
Combien il eût gagné à être secondé par ses deux frères, le prince
de Joinville et le duc d'Aumale, particulièrement aimés du soldat et
en faveur auprès de l'opinion! Malheureusement ils étaient au loin.
Le second était, depuis six mois, dans son gouvernement d'Afrique,
et le premier venait de rejoindre son frère à Alger, pour assurer
à la princesse, sa femme, le bienfait d'un hiver en pays chaud. La
Reine, agitée de sombres pressentiments, déplorait ces séparations;
elle eût voulu retenir auprès du Roi le prince de Joinville, et,
le 30 janvier, en lui disant adieu, elle avait versé beaucoup de
larmes[547]. De tous ses frères, le duc de Nemours n'avait alors à
Paris que le plus jeune, le duc de Montpensier, le préféré du père
comme presque tous les derniers-nés, mais n'ayant encore eu le temps
ni d'acquérir beaucoup d'expérience, ni de se faire un renom égal à
celui de ses aînés.

[Note 547: Le matin du 24 février, on entendra la duchesse d'Orléans
s'écrier à plusieurs reprises: «Et Joinville, Joinville qui n'est pas
ici!»]

Vers cinq heures, les nouvelles qui arrivent à l'état-major sont
telles qu'on se décide enfin à prescrire l'occupation militaire
de la ville suivant le plan du maréchal Gérard. C'est l'opération
que le conseil des ministres avait déjà décidée le lundi matin et
que M. Duchâtel avait contremandée dans la nuit. Les ordres sont
aussitôt expédiés à tous les chefs de corps, qui savent d'avance où
se porter. Comme la garde nationale doit participer à l'occupation,
le rappel est battu dans plusieurs quartiers; il produit peu d'effet;
un très petit nombre d'hommes prennent les armes, et encore leurs
dispositions sont-elles souvent douteuses. Ce n'est pas le seul
mécompte. Le préfet de police ayant voulu procéder aux arrestations
préventives, suspendues la veille au soir, ne parvient à mettre
la main que sur cinq des meneurs révolutionnaires et non des plus
considérables; les autres se sont cachés. L'armée, du moins, s'est
mise en mouvement aussitôt les ordres reçus. À neuf heures du soir,
chaque corps est arrivé à l'emplacement qu'il doit occuper. Partout,
devant ce mouvement offensif exécuté avec ensemble, l'émeute s'est
dispersée sans résistance sérieuse. Tout au plus se produit-il encore
quelque reste de désordre là où les soldats ne se trouvent pas en
nombre; sur divers points, les réverbères sont détruits et les
conduites de gaz coupées; aux Champs-Élysées, des gamins mettent le
feu à des baraques et à des amas de chaises; des bandes incendient
ou dévastent les barrières de l'Étoile, du Roule et de Courcelles;
aux Batignolles, dans la rue du Bourg-l'Abbé, dans la rue Mauconseil,
il y a des échauffourées avec échange de quelques coups de feu; mais
nulle part ne s'engage de combat sérieux. Peu à peu, d'ailleurs,
avec la nuit qui s'avance, le silence se fait dans la ville; le
peuple est rentré dans ses maisons. Les soldats bivouaquent autour de
grands feux, sous une pluie épaisse. À une heure du matin, ordre leur
est donné de retourner à leurs casernes, en ne laissant dehors que
quelques détachements.

Que penser de la journée qui finit? D'aucun côté, on n'y voit clair.
Les meneurs des sociétés secrètes se sont réunis, dans la soirée, au
Palais-Royal; ils ne songent toujours pas à se mêler à un mouvement
qu'ils se refusent à prendre au sérieux: attendre et voir, telle est
la conclusion à laquelle ils aboutissent, après une conversation
confuse. À la _Réforme_, au _National_, on n'est pas moins
embarrassé, et l'on regrette même une agitation dont on n'espère
aucun résultat et par laquelle on craint d'être compromis. Dans les
bureaux du _Siècle_, chez M. Odilon Barrot, on est triste et inerte.
Aux Tuileries, toute la soirée s'est passée à attendre et à recevoir
les nouvelles qui arrivent successivement. La Reine ne cache pas son
anxiété et son trouble. Le Roi, au contraire, demeure confiant. Il
rappelle plaisamment que les Parisiens n'ont pas l'habitude de faire
des révolutions en hiver. «Ils savent ce qu'ils font, dit-il encore;
ils ne troqueront pas le trône pour un banquet.» Cette confiance
augmente à mesure qu'on apprend l'absence de résistance opposée aux
troupes, dans la soirée, et le calme si facilement rétabli dans
la ville. Les ministres d'ailleurs disent bien haut que ce n'a été
qu'une échauffourée sans importance, que le lendemain il n'en sera
probablement plus question, qu'en tout cas, si le désordre persiste,
on sera alors fondé à agir très vigoureusement. Cette impression de
sécurité est encore confirmée, quand M. Delessert vient annoncer que
les chefs révolutionnaires persistent à se tenir à l'écart. À la fin
de la soirée, lorsque le Roi se retire dans ses appartements, il est
tout à fait triomphant. Jugeant l'affaire définitivement terminée,
il se félicite et félicite ses ministres d'avoir su vaincre sans
effusion de sang. Il attend de cette victoire toutes sortes d'heureux
résultats. Persuadé que, comme en 1839, l'impuissance constatée de
l'émeute raffermira le pouvoir royal, il ne cache pas à M. Duchâtel
que depuis longtemps il ne s'est pas senti aussi fort.


V

Le mercredi 23, Paris se réveille encore sous la pluie. Dès sept
heures du matin, les troupes sortent de leurs casernes pour reprendre
les positions qu'elles occupaient la veille au soir. La ville paraît
calme. Au ministère de l'intérieur, on se flatte que tout est fini;
quelques députés conservateurs, venus aux nouvelles auprès de M.
Duchâtel, lui expriment même le regret que le désordre n'ait pas duré
assez longtemps pour effrayer les intérêts et donner au pouvoir la
force dont il a besoin. Bientôt cependant, vers neuf heures, l'émeute
reparaît sur plusieurs points. Cette fois, elle se concentre entre la
rue Montmartre, les boulevards, la rue du Temple et les quais, dans
ces quartiers populeux, aux rues enchevêtrées, qui, au lendemain de
1830, avaient été le théâtre préféré de toutes les insurrections.
Les bandes n'ont toujours pas de direction d'ensemble, ni de chefs
connus. Elles harcèlent les troupes, élèvent çà et là des barricades,
attaquent les postes isolés; nulle part elles n'engagent une vraie
bataille, n'opposent une résistance durable. De part et d'autre, il y
a quelques blessés et même quelques morts, mais en très petit nombre.
Dans le peuple, bien que les physionomies soient plus sombres que la
veille, rien n'indique une passion bien profonde. Quant à l'armée,
elle est triste de la besogne qu'on lui fait faire, un peu troublée
parfois quand elle doit marcher contre des gens qui l'accueillent
en criant: Vive la ligne! Elle souffre du mauvais temps, de la
distribution défectueuse des vivres et surtout de ne pas se sentir
conduite par une main ferme et une volonté résolue. Néanmoins, sa
supériorité de forces est évidente. Pendant cette matinée, elle
ne subit d'échec nulle part; partout les insurgés reculent devant
elle. Des renforts lui arrivent des garnisons voisines. Dans ces
conditions, la lutte pourra, à raison même de ce qu'elle a de
morcelé, se prolonger plus ou moins longtemps, mais la défaite finale
de l'émeute ne paraît pas douteuse. Telle est la situation quand
entre en scène la garde nationale.

Dès la veille, aussitôt les premiers troubles éclatés, les
adversaires du ministère lui avaient crié: «Osez donc réunir la garde
nationale!» Trois députés de Paris, MM. Carnot, Vavin et Taillandier,
après s'être concertés avec leurs collègues, étaient venus exprimer à
M. de Rambuteau «la douloureuse surprise qu'éprouvait la population
de ne pas voir convoquer la garde nationale». Il eût fallu que le
gouvernement pût répondre sans ambages: «Non, nous ne la convoquons
pas, parce que vous avez travaillé à en faire un instrument de
désorganisation, ce que déjà, par sa nature propre, elle n'était
que trop disposée à devenir.» Mais un tel langage eût fait alors
scandale. En haut lieu, d'ailleurs, on avait des illusions sur
l'esprit de cette milice; on s'en fiait aux protestations répétées
du général Jacqueminot, qui croyait témoigner son dévouement au
Roi en se refusant à admettre qu'il ne fût pas partagé par tous
ses subordonnés. Louis-Philippe, dans l'esprit duquel certains
rapports finissaient par jeter quelque inquiétude, avait, au cours
de cette même journée du mardi, envoyé le ministre de la guerre à
l'état-major, pour savoir très nettement ce qu'on devait attendre
de la garde nationale. «Vous pouvez dire au Roi, avait répondu
le général Jacqueminot, que, sur trois cent quatre-vingt-quatre
compagnies, il y en a six ou sept mal disposées, mais que toutes
les autres sont sincèrement attachées à la monarchie.» Informé de
cette réponse, le Roi s'était borné à dire: «Six ou sept mauvaises!
Oh! il y en a bien dix-sept ou dix-huit!» C'est évidemment sur
ces assurances données par le commandant supérieur que, quelques
moments après, lors des ordres donnés, à cinq heures du soir, pour
l'occupation militaire de la ville, on s'était décidé à faire battre
le rappel dans plusieurs quartiers. J'ai dit quel en avait été le
très médiocre résultat.

Cette première épreuve n'était pas un encouragement à recommencer.
Cependant, le mercredi matin, quand l'armée a été remise en
mouvement, on n'a pas jugé possible de ne pas convoquer de nouveau
la garde nationale. Celle-ci n'avait-elle pas son rôle et sa place
marqués dans le plan d'occupation qu'il s'agissait d'exécuter? Son
absence aurait fait des vides matériels; elle aurait fait surtout un
vide moral dont on craignait que les troupes ne fussent affectées. La
convocation a même été plus générale que la veille: ordre a été donné
de battre le rappel dans tous les quartiers. Bien que, cette fois,
l'affluence soit un peu plus grande, ce n'est encore qu'une faible
minorité qui prend les armes. Ceux qui viennent sont-ils du moins
les hommes d'ordre, instruits enfin par la prolongation des troubles
qu'il est de leur intérêt d'y mettre un terme? Non, par un phénomène
étrange, à l'appel du gouvernement, les amis de ce gouvernement, les
conservateurs, qui au fond forment la majorité de la plupart des
légions, ne répondent qu'en petit nombre; presque tous restent chez
eux, rassurés, indolents ou boudeurs. Les opposants, au contraire,
accourent avec empressement. C'est que, de ce côté, il y a un mot
d'ordre, celui de se réunir en armes pour crier: Vive la réforme!
On l'a vu donner, le 21, dans la réunion du _Siècle_. Depuis, il a
été répété et propagé. Dans la soirée du 22, les républicains du
Comité central, réunis chez M. Pagnerre, ont décidé de suivre cette
tactique. Le 23, au matin, les révolutionnaires de la _Réforme_, M.
Flocon en tête, s'y sont ralliés; ils ont pressé leurs partisans,
dont beaucoup n'étaient pas de la garde nationale, de se procurer
quand même des uniformes et de se mêler aux détachements afin d'y
pousser le cri convenu.

En effet, à peine les gardes nationaux sont-ils arrivés à leurs
divers points de rassemblement, que, de leurs rangs, s'élèvent des
voix demandant qu'on s'interpose entre le gouvernement et le peuple,
pour obliger le Roi à changer ses ministres et à accorder la réforme.
Soutenue sur un ton très haut, appuyée par les compères, l'idée
trouve faveur. Parmi ceux qui y adhèrent, beaucoup, pour rien au
monde, ne voudraient contribuer à jeter bas la monarchie; mais ils
s'imaginent niaisement faire oeuvre de pacification; leur vanité
est séduite par l'importance de ce rôle d'arbitre, et il ne leur
déplaît pas de donner une leçon à un gouvernement accusé de tant de
crimes au dehors et au dedans. Ceux qui seraient d'un avis contraire
se croient en minorité,--ils le sont peut-être par la faute de tous
les conservateurs restés chez eux,--et ils se taisent, intimidés.
Plus que jamais, d'ailleurs, on sent l'insuffisance du commandement
supérieur. Autrefois, pas un trouble n'éclatait dans la ville, pas
un coup de tambour ne résonnait, sans qu'on vît aussitôt le vieux
maréchal de Lobau aller d'une mairie à l'autre, parcourir tous les
postes, haranguant, dirigeant, stimulant ses gardes nationaux. Son
successeur est hors d'état de quitter la chambre; nul ne le voit; il
n'est même pas représenté auprès des divers corps par des officiers
sûrs qui dirigent et surveillent l'exécution de l'ordre général.

C'est vers dix ou onze heures du matin que la plupart des légions
se mettent en mouvement. Il est tristement instructif de les suivre
à l'oeuvre. La première (quartiers des Champs-Élysées et de la
place Vendôme) est la seule où les réformistes n'aient pu provoquer
aucune manifestation: bien au contraire, elle siffle au passage les
députés de la gauche. La seconde (Palais-Royal, Chaussée-d'Antin et
faubourg Montmartre), appelée à prendre position devant le pavillon
de Marsan, y arrive, après une longue promenade, escortée de deux
mille individus avec lesquels elle chante la _Marseillaise_ et crie:
Vive la réforme! La troisième (quartier Montmartre et faubourg
Poissonnière), chargée de protéger la Banque, se jette entre les
insurgés et les gardes municipaux et force ces derniers à rentrer
dans leur caserne; un peu plus tard, elle croise par deux fois la
baïonnette contre les cuirassiers qui, d'ordre du général Friant, se
disposent à dégager la place des Victoires; enfin elle parcourt les
rues environnantes en criant: «Vive la réforme! à bas le système! à
bas Guizot!» M. Maxime du Camp, qui passe par là, court au commandant
dans lequel il reconnaît un riche agent de change, et lui demande
où il va. «Je n'en sais rien, répond celui-ci; je viens de protéger
la population contre les cuirassiers qui voulaient la sabrer; ce
gouvernement nous rend la risée de l'Europe; je vais promener mes
hommes à travers la ville, afin de donner l'exemple à la bourgeoisie;
je suis tout prêt, si l'on veut, à aller arrêter Guizot pour le
conduire à Vincennes.» La quatrième légion (quartier du Louvre) signe
une pétition pour demander la mise en accusation du ministère, et
entreprend de la porter en corps au Palais-Bourbon; arrêtée sur le
quai par un bataillon fidèle de la dixième légion, elle remet sa
pétition à quelques députés de la gauche accourus au-devant d'elle.
La cinquième (quartier Bonne-Nouvelle et faubourg Saint-Denis) fait
comme la seconde: elle empêche les gardes municipaux de charger
l'émeute. La sixième (quartier du Temple) se prononce aussi pour
la réforme. La septième (quartiers voisins de l'Hôtel de ville)
somme le préfet de la Seine de faire savoir au Roi que, s'il ne
cède pas à l'instant, «aucune force humaine ne pourra prévenir
une collision entre la garde nationale et la troupe». La dixième
(faubourg Saint-Germain) est divisée: tandis qu'un bataillon,
résolument conservateur, protège la Chambre, un autre, massé dans la
rue Taranne, acclame la réforme et refuse d'obéir au colonel, qui,
désespéré, s'éloigne en arrachant son hausse-col.

En somme, presque toutes les légions se sont prononcées contre le
gouvernement. Sans doute, si l'on tient compte des gardes nationaux
restés chez eux, les manifestants ne sont qu'une faible minorité;
mais qu'importe? ils sont les seuls à se montrer, à crier, à agir.
Sans doute aussi, parmi ces manifestants, la grande masse n'a pas
conscience de ce qu'elle fait, et, au fond, elle aurait horreur et
terreur d'une révolution; mais, encore une fois, qu'importe? son
aveuglement ne rend sa conduite ni moins coupable ni moins funeste.
L'effet en est immense, et du coup la situation est absolument
changée. Cette émeute misérable, infime, décousue, sans chef,
désavouée par les révolutionnaires eux-mêmes, devient importante
et se sent enhardie, du moment où la garde nationale l'a prise
sous sa protection. Par contre, l'armée, qui jusqu'ici a combattu
tristement, mais sans hésitation, est désorientée, ébranlée. Dans
le quartier Saint-Denis, au moment où la garde nationale commence à
se montrer, un passant demande à un officier: «Est-ce que l'émeute
est sérieuse?» L'officier lève les épaules, en signe d'ignorance.
«Ah! dit-il, ce ne sont point les émeutiers que je redoute.--Eh! que
redoutez-vous donc?--La garde nationale, qui, si cela continue, va
s'amuser à nous tirer dans le dos.» Vers le même moment, sur la place
de l'Odéon, deux détachements, l'un de soldats de ligne, l'autre de
gardes nationaux, sont côte à côte. Les commandants se saluent. «Que
ferez-vous, si une troupe de peuple se présente? demande l'officier
de la garde nationale.--Je ferai comme vous, répond l'officier de
ligne.--Mais, moi, je ne disperserai pas la colonne, je la laisserai
passer.--Je ferai comme vous, répète l'officier de ligne; mes soldats
feront ce que fera la garde nationale.»

Si fâcheux que soient l'encouragement donné aux factieux et le
découragement jeté dans l'armée, la conduite de la garde nationale
devait avoir une conséquence plus grave encore.


VI

Quand arrivent aux Tuileries les premières nouvelles de la défection
de la garde nationale, on ne veut pas d'abord y croire. «C'est
impossible, s'écrie le général Jacqueminot, c'est impossible; la
garde nationale est fidèle, je la connais.» Mais les rapports se
succèdent, de plus en plus positifs et alarmants. D'ailleurs, du
palais lui-même, on entend les cris de la seconde légion massée sous
les fenêtres du pavillon de Marsan, et l'on voit défiler sur le quai
la quatrième légion portant sa pétition à la Chambre. Puis voici des
amis connus, M. Horace Vernet, M. Besson, pair de France et colonel
de la troisième légion, le général Friant, qui racontent _de visu_
les scènes de la place des Victoires et comment les gardes nationaux
ont croisé la baïonnette contre les cuirassiers. Cette fois, les
plus optimistes sont atterrés. On avait toujours pensé que la garde
nationale était le rempart de la monarchie, et l'on s'était habitué
à le dire plus encore qu'on ne le pensait: du moment où elle passe
à l'émeute, que devenir? M. de Montalivet, qui vient de parcourir
Paris à la tête des gardes nationaux à cheval; M. Dupin, qui a
tenu à rendre visite au Roi en se rendant à la Chambre, insistent
avec émotion sur le péril de la situation. Plusieurs officiers de
la garde nationale ont pénétré dans le château, dans un grand état
d'effarement et d'exaltation, criant très haut qu'ils sont prêts à se
faire tuer pour le Roi, mais que le ministère est en exécration: ils
assurent que, si ce ministère est congédié, la garde nationale fera
tout rentrer dans l'ordre.

Depuis longtemps, on le sait, le ministère avait, au sein de la
cour, d'assez nombreux adversaires. Ces nouvelles leur servent
d'arguments. «Pour un homme, disent-ils, faut-il exposer la monarchie
à périr?» Ils trouvent un puissant auxiliaire dans la Reine. Il y
a déjà plusieurs mois que, sous l'action des propos tenus autour
d'elle, elle désire un changement de cabinet. L'agitation des
dernières semaines, en augmentant ses inquiétudes, l'avait rendue
plus impatiente encore de voir recourir au remède qu'elle croyait
seul efficace. Vers le 15 février, elle avait fait appeler M. de
Montalivet, lui avait manifesté les plus sombres pressentiments, et
lui avait demandé de tenter un suprême effort pour déterminer le Roi
à congédier M. Guizot. M. de Montalivet n'avait pas besoin d'être
convaincu; mais, ayant déjà plusieurs fois échoué devant le parti
pris de Louis-Philippe, il avait supplié la Reine de faire elle-même
la démarche. «Eh bien, soit, avait-elle dit, je parlerai.» Toutefois,
peu habituée à entretenir son époux des affaires politiques, elle
avait différé de jour en jour l'exécution de son dessein. Enfin, le
23, terrifiée des nouvelles qu'on lui apporte sur la garde nationale,
oubliant dans son trouble que ce qui eût pu être concédé avec honneur
à un mouvement d'opinion, ne pouvait l'être à une émeute, elle
accourt, éplorée, auprès du Roi, emploie toutes les ressources de sa
tendresse à lui faire partager son émotion et ses inquiétudes, et
le conjure de se séparer d'un cabinet dont la solidarité lui paraît
mortelle pour la monarchie.

Tout à l'heure encore, Louis-Philippe eût éconduit celle qu'il aimait
à appeler sa «bonne reine», en lui donnant affectueusement à entendre
qu'elle se mêlait de choses qui n'étaient pas de sa compétence.
Mais, depuis qu'il a su la trahison de la garde nationale, il est
bien changé; rien ne subsiste plus de l'optimisme obstiné, ironique,
avec lequel il recevait tous les alarmistes. Il est comme étourdi et
affaissé sous le coup qui le frappe et auquel il ne s'attendait pas.
Sans doute, il n'ignore pas que l'armée est toujours maîtresse de ses
positions, que nulle part elle n'a été entamée par l'émeute, que sa
supériorité de forces demeure évidente. Mais il se rend compte que,
s'il veut continuer la lutte, il doit engager à fond les troupes, se
débarrasser coûte que coûte de la garde nationale et donner l'ordre
de tirer au besoin sur elle. Cette dernière perspective le fait
frémir. On l'entend se répéter à lui-même: «J'ai vu assez de sang!»
Ne lui affirme-t-on pas d'ailleurs, jusque dans son entourage le
plus intime et le plus cher, que s'il consent à donner satisfaction
aux voeux des gardes nationaux, l'ordre sera rétabli aussitôt, sans
qu'aucune goutte de sang soit versée? C'est toucher une de ses
cordes les plus sensibles, et j'ai déjà eu occasion de noter combien
l'ancien élève de Mme de Genlis avait gardé vifs la sollicitude et
le respect de la vie humaine[548]. Un tel sentiment faisait sans
doute honneur à son coeur; mais, dans le cas particulier, était-il
bien raisonné? Les défaillances des souverains, par les conséquences
qu'elles entraînent, ne coûtent-elles pas souvent beaucoup plus de
sang que n'en feraient répandre les plus énergiques résistances? On
peut indiquer encore une autre cause de l'hésitation qui se manifeste
chez le Roi. Il semble avoir, sur son droit à se défendre par les
armes, un doute qui ne se fût certes pas présenté à l'esprit d'un
prince légitime, s'appuyant sur un titre antérieur et supérieur à
toute désignation populaire. Au moment de réprimer par la force la
sédition de la bourgeoisie parisienne, il s'arrête, anxieux, à la
pensée qu'il a reçu la couronne de ses mains. Il n'ose pas faire
violence à l'égarement passager de ceux dont il croit tenir son
pouvoir. État d'esprit qui se traduira, après sa chute, dans un
entretien avec M. Duchâtel, par cette exclamation bien significative:
«Est-ce que je pouvais faire tirer sur mes électeurs[549]?» Après
tout, n'est-ce pas l'un des phénomènes de ce siècle, que la foi au
droit monarchique semble n'être pas moins ébranlée dans le coeur
des rois que dans celui des peuples? N'oublions pas enfin que
Louis-Philippe avait alors soixante-quatorze ans: là même, à vrai
dire, est la principale explication du trouble où le jette cette
crise. Les vicissitudes de sa vie ont fini par user les énergies de
son esprit et de sa volonté. Comme j'ai dû déjà le faire observer,
dans l'obstination un peu infatuée avec laquelle il refusait naguère
d'écouter aucun avertissement, il y avait, à y regarder de près,
moins de fermeté que de sénilité; on ne pouvait s'étonner que cette
même sénilité, sous l'empire d'autres circonstances, tournât en
défaillance.

[Note 548: Par les conversations que le Roi a eues après sa chute,
on voit combien cette préoccupation du sang versé a eu d'action sur
lui. «On ne sait donc pas, disait-il à un de ses interlocuteurs,
que tout le monde m'a dit: Si vous cédez, pas une goutte de sang
français ne sera versée... On m'avait montré la guerre civile au
moment d'éclater; je n'ai pas voulu de la couronne au prix de la
guerre civile! On m'avait dit: La garde nationale demande la réforme;
si on la lui refuse, le sang coulera; non pas le sang des émeutiers
quand même, des fauteurs de désordre, mais le sang du vrai peuple, le
sang de la garde nationale, le sang des travailleurs et des honnêtes
gens! À cette garde nationale, à ce peuple de travailleurs, donnez
un ministère réformiste, et tout sera fini, tout. Il ne sera pas
même tiré un coup de fusil.» (_Une visite au roi Louis-Philippe_,
par Édouard LEMOINE.) Il ajoutait un autre jour: «J'ai détesté toute
ma vie cette profonde iniquité qu'on nomme la guerre... Ce n'est
pas pour rien que mes ennemis m'appelaient, en altérant la vérité
comme toujours, le Roi de la paix à tout prix. J'ai surtout une
horreur insurmontable pour la guerre civile.» (_Abdication du roi
Louis-Philippe_, racontée par lui-même et recueillie par Édouard
LEMOINE.) Causant avec le duc de Saxe-Cobourg, qui était venu le voir
à Claremont, Louis-Philippe revenait volontiers sur cette idée, qu'il
aurait pu triompher facilement de l'émeute; mais, répétant sa phrase
habituelle, il ajoutait: «J'ai vu assez de sang!» (_Aus meinem Leben
und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha,
t. I, p. 184, 185.) Le Roi disait encore à M. Cuvillier-Fleury:
«Contre une insurrection morale, il n'y avait ni à attaquer, ni à se
défendre.»]

[Note 549: Louis-Philippe exprimera la même idée à M. Édouard
Lemoine: «Me défendre, avec quoi? avec l'armée? Oh! je sais qu'elle
eût bravement fait son devoir... Mais l'armée seule était prête,
et ce n'était pas assez pour moi. La garde nationale, cette force
sur laquelle j'étais si heureux de m'appuyer, la garde nationale
de Paris, de cette ville qui, la première entre toutes, m'avait
dit en 1830: Prenez la couronne et sauvez-nous de la république!
la garde nationale de Paris, pour laquelle j'ai toujours eu tant
de bénévolence, ou s'abstenait, ou se prononçait contre moi. Et je
me serais défendu! Non, je ne le pouvais pas!» (_Abdication du roi
Louis-Philippe_, racontée par lui-même et recueillie par Édouard
LEMOINE.) À la même époque, causant des journées révolutionnaires
traversées en 1848 par le gouvernement républicain, notamment de
l'invasion manquée de la Chambre le 15 mai, et de la sanglante
bataille de juin, Louis-Philippe était amené à parler de ceux qui lui
reprochaient d'avoir reculé, en février, devant la répression. «Le
15 mai, disait-il, leur donne raison; mais les journées de Juin me
donnent raison à moi-même; il n'y a que les gouvernements anonymes
qui puissent faire ces choses-là!»]

Louis-Philippe a écouté la Reine, sans prendre de parti; mais il est
sorti de cet entretien, ému et ébranlé. Sur ces entrefaites, vers
deux heures, M. Duchâtel arrive aux Tuileries; il a jugé convenable
de venir voir le Roi, en se rendant à la Chambre. Ce n'est pas qu'il
ait aucune inquiétude sur ses dispositions. Tout à l'heure encore,
il était informé par le général Dumas, aide de camp de service
auprès de Sa Majesté, qu'elle estimait le moment venu d'agir plus
énergiquement; il avait répondu que c'était aussi son avis, et,
depuis lors, divers messages avaient été échangés entre le château
et le ministère de l'intérieur, toujours dans le même ordre d'idées.
Aussitôt entré dans le cabinet du Roi, M. Duchâtel est interrogé
sur la situation[550]. Il répond que l'affaire est plus sérieuse
que la veille et l'horizon plus chargé, mais qu'avec de l'énergie
dans la résistance, on s'en tirera. «C'est aussi mon sentiment», dit
le Roi; il ajoute «qu'on lui donne, de tous côtés, le conseil de
terminer la crise en changeant le cabinet, mais qu'il ne veut pas s'y
prêter». «Le Roi sait bien, réplique alors M. Duchâtel, que, pour ma
part, je ne tiens pas à garder le pouvoir, et que je ne ferais pas
un grand sacrifice en y renonçant; mais les concessions arrachées
par la violence à tous les pouvoirs légaux ne sont pas un moyen de
salut; une première défaite en amènerait bientôt une nouvelle; il
n'y a pas eu loin, dans la révolution, du 20 juin au 10 août, et,
aujourd'hui, les choses marchent plus vite que dans ce temps-là; les
événements vont à la vapeur, comme les voyageurs.--Je crois comme
vous, dit le Roi, qu'il faut tenir bon; mais causez un moment avec
la Reine; elle est très effrayée; je désire que vous lui parliez.»
La Reine, aussitôt appelée, entre dans le cabinet, suivie du duc de
Montpensier; elle est sous l'empire d'une vive excitation. «Monsieur
Duchâtel, dit-elle, je connais le dévouement de M. Guizot pour le
Roi et la France; s'il le consulte, il ne restera pas un instant de
plus au pouvoir; il perd le Roi!--Madame, répond le ministre surpris
et ému d'une telle sortie, M. Guizot, comme tous ses collègues, est
prêt à se dévouer pour le Roi, jusqu'à la dernière goutte de son
sang; mais il n'a pas la prétention de s'imposer au Roi malgré lui.
Le Roi est le maître de donner ou de retirer sa confiance, selon
qu'il le juge convenable pour les intérêts de sa couronne.» Les
paroles de la Reine, le ton dont elle les a prononcées, l'émotion
dont tous ses traits portent l'empreinte, ont visiblement fait un
grand effet sur le Roi; mais, en même temps, la solution à laquelle
elle pousse, l'effraye. Il se tourne vers elle: «Ne parle pas ainsi,
ma chère amie, lui dit-il; si M. Guizot le savait!--Je ne demande
pas mieux qu'il le sache, s'écrie impétueusement la Reine; je le lui
dirai à lui-même; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur
et me comprendra.» Le duc de Montpensier se prononce dans le même
sens, plus froidement, bien que d'une manière non moins arrêtée.
M. Duchâtel fait observer qu'il ne pourra pas ne pas communiquer à
M. Guizot ce qu'il vient d'entendre. Le Roi est devenu de plus en
plus soucieux. «Il y aurait peut-être lieu, dit-il, de convoquer
sur-le-champ le conseil.» M. Duchâtel répond que la Chambre est
assemblée, qu'elle ne peut rester sans ministre, et que le Roi ferait
mieux de causer d'abord avec M. Guizot. «Vous avez raison, conclut
Louis-Philippe; allez trouver M. Guizot, sans perdre un instant, et
amenez-le-moi.»

[Note 550: Pour les importantes conversations qui vont suivre et
qui ont amené la retraite du cabinet, je me suis attaché au récit
qu'en a fait M. Duchâtel dans la note qu'il a écrite à la demande
de M. Guizot, et dont j'ai eu communication. M. Guizot a, du reste,
reproduit presque entièrement, dans ses _Mémoires_, le récit de son
collègue.]

M. Duchâtel court à la Chambre, qui est réunie depuis peu de temps,
mais dont l'agitation ne permet aucune délibération. Il prévient
M. Guizot qui sort précipitamment de la salle, le fait monter dans
sa voiture, et, pendant le court trajet du Palais-Bourbon aux
Tuileries, le met au courant de ce qui vient de se passer. Les deux
ministres tombent aussitôt d'accord qu'ils doivent se montrer prêts
à poursuivre leur tâche, mais que, dans l'état de la Chambre et du
pays, ils ne peuvent le faire, s'ils ne sont pas assurés de l'appui
résolu de la couronne; quant à «imposer aujourd'hui au Roi chancelant
le maintien du cabinet ébranlé», ce serait, à leur avis, oeuvre vaine
et dangereuse, car ils n'obtiendraient pas ensuite de lui les mesures
nécessaires à la résistance; leur conclusion est donc de «laisser
la royauté choisir librement dans son hésitation, sans aggraver les
conditions des deux conduites entre lesquelles elle a à se prononcer».

Il est environ deux heures et demie quand M. Guizot et M. Duchâtel
entrent dans le cabinet du Roi, qui a auprès de lui la Reine, le duc
de Nemours et le duc de Montpensier. Le Roi expose la situation,
s'appesantit sur la gravité des circonstances, parle beaucoup de
son désir de garder le ministère, dit qu'il aimerait mieux abdiquer
que s'en séparer. «Tu ne peux pas dire cela, mon ami, interrompt la
Reine; tu te dois à la France; tu ne t'appartiens pas.--C'est vrai,
reprend le Roi, je suis plus malheureux que les ministres; je ne
puis pas donner ma démission.» À ce préambule, les ministres croient
voir que la résolution du Roi est prise de se séparer d'eux. M.
Guizot, qui jusqu'ici l'a écouté en silence, prend alors la parole:
«C'est à Votre Majesté, dit-il, à prononcer: le cabinet est prêt ou à
défendre jusqu'au bout le Roi et la politique conservatrice qui est
la nôtre, ou à accepter sans plainte le parti que le Roi prendrait
d'appeler d'autres hommes au pouvoir. Il n'y a point d'illusion à
se faire, Sire; une telle question est résolue par cela seul que,
dans un tel moment, elle est posée. Aujourd'hui plus que jamais, le
cabinet, pour soutenir la lutte avec chance de succès, a besoin de
l'appui décidé du Roi. Dès qu'on saurait dans le public, comme cela
serait inévitable, que le Roi hésite, le cabinet perdrait toute force
morale et serait hors d'état d'accomplir sa tâche.» Sur ces mots, le
Roi laisse de côté toute précaution de langage, et, considérant la
question comme tranchée: «C'est avec un bien amer regret, dit-il, que
je me sépare de vous; mais la nécessité et le salut de la monarchie
exigent ce sacrifice. Ma volonté cède; je vais perdre beaucoup de
terrain; il me faudra du temps pour le regagner.» Le Roi indique son
intention d'appeler M. Molé, auquel les ministres ne font aucune
objection; puis il leur fait ses adieux, en les embrassant avec
larmes. «Vous serez toujours les amis du Roi, dit la Reine; vous le
soutiendrez.--Nous ne ferons que de la résistance au petit pied et
sur le second plan, ajoute le duc de Nemours, mais, sur ce terrain,
nous comptons retrouver votre appui.» En présence de la rupture
accomplie, le trouble et la tristesse de Louis-Philippe augmentent
encore. Tendant une dernière fois la main à ceux dont il se sépare,
il leur dit avec un accent particulier d'amertume: «Vous êtes plus
heureux que moi, vous autres[551]!»

[Note 551: Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai, sur cette
conversation, que le récit de M. Duchâtel, confirmé par M. Guizot; je
n'ai pas celui de Louis-Philippe. Toutefois je dois faire connaître
ce qu'on a parfois donné à entendre pour décharger le Roi. On a
dit que, tout en étant fort ébranlé, il n'avait pas encore exprimé
positivement sa volonté, qu'il avait seulement posé la question,
quand M. Guizot déclara précipitamment, d'un ton très raide et comme
s'il saisissait une occasion cherchée, «qu'une telle question était
résolue par cela seul qu'elle était posée.» Dans cette version, M.
Guizot aurait prononcé, le premier, la parole de rupture; le Roi
n'aurait fait que suivre. Je ne puis qu'indiquer cette façon de
présenter les choses. En l'absence de témoignages formels, je dois
m'en tenir au compte rendu si précis des deux anciens ministres.]

Cependant la Chambre, intriguée du départ subit de M. Guizot,
était de plus en plus agitée. Un député de Paris, M. Vavin, veut
interpeller le ministère sur la convocation tardive de la garde
nationale. M. Hébert demande qu'on attende le retour du président
du conseil. Une demi-heure se passe. Voici enfin M. Guizot: sa
figure est pâle et contractée. M. Vavin reprend la parole et indique
brièvement l'objet de son interpellation. M. Guizot se lève,
gagne lentement la tribune, et avec une gravité triste et fière:
«Messieurs, dit-il, je crois qu'il ne serait ni conforme à l'intérêt
public, ni à propos pour la Chambre, d'entrer, en ce moment, dans
aucun débat sur ces interpellations.» L'opposition, qui croit que le
ministre se dérobe, éclate en murmures. M. Guizot, impassible, répète
mot pour mot ce qu'il vient de dire, puis ajoute: «Le Roi vient de
faire appeler M. le comte Molé, pour le charger...» Des bancs de
la gauche partent des applaudissements de triomphe, que M. Odilon
Barrot, qui en sent l'inconvenance, tâche d'arrêter. «L'interruption
qui vient de s'élever, reprend M. Guizot toujours du même ton, ne me
fera rien ajouter ni retrancher à mes paroles. Le Roi vient d'appeler
M. le comte Molé, pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant
que le cabinet actuel sera chargé des affaires, il maintiendra ou
rétablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa conscience,
comme il l'a fait jusqu'à présent.»

À peine M. Guizot est-il descendu de la tribune que, des bancs de la
majorité, les députés se précipitent vers les ministres, la colère
dans les yeux, l'injure à la bouche; ils croient que c'est le cabinet
qui a déserté son poste. «C'est indigne! s'écrient-ils. C'est une
lâcheté! On nous trahit!» Un simple mot arrête le torrent: «Et qui
vous dit que ce soient les ministres qui abandonnent le Roi?» Les
députés comprennent. Les uns, stupéfaits, regagnent leurs bancs, la
tête basse. Les autres tournent contre le Roi l'indignation qu'ils
exprimaient contre les ministres. «Aux Tuileries!» s'écrient-ils, et
plusieurs d'entre eux quittent précipitamment la salle. M. Calmon,
l'ancien directeur général de l'enregistrement, dit à son voisin
M. Muret de Bord, ami de M. Guizot, en lui frappant sur l'épaule:
«Citoyen Muret de Bord, dites à la citoyenne Muret de Bord de
préparer ses paquets; la république ne vous aimera pas.» Du côté
de l'opposition, si la masse triomphe avec une joie grossière,
quelques-uns sont soucieux. «Je désirais vivement la chute du
cabinet, dit M. Jules de Lasteyrie à M. Duchâtel; mais j'aurais mieux
aimé vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte.»
M. de Rémusat, camarade de collège de M. Dumon, cause avec lui du
nouveau ministère dont il s'attend à faire partie; il se montre
inquiet. «C'eût été bien facile, dit-il, si nous étions arrivés par
un mouvement de la Chambre; mais qui peut mesurer les conséquences
d'un mouvement dans la rue?» Quant à M. Thiers, il se fait raconter
complètement par M. Duchâtel ce qui s'est passé. «Ah! reprend-il avec
une sorte de joie contenue, il a eu peur.»

Bientôt connue aux Tuileries, l'émotion de la Chambre ne laisse pas
que d'augmenter le trouble et la tristesse du Roi. A-t-il eu raison
de céder aux instances des siens? Il a des regrets, tout au moins
des doutes. Aussi bien personne ne veut-il paraître avoir conseillé
cette mesure. Le duc de Nemours, qui n'a été pour rien dans la chute
du cabinet, rencontrant M. de Montalivet à l'état-major, lui dit:
«Eh bien, mon cher comte, vous devez être content; M. Guizot n'est
plus ministre!--Bien loin de là, Monseigneur, reprend vivement M.
de Montalivet, je m'en afflige profondément. C'est trop tard ou trop
tôt. On ne change pas un général au milieu d'une bataille!»

À quatre heures, M. Guizot et ses collègues se réunissent, pour
la dernière fois, chez le Roi, afin de prendre congé de lui.
Louis-Philippe commence par se plaindre, avec un peu d'amertume,
qu'on fasse retomber sur lui seul toute la responsabilité du
changement de cabinet. «Il y a à cela, dit-il, quelque injustice;
j'ai pensé, sans doute à mon grand regret, que l'intérêt de la
monarchie exigeait ce changement; mais M. Guizot et M. Duchâtel ont
partagé mon avis.» M. Guizot répond que M. Duchâtel et lui étaient
prêts à soutenir jusqu'au bout la politique de résistance, qu'ils se
sont mis à l'entière disposition du Roi, qu'ils ont seulement ajouté
que poser dans les circonstances actuelles la question de la retraite
du cabinet, c'était la résoudre. MM. de Salvandy, Hébert et Jayr
expriment leurs regrets et leur désapprobation de la décision prise.
La conversation devient alors un peu pénible, et, quand on se sépare,
il y a de part et d'autre quelque contrainte.

Les ministres étaient fondés à rappeler que leur retraite était
l'oeuvre de Louis-Philippe[552]. Est-ce à dire qu'ils soient
absolument dégagés de toute responsabilité? Ne peut-on pas regretter
que M. Guizot et M. Duchâtel aient pris si vite le Roi au mot, qu'ils
ne l'aient nullement aidé à se relever d'une défaillance qui pouvait
être passagère? Quelques-uns de leurs collègues, entre autres M.
Hébert et M. de Salvandy, leur ont reproché, non sans raison, de
s'être décidés et surtout d'avoir fait connaître leur décision à
la Chambre, sans avoir consulté préalablement les autres membres
du cabinet. M. Guizot et M. Duchâtel n'eussent pas compromis leur
dignité ni ne se seraient fait soupçonner d'un attachement excessif
au pouvoir, en appelant l'attention du prince sur les inconvénients
d'une capitulation devant l'émeute et en demandant que leur retraite
fût ajournée jusqu'après le rétablissement de l'ordre matériel.
L'idée ne paraît pas leur en être venue. Peut-être M. Duchâtel, qui
depuis longtemps désirait s'en aller, a-t-il mis quelque empressement
à saisir l'occasion offerte. Quant à M. Guizot, il a vu sans doute
tout de suite les choses sous le jour où M. Duchâtel les lui a
montrées, dans leur rapide conversation entre le Palais-Bourbon et
les Tuileries. D'ailleurs, comme cela ressort de l'entretien qu'il
avait eu avec le Roi à la veille de la session[553], le président
du conseil se préoccupait vivement, depuis quelque temps, de la
cabale de cour formée contre le cabinet, et il était convaincu que le
gouvernement deviendrait impossible pour lui du moment où le Roi se
laisserait influencer par cette cabale. Ajoutons que ni le président
du conseil, ni le ministre de l'intérieur, n'avaient alors la moindre
pensée que la sédition mît sérieusement en péril l'existence de la
monarchie. Peu après, à Rome, M. Rossi, causant de cet événement avec
le prince Albert de Broglie, lui disait: «Votre père eût quitté trois
mois plus tôt. Casimir Périer n'eût pas quitté du tout.»

[Note 552: Au lendemain même de la révolution de Février, M.
Capefigue publia un livre où il présentait M. Guizot et ses collègues
comme ayant abandonné le Roi, le 23 février. M. Hébert voulut
protester et en écrivit à M. Guizot. Celui-ci lui répondit, le 12
avril 1849, en l'engageant, en son nom et au nom de M. Duchâtel
qu'il avait consulté, à garder le silence. «Ce serait, disait-il,
un spectacle déplorable, que de nous voir, tous dans le malheur et
naguère dans l'exil, rejeter officiellement les fautes sur le Roi, le
plus malheureux de tous et aujourd'hui le seul exilé... Non seulement
l'histoire saura et dira sur tout ceci la vérité, mais la plus
grande, de beaucoup la plus grande partie du public la sait et l'a
dite déjà...» (_Documents inédits._)]

[Note 553: Voir plus haut, chap. VI, § I.]

En tout cas, sur ce changement de cabinet opéré en pleine émeute, il
ne saurait y avoir deux manières de voir. Qu'à telle ou telle époque
antérieure, le Roi eût mieux fait de se séparer de M. Guizot, c'est
une opinion qui peut se soutenir par des raisons très sérieuses:
on comprend une politique qui eût cherché à prévenir la crise par
quelque concession. Mais résister obstinément et à outrance, frapper
solennellement l'opposition du blâme contenu dans le discours du
trône et dans l'adresse, refuser jusqu'au bout toute promesse de
réforme, interdire le banquet, mettre en mouvement l'armée pour
réprimer le désordre, engager le combat, et puis subitement, parce
que la garde nationale a trahi, abandonner tout ce qu'on a refusé
jusqu'alors, capituler sur les hommes et sur les choses, voilà qui
ne saurait s'expliquer que par une lamentable défaillance. Tout
ce qui va suivre--audace grandie de l'attaque, désorganisation
et impuissance de la défense, impossibilité de trouver un point
d'arrêt--ne sera que la suite fatale de cette première défaillance.
Le signal est donné d'un immense _lâchez tout_, après lequel il
n'y aura plus moyen de rien retenir. À vrai dire, l'histoire de la
monarchie de Juillet pourrait se terminer ici: la révolution a cause
gagnée.


VII

Du moment où l'on a pris le parti de la capitulation, au moins
faudrait-il tâcher d'en recueillir les bénéfices. Pour cela, la
première condition serait de procéder franchement et vivement,
sans arrière-pensée ni marchandage, et de s'avancer tout de suite
jusqu'au point où l'on a chance de frapper l'imagination populaire,
de satisfaire ceux qu'on vise à désarmer. Telle ne paraît pas être la
disposition du Roi. Regrettant au fond ce qu'il a fait, il n'a qu'une
préoccupation: restreindre ses concessions, s'arrêter le plus près
possible du terrain qu'il est triste d'avoir quitté. C'est dans ce
dessein qu'au lieu d'appeler M. Thiers, il a voulu tenter d'abord une
combinaison avec M. Molé.

Ce dernier était à la Chambre des pairs, tandis que le Roi le faisait
chercher à son hôtel; prévenu tardivement, il n'arrive aux Tuileries
qu'un peu après quatre heures[554]. Louis-Philippe commence par lui
exposer les faits, en atténuant la part qu'il a prise au renvoi du
ministère, «Maintenant, ajoute-t-il, c'est sur vous que je compte
pour former un cabinet.--Sire, répond M. Molé, je remercie le Roi
de sa confiance; mais, au point où en sont les choses, je ne puis
rien. Il faut reconnaître que les banquets l'emportent. C'est à
ceux qui ont fait les banquets à maîtriser le mouvement. Le seul
conseil que je puisse donner au Roi, c'est d'appeler MM. Barrot et
Thiers.--Appeler M. Thiers! Qu'est-ce que dira l'Europe?--Eh! Sire,
ce n'est pas à l'Europe qu'il faut penser en ce moment. La maison
brûle. Il s'agit d'appeler ceux qui peuvent éteindre le feu.--Oui,
mais pourquoi M. Thiers? M. Thiers n'a pas assisté aux banquets plus
que vous.--Il les a défendus, et ses amis les ont organisés.--Laissez
là M. Thiers, et dites-moi comment vous composeriez un cabinet.»
Pressé par le Roi, M. Molé indique MM. Dufaure, Passy, Billault.
Le nom de Bugeaud se trouvant jeté dans la conversation au sujet
du ministère de la guerre, le Roi laisse voir quelque répugnance;
il craint que le caractère dominant et peu traitable du maréchal
n'enlève à lui et à ses fils toute action sur les nominations
militaires. Enfin M. Molé quitte les Tuileries, en promettant de voir
ses amis et d'essayer de constituer un cabinet.

[Note 554: Pour la conversation qui va suivre, j'ai eu sous les yeux
un récit recueilli par M. Duvergier de Hauranne de la bouche de M.
Molé. J'ai déjà eu occasion de noter cette obligation où l'on est,
pour tous les entretiens avec le Roi, de s'en rapporter uniquement
au témoignage de ses interlocuteurs, sans pouvoir contrôler leur
version par celle du Roi lui-même. Je ne mets aucunement en doute la
bonne foi de ces interlocuteurs; mais il serait possible que certains
propos apparussent avec une physionomie un peu différente, racontés
par l'autre partie.]

Avant même que M. Molé ait vu le Roi, des gardes nationaux à
cheval, expédiés par M. de Montalivet, et beaucoup d'autres
messagers volontaires, se sont répandus dans les rues pour annoncer
le changement de cabinet. Au premier abord, dans les quartiers
riches, les gardes nationaux sont flattés de l'avoir emporté; ils
s'imaginent que tout est fini, et qu'ils n'ont qu'à rentrer chez
eux. Mais bientôt des objections s'élèvent: le nom de M. Molé est
déclaré insuffisant; on fait remarquer qu'il n'y a eu encore aucun
acte précis donnant quelque garantie, et que le Roi pourrait bien
avoir voulu se jouer du peuple. La conclusion est qu'il faut exiger
davantage. N'y est-on pas encouragé par le premier succès obtenu?
Ces sentiments se manifestent avec plus de force encore dans les
quartiers démocratiques. Les républicains, les hommes des sociétés
secrètes, qui commencent à entrevoir des chances auxquelles ils
n'avaient pas cru jusqu'ici, travaillent activement à aviver les
méfiances et à entretenir l'agitation. Malgré tout, sauf sur que