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Title: Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles - et la Cour de Madame Élisabeth
Author: Fleury, Maurice
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles - et la Cour de Madame Élisabeth" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été
repris.

Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
sont marqués =ainsi=.

La notation O, suivie d'une 1 en exposant dans l'original a été rendue
par O{1} dans cette version électronique.

Dans la note 208, le prénom du comte de Tressan, marqué comme
«Elisabeth» a été corrigé en «Louis-Elisabeth».



    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME ÉLISABETH



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


  =Carrier à Nantes=, 2e édition. Plon, 1897.

  =Louis XV intime et les Petites Maîtresses=, 3e édition. Plon,
    1899.

  =Souvenirs de Delaunay= (de la Comédie-Française), 3e édition.
    Calmann Lévy, 1902.

  =Le palais de Saint-Cloud=, in-4e illustré (couronné par
    l'Académie française). Laurens.

  =La France et la Russie en 1870=, d'après les papiers du général
    Fleury. Émile-Paul, 1902.

  =Fantômes et Silhouettes= (portraits du XVIIIe siècle),
    Émile-Paul, 1903, 3e édition.

  =Les Drames de l'Histoire=: Mesdames de France, Mme de la
    Vallette, Gaspard Hauser.--Hachette, 2e édition, 1905.



PUBLICATIONS


  =Souvenirs de la comtesse de Montholon.= Émile-Paul, 1901.

  =Souvenirs du Congrès de Vienne=, par le comte de la Garde
    Chambonas. Émile-Paul. 1903.

  =Bonaparte en Égypte=, notes du capitaine Thurman. Émile-Paul,
    1902.

  =L'Éducation d'un Prince=, par le général marquis d'Hautpoul.
    Plon, 1902.

  =Souvenirs du général marquis d'Hautpoul sur la Révolution et
    l'Empire.= Émile-Paul, 1905.

  =Souvenirs du caporal Wagré= (les prisonniers de Cabrera).

  =Souvenirs de Jouslin de la Salle=, etc.

  =Le Carnet=, revue mensuelle fondée en 1898.


[Illustration:

    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    1762-1801

    _D'après le portrait appartenant_
    à M. le comte Marc de Bombelles

    OPEKA, CROATIE]



    Comte FLEURY

    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME ÉLISABETH

    D'après des DOCUMENTS INÉDITS

    _Ouvrage orné d'un portrait en héliogravure_

    TROISIÈME ÉDITION


    PARIS
    ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR
    100, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100
    Place Beauvau

    Tous droits réservés



AVANT-PROPOS


Le parfum qui s'exhale de ces effluves du passé n'est pas cet unique
parfum de volupté qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui émane
du XVIIIe siècle, le siècle des grâces et des faciles complaisances.
Ce n'est pas à nous, qui avons fait revivre les amours du plus
voluptueux des monarques, de reprocher aux écrivains même les plus
graves d'avoir, pour plus exactement peindre une époque, recherché
celles d'entre les femmes de la société qui, par leurs aventures,
s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que
les dames de haute vertu les célébrités amoureuses sollicitent la
curiosité de la plupart, et c'est vers celles qui dispensèrent
généreusement le plaisir ou inspirèrent passions ou caprices que
tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique.

Le public, surtout certain public d'élite féminin,--celui qui prend
le temps de lire, mais recherche plutôt un délassement teinté
de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et
amusante à la fois, que de trop pédantes leçons de diplomatie ou de
politique,--le public très fin, très quintessencié, très prompt à
établir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent
et qui concluent, encourage volontiers ces «analystes» des cœurs
réduits parfois au rôle d'anecdotiers d'amour.

N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de
femmes-papillons? Dussent-elles s'en brûler, il leur faut la lumière
qui, encore une fois, dans un suprême battement, les fait scintiller
devant la postérité. Si une du Barry ou une Parabère scandalise
ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une
Flahaut, voire une Tallien ou une Aimée de Coigny intéressent ou
captivent, rendent indulgentes pour elles-mêmes celles qui, dans
les amours passées, aiment à trouver la représentation des amours
présentes ou futures.

Embellies par le recul des années, ces figures leur apparaissent
grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scène a
imprimé plus de relief au caractère ou laissé la première place aux
élans du cœur,--auréolées jusque par-delà la mort de cette couronne
de volupté poétique qui, «depuis qu'il est des hommes... et qui
aiment» constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalité.

A côté de celles qui aimèrent d'amour ou aimèrent simplement le
plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on
pense aussitôt à une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de
vraies larmes à Chateaubriand, à une Sabran attendant patiemment
que le chevalier de Boufflers pût l'épouser, à une Polastron usant
de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa
conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on
n'a pas pour coutume de parler, si séduisantes qu'elles aient été,
et, cela parce que, «à l'austère devoir pieusement fidèles», elles
y trouvèrent unique et suprême volupté? Il semble qu'Angélique de
Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dévouée et aimée de Madame
Élisabeth, dont il nous a été permis, grâce à un journal intime,
de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'âme élevée dignes de
solliciter l'attention.

  [1] De certaines femmes de cette époque on a pu dire: «Elles
  n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les
  philosophes du XVIIIe siècle ne leur avaient laissé que la moins
  consolante des religions: celle du plaisir.» (A. de Pontmartin,
  _Causeries du Lundi_.)

Rencontrer au sein de la société mourante du XVIIIe siècle un ménage
modèle, admirable par son amoureuse et amicale fidélité et, en même
temps, intéressant non seulement par lui-même mais par ses alentours,
par les milieux où il lui a été donné de se mouvoir; grâce à des
fragments d'autobiographie et à une correspondance nombreuse--le
mari, diplomate, étant souvent absent du nid--prendre ce couple
avant les justes noces, le voir évoluer au milieu de la Cour de
Marie-Antoinette, l'étudier psychologiquement durant les années
heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux
heures d'angoisse, voilà le régal que nous offraient les dossiers
inexplorés des Bombelles.

Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi à l'ouvrage de M. Tibulle
Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est
le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en
correspondances et papiers d'émigrés[2]. C'est sans doute à cette
importance considérable (ce fonds ne contient pas moins de 230
dossiers très fournis), que nous avons dû de le trouver à peu près
inexploré. Exception doit être faite pour M. A. de Beauchesne qui,
dans sa _Vie de Madame Élisabeth_, a publié quelques lettres de Mme
de Bombelles à son mari pendant l'année 1781; pour M. Maxime de La
Rocheterie qui a «visé» çà et là des impressions tirées de cette
même correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces
citations peu nombreuses et partielles ne déflorent pas l'ensemble
d'une correspondance qui, avec d'autres papiers inédits, fournit le
canevas principal du récit que nous offrons aujourd'hui au public.

  [2] Ignorés d'ailleurs de la plupart des intéressés.

  [3] M. de La Rocheterie a également publié la _Correspondance du
  marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la
  marquise de Bombelles pendant l'émigration_. Société d'histoire
  contemporaine, 1892. Tiré à petit nombre et devenu rarissime.

Quand, il y a plusieurs années déjà--habitant alors Versailles,
dans l'atmosphère même où nos héros et leur entourage avaient vécu,
aimé et commencé à souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux
les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant
archiviste du Département--très épris d'histoire lui-même, quand
les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. Émile
Coüard, a complaisamment dirigé nos recherches dans ce labyrinthe
cartonné. Son obligeante expérience a souvent épargné notre peine:
qu'il reçoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance.

    Versailles, 1902.--Paris, 1905.



    ANGÉLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES



CHAPITRE PREMIER

  Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
    sœurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, épouse
    morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles
    à Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle
    de Schwartzenau.--Jeanne-Renée de Bombelles projette de marier
    son frère à Mlle de Mackau.--L'éducation des jeunes filles et
    les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants
    de France et la jeunesse de Madame Élisabeth.--Intimité de la
    princesse avec Angélique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis
    de Bombelles.--L'empereur Joseph II à Versailles.--Eléonore
    d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Angélique.


Aucun des écrivains ayant eu à retracer la vie de Madame Élisabeth
n'a négligé de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, née
Angélique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt,
née Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mérinville, née La
Briffe, elle fut l'amie de cœur de la sœur de Louis XVI, et les
nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adressées
Madame Élisabeth ont sauvé son nom de l'oubli[4]. Par malheur les
renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _Éloge de
Madame Élisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_
aux Lettres de Madame Élisabeth, et l'éditeur des _Mémoires_ de la
baronne d'Oberkirch sont erronés sur bien des points.

  [4] Nous l'avons dit plus haut: grâce à M. M. de la Rocheterie,
  on connaissait la correspondance pendant l'émigration des
  Raigecourt avec la marquise de Bombelles.

Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires
sur l'émigration, où d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses
frères, il n'est guère parlé de lui[5]. Histoire générale et mémoires
ont l'air de l'ignorer. Il est donc nécessaire d'expliquer en peu de
mots ce qu'étaient sa famille et celle de sa femme.

  [5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_,
  _Marie-Antoinette_, etc.), pour la période qui se rapporte à sa
  mission en Russie, et récemment dans la _Correspondance_ du comte
  de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publiés par M.
  Léonce Pingaud).

La famille de Bombelles fixée au XVIIIe siècle en Alsace, dans les
fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de
Bombelles, docteur en médecine, natif de Senes au comté d'Asti, qui,
attaché au service du duc d'Orléans (Louis XII), reçut des lettres
de naturalité du roi Charles VIII[6]. Il est retrouvé trace de cette
maison plus ancienne qu'illustre, à la cour des ducs de Lorraine;
elle est couchée sur les listes de pension pour officiers et loyaux
serviteurs de ces princes; après l'annexion à la France des duchés de
Lorraine et de Bar, il est question de démêlés judiciaires entre le
comte de Bombelles, lieutenant général et l'administration des duchés
au sujet du fief de Reishoffen appartenant naguère au grand-duc de
Toscane et échangé contre d'autres terres.

  [6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231.

Ce Henri-François de Bombelles, lieutenant général, gouverneur de
Bitche, commandant de la frontière de la Lorraine Allemande et de la
Sarre, est le père de Marc-Henri. Officier de valeur et de services
éclatants[7] (les lettres du maréchal de Belle-Isle, du prince
de Nassau, du maréchal du Muy, de Paris-Duverney, conservées aux
Archives de Seine-et-Oise, témoignent en quelle estime le tenaient
ses chefs ou les administrateurs de l'armée[8]), il conquit une
situation prépondérante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il
conserva de nombreuses années et jusqu'à sa mort survenue en 1760, au
moment où l'on songeait à lui donner le bâton de maréchal de France.

  [7] A Fontenoy, à Raucoux, il se distingua particulièrement;
  comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifiée
  et rendue praticable par des chemins militaires, il a
  droit également aux éloges, comme le témoigne l'importante
  correspondance militaire qui lui est adressée.

  [8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234.

M. de Bombelles s'était marié deux fois. Du premier lit, il laissait
un fils et une fille. Celle-ci était entrée dans un couvent de
Saverne et les portes du cloître se sont, à ce point, fermées sur
elle, que c'est à peine si, parmi tous ces papiers de famille, son
nom est prononcé. L'aîné de la famille, appelé le comte de Bombelles,
marié à Mlle B. de la Vannerie, et vivant, à cause du caractère
difficile de sa femme, fort en dehors de ses frères et sœurs de
père, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il
accomplira une carrière militaire honorable, deviendra maréchal
de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du
Mont-Carmel.

Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rassé, sont nés quatre
enfants, deux fils et deux filles. Le deuxième des fils, Basile,
comme ses frères, commandera une compagnie du régiment de Berchenyi;
de grandes folies de jeunesse pèseront sur toute sa vie; il sera
enfermé à Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux
siens[9]. Après avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792
maréchal de camp à l'armée de Condé.

  [9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391.

Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles,
second fils du lieutenant général. Ce marquisat venait d'un fief
masculin situé en Palatinat, concédé par le prince héréditaire de
Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel régularisation
a été consentie en France[10].

  [10] Lettre du 6 avril 1758 du prince héréditaire de Hesse
  Darmstadt au lieutenant général de Bombelles.

Pour l'administration des finances très exiguës de la famille, pour
l'éducation de ses deux sœurs, le marquis de Bombelles s'est tout
à fait substitué à son frère aîné, et, d'un commun accord, c'est
lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondérée, ses goûts
d'économie, l'affection toute paternelle qu'il porte à ses sœurs--il
s'est privé du revenu du fief pour leur éducation--il se montre à la
hauteur de son rôle et digne d'éloges sans réserves. Ceci n'était
pas toujours l'avis de sa belle-sœur, la comtesse de Bombelles,
jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari
contre son frère. Après la mort de son aîné en 1785, le marquis eut
des démêlés particuliers avec sa belle-sœur. Il répondit assez
justement: «Mon frère tirait une grande vanité d'être le chef de sa
famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le
titre, j'en acquittais les charges[11]...» et l'incident fut clos.

  [11] Lettre du 13 avril 1786.

Né le 6 octobre 1744, à Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont
le comte de Bombelles, son père, était le gouverneur, Marc-Henri entra
fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils
de Louis XV, et le jeune prince témoignait la plus grande amitié à son
compagnon de jeu. De complexion délicate le duc de Bourgogne était
souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le
distraire[12]. On dut l'opérer d'une tumeur à la hanche, mais on ne le
guérit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de
cruelles souffrances, les courtisans commençaient à ralentir leurs
visites et entraient de préférence chez le duc de Berry (le futur Louis
XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque
complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler; des paroles
qu'il prononça on a établi ce mot «historique» qui semblerait un peu
étonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que
ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et édifiante, en
était bien capable. «Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons
personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est qu'ici,
c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de
l'espérance[13].»

  [12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages
  émouvantes consacrées à ce charmant prince dans: _la Mère des
  trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902,
  et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan.

  [13] Anecdote contée par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_,
  dans _Mémoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II).

Après la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service,
dans les mousquetaires, se distingua à l'armée du maréchal de
Broglie, fut blessé à Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761
et 1762 comme aide de camp du marquis de Béthune. Il commanda ensuite
une compagnie du régiment de Berchenyi jusqu'au jour où il la céda
à son frère Basile. Il était parvenu au grade de colonel lorsque,
appuyé par le baron de Breteuil, alors ministre à Naples, il demanda
à faire partie de la légation. Pendant son absence de plusieurs
années M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Renée
à Mme d'Offémont, née Françoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve
depuis longtemps d'un officier au régiment de Condé-Infanterie,
vivait retirée dans sa terre d'Offémont (Ile-de-France)[14].

  [14] Les Gobelin d'Offémont descendaient de Jean Gobelin,
  seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de
  Brinvilliers, président en la chambre des Comptes, fit ériger sa
  terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668,
  marié à Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur
  de Villiers et d'Offémont. C'est la célèbre empoisonneuse,
  marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le
  nom de comte d'Offémont. Son fils, Nicolas-Louis, était le mari
  de Françoise de Bombelles. D'où le comte d'Offémont, né le 3
  novembre 1774 (Dossier 234). Le château d'Offémont appartient
  aujourd'hui à M. de Sancy de Parabère, ancien officier supérieur
  de cavalerie.

Excellent cœur mais tête folle, Henriette-Victoire avait voué une
affection ardente au frère qui avait veillé sur son enfance, payé son
entretien au couvent et qui même, de Naples, continuait à s'occuper
d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune
fille conservées aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place
un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les pensées... et
les calculs financiers du secrétaire d'ambassade.

Pas jolie, fantasque, exubérante et surtout sans aucune fortune,
Mlle de Bombelles était fort difficile à marier. Les partis se
présentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu
le moins songer. Un prince souverain allemand, père de la princesse
de Bouillon, avait rencontré Henriette-Victoire pendant un voyage en
Bavière, auprès de son frère devenu ministre à Ratisbonne. Séduit
par le bavardage étourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le
landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait
soixante ans; par son premier mariage il était père de plusieurs
princes et princesses qui supporteraient mal une telle mésalliance.
M. de Bombelles put hésiter longtemps avant d'accepter pour sa
sœur une union plus brillante en apparence qu'en réalité; devant
l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: être
princesse, il céda, et le mariage eut lieu en 1776.

Malgré la loi sur les mariages inégaux qui régnait en Allemagne, Mlle
de Bombelles se berçait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit
d'être traitée en princesse et de compenser par là la disproportion
des âges. Elle ne devait pas réussir; elle porta le nom de comtesse
de Reichenberg et, malgré tous les efforts de son mari en Allemagne,
et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'être
qualifiée princesse. Après deux années tristement passées dans les
châteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve
d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au
bout de très peu de temps, désireuse de se remarier à tout prix et
épousant contre le gré des siens, le plus mauvais sujet du royaume,
le marquis de Louvois.

L'autre sœur du marquis, Jeanne Renée, nous la suivrons également
au cours de cette étude: d'abord jeune fille, vivant tantôt auprès
de son frère à Ratisbonne, tantôt à Versailles, où la comtesse de
Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-sœur, lui
donnent tour à tour l'hospitalité; ensuite, après un projet d'union
manquée avec le chevalier de Naillac, mariée au marquis de Travanet:
c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un
commerce agréable et très aimée dans l'entourage de Madame Élisabeth;
elle est l'auteur de la romance célèbre «Pauvre Jacques», dont nous
parlerons à son heure.

Quant à Angélique de Mackau elle se présente trop bien elle-même
avec son charme exquis, sa «sensibilité», pour que nous ne lui
laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous
allons entrer dans l'intimité de Madame Elisabeth; nous connaîtrons
de nouveaux traits de bonté de l'intéressante princesse. La cour de
Marie-Antoinette nous apparaît sans voiles avec ses compétitions
rivales, ses clans opposés les uns aux autres. Les Polignac, les
Rohan, leurs différentes coteries, surtout l'un peu énigmatique comte
Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler
douteuse, se projettent en pleine lumière..., bien d'autres encore
restés jusqu'ici au second plan faute de renseignements.

Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles était chargé,
en remplacement du baron de Mackau, de la légation de France auprès
de la Diète de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de
Joseph II sur la Bavière, la situation du ministre de France près
des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rôle de
M. de Bombelles consistait avant tout à ne pas s'ingérer dans les
affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour
remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un
diplomate de carrière patient, sachant vivre simplement et presque à
l'écart des intrigues «grouillantes» de Ratisbonne était nécessaire.
Le plénipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste délicat,
et, s'en tenant à la lettre de ses instructions, il mériterait les
éloges du Ministère français; il n'en devait pas être de même du
Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle
de l'Empereur, se plaindra à Paris; de là une série de griefs
accumulés sur sa tête et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra
bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au
diplomate un avancement mérité.

  [15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles,
  établissaient notamment certains points politiques qui devaient,
  quelques années plus tard, être opposés aux calculs ambitieux de
  Joseph II sur la Bavière: «Le roi, y était-il dit, ne négligera
  rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui
  assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses
  engagements à cet égard. Elle (_sic_) ne se croit pas déchargée
  de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le corps
  germanique par la garantie du traité de Westphalie... Sa Majesté
  n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète
  aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des
  princes de l'empire de déclarer que son alliance avec la maison
  d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les
  constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses
  premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que,
  bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression
  que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait
  plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la
  cause des Etats.» (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles,
  10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453).

Le marquis s'était créé des intimités dans quelques familles; très
attiré chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il
s'était cru épris de la fille de la maison et avait songé à demander
sa main. Certaines hésitations de dernière heure, peut-être aussi des
obstacles de fortune ou de caractère que des lettres postérieures
nous font deviner l'avaient fait renoncer à son projet. La jeune
fille, plus désireuse que lui, sans doute, de contracter cette union,
s'était montrée mortifiée de l'abandon du marquis, et la rupture
n'alla pas sans récriminations et sans aigreur. Débarrassé d'un
poids qui l'étouffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une idée: se
marier en France. Il était âgé de trente-trois ans, muni d'un poste
diplomatique important, il n'avait plus à se préoccuper que du sort
de sa jeune sœur qui alors vivait avec lui à Ratisbonne...

Ce fut justement Jeanne Renée qui persuada à son frère que, s'il
voulait épouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes
des Enfants de France, il n'avait qu'à formuler une demande. L'année
précédente, le marquis tombé malade à Versailles s'était vu soigner
comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis
toujours, il avait entretenu les liens de la plus étroite intimité.
Une jeune fille rieuse et raisonnable à la fois, de «caractère
enchanteur» et d'éducation parfaite, cette Angélique, que depuis
son enfance il suivait pas à pas, avait charmé la convalescence
du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs
appartenant à la princesse de Guéménée et à la comtesse de Marsan[16]
devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables
impressions... Ils ne le savaient pas peut-être jusqu'au jour où la
correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint
raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilité d'une
union entre deux cœurs qui avaient déjà cheminé dans les sentiers de
l'amitié.

  [16] La princesse de Guéménée, née Rohan-Soubise, était
  propriétaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra
  l'habitation aimée de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan
  occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc
  pouvait communiquer avec celui de sa nièce. Derrière la propriété
  de Mme de Guéménée, avec son entrée sur la rue Champ-la-Garde,
  se trouvait la petite maison prêtée à Mme de Mackau, et que lui
  donna plus tard Madame Elisabeth.

De part et d'autre, il était écrit qu'on s'accorderait vite. Mme de
Mackau était sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate
d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'élever des
objections contre la différence d'âge, elle encouragea sa fille, à
peine âgée de seize ans, à répondre aux sollicitations dont son amie,
Mlle de Bombelles, se faisait l'interprète. De son côté, Marc-Henri
n'était que peu en état par lui-même de donner une brillante
situation à celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait
volontiers, outre les espérances de carrière, la protection destinée
à devenir efficace de la jeune sœur du Roi.

Si jeune qu'elle fût, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rôle
dans la cour intime des Enfants de France. Sa mère, femme fort
capable, s'était appliquée à lui donner une instruction sérieuse; la
vie modeste qu'elle et ses enfants menaient à Strasbourg n'avait pu
que fortifier les excellentes qualités d'Angélique. La jeune fille
n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans
l'intérieur familial, soit dans les couvents à la mode, lesquels
préparaient si bien à la vie de cour et si mal à la vie conjugale.

       *       *       *       *       *

A cette époque, la femme appartenant à la société se tient dans le
monde comme sur un théâtre. Elle sent sur elle les regards du public,
elle apprend un rôle très difficile à porter. Aussi l'apprentissage
commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous
paraître étrange, tant elle est différente de celle que mènent la
plupart des jeunes filles d'aujourd'hui.

On a formé l'enfant dès le berceau aux belles manières. Elle s'est
habituée à se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent
être ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers;
sauter et courir voilà de fort sottes occupations pour une fille
noble destinée à tenir un rang dans la société, surtout à la Cour,
but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mère, tant les
multiples occupations mondaines, le théâtre, la Cour, les petits
salons où l'on cause, où l'on joue, où l'on soupe, où l'on médit,
prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer
des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'éveille peu à peu,
jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs
naïves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour
mieux insuffler son amour, se faire aimer à force d'abdication du
moi, à force d'oubli des préoccupations et des soucis extérieurs,
reprendre peu à peu et savoir garder la place qu'ont occupée les
«remplaçantes», voilà ce que tant de femmes--appartenant même à la
société la plus absorbée par les devoirs mondains, la plus en proie
aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui.
C'était autrefois une fort rare exception. Quelle intimité peut
exister entre une mère qui à peine quelques minutes par jour
s'informe de la santé, de la conduite et des progrès de sa fille, et
une enfant qui, sitôt le devoir solennel accompli, remonte dans les
combles de l'hôtel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial,
se mêle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme
une hésitation, un désir d'obéir plus qu'un besoin de répondre à un
sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui
au fond du cœur une grande dureté, mais il va de leur dignité de
garder cette hauteur qui écarte les familiarités, met un frein aux
attendrissements, conserve les distances.

Cette première vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour
l'éducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des
institutrices à demeure, mais il est de grandes maisons de tenue
religieuse[17] et d'allure mondaine à la fois où se retirent des
femmes de tout âge, où l'on se dispute ces enfants de la noblesse
suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthémont[18], rue
de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques,
Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes
à deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les
caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accès
de dévotion passagère, à ces femmes en instances de séparation
judiciaire, à celles qui fuyaient la société trop bruyante par raison
ou par tristesse ou simplement parce que la petite vérole les avait
maltraitées, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour
et de la Ville... Les jeunes filles élevées dans un bâtiment séparé
prenaient contact, aux longues heures de récréation, avec celles qui
peuplaient les parloirs, elles s'imprégnaient de l'air du siècle,
cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous
les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19].

  [17] «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit la vicomtesse
  de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) était de confier
  l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au
  mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever
  ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait
  toujours quelqu'une destinée à entrer en religion, et, par
  conséquent, il fallait l'éloigner du monde avant qu'elle pût le
  regretter.» La dernière phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas
  toujours dans ces couvents-là qu'on plaçait les jeunes filles
  destinées au voile.

  [18] L'abbaye de Panthémont était située là où est maintenant
  le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'était le couvent
  le plus élégant et le plus mondain de Paris. Les princesses
  Bathilde d'Orléans et Louise de Condé y passèrent plusieurs
  années, cette dernière jusqu'à sa vingt-cinquième année. Les deux
  princesses avaient leur appartement à part, leur train de vie
  à part, leur table particulière, une dame d'honneur, plusieurs
  femmes de service. Elles donnaient à dîner et recevaient toute
  une petite cour. (Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis
  P. de Ségur;--et comte Ducos, _la Mère du duc d'Enghien_.--Voir
  aussi _la Femme au XVIIIe siècle_ des Goncourt, et les charmants
  _Portraits_ de Jules Soury.)

  [19] Ces maisons où l'éducation est si frivole font naturellement
  penser à ce couvent de Terceire dans les Açores, où firent halte
  les officiers français revenant d'Amérique. Lauzun, Broglie,
  Ségur y remportèrent de faciles succès. L'abbesse qui n'y voyait
  pas de mal adressait aux jeunes conquérants des compliments
  que Ségur paraphrasa ainsi: «Ces jeunes personnes auxquelles
  je vous laisse offrir vos hommages, s'étant exercées à plaire,
  seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se
  consacreront à la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité
  de leur âme et la chaleur de leur imagination, aimeront plus
  tendrement la divinité.»

Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle
sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se
moquer et critiquer; elle a appris la généalogie de sa famille et un
peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif
aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et
n'ayant pas à se préoccuper des difficultés de l'existence, cueillent
la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs,
rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent
et qu'elle peut être appelée à secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un
désir, que son éducation particulière a fait croître, surchauffé
au point d'en faire une obsession: se marier très jeune, suivant
les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout
d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage
est décidé avant qu'ils n'aient le temps de se connaître. Parfois
elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce
cas, le soir des noces les deux enfants sont séparés, le mari pour
faire son apprentissage aux armées[21], elle pour rentrer pour deux
ou trois ans dans son couvent ou dans un autre.

  [20] Mariées à quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de
  Noailles d'Ayen; à treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de
  Polignac; à douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brézé, du Lude,
  d'Arquien; à onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la
  fille de Samuel Bernard; à dix ans et demi, Mlles de Mailly,
  Colbert, etc. Un duc d'Uzès se maria à dix-sept ans avec une
  fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince
  de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient
  aux mêmes âges. Le duc de la Trémoille se mariait à quatorze ans,
  la même année que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien
  d'autres dont les _Mémoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon
  nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura
  seize ans quand il épousera sa cousine, Louise-Josèphe de
  Rohan-Guéménée, de six mois plus âgée que lui. Le fils du comte
  de Berchenyi, à seize ans, épousera une enfant de neuf ans. (Voir
  _infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau,
  _les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_.

  [21] Qui n'a présent à l'esprit le mariage du jeune duc de
  Bourbon, âgé de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde
  d'Orléans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais ménage avec
  sa femme, commença par l'enlever le soir des noces. Ce petit
  scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pièce qu'il appela
  _l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mère du duc d'Enghien_, par
  le comte Ducos;--et nos _Fantômes et Silhouettes_, Emile Paul,
  1903).

On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites,
elle continue à se perfectionner dans les arts d'agrément, les
livres sont presque complètement fermés; la petite mariée ne songe
qu'au jour où il lui sera permis de paraître sur la première scène
du monde, à être présentée à la Cour et à se mêler à la société
brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui être faite; elle
entrevoit diamants, beaux atours, berline, comédie, fêtes et soupers.

Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait guère qu'à
cela en allant à l'autel, et voilà le moment arrivé. Le mariage sera
consommé dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra à
Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et
compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paraîtra le
vendredi à l'Opéra dans la première loge du côté de la Reine. Voilà
les mariages dans la noblesse au XVIIIe siècle.

Si les buts à atteindre sont souvent les mêmes de nos jours pour de
très jeunes épousées, il faut confesser que l'état de la jeune fille
actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au
banquet des plaisirs, de jouer son rôle dans le mouvement mondain?
jusqu'à un certain point ne lui est-il pas possible d'étudier ceux
parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins
ne la force-t-on pas comme jadis à prononcer des vœux religieux afin
que par le sacrifice des filles et des cadets traités en branches
parasites s'épanouisse en pleine sève le principal rejeton.

De là ces religieuses, ces abbés sacrifiés «par ordre», et l'ancien
évêque d'Autun pourra écrire: «Dans les grandes maisons, c'était la
famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que
les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore». Contre
ces abus de puissance paternelle qui réglait cruellement le sort
de quelques-uns en faveur du seul qui dût en profiter, il avait
été protesté dès le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient
produit aucun effet; après comme avant, les parents continuèrent à
régler eux-mêmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou
de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'aînesse, tel
qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des
majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous,
devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts
non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont
droit certains noms illustrés au service de l'État, on ne saurait
s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux
XVIIe et XVIIIe siècles de froquer tout ce qui était jugé inutile.
Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui
procédaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait
prêtres le deuxième et le quatrième de ses fils, force cinq filles
sur cinq à se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers
de Malte et un prêtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon,
les Mailly usaient des mêmes procédés envers les cadets de leurs fils
et filles. Forcée aussi Mlle de Mortemart qui, «faisant de nécessité
vertu», devint l'irréprochable abbesse de Fontevrault. Forcée Mlle
de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcés tous ces petits
abbés de cour, écrivains licencieux, de Chaulieu à Grécourt, de La
Châtre à Voisenon qui se vengèrent par le scandale de leurs livres
et de leurs mœurs de la violence qu'ils avaient dû subir. Quand
Fléchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est
informé qu'un certain nombre de religieuses se sont évadées de leur
couvent, et que d'autres s'adressent aux représentants du roi, pour
être rendues à la liberté; et l'évêque de constater: «Je ne m'en
étonnai pas. On les contraint pour des intérêts domestiques, on leur
ôte par des menaces la liberté de refuser. Les mères les sacrifient
avec tant d'autorité qu'elles sont contraintes de souffrir sans se
plaindre.»

Rapprochons-nous de l'époque qui nous occupe. Il y a toujours des
chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille
souche et plus ou moins bien lotis, des prêtres forcés, des abbesses
nées parmi les plus grandes maisons... Nécessité familiale devant
laquelle on s'incline. Il est un clan où le chapeau de cardinal
se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs à
porter la pourpre et on les distingue par le nom de Guéménée et de
Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plût au Ciel que
la source de ces cardinaux se fût tarie, avant l'avènement du trop
célèbre Louis, grand-aumônier de France... l'homme du Collier!...

Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter
comme on avait marié le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc
de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles élevées dans des
couvents très mondains où l'on apprend les révérences et l'art de
se comporter à la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr où la règle
est plus sévère, l'éducation plus sérieuse, mais là ce n'est plus un
couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que
les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a désignées la
faveur du Roi... Celles-là auront une dot minuscule et un trousseau
pour faciliter leur établissement, et c'est pourquoi la noblesse
pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis.
Le temps n'est plus où Racine faisait chanter les chœurs d'_Esther_,
devant la Cour, par les protégées de Mme de Maintenon: les dames
de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions
mondaines ont cessé.

Angélique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait
bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison
recherchée. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y complétât son
éducation... Mais la jeune princesse dont elle était devenue la
compagne la réclamait pour elle-même et, devant sollicitation si
impérieuse, toutes considérations s'étaient tues.

       *       *       *       *       *

Comment s'était conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a conté
elle-même en 1795 à M. Ferrand, tout en expliquant de quelle façon,
quelques années auparavant, sa mère était devenue sous-gouvernante de
cette enfant volontaire et indisciplinée, mais d'une grâce et d'une
sensibilité charmante qui était Madame Élisabeth.

La première éducation de la petite princesse ne s'était pas faite
sans difficulté. Orpheline à trois ans[22], elle n'obéissait à
personne. Les témoignages contemporains la montrent à l'âge de six
ans comme une petite sauvage, avec un air déterminé et doux en même
temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait
pas aisément apprivoiser. Elle offrait des aspérités, des disparates
bizarres de caractère; elle passait volontiers d'un extrême à
l'autre: tantôt sensible et charmante, tantôt fière et hautaine. Ses
inégalités rappelaient le duc de Bourgogne[23].

  [22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, née le 3 mai
  1764, baptisée le même jour en présence de la famille royale,
  par l'archevêque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de
  Berry, son frère aîné, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don
  Philippe, et par Madame Adélaïde, sa tante, au nom de la reine
  d'Espagne douairière. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine
  Marie-Josèphe de Saxe, deux ans après.

  [23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.

La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut
fort à faire pour mater cette nature indépendante. A l'encontre de
Madame Clotilde, sa sœur, âgée de cinq ans, qui s'offrait très
souple, désireuse d'apprendre et de se plier à ce qui lui était
commandé, Madame Élisabeth se montrait entêtée dans ses caprices,
opiniâtre dans ses révoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux
qui la servaient; dans l'exagération de sa morgue princière elle
ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tête, mais même
qu'on pût tarder à exécuter ses désirs. A ses débutantes études,
elle n'apportait ni grâce ni bon vouloir et, malgré l'exemple de
sa sœur, toujours mis devant ses yeux,--à sa grande jalousie,
d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se
fatiguer, ni d'apprendre, «puisqu'il y avait toujours près des
princes, des hommes qui étaient chargés de penser pour eux».

  [24] Marie-Louise Geneviève de Rohan-Soubise, veuve de
  Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine,
  mort à vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de
  Marsan, très «Rohan» et très «Lorraine», portait au plus haut
  degré l'orgueil des maisons qu'elle représentait. Elle embrassa
  les prétentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs,
  comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre.
  Ils réclamèrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de
  Rohan Soubise, épousa le prince de Condé (Voir les lettres d'elle
  publiées dans _Fantômes et Silhouettes_, Émile-Paul, 1903). On
  connaît la carrière militaire, plus fastueuse que glorieuse, du
  maréchal de Soubise, qui dut l'exagération des faveurs versées
  sur sa tête par Louis XV à son dévouement absolu au roi, à la
  perfection de ses manières, à sa complaisance pour les favorites
  et à la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de
  Marsan était gouvernante des Enfants de France depuis 1754.
  Elle avait été l'ennemie acharnée de Choiseul. Mme de Pompadour
  la détestait. (Cf. les _Mémoires_ de Mme du Hausset, et les
  _Mémoires_ de Choiseul, tout récemment publiés par M. Fernand
  Calmettes.)

Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans
l'humeur fantasque de l'enfant. Elle était tombée malade. Clotilde
demanda avec instance à la soigner, obtint que son lit fût apporté
dans la chambre de sa sœur. S'il ne lui fut pas permis de la
veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et
de cette intimité de chaque instant, de ces soins apportés avec
touchante affection devaient naître de probants résultats. Clotilde
donna d'excellents conseils à sa sœur et, de plus, se fit sa vraie
première institutrice; bientôt Élisabeth, qui s'y était refusée
jusqu'alors, consentit à épeler ses mots; au bout de peu de temps,
elle prenait goût à la lecture.

La marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin
et femme philosophe des plus instruites, avait été priée par Mme
de Marsan de l'aider dans sa tâche, en attendant que fût nommée
une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes
princesses[25]. Mme de la Ferté-Imbault se mit à la besogne, choisit
dans son vaste répertoire philosophique les morceaux les plus
délicats et qu'elle jugeait les mieux propres à influencer de jeunes
esprits. On demeure étonné des auteurs élus dans ce but. Nourrie
surtout dans l'antiquité, la marquise fit apprécier à ses élèves
des fragments d'Aristote, elle ne leur épargna ni Zoroastre, ni
Confucius, elle fit surtout pour elles des «arrangements» inspirés
des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre où Mme Roland raconte
en ses _Mémoires_ avoir puisé son enthousiasme pour la République
était-il bien à la portée de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis
en aurait douté, elle qui proclamait que tous livres étaient
dangereux à laisser lire seuls à des enfants de sept à quinze ans.
C'est pourquoi Mme de la Ferté-Imbault s'était donné la peine de
faire elle-même les extraits.

  [25] Sur Mme de la Ferté-Imbault, consulter le _Royaume de la rue
  Saint-Honoré_, par le marquis Pierre de Ségur.

Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas âge avait dicté
aux princesses, comme à Henri IV, «beaucoup de bonnes honnêtetés et
maximes excellentes». Déjà elles suivaient les leçons de physique de
l'abbé Nollet, les leçons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abbé
de Montaigu succédant à l'abbé Lussins était chargé de l'instruction
religieuse. On verra avec quelle élévation il devait comprendre sa
vraie mission. Mais c'est à sa nouvelle éducatrice d'un mérite tout
particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en
qualités des défauts de la jeune Madame Élisabeth.

Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un
ministre du roi à Ratisbonne[26], vivait tout à fait modestement à
Strasbourg, lorsque Louis XV, à l'instigation de Mme de Marsan et sur
les témoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait été
élevée à Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela près
de ses petites-filles en qualité de sous-gouvernante.

  [26] Les Mackau appartenaient à une noble et ancienne famille
  irlandaise. Au XIXe siècle le nom fut illustré par l'amiral de
  Mackau, une des gloires de la marine française. Il était le
  petit-fils de la baronne de Mackau, mère d'Angélique, et le père
  du vaillant champion des Droites à la Chambre, député de l'Orne
  depuis trente ans.

L'arrivée de Mme de Mackau, escortée de sa fille Angélique, devait
faire bonne impression sur la petite princesse.

«Mme de Marsan, a raconté Mme de Bombelles, reçut ma mère comme
si elle eût eu à la remercier d'avoir accepté l'emploi qu'elle lui
avait confié. Elle voulut me voir et me présenter à Mesdames. Madame
Élisabeth me considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue
d'un autre enfant de son âge.

Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et étant aussi portée
qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre nous et la
connaissance fut bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de fortune,
pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr.
Elle l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite dans
une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable attachement.
Cependant Madame Élisabeth demandait sans cesse à me voir; j'étais la
récompense de son application et de sa docilité; et Mme de Marsan,
s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au Roi que
je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec l'assurance que,
lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y
consentit. Dès ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de
l'instruction et de l'éducation de Madame Élisabeth. Cette infortunée
et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les
sentiments qui remplissaient son cœur, trouvait dans le mien une
reconnaissance, un attachement qui, à ses yeux, tinrent lieu des
qualités de l'esprit; elle m'a conservé sans altération des bontés
et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve
aujourd'hui de douleur et d'amertume...» Si façonnée par l'auteur
de l'_Éloge de Madame Élisabeth_ que nous apparaisse cette note,
elle est bien, aux efforts de style près, l'expression de ce que
ressentait Mme de Bombelles auprès de Madame Élisabeth.

Par cela même qu'elle était la compagne plus âgée de la princesse,
dans ses jeux comme dans ses études, et compagne choisie non subie,
Angélique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme
de Mackau à faire triompher son programme de femme de haute piété
et d'opiniâtre persévérance. Là où Mme de Marsan, plus indolente,
n'avait pas pleinement réussi, Mme de Mackau fut assez rapidement
victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait
pas tarder, avec l'aide de l'abbé de Montaigu, à faire une princesse
éprise et respectueuse de ses devoirs; dès l'époque de sa première
communion[27], qui devait de si peu précéder le mariage de la
princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait
compris, suivant l'éloquente parole d'un de ses panégyristes[28], non
l'un des moindres, «qu'une partie de la religion consiste à ne pas
faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos
caprices, mais, au contraire, à servir nos semblables, s'il se peut,
ou du moins à leur témoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais
difficile aux grands». Sa tendance originelle à l'orgueil fit bientôt
place à la douceur et à l'affabilité, et ce qu'elle avait de trop
ardent et de trop personnel s'atténua sensiblement et ne fut plus que
de la franchise et de la fermeté.

  [27] Le 13 août 1775.

  [28] Mgr Darboy, _Préface_ à la _Correspondance_ de Madame
  Elisabeth, publiée par Feuillet de Conches.

Quand, le 20 août, Madame Clotilde, mariée par procuration, partit
pour le Piémont, ce fut pour sa sœur un cruel déchirement. Ce
qu'étaient, à l'époque, ces mariages à l'étranger des Filles de
France, on le sait: adieu suprême à la famille, à la patrie, à
toutes les affections, à toutes les intimités de l'enfance et de la
jeunesse. Elles n'avaient plus même, ces princesses, pour épancher
leur cœur, cette consolation des correspondances intimes qui
entretiennent les liens des parents et des élus de l'amitié. Toute
lettre était obligée de subir l'estampille officielle, de suivre
le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents
secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient
de cet échange de pensées; il fallait user de subterfuges pour faire
passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases
protocolaires. Madame Clotilde sera autorisée à venir de temps à
autre jusqu'à Chambéry pour y recevoir des membres de sa famille.
Elle aura l'occasion de revoir ses frères, mariés eux-mêmes à des
princesses de Piémont, elle ne reverra jamais la jeune sœur dont
elle avait protégé l'enfance et qui professait pour elle une si
tendre et sincère affection.

Les onze ans de Madame Élisabeth n'avaient pas encore la force de
dissimuler ce qu'elle ressentait amèrement: elle se laissa aller,
se sentant orpheline pour la seconde fois, à la violence de son
désespoir. L'éclat de cette douleur fit impression à la Cour où ce
genre de manifestations s'éteint d'ordinaire sous les règles de
l'étiquette et la banalité des conventions: devoirs ou plaisirs.
Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette émotion,
elle put écrire à l'impératrice Marie-Thérèse: «Depuis le départ de
la princesse de Piémont, je connais beaucoup plus ma sœur Élisabeth,
c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère
et beaucoup de grâce. Elle a montré au départ de sa sœur une
sensibilité bien au-dessus de son âge.»

Si intéressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas
permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses études et de
ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les
déplacements de Cour, à Compiègne, à Fontainebleau, jouant comme
précédemment les charades qu'a composées Mme de Marsan, la vicomtesse
d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rôle de
souffleur, Mme de Mackau présidant aux répétitions. A ses côtés nous
voyons toujours Angélique, compagne de jeux et compagne de «classe».
Elle était le sourire quand, pour mieux se faire obéir, Mme de Mackau
se croyait obligée de prendre le front sévère; elle représentait
l'émulation et le goût au travail quand la jeune princesse avait le
regard «absent». Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont
Madame Élisabeth se montrait si friande sous l'égide de Lemonnier,
médecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, médecin
habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille
royale où, dès sa douzième année, la sœur de Louis XVI est admise.

  [29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et
  _Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaillé.

  [30] C'était aussi une ancienne élève de Saint-Cyr. Elle était
  douce et gaie et s'était fait aimer de Madame Elisabeth.

Quand Mme de Marsan, peu après le départ de Madame Clotilde, eût
donné sa démission et passé son «gouvernement» à la princesse de
Guéménée, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors
donnée. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les côtés
brillants. La simplicité des goûts de Madame Élisabeth l'étonnait,
et elle s'employa à lui donner toutes les distractions possibles,
reprochant à sa tante, Mme de Marsan, «d'avoir formé la princesse
pour la pauvreté du couvent, au lieu de l'avoir élevée pour occuper
un des trônes d'Europe».

La vérité est que Madame Élisabeth avait une prédilection pour la
maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers
ses élèves, les religieuses que ne gâtaient plus guère de visites
royales accueillaient avec empressement les petites princesses,
et c'était toujours une vraie joie pour Madame Élisabeth quand il
lui était permis de passer une journée au milieu de ses chères
orphelines. Elle aimait à leur répéter: «Je suis comme vous une
enfant de la Providence», faisant allusion aux malheurs de son
enfance; elle prenait part aux jeux, à la promenade et au goûter
des jeunes filles, puis elle recevait à leurs côtés la bénédiction
du Saint-Sacrement. Le silence conventuel était un instant rompu,
les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour
au point d'étonner les mânes de la Fondatrice. L'austère maison de
Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allégresse.

Pas de semaine, quand elle est à Versailles, et cela non seulement
jusqu'aux Journées d'octobre, mais même jusqu'au dernier séjour
à Saint-Cloud, où Madame Élisabeth ne se précipite à Saint-Cyr.
Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que
peu de goût pour le mariage et se dérobera le plus qu'elle pourra à
la vie bruyante de Cour, il sera remarqué que sa piété sincère et
sans ostentation, sa propension à la vie d'intimité, son penchant
pour les œuvres charitables pourraient un jour la déterminer à
entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites
aux Carmélites de Saint-Denis où s'est retirée Madame Louise. Louis
XVI lui fera des observations sur la fréquence de ces visites: «Je
ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais à la
condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.»

En somme, la princesse Élisabeth ne songea jamais sérieusement à se
cloîtrer; si les mariages avec des princes étrangers ne lui sourirent
pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au
Roi qu'elle chérissait, à la famille royale à qui elle se sentait
utile, et aussi à cette grande famille qu'elle s'était créée et
qui s'étendait de ses amies d'élection à ses pauvres, les siens et
ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abnégation qui valent des
existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences
imposés, il est des piétés indulgentes aux autres qui passent avant
toutes les austérités conventuelles. L'empreinte morale et religieuse
donnée par Mme de Mackau allait résister à l'impulsion mondaine
tentée par la princesse de Guéménée, et même après ses quatorze ans,
lorsque sa maison eut été montée, Madame Élisabeth ne devait pas
sensiblement changer ses idées. Son caractère solidement établi ne se
modifierait que peu avec l'âge. Chez elle, les idées primesautières
faisaient bon ménage avec les principes moraux les plus sévères, la
piété avec la riante gaieté, une vraie «sensibilité» dont elle ne
cherchait pas à atténuer les effets s'alliait, à un moment donné, à
une rare énergie.

Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant
pas le mal et ne le voyant qu'à la dernière limite, se mêlant le
moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle,
donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant
la vie retirée au milieu de la Cour agitée, ce qui ne l'empêchera pas
d'accomplir ses devoirs de sœur du Roi.

Maintenant que nous avons renouvelé connaissance avec la charmante
princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres
amies, nous nous hâtons de retourner vers notre héroïne principale
qui attend impatiemment l'heure où le oui solennel l'aura unie au
mari choisi par sa mère et, par elle-même, adopté avec enthousiasme.

       *       *       *       *       *

Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilité qu'entre
le marquis et sa belle-mère l'accord était complet depuis longtemps.
Il n'était pas rare que Mme de Mackau, écrivant à Naples à M. de
Bombelles, l'appelât son _cher gendre_[31], lui demandant conseil
pour toutes choses, réclamant son appui et sa direction morale pour
son fils dont le marquis eut à protéger les débuts, plus tard à
tempérer le caractère.

  [31] Nombreuses lettres conservées aux archives de Seine-et-Oise.

Angélique, douce, raisonnable--très raisonnable toujours malgré un
soupçon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse
et désireuse d'affection, très séduisante avec ses traits fins,
ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amène et
bienveillant, était aimée de tous ceux qui l'entouraient. Chacun
prenait intérêt à son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme
qu'un mariage de raison inespéré, en épousant un homme d'intelligence
et de valeur, ministre plénipotentiaire à trente-trois ans et appelé
à devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frère très aîné cet ami
de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant à un homme
sérieux, de dix-sept ans plus âgé qu'elle, de se donner un protecteur
en même temps qu'un mari.

C'est par lettres que l'union a été décidée, c'est par lettres qu'ils
se sont promis l'un à l'autre. M. de Bombelles a encore auprès de
lui sa sœur Jeanne-Renée qui se porte garant du charme de Mlle
de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'être revus, semblent tout
disposés à se déclarer épris. Les lettres d'Angélique témoignent d'un
contentement parfait, du désir de rendre son mari heureux, de la
volonté d'être heureuse par lui.

Cette union était-elle prédestinée? On le croirait à la façon dont
Mlle de Mackau a gardé le souvenir des années d'enfance «où ils
jouaient ensemble», où elle l'appelait «son mari», sans savoir ce
qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hâte de faire comprendre
qu'elle a réfléchi à cette appellation d'abord inconsciente: «Je vous
assure que je vous ai toujours aimé depuis ce temps et la raison qui
succède à l'enfance, au lieu de détruire la tendre amitié que j'avais
pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rêve, je
puis avec assurance vous dévoiler mon cœur, puisque mon sort va
s'unir au vôtre... Jamais votre âge ne m'a effrayée, ce serait bien
plutôt à vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me
connaissez assez pour être persuadé de ma confiance en vous et, en
suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne
souffrirez jamais des inconvénients de mon âge; comme vous dites fort
bien, le cœur n'en a point, le mien sera toujours uni au vôtre, et
le désir que j'ai de vous plaire vous dédommagera des défauts que
vous pourriez trouver chez moi.»

Voilà de l'amitié et de la tendresse en attendant de l'amour,
et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments.
N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son âge lorsqu'elle
écrit: «Je suis bien persuadée que vous serez toujours le même avec
moi, je vous juge par moi-même; je sais bien que, lorsqu'on vit
continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours être en commerce
de galanterie, mais la tendre et constante amitié y succède, et l'une
vaut bien l'autre.»

De si bonnes dispositions pour l'avenir de son ménage ne sauraient
aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Angélique
est-elle reconnaissante à son futur mari de sa «façon de penser sur
son adorable mère». C'est avoir gagné le cœur de sa fille que de
dire du bien de Mme de Mackau.

Qu'il ne s'exagère pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a
nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-sœur a eu bien
tort de la vanter. Là où Mlle de Bombelles n'a pas exagéré c'est
en répétant sans cesse sa façon de penser. La jeune fille s'excuse
sur sa gaucherie à écrire et termine ainsi sa lettre: «Adieu, mon
cher marquis, c'est sous l'autorité de la plus respectable des mères
que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort
d'Angélique.»

Nous sommes là en pleine comédie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces
sentiments étaient sincères. Le nom de Mme de Mackau a été invoqué;
celle-ci prend aussitôt la plume et ajoute, d'abord gaiement:
«Franchement, je crois pourtant ma pataraphe nécessaire pour donner
une certaine validité à l'engagement ci-dessus. Il est bien certain
que celle qui l'a écrit a fait suivre à sa plume le chemin de son
cœur; quoi qu'il en soit, comme le mien est à l'unisson, je confirme
une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chérie, fera
aussi celui de sa mère et de toute sa famille.»

La gaucherie même de la lettre de sa fille doit plaire au marquis,
Mme de Mackau le sent, et elle le dit à son futur gendre: «Elle
met son âme à découvert et la laisse aller à son aise; je n'ai pas
voulu m'en mêler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime
l'affirmatif et je ne serais pas étonnée qu'à l'autel, elle dise:
Oui, oui.»

Mme de Mackau aborde ensuite un point délicat que M. de Bombelles n'a
pas cru devoir taire à sa fiancée. Le marquis avait aimé, on vient
d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait
été payé de retour; la rupture toute récente s'était offerte fort
pénible, la blessure était encore ouverte, et «l'infortunée qui lui
avait été chère» méritait des égards et des ménagements. Cette fausse
position, ce cœur brisé de femme, le remords qu'entraînait sans
doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait à remplir, M.
de Bombelles avait exposé tout cela à Mlle de Mackau, lui demandant
loyalement son amitié pour la délaissée, sûr d'être compris de celle
qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus.

Avec son bon cœur, Angélique avait lu entre les lignes, et comme sa
mère et sa tante[32], après lui avoir communiqué la lettre délicate,
épiaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un
moment d'hésitation: «Ah! pour ça oui, en vérité, s'était-elle écriée
avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais formé
le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son
malheur pour ne pas tâcher de l'adoucir?»

  [32] La marquise de Soucy.

A ce trait, Mme de Mackau s'était attendrie. «Sa tante et moi,
l'avons prise dans nos bras; nous étions aussi affligées que nos
cœurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre
dernier devoir sera partagé de bien bon cœur par celle qui s'occupe
d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer à votre bonheur.»

Que Mme de Mackau, déjà séparée de son fils dont le caractère indécis
l'effraie, regrette par moments la nécessité de se séparer de «son
Angélique qui faisait sa consolation», dont «l'heureux naturel, de
ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur»,
cela se conçoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera
le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et sécher ses pleurs.
Quand le moment du «dernier sacrifice» sera venu, «la victime sera
gaie et contente, la prêtresse ne lui montrera pas une douleur qui
serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu'à son personnel».

Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle
qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des détails sur le
séjour de l'empereur Joseph II, arrivé le 18 avril à Paris sous le
nom de comte de Falkenstein. «Je débuterai demain la reprise de mon
service par l'opéra _Castor et Pollux_ qu'on donne à l'Empereur. Je
voudrais bien pouvoir y céder ma place à votre petite femme qui est
très affligée de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre
parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions.
Sa manière d'être «si peu commune avec les personnes de son rang»
a étonné la Cour. Cette simplicité qui «adoucit la Majesté sans la
voiler», cette affabilité, cette «honnêteté» lui gagnent tous les
cœurs. Comment ne serait-il pas adoré dans son pays?»

Au seuil de ce récit, nous ne pouvons nous arrêter autant qu'il
conviendrait au voyage familial et politique à la fois du frère de
Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques
mots.

Grâce aux récits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en
mentor de la Reine, dont il était l'aîné de quatorze ans, qu'il lui
parla très sérieusement et lui laissa des Instructions écrites[33],
qui produisirent un effet... momentané. Il affecta de se montrer
sévère et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa sœur,
mais il jouait un rôle dont on pouvait deviner les dessous. Il
blâmait le luxe, le goût pour les plaisirs que manifestait la Reine.
Comme il s'était attaqué précédemment à la princesse de Lamballe, il
s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spécialement du jeu effréné, qui
se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte
comment il s'emporta au sujet de la princesse de Guéménée, dont il
appelait la maison «un tripot».

  [33] Les _Réflexions à la Reine_ de France sont un véritable
  examen de conscience où l'empereur présentait à la jeune
  princesse ses devoirs sous deux aspects: 1º comme épouse; 2º
  comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie,
  où cette instruction est donnée en grande partie, p. 351 et
  suivantes.)

  Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire impérial:

  --Employez-vous tous les soins à plaire au Roi? Etudiez-vous
  ses désirs, son caractère pour vous y conformer? Tâchez-vous de
  lui faire goûter votre compagnie et les plaisirs que vous lui
  procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide?

  Votre seul objet doit être l'amitié, la confiance du Roi.

  Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les
  fonctions.

  Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?...

  Plus le Roi est sérieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se
  calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez
  les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se
  rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé?

  Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la
  compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent?

  ... Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
  rencontrés aux bals de l'Opéra.

  ... Gardez-vous, ma sœur, des propos contre le prochain, dont
  on fait tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le
  prochain..., on évite les honnêtes gens...

  L'Empereur recommandait aussi à sa sœur de conserver
  l'étiquette, de bien penser à sa situation et à sa nation «qui
  est trop encline à se familiariser et à manger dans la main».

  Or, lui-même donnait l'exemple de la simplicité outrée. On peut
  s'étonner de voir l'Empereur philosophe recommander à sa sœur
  de se montrer «dévote et recueillie à l'église», ajoutant que le
  plus grand impie devrait l'être par politique. Il était mieux
  dans son rôle en signalant l'inconvénient de la société des
  jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux étrangers,
  surtout aux Anglais dont les usages et les mœurs devenaient
  alors fort à la mode, au grand déplaisir du Roi.--Joseph II à
  Léopold, 11 mai 1777, et Mercy à Marie-Thérèse.

En ce qui touchait le jeu et l'exagération des plaisirs, Joseph II
avait raison. Était-il doué d'un esprit assez supérieur et pondéré
pour tout morigéner et critiquer sans apporter le remède? Ce que
l'on sait de lui ne le prouverait pas entièrement: s'il a laissé en
Allemagne la réputation d'un philanthrope utopiste à la recherche du
bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui
un Marc-Aurèle ou un saint Louis.

Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant
plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne
les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant
dans les détails, «gouvernant trop, mais ne régnant pas assez»,
a dit le prince de Ligne, parlant en libéral, mais agissant en
souverain absolu, le prince philosophe gâtait de vraies qualités
par d'indiscutables travers. «Les questions, confesse le baron de
Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait
ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis.»

Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succès, qu'il
ait inspiré un vif intérêt même aux personnes les moins disposées à
se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une
petite bourgeoise orgueilleuse et destinée à jouer un rôle quelque
vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre à Sophie
Cannet, la future Mme Roland, écrivait à cette époque: «L'Empereur
est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la Reine (la
petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand
sans excès, bien campé, blond sans être roux. Il annonce la bonté et
a tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout,
quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre. Il visite les hôpitaux,
les monuments, il se rend toujours là où il n'est pas attendu, et
saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles.» Voilà
une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-goût
de ces «flambeaux de la vérité» et de ces «masques de l'imposture»,
dont s'émailleront les discours des rhéteurs de la Révolution. Mais
Marie-Jeanne à cette heure d'une visite impériale ne songe guère à
revendiquer des améliorations sociales, ni à sacrifier sur l'autel de
la Liberté, elle admire un souverain absolu dans la simplicité de son
allure, dans son maintien, dans sa manière de s'intéresser à toutes
choses. «Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance
par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est
conséquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant
incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leur faste.
Il garde son incognito et en jouit parfaitement.» Jusqu'à sa mise
qui se trouve en conformité avec son programme voulu de simplicité:
un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule
boucle à la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'était là un
costume modeste bien en rapport avec le rôle de conseiller somptuaire
qu'a assumé le frère de Marie-Antoinette.

  [34] Il avait passé en revue les manufactures et les arsenaux,
  rendu visite à Geoffrin et à l'Institut, à Mme du Barry et à
  Buffon (avec le grand naturaliste, il avait à réparer une bévue
  de son frère Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de
  luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait causé avec économistes
  et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout,
  peut-être sans grand esprit de suite. Ce séjour, comme l'écrivait
  Louis XVI à Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi
  de Prusse. Et, d'ailleurs, c'était vrai.

  Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes
  discordantes.

  Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui
  pourtant était le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait
  valu la Dauphine à la France.

  Le duc était venu à Versailles le jour de la cérémonie des
  cordons bleus et au jeu de la Reine, «mais il n'y a rien eu de
  bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu
  personnellement à Vienne, écrit le comte de Viry, si ce n'est
  que le Roi Très Chrétien a laissé apercevoir de nouveau, à cette
  occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre
  qui est retourné mardi dernier à la campagne.»

  Joseph II avait traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup.

  Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question
  brûlante. L'entrevue se passa ainsi, d'après la dépêche du comte
  de Viry, ministre de Sardaigne.

  «Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de
  la France dans les circonstances actuelles.

  «--Je le sais, a répondu le secrétaire d'Etat; mais le conseil
  du Roi a pensé sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de
  vingt-deux ans signalât le commencement de son règne par une
  guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre
  position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre
  qui pourrait causer un incendie général.--La France, répliqua
  l'Empereur, n'a rien à craindre, tant que durera notre alliance.
  Quant à moi, je me trouve dans des positions plus épineuses; il
  me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose
  vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le
  nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la
  maison d'Autriche n'a rien à craindre, tant que durera notre
  alliance.--Cette réponse, placée avec esprit et à propos, a fait
  sentir finement à l'Empereur, combien l'on pensait à Versailles
  que cette alliance lui était avantageuse. Aussi le prince a-t-il
  coupé court à ces matières...»

  [Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)]

  Paris l'avait séduit, la nation ne lui déplaisait pas, malgré
  sa légèreté, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui
  gouvernaient, malgré les belles phrases dont il les avait bernés,
  il conservait une haute idée des ressources de la monarchie, si
  le gouvernail était aux mains de plus habiles.

  Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de
  Choiseul avait été en place, disait-il,--à la satisfaction du
  Roi, et au vrai déplaisir de la Reine, sa tête inquiète et
  turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.»

  Par contre, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui
  avait laissé une haute idée de sa capacité (Mercy, t. III, p. 70).

  Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois était «un
  petit-maître», Mesdames de France étaient «nulles». Avec Louis
  XVI, il s'était ouvert sur bien des questions, et il avait semblé
  goûter sa conversation. En revanche, il écrivait à Léopold son
  impression intime: «Cet homme est un peu faible, mais point
  imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une
  apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore
  venu, et la matière est encore en globe.»

  Joseph II, qui prétendait tout savoir et morigénait tout le
  monde à fleur de jugement, était jugé par plus fin que lui.
  «L'Empereur, écrivait le comte de Provence à Gustave III, est
  fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments
  d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son
  air ouvert, cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les
  vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en
  maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand,
  loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses
  connaissances sont très superficielles.» (_Gustave III et la Cour
  de France_, t. II, 390.)

En fait, Joseph II est venu en France avec un double but:
sous couvert de s'informer du ménage de sa sœur et de donner à
Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient à se rendre compte
à la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une
rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavière, et
de l'état des forces de la France. Il venait de visiter le pays en
observateur sagace, et cela au moment même où les comtes de Provence
et d'Artois faisaient, à travers la France, des voyages dispendieux
et destinés à augmenter l'impopularité de la Cour: «Ils voyagent,
écrit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une
dépense affreuse et la dévastation des postes et des provinces.»

En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de
Marie-Antoinette avait été un mouvement d'humeur, puis elle s'était
montrée raisonnable et avait pris des résolutions. Elle cessait de
faire des promenades à Paris, d'assister au jeu de la princesse de
Guéménée. Elle semblait avoir pris goût à la lecture, s'entretenait
avec des personnes sérieuses, choisissait plus judicieusement les
personnes admises à lui faire la cour... Tout cela ne dura guère que
quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans
l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entraîna la Reine à une
nouvelle série de plaisirs et de distractions.

       *       *       *       *       *

L'Empereur partira enchanté de sa sœur qui a fait maintes
promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait
sérieusement à épouser Madame Élisabeth recevra-t-il une sanction?

Mme de Mackau a rencontré l'Empereur chez Madame Élisabeth, et, de
là, mille projets caressés, repoussés, repris encore. Pourquoi ne
pas le dire, même si c'est impossible? L'Empereur a semblé frappé
de l'aménité et du charme de Madame Élisabeth[35], sa physionomie
indiquait qu'il était fait pour la rendre heureuse, «et, dans le
vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est
impossible d'être plus aimable que cette jeune princesse». Et ce
beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard,
hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fumée:
«Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne
se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que
nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et réjouissons-nous
de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en préférant le
bonheur aux grandeurs et à l'opulence.»

  [35] «L'Empereur, écrit le comte de Viry, ministre de Sardaigne,
  n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage
  qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affecté de dire
  à Leurs Majestés très chrétiennes, à toute la famille royale,
  qu'il ne pensait pas à se remarier.» (Au roi de Sardaigne, 25
  avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publiée par
  Flammermont.)

Une réponse de M. de Bombelles que nous ne possédons pas a témoigné
la joie ressentie à Ratisbonne au reçu de la lettre de Mlle de
Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur,
aime les vers, ceux des autres et même les siens, hélas! car ses
lettres sont souvent inondées de ces lignes plus ou moins badines, à
peu près rimées, qu'au XVIIIe siècle on appelait de petits vers. Il
s'est contenté cette fois de citer quelques vers classiques et, comme
il suppose Angélique peu experte en la matière, il a souligné la
citation: les vers étaient de Boileau, il était bon de le rappeler.

Très sérieusement, Mlle de Mackau a commencé sa lettre du 28 mai,
datée de Montreuil où elle est au régime du lait pour enrayer une
grippe opiniâtre. Elle a remercié le marquis de ces promesses
d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour
sa mère. «Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous
m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous
ferez, je tiens cela presque aussi assuré que si je le voyais.»

Voici l'épigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire:
«Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientôt
je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point
qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous
me citez, j'ai été tout étonnée de les trouver dans l'_Enfant
Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant très extraordinaire qu'ils
ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis
persuadée que M. de Voltaire les avait volés à Boileau et que vous
étiez initié dans ce petit secret.»

La pointe railleuse achevée, la petite personne raisonnable qu'est
Angélique passe à d'autres sujets: les affaires de sa mère que le
marquis prend à charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa
rivale heureuse plaint de tout son cœur. «Quant à ma façon de penser
sur Caroline, je serais indigne de vous si cela était autrement. Une
personne malheureuse est toujours un objet intéressant pour une âme
sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait
près de moi; il ne dépendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle
trouvera toujours en moi une véritable amie.»

Elle lit, elle travaille dans «son petit château[36]» de Montreuil,
elle tâche de se rendre digne de son «savant mari». Et de la carrière
de ce mari dont dépendra la tranquillité de tous les siens, elle
s'occupe déjà. Sa mère a vu le ministre, M. de Vergennes, et M.
Gérard de Rayneval, premier commis des Affaires étrangères; ils ne
sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long congé pour aller
à Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de
deux mois pendant que la Diète le réclame, ce n'est pas possible:
quinze jours tout au plus. «Autrement vous feriez très mal et je
serais fâchée tout rouge.»

  [36] «Ce petit château», on l'a déjà dit, était une modeste
  maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin
  communiquait avec le parc de la princesse de Guéménée. La maison
  de la comtesse de Marsan était un peu plus loin dans la même rue.

Si elle donne des conseils de carrière, la petite ambitieuse, elle
accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres
de juin est pénétrée d'une soumission qu'elle s'efforce de faire
paraître relative, mais que l'on sent, malgré les réticences, prête à
se montrer entière. «La raison vous guidera sûrement dans ce que vous
me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien
aise que vous ayez marqué un trait noir sur tous les _je veux_ des
maris; ils sont bien désagréables pour une femme. Vos prières seront
toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous
faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose
volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce
vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.»

Bien que ne devant être célébré qu'en janvier le mariage est annoncé,
et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle
famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui écrit d'Allemagne
plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la
comtesse de Bombelles, femme du frère du marquis, qui fait un effort
pour paraître aimable. «Elle m'aime beaucoup, dit Angélique un peu
sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.»
Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame
Élisabeth; la princesse de Guéménée la mène à l'Opéra voir un nouvel
opéra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fièvre tierce, il n'y a pas de
séjour à Compiègne; Angélique s'en console aisément, car «Compiègne
l'ennuie», et elle s'est dit: «A quelque chose malheur est bon.»

A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame
Élisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitôt la nouvelle qui
l'intéresse particulièrement à son frère: «Mme de Brancas est dame
d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de
Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et
les appointements, mais cela l'éloigne de Madame Élisabeth.»

Si la nouvelle était vraie, c'eût été peut-être un changement dans
la situation de sa future belle-sœur. Puisque son frère avait
d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans à Versailles,
pourquoi ne pas faire nommer sa femme «dame de compagnie» pendant
ce temps. Par intérêt de famille, Mme de Reichenberg observe: «Il
serait bien désirable qu'il y eût une femme de notre nom à la cour, à
cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: «Notre chère petite
belle-sœur connaît bien sa princesse et sûrement serait mieux auprès
d'elle qu'aucune de ces dames.»

A la fin de cette lettre de novembre, où elle annonçait prématurément
au marquis la constitution de la maison de Madame Élisabeth, se
trouve rappelé un fait historique qui a déjà frappé quelques
écrivains et qui mérite d'être noté en passant.

Mme de Reichenberg, s'ennuyant à Waldeck, s'est plongée dans la
lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, écrit-elle, une
anecdote qui pourra peut-être lui servir un jour. Il s'agit, comme
on va le voir, d'un mariage inégal et elle prévoit ce qui pourrait
arriver à la mort du landgrave; or ce mariage inégal intéresse
l'histoire européenne. Le fait est connu dans sa donnée générale, il
l'est moins dans ses détails.

Le point de départ est celui-ci: en 1693, le duché d'Hanovre fut
érigé en électorat par l'Empereur Léopold, en faveur de la branche
cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick était divisée en
trois branches: la première s'appelait Brunswick-Lunebourg, la
deuxième Zell, et la troisième Hanovre. Il était naturel de penser
que les deux branches aînées s'opposeraient à l'érection d'un
neuvième électorat en faveur de la branche cadette; le prince de
Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc
de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engagé à donner son
consentement: «Il avait épousé une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un
gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait
obtenu de l'Empereur Léopold, que la duchesse jouirait des mêmes
prérogatives que si elle eût esté épousée de la main droite, en sorte
que, si de ce mariage, il fût provenu des enfants mâles, ils auraient
succédé légitimement et sans contradictions.»

Les deux époux en mourant ne laissèrent qu'une fille qui épousa ce
même Ernest-Auguste, évêque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel
électeur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien désirer de plus
avantageux que de faire sa fille électrice ne s'opposa point à ce
que fût érigé un nouvel électorat: «De cette électrice descend toute
la maison de Hanovre qui règne aujourd'hui en Angleterre, et par
conséquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme
était la sœur du feu Roi d'Angleterre.» Mme de Reichenberg en tire
des conséquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler
au cours de ce récit, et c'est pourquoi nous y insistons: «De cette
anecdote, dit-elle à son frère, vous savez ce que nous devons
conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que
l'Empereur ne peut pas rendre à une femme les prérogatives que les
préjugés lui ont ôtées, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire
aucun tort à la succession.» Si l'on envisage la question à un point
de vue d'histoire générale, elle offre un intérêt: la généalogie
donnée par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell
descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son
nom seul est estropié; la demoiselle du Poitou s'appelait Éléonore
Dexmier d'Olbreuse et appartenait à la famille de Jean V Dexmier d'où
descendent également les Dexmier d'Archiac représentés aujourd'hui
par le comte d'Archiac. A cette dernière branche se rattachaient la
célèbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en réalité Saint-Amarand)
et sa fille Émilie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon
assez mélangé et furent guillotinées dans la fameuse fournée des
Chemises rouges[37].

  [37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Mésalliance dans
  la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la
  _Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G.
  Lenôtre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle
  d'Olbreuse, et un livre récent de M. H. d'Alméras, _Emilie de
  Saint-Amaranthe_.

  Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable
  ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de
  Rohan et le duc d'Enghien_ (Émile-Paul, 1905).

Le marquis de Bombelles se préoccupait-il à ce moment de généalogies
princières qui devaient fournir à sa sœur un précédent pour se faire
reconnaître princesse? C'est fort peu probable. Les prétentions dont
Mme de Reichenberg le harcèlera sans cesse, surtout l'année suivante
quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il
s'apprêtait à revenir à Paris pour hâter les préparatifs d'une union
désirée avec ardeur des deux côtés.

       *       *       *       *       *

Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778, à l'église Saint-Louis, à
Versailles, quatre jours après le contrat qu'avaient signé le Roi
et la Reine[38]. Madame Élisabeth avait obtenu de Louis XVI pour
son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 écus et la
promesse d'une place de dame pour accompagner auprès de sa personne,
quand sa maison serait formée. La manière dont elle annonça cette
faveur à Mlle de Mackau peint le cœur de la princesse: «Enfin! tu
seras à moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le
rompre[39].»

  [38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours précédents.

  [39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de
  Reichenberg.



CHAPITRE II

1778

  Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
    son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
    et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le
    comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
    princesse de Guéménée.--Constitution de la maison de Madame
    Elisabeth.--Correspondance entre les deux époux.--Le comte
    d'Esterhazy.--Premières promenades à cheval.--Quelques
    semaines à Ratisbonne.--La princesse de Fürstenberg.--A
    Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de
    Naillac.--Un concert à Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin.


Le mariage conclu, les deux époux passèrent un temps assez court à
Versailles, à l'_Hôtel d'Orléans_[40], chez le baron de Breteuil.
Du moins, la séparation d'usage à l'époque quand les mariés ou l'un
d'eux était trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel
reçut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au
ton qui règne dans leurs lettres, car à peine se sont-ils compris et
ont-ils jeté les bases d'une affection aussi solide que passionnée
que leur destinée les sépare.

  [40] Situé rue Colbert.

Est-ce à cet éloignement fréquent, à l'interruption constante de
cette vie intime qu'il faut attribuer la durée et le diapason
toujours égal de cette affection conjugale dont le monde des cours
offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles à ces
femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des
mois, pendant des années, attendent celui qui navigue au loin et
cherche à illustrer le nom que porteront les enfants.

Le devoir de la jeune femme l'attachait à Versailles quand bien même
la bonté de Madame Élisabeth eût été insuffisante à l'y retenir. Là
elle veillera à la carrière de son mari, pensera à son avenir au lieu
de s'occuper de ses plaisirs. Qualité ou défaut, l'ambition mène les
hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mécaniquement et au
jour le jour; Bombelles n'avait jamais échappé à cette obsession
quand il était célibataire; raison de plus d'être ambitieux du jour
où il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et
ces rêves d'ambition[41] il les a aussitôt inculqués à «son ange».
L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voilà, ce semble,
une explication toute naturelle de ces longues séparations, qu'avec
des désirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et
moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'éloignement, s'en
plaignaient parfois amèrement, mais s'inclinaient forcément devant la
nécessité. L'expression de leurs regrets et de leurs espérances nous
aura du moins valu une correspondance où les anecdotes politiques
alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien
comme le psychologue doivent y trouver à glaner.

  [41] «Qu'une vie est belle, a écrit Pascal, lorsqu'elle commence
  par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.»

  Bombelles menait les deux de front.

Dès le commencement de février, rappelé par les événements de
Bavière[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son
poste emmenant avec lui sa jeune sœur. Sa femme l'a accompagné
jusqu'à Strasbourg; à peine de retour à Paris, elle lui écrit le
«cœur bien gros», car elle se sent «isolée et comme un corps sans
âme». Elle a pris seize ans le 24 février. «Que d'événements viennent
de se passer, et la fin de l'année ramènera-t-elle des jours heureux!»

  [42] Voir chapitre suivant.

La voici «dame», présentée au Roi et à la Reine, aux princes, au
duc d'Orléans[43] et à la duchesse de Chartres[44], s'occupant, à
peine entrée à la Cour, de son frère le baron de Mackau, qui veut
vendre son bâton de capitaine au régiment de Berchenyi. A ce propos
apparaît le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dévoué de M.
de Bombelles, le serviteur fidèle, à l'avis souvent écouté par
Marie-Antoinette, et, à voir combien souvent est évoqué le nom du
grand seigneur hongrois, personnage resté un peu énigmatique dans la
vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service
de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont
connue à la cour de Louis XVI[45].

  [43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de
  Bourbon-Conti, remarié secrètement à la marquise de Montesson,
  mort en 1785.

  [44] Louise-Marie-Adélaïde Bourbon-Penthièvre, femme de
  Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalité), morte en 1821.

  [45] Sur les Esterhazy, voir _Fantômes et Silhouettes_,
  Emile-Paul, 1903.

Ces occupations de cour et de famille ont permis à Mme de Bombelles
de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est
réel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe à celle de
sa fille. «La privation est cruelle», et elle la ressent vivement
moralement et physiquement.

Deux jours après, Mme de Bombelles réinstallée à Versailles semble
un peu remontée, car elle a reçu les nouvelles attendues de son
mari. Quel plaisir à recevoir cette lettre mêlée de tendresses et de
folies «qui l'a fait à la fois pleurer et rire». Il y a là sans doute
quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime à les
raconter et qui, un instant, a déridé la petite veuve. Quant à avoir
envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres
l'a invitée à son bal; elle a pu s'excuser, étant souffrante. Il n'en
est pas de même du bal donné par sa tante, la marquise de Soucy, car,
si elle n'y allait pas, on dirait «qu'elle est une bégueule», et par
le fait elle y paraîtra, quitte à «passablement s'y ennuyer».

N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'être grosse? Cette joie d'une
nouvelle prématurée que n'établissait aucune certitude a été de
courte durée et, dès maintenant, cette antienne reviendra dans ses
lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite épousée de
seize ans appelle de tous ses vœux une maternité qui pouvait encore
se faire attendre, et cela à une époque--«déjà», pourrait-on dire en
observant ce qui se passe aujourd'hui--où il était peu de mode dans
la société d'avoir des enfants, et où l'échéance même du premier
était volontiers reculée.

Mme de Bombelles a pris sa semaine auprès de Madame Élisabeth dans
les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments
de la princesse qui «voudrait bien être dans la poche» de son amie,
quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet
vague, des questions en vue de ce voyage.

Ce qui est important et ne saurait être indifférent à M. de
Bombelles, c'est que Madame Élisabeth l'a emmenée chez le Roi.
Celui-ci a beaucoup regardé la marquise. Madame a dit à Madame
Élisabeth que son amie «embellissait tous les jours»; enfin la Reine
lui a adressé quelques mots.

Les jours gras sont arrivés; aussi s'ingénie-t-on chez Madame
Élisabeth à trouver quelque idée nouvelle pour s'amuser. «Nous avons
joué une comédie de notre tête, écrit Mme de Bombelles le 5 mars,
vous jugez si c'était beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est
décoiffée et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un
grand taffetas vert qui lui entourait la tête et le corps, et elles
ont chanté un dialogue d'un ivrogne et d'un pénitent qui est de
Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drôle
que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus.» Et,
après ces innocentes folies, on a dansé jusqu'à minuit, au grand
amusement de Madame Élisabeth.

  [46] Veuve du marquis de Rosières Soran, fille de Donatien
  de Maillé, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et
  d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace,
  comte de Hénin-Liétard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle
  avait eu de son premier mariage une fille qui épousa le marquis
  du Muy, fils du maréchal.

  La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nommée dame
  de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas à jouer de rôle à la
  Cour, mais elle était très appréciée dans le monde des lettres,
  et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnommée la _Mère
  des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et
  son ajustement très soignés, ses petites grâces malicieuses et
  ses coquetteries, c'était une charmante petite vieille. Elle
  était généralement accompagnée de sa fille Delphine, mariée
  depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda
  pas à devenir aussi dame de Madame Elisabeth.

On passera sur des petits détails de cour ou de société, commencement
du portrait de Madame Élisabeth par J.-B. Martin, représentation du
_Milicien joueur_ chez la princesse de Guéménée, gentillesses et
enfantillages de Madame Élisabeth, pour arriver à l'aventure qui
motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure
fort connue, mais sur les conséquences de laquelle Mme de Bombelles
apporte quelques détails nouveaux.

Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait
toutes les femmes et, de préférence celles qu'il aurait dû respecter
avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en même temps la
dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le congé assez
brusque donné à cette dernière avait été attribué à la jalousie de
la princesse dont on avait blâmé la colère. Or, le mardi gras de
cette année 1778, le comte d'Artois était au bal de l'Opéra, donnant
le bras à Mme de Canillac. De son côté, la duchesse de Bourbon y
assistait, donnant le bras à M. de Roncherolles, propre frère de Mme
de Canillac. A l'abri de leur déguisement, les deux masques, qui
n'étaient pourtant pas absolument sûrs de se reconnaître, échangèrent
des paroles piquantes, puis amères. Le comte d'Artois, s'étant
échauffé un peu plus et perdant toute bienséance, tint des propos
assez lestes pour que la princesse offensée voulût lui arracher son
masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son éventail
en disant: «Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me
tenir de pareils propos.»

Le prince piqué au vif voulut se venger et, séparant brutalement
la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur
la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des
_Correspondances secrètes_, puis chacun disparut.

Malgré le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de
Chartres l'ignora d'abord; le prince de Condé qui était à Chantilly
avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours après par son
premier écuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitôt à M. de
Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut éviter
d'être médiateur en disant: «Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va
pas, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé.» Le prince
se fâcha et parla si haut que le ministre se crut obligé d'en aller
rendre compte au Roi. Voulant éluder l'affaire, celui-ci répondit:
«Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le
prince de Condé entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.»

Quand le Roi se décida à faire venir son frère, le public faisait
déjà des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort étonnant que
les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hésitations,
des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses,
sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de
faire des excuses à la duchesse de Bourbon, mais cette proposition
fut rejetée après bien des débats et des médiations. Il fut décidé
que le prince de Condé ferait des excuses au nom de la duchesse de
Bourbon, pour s'être servie d'un terme injurieux envers le frère du
Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa
vivacité à la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement
qui ne fut pas accepté. Les partis restaient en présence sans se
décider à sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon
continuait à se montrer très animée, la Reine persistait à défendre
le comte d'Artois. Un duel était la seule issue possible, mais aucun
des princes n'avait envoyé de témoins à l'autre. D'un autre côté,
le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les
ducs réunis chez le prince de Condé avaient arrêté entre eux que,
si le frère du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon,
«les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs;
que son régiment même ne le reconnaîtrait plus pour digne de le
commander». Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes
se déciderait à envoyer des témoins à l'autre? Après bien des
tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier.

Le dimanche, il dit et répéta qu'il irait, le lendemain lundi, à une
certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au
duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et à ne pas tarder
davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de
Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son
capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure après,
accompagné du chevalier de Crussol. Ils allèrent au-devant l'un de
l'autre avec beaucoup de vivacité. Le comte d'Artois dit au duc de
Bourbon: «Vous me cherchez, me voilà.--Je suis ici pour exécuter
vos ordres», répondit le duc. Les princes se battirent en chemise.
«Ils se battirent très bien, écrit Mme du Deffand à Horace Walpole:
le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sang-froid;
ils se portèrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la
septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que
c'était assez.--Êtes-vous content? dit le comte d'Artois au duc
de Bourbon.--Monsieur, répondit celui-ci, je n'oublierai jamais
l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras,
embrassa son cousin, et tout fut dit.»

A la Cour, on était très inquiet pendant ce temps. Sans exagérer
l'inquiétude de la Reine pour son beau-frère, comme l'a souligné
Bezenval[47], il est à croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu
empêcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en eût été
si heureuse. Dans l'après-dîner, alors qu'on ignorait encore
l'issue du duel, les princes parurent à la Comédie-Française, à la
représentation d'_Irène_[48]. L'entrée de la Reine avait été peu
applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant
le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avança la tête hors de
la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit
également.

  [47] C'est à ce propos que Bezenval, qui s'est mêlé de l'affaire
  comme témoin du comte d'Artois _avant_, mais est arrivé _après_
  le duel, se laisse aller à des épigrammes contre la Reine qui l'a
  reçu dans ses petits appartements, «simplement, mais commodément
  meublés». Je fus étonné, non pas que la Reine eût désiré tant de
  facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer.» Bezenval se
  vengeait d'avoir été, peu de temps auparavant, remis à sa place
  par la Reine, que ses assiduités importunaient... (Voir dans
  les _Mémoires_ de Mme Campan, t. I, la réfutation des dires de
  Bezenval.)

  [48] Cette assez mauvaise pièce fut pourtant applaudie; mais, dit
  Mme du Deffand, c'était plutôt Voltaire qui en était l'objet que
  la pièce. L'auteur fut couronné de fleurs, et Vestris lui adressa
  un impromptu qui finissait par ces vers:

    Voltaire, reçois la couronne,
    Que l'on vient de te présenter.
    Il est beau de la montrer,
    Quand c'est la France qui la donne.

  Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assisté à
  Versailles à la représentation de la pièce jouée à Paris, donne
  ces détails.

Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'était pas
terminé. Aussitôt son retour à Paris, le comte d'Artois avait écrit
au Roi qu'il n'avait pu éviter de lui désobéir et qu'il le priait
de pardonner aux deux coupables. «Je réclame, disait-il, la tendre
amitié de mon frère, soit que sa clémence, soit que sa sévérité
prononce, et j'espère qu'il ne fera aucune distinction entre mon
cousin et moi.» Le lendemain, le comte d'Artois reçut l'ordre de se
rendre à Choisy, et le duc de Bourbon à Chantilly. Leur exil dura
huit jours et, le 25 mars, ils venaient à Versailles remercier le
Roi[49].

  [49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre
  de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrète_, édit.
  Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mémoires de
  Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mémoires secrets_.

Une fâcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait
fait naître et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait
donc fort bien. Une seule personne peut-être, dont le nom avait été
prononcé avec dédain aurait pu se montrer discrète et ne pas rappeler
l'attention sur elle, c'était Mme de Canillac. «A sa place, écrit Mme
de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparaître et je me
serais cachée dans quelque coin de la terre. Elle me faisait pitié,
malgré toutes ses étourderies, j'avais conservé pour elle l'amitié
que vous me connaissez, mais c'est passé, je ne l'aime plus.» La
jeune femme avait peut-être raison d'éviter Mme de Canillac dont la
conduite était loin d'être à l'abri des reproches. La princesse de
Guéménée la protégeait, mais l'on disait dans Paris que son amour
pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, «lorsqu'elle venait chez
elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes». De là, le peu
d'entraînement de Mme de Bombelles à souper chez Mme de Guéménée:
«J'ai peur, écrit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que
lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la
remplace.» Situation délicate qui embarrasse fort la jeune femme, car
sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et «il est
impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amitié
chaque fois qu'elle me voit».

  [50] Mme de Canillac, malgré l'aventure, allait être nommée en
  titre dame pour accompagner Madame Elisabeth.

Cela l'amène à faire ces réflexions bien sensées pour son âge: «Si
vous étiez ici, cela ne m'inquiéterait pas un instant parce que vous
y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile,
avec la plus mauvaise volonté du monde, de dire du mal d'une femme
qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est
de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut
que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de
blâmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni à mon âge
ni à ma position, d'avoir l'air si décent et si honnête qu'on ne
puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je
ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce
que j'ai assez bonne opinion de Mme de Guéménée pour croire que, si
elle voyait le moindre danger pour ma réputation, à ce que j'aille
chez elle, elle ne m'y engagerait pas.» Peut-être Mme de Bombelles
s'exagérait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de
Guéménée. Celle-ci en revanche, habituée à une vie de luxe et de
plaisir à outrance, au point de s'en ruiner de façon non douteuse,
ne s'était jamais rien refusé[51]; laissée entièrement libre par son
mari occupé par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le
scrupule moral d'arrêter une jeune femme, si la pente était devenue
glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avisée en
ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu;
sûrement elle gagnerait l'approbation de son mari, à qui elle disait,
en finissant sa tirade morale: «Je crois que vous serez de mon avis
sur tout ce que je viens de vous mander.»

  [51] Le salon de Mme de Guéménée n'était pas prude, on y jouait
  un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer
  beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclamé, non sans des
  épithètes peu flatteuses pour la princesse de Guéménée, à son
  voyage de l'année précédente.

Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Condé[52] va épouser
le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'épouser un
M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Razé.

  [52] Fille du prince de Condé et d'Élisabeth Godfried de
  Rohan-Soubise, à qui le marquis de Ségur a consacré de très
  intéressantes pages: _la Dernière des Condé_ (Calm. Lévy, 1899).
  Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais
  (Lettres publiées par Ballanche, 1827, rééditées par Paul
  Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le
  nom de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde.

Une visite politique: Franklin a été reçu par le Roi et la famille
royale; «il a l'air très vénérable et se coiffe comme un paysan».
Cette visite entraîne un déplacement aux Affaires Étrangères. M.
Gérard de Rayneval, premier commis, avait d'abord été désigné pour
traiter avec Franklin, tout en résidant à Paris, mais le représentant
des États-Unis ayant fait connaître «que le Congrès serait trop
flatté de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refusât cette
satisfaction honorable», Gérard fut désigné pour ce poste et partit
pour l'Amérique.

La constitution définitive de la maison de Madame Élisabeth
devait mettre en mouvement les intrigues et les compétitions.
Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac
y a plusieurs représentants. La comtesse Diane, sœur de M. de
Polignac, va être nommée dame d'honneur, la marquise de Sérent
(née Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de
Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhémar, premier écuyer;
M. de Podenas, écuyer; l'abbé de Montaigu, aumônier. Outre Mme de
Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient déjà le
service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran,
Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait
nominativement sous-gouvernante des Enfants de France.

Comme par le passé, c'était Mme de Causans qui dirigeait
effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane
de Polignac vouloir jouer son rôle. Ce dernier choix n'était pas
heureux; outre que les siens jouissaient déjà de grandes faveurs à
la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore
qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, «laide
en perfection», très spirituelle, mais assez méchante, avait une
détestable réputation[53].

  [53] Plus tard seraient nommées dames: la vicomtesse d'Imécourt,
  la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La
  Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mérinville, la comtesse
  de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la
  comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, née
  Causans (_Almanach royal_, de 1778 à 1789).

Cette installation rendue définitive à la petite Cour de Madame
Élisabeth n'empêche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour
rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera à Strasbourg
avec sa mère, et, si les occupations du marquis l'empêchent de
venir jusque-là, elle poussera jusqu'à Ratisbonne. «Rien au monde
ne pourrait m'empêcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme
tendre; votre présence me fait une peine que rien ne peut adoucir
et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le même
plaisir que j'éprouvais, lorsque vous étiez là... C'est une privation
continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part
des pensées qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si
bien que vous ce que je souffre de notre séparation, je le sens aussi
vivement.» Ces premières lettres du marquis manquent, mais les très
nombreuses qui restent nous font aisément deviner la partie tendre
des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est réservé et
chastement affectueux, autant celui de son mari est passionné et
brûlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair
qui gémit de l'absence après une trop courte et délicieuse possession.

Si amoureuse qu'elle soit et si attristée qu'elle se dise par la
séparation, Mme de Bombelles est la moins à plaindre des deux époux.
N'a-t-elle pas sa mère, sa sœur, la marquise de Soucy, toute une
société qui l'apprécie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amitié
bienveillante et sûre d'une princesse qui tient peut-être un peu
égoïstement à sa «Bombelinette», mais qui pourtant n'est pas femme à
la séquestrer entièrement et admet sincèrement l'idée qu'elle devra
la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette
intimité tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? «Dis
bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des
congés, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit éprouver
de t'avoir par celui que j'éprouve moi-même.»

Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Château et, tout
gentiment, Madame Élisabeth vient la voir chaque matin. Souvent
elle fait apporter son déjeuner, et toutes deux, assises près de la
fenêtre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences
dont Mme de Bombelles a le bon droit d'être fière; la simple et
bonne Madame Élisabeth ne varie pas dans ses amitiés que rien ne
viendra troubler. Elles allaient avoir bientôt à se réjouir toutes
deux, car officiellement, et réellement cette fois, on annonçait la
grossesse de la Reine. Ce «mal au cœur» depuis si longtemps attendu
réjouissait tout le monde, excepté le comte de Provence[54] et
les envieux de la Reine[55]. «Vous n'avez pas idée, écrit Mme de
Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore
un peu, mais on l'espère presque autant qu'on le désire.»

  [54] «Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune,
  écrira-t-il à Gustave III... Je me suis rendu maître de moi à
  l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite
  qu'avant, sans témoignage de joie, ce qui aurait passé pour
  fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous
  pouvez aisément m'en croire, je n'en ressentais pas du tout;
  ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse
  d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre.» Madame et
  la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude très
  convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de désagréables
  réflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai à
  août).

  [55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette
  grossesse, voyaient l'affermissement du crédit de la Reine sur
  l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur
  était plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas
  à la Reine son goût pour Choiseul et son peu de sympathie pour
  les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux était jeté dans
  l'OEil de Bœuf, et l'auteur, découvert mais non poursuivi, était
  Champcenetz.

Comme on peut le prévoir, en apprenant la constitution de la maison
de Madame Élisabeth, M. de Bombelles se vit partagé par deux
sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui
s'attachait définitivement son amie et envers le Roi qui assurait
ainsi l'existence matérielle de sa femme; le second, de tristesse, en
constatant que le fossé se creusait plus profond entre Angélique et
lui. «Plaignez-moi, écrit-il dans un jour de mélancolie; plaignez-moi
du tourment que j'endure d'être si loin de vous; chaque jour me le
rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez
tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un cœur
tout à vous à en être séparé. Cela me donne par moment une humeur
dont je ne suis pas toujours le maître.» On ne peut comparer leurs
situations réciproques; elle «a des distractions»; lui, est «rongé
de regrets en songeant aux privations qu'il éprouve». Mettant en
parallèle leurs deux affections, il dit encore: «Vous n'aimez que
le marquis de Bombelles, homme tendre, honnête, mais qui a mille
semblables. Moi, j'aime Angélique qui, dès l'enfance, se distingua à
mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une âme naïve, charmante,
un caractère bien supérieur au mien; de là, s'ensuit que nous ne
pouvons sentir avec la même vivacité une absence dont les pertes
qu'elle entraîne sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je
ne serai jamais complètement heureux que lorsque je serai près de
vous.»

La raison lui commande de se résigner à ce qu'il ne peut empêcher;
il ne demandera pas à sa femme de fausses démarches, car «leur peu
de fortune prescrit bien des lois que son cœur maudit.» Être obligé
de se laisser arrêter par des considérations matérielles, quand on
aime passionnément, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme
que pour «étayer les démarches de l'ambition ou pour assurer leur
revenu soient satisfaits de ce faible lien», passe encore; mais pour
lui la félicité n'existe que «dans l'union constante de deux êtres
destinés à n'être jamais séparés». Ces pensées lui ont été suggérées
par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin
d'union entre deux époux qui s'aiment, admet difficilement que le
marquis désire faire venir sa femme à Ratisbonne, dans le cas où il
ne lui serait pas possible de s'éloigner pour cause politique. Et ce
mot de congé prononcé par Madame Élisabeth lui a fait sentir toute
la dureté de la séparation. Songeant à la formation de la maison de
la princesse, il a vu là un «enchaînement nouveau», l'engagement de
ne donner que des moments à son mari que son état conduira longtemps
dans des pays éloignés». Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'époux
attristé. «Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Supposé
qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du
bonheur pour une femme, il cesse d'en être la base, et souvent elle
finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de
foi adressait à un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance à
laquelle son absence avait donné lieu: «Que si elle pouvait aimer les
absents elle aimerait Dieu.»

Ces inquiétudes doivent-elles fâcher sa femme et l'indifférence lui
conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette réflexion: «Mon mari
m'aime au-delà de toute expression, il succombe parfois au chagrin de
vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son
amour assurera le bonheur de mes jours.»

Beaucoup moins mélancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du
25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouvée
jouer un petit rôle dans une négociation de cour. Avant de donner la
place de premier écuyer de Madame Élisabeth à M. d'Adhémar, ami des
Polignac, Mme de Guéménée avait été chargée de la proposer au comte
de Clermont. Le duc d'Orléans ayant empêché celui-ci d'accepter,
la princesse, d'accord avec Madame Élisabeth, pensa au comte
d'Esterhazy. Mme de Bombelles est chargée par Madame Élisabeth de
pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir
le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la
marquise lui dit qu'elle est chargée de se jeter à ses pieds, de le
supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part
de Madame Élisabeth qui le prévient qu'on lui proposerait la place
de premier écuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser.» Ici
Madame Élisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge
de la lettre: «Angélique n'a jamais rien écrit au monde de plus vrai,
cela aurait fait le bonheur de ma vie.» Comment cet Esterhazy dont
Marie-Thérèse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et
qu'elle décorait du surnom de «freluquet» était à ce point nécessaire
à la famille royale, que Madame Élisabeth, partageant l'engouement
de sa belle-sœur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le
déclarait utile à son bonheur!

Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances
de Madame Élisabeth et insiste sur «les fortes raisons» qui lui
faisaient désirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne
se laissa pas séduire; il répondit: «qu'il était très flatté des
bontés de Madame, qu'elles étaient bien faites pour le faire passer
sur toutes considérations», mais qu'il priait Mme de Bombelles de
représenter à la princesse que, «n'ayant jamais demandé ni désiré
de place, il lui était impossible d'en accepter une qui n'était pas
la première dans sa maison, surtout la première étant destinée à
une personne qui n'était pas faite pour passer avant lui[56], qu'il
donnerait pour raison à la Reine et à Mme de Guéménée l'amour qu'il
avait pour sa liberté, qu'il aurait cependant sacrifié au désir que
Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir».

  [56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur.

En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau
désintéressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces
étrangers qu'on reprochera tant à Marie-Antoinette de favoriser
outre mesure et dont elle prendra la défense en disant: «Au moins
ceux-là ne demandent rien.» Dans le cas présent le favori de la
Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses
mérites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il
espère mieux. N'était-ce pas assez qu'il fût colonel d'un régiment
de hussards, qu'il eût--malgré le comte de Saint-Germain et sur
l'ordre exprès de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi
qu'il désirait, qu'il fût pensionné[57] et logé par le Roi, ses
dettes une fois payées, surtout qu'on tolérât sa présence presque
continuelle à Versailles, qu'il fût le confident et l'ami de la
Reine[58]. On conçoit que quitter ce ministère officieux des grâces
pour une situation plus assujettissante qu'agréable ne devait guère
lui convenir; on comprend même mal que la Reine, qui se servait de
lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions délicates[59],
et n'avait nullement l'intention de l'éloigner de sa personne, eût
permis qu'on le lui proposât.

  [57] Les papiers trouvés dans l'armoire de fer ont appris que
  Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs à la Reine pour le
  comte Esterhazy.

  [58] Esterhazy jouissait de faveurs spéciales qui excitaient la
  jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes
  autorisés à tenir compagnie à la Reine, pendant qu'elle a la
  rougeole (été de 1779). Mercy se plaint, dès le 17 janvier, qu'il
  est autorisé, plus expressément que quiconque, à venir faire sa
  cour à la Reine, dans sa loge, à Versailles et à Paris. Cette
  distinction, qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et
  qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour,
  a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque
  surprise parmi cet ordre du public qui fréquente habituellement
  les théâtres.»

  [59] Voir les _Mémoires de Lauzun_, dans _Fantômes et
  Silhouettes, les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_, et
  les fragments de _Mémoires_ de Valentin Esterhazy, publiés par
  Feuillet de Conches.

On insista pourtant, à plusieurs reprises. Le lendemain à la revue,
à la fin du dîner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout
bas à Mme de Bombelles que Mme de Guéménée l'avait fait chercher
le matin, lui avait de nouveau proposé la place, que lui, l'avait
refusée en donnant pour raison sa liberté. Il l'avait ensuite répété
à la Reine qui s'en était entretenue avec lui; puis, Mme de Guéménée
ayant annoncé à Madame Élisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur
de lui être attaché, cette princesse lui avait exprimé ses regrets
avec tant de grâce qu'il en était enchanté et chargeait bien Mme
de Bombelles «de lui dire combien il était affligé de ne pas lui
appartenir». Ajoutant l'outrecuidance, à ses refus dédaigneux,
Esterhazy ne craignait pas, après s'être dit pour la vie le plus zélé
des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, «si jamais il lui
arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait
la permission de plaider sa cause, enfin d'être son agent toutes les
fois qu'il pourrait être assez heureux pour lui être utile.» Enfin
après le dîner il renouvelait ses regrets à la princesse et lui
offrait un petit livre où étaient inscrits les noms des officiers du
régiment du roi.

Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont
jouissait le présomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine;
que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son
intervention à Madame Élisabeth. Une femme seule, et encore en
situation exceptionnelle comme la princesse de Guéménée, eût eu le
droit de parler sur ce diapason à une Fille de France. Personne ne
s'en froissa, pas plus la petite princesse qui «répond toutes sortes
d'honnêtetés» aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles
qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son récit par
ces mots: «Ne parlez de cela à personne, c'est un grand secret...,
mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imaginé
que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote.» Elle a
raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir contée,
s'intéressant à tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami
n'ait pas pu profiter de la situation offerte.

       *       *       *       *       *

Projets, contre-projets et départ pour Plombières reculé, d'où
regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voilà ce
qui forme, avec des réflexions diplomatiques et des plaintes contre
le ministre des Affaires étrangères, le canevas des lettres un peu
monocordes qu'échangent en mai les deux époux. Le marquis a approuvé
Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant
d'égards respectueux envers la princesse de Guéménée qui a protégé
son enfance et marqué de l'intérêt au ménage. Aussi c'est avec peine
qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a été frappée
d'un coup de sang. Esterhazy le préoccupe peut-être davantage, car
cette amitié, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit à
un moment donné lui être fort utile. C'est de lui qu'on tient les
renseignements émanant du ministère, c'est par lui qu'on pourra
réclamer l'appui de la Reine le jour où l'«avancement» sera en jeu.

L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il
faut avouer que M. de Bombelles est piqué de cette tarentule à un
degré peu commun, et l'on conçoit que ses demandes incessantes
aient quelquefois lassé, et les bureaux du ministère, habitués de
tout temps à agir avec une lenteur aussi sage que désespérante, et
les protecteurs plus ou moins bien armés auxquels il a confié ses
intérêts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir
l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protégés et à qui
Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entièrement
sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mûr pour
une ambassade, et que la comtesse Diane d'un côté, et Esterhazy de
l'autre, le seconderont tièdement.

La vie de Cour est assez calme: une petite comédie, _Mélanide_, à
Montreuil, puis un déplacement à Marly. «La vie y est réglée comme un
couvent, écrit la marquise le 29 mai. Le matin, on va à la messe; à
midi trois quarts, je dîne avec Madame Élisabeth. Nous travaillons,
nous lisons, nous causons jusqu'à sept heures; à sept heures, nous
faisons une grande toilette pour aller au salon où l'on arrive à sept
heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu'à dix heures; après,
on soupe. Après le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'à
je ne sais quelle heure. Madame Élisabeth s'en va à minuit... et
puis nous nous couchons.» Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce
qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de
grosses différences. Pendant ce séjour à Marly, la Reine, qui avait
perdu un instant jusqu'à 1.000 louis, se trouvait à la fin en perte
de 600[60]. Un plus grave résultat se produisit un jour; on ouvrait
toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. «Il s'y introduisit
des fripons, écrit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait
de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis.» On
comprend si d'aussi fâcheuses aventures survenues au jeu de la Cour
excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61].

  [60] Dans l'année 1778, la Reine fit des différences énormes. A
  la fin de l'année, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre
  donné par l'abbé de Vermond au comte de Mercy.

  [61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de
  Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau,
  t. IV.

Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois
comédie ou danse. Madame Élisabeth ayant désiré monter à cheval,
des ordres sont donnés en conséquence. Mme de Bombelles doit-elle
l'accompagner? Oui, si l'on n'eût consulté que son plaisir; mais, la
comtesse Diane ayant insinué prudemment que la marquise, ne sachant
pas monter, pouvait faire encourir des dangers à Madame Élisabeth,
elle a suivi la première fois en carrosse pendant que la princesse
était à cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela «n'a pas
le sens commun» et déclare à Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle
monte à cheval, que cela l'amusera et donnera de l'émulation à
Madame Élisabeth, «qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur
serait chargé de lui montrer». Personne ne trouva à redire à cette
combinaison discutable, et la première promenade se passa sans
encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du goût pour le
cheval et qu'elle apprit assez vite à monter convenablement. Grande
joie du marquis qui, à Ratisbonne lui a déjà cherché une monture;
grande joie de Madame Élisabeth qui «raffole du cheval[62]».

  [62] Madame Élisabeth sera fort bonne écuyère, mais d'une
  hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. «Il serait
  peut-être désirable, écrit à cette époque Mme de Mackau à Madame
  Clotilde, qu'elle montât moins à cheval, mais c'est un goût
  dominant, et elle s'en porte à merveille, de manière que l'on ne
  peut guère la contrarier sur cet objet.» (Archives de la Maison
  royale de Savoie;--lettres communiquées aimablement par notre
  érudit confrère M. G. Roberti, professeur à l'Académie militaire
  de Turin.)

Plus que jamais désolé de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche
par tous les moyens à en sortir et brûle d'envie de reprendre du
service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme à l'en dissuader,
«car elle serait sûrement bien aise de lui voir faire de belles
actions», mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il
attende le retour du comte d'Esterhazy qui «doit être absolument sa
boussole dans son désir de se remettre au courant du métier de la
guerre».

On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'île
Maurice capturés par les Anglais. On sait en effet que, depuis la
fin de janvier 1878, un traité d'alliance avait été conclu entre la
France et les États-Unis, et que la guerre de l'Indépendance n'avait
rencontré que des admirateurs. Au printemps, la France se lançait
dans une aventure où beaucoup de ses enfants allaient se couvrir
de gloire, mais où en même temps elle allait épuiser ses finances.
Calculant mal les conséquences politiques de cette grosse question de
l'«Indépendance», tous applaudissaient à une guerre dont la France
ne devait tirer aucun profit. «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit
Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarquèrent pour
délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la
main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier
à la jeune République dont ils protégeaient les débuts: _Morituri te
salutant_.» Les succès des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette
excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang
militaire de M. de Bombelles s'échauffât aux nouvelles d'Amérique
et qu'il fût tenté, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que
devaient lui refuser à jamais les conférences de la Diète et les
ennuis de la succession de Bavière. Mais il en fut de cela comme de
maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de
jeunes ambitions et de mâles courages pour aller en Amérique courir
sus à l'ennemi héréditaire, tout en donnant l'indépendance à une
nation naissante; nul n'était besoin d'un ancien officier, éloigné
depuis plusieurs années de la vie active.

  [63] Voltaire, revenu à Paris le 10 février, après un exil de
  vingt-sept ans, était descendu chez le marquis de Villette, au
  coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui
  quai Voltaire). Il avait été reçu par la foule en triomphateur;
  les Académies réunies lui prodiguèrent des honneurs quasi
  souverains; la Comédie-Française lui décerna une couronne que
  le prince de Beauvau tint à lui mettre sur la tête... Il ne put
  résister à tant d'émotions. Il tomba dangereusement malade,
  refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, à
  l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques
  Rousseau, devenu hypocondre, mourait à Ermenonville, où le
  marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il
  est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa
  mort.

Deux mois passés avec sa femme qu'il est venu chercher à Strasbourg,
qu'il a conduite à Ratisbonne, puis ramenée à Strasbourg, donnent
à M. de Bombelles le courage d'attendre les événements et de
reprendre, si mieux ne se peut, la chaîne germanique. Leur affection
réciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu
à ce rapprochement de quelques jours; leur intimité n'en est devenue
que plus étroite et tendre, mais combien plus dure la séparation,
combien cruel, pour des êtres faits pour vivre ensemble, cet «au
revoir» dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'échéance prochaine.
Tout en caressant ses vagues et peu exécutables projets, rentrée à
l'armée d'un côté, retour à Versailles de l'autre, le marquis revient
à Ratisbonne en faisant l'école buissonnière, et chaque jour il
conte à sa femme ses impressions de voyage teintées d'une nuance de
mélancolie.

«Mes beaux jours sont passés et ne reviendront qu'avec vous, écrit-il
de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant
que sa statue n'eût été animée. Mon génie est éteint, mon esprit
amolli, et le bonheur qui m'avait accompagné dans toutes mes routes
m'a abandonné...» Le temps est affreux, les rivières débordent;
néanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il
n'est pas insensible.

Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admiré les environs de
Fribourg du côté de l'Alsace, l'entrée très large de la Souabe, puis
les gorges resserrées laissant à peine passage à une grande route
bordée par un torrent «qui, roulant sur des pierres prodigieuses,
forme de distance en distance des cascades magnifiques». Un souvenir
l'a frappé «au milieu de cette Thébaïde, car il rappelle le passage
de notre Reine: ce sont les barrières placées là en 1770 pour assurer
son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge
et blanc et font le plus charmant effet»... Passons sur l'auberge
où le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais où, en
revanche, il fait boire à sa santé quatre-vingt-dix paysans qui,
«l'œil morne et la tête baissée», attendaient le bailli, porteur des
ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer à la milice. Dans ce coin
de Forêt Noire, une réception princière attend le marquis, et il la
raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher à
Doneschingen pour le mener au château du prince de Fürstenberg. «Le
carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui précède la
voiture, la canne à la main, des soldats qui présentent les armes
bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade
à chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble
dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble à rien
c'est la figure de Mme la princesse régnante de Fürstenberg. Sous un
visage d'un rouge brun pend un goître de même teinture que ma vue
basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince
son époux, à une bosse près, est de la taille du comte de Sinsheim
que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque
demi-minute, ainsi que le ferait une figure à ressorts.

«La princesse fille qui a été élevée à Strasbourg avec votre sœur
de Soucy a en charge les manières françaises, elle rit de tout, mais
son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de
plus, complètement gravée de la petite vérole. Malgré ces agréments
elle a charmé son cousin qui est venu de Prague, à petites journées,
pour l'épouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et
princesses étaient rangés en haie, quand j'ai fait mon entrée. Deux
dames assez jolies étaient derrière les Altesses. Après les premiers
compliments, les condoléances sur le mauvais temps, les questions
parasites, j'ai répondu en bref que je venais de Strasbourg, que
j'étais à Ratisbonne, fort affligé de ne pas t'y ramener. Une des
deux jolies dames a pris la parole: «Je le crois aisément, Monsieur,
car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie.» Cette dame que
j'aurais volontiers embrassée est Mme de Neustein qui t'a vue à la
Comédie, lors de ton premier passage à Strasbourg. J'avais grande
envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le
concert était prêt.»

Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le
marquis en était «distrait par la princesse mère par une abondance
de paroles supérieure à celle qui coule dans sa cour». Ce sont
des histoires sur une cousine à elle, Mlle de Lochrum, qui a été
débauchée à Manheim par un prince allemand et qui vit déshonorée
maintenant à Paris; sur la princesse Thérèse de Tour et Taxis,
qui devait épouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu.
«Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre
enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne
voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde,
car vous savez bien que le monde, à ce qu'on contait, devait finir;
et mon prince lui permit de venir à Strasbourg avec moi, et nous y
avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon
Dieu a fait que le monde dure encore.» Avec résignation le marquis
disait oui à tout, et sa douceur établissait entre la princesse et
lui la plus grande confiance. Un dernier détail typique: après la
partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois
kreutzer par tête pour le loyer des cartons...

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui, à Strasbourg, a retrouvé
toute une smalah, sa mère, sa sœur Mme de Soucy, Mlle de Brassens,
enfin sa belle-sœur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac,
qui prétend à la main de cette dernière, est revenue à petites
journées à Paris. Les voyageurs ont visité Châlons et Reims, les
cathédrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles
sont tristes; elle vient d'être heureuse, quand ce bonheur se
retrouvera-t-il? A peine arrivée à Versailles, mille tracas la
pressent. Mme de Guéménée avait promis une place de sous-gouvernante
des enfants de France à sa sœur la marquise de Soucy[64]; tout est
changé: plus de place au premier enfant, on promet pour le second.
Autre souci pour la gratification concédée en principe au marquis et
remise à plus tard par les bureaux des Affaires étrangères. D'où des
démarches qui n'aboutiront pas auprès de M. de Maurepas, de M. de
Vergennes. Auprès du ministre elle doit s'occuper encore de son frère
et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que
Mme de Bombelles habite d'ordinaire à l'_hôtel d'Orléans_, quand elle
n'est pas de semaine, n'est pas prêt pour la recevoir.

  [64] Mme de Soucy sera, en effet, nommée sous-gouvernante deux
  ans plus tard.

A Marly, où peu de jours après la Cour s'est transportée, Mme de
Bombelles trouve, le 20 octobre, réception charmante. La Reine lui
demande des détails sur son voyage, sur ses plaisirs à Ratisbonne,
sur ses progrès en équitation; Monsieur lui pose des questions sur
la société qu'elle a fréquentée; la comtesse Diane, Mme de Maurepas
lui font mille «honnêtetés». Quant à Madame Élisabeth, il n'est pas
de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant
qu'elle est sûre de posséder la femme pour un temps.

L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de cœur lui a
semblé de bon augure, puis naïvement elle confesse qu'elle avait plus
dîné que d'ordinaire et qu'une fausse digestion était seule cause de
ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en réjouit, «le ventre de
la Reine est très gros». En bon courtisan, la marquise ajoute: «Mais
il lui va à merveille... Le Roi avait l'air de très belle humeur.»

Un demi-événement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu
à Marly.

Personne n'en a entendu parler, «ce qui ferait craindre que sa faveur
ne soit baissée». Cette «alarme» est de peu de durée d'ailleurs,
car Esterhazy ne tarde pas à arriver; il venait d'avoir la goutte
aux deux pieds et à une main et avait souffert le martyre. Mme de
Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait être
que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine,
Esterhazy plus en faveur que jamais.

Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois,
qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments
réitérés de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite
marquise, mais comme à tous ces hommages et à ces gracieusetés, elle
préférerait «ne faire qu'un saut» à Ratisbonne. Elle le dit et le
répète le plus gentiment possible.

Les maux de cœur reviennent décidément. Serait-ce vrai? C'est
précisément le moment où il y a bal chez le prince de Poix,
gouverneur de Marly. La comtesse Diane a proposé à Mme de Bombelles
de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de
Polignac, Mme de Châlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine
s'étonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on
ne l'a pas priée, elle se lève et va dire aux «agréables» qui se
trouvaient là de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refusé
au premier danseur qui se présente, la Reine vient à elle et la
questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette
n'insiste plus, mais se met à causer de façon charmante. Le sujet de
l'entretien est Madame Élisabeth. La Reine est très contente de sa
belle-sœur, mais elle craint, «comme elle est toujours porte-parole
sur tout ce qui la regarde», que la jeune princesse ne «la prenne
pour une pédante». Protestation de Mme de Bombelles qui assure à
la Reine que Madame Élisabeth lui est profondément attachée et
parfaitement sensible à la bonté témoignée.

Cette bienveillance de la Reine, ces égards dont elle est l'objet
de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte
d'Esterhazy en tête, l'intérêt que tous semblent porter au marquis,
Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touchée; mais la vie de
représentation la fatigue, et elle n'est pas fâchée de quitter Marly,
car se coucher très tard, faire trois toilettes par jour, rester tout
le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins
«qui lui font bien mal», c'est trop pour sa santé qui a besoin de
ménagements.

Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de
désappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression
d'un désir si louable adressé à son cher mari ne varie guère dans
la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de
Bombelles a l'air de s'être coiffée du chevalier de Naillac qui, nous
l'avons dit, a accompagné les voyageuses depuis Strasbourg, et qui,
dès ce moment, a fait une cour en règle: cour un peu libre et sans
gêne, à en croire la marquise, car il a écrit à sa belle-sœur des
lettres peu respectueuses où il appelle «petite chère amie» celle
qu'il aspire à épouser, et cela «sans respects ni considération à la
fin».

Le chevalier a des qualités, du bien à venir, mais pour le moment
presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse
d'un poste diplomatique donnée par M. de Vergennes. Or les deux époux
sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande
nouvelle au moment où la question d'une gratification de 10.000
francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de
mariage possible, donc de la patience et de la modération, et qu'il
ne soit pas reparlé du mariage avant janvier.

Que ceci paraisse long à Henriette de Bombelles toute férue de
son chevalier, conseillée par l'un et par l'autre, encouragée
par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De là de
petites discussions--très courtoises d'ailleurs--entre les deux
belles-sœurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manière de
penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de
se faire, soit définitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre à ce
sujet.

  [65] Née Talleyrand-Périgord, belle-fille du maréchal de Mailly,
  de la branche de Mailly-Haucourt.

       *       *       *       *       *

C'est à Ratisbonne, où il est enfin rentré malgré les inondations
du Danube[66], que le marquis reçoit les dernières lettres de sa
femme. Le voyage avec ses péripéties et ses incidents l'a distrait;
l'arrivée dans la triste capitale de la Diète l'a rendu de nouveau
morose.

  [66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue
  pareille.

Non pas qu'on ne lui fasse fête et qu'on ne désire, par tous les
moyens possible le «dissiper». Certaine soirée chez la baronne de
Buchenberg vaut la peine d'être racontée. Il y avait là «petite
assemblée» dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une
Mme de Gillerberg «qui fait de petits yeux à son mari pour que le
bonhomme n'oublie pas sa paternité», et «beaucoup de demoiselles
qui, rangées à une table autour du jeune Lincken qui est grand
comme une perche, ressemblaient à des écoliers qui se grandissent
tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite
attachée au haut d'un grand bâton.» Tout ce monde semblait assez
triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce
furent des élans de joie à sa vue. «Je m'apercevais fort bien, dit
M. de Bombelles à la contenance de Mme de Beulwitz, à l'aimable
rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition
à me faire. Si ma vertu n'eût pas été rassurée par la sienne, à
son regard embarrassé, à ses mots entrecoupés, j'aurais craint une
attaque à ma fidélité conjugale. Mais ses désirs étaient plus aisés
à satisfaire qu'il ne lui a été de les articuler. Vois-la, je t'en
prie, debout, me dire après une douzaine de révérences: «Monsieur le
marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai
pas... Vous êtes bien honnête, mais encore... c'est que cela vous
fatiguerait.»--«Eh bien! Madame, de grâce, de quoi s'agit-il?--Ah!
Monsieur, de me faire un extrême plaisir... mais un plaisir si grand
que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma
fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prière.»--Alors
les compliments de la fille n'ont pas été moins longs et dureraient
encore si le fils n'était venu me réciter en écolier qui craint
d'oublier sa leçon: «Monsieur, c'est que ma chère mère, ma chère
sœur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin
l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_.» Jusqu'à ce moment, le
reste de la société s'était tue. Alors, une demoiselle, nièce du
grand-prévôt du chapitre dont tu te rappelles l'énorme fadeur du
blond de ses cheveux, a crié comme un aigle: «Oui, _Fournissez un
canal au ruisseau_.» Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne
t'exagère pas, ils m'y ont tenu une heure entière; et l'air que la
demoiselle blonde a encore retenu mot à mot est: _Il était un oiseau
gris_. Ah! c'est là, mon ange, où il fallait tout le flegme que donne
l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chanté cet air
en voulant imiter ma sœur; sa mine, son accent allemand, sa voix
glapissante formaient un ensemble qui fournirait à lui seul un des
meilleurs tableaux de Callot.»

En somme, succès énorme pour M. de Bombelles qui continue à se
gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de
mesure, «mettait une phrase de chant pour une autre», tout cela
paraissait «unique, charmant», et la bonne Mme de Beulwitz de
s'écrier à chaque reprise: «Ah! que mon mari n'est-il là... Tenez,
Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!»--«Et que vous
a-t-il dit?» reprenait la demoiselle blonde.--«_Que M. de Bombelles
avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._»

M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: «Tu n'as pas
remarqué le doigt, mon Angélique, et j'en suis bien aise, car tu
me regretterais trop!» Il dit en terminant: «J'espère que ce récit
t'amusera un moment; sois sûre que je ne l'ai nullement orné, et que
je pourrais y ajouter mille détails aussi ridicules et aussi vrais.»

La plume du marquis n'est pas toujours tendre à la société de
Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le début est un long
dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que
lui inspire Angélique, finit aussi par quelques portraits. Voici
la comtesse de..., à qui il a dit que sa femme se croyait grosse
et qui s'est moquée. «Je l'aime par la bonne foi avec laquelle
elle t'est attachée. Son mari, aux affaires près, est d'assez bonne
société, et surtout à merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit
pas, à beaucoup près, si bien. Ce garçon, d'ailleurs aimable et dont
tu connais les qualités a de jour en jour plus mauvais ton avec
la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont
souvent plus tourmentées par leurs amants que par leurs maris.»
Passant en revue les étrangers qui fréquentent Ratisbonne, M. de
Bombelles note un comte de Schlick, «d'une superbe figure et qui
paraît de bonne compagnie». Il est admis aux soupers de la société
diplomatique, ainsi que le frère aîné de la comtesse. Un autre hôte
temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier
ministre en Danemarck. «C'est une rare et indigeste figure que la
manière de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de
cinq à six pouces de haut, formé par des cheveux d'un blanc jaune,
il montre un visage plat comme une punaise, carré comme un mouchoir,
qui domine sur un petit corps vêtu d'un habit tout blanc; un gilet,
plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse à sa fin passer
des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A
peine ce monsieur m'eût-il été présenté à la comédie, qu'il vint me
dire: «Parbleu, je ne conçois pas, de par tous les diables, comment,
sarpejeu, vous pouvez écouter cette fichue pièce.»

  [67] M. de Brentano, secrétaire de la légation.

Le marquis ne semble pas avoir apprécié le charme de cette avalanche
de jurons anodins, car une réponse brève «eut le bonheur de le
défaire de cette singulière production du pays d'Hanovre».

Bombelles ne fait guère de confidences politiques à sa femme: de
graves événements pourtant se préparaient en Bavière dont le marquis
se trouvait spectateur immédiat.



CHAPITRE III

1778-1779

  Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
    Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
    Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux de
    l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
    avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
    ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
    de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise des
    négociations.--Traité de Teschen.


On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du
séjour prolongé, à Versailles, de son beau-frère l'empereur Joseph
II: «Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse».
C'était en grande partie dans le but de tâter le pouls de la France
pour le cas où la succession de Bavière amènerait un conflit que le
frère de la Reine s'était éternisé dans son personnage de mentor.
Frédéric[68] avait eu beau répandre méchamment que Joseph II traitait
Louis XVI d'«imbécile» et d'«enfant», l'Empereur, d'ailleurs revenu
sur le compte de son beau-frère[69], n'en sentait pas moins que la
France était une des premières puissances d'Europe et qu'il lui était
nécessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette
confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il
ait pu, au sortir d'une de ces conférences qui excitaient tant le
mécontentement de Madame[70], confesser à Mercy: «Si je m'y étais
prêté, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais
voulu.» Mais il était un point sur lequel le Roi de France entendait
ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir à
l'horizon.

  [68] Frédéric II au baron de Goltz, décembre 1776, 22 août
  1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amérique et
  de la France_, t. III.

  [69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, après avoir dit que
  l'Empereur «s'était montré peu édifié de l'affabilité du Roi»,
  ajoute que, «quant au bons sens, il le trouvait supérieur à
  ce qu'il en croyait». (A Frédéric II, 18 mai 1777. Recueil
  Flammermont).

  [70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de
  Sardaigne (Recueil Flammermont).

Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche
convoitait un agrandissement de territoire du côté de la Bavière.
Lors du traité de Versailles il avait été sérieusement question de
permettre l'annexion de la Bavière à l'Autriche contre la cession des
Pays-Bas à la France.

Si ces échanges de territoire n'avaient pu se réaliser, l'occasion
ne tarderait pas à s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des
prétentions, qui jusqu'alors étaient restées à l'état de rêve. La
succession de Bavière allait s'ouvrir à la mort, escomptée dès
longtemps, de l'électeur Maximilien-Joseph: ses états devaient passer
à l'électeur palatin Charles-Théodore, dont la puissance était
minime. Une fois réveillés d'anciens droits sur certains districts,
Joseph II négocia durant toute l'année 1777 avec Charles-Théodore,
pour obtenir cette cession à l'amiable, et il était sur le point
de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer
la possession du reste de la Bavière moyennant ce sacrifice
partiel, lorsque, subitement, le 30 décembre, mourait l'électeur
Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que
l'Empereur signait un traité avec Charles-Théodore: le 15 janvier
1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cédés de la
Basse Bavière. Joseph II avait agi témérairement. Il expliquait à
son frère Léopold: «ce vrai coup d'État, cet arrondissement pour la
monarchie d'un prix inestimable»; il mandait à Mercy: «C'est une de
ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut
pas négliger». Il se proclamait la «cheville ouvrière» d'une affaire
que Kaunitz réprouvait, contre laquelle l'impératrice Marie-Thérèse
se révoltait en femme d'expérience et en bonne mère de famille[71].
«Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées
et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un
incendie universel pour une convenance particulière... Je ne m'oppose
pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation
et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force,
voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le
premier pas, et nous ferait même, perdre ceux qui seraient restés
neutres... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche
des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la différant pas.»

  [71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil
  Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis
  de Bombelles_. (Bib. nat.).

Joseph II n'écouta ni sa mère ni Kaunitz. Lui que nous avons vu
donneur de conseils sensés à la cour de Versailles, s'embarquait,
non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait être
dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'écrivait
à Léopold, de réussir sans guerre, par une simple démonstration
armée. C'était compter sans Frédéric qui, dès l'invasion de la Basse
Bavière, réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à
les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement
injustifié de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver à
l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui
Frédéric avait agi en Silésie.

A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur.
L'électeur de Saxe qui avait des prétentions à la succession de
Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses
troupes rejoindre celles de Frédéric; le duc des Deux-Ponts, autre
héritier de l'Électeur, soutenu par le roi de Prusse, protestait
énergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois
que, dans l'espèce, on n'avait guère pris soin de consulter, se
refusaient, dans leur haine contre l'Autriche à cet arbitraire
changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois
qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu'à son retour
de France le marquis de Bombelles la retrouve très vivace et la
signale de nouveau dans une dépêche au baron de Breteuil, ambassadeur
à Vienne: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour
l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français.» Rappelons-nous
ces rapports peu favorables à l'injuste ingérence de l'Empereur dans
les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des réticences
et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette à l'égard de
Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste.

  [72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._

«Cela ne plaira pas trop là où vous êtes», avait écrit Joseph II à
Mercy, dès le début de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne
vois pas ce qu'on pourra trouver à y redire, et les circonstances
avec les Anglais y paraissent très favorables. L'Empereur ne pouvait
se dissimuler dans quel état d'agitation ces nouvelles précipitées
allaient jeter la cour de France, il n'était pas sans prévoir ce que
serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, réveillant et
remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne
les vieilles préventions contre l'avidité impériale[73].

  [73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre
  Frédéric II et Goltz donnés dans l'ouvrage de Bancroft (t. III).
  Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit
  tout en œuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne.
  Mercy à la même époque ne se lassait pas de signaler, avec
  nombreuses preuves à l'appui, les inventions et les calomnies de
  son collègue.

Devant l'effet produit à Paris par les démonstrations de l'Empereur,
Marie-Antoinette s'agitait, écrivant à Mme Polignac qu'elle craignait
bien que son frère «ne fît des siennes[74]». Le Roi ne cherchait
pas à dissimuler son mécontentement. La Reine, ayant parlé vivement
sur l'affaire de Bavière et sur le danger d'un refroidissement de
l'alliance, Louis XVI répondit: «L'ambition de vos parents va tout
bouleverser, ils ont commencé par la Pologne, la Bavière fait le
second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.»--Mais, reprit
Marie-Antoinette, n'étiez-vous pas informé et d'accord sur une
affaire de Bavière?--J'étais si peu d'accord, répliqua le Roi, que
l'on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître,
dans les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière
se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[75].

  [74] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier.

  [75] Le comte de Vergennes le mandait à M. de Bombelles, 9
  février. C'était là le commentaire obligé des instructions
  données en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se
  rappeler cette phrase: «... Loin de vouloir servir d'instrument
  aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former,
  Sa Majesté se prévaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus
  pour servir la cause de l'Etat.» (Archives de Seine-et-Oise,
  E. 453). Les partisans de la Reine désapprouvaient hautement
  la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'était une
  demi-démarche uniquement propre à exciter de la défiance entre
  des alliés. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil
  Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considérations sur
  le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le
  12 avril... «Si cette alliance est intéressante à conserver, elle
  veut être maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés
  ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans être
  tenu à lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement,
  Sire, si Votre Majesté, prêtant l'oreille à des insinuations
  spécieuses, se portait à donner plus d'extension au traité de
  1756, ou (ce que la Cour a paru désirer singulièrement) si Votre
  Majesté prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au
  soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t.
  I, appendice).

L'affaire une fois engagée, sans qu'on eût pris ses avis,
Marie-Thérèse, ne pouvant rien empêcher de ce qui était fait,
s'employa du moins à conjurer les conséquences d'une aventure de
tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant
tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette
alliance, bien des gens à la Cour et dans le monde politique en
France seraient enclins peut-être, vu les circonstances où l'Autriche
a mis les apparences contre elle, à la vouloir dénoncer. Il faut à
tout prix empêcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mère
et de souveraine sur la jeune princesse qui avait été le nœud de
l'alliance et devait servir à la consolider ou au moins à l'empêcher
de se rompre.

L'Impératrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au
Roi en s'adressant à lui directement, elle dirige tous ses efforts
sur la Reine à laquelle elle parle ou fait parler un tout autre
langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres à sa fille et
à Mercy, vrais chefs-d'œuvre de diplomatie maternelle et féminine,
elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son
affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de
Prusse, jusqu'aux espérances de grossesse, qui pour la première fois
ont réjoui son cœur. «On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu
et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une
souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour
ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la
politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit
et le cœur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il
fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille
une auxiliaire dévouée et un instrument docile[76].»

  [76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369.

L'Impératrice va quitter les sévérités et les gronderies ordinaires
quand elle écrit à sa fille, elle va renoncer pour un moment à lui
reprocher très vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions
accordées à des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries
entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer
sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses désirs: «Dans ce
moment où la mort de l'Electeur de Bavière amène une crise violente,
il serait intéressant que ma fille fît bon usage de son ascendant
sur le Roi.» Marie-Thérèse éprouve des doutes sur le succès de sa
démarche: «Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans ses
légèretés et dissipations habituelles?»

  [77] Malgré les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de
  plus belle au début de l'année. Les finances de la Reine en
  étaient obérées au point qu'elle «était obligée de se refuser aux
  actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa
  générosité naturelle.» (Mercy, III, 155).

Au fur et à mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres à
Mercy et à sa fille, Marie-Thérèse change de ton. Elle ne raille
plus, elle ne gronde pas; elle écrit serré, net, précis; un peu plus
elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Très montée
contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses méchancetés excite
son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires,
sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la
Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagérant
son ingérence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher
prudemment puisque les premières ouvertures ont été mal accueillies
du Roi.

  [78] L'année précédente, le 3 février, elle écrivait déjà à
  sa mère: «Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilenies et
  méchancetés du mauvais voisin; peut-être même est-il trompé sur
  quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis
  longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire
  valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes
  sortes de fables.»

Mais comment résister aux appels à la tendresse, aux cajoleries
adroites, aux exposés dramatiques dont Marie-Thérèse émaille ses
lettres? Dans une de ces missives elle avait parlé avec aigreur
du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: «Tous
deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement
dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si
tendrement...» Et Marie-Antoinette de pâlir en lisant ce fragment
de la lettre de sa mère à Mercy. «C'est par cette secousse, mande
l'ambassadeur, qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude
où je la trouvai.»

Mais voici qui est mieux et qui va définitivement secouer la Reine
de sa demi-indifférence. «C'est à cinq heures du matin et bien à la
hâte, dramatise l'impératrice le 19 février, le courrier étant à ma
porte, que je vous écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et
on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations
du roi de Prusse, espérant, si le roi est au fait qu'il ne se
laissera pas entraîner par des méchants, comptant sur sa justice
et sur sa tendresse pour sa chère petite femme.» Jamais il n'y eut
d'occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux
maisons et des deux Etats. «Qu'on ne se précipite en rien et qu'on
tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une guerre qui une
fois commencée pourra durer et avoir des suites malheureuses pour
nous tous...» L'idée seule la fait succomber... «et, si je n'y
succombe, mes jours seraient pires que la mort...»

Maintes fois l'Impératrice reviendra sur le sujet et, quand elle
craindra d'avoir trop insisté, elle atténuera: elle aime bien trop
son gendre pour l'entraîner dans une entreprise contraire à ses
intérêts ou à sa gloire: «Je sacrifierais plutôt la mienne; mais, si
nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans
cela rien ne se ferait de solide.»

Marie-Antoinette a parlé au Roi, mais avec hésitation[79], au dire de
Goltz, sans précision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron
de Goltz qu'il n'entendait point se mêler des affaires de son maître.
Cela ne suffit pas à Mercy: «Il faut, mande-t-il à l'Impératrice se
mêler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient à un bon
et fidèle allié.»

  [79] L'ingérence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant
  déjà indisposé contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du
  comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes).

A son tour Joseph II s'adresse à sa sœur: «Puisque vous ne voulez
pas empêcher la guerre, lui écrit-il, le 20 mars, nous nous battrons
en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous
n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime.»

Émotion de la Reine qui entrevoit le danger où peut se trouver
son frère. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en
exécution du traité des démarches formelles soient faites.

La diplomatie européenne entre en mouvement, la Russie voit dans
cette affaire un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne
et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés
du côté de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confère
avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir
tête quand le ministre de Frédéric II représente son souverain comme
protecteur des libertés de «l'Allemagne et n'ayant d'autre intérêt
que celui de la justice»; mais, comme il n'a pas pris parti formel
contre la Prusse, c'est s'exposer aux réclamations autrichiennes. On
ne manquera pas de s'en souvenir à Vienne, et la Reine lui gardera
longtemps rancune de sa neutralité qu'elle juge offensante.

  [80] Bombelles à Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars
  à juin.

Au milieu de juin on ne croit plus guère au maintien de la paix.
L'Angleterre a envoyé à ses ministres en Allemagne l'ordre de
se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est là un
grave danger au moment où vient d'éclater la guerre d'Amérique.
Marie-Thérèse espère encore que la France ne se laissera pas prendre
aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-française sera
maintenue. C'est à quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette.
Désireuse de servir à la fois les intérêts de ses deux pays, elle
faisait malgré elle pencher la balance en faveur de l'Autriche.
Dès le début de l'affaire elle était en discussion avec Vergennes:
le ministre voulait rester fidèle à l'alliance, mais seulement
dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les
possessions garanties par le traité à Marie-Thérèse n'étaient pas
contestées, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont
les titres étaient parfaitement ignorés à l'époque de la conclusion
de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche à regarder
cette alliance comme un moyen d'agrandir ses États. Louis XVI avait
offert sa médiation... La guerre n'en éclata pas moins: le 5 juillet,
Frédéric II entrait brusquement à Nachod, en Bohême, et, le 7, les
premiers coups de feu étaient tirés.

  [81] Bombelles à Vergennes.

Folle d'inquiétude, Marie-Thérèse ne renonce pas encore néanmoins à
une solution pacifique. Elle tente une nouvelle démarche: Mercy est
chargé de plaider sa cause auprès de Marie-Antoinette. La Reine,
en lisant l'appel désespéré de sa mère, éclate en sanglots; elle
décommande une fête qu'elle devait donner à Trianon. Le Roi, alarmé
de la surexcitation de sa femme que, dans son état de grossesse, il
veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa
douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer à la ligne
de conduite qu'il s'est tracée, il est urgent d'agir sur Maurepas.
La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants
pour ne pas répondre. Colère de la Reine. «Voilà, Monsieur, la
cinquième fois que je vous parle d'affaires, s'écrie impérieusement
Marie-Antoinette... Jusqu'à présent j'ai pris patience, mais les
choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de
pareilles défaites.»

Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que
la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de
la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage impérieux, de se
confondre en excuses et en protestations de dévouement[82].

  [82] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet.

Du côté autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thérèse[83], de son
plein gré, a envoyé, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de
la paix: elle a offert d'abandonner toute prétention sur la Bavière
si la Prusse, de son côté, renonçait à la succession des margraviats
d'Anspach et de Bayreuth. Démarche qui lui coûte beaucoup et qui
sera inutile, car Joseph II la désavouera avec colère, Frédéric II
la repousse avec dédain[84]. Au bout d'un mois toute négociation
est rompue. Une armée de Prussiens et de Saxons sous les ordres du
prince Henri s'est avancée sur le bord de l'Isar en face du maréchal
autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silésie.
Laudon est obligé de se replier devant le prince Henri. Près de
400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte
terrible. Cette catastrophe peut-elle être encore évitée?

  [83] Marie-Thérèse à Joseph II.

  [84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette
  à Marie-Thérèse.--Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.--Vergennes à
  Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_,
  II, 345.

Ici Marie-Thérèse fait un nouvel effort: «Sauvez votre maison et
votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette... Il ne convient pas à la
France que nous soyons subjugués à notre plus mortel ennemi. Elle ne
trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché que nous.»

Restée sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se
rongeait d'inquiétude. Dès qu'elle a reçu la lettre de l'Impératrice
elle se précipite chez le Roi qu'elle trouve en conférence avec
Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus
d'intervention armée puisqu'elle s'est heurtée à des refus formels,
mais d'une médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter
l'effusion du sang.

La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette
pensée d'une médiation qui ne compromet pas la France est conforme à
la politique suivie dès le commencement de l'affaire; Vergennes y
fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps à perdre.
A Bombelles il ne dissimule par le déplaisir que le refus de Frédéric
II a causé à la Cour de Versailles[85].

  [85] Vergennes à Bombelles (archives de Seine-et-Oise).

Marie-Thérèse écrivait lettre sur lettre à sa fille, insistant
pour un arrangement immédiat. Le temps devenait mauvais, la neige
commençait à couvrir les montagnes, Maximilien était très malade,
les armées souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces
malheureuses circonstances dureraient. «Tâchez, ma chère fille, de
les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut
plus, et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre
patrie, toute une nation qui vous est si attachée... Il faut beaucoup
de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un seul instant...
Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous
l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en
plus les nœuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable
pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos
maisons.» Par le baron de Pichler l'Impératrice-reine fait dire de
plus à Mercy: «Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre
conservation en dépend[86].» Il faudrait citer toutes les lettres où
Marie-Thérèse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix à
laquelle Joseph II n'est plus hostile.

  [86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre.

Marie-Antoinette envisage maintenant les événements avec calme: son
ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonnée par les
sollicitations réitérées de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir
autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il
pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'était
passée en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance?
Avec le mauvais temps qui accourt les hostilités vont se trouver
forcément suspendues; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en
arrière.

S'il surgit des difficultés pour la conclusion de cette paix désirée
par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du côté
de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les
agents de Frédéric répandent les bruits les plus tendancieux, faisant
entendre «qu'aussitôt la Reine accouchée le Roi ferait marcher 40.000
hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne
renonçait pas à réunir les margraviats à sa couronne».

On parlemente, on discute à Versailles et à Vienne les clauses d'une
paix possible, Marie-Antoinette menant les négociations, réclamant
la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue «qu'il
y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du
bien-être de sa chère patrie». Au début de l'affaire de Bavière on
a vu avec quelle ardeur un peu inconsidérée, la Reine, stimulée
par les instances de Vienne, réclamait de sa seconde patrie--la
vraie--une intervention effective en faveur de la première. Dès
qu'elle a compris où étaient les véritables intérêts de la France
Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modérée dans ses
réclamations. Obéit-elle aux conseils suggérés par Maurepas évoquant
les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternité,
comme l'ont raconté le baron de Goltz et le comte de la Marck[87],
se rendit-elle compte d'elle-même, qu'elle ne pouvait pas entraîner
la France dans une nouvelle guerre au moment où ses armes étaient
engagées contre l'Angleterre en Amérique? Il faut lui rendre cette
justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la
Prusse et se montra partisan sincère de la médiation proposée par
elle-même. Dans son ardent désir d'obtenir une paix honorable, tout
en sauvegardant l'alliance austro-française, elle sut refouler ses
premières pensées, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle
l'aida de toutes ses forces.

  [87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck,
  Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III.

Pendant ce temps Frédéric II restait menaçant. Si l'hiver devait
fatalement interrompre les hostilités, il avait pris ses mesures
de manière qu'à l'ouverture de la campagne suivante il pourrait
attaquer partout, et porter la guerre de Silésie en Moravie. Sa
manière d'être indisposait contre lui ceux-là mêmes qui en France
s'étaient jusque-là montrés hostiles à l'Autriche et admirateurs
des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophètes que les
autres ne voyaient pas sans inquiétude ce constant grandissement
d'une puissance nouvelle. La protégée d'hier, car la Prusse avait
été protégée par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle
devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au
début de l'affaire n'étaient guère du côté de l'Autriche, qui avait
souligné auprès du Cabinet français l'arbitraire ingérence de
Joseph II dans la succession de Bavière, qui s'était par là attiré
le mécontentement et peut-être le long ressentiment de la Reine,
Bombelles commençait à trouver gênantes, déplacées et dangereuses
les prétentions de Frédéric II. Il ne se contentait pas d'écrire à
Vergennes, le 14 décembre: «La Prusse envoie des notes blessantes à
l'Autriche au moment où cette puissance serait disposée à la paix»,
il jugeait impartialement le différend, et ne se laissait plus aller
à aucune récrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impératrice
de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire «qu'elle a foi
dans les lumières du roi de France qui accorde depuis si longtemps
sa protection à la cour germanique»: c'est un bon son de cloche,
car, d'autre part, on croyait la Russie désireuse de prendre, le cas
échéant, le parti de la Prusse.

Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[88],
Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes
sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble
par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: «Nous ne
pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance
du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants
pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient
de trouver.» Après un siècle on trouve justes les prévisions de
Bombelles, et l'on ne fera plus un crime à Choiseul d'avoir inventé
l'alliance autrichienne, à Marie-Antoinette de s'être efforcée de la
maintenir.

  [88] 21 décembre.--Archives de Versailles. E, 449.

Dans la médiation, Bombelles voyait encore un moyen de rétablir
notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, «ce
qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe». L'Empereur
n'était pas désireux de revoir cette influence: il fallait «ramener
à la modération un prince, qui s'en était écarté contre le vœu de
son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire». Joseph
II, en effet, ne cacha pas son mécontentement de l'attitude de la
France, il en voulut à sa sœur qui avait fait passer les intérêts de
la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, même au comte
de la Marck: «La conduite politique du Roi en cette occasion est bien
éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée et qui
se disait amie.[89]»

  [89] Bombelles à Vergennes, 2 décembre (Arch. de Versailles).

De ce qu'il appelait de la mauvaise volonté, l'Empereur devait se
souvenir moins de deux ans après, lors des affaires de Hollande.

Les négociations furent longues, mais une fois commencées au début
de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des
margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers
convoités[90], le mécontentement initial de la Saxe, dont les
compensations étaient minimes, le grand déplaisir de Joseph II qui
n'ignorait pas que la paix le forcerait à renoncer à la presque
totalité de ses prétentions sur la Bavière, les exigences de la
Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout après
qu'une convention eût été signée le 21 mars à Constantinople entre
les Russes et les Turcs, ce qui rendait à Catherine sa liberté
d'action pour appuyer Frédéric, tout cela rendit assez pénibles
les préliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrès se réunit à
Teschen en Silésie, et la paix fut signée le 13 mai. La Reine ne s'en
était pas mêlée, Mercy n'avait pas cru même nécessaire de la faire
intervenir. La maison d'Autriche renonçait en faveur de l'électeur
palatin à la succession de Bavière et obtint pour dédommagement cette
portion de la régence de Burghausen qui, comprise entre le Danube,
l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduché
d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent
l'électeur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavière[91].

  [90] Bombelles à Vergennes, 23 décembre (Arch. de Versailles).

  [91] Frédéric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de
  la diplomatie_, t. VII, liv. VII.

L'Empereur était fort mécontent; l'Impératrice, soulagée par une
solution qu'elle désirait ardemment, marqua au Roi et à la Reine
toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la
fin de ses inquiétudes, elle convint que la France avait fait tout ce
qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification.

Ainsi notre diplomatie heureusement dirigée en la circonstance avait
sauvé l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conservé à la
France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre
d'Amérique. Ce double échec était grave pour l'Angleterre: cette
puissance devait bientôt en éprouver de plus désavantageux encore[92].

  [92] Pour la guerre d'Amérique, outre les _Mémoires_ de Ségur,
  l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de
  Louis XVI, etc., de Droz, de Todières, et un excellent livre
  récent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine française en
  Amérique_.

Après ce rapide exposé que nous étions tenu de faire, puisque
Bombelles jouait un petit rôle dans les négociations, nous avons hâte
de retourner à Versailles où nous avons laissé l'aimable Angélique
auprès de Madame Élisabeth.



CHAPITRE IV

1778-1780

  Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et l'Ordre du
    Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court
    Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés par Mme de
    Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod
    d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés qui en
    résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des
    mariages inégaux.


Madame Élisabeth n'est guère musicienne, mais pour ses petites
soirées intimes elle entend posséder un instrument de son choix.
S'aventurer à parler des clavecins de Ratisbonne a été une
imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront
des demandes perpétuelles de Versailles... et que d'ennuis pour
les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord
Madame Élisabeth qui demande un clavecin, et celui-là, le marquis
le choisira avec amour, l'expédiera dès qu'il sera prêt, et il n'en
reçoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la
comtesse Diane finira par s'exécuter. Autres commandes sont celles
de Mme de Canillac «qui meurt d'envie d'en avoir un», de Mme de la
Rochelambert, d'autres dames encore.

On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre à Saint-Hubert.
Tous les princes assistaient à la chasse; le Roi était de belle
humeur, le comte d'Artois, galant comme à l'ordinaire, s'est montré
empressé auprès de Mme de Bombelles; la Reine, très grosse et bien
plus près d'accoucher qu'on ne croit, a dîné de fort bon appétit
dans le bois. En somme, Angélique se serait plue à ce déplacement de
Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps
la respectable Mme de Sérent[93], dont «le ton pédant et l'humeur
_indécrottable_» l'ennuient à mort.

  [93] Dame d'atours de Madame Élisabeth.

Le lendemain, à Versailles, en outre des confidences habituelles et
des protestations d'amitié de Madame Élisabeth dont elle ne saurait
se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et
sœur de Mme de Mackau, s'étant permis de dire que la princesse
aimait mieux Mme de Canillac qu'Angélique, Madame Élisabeth se
montrait fort en colère et s'empressait de se défendre auprès de son
amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulière proposition. On
s'avisait un peu tard que Madame Élisabeth n'avait pas eu de vrais
maîtres et que ce qu'elle avait appris, enfant, était fort peu de
chose. Le style charmant dans sa naïveté et la syntaxe fantaisiste
de la princesse ne nous laissaient aucun doute à cet égard, mais
nous en avons la confirmation dans le désir de Madame Élisabeth de
prendre des leçons de son aumônier, l'abbé de Montaigu, et d'associer
son amie à ces petits cours complémentaires. On lui avait demandé
d'assister à la première leçon; Angélique comprit qu'avec une élève
aussi primesautière et difficile à appliquer que la princesse, elle
faciliterait la tâche de l'abbé en assistant à toutes les leçons.
Elle le dit à Madame Élisabeth qui eut l'air transporté, disant
«que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se
sentait pas la force de prendre une leçon toute seule». L'abbé de
Montaigu se confondait en remerciements, répétant que c'était le seul
moyen de ramener la princesse à l'application.

Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de
français fut également organisé pour les sciences. Là, on aura
l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux préparé.
La petite princesse montrera une vraie facilité pour les sciences
physiques et mathématiques, et la botanique deviendra sa passion.

Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue
ses intérêts diplomatiques, et malgré les prières de Mme de
Bombelles avait chargé la duchesse de Mailly de demander pour lui
une augmentation de traitement. C'était aller contre les projets
des Bombelles, comme on l'a vu précédemment, et causer bien des
désagréments à la marquise. A la Cour et chez Mme de Guéménée on
s'occupe fort de la maison à constituer pour le futur enfant de
France; chez Madame Élisabeth on monte une comédie, _Nanine_, où
la princesse a le principal rôle et où Angélique joue en travesti.
Le tout entremêlé des cours de l'abbé de Montaigu, des promenades
à cheval et des leçons de guitare; le temps passe vite pour Mme de
Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins fréquentes ni moins
tendres.

L'innocente comédie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut
jouée le 17 novembre avec succès naturellement, malgré le peu de
pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un
petit duo où elles priaient le ciel de veiller sur les jours de
Madame Élisabeth et demandaient à celle-ci de les aimer toujours. La
Princesse se leva et répondit aussitôt avec la plus tendre vivacité:
«Oh! vous pouvez en être bien sûre, je vous aimerai toujours!» Tout
le monde s'attendrit, et ce fut «la scène la plus touchante».

On ne jouait pas, à l'époque, de comédie à Ratisbonne, mais on
sacrifiait au goût des associations badines en attendant de s'enrôler
sous la bannière des Loges écossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre
des _Lanturelus_ fondé par la marquise de La Ferté-Imbault en
analogie avec l'Ordre de la _Mouche à miel_ de la duchesse du Maine,
et l'association de la _Calotte_. On a consacré des livres[1] entiers
à l'énumération de ces _Sociétés badines_[94], Ordres, Cercles,
Associations de toute espèce qui, sous les noms les plus étranges et
sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prétentions
politiques et littéraires (témoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu
chez Mme Doublet et d'où sont sortis les mémoires secrets de
Bachaumont), n'avaient en réalité d'autre but que de distraire leurs
adeptes, désœuvrés ou blasés de l'aristocratie et de la bourgeoisie.
Eh bien, la société de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, posséder
une société badine, qui n'avait aucune prétention à faire partie des
_Loges d'adoption_[95] et avait reçu le nom d'_Ordre du Canapé_. M.
de Bombelles ayant été initié à l'association, nous allons le laisser
raconter une des séances. «Avant-hier, 23 novembre, la princesse
Thérèse de Tour et Taxis m'a admis au vénérable Ordre du Canapé.
Le secret est une des qualités premières de cette société... c'est
pourquoi j'ai promis après ma réception de te conter toutes nos
folies... Écoute donc bien:

«Tu connais la chambre où j'ai pratiqué un cabinet à la princesse
Henriette: c'était dans cette chambre qu'était la loge. Deux chambres
plus loin se tenaient les profanes. J'ai été reçu le premier parce
qu'on avait besoin de mes talents supposés pour recevoir après
d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frères et sœurs.
Un laquais tenait un vieux sabre rouillé pour garder la porte. On
m'a bandé les yeux; je suis entré, conduit à reculons. Ensuite j'ai
essuyé des épreuves terribles, telles que sauter à pieds joints sur
un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un réchaud à esprit
de vin. Cela fait, j'ai répondu à trois questions. La première
était: «Ce que j'avais le mieux aimé de ma vie?»--De bonne foi, ma
femme.--La seconde: «Qui j'avais aimé avant elle?»--Caroline[96].--La
troisième: «Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma
femme?»--Sa société. Après ces questions on m'a lu les statuts de
l'Ordre. J'ai reçu le «restaurant» qui est une cuillerée à café de
mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au cœur. J'ai
baisé la sainte de l'Ordre qui était une petite figure de Sèvres,
et j'ai eu les yeux débandés. Alors la grande-maîtresse et la sœur
assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a
mis... par terre, parce que les deux chaises sont à distance d'une
place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu,
s'asseoir sur un vrai canapé, qui échappe dès que les deux assistants
se lèvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux
selles, le derrière à terre; mais ici, pour sa peine, on est agrégé
au vénérable Ordre du Canapé et l'on jouit ensuite du plaisir de se
moquer des nouveaux récipiendaires... Après moi ont été reçus MM. de
Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les sœurs
Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse
de mon imagination a mis une grande variété dans les épreuves des
néophytes qui m'ont succédé. Le ton pathétique, la voix entrecoupée,
dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait
beaucoup de charmes à ces pompeuses réceptions. Elles nous ont aidé
à connaître au milieu de cette innocente plaisanterie les différents
caractères.»

  [94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Sociétés badines_, 2 vol.
  in-fo;--et M. de Ségur, _le Royaume de la rue Saint-Honoré_, C.
  Lévy, 1897.

  [95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient
  et dont faisaient partie en France, à la même époque, la
  duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque
  toute l'aristocratie, voir un très curieux chapitre de _Mme de
  Lamballe_, par G. Bertin, 1888.

  [96] Mlle de Schwartzenau, dont il a été question, chapitre I.

M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et réponses des
différents adeptes. La plupart nous étant peu connus, nul n'est
besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg, à qui
l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne,
répondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourût. Le marquis
en tire cette réflexion, où il montre son peu de sympathie pour
les Allemands: «C'est prévoir de loin que de prendre si bien ses
précautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne
peut jamais répondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime
bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces
êtres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que
les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les éprouver
jamais.» La sentence est sévère et sans doute injuste; on ne
saurait généraliser d'après des individus; et les exemples qui se
présentaient aux yeux du marquis n'entraînent en rien une règle
générale, mais, amoureux, comme il l'était, de cœur et d'esprit,
il planait dans une sphère à laquelle ne prétendaient nullement les
chevaliers du Canapé. Un autre adepte ayant déclaré qu'il ne s'était
jamais soucié d'une femme dont on le croyait épris et qu'il avait
failli épouser, le mari modèle s'écrie: «Insensé! et tu voulais te
lier à elle pour la vie: Voilà ce que fait l'ignorance, le mépris
du plus doux, du plus respectable des liens, voilà ce qui le rend
le plus affreux des engagements.» Sans chercher longtemps on peut
supposer qu'en France, autour de lui, le sévère moraliste aurait
aisément trouvé des unions conclues sous d'aussi douteux auspices.

Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux à faire, même la
petite princesse Henriette. Quant à la comtesse de Neipperg, «comme
elle n'avait rien de caché pour ses amis», le marquis la dispensa
des confessions et de bien des épreuves. «Cette gaieté, ajoute-t-il,
nous tint de neuf heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi.
Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le
cérémonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les règles,
elles souffrent quelques légers changements.»

L'Ordre du Canapé dura-t-il? Peu de jours après la réception du
marquis, la princesse Thérèse, «que cette occupation tirait de sa
léthargie», recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses
petites sœurs de Prague. «Adieu l'Ordre du Canapé, dit en terminant
M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui
fut celle de nos Révérends Pères Jésuites.»

Pendant cet automne un grand événement se prépare à Versailles:
l'accouchement de la Reine. Chacun remarque les attentions du Roi
qui «marque à son épouse les égards les plus tendres et les plus
galants». De ce qu'elle avait dit quelques semaines auparavant,
en pensant à ses couches: «Le carnaval ne sera rien pour moi cet
hiver, et je ne verrai que des masques découverts», le Roi voulut la
surprendre agréablement. En vingt-quatre heures de temps, et dans
le plus grand secret, à l'aide du magasin des Menus-Plaisirs, toute
la Cour a été déguisée et masquée. Le Roi se couchait d'ordinaire à
minuit; mais, pour cette fête exceptionnelle, il décida de prolonger
sa veillée. A onze heures on vint prévenir la Reine. Le Roi entra,
vêtu de son habit ordinaire, suivi des ministres, des courtisans, des
dames attachées à la Cour. Tous étaient en habits de caractère très
brillants. «Il y en avait de galants, de bizarres et de risibles.»
La liste, fort longue, en est donnée par Métra. Qu'il nous suffise
de savoir que le vieux Maurepas était déguisé en _Cupidon_, et sa
femme en _Vénus_; que le maréchal de Richelieu, déguisé en _Céphale_,
conduisait, habillée en _Huronne_, la vieille maréchale de Mirepoix,
l'ancienne complaisante des favorites de Louis XV: «ce couple dansa
un moment avec autant de grâce et de légèreté que des enfants de
vingt ans». A M. de Sartine habillé en Neptune, trident en main,
faisait vis-à-vis M. de Vergennes, globe sur la tête, carte de
l'Amérique sur la poitrine, carte de l'Angleterre sur le dos. Puis
c'est encore la princesse de Chimay et d'autres dames de la Cour
en _fées_, le maréchal de Biron en _Druide_, le duc de Coigny en
_Hercule_, Lauzun en _Sultan_, le duc d'Aumont en _Suisse_, «sans
compter les quadrilles de matelots, de _Coureurs_, de _Chasseurs_,
tous les pages en _Jockeys_... La Reine s'amusa fort à reconnaître
ses courtisans.» Quand une heure sonna, le Roi donna le signal de la
retraite, et «chacun fut régalé de chocolat chaud et à la glace».

L'impromptu eut grand succès.

Tous les soirs d'ailleurs la Reine restait debout presque jusqu'à
minuit avec les personnes favorisées.

Maintenant on comptait les jours.

Qui sera envoyé à Vienne pour annoncer la nouvelle? D'abord il
avait été question du comte d'Esterhazy et c'est Marie-Antoinette
qui en avait eu l'idée, non pas sans sentir que «cette commission
distinguée, qui relève des premières charges de la Cour», ne
saurait être donnée au comte sans exciter les plaintes et les
réclamations. Aussi avait-elle chargé M. de Mercy d'exprimer à
l'Impératrice «le désir qu'elle aurait que l'Impératrice daignât,
comme de son propre mouvement, demander que le comte d'Esterhazy
fût choisi pour la mission susdite». Avec quelles réticences le
pauvre ambassadeur--partagé entre le désir de ne pas mécontenter
l'Impératrice et celui de ne pas s'attirer les reproches de la
Reine--a exposé une requête qu'il juge inopportune et dont il devine
la réponse. Durement en effet, Marie-Thérèse écrivait: «Esterhazy
ne convient nullement pour être envoyé ici avec une si grande
nouvelle.» Si très sagement, elle déclare «qu'un beau nom serait à
préférer et un Français, point d'étranger», c'est sous l'empire de
la colère qu'elle ajoute injustement: «Sa maison n'est pas illustre
et il est toujours regardé comme un réfugié.» Marie-Thérèse oubliait
sa bienveillance d'antan; elle oubliait aussi que le prince Nicolas
Esterhazy, chef de la maison, protecteur d'Haydn, était un des plus
grands seigneurs d'Europe.

Pourtant bientôt l'ambassadeur put respirer. D'elle-même
Marie-Antoinette changea d'avis, et il ne fut plus question
d'Esterhazy pour porter le message. Ce sera le prince de Lambesq, de
la maison de Lorraine, qui, le 24 décembre, partira pour Vienne.

Le 18 décembre, la Reine s'était couchée à onze heures, sans
ressentir aucune souffrance, mais à une heure et demie tout le
château était en rumeur: les douleurs commençaient. La princesse
de Lamballe et les _honneurs_ avertis accourent peu après. A trois
heures, la princesse de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure
après, les princes et princesses présents à Versailles sont avertis,
tandis que des pages courent prévenir ceux qui sont à Paris et à
Saint-Cloud. Toute la Cour est sur pied à partir de trois heures. La
famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_
et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre même de la Reine,
autour du lit dressé en face de la cheminée[97]; la maison du Roi,
celle de la Reine, les grandes entrées, dans les petits cabinets; le
reste de la Cour dans le salon de jeu et la galerie. Un ancien usage,
qui avait sa raison d'être au temps où les Rois étaient affranchis
de tout contrôle, veut que les Reines accouchent en public; on se
conforme jusqu'à l'abus à cette barbarie. Au moment où Vermond crie:
«La Reine va accoucher!» un tel flot de monde se précipite dans la
chambre royale qu'elle est remplie en un instant. Sans la précaution
prise pendant la nuit d'attacher avec des cordes les paravents
de tapisserie qui entouraient le lit, la Reine était écrasée.
Impossible de remuer; on se serait cru sur une place publique; deux
Savoyards montent sur des meubles pour mieux voir la Reine. Outre
l'inconvenance que voulait l'antique coutume, tout était donc conjuré
pour rendre l'accouchement périlleux: pas d'air, un jour insuffisant,
le risque de voir la malheureuse princesse écrasée par les curieux.

  [97] On sait que la chambre où Marie-Antoinette accoucha de
  Madame Royale et de ses trois autres enfants était celle
  qu'avaient occupée, depuis Louis XIV, les Reines et les
  Dauphines. Dessus de portes signés Natoire, Boucher, de Troy;
  magnifiques Gobelins tendant la pièce entière... Cette chambre,
  placée près du salon de la Paix et contiguë à la pièce des
  Nobles, est aujourd'hui défigurée. Le grand portrait en robe
  blanche, toque et manteau bleus, par Mme Vigée-Lebrun, peint en
  1788, rappelle seul le souvenir de la Reine. Cf. P. de Nolhac,
  _Marie-Antoinette reine de France_.

La Reine s'est contrainte de façon surprenante et a dissimulé une
partie de ses souffrances, ne criant qu'à la fin, assez pourtant
pour que quelques femmes se trouvent mal. Toute frissonnante, Mme
de Bombelles assiste à l'accouchement, mais fait bonne contenance.
L'enfant vient au monde à onze heures et demie. C'est une fille. On
la transporte immédiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter
et la remettre à la gouvernante, princesse de Guéménée. Le Roi a
suivi le porteur pour voir son premier-né; bien que désappointée de
n'avoir pas de Dauphin, la foule suit le Roi, passe devant l'enfant.

Louis XVI n'a donc pas été témoin de l'effrayante révolution qui
survient à ce moment et met les jours de la Reine en danger. A
ce mouvement convulsif il y avait plusieurs causes: les efforts
faits pour ne pas crier, la peur que l'enfant qui n'avait pas
crié fût mort[98], enfin le mauvais air et peut-être une faute
de l'accoucheur. Les suites naturelles de l'accouchement cessent
brusquement, le sang lui monte à la tête avant qu'elle soit délivrée;
la bouche se tourne, la Reine perd connaissance. Autour du lit on
crie: «De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied.» Un
frissonnement terrible court parmi les assistants; la princesse
de Lamballe s'évanouit. On se précipite aux fenêtres collées de
bandes de papier dans toute leur étendue; on les ouvre vivement; les
huissiers chassent les curieux qui sont encore dans la chambre, mais
l'eau chaude n'arrive pas. Il n'y a pas une minute à perdre. Avec une
grande présence d'esprit Vermond donne l'ordre au premier chirurgien
de piquer à sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux,
elle est sauvée. «Elle était morte, dit Mme de Bombelles, si on la
saignait cinq minutes plus tard... Cela fait frémir, car il est bien
rare qu'une femme qui a eu cet accident en revienne...» Et de là des
réflexions sur sa grossesse retardée à souhait. Si rapidement s'est
passé l'accident qui eût pu être fatal, que le Roi ne l'apprend que
tout danger disparu. Quant à la Reine, elle ne s'était pas sentie
saigner et demanda pourquoi elle avait une bande de linge à la
jambe. Mais, pendant ce temps, quelle angoisse parmi les assistants,
quels transports de joie quand la Reine est revenue à la vie! On
s'embrasse, on se félicite, on pleure et l'on rit.

  [98] Mme Campan assure que le désappointement d'avoir une fille
  entra pour beaucoup dans cette crise. Ceci paraît controuvé par
  la lettre de Mercy écrite à midi trois quarts, où il est dit qu'à
  ce moment la Reine ignorait le sexe de l'enfant.

Ceux qui manifestèrent la plus grande joie furent le prince de Poix
et le comte d'Esterhazy qui «inondèrent de leurs larmes» Mme Campan,
quand celle-ci leur annonça que la Reine pouvait parler. La journée
se passe en cérémonies. Tandis que des courriers extraordinaires
partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptisée dans la
chapelle du château par le cardinal de Rohan, grand-aumônier, en
présence du Roi et reçoit les prénoms de Marie-Thérèse-Charlotte;
Monsieur représente le roi d'Espagne, parrain, Madame, l'Impératrice,
marraine. Au moment du baptême, le comte de Provence donna la preuve
de son manque de tact et de son aversion pour la Reine sous forme de
plaisanterie; en effet, comme le grand-aumônier lui demandait quel
nom il fallait donner à l'enfant, il dit: «Ce n'est pas par là que
l'on commence: la première chose est de savoir quels sont les père et
mère de l'enfant; c'est ce que prescrit le rituel.» La plaisanterie
courut la Cour et la Ville; on la commenta malicieusement. Ceux
qui colporteraient plus tard méchamment, qu'aucun des enfants de
Marie-Antoinette n'avait Louis XVI pour père, devaient en avoir beau
jeu pour appuyer leurs dires.

Le Roi, tout entier à sa joie, l'exprimait hautement après le _Te
Deum_ célébré dans la chapelle, à la réception qui suivit où deux
cent cinquante dames vinrent faire leurs révérences. La journée
se terminait par une fête populaire; un magnifique feu d'artifice
était tiré sur la place d'armes, et la ville était illuminée[99] en
attendant les fêtes de Paris.

  [99] Lettre du 21 décembre.--_Journal_ du Roi; Couches de la
  reine.--_Journal_ de Papillon de la Ferté.--_Correspond._ du
  comte de Mercy.--_Mémoires_ de Mme Campan.

La Reine se rétablit beaucoup plus rapidement qu'on n'eût osé
l'espérer.

Dès le 29, elle recevait la duchesse de Mouchy, son ancienne dame
d'honneur, et la duchesse de Cossé, puis les dames du palais et les
grandes entrées, et se montrait calme et enjouée. A sa première
tristesse d'avoir mis au monde une fille, avait succédé une grande
satisfaction qu'entretenait la joie manifestée par le Roi. Quant au
public, confiant dans la jeunesse de la Reine, il reportait aussi ses
espérances vers une nouvelle grossesse et se montrait, faisant un
instant trêve aux médisances, respectueux et discret.

Pas d'attentions que n'ait le Roi pour l'auguste accouchée: le matin,
il est le premier à son chevet, il passe chez la Reine la moitié de
la journée et toute la soirée; à l'occasion de ses couches, il lui
fait un présent en or qui monte à la somme de 102.000 livres. Quant
à sa fille, qui se présente «avec des traits réguliers», de grands
yeux et «le teint de la meilleure santé», le Roi ne se lasse pas de
l'admirer; il la voit plusieurs fois par jour, rit tout haut de ce
qu'il croit être des gentillesses et un jour, l'enfant lui ayant
serré le doigt, il en fut «dans un ravissement» qui ne se saurait
rendre. Le caractère du Roi s'en ressent; il se montre affable avec
la princesse de Guéménée et Mme de Mackau qui sont installées auprès
de l'Enfant de France. Mme de Bombelles, en revanche, se plaint de
ne plus voir sa mère; la consigne est formelle, elle n'a le droit
de recevoir personne, et sa fille ne peut lui parler que dans
l'antichambre. Mme de Mackau ne peut même pas écrire à son gendre
qu'elle fait embrasser par sa fille, étant une princesse prisonnière».

Ce grand événement auquel elle a assisté, et dont ses fonctions
auprès de Madame Élisabeth lui permettent de voir la suite intime,
n'empêche pas Mme de Bombelles de s'occuper des affaires de famille
qu'elle a à cœur et qui intéressent particulièrement le marquis.
Le chevalier de Naillac, qu'on croit si près d'épouser Mlle de
Bombelles, qui s'avance, puis recule, qu'on désire d'un côté, qu'on
redoute de l'autre, ne va plus être le seul candidat à la main de
Henriette-Marie. A un certain moment le marquis semble céder au désir
d'abord exprimé par sa sœur et se décider à donner son consentement
à certaines conditions, celle par exemple que le chevalier montre
des égards «au vieillard» et s'engage à mener sa femme à Ratisbonne,
à la condition aussi que M. de Naillac s'explique clairement sur sa
fortune, chose qu'il a jusqu'alors éludé de faire.

Le chevalier a beau écrire à Mlle de Bombelles des lettres
où «règnent les expressions d'amour et de la liberté» qui la
compromettent et lui font avouer qu'elle «s'est conduite en tout
comme une étourdie», la marquise n'est pas convaincue que le
mariage se fera. Elle regrette une affaire qui, mal emmanchée et
singulièrement conduite, traîne en longueur et ne se soutient que
par l'espèce de fascination qu'exerce le chevalier sur la jeune
fille, elle ne croit pas du tout les choses conclues; elle écoute
même une autre proposition qui lui est faite pour sa belle-sœur.
Elle a semblé se laisser prendre à la fortune annoncée de M. d'Orsay,
puisque loyalement le marquis la met en garde contre une combinaison
qu'il ne se croit pas en droit d'étudier pour l'instant. «Je
reconnais ton amitié pour ma sœur, écrit-il le 27 décembre, dans ton
idée pour M. d'Orsay, mais gardons-nous de varier sur le compte du
chevalier. L'honneur, la convenance, tout nous engage à lui et, s'il
fallait encore choisir, je le préférerais aux cent mille écus de M.
d'Orsay. Ce dernier est un honnête garçon, mais, malgré ses titres et
sa richesse, il n'en est pas moins M. Grimod par le fait.»

Le gentilhomme pauvre, mais de vieille souche, regarde d'assez haut
les écus des d'Orsay qui, en effet, étaient de finance, et cela
pas plus loin que la génération précédente. Le père de ce comte
d'Orsay, Grimod Dufort, seigneur d'Orsay, fermier général, intendant
des postes, était frère de Laurent Grimod de la Reynière, un des
administrateurs généraux des postes, si célèbre par son faste, ses
goûts artistiques..... et gastronomiques.

Ce qui rehaussait les Grimod c'était leurs alliances; la mère du
d'Orsay présenté était une Caulaincourt[100] et lui-même était veuf
d'une princesse de Croy, que M. de Bombelles a connue chanoinesse à
Maubeuge; «elle avait du mérite et donnait quelque considération à
son mari». «Lui-même, insiste le marquis, est singulier et surtout
singulièrement tourmenté du chagrin d'être un bourgeois; ce qui fait
que M. le comte d'Orsay est cent fois moins heureux que son cousin
M. de la Reynière... L'idée de M. d'Orsay, quand elle pourrait
s'effectuer, ne remplirait point celle que Bombon a du bonheur...
Elle n'est nullement d'un caractère à mener qui que ce soit, et
elle gênerait, sans y pouvoir remédier, des ridicules qu'elle
partagerait.» Il ne fut plus question de M. d'Orsay; cherchant
une femme de haute noblesse, il épousa, en 1784, une princesse de
Hohenlohe[101], et pour le moment les Bombelles en restèrent au
chevalier de Naillac.

  [100] Fille de Louis-Armand, marquis de Caulaincourt et de
  Gabrielle-Pélagie de Bovelles, Mme d'Orsay, restée veuve de
  très bonne heure, était belle, aimable et spirituelle. Voir les
  _Mémoires_ de Dufort de Chevernin.

  [101] Il fut le père du célèbre comte d'Orsay, le roi de la
  mode sous le règne de Louis-Philippe et de la belle duchesse de
  Guiche, puis de Gramont, mère du ministre et ambassadeur.

Tandis que le marquis s'efforçait de marier sa jeune sœur, la plus
âgée, Mme de Reichenberg, était sur le point d'être veuve. L'année
se terminait mal. Dans une même lettre, Mme de Bombelles annonçait
à son mari que le «sentiment de Mlle de Bombelles pour le chevalier
baissait beaucoup» et que le vieux landgrave était à toute extrémité.
«Il respire encore, écrit la comtesse de Reichenberg à son frère,
le 26 décembre, mais tout espoir est perdu; nous regardons comme un
miracle qu'il puisse conserver un souffle de vie, mais, hélas! ce ne
sera pas long. Votre sœur est la plus malheureuse des femmes.»

       *       *       *       *       *

Au reçu des nouvelles de la Cour, données par sa femme, le marquis
s'est réjoui sans réticences. L'heureux accouchement de la Reine le
comble de joie et il le dit bien haut; plus bas, il rit des frayeurs
de la marquise au moment de l'événement, et, s'il n'ose se plaindre
de ne pas être encore père, c'est qu'il a la sagesse de savoir être
patient. Pour le moment, il se contente d'entendre de tous côtés les
louanges de sa femme et une lettre de sa sœur Bombon le ravit à
l'extrême.

Les petits nuages, bien petits, qui avaient existé entre les deux
femmes semblent s'être dissipés; et c'est sur le ton lyrique que Mlle
de Bombelles, qui vient d'être souffrante et affectueusement soignée
par sa belle-sœur, exprime sa reconnaissance. «Les attentions, les
caresses m'ont persuadée plus que jamais que je n'ai pas de meilleure
amie... Elle a bien joui de ma reconnaissance. Dans un de mes moments
d'attendrissement, je lui ai fait de mauvais couplets de chanson,
mais leur expression lui a suffi... Je l'adore, mon ami, et ce qui
m'en plaît le plus, c'est que tout le monde en parle. Tous les jours,
à notre réveil, c'est à qui l'embrassera la première. Je me réjouis,
en voyant le jour, de penser que mon ange est à côté de moi... Cette
Angélique, si froide autrefois, est tendre, vive dans ses caresses;
elle est tout ce qu'on peut être de plus aimable.»

Pour ce qui regarde le chevalier Naillac, Mlle de Bombelles ne
semble pas du même avis que sa belle-sœur. Elle se préoccupe, en
apparence au contraire, du moyen d'arranger toutes choses pour que
le ménage puisse s'établir chez le marquis. Elle craignait d'abord
les inconvénients qui peuvent résulter de cette liaison étroite, mais
«la douceur, la raison et l'expérience du chevalier lui font espérer
que son frère s'applaudira tous les jours de l'avoir reçu chez lui.
Si nous avions le bonheur d'y rester, et si je voyais qu'il eût la
moindre disposition à abuser de ta confiance, tu penses bien qu'aidée
de tes conseils j'arrêterais le mal dans sa source.» Voici maintenant
ce qui pouvait expliquer les réticences de Mlle de Bombelles: «Je
ne suis point dégoûtée de lui, mais le peu d'éclaircissement qu'il
m'a donné jusqu'à présent dans ses affaires m'avait effrayée et par
conséquent modérée, de peur que, le mariage n'ayant pas lieu, j'eusse
la douleur, tout d'un coup, de renoncer à un être auquel je me serais
trop attachée. C'est d'après tes arguments que j'ai raisonné.» Elle a
si bien fait passer la raison avant l'amour qu'elle croyait éprouver
pour le chevalier que la pratique petite personne ajoute: «... S'il
ne nous donne pas par écrit et bien signé les assurances de bien,
que son père doit lui laisser et lui donner de son vivant, il serait
imprudent de faire le mariage sur une simple parole. Après demain je
compte qu'il répondra clairement... Cette incertitude, accompagnée
de l'incertitude où je le voyais de suivre ses intérêts, m'avait
fait faire des réflexions.» Au fond, quoi qu'elle en dise, Mlle
de Bombelles n'est plus qu'à moitié éprise du chevalier, lui-même
hésite; des difficultés de carrière et de fortune se mettent en
travers de leurs projets. Pourront-ils jamais aboutir?

Au milieu de ses tracas, Bombon n'oublie pas ceux autrement plus
graves qui vont assaillir Mme de Reichenberg. La mort du landgrave
qu'elle ignore encore, mais dont elle n'est pas sans escompter les
effets, est chose bien grave pour la situation de sa sœur. Dès
maintenant Mlle de Bombelles en a référé à M. de Vergennes. Celui-ci
s'est montré plus que froid, disant «des choses très plates» au
sujet du mariage, prétendant qu'on ne l'a pas consulté, exprimant
la crainte que la famille ne fasse un procès à Mme de Reichenberg
au sujet de son douaire. Il a pourtant consenti à demander au Roi
un congé conditionnel pour le marquis dans le cas où le landgrave
mourrait. Ce ne serait pas trop en effet de la présence de son frère
pour étayer la pauvre veuve dont la situation deviendrait intenable
et qui sans doute commencerait par se réfugier à Ratisbonne.

Mme de Reichenberg, si peu sérieuse qu'elle soit, a envisagé la
question de ses intérêts avec soin. Elle a supplié sa belle-sœur de
voler chez M. de Vergennes. «Sa lettre m'a fait une peine affreuse,
écrit la marquise le 5 janvier... Son mari est à toute extrémité.
Il faut que je tâche d'obtenir que tu viennes la chercher, car sa
fortune, son honneur, sa vie même, m'écrit-elle, y étaient engagés.»
Angélique a fait ce qu'on lui demandait, mais l'on sait le peu
d'encouragements donnés par Vergennes.

Restait la question du deuil, si importante en l'espèce. Si par
testament Mme de Reichenberg n'était pas déclarée princesse, comme
le landgrave l'avait formellement promis par lettre, il serait sans
doute ridicule de porter le grand deuil, c'est-à-dire la laine. Ceci
était d'abord l'avis de Mme de Bombelles; c'est encore plus l'avis
de M. de Vergennes, qui bien froidement lui déclare que Mme de
Reichenberg ne sera reconnue princesse ni en Allemagne, ni en France,
qu'il est donc plus qu'inutile de songer à porter son deuil. Et le
ministre semble avoir raison; d'autres personnes consultées ont fait
la même réponse: si l'Empire ne reconnaît pas Mme de Reichenberg
comme princesse, le Roi ne lui concédera pas davantage ce titre.

Que la veuve du landgrave n'en prenne pas son parti aussi aisément
que sa belle-sœur et que son frère, qu'après les premières larmes
versées sur le défunt mari, dont la vieillesse affectueuse avait
adouci pour elle les tristesses d'une vie monotone, elle se préoccupe
avant tout de la position fausse qui lui est faite: qu'après avoir
loué l'attitude correcte de ses beaux-enfants elle se plaigne du
landgrave de Cassel qui, en envoyant faire ses compliments de
condoléance, «ne l'a pas comprise dans la liste des visites», parce
qu'il n'admettait nullement «sa fantaisie d'être princesse» et
révoquait en doute le codicille du landgrave de Hesse, tout cela
était à prévoir, et la question toujours actuelle des mariages
inégaux en Allemagne ne devait pas de sitôt être résolue pour ce
qui regardait Mme de Reichenberg. Du moins, à force d'insistance, à
force de persévérance à défendre et à faire défendre une cause que
les vrais juges déclaraient entendue d'avance, elle croyait, sinon
fléchir le Conseil de l'Empire, du moins obtenir la condescendance
du Roi: vivre en France avec le titre de princesse et un douaire
suffisant était l'objet de ses désirs restreints aux circonstances.

Un instant M. de Bombelles avait partagé les illusions de sa
sœur. Se référant à ce qu'avait promis le landgrave au moment du
mariage, à ce qu'il avait toujours répété devant ses enfants,
et enfin avait rappelé dans son testament, le marquis envoyait à
Paris les pièces qui prouvaient la volonté du feu landgrave. Il se
leurrait au point de croire que MM. de Maurepas et de Vergennes
s'emploieraient utilement en la cause et ne refuseraient pas leur
concours à l'obtention de lettres royales, et prenait des engagements
conditionnels pour la veuve morganatique du prince de Hesse: sa
sœur resterait dans les premiers temps en Alsace, par là son
titre ne gênerait personne. «Il ne peut d'ailleurs, ajoutait-il,
porter ombrage qu'à Mme de Bouillon[102], et je me flatte qu'une
injuste vanité de cette princesse ne l'emportera pas sur la justice
d'honorer, sans inconvénient, la sœur de plusieurs bons serviteurs
du Roi et la fille d'un ancien militaire estimé.»

  [102] Fille du landgrave.

Il y avait des précédents en effet à la reconnaissance en France
d'un titre non déclaré en Allemagne. La femme du prince Louis de
Würtemberg[103], n'a-t-elle pas été admise comme princesse en
France, malgré la défense faite par le duc régnant de Würtemberg
de lui donner ce titre dans ses États? Le prince Charles-Othon de
Nassau-Siegen[104] ne porte-t-il pas ce nom en France, malgré le
stathouder de Hollande et malgré la maison de Nassau? La comtesse de
Forbach n'est-elle pas reconnue comme douairière des Deux-Ponts[105]?
Voilà les arguments non négligeables que met en avant M. de
Bombelles, pour soutenir que, «le landgrave ayant reconnu sa femme
princesse de Hesse, cette reconnaissance suffit pour mériter à la
veuve, sous ce titre, l'appui de Sa Majesté». N'ajoute-t-il pas,
comptant trop bénévolement sur la bonne foi de ces principicules:
«Vu que ma sœur est sans postérité, il est positif que le landgrave
de Cassel, le seul qui puisse avoir quelque influence en France
ne fera aucune démarche contraire à la veuve de son cousin pour
laquelle il est foncièrement pénétré d'estime.» Par ce landgrave de
Cassel, au contraire, avaient surgi les premières difficultés, et
M. de Bombelles aura beau dire: «S'il le fallait, j'ai de quoi, en
vingt-quatre heures, t'envoyer un mémoire plein de solides raisons
pour nous, mais je ne veux rien presser pour voir venir les princes
de Hesse et surtout ne montrer leur turpitude que dans le cas où
ils me pousseraient à bout.» C'est la lutte d'une étrangère mal
secondée, contre des règles féodales indéracinables en principe, et
ce n'est pas le timide ministère de Louis XVI, qui se hasarderait
à proposer un système d'exception, dont l'utilité était plus que
contestable[106].

  [103] La comtesse de Beichlingen était en effet inscrite dans
  l'_Almanach_ de Gotha, comme princesse de Würtemberg, ainsi que
  la comtesse de Waldgrave, femme du duc de Glocester, la comtesse
  d'Irhham, femme du duc de Cumberland, et Mme de Villabrisa
  qui avait épousé un frère du roi d'Espagne; mais ces exemples
  n'avaient pas convaincu le landgrave, qui n'avait pas osé donner
  ce mécontentement à sa famille.

  [104] Ce prince de Nassau-Siegen qui fut l'ami, en même
  temps, de la Cour de France et de Catherine II, fut chargé de
  missions pendant l'émigration. Ce ne fut que plus tard que le
  besoin de son crédit lui valut le titre de cousin du prince de
  Nassau-Saarbrück.

  [105] Titre parfaitement usurpé du reste.

  [106] Il a été fait bien des travaux sur les mariages inégaux en
  Allemagne. Au dossier Bombelles, figure un traité qui résume les
  articles sur lesquels pouvait s'appuyer Mme de Reichenberg. E.
  397. Voir aussi l'_Intermédiaire des Chercheurs_, 1er semestre
  1901.

De son côté, Mme de Bombelles n'a négligé aucune des démarches
qu'elle croyait nécessaires, et cette question du deuil, qui dans
les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait
porter devant la Reine, elle en a écrit à la princesse de Bouillon.
Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rôle, semblant
acquiescer à la demande de Mme de Bombelles, quitte à critiquer
hautement après une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante.
Quant à la Reine, après avoir répondu d'abord évasivement au comte
d'Esterhazy «qu'elle ne pouvait rien décider et désirait en parler à
Madame», elle fit rendre une réponse définitive par Madame Élisabeth,
qui l'annonça en ces termes à son amie: «La Reine a dit qu'il fallait
que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grâces
qu'elle en avait fait la politesse à Madame, qu'elle lui avait dit
que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui
déplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.»

Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence,
n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant
quelques jours, elle s'abstient de grandes réunions, elle n'en
remplit pas moins son «doux service» auprès de Madame Élisabeth. Un
tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tête d'amener la
princesse à jouer en mesure. C'est, paraît-il, chose très difficile,
et le concerto joué à quatre mains devant le comte d'Artois, certain
soir de janvier, n'aurait pas réjoui l'oreille très fine du marquis.
La musique amena une petite scène que Mme Bombelles conte gentiment.
Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est
nullement flatté: le physique n'est pas en progrès, loin de là: «Ta
femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras,
tu me trouveras enlaidie.» En revanche, le moral s'améliore tous
les jours: «Tu me trouveras un caractère charmant, je deviens
douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rêve
que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la
première, et pour cela je me dépêche, de peur que tu ne prennes les
devants.» Enfin vient la nomenclature gaiement énoncée des talents:
«J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me
trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des vœux au
Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie,
je ne réponds plus rien...»

Voici l'histoire de la harpe: «A propos, Madame Élisabeth m'a ôté
cette harpe dont je t'ai parlé, qui m'avait fait tant de plaisir. Je
lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ôta
ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donnée à ta sœur. Tu
juges de ma colère. Enfin, après avoir subi des épreuves terribles,
j'ai vu paraître la plus jolie harpe qui ait jamais été, depuis que
le monde est monde. Après avoir partagé mes chagrins, j'espère que tu
partages ma joie, elle a été extrême. Mais, comme j'étais en peine
de sa cherté, je fis part à Madame Élisabeth de mon inquiétude. Elle
me rassura en me disant qu'elle ne lui coûtait rien, que M. le duc
de Villequier s'était chargé de l'acheter et la comtesse Diane de la
payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.»

Il est une musique qu'elle brûlerait d'entendre: ce sont les
douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de
leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances
attendries.

Le marquis n'est pas non plus homme à oublier cette date. Avant de
donner les impressions de son voyage à Nuremberg où il va chercher
sa sœur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler
que, le 19, il avait «célébré avec des amis l'anniversaire du beau
jour, depuis lequel il n'a cessé de dire: Non, Colette n'est point
trompeuse, elle m'a donné sa foi». De là à des rappels d'heures
amoureuses il n'y a pas loin: «Ne pouvant me résoudre à me mettre au
lit sans toi, j'ai préféré voyager toute la nuit pour que, les cahots
d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'ôtant le sommeil,
je pusse penser à toi, mon Angélique, pendant toute l'_annuelle_ de
cette nuit où je la fis tant souffrir, où elle me devint si chère, où
j'eus tant de sujets de m'applaudir d'être ton trop heureux mari.»

Il est donc parti à une heure du matin le mercredi 20 et à une heure
après midi il était rendu à Nuremberg.

«Comme ma dignité se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru
gai de dîner à table d'hôte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je
l'ai prié de ne me point nommer. Malgré cela j'ai eu le haut bout
de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable
cercle de Franconie. Plus loin étaient des officiers recruteurs de
tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et
surtout de la politique d'une manière bien plaisante pour un auditeur
passif. Entre ces officiers étaient encore deux ou trois dames, qui
m'ont paru enlevées et se laissant volontiers enlever. Notre hôte,
à l'autre bout de la table, avait à son côté droit sa chère moitié,
qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de même pour
se coucher), m'a apporté ma première portion. Cette attention a
attiré les regards de l'auguste assemblée; chacun alors a chuchoté en
italien, en danois, en mauvais français, en anglais et en allemand.
On se demandait pour qui ce pouvait être que la Frau Werthin s'était
mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un
charretier affamé.»

Le voyageur est parti pour Erlang où il a projeté de voir Mlle
de Schwartzenau. Il était muni d'une lettre du frère de celle-ci
pour l'aînée de ses sœurs. En arrivant, il l'a envoyée en faisant
demander la permission de «faire sa révérence à ces dames». On lui a
répondu que, l'une d'elles étant incommodée, elles ne pourraient le
voir que le lendemain. Il a envoyé chez Mme la margrave: «elle était
en trop grand négligé pour le recevoir»; une autre dame avait la
colique; une autre n'était pas encore remise des fatigues du bal de
la veille; de dépit il s'est couché et il a dormi le mieux du monde.

«A mon réveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont
fait souhaiter bon voyage. Ce n'était pas mon compte: je voulais,
je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc écrit... D'après
sa réponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est
passée très honnêtement. Caroline n'a point été embarrassée, la
conversation a été générale. Je suis retourné à mon auberge après
trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoyé une réponse par M.
de Schwartzenau. Il paraît que l'on a été content de moi; ainsi
s'est terminé enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire,
avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur
de Caroline qui mène une vie assez douce près de ses tantes, j'ai
remercié plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu
voulusses bien de moi.»

A une heure, le même jour, un «carrosse de bon goût» vient chercher
le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, sœur
de Frédéric II. «Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met à
merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est
celle d'une femme d'esprit.» Après être demeuré avec la margrave
jusqu'à cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y
retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait:

«Ma sœur, qui était au _Coq-Rouge_ une demi-heure avant mon arrivée,
m'a reçu avec plus de raison que je ne m'en flattais. Pendant plus
de quatorze heures de route, elle m'a conté tout ce qu'elle a voulu;
je ne puis assez admirer le courage avec lequel elle alimente une
triste conversation sans exiger qu'on réponde... C'est un ensemble
de prodigalité et de parcimonie inconcevable; elle a répandu plus
qu'il ne le fallait l'or et les présents à Rotenburg. Elle est tentée
de pleurer à chaque poste de l'argent que coûtent les chevaux. Elle
ne sait ce qu'elle veut. Hors Paris, point de salut pour elle...
Je l'aime, rien ne me fera abandonner ses intérêts; son cœur est
foncièrement bon, mais l'excès du désir de l'indépendance et l'amour
des moyens de jeter l'argent par les fenêtres l'aveuglent souvent...
Elle a bien dormi de son aveu, quoiqu'elle crût qu'elle ne fermerait
pas l'œil... Sa douleur est touchante par sa sincérité, mais il
faut que je me tienne à quatre pour ne pas rire lorsqu'elle compare
feu son mari à toi pour me persuader qu'elle doit bien regretter un
objet qui devrait lui être aussi cher que tu me l'es.»

Finalement, le marquis espère avoir un congé au mois d'avril. Il
viendra en France pour veiller aux intérêts de sa sœur et la mettre,
en passant, dans un couvent de Nancy. Elle se défend comme quelqu'un
qui est bien fâché de céder, mais qui sent qu'il n'y a pas moyen de
s'y refuser.

Suivent des considérations sur la situation future de sa sœur à
laquelle ni le roi de France, ni le landgrave de Hesse ne sauraient
s'opposer sérieusement, et ce sera là, demandes et réponses,
objections et ripostes, le principal sujet des lettres suivantes.
Nous connaissons les illusions de tous les Bombelles à ce sujet, et
il est inutile d'y revenir. Mme de Reichenberg n'obtiendra rien ni
en France ni en Allemagne et ne sera jamais titrée princesse. Comme
tout a une fin, même les illusions, elle finira par avoir les yeux
dessillés et se contentera de chercher un mari. En son temps, nous
verrons quel singulier choix elle sera amenée à faire.

Au milieu de ces alternatives de crainte ou d'espoir au sujet de
la «principauté» de Mme de Reichenberg, Mme de Bombelles donne son
bulletin de semaine: quelques menus détails offrent leur intérêt.
Les relevailles de la Reine ont naturellement occupé la Cour et la
Ville. Angélique n'oublie de mander à son mari ni les aumônes remises
entre les mains des deux curés de Versailles, ni les dots consenties
à cent jeunes ménages de Paris unis par l'archevêque, le jour même
de l'entrée de la souveraine. Lorsque le cortège royal parut dans
la cathédrale, le 8 février, pour y assister au _Te Deum_, ces cent
jeunes hommes et ces cent jeunes filles, «qu'on avait choisies parmi
les plus jolies», étaient rangés dans l'église pour saluer la Reine
au passage. Ce sont, le soir, des feux d'artifice, des illuminations,
des fontaines de vin, des distributions de pain et de cervelas, des
spectacles gratuits à la Comédie-Française et à l'Opéra[107].

  [107] Les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes
  celle de la Reine. Les spectateurs entonnèrent en masse avec les
  acteurs le chœur: «Chantons, célébrons notre reine.»--_Mémoires
  secrets_, t. XII.--_Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye.

La Reine avait eu soin de ne pas gâter ce jour de fête religieuse
par des plaisirs profanes, et, quittant Paris aussitôt terminés les
services de Notre-Dame et de Sainte-Geneviève, elle était rentrée à
Versailles après avoir soupé à la Muette. Mme de Bombelles est très
émue en racontant les différentes phases de cette imposante journée;
accompagnant sa petite princesse, «toute joyeuse», elle a mis sa plus
belle robe et ses diamants. Ces diamants dont elle taquine son mari,
et qui feront faire à celui-ci des remarques malicieuses, sont ceux
de sa mère et de sa tante, car la fée qui a présidé à son mariage a
négligé d'orner sa corbeille de gemmes précieuses.

A côté de ce grand événement, il est de petites nouvelles: M. de
Maurepas a des accès fréquents de goutte; il souffre beaucoup,
et «tout le monde en est aussi inquiet qu'affligé». La comtesse
Diane fait l'aimable. «Je suis comme un ange avec elle, observe la
marquise qui a lieu de s'en étonner, connaissant la fausseté de la
dame d'honneur; si je ne savais ce que je sais, je la croirais ma
meilleure amie, mais je me garde bien de l'imaginer, et ses manières
avec moi me donnent souvent envie de rire.»

Comme, tous les huit jours, elle donne un concert en l'honneur de
Madame Élisabeth, elle engage Mme de Bombelles, «croyant que son
peu d'usage du monde l'empêche de voir qu'elle tâche adroitement
de détacher Madame Élisabeth du désir d'aller s'amuser chez Mme de
Mackau».--«Je ne le vois que trop, dit au contraire la jeune femme et
j'en suis vraiment affligée pour maman à qui cela fait de la peine.»

Aussi est-ce avec joie que, dans une lettre suivante, elle mande à
son mari que Mme de Mackau[108], elle aussi, a donné un concert que
Madame Élisabeth a trouvé «charmant», ajoutant même tout bas «qu'elle
s'y était infiniment amusée, qu'elle l'avait trouvé bien plus joli
que ceux de la comtesse Diane».

  [108] Dans une lettre de Mme de Mackau à Madame Clotilde, nous
  trouvons quelques détails sur Madame Elisabeth qui «se fait aimer
  de tout le monde; elle est exacte à tous ses devoirs essentiels
  sans que personne l'y excite comme si elle était encore à
  l'éducation». Sur la petite princesse qui vient de naître et
  sur les enfants du comte d'Artois, Mme de Mackau écrit les
  impressions suivantes:

  «Il faut que j'entretienne ma chère Reine[A] de Madame sa
  nièce: elle vient à merveille et est extrêmement forte pour
  son âge; elle a les plus beaux yeux possible, et un petit
  visage bien arrondi, une très jolie bouche, et je trouve que,
  du bas du visage, elle ressemble beaucoup à Madame sa tante,
  la Princesse de Piémont: je le faisais remarquer tantôt à ces
  femmes qui ont été de mon avis; jugez, ma chère Reine, combien
  cette idée redouble mon intérêt pour cette auguste enfant.
  Tout ce que je désire est qu'elle conserve cette ressemblance,
  que j'avais trouvée dans Mademoiselle, et qu'elle a perdue en
  grandissant. Elle est pourtant régulièrement belle, mais elle a
  un sérieux dans la physionomie qui n'a nul rapport avec l'air
  gracieux et plein de bonté de ma chère princesse; monsieur le
  duc d'Angoulême, sans être beau, est un charmant enfant plein
  d'esprit, fort doux et toujours gai; pour monsieur le duc de
  Berri, on n'en peut encore rien dire, car il a un terrible masque
  sur le visage, cependant on aperçoit de beaux traits, et je crois
  que, lorsqu'il sera guéri, il deviendra le plus beau des trois;
  la Reine est parfaitement rétablie et plus belle que jamais.»
  (Archives de la maison royale de Savoie, aimable communication de
  M. G. Roberti.)

    [A] Mme de Mackau nommait ainsi la princesse de Piémont.

Le cardinal de Rohan[109] est mort au commencement de mars. «Il ne
laisse que huit cent mille livres de rente au cardinal de Guéménée,
une terre de cinquante mille livres de rente à M. de Guéménée; enfin,
par son économie, il n'a pas eu la consolation d'être regretté d'un
de ses parents; ils sont tous charmés de sa mort et encore plus aises
d'en hériter: il n'a pas fait de testament. J'ai soupé hier chez Mme
de Guéménée qui m'a fait tout plein d'amitiés.»

  [109] Louis-Constantin de Rohan, né en 1697, élu évêque de
  Strasbourg à la mort du cardinal de Soubise, en 1756, cardinal en
  1761, mort le 11 mars 1779. Comme ses prédécesseurs et comme son
  fameux successeur, le cardinal Louis, il habitait à Paris l'hôtel
  de Rohan, rue Vieille-du-Temple, où se trouvait en dernier lieu
  l'Imprimerie nationale.

Du 20 mars: «Madame Élisabeth s'est trouvée fort incommodée
avant-hier: elle eut une très forte fièvre pendant la nuit, et hier,
à trois heures et demie, la rougeole a paru. Tu imagines bien que je
ne l'ai pas quittée. Cette nuit-ci a été très bonne, elle a peu de
fièvre ce soir, et les médecins assurent qu'il n'y a pas la moindre
inquiétude à avoir.»

Une lettre suivante donne de la santé de Madame Élisabeth un bulletin
tout à fait satisfaisant et en même temps des nouvelles désastreuses
des Indes: «Pondichéry est pris et encore d'autres villes dont je ne
me souviens plus. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous n'avons plus
de possessions aux Indes et qu'en général nos affaires vont très
mal. M. le vicomte de Noailles, le beau Dillon[110] et M. Arthur
Dillon[111] ont pris congé ce matin et partent pour la Martinique
avec le plus grand désir de bien faire, ainsi bientôt ils feront
parler d'eux.»

  [110] Le comte Édouard Dillon, Irlandais d'origine, très infatué
  de sa personne, faisait partie de l'intimité de la Reine. Il se
  distingua en Amérique.

  [111] Arthur Dillon commandait le régiment Dillon et se
  distingua, en 1792, à la tête d'un corps d'armée; mort
  révolutionnairement sur l'échafaud.

La rougeole ne tarde pas à sévir à Versailles; en même temps que la
Reine, Mme de Bombelles est atteinte. Jeanne-Renée en informe son
frère le 14 mars. «Il fallait que ta femme partage les peines de sa
princesse, ce n'est pas faute que sa maman se soit bien opposée à ce
qu'elle reste auprès d'elle. Tu ne peux condamner son attachement, il
est malheureux que le résultat en soit aussi triste, mais juge par là
de ce qu'elle ferait pour toi.»

«Notre ange a bien reposé cette nuit, écrit Mlle de Bombelles le 3
avril, les rougeurs se passent, elle a dormi au moins quatre heures
dans la matinée. Elle est très gaie, nous avons été obligées toute la
journée de l'empêcher de sortir ses bras, tant elle était disposée
à gesticuler. Elle se lèvera demain; nous sommes tous heureux et
tranquilles. Jouis avec nous du plaisir de la voir bien portante.
Elle sera plus fraîche encore à ton arrivée, si cela est possible.»

Le chevalier de Naillac a écrit une lettre très touchante en réponse
à celle de Mlle de Bombelles: «Il me dit qu'il mourra de douleur
si je l'oublie, qu'il ne lui est pas possible, après six mois qu'il
s'est habitué à m'aimer, de renoncer à ce sentiment; mais il ne
me parle plus de l'épouser. Ainsi, mon ami, quoiqu'il m'en coûte
beaucoup, je ne lui écrirai plus rien de consolant, ni de fâcheux.
J'aurais été heureuse avec lui, je le regrette infiniment.»

Le 5 avril, nouvelle lettre: «Je suis trop bonne, mon cher ami, de
vous écrire encore aujourd'hui, car votre femme se porte aussi bien
que vous et moi. Cependant elle ne peut vous le dire elle-même, ses
yeux étant encore trop faibles.»

Malgré la défense faite, Angélique ne peut résister à écrire un mot à
son mari: «Quelle affreuse maladie que celle qui empêche d'écrire à
ce qu'on aime le mieux; oui, mon petit chat, c'est ce qui m'a le plus
tourmentée depuis que je suis malade.»

Le 6 avril, Angélique a repris posément la plume. Elle a vu le
comte d'Esterhazy qui a promis de s'occuper des affaires de M. de
Bombelles pendant le voyage de la Reine à Trianon[112]. Il s'agit de
faire changer de résidence M. de Bombelles et «de ne pas le laisser
vieillir sous l'ennuyeux harnais de la Diète».

  [112] C'est le fameux voyage de Trianon qui fit tant crier.
  Pour achever de se remettre, la Reine avait décidé ce petit
  déplacement dont le Roi était exclu comme n'ayant pas eu la
  rougeole. Le Roi, «accoutumé à ne se refuser à rien de ce qui
  peut plaire à son auguste épouse, avait approuvé que les ducs
  de Coigny et de Guines, le comte d'Esterhazy et le baron de
  Bezenval restassent auprès de la Reine; le consentement avait
  été provoqué par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord
  les conséquences». (_Correspondance_ de Mercy.) Les mauvais
  propos ne manquèrent pas, et l'on mit en question de savoir
  «quelles seraient les dames choisies dans le cas où le Roi
  tomberait malade». Ces gardes-malades improvisés n'eurent-ils pas
  la prétention de veiller la Reine, pendant la nuit? Il fallut
  l'intervention de Mercy pour obtenir que ces galants chevaliers
  sortissent de chez la Reine à onze heures du soir et ne fussent
  qu'«externes», c'est-à-dire ne logeassent pas à Trianon. Cette
  idée étrange de la Reine eut le plus fâcheux effet, et, si l'on
  en croit Mercy, de mauvaises conséquences au point de vue des
  intrigues de cour.

Le 8 avril, la petite malade est arrivée à Montreuil et y est fort
bien accueillie par sa mère et par Mlle de Bombelles. Souffrante
et obligée de se soigner, elle est environnée d'une touchante
sollicitude. «Je ne sais comment faire pour leur témoigner l'étendue
de ma reconnaissance. Madame Élisabeth m'a fait l'honneur de venir me
voir hier, et je crains qu'elle ne soit pas contente de mon séjour
ici... D'ailleurs elle va partir incessamment pour la Meute (Muette)
avec la Reine, car c'est changé, le voyage à Trianon est remis. Il
n'y aura pas de voyage de Compiègne.»

Du 16 avril... «Le chevalier de Naillac est venu nous voir cet
après-dîner; après avoir dit plusieurs lieux communs, ta sœur étant
sortie, il m'a dit qu'il était au désespoir, qu'il n'avait pas encore
eu le courage de t'écrire et qu'il était bien malheureux. Je lui ai
répondu tout ce que j'ai pu pour le consoler, et je ne savais pas
trop comment m'y prendre. Ta sœur étant revenue, nous avons parlé
raison, c'est-à-dire je voulais la faire parler, car ils ne disaient
pas grand'chose tous les deux, et le chevalier m'a réellement fait
pitié, car il a l'air abattu sous le poids du malheur. Mais cependant
je t'avouerai que, l'aimant autant qu'il en a l'air et ayant une
fortune indépendante des événements, j'ai été étonnée qu'il ne lui
eût pas proposé de l'épouser, malgré le refus de la place (il avait
été question pour le chevalier de Naillac d'un poste diplomatique
en Allemagne qu'il n'obtint pas); c'était à elle à voir si elle
le voulait ou non. Mais je n'entends pas qu'on se désole et qu'on
ne fasse rien, quand on en a la possibilité, pour satisfaire son
inclination. Ainsi je serais presque tentée de croire qu'il regrette
pour le moins autant l'assurance de la place que ta sœur, quoiqu'il
l'aime beaucoup... Quant à ta sœur, elle est fort raisonnable, elle
aurait été fort aise qu'il fût son mari, mais elle se console de ce
qu'il ne le sera pas.»

Par la suite, Mme de Mackau pria le chevalier de rendre ses visites
moins fréquentes; il finit par comprendre, et le roman ébauché en
resta là, malgré la «désolation» de M. de Naillac.

Le 22 avril, Mme de Bombelles rend compte d'une visite de Madame
Élisabeth à son retour de Trianon. «La Reine en est enchantée, elle
dit à tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la
connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie, et
que ce serait pour toute la vie.»

Une grave question à cette époque était l'inoculation pour combattre
les ravages de la petite vérole. Bien qu'ayant eu récemment la
rougeole Mme de Bombelles s'est mise dans les mains du célèbre
chirurgien Goetz. Un régime sévère et de grandes précautions
précédaient alors cette légère opération qui, depuis, est passée dans
les mœurs.

Au commencement de mai, tout est terminé et Mme de Bombelles,
d'abord assez souffrante, reprend peu à peu sa correspondance. Ses
premières lettres, roulant uniquement sur des questions de santé, ou
sur l'affaire du chevalier de Naillac, ne sauraient nous retenir,
et nous arrivons droit aux lettres de juin qui nous apportent des
nouvelles de la Cour.

«Tout le monde fait l'éloge de la conduite du baron de Breteuil,
écrit Mme de Bombelles, le 18. Tu sais sûrement qu'il a refusé le
titre de prince, en disant qu'un gentilhomme français ne devait
recevoir de grâce que de son souverain. Le Roi, en conséquence, lui
a accordé la première place vacante au Conseil d'État. Toutes ces
circonstances me font le plus grand plaisir; ses ennemis n'auraient
sûrement pas manqué de le narguer sur sa principauté et, n'ayant
point d'enfants, elle ne pouvait pas lui être d'un grand agrément...
Je te dirai, pour nouvelle, que M. de Gramont[113] épouse la fille
de la comtesse Jules et qu'en faveur du mariage il a la survivance
de capitaine des Gardes de M. le duc de Villeroi. A vingt-deux ans,
c'est une jolie fortune... Tu sais sûrement que nous avons pris
un bateau de six millions. Le duc de Coigny vient de s'embarquer
avec son régiment, je lui souhaite un bon voyage, car je l'aime
beaucoup... Bombon (Mlle de Bombelles) n'est pas encore revenue de
Paris, son absence me paraît bien longue... L'armée de M. le prince
de Condé a été nommée hier au soir, elle ira en Flandre: ce sera
une armée d'observation contre les Hollandais. M. de Chabot sera le
second du prince. T'avouerai-je ma folie! On parle tant d'armée,
qu'il y a des moments où je suis véritablement affligée de n'être
pas homme. Je ne sache que toi qui puisse me consoler d'un mal sans
remède. Mais je me trouve une ardeur pour la guerre qui n'a pas le
sens commun. Je me condamne bien en y réfléchissant, car je regarde
la guerre comme une frénésie malheureuse pour les peuples, dont
les suites peuvent être terribles, mais mon premier mouvement est
toujours le désir de la gloire; puisque le Ciel m'a faite femme,
pourquoi n'a-t-il pas achevé son ouvrage en me rendant un peu
poltronne?...»

  [113] Le comte de Gramont, titré duc de Guiche à l'occasion de
  son mariage avec Mlle de Polignac. Il était le neveu du duc
  de Gramont et le frère de la comtesse d'Ossun qui devint dame
  d'atours de la Reine.

M. de Bombelles s'apprête à revenir en France en vertu d'un congé.
Il laissera à Ratisbonne sa sœur, la comtesse de Reichenberg, qui
se désole de cet abandon. Sans doute elle reviendra un peu plus tard
en France. Son frère voudrait la voir s'établir pendant quelques
années à Provins, en ne passant que deux ou trois mois à Paris où sa
situation de fortune ne lui permettrait pas de vivre agréablement
toute l'année.

Comme distraction il a des comédies allemandes de société et les
juge «bêtes, ennuyeuses et impertinentes». Il pourrait ajouter:
inconvenantes à faire jouer par de jeunes acteurs, étant donnée
l'héroïne de la pièce qui ne se refuse aucune fantaisie amoureuse. Le
mot de la fin de la pièce est celui-ci qui fit sourire: «En vérité,
il faut convenir que mon ménage est en bien mauvais désordre.»

La nouvelle qu'annonce Mme de Bombelles, le 25 juin, est que la
grossesse de la Reine semble officielle (c'était du reste un faux
bruit). «J'ai vu la Reine, il y a trois jours, chez Madame Élisabeth,
qui m'a traitée avec tout plein de bontés; elle m'a fait plusieurs
questions sur mon inoculation avec un air d'intérêt qui m'a fait
grand plaisir... Tout est bien arrangé qu'il n'y ait point de
Compiègne, car tu serais arrivé pendant ce temps-là... Cela aurait
retardé d'un jour le plaisir de te voir... De plus, Compiègne a le
mérite d'être un endroit fort mal sain et fort ennuyeux...

«N'oublie pas de dire à la princesse Thérèse (de Tour et Taxis) qu'il
n'est que trop vrai: les coiffures ont encore changé à un point
incroyable, depuis que je n'ai eu l'honneur de la voir; elles sont
fort baissées et les formes de chapeaux tout à fait différentes, de
sorte que je crains fort que dans toute sa garde-robe elle n'en ait
pas un qui soit encore à la mode. Annonce-lui cette nouvelle avec
ménagement; je partage la consternation que cette affreuse nouvelle
va lui causer, mais le destin l'a voulu ainsi. Je ne sache d'autre
parti que de s'y soumettre, quoique Mme Juhet soit venue prendre
d'autres instructions chez Mme Bertin et chez Mme Beaulard.»

M. de Bombelles partage les idées belliqueuses de sa femme; ses goûts
militaires se sont réveillés. Il espère être en France avant le 10
août: «Eh bien, si, le 20, je savais qu'on tirât des coups de fusil
en Flandre ou ailleurs, je suis sûr que tu me permettrais, si cela
peut s'arranger convenablement, de m'y trouver. Je reviendrais à la
mi-novembre, ayant fait trois mois de campagne: ces trois mois me
remettraient au courant d'un métier que je n'ai pas cessé d'aimer.
Peut-être trouverais-je le moyen de me distinguer et d'autoriser
le Ministre de la Guerre à me faire brigadier[114]. L'estime que
j'acquerrais dans le public rejaillirait sur toi... On a quelquefois
eu des idées plus singulières et qui ont réussi. Je ne veux pas
faire le Don Quichotte, mais tu ne m'en voudras pas, j'en suis sûr,
d'avoir l'envie d'employer trois mois à une démarche qui peut-être
serait décisive pour notre fortune et notre considération. Ne parle
qu'à ta mère de mon idée; les femmelettes te feraient peut-être
un crime d'y donner les mains... Si le comte d'Esterhazy est à
Versailles, tu peux aussi t'ouvrir à lui; il saura où tendent nos
préparatifs de guerre et nous conseillera bien... Je ne ferai rien
qu'avec son agrément...»

  [114] Le marquis avait été nommé maréchal de camp, deux ans
  auparavant.

Cette fois le congé de M. de Bombelles n'a pas été retardé. Il
arrive en France dans le milieu d'août, passe deux mois avec sa
femme qu'il emmène, en octobre, dans un état de grossesse très
avancée. Pendant ce séjour, il a été question d'un mariage entre
Jeanne-Renée de Bombelles et le marquis de Travanet, mestre de camp
de dragons. La comtesse Diane semble s'en être occupée et avoir
triomphé des hésitations de M. de Travanet en lui faisant promettre
de l'avancement par le prince de Montbarrey. M. de Travanet était un
homme charmant, maître d'une belle fortune, possesseur d'une terre à
Viarmes près de Chantilly, mais c'était un joueur incorrigible, et
nous verrons les grands ennuis qu'il donna à sa femme. Le contrat fut
signé le 17 novembre; le mariage eut lieu le lendemain, en l'église
Saint-Louis.

Une lettre de Madame Élisabeth du 27 novembre contient ces mots au
sujet du mariage:

   «Dis à Mme de Travanette que je meure d'envie de la voir.
   Mande-moi toutes les grimasses qu'a fait ta belle-sœur
   pendant le mariage et toutes les bêtises, qu'elle aura dit qui
   certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les a écoutées, et qui
   m'amuseront beaucoup en les lisant...» Cette lettre badine se
   termine ainsi: «Adieu, ma petite sœur Saint-Ange, il me paroit
   qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue, je t'embrasse de tout
   mon cœur et suis de

    Votre Altesse,
    «La très humble et très obéissante
    servante et sujette,

    «ÉLISABETH DE FRANCE
    DITE LA FOLLE.»

Et maintenant quittons un moment la Cour de France; suivons par la
pensée Mme de Bombelles à Ratisbonne où elle est allée, à la fin de
l'automne, rejoindre son mari. Figurons-nous cette vie paisible du
ménage, imaginons les soins et la tendresse dont le marquis entoure
sa jeune femme attendant un premier enfant.

Après les émotions de l'année précédente la ville impériale est
toute au recueillement; un progressif apaisement est venu succéder
aux agitations produites par l'affaire de la succession de Bavière.
On doit supposer que nombreuses sont les soirées intimes où M. de
Bombelles est instamment prié de chanter en s'accompagnant sur le
clavecin. Tout occupée d'une grossesse dont le terme approche, la
marquise ne prend qu'une part modérée à ces «dissipations» mondaines.
Une correspondance régulière avec les parents de France, et sans nul
doute avec la Princesse[115], la tient au courant de ce qui se passe
à cette Cour de Versailles que, sans les soins attentifs et pieux de
son mari, elle pourrait être en situation de regretter. Elle aura
été informée du départ de Rochambeau pour l'Amérique avec un corps de
troupes..., elle aura suivi par la pensée les événements de Cour...

  [115] Bien que, de cette année 1780, on ne possède nulle lettre
  de Madame Elisabeth.

Le 1er juillet[116], Angélique a mis au monde ce premier-né,
Louis-Philippe, dont le surnom de Bombon revient à chaque instant
dans ses lettres. Comme elle l'avait déclaré d'avance, elle nourrit
son enfant; sa mère, ses belles-sœurs s'inquiètent de savoir si elle
n'en est pas fatiguée. «Tu es charmant, écrit la marquise de Travanet
à son frère, au commencement de juillet, de nous avoir exactement
envoyé des nouvelles de la petite maman. Pourra-t-elle achever sa
nourriture? Si elle ne pouvait continuer, je partagerais sa peine,
car elle attachait un grand prix à donner à son enfant ce lait
charmant qui nous les rend encore plus chers. Toi-même tu en serais
contrarié, parce que tu es un mari admirable et que ton «Ange» est
ton idole.»

  [116] La date nous est donnée par une lettre de Mme de Mackau à
  la princesse de Piémont. Elle reçoit chaque jour des nouvelles
  par son gendre; du bonheur ressenti à Ratisbonne, du contentement
  de sa fille Soucy, qui a été nommée sous-gouvernante de la
  gentille petite princesse, Mme de Mackau se réjouit d'autant plus
  que, d'autre part, son fils lui a donné les plus grands chagrins:
  santé détraquée par les excès et dépenses exagérées, qui ont
  forcé la baronne à demander le concours de Madame Clotilde.
  (Lettre du 13 juillet. Archives royales de Turin.)

Mme de Travanet est prolixe dans les élans de sa gratitude, elle aura
à témoigner à son frère une reconnaissance à laquelle, au reste, il
a tant de droits... «Tu entends les expressions de ma joie de vous
voir heureux. Ah! que j'aime à prononcer ce mot, moi qui aurais
désiré que ton premier mouvement le soit. Enfin plus tu as souffert
dans ta vie, plus tu sens le prix des jouissances que tu donnes,
car c'est toi qui es l'auteur de tout le bien qui t'arrive; au lieu
que, moi, c'est à toi que je dois celui que j'éprouve. Je suis bien
reconnaissante aussi, et tu peux te dire: ma sœur est bien, bien
heureuse. Les petits nuages qui ont noirci, pendant quelque temps,
les flambeaux de l'hymen sont entièrement dissipés. Je respire sous
un ciel pur et serein. Je mène (à Viarmes) une vie très agréable.
S'il n'y avait pas toujours deux cent lieues à franchir pour arriver
jusqu'à toi, elle le serait encore plus. Ma sœur, la comtesse de
Matignon et moi nous sommes seules ici, depuis trois semaines,
sans nous être ennuyées un moment. La comtesse de Matignon[117]
est charmante: au village ses goûts sont aussi simples qu'elle est
élégante à la ville. Nous lisons, chantons, travaillons toutes trois;
nous allons voir les châteaux voisins à âne, ce qui nous amuse
considérablement. Nous avons passé une journée à Chantilly: c'est le
plus beau lieu de la nature.»

  [117] Fille du baron de Breteuil.

En excellentes dispositions ce jour-là--Mme de Travanet se loue de sa
sœur «qui s'accommode très bien avec elle; une attention de ma part
est un bienfait pour elle».

Quant à son mari, elle en a d'excellentes nouvelles, et il semble,
«par le détail qu'il me rend de sa conduite, que le comte de
Broglie[118] en fera des éloges mérités. Il passe sa matinée à voir
manœuvrer, dîne presque tous les jours au Gouvernement, et, après
avoir fait la partie de tric-trac du comte, le soir, il soupe à
l'Intendance...» Le marquis néglige-t-il un peu sa sœur? Celle-ci,
du moins, dans une lettre suivante de septembre se plaint d'un long
silence. Du moins se plaint-elle avec grâce. «Ainsi tu es un petit
folâtre qui m'a plantée là depuis que tu as eu un petit garçon plus
joli que moi.»

  [118] Alors à Metz où il dirigeait des exercices militaires.

Voici des nouvelles de Madame Élisabeth et des impressions
recueillies sur Mme de Bombelles: «Madame Élisabeth m'a traitée au
mieux. Si tu n'étais pas aussi fat que tu l'es, je te dirais que
l'enlèvement de ta femme pour aller à la Diète, qui a tant fait crier
nos élégantes, ne produira d'autre effet, sinon que Madame Élisabeth
aimera un peu plus ma belle-sœur, à son retour, qu'auparavant. Tu
sais que dans le fond de mon âme je trouvais ce procédé bien naturel,
et tu as eu autant de raison que de courage en ne te laissant pas
effrayer par les propos.»

Mme de Travanet s'étant rendue à Villiers, chez la comtesse de
Bombelles, sa belle-sœur, y a été reçue «comme un cœur». «Il est
vrai, ajoute-t-elle, que ma voiture était comble de gibier; mais je
ne sais pas si ma faveur n'a point baissé, parce que j'ai fait un
petit tour de passe-passe que la rusée belle-sœur, malgré toute ma
discrétion, a su deviner. C'est qu'avant d'arriver chez elle j'ai été
dîner chez l'abbé(?) à Brunoy pour voir sa petite maison, afin d'en
pouvoir faire l'éloge avec connaissance de cause. Je l'ai trouvée
très joliment arrangée, et le maître du château m'a nourrie, ainsi
que ma suite, parfaitement. J'ai vu aussi les belles folies de M.
de Brunoy[119] en ornements, ce qui m'a fait passer le temps très
agréablement. De là je suis arrivée assez tard à Villiers pour qu'on
puisse croire que je venais directement de Paris; il est vrai que,
de peur de suivre la route qui mène clairement de Brunoy à Draveil,
j'ai allongé la mienne de deux lieues. Mais j'en étais consolée en
pensant que cette peine me vaudrait la douceur d'avoir attrapé ma
chère belle-sœur. Non, non, la petite peste l'a déterrée et m'a
écrit là-dessus une phrase bien maligne, mais j'ai un _État_; ainsi,
si l'on veut m'attaquer, il faut venir me trouver dans ma terre, et
mes vassaux me défendront. Pour toi qui es toujours le maître de
ce que tu m'as donné, à la bonne heure, je consens à te céder sur
tous les points parce qu'avec toutes les richesses du monde je ne me
reconnaîtrais pas encore de droits vis-à-vis de toi.»

  [119] Le marquis de Brunoy était fils de Pâris de Montmartel, un
  des frères Pâris qui s'enrichirent dans les fournitures sous le
  ministère du duc de Bourbon, puis sous Mme de Pompadour. M. de
  Brunoy avait épousé Mlle des Cars. Il dépensa dix millions dans
  le château, le parc et l'église. Le château fut acheté un peu
  plus tard par le comte de Provence qui y donna une grande fête
  en l'honneur de Marie-Antoinette. Léon Gozlan donne d'amusants
  détails sur Brunoy et ses habitants dans _les Châteaux de France_.

Et, en veine de douce folie et de bavardage, la petite marquise
continue: «Tu es un homme qui en fais d'autres, tu es nécessaire pour
la conservation du genre humain et surtout pour celle de la petite
Travanet, qui t'aime à la folie et qui voudrait bien te voir, car il
y a déjà une éternité qu'elle ne t'a embrassé. Mon mari est revenu,
le 2 de ce mois, de Metz, en très bonne santé et bien pénétré des
bontés de M. de Broglie qui a écrit au baron de Breteuil et à mes
amis beaucoup de bien sur son compte.»

Sur la carrière de son mari, néanmoins, la marquise ne se fait guère
d'illusions: «Je suis sûre qu'il ne sera peut-être jamais colonel en
second. Je n'ai pas les moyens qui mènent aujourd'hui à la fortune,
ni ne veux les acquérir. Dans le vrai, comme il serait le premier
puni, je crois qu'il se résignera à subir le sort de ceux qui ont
une femme maladroite, mais bien occupée de ses devoirs. Je voudrais
qu'il soit très heureux, parce que je le suis infiniment avec lui et
qu'il m'aime tendrement. Il vient de passer huit jours à Paris où il
n'a pas hasardé un petit écu; j'avoue que cette conduite au milieu
d'une société qui aurait pu le corrompre m'a touchée infiniment. Je
voudrais être sûre que pendant l'hiver il soit aussi sage, mais c'est
trop espérer: contentons-nous du présent.»

Elle a raison, la jeune femme, de n'être pas trop exigeante, car elle
n'obtiendra jamais la complète guérison de son mari: il est joueur
invétéré; il compromettra sérieusement sa fortune, et les nuages
écartés pour le moment ne tarderont pas à s'amonceler plus épais
et plus noirs, au point que Mme de Travanet devra se décider à se
séparer du marquis.

Quelques jours après, encouragée par une longue lettre de M. de
Bombelles, Mme de Travanet reprend la plume de façon enjouée:

«Heureusement, mon cher ami, les entrailles que j'ai pour ton fils
ressemblent si fort à celles de la plus tendre des mères, que cela
m'empêche de me désoler, car, en lisant la description des charmantes
fêtes que tu a données à notre «Ange», on voudrait avoir accouché
six fois, si l'on était sûre d'éprouver de son mari les marques de
tendresse que ma belle-sœur a reçues de toi. M. de Travanet a pleuré
les chaudes larmes en les écoutant; je suis bien sûre qu'une pierre
en serait attendrie, parce qu'il n'y a rien de plus touchant et de
plus joli. Mais je t'assure que ta bien-aimée petite sœur a épousé
un homme charmant et qui gagne tous les jours à être connu. Pour moi,
je l'aime parce qu'il m'adore, et qu'après ta femme je suis la plus
heureuse de toutes.»

Déroulant le chapelet des illusions, elle continue: «Je finirai
par où les autres commencent ordinairement, car il a débuté un peu
maussadement, craignant de s'attacher trop légèrement; mais aussi
aujourd'hui qu'il a logé aussi parfaitement dans sa tête qu'au
tric-trac qu'il avait épousé le bonheur, il me le répète mille fois
par jour, et ses soins et ses ivresses augmentent à chaque instant.
Je suis bien la maîtresse chez moi, et Monsieur ne trouve plus
pénible de se gêner pour Madame...»

Après cette déclaration d'affection conjugale, Mme de Travanet
se reporte en gamme attendrie du côté du bonheur sans mélange
qu'éprouvent son frère et sa belle-sœur. Il lui manque quelque
chose, et elle regrette «ce bonheur d'élever un enfant à qui je ne
voudrais d'autre précepteur que celui de mon neveu».

Elle ne se refuse pas les puérilités, quand elle ajoute: «Bon Dieu!
comme je regrette de n'avoir pas été témoin des hommages rendus à
notre jolie nourrice. Car Angélique a aussi été la mienne, j'ai sucé
le lait des conseils qu'elle m'a donnés, et j'avoue que j'ai l'air
d'en avoir eu la crème, car je me conduis assez bien.....»

Les relevailles de Mme de Bombelles ont été fêtées de façon touchante
à Ratisbonne. On a représenté _Annette et Lubin_; les couplets sur
les enfants ont été soulignés, un transparent laissait même entrevoir
un de «ces gages de tendresse», et ce qui a eu un succès fou à
Ratisbonne a ému jusqu'aux larmes la sensible Mme de Travanet. Elle
se rappelle l'époque où elle aussi jouait le rôle d'Annette avec
l'avantage de plus que j'étais la «décente». Je n'aurais pas osé
montrer le berceau, et comme dit le bailli en parlant de vous deux:
«O temps, ô mœurs!» Comme mon règne de pudeur est fini, je voudrais,
à présent, que mon _Lubin_ me fasse aussi un petit poupon, car,
dans le vrai, la pièce avec cet accessoire est plus jolie, _depuis
trois ans que je possède Annette_, et le couplet: _Ce berceau nous
présage_ fait faire dix enfants pour les entendre chanter. Tu vois
que j'ai une grande vocation, mais, en conscience, si tu pouvais voir
l'effet que nous ont produit à l'un et à l'autre les expressions de
ton sentiment, tu aurais été forcé toi-même d'admirer ton ouvrage...
Mon vieux curé et sa vieille nièce ont pleuré aussi; tous ceux qui
viennent me voir prétendent que le récit de cette fête devrait être
imprimé... Vous êtes des amours de me l'avoir envoyé sur-le-champ...»

A lire ces démonstrations de joie on devine ce qu'avaient pu être les
débordements de tendresse manifestés par Bombelles à la naissance
de ce fils tant désiré, on pressent dans quelle mesure les amis de
Ratisbonne avaient tenu à s'associer à son bonheur exultant.

Pendant ce temps Mme de Mackau a éprouvé une grande joie dont elle
s'est empressée de faire part à sa chère «Reine», la princesse de
Piémont. Elle a marié le fils qui, peu de mois auparavant, lui
donnait tant de soucis: le baron de Mackau a épousé au milieu
d'octobre Mlle Alissan de Chazet, d'honorable famille, et destinée
à posséder une jolie fortune. «Au moment où je m'y attendais le
moins, écrit-elle le 22 octobre, cet homme si redoutable (le père
de la jeune fille[120]), qui ne voulait se prêter à rien, a changé
de ton, a consenti à ce que je lui demandais. Aussi la baronne
a-t-elle conclu le mariage tout de suite, de peur de dédit. Il y a
quatre jours qu'il est fait.» Après avoir recommandé la jeune femme
à la bienveillance de Madame Clotilde, Mme de Mackau ajoute: «La
jeune personne associée au sort de mon fils est aimable et est assez
heureuse pour avoir le suffrage de Madame Élisabeth qui la comble de
bontés.»

  [120] Alissan de Chazet, moraliste et auteur dramatique à ses
  heures, a laissé des _Mémoires_ et des _Portraits_. Il n'était
  pas sans raisons pour se défier de la sagesse de M. de Mackau.
  Par le fait, le ménage marcha très bien, grâce surtout à la bonne
  influence de la jeune femme sur son mari. Le marquis de Bombelles
  nous dira plus tard que sa belle-sœur était un trésor.

Ayant invoqué le nom de l'aimable princesse, la baronne sait être
agréable à la princesse de Piémont, en ne lui taisant pas ce qu'on
dit de sa sœur. «Elle est toujours la même pour moi, elle est
réellement adorée de tout le monde, elle n'écoute que les conseils
de celles qui ne peuvent lui en donner que de bons, et a le tact
infiniment juste pour les personnes qui lui sont attachées.»

Voici d'autres détails sur la Cour. On attend le retour de voyage
de la comtesse Diane qui s'est hâtée de revenir, car «les absents
ont toujours tort». Je ne la vois pas, mais Dieu m'est témoin que
je ne lui veux aucun mal, et je crois que Madame, d'après ce que
j'ai eu l'honneur de lui confier, approuvera que je ne fasse pas
société avec elle, puisque je suis moralement sûre que je ne lui
ferais nul plaisir. Madame Élisabeth ne m'en traite pas moins bien,
ainsi je dois être parfaitement contente. «Sur la comtesse Diane,
on le voit, Mme de Mackau a les mêmes idées que Mme de Bombelles;
non sans raison, sans doute, elles se défient toutes deux de la dame
d'honneur.»

La Cour est à Marly où il y a fastidieuse alternance de jeu et de
spectacle.--Quant à la petite Madame Royale, elle a été très malade,
au point d'inquiéter: «Le Roi, pendant cette maladie, lui a donné
les plus grandes marques de tendresse, et son attachement pour cette
enfant est réellement attendrissant. La Reine l'aime certainement
autant, mais les caresses d'un homme en général et surtout d'un Roi
frappent, à ce qu'il semble, davantage.»

La lettre de Mme de Mackau se termine par des nouvelles de famille
qui nous intéressent: «Ma fille Bombelles est toujours à Ratisbonne,
gaie et heureuse par son mari, autant que femme peut l'être. Je
l'attends, ce printemps, avec son petit garçon qu'elle nourrit.
Mon fils part ces jours-ci pour un court voyage, il commence par
Ratisbonne.....»

Une lettre du commencement de décembre donne encore à Madame Clotilde
des détails sur l'arrivée à Ratisbonne du jeune ménage de Mackau. La
dernière ligne sonne comme un glas: «Le courrier arrivé ce matin (le
5) nous apprend que l'Impératrice est très mal[121].»

  [121] Archives royales de Turin.

La grosse nouvelle de la mort de Marie-Thérèse parvenait peu de jours
après. On sait par le récit de l'archiduchesse Marie-Anne quelle
fut la fin admirable de la grande souveraine. A la nouvelle de sa
mort, il n'y eut qu'un cri de vénération dans le monde. Frédéric
II lui-même sut trouver une expression admirative. «J'ai donné des
larmes sincères à sa mort, écrivait-il à d'Alembert; elle a fait
honneur à son sexe et au trône. Je lui ai fait la guerre et n'ai
jamais été son ennemi.» Sincère ou non, l'oraison funèbre est belle.

La douleur de Marie-Antoinette fut immense et démonstrative. «Oh,
mon frère, écrit-elle à Joseph II, il ne me reste donc que vous
dans un pays qui m'est et me sera toujours cher... Souvenez-vous
que nous sommes vos amis, vos alliés; aimez-moi...» Pendant près de
deux semaines elle ne vit que la famille royale, la princesse de
Lamballe et Mme de Polignac, ne parlant que des vertus de sa mère, ne
voulant pas être distraite. De ce déchirement profond, réel, un seul
événement pouvait la consoler. Plusieurs fois on avait annoncé à tort
une seconde grossesse de la Reine; l'hiver précédent, elle avait fait
une fausse couche; au début du printemps, le bruit se répandait de
nouveau que Marie-Antoinette était grosse, et déjà chacun escomptait
la venue du Dauphin tant attendu.



CHAPITRE V

1781

  La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de
    Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du
    marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles de
    cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de carrière.--Mme
    Saint-Huberti.--Le sevrage de Bombon.--Effusions
    maternelles.--Nouvelles d'Amérique.--Court séjour de Joseph
    II.--Ambitions diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe
    à accepter d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance
    avec son frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse
    Diane.--Le duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais
    et le comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à
    la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul.


L'hiver a passé... L'enfant est en état de voyager, Mme de Bombelles
ne saurait prolonger davantage son séjour à Ratisbonne. Il lui faut
rejoindre la princesse dont l'impatiente amitié a été mise à si
longue épreuve.

Au mois d'avril 1781, la marquise a quitté son mari non sans de
grandes démonstrations de regrets et de tendresse, et elle accomplit
son long voyage avec Bombon sans péripéties notables. Elle arrive à
Versailles le 30 avril, à onze heures du soir. «On nous a arrêtés
dans les avenues, écrit-elle à son mari, pour nous dire que le
plafond de l'_hôtel d'Orléans_ était tombé et qu'il fallait aller
loger à l'_hôtel des Ambassadeurs_. Moi qui n'étais occupée que de
ne pas réveiller Bombon, je ne disais autre chose sinon qu'il ne
fallait pas faire de bruit. Maman était furieuse de ma tranquillité,
je ne savais à quoi attribuer son humeur; enfin nous sommes arrivés
à l'hôtel, toute une famille était à la porte pour nous recevoir...
Après avoir établi mon fils, je me suis aperçue que j'étais dans un
appartement véritablement charmant. Tu ne peux imaginer ma surprise,
car je ne me doutais pas du tout de ces nouvelles marques de bonté
de la part de Madame Élisabeth. J'ai eu un plaisir à me trouver bien
logée que je ne puis t'exprimer surtout à cause de Bombon, qui pourra
se promener journellement dans les avenues de Sceaux et sur la place,
sans que je le perde des yeux.»

Ce n'est pas tout. Mme de Bombelles va trouver là encore d'autres
preuves des attentions affectueuses de la princesse. Lorsqu'elle
s'est mise à table, elle aperçoit un service de porcelaine blanc
et or, des couverts, une écuelle d'argent, le tout à ses armes.
Elle croit rêver, et tout cela lui donnait envie de pleurer.
«Pourquoi n'est-il pas là?» disait-elle à sa tante en se jetant
dans ses bras... Et l'on devine le chapelet de choses tendres dont
elle émaille son petit récit intime. Madame Élisabeth ne s'est pas
contentée de gâter son amie à son arrivée, elle a grande hâte de
la voir et la fait demander dans la matinée du lendemain. Mme de
Bombelles ajoute, aussitôt l'entrevue finie, un long post-scriptum à
sa lettre.

«... Tu ne peux te faire une idée de la joie qu'elle m'a témoignée au
moment où elle m'a aperçue. Nous avons ri et pleuré tout à la fois.

«Mmes de Sérent et de La Rochelambert, qui ont déjeuné avec la
princesse, sont parties et ont laissé les deux amies deviser à leur
aise.

«Après les premiers témoignages d'amitié, je lui ai dit combien tu
lui étais attaché, combien tu m'avais rendue heureuse, toutes les
raisons que j'avais pour te regretter. Ensuite je me suis mise à
pleurer; elle s'est jetée dans mes bras, m'a priée de pleurer à mon
aise, en m'assurant que personne ne partageait mieux qu'elle mes
regrets et qu'ils étaient bien fondés. Là-dessus nous sommes entrées
dans beaucoup de détails à ton sujet. Je te manderai demain en
chiffres ce que nous aurons dit.»

Madame Élisabeth a promis d'intercéder en faveur de M. de Bombelles
pour l'ambassade de Constantinople, but de ses désirs[122].

  [122] Lettre chiffrée du 10 mai.

Dans les témoignages affectueux de Madame Élisabeth, Bombon n'est pas
oublié: «Elle l'a comblé de caresses, il a été gentil au possible;
il s'est endormi ce matin chez elle en tétant, elle voulait le faire
mettre dans un de ses entresols, mais Mme de Sérent, que nous avons
consultée, _nous a dit de n'en rien faire à cause de son sexe_,
nous assurant qu'on ne manquerait pas de se servir de ce prétexte
pour dire que je faisais habiller et déshabiller l'enfant devant
Madame[123]. Nous avons pris le parti de le faire transporter chez
maman, où il a dormi deux heures et demie... J'ai vu, ce matin, Mme
de Travanet qui m'a dit qu'hier la Reine lui avait demandé plusieurs
fois si j'étais arrivée... Aussitôt (qu'elle l'avait su) elle avait
couru à Madame Élisabeth lui en porter la nouvelle avec toutes
sortes de grâces, en lui disant qu'elle voulait qu'elle passe toute
la journée avec moi et qu'elle prenait bien part à sa joie. J'irai
vendredi dîner avec Madame Élisabeth, et samedi j'irai à Villiers
voir ton frère.»

  [123] C'eût été en effet un beau chef d'accusation au procès de
  Madame Elisabeth!

Le lendemain, Mme de Bombelles a dîné chez sa mère avec sa
belle-sœur Mackau[124] et Mme de Chazet; puis, avec sa mère, elle a
rendu visite à Mme de Vergennes, «qui l'a traitée très honnêtement»,
et à la princesse de Guéménée à Montreuil. Celle-ci les a reçues «ni
bien ni mal»; ensuite elle s'est déridée et a promis de témoigner son
amitié à M. de Bombelles; la princesse Charles de Rohan a été plus
expansive.

  [124] La baronne de Mackau, qui n'avait pas seize ans, avait
  été présentée à la Cour peu de temps auparavant. On la trouvait
  généralement jolie, et sa belle-mère ne tarit pas d'éloges sur
  son compte (Lettre à Madame Clotilde, _loc. cit._).

«On ne meurt pas de joie, mon petit chat, écrit la marquise à son
mari le 12 mai, car je ne serais plus de ce monde, après avoir reçu
ta lettre de Langres[125]. On me l'a apportée hier, au moment où
j'allais partir pour Marly. Je l'ai lue avec précipitation pour
savoir comment tu te portais; après l'avoir baisée, je l'ai fait
baiser à petit Bombon; j'ai pleuré enfin, j'étais comme une folle
de joie. Je recommençais ta lettre quand elle était finie, et, si
mon fils ne m'avait interrompue, je n'aurais vu qu'elle toute la
journée...»

  [125] Datée de Langres, le 8 mai, cette lettre, comme toutes
  celles du marquis après séparation d'avec sa femme, est fort
  triste et d'une tendresse très expansive.

Mme de Bombelles a vu M. de Vergennes, qui lui a fait force
compliments sur la manière d'être de son mari et lui a fait entrevoir
un rayon d'espoir pour son avancement... Puis elle est partie pour
Marly en sortant de chez le ministre.

... «Bombon s'est endormi en chemin, j'ai fait demander la permission
à Mme de Bourdeilles de le déposer chez elle. Elle m'a reçu avec
la plus grande amitié... Je suis venue par le jardin chez Madame
Élisabeth. La Reine, qui loge au-dessous d'elle, s'est mise à la
fenêtre dès qu'elle m'a eu aperçue, m'a appelée, m'a demandé comment
je me portais, où était mon fils... Elle m'a ajouté qu'elle était
charmée d'avoir le plaisir de me voir. Je lui ai fait une belle
révérence et je suis partie. Le soir, en sortant de chez Madame
Élisabeth avec Bombon, j'ai encore rencontré la Reine avec Madame et
Mme la comtesse d'Artois; elle s'est arrêtée pour le voir, m'a dit
qu'elle le trouvait charmant. Le petit lui a arraché son éventail
des mains, cela l'a fait beaucoup rire; elle lui a dit qu'il était
un petit méchant, a encore joué avec lui et puis est partie. Madame
Élisabeth, avec laquelle j'ai dîné, m'a comblée encore de bonté...

«J'ai aussi été faire une visite à la comtesse Diane; elle m'a reçue
avec la plus grande honnêteté, m'a demandé de tes nouvelles. La
duchesse de Polignac qui y était m'a aussi fort bien traitée. Le
comte d'Esterhazy m'a fait dire par Faverolles qu'il viendrait me
voir mercredi matin et qu'il avait des choses fort intéressantes à me
communiquer. Je suis bien curieuse de savoir ce qu'il a à me dire, je
te le manderai tout de suite.

«... Je n'ai pas encore vu Rayneval... Tu ne sais peut-être pas que
M. de Lamotte-Piquet a pris 22 bâtiments marchands qui venaient de
Saint-Eustache...»

De retour à Versailles, Mme de Bombelles récrit à son mari, le 15
mai, sous l'impression d'une grande joie, causée par le portrait de
son mari. Rien de plus charmant que l'expansion de cette tendresse
sincère, juvénilement exprimée.

«J'ai eu hier un grand plaisir, mon petit chat, ton portrait m'est
arrivé à six heures du soir, j'ai sauté de joie en voyant la
caisse; je croyais qu'on ne l'ouvrirait jamais assez tôt... Lorsque
j'ai aperçu ta figure, je me suis mise à pleurer de joie; je t'ai
embrassé, caressé; j'ai poussé la folie jusqu'à te parler. Je t'ai
couché sur mon lit, ensuite sur le canapé, véritablement ma tête
était un peu tournée. La seule chose qui m'a contrariée, c'était que
Bombon dormait; mais, en revanche, ce matin, il t'a bien accueilli:
il voulait à toute force te prendre le nez, il disait _papa_ et
retournait le cadre, croyant de bonne foi que tu étais derrière la
glace. Il est bon que tu saches qu'il a actuellement le talent le
plus décidé pour jouer du clavecin, il donne de grands coups de poing
sur le clavier, cela fait bien du bruit, ce qui le charme et le fait
rire de tout son cœur. Il devient tous les jours plus gentil, je
crois pourtant que ses dents viendront bientôt.»

Mme de Bombelles est aussi bonne mère qu'elle est tendre épouse,
aussi prodigue-t-elle les détails sur la dentition des enfants, sur
les conseils qu'on lui a donnés au point de vue du sevrage. Elle
semble très moderne dans ses idées, puisqu'à l'enfant qui n'a pas
encore percé sa première dent elle fait prendre panades et soupes, en
attendant qu'il puisse se passer d'elle et soit sevré.

Suivent les détails de Cour: Madame Élisabeth est venue de Marly
la voir avec la comtesse Diane et l'a invitée, de la part de la
Reine, à se rendre à Marly, où il y avait grand déjeuner et partie de
barres. Mme de Bombelles hésite à accepter parce qu'elle attend la
visite du comte d'Esterhazy; elle se préparera à partir; en tout cas,
si elle ne peut se rendre à l'invitation, Madame Élisabeth l'excusera
en disant que l'enfant est souffrant. La comtesse Diane lui a fait
«tout plein d'honnêtetés; elle va partir pour Passy où elle prendra
les eaux pour un embarras d'estomac et serait charmée d'y recevoir sa
visite à dîner: nous sommes comme des sœurs, c'est touchant». Mme de
Bombelles termine sa lettre par des informations de «Carrière», ayant
vu M. de Rayneval, et elle annonce le mariage du fils de la princesse
de Guéménée avec Mlle de Conflans[126].

  [126] Le prince Charles-Alain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon,
  épousa en effet, le 29 mai 1781, Louise-Aglaé de Conflans
  d'Armentières, sœur de la célèbre marquise de Coigny, l'amie
  plus ou moins platonique de Lauzun.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, M. de Bombelles continue fort tranquillement son
voyage. De Besançon, le 16 mai, il félicite sa femme du bon accueil
fait par la princesse; il serait fort aise d'avoir des détails sur
son installation dans son nouveau logement. «Comme je dois croire, je
suis autorisé à penser qu'il sera bien souvent question de moi dans
ce petit asile, j'en veux donc connaître tous les contours.»

En route il a trouvé ses chevaux venus au-devant de lui avec un de
ses serviteurs, et Follette, la chienne fidèle, «qui sait si bien
se coucher à tes pieds; comme tu la traitais bien en disant: C'est
la chienne de mon ami.» Son beau-frère Mackau est son compagnon de
route, il peut donc échanger des idées sur l'antique Besançon qu'il
vient de visiter avec soin.

Il est triste pourtant sans sa femme, sans Bombon. Un charretier qui
passe avec son enfant sur les bras lui fait envie; il pense à son
Bombon dormant dans son berceau de Ratisbonne. A une extrémité de la
ville, dans un faubourg sur le Doubs, il a vu une femme qui caressait
un enfant. Il n'a pu s'empêcher de s'approcher, de questionner la
mère et, de là, des points de comparaison avec son Bombon et celui
des autres. Le marquis a l'âme «sensible» et exprime sa «sensibilité»
en termes un peu précieux qui sont bien de leur époque. On aime mieux
les naïvetés, les sincérités sans apprêt dont sa jeune femme émaille
sa correspondance. C'est pourquoi nous ne nous attarderons pas aux
impressions de voyage ni aux attendrissements du marquis, pour
reprendre les lettres de sa femme où il est toujours quelque chose à
glaner.

Quelques nouvelles politiques d'abord: «M. Joly de Fleury[127] a
refusé d'être contrôleur général, mais il a gardé le portefeuille
jusqu'au moment où le Roi en aurait nommé un autre. Je frémis en
pensant à tous les changements qui vont encore se faire, à tous
les impôts que nécessairement on va lever sur le peuple, au peu
d'exactitude avec laquelle peut-être nous allons être payés. Dieu
veuille que tous ces malheurs n'arrivent pas, mais je les crains
fort; ils me paraissent inévitables, parce que nous perdons tout
notre crédit avec M. Necker. On n'a plus aucune confiance dans les
billets d'escompte et la Caisse va être ruinée, parce que tout le
monde veut avoir l'argent de ses billets. On dit que ce sera M.
Foulon qui va être nommé, il est porté par le duc de Choiseul et Mme
de Brionne, cela la rendrait pour le coup bien fière. M. de Maurepas
va beaucoup mieux, je l'irai voir dès qu'il pourra me recevoir.»

  [127] Fils et petit-fils de magistrats connus; conseiller d'État
  en 1781, eut l'administration des finances après Necker.

Après le paragraphe sur Bombon, sur son avenir, sur les bonnes
promesses de Madame Élisabeth de seconder les Bombelles dans leurs
projets de carrière, quelques anecdotes. Mme de Bombelles a demandé
à dîner à la duchesse de Montmorency, puis n'est pas venue, son fils
étant souffrant. Elle écrit à la duchesse une lettre que celle-ci ne
reçoit pas à temps, d'où bouderie piquée que Mme de Bombelles espère
éteindre par une seconde lettre d'excuses.

«Il faut que je te compte un bon trait du Roi. Il y avait un
monsieur, dont je ne sais plus le nom, qui avait un procès avec lui
de plus d'un million. Les papiers ont été brûlés lorsque M. Nogaret
a perdu sa maison. On est venu dire au Roi ce désastre; il a tout de
suite répondu: «Ses papiers sont brûlés, mon procès est perdu.» Cela
n'est-il pas charmant?» Et, en fait, voilà un beau geste à l'actif de
Louis XVI.

La politique reprend: il paraît dans ce moment-ci un projet
d'administration qu'avait donné M. Necker au Roi, il y a trois ans,
qui est parfaitement fait. On ne peut encore concevoir comment
ce mémoire a pu être connu, car il n'y avait que le Roi et M. de
Maurepas qui l'eussent. On prétend que c'est cet ouvrage-là qui a
déterminé sa chute, parce qu'au Parlement beaucoup de personnages
fort maltraités se sont déchaînés contre lui. Je ferai tout ce que
je pourrai pour te l'envoyer...»

Entre temps Mme de Bombelles a pu voir le comte d'Esterhazy et se
rendre tout de même à Marly. Ce qui concerne le comte Valentin
est chiffré non sans impatience, car son écriture, d'ordinaire
très régulière, est toute tremblée. Esterhazy a abordé franchement
la question avec la Reine, parlant de Bombelles avec chaleur.
Marie-Antoinette n'a pas dissimulé certaines préventions contre le
marquis: on s'était plaint à elle qu'il avait contrarié l'Empereur
en se mêlant de choses qui ne le regardaient pas et qu'elle désirait
ardemment que, hors ce qui était de son devoir, il ne fît rien qui
pût déplaire à son frère.

Esterhazy avait répondu vivement que c'était précisément là la
condition tenue par Bombelles depuis qu'il était à Ratisbonne, que
la Reine était trop juste pour savoir mauvais gré à un honnête
homme de remplir sa charge. La Reine en était convenue, et le
comte devenu plus confiant rassurait la jeune femme, certifiant
que Marie-Antoinette n'était nullement aigrie contre son mari,
qu'il devait avant tout ne pas faire parler de lui; que, lorsqu'une
occasion se présenterait de lui faire changer de poste, non seulement
elle n'y mettrait pas d'opposition, mais qu'elle userait de son
influence. Tout ceci, semble-t-il, a redonné du courage à Mme de
Bombelles qui craignait beaucoup d'hostilité de la Reine.

A Marly, où elle s'est décidée à aller, bien que son fils fût
souffrant, Mme de Bombelles a trouvé accueil charmant. «La Reine
n'a cessé de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien
elle l'avait trouvé beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais
eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traitée comme si elle
m'aimait beaucoup. Elle a été hier matin à la petite maison (de
Montreuil) et a dit à Mme de Guéménée et à ma sœur qu'elle était
fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouvée blanchie, parlant
beaucoup mieux et un maintien charmant.»

Tous ces petits succès flatteurs n'empêchent pas Mme de Bombelles de
regretter la vie douce et tranquille qu'elle a menée à Ratisbonne.
Puisqu'elle doit son bonheur à son mari, c'est à lui qu'elle pense
sans cesse. «Rien ne peut combler le vide que j'éprouve depuis que
nous sommes séparés». Elle est nerveuse, un rien l'émeut. La santé
de Bombon est un objet de perpétuelle inquiétude, mais c'est en même
temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade
que lui; sourit-il? elle est folle de joie.

Mme de la Vaupalière est venue la voir avec ses enfants: elles
ont trouvé Bombon charmant; quant à Madame Élisabeth, il n'est
pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle
vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: «Mon Dieu! qu'elle est
aimable, s'écrie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime à la folie!
Si tu avais vu combien elle était contente de mes petits succès
d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon
fichu, afin qu'il eût meilleure grâce, me dire la manière dont il
fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invitée à
cette partie. Réellement j'étais attendrie de son intérêt pour moi,
et je voudrais avoir mille manières de lui marquer ma reconnaissance.»

Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de
Pontarlier à Salines-de-Chaux; il a noté les moindres incidents
de route, dont la gamme un peu monotone est coupée par une série
de projets de carrière et de rappels amoureux: amour conjugal et
ambition, l'un devant venir à l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles
est là.

A cause du voyage même, ses lettres n'arrivent pas régulièrement.
C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Après
le paragraphe régulièrement consacré aux gentillesses de Bombon,
quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker,
dont le départ est salué avec joie; on attend l'empereur Joseph
II qui, allant installer sa sœur la duchesse de Saxe Teschen à
Bruxelles, viendra passer quelques jours à Paris. Elle a été voir
Mme de Maurepas qui a voulu la retenir à souper; elle a rencontré
Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter à aller la voir
à sa petite maison de campagne; ceci n'est pas précisément pour son
plaisir, mais par intérêt pour son mari. Mme de Mailly a quitté le
service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[128]; M. de
Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de
Lordat, Mme d'Imécourt, le comte de Coigny l'ont trouvé charmant.

  [128] Geneviève de Gramont, sœur du duc de Guiche, comtesse
  d'Ossun, se montra très dévouée à la Reine, revint de Mayence
  en 1792 pour ne plus la quitter jusqu'au Temple; emprisonnée et
  morte sur l'échafaud en 1794. Sa fille unique devint la duchesse
  de Caumont La Force.

Quant à Madame Élisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse,
mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission
délicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais
ses dettes montant à environ 2.000 louis seront payées.

Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau:
visites rendues ou reçues, vie de famille ou de Cour sans incident.

Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le récit de sa visite à Mme
de Vergennes, elle a reçu chez elle le baron de Breteuil, et
naturellement il a été fort question des ambassades à pourvoir:
Constantinople semble échapper pour le moment, le poste ne pouvant
être libre avant deux ou trois ans; peut-être serait-il plus facile,
si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles
est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M.
de Breteuil est-il disposé à appuyer auprès de M. de Vergennes une
demande de gratification.

Un événement plus grave a émotionné la Ville et la Cour: «M. de
Maurepas a pensé être brûlé à l'Opéra[129] avant-hier; un instant
après qu'il en était sorti, la toile s'est allumée par un lampion,
le feu a gagné aux décorations et au reste du théâtre avec une si
grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la voûte est
tombée avec un fracas épouvantable. Heureusement l'Opéra était fini
quand l'accident a commencé, tout le monde était parti; néanmoins,
il y a eu neuf personnes de brûlées. On a bien vite coupé toute
communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opéra n'est pas
endommagé. Le feu était si fort que mes gens l'ont vu d'ici en
soupant. On pouvait lire sur le pont de Sèvres; ainsi tu peux juger
de la clarté que cela donnait à tout Paris.

  [129] Cette salle avait été organisée par Lulli en 1673, dans
  l'ancienne salle des Comédiens français, joignant le Palais Royal
  à l'est, à peu près où est la cour des Fontaines. La salle de
  Lulli brûla une première fois en 1763; une seconde, le 8 juin
  1781. L'Opéra fut alors transféré où est aujourd'hui le théâtre
  de la Porte-Saint-Martin.

Deux jours après, Mme de Bombelles, en écrivant à son mari, semble
toute joyeuse. Elle a reçu de longues lettres de Lausanne et des
extraits d'un _Journal en Suisse_ que le prolixe marquis lui a
envoyés[130].

  [130] Ce journal existe dans le dossier de Bombelles aux Archives
  de Seine-et-Oise, mais il n'offre qu'un intérêt secondaire.

«J'ai été avant-hier au concert de la Reine avec Madame Élisabeth.
La Reine m'a demandé comment je me portais, ainsi que mon enfant,
et si cela ne le dérangeait pas que je vinsse au concert. Je lui ai
dit qu'il venait de téter. Elle a repris: «Mais, si vous vouliez, on
pourrait l'amener ici.» J'ai paru confondue de ses bontés, et lui ai
répondu que je craindrais d'en abuser, qu'il attendrait fort bien
mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait de mal. Je suis
rentrée à neuf heures chez moi, il a tété et s'est endormi tout de
suite... Le feu de l'Opéra dure encore, il brûle dans les souterrains
où étaient les machines; mais on a grand'peur qu'il ne gagne les
caves du Palais Royal où il y a trois cents toises de bois, beaucoup
d'huile et d'eau-de-vie. On n'ose toucher à rien et on craint une
explosion qui ferait peut-être sauter le Palais Royal, cela serait
effroyable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si j'y avais un
appartement, rien dans le monde ne m'y ferait rester.»

Le 14 juin, Mme de Bombelles annonce l'arrivée de l'Empereur à Paris.
«Je suis étonnée qu'il ne soit pas venu tout de suite à Versailles.
J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience... La
procession du Saint-Sacrement qui s'est faite ce matin était superbe,
il faisait le plus beau temps du monde. J'ai été la voir passer d'une
fenêtre, Madame Élisabeth m'ayant dispensée de l'accompagner... Le
feu de l'Opéra dure toujours. Mme la duchesse de Chartres a quitté
prudemment le Palais Royal et est établie à Saint-Cloud.»

Décidément l'Empereur n'est pas arrivé à Paris; c'était une fausse
nouvelle. La Reine était partie pour Trianon avec Madame Élisabeth,
le 25 juin. Mme de Bombelles y va tous les jours. Le 27, elle écrit:
«J'ai été à Trianon ce matin, petit chat, voir Madame Élisabeth avec
quelque curiosité, parce que tout Paris disait que l'Empereur y était
et qu'il allait l'épouser. C'est qu'il n'en est pas un mot, il est
toujours à Bruxelles, et il n'est pas sûr même qu'il vienne ici;
aussi ma tête a bien trotté inutilement. J'ai été souffrante depuis
que je ne t'ai écrit, j'ai été avant-hier dîner chez la duchesse de
Montmorency avec mon Bombon, qu'elle a trouvé charmant. Avant de
partir de Paris j'ai été voir le baron de Breteuil qui est malade.
Il a eu la goutte et une grosseur à la gorge qui le fait souffrir
beaucoup. Il est d'une impatience que tu imagines... Il vient de
faire une succession qui sera considérable. Mme de Louvois, une
Hollandaise[131], que tu as beaucoup vue à la Haye, qui l'aimait à la
folie et qu'il n'a pas voulu épouser, parce qu'elle était trop laide,
vient de mourir et de lui laisser tout son bien à lui, à sa fille et
à tous les enfants qu'elle pourra avoir. Ce sont les propres paroles
de son testament, cela n'est-il pas bien heureux? Jamais tu n'auras
l'esprit d'en conter assez bien à une femme, pour qu'elle te laisse
un million de bien. Pauvre petit Bombon, cela lui irait à merveille.

  [131] Née baronne de Wrierzen d'Hoffel. Son mari, le marquis de
  Louvois, devait épouser peu après la sœur de M. de Bombelles,
  veuve du landgrave.

«... J'allais oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est
venu annoncer ce matin à la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
Rodney et M. de Grasse; l'amiral a eu cinq de ses vaisseaux coulés à
fond, deux, de plus, en fort mauvais état. Le convoi est arrivé sans
le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu peu de monde. Mon
regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela aurait mis le
comble à ses exploits. Je voudrais bien que quelques affaires de ce
genre forçassent les Anglais à faire la paix...

«Mon chat, ce mariage de Madame Élisabeth m'a beaucoup occupée, car
enfin, si elle était heureuse, quel bonheur ce serait pour moi de la
savoir contente et de ne plus te quitter. Quant à la fortune, elle
pourrait y aider encore davantage étant impératrice et, ne plus te
quitter, mon petit chat, ne comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu, cela
n'arrivera jamais, ma destinée est de ne te pas voir la moitié de ma
vie, c'est affreux; cette perspective me cause un chagrin que je ne
puis te rendre. Il y a des moments où je pleure, je me désespère,
où je suis tentée de laisser ma place, tout ce que je puis espérer,
pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnaissance que je dois
à Madame Élisabeth me font revenir de cette espèce de délire, mais
la raison empêche de faire des sottises et ne rend pas plus heureux
pour cela ceux qui l'écoutent. C'est l'effet qu'elle produit sur
moi. Je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
le bon Dieu et toi ne m'avaient donné Bombon, je t'assure que je
ne resterais pas ici, car nous aurons toujours de quoi vivre nous
deux... mais cet enfant il ne faut pas qu'il soit malheureux...»

L'ambassade de Constantinople hante toujours les rêves de M. de
Bombelles, aussi a-t-il chargé sa femme de tenter de nouveau tout ce
qu'elle pourra pour que Madame Élisabeth agisse sur la Reine.

«J'ai parlé ce matin à Madame Élisabeth, écrit-elle le 30 juin, et
lui ai bien fait sa leçon; elle m'a promis de recommander cette
affaire à la Reine avec la plus grande chaleur, et le plus tôt sera,
je crois, le mieux... Le comte d'Esterhazy est à Rocroi, il reviendra
le mois prochain à ce que j'imagine, je le verrai dès qu'il sera de
retour, et il te servira sûrement bien. J'ai vu hier Mme de Guéménée
qui m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt. Je lui ai parlé de
notre affaire et de l'entrave que le baron de Breteuil craignait
qu'il n'y eût. Elle m'a dit qu'il fallait que je misse tout de suite
l'amitié de Madame Élisabeth pour moi en jeu vis-à-vis de la Reine,
qu'il fallait que cette dernière l'emportât et qu'elle, de son côté,
lui dirait tout ce que tu valais, ton esprit, tes talents, qu'il
n'y avait enfin que ce moyen là d'assurer une fortune à ton enfant,
et qu'il fallait absolument que cela fût. Si Madame Élisabeth nous
seconde, j'ai encore quelque espoir. J'ai vu ce matin la Reine à
Trianon qui m'a traitée à merveille, tout cela me rend du courage;
pourvu que Madame Élisabeth n'aille pas encore nous faire languir!
J'ai imaginé, pour l'aider, qu'il faudrait que je fasse un petit
mémoire que je la prierais de lui donner. Je dirai à maman, lorsque
j'en aurai fait le brouillon, de le corriger, et je t'en enverrai la
copie... Si Madame Élisabeth y met de la chaleur sans dire que ce
soit de toi, je dirai au baron de Breteuil que j'ai résolu de tenter
vis-à-vis la Reine, si elle voulait se charger de notre affaire,
et, quant à ce qu'il me dira sur la fâcherie de M. de Vergennes, je
lui répondrai que je suis censée ignorer ses projets, qu'ainsi il
ne pourra jamais raisonnablement t'en vouloir de ton ambition. Je
l'engagerai à passer par Ratisbonne... Tout ceci n'empêche pas Madame
Élisabeth de travailler à l'acquittement de tes dettes...

«M. le maréchal de Soubise est fort mal, il a la gangrène à une
jambe. Hier Mme de Guéménée le croyait hors d'affaire, et aujourd'hui
on se désespère. La Reine et Madame Élisabeth reviennent après souper
de Trianon, très fâchées de le quitter.»

M. de Breteuil s'apprête à partir pour Vienne, tout en promenant
sa grosseur à la gorge, «qui pourrait bien lui jouer un mauvais
tour». Mme de Bombelles n'a pas manqué de lui faire une foule de
recommandations, mais elle n'a pu le déterminer à allonger son voyage
pour passer par Ratisbonne.

Il y a eu quelque distraction au château. Le 2 juillet, au soir,
en en revenant, Mme de Bombelles griffonne un post-scriptum: «Ah!
mon chat, je me suis bien amusée ce soir. J'ai été avec ma petite
belle-sœur et Mme de Clermont à la Comédie où Madame Élisabeth était
avec la Reine. On a donné _Tom Jones_ et _l'Amitié à l'epreuve_.
Mme Saint-Huberti[132], une fameuse de l'Opéra, a fait les deux
principaux rôles. Je me suis en allée au commencement de la seconde
pièce endormir mon petit Bombon qui est actuellement paisiblement
dans son berceau. J'avoue que, si la crainte que Bombon n'eût
trop envie de dormir ne m'avait distraite du plaisir que j'avais
au spectacle, rien dans le monde n'eût pu m'en arracher, car le
commencement de _l'Amitié à l'épreuve_, que je ne connais pas, m'a
paru charmant, mais j'ai été bien dédommagée en voyant mon petit
enfant qui était fort content de mon retour...»

  [132] Antoinette-Cécile Clavel, dite Saint-Huberti, née en 1756,
  assassinée près de Londres en 1812 avec son mari, le comte
  d'Antraigues. Ce fut une artiste aimée et acclamée dans les
  opéras de Glück, de Piccini. Elle ramena le costume à la vérité
  historique. Elle a laissé un grand nom dans les fastes de l'Opéra.

Bombon a enfin sa première dent si lente à percer! «Ce n'est plus un
rêve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait;
c'est à deux heures hier que nous en avons fait la découverte!» C'est
en ces termes que Mme de Bombelles tout émue, tout en larmes et
reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arrivé sans douleur,
annonce le grand événement à son mari le 14 juillet. Elle est si
sincère dans ses joies comme dans ses peines, si profondément
mère, qu'on ne se sent nullement disposé à l'ironie. Pour naïfs
qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais,
éternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de
génération en génération, recommence son poème auprès de tous les
berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de
l'écrin féminin. Mme de Bombelles, sûre d'être comprise par son mari,
lui donne le plus de détails possible dans les lettres qui suivent.

Bombon va être sevré. «C'est demain le grand jour, écrit-elle, le
22 juillet. L'enfant se porte à merveille, mais je ne suis pas
tranquille. Je crains que d'être sevré ne le rende malade, et,
si j'eusse été absolument maîtresse, je ne m'y serais pas encore
résolue; mais maman le désire si fort, craint tant que cela n'attaque
ma santé, que je n'ai pas osé reculer... Je ne sais ce que je
donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-là sera
passé, je serai bien contente...» Bombon se porte à merveille le 4
août. «Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais
celle d'auparavant qui était la seconde après notre séparation, ce
pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument téter; il
pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite
faisait de grands soupirs et se remettait à pleurer. Cela n'est-il
pas touchant au possible? A présent, il n'a plus de chagrin; mais,
malgré cela, il parle de moi toute la journée, me cherche et fait
signe avec son doigt qu'il faut aller à la porte du jardin, que
j'y suis. J'ai pleuré quand on m'a donné ces détails. J'adore cet
enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montrées dans cette
occasion ne s'effaceront jamais de mon cœur ni de ma mémoire. J'irai
aujourd'hui à Montreuil, le cœur m'en bat d'avance. Je verrai mon
bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occupé de moi, cela
renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour désirer
des jouissances aux dépens de sa tranquillité. Ainsi j'attendrai
encore quelques jours pour l'embrasser. Je te réponds bien, que,
cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en séparer que le
moment où tu t'en empareras...»

D'autres événements plus importants que le sevrage de Bombon ont
pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amérique: on dit que
M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coulé deux vaisseaux. L'abbé
de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrivée
et court séjour de l'Empereur Joseph II: «Je n'espère plus que
l'Empereur l'épouse. Il part aujourd'hui (4 août), et, si on avait
eu quelques idées, on aurait cherché à les faire causer, à les
rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupée de Madame
Élisabeth, pendant le séjour de son frère ici et ne lui a rien dit
qui eût le moindre rapport à ce sujet; ainsi sûrement cela ne se fera
pas[133].

  [133] On se rappelle l'important voyage politique de Joseph II
  en 1772. En 1781, il vint incognito, et son séjour fut très
  court. La Reine se montra très heureuse de le voir, car avec
  lui elle put parler de sa mère qu'elle regrettait toujours
  profondément. Elle témoigna une grande émotion du départ de son
  frère, on la vit même se cacher sous son chapeau pour pleurer.
  L'Empereur parut fort content de sa visite, constatant chez le
  Roi et la Reine «un changement en mieux considérable» (Joseph
  II à Marie-Christine, 6 août). L'Empereur et la Reine allèrent
  ensemble à Trianon dans le plus modeste appareil, sans gardes et
  sans suite, la Reine en lévite de mousseline avec une ceinture
  bleue, les cheveux relevés par un simple ruban. «L'Empereur, dit
  à ce propos M. de Kageneck, est venu recevoir les embrassements
  d'une sœur digne de toute sa tendresse et qui a de commun avec
  lui _le bonheur de jouir de l'amour de ses sujets_ (lettres de
  M. de Kageneck, citées par M. de la Rocheterie). Il y eut souper
  à Trianon le 1er août. (Voir le _Petit Trianon_, par Desjardins,
  210, 211.)

Du 6 août: «L'Empereur n'est parti qu'hier à cinq heures du matin. On
dit qu'il a fait ses dévotions avant de partir, cet acte de dévotion
m'étonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame Élisabeth
avait soupé la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine
se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort
affligée du départ de son frère. Pour dire quelque chose, elle a
demandé à Madame Élisabeth si ce n'était pas avec moi qu'elle avait
pêché; elle lui a répondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce
que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqué que j'étais à
Madame Élisabeth qui avait beaucoup d'amitié pour moi, et l'Empereur
a repris: «On dit qu'elle est fort jolie.» Là-dessus il y a eu
dissertation sur ma figure...»

Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces
projets de mariage qui n'ont jamais été sérieux[134]. «J'en suis
bien aise et fâchée: c'est peut-être fort heureux pour elle, cela ne
l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours été avec toi si ce
mariage s'était fait; mais je lui suis si attachée qu'il m'aurait été
impossible de jouir tranquillement de ma liberté si cela n'avait pas
fait son bonheur.»

  [134] Marie-Thérèse avait dit avec raison: «L'Empereur ne se
  remariera pas.»

Du 12 août: «... La Reine continue toujours à me fort bien traiter,
je viens de conduire Madame Élisabeth chez elle; elle m'a demandé
comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la
passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journée. Je t'enverrai
cette certaine bourse que je t'ai mandé que je faisais. Je me flatte
que tu seras content des coulants, ils sont des plus à la mode et
ils te seront encore bien plus précieux lorsque tu sauras que c'est
Madame Élisabeth qui me les a donnés et qu'elle trouve très bon que
je te les envoie... Tu auras été bien désolé lorsque tu auras appris
la mort de l'abbé de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je
crois que, de sa vie, il n'a éprouvé une peine aussi forte. Cette
mort-là m'a fait faire bien des réflexions; cet abbé a vécu comme
s'il n'eût dû jamais mourir; ses plaisirs sont passés, le voilà mort,
Dieu seul sait à quoi il était réservé, et ce qu'il est devenu. En
vérité, quand on calcule bien la courte durée de cette vie et la
longueur de l'éternité, on apprécie bien à sa juste valeur les objets
de son ambition, et on prend une grande indifférence pour tous les
événements de ce monde.»

«... J'ai soupé hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la
Reine y est venue avec Madame Élisabeth et m'a fort bien traitée. Je
me suis couchée à une heure du matin, ce qui ne m'était pas arrivé
depuis longtemps. Je tâche de faire ma cour et, comme mon intention
est que cela te soit utile ainsi qu'à Bombon, cela me donne du
courage, et j'en ai besoin, car tu sais à quel point le grand monde
m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira
voir en allant à Vienne.»

Toujours poussée par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour
tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler
de sa carrière, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de
favoriser les intérêts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte
d'Esterhazy, toujours difficile à saisir à son passage à Versailles.
Lui seul est capable, d'après elle, de suivre utilement l'affaire
et d'en référer à la Reine au moment opportun. Il est hors de doute
que personne n'a plus de facilités pour parler à la Souveraine qui
l'écoute très volontiers et lui accorde fréquemment ce qu'il demande.

«Il m'a dit qu'il avait causé de toi hier avec la Reine et qu'il
n'en avait pas été fort content, écrit Mme de Bombelles, le 15 août;
que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit
que tu désirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien
que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que
d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitôt.
Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulièrement
refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un eût cherché
à l'en dégoûter, que cependant il avait vu qu'elle avait le désir
de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Après y
avoir réfléchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y
avoir que le comte de Coigny[135] qui en eût parlé à la Reine. J'ai
prié le comte de tâcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que
tu n'avais jamais eu l'intention de faire ôter à M. de Saint-Priest
sa place, que toute ton ambition était de le remplacer lorsqu'il la
quitterait. Je l'ai prié de représenter à la Reine que c'était le
seul moyen d'assurer de la fortune à notre enfant; que lorsque M.
de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'était pas plus avancé
que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents nécessaires
pour cela, et que, si la Reine avait de la bonté pour moi, comme
elle le faisait paraître, elle ne pouvait m'en donner une marque
plus sensible qu'en procurant à mon fils une existence qu'il n'aura
jamais si tu n'allais pas à Constantinople. Le comte m'a promis
de tâcher de découvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et
d'employer tout son crédit pour lui bien faire entrer dans la tête
qu'il fallait absolument que tu succèdes à M. de Saint-Priest. Ce
tendre intérêt qu'il prend à toi a remonté mon courage et j'ai encore
beaucoup d'espérances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui
me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui
de la société de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire
comment.

  [135] Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, frère
  du duc, chevalier d'honneur de Madame Elisabeth. Propriétaire
  de la belle terre et du château de Mareuil-en-Brie, dont les
  jardins avaient été dessinés par lui dans un goût tout nouveau.
  De son mariage avec Josèphe de Boissy, morte en 1775, il avait
  eu une fille unique, Aimée de Coigny, duchesse de Fleury, «la
  jeune Captive» de Chénier, dont M. Etienne Lamy vient de publier
  les _Mémoires_ avec une longue et très intéressante étude
  bibliographique.

Mme de Guéménée qui en est folle et qui vit avec lui d'une façon
indécente m'a une fois parlé devant lui de tes affaires; il s'est
fait expliquer quel était l'objet de ton ambition, et, lorsque
Mme de Guéménée lui a dit que tu désirais avoir l'ambassade de
Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant:
«Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: «Vous «n'êtes pas
dégoûtée!» Je lui ai dit: «Je le sais bien, mais, sans prétendre
trop, je puis désirer une place pour laquelle M. de Bombelles est
fait plus qu'un autre.» Là-dessus il commença des raisonnements
qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais
employer le crédit que j'avais sur Madame Élisabeth pour t'avoir
quelques gratifications, mais non pour avoir une place à laquelle
beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M.
de Saint-Priest resterait encore longtemps à Constantinople[136],
et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi éloignée. Je lui
ai répondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui
désiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi,
qu'au reste tel était mon plan et que je ferais tout ce que je
pourrais pour le faire mettre à exécution. J'étais si piquée que
j'en avais envie de pleurer. Mme de Guéménée s'est rangée tout de
suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes
quittés bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honnêtetés
qu'il ne m'ait faites, j'étais à mille lieues d'imaginer qu'il allait
de gaieté de cœur changer les bonnes dispositions de la Reine.
Mais, d'après ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus
douter, puisqu'il m'a répété tous les sots raisonnements que m'avait
faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez
Madame Élisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te
rendre ce qui s'est passé en moi. J'aurais voulu lui égratigner les
yeux. Le comte d'Esterhazy en a été furieux, mais point étonné.
Il m'a recommandé de ne plus dire un mot à Mme de Guéménée de ce
qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en pressât: c'est
une fière leçon que celle que je viens d'éprouver, et je te donne
bien ma parole que voilà la dernière fois que je parlerai de ce qui
m'intéresse à des gens dont je ne serai pas persuadée de l'honnêteté.
Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien
de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de
peine à la faire revenir des sottes préventions qu'on lui a données.
Madame Élisabeth nous soutiendra de son côté et tout ira bien...» Et
en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout à fait
remontée parce que Madame Élisabeth, le baron de Breteuil et surtout
Esterhazy lui ont affirmé que l'affaire était en bonne voie.

  [136] Le comte Guignard de Saint-Priest resta à Constantinople
  jusqu'en 1783. Il y rédigea un projet de descente en Egypte,
  qui, dit-on, ne fut pas inutile au Directoire et à Bonaparte. Il
  fut en suite ambassadeur en Hollande; ministre de l'Intérieur
  après la prise de la Bastille, et dans les journées d'octobre,
  il conseilla à Louis XVI de repousser la force par la force.
  Il émigra en 1790 et fut chargé de missions auprès des cours
  étrangères. M. de Bombelles le retrouvera en Russie en 1791.
  Rentré en France seulement en 1818, M. de Saint-Priest mourut en
  1821.

Mme de Bombelles n'est pas au bout de ses illusions! Bien des
mois, bien des années se passeront avant que son mari n'obtienne
cette ambassade but de ses désirs, couronnement de son ambition
légitime de diplomate consciencieux et ponctuel. Malheureusement il
n'appartient pas à ces quelques familles, que leur propre situation
pousse tout naturellement en avant; ses frères, ses proches, les
parents de sa femme bien posés, mais sans fortune, sont eux-mêmes
des fonctionnaires d'État ou de Cour, mais ne jouissent d'aucune
influence. Ils ne font pas partie de la société de la Reine, sont
à peine admis par les Polignac, sont traités par les Rohan en
protégés subalternes. Mme de Bombelles est pour ainsi dire seule à
quêter des protections efficaces. Qu'est-ce que des promesses vagues
de M. de Vergennes, des recommandations sans puissance de Madame
Élisabeth, une obligeance réelle, mais peu efficace peut-être du
baron de Breteuil? La Reine seule et sa coterie omnipotente font
et défont les ambassadeurs; le comte d'Adhémar[137] s'en ira plus
facilement à Londres qu'un vrai diplomate de carrière ne sera
nommé à Constantinople. A M. de Bombelles, pour réussir d'attaque,
il eût fallu non pas ses chefs directs, mais les meneurs de la
coterie Polignac, un Vaudreuil, un Bezenval. Il s'est rabattu sur
Esterhazy fort bien en Cour et qui n'hésite pas à parler à la Reine
directement: mais le comte a tant demandé et tant obtenu pour
lui-même[138]! N'est-il pas un peu «brûlé», et son influence en
décroissance? Quoi qu'il en soit, nous le verrons souvent plaider la
cause de M. de Bombelles: de ses entretiens avec la Reine, à la jeune
marquise, il ne donnera que la substance, ne se croyant pas tenu à
marquer les gestes d'ennui que vient d'esquisser Marie-Antoinette.
Personnellement Mme de Bombelles est sympathique à la Reine, qui
voit avec grand plaisir auprès de sa belle-sœur cette jeune femme
recommandable de tous points; Marie-Antoinette lui dira à l'occasion
mille choses aimables sur elle ou son enfant, mais là s'arrête sa
bienveillance. Elle n'essaiera pas de l'attirer dans son intimité
plus brillante et moins sérieuse, la jugeant bien à sa place là où
elle est. Quant au mari, elle lui garde rancune d'avoir mécontenté
l'Empereur, son frère: ce grief «autrichien» ne sortira pas de sitôt
de sa mémoire; nulle intervention ne parviendra à la convaincre que
la personne de M. de Bombelles est de celles qui s'imposent pour les
plus hauts postes diplomatiques.

  [137] Il faisait partie de la «coterie». Ayant épousé une veuve
  riche, Mme de Valbelle, il se piqua d'ambition. Ami intime du
  comte de Vaudreuil et poussé par la duchesse de Polignac, il
  finit par obtenir l'ambassade de Londres en 1781.

  [138] Voir _les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_
  (_Fantômes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903).

Un événement de famille va distraire un instant Mme de Bombelles
de ses préoccupations d'avenir. La sœur de son mari, Mme de
Reichenberg, veuve du landgrave de Hesse, est sur le point de se
remarier avec le marquis de Louvois[139], veuf de deux femmes, grand
dissipateur devant l'Éternel et dont la conduite passée est moins que
rassurante pour l'avenir. La manière dont se fit ce singulier mariage
est assez curieuse pour que nous entrions dans quelques détails.

  [139] Il avait épousé en premières noces Mlle de Logny, en
  secondes, une hollandaise, la baronne de Wrierzen d'Hoffel
  qui, on l'a vu plus haut, avait laissé sa fortune au baron de
  Breteuil. Sur ses folies de jeunesse et sa prodigalité, voir
  les _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch (t. I, chap. X), qui
  contiennent, de plus d'ailleurs, plusieurs erreurs, dont l'une,
  en note, sur la famille de Bombelles.

Mme de Bombelles est fort effrayée de ce projet qui semble tant
réjouir sa belle-sœur qui veut se marier à tout prix... «Ce serait
peut-être un beau mariage par les agréments qu'il lui donnerait
dans ce moment-ci, mais le sujet me fait trembler, et j'avoue que
le moment où elle l'épousera sera affreux pour moi, car je l'aime
de tout mon cœur et je crains qu'elle ne se prépare des chagrins
de tous les genres, car M. de Louvois est un bourreau d'argent et
peut-être se verra-t-elle mère sans fortune à donner à ses enfants et
sans ressource du côté de la considération de leur père. Toutes ces
réflexions me font horreur, et je ne sais, en vérité, si à la place
de ta sœur j'eusse accepté ce parti.»

Mme de Reichenberg dont nous connaissons le tempérament ardent,
l'imagination vive et le jugement impondéré, n'envisageait pas les
choses de cette façon, comme le prouve la longue lettre adressée à
son frère qui vient de rentrer à Ratisbonne.

Voici, d'après Mme de Reichenberg, comment les choses s'étaient
passées: «Peu de jours après la mort de M. de Courtanvaux dont M.
de Louvois a hérité, la marquise de Souvré, mère de ce dernier,
vint me trouver et m'offrit la main de son fils. Je tombai de mon
haut d'une pareille proposition, et, loin d'avoir l'air d'en être
charmée, je lui dis que, malgré la reconnaissance que je ressentais
du désir qu'elle me marquait de m'avoir pour belle-fille, il était si
dangereux de confier son bonheur à M. de Louvois que je ne me sentais
pas assez de courage pour cela. Elle ne se rebuta pas: tous les
jours, nouvelles visites, nouvelles prières, toujours même refus de
ma part. Le baron de Breteuil à qui je confiai l'aventure me disait
qu'il ne fallait pas refuser absolument, que cet homme pouvait se
corriger, qu'il avait une grande fortune, etc... Enfin, Mme de Souvré
crut qu'elle me déterminerait mieux lorsque son fils serait ici.
Elle le fit revenir de Hollande, elle vint chez moi me le présenter:
jamais homme ne me déplut autant. Je lui trouvai le ton d'un roué,
d'une mauvaise tête, etc. Je fus obligée de souper chez sa mère ce
jour-là, de dîner dès le lendemain chez Mme de Sailly, sa sœur, et
ma répugnance augmenta à un tel point que je prétextai un mal de
tête pour me dispenser de passer la soirée avec eux. Je courus chez
le baron de Breteuil à qui je dis qu'il m'était impossible d'épouser
M. de Louvois. Il me gronda, et ensuite il vint Mme de la Vaupalière
dans la confidence afin de voir ce que nous devions faire dans cette
occurrence...»

Voilà un beau début, semble-t-il, et une femme moins désireuse que
Mme de Reichenberg de se marier coûte que coûte avec un homme riche
en fût restée là, puisqu'après tout elle était libre de refuser.
Pourtant il n'en fut rien. Elle se montra touchée de l'insistance
de Mme de Souvré qui lui assura que son fils ne pouvait être heureux
sans elle.

«Elle me demanda une parole formelle d'épouser son fils; à cette
nouvelle persécution je répondis qu'il me fallait encore quelques
jours pour y réfléchir. J'eus recours à mes conseils et à nous trois
nous fîmes les demandes suivantes...»

Suit l'énoncé de ces demandes auxquelles M. de Louvois s'empressa de
répondre. Mme de Reichenberg exigeait: 1º que M. de Louvois assurât
à Mme de Souvré une fortune plus considérable que celle dont elle
jouissait; 2º que l'état des dettes de M. de Louvois et de ce qui
lui resterait de fortune une fois toutes ses dettes payées, lui fût
soumis; 3º qu'un douaire de 20.000 livres hypothéquées sur une des
terres de M. de Louvois lui fût assuré, avec cette explication:
«M. de Louvois est trop honnête pour ne pas sentir que, si Mme de
R... avait le malheur de le perdre, il ne serait pas décent qu'elle
traînât dans la misère un nom comme le sien»; 4º qu'une pension de
12.000 livres lui fût assurée en compensation du douaire de même
somme, venant du landgrave, qu'elle perdrait en se remariant; 5º
qu'une somme de 20.000 livres lui fût allouée pour son trousseau.

M. de Louvois acquiesça à toutes les demandes de Mme de Reichenberg.
Quant à la fortune, une fois les dettes payées, elle était
encore fort belle. Il avait hérité de 4 millions, dont la terre
d'Ancy-le-Franc en Franche-Comté, rapportant 110.000 livres, et
l'hôtel de Louvois valant 2 millions et qu'on vendrait aussitôt. Il
lui restait, de plus, des rentes diverses. En rachetant un hôtel et
des meubles pour 600.000 francs et en payant ses dettes montant à
1.500.000 francs, M. de Louvois restait encore à la tête de près de 3
millions et d'environ 120.000 livres de rente.

En envoyant tous ces relevés à son frère, Mme de Reichenberg donnait
cette explication: «Tu verras que j'en agis comme quelqu'un qui
apporterait un million de dot; mais, comme mon cœur n'est pour rien
dans tout cela, je me suis dit: «Je ne veux changer mon état que
pour un plus brillant, c'est à prendre ou à laisser, ma tête est
aussi tranquille que s'il s'agissait d'une personne indifférente.»
Cependant j'ai été beaucoup plus contente de M. de Louvois, il m'a
parlé avec raison et esprit... Il demande, pour m'épouser, de rentrer
au service; il y a de grandes difficultés, cependant depuis deux
jours nous avons quelque espoir de réussir... Tu sauras, soit par
moi, soit par ta femme, les suites de cette affaire... Ton enfant
ressemble à l'amour, il en a toutes les grâces sans en avoir les
caprices... Je suis enchantée de sa petite maman, et je me trouve
bien heureuse quand je suis près d'elle.»

A cette lettre d'affaires et de raison--et la raison était peu dans
les habitudes de Mme de Reichenberg--M. de Bombelles répondait
posément le 19 août:

«Vous me parlez si sagement de l'affaire présente que j'ai, ma
chère amie, peu de conseils à vous donner. Je vais cependant pour
répondre à votre confiance et au besoin qu'a mon cœur de vous savoir
heureuse, dire à celle qui m'a toujours regardé comme un père ce que
je dirais à ma fille chérie:

«Aucune de vos conditions ne sont exagérées. Il en est peu de trop
fortes, lorsqu'avec une aisance suffisante, un état convenable, on
sacrifie sa liberté à une nouvelle position. Une fille prend tout
ce qui peut honnêtement la tirer d'embarras. Une veuve trouve peu
d'indulgence lorsqu'elle s'est donnée des chaînes dont elle pourrait
se passer.

«Si vous étiez froide, réfléchie, je vous dirais: vos conditions
remplies, épousez. Mais vous êtes en possession d'une âme jusqu'à
présent trop faible pour ne pas vous désoler si votre mari vous
néglige, reprend son ancien train. Je vous ai vue raffoler d'un
homme dégoûtant, d'un insensible, et, ma chère amie, que ne pourra
pas sur vous celui qui pour mieux vous enchaîner prendra un degré
de pouvoir sur vos feux. Les 20.000 francs qui vous seront assurés
peuvent devenir sa ressource et l'objet de combats auxquels vous
succomberiez quand on vous demandera des signatures. Souvenez-vous de
ce que vous m'avez dit de la faiblesse de votre tempérament. Voilà
mes seules craintes. Si M. de Louvois est corrigé, si 115 ou 120.000
livres de rentes ne sont pas pour lui un revenu insuffisant, alors
j'applaudis de grand cœur à ce que vous acceptiez un état brillant
qui peut mettre des jouissances à la place des privations; mais,
ma chère amie, pensez à vous fortifier contre la peine que vous
éprouveriez si une partie de ces jouissances s'en allaient en fumée.
Une vie tissue par des désordres honteux se change rarement en une
vie utile estimable. Vous aurez besoin d'indulgence pour un enfant
récemment prodigue. Si vous pleurez, vous plaignez, vous fâchez aux
signes de nouveaux écarts, vous éloignerez une conversion dont votre
douceur, votre modération et votre patience assurera la durée et
la consistance. Il faut bien aimer un homme pour le choyer; ainsi
étudiez-vous, descendez au fond de votre âme, voyez si elle est
capable des efforts auxquels vous la destinez...»

Après avoir plaidé le pour et le contre dans ce «scabreux mariage»,
M. de Bombelles engageait sa sœur, avant de prendre un parti
définitif, à consulter M. de Breteuil et... le comte d'Esterhazy.
Qu'elle ne mette pas les rieurs contre elle, si elle est trompée,
car, veuve, elle pouvait vivre dans une indépendance honorable. Il
terminait ainsi: «Je ne trouve rien de plus sage que vos précautions.
Je ne crains que la bonté de votre cœur et votre sensibilité aux
vœux d'une famille. Il vous paraîtra fort beau d'en faire le bonheur
aux dépens du vôtre, cela me paraîtrait fort triste...»

En attendant, le mariage traîne, car les dettes ne sont pas payées,
et M. de Louvois assez gêné dans le moment, à ce qu'assure Mme de
Travanet, pour essayer d'emprunter de grosses sommes. Une lettre de
Mme de Bombelles, datée du 24 août, ne nous fixe pas encore sur le
mariage Louvois, mais elle renferme quelques détails intéressants sur
le monde de la Cour. D'abord le comte de Broglie, frère du maréchal,
est mort d'une fièvre maligne à sa terre de Saint-Jean-d'Angély. «Sa
perte cause des regrets universels: ses enfants, ses neveux, ses
amis, tous sont au désespoir...»

«Pour te parler de choses moins tristes, je te dirai que j'ai été
hier à Passy, voir la comtesse Diane; qu'elle et la duchesse de
Polignac m'ont traitée à merveille, que le hasard a fait que je me
suis trouvée seule avec la comtesse Diane. La conversation s'est
tournée sur la santé. Elle m'a dit que, malgré l'extrême besoin
qu'elle aurait eu d'aller aux eaux, les propos infâmes qu'on avait
tenus sur son compte l'en avaient empêchée, et qu'elle aurait mieux
aimé mourir que de faire aucune démarche qui eusse donné la moindre
vraisemblance aux torts qu'on lui prêtait[140], que tous ces propos
lui avaient causé la peine la plus sensible. Je lui ai répondu qu'ils
étaient si dénués de bon sens que je trouvais qu'elle avait tort
d'y attacher un si grand prix; que toutes les personnes honnêtes
n'avaient pas douté un instant de leurs faussetés. «Je me flatte,
a-t-elle ajouté, que Madame Élisabeth ne les aura pas sues. Je crois
qu'elle les ignore, ai-je répondu (elle le savait déjà à mon arrivée
à Versailles); d'ailleurs elle a une si belle âme et vous rend trop
de justice pour jamais les croire si jamais on les lui apprenait.»

  [140] On disait dans le public que la comtesse Diane s'éloignait
  pour accoucher. De sa liaison avec le marquis d'Autichamp elle
  eut en effet un fils connu pendant l'émigration sous le nom de
  marquis de Villerot. On se rappelle que la comtesse Diane avait
  été imposée par le clan Polignac, comme dame d'honneur de Madame
  Elisabeth. Le choix était détestable, la comtesse Diane ayant
  fort mauvaise réputation et n'étant pas sympathique à la jeune
  princesse.

«Là-dessus, je me suis fort étendue sur les qualités de ma princesse.
«Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
c'est sa constance, et l'amitié qu'elle a pour vous fait son éloge;
elle ne pouvait faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
beaucoup, me le disait encore dernièrement.» Je lui ai dit à cela
que je savais bien ce qu'elle avait eu la bonté de lui dire de moi
ce jour-là, et que j'en étais extrêmement reconnaissante (c'est le
comte d'Esterhazy, qui y était, qui me l'a dit). Ensuite elle m'a
dit que, pendant mon absence, Madame Élisabeth l'avait traitée avec
un froid qui l'avait fort affligée; alors mon embarras a commencé,
je ne savais plus que dire. Elle m'a demandé si je n'en savais pas
les raisons. Je lui ai répondu que je croyais qu'on avait fait dire
à Madame Élisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avait jamais
pensé, qu'elle ne s'était jamais plainte d'elle, qu'il m'avait paru
au contraire qu'elle rendait justice dans toutes les occasions à ses
procédés et à ses attentions pour elle. Heureusement Mme de Clermont
est arrivée et nous a interrompues, j'en ai été enchantée. Elle
m'a fort engagée à la revenir voir, m'a demandé de tes nouvelles,
de celles de Bombon, m'a répété plusieurs fois à quel point elle
était sensible à ma visite. Je me suis en allée fort contente de
ses honnêtetés et de ce que notre tête à tête n'ait pas été plus
long. Je crois qu'il sera bien fait que j'y aille encore une fois
avant qu'elle revienne à Versailles, et dans le fait son amitié, que
je ne conçois pas, me plaît assez, parce que, si elle avait dit du
mal de moi à la Reine au lieu de lui en dire du bien, cela m'aurait
peut-être fait beaucoup de tort et à nos affaires. Je pars cette
après-dîner avec la petite Travanet pour Viarmes. Bombon viendra dans
notre voiture.»

Mme de Bombelles part pour Viarmes chez sa belle-sœur. En arrivant,
elle a trouvé une lettre de Madame Élisabeth, le surlendemain, elle
en reçoit une seconde en réponse à celle qu'elle avait écrite. «Elle
me mande qu'elle l'avait reçue à la Comédie, et que, comme elle avait
été longtemps à la lire, la Reine lui avait demandé avec le plus
grand intérêt, s'il ne m'était arrivé aucun accident, et qu'elle
lui avait répondu quelle était trop bonne, que je me portais fort
bien.» J'ai été fâchée, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit passé à
la Comédie; car sans cela le moment eût été bien favorable pour
lui rappeler notre affaire; mais tu peux être sûre que la première
occasion où je le pourrai, je ne l'échapperai pas.»

J'ai été d'autant plus sensible au regret que Madame Élisabeth m'a
marqué que je ne lui avais pas dit un mot d'affaires, car j'aurais
été trop affligée qu'elle eût pu imaginer que je ne lui écrivais que
par intérêt... Le comte d'Esterhazy est de retour, je serai samedi à
Versailles et j'espère que tout ira bien... M. de Travanet est ici,
on ne peut pas dire qu'il soit aimable ni qu'il fasse aucuns frais
pour plaire, mais il est aisé à vivre, s'arrange de tout ce qui nous
amuse, et il est fort complaisant. Il chasse beaucoup, nous ne le
voyons guère avant six heures du soir, mais le temps qu'il passe
avec nous il y est fort bien, il rend ta sœur très heureuse; elle
est maîtresse souveraine dans sa maison, il a en elle la plus grande
confiance.»

Le marquis de Bombelles n'est pas sans applaudir à la petite
diplomatie de sa femme avec la comtesse Diane. Aussitôt reçue la
lettre où Mme de Bombelles lui a conté sa visite à Passy, il lui
répond: «... Je suis bien de ton avis qu'il faut autant qu'il est
possible être bien avec les personnes dont notre position nécessite
la liaison. Une marche honnête, droite, subjugue jusqu'à l'envie. On
aura vu que tu étais sans inconvénient et que ta maîtresse appréciait
réellement ton cœur et sa candeur; il valait mieux te laisser jouir
en paix d'une faveur qui pourrait être, tôt ou tard, placée sur une
tête remuante. Il est peut-être vrai que, d'après ces réflexions, la
comtesse Diane t'aime un peu. Jouis des avantages de ce sentiment en
lui rendant tous les bons offices convenables et en te prémunissant
contre les légèretés, les humeurs, les caprices qui pourraient
revenir...»

A cette même date du 1er septembre, Mme de Bombelles a quitté Viarmes
à regret, parce qu'elle s'y est reposée et que Bombon, malgré de
nouvelles dents prêtes à percer, s'y est bien porté, et elle s'est
arrêtée à Paris pour voir Mme de Reichenberg dont le mariage ne se
conclut pas, et aussi pour s'entretenir avec M. d'Harvelay; il s'agit
de préparer M. de Vergennes pour le cas où la Reine se déciderait
à lui parler de la fameuse ambassade. «La duchesse de Montmorency
a grande envie que je l'aille voir à la Brosse. J'irai volontiers,
mais je suis retenue par l'argent que cela me coûtera. Si j'avais
pu y aller avec la petite Travanet, cela aurait été bien différent
de toutes manières; je le lui ai proposé, elle m'a répondu: qu'elle
serait charmée d'avoir Mme de Travanet, mais qu'elle ne se souciait
pas de son mari. D'après cela je me suis bien gardée de rien dire à
ta sœur, car je sens que je serais très mortifiée à sa place d'être
obligée de me séparer de mon mari pour être reçue quelque part. En
tout j'aime la duchesse de Montmorency, mais son mari est d'une
hauteur vis-à-vis de moi que je trouve impertinente: jamais, lorsque
je dîne chez lui, il ne me donne le bras. Hier au soir Mme de la
Rivière est venue souper chez lui, il s'est empressé de lui donner
son bras pour la mener à table, j'ai trouvé tout simple que, lorsque
je suis toute seule chez lui, il ne me le fasse pas, et d'après cela
je trouve inutile de dépenser bien de l'argent pour aller essuyer ses
grandeurs à la Brosse. Dans le fait cela ne peut jamais m'être utile
à rien, il crie beaucoup contre la Cour et n'y a aucun crédit, ainsi
qu'il aille se promener, et, quand je suis bien accueillie partout,
je n'ai pas besoin d'aller chercher ses impertinences. Lorsque je
reverrai la duchesse de Montmorency, je lui dirai fort honnêtement,
mais simplement ce que je pense...

«La mort de ce pauvre comte de Broglie afflige beaucoup de monde, il
est impossible de n'être pas infiniment regretté lorsqu'on est aussi
bon qu'il était. Le maréchal, les enfants, toute la famille est au
désespoir.»

La lettre suivante est écrite de la Meute (la Muette) où est toute la
Cour. «Nous sommes parties à cinq heures; arrivées ici à six heures
et demie, avons fait nos toilettes pour être rendues à huit heures et
demie au salon. J'ai été fort bien traitée par tout le monde, le Roi
m'a parlé, Monsieur m'a prise à côté de lui à souper et a beaucoup
causé avec moi et m'a questionnée sur Ratisbonne, sur toi, etc.
J'ai fait après souper une partie de trac avec Madame Élisabeth, le
chevalier de Crussol et M. de Chabrillan. Le baron de Breteuil était
dans le salon, qui m'a demandé de tes nouvelles. Le comte d'Esterhazy
n'est pas encore ici... La Reine est fort occupée de la duchesse
de Polignac, on attend d'un moment à l'autre qu'elle accouche. Sa
Majesté ira y dîner tous les jours et y passer la journée, elle ne
sera ici que pour l'heure du salon. Madame Élisabeth monte à cheval,
j'y monterai avec elle, ce sera pour la troisième fois depuis que
j'ai sevré Bombon...»

Le 7: «J'enrage, le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu et, je
ne le verrai sûrement pas, car je n'ai plus que demain à rester
ici... Au reste je suis fort contente de mon séjour, je suis fort
bien traitée. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras qui
était à côté du Roi a fait mon éloge; le Roi a dit: «J'en pense
beaucoup de bien.» Cela m'a fait plaisir. Demain je vais avec Madame
Élisabeth et la Reine dîner à Bellevue et de là à Saint-Cloud... Tu
ne sais heureusement pas que M. d'Angiviller[141] a épousé depuis
six jours Mme de Marchais[142]. On dit qu'ils sont charmés tous les
deux, grand bien leur fasse. Mais je ne conçois pas comment on peut
être amoureux de Mme de Marchais... M. de Montesquiou m'a priée
plusieurs fois de parler à Madame Élisabeth, pour que sa fille Mme
de Lastic soit surnuméraire. J'y ai engagé ma princesse, parce que
j'ai imaginé que tu serais bien aise qu'il m'eût quelque obligation,
cela pourrait peut-être nous être utile. Madame Élisabeth ne s'en
souciait pas beaucoup; mais, comme je lui ai dit que cela te ferait
sûrement plaisir, cela l'a ébranlée et elle m'a dit qu'elle y ferait
ce qu'elle pourrait[143].»

  [141] Le comte d'Angiviller (Flahaut de la Billarderie),
  surintendant des Bâtiments, successeur du marquis de Marigny.

  [142] Mme Binet de Marchais, fille de La Borde, valet de
  chambre du Roi, avait été une des actrices du théâtre de Mme
  de Pompadour. Personne ne comprenait pourquoi, très fanée
  et presque vieille, elle épousait M. d'Angiviller, avec qui
  elle vivait depuis près de vingt ans. Dans une lettre du 17
  septembre, M. de Bombelles dira: «Le mariage de M. d'Angiviller
  me paraît bien ridicule. Est-ce un moyen honnête qu'il a trouvé
  de rompre avec Mme de Marchais?»--Sur Mme de Marchais qui vécut
  à Versailles pendant la Révolution et échappa à la persécution,
  grâce à des opinions jacobines avancées et au buste de Marat
  qui trônait dans son salon, cf., pour la première partie de sa
  vie: A. Jullien, _la Comédie à la Cour_;--Laujon, _Spectacles
  des Petits Cabinets_, _Souvenirs_ de Papillon de la Ferté;--de
  Nicolas Moreau, _Mémoires_ de Mme du Hausset;--du duc de Luynes;
  pour la seconde: _Souvenirs_ de Mme Necker, _Mémoires_ de
  Suard;--_Intermédiaire des chercheurs_, années 1897 et 1898.

  [143] Mme de Lastic devint dame pour accompagner deux ans après.

Le mariage Reichenberg-Louvois subit des retards. Le fils du
landgrave a offert à sa belle-mère une pension dérisoire qu'elle a
refusée; le marquis de Louvois cherche à emprunter de l'argent en
Hollande, en attendant qu'il puisse reprendre 100.000 écus sur la
succession de sa seconde femme. Pour le moment, il est à la tête
d'immeubles, mais non de revenus, et il n'a pas un écu vaillant
devant lui. S'il réussit en Hollande, le mariage se fera, mais le
ménage devra s'imposer de grandes économies pendant trois ans. Il n'y
a plus de conseil à donner, mais des vœux simplement à formuler.
Comme le fait observer Mme de Travanet, Mme de Reichenberg est assez
mûre pour savoir ce qu'elle fait... et d'ailleurs elle écoute peu les
avis, même ceux de M. de Bombelles qui sont fort sages.

Chez le baron de Breteuil, à Saint-Cloud, il y avait nombreuse
société pour voir la fête. Mme de Travanet donne, le 11 septembre,
quelques détails à son frère: «Il y avait une foule immense de
peuple, nous en étions, j'ose dire, l'élite, car nous étions menées,
Mmes de Matignon, de Brancas, de Faudoas, ma sœur, moi et d'autres
par le «Clair de lune» (Champcenetz), le comte d'Adhémar, le
chevalier de Coigny, M. de Durfort, des ambassadeurs; enfin, c'était
très brillant, mais ce qui l'était encore plus, c'était de voir la
Reine percer la foule en calèche avec Madame Élisabeth, Mesdames
d'Ossun et de Bombelles; cela fait toujours plaisir. Des étrangers
disaient autour de nous: «Qu'est-ce que la jolie qui est devant?»--On
répond: «C'est ma belle-sœur.» La Reine lui avait dit, la veille,
avec amitié: «C'est vous qui viendrez, n'est-ce pas?»--Moi qui ai
beaucoup vu Madame Élisabeth depuis un mois, ainsi que la Reine et
Madame, Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois, j'ai vu que ta
femme était traitée au mieux; cela s'étendait jusqu'à moi. Au reste,
il est bien juste qu'on la console dans ce pays-ci, des infidélités
affreuses que tu lui fais...»

Les taquineries de sa sœur n'émeuvent pas M. de Bombelles. Il vient
de recevoir à Ratisbonne la femme de confiance, Mme Giles, qui a pris
soin de la petite enfance de Bombon, et à entendre tous les bons mots
de l'enfant et tous ceux qu'on dit à son sujet, il se sent le cœur
en joie. Aussi, en commet-il de petits vers, qu'il envoie à sa femme,
et que nous préférons laisser dormir dans leur dossier.

C'est encore de Paris que Mme de Bombelles date sa lettre du 16
septembre. Elle a profité du séjour de la Cour à la Muette pour
passer quelques jours de plus chez la «petite Travanet» qui la loge,
elle et Bombon. Elle a revu la comtesse Diane. «A la Meute nous avons
été parfaitement ensemble. Quant à ses caprices, ils ne m'affligent
pas s'ils reviennent; je fais si peu de fond sur une femme de la
tournure de la comtesse Diane, que jamais ses procédés ne pourront
m'étonner, et, si sa faveur ne me mettait dans la nécessité d'être
bien avec elle, je m'en occuperais fort peu... J'ai oublié de te
dire que La Roche Lambert avait été enchantée de ta lettre, elle me
l'a montrée et m'a demandé s'il fallait une réponse. Je lui ai dit
que oui, mais que je la conjurais d'y mettre beaucoup de retenue;
elle est dans ce moment-ci à la Barre, dans une terre de Mme de
Narbonne[144]; elle y a été avec Madame Adélaïde qui y passera
quinze jours. Elle joue la comédie, s'amuse trop actuellement pour
t'écrire...»

  [144] Dame de Mesdames de France, mère du séduisant Louis de
  Narbonne, diplomate et général.

Mme de Bombelles a mal aux dents en la fin de septembre; le baron
de Breteuil a parlé à la Reine au sujet de l'ambassade désirée;
l'affaire Louvois est toujours au même point... Bombon est toujours
délicieux... Mais les lettres de sa mère ne contiennent aucun
événement important, aussi nous hâtons-nous d'arriver aux lettres du
mois d'octobre.

«Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, écrit-elle le
15, ce n'est pas que je n'y aie été bien souvent, mais sa porte est
toujours fermée à cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne
sais si je t'ai mandé que le comte d'Esterhazy avait la goutte à
Paris, il l'a rapportée de Rocroi et je suis persuadée que l'humidité
de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours à
merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il
rencontre. Il montre de grandes dispositions à être un jour un
second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes,
beaucoup d'indulgence.

... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un
fort ventre, on commence à croire qu'elle n'accouchera pas du tout.
La Reine se porte à merveille[145]; on dit qu'elle est dans une
grande agitation, aisément cela peut se comprendre. Je voudrais
qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin
que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle
n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[146] et Mme la
comtesse d'Artois très malade. Elle a, depuis douze jours, une fièvre
d'humeur continue qui la rend extrêmement faible; le redoublement a
pris ce soir avec une grande force, ce qui inquiète beaucoup...»

  [145] La santé de la Reine avait été excellente pendant tout
  l'été. «Ma santé est parfaite, écrivait-elle en mars à la
  princesse Louise de Hesse-Darmstadt, je grossis beaucoup. Votre
  sorcellerie est bien aimable de me promettre un garçon. J'y ai
  beaucoup de foi, et je n'en doute nullement.»--Le public espérait
  un garçon, et le nommait le _Consolateur_. (_Lettres de M. de
  Kageneck au baron Alstromer._)

  [146] Les couches de la Reine étaient proches et faisaient
  l'objet de toutes les conversations de la Cour. «L'importance
  dont il est pour la Reine d'avoir un Dauphin, écrit le chevalier
  de l'Isle au comte de Riocour, s'accroît encore par une nouveauté
  qui nous surprend tous, je veux dire la grossesse de Madame; elle
  en a tous les symptômes... Or, jugez quel désagrément ce serait
  pour la Reine si les deux belles-sœurs donnaient avant elle des
  héritiers! Espérons que, dans six semaines au plus, elle sera
  à l'abri d'un si cruel dégoût.» (_Lettres inédites_, archives
  de M. le comte de Riocour.) Inutile d'ajouter que la prétendue
  grossesse de Madame n'eut pas de suites.

Le 21 octobre: La mère de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul)
est morte hier de la petite vérole. J'ai appris sa maladie et sa mort
presqu'en même temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait.
J'ai été sur-le-champ chez Madame Élisabeth lui demander une place
à Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne
pourra être que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant
au petit garçon il ira à l'école militaire; il s'est heureusement
tiré de sa petite vérole, il n'en sera pas seulement marqué. Mme
d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter,
elle a été soignée par un mauvais médecin à ce que tout le monde dit;
son peu de fortune l'a privée des secours qui l'auraient peut-être
sauvée. Cette idée me désespère et, si j'eusse su ces détails avant
sa mort, elle n'aurait certainement manqué de rien. Annonce cette
nouvelle-là bien doucement au pauvre chevalier. Il va être bien
affligé! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela
que deviendrait-il? La quantité de petites véroles qu'il y a ici me
fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit
du mercure, j'espère que cela le garantira.»



CHAPITRE VI

1781

  Naissance du Dauphin.--Impressions à la Cour et dans le
    peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame
    Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
    d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle de Condé et la
    princesse de Monaco.--Commérages à Versailles sur le séjour
    d'Angélique à Chantilly.


Voici maintenant le gros événement du 22. «Rien n'égale la joie
que nous éprouvons, écrit la marquise de Bombelles. La Reine vient
d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante.
La Reine plus contente que personne se porte à merveille. Elle n'a
été qu'une heure en grandes douleurs, est accouchée à une heure et un
quart après-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette
nouvelle à Madame Élisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a
fait, elle ne pouvait se persuader qu'il fût bien vrai qu'elle eût
un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assurée qu'il a bien
fallu qu'à la fin elle se livrât à toute sa joie; cette pauvre petite
princesse s'est presque trouvée mal, elle pleurait, elle riait; il
est impossible d'être plus intéressante qu'elle ne l'était. C'est
elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Piémont[147]
avec Monsieur, mais ce qui m'a touchée au dernier point est le
contentement du Roi pendant le baptême, il ne cessait pas de regarder
son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui était au dehors de
la chapelle au moment que l'enfant y est entré, la joie répandue sur
tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empêcher
de pleurer; jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent faites, que
nous eussions dîné, il était cinq heures et demie et l'heure de la
poste passée. Pour réparer cela j'enverrai Lentz demain matin à Paris
mettre ma lettre à la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant,
c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas
guignonnant? Il n'était pas à Saint-Denis que la Reine, je suis sûre,
souffrait déjà. Il sera chez toi ou bien près d'y arriver quand tu
recevras la nouvelle.

  [147] Madame Clotilde, sœur de Louis XVI, depuis reine de
  Sardaigne.

La Reine avait très bien passé la nuit du 21 au 22 octobre, écrit
dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des
détails circonstanciés. «Elle sentit quelques petites douleurs qui ne
l'empêchèrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la
chasse donna contre-ordre à midi.) Entre midi et midi et demie les
douleurs augmentèrent... et à une heure un quart juste à ma montre,
elle est accouchée très heureusement d'un garçon.»

Pour prévenir les accidents qui s'étaient produits à la naissance
de Madame Royale, on avait décidé qu'on ne laisserait pas entrer la
foule dans les appartements et que la mère ne connaîtrait le sexe
de l'enfant que lorsque tout danger serait passé. Dans la chambre,
il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la
princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly,
d'Ossun, de Tavannes et de Guéménée, qui allaient alternativement
dans le salon de la Paix qu'on avait laissé vide. De tous les princes
que Mme de Lamballe avait avertis à midi, il n'y eut que le duc
d'Orléans qui arriva de Fausse-Repose où il chassait et se tint dans
le salon de la Paix. Le prince de Condé, le duc et la duchesse de
Chartres, le duc de Penthièvre, la princesse de Conti et Mlle de
Condé n'arrivèrent qu'après l'accouchement; le duc de Bourbon le
soir, et le prince de Conti le lendemain...

Quand l'enfant fut né, on l'emporta silencieusement dans le grand
cabinet où le Roi le vit laver et habiller et le remit à la
gouvernante, la princesse de Guéménée.

La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient
composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant
à tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le
Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les
larmes aux yeux: «Monsieur le Dauphin demande d'entrer.» On apporta
l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait
peindre, puis le rendant à Madame de Guéménée: «Prenez-le, dit-elle,
il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille.» «L'antichambre
de la Reine était charmante à voir, dit un témoin oculaire[148]. La
joie était à son comble; toutes les têtes étaient tournées. On voyait
rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient
pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les
gens les moins attachés à la Reine étaient entraînés par la joie
générale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la
naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annonça Monsieur
le Dauphin. Mme de Guéménée, le tenant dans ses bras, traversa les
appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le
suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut
qu'on le décorât d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit «qu'il
fallait qu'il fût chrétien premièrement[149].»

  [148] Récit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de
  France_, t. I.

  [149] Le 22 octobre, à trois heures de l'après-midi, Monseigneur
  le Dauphin fut baptisé par le prince Louis de Rohan, cardinal
  de Guéménée, grand-aumônier de France... et tenu sur les fonds
  de baptême par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame
  Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Piémont.
  Relation... etc. (Supplément à _la Gazette de France_, du
  vendredi 26 octobre 1781.)

Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent
des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations,
adresses des corporations, rien ne manque pour célébrer la naissance
du royal enfant, qui devait vivre à peine sept ans et un jour.
Marie-Antoinette semblait regagner la popularité perdue. S'il y eut
des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son
entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera
pas de les souligner.

Elle écrit le 24 octobre:

«La Reine et M. le Dauphin se portent à merveille. Le Roi ira
après-demain à Notre-Dame, à Paris, avec tous les princes, rendre
grâce à Dieu d'un aussi heureux événement. Madame s'est conduite à
merveille, elle a marqué la plus grande satisfaction; je crois bien
qu'elle ne l'éprouve pas; mais il est fort honnête et fort prudent
à elle d'avoir caché son jeu[150]. Quant à Mme de Balbi[151], je la
crois folle, car elle ne se gêne nullement; elle a l'air d'avoir
une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas
de le dire à la Reine; cela la fera détester plus que jamais, et je
ne conçois pas sa mauvaise tête. La nourrice de l'enfant s'appelle
Mme Poitrine; elle est bien nommée, car elle en a une énorme et un
lait excellent, à ce que disent les médecins. C'est une franche
paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un
grenadier, jure avec une grande facilité; tout cela n'y fait rien,
est fort heureux même, parce qu'elle ne s'étonne et ne s'émeut de
rien, que par conséquent son lait s'altérera difficilement. Les
dentelles, le linge qu'on lui a donnés ne l'ont pas surprise; elle
a trouvé tout cela tout simple, et a seulement demandé qu'on ne lui
fît pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en était jamais servie
et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux
comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce
qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien
que l'accouchement de la Reine n'empêche le baron de Breteuil de
s'arrêter à Ratisbonne; il se croira peut-être obligé d'aller droit à
Vienne pour annoncer l'événement à l'Empereur... Je t'ai assez parlé
du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du nôtre. Je te
dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que
nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte à merveille.»

  [150] Madame apprit de façon piquante cette nouvelle si
  importante pour elle. Elle courait chez la Reine «au grand galop»
  lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait
  contenir sa joie: «Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il étourdiment,
  quel bonheur!» La princesse ne répondit pas; en apparence, elle
  eut le bon goût de manifester la plus grande satisfaction.
  Le comte d'Artois, lui, laissa échapper un mot de dépit. Le
  jeune duc d'Angoulême était allé voir le Dauphin.--«Mon Dieu,
  papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le
  trouverez assez grand!» (_Mémoires_ de Mme Campan.)

  [151] Née Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in
  partibus_ du comte de Provence. Elle était dame du palais de la
  comtesse.

Suivent d'autres détails où la mère tendre s'étale avec complaisance.
Si simplement donnés, ces détails ont du charme pour les jeunes
mères, et c'est à ce titre que je transcris encore ceux-ci: «Quand il
a faim, il va à l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz,
la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit
ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui
lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-même et s'en va
avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il
se met à manger debout, devant moi, me donne à manger. Mais ce que
cet enfant-là a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux
et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim.
Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il
veut, parce que je suis sûre qu'il cessera dès qu'il n'aura plus
faim. Véritablement il est impossible d'être plus gentil, d'avoir
plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le répète, attends-toi
bien à le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, même moi, je
le trouve tel. Mais il répare cela par une physionomie d'esprit que
je préfère à la beauté.»

On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les
trouver exquis de naturel. Ceux-là seuls qui s'extasient sur les
chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de
Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de détails sur les fêtes
données à Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant
pas assisté[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouvé
beau comme un ange. «Les folies du peuple sont toujours les mêmes. On
ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve
cela touchant, et je ne connais pas en vérité de nation plus aimable
que la nôtre.» La joie est universelle à Paris et à Versailles. Que
M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du
Dauphin, rien qui nous étonne. Il les termine même par deux vers
tirés de l'opéra _les Événements imprévus_:

    J'aime mon maître tendrement.
    Ah! comme j'aime ma maîtresse!

ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792,
une des dernières fois que Marie-Antoinette se rendit au théâtre,
déchaînèrent une tempête.

  [152] Voir les _Mémoires_ de Weber, _Mémoires secrets_, etc., t.
  XVIII. Supplément à _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble,
  _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie,
  ouvrage consciencieux et renseigné auquel tous ceux écrivant
  sur cette époque ont soin de faire de larges emprunts, tout en
  oubliant de le citer.

Le 3 novembre Angélique a annoncé à son mari une nouvelle qui lui
ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui écrire, rassurée
maintenant, après avoir connu une grosse inquiétude, que Bombon a eu
la petite vérole. L'éruption a éclaté le 27 octobre, et la courageuse
petite femme, sans perdre la tête, sans alarmer inutilement son
mari, a fait soigner l'enfant par le célèbre Goetz, qui quittait ses
inoculés pour venir auprès de Bombon atteint d'une fièvre terrible
pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus.
L'enfant a échappé à la mort grâce à sa forte constitution... Madame
Élisabeth s'est montrée pleine d'attentions pour Bombon. Bientôt mère
et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly où ils sont
invités par Mlle de Condé.

Dès que la convalescence du petit garçon le lui a permis, la marquise
n'a pas manqué de parler de ses affaires à Madame Élisabeth. La
princesse lui donna le résultat de ses démarches dans cette lettre
aussitôt envoyée à Ratisbonne.


_Lettre de Mme Elisabeth[153] à la marquise de Bombelles_

«La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher cœur, que j'avais vu
M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des
mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, dès
que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se chargeât des dettes
de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il était impossible de les payer
toutes à présent, mais qu'il comptait lui donner une gratification
dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai
dit combien je désirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles
mourait, tu serais très malheureuse. Il m'a dit: «que le Roi, dans
ces cas-là, ferait des grâces». Enfin il m'a paru si bien disposé,
que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que
le Roi promette de les payer; parce que peut-être que, comme cela,
la demande paraîtrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous
donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre
venait à changer, cela dérangerait votre plan; je réponds à cela
que je me charge de lui faire donner et, comme c'est très juste, il
ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui écrives une
belle lettre, où tu lui exposes tout ce qu'il sait déjà. Enfin, mon
cœur, M. de Bombelles a une fort bonne santé, et, malgré sa colique
venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitôt. Ainsi M. de
Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'année
prochaine, il n'était pas si bien disposé, on le repersécuterait
beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas
faire autant de difficultés. Pourtant, si tu lui as déjà parlé de
la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce
soir? a-t-il encore la fièvre? Je vais voir les illuminations qui
sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai
fait proposer à Mme de Guiche et à Mme de Polastron de venir, mais
elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine,
mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission
d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me
refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu,
mon cœur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon cœur.»

  [153] Inédite.

  [154] Baronne de Mackau, née Alissan de Chazet.

  [155] Pendant un mois, il y eut des réjouissances et des
  illuminations. Les principales fêtes, celles des relevailles,
  devaient avoir lieu en janvier.

La série des lettres suivantes est assez intéressante pour être
donnée presque sans commentaire.


    Versailles, 9 novembre.

«Bombon se porte à merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici
et qui a dîné avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il
s'oppose à ce que j'aille à Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop
beau temps, que cette petite maison exposée à tous les vents, qui
n'a pas encore été chauffée de l'année, serait trop froide, que,
de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci,
excepté quelques paysans, il n'y a personne à Montreuil. Cet enfant
ne verrait âme qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes
fenêtres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des
carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous
aurons, nous le promènerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera
prendre l'air, comme s'il était à Montreuil, et l'amusera davantage.
Je n'ai pas été fâchée d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller
là-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus
que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et
je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il
prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les
premières nuits de sa petite vérole, qu'il avait une fièvre de cheval
et par conséquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela
l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera sûrement
musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure;
c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaieté n'est
cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et
couvert de petites véroles; cela gêne sa respiration, le contrarie.
Mais j'espère qu'il sera débarrassé sous peu de jours. Enfin nous
avons de grandes grâces à rendre à Dieu et à Goetz qui l'a soigné
avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.

Mon fidèle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touchée à
un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui
dis en considérant l'enfant: «Mon Dieu, que je suis heureuse que ce
pauvre petit ait échappé à un aussi grand danger; si j'avais eu le
malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec
lui.» Il me répondit, du fond du cœur: «Ah! Madame, il aurait fallu
tous nous enterrer aussi.» Jamais je n'ai été si attendrie que dans
ce moment-là; si j'avais osé, je l'aurais embrassé de bon cœur.
Qu'il est doux d'être aimé de ses gens, surtout quand ils sont sûrs
et honnêtes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de
tout mon cœur, et je préfère cent fois mieux sa tournure franche et
un peu gauche, que celle de ces laquais élégants, qui sont tous des
mauvais sujets.

«Mme de Travanet a été dans le désespoir de ne pouvoir venir garder
Bombon, mais son mari s'y est opposé absolument. Madame Élisabeth
a eu la bonté de lui écrire dès que la petite vérole de Bombon
s'est déclarée, pour l'engager à venir auprès de moi. Elle lui a
répondu les raisons qui l'en empêchaient. Madame Élisabeth, piquée
du refus de son mari, lui a répondu des choses un peu sèches pour
lui. La pauvre petite Travanet a été si agitée de l'inquiétude de
l'état de Bombon, de la crainte d'avoir déplu à Madame Élisabeth, de
l'impatience de la fermeté de son mari à l'empêcher de me venir voir
qu'elle en a été malade. J'ai été désolée de tout cela. J'ai ignoré
absolument la démarche de Madame Élisabeth, car sans cela je l'aurais
empêchée, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse
encore gagner la petite vérole; si j'étais d'elle, je me ferais
inoculer par Goetz, afin d'en avoir le cœur net.

«Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fièvre et des frissons.
Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort
contribue beaucoup, je crois, à la rendre malade. Mon frère et sa
petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore
vu mon frère que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir à
le voir un petit moment à mon aise. Maman lui avait bien défendu de
venir, j'espère qu'elle ignorera leur désobéissance, car elle se
fâcherait réellement, parce qu'elle craint la petite vérole, comme
si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher
de sitôt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reçu hier
une lettre de ta belle-sœur, extrêmement tendre et honnête, sur la
maladie de Bombon. En général tout le monde a pris de l'intérêt à mes
inquiétudes; le Roi en a demandé des nouvelles à maman, ainsi que la
Reine, et cette dernière le jour qu'il était fort mal a envoyé chez
Madame Élisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Guéménée, Mme
de Sérent, toutes les personnes que je connais ont envoyé tous les
jours chez moi.»

       *       *       *       *       *

Après le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va
mourir.


    Versailles, 10 novembre.

«Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu
recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis
des vésicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin,
un moment de mieux, causé par une évacuation, mais malgré cela les
médecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fâchée, il
nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si
la révolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps
d'ici le baron de Breteuil au ministère, nous ne devons plus espérer
qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, à
présent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je
n'en crois rien, que M. de Nivernais succédera à M. de Maurepas. J'ai
vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a chargée de te remercier
de tes bontés pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a
fait que pleurer tout le temps qu'il a été chez moi, cela m'a fait
une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il
vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame Élisabeth se
charge de faire entrer sa fille à Saint-Cyr et le petit chevalier à
l'école militaire.


    12 novembre.

«M. de Maurepas est entièrement hors d'affaire, il a déjà travaillé
avec les ministres, et le voilà heureusement encore retiré des
portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance à
M. de Nivernais, mais cela me paraît dénué de bon sens, car M.
de Maurepas, n'ayant pas de départements, ni le titre de premier
ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi,
n'aura pas, non plus, la petite vérole, mais on l'a bien craint[156],
elle a eu trois jours de fièvre; on avait déjà préparé un autre
appartement pour M. le Dauphin qui devait être sous la garde des
trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Guéménée restait à
garder Madame, avec ma sœur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame
Élisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la
soigner. Tous ces beaux préparatifs se sont évanouis avec la bonne
santé de Madame qui se porte ce matin à merveille.

  [156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'épidémie
  de petite vérole, mais elle eut, quelques semaines après, la
  coqueluche, qui faisait aussi des ravages à Versailles. (Lettre
  de Mme de Mackau à Madame Clotilde. _loc. cit._)


    19 novembre.

«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de
Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité
et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près
certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun
vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un
grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots,
tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes
et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si
beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui
vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est
revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était
au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus
circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement
aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel
bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous,
cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais
contente.

  [157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte
  de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où
  j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce
  n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement
  cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante
  nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis
  consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots.
  Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre,
  forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau.
  C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle,
  ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte
  Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le
  comte de Riocour.)

  M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste
  quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui
  donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant
  cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme
  de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement
  de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites
  maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit:
  Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état
  de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en
  être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du
  bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays
  que le nôtre! Quels amis, quels cœurs et quels esprits!

  Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie
  d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste
  des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort,
  s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la
  tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon,
  M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière
  ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.)
  Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa
  mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut
  pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne.

  [158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du
  prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de
  Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne,
  princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment
  de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.

«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de
Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient
de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la
journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui
avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir
rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa
compétence et ne l'ayant jamais fait.»

  [159] Ministre de la marine; maréchal en 1783.

Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à
solliciter et à faire sa cour au ministre.


    21 novembre.

«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais
avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en
la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est
touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir
un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta
femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout
de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme
tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne
que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton
fils. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il mette le comble à ses
bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un cœur
semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il
est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y
a point de singeries qu'il ne fasse...

«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes
dévotions; ce sera de tout mon cœur que je rendrai des actions de
grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu
partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance
envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise
d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse
et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui
devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de
guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse
par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier
avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est
qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils
se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est
arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M.
de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver
ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»

  [160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né
  le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre
  d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette
  capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et
  de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie
  et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait.
  Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en
  1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres
  ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).

       *       *       *       *       *

Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans
cette lettre:

   «Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre
   de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus
   aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il
   dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de
   toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais
   là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue
   de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien,
   je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me
   recommande à tes bonnes prières.»

Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où
Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille,
Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman
d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a
terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la
Miséricorde[161].

  [161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
  Ségur.


    Chantilly, 27 novembre.

«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à
cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a
fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu
ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups
de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque
toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit
froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu
es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille.
J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui
ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a
comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de
Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais
mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il
m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup
de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble
d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne
serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de
Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu
avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de
talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que
tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait
des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas:
je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre
plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu
me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton cœur. Il m'a
demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise
de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse
Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on
a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que
j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de
plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas
ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de
côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la
grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure
après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin
de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la
cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a
imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme
de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée.
Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise,
parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit
venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage.
C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une
femme.»

  [162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco,
  était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il
  l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la
  Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.

  [163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de
  la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779,
  entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le
  prince de Condé, son amant d'un jour.

Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les
regrets qu'elle a laissés derrière elle:

«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame
Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon
cœur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses
enfants, ma sœur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui
était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère
et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il
semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite
vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes
les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je
l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de
l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.»

       *       *       *       *       *

Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et
qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter
de la fatigue et se retirer de bonne heure.

       *       *       *       *       *

«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre,
que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux
imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous
n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les
répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps
de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de
dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle
de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et
que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce
soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.»
Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais
été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth
m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours
plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon
cœur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son
bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire
à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui
demanderai la première fois.


    3 décembre.

«C'est hier, mon petit chat, que j'ai débuté; le spectacle a été
charmant, tout le monde a bien joué. Je me suis fort bien acquittée
de mon rôle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai
pas trop eu peur et j'ai été fort applaudie. On a joué, avant, _la
Métromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Condé
faisait _Francaleu_; le comte François de Jaucourt, le _Métromane_,
tout le monde a prétendu qu'il avait mieux joué que Molé; en un mot,
cela a été à merveille, et j'aurais donné tout au monde, pour que tu
fusses avec nous, cela t'aurait certainement amusé. Ce qui m'amuse
encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand
bien à Bombon. Il se porte à merveille, reprend singulièrement des
forces; il recommence à marcher seul. Il veut être toute la journée
dehors et rien ne l'amuse comme d'être à l'air. Si tu voyais sa joie
quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend
ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter.
Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attaché à sa
nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses
que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne
réussis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue,
me font pleurer aussi. Tu sais, peut-être, la mort de Tronchin:
il est mort à peu près de la même maladie que M. de Maurepas. Mme
de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne
sais plus le nom, qui a gardé son mari de la petite vérole. Le mari
en est mort, elle a gagné sa maladie et vient aussi de mourir. Je
trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme,
la connais-tu? Mme de la Trémoïlle[164], qui est ici, m'a beaucoup
demandé de tes nouvelles et me traite à merveille, parce que je suis
ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie
que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite,
a tout ce qui faut pour être agréable et, pourtant, ne l'est point.
Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc
et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a
dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernière a l'air d'en avoir
dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le
prince de Condé, qui fait les rôles d'amoureux, m'a chargée de le
rappeler à ton souvenir; il m'a fait un grand éloge de toi, aussi
m'a-t-il plu beaucoup; il est honnête et plein d'attentions. Adieu,
bijou, j'espère recevoir bientôt de tes nouvelles, je t'aime et
t'embrasse de tout mon cœur.»

  [164] Duchesse de la Trémoïlle, née princesse de Salim Kirlbourg.

  [165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de
  Chastillon, femme du fils aîné du duc de la Trémoïlle, fut dame
  d'honneur de la Reine. Emprisonnée en 1792 à l'abbaye, elle
  échappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en
  Russie pendant l'émigration en 1814. Le duc de la Trémoïlle
  actuel, fils du second mariage de son père, a publié (Grimaud,
  Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la
  Terreur_.

  [166] Le prince de Tarente ne tarda pas à se séparer de sa femme.
  Devenu veuf et duc de la Trémoïlle, il épousa, en 1830, Mlle
  Valentine Walsh de Serrant, d'où le duc actuel.


    7 décembre.

«Mme de la Roche Lambert est arrivée hier; on donne dimanche
_l'Épreuve délicate_, pièce nouvelle, et _l'Amant jaloux_; je joue
le principal rôle dans la première pièce: il est d'une difficulté
horrible, je ne le jouerai pas bien, mais cependant cela ne sera
pas ridicule. Mme de la Roche Lambert fait Léonore dans _l'Amant
jaloux_; Mademoiselle, _Jacinthe_; et moi, _Isabelle_; M. le prince
de Condé, _Lopez_; M. d'Auteuil, _Don Alonze_; et le vicomte Louis
d'Hautefort, _Florival_. Le trio des femmes va à merveille et fait
un effet charmant. Riché m'a tant fait répéter que je chante fort
bien mon rôle et, si je n'ai pas de grands succès, je suis sûre, au
moins, de ne pas choquer. Mademoiselle me témoigne toujours l'amitié
la plus grande, je l'aime à la folie, elle a dans ses manières
beaucoup d'analogie avec Madame Élisabeth. Mme de Monaco est arrivée
avant-hier au soir, cela m'a bien divertie. Je mourais d'envie de la
voir: elle a l'air pédant, au souverain degré, prêche morale toute la
journée. M. le prince de Condé a l'air d'un petit garçon devant elle,
à peine ose-t-il parler à une femme parce qu'elle est d'une jalousie
excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux répétitions, il choisit
ce moment pour jaser avec sa fille et avec moi; il rit des folies
que nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais, à peine
rentré dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est
une véritable comédie. M. le prince de Condé va tristement se placer
auprès de Mme de Monaco; moi, je reste auprès de Mademoiselle, parce
que je ne saurais trop marquer que ce n'est que pour elle que je
suis venue ici; de plus que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas
souffrir Mme de Monaco, celle-ci le lui rend bien, tout cela m'amuse;
je l'avoue, cela ne produit pas le même effet à tout le monde. Je
suis pourtant fâchée, pour Mademoiselle, du pouvoir absolu qu'a cette
femme sur l'esprit de M. le prince de Condé, parce qu'elle cherchera
toutes les occasions de lui faire quelques niches.»


    10 décembre.

«J'ai eu hier, mon petit chat, de véritables succès: j'avais un rôle,
dans la nouvelle pièce, de la plus grande difficulté et je l'ai
fort bien rendu. J'ai ensuite joué _Isabelle_; le trio des trois
femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui
faisait _Éléonore_, a chanté et joué comme un ange. Mlle de Condé
a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'allait ni à
sa voix, ni à sa figure; le spectacle, en tout, a été charmant. M.
d'Auteuil, que tu connais, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière
des perfections. M. le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas
beaucoup de voix, a rendu à merveille le rôle de Lopez: il y a mis
toute la gaieté et toute la finesse que le rôle exige. On joue,
dimanche prochain, _le Prince lutin_, pièce nouvelle, de M. de
Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frère, elle
est dans le goût ancien et très difficile à apprendre. Je partirai
le lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me
fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame
Élisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer à ma parole;
je n'y aurai pas un grand mérite, car, quoique je m'amuse fort ici
et que j'y sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable
satisfaction à revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce
moment avec impatience. Bombon se porte, toujours, à merveille: l'air
d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau,
depuis que nous y sommes, de façon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est
à présent gros et gras, comme s'il n'avait pas été malade. Adieu,
bijou. Imagine que, dès ce matin, nous recommençons les répétitions.
Je suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier et nullement en
train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
la Borde me déplaît.


    Chantilly, 15 décembre.

«J'ai reçu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de
ce mois. Ces maudites répétitions sont cause que j'ai été quatre
grands jours sans t'écrire, parce que, après avoir appris nos rôles
pour une nouvelle pièce, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en
apprendre d'autres, parce que tous les projets ont été renversés par
la mort de l'archevêque[167] qui a obligé Mme de la Roche Lambert
de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanité;
jamais on ne retrouvera d'homme assez pénétré de ses devoirs pour
donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce
pauvre archevêque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont
se trouver malheureuses, surtout à l'entrée de l'hiver. Cette idée
déchire l'âme. On croit que ce sera l'archevêque d'Arles, l'évêque de
Laon, mais je suis persuadée que ce sera l'évêque de Senlis[168].

  [167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, né à la Roque,
  près de Sarlato, le 26 juillet 1703; évêque de Bayonne, 1741;
  archevêque de Vienne, 1745; archevêque de Paris en 1746.
  Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en
  1750.

  [168] Le nouvel archevêque sera Antoine-Éléonor Le Cler de Juigné
  de Neuchelles, né en 1728, évêque de Châlons le 29 avril 1764,
  archevêque de Paris en 1781. C'était un excellent choix.

«M. le prince de Condé nous a menées hier, en calèche, Mme de
Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne
connaît rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons
passé au milieu des écuries, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a
que l'intérieur du hameau et de l'île d'amour qu'il n'a pas voulu
que nous vissions, il veut ne nous les faire connaître que ce
printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnête pour les femmes
que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il était
un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse
n'est pas ici; elle est à Paris, depuis trois jours, à cause de Mme
de Ginestous qui est tombée malade le lendemain de son mariage, mais
elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est
réellement charmante. Je pars après-demain matin. J'ai reçu pendant
mon séjour ici des lettres charmantes de Madame Élisabeth, elle a
la bonté de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de
l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.»

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu régulièrement. Il
a taquiné sa femme sur ses succès à Chantilly, sur ses goûts de
comédienne, sur ces «dissipations» qui lui feront trouver monotone la
vie qu'elle mène à Versailles quand elle n'est pas de service. Puis
il vient à parler de la princesse de Monaco. «C'est dire du bien de
Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manières de Madame Élisabeth
et je suis ravi que tu aies bien prouvé que tu étais à Chantilly pour
elle. L'asservissement de M. le prince de Condé ne me paraît pas
moins extraordinaire qu'à toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme
de Monaco et qu'il en est subjugué, nos plus cruelles ennemies sont
nos passions déréglées[169]. J'aurais cru que cette triste sultane
favorite t'aurait parlé de moi; elle m'honora pendant un temps de
quelques bontés.»

  [169] Le mot n'est pas juste. Tout en étant subjugué, le prince
  de Condé bénissait cette chaîne, si pesante qu'elle fût parfois.
  La fidélité et l'amitié de Mme de Monaco déterminèrent le prince
  de Condé à régulariser, dès qu'il le put, une union à laquelle
  il ne manquait que le sacrement. Dès la mort d'Honoré III de
  Monaco (1795), le prince de Condé avait songé à épouser sa veuve.
  Les péripéties de l'émigration, la crainte du quand dira-t-on
  l'empêchèrent de réaliser son projet avant 1808. Voir le livre
  cité du marquis de Ségur: _la Dernière des Condé_.

       *       *       *       *       *

Ce séjour de Mme de Bombelles à Chantilly avait excité les jalousies,
déchaîné les commérages du clan Guéménée-Coigny, comme le prouve la
lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si
indulgente d'ordinaire, se répand en justes récriminations contre
les sottes calomnies si bénévolement répandues sur son compte. On a
peine à comprendre que, pour avoir passé quelques jours à Chantilly,
une femme impeccable comme l'était Mme de Bombelles ait pu se trouver
en butte à des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre
donne trop la représentation de ce qu'étaient certaines coteries à la
Cour de Versailles pour ne pas être lue avec attention.


    Versailles, le 18 décembre.

«Je suis arrivée, hier, au soir, mon petit chat, me portant à
merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques
regrets à Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène,
tout y est charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avaient attachée
à elle, elle m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je
lui avais inspiré de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits
dégoûts que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait
faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela
a fait que j'ai été très touchée de me séparer d'elle. Le plaisir
extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a fait
oublier, ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly.
Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple à
penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant
comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prétendu que j'allais
être la complaisante de Mme de Monaco, mille bêtises à peu près
pareilles. Mme de Guéménée par bonté, et par une confiance aveugle en
ce fat, a dit à maman presque des injures, sur mon voyage là-bas.
Maman lui a répondu: qu'il fallait être bien méchant pour trouver
d'autres raisons à mon séjour de Chantilly, que celle de l'amitié
que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris
que mon fils avait eu la petite vérole elle m'avait proposé d'aller
lui faire prendre l'air à Chantilly, qu'il était impossible que je
me refusasse à cette marque de bonté et qu'il n'y avait assurément
rien que de fort honnête dans toute ma conduite. Mme de Guéménée
lui a répondu: qu'effectivement, à la manière dont elle présentait
la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle
et le dirait bien à toutes les personnes qui lui en parleraient;
mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-être
des choses qui ne seraient pas, elle n'était pas tranquille, et,
en conséquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy à qui elle a
dit ses inquiétudes. Il lui a dit qu'elle pouvait être sûre qu'il
arrangerait cela près de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvât pas
bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parlé, car il y a trois
jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demandé à
Madame Élisabeth ce que j'avais été faire à Chantilly; la Reine a
pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait
engagée à y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est
heureux que cela ait tourné comme cela et que le comte d'Esterhazy
ait été ici, car d'un voyage qui était assurément fort honnête, on
s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur
si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse société est composée
de personnes bien méchantes, et montée sur un ton de morgue et de
médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste
de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que
quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère
d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir
tout cela et ne rien dire, c'est impatientant.

«La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est
grosse de six mois, et on est fort inquiet de son état. Je compte
aller faire une visite à Mme de Vergennes, je ne sais si elle me
recevra; j'espère, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier
de ce qu'il a dit à Madame Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit
et même il paraît décidé que c'est l'archevêque de Toulouse[170]
qui sera l'archevêque de Paris; il n'a pas tout à fait la dévotion
du défunt, mais cela vaut bien mieux, paraît-il; il est protégé de
la Société, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche
pas; on commence à croire que c'est un môle. Mme de Sérent n'est
pas de très bonne humeur depuis quelque temps, à ce qu'on m'a dit,
mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur,
pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il
n'est pas étonnant que cela aigrisse Mme de Sérent contre elle. Mon
Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver
avec toi, cela te fera une société charmante. Je suis enchantée que
cette circonstance mette un lien de plus à l'amitié que M. et Mme de
Sérent veulent bien nous marquer, ce sont de si honnêtes personnes
qu'il est impossible de ne leur pas être attaché, quand on les
connaît.»

  [170] Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né, en 1726, à
  Paris, où il mourut en prison, le 16 février 1794. Evêque de
  Condom, 1760; archevêque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nommé
  archevêque de Paris, Louis XVI ayant répondu: «Encore faut-il
  que l'archevêque de Paris croie en Dieu.» Ceci ne l'empêcha
  pas d'être plus tard archevêque de Sens, après avoir été un an
  contrôleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne.
  Il se montra aussi désastreux administrateur que son prédécesseur.


    Versailles, 19 décembre.

«Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous
avons, comme tu sais, joué la comédie, j'ai eu assez de succès.
Après le spectacle on a soupé et ensuite vers minuit on a recommencé
à danser; nous avons dansé jusqu'à sept heures du matin et nous
n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude.
Mademoiselle, après m'avoir fait des adieux très tendres, a été se
coucher; moi, j'ai été me déshabiller, j'ai fait une petite toilette,
arrangé mes affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf
heures et demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis
arrivée à cinq heures du soir à Versailles, Bombon m'ayant amusée
comme une reine, pendant la route, par ses petites manières.

«J'ai trouvé, en arrivant, un valet de pied de Madame Élisabeth qui
m'a priée, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme
tu imagines bien. Notre entrevue a été très tendre, j'étais dans le
ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien
des choses à nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des
questions; de là j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme Madame
Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper chez
maman; mais, sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvais
m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil
et je parlais toujours malgré cela, je disais des choses dépourvues
de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je
croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher.
J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.»


    Versailles, 22 décembre.

«J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai écrit, bien
moins causé par la chose en elle-même, que par les grâces qui l'ont
accompagnée. Imagine-toi que pour les fêtes qui vont se donner Madame
Élisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arrivé avant-hier.
Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientôt je
saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi,
elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly.
Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce
qui me confirmait dans l'idée que ce secret était une plaisanterie.
Enfin, après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé
une petite lettre; sur le dessus était écrit de la main de Madame
Élisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reçois avec
bonté, mon cher petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié_.
Au même instant le grand habit a paru, je suis restée confondue. La
joie la plus vive a succédé au premier moment d'étonnement, je me
suis mise à pleurer, je me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth,
elle était dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule
chose qui l'ait altérée, lorsque je l'ai examiné, a été de le trouver
trop beau: il est brodé en or, en argent, de toutes les couleurs,
enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs. Ainsi
tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand
elle voudrait, cela la gênera, cependant, un jour, et cette idée
m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante
louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie.
Sa petite lettre m'a charmée, j'ai trouvé cette tournure-là pleine
d'amabilité. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma
garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger,
pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut
y être en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais
il n'y a pas eu moyen, et réellement je me trouve, en ce moment-ci,
accablée de ses bienfaits. D'un côté j'en jouis, et de l'autre je
les trouve trop considérables, mais elle y met tant de grâces et
tant de bontés qu'elle me force presque à croire que ses dons ne
l'embarrasseront pas.

«Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés
de Madame Élisabeth, elle était dans le secret. Il est impossible
de donner plus de marques d'amitié qu'elle ne m'en donne. Sa tête
va fort bien à présent et je l'aime réellement de tout mon cœur.
Madame Élisabeth est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu
n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas
mandé tout de suite parce que, d'après les informations que j'ai
prises à la poste, sur les jours où je devais t'écrire, tu n'en
n'aurais pas eu la nouvelle plus tôt.»

Remises de jour en jour à cause de la santé de la comtesse d'Artois,
les fêtes officielles, ordonnées pour les relevailles de la Reine,
semblaient indéfiniment ajournées quand Mme de Bombelles écrivait à
son mari le 27 décembre:

«Adieu toutes les fêtes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois
est au plus mal d'une fièvre qui d'abord avait si peu inquiété que
je ne t'en avais pas parlé, mais qui est devenue des plus graves,
puisque les médecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi
que le sang ne soit gangréné, elle a des cloches qu'on appelle
des phlyctènes qui l'annoncent. Elle a été administrée, hier, à
minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments où elle a
sa tête dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en
est persuadé et très affligé, parce que c'était la bonté même, tout
ce qui l'entoure se désespère. M. le comte d'Artois, ne la quitte
pas. Madame, apprenant hier, après dîner, que sa sœur allait plus
mal et craignant qu'on ne l'empêchât de la voir davantage, s'est
mise à courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est
tombée en montant l'escalier, s'est évanouie, et il lui a pris des
convulsions affreuses qui ont duré deux grandes heures. Il n'est
pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce
temps-là, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est
mise à faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait
quelque chose à lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a
été chercher Monsieur qui est arrivé chez elle et on a été obligé de
lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait être soignée
et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame Élisabeth est si
affligée de l'état de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu
la quitter, hier, de la journée. Elle a été, avec la Reine, chez
Madame pendant son évanouissement et ses convulsions. La Reine s'est
conduite parfaitement: elle lui a donné tous les soins, toutes les
marques d'amitié, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait
les raccommoder ensemble, ce serait au moins un dédommagement.
J'espère encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle
est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les médecins
doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de là. Il est
certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe,
c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de
chercher quelque chose; tous les gens qui sont à la mort ont la même
manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il fallait que cette
pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle, mais aussi
n'est-ce qu'en bien, les regrets sont généraux, et, si elle pouvait
en revenir, l'alarme qu'elle aurait donnée ferait qu'on l'aimerait
beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets à ne pas mettre
mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait à bien, les fêtes ne
seraient reculées que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne
crois pas qu'il y en ait de sitôt. Si ce malheur arrivait, tu ne
pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171].
M. de Louvois m'a assuré hier que ta sœur serait heureuse avec lui,
cela m'a fait plaisir.»

  [171] M. de Bombelles s'apprêtait à célébrer avec faste à
  Ratisbonne la naissance du Dauphin.

La lettre du 29 décembre nous apprend que «la comtesse d'Artois
est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que
tout le monde est content».--«Je suis dans l'enchantement, ajoute
Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais été bien piquée si je
n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est
enfin accouchée d'un garçon[172], les grandes douleurs n'ont duré que
quinze minutes. On croit que la Reine fera son entrée le 19.

  [172] Melchior, troisième fils du duc et de la duchesse de
  Polignac.

A cause des événements de la guerre et de la maladie de la comtesse
d'Artois, on ne s'était pas pressé de décider la date des fêtes.
Mais, la Reine ayant demandé plaisamment s'il fallait attendre que
le nouveau-né pût y danser, les échevins durent s'exécuter: la date
des fêtes fut fixée au 21 janvier, date dont on ne peut s'empêcher
de rappeler le double anniversaire. Les premières cérémonies, _Te
Deum_, inauguration du nouvel Opéra, défilé à Versailles de toutes
les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de décembre.
Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure à secret à
Louis XVI, en qualité de «compagnon», il voulut découvrir le secret
lui-même. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'élança
de la serrure. La joie du Roi fut extrême, et aux serruriers il fit
donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métiers. De
grandes sommes furent consacrées à délivrer les prisonniers pour
dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succès, et l'on
entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait
frappé:

    Ne craignez pas, cher papa,
    De voir z'augmenter votre famille,
    Le Bon Dieu z'y pourvoira.
    Fait en tant que Versailles en fourmille;
    Y eût-il cent Bourbons chez nous,
    Il y a du pain, des lauriers pour tous.

Au milieu de toutes ces manifestations populaires «l'affaire» de
Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins
bien Mme de Bombelles «depuis qu'elle a séjourné chez le prince de
Condé». Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre
le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un mot. Madame
Élisabeth m'a cependant assurée qu'elle avait trouvé tout simple
qu'invitée par Mademoiselle à l'aller voir, j'y eusse été. Le comte
d'Esterhazy a dit la même chose à mon frère, malgré cela j'avoue que
je suis inquiète. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se fût
servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit
de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remède, mais il
faut s'en occuper... Madame Élisabeth me dit que je radote, cela
me rassure un peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est
fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi,
connaissant l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde.»



CHAPITRE VII

1782

  Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
    Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les bals
    des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de
    Madame Sophie.--Présentation de la marquise de Louvois.--Mme
    des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprès de la
    Reine.--Mme de Bombelles est reçue par Marie-Antoinette.--Notes
    sur le marquis de Bombelles présentées à la Reine.--Démarches
    d'Angélique.--Voyage du marquis à Munich.--Audience de Pie
    VI.--Retour de M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la
    comtesse du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions
    diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des
    Rohan-Guéménée.


L'année 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme
de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficultés sont
vaincues, Mme de Reichenberg le mande à son frère, et sans être
aucunement éprise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du cœur
de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, généreux, et
a su respecter «la situation scabreuse d'une veuve en tête à tête
depuis six mois». Son frère aîné, le comte de Bombelles, le marquis
d'Ossun[173] et M. de Louvois ont été demander l'agrément du Roi, qui
a signé le contrat le 30 décembre. Des maréchaux de France, des ducs
et pairs, quelques parents ont assisté à cette cérémonie. Le mariage
aura lieu à Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans après son
premier mariage.

  [173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-père de Geneviève de
  Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine.

Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la
manière dont la Reine l'a traitée l'a de nouveau tranquillisée. Sa
Majesté lui a posé plusieurs questions «avec l'air de l'intérêt»
et ne semble pas lui savoir mauvais gré de son voyage à Chantilly.
Mme de Vergennes a fort bien reçu la marquise qui, elle-même, a eu
deux visites inattendues, celle de la douairière des Deux-Ponts
fort aimable, et celle du prince de Condé qui l'a accablée de
compliments. La comtesse d'Artois est tout à fait remise, on s'occupe
des fêtes qui auront lieu à la fin du mois. «Il y aura incessamment
appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront», ajoute
naïvement Mme de Bombelles.

Une soirée intime chez Madame Élisabeth pour tirer le gâteau des
Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie
est si monotone, les préparatifs du mariage Louvois, la nomination
étrange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme «gouverneur» des
enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache où Arthur
Dillon s'est couvert de gloire, voilà les événements grands et petits
contés par Mme de Bombelles.

Le 15 janvier, elle est abasourdie: «Je suis arrivée hier soir
à Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande
surprise que ta sœur s'était mariée le matin même dans le plus
grand incognito, ayant seulement pour témoin le baron de Bombelles.
En sortant de la messe, elle est arrivée chez la petite Travanet,
s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines
du monde à lui persuader que ce n'était pas une plaisanterie. La
pauvre femme est dans un état pitoyable: elle a la jaunisse, des maux
d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer à quel point
elle est changée, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue
souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils étaient tous
de la plus grande gaieté. J'ai tâché de faire comme eux, mais je ne
puis te rendre à quel point j'avais le cœur serré. M. de Louvois
a été fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle
soit jaune et maigre; il en est réellement amoureux... et lui en a
donné des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte
de mauvaise tête qui m'a fait trembler. Enfin ta sœur est au comble
du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de
Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux espérer
son bonheur comme les autres...

«Il y a enfin eu «appartement» dimanche, et j'ai mis mon bel habit.
Tout le monde l'a trouvé charmant; j'étais coiffée à merveille,
j'avais des diamants, enfin on m'a jugée fort belle. Je ne peux pas
te rendre cependant le désespoir où j'étais que tu ne fusses pas ici,
je suis sûre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir,
au lieu qu'il m'est égal de plaire aux autres. Madame Élisabeth a été
charmante, elle s'est beaucoup occupée de ma toilette et elle était
ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour
l'entrée de la Reine à Paris. On dit que l'Hôtel de Ville sera décoré
magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fâchée qu'on
fasse tant de dépenses pendant la guerre.»

Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers où sa belle-sœur et
son beau-frère la reçoivent, elle et Bombon, «avec mille caresses».
Elle y trouve Mme de Louvois venue de son côté avec son mari, Mme
de Souvré, Mme de Sailly, sœur du nouveau marié, M. et Mme de la
Roche-Dragon...

«Tout le monde a été dans l'enchantement de la maison de ton frère
qui est véritablement charmante, écrit Mme de Bombelles le 19. Son
salon surtout est arrangé en perfection, il est tout en colonnes et
sculpté parfaitement; le dîner était excellent, servi à merveille...
Après le dîner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui
a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est allée
aux Bergeries avec toute sa nouvelle parenté. Le grand monde parti,
nous avons fait venir Bombon à qui Mme de Bombelles a donné des
joujoux, et dont les singeries ont très bien réussi.»

Le lendemain, dîner chez Mme de Souvré aux Bergeries, «maison
horrible et sale qui tombe de tous côtés... La jaunisse de Mme de
Louvois ne fait qu'augmenter.»

A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est
malade à son tour.

«Tout le monde est à Paris, écrit-elle le 21 janvier, et moi j'ai été
obligée de revenir hier au soir ici, j'ai décidément la jaunisse...
Madame Élisabeth n'était pas partie hier quand je suis arrivée, je
l'ai été voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle
bonté elle m'a parlé. Elle a chargé Loustaneau sans que je le susse
de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille
caresses pour me consoler de n'être pas à «l'Entrée», enfin elle a
été charmante...»

Étant retenue à Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage,
sur les fêtes populaires, sur le festin de l'Hôtel de Ville dans la
cour couverte décorée de colonnes corinthiennes, nous apporter sa
note personnelle. De ces journées mémorables les récits ne manquent
pas, officiels ou privés. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir,
que cette histoire par l'image dont les échevins de Paris confièrent
le soin à Moreau le Jeune. Le choix était heureux, et rarement le
graveur devenu célèbre, et déjà favorisé par Marie-Antoinette a
mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement
sous l'éclat des lustres des habits de Cour. Les plus belles fêtes
données par la ville de Paris[174], sous l'ancien régime, ont trouvé
leur historien consciencieux et élégant; la collection de planches
auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des
plus beaux spécimens de la gravure française[175].

  [174] _Mémoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement
  de Normandie_, t. IV;--_Supplément à la «Gazette de France»_
  du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mémoires_ de
  Weber. Jamais fêtes ne donnèrent lieu, à l'avance, à autant de
  pronostics fâcheux, à autant d'amères critiques. On mettait en
  avant la carte à payer, les accidents à prévoir; on s'effrayait
  des précautions prises pour empêcher le retour de catastrophes.
  Un certain nombre de personnes furent mises à la Bastille pour
  des écrits ou des propos répandus contre la Reine. Au sujet de
  la fête du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant
  allusion à l'usage pratiqué pour les condamnés à mort: on disait
  que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte à la place
  de Grève, «iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes et
  qu'ensuite ils monteraient sur un échafaud pour y expier leurs
  crimes.» Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le même narrateur ajoute:
  «Les précautions prises pour ces fêtes sont effrayantes. On
  s'attend à quelque malheur» (V, 94).

  [175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_.

La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix
couverts où le Roi était servi par Lefebre de Caumartin, prévôt
des marchands, qui lui présenta la serviette, et la Reine par Mme
de la Porte, nièce de Caumartin; elle n'entendit ni la musique
ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des
autres du cortège royal--partis vers midi de la Muette pour n'y
rentrer qu'après minuit;--elle n'eut pas à noter le feu d'artifice
représentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule
affairée et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne
sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi
avait laissé bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au
retour par la rue Saint-Honoré, Marie-Antoinette tint à s'arrêter un
instant devant l'hôtel de Noailles où se trouvait le marquis de La
Fayette récemment débarqué d'Amérique, que la Reine permit au jeune
général couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle
n'assista pas non plus au bal du 23 où la foule était si considérable
que l'ordre n'en fut pas irréprochable[177]...

  [176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y
  avait une table de cent quarante couverts aménagée dans l'hôtel
  même. Pour les autres invités des couverts étaient placés un peu
  partout. Un grand retard fut apporté au service de certaines
  tables et, comme on devait les lever toutes à la fois, lorsque le
  Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient à peine
  les relevés.

  [177] L'affluence était extrême. On se pressait, on s'étouffait
  tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer,
  finit par s'écrier: «Si vous voulez qu'il vive, ne l'étouffez
  donc pas.»

Il restait encore des joies mondaines à connaître[178], et à ces
galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel
habit.

  [178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mémoires_ de la
  baronne d'Oberkirch.

La fête donnée par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la
grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commença par
un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine ouvrit le bal
par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps,
puis, pour bien honorer le régiment, elle dansa une contredanse avec
un simple garde[179] nommé par le corps, et auquel le Roi accorda le
bâton d'exempt.

  [179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le
  garde du corps désigné pour danser avec la Reine. «Il était
  transfiguré de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien
  de la peine à ne pas crier: «Vive le Roi!» tant ils sentaient
  combien cet honneur fait à un rejaillissait sur tout le corps.»

«Ma jaunisse, écrit Mme de Bombelles le 3 février, a été assez
aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal paré, et cela m'a
fait un grand plaisir, car c'était la plus agréable chose qu'on ait
jamais vue; on prétend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a
donnés pour le mariage des princes approchassent de la magnificence
de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au
dernier; toutes les loges étaient remplies de femmes extrêmement
parées; la Cour était de la plus grande magnificence, enfin c'était
superbe, et j'étais au désespoir que tu ne fusses pas ici... Ma
robe a joué son rôle, elle est superbe... Le bal a commencé à six
heures et a fini à neuf. A minuit Madame Élisabeth a été avec Mlle
de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqué; elle
m'a proposé d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait
qu'une demi-heure, j'ai accepté. Point du tout: elle s'y est amusée
comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie, de
manière qu'il en était quatre lorsque je me suis mise au lit... A la
sortie d'une jaunisse cela n'était pas très raisonnable... La Reine
m'a traitée à merveille. Elle m'a demandé comment je me portais,
s'il était bien prudent de sortir déjà. Elle m'a dit à demi-voix:
«Irez-vous au bal masqué?»--Je lui ai répondu en souriant que je
n'en savais rien.--Elle a repris: «Oh! l'enfant! Véritablement on
ne mérite pas d'être chaperon quand on va au bal, venant d'avoir
la jaunisse.» Comme ma petite belle-sœur était avec moi et était
entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma sœur
chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisait rien et qu'elle était
ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se soit passé ainsi,
car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de très mal.
Le Roi m'a aussi parlé au bal, il m'a demandé si je trouvais le bal
beau... Ensuite il m'a demandé des nouvelles de ma sœur[180], de
maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une épidémie, toutes les
sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: «Oui, sire, il ne
reste que Mme d'Aumale[182].»--Il m'a répondu en riant: «Oh! c'est un
beau renfort...»

  [180] La marquise de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante depuis
  1781.

  [181] La comtesse de Soucy, belle-mère de la précédente et
  belle-sœur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775.

  [182] La vicomtesse d'Aumale, troisième sous-gouvernante.

La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-sœur: «Je
lui avais fait préparer un joli petit souper, j'en ai été pour mes
frais, car elle n'est pas venue. Elle est restée près de son mari
qui a été dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen,
son ancienne maîtresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin
là-dessus, car cette créature inquiétait ta sœur, parce que son mari
l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir
et de donner dans cette occasion-là des marques d'attachement à son
mari. Ce que je ne conçois pas, c'est la profonde douleur de M. de
Travanet. Qu'il en soit un peu fâché, passe, mais de l'être tant, je
trouve cela malhonnête pour sa femme...»

C'est à ce bal qui fit tant de bruit que fut inauguré la mode de
porter des Dauphins en or ornés de brillants. Les cheveux de la
Reine étaient tombés à la suite de ses couches; elle dut adopter une
coiffure basse, dite «à l'enfant», qui fut bientôt en vogue[183].

  [183] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch.

A cette époque aussi vint l'usage du catogan jusque-là porté par les
hommes et que lançaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette
coiffure cavalière relevée de rubans ne manquait pas de piquant,
mais elle semblait masculine et ne plaisait pas à tout le monde. Le
Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon.
Comme Marie-Antoinette riait: «C'est tout simple... puisque les
femmes ont pris nos modes...» La leçon porta, et les modes masculines
disparurent.

Les fêtes n'ont pas fait oublier à Mme de Bombelles la carrière
de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France
à Stockholm, allait créer un mouvement diplomatique. Aussitôt la
jeune femme court chez Madame Élisabeth et la prie de dire à la Reine
que, si M. de Pons allait à Stockholm, elle désirerait bien voir son
mari à Berlin. Madame Élisabeth remplit courageusement sa mission
périlleuse. La Reine répond vivement et d'assez mauvaise humeur «que
cela ne se pouvait pas» sans en dire la raison.

«Tu juges la peine que m'a fait une telle réponse, écrit la marquise
le 10 février. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy à
qui j'ai conté ce qui venait de se passer. Il m'a répondu qu'il n'en
était pas étonné, que la peur de déplaire à 91 (?) en était la seule
raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande à
M. de Vergennes. Je lui ai répondu: «Si la Reine est décidée à barrer
à M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il
reste seulement où il est. J'ai la mort dans le cœur, vous pouvez le
dire à la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement
pour elle méritait une telle aversion.» Il m'a répondu: «Soyez sûre
que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime même.»

«--J'ai repris: «Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'état
où vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait
l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.»

M. d'Esterhazy a promis de parler à la Reine tout de suite après
les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu à lui exposer dès
le jour même la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a
bal, et, dès que la Reine a aperçu Mme de Bombelles qui accompagne
Madame Élisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu
embarrassé, et, «voulant lui marquer de la bonté », s'est mise à
parler de choses et d'autres. «J'ai tâché de n'avoir pas l'air de
mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de cœur que j'ai
pensé me trouver mal.»

Mme de Bombelles continue démarches sur démarches; elle court chez M.
de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement
le poste de Berlin, elle va dîner chez Mme de Vergennes qui lui
promet son appui, elle écrit à M. de Vergennes qui lui donne enfin
une audience. Le ministre la reçoit bien, lui dit qu'en effet son
mari avait été la première personne à qui il avait pensé pour le
poste de Berlin, mais que «c'eût été l'exposer à toute l'animosité de
l'Empereur, peut-être à celle de la Reine, et «en un mot lui casser
le col». Il ajoutait que le Roi et lui étaient fort satisfaits des
services de M. de Bombelles, «qu'avec ses talents diplomatiques il
n'était pas nécessaire d'aller échelon par échelon pour parvenir à
une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus élevées que
Berlin ou Copenhague, «que cela serait aussi plus loin». Le ministre
n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est réduite
aux conjectures: Constantinople ou Saint-Pétersbourg. Ce dernier
poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de
nouveau à espérer que Constantinople pourrait, dans un temps donné,
leur être dévolu. Elle a été malade d'émotion depuis trois jours...
puis, encore une fois elle se berce d'illusions.

Le 13 février, elle sait à quoi s'en tenir sur le présent, et
l'avenir est toujours aussi vague. «Hé bien! mon petit chat,
écrit-elle à son mari, c'est M. d'Éterno qui va à Berlin, M. de
Sainte-Croix à Liège, et M. de Pons à Stockholm. Qui aurait dit il
y a dix mois que M. d'Éterno ferait un si grand saut!» Chez Mme de
Vergennes elle s'est trouvée en quatrième entre Mme de Pons, Mme
d'Éterno et Mme de Sainte-Croix. «Ces trois dames avaient l'air
d'être enchantées, pour moi, je ne l'étais nullement, et je me disais
en moi-même: «Voilà ce qui s'appelle boire le calice jusqu'à la lie.»

M. et Mme de Vergennes ont été parfaitement aimables pour Angélique;
la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne
fût pas nommé à Berlin et assurait qu'on saurait l'en dédommager.
La jeune femme a supporté tout cet entretien avec courage; mais,
lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle étouffait et se mit
à pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remontée, car le comte
d'Esterhazy est «chaud ami» et servira certainement les intérêts de
M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme
elle prend au sérieux des promesses vagues qui n'engageaient à rien!
Certaine phrase de M. de Vergennes aurait dû pourtant lui faire
comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait être question de
son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postérieure
et qui «l'a fait mourir de rire», la voici: «Comme elle insistait,
disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin:
«Patience, patience, répondit le ministre. Il n'y a encore que
sept ans que M. de Bombelles est à Ratisbonne et MM. de Flavigny
et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie!» Comme Mme
de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pût être
établie entre ces différents messieurs, M. de Vergennes reprit: «Je
conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les flûtes_,
mais je n'en crains pas moins, etc...» Assimiler les grands postes
diplomatiques à des flûtes avait eu le don d'exciter le rire de Mme
de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes,
au dire de M. de Rayneval s'occupe réellement de l'avenir de M.
de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a défini la
situation à Mme de Mackau: «Quand, à _quarante ans, M. de Bombelles
sera ambassadeur_, il n'aura pas à se plaindre.»

Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dît Mme
de Bombelles et, même parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de
quarante ans étaient des exceptions.

M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve
toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'Éterno
à Berlin[184].

  [184] Dans cette promotion les Polignac n'étaient pas parvenus
  à placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-même
  n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhémar,
  ministre à Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientôt dédommagé
  par l'ambassade de Londres.

Un deuil se préparait à la Cour. Le 27 février, Mme de Bombelles
annonçait à son mari en même temps que Madame Sophie était très
malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et était
en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauvée. Mais
la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars.

«Elle a tourné à la mort le 2 au matin. On croyait que les
souffrances venaient de l'effet des remèdes, et on était si persuadé
qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir même, il y avait
spectacle au château. En sortant, on est venu avertir le Roi et la
Reine que Madame Sophie était très mal. Ils y ont été ainsi que
Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont
restés jusqu'à son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu
toute sa connaissance jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est
son hydropisie qui a remonté dans la poitrine et s'est jetée sur le
cœur qui l'a tuée. Elle est morte étouffée de la même mort à peu
près que l'Impératrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis.
Elle a demandé, en mourant, de n'être pas ouverte et d'être enterrée
sans cérémonies[185]. Madame Élisabeth est extrêmement affligée
et frappée de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante.
Je ne l'ai presque pas quittée depuis ce moment, et je t'écris
de chez elle. Elle a beaucoup pleuré aujourd'hui, elle est plus
calme, et, quoiqu'indisposée depuis plusieurs jours, elle n'a pas
eu de contre-coup de cette mort, mais elle est très triste. Elle
veut absolument faire son testament, elle n'est occupée que de la
mort. Il n'est pas étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit
aussi frappée; mais j'espère que d'ici à quelques jours son esprit
se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant
qu'elle nous est nécessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un
état affreux, elles sont véritablement bien à plaindre[186]. M.
de Montmorin est au désespoir, ainsi que toutes les femmes qui
appartenaient à cette pauvre princesse et dont elle était adorée.
Elle a fait par son testament Mesdames ses légataires universelles.
Elle a donné une partie de ses diamants à Mme de Montmorin, sa
bibliothèque à Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux à différentes
de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois
qui est venue samedi dernier pour être présentée n'a pas pu l'être,
comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrariée...»

  [185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, née le
  27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appelée d'abord Madame
  cinquième et, à partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait
  donné le surnom de Graille. Elle était fort aimée de ceux qui
  l'entouraient.

  [186] «Il eût été impossible, écrit la baronne de Mackau à Madame
  Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le cœur percé de douleur
  en voyant le cruel état de Mesdames ses sœurs; nous tremblions
  toutes pour leur santé.» (Archives royales de Turin.)

  [187] Son testament a été publié en entier par M. de Beauchesne.
  _Madame Elisabeth_, t. I; appendices.

Si regrettée dans son entourage que fût Madame Sophie, sa mort ne
devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la
société. Mme de Bombelles est occupée à répéter à Paris la tragédie
qui doit être jouée le 10 mars, chez Mme de La Vaupalière. Le
même jour, elle assistait à Versailles à la présentation de Mme
de Louvois. «Elle était mise à merveille, elle a fort bien fait
ses révérences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire
la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un
peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure
allemande, mais qu'il était impossible d'avoir l'air plus noble,
et il me paraît qu'en général sa belle taille et son port ont fait
beaucoup d'effet.»

Ayant été dîner chez la douairière des Deux-Ponts, Mme de Bombelles
croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander
conseil. Mme des Deux-Ponts a approuvé ce qui a été fait pour
obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseillé, de plus, de parler
à la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur
la démarche que j'avais envie de faire, de tâcher de l'intéresser
en cette faveur, afin que la Reine, après m'avoir entendue, soit
entretenue par les personnes de sa société dans sa bonne volonté.
Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette démarche,
elle me coûte beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame
Élisabeth d'être obligée de recourir à d'autres voies qu'à la sienne
pour parvenir à la fortune. Je l'ai dit à Mme des Deux-Ponts, elle
m'a répondu: «Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils
sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce
qui peut lui être agréable.» Elle ira encore à Versailles, elle m'a
promis de préparer les personnes à m'entendre, de faire ton éloge,
et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'être de quelque
utilité. Elle m'a répété son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait
le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il était inutile
d'en instruire Madame Élisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans
le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas
que je parlerai à la comtesse Diane, et c'est justement parce que je
ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler à son insu.
Je retourne à Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai à Madame
Élisabeth et à la comtesse Diane, et ensuite à la Reine.

«La tragédie s'est jouée le 14 avec l'approbation de tous les
spectateurs. Les petites de la Vaupalière ont été étonnantes; Mme
de Travanet a joué à merveille, moi point mal, et l'ensemble a été
parfait.»

Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte à son mari des
démarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes
lui a accordé de bonne grâce un congé que M. de Bombelles viendra
passer en France. Le ministre n'a pas spécifié la longueur de
ce congé qu'on espère faire durer le plus longtemps possible...
peut-être jusqu'à vacance d'ambassade.

Fort satisfaite de ce premier succès, Mme de Bombelles s'est rendue
chez Madame Élisabeth à qui elle a conté toute son affaire. «Je lui
ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces démarches (auprès de
la comtesse Diane) que si elle-même me les conseillait et que je sois
bien sûre de ne pas lui déplaire. Elle m'a répondu qu'elle croyait
que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait
aucune peine; son amour-propre céderait toujours au désir extrême
qu'elle avait de te voir avancer.

«En conséquence, j'ai demandé avant-hier un moment d'entretien à la
comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commencé par lui dire
le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi,
la cause que je craignais du refus qui m'en avait été fait et tout
ce qui s'est passé alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait
faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence
et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses
mensonges[188], le désir que j'aurais d'obtenir une audience de la
Reine pour te disculper à ses yeux et tâcher d'intéresser ses bontés,
afin qu'elle nous prête son appui dans le moment où nous en aurons
besoin... Je lui ai alors montré ma petite note à ce sujet, elle
l'a lue deux fois et l'a trouvée parfaite. Elle m'a dit qu'elle se
chargeait de demander pour moi une audience à la Reine, qu'il fallait
que j'eusse le courage de lui répéter tout ce que je venais de lui
dire à elle-même, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait
pas qu'elle eût d'engagement pour Constantinople et qu'elle me
promettait de son côté de lui en parler avec la plus grande chaleur.
Elle me prévenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec
moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait sûrement égard
à ma demande et qu'il était essentiel que je la fisse plus tôt que
plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour
entretenir la Reine dans l'intérêt que sûrement je lui inspirerais.»

  [188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg.

Ces bonnes paroles ont contenté Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est
décidée à se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique
elle aurait dû le faire plus tôt,--elle va pouvoir attendre sans trop
d'agitation le moment où la Reine va lui donner audience. Quand ce
sera fait, elle a bien la résolution de se tenir tranquille jusqu'au
moment décisif.

M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler à
sa femme, et son espoir dans le résultat des démarches conseillées
est médiocre. «La personne à qui tu dois t'adresser, écrit-il dans
sa lettre du 21 mars, m'a classé parmi ces êtres qui peuvent bien
servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme
de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volonté,
d'ailleurs en supposant qu'on eût marché sur une herbe favorable,
avec quelle légèreté ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible
objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.»

Pendant ce temps la comtesse Diane a été vite en besogne; elle a
obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de
Bombelles.

«La Reine m'a reçue avant-hier, écrit la marquise le 24; elle m'a
paru encore pénétrée des préventions qu'on lui a données contre toi.
Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande
conversation la veille avec elle à ce sujet-là, et ils l'avaient
trouvée si entêtée dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient
été au moment de m'empêcher d'y aller parce que, connaissant sa
timidité, ils craignaient que je ne pusse pas lui répondre à ce
qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait déjà donné son heure
à Madame Élisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car,
malgré ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai été
assez heureuse pour la toucher, et elle a dit à la comtesse Diane
que, surtout lorsque je lui avais parlé de mon enfant, je l'avais
intéressée au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je
te dirai donc que je suis arrivée chez la Reine avec une colique
enragée. Elle m'a dit: «Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais
peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez.
Je lui ai dit: «Le désir que j'ai de justifier M. de Bombelles
aux yeux de Votre Majesté m'a encouragée à prendre la liberté de
lui demander une audience. Ayant toujours compté sur ses bontés,
je m'étais flattée, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant
qu'Elle voudrait bien le faire donner à M. de Bombelles. Mais Votre
Majesté s'y étant refusée, je lui avouerai que j'ai craint que les
préventions que je sais que la Cour de Vienne lui a données contre
M. de Bombelles en eussent été cause. Et cette raison m'a bien plus
affligée que la chose en elle-même. Je puis protester à Votre Majesté
que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au
sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort à
Votre Majesté en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui
représenter que le comte de Neipperg, qui a été celui qui lui a fait
le plus de tracasseries a été renvoyé par l'Empereur en raison de ses
mensonges perpétuels, et que son successeur a rendu à M. de Bombelles
toute la justice qu'il devait à son honnêteté et à sa franchisse.
D'ailleurs, si Sa Majesté voulait bien peser combien il aurait été
gauche à lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et
son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui
manquer de respect. Que tu n'avais point cherché d'armes à opposer
à la calomnie, espérant qu'elle se détruirait d'elle-même; mais que
je ne pouvais me permettre de demander une grâce que je désirais
vivement à Sa Majesté.--La Reine m'a répondu: «Je crois bien qu'il a
eu moins de torts qu'on ne lui en a donnés. Mandez à M. de Bombelles
d'engager M. de Trautsmansdorf à le justifier aux yeux de mon frère,
donnez-moi une note bien détaillée de sa conduite, et je serai
charmée d'être convaincue d'avoir été trompée.» Je lui ai présenté
ma petite note au sujet de Constantinople. Après l'avoir lue, elle
m'a dit: «Constantinople me paraît une chose bien difficile, il y a
beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a légué, en mourant, M.
de Saluces, qui la demande.»

Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son
audience, n'est-on pas tenté de s'arrêter un instant et de formuler
quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de
Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avouée, mais qu'elle laisse
deviner en ce jour, vient du rôle joué par notre ministre en 1779.
C'est en prenant les intérêts de la France contre l'Empereur--qui
à cette époque, et en cela très énergiquement secondé par la
Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la
Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique français
que M. de Bombelles a si fort mécontenté la Reine qu'elle n'a su
l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre
toute apparence, car ses formes étaient empreintes d'une parfaite
courtoisie, se serait départi à l'égard de l'Empereur. On est enclin
à croire avec Mme de Bombelles que tout avait été travesti dans le
but de nuire à son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais
que la Reine, volontiers rancunière, en était restée à sa première
impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas réussi à
entraîner la France contre Frédéric II.

Nous avons déjà noté quelle influence prédominante dans le choix
des ambassadeurs Louis XVI avait laissé prendre à Marie-Antoinette.
Jamais il n'est question du Roi dans la discussion préliminaire des
candidats. Il semble que la liste dût être soumise par le ministre
à Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gré de
son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi
en avait-il été pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, père
du comte Jules; nous l'avons aussi noté pour le comte d'Adhémar. Un
nouveau candidat surgit, celui-là légué par Mme Sophie dont il était
le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de
Bombelles établit un parallèle entre son mari et M. de Saluces.

«J'ai répondu à cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai
représenter à Votre Majesté que, si M. de Saluces avait des droits
à cette place équivalents à ceux de M. de Bombelles, je respecterais
trop la mémoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence.
Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore été dans la diplomatie, la
place de Constantinople ayant été de tous les temps la récompense de
services antérieurs, il me semblait qu'il serait bien décourageant
pour les personnes employées dans la carrière politique de se voir
continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais
rien fait; que je désirais cette place avec d'autant plus de vivacité
qu'elle était la seule où tu pusses décemment acquérir une aisance
qui assurerait un jour à mon fils une existence heureuse, et que je
ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa
Majesté continuait à ne pas s'intéresser à son père.

«La Reine m'a répondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me
promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intéresserait à
ton avancement et réfléchirait sur les moyens que je lui en donnais,
mais qu'avant tout il fallait que tu tâchasses de te raccommoder avec
l'Empereur. Là-dessus elle s'est levée et m'a donné mon audience de
congé.

«J'ai tout de suite été chez la comtesse Diane qui m'a paru fort
contente, m'a promis de reparler à la Reine et m'a dit qu'elle ne
désespérait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire
la petite note au sujet des griefs présents contre toi à la Reine et
qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'écrivît une
lettre par laquelle il me mande qu'il était parfaitement content de
ta conduite depuis que tu es à Ratisbonne.»

Mme de Bombelles fait faire une note en règle par M. de Brentano, la
porte aussitôt à la comtesse Diane qui y fait quelques changements et
se déclare toute prête à la remettre à la Reine avec la lettre de M.
de Vergennes. La comtesse Diane a accompagné cela des choses les plus
honnêtes et m'a dit qu'elle était enchantée que j'eusse vu la Reine,
que cette dernière lui avait dit que je lui avais parlé à merveille
et qu'elle était surtout fort contente de la manière dont je lui
avais parlé des prétentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait
que cela avait fait impression à la Reine.»

Mme de Bombelles se déclare ensuite fort satisfaite des notes
rédigées en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de
remercier celui-ci chaleureusement dès qu'il sera auprès de lui.
«Ces notes ont absolument déterminé en ma faveur l'intérêt de la
comtesse Diane qui me croit à présent beaucoup d'esprit.» La marquise
engageait son mari à éviter toute tracasserie venant de Vienne, puis
elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'était pas que
zélée, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance:

«Tu peux sans infidélité mettre un frein à ton zèle qui ne sera
jamais récompensé par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser
reconnaître d'importants services; il ne fera point changer la
faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez
prépondérant pour faire adopter d'autres idées et peut te perdre
parce que la Reine, ayant plus de crédit que jamais, ne te pardonnera
jamais de n'être pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici à ton départ
que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tâche, si tu
le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf à dire du bien
de toi à la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur,
mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a
point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai là...»

Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'être fait allusion.
L'une est un exposé officiel de la situation de M. de Bombelles;
l'autre, un appel direct à la bienveillance de la Reine. Elles sont
assez nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous
les donnions ici.


NOTE SUR LE MARQUIS DE BOMBELLES

   Les griefs présentés à la Reine, contre M. de Bombelles, ne
   peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les
   ministres impériaux prétendent avoir rencontrée de la part
   de M. de Bombelles dans les différentes négociations de ces
   ministres à la Diète de Ratisbonne ou bien sur des propos
   imputés à M. de Bombelles contre la Cour impériale. Mme de
   Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrète dans
   la conduite ministérielle de son mari, et elle ne peut pas
   répondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-être
   contre lui. Elle s'est toujours flattée que le témoignage de
   la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment
   rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait également à
   sa justification, et elle croit que la différence d'opinions
   politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres
   impériaux, ne peut provenir que des instructions dictées à
   chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut
   répondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet
   de cette imputation est plus à sa portée et qu'elle connaît les
   sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait
   qu'on a écrit des faussetés contre lui à Vienne, mais quelle
   attention peut mériter un homme mal intentionné, puisque, la
   Cour impériale a reconnu elle-même l'infidélité de ses rapports
   et lui a ôté le poste qu'il occupait à Ratisbonne. Il serait
   bien affligeant que cette personne fût écoutée sur un seul
   objet, lequel influe précisément sur le sort, la fortune et la
   réputation d'on galant homme qui a été continuellement en but
   à ses tracasseries et aux calomnies qu'il a débitées contre
   lui. M. de Bombelles a été traité avec bonté et distinction de
   leurs Majestés Impériales dans différents voyages qu'il a faits
   à Vienne. Il a des obligations personnelles à la Reine, qui a
   daigné approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien
   voulu prendre de l'intérêt au mariage de sa sœur. Il trouve
   dans son cœur et dans sa reconnaissance des motifs puissants
   d'être personnellement dévoué à Sa Majesté et à son auguste
   famille et il ne doit pas être soupçonné de se livrer légèrement
   à une animosité aussi absurde que mal fondée, comment peut-il
   être soupçonné d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de
   respect.

   J'ose espérer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le
   cœur, verra d'un coup d'œil plus favorable la conduite de M.
   de Bombelles si elle daigne faire attention, quant à la nature
   de l'accusation et du caractère de l'accusateur.


_La marquise de Bombelles à la Reine_

    «MADAME,

«Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait
joindre sa protection à l'intérêt que Madame Élisabeth veut bien lui
marquer, pour assurer à l'enfant de Mme de Bombelles un bien-être
qu'il ne pourra jamais espérer sans l'appui de Sa Majesté. M. de
Bombelles est né sans fortune; son père, mort à la veille d'être
fait maréchal de France, ne lui laisse d'autre héritage qu'une
mémoire chérie et respectée dans la province où il commandait et
une grande réputation militaire. M. de Bombelles a servi dès sa
plus tendre jeunesse, il a fait les dernières campagnes d'Allemagne
et il a mérité partout l'approbation de ses chefs. Des talents et
une application extraordinaire ont engagé le ministère à l'employer
dans les affaires étrangères. M. de Vergennes a bien voulu faire de
lui les éloges les plus étendus, en différentes occasions, il est
malgré cela rencoigné depuis sept ans dans le poste insignifiant de
Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest
la quittera, offre à M. de Bombelles des moyens de ménager à son
enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la
carrière politique et à portée des espérances de M. de Bombelles
qui seraient plus agréables par leur position, plus rapprochées de
la France, mais il n'y en a aucune où il soit décemment permis d'y
porter des vues d'économie, comme dans celle de Constantinople,
et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus à la situation de
M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette
ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle
reconnaissance à celle qu'il doit déjà à Sa Majesté pour les bontés
qu'Elle a bien voulu témoigner à sa famille. Mme de Bombelles
oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles
et ses services, que le trouble d'une mère tendre et inquiète sur
le sort de son enfant pussent assez intéresser la bienfaisance
naturelle de la Reine, pour que Sa Majesté voulût bien promettre
à Mme de Bombelles ses bontés lorsque M. de Saint-Priest quittera
Constantinople.»

Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'était passé chez la
Reine avait raison de hocher la tête et de dire à Mme de Bombelles
que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu
sur le compte de son mari. Il sait à quoi s'en tenir, lui qui reçoit
les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'être
apaisés, et M. de Vergennes qui, bien disposé vient de donner à Mme
de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a
pas caché à Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui
sortait de chez lui: «Monté sur ses grands chevaux», l'ambassadeur
lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles à
l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui était
resté ferme comme un roc et lui avait répondu froidement que M. le
marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et
qu'il lui était impossible de l'en blâmer. M. de Vergennes ajoutait
qu'il avait prévenu le Roi de cette dernière persécution et qu'on
ne devait pas s'en inquiéter. Ne pas s'inquiéter est chose facile
à dire, mais M. de Bombelles, même avant d'avoir reçu la dernière
lettre où sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes
avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne
tournure. Sa chère Angélique n'avait-elle pas été un peu vite en
besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir
au plus vite en congé et plaider sa cause lui-même est son désir
le plus pressant. «Ratisbonne lui pèse sur les épaules, plus il y
restera et plus les ministres impériaux lui feront d'horreurs. Il se
méfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu».
Tout cela est consigné dans une note explicative qu'il envoie à sa
femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. «Comme
dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami
aussi vrai que cet honnête comte ne doit pas parcourir à la hâte
un écrit qui renfermait de grandes vérités et qui répond à tout ce
qu'on m'a jusqu'ici imputé sans pudeur et sans justice... La seconde
note est faite pour le cas où l'on se servirait encore contre moi
de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il
n'est plus question de plier les genoux, ma chère amie, ma perte
serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un étourdi,
d'une mauvaise tête, pour qui sa femme demande grâce. Je sais que
l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne
envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs,
mais il faut que je prouve à la Reine que je suis injustement
attaqué, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte
d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti
à prendre puisque la Reine veut envers son frère des ménagements
destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en
Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France
à la Porte qui a du zèle et de bons yeux est un monstre pour la Cour
de Vienne. La note que tu as donnée est, je le gagerais, à l'heure
qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoyée à la Reine
qu'avec tous les commentaires dictés par la haine et le despotisme.
Si, contre mon attente et mon expérience, Mme la comtesse Diane est
de bonne foi, tu peux, d'après l'avis du comte d'Esterhazy, lui
faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en préparant les voies
avant mon arrivée; de grâce qu'on n'agisse en rien décisivement.»

  [189] La branche aînée des princes de la Tour et Taxis résidait à
  Ratisbonne.

Faisant un instant trêve à ses préoccupations personnelles, le
marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage à Munich où il
a été reçu par le pape Pie VI[190]. A l'arrivée dans la capitale
bavaroise, le cortège était fort beau. «Le Saint-Père était dans une
voiture à deux places avec l'Électeur[191]... Un dais l'attendait au
bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arrivé
au grand appartement meublé et orné pour feu l'Empereur Charles VII,
le Saint-Père a préféré l'appartement de l'Impératrice comme plus
commode et plus près de la chapelle... Après quelques compliments qui
ont duré quatre à cinq minutes on s'est rendu à la chapelle où le _Te
Deum_ a été chanté en musique, plus bruyant qu'agréable. Le Pape n'a
vu dans le reste de la soirée que l'Électeur, l'Électrice de Bavière
et l'Électeur de Trèves. Nos audiences ont été pour le lendemain
matin, samedi 27 avril.

  [190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 à
  1799, et dont le pontificat fut une lutte perpétuelle contre
  la cour de Naples, le grand-duc Léopold de Toscane, l'Empereur
  Joseph II, plus tard contre l'Assemblée Constituante, puis contre
  le Directoire.

  [191] Charles-Théodore, de la Maison Palatine,
  1777-1799,--électeur depuis la mort de
  Maximilien-Joseph,--laquelle avait entraîné l'affaire de la
  succession de Bavière.

«La mienne a duré dix minutes. En entrant, le nonce m'a nommé, j'ai
plié le genou, baisé la main du Saint-Père et le nonce après une
profonde génuflexion s'est retiré. Le Pape m'a conduit à la fenêtre.
Il parle fort bien le français et m'a donné des nouvelles de M.
le baron de Breteuil, m'a remercié d'être venu de près de quarante
lieues pour le voir. Sa Sainteté est d'une superbe figure simple,
honnête, et noble dans ses manières; il n'a rien d'un prêtre italien.
Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais à fort haute voix aux
Théatins. Il y avait plus de quatre mille âmes dans l'église, et le
silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus
édifiant et de plus auguste que cette cérémonie. Les protestants qui
y ont assisté convenaient comme nous qu'ils en avaient été émus; on
n'a pas plus de grâce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il
paraît ne les avoir point étudiés. Après la messe, il a vu les dames
dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues
lui baiser la main, et, autant qu'il a été possible, il leur a dit
des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand
cérémonial à la place de la Grande-Garde; il était seul dans le fond
d'un carrosse de parade, les deux électeurs Palatin et de Trèves sur
le devant. Le Saint-Père est monté dans la maison des États et sur
un grand balcon construit exprès il a donné sa bénédiction à quinze
mille âmes rassemblées sur la place...»

C'est une des dernières lettres adressées par le marquis à sa femme.
Le congé demandé a été accordé, et il est rentré en France. La joie
de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les
perpétuels retards que subit sa carrière si brillamment commencée.
Nous nous figurons quelles durent être ces premières semaines
après une si longue séparation. Il nous est permis, par contre, de
regretter de ne pas connaître les impressions de Mme de Bombelles sur
le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet
été de 1782, sous le nom étrange de comte et de comtesse du Nord,
passèrent près de trois mois à la Cour entre Paris et Versailles.
Arrivés à Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord étaient à
Versailles le 20.

  [192] Marie Fedorowna, née Dorothée, princesse de Wurtemberg.

Le comte est présenté au Roi par M. de la Live, introducteur. Il
est accompagné par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La
première entrevue est relativement froide, le Roi s'étant montré,
comme d'ordinaire, très timide. Pendant ce temps, la comtesse
«introduite» par la comtesse de Vergennes est reçue par la Reine.
Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence,
impose à Marie-Antoinette, d'ailleurs prévenue contre la famille
impériale de Russie et ne lui plaît pas. La comtesse du Nord est
raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un
accident inaccoutumé, la Reine, dont l'accueil est habituellement
aimable, s'est sentie gênée devant ses visiteurs impériaux; elle a dû
se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit à Mme
Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver que
le rôle de Reine était plus difficile à jouer en présence d'autres
souverains ou de princes appelés à le devenir qu'avec des courtisans.
Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentané, et, dès le second
entretien, Marie-Antoinette avait retrouvé son aisance et se montrait
affable pour ses hôtes. Au dîner l'embarras avait disparu. On trouva
le grand-duc, malgré sa laideur[193], charmant et séduisant; quant
à la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant
les Parisiens avaient déclarée un peu homasse, la comparant à la
duchesse de Mazarin, il fut proclamé à Versailles que sa beauté
massive de cariatide resplendissait dans tout son éclat. La baronne
d'Oberkirch a soin de recueillir les appréciations aimables et, pour
ne pas paraître partiale envers sa princesse, elle ne manque pas
d'ajouter: «La Reine était belle comme le jour, elle animait tout de
sa présence.»

  [193] A Lyon, où il avait passé, venant de Suisse, en se
  rendant à Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres
  d'impression. Il avait visité en touriste la ville industrielle
  et n'avait pas manqué de se montrer dans les hôpitaux. On voulait
  l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'épidémie, il répondit
  par ce mot «historique» qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques:
  «Plus les grands sont éloignés des misères humaines, plus
  ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher.» Sa visite
  aux manufactures, dans un moment où l'impératrice Catherine
  faisait exécuter d'importantes commandes, parut opportune:
  patrons et ouvriers acclamèrent le fils d'une souveraine qui
  les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le
  saluer de cette épithète: «Oh! qu'il est vilain!» Une fois, à ces
  peu aimables compliments, il répondit avec à-propos: «... C'est
  une vérité que mon miroir m'a enseignée depuis longtemps, mais,
  si je pouvais l'ignorer, voilà des gens qui se chargeraient de
  m'en instruire.»

Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but
politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du
Nord avaient été l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des
fêtes données aux princes russes, à Versailles, à Trianon, à Paris,
on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194].

  [194] Cf. aussi l'étude consciencieuse de Ch. Larivière dans _la
  Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac
  dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans
  l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de
  l'escadre russe à Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz à
  Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_,
  no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthièvre dans les _Pièces
  justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de
  Beauchesne, t. I;--enfin, un récit émanant des Archives
  nationales, découvert par M. le vicomte de Grouchy et publié
  par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord à Versailles en
  1782_, d'après un document inédit (_Revue de Versailles et
  de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantômes et Silhouettes_,
  Emile-Paul, 1903).

Il faut des pinceaux de femme pour donner une grâce légère à ces
récits de cérémonies, qui sous des plumes officielles semblent
monocordes. Ainsi, malgré la bienveillance outrée dont fait preuve
l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus préoccupée
de l'extérieur des choses que de la portée politique de certains
événements, ses _Mémoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur
de leurs «informations» sur ces réceptions fastueuses à Versailles.

Pendant son séjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, «qui
ne quitte pour ainsi dire pas Versailles» et est très au courant
de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements
de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une
femme délicieuse. Elle s'est liée avec Mme de Travanet, «une des
meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes
qu'elle connaisse»; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'être
présentée à la Cour, la troisième femme de ce «mauvais sujet» de
marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent,
c'est donc le témoin le mieux renseigné.

Ce fut une série de représentations: d'_Aline, reine de Golconde_,
opéra tiré de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique
par Monsigny, à _Zémire et Azor_, de Grétry, à _Jean Fracasse au
sérail_, ballet de Gardel, qui fut dansé à Trianon; soupers,
illuminations, bals parés à Versailles alternaient avec d'autres
fêtes données dans les châteaux royaux ou princiers. Le bal paré du 8
juin fut splendide dans la galerie des glaces.

La Reine fit les honneurs de son «chez elle» avec une grâce sans
égale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. «Combien
j'aimerais vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain
d'une fête. «Combien je serais charmée que M. le comte du Nord fût
dauphin de France», écrivait Mme d'Oberkirch[195].

  [195] Malheureusement ce que la princesse écrivait à
  l'Impératrice Catherine n'était pas précisément sur le même
  ton. Le Roi y était déclaré «lourdaud» et «ennuyeux», la Reine
  «frivole et coquette». Cette impression de ses enfants, la
  Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle était disposée
  à juger de même. A l'heure de l'infortune, elle ne portera
  aux malheureux souverains qu'un intérêt bien superficiel et
  inefficace.

Après le déplacement à Choisy et à Marly, il y eut aussi réception
des princes à Sceaux chez le duc de Penthièvre, au Raincy chez le
duc d'Orléans, à Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin à Chantilly
où le prince de Condé inventa «enchantement sur enchantement», bals,
concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses hôtes. Le bruit des
magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on
faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le
comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et
M. le prince de Condé en souverain.»

Le comte et la comtesse du Nord avaient donc été royalement reçus
pendant trois jours par le prince de Condé. Il y eut illumination
générale, chasse aux étangs, concerts avec musiques invisibles,
soupers à l'île d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux récits des
témoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et
bien personnelle de la princesse Louise-Adélaïde qui, en l'absence
de la duchesse de Bourbon depuis peu séparée de son mari, eut la
charge d'aider son père à faire aux princes russes les honneurs de
sa magnifique résidence[196]. «La comtesse du Nord a fait ici un
petit voyage, écrit la princesse Louise de Condé à sa cousine aimée
Clotilde de France, princesse de Piémont[197], et j'aurais bien
désiré qu'il fût prolongé. Ils sont venus lundi pour dîner et sont
partis hier mercredi à trois heures. Je ne puis dire combien je les
ai trouvés aimables l'un et l'autre. Ils l'ont été pour moi d'une
manière qui m'a véritablement touchée. Leur politesse est franche,
noble et aisée. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes
qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon père et mon
frère en sont pénétrés pour eux; ils ont comblé de bontés aussi M.
le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reçus du mieux que
nous avons pu et avec le désir qu'ils ne s'ennuient pas pendant
leur séjour ici; c'était une chose fort simple, mais ils ont paru
y attacher une valeur qui nous a pénétrés de sensibilité. Je vous
assure que le moment de leur départ a été une vraie peine pour moi
et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer,
aussi ai-je mal réussi quand j'ai vu leur voiture s'éloigner. Cela
paraîtrait bien étrange à quelques personnes, les ayant si peu
vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache
facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui écrire, et
assurément ce sera avec grand plaisir, car je serais au désespoir
qu'elle m'oubliât tout à fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec
toute l'honnêteté possible, qu'il n'oserait pas m'écrire, mais
qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chère et
tendre amie; cela m'a embarrassée. Je n'ai jamais osé lui dire qu'il
pouvait m'écrire, ne sachant si je le devais, moi étant fille. C'est
peut-être très bête, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant,
après, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques
lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il était
sans conséquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouvée
bien sotte sur tout cela. Peut-être en Russie cela aurait-il été
tout simple, mais en France on juge si sévèrement, on aime tant à
tout interpréter que, si on avait su que je recevais des lettres du
grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-être été
assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore
fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charmée? C'est la
tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point
accoutumé dans ces pays-ci à entendre une femme appeler son mari «mon
cher ami». Je suis sûre que nos petites folles et nos petits-maîtres
rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.»

  [196] Voir _la Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
  Ségur.

  [197] Inédite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre,
  avec d'autres qui l'accompagnent, nous a été communiquée par M.
  G. Roberti, l'éminent professeur de l'Académie militaire de Turin.

La princesse Louise s'excuse d'être si longue, mais elle ne peut
ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et
qu'elle aime. «Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous
avons souvent parlé de vous et avec bien du plaisir. Il faut que
je vous remercie, car, sans doute, vous seule êtes la cause des
honnêtetés sans nombre qu'ils m'ont faites.»

Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le
mot dit au moment de la séparation par le prince de Condé: «Nous
serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc;
mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je
pourrai aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien
voulu me faire.»--«Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur,
et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays
sauvage.»--«Hélas! ce sont des rêves», reprit le prince de Condé en
soupirant. Pouvait-il prévoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de
Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure éblouissante
ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants?

Mais, on le sait, les princes russes ne se contentèrent pas des fêtes
de Cour. Ils se firent voir à l'Opéra, au Théâtre-Français où on leur
lut des vers, à l'Académie française où La Harpe leur lut une pièce
de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III; à l'Académie
des Sciences où Condorcet leur fit un discours; ils furent à l'École
Militaire, visitèrent les principaux monuments, même l'hôtel Beaujon
et l'hôtel de La Reynière. Partout, sur le parcours, ils furent reçus
avec enthousiasme comme ils l'avaient été à Saint-Étienne et à Lyon.
Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une
visite de politesse, on savait l'impératrice Catherine désireuse de
se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite
la badauderie. Le commerce parisien, toujours à l'affût de la
réclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter
lors des visites récentes du descendant de Paul Ier. Ce n'étaient
partout que bannières aux armes moscovites; on citait un tailleur
qui fit fortune avec un vêtement d'enfant, blouse flottante dont
Catherine avait envoyé le dessin à la plume de Grimm et qu'elle avait
imaginé pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne
manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: «Les Français,
écrira-t-elle, se sont engoués de moi comme d'une plume à leur
coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez
eux», et il lui arrivera parfois de demander à Grimm si le _vertigo_
a pris fin.

  [198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas, à beaucoup près,
  l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, néanmoins,
  c'était une vraie tentative de rapprochement efficace.

Il était temps que galas et fêtes prissent fin. Chacun était sur les
dents. «Nous les avons tant et tant divertis, écrivait le chevalier
de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais
aussi las qu'eux si je vous faisais le détail de toutes les fêtes, et
je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais
pourtant m'empêcher de vous dire que le bal paré de Versailles a été
comme le Paradis, ce que l'œil de l'homme n'a point vu et ce que
son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un
spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a
donné qui lui ressemble ni qui puisse même en avoir approché[199].»

  [199] Inédite (Archives de M. le comte de Riocour).

       *       *       *       *       *

Après les premières semaines données à la tendresse conjugale, M.
de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a
des devoirs de famille ou d'amitié à rendre; il est tour à tour
chez Mme de Travanet à Paris, ou à Viarmes, chez Mme de Bombelles
sa belle-sœur, à Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long séjour
est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frère M. de Louvois. Mme de
Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est
une première fois en juillet, il y retournera à la fin de novembre.
Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens à Anci,
glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a
la fâcheuse manie d'émailler ses lettres, et supposons que le roman
conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la réunion des deux
époux, a revêtu de nouveau la forme tendre et lyrique à laquelle le
condamne l'éloignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble
en septembre et octobre, ils assistent donc à la «Sérénissime»
banqueroute du prince de Guéménée.

Un Rohan en faillite, et quelle faillite!

Le scandale est terrible, la consternation règne à Paris comme à
Versailles, car toutes les classes sont frappées, le monde de la
Cour en tête, des académiciens, puis les petites bourses, plus
intéressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui,
aveuglés par le prestige du prince, lui avaient apporté leurs
épargnes. Lauzun y était plus qu'à moitié ruiné. Sophie Arnould y
perdait trente mille livres de rentes. «Que voulez-vous, disait-elle
gaiement, ce qui vient de la flûte retourne au tambour[200].»

  [200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Maîtresses_
  (p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur
  la faillite Guéménée. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en
  Touraine le prince de Guéménée venu, peu avant la banqueroute,
  pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, écrit au
  prince de Ligne: «M. et Mme de Guéménée ont tout perdu: fortune,
  existence, asile, en un mot tout, sans même qu'il leur restât
  ce que notre François Ier s'applaudissait d'avoir sauvé. La
  banqueroute est énorme... le nombre des misérables qu'elle fait
  est immense... et l'auteur de tant de calamités n'a pas tout à
  fait trente-sept ans.»

Pouvait-on empêcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine
de tant de gens? Les contemporains se montrèrent fort sévères pour
les Rohan très jalousés. Malgré les grands sacrifices faits par
la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le célèbre cardinal
même[201], malgré le rachat par le Trésor du port de Lorient,
les créanciers ne furent que très lentement et imparfaitement
indemnisés[202].

  [201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: «Il n'y a qu'un
  Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute!» Le
  mot était dans l'air. Un soir, chez la maréchale de Luxembourg,
  quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Guéménée était
  une banqueroute de souverain. «Oui, s'écria la maréchale, mais il
  faut espérer que ce sera le dernier acte de souveraineté que fera
  la maison de Rohan (Allusion aux prétentions des Rohan d'être
  traités en souverains).

  [202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest
  appelée Recouvrance ne fut consommée qu'en septembre 1786
  (Corresp. secrètes Lescure, t. II).

Une des conséquences de la «Sérénissime banqueroute» sera la mise en
vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Guéménée. Celle-ci
s'était fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de
France[203] et avait même continué les travaux de Montreuil[204].
D'abord disposée à sauver la princesse en séparant ses intérêts
de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les représentations de
Mercy, songeant peut-être déjà à la duchesse de Polignac pour les
fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la démission
de la princesse de Guéménée. Celle-ci se retira à Vigny, près de
Pontoise, dans une propriété du maréchal de Soubise[205]. «Elle va
vivre là, écrit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque
dans la gêne, en un château inhabité depuis un siècle, ayant pour
tout ornement quelques vieilles tapisseries à grandes vilaines
figures, obligée de regarder à un louis...» Et le chevalier ajoute:
«Rappelez-vous, mon prince, la grandeur où nous l'avons vue le 22
décembre de l'année dernière, à deux heures après-midi, portant dans
ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa
robe tenu par Madame Adélaïde; songez que c'est à pareil jour, à
pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement
et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille
attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns
ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pensé notre
bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours
trouver, témoin la charge de gouvernante qu'assurément elle ne
cherchait pas et à laquelle pourtant elle sera publiquement nommée
demain[206]...»

  [203] Dans la _Révolution française_ de février 1898, M. J.
  Flammermont a publié deux lettres de Marie-Antoinette à la
  princesse de Guéménée, qui prouvent qu'au début du scandale
  la Reine s'était montrée désireuse de sauver la Gouvernante
  des Enfants de France jusque-là traitée en amie. A la fin de
  septembre elle assurait la princesse de «son désir de l'obliger»,
  prêtait son concours pour obtenir des lettres de surséance.
  Quelques jours après, sur les instances de Mercy, elle avait
  changé d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5
  novembre la _Gazette de France_ annonçait la démission de la
  princesse de Guéménée et son remplacement par la duchesse de
  Polignac.

  [204] D'où cette épigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot
  de la «Sérénissime banqueroute» à Mme de Coislin: «En place de ce
  vers en poème des _Jardins_:

    Les grâces en riant dessinèrent Montreuil,

  il faudra substituer:

    Les rentiers en pleurant achèveront Montreuil.

  [205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par
  le Trésor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions;
  mais là s'arrêta sa condescendance. Il refusa de recevoir son
  grand-chambellan et éconduisit le maréchal de Soubise qui venait
  intercéder en faveur de son gendre.

  [206] Mme de Polignac, d'après les _Mémoires de Ségur_, ne
  recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilité
  l'effrayait.

La place est donnée, la maison est à vendre. Au commencement de
décembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe
son mari. Celui-ci lui répond, le 8, d'Anci-le-Franc, où il est allé
rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: «Ce que tu
me mandes des grâces de Madame Élisabeth avec toi me fait autant de
plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour
elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrément qui lui est
nécessaire. Ma première idée a été de savoir quel parti elle prendra
sur la petite maison qu'avait ma belle-mère. J'augure assez bien des
conseils qui seront donnés à Madame Élisabeth et trop bien de sa
façon de penser pour n'être pas sûr qu'elle ne disposera de ce petit
casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner à celle qui
le possédait.»

M. de Bombelles prenait grand intérêt à sa belle-mère: «La manière
dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a été si parfaite,
si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attaché à elle.»
Nous verrons que son désir de lui voir conserver la petite maison
qu'elle habitait sera exaucé; Madame Élisabeth, aussitôt en
possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner.

En attendant que Mme de Louvois se décide à mettre au monde
l'héritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience,
taquine sa femme par ce commencement de lettre datée du 11 décembre:

«Elle est accouchée très heureusement entre quatre et cinq heures
du soir, et je me hâte, ma chère amie, de te donner cette bonne
nouvelle. Je suis sûre qu'elle te charmera... et que tu seras
également surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il
est question. Quant à ma sœur, nous attendons toujours qu'elle en
fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons à te mettre en
colère.»

Mme de Louvois accoucha, le 20 décembre, d'un enfant si grêle et si
chétif qu'on ne pensait pas pouvoir l'élever. Quelques jours après le
départ de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux
ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que
nous retrouverons postérieurement.

Pour le moment, mieux encore que les couches de sa sœur, la
grossesse d'Angélique sera l'objet des préoccupations de M. de
Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va être entourée à
Versailles et à Montreuil, on se le figure...



CHAPITRE VIII

1783-1786

  Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
    le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
    Élisabeth.--Nouvelles de Cour.--Ascension des frères
    Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité à Versailles
    et à Montreuil.--Pauvre Jacques.--Visites princières.--_Le
    Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier.--Le duc et la
    duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade de Portugal.


Au début de l'automne 1783, Mme de Bombelles mit au
monde son deuxième fils qui reçut au baptême les noms de
François-_Bitche_-Henri-Louis-Ange. Le prénom de Bitche était donné
sur la demande expresse de la Municipalité de Bitche en mémoire des
services rendus par le lieutenant général de Bombelles[207].

  [207] Requête adressée au marquis de Bombelles par la
  Municipalité de Bitche (Arch. S.-et-O., E. 405).

L'enfant fut baptisé en l'église de Saint-Louis de Versailles. Le
parrain était le comte de Tressan[208], maréchal de camp, membre de
l'Académie française; la marraine, la baronne de Mackau.

  [208] Louis-Elisabeth de Lavergne, comte de Tressan, né au
  Mans, en 1705, mort en 1783, fit les campagnes de Flandre et
  d'Allemagne, devint maréchal de camp et grand-maréchal à la Cour
  du Roi Stanislas. Il consacra ses dernières années à des travaux
  importants de science et de littérature. Il publia deux volumes
  sur le fluide électrique considéré comme agent universel, et
  donna la traduction arrangée des romans de chevalerie, dont il
  avait découvert la collection complète. Ses œuvres choisies ont
  été publiées une première fois en 1823, avec préface de Campenon.
  Le marquis de Tressan a publié les _Souvenirs_ de son grand-oncle
  (Versailles, 1899).

M. de Bombelles a quitté Ratisbonne, d'abord officieusement, puis
officiellement, dans l'attente d'un poste effectif d'ambassadeur
qu'on lui fait toujours entrevoir et dont l'échéance est
perpétuellement reculée. Il est nommé en principe à Lisbonne, mais
à condition que le titulaire actuel consente à partir. Quand il
n'est pas auprès de sa femme, le marquis souffre de son oisiveté
et emploie ses loisirs forcés à des voyages utiles, à des missions
ethnographiques.

Des devoirs de famille ou d'amitié l'ont appelé en Normandie au
printemps de 1784. Il écrit de Dangu, où il est l'hôte de Mme de
Matignon, fille du baron de Breteuil: «La verdure est lente à venir»,
et la nature lui paraît un peu maussade... Ce qui est encore plus
lent à venir, c'est la réponse du «vieil ambassadeur»» à Lisbonne,
M. O'Dune, que nous avons connu ministre de France à Munich en
1779. Cette réponse c'est tout simplement sa démission que M.
O'Dune ne se presse point de donner, et M. de Bombelles préférerait
qu'on n'attendît pas, pour agir, le désistement de l'ambassadeur
et qu'enfin un «langage bien positif de volonté triomphât du peu
de bonne volonté qu'on a pour lui». Il ajoute: «Vieil ambassadeur,
bientôt cette épithète me conviendra; en attendant je sens qu'on ne
vieillît pas tout à fait quand on aime, et tu as à toi seule, oui,
mon ange, à toi seule, l'art de rajeunir ton vieux chat.»

La réponse de Mme de Bombelles est plutôt réconfortante, puisque
la comtesse Diane est partie pour Paris avec la promesse de parler
au baron de Breteuil de leurs affaires. Rabelais n'est pas le seul
à avoir trouvé que «Faulte d'argent» est un grand mal, car, c'est
l'objet des préoccupations constantes du ménage. Mais ne nous
exagérons pas la tristesse de leur esprit, car, à part l'antienne
périodique touchant la carrière, le marquis est plutôt enjoué dans
ses notes de voyage. Laissons-le visiter Rouen en compagnie de
l'évêque, M. de la Ferronnays et de l'intendant général de Brou,
passer au Havre, admirer à Bolbec les jolies mines et les coiffures
originales. «L'habillement du pays diffère de celui des environs de
Paris qu'on pourrait se croire dans un autre royaume... J'ai traversé
tout à l'heure celui d'Yvetôt. Sa capitale, qui n'est aussi qu'un
bourg fort beau, renferme quinze mille âmes. M. d'Albon vient de
renouveler ses baux, et son royaume va lui rapporter 45.000 livres de
rentes. En entrant sur ses terres, deux grands piliers, et sur ces
piliers est écrit: «Franchises de la principauté d'Yvetôt.»

Voici des nouvelles de Versailles du 21 avril: «J'étais encore hier
si fatiguée de la chasse d'avant-hier, où j'avais été avec Madame
Élisabeth, écrit Mme de Bombelles, que je n'ai pas eu la force de
t'écrire. Il est pourtant bon que tu saches que la Reine a accueilli
parfaitement la proposition que Madame Élisabeth lui a faite dimanche
dernier et a trouvé le conseil de Rayneval fort raisonnable en
promettant bien de ne pas te nommer à M. de Vergennes, mais cependant
de faire en sorte que ce soit lui qui soit chargé d'écrire à M.
O'Dune. J'ai écrit le lendemain matin, avant de partir pour la
chasse, à Rayneval, afin qu'il sût qu'on était heureux de l'avoir
pour conseil. J'irai voir sa femme, et je saurai si on a déjà parlé
à la Reine. Le soir, chez Mme de Lamballe, la Reine m'a traitée
à merveille, de sorte que j'ai fort bien fait d'y aller et que
plusieurs personnes croyaient que ton affaire venait de se terminer
et sont venues me faire compliment. Ce qu'il y a de moins heureux,
c'est que j'ai perdu mon argent; mais, quand on est aussi bien en
fonds, c'est un petit malheur.»

Elle croit près de se réaliser ce qu'elle désire, la petite
ambitieuse, mais les affaires de son mari, comme d'ordinaire, ne vont
pas vite.

La lettre du 25 avril est moins remplie d'illusions. La Reine n'a pas
encore parlé... Le ministre l'a bien accueillie, et c'est tout... Au
fond sa coquetterie avec M. de Vergennes «pourrait faire jaser», mais
lui s'est mis moins en frais qu'elle... Comme consolation la Reine a
parlé d'eux avec intérêt à M. de Breteuil, et la comtesse Diane s'est
montrée d'une grande amabilité. «Tout cela me sert comme des bombons
qui amusent mon estomac quand il a bien faim.»

Les époux sont réunis au début de l'été et passent un mois ensemble
dans différents châteaux des environs de Rouen. De là, en août, le
marquis part pour l'Angleterre. Il a été l'hôte du duc de Marlborough
et vante la magnificence de sa demeure seigneuriale de Blenheim, «ce
superbe château bâti aux frais de la nation anglaise en récompense
des succès du duc de Marlborough». Bien des maisons de nos grands
seigneurs, si j'en excepte nos princes, n'approchent de la grandeur
et de la noblesse de Blenheim. Le duc de Marlborough d'aujourd'hui
y vit en souverain: son jardin et son parc forment tout un pays,
où rien n'a été négligé pour embellir la nature et en rapprocher
les beautés; nos jardins anglais sont des plateaux de désert en
comparaison de ces vastes et ingénieuses promenades; les bandes de
daims, de beaux chevaux, des vaches, aussi belles que celles de
Suisse, des troupeaux de moutons garnissent les pelouses, dont la
verdure sert de base à cent autres nuances de tous les arbres divers,
qui, soit en touffes, soit en allées, varient les points de vue, en
masquent de moins agréables et préparent à de plus surprenants.»

Veut-il oublier ses préoccupations? La petite marquise se charge de
les lui rappeler, car, jour par jour, elle le tient au courant de ses
négociations, de ses démarches.

Pendant que la Reine et Madame Élisabeth sont à Trianon, elle se rend
à Paris où son frère, victime d'un accident à la jambe, l'a fait
demander. «M. de Florian vient de remporter un prix à l'Académie,
écrit Mme de Bombelles, le 1er septembre. J'ai été hier à Trianon;
Madame Élisabeth m'avait fait chercher en chaise pour monter à cheval
avec elle. J'ai vu la Reine qui m'a traitée avec toutes sortes de
bontés, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la
comtesse Diane m'a ramenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner.
Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt et m'a promis, dès
que nous aurions une réponse de Lisbonne, de faire tout ce que nous
pourrions désirer.

La pauvre princesse des Deux-Ponts n'est-elle pas bien à plaindre
d'avoir perdu son fils? C'est un malheur affreux et, en vérité,
le prince Max n'est guère digne de toutes les prospérités qui se
préparent à l'accabler...»

Le 11 septembre, nouveaux détails sur l'affaire de Lisbonne.
Décidément, il n'est pas aisé, ni de décider le ministre harcelé par
le baron de Breteuil à écrire à M. O'Dune pour obtenir sa démission,
ni à déterminer celui-ci à signer son arrêt.

Un accident de la princesse Élisabeth est le sujet principal de la
lettre suivante: Du 17 septembre.

«Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi dernier, galopant à la
chasse, est tombée de cheval[209]. Son corps a roulé sous les pieds
du cheval de M. de Menou[210] et j'ai vu le moment où cette bête,
en faisant le moindre mouvement, lui fracassait la tête ou quelque
membre. Heureusement, j'en ai été quitte pour la peur, et elle ne
s'est pas fait le moindre mal. Tu penses bien que j'ai eu subitement
sauté à bas de mon cheval et volé à son secours. Lorsqu'elle a vu
ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en m'assurant qu'elle
n'éprouvait pas la plus petite douleur. Nous l'avons remise sur
son cheval, j'ai remonté le mien et nous avons couru le reste de
la chasse comme si de rien n'était. L'effort que j'ai fait pour
surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes, m'a tellement
bouleversée que, depuis ce moment-là, j'ai souffert des entrailles,
de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de souffrir.
Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque de nerfs
très forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me reste,
ce soir, qu'une si grande lassitude qu'après t'avoir écrit, je me
coucherai...

  [209] Voir plus loin, page 301, une note sur les promenades à
  cheval de Madame Élisabeth.

  [210] Jacques-François, baron de Menou (1750-1810). Maréchal
  de camp lorsque la Révolution éclata. Il fut envoyé aux Etats
  Généraux, où il se montra partisan des réformes et se distingua
  dans le Comité de la Guerre. Général en Vendée contre la
  Rochejacquelein qui le battit, sauvé à grand'peine de l'échafaud
  par Barrère. Il montra de l'énergie aux journées de prairial an
  III, mais au 13 vendémiaire son rôle fut violemment attaqué.
  Bonaparte le protégea, l'emmena en Egypte, où, plus tard, après
  l'assassinat de Kléber, il prit le commandement en chef; il
  fut obligé de capituler devant Alexandrie en un jour. Nommé
  gouverneur du Piémont, puis de Venise, il mourut dans cette ville
  en 1810.

«J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré toutes mes
douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant mieux fait
que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la Reine et,
conséquemment, par le reste des personnes qui y étaient. J'y ai perdu
mon argent, suivant ma louable coutume; j'y étais très bien mise, et
je me serais consolée des frais de ma parure s'ils avaient pu exciter
ton admiration, car, étant uniquement occupée du désir que tu m'aimes
bien, je voudrais ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne fût-ce
que d'une ligne, ton intérêt pour moi... J'y ai vu M. d'Adhémar qui
m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avait eu à te
recevoir à Londres. Il me paraît toujours occupé tendrement de la
favorite, et il ne m'a pas semblé que les principaux personnages le
traitassent d'une manière très distinguée.»

Mme de Bombelles n'a pas manqué de se rendre à Saint-Cloud chez le
baron de Breteuil[211]; elle y a vu M. de Rayneval et la question de
Lisbonne a été de nouveau agitée. Pourquoi M. O'Dune met-il tant de
temps à se décider puisque, après tout, des compensations lui sont
offertes? Elle a vu Mme de Vergennes et, chez celle-ci, le ministre
et le chevalier de la Luzerne.

  [211] Il habitait dans le parc le pavillon dit de Breteuil.

Voici, dans une lettre suivante, une anecdote gentiment contée: «J'ai
encore été à Trianon, samedi dernier. Si je ne connaissais pas ton
peu de goût pour les agréments que je te pourrais procurer en un
certain genre, je te dirais que le Roi a joué au loto à côté de moi
et m'a traitée avec la plus grande distinction. Mais, craignant de
t'affliger, je ne me suis pas conduite de manière à alimenter son
sentiment, de sorte qu'il y a toute apparence qu'un aussi joli début
n'aura pas de suites. C'est vraiment dommage, mais tu ne le veux pas,
il faut bien obéir...»

Puis des petites nouvelles:

«L'opéra de _Dardanus_ qu'on a joué est superbe, et j'espère que nous
chanterons ensemble tout l'opéra, cela n'ira pas sans nous quereller,
mais, malgré cela, tu t'amuseras... Bitche a été malade, mais ce
sont deux dents prêtes à percer... Madame Élisabeth me charge de te
prier de lui rapporter de Londres du papier à écrire qui est rayé,
c'est-à-dire qui sert de guide... Elle voudrait encore des chapeaux
de paille, dont le fond serait bien profond, et elle te prie surtout
de lui faire exactement payer tout ce qu'elle te devra...

«L'ascension des frères Robert a causé de grandes émotions. Ils sont
partis dimanche à midi dans leur ballon; ils sont arrivés avant
six heures à Béthune chez M. le prince de Ghimstelle, se portant à
merveille. Tout le monde était d'une inquiétude horrible sur leur
compte, parce que, trois heures après leur départ, il y a eu un orage
assez considérable. Le soir et le lendemain, n'ayant pas de leurs
nouvelles, on croyait qu'il leur était arrivé malheur, et la femme de
M. Robert l'aîné a été dans un état si affreux, qu'on a été obligé
de la soigner et elle était exactement mourante lorsqu'elle a reçu
la nouvelle de l'arrivée de son mari sur terre... La malheureuse, je
l'ai bien plainte...»

M. de Bombelles continue à adresser à sa femme des bulletins que
celle-ci voudrait plus nombreux, puisqu'elle se plaint de ce
silence relatif; ce que nous en possédons ne nous apporte pas de
révélation transportante. Glissons sur des impressions de route
d'ordre secondaire, y compris les treize enfants de l'archevêque
d'York, «l'homme le plus compassé du monde»; glissons surtout sur les
considérants de carrière, dont monotonement, le marquis émaille ses
lettres... et retournons à sa prolixe correspondante qui, au milieu
de son gentil gazouillement, nous apporte toujours quelque anecdote
de Cour.

«Pour te donner de la bonne humeur, écrit-elle le 31 septembre,
je te dirai que, dimanche dernier, la Reine est venue à moi, m'a
dit qu'elle était charmée que nos affaires avançassent et qu'elle
désirait bien qu'elles fussent déjà terminées, et que je devais
savoir qu'elle y prenait le plus grand intérêt. J'ai répondu à cela
qu'elle m'avait donné trop de preuves de bonté pour que je pusse en
douter et que ce serait à elle seule à qui je devrais le bonheur de
ma vie.»

La petite marquise se remonte vite, et quelques bonnes paroles de
la Reine lui donnent un espoir sans doute peu en rapport avec les
opérations entamées. La duchesse de Polignac a été très malade de
la dysenterie, avec vomissements, etc.; elle reste très faible
et affaissée. «On a fait le conte dans le monde que c'était la
diminution de sa faveur qui l'avait mise dans cet état-là.» Ceci
doit être bientôt démenti par les faits, puisque, aussitôt remise,
la duchesse a rouvert son salon, et le Roi y soupera deux fois au
commencement d'octobre. Le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux
soupers, et Mme de Bombelles en augure bien, puisqu'il aura pu
veiller de près aux intérêts de ses amis.

Gros événement de Cour: «La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter
Saint-Cloud, écrit la marquise le 16 octobre. La Reine en est dans la
plus grande joie; c'est le baron de Breteuil qui a négocié le marché
et il paraît qu'on lui en sait le plus grand gré, excepté M. de
Calonne qui sera obligé de donner six millions et à qui cela ne fait
pas le moindre plaisir, cela se conçoit[212].»

  [212] Cette acquisition très onéreuse de Saint-Cloud était faite
  au duc d'Orléans, poussé par la marquise de Montesson, qui
  voulait se retirer à Sainte-Assise. Elle grevait le Trésor déjà
  obéré de six millions. Il y eut de longues négociations, des
  difficultés, des discussions d'argent. Voir _Mémoires_ d'Augeard.
  Sur les séjours de la Reine dans cette nouvelle résidence, voir
  notre livre: _le Palais de Saint-Cloud_, Laurens, 1902.

... Le marquis a continué son voyage en lequel «il noie son
oisiveté». D'Angleterre il est passé en Écosse, il a franchi le
détroit et visité une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne
à lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses
désirs, puisque, donnant à son nom une désinence portugaise, on
s'est plu à l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est là qu'après
tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de déception
M. de Bombelles reçoit, en novembre, une lettre nerveuse, où sa
femme, sortant de sa réserve ordinaire, déverse dans son cœur le
trop-plein de ses découragements.

«... Tu ne peux pas te faire d'idée des angoisses où je suis...
Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement à
maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arrivé, et que,
toute réflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici à
quelques mois, parce qu'elle n'était pas faisable dans ce moment,
et qu'au fait on ne pouvait pas épuiser le Trésor pour te faire
placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai sauté aux nues, j'étais
comme une enragée, j'en parle à la comtesse Diane à qui cela paraît
tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est
vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas
bien véritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est
dans l'état le plus inquiétant... Enfin j'écris à Paris d'où on me
mande qu'il va bien. Un peu tranquillisée sur cet objet, j'écris à la
duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a
reçue hier matin. Maman m'a proposé d'y venir avec moi, ce que j'ai
accepté très volontiers. Après nous avoir fait asseoir, je lui ai dit
que je venais lui exposer la position horrible où tu te trouverais,
si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...»

Après des considérations sur la situation bizarre de M. de Bombelles
auquel l'ambassade vient d'être donnée _à la condition_ que le
titulaire veuille bien demander son congé, la marquise avait ajouté:
«Ce serait une bassesse à M. de Bombelles de ne pas remplir son
devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir
sa place si on ne veut pas la lui ôter. Ce sera un malheur affreux
pour lui de déplaire à la Reine, et j'en prévois toutes les suites.
Arrachez-le donc, Madame, du précipice où il va être entraîné et
dites que la Reine veut qu'il soit nommé et dites-le vous-même, car
on ne croit au véritable intérêt de la Reine que lorsque vous en
êtes l'interprète et les ordres que vous portez de sa part sont la
sanction de ses volontés. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à ce
que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami,
éprouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se décide pas,
son sentiment et son amour-propre y sont intéressés. Le public sait
qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle idée
aurait-on de son crédit si la chose qu'il désire le plus dans ce
pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment où il est de la plus grande
conséquence qu'elle le soit...»

La fin de la lettre se reprend déjà à l'espoir à condition que Mme
de Polignac tienne ses demi-engagements: «La duchesse m'a promis
de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manière, dont
elle m'a écoutée et l'intérêt que cela a paru lui inspirer, qu'elle
lui parlera avec fermeté. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru
craindre que M. de Vergennes ne mît en avant la nécessité de ne pas
laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autorisé à lui dire
que tu partirais sur-le-champ si cela était nécessaire. Le cœur m'a
bien battu en le disant... Madame Élisabeth de son côté parlera,
aujourd'hui ou demain, à la Reine...»

Qu'est-ce que l'influence de Madame Élisabeth quand il s'agit d'un
poste diplomatique? L'ingérence de la duchesse de Polignac aurait été
d'un autre poids, si tant est qu'elle eût voulu sincèrement donner
ses soins à cette affaire au risque peut-être d'aller à l'encontre
des entêtements, ou même des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien
s'en convaincre, autant il était difficile de dire non en face à une
aussi charmante femme que l'était Mme de Bombelles, autant il était
aisé de faire traîner en longueur une affaire dont le héros principal
n'était ni une puissance future à ménager ni un de ces favoris de la
«coterie» devant lesquels hommes et événements mêmes avaient coutume
de s'incliner.

       *       *       *       *       *

Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour:
elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprès de
Madame Élisabeth, qui réclame sa confidente aimée; elle suit sa
princesse dans les déplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce
dernier séjour est très apprécié de Madame Élisabeth: c'est là
qu'elle peut faire de longues promenades à cheval, là qu'elle profite
avec usure des conseils de botanique donnés par le Dr Dassy. En
raison de la prédilection de la princesse pour Fontainebleau il
sera question de créer pour elle un petit Trianon, une habitation
spéciale, où elle serait bien chez elle comme à Montreuil.

A Versailles la vie est assez régulière. Madame Élisabeth habite
toujours l'extrémité de l'aile méridionale du château[213].
Minutieusement les inventaires de l'époque en retracent l'ameublement
et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de
banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile
d'Alençon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils à
clous dorés. Dans la seconde sont des commodes plaquées de bois de
rose et de violettes rehaussés de cuivres; le soir, derrière des
paravents, sont dressés les lits des femmes de service. De cette
pièce on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de
damas de Gênes garni de franges d'or. Cheminée immense; consoles de
marqueterie et de bronze doré; merveilleuse pendule en marbre blanc
qui représente un portique d'architecture orné dans la frise de trois
bas-reliefs, l'un caractérisant l'Abondance, l'autre la Paix, le
troisième la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du même
style que la pendule.

  [213] Cet appartement ne forme plus qu'une même salle contenant
  les tableaux relatifs aux événements de 1830.

Cette salle précédait la chambre à coucher tendue de soie rouge et de
tapisseries de Beauvais. Le lit «à la duchesse» occupait le milieu
avec ses rideaux, ses «bonnes grâces», ses cantonnières, ses bouquets
de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros
de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie
petite pièce aux meubles ouvragés dont les fenêtres donnaient sur la
pièce d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[214].

  [214] Archives nationales O{1}, 3496.--Comtesse d'Armaillé,
  _Madame Élisabeth_, passim.

Il est des soirs où cet appartement, orné de tableaux et d'objets
d'art, s'illumine de l'éclat des torchères: Madame Élisabeth reçoit
sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour;
elle aime avant tout, fuyant la représentation, à y vivre dans
l'intimité de ses dames, à y deviser avec celles de ses amies
qu'elle n'a pas entraînées à sa suite à Montreuil.

Là bien plus qu'au palais revit le souvenir de la princesse.

Le petit domaine est devenu sa propriété, peu après la faillite du
prince de Guéménée; Louis XVI a mis certaine galanterie à faire
cadeau à sa sœur d'une propriété qu'elle aimait.

Marie-Antoinette à voulu se charger d'annoncer à sa belle-sœur la
nouvelle qui la comblera de joie, et, après avoir fait aménager et
meubler la maison de Montreuil, elle y a emmené la jeune princesse:
«Ma sœur, lui dit la Reine, vous êtes chez vous, ce sera votre
Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laissé
celui de vous le dire[215].»

  [215] Ceci est la phrase consacrée; il y eut moins de surprise
  sans doute de la part de Madame Elisabeth, puisque, nous l'avons
  vu au chapitre précédent, Mme de Bombelles parlait ouvertement à
  son mari de la cession de Montreuil à la princesse.

Il a été bien souvent décrit, ce domaine où Madame Élisabeth passa
le meilleur de ses journées, pendant les six dernières années de
son séjour à Versailles. Il existe encore, à peine modifié, depuis
l'espace de temps écoulé, comme si les différents propriétaires qui
se sont succédé avaient tenu à respecter la demeure devenue sacrée de
la sœur de Louis XVI.

Le parc est situé à droite de la barrière lorsqu'on entre à
Versailles. Il longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue du
Bon-Conseil à la rue Saint-Jules et à la rue Champ-la-Garde et a
une contenance de 8 hectares. L'entrée était autrefois, 2, rue du
Bon-Conseil; elle est maintenant, 41 _bis_, avenue de Paris. Ce parc
amoindri sous la Révolution a retrouvé ses anciennes limites et
ses différents propriétaires, résistant à la tentation d'en faire
un quartier de villas lui ont conservé son aspect d'autrefois[216].
Seuls les arbres en grandissant ont donné à cette propriété jadis
riante un aspect plus mélancolique et sévère.

  [216] Ce domaine, après avoir longtemps appartenu à M. Sauvage de
  Brantes, est maintenant la propriété de M. Edgar Stern.

Au centre de pelouses encadrées d'arbres magnifiques et émaillées de
massifs de fleurs s'élève la maison dont quatre colonnes de pierre
soutiennent le péristyle. La partie du bâtiment central est telle
qu'elle était du temps de Madame Élisabeth; les deux ailes, abattues
pendant la Révolution ont été rebâties au commencement du siècle sur
leurs anciens fondements.

Au fond et à gauche, on voit la ferme de cette laiterie que
l'histoire du Pauvre Jacques devait rendre célèbre «en dépit de la
modestie de sa propriétaire, qui ne consentait à profiter des œufs
de ses poules et du lait de ses vaches, que lorsqu'était terminée sa
quotidienne distribution aux malades, aux vieillards et aux enfants
de Montreuil[217]».

  [217] _Éloge_ par Ferrand.

Un des premiers actes de Madame Élisabeth fut de donner à Mme de
Mackau la maison qu'elle habitait rue Champ-la-Garde. «La petite
maison de ma mère, a dit Mme de Bombelles, avait une porte qui
communiquait dans le jardin de Madame Élisabeth. M. de Bombelles y
eut une maladie, qui lui causa des douleurs horribles; la princesse
qui avait pour lui des bontés extrêmes venait le voir journellement,
l'encourageait, le consolait et partageait les peines que me causait
cet état comme aurait pu faire la sœur la plus tendre.»

A Montreuil aussi, nous le savons, Madame Élisabeth retrouvait de
précieux souvenirs. A quelques pas de là s'élevait le pavillon ayant
appartenu à Mme de Marsan et où elle avait passé les heures les plus
heureuses de son enfance. Après la mort de Mme de Marsan ce pavillon
devint la propriété de Lemonnier, premier médecin du Roi, professeur
de botanique de la princesse qui était resté son ami et son conseil.

Le Roi avait décidé que sa sœur ne passerait la nuit à Montreuil,
que lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année. De 1783 à
1789, elle obéit à cette exigence.

Elle entendait chaque matin la messe dans la chapelle de Versailles
et montait ensuite à cheval ou en voiture pour se rendre chez elle.
Mme de Bombelles a raconté à M. Ferrand, l'auteur de _l'Éloge de
Madame Élisabeth_, comment se passaient les journées dans ce domaine
aimé de la princesse et de ses amies:

«Notre vie à Montreuil était uniforme, pareille à celle que la
famille la plus unie passe dans un château à cent lieues de Paris.
Heures de travail, de promenade, de lecture, vie isolée ou en commun,
tout y était réglé avec méthode. L'heure du dîner réunissait autour
de la même table la princesse et ses dames. Elle avait ainsi fixé ses
habitudes. Vers le soir, avant l'heure de retourner à la Cour, on
se réunissait dans le salon, et conformément à l'usage de quelques
familles nous faisions en commun la prière du soir.»

Madame Élisabeth a du goût pour les sciences physiques et
mathématiques; elle continue à recevoir les leçons de l'abbé
Nollet, de Leblond et de Mauduit; n'a-t-elle pas imaginé une table
de logarithmes fort ingénieuse[218]? Ce qu'elle aime par-dessus
tout, après ses pauvres et ses amies, c'est l'équitation[219] et
la botanique. Avec Lemonnier et Dassy ses aptitudes devaient se
développer; son parc de Montreuil bénéficiait de ce goût éclairé des
plantes et des arbres: le prince de Ligne[220], qui vantait tant le
jardin de la princesse de Guéménée, n'aurait eu garde de monter au
superlatif, s'il eût eu à décrire le même domaine transformé par
Madame Élisabeth[221].

  [218] Ce manuscrit fut rendu au comte d'Artois, à la
  Restauration, par la famille Mauduit.

  [219] Voir dans la _Revue de l'histoire de Versailles_, novembre
  1903, un article très documenté de M. J. Fennebresque sur les
  promenades à cheval de Madame Elisabeth, les travaux entrepris
  pour rendre les promenades moins dangereuses au moment où l'on
  coupe les bois. Des trous ou des troncs d'arbres ont été laissés
  sur les bords des routes pratiquées par la cour, ils effarouchent
  les chevaux, au point de causer des accidents funestes. «Si
  Madame Elisabeth n'était pas aussi bonne cavalière qu'elle est,
  dit le _Rapport_ de Devienne, elle aurait succombé aux pointes
  que ses chevaux ont faites sous elle à l'aspect de ces bois.»
  (Arch. nat., O{1} 1804.)

  [220] _Coup d'œil sur Bel-OEil_, où il est parlé des beaux
  jardins des environs de Paris.

  [221] C'est à Montreuil que Jacques et Marie furent heureux par
  elle.

  Ce Jacques Bosson était un brave Fribourgeois que, sur la
  recommandation de Mme de Diesbach, Madame Elisabeth avait fait
  venir de Suisse, et qu'elle avait proposé au gouvernement de
  sa ferme, ce dont il s'acquittait à merveille. En même temps
  que lui, elle avait fait venir son père et sa mère, et, en lui
  procurant les joies de la famille, la naïve princesse s'était
  figurée combler tous les vœux de son protégé. Pourtant, malgré
  les efforts du pauvre garçon pénétré de reconnaissance pour sa
  maîtresse, celle-ci ne put ignorer qu'il lui manquait quelque
  chose, car il maigrissait à vue d'œil, et sa mélancolie était
  remarquée. Elle s'informa et apprit la cause réelle du chagrin
  de l'excellent serviteur. Une fiancée laissée à Bulle, son pays
  natal, qu'il regrettait et dont il était regretté, voilà ce qui
  motivait la tristesse de Jacques. «J'ai donc fait deux malheureux
  sans le savoir? dit la princesse. Je veux réparer ma faute. Il
  faut que Marie vienne ici; elle épousera Jacques et elle sera la
  laitière de Montreuil.»

  La jeune suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite
  immédiatement à Versailles, elle fut présentée à Madame
  Elisabeth. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être
  publiés en l'église de Saint-Symphorien à Montreuil et à
  Notre-Dame de Versailles, et, le 26 mai 1789, quelques jours
  après l'ouverture des Etats Généraux, Jacques Bosson et Marie
  Magnin, dotés par Madame Elisabeth, furent mariés dans la petite
  église de Montreuil.

  Cette idylle pastorale devait pendant quelques jours occuper la
  Cour et la Ville. Mme de Travanet composa sur les regrets de
  Marie une romance dans le goût du temps, qui fut bientôt dans
  toutes les bouches. Mélancoliquement nos grand'mères ont souvent
  fredonné l'air près du berceau de leurs petits-enfants:

    Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,
        Je ne sentois pas ma misère;
    Mais à présent que tu vis loin de moi,
        Je manque de tout sur la terre.

    Quand tu venois partager mes travaux,
        Je trouvois ma tâche légère;
    T'en souvient-il? Tous les jours étaient beaux;
        Qui me rendra ce temps prospère?

    Quand le soleil brille sur nos guérets,
        Je ne puis souffrir la lumière;
    Et quand je suis à l'ombre des forêts,
        J'accuse la nature entière.

  Les paroles de cette romance, longtemps à la mode, ont été
  oubliées; l'air a subsisté et est devenu le cantique

    Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
        Une mère auguste et chérie.

  On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de
  Madame Elisabeth[A].

  Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame
  Elisabeth devait l'entendre à un moment où elle ne s'y attendait
  guère. C'était dans les premiers jours d'août 1792... De son
  petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un
  matin, entendit sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre
  Jacques_. Elle écouta, attirée par ce refrain qui évoquait de
  douces ressouvenances, entrebâilla sa fenêtre, écouta encore.
  C'était bien l'air, ce n'était pas la romance de Mme de Travanet
  qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Apôtres.
  Au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre Peuple_: on
  le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connaître la
  misère...

    [A] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne,
    _Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame
    Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame
    Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_.

Transportons-nous par la pensée dans cette maison animée de la
présence de jeunes femmes, dans ce parc où elles aiment à promener
leurs rêveries ou à échanger leurs impressions, dans cette ferme
où chaque jour des distributions de lait et d'œufs sont faites
aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y
arrêter[222], l'inlassable charité d'une princesse que la calomnie,
même à l'approche des jours sombres, au milieu du déchaînement des
libelles injurieux et des pamphlets infâmes, n'était pas parvenue
à atteindre; figurons-nous ce que peut être la vie calme de la
princesse et de ses dames[223], troublée, de temps à autre, par des
visites princières. Celle du roi de Suède, Gustave III, suivie
de celle du prince Henri de Prusse a été tant de fois contée,
qu'il suffit d'en évoquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu
d'enthousiasme de Mme Élisabeth à suivre le mouvement de Cour, on se
figure par contre la princesse accompagnée d'Angélique de Bombelles,
assistant avec joie à l'ascension de l'aéronaute Pilâtre des Roziers,
dans la cour des ministres. La nouveauté à la mode, c'étaient les
ballons. «On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le
manger, mais le loto[225].»

  [222] Voir Beauchesne, ouvrage cité, et comtesse d'Armaillé,
  _Madame Elisabeth_.

  [223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans,
  appelée comtesse de Vincens, eut également part à sa bonté
  tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784,
  la jeune princesse alla trouver la Reine: «Promettez-moi, lui
  dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de
  rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, répond
  la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites
  d'abord.»--Après un débat de quelques minutes, plein d'amabilité
  et d'enjouement: «Eh bien, dit la princesse, voici: un parti
  se présente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je
  voudrais lui faire une dot de cinquante mille écus. Le Roi me
  donne tous les ans trente mille livres d'étrennes; obtenez qu'il
  m'en avance cinq années.--La Reine promit, le roi donna; le
  mariage fut conclu, et pendant cinq années, tandis que chacun des
  princes et princesses recevait ses étrennes, Madame Elisabeth,
  qui n'avait rien à recevoir, s'écriait gaiement: «Moi, je n'ai
  rien, mais j'ai ma Raigecourt». (Comte Ferrand, _Eloge de Madame
  Elisabeth_.)

  Mme de Raigecourt était intimement liée avec Mme de Bombelles,
  qui, un peu plus âgée, conseillait et protégeait son amie. Nous
  les verrons, aux jours d'émigration, correspondre régulièrement.

  [224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_,
  _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc.

  [225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV.

La paix conclue, une apparente prospérité éclatait; les affaires,
auparavant languissantes, s'étaient soudain ranimées; l'indépendance
de l'Amérique, en ouvrant de nouveaux débouchés à l'industrie et
au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les récoltes des années
1784 et 1785 se montrèrent «admirables»: autant de circonstances qui
servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace.
Qui prévoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrédit
et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amérique, le jeune comte
de Ségur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la
société de Paris si brillante «qu'à moins d'être doué du triste don
de prophétie il était impossible, disait-il, d'entrevoir l'abîme
prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait[226].» Certes
elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes, à la nouvelle
de la signature du traité qui, grâce surtout aux armes françaises,
assurait l'indépendance du nouvel État d'Amérique. La naissance, en
mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau
sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure
princière on devait s'en réjouir. Au baptême de l'enfant de France,
Mme de Bombelles accompagnait Madame Élisabeth, qui représentait
Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles...

  [226] Ségur, t. II;--Correspondance de Métra, XIV, 144;--Comte
  Beugnot, _Mémoires_, t. I;--_Mémoires_ de Malouet, I.--Voir aussi
  F. Roquain, _l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, 1878.

Mais les événements sombres alternaient avec les événements heureux.
Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'émouvoir du
bruit fait autour des représentations du _Mariage de Figaro_ au
Théâtre-Français, comédie qui fut, a-t-on pu dire, «une sorte de
levier qui contribua à faire sauter l'ancien régime[227]»; elles
s'étonnèrent de voir _le Barbier de Séville_ à Trianon, elles purent
trembler en pensant aux suites d'un événement plus immédiatement
grave.

  [227] Loménie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295.

Quand la Reine montait sur le petit théâtre de Trianon pour y jouer
un peu bien inconsidérément le rôle de Rosine, un coup de tonnerre
venait d'éclater: en août 1785, on était en plein procès du Collier.
Sur ce dramatique épisode dont le retentissement devait être si
considérable et les conséquences si funestes pour la monarchie,
on regrette de ne posséder aucune impression des Bombelles;
l'histoire en elle-même de ce triste prologue de la Révolution a été
définitivement établie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228].

  [228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procès du Collier_, et les deux
  intéressants volumes de M. Franz Funck Brentano.

Dans l'été de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner
la princesse aux fêtes données en l'honneur des archiducs Ferdinand
et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La
duchesse Marie-Christine est la plus jeune sœur de la Reine,
celle avec qui Marie-Antoinette,--qui préfère Marie-Caroline de
Naples,--entretient la moindre intimité. Le séjour des princes
allemands s'inaugura assez tièdement; au bout de quelques jours, ils
étaient gagnés par l'affabilité de la Reine. L'Empereur Joseph II
leur a indiqué ce qu'ils devaient voir dans Paris, «ce séjour des
plaisirs et des inconséquences[230]». Peut-être y ont-ils entendu
les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_
et l'affaire du Collier, on n'épargne pas à Marie-Antoinette en
attendant qu'on la surnomme _Madame Déficit_... Ont-ils pressenti,
comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage?

  [229] Peu après la naissance de la petite princesse
  Sophie-Béatrix, qui ne devait vivre que onze mois.

  [230] Fragment des _Mémoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis
  XVI_, etc., par Feuillet de Conches.

Certes notre aimable héroïne n'est pas de ceux qui constatent
le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphère optimiste de
Montreuil nulle disposition à voir les choses au sombre. Il n'en
est pas de même du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une
ambassade jointe aux inquiétudes politiques l'a jeté dans une
mélancolie profonde, dont ne le tirent guère que de fréquents
voyages, une fois que son état de santé le lui a de nouveau permis.
La touchante tendresse d'Angélique, mère et épouse adorable, s'offre
toujours comme le sourire aimable de sa vie sérieuse. Quant à Madame
Élisabeth, elle continue à marquer à son amie une affection si
profonde et sincère, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit
supposer qu'une nouvelle longue séparation d'avec Mme de Bombelles
lui semblera très pénible. Elle a trop désiré pourtant que le marquis
reçoive effectivement enfin l'ambassade dès longtemps promise,
qu'elle sait refouler ses larmes quand Angélique termine ses apprêts
pour suivre son mari à Lisbonne où, définitivement, il va remplacer
M. O'Dune.



CHAPITRE IX

1786-1788

  Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
    Madame Élisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
    et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
    entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
    négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
    pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France.


Ce ne fut qu'à la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles
partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois
enfants âgés de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa sœur, la
marquise de Travanet, qui vivait alors séparée de son mari.

  [231] La mission du marquis de Bombelles était à la fois
  politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le
  Portugal à exécuter toutes les clauses du Pacte de famille, du
  moins à en admettre les principales, c'est-à-dire les clauses
  défensives; il fallait empêcher le Gouvernement portugais de
  continuer à s'inféoder exclusivement aux intérêts anglais et à
  laisser établir un _modus vivendi_ commercial entre la France,
  l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs
  en Portugal_, publiées par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour.

Tout ce qu'on pouvait craindre au début de cette union peu rassurante
s'était réalisé; le marquis n'avait pas su renoncer à sa passion du
jeu: de là des brêches importantes faites à sa fortune, le repos du
ménage tout à fait compromis, et la jeune délaissée obligée encore
une fois de chercher aide et protection auprès de son frère.

Les deux belles-sœurs éprouvaient l'une pour l'autre une solide
affection--les lettres déjà citées et d'autres, postérieures, le
prouvent abondamment,--mais leurs caractères ne battaient pas au même
unisson que leurs cœurs: à certaines réticences ou tout bonnement
à de franches récriminations on devine aisément que ces deux femmes
sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou
tendre--dont elles enlaçaient le marquis, étaient jalouses l'une de
l'autre. Cette jalousie amène querelles et scènes, on se déteste et
on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique «tendrement»;
mais ce ne sont là que courts orages, le doux et trop aimé Bombelles
ramène au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucés.

Ce séjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les époux
ne se quittèrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et
fâcheuse lacune dans l'histoire d'Angélique, si, d'une part, quelques
lettres de Madame Élisabeth ne reliaient le fil interrompu entre
Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre
le duc de Cadaval, appartenant à une des branches de la maison de
Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient
donné lieu à une correspondance assez curieuse entre le marquis et
la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de
Rohan.

  [232] Celle qui devait plus tard être aimée du duc d'Enghien.
  Charlotte-Louise-Dorothée, née le 25 octobre 1767, fut baptisée
  à Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle était fille de
  Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban,
  et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans Rothelin
  (descendant de Dunois, bâtard d'Orléans). Voir l'ouvrage récent
  de M. Jacques de La Faye, Émile-Paul, 1905.

Mme de Bombelles a été fort bien accueillie à la Cour de la
Reine[233] et dans la société. Gentiment elle a conté à la princesse
les attentions flatteuses dont elle a été l'objet. Il n'est femme--si
peu coquette qu'elle soit--qui ne se réjouisse de semer un peu
d'admiration sur sa route. Madame Élisabeth, loin de gronder son
amie de ce petit grain de vanité, se montre joyeuse d'avoir à la
féliciter. «Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès,
écrit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France
on a le mauvais goût de ne pas admirer ta grâce, au moins tu as la
consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.»

  [233] Maria Ire, née en 1734, reine en 1760, mariée à son oncle
  qui régnait conjointement avec elle depuis 1777. Après la mort
  de son époux en 1786, elle régna seule, fut frappée d'aliénation
  mentale en 1790, et mourut à Rio-de-Janeiro où son fils Jean VI
  l'avait emmenée lors de l'occupation du Portugal par les Français.

On reconnaît la princesse à de petites taquineries: «Je ne serais pas
fâchée que la nécessité de faire des frais et de te rendre aimable
te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il
faut pour y être bien, et qu'en effet tu y sois très joliment. Un peu
plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien
mondaine, n'est-il pas vrai, mon cœur? Tu me pardonnes, j'espère,
le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre
les manières portugaises. Elles peuvent être parfaites, mais j'aime
que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bête d'avoir eu peur
à ces audiences. Puisque ton compliment était fait, je trouve qu'il
n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un
discours. Était-il de toi?...»

Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: «Il fait
un temps charmant, je me suis promenée avec R(aigecourt) pendant une
heure trois quarts. Lastic est restée avec Amédée qui est grandie
et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que
j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fâchée
contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils,
devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a
été comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en
a parlé d'une manière qui t'aurait touchée, sans aucune aigreur; mais
les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'était un moyen
de moins pour préserver son fils des dangers auxquels il va être
exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute la grâce dont il est
capable...»

  [234] La comtesse de Lastic, née Montesquiou, dame pour
  accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle était veuve,
  depuis l'année précédente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit
  tué en duel, tandis qu'il avait été trouvé mort dans son lit d'un
  coup d'apoplexie. Amédée était sa fille.

Avec Mme de Travanet dont le caractère est très vif, nous le savons,
il y a parfois des discussions. D'où le conseil donné par Madame
Élisabeth de tenir bon: «Si tu cédais une fois, tu serais perdue, et
deux ans sont bien longs à passer ensemble.»

Le 5 mars (1787), Madame Élisabeth écrit une longue lettre pleine
d'entrain et d'humour à son amie. Récemment mise au jour et inconnue
du plus grand nombre, cette lettre[235] mérite d'être citée presque
tout entière, moins pour l'importance des faits qu'elle relate
que pour l'originalité du style et de l'allure. Grâce à M. Léonce
Pingaud, très respectueux de l'orthographe de la princesse, nous
donnons la missive dans sa saveur première:

«Vous verré, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes très exactes à
remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous écrivons
aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car
la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois,
dans ce moment cy pour les pays étrangés, au reste pourtant, comme ce
n'est pas la personne qui les écrit qui les fait, il seroit injuste
de s'en prendre à elle: on croiroit d'après ceci, que je vais te
révéler tout le secret de l'État, mais rassure-toi je ne suis pas
encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le
public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.»

  [235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de
  Luremain, à Besançon, qui l'a communiquée à M. Léonce Pingaud.
  Notre savant confrère l'a publiée dans _la Revue des Questions
  historiques_, d'octobre 1901.

  [236] La baronne de Mackau.

La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent
«comme des pies borgnes» et la fatiguent. «Il faut que je convienne
que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacité de Démon[238]
m'avoit tuée la semaine passée, je trouve assez doux celle-cy de
n'avoir rien à répondre parce que la conversation se soutient, et
même de n'avoir point à écouter. Par exemple pendant la dinée je me
suis un peu livrée à mes réflections. L'une disoit qu'elle n'avoit
pas fait une politesse à une femme parce qu'elle ne lui en faissoit
pas, une autre qu'il étoit indifférent d'en faire à tout le monde,
même aux gens décriés, qu'il n'étoit pas suffisant d'avoir une
politesse générale comme de leur faire la révérence, mais qu'il
falloit jouer, manger avec eux plutôt que de les laisser seul: moi
qui suis pénétrée du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai
qui tu es) je me suis réjouis de ne pas penser comme elle. Il faut
convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prêt cet
hivert, les jeunes femme n'ont aucune idée des nuances que l'on
doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour
se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens détrompés
à leur dépent, et c'est bien la manière la plus fâcheuse; je crois
qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue
sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqué. Pour
n'avoir pas ce décompte à faire il faut examiner avant que d'agir,
mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'âge, de la Religion...
Cette bonne Religion, elle sert à tout! que la personne qui dissoit
que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais
l'on auroit beau cherchés, il n'y en a point, comme celle que Dieu
nous a donnée. Les sermons continuent à être superbes, il ne faut
pas que je me hasarde beaucoup à parler de celui d'hier, parceque,
sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un
mot, j'en suis honteuse et affligée parce qu'on le dit très beau,
j'espère demain. Les petits de Monstiés et de Blangy, ont été
baptisés hier et ont fait un bruit infernal. Les mères m'ont un peu
ennuiés toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie,
c'est passé. Mme de Fournèse[239] qui, comme je te l'ai mandée, va
être à moi, c'était rangée à la loi commune et était déjà grosse,
mais le ciel en as ordonnés autrement, elle a fait une fausse couche
qui ne t'intéresse guere, c'était seulement pour vous montrer que la
bénédiction du ciel étoit toujours répandue sur ma maison. J'espère
qu'elle montera à cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas
trop d'idée sur cela.

  [237] La vicomtesse des Monstiers-Mérinville.

  [238] Le fils de celle-ci ainsi surnommé des deux premières
  syllabes du nom paternel.

  [239] Philippine-Thérèse de Broglie, fille du second maréchal
  de ce nom, née le 5 février 1762, mariée le 4 mars 1783, à
  Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fournès, colonel du
  régiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard député aux États
  Généraux. Morte le 15 août 1843.

«J'ai vu hier le pauvre frère de M. de Vergenne[240] qui faissait une
grande pitiée, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le
cœur lorsque tu m'en parle, je le regrette véritablement beaucoup,
et tout bon français doit penser de même; ont dit que sa femme a
20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont
point a l'abri de la méchancetée, l'on avait dit qu'il l'aissait
14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien
11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurément
pas beaucoup lorsque l'on a été longtemps à la Porte, et treize
ans ministre. M. de Montmorin[241] a déjà pensée être punit de sa
fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fièvre
maligne, mais elle va mieux.

  [240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères,
  mort le 13 février 1787. Il avait épousé, durant son ambassade de
  Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Péra.
  Son frère, le président de Vergennes, était ambassadeur auprès
  des treize cantons suisses.

  [241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministère des
  Affaires étrangères, avait deux filles: Victoire, qui épousa le
  vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline,
  dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et
  tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand.
  Voir le livre que lui a consacré M. Bardoux.

«Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je
saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le
faut bien d'abord et puis a cause du très petit paquet de sucre que
tu établit dedans. La petite ma racontée toute l'histoire du duc de
Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgrée cela, je suis
fachée de cette betise de la poste.

«J'admire et respecte ton zèle pour le portugais, j'aie envie de
l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis
sûre que tu ne saura plus un mot de français. Je suis bien aise que
Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et
l'occupation lui fera un bien prodigieux.»

Décidément les deux belles-sœurs, tout en s'aimant beaucoup,
éprouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet
dont elle a parlé dans la précédente lettre Madame Élisabeth revient
encore:

«A tu évité de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit
un miracle si il n'y en avait pas eu.»

Voici la fin de sa lettre qui jusqu'à la dernière ligne reste badine:
«La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort
que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause,
cela ne m'étonne pas du tout, tu fais bien de le gâter, pendant que
tu n'as personne pour te faire enragée, il sera bien aimable à son
retour. Embrasse le malgrée cela pour moi et Bitche, et le sage
bombon[244].»

  [242] De Mackau.

  [243] Charles est le troisième fils de Mme de Bombelles, celui
  qui deviendra le troisième mari de «Sa Majesté l'archiduchesse»
  Marie-Louise.

  [244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage
  Bombon est l'aîné.

... La lettre se termine en affectueuse boutade. «A dieu,
Mademoiselle, priées Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon
cœur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le
saint temps de carême.»

Le _Journal_ que Madame Élisabeth adresse en avril à son amie nous
met au courant des événements politiques. «M. de Calonne est renvoyé
d'hier[245], écrit la princesse le 9; sa malversation est si prouvée
que le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la
joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu
ordre de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera
nommé pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.»

  [245] Après une lutte devant les notables qui demandaient des
  comptes et au cours de laquelle Necker, attaqué par Calonne,
  avait riposté vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les
  malversations de Calonne étaient prouvées.

C'est M. de Fourqueux qui le remplace, et le président de Lamoignon
est nommé garde des sceaux. «Je sais toujours si mal les nouvelles
que je n'ose t'assurer les dernières. Mais pour M. de Calonne, j'en
suis bien sûre. Une de mes amies disait, il y a quelque temps que je
ne l'aimais pas, mais que dans peu je changerais. Je ne sais si son
renvoi y contribuera; il aurait fallu qu'il fît bien des choses pour
me faire changée sur son compte. Il doit être un peu inquiet sur son
sort[246]. On dit que ses amis font bonne contenance. Je crois que le
diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin d'être satisfaits.»

  [246] Exilé à sa terre d'Allonville, en Lorraine, Calonne était
  parti furieux contre la Reine, à laquelle il attribuait, avec
  l'opinion publique, sa disgrâce et son exil. Décrété de prise
  de corps par le Parlement, il perdit la tête, et, «sans essayer
  même de sauver les apparences» (Mme de Sabran au chevalier de
  Boufflers), il s'enfuit à Londres. (Voir _Corresp. secrète_, t.
  II, éd. Lescure, et _Corr. diplomatique_, du baron de Staël.)

On voudrait connaître les premières impressions de Madame Élisabeth
sur Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, dont l'influence de
la Reine va faire un ministre des finances, plus incapable encore que
celui qu'il remplaçait. La Princesse se contente d'enregistrer les
noms des ministres, la rentrée au Conseil du duc de Nivernais et de
Malesherbes.

En revanche, un souvenir triste donné à la seconde fille de Louis
XVI, Sophie-Hélène-Béatrix, qui vient de mourir à onze mois.

«Tes parents t'auront mandé que Sophie est morte le 8 (juin). La
pauvre petite avait mille raisons pour mourir, et rien n'aurait
pu la sauver. Je trouve que c'est une consolation. Ma nièce a été
charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son
âge et qui était bien naturelle. Sa pauvre petite sœur est bien
heureuse; elle a échappé à tous les périls. Ma paresse se serait
bien trouvée de partager, plus jeune, son sort. Pour m'en consoler,
je l'ai bien soignée, espérant qu'elle prierait pour moi. J'y compte
beaucoup. Si tu savais comme elle était jolie en mourant, c'est
incroyable. La veille encore elle était blanche et couleur de rose,
point maigrie, enfin charmante. Si tu l'avais vue, tu t'y serais
attachée. Pour moi, quoique je l'aie peu connue, j'ai été vraiment
fâchée, et je suis presqu'attendrie lorsque j'y pense.

«Ta sœur[247] a été parfaite et tout le monde en a fait l'éloge.
Elle a été bien fatiguée, et la pauvre mère aussi...»

  [247] Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France.

Mme de Bombelles a été souffrante, elle continue à tousser, Madame
Élisabeth l'engage à se soigner. «Tiens bien la parole que tu me
donnes de te ménager; je te le demande en grâce, mon cœur. Pense
beaucoup à tes amies; cela te donnera le courage de t'occuper de toi.
L'amitié, vois-tu, ma chère Bombelles, est une seconde vie qui nous
soutient en ce monde.»

Sur cette toux qui l'inquiète Madame Élisabeth revient encore dans
une lettre suivante: «Souffres-tu en toussant? Ton lait te fait-il
du bien? Calme-t-il ta toux? Enfin, quand il fait chaud, souffres-tu
d'avantage? Es-tu maigrie? Voilà, mon cœur, beaucoup de questions
qui ne te plairont guère, mais auxquelles je te demande en grâce de
répondre avec franchise.»

Des gentillesses et encore des gentillesses. D'abord au sujet d'un
des enfants: «On fait bien et très bien de gâter Bitche. D'abord tu
n'y peux rien; tu sais bien qu'il doit être médiocre sujet; cela est
impossible autrement, parce que je l'aime, et tu sais que c'est la
preuve la plus claire qu'on puisse en donner.»

Puis des excuses pour certaine lettre qui, semble-t-il, aurait un peu
froissé Mme de Bombelles. Regrets si elle a choqué plutôt que des
excuses, car elle continue sur le même ton: «Je crois que vraiment
tu es un peu choquée du persiflage dont j'ai usé envers Votre
Grandeur; je lui en demande pardon, et en même temps la permission
de recommencer au premier jour. Au reste tu as peut-être cru que
j'avais été choquée; je t'assure, mon cœur, que j'en serai toujours
loin vis-à-vis de toi, quand même il y aurait de quoi. Mon amitié ne
connaîtra jamais ce sentiment, et je juge de la tienne par la mienne.
C'est me satisfaire, car je t'aime bien tendrement.» Par ces petites
phrases tendres qui reviennent en chaque lettre comme un _leitmotiv_,
on voit que l'amitié de Madame Élisabeth ne fait que croître avec
l'absence.

La princesse a recommencé à suivre les chasses à Rambouillet avec
la duchesse de Duras. La Reine va venir la chercher. «Nous devons
aller ensemble à Saint-Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle
Montreuil mon petit Trianon. J'ai été au sien sans aucune suite ces
jours derniers avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y
ait montrée. Elle y avait fait préparer une de ces surprises dans
quoi elle excelle. Mais ce que nous avons fait le plus, c'est de
pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce.»

La disgrâce de Calonne devait être plus que sensible au clan
Polignac. Malicieusement Madame Élisabeth remarque: «La Société est
revenue et me paraît en fort bon état. Le petit échec qu'elle a eu
ne peut que lui être utile, à ce que je crois, puisqu'elle n'est pas
tombée[248]...»

  [248] On sait que c'est le moment où la faveur de la duchesse
  de Polignac subissait des alternatives de hausse et de
  baisse. Choquée de certaines familiarités ou de manquements
  à l'étiquette, Marie-Antoinette avait fait comprendre à la
  «Société» qu'elle ne lui était pas indispensable, et elle aimait
  passer des soirées dans l'intimité, chez la comtesse d'Ossun, sa
  dame d'atours.

Un dernier mot nous conduit directement en Portugal. «J'ai été très
aise de ce que le discours du Roi avait été si approuvé à Lisbonne.
Les pauvres gens, je crois, ne sont pas gâtés. Tout cela me ravit
davantage, et malgré les belles oranges que tu m'as envoyées et dont
je crois ne pas t'avoir remerciée je rends grâce au ciel de tout mon
cœur de ne m'avoir pas fait naître pour être leur reine.»

Si Madame Élisabeth n'éprouvait pas d'attrait à devenir princesse
portugaise, elle n'était pas la seule à la Cour de France.
L'éloignement, la réputation d'ennui qui s'accrochait exagérément à
la Cour de Lisbonne effrayaient les filles de haute naissance dont la
main était recherchée par de grands seigneurs portugais.

L'idée d'un mariage entre le duc de Cadaval appartenant à la maison
de Bragance[249] et Mlle de Rohan-Rochefort était du fait de la
marquise de Bombelles.

  [249] Les ducs de Cadaval et les ducs de Virogua descendaient de
  don Alvare, frère de Ferdinand II, duc de Bragance, lequel était
  trisaïeul de Jean, duc de Bragance que la Révolution de Portugal
  mit sur le trône en 1640. (Depuis 1580 les Espagnols détenaient
  le Portugal.) Sur la généalogie des Bragance de différentes
  branches, voir le tome VIII _des Mémoires de Saint-Simon_, édit.
  Boislile, pages 109 et 131 et notes.

On n'est pas sans se souvenir comment Mme de Marsan avait
affectueusement protégé les débuts dans ses fonctions de cour de la
baronne de Mackau, quelle affection elle témoignait à la «charmante
et aimable Angélique»; de son côté, celle-ci avait voué à l'ancienne
gouvernante des Enfants de France une sincère gratitude. Ces divers
éléments de sympathie d'une part, et de reconnaissance de l'autre,
allaient prêter à cette négociation un tour de toute particulière
courtoisie.

L'idée est éclose au printemps de 1787, la diplomatie entre en
ligne au début de l'été. La baronne de Mackau a été chargée par son
gendre d'appuyer auprès de Mme de Marsan une lettre que vient de lui
adresser M. de Bombelles.

De Montreuil, Mme de Mackau écrit le 6 août, après avoir vu Mme de
Marsan: «J'ai trouvé cette bonne princesse pénétrée de reconnaissance
de la lettre de votre mari. Je lui ai lu ce qui la regardait dans la
vôtre, elle en a été touchée jusqu'aux larmes et a pensé m'en faire
répandre en me disant d'un ton déchirant pour le cœur: «Hélas!
Mme de Mackau, je suis tout étonnée de trouver encore des marques
d'affection, et qu'il existe encore quelques êtres, qui me marquent
de l'attachement et cherchent à me faire plaisir.» Elle m'a chargée
de vous mander, qu'elle allait s'occuper à trouver des moyens de
réussite dans l'affaire en question et qu'elle désire très vivement.
Ce qu'il y a d'embarrassant est de ne pouvoir s'adresser à une mère
folle[250] et à un père qui n'est pas mal bête.»

  [250] La princesse, née d'Orléans Rothelin était une femme très
  séduisante, au dire des contemporains. Tout en étant moins
  follement prodigue que les Rohan-Guéménée, leurs cousins, les
  Rohan-Rochefort menaient grand train dans leur terre de Rochefort
  en Yvelines et dans leur hôtel de Paris, situé rue de Varenne,
  lequel a subsisté jusqu'en ces dernières années. La seconde fille
  du prince et de la princesse de Rohan-Rochefort, devenue marquise
  de Querrieux, hérita de l'hôtel de ses parents. Elle n'eut qu'un
  fils qui mourut sans postérité en 1878, léguant l'ancienne
  résidence familiale à son cousin, le prince Louis de Rohan établi
  en Autriche. Celui-ci vendit l'immeuble; le terrain fut morcelé
  et, sur l'emplacement très vaste de la demeure des Rohan, on a
  construit toute la cité Vaneau. Sur les Rohan-Rochefort et les
  autres branches des Rohan on trouvera d'intéressants détails dans
  le livre de M. Jacques de la Faye: _Un Roman d'exil: la Princesse
  Charlotte de Rohan et le duc d'Enghien_. A l'appendice de cet
  attachant volume, on trouvera quelques fragments des lettres
  ici citées, qu'en raison de la correspondance ayant trait à la
  princesse Charlotte nous avions confraternellement _communiqués_
  à l'auteur.

Folle était peut-être beaucoup dire, mais en tout cas plus occupée,
dans le brillant été de ses quarante-quatre ans, de ses plaisirs et
du charme d'une intimité choisie[251] que de l'établissement de sa
fille.

  [251] Voir _les Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun.

Dans ce mariage lointain, mais en somme brillant au point de vue
des alliances et de la fortune future, Mme de Marsan entrevoyait
une consolante revanche des déconvenues et des malheurs, qui depuis
quelques années avaient assailli son orgueilleuse maison. Elle
s'entremit avec d'autant plus d'ardeur que les parents se montraient
presque indifférents sur le sort de la jeune fille. Elle va tâcher
de se procurer un portrait de sa nièce, et, dès qu'elle aura
l'autorisation des parents, elle en avertira M. de Bombelles.

A celui-ci, du reste, Mme de Marsan écrit directement le 10
août...: «Je suis en effet fort occupée de procurer un sort à Mlle
de Rohan-Rochefort, sa personne m'intéresse infiniment. Elle est
aimable, raisonnable, et je vois avec peine qu'il sera difficile
de l'établir convenablement. Si c'était ma fille, je n'hésiterais
pas à la décider pour un mariage qui me paraît à tous égards fort
avantageux, s'il ne fallait pas renoncer à sa famille et à sa patrie.
Elle a dix-neuf ans et doit être consultée. J'ai choisi dans ses
parents les plus proches la personne que j'ai crue la plus discrète
et la plus à portée de traiter cette affaire vis-à-vis du père et de
la mère et de la terminer avec succès. Cette personne seule est dans
la confidence. Elle pense, comme moi, que cette alliance est très
désirable, mais elle voudrait quelques détails sur la vie intérieure,
sur le caractère de M. le duc de Cadaval, de sa mère, sur l'espèce de
dépendance où sa belle-fille sera, dans quel temps pourra se faire
le mariage. On demande huit jours pour avoir le portrait de Mlle de
Rohan-Rochefort, ainsi je ne pourrais le faire partir que l'ordinaire
prochain, et, s'il était possible, on serait bien aise d'avoir celui
de M. le duc de Cadaval. Pendant cet intervalle on préparera les
esprits et l'on prendra toutes les précautions qu'exige un secret
dont nous sentons la nécessité. J'ai malheureusement perdu mon frère
le maréchal prince de Soubise qui nous aurait été d'un grand secours
dans cette négociation...»

Nouvelle lettre, le 11, adressée à la marquise de Bombelles, où,
après avoir réitéré ses remercîments au mari, elle tient à remercier
la femme: «... Dans ces preuves d'intérêt j'ai bien reconnu cette
charmante et aimable Angélique qui n'a point démenti ce qu'elle
promettait dès son enfance. J'ai toujours conservé les sentiments
qu'elle m'a inspirés dès ce moment, et je suis bien touchée de ceux
dont elle me donne des preuves dans une occasion qui m'intéresse
infiniment... Le prince Victor aura pu vous dire qu'elle mérite
d'être heureuse. Je ne saurais donner trop d'éloges à son caractère
et à sa raison. J'espère qu'elle la déterminera à prendre le parti
que nous désirons.»

Plusieurs semaines se passent sans rien amener de nouveau. Le 30
septembre, le portrait annoncé a enfin été remis à la comtesse de
Marsan qui se hâte de l'envoyer à Mme de Bombelles non sans beaucoup
de recommandations. En échange, il s'agirait d'obtenir le portrait
du duc de Cadaval que le prince Victor dit ressembler beaucoup au
prince de Vaudémont[252], «ce qui n'était pas étonnant, étant si
proche parent». L'idée de mariage continue à lui sourire: «sa jeune
cousine n'est pas gâtée sur les plaisirs et est assez raisonnable
pour ne les pas regretter.» De plus, elle a de l'esprit, elle est
aimable, et «l'agrément de cette alliance rejaillirait sur mes
neveux». Elle devra à «sa chère Angélique» le bonheur d'une cousine
qu'elle aime. Mme de Marsan termine par la recommandation expresse de
«garder le secret de cette affaire même aux père et mère jusqu'à ce
qu'elle soit plus avancée»... Peut-être pensera-t-on qu'il eût été
préférable, avant d'entamer des négociations sérieuses, de commencer
par consulter les parents et les proches...

  [252] De la maison de Lorraine; sa veuve, née Montmorency, femme
  d'esprit libéral, fut l'amie de Fouché et de Mme de Custine.

Non seulement l'affaire n'avance pas, mais on la croit manquée au
commencement de décembre. Du côté portugais, il a surgi de grosses
difficultés venant de l'état embrouillé de la fortune du duc de
Cadaval. Du côté Rohan, il est survenu un tas d'objections.

Le baron de Mackau, écrivant à son beau-frère, le 11 décembre, ne
lui cache pas l'ennui qu'en éprouve Mme de Marsan. Tout cet embarras
«viendrait de la comtesse de Brionne qui serait dirigée par deux
motifs: le premier, c'est qu'il lui est difficile, pour ne pas
dire impossible, d'approuver ce qui émane de Mme de Marsan (les
malheurs de cette famille ne leur ont pas fait sentir la nécessité
de l'union); le second motif vient d'un autre projet de mariage
que Mme de Brionne a en tête; qu'enfin, au lieu de déterminer Mlle
de Rochefort, elle lui a fait voir tous les inconvénients de votre
projet, qui, tous, reposent sur l'éloignement et le peu de bonheur
qu'ont éprouvé les autres princesses de Rohan qui se sont établies
dans ce pays. Cette conversation m'a amené à la connaissance d'un
fait: Mme de Brionne a seule le crédit de déterminer M. et Mme de
Rochefort, il faut donc tâcher de ramener cette grande dame. J'ai
imaginé d'engager Boistel à cette négociation. La princesse Charles a
fort approuvé cette marche; elle sent que sa belle-sœur faisait la
plus haute des sottises... J'avoue que ce qui m'occupe le plus, dans
tout ceci, c'est la crainte que vous ne soyez compromis, et je serais
charmé si l'affaire manquait du côté du jeune homme. C'est là ce qui
me fait tout entreprendre pour tâcher de ramener ici les esprits. La
démarche que devait faire la reine de Portugal double mon inquiétude
pour vous. Je n'en conserve pas moins toute confiance, mon frère,
dans votre sagacité, pour vous tirer avec avantage des pas épineux.
Mais je n'en sens pas moins combien il serait désagréable d'avoir
de tels embarras pour avoir voulu nous obliger. Je ne pourrai plus
laisser ignorer à Mme de Brionne combien il est ridicule d'envoyer un
portrait quand on n'a pas l'intention de conclure.»

Voici maintenant un rapport détaillé sur la fortune du duc de Cadaval
que l'abbé Garnier adresse à M. de Bombelles et que nous donnons
pour faciliter l'intelligence des lettres qui vont suivre.

   Au premier aperçu des comptes la maison de Cadaval doit:

                                                             Livres.
    Tant de capitaux portant intérêts que sans intérêt       690.625

    La dot de Mlle de Rochefort sera de                      250.000

    Et pourra éteindre les dettes jusqu'à la somme de        440.625

    En la réduisant par des remboursements sagement
     et habilement faits, on voudrait savoir
     si ces réductions pourraient diminuer le capital
     des dettes jusqu'à la concurrence de
     100.000 cruzades neuves ou                              500.000

   ce qui, au denier 5, ne ferait plus qu'une somme de 15.000
   livres à payer annuellement en intérêts.

   1º On a trompé en jetant des doutes sur la naissance illustre
   tant de père que de mère de Mlle de Rohan-Rochefort.

   2º On a trompé, en disant que le duc de Cadaval n'était pas
   assez riche pour se marier: ce sont des énoncés de gens
   intéressés à le tenir en tutelle, pour abuser de sa fortune.
   Il peut, et cela est prouvé, payer ses dettes en dix ans
   et cependant toucher annuellement jusqu'à l'époque de sa
   liquidation, 8.000 ducats, somme bien suffisante pour vivre
   marié comme il convient à son rang.

   3º On a trompé, en disant qu'il était sans vaisselle et sans
   meuble: il est amplement pourvu à ces divers égards et ses
   richesses en argenterie feraient deux superbes vaisselles; le
   surplus payerait les façons.

   4º On a trompé, en disant que son mariage le jetterait en
   des dépenses au-dessus de ses moyens. On lui apporte une dot
   de 100.000 cruzades, qui accélérera le paiement des dettes,
   quoiqu'elles puissent l'être sans secours en dix ans.

   5º On a trompé, en disant que sa maison du Roccio ne pouvait
   loger une duchesse: avec très peu de frais on en fera une
   habitation agréable; telle qu'elle est on y résiderait très
   décemment.

   Tous ces faits prouvés, ce qui se peut, en vingt-quatre heures,
   serait-il croyable qu'on voulût empêcher un mariage dont la
   seule idée l'a raccommodé avec madame sa mère. Tandis que celui
   qu'on voulait lui faire contracter[253] le brouillait avec cette
   mère et l'éloignait de toutes les bonnes dispositions qu'il
   montre depuis que le langage de l'honnêteté et du respect filial
   lui est tenu.

  [253] Avec une parente, Mlle de Saint-Vincent.

Dans l'intervalle sont arrivées à Lisbonne deux lettres de Mme de
Marsan, datées des 14 et 15 décembre, qui, selon toute apparence,
vont renverser tout l'échafaudage.

La première semblerait faire croire qu'une «tendresse déplacée» de la
princesse de Rohan aurait amené sa fille à lui sacrifier par respect
filial un établissement si convenable à tous égards. «Ces idées
chimériques renversent toutes les miennes. On ne m'a pas cependant
donné de réponses positives, mais je ne veux pas vous compromettre,
et malgré leur indécision je leur ai signifié hier que j'allais vous
prier de suspendre toutes démarches. Je crains même que ma lettre
n'arrive trop tard pour arrêter celle que vous projetiez de faire,
mais je n'ai pu vous en avertir plutôt, étant dans la confiance qu'il
ne serait pas possible qu'on ne sacrifie pas un intérêt personnel à
celui de sa fille et de toute sa maison qui aurait été flattée d'un
pareil établissement. Le malheur me poursuit et toujours par les
miens; le prince Victor est désolé. Il part aujourd'hui pour aller
prendre le commandement d'une frégate à Toulon; il aurait bien
désiré que sa mission l'eût encore conduit à Lisbonne et me charge de
vous assurer de son respect et de sa reconnaissance. J'en conserverai
une bien tendre de toutes les marques de zèle et d'amitié que j'ai
reçues de vous, Madame, etc.

«... Si mes parents se déterminent à prendre un parti plus
raisonnable, je vous le manderais avec empressement, mais je ne
l'espère pas...»

Il n'y a pas qu'une respectueuse soumission aux regrets de sa mère
dans le refus de Mlle de Rohan, comme le prouve un court billet de
Mme de Marsan suivant de quelques jours la lettre du 14 décembre:
«Je suis désolée, Madame, Mlle de Rohan a attendu au dernier moment
à nous faire l'aveu d'une infirmité qui est la conséquence d'une
chute malheureuse et à laquelle on n'avait pas fait attention.» Après
l'expression de nouveaux regrets Mme de Marsan annonçait l'envoi
d'une lettre ostensible.

«Mlle de Rohan, est-il dit dans cette lettre, avait senti comme nous
tout l'avantage d'une alliance aussi flatteuse et aussi désirable
et y avait consenti. Depuis ce temps, elle avait fait une chute qui
n'avait point alarmé, mais qui a laissé une suite fâcheuse, dont on
ne s'est point aperçu. Sa modestie, sa timidité, l'incertitude du
succès de cette affaire l'ont engagée à garder le silence; cependant
sa délicatesse a surmonté tous les motifs de se taire et elle nous en
a fait l'aveu d'une manière si touchante qu'à peine nous avons eu le
courage de lui en faire des reproches. Elle nous a dit qu'elle avait
sacrifié sa vie, mais qu'elle ne pouvait risquer les _inconvénients
qui pouvaient en résulter pour la postérité_ si illustre et si
précieuse de M. le duc de Cadaval. C'est donc à lui, Madame, qu'elle
et nous ferons le sacrifice de la chose du monde que nous avions le
plus désirée. Si la Reine en est instruite, elle ne peut qu'approuver
ces sentiments... Je suis persuadée qu'elle vous estimera encore
davantage lorsqu'elle saura les motifs qui vous ont fait agir avec
tant de zèle par reconnaissance pour une seconde mère; j'en ai
bien toute la tendresse et vous seule m'occupez dans le moment.
Remplie d'amertume, ma vie en est abreuvée, comme vous savez, depuis
longtemps, mais j'ai peu éprouvé de chagrins plus cuisants...»

Le portrait est enfin arrivé. Tandis qu'à Paris on croit tout
détruit, à Lisbonne on est toute flamme.

«Nous n'avons plus à presser le duc de Cadaval, écrit le marquis
de Bombelles, le 19 décembre. C'est lui qui cherche maintenant à
accélérer le mariage qui nous intéresse. Sa mère, comblée d'aise que
nous lui ayons ramené le cœur et les égards de son fils, regarde
déjà Mlle de Rochefort comme l'ange de paix de sa maison... Nous
avons pour nous tout ce qui est bien famé, bien vu de la Reine, et
la duchesse de Cadaval a très justement observé que, le jour où le
mariage de son fils serait su à Lisbonne, il rallierait à lui toutes
les maisons qui ont eu des Rohan pour mères.»

«Attendez-vous, Madame, à ce qu'il soit très possible que, quinze
jours ou trois semaines après l'arrivée de ma lettre, vous receviez
celle par laquelle M. le duc de Cadaval demandera la main de Mlle
de Rochefort en vous priant, dans les termes les plus convenables,
de faire parvenir ses vœux au père et à la mère de cette jeune
princesse...»

«Le marquis ne voudrait pas, ayant été vite en besogne, risquer
d'être désapprouvé ou démenti. «Si Mlle de Rochefort ou ses parents
n'avaient pas senti l'avantage de cette alliance, nous aurions été
avertis depuis longtemps de ne plus suivre ce projet, et sûrement
vous ne nous auriez pas autorisé, Princesse, à montrer le portrait
confié à Mme de Bombelles. Je sais qu'il ne faut pas sacrifier le
bonheur à des calculs souvent en défaut; mais, lorsque je vois
les sœurs du cardinal de Rohan épouser MM. de Ribeira et de
Vasconcelles, gens sûrement d'une grande naissance, je pense que,
comme leur existence ne peut cependant pas entrer en comparaison
avec un duc de Cadaval, quand ce duc est honnête, bon enfant, facile
à vivre, riche de plus de deux cent mille livres de rentes, quand
_toutes_ les dettes de sa maison seront payées... je pense, dis-je,
que Mlle de Rochefort ne pourra jamais regarder qu'elle ait été
sacrifiée en devenant Mme de Cadaval. Il n'est point de seigneur
français qui ait les chances d'un duc issu en légitime descendance de
la maison de Bragance.»

De son côté, la marquise amplifiait sur les détails. «La Reine aime
sincèrement le duc de Cadaval. Elle vient de faire enfermer un gueux
de précepteur qui voulait le perdre au physique et au moral. Une
femme d'esprit et vertueuse développera, si je ne me trompe, le
germe de bien des vertus en lui. Il vient à présent nous voir comme
un fils qui se trouve à son aise chez des parents raisonnables...
Au milieu des peines de l'expatriation, Mlle de Rochefort, si elle
est raisonnable, doit trouver ici un bonheur solide et que son cœur
appréciera d'autant plus en pensant qu'après les malheurs de sa
maison l'éclat de son mariage rejaillira sur tout ce qui lui est
cher.»

Croyant le mariage prêt à se conclure, Mme de Bombelles est entrée
avec le duc dans mille détails de maison. Bien que suivant l'usage
il ait déjà à nourrir plus de vingt femmes attachées au service de
sa mère et de sa grand'mère, M. de Cadaval trouverait naturel que
Mlle de Rochefort amenât des femmes à elle et aussi des domestiques
mâles. La dot de la jeune princesse sera-t-elle de 100.000 écus ou
de 250.000 livres? On se préoccupe, du côté Cadaval, des «reprises»
de la femme en cas de mort du duc... Il semble que les deux parties
soient d'accord et qu'il n'y ait plus qu'à signer le contrat, toutes
conditions bien stipulées.

Et voici que les dernières lettres venues de France renversent tout
l'édifice, causant les plus grands ennuis aux Bombelles qui, d'après
les lettres de Mme de Marsan, se sont crus en droit de marcher de
l'avant et se trouvent en très mauvaise posture en face de la maison
de Cadaval.

De là un flot de lettres écrites par le marquis et la marquise à la
comtesse de Marsan, à la baronne et au baron de Mackau.

D'abord une lettre de l'ambassadeur:


    MADAME,

   «Vous aviez bien raison de craindre que la lettre dont vous
   honorez Mme de Bombelles, en date du 14 de décembre, n'arrivât
   trop tard; elle ne l'a reçue que ce matin au moment où M. le
   duc de Cadaval, voyant toute sa famille applaudir à ses vues,
   partait de chez lui pour en aller faire part à la Reine et lui
   demander la permission d'offrir sa main à Mlle de Rochefort.
   Avant de se rendre au Palais, il s'est heureusement arrêté
   chez moi. Il a vu, avec une honnêteté qui nous le rendra à
   jamais cher, notre affliction de l'avoir aussi cruellement
   compromis. Revenus tous des premiers mouvements de surprise,
   il a été décidé que cette lettre vous serait portée par un
   courrier, afin que par le retour de ce courrier nous sachions
   avec moins de perte de temps quelles seront les réflexions que
   le concours des circonstances auront pu faire naître en faveur
   d'un mariage, qui vous paraissait, Madame, aussi beau, aussi
   brillant, aussi désirable qu'il l'est en effet. D'ici au retour
   du courrier, nous sommes convenus de dire à la famille de M. le
   duc de Cadaval que Mlle de Rochefort était attaquée d'une fièvre
   maligne qui suspendait les démarches à faire ici. Ce seigneur
   ne veut pas se persuader qu'une grande dame, dont il a eu le
   portrait entre les mains, puisse, sur de frivoles prétextes,
   lui être refusée. Je vous transmets ses observations sans en
   ajouter qui me soient personnelles. Je m'en réfère à tout ce que
   j'ai eu l'honneur de vous mander, dans mes lettres précédentes
   et particulièrement dans celle du 19 décembre. Je ne dirai que
   peu de mots relativement au portrait, il n'est sorti d'entre
   nos mains[254] qu'après que la négociation a été heureusement
   terminée. C'était la condition qu'énonçait votre lettre du 30
   septembre à Mme de Bombelles. Dès le mois de novembre, M. le
   duc de Cadaval nous avait donné sa parole, et tout nous prouve
   qu'elle vaut mieux que les écrits que nous eussions exigés
   de lui. Sa conduite ne peut donc qu'ajouter, Madame, qu'aux
   regrets que vous donne à son alliance. Je ne puis encore me
   persuader que les parents de Mlle de Rochefort n'en sentent
   pas les avantages. Mais, si mon espoir était vain, je m'en
   rapporte uniquement à vous, Madame, parce que j'aurai à dire à
   ce seigneur quelques difficultés qu'il y aura à donner alors à
   mon langage tout ce qui pourra le faire agréer. Je suis bien sûr
   que des expressions que vous me dicterez seront dignes de Mme la
   comtesse de Marsan et de M. le duc de Cadaval.»

  [254] Depuis, il était rentré dans celles de Bombelles.

Par le même courrier, Mme de Bombelles fait son rapport circonstancié
à Mme de Marsan. Sa douleur de voir tout s'écrouler n'a d'égale que
la surprise du duc de Cadaval très décidé à épouser Mlle de Rohan, et
fort attristé de cette fin de non-recevoir. Malgré tout, elle insiste
encore, ne pouvant admettre qu'une si belle alliance puisse être
refusée par les Rohan.

       *       *       *       *       *

«Dire tout ce que votre lettre m'a fait éprouver, est impossible.
Un instant après l'avoir reçue, paraît le duc de Cadaval dans ma
chambre, pour m'annoncer qu'il va demander la permission de se marier
à la Reine et qu'il sait devoir en être bien reçu. Cette souveraine
étant déjà instruite par son oncle, le marquis de Marialva, de ses
projets. Confondue, interdite, je fus obligée de lui montrer la
lettre que je venais de recevoir. Vous peindre son étonnement serait
difficile. Après l'avoir lue, il me dit: qu'il n'aurait jamais dû
s'attendre à un pareil dégoût, n'y à se voir abuser par la confiance
entière avec laquelle il s'était laissé diriger par nous. Qu'au
reste il était convaincu que, notre intention n'ayant pas été de le
tromper, il pensait que nous ferions bien, Madame la comtesse, de
vous instruire de tout ce que le désir de s'unir à la maison de Rohan
lui avait fait faire et qu'il espérait encore que la réflexion aurait
ramené Mlle de Rochefort. Sur cela M. de Bombelles s'est déterminé
à envoyer un courrier à Paris, pour vous donner une nouvelle preuve
de l'empressement du duc de Cadaval et lui sauver quinze jours de
l'anxiété où il va rester, jusqu'au retour du courrier; car il est,
je ne vous le cacherai pas, au désespoir. Il serait, cependant,
bien digne du bonheur que nous sommes parvenus à lui faire désirer
si ardemment. Je puis vous assurer que Mlle de Rochefort serait
fort heureuse avec lui et que, sous tous les rapports, elle ferait
bien mal de se refuser à une alliance qui lui sera plus avantageuse
qu'aucune de celles qu'elle pourra jamais contracter. Quant à nous,
Madame la comtesse, vous sentez sûrement le tort que cette rupture
fera à M. de Bombelles dans l'esprit de tous les gens auxquels il
est le plus intéressé d'inspirer de la confiance. Comme vous n'aviez
pas prescrit de bornes à nos démarches, notre respect pour tout ce
qui émane de vous, nous interdisait toute défiance. Tels ont été
les principes qui nous ont fait agir. Se pourrait-il réellement que
Mlle de Rochefort résiste à toutes les bonnes raisons que vous aurez
la bonté de lui donner pour la décider à se marier au plus grand
seigneur du Portugal, à un jeune homme de la plus belle figure et
dont le caractère est excellent? Elle aura dix occasions, dans sa
vie, de revoir sa famille...

«Le duc compte bien, quelque temps après son mariage, aller en
France, avec elle. Enfin son projet de bien bonne foi est de
faire tout ce qui pourra contribuer au bonheur de sa femme et Mlle
de Rochefort peut être sûre qu'elle serait souveraine maîtresse
dans la maison de son mari, si comme j'espère encore, elle juge
mieux de ce qui doit lui procurer un sort heureux et digne d'elle,
envoyez-nous par le courrier les conditions qui devront être mises
dans le contrat de mariage. Soyez assurée du zèle avec lequel M.
de Bombelles soutiendra les intérêts de Mlle de Rochefort et alors
qu'elle puisse nous arriver ici au mois d'avril. Déjà nous sommes
sûrs d'un bâtiment excellent qui sera prêt au Havre, quand on voudra.
Enfin Madame la comtesse, qu'on s'en rapporte à nous et l'on verra
si la maison de Rohan n'a jamais obligé que des ingrats. Mlle de
Rochefort pourrait-elle croire que nous nous fussions occupés avec
tant de chaleur d'arracher le duc de Cadaval à toutes les grandes
maisons du Portugal, qui sollicitent son alliance, si nous n'eussions
été certains que nous travaillons autant à son bonheur personnel qu'à
lui procurer un établissement distingué. Le prince Victor m'a fait
si souvent l'éloge de la raison et de l'esprit de sa cousine, que
j'aime à penser qu'ils la conseilleront mieux que la terreur qu'elle
peut avoir des inconvénients du Portugal; quant à M. et Mme la
princesse de Rochefort, ils seront sûrement les premiers à empêcher
que Mademoiselle leur fille sacrifie à quelque considération que ce
soit les avantages qui lui sont offerts. Quelques grands du pays,
piqués d'entendre que le duc voulût se marier en France, se sont
imaginés de dire que Mlle de Rochefort n'était pas de la maison de
Rohan, qu'il n'existait pas de demoiselles de Rohan, que M. le prince
de Rochefort était tout au plus allié de cette maison, et que quant
à la mère ce n'était point une fille de qualité. M. de Bombelles
d'après les recherches qu'il a faites dans sa bibliothèque a fait le
résumé, que je prends la liberté de vous envoyer. Il a infiniment
satisfait le duc et impose silence à ceux qui affectaient des doutes
sur l'illustre naissance de Mlle de Rochefort. Je n'ai plus rien à
ajouter à cette lettre, si ce n'est que le chagrin que je ressens
dans ce moment-ci est un des plus grands que j'ai connus de ma vie.
Qu'il m'est affreux d'avoir contribué, de toutes mes forces, à ce
que M. de Bombelles se compromît. Que je suis également affligée
de la peine du duc et de pouvoir passer à ses yeux, pour avoir eu
l'intention de le tromper».

Le même jour, M. de Bombelles écrit au baron de Mackau. Avec son
beau-frère il parle à cœur ouvert et ne cache pas son légitime
mécontentement. On les a laissés agir sans leur faire entrevoir
le moindre doute sur le consentement de Mlle de Rochefort, et sa
femme et lui ont été entraînés à des démarches compromettantes.
«Néanmoins, se hâte-t-il d'ajouter, les personnes qui ont été si
peu attentives sont ou trop chères ou trop respectables pour que je
m'exhale en plaintes.» Au point de vue politique il eût été fort à
désirer que Mlle de Rochefort consentît à être la plus grande dame du
Portugal[255], puisque son mariage n'aurait précédé que de peu celui
de plusieurs françaises.» Déjà le marquis de Marialva, grand-écuyer
de la Reine, un des plus nobles et plus riches seigneurs d'ici et
dont la fille épouse le duc de la Fœns veut avoir pour son fils une
de nos compatriotes. Alors Mlle de Rochefort verrait arriver de son
pays des compagnes qui, sans jamais être ses égales, ajouteraient ici
à son agrément.»

  [255] Avec même des droits au trône, si la branche régnante
  s'éteignait. (Autre lettre au baron de Mackau.)

Ce courrier du 5 janvier va emporter des volumes, car Mme de
Bombelles arrivée au paroxysme de l'agitation écrit à ceux
qu'elle aime et qui peuvent s'intéresser au mariage de Mlle de
Rohan-Rochefort. Elle écrit à sa mère, à sa petite belle-sœur de
Mackau, elle écrit à Madame Élisabeth.

Voici d'abord la lettre adressée à la princesse:

   «Madame sera sûrement bien étonnée de recevoir des nouvelles
   aussi fraîches de moi, car le courrier qui va partir espère
   n'être que dix jours en chemin. Ce courrier est notre dernière
   ressource; il prouvera à Mme de Marsan dans quel horrible
   embarras nous sommes et j'espère un peu que Mlle de Rochefort
   voyant les choses si avancées écoutera et se rendra aux raisons
   de Mme de Marsan plutôt qu'aux folies de Mme Brionne qui par
   le seul désir de contrarier Mme de Marsan empêche sa nièce
   d'accepter le plus beau parti qui puisse jamais s'offrir pour
   elle. Et n'est-il pas affreux que la jeune personne instruite
   depuis le mois d'août des projets qu'on avait sur elle, Mme de
   Marsan ne donnant que des encouragements à nos démarches et n'y
   prescrivant aucune borne, que nous éprouvions le dégoût de dire
   au duc de Cadaval qu'on ne veut plus de lui, tandis que c'est
   nous qui l'avons été chercher. M. de Bombelles est furieux et
   il a bien raison. Que Madame se figure mon embarras hier matin.
   Je reçois ma poste, j'ouvre la lettre de Mme de Marsan. Et, le
   mariage du duc conclu ici, j'apprends que Mlle de Rochefort ne
   veut plus l'épouser. A peine ai-je enduré les reproches bien
   fondés de M. de Bombelles, ma porte s'ouvre et le duc entre
   dans ma chambre enchanté de pouvoir m'apprendre que son mariage
   est parfaitement vu à la Cour, lui concilie l'approbation et le
   retour de la plus grande partie de ses parents et qu'il va de ce
   pas demander en forme à la Reine la permission de son mariage.

   «Interdite, confondue, je fus obligée de lui montrer la
   lettre de Mme de Marsan qui lui ôtât sur-le-champ le désir
   d'aller parler à la Reine, mais son chagrin fut si vif et
   son amour-propre si piqué que M. de Bombelles se détermina
   sur-le-champ à envoyer un courrier pour représenter que les
   choses étaient trop avancées pour qu'elles pussent être rompues.
   J'ignore l'effet qu'aura cette dernière tentative, je me soumets
   à la volonté de Dieu, mais j'avoue que je regrette fort le zèle
   que m'a inspiré ma confiance en Mme de Marsan et le désir de
   lui être utile. Il est impossible que cette rupture ne fasse
   pas à M. de Bombelles un tort réel dans l'esprit de la reine de
   Portugal et de son ministère. Ils ont traité cette affaire, à
   Paris, avec une légèreté incroyable et ils ne pensent pas à quel
   point le Gouvernement ici a ses yeux ouverts sur l'établissement
   d'un jeune homme qui, par des circonstances de stérilité dans
   la branche de Bragance régnante, pourrait faire jouer un jour
   un grand rôle à la branche cadette. Plus je m'examine, moins je
   me trouve coupable. Mme de Marsan me fait prier par le prince
   Victor de tâcher de marier Mlle de Rohan au duc de Cadaval,
   nous répondons que nous ne ferons rien sans y être autorisés
   formellement par elle; elle nous écrit jusqu'à quatre fois pour
   nous y autoriser, ne prescrit aucune borne à nos démarches, ne
   forme aucun doute sur le consentement de la jeune personne que
   nous devions croire d'après cela bien informée, nous envoie son
   portrait. Pouvions-nous d'après cela ne pas agir et n'eût-ce
   pas été manquer au respect que nous devions à Mme de Marsan que
   de douter de la validité de sa parole? Elle n'aurait pas dû
   nous faire agir sans être certaine du consentement de Mlle de
   Rochefort, et j'étais intimement convaincue jusqu'à de certains
   doutes fort légers, que m'avait donnés une lettre dernièrement
   reçue de maman, que la jeune personne était parfaitement
   d'accord dans tout ce que faisait Mme de Marsan, et Madame, à
   ma place, élevée comme moi dans la persuasion que Mme de Marsan
   ne peut rien faire qui ne soit dirigée par la sagesse la plus
   parfaite, l'aurait pensé comme moi. Je finis bien vite, en
   l'assurant de mon tendre respect. J'ai la tête si pleine de
   cette affaire que je ne puis lui parler d'autres choses et que
   c'est pour moi une consolation de lui conter mes chagrins.»

Un court billet à la baronne de Mackau, née Alissan de Chazet:

   «Que je t'aurais fait de pitié hier si tu avais passé la journée
   d'hier, avec moi. Mon frère et maman te feront les détails de
   l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens
   assez égoïstes pour ne s'occuper jamais que de leurs intérêts
   personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan
   infaillible et ne doutant pas qu'elle n'eût le consentement de
   sa nièce, la réception enfin de son portrait nous a fait agir
   de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage.
   Nous avons déterminé le duc à se refuser absolument à toutes
   sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a déclaré à une
   de ses tantes qu'il ne voulait pas décidément de sa fille et
   se marierait en France. Juge à quel point il doit être fâché,
   aussi est-il au désespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi
   désolée. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour
   de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses
   aussi avancées, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis
   m'empêcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera
   ici, et je les entends déjà tous murmurer: _Voilà les Français!_
   Je ne puis pardonner à Mme de Marsan et à la princesse Charles
   de nous avoir ainsi abusés. Mme de Marsan devait au mois d'août
   réunir sa famille et lui dire: Voilà le mariage que j'ai envie
   de faire négocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au
   reste elle est si affligée, elle-même, que ma rancune, contre
   elle, n'est pas bien forte. Dis bien à mon frère de ne pas
   manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie,
   pour Mme de Marsan et de se démener tant qu'il pourra pour nous
   ramener notre petite princesse.»

Avec sa mère, Mme de Bombelles parle à cœur ouvert. Il n'est plus
besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse à Madame
Élisabeth ou à la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend
rien que nous ne sachions: le désespoir du duc de Cadaval, le
mécontentement réel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se
trouve amoindrie par le mauvais résultat d'une entreprise si mal
dirigée à Paris.

Quelques jours après, autre lettre du marquis à la comtesse de Marsan.

   «La surprise et le chagrin que nous causèrent les nouvelles du
   14 décembre furent tellement partagés par M. le duc de Cadaval
   qu'au lieu de se rendre chez la Reine, où tout était préparé
   pour qu'il obtînt le consentement de Sa Majesté, il se détermina
   à envoyer un courrier en France. Nous écrivîmes suivant son
   intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de
   Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il
   était survenu une maladie inquiétante et que c'était pour savoir
   des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un
   courrier. Les moindres événements causent une grande sensation
   ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardèrent pas à
   l'instruire du prochain départ de ce courrier et du motif de
   son expédition. Alors tous les essorts jouèrent pour susciter
   des embarras au duc, et l'on est parvenu à obtenir, jusqu'à
   nouvel ordre, la défense d'envoyer en France, en disant à la
   Reine que Mlle de Rochefort n'était pas Rohan, ensuite que sa
   mère altérait la pureté du sang. Le Duc se conduisant en homme
   d'honneur ne m'a rien caché, je lui ai donné la généalogie
   ci-jointe[256], je n'ai dit que la vérité et, si je n'ai pas
   fait mention de la bâtardise de François de Rothelin, le
   cinquième aïeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvénient
   dans un pays où les plus grandes familles descendent bien plus
   récemment de bâtards dont les pères n'étaient pas d'aussi
   grands seigneurs. J'ai aussi délivré à M. de Cadaval l'écrit
   dont vous trouverez une copie jointe à ma lettre; vos dernières
   intentions me liant les mains, j'ai été obligée de laisser
   agir la cabale, en me bornant à retirer le portrait de Mlle de
   Rochefort. La Reine a cependant approuvé les projets du Duc,
   mais elle a demandé quelque temps, pour accorder un consentement
   formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du désordre
   qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon
   silence a donné du poids aux impostures et fourni des armes aux
   détracteurs d'une alliance autant redoutée que jalousée. On fait
   des informations à Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la
   fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon
   par goût et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mandé à
   sa fille de ne pas être scrupuleuse sur les médisances, qu'elle
   pourrait faire arriver ici. Ces inconvénients ne peuvent être
   imputés, Madame, qu'aux personnes qui étaient intéressées à
   respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis à
   adopter, ou celui de reprendre une négociation, qui pourrait,
   je crois, être encore conduite à bien, ou de me mander que la
   maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'était permis,
   ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donné
   lieu. Je désire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce
   qu'elle a refusé et je ne me plains pas de l'inutilité de mes
   démarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec
   quel zèle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma
   reconnaissance.

  [256] Jean, vicomte de Rohan, issu des ducs souverains de
  Bretagne, épousa, en 1371, Jeanne, fille du roi de Navarre.

  De lui descendent par filiation prouvée les branches de Rohan
  Montbazon et Rohan Soubise.

  Et de la branche aînée sortent en ligne droite et légitime:

  1º Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort, marié à
  Dorothée d'Orléans Rothelin, issue de Jean d'Orléans[A], comte de
  Dunois et de Longueville, neveu du roi de France, Charles VI et
  oncle de Louis XII, surnommé le père du Peuple;

  2º Le prince Camille, venu à Lisbonne, général des Galères de
  Malte;

  3º La comtesse de Mérode, grande d'Espagne, de la première classe;

  4º La comtesse de Brionne, veuve et mère des grands-écuyers de
  France, de la maison de Lorraine.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  1º Charles-Louis Gaspard, prince de Rohan, marié à Joséphine de
  Rohan, fille du prince de Guéménée;

  2º Louis-Camille-Jules, chanoine et comte de Strasbourg, nommé le
  prince Jules;

  3º Charlotte-Louise-Dorothée à marier;

  4º Henry;

  5º Clémentine.

    [A] La princesse de Nemours, femme de Pierre II, roi de
    Portugal, descendait, aussi, par sa mère, de Jean d'Orléans.

    Louis de Bourbon, quatrième aïeul du Grand Condé, épousa en
    secondes noces, le 8 novembre 1565, Françoise d'Orléans, fille du
    marquis de Rothelin.

    Le comte de Soissons, fruit de ce mariage, est l'agent maternel
    des princes de Savoie-Carignan et du célèbre prince Eugène.

«Quoique l'origine souveraine subséquente de la maison de Rohan
soit généralement connue, j'ai cru devoir donner à Son Excellence
M. le duc de Cadaval un extrait des généalogies de M. le prince
de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, née Mlle
d'Orléans-Rothelin. J'ai également certifié à Son Excellence que leur
fille, Charlotte, Louise, Dorothée, princesse de Rohan-Rochefort,
joignait aux agréments de sa figure et de sa physionomie une
éducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse
avait montré, depuis sa tendre enfance, des qualités aussi aimables
que ses vertus sont recommandables. Qu'elle était particulièrement
liée avec la princesse Charles de Rohan[257], sa belle-sœur,
liaison qui suffisait seule pour faire l'éloge de Mlle de Rochefort.
Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire à M. le duc de Cadaval,
d'après les informations qui m'ont été données que Mlle de Rochefort
aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses
droits à la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres
héritages qui pourraient lui échoir, que joint à la dot il lui serait
fait un trousseau, conforme à son rang et à la manière grande, dont
la maison de Rohan s'est toujours montrée dans toutes les occasions.
Je consens d'autant plus volontiers à donner par écrit et à signer
tout ce que j'ai annoncé à M. le duc de Cadaval que la conduite de
Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de
Rohan-Rochefort a été aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait
l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler à propos
qu'un sang royal coule dans ses veines.»

  [257] Le prince Charles s'était marié à seize ans, à sa cousine
  Marie-Josèphe de Rohan-Guéménée.

Tout n'est pas perdu puisqu'à Lisbonne, malgré tout, on discute
encore et qu'on serait prêt à reprendre les négociations. Les Rohan,
semble-t-il, ont montré une délicatesse exagérée; le mal n'était
pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de
Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, récrit à M. de Bombelles une
lettre qui s'est croisée avec celle de l'ambassadeur.

   «J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour désirer que l'affaire
   qui nous intéresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort
   paraît vouloir revenir à notre avis. Il est certain que ses
   _craintes n'étaient pas fondées_; sa délicatesse lui avait dicté
   cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle désire
   l'établissement. Mais M. son père, ni Mme sa mère ne sont encore
   instruits de cet état de choses. Monsieur, si vous avez rompu
   comme vous l'avez pu d'après ma dernière lettre, vous êtes bien
   le maître de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui
   peut même être mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera
   évidemment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette
   affaire ce que votre amitié pour nous vous avait dicté. Aussi
   rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre,
   et c'est ce que je désire le plus vivement. Dans le cas où
   vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la
   négociation et, dès que nous aurons nouvelle que la rupture n'a
   pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme
   de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants à vous faire
   parvenir notre définitive résolution.»

La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette
affaire a causés aux Bombelles. Elle tient à s'en expliquer encore
avec Angélique le 4 février.

   «Je suis uniquement occupée de vous, Madame, et de l'embarras
   que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre
   part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre à peine partie,
   la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas
   eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande
   vivacité. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif)
   lui annoncer l'arrivée du duc et lui parler de ses projets,
   elle a tout nié; mais avec la résolution, si cette nouvelle
   se vérifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui
   offrir, à titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez,
   par là, que le courrier serait bien accueilli.

   Le père a consenti, mais la mère est à 60 lieues d'ici, on
   n'a pas encore osé lui en parler et elle ne sera pas la moins
   difficile à persuader. Voilà, Madame, l'état des choses: dans
   ce moment, où tout doit être rompu d'après mon avant-dernière
   lettre, j'ai saisi le prétexte dont on s'était servi pour vous
   en procurer un honnête. Si vous n'en avez point fait usage,
   l'affaire pourrait, peut-être, se renouer, mais je ne puis
   répondre de rien après toutes les variations que j'ay éprouvées.
   Si j'avais pu les prévoir, je me serais bien gardée de vous
   en faire la proposition. J'en ai été et j'en suis encore dans
   un trouble extrême, ne pensant qu'à vous, Madame, et à M. le
   marquis de Bombelles. Renonçant à cet avantage, pourvu que tout
   se termine d'une manière à ne vous pas compromettre, vis-à-vis
   le duc. Je suis touchée de ses procédés et des vôtres au delà
   de toutes expressions et j'attends votre retour avec bien
   de l'impatience pour vous renouveler les espérances de tous
   les sentiments dont mon cœur est pénétré pour ma charmante
   Angélique. Elle trouvera bon que je supprime les compliments et
   voudra bien en user de même.


    13 février.

   «Je suis bien malheureuse, Madame, de ne pouvoir jouir de toutes
   les marques d'amitiés que vous me donnez; ce sentiment, si
   doux, de la reconnaissance, se tourne même pour moy en amertume.
   Mais il n'en est pas moins vif et n'en sera pas moins constant.
   Vous reteniez encore un fil par votre dernière lettre. La
   première doit m'apprendre la rupture entière et j'espère même
   que vous aurez fait usage de celle où je vous faisais un aveu,
   qui peut seul justifier ou excuser la conduite de mes parens.
   Celle du duc ajoute infiniment à mes regrets; son caractère
   s'est peint dans cette occasion de manière à faire désirer son
   alliance, quand, d'ailleurs, il n'aurait pas réuni tous les
   avantages possibles. La princesse Charles est aussi désolée que
   moi, elle y envisageait même une ressource pour ses petites
   filles. Enfin, Madame, rien ne nous échappe de ce que nous
   perdons, mais ce qui nous pénètre le plus est l'inutilité de
   toutes les peines et de tous les soins que vous avez prodigués,
   avec un zèle qui me touche jusqu'au fond du cœur, et dont je
   ne me consolerai point d'avoir abusé, quoique bien innocemment
   et n'ayant, certainement, rien à me reprocher. Mme la baronne
   de Mackau, qui a vu tout ce qui s'est passé, m'en sera témoin.
   Vous aurez vu, par mes dernières lettres, qu'on n'ait pas à
   s'en repentir si, contre toute vraisemblance, le duc persistait
   dans son projet. Je crois qu'il reste encore un moyen qui
   serait d'écrire à Mme la comtesse de Brionne, comme à sa tante,
   et à celle de Mlle de Rohan. Je suis persuadée, qu'engagée
   personnellement, elle emploierait tout son crédit sur son frère,
   sa belle-sœur et sa nièce avec toute l'énergie, dont elle
   est capable et à laquelle ils ne résisteraient pas. Vous êtes
   bien bonne d'avoir encore paré aux méchancetés qui pourraient
   retomber sur mes parents; nous n'aurions pas osé si bien dire
   que la dot n'aurait souffert aucune difficulté. L'embarras que
   vous cause cette malheureuse affaire n'est pas le chagrin le
   moins cuisant de tous ceux dont je suis accablée, depuis si
   longtemps. Ma santé s'en ressent, et il me reste à peine la
   force de vous renouveller et à M. de Bombelles les assurances de
   tous les sentiments que je ne puis pas exprimer et avec lesquels
   je seray, Madame, jusqu'à mon dernier soupir,

   Votre très humble et très obéissante servante,

    DE ROHAN, COMTESSE DE MARSAN.

   «J'ajoute encore, Madame, qu'un si grand éloignement ne nous
   permettant pas de prévoir tout ce qui serait le plus à propos
   de dire, dans ces circonstances, nous nous en rapportons
   entièrement à vous et à M. de Bombelles. Nous sacrifions
   tout amour-propre et vous conjurons de prendre le parti le
   plus convenable, pour vous et pour M. le duc de Cadaval.
   L'ambassadrice a dit à Mme la comtesse de Brionne qu'il devait
   arriver incessamment et qu'il amènerait un frère sourd et muet
   pour le faire traiter par l'abbé de l'Épée. Du reste, jusqu'à
   présent, on ne parle point de cette affaire.»

Voilà encore une fois l'affaire reprise, mais timidement. Le marquis
mande à la comtesse de Marsan, le 14 février:

   «Madame, vous inspirez une telle vénération que, pour peu qu'on
   sache rendre hommage aux vraies vertus, on doit s'estimer
   heureux de faire ce qui vous est agréable. Ce sentiment
   acquiert une toute autre force, dans des cœurs reconnaissants
   et pénétrés de vos bontés. Jugez de notre joie en voyant celle
   qu'a causé à M. le duc de Cadaval l'heureux changement dans les
   dispositions de Mlle de Rochefort. Non, Madame, de ce moment, ce
   n'est plus une affaire manquée, elle exigera du soin. Nous en
   devons à tout ce qui vous intéresse, et nous aurons, j'espère,
   la satisfaction d'avoir procuré un établissement peu commun à
   une jeune personne qui vous est chère, et qui l'est devenue
   davantage par la délicatesse qui la portait à se sacrifier. Nous
   sommes si sûrs de M. le duc de Cadaval, de sa mère, de toute la
   saine partie de sa famille que vous pouvez..., princesse, sans
   perdre de temps vous procurer le consentement de M. et de Mme
   la princesse de Rochefort. Plus nous voyons le gendre que nous
   leur destinons et plus nous avons sujet de nous applaudir de la
   conduite de ce franc et loyal seigneur. J'ai l'honneur d'être,
   etc.»

   Mme de Bombelles a ajouté: «Il est impossible d'être plus
   sensible que je ne le suis, Madame la comtesse, à l'inquiétude
   que vous avez bien voulu prendre, sur le chagrin et l'embarras
   où vous jugez avec raison que nous avait jetés le refus de
   Mlle de R. Grâces à Dieu, nous n'avons plus qu'à nous réjouir
   de son retour à ses premiers sentiments et la satisfaction
   que nous en éprouvons est surpassée par celle de M. le duc de
   Cadaval, qui avait toujours conservé l'espoir de fléchir, par
   sa constance et par votre appui l'opposition de Mademoiselle
   votre nièce. Dès qu'un érésipèle qui retient Mme la duchesse
   de Cadaval dans son lit lui permettra d'en sortir, elle ira
   chez la Reine pour obtenir son consentement, et sitôt que cette
   démarche sera faite, vous recevrez, ainsi que M. le prince de
   Rohan, la demande ostensible de Mme la duchesse de Cadaval et
   de son fils. Mon tendre attachement vous est si connu, Madame
   la comtesse, qu'il m'est inutile de vous répéter à quel point
   je serai heureuse, ainsi que M. de Bombelles, de la réussite
   d'une négociation que nous n'avons tant désirée que par la
   conviction de l'avantage dont elle serait pour une princesse de
   la maison de Rohan, qui par la grandeur de sa naissance ne peut
   trouver que peu de partis qui soient dignes de son attention.
   Quant aux qualités personnelles je suis sûre que celles du duc
   assureront la paix et la tranquillité de sa vie. Jouissez donc,
   Madame la comtesse, de votre ouvrage et recevez l'assurance des
   sentiments, etc., etc.»

Les choses restent en état pendant des semaines, puis des difficultés
surgissent du côté portugais.

Ces négociations énervantes ont augmenté les crises d'estomac de
l'ambassadeur, qui supporte mal le climat et déjà songe à demander un
congé de convalescence.

«J'ai été si affectée, Madame, de vos inquiétudes sur la santé de M.
le marquis de Bombelles, écrit la comtesse de Marsan, le 29 mars, et
je les ai partagées trop vivement pour ne pas désirer, avant tout,
votre retour. J'admire que vous vous soyez toujours occupée d'une
affaire, qui par la faute de mes parents rencontre des obstacles qui
sans leur incertitude n'auraient pas existé. Nous en avons encore
beaucoup à surmonter; le caractère de la mère ne permet pas de lui
parler avant d'être assurée du consentement de la Reine. On emploie
tous les moyens pour l'engager à revenir de Marmoutiers où elle est,
depuis six mois, afin qu'on soit plus à portée de la déterminer à un
sacrifice qui lui coûtera beaucoup. Je ne doute pas du succès si par
la lettre du duc à Mme la comtesse de Brionne elle s'approprie cette
négociation. Je crois pour plus d'une raison qu'elle s'en empare et,
Monsieur votre frère pense de même. Je serai bientôt à portée de vous
en dire davantage, j'attends ce moment avec bien de l'impatience. Je
souhaite le temps favorable pour une heureuse et prompte traversée.
Assurez, je vous prie, M. le marquis de Bombelles de ma sensibilité.
C'est sur quoi je ne le céderai à personne. Je me fais une vraie
fête, Madame, de vous embrasser et de vous renouveller tous mes
remerciements. Je supprime les compliments. Vous préférez sûrement
les assurances bien véritables de la plus tendre amitié.»

       *       *       *       *       *

Comme c'était à présumer, les envieux de la cour de Lisbonne
profitèrent des longues hésitations des Rohan, puis de la première
rupture émanant d'eux. A son tour le duc de Cadaval hésita à
poursuivre la réalisation d'un mariage où l'autre partie témoignait
si peu de bonne grâce. La Reine se montra fort mécontente des
tergiversations et, finalement, retira son appui à l'union qu'elle
avait favorisée.

Bombelles échangea une série de lettres avec le duc de Cadaval. Dans
les premières, il se plaignait amèrement du système de dénigration
employé contre les Rohan par ceux, la comtesse de Saint-Vincent en
tête, qui voulaient faire échouer la combinaison. Dans la dernière,
écrite le 22 juin, l'ambassadeur, au nom des Rohan, rendait hommage à
la loyauté et aux procédés du duc de Cadaval.


    MONSIEUR LE DUC,

   «Les motifs qui m'ont dirigé en cherchant à vous donner une
   compagne digne de Votre Excellence lui sont trop connus pour
   que j'aie besoin d'en faire l'apologie. Je n'examinerai pas
   ceux qu'on a pu avoir pour embarrasser la conclusion d'une
   alliance honorable et convenable à tous égards. Ce qu'il y a de
   certain, c'est que les doutes élevés, les lenteurs dont je vous
   ai vu si affligé et les discours de vos envieux étant revenus à
   Mlle de Rochefort, ses parents, peu accoutumés à ce qui s'est
   passé, lui ont permis de refuser une union que le personnel
   de Votre Excellence leur fait regretter. Ils m'ont chargé de
   vous exprimer combien vos procédés vous les avaient attachés
   et de vous témoigner le chagrin qu'ils ressentent à ne pouvoir
   correspondre à vos vues. J'ose partager leurs sentiments par une
   suite du vif intérêt, que je prendrai toujours à tout ce qui
   vous affectera.

   «J'ai l'honneur d'être, etc...»

Les longues négociations restées stériles avaient attristé le séjour
des Bombelles à Lisbonne. Ils attendaient avec une impatience non
dissimulée le moment où l'ambassadeur pourrait quitter son poste
en vertu d'un congé régulier. Angélique partit la première avec
ses enfants, heureuse de retrouver à Versailles toute sa famille
maternelle, surtout sa chère princesse dont elle était séparée depuis
si longtemps. L'absence n'avait nullement amoindri l'enveloppante
tendresse de Madame Élisabeth pour son amie: nous en trouverons
mainte preuve dans les feuilles d'un Journal écrit par le marquis
à son retour en France. Entremêlant les notes intimes avec les
réflexions politiques, il déroulera sous nos yeux le suggestif
tableau de la Cour de Versailles à cette heure déjà angoissante où
s'entrecroisent les vents précurseurs de la tempête.....

FIN



TABLE DES MATIÈRES


                                                                  Pages.

  AVANT-PROPOS                                                         v


  CHAPITRE PREMIER

  Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
    sœurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg,
    épouse morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M.
    de Bombelles à Ratisbonne.--Les instructions du comte
    de Vergennes.--Mlle de Schwartzenau.--Jeanne-Renée
    de Bombelles projette de marier son frère à Mlle de
    Mackau.--L'éducation des jeunes filles et les mariages
    dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants de
    France et la jeunesse de Madame Elisabeth.--Intimité
    de la princesse avec Angélique.--Lettre de Mlle de
    Mackau au marquis de Bombelles.--L'Empereur Joseph II à
    Versailles.--Eléonore d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage
    d'Angélique                                                        1


  CHAPITRE II

  1778

  Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
    son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
    et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon
    et le comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
    princesse de Guéménée.--Constitution de la
    maison de Madame Elisabeth.--Correspondance entre
    les deux époux.--Le comte d'Esterhazy.--Premières
    promenades à cheval.--Quelques semaines à Ratisbonne.--La
    princesse de Fürstenberg.--A Marly.--Marie-Antoinette
    et Mme de Bombelles.--Le chevalier
    de Naillac.--Un concert à Ratisbonne                              49


  CHAPITRE III

  1778-1779

  Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
    Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
    Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux
    de l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
    avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
    ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
    de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise
    des négociations.--Traité de Teschen                              87


  CHAPITRE IV

  1778-1780

  Les clavecins de Ratisbonne.--Les sociétés badines et
    l'Ordre du Canapé.--Naissance de Madame Royale.--Danger
    que court Marie-Antoinette.--Nouveaux détails donnés
    par Mme de Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les
    Grimod d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficultés
    qui en résultent pour la comtesse de Reichenberg.--La
    question des mariages inégaux                                    107


  CHAPITRE V

  1781

  La marquise rentre à Versailles.--Charmant accueil de
    Madame Elisabeth.--Premières visites.--Le portrait du
    marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles
    de cour.--Incendie de l'Opéra.--Questions de
    carrière.--Mme Saint-Huberti.--Le sevrage de
    Bombon.--Effusions maternelles.--Nouvelles
    d'Amérique.--Court séjour de Joseph II.--Ambitions
    diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe à accepter
    d'épouser le marquis de Louvois.--Correspondance avec son
    frère.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse Diane.--Le
    duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais et le
    comte d'Angiviller.--La fête de Saint-Cloud.--La Cour à
    la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul                       158


  CHAPITRE VI

  1781

  Naissance du Dauphin.--Impressions à la cour et dans le
    peuple.--Bombon a la petite vérole.--Lettre de Madame
    Élisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
    d'Amérique.--La comédie à Chantilly.--Mlle
    de Condé et la princesse de Monaco.--Commérages
    à Versailles sur le séjour d'Angélique à Chantilly               203


  CHAPITRE VII

  1782

  Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
    Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les
    bals des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort
    de Madame Sophie.--Présentation de la marquise de
    Louvois.--Mme des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient
    auprès de la Reine.--Mme de Bombelles est reçue par
    Marie-Antoinette.--Notes sur le marquis de Bombelles
    présentées à la Reine.--Démarches d'Angélique.--Voyage
    du marquis à Munich.--Audience de Pie VI.--Retour de
    M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la comtesse
    du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions
    diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des
    Rohan-Guéménée                                                   241


  CHAPITRE VIII

  1783-1786

  Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
    le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
    Elisabeth.--Nouvelles de cour.--Ascension des frères
    Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité
    à Versailles et à Montreuil.--_Pauvre Jacques._--Visites
    princières.--_Le Mariage de Figaro_ et l'affaire du
    Collier.--Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade
    de Portugal                                                      284


  CHAPITRE IX

  1786-1788

  Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
    Madame Elisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
    et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
    entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
    négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
    pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France                   308

Tours.--Imprimerie DESLIS FRÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles - et la Cour de Madame Élisabeth" ***

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