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Title: Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine
Author: Confucius, 551 BC-479 BC, Mencius, 372? BC-289? BC
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine" ***

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MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***


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CONFUCIUS ET MENCIUS.

LES QUATRE LIVRES

DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE

Traduits du Chinois par M. G. Pauthier



Paris,
Charpentier, Libraire-Éditeur,
17, Rue de Lille.
1846.



INTRODUCTION.


«Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces
plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de
triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent
témoignage à la postérité. Mais les monuments les plus durables,
ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des
nations, ce sont les grandes œuvres de l'intelligence humaine que les
siècles produisent de loin en loin, et qui, météores extraordinaires,
apparaissent comme des révélations à des points déterminés du temps et
de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que
le genre humain doit parcourir[1].»

C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la première
traduction française faite sur le texte chinois[2].

Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son sommeil séculaire
au bruit que font les puissances européennes qui convoitent déjà
ses dépouilles, il n'est peut-être pas inutile de faire connaître
les œuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse
contrée, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir à
l'intelligence de l'un des phénomènes les plus extraordinaires que
présente l'histoire du genre humain.

En Orient, comme dans la plupart des contrées du globe, mais en Orient
surtout, le sol a été sillonné par de nombreuses révolutions, par des
bouleversements qui ont changé la face des empires. De grandes nations,
depuis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste scène du
monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments
de leur civilisation, ou n'ont laissé que de faibles traces de leur
passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique législation
nous a été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et dont
on cherche maintenant à retrouver les curieux et importants vestiges
dans les inscriptions cunéiformes de Babylone et de Persépolis. Tel
est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses éternelles
pyramides, avait jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa
langue figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans de
tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le voile. Mais
d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont résisté,
depuis près de quarante siècles, à toutes les révolutions que la
nature et l'homme leur ont fait subir. Restées seules debout et
immuables quand tout s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à
ces rochers escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de
la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoignage de
l'impuissance du temps pour détruire ce qui n'est pas une œuvre de
l'homme.

En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraordinaire, que
celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant
immobiles, depuis l'origine la plus reculée des sociétés humaines,
sur la scène si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs
premiers législateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations
à leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et les ont
coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a
été forte, tant la forme a été durable! Assurément, il y a là quelques
vestiges des lois éternelles qui gouvernent le monde.

La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne
civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est-à-dire
par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu'à deux mille six cents
ans avant notre ère. Les documents recueillis dans le _Chou-king_
ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres,
sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
vrai que le _Chouking_ fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère[5]; mais ce
grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquité,
n'altéra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les
sinologues, le style de ces documents, qui diffère autant du style
moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de Cicéron, est
une preuve suffisante de leur ancienneté.

Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce beau monument
de l'antiquité, c'est la haute raison, le sens éminemment moral qui
y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la
bouche desquels sont placés les discours qu'il contient, devaient,
à une époque si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il
serait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette grande culture
morale, dégagée de tout autre mélange impur que celui de la croyance
aux indices des sorts, est un fait très-important pour l'histoire de
l'humanité; car, ou cette grande culture morale était le fruit d'une
civilisation déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une nature
éminemment droite et réfléchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en
est pas moins digne des méditations du philosophe et de l'historien.

Les idées contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinité, sur
l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les événements
du monde, sont très-pures et dignes en tout point de la plus saine
philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du
Ciel ou de la Raison suprême dans les relations des princes avec
les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette
intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du
peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés modernes
n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit
de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement
religieux d'un mandat céleste au profit de tous, qu'une noble et
grande mission confiée au plus dévoué et au plus digne, et qui était
retirée dès l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle
part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des
peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignés d'une
manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C'est
bien là qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la
démocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, «la voix du peuple est la
voix de Dieu.» Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve
ainsi formulée à la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, §7 (p. 56 des _Livres
sacrés de l'Orient_):

«Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et
entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est
ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication
intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples
soient donc attentifs et réservés.» On la trouve aussi formulée de
cette manière dans le _Ta-hio_ ou la _Grande Étude_, ch. X, §5 (page 62
du présent volume):

«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire.»

On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les
axiomes semblables qui sont exprimés dans les livres chinois, depuis
les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on
ne trouverait pas dans tous les écrivains politiques et moraux de la
Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la
tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu l'audace,
pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de tous aux dons de
Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui résultent de la réunion de l'homme
en société, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit
nombre. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les
moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais
été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou la Raison suprême absolue, ne
pouvant s'exercer que dans l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et
jamais dans l'intérêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites
morales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu; et s'il lui
arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de
son mandat, alors, comme l'a dit un célèbre philosophe chinois du
douzième siècle de notre ère, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le
premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61),
enseigné dans toutes les écoles et les colléges de l'empire, le peuple
serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers ce même
pouvoir, qui serait détruit immédiatement, pour faire place à un autre
pouvoir légitime, c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts
de tous.

Ces doctrines sont enseignées dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacré
par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres
classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont
nous donnons dans ce volume une traduction complète et aussi littérale
que possible. Ces livres, révérés à l'égal des livres les plus
révérés dans d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction
de générations et de populations immenses, forment la base du droit
public; ils ont été expliqués et commentés par les philosophes et
les moralistes les plus célèbres, et ils sont continuellement dans
les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence,
désirent encore posséder la connaissance de ces grandes vérités morales
qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés humaines.

KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires européens, en le faisant
connaître et admirer à l'Europe, nommèrent _Confucius_, en latinisant
son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand législateur de
la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde
moitié du sixième siècle avant notre ère, tous les documents religieux,
philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et
en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre
sacré des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacré par excellence;
Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les
_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes
recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un
homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles
ont exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler
KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les siècles
aient jamais produit!_

En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composés
par lui ou recueillis par ses disciples, pour être de l'avis des
Chinois. Jamais la raison humaine n'a été plus dignement représentée.
On est vraiment étonné de retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU
l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en même
temps que celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans
le _Lûn-yù_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la
belle âme de KHOUNG-TSEU. Où trouver, en effet, des maximes plus
belles, des idées plus nobles et plus élevées que dans les livres
dont nous publions la traduction? On ne doit pas être surpris si les
missionnaires européens, qui les premiers firent connaître ces écrits à
l'Europe, conçurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des
Chinois.

Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature de l'homme.
Aussi disait-il à ses disciples: «_Ma doctrine est simple et facile
à pénétrer_[6].» Sur quoi l'un d'eux ajoutait: «La doctrine de notre
maître consiste uniquement à posséder la droiture du cœur et à aimer
son prochain comme soi-même[7].»

Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un
dépôt traditionnel des sages de l'antiquité, qu'il s'était imposé la
mission de transmettre à la postérité[8]. Cette mission, il l'accomplit
avec courage, avec dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver
de profonds découragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que
partout ceux qui se dévouent au bonheur de l'humanité s'attendent à
boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils
devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs
dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission divine!

Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois
l'accomplit, disons-nous, dans toute son étendue, et bien autrement
qu'aucun philosophe de l'antiquité classique. Sa philosophie ne
consistait pas en spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une
philosophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les conditions
de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de
cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, était _l'amélioration
constante de soi-même et des autres hommes;_ de soi-même d'abord,
ensuite des autres. L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même
est d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au
perfectionnement des autres. Plus la personne est en évidence, plus
elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs d'amélioration de soi-même
sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considérait-il le gouvernement des
hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse
être conférée à un mortel, comme un véritable _mandat céleste_. L'étude
du cœur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir
pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se défendre de
ses prestiges, que ses tendances permanentes étaient d'abuser de sa
force et d'arriver à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du
philosophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un caractère
si éminemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume
en cherchant à donner des enseignements aux princes de son temps, à
leur faire connaître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils
sont chargés pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On
le voit constamment plus occupé de prémunir les peuples contre les
passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et
la turbulence des peuples; non pas qu'il regardât les derniers comme
ayant moins besoin de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais
parce qu'il considérait les rois comme seuls responsables du bien et du
mal qui arrivaient dans l'empire, de la prospérité ou de la misère des
populations qui leur étaient confiées. Il attachait à l'exercice de la
souveraineté des devoirs si étendus et si obligatoires, une influence
si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer
ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à remplir pour
accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire:
«Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c'est
ressembler à l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tandis
que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle et la prennent
pour guide[9].»

Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines qu'il
enseignait aux princes de son temps, qu'il disait:

«Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus
d'une génération pour faire régner partout la vertu de l'humanité[10].»

Quoique la politique du premier philosophe et législateur chinois
soit essentiellement _démocratique_, c'est-à-dire ayant pour but la
culture morale et la félicité du peuple, il ne faudrait pas cependant
prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien
ne s'éloigne peut-être plus de la conception moderne d'un gouvernement
_démocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez
ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent régir le genre
humain sous le triple rapport de l'homme considéré dans sa nature
d'être moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme
membre de la société, sont des lois éternelles, immuables, expression
vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les
lois du monde visible, transmises et enseignées par des hommes qui
étaient eux-mêmes la plus haute expression de la nature morale de
l'homme, soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale
du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour
s'améliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre
humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient être parfaitement
connues et enseignées que par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à
la plus haute culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné
à la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur vie tout
entière et sans réserve à la mission noble et sainte de l'enseignement
politique pour le bonheur de l'humanité. C'est donc la réalisation
des lois morales et politiques qui peuvent constituer véritablement la
société et assurer la félicité publique, lois conçues et enseignées
par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception
politique moderne d'un gouvernement démocratique, la connaissance
des lois morales et politiques qui constituent la société et doivent
assurer la félicité publique est supposée dans chaque individu dont se
compose cette société, quel que soit son degré de culture morale et
intellectuelle; de sorte que, dans cette dernière conception, il arrive
le plus souvent que celui qui n'a pas même les lumières nécessaires
pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation morale et
intellectuelle est encore entièrement à faire, ou même dont les
penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appelé,
surtout si sa fortune le lui permet, à donner des lois à celui dont la
culture morale et intellectuelle est le plus développée, et dont la
mission devrait être l'enseignement de cette même société, régie par
les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent
les moins faites pour cette haute mission.

Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11].
C'est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le
bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une
application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules
capables de connaître et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le
gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la
portée de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme
à la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et à laquelle on n'a
pas besoin d'être préparé par le moindre travail intellectuel et moral.

Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du
philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de présenter
ici un court aperçu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la
traduction.

1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un
_texte_ attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son
disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court.
Il est nommé _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est,
cependant, c'est peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le
plus précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois, parce
qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une méthode logique, qui
décèle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procédés
syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les
philosophes indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie
qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales,
mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art est ici trop
évident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchaînement
logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit qui
n'aurait pas encore eu conscience d'elle-même. On peut donc établir
que l'argument nommé _sorite_ était déjà connu en Chine environ deux
siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être jamais
été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux[12].

Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un grand principe
auquel tous les autres se rattachent et dont ils découlent comme de
leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-même_.
Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire
pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus
puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il établit que
négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilité
d'arriver à aucun autre perfectionnement moral.

Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu que le but du
philosophe chinois a été d'enseigner les devoirs du gouvernement
politique comme ceux du perfectionnement de soi-même et de la pratique
de la vertu par tous les hommes.

2° LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU. Le titre de cet
ouvrage a été interprété de diverses manières par les commentateurs
chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persévérance de
la conduite dans une ligne droite également éloignée des extrêmes_,
c'est-à-dire dans la _voie de la vérité_ que l'on doit constamment
suivre; les autres l'ont considéré comme signifiant _tenir le milieu
en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous paraît
contraire à la doctrine exprimée dans ce livre, qui est d'une nature
aussi métaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rédigea, était
petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce
traité, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes métaphysiques
des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines n'étaient
pas de simples _préceptes dogmatiques_ puisés dans le sentiment et
la raison, et qui seraient par conséquent plus ou moins obligatoires
selon la manière de sentir et de raisonner, mais bien des _principes
métaphysiques_ fondés sur la nature de l'homme et les lois éternelles
du monde. Ce caractère élevé, qui domine tout le _Tchoung-young_, et
que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ailleurs[13],
n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des philosophes chinois,
place ce traité de morale métaphysique au premier rang des écrits de
ce genre que nous a légués l'antiquité. On peut certainement le mettre
à côté, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même frappé, en le
lisant, de l'analogie qu'il présente, sous certains rapports, avec les
doctrines morales de la philosophie stoïque enseignées par Épictète et
Marc-Aurèle, en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote.

On peut se former une idée de son contenu par l'analyse sommaire que
nous allons en donner d'après les commentateurs chinois.

Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les idées principales de
la doctrine de son maître KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre à la
postérité. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _règle de
conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale
dans le ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer;
que sa substance véritable, son essence propre, existe complètement
en nous, et qu'elle ne peut en être séparée; secondement, il parle du
devoir de conserver cette _règle de conduite morale_, de l'entretenir,
de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints
hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type
parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs œuvres
à son dernier degré de perfection.

Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi
dire, que des citations de paroles de son maître destinées à corroborer
et à compléter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette
partie du livre est de montrer que la _prudence éclairée_, l'_humanité_
ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'âme_,
ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte
par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre
tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été traitées dans la
première partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6,
7, 8, 9, 10 et 11).

Dans le douzième chapitre, _Tseu-sse_ cherche à expliquer le sens
de cette expression du premier chapitre, où il est dit que la _voie
droite_ ou la _règle de conduite morale de l'homme_ est tellement
obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul
instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans
ordre les paroles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même
sujet.

Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature
humaine serait une morale incomplète et passagère. Aussi le disciple de
KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après
laquelle les actions des hommes doivent être dirigées, établit, dans le
vingtième chapitre, que la loi suprême, la loi de conduite morale de
l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. «Il y a un
principe certain, dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. _Celui
qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait
pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé
à la perfection._»

Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dégagé de tout
mélange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_,
qui consiste à employer tous ses efforts pour découvrir et suivre
la loi céleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de
l'homme. Par conséquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_
pour accomplir sa propre loi.

Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la
connaisse. «Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde
que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à
fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en
dérivent; pouvant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs
qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la
nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner
tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du
ciel.» Voilà les hommes parfaits, les saints, c'est-à-dire ceux qui
sont arrivés à la _perfection_, constitués les instituteurs des
autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs
et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection
morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point là les facultés de ceux qui
sont parvenus à la _perfection_. Suivant le procédé logique que
nous avons signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à
la _perfection_ développent leurs facultés jusqu'à leur plus haute
puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la nature, et
s'absorbent finalement en eux. «Pouvant connaître à fond, ajoute-t-il,
la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les
devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de
leurs facultés intelligentes supérieures, aider le «ciel et la terre
dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent
leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans la
transformation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même,
constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre.» Voilà la loi
du ciel.

Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a différents degrés de
_perfection_. Le plus haut degré est à peine compatible avec la nature
humaine, ou plutôt ceux qui l'ont atteint sont devenus supérieurs à la
nature humaine. Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations,
leur élévation et leur chute, et ils sont assimilés aux intelligences
immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Cependant ceux qui
atteignent un degré de _perfection_ moins élevé, plus accessible à
la nature de l'homme (chap. XXIII), opèrent un grand bien dans le
monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc
s'efforcer d'atteindre à ce second degré de _perfection_.

«Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-même parfait, absolu; la _loi du
devoir_ est par elle-même loi du devoir.

Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
le parfait, les êtres ne seraient pas.» C'est pourquoi _Tseu-sse_
place le perfectionnement de soi-même et des autres au premier rang
des devoirs de l'homme. «Réunir le perfectionnement intérieur et le
perfectionnement extérieur constitue la règle du devoir.»

«C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement
parfait ne cesse jamais d'opérer le bien et de travailler au
perfectionnement des autres hommes.» Ici le philosophe chinois exalte
tellement la puissance de l'homme parvenu à la _perfection_, qu'il
l'assimile à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII).
C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient[14], et que
l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité classique,
d'attribuer à l'homme parvenu à la _perfection_ philosophique des
pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines.

_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, est amené,
par la méthode de déduction, à établir que les lois qui doivent régir
un empire ne peuvent pas être proposées par des sages qui ne seraient
pas revêtus de la dignité souveraine, parce qu'autrement, quoique
excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire
à leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut que
cette haute mission est réservée au souverain, qui doit établir ses
lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'après les inspirations
des intelligences supérieures. Mais voyez à quelle rare et sublime
condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et
de leur commander! «Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme
souverainement saint qui, par la faculté de connaître à fond et de
comprendre parfaitement les lois primitives des êtres vivants, soit
digne de posséder l'autorité souveraine et de commander aux hommes;
qui, par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affable et
douce, soit capable de posséder le pouvoir de répandre des bienfaits
avec profusion; qui, par sa faculté d'avoir une âme élevée, ferme,
imperturbable et constante, soit capable de faire régner la justice et
l'équité; qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple, grave,
droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vénération;
qui, par sa faculté d'être revêtu des ornements de l'esprit et des
talents que donne une étude assidue, et de ces lumières que procure
une exacte investigation des choses les plus cachées, des principes
les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du
faux, le bien du mal.»

Il ajoute: «Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses
vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas
de lui témoigner leur vénération; qu'il parle, et les peuples ne
manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples
ne manqueront pas d'être dans la joie.... Partout où les vaisseaux
et les chars peuvent parvenir, où les forces de l'industrie humaine
peuvent faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son
dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil
et la lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du
matin fertilisent, tous les êtres humains qui vivent et qui respirent
ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer.»

Mais ce n'est pas tout d'être _souverainement saint_, pour donner
des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore être
_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer
et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme
souverainement parfait ne peut être connue que par l'homme
souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut
être pratiquée que par l'homme souverainement parfait; il faut donc
être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'autorité souveraine.

3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces
_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples
rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans
lesquels Socrate, son maître, occupe le premier plan, mais avec
toute la différence des lieux et des civilisations. Il y a assurément
beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens
du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples,
que dans les dialogues poétiques du philosophe grec. On pourrait plutôt
comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU à ceux de Socrate, recueillis par
son autre disciple Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que
l'on éprouve à la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec
ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un
peu monotone peut-être. Mais cette monotonie même a quelque chose de
la sérénité et de la majesté d'un enseignement moral qui fait passer
successivement sous les yeux les divers côtés de la nature humaine en
la contemplant d'une région supérieure. Et après cette lecture on peut
se dire comme le philosophe chinois: «Celui qui se livre à l'étude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?»

On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se
révèle à nous toute la belle âme de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la
vertu, son ardent amour de l'humanité et du bonheur des hommes. Aucun
sentiment de vanité ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la
pureté et l'autorité de ses paroles: «Je ne naquis point doué de la
science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait
tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances[16].»

«Il était complètement exempt de quatre choses, disent ses disciples:
il était sans amour-propre, sans préjugés, sans égoïsme et sans
obstination[17].»

L'étude, c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. «J'ai passé,
disait-il, des journées entières sans nourriture, et des nuits entières
sans sommeil, pour me livrer à la méditation, et cela sans utilité
réelle: l'étude est bien préférable.»

Il ajoutait: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, et
non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve
souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans
le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas
atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté[18].»

Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein
de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persévérance à
l'étude de la sagesse!

«Oh! qu'il était sage _Hoeï!_ Il avait un vase de bambou pour prendre
sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans
l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que
lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne
changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï!_ Oh! qu'il était sage
_Hoeï_[19]!»

S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir énergiquement
la vie matérielle, oisive et inutile. «Ceux qui ne font que boire et
que manger, disait-il, pendant toute la journée, sans employer leur
intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas
le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en
comparaison[20]!»

C'est une question résolue souvent par l'affirmative, que les anciens
philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre
secrète; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre
pour les initiés. La même question ne peut s'élever à l'égard de
KHOUNG-TSEU; car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine
secrète. «Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous
que j'aie pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines
cachées pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô
mes disciples! C'est la manière d'agir de _Khieou_ (de lui-même[21]).»

Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du _Lûn-yù_,
à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente, non pas un traité
systématique sur un ou plusieurs sujets, mais des réflexions amenées
à peu près sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit
un célèbre commentateur chinois du _Lûn-yù_ et des autres livres
classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzième siècle de
notre ère:

«Le _Lûn-yù_ est un livre dans lequel sont déposées les paroles
destinées à transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a été
l'objet de l'étude persévérante des hommes qui ont atteint le plus haut
degré de sainteté.... Si l'on demande quel est le but du _Lûn-yù_, je
répondrai: Le but du _Lûn-yù_ consiste à faire connaître la vertu de
l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est
le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les
devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes
moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pratique des devoirs
qu'ils devaient remplir), il répond diversement à leurs questions.» Le
_Lûn-yù_ est divisé en deux livres, formant ensemble vingt chapitres.
Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du
_Lûn-yù_; l'une conservée par les hommes instruits de la province de
_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU,
et la troisième fut trouvée cachée dans un mur après l'incendie des
livres: cette dernière copie fut nommée _Kou-lûn_, c'est-à-dire
l'_Ancien Lûn_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres;
l'ancienne copie (_Kou-lûn_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_,
celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de
la copie de _Thsi_ ont été perdus; le chapitre en plus de l'ancienne
copie vient seulement d'une division différente de la même matière.

4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte le nom de son
auteur, qui est placé par les Chinois immédiatement après KHOUNG-TSEU,
dont il a exposé et développé les doctrines. Plus vif, plus pétulant
que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et
qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que
les siècles aient jamais produit, il disait: «Depuis qu'il existe
des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables à KHOUNG-TSEU[22].»
A l'exemple de ce grand maître, il voyagea avec ses disciples (il
en avait dix-sept) dans les différents petits États de la Chine,
se rendant à la cour des princes, avec lesquels il philosophait et
auxquels il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse
dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que
nous l'avons déjà dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de
ses compatriotes et de l'humanité tout entière. En communiquant la
connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui
occupaient un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand nombre
de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s'efforçait de
propager le plus possible ces mêmes doctrines au sein de la multitude,
et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilité
de leur puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affection
qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une
expression plus décidée et plus hardie que celle de son maître. En
s'efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs
devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la
domination de ses principes. D'un côté il enseignait aux peuples le
droit divin que les rois avaient à régner, et de l'autre il enseignait
aux rois que c'était leur devoir de consulter les désirs du peuple,
et de mettre un frein à l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de
se rendre le _père et la mère du peuple_. MENG-TSEU était un homme
de principes indépendants, et, contrôle vivant et incorruptible du
pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les
Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blâmer sévèrement.

MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du cœur humain, et il a
déployé dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande
habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants et
les abus des fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est
celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies
spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou
autre, corps à corps, et, de déduction en déduction, de conséquence
en conséquence, il le mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le
serre de si près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental
ne pourrait peut-être offrir plus d'attraits à un lecteur européen,
surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas
un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois,
c'est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et
cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans
celles du sage Socrate.

Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-TSEU: «Les sujets
traités dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus
de la vie individuelle et de parenté sont examinées; là, l'ordre des
affaires est discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le
souverain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont prescrits pour
l'exercice d'un bon gouvernement; là, les travaux des étudiants, des
laboureurs, des artisans, des négociants, sont exposés aux regards;
et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du
ciel, de la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des
quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont
occasionnellement décrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU
traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses
discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions
à ses élèves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et
modernes, toutes ces choses sont incorporées dans cette publication. Il
rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour
l'instruction de l'humanité.»

M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célèbres philosophes
de la Chine:

«Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis que celui du
prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus
élégant. La forme du dialogue, qu'il a conservée à ses entretiens
philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus
de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes
et les maximes de Confucius. Le caractère de leur philosophie diffère
aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, même austère; il
exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle
des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le
même amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mépris que
d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas
même l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rapproche de cette
ironie qu'on attribue à Socrate. Il ne conteste rien à ses adversaires;
mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache à en tirer des
conséquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne ménage même
pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient
de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou
pour obtenir de lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de
plus piquant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions; rien
surtout de plus opposé à ce caractère servile et bas qu'un préjugé trop
répandu prête aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu
ne ressemble en rien à Aristippe: c'est plutôt à Diogène, mais avec
plus de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de blâmer
sa vivacité, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant
toujours inspiré par le zèle du bien public[24].»

Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus célèbres
philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons
la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai
qu'ils méritent au plus haut degré l'attention du philosophe et de
l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi
les plus rares génies qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée
dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on
ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer à
celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si
puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste
empire qu'il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les
autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des
êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise
en élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la morale et
de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont
les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se
concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents
millions d'âmes[25].

Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le désir d'une
vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous
donnons aujourd'hui une édition nouvelle[26], mais bien l'espérance de
faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions
morales que nous avons éprouvées nous-même en la composant. Oh! c'est
assurément une des plus douces et des plus nobles impressions de l'âme
que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont
l'humanité, quel que soit son prétendu progrès dans la civilisation, a
droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers
philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir
raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et
sans avoir une plus haute idée de la dignité de notre nature. Dans un
temps où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la
société marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matériels,
il ne sera peut-être pas inutile de répéter les enseignements de haute
et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquité orientale
a donnés au monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre
traduction nous a coûtées, si nous avons atteint le but que nous nous
sommes proposé en la composant.

G. PAUTHIER.


[1] Avertissement de la traduction française que nous avons donnée en
1837 du _Ta-hio_ ou de la _Grande Étude, avec une version latine et le
texte chinois en regard, accompagné du commentaire complet du Tchou-hi
et de notes tirées des divers autres commentateurs chinois_. Gr. in-8°.

[2] Voyez la note ci-après, p. 33.

[3] On peut consulter à ce sujet notre _Description historique,
géographique et littéraire de la Chine_, t. I, p. 32 et suiv. F. Didot
frères, 1857.

[4] Voyez la traduction de ce livre dans les _Livres sacrés de
l'Orient_ que nous avons publiés chez MM. F. Didot, en un fort vol.
in-8° à deux colonnes, d'où la traduction que nous donnons ici des
_Quatre Livres_ a été tirée.

[5] Voyez la Préface du P. Gaubil, pag. 1 et suiv.

[6] _Lun-yu_, chap. IV, §5.

[7] _Id._, §16.

[8] _Id._, chap. VII, §1, 19.

[9] _Lun-yu_, chap. II, §1.

[10] _Id._, chap. XIII, §12.

[11] _Lun-yu_, chap. XII, §17.

[12] Voyez l'Argument philosophique de l'édition _chinoise-latine_ et
_française_ que nous avons donnée de cet ouvrage. Paris, 1837, grand
in-8°.

[13] Voyez les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de H.
Ritter.


[14] Voyez aussi notre traduction des Essais de Colebrooke sur la
_Philosophie des Hindous_, un vol. in-8°.

[15] _Lun-yu_, chap. I, §1.

[16] _Lun-yu_, chap. V, §19.

[17] _Id._, chap. IX, §.

[18] _Id._, chap. XV, §30 et 31.

[19] _Lun-yu_, chap. VI, §9.

[20] _Id._, chap. XVII, §22.

[21] _Lun-yu_, chap. VI, §23.

[22] _Meng-tseu_, chap. III, pag. 249 de notre traduction. Ce
témoignage est corroboré dans _Meng-tseu_ par celui de trois des plus
illustres disciples du philosophe, que _Meng-tseu_ rapporte au même
endroit.

[23] _Description de la Chine_, t. I, pag. 187.

[24] Vie de _Meng-tseu_. Nouv. Mélanges asiatiques, t. II, pag. 119.

[25] Nous renvoyons, pour les détails biographiques que l'on pourrait
désirer sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU, à notre _Description de la Chine_
déjà citée, t. 1, pag. 120 et suiv., où l'on trouvera aussi le portrait
de ces deux philosophes.

[26] La traduction que nous publions des _Quatre Livres classiques de
la Chine_ est la première traduction française qui ait été faite sur le
texte chinois, excepté toutefois les deux premiers livres: le _Ta-hio_
ou la _Grande Étude_, et le _Tchoung-young_ ou l'_Invariabilité dans
le milieu_, qui avalent déjà été traduits en français par quelques
missionnaires (_Mémoires sur les Chinois_, t. I, p. 436-481) et par
M. A. Rémusat (_Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque
du roi_, t. X, pag. 269 et suiv.). La traduction des missionnaires
n'est qu'une longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnaît
à peine le texte original. Celle du _Tchoung-young_ de M. Rémusat,
qui est accompagnée du texte chinois et d'une version latine, est
de beaucoup préférable. La traduction française de l'abbé Pluquet,
publiée en 1784, sous le titre de: _Les Livres classiques de l'empire
de la Chine_, a été faite sur la traduction latine du P. Noël, publiée
à Prague, en 1711, sous ce titre: _Sinensis imperii libri classici
sex_. Nous avons cru inutile de la consulter pour faire notre propre
traduction, attendu que nous nous sommes constamment efforcé de nous
appuyer uniquement sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez,
pour plus de détails, les _Livres sacrés de l'Orient_, p. XXVIII.)



LES SSE CHOU,

OU

LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE

MORALE ET POLITIQUE

DE LA CHINE.


LE TA HIO,

OU

LA GRANDE ÉTUDE,


OUVRAGE DE

KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)

ET DE SON DISCIPLE THSÊNG-TSEU.


PREMIER LIVRE CLASSIQUE.


PRÉFACE

DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO,

PAR LE DOCTEUR TCHOU-HI.

       *       *       *       *       *


Le livre de la _Grande Étude_ est cette Grande Étude que dans
l'antiquité on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour
règle de conduite; or, les hommes tirant du ciel leur origine, il en
résulte qu'il n'en est aucun qui n'ait été doué par lui des sentiments
de charité ou d'humanité, de justice, de convenance et de sagesse.
Cependant, quoique tous les hommes possèdent certaines dispositions
naturelles et constitutives qu'ils ont reçues en naissant, il en est
quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la faculté de les cultiver et
de les bien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir en
eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre
nature, et ceux de leur donner leur complet développement. Il en est
qui, possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante,
une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent développer
toutes les facultés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de
la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donné le
mandat d'être les chefs et les instituteurs des générations infinies;
il les a chargés de la mission de les gouverner et de les instruire,
afin de les faire retourner à la pureté primitive de leur nature.

Voilà comment [les anciens empereurs] _Fou-hi, Chin-noung, Hoang-ti,
Yao_ et _Chun_ occupèrent successivement les plus hautes dignités que
confère le ciel; comment les ministres d'État furent attentifs à suivre
et à propager leurs instructions, et d'où les magistrats qui président
aux lois civiles et à la musique dérivèrent leurs enseignements.

Après l'extinction des trois premières dynasties, les institutions
qu'elles avaient fondées s'étendirent graduellement. Ainsi, il arriva
par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes
villes et même jusque dans les plus petits villages, il n'y avait
aucun lieu où l'on ne se livrât à l'étude. Dès que les jeunes gens
avaient atteint l'âge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois,
des princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous à la _Petite
École_[1], et là on leur enseignait à arroser, à balayer, à répondre
promptement et avec soumission à ceux qui les appelaient ou les
interrogeaient; à entrer et à sortir selon les règles de la bienséance;
à recevoir les hôtes avec politesse et à les reconduire de même.
On leur enseignait aussi les usages du monde et des cérémonies, la
musique, l'art de lancer des flèches, de diriger des chars, ainsi que
celui d'écrire et de compter.

Lorsqu'ils avaient atteint l'âge de quinze ans, alors, depuis
l'héritier présomptif de la dignité impériale et tous les autres fils
de l'empereur, jusqu'aux fils des princes, des premiers ministres,
des gouverneurs de provinces, des lettrés ou docteurs de l'empire
promus à des dignités, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du
peuple qui brillaient par des talents supérieurs, entraient à la
_Grande École_[2], et on leur enseignait les moyens de pénétrer et
d'approfondir les principes des choses, de rectifier les mouvements
de leur cœur, de se corriger, de se perfectionner eux-mêmes, et de
gouverner les hommes. Voilà comment les doctrines que l'on enseignait
dans les collèges étaient divisées en _grandes_ et _petites_. Par cette
division et cette composition des études, leur propagation s'étendit
au loin, et le mode d'enseigner se maintint dans les limites précises
de cet ordre de subordination; c'est ce qui en fit un véritable
enseignement. En outre, toute la base de cette institution résidait
dans la personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne
demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait rien
d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement. C'est
pourquoi, dans ces âges passés, il n'y avait aucun homme qui ne se
livrât à l'étude. Ceux qui étudiaient ainsi se gardaient bien de ne
pas s'appliquer à connaître les dispositions naturelles que chacun
d'eux possédait réellement, la conduite qu'il devait suivre dans
les fonctions qu'il avait à remplir; et chacun d'eux faisait ainsi
tous ses efforts, épuisait toutes ses facultés, pour atteindre à sa
véritable destination. Voilà comment il est arrivé que, dans les temps
florissants de la haute antiquité, le gouvernement a été si glorieux
dans ceux qui occupaient les emplois élevés, les mœurs si belles, si
pures dans les inférieurs, et pourquoi il a été impossible aux siècles
qui leur ont succédé d'atteindre à ce haut degré de perfection.

Sur le déclin de la dynastie des Tchéou, lorsqu'il ne paraissait plus
de souverains doués de sainteté et de vertu, les règlements des grandes
et petites Écoles n'étaient plus observés; les saines doctrines étaient
dédaignées et foulées aux pieds; les mœurs publiques tombaient en
dissolution. Ce fut à cette époque de dépravation générale qu'apparut
avec éclat la sainteté de KHOUNG-TSEU; mais il ne put alors obtenir des
princes qu'ils le plaçassent dans les fonctions élevées de ministre
ou instituteur des hommes, pour leur faire observer ses règlements
et pratiquer sa doctrine. Dans ces circonstances, il recueillit dans
la solitude les lois et institutions des anciens rois, les étudia
soigneusement et les transmit [à ses disciples] pour éclairer les
siècles à venir. Les chapitres intitulés _Khio-li, Chao-i, Neï-tse_[3],
concernent les devoirs des élèves, et appartiennent véritablement à
la _Petite Étude_, dont ils sont comme des ruisseaux détachés ou des
appendices; mais parce que les instructions concernant la _Petite
Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux enfants] avaient été complètement
développées dans les ouvrages ci-dessus, le livre qui nous occupe a
été destiné à exposer et rendre manifeste à tous les lois claires,
évidentes, de la _Grande Étude_ [ou l'_Étude_ propre aux esprits
mûrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont posés les grands
principes qui doivent servir de base a ces enseignements, et dans le
livre, ces mêmes principes sont expliqués et développés en paragraphes
séparés. Mais, quoique dans une multitude de trois mille disciples,
il n'y en ait eu aucun qui n'eût souvent entendu les enseignements du
maître, cependant le contenu de ce livre fut transmis à la postérité
par les seuls disciples de _Thsêng-tseu_, qui en avait reçu lui-même
les maximes de son maître KHOUNG-TSEU, et qui, dans une exposition
concise, en avait expliqué et développé le sens.

Après la mort de _Mêng-tseu_, il ne se trouva plus personne pour
enseigner et propager cette doctrine des anciens; alors, quoique le
livre qui la contenait continuât d'exister, ceux qui la comprenaient
étaient fort rares. Ensuite il est arrivé de là que les lettrés
dégénérés s'étant habitués à écrire des narrations, à compiler, à faire
des discours élégants, leurs œuvres concernant la _Petite Etude_ furent
au moins doubles de celles de leurs prédécesseurs; mais leurs préceptes
différents furent d'un usage complètement nul.

Les doctrines du _Vide_ et de la _Non-entité_[4], du _Repos absolu_ et
de l'_Extinction finale_[5], vinrent ensuite se placer bien au-dessus
de celle de la _Grande Étude_; mais elles manquaient de base véritable
et solide. Leur autorité, leurs prétentions, leurs artifices ténébreux,
leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prêchaient
pour s'attirer une renommée glorieuse et un vain nom, se sont répandus
abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en envahissant le
siècle, a abusé les peuples et a fermé toute voie à la charité et à la
justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes les notions
morales sont sortis de leur sein, au point que les sages mêmes ne
pouvaient être assez heureux pour obtenir d'entendre et d'apprendre les
devoirs les plus importants de la grande doctrine, et que les hommes du
commun ne pouvaient également être assez heureux pour obtenir dans leur
ignorance d'être éclairés sur les principes d'une bonne administration;
tant les ténèbres de l'ignorance s'étaient épaissies et avaient
obscurci les esprits! Cette maladie s'était tellement augmentée dans la
succession des années, elle était devenue tellement invétérée, qu'à la
fin de l'époque des cinq dynasties [vers 950 de notre ère] le désordre
et la confusion étaient au comble.

Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramène de nouveau
dans le cercle de ses révolutions: la dynastie des Soung s'éleva, et
la vertu fut bientôt florissante; les principes du bon gouvernement et
l'éducation reprirent leur éclat. A cette époque, apparurent dans la
province du _Ho-nan_ deux docteurs de la famille _Tching_, lesquels,
dans le dessein de transmettre à la postérité les écrits de _Mêng-tseu_
et de ses disciples, les réunirent et en formèrent un corps d'ouvrage.
Ils commencèrent d'abord par manifester une grande vénération pour
ce livre [le _Ta Hio_ ou la _Grande Étude_], et ils le remirent en
lumière, afin qu'il frappât les yeux de tous. A cet effet, ils le
retirèrent du rang secondaire où il était placé[6], en mirent en ordre
les matériaux, et lui rendirent ses beautés primitives. Ensuite la
doctrine qui avait été anciennement exposée dans le livre de la _Grande
Étude_ pour instruire les hommes, le véritable sens du saint texte
original [de KHOUNG-TSEU] et de l'explication de son sage disciple,
furent de nouveau examinés et rendus au siècle dans toute leur
splendeur. Quoique, moi _Hi_, je ne sois ni habile ni pénétrant, j'ai
été assez heureux cependant pour retirer quelque fruit de mes propres
études sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui y est contenue.
J'avais vu qu'il existait encore dans le travail des deux docteurs
_Tching_ des choses incorrectes, inégales, que d'autres en avaient été
détachées ou perdues; c'est pourquoi, oubliant mon ignorance et ma
profonde obscurité, je l'ai corrigé et mis en ordre autant que je l'ai
pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et en y joignant des
notes pour faire saisir le sens et la liaison des idées[7]; enfin, en
suppléant ce que les premiers éditeurs et commentateurs avaient omis ou
seulement indiqué d'une manière trop concise; en attendant que, dans la
suite des temps, il vienne un sage capable d'accomplir la tâche que je
n'ai fait qu'effleurer. Je sais parfaitement que celui qui entreprend
plus qu'il ne lui convient n'est pas exempt d'encourir pour sa faute le
blâme de la postérité. Cependant, en ce qui concerne le _gouvernement
des États, la conversion des peuples, l'amélioration des mœurs_, celui
qui étudiera mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou
se perfectionner soi-même et de gouverner les hommes, dira assurément
qu'il ne lui aura pas été d'un faible secours.

Du règne nommé _Chun-hi_, année _Kuy-yeo_ [1191 de notre ère], second
mois lunaire _Kia-tseu_, dans la ville de _Sin-ngan_, ou de la _Paix
nouvelle_ [vulgairement nommée _Hoeï-tchéou_]. Préface de _Tchou-hi._


[1] _Siao hio._

[2] _Ta hio._

[3] Chapitres du _Li-ki_, ou _Livre des Rites._

[4] Celle des _Tao-sse_, qui a _Lao-tseu_ pour fondateur.

[5] Celle des _Bouddhistes_, qui a _Fo_ ou _Bouddha_ pour fondateur.

[6] Il formait un des chapitres du _Li-ki._

[7] Il ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait
des changements au texte ancien du livre; il n'a fait que transposer
quelquefois des chapitres de l'Explication, et suppléer par des notes
aux lacunes des mots ou des idées; mais il a eu toujours soin d'en
avertir dans le cours de l'ouvrage, et ses additions explicatives sont
imprimées en plus petits caractères ou en lignes plus courtes que
celles du texte primitif.



AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Le _Ta hio_ [ou la _Grande Étude_]
est un livre laissé par KHOUNG-TSEU et son disciple [_Thsêng-tseu_],
afin que ceux qui commencent à étudier les sciences morales et
politiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier
de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'antiquité,
qui faisaient leurs études dans un ordre méthodique, s'appuyaient
uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veulent étudier le
_Lun-yu_ et le _Mêng-tseu_ doivent commencer leurs études par le _Ta
hio_; alors ils ne courent pas le risque de s'égarer.



LA GRANDE ÉTUDE.

1. La loi de la grande Étude, ou de la philosophie pratique, consiste
à développer et remettre en lumière le principe lumineux de la raison
que nous avons reçu du ciel, à renouveler les hommes, et à placer sa
destination définitive dans la perfection, ou le souverain bien.

2. Il faut d'abord connaître le but auquel ou doit tendre, ou sa
destination définitive, et prendre ensuite une détermination; la
détermination étant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille
et calme; l'esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de
ce repos inaltérable que rien ne peut troubler; étant parvenu à jouir
de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite
méditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant médité
et s'étant formé un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite
atteindre à l'état de perfectionnement désiré.

3. Les êtres de la nature ont une cause et des effets; les actions
humaines ont un principe et des conséquences: connaître les causes
et les effets, les principes et les conséquences, c'est approcher
très-près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la
perfection.

4. Les anciens princes qui désiraient développer et remettre en lumière
dans leurs Etats le principe lumineux de la raison que nous recevons du
ciel s'attachaient auparavant à bien gouverner leurs royaumes; ceux
qui désiraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient auparavant
à mettre le bon ordre dans leurs familles; ceux qui désiraient mettre
le bon ordre dans leurs familles s'attachaient auparavant à se corriger
eux-mêmes; ceux qui désiraient se corriger eux-mêmes s'attachaient
auparavant à donner de la droiture à leur âme; ceux qui désiraient
donner de la droiture à leur âme s'attachaient auparavant à rendre
leurs intentions pures et sincères; ceux qui désiraient rendre leurs
intentions pures et sincères s'attachaient auparavant à perfectionner
le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus
possible ses connaissances morales consiste à pénétrer et approfondir
les principes des actions.

5. Les principes des actions étant pénétrés et approfondis, les
connaissances morales parviennent ensuite à leur dernier degré de
perfection; les connaissances morales étant parvenues à leur dernier
degré de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et
sincères; les intentions étant rendues pures et sincères, l'âme se
pénètre ensuite de probité et de droiture; l'âme étant pénétrée de
probité et de droiture, la personne est ensuite corrigée et améliorée;
la personne étant corrigée et améliorée, la famille est ensuite bien
dirigée; la famille étant bien dirigée, le royaume est ensuite bien
gouverné; le royaume étant bien gouverné, le monde ensuite jouit de la
paix et de la bonne harmonie.

6. Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au plus humble et au
plus obscur, devoir égal pour tous: corriger et améliorer sa personne,
ou le _perfectionnement de soi-même_, est la base fondamentale de tout
progrès et de tout développement moral.

7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base
fondamentale en désordre et dans la confusion puisse avoir ce qui en
dérive nécessairement dans un état convenable.

Traiter légèrement ce qui est le principal ou le plus important, et
gravement ce qui n'est que secondaire, est une méthode d'agir qu'il ne
faut jamais suivre[1].

Le _King_ ou _Livre par excellence_, qui précède, ne forme qu'un
chapitre; il contient les propres paroles de KHOUNG-TSEU, que son
disciple _Thsêng-tseu_ a commentées dans les dix sections ou chapitres
suivants, composés de ses idées recueillies par ses disciples.

Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient été réunies d'une
manière fautive et confuse; c'est pour cela que _Tching-tseu_ détermina
leur place, et corrigea en l'examinant la composition du livre. Par la
disposition qu'il établit, l'ordre et l'arrangement ont été arrêtés
comme il suit.


[1] Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quarante-six
caractères. Toute l'Exposition [de _Thsêng-tseu_] est composée de
citations variées qui servent de commentaire au _King_ [ou texte
original de KHOUNG-TSEU], lorsqu'il n'est pas complètement narratif.
Ainsi les principes posés dans le texte sont successivement développés
dans un enchaînement logique. Le sang circule bien partout dans les
veines. Depuis le commencement jusqu'à la fin, le grave et le léger
sont employés avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce
livre est agréable et pleine de suavité. On doit le méditer longtemps,
et l'on ne parviendra même jamais à en épuiser le sens. (_Note du
Commentateur._)



EXPLICATION DE THSÊNG-TSEU.



CHAPITRE I_er_.

Sur le devoir de développer et de rendre à sa clarté primitive le
principe lumineux de notre raison.


1. Le _Khang-kao_[1] dit: Le roi _Wen_ parvint à _développer et faire
briller dans tout son éclat le principe lumineux de la raison que nous
recevons du ciel._

2. Le _Taï-kia_[2] dit: Le roi _Tching-thang_ avait sans cesse les
regards fixés sur _ce don brillant de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

3. Le _Ti-tien_[3] a dit: _Yao_ put _développer et faire briller dans
tout son éclat le principe sublime de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

4. Tous ces exemples indiquent que l'on doit cultiver sa nature
rationnelle et morale.

Voilà le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _développer et remettre en lumière le principe lumineux de
la raison que nous recevons du ciel._


[1] Il forme aujourd'hui un des chapitres du _Chou-king._

[2] Il forme aujourd'hui un chapitres du _Chou-king_.

[3] ibid.



CHAPITRE II.

Sur le devoir de renouveler ou d'éclairer les peuples.


1. Des caractères gravés sur la baignoire du roi _Tching-thang_
disaient: Renouvelle-toi complètement chaque jour; fais-le de
_nouveau_, encore de _nouveau_, et toujours de _nouveau_.

2. Le _Khang-kao_ dit: Fais que le peuple se _renouvelle_.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis
        longtemps une principauté royale,

        Elle obtint du ciel (dans la personne de _Wen-wang_) une
        investiture _nouvelle_.»

4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse jusqu'au dernier
degré de la perfection.

Voilà le second chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _renouveler les peuples_.



CHAPITRE III.

Sur le devoir de placer sa destination définitive dans la perfection ou
le souverain bien.


1. Le _Livre des Vers_ dit:

        «C'est dans un rayon de mille _li_ (cent lieues) de la
        résidence royale

        Que le peuple aime à _fixer sa demeure_.»

2. Le _Livre des Vers_ dit:

        «L'oiseau jaune au chant plaintif _mien-mân

        Fixe sa demeure_ dans le creux touffu des montagnes.»

Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit:

_En fixant là sa demeure_, il prouve qu'il connaît le lieu de sa
_destination_; et l'homme [la plus intelligente des créatures][4] ne
pourrait pas en savoir autant que l'oiseau!

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Que la vertu de _Wen-wang_ était vaste et profonde!

        Comme il sut joindre la splendeur à la sollicitude la
        plus grande pour l'accomplissement de ses différentes
        _destinations!_»

Comme prince, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de
l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; comme
sujet, il _plaçait sa destination_ dans les égards dus au souverain;
comme fils, il _plaçait sa destination_ dans la pratique de la piété
filiale; comme père, il _plaçait sa destination_ dans la tendresse
paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des
engagements avec les hommes, il _plaçait sa destination_ dans la
pratique de la sincérité et de la fidélité[5].

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Regarde là-bas sur les bords du _Ki;_

        Oh! qu'ils sont beaux et abondants les verts bambous!

        Nous avons un prince orné de science et de sagesse[6];

        Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        A celui qui taille et polit les pierres précieuses.

        Oh! qu'il parait grave et silencieux!

        Comme sa conduite est austère et digne!

        Nous avons un prince orné de science et de sagesse;

        Nous ne pourrons jamais l'oublier!»

5. _Il ressemble à l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire_, indique
l'étude ou l'application de l'intelligence à la recherche des principes
de nos actions; _il ressemble à celui qui taille et polit les pierres
précieuses_, indique le _perfectionnement de soi-même_. L'expression
_Oh! qu'il paraît grave et silencieux!_ indique la crainte, la
sollicitude qu'il éprouve pour atteindre à la perfection. _Comme sa
conduite est austère et digne!_ exprime combien il mettait de soin à
rendre sa conduite digne d'être imitée. _Nous avons un prince orné de
science et de sagesse; nous ne pourrons jamais l'oublier!_ indique
cette sagesse accomplie, cette perfection morale que le peuple ne peut
oublier.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Comme la mémoire des anciens rois (_Wen_ et _Wou_) est
        restée dans le souvenir des hommes!»

Les sages et les princes qui les suivirent imitèrent leur sagesse et
leur sollicitude pour le bien-être de leur postérité. Les populations
jouirent en paix, par la suite, de ce qu'ils avaient fait pour
leur bonheur, et elles mirent à profit ce qu'ils firent de bien et
de profitable dans une division et une distribution équitable des
terres[7]. C'est pour cela qu'ils ne seront point oubliés dans les
siècles à venir.

        Voilà le troisième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _placer sa destination
        définitive dans la perfection ou le souverain bien_[8].


[4] C'est l'explication que donne le _Ji-kiang_, en développant le
commentaire laconique de _Tchou-hi_: «L'homme est de tous les êtres
le plus intelligent; s'il ne pouvait pas choisir le souverain bien
pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas même aussi intelligent que
l'oiseau.»

[5] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi: «_Tchou-tseu_ dit: Chaque homme
possède en soi le principe de sa _destination_ obligatoire ou de ses
devoirs de conduite, et atteindre à sa _destination_ est du devoir du
saint homme.»

[6] _Tcheou-koung_, qui vivait en 1150 avant notre ère, l'un des plus
sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine.

[7] C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs
commentateurs: «Par le partage des champs labourables et leur
distribution en portions d'un _li_ (un dixième de lieue carrée), chacun
eut de quoi s'occuper et s'entretenir habituellement; c'est là le
profit qu'ils en ont tiré.» (Commentaire, _Ho-kiang_.)

[8] Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du _Livre des
Vers_, qui seront continuées dans les suivants. Les anciennes éditions
sont fautives à cet endroit. Elles placent ce chapitre après celui sur
le _devoir de rendre ses intentions pures et sincères_. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE IV.

Sur le devoir de connaître et de distinguer les causes et les effets.


1. Le Philosophe a dit: Je puis écouter des plaidoiries et juger des
procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire
de faire en sorte d'empêcher les procès? Ceux qui sont fourbes et
méchants, il ne faudrait pas leur permettre de porter leurs accusations
mensongères et de suivre leurs coupables desseins. On parviendrait par
là à se soumettre entièrement les mauvaises intentions des hommes.
C'est ce qui s'appelle _connaître la racine ou la cause_.

        Voila le quatrième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _la racine et les
        branches_ ou _la cause et les effets_.



CHAPITRE V.

Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
les principes des actions.


1. Cela s'appelle _connaître la racine ou la cause_.

2. Cela s'appelle _la perfection de la connaissance_.

        Voilà ce qui reste du cinquième chapitre du Commentaire.
        Il expliquait ce que l'on doit entendre par
        _perfectionner ses connaissances morales en pénétrant
        les principes des actions_; il est maintenant perdu. Il
        y a quelque temps, j'ai essayé de recourir aux idées
        de _Tching-tseu_ [autre commentateur du _Ta hio_, un
        peu plus ancien que _Tchou-hi_] pour suppléer à cette
        lacune, en disant:

        Les expressions suivantes du texte, _perfectionner ses
        connaissances morales consiste à pénétrer le principe et
        la nature des actions_, signifient que, si nous désirons
        _perfectionner nos connaissances morales_, nous devons
        nous livrer à une investigation profonde des actions, et
        scruter à fond leurs principes ou leur raison d'être;
        car l'intelligence spirituelle de l'homme n'est pas
        évidemment incapable de _connaître_ [ou est adéquate à
        la _connaissance_]; et les êtres de la nature, ainsi
        que les actions humaines, ne sont pas sans avoir un
        principe, une cause ou une raison d'être[9]. Seulement
        ces principes, ces causes, ces raisons d'être n'ont pas
        encore été soumis à d'assez profondes investigations.
        C'est pourquoi la science des hommes n'est pas complète,
        absolue; c'est aussi pour cela que la _Grande Étude_
        commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux
        qui étudient la philosophie morale doivent soumettre à
        une longue et profonde investigation les êtres de la
        nature et les actions humaines, afin qu'en partant de
        ce qu'ils savent déjà des principes des actions, ils
        puissent augmenter leurs connaissances, et pénétrer
        dans leur nature la plus intime[10]. En s'appliquant
        ainsi à exercer toute son énergie, toutes ses facultés
        intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour
        à avoir une connaissance, une compréhension intime
        des vrais principes des actions; alors la nature
        intrinsèque et extrinsèque de toutes les actions
        humaines, leur essence la plus subtile comme leurs
        parties les plus grossières, sont pénétrées; et, pour
        notre intelligence ainsi exercée et appliquée par
        des efforts soutenus, tous les principes des actions
        deviennent clairs et manifestes. Voilà ce qui est appelé
        _la pénétration dos principes des actions_; voila ce qui
        est appelé _la perfection des connaissances morales_.

[9] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce passage: «Le cœur ou le
principe pensant de l'homme est éminemment immatériel, éminemment
intelligent; il est bien loin d'être dépourvu de tout savoir naturel,
et toutes les actions humaines sont bien loin de ne pas avoir une cause
ou une raison d'être également, naturelle.»

[10] Le commentaire _Ho-kiang_ s'exprime ainsi: «Il n'est pas dit
[dans le texte primitif] qu'il faut chercher à connaître, à scruter
profondément les principes, les causes; mais il est dit qu'il faut
chercher à apprécier parfaitement les actions: en disant qu'il faut
chercher â connaître, à scruter profondément les principes, les causes,
alors on entraîne facilement l'esprit dans un chaos d'incertitudes
inextricables; en disant qu'il faut chercher à apprécier parfaitement
les actions, alors on conduit l'esprit à la recherche de la vérité.»

Pascal a dit: «C'est une chose étrange que les hommes aient voulu
comprendre les principes des choses, et arriver jusqu'à connaître
tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une
présomption ou sans une capacité infinie comme la nature.»



CHAPITRE VI.

Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincères.


1. Les expressions _rendre ses intentions pures et sincères_
signifient: Ne dénature point tes inclinations droites, comme celles de
fuir une odeur désagréable, et d'aimer un objet agréable et séduisant.
C'est ce qui est appelé la satisfaction de soi-même. C'est pourquoi le
sage veille attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.

2. Les hommes vulgaires qui vivent à l'écart et sans témoins commettent
des actions vicieuses; il n'est rien de mauvais qu'ils ne pratiquent.
S'ils voient un homme sage qui veille sur soi-même, ils feignent de
lui ressembler, en cachant leur conduite vicieuse et en faisant parade
d'une vertu simulée. L'homme qui les voit est comme s'il pénétrait leur
foie et leurs reins; alors à quoi leur a-t-il servi de dissimuler?
C'est là ce que l'on entend par le proverbe: _La vérité est dans
l'intérieur, la forme à l'extérieur_. C'est pourquoi le sage doit
veiller attentivement sur ses intentions et ses pensées secrètes.

3. _Thsêng-tseu_ a dit: De ce que dix yeux le regardent, de ce que dix
mains le désignent, combien n'a-t-il pas à redouter, ou à veiller sur
lui-même!

4. Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et
embellit la personne; dans cet état de félicité pure, l'âme s'agrandit,
et la substance matérielle qui lui est soumise profite de même. C'est
pourquoi le sage doit _rendre ses intentions pures et sincères_[11].

        Voilà le sixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _rendre ses intentions pures
        et sincères_.


[11] «Il est dit dans le _King: Désirant rendre ses intentions pures et
sincères, ils s'attachaient d'abord à perfectionner au plus haut degré
leurs connaissances morales_. Il est encore dit: _Les connaissances
morales étant portées au plus haut degré, les intentions sont ensuite
rendues pures et sincères_. Or l'essence propre de l'intelligence est
d'être éclairée; s'il existe en elle des facultés qui ne soient pas
encore développées, alors ce sont ces facultés qui sont mises au jour
par le perfectionnement des connaissances morales; il doit donc y avoir
des personnes qui ne peuvent pas véritablement faire usage de toutes
leurs facultés, et qui, s'il en est ainsi, se trompent elles-mêmes.
De cette manière, quelques hommes sont éclairés par eux-mêmes, et ne
font aucun effort pour devenir tels; alors ce sont ces hommes qui
éclairent les autres; en outre, ils ne cessent pas de l'être, et ils
n'aperçoivent aucun obstacle qui puisse les empêcher d'approcher de la
vertu. C'est pourquoi ce chapitre sert de développement au précédent,
pour rendre cette vérité évidente. Ensuite il y aura à examiner le
commencement et la fin de l'usage des facultés, et à établir que leur
ordre ne peut pas être troublé, et que leurs opérations ne peuvent pas
manquer de se manifester. C'est ainsi que le philosophe raisonne.»
(TCHOU-HI.)



CHAPITRE VII

Sur le devoir de se perfectionner soi-même en pénétrant son âme de
probité et de droiture.


1. Ces paroles, _se corriger soi-même de toutes passions vicieuses
consiste à donner de la droiture à son âme_, veulent dire: Si l'âme
est troublée par la passion de la colère, alors elle ne peut obtenir
cette _droiture;_ si l'âme est livrée à la crainte, alors elle ne
peut obtenir cette _droiture_; si l'âme est agitée parla passion de la
joie et du plaisir, alors elle ne peut obtenir cette _droiture_; si
l'âme est accablée par la douleur, alors elle ne peut obtenir cette
_droiture_.

2. L'âme n'étant point maîtresse d'elle-même, on regarde, et on ne voit
pas; on écoute, et on n'entend pas; on mange, et on ne connaît point la
saveur des aliments. Cela explique pourquoi l'action de _se corriger
soi-même de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de
donner de la droiture à son âme_.

        Voilà le septième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _se corriger soi-même de
        toute habitude, de toutes passions vicieuses, en donnant
        de la droiture à son âme_[12].

[12] Ce chapitre se rattache aussi au précédent, afin d'en lier le sens
à celui du chapitre suivant. Or, _les intentions étant rendues pures
et sincères_, alors la vérité est sans mélange d'erreur, le bien sans
mélange de mal, et l'on possède véritablement la vertu. Ce qui peut
la conserver dans l'homme, c'est le cœur ou la faculté intelligente
dont il est doué pour dompter ou maintenir son corps. Quelques-uns ne
savent-ils pas seulement rendre leurs intentions pures et sincères,
sans pouvoir examiner soigneusement les facultés de l'intelligence qui
sait les conserver telles? alors ils ne possèdent pas encore la vérité
intérieurement, et ils doivent continuer à améliorer, à perfectionner
leurs personnes.

Depuis ce chapitre jusqu'à la fin, tout est parfaitement conforme aux
anciennes éditions. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE VIII.

Sur le devoir de mettre le bon ordre dans sa famille, en se
perfectionnant soi-même.


1. Ce que signifient ces mots, _mettre le bon ordre dans sa famille
consiste auparavant à se corriger soi-même de toutes passions
vicieuses_, le voici: Les hommes sont partiaux envers leurs parents et
ceux qu'ils aiment; ils sont aussi partiaux ou injustes envers ceux
qu'ils méprisent et qu'ils haïssent; envers ceux qu'ils respectent
et qu'ils révèrent, ils sont également partiaux ou serviles; ils sont
partiaux ou trop miséricordieux[13] envers ceux qui inspirent la
compassion et la pitié; ils sont aussi partiaux ou hautains envers ceux
qu'ils traitent avec supériorité. C'est pourquoi aimer et reconnaître
les défauts de ceux que l'on aime, haïr et reconnaître les bonnes
qualités de ceux que l'on hait, est une chose bien rare sous le
ciel[14].

2. De là vient le proverbe qui dit: _Les pères ne veulent pas
reconnaître les défauts de leurs enfants, et les laboureurs la
fertilité de leurs terres_.

3. Cela prouve qu'un homme qui ne s'est pas _corrigé lui-même de ses
penchants injustes_ est incapable de _mettre le bon ordre dans sa
famille_.

        Voilà le huitième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _mettre le bon ordre dans
        sa famille, en se corrigeant soi-même de toute habitude,
        de toutes passions vicieuses._


[13] C'est le sens que donnent les commentateurs chinois.
L'_Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit: «Envers les hommes qui
sont dans la peine et la misère, qui sont épuisés par la souffrance,
quelques-uns s'abandonnent à une excessive indulgence, et ils sont
_partiaux_.»

[14] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce chapitre: «_Thsêng-tseu_
dit: Ce que le saint Livre (le texte de KHOUNG-TSEU) appelle _mettre
le bon ordre dans sa famille consiste auparavant à se corriger
soi-même de toutes passions vicieuses_, signifie: Que la personne
étant le fondement, la base de la famille, celui qui veut _mettre le
bon ordre dans sa famille_ doit savoir que tout consiste dans les
sentiments d'amitié et d'aversion, d'amour et de haine qui sont en
nous, et qu'il s'agit seulement de ne pas être _partial_ et _injuste_,
dans l'expression de ces sentiments. L'homme se laisse toujours
naturellement entraîner aux sentiments qui naissent en lui, et, s'il
est dans le sein d'une famille, il perd promptement la règle de ses
devoirs naturels. C'est pourquoi, dans ce qu'il aime et dans ce qu'il
hait, il arrive aussitôt à la _partialité_ et à l'_injustice_, et sa
_personne n'est point corrigée et améliorée_.»



CHAPITRE IX.

Sur le devoir de bien gouverner un État, en mettant le bon ordre dans
sa famille.


1. Les expressions du texte, _pour bien gouverner un royaume, il est
nécessaire de s'attacher auparavant à mettre le bon ordre dans sa
famille_, peuvent s'expliquer ainsi: Il est impossible qu'un homme qui
ne peut pas instruire sa propre famille puisse instruire les hommes.
C'est pourquoi le fils de prince[15], sans sortir de sa famille, se
perfectionne dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume. La
piété filiale est le principe qui le dirige dans ses rapports avec le
souverain; la déférence est le principe qui le dirige dans ses rapports
avec ceux qui sont plus âgés que lui; la bienveillance la plus tendre
est le principe qui le dirige dans ses rapports avec la multitude[16].

2. Le _Khang-kao_ dit: Il est comme une mère qui embrasse tendrement
son nouveau-né[17]. Elle s'efforce de toute son âme à prévenir ses
désirs naissants; si elle ne les devine pas entièrement, elle ne se
méprend pas beaucoup sur l'objet de ses vœux. Il n'est pas dans la
nature qu'une mère apprenne à nourrir un enfant pour se marier ensuite.

3. Une seule famille ayant de l'humanité et de la charité suffira pour
faire naître dans la nation ces mêmes vertus de charité et d'humanité;
une seule famille ayant de la politesse et de la condescendance suffira
pour rendre une nation condescendante et polie; un seul homme, le
prince[18], étant avare et cupide, suffira pour causer du désordre dans
une nation. Tel est le principe ou le mobile de ces vertus et de ces
vices. C'est ce que dit le proverbe: _Un mot perd l'affaire; un homme
détermine le sort d'un empire_.

4. _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire avec humanité, et le peuple
les imita. _Kie_ et _Tcheou_[19] gouvernèrent l'empire avec cruauté, et
le peuple les imita. Ce que ces derniers ordonnaient était contraire à
ce qu'ils aimaient, et le peuple ne s'y soumit pas. C'est pour cette
raison que le prince doit lui-même pratiquer toutes les vertus, et
ensuite engager les autres hommes à les pratiquer. S'il ne les possède
pas et ne les pratique pas lui-même, il ne doit pas les exiger des
autres hommes. Que n'ayant rien de bon, rien de vertueux dans le cœur,
on puisse être capable de commander aux hommes ce qui est bon et
vertueux, cela est impossible et contraire à la nature des choses.

5. C'est pourquoi _le bon gouvernement d'un royaume consiste dans
l'obligation préalable de mettre le bon ordre dans sa famille_.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Que le pêcher est beau et ravissant!

        Que son feuillage est fleuri et abondant!

        Telle une jeune fiancée se rendant à la demeure de son
        époux,

        Et se conduisant convenablement envers les personnes de
        sa famille!»

_Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille_,
ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d'hommes.

7. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Faites ce qui est convenable entre frères et sœurs de
        différents âges.»

Si vous faites ce qui est convenable entre frères de différents âges,
alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frères aînés
et les frères cadets d'un royaume[20].

8. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Le prince dont la conduite est toujours pleine d'équité
        et de sagesse

        Verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa
        droiture.»

Il remplit ses devoirs de père, de fils, de frère ainé et de frère
cadet, et ensuite le peuple l'imite.

9. C'est ce qui est dit dans le texte: _L'art de bien gouverner une
nation consiste à mettre auparavant le bon ordre dans sa famille_.

        Voilà le neuvième chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _bien gouverner le royaume
        en mettant le bon ordre dans sa famille_.


[15] La glose du _Kiang-i-pi-tchi_ dit que c'est le fils d'un prince
possédant un royaume qui est ici désigné.

[16] En dégageant complètement la pensée du philosophe de sa forme
chinoise, on voit qu'il assimile le gouvernement de l'État à celui
de la famille, et qu'à ses yeux, celui qui possède toutes les vertus
exigées d'un chef de famille possède également toutes les vertus
exigées d'un souverain. C'est aussi ce que dit le _Commentaire
impérial_ (_Ji-kiang_): «Ces trois vertus: la _piété filiale_, la
_déférence_ envers les frères ainés, la _bienveillance_ ou l'affection
pour ses parents, sont des vertus avec lesquelles le prince orne sa
personne, tout en instruisant sa famille; elles sont généralement la
source des bonnes mœurs, et en les étendant, en en faisant une grande
application, on en fait par conséquent la règle de toutes ses actions.
Voilà comment le fils du prince, sans sortir de sa famille, se forme
dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume.»

[17] Le _Commentaire impérial_ (_Ji-kiang_) s'exprime ainsi sur ce
passage: «Autrefois _Wou-wang_ écrivit un livre pour donner des
avertissements à _Kang-chou_ (son frère cadet, qu'il envoyait gouverner
un État dans la province du _Ho-nan_); il dit: Si l'on exerce les
fonctions de prince, il faut aimer, chérir les cent familles (tout le
peuple chinois) comme une tendre mère aime et chérit son jeune enfant
au berceau. Or, dans les premiers temps que son jeune enfant vient
de naître, chaque mère ne peut pas apprendre par des paroles sorties
de sa bouche ce que l'enfant désire; la mère, qui par sa nature est
appelée à lui donner tous ses soins et à ne le laisser manquer de rien,
s'applique avec la plus grande sincérité du cœur, et beaucoup plus
souvent qu'il est nécessaire, à chercher à savoir ce qu'il désire, et
elle le trouve ensuite. Il faut qu'elle cherche à savoir ce que son
enfant désire, et quoiqu'elle ne puisse pas toujours réussir à deviner
tous ses vœux, cependant son cœur est satisfait, et le cœur de son
enfant doit aussi être satisfait; ils ne peuvent pas s'éloigner l'un de
l'autre. Or, le cœur de cette mère, qui chérit ainsi son jeune enfant
au berceau, le fait naturellement et de lui-même: toutes les mères ont
les mêmes sentiments maternels; elles n'ont pas besoin d'attendre qu'on
les instruise de leur devoir pour pouvoir ainsi aimer leurs enfants.
Aussi n'a-t-on jamais vu dans le monde qu'une jeune femme apprenne
d'abord les règles des soins à donner à un jeune enfant au berceau,
pour se marier ensuite. Si l'on sait une fois que les tendres soins
qu'une mère prodigue à son jeune enfant lui sont ainsi inspirés par ses
sentiments naturels, on peut savoir également que ce sont les mêmes
sentiments de tendresse naturelle qui doivent diriger un prince dans
_ses rapports avec la multitude_. N'en est-il pas de même dans _ses
rapports avec le souverain_ et _avec ses aînés?_ Alors c'est ce qui est
dit, que _sans sortir de sa famille on peut se perfectionner dans l'art
d'instruire et de gouverner un royaume.»_

[18] Par _un seul homme_ on indique le _prince_. (_Glose_.)

[19] On peut voir ce qui a été dit de ces souverains de la Chine dans
notre _Résumé de l'histoire et de la civilisation chinoises, depuis les
temps les plus anciens jusqu'à nos jours_, pag. 33 et suiv., et pag.
61, 70. On peut aussi y recourir pour toutes les autres informations
historiques que nous n'avons pas cru devoir reproduire ici.

[20] Dans la politique de ces philosophes chinois, chaque famille est
une nation ou État en petit, et toute nation ou tout État n'est qu'une
grande famille: l'un et l'autre doivent être gouvernés par les mêmes
principes de sociabilité et soumis aux mêmes devoirs. Ainsi, comme un
homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite et n'exerce point
d'empire sur ses passions n'est pas capable de bien administrer une
famille, de même un prince qui n'a pas les qualités qu'il faut pour
bien administrer une famille est également incapable de bien gouverner
une nation. Ces doctrines ne sont point constitutionnelles, parce
quelles sont en opposition avec la doctrine que le chef de l'_État
règne_ et _ne gouverne pas_, et qu'elles lui attribuent un pouvoir
exorbitant sur ses sujets, celui d'un père sur ses enfants, pouvoir
dont les princes, en Chine, sont aussi portés à abuser que partout
ailleurs; mais, d'un autre côté, ce caractère d'assimilation au
père de famille leur impose des devoirs qu'ils trouvent quelquefois
assez gênants pour se décider à les enfreindre; alors, d'après la
même politique, les membres de la grande famille ont le droit, sinon
toujours la force, de déposer les mauvais rois qui ne gouvernent pas en
vrais pères de famille. On en a vu des exemples.



CHAPITRE X.

Sur le devoir d'entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde,
en bien gouvernant les royaumes.


1. Les expressions du texte, _faire jouir le monde de la paix et de
l'harmonie consiste à bien gouverner son royaume_, doivent être ainsi
expliquées: Que celui qui est dans une position supérieure, ou le
prince, traite ses père et mère avec respect, et le peuple aura de la
piété filiale; que le prince honore la supériorité d'âge entre les
frères, et le peuple aura de la déférence fraternelle; que le prince
ait de la commisération pour les orphelins, et le peuple n'agira pas
d'une manière contraire. C'est pour cela que le prince a en lui la
règle et la mesure de toutes les actions.

2. Ce que vous réprouvez dans ceux qui sont au-dessus de vous, ne le
pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous; ce que vous réprouvez
dans vos inférieurs, ne le pratiquez pas envers vos supérieurs; ce que
vous réprouvez dans ceux qui vous précèdent, ne le faites pas à ceux
qui vous suivent; ce que vous réprouvez dans ceux qui vous suivent, ne
le faites pas à ceux qui vous précèdent; ce que vous réprouvez dans
ceux qui sont à votre droite, ne le faites pas à ceux qui sont à votre
gauche; ce que vous réprouvez dans ceux qui sont à votre gauche, ne le
faites pas à ceux qui sont à votre droite: voilà ce qui est appelé la
raison et la règle de toutes les actions.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Le seul prince qui inspire de la joie,

        C'est celui qui est le père et la mère du peuple!»

Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le haïr: voilà
ce qui est appelé _être le père et la mère du peuple_.

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Voyez au loin cette grande montagne du Midi,

        Avec ses rochers escarpés et menaçants!

        Ainsi, ministre _Yn_, tu brillais dans ta fierté!

        Et le peuple te contemplait avec terreur!»

Celui qui possède un empire ne doit pas négliger de veiller
attentivement sur lui-même, pour pratiquer le bien et éviter le mal;
s'il ne tient compte de ses principes, alors la ruine de son empire en
sera la conséquence[21].

5. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Avant que les princes de la dynastie de _Yn_ [ou
        _Chang_] eussent perdu l'affection du peuple,

        Ils pouvaient être comparés au Très-Haut.

        Nous pouvions considérer dans eux

        Que le mandat du ciel n'est pas facile à conserver.»

Ce qui veut dire:

«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire[22].»

6. C'est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur
son principe rationnel et moral. S'il possède les vertus qui en sont la
conséquence, il possédera le cœur des hommes; s'il possède le cœur des
hommes, il possédera aussi le territoire; s'il possède le territoire,
il en aura les revenus; s'il en a les revenus, il pourra en faire usage
pour l'administration de l'État. Le principe rationnel et moral est la
base fondamentale; les richesses ne sont que l'accessoire.

7. Traiter légèrement la base fondamentale ou le principe rationnel et
moral, et faire beaucoup de cas de l'accessoire ou des richesses, c'est
pervertir les sentiments du peuple et l'exciter par l'exemple au vol et
aux rapines.

8. C'est pour cette raison que si un prince ne pense qu'à amasser
des richesses, alors le peuple, pour l'imiter, s'abandonne à toutes
ses passions mauvaises; si, au contraire, il dispose convenablement
des revenus publics, alors le peuple se maintient dans l'ordre et la
soumission.

9. C'est aussi pour cela que si un souverain ou des magistrats publient
des décrets et des ordonnances contraires à la justice, ils éprouveront
une résistance opiniâtre à leur exécution et aussi par des moyens
contraires à la justice; s'ils acquièrent des richesses par des moyens
violents et contraires à la justice, ils les perdront aussi par des
moyens violents et contraires à la justice.

10. Le _Khang-kao_ dit: «Le mandat du ciel qui donne la souveraineté à
un homme ne la lui confère pas pour toujours.» Ce qui signifie qu'en
pratiquant le bien ou la justice, on l'obtient, et qu'en pratiquant le
mal ou l'injustice, on la perd.

11. Les Chroniques de _Thsou_ disent:

«La nation de _Thsou_ ne regarde pas les parures en or et en pierreries
comme précieuses; mais, pour elle, les hommes vertueux, les bons et
sages ministres sont les seules choses quelle estime être précieuses.»

12. _Kieou-fan_ a dit:

«Dans les voyages que j'ai faits au dehors, je n'ai trouvé aucun objet
précieux; l'humanité et l'amitié pour ses parents sont ce que j'ai
trouvé seulement de précieux.»

13. Le _Thsin-tchi_ dit:

«Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand même il
n'aurait d'autre habileté qu'un cœur simple et sans passions; il serait
comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes
de haute capacité, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux
que s'il possédait leurs talents lui-même. S'il venait à distinguer
un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait
pas à en faire l'éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec
sincérité et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer
sur un tel ministre du soin de protéger mes enfants, leurs enfants et
le peuple. Quel avantage n'en résulterait-il pas pour le royaume[23]!

Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par
envie il éloigne ou tienne à l'écart ceux qui possèdent une vertu
et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges
importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d'obstacles,
un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de
protéger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas
dire alors que ce serait un danger imminent, propre à causer la ruine
de l'empire?»

14. L'homme vertueux et plein d'humanité peut seul éloigner de lui de
tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrémités de
l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu.

Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanité seul est capable
d'aimer et de haïr convenablement les hommes[24].

15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de
l'élévation; lui donner de l'élévation, et ne pas le traiter avec
toute la déférence qu'il mérite, c'est lui faire injure. Voir un homme
pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'éloigner à
une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince.

16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine générale,
et qui hait ceux qui sont aimés de tous, fait ce que l'on appelle un
outrage à la nature de l'homme. Des calamités redoutables atteindront
certainement un tel prince.

17. C'est en cela que les souverains ont une grande règle de conduite
à laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquièrent, cette règle,
par la sincérité et la fidélité, et ils la perdent par l'orgueil et la
violence.

18. Il y a un grand principe pour accroître les revenus (de l'État ou
de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et
ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font croître
par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les
consomment le fassent avec modération; alors, de cette manière, les
revenus seront toujours suffisants[25].

19. L'homme humain et charitable acquiert de la considération à sa
personne, en usant généreusement de ses richesses; l'homme sans
humanité et sans charité augmente ses richesses aux dépens de sa
considération.

20. Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est
impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple
aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient
pas une heureuse fin; il est également impossible que les impôts dûment
exigés ne lui soient pas exactement payés.

21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et
possèdent des chars à quatre chevaux n'élèvent pas des poules et des
pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de
glace dans la cérémonie des ancêtres ne nourrit pas des bœufs et des
moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des
ministres qui ne cherchent qu'à augmenter les impôts pour accumuler des
trésors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu'à augmenter
les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il eût des
ministres ne pensant qu'à dépouiller le trésor du souverain.--Ce qui
veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire
leur richesse privée des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de
la justice et de l'équité leur seule richesse.

22. Si ceux qui gouvernent les États ne pensent qu'à amasser des
richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement
auprès d'eux des hommes dépravés; ces hommes leur feront croire
qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dépravés
gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes
ministres appellera sur le gouvernement les châtiments divins et les
vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrivées à
ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus
vertueux, détourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux
qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée
des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de
l'équité leur seule richesse.

        Voilà le dixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la
        paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27].

        L'Explication tout entière consiste en dix chapitres.
        Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble
        général de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six
        autres chapitres exposent plus en détail les diverses
        branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquième chapitre
        enseigne le devoir d'être vertueux et éclairé.
        Le sixième chapitre pose la base fondamentale du
        perfectionnement de soi-même. Ceux qui commencent
        l'étude de ce livre doivent faire tous leurs efforts
        pour surmonter les difficultés que ce chapitre présente
        à sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne
        doivent pas le regarder comme très-facile à comprendre
        et en faire peu de cas.


[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la
position la plus élevée de la société [le souverain] ne doit pas
ne pas prendre en sérieuse considération ce que les hommes ou les
populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas
dans sa conduite aux droites règles de la raison, et qu'il se livrât
de préférence aux actes vicieux [aux actions contraires à l'intérêt du
peuple] en donnant un libre cours à ses passions d'amitié et de haine,
alors sa propre personne serait exterminée et le gouvernement périrait;
c'est là la grande ruine de l'empire [dont il est parlé dans le texte].
(TCHOU-HI.)

[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: «La fortune du prince dépend du
ciel, et la volonté du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient
l'affection et l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec
complaisance et affermira son trône; mais s'il perd l'affection et
l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec colère, et il perdra
son royaume.»

[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit
royaume de _Thsin_, tirées du _Chou-king_, quelle importance on
attachait déjà en Chine, 650 ans avant notre ère, au bon choix des
ministres, pour la prospérité et le bonheur d'un État. Partout
l'expérience éclaire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les
gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter.

[24] «Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa
perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu
opposée, tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à
l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber.
On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mils bien
en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux.»
(PASCAL.)

[25] _Liu-chi_ a dit: «Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux
et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont
nombreux; si la cour n'est pas son séjour de prédilection, alors ceux
qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on
n'enlève pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent à leurs travaux,
alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sèment, se donneront
beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de
calculer ses revenus pour régler sur eux ses dépenses, alors l'usage
que l'on en fera sera modéré.»

[26] _Meng-hien-tseu_ était un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume
de _Lou_, dont la postérité s'est éteinte dans son second petit-fils.
_Ceux qui nourrissent des coursiers et possèdent des chars à quatre
chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui
passent les premiers examens des lettres à des périodes fixes. _Une
famille qui se sert de glace dans la cérémonie des ancêtres_, ce sont
les grands de l'ordre supérieur nommés _King_, qui se servaient de
_glace_ dans les cérémonies funèbres qu'ils faisaient en l'honneur de
leurs ancêtres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de
l'État qui possédaient des fiefs séparés dont ils tiraient les revenus.
Le prince devrait plutôt perdre ses propres revenus, ses propres
richesses, que d'avoir des ministres qui fissent éprouver des vexations
et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le
prince] _ait des ministres qui dépouillent le trésor du souverain_ que
des _ministres qui surchargent le peuple d'impôts pour accumuler des
richesses_.

[27] «Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts
pour être d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou
partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement
a faire son bien-être matériel. Tout cela est relatif a la règle de
conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut
agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui
en résultent; chacun obtient ce a quoi il peut prétendre, et le monde
vit dans la paix et l'harmonie.» (_Glose_.)

_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: «Le grand but, le sens principal de
ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans
l'application des règles de droiture et d'équité naturelles que
nous avons en nous, à tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au
choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise
administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce
qu'ils aiment et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment toujours au
sentiment du peuple.»



TCHOUNG-YOUNG,

ou

L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU;


RECUEILLI PAR TSEU-SSE,

PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU.


DEUXIÈME LIVRE CLASSIQUE.



AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


        Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dévie
        d'aucun côté est appelé _milieu_ (_tchoung_); ce qui
        ne change pas est appelé _invariable_ (_young_). Le
        _milieu_ est la droite voie, ou la droite règle du
        monde; l'_invariabitilé_ en est la raison fixe. Ce
        livre, comprend les règles de l'intelligence qui ont
        été transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU à leurs
        propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU)
        craignit que, dans la suite des temps, ces règles de
        l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il
        les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-même
        à _Mêng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre,
        parle de la raison qui est une pour tous les hommes;
        dans le milieu, il fait des digressions sur toutes
        sortes de sujets; et à la fin, il revient sur la raison
        unique, dont il réunit tous les éléments. S'étend-il
        dans des digressions variées, alors il parcourt les
        six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le
        sud, le nadir et le zénith); se ressere-t-il dans son
        exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour
        ainsi dire dans les voiles du mystère. La saveur de ce
        livre est inépuisable, tout est fruit dans son étude.
        Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le médite avec
        une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens
        profond, alors, quand même il mettrait toute sa vie
        ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas à les
        épuiser.



CHAPITRE I_er._


1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des opérations vitales et des
actions intelligentes conférées par le ciel aux êtres vivants[1])
s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la
conformité de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _règle
de conduite morale_ ou _droite voie_; le système coordonné de la règle
de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou
_Institutions_.

2. La _règle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est
tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point,
un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une
règle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme supérieur, ou celui
qui s'est identifié avec la droite voie[2], veille attentivement dans
son cœur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous
les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n'est pas encore
proclamé et reconnu comme doctrine.

3. Rien n'est plus évident pour le sage que les choses cachées dans le
secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les
causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme supérieur
veille attentivement sur les inspirations secrètes de sa conscience.

4. Avant que la joie, la satisfaction, la colère, la tristesse, se
soient produites dans l'âme (avec excès), l'état dans lequel on se
trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites
dans l'âme, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite,
l'état dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_
est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi
universelle et permanente.

5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont portés au point de
perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité
parfaite, et tous les êtres reçoivent leur complet développement.

        Voilà le premier chapitre du livre dans lequel
        _Tseu-sse_ expose les idées principales de la doctrine
        qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il montre
        clairement que la _voie droite_ ou la _règle de conduite
        morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive
        du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance
        véritable existe complètement en nous, et qu'elle ne
        peut en être séparée. Secondement, il parle du devoir
        de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse
        sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux
        qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont
        portée par leurs bonnes œuvres à son dernier degré de
        perfection. Or il veut que ceux qui étudient ce livre
        reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent
        en eux-mêmes les principes qui y sont enseignés, et s'y
        attachent après les avoir trouvés, afin de repousser
        tout désir dépravé des objets extérieurs, et d'accomplir
        les actes vertueux que comporte leur nature originelle.
        Voilà ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance
        nécessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les
        dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour
        ainsi dire, que des citations des paroles de son maître,
        destinées à corroborer et à compléter le sens de ce
        premier chapitre.


[1] _Commentaire._

[2] _Glose._

[3] Le philosophe _Yang-tseu_.



CHAPITRE II.


1. Le philosophe TCHOUNG-NI (KHOUNG-TSEU) dit: L'homme d'une vertu
supérieure persévère invariablement dans le milieu; l'homme vulgaire,
ou sans principes, est constamment en opposition avec ce milieu
invariable.

2. L'homme d'une vertu supérieure persévère sans doute invariablement
dans le milieu; par cela même qu'il est d'une vertu supérieure, il
se conforme aux circonstances pour tenir le milieu. L'homme vulgaire
et sans principes tient aussi quelquefois le milieu; mais, par
cela même qu'il est un homme sans principes, il ne craint pas de
le suivre témérairement en tout et partout (sans se conformer aux
circonstances[4]).

        Voilà le second chapitre.

[4] _Glose_.



CHAPITRE III.


1. Le Philosophe (KHOUNG-TSEU) disait: Oh! que la limite de la
persévérance dans le milieu est admirable! Il y a bien peu d'hommes qui
sachent s'y tenir longtemps!

        Voilà le troisième chapitre.



CHAPITRE IV.


1. Le Philosophe disait: La voie droite n'est pas suivie; j'en
connais la cause: les hommes instruits la dépassent; les ignorants ne
l'atteignent pas. La voie droite n'est pas évidente pour tout le monde,
je le sais: les hommes d'une vertu forte vont au delà; ceux d'une vertu
faible ne l'atteignent pas.

2. De tous les hommes, il n'en est aucun qui ne boive et ne mange; mais
bien peu d'entre eux savent discerner les saveurs!

        Voilà le quatrième chapitre.



CHAPITRE V.


1. Le Philosophe disait: Qu'il est à déplorer que la voie droite ne
soit pas suivie!

        Voilà le cinquième chapitre. Ce chapitre se rattache au
        précédent qu'il explique, et l'exclamation sur la _voie
        droite_ qui n'est pas suivie sert de transition pour
        relier le sens du chapitre suivant. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE VI.


1. Le Philosophe disait: Que la sagesse et la pénétration de _Chun_
étaient grandes! Il aimait à interroger les hommes et à examiner
attentivement en lui-même les réponses de ceux qui l'approchaient; il
retranchait les mauvaises choses et divulguait les bonnes. Prenant les
deux extrêmes de ces dernières, il ne se servait que de leur milieu
envers le peuple. C'est en agissant ainsi qu'il devint le grand _Chun!_

        Voilà le sixième chapitre.



CHAPITRE VII.


1. Le Philosophe disait: Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, présume trop de sa science; entraîné par
son orgueil, il tombe bientôt dans mille pièges, dans mille filets
qu'il ne sait pas éviter. Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, choisit l'état de persévérance dans
la voie droite également éloignée des extrêmes; mais il ne peut le
conserver seulement l'espace d'une lune.

        Voilà le septième chapitre. Il y est parlé indirectement
        du grand sage du chapitre précédent. En outre, il y est
        question de la sagesse qui n'est point éclairée, pour
        servir de transition au chapitre suivant. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE VIII.


1. Le Philosophe disait: _Hoeï_[5], lui, était véritablement un homme!
Il choisit l'état de persévérance dans la voie droite également
éloignée des extrêmes. Une fois qu'il avait acquis une vertu, il s'y
attachait fortement, la cultivait dans son intérieur et ne la perdait
jamais.

        Voilà le huitième chapitre.

[5] Le plus aimé de ses disciples, dont le petit nom était _Yan-youan_.



CHAPITRE IX.


1. Le Philosophe disait: Les États peuvent être gouvernés avec justice;
les dignités et les émoluments peuvent être refusés; les instruments de
gains et de profits peuvent être foulés aux pieds: la persévérance dans
la voie droite également éloignée des extrêmes ne peut être gardée!

        Voilà le neuvième chapitre. Il se rattache au chapitre
        précédent, et il sert de transition au chapitre suivant.
        (TCHOU-HI.)



CHAPITRE X.


1. _Tseu-lou_ [disciple de KHOUNG-TSEU] interrogea son maître sur la
force de l'homme.

2. Le Philosophe répondit: Est-ce sur la force virile des contrées
méridionales, ou sur la force virile des contrées septentrionales?
Parlez-vous de votre propre force?

3. Avoir des manières bienveillantes et douces pour instruire les
hommes; avoir de la compassion pour les insensés qui se révoltent
contre la raison: voilà la force virile propre aux contrées
méridionales; c'est à elle que s'attachent les sages.

4. Faire sa couche de lames de fer et de cuirasses de peaux de bêtes
sauvages; contempler sans frémir les approches de la mort: voilà la
force virile propre aux contrées septentrionales, et c'est à elle que
s'attachent les braves.

5. Cependant, que la force d'âme du sage qui vit toujours en paix avec
les hommes et ne se laisse point corrompre par les passions est bien
plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui qui se
tient sans dévier dans la voie droite également éloignée des extrêmes
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
qui, lorsque son pays jouit d'une bonne administration qui est son
ouvrage, ne se laisse point corrompre ou aveugler par un sot orgueil,
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'âme de celui
qui, lorsque son pays sans lois manque d'une bonne administration,
reste immuable dans la vertu jusqu'à la mort, est bien plus forte et
bien plus grande!

        Voilà le dixième chapitre.



CHAPITRE XI.


1. Le Philosophe disait: Rechercher les principes des choses qui sont
dérobées à l'intelligence humaine; faire des actions extraordinaires
qui paraissent en dehors de la nature de l'homme; en un mot, opérer des
prodiges pour se procurer des admirateurs et des sectateurs dans les
siècles à venir: voilà ce que je ne voudrais pas faire.

2. L'homme d'une vertu supérieure s'applique à suivre et à parcourir
entièrement la voie droite. Faire la moitié du chemin, et défaillir
ensuite, est une action que je ne voudrais pas imiter.

3. L'homme d'une vertu supérieure persévère naturellement dans la
pratique du milieu également éloigné des extrêmes. Fuir le monde,
n'être ni vu ni connu des hommes, et cependant n'en éprouver aucune
peine, tout cela n'est possible qu'au saint.

        Voilà le onzième chapitre. Les citations des paroles
        de KHOUNG-TSEU par _Tseu-sse_, faites dans l'intention
        d'éclaircir le sens du premier chapitre, s'arrêtent
        ici. Or le grand but de cette partie du livre est de
        montrer que la _prudence_ éclairée, l'_humanité_ ou la
        _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force
        d'âme_, ces trois vertus universelles et capitales,
        sont la porte par où l'on entre dans la voie droite
        que doivent suivre tous les hommes. C'est pourquoi ces
        vertus ont été traitées dans la première partie de
        l'ouvrage, en les illustrant par l'exemple des actions
        du grand _Chun_, de _Yan-youan_ (ou _Hoeï_, le disciple
        chéri de KHOUNG-TSEU), et de _Tseu-lou_ (autre disciple
        du même philosophe). Dans _Chun_, c'est la _prudence
        éclairée_; dans _Yan-youan_, c'est _l'humanité_ ou la
        bienveillance pour tous les hommes; dans _Tseu-lou_,
        c'est la _force d'âme_ ou la _force virile_. Si l'une de
        ces trois vertus manque, alors il n'est plus possible
        d'établir la règle de conduite morale ou la voie droite,
        et de rendre la vertu parfaite. On verra le reste dans
        le vingtième chapitre. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE XII.


1. La voie droite [ou la règle de conduite morale du sage] est d'un
usage si étendu, qu'elle peut s'appliquer à toutes les actions des
hommes; mais elle est d'une nature tellement subtile, qu'elle n'est pas
manifeste pour tous.

2. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières de la
multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre à cette science simple
de se bien conduire; mais il n'est donné à personne, pas même à
ceux qui sont parvenus au plus haut degré de sainteté, d'atteindre
à la perfection de cette science morale; il reste toujours quelque
chose d'inconnu [qui dépasse les plus nobles intelligences sur cette
terre][6]. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossières
de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette règle de
conduite morale dans ce qu'elle a de plus général et de plus commun;
mais il n'est donné à personne, pas même à ceux qui sont parvenus au
plus haut degré de sainteté, d'atteindre à la perfection de cette
règle de conduite morale; il y a encore quelque chose que l'on ne
peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute; cependant
l'homme trouve encore en eux des imperfections. C'est pourquoi le sage,
en considérant ce que la règle de conduite morale de l'homme a de plus
grand, dit que le monde ne peut la contenir; et, en considérant ce
qu'elle a de plus petit, il dit que le monde ne peut la diviser.

3. Le _Livre des Vers_ dit[7]:

        «L'oiseau _youan_ s'envole jusque dans les cieux, le
        poisson plonge jusque dans les abîmes.»

Ce qui veut dire que la règle de conduite morale de l'homme est la loi
de toutes les intelligences; qu'elle illumine l'univers dans le plus
haut des cieux comme dans les plus profonds abîmes!

4. La règle de conduite morale du sage a son principe dans le cœur de
tous les hommes, d'où elle s'élève à sa plus haute manifestation pour
éclairer le ciel et la terre de ses rayons éclatants!

        Voilà le douzième chapitre. Il renferme les paroles
        de _Tseu-sse_, destinées à expliquer le sens de cette
        expression du premier chapitre, où il est dit que l'_on
        ne peut s'écarter de la règle de conduite morale de
        l'homme_. Dans les huit chapitres suivants, _Tseu-sse_
        cite sans ordre les paroles de KHOUNG-TSEU pour
        éclaircir le même sujet. (TCHOU-HI.)

[6] _Glose_.

[7] Livre _Ta-ya_, ode _Han-lou_.



CHAPITRE XIII.


1. Le Philosophe a dit: La voie droite ou la règle de conduite que
l'on doit suivre n'est pas éloignée des hommes. Si les hommes se font
une règle de conduite éloignée d'eux [c'est-à-dire, qui ne soit pas
conforme à leur propre nature], elle ne doit pas être considérée comme
une règle de conduite.

2. Le _Livre des Vers_ dit[8]:

        «L'artisan qui taille un manche de cognée sur un autre
        manche

        N'a pas son modèle éloigné de lui.»

Prenant le manche modèle pour tailler l'autre manche, il le regarde de
côté et d'autre, et, après avoir confectionné le nouveau manche, il
les examine bien tous les deux pour voir s'ils diffèrent encore l'un
de l'autre. De même le sage se sert de l'homme ou de l'humanité pour
gouverner et diriger les hommes; une fois qu'il les a ramenés au bien,
il s'arrête là[9].

3. Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes
sentiments qu'il a pour lui-même, ne s'écarte pas de la loi morale du
devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas
aux autres ce qu'il désire qui ne lui soit pas fait à lui-même.

4. La règle de conduite morale du sage lui impose quatre grandes
obligations: moi, je n'en puis pas seulement remplir complétement une.
Ce qui est exigé d'un fils, qu'il soit soumis à son père, je ne puis
pas même l'observer encore; ce qui est exigé d'un sujet, qu'il soit
soumis à son prince, je ne puis pas même l'observer encore; ce qui est
exigé d'un frère cadet, qu'il soit soumis à son frère aîné, je ne puis
pas même l'observer encore; ce qui est exigé des amis, qu'ils donnent
la préférence en tout à leurs amis, je ne puis pas l'observer encore.
L'exercice de ces vertus constantes, éternelles; la circonspection
dans les paroles de tous les jours; ne pas négliger de faire tous ses
efforts pour parvenir à l'entier accomplissement de ses devoirs; ne pas
se laisser aller à un débordement de paroles superflues; faire en sorte
que les paroles répondent aux œuvres, et les œuvres aux paroles; en
agissant de cette manière, comment le sage ne serait-il pas sincère et
vrai?

        Voilà le treizième chapitre.


[8] Livre _Kouë-foung_, ode _Fa-ko_.

[9] Il ne lui impose pas une perfection contraire à sa nature.



CHAPITRE XIV.


1. L'homme sage qui s'est identifié avec la loi morale [en suivant
constamment la ligne moyenne également éloignée des extrêmes] agit
selon les devoirs de son état, sans rien désirer qui lui soit étranger.

2. Est-il riche, comblé d'honneurs, il agit comme doit agir un homme
riche et comblé d'honneurs. Est-il pauvre et méprisé, il agit comme
doit agir un homme pauvre et méprisé. Est-il étranger et d'une
civilisation différente, il agit comme doit agir un homme étranger et
de civilisation différente. Est-il malheureux, accablé d'infortunes, il
agit comme doit agir un malheureux accablé d'infortunes. Le sage qui
s'est identifié avec la loi morale conserve toujours assez d'empire sur
lui-même pour accomplir les devoirs de son état dans quelque condition
qu'il se trouve.

3. S'il est dans un rang supérieur, il ne tourmente pas ses inférieurs;
s'il est dans un rang inférieur, il n'assiège pas de sollicitations
basses et cupides ceux qui occupent un rang supérieur. Il se tient
toujours dans la droiture, et ne demande rien aux hommes; alors la paix
et la sérénité de son âme ne sont pas troublées. Il ne murmure pas
contre le ciel, et il n'accuse pas les hommes de ses infortunes.

4. C'est pourquoi le sage conserve une âme toujours égale, en attendant
l'accomplissement de la destinée céleste. L'homme qui est hors de la
voie du devoir se jette dans mille entreprises téméraires pour chercher
ce qu'il ne doit pas obtenir.

5. Le Philosophe a dit: L'archer peut être, sous un certain point de
vue, comparé au sage: s'il s'écarte du but auquel il vise, il rentre
en lui-même pour en chercher la cause.

        Voilà le quatorzième chapitre.



CHAPITRE XV.


1. La voie morale du sage peut être comparée à la route du voyageur,
qui doit commencer à lui pour s'éloigner ensuite; elle peut aussi être
comparée au chemin de celui qui gravit un lieu élevé en partant du lieu
bas où il se trouve.

2. Le _Livre des Vers_ dit[10]:

        «Une femme et des enfants qui aiment l'union et
        l'harmonie

        Sont comme les accords produits par le _Khin_ et le
        _Che_.

        Quand les frères vivent dans l'union et l'harmonie, la
        joie et le bonheur règnent parmi eux. Si le bon ordre
        est établi dans votre famille, votre femme et vos
        enfants seront heureux et satisfaits.»

3. Le Philosophe a dit: Quel contentement et quelle joie doivent
éprouver un père et une mère à la tête d'une semblable famille!

        Voilà le quinzième chapitre.


[10] Livre _Siao-ya_, ode _Tchang-ti_.



CHAPITRE XVI.


1. Le Philosophe a dit: Que les facultés des puissances subtiles du
ciel et de la terre sont vastes et profondes!

2. On cherche à les apercevoir, et on ne les voit pas; on cherche à
les entendre, et on ne les entend pas; identifiées à la substance des
choses, elles ne peuvent en être séparées.

3. Elles font que, dans tout l'univers, les hommes purifient et
sanctifient leur cœur, se revêtent de leurs habits de fête pour offrir
des sacrifices et des oblations à leurs ancêtres. C'est un océan
d'intelligences subtiles! Elles sont partout au-dessus de nous, à notre
gauche, à notre droite; elles nous environnent de toutes parts!

4. Le _Livre des Vers_ dit[11]:

        «L'arrivée des esprits subtils

        Ne peut être déterminée;

        A plus forte raison si on les néglige.»

5. Ces esprits cependant, quelque subtils et imperceptibles qu'ils
soient, se manifestent dans les formes corporelles des êtres; leur
essence étant une essence réelle, vraie, elle ne peut pas ne pas se
manifester sous une forme quelconque.

        Voilà le seizième chapitre. _On ne peut ni voir ni
        entendre ces esprits subtils_; c'est-à-dire qu'ils
        sont dérobés à nos regards par leur propre nature.
        Identifiés avec la substance des choses telles qu'elles
        existent, ils sont donc aussi d'un usage général. Dans
        les trois chapitres qui précèdent celui-ci, il est parlé
        de choses d'un usage restreint, particulier; dans les
        trois chapitres suivants, il est parlé de choses d'un
        usage général; dans ce chapitre-ci, il est parlé tout
        à la fois de choses d'un usage général, obscures et
        abstraites; il comprend le général et le particulier.
        (TCHOU-HI.)

[11] Livre _Ta-ya_, ode _Y-tchi_.


CHAPITRE XVII.


1. Le Philosophe a dit: Qu'elle était grande la piété filiale de
_Chun!_ il fut un saint par sa vertu; sa dignité fut la dignité
impériale; ses possessions s'étendaient aux quatre mers[12]; il offrit
les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs dans
une suite de siècles[13].

2. C'est ainsi que sa grande vertu fut, sans aucun doute, le principe
qui lui fit obtenir sa dignité impériale, ses revenus publics, sa
renommée, et la longue durée de sa vie.

3. C'est ainsi que le ciel, dans la production continuelle des êtres,
leur donne sans aucun doute leurs développements selon leurs propres
natures, ou leurs tendances naturelles; l'arbre debout, il le fait
croître, le développe; l'arbre tombé, mort, il le dessèche, le réduit
en poussière.

4. Le _Livre des Vers_ dit[14]:

        «Que le prince qui gouverne avec sagesse soit loué!

        Sa brillante vertu resplendit de toutes parts;

        Il traite comme ils le méritent les magistrats et le
        peuple;

        Il tient ses biens et sa puissance du ciel;

        Il maintient la paix, la tranquillité et l'abondance en
        distribuant [les richesses qu'il a reçues];

        Et le ciel les lui rend de nouveau!»

5. Il est évident par là que la grande vertu des sages leur fait
obtenir le mandat du ciel pour gouverner les hommes.

        Voilà le dix-septième chapitre. Ce chapitre tire son
        origine de la persévérance dans la voie droite, de
        la constance dans les bonnes œuvres; il a été destiné
        à montrer au plus haut degré leur dernier résultat;
        il fait voir que les effets de la voie du devoir sont
        effectivement très-étendus, et que ce par quoi ils sont
        produits est d'une nature subtile et cachée. Les deux
        chapitres suivants présentent aussi de pareilles idées.
        (TCHOU-HI.)


[12] C'est-à-dire, aux douze provinces (_Tcheou_) dans lesquelles était
alors compris l'empire chinois. (_Glose_.)

[13] _Glose_.

[14] Livre _Ta-ya_, ode _Kia-lo_.



CHAPITRE XVIII.


1. Le Philosophe a dit: Le seul d'entre les hommes qui n'ait pas
éprouvé les chagrins de l'âme fut certainement _Wen-wang_. Il eut
_Wang-ki_ pour père, et _Wou-wang_ fut son fils. Tout le bien que le
père avait entrepris fut achevé par le fils.

2. _Wou-wang_ continua les bonnes œuvres de _Taï-wang_, de _Wang-ki_
et de _Wen-wang_. Il ne revêtit qu'une fois ses habits de guerre, et
tout l'empire fut à lui. Sa personne ne perdit jamais sa haute renommée
dans tout l'empire; sa dignité fut celle de fils du Ciel [c'est-à-dire
d'empereur]; ses possessions s'étendirent aux quatre mers. Il offrit
les sacrifices impériaux à ses ancêtres dans le temple qui leur était
consacré; ses fils et ses petits-fils conservèrent ses honneurs et sa
puissance dans une suite de siècles.

3. _Wou-wang_ était déjà très-avancé en âge lorsqu'il accepta le
mandat du Ciel qui lui conférait l'empire. _Tcheou-koung_ accomplit
les intentions vertueuses de _Wen-wang_ et de _Wou-wang_. Remontant
à ses ancêtres, il éleva _Taï-wang_ et _Wang-ki_ au rang de roi,
qu'ils n'avaient pas possédé, et il leur offrit les sacrifices selon
le rite impérial. Ces rites furent étendus aux princes tributaires,
aux grands de l'empire revêtus de dignités, jusqu'aux lettrés et aux
hommes du peuple sans titres et dignités. Si le père avait été un
grand de l'empire, et que le fils fût un lettré, celui-ci faisait
des funérailles à son père selon l'usage des grands de l'empire, et
il lui sacrifiait selon l'usage des lettrés; si son père avait été un
lettré, et que le fils fût un grand de l'empire, celui-ci faisait des
funérailles à son père selon l'usage des lettrés, et il lui sacrifiait
selon l'usage des grands de l'empire. Le deuil d'une année s'étendait
jusqu'aux grands; le deuil de trois années s'étendait jusqu'à
l'empereur. Le deuil du père et de la mère devait être porté trois
années sans distinction de rang: il était le même pour tous.

        Voilà le dix-huitième chapitre.



CHAPITRE XIX.


1. Le Philosophe a dit: Oh! que la piété filiale de _Wou-wang_ et de
_Tcheou-koung_ s'étendit au loin!

2. Cette même piété filiale sut heureusement suivre les intentions des
anciens sages qui les avaient précédés, et transmettre à la postérité
le récit de leurs grandes entreprises.

3. Au printemps, à l'automne, ces deux princes décoraient avec soin le
temple de leurs ancêtres; ils disposaient soigneusement les vases et
ustensiles anciens les plus précieux [au nombre desquels étaient le
grand sabre à fourreau de pourpre, et la sphère céleste de _Chun_][15];
ils exposaient aux regards les robes et les différents vêtements des
ancêtres, et ils leur offraient les mets de la saison.

4. Ces rites étant ceux de la salle des ancêtres, c'est pour cette
raison que les assistants étaient soigneusement placés à gauche ou
adroite, selon que l'exigeait leur dignité ou leur rang; les dignités
et les rangs étaient observés: c'est pour cette raison que les hauts
dignitaires étaient distingués du commun des assistants; les fonctions
cérémoniales étaient attribuées à ceux qui méritaient de les remplir:
c'est pour cette raison que l'on savait distinguer les sages des autres
hommes; la foule s'étant retirée de la cérémonie, et la famille s'étant
réunie dans le festin accoutumé, les jeunes gens servaient les plus
âgés: c'est pour cette raison que la solennité atteignait les personnes
les moins élevées en dignité. Pendant les festins, la couleur des
cheveux était observée: c'est pour cette raison que les assistants
étaient placés selon leur âge.

5. Ces princes, _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_, succédaient à la dignité
de leurs ancêtres; ils pratiquaient leurs rites; ils exécutaient leur
musique; ils respectaient ce qu'ils avaient respecté; ils chérissaient
ce qu'ils avaient aimé; ils les servaient morts comme ils les auraient
servis vivants; ils les honoraient ensevelis dans la tombe comme s'ils
avaient encore été près d'eux: n'est-ce pas là le comble de la piété
filiale?

6. Les rites du sacrifice au ciel et du sacrifice à la terre étaient
ceux qu'ils employaient pour rendre leurs hommages au suprême
Seigneur[16]; les rites du temple des ancêtres étaient ceux qu'ils
employaient pour offrir des sacrifices à leurs prédécesseurs. Celui
qui sera parfaitement instruit des rites du sacrifice au ciel et du
sacrifice à la terre, et qui comprendra parfaitement le sens du grand
sacrifice quinquennal nommé _Ti_, et du grand sacrifice automnal nommé
_Tchang_, gouvernera aussi facilement le royaume que s'il regardait
dans la paume de sa main.

        Voilà le dix-neuvième chapitre.

[15] On peut voir la gravure de cette sphère, et la description des
cérémonies indiquées ci-dessus, dans la _Description de la Chine_, par
le traducteur, tom. 1, p. 89 et suiv.

[16] «Le ciel et la terre qui est au milieu.» (_Glose_.)



CHAPITRE XX.


1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs
d'un bon gouvernement.

2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_
sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs
ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient
en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour
bien gouverner ne sont plus suivis.

3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince
qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile
de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître
les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont
vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se
produit naturellement sur un sol convenable.

4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui
sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des
anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments,
toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient
toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande
loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans
l'humanité, cette belle vertu du cœur, qui est le principe de l'amour
pour tous les hommes.

5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents
en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre
à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le
premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents
de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon
leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de
conduite inspirés par le ciel[17].

6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger
et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et
perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses
parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents
ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les
hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de
ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut
pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la
pratique des devoirs prescrits.

7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au
nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les
pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister
entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et
la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis
entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle
du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui
est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;
l'humanité, qui est l'équité du cœur; le courage moral, qui est la
force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de
l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands
devoirs se réduit à une seule et unique condition.

8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels,
soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur
connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à
cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique
naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on
les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages
personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,
lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des œuvres méritoires, le
résultat est le même.

9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de
son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près
de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer
ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que
l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la
pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour
leur accomplissement.

10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut
employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même;
connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne,
il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer
la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer
pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les
moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les
royaumes.

11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf
règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner
soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers
fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie
avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir
le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les
artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les
étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux.

12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa
personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers
lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura
plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;
dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur
sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,
ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera
convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il
verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera
comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,
aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs
devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le
peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son
supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants
et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en
usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui
viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire
accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits;
dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt
il sera respecté dans tout l'empire.

13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur
propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun
mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà
les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser
loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser
les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui
la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de
l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter
leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà
les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les
parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les
ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter
le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des
hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le
zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de
services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts:
voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles;
examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est
régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs
salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des
artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en
vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,
faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents,
avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien
recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires
sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir
le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir
dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur
ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents
d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et
généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers
tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux.

14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles
invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se
réduisent à un seul.

15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été
résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas
résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction.
Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on
n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance
ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles
s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite
morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a
déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.

16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance
de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un
principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est
pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses
supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports
de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis
envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a
un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers
les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve
pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas
la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas
complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un
principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne
sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas
reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à
la perfection._

17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel;
la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses
efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du
ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint
cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer,
de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme
et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui
tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer
le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne
jamais le perdre.

18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il
doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans
tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui
est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit
s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand
soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement
et constamment pratiquer ce bien.

19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles
étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne
s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les
hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles
ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus
instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes
qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à
acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se
découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le
bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant
une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il
y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le
pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne
se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le
feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en
mille.

20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque
ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque
faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort.

        Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles
        de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de
        vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_
        et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,
        dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par
        la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il
        fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage
        général, ainsi que les devoirs moins accessibles des
        hommes qui tendent à la perfection, en même temps que
        ceux qui concernent les petits et les grands, afin
        de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le
        chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le
        philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il
        appelle le _parfait_ est véritablement le nœud central
        et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)


[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve
plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé,
parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et
qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi
supprimé en cet endroit.

[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les
commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers
au pays_ (liu).

[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,
s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.»
(_Glose._)



CHAPITRE XXI.


1. La haute lumière de l'intelligence qui naît de la perfection morale,
ou de la vérité sans mélange, s'appelle vertu naturelle ou sainteté
primitive. La perfection morale qui naît de la haute lumière de
l'intelligence s'appelle instruction ou sainteté acquise. La perfection
morale suppose la haute lumière de l'intelligence; la haute lumière de
l'intelligence suppose la perfection morale.

        Voilà le vingt et unième chapitre, par lequel _Tseu-sse_
        a lié le sens du chapitre précédent à celui des
        chapitres suivants, dans lesquels il expose la doctrine
        de son maître KHOUNG-TSEU, concernant la _loi du ciel_
        et la _loi de l'homme_. Les onze chapitres qui suivent
        renferment les paroles de _Tseu-sse_, destinées à
        éclaircir et à développer le sens de celui-ci.



CHAPITRE XXII.


1. Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui
puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être,
et les devoirs qui en dérivent; pouvant connaître à fond leur propre
nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent par cela même
connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et
leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir
le mandat du ciel; pouvant connaître à fond la nature des autres
hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont
à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent par cela même
connaître à fond la nature des autres êtres vivants et végétants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature;
pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature,
ils peuvent par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes
supérieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement;
pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des êtres, ils peuvent par cela même constituer un
troisième pouvoir avec le ciel et la terre.

        Voilà le vingt-deuxième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE XXIII.


1. Ceux qui viennent immédiatement après ces hommes souverainement
parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts
pour rectifier leurs penchants détournés du bien; ces penchants
détournés du bien peuvent revenir à l'état de perfection; étant arrivés
à l'état de perfection, alors ils produisent des effets extérieurs
visibles; ces effets extérieurs visibles étant produits, alors ils se
manifestent; étant manifestés, alors ils jetteront un grand éclat;
ayant jeté un grand éclat, alors ils émouvront les cœurs; ayant ému les
cœurs, alors ils opéreront de nombreuses conversions; ayant opéré de
nombreuses conversions, alors ils effaceront jusqu'aux dernières traces
du vice: il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits
qui puissent être capables d'effacer ainsi les dernières traces du vice
dans le cœur des hommes.

        Voilà le vingt-troisième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.



CHAPITRE XXIV


1. Les facultés de l'homme souverainement parfait sont si puissantes,
qu'il peut, par leur moyen, prévoir les choses à venir. L'élévation des
familles royales s'annonce assurément par d'heureux présages; la chute
des dynasties s'annonce assurément aussi par de funestes présages; ces
présages heureux ou funestes se manifestent dans la grande herbe nommée
_chi_, sur le dos de la tortue, et excitent en elle de tels mouvements,
qu'ils font frissonner ses quatre membres. Quand des événements
heureux ou malheureux sont prochains, l'homme souverainement parfait
prévoit avec certitude s'ils seront heureux; il prévoit également
avec certitude s'ils seront malheureux; c'est pourquoi l'homme
souverainement parfait ressemble aux intelligences surnaturelles.

        Voilà le vingt-quatrième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel.



CHAPITRE XXV.


1. Le _parfait_ est par lui-même parfait absolu; _la loi du devoir_ est
par elle-même loi de devoir.

2. Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
le parfait ou la perfection, les êtres ne seraient pas. C'est pourquoi
le sage estime cette perfection au-dessus de tout.

3. L'homme parfait ne se borne pas à se perfectionner lui-même
et s'arrêter ensuite; c'est pour cette raison qu'il s'attache à
perfectionner aussi les autres êtres. Se perfectionner soi-même est
sans doute une vertu; perfectionner les autres êtres est une haute
science; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de
la faculté rationnelle pure. Réunir le perfectionnement extérieur et le
perfectionnement intérieur constitue la règle du devoir. C'est ainsi
que l'on agit convenablement selon les circonstances.

        Voilà le vingt-cinquième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.



CHAPITRE XXVI.


1. C'est pour cela que l'homme souverainement parfait ne cesse jamais
d'opérer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres
hommes.

2. Ne cessant jamais de travailler au perfectionnement des autres
hommes, alors il persévère toujours dans ses bonnes actions;
persévérant toujours dans ses bonnes actions, alors tous les êtres
portent témoignage de lui.

3. Tous les êtres portant témoignage de lui, alors l'influence de la
vertu s'agrandit et s'étend au loin; étant agrandie et étendue au loin,
alors elle est vaste et profonde; étant vaste et profonde, alors elle
est haute et resplendissante.

4. La vertu de l'homme souverainement parfait est vaste et profonde:
c'est pour cela qu'il a en lui la faculté de contribuer à l'entretien
et au développement des êtres; elle est haute et resplendissante: c'est
pour cela qu'il a en lui la faculté de les éclairer de sa lumière; elle
est grande et persévérante: c'est pour cela qu'il a en lui la faculté
de contribuer à leur perfectionnement, et de s'identifier par ses
œuvres avec le ciel et la terre.

5. Les hommes souverainement parfaits, par la grandeur et la profondeur
de leur vertu, s'assimilent avec la terre; par sa hauteur et son
éclat, ils s'assimilent avec le ciel; par son étendue et sa durée, ils
s'assimilent avec l'espace et le temps sans limite.

6. Celui qui est dans cette haute condition de sainteté parfaite ne
se montre point, et cependant, comme la terre, il se révèle par ses
bienfaits; il ne se déplace point, et cependant, comme le ciel, il
opère de nombreuses transformations; il n'agit point, et cependant,
comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses œuvres.

7. La puissance ou la loi productive du ciel et de la terre peut être
exprimée par un seul mot; son action dans l'un et l'autre n'est pas
double: c'est la perfection; mais alors sa production des êtres est
incompréhensible.

8. La raison d'être, ou la loi du ciel et de la terre, est vaste en
effet; elle est profonde! elle est sublime! elle est éclatante! elle
est immense! elle est éternelle!

9. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous
n'apercevons d'abord qu'un petit espace scintillant de lumière; mais si
nous pouvions nous élever jusqu'à cet espace lumineux, nous trouverions
qu'il est d'une immensité sans limites; le soleil, la lune, les
étoiles, les planètes, y sont suspendus comme à un fil; tous les êtres
de l'univers en sont couverts comme d'un dais. Maintenant, si nous
jetons un regard sur la terre, nous croirons d'abord que nous pouvons
la tenir dans la main; mais, si nous la parcourons, nous la trouverons
étendue, profonde; soutenant la haute montagne fleurie[20] sans fléchir
sous son poids; enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans
en être inondée, et contenant tous les êtres. Cette montagne ne nous
semble qu'un petit fragment de rocher; mais, si nous explorons son
étendue, nous la trouverons vaste et élevée; les plantes et les arbres
croissant à sa surface, des oiseaux et des quadrupèdes y faisant leur
demeure, et renfermant elle-même dans son sein des trésors inexploités.
Et cette eau que nous apercevons de loin nous semble pouvoir à peine
remplir une coupe légère; mais, si nous parvenons à sa surface, nous ne
pouvons en sonder la profondeur; des énormes tortues, des crocodiles,
des hydres, des dragons, des poissons de toute espèce, vivent dans son
sein; des richesses précieuses y prennent naissance.

10. Le _Livre des Vers_ dit[21]:

        «Il n'y a que le mandat du ciel

        Dont l'action éloignée ne cesse jamais.»

Voulant dire par là que c'est cette action incessante qui le fait le
mandat du ciel.

«Oh! comment n'aurait-elle pas été éclatante,

La pureté de la vertu de _Wou-wang_?»

Voulant dire aussi par là que c'est par cette même pureté de vertu
qu'il fut _Wou-wang_, car elle ne s'éclipsa jamais.

        Voilà le vingt-sixième chapitre. Il y est parlé de la
        loi du ciel.

[20] Montagne de la province du _Chen-si_.

[21] Livre _Tcheou-soung_, ode _Weï-thian-tchi-ming_.



CHAPITRE XXVII.


1. Oh! que la loi du devoir de l'homme saint est grande!

2. C'est un océan sans rivages! elle produit et entretient tous les
êtres; elle touche au ciel par sa hauteur.

3. Oh! qu'elle est abondante et vaste! elle embrasse trois cents rites
du premier ordre et trois mille du second.

4. Il faut attendre l'homme capable de suivre une telle loi, pour
qu'elle soit ensuite pratiquée.

5. C'est pour cela qu'il est dit: «Si l'on ne possède pas la suprême
vertu des saints hommes, la suprême loi du devoir ne sera pas
complètement pratiquée.»

6. C'est pour cela aussi que le sage, identifié avec la loi du
devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite
qu'il a reçue du ciel, et qu'il s'attache à rechercher et à étudier
attentivement ce qu'elle lui prescrit. Dans ce but, il pénètre
jusqu'aux dernières limites de sa profondeur et de son étendue, pour
saisir ses préceptes les plus subtils et les plus inaccessibles aux
intelligences vulgaires. Il développe au plus haut degré les hautes
et pures facultés de son intelligence, et il se fait une loi de
suivre toujours les principes de la droite raison. Il se conforme
aux lois déjà reconnues et pratiquées anciennement de la nature
vertueuse de l'homme, et il cherche à en connaître de nouvelles, non
encore déterminées; il s'attache avec force à tout ce qui est honnête
et juste, afin de réunir en lui la pratique des rites, qui sont
l'expression de la loi céleste.

7. C'est pour cela que s'il est revêtu de la dignité souveraine, il
n'est point rempli d'un vain orgueil; s'il se trouve dans lune des
conditions inférieures, il ne se constitue point en état de révolte.
Que l'administration du royaume soit équitable, sa parole suffira pour
l'élever à la dignité qu'il mérite; qu'au contraire le royaume soit
mal gouverné, qu'il y règne des troubles et des séditions, son silence
suffira pour sauver sa personne.

Le _Livre des Vers_ dit[22]:

        «Parce qu'il fut intelligent et prudent observateur des
        événements,

        C'est pour cela qu'il conserva sa personne.»

Cela s'accorde avec ce qui est dit précédemment.

        Voilà le vingt-septième chapitre. Il y est parlé de la
        loi de l'homme.


[22] Livre _Ta-ya_, ode _Tching-ming_.



CHAPITRE XXVIII.


1. Le Philosophe a dit: L'homme ignorant et sans vertu, qui aime à ne
se servir que de son propre jugement; l'homme sans fonctions publiques,
qui aime à s'arroger un pouvoir qui ne lui appartient pas; l'homme
né dans le siècle et soumis aux lois de ce siècle, qui retourne à
la pratique des lois anciennes, tombées en désuétude ou abolies, et
tous ceux qui agissent d'une semblable manière, doivent s'attendre à
éprouver de grands maux.

2. Excepté le fils du Ciel, ou celui qui a reçu originairement un
mandat pour être le chef de l'empire[23], personne n'a le droit
d'établir de nouvelles cérémonies, personne n'a le droit de fixer de
nouvelles lois somptuaires, personne n'a le droit de changer ou de
corriger la forme des caractères de l'écriture en vigueur.

3. Les chars de l'empire actuel suivent les mêmes ornières que ceux des
temps passés; les livres sont écrits avec les mêmes caractères, et les
mœurs sont les mêmes qu'autrefois.

4. Quand même il posséderait la dignité impériale des anciens
souverains, s'il n'a pas leurs vertus, personne ne doit oser établir de
nouvelles cérémonies et une nouvelle musique. Quand même il posséderait
leurs vertus, s'il n'est pas revêtu de leur dignité impériale, personne
ne doit également oser établir de nouvelles cérémonies et une nouvelle
musique.

5. Le Philosophe a dit: J'aime à me reporter aux usages et coutumes de
la dynastie des _Hia;_ mais le petit État de _Khi_, où cette dynastie
s'est éteinte, ne les a pas suffisamment conservés. J'ai étudié les
usages et coutumes de la dynastie de _Yin_ [ou _Chang_]; ils sont
encore en vigueur dans l'État de _Soûng_. J'ai étudié les usages et
coutumes de la dynastie des _Tcheou_; et comme ce sont celles qui sont
aujourd'hui en vigueur, je dois aussi les suivre.

        Voilà le vingt-huitième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent, et il n'y a rien de contraire au
        suivant. Il y est aussi question de la loi de l'homme.
        (TCHOU-HI.)


[23] C'est ainsi que s'exprime la _Glose_.



CHAPITRE XXIX.


1. Il y a trois affaires que l'on doit regarder comme de la plus haute
importance dans le gouvernement d'un empire: _l'établissement des rites
ou cérémonies, la fixation des lois somptuaires, et l'altération dans
la forme des caractères de récriture;_ et ceux qui s'y conforment
commettent peu de fautes.

2. Les lois, les règles d'administration des anciens temps, quoique
excellentes, n'ont pas une autorité suffisante, parce que l'éloignement
des temps ne permet pas d'établir convenablement leur authenticité;
manquant d'authenticité, elles ne peuvent obtenir la confiance du
peuple; le peuple ne pouvant accorder une confiance suffisante aux
hommes qui les ont écrites, il ne les observe pas. Celles qui sont
proposées par des sages non revêtus de la dignité impériale, quoique
excellentes, n'obtiennent pas le respect nécessaire; n'obtenant pas
le respect qui est nécessaire à leur sanction, elles n'obtiennent
pas également la confiance du peuple; n'obtenant pas la confiance du
peuple, le peuple ne les observe pas.

3. C'est pourquoi la loi du devoir d'un prince sage, dans
l'établissement des lois les plus importantes, a sa base fondamentale
en lui-même; l'autorité de sa vertu et de sa haute dignité s'impose à
tout le peuple; il conforme son administration à celle des fondateurs
des trois premières dynasties, et il ne se trompe point; il établit ses
lois selon celles du ciel et de la terre, et elles n'éprouvent aucune
opposition; il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
intelligences supérieures, et il est dégagé de nos doutes; il est cent
générations à attendre le saint homme, et il n'est pas sujet à nos
erreurs.

4. _Il cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les
intelligences supérieures_, et par conséquent il connaît profondément
la loi du mandat céleste. _Il est cent générations à attendre le saint
homme, et il n'est pas sujet à nos erreurs_; par conséquent il connait
profondément les principes de la nature humaine.

5. C'est pourquoi le prince sage n'a qu'à agir, et pendant des siècles
ses actions sont la loi de l'empire; il n'a qu'à parler, et pendant des
siècles ses paroles sont la règle de l'empire. Les peuples éloignés
ont alors espérance en lui; ceux qui l'avoisinent ne s'en fatigueront
jamais.

6. Le _Livre des Vers_ dit[24]:

        «Dans ceux-là il n'y a pas de haine.

        Dans ceux-ci il n'y a point de satiété.

        Oh! oui, matin et soir

        Il sera à jamais l'objet d'éternelles louanges!»

Il n'y a jamais eu de sages princes qui n'aient été tels après avoir
obtenu une pareille renommée dans le monde.

        Voila le vingt-neuvième chapitre. Il se rattache à ces
        paroles du chapitre précédent: _Placé dans le rang
        supérieur_ [ou revêtu de la dignité impériale], _il
        n'est point rempli d'orgueil_. Il y est aussi parlé de
        la loi de l'homme.


[24] Livre _Tcheou-soung_, ode _Tching-lou_.



CHAPITRE XXX.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU rappelait avec vénération les temps des
anciens empereurs _Yao_ et _Chun;_ mais il se réglait principalement
sur la conduite des souverains plus récents _Wen_ et _Wou_. Prenant
pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui
régissent les corps célestes au-dessus de nos têtes, il imitait la
succession régulière des saisons qui s'opère dans le ciel; à nos pieds,
il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles.

2. On peut le comparer au ciel et à la terre, qui contiennent et
alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le
comparer aux quatre saisons, qui se succèdent continuellement sans
interruption; on peut le comparer au soleil et à la lune, qui éclairent
alternativement le monde.

3. Tous les êtres de la nature vivent ensemble de la vie universelle,
et ne se nuisent pas les uns aux autres; toutes les lois qui règlent
les saisons et les corps célestes s'accomplissent en même temps sans se
contrarier entre elles. L'une des facultés partielles de la nature est
de faire couler un ruisseau; mais ses grandes énergies, ses grandes et
souveraines facultés produisent et transforment tous les êtres. Voilà
en effet ce qui rend grands le ciel et la terre!

        Voilà le trentième chapitre. Il traite de la loi du
        ciel. (TCHOU-HI.)



CHAPITRE XXXI


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement saint qui, par
la faculté de connaître à fond et de comprendre parfaitement les
lois primitives des êtres vivants, soit digne de posséder l'autorité
souveraine et de commander aux hommes; qui, par sa faculté d'avoir une
âme grande, magnanime, affable et douce, soit capable de posséder le
pouvoir de répandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa faculté
d'avoir une âme élevée, ferme, imperturbable et constante, soit
capable de faire régner la justice et l'équité; qui, par sa faculté
d'être toujours honnête, simple, grave, droit et juste, soit capable
de s'attirer le respect et la vénération; qui, par sa faculté d'être
revêtu des ornements de l'esprit, et des talents que procure une étude
assidue, et de ces lumières que donne une exacte investigation des
choses les plus cachées, des principes les plus subtils, soit capable
de discerner avec exactitude le vrai du faux, le bien du mal.

2. Ses facultés sont si amples, si vastes, si profondes, que c'est
comme une source immense d'où tout sort en son temps.

3. Elles sont vastes et étendues comme le ciel; la source cachée
d'où elles découlent est profonde comme l'abîme. Que cet homme
souverainement saint apparaisse avec ses vertus, ses facultés
puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur
vénération; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi
en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne manqueront pas d'être
dans la joie.

4. C'est ainsi que la renommée de ses vertus est un océan qui inonde
l'empire de toutes parts; elle s'étend même jusqu'aux barbares des
régions méridionales et septentrionales; partout où les vaisseaux et
les chars peuvent aborder, où les forces de l'industrie humaine peuvent
faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais
immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la
lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du matin
fertilisent; tous les êtres humains qui vivent et qui respirent ne
peuvent manquer de l'aimer et de le révérer. C'est pourquoi il est dit:
_Que ses facultés, ses vertus puissantes l'égalent au ciel_.

        Voilà le trente et unième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent; il y est parlé des énergies ou
        facultés partielles de la nature dans la production
        des êtres. Il y est aussi question de la loi du ciel.
        (TCHOU-HI.)



CHAPITRE XXXII.


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement parfait par
la pureté de son âme qui soit capable de distinguer et de fixer les
devoirs des cinq grandes relations qui existent dans l'empire entre les
hommes; d'établir sur des principes fixes et conformes à la nature des
êtres la grande base fondamentale des actions et des opérations qui
s'exécutent dans le monde; de connaître parfaitement les créations et
les annihilations du ciel et de la terre. Un tel homme souverainement
parfait a en lui-même le principe de ses actions.

2. Sa bienveillance envers tous les hommes est extrêmement vaste; ses
facultés intimes sont extrêmement profondes; ses connaissances des
choses célestes sont extrêmement étendues.

3. Mais, à moins d'être véritablement très-éclairé, profondément
intelligent, saint par ses œuvres, instruit des lois divines, et
pénétré des quatre grandes vertus célestes [_l'humanité, la justice, la
bienséance et la science des devoirs_], comment pourrait-on connaître
ses mérites?

        Voilà le trente-deuxième chapitre. Il se rattache au
        chapitre précédent, et il y est parlé des grandes
        énergies ou facultés de la nature dans la production
        des êtres; il y est aussi question de la loi du ciel.
        Dans le chapitre qui précède celui-ci, il est parlé des
        vertus de l'homme souverainement saint; dans celui-ci,
        il est parlé de la loi de l'homme souverainement
        parfait. Ainsi la loi de l'homme souverainement parfait
        ne peut être connue que par l'homme souverainement
        saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne
        peut être pratiquée que par l'homme souverainement
        parfait; alors ce ne sont pas effectivement deux choses
        différentes. Dans ce livre, il est parlé du saint homme
        comme ayant atteint le point le plus extrême de la loi
        céleste; arrivé là, il est impossible d'y rien ajouter.
        (TCHOU-HI.)



CHAPITRE XXXIII.


1. Le _Livre des Vers_ dit[25]:

        «Elle couvrait sa robe brodée d'or d'un surtout
        grossier.»

Elle haïssait le faste et la pompe de ses ornements. C'est ainsi que
les actions vertueuses du sage se dérobent aux regards, et cependant
se révèlent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions
vertueuses de l'homme inférieur se produisent avec ostentation et
s'évanouissent chaque jour. La conduite du sage est sans saveur
comme l'eau, mais cependant elle n'est point fastidieuse; elle est
retirée, mais cependant elle est belle et grave; elle paraît confuse
et désordonnée, mais cependant elle est régulière. Le sage connaît les
choses éloignées, c'est-à-dire le monde, les empires et les hommes,
par les choses qui le touchent, par sa propre personne; il connaît les
passions des autres par les siennes propres, par les mouvements de son
cœur; il connaît les plus secrets mouvements de son cœur par ceux qui
se révèlent dans les autres. C'est ainsi qu'il peut entrer dans le
chemin de la vertu.

2. Le _Livre des Vers_ dit[26]:

        «Quoique le poisson en plongeant se cache dans l'eau,

        Cependant la transparence de l'onde le trahit, et on
        peut le voir tout entier.»

C'est ainsi que le sage en s'examinant intérieurement ne trouve rien
dans son cœur qu'il ait à se reprocher et dont il ait à rougir. Ce que
le sage ne peut trouver en lui, n'est-ce pas ce que les autres hommes
n'aperçoivent pas en eux?

3. Le _Livre des Vers_ dit[27]:

        «Sois attentif sur toi-même jusque dans ta maison;

        Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu le plus
        secret, dont tu puisses rougir.»

C'est ainsi que le sage s'attire encore le respect, lors même qu'il
ne se produit pas en public; il est encore vrai et sincère, lors même
qu'il garde le silence.

4. Le _Livre des Vers_ dit[28]:

        «Il se rend avec recueillement et en silence au temple
        des ancêtres,

        Et pendant tout le temps du sacrifice il ne s'élève
        aucune discussion sur la préséance des rangs et des
        devoirs.»

C'est ainsi que le sage, sans faire de largesses, porte les hommes à
pratiquer la vertu; il ne se livre point à des mouvements de colère, et
il est craint du peuple à l'égal des haches et des coutelas.

5. Le _Livre des Vers_ dit[29]:

        «Sa vertu recueillie ne se montrait pas, tant elle était
        profonde!

        Cependant tous ses vassaux l'imitèrent!»

C'est pour cela qu'un homme plein de vertus s'attache fortement à
pratiquer tout ce qui attire le respect, et par cela même il fait que
tous les États jouissent entre eux d'une bonne harmonie.

6. Le _Livre des Vers_[30] met dans la bouche du souverain suprême ces
paroles:

        «J'aime et je chéris cette vertu brillante qui est
        l'accomplissement de la loi naturelle de l'homme,

        Et qui ne se révèle point par beaucoup de pompe et de
        bruit.»

Le Philosophe disait à ce sujet: La pompe extérieure et le bruit
servent bien peu pour la conversion des peuples.

Le _Livre des Vers_ dit[31]:

        «La vertu est légère comme le duvet le plus fin.»

Le duvet léger est aussi l'objet d'une comparaison:

        «Les actions, les opérations secrètes du ciel suprême

        N'ont ni son ni odeur.»

C'est le dernier degré de l'immatérialité.

        Voilà le trente-troisième chapitre. _Tseu-sse_ ayant,
        dans les précédents chapitres, porté l'exposé de sa
        doctrine au dernier degré de l'évidence, revient sur son
        sujet pour en sonder la base. Ensuite il enseigne qu'il
        est de notre devoir de donner une attention sérieuse à
        nos actions et à nos pensées intérieures secrètes; il
        poursuit, et dit qu'il faut faire tous nos efforts pour
        atteindre à cette solide vertu qui attire le respect
        et la vénération de tous les hommes, et procure une
        abondance de paix et de tranquillité dans tout l'empire.
        Il exalte ses effets admirables, merveilleux, qui vont
        jusqu'à la rendre dénuée des attributs matériels du son
        et de l'odeur; et il s'arrête là. Ensuite il reprend les
        idées les plus importantes du Livre, et il les explique
        en les résumant. Son intention, en revenant ainsi sur
        les principes les plus essentiels pour les inculquer
        davantage dans l'esprit des hommes, est très-importante
        et très-profonde. L'étudiant ne doit-il pas épuiser
        tous les efforts de son esprit pour les comprendre?
        (TCHOU-HI.)


[25] Livre _Kouë-foung_, ode _Chi-jin_.

[26] Livre _Siao-ya_, ode _Tching-youë_.

[27] Livre _Ta-ya_, ode I.

[28] Livre _Chang-soung_, ode _Lieï-tsou_.

[29] Livre _Tcheou-soung_, ode _Lieï-wen_.

[30] Livre _Ta-ya_, ode _Hoang-i_.

[31] Livre _Ta ya_, ode _Tching-min_.



LE LUN-YU,

OU

LES ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES.

TROISIÈME LIVRE CLASSIQUE.


CHANG-LUN,

PREMIER LIVRE.



CHAPITRE PREMIER,

COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU a dit: Celui qui se livre à l'étude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction?

N'est-ce pas aussi une grande satisfaction que de voir arriver près
de soi, des contrées éloignées, des hommes attirés par une communauté
d'idées et de sentiments?

Être ignoré ou méconnu des hommes, et ne pas s'en indigner, n'est-ce
pas le propre de l'homme éminemment vertueux?

2. _Yeou-tseu_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Il est rare que celui qui
pratique les devoirs de la piété filiale et de la déférence fraternelle
aime à se révolter contre ses supérieurs; mais il n'arrive jamais
que celui qui n'aime pas à se révolter contre ses supérieurs aime à
susciter des troubles dans l'empire.

L'homme supérieur ou le sage applique toutes les forces de son
intelligence à l'étude des principes fondamentaux; les principes
fondamentaux étant bien établis, les règles de conduite, les devoirs
moraux s'en déduisent naturellement. La piété filiale, la déférence
fraternelle, dont nous avons parlé, ne sont-elles pas le principe
fondamental de l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les
hommes?

3. KHOUNG-TSEU dit: Des expressions ornées et fleuries, un extérieur
recherché et plein d'affectation, s'allient rarement avec une vertu
sincère.

4. _Thsêng-tseu_ dit: Je m'examine chaque jour sur trois points
principaux: N'aurais-je pas géré les affaires d'autrui avec le même
zèle et la même intégrité que les miennes propres? n'aurais-je pas
été sincère dans mes relations avec mes amis et mes condisciples?
n'aurais-je pas conservé soigneusement et pratiqué la doctrine qui m'a
été transmise par mes instituteurs?

5. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui gouverne un royaume de mille chars[1]
doit obtenir la confiance du peuple, en apportant toute sa sollicitude
aux affaires de l'État; il doit prendre vivement à cœur les intérêts
du peuple en modérant ses dépenses, et n'exiger les corvées des
populations qu'en temps convenable.

6. KHOUNG-TSEU dit: Il faut que les enfants aient de la piété filiale
dans la maison paternelle, et de la déférence fraternelle au dehors. Il
faut qu'ils soient attentifs dans leurs actions, sincères et vrais dans
leurs paroles envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toute la
force et l'étendue de leur affection, en s'attachant particulièrement
aux personnes vertueuses. Et si, après s'être bien acquittés de leurs
devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s'appliquer à
orner leur esprit par l'étude et à acquérir des connaissances et des
talents.

7. _Tseu-hia_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Être épris de la vertu
des sages au point d'échanger pour elle tous les plaisirs mondains[2];
servir ses père et mère autant qu'il est en son pouvoir de le faire;
dévouer sa personne au service de son prince; et, dans les relations
que l'on entretient avec ses amis, porter toujours une sincérité et
une fidélité à toute épreuve: quoique celui qui agirait ainsi puisse
être considéré comme dépourvu d'instruction, moi je l'appellerai
certainement un homme instruit.

8. KHOUNG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a point de gravité dans
sa conduite, il n'inspirera point de respect; et s'il étudie, ses
connaissances ne seront pas solides. Observez constamment la sincérité
et la fidélité ou la bonne foi; ne contractez pas des liaisons d'amitié
avec des personnes inférieures à vous-mêmes moralement ou pour les
connaissances; si vous commettez quelques fautes, ne craignez pas de
vous corriger.

9. _Tcheng-tseu_ dit: Il faut être attentif à accomplir dans toutes
leurs parties les rites funéraires envers ses parents décédés, et
offrir les sacrifices prescrits; alors le peuple, qui se trouve dans
une condition inférieure, frappé de cet exemple, retournera à la
pratique de cette vertu salutaire.

10. _Tseu-kin_ interrogea _Tseu-koung_, en disant: Quand le
philosophe votre maître est venu dans ce royaume, obligé d'étudier
son gouvernement, a-t-il lui-même demandé des informations, ou, au
contraire, est-on venu les lui donner? _Tseu-koung_ répondit: Notre
maître est bienveillant, droit, respectueux, modeste et condescendant;
ces qualités lui ont suffi pour obtenir toutes les informations qu'il a
pu désirer. La manière de prendre des informations de notre maître ne
diffère-t-elle pas de celle de tous les autres hommes?

11. KHOUNG-TSEU dit: Pendant le vivant de votre père, observez avec
soin sa volonté; après sa mort, ayez toujours les yeux fixés sur ses
actions; pendant les trois années qui suivent la mort de son père, le
fils qui, dans ses actions, ne s'écarte point de sa conduite, peut être
appelé _doué de piété filiale_.

12. _Yeou-tseu_ dit: Dans la pratique usuelle de la politesse [ou de
cette éducation distinguée qui est la loi du ciel][3], la déférence ou
la condescendance envers les autres doit être placée au premier rang.
C'était la règle de conduite des anciens rois, dont ils tirent un si
grand éclat; tout ce qu'ils firent, les grandes comme les petites
choses, en dérivent. Mais il est cependant une condescendance que l'on
ne doit pas avoir quand on sait que ce n'est que de la condescendance;
n'étant pas de l'essence même de la véritable politesse, il ne faut pas
la pratiquer.

13. _Yeou-tseu_ dit: Celui qui ne promet que ce qui est conforme à
la justice peut tenir sa parole; celui dont la crainte et le respect
sont conformes aux lois de la politesse éloigne de lui la honte et le
déshonneur. Par la même raison, si l'on ne perd pas en même temps les
personnes avec lesquelles on est uni par des liens étroits de parenté,
on peut devenir un chef de famille.

14. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, quand il est à table, ne
cherche pas à assouvir son appétit; lorsqu'il est dans sa maison, il
ne cherche pas les jouissances de l'oisiveté et de la mollesse; il
est attentif à ses devoirs et vigilant dans ses paroles; il aime à
fréquenter ceux qui ont des principes droits, afin de régler sur eux sa
conduite. Un tel homme peut être appelé _philosophe_, ou qui se plaît
dans l'étude de la sagesse[4].

15. _Tseu-koung_ dit: Comment trouvez-vous l'homme pauvre qui ne
s'avilit point par une adulation servile; l'homme riche qui ne
s'enorgueillit point de sa richesse?

KHOUNG-TSEU dit: Un homme peut encore être estimable sans leur
ressembler; mais ce dernier ne sera jamais comparable à l'homme qui
trouve du contentement dans sa pauvreté, ou qui, étant riche, se plaît
néanmoins dans la pratique des vertus sociales.

_Tchou-koung_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[5]:

        «Comme l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        Comme celui qui taille et polit les pierres précieuses.»

Ce passage ne fait-il pas allusion à ceux dont il vient d'être question?

KHOUNG-TSEU répondit: _Sse_ (surnom de _Tseu-Koung_) commence à
pouvoir citer dans la conversation des passages du _Livre des Vers_; il
interroge les événements passés pour connaître l'avenir.

16. KHOUNG-TSEU dit: Il ne faut pas s'affliger de ce que les hommes
ne nous connaissent pas, mais au contraire de ne pas les connaître
nous-mêmes.


[1] «Un _royaume de mille chars_ est un royaume feudataire, dont le
territoire est assez étendu pour lever une armée de _mille chars de
guerre_.» (Glose.)

[2] La _Glose_ entend par _Sse, les plaisirs des femmes_.

[3] Commentaire de _Tchou-hi_.

[4] En chinois _hao-hio_, littéralement: _aimant, chérissant l'étude_.

[5] Ode _Khi-ngao_, section _Veï-foung_.



CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 24 ARTICLES.


1. Le Philosophe[6] dit: Gouverner son pays avec la vertu et la
capacité nécessaires, c'est ressembler à l'étoile polaire, qui demeure
immobile à sa place, tandis que toutes les autres étoiles circulent
autour d'elle et la prennent pour guide.

2. Le Philosophe dit: Le sens des trois cents odes du _Livre des Vers_
est contenu dans une seule de ses expressions: «Que vos pensées ne
soient point perverses.»

3. Le Philosophe dit: Si on gouverne le peuple selon les lois d'une
bonne administration, et qu'on le maintienne dans l'ordre par la
crainte des supplices, il sera circonspect dans sa conduite, sans
rougir de ses mauvaises actions. Mais si on le gouverne selon les
principes de la vertu, et qu'on le maintienne dans l'ordre par les
seules lois de la politesse sociale [qui n'est que la loi du ciel], il
éprouvera de la honte d'une action coupable, et il avancera dans le
chemin de la vertu.

4. Le Philosophe dit: A l'âge de quinze ans, mon esprit était
continuellement occupé à l'étude; à trente ans, je m'étais arrêté
dans des principes solides et fixes; à quarante, je n'éprouvais plus
de doutes et d'hésitation; à cinquante, je connaissais la loi du ciel
[c'est-à-dire la loi constitutive que le ciel a conférée à chaque être
de la nature pour accomplir régulièrement sa destinée[7]]; à soixante,
je saisissais facilement les causes des événements; à soixante et dix,
je satisfaisais aux désirs de mon cœur, sans toutefois dépasser la
mesure.

5. _Meng-i-tseu_ (grand du petit royaume de _Lou_) demanda ce que
c'était que l'obéissance filiale.

Le Philosophe dit qu'elle consistait à ne pas s'opposer aux principes
de la raison.

_Fan-tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), en conduisant le char
de son maître, fut interpellé par lui de cette manière: _Meng-sun_[8]
me questionnait un jour sur la piété filiale; je lui répondis qu'elle
consistait à ne pas s'opposer aux principes de la raison.

_Fan-tchi_ dit: Qu'entendez-vous par là? Le Philosophe répondit:
Pendant la vie de ses père et mère, il faut leur rendre les devoirs
qui leur sont dus, selon les principes de la raison naturelle qui nous
est inspirée par le ciel (_li_); lorsqu'ils meurent, il faut aussi les
ensevelir selon les cérémonies prescrites par les rites [qui ne sont
que l'expression sociale de la raison céleste], et ensuite leur offrir
des sacrifices également conformes aux rites.

6. _Meng-wou-pe_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: Il n'y a que les pères et les mères qui s'affligent
véritablement de la maladie de leurs enfants.

7. _Tseu-yeou_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: Maintenant, ceux qui sont considérés comme ayant de la
piété filiale sont ceux qui nourrissent leurs père et mère; mais ce
soin s'étend également aux chiens et aux chevaux, car on leur procure
aussi leur nourriture. Si on n'a pas de vénération et de respect pour
ses parents, quelle différence y aurait-il dans notre manière d'agir?

8. _Tseu-hia_ demanda ce que c'était que la piété filiale. Le
Philosophe dit: C'est dans la manière d'agir et de se comporter que
réside toute la difficulté. Si les pères et mères ont des travaux
à faire, et que les enfants les exemptent de leurs peines; si ces
derniers ont le boire et le manger en abondance, et qu'ils leur en
cèdent une partie, est-ce là exercer la piété filiale?

9. Le Philosophe dit: Je m'entretiens avec _Hoeï_ (disciple chéri
du Philosophe) pendant toute la journée, et il ne trouve rien à
m'objecter, comme si c'était un homme sans capacité. De retour chez
lui, il s'examine attentivement en particulier, et il se trouve alors
capable d'illustrer ma doctrine. _Hoeï_ n'est pas un homme sans
capacité.

10. Le Philosophe dit: Observez attentivement les actions d'un homme;
voyez quels sont ses penchants; examinez attentivement quels sont ses
sujets de joie. Comment pourrait-il échapper à vos investigations?
Comment pourrait-il plus longtemps vous en imposer?

11. Le Philosophe dit: Rendez-vous complètement maître de ce que vous
venez d'apprendre, et apprenez toujours de nouveau; vous pourrez alors
devenir un instituteur des hommes.

12. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'est pas un vain ustensile
employé aux usages vulgaires.

13. _Tseu-koung_ demanda quel était l'homme supérieur. Le Philosophe
dit: C'est celui qui d'abord met ses paroles en pratique, et ensuite
parle conformément à ses actions.

14. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est celui qui a une
bienveillance égale pour tous, et qui est sans égoïsme et sans
partialité. L'homme vulgaire est celui qui n'a que des sentiments d
égoïsme, sans disposition bienveillante pour tous les hommes en général.

15. Le Philosophe dit: Si vous étudiez sans que votre pensée soit
appliquée, vous perdrez tout le fruit de votre étude; si, au contraire,
vous vous abandonnez à vos pensées sans les diriger vers l'étude, vous
vous exposez à de graves inconvénients.

16. Le Philosophe dit: Opposez-vous aux principes différents des
véritables[9]; ils sont dangereux et portent à la perversité[10].

17. Le Philosophe dit: _Yeou_, savez-vous ce que c'est que la science?
Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas
ce que l'on ne sait pas: voilà la véritable science.

18. _Tseu-tchang_ étudia dans le but d'obtenir les fonctions de
gouverneur. Le Philosophe lui dit: Écoutez beaucoup, afin de diminuer
vos doutes; soyez attentif à ce que vous dites, afin de ne rien dire de
superflu; alors vous commettrez rarement des fautes. Voyez beaucoup,
afin de diminuer les dangers que vous pourriez courir en n'étant pas
informé de ce qui se passe. Veillez attentivement sur vos actions, et
vous aurez rarement du repentir. Si dans vos paroles il vous arrive
rarement de commettre des fautes, et si dans vos actions vous trouvez
rarement une cause de repentir, vous possédez déjà la charge à laquelle
vous aspirez.

19. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) fit la question suivante: Comment
ferai-je pour assurer la soumission du peuple? KHOUNG-TSEU lui
répondit: Élevez, honorez les hommes droits et intègres; abaissez,
destituez les hommes corrompus et pervers, alors le peuple vous obéira.
Élevez, honorez les hommes corrompus et pervers; abaissez, destituez
les hommes droits et intègres, et le peuple vous désobéira.

20. _Ki-kang_ (grand du royaume de _Lou_) demanda comment il faudrait
faire pour rendre le peuple respectueux, fidèle, et pour l'exciter à la
pratique de la vertu. Le Philosophe dit: Surveillez-le avec dignité et
fermeté, et alors il sera respectueux; ayez de la piété filiale et de
la commisération, et alors il sera fidèle; élevez aux charges publiques
et aux honneurs les hommes vertueux, et donnez de l'instruction à ceux
qui ne peuvent se la procurer par eux-mêmes, alors il sera excité à la
vertu.

21. Quelqu'un parla ainsi à KHOUNG-TSEU: Philosophe, pourquoi
n'exercez-vous pas une fonction dans l'administration publique? Le
Philosophe dit: On lit dans le _Chou-king_[11]: «S'agit-il de la piété
filiale? Il n'y a que la piété filiale et la concorde entre les frères
de différents âges, qui doivent être principalement cultivées par
ceux qui occupent des fonctions publiques: ceux qui pratiquent ces
vertus remplissent par cela même des fonctions publiques d'ordre et
d'administration.»

Pourquoi considérer seulement ceux qui occupent des emplois publics
comme remplissant des fonctions publiques?

22. Le Philosophe dit: Un homme dépourvu de sincérité et de fidélité
est un être incompréhensible à mes yeux. C'est un grand char sans
flèche, un petit char sans timon; comment peut-il se conduire dans le
chemin de la vie?

23. _Tseu-tchang_ demanda si les événements de dix générations
pouvaient être connus d'avance.

Le Philosophe dit: Ce que la dynastie des _Yn_ (ou des _Chang_) emprunta
à celle des _Hia_ en fait de rites et de cérémonies, peut être connu;
ce que la dynastie des _Tcheou_ (sous laquelle vivait le Philosophe)
emprunta à celle des _Yn_ en fait de rites et de cérémonies, peut être
connu. Qu'une autre dynastie succède à celle des _Tcheou_[12] alors
même les événements de cent générations pourront être prédits[13].

24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au génie auquel on doit
sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une
tentative de séduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose
juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lâcheté.


[6] Nous emploierons dorénavant ce mot pour rendre le mot chinois
_tseu_, lorsqu'il est isolé, terme dont on qualifie en Chine ceux qui
se sont livrés à l'étude de la sagesse, et dont le chef et le modèle
est KHOUNG-tseu», ou KHOUNG-FOU-tseu.

[7] _Commentaire_.

[8] Celui dont il vient d'être question.

[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires à celles des saints
hommes. (TCHOU-HI.)

[10] Le commentateur _Tching-tseu_ dit que les paroles ou la doctrine
de _Fo_, ainsi que celles de _Yana_ et de _Mé_, ne sont pas conformes à
la raison.

[11] Voyez la traduction de ce _Livre_ dans notre volume intitulé _Les
Livres sacrés de l'Orient_.

[12] Cette supposition même est hardie de la part du Philosophe.

[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce
qui résulte clairement du texte, le Philosophe dit à son disciple que
l'étude du passé peut seule faire prévoir l'avenir, et que par son
moyen on peut arriver à connaître la loi des événements sociaux.



CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.


1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait
huit troupes de musiciens à ses fêtes de famille; s'il peut se
permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?

2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de
la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit:

«Il n'y a que les princes qui assistent à la cérémonie;

Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondément recueilli et
réservé.» (Passage du _Livre des Vers_.)

Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer à la salle des trois
familles?

3. Le Philosophe dit: Être homme, et ne pas pratiquer les vertus que
comporte l'humanité, comment serait-ce se conformer aux rites? Être
homme, et ne pas posséder les vertus que comporte l'humanité[15],
comment jouerait-on dignement de la musique?

4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel était le
principe fondamental des rites [ou de la raison céleste, formulé en
diverses cérémonies sociales][16].

Le Philosophe dit: C'est là une grande question, assurément! En fait de
rites, une stricte économie est préférable à l'extravagance; en fait de
cérémonies funèbres, une douleur silencieuse est préférable à une pompe
vaine et stérile.

5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_
et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent
pas à nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons
point.

6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Taï-chan_ (dans le royaume
de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-yéou_[17], en lui
disant: Ne pouvez-vous pas l'en empêcher? Ce dernier lui répondit
respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'écria: Hélas! hélas!
ce que vous avez dit relativement au mont _Taï-chan_ me fait voir que
vous êtes inférieur à _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du
cérémonial[18]).

7. Le Philosophe dit: L'homme supérieur n'a de querelles ou de
contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand
il faut tirer au but. Il cède la place à son antagoniste vaincu, et
il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse
avec lui (en signe de paix). Voilà les seules contestations de l'homme
supérieur.

8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes:

«Que sa bouche fine et délicate a un sourire agréable!

Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau
soit préparé pour peindre!» (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le
sens de ces paroles?

Le Philosophe dit: Préparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer
ensuite les couleurs. _Tseu-hia_ dit: Les lois du rituel sont donc
secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pensée, ô _Chang!_
Vous commencez maintenant à comprendre mes entretiens sur la poésie.

9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des cérémonies de la
dynastie _Hia_; mais _Ki_ est incapable d'en comprendre le sens caché.
Je puis parler des rites et des cérémonies de la dynastie _Yn_; mais
_Sung_ est incapable d'en saisir le sens caché: le secours des lois
et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connaître les causes.
S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus caché.

10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nommé _Ti_, après
que la libation a été faite pour demander la descente des esprits, je
ne désire plus rester spectateur de la cérémonie.

11. Quelqu'un ayant demandé quel était le sens du grand sacrifice
royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connaîtrait
ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et
manifeste; il n'éprouverait pas plus de difficultés à tout connaître
qu'à poser le doigt dans la paume de sa main.

12. Il faut sacrifier aux ancêtres comme s'ils étaient présents; il
faut adorer les esprits et les génies comme s'ils étaient présents. Le
Philosophe dit: Je ne fais pas les cérémonies du sacrifice comme si ce
n'était pas un sacrifice.

13. _Wang-sun-kia_ demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait
mieux adresser ses hommages au génie des grains qu'au génie du foyer.
Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui
qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas à qui adresser
sa prière.

14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des _Tchcou_
examinèrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les
avaient précédés; quels progrès ne firent-ils pas faire à cette
civilisation! Je suis pour les _Tcheou_.

15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa
minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'écria: Qui dira maintenant
que le fils de l'homme de _Tséou_[20] connaît les rites et les
cérémonies? Lorsqu'il est entré dans le grand temple, il s'est informé
minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces
paroles, dit: Cela même est conforme aux rites.

16. Le Philosophe dit: En tirant à la cible, il ne s'agit pas de
dépasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas
égales; c'était là la règle des anciens.

17. _Tseu-koung_ désira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait
le premier jour de la douzième lune. Le Philosophe dit: _Sse_, vous
n'êtes occupés que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la
cérémonie.

18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme
il doit l'être, en accomplissant les rites, les hommes le considèrent
comme un courtisan et un flatteur.

19. _Ting_ (prince de _Lou_) demanda comment un prince doit employer
ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU répondit
avec déférence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est
prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec
fidélité.

20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode _Kouan-tseu_
n'excitent pas des désirs licencieux; les modulations tristes ne
blessent pas les sentiments.

21. _Ngaï-koung_ (prince de _Lou_) questionna _Tsaï-ngo_, disciple de
KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre érigés en
l'honneur des génies. _Tsaï-ngo_ répondit avec déférence: Les familles
princières de la dynastie _Hia_ érigèrent ces autels autour de l'arbre
_pin_; les hommes de la dynastie _Yn_, autour des _cyprès_; ceux
de la dynastie _Tcheou_, autour du _châtaignier_: car on dit que le
_châtaignier_ a la faculté de rendre le peuple craintif[21].

Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des
choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent
pas se faire convenablement; ce qui est passé doit être exempt de blâme.

22. Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ (grand ou _ta-fou_ de l'État
de _Thsi_) est un vase de bien peu de capacité. Quelqu'un dit:
_Kouan-tchoung_ est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe]
répliqua: _Kouan-chi_ (le même) a trois grands corps de bâtiments
nommés _Koueï_, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus
d'un homme pour un office: est-ce là de l'avarice et de la parcimonie?

Alors, s'il en est ainsi, _Kouan-tchoung_ connaît-il les rites?

[Le Philosophe] répondit: Les princes d'un petit État ont leurs portes
protégées par des palissades; _Kouan-chi_ a aussi ses portes protégées
par des palissades. Quand deux princes d'un petit État se rencontrent,
pour fêter leur bienvenue, après avoir bu ensemble, ils renversent
leurs coupes; _Kouan-chi_ a aussi renversé sa coupe. Si _Kouan-chi_
connaît les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les
connaisse pas?

23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le
_Taï-sse_, ou intendant de la musique du royaume de _Lou_, dit: En fait
de musique, vous devez être parfaitement instruit; quand on compose un
air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir à l'ouverture? en
avançant, ne doit-on pas chercher à produire l'harmonie, la clarté, la
régularité, dans le but de compléter le chant?

24. Le résident de _Y_ demanda avec prière d'être introduit [près
du Philosophe], disant: «Lorsque des hommes supérieurs sont arrivés
dans ces lieux, je n'ai jamais été empêché de les voir.» Ceux qui
suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le résident sortit,
il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous
soyez, pourquoi gémissez-vous de ce que votre maître a perdu sa charge
dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction
depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un
héraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour opérer
une grande réformation.

25. Le Philosophe appelait le chant de musique nommé _Tchao_ (composé
par _Chun_) parfaitement beau, et même parfaitement propre à inspirer
la vertu. Il appelait le chant de musique nommé _Vou_, _guerrier_,
parfaitement beau, mais nullement propre à inspirer la vertu.

26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprême, et ne pas exercer des
bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages
prescrits sans aucune sorte de respect, et les cérémonies funèbres sans
douleur véritable: voilà ce que je ne puis me résigner à voir.


[14] Il était permis aux empereurs, par les rites, d'avoir _huit_
troupes de musiciens dans les fêtes; aux princes, _six_; et aux
_ta-fou_ ou ministres, _quatre_. _Ki-chi_ usurpait le rang de prince.

[15] _Jin_, la _droite raison du monde._ (_Comm_.)

[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot _li_.

[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de _Ki-chi_.

[18] Il n'y avait que le chef de l'État qui avait le droit d'aller
sacrifier au mont _Taï-chan_.

[19] «Envers la raison (_li_)» (_Comm_.)

[20] L'homme de _Tséou_, c'est-à-dire le père de KHOUNG-TSEU.

[21] Le nom même du châtaignier, _li_, signifie _craindre_.

[22] Littéralement: _tout ce qui est sous le ciel_ (_Thian-hia_, le
_monde_).

[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois _mou-to_,
littéralement: _clochette avec battant de bois_, dont se servaient les
hérauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le
but de lui faire connaître un message du prince. (_Comment_.) Le texte
porte littéralement: _le ciel va prendre votre maître pour en faire
une clochette avec un battant de bois_. Nous avons dû traduire en le
paraphrasant, pour en faire comprendre le sens.



CHAPITRE IV,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance
envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes;
celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui
possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers
les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence?

2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'_humanité_[24] ne
peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent
se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux
qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de
l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans
l'humanité.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse
aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25].

4. Le Philosophe dit: Si la pensée est sincèrement dirigée vers les
vertus de l'humanité, on ne commettra point d'actions vicieuses.

5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du
désir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et
droites, il faut y renoncer. La pauvreté et une position humble ou vile
sont l'objet de la haine et du mépris des hommes; si on ne peut en
sortir par des voies honnêtes et droites, il faut y rester. Si l'homme
supérieur abandonne les vertus de l'humanité, comment pourrait-il
rendre sa réputation de sagesse parfaite? L'homme supérieur ne doit pas
un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanité. Dans
les moments les plus pressés, comme dans les plus confus, il doit s'y
conformer.

6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât
convenablement les hommes pleins d'humanité, qui eût une haine
convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les
hommes pleins d'humanité ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait
les hommes sans humanité pratique l'humanité; il ne permet pas que les
hommes sans humanité approchent de lui.

Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes
leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanité? [S'il s'en est
trouvé] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas été suffisantes
[pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas
encore vues.

7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives à l'état de
chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera à connaître
si leur humanité était une véritable humanité.

8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la
raison céleste, le soir vous pourrez mourir[27].

9. Le Philosophe dit: L'homme d'étude dont la pensée est dirigée
vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais
vêtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte à
entendre la sainte parole de la justice.

10. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, dans toutes les circonstances
de la vie, est exempt de préjugés et d'obstination; il ne se règle que
d'après la justice.

11. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fixe ses pensées sur la
vertu; l'homme vulgaire les attache à la terre. L'homme supérieur ne
se préoccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense
qu'aux profits.

12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et
aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de
ressentiments.

13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une réelle et sincère observation
des rites, régir un royaume; et cela n'est pas difficile à obtenir. Si
l'on ne pouvait pas, par une réelle et sincère observation des rites,
régir un royaume, à quoi servirait de se conformer aux rites?

14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper
d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acquérir les talents
nécessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point affligé de ne pas
encore être connu; mais cherchez à devenir digne de l'être.

15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsêng-tseu_) ma doctrine est
simple et facile à pénétrer. _Thsêng-tseu_ répondit: Cela est certain.

Le Philosophe étant sorti, ses disciples demandèrent ce que leur
maître avait voulu dire. _Thsêng-tseu_ répondit: «La doctrine de notre
maître consiste uniquement à avoir la droiture du cœur et à aimer son
prochain comme soi-même[28].»

16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est influencé par la justice;
l'homme vulgaire est influencé par l'amour du gain.

17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, réfléchissez en
vous-même si vous avez les mêmes vertus que lui. Quand vous voyez un
pervers, rentrez en vous-même, et examinez attentivement votre conduite.

18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos
père et mère, ne faites que très-peu d'observations; si vous voyez
qu'ils ne sont pas disposés à suivre vos remontrances, ayez pour eux
les mêmes respects, et ne vous opposez pas à leur volonté; si vous
éprouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas.

19. Le Philosophe dit: Tant que votre père et votre mère subsistent, ne
vous éloignez pas d'eux; si vous vous éloignez, vous devez leur faire
connaître la contrée où vous allez vous rendre.

20. Le Philosophe dit: Pendant trois années (depuis sa mort), ne vous
écartez pas de la voie qu'a suivie votre père; votre conduite pourra
être alors appelée de la piété filiale.

21. Le Philosophe dit: L'âge de votre père et de votre mère ne doit pas
être ignoré de vous; il doit faire naître en vous, tantôt de la joie,
tantôt de la crainte.

22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point échapper de
vaines paroles, craignant que leurs actions n'y répondissent point.

23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes
sont bien rares!

24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur aime à être lent dans ses
paroles, mais rapide dans ses actions.

25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline
abandonnée; elle doit nécessairement avoir des voisins.

26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive
de le blâmer souvent, on tombe bientôt en disgrâce. Si dans les
relations d'amitié on blâme souvent son ami, on éprouvera bientôt son
indifférence.


[24] Nous emploierons désormais ce terme pour rendre le caractère
chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attachées à l'_humanité_.

[25] La même idée est exprimée presque avec les mêmes termes dans le
_Ta-hio_, chap. X, paragr. 14.

[26] Littéralement: _intervalle d'un repas_.

[27] Le caractère _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons
traduit par _voix de la raison divine_, est expliqué ainsi par
_Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la
vie: _sse we thang jan tchi li_.

[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre
traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse
en faire une plus fidèle.



CHAPITRE V,

COMPOSÉ DE 27 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit que _Kong-tchi-tchang_ (un de ses disciples)
pouvait se marier, quoiqu'il fût dans les prisons, parce qu'il n'était
pas criminel; et il se maria avec la fille du Philosophe.

Le Philosophe dit à _Nan-young_ (un de ses disciples) que si le royaume
était gouverné selon les principes de la droite raison, il ne serait
pas repoussé des emplois publics; que si, au contraire, il n'était pas
gouverné par les principes de la droite raison, il ne subirait aucun
châtiment: et il le maria avec la fille de son frère aîné.

2. Le Philosophe dit que _Tseu-tsien_ (un de ses disciples) était un
homme d'une vertu supérieure. Si le royaume de _Lou_ ne possédait aucun
homme supérieur, où celui-ci aurait-il pris sa vertu éminente?

3. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Que pensez-vous de
moi? Le Philosophe répondit: Vous êtes un vase.--Et quel vase? reprit
le disciple.--Un vase chargé d'ornements[29], dit le Philosophe.

4. Quelqu'un dit que _Young_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) était
plein d'humanité, mais qu'il était dénué des talents de la parole.
Le Philosophe dit: A quoi bon faire usage de la faculté de parler
avec adresse? Les discussions de paroles que l'on a avec les hommes
nous attirent souvent leur haine. Je ne sais pas s'il a les vertus de
l'humanité; pourquoi m'informerais-je s'il sait parler avec adresse?

5. Le Philosophe pensait à faire donner à _Tsi-tiao-kaï_ (un de
ses disciples) un emploi dans le gouvernement. Ce dernier dit
respectueusement à son maître: Je suis encore tout à fait incapable
de comprendre parfaitement les doctrines que vous nous enseignez. Le
Philosophe fut ravi de ces paroles.

6. Le Philosophe dit: La voie droite (sa doctrine) n'est point
fréquentée. Si je me dispose à monter un bateau pour aller en mer,
celui qui me suivra, n'est-ce pas _Yeou_ (surnom de _Tseu-lou_)?
_Tseu-lou_, entendant ces paroles, fut ravi de joie. Le Philosophe dit:
_Yeou,_ vous me surpassez en force et en audace, mais non en ce qui
consiste à saisir la raison des actions humaines.

7. _Meng-wou-pe_ (premier ministre du royaume de _Lou_) demanda si
_Tseu-lou_ était humain. Le Philosophe dit: Je l'ignore. Ayant répété
sa demande, le Philosophe répondit: S'il s'agissait de commander les
forces militaires d'un royaume de mille chars, _Tseu-lou_ en serait
capable; mais je ne sais pas quelle est son humanité.

--Et _Kieou_, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: _Kieou?_ s'il
s'agissait d'une ville de mille maisons, ou d'une famille de cent
chars, il pourrait en être le gouverneur: je ne sais pas quelle est son
humanité.

--Et _Tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), qu'en faut-il penser? Le
Philosophe dit: _Tchi_, ceint d'une ceinture officielle, et occupant
un poste à la cour, serait capable, par son élocution fleurie,
d'introduire et de reconduire les hôtes: je ne sais pas quelle est son
humanité.

8. Le Philosophe interpella _Tseu-koung_, en disant: Lequel de vous,
ou de _Hoeï_, surpasse l'autre en qualités? [_Tseu-koung_] répondit
avec respect: Moi _Sse_, comment oserais-je espérer d'égaler seulement
_Hoeï? Hoeï_ n'a besoin que d'entendre une partie d'une chose pour en
comprendre de suite les dix parties; moi _Sse_, d'avoir entendu cette
seule partie, je ne puis en comprendre que deux [sur dix].

Le Philosophe dit: Vous ne lui ressemblez pas; je vous accorde que vous
ne lui ressemblez pas.

9. _Tsaï-yu_ se reposait ordinairement sur un lit pendant le jour. Le
Philosophe dit: Le bois pourri ne peut être sculpté; un mur de boue ne
peut être blanchi; à quoi servirait-il de réprimander _Yu_?

Le Philosophe dit: Dans le commencement de mes relations avec les
hommes, j'écoutais leurs paroles, et je croyais qu'ils s'y conformaient
dans leurs actions. Maintenant, dans mes relations avec les hommes,
j'écoute leurs paroles, mais j'examine leurs actions. _Tsaï-yu_ a opéré
en moi ce changement.

10. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui fût
inflexible dans ses principes. Quelqu'un lui répondit avec respect:
Et _Chin-tchang?_ Le Philosophe dit: _Chang_ est adonné au plaisir;
comment serait-il inflexible dans ses principes?

11. _Tseu-koung_ dit: Ce que je ne désire pas que les hommes me
fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes. Le
Philosophe dit: _Sse_, vous n'avez pas encore atteint ce point de
perfection.

12. _Tseu-koung_ dit: On peut souvent entendre parler notre maître
sur les qualités et les talents nécessaires pour faire un homme
parfaitement distingué; mais il est bien rare de l'entendre discourir
sur la nature de l'homme et sur la raison céleste.

13. _Tseu-lou_ avait entendu (dans les enseignements de son maître)
quelque maxime morale qu'il n'avait pas encore pratiquée; il craignait
d'en entendre encore de semblables.

14. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Pourquoi
_Khoung-wen-tseu_ est-il appelé _lettré_, ou d'_une éducation
distinguée_ (_wen_)? Le Philosophe dit: Il est intelligent, et il aime
l'étude; il ne rougit pas d'interroger ses inférieurs (pour en recevoir
d'utiles informations); c'est pour cela qu'il est appelé _lettré_ ou
d'_une éducation distinguée._

15. Le Philosophe dit que _Tseu-tchan_ (grand de l'Etat de _Tching_)
possédait les qualités, au nombre de quatre, d'un homme supérieur;
ses actions étaient empreintes de gravité et de dignité; en servant
son supérieur, il était respectueux; dans les soins qu'il prenait
pour la subsistance du peuple, il était plein de bienveillance et de
sollicitude; dans la distribution des emplois publics, il était juste
et équitable.

16. Le Philosophe dit: _Ngan-ping-tchoung_ (grand de l'Etat de _Thsi_)
savait se conduire parfaitement dans ses relations avec les hommes;
après un long commerce avec lui, les hommes continuaient à le respecter.

17. Le Philosophe dit: _Tchang-wen-tchoung_ (grand du royaume de _Lou_)
logea une grande tortue dans une demeure spéciale, dont les sommités
représentaient des montagnes, et les poutres des herbes marines. Que
doit-on penser de son intelligence?

18. _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Le mandarin
_Tseu-wen_ fut trois fois promu aux fonctions de premier ministre
(_ling-yin_) sans manifester de la joie, et il perdit par trois fois
cette charge sans montrer aucun regret. Comme ancien premier ministre,
il se fit un devoir d'instruire de ses fonctions le nouveau premier
ministre. Que doit-on penser de cette conduite? Le Philosophe dit
qu'elle fut droite et parfaitement honorable. [Le disciple] reprit:
Etait-ce de l'humanité? [Le Philosophe] répondit: Je ne le sais pas
encore: pourquoi [dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la
grande vertu de l'humanité?

_Tsouï-tseu_ (grand du royaume de _Thsi_), ayant assassiné le prince
de _Thsi, Tchin-wen-tseu_ (également grand dignitaire, _ta-fou_, de
l'Etat de _Thsi_), qui possédait dix quadriges (ou quarante chevaux
de guerre), s'en défit, et se retira dans un autre royaume. Lorsqu'il
y fut arrivé, il dit: «Ici aussi il y a des grands comme notre
_Tsouï-tseu_.» Il s'éloigna de là, et se rendit dans un autre royaume.
Lorsqu'il y fut arrivé, il dit encore: «Ici aussi il y a des grands
comme notre _Tsouï-tseu_.» Et il s'éloigna de nouveau. Que doit-on
penser de cette conduite? Le Philosophe dit: Il était pur.--Etait-ce
de l'humanité? [Le Philosophe] dit: Je ne le sais pas encore; pourquoi
[dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la grande vertu de
l'humanité?

19. _Ki-wen-tseu_ (grand du royaume de _Lou_) réfléchissait trois fois
avant d'agir. Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Deux fois
peuvent suffire.

20. Le Philosophe dit: _Ning-wou-tseu_ (grand de l'Etat de _Weï_), tant
que le royaume fut gouverné selon les principes de la droite raison,
affecta de montrer sa science; mais, lorsque le royaume ne fut plus
dirigé par les principes de la droite raison, alors il affecta une
grande ignorance. Sa science peut être égalée; sa [feinte] ignorance ne
peut pas l'être.

21. Le Philosophe étant dans l'Etat de _Tchin_ s'écria: Je veux m'en
retourner! je veux m'en retourner! les disciples que j'ai dans mon pays
ont de l'ardeur, de l'habileté, du savoir, des manières parfaites; mais
ils ne savent pas de quelle façon ils doivent se maintenir dans la voie
droite.

22. Le Philosophe dit: _Pe-i_ et _Chou-tsi_[30] ne pensent point
aux fautes que l'on a pu commettre autrefois [si l'on a changé de
conduite]; aussi il est rare que le peuple éprouve des ressentiments
contre eux.

23. Le Philosophe dit: Qui peut dire que _Weï-sang-kao_ était un homme
droit? Quelqu'un lui ayant demandé du vinaigre, il alla en chercher
chez son voisin pour le lui donner.

24. Le Philosophe dit: Des paroles fleuries, des manières affectées, et
un respect exagéré, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU
(petit nom du Philosophe) j'en rougis également. Cacher dans son sein
de la haine et des ressentiments en faisant des démonstrations d'amitié
à quelqu'un, voilà ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU, j'en
rougis également.

25. _Yen-youan_ et _Ki-lou_ étant à ses côtés, le Philosophe leur
dit: Pourquoi l'un et l'autre ne m'exprimez-vous pas votre pensée?
_Tseu-lou_ dit: Moi, je désire des chars, des chevaux, des pelisses
fines et légères, pour les partager avec mes amis. Quand même ils me
les prendraient, je n'en éprouverais aucun ressentiment.

_Yen-youan_ dit: Moi, je désire de ne pas m'enorgueillir de ma vertu ou
de mes talents, et de ne pas répandre le bruit de mes bonnes actions.

_Tseu-lou_ dit: Je désirerais entendre exprimer la pensée de notre
maître. Le Philosophe dit: Je voudrais procurer aux vieillards un doux
repos; aux amis et à ceux avec lesquels on a des relations, conserver
une fidélité constante; aux enfants et aux faibles, donner des soins
tout maternels[31].

26. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai pas encore vu un homme qui ait pu
apercevoir ses défauts et qui s'en soit blâmé intérieurement.

27. Le Philosophe dit: Dans un village de dix maisons, il doit y avoir
des hommes aussi droits, aussi sincères que KHIEOU (lui-même); mais il
n'y en a point qui aiment l'étude comme lui.


[29] Vase _hou-lien_, richement orné, dont en faisait usage pour mettre
le grain dans le temple des ancêtres. On peut voir les nos.
21, 22, 23 (45e planche) des vases que l'auteur de cette
traduction a fait graver, et publier dans le 1er volume de
sa _Description historique, géographique et littéraire de l'empire de
la Chine;_ Paris, F. Didot, 1837.

[30] Deux fils du prince _Kou-tchou_.

[31] «Laissez venir à moi les petits enfants.» (_Évangile_.)



CHAPITRE VI,

COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: _Young_ peut remplir les fonctions de celui qui
se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire
gouverner un État).

_Tchoung-koung_ (_Young_) dit: Et _Tsang-pe-tseu?_ Le Philosophe dit:
Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant.

_Tchoung-koung_ dit: Se maintenir toujours dans une situation digne
de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute
direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce
qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et
que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère,
n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que
l'excès d'une qualité?

Le Philosophe dit: Les paroles de _Young_ sont conformes à la raison.

2. _Ngaï-kong_ demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui
avait le plus grand amour de l'étude.

KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait _Yan-hoeï_ qui aimait
l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de
savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement
sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est
plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de
l'étude.

3. _Tseu-hoa_ ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume
de _Tchi_, _Yan-tseu_ demanda du riz pour la mère de _Tseu-hoa_, qui
était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe
dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage.
Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. _Yan-tseu_ lui donna
cinq _ping_ de riz (ou huit mesures).

Le Philosophe dit: _Tchi_ (_Tseu-hoa_), en se rendant dans l'État de
_Thsi_, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et
légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait
les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.

_Youan-sse_ (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur
d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses
appointements. Il les refusa.

Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des
villages voisins de votre demeure.

4. Le Philosophe, interpellant _Tchoung-koung_, dit: Le petit d'une
vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur
la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les
génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils?

5. Le Philosophe dit: Quant à _Hoeï_, son cœur pendant trois mois ne
s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes
agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout!

6. _Ki-kang-tseu_ demanda si _Tchoung-yeou_ pourrait occuper un emploi
supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: _Yeou_
est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration
publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et _Sse_
est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration
publique?--_Sse_ a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un
emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il
demanda encore: _Kieou_ est-il propre à occuper un emploi supérieur
dans l'administration publique?--_Kieou_, avec ses talents nombreux
et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans
l'administration publique; pourquoi non?

7. _Ki-chi_ envoya un messager à _Min-tseu-kien_ (disciple de
KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de _Pi.
Min-tseu-kien_ répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et
s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement
établi sur les bords de la rivière _Wan_ (hors de ses États).

8. _Pe-nieou_ (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe
demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit:
Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette
maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie!

9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, _Hoeï!_ il avait un vase
de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il
demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un
autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses
souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï_: ô
qu'il était sage, _Hoeï!_

10. _Yan-kieou_ dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude
de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le
Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié
du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté.

11. Le Philosophe, interpellant _Tseu-hia_, lui dit: Que votre savoir
soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire.

12. Lorsque _Tseu-yeou_ était gouverneur de la ville de _Wou_, le
Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit:
Nous avons _Tan-taï_, surnommé _Mie-ming_, lequel en voyageant ne
prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit
d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de _Yen_
(_Tseu-yeou_).

13. Le Philosophe dit: _Meng-tchi-fan_ (grand de l'État de _Lou_)
ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait
en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près
d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que
j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon
cheval ne voulait pas avancer.

14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de _To_,
intendant du temple des ancêtres, et la beauté de _Soung-tchao_, il est
difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes.

15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la
porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?

16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent
son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire,
l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels
sont compris la droiture, la bonté de cœur, etc.], alors ce n'est qu'un
homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels
sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur.

17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette
droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé
loin de soi tout bonheur.

18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite
raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas
celui qui en fait ses délices et les pratique.

19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne
peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir
humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas
être instruits des hautes connaissances du savoir humain.

20. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit:
Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable
aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours
à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler
_savoir_. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le
Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que
l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut
être appelé _humanité_.

21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui
réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme
instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un
principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de
joie; l'homme humain a pour lui l'éternité.

22. Le Philosophe dit: L'État de _Thsi_, par un changement ou une
révolution, arrivera à la puissance de l'Etat de _Lou_; l'Etat de
_Lou_, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.

23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses,
est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses?

24. _Tsaï-ngo_ fit une question en ces termes: Si un homme plein de
la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme
est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il
l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce
cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter
lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du
devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement
aux principes de la raison].

25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude
à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher
une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi,
il pourra ne pas s'écarter de la droite raison.

26. Le Philosophe ayant fait une visite à _Nan-tseu_ (femme de
_Ling-koung_, prince de l'Etat de _Weï_), _Tseu-lou_ n'en fut pas
satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si
j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.»

27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui
constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement
y persévèrent.

28. _Tseu-koung_ dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême
bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la
multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué
de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour
le qualifier] du mot _humanité?_ ne serait-il pas plutôt un _saint?
Yao_ et _Chun_ sembleraient même bien au-dessous de lui.

L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et
ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes
des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.

Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison
avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers
nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'_humanité;_
il n'y a rien au delà.


[32] _Yan-hoeï_ mourut à trente-deux ans.



CHAPITRE VII,

COMPOSÉ DE 37 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: Je commente, j'éclaircis (les anciens ouvrages),
mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je
les aime; j'ai la plus haute estime pour notre _Lao-pang_[33].

2. Le Philosophe dit: Méditer en silence et rappeler à sa mémoire
les objets de ses méditations; se livrer à l'étude, et ne pas se
rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment
parviendrai-je à posséder ces vertus?

3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultivée; l'étude n'est pas
recherchée avec soin; si l'on entend professer des principes de justice
et d'équité, on ne veut pas les suivre; les méchants et les pervers ne
veulent pas se corriger: voilà ce qui fait ma douleur!

4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans préoccupation
d'affaires, que ses manières étaient douces et persuasives! que son air
était affable et prévenant!

5. Le Philosophe dit: O combien je suis déchu de moi-même! depuis
longtemps, je n'ai plus vu en songe _Tcheou-koung_[34].

6. Le Philosophe dit: Que la pensée soit constamment fixée sur les
principes de la droite voie;

Que l'on tende sans cesse à la vertu de l'humanité;

Que l'on s'applique, dans les moments de loisir, à la culture des
arts[35].

7. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'une personne est venue me voir,
et m'a offert les présents d'usage[36], je n'ai jamais manqué de
l'instruire.

8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour développer
son esprit, je ne le développerai point moi-même. Si un homme ne veut
faire aucun usage de sa faculté de parler, je ne pénétrerai pas le
sens de ses expressions; si, après avoir fait connaître l'angle d'un
carré, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne
renouvelle pas la démonstration.

9. Quand le Philosophe se trouvait à table avec une personne qui
éprouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger
pour satisfaire son appétit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se
livrait lui-même à la douleur, et il ne pouvait chanter.

10. Le Philosophe, interpellant _Yen-youan_, lui dit: Si on nous
emploie dans les fonctions publiques, alors nous remplissons notre
devoir; si on nous renvoie, alors nous nous reposons dans la vie
privée. Il n'y a que vous et moi qui agissions ainsi.

_Tseu-lou_ dit: Si vous conduisiez trois corps d'armée ou _Kiun_ de
douze mille cinq cents hommes chacun, lequel de nous prendriez-vous
pour lieutenant?

Le Philosophe dit: Celui qui de ses seules mains nous engagerait au
combat avec un tigre; qui, sans motifs, voudrait passer un fleuve
à gué; qui prodiguerait sa vie sans raison et sans remords: je ne
voudrais pas le prendre pour lieutenant. Il me faudrait un homme qui
portât une vigilance soutenue dans la direction des affaires; qui aimât
à former des plans et à les mettre à exécution.

11. Le Philosophe dit: Si, pour acquérir des richesses par des moyens
honnêtes, il me fallait faire un vil métier, je le ferais; mais si les
moyens n'étaient pas honnêtes, j'aimerais mieux m'appliquer à ce que
j'aime.

12. Le Philosophe portait la plus grande attention sur l'ordre, la
guerre et la maladie.

13. Le Philosophe étant dans le royaume de _Thsi_, entendit la musique
nommée _Tchao_ (de _Chun_). Il en éprouva tant d'émotion, que pendant
trois lunes il ne connut pas le goût des aliments. Il dit: Je ne me
figure pas que depuis la composition de cette musique on soit jamais
arrivé à ce point de perfection.

14. _Yen-yeou_ dit: Notre maître aidera-t-il le prince de _Weï_?
_Tseu-koung_ dit: Pour cela, je le lui demanderai.

Il entra (dans l'appartement de son maître), et dit: Que pensez-vous
de _Pe-i_ et de _Chou-tsi?_ Le Philosophe dit: Ces hommes étaient de
véritables sages de l'antiquité. Il ajouta: N'éprouvèrent-ils aucun
regret?--Ils cherchèrent à acquérir la vertu de l'humanité, et ils
obtinrent cette vertu: pourquoi auraient-ils éprouvé des regrets? En
sortant (_Tseu-koung_) dit: Notre maître n'assistera pas (le prince de
_Weï_).

15. Le Philosophe dit: Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau,
n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a
aussi sa satisfaction. Être riche et honoré par des moyens iniques,
c'est pour moi comme le nuage flottant qui passe.

16. Le Philosophe dit: S'il m'était accordé d'ajouter à mon âge de
nombreuses années, j'en demanderais cinquante pour étudier le _Y-king_,
afin que je pusse me rendre exempt de fautes graves.

17. Les sujets dont le Philosophe parlait habituellement étaient le
_Livre des Vers_, le _Livre des Annales_ et le _Livre des Rites_.
C'étaient les sujets constants de ses entretiens.

18. _Ye-kong_ interrogea _Tseu-lou_ sur KHOUNG-TSEU. _Tseu-lou_ ne lui
répondit pas.

Le Philosophe dit: Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu? C'est un
homme qui, par tous les efforts qu'il fait pour acquérir la science,
oublie de prendre de la nourriture; qui, par la joie qu'il éprouve de
l'avoir acquise, oublie les peines qu'elle lui a causées, et qui ne
s'inquiète pas de l'approche de la vieillesse. Je vous en instruis.

19. Le Philosophe dit: Je ne naquis point doué de la science. Je suis
un homme qui a aimé les anciens, et qui a fait tous ses efforts pour
acquérir leurs connaissances.

20. Le Philosophe ne parlait, dans ses entretiens, ni des choses
extraordinaires, ni de la bravoure, ni des troubles civils, ni des
esprits.

21. Le Philosophe dit: Si nous sommes trois qui voyagions ensemble,
je trouverai nécessairement deux instituteurs [dans mes compagnons de
voyage]; je choisirai l'homme de bien pour l'imiter, et l'homme pervers
pour me corriger.

22. Le Philosophe dit: Le ciel a fait naître la vertu en moi; que peut
donc me faire _Hoan-touï?_

23. Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous que j'aie
pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines cachées
pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô mes
disciples! C'est la manière d'agir de KHIEOU (de lui-même).

24. Le Philosophe employait quatre sortes d'enseignements: la
littérature, la pratique des actions vertueuses, la droiture ou la
sincérité, et la fidélité.

25. Le Philosophe dit: Je ne puis parvenir à voir un saint homme; tout
ce que je puis, c'est de voir un sage.

Le Philosophe dit; Je ne puis parvenir à voir un homme véritablement
vertueux; tout ce que je puis, c'est de parvenir à voir un homme
constant et ferme dans ses idées.

Manquer de tout, et agir comme si l'on possédait avec abondance; être
vide, et se montrer plein; être petit, et se montrer grand, est un rôle
difficile à soutenir constamment.

26. Le Philosophe péchait quelquefois à l'hameçon, mais non au filet;
il chassait aux oiseaux avec une flèche, mais non avec des pièges.

27. Le Philosophe dit: Comment se trouve-t-il des hommes qui agissent
sans savoir ce qu'ils font? je ne voudrais pas me comporter ainsi. Il
faut écouter les avis de beaucoup de personnes, choisir ce que ces avis
ont de bon et le suivre; voir beaucoup et réfléchir mûrement sur ce que
l'on a vu; c'est le second pas de la connaissance.

28. Les _Heou-hiang_ (habitants d'un pays ainsi nommé) étaient
difficiles à instruire. Un de leurs jeunes gens étant venu visiter les
disciples du Philosophe, ils délibérèrent s'ils le recevraient parmi
eux.

Le Philosophe dit: Je l'ai admis à entrer [au nombre de mes disciples];
je ne l'ai pas admis à s'en aller. D'où vient cette opposition de votre
part? cet homme s'est purifié, s'est renouvelé lui-même afin d'entrer à
mon école; louez-le de s'être ainsi purifié; je ne réponds pas de ses
actions passées ou futures.

29. Le Philosophe dit: L'humanité est-elle si éloignée de nous! je
désire posséder l'humanité, et l'humanité vient à moi.

30. Le juge du royaume de _Tchin_ demanda si _Tchao-kong_ connaissait
les rites. KHOUNG-TSEU dit: Il connaît les rites.

KHOUNG-TSEU s'étant éloigné, [le juge] salua _Ou-ma-ki_, et, le
faisant entrer, il lui dit: J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne
donnait pas son assentiment aux fautes des autres; cependant un homme
supérieur y a donné son assentiment. Le prince s'est marié avec une
femme de la famille _Ou_, du même nom que le sien, et il l'a appelée
_Ou-meng-tseu_. Un prince doit connaître les rites et coutumes:
pourquoi, lui, ne les connaît-il pas?

_Ou-ma-ki_ avertit le Philosophe, qui s'écria: Que KHIEOU est heureux!
s'il commet une faute, les hommes sont sûrs de la connaître.

31. Lorsque le Philosophe se trouvait avec quelqu'un qui savait bien
chanter, il l'engageait à chanter la même pièce une seconde fois, et il
l'accompagnait de la voix.

32. Le Philosophe dit: En littérature, je ne suis pas l'égal d'autres
hommes. Si je veux que mes actions soient celles d'un homme supérieur,
alors je ne puis jamais atteindre à la perfection.

33. Le Philosophe dit: Si je pense à un homme qui réunisse la sainteté
à la vertu de l'humanité, comment oserais-je me comparer à lui! Tout
ce que je sais, c'est que je m'efforce de pratiquer ces vertus sans
me rebuter, et de les enseigner aux autres sans me décourager et
me laisser abattre. C'est là tout ce que je vous puis dire de moi.
_Kong-si-hoa_ dit: Il est juste d'ajouter que nous, vos disciples, nous
ne pouvons pas même apprendre ces choses.

34. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ le pria de permettre
à ses disciples d'adresser pour lui leurs prières[37] aux esprits et
aux génies. Le Philosophe dit: Cela convient-il? _Tseu-lou_ répondit
avec respect: Cela convient. Il est dit dans le livre intitulé _Louï_:
«Adressez vos _prières_ aux esprits et aux génies d'en haut et d'en bas
[du ciel et de la terre].» Le Philosophe dit:

La prière de KHIEOU [la sienne] est permanente.

35. Le Philosophe dit: Si l'on est prodigue et adonné au luxe, alors on
n'est pas soumis. Si l'on est trop parcimonieux, alors on est vil et
abject. La bassesse est cependant encore préférable à la désobéissance.

36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur a de l'équanimité et de la
tranquillité d'àme. L'homme vulgaire éprouve sans cesse du trouble et
de l'inquiétude.

37. Le Philosophe était d'un abord aimable et prévenant; sa gravité
sans roideur et la dignité de son maintien inspiraient du respect sans
contrainte.


[33] Sage, _ta-fou_, de la dynastie des _Chang_.

[34] Voyez notre _Description de la Chine_, t. 1, p. 84 et suiv.

[35] Ces arts sont, selon le Commentaire, les rites, la musique, l'art
de tirer de l'arc, l'équitation, l'écriture et l'arithmétique.

[36] Des morceaux de viande salée et sechée au soleil.

[37] Le mot chinois, selon le commentateur, implique l'Idée _d'éviter
le mal et d'avancer dans la vertu_ avec l'assistance des esprits. Si
l'on n'a aucun motif de _prier_, alors l'on ne doit pas _prier_.



CHAPITRE VIII,

COMPOSÉ DE 21 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: C'est _Taï-pé_[38] qui pouvait être appelé
souverainement vertueux! ou ne trouvait rien à ajouter à sa vertu.
Trois fois il refusa l'empire, et le peuple ne voyait rien de louable
dans son action désintéressée.

2. Le Philosophe dit: Si la déférence et le respect envers les autres
ne sont pas réglés par les rites ou l'éducation, alors ce n'est plus
qu'une chose fastidieuse; si la vigilance et la sollicitude ne sont
pas réglées par l'éducation, alors ce n'est qu'une timidité outrée; si
le courage viril n'est pas réglé par l'éducation, alors ce n'est que
de l'insubordination; si la droiture n'est pas réglée par l'éducation,
alors elle entraîne dans une grande confusion.

Si ceux qui sont dans une condition supérieure traitent leurs parents
comme ils doivent l'être, alors le peuple s'élèvera à la vertu de
l'humanité. Pour la même raison, s'ils ne négligent et n'abandonnent
pas leurs anciens amis, alors le peuple n'agira pas d'une manière
contraire.

3. _Thsêng-tseu_, étant dangereusement malade, fit venir auprès de lui
ses disciples, et leur dit: Découvrez-moi les pieds, découvrez-moi les
mains. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Ayez la même crainte et la même circonspection

        Que si vous contempliez sous vos yeux un abîme profond,

        Que si vous marchiez sur une glace fragile!»

Maintenant ou plus tard, je sais que je dois vous quitter, mes chers
disciples.

4. _Thsêng-tseu_ étant malade, _Meng-king-tseu_ (grand du royaume de
_Lou_) demanda des nouvelles de sa santé. _Thsêng-tseu_ prononça ces
paroles: «Quand l'oiseau est près de mourir, son chant devient triste;
quand l'homme est près de mourir, ses paroles portent l'empreinte de la
vertu.»

Les choses que l'homme supérieur met au-dessus de tout, dans la pratique
de la raison, sont au nombre de trois: dans sa démarche et dans son
attitude, il a soin d'éloigner tout ce qui sentirait la brutalité et
la rudesse; il fait en sorte que la véritable expression de sa figure
représente autant que possible la réalité et la sincérité de ses
sentiments; que dans les paroles qui lui échappent de la bouche et dans
l'intonation de sa voix, il éloigne tout ce qui pourrait être bas ou
vulgaire et contraire à la raison. Quant à ce qui concerne les vases
en bambous [choses moins importantes], il faut que quelqu'un préside à
leur conservation.

5. _Thsêng-tseu_ dit: Posséder la capacité et les talents, et prendre
avis de ceux qui en sont dépourvus; avoir beaucoup, et prendre avis de
ceux qui n'ont rien; être riche, et se comporter comme si l'on était
pauvre; être plein, et paraître vide ou dénué de tout; se laisser
offenser sans en témoigner du ressentiment; autrefois j'avais un ami
qui se conduisait ainsi dans la vie.

6. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme à qui l'on peut confier un jeune
orphelin de six palmes (_tchi_) de haut[39], à qui l'on peut remettre
l'administration et le commandement d'un royaume de cent _li_
d'étendue, et qui, lorsque apparaît un grand déchirement politique, ne
se laisse pas arracher à son devoir, n'est-ce pas un homme supérieur?
Oui, c'est assurément un homme supérieur!

7. _Thsêng-tseu_ dit: Les lettrés ne doivent pas ne pas avoir l'âme
ferme et élevée, car leur fardeau est lourd, et leur route longue.

L'humanité est le fardeau qu'ils ont à porter (ou le devoir qu'ils ont
à remplir): n'est-il pas en effet bien lourd et bien important? C'est
à la mort seulement qu'on cesse de le porter: la route n'est-elle pas
bien longue?

8. Le Philosophe dit: Elevons notre esprit par la lecture du _Livre des
Vers_; établissons nos principes de conduite sur le _Livre des Rites_;
perfectionnons-nous par la _Musique_.

9. Le Philosophe dit: On peut forcer le peuple à suivre les principes
de la justice et de la raison; on ne peut pas le forcer à les
comprendre.

10. L'homme qui se plait dans les actions courageuses et viriles,
s'il éprouve les privations et les souffrances de la misère, causera
du trouble et du désordre; mais l'homme qui est dépourvu des vertus
de l'humanité, les souffrances et les privations même lui manquant,
causera beaucoup plus de troubles et de désordres.

11. Le Philosophe dit: Supposé qu'un homme soit doué de la beauté et
des talents de _Tcheou-koung_, mais qu'il soit en même temps hautain et
d'une avarice sordide, ce qui lui reste de ses qualités ne vaut pas la
peine qu'on y fasse attention.

12. Le Philosophe dit: Il n'est pas facile de trouver une personne qui
pendant trois années se livre constamment à l'étude [de la sagesse]
sans avoir en vue les émoluments qu'elle peut en retirer.

13. Le Philosophe dit: Celui qui a une foi inébranlable dans la
vérité, et qui aime l'étude avec passion, conserve jusqu'à la mort les
principes de la vertu, qui en sont la conséquence.

Si un État se trouve en danger de révolution [par suite de son mauvais
gouvernement], n'allez pas le visiter; un pays qui est livré au
désordre ne peut pas y rester. Si un empire se trouve gouverné par les
principes de la droiture et de la raison, allez le visiter; s'il n'est
pas gouverné par les principes de la raison, restez ignorés dans la
retraite et la solitude.

Si un État est gouverné par les principes de la raison, la pauvreté et
la misère sont un sujet de honte; si un État n'est pas gouverné parles
principes de la raison, la richesse et les honneurs sont alors les
sujets de honte[40].

14. Le Philosophe dit: Si vous n'occupez pas des fonctions dans un
gouvernement, ne donnez pas votre avis sur son administration.

15. Le Philosophe dit: Comme le chef de musique nommé _Tchi_, dans son
chant qui commence par ces mots: _Kouan-tsiu-tchi-louan_, avait su
charmer l'oreille par la grâce et la mélodie!

16. Le Philosophe dit: Être courageux et hardi sans droiture, hébété
sans attention, inepte sans sincérité; je ne connais pas de tels
caractères.

17. Le Philosophe dit: Étudiez toujours comme si vous ne pouviez jamais
atteindre [au sommet de la science], comme si vous craigniez de perdre
le fruit de vos études.

18. Le Philosophe dit: O quelle élévation, quelle sublimité dans le
gouvernement de _Chun_ et de _Yu!_ et cependant il n'était encore rien
à leurs yeux.

19. Le Philosophe dit: O qu'elle était grande la conduite de _Yao_
dans l'administration de l'empire! qu'elle était élevée et sublime! il
n'y a que le ciel qui pouvait l'égaler en grandeur; il n'y a que _Yao_
qui pouvait imiter ainsi le ciel! Ses vertus étaient si vastes et si
profondes, que le peuple ne trouvait point de noms pour leur donner!

O quelle grandeur! quelle sublimité dans ses actions et ses mérites! et
que les monuments qu'il a laissés de sa sagesse sont admirables!

20. _Chun_ avait cinq ministres; et l'empire était bien gouverné.

_Wou-wang_ disait: J'ai pour ministres dix hommes d'État habiles dans
l'art de gouverner.

KHOUNG-TSEU dit: Les hommes de talent sont rares et difficiles à
trouver; n'est-ce pas la vérité? A partir de l'époque de _Chang_
(_Yao_) et de _Yu_ (_Chun_) jusqu'à ces ministres (de _Wou-wang_),
pleins de mérites, il y a eu une femme, ainsi que neuf hommes de
talent; et voilà tout.

De trois parties qui formaient l'empire (_Wen-wang_) en eut deux,
avec lesquelles il continua à servir la dynastie de _Yn_. La vertu
du fondateur de la dynastie des _Tcheou_ peut être appelée une vertu
sublime.

21. Le Philosophe dit: Je ne vois aucun défaut dans _Yu!_ il était
sobre dans le boire et le manger, et souverainement pieux envers
les esprits et les génies. Ses vêtements ordinaires étaient mauvais
et grossiers; mais comme ses robes et ses autres habillements de
cérémonies étaient beaux et parés! Il habitait une humble demeure; mais
il employa tous ses efforts à faire élever des digues et creuser des
canaux pour l'écoulement des eaux. Je ne vois aucun défaut dans _Yu_.


[38] Fils ainé de _Taï-wang_, des _Tchéou_.

[39] L'héritier du trône.

[40] Ces admirables principes n'ont pas besoin de commentaire».



CHAPITRE IX,

COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.


1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du
ciel, _ming_] et de l'humanité [la plus grande des vertus].

2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand!
cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renommée.

Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en
leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'état de
voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier.

3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'étoffe de lin,
pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie
comme plus économique; je veux suivre la multitude. Autrefois on
s'inclinait respectueusement au bas des degrés de la salle de réception
pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue
en haut des degrés. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'éloigne en cela
de la multitude, je suivrai le mode ancien.

4. Le Philosophe était complètement exempt de quatre choses: il était
sans amour-propre, sans préjugés, sans obstination et sans égoïsme.

5. Le Philosophe éprouva des inquiétudes et des frayeurs à _Kouang_. Il
dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumière de la pure doctrine ne
dépend-elle pas maintenant de moi?

Si le ciel avait résolu de laisser périr cette doctrine, ceux qui ont
succédé à _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la faculté de
la faire revivre et de lui rendre son ancien éclat. Le ciel ne veut
donc pas que cette doctrine périsse. Que me veulent donc les hommes de
_Kouang?_

6. Un _Taï-tsaï_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour
_Tseu-koung_ en ces termes: Votre maître est-il un saint? N'a-t-il pas
un grand nombre de talents?

_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a départi presque tout ce
qui constitue la sainteté, et, en outre, un grand nombre de talents.

Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand
fonctionnaire me connait-il? Quand j'étais petit, je me suis trouvé
dans des circonstances pénibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai
acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires
vulgaires. L'homme supérieur possède-t-il un grand nombre de ces
talents? Non, il n'en possède pas un grand nombre.

_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe répétait
souvent: «Je ne fus pas employé jeune dans les charges publiques; c'est
pourquoi je m'appliquai à l'étude des arts.»

7. Le Philosophe dit: Suis-je véritablement en possession de la
science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui
me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y réponds de mon
mieux, en épuisant le sujet sous toutes ses faces.

8. Le Philosophe dit: L'oiseau nommé _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient
pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel
est figuré le dragon]. C'en est fait de moi.

9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou
portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand même
il eut été plus jeune que lui, il se levait à son approche [s'il
se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe
accélérait le pas.

10. _Yen-youan_ s'écria en soupirant: Si je considère la doctrine
de notre maître, je ne vois rien de plus élevé; si je cherche à la
pénétrer, je ne trouve rien de plus impénétrable; si je la regarde
comme devant mes yeux et me précédant, aussitôt elle m'échappe et me
fuit.

Mon maître m'a cependant conduit pas à pas; il a développé
graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les
hommes par ses paroles; il a étendu beaucoup mes connaissances dans les
sciences qui constituent l'éducation, et il m'a surtout fait étudier le
_Livre des Rites_.

Si je voulais m'arrêter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais épuisé
toutes mes forces, [cette doctrine] était toujours là comme fixée
devant moi à une certaine distance. Quoique j'aie désiré ardemment de
l'atteindre, je n'ai pu y parvenir.

11. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple
pour lui servir de ministre.

Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le
Philosophe dit: N'y a-t-il pas déjà longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_)
se conduit d'une manière peu conforme à la raison? Je n'ai pas de
ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui
trompé-je, de moi ou du ciel?

Plutôt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas
mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples?
Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes
funérailles, je serais mort dans la droite voie!

12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances
actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une boîte, ou
chercher à le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le!
vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pût l'estimer sa valeur.

13. Le Philosophe témoigna le désir d'aller habiter parmi les
_Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des régions orientales.
Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir
un pareil désir? Le Philosophe dit: Où l'homme supérieur, le sage,
habite, comment y aurait-il bassesse et abjection?

14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _Weï_ je retournai dans
celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants
compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre
des Vers_] furent remis chacun à la place qu'ils doivent occuper.

15. Le Philosophe dit: Quand vous êtes hors de chez vous, rendez vos
devoirs à vos magistrats supérieurs. Quand vous êtes chez vous, faites
votre devoir envers vos père et mère et vos frères. Dans les cérémonies
funèbres, ne vous permettez aucune négligence. Ne vous livrez à aucun
excès dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolérer une conduite
contraire?

16. Le Philosophe, étant sur le bord d'une rivière, dit: Comme elle
coule avec majesté! elle ne s'arrête ni jour ni nuit!

17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimât autant la
vertu que l'on aime la beauté du corps.

18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un
monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrêter;
je m'arrête. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain;
quoique j'aie déjà transporté un panier de terre, j'ai toujours la
liberté de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une façon ou d'une
autre.

19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont
l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'était _Hoeï_.

20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoeï_), disait: Hélas! je
le vis toujours avancer et jamais s'arrêter.

21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs;
si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mûres.
Voilà où en est le sage!

22. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'un enfant est né, il faut
respecter ses facultés; la science qui lui viendra par la suite ne
ressemble en rien à son état présent. S'il arrive à l'âge de quarante
ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun
respect.

23. Le Philosophe dit: Un langage sincère et conforme à la droite
raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un
changement de conduite, une conversion à la vertu, qui est honorable et
bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il
pas de la satisfaction à celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai
qui est honorable et bien par-dessus tout. Éprouver de la satisfaction
en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner
son assentiment à un langage sincère et conforme à la droite raison, et
ne pas se convertir à la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuvé et
pratiqué moi-même.

24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du
cœur et la fidélité; ne contractez point d'amitié avec ceux qui ne vous
ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de
changer de conduite.

25. Le Philosophe dit: A une armée de trois divisions (un corps de
37,500 hommes) on peut enlever son général [et la mettre en déroute];
à l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa
pensée!

26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vêtu d'habits les plus
humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir à côté de
ceux qui portent les vêtements les plus précieux et les plus belles
fourrures, c'est _Yeou!_

«Sans envie de nuire et sans désirs ambitieux,

A quelle action simple et vertueuse n'est-on pas propre[42]?»

_Tseu-lou_ (_Yeou_) avait sans cesse la maxime précédente à la bouche.
Le Philosophe dit: C'est à l'étude et à la pratique de la droite raison
qu'il faut surtout s'appliquer; comment suffirait-il de faire le bien?

27. Le Philosophe dit: Quand la saison de l'hiver arrive, c'est alors
que l'on reconnaît le pin et le cyprès [dont les feuilles ne tombent
pas], tandis que les autres feuilles tombent.

28. Celui qui est instruit et éclairé par la raison n'hésite point;
celui qui possède la vertu de l'humanité n'éprouve point de regret;
celui qui est fort et courageux n'a point de crainte.

29. Le Philosophe dit: On peut s'appliquer de toutes ses forces à
l'étude, sans pouvoir rencontrer les vrais principes de la raison,
la véritable doctrine; on peut rencontrer les vrais principes de la
raison, sans pouvoir s'y établir d'une manière fixe; on peut s'y
établir d'une manière fixe, sans pouvoir déterminer leur valeur d'une
manière certaine, relativement aux temps et aux circonstances.

30. «Les fleurs du prunier sont agitées de côté et d'autre,

«Et je pense à leur porter un appui.

        Comment ne penserais-je pas à toi,

        O ma demeure, dont je suis si éloigné[43]!»

Le Philosophe dit: On ne doit jamais penser à la distance, quelle
qu'elle soit, qui nous sépare [de la vertu].


[41] _Wou-tchi-ye;_ non scio equidem.

[42] Paroles du _Livre des Vers_.

[43] Citation d'un ancien _Livre des Vers_. Les deux premiers vers
n'ont aucun sens, selon TCHOU-HI; ils servent seulement d'exorde aux
deux suivants.



CHAPITRE X,

COMPOSÉ DE 18 ARTICLES.


1. KHOUNG-TSEU, lorsqu'il résidait encore dans son village, était
extrêmement sincère et droit; mais il avait tant de modestie, qu'il
paraissait dépourvu de la faculté de parler.

Lorsqu'il se trouva dans le temple des ancêtres et à la cour de son
souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu'il dit
portait l'empreinte de la réflexion et de la maturité.

2. A la cour, il parla aux officiers inférieurs avec fermeté et
droiture; aux officiers supérieurs, avec une franchise polie.

Lorsque le prince était présent, il conservait une attitude
respectueuse et digne.

3. Lorsque le prince le mandait à sa cour, et le chargeait de recevoir
les hôtes[44], son attitude changeait soudain. Sa démarche était grave
et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.

S'il venait à saluer les personnes qui se trouvaient auprès de lui,
soit à droite, soit à gauche, sa robe, devant et derrière, tombait
toujours droite et bien disposée.

Son pas était accéléré en introduisant les hôtes, et il tenait les bras
étendus comme les ailes d'un oiseau.

Quand l'hôte était parti, il se faisait un devoir d'aller rendre
compte [au prince] de sa mission en lui disant: «L'hôte n'est plus en
votre présence.»

4. Lorsqu'il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps,
comme si la porte n'avait pas été assez haute pour le laisser passer.

Il ne s'arrêtait point en passant sous la porte, et dans sa marche il
ne foulait point le seuil de ses pieds.

En passant devant le trône, sa contenance changeait tout à coup; sa
démarche était grave et mesurée, comme s'il avait eu des entraves. Ses
paroles semblaient aussi embarrassées que ses pieds.

Prenant sa robe avec les deux mains, il montait ainsi dans la salle du
palais, le corps incliné, et retenait son haleine comme s'il n'eût pas
osé respirer.

En sortant, après avoir fait un pas, il se relâchait peu à peu de sa
contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il
atteignait le bas de l'escalier, laissant retomber sa robe, il étendait
de nouveau les bras comme les ailes d'un oiseau; et en repassant devant
le trône sa contenance changeait de nouveau, et sa démarche était grave
et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.

5. En recevant la marque distinctive de sa dignité [comme envoyé de
son prince], il inclina profondément le corps, comme s'il n'avait pu
la supporter. Ensuite il l'éleva en haut avec les deux mains, comme
s'il avait voulu la présenter à quelqu'un, et la baissa jusqu'à terre,
comme pour la remettre à un autre; présentant dans sa contenance et son
attitude l'apparence de la crainte, et dans sa démarche tantôt lente,
tantôt rapide, comme les différents mouvements de son âme.

En offrant les présents royaux selon l'usage, il avait une contenance
grave et affable; en offrant les autres présents, son air avait encore
quelque chose de plus affable et de plus prévenant.

6. Le Philosophe ne portait point de vêtements avec des parements
pourpres ou bleu foncé.

Il ne faisait point ses habillements ordinaires d'étoffe rouge ou
violette.

Dans la saison chaude, il portait une robe d'étoffe de chanvre fine ou
grossière, sous laquelle il en mettait toujours une autre pour faire
ressortir la première.

Ses vêtements noirs (d'hiver) étaient fourrés de peaux d'agneau; ses
vêtements blancs, de peaux de daim; ses vêtements jaunes, de peaux de
renard.

La robe qu'il portait chez lui eut pendant longtemps la manche droite
plus courte que l'autre.

Son vêtement de nuit ou de repos était toujours une fois et demie aussi
long que son corps.

Il portait dans sa maison des vêtements épais faits de poils de renard.

Excepté dans les temps de deuil, aucun motif ne l'empêchait de porter
attaché à ses vêtements tout ce qui était d'usage.

S'il ne portait pas le vêtement propre aux sacrifices et aux cérémonies
nommé _wei-chang_, sa robe était toujours un peu ouverte sur le côté.

Il n'allait pas faire de visites de condoléance avec une robe garnie de
peaux d'agneau et un bonnet noir.

Le premier jour de chaque lune, il mettait ses habits de cour, et se
rendait au palais [pour présenter ses devoirs au prince].

7. Dans les jours d'abstinence, il se couvrait constamment d'une robe
blanche de lin.

Dans ces mêmes jours d'abstinence, il se faisait toujours un devoir de
changer sa manière de vivre; il se faisait aussi un devoir de changer
le lieu où il avait l'habitude de reposer.

8. Quant à la nourriture, il ne rejetait pas le riz cuit à l'eau, ni
les viandes de bœuf ou de poisson découpées en petits morceaux.

Il ne mangeait jamais de mets corrompus par la chaleur, ni de poisson
ni des autres viandes déjà entrées en putréfaction. Si la couleur en
était altérée, il n'en mangeait pas; si l'odeur en était mauvaise, il
n'en mangeait pas; s'ils avaient perdu leur saveur, il n'en mangeait
pas; si ce n'était pas des produits de la saison, il n'en mangeait pas.

La viande qui n'était pas coupée en lignes droites, il ne la mangeait
pas. Si un mets n'avait pas la sauce qui lui convenait, il n'en
mangeait pas.

Quand même il aurait eu beaucoup de viande à son repas, il faisait en
sorte de n'en prendre jamais une quantité qui excédât celle de son
pain ou de son riz. Il n'y avait que pour sa boisson qu'il n'était
pas réglé; mais il n'en prenait jamais une quantité qui pût porter le
trouble dans son esprit.

Si le vin était acheté sur un marché public, il n'en buvait pas; si
on lui présentait de la viande sèche achetée sur les marchés, il n'en
mangeait pas.

Il ne s'abstenait pas de gingembre dans ses aliments.

Il ne mangeait jamais beaucoup.

Quand on offrait les sacrifices et les oblations dans les palais du
prince, il ne retenait pas pour lui, même pour une nuit, la viande
qu'il avait reçue. Quand il y offrait lui-même les oblations de viande
à ses ancêtres, il ne passait pas trois jours sans la servir; si les
trois jours étaient passés, on ne la mangeait plus.

En mangeant, il n'entretenait point de conversation; en prenant son
repos au lit, il ne parlait point.

Quand même il n'eût pris que très-peu d'aliments, et des plus communs,
soit des végétaux, ou du bouillon, il en offrait toujours une petite
quantité comme oblation ou libation; et il faisait cette cérémonie avec
le respect et la gravité convenables.

9. Si la natte sur laquelle il devait s'asseoir n'était pas étendue
régulièrement, il ne s'asseyait pas dessus.

10. Quand des habitants de son village l'invitaient à un festin, il ne
sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des bâtons
étaient eux-mêmes sortis.

Quand les habitants de son village faisaient la cérémonie nommée _nô_,
pour chasser les esprits malins, il se revêtait de sa robe de cour, et
allait s'asseoir parmi les assistants du côté oriental de la salle.

11. Quand il envoyait quelqu'un prendre des informations dans d'autres
Etats, il lui faisait deux fois la révérence, et l'accompagnait jusqu'à
une certaine distance.

_Kang-tseu_ lui ayant envoyé un certain médicament, il le reçut avec un
témoignage de reconnaissance; mais il dit: KHIEOU ne connaît pas assez
ce médicament, il n'ose pas le goûter.

12. Son écurie ayant été incendiée, le Philosophe, de retour de la
cour, dit: Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m'inquiète pas
des chevaux.

13. Lorsque le prince lui envoyait en présent des aliments[45], il se
faisait aussitôt un devoir de les placer régulièrement sur sa table et
de les goûter. Lorsque le prince lui envoyait un présent de chair crue,
il la faisait toujours cuire, et il l'offrait ensuite [aux mânes de
ses ancêtres]. Si le prince lui envoyait en présent un animal vivant,
il se faisait un devoir de le nourrir et de l'entretenir avec soin.
S'il était invité par le prince à dîner à ses côtés, lorsque celui-ci
se disposait à faire une oblation, le Philosophe en goûtait d'abord.

S'il était malade, et que le prince allât le voir, il se faisait mettre
la tête à l'orient, se revêtait de ses habits de cour, et se ceignait
de sa plus belle ceinture.

Lorsque le prince le mandait près de lui, sans attendre son attelage,
qui le suivait, il s'y rendait à pied.

14. Lorsqu'il entrait dans le grand temple des ancêtres, il s'informait
minutieusement de chaque chose.

15. Si quelqu'un de ses amis venait à mourir, n'ayant personne pour
lui rendre les devoirs funèbres, il disait: Le soin de ses funérailles
m'appartient.

Recevait-il des présents de ses amis, quoique ce fussent des chars
et des chevaux, s'il n'y avait pas de viande qu'il pût offrir comme
oblation à ses ancêtres, il ne les remerciait par aucune marque de
politesse.

16. Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d'un
homme mort; et lorsqu'il était dans sa maison, il se dépouillait de sa
gravité habituelle.

Si quelqu'un lui faisait une visite pendant qu'il portait des habits
de deuil, quand même c'eût été une personne de sa connaissance
particulière, il ne manquait jamais de changer de contenance et de
prendre un air convenable; s'il rencontrait quelqu'un en bonnet de
cérémonie, ou qui fût aveugle, quoique lui-même ne portât que ses
vêtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui témoigner de la
déférence et du respect.

Quand il rencontrait une personne portant des vêtements de deuil, il la
saluait en descendant de son attelage; il agissait de même lorsqu'il
rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles
étaient inscrits les noms des citoyens[46].

Si l'on avait préparé pour le recevoir un festin splendide, il ne
manquait jamais de changer de contenance et de se lever de table pour
s'en aller.

Quand le tonnerre se faisait entendre tout à coup, ou que se levaient
des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance [de
prendre un air de crainte respectueux envers le ciel][47].

17. Quand il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rênes
en mains.

Quand il se tenait au milieu, il ne regardait point en arrière, ni ne
parlait sans un motif grave; il ne montrait rien du bout du doigt.

18. Il disait: Lorsque l'oiseau aperçoit le visage du chasseur, il se
dérobe à ses regards, et il va se reposer dans un lieu sûr.

Il disait encore: «Que le faisan qui habite là au sommet de la colline
sait bien choisir son temps [pour prendre sa nourriture]!» _Tseu-lou_
ayant vu le faisan, voulut le prendre; mais celui-ci poussa trois cris,
et s'envola.


[44] Les princes ou grands vassaux qui gouvernent le royaume.
(TCHOU-HI.)

[45] Cette usage est maintenu en Chine jusqu'à nos jours. Voyez les
divers relations d'ambassades européennes la cour de l'empereur de la
Chine.

[46] Quels beaux sentiments, et comme ils relèvent la dignité de
l'homme!

[47] _Commentaire chinois._



HIA-LUN,

SECOND LIVRE.



CHAPITRE XI,

COMPOSÉ DE 25 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: Ceux qui les premiers firent des progrès dans
la connaissance des rites et dans l'art de la musique sont regardés
[aujourd'hui] comme des hommes grossiers. Ceux qui après eux et de
notre temps ont fait de nouveaux progrès dans les rites et dans la
musique sont regardés comme des hommes supérieurs.

Pour mon propre usage, je suis les anciens.

2. Le Philosophe disait: De tous ceux qui me suivirent dans les Etats
de _Tchin_ et de _Tsaï_, aucun ne vient maintenant à ma porte [pour
écouter mes leçons].

Ceux qui montraient le plus de vertu dans leur conduite étaient
_Yan-youan_, _Min-tseu-kian_, _Jan-pe-nieou_ et _Tchoung-koung_;
ceux qui brillaient par la parole et dans les discussions étaient
_Tsaï-ngo_, et _Tseu-koung;_ ceux qui avaient le plus de talents pour
l'administration des affaires étaient _Jan-yeou_ et _Ki-lou_; ceux
qui excellaient dans les études philosophiques étaient _Tseu-yeou_ et
_Tseu-hia_.

3. Le Philosophe dit: _Hoeï_ ne m'aidait point [dans mes
discussions][1]; dans tout ce que je disais, il ne trouvait rien dont
il ne fût satisfait.

4. Le Philosophe dit: O quelle piété filiale avait _Min-tseu-kian!_
Personne ne différait là-dessus de sentiment avec le témoignage de ses
père et mère et de ses frères.

5. _Nan-young_ trois fois par jour répétait l'ode _Pe-koueï_ du _Livre
des Vers_. KHOUNG-TSEU lui donna la fille de son frère en mariage.

6. _Ki-kang-tseu_ demanda lequel des disciples du Philosophe avait
le plus d'application et d'amour pour l'étude. KHOUNG-TSEU répondit
avec déférence: C'était _Yan-hoeï_ qui aimait le plus l'étude! mais,
malheureusement, sa destinée a été courte; il est mort avant le temps.
Maintenant c'en est fait; il n'est plus!

7. _Yan-youan_ étant mort, _Yan-lou_ (père de _Yan-youan_) pria
qu'on lui remit le char du Philosophe pour le vendre, afin de faire
construire un tombeau pour son fils avec le prix qu'il en retirerait.

Le Philosophe dit: Qu'il ait du talent ou qu'il n'en ait pas, chaque
père reconnaît toujours son fils pour son fils. _Li_ (ou _Pe-yu_, fils
de KHOUNG-TSEU) étant mort, il n'eut qu'un cercueil intérieur, et
non un tombeau. Je ne puis pas aller à pied pour faire construire un
tombeau [à _Yan-youan_]; puisque je marche avec les grands dignitaires,
je ne dois pas aller à pied.

8. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe dit: Hélas! le ciel m'accable
de douleurs! hélas! le ciel m'accable de douleurs!

9. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe le pleura avec excès. Les
disciples qui le suivaient dirent: Notre maître se livre trop à sa
douleur.

[Le Philosophe] dit: N'ai-je pas éprouvé une perte extrême?

Si je ne regrette pas extrêmement un tel homme, pour qui donc
éprouverais-je une pareille douleur?

10. _Yan-youan_ étant mort, ses condisciples désirèrent lui faire de
grandes funérailles. Le Philosophe dit: Il ne le faut pas.

Ses condisciples lui firent des funérailles somptueuses.

Le Philosophe dit: _Hoeï_ (_Yan-youan_) me considérait comme son père;
moi je ne puis le considérer comme mon fils; la cause n'en vient pas de
moi, mais de mes disciples.

11. _Ki-lou_ demanda comment il fallait servir les esprits et les
génies. Le Philosophe dit: Quand on n'est pas encore en état de
servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les
génies?--Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que
c'est que la mort? [Le Philosophe] dit: Quand on ne sait pas encore ce
que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort?

12. _Min-tseu_ se tenait près du Philosophe, l'air calme et serein;
_Tseu-lou_, l'air austère et hardi; _Jan-yeou_ et _Tseu-Koung_, l'air
grave et digne. Le Philosophe en était satisfait.

En ce qui concerne _Yeou_ (ou _Tseu-lou_, dit-il), il ne lui arrivera
pas de mourir de sa mort naturelle[2].

13. Les habitants du royaume de _Lou_ voulaient construire un grenier
public.

_Min-tseu-kian_ dit: Pourquoi l'ancien ne servirait-il pas encore, et
pourquoi agir comme vous le faites? Qu'est-il besoin de le changer et
d'en construire un autre [qui coûtera beaucoup de sueurs au peuple][3]?

Le Philosophe dit: Cet homme n'est pas un homme à vaines paroles; s'il
parle, c'est toujours à propos et dans un but utile.

14. Le Philosophe dit: Comment les sons de la guitare[4] de _Yeou_
(_Tseu-lou_) peuvent-ils parvenir jusqu'à la porte de KHIEOU? [à cause
de cela] les disciples du Philosophe ne portaient plus le même respect
à _Tseu-lou_. Le Philosophe dit: _Yeou_ est déjà monté dans la grande
salle, quoiqu'il ne soit pas encore entré dans la demeure intérieure.

15. _Tseu-koung_ demanda lequel de _Sse_ ou de _Chang_ était le plus
sage? Le Philosophe dit: _Sse_ dépasse le but; _Chang_ ne l'atteint pas.

--Il ajouta: Cela étant ainsi, alors _Sse_ est-il supérieur à _Chang?_

Le Philosophe dit: Dépasser, c'est comme ne pas atteindre.

16. _Ki-chi_ était plus riche que _Tcheou-koung_, et cependant _Kieou_
levait pour lui des tributs plus considérables, et il ne faisait que
les augmenter sans cesse.

Le Philosophe dit: Il n'est pas de ceux qui fréquentent mes leçons. Les
petits enfants doivent publier ses crimes au bruit du tambour, et il
leur est permis de le poursuivre de leurs railleries.

17. _Tchaï_ est sans intelligence.

_San_ a l'esprit lourd et peu pénétrant.

_Sse_ est léger et inconstant.

_Yeou_ a les manières peu polies.

18. Le Philosophe dit: _Hoeï_, lui, approchait beaucoup de la voie
droite! il fut souvent réduit à la plus extrême indigence.

_Sse_ ne voulait point admettre le mandat du ciel; mais il ne cherchait
qu'à accumuler des richesses. Comme il tentait beaucoup d'entreprises,
alors il atteignait souvent son but.

19. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la voie ou la règle de
conduite de l'homme vertueux par sa nature. Le Philosophe dit: Elle
consiste à marcher droit sans suivre les traces des anciens, et ainsi à
ne pas pénétrer dans la demeure la plus secrète [des saints hommes].

20. Le Philosophe dit: Si quelqu'un discourt solidement et vivement, le
prendrez-vous pour un homme supérieur, ou pour un rhéteur qui en impose?

21. _Tseu-lou_ demanda si aussitôt qu'il avait entendu une chose [une
maxime ou un précepte de vertu enseigné par le Philosophe] il devait
la mettre immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Vous avez un
père et un frère aîné qui existent encore [et qui sont vos précepteurs
naturels]; pourquoi donc, aussitôt que vous auriez entendu une chose,
la mettriez-vous immédiatement en pratique? _Yan-yeou_ demanda
également si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Aussitôt que vous l'avez
entendue, mettez-la en pratique. _Kong-si-hoa_ dit: _Yeou_ (_Tseu-lou_)
a demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la
mettre immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Vous avez un
père et un frère aîné qui existent encore. _Khieou_ (_Yan-yeou_) a
demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Aussitôt que vous
l'avez entendue, mettez-la en pratique. Moi, _Tchi_ (_Kong-si-hoa_),
j'hésite [sur le sens de ces deux réponses]; je n'ose faire une
nouvelle question. Le Philosophe dit: Quant à _Khieou_, il est toujours
disposé à reculer; c'est pourquoi je l'aiguillonne pour qu'il avance:
_Yeou_ aime à surpasser les autres hommes; c'est pourquoi je le retiens.

22. Le Philosophe éprouva un jour une alarme dans _Kouang. Yan-youan_
était resté en arrière. [Lorsqu'il eut rejoint], le Philosophe lui
dit: Je vous croyais mort! [Le disciple] dit: Le maître étant vivant,
comment _Hoeï_ (_Yan-youan_) oserait-il mourir?

23. _Ki-tseu-jan_[5] demanda si _Tchouang-yeou_ et _Yan-khieou_
pouvaient être appelés de grands ministres.

Le Philosophe répondit: Je pensais que ce serait sur des choses
importantes et extraordinaires que vous me feriez une question, et vous
êtes venu me parler de _Yeou_ et de _Khieou!_

Ceux que l'on appelle grands ministres servent leur prince selon les
principes de la droite raison [et non selon les désirs du prince][6];
s'ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent.

Maintenant _Yeou_ et _Khieou_ peuvent être considérés comme ayant
augmenté le nombre des ministres.

Il ajouta: Alors ils ne feront donc que suivre la volonté de leur
maître?

Le Philosophe dit: Faire périr son père ou son prince, ce ne serait pas
même suivre sa volonté.

24. _Tseu-lou_[7] fit nommer _Tseu-kao_ gouverneur de _Pi_.

Le Philosophe dit: Vous avez fait du tort à ce jeune homme.

_Tseu-lou_ dit: Il aura des populations à gouverner, il aura les
esprits de la terre et des grains à ménager; qu'a-t-il besoin de
lire des livres [en pratiquant les affaires comme il va le faire]? il
deviendra par la suite assez instruit.

Le Philosophe dit: C'est là le motif pourquoi je hais les docteurs de
cette sorte.

25. _Tseu-lou, Thseng-sie[8], Yan-yeou, Kong-si-hoa,_ étaient assis aux
côtés du Philosophe.

Le Philosophe dit: Ne serais-je même que d'un jour plus âgé que vous,
n'en tenez compte dans nos entretiens [n'ayez aucune réserve par
rapport à mon âge].

Demeurant à l'écart et dans l'isolement, alors vous dites: Nous ne
sommes pas connus. Si quelqu'un vous connaissait, alors que feriez-vous?

_Tseu-lou_ répondit avec un air léger, mais respectueux: Supposé un
royaume de dix mille chars de guerre, pressé entre d'autres grands
royaumes, ajoutez même, par des armées nombreuses, et qu'avec cela il
souffre de la disette et de la famine; que _Yeou_ (_Tseu-lou_) soit
préposé à son administration, en moins de trois années je pourrais
faire en sorte que le peuple de ce royaume reprît un courage viril et
qu'il connût sa condition. Le Philosophe sourit à ces paroles.

Et vous, _Khieou_, que pensez-vous?

Le disciple répondit respectueusement: Supposé une province de soixante
ou de soixante et dix _li_ d'étendue, ou même de cinquante ou de
soixante _li_, et que _Khieou_ soit préposé à son administration,
en moins de trois ans je pourrais faire en sorte que le peuple eût
le suffisant. Quant aux rites et à la musique, j'en confierais
l'enseignement à un homme supérieur.

Et vous, _Tchi_, que pensez-vous?

Le disciple répondit respectueusement: Je ne dirai pas que je puis
faire ces choses; je désire étudier. Lorsque se font les cérémonies du
temple des ancêtres, et qu'ont lieu de grandes assemblées publiques,
revêtu de ma robe d'azur et des autres vêtements propres à un tel
lieu et à de telles cérémonies, je voudrais y prendre part en qualité
d'humble fonctionnaire.

Et vous, _Tian_, que pensez-vous?

Le disciple ne fit plus que tirer quelques sons rares de sa guitare;
mais, ces sons se prolongeant, il la déposa, et, se levant, il répondit
respectueusement: Mon opinion diffère entièrement de celles de mes
trois condisciples.--Le Philosophe dit: Qui vous empêche de l'exprimer?
chacun ici peut dire sa pensée. [Le disciple] dit: Le printemps n'étant
plus, ma robe de printemps mise de côté, mais coiffé du bonnet de
virilité[9], accompagné de cinq ou six hommes et de six ou sept jeunes
gens, j'aimerais à aller me baigner dans les eaux de l'_Y_[10], à aller
prendre le frais dans ces lieux touffus où l'on offre les sacrifices
au ciel pour demander la pluie, moduler quelques airs, et retourner
ensuite à ma demeure.

Le Philosophe, applaudissant à ces paroles par un soupir de
satisfaction, dit: Je suis de l'avis de _Tian_.

Les trois disciples partirent, et _Thseng-sie_ resta encore quelque
temps. _Thseng-sie_ dit: Que doit-on penser des paroles de ces trois
disciples? Le Philosophe dit: Chacun d'eux a exprimé son opinion, et
voilà tout.--Il ajouta: Maître, pourquoi avez-vous souri aux paroles de
_Yeou_?

[Le Philosophe] dit: On doit administrer un royaume selon les lois et
coutumes établies; les paroles de _Yeou_ n'étaient pas modestes, c'est
pourquoi j'ai souri.

Mais _Khieou_ lui-même n'exprimait-il pas le désir d'administrer aussi
un Etat? Comment voir cela dans une province de soixante à soixante et
dix _li_, et même de cinquante à soixante _li_ d'étendue? ce n'est pas
là un royaume.

Et _Tchi_, n'était-ce pas des choses d'un royaume dont il entendait
parler? ces cérémonies du temple des ancêtres, ces assemblées
publiques, ne sont-elles pas le privilége des grands de tous les
ordres? et comment _Tchi_ pourrait-il y prendre part en qualité
d'humble fonctionnaire? qui pourrait donc remplir les grandes fonctions?


[1] Parce qu'il était toujours de l'avis de son maître.

[2] A cause de son esprit aventureux et hardi.

[3] Commentaire de TCHOU-HI.

[4] Instrument de musique nommé _sse_ en chinois. On en peut voir la
figure dans notre ouvrage cité. _Planche_ 2.

[5] Fils puîné de _Ki-chi_, qui, par la grande puissance que sa famille
avait acquise, avait fait nommer ses deux fils ministres. (TCHOU-HI.)

[6] Commentaire.

[7] _Tseu-lou_ était gouverneur de _Ki-chi_.

[8] Père de _Thseng-tseu_, rédacteur du _Ta-hio._

[9] _Kouan_, bonnet que le père donne à son fils à l'âge de vingt an».

[10] Située au midi de la ville de _Kou_.



CHAPITRE XII,

COMPOSÉ DE 24 ARTICLES.


1. _Yan-youan_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
Philosophe dit: Avoir un empire absolu sur soi-même, retourner aux
rites [ou aux lois primitives de la raison céleste manifestée dans les
sages coutumes], c'est pratiquer la vertu de l'humanité. Qu'un seul
jour un homme dompte ses penchants et ses désirs déréglés, et qu'il
retourne à la pratique des lois primitives, tout l'empire s'accordera
à dire qu'il a la vertu de l'humanité. Mais la vertu de l'humanité
dépend-elle de soi-même, ou bien dépend-elle des autres hommes?
_Yan-youan_ dit: Permettez-moi de demander quelles sont les diverses
ramifications de cette vertu? Le Philosophe dit: Ne regardez rien
contrairement aux rites; n'entendez rien contrairement aux rites; ne
dites rien contrairement aux rites; ne faites rien contrairement aux
rites. _Yan-youan_ dit: Quoique _Hoeï_ (lui-même) n'ait pas fait preuve
jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en pratique.

2. _Tchoung--houng_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité.
Le Philosophe dit: Quand vous êtes sorti de chez vous, comportez-vous
comme si vous deviez voir un hôte d'une grande distinction; en
dirigeant le peuple, comportez-vous avec le même respect que si vous
offriez le grand sacrifice. Ce que vous ne désirez pas qui vous
soit fait à vous-même, ne le faites pas aux autres hommes. [En vous
comportant ainsi] dans le royaume, personne n'aura contre vous de
ressentiment; dans votre famille, personne n'aura contre vous de
ressentiment.

_Tchoung-houng_ dit: Quoique _Young_ (_Tchoung-houng_) n'ait pas fait
preuve jusqu'ici de pénétration, il demande à mettre ces préceptes en
pratique.

3. _Sse-ma-nieou_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité.

Le Philosophe dit: Celui qui est doué de la vertu de l'humanité est
sobre de paroles.--Il ajouta: Celui qui est sobre de paroles, c'est
celui-là que l'on appelle doué de la vertu de l'humanité. Le Philosophe
dit: Pratiquer l'humanité est une chose difficile; pour en parler, ne
faut-il pas être sobre de paroles?

4. _Sse-ma-nieou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le
Philosophe dit: L'homme supérieur n'éprouve ni regrets ni crainte.
[_Sse-ma-nieou_] ajouta: Celui qui n'éprouve ni regrets ni crainte,
c'est celui-là que l'on appelle l'homme supérieur. Le Philosophe dit:
Celui qui, s'étant examiné intérieurement, ne trouve en lui aucun
sujet de peine, celui-là qu'aurait-il à regretter? qu'aurait-il à
craindre?

5. _Sse-ma-nieou_, affecté de tristesse, dit: Tous les hommes ont des
frères; moi seul je n'en ai point!

_Tseu-hia_ dit: _Chang_ (lui-même) a entendu dire:

Que la vie et la mort étaient soumises à une loi immuable fixée dès
l'origine, et que les richesses et les honneurs dépendaient du ciel;

Que l'homme supérieur veille avec une sérieuse attention sur lui-même,
et ne cesse d'agir ainsi; qu'il porte dans le commerce des hommes une
déférence toujours digne, avec des manières distinguées et polies,
regardant tous les hommes qui habitent dans l'intérieur des quatre mers
[tout l'univers] comme ses propres frères. En agissant ainsi, pourquoi
l'homme supérieur s'affligerait-il donc de n'avoir pas de frères?

6. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la pénétration. Le
Philosophe dit: Ne pas écouter des calomnies qui s'insinuent à petit
bruit comme une eau qui coule doucement, et des accusations dont
les auteurs seraient prêts à se couper un morceau de chair pour les
affirmer; cela peut être appelé de la pénétration. Ne pas tenir compte
des calomnies qui s'insinuent à petit bruit comme une eau qui coule
doucement, et des accusations dont les auteurs sont toujours prêts à
se couper un morceau de chair pour les affirmer; cela peut être aussi
appelé de l'extrême pénétration.

7. _Tseu-koung_ demanda ce que c'était que l'administration des
affaires publiques. Le Philosophe dit: Ayez de quoi fournir
suffisamment aux besoins des populations, des troupes en quantité
suffisante, et que le peuple vous soit fidèle.

_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir à
ces conditions, et que l'une doive être écartée, laquelle de ces trois
choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit: Il faut
écarter les troupes.

_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilité de parvenir
aux autres conditions, et qu'il faille en écarter encore une, laquelle
de ces deux choses faut-il écarter de préférence? [Le Philosophe] dit:
Écartez les provisions. Depuis la plus haute antiquité, tous les hommes
sont sujets à la mort; mais un peuple qui n'aurait pas de confiance et
de fidélité dans ceux qui le gouvernent ne pourrait subsister.

8. _Ko-tseu-tching_ (grand de l'État de _Weï_) dit: L'homme supérieur
est naturel, sincère; et voilà tout. A quoi sert-il de lui donner les
ornements de l'éducation?

_Tseu-koung_ dit: Oh! quel discours avez-vous tenu, maître, sur l'homme
supérieur! quatre chevaux attelés ne pourraient le ramener dans votre
bouche. Les ornements de l'éducation sont comme le naturel; le naturel,
comme les ornements de l'éducation. Les peaux de tigre et de léopard,
lorsqu'elles sont tannées, sont comme les peaux de chien et de mouton
tannées.

9. _Ngaï-koung_ questionna _Yeou-jo_ en ces termes: L'année est
stérile, et les revenus du royaume ne suffisent pas; que faire dans ces
circonstances?

_Yeou-jo_ répondit avec déférence: Pourquoi n'exigez-vous pas la dîme?
[Le prince] dit: Les deux dixièmes ne me suffisent pas; d'après cela,
que ferais-je du dixième seul?

[_Yeou-jo_] répondit de nouveau avec déférence: Si les cent familles
[tout le peuple chinois] ont le suffisant, comment le prince ne
l'aurait-il pas? les cent familles n'ayant pas le suffisant, pourquoi
le prince l'exigerait-il?

10. _Tseu-tchang_ fit une question concernant la manière dont on
pouvait accumuler des vertus et dissiper les erreurs de l'esprit. Le
Philosophe dit: Mettre au premier rang la droiture et la fidélité
à sa parole; se livrer à tout ce qui est juste [en tâchant de se
perfectionner chaque jour]; c'est accumuler des vertus. En aimant
quelqu'un, désirer qu'il vive; en le détestant, désirer qu'il meure,
c'est par conséquent désirer sa vie, et, en outre, désirer sa mort;
c'est là le trouble, l'erreur de l'esprit.

L'homme parfait ne recherche point les richesses; il a même du respect
pour les phénomènes extraordinaires[11].

11. _King-kong_, prince de _Thsi_, questionna KHOUNG-TSEU sur le
gouvernement.

KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Que le prince soit prince;
le ministre, ministre; le père, père; le fils, fils. [Le prince]
ajouta: Fort bien! c'est la vérité! si le prince n'est pas prince, si
le ministre n'est pas ministre, si le père n'est pas père, si le fils
n'est pas fils, quoique les revenus territoriaux soient abondants,
comment parviendrais-je à en jouir et à les consommer?

12. Le Philosophe dit: Celui qui avec la moitié d'une parole peut
terminer des différends, n'est-ce pas _Yeou_ (_Tseu-lou_)?

_Tseu-lou_ ne met pas l'intervalle d'une nuit dans l'exécution de ses
résolutions.

13. Le Philosophe dit: Je puis écouter des plaidoiries, et juger des
procès comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus nécessaire
de faire en sorte d'empêcher les procès[12]?

14. _Tseu-tchang_ fit une question sur le gouvernement. Le Philosophe
dit: Réfléchissez mûrement, ne vous lassez jamais de faire le bien et
de traiter les choses avec droiture.

15. Le Philosophe dit: Celui qui a des études très-étendues en
littérature se fait un devoir de se conformer aux rites; il peut même
prévenir les séditions.

16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur perfectionne ou développe
les bonnes qualités des autres hommes; il ne perfectionne pas ou ne
développe pas leurs mauvais penchants; l'homme vulgaire est l'opposé.

17. _Ki-kang-tseu_ questionna KHOUNG-TSEU sur le gouvernement.
KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Le gouvernement, c'est ce qui est
juste et droit. Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui oserait
ne pas être juste et droit?

18. _Ki-kang-tseu_ ayant une grande crainte des voleurs, questionna
KHOUNG-TSEU à leur sujet. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence:
Si vous ne désirez point le bien des autres, quand même vous les en
récompenseriez, vos sujets ne voleraient point.

19. _Ki-kang-tseu_ questionna de nouveau KHOUNG-TSEU sur la manière de
gouverner, en disant: Si je mets à mort ceux qui ne respectent aucune
loi, pour favoriser ceux qui observent les lois, qu'arrivera-t-il
de là? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Vous qui gouvernez les
affaires publiques, qu'avez-vous besoin d'employer les supplices? aimez
la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d'un homme supérieur
sont comme le vent; les vertus d'un homme vulgaire sont comme l'herbe;
l'herbe, lorsque le vent passe dessus, s'incline.

20. _Tseu-tchang_ demanda quel devait être un chef pour pouvoir être
appelé illustre [ou d'une vertu reconnue par tous les hommes]?

Le Philosophe répondit: Qu'appelez-vous illustration?

_Tseu-tchang_ répondit avec respect: Si l'on réside dans les provinces,
d'entendre bien parler de soi; si l'on réside dans sa famille,
d'entendre bien parler de soi.

Le Philosophe dit: Cela, c'est simplement une bonne renommée, et non de
l'illustration. L'illustration dont il s'agit consiste à posséder le
naturel, la droiture, et à chérir la justice; à examiner attentivement
les paroles des hommes, à considérer leur contenance, à soumettre sa
volonté à celle des autres hommes. [De cette manière] si l'on réside
dans les provinces, on est certainement illustre; si l'on réside dans
sa famille, on est certainement illustre.

Cette renommée, dont il s'agit, consiste quelquefois à ne prendre que
l'apparence de la vertu de l'humanité, et de s'en éloigner dans ses
actions. En demeurant dans cette voie, on n'éprouve aucun doute; si
l'on réside dans les provinces, on entendra bien parler de soi; si l'on
réside dans sa famille, on entendra bien parler de soi.

21. _Fan-tchi_ ayant suivi le Philosophe dans la partie inférieure du
lieu sacré où l'on faisait les sacrifices au ciel pour demander la
pluie [_Wou-yu_] dit: Permettez-moi que j'ose vous demander ce qu'il
faut faire pour accumuler des vertus, se corriger de ses défauts, et
discerner les erreurs de l'esprit[13]?

Le Philosophe dit: Oh! c'est là une grande et belle question!

Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire
[pour acquérir la vertu], et ne mettre qu'au second rang le fruit que
l'on en obtient; n'est-ce pas là accumuler des vertus? combattre ses
défauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les défauts ou
les mauvais penchants des autres, n'est-ce pas là se corriger de ses
défauts? par un ressentiment ou une colère d'un seul matin perdre son
corps, pour que le malheur atteigne ses parents, n'est-ce pas là un
trouble de l'esprit?

22. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
Philosophe dit: Aimer les hommes.--Il demanda ce que c'était que la
science. Le Philosophe dit: Connaître les hommes. _Fan-tchi_ ne pénétra
pas le sens de ces réponses.

Le Philosophe dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits,
et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les
pervers justes et droits.

_Fan-tchi_, en s'en retournaut, rencontra _Tseu-hia_, et lui dit: Je
viens de faire une visite à notre maître, et je l'ai questionné sur
la science. Le maître m'a dit: Elever aux honneurs les hommes justes
et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi,
rendre les pervers justes et droits. Qu'a-t-il voulu dire?

_Tseu-hia_ dit: O que ces paroles sont fertiles en applications!

_Chun_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et éleva aux
plus grands honneurs _Kao-yao_; ceux qui étaient vicieux et pervers,
il les tint éloignés. _Chang_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi
la foule, et éleva aux plus grands honneurs _Y-yn_; ceux qui étaient
vicieux et pervers, il les tint éloignés.

23. _Tseu-koung_ demanda comment il fallait se comporter dans ses
relations avec ses amis? Le Philosophe dit: Avertissez avec droiture
de cœur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne
pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne vous déshonorez pas vous-même.

24. _Thsêng-tseu_ dit: L'homme supérieur emploie son éducation [ou
ses talents acquis par l'étude] à rassembler des amis, et ses amis à
l'aider dans la pratique de l'humanité.


[11] Plusieurs commentateurs chinois regardent cette phrase comme
défectueuse ou interpolée.

[12] Ce paragraphe se trouve déjà dans le _Ta-hio_, chap. IV, §1.

[13] Voyez l'_Article_ 10 de ce même chapitre.



CHAPITRE XIII,

COMPOSÉ DE 30 ARTICLES.


1. _Tseu-lou_ fit une question sur la manière de bien gouverner.
Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre
personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de
votre propre personne, l'exemple des labeurs[14].

--Je vous prie d'ajouter quelque chose à ces instructions.--Ne vous
lassez jamais d'agir ainsi.

2. _Tchoung-koung_, exerçant les fonctions de ministre de _Ki-chi_,
fit uue question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe
dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour
diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre
administration; pardonnez les fautes légères; élevez les hommes de
vertus et de talents aux dignités publiques. [_Tchoung-koung_] ajouta:
Comment connaître les hommes de vertus et de talents afin de les élever
aux dignités? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignités ceux que vous
connaissez être tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que
les autres hommes les négligeront?

3. _Tseu-lou_ dit: Supposons que le prince de l'Etat de _Meï_ vous
désire, maître, pour diriger les affaires publiques; à quoi vous
appliqueriez-vous d'abord de préférence?

Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas à rendre correctes les
dénominations mêmes des personnes et des choses?

_Tseu-lou_ dit: Est-ce véritablement cela? Maître, vous vous écartez de
la question. A quoi bon cette rectification?

Le Philosophe dit: Vous êtes bien simple, _Yeou!_ L'homme supérieur,
dans ce qu'il ne connaît pas bien, éprouve une sorte d'hésitation et
d'embarras.

Si les dénominations ne sont pas exactes, correctes, alors les
instructions qui les concernent n'y répondent pas comme il convient;
les instructions ne répondant pas aux dénominations des personnes
et des choses, alors les affaires ne peuvent être traitées comme il
convient.

Les affaires n'étant pas traitées comme il convient, alors les rites
et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'étant
pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur
but d'équité et de justice; les peines et les supplices n'atteignant
pas leur but d'équité et de justice, alors le peuple ne sait où poser
sûrement ses pieds et tendre ses mains.

C'est pourquoi l'homme supérieur, dans les noms qu'il donne, doit
toujours faire en sorte que ses instructions y répondent exactement;
les instructions étant telles, elles devront être facilement exécutées.
L'homme supérieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidéré ou
futile.

4. _Fan-tchi_ pria son maître de l'instruire dans l'agriculture. Le
Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur.
Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il répondit: Je
n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier.

_Fan-tchi_ étant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce
_Fan-siu!_

Si ceux qui occupent les rangs supérieurs dans la société aiment à
observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter;
si les supérieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le
peuple n'osera pas ne pas être soumis; si les supérieurs chérissent la
sincérité et la fidélité, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer
ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des
quatre régions, portant sur leurs épaules leurs enfants enveloppés de
langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de
pareilles choses], à quoi bon s'occuper d'agriculture?

5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris à réciter les trois cents
odes du _Livre des Vers_, s'il reçoit un traitement pour exercer des
fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir;
ou s'il est envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions du monde,
sans pouvoir par lui-même accomplir convenablement sa mission; quand
même il aurait encore lu davantage, à quoi cela servirait-il?

6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres
ou qui les gouverne est dirigée d'après la droiture et l'équité,
il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa
personne n'est pas dirigée par la droiture et l'équité, quand même il
ordonnerait le bien, il ne serait pas obéi.

7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de _Lou_ et de _Wëi_
sont frères.

8. Le Philosophe disait de _Kong-tseu-king_, grand de l'Etat de _Weï_,
qu'il s'était parfaitement bien comporté dans sa famille. Quand
il commença à posséder quelque chose, il disait: J'aurai un jour
davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il
eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait.

9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de _Wëi, Yan-yeou_
conduisit son char.

Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]!

_Yan-yeou_ dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il à
faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le
disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il
faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire.

10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux
affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais
déjà réformer quelques abus; dans trois années, la réformation serait
complète.

11. Le Philosophe dit: «Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un
Etat pendant sept années, ils pourraient dompter les hommes cruels [les
convertir au bien] et supprimer les supplices.» Qu'elles sont parfaites
ces paroles [des anciens sages]!

12. Le Philosophe dit: Si je possédais le mandat de la royauté, il ne
me faudrait pas plus d'une génération[15] pour faire régner partout la
vertu de l'humanité.

13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un règle sa personne selon
les principes de l'équité et de la droiture, quelle difficulté
éprouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne règle pas
sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, comment
pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes?

14. _Yan-yeou_ étant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi
si tard? [Le disciple] lui répondit respectueusement: Nous avons eu à
traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit:
C'étaient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se fût agi
des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en
fonctions, je suis encore appelé à en prendre connaissance.

15. _Ting-kong_ (prince de _Lou_) demanda s'il y avait un mot qui eût
la puissance de faire prospérer un Etat. KHOUNG-TSEU lui répondit avec
déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant
approcher de cette concision désirée.

Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Faire son devoir comme
prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].»

Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose
difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de
faire prospérer un Etat?

[Le même prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre
un Etat? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un seul mot ne peut
avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision
désirée. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Je ne vois pas
qu'un prince ait plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses paroles
ne trouvent point de contradicteurs.» Qu'il fasse le bien, et qu'on ne
s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet très-bien? qu'il fasse le mal, et
que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver
la cause de la ruine d'un État?

16. _Ye-koung_ demanda ce que c'était que le bon gouvernement.

Le Philosophe dit: Rendez satisfaits et contents ceux qui sont près de
vous, et ceux qui sont éloignés accourront d'eux-mêmes.

17. _Tseu-hia_, étant gouverneur de _Kiu-fou_ (ville de l'Etat de
_Lou_), demanda ce que c'était que le bon gouvernement. Le Philosophe
dit: Ne désirez pas aller trop vite dans l'expédition des affaires,
et n'ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous désirez
expédier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas
bien; si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les
grandes affaires ne se termineront pas convenablement.

18. _Ye-kong_, s'entretenant avec KHOUNG-TSEU, dit: Dans mon village,
il y a un homme d'une droiture et d'une sincérité parfaites; son père
ayant volé un mouton, le fils porta témoignage contre lui.

KHOUNG-TSEU dit: Les hommes sincères et droits de mon lieu natal
diffèrent beaucoup de celui-là: le père cache les fautes de son fils,
le fils cache les fautes de son père. La droiture et la sincérité
existent dans cette conduite.

10. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que la vertu de l'humanité. Le
Philosophe répondit: Dans la vie privée, ayez toujours une tenue grave
et digne; dans le maniement des affaires, soyez toujours attentif et
vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit
et fidèle à vos engagements. Quand même vous iriez parmi les barbares
des deux extrémités de l'empire, vous ne devez point négliger ces
principes.

20. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: A quelles conditions
un homme peut-il être appelé lettré du premier ordre (_ssè_), ou homme
d'État? Le Philosophe dit: Celui qui, dans ses actions et dans sa
personne, a toujours le sentiment de la honte du mal; qui, envoyé comme
ambassadeur dans les quatre régions, ne déshonore pas le mandat de son
prince; celui-là peut être appelé lettré du premier ordre ou homme
d'État.

[_Tseu-koung_] ajouta: Permettez-moi de vous demander quel est celui
qui vient après? [Le Philosophe] dit: Celui dont les parents et les
proches vantent la piété filiale, et dont les compagnons de jeunesse
célèbrent la déférence fraternelle.

Il ajouta encore: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui
vient ensuite? [Le Philosophe] dit: Celui qui est toujours sincère dans
ses paroles, ferme et persévérant dans ses entreprises; quand même il
aurait la dureté de la pierre, qu'il serait un homme vulgaire, il peut
cependant être considéré comme celui qui suit immédiatement.

Il poursuivit ainsi: Ceux qui sont de nos jours à la tête de
l'administration publique, quels hommes sont-ils?

Le Philosophe dit: Hélas! ce sont des hommes de la même capacité que le
boisseau nommé _téou_ et la mesure nommée _chao_. Comment seraient-ils
dignes d'être comptés?

21. Le Philosophe dit: Je ne puis trouver des hommes qui marchent dans
la voie droite, pour leur communiquer la doctrine; me faudra-t-il
recourir à des hommes qui aient les projets élevés et hardis, mais qui
manquent de résolution pour exécuter, ou, à défaut de science, doués
d'un caractère persévérant et ferme? Les hommes aux projets élevés et
hardis, mais qui manquent de résolution pour exécuter, en avançant
dans la voie droite, prennent, pour exemple à suivre, les actions
extraordinaires des grands hommes; les hommes qui n'ont qu'un caractère
persévérant et ferme s'abstiennent au moins de pratiquer ce qui dépasse
leur raison.

22. Le Philosophe dit: Les hommes des provinces méridionales ont un
proverbe ainsi conçu: «Un homme qui n'a point de persévérance n'est
capable ni d'exercer l'art de la divination, ni celui de la médecine.»
Ce proverbe est parfaitement juste.

«Celui qui ne persévère pas dans sa vertu éprouvera quelque honte.»
[_Y-king_.]

Le Philosophe dit: Celui qui ne pénètre pas le sens de ces paroles
n'est propre à rien.

23. L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois
agir absolument de même.

L'homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s'accorder
avec eux.

24. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Si tous les hommes de
son village chérissent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe
dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement équitable.--Si
tous les hommes de son village haïssent quelqu'un, qu'en faut-il
penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un
jugement équitable. Ce serait, bien différent si les hommes vertueux
d'entre les habitants de ce village le chérissaient, et si les hommes
vicieux de ce même village le haïssaient.

25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est facilement servi, mais
difficilement satisfait. Si on tâche de lui déplaire par des moyens
contraires à la droite raison, il n'est point satisfait. Dans l'emploi
qu'il fait des hommes, il mesure leur capacité [il les emploie selon
leur capacité]. L'homme vulgaire est difficilement servi et facilement
satisfait. Si on tâche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens
contraires à la raison, il est également satisfait. Dans l'emploi qu'il
fait des hommes il ne cherche que son avantage personnel.

26. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, s'il se trouve dans une haute
position, ne montre point de faste et d'orgueil; l'homme vulgaire
montre du faste et de l'orgueil, sans être dans une position élevée.

27. Le Philosophe dit: L'homme qui est ferme, patient, simple et
naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l'humanité.

28. _Tseu-lou_ fit une question en ces termes: A quelles conditions un
homme peut-il être appelé lettré du premier ordre, ou homme d'État? Le
Philosophe dit: Rechercher le vrai avec sincérité, exposer le résultat
de ses recherches ou de ses informations avec la même sincérité;
avoir toujours un air affable et prévenant: voilà ce que l'on peut
appeler les conditions d'un lettré de premier ordre. Les amis et les
connaissances doivent être traités avec sincérité et franchise; les
frères, avec affabilité et prévenance.

29. Le Philosophe dit: Si un homme vertueux instruisait le peuple
pendant sept ans, il pourrait le rendre habile dans l'art militaire.

30. Le Philosophe dit: Employer à l'armée des populations non
instruites dans l'art militaire, c'est les livrer à leur propre perte.


[14] Ces deux maximes sont exprimées dans le texte par quatre
caractères: _sian-tchi, lâo-tchî_; PRÆEAS EO, LABORES EO.

[15] Un laps de temps de trente années. (TCHOU-HI.)

[16] Wêï kiùn, nân; wêï tchin, pòu ì: _agere principem, difficile;
agere ministrum, non facile._



CHAPITRE XIV,

COMPOSÉ DE 47 ARTICLES.


1. _Hien_[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit:
Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison,
recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les
principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est
là de la honte.

2.--Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses
ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être
considéré comme la vertu de l'humanité?

Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme
la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas.

3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de
sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré.

4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la
droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et
dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite
raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec
mesure et précaution.

5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de
s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement
ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué
de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui
est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de
l'humanité.

6. _Nan-koung-kouo_ questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: _Y_ savait
parfaitement tirer de l'arc; _Ngao_ savait parfaitement conduire
un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne
trouvèrent-ils pas la mort? _Yu_ et _Tsie_ labouraient la terre de leur
propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne
répondit point. _Nan-koung-kouo_ sortit. Le Philosophe dit: C'est un
homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser
la vertu!

7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas
doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme
sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité.

8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien
châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas
faire des remontrances?

9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission
officielle, _Pi-chin_ en traçait le plan et les esquissait; _Chi-chou_
les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens;
l'ambassadeur chargé de remplir la mission, _Tseu-yu_, corrigeait le
tout; _Tseu-tchan_, de _Thoung-li_, y ajoutait les divers ornements du
style.

10. Quelqu'un demanda quel était _Tseu-tchan?_ Le Philosophe dit:
C'était un homme bienfaisant.

On demanda aussi quel était _Tseu-si?_ [Le Philosophe] dit: Celui-là?
celui-là? [cette question est déplacée].

On demanda quel était _Kouan-tchoung?_ Il dit: C'est un homme
qui avait enlevé à _Pe-chi_[20] un fief de trois cents familles.
[Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa
échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou
d'indignation.

11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver
aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne
pas s'en enorgueillir.

12. Le Philosophe dit: _Meng-kong-tcho_ (grand fonctionnaire du
royaume de _Lou_) est très-propre à être le premier intendant des
familles _Tchao_ et _Weï_[21]; mais il n'est pas capable d'être grand
fonctionnaire des petits États de _Ting_ et de _Sie_.

13. _Tseu-lou_ demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le
Philosophe répondit: S'il réunit la science de _Wou-tchoung_[22], la
modération de _Kong-tcho_[22b], la force virile de _Tchouang-tseu_ de
Pian[23], l'habileté dans les arts de _Jen-khieou_; si, outre cela, il
est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut
être considéré comme un homme accompli.

Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel
qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense
à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il
s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours
d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli.

14. Le Philosophe questionna _Kong-ming_, surnommé _Kia_[24], sur
_Kong-tcho-wen-tseu_[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que
votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?

_Kong-ming-kia_ répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont
trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les
autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne
fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce
qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir.
Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter
ainsi!

15. Le Philosophe dit: _Tsang-wou-tchoung_ cherchait à obtenir du
prince de _Lou_ que sa postérité eût toujours la terre de _Fang_ en
sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son
prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles.

16. Le Philosophe dit: _Wen-kong_, prince de _Tçin_, était un fourbe
sans droiture; _Wan-kong_, prince de _Thsi_, était un homme droit sans
fourberie.

17. _Tseu-lou_ dit: _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü_ mourut
avec lui; _Kouan-tchoung_ ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a
manqué de la vertu de l'humanité?

Le Philosophe dit: _Wan-kong_ réunit et pacifia tous les grands de
l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à
l'habileté de _Kouan-tchoung_: quel est celui dont l'humanité peut
égaler la sienne!

18. _Tseu-koung_ dit: _Kouan-tchoung_ n'était pas dénué de la vertu de
l'humanité. Lorsque _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou_, [_Kouan-tchoung_,
son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses
entreprises.

Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ aida _Wan-kong_ à soumettre les
grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans
l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de
son administration. Sans _Kouan-tchoung_ j'aurais les cheveux rasés,
et ma robe suspendue en nœuds à mon côté gauche [selon la coutume des
barbares][26].

Pourquoi [_Kouan-tchoung_], comme un homme ou une femme vulgaire,
aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant
ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir
dans la mémoire des hommes[27]!

19. L'intendant de _Kong-tcho-wen-tseu_, étant devenu ministre par le
choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la
cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était
digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme _paré
des ornements de l'éducation_ (wen).

20. Le Philosophe ayant dit que _Ling-kong_, prince de _Weï_, était
sans principes, _Khang-tseu_ observa que s'il en était ainsi, pourquoi
n'avait-il pas été privé de sa dignité?

KHOUNG-TSEU dit: _Tchoung-cho-yu_ préside à la réception des hôles et
des étrangers; _Chou-to_ préside aux cérémonies du temple des ancêtres;
_Wang-sun-kia_ préside aux affaires militaires: cela étant ainsi,
pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité?

21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue
met difficilement ses paroles en pratique.

22. _Tchin-tching-tseu_ (grand de l'État de _Thsi_) mit à mort
_Kien-kong_ (prince de _Thsi_).

KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de
_Lou_), où il annonça l'événement à _Ngai-kong_ (prince de _Lou_) en
ces termes: _Tchin-heng_ a tué son prince, je viens demander qu'il soit
puni.

Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires.

KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands
dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire
connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands
dignitaires qu'il faut exposer le fait.

Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que
cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche
immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me
dispenser de vous faire connaître le fait.

23. _Tseu-lou_ demanda comment il fallait servir le prince. Le
Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion.

24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement
en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend
continuellement dans l'ignorance et le vice.

25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à
l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à
l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des
autres][28].

26. _Kieou-pe-yu_ (grand dignitaire de l'État de _Weï_) envoya un homme
à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir
l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que
fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire
diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout.
L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne
envoyé!

27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses
fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger.

28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il
ne sort pas de ses fonctions.» (_Y-King_.)

29. Le Philosophe dit: L'homme supérieur rougit de la crainte que ses
paroles ne dépassent ses actions.

30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de
l'homme supérieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore
pu complètement atteindre: la _vertu de l'humanité_, qui dissipe les
tristesses; la _science_, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le
_courage viril_, qui dissipe les craintes.

_Tseu-koung_ dit: Notre maître parle de lui-même avec trop d'humilité.

31. _Tseu-koung_ s'occupait à comparer entre eux les hommes des
diverses contrées. Le Philosophe dit: _Sse_, vous êtes sans doute
un sage très-éclairé; quant à moi, je n'ai pas assez de loisir pour
m'occuper de ces choses.

32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent
point; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n'avez pas encore pu
mériter d'être connu.

33. Le Philosophe dit: Ne pas se révolter d'être trompé par les hommes,
ne pas se prémunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a
prévu d'avance, n'est-ce pas là être sage?

34. _Weï-seng_, surnommé _Mèou_, s'adressant à KHOUNG-TSEU, lui dit:
KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi êtes-vous toujours par voies
et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu
trop à en parler?

KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop à persuader par
la parole; mais je hais l'obstination à s'attacher à une idée fixe.

35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nommé _Ki_, on ne
loue pas en lui la force, mais les qualités supérieures.

36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour
injures[29]?

Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les
bienfaits mêmes?

Il faut payer par l'équité la haine et les injures, et les bienfaits
par des bienfaits.

37. Le Philosophe dit: Je ne suis connu de personne.

_Tseu-koung_ dit: Comment se fait-il que personne ne vous connaisse?
Le Philosophe dit: Je n'en veux pas au ciel, je n'en accuse pas les
hommes. Humble et simple étudiant, je suis arrivé par moi-même à
pénétrer les choses. Si quelqu'un me connaît, c'est le ciel!

38. _Kong-pe-liao_ calomniait _Tseu-lou_ près de _Ki-sun. Tseu-fou,
king-pe_ (grand de l'État de _Lou_) en informa le Philosophe en ces
termes: Son supérieur [_Ki-sun_] a certainement une pensée de doute
d'après le rapport de _Kong-pe-liao_. Je suis assez fort pour châtier
[le calomniateur], et exposer son cadavre dans la cour du marché.

Le Philosophe dit: Si la voie de la droite raison doit être suivie,
c'est le décret du ciel; si la voie de la droite raison doit
être abandonnée, c'est le décret du ciel. Comment _Kong-pe-liao_
arrêterait-il les décrets du ciel?

39. Le Philosophe dit: Les sages fuient le siècle.

Ceux qui les suivent immédiatement fuient leur patrie.

Ceux qui suivent immédiatement ces derniers fuient les plaisirs.

Ceux qui viennent après fuient les paroles trompeuses.

40. Le Philosophe dit: Ceux qui ont agi ainsi sont au nombre de sept.

41. _Tseu-lou_ passa la nuit à _Chi-men_. Le gardien de la porte
lui dit: D'où venez-vous? _Tseu-lou_ lui dit: Je viens de près de
KHOUNG-TSEU. Le gardien ajouta: Il doit savoir sans doute qu'il ne peut
pas faire prévaloir ses doctrines, et cependant il s'applique toujours
activement à les propager.

42. Le Philosophe étant un jour occupé à jouer de son instrument de
pierre nommé _king_, dans l'État de _Weï_, un homme, portant un panier
sur ses épaules, vint à passer devant la porte de KHOUNG-TSEU, et
s'écria: Oh! qu'il a de cœur celui qui joue ainsi du _king!_

Après un instant de silence, il ajouta: O les hommes vils! quelle
harmonie! _king! king!_ personne ne sait l'apprécier. Il a cessé de
jouer; c'est fini.

«Si l'eau est profonde, alors ils la passent sans relever leur robe;

Si elle n'est pas profonde, alors ils la relèvent[30].»

Le Philosophe dit: Pour celui qui est persévérant et ferme, il n'est
rien de difficile.

43. _Tseu-tchang_ dit: Le _Chou-king_ rapporte que _Kao-tsoung_ passa
dans le _Lyang-yn_[31] trois années sans parler; quel est le sens de ce
passage?

Le Philosophe dit: Pourquoi citer seulement _Kao-tsoung?_ Tous les
hommes de l'antiquité agissaient ainsi. Lorsque le prince avait
cessé de vivre, tous les magistrats ou fonctionnaires publics qui
continuaient leurs fonctions recevaient du premier ministre leurs
instructions pendant trois années.

44. Le Philosophe dit: Si celui qui occupe le premier rang dans l'État
aime à se conformer aux rites, alors le peuple se laisse facilement
gouverner.

45. _Tseu-lou_ demanda ce qu'était l'homme supérieur. Le Philosophe
répondit: Il s'efforce constamment d'améliorer sa personne pour
s'attirer le respect.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore
constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la
tranquillité.--C'est là tout ce qu'il fait?--Il améliore constamment
sa personne pour rendre heureuses toutes les populations. Il améliore
constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations:
_Yao_ et _Chun_ eux-mêmes agirent ainsi.

46. _Youan-jang_ (un ancien ami du Philosophe), plus âgé que lui,
était assis sur le chemin les jambes croisées. Le Philosophe lui dit:
Étant enfant, n'avoir pas eu de déférence fraternelle; dans l'âge mûr,
n'avoir rien fait de louable; parvenu à la vieillesse, ne pas mourir:
c'est être un vaurien. Et il lui frappa les jambes avec son bâton [pour
le faire relever].

47. Un jeune homme du village de _Kiouë-thang_ était chargé par le
Philosophe de recevoir les personnes qui le visitaient. Quelqu'un lui
demanda s'il avait fait de grands progrès dans l'étude.

Le Philosophe dit: J'ai vu ce jeune homme s'asseoir sur le siège[32];
je l'ai vu marchant de pair avec ses maîtres[33]; je ne cherche pas à
lui faire faire des progrès dans l'étude, je désire seulement qu'il
devienne un homme distingué.


[17] Petit nom de _Youan-sse_.

[18] Pour des fonctions que l'on ne remplit pas, ou que l'on n'a pas
besoin de remplir.

«L'État étant bien gouverné, ne pas remplir activement ses fonctions;
l'État étant mal gouverné, ne pas avoir le courage d'être seul
vertueux, et cependant savoir consommer ses émoluments; dans l'un et
l'autre cas on doit éprouver de la honte.» (TCHOU-HI)

[19] «Qui aime bien, châtie bien,» dit aussi un proverbe français.

[20] Grand de l'État de _Thsi_.

[21] Familles de l'État de _Tçin_, ayant le rang de _king_, donné aux
premiers dignitaires.

[22] Grand fonctionnaire de _Lou_.

[23] Grand fonctionnaire de la ville de _Pian_, dans l'État de _Lou_.

[24] De l'État de _Weï_.

[25] Grand dignitaire de l'État de _Weï_.

[26] _Commentaire_.

[27] Ces paroles éloquentes du philosophe chinois sont une admirable
leçon pour ceux qui placent la loi du devoir dans de vaines et stériles
doctrines. Oh! sans doute il vaut cent fois mieux consacrer sa vie au
service de son pays, au bonheur de l'humanité tout entière, que de la
jeter en holocauste à une vaine poussière! Si, comme le dit le grand
philosophe que nous traduisons, _Kouan-tchoung_ s'était suicidé, comme
des esprits étroits l'auraient voulu, pour ne pas survivre à la défaite
et à la mort du prince dont il était le ministre, il n'aurait pas
accompli les grandes réformes populaires qu'il accomplit, et, par suite
de l'état de barbarie où serait tombée la Chine, KHOUNG-TSEU n'aurait
été lui-même qu'un barbare!

[28] _Commentaire_.

[29] Voyez _l'Évangile_ et le _Koran_. L'_Évangile_ dit qu'il faut
rendre le bien pour le mal; le _Koran_, qu'il faut rendre le mal pour
le mal. Le précepte du Philosophe chinois nous parait moins sublime que
celui de Jésus, mais peut-être plus conforme aux lois équitables de
la nature humaine. _Tchou-hi_, sur cette phrase, renvoie au livre de
_Lao-tseu_, où le caractère _té_, ordinairement _vertu_, est expliqué
par _Ngan-hoeï, bienfaisant, bienfaits_.

[30] Citation du _Livre des Vers. Weï-foung_, ode _Pao-yéou-kou._


[31] Demeure pour passer les années de deuil.

[32] Au lieu de se tenir à un angle de l'appartement, comme il
convenait à un jeune homme.

[33] Au lieu de marcher à leur suite.



CHAPITRE XV,

COMPOSÉ DE 41 ARTICLES.


1. _Ling-kong_, prince de _Weï_, questionna KHOUNG-TSEU sur l'art
militaire. KHOUNG-TSEU lui répondit avec déférence: Si vous
m'interrogiez sur les affaires des cérémonies et des sacrifices, je
pourrais vous répondre en connaissance de cause. Quant aux affaires
de l'art militaire, je ne les ai pas étudiées. Le lendemain matin il
partit.

Étant arrivé dans l'État de _Tching_, les vivres lui manquèrent
complètement. Les disciples qui le suivaient tombaient de faiblesse,
sans pouvoir se relever.

_Tseu-lou_, manifestant son mécontentement, dit: Les hommes supérieurs
éprouvent donc aussi les besoins de la faim? Le Philosophe dit: L'homme
supérieur est plus fort que le besoin; l'homme vulgaire, dans le
besoin, se laisse aller à la défaillance.

2. Le Philosophe dit: _Sse_, ne pensez-vous pas que j'ai beaucoup
appris, et que j'ai retenu tout cela dans ma mémoire?

[Le disciple] répondit avec respect: Assurément; n'en est-il pas ainsi?

Il n'en est pas ainsi; je ramène tout à un seul principe.

3. Le Philosophe dit: _Yeou_ [petit nom de _Tseu-lou_], ceux qui
connaissent la vertu sont bien rares!

4. Le Philosophe dit: Celui qui sans agir gouvernait l'État, n'était-ce
pas _Chun?_ comment faisait-il? Offrant toujours dans sa personne
l'aspect vénérable de la vertu, il n'avait qu'à se tenir la face
tournée vers le midi, et cela suffisait.

5. _Tseu-tchang_ demanda comment il fallait se conduire dans la vie.

Le Philosophe dit: Que vos paroles soient sincères et fidèles; que vos
actions soient constamment honorables et dignes; quand même vous seriez
dans le pays des barbares du midi et du nord, votre conduite sera
exemplaire. Mais, si vos paroles ne sont pas sincères et fidèles, vos
actions constamment honorables et dignes, quand même vous seriez dans
une cité de deux mille familles, ou dans un hameau de vingt-cinq, que
penserait-on de votre conduite?

Lorsque vous êtes en repos, ayez toujours ces maximes sous les yeux;
lorsque vous voyagez sur un char, voyez-les inscrites sur le joug de
votre attelage. De cette manière, votre conduite sera exemplaire.

_Tseu-tchang_ écrivit ces maximes sur sa ceinture.

6. Le Philosophe dit: Oh! qu'il était droit et véridique
l'historiographe _Yu_ (grand dignitaire du royaume de _Weï_)! Lorsque
l'État était gouverné selon les principes de la raison, il allait droit
comme une flèche; lorsque l'État n'était pas gouverné par les principes
de la raison, il allait également droit comme une flèche.

_Khiu-pe-yu_ était un homme supérieur! Si l'État était gouverné par
les principes de la droite raison, alors il remplissait des fonctions
publiques; si l'État n'était pas gouverné par les principes de la
droite raison, alors il résignait ses fonctions et se retirait dans la
solitude.

7. Le Philosophe dit: Si vous devez vous entretenir avec un homme [sur
des sujets de morale], et que vous ne lui parliez pas, vous le perdez.
Si un homme n'est pas disposé à recevoir vos instructions morales, et
que vous les lui donniez, vous perdez vos paroles. L'homme sage et
éclairé ne perd pas les hommes [faute de les instruire]; il ne perd
également pas ses instructions.

8. Le Philosophe dit: Le lettré qui a les pensées grandes et élevées,
l'homme doué de la vertu de l'humanité, ne cherchent point à vivre pour
nuire à l'humanité; ils aimeraient mieux livrer leur personne à la mort
pour accomplir la vertu de l'humanité.

9. _Tseu-koung_ demanda en quoi consistait la pratique de l'humanité.
Le Philosophe dit: L'artisan qui veut bien exécuter son œuvre doit
commencer par bien aiguiser ses instruments. Lorsque vous habiterez
dans un État quelconque, fréquentez pour les imiter les sages d'entre
les grands fonctionnaires de cet État, et liez-vous d'amitié avec les
hommes humains et vertueux d'entre les lettrés.

10. _Yan-youan_ demanda comment il fallait gouverner un État.

Le Philosophe dit: Suivez la division des temps de la dynastie _Hia_.

Montez les chars de la dynastie _Yn_; portez les bonnets de la dynastie
_Tcheou_. Quant à la musique, adoptez les airs _chaô-woû_ [de _Chun_].

Rejetez les modulations de _Tching_; éloignez de vous les flatteurs.
Les modulations de _Tching_ sont licencieuses; les flatteurs sont
dangereux.

11. Le Philosophe dit: L'homme qui ne médite ou ne prévoit pas les
choses éloignées doit éprouver un chagrin prochain.

12. Le Philosophe dit: Hélas! je n'ai encore vu personne qui aimât la
vertu comme on aime la beauté corporelle[34].

13. Le Philosophe dit: _Tsang-wen-tchoung_ n'était-il pas un secret
accapareur d'emplois publics? Il connaissait la sagesse et les talents
de _Lieou-hia-hoeï_, et il ne voulut point qu'il put siéger avec lui à
la cour.

14. Le Philosophe dit: Soyez sévères envers vous-mêmes et indulgents
envers les autres, alors vous éloignerez de vous les ressentiments.

15. Le Philosophe dit: Si un homme ne dit point souvent en lui-même:
Comment ferai-je ceci? comment éviterai-je cela? comment, moi,
pourrais-je lui dire: Ne faites pas ceci, évitez cela? C'en est fait de
lui.

16. Le Philosophe dit: Quand une multitude de personnes se trouvent
ensemble pendant toute une journée, leurs paroles ne sont pas toutes
celles de l'équité et de la justice; elles aiment à ne s'occuper que de
choses vulgaires et pleines de ruses. Qu'il leur est difficile de faire
le bien!

17. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fait de l'équité et de la
justice la base de toutes ses actions; les rites forment la règle de
sa conduite; la déférence et la modestie le dirigent au dehors; la
sincérité et la fidélité lui servent d'accomplissements. N'est-ce pas
un homme supérieur?

18. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'afflige de son impuissance
[à faire tout le bien qu'il désire]; il ne s'afflige pas d'être ignoré
et méconnu des hommes.

19. Le Philosophe dit: L'homme supérieur regrette de voir sa vie
s'écouler sans laisser après lui des actions dignes d'éloges.

20. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne demande rien qu'à lui-même;
l'homme vulgaire et sans mérite demande tout aux autres.

21. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est ferme dans ses
résolutions, sans avoir de différends avec personne; il vit en paix
avec la foule, sans être de la foule.

22. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne donne pas de l'élévation
à un homme pour ses paroles; il ne rejette pas des paroles à cause de
l'homme qui les a prononcées.

23. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Y a-t-il un mot dans
la langue que l'on puisse se borner à pratiquer seul jusqu'à la fin de
l'existence? Le Philosophe dit: Il y a le mot _chou_[35], dont le sens
est: _Ce que l'on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le
faire aux autres_.

24. Le Philosophe dit: Dans mes relations avec les hommes, m'est-il
arrivé de blâmer quelqu'un, ou de le louer outre mesure? S'il se trouve
quelqu'un que j'aie loué outre mesure, il a pris à tâche de justifier
par la suite mes éloges.

Ces personnes [dont j'aurais exagéré les défauts ou les qualités]
pratiquent les lois d'équité et de droiture des trois dynasties; [quel
motif aurais-je eu de les en blâmer]?

25. Le Philosophe dit: J'ai presque vu le jour où l'historien de
l'empire laissait des lacunes dans ses récits [quand il n'était pas sûr
des faits]; où celui qui possédait un cheval le prêtait aux autres pour
le monter; maintenant ces mœurs sont perdues.

26. Le Philosophe dit: Les paroles artificieuses pervertissent la vertu
même; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets.

27. Le Philosophe dit: Que la foule déteste quelqu'un, vous devez
examiner attentivement avant de juger; que la foule se passionne pour
quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger.

28. Le Philosophe dit: L'homme peut agrandir la voie de la vertu; la
voie de la vertu ne peut pas agrandir l'homme.

29. Le Philosophe dit: Celui qui a une conduite vicieuse, et ne se
corrige pas, celui-là peut être appelé vicieux.

30. Le Philosophe dit: J'ai passé des journées entières sans
nourriture, et des nuits entières sans sommeil, pour me livrer à des
méditations, et cela sans utilité réelle; l'étude est bien préférable.

31. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite
voie; il ne s'occupe pas du boire et du manger. Si vous cultivez la
terre, la faim se trouve souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la
félicité se trouve dans le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne
s'inquiète que de ne pas atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas
de la pauvreté.

32. Le Philosophe dit: Si l'on a assez de connaissance pour atteindre
à la pratique de la raison, et que la vertu de l'humanité que l'on
possède ne suffise pas pour persévérer dans cette pratique; quoiqu'on y
parvienne, on finira nécessairement par l'abandonner.

Dans le cas où l'on aurait assez de connaissance pour atteindre à la
pratique de la raison, et où la vertu de l'humanité que l'on possède
suffirait pour persévérer dans cette pratique; si l'on n'a ni gravité
ni dignité, alors le peuple n'a aucune considération pour vous.

Enfin, quand même on aurait assez de connaissance pour atteindre à la
pratique de la raison, que la vertu de l'humanité que l'on possède
suffirait pour persévérer dans cette pratique, et que l'on y joindrait
la gravité et la dignité convenables; si l'on traite le peuple d'une
manière contraire aux rites, il n'y a pas encore là de vertu.

33. Le Philosophe dit: L'homme supérieur ne peut pas être connu et
apprécié convenablement dans les petites choses, parce qu'il est
capable d'en entreprendre de grandes. L'homme vulgaire, au contraire,
n'étant pas capable d'entreprendre de grandes choses, peut être connu
et apprécié dans les petites.

34, Le Philosophe dit: La vertu de l'humanité est plus salutaire aux
hommes que l'eau et le feu: j'ai vu des hommes mourir pour avoir foulé
l'eau et le feu; je n'en ai jamais vu mourir pour avoir foulé le
sentier de l'humanité.

35. Le Philosophe dit: Faites-vous un devoir de pratiquer la vertu
de l'humanité, et ne l'abandonnez pas même sur l'injonction de vos
instituteurs.

36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur se conduit toujours
conformément à la droiture et à la vérité, et il n'a pas d'obstination.

37. Le Philosophe dit: En servant un prince, ayez beaucoup de soin et
d'attention pour ses affaires, et faites peu de cas de ses émoluments.

38. Le Philosophe dit: Ayez des enseignements pour tout le monde, sans
distinction de classes ou de rangs.

39. Le Philosophe dit: Les principes de conduite étant différents, on
ne peut s'aider mutuellement par des conseils.

40. Le Philosophe dit: Si les expressions dont on se sert sont nettes
et intelligibles, cela suffit.

L'intendant de la musique, nommé _Mian_[36], vint un jour voir
(KHOUNG-TSEU). Arrivé au pied des degrés, le Philosophe lui dit: Voici
les degrés. Arrivé près des siéges, le Philosophe lui dit: Voici les
siéges. Et tous deux s'assirent. Le Philosophe l'informa alors qu'un
tel s'était assis là, un tel autre là. L'intendant de la musique,
_Mian_, étant parti, _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Ce
que vous avez dit à l'intendant est-il conforme aux principes?

41. Le Philosophe dit: Assurément; c'est là la manière d'aider et
d'assister les maîtres d'une science quelconque.


[34] Voyez la même pensée exprimée ci-devant.

[35] Voyez ce mot, et l'explication que nous en avons donnée dans notre
édition déjà citée du _Ta-hio, en chinois, en latin et en français_,
avec la traduction complète du commentaire de _Tchou-hi_, p. 66. Voyez
aussi la même maxime déjà plusieurs fois exprimée précédemment.

[36] Il était aveugle.



CHAPITRE XVI,

COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.


1. _Ki-chi_ était sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37].

_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent:
_Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_.

Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?

Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur
_Thoung-moung_[38].

En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire
de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des
grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à
subir une invasion?

_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous
ne le désirons pas.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien]
_Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre
devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un
homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne
le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?»

Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle
s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre
précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la
faute?

_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se
rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si
maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les
générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos
fils et nos petits-fils.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un
homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le
démentent.

J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui
sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux
qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se
plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent
leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent
se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde
qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui
est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas
pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause
de ruine ou de révolution.

Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations
éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu,
afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont
revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la
tranquillité.

Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne
ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne
pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé,
déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de
le protéger.

Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État.
Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la
source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans
le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille.

2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la
droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre
les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire
est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite
raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les
rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les
rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions
impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement
que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent
pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands
fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité
impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans
l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir
[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand
les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est
rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur
sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale.

3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la
demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires
publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant
quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des
trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis.

4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et
trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les
amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence,
sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout
extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses
flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence,
sont les amis nuisibles.

5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions
qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction
de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction
d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction
de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou
satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil,
la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la
bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.

6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les
aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y
avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler
lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans
avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est
appelé aveuglement.

7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont
il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le
sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme
corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que
l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la
maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur
force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et
les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et
les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit
éviter, c'est le désir d'amasser des richesses.

8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère:
il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère
les paroles des saints.

Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par
conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands
hommes, et ils se jouent des paroles des saints.

9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent
la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les
autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après
eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des
connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant
l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là
sont du dernier rang parmi les hommes.

10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la
vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense
à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et
son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans
sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la
dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité
et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours
du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans
la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à
obtenir, il pense à la justice.

11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait
l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau
bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes
tenir ce langage.

«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa
pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre
en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce
langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.

12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux.
Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune
vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne
_Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur
éloge.

N'est-ce pas cela que je disais?

13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en
ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?

Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est
presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans
la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le
_Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore
étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien
à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des
Vers_.

Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la
salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis
avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le
_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me
retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_.

Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria
tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la
connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du
_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait
son fils éloigné de lui.

14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même
de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_]
s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent
_épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes
des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents
Etats la nomment aussi _compagne du prince_.


[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)

[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)

[39] Ou de dix périodes de trente années.

[40] _Commentaire._



CHAPITRE XVII,

COMPOSÉ DE 26 ARTICLES.


1. _Yang-ho_ (intendant de la maison de _Ki-chi_) désira que
KHOUNG-TSEU lui fit une visite. KHOUNG-TSEU n'alla pas le voir.
L'intendant l'engagea de nouveau en lui envoyant un porc. KHOUNG-TSEU,
ayant choisi le moment où il était absent pour lui faire ses
compliments, le rencontra dans la rue.

[_Yang-ho_] aborda KHOUNG-TSEU en ces termes: Venez, j'ai à parler avec
vous. Il dit: Cacher soigneusement dans son sein des trésors précieux,
pendant que son pays est livré aux troubles et à la confusion, peut-on
appeler cela de l'humanité? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Aimer
à s'occuper des affaires publiques et toujours perdre les occasions de
le faire, peut-on appeler cela sagesse et prudence? [Le Philosophe]
dit: On ne le peut.--Les soleils et les lunes [les jours et les
mois] passent, s'écoulent rapidement. Les années ne sont pas à notre
disposition.--KHOUNG-TSEU dit: C'est bien, je me chargerai d'un emploi
public.

2. Le Philosophe dit: Par la nature, nous nous rapprochons beaucoup les
uns des autres; par l'éducation, nous devenons très-éloignés.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que les hommes d'un savoir et d'une
intelligence supérieurs qui ne changent point en vivant avec les hommes
de la plus basse ignorance, de l'esprit le plus lourd et le plus épais.

4. Le Philosophe s'étant rendu à _Wou-tching_ (petite ville de _Lou_),
il y entendit un concert de voix humaines mêlées aux sons d'un
instrument à cordes.

Le maître se prit à sourire légèrement, et dit: Quand on tue une poule,
pourquoi se servir d'un glaive qui sert à tuer les bœufs?

_Tseu-yeou_ répondit avec respect: Autrefois, moi _Yen_, j'ai entendu
dire à mon maître que si l'homme supérieur qui occupe un emploi élevé
dans le gouvernement étudie assidûment les principes de la droite
raison [les rites, la musique, etc.], alors par cela même il aime les
hommes et il en est aimé; et que si les hommes du peuple étudient
assidûment les principes de la droite raison, alors ils se laissent
facilement gouverner.

Le Philosophe dit: Mes chers disciples, les paroles de _Yen_ sont
justes. Dans ce que j'ai dit il y a quelques instants, je ne faisais
que plaisanter.

5. _Kong-chan, feï-jao_ (ministre de _Ki-chi_), ayant appris qu'une
révolte avait éclaté à _Pi_, en avertit le Philosophe, selon l'usage.
Le Philosophe désirait se rendre auprès de lui.

_Tseu-lou_, n'étant pas satisfait de cette démarche, dit: Ne vous y
rendez pas, rien ne vous y oblige; qu'avez-vous besoin d'aller voir la
famille de _Kong-chan?_

Le Philosophe dit: Puisque cet homme m'appelle, pourquoi n'aurait-il
aucun motif d'agir ainsi? S'il lui arrive de m'employer, je ferai du
royaume de _Lou_ un État de _Tcheou_ oriental[41].

6. _Tseu-tchang_ demanda à KHOUNG-TSEU ce que c'était que la vertu de
l'humanité. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui peut accomplir cinq choses dans
le monde est doué de la vertu de l'humanité. [_Tseu-tchang_] demanda
en suppliant quelles étaient ces cinq choses. [Le Philosophe] dit: Le
respect de soi-même et des autres, la générosité, la fidélité ou la
sincérité, l'application au bien, et la bienveillance pour tous.

Si vous observez dans toutes vos actions le respect de vous-même et
des autres, alors vous ne serez méprisé de personne; si vous êtes
généreux, alors vous obtiendrez l'affection du peuple; si vous êtes
sincère et fidèle, alors les hommes auront confiance en vous; si vous
êtes appliqué au bien, alors vous aurez des mérites; si vous êtes
bienveillant et miséricordieux, alors vous aurez tout ce qu'il faut
pour gouverner les hommes.

7. _Pi-hi_ (grand fonctionnaire de l'État de _Tçin_) demanda à voir
[KHOUNG-TSEU]. Le Philosophe désira se rendre à son invitation.

_Tseu-lou_ dit: Autrefois, moi _Yeou_, j'ai souvent entendu dire à
mon maître ces paroles: Si quelqu'un commet des actes vicieux de sa
propre personne, l'homme supérieur ne doit pas entrer dans sa demeure.
_Pi-hi_ s'est révolté contre _Tchoung-meou_[42]; d'après cela, comment
expliquer la visite de mon maître?

Le Philosophe dit: Oui, sans doute, j'ai tenu ces propos; mais ne
disais-je pas aussi: Les corps les plus durs ne s'usent-ils point
par le frottement? Ne disais-je pas encore: La blancheur inaltérable
ne devient-elle pas noire par son contact avec une couleur noire?
Pensez-vous que je suis un melon de saveur amère, qui n'est bon qu'à
être suspendu sans être mangé?

8. Le Philosophe dit: _Yeou_, avez-vous entendu parler des six maximes
et des six défauts qu'elles impliquent? [Le disciple] répondit avec
respect: Jamais.--Prenez place à côté de moi, je vais vous les
expliquer.

L'amour de l'humanité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut
l'ignorance ou la stupidité; l'amour de la science, sans l'amour de
l'étude, a pour défaut l'incertitude ou la perplexité; l'amour de la
sincérité et de la fidélité, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la
duperie; l'amour de la droiture, sans l'amour de l'étude, a pour défaut
une témérité inconsidérée; l'amour du courage viril, sans l'amour de
l'étude, a pour défaut l'insubordination; l'amour de la fermeté et de
la persévérance, sans l'amour de l'étude, a pour défaut la démence ou
l'attachement à une idée fixe.

9. Le Philosophe dit: Mes chers disciples, pourquoi n'étudiez-vous pas
le _Livre des Vers?_

Le _Livre des Vers_ est propre à élever les sentiments et les idées;

Il est propre à former le jugement par la contemplation des choses;

Il est propre à réunir les hommes dans une mutuelle harmonie;

Il est propre à exciter des regrets sans ressentiments.

[On y trouve enseigné] que lorsqu'on est près de ses parents, on doit
les servir, et que lorsqu'on en est éloigné, on doit servir le prince.

On s'y instruit très au long des noms d'arbres, de plantes, de bêtes
sauvages et d'oiseaux.

10. Le Philosophe interpella _Pé-yu_ (son fils), en disant: Vous
exercez-vous dans l'étude du _Tcheou-nan_ et du _Tchao-nan_ [les deux
premiers chapitres du _Livre des Vers_]? Les hommes qui n'étudient pas
le _Tcheou-nan_ et le _Tchao-nan_ sont comme s'ils se tenaient debout
le visage tourné vers la muraille.

11. Le Philosophe dit: On cite à chaque instant les _Rites!_ les
_Rites!_ Les pierres précieuses et les habits de cérémonies ne
sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue les _rites_? On cite
à chaque instant la _Musique!_ la _Musique!_ Les clochettes et les
tambours ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue la _musique?_

12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extérieurement un air grave et
austère, lorsqu'ils sont intérieurement légers et pusillanimes, sont à
comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent à des larrons
qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols.

13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des
villageois sont des voleurs de vertus.

14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique écoutent une
affaire et la discutent font un abandon de la vertu.

15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects
pourraient-ils servir le prince?

Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont déjà tourmentés de
la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont
tourmentés de la crainte de les perdre.

Dès l'instant qu'ils sont tourmentés de la crainte de perdre leurs
emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables.

16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, les peuples avaient trois
travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont
perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et
dédaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modérée
sur les grandes choses et très-ardente sur les petites.

La gravité et l'austérité des anciens étaient modérées sans
extravagance; la gravité et l'austérité des hommes de nos jours est
irascible, extravagante. La grossière ignorance des anciens était
droite et sincère; la grossière ignorance des hommes de nos jours n'est
que fourberie, et voilà tout.

17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et
fleuries, aux manières engageantes, sont rarement doués de la vertu de
l'humanité.

18. Le Philosophe dit: Je déteste la couleur violette [couleur
intermédiaire], qui dérobe aux regards la véritable couleur de pourpre.
Je déteste les sons musicaux de _Tching_, qui portent le trouble et la
confusion dans la véritable musique. Je déteste les langues aiguës [ou
calomniatrices], qui bouleversent les États et les familles.

19. Le Philosophe dit: Je désire ne pas passer mon temps à parler.

_Tseu-koung_ dit: Si notre maître ne parle pas, alors comment ses
disciples transmettront-ils ses paroles à la postérité?

Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons
suivent leur cours; tous les êtres de la nature reçoivent tour à tour
l'existence. Comment le ciel parle-t-il?

20. _Jou-pei_[43] désirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur
son indisposition; mais aussitôt que le porteur du message fut sorti de
la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit à chanter, dans le
dessein de se faire entendre.

21. _Tsaï-ngo_ demanda si, au lieu de trois années de deuil après la
mort des parents, une révolution de douze lunes [ou une année] ne
suffirait pas.

Si l'homme supérieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant
trois années, ces rites tomberaient certainement en désuétude; si
pendant trois années il ne cultivait pas la musique, la musique
certainement périrait.

Quand les anciens fruits sont parvenus à leur maturité, de nouveaux
fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant
les bois qui le donnent[44]. Une révolution de douze lunes peut suffire
pour toutes ces choses.

Le Philosophe dit: Si l'on se bornait à se nourrir du plus beau riz,
et à se vêtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et
tranquille?--Je serais satisfait et tranquille.

Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manière d'agir,
alors pratiquez-la.

Mais cet homme supérieur [dont vous avez parlé], tant qu'il sera dans
le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets
les plus recherchés qui lui seront offerts; il ne trouvera point de
plaisir à entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans
les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous
proposez; il ne réduira pas ses trois années de deuil à une révolution
de douze lunes]. Maintenant, si vous êtes satisfait de cette réduction,
pratiquez-la.

_Tsaï-ngo_ étant sorti, le Philosophe dit: _Yu_ (petit nom de
_Tsaï-ngo_) n'est pas doué de la vertu de l'humanité. Lorsque l'enfant
a atteint sa troisième année d'âge, il est sevré du sein de ses père et
mère; alors suivent trois années de deuil pour les parents; ce deuil
est en usage dans tout l'empire; _Yu_ n'a-t-il pas eu ces trois années
d'affection publique de la part de ses père et mère?

22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant
toute la journée, sans employer leur intelligence à quelque objet digne
d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas le métier de bateleur? Qu'ils le
pratiquent, ils seront des sages en comparaison!

23. _Tseu-lou_ dit: L'homme supérieur estime-t-il beaucoup le courage
viril? Le Philosophe dit: L'homme supérieur met au-dessus de tout
l'équité et la justice. Si l'homme supérieur possède le courage viril
ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'État.
L'homme vulgaire qui possède le courage viril, ou la bravoure sans la
justice, commet des violences et des rapines.

24. _Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur a-t-il en lui des sentiments
de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments
de haine ou d'aversion. Il hait ou déteste ceux qui divulguent les
fautes des autres hommes; il déteste ceux qui, occupant les rangs les
plus bas de la société, calomnient leurs supérieurs; il déteste les
braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il déteste
les audacieux et les téméraires qui s'arrêtent au milieu de leurs
entreprises sans avoir le cœur de les achever.

[_Tseu-koung_] dit: C'est aussi ce que moi _Sse_, je déteste
cordialement. Je déteste ceux qui prennent tous les détours, toutes
les précautious possibles pour être considérés comme des hommes d'une
prudence accomplie; je déteste ceux qui rejettent toute soumission,
toute règle de discipline, afin de passer pour braves et courageux;
je déteste ceux qui révèlent les défauts secrets des autres, afin de
passer pour droits et sincères.

25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques
qui sont les plus difficiles à entretenir. Les traitez-vous comme
des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous éloignés, ils
conçoivent de la haine et des ressentiments.

26. Le Philosophe dit: Si, parvenu à l'âge de quarante ans [l'âge de la
maturité de la raison], on s'attire encore la réprobation [des sages],
c'en est fait, il n'y a plus rien à espérer.


[41] C'est-à-dire qu'il introduira dans l'État de _Lou_, situé à
l'orient de celui des _Tcheou_, les sages doctrines de l'antiquité
conservées dans ce dernier État.

[42] Nom de cité.

[43] Homme du royaume de _Lou_.

[44] C'était un usage de renouveler le feu à chaque saison.



CHAPITRE XVIII,

COMPOSÉ DE 11 ARTICLES.


1. _Weï-tseu_[45] ayant résigné ses fonctions, _Ki-tseu_[46] devint
l'esclave (de _Cheou-sin_). _Pi-kan_ lit des remontrances, et fut mis à
mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie _Yn_ (ou _Chang_) eut trois hommes
doués de la grande vertu de l'humanité[47].

2. _Lieou-hia-hoeï_ exerçait l'emploi de chef des prisons de l'État; il
fut trois fois destitué de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous
n'avez pas encore quitté ce pays? Il répondit: Si je sers les hommes
selon l'équité et la raison, comment trouverais-je un pays où je ne
serais pas trois fois destitué de mes fonctions? Si je sers les hommes
contrairement à l'équité et à la raison, comment devrais-je quitter le
pays où sont mon père et ma mère?

3. _King-kong_, prince de _Thsi_, s'occupant de la manière dont il
recevrait KHOUNG-TSEU, dit: «Je ne puis le recevoir avec les mêmes
égards que j'ai eus envers _Ki-chi_[48]. Je le recevrai d'une manière
intermédiaire entre _Ki_ et _Meng_[49].» Il ajouta: «Je suis vieux, je
ne pourrais pas utiliser sa présence.» KHOUNG-TSEU se remit en route
pour une autre destination.

4. Les ministres du prince de _Thsi_ avaient envoyé des musiciennes au
prince de _Lou. Ki-hoan-tseu_ (grand fonctionnaire de _Lou_) les reçut;
mais pendant trois jours elles ne furent pas présentées à la cour.
KHOUNG-TSEU s'éloigna [parce que sa présence gênait la cour].

5. Le sot _Tsie-yu_, de l'État de _Thsou_, en faisant passer son char
devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: «Oh! le phénix! oh!
le phénix! comme sa vertu est en décadence! Les choses passées ne
sont plus soumises à sa censure; les choses futures ne peuvent se
conjecturer. Arrêtez-vous donc! arrêtez-vous donc! Ceux qui maintenant
dirigent les affaires publiques sont dans un éminent danger!»

KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler à cet
homme; mais celui-ci s'éloigna rapidement, et le Philosophe ne put
l'atteindre pour lui parler.

6. _Tchang-tsiu_ et _Ki-nie_ étaient ensemble à labourer la terre.
KHOUNG-TSEU, passant auprès d'eux, envoya _Tseu-lou_ leur demander où
était le gué [pour passer la rivière].

_Tchang-tsiu_ dit: Quel est cet homme qui conduit le char? _Tseu-lou_
dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de
_Lou?_--C'est lui-même.--Si c'est lui, il connaît le gué.

[_Tseu-lou_] fit la même demande à _Ki-nie. Ki-nie_ dit: Mon fils,
qui êtes-vous? Il répondit: Je suis _Tching-yeou._--Êtes-vous un des
disciples de KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_ Il répondit respectueusement:
Oui.--Oh! l'empire tout entier se précipite comme un torrent vers sa
ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le réformer! Et
vous, vous êtes le disciple d'un maître qui ne fuit que les hommes
[qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas
le disciple des maîtres qui fuient le siècle [comme nous]?--Et le
laboureur continua à semer son grain.

_Tseu-lou_ alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'écria
en soupirant: Les oiseaux et les quadrupèdes ne peuvent se réunir pour
vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui
aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouverné,
je n'ai pas à m'occuper de le réformer.

7. _Tseu-lou_ étant resté en arrière de la suite du Philosophe, il
rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue à un bâton.
_Tseu-lou_ l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre maître? Le
vieillard répondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutumés à la
fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de
grains: quel est votre maître? En même temps il planta son bâton en
terre, et s'occupa à arracher des racines.

_Tseu-lou_ joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se
tint debout près du vieillard.

Ce dernier retint _Tseu-lou_ avec lui pour passer la nuit. Il tua une
poule, prépara un petit repas, et lui offrit à manger. Il lui présenta
ensuite ses deux fils.

Le lendemain, lorsque le jour parut, _Tseu-lou_ se mit en route pour
rejoindre son maître, et l'instruire de ce qui lui était arrivé. Le
Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit
ensuite retourner _Tseu-lou_ pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le
vieillard était parti [afin de dérober ses traces].

_Tseu-lou_ dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire à la
justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports
qui existent entre les différents âges, comment serait-il permis de
violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les
ministres et le prince[51]? Désirant conserver pure sa personne, on
porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux.
L'homme supérieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les
principes de la droite raison n'étant pas mis en pratique, il le sait
[et il s'efforce d'y remédier].

8. Des hommes illustres sans emplois publics furent _Pe-y, Chou-thsi_
(prince de_Kou-tchou_), _Yu-tchoung_ (le même que _Taï-pé_, du pays des
_Man_ ou barbares du midi), _Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoeï_ et
_Chao-lien_ (barbares de l'est).

Le Philosophe dit: N'abandonnèrent-ils jamais leurs résolutions, et ne
déshonorèrent-ils jamais leur caractère, _Pe-y_ et _Chou-thsi?_ On dit
que _Lieou-hia-hoeï_ et _Chao-lien_ ne soutinrent pas jusqu'au bout
leurs résolutions, et qu'ils déshonorèrent leur caractère. Leur langage
était en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes
étaient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voilà assez
sur ces personnes et sur leurs actes.

On dit que _Yu-tchoung_ et _Y-ye_ habitèrent dans le secret de
la solitude, et qu'ils répandirent hardiment leur doctrine. Ils
conservèrent à leur personne toute sa pureté; leur conduite se trouvait
en harmonie avec leur caractère insociable, et était conforme à la
raison.

Quant à moi, je diffère de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se
peut, cela ne se peut pas.

9. L'intendant en chef de la musique de l'État de _Lou,_ nommé _Tchi_,
se réfugia dans l'État de _Thsi_.

Le chef de la seconde tablée ou troupe, _Kan_, se réfugia dans l'État
de _Tsou_. Le chef de la troisième troupe, _Liao_, se réfugia dans
l'État de _Thsai_. Le chef de la quatrième troupe, _Kiouë_, se réfugia
dans l'État de _Thsin_.

Celui qui frappait le grand tambour, _Fang-chou_, se retira dans une
île du _Hoang-ho_.

Celui qui frappait le petit tambour, _Wou_, se retira dans le pays de
_Han_.

L'intendant en second, nommé _Yang_, et celui qui jouait des
instruments de pierre, nommé _Siang_, se retirèrent dans une île de la
mer.

10. _Tcheou-koung_ (le prince de _Tcheou_) s'adressa à _Lou-koung_
(le prince de _Lou_), en disant: L'homme supérieur ne néglige pas ses
parents et ne les éloigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments
dans le cœur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir
d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes
familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et
de services d'un seul homme.

11. Les [anciens] _Tcheou_ avaient huit hommes accomplis; c'étaient
_Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kouë, Chou-ye, Chou-hia, Ki-souï,
Ki-wa_.


[45] Prince feudataire de l'État de _Weï_, frère du tyran _Cheou-sin_.
Voyez notre _Résumé historique de l'histoire et de la civilisation
chinoises, etc_., pag. 70 et suiv.

[46] Oncle de _Cheou-sin_, ainsi que _Pi-kan_, que le premier fit
périr de la manière la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cité, p 70,
2e col.

[47] _Weï-tseu, Ki-tseu_, et _Pi-kan._

[48] Grand de premier ordre de l'État de _Lou_.

[49] Grand du dernier ordre de l'État de _Lou._

[50] Commentaire chinois.

[51] Si l'homme a des devoirs de famille à remplir, il a aussi des
devoirs sociaux plus importants, et auxquels il ne peut se soustraire
sans faillir; tel est celui d'occuper des fonctions publiques lorsque
l'on peut être utile à son pays. C'est manquer à ce devoir que de
s'éloigner de la vie politique et de se retirer dans la retraite
lorsque ses services peuvent être utiles. Voila la pensée d'un
philosophe chinois, qui avait à combattre des sectateurs d'une doctrine
contraire. Voyez notre édition du _Livre de la Raison suprême et de la
Vertu_, du philosophe LAO-TSEU, le contemporain de KHOUNG-TSEU.



CHAPITRE XIX,

COMPOSÉ DE 25 ARTICLES[52].


1. _Tseu-tchang_ dit: L'homme qui s'est élevé au-dessus des autres
par les acquisitions de son intelligence[53] prodigue sa vie à la vue
du danger. S'il voit des circonstances propres à lui faire obtenir
des profits, il médite sur la justice et le devoir. En offrant un
sacrifice, il médite sur le respect et la gravité, qui en sont
inséparables. En accomplissant des cérémonies funèbres, il médite sur
les sentiments de regret et de douleur qu'il éprouve. Ce sont là les
devoirs qu'il se plaît à remplir.

2. _Tseu-tchang_ dit: Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner
aucun développement; qui ont su acquérir la connaissance des principes
de la droite raison sans pouvoir persévérer dans sa pratique:
qu'importe au monde que ces hommes aient existé ou qu'ils n'aient pas
existé?

3. Les disciples de _Tseu-hia_ demandèrent à _Tseu-tchang_ ce que
c'était que l'amitié ou l'association des amis. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'en pense votre maître _Tseu-hia_? [Les disciples] répondirent avec
respect: _Tseu-hia_ dit que ceux qui peuvent se lier utilement par les
liens de l'amitié s'associent, et que ceux dont l'association serait
nuisible ne s'associent pas. _Tseu-tchang_ ajouta: Cela diffère de ce
que j'ai entendu dire. J'ai appris que l'homme supérieur honorait les
sages et embrassait dans son affection toute la multitude; qu'il louait
hautement les hommes vertueux et avait pitié de ceux qui ne l'étaient
pas. Suis-je un grand sage; pourquoi, dans mes relations avec les
hommes, n'aurais-je pas une bienveillance commune pour tous? Ne suis-je
pas un sage; les hommes sages (dans votre système) me repousseront.
S'il en est ainsi, pourquoi repousser de soi certains hommes?

4. _Tseu-hia_ dit: Quoique certaines professions de la vie
soient humbles[54], elles sont cependant véritablement dignes de
considération. Néanmoins, si ceux qui suivent ces professions veulent
parvenir à ce qu'il y a de plus éloigné de leur état[55], je crains
qu'ils ne puissent réussir. C'est pourquoi l'homme supérieur ne
pratique pas ces professions inférieures.

5. _Tseu-hia_ dit: Celui qui chaque jour acquiert des connaissances
qui lui manquaient, et qui chaque mois n'oublie pas ce qu'il a pu
apprendre, peut être dit aimer l'étude.

6. _Tseu-hia_ dit: Donnez beaucoup d'étendue à vos études, et portez-y
une volonté ferme et constante. Interrogez attentivement, et méditez à
loisir sur ce que vous avez entendu. La vertu de l'humanité, la vertu
supérieure est là.

7. _Tseu-hia_ dit: Tous ceux qui pratiquent les arts manuels
s'établissent dans des ateliers pour confectionner leurs ouvrages;
l'homme supérieur étudie pour porter à la perfection les règles des
devoirs.

8. _Tseu-hia_ dit: Les hommes vicieux déguisent leurs fautes sous un
certain dehors d'honnêteté.

9. _Tseu-hia_ dit: L'homme supérieur a trois apparences changeantes:
si on le considère de loin, il parait grave, austère; si on approche de
lui, on le trouve doux et affable; si on entend ses paroles, il paraît
sévère et rigide.

10. _Tseu-hia_ dit: Ceux qui remplissent les fonctions supérieures d'un
Etat se concilient d'abord la confiance de leur peuple pour obtenir de
lui le prix de ses sueurs; s'ils n'obtiennent pas sa confiance, alors
ils sont considérés comme le traitant d'une manière cruelle. Si le
peuple a donné à son prince des preuves de sa fidélité, il peut alors
lui faire des remontrances; s'il n'a pas encore donné des preuves de sa
fidélité, il sera considéré comme calomniant son prince.

11. _Tseu-hia_ dit: Dans les grandes entreprises morales, ne dépassez
pas le but; dans les petites entreprises morales, vous pouvez aller au
delà ou rester en deçà sans de grands inconvénients.

12. _Tseu-yeou_ dit: Les disciples de _Tseu-hia_ sont de petits
enfants; ils peuvent arroser, balayer, répondre respectueusement, se
présenter avec gravité et se retirer de même. Ce ne sont là que les
branches ou les choses les moins importantes; mais la racine de tout,
la chose la plus importante, leur manque complètement[56]. Que faut-il
donc penser de leur science?

_Tseu-hia_, ayant entendu ces paroles, dit: Oh! _Yan-yeou_ excède les
bornes. Dans l'enseignement des doctrines de l'homme supérieur, que
doit-on enseigner d'abord, que doit-on s'efforcer d'inculquer ensuite?
Par exemple, parmi les arbres et les plantes, il y a différentes
classes qu'il faut distinguer. Dans renseignement des doctrines de
l'homme supérieur, comment se laisser aller à la déception? Cet
enseignement a un commencement et une fin; c'est celui du saint homme.

13. _Tseu-hia_ dit: Si pendant que l'on occupe un emploi public on a du
temps et des forces de reste, alors on doit s'appliquer à l'étude de
ses devoirs; quand un étudiant est arrivé au point d'avoir du temps et
des forces de reste, il doit alors occuper un emploi public.

14. _Tseu-yeou_ dit: Lorsqu'on est en deuil de ses père et mère, on
doit porter l'expression de sa douleur à ses dernières limites, et
s'arrêter là.

15. _Tseu-yeou_ dit: Mon ami _Tchang_ se jette toujours dans les plus
difficiles entreprises; cependant il n'a pas encore pu acquérir la
vertu de l'humanité.

10. _Thsêng-tseu_ dit: Que _Tchang_ a la contenance grave et digne!
cependant il ne peut pas pratiquer avec les hommes la vertu de
l'humanité!

17. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu dire au maître qu'il n'est personne
qui puisse épuiser toutes les facultés de sa nature. Si quelqu'un le
pouvait, ce devrait être dans l'expression de la douleur pour la perte
de ses père et mère.

18. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu souvent le maître parler de la
piété filiale de _Meng-tchouang-tseu_. [Ce grand dignitaire de l'Etat
de _Lou_] peut être imité dans ses autres vertus; mais, après la mort
de son père, il ne changea ni ses ministres ni sa manière de gouverner;
et c'est en cela qu'il est difficile à imiter.

19. Lorsque_Meng-chi_ (_Meng-tchouang-tseu_) nomma _Yang-fou_ ministre
de la justice, _Yang-fou_ consulta _Thsêng-tseu_ [son maître] sur
la manière dont il devait se conduire. _Thsêng-tseu_ dit: Si les
supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir,
le peuple se détache également du devoir et perd pour longtemps toute
soumission. Si vous acquérez la preuve qu'il a de tels sentiments de
révolte contre les lois, alors ayez compassion de lui, prenez-le en
pitié et ne vous en réjouissez jamais.

20. _Tseu-koung_ dit: La perversité de _Cheou-_(_sin_) ne fut pas aussi
extrême qu'on l'a rapporté. C'est pour cela que l'homme supérieur doit
avoir en horreur de demeurer dans des lieux immondes; tous les vices et
les crimes possibles lui seraient imputés.

21. _Tseu-koung_ dit: Les erreurs de l'homme supérieur sont comme des
éclipses du soleil et de la lune. S'il commet des fautes, tous les
hommes les voient; s'il se corrige, tous les hommes le contemplent.

22. _Kong-sun-tchao_, grand de l'Etat de _Weï_, questionna _Tseu-koung_
en ces termes: A quoi ont servi les études de _Tchoung-ni_
[KHOUNG-TSEU]?

_Tseu-koung_ dit: Les doctrines des [anciens rois] _Wen_ et _Wou_ ne
se sont pas perdues sur la terre; elles se sont maintenues parmi les
hommes. Les sages ont conservé dans leur mémoire leurs grands préceptes
de conduite; et ceux qui étaient avancés dans la sagesse ont conservé
dans leur mémoire les préceptes de morale moins importants qu'ils
avaient laissés au monde. Il n'est rien qui ne se soit conservé des
préceptes et des doctrines salutaires de _Wen_ et de _Wou_. Comment le
maître ne les aurait-il pas étudiés? et même comment n'aurait-il eu
qu'un seul et unique précepteur?

23. _Chou-sun_, du rang de _Wou-chou_ [grand de l'Etat de _Lou_],
s'entretenant avec d'autres dignitaires du premier ordre à la cour du
prince, dit: _Tseu-koung_ est bien supérieur en sagesse à _Tchoung-ni_.

_Tseu-fou_, du rang de _King-pe_ [grand dignitaire de l'Etat de
_Lou_], en informa _Tseu-koung. Tseu-koung_ dit: Pour me servir de la
comparaison d'un palais et de ses murs, moi _Sse_, je ne suis qu'un mur
qui atteint à peine aux épaules; mais, si vous considérez attentivement
tout l'édifice, vous le trouverez admirable.

Les murs de l'édifice de mon maître sont très-élevés. Si vous ne
parvenez pas à en franchir la porte, vous ne pourrez contempler toute
la beauté du temple des ancêtres, ni les richesses de toutes les
magistratures de l'Etat.

Ceux qui parviennent à franchir cette porte sont quelques rares
personnes. Les propos de mon supérieur [_Wou-chou_, relativement à
KHOUNG-TSEU et à lui] ne sont-ils pas parfaitement analogues?

24. _Chou-sun Wou-chou_ ayant de nouveau rabaissé le mérite de
_Tchoung-ni, Tseu-koung_ dit: N'agissez pas ainsi; _Tchoung-ni_ ne
doit pas être calomnié. La sagesse des autres hommes est une colline
ou un monticule que l'on peut franchir; _Tchoung-ni_ est le soleil et
la lune, qui ne peuvent pas être atteints et dépassés. Quand même les
hommes [qui aiment l'obscurité] désireraient se séparer complétement de
ces astres resplendissants, quelle injure feraient-ils au soleil et à
la lune? Vous voyez trop bien maintenant que vous ne connaissez pas la
mesure des choses.

25. _Tching-tseu-king_ (disciple de KHOUNG-TSEU), s'adressant à
_Tseu-koung_, dit: Vous avez une constance grave et digne; en quoi
_Tchoung-ni_ est-il plus sage que vous?

_Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur, par un seul mot qui lui échappe,
est considéré comme très-éclairé sur les principes des choses; et par
un seul mot il est considéré comme ne sachant rien. On doit donc mettre
une grande circonspection dans ses paroles.

Notre maître ne peut pas être atteint [dans son intelligence
supérieure]; il est comme le ciel, sur lequel on ne peut monter, même
avec les plus hautes échelles.

Si notre maître obtenait de gouverner des Etats, il n'avait qu'à
dire [au peuple]: Etablissez ceci, aussitôt il l'établissait; suivez
cette voie morale, aussitôt il la suivait; conservez la paix et la
tranquillité, aussitôt il se rendait à ce conseil; éloignez toute
discorde, aussitôt l'union et la concorde régnaient. Tant qu'il vécut,
les hommes l'honorèrent; après sa mort, ils l'ont regretté et pleuré.
D'après cela, comment pouvoir atteindre à sa haute sagesse?


[52] Ce chapitre ne rapporte que les dits des disciples de KHOUNG-TSEU.
Ceux de _Tseu-hia_ sont les plus nombreux; ceux de _Tseu-koung_, après.
(_Commentaire_.)

[53] Tel est le sens du mot _sse_, donné par quelques commentateurs
chinois.

[54] Comme celles de laboureur, jardinier, médecin, etc.
(_Commentaire_.)

[55] Comme le gouvernement du royaume, la pacification de l'empire,
etc. (_Commentaire_.)

[56] Voyez le _Ta-hio_, chap. I, pag. 46-47.



CHAPITRE XX,

COMPOSÉ DE 3 ARTICLES.


1. _Yao_ dit: O _Chun!_ le ciel a résolu que la succession de la
dynastie impériale reposerait désormais sur votre personne. Tenez
toujours fermement et sincèrement le milieu de la droite voie. Si les
peuples qui sont situés entre les quatre mers souffrent de la disette
et de la misère, les revenus du prince seront à jamais supprimés.

_Chun_ confia aussi un semblable mandat à _Yu_. [Celui-ci] dit: Moi
humble et pauvre _Li_, tout ce que j'ose, c'est de me servir d'un
taureau noir [dans les sacrifices]; tout ce que j'ose, c'est d'en
instruire l'empereur souverain et auguste. S'il a commis des fautes,
n'osé-je [moi, son ministre] l'en blâmer? Les ministres naturels de
l'empereur [les sages de l'empire][57] ne sont pas laissés dans
l'obscurité; ils sont tous en évidence dans le cœur de l'empereur. Ma
pauvre personne a beaucoup de défauts qui ne sont pas communs [aux
sages] des quatre régions de l'empire. Si les [sages] des quatre
régions de l'empire ont des défauts, ces défauts existent également
dans ma pauvre personne.

_Tcheou_ (_Wou-wang_) eut une grande libéralité; les hommes vertueux
furent à ses yeux les plus éminents.

[Il disait]: Quoique l'on ait des parents très-proches [comme des
fils et des petits-fils], il n'est rien comme des hommes doués de la
vertu de l'humanité[58]! je voudrais que les fautes de tout le peuple
retombassent sur moi seul.

[_Wou-wang_] donna beaucoup de soin et d'attention aux poids et
mesures. Il examina les lois et les constitutions, rétablit dans leurs
emplois les magistrats qui en avaient été privés, et l'administration
des quatre parties de l'empire fut remise en ordre.

Il releva les royaumes détruits [il les rétablit et les rendit à leurs
anciens possesseurs][59]; il renoua le fil des générations interrompues
[il donna des rois aux royaumes qui n'en avaient plus][60]; il rendit
leurs honneurs à ceux qui avaient été exilés. Les populations de
l'empire revinrent d'elles-mêmes se soumettre à lui.

Ce qu'il regardait comme de plus digne d'attention et de plus
important, c'était l'entretien du peuple, les funérailles et les
sacrifices aux ancêtres.

Si vous avez de la générosité et de la grandeur d'àme, alors vous vous
gagnez la foule; si vous avez de la sincérité et de la droiture, alors
le peuple se confie à vous; si vous êtes actif et vigilant, alors
toutes vos affaires ont d'heureux résultats; si vous portez un égal
intérêt à tout le monde, alors le peuple est dans la joie.

2. _Tseu-tchang_ fit une question à KHOUNG-TSEU en ces termes: Comment
pensez-vous que l'on doive diriger les affaires de l'administration
publique? Le Philosophe dit: Honorez les cinq choses excellentes[61],
fuyez les quatre mauvaises actions[62]; voilà comment vous pourrez
diriger les affaires de l'administration publique. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'appelez-vous les cinq choses excellentes? Le Philosophe dit: L'homme
supérieur [qui commande aux autres] doit répandre des bienfaits, sans
être prodigue; exiger des services du peuple, sans soulever ses haines;
désirer des revenus suffisants, sans s'abandonner à l'avarice et à la
cupidité; avoir de la dignité et de la grandeur, sans orgueilleuse
ostentation, et de la majesté sans rudesse.

_Tseu-tchang_ dit: Qu'entendez-vous par être bienfaisant sans
prodigalité? Le Philosophe dit: Favoriser continuellement tout ce
qui peut procurer des avantages au peuple, en lui faisant du bien,
n'est-ce pas là être bienfaisant sans prodigalité? Déterminer, pour
les faire exécuter par le peuple, les corvées qui sont raisonnablement
nécessaires, et les lui imposer: qui pourrait s'en indigner? Désirer
seulement tout ce qui peut être utile à l'humanité, et l'obtenir,
est-ce là de la cupidité? Si l'homme supérieur [ou le chef de l'État]
n'a ni une trop grande multitude de populations, ni un trop petit
nombre; s'il n'a ni de trop grandes ni de trop petites affaires; s'il
n'ose avoir de mépris pour personne: n'est-ce pas là le cas d'avoir de
la dignité sans ostentation? Si l'homme supérieur compose régulièrement
ses vêtements, s'il met de la gravité et de la majesté dans son
attitude et sa contenance, les hommes le considéreront avec respect et
vénération; n'est-ce pas là de la majesté sans rudesse?

_Tseu-tchang_ dit: Qu'en tendez-vous par les quatre mauvaises actions?
Le Philosophe dit: C'est ne pas instruire le peuple et le tuer
[moralement, en le laissant tomber dans le mal][63]: on appelle cela
cruauté ou tyrannie; c'est ne pas donner des avertissements préalables,
et vouloir exiger une conduite parfaite: on appelle cela violence,
oppression; c'est différer de donner ses ordres, et vouloir l'exécution
d'une chose aussitôt qu'elle est résolue: on appelle cela injustice
grave; de même que, dans ses rapports journaliers avec les hommes,
montrer une sordide avarice, on appelle cela se comporter comme un
collecteur d'impôts.

3. Le Philosophe dit: Si l'on ne se croit pas chargé de remplir une
mission, un mandat, on ne peut pas être considéré comme un homme
supérieur.

Si l'on ne connaît pas les rites ou les lois qui règlent les relations
sociales, on n'a rien pour se fixer dans sa conduite.

Si l'on ne connaît pas la valeur des paroles des hommes, on ne les
connaît pas eux-mêmes.


[57] _Commentaire._

[58] Chapitre _Taï-tchi_, du _Chou-king_. Voyez la traduction que nous
en avons publiée dans les _Livres sacrés de l'Orient_. Paris, F. Didot,
1840.

[59] _Commentaire._

[60] _Ibid._

[61] «Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.»
(_Commentaire_.)

[62] «Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.»
(_Commentaire_.)


[63] _Commentaire._



FIN DU LUN-YU.



MENG-TSEU,

QUATRIÈME LIVRE CLASSIQUE.


PREMIER LIVRE.



CHAPITRE PREMIER,

COMPOSÉ DE 7 ARTICLES.


1. MENG-TSEU alla visiter _Hoeï-wang_, prince de la ville de _Liang_
[roi de l'État de _Weï_][1].

Le roi lui dit: Sage vénérable, puisque vous n'avez pas jugé que la
distance de mille _li_ [cent lieues] fût trop longue pour vous rendre à
ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume?

MENG-TSEU répondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de
gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanité, la justice; et
voilà tout.

Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands
dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les
lettrés et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous
enrichir nous-mêmes? Si les supérieurs et les inférieurs se disputent
ainsi à qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en
danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui détrône
ou tue son prince doit être le chef d'une famille de mille chars de
guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui détrône
ou tue son prince doit être le chef d'une famille de cent chars de
guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce
n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu
la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les
supérieurs] ne seront pas renversés et dépouillés, [les inférieurs] ne
seront pas satisfaits.

Il n'est jamais arrivé que celui qui possède véritablement la vertu de
l'humanité abandonnât ses parents [ses père et mère]; il n'est jamais
arrivé que l'homme juste et équitable fit peu de cas de son prince.

Roi, parlons en effet de l'humanité et de la justice; rien que de cela.
A quoi bon parler de gains et de profits?

2. MENG-TSEU étant allé voir un autre jour _Hoeï-wang_, de _Liang_, le
roi, qui était occupé sur son étang à considérer les oies sauvages et
les cerfs, lui dit: Le sage ne se plaît-il pas aussi à ce spectacle?

MENG-TSEU lui répondit respectueusement: Il faut être parvenu à la
possession de la sagesse pour se réjouir de ce spectacle. Si l'on ne
possède pas encore la sagesse, quoique l'on possède ces choses, on ne
doit pas s'en faire un amusement.

Le _Livre des Vers_[5] dit:

        «Il commence (_Wen-wang_) par esquisser le plan de la
        tour de l'Intelligence [observatoire];

        Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'exécute;

        La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux,

        Ne met pas une journée entière à l'achever.

        En commençant de tracer le plan (_Wou-wang_) défendait
        de se hâter;

        Et cependant le peuple accourait à l'œuvre comme un fils.

        Lorsque le roi (_Wou-wang_) se tenait dans le parc de
        l'Intelligence,

        Il aimait à voir les cerfs et les biches se reposer en
        liberté, s'enfuir à son approche;

        Il aimait à voir ces cerfs et ces biches éclatants de
        force et de santé,

        Et les oiseaux blancs, dont les ailes étaient
        resplendissantes.

        Lorsque le roi se tenait près de l'étang de
        l'Intelligence,

        Il se plaisait à voir la multitude des poissons dont il
        était plein bondir sous ses yeux.»

_Wen-wang_ se servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour
creuser son étang; et cependant le peuple était joyeux et content de
son roi. Il appela sa tour _la Tour de l'Intelligence_ [parce qu'elle
avait été construite en moins d'un jour][6]; et il appela son étang
_l'Étang de l'Intelligence_ [pour la même raison]. Le peuple se
réjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons
de toutes sortes. Les hommes [supérieurs] de l'antiquité n'avaient de
joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se réjouissait avec eux;
c'est pourquoi ils pouvaient véritablement se réjouir.

Le _Tchang-tchi_[7] dit: «Quand ce soleil périra, nous périrons avec
lui.» Si le peuple désire périr avec lui, quoique le roi ait une tour,
un étang, des oiseaux et des bêtes fauves, comment pourrait-il se
réjouir seul?

3. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi qui ai si peu de capacité dans
l'administration du royaume, j'épuise cependant à cela toutes les
facultés de mon intelligence. Si la partie de mon État située dans
l'enceinte formée par le fleuve _Hoang-ho_ vient à souffrir de la
famine, alors j'en transporte les populations valides à l'orient du
fleuve, et je fais passer des grains de ce côté dans la partie qui
entoure le fleuve. Si la partie de mon État située à l'orient du
fleuve vient à souffrir de la famine, j'agis de même. J'ai examiné
l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui,
comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facultés de son
intelligence à [soulager son peuple]. Les populations des royaumes
voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre
serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela?

MENG-TSEU répondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre;
permettez-moi d'emprunter une comparaison à l'art militaire: Lorsqu'au
son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont
mêlés; abandonnant leurs boucliers et traînant leurs armes, les uns
fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrêtent, et
un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrêtent: si ceux
qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de
cent, qu'en penserez-vous?

[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres;
ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est également fuir.
[MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'espérez pas voir la
population de votre royaume s'accroître plus que celle des royaumes
voisins.

Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les
enlevant, par des corvées forcées, aux travaux de chaque saison, les
récoltes dépasseront la consommation. Si des filets à tissu serré ne
sont pas jetés dans les étangs et les viviers, les poissons de diverses
sortes ne pourront pas être consommés. Si vous ne portez la hache dans
les forêts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois
en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra être consommé,
et plus de bois qu'il n'en sera employé, il résultera de là que le
peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux
morts; alors il ne murmurera point. Voilà le point fondamental d'un bon
gouvernement.

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive
cinq arpents de terre, et les personnes âgées pourront se couvrir de
vêtements de soie. Faites que l'on ne néglige pas d'élever des poules,
des chiens[8] et des pourceaux de toute espèce, et les personnes âgées
de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas,
dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles
qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne
seront pas exposées aux horreurs de la faim. Veillez attentivement
à ce que les enseignements des écoles et des colléges propagent les
devoirs de la piété filiale et le respect équitable des jeunes gens
pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à cheveux blancs
traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les
septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent de la viande,
et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de
la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas encore eu de
prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur le peuple.

Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dévorent la
nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remédier. Le peuple meurt
de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas
ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim,
vous dites: _Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la stérilité de la
terre_. Cela diffère-t-il d'un homme qui, ayant percé un autre homme
de son glaive, dirait: _Ce n'est pas moi, c'est mon épée!_ Ne rejetez
pas la faute sur les intempéries des saisons, et les populations de
l'empire viendront à vous pour recevoir des soulagements à leurs
misères.

4. _Hoeï-wang_ de _Liang_ dit: Moi, homme de peu de vertu, je désire
sincèrement suivre vos leçons.

MENG-TSEU ajouta avec respect: Tuer un homme avec un bâton ou avec une
épée, trouvez-vous à cela quelque différence?

Le roi dit: Il n'y a aucune différence.--Le tuer avec une épée ou avec
un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la différence?

Le roi dit: Je n'y trouve aucune différence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos
cuisines regorgent de viandes, et vos écuries sont pleines de chevaux
engraissés. Mais le visage décharné du peuple montre la pâleur de la
faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes
de misère. Agir ainsi, c'est exciter des bêtes féroces à dévorer les
hommes.

Les bêtes féroces se dévorent entre elles et sont en horreur aux
hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration
de l'État comme étant le père et la mère du peuple. Si vous ne vous
dispensez pas d'exciter les bêtes féroces à dévorer les hommes, comment
pourriez-vous être considéré comme le père et la mère du peuple?

TCHOUNG-NI a dit: «Les premiers qui façonnèrent des statues ou
mannequins de bois [pour les funérailles] ne furent-ils pas privés
de postérité?» Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait
des hommes à leur image, et qu'ils les avaient employés [dans les
sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manière à faire
mourir le peuple de faim et de misère?

5. _Hoëi-wang_ de _Liang_ dit: Le royaume de _Tçin_[9] n'avait pas
d'égal en puissance dans tout l'empire. Sage vénérable, c'est ce que
vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage à ma chétive personne,
aussitôt à l'orient je fus défait par le roi de _Thsi_, et mon fils
ainé périt. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi
de _Thsin_ sept cents _li_ de territoire[10]. Au midi j'ai reçu un
affront du roi de _Thsou_. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces
défaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer
en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela?

MENG-TSEU répondit respectueusement: Avec un territoire de cent
_li_ d'étendue [dix lieues], on peut cependant parvenir à régner en
souverain.

Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple,
si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allégez les
impôts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront
plus profondément la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs.
Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront
en eux la vertu de la piété filiale, de la déférence envers leurs
frères aînés, de la droiture et de la sincérité. A l'intérieur, ils
s'emploieront à servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront à
servir les vieillards et leurs supérieurs. Vous pourrez alors parvenir
à leur faire saisir leurs bâtons pour frapper les durs boucliers et les
armes aiguës des hommes de _Thsin_ et de _Thsou_.

Les rois de ces États dérobent à leurs peuples le temps le plus
précieux, en les empêchant de labourer leur terre et d'arracher
l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pères et leurs
mères. Leurs pères et leurs mères souffrent du froid et de la faim;
leurs frères, leurs femmes et leurs enfants sont séparés l'un de
l'autre et dispersés de tous côtés [pour chercher leur nourriture].

Ces rois ont précipité leurs peuples dans un abîme de misère en leur
faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez
pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait à vos
desseins?

C'est pourquoi il est dit: «Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.»
Roi, je vous en prie, plus d'hésitation.

6. MENG-TSEU alla visiter _Siang-wang_ de _Liang_ [fils du roi
précédent].

En sortant de son audience, il tint ce langage à quelques personnes: En
le considérant de loin, je ne lui ai pas trouvé de ressemblance avec un
prince; en l'approchant de près, je n'ai rien vu en lui qui inspirât
le respect. Tout en l'abordant, il m'a demandé: Comment faut-il s'y
prendre pour consolider l'empire? Je lui ai répondu avec respect: On
lui donne de la stabilité par l'unité.--Qui pourra lui donner cette
unité?

J'ai répondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir à tuer
les hommes peut lui donner cette unité.

--Qui sont ceux qui viendront se rendre à lui?--J'ai répondu avec
respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se
soumettre à lui. Roi, connaissez-vous ces champs de blé en herbe? Si,
pendant la septième ou la huitième lune, il survient une sécheresse,
alors ces blés se dessèchent. Mais si dans l'espace immense du ciel se
forment d'épais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors
les tiges de blé, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait
les empêcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout
ce grand empire, sont constitués les _pasteurs des hommes_[11], il
n'en est pas un qui ne se plaise à faire tuer les hommes. S'il s'en
trouvait parmi eux un seul qui n'aimât pas à faire tuer les hommes,
alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs
bras, et n'espéreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la
vérité, les populations viendront se réfugier sous son aile, semblables
à des torrents qui se précipitent dans les vallées. Lorsqu'elles se
précipiteront comme un torrent, qui pourra leur résister?

7. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en disant:
Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le récit des actions de _Houan_,
prince de _Thsi_, et de _Wen_, prince de _Tçin_?

MENG-TSEU répondit avec respect: De tous les disciples de TCHOUNG-NI
aucun n'a raconté les faits et gestes de _Houan_ et de _Wen_. C'est
pourquoi ils n'ont pas été transmis aux générations qui les ont suivis;
et votre serviteur n'en a jamais entendu le récit. Si vous ne cessez de
me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art
de gouverner un empire?

[Le roi] dit: Quelles règles faut-il suivre pour bien gouverner?

[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne
rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.

Le roi ajouta: Dites-moi si ma chétive personne est capable d'aimer et
de chérir le peuple?

--Vous en êtes capable, répliqua MENG-TSEU.

--D'où savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre
serviteur a entendu dire à _Hou-hé_[12] ces paroles: «Le roi était
assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un bœuf
lié par des cordes vinrent à passer au bas de la salle. Le roi, les
ayant vus, leur dit: Où menez-vous ce bœuf? Ils lui répondirent
respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser
une cloche. Le roi dit: Lâchez-le; je ne puis supporter de voir sa
frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mène au lieu
du supplice. Ils répondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous
renoncerons donc à arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit:
Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton.» Je ne
sais pas si cela s'est passé ainsi.

Le roi dit: Cela s'est passé ainsi.

MENG-TSEU ajouta: Cette compassion du cœur suffit pour régner. Les
cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considéré le roi,
dans cette occasion, comme mû par des sentiments d'avarice; mais votre
serviteur savait d'une manière certaine que le roi était mû par un
sentiment de compassion.

Le roi dit: Assurément. Dans la réalité, j'ai donné lieu au peuple
de me croire mû par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le
royaume de _Thsi_ soit resserré dans d'étroites limites, comment
aurais-je sauvé un bœuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter
de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on
mène au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un
mouton.

MENG-TSEU dit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles
ont considéré le roi comme ayant été mû, dans cette occasion, par des
sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime
par une petite; comment le peuple aurait-il deviné le motif de votre
action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un être innocent
que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le bœuf et
le mouton avez-vous fait un choix? Le roi répondit en souriant: C'est
cependant la vérité; mais quelle était ma pensée? Je ne l'ai pas
épargné à cause de sa valeur, mais je l'ai échangé contre un mouton.
Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice.

MENG-TSEU dit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanité
qui vous a inspiré ce détour. Lorsque vous aviez le bœuf sous vos yeux,
vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme supérieur a vu les
animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a
entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair.
C'est pourquoi l'homme supérieur place son abattoir et sa cuisine dans
des lieux éloignés.

Le roi, charmé de cette explication, dit: On lit dans le _Livre des
Vers_:

        «Un autre homme avait une pensée;

        Moi, je l'ai devinée, et lui ai donné sa mesure[13].»

Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais
en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs
qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en
rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai
senti renaître en mon cœur de grands mouvements de compassion. Mais ces
mouvements du cœur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner?

MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces
sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais
non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de
croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux,
mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit
la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?--Le roi dit:
Aucunement.--Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un
animal, mais vos bonnes œuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations.
Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume,
c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la
voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté
de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits,
c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante.
C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en
comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le _fait_
pas, et non parce qu'il ne le _peut_ pas.

Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement
par _mauvais vouloir_ ou par _impuissance?_

MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras
la montagne _Taï-chan_ pour la transporter dans l'Océan septentrional,
et que cet homme dit: _Je ne le puis_, on le croirait, parce qu'il
dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau
d'arbre, et qu'il dit encore: _Je ne le puis_, alors il y aurait de
sa part _mauvais vouloir_, et non _impuissance_. De même, le roi qui
ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à
l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne de _Taï-chan_ sous son
bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce
d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.

Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle
que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes
sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite
mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai
aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la
main. Le _Livre des Vers_ dit:

        «Je me comporte comme je le dois envers ma femme,

        Ensuite envers mes frères aîné et cadets,

        Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est
        qu'une famille[15]»

Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son
cœur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit.
C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons
sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations
comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons
sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même
entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce
qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de
nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature
dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant
que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes œuvres
ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en
seront-elles seules privées?

Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui
sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets,
on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les
choses ont en général ce caractère; mais le cœur de l'homme est la
chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le
[c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments].

O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les
boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats,
et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands
vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre cœur?

Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses?
Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait
le plus grand objet de mes désirs.

MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des vœux
du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas.

[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas
assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et
vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres?
ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne
suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants
les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou
enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos
ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez
grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi,
cependant, n'est-il pas affecté de ces choses?

Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but
des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour
faire venir à sa cour les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, commander à
tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions.
Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est
comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.

Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande?

MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En
montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr
que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence
fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous
désirez de tous vos vœux, vous épuisez en vain toutes les forces de
votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une
foule de calamités.

[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités?

[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de _Tseou_[16] et ceux de _Thsou_
entrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront
vainqueurs?

Le roi dit: Les hommes de _Thsou_ seront les vainqueurs.

--S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement
en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra
certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront
certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans
l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf
régions de mille _li_ chacune. Le royaume de _Thsi_ [celui de son
interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule
de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une
seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi
différera-t-il du royaume de _Tseou_, qui attaquerait celui de _Thsou?_
Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos vœux.

Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre
administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement;
si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera
que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront
venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir
labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir
apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les
voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que
toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs
princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de
leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir?

Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces
résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître,
vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que
vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué
de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette
entreprise.

[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la
vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela
n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est
élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il
manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il
manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme
constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation
du cœur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne
soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime
[en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre
lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans
des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la
vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette
action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient
la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire,
en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et
mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs
femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie
des productions des années abondantes, et que, dans les années de
calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il
pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu.
C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.

Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle,
qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas
de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde,
les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants;
qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de
sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités
il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles
extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de
manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des
doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et
de la justice?

O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne
ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale
[la constitution de la propriété privée][21]?

Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive
cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans
pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas
d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les
personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande.
N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les
bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles
nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez
attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges
propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des
jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à
cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes
routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent
de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du
froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas
encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur
tout l'empire.


[1] Petit État de la Chine à l'époque de MENG-TSEU, et dont la capitale
se nommait _Ta-liang_; de son vivant, ce prince se nommait _Weï-yng_;
après sa mort, on le nomma _Liang-hoeï-wang, roi bienfaisant_ de la
ville de _Liang_. Selon le _Li-taï-ki-sse_, il commença a régner la
6e année de _Lie-wang_ des _Tcheou_, c'est-à-dire 370 ans
avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fit
MENG-TSEU dut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après
la 9e année de son règne ou après la 362e année qui a précédé notre
ère.

[2] «Un grand vassal, possédant un fief de mille _li_ ou cent lieues
carrées.» (_Commentaire_.)

[3] Un _ta-fou_, ou grand dignitaire (_Ibid_).

[4] C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle
de l'impôt public.

[5] Section _Ta-ya_, ode _Ling-thaï_.

[6] _Commentaire._

[7] Chapitre du _Chou-king_. Voyez la note ci-devant, p. 240.

[8] Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au
Jardin des Plantes de Paris.

[9] Une partie du royaume de _Weï_ appartenait autrefois au royaume de
_Tçin._


[10] Cet événement eut lieu la 8e et la 9e année
du règne de _Hoeï-wang_ ou 363-362 ans avant notre ère.

[11] _Jin-mou_. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent
[_littéralement:_ qui font paître] les peuples. (_Comm_.) Cette
expression se trouve aussi dans Homère: Ποιμὴν
λαῶν.

[12] L'un des ministres du roi.

[13] Ode _Khiao-yen_, section _Siao-ya._

[14] _Commentaire._

[15] Ode _Sse-tchaï_, section _Ta-ya_.

[16] le royaume de _Tseou_ était petit; celui de _Thsou_ était grand.
(_Commentaire_.)

[17] _Commentaire._

[18] _Tchan_, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens
d'existence.

[19] _Commentaire._

[20] Le texte porte: _Tchi min tchi tchan_: CONSTITUENDO POPULI
REM-FAMILIAREM. La _Glose_ ajoute: _Tchan, chi tien tchan_; CETTE
PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES.

[21] _Commentaire chinois_. Le paragraphe qui suit est une répétition
de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247.



CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.


1. _Tchouang-pao_[1], étant allé voir MENG-TSEU, lui dit: Moi _Pao_,
un jour que j'étais allé voir le roi, le roi, dans la conversation,
me dit qu'il aimait beaucoup la musique. Moi _Pao_, je n'ai su
que lui répondre. Que pensez-vous de cet amour du roi pour la
musique?--MENG-TSEU dit: Si le roi aime la musique avec prédilection,
le royaume de _Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement].

Un autre jour, MENG-TSEU étant allé visiter le roi, lui dit: Le roi a
dit dans la conversation, à _Tchouang-y-tseu_ (_Tchouang-pao_), qu'il
aimait beaucoup la musique; le fait est-il vrai? Le roi, ayant changé
de couleur, répondit: Ma chétive personne n'est pas capable d'aimer
la musique des anciens rois. Seulement j'aime beaucoup la musique
appropriée aux mœurs de notre génération.

MENG-TSEU dit: Si le roi aime beaucoup la musique, alors le royaume de
_Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. La musique de
nos jours ressemble à la musique de l'antiquité.

Le roi dit: Pourrais-je obtenir de vous des explications là-dessus?

MENG-TSEU dit: Si vous prenez seul le plaisir de la musique, ou si
vous le partagez avec les autres hommes, dans lequel de ces deux cas
éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand sera
assurément celui que je partagerai avec les autres hommes. MENG-TSEU
ajouta: Si vous jouissez du plaisir de la musique avec un petit nombre
de personnes, ou si vous en jouissez avec la multitude, dans lequel de
ces deux cas éprouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus
grand plaisir sera assurément celui que je partagerai avec la multitude.

--Votre serviteur vous prie de lui laisser continuer la conversation
sur la musique.

Je suppose que le roi commence à jouer en ce lieu de ses instruments de
musique, tout le peuple entendant les sons des divers instruments de
musique[2] du roi, éprouvera aussitôt un vif mécontentement, froncera
le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime beaucoup à jouer de ses
instruments de musique; mais comment gouverne-t-il donc, pour que
nous soyons arrivés au comble de la misère? Les pères et les fils ne
se voient plus; les frères, les femmes, les enfants sont séparés l'un
de l'autre et dispersés de tous côtés.» Maintenant, que le roi aille
à la chasse dans ce pays-ci, tout le peuple, entendant le bruit des
chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses étendards
ornés de plumes et de queues flottantes, éprouvera aussitôt un vif
mécontentement, froncera le sourcil, et il se dira: «Notre roi aime
beaucoup la chasse; comment fait-il donc pour que nous soyons arrivés
au comble de la misère? Les pères et les fils ne se voient plus; les
frères, les femmes et les enfants sont séparés l'un de l'autre et
dispersés de tous côtés.» La cause de ce vif mécontentement, c'est que
le roi ne fait pas participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.

Je suppose maintenant que le roi commence à jouer en ces lieux de
ses instruments de musique, tout le peuple, entendant les sons des
divers instruments du roi, éprouvera un vif sentiment de joie que
témoignera son visage riant, et il se dira: «Notre roi se porte sans
doute fort bien, autrement comment pourrait-il jouer des instruments de
musique?» Maintenant, que le roi aille à la chasse dans ce pays-ci, le
peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la
magnificence de ses étendards ornés de plumes et de queues flottantes,
éprouvera un vif sentiment de joie que témoignera son visage riant, et
il se dira: «Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment
pourrait-il aller à la chasse? La cause de cette joie, c'est que le roi
aura fait participer le peuple à sa joie et à ses plaisirs.

Maintenant, si le roi fait participer le peuple à sa joie et à ses
plaisirs, alors il régnera véritablement.

2. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en ces termes:
J'ai entendu dire que le parc du roi _Wen-wang_ avait soixante et dix
_li_ [sept lieues] de circonférence; les avait-il véritablement?

MENG-TSEU répondit avec respect: C'est ce que l'histoire rapporte[3].

Le roi dit: D'après cela, il était donc d'une grandeur excessive?

MENG-TSEU dit: Le peuple le trouvait encore trop petit.

Le roi ajouta: Ma chétive personne a un parc qui n'a que quarante _li_
[quatre lieues] de circonférence, et le peuple le trouve encore trop
grand; pourquoi cette différence?

MENG-TSEU dit: Le parc de _Wen-wang_ avait sept lieues de circuit; mais
c'était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de
l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui voulaient prendre des faisans
ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec
le peuple, celui-ci le trouvait trop petit [quoiqu'il eût sept lieues
de circonférence]; cela n'était-il pas juste?

Moi, votre serviteur, lorsque je commençai à franchir la frontière, je
m'informai de ce qui était principalement défendu dans votre royaume,
avant d'oser pénétrer plus avant. Votre serviteur apprit qu'il y
avait dans l'intérieur de vos lignes de douanes un parc de quatre
lieues de tour; que l'homme du peuple qui y tuait un cerf était puni
de mort, comme s'il avait commis le meurtre d'un homme; alors c'est
une véritable fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte
au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand,
n'a-t-il pas raison?

3. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Y
a-t-il un art, une règle à suivre pour former des relations d'amitié
entre les royaumes voisins?

MENG-TSEU répondit avec respect: Il en existe. Il n'y a que le
prince doué de la vertu de l'humanité qui puisse, en possédant un
grand État, procurer de grands avantages aux petits. C'est pourquoi
_Tching-thang_ assista l'État de _Ko_, et _Wen-wang_ ménagea celui des
_Kouen-i_ [ou barbares de l'occident]. Il n'y a que le prince doué
d'une sagesse éclairée qui puisse, en possédant un petit État, avoir
la condescendance nécesssaire envers les grands États. C'est ainsi que
_Taï-wang_ se conduisit envers les _Hiun-yo_ [ou barbares du nord], et
_Keou-tsian_ envers l'État de _Ou._

Celui qui, commandant à un grand État, protége, assiste les petits,
se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste; celui
qui, ne possédant qu'un petit Etat, a de la condescendance pour les
grands États, respecte, en lui obéissant, la raison céleste; celui qui
se conduit d'une manière digne et conforme à la raison céleste est le
protecteur de tout l'empire; celui qui respecte, en lui obéissant, la
raison céleste, est le protecteur de son royaume.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        «Respectez la majesté du ciel,

        Et par cela même vous conserverez le mandat qu'il vous a
        délégué.»

Le roi dit: La grande, l'admirable instruction! Ma chétive personne a
un défaut, ma chétive personne aime la bravoure.

[MENG-TSEU] répondit avec respect: Prince, je vous en prie, n'aimez
pas la bravoure vulgaire [qui n'est qu'une impétuosité des esprits
vitaux][5]. Celui qui possède celle-ci saisit son glaive en jetant
autour de lui des regards courroucés, et s'écrie: «Comment cet ennemi»
ose-t-il venir m'attaquer?» Cette bravoure n'est que celle d'un homme
vulgaire qui peut résister à un seul homme. Roi, je vous en prie, ne
vous occupez que de la bravoure des grandes âmes.

Le _Livre des Vers_[6] dit:

        «Le roi (_Wen-wang_), s'animant subitement, devint rouge
        de colère;

        Il fit aussitôt ranger son armée en ordre de bataille,

        Afin d'arrêter les troupes ennemies qui marchaient sur
        elle;

        Afin de rendre plus florissante la prospérité des
        _Tcheou;_

        Afin de répondre aux vœux ardents de tout l'empire.»

Voilà la bravoure de _Wen-wang. Wen-wang_ ne s'irrite qu'une fois, et
il pacifie toutes les populations de l'empire.

Le _Chou-king_, ou _Livre par excellence_[7], dit: «Le ciel, en créant
les peuples, leur a préposé des princes [pour avoir soin d'eux][8];
il leur a donné des instituteurs [pour les instruire]. Aussi est-il
dit: Ils sont les auxiliaires du souverain suprême, qui les distingue
par des marques d'honneur dans les quatre parties de la terre. Il
n'appartient qu'à moi (c'est _Wou-wang_ qui parle) de récompenser les
innocents et de punir les coupables. Qui, dans tout l'empire, oserait
s'opposer à sa volontés[9]?»

Un seul homme (_Cheou-sin_) avait commis des actions odieuses dans tout
l'empire; _Wou-wang_ en rougit. Ce fut là la bravoure de _Wou-wang_;
et _Wou-wang_, s'étant irrité une seule fois, pacifia toutes les
populations de l'empire.

Maintenant, si le roi, en se livrant une seule fois à ses mouvements
d'indignation ou de bravoure, pacifiait toutes les populations de
l'empire, les populations n'auraient qu'une crainte, c'est que le roi
n'aimât pas la bravoure.

4. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, était allé voir MENG-TSEU dans le
_Palais de la neige_ (_Siouëi-koung_). Le roi dit: Convient-il aux
sages de demeurer dans un pareil lieu de délices? MENG-TSEU répondit
avec respect: Assurément. Si les hommes du peuple n'obtiennent pas
cette faveur, alors ils accusent leur supérieur [leur prince].

Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur supérieur,
sont coupables; mais celui qui est constitué le supérieur du peuple, et
qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore
plus coupable.

Si un prince se réjouit de la joie du peuple, le peuple se réjouit
aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le
peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se réjouisse
avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant
ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficulté à régner.

Autrefois _King-kong_, roi de _Thsi_, interrogeant _Yan-tseu_ [son
premier ministre], dit: Je désirerais contempler les [montagnes]
_Tchouan-fou_ et _Tchao-wou_, et, suivant la mer au midi [dans l'Océan
oriental][10], parvenir à _Lang-ye_. Comment dois-je agir pour imiter
les anciens rois dans leurs visites de l'empire?

_Yan-tseu_ répondit avec respect: O l'admirable question! Quand le fils
du Ciel[11] se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites,
visites d'enquêtes (_sun-cheou_); faire ces visites d'_enquêtes_,
c'est _inspecter ce qui a été donné à conserver_. Quand les grands
vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces
visites _comptes-rendus_ [_chou-tchi_]. Par _comptes-rendus_ on
entendait _rendre compte_ [au roi ou à l'empereur] _de tous les actes
de son administration_. Aucune de ces visites n'était sans motif. Au
printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivés, et
fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En
automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours
à ceux qui ne récoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de
la dynastie _Hia_ disait: «Si notre roi ne visite pas [le royaume],
comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas
le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des
secours?» Chaque visite, chaque récréation de ce genre, devenait une
loi pour les grands vassaux.

Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses
se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12],
et dévorent toutes les provisions. Ceux qui éprouvent la faim ne
trouvent plus à manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus
de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts
de malédictions. Dans le cœur du peuple naissent alors des haines
profondes; il résiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer
le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'impétuosité d'un
torrent. Ces désordres sont devenus la frayeur des grands vassaux.

Suivre le torrent qui se précipite dans les lieux inférieurs,
et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre le
courant_[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier
de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre sans interruption ses
plaisirs_[14]; poursuivre les bêtes sauvages sans se rassasier de cet
amusement, on appelle cela _perdre son temps en choses vaines_[15];
trouver ses délices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier,
on appelle cela _se perdre de gaîtê de cœur_[16].

Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux
premiers égarements du cœur [le _lieou_ et le _lian_], et ils ne
mettaient pas en pratique les deux dernières actions vicieuses [le
_hoang_ et le _wang_]. Il dépend uniquement du prince de déterminer en
cela les principes de sa conduite.

_King-kong_ fut très-satisfait [de ce discours de _Yan-tseu_]. Il
publia aussitôt dans tout le royaume un décret royal par lequel il
informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour
habiter dans les campagnes. Dès ce moment il commença à donner des
témoignages évidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers
publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela
auprès de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: «Composez
pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince
et d'un ministre.» Or cette musique est celle que l'on appelle
_Tchi-chao_ et _Kio-chao_ [la première qui a rapport aux affaires du
prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette
musique sont l'ode du _Livre des Vers_ qui dit:

        «Quelle faute peut-on attribuer

        Au ministre qui modère et retient son prince?

        Celui qui modère et retient le prince aime le prince.»

5. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lit une question en ces termes:
Tout le monde me dit de démolir le _Palais de la lumière_
(_Ming-thang_)[18]; faut-il que je me décide à le détruire?

MENG-TSEU répondit avec respect: Le _Palais de la lumière_ est
un palais des anciens empereurs. Si le roi désire pratiquer le
gouvernement des anciens empereurs, il ne faut pas qu'il le détruise.

Le roi dit: Puis-je apprendre de vous quel était ce gouvernement des
anciens empereurs?

[MENG-TSEU] répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Wen-wang_
gouvernait [l'ancien royaume de] _Khi_, les laboureurs payaient comme
impôt la neuvième partie de leurs produits; les fonctions publiques
[entre les mains des descendants des hommes illustres et vertueux
des premiers temps] étaient, par la suite des générations, devenues
salariées; aux passages des frontières et sur les marchés, une
surveillance active était exercée, mais aucun droit n'était exigé;
dans les lacs et les étangs, les ustensiles de pêche n'étaient pas
prohibés; les criminels n'étaient pas punis dans leurs femmes et leurs
enfants. Les vieillards qui n'avaient plus de femmes étaient nommés
_veufs_ ou _sans compagnes_ (_kouan_); la femme âgée qui n'avait
plus de mari était nommée _veuve_ ou _sans compagnon_ (_koua_); le
vieillard privé de fils était nommé _solitaire_ (_tou_); les jeunes
gens privés de leurs père et mère étaient nommés _orphelins sans appui_
(_kou_). Ces quatre classes formaient la population la plus misérable
de l'empire, et n'avaient personne qui s'occupât d'elles. _Wen-wang_,
en introduisant dans son gouvernement les principes d'équité et de
justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de
l'humanité, s'appliqua d'abord au soulagement de ces quatre classes. Le
_Livre des Vers_ dit:

        «On peut être riche et puissant;

        Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux
        veufs et orphelins[19].»

Le roi dit: Qu'elles sont admirables les paroles que je viens
d'entendre! MENG-TSEU ajouta: O roi! si vous les trouvez admirables,
alors pourquoi ne les pratiquez-vous pas? Le roi dit: Ma chétive
personne a un défaut[20], ma chétive personne aime les richesses.

MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Kong-lieou_ aimait aussi
les richesses.

Le _Livre des Vers_[21] dit [en parlant de _Kong-lieou_]:

        «Il entassait [des meules de blé], il accumulait [les
        grains dans les greniers];

        Il réunissait des provisions sèches dans des sacs sans
        fond et dans des sacs avec fond.

        Sa pensée s'occupait de pacifier le peuple pour donner
        de l'éclat à son règne.

        Les arcs et les flèches étant préparés,

        Ainsi que les boucliers, les lances et les haches,

        Alors il commença à se mettre en marche.»

C'est pourquoi ceux qui restèrent eurent des blés entassés en meules,
et des grains accumulés dans les greniers, et ceux qui partirent [pour
l'émigration dans le lieu nommé _Pin_] eurent des provisions sèches
réunies dans des sacs; par suite de ces mesures, ils purent alors se
mettre en marche. Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec
le peuple; quelle difficulté trouverez-vous alors à régner?

Le roi dit: Ma chétive personne a encore une autre faiblesse, ma
chétive personne aime la volupté.

MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ [l'ancêtre de
_Wen-wang_] aimait la volupté; il chérissait sa femme.

Le _Livre des Vers_ dit[22]:

        «_Tan-fou_, surnommé _Kou-kong_ [le même que Taï-wang],

        Arriva un matin, courant à cheval;

        En longeant les bords du fleuve occidental,

        Il parvint au pied du mont _Khi._

        Sa femme _Kiang_ était avec lui:

        C'est là qu'il fixa avec elle son séjour.»

En ce temps-là il n'y avait dans l'intérieur des maisons aucune femme
indignée [d'être sans mari][23]; et dans tout le royaume il n'y avait
point de célibataire. Roi, si vous aimez la volupté [aimez-la comme
_Tai-wang_], et rendez-la commune à toute la population [en faisant
que personne ne soit privé des plaisirs du mariage]; alors quelle
difficulté trouverez-vous à régner?

6. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Je
suppose qu'un serviteur du roi ait assez de confiance dans un ami pour
lui confier sa femme et ses enfants au moment où il va voyager dans
l'État de _Thsou_. Lorsque cet homme est de retour, s'il apprend que
sa femme et ses enfants ont souffert le froid et la faim, alors que
doit-il faire?--Le roi dit: Il doit rompre entièrement avec son ami.

MENG-TSEU ajouta: Si le chef suprême de la justice (_Sse-sse_) ne peut
gouverner les magistrats qui lui sont subordonnes, alors quel parti
doit-on prendre à son égard?

Le roi dit: Il faut le destituer.

MENG-TSEU poursuivit: Si les provinces situées entre les limites
extrêmes du royaume ne sont pas bien gouvernées, que faudra-t-il faire?

Le roi [feignant de ne pas comprendre] regarda à droite et à gauche, et
parla d'autre chose[24].

7. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
Ce qui fait appeler un royaume ancien, ce ne sont pas les vieux arbres
élevés qu'on y trouve, ce sont les générations successives de ministres
habiles qui l'ont rendu heureux et prospère. Roi, vous n'avez aucun
ministre intime [qui ait votre confiance, comme vous la sienne]; ceux
que vous avez faits hier ministres, aujourd'hui vous ne vous rappelez
déjà plus que vous les avez destitués.

Le roi dit: Comment saurais-je d'avance qu'ils n'ont point de talents,
pour les repousser?

MENG-TSEU dit: Le prince qui gouverne un royaume, lorsqu'il élève
les sages aux honneurs et aux dignités, doit apporter dans ses choix
l'attention et la circonspection la plus grande. S'il agit en sorte de
donner la préférence [à cause de sa sagesse] à un homme d'une condition
inférieure sur un homme d'une condition élevée, et à un parent éloigné
sur un parent plus proche, n'aura-t-il pas apporté dans ses choix
beaucoup de vigilance et d'attention?

Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est sage_, cela
ne doit pas suffire [pour le croire]; si tous les grands fonctionnaires
disent: _Un tel est sage_, cela ne doit pas encore suffire; si tous les
hommes du royaume disent: _Un tel est sage_, et qu'après avoir pris
des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous
l'avez trouvé sage, vous devez ensuite l'employer [dans les fonctions
publiques, de préférence à tout autre].

Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est indigne_ [ou
impropre à remplir un emploi public], ne les écoutez pas; si tous les
grands fonctionnaires disent: _Un tel est indigne_, ne les écoutez pas;
si tous les hommes du royaume disent: _Un tel est indigne_, et qu'après
avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique était
fondée, vous l'avez trouvé indigne, vous devez ensuite l'éloigner [des
fonctions publiques].

Si tous ceux qui vous entourent disent: _Un tel doit être mis à mort_,
ne les écoutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent: _Un
tel doit être mis à mort_, ne les écoutez pas; si tous les hommes du
royaume disent: _Un tel doit être mis à mort_, et qu'après avoir pris
des informations pour savoir si l'opinion publique était fondée, vous
l'avez trouvé méritant la mort, vous devez ensuite le faire mourir.
C'est pourquoi on dit que c'est l'opinion publique qui l'a condamné et
fait mourir.

Si le prince agit de cette manière [dans l'emploi des honneurs et dans
l'usage des supplices][25], il pourra ainsi être considéré comme le
père et la mère du peuple.

8. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Est-il
vrai que _Tching-tang_[26] détrôna _Kie_[27] et l'envoya en exil, et
que _Wou-wang_[28] mit à mort _Cheou-(sin)_[29]?

MENG-TSEU répondit avec respect: L'histoire le rapporte.

Le roi dit: Un ministre ou sujet a-t-il le droit de détrôner et de tuer
son prince?

MENG-TSEU dit: Celui qui fait un vol à l'humanité est appelé _voleur_;
celui qui fait un vol à la justice [qui l'outrage], est appelé
_tyran_[30]. Or un _voleur_ et un _tyran_ sont des hommes que l'on
appelle _isolés, réprouvés_ [abandonnés de leurs parents et de la
foule][31]. J'ai entendu dire que _Tching-tang_ avait mis à mort
un homme _isolé, réprouvé_ [_abandonné de tout le monde_], nommé
_Cheou-sin_; je n'ai pas entendu dire qu'il eût tué son prince.

9. MENG-TSEU étant allé visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez obligé
d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour
faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient
à se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce
qu'il les considérera comme pouvant supporter le poids auquel on les
destine. Mais si le charpentier, en les façonnant avec sa hache, les
réduit à une dimension trop petite, alors le roi se courroucera,
parce qu'il les considérera comme ne pouvant plus supporter le poids
auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livré à l'étude dès
son enfance, et que parvenu à l'âge mur et désirant mettre en pratique
les préceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant
abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions;
que penseriez-vous de cette conduite?

En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre
possession, quoiqu'elle puisse peser dix mille _i_ [ou 200,000 onces
chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la façonner
et la polir. Quant à ce qui concerne le gouvernement de l'État, si
vous dites [à des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et
suivez mes instructions, agirez-vous différemment que si vous vouliez
instruire le lapidaire de la manière dont il doit tailler et polir
votre pierre brute?

10. Les hommes de _Thsi_ attaquèrent ceux de _Yan_, et les vainquirent.

_Siouan-wang_ interrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent
de ne pas aller m'emparer [du royaume de _Yan_], d'autres me disent
d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conquérir
un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq décades [ou
cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-là. Si
je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'éprouverai certainement la
défaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il?

MENG-TSEU répondit avec respect: Si le peuple de _Yan_ se réjouit de
vous voir prendre possession de cet État, allez en prendre possession;
l'homme de l'antiquité qui agit ainsi fut _Wou-wang_. Si le peuple de
_Yan_ ne se réjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume,
alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquité qui
agit ainsi fut _Wen-wang._

Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un
autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des
armées du roi en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire,
pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle
de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez
encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brûlant [c'est-à-dire,
si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se
tournerait d'un autre côté pour obtenir sa délivrance; et voilà tout.

11. Les hommes de _Thsi_ ayant attaqué l'État de _Yan_ et l'ayant pris,
tous les autres princes résolurent de délivrer _Yan. Siouan-wang_ dit:
Les princes des différents États ont résolu en grand nombre d'attaquer
ma chétive personne; comment ferai-je pour les attendre? MENG-TSEU
répondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui,
ne possédant que soixante et dix _li_ [sept lieues] de territoire,
parvint cependant à appliquer les principes d'un bon gouvernement
à tout l'empire; _Tching-thang_ fut cet homme. Mais je n'ai jamais
entendu dire qu'un prince possédant un État de mille _li_[32] [cent
lieues] craignît les attaques des hommes.

Le _Chou-king, Livre par excellence_, dit que «_Tching-thang_, allant
pour la première fois combattre les princes qui tyrannisaient le
peuple, commença par le roi de _Ko_; l'empire mit en lui toute sa
confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de
l'occident se plaignaient [et soupiraient après leur délivrance];
s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient
[et soupiraient après leur délivrance], en disant: Pourquoi nous
place-t-il après les autres[33]?» Les peuples aspiraient après lui,
comme, à la suite d'une grande sécheresse, on aspire après les nuages
et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les
marchés n'étaient plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre
n'étaient plus transportés d'un lieu dans un autre. _Tching-thang_
mettait à mort les princes [qui exerçaient la tyrannie][34] et
soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps
désiré, les peuples éprouvaient une grande joie.

Le _Chou-king_ dit encore: «Nous attendions évidemment notre prince;
après son arrivée, nous avons été rendus à la vie.»

Maintenant, le roi de _Yan_ opprimait son peuple; vous êtes allé
pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple de _Yan_, pensant
que le vainqueur les délivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la
tyrannie sous laquelle il gémissait], vint au-devant des armées du
roi, en leur offrant du riz cuit à manger et du vin à boire. Mais si
vous faites mourir les pères et les frères aînés; si vous jetez dans
les liens les enfants et les frères cadets; si vous détruisez les
temples dédiés aux ancêtres; si vous enlevez de ces temples les vases
précieux qu'ils renferment, qu'en résultera-t-il? L'empire tout entier
redoutait certainement déjà la puissance de _Thsi_. Maintenant que vous
avez encore doublé l'étendue de votre territoire, sans pratiquer un
gouvernement humain, vous soulevez par là contre vous toutes les armées
de l'empire.

Si le roi promulguait promptement un décret qui ordonnât de rendre à
leurs parents les vieillards et les enfants, de cesser d'enlever des
temples les vases précieux; et si, de concert avec le peuple de _Yan_,
vous rétablissez à sa tête un sage prince et quittez son territoire,
alors vous pourrez parvenir à arrêter [les armées des autres princes
toutes prêtes à vous attaquer].

12. Les princes de _Tseou_ et de _Lou_ étant entrés en hostilités l'un
contre l'autre, _Mou-hong_ [prince de _Tseou_] fit une question en ces
termes: Ceux de mes chefs de troupes qui ont péri en combattant sont au
nombre de trente-trois, et personne d'entre les hommes du peuple n'est
mort en les défendant. Si je condamne à mort les hommes du peuple, je
ne pourrai pas faire mourir tous ceux qui seront condamnés; si je ne
les condamne pas à mort, ils regarderont, par la suite, avec dédain, la
mort de leurs chefs et ne les défendront pas. Dans ces circonstances,
comment dois-je agir pour bien faire?

MENG-TSEU répondit avec respect: Dans les dernières années de
stérilité, de désastres et de famine, le nombre des personnes de votre
peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont précipités dans des
fossés pleins d'eau ou dans des mares, y compris les jeunes gens
forts et vigoureux qui se sont dispersés dans les quatre parties de
l'empire [pour chercher leur nourriture], ce nombre, dis-je, s'élève
à près de mille[35]; et pendant ce temps les greniers du prince
regorgeaient d'approvisionnements; ses trésors étaient pleins; et
aucun chef du peuple n'a instruit le prince de ses souffrances. Voilà
comment les supérieurs[36] dédaignent et tyrannisent horriblement les
inférieurs[37]. _Thseng-tseu_ disait:

«Prenez garde! prenez garde! Ce qui sort de vous retourne à vous!» Le
peuple maintenant est arrivé _à rendre ce qu'il a reçu_. Que le prince
ne l'en accuse pas.

Dès l'instant que le prince pratique un gouvernement humain, aussitôt
le peuple prend de l'affection pour ses supérieurs, et il donnerait sa
vie pour ses chefs.

13. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une question en ces termes:
_Teng_ est un petit royaume; mais, comme il est situé entre les
royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_, servirai-je _Thsi_, ou servirai-je
_Thsou?_

MENG-TSEU répondit avec respect: C'est un de ces conseils qu'il n'est
pas en mon pouvoir de vous donner. Cependant, si vous continuez à
insister, alors j'en aurai un [qui sera donné par la nécessité]:
creusez plus profondément ces fossés, élevez plus haut ces murailles;
et si avec le concours du peuple vous pouvez les garder; si vous êtes
prêt à tout supporter jusqu'à mourir pour défendre votre ville, et que
le peuple ne vous abandonne pas, alors c'est là tout ce que vous pouvez
faire [dans les circonstances où vous vous trouvez].

14. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une autre question en ces termes:
Les hommes de _Thsi_ sont sur le point de ceindre de murailles l'Etat
de _Sië_; j'en éprouve une grande crainte. Que dois-je faire dans cette
circonstance?

MENG-TSEU répondit avec respect: Autrefois _Taï-wang_ habitait dans la
terre de _Pin_; les barbares du nord, nommés _Joung_, l'inquiétaient
sans cesse par leurs incursions; il quitta cette résidence et se rendit
au pied du mont _Khi_, où il se fixa; ce n'est pas par choix et de
propos délibéré qu'il agit ainsi, c'est parce qu'il ne pouvait pas
faire autrement.

Si quelqu'un pratique constamment la vertu, dans la suite des
générations il se trouvera toujours parmi ses fils et ses petits-fils
un homme qui sera élevé à la royauté. L'homme supérieur qui veut fonder
une dynastie, avec l'intention de transmettre la souveraine autorité
à sa descendance, agit de telle sorte que son entreprise puisse être
continuée. Si cet homme supérieur accomplit son œuvre [s'il est élevé
à la royauté][38], alors le ciel a prononcé[39]. Prince, que vous fait
ce royaume de _Thsi?_ Efforcez-vous de pratiquer la vertu [qui fraye le
chemin à la royauté], et bornez-vous là.

15. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit encore une question en ces
termes: _Teng_ est un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts
pour être agréable aux grands royaumes, il ne pourra éviter sa ruine.
Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire? MENG-TSEU
répondit avec respect: Autrefois, lorsque _Tai-wang_ habitait le
territoire de _Pin_, et que les barbares du nord l'inquiétaient sans
cesse par leurs incursions, il s'efforçait de leur être agréable en
leur offrant comme en tribut des peaux de bêtes et des pièces d'étoffe
de soie, mais il ne parvint pas à empêcher leurs incursions; il
leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas
encore à empêcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles
et des pierres précieuses, et il ne parvint pas plus à empêcher leurs
incursions. Alors, ayant assemblé tous les anciens du peuple, il
les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que les _Joung_
[barbares du nord ou Tartares] désirent, c'est la possession de notre
territoire. J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne cause pas de
préjudice aux hommes au sujet de ce qui sert à leur nourriture et à
leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de
ce que bientôt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.--Il
quitta donc _Pin_, franchit le mont _Liang_; et, ayant fondé une ville
au pied de la montagne _Khi_, il y fixa sa demeure. Alors les habitants
de _Pin_ dirent: C'était un homme bien humain [que notre prince]! nous
ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se hâtèrent comme la
foule qui se rend au marché.

Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a été transmis de
génération en génération; ce n'est pas une chose que nous pouvons,
de notre propre personne, céder [à des étrangers]; nous devons tout
supporter, jusqu'à la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner.

Prince, je vous prie de choisir entre ces deux résolutions.

16. _Phing-kong_, prince de _Lou_, était disposé à sortir [pour visiter
MENG-TSEU][41], lorsque son ministre favori _Thsang-tsang_ lui parla
ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prévenait les
chefs de service du lieu où il se rendait; aujourd'hui, quoique les
chevaux soient déjà attelés au char, les chefs de service ne savent
pas encore où il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince
dit: Je vais faire une visite à MENG-TSEU. _Thsang-tsang_ ajouta:
Comment donc! la démarche que fait le prince est d'une personne
inconsidérée, en allant le premier rendre visite à un homme du commun.
Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'équité sont
pratiqués en public par celui qui est sage; et cependant les dernières
funérailles que MENG-TSEU a fait faire [à sa mère] ont surpassé [en
somptuosité] les premières funérailles qu'il fit faire [à son père,
et il a manqué aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter.
_Phing-kong_ dit: Vous avez raison.

_Lo-tching-tseu_ [disciple de MENG-TSEU] s'étant rendu à la cour pour
voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'êtes-vous pas allé voir
MENG-KHO [MENG-TSEU]? Le prince lui répondit: Une certaine personne m'a
informé que les dernières funérailles que MENG-TSEU avait fait faire [à
sa mère] avaient surpassé [en somptuosité] les premières funérailles
qu'il avait fait faire [à son père]. C'est pourquoi je ne suis pas allé
le voir. _Lo-tching-tseu_ dit: Qu'est-ce que le prince entend donc
par l'expression _surpasser?_ Mon maître a fait faire les premières
funérailles conformément aux rites prescrits pour les simples lettrés,
et les dernières conformément aux rites prescrits pour les grands
fonctionnaires; dans les premières il a employé trois trépieds, et dans
les dernières il en a employé cinq: est-ce là ce que vous avez voulu
dire?--Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intérieur
et du tombeau extérieur, ainsi que de la beauté des habits de deuil.
_Lo-tching-tseu_ dit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il a
_surpassé_ [les premières funérailles par le luxe des dernières]; les
facultés du pauvre et du riche ne sont pas les mêmes[42].

_Lo-tching-tseu_ étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: J'avais parlé
de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir
vous voir; mais c'est son favori

_Thsang-tsang_ qui l'en a empêché: voilà pourquoi le prince n'est pas
réellement venu.

MENG-TSEU dit: Si l'on parvient à faire pratiquer au prince les
principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue
l'y aura engagé; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause
inconnue l'en a empêché. Le succès ou l'insuccès ne sont pas au pouvoir
de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince de _Lou_,
c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la famille _Thsang_
[_Thsang-tsang_] aurait-il pu m'empècher de me rencontrer avec le
prince?



[1] Un des ministres du roi de _Thsi._

[2] Littéralement: _des clochettes et des tambours, des flûtes et
autres instruments à vent._

[3] _Tchouan_, ancien livre perdu. (_Commentaire._)

[4] Ode _Ngo-tsiang_, section _Tchéou-soung_.

[5] _Commentaire._

[6] Ode _Hoang-i_, section _Ta-ya._

[7] Chap. _Taï-chi_. Voyez la note ci-devant, pag. 240, et l'édition
citée, p. 84.

[8] _Commentaire. Tchou-hi_ fait remarquer qu'il y a quelques légères
différences dans la citation de MENG-TSEU avec le texte du _Chou-king_
tel qu'il était constitué de son temps.

[9] C'est-a-dire, à la volonté, aux vœux de l'empire lui-même, des
populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui
abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait
opprimées.

[10] _Commentaire._

[11] Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine.

[12] _Commentaire._

[13] _Lieou, couler_; figurément: _s'abandonner an courant des
plaisirs, aux voluptés, etc._

[14] _Lian._

[15] _Hoang._

[16] _Wang._

[17] _Commentaire._

[18] C'était un lieu où les empereurs des _Tchéou_, dans les visites
qu'ils faisaient à l'orient de leur empire, recevaient les hommages des
princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps des _Han._
(_Commentaire._)

[19] Ode _Tching-youeï_, section _Siao-ya._

[20] Il y a dans le texte, _une maladie._

[21] Ode _Kong-lieou_, section _Ta-ya_.

[22] Ode _Mien_, section _Ta-ya._

[23] _Commentaire chinois._

[24] L'argument de MENG-TSEU, pour faire comprendre au roi de _Thsi_
qu'il devait réformer son gouvernement ou abdiquer, était habile; mais
il ne fut pas efficace.

[25] _Commentaire._

[26] Fondateur de la seconde dynastie chinoise.

[27] Dernier roi de la première dynastie.

[28] Fondateur de la troisième dynastie.

[29] Dernier roi de la deuxième dynastie. Voyez la _Chine, ou Résumé de
l'histoire et de la civilisation chinoise_, déjà cité, pag. 60 et 77.

[30] Le mot chinois que nous rendons par _tyran_ est _tsan_, composé du
radical générique _pervers, cruel, vicieux_, et de _deux lances_ qui
désignent les moyens violents employés pour commettre le mal et exercer
la tyrannie.

[31] _Commentaire_. Le _suffrage_ du peuple le constitue _prince_; son
_abandon_ n'en fait plus qu'un _simple particulier_, un _homme privé_,
passible des mêmes châtiments que la foule.

[32] Il indique l'État et le roi de _Thsi_.

[33] Chapitre _Tchoung-hoeï-tchi-kao_, édition citée pag. 69.
_Tchou-hi_ dit que les textes cités dans ce paragraphe différent aussi
légèrement du texte actuel du _Chouking._

[34] _Commentaire._

[35] C'était pour le peuple une bien plus grande perte que celle des
_trente-trois_ chefs de troupes.

[36] Le prince et les chefs. (_Commentaire._)

[37] Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (_Commentaire._)

[38] _Commentaire._

[39] Il n'est plus nécessaire de continuer l'œuvre commune.
(_Commentaire._)

[40] C'est-à-dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et à
la tranquillité d'un peuple, il fait abnégation de ses intérêts privés,
en faveur de l'intérêt général, auquel il n'hésite pas à se sacrifier;
il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes supérieurs qui agissent ainsi.

[41] _Commentaire._

[42] MENG-TSEU était pauvre lorsqu'il perdit son père; mais lorsqu'il
perdit sa mère il était riche et grand fonctionnaire public. De là la
différence dans les funérailles qu'il fit faire à ses père et mère.



CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.


1. _Kong-sun-tcheou_ [disciple de MENG-TSEU] fit une question en ces
termes: Maître, si vous obteniez une magistrature, un commandement
provincial dans le royaume de _Thsi_, on pourrait sans doute espérer
de voir se renouveler les actions méritoires de _Kouan-tchoung_ et de
_Yan-tseu?_

MENG-TSEU dit: Vous êtes véritablement un homme de _Thsi_. Vous
connaissez _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu;_ et voilà tout!

Quelqu'un interrogea _Thseng-si_ [petit-fils de _Thseng-tseu_] en
ces termes: Dites-moi lequel de vous ou de _Tseu-lou_ est le plus
sage? _Thseng-si_ répondit avec quelque agitation: Mon aïeul avait
beaucoup de vénération pour _Tseu-lou_.--S'il en est ainsi, alors
dites-moi lequel de vous ou de _Kouan-tchoung_ est le plus sage?
_Thseng-si_ parut s'indigner de cette nouvelle question qui lui déplut,
et il répondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avec
_Kouan-tchoung_? _Kouan-tchoung_ obtint les faveurs de son prince,
et celui-ci lui remit toute son autorité. Outre cela, il dirigea
l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantées
[eu égard à ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi
me mettez-vous en comparaison avec cet homme?

MENG-TSEU dit: _Thseng-si_ se souciait fort peu de passer pour un
autre _Kouan-tchoung_, et vous voudriez que moi je désirasse de lui
ressembler!

Le disciple ajouta: _Kouan-tchoung_ rendit son prince le chef des
autres princes; _Yan-tseu_ rendit son prince illustre. _Kouan-tchoung_
et _Yan-tseu_ ne sont-ils pas dignes d'être imités?

MENG-TSEU dit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain de
_Thsi_ que de tourner la main.

Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les
perplexités de votre disciple sont portés à leur dernier degré; car
enfin, si nous nous reportons à la vertu de _Wen-wang_, qui ne mourut
qu'après avoir atteint l'âge de cent ans, ce prince ne put parvenir
au gouvernement de tout l'empire. _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_
continuèrent l'exécution de ses projets. C'est ainsi que par la suite
la grande rénovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous
dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souveraineté de
l'empire, alors _Wen-wang_ ne suffit plus pour être offert en imitation.

MENG-TSEU dit: Comment la vertu de _Wen-wang_ pourrait-elle être
égalée? Depuis _Tching-thang_ jusqu'à _Wou-ting_, six ou sept princes
doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la
dynastie de _Yn_ pendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été
soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des
changements. _Wou-ting_ convoqua à sa cour tous les princes vassaux,
et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa
main. Comme _Tcheou_ [ou _Cheou-sin_] ne régna pas bien longtemps après
_Wou-ting_[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres
à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le
peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois,
étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussi _Weï-tseu,
Weï-tchoung_[3], les fils du roi; _Pi-kan, Ki-tseu_[4] et _Kiao-ke_.
Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et
servir ce prince. C'est pourquoi _Cheou-sin_ régna longtemps et finit
par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa
possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses,
_Wen-wang_ ne possédait qu'une petite contrée de cent _li_ [dix lieues]
de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire].
C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés.

Les hommes de _Thsi_ ont un proverbe qui dit: _Quoique l'on ait la
prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme
des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments
aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable_.
Si le temps est arrivé, alors tout est facile.

Lorsque les princes de _Hia_, de _Yn_ et de _Tcheou_ florissaient[5],
leur territoire ne dépassa jamais mille _li_ [ou cent lieucs]
d'étendue[6]; le royaume de _Thsi_ a aujourd'hui cette étendue de
territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant
mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux
quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume de _Thsi_ a
une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de mille _li_
d'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire
pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le
roi de _Thsi_ pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le
peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur
tout l'empire.

En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la
souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos
jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des
gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de
nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire
boire ceux qui ont soif.

KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme
un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte
les proclamations royales.

Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un
gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de
sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu
la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des
actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus
que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles
choses.

2. _Kong-sun-tcheou_ fit une autre question en ces termes: Maître, je
suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume
de _Thsi_, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de
bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne
chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait
rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du
royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou
de crainte? MENG-TSEU répondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint
quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit.

Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de
beaucoup _Meng-pen._

Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible.
_Kao-tseu_, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler
l'âme par aucune émotion.

--Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser
ébranler l'âme?

--Il y en a.

_Pe-koung-yeou_ entretenait son courage viril de cette manière: il
n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de
son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes;
mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite
à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à
la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une
large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un
puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince
de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste
de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots
outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les
leur renvoyait aussitôt.

C'est de cette manière que _Meng-chi-che_ entretenait aussi son courage
viril. Il disait: «Je regarde du même œil la défaite que la victoire.
Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer
longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est
redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous que _Meng-chi-che_ pouvait
acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de
toute crainte; et voilà tout.

_Meng-chi-che_ rappelle _Thsêng-tseu_ pour le caractère;
_Pe-koung-lieou_ rappelle _Tseu-hia_. Si l'on compare le courage viril
de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse
l'autre; cependant _Meng-chi-che_ avait le plus important [celui qui
consiste à avoir un empire absolu sur soi-même].

Autrefois, _Thsêng-tseu_ s'adressant à _Tseu-siang_, lui dit:
Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand
courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU]. _Il
disait_: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve
pas le cœur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier,
vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même
aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me
trouve le cœur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou
dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi.

_Meng-chi-che_ possédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du
sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédait
_Thsêng-tseu_ [celui d'une raison éclairée et souveraine][8].

_Kong-sun-tcheou_ dit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée
la force ou la fermeté d'âme[9] de mon maître, et sur quel principe
était fondée la force ou fermeté d'âme de _Kao-tseu_? Pourrais-je
obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU répondit]: _Kao-tseu_
disait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que
quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son
âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la
cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.»

_Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la
cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital;_
cela se doit; mais _si vous ne saisissez pas clairement la raison
des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les
passions] de son âme;_ cela ne se doit pas. Cette _intelligence_ [que
nous possédons en nous, et qui est le produit de l'_âme_][10] commande
à l'_esprit vital_. L'_esprit vital_ est le complément nécessaire des
membres corporels de l'homme; l'_intelligence_ est la partie la plus
noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite. C'est pourquoi je
dis: Il faut surveiller avec respect son _intelligence,_ et ne pas
troubler[11] son _esprit vital._

[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «_L'intelligence_ est la partie
la plus noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite.» Vous
avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence,
et entretenir avec soin son _esprit vital_.» Qu'entendez-vous par
là?--MENG-TSEU dit: Si l'_intelligence_ est livrée à son action
individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'_esprit
vital_; si l'_esprit vital_ est livré à son action individuelle, alors
il trouble l'_intelligence_. Supposons maintenant qu'un homme tombe
la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux
cas, l'_esprit vital_ est agité, et ses mouvements réagissent sur
l'_intelligence._

Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en
quoi vous avez plus raison [que _Kaotseu_]?

MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que
l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon
_esprit vital_ qui coule et circule partout.

--Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'_esprit
vital qui coule et circule partout?_--Cela est difficile à expliquer.

Cet _esprit vital_ a un tel caractère, qu'il est souverainement
grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant
l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite
raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il
remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre.

Cet _esprit vital_ a encore ce caractère, qu'il réunit en soi les
sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans
cet _esprit vital_, le corps a soif et faim.

Cet _esprit vital_ est produit par une grande accumulation d'équité
[un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes
accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de
la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette
raison, je dis donc: _Kao-tseu_ n'a jamais connu le devoir, puisqu'il
le jugeait extérieur à l'homme.

Il faut opérer de bonnes œuvres, et ne pas en calculer d'avance les
résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter
l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État de
_Soung_. Il y avait dans l'État de _Soung_ un homme qui était dans la
désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher
à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout
hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien
fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec
empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché.

Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien
rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la
culture de l'_esprit vital_], et l'abandonnent à lui-même, sont comme
celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément
le développement de leur _esprit vital_ sont comme celui qui aide à
croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces
circonstances on n'aide pas, mais on nuit.

--Qu'entendez-vous par ces expressions: _Je comprends clairement le
motif des paroles que l'on m'adresse?_

MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais
ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de
quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait
tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont
licencieuses, je sais ce qui a détourné son cœur de la droite voie;
si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a
dépouillé sou cœur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts
sont nés dans le cœur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de
droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des
sentiments de droiture et de bonne direction du cœur a été produite,
les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de
nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment
à mes paroles.

--_Tsaï-ngo_ et _Tseu-koung_ parlaient d'une manière admirablement
éloquente; _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ savaient parfaitement
bien parler des actions conformes à la vertu. KHOUNG-TSEU réunissait
toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile
dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous
seriez bien plus consommé dans la sainteté?--O le blasphème! reprit
MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?

Autrefois _Tseu-koung_, interrogeant KHOUNG-TSEU, lui dit: Maître,
êtes-vous un saint? KHOUNG-TSEU lui répondit: Un saint? je suis
bien loin de pouvoir en être un! j'étudie sans jamais me lasser les
préceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans
jamais me lasser.--_Tseu-koung_ ajouta: «_Étudier sans jamais se
lasser_, c'est être éclairé; _enseigner les hommes sans jamais se
lasser_, c'est posséder la vertu de l'humanité. Vous possédez les
lumières de la sagesse et la vertu de l'humanité, maître; vous êtes par
conséquent saint.» Si KHOUNG-TSEU [ajouta MENG-TSEU] n'osait pas se
permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un
pareil langage?

_Kong-sun-tcheou_ poursuivit: Autrefois j'ai entendu dire que
_Tseu-hia, Tseu-yeou_ et _Tseu-tchang_ avaient tous une partie des
vertus qui constituent le saint homme; mais que _Jan-nieou, Min-tseu_
et _Yan-youan_ en avaient toutes les parties, seulement bien moins
développées. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrés de
sainteté vous aimeriez à vous reposer?

MENG-TSEU dit: Moi? je les repousse tous[16].--Le disciple continua:
Que pensez-vous de _Pe-i_ et de _Y-yin?_

--Ils ne professent pas les mêmes doctrines que moi.

«Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le
peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'État
est bien gouverné et en paix, alors avancez-vous dans les emplois;
s'il est dans le trouble, alors retirez-vous à l'écart.» Voilà les
principes de _Pe-i_. «Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? à qui
commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'État est bien gouverné,
avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous
également dans les emplois.» Voilà les principes de _Y-yin_. «S'il
convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il
convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient
de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en
démettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant.» Voilà les principes
de KHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps
passé. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir à agir comme eux; toutefois
ce que je désire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiter KHOUNG-TSEU.

--_Pe-i_ et _Y-yin_ sont-ils des hommes du même ordre que
KHOUNG-TSEU?--Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos
jours, il n'y en a jamais eu de comparable à KHOUNG-TSEU!

--Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?--Ils eurent quelque chose
de commun. S'ils avaient possédé un domaine de cent _li_ d'étendue, et
qu'ils en eussent été princes, tous les trois auraient pu devenir assez
puissants pour convoquer à leur cour les princes vassaux et posséder
l'empire. Si en commettant une action contraire à la justice, et en
faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les
trois n'auraient pas agi ainsi. Quant à cela, ils se ressemblaient.

Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils
différaient?

MENG-TSEU dit: _Tsaï-ngo, Tseu-koung_ et _Yeou-jo_ étaient assez
éclairés pour connaître le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de
lumières cependant n'alla pas jusqu'à exagérer les éloges de celui
qu'ils aimaient avec prédilection[20].

_Tsaï-ngo_ disait: Si je considère attentivement mon maître, je le
trouve bien plus sage que _Yao_ et _Chun_.

_Tseu-koung_ disait: En observant les usages et la conduite des
anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le
gouvernement de l'empire; en écoutant leur musique, je connais leurs
vertus. Si depuis cent générations je classe dans leur ordre les
cent générations de rois qui ont régné, aucun d'eux n'échappera à mes
regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, je
puis dire qu'il n'en a pas existé de comparable à KHOUNG-TSEU.

_Yeou-jo_ disait: Non-seulement les hommes sont de la même espèce, mais
le _Khi-lin_ ou la licorne, et les autres quadrupèdes qui courent; le
_Foung-hoang_ ou le phénix, et les autres oiseaux qui volent; le mont
_Taï-chan_, ainsi que les collines et autres élévations; les fleuves et
les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les étangs, appartiennent
aux mêmes espèces. Les saints hommes comparés avec la multitude sont
aussi de la même espèce; mais ils sortent de leur espèce, ils s'élèvent
au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis
qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a pas eu de plus
accompli que KHOUNG-TSEU.

3. MENG-TSEU dit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21] à
simuler les vertus de l'humanité veut devenir chef des grands vassaux.
Pour devenir chef des grands vassaux, il doit nécessairement avoir un
grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu à pratiquer l'humanité
règne véritablement; pour régner véritablement, il n'a pas à attendre,
à convoiter un grand royaume. Ainsi _Tching-thang_, avec un État de
soixante et dix _li_ [sept lieues] d'étendue; _Wen-wang_ avec un Etat
de cent _li_ [dix lieues] d'étendue, parvinrent à l'empire.

Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne
subjugue pas les cœurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est
toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu
porte la joie daus les cœurs qui se livrent sans réserve, comme les
soixante et dix disciples de KHOUNG-TSEU se soumirent à lui.

Le _Livre des Vers_[23] dit:

        «De l'occident et de l'orient,

        Du midi et du septentrion,

        Personne ne pensa à résister.»

Cette citation exprime ma pensée.

4. MENG-TSEU dit: Si le prince est plein d'humanité, il se procure une
grande gloire; s'il n'a pas d'humanité, il se déshonore. Maintenant si,
en haïssant le déshonneur, il persévère dans l'inhumanité, c'est comme
si en détestant l'humidité on persévérait à demeurer dans les lieux bas.

Si le prince hait le déshonneur, il ne peut rien faire de mieux que
d'honorer la vertu et d'élever aux dignités les hommes distingués par
leur savoir et leur mérite. Si les sages occupent les premiers emplois
publics; si les hommes de mérite sont placés dans des commandements qui
leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24],
c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le régime
civil et le régime pénal. C'est en agissant ainsi que les autres États,
quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la nécessité de vous
respecter.

Le _Livre des Vers_[25] dit:

        «Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que
        la pluie tombe,

        J'enlève l'écorce de la racine des mûriers

        Pour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26].

        Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous
        de moi

        Qui oserait venir me troubler?»

KHOUNG-TSEU disait: O que celui qui a composé ces vers connaissait bien
l'art de gouverner!

En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait
venir le troubler?

Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la
tranquillité, le prince emploie ce temps pour s'abandonner à ses
plaisirs vicieux et à la mollesse, il attirera inévitablement sur sa
tête de grandes calamités.

Les calamités, ainsi que les félicités, n'arrivent que parce qu'on se
les est attirées.

Le _Livre des Vers_[27] dit:

        «Si le prince pense constamment à se conformer au mandat
        qu'il a reçu du ciel,

        Il s'attirera beaucoup de félicités.»

Le _Taï-kia_[28] dit: «Quand le ciel nous envoie des calamités,
nous pouvons quelquefois les éviter; quand nous nous les attirons
nous-mêmes, nous ne pouvons les supporter sans périr.» Ces citations
expriment clairement ce que je voulais dire.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes
de mérite dans des commandements; si ceux qui sont distingués par
leurs talents et leurs vertus sont placés dans les hautes fonctions
publiques, alors tous les lettrés de l'empire seront dans la joie et
désireront demeurer à sa cour. Si dans les marchés publics on n'exige
que le prix de location des places que les marchands occupent, et non
une taxe sur les marchandises; si, les règlements des magistrats qui
président aux marchés publics étant observés, on n'exige pas le prix de
location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans
la joie, et désireront porter leurs marchandises sur les marchés du
prince [qui les favorisera ainsi].

Si aux passages des frontières on se borne à une simple inspection sans
exiger de tribut ou de droits d'entrée, alors tous les voyageurs de
l'empire seront dans la joie et désireront voyager sur les routes du
prince qui agira ainsi.

Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu'à _l'assistance_
[c'est-à-dire à labourer une portion déterminée des champs du prince],
et non à payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire
seront dans la joie, et désireront aller labourer dans les domaines
du prince. Si les artisans qui habitent des échoppes ne sont pas
assujettis à la capitation et à la redevance en toiles, alors toutes
les populations seront dans la joie, et désireront devenir les
populations du prince.

S'il se trouve un prince qui puisse fidèlement pratiquer ces cinq
choses, alors les populations des royaumes voisins lèveront vers lui
leurs regards comme vers un père et une mère. Or on n'a jamais vu,
depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, que des fils et des
frères aient été conduits à attaquer leurs père et mère. Si cela est
ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a
aucun adversaire dans l'empire est l'envoyé du ciel. Il n'a pas encore
existé d'homme qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout
l'empire.

6. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont un cœur compatissant et
miséricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un
cœur compatissant, et par cela même ils avaient un gouvernement doux
et compatissant pour les hommes. Si le prince a un cœur compatissant
pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et
compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait
un objet dans la paume de sa main.

Voici comment j'explique le principe que j'ai avancé ci-dessus, que
_tous les hommes_ ont un cœur compatissant et miséricordieux pour les
autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout à coup un jeune
enfant près de tomber dans un puits; tous éprouvent à l'instant même
un sentiment de crainte et de compassion caché dans leur cœur; et ils
éprouvent ce sentiment, non parce qu'ils désirent nouer des relations
d'amitié avec le père et la mère de cet enfant; non parce qu'ils
sollicitent les applaudissements ou les éloges de leurs amis et de
leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique.

On peut tirer de là les conséquences suivantes: Si l'on n'a pas un cœur
miséricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas
les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux
des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments
d'abnégation et de déférence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le
sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas
un homme.

Un cœur miséricordieux et compatissant est le principe de l'humanité;
le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'équité
et de la justice; le sentiment d'abnégation et de déférence est le
principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du
juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse.

Les hommes ont en eux-mêmes ces quatre principes, comme ils ont quatre
membres. Donc le prince qui, possédant ces quatre principes naturels,
dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit à lui-même, se
perd complètement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les
pratiquer, ceux-là perdent leur prince.

Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mêmes, et si
nous savons tous les développer et les faire fructifier, ils seront
comme du feu qui commence à brûler, comme une source qui commence
à jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui
prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les
quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas
même capable de bien servir son père et sa mère.

7. MENG-TSEU dit: L'homme qui fait des flèches n'est-il pas plus
inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de
l'homme qui fait des flèches est de blesser les hommes, tandis que le
but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empêcher
que les hommes soient blessés. Il en est de même de l'homme dont le
métier est de faire des vœux de bonheur à la naissance des enfants,
et de l'homme dont le métier est de faire des cercueils[29]. C'est
pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la
profession que l'on veut embrasser.

KHOUNG-TSEU disait: Dans les villages, l'humanité est admirable. Si
quelqu'un ayant à choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter là
où réside l'humanité, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et
éclairé? Cette humanité est une dignité honorable conférée par le ciel,
et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empêchant d'agir
librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et éclairé.

Celui qui n'est ni humain ni sage et éclairé, qui n'a ni urbanité ni
équité, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit
d'être leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait
de fabriquer des arcs, et au fabricant de flèches qui rougirait de
fabriquer des flèches.

S'il rougit de son état, il n'est rien, pour en sortir, à la pratique
de l'humanité.

L'homme qui pratique l'humanité est comme l'archer; l'archer se pose
d'abord lui-même droit, et ensuite il lance sa flèche. Si, après avoir
lancé sa flèche, il n'approche pas le plus près du but, il ne s'en
prend pas à ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la
faute en lui-même; et rien de plus.

8. MENG-TSEU dit: Si _Tseu-lou_ se trouvait averti par quelqu'un
d'avoir commis des fautes, il s'en réjouissait.

Si l'ancien empereur _Yu_ entendait prononcer des paroles de sagesse et
de vertu, il s'inclinait en signe de vénération pour les recueillir.

Le grand _Chun_ avait encore des sentiments plus élevés: pour lui la
vertu était commune à tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux
étaient plus vertueux que lui, il faisait abnégation de lui-même pour
les imiter. Il se réjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu
aux autres hommes, pour pratiquer lui-même cette vertu.

Dès le temps où il labourait la terre, où il fabriquait de la poterie,
où il faisait le métier de pêcheur, jusqu'à celui où il exerça la
souveraineté impériale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les
bonnes actions des autres hommes.

Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner
aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est
rien de plus grand, pour l'homme supérieur, que de procurer aux autres
hommes les moyens de pratiquer la vertu.

9. MENG-TSEU dit: _Pe-i_ ne servait pas le prince qui n'était pas
le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amitié
avec des amis qui n'étaient pas de son choix. Il ne se présentait pas
à la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes
corrompus et méchants; se tenir à la cour d'un roi pervers, parler avec
des hommes corrompus et méchants, c'était pour lui comme s'asseoir
dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous
trouverons qu'il a encore poussé bien au delà ses sentiments d'aversion
et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont
le bonnet n'était pas convenablement placé sur sa tête, détournant
aussitôt le visage, il s'éloignait de lui, comme s'il avait pensé que
son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas
les invitations des princes vassaux qui se rendaient près de lui,
quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la
convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se
souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion].

_Lieou-hia-hoeï_ [premier ministre du royaume de _Lou_] ne rougissait
pas de servir un mauvais prince, et il ne dédaignait pas une petite
magistrature. S'il était promu à des fonctions plus élevées, il ne
cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de
suivre constamment la voie droite. S'il était négligé et mis en oubli,
il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la
misère, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: «Ce que vous
faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand même vous
seriez les bras nus et le corps nu à mes côtés, comment pourriez-vous
me souiller?» C'est pourquoi il portait toujours un visage et un
front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point.
Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait près de lui, il
restait. Celui qui, étant ainsi pris par la main et retenu, cédait à
cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de
s'éloigner.

MENG-TSEU dit: _Pe-i_ avait un esprit étroit; _Lieou-hia-hoeï_ manquait
de tenue et de gravité. L'homme supérieur ne suit ni l'une ni l'autre
de ces façons d'agir.


[1] Pendant quarante années. (_Commentaire._)

[2] Il n'y a que sept générations de distance. (_Comm_.) Les tables
chronologiques chinoises placent la dernière année du règne de
_Won-ting_ 1266 ans avant notre ère, et la première de celui de
_Cheou-sin_, 1154; ce qui donne un intervalle de cent douze années
entre les deux règnes.

[3] Beaux-frères de _Cheou-sin_.

[4] Voyez précédemment pag. 228.

[5] Aux époques de _Yu_, de _Thang_, de _Wen wanq_ et de _Wou-wang_.

[6] Selon _Tchou-hi_, il est ici question du _domaine royal, Wang ki_
[qui avait toujours 1,000 _li_ d'étendue, et que les anciens rois
gouvernaient par eux-mêmes].

[7] _Commentaire._

[8] _Commentaire._

[9] Littéralement: _l'inébranlabilité du cœur._

[10] _Commentaire._

[11] «Entretenir avec soin.» (_Commentaire._)

[12] _Tchouan-i-ye._ (_Commentaire._)

[13] _Commentaire._

[14] _Ibid._

[15] _Commentaire._

[16] C'est au plus haut degré de sainteté qu'il aspire.

[17] C'est-à-dire _s'il n'est pas éclairé. (Commentaire.)_

[18] _S'il n'est pas honorable. (Commentaire.)_

[19] _Commentaire._

[20] «Les paroles de ces témoins oculaires sont dignes de confiance.»
(_Commentaire._) C'étaient des disciples éminents du philosophe.

[21] «Comme les armes et les moyens de séduction.» (_Commentaire._)

[22] Conférez le _Tao-te-king_, de LAO-TSEU.

[23] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya._

[24] «Qu'il n'ait rien à craindre de l'extérieur ni à souffrir de
l'intérieur.» (_Comm._)

[25] Ode _Tchi-hiao_, section _Kouë-foung._

[26] C'est un oiseau qui parle.

[27] Ode _Wen-wawg_, section _Ta-ya._

[28] Chapitre du _Chou-king._

[29] Le premier ne désire que des naissances, et l'autre ne désire que
des décès.



CHAPITRE IV,

COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas à comparer aux
avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas à comparer à
la concorde entre les hommes.

Supposons une ville ceinte de murs intérieurs de trois _li_ de
circonférence et de murs extérieurs de sept _li_ de circonférence,
entourée d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la
prendre. Pour assiéger et attaquer cette ville, les ennemis ont dû
obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont
pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas à
comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fossés et autres
moyens de défense].

Que les murailles soient élevées, les fossés profonds, les armes et les
boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et
abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne
valent pas l'union et la concorde entre les hommes.

C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un
peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume
dans les obstacles que présentent à l'ennemi les montagnes et les cours
d'eau, ni la majesté imposante de l'empire dans un grand appareil
militaire. Celui qui a pu parvenir à gouverner selon les principes de
l'humanité et de la justice trouvera un immense appui dans le cœur
des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de
l'humanité et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne
trouvera que peu d'appui dans les populations sera même abandonné par
ses parents et ses alliés. Celui qui aura pour l'assister dans le péril
presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire.

Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a
été abandonné même par ses parents et ses alliés, qui pourrait lui
résister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu supérieure n'a pas besoin
de combattre; s'il combat, il est sûr de vaincre.

2. MENG-TSEU se disposait à aller rendre visite au roi (de _Thsi_),
lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il
avait bien désiré le voir, mais qu'il était malade d'un refroidissement
qu'il avait éprouvé, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait
que le lendemain matin il espérait le voir à sa cour, et il demandait
s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU
répondit avec respect que malheureusement il était aussi malade, et
qu'il ne pouvait aller à la cour.

Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parenté
à une personne de la famille _Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou_ (son
disciple) dit: Hier, vous avez refusé [de faire une visite au roi] pour
cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parenté;
peut-être cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'étais malade,
aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs
de parenté?

Le roi envoya un exprès pour demander des nouvelles du philosophe, et
il fit aussi appeler un médecin. _Meng-tchoung-tseu_ [frère et disciple
de MENG-TSEU] répondit respectueusement à l'envoyé du roi: Hier il
reçut une invitation du roi; mais, ayant éprouvé une indisposition qui
l'a empêché de vaquer à la moindre affaire, il n'a pu se rendre à la
cour. Aujourd'hui, son indisposition s'étant un peu améliorée, il s'est
empressé de se rendre à la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou
non.

Il envoya aussitôt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins,
et lui dire que sou frère le priait de ne pas revenir chez lui, mais
d'aller à la cour.

MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit à la
demeure de la famille _King-tcheou_, où il passa la nuit. _King-tseu_
lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont: à l'intérieur ou
dans la famille, entre le père et les enfants; à l'extérieur ou dans
l'État, entre le prince et les ministres. Entre le père et les enfants,
la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les
ministres, la déférence et l'équité dominent. Moi _Tcheou_, j'ai vu
la déférence et l'équité du roi pour vous, mais je n'ai pas encore
vu en quoi vous avez eu de la déférence et de l'équité pour le roi.
MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi
les hommes de _Thsi_ il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanité
et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanité et
la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur cœur: A quoi
servirait-il de parler avec lui d'humanité et de justice? Voilà ce
qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrévérence et d'injustices plus
grandes que celles-là! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est
conformément aux principes de _Yao_ et de _Chun_. C'est pour cela que
de tous les hommes de _Thsi_ aucun n'a autant que moi de déférence et
de respect pour le roi.

_King-tseu_ dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-là. On
lit dans le _Livre des Rites_: «Quand votre père vous appelle, ne
différez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle,
n'attendez pas votre char.» Vous aviez fermement l'intention de vous
rendre à la cour; mais, après avoir entendu l'invitation du roi, vous
avez aussitôt changé de résolution. Il faut bien que votre conduite ne
s'accorde pas avec ce passage du _Livre des Rites._

MENG-TSEU répondit: Qu'entendez-vous par là? _Thsêng-tseu_ disait:
«Les richesses des rois de _Tçin_ et de _Thsou_ ne peuvent être
égalées: ces rois se prévalent de leurs richesses, moi je me
prévaux de mon humanité; ces rois se fient sur leur haute dignité
et leur puissance, moi je me fie sur mon équité. De quoi ai-je donc
besoin?» Si ces paroles n'étaient pas conformes à l'équité et à la
justice, _Thsêng-tseu_ les aurait-il tenues? Il y a peut-être dans
ces paroles (de _Thsêng-tseu_) une doctrine de haute moralité. Il
existe dans le monde trois choses universellement honorées: l'une
est le rang; l'autre, l'âge; et la troisième, la vertu. A la cour,
rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien
n'est comparable à l'âge; dans la direction et l'enseignement des
générations, ainsi que dans l'amélioration du peuple, il n'y a rien de
comparable à la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne
possède qu'une de ces trois choses [le rang] méprisât l'homme qui en
possède deux?

C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut être grand et opérer de grandes
choses, il a assez de raison pour ne pas appeler à chaque instant près
de lui ses sujets. S'il désire avoir leur avis, il se rend alors près
d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se réjouisse pas des
bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas
capable de remplir ses fonctions[1].

C'est ainsi que _Tching-thang_ s'instruisit d'abord près de _Y-yin_,
qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il gouverna sans peine.
_Houan-koung_ s'instruisit d'abord près de _Kouan-tchoung_, qu'il fit
ensuite son ministre. Voilà pourquoi il devint sans peine le chef de
tous les grands vassaux.

Maintenant les territoires des divers États de l'empire sont de la même
classe [ou à peu près d'une égale étendue]; les avantages sont les
mêmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre
cause à cela, sinon que les princes aiment à avoir des ministres
auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils
n'aiment pas à avoir des ministres dont ils recevraient eux-mêmes la
loi.

_Tching-thang_ n'aurait pas osé faire venir près de lui _Y-yin_, ni
_Kouan-koung_ appeler près de lui _Houan-tchoung._ Si _Houan-tchoung_
ne pouvait pas être mandé près d'un petit prince, à plus forte raison
celui qui ne fait pas grand cas de _Kouan-tchoung!_

3. _Tchin-thsin_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces
termes: Autrefois, lorsque vous étiez dans le royaume de _Thsi_, le
roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voulûtes pas
recevoir. Lorsque vous étiez dans le royaume de _Soung_, le roi vous en
offrit quatorze cents onces, et vous les reçûtes. Lorsque vous étiez
dans le royaume de _Sie_, le roi vous en offrit mille onces, et vous
les reçûtes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser,
alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si
dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors,
dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Maître, il
faut nécessairement que vous me concédiez l'une ou l'autre de ces
propositions.

MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas.

Quand j'étais dans le royaume de _Soung_, j'allais entreprendre un
grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui
des présents de voyage. Le roi me parla en ces termes: «Je vous offre
les présents de l'hospitalité.» Pourquoi ne les aurais-je pas acceptés?

Lorsque j'étais dans le royaume de _Sie_, j'avais l'intention de
prendre des sûretés contre tout fâcheux événement. Le roi me parla en
ces termes: «J'ai appris que vous vouliez prendre des sûretés pour
continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous
procurer des armes.» Pourquoi n'aurais-je pas accepté?

Quant au royaume de _Thsi_, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et
d'accepter les présents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir
ces présents, je les aurais donc reçus comme don pécuniaire. Comment
existerait-il un homme supérieur capable de se laisser prendre à des
dons pécuniaires?

4. Lorsque MENG-TSEU se rendit à la ville de _Phing-lo_, il s'adressa
à l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un
de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un
jour, l'expédierez-vous ou non? Il répondit: Je n'attendrais pas la
troisième fois pour l'expédier.

[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-même vous avez
abandonné votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les
années calamiteuses, dans les années de stérilité et de famine, les
vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui
se sont précipités dans les fossés pleins d'eau et dans les mares des
vallées; les jeunes gens forts et robustes qui se sont dispersés et se
sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur
nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers.

[Le magistrat] répondit: Il ne dépend pas de moi _Kiu-sin_ que cela ne
soit ainsi.

[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve
un homme qui reçoive d'un autre des bœufs et des moutons pour en être
le gardien et les faire paître à sa place, alors il lui demandera
nécessairement des pâturages et de l'herbe pour les nourrir. Si,
après lui avoir demandé des pâturages et des herbes pour nourrir son
troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra
pas à l'homme qui le lui a confié, ou qu'au contraire il se tiendra là
immobile en le regardant mourir?

[Le magistrat] répondit: Pour cela, c'est la faute de moi _Kiu-sin._

Un autre jour, MENG-TSEU étant allé voir le roi, il lui dit: De tous
ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en
connaît cinq; et parmi ces cinq il n'y a que _Khoung-kiu-sin_ qui
reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontées au roi, le roi dit:
Quant à ces calamités, c'est moi qui en suis coupable.

5. MENG-TSEU s'adressant à _Tchi-wa [ta-fou_, ou l'un des premiers
fonctionnaires de _Thsi_], lui dit: Vous avez refusé le commandement
de la ville de _Ling-khieou,_ et vous avez sollicité les fonctions de
chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste
vous donnait la faculté de parler au roi le langage de la raison.
Maintenant, voilà déjà plusieurs lunes d'écoulées depuis que vous êtes
en fonctions, et vous n'avez pas encore parlé?

_Tchi-wa_ ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun
compte, se démit de ses fonctions de ministre, et se retira.

Les hommes de _Thsi_ dirent: Quant à la conduite de _Tchi-wa_ [à
l'égard du roi], elle est parfaitement convenable; quant à celle de
MENG-TSEU, nous n'en savons rien.

_Kong-tou-tseu_ instruisit son maître de ces propos.

MENG-TSEU répliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une
magistrature à remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se
retire; que celui qui a le ministère de la parole pour donner des
avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements
soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature à remplir
ici; je n'ai pas également le ministère de la parole; alors, que je
me produise à la cour pour faire des représentations, ou que je m'en
éloigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble?

6. Lorsque MENG-TSEU était revêtu de la dignité honoraire de _King_,
ou de premier fonctionnaire dans le royaume de _Thsi_, il alla faire
des compliments de condoléance à _Teng_; et le roi envoya _Wang-kouan_,
premier magistrat de la ville de _Ko_, pour l'assister dans ses
fonctions d'envoyé. _Wang-kouan_, matin et soir, voyait MENG-TSEU;
mais, en allant et en revenant de _Teng_ à _Thsi_, pendant toute la
route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur
légation.

_Kong-sun-tcheou_ dit: Dans le royaume de _Thsi_, la dignité de _King_,
ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mène
de _Thsi_ à _Teng_ n'est pas également peu longue. En allant et en
revenant, vous n'avez pas parlé avec cet homme des affaires de votre
légation; quelle en est la cause?

MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient été réglées par quelqu'un; pourquoi
en aurais-je parlé[2]?

7. MENG-TSEU quitta le royaume de _Thsi_ pour aller rendre les
devoirs funèbres [à sa mère] dans le royaume de _Lou_. En revenant
dans le royaume de _Thsi_, il s'arrêta dans la petite ville de _Yng.
Tchoung-yu_ [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces
jours passés, ne sachant pas que votre disciple _Yu_ était tout à fait
inepte, vous m'avez ordonné, à moi _Yu_, de faire faire un cercueil par
un charpentier. Dans la douleur où vous vous trouviez, je n'ai pas osé
vous questionner à cet égard. Aujourd'hui je désire vous demander une
explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'était-il pas
trop beau?

MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquité, il n'y avait point de règles
fixes pour la fabrication des cercueils, soit intérieurs, soit
extérieurs. Dans la moyenne antiquité, les planches du cercueil
intérieur avaient sept pouces d'épaisseur; le cercueil extérieur était
dans les mêmes proportions. Cette règle était observée par tout le
monde, depuis l'empereur jusqu'à la foule du peuple; et ce n'était pas
assurément pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se
livraient à toute la manifestation des sentiments de leur cœur.

Si on n'a pas la faculté de donner à ses sentiments de douleur
toute l'expression que l'on désire[3], on ne peut pas se procurer
des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut également
pas se donner la consolation de faire à ses parents de magnifiques
funérailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur désir,
et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquité
employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu
agir de même?

Or, si lorsque leurs père et mère viennent de décéder, les enfants ne
laissent pas la terre adhérer à leur corps, auront-ils un seul sujet de
regret [pour leur conduite]?

J'ai souvent entendu dire que l'homme supérieur ne doit pas être
parcimonieux à cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend à
ses parents.

8. _Tching-thoung_ (ministre du roi de _Thsi_), de son autorité privée,
demanda à MENG-TSEU si le royaume de _Yan_ pouvait être attaqué ou
subjugué par les armes.

MENG-TSEU dit: Il peut l'être. _Tseu-khouaï_ (roi de _Yan_) ne peut,
de son autorité privée, donner _Yan_ à un autre homme. _Tseu-tchi_
(son ministre) ne pouvait accepter le royaume de _Yan_ du prince
_Tseu-khouaï_. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici,
et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prévenir
le roi, et de votre autorité privée, vous lui transférez la dignité et
les émoluments que vous possédez; si ce lettré, également sans avoir
reçu le mandat du roi, et de son autorité privée, les accepte de vous;
alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffère-t-il
du fait précédent?

Les hommes de _Thsi_[4] ayant attaqué le royaume de _Yan_, quelqu'un
demanda à MENG-TSEU s'il n'avait pas excité _Thsi_ à conquérir _Yan_?
Il répondit: Aucunement. _Tching-thoung_ m'a demandé si le royaume
de _Yan_ pouvait être attaqué et subjugué par les armes. Je lui ai
répondu en disant qu'il pouvait l'être. Là-dessus le roi de _Thsi_ et
ses ministres l'ont attaqué. Si _Tching-thoung_ m'avait parlé ainsi:
Quel est celui qui peut l'attaquer et le conquérir? alors je lui aurais
répondu en disant: Celui qui en a reçu la mission du ciel, celui-là
peut l'attaquer et le conquérir.

Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tué un autre. Si
quelqu'un m'interroge à ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire
mourir un autre? alors je lui répondrai en disant: Il le peut. Mais si
cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors
je lui répondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre
de la justice, celui-là peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il
mérite la mort].

Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le
gouvernement tyrannique de _Yan_ par un autre gouvernement
tyrannique[5]?

9. Les hommes de _Yan_ se révoltèrent. Le roi de _Thsi_ dit: Comment me
présenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU?

_Tchin-kia_ (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de
cela. Si le roi se compare à _Tcheou-koung_[6], quel est celui qui sera
trouvé le plus humain et le plus prudent?

Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir?

Le ministre poursuivit: _Tcheou-koung_ avait envoyé _Kouan-cho_ pour
surveiller le royaume de _Yn_; mais _Kouan-cho_ se révolta avec le
royaume de _Yn_ [ contre l'autorité _de Tcheou-koung_]. Si, lorsque
_Tcheou-koung_ chargea _Kouan-cho_ de sa mission, il prévoyait ce
qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prévoyait pas, il
ne fut pas prudent. Si _Tcheou-koung_ ne fut pas d'une humanité et
d'une prudence consommée, à plus forte raison le roi ne pouvait-il pas
l'être [dans la dernière occasion]. Moi _Tchin-kia_, je vous prie de me
laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire.

Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'était que
_Tcheou-koung._

MENG-TSEU répondit: C'était un saint homme de l'antiquité.

--N'est-il pas vrai qu'il envoya _Kouan-cho_ pour surveiller le royaume
de _Yn_, et que _Kouan-cho_ se révolta avec ce royaume?--Cela est
ainsi, dit-il.

--_Tcheou-koung_ prévoyait-il qu'il se révolterait, lorsqu'il le
chargea de cette mission?

--Il ne le prévoyait pas.

--S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par conséquent une
faute.

--_Tcheou-koung_ était le frère cadet de _Kouan-cho_ qui était son
frère aîné. La faute de _Tcheou-koung_ n'est-elle pas excusable?

En effet, si les hommes supérieurs de l'antiquité commettent des
fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prétendus] supérieurs
de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la
mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes
supérieurs de l'antiquité sont comme les éclipses du soleil et de la
lune, tous les hommes les voyaient; et quant à leur conversion, tous
les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes supérieurs de nos
jours, non-seulement continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore
ils veulent la justifier.

10. MENG-TSEU se démit de ses fonctions de ministre honoraire [à la
cour du roi de _Thsi_] pour s'en retourner dans sa patrie.

Le roi étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passés, j'avais
désiré vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu
m'asseoir à vos côtés, toute ma cour en a été ravie. Maintenant vous
voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par
la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU répondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce
que je désire.

Un autre jour, le roi s'adressant à _Chi-tseuu_, lui dit: Je désire
retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en
entretenant ses disciples avec dix mille mesures [_tchoung_] de riz,
afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient
sous les yeux un homme qu'ils puissent révérer et imiter. Pourquoi ne
le lui annonceriez-vous pas en mon nom?

_Chi-tseu_ confia cette mission à _Tchin-tseu_, pour en prévenir son
maître MENG-TSEU. _Tchin-tseu_ rapporta à MENG-TSEU les paroles de
_Chi-tseu._

MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce _Chi-tseu_ ne sait-il pas
que je ne puis accéder à cette proposition[7]? Si je désirais des
richesses, comment aurais-je refusé cent mille mesures de riz[8] pour
en accepter maintenant dix mille? Est-ce là aimer les richesses?

_Ki-sun_ disait: C'était un homme bien extraordinaire que _Tseu-cho-i!_
Si, en exerçant des fonctions publiques, il n'était pas promu à un
emploi supérieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait
plus, il faisait en sorte que son fils ou son frère cadet fût élevé
à la dignité de _King_ [l'une des premières du royaume]. En effet,
parmi les hommes, quel est celui qui ne désire pas les richesses et
les honneurs? Mais _Tseu-cho-i_ lui seul, au milieu des richesses et
des honneurs, voulait avoir le monopole, et être le chef du marché qui
perçoit pour lui seul tous les profits.

L'intention de celui qui, dans l'antiquité, institua les marchés
publics, était de faire échanger ce que l'on possédait contre ce que
l'on ne possédait pas. Ceux qui furent commis pour présider à ces
marchés n'avaient d'autre devoir à remplir que celui de maintenir le
bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit élever un grand tertre
au milieu du marché pour y monter. De là il portait des regards de
surveillance à droite et à gauche, et recueillait tous les profits du
marché. Tous les hommes le regardèrent comme un vilain et un misérable.
C'est ainsi que depuis ce temps-là sont établis les droits perçus dans
les marchés publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands
date de ce vilain homme.

11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de _Thsi,_ passa la nuit dans
la ville de _Tcheou_. Il se trouva là un homme qui, à cause du roi,
désira l'empêcher de continuer son voyage. Il s'assit près de lui, et
lui parla. MENG-TSEU, sans lui répondre, s'appuya sur une table et
s'endormit.

L'hôte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit:
Votre disciple a passé une nuit entière avant doser vous parler; mais
comme il voit, maître, que vous dormez sans vouloir l'écouter, il vous
prie de le dispenser de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU lui répondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre
devoir. Autrefois, si _Mou-kong_, prince de _Lou_, n'avait pas eu un
homme [de vertus éminentes] auprès de _Tseu-sse_, il n'aurait pas pu le
retenir [à sa cour]. Si _Sie-lieou_ et _Chin-thsiang_ n'avaient pas eu
un homme [distingué] auprès de _Mou-kong_, ils n'auraient pas pu rester
auprès de sa personne.

Vous, vous avez des projets relativement à un vieillard respectable[9],
et vous n'êtes pas même parvenu à me traiter comme _Tseu-sse_ le fut.
N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le
vieillard qui a rompu avec vous?

12. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi, Yn-sse_, s'adressant à
plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi
ne pouvait pas devenir un autre _Tching-thang_ ou un autre _Wou-wang_,
alors il manque de perspicacité et de pénétration. Si au contraire
il le savait, et que dans cette persuasion il soit également venu à
sa cour, alors c'était pour obtenir des émoluments. Il est venu de
mille _li_ [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas réussi
dans ce qu'il désirait, il s'en est allé. Il s'est arrêté trois jours
et trois nuits à la ville de _Tcheou_ avant de continuer sa route;
pourquoi tous ces retards et ces délais? Moi _Sse_, je ne trouve pas
cela bien.

_Kao-tseu_ rapporta ces paroles à son ancien maître MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Comment _Yn-sse_ me connaît-il? Venir de cent lieues
pour voir le roi, c'était là ce que je désirais vivement [pour propager
ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce
résultat. Est-ce là ce que je désirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir
ainsi.

J'ai cru même trop hâter mon départ en ne passant que trois jours
dans la ville de _Tcheou_ avant de la quitter. Le roi pouvait changer
promptement sa manière d'agir. S'il en avait changé, alors il me
rappelait près de lui.

Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'eût rappelé,
j'éprouvai alors un vif désir de retourner dans mon pays. Mais, quoique
j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore
capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi
m'emploie, alors non-seulement le peuple de _Thsi_ sera tranquille
et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une
tranquillité et d'une paix profondes. Le roi changera peut-être bientôt
sa manière d'agir; c'est l'objet de mes vœux de chaque jour.

Suis-je donc semblable à ces hommes vulgaires, à l'esprit étroit,
qui, après avoir fait à leur prince des remontrances dont il n'a
tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparaître sur leur visage
le ressentiment qu'ils en éprouvent? Lorsque ces hommes ont pris la
résolution de s'éloigner, ils partent et marchent jusqu'à ce que
leurs forces soient épuisées, avant de s'arrêter quelque part pour
y passer la nuit.--_Yn-sse_ ayant entendu ces paroles, dit: Je suis
véritablement un homme vulgaire.

13. Pendant que MENG-TSEU s'éloignait du royaume de _Thsi, Tchoung-yu_,
un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Maître, vous
ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passés, moi
_Yu_, j'ai souvent entendu dire à mon maître: «L'homme supérieur ne
murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.»

MENG-TSEU répondit: Ce temps-là différait bien de celui-ci[10].

Dans le cours de cinq cents ans, il doit nécessairement apparaître un
roi puissant [qui occupe le trône des fils du Ciel][11]; et dans cet
intervalle de temps doit aussi apparaître un homme qui illustre son
siècle. Depuis l'établissement de la dynastie des _Tcheou_ jusqu'à
nos jours, il s'est écoulé plus de sept cents ans. Que l'on fasse le
calcul de ce nombre d'années écoulées [en déduisant un période de
cinq cents ans], alors on trouvera que ce période est bien dépassé
[sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec
attention le temps présent, alors on verra qu'il peut apparaître
maintenant.

Le ciel, à ce qu'il semble, ne désire pas encore que la paix et la
tranquillité règnent dans tout l'empire. S'il désirait que la paix et
la tranquillité régnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejetât,
qui choisirait-il dans notre siècle [pour accomplir cette mission]?
Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait?

14. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi_, et s'étant arrêté
à _Kieou[12], Kong-sun-tcheou_ lui fit une question en ces termes:
Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les émoluments,
était-ce la règle de l'antiquité?

MENG-TSEU répondit: Aucunement. Lorsque j'étais dans le pays de
_Thsoung_, j'obtins de voir le roi. Je m'éloignai bientôt, et je pris
la résolution de le quitter entièrement. Je n'en voulus pas changer;
c'est pourquoi je n'acceptai point d'émoluments.

Peu de jours après, le roi ayant ordonné de rassembler des troupes
[pour repousser une agression], je ne pus prendre congé du roi. Mais je
n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume
de _Thsi._



[1] MENG-TSEU veut faire dépendre les princes des sages et des hommes
éclairés, et non les sages et les hommes éclairés des princes. Il
relève la dignité de la vertu et de la science, qu'il place au-dessus
du rang et de la puissance. Jamais peut-être la philosophie n'a
offert un plus noble sentiment de sa dignité et de la valeur de ses
inspirations. Il serait difficile de reconnaître ici (pas plus que dans
aucun autre écrivain chinois) cet esprit de servitude dont on a bien
voulu les gratifier en Europe.

[2] Selon plusieurs commentateurs chinois, la cause du silence que
MENG-TSEU avait gardé avec son second envoyé, c'est le mépris qu'il
avait pour lui.

[3] Si des lois spéciales règlent les funérailles.

[4] Le prince et ses ministres. (_Commentaire._)

[5] Littéralement, _remplacer un_ yan _par un_ yan, ou un tyran par un
autre tyran. C'est l'interprétation des commentateurs chinois.

[6] Un des plus grands hommes de la Chine. Voyez l'Histoire
précédemment citée, pag. 84 et suiv.

[7] C'est-à-dire demeurer de nouveau dans le royaume de _Thsi_, puisque
sa doctrine sur le gouvernement n'y était pas admise. (_Commentaire._)

[8] Il désigne les émoluments de la dignité de _King_, qu'il avait
refusés (_Comm._)

[9] Il se désigne ainsi lui-même. (_Commentaire_.)

[10] Littéralement: _Illud unum tempus, hoc unum tempus._

[11] _Commentaire._

[12] Ville située sur les frontières de _Thsi._



CHAPITRE V,

COMPOSÉ DE 5 ARTICLES.


1. _Wen-koung_, prince de _Teng_, héritier présomptif du trône de son
père[1], voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, passa par celui
de _Soung_, pour voir MENG-TSEU.

MENG-TSEU l'entretint des bonnes dispositions naturelles de l'homme; il
lui fit nécessairement l'éloge de _Yao_ et de _Chun._

L'héritier du trône, revenant du royaume de _Thsou,_ alla de nouveau
visiter MENG-TSEU. MENG-TSEU lui dit: Fils du siècle, mettez-vous en
doute mes paroles? Il n'y a qu'une voie pour tout le monde, et rien de
plus.

_Tching-hian_, parlant à _King-kong_, roi de _Thsi_, lui disait: Ces
grands sages de l'antiquité n'étaient que des hommes; nous aussi, qui
vivons, nous sommes des hommes; pourquoi craindrions-nous de ne pas
pouvoir égaler leurs vertus?

_Yan-youan_ disait: Quel homme était-ce que _Chun,_ et quel homme
suis-je? Celui qui veut faire tous ses efforts peut aussi l'égaler.

_Kong-ming-i_ disait: _Wen-wang_ est mon instituteur et mon maître.
Comment _Tcheou-koung_ me tromperait-il?

Maintenant, si vous diminuez la longueur du royaume de _Teng_ pour
augmenter et fortifier sa largeur, vous en ferez un Etat de cinquante
_li_ carrés. De cette manière vous pourrez en former un bon royaume [en
y faisant régner les bons principes de gouvernement]. Le _Chou-king_
dit: «Si un médicament ne porte pas le trouble et le désordre dans le
corps d'un malade, il n'opérera pas sa guérison.»

2. _Ting-kong_, prince de _Teng_, étant mort, le fils du siècle
[l'héritier du trône], s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Autrefois
MENG-TSEU s'entretint avec moi dans l'Etat de _Soung_. Je n'ai jamais
oublié dans mon cœur ce qu'il me dit. Maintenant que par un malheureux
événement je suis tombé dans un grand chagrin, je désire vous envoyer
pour interroger MENG-TSEU, afin de savoir de lui ce que je dois faire
dans une telle circonstance.

_Jan-yeou_ s'étant rendu dans le royaume de _Tseou,_ interrogea
MENG-TSEU. MENG-TSEU répondit: Les questions que vous me faites ne
sont-elles pas véritablement importantes? C'est dans les funérailles
qu'on fait à ses parents que l'on manifeste sincèrement les sentiments
de son cœur. _Thseng-tseu_ disait: Si pendant la vie de vos parents
vous les servez selon les rites; si après leur mort vous les
ensevelissez selon les rites; si vous leur offrez les sacrifices _tsi_
selon les rites, vous pourrez être appelé plein de piété filiale. Je
n'ai jamais étudié les rites que l'on doit suivre pour les princes
de tous les ordres; cependant j'en ai entendu parler. Un deuil de
trois ans; des habillements de toile grossière, grossièrement faits;
une nourriture de riz, à peine mondé, et cuit dans l'eau: voilà
ce qu'observaient et dont se servaient les populations des trois
dynasties, depuis l'empereur jusqu'aux dernières classes du peuple.

Après que _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces paroles, le prince ordonna
de porter un deuil de trois ans. Les ministres parents de son père
et tous les fonctionnaires publics ne voulurent pas s'y conformer;
ils dirent: De tous les anciens princes de _Lou_ [d'où viennent nos
ancêtres], aucun n'a pratiqué cette coutume d'honorer ses parents
décédés; de tous nos anciens princes, aucun également n'a pratiqué ce
deuil. Quant à ce qui vous concerne, il ne vous convient pas d'agir
autrement; car l'histoire dit: «Dans les cérémonies des funérailles
et du sacrifice aux mânes des défunts, il faut suivre la coutume des
ancêtres.» C'est-à-dire que nos ancêtres nous ont transmis le mode de
les honorer, et que nous l'avons reçu d'eux.

Le prince, s'adressant à _Jan-yeou_, lui dit: Dans les jours qui ne
sont plus, je ne me suis jamais livré à l'étude de la philosophie[2].
J'aimais beaucoup l'équitation et l'exercice des armes. Maintenant les
anciens ministres et alliés de mon père et tous les fonctionnaires
publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-être que
je ne puisse suffire à l'accomplissement des grands devoirs qui
me sont imposés. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU
à cet égard.--_Jan-yeou_ se rendit de nouveau dans le royaume de
_Tseou_ pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses étant
ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres.
KHOUNG-TSEU disait: «Lorsque le prince venait à mourir, les affaires du
gouvernement étaient dirigées par le premier ministre[3]. L'héritier du
pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait
une teinte très-noire. Lorsqu'il se plaçait sur son siège dans la
chambre mortuaire, pour se livrer à sa douleur, les magistrats et
les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire
aux démonstrations d'une douleur dont l'héritier du trône donnait le
premier l'exemple. Quand les supérieurs aiment quelque chose, les
inférieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de
l'homme supérieur est comme le vent, la vertu de l'homme inférieur est
comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient à passer sur elle, s'incline
nécessairement.» Il est au pouvoir du fils du siècle d'agir ainsi.

Lorsque _Jan-yeou_ lui eut rapporté ces instructions, le fils du
siècle dit: C'est vrai, cela ne dépend que de moi. Et pendant cinq
lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du
palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre
concernant les affaires de l'Etat. Tous les magistrats du royaume et
les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler _versé dans
la connaissance des rites._ Quand le jour des funérailles arriva,
des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le
contempler; et ces personnes, qui avaient assisté aux funérailles,
furent très-satisfaites de l'air consterné de son visage et de la
violence de ses gémissements.

3. _Wen-koung_, prince de _Teng_, interrogea MENG-TSEU sur l'art de
gouverner.

MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas être négligées.
_Le Livre des Vers_ dit[5]:

        «Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux;

        Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des
        nattes:

        Hâtez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les
        réparer.

        La saison va bientôt commencer où il faudra semer tous
        les grains.»

C'est là l'avis du peuple. Ceux qui ont une propriété permanente
suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille;
ceux qui n'ont pas une telle propriété permanente n'ont pas un
esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment
tranquille, alors violation du droit, perversité du cœur, dépravation
des mœurs, licence effrénée; il n'est rien qu'ils ne commettent: si
on attend que le peuple soit plongé dans le crime pour le corriger
par des châtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment
un homme, possédant la vertu de l'humanité, et siégeant sur un trône,
pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pour cette raison qu'un prince sage est nécessairement réfléchi
et économe: il observe les rites prescrits envers les inférieurs,
et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme à ce qui est
déterminé par la loi et la justice.

_Yang-hou_ disait: Celui qui ne pense qu'à amasser des richesses n'est
pas humain; celui qui ne pense qu'à exercer l'humanité n'est pas riche.

Sous les princes de la dynastie _Hia_, cinquante arpents de terre
payaient tribut [ou étaient soumis à la dîme]; sous les princes de
la dynastie de _Yn_, soixante et dix arpents étaient assujettis à la
corvée d'assistance (_tsou_); les princes de la dynastie de _Tcheou_
exigèrent l'impôt _tche_ [qui comprenait les deux premiers tributs]
pour cent arpents de terre [que reçut chaque famille]. En réalité,
l'une et l'autre de ces dynasties prélevèrent la dime[6] sur les
terres. Le dernier de ces tributs est une répartition égale de toutes
les charges; le second est un impôt d'aide ou _d'assistance mutuelle._

_Loung-tseu_[7] disait: En faisant la division et la répartition
des terres, on ne peut pas établir de meilleur impôt que celui de
_l'assistance_ (_tsou_); on ne peut pas en établir de plus mauvais
que celui de la _dîme_ (_koung_). Pour ce dernier tribut, le prince
calcule le revenu moyen de plusieurs années, afin d'en faire la base
d'un impôt constant et invariable. Dans les années fertiles où le riz
est très-abondant, et où ce ne serait pas exercer de la tyrannie que
d'exiger un tribut plus élevé, on exige relativement peu. Dans les
années calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas même de quoi fumer
ses terres, on exige absolument de lui l'intégralité du tribut. Si
celui qui est constitué pour être le père et la mère du peuple agit
de manière à ce que les populations, les regards pleins de courroux,
s'épuisent jusqu'à la fin de l'année par des travaux continuels, sans
que les fils puissent nourrir leurs père et mère, et qu'en outre les
laboureurs soient obligés d'emprunter à gros intérêts pour compléter
leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, à
cause de la détresse qu'ils éprouvent, se précipitent dans les fossés
pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le père et la mère du peuple?

Les traitements ou pensions héréditaires[8] sont déjà en vigueur depuis
longtemps dans le royaume de _Teng_.

Le _Livre des Vers_ dit[9]:

        «Que la pluie arrose d'abord les champs que nous
        cultivons eu commun[10];

        Et qu'elle atteigne ensuite nos champs privés.»

C'est seulement lorsque le système du tribut _d'assistance_ (_tsou_)
est en vigueur que l'on cultive des champs en commun. D'après cette
citation du _Livre des Vers_, on voit que même sous les _Tcheou_ on
percevait encore le tribut _d'assistance._

Établissez des écoles de tous les degrés pour instruire le peuple,
celles où l'on enseigne à respecter les vieillards, celles où l'on
donne l'instruction à tout le monde indistinctement, celles où l'on
apprend à tirer de l'arc, qui se nommaient _Hiao_ sous les _Hia, Siu_
sous les _Yin_, et _Tsiang_ sous les _Tcheou_. Celles que l'on nomme
_hio_ (_études_) ont conservé ce nom sous les trois dynasties. Toutes
ces écoles sont destinées à enseigner aux hommes leurs devoirs. Lorsque
les devoirs sont clairement enseignés par les supérieurs, les hommes de
la foule commune s'aiment mutuellement dans leur infériorité.

S'il arrivait qu'un grand roi apparût dans l'empire, il prendrait
certainement votre gouvernement pour exemple. C'est ainsi que vous
deviendrez le précepteur d'un grand roi.

Le _Livre des Vers_ dit:

        «Quoique la famille des _Tcheou_ possédât depuis
        longtemps une principauté royale,

        Elle a obtenu du ciel une investiture nouvelle[11].»

C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos
efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13],
vous pourrez aussi renouveler votre royaume.

_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres
divisées en carrés égaux.

MENG-TSEU dit: Votre prince est disposé à pratiquer un gouvernement
humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer près de moi;
vous devez faire tous vos efforts pour répondre à sa confiance. Ce
gouvernement humain doit commencer par une détermination des limites
ou bornes des terres. Si la détermination des limites n'est pas
exacte, les divisions en carrés des champs ne seront pas égales, et
les salaires ou émoluments en nature prélevés en impôt ne seront pas
justement répartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils
agents se soucient fort peu de la délimitation des champs. Une fois la
détermination des limites exécutée exactement, la division des champs
et la répartition des salaires ou traitements en nature pourront être
assises sur des bases sûres et déterminées convenablement.

Quoique le territoire de l'État de _Teng_ soit étroit et petit, il
faut qu'il y ait des hommes supérieurs [par leur savoir[14], des
fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il
n'y a pas d'hommes supérieurs ou de fonctionnaires publics, personne
ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques;
s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes
supérieurs ou les fonctionnaires publics.

Je voudrais que dans les campagnes éloignées des villes, sur neuf
divisions quadrangulaires égales, une d'elles [celle du milieu] fût
cultivée en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou
fonctionnaires publics par la corvée d'_assistance_; et que dans le
milieu du royaume [près de la capitale] on prélevât la dîme, comme
impôt ou tribut.

Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus élevés en dignité
jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les
produits sont employés uniquement dans les sacrifices ou cérémonies en
l'honneur des ancêtres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents.

Les autres [les frères cadets qui ont atteint leur seizième année][15]
doivent avoir vingt-cinq arpents de terre.

Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village.
Si les champs de ce village sont divisés en portions quadrangulaires
semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens étroits
d'amitié; ils se protégeront et s'aideront mutuellement dans leurs
besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une
union parfaite.

Un _li_ carré d'étendue constitue un _tsing_ [portion carrée de terre];
un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le
champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en
propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux
communs étant achevés, les familles peuvent ensuite se livrer à leurs
propres affaires. Voilà ce qui constitue l'occupation distincte des
hommes des champs.

Voilà le résumé de ce système. Quant aux modifications et améliorations
qu'on peut lui faire subir, cela dépend du prince et de vous.

4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les
paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_
dans celui de _Teng_. Étant parvenu à la porte de _Wen-koung_, il lui
parla ainsi: «Moi, homme d'une région éloignée, j'ai entendu dire que
le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je désire recevoir une
habitation et devenir son paysan.»

_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient,
au nombre de quelques dizaines d'hommes, étaient couverts d'habits de
laine grossière. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes
de jonc, pour se procurer leur nourriture.

Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagné de
son frère cadet nommé _Sin_, portant les instruments de labourage sur
leurs épaules, vinrent de l'État de _Soung_ dans celui de _Teng_, et
dirent: «Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des
saints hommes [de l'antiquité]; il est donc aussi lui-même un saint
homme. Nous désirons être les paysans du saint homme.»

_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta
complétement les doctrines qu'il avait apprises de son premier maître,
pour étudier celles de _Hiu-hing_.

_Tchin-siang_ étant allé voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de
_Hiu-hing_, en disant: «Le prince de _Teng_ est véritablement un sage
prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore été instruit
des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit
avec le peuple; il gouverne en même temps qu'il prépare lui-même ses
aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trésors
privés; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir
lui-même. Comment peut-on l'appeler sage?»

MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sème
certainement lui-même le millet dont il se nourrit?

--Oui.

--_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-même la toile de chanvre dont il
fait ses vêtements?

--En aucune façon. _Hiu-tseu_ porte des vêtements de laine.

--_Hiu-tseu_ porte un bonnet?

--Il porte un bonnet.

--Quel genre de bonnet?

--Un bonnet de toile sans ornement.

--Tisse-t-il lui-même cette toile?

--Aucunement. Il l'échange contre du millet.

--Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-même?

--En le faisant il nuirait à ses travaux d'agriculture.

--_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour
cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer?

--Sans doute.

--Les confectionne-t-il lui-même?

--Aucunement. Il les échange contre du millet.

--Si celui qui échange contre du millet les instruments aratoires et
les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort
aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine,
alors ces derniers, qui échangent leurs instruments aratoires et leurs
ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux
laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et
forgeron? Il n'aurait qu'à prendre dans l'intérieur de sa maison tous
ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant
de peine de faire des échanges pareils avec tous les artisans? Comment
_Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis?

_Tchin-siang_ répondit: Les travaux des artisans ne peuvent
certainement pas se faire en même temps que ceux de l'agriculture.

S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire
est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux
de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands
hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une
seule personne [en cultivant la terre] prépare [au moyen des échanges]
les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous étiez
obligé de les confectionner vous-même pour vous en servir ensuite,
ce serait forcer tout le monde à être sans cesse sur les chemins.
C'est pourquoi il est dit: «Les uns travaillent de leur intelligence,
les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur
intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras
sont gouvernés par les hommes. Ceux qui sont gouvernés par les hommes
nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par
les hommes.»

C'est la loi universelle du monde[20].

Dans le temps de _Yao_, l'empire n'était pas encore tranquille.
D'immenses eaux, débordant de toutes parts, inondèrent l'empire; les
plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les
bêtes fauves se multipliaient à l'infini; les cinq sortes de grains ne
pouvaient mûrir; les oiseaux et les bêtes fauves causaient les plus
grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mêlaient sur les
chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ était
seul à s'attrister de ces calamités. Il éleva _Chun_ [à la dignité
suprême] pour l'aider à étendre davantage les bienfaits d'un bon
gouvernement. _Chun_ ordonna à _I_ (_Pe-i_) de présider au feu.

Lorsque _I_ eut incendié les montagnes et les fondrières, les oiseaux
et les bêtes fauves [qui infestaient tout] se cachèrent.

_Yu_ rétablit le cours des neuf fleuves, fit écouler le _Thsi_ et le
_Ta_ dans la mer. Il dégagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des
obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivières _Hoaï_ et
_Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du
milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemençant
les terres][21]. A cette époque, _Yu_ fut huit années absent [occupé de
ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison
sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand même il l'aurait
voulu?

_Heou-tsi_ enseigna au peuple à semer et à moissonner. Lorsque les cinq
sortes de grains furent semés, et que les champs ensemencés furent
purgés de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent à maturité, et
les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir.

Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout
en satisfaisant leur appétit, en s'habillant chaudement, en se
construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction,
alors ils se rapprochent beaucoup des brutes.

Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligés de cet état de
choses. _Chun_ ordonna à _Sie_ de présider à l'éducation du peuple,
et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pères et les
enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince
et ses ministres aient entre eux des rapports équitables; que le mari
et la femme sachent la différence de leurs devoirs mutuels; que le
vieillard et le jeune homme soient chacun à leur place; que les amis
et les compagnons aient de la fidélité l'un pour l'autre.

L'homme aux mérites éminents[22] disait [à son frère _Sie_]: «Va
consoler les populations; appelle-les à toi; ramène-les à la vertu;
corrige-les, aide-les, fais-les prospérer; fais que par elles-mêmes
elles retournent au bien; en outre, répands sur elles de nombreux
bienfaits.» Lorsque ces saints hommes se préoccupaient ainsi avec tant
de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu
le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture?

_Yao_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer un homme
comme _Chun_ [pour l'aider à gouverner l'empire]; et _Chun_ était
tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et
_Kao-Yao._ Ceux qui sont tourmentés de la crainte de ne pas cultiver
cent arpents de terre, ceux-là sont des agriculteurs.

L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance;
l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du cœur;
l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire
s'appelle humanité. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner
l'empire à un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des
hommes pour gouverner l'empire.

KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le
ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imité sa grandeur. Que
ses vertus et ses mérites étaient incommensurables! Les populations ne
purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'était que
_Chun!_ qu'il était grand et sublime! Il posséda l'empire sans s'en
glorifier.--

Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire, n'eurent-ils pas assez
de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux
travaux de l'agriculture?

J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements
et des doctrines répandus par les grands empereurs] de la dynastie
_Hia_, avaient changé les mœurs des barbares; je n'ai jamais entendu
dire que des hommes éclairés par ces doctrines aient été convertis à la
barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'État de _Thsou_,
séduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, étudia
dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de
cette région septentrionale n'ont peut-être jamais pu le surpasser en
savoir; il est ce que vous appelez un lettré éminent par ses talents
et son génie. Vous et votre frère cadet, vous avez été ses disciples
quelques dizaines d'années. Votre maître mort, vous lui avez aussitôt
fait défection.

Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, après avoir porté son deuil
pendant trois ans, ses disciples, ayant disposé leurs effets pour s'en
retourner chacun chez eux, allèrent tous prendre congé de _Tseu-koung_.
Lorsqu'ils se retrouvèrent ainsi en présence l'un de l'autre, ils
fondirent en larmes et gémirent à en perdre la voix. Ensuite ils s'en
retournèrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint près du tombeau
de son maître; il se construisit une demeure près de ce tombeau, et
l'habita seul pendant trois années. Ensuite il s'en retourna dans sa
famille.

Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considérant
que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme
[leur maître], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi
KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre à eux,
_Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque
chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au
soleil d'automne pour le sécher, oh! qu'il sera éclatant et pur! sa
blancheur ne pourra être surpassée.

Maintenant ce barbare des régions méridionales, homme à la langue de
l'oiseau criard _Kioué_, ne possède aucunement la doctrine des anciens
rois; comme vous avez abandonné votre maître pour étudier sous lui,
vous différez beaucoup de _Thseng-tseu_.

J'ai entendu dire que «l'oiseau sortant de la profonde vallée
s'envolait sur les hauts arbres[23].» Je n'ai jamais entendu dire
qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les vallées
ténébreuses. Le _Lou-soung_[24] dit:

        «Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du
        septentrion,

        Et il dompta les royaumes de _Jung_ et de _Chou_.»

C'est sous un homme des régions barbares que _Tcheou-koung_ vainquit,
que vous étudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi.

[_Tching-liang_ répondit:] Si l'on suivait la doctrine de _Hiu-tseu_,
alors la taxe dans les marchés ne serait pas double, et la fraude ne
s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand même vous enverriez
au marché un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si
des pièces de toile de chanvre et d'étoffe de soie avaient la même
longueur et la même largeur, alors leur prix serait le même; si des tas
de chanvre brut et de chanvre filé, de soie écrue et de soie préparée,
avaient le même poids, alors leur prix serait le même; si les cinq
sortes de grains étaient en même quantité, petite ou grande, alors leur
prix serait le même; et des souliers grands ou petits se vendraient
également le même prix.

MENG-TSEU dit: L'inégale valeur des choses est dans la nature même
des choses. Certaines choses diffèrent entre elles d'un prix double,
quintuple; certaines autres, d'un prix décuple, centuple; d'autres
encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous
confondez ainsi toutes choses en leur donnant à toutes une valeur
proportionnée seulement à la grandeur ou à la quantité, vous jetez le
trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont
du même prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on
suivait les doctrines de _Hiu-tseu_, on s'exciterait mutuellement à
exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et
l'Etat?

5. Un nommé _I-tchi_, disciple de _Mé_, demanda, par l'entremise de
_Siu-phi_[26] à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je désire certainement
le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux,
moi j'irai le voir. Que _I-tseu_ se dispense donc de venir.

Le lendemain il demanda encore à voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit:
Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramène pas à la droiture et à
la vérité, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas
l'évidence avec soi. Mais j'ai l'espérance de le ramener aux véritables
principes. J'ai entendu dire que _I-tseu_ était le disciple de _Mé_. Or
la secte de _Mé_ se fait une règle de la plus grande économie dans la
direction des funérailles. Si _I-tseu_ pense à changer les mœurs et les
coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette règle comme contraire
à la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi _I-tseu_ a enseveli ses
parents avec somptuosité; alors il suit de là qu'il s'est conduit
envers ses parents selon les principes que sa secte méprise.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_ dit: C'est aussi
la doctrine des lettrés. «Les [saints] hommes de l'antiquité avaient
la même tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout
autre[27].» Que signifient ces paroles? Or, moi _Tchi_, j'estime que
l'on doit également aimer tout le monde sans acception de personne;
mais il faut commencer par ses parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: _I-tseu_
croit-il qu'il ne doive pas y avoir de différence entre les sentiments
que l'on porte au fils de son frère aîné, et les sentiments que l'on
porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du _Chou-king_
qu'il a tiré sa citation; mais elle signifie simplement que si un
jeune enfant qui ne fait encore que se traîner se laisse tomber dans
un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant
des êtres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe
fondamental unique [qui est de devoir la naissance à leur père et
à leur mère][28]. Cependant _I-tseu_ partage en deux ce principe
fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son père et sa mère et
les hommes qui passent sur le chemin][29]; par conséquent il est dans
l'erreur.

Or, dans les siècles reculés de la haute antiquité, l'usage n'était
pas encore établi d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs père et mère
étaient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient
jeter dans des fosses pratiquées le long des chemins. Le lendemain,
lorsqu'ils repassaient auprès d'eux, et qu'ils voyaient que les loups
les avaient dévorés, ou que les vers les avaient rongés, une sueur
froide couvrait leur front; ils en détournaient leurs regards et ne
pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front
n'était pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes
que ceux de leurs père et mère; mais c'est la douleur qui, de leur
cœur, parvenait jusqu'à leur front.

Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et
une bêche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette
action de recouvrir de terre le corps de leurs parents était naturelle
et conforme à la raison, alors il faut nécessairement que le fils pieux
et l'homme humain aient une règle à suivre pour enterrer leurs parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles à _I-tseu. I-tseu_, hors de lui-même,
s'écria au même instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine!


[1] Littéralement, _fils de la génération_ ou _du siècle._

[2] Littéralement, _à étudier et à interroger._

[3] Le plus âgé des six _King_ ou grand» dignitaires. (_Commentaire._)

[4] Celle de l'agriculture. (_Commentaire._)

[5] Ode _Thsi-youeï_, section _Pin-foung._

[6] Ou de dix parties _une_. (_Commentaire._)

[7] Ancien sage. (_Commentaire._)

[8] Traitements prélevés sur les revenus royaux, et accordés aux fils
et aux petits-fils de ceux qui se sont illustrés par leurs mérites ou
leurs actions dans l'État. (_Commentaire._)

[9] Ode _Ta-tien_, section _Siao-ya_.

[10] «Les champs communs d'abord, les champs privés ensuite.»
(_Commentaire._)

[11] Ces deux vers sont déjà cités dans le _Ta-hio_, chap. II, §3.
Voyez pag. 48.

[12] Il indique _Wen-koung._ (_Commentaire._)

[13] L'établissement des écoles de tous les degrés. (_Commentaire._)

[14] Nécessité d'établir des écoles.

[15] _Commentaire._

[16] On représente cette division des terres par un carré partagé en
_neuf carrés égaux,_ dont celui du milieu constitue le _champ public_.

[17] Il veut parler de la distribution des terres en portions carrées.
(_Commentaire._)

[18] Du royaume de _Thsou._

[19] A ceux qui gouvernent un empire. (_Commentaire._)

[20] Les principes d'économie politique que le philosophe chinois a
fait ressortir avec tant d'art et de finesse dans les pages précédentes
ne seraient pas désavoués par les premiers économistes modernes. En les
comparant aux principes de même nature des anciens philosophes de la
Grèce, on peut juger de quel côté est la plus haute raison.

[21] _Commentaire_. Voyez pour les travaux de _Yu_ les _Livres sacrés
de l'Orient,_ pag. 60.

[22] _Yao_, ainsi appelé par ses ministres. (_Commentaire._)

[23] Paroles du _Livre des Vers_, ode _Fa-mo_, section _Siao-ya_.

[24] Section du _Livre des fers_, ode _Pi-Kong_.

[25] _Tcheou-koung._

[26] Disciple de MENG-TSEU.

[27] Paroles du _Chou-king._

[28] _Commentaire._

[29] _Ibid._



CHAPITRE VI,

COMPOSÉ DE 10 ARTICLES.


1. _Tchin-taï_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Ne pas faire le premier
une visite aux princes de tous rangs, paraît être une chose de peu
d'importance. Maintenant, supposez que vous soyez allé les voir le
premier, le plus grand bien qui pourra en résulter sera de les faire
régner selon les vrais principes, le moindre sera de faire parvenir
celui que vous aurez visité au rang de chef des vassaux. Or le
_Mémorial_ (_tchi_) dit: _En se courbant d'un pied on se redresse de
huit_. Il me parait convenable que vous agissiez ainsi.

MENG-TSEU dit: Autrefois _King-koung_, roi de _Thsi_, voulant aller
à la chasse, appela auprès de lui, au moyen de l'étendard orné de
plumes, les hommes préposés à la garde du parc royal. Ces derniers ne
s'étant pas rendus à l'appel, il résolut de les faire aussitôt mettre
à mort. «L'homme éclairé et ferme dans sa résolution [dit à ce sujet
KHOUNG-TSEU] n'oublie pas que son corps pourra bien être jeté à la
voirie ou dans une fosse pleine d'eau. L'homme brave et résolu n'oublie
pas qu'il peut perdre sa tête.» Pourquoi KHOUNG-TSEU fait-il ainsi
l'éloge [des hommes de résolution]? Il en fait l'éloge, parce que ces
hommes ne se rendirent pas à un signal qui n'était pas le leur. Si,
sans attendre le signal qui doit les appeler, des hommes préposés à de
certaines fonctions les abandonnaient, qu'arriverait-il de là?

Or cette maxime, _de se courber d'un pied pour se redresser de huit_,
concerne l'utilité ou les avantages que l'on peut retirer de cette
conduite. Mais s'il s'agit d'un simple gain ou profit, est-il permis,
en vue de ce profit, de _se courber de huit pieds pour ne se redresser
que d'un?_

Autrefois _Tchao-kian-tscu_ [ un des premiers fonctionnaires, _ta-fou_,
de l'Etat de _Tçin_] ordonna à _Wang-liang_ [un des plus habiles
cochers] de conduire son char pour son serviteur favori nommé _Hi_.
Pendant tout le jour il ne prit pas une bête fauve.

Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est
le plus indigne cocher de tout l'empire!

Quelqu'un ayant rapporté ces paroles à _Wang-liang_, celui-ci dit:
Je prie qu'on me laisse de nouveau conduire le char. Il insista si
vivement que le favori _Hi_ y consentit. Dans un seul matin, il prit
dix bêtes fauves.

Le favori, en rendant compte à son maître de ce résultat, dit: C'est le
plus habile cocher de tout l'empire!

_Kian-tseu_ dit alors: J'ordonne qu'il conduise ton char. _Wang-liang_,
en ayant été averti, refusa en disant: Lorsque pour lui j'ai dirigé ses
chevaux selon les règles de l'art, il n'a pas pu prendre une seule bête
fauve de toute la journée; lorsque pour lui je les ai laissés aller à
tort et à travers, en un seul matin il en a pris dix. Le _Livre des
Vers_ dit:

        «Quand il n'oublie pas de guider les chevaux selon les
        règles de l'art,

        L'archer lance ses flèches avec la plus grande
        précision.»

Mais je n'ai pas l'habitude de conduire un char pour un homme aussi
ignorant des règles de son art. Je vous prie d'agréer mon refus.

Ainsi un cocher a honte même de se voir adjoint à un [mauvais] archer.
Il ne voudrait pas y être adjoint quand même cet archer prendrait
autant de bêtes fauves qu'il en faudrait pour former une colline. Que
serait-ce donc si l'on faisait plier les règles de conduite les plus
droites pour se mettre à la merci des princes en allant les visiter
le premier! Or vous vous êtes trompé [dans votre citation]. Celui qui
s'est une fois plié soi-même ne peut plus redresser les autres hommes.

2. _King-tchun_ dit: _Kong-sun-yen_ et _Tchangni_ ne sont-ils pas de
grands hommes? lorsque l'un d'eux s'irrite, tous les princes tremblent;
lorsqu'ils restent en paix, tout l'empire est tranquille.

MENG-TSEU dit: Comment pour cela peuvent-ils être considérés comme
grands? Vous n'avez donc jamais étudié le _Livre des Rites?_ Lorsque le
jeune homme reçoit le bonnet viril, le père lui donne ses instructions;
lorsque la jeune fille se marie, la mère lui donne ses instructions.
Lorsqu'elle se rend à la demeure de son époux, sa mère l'accompagne
jusqu'à la porte, et l'exhorte en ces termes: Quand tu seras dans
la maison de ton mari, tu devras être respectueuse, tu devras être
attentive et circonspecte: ne t'oppose pas aux volontés de ton mari.
Faire de l'obéissance et de la soumission sa règle de conduite, est la
loi de la femme mariée.

Habiter constamment dans la grande demeure du monde[1]; se tenir
constamment sur le droit siége du monde[2]; marcher dans la grande voie
du monde[3]; quand on a obtenu l'objet de ses vœux [des emplois et des
honneurs], faire part au peuple des biens que l'on possède; lorsqu'on
n'a pas obtenu l'objet de ses vœux, pratiquer seul les principes de la
droite raison en faisant tout le bien que l'on peut faire; ne pas se
laisser corrompre par les richesses et les honneurs; rester impassible
dans la pauvreté et l'abjection; ne pas fléchir à la vue du péril et de
la force armée: voilà ce que j'appelle être un grand homme.

3. _Tcheou-siao_ fit une question en ces termes: Les hommes supérieurs
de l'antiquité remplissaient-ils des fonctions publiques? MENG-TSEU
dit: Ils remplissaient des fonctions publiques. L'histoire dit:
Si KHOUNG-TSEU passait trois lunes sans obtenir de son prince un
emploi public, alors il était dans un état inquiet et triste. S'il
franchissait les frontières de son pays pour aller dans un Etat
voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne réception.
_Koung-ming-i_ disait: Lorsque les hommes de l'antiquité passaient
trois lunes sans obtenir de leur prince des emplois publics, alors ils
en étaient vivement affligés. [_Tcheou-siao_ dit]: Si l'on est pendant
trois mois sans obtenir de son prince un emploi public, et qu'on en
soit vivement affligé, n'est-ce pas être beaucoup trop susceptible?

MENG-TSEU dit: Pour un lettré, perdre son emploi, c'est comme pour les
princes perdre leur royaume. Le _Livre des Rites_ dit: «Ces princes
labourent la terre avec l'aide de leurs fermiers pour fournir du millet
à tout le monde; leurs femmes élèvent des vers à soie, et dévident les
cocons pour aider à la fabrication des vêtements.»

Si la victime n'est pas parfaitement propre au sacrifice, si le millet
que l'on doit offrir n'est pas mondé, si les vêtements ne sont pas
préparés, le prince n'ose pas faire la cérémonie aux ancêtres.

Si le lettré n'a pas un champ [comme les fonctions publiques donnent
droit d'en avoir un], alors il ne fait pas la cérémonie à ses ancêtres;
si la victime qui doit être immolée, si les ustensiles et les vêtements
ne sont pas préparés, il n'ose pas se permettre de faire la cérémonie
aux ancêtres; alors il n'ose pas se procurer la moindre joie. Cela ne
suffit-il pas pour qu'il soit dans l'affliction?

[_Tcheou-siao_ dit:] _S'il franchissait les frontières de son pays pour
aller dans un État voisin, il portait toujours avec lui des dons de
bonne réception;_ que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: Pour un lettré, occuper un emploi public, c'est comme
pour un laboureur cultiver la terre. Lorsque le laboureur quitte sa
patrie, y laisse-t-il les instruments de labourage?

_Tcheou-siao_ dit: Le royaume de _Tçin_ est aussi un royaume où l'on
remplit des fonctions publiques. Je n'avais jamais entendu dire que les
hommes fussent aussi impatients d'occuper des emplois; s'il convient
d'être aussi impatient d'occuper des emplois, que dire des hommes
supérieurs qui n'acceptent que difficilement un emploi public?

MENG-TSEU dit: Dès l'instant qu'un jeune homme est né [ses père et
mère] désirent pour lui une femme; dès l'instant qu'une jeune fille
est née [ses père et mère] désirent pour elle un mari. Le sentiment
du père et de la mère [pour leurs enfants], tous les hommes l'ont
personnellement. Si, sans attendre la volonté de leurs père et mère
et les propositions du chargé d'office[4], les jeunes gens pratiquent
une ouverture dans les murs de leurs habitations, afin de se voir
l'un l'autre à la dérobée; s'ils franchissent les murs pour se voir
plus intimement en secret: alors le père et la mère, ainsi que tous
les hommes du royaume, condamneront leur conduite, qu'ils trouveront
méprisable.

Les hommes de l'antiquité ont toujours désiré occuper des emplois
publics; mais de plus ils détestaient de ne pas suivre la voie
droite[5]. Ceux qui ne suivent pas la voie droite en visitant les
princes sont de la même classe que ceux qui percent les murs [pour
obtenir des entrevues illicites].

4. _Pheng-keng_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
Lorsqu'on se fait suivre [comme MENG-TSEU] par quelques dizaines de
chars, et que l'on se fait accompagner par quelques centaines d'hommes
[qui les montent], n'est-il pas déplacé de se faire entretenir par les
différents princes dans ses différentes excursions?

MENG-TSEU dit: S'il fallait s'écarter de la droite voie, alors il ne
serait pas convenable de recevoir des hommes, pour sa nourriture, une
seule cuillerée de riz cuit; si on ne s'écarte pas de la droite voie,
alors _Chun_ peut accepter l'empire de _Yao_ sans que cela paraisse
déplacé. Vous, pensez-vous que cela soit déplacé?

--Aucunement. Mais il n'est pas convenable qu'un lettré sans mérite,
et vivant dans l'oisiveté, mange le pain des autres [en recevant des
salaires en nature qu'il ne gagne pas].

MENG-TSEU dit: Si vous ne communiquez pas vos mérites aux autres
hommes; si vous n'échangez rien de ce que vous possédez contre ce que
vous ne possédez pas, afin que par votre superflu vous vous procuriez
ce qui vous manque, alors le laboureur aura du millet de reste, la
femme aura de la toile dont elle ne saura que faire. Mais si vous
faites part aux autres de ce que vous possédez [par des échanges],
alors le charpentier et le charron pourront être nourris par vous.

Supposons qu'il y ait ici un homme[6] qui dans son intérieur soit
rempli de bienveillance, et au dehors plein de commisération pour les
autres; que cet homme conserve précieusement la doctrine des anciens
rois, pour la transmettre à ceux qui l'étudieront après lui; lorsque
cet homme n'est pas entretenu par vous, pourquoi honorez-vous tant les
charpentiers et les charrons [qui se procurent leur entretien par leur
labeur], et faites-vous si peu de cas de ceux qui [comme l'homme en
question] pratiquent l'humanité et la justice?

_Tcheou-siao_ dit: L'intention du charpentier et du charron est de
se procurer l'entretien de la vie; l'intention de l'homme supérieur
qui pratique les principes de la droite raison est-elle aussi de se
procurer l'entretien de la vie?

MENG-TSEU répondit: Pourquoi scrutez-vous son intention? Dès l'instant
qu'il a bien mérité envers vous, vous devez le rétribuer, et vous le
rétribuez. Or rétribuez-vous l'intention, ou bien rétribuez-vous les
bonnes œuvres?

--Je rétribue l'intention.--Je suppose un homme ici. Cet homme a
brisé les tuiles de votre maison pour pénétrer dans l'intérieur, et
avec les tisons de l'âtre il a souillé les ornements des murs. Si son
intention était, en agissant ainsi, de se procurer de la nourriture,
lui donnerez-vous des aliments?

--Pas du tout.

--S'il en est ainsi, alors vous ne rétribuez pas l'intention; vous
rétribuez les bonnes œuvres.

5. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Le royaume de _Soung_
est un petit royaume. Maintenant il commence à mettre en pratique le
mode de gouvernement des anciens rois. Si les royaumes de _Thsi_ et
de _Thsou_ le prenaient en haine et qu'ils portassent les armes contre
lui, qu'en arriverait-il?

MENG-TSEU dit: Lorsque _Tching-thang_ habitait le pays de _Po_, il
avait pour voisin le royaume de _Ko_. Le chef de _Ko_ avait une
conduite dissolue, et n'offrait point de sacrifices à ses ancêtres.
_Thang_ envoya des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait
pas. Il répondit: Je ne puis me procurer de victimes. _Thang_ ordonna
de lui envover des bœufs et des moutons. Le chef de _Ko_ les mangea,
et n'en eut plus pour offrir en sacrifice. _Thang_ envoya de nouveau
des hommes qui lui demandèrent pourquoi il ne sacrifiait pas.--Je ne
puis me procurer du millet pour la cérémonie. _Thang_ ordonna que la
population de _Po_ allât labourer pour lui, et que les vieillards ainsi
que les faibles portassent des vivres à cette population. Le chef de
_Ko_, conduisant avec lui son peuple, alla fermer le chemin à ceux qui
portaient le vin, le riz et le millet, et il les leur enleva; et ceux
qui ne voulaient pas les livrer, il les tuait. Il se trouvait parmi
eux un enfant qui portait des provisions de millet et de viande; il
le tua et les lui enleva. Le _Chou-king_ dit: «Le chef de _Ko_ traita
en ennemis ceux qui portaient des vivres.» Il fait allusion à cet
événement.

Parce que le chef de _Ko_ avait mis à mort cet enfant, _Thang_ lui
déclara la guerre. Les populations situées dans l'intérieur des quatre
mers dirent unanimement: Ce n'est pas pour enrichir sou empire, mais
c'est pour venger un mari ou une femme privés de leurs enfants, qu'il
leur a déclaré la guerre.

_Thang_ commença la guerre par le royaume de _Ko._ Après avoir vaincu
onze rois, il n'eut plus d'ennemis dans l'empire. S'il portait la
guerre à l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient; s'il
portait la guerre au midi, les barbares du nord se plaignaient, en
disant: Pourquoi nous laisse-t-il pour les derniers?

Les peuples aspiraient après lui comme dans une grande sécheresse
ils aspirent après la pluie. Ceux qui allaient au marché n'étaient
plus arrêtés en route; ceux qui labouraient la terre n'étaient plus
transportés d'un lieu dans un autre. _Thang_ faisait mourir les
princes et consolait les peuples, comme dans les temps de sécheresse
la pluie qui vient à tomber procure une grande joie aux populations.
Le _Chou-king_ dit: «Nous attendons notre prince; lorsque notre prince
sera venu, nous serons délivrés de la tyrannie et des supplices.»

Il y avait des hommes qui n'étaient pas soumis; _Wou-wang_ se rendit
à l'orient pour les combattre. Ayant rassuré les maris et les femmes,
ces derniers placèrent leur soie noire et jaune dans des corbeilles,
et dirent: En continuant à servir notre roi des _Tcheou_, nous serons
comblés de bienfaits. Aussitôt ils allèrent se soumettre dans la
grande ville de _Tcheou_. Leurs hommes élevés en dignité remplirent
des corbeilles de soie noire et jaune, et ils allèrent avec ces
présents au-devant des chefs des _Tcheou_; le peuple remplit des
plats de provisions de bouche et des vases de vin, et il alla avec
ces présents au-devant de la troupe de _Wou-wang_. [Pour obtenir un
pareil résultat], celui-ci délivrait ces populations du feu et de l'eau
[c'est-à-dire de la plus cruelle tyrannie]; il mettait à mort leurs
tyrans; et voilà tout.

Le _Taï-chi_ [un des chapitres du _Chou-king_] dit: «La renommée de ma
puissance s'est étendue au loin; lorsque j'aurai atteint les limites
de son royaume, je me saisirai du tyran. Cette renommée s'accroîtra
encore lorsque j'aurai mis à mort ce tyran et vaincu ses complices;
elle brillera même de plus d'éclat que celle de _Thang_.»

Le royaume de _Soung_ ne pratique pas le mode de gouvernement des
anciens rois, comme il vient d'être dit ci-dessus. S'il pratiquait le
mode de gouvernement des anciens rois, toutes les populations situées
entre les quatre mers élèveraient vers lui des regards d'espérance, et
n'aspireraient qu'en lui, en désirant que le roi de ce royaume devint
leur prince. Quoique les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ soient grands
et puissants, qu'aurait-il à en redouter?

6. MENG-TSEU, s'adressant à _Thaï-pou-ching_ (ministre du royaume de
_Soung_), dit: Désirez-vous que votre roi devienne un bon roi? Si vous
le désirez, je vous donnerai des instructions bien claires à ce sujet.
Je suppose que le premier ministre de _Thsou_ soit ici. S'il désire que
son fils parle le langage de _Thsi_, ordonnera-t-il à un habitant de
ce royaume de l'instruire? ordonnera-t-il à un habitant du royaume de
_Thsou_ de l'instruire?

--Il ordonnera à un habitant de _Thsi_ de l'instruire.

--Si un seul homme de _Thsi_ lui donne de l'instruction, et qu'en
même temps tous les hommes de _Thsi_ lui parlent continuellement leur
langue, quand même le maître le frapperait chaque jour pour qu'il
apprît à parler la langue de _Thsi_, il ne pourrait en venir à bout. Si
au contraire il l'emmène et le retient pendant plusieurs années dans le
bourg de _Tchouang-yo_[7], quand même il le frapperait chaque jour pour
qu'il apprît à parler la langue de _Thsou_, il ne pourrait en venir à
bout.

Vous avez dit que _Sie-kiu-tcheou_ (ministre du royaume de _Soung_)
était un homme doué de vertu, et que vous aviez fait en sorte
qu'il habitat dans le palais du roi. Si ceux qui habitent le palais
du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient tous d'autres
_Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il mal faire? Si ceux qui
habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honorés, étaient
tous différents de _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il faire
le bien? Si donc il n'y a que _Sie-kiu-tcheou_ d'homme vertueux, que
ferait-il seul près du roi de _Soung?_

7. _Kong-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: Vous n'allez pas
voir les princes; quel en est le motif?

MENG-TSEU dit: Les anciens qui ne voulaient pas devenir ministres des
rois n'allaient pas les voir.

_Touan-kan-mo_, se sauvant par-dessus le mur, évita le prince, qui alla
le visiter. _Sie-lieou_ ferma sa porte, et ne voulut pas le recevoir.
L'un et l'autre de ces sages allèrent trop loin. Si le prince insiste
fortement, le sage lettré peut aller le visiter.

_Yang-ho_ désirait voir KHOUNG-TSEU, mais il redoutait de ne pas
observer les rites.

[Il est dit dans le _Livre des Rites_:] «Lorsque le premier
fonctionnaire porte un présent à un lettré, s'il arrive que celui-ci
ne soit pas dans sa maison pour le recevoir, alors il se présente à la
demeure du fonctionnaire pour l'en remercier.»

_Yang-ho_ s'informa d'un moment où KHOUNG-TSEU se trouvait absent de
sa maison, et il choisit ce moment pour aller porter à KHOUNG-TSEU un
petit porc salé. KHOUNG-TSEU, de son côté, s'informa d'un moment où
_Yang-ho_ était absent de sa maison pour aller l'en remercier. Dans ces
circonstances, _Yang-ho_ fut le premier à faire les avances; comment
KHOUNG-TSEU aurait-il pu s'empêcher d'aller le visiter?

_Thsêng-tseu_ disait: Ceux qui se serrent les épaules pour sourire
avec approbation à tous les propos de ceux qu'ils veulent flatter, se
fatiguent plus que s'ils travaillaient à l'ardeur du soleil.

_Tseu-lou_ disait: Si des hommes dissimulés parlent ensemble avant
d'avoir contracté entre eux des liens d'amitié, voyez comme leur visage
se couvre de rougeur. Ces hommes-là sont de ceux que je prise peu. En
les examinant bien, on peut savoir ce que l'homme supérieur nourrit en
lui-même.

8. _Taï-yng-tchi_ [premier ministre du royaume de _Soung_] disait: Je
n'ai pas encore pu n'exiger pour tribut que le dixième des produits[8],
ni abroger les droits d'entrée aux passages des frontières et les taxes
des marchés. Je voudrais cependant diminuer ces charges pour attendre
l'année prochaine, et ensuite je les supprimerai entièrement. Comment
faire?

MENG-TSEU dit: Il y a maintenant un homme qui chaque jour prend les
poules de ses voisins. Quelqu'un lui dit: Ce que vous faites n'est
pas conforme à la conduite d'un honnête homme. Mais il répondit: Je
voudrais bien me corriger peu à peu de ce vice; chaque mois, jusqu'à
l'année prochaine, je ne prendrai plus qu'une poule, et ensuite je
m'abstiendrai complètement de voler.

Si l'on sait que ce que l'on pratique n'est pas conforme à la justice,
alors on doit cesser incontinent. Pourquoi attendre à l'année prochaine?

9. _Kong-tou-tseu_ dit: Les hommes du dehors proclament tous, maître,
que vous aimez à disputer. Oserais-je vous interroger à cet égard?

MENG-TSEU dit: Comment aimerais-je à disputer? je ne puis m'en
dispenser. Il y a longtemps que le monde existe; tantôt c'est le bon
gouvernement qui règne, tantôt c'est le trouble et l'anarchie.

A l'époque de l'empereur _Yao_, les eaux débordées inondèrent tout
le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple
n'avait aucun lieu pour fixer son séjour. Ceux qui demeuraient dans
la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux
qui demeuraient dans les lieux élevés se creusaient des habitations
souterraines. Le _Chou-king_ dit: «Les eaux débordant de toutes parts
me donnent un avertissement.» Les _eaux débordant de toutes parts_
sont de grandes et vastes eaux[9]. _Chun_ ayant ordonné à _Yu_ de les
maîtriser et de les diriger, _Yu_ fit creuser des canaux pour les faire
écouler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les
fit se réfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves
_Kiang, Hoaï, Ho_ et _Han_, recommencèrent à suivre le milieu de leurs
lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient à l'écoulement des
eaux étant éloignés, les oiseaux de proie et les bêtes fauves, qui
nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une
terre habitable, et ils y fixèrent leur séjour.

_Yao_ et _Chun_ étant morts, la doctrine d'humanité et de justice de
ces saints hommes dépérit. Des princes cruels et tyranniques apparurent
pendant une longue série de générations. Ils détruisirent les demeures
et les habitations pour faire à leurs places des lacs et des étangs,
et le peuple ne sut plus où trouver un lieu pour se reposer. Ils
ravagèrent les champs en culture pour en faire des jardins et des
parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans
l'impossibilité de se vêtir et de se nourrir. Les discours les plus
pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces
temps désastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et
les étangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplièrent
tant, que les oiseaux de proie et les bêtes fauves reparurent; et
lorsqu'il tomba entre les mains de _Cheou_ (ou _Tcheou-sin_), l'empire
parvint au plus haut degré de trouble et de confusion.

_Tcheou-koung_ aida _Wou-wang_ à renverser et détruire _Cheou_, et à
conquérir le royaume de _Yan_. Après trois années de combats, le prince
de ce royaume fut renversé; _Wou-wang_ poursuivit _Feï-lian_ jusque
dans un coin de terre fermé par la mer, et le tua. Après avoir éteint
cinquante royaumes, il se mit à la poursuite des tigres, des léopards,
des rhinocéros, des éléphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut
alors dans une grande joie. Le _Chou-king_ dit: «Oh! comme ils brillent
d'un grand éclat, les desseins de _Wen-wang!_ comme ils furent bien
suivis par les hauts faits de _Wou-wang!_ Ils ont aidé et instruit
les hommes de nos jours, qui sont leur postérité. Tout est maintenant
parfaitement réglé; il n'y a rien à reprendre.»

La génération qui a suivi est dégénérée; les principes d'humanité et de
justice [proclamés par les saints hommes et enseignés dans les livres
sacrés][11] sont tombés dans l'oubli. Les discours les plus pervers,
les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire.
Il s'est trouvé des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est
trouvé des fils qui ont fait mourir leur père.

KHOUNG-TSEU, effrayé [de cette grande dissolution], écrivit son livre
intitulé _le Printemps et l'Automne[12]_ (_Tchun-thsieou_). Ce livre
contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi
KHOUNG-TSEU disait: «Ceux qui me connaîtront ne me connaîtront que
d'après _le Printemps et l'Automne_[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne
le feront que d'après _le Printemps et l'Automne_.»

Il n'apparaît plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les
princes et les vassaux se livrent à la licence la plus effrénée; les
lettrés de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposés
et les plus étranges; les doctrines des sectaires _Yang-tchou_ et
_Mé-ti_ remplissent l'État; et les doctrines de l'empire [celles qui
sont professées par l'État], si elles ne rentrent pas dans celles de
_Yang_, rentrent dans celles de _Mé_. La secte de _Yang_ rapporte tout
à soi; elle ne reconnaît pas de princes. La secte de _Mé_ aime tout le
monde indistinctement; elle ne reconnaît point de parents. Ne point
reconnaître de parents, ne point reconnaître de princes, c'est être
comme des brutes et des bêtes fauves.

_Koung-ming-i_ disait: «Les cuisines du prince regorgent de viandes,
ses écuries sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte
sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes désertes sont
encombrées d'hommes morts de misère: c'est ainsi que l'on pousse les
bêtes féroces à dévorer les hommes[16].»

Si les doctrines des sectes _Yang_ et _Mé_ ne sont pas réprimées;
si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumière, les
discours les plus pervers abuseront le peuple et étoufferont les
principes salutaires de l'humanité et de la justice. Si les principes
salutaires de l'humanité et de la justice sont étouffés et comprimés,
alors non-seulement ces discours pousseront les bêtes féroces à dévorer
les hommes, mais ils exciteront les hommes à se dévorer entre eux.

Moi, effrayé des progrès que font ces dangereuses doctrines, je défends
la doctrine des saints hommes du temps passé; je combats _Yang_ et
_Mé_; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des
prédicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les répandre.
Une fois que ces doctrines perverses sont entrées dans les cœurs,
elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiquées dans
les actions, elles corrompent tous les devoirs qui règlent l'existence
sociale. Si les saints hommes de l'antiquité paraissaient de nouveau
sur la terre, ils ne changeraient rien à mes paroles.

Autrefois _Yu_ maîtrisa les grandes eaux et fit cesser les calamités
qui affligeaient l'empire; _Tcheou-koung_ réunit sous sa domination
les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les bêtes
féroces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en
paix. Après que KHOUNG-TSEU eut achevé la composition de son livre
historique _le Printemps et l'Automne_, les ministres rebelles et les
brigands tremblèrent.

Le _Livre des Vers_ dit:

        «Les barbares de l'occident et du septentrion sont mis
        en fuite;

        Les royaumes de _Hing_ et de _Chou_ sont domptés;

        Personne n'ose maintenant me résister.»

Ceux qui ne reconnaissent ni parents ni princes[18] sont les barbares
que _Tcheou-koung_ mit en fuite.

Moi aussi je désire rectifier le cœur des hommes, réprimer les discours
pervers, m'opposer aux actions dépravées, et repousser de toutes mes
forces des propositions corruptrices, afin de continuer l'œuvre des
trois grands saints, YU, TCHEOU-KOUNG et KHOUNG-TSEU[19], qui m'ont
précédé. Est-ce là aimer à disputer[20]? Je n'ai pu me dispenser d'agir
comme je l'ai fait. Celui qui peut par ses discours combattre les
sectes de _Yang_ et de _Mé_ est un disciple des saints hommes.

10. _Khouang-tchang_ dit: _Tchin-tchoung-tseu_ n'est-il pas un lettré
plein de sagesse et de simplicité? Comme il demeurait à _Ou-ling_,
ayant passé trois jours sans manger, ses oreilles ne purent plus
entendre, et ses yeux ne purent plus voir. Un poirier se trouvait
là auprès d'un puits; les vers avaient mangé plus de la moitié de
ses fruits. Le moribond, se traînant sur ses mains et sur ses pieds,
cueillit le restant pour le manger. Après en avoir goûté trois fois,
ses oreilles recouvrèrent l'ouïe, et ses yeux la vue.

MENG-TSEU dit: Entre tous les lettrés du royaume de _Thsi_, je regarde
certainement _Tchoung-tseu_ comme le plus grand[21]. Cependant, malgré
cela, comment _Tchoung-tseu_ entend-il la simplicité et la tempérance?
Pour remplir le but de _Tchoung-tseu_, il faudrait devenir ver de
terre; alors on pourrait lui ressembler.

Le ver de terre, dans les lieux élevés, se nourrit de terre sèche,
et dans les lieux bas, il boit l'eau bourbeuse. La maison qu'habite
_Tchoung-tseu_ n'est-ce pas celle que _Pé-i_[22] se construisit? ou
bien serait-ce celle que le voleur _Tche_[23] bâtit? Le millet qu'il
mange n'est-il pas celui que _Pé-i_ sema? ou bien serait-ce celui qui
fut semé par _Tche_? Ce sont là des questions qui n'ont pas encore été
résolues.

_Kouang-tchang_ dit: Qu'importe tout cela? Il faisait des souliers de
sa personne, et sa femme tissait du chanvre pour échanger ces objets
contre des aliments.

MENG-TSEU poursuivit: _Tchoung-tseu_ est d'une ancienne et grande
famille de _Thsi_. Son frère aîné, du nom de _Taï_, reçoit, dans la
ville de _Ho_, dix mille mesures de grain de revenus annuels en nature.
Mais lui regarde les revenus de son frère aîné comme des revenus
iniques, et il ne veut pas s'en nourrir; il regarde la maison de son
frère aîné comme une maison inique, et il ne veut pas l'habiter.
Fuyant son frère aîné et se séparant de sa mère, il est allé se fixer
à _Ou-ling._ Un certain jour qu'il était retourné dans son pays,
quelqu'un lui apporta en présent, de la part de son frère aîné, une
oie vivante. Fronçant le sourcil à cette vue, il dit: A quel usage
destine-t-on cette oie criarde? Un autre jour sa mère tua cette oie et
la lui donna à manger. Son frère aîné, revenant du dehors à la maison,
dit: Cela, c'est de la chair d'oie criarde. Alors _Tchoung-tseu_
sortit, et il la vomit de son sein.

Les mets que sa mère lui donne à manger, il ne les mange pas; ceux que
sa femme lui prépare, il les mange. Il ne veut pas habiter la maison
de son frère aîné, mais il habite le village de _Ou-ling_. Est-ce de
cette façon qu'il peut remplir la destination qu'il s'était proposé
de remplir? Si quelqu'un veut ressembler à _Tchoung-tseu_, il doit se
faire ver de terre; ensuite il pourra atteindre son but.


[1] C'est-à-dire dans l'_humanité_. (_Commentaire._)

[2] Se maintenir constamment dans les limites des convenances
prescrites par les rites. (_Commentaire._)

[3] Observer constamment la justice et l'équité dans les fonctions
publiques que l'on occupe. (_Commentaire._)

[4] Ou entremetteur. Les mariages se font ordinairement en Chine par le
moyen des entremetteurs ou entremetteuses avoués, et pour ainsi dire
officiels, du moins toujours officieux.

[5] C'est-à-dire qu'ils n'auraient jamais voulu obtenir des emplois par
des moyens indignes d'eux.

[6] MENG-TSEU se désigne lui-même.

[7] Bourg très-fréquenté du royaume de _Thsi._

[8] Littéralement: qu'_une partie sur dix_, ou la dime.

[9] _Kiang-chouï-tche: koung-chouï-ye._

[10] En un mot, de toutes les bêtes que _Cheou-sin_ entretenait dans
ses parcs royaux pour ses plaisirs.

[11] _Commentaire._

[12] Histoire du royaume de _Lou_ (sa patrie). (_Commentaire._)

[13] C'est seulement dans ce livre que l'on trouve exprimés tous les
sentiments de tristesse et de douleur que KHOUNG-TSEU éprouvait pour la
perversité de son siècle. (_Commentaire._)

[14] Les mauvais princes et les tyrans qu'il flétrit dans ce livre.

[15] _Tchou-sse_; le Commentaire dit que ce sont les lettrés non
employés.

[16] Voyez précédemment, pag. 249.

[17] De l'espèce des tigres, des léopards, des rhinocéros et des
éléphants. (_Comm._)

[18] Les sectaires de _Yang_ et de _Mé_.(_Commentaire._)

[19] _Commentaire._

[20] La justification de MENG-TSEU peut bien être regardée comme
complète, et sa mission d'apôtre infatigable des anciennes doctrines
remises en lumière et prêchées avec tant de majesté et de persévérance
par KHOUNG-TSEU, se trouve ainsi parfaitement expliquée par lui-même.

[21] Le texte porte: comme _le plus grand doigt_ de la main.

[22] Homme de l'antiquité, célèbre par son extrême tempérance.
(_Commentaire._)

[23] Homme de l'antiquité, célèbre par son intempérance.



HIA-MENG.


SECOND LIVRE.



CHAPITRE PREMIER,

COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Quand même vous auriez la pénétration de
_Li-leou_[1], et l'habileté de _Koung-chou-tseu_[2], si vous ne faites
pas usage du compas et de la règle, vous ne pourrez façonner des
objets ronds et carrés. Quand même vous auriez l'ouïe aussi fine que
_Sse-kouang_, si vous ne faites pas usage des six règles musicales,
vous ne pourrez mettre en harmonie les cinq tons; quand même vous
suivriez les principes de _Yao_ et de _Chun_, si vous n'employez pas
un mode de gouvernement humain et libéral[3], vous ne pourrez pas
gouverner pacifiquement l'empire.

Maintenant les _princes_ ont sans doute un cœur humain et une renommée
d'humanité, et cependant les peuples ne ressentent pas leurs bienfaits;
eux-mêmes ne peuvent pas servir d'exemples ou de modèles aux siècles à
venir, parce qu'ils ne pratiquent pas les principes d'humanité et de
justice des anciens rois.

C'est pourquoi il est dit: «La vertu seule ne suffit pas pour pratiquer
un bon mode de gouvernement; la loi seule ne peut pas se pratiquer par
elle-même.»

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        «Ils ne pécheront ni par excès ni par oubli;

        Ils suivront les lois des anciens.»

Il n'a jamais existé de prince qui se soit mis en défaut en suivant les
lois et les institutions des anciens rois.

Lorsque les saints hommes eurent épuisé toutes les facultés de leurs
yeux, ils transmirent à la postérité le compas, la règle, le niveau
et l'aplomb, pour former les objets carrés, ronds, de niveau et
droits; et ces instruments n'ont pas encore pu être remplacés par
l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé dans toute son étendue leur faculté
de l'ouïe, ils transmirent à la postérité les six _liu_ ou règles de
musique, qui rectifient les cinq sons; et ces règles n'ont pas encore
pu être remplacées par l'usage. Lorsqu'ils eurent épuisé toutes les
facultés de leur intelligence, toutes les inspirations de leur cœur,
ils transmirent à la postérité les fruits de leurs méditations en
lui léguant un mode de gouvernement qui ne permet pas de traiter
cruellement les hommes, et l'humanité s'étendit sur tout l'empire.

C'est pourquoi il est dit: Si vous voulez construire un monument qui
domine, vous devez en poser les fondations sur une colline ou un
plateau élevé; si vous voulez construire un édifice sans apparence,
vous devez en poser les fondations sur un sol bas et humide, le long
des rivières et des étangs. Si en exerçant le gouvernemeut on ne suit
pas la manière de gouverner des anciens rois, peut-on appeler cette
conduite conforme à la sagesse et à la prudence?

C'est pourquoi il n'y a que l'homme humain et plein de compassion pour
les hommes qui soit convenablement placé sur le siége élevé de la
puissance souveraine. Si un homme inhumain et cruel se trouve placé sur
le siège élevé de la puissance souveraine, c'est un fléau qui verse
toutes ses iniquités sur la multitude.

Si le supérieur ou le prince ne suit pas la droite règle de conduite
et une sage direction, les inférieurs ne suivront aucune loi, ne se
soumettront à aucune subordination. Si à la cour on ne fait aucun cas
de la droite raison, si on ne croit pas à ses prescriptions; si les
magistrats n'ont aucun respect pour les institutions, n'y ajoutent
aucune confiance; si les hommes supérieurs se révoltent contre l'équité
en violant les lois, et les hommes vulgaires contre la justice: c'est
un heureux hasard lorsque, dans de telles circonstances, le royaume se
conserve sans périr.

C'est pourquoi il est dit: Ce n'est pas une calamité pour le royaume de
ne pas avoir des villes complètement fortifiées de murs intérieurs et
extérieurs, de ne pas avoir des cuirasses et des armes en grand nombre;
ce n'est pas une cause de ruine pour un empire de ce que les champs
et les campagnes éloignés des villes ne soient pas bien cultivés, que
les biens et les richesses ne soient pas accumulés. Si le supérieur ou
le prince ne se conforme pas aux rites, si les inférieurs n'étudient
pas les principes de la raison, le peuple perverti se lèvera en
insurrection, et la ruine de l'empire sera imminente.

Le _Livre des Vers_ dit[5]:

        «Le ciel est sur le point de renverser la dynastie de
        (_Tcheou_).

        [Ministres de cette dynastie] ne perdez pas de temps!»

L'expression _ne perdez pas de temps_ est équivalente à celle de ne pas
être _négligents_. Ne pas suivre les principes d'équité et de justice
dans le service du prince; ne pas observer les rites en acceptant ou
en refusant une magistrature; blâmer vivement dans ses discours les
principes de conduite des anciens empereurs: c'est comme si l'on était
négligent et insouciant de la ruine de l'empire.

C'est pourquoi il est dit: Exhorter le prince à pratiquer des choses
difficiles s'appelle acte de respect envers lui; lui proposer le bien
à faire, l'empêcher de commettre le mal, s'appelle dévoûment sincère.
Mais dire: _Mon prince ne peut pas_ [exercer un gouvernement humain],
cela s'appelle _voler_.

2. MENG-TSEU dit: Le compas et la règle sont les instruments de
perfectionnement des choses carrées et rondes; le saint homme est
l'accomplissement parfait des devoirs prescrits entre les hommes.

Si, en exerçant les fonctions et les devoirs de souverain, vous voulez
remplir dans toute leur étendue les devoirs du souverain; si, en
exerçant les fonctions de ministre, vous voulez remplir dans toute
leur étendue les devoirs de ministre: dans ces deux cas, vous n'avez
qu'à imiter la conduite de _Yao_ et de _Chun_, et rien de plus. Ne
pas servir son prince comme _Chun_ servit _Yao_, ce n'est pas avoir
du respect pour son prince; ne pas gouverner le peuple comme _Yao_ le
gouverna, c'est opprimer le peuple.

KHOUNG-TSEU disait: «Il n'y a que deux grandes voies dans le monde:
celle de l'humanité et celle de l'inhumanité; et voilà tout.»

Si la tyrannie qu'un prince exerce sur son peuple est extrême, alors sa
personne est mise à mort et son royaume est détruit[6]. Si sa tyrannie
n'est pas poussée à l'extrême, alors sa personne est en danger, et
son royaume est menacé d'être divisé. Le peuple donne à ces princes
les surnoms d'_hébété_ (_Yeou_), de _cruel_ (_Li_)[7]. Quand même ces
princes auraient des fils pleins de tendresse et de piété filiale
pour eux, et des neveux pleins d'humanité, ces derniers, pendant cent
générations, ne pourraient changer les noms flétrissants que leur a
imposés la justice populaire.

Le _Livre des Vers_[8] dit:

        «L'exemple de la dynastie _Yn_ n'est pas éloigné;

        Il en est un autre du temps de la dynastie _Hia_.»

Ce sont les deux rois [auxquels le peuple a donné des noms
flétrissants] qui sont ici désignés.

3. MENG-TSEU dit: Les fondateurs des trois dynasties obtinrent
l'empire par l'humanité, leurs successeurs le perdirent par
l'inhumanité et la tyrannie.

Voilà les causes qui renversent et élèvent les empires, qui les
conservent ou les font périr.

Si le fils du Ciel est inhumain, il ne conserve point sa souveraineté
sur les peuples situés entre les quatre mers. Si les rois et princes
vassaux sont inhumains, ils ne conservent point l'appui des esprits
de la terre et des fruits de la terre. Si les présidents du tribunal
suprême et les autres grands fonctionnaires sont inhumains, ils ne
conservent point les vénérables temples des ancêtres. Si les lettrés
et les hommes du peuple sont inhumains, ils ne conservent pas intacts
leurs quatre membres.

Maintenant, si l'on a peur de la mort ou de la perte de quelques
membres, et que l'on se plaise néanmoins dans l'inhumanité, n'agit-on
pas comme si l'on détestait l'ivresse, et qu'en même temps on se livrât
de toutes ses forces à la boisson?

4. MENG-TSEU dit: Si quelqu'un aime les hommes sans en recevoir des
marques d'affection, qu'il ne considère que son humanité. Si quelqu'un
gouverne les hommes sans que les hommes se laissent facilement
gouverner par lui, qu'il ne considère que sa sagesse et sa prudence.
Si quelqu'un traite les hommes avec toute la politesse prescrite, sans
être payé de retour, qu'il ne considère que l'accomplissement de son
devoir.

Lorsqu'on agit ainsi, s'il arrive que l'on n'obtienne pas ce que
l'on désire, dans tous les cas on ne doit en chercher la cause qu'en
soi-même. Si sa conduite est conforme aux principes de la droiture et
de la raison, l'empire retourne de lui-même à la soumission.

Le _Livre des Vers_[9] dit:

        «Celui qui pense toujours à se conformer au mandat du
        ciel

        Attire sur lui un grand nombre de félicités.»

5. MENG-TSEU dit: Les hommes ont une manière constante de parler
[sans trop la comprendre]. Tous disent: l'_empire_, le _royaume_, la
_famille_. La base de l'empire existe dans le royaume; la base du
royaume existe dans la famille; la base de la famille existe dans la
personne.

6. MENG-TSEU dit: Il n'est pas difficile d'exercer le gouvernement: il
ne faut pas s'attirer de ressentiments de la part des grandes maisons.
Ce que ces grandes maisons désirent, un des royaumes [qui constituent
l'empire] le désire aussi; ce qu'un royaume désire, l'empire le désire
aussi. C'est pourquoi les instructions et les préceptes de vertus se
répandront comme un torrent jusqu'aux quatre mers.

7. MENG-TSEU dit: Lorsque la droite règle de la raison est suivie dans
l'empire, la vertu des hommes inférieurs sert la vertu des hommes
supérieurs; la sagesse des hommes inférieurs sert la sagesse des hommes
supérieurs. Mais, quand la droite règle de la raison n'est pas suivie
dans l'empire, les petits servent les grands, les faibles servent les
forts [ce qui est contraire à la raison]. Ces deux états de choses sont
réglés par le ciel. Celui qui obéit au ciel est conservé; celui qui lui
résiste périt.

_King-koung_, prince de _Thsi_, a dit: «Lorsqu'un prince ne peut pas
commander aux autres, si en outre il ne veut recevoir d'ordres de
personne, il se sépare par cela même des autres hommes. Après avoir
versé beaucoup de larmes, il donne sa fille en mariage au prince
barbare du royaume de _Ou_.»

Maintenant les petits royaumes imitent les grands royaumes, et
cependant ils rougissent d'en recevoir des ordres et de leur obéir.
C'est comme si des disciples rougissaient de recevoir des ordres de
leur maître plus âgé qu'eux, et de lui obéir.

Si les petits royaumes rougissent d'obéir aux autres, il n'est rien
de meilleur pour eux que d'imiter _Wen-wang._ [En le prenant pour
exemple], un grand royaume après cinq ans, un petit royaume après sept
ans, exerceront assurément le pouvoir souverain dans l'empire.

Le _Livre des Vers_[10] dit:

        «Les descendants de la famille des _Chang_

        Étaient au nombre de plus de cent mille.

        Lorsque l'empereur suprême (_Chang-ti_) l'eut ordonné
        [en transmettant l'empire à une autre famille],

        Ils se soumirent aux _Tcheou._

        Ils se soumirent aux _Tcheou,_

        Parce que le mandat du ciel n'est pas éternel.

        Les ministres de la famille _Yn_ (ou _Chang_), doués de
        perspicacité et d'intelligence,

        Versant le vin des sacrifices, servent dans le palais
        impérial.»

KHOUNG-TSEU dit: Comme le nouveau souverain était humain, on ne peut
pas considérer ceux qui lui étaient opposés comme nombreux. Si le chef
d'un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun ennemi ou adversaire dans
l'empire.

Maintenant, si l'on désire n'avoir aucun ennemi ou adversaire dans
l'empire, et que l'on ne fasse pas usage de l'humanité [pour arriver à
ce but], c'est comme si l'on voulait prendre un fer chaud avec la main,
sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau.

Le _Livre des Vers_[11] dit:

        «Qui peut prendre avec la main un fer chaud

        Sans l'avoir auparavant trempé dans l'eau?»

8. MENG-TSEU dit: Peut-on s'entretenir et parler le langage de la
raison avec les princes cruels et inhumains? les dangers les plus
menaçants sont pour eux des motifs de tranquillité, et les calamités
les plus désastreuses sont pour eux des sujets de profit; ils se
réjouissent de ce qui cause leur ruine. Si on pouvait s'entretenir et
parler le langage de la raison avec les princes inhumains et cruels,
y aurait-il un aussi grand nombre de royaumes qui périraient, et de
familles qui succomberaient?

Il y avait un jeune enfant qui chantait, en disant:

        «L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle pure,

        Je pourrai y laver les bandelettes qui ceignent ma tête;

        L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle trouble,

        Je pourrai y laver mes pieds.»

KHOUNG-TSEU dit: Mes petits enfants, écoutez ces paroles: Si l'eau
est pure, alors il y lavera les bandelettes qui ceignent sa tête; si
elle est trouble, alors il y lavera ses pieds; c'est lui-même qui en
décidera.

Les hommes se méprisent certainement eux-mêmes avant que les autres
hommes les méprisent. Les familles se détruisent certainement
elles-mêmes avant que les hommes les détruisent. Les royaumes
s'attaquent certainement eux-mêmes avant que les hommes les attaquent.

Le _Taï-kia_[12] dit: «On peut se préserver des calamités envoyées
par le ciel; on ne peut supporter celles que l'on s'est attirées
soi-même.» Ces paroles disent exactement ce que je voulais exprimer.

9. MENG-TSEU dit: _Kie_ et _Cheou_ perdirent l'empire, parce qu'ils
perdirent leurs peuples; ils perdirent leurs peuples, parce qu'ils
perdirent leur affection.

Il y a une voie sûre d'obtenir l'empire: il faut obtenir le peuple, et
par cela même on obtient l'empire. Il y a une voie sûre d'obtenir le
peuple: il faut obtenir son cœur ou son affection, et par cela même on
obtient le peuple. Il y a une voie sûre d'obtenir le cœur du peuple:
c'est de lui donner ce qu'il désire, de lui fournir ce dont il a
besoin, et de ne pas lui imposer ce qu'il déteste.

Le peuple se rend à l'humanité, comme l'eau coule en bas, comme les
bêtes féroces se retirent dans les lieux déserts.

Ainsi, c'est la loutre qui fait rentrer les poissons dans le fond des
eaux, et l'épervier qui fait fuir les oiseaux dans l'épaisseur des
forêts; ce sont les [mauvais rois] _Kie_ et _Tcheou_ qui font fuir les
peuples dans les bras de _Tching-thang_ et de _Wou-wang._

Maintenant, si entre tous les princes de l'empire il s'en trouvait un
qui chérît l'humanité, alors tous les rois et les princes vassaux [par
leur tyrannie habituelle] forceraient leurs peuples à se réfugier sous
sa protection. Quand même il voudrait ne pas régner en souverain sur
tout l'empire, il ne pourrait pas s'en abstenir.

De nos jours, ceux qui désirent régner en souverains sur tout l'empire
sont comme un homme qui pendant une maladie de sept ans cherche l'herbe
précieuse (_aï_) qui ne procure du soulagement qu'après avoir été
séchée pendant trois années. S'il ne s'occupe pas déjà de la cueillir,
il ne pourra en recevoir du soulagement avant la fin de sa vie. Si les
princes ne s'appliquent pas de toute leur intelligence à la recherche
et à la pratique de l'humanité, ils s'affligeront jusqu'à la fin de
leur vie de la honte de ne pas la pratiquer, pour tomber enfin dans la
mort et l'oubli.

Le _Livre des Vers_[13] dit:

        «Comment ces princes pourraient-ils devenir hommes de
        bien?

        Ils se plongent mutuellement dans l'abîme.»

C'est la pensée que j'ai tâché d'exprimer ci-dessus.

10. MENG-TSEU dit: Il n'est pas possible de tenir des discours
raisonnables avec ceux qui se livrent, dans leurs paroles, à toute la
fougue de leurs passions; il n'est pas possible d'agir en commun dans
des affaires qui demandent l'application la plus soutenue, avec des
hommes sans énergie qui s'abandonnent eux-mêmes. Blâmer les usages et
l'équité dans ses discours, c'est ce que l'on appelle s'abandonner dans
ses paroles à la fougue de ses passions. Dire: «Ma personne ne peut
exercer l'humanité et suivre la justice,» cela s'appelle abandon de
soi-même.

L'humanité, c'est la demeure tranquille de l'homme; la justice, c'est
la voie droite de l'homme.

Laisser sa demeure tranquille sans l'habiter, abandonner sa voie droite
sans la suivre, ô que cela est lamentable!

11. MENG-TSEU dit: La voie droite est près de vous, et vous la cherchez
au loin! C'est une chose qui est de celles qui sont faciles, et vous la
cherchez parmi celles qui sont difficiles! Si chacun aime ses père et
mère comme on doit les aimer, et respecte ses aînés comme on doit les
respecter, l'empire sera dans l'union et l'harmonie.

12. MENG-TSEU dit: Si ceux qui sont dans une condition inférieure
[à celle du prince][14] n'obtiennent pas toute la confiance de leur
supérieur, le peuple ne pourra pas être gouverné. Il y a une voie
sûre d'obtenir la faveur et la confiance du prince: si on n'est pas
fidèle envers ses amis, on n'obtient pas la faveur et la confiance
du prince. Il y a une voie sûre pour être fidèle envers ses amis: si
dans les devoirs que l'on rend à ses père et mère on ne leur procure
pas de joie, on n'est pas fidèle envers ses amis. Il y a une voie sûre
pour procurer de la joie à ses père et mère; si en faisant un retour
sur soi-même on ne se trouve pas vrai, sincère, exempt de feinte et
de déguisement, on ne procure pas de joie à ses père et mère. Il y
a une voie sûre de se rendre vrai, sincère, exempt de feinte et de
déguisement: si on ne sait pas discerner en quoi consiste réellement la
vertu, on ne rend pas sa personne vraie, sincère, exempte de feinte et
de déguisement.

C'est pourquoi la vérité pure et sincère[15] est la voie du ciel;
méditer sur la vérité pour la pratiquer est la voie ou le devoir de
l'homme.

Il n'y a jamais eu d'homme qui, étant souverainement vrai, sincère, ne
se soit concilié la confiance et la faveur des autres hommes. Il n'y a
jamais eu d'homme qui, n'étant pas vrai, sincère, ait pu se concilier
longtemps cette confiance et cette faveur.

13. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_, fuyant la tyrannie de _Cheou_
(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il apprit
l'élévation de _Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces
occidentales de l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi
n'irais-je pas me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des
grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les
vieillards. Lorsque _Taï-koung_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ (_sin_),
habitait les bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de
_Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas
me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de
l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.

Ces deux vieillards étaient les vieillards les plus éminents de
l'empire; et en se soumettant à _Wen-wang_, c'étaient les pères de
l'empire qui lui avaient fait leur soumission. Dès l'instant que les
pères de l'empire s'étaient soumis, à quel autre se seraient donc
rendus leurs fils?

Si parmi tous les princes feudataires il s'en trouvait un qui pratiquât
le gouvernement de _Wen-wang_, il arriverait certainement que, dans
l'espace de sept années, il parviendrait à gouverner tout l'empire.

14. MENG-TSEU dit: Lorsque _Kieou_[16] était intendant de la famille
_Ki_, il ne pouvait prendre sur lui d'agir autrement que son maître,
et il exigeait en tribut le double de millet qu'autrefois. KHOUNG-TSEU
dit: «_Kieou_ n'est plus mon disciple; mes jeunes gens [les autres
disciples du Philosophe] devraient le poursuivre publiquement de huées
et du bruit des tambours.»

On doit inférer de là que si un prince ne pratique pas un gouvernement
humain, et que ses ministres l'enrichissent en prélevant trop d'impôts,
ce prince et ses ministres sont réprouvés et rejetés par KHOUNG-TSEU;
à plus forte raison repoussait-il ceux qui suscitent des guerres dans
l'intérêt seul de leur prince. Si on livre des combats pour gagner du
territoire, les hommes tués couvriront les campagnes; si on livre des
combats pour prendre une ville, les hommes tués rempliront la ville
prise. C'est ce que l'on appelle faire que la terre mange la chair des
hommes. Ce crime n'est pas suffisamment racheté par la mort.

C'est pourquoi ceux qui placent toutes leurs vertus à faire la guerre
devraient être rétribués de la peine la plus grave. Ceux qui fomentent
des ligues entre les grands vassaux devraient subir la peine qui la
suit immédiatement; et ceux qui imposent les corvées de cultiver et
de semer les terres aux laboureurs dont les champs sont dépouillés
d'herbes stériles devraient subir la peine qui vient après.

15. MENG-TSEU dit: De tous les organes des sens qui sont à la
disposition de l'homme, il n'en est pas de plus admirable que la
pupille de l'œil. La pupille de l'œil ne peut cacher ou déguiser les
vices que l'on a. Si l'intérieur de l'âme est droit, alors la pupille
de l'œil brille d'un pur éclat; si l'intérieur de l'àme n'est pas
droit, alors la pupille de l'œil est terne et obscurcie.

Si vous écoutez attentivement les paroles d'un homme, si vous
considérez la pupille de ses yeux, comment pourrait-il se cacher à vous?

16. MENG-TSEU dit: Celui qui est affable et bienveillant ne méprise pas
les hommes; celui qui est modéré dans ses exigences ne dépouille pas
de force les hommes de ce qu'ils possèdent. Les princes qui méprisent
et dépouillent les hommes de ce qu'ils possèdent, et qui n'ont qu'une
crainte, celle de ne pas être obéis, comment pourraient-ils être
appelés affables et modérés dans leurs exigences? L'affabilité et
la modération pourraient-elles consister dans le son de la voix et
l'expression riante du visage?

17. _Chun-yu-khouen_[17] dit: N'est-il Pas conforme aux rites que les
hommes et les femmes ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
leurs propres mains aucun objet?

MENG-TSEU répondit: C'est conforme aux rites.

--Si la femme de son frère était en danger de se noyer, pourrait-on la
secourir avec la main?

--Ce serait l'action d'un loup de ne pas secourir la femme de son
frère qui serait eu danger de se noyer. Il est conforme aux rites que
l'homme et la femme ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
leurs propres mains aucun objet. L'action de secourir avec la main la
femme de son frère en danger de se noyer est une exception conforme à
la raison.

Maintenant je suppose que l'empire soit sur le point d'être submergé
[ou de périr dans les agitations des troubles civils]: que penser du
magistrat qui ne s'empresse pas de le secourir?

L'empire sur le point d'être submergé doit être secouru selon les
règles de l'humanité et de la justice. La femme de son frère étant en
danger de se noyer peut être secourue avec la main. Voudriez-vous que
je secourusse l'empire avec ma main?

18. _Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi un homme supérieur n'instruit-il
pas lui-même ses enfants?

MENG-TSEU dit: Parce qu'il ne peut pas employer les corrections.
Celui qui enseigne doit le faire selon les règles de la droiture. Si
[l'enfant] n'agit pas selon les règles de la droiture, [le père] se
fâche; s'il se fâche, il s'irrite; alors il blesse les sentiments de
tendresse qu'un fils doit avoir pour son père. «Mon maître [dit le
fils en parlant de son père] devrait m'instruire selon les règles de
la droiture; mais il ne s'est jamais guidé par les règles de cette
droiture.» Dans cet état de choses, le père et le fils se blessent
mutuellement. Si le père et le fils se blessent mutuellement, alors il
en résulte un grand mal.

Les anciens confiaient leurs fils à d'autres pour les instruire et
faire leur éducation.

Entre le père et le fils, il ne convient pas d'user de corrections pour
faire le bien. Si le père use de corrections pour porter son fils à
faire le bien, alors l'un et l'autre sont bientôt désunis de cœur et
d'affections. Si une fois ils sont désunis de cœur et d'affections, il
ne peut point leur arriver de malheurs plus grands.

19. MENG-TSEU dit: Parmi les devoirs que l'on rend à ceux qui sont
au-dessus de soi[18], quel est le plus grand? C'est celui de servir
ses père et mère qui est le plus grand. De tout ce que l'on conserve
et protège dans le monde, qu'y a-t-il de plus important? C'est de se
conserver soi-même [dans la droite voie] qui est le plus important.
J'ai toujours entendu dire que ceux qui ne se laissaient pas égarer
dans le chemin de la perdition pouvaient servir leurs parents; mais
je n'ai jamais entendu dire que ceux qui se laissaient égarer dans le
chemin de la perdition pussent servir leurs parents.

Quel est celui qui est exempt de servir quelqu'un [ou qui est exempt
de devoir]? Les devoirs que l'on doit à ses parents forment la base
fondamentale de tous les devoirs. Quel est celui qui est exempt des
actes de conservation? La conservation de soi-même [dans la droite
voie] est la base fondamentale de toute conservation.

Lorsque _Thsêng-tseu_ nourrissait [son père] _Thsêng-si_, il avait
toujours soin de lui servir de la viande et du vin à ses repas. Quand
on était sur le point d'enlever les mets, il demandait toujours à qui
il pouvait en offrir. S'informait-on s'il y avait des mets de reste, il
répondait toujours qu'il y en avait.

Après la mort de _Thsêng-si_, lorsque _Thsêng-youan_ nourrissait [son
père] _Thsêng-tseu_, il avait toujours soin de lui servir de la viande
et du vin à ses repas. Quand on était sur le point d'enlever les
mets, il ne demandait pas à qui il pouvait en offrir. S'informait-on
s'il y avait des mets de reste, il répondait qu'il n'y en avait pas.
Il voulait les faire servir de nouveau [à son père]. Voilà ce que
l'on appelle _nourrir la bouche et le corps_, et rien de plus. Si
quelqu'un agit comme _Thsêng-tseu_, on peut dire de lui qu'il _nourrit
la volonté, l'intelligence_, [qu'il agit convenablement envers ses
parents].

Il est permis de servir ses parents comme _Thsêng-tseu._

20. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ne sont pas propres à réprimander
les princes; tous les modes d'administration ne sont pas susceptibles
d'être blâmés. Il n'y a que les grands hommes qui puissent réprimer
les vices du cœur des princes. Si le prince est humain, rien dans son
gouvernement n'est inhumain. Si le prince est juste, rien dans son
gouvernement n'est injuste. Si le prince est droit, rien dans son
gouvernement qui ne soit droit. Une fois que le prince se sera fait
un devoir d'avoir une conduite constamment droite, le royaume sera
tranquille et stable.

21. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont loués contre toute
attente; il y a des hommes qui sont poursuivis de calomnies,
lorsqu'ils ne recherchent que l'intégrité de la vertu.

22. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont d'une grande facilité
dans leurs paroles, parce qu'ils n'ont trouvé personne pour les
reprendre.

23. MENG-TSEU dit: Un des grands défauts des hommes est d'aimer à être
les chefs des autres hommes.

24. _Lo-tching-tseu_ (disciple de MENG-TSEU), ayant suivi _Tseu-ngao_,
se rendit dans le royaume de _Thsi._

_Lo-tching-tseu_ étant allé voir MENG-TSEU, MENG-TSEU lui dit:
Êtes-vous venu exprès pour me voir?

--Maître, pourquoi tenez-vous un pareil langage?

--Depuis combien de jours êtes-vous arrivé?

--Depuis trois jours.

--Si c'est depuis trois jours, alors n'avais-je pas raison de vous
tenir le langage que vous avez entendu?

--Le lieu de mon séjour n'était pas encore déterminé.

--Avez-vous appris que ce n'est qu'après avoir connu le lieu de son
séjour que l'on va voir ceux auxquels on doit du respect?

--Je reconnais que j'ai commis une faute.

25. MENG-TSEU continuant à s'adresser à _Lo-tching-tseu_, lui dit: Vous
êtes venu, en accompagnant _Tseu-ngao_, dans le seul but de boire et
de manger. Je ne pensais pas qu'autrefois vous étudiiez les principes
d'humanité et de justice des anciens dans le seul but de boire et de
manger!

26. MENG-TSEU dit: Le manque de piété filiale est un triple défaut; le
manque de postérité est le plus grand des défauts.

_Chun_ se maria sans en prévenir son père et sa mère, dans la crainte
de ne pas laisser de postérité. Les hommes supérieurs ont pensé qu'en
agissant dans cette intention, c'est comme s'il avait prévenu son père
et sa mère.

27. MENG-TSEU dit: Le fruit le plus précieux de l'humanité, c'est de
servir ses parents. Le fruit le plus précieux de l'équité, c'est de
déférer aux avis de son frère aîné.

Le fruit le plus précieux de la prudence ou de la sagesse, c'est de
connaître ces deux choses et de ne pas s'en écarter. Le fruit le
plus précieux de l'urbanité est de remplir ces deux devoirs avec
complaisance et délicatesse.

Le fruit le plus précieux de la musique [qui produit la concorde et
l'harmonie] est d'aimer ces deux choses. Si on les aime, elles naissent
aussitôt. Une fois nées, produites, comment pourrait-on réprimer les
sentiments qu'elles inspirent? Ne pouvant réprimer les sentiments que
ces vertus inspirent, alors, sans le savoir, les pieds les manifestent
par leurs mouvements cadencés, et les mains par leurs applaudissements.

28. MENG-TSEU dit: Il n'y avait que _Chun_ qui pût voir, sans plus
d'orgueil que si c'eût été un brin d'herbe, un empire désirer ardemment
se soumettre à sa domination, et cet empire être plein de joie de sa
soumission. Pour lui, ne pas rendre heureux et contents ses parents,
c'était ne pas être homme; ne pas leur obéir en tout, c'était ne pas
être fils.

Lorsque _Chun_ eut accompli ses devoirs de fils envers ses parents, son
père _Kou-seou_ parvint au comble de la joie. Lorsque _Kou-seou_ fut
parvenu au comble de la joie, l'empire fut converti à la piété filiale.
Lorsque _Kou-seou_ fut parvenu au comble de la joie, tous ceux qui dans
l'empire étaient pères ou fils virent leurs devoirs fixés. C'est ce
que l'on appelle la grande piété filiale.


[1] _Li-leou_, homme qui vivait du temps de _Hoang-ti_, et fameux par
sa vue excessivement perçante. (_Commentaire._)

[2] Son petit nom était _Pan_, homme du royaume de _Lou_, dont
l'intelligence et le génie étaient extrêmes. (_Commentaire_.) Un autre
commentateur chinois ajoute que cet homme avait construit pour sa mère
un homme en bois qui remplissait les fonctions de cocher, de façon
qu'une fois le ressort étant lâché, aussitôt le char était emporté
rapidement comme par un mouvement qui lui était propre.

[3] _Jin-tching_, HUMANUM REGIMEN. La Glose explique ces mots en disant
que _c'est l'observation et la pratique de lois propres à instruire le
peuple et à pourvoir à ses besoins._

[4] Ode _Kia-lo_, section _Ta-ya._


[5] Ode _Pan_, section _Ta-ya_.

[6] _Pao khi min chin, tseu chin cha, kouë wang_. La même maxime est
reproduite sous différentes formes dans les _Quatre livres moraux_.
Voyez notre édition _chinoise-latine-française_ du _Ta-hio_, pag. 78-79.

[7] Comme _Yeou-wang_ et _Li-wang_, deux rois de la dynastie des
_Tcheou_, qui régnaient 878 et 781 ans avant notre ère.

[8] Ode _Tchang_, section _Ta-ya._

[9] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.

[10] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.

[11] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._

[12] Chapitre du _Chou-king._

[13] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._

[14] Comme les ministres. (_Commentaire._)

[15] Principe rationnel qui est en nous, vrai dans tout et pour tous,
et qui ne trompe jamais: c'est le fondement de la voie céleste.
(_Commentaire_)

[16] _Jan-kieou_, disciple de KHOUNG-TSEU.

[17] Certain sophiste du royaume de _'Ihsi.'_

[18] Ce sont les pères et mères, les personnes plus âgées, et le prince.



CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 33 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit à _Tchou-foung_[1], il passa à
_Fou-hia_, et mourut à _Ming-thiao_; c'était un homme des provinces les
plus éloignées de l'orient.

_Wen-wang_ naquit à _Khi-tcheou_, et mourut à _Pi-yng;_ c'était un
homme des provinces les plus éloignées de l'occident.

La distance respective de ces deux régions est de plus de mille _li_
[cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent
ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous
deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même
facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau
royal.

Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur
ont succédé sont les mêmes.

2. Lorsque _Tseu-tchan_ présidait à l'administration du royaume de
_Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser
les rivières _Tsin_ et _Veï_.

MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait
pas bien administrer.

Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons
étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars
étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en
peine pour passer à gué les fleuves et les rivières.

Si l'homme qui administre un Etat porte l'équité et la justice dans
toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en
blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage.
Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il
rencontrerait?

C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un
tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait
pas[2].

3. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le
prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les
ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur cœur; si
le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses
écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du
vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule
aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et
un ennemi.

Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui
abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de
deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se
conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté?

MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute
ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple.
Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince
envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de
son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près
du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se
rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il
revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver
les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli
les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira
de ses habits de deuil.

Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de
son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas
descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque,
son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par
force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère
dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se
saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle
agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi traité]
porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_

4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de
quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers
fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu
coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les
lettrés peuvent quitter le royaume.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain;
si le prince est juste, personne ne sera injuste.

6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui
manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité.

7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu
nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de
talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes
se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de
vertu.

Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui
ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent
ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne
sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas
grande].

8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent
pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.

9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes,
comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare?

10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès.

11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans
tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses
paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat
déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice.

12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a
pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.

13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas
être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de
rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée
comme grande.

14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour
avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus
ardents sont d'arriver à posséder dans son cœur cette vertu, ou
cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la
possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa
demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore
profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille
de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi
l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son cœur cette raison
naturelle si précieuse.

15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande
étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement
les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur
les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans
leur essence.

16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et
la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore
trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les
hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire.
Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les cœurs
des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis.

17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont
véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir
réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les
éloigner des emplois publics.

18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge
de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est
admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau?

MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne
cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés;
ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers.
L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre
mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.

S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième
ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis;
mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est
pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le
mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit.

19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est
une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt;
les hommes supérieurs la conservent soigneusement.

_Chun_ avait une grande pénétration pour découvrir la raison des
choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il
agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de
pratiquer l'humanité et la justice.

20. MENG-TSEU dit: _Yu_ détestait le vin recherché; mais il aimait
beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.

_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il établissait les sages
[il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de
personne.

_Wen-wang_ considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de
beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme
s'il ne l'avait jamais vue.

_Wen-wang_ ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il
n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7].

_Tcheou-koung_ pensait à réunir dans sa personne [en les imitant]
les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant
les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre
ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il
vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il
avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance
et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre
l'apparition du jour.

21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir
souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les
vers ayant péri, le livre intitulé _le Printemps et l'Automne_[9] fut
composé [pour les remplacer].

Le livre intitulé _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tçin_; le
livre intitulé _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitulé
_Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un.

Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de
princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume
de _Tçin_. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU
disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées
m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.»

22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions
publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un
sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également
après cinq générations.

Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai
recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été
les disciples de _Tseu-sse_].

23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et
qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on
l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose
paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne
parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la
bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et
qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir,
si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que
l'on possède.

24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10] à lancer des flèches,
eut épuisé toute sa science, il crut que _Y_ était le seul dans
l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.

MENG-TSEU dit: Ce _Y_ était aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait:
«Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins
criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas été criminel?

Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoyé _Tseu-cho-jou-tseu_
pour attaquer le royaume de _Weï_, ceux de _Weï_ envoyèrent
_Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit:
Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me
meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui
demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit:
C'est _Yu-koung-tchi-sse._

--Alors j'ai la vie sauve.

Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du
royaume de _Weï_. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie
sauve?

--_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de
_Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de
l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme à principes droits. Celui qu'il
a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits.

_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne
tenez-vous pas votre arc en main?

--Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.

--J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta;
Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je
ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon
maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que
j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la
négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char,
et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna.

25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'était couverte d'ordures,
alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez.

Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et
tient son cœur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions,
alors il pourra sacrifier au souverain suprême (_Chang-ti_).

26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature
rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets
sont ce qu'il y a de plus important à connaître.

C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui
use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_
en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions
point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes
eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus
facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de
la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.

Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées,
si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent,
on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après
mille ans le solstice d'hiver aura lieu.

27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les
funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut
envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres.

Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes
entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince.
D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec
lui.

MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince.
Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées
sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de
_Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une
marque de mépris qu'il m'a témoignée!

MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des
Rites_: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en
s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que
l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à
observer les rites; n'est-il pas étonnant que _Tseu-ngao_ pense que je
lui ai témoigné du mépris?

28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres
hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son cœur. L'homme supérieur
conserve l'humanité dans son cœur, il y conserve aussi l'urbanité.

L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les
hommes.

Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui
respecte les hommes est toujours respecté des hommes.

Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité;
alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me
demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité:
autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées?

Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été
humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu
de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet
existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en
moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture.

Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de
droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant
toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est
qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi
diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à
propos d'une bête brute?

C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein
de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une
cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin.

Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment.
[Il se dit:] _Chun_ était un homme, je suis aussi un homme; _Chun_
fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put
transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai
pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire].
Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles
et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était
parvenu à ressembler à _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause
extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas
d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à
l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant
la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.

29. _Yu_ et _Tsi_ étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans
cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et
ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y
entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt
public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.

_Yan-tseu_[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une
ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux,
et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses
privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son
air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette
circonstance.

MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoeï_ se conduisirent d'après les
mêmes principes.

_Yu_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par
les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. _Tsi_
agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il
avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une
telle sollicitude.

Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'étaient trouvés à la place l'un de
l'autre, ils auraient agi de même.

Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent
ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et
les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai
également m'empresser de les séparer.

Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se
querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs
bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller
m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma
porte, sans me soucier de leurs différends.

30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans
le royaume prétend que _Khouang-tchang_ n'a point de piété filiale.
Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous
êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous
demander pourquoi on a une telle opinion de lui?

MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les mœurs de notre siècle, on nomme
_défauts de piété filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre
membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien
de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale.
Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à
l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété
filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à
la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père
et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner
entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à
son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième
défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force
brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et
sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété
filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces défauts?

Ce _Tchang-tseu_ étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père
à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité.

Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis;
l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes
qui peuvent le plus altérer l'amitié.

Pourquoi _Tchang-tseu_ ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la
mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]?
Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près
de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi
jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il
devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la détermination de sa volonté,
ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son
fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son
père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son
fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la
conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de répréhensible].

31. Lorsque _Thsêng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_,
quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de
_Youeï_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous
pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa
maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et
les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et
lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de
ma maison, car je reviendrai l'habiter.

Le brigand s'étant retiré, _Thsêng-tseu_ retourna à sa demeure. Ses
disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien
traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être
un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à
l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui
pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est
peut-être pas agir convenablement.

_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsêng-tseu_) dit: C'est ce
que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu à
souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix
hommes qui accompagnaient notre maître (_Thsêng-tseu_) aucun ne vint
l'aider dans ces circonstances difficiles.

Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _Weï_, quelqu'un, en
apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Thsi_, lui dit:
Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?

_Tseu-sse_ répondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protégera le royaume
avec le prince?

MENG-TSEU dit: _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mêmes principes
de conduite. _Thsêng-tseu_ était précepteur de la sagesse[20]; il était
par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à
maintenir] qu'un père et un frère aîné: _Tseu-sse_ était magistrat ou
fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien
inférieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ se
fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoyé
des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement,
maître, des autres hommes.

MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? _Yao_ et _Chun_
eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes.

33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme légitime et une
seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se
gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme
légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire
et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et
nobles.

Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois
que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de
viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné
à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles;
et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux
observer en secret où va le mari.

Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les
lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne
vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg
oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le
sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier.
Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode
habituelle de satisfaire son appétit.

Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine,
lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes
nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il
a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à
son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le
mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux
du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime
et de sa femme de second rang.

Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra
par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses,
des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu
nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent
pas et ne se désolent pas de leur conduite.


[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois.

[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde,
et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un
très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un
homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration.

[3] _Commentaire._

[4] _Commentaire._

[5] Ἄριστον μὲν ὕδωρ--Pindare.

[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._)

[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les éloignés_, sans
substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose.

[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_

[9] _Tchun-thusieo_, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième
des _King_. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue
européenne.

[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._

[11] Premier ministre du roi de _Thsi_.

[12] _Glose._

[13] _Glose._

[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.

[15] _Po-i;_ on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du
temps de MENG-TSEU.

[16] _Glose._

[17] _Ibid._

[18] _Ibid._

[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du
texte par _tso-louan._

[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples.

[21] Quelques interprètes pensent qu'ici _kouè, royaume_, signifie
ville.



CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.


1. _Wen-tchang_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
«Lorsque _Chun_ se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait
des larmes en implorant le ciel miséricordieux.» Pourquoi implorait-il
le ciel en versant des larmes?

MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas être aimé de ses parents], et
il pensait aux moyens de l'être.

_Wen-tchang_ dit: Si son père et sa mère l'aimaient, il devait être
satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son père et sa mère ne
l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il
en est ainsi, _Chun_ se plaignait donc de ses parents?

MENG-TSEU répliqua: _Tchang-si_, interrogeant _Koung-ming-kao_, dit: En
ce qui concerne ces expressions: _Lorsque Chun se rendait aux champs_,
j'ai entendu là-dessus vos explications; quant à celles-ci, _il versait
des larmes en implorant le ciel miséricordieux_, j'en ignore le sens.

_Koung-ming-kao_ dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez
comprendre.

_Koung-ming-kao_ (continua MENG-TSEU) pensait que le cœur d'un fils
pieux ne pouvait être ainsi exempt de chagrins. «Pendant que j'épuise
mes forces [se disait-il] à cultiver les champs, je ne fais que remplir
mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon père et ma mère ne
m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?»

L'empereur (_Yao_) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux,
et ses deux filles, et il ordonna à un grand nombre de magistrats
ainsi que d'officiers publics de se rendre près de _Chun_ avec des
approvisionnements de bœufs, de moutons et de grains pour son service.
Les lettrés de l'empire en très-grand nombre se rendirent près de lui.

L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne
recevant aucune marque de déférence [ou de soumission au bien] de ses
père et mère, il était comme un homme privé de tout, qui ne sait où se
réfugier.

Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence
est la plus éclairée dans l'empire, c'est ce que l'on désire le
plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les
chagrins [de _Chun_]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les
hommes désirent ardemment; _Chun_ reçut pour femmes les deux filles
de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses
chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes désirent vivement;
en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela
ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce
que les hommes désirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revêtu
de la dignité de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne
suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la
satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence
est la plus éclairée, l'amour de jeunes et belles femmes, les
richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les
chagrins de _Chun_. Il n'y avait que la déférence de ses père et mère à
ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins.

L'homme, lorsqu'il est jeune, chérit son père et sa mère. Quand il
sent naître en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et
belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime
sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il
aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du
prince, alors il en éprouve une vive inquiétude.

Celui qui a une grande piété filiale aime jusqu'à son dernier jour son
père et sa mère. Jusqu'à cinquante ans, chérir [son père et sa mère]
est un sentiment de piété filiale que j'ai observé dans le grand _Chun._

2. _Wen-tchang_ continua ses questions:

Le _Livre des Vers_[1] dit:

        «Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il
        faire?

        Il doit consulter son père et sa mère.»

Personne ne pouvait pratiquer plus fidèlement ces paroles que _Chun.
Chun_ cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier.
Pourquoi cela?

MENG-TSEU répondit: S'il les avait consultés, il n'aurait pas pu se
marier. La cohabitation ou l'union sous le même toit, de l'homme et
de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait
consulté ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus
important de l'homme, et par là il aurait provoqué la haine de son père
et de sa mère.

C'est pourquoi il ne les consulta pas.

_Wen-tchang_ continua: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous
d'être parfaitement instruit des motifs qui empêchèrent _Chun_ de
consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il
que l'empereur ne consulta pas également les parents de _Chun_ avant de
lui donner ses deux filles en mariage?

MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consultés,
il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage.

_Wen-tchang_ poursuivit: Le père et la mère de _Chun_ lui ayant ordonné
de construire une grange à blé, après avoir enlevé les échelles,
_Kou-seou_b [son père] y mit le feu. Ils lui ordonnèrent ensuite
de creuser un puits, d'où il ne se fut pas plutôt échappé [par une
ouverture latérale qu'il s'était ménagée][3], qu'ils le comblèrent.

_Siang_[4] dit: «C'est moi qui ai suggéré le dessein d'engloutir le
prince de la résidence impériale (_Chun_); j'en réclame tout le mérite.
Ses bœufs et ses moutons appartiennent à mon père et à ma mère; ses
granges et ses grains appartiennent à mon père et à ma mère; son
bouclier et sa lance, à moi; sa guitare, à moi; son arc ciselé, à moi;
à ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.»

_Siang_ s'étant rendu à la demeure de _Chun_ [pour s'emparer de ce qui
s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva _Chun_ assis sur son lit,
et jouant de la guitare.

_Siang_ dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à
peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. _Chun_ lui dit:
«Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats
et d'officiers publics.» Je ne sais pas si _Chun_ ignorait que _Siang_
avait voulu le faire mourir.

MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que _Siang_
éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la
joie pour en éprouver aussi.

_Wen-tchang_ répliqua: S'il en est ainsi, _Chun_ aurait donc simulé
une joie qu'il n'avait pas?--Aucunement. Autrefois des poissons
vivants furent offerts en don à _Tseu-tchan_, du royaume de _Tching.
Tseu-tchan_ ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans
l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les
manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils
dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils
étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont
repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie.
_Tseu-tchan_ dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur
destination!

Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre
eux: Qui donc disait que _Tseu-tchan_ était un homme pénétrant? Après
que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont
obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc
le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être
difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont
pas conformes à la raison. _Siang_ étant venu près de _Chun_ avec
toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère
aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi
aurait-il eu de la dissimulation?

3. _Wen-tchang_ fit cette nouvelle question: _Siang_ ne pensait chaque
jour qu'aux moyens de faire mourir _Chun_. Lorsque _Chun_ fut établi
fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il
l'avait exilé loin de lui.

_Wen-tchang_ dit: _Chun_ exila le président des travaux publics
(_Koung-kong_) à _Yeou-tcheou_; il relégua _Houan-teou_ à
_Tsoung-chan_; il fit périr [le roi des] _San-miao_ à _San-weï_; il
déporta _Kouan_ à _Yu-chan_. Ces quatre personnages étant châtiés,
tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. _Siang_ était
un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût
établi prince vassal de la terre de _Yeou-pi_, il fallait que les
hommes de _Yeou-pi_ fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui
serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les
autres personnages [coupables], _Chun_ les punit; en ce qui concerne
son frère, il le fit prince vassal!

MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments
envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime,
le chérit comme un frère, et voilà tout.

Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs;
par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses.
_Chun_, en établissant son frère prince vassal des _Yeou-pi_, l'éleva
aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère
cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et
chéri?

--Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit
_Wen-tchang_. «Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.»
Que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: _Siang_ ne pouvait pas posséder la puissance souveraine
dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce
royaume par un délégué, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les
tributs. C'est pourquoi on dit que son frère [ainsi privé d'autorité]
avait été exilé. Comment _Siang_ aurait-il pu opprimer le peuple de ce
royaume [dont il n'était que le prince nominal]? Quoique les choses
fussent ainsi, _Chun_ désirait le voir souvent; c'est pourquoi _Siang_
allait le voir à chaque instant. _Chun_ n'attendait pas l'époque
où l'on apportait les tributs, ni celle où l'on rendait compte des
affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des _Yeou-pi_.
Voilà ce que signifient les paroles que vous avez citées.

4. _Hian-khieou-meng_ (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en
ces termes: Un ancien proverbe dit: «Les lettrés [quelque] éminents
et doués de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince
un sujet, et d'un père un fils [en attribuant la supériorité au seul
mérite].» Cependant, lorsque _Chun_ se tenait la face tournée vers
le midi [c'est-à-dire présidait solennellement à l'administration de
l'empire], _Yao_, à la tête des princes vassaux, la tête tournée vers
le nord, lui rendait hommage; _Kou-seou_, aussi la tête tournée vers
le nord, lui rendait hommage. _Chun_, en voyant son père _Kou-seou_,
laissait paraître sur son visage l'embarras qu'il éprouvait.
KHOUNG-TSEU disait à ce propos: «En ce temps-là, l'empire était dans
un danger imminent; il était bien près de sa ruine.» Je ne sais si ces
paroles sont véritables.

MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent
point à l'homme éminent auquel elles sont attribuées. C'est le langage
d'un homme grossier des contrées orientales du royaume de _Thsi._

_Yao_ étant devenu vieux, _Chun_ prit en main l'administration de
l'empire. Le _Yao-tian_[5] dit: «Lorsque, après vingt-huit ans [de
l'administration de _Chun_], le prince aux immenses vertus (_Yao_)
mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient porté
le deuil de leur père ou de leur mère décédés, le pleurèrent pendant
trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers
s'arrêtèrent et suspendirent dans le silence les huit sons.»

KHOUNG-TSEU dit: «Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux
souverains.» Cependant, si _Chun_ fut élevé à la dignité de fils du
Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait porté
trois ans le deuil de _Yao_, il y eut donc en même temps deux empereurs.

_Hian-khieou-meng_ dit: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous
de savoir que _Chun_ n'avait pas fait _Yao_ son sujet. Le _Livre des
Vers_[6] dit:

        «Si vous parcourez l'empire,

        Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire
        de l'empereur;

        Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne
        trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de
        l'empereur.»

Mais, dès l'instant que _Chun_ fut empereur, permettez-moi de vous
demander comment _Kou-seou_ [son père] ne fut pas son sujet.

MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent.
Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et
qui ne pouvaient pas s'occuper des soins nécessaires à l'entretien
de leur père et de leur mère, [les ont composés]. C'est comme s'ils
avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est étranger au service
du souverain; mais nous seuls, qui possédons des talents éminents, nous
travaillons pour lui; [cela est injuste].

C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en
s'attachant à un seul caractère, altérer le sens de la phrase, ni,
en s'attachant trop étroitement à une seule phrase, altérer le sens
général de la composition. Si la pensée du lecteur [ou de celui qui
explique les vers] va au-devant de l'intention du poëte, alors on
saisit le véritable sens. Si l'on ne s'attache qu'à une seule phrase,
celle de l'ode qui commence par ces mots: _Que la voie lactée s'étend
loin dans l'espace_[7], et qui est ainsi conçue[8]: _Des débris de
la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant
vivant_, signifierait, en la prenant à la lettre, qu'il n'existe plus
un seul individu dans l'empire de _Tcheou!_

S'il est question du plus haut degré de la piété filiale, rien n'est
aussi élevé que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus
grande marque d'honneur que l'on puisse témoigner à ses parents, rien
n'est comparable à l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de
l'Etat. Comme [_Kou-seou_] était le père du fils du Ciel, le combler
d'honneurs était pour ce dernier la plus haute expression de sa piété
filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui
donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner.

Le _Livre des Vers_[9] dit:

        «Il pensait constamment à avoir de la piété filiale,

        Et par sa pieté filiale il fut un exemple à tous.»

Voilà ce que j'ai voulu dire.

On lit dans le _Chou-king_[10]:

«Toutes les fois que _Chun_ visitait son père _Kou-seou_ pour lui
rendre ses devoirs, il éprouvait un sentiment de respect et de crainte.
_Kou-seou_ aussi déférait à ses conseils.» Cela confirme [ce qui a été
dit précédemment] que l'on ne peut pas faire d'un père un fils.

5. _Wen-tchang_ dit: Est-il vrai que l'empereur _Yao_ donna l'empire à
_Chun_?

MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou conférer
l'empire à aucun homme.

_Wen-tchang_ dit: Je l'accorde; mais alors _Chun_ ayant possédé
l'empire, qui le lui donna?

MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna.

_Wen-tchang_ continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui
conféra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes?

MENG-TSEU répliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connaître
sa volonté par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme];
et voilà tout.

_Wen-tchang_ ajouta: Comment fait-il connaître sa volonté par les
actions et les hauts faits [d'un homme]?

MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au
ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les
vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne
peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confère la dignité de
prince vassal. Le premier fonctionnaire [_ta-fou_] d'une ville peut
proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le
prince vassal lui confère la dignité de premier magistrat.

Autrefois _Yao_ proposa _Chun_ au ciel, et le ciel l'accepta; il le
montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est
pourquoi je disais: «Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté
par les actions et les hauts faits d'un homme; et voilà tout.»

_Wen-tchang_ dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous
par ces mots: _Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le
montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?_

MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de présider aux cérémonies des
sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour
agréables: voilà l'_acceptation du ciel._ Il lui ordonna de présider
à l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques
étant par lui bien administrées, toutes les familles de l'empire furent
tranquilles et satisfaites: voilà l'_acceptation du peuple_. Le ciel
lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je
disais: _Le fils du Ciel ne peut pas à lui seul donner l'empire à un
homme._

_Chun_ aida _Yao_ dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit
ans. Ce ne fut pas le résultat de la puissance de l'homme, mais du ciel.

_Yao_ étant mort, et le deuil de trois ans achevé, _Chun_ se sépara
du fils de _Yao_, et se retira dans la partie méridionale du fleuve
méridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de
l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage,
ne se rendaient pas près du fils de _Yao_, mais près de _Chun._ Ceux
qui portaient des accusations ou qui avaient des procès à vider ne
se présentaient pas au fils de _Yao_, mais à _Chun_. Les poëtes qui
louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne
célébraient point et ne chantaient point le fils de _Yao_, mais ils
célébraient et chantaient les exploits de _Chun_. C'est pourquoi j'ai
dit que _c'était le résultat de la puissance du ciel_. Après cela,
_Chun_ revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trône du
fils du Ciel. Si, ayant continué d'habiter le palais de _Yao_, il avait
opprimé et contraint son fils, c'eût été usurper l'empire et non le
recevoir du ciel.

Le _Taï-tchi_[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de]
mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon
peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire.

6. _Wen-tchang_ fit une autre question en ces termes: Les hommes
disent: Ce ne fut que jusqu'à _Yu_ [que l'intérêt public fut préféré
par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant
affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut
transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne
l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne
au fils, alors [l'empereur] le lui donne.

Autrefois _Chun_ proposa _Yu_ au ciel [en le faisant son ministre]. A
la dix-septième année de son administration, _Chun_ mourut. Les trois
années de deuil étant écoulées, _Yu_ se sépara du fils de _Chun_, et se
retira dans la contrée de _Yang-tching_. Les populations de l'empire
le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi
son fils, mais _Chun_.

_Yu_ proposa _Y_ au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième
année de son administration, _Yu_ mourut. Les trois années de deuil
étant écoulées, _Y_ se sépara du fils de _Yu_, et se retira dans la
partie septentrionale du mont _Ki-chan_. Ceux qui au printemps et
en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient
quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près
de _Y_, mais ils se présentèrent à _Khi_ [fils de _Yu_], en disant:
C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits
dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent
pas _Y_, mais ils chantèrent _Khi_ en disant: C'est le fils de notre
prince[14].

_Than-tchou_ (fils de _Yao_) était bien dégénéré des vertus de son
père; le fils de _Chun_ était aussi bien dégénéré. _Chun_ en aidant
_Yao_ à administrer l'empire, _Yu_ en aidant _Chun_ à administrer
l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits
sur les populations. _Khi_, étant un sage, put accepter et continuer
avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de _Yu_.
Comme _Y_ n'avait aidé _Yu_ à administrer l'empire que peu d'années,
il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et
s'en faire aimer]. Que _Chun_, _Yu_ et _Y_ diffèrent mutuellement
entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils
ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les
autres des fils dégénérés: ces faits sont l'œuvre du ciel, et non celle
qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des
effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on
l'ait fait venir, c'est la destinée[15].

Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il
doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à _Yao_ et à _Chun_,
et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le
propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce
qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur],
que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses
vertus égalassent celles de _Yao_ et de _Chun_].

Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire,
possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux
tyrans _Kie_ et _Cheou_. C'est pourquoi _Y-yin_ et _Tcheou-koung_ ne
possédèrent pas l'empire.

_Y-yin_, en aidant _Thang_, le fit régner sur tout l'empire. _Thang_
étant mort, _Thaï-ting_ [son fils aîné] n'avait pas été [avant de
mourir aussi] constitué son héritier, et _Ngaï-ping_ n'était âgé
que de deux ans, _Tchoung-jin_ que de quatre. _Thaï-kia_ [fils de
_Thaï-ting_] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les
lois de _Thang, Y-yin_ le relégua dans le palais nommé _Thoung_[16]
pendant trois années. Comme _Thaï-kia_, se repentant de ses fautes
passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme
il avait cultivé, dans le palais de _Thoung_, pendant trois ans, les
sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité
et de justice en écoutant avec docilité les instructions de _Y-yin_, ce
dernier le fit revenir à la ville de _Po_, sa capitale.

_Tcheou-koung_ n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs
qui en privèrent _Y_ sous la dynastie _Hia_, et _Y-yin_ sous celle des
_Chang._

KHOUNG-TSEU disait: «_Thang_ [_Yao_] et _Yu_ [_Chun_] transférèrent
l'empire [à leurs ministres]; les empereurs des dynasties _Hia,
Heou-yin_ [ou second _Chang_] et _Tcheou_, le transmirent à leurs
descendants; les uns et les autres se conduisirent par le même principe
d'équité et de justice.»

7. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: On dit que ce fut par
son habileté à préparer et à découper les viandes que _Y-yin_ parvint à
obtenir la faveur de _Thang_; cela est-il vrai?

MENG-TSEU répondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque _Y-yin_
s'occupait du labourage dans les champs du royaume de _Yeou-sin_, et
qu'il faisait ses délices de l'étude des institutions de _Yao_ et de
_Chun_, si les principes d'équité et de justice [que ces empereurs
avaient répandus] n'avaient pas régné alors, si leurs institutions
fondées sur la raison n'avaient pas été établies, quand même on
l'aurait rendu maître de l'empire, il aurait dédaigné cette dignité;
quand même on aurait mis à sa disposition mille quadriges de chevaux
attelés, il n'aurait pas daigné les regarder. Si les principes d'équité
et de justice répandus par _Yao_ et _Chun_ n'avaient pas régné alors,
si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies,
il n'aurait pas donné un fétu aux hommes, et il n'aurait pas reçu un
fétu d'eux.

_Thang_ ayant envoyé des exprès avec des pièces de soie afin de
l'engager à venir à sa cour, il répondit avec un air de satisfaction,
mais de désintéressement: A quel usage emploierais-je les pièces de
soie que _Thang_ m'offre pour m'engager à aller à sa cour? Y a-t-il
pour moi quelque chose de préférable à vivre au milieu des champs et à
faire mes délices des institutions de _Yao_ et de _Chun_?

_Thang_ envoya trois fois des exprès pour l'engager à venir à sa
cour. Après le départ des derniers envoyés, il fut touché de cette
insistance, et, changeant de résolution, il dit: «Au lieu de passer ma
vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'étude
des institutions si sages de _Yao_ et de _Chun_, ne vaut-il pas mieux
pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable à
ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en
sorte que ce peuple [que je serai appelé à administrer] ressemble
au peuple de _Yao_ et de _Chun?_. Ne vaut-il pas mieux que je voie
moi-même par mes propres yeux ces institutions pratiquées par le prince
et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit _Y-yin_] fit naître ce
peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes
des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient
les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient
l'intelligence des lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient
ne l'acquérir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire
celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des
doctrines sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence
de ces doctrines à ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas
l'intelligence, qui la lui donnera?»

Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
simple homme ou une simple femme qui ne comprît pas tous les avantages
des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il l'avait
précipité lui-même dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas.
C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est
pourquoi en se rendant près de _Thang_ il lui parla de manière à le
déterminer à combattre le dernier roi de la dynastie _Hia_ et à sauver
le peuple de son oppression.

Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une
manière tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincères;
à plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'était déshonoré
lui-même[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas
toutes. Les uns se retirent à l'écart et dans la retraite, les autres
se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du
royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs,
exempts de toute souillure, et rien de plus.

J'ai toujours entendu dire que _Y-yin_ avait été recherché par _Thang_
pour sa grande connaissance des doctrines de _Yao_ et de _Chun_; je
n'ai jamais entendu dire que ce fût par son habileté dans l'art de
cuire et de découper les viandes.

Le _Y-hiun_[18] dit: «Le ciel ayant décidé sa ruine, _Thang_ commença
par combattre _Kie_ dans le _Palais des pasteurs_[19]; moi j'ai
commencé à _Po_[20].»

8. _Wen-tchang_ fit cette question: Quelques-uns prétendent que
KHOUNG-TSEU, étant dans le royaume de _Weï_, habita la maison d'un
homme qui guérissait les ulcères; et que dans le royaume de _Thsi_ il
habita chez un eunuque du nom de _Tsi-hoan_. Cela est-il vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment
les inventions ont fabriqué celles-là.

Étant dans le royaume de _Weï_, il habita chez _Yan-tcheou-yeou_[21].
Comme la femme de _Mi-tseu_ et celle de _Tseu-lou_ [disciple de
KHOUNG-TSEU] étaient sœurs, _Mi-tseu_, s'adressant à _Tseu-lou_, lui
dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la
dignité de _King_ ou de premier dignitaire du royaume de _Weï_.

_Tseu-lou_ rapporta ces paroles à KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: «Il
y a un mandat du ciel, une destinée.» KHOUNG-TSEU ne recherchait les
fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les
quittait que selon les convenances. Qu'il les obtînt ou qu'il ne les
obtînt pas, il disait: Il y a une destinée. Mais s'il avait logé chez
un homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_, il ne
se serait conformé ni à la justice ni à la destinée.

KHOUNG-TSEU n'aimant plus à habiter dans les royaumes de _Lou_ et de
_Weï_, il les quitta, et il tomba dans le royaume de _Soung_ entre les
mains de _Houan_, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrêter et le
faire mourir. Mais, ayant revêtu des habits légers et grossiers, il se
rendit au delà du royaume de _Soung_. Dans les circonstances difficiles
où il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant
de ville _Tching-tseu_, qui était ministre du roi _Tcheou_, du royaume
de _Tchin_.

J'ai souvent entendu tenir ces propos: «Vous connaîtrez les ministres
qui demeurent près du prince, d'après les hôtes qu'ils reçoivent
chez eux; vous connaîtrez les ministres éloignés de la cour, d'après
les personnes chez lesquelles ils logent.» Si KHOUNG-TSEU avait logé
chez l'homme qui guérissait les ulcères et chez l'eunuque _Tsi-hoan_,
comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU?

9. _Wen-tchang_ fit encore cette question: Quelques-uns disent que
_Pe-li-hi_[23] se vendit pour cinq peaux de mouton à un homme du
royaume de _Thsin_ qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il
était occupé lui-même à faire paître les bœufs, il sut se faire
reconnaître et appeler par _Mou-koung_, roi de _Thsin_. Est-ce vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas passé ainsi. Ceux qui
aiment les inventions ont fabriqué celles-là.

_Pe-li-hi_ était un homme du royaume de _Yu_. Les hommes du royaume
de _Thsin_ ayant, avec des présents composés de pierres précieuses de
la région _Tchoui-ki_, et de coursiers nourris dans la contrée nommée
_Kiouë_, demandé au roi de _Yu_ de leur permettre de passer par son
royaume pour aller attaquer celui de _Kouë, Koung-tchi_ en détourna le
roi; _Pe-li-hi_ ne fit aucune remontrance.

Sachant que le prince de _Yu_ [dont il était ministre] ne pouvait pas
suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il
quitta son royaume pour passer dans celui de _Thsin_. Il était alors
âgé de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su, à cette époque avancée
de sa vie, que de rechercher la faveur de _Mou-koung_ en menant paître
des bœufs était une action honteuse, aurait-il pu être nommé doué de
sagesse et de pénétration? Comme les remontrances [au roi de _Yu_] ne
pouvaient être suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour
cela être appelé un homme imprudent? Sachant que le prince de _Yu_
était près de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour
cela être appelé imprudent.

En ces circonstances il fut promu dans le royaume de _Thsin_. Sachant
que _Mou-koung_ pourrait agir de concert avec lui, il lui prêta son
assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En étant ministre du
royaume de _Thsin_, il rendit son prince illustre dans tout l'empire,
et sa renommée a pu être transmise aux générations qui l'ont suivi.
S'il n'avait pas été un sage, aurait-il pu obtenir ces résultats? Se
vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes
les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne
feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite!



[1] Ode _Nan-chan_, section _Kouë-foung._

[2] Parce qu'il n'aurait pas obtenu leur assentiment, et qu'il n'aurait
pas voulu leur désobéir.

[3] _Commentaire._

[4] Frère cadet de _Chun_, mais d'une autre mère.

[5] Chapitre du _Chou-king._

[6] Ode _Pe-chan_, section _Siao-ya._

[7] Ode _Yun-han_, section _Ta-ya._

[8] C'est _Li-wang_ qui est ici designé. (_Glose._)

[9] Ode _Hia-wou_, section _Ta-ya._

[10] Chapitre _Ta-yu-mo_, pag. 52, des _Livres sacrés de l'Orient._

[11] _Pe-chin_, littéralement, les _cent esprits_; ce sont les esprits
du ciel, de la terre, des montagnes et des fleuves, (_Glose._)

[12] _Tchoung-kouë_, c'est-à-dire, le royaume suzerain qui se trouvait
placé au milieu de tous les autres royaumes feudataires qui formaient
avec lui l'empire chinois.

[13] Un des chapitres du _Chou-king_, pag. 84, lieu cité.

[14] Pour le philosophe chinois, les intentions du ciel concernant la
succession à l'empire se manifestaient par le vœu populaire, qui se
produisait sous trois formes: l'adhésion des grands vassaux; celle
du commun du peuple, qui se choisit le dispensateur de la justice;
et enfin les chants des poëtes, qui sanctionnent, pour ainsi dire,
les deux premières formes du vœu populaire, et le transmettent à la
postérité. La question serait de savoir si ces trois formes du vœu
populaire sont toujours véritablement et sincèrement produites.

[15] _Ming_, ordre donné et reçu, mandat.

[16] Où était élevé le monument funéraire du roi son père.

[17] En s'introduisant près du prince sous le prétexte de bien cuire
et de bien découper les viandes, comme on le supposerait de _Y-yin_.
(_Glose._)

[18] Chapitre du _Chou-king_, qui rapporte les faits de _Y-yin._

[19] _Mou-kong_, palais de _Kie_, ainsi nommé.

[20] _Po_, la capitale de _Thang._

[21] Homme d'une sagesse reconnue, et premier magistrat du royaume de
_Weï_.

[22] Il était le favori du roi de _Weï_.

[23] Sage du royaume de _Yu._



CHAPITRE IV,

COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Les yeux de _Pe-i_ ne regardaient point les formes
ou les objets qui portaient au mal; ses oreilles n'entendaient point
les sons qui portaient au mal. Si son prince n'était pas digne de
l'être[1], il ne le servait pas; si le peuple [qu'on lui confiait]
n'était pas digne d'être gouverné, il ne le gouvernait pas. Quand les
lois avaient leur cours, alors il acceptait des fonctions publiques;
quand l'anarchie régnait, alors il se retirait dans la solitude. Là
où une administration perverse s'exerçait, là où un peuple pervers
habitait, il ne pouvait pas supporter de demeurer. Il pensait, en
habitant avec les hommes des villages, que c'était comme s'il se fût
assis dans la boue ou sur de noirs charbons avec sa robe de cour et son
bonnet de cérémonies.

A l'époque du tyran _Cheou_-(_sin_), il habitait sur les bords de la
mer septentrionale, en attendant la purification de l'empire. C'est
pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des mœurs de _Pe-i_,
s'ils étaient ignorants et stupides, sont [par son exemple] devenus
judicieux, et, s'ils étaient d'un caractère faible, ont acquis une
intelligence ferme et persévérante.

_Y-yin_ disait: Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? Qui
gouvernerez-vous, si ce n'est le peuple?

Quand les lois avaient leur cours, il acceptait des fonctions
publiques; quand l'anarchie régnait, il acceptait également des
fonctions publiques.

Il disait[2]: «Lorsque le ciel fit naître ce peuple, il voulut que
ceux qui les premiers connaîtraient les principes des actions, ou
les devoirs sociaux, instruisissent ceux qui devaient les apprendre
d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des
lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient ne l'acquérir
qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le
premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines
sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence de ces
doctrines à ce peuple qui les ignore.»

Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
seul homme ou une seule femme qui ne comprît pas tous les avantages
des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'était comme s'il les avait
précipités lui-même dans une fosse ouverte sous leurs pas. C'est ainsi
qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire.

_Lieou-hia-hoëi_ ne rougissait pas de servir un prince vil, il ne
repoussait pas une petite magistrature. S'il entrait en place, il ne
retenait pas les sages dans l'obscurité, et il se faisait un devoir
de suivre toujours la droite voie. S'il était négligé, délaissé, il
n'en conservait point de ressentiment; s'il se trouvait jeté dans le
besoin et la misère, il ne se plaignait point, ne s'en affligeait
point. S'il lui arrivait d'habiter parmi les hommes du village, ayant
toujours l'air satisfait, il ne voulait pas les quitter pour aller
demeurer ailleurs. Il disait: Vous, agissez comme vous l'entendez; moi
j'agis comme je l'entends[3]. Quand même, les bras nus et le corps
sans vêtements, vous viendriez vous asseoir à mes côtés, comment
pourriez-vous me souiller?

C'est pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des mœurs de
_Lieou-hia-hoëi_, s'ils étaient pusillanimes, sont [par son exemple]
devenus pleins de courage; et s'ils étaient froids et insensibles, ils
sont devenus aimants et affectueux.

KHOUNG-TSEU, voulant quitter le royaume de _Thsi_, prit dans sa main
une poignée de riz passé dans l'eau, et se mit en route. Lorsqu'il
voulut quitter le royaume de Zou, il dit: «Je m'éloigne lentement.»
C'est le devoir de celui qui s'éloigne du royaume de son père et de
sa mère[4]. Quand il fallait se hâter, se hâter; quand il fallait
s'éloigner lentement, s'éloigner lentement; quand il fallait mener une
vie privée, mener une vie privée; quand il fallait occuper un emploi
public, occuper un emploi public: voilà KHOUNG-TSEU.

MENG-TSEU dit: _Pe-i_ fut le plus pur des saints; _Y-yin_ en fut le
plus patient et le plus résigné; _Lieou-hia-hoeï_ en fut le plus
accommodant; et KHOUNG-TSEU fut de tous celui qui sut le mieux se
conformer aux circonstances [en réunissant en lui toutes les qualités
des précédents][5].

KHOUNG-TSEU peut être appelé le grand ensemble de tous les sons
musicaux [qui concourent à former l'harmonie]. Dans le grand ensemble
de tous les sons musicaux, les instruments d'airain produisent les
sons, et les instruments de pierres précieuses les mettent en harmonie.
Les sons produits par les instruments d'airain commencent le concert;
l'accord que leur donnent les instruments de pierres précieuses termine
ce concert. Commencer le concert est l'œuvre d'un homme sage; terminer
le concert est l'œuvre d'un saint, ou d'un homme parfait.

Si on compare la prudence à quelque autre qualité, c'est à l'habileté;
si on compare la sainteté à quelque autre qualité, c'est à la force
[qui fait atteindre au but proposé]. Comme l'homme qui lance une
flèche à cent pas, s'il dépasse ce but, il est fort; s'il ne fait que
l'atteindre, il n'est pas fort.

2. _Pe-koung-ki_[6] fit une question en ces termes: Comment la maison
de _Tcheou_ ordonna-t-elle les dignités et les salaires?

MENG-TSEU dit: Je n'ai pas pu apprendre ces choses en détail. Les
princes vassaux qui avaient en haine ce qui nuisait à leurs intérêts et
à leurs penchants ont de concert fait disparaître les règlements écrits
de cette famille. Mais cependant, moi KHO, j'en ai appris le sommaire.

Le titre de _Thian-tseu_, fils du Ciel[7] [ou empereur], constituait
une dignité; le titre de _Koung_, une autre; celui de _Heou_, une
autre; celui de _Pe_, une autre; celui de _Tseu_ ou _Nan_, une autre:
en tout, pour le même ordre, cinq degrés ou dignités[8].

Le titre de prince (_kiun_) constituait une dignité d'un autre ordre;
celui de président des ministères (_king_), une autre; celui de premier
administrateur civil d'une ville (_ta-fou_), une autre; celui de lettré
de premier rang (_chang-sse_), une autre; celui de lettré de second
rang (_tchoung-sse_), une autre; celui de lettré de troisième rang
(_hia-sse_), une autre: en tout, pour le même ordre, six degrés.

Le domaine constitué du fils du Ciel[9] était un territoire carré de
mille _li_ détendue sur chaque côté[10]; les _Koung_ et les _Heou_
avaient chacun un domaine de cent _li_ d'étendue en tous sens; les
_Pe_ en avaient un de soixante et dix _li_; les _Tseu_ et les _Nan_,
de cinquante _li_: en tout quatre classes. Celui qui ne possédait pas
cinquante _li_ de territoire ne pénétrait pas [de son propre droit][11]
jusqu'au fils du Ciel. Ceux qui dépendaient des _Heou_ de tous rangs
étaient nommés _Fou-young_ ou vassaux.

Le domaine territorial que les _King_, ou présidents des ministères,
recevaient de l'empereur, était équivalent à celui des _Heou_; celui
que recevaient les _Ta-fou_, commandants des villes, équivalait à
celui des _Pe_; celui que recevaient les _Youan-sse_ (ou _Chang-sse_),
lettrés de premier rang, équivalait à celui des _Tseu_ et des _Nan._

Dans les royaumes des grands dont le territoire avait cent _li_
d'étendue en tous sens[12], le prince [ou le chef, _Koung_ et _Heou_]
avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents des
ministères; les présidents des ministères, quatre fois autant que
les _Ta-fou_, ou premiers administrateurs des villes; les premiers
administrateurs des villes, deux fois autant que les _Chang-sse_, ou
lettrés de premier rang; les lettrés de premier rang, deux fois autant
que les _Tchoung-sse_, ou lettrés de second rang; les lettrés de second
rang, deux fois autant que les _Hia-sse_, ou lettrés de troisième rang.
Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes appointements que les
hommes du peuple qui étaient employés dans différentes magistratures.
Ces appointements devaient être suffisants pour leur tenir lieu des
revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en cultivant la terre.

Dans les royaumes de second rang dont le territoire n'avait que
soixante et dix _li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou le chef,
_Pe_] avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou présidents
des ministères; les présidents des ministères, trois fois autant que
les premiers administrateurs des villes; les premiers administrateurs
des villes, deux fois autant que les lettrés de premier rang; les
lettrés de premier rang, deux fois autant que les lettrés de second
rang; les lettrés de second rang, deux fois autant que les lettrés
de troisième rang. Les lettrés de troisième rang avaient les mêmes
appointements que les hommes du peuple qui étaient employés dans
différentes magistratures. Ces appointements devaient être suffisants
pour leur tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se
procurer en cultivant la terre.

Dans les petits royaumes dont le territoire n'avait que cinquante
_li_ d'étendue en tous sens, le prince [ou chef, _Tseu_ et _Nan_]
avait dix fois autant de revenus que les présidents des ministères;
les présidents des ministères, deux fois autant que les premiers
administrateurs des villes; les premiers administrateurs des villes,
deux fois autant que les lettrés du premier rang; les lettrés du
premier rang, deux fois autant que les lettres du second rang; les
lettrés du second rang, deux fois autant que les lettrés du troisième
rang. Les lettrés du troisième rang avaient les mêmes appointements
que les hommes du peuple qui étaient employés dans différentes
magistratures. Ces appointements devaient être suffisants pour leur
tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en
cultivant la terre.

Voici ce que les laboureurs obtenaient des terres qu'ils cultivaient.
Chacun d'eux en recevait cent arpents [pour cultiver]. Par la culture
de ces cent arpents, les premiers ou les meilleurs cultivateurs
nourrissaient neuf personnes; ceux qui venaient après en nourrissaient
huit; ceux de second ordre en nourrissaient sept; ceux qui venaient
après en nourrissaient six. Ceux de la dernière classe, ou les plus
mauvais, en nourrissaient cinq. Les hommes du peuple qui étaient
employés dans différentes magistratures recevaient des appointements
proportionnés à ces différents produits.

3. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
demander quelles sont les conditions d'une véritable amitié?

MENG-TSEU dit: Si vous ne vous prévalez pas de la supériorité de votre
âge, si vous ne vous prévalez pas de vos honneurs, si vous ne vous
prévalez pas de la richesse et de la puissance de vos frères, vous
pouvez contracter des liens d'amitié. Contracter des liens d'amitié
avec quelqu'un, c'est contracter amitié avec sa vertu. Il ne doit pas y
avoir d'autre motif de liaison d'amitié.

_Meng-hian-tseu_[13] était le chef d'une famille de cent chars. Il
y avait cinq hommes liés entre eux d'amitié: _Yo-tching-khieou,
Mou-tchoung;_ j'ai oublié le nom des trois autres. _[Meng]-hian-tseu_
s'était aussi lié d'amitié avec ces cinq hommes, qui faisaient peu de
cas de la grande famille de _Hian-tseu_. Si ces cinq hommes avaient
pris en considération la grande famille de _Hian-tseu_, celui-ci
n'aurait pas contracté amitié avec eux.

Non-seulement le chef d'une famille de cent chars doit agir ainsi, mais
encore des princes de petits États devraient agir de même.

_Hoeï, Koung_ de l'État de _Pi_, disait: Quant à _Tseu-sse_, j'en
ai fait mon précepteur; quant à _Yan-pan_, j'en ai fait mon ami.
_Wang-chun_ et _Tchang-si_ [qui leur sont bien inférieurs en vertus]
sont ceux qui me servent comme ministres.

Non-seulement le prince d'un petit État doit agir ainsi, mais encore
des princes ou chefs de plus grands royaumes devraient aussi agir de
même.

_Ping, Koung_ de _Tçin_, avait une telle déférence pour _Haï-tang_[14]
que lorsque celui-ci lui disait de rentrer dans son palais, il y
rentrait; lorsqu'il lui disait de s'asseoir, il s'asseyait; lorsqu'il
lui disait de manger, il mangeait. Quoique ses mets n'eussent été
composés que du riz le plus grossier, ou de jus d'herbes, il ne s'en
rassasiait pas moins, parce qu'il n'osait pas faire le contraire [tant
il respectait les ordres du sage][15]. Ainsi il avait pour eux la
déférence la plus absolue, et rien de plus. Il ne partagea pas avec
lui une portion de la dignité qu'il tenait du ciel [en lui donnant
une magistrature][16]; il ne partagea pas avec lui les fonctions de
gouvernement qu'il tenait du ciel [en lui conférant une partie de ces
fonctions][17]; il ne consomma pas avec lui les revenus qu'il tenait
du ciel[18]. En agissant ainsi, c'est honorer un sage à la manière
d'un lettré, mais ce n'est pas l'honorer à la manière d'un roi ou d'un
prince.

Lorsque _Chun_ eut été élevé au rang de premier ministre, il alla
visiter l'empereur. L'empereur donna l'hospitalité à son gendre dans le
second palais, et même il mangea à la table de _Chun_. Selon que l'un
d'eux visitait l'autre, ils étaient tour à tour hôte recevant et hôte
reçu [sans distinction d'_empereur_ et de _sujet_]. C'est ainsi que le
fils du Ciel entretenait des liens d'amitié avec un homme privé.

Si, étant dans une position inférieure, on témoigne de la déférence et
du respect à son supérieur, cela s'appelle _respecter la dignité;_ si,
étant dans une position supérieure, on témoigne de la déférence et du
respect à son inférieur, cela s'appelle _honorer et respecter l'homme
sage_. Respecter la dignité, honorer et respecter l'homme sage, le
devoir est le même dans les deux circonstances.

4. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
demander quel sentiment on doit avoir en offrant des présents[19] pour
contracter amitié avec quelqu'un?

MENG-TSEU dit: Celui du respect.

_Wen-tchang_ continua: Refuser cette amitié et repousser ces présents
à plusieurs reprises est une action considérée comme irrévérencieuse;
pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme honoré [par sa position ou sa dignité]
vous fait un don, si vous vous dites, avant de l'accepter: Les moyens
qu'il a employés pour se procurer ces dons d'amitié sont-ils justes,
ou sont-ils injustes? ce serait manquer de respect envers lui; c'est
pourquoi on ne doit pas les repousser.

_Wen-tchang_ dit: Permettez; je ne les repousse pas d'une manière
expresse par mes paroles; c'est dans ma pensée que je les repousse. Si
je me dis en moi-même: «Cet homme honoré par sa dignité, qui m'offre
ces présents, les a extorqués[20] au peuple: cela n'est pas juste;» et
que, sous un autre prétexte que je donnerai, je ne les reçoive pas:
n'agirai-je pas convenablement?

MENG-TSEU dit: S'il veut contracter amitié selon les principes de la
raison, s'il offre des présents avec toute la politesse et l'urbanité
convenables, KHOUNG-TSEU lui-même les eût acceptés.

_Wen-tchang_ dit: Maintenant, je suppose un homme qui arrête les
voyageurs dans un lieu écarté en dehors des portes de la ville, pour
les tuer et les dépouiller de ce qu'ils portent sur eux: si cet homme
veut contracter amitié selon les principes de la raison, et s'il
offre des présents avec toute la politesse d'usage, sera-t-il permis
d'accepter ces présents, qui sont le produit du vol?

MENG-TSEU dit: Cela ne sera pas permis. Le _Khang-kao_ dit: «Ceux qui
tuent les hommes et jettent leurs corps à l'écart pour les dépouiller
de leurs richesses, et dont l'intelligence obscurcie et hébétée ne
redoute pas la mort, il n'est personne chez tous les peuples qui ne
les ait en horreur.» Ce sont là des hommes que, sans attendre ni
instruction judiciaire ni explication, on fait mourir de suite. Cette
coutume expéditive de faire justice des assassins sans discussions
préalables, la dynastie _Yn_ la reçut de celle de _Hia_, et la dynastie
des _Tcheou_ de celle de _Tin_; elle a été en vigueur jusqu'à nos
jours. D'après cela, comment seriez-vous exposé à recevoir de pareils
présents?

_Wen-tchang_ poursuivit: De nos jours, les princes de tous rangs,
extorquant les biens du peuple, ressemblent beaucoup aux voleurs qui
arrêtent les passants sur les grands chemins pour les dépouiller[21].
Si, lorsque avec toutes les convenances d'usage ils offrent des
présents au sage, le sage les accepte, oserais-je vous demander en quoi
il place la justice[22]?

MENG-TSEU dit: Pensez-vous donc que si un souverain puissant
apparaissait au milieu de nous, il rassemblerait tous les princes de
nos jours et les ferait mourir pour les punir de leurs exactions?
ou bien que si, après les avoir tous prévenus du châtiment qu'ils
méritaient, ils ne se corrigeaient pas, ils les ferait périr? Appeler
[comme vous venez de le faire] ceux qui prennent ce qui ne leur
appartient pas, _voleurs de grands chemins_, c'est étendre à cette
espèce de gens la sévérité la plus extrême que comporte la justice
[fondée sur la saine raison][23].

KHOUNG-TSEU occupait une magistrature dans le royaume de _Lou_ [sa
patrie]. Les habitants, lorsqu'ils allaient à la chasse, se disputaient
à qui prendrait le produit de l'autre, et KHOUNG-TSEU en faisait
autant[24]. S'il est permis de se disputer de cette façon à qui prendra
le gibier de l'autre lorsque l'on est à la chasse, à plus forte raison
est-il permis de recevoir les présents qu'on vous offre.

_Wen-tchang_ continua: S'il en est ainsi, alors KHOUNG-TSEU, en
occupant sa magistrature, ne s'appliquait sans doute pas à pratiquer la
doctrine de la droite raison?

MENG-TSEU répondit: Il s'appliquait à pratiquer la doctrine de la
droite raison.

--Si son intention était de pratiquer cette doctrine, pourquoi donc,
étant à la chasse, se querellait-il pour prendre le gibier des autres?

--KHOUNG-TSEU avait le premier prescrit dans un livre, d'une manière
régulière, que l'on emploierait certains vases en nombre déterminé dans
le sacrifice aux ancêtres, et qu'on ne les remplirait pas de mets tirés
à grands frais des quatre parties du royaume.

--Pourquoi ne quittait-il pas le royaume de _Lou?_

--Il voulait mettre ses principes en pratique. Une fois qu'il voyait
que ses principes pouvant être mis en pratique n'étaient cependant pas
pratiqués, il quittait le royaume. C'est pourquoi il n'est jamais resté
trois ans dans un royaume sans le quitter.

Lorsque KHOUNG-TSEU voyait que sa doctrine pouvait être mise en
pratique, il acceptait des fonctions publiques; quand on le recevait
dans un État avec l'urbanité prescrite, il acceptait des fonctions
publiques; quand il pouvait être entretenu avec les revenus publics, il
acceptait des fonctions publiques.

Voyant que sa doctrine pouvait être pratiquée par _Ki-houan-tseu_
(premier ministre de _Ting, Koung_ de _Lou_), il accepta de lui des
fonctions publiques; ayant été traité avec beaucoup d'urbanité par
_Ling, Koung_ de _Weï_, il accepta de lui des fonctions publiques;
ayant été entretenu avec les revenus publics par _Hiao, Koung_ de
_Wei_, il accepta de lui des fonctions publiques.

5. MENG-TSEU dit: On accepte et on remplit des fonctions publiques,
sans que ce soit pour cause de pauvreté; mais il est des temps où c'est
pour cause de pauvreté. On épouse une femme dans un tout autre but que
celui d'en recevoir son entretien; mais il est des temps où c'est dans
le but d'en recevoir son entretien.

Celui qui pour cause de pauvreté refuse une position honorable reste
dans son humble condition, et en refusant des émoluments il reste dans
la pauvreté.

Celui qui refuse une position honorable, et reste dans son humble
condition; qui refuse des émoluments, et reste dans la pauvreté: que
lui convient-il donc de faire? Il faut qu'il fasse le guet autour des
portes de la ville, ou qu'il fasse résonner la crécelle de bois [pour
annoncer les veilles de la nuit].

Lorsque KHOUNG-TSEU était _directeur d'un grenier public_[25], il
disait: Si mes comptes d'approvisionnements et de distributions sont
exacts, mes devoirs sont remplis. Lorsqu'il était _administrateur
général des campagnes_[26], il disait: Si les troupeaux sont en bon
état, mes devoirs sont remplis.

Si lorsqu'on se trouve dans une condition inférieure on parle de choses
bien plus élevées que soi[27], on est coupable [de sortir de son
état][28]. Si lorsqu'on se trouve à la cour d'un prince on ne remplit
pas les devoirs que cette position impose, on se couvre de honte.

6. _Wen-tchang_ dit: Pourquoi les lettrés [qui n'occupent pas d'emplois
publics][29] ne se reposent-ils pas du soin de leur entretien sur les
princes des différents ordres[30]?

MENG-TSEU dit: Parce qu'ils ne l'osent pas. Les princes de différents
ordres, lorsqu'ils ont perdu leur royaume, se reposent sur tous les
autres princes du soin de leur entretien; c'est conforme à l'usage
établi; mais ce n'est pas conforme à l'usage établi que les lettrés se
reposent sur les princes du soin de leur entretien.

_Wen-tchang_ dit: Si le prince leur offre pour aliments du millet ou du
riz, doivent-ils l'accepter?

--Ils doivent l'accepter.

--Ils doivent l'accepter; et de quel droit[31]?

--Le prince a des devoirs à remplir envers le peuple dans le besoin; il
doit le secourir[32].

--Lorsqu'on offre un secours, on le reçoit; et lorsque c'est un
présent, on le refuse; pourquoi cela?

--Parce qu'on ne l'ose pas [dans le dernier cas].

--Permettez-moi encore une question: On ne l'ose pas; et comment cela?

--Celui qui fait le guet à la porte de la ville, celui qui fait
résonner la crécelle de bois, ont, l'un et l'autre, un emploi permanent
qui leur donne droit à être nourris aux dépens des revenus ou impôts
du prince. Ceux qui, n'occupant plus d'emplois publics permanents,
reçoivent des dons du prince, sont considérés comme manquant du respect
que l'on se doit à soi-même.

--Je sais maintenant que si le prince fournit des aliments au lettré,
il peut les recevoir; mais j'ignore si ces dons doivent être continués.

--_Mou-koung_ se conduisit ainsi envers _Tseu-sse_: il envoyait
souvent des hommes pour prendre des informations sur son compte [pour
savoir s'il était en état de se passer de ses secours][33]; et il lui
envoyait souvent des aliments de viande cuite. Cela ne plaisait pas
à _Tseu-sse._ A la fin, il prit les envoyés du prince par la main et
les conduisit jusqu'en dehors de la grande porte de sa maison; alors,
le visage tourné vers le nord, la tête inclinée vers la terre, et
saluant deux fois les envoyés, sans accepter leurs secours, il dit:
«Je sais dès maintenant que le prince me nourrit, moi _Ki_, comme si
j'étais un chien ou un cheval.» Or, de ce moment-là, les gouverneurs et
premiers administrateurs des villes n'ont plus alimenté [les lettrés];
cependant, si lorsqu'on aime les sages on ne peut les élever à des
emplois, et qu'en outre on ne puisse leur fournir ce dont ils ont
besoin pour vivre, peut-on appeler cela aimer les sages?

_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Si le prince d'un
royaume désire alimenter un sage, que doit-il faire dans ce cas pour
qu'on puisse dire qu'il est véritablement alimenté?

MENG-TSEU dit: Le lettré doit recevoir les présents ou les aliments
qui lui sont offerts par l'ordre du prince en saluant deux fois et en
inclinant la tête. Ensuite les gardiens des greniers royaux doivent
continuer les aliments, les cuisiniers doivent continuer d'envoyer de
la viande cuite, sans que les hommes chargés des ordres du prince les
lui présentent de nouveau[34].

_Tseu-sse_ se disait en lui-même: «Si pour des viandes cuites on me
tourmente de manière à m'obliger à faire souvent des salutatious
de remercîment, ce n'est pas là un mode convenable de subvenir à
l'entretien des sages.»

_Yao_ se conduisit de la manière suivante envers _Chun_: il ordonna à
ses neuf fils de le servir; il lui donna ses deux filles en mariage;
il ordonna à tous les fonctionnaires publics de fournir des bœufs, des
moutons, de remplir des greniers pour l'entretien de _Chun_ au milieu
des champs; ensuite il l'éleva aux honneurs et lui conféra une haute
dignité. C'est pourquoi il est dit avoir honoré un sage selon un mode
convenable à un souverain ou à un prince.

7. _Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Pourquoi un
sage ne va-t-il pas visiter les princes[35]?

MENG-TSEU dit: S'il est dans leur ville principale, on dit qu'il est
le sujet de la place publique et du puits public; s'il est dans la
campagne, on dit qu'il est le sujet des herbes forestières. Ceux qui
sont dans l'un et l'autre cas, sont ce que l'on nomme les hommes de la
foule[36]. Les hommes de la foule qui n'ont pas été ministres, et n'ont
pas encore offert de présents au prince, n'osent pas se permettre de
lui faire leur visite; c'est l'usage.

_Wen-tchang_ dit: Si le prince appelle les hommes de la foule pour un
service exigé, ils vont faire ce service. Si le prince, désirant les
voir, les appelle auprès de lui, ils ne vont pas le voir; pourquoi
cela?

MENG-TSEU dit: Aller faire an service exigé est un devoir de
justice[37]; aller faire des visites [au prince] n'est pas un devoir de
justice.

Par conséquent, pourquoi le prince désirerait-il que les lettrés lui
fissent des visites?

_Wen-tchang_ dit: Parce qu'il est fort instruit, parce que lui-même est
un sage.

MENG-TSEU dit: Si parce qu'il est fort instruit [il veut l'avoir près
de lui pour s'instruire encore][38], alors le fils du Ciel n'appelle
pas auprès de lui son précepteur; à plus forte raison un prince ne
l'appellera-t-il pas. Si parce qu'il est sage [il veut descendre
jusqu'aux sages][39], alors je n'ai pas encore entendu dire qu'un
prince, désirant voir un sage, l'ait appelé auprès de lui.

_Mou-koung_ étant allé, selon l'usage, visiter _Tseu-sse_, dit: Dans
l'antiquité, comment un prince de mille quadriges[40] faisait-il pour
contracter amitié avec un lettré?

_Tseu-sse_, peu satisfait de cette question, répondit: Il y a une
maxime d'un homme de l'antiquité qui dit: «Que le prince _le serve [en
le prenant pour son maître], et qu'il l'honore_.» A-t-il dit, _qu'il
contracte amitié avec lui?_

_Tseu-sse_ était peu satisfait de la question du prince; n'était-ce
pas parce qu'il s'était dit en lui-même: «Quant à la dignité, au
rang que vous occupez, vous êtes prince, et moi je suis sujet[41];
comment oserais-je former des liens d'amitié avec un prince? Quant à la
vertu, c'est vous qui êtes mon inférieur, qui devez me servir; comment
pourriez-vous contracter des liens d'amitié avec moi?» Si les princes
de mille quadriges qui cherchaient à contracter des liens d'amitié
avec les lettrés ne pouvaient y parvenir, à plus forte raison ne
pouvaient-ils pas les appeler à leur cour.

_King, Koung_ de _Thsi_[42], voulant aller à la chasse, appela les
gardiens des parcs royaux avec leur étendard. Comme ils ne se rendirent
pas à l'appel, il avait résolu de les faire mourir.

«L'homme dont la pensée est toujours occupée de son devoir [lui
représenta KHOUNG-TSEU] n'oublie pas qu'il sera jeté dans un fossé ou
dans une mare d'eau [s'il le transgresse]; l'homme au courage viril
n'oublie pas qu'il perdra sa tête.»

Pourquoi KHOUNG-TSEU prit-il la défense de ces hommes? Il la prit parce
que les gardiens n'ayant pas été avertis avec leur propre signal, ils
ne s'étaient pas rendus à l'appel.

_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: De quel objet se
sert-on pour appeler les gardiens des parcs royaux?

MENG-TSEU dit: On se sert d'un bonnet de poil; pour les hommes de la
foule, on se sert d'un étendard de soie rouge sans ornement; pour les
lettrés, on se sert d'un étendard sur lequel sont figurés deux dragons;
pour les premiers administrateurs, on se sert d'un étendard orné de
plumes de cinq couleurs qui pendent au sommet de la lance.

Comme on s'était servi du signal des premiers administrateurs pour
appeler les gardiens des parcs royaux, ceux-ci, même en présence de
la mort [qui devait être le résultat de leur refus], n'osèrent pas
se rendre à l'appel. Si on s'était servi du signal des lettrés pour
appeler les hommes de la foule, les hommes de la foule auraient-ils
osé se rendre à l'appel? Bien moins encore ne s'y rendrait-il pas, si
on s'était servi du signal d'un homme dépourvu de sagesse[43], pour
appeler un homme sage!

Si, lorsqu'on désire recevoir la visite d'un homme sage, on n'emploie
pas les moyens convenables[44], c'est comme si en désirant qu'il entrât
dans sa maison on lui en fermait la porte. L'équité ou le devoir est
la voie; l'urbanité est la porte. L'homme supérieur ne suit que cette
voie, ne passe que par cette porte. Le _Livre des Vers_[45] dit:

        «La voie royale, la grande voie, est plane comme une
        pierre qui sert à moudre le blé;

        Elle est droite comme une flèche;

        C'est elle que foulent les hommes supérieurs;

        C'est elle que regardent de loin les hommes de la
        foule[46].»

_Wen-tchang_ dit: KHOUNG-TSEU, se trouvant appelé par un message du
prince, se rendait à son invitation sans attendre son char. S'il en est
ainsi, KHOUNG-TSEU agissait-il mal?

MENG-TSEU dit: Ayant été promu à des fonctions publiques, il occupait
une magistrature; et c'est parce qu'il occupait une magistrature qu'il
était invité à la cour.

8. MENG-TSEU, interpellant _Wen-tchang_, dit: Le lettré vertueux d'un
village se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de ce
village; le lettré vertueux d'un royaume se lie spontanément d'amitié
avec les lettrés vertueux de ce royaume; le lettré vertueux d'un empire
se lie spontanément d'amitié avec les lettrés vertueux de cet empire.

Pensant que les liens d'amitié qu'il contracte avec les lettrés
vertueux de l'empire ne sont pas encore suffisants, il veut remonter
plus haut, et il examine les œuvres des hommes de l'antiquité; il
récite leurs vers, il lit et explique leurs livres. S'il ne connaissait
pas intimement ces hommes, en serait-il capable? C'est pourquoi il
examine attentivement leur siècle[47]. C'est ainsi qu'en remontant
encore plus haut, il contracte de plus nobles amitiés.

9. _Siouan_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU sur les premiers
ministres (_King_).

Le Philosophe dit: Sur quels premiers ministres le roi m'interroge-t-il?

Le roi dit: Les premiers ministres ne sont-ils pas tous de la même
classe?

MENG-TSEU répondit: Ils ne sont pas tous de la même classe. Il y a
des premiers ministres qui sont unis au prince par des liens de
parenté; il y a des premiers ministres qui appartiennent à des familles
différentes de la sienne.

Le roi dit: Permettez-moi de vous demander ce que sont les premiers
ministres consanguins.

MENG-TSEU répondit: Si le prince a commis une grande faute [qui
puisse entraîner la ruine du royaume][48], alors ils lui font des
remontrances. S'il retombe plusieurs fois dans la même faute sans
vouloir écouter leurs remontrances, alors ces ministres le remplacent
dans sa dignité et lui ôtent son pouvoir.

Le roi, ému de ces paroles, changea de couleur. MENG-TSEU ajouta: Que
le roi ne trouve pas mes paroles extraordinaires. Le roi a interrogé un
sujet; le sujet n'a pas osé lui répondre contrairement à la droiture et
à la vérité.

Le roi, ayant repris son air habituel, voulut ensuite interroger le
Philosophe sur les premiers ministres de familles différentes.

MENG-TSEU dit: Si le prince a commis une grande faute, alors ils lui
font des remontrances; s'il retombe plusieurs fois dans les mêmes
fautes, sans vouloir écouter leurs remontrances, alors ils se retirent.


[1] Voyez liv. Ier, chap. III.

[2] voyez le chapitre précédent, §7.

[3] _Eulh weï eulh, ngo weï ngo;_ littéralement, _vous, pour vous; moi,
pour moi._


[4] KHOUNG-TSEU naquit dans le royaume de _Lou_; c'était le royaume de
son père et de sa mère. (_Glose._)

[5] _Glose._

[6] Homme de l'État de _Weï_.

[7] «Celui qui pour père a le ciel, pour mère la terre, et qui est
constitué leur fils, c'est le_fils du Ciel_. (_Glose._)

[8] On a quelquefois traduit ces quatre derniers titres par ceux
de _duc_ (_koung_), _prince_ (_heou_), _comte_ (_pe_), _marquis_
et _baron_ (_tseu_ et _nan_); mais en supposant qu'autrefois ils
aient pu avoir quelques rapports d'analogie pour les idées qu'ils
représentaient, ils n'en auraient plus aucun de nos jours. Voici
comment les définit la Glose chinoise que nous avons sous les yeux:

1° _Koung_, celui dont les fonctions consistaient à se dévouer
complètement au bien public, sans avoir aucun égard à son intérêt privé;

2° _Heou_, celui dont les fonctions étaient de veiller aux affaires du
dehors, et qui en même temps était prince;

3° _Pe_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour former
l'éducation des citoyens (_Tchang-jin_);

4° _Tseu_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour pourvoir
à l'entretien des citoyens; et _nan_, celui qui en avait aussi de
suffisants pour les rendre paisibles.

Voici comment la même Glose définit les titres suivants:

1° _Kiun_ (_prince_), celui dont les proclamations (_tchu-ming_)
suffisaient pour corriger et redresser la foule du peuple;

2° _King_, celui qui savait donner et retirer les emplois publics, et
dont la raison avait toujours accès près du prince;

3° _Ta-fou_, ceux dont le savoir suffisait pour instruire et
administrer des citoyens;

4° _Chang-sse_, ceux dont les talents suffisaient pour administrer les
citoyens; trois commandements constituaient le _chang-sse;_

5° _Tchoung-sse_, deux commandements le constituaient;

6° _Hia-sse_, un commandement le constituait.

[9] Les revenus se percevaient sur les terres; c'est pourquoi on dit le
_domaine_ ou le _territoire_ (_thi_).

[10] «Par le mot _fang_ (_carré_), dit la Glose, il veut dire que les
quatre cotés de ce territoire, à l'orient, à l'occident, au midi et au
nord, avaient chacun d'étendue, en droite ligne, mille _li_, ou 100
lieues.»

[11] _Glose._

[12] «Royaumes des _Koung_ et des _Heou_.» (_Glose._)

[13] Voyez _Ta-hio_, chap. X, §21.

[14] Sage du royaume du _Tçin._

[15] _Glose._

[16] _Glose._

[17] _Glose._

[18] Ces trois expressions _thian-weï, dignité du ciel; thian-chi,
fonctions du ciel; thian-lou, revenus du ciel_, équivalent à _dignité
royale, fonctions royales, revenus royaux._

[19] Ce sont les rois et les princes qui invitent les sages à leur
cour, en leur offrant de riches présents, dent il est ici question.

[20] _Thsiu, prendre_; et quand on suppose que c'est avec violence et
impunité _extorquer_.

[21] _Kin tchi tchou heou thsiu tchi iu min, yeou yu ye._

[22] _Wen khi ho i_. (_Glose._)

[23] _Glose_. Nous croyons devoir répéter ici que dans ces hardis
passages si adroitement rédigés, comme dans tout l'ouvrage, nous ne
nous sommes pas permis d'ajouter un seul mot au texte chinois sans le
placer entre parenthèses; et dans ce dernier cas, il est toujours tiré
de la Glose, ou du sens même de la phrase.

[24] La Glose dit. Cela signifie seulement qu'il ne s'opposait pas à
cette coutume, mais non que par lui-même il en fît autant.

[25] Voyez à ce sujet notre _Description historique, etc., de l'empire
de la Chine,_ déjà citée, vol. I, pag. 123 et suiv.

[26] _Chin tian_. Voyez à ce sujet le même ouvrape, pag. 125.

[27] «De la haute administration du royaume.» (_Glose_)

[28] _Glose._

[29] _Glose._

[30] _Tchou-heou_, les _Heou_ en général.

[31] _Ho-i_; littéralement, _de quelle justice?_

[32] _Kiun tchi iu ming ye, ko tcheou tchi._

[33] _Glose._

[34] «Afin de ne pas l'obliger à répéter à chaque instant ses
salutations et ses remercîments.» (_Commentaire._)

[35] Il fait allusion à son maître.

[36] _Tous ceux qui n'occupent aucun emploi public._

[37] «Aller faire un service exigé est un devoir pour les hommes de
la foule; ne pas aller faire des visites (au prince) est d'un usage
consacré pour les lettrés.» (TCHOU-HI.)

[38] Supplément de la Glose.

[39] _Ibid._

[40] C'étaient les princes du rang de _Heou_. Ces expressions
chinoises, _un prince de cent quadriges, un prince de mille quadriges,
un prince de dix mille quadriges,_ sont tout a fait analogues à celles
dont nous nous servons pour désigner la puissance relative des machines
a vapeur de _la force de vingt, de cinquante, de cent chevaux, etc._

[41] «Par ce mot de _tchin, sujet_, il veut désigner la condition
(_fen_) des hommes de la foule.» (_Glose._)

[42] Voyez précédemment, liv. I, chap. VI. pag. 276.

[43] «Par _homme dépourvu de sagesse_, dit la Glose, il indique celui
qui désire recevoir la visite d'un sage, et lui fait un appel à ce
sujet.»

[44] _L'Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit à ce sujet: «C'est
pourquoi le prince d'un royaume qui désire recevoir la visite d'un
homme sage, doit suivre la marche convenable: ou le sage habite son
voisinage, et alors il doit le visiter lui-même; ou il est éloigné, et
alors il doit lui envoyer des exprès pour l'engager à se rendre à sa
cour.»

[45] Ode _Ta-toung_, section _Ta-ya._

[46] Il y a encore maintenant en Chine des routes destinées uniquement
au service de l'empereur et de sa cour.

[47] Les actions et les hauts faits qu'ils ont accomplis dans leur
génération. (_Glose._)

[48] _Commentaire._



CHAPITRE V,

COMPOSÉ DE 20 ARTICLES.


1. _Kao-tseu_ dit: La nature de l'homme ressemble au saule flexible;
l'équité ou la justice ressemble à une corbeille; on fait avec la
nature de l'homme l'humanité et la justice, comme on fait une
corbeille avec le saule flexible.

MENG-TSEU dit: Pouvez-vous, en respectant la nature du saule, en faire
une corbeille? Vous devez d'abord rompre et dénaturer le saule flexible
pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S'il est nécessaire de
rompre et de dénaturer le saule flexible pour en faire une corbeille,
alors ne sera-t-il pas nécessaire aussi de rompre et de dénaturer
l'homme pour le faire humain et juste? Certainement vos paroles
porteraient les hommes à détruire en eux tout sentiment d'humanité et
de justice.

2. _Kao-tseu_ continuant: La nature de l'homme ressemble à une eau
courante; si on la dirige vers l'orient, elle coule vers l'orient; si
on la dirige vers l'occident, elle coule vers l'occident. La nature
de l'homme ne distingue pas entre le bien et le mal, comme l'eau ne
distingue pas entre l'orient et l'occident.

MENG-TSEU dit: L'eau, assurément, ne distingue pas entre l'orient
et l'occident; ne distingue-t-elle pas non plus entre le haut et le
bas? La nature de l'homme est naturellement bonne, comme l'eau coule
naturellement en bas. Il n'est aucun homme qui ne soit naturellement
bon, comme il n'est aucune eau qui ne coule naturellement en bas.

Maintenant, si en comprimant l'eau avec la main vous la faites jaillir,
vous pourrez lui faire dépasser la hauteur de votre front. Si en lui
opposant un obstacle vous la faites refluer vers sa source, vous
pourrez alors la faire dépasser une montagne. Appellerez-vous cela la
nature de l'eau? C'est de la contrainte.

Les hommes peuvent être conduits à faire le mal; leur nature le permet
aussi.

3. _Kao-tseu_ dit: La vie[1], c'est ce que j'appelle nature.

MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc
blanc?

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle
comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige
blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nommée _Yu?_

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la même
que la nature du bœuf, et la nature du bœuf est donc la même que la
nature de l'homme?

4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent à la
nature; l'humanité est intérieure, non extérieure; l'équité est
extérieure, et non intérieure.

MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanité intérieure et l'équité
extérieure?

_Kao-tseu_ répondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il
est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de même que si tel
objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en
dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extérieure.

MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffère pas de
la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la
vieillesse d'un vieux cheval ne diffère pas de la vieillesse d'un vieil
homme! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse
d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-même ou dans nous?

_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frère cadet, alors je l'aime comme
un frère; que ce soit le frère cadet d'un homme de _Thsin_, alors
je n'éprouve aucune affection de frère pour lui. Cela vient de ce
que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est
pourquoi je l'appelle intérieure.

Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je
respecte également un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce
sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est
pourquoi je l'appelle extérieure.

MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez à manger la viande rôtie
préparée par un homme de _Thsin_ ne diffère pas du plaisir que vous
trouveriez à manger de la viande rôtie préparée par moi. Ces choses ont
en effet la même ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger
de la viande rôtie est-il aussi extérieur?

5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi
[MENG-TSEU] appelle-t-il l'équité intérieure?

_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre cœur le
sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il
l'appelle intérieur.

--Si un homme du village est d'une année plus âgé que mon frère aîné,
lequel devrai-je respecter?

--Vous devez respecter votre frère aîné.

--Si je leur verse du vin à tous deux, lequel devrai-je servir le
premier?

--Vous devez commencer par verser du vin à l'homme du village.

--Si le respect pour la qualité d'aîné est représenté dans le premier
exemple, et la déférence ou les égards dans le second, l'un et l'autre
consistent réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.

_Koung-tou-tseu_ ne sut que répondre. Il fit part de son embarras à
MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son
frère cadet, il témoigne du respect; il vous répondra certainement que
c'est à son oncle.

Demandez-lui si son frère cadet représentait l'esprit de son aïeul[2]
[dans les cérémonies que l'on fait en l'honneur des défunts], auquel
des deux il porterait du respect; il vous répondra certainement que
c'est à son frère cadet.

Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait révérer son
frère cadet plutôt que son oncle, il vous répondra certainement que
c'est parce que son frère cadet représente son aïeul.

Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village
représentait un hôte, qu'il lui devait les premiers égards. C'est un
devoir permanent de respecter son frère aîné; ce n'est qu'un devoir
accidentel et passager de respecter l'homme du village.

_Ki-tseu_, après avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon
oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frère cadet, alors je
le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constituées
réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.

_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tiède;
dans les jours d'été, je bois de l'eau fraîche. D'après cela, l'action
de boire et de manger résiderait donc aussi dans un sujet extérieur?

6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les
commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise.

Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir
mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple
aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le
peuple aima en eux une nature mauvaise.

D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est
dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ était
prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ était
mauvais père, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_
régnait comme fils du frère aîné [de la famille impériale], existaient
cependant aussi _Weï-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impériale.

Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est
ainsi, ceux [qui ont exprimé précédemment une opinion contraire]
sont-ils donc dans l'erreur?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut
être bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_.
Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la faculté
que l'homme possède [de faire le bien].

Tous les hommes ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous
les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous
les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect; tous les
hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme.

Le sentiment de la miséricorde et de la pitié, c'est de l'humanité;
le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'équité;
le sentiment de la déférence et du respect, c'est de l'urbanité;
le sentiment de l'approbation et du blâme, c'est de la sagesse.
L'humanité, l'équité, l'urbanité, la sagesse, ne sont pas fomentées en
nous par les objets extérieurs; nous possédons ces sentiments d'une
manière fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas.

C'est pourquoi l'on dit: «Si vous cherchez à éprouver ces sentiments,
alors vous les éprouverez; si vous les négligez, alors vous les perdez.»

Parmi ceux qui n'ont pas développé complètement ces facultés de notre
nature, les uns diffèrent des autres comme du double, du quintuple;
d'autres, d'un nombre incommensurable.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        «Le genre humain, créé par le ciel,

        A reçu en partage la faculté d'agir et la règle de ses
        actions;

        Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels
        et permanents

        Qui lui font aimer ces admirables dons.»

KHOUNG-TSEU dit: Celui qui composa ces vers connaissait bien la droite
voie [c'est-à-dire la nature et les penchants de l'homme]. C'est
pourquoi, _si on a la faculté d'agir_, on doit nécessairement _avoir
aussi la règle de ses actions_, ou les moyens de les diriger. _Ce sont
là, pour le genre humain, des attributs universels et permanents;_
c'est pourquoi _ils lui font aimer ces admirables dons._

7. MENG-TSEU dit: Dans les années d'abondance, le peuple fait beaucoup
de bonnes actions; dans les années de stérilité, il en fait beaucoup de
mauvaises; non pas que les facultés qu'il a reçues du ciel diffèrent à
ce point; c'est parce que les passions qui ont assailli et submergé son
cœur l'ont ainsi entraîné dans le mal.

Maintenant je suppose que vous semez du froment, et que vous avez
soin de le bien couvrir de terre. Le champ que vous avez préparé est
partout le même; la saison dans laquelle vous avez semé a aussi été
la même. Ce blé croît abondamment, et quand le temps du solstice est
venu, il est mûr en même temps. S'il existe quelque inégalité, c'est
dans l'abondance et la stérilité partielles du sol, qui n'aura pas reçu
également la nourriture de la pluie et de la rosée, et les labours de
l'homme.

C'est pourquoi toutes les choses qui sont de même espèce sont toutes
respectivement semblables [sont de même nature]. Pourquoi en douter
seulement en ce qui concerne l'homme? Les saints hommes nous sont
semblables par l'espèce.

C'est pour cela que _Loung-tseu_ disait: Si quelqu'un fait des
pantoufles tressées à une personne, sans connaître son pied, je sais
qu'il ne lui fera pas un panier. Les pantoufles se ressemblent toutes;
les pieds de tous les hommes de l'empire se ressemblent.

La bouche, quant aux saveurs, éprouve les mêmes satisfactions.
_Y-ya_[5] fut le premier qui sut trouver ce qui plaît généralement
à la bouche. Si en appliquant son organe du goût aux saveurs, cet
organe eût différé par sa nature de celui des autres hommes, comme de
celui des chiens et des chevaux, qui ne sont pas de la même espèce
que nous, alors comment tous les hommes de l'empire, en fait de goût,
s'accorderaient-ils avec _Y-ya_ pour les saveurs?

Ainsi donc, quant aux saveurs, tout le monde a nécessairement les
mêmes goûts que _Y-ya_, parce que le sens du goût de tout le monde est
semblable.

Il en est de même pour le sens de l'ouïe. Je prends pour exemple les
sons de musique; tous les hommes de l'empire aiment nécessairement la
mélodie de l'intendant de la musique nommé _Kouang_, parce que le sens
de l'ouïe se ressemble chez tous les hommes.

Il en est de même pour le sens de la vue. Je prends pour exemple
_Tseu-tou_[6]; il n'y eut personne dans l'empire qui n'appréciât sa
beauté. Celui qui n'aurait pas apprécié sa beauté eût été aveugle.

C'est pourquoi je dis: La bouche, pour les saveurs, a le même goût;
les oreilles, pour les sons, ont la même audition; les yeux, pour les
formes, ont la même perception de la beauté. Quant au cœur, seul ne
serait-il pas le même, pour les sentiments, chez tous les hommes?

Ce que le cœur de l'homme a de commun et de propre à tous, qu'est-ce
donc? C'est ce qu'on appelle la _raison naturelle_, l'_équité
naturelle_. Les saints hommes ont été seulement les premiers à
découvrir [comme _Y-ya_ pour les saveurs] ce que le cœur de tous les
hommes a de commun. C'est pourquoi la raison naturelle, l'équité
naturelle, plaisent à notre cœur, de même que la chair préparée des
animaux qui vivent d'herbes et de grains plaît à notre bouche.

8. MENG-TSEU dit: Les arbres du mont _Nieou-chan_[7] étaient beaux.
Mais parce que ces beaux arbres se trouvaient sur les confins du grand
royaume, la hache et la serpe les ont atteints. Peut-on encore les
appeler beaux? Ces arbres qui avaient crû jour et nuit, que la pluie et
la rosée avaient humectés, ne manquaient pas [après avoir été coupés]
de repousser des rejetons et des feuilles. Mais les bœufs et les
moutons y sont venus paître et les ont endommagés. C'est pourquoi la
montagne est aussi nue et aussi dépouillée qu'on la voit maintenant.
L'homme qui la voit ainsi dépouillée pense qu'elle n'a jamais porté
d'arbres forestiers. Cet état de la montagne est-il son état naturel?

Quoiqu'il en soit ainsi pour l'homme, les choses qui se conservent
dans son cœur, ne sont-ce pas les sentiments d'humanité et d'équité?
Pour lui, les passions qui lui ont fait déserter les bons et nobles
sentiments de son cœur sont comme la hache et la serpe pour les arbres
de la montagne, qui chaque matin les attaquent. [Son àme, après avoir
ainsi perdu sa beauté], peut-on encore l'appeler belle?

Les effets d'un retour au bien, produits chaque jour au souffle
tranquille et bienfaisant du matin, font que, sous le rapport de
l'amour de la vertu et de la haine du vice, on se rapproche un peu de
la nature primitive de l'homme [comme les rejetons de la forêt coupée].
Dans de pareilles circonstances, ce que l'on fait de mauvais dans
l'intervalle d'un jour empêche de se développer et détruit les germes
de vertu qui commençaient à renaître.

Après avoir ainsi empêché à plusieurs reprises les germes de vertu qui
commençaient à renaître de se développer, alors ce souffle bienfaisant
du soir ne suffit plus pour les conserver. Dès l'instant que le souffle
bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver, alors le naturel
de l'homme ne diffère pas beaucoup de celui de la brute. Les hommes,
voyant le naturel de cet homme semblable à celui de la brute, pensent
qu'il n'a jamais possédé la faculté innée de la raison. Sont-ce là les
sentiments véritables et naturels de l'homme?

C'est pourquoi, si chaque chose obtient son alimentation naturelle,
il n'en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose
ne reçoit pas son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne
dépérisse.

KHOUNG-TSEU disait: «Si vous le gardez, alors vous le conservez;
si vous le délaissez, alors vous le perdez. Il n'est pas de temps
déterminé pour cette perte et cette conservation. Personne ne connaît
le séjour qui lui est destiné.» Ce n'est que du cœur de l'homme qu'il
parle.

9. MENG-TSEU dit: N'admirez pas un prince qui n'a ni perspicacité ni
intelligence.

Quoique les produits du sol de l'empire croissent facilement, si la
chaleur du soleil ne se fait sentir qu'un seul jour, et le froid de
l'hiver dix, rien ne pourra croître et se développer. Mes visites [près
du prince] étaient rares. Moi parti, ceux qui refroidissaient [ses
sentiments pour le bien] arrivaient en foule. Que pouvais-je faire des
germes qui existaient en lui pour le bien?

Maintenant le jeu des échecs est un art de calcul, un art médiocre
toutefois. Si cependant vous n'y appliquez pas toute votre
intelligence, tous les efforts de votre volonté, vous ne saurez pas
jouer ce jeu. _I-thsieou_ est de tous les hommes de l'empire celui
qui sait le mieux jouer ce jeu. Si pendant que _I-thsieou_ enseigne à
deux hommes le jeu des échecs, l'un de ces hommes applique toute son
intelligence et toutes les forces de sa volonté à écouter les leçons
de _I-thsieou_, tandis que l'autre homme, quoique y prêtant l'oreille,
applique toute son attention à rêver l'arrivée d'une troupe d'oies
sauvages, pensant, l'arc tendu et la flèche posée sur la corde de
soie, à les tirer et à les abattre, quoiqu'il étudie en même temps
que l'autre, il sera bien loin de l'égaler. Sera-ce à cause de son
intelligence, de sa perspicacité [moins grandes] qu'il ne l'égalera
pas? Je réponds: Non, il n'en est pas ainsi.

10. MENG-TSEU dit: Je désire avoir du poisson; je désire aussi avoir du
sanglier sauvage. Comme je ne puis les posséder ensemble, je laisse de
côté le poisson, et je choisis le sanglier [que je préfère].

Je désire jouir de la vie, je désire posséder aussi l'équité. Si je ne
puis les posséder ensemble, je laisse de côté la vie, et je choisis
l'équité.

En désirant la vie, je désire également quelque chose de plus important
que la vie [comme l'équité]; c'est pourquoi je la préfère à la vie.

Je crains la mort, que j'ai en aversion; mais je crains quelque chose
de plus redoutable encore que la mort [l'iniquité]; c'est pourquoi la
mort serait là en face de moi, que je ne la fuirais pas [pour suivre
l'iniquité].

Si de tout ce que les hommes désirent rien n'était plus grave, plus
important que la vie, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce
qui pourrait leur faire obtenir ou prolonger la vie?

Si de tout ce que les hommes ont en aversion rien n'était plus grave,
plus important que la mort, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas
tout ce qui pourrait leur faire éviter cette affliction?

Les choses étant ainsi, alors, quand même on conserverait la vie [dans
le premier cas], on n'en ferait pas usage; quand même [dans le second
cas] on pourrait éviter la mort, on ne le ferait pas.

C'est pourquoi ces sentiments naturels, qui font que l'on aime quelque
chose plus que la vie, que l'on déteste quelque chose plus que la mort,
non-seulement les sages, mais même tous les hommes les possèdent; il
n'y a de différence que les sages peuvent s'empêcher de les perdre.

Si un homme, pressé par la faim, obtient une petite portion de riz
cuit, une petite coupe de bouillon, alors il vivra; s'il ne les obtient
pas, il mourra.

Si vous appelez à haute voix cet homme, quand même vous suivriez le
même chemin que lui, pour lui donner ce peu de riz et de bouillon, il
ne les acceptera pas; si, après les avoir foulés aux pieds, vous les
lui offrez, le mendiant les dédaignera.

Je suppose que l'on m'offre un don de dix mille mesures de riz; alors,
si, sans avoir égard aux usages et à l'équité, je les reçois, à quoi
me serviront ces dix mille mesures de riz? Les emploierai-je à me
construire un palais, à l'embellissement de ma maison, à l'entretien
d'une femme et d'une concubine, ou les donnerai-je aux pauvres et aux
indigents que je connais?

Il n'y a qu'un instant, ce pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour construire un palais ou embellir ma maison, je recevrais ce
présent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour entretenir une femme et une concubine, je recevrais ce
présent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, même pour
s'empêcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour secourir les pauvres et les indigents que je connais, je
recevrais ce présent? Ne puis-je donc pas m'en abstenir? Agir ainsi,
c'est ce qu'on appelle avoir perdu tout sentiment de pudeur.

11. MENG-TSEU dit: L'humanité, c'est le cœur de l'homme; l'équité,
c'est la voie de l'homme. Abandonner sa voie, et ne pas la suivre;
perdre [les sentiments naturels de] son cœur, et ne pas savoir les
rechercher: ô que c'est une chose à déplorer!

Si l'on perd une poule ou un chien, on sait bien les rechercher; si on
perd les sentiments de son cœur, on ne sait pas les rechercher!

Les devoirs de la philosophie pratique[8] ne consistent qu'à rechercher
ces sentiments du cœur que nous avons perdus; et voilà tout.

12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a
pas de nom[9]. Il est recourbé sur lui-même, et ne peut s'allonger. Il
ne cause aucun malaise, et ne nuit point à l'expédition des affaires.
S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le
voyage du royaume de _Thsin_ et de _Thsou_ comme trop long, parce que
l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes.

Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas à celui des autres hommes,
alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son cœur
[par sa perversité] n'est pas semblable à celui des autres hommes,
alors on ne sait pas chercher à recouvrer les sentiments d'équité et
de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les
différentes espèces de défauts.

13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et
cultiver l'arbre nommé _Thoung_, que l'on tient dans ses deux mains, et
l'arbre nommé _Tse_, que l'on tient dans une seule main; mais, pour
ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la
cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour
sa propre personne n'équivalent pas à ceux que l'on doit aux arbres
_Thoung_ et _Tse?_ C'est là le comble de la démence!

14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant à son propre corps, l'aime dans tout
son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit
et l'entretient également dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une
seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en
est pas également une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et
n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne
lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se
conduit en cela que d'après lui-même, et voilà tout.

Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils;
il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux
grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des
vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la _bouche_ et le _ventre_]
est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands
[l'_intelligence_ et la _volonté_] est un grand homme.

Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il néglige les arbres
_Ou_ et _Kia_[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il
sera considéré comme un vil jardinier qui ignore son art.

Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts,
eût négligé ses épaules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi
besoin de soins, on pourrait le comparer à un loup qui s'enfuit [sans
regarder derrière lui].

Les hommes méprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont
adonnés à la boisson et à la bonne chère, parce que ces hommes, en
ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les
grandes.

Si les hommes adonnés à la boisson et à la bonne chère pouvaient ne pas
perdre ainsi les plus nobles parties de leur être, estimeraient-ils
tant leur bouche et leur ventre, même dans leur moindre pellicule?

15. _Koung-tou-tseu_ fit une question en ces termes: Les hommes se
ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres
de petits hommes; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les inspirations des grandes parties de
soi-même, on est un grand homme; si l'on suit les penchants des petites
parties de soi-même, on est un petit homme.

_Koung-tou-tseu_ continua: Les hommes se ressemblent tous. Cependant
les uns suivent les inspirations des grandes parties de leur être, les
autres suivent les penchants des petites; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Les fonctions des oreilles et des yeux ne sont pas de
penser, mais d'être affectés par les objets extérieurs. Si les objets
extérieurs frappent ces organes, alors ils les séduisent, et c'en est
fait. Les fonctions du cœur [ou de l'intelligence] sont de penser[12].
S'il pense, s'il réfléchit, alors il arrive à connaître la raison des
actions [auxquelles les sens sont entraînés]. S'il ne pense pas, alors
il n'arrive pas à cette connaissance. Ces organes sont des dons que
le ciel nous a faits. Celui qui s'est d'abord attaché fermement aux
parties principales de son être[13] ne peut pas être entraîné par les
petites[14]. En agissant ainsi, on est un grand homme [un saint ou un
sage][15]; et voilà tout.

16. MENG-TSEU dit: Il y a une dignité céleste[16], comme il y a des
dignités humaines [ou conférées par les hommes]. L'humanité, l'équité,
la droiture, la fidélité ou la sincérité, et la satisfaction que
l'on éprouve à pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voilà ce
qui constitue la dignité du ciel. Les titres de _Koung [chef d'une
principauté]_, de _King [premier ministre]_, et de _Ta-fou [premier
administrateur]_, voilà quelles sont les dignités conférées par les
hommes.

Les hommes de l'antiquité cultivaient les dignités qu'ils tenaient du
ciel, et les dignités des hommes les suivaient.

Les hommes de nos jours cultivent les dignités du ciel pour chercher
les dignités des hommes. Après qu'ils ont obtenu les dignités des
hommes, ils rejettent celles du ciel. C'est là le comble de la démence.
Aussi à la fin doivent-ils périr dans l'égarement.

17. MENG-TSEU dit: Le désir de la noblesse[17] ou de la distinction et
des honneurs est un sentiment commun à tous les hommes: chaque homme
possède la noblesse en lui-même[18]; seulement il ne pense pas à la
chercher en lui.

Ce que les hommes regardent comme la noblesse, ce n'est pas la
véritable et noble noblesse. Ceux que _Tchao-meng_ [premier ministre
du roi de _Thsi_] a faits nobles, _Tchao-meng_ peut les avilir.

Le _Livre des Vers_[19] dit:

        «Il nous a enivrés de vin;

        Il nous a rassasiés de vertus!»

Cela signifie qu'il nous a rassasiés d'humanité et d'équité. C'est
pourquoi le sage ne désire pas se rassasier de la saveur de la chair
exquise ou du millet. Une bonne renommée et de grandes louanges
deviennent son partage; c'est ce qui fait qu'il ne désire pas porter
les vêtements brodés.

18. MENG-TSEU dit: L'humanité subjugue l'inhumanité, comme l'eau
subjugue ou dompte le feu. Ceux qui de nos jours exercent l'humanité
sont comme ceux qui, avec une coupe pleine d'eau, voudraient éteindre
le feu d'une voiture chargée de bois, et qui, voyant que le feu ne
s'éteint pas, diraient: «L'eau ne dompte pas le feu.» C'est de la même
manière [c'est-à-dire aussi faiblement, aussi mollement] que ceux
qui sont humains aident ceux qui sont arrivés au dernier degré de
l'inhumanité ou de la perversité à dompter leurs mauvais penchants.

Aussi finissent-ils nécessairement par périr dans leur iniquité.

19. MENG-TSEU dit: Les cinq sortes de céréales sont les meilleurs des
grains; mais, s'ils ne sont pas arrivés à leur maturité, ils ne valent
pas les plantes _Thi_ et _Paï._ L'humanité [arrivée à sa perfection]
réside aussi dans la maturité, et rien de plus.

20. MENG-TSEU dit: Lorsque _Y_ [l'habile archer] enseignait aux hommes
à tirer de l'arc, il se faisait un devoir d'appliquer toute son
attention à tendre l'arc. Ses élèves aussi devaient appliquer toute
leur attention à bien tendre l'arc.

Lorsque _Ta-thsiang_[20] enseignait les hommes [dans un art], il
se faisait un devoir de se servir de la règle et de l'équerre. Ses
apprentis devaient aussi se servir de la règle et de l'équerre.


[1] Par le mot _seng, vie_, dit _Tchou-hi_, «il désigne ce par quoi
l'homme et les autres êtres vivants connaissent, comprennent, sentent
et se meuvent.»

[2] _Weï-chi_; littéralement, _faire le mort._

[3] _Glose._

[4] Ode _Tching-min_, section _Ta-ya._

[5] C'était un magistrat du royaume de _Thsi_, sous le prince
_Wen-kong_. Il devint célèbre, comme Brillat-Savarin, par son art du
préparer les mets.

[6] Très-beau jeune homme, dont la beauté est célébrée dans le _Livre
des Vers._

[7] _Montagne des bœufs_ dans le royaume de _Thsi._

[8] En chinois _Hio-wen_, littéralement, _étudier, interroger_: ces
deux mots signifient ensemble, dit la Glose, la doctrine de la science
et des œuvres appliquée au devoir.

[9] «C'est le quatrième.» (_Commentaire._)

[10] «Par membres _nobles_ et _grands_, dit la Glose, il désigne le
_cœur_ ou l'_intelligence_ et la _volonté_; par membres _vils_ et
_petits_, il indique la _bouche_ et le _ventre_.»

[11] Deux arbres très-beaux dont le bois est très-estimé.

[12] «Le cœur (_sin_), par la pensée ou la méditation, forme la
science.» (_Glose._)

[13] «Le cœur ou l'intelligence et la pensée.» (_Glose._)

[14] «Les organes des sens, ceux de l'ouïe, de la vue.»

[15] _Glose._

[16] «La dignité céleste, dit _Tchou-hi_, est celle que donnent la
vertu et l'équité, qui font que l'on est noble et distingué par
soi-même.»

[17] _Koueï_. Ce mot renferme l'idée d'une noblesse conférée par les
emplois que l'on occupe, ou par les dignités dont elle n'est jamais
séparée.

[18] «La noblesse possédée en soi-même, ce sont les dignités du ciel.»
(TCHOU-HI.)

[19] Ode _Ki-tsouï_, section _Ta-ya._

[20] C'était un _Koung-sse_, littéralement, _maître ès-arts._



CHAPITRE VI,

COMPOSÉ DE 16 ARTICLES.


1. Un homme du royaume de _Jin_ interrogea _Ouo-liu-tseu_[1] en ces
termes: Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que de
prendre ses aliments?

Il répondit: Les rites sont d'une plus grande importance.

--Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que les
plaisirs du mariage?

--Les rites sont d'une plus grande importance.

--[Dans certaines circonstances] si vous ne mangez que selon les rites,
alors vous périssez de faim; et si vous ne vous conformez pas aux rites
pour prendre de la nourriture, alors vous pouvez satisfaire votre
appétit. Est-il donc nécessaire de suivre les rites?

Je suppose le cas où si un jeune homme allait lui-même au-devant de sa
fiancée[2], il ne l'obtiendrait pas pour épouse; et si, au contraire,
il n'allait pas lui-même au-devant d'elle, il l'obtiendrait pour
épouse. Serait-il obligé d'aller lui-même au-devant de sa fiancée?

_Ouo-liu-tseu_ ne put pas répondre. Le lendemain, il se rendit dans le
royaume de _Thsou_, afin de faire part de ces questions à MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Quelle difficulté avez-vous donc trouvée à répondre à
ces questions?

En n'ayant pas égard à sa base, mais seulement à son sommet, vous
pouvez rendre plus élevé un morceau de bois d'un pouce carré que le
faîte de votre maison.

«L'or est plus pesant que la plume.» Pourra-t-on dire cependant qu'un
bouton d'or pèse plus qu'une voiture de plumes?

Si en prenant ce qu'il y a de plus important dans le boire et le
manger, et ce qu'il y a de moins important dans les rites, on les
compare ensemble, trouvera-t-on que le boire et le manger ne sont
seulement que d'une plus grande importance? Si, en prenant ce qu'il y
a de plus important dans les plaisirs du mariage, et ce qu'il y a de
moins important dans les rites, on les compare ensemble, trouvera-t-on
que les plaisirs du mariage ne sont seulement que d'une plus grande
importance?

Allez, et répondez à celui qui vous a interrogé par ces paroles: Si, en
rompant un bras à votre frère aîné, vous lui prenez des aliments, alors
vous aurez de quoi vous nourrir; mais si, en ne le lui rompant pas,
vous ne pouvez obtenir de lui des aliments, le lui romprez-vous?

Si en pénétrant à travers le mur dans la partie orientale[3] d'une
maison voisine, vous en enlevez la jeune fille, alors vous obtiendrez
une épouse; si vous ne l'enlevez pas, vous n'obtiendrez pas d'épouse;
alors l'enlèverez-vous?

2. _Kiao_ [frère cadet du roi] de _Thsao_ fit une question en ces
termes: Tous les hommes, dit-on, peuvent être des _Yao_ et des _Chun_;
cela est-il vrai?

MENG-TSEU dit: Il en est ainsi.

_Kiao_ dit: Moi _Kiao_, j'ai entendu dire que _Wen-wang_ avait dix
pieds de haut, et _Thang_ neuf[4]; maintenant, moi _Kiao_, j'ai une
taille de neuf pieds quatre pouces, je mange du millet, et rien de plus
[je n'ai pas d'autres talents que cela]. Comment dois-je faire pour
pouvoir être [un _Yao_ ou un _Chun_]?

MENG-TSEU dit: Pensez-vous que cela consiste dans la taille? Il faut
faire ce qu'ils ont fait, et rien de plus.

Je suppose un homme en ce lieu. Si ses forces ne peuvent pas lutter
contre celles du petit d'un canard, alors c'est un homme sans forces.
Mais s'il dit: Je puis soulever un poids de cent _Kiun_ [ou trois cents
livres chinoises], c'est un homme fort. S'il en est ainsi, alors il
soulève le poids que soulevait le fameux _Ou-hoë_; c'est aussi par
conséquent un autre _Ou-hoë_, et rien de plus. Pourquoi cet homme
s'affligerait-il de ne pas surpasser (_Yao_ et _Chun_) en forces
corporelles? c'est seulement de ne pas accomplir leurs hauts faits et
pratiquer leurs vertus qu'il devrait s'affliger.

Celui qui, marchant lentement, suit ceux qui sont plus avancés en âge,
est appelé plein de déférence; celui qui, marchant rapidement, devance
ceux qui sont plus avancés en âge, est appelé sans déférence. Une
démarche lente [pour témoigner sa déférence] dépasse-t-elle le pouvoir
de l'homme? Ce n'est pas ce qu'il ne peut pas, mais ce qu'il ne fait
pas. La principale règle de conduite de _Yao_ et de _Chun_ était la
piété filiale, la déférence envers les personnes plus âgées, et rien de
plus.

Si vous revêtez les habillements de _Yao_, si vous tenez les discours
de _Yao_, si vous pratiquez les actions de _Yao_, vous serez _Yao_, et
rien de plus.

Mais si vous revêtez les habillements de _Kie_, si vous tenez les
discours de _Kie_, si vous pratiquez les actions de _Kie_, vous serez
_Kie_, et rien de plus.

_Kiao_ dit: Si j'obtenais l'autorisation de visiter le prince de
_Thseou_, et que je pusse y prolonger mon séjour, je désirerais y vivre
et recevoir de l'instruction à votre école.

MENG-TSEU dit: La voie droite[5] est comme un grand chemin ou une
grande route. Est-il difficile de la connaître? Une cause de douleur
pour l'homme est seulement de ne pas la chercher. Si vous retournez
chez vous, et que vous la cherchiez sincèrement, vous aurez de reste un
précepteur pour vous instruire.

3. _Koung-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: _Kao-tseu_
disait: «L'ode _Siao-pan_[6] est une pièce de vers d'un homme bien
médiocre.»

MENG-TSEU dit: Pourquoi _Kao-tseu_ s'exprime-t-il ainsi?

--Parce que celui qui parle dans cette ode éprouve un sentiment
d'indignation contre son père.

MENG-TSEU répliqua: Comme ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et
interprété ces vers!

Je suppose un homme en ce lieu. Si un autre homme du royaume de
_Youeï_, l'arc tendu, s'apprêtait à lui lancer sa flèche, alors moi je
m'empresserais, avec des paroles gracieuses, de l'en détourner. Il n'y
aurait pas d'autre motif à ma manière d'agir, sinon que je lui suis
étranger. Si, au contraire, mon frère aîné, l'arc tendu, s'apprêtait à
lui lancer sa flèche, alors je m'empresserais, avec des larmes et des
sanglots, de l'en détourner. Il n'y aurait pas d'autre motif à cela,
sinon que je suis lié à lui par des liens de parenté.

L'indignation témoignée dans l'ode _Siao-pan_ est une affection de
parent pour un parent. Aimer ses parents comme on doit les aimer est de
l'humanité. Que ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et expliqué ces vers!

_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi, dans l'ode _Kai-foung_, le même
sentiment d'indignation n'est-il pas exprimé?

MENG-TSEU dit: Dans l'ode _Kaï-foung_, la faute des parents est
très-légère; dans l'ode _Siao-pan_, la faute des parents est
très-grave. Quand les fautes des parents sont graves, si l'on n'en
éprouve pas d'indignation, c'est un signe qu'on leur devient de plus
en plus étranger. Quand les fautes des parents sont légères, si l'on
en éprouve de l'indignation, c'est un signe que l'on ne supporte pas
une légère faute. Devenir étranger à ses parents est un manque de piété
filiale; ne pas supporter une faute légère est aussi un manque de piété
filiale.

KHOUNG-TSEU disait en parlant de _Chun_: Que sa piété filiale était
grande! A l'âge de cinquante ans, il chérissait encore vivement ses
parents.

4. _Soung-kheng_[7] voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_,
MENG-TSEU alla au-devant de lui dans la région _Che-khieou._

MENG-TSEU lui dit: Maître, où allez-vous?

_Soung-kheng_ répondit: J'ai entendu dire que les royaumes de _Thsin_
et de _Thsou_ allaient se battre. Je veux voir le roi de _Thsou_, et
lui parler pour le détourner de la guerre. Si le roi de _Thsou_ n'est
point satisfait de mes observations, j'irai voir le roi de _Thsin_, et
je l'exhorterai à ne pas faire la guerre. De ces deux rois, j'espère
qu'il y en aura un auquel mes exhortations seront agréables.

MENG-TSEU dit: Moi KHO, j'ai une grâce à vous demander; je ne désire
pas connaître dans tous ses détails le discours que vous ferez, mais
seulement le sommaire. Que lui direz-vous?

_Soung-kheng_ dit: Je lui dirai que la guerre qu'il veut faire n'est
pas profitable.

MENG-TSEU dit: Votre intention, maître, est une grande intention; mais
le motif n'en est pas admissible.

Maître, si vous parlez gain et profit aux rois de _Thsin_ et de
_Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir à
ces profits, retiennent la multitude de leurs trois armées, les soldats
de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des champs de
bataille, et se complairont dans le gain et le profit.

Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour
du gain; si celui qui est fils sert son père pour l'amour du gain; si
celui qui est frère cadet sert son frère aîné pour l'amour du gain:
alors le prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné
et le frère cadet, dépouillés enfin de tout sentiment d'humanité et
d'équité, n'auront des égards l'un pour l'autre que pour le seul amour
du gain. Agir ainsi, et ne pas tomber dans les plus grandes calamités,
c'est ce qui ne s'est jamais vu.

Maître, si vous parlez d'humanité et d'équité aux rois de _Thsin_ et
de _Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir
à l'humanité et à l'équité, retiennent la multitude de leurs armées,
les soldats de ces trois armées se réjouiront d'être retenus loin des
champs de bataille, et se complairont dans l'humanité et l'équité.

Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour de
l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils sert son père pour
l'amour de l'humanité et de l'équité; si celui qui est fils cadet sert
son frère aîné pour l'amour de l'humanité et de l'équité: alors le
prince et ses ministres, le père et le fils, le frère aîné et le frère
cadet, ayant repoussé d'eux l'appât du gain, n'auront des égards l'un
pour l'autre que pour le seul amour de l'humanité et de l'équité. Agir
ainsi, et ne pas régner en souverain sur tout l'empire, c'est ce qui ne
s'est jamais vu.

Qu'est-il besoin de parler gain et profit?

5. Pendant que MENG-TSEU habitait dans le royaume de _Thseou, Ki-jin_
[frère cadet du roi de _Jin_], qui était resté à la place de son frère
pour garder le royaume de _Jin_, lui fit offrir des pièces d'étoffes de
soie [sans le visiter lui-même]. MENG-TSEU les accepta sans faire de
remercîments.

Un jour qu'il se trouvait dans la ville de _Phing-lo_ [du royaume de
_Thsi_], _Tchou-tseu_, qui était ministre, lui fit offrir des pièces
d'étoffes de soie. Il les accepta sans faire de remercîments.

Un autre jour, étant passé du royaume de _Thseou_ dans celui de _Jin_,
il alla rendre visite à _Ki-tseu_ [pour le remercier de ses présents].
Étant passé de la ville de _Phing-lo_ dans la capitale du royaume de
_Thsi_, il n'alla pas rendre visite à _Tchou-tseu_.

_Ouo-liu-tseu_, se réjouissant en lui-même, dit: Moi _Lian_, j'ai
rencontré l'occasion que je cherchais.

Il fit une question en ces termes: Maître, étant passé dans le royaume
de _Jin_, vous avez visité _Ki-tseu_; étant passé dans le royaume de
_Thsi_, vous n'avez pas visité _Tchou-tseu_; est-ce parce qu'il était
ministre?

MENG-TSEU dit: Aucunement. Le _Chou-king_[8] dit: «Lorsqu'on fait des
présents à un supérieur, on doit employer la plus grande urbanité,
la plus grande politesse possible. Si cette politesse n'est pas
équivalente aux choses offertes, on dit que l'on n'a pas fait de
présents à son supérieur. Seulement on ne les a pas présentés avec les
intentions prescrites.»

C'est parce qu'il n'a pas rempli tous les devoirs prescrits dans
l'offre des présents à des supérieurs.

_Ouo-liu-tseu_ fut satisfait. Il répondit à quelqu'un qui demandait
de nouvelles explications: _Ki-tseu_ ne pouvait pas se rendre dans le
royaume de _Thseou_[9]; Tchou-tseu pouvait se rendre dans la ville de
_Phing-lo_.

6. _Chun-yu-kouen_ dit: Placer en premier lieu la renommée de son nom
et le mérite de ses actions, c'est agir en vue des hommes: placer en
second lieu la renommée de son nom et le mérite de ses actions, c'est
agir en vue de soi-même [de la vertu seule][10]. Vous, maître, vous
avez fait partie des trois ministères supérieurs, et lorsque vous avez
vu que votre nom et le mérite de vos actions ne produisaient aucun
bien ni près du prince ni dans le peuple[11], vous avez résigné vos
fonctions. L'homme humain se conduit-il véritablement de cette manière?

MENG-TSEU dit: Celui qui, étant dans une condition inférieure, n'a pas
voulu, comme sage, servir un prince dégénéré, c'est _Pe-i_. Celui qui
cinq fois se rendit auprès de _Thang_, celui qui cinq fois se rendit
auprès de _Kie_, c'est _Y-yin_. Celui qui ne haïssait pas un prince
dépravé, qui ne refusait pas un petit emploi, c'est _Lieou-hia-hoeï._
Ces trois hommes, quoique avec une règle de conduite différente,
n'eurent qu'un seul but. Ce seul but, quel était-il? c'est celui qu'on
appelle l'humanité[12]. L'homme supérieur ou le sage est humain; et
voilà tout. Qu'a-t-il besoin de ressembler aux autres sages?

_Chun-yu-kouen_ dit: Du temps de _Mo, Koung_ de _Lou_, pendant que
_Koung-i-tseu_ avait en main toute l'administration de l'empire, que
_Tseu-lieou_ et _Tseu-sse_ étaient ministres, le royaume de _Lou_
perdit beaucoup plus de son territoire qu'auparavant. Si ces faits sont
véritables, les sages ne sont donc d'aucune utilité à un royaume?

MENG-TSEU dit: Le roi de _Yu_, n'ayant pas employé [le sage]
_Pe-li-hi_, perdit son royaume. _Mou, Koung_ de _Thsin_, l'ayant
employé, devint chef des princes vassaux. S'il n'avait pas employé des
sages dans ses conseils, alors il aurait perdu son royaume. Comment
la présence des sages dans les conseils des princes pourrait-elle
occasionner une diminution de territoire?

_Chun-yu-kouen_ dit: Lorsque autrefois _Wang-pao_ habitait près
du fleuve _Ki_, les habitants de la partie occidentale du fleuve
Jaune devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes basses.
Lorsque _Mian-kiu_ habitait dans le _Kao-tang_, les habitants de la
partie droite du royaume de _Thsi_ devinrent habiles dans l'art de
chanter sur des notes élevées. Les épouses de _Hoa-tcheou_ et de
_Ki-liang_[13], qui étaient habiles à déplorer la mort de leurs maris
sur un ton lugubre, changèrent les mœurs des hommes du royaume. Si
quelqu'un possède en lui-même un sentiment profond, il se produira
nécessairement à l'extérieur. Je n'ai jamais vu, moi _Kouen_, un homme
pratiquer les sentiments de vertu qu'il possède intérieurement, sans
que ses mérites soient reconnus. C'est pourquoi, lorsqu'ils ne sont
pas reconnus, c'est qu'il n'y a pas de sage[14]. S'il en existait, moi
_Kouen,_ je les connaîtrais certainement.

MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU était ministre de la justice dans
le royaume de _Lou_, le prince ne tenait aucun compte de ses conseils.
Un sacrifice eut bientôt lieu [dans le temple dédié aux ancêtres]. Le
reste des viandes offertes ne lui ayant pas été envoyé [comme l'usage
le voulait], il résigna ses fonctions, et partit sans avoir même pris
le temps d'ôter son bonnet de cérémonies. Ceux qui ne connaissaient pas
le motif de sa démission pensèrent qu'il l'avait donnée à cause de ce
qu'on ne lui avait pas envoyé les restes du sacrifice; ceux qui crurent
le connaître pensèrent que c'était à cause de l'impolitesse du prince.
Quant à KHOUNG-TSEU, il voulait se retirer sous le prétexte d'une faute
imperceptible de la part du prince; il ne voulait pas que l'on crût
qu'il s'était retiré sans cause. Quand le sage fait quelque chose, les
hommes de la foule, les hommes vulgaires n'en comprennent certainement
pas les motifs[15].

7. MENG-TSEU dit: Les cinq chefs des grands vassaux[16] furent des
hommes coupables envers les trois grands souverains[17]. Les différents
princes régnants de nos jours sont des hommes coupables envers les cinq
chefs des grands vassaux. Les premiers administrateurs de nos jours
sont des hommes coupables envers les différents princes régnants.

Les visites[18] que le fils du Ciel faisait aux différents princes
régnants s'appelaient _visites d'enquêtes [sun-cheou]_; l'hommage
que les différents princes régnants venaient rendre au fils du Ciel
s'appelait _visite de comptes-rendus [chou-tchi]_.

Au printemps, l'empereur visitait les laboureurs, et il assistait
ceux qui n'avaient pas le suffisant. En automne, il visitait ceux qui
récoltaient les fruits de la terre, et il aidait ceux qui n'avaient pas
de quoi se suffire.

Si, lorsqu'il entrait dans les confins du territoire des princes
régnants qu'il visitait, il trouvait la terre dépouillée de
broussailles; si les champs, si les campagnes étaient bien cultivés; si
les vieillards étaient entretenus sur les revenus publics, et les sages
honorés, si les hommes les plus distingués par leurs talents occupaient
les emplois publics; alors il donnait des récompenses aux princes, et
ces récompenses consistaient en un accroissement de territoire.

Mais si au contraire, en entrant sur le territoire des princes
régnants qu'il visitait, il trouvait la terre inculte et couverte de
broussailles; si ces princes négligeaient les vieillards, dédaignaient
les sages; si des exacteurs et des hommes sans probité occupaient les
emplois publics; alors il châtiait ces princes.

Si ces princes manquaient une seule fois de rendre leur visite
d'_hommage et de comptes-rendus_ à l'empereur, alors celui-ci les
faisait descendre d'un degré de leur dignité. S'ils manquaient deux
fois de rendre leur visite d'hommage à l'empereur, alors celui-ci
diminuait leur territoire. S'ils manquaient trois fois de faire leur
visite d'hommage à l'empereur, alors six corps de troupes de l'empereur
allaient les changer.

C'est pourquoi le fils du Ciel punit ou châtie les différents princes
régnants sans les combattre par les armes; les différents princes
régnants combattent par les armes, sans avoir par eux-mêmes l'autorité
de punir ou de châtier un rebelle. Les cinq princes chefs de grands
vassaux se liguèrent avec un certain nombre de princes régnants pour
combattre les autres princes régnants. C'est pourquoi je disais que
les cinq chefs des grands vassaux furent coupables envers les trois
souverains.

De ces chefs de grands vassaux c'est _Houan-koung_ qui fut le plus
puissant. Ayant convoqué à _Koueï-khieou_ les différents princes
régnants [pour former une alliance entre eux], il attacha la victime
au lieu du sacrifice, plaça sur elle le livre [qui contenait les
différents statuts du pacte fédéral], sans toutefois passer sur les
lèvres des fédérés du sang de la victime.

La première obligation était ainsi conçue: «Faites mourir les enfants
qui manqueront de piété filiale; n'ôtez pas l'hérédité au fils légitime
pour la donner à un autre; ne faites pas une épouse de votre concubine.»

La seconde obligation était ainsi conçue: «Honorez les sages [en les
élevant aux emplois et aux dignités]; donnez des traitements aux hommes
de talent et de génie; produisez au grand jour les hommes vertueux.»

La troisième obligation était ainsi conçue: «Respectez les vieillards;
chérissez les petits enfants; n'oubliez pas de donner l'hospitalité aux
hôtes et aux voyageurs.»

La quatrième obligation était ainsi conçue: «Que les lettrés n'aient
pas de charges ou magistratures héréditaire; que les devoirs de
différentes fonctions publiques ne soient pas remplis par la même
personne[19]. En choisissant un lettré pour lui confier un emploi
public, vous devez préférer celui qui a le plus de mérites; ne faites
pas mourir de votre autorité privée les premiers administrateurs des
villes.»

La cinquième obligation était ainsi conçue: «N'élevez pas des
monticules de terre dans les coins de vos champs; n'empêchez pas
la vente des fruits de la terre; ne conférez pas une principauté à
quelqu'un sans l'autorisation de l'empereur.»

_Houan-koung_ dit: «Vous tous qui avec moi venez de vous lier par un
traité, ce traité étant sanctionné par vous, emportez chacun chez vous
des sentiments de concorde et de bonne harmonie.»

Les différents princes d'aujourd'hui transgressent tous ces cinq
obligations. C'est pourquoi j'ai dit que les différents princes de nos
jours étaient coupables envers les cinq chefs des grands vassaux.

Augmenter les vices des princes [par ses adulations ou ses flatteries]
est une faute légère; aller au-devant des vices des princes [en les
encourageant par ses conseils ou ses exemples] est une faute grave.
De nos jours, les premiers administrateurs vont tous au-devant des
vices de leur prince; c'est pourquoi j'ai dit que les premiers
administrateurs de nos jours étaient coupables envers les différents
princes régnants.

8. Le prince de _Lou_ voulait faire _Chin-tseu_ son général d'armée.
MENG-TSEU dit: Se servir du peuple sans qu'on l'ait instruit auparavant
[des rites et de la justice], c'est ce qu'on appelle pousser le peuple
à sa perte. Ceux qui poussaient le peuple à sa perte n'étaient pas
tolérés par la génération de _Yao_ et de _Chun_.

En supposant que dans un seul combat vous vainquiez les troupes de
_Thsi_, et que vous occupiez _Nan-yang_ [ville de ce royaume]; dans ce
cas même, vous ne devriez pas encore agir comme vous en avez le projet.

_Chin-tseu_, changeant de couleur à ces paroles qui ne lui faisaient
pas plaisir, dit: «Voilà ce que j'ignore.»

MENG-TSEU dit: Je vous avertis très-clairement que cela ne convient
pas. Le territoire du fils du Ciel consiste en mille _li_ d'étendue
sur chaque côté. S'il n'avait pas mille _li_, il ne suffirait pas à
recevoir tous les différents princes.

Le territoire des _Tchou-heou_, ou différents princes, consiste en
cent _li_ détendue de chaque côté. S'il n'avait pas cent _li_, il ne
suffirait pas à observer les usages prescrits dans le livre des statuts
du temple dédié aux ancêtres.

_Tcheou-koung_ accepta une principauté dans le royaume de _Lou_, qui
consistait en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce territoire était
bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne consistât qu'en cent _li_
d'étendue sur chaque côté.

_Thaï-koung_ reçut une principauté dans le royaume de _Thsi_, qui
ne consistait aussi qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté. Ce
territoire était bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne
consistât qu'en cent _li_ d'étendue sur chaque côté.

Maintenant le royaume de _Lou_ a cinq fois cent _li_ d'étendue sur
chaque côté. Pensez-vous que si un nouveau souverain apparaissait au
milieu de nous, il diminuerait l'étendue du royaume de _Lou_ ou qu'il
l'augmenterait?

Quand même on pourrait prendre [la ville de _Nan-yang_] sans coup
férir, et l'adjoindre au royaume de _Lou_, un homme humain ne le ferait
pas; à plus forte raison ne le ferait-il pas s'il fallait la prendre en
tuant des hommes.

L'homme supérieur qui sert son prince [comme il doit le servir] doit
exhorter son prince à se conformer à la droite raison, à appliquer sa
pensée à la pratique de l'humanité, et rien de plus.

9. MENG-TSEU dit: Ceux qui aujourd'hui servent les princes [leurs
ministres] disent: «Nous pouvons, pour notre prince, épuiser la
fécondité de la terre, et remplir les greniers publics.» Ce sont
ceux-là que l'on appelle aujourd'hui de bons ministres, et qu'autrefois
on appelait des spoliateurs du peuple.

Si les ministres cherchent à enrichir le prince qui n'aspire pas à
suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la pratique de
l'humanité, c'est chercher à enrichir le tyran _Kie_.

Ceux qui disent: «Nous pouvons pour notre prince faire des traités avec
des royaumes; si nous engageons une guerre, nous avons l'assurance de
vaincre:» ce sont ceux-là que l'on nomme aujourd'hui de bons ministres,
et qu'autrefois on appelait des spoliateurs des peuples.

Si les ministres cherchent à livrer des batailles pour le prince qui
n'aspire pas à suivre la droite raison, ni à appliquer sa pensée à la
pratique de l'humanité, c'est adjoindre des forces au tyran _Kie_.

Si ce prince suit la règle de conduite des ministres d'aujourd'hui, et
qu'il ne change pas les usages actuels, quand même vous lui donneriez
l'empire, il ne pourrait pas seulement le conserver un matin.

10. _Pe-koueï_ dit: Moi je désirerais, sur vingt, ne prélever qu'un.
Qu'en pensez-vous?

MENG-TSEU dit: Votre règle pour la levée de l'impôt est la règle des
barbares des régions septentrionales.

Dans un royaume de dix mille maisons, si un seul homme exerce l'art de
la poterie, pourra-t-il suffire à tous les besoins?

_Pe-koueï_ dit: Il ne le pourra pas. Les vases qu'il fabriquera ne
pourront suffire à l'usage de toutes les maisons.

MENG-TSEU dit: Chez les barbares du nord, les cinq sortes de céréales
ne croissent point; il n'y a que le millet qui y croisse. Ces barbares
n'ont ni villes fortifiées, ni palais, ni maisons, ni temples consacrés
aux ancêtres, ni cérémonies des sacrifices; ils n'ont ni pièces
d'étoffe de soie pour les princes des différents ordres, ni festins à
donner; ils n'ont pas une foule de magistrats ou d'employés de toutes
sortes à rétribuer: c'est pourquoi, en fait d'impôts ou de taxes, ils
ne prennent que le vingtième du produit, et cela suffit.

Maintenant, si le prince qui habite le royaume du milieu rejetait
tout ce qui constitue les différentes relations entre les hommes[20],
et qu'il n'eût point d'hommes distingués par leur sagesse ou leurs
lumières pour l'aider à administrer le royaume[21], comment
pourrait-il l'administrer lui seul?

S'il ne se trouve qu'un petit nombre de fabricants de poterie, le
royaume ne pourra pas ainsi subsister; à plus forte raison, s'il
manquait d'hommes distingués par leur sagesse et leurs lumières [pour
occuper les emplois publics].

Si nous voulions rendre l'impôt plus léger qu'il ne l'est d'après le
principe de _Yao_ et de _Chun_ [qui exigeaient le _dixième_ du produit],
il y aurait de grands barbares septentrionaux et de petits barbares
septentrionaux, tels que nous.

Si nous voulions rendre l'impôt plus lourd qu'il ne l'est d'après le
principe de _Yao_ et de _Chun_, il y aurait un grand tyran du peuple
nommé _Kie_, et de petits tyrans du peuple, nouveaux _Kie_, tels que
nous.

11. _Pe-koueï_ dit: Moi _Tan_, je surpasse _Yu_ dans l'art de maîtriser
et de gouverner les eaux.

MENG-TSEU dit: Vous êtes dans l'erreur. L'habileté de _Yu_ dans l'art
de maîtriser et de diriger les eaux consistait à les faire suivre leur
cours naturel et rentrer dans leur lit.

C'est pour cette raison que _Yu_ fit des quatre mers le réceptacle des
grandes eaux; maintenant, mon fils, ce sont les royaumes voisins que
vous avez faits le réceptacle des eaux[22].

Les eaux qui coulent en sens contraire ou hors de leur lit sont
appelées _eaux débordées_; les eaux débordées sont les _grandes eaux_,
ou les eaux de la grande inondation du temps de l'empereur _Yao_. C'est
une de ces calamités que l'homme humain abhorre. Mon fils, vous êtes
dans l'erreur.

12. MENG-TSEU dit: Si l'homme supérieur n'a pas une confiance ferme
dans sa raison, comment, après avoir embrassé la vertu, pourrait-il la
conserver inébranlable?

13. Comme le prince de _Lou_ désirait que _Lo-tching-tseu_ (disciple de
MENG-TSEU) prît en main toute l'administration du royaume, MENG-TSEU
dit: Moi, depuis que j'ai appris cette nouvelle, je n'en dors pas de
joie.

_Koung-sun-tcheou_ dit: _Lo-tching-tseu_ a-t-il de l'énergie?

MENG-TSEU dit: Aucunement.

--A-t-il de la prudence et un esprit apte à combiner de grands desseins?

--Aucunement.

--A-t-il beaucoup étudié, et ses connaissances sont-elles étendues?

--Aucunement.

--S'il en est ainsi, pourquoi ne dormez-vous pas de joie?

--Parce que c'est un homme qui aime le bien.

--Aimer le bien suffit-il?

--Aimer le bien, c'est plus qu'il ne faut pour gouverner l'empire; à
plus forte raison pour gouverner le royaume de _Lou!_

Si celui qui est préposé à l'administration d'un État aime le bien,
alors les hommes de bien qui habitent entre les quatre mers regarderont
comme une tâche légère de parcourir mille _li_ pour venir lui
conseiller le bien.

Mais s'il n'aime pas le bien, alors les hommes se prendront à
dire: «C'est un homme suffisant qui répète [à chaque avis qu'on
lui donne]: Je sais déjà cela depuis longtemps.» Ce ton et cet air
suffisant repoussent les bons conseillers au delà de mille _li_. Si
les lettrés [ou les hommes de bien en général][23] se retirent au
delà de mille _li_, alors les calomniateurs, les adulateurs, les
flatteurs[24] [les courtisans de toutes sortes] arrivent en foule. Si,
se trouvant continuellement avec des flatteurs, des adulateurs et des
calomniateurs, il veut bien gouverner, comment le pourra-t-il?

14. _Tchin-tseu_ dit: Comment les hommes supérieurs de l'antiquité
acceptaient-ils et géraient-ils un ministère?

MENG-TSEU dit: Trois conditions étaient exigées pour accepter un
ministère, et trois pour s'en démettre.

D'abord: Si le prince en recevant ces hommes supérieurs leur avait
témoigné des sentiments de respect, s'il avait montré de l'urbanité;
si, après avoir entendu leurs maximes, il se disposait à les mettre
aussitôt en pratique, alors ils se rendaient près de lui. Si, par la
suite, sans manquer d'urbanité, le prince ne mettait pas leurs maximes
en pratique, alors ils se retiraient.

Secondement: Quoique le prince n'eût pas encore mis leurs maximes en
pratique, si en les recevant il leur avait témoigné du respect et
montré de l'urbanité, alors ils se rendaient près de lui. Si ensuite
l'urbanité venait à manquer, ils se retiraient.

Troisièmement: Si le matin le prince laissait ses ministres sans
manger, s'il les laissait également le soir sans manger; que, exténués
de besoins, ils ne pussent sortir de ses États, et que le prince, en
apprenant leur position, dise: «Je ne puis mettre en pratique leurs
doctrines, qui sont pour eux la chose la plus importante; je ne puis
également suivre leurs avis; mais cependant, faire en sorte qu'ils
meurent sur mon territoire, c'est ce dont je ne puis m'empêcher de
rougir;» si, dis-je, dans ces circonstances il vient à leur secours [en
leur donnant des aliments], ils peuvent en accepter pour s'empêcher de
mourir, mais rien de plus.

15. MENG-TSEU dit: _Chun_ se produisit avec éclat dans l'empire,
du milieu des champs; _Fou-youé_ fut élevé au rang de ministre, de
maçon[25] qu'il était; _Kiao-he_[26] fut élevé [au rang de conseiller
de _Wen-wang_], du milieu des poissons et du sel qu'il vendait;
_Kouan-i-ou_ fut élevé au rang de ministre, de celui de geôlier des
prisons; _Sun-cho-ngao_ fut élevé à une haute dignité, du rivage de la
mer [où il vivait ignoré]; _Pe-li-hi_ fut élevé au rang de conseiller
d'État, du sein d'une échoppe.

C'est ainsi que, lorsque le ciel veut conférer une grande magistrature
[ou une grande mission] à ces hommes d'élite, il commence toujours
par éprouver leur âme et leur intelligence dans l'amertume de jours
difficiles; il fatigue leurs nerfs et leurs os par des travaux
pénibles; il torture dans les tourments de la faim leur chair et leur
peau; il réduit leur personne à toutes les privations de la misère
et du besoin; il ordonne que les résultats de leurs actions soient
contraires à ceux qu'ils se proposaient d'obtenir. C'est ainsi qu'il
stimule leur âme, qu'il endurcit leur nature, qu'il accroît et augmente
leurs forces d'une énergie sans laquelle ils eussent été incapables
d'accomplir leur haute destinée.

Les hommes commencent toujours par faire des fautes avant de pouvoir
se corriger. Ils éprouvent d'abord des angoisses de cœur, ils sont
arrêtés dans leurs projets, et ensuite ils se produisent. Ce n'est
que lorsqu'ils ont lu sur la figure des autres, et entendu ce qu'ils
disent, qu'ils sont éclairés sur leur propre compte.

Si, dans l'intérieur d'un État, il n'y a pas de familles gardiennes
des lois[27] et des hommes supérieurs par leur sagesse et leur
intelligence[28] pour aider le prince [dans l'administration de
l'État]; si au dehors il ne se trouve pas de royaumes qui suscitent des
guerres, ou d'autres calamités extérieures, l'État périt d'inanition.

Ainsi, il faut savoir de là que l'on vit de peines et d'épreuves, et
que l'on périt par le repos et les plaisirs.

16. MENG-TSEU dit: Il y a un grand nombre de manières de donner des
enseignements. Il est des hommes que je crois indignes de recevoir mes
enseignements, et que je refuse d'enseigner; et par cela même je leur
donne une instruction, sans autre effort de ma part.


[1] Disciple de MENG-TSEU.

[2] C'est une des six observances ou cérémonies du mariage d'aller
soi-même au-devant de sa fiancée pour l'introduire dans sa demeure.

[3] Partie occupée par les femmes.

[4] Ces deux rois sont placés par les Chinois immédiatement après _Yao_
et _Chun_.

[5] La voie de conduite morale que suivirent _Yao_ et _Chun._

[6] Section _Ta-ya._

[7] «Docteur qui, pendant que les royaumes étaient en guerre, les
parcourait pour répandre sa doctrine.» (_Glose._)

[8] Chapitre _Lo-kao_.

[9] Pour visiter lui-même MENG-TSEU, considéré comme son supérieur par
sa sagesse.

[10] _Glose_.

[11] Littéralement, _en haut et en bas_.

[12] «Par le mot _jin_ (_humanité_), dit _Tchou-hi_, il indique un
état du cœur sans passions ou intérêts privés, et comprenant en soi la
raison céleste.»

[13] «Deux hommes qui, étant ministres du roi de _Thsi_. avaient été
tués dans un combat par _Kiu_.» (_Glose._)

[14] _Kouen_ fait allusion à MENG-TSEU.

[15] Il fait allusion à _Kouen._

[16] «MENG-TSEU désigne _Houan, Koung_ ou prince de _Thsi; Wan_, de
_Tçin; Mou_, de _Tchin; Siang_, de _Soung; Tchouang_, de _Thsou_.»
(_Glose_.)

[17] «Il désigne _Yu, Wen_ et _Wou_ (fils) de _Thang_.» (_Glose_.)

[18] Voyez précédemment, liv. I, chap, II, pag. 268.

[19] Défense du cumul des emplois publics.

[20] «Il fait allusion aux _villes fortifiées_, aux _palais_, aux
_maisons_, etc.» (_Glose_.)

[21] «Il fait allusion aux _magistrats_ et _employés_, etc.» (_Glose_.)

[22] C'est-à-dire qu'il n'a fait que déverser les eaux dans les
royaumes voisins.

[23] _Glose._

[24] Littéralement, _ceux dont le visage donne toujours un assentiment._

[25] Sous le règne de _Wou-ting_, de la dynastie des _Chang_.

[26] Sous _Wen-wang._

[27] _Fa-kia_. «Ce sont, dit _Tchou-hi_, des ministres (de familles),
qui de génération en génération font exécuter les lois (près du
prince).»

[28] _Sse_, lettrés, ainsi plusieurs fois définis par les commentateurs
chinois.



CHAPITRE VII,

COMPOSÉ DE 46 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Celui qui développe toutes les facultés de son
principe pensant connaît sa nature rationnelle; une fois que l'on
connaît sa nature rationnelle, alors on connaît le ciel[1].

Conserver son principe pensant, alimenter sa nature rationnelle, c'est
en agissant ainsi que l'on se conforme aux intentions du ciel.

Ne pas considérer différemment une vie longue et une vie courte;
s'efforcer d'améliorer sa personne en attendant l'une ou l'autre, c'est
en agissant ainsi que l'on constitue le mandat que l'on a reçu du ciel
[ou que l'on accomplit sa destinée].

2. MENG-TSEU dit: Il n'arrive rien sans qu'il ne soit décrété par
le ciel. Il faut accepter avec soumission ses justes décrets. C'est
pourquoi celui qui connaît les justes décrets du ciel ne se placera pas
sous un mur qui menace ruine.

Celui qui meurt après avoir pratiqué dans tous ses points la loi du
devoir, la règle de conduite morale qui est en nous, accomplit le
juste décret du ciel. Celui qui meurt dans les entraves imposées aux
criminels n'accomplit pas le juste décret du ciel.

3. MENG-TSEU dit: Cherchez, et alors vous trouverez; négligez tout, et
alors vous perdrez tout. C'est ainsi que chercher sert à trouver ou
obtenir, si nous cherchons les choses qui sont en nous[2].

Il y a une règle, un principe sûr pour faire ses recherches; il y a une
loi fatale dans l'acquisition de ce que l'on cherche. C'est ainsi que
chercher ne sert pas à obtenir, si nous cherchons des choses qui sont
hors de nous[3].

4. MENG-TSEU dit: Toutes les actions de la vie ont en nous[4] leur
principe ou leur raison d'être. Si, après avoir fait un retour sur
soi-même, on les trouve parfaitement vraies, parfaitement conformes à
notre nature, il n'y a point de satisfaction plus grande.

Si on fait tous ses efforts pour agir envers les autres comme on
voudrait les voir agir envers nous, rien ne fait plus approcher de
l'humanité, lorsqu'on la cherche, que cette conduite.

5. MENG-TSEU dit: Oh! qu'ils sont nombreux ceux qui agissent sans avoir
l'intelligence de leurs actions; qui étudient sans comprendre ce qu'ils
étudient; qui, jusqu'à la fin de leurs jours, marchent sans connaître
la droite voie!

6. MENG-TSEU dit: L'homme ne peut pas ne point rougir de ses fautes. Si
une fois il a honte de ne pas avoir eu honte de ses fautes, il n'aura
plus de motifs de honte.

7. MENG-TSEU dit: La pudeur ou la honte est d'une très-grande
importance dans l'homme.

Ceux qui exercent les arts de ruses et de fourberies n'éprouvent plus
le sentiment de la honte. Ceux qui n'éprouvent plus le sentiment de
la honte ne sont plus semblables aux autres hommes. En quoi leur
ressembleraient-ils?

8. MENG-TSEU dit: Les sages rois de l'antiquité aimaient la vertu
et oubliaient leur autorité. Les sages lettrés de l'antiquité
auraient-ils agi seuls d'une manière contraire? Ils se plaisaient à
suivre leur droite voie, et ils oubliaient l'autorité des hommes[5].
C'est pourquoi, si les rois et les _Koung_ ou grands vassaux ne leur
témoignaient pas des sentiments de respect, s'ils n'observaient pas
envers eux toutes les règles de la politesse et de l'urbanité, alors
souvent ces princes n'obtenaient pas la faculté de les voir. Par
conséquent, si souvent ils n'obtenaient pas la faculté de les voir, à
plus forte raison n'auraient-ils pas obtenu d'en faire leurs agents ou
leurs sujets.

9. MENG-TSEU, s'adressant à _Soung-keou-tsian_, dit: Aimez-vous à
voyager pour enseigner vos doctrines? moi je vous enseignerai à voyager
ainsi.

Si les hommes [les princes] auxquels vous enseignez vos doctrines en
prennent connaissance et les pratiquent, conservez un visage tranquille
et serein; s'ils ne veulent ni les connaître ni les pratiquer,
conservez également un visage tranquille et serein.

_Soung-keou-tsian_ dit: Comment faire pour conserver toujours ainsi un
visage tranquille et serein.

MENG-TSEU dit: Si vous avez à vous honorer de votre vertu, si vous avez
à vous réjouir de votre équité, alors vous pourrez conserver un visage
tranquille et serein.

C'est pourquoi si le lettré [ou l'homme distingué par sa sagesse et ses
lumières] se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue
l'équité; et s'il est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de la
voie droite.

«S'il se trouve accablé par la misère, il ne perd jamais de vue
l'équité;» c'est pourquoi l'homme distingué par sa sagesse et ses
lumières possède toujours l'empire qu'il doit avoir sur lui-même. «S'il
est promu aux honneurs, il ne s'écarte jamais de sa voie droite;» c'est
pourquoi le peuple ne perd pas les espérances de bien-être qu'il avait
conçues de son élévation.

Si les hommes de l'antiquité[6] obtenaient la réalisation de leurs
desseins, ils faisaient participer le peuple aux bienfaits de la
vertu et de l'équité. S'ils n'obtenaient pas la réalisation de leurs
desseins, ils s'efforçaient d'améliorer leur propre personne, et de se
rendre illustres dans leur siècle par leurs vertus. S'ils étaient dans
la pauvreté, alors ils ne s'occupaient qu'à améliorer leur personne
par la pratique de la vertu. S'ils étaient promus aux honneurs ou aux
emplois, alors ils ne s'occupaient qu'à faire régner la vertu et la
félicité dans tout l'empire.

10. MENG-TSEU dit: Ceux qui attendent l'apparition d'un roi comme
_Wen-wang_ pour secouer la torpeur de leur âme et se produire dans
la pratique du bien, ceux-là sont des hommes vulgaires. Les hommes
distingués par leur sagesse et leurs lumières n'attendent pas
l'apparition d'un _Wen-wang_ pour se produire.

11. MENG-TSEU dit: Si vous donnez à un homme toutes les richesses et
la puissance des familles de _Han_ et de _Weï_, et qu'il se considère
toujours avec la même humilité qu'auparavant, alors cet homme dépasse
de beaucoup les autres hommes.

12. MENG-TSEU dit: Si un prince ordonne au peuple des travaux dans le
but de lui procurer un bien-être à lui-même, quand même ces travaux
seraient très-pénibles, il ne murmurera pas. Si, dans le but de
conserver la vie aux autres, il fait périr quelques hommes du peuple,
quand même celui-ci verrait mourir quelques-uns des siens, il ne
s'irritera pas contre celui qui aura ordonné leur mort.

13. MENG-TSEU dit: Les peuples ou les sujets des chefs des grands
vassaux sont contents et joyeux; les sujets des rois souverains sont
pleins de joie et de satisfaction[7].

Quoique le prince fasse faire quelques exécutions [nécessaires], le
peuple ne s'en irrite pas; quoiqu'il lui procure des avantages, il n'en
sent pas le mérite. Le peuple chaque jour fait des progrès dans le
bien, et il ne sait pas qui les lui fait faire.

[Au contraire] partout où le sage souverain se transporte, le peuple
se convertit au bien; partout où il réside, il agit comme les esprits
[d'une manière occulte]. L'influence de sa vertu se répand partout en
haut et en bas comme celle du ciel et de la terre. Comment dira-t-on
que ce sont là de petits bienfaits [tels que ceux que peuvent conférer
les petits princes]?

14. MENG-TSEU dit: Les paroles d'humanité ne pénètrent pas si
profondément dans le cœur de l'homme qu'un renom d'humanité; on
n'obtient pas aussi bien l'affection du peuple par un bon régime, une
bonne administration et de bonnes lois, que par de bons enseignements
et de bons exemples de vertu.

Le peuple craint de bonnes lois, une bonne administration; le peuple
aime de bons enseignements, de bons exemples de vertu. Par de bonnes
lois, une bonne administration, on obtient de bons revenus [ou impôts]
du peuple; par de bons enseignements, de bons exemples de vertu, on
obtient le cœur du peuple.

15. MENG-TSEU dit: Ce que l'homme peut faire sans études est le
produit de ses facultés naturelles[8]; ce qu'il connaît sans y avoir
longtemps réfléchi, sans l'avoir médité, est le produit de sa science
naturelle[9].

Il n'est aucun enfant de trois ans qui ne sache aimer ses parents;
ayant atteint l'âge de cinq ou six ans, il n'en est aucun qui ne sache
avoir des égards pour son frère aîné. Aimer ses parents d'un amour
filial, c'est de la tendresse; avoir des égards pour son frère aîné,
c'est de l'équité. Aucune autre cause n'a fait pénétrer ces sentiments
dans les cœurs de tous les habitants de l'empire.

16. MENG-TSEU dit: Lorsque _Chun_ habitait dans les retraites profondes
d'une montagne reculée, au milieu des rochers et des forêts; qu'il
passait ses jours avec des cerfs et des sangliers, il différait bien
peu des autres hommes rustiques qui habitaient les retraites profondes
de cette montagne reculée. Mais lui, lorsqu'il avait entendu une parole
vertueuse, une parole de bien, ou qu'il avait été témoin d'une action
vertueuse, il sentait bouillonner dans son sein les nobles passions du
bien, comme les ondes des grands fleuves _Kiang_ et _Ho_, après avoir
rompu leurs digues, se précipitent dans les abîmes sans qu'aucune force
humaine puisse les contenir!

17. MENG-TSEU dit: Ne faites pas ce que vous ne devez pas faire [comme
étant contraire à la raison][10]; ne désirez pas ce que vous ne devez
pas désirer. Si vous agissez ainsi, vous avez accompli votre devoir.

18. MENG-TSEU dit: L'homme qui possède la sagacité de la vertu et la
prudence de l'art, le doit toujours aux malheurs et aux afflictions
qu'il a éprouvés.

Ce sont surtout les ministres orphelins [ou qui sont les fils de
leurs propres œuvres] et les enfants naturels[11] qui maintiennent
soigneusement toutes les facultés de leur âme dans les circonstances
difficiles, et qui mesurent leurs peines jusque dans les profondeurs
les plus cuisantes. C'est pourquoi ils sont pénétrants.

19. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui dans le service de leur prince
[comme ministres] ne s'occupent uniquement que de lui plaire et de le
rendre satisfait d'eux-mêmes.

Il y a des ministres qui ne s'occupent que de procurer de la
tranquillité et du bien-être à l'Etat; cette tranquillité et ce
bien-être seuls les rendent heureux et satisfaits.

Il y a un peuple qui est le peuple du ciel[12], et qui, s'il est appelé
à remplir les fonctions publiques, les accepte pour faire le bien, s'il
juge qu'il peut le faire.

Il y a de grands hommes, d'une vertu accomplie, qui, par la rectitude
qu'ils impriment à toutes leurs actions, rendent tout ce qui les
approche [prince et peuple] juste et droit.

20. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur éprouve trois contentements; et le
gouvernement de l'empire comme souverain n'y est pas compris.

Avoir son père et sa mère encore subsistants, sans qu'aucune cause de
trouble et de dissension existe entre le frère aîné et le frère cadet,
est le premier de ces contentements.

N'avoir à rougir ni en face du ciel ni en face des hommes est le second
de ces contentements.

Être assez heureux pour rencontrer parmi les hommes de sa génération
des hommes de talents et de vertus dont on puisse augmenter les
vertus et les talents par ses instructions, est le troisième de ces
contentements.

Voilà les trois contentements de l'homme supérieur; et le gouvernement
de l'empire comme souverain n'y est pas compris.

21. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur désire un ample territoire et
un peuple nombreux; mais il ne trouve pas là un véritable sujet de
contentement.

L'homme supérieur se complaît, en demeurant dans l'empire, à pacifier
et rendre stables les populations situées entre les quatre mers; mais
ce qui constitue sa nature n'est pas là.

Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur n'est pas augmenté
par un grand développement d'action, n'est pas diminué par un long
séjour dans l'état de pauvreté et de dénûment, parce que la portion [de
substance rationnelle qu'il a reçue du ciel][14] est fixe et immuable.

Ce qui constitue la nature de l'homme supérieur: l'humanité, l'équité,
l'urbanité, la prudence, ont leur fondement dans le cœur [ou le
principe pensant]. Ces attributs de notre nature se produisent dans
l'attitude, apparaissent dans les traits du visage, couvrent les
épaules et se répandent dans les quatre membres; les quatre membres les
comprennent sans les enseignements de la parole.

22. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_[15], fuyant la tyrannie de
_Cheou_-(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il
apprit l'élévation de _Wen-wang_[16]; et se levant avec émotion il
dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre à lui? J'ai entendu dire
que le chef des grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu
d'entrenir les vieillards.

Lorsque _Taï-kong_, fuyant la tyrannie de _Cheou-(sin),_ habitait les
bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de _Wen-wang_; et,
se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre
à lui? J'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de l'occident
excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.

S'il se trouve dans l'empire un homme qui ait la vertu d'entretenir
les vieillards, alors tous les hommes pleins d'humanité s'empresseront
d'aller se soumettre à lui.

Si dans une habitation de cinq arpents de terre vous plantez des
mûriers au pied des murs, et que la femme de ménage élève des vers à
soie, alors les vieillards pourront se couvrir de vêtements de soie;
si vous nourrissez cinq poules et deux porcs femelles, et que vous
ne négligiez pas les saisons [de l'incubation et de la conception],
alors les vieillards pourront ne pas manquer de viande. Si un simple
particulier cultive un champ de cent arpents, une famille de huit
bouches pourra ne pas souffrir de la faim.

Ces expressions [des deux vieillards], _le chef des vassaux de
l'occident excelle dans la vertu d'entretenir les vieillards_,
signifiaient qu'il savait constituer à chacun une propriété privée
composée d'un champ [de cent arpents][17] et d'une habitation [de
cinq][18]; qu'il savait enseigner aux populations l'art de planter [des
mûriers] et de nourrir [des poules et des pourceaux]; qu'en dirigeant
par l'exemple les femmes et les enfants, il les mettait à même de
nourrir et d'entretenir leurs vieillards. Si les personnes âgées de
cinquante ans manquent de vêtements de soie, leurs membres ne seront
pas réchauffés. Si les septuagénaires manquent de viande pour aliments,
ils ne seront pas bien nourris. N'avoir pas ses membres réchauffés [par
ses vêtements], et ne pas être bien nourri, cela s'appelle avoir froid
et faim. Parmi les populations soumises à _Wen-wang_, il n'y avait
point de vieillards souffrants du froid et de la faim. C'est ce que les
expressions citées précédemment veulent dire.

23. MENG-TSEU dit: Si l'on gouverne les populations de manière à ce
que leurs champs soient bien cultivés; si on allége les impôts [en
n'exigeant que le dixième du produit][19], le peuple pourra acquérir de
l'aisance et du bien-être.

S'il prend ses aliments aux heures du jour convenables[20], et qu'il
ne dépasse ses revenus que selon les rites prescrits, ses revenus ne
seront pas dépassés par sa consommation.

Si le peuple est privé de l'eau et du feu, il ne peut vivre. Si pendant
la nuit obscure un voyageur frappe à la porte de quelqu'un pour
demander de l'eau et du feu, il ne se trouvera personne qui ne les
lui donne, parce que ces choses sont partout en quantité suffisante.
Pendant que les saints hommes gouvernaient l'empire, ils faisaient en
sorte que les pois et autres légumes de cette espèce, ainsi que le
millet, fussent aussi abondants que l'eau et le feu. Les légumes et
le millet étant aussi abondants que l'eau et le feu parmi le peuple,
comment s'y trouverait-il des hommes injustes et inhumains?

24. MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU gravissait la montagne
_Toung-chan_, le royaume de _Lou_ lui paraissait bien petit; lorsqu'il
gravissait la montagne _Taï-chan_[21], l'empire lui-même lui
paraissait bien petit.

C'est ainsi que, pour celui qui a vu les mers, les eaux des rivières
et même des fleuves peuvent à peine être considérées comme des eaux;
et pour celui qui a passé par la porte des saints hommes [qui a été à
leur école], les paroles ou les instructions des autres hommes peuvent
à peine être considérées comme des instructions.

Il y a un art de considérer les eaux: on doit les observer dans leurs
courants et lorsqu'elles s'échappent de leur source. Quand le soleil et
la lune brillent de tout leur éclat, leurs reflets les font scintiller
dans leurs profondes cavités.

L'eau courante est un élément de telle nature, que si on ne la dirige
pas vers les fossés ou les réservoirs [dans lesquels on veut la
conduire], elle ne s'y écoule pas. Il en est de même de la volonté de
l'homme supérieur appliquée à la pratique de la droite raison: s'il ne
lui donne pas son complet développement, il n'arrivera pas au suprême
degré de sainteté.

25. MENG-TSEU dit: Celui qui, se levant au chant du coq, pratique la
vertu avec la plus grande diligence, est un disciple de _Chun._

Celui qui, se levant au chant du coq, s'occupe du gain avec la plus
grande diligence, est un disciple du voleur _Tché._

Si vous voulez connaître la différence qu'il y a entre l'empereur
_Chun_ et le voleur _Tché_, elle n'est pas ailleurs que dans
l'intervalle qui sépare le gain de la vertu.

26. MENG-TSEU dit: _Yang-tseu_ fait son unique étude de l'intérêt
personnel, de l'amour de soi. Devrait-il arracher un cheveu de sa tête
pour procurer quelque avantage public à l'empire, il ne l'arracherait
pas.

_Me-tseu_ aime tout le monde; si en abaissant sa tête jusqu'à ses
talons il pouvait procurer quelque avantage public à l'empire, il le
ferait.

_Tseu-mo_ tenait le milieu. Tenir le milieu, c'est approcher beaucoup
de la droite raison. Mais tenir le milieu sans avoir de point fixe [tel
que la tige d'une balance], c'est comme si l'on ne tenait qu'un côté.

Ce qui fait que l'on déteste ceux qui ne tiennent qu'un côté, ou qui
suivent une voie extrême, c'est qu'ils blessent la droite raison; et
que pendant qu'ils s'occupent d'une chose, ils en négligent ou en
perdent cent.

27. MENG-TSEU dit: Celui qui a faim trouve tout mets agréable; celui
qui a soif trouve toute boisson agréable: alors l'un et l'autre n'ont
pas le sens du goût dans son état normal, parce que la faim et la soif
le dénaturent. N'y aurait-il que la bouche et le ventre qui fussent
sujets aux funestes influences de la faim et de la soif? Le cœur de
l'homme a aussi tous ces inconvénients.

Si les hommes pouvaient se soustraire aux funestes influences de
la faim et de la soif, et ne pas dénaturer leur cœur, alors ils ne
s'affligeraient pas de ne pouvoir atteindre à la vertu des hommes
supérieurs à eux par leur sainteté et leur sagesse.

28. MENG-TSEU dit: _Lieou-hia-hoeï_ n'aurait pas échangé son sort
contre celui des trois premiers grands dignitaires de l'empire[22].

29. MENG-TSEU dit: Celui qui s'applique à faire une chose est comme
celui qui creuse un puits. Si, après avoir creusé un puits jusqu'à
soixante et douze pieds, on ne va pas jusqu'à la source, on est dans le
même cas que si on l'avait abandonné.

30. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ furent doués d'une nature parfaite;
_Thang_ et _Wou_ s'incorporèrent ou perfectionnèrent la leur par leurs
propres efforts; les cinq princes chefs des grands vassaux n'en eurent
qu'une fausse apparence.

Ayant eu longtemps cette fausse apparence d'une nature accomplie, et
n'ayant fait aucun retour vers la droiture, comment auraient-ils su
qu'ils ne la possédaient pas?

31. _Koung-sun-tcheou_ dit: _Y-yin_ disait: «Moi je n'ai pas l'habitude
de visiter souvent ceux qui ne sont pas dociles [aux préceptes de
la raison].» Il relégua _Thaï-kia_ dans le palais où était élevé le
tombeau de son père, et le peuple en fut très-satisfait. _Thaï-kia_
s'étant corrigé, il le fit revenir à la cour, et le peuple en éprouva
une grande joie.

Lorsqu'un sage est ministre de quelque prince, si ce prince n'est pas
sage [ou n'est pas docile aux conseils de la raison][23], peut-il, à
l'exemple de _Y-yin_, le reléguer loin du siége du gouvernement?

MENG-TSEU dit: S'il a les intentions de _Y-yin_ [c'est-à-dire son
amour du bien public][24], il le peut; s'il n'a pas les intentions de
_Y-yin_, c'est un usurpateur.

32. _Koung-sun-tcheou_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[25]:

        «Que personne ne mange inutilement[26].»

L'homme supérieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme supérieur habite un royaume, si le
prince l'emploie dans ses conseils, alors l'État est tranquille,
le trésor public est rempli, le gouvernement est honoré et couvert
de gloire. Si les fils et les frères cadets du royaume suivent les
exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers
leurs parents, pleins de déférence pour leurs aînés, de droiture et de
sincérité envers tout le monde. Ce n'est pas là _manger inutilement_
[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de
plus grand et de plus digne?

33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A
quoi sert le lettré?

MENG-TSEU dit: Il élève ses pensées.

_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _élever ses pensées?_

MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanité, de
l'équité et de la justice; et voilà tout. Tuer un innocent, ce n'est
pas de l'humanité; prendre ce qui n'est pas à soi, ce n'est pas de
l'équité. Quel est le séjour permanent de l'âme? c'est l'humanité.
Quelle est sa voie? l'équité. S'il habite l'humanité, s'il marche
dans l'équité, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'État] sont
remplis.

34. MENG-TSEU dit: Si sans équité vous eussiez donné le royaume de
_Thsi_ à _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accepté. Tous les hommes
eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_],
c'est de l'équité, comme celle de refuser une écuelle de riz cuit ou de
bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier
les devoirs qui existent entre les pères et mères et les enfants, entre
le prince et les sujets, entre les supérieurs et les inférieurs[27].
Est-il permis de croire un homme grand et consommé dans la vertu,
lorsque sa vertu n'est que médiocre?

35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_
était empereur, _Kao-yao_ avait été président du ministère de la
justice, et que _Kou-seou_ [père de _Chun_] eût tué un homme, alors
qu'aurait fait _Kao-yao?_

MENG-TSEU répondit: Il aurait fait observer la loi; et voilà tout.

_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il
pas empêché?

MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empêcher? Il avait reçu
cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire exécuter].

_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il
conduit?

MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regardé l'abandon de l'empire comme
l'abandon de sandales usées par la marche; et, prenant secrètement son
père sur ses épaules[29], il serait allé se réfugier sur une plage
déserte de la mer, en oubliant, le cœur satisfait, jusqu'à la fin de sa
vie, son empire et sa puissance.

36. MENG-TSEU étant passé de la ville de _Fan_ dans la capitale du
royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il
s'écria en soupirant: Comme le séjour de la cour change l'aspect d'un
homme, et comme un régime opulent change sa corpulence! Que le séjour
dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas
également enfants des hommes?

MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les
habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux
des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je
viens de le voir], il faut que ce soit le séjour à la cour qui l'ait
ainsi changé: quelle influence doit donc avoir le séjour de celui qui
habite dans la vaste demeure de l'empire!

Le prince de _Lou_ étant passé dans le royaume de _Soung_, il arriva
à la porte de la ville de _Tieï-tche_, qu'il ordonna à haute voix
d'ouvrir. Les gardiens dirent: «Cet homme n'est pas notre prince;
comment sa voix ressemble-t-elle à celle de notre prince?» Il n'y a pas
d'autre cause à cette ressemblance, sinon que le séjour de l'un et de
l'autre prince se ressemblait[30].

37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de
l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il
a de l'affection pour lui sans lui témoigner le respect qu'il mérite,
il l'entretient comme ses propres troupeaux.

Des sentiments de vénération et de respect doivent être témoignés [au
sage par le prince] avant de lui offrir des présents.

Si les sentiments de vénération et de respect que le prince lui
témoigne n'ont point de réalité, le sage ne peut être retenu près de
lui par de vaines démonstrations.

38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les
sens[32] constituent les facultés de notre nature que nous avons reçues
du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent à
la perfection] qui puissent donner à ces facultés de notre nature leur
complet développement.

39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abréger son temps de deuil.
_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore préférable de porter le
deuil pendant une année que de s'en abstenir complètement?

MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez à quelqu'un qui tordrait le
bras de son frère aîné: «Pas si vite, pas si vite!» Enseignez-lui la
piété filiale, la déférence fraternelle, et bornez-vous à cela.

Le fils du roi étant venu à perdre sa mère, son précepteur sollicita
pour lui [de son père] la permission de porter le deuil pendant
quelques mois.

_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement?

MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait désiré porter le deuil pendant les
trois années prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation
de son père. Quand même il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un
jour, c'était encore préférable pour lui à s'abstenir complètement de
le porter.

40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme supérieur sont au
nombre de cinq.

Il est des hommes qu'il convertit au bien de la même manière que la
pluie qui tombe en temps convenable fait croître les fruits de la terre.

Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il développe
les facultés naturelles et les lumières.

Il en est qu'il éclaire par les réponses qu'il fait à leurs questions.

Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mêmes au bien et se rendent
meilleurs [entraînés qu'ils sont par son exemple].

Voilà les cinq manières dont l'homme supérieur instruit les hommes.

41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et
sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'éloges! La difficulté
de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme
qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne
rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre
puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux
efforts pour en approcher?

MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb
et son cordeau à cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer,
ne changeait pas la manière de tendre son arc à cause d'un archer sans
adresse.

L'homme supérieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes
de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme
un trait de flèche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les
choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent
le suivent.

42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire règnent les principes de la
raison, le sage accommode sa personne à ces principes; si dans un
empire ne règnent pas les principes de la raison [s'il est dans le
trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la
raison au salut de sa personne.

Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomodé les
principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux
passions des hommes!

43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos
leçons, il paraissait être du nombre de ceux que l'on traite avec
urbanité: cependant vous n'avez pas répondu à une question qu'il vous a
faite: pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs
honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs
talents interrogent; ceux qui se fient sur leur âge plus avancé
interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir
rendus à l'État interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes
relations d'amitié avec des personnes en charge interrogent: tous
ceux-là sont des gens auxquels je ne réponds pas. _Theng-keng_ se
trouvait dans deux de ces cas[37].

44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas
s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reçoit
avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse,
il n'y aura personne qu'il ne reçoive froidement; ceux qui s'avancent
trop précipitamment reculeront encore plus vite.

45. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur ou le sage aime tous les êtres qui
vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanité qu'il
a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses père et mère. Il
aime ses père et mère de l'amour filial, et il a pour les hommes des
sentiments d'humanité; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
et il aime tous les êtres qui vivent.

46. MENG-TSEU dit: L'homme pénétrant et sage n'ignore rien; il applique
toutes les forces de son intelligence à apprendre les choses qu'il lui
importe de savoir. Quant à l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime;
il s'applique de toutes ses forces à aimer ce qui mérite d'être aimé.

_Yao_ et _Chun_ étaient sages et pénétrants; toutefois leur pénétration
ne s'étendait pas à tous les objets. Ils appliquaient les forces de
leur intelligence à ce qu'il y avait de plus important [et négligeaient
le reste]. _Yao_ et _Chun_ étaient pleins d'humanité, mais cette
humanité n'allait pas jusqu'à aimer également tous les hommes; ils
s'appliquaient principalement à aimer les sages d'un amour filial.

Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents
pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de
trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodérément, boivent
abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le précepte des
rites: _Ne déchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle
ignorer à quoi il est le plus important de s'appliquer.


[1] «Le _cœur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est
la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la
raison dans la foule des êtres, et influe sur toutes les actions. La
_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractérise le
_cœur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source
d'où la _raison_ procède.»

[2] «Comme l'humanité, l'équité, etc.» (_Glose._)

[3] «Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.»
(_Glose._)

[4] «C'est-à-dire dans notre nature.» (_Glose._)

[5] «Ils oubliaient la dignité et le rang des rois dont ils faisaient
peu de cas.» (_Glose._)

[6] «Par les hommes de l'antiquité, il indique les lettrés du temps des
trois (premières) dynasties.» (_Glose._)

[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la différence
qu'il avait trouvée entre le régime des princes chefs de vassaux, et le
régime des rois souverains.

[8] «Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procèdent d'aucune
source, si ce n'est du ciel.» (_Commentaire._)

[9] _Commentaire._

[10] «Ce que la raison ne prescrit pas.» (_Glose._)

[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.)

[12] «Ce sont les hommes d'élite sans emplois publics qui donnent à
la raison céleste, qui est en nous, tous les développements qu'elle
comporte: on les nomme _le peuple du ciel_.» (TCHOU-HI.)

[14] _Commentaire._

[15] Voyez liv. II, chap. I, §13.

[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire.

[17] _Glose._

[18] _Glose._

[19] _Glose._

[20] «Le matin et le soir.» (_Glose._)

[21] La plus élevée de l'empire.

[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Thaï-sse, Thaï-fou_ et _Thai-po_.
(_Glose._)

[23] _Glose._

[24] _Glose._

[25] Ode _Fa-chen_, section _Kouë-foung._

[26] «Que personne, sans les avoir mérités, ne reçoive des traitements
du prince.» (_Glose._)

On pourrait traduire cette pensée ancienne par cette formule moderne,
_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est équivalente.

[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement à la vertu de l'équité,
et il négligeait les autres; il quitta sa mère et son frère ainé,
refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et
encourut ainsi plusieurs reproches.

[28] _Glose._

[29] Comme Énée s'enfuit de Troie en portant son père Ànchise sur ses
épaules.

[30] C'est-à-dire que rien ne ressemble tant à un prince régnant
qu'un autre prince régnant, parce que l'un et l'autre ont les mêmes
habitudes, le même entourage, et le même genre de vie.

[31] «Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres
de cette espèce.» (_Glose._)

[32] «Tels que la vue, l'ouïe, etc.» (_Glose._)

[33] _Thian-sing_, COELI NATURA.

[34] _Glose._

[35] _Glose._

[36] Frère cadet du roi de _Theng._

[37] «Il était vain de sa dignité (de frère de prince), et il était
également vain de sa prétendue sagesse.» (_Glose._)

[38] «Il indique les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres.»
(_Glose._)



CHAPITRE VIII,

COMPOSÉ DE 38 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: O que _Hoeï-wang_ de _Liang_[1] est inhumain! L'homme
[ou le prince] humain arrive par ceux qu'il aime à aimer ceux qu'il
n'aimait pas. Le prince inhumain au contraire arrive par ceux qu'il
n'aime pas à ne pas aimer ceux qu'il aimait.

_Koung-sun-tcheou_ dit: Qu'entendez-vous par là?

MENG-TSEU dit: _Hoeï-wang_ de _Liang_ ayant voulu livrer une bataille
pour cause d'agrandissement de territoire, fut battu complètement,
et laissa les cadavres de ses soldats pourrir sur le champ du combat
sans leur faire donner la sépulture. Il aurait bien voulu recommencer
de nouveau, mais il craignit de ne pouvoir vaincre lui-même. C'est
pourquoi il poussa son fils, qu'il aimait, à sa perte fatale[2] en
l'excitant à le venger. C'est ce que j'appelle _arriver par ceux que
l'on n'aime pas à ne pas aimer ceux que l'on aimait._

2. MENG-TSEU dit: Dans le livre intitulé _le Printemps et
l'Automne_[3], on ne trouve aucune guerre juste et équitable. Il en est
cependant qui ont une apparence de droit et de justice; mais on ne doit
pas moins les considérer comme injustes.

Les actes de redressement[4] sont des actes par lesquels un supérieur
déclare la guerre à ses inférieurs pour redresser leurs torts. Les
royaumes qui sont égaux entre eux ne se redressent point ainsi
mutuellement.

3. MENG-TSEU dit: Si l'on ajoute une foi entière, absolue, aux livres
[historiques], alors on n'est pas dans une condition aussi avantageuse
que si l'on manquait de ces livres.

Moi, dans le chapitre du _Chou-king_ intitulé _Wou-tching_[5], je ne
prends que deux ou trois articles, et rien de plus.

L'homme humain n'a point d'ennemi dans l'empire[6].

Comment donc, lorsqu'un homme souverainement humain [comme _Wou-wang_]
en attaque un souverainement inhumain [comme _Cheou-sin_], y aurait-il
un si grand carnage que les boucliers de bois flotteraient dans le
sang[7]?

4. MENG-TSEU dit: S'il y a un homme qui dise: «Je sais parfaitement
ordonner et diriger une armée; je sais parfaitement livrer une
bataille:» cet homme est un grand coupable.

Si le prince qui gouverne un royaume aime l'humanité, il n'aura aucun
ennemi dans l'empire.

Lorsque _Tching-thang_ rappelait à leurs devoirs les habitants des
régions méridionales, les barbares des régions septentrionales se
plaignaient [d'être négligés par lui]; lorsqu'il rappelait à leurs
devoirs les habitants des régions orientales, les barbares des régions
occidentales se plaignaient en disant: _Pourquoi nous réserve-t-il pour
les derniers?_

Lorsque _Wou-wang_ attaqua la dynastie de _Yin_, il n'avait que trois
cents chars de guerre et trois mille vaillants soldats.

_Wou-wang_ [en s'adressant aux populations] leur dit: «Ne craignez
rien, je vous apporte la paix et la tranquillité; je ne suis pas
l'ennemi des cent familles [du peuple chinois].» Et aussitôt les
populations prosternèrent leurs fronts vers la terre, comme des
troupeaux de bœufs labourent le sol de leurs cornes.

Le terme (_tching_) par lequel on désigne l'action de _redresser_ ou
_rappeler à leur devoir_ par les armes ceux qui s'en sont écartés,
signifie _rendre droits, corriger_ (_tching_). Quand chacun désire se
_redresser_ ou _se corriger soi-même_, pourquoi recourir à la force des
armes afin d'arriver au même résultat?

5. MENG-TSEU dit: Le charpentier et le charron peuvent donner à un
homme leur règle et leur équerre, mais ils ne peuvent pas le rendre
immédiatement habile, dans leur art.

6. MENG-TSEU dit: _Chun_ se nourrissait de fruits secs et d'herbes des
champs, comme si toute sa vie il eût dû conserver ce régime. Lorsqu'il
fut fait empereur[8], les riches habits brodés qu'il portait, la
guitare dont il jouait habituellement, les deux jeunes filles qu'il
avait comme épouses à ses côtés, ne l'affectaient pas plus que s'il les
avait possédées dès son enfance.

7. MENG-TSEU dit: Je sais enfin maintenant que de tuer les proches
parents d'un homme est un des crimes les plus graves [par ses
conséquences].

En effet, si un homme tue le père d'un autre homme, celui-ci tuera
aussi le père du premier. Si un homme tue le frère aîné d'un autre
homme, celui-ci tuera aussi le frère aîné du premier. Les choses étant
ainsi, ce crime diffère bien peu de celui de tuer ses parents de sa
propre main.

8. MENG-TSEU dit: Les anciens qui construisirent des portes aux
passages des confins du royaume avaient pour but d'empêcher des actes
de cruauté et de dévastation; ceux de nos jours qui font construire
ces portes de passages ont pour but d'exercer des actes de cruauté et
d'oppression[9].

9. MENG-TSEU dit: Si vous ne suivez pas vous-même la voie droite[10],
elle ne sera pas suivie par votre femme et vos enfants. Si vous donnez
des ordres qui ne soient pas conformes à la voie droite[11], ils ne
doivent pas être exécutés par votre femme et vos enfants.

10. MENG-TSEU dit: Ceux qui sont approvisionnés de toutes sortes de
biens ne peuvent mourir de faim dans les années calamiteuses; ceux qui
sont approvisionnés de toutes sortes de vertus ne seront pas troublés
par une génération corrompue.

11. MENG-TSEU dit: Les hommes qui aiment la bonne renommée peuvent
céder pour elle un royaume de mille quadriges. Si un homme n'a pas ce
caractère, son visage témoignera de sa joie ou de ses regrets pour une
écuelle de riz et de bouillon.

12. MENG-TSEU dit: Si on ne confie pas [les affaires et
l'administration du royaume] à des hommes humains et sages, alors le
royaume sera comme s'il reposait sur le vide.

Si on n'observe pas les règles et les préceptes de l'urbanité et de
l'équité, alors les supérieurs et les inférieurs sont dans le trouble
et la confusion.

Si on n'apporte pas un grand soin aux affaires les plus
importantes[12], alors les revenus ne pourront suffire à la
consommation.

13. MENG-TSEU dit: Il a pu arriver qu'un homme inhumain obtînt un
royaume; mais il n'est encore jamais arrivé qu'un homme inhumain
conquît l'empire.

14. MENG-TSEU dit: Le peuple est ce qu'il y a de plus noble dans
le monde[13]; les esprits de la terre et les fruits de la terre ne
viennent qu'après; le prince est de la moindre importance[14].

C'est pourquoi, si quelqu'un se concilie l'amour et l'affection du
peuple des collines [ou des campagnes][15], il deviendra fils du
Ciel [ou empereur]; s'il arrive à être fils du Ciel, ou empereur, il
aura pour lui les différents princes régnants; s'il a pour lui les
différents princes régnants, il aura pour lui les grands fonctionnaires
publics.

Si les différents princes régnants [par la tyrannie qu'ils exercent sur
le peuple] mettent en péril les autels des esprits de la terre et des
fruits de la terre, alors le fils du Ciel les dépouille de leur dignité
et les remplace par de sages princes.

Les victimes opimes étant prêtes, les fruits de la terre étant disposés
dans les vases préparés, et le tout étant pur, les sacrifices sont
offerts selon les saisons. Si cependant la terre est desséchée par la
chaleur de l'air, ou si elle est inondée par l'eau des pluies, alors le
fils du Ciel détruit les autels des esprits pour en élever d'autres en
d'autres lieux.

15. MENG-TSEU dit: Les saints hommes sont les instituteurs de cent
générations. _Pe-i_ et _Lieou-hia-hoeï_ sont de ce nombre. C'est
pourquoi ceux qui ont entendu parler des grandes vertus de _Pe-i_
sont devenus modérés dans leurs désirs, de grossiers et avides
qu'ils étaient, et les hommes sans courage ont senti s'affermir
leur intelligence; ceux qui ont entendu parler des grandes vertus
de _Lieou-hia-hoeï_ sont devenus les hommes les plus doux et les
plus humains, de cruels qu'ils étaient; et les hommes d'un esprit
étroit sont devenus généreux et magnanimes. Il faudrait remonter cent
générations pour arriver à l'époque de ces grands, hommes, et, après
cent générations de plus écoulées, il n'est personne qui, en entendant
le récit de leurs vertus, ne sente son âme émue et disposée à les
imiter. S'il n'existait jamais de saints hommes, en serait-il de même?
Et combien doivent être plus excités au bien ceux qui les ont approchés
de près et ont pu recueillir leurs paroles!

16. MENG-TSEU dit: Cette humanité dont j'ai si souvent parlé, c'est
l'homme [c'est la raison qui constitue son être][16]; si l'on réunit
ces deux termes ensemble [l'humanité et l'homme][17], c'est la voie[18].

17. MENG-TSEU dit: KHOUNG-TSEU, en s'éloignant du royaume de _Lou_,
disait: «Je m'éloigne lentement.» C'est la _voie_ pour s'éloigner du
royaume de son père et de sa mère. En s'éloignant de _Thsi_, il prit
dans sa main du riz macéré dans l'eau, et il se mit en route. C'est la
_voie_ pour s'éloigner d'un royaume étranger.

18. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur [KHOUNG-TSEU] souffrit les
privations du besoin[19] dans les royaumes de _Tchin_ et de _Thsaï_,
parce qu'il ne trouva aucune sympathie ni chez les princes ni chez
leurs ministres.

19. _Me-ki_ dit: Moi _Ki_, je fais excessivement peu de cas des
murmures et de l'improbation des hommes.

MENG-TSEU dit: Ils ne blessent aucunement. Les hommes distingués par
leurs vertus, leurs talents et leurs lumières, sont encore bien plus
exposés aux clameurs de la multitude. Le _Livre des Vers_[20] dit:

        «J'éprouve dans mon cœur une profonde tristesse;

        Je suis en haine près de cette foule dépravée.»

Voilà ce que fut KHOUNG-TSEU.

        «Il ne put fuir la jalousie et la haine des hommes,

        Qui cependant n'ôtèrent rien à sa renommée[21].»

Voilà ce que fut _Wen-wang!_

20. MENG-TSEU dit: Les sages [de l'antiquité] éclairaient les autres
hommes de leurs lumières; ceux de nos jours les éclairent de leurs
ténèbres!

21. MENG-TSEU, s'adressant à _Kao-tseu_, lui dit: Si les sentiers des
montagnes sont fréquentés par les hommes, si on y passe souvent et sans
interruption, ils deviennent viables; mais si, dans un court intervalle
de temps, ils ne sont pas fréquentés, alors les herbes et les plantes
y croissent et les obstruent; aujourd'hui ces herbes et ces plantes
obstruent votre cœur.

22. _Kao-tseu_ dit: La musique de _Yu_ surpasse la musique de
_Wen-wang._

MENG-TSEU dit: Pourquoi dites-vous cela?

_Kao-tseu_ dit: Parce que les anneaux des clochettes [des instruments
de musique de _Yn_] sont usés.

MENG-TSEU dit: Cela suffit-il [pour porter un tel jugement]? Les
ornières des portes des villes ont-elles été creusées par le passage
d'un seul quadrige?

23. Pendant que le royaume de _Thsi_ éprouvait une famine, _Tchin-tsin_
dit: Tous les habitants du royaume espèrent que vous, maître, vous
ferez ouvrir une seconde fois les greniers publics de la ville de
_Thang._ Peut-être ne pouvez-vous pas faire de nouveau [cette demande
au prince]?

MENG-TSEU dit: Si je faisais de nouveau cette demande, je serais un
autre _Foung-fou_. Ce _Foung-fou_ était un homme de _Tçin_ très-habile
dans l'art de prendre des tigres avec les mains. Ayant fini par devenir
un sage lettré, il se rendit un jour dans les champs situés hors de la
ville au moment où une multitude d'hommes était à la poursuite d'un
tigre. Le tigre s'était retranché dans le défilé d'une montagne, où
personne n'osait aller le poursuivre. Aussitôt que la foule aperçut
de loin _Foung-fou_, elle courut au devant de lui, et _Foung-fou_,
étendant les bras, s'élança de son char. Toute la foule fut ravie de
joie. Mais les sages lettrés qui se trouvèrent présents se moquèrent de
lui[22].

MENG-TSEU dit: La bouche est destinée à goûter les saveurs; les yeux
sont destinés à contempler les couleurs et les formes des objets; les
oreilles sont destinées à entendre les sons; les narines sont destinées
à respirer les odeurs; les quatre membres [les pieds et les mains] sont
destinés à se reposer de leurs fatigues. C'est ce qui constitue la
nature de l'homme en même temps que sa destination. L'homme supérieur
n'appelle pas cela sa _nature._

L'humanité[23] est relative aux pères et aux enfants; l'équité[24]
est relative au prince et aux sujets; l'urbanité[25] est relative aux
hôtes et aux maîtres de maison; la prudence[26] est relative aux sages;
le saint homme appartient à la voie du ciel [qui comprend toutes les
vertus précédentes]. C'est l'accomplissement de ces vertus, de ces
différentes destinations, qui constitue le mandat du ciel en même temps
que notre nature. L'homme supérieur ne l'appelle pas _mandat_ du ciel.

25. _Hao-seng_, dont le petit nom était _Pou-haï_, fit une question en
ces termes: Quel homme est-ce que _Lo-tching-tseu_?

MENG-TSEU dit: C'est un homme simple et bon, c'est un homme sincère et
fidèle.

--Qu'entendez-vous par être simple et bon? qu'entendez-vous par être
sincère et fidèle?

--Celui qui est digne d'envie, je l'appelle bon. Celui qui possède
réellement en lui la bonté, je l'appelle sincère.

Celui qui ne cesse d'accumuler en lui les qualités et les vertus
précédentes est appelé excellent.

Celui qui a des trésors de vertus joint encore de l'éclat et de la
splendeur est appelé grand.

Celui qui est grand, et qui efface complétement les signes extérieurs
ou les vestiges de sa grandeur, est appelé saint.

Celui qui est saint, et qui en même temps ne peut être connu par les
organes des sens, est appelé esprit.

_Lo-tching-tseu_ est arrivé au milieu des deux premiers degrés [de
cette échelle de sainteté][27]; il est encore au-dessous des quatre
degrés plus élevés.

26. MENG-TSEU dit: Ceux qui se séparent du [sectaire] _Mé_ se réfugient
nécessairement près du [sectaire] _Yang_[28]; ceux qui se séparent
de _Yang_ se réfugient nécessairement près des _Jou_[29] ou lettrés.
Ceux qui se réfugient ainsi près des lettrés doivent être accueillis
favorablement; et voilà tout.

Ceux d'entre les lettrés qui disputent aujourd'hui avec _Yang_ et _Mé_
se conduisent comme si, se mettant à la poursuite d'un petit pourceau
échappé, ils l'étranglaient après qu'il serait rentré à son étable.

27. MENG-TSEU dit: Il y a un tribut consistant en toile de chanvre et
en soie dévidée; il y a un tribut de riz, et un autre tribut qui se
paye en corvées. L'homme supérieur [ou le prince qui aime son peuple]
n'exige que le dernier de ces tributs, et diffère les deux premiers.
S'il exige ensemble les deux premiers, alors le peuple est consumé de
besoins; s'il exige les trois genres de tributs en même temps, alors le
père et le fils sont obligés de se séparer [pour vivre].

28. MENG-TSEU dit: Il y a trois choses précieuses pour les princes
régnants de différents ordres: le territoire[30], les populations[31],
et une bonne administration[32]. Ceux qui regardent les perles et les
pierreries comme des choses précieuses seront certainement atteints de
grandes calamités.

29. _Y-tching_, dont le petit nom était _Kouo_, occupait une
magistrature dans le royaume de _Thsi._

MENG-TSEU dit: _Y-tching-kouo_ mourra.

_Y-tching-kouo_ ayant été tué, les disciples du Philosophe lui dirent:
Maître, comment saviez-vous que cet homme serait tué?

MENG-TSEU dit: C'était un homme de peu de vertu; il n'avait jamais
entendu enseigner les doctrines de l'homme supérieur; alors il
était bien à présumer que [par ses actes contraires à la raison] il
s'exposerait à une mort certaine.

30. MENG-TSEU[33], se rendant à _Theng_, s'arrêta dans le palais
supérieur. Un soulier, que l'on était en train de confectionner, avait
été posé sur le devant de la croisée. Le gardien de l'hôtellerie le
chercha, et ne le trouva plus.

Quelqu'un interrogeant MENG-TSEU, lui dit: Est-ce donc ainsi que vos
disciples cachent ce qui ne leur appartient pas?

MENG-TSEU répondit: Pensez-vous que nous sommes venus ici pour
soustraire un soulier?

Point du tout. Maître, d'après l'ordre d'enseignement que vous avez
institué, vous ne recherchez point les fautes passées, et ceux qui
viennent à vous [pour s'instruire] vous ne les repoussez pas. S'ils
sont venus à vous avec un cœur sincère, vous les recevez aussitôt au
nombre de vos disciples, sans autre information.

31. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont le sentiment de la
commisération. Étendre ce sentiment à tous leurs sujets de peine et de
souffrance, c'est de l'humanité. Tous les hommes ont le sentiment de ce
qui ne doit pas être fait. Étendre ce sentiment à tout ce qu'ils font,
c'est de l'équité.

Que tous les hommes puissent réaliser par des actes ce sentiment qui
nous porte à désirer de ne pas nuire aux autres hommes, et ils ne
pourront suffire à tout ce que l'humanité réclame d'eux. Que tous les
hommes puissent réaliser dans leurs actions ce sentiment que nous avons
de ne pas percer les murs des voisins [pour les voler], et ils ne
pourront suffire à tout ce que l'équité réclame d'eux.

Que tous les hommes puissent constamment et sincèrement ne jamais
accepter les appellations singulières de la seconde personne,
_tu, toi_[34] et, partout où ils iront, ils parleront selon l'équité.

Si le lettré, lorsque son temps de parler n'est pas encore venu, parle,
il surprend la pensée des autres par ses paroles; si, son temps de
parler étant venu, il ne parle pas, il surprend la pensée des autres
par son silence. Ces deux sortes d'action sont de la même espèce que
celle de percer le mur de son voisin.

32. MENG-TSEU dit: Les paroles dont la simplicité est à la portée
de tout le monde et dont le sens est profond, sont les meilleures.
L'observation constante des vertus principales, qui sont comme le
résumé de toutes les autres, et la pratique des actes nombreux qui en
découlent, est la meilleure règle de conduite.

Les paroles de l'homme supérieur ne descendent pas plus bas que sa
ceinture [s'appliquent toujours aux objets qui sont devant ses yeux],
et ses principes sont également à la portée de tous.

Telle est la conduite constante de l'homme supérieur: il ne cesse
d'améliorer sa personne, et l'empire jouit des bienfaits de la paix.

Le grand défaut des hommes est d'abandonner leurs propres champs pour
ôter l'ivraie de ceux des autres. Ce qu'ils demandent des autres [de
ceux qui les gouvernent][35] est important, difficile, et ce qu'ils
entreprennent eux-mêmes est léger, facile.

33. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ reçurent du ciel une nature
accomplie; _Thang_ et _Wou_ rendirent la leur accomplie par leurs
propres efforts.

Si tous les mouvements de l'attitude et de la démarche sont conformes
aux rites, on a atteint le comble de la vertu parfaite. Quand on gémit
sur les morts, ce n'est pas à cause des vivants que l'on éprouve de
la douleur. On ne doit pas se départir d'une vertu inébranlable,
inflexible, pour obtenir des émoluments du prince. Les paroles et les
discours du sage doivent toujours être conformes à la vérité, sans
avoir pour but de rendre ses actions droites et justes.

L'homme supérieur en pratiquant la loi [qui est l'expression de la
raison céleste][36] attend [avec indifférence] l'accomplissement du
destin; et voilà tout.

34. MENG-TSEU dit: S'il vous arrive de vous entretenir avec nos hommes
d'État[37], méprisez-les intérieurement.

Gardez-vous d'estimer leur somptueuse magnificence.

Ils possèdent des palais hauts de quelques toises, et dont les saillies
des poutres ont quelques pieds de longueur; si j'obtenais leur dignité,
et que j'eusse des vœux à réaliser, je ne me construirais pas un
palais. Les mets qu'ils se font servir à leurs festins occupent un
espace de plus de dix pieds; quelques centaines de femmes les assistent
dans leurs débauches; moi, si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse
des vœux à remplir, je ne me livrerais pas comme eux à la bonne chère
et à la débauche. Ils se livrent à tous les plaisirs et aux voluptés de
la vie, et se plongent dans l'ivresse; ils vont à la chasse entraînés
par des coursiers rapides; des milliers de chars les suivent[38]; moi,
si j'obtenais leur dignité, et que j'eusse des vœux à réaliser, ce ne
seraient pas ceux-là. Tout ce qu'ils ont en eux sont des choses que je
ne voudrais pas posséder; tout ce que j'ai en moi appartient à la saine
doctrine des anciens: pourquoi donc les craindrais-je?

35. MENG-TSEU dit: Pour entretenir dans notre cœur le sentiment
de l'humanité et de l'équité, rien n'est meilleur que de diminuer
les désirs. Il est bien peu d'hommes qui, ayant peu de désirs, ne
conservent pas toutes les vertus de leur cœur; et il en est aussi bien
peu qui, ayant beaucoup de désirs, conservent ces vertus.

36. _Thseng-tsi_ aimait beaucoup à manger le fruit du jujubier, mais
_Thsêng-tseu_ ne pouvait pas supporter d'en manger.

_Koung-sun-tcheou_ fit cette question: Quel est le meilleur d'un plat
de hachis ou de jujubes?

MENG-TSEU dit: C'est un plat de hachis.

_Koung-sun-tcheou_ dit: S'il en est ainsi, alors pourquoi
_Thsêng-tseu_, en mangeant du hachis, ne mangeait-il pas aussi des
jujubes?

--Le hachis est un plat commun [dont tout le monde mange]; les jujubes
sont un plat particulier [dont peu de personnes mangent]. Nous ne
proférons pas le petit nom de nos parents, nous prononçons leur nom de
famille, parce que le nom de famille est commun et que le petit nom est
particulier.

37. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Lorsque KHOUNG-TSEU
se trouvait dans le royaume de _Tchin_ [pressé par le besoin], il
disait: «Pourquoi ne retourné-je pas dans mon pays? Les disciples
que j'ai laissés dans mon village sont très-intelligents, ils ont de
hautes conceptions, et ils les exécutent sommairement; ils n'oublient
pas le commencement et la fin de leurs grandes entreprises.» Pourquoi
KHOUNG-TSEU, se trouvant dans le royaume de _Tchin_, pensait-il à ses
disciples, doués d'une grande intelligence et de hautes pensées, du
royaume de _Lou?_

MENG-TSEU dit: Comme KHOUNG-TSEU ne trouvait pas dans le royaume
de _Tchin_ des hommes tenant le milieu de la droite voie, pour
s'entretenir avec eux, il dut reporter sa pensée vers des hommes de la
même classe qui avaient l'âme élevée et qui se proposaient la pratique
du bien. Ceux qui ont l'âme élevée forment de grandes conceptions; ceux
qui se proposent la pratique du bien s'abstiennent de commettre le mal.
KHOUNG-TSEU ne désirait-il pas des hommes qui tinssent le milieu de la
droite voie? Comme il ne pouvait pas en trouver, c'est pour cela qu'il
pensait à ceux qui le suivent immédiatement.

Oserais-je vous demander [continua _Wen-tchang_] quels sont les hommes
que l'on peut appeler _hommes à grandes conceptions?_

MENG-TSEU dit: Ce sont des hommes comme _Khin-tchang, Tsheng-si_ et
_Mou-phi_; ce sont ceux-là que KHOUNG-TSEU appelait _hommes à grandes
conceptions._

--Pourquoi les appelait-il hommes à grandes conceptions?

Ceux qui ne rêvent que de grandes choses, qui ne parlent que de grandes
choses, ont toujours à la bouche ces grands mots: _Les hommes de
l'antiquité! les hommes de l'antiquité!_ Mais si vous comparez leurs
paroles avec leurs actions, vous trouverez que les actions ne répondent
pas aux paroles.

Comme KHOUNG-TSEU ne pouvait trouver des hommes à conceptions élevées,
il désirait du moins rencontrer des hommes intelligents qui évitassent
de commettre des actes dont ils auraient eu à rougir, et de pouvoir
s'entretenir avec eux. Ces hommes sont ceux qui s'attachent fermement
à la pratique du bien et à la fuite du mal; ce sont aussi ceux qui
suivent immédiatement les hommes qui tiennent le milieu de la droite
voie.

KHOUNG-TSEU disait: Je ne m'indigne pas contre ceux qui, passant devant
ma porte, n'entrent pas dans ma maison; ces gens-là sont seulement les
plus honnêtes de tout le village[39]! Les plus honnêtes de tout le
village sont la peste de la vertu.

Quels sont donc les hommes [poursuivit _Wen-tchang_] que vous appelez
les plus honnêtes de tout le village?

MENG-TSEU répondit: Ce sont ceux qui disent [aux _hommes à grandes
conceptions_]: «Pourquoi êtes-vous donc toujours guindés sur les
grands projets et les grands mots de vertus? nous ne voyons point vos
actions dans vos paroles, ni vos paroles dans vos actions. A chaque
instant, vous vous écriez: _Les hommes de l'antiquité! les hommes de
l'antiquité_! (et aux hommes qui s'attachent fermement à la pratique du
bien): Pourquoi dans vos actions et dans toute votre conduite êtes-vous
d'un si difficile accès et si austères?»

Pour moi, je veux [continue MENG-TSEU] que celui qui est né dans un
siècle soit de ce siècle. Si les contemporains le regardent comme
un honnête homme, cela doit lui suffire. Ceux qui font tous leurs
efforts pour ne pas parler et agir autrement que tout le monde sont
des adulateurs de leur siècle; ce sont les plus honnêtes gens de leur
village!

_Wen-tchang_ dit: Ceux que tout leur village appelle _les plus honnêtes
gens_ sont toujours d'honnêtes gens partout où ils vont; KHOUNG-TSEU
les considérait comme la peste de la vertu; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Si vous voulez les trouver en défaut, vous ne saurez
pas où les prendre; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous
n'en viendrez pas à bout. Ils participent aux mœurs dégénérées et à la
corruption de leur siècle. Ce qui habite dans leur cœur ressemble à la
droiture et à la sincérité; ce qu'ils pratiquent ressemble à des actes
de tempérance et d'intégrité. Comme toute la population de leur village
les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et ils ne
peuvent entrer dans la voie de _Yao_ et de _Chun_. C'est pourquoi
KHOUNG-TSEU les regardait comme la peste de la vertu.

KHOUNG-TSEU disait: «Je déteste ce qui n'a que l'apparence sans la
réalité; je déteste l'ivraie, dans la crainte qu'elle ne perde les
récoltes; je déteste les hommes habiles, dans la crainte qu'ils ne
confondent l'équité; je déteste une bouche diserte, dans la crainte
qu'elle ne confonde la vérité; je déteste les sons de la musique
_tching_, dans la crainte qu'ils ne corrompent la musique; je déteste
la couleur violette, dans la crainte qu'elle ne confonde la couleur
pourpre; je déteste les plus honnêtes gens des villages, dans la
crainte qu'ils ne confondent la vertu.»

L'homme supérieur retourne à la règle de conduite immuable, et voilà
tout. Une fois que cette règle de conduite immuable aura été établie
comme elle doit l'être, alors la foule du peuple sera excitée à la
pratique de la vertu; une fois que la foule du peuple aura été excitée
à la pratique de la vertu, alors il n'y aura plus de perversité et de
fausse sagesse.

38. MENG-TSEU dit: Depuis _Yao_ et _Chun_ jusqu'à _Thang_ (ou
_Tching-thang_), il s'est écoulé cinq cents ans et plus. _Yu_ et
_Kao-yao_ apprirent la règle de conduite immuable en la voyant
pratiquer [par _Yao_ et _Chun_]; _Thang_ l'apprit par la tradition.

Depuis _Tang_ jusqu'à _Wen-wang_ il s'est écoulé cinq cents ans et
plus. _Y-yin_ et _Laï-tchou_ apprirent cette doctrine immuable en la
voyant pratiquer par _Tching-thang; Wen-wang_ l'apprit par la tradition.

Depuis _Wen-wang_ jusqu'à KHOUNG-TSEU il s'est écoulé cinq cents ans
et plus. _Thaï-koung-wang_ et _San-y-seng_ apprirent cette doctrine
immuable en la voyant pratiquer par _Wen-wang;_ KHOUNG-TSEU l'apprit
par la tradition.

Depuis KHOUNG-TSEU jusqu'à nos jours il s'est écoulé cent ans et plus.
La distance qui nous sépare de l'époque du saint homme n'est pas bien
grande; la proximité de la contrée que nous habitons avec celle
qu'habitait le saint homme est plus grande[40]; ainsi donc, parce
qu'il n'existe plus personne [qui ait appris la doctrine immuable en
la voyant pratiquer par le saint homme], il n'y aurait personne qui
l'aurait apprise et recueillie par la tradition!


[1] Ou _Hoeï_, roi de _Liang_.

[2] Conférez liv. I, chap. I, pag. 250.

[3] Le _Tchun-tsieou_ de KHOUNG-TSEU.

[4] _Tching-tche_.

[5] Voyez _Livres sacrés de l'Orient_, p. 87.

[6] Tous les hommes s'empressent de se soumettre à lui sans combattre.

[7] Ces motifs du doute historique du philosophe MENG-TSEU paraîtront
sans doute peu convaincants.

[8] _Thian-tseu_, fils du Ciel.

[9] Il fait allusion aux droits, ou impôts injustes que les différents
princes imposaient sur les voyageurs et les marchandises à ces
différents passages.

[10] «_Tchang-jan tchi-li_, la raison, les principes du devoir.»
(_Glose._)

[11] «A la raison, aux principes du devoir.» (_Glose._)

[12] D'après un commentateur chinois, cité par M. Stan. Julien, ces
affaires sont, par exemple, de constituer à chacun une propriété privée
suffisante pour le faire vivre avec sa famille, d'enseigner comment on
doit élever les animaux domestiques, d'assigner des traitements aux
uns, de distribuer des terres, d'accomplir les différents sacrifices,
d'inviter les sages â sa cour par l'envoi de présents, etc.

[13] _Min weï koueï:_ la Glose dit à ce sujet: «Le mot _koueï, noble_,
donne l'idée de ce qu'il y a de plus grave et de plus important.»

[14] Voici le texte chinois tout entier de ce paragraphe: «_Meng-tseu
youeï: min weï koueï; che, tsie, thseu tchi; kiun weï king_; mot à
mot: MENG-TSEU: _populus est prœ-omnibus-nobilis; terrœ-spiritus,
frugum-spiritus secundarii illius; Princeps est levioris-momenti_.» Il
serait difficile de trouver dans les écrits des plus hardis penseurs
modernes de pareilles propositions.

Il y a longtemps, comme on le voit, que les principes sur lesquels sera
fondé l'avenir politique du monde ont été proclamés, et dans des pays
que nous couvrons de nos orgueilleux et injustes dédains.

[15] _Commentaire._

[16] _Commentaire._

[17] _Glose._

[18] C'est la conformité de toutes ses actions aux lois de notre
nature. Conférez le _Tchoung-young_, chap. I, §1.

[19] Pendant sept jours, il manqua des nécessités de la vie.

[20] Ode _Pe-tcheou_, section _Peï-foung._

[21] _Livre des Vers_, ode _Mian_, section _Ta-ya._

[22] «Parce qu'il ne sut pas persister dans l'état qu'il avait
embrassé.» (TCHOU-HI.)

[23] _Jin_. L'_humanité_, dit la Glose, consiste principalement dans
l'_amour_; c'est pourquoi elle appartient aux pères et aux enfants.

[24] _I_. L'_équité_ consiste principalement dans le _respect_; c'est
pourquoi elle appartient au prince et aux sujets. (_Glose_.)

[25] _Li_. L'_urbanité_ consiste principalement dans la bienveillance
et l'affabilité; c'est pourquoi elle appartient aux maîtres de maison
qui reçoivent de» hôtes. (_Glose._)

[26] _Tchi_. La _prudence_ consiste principalement dans l'art de
distinguer, de discerner (le bien du mal): c'est pourquoi elle
appartient aux sages. (_Glose_.)

[27] Il désigne la bonté et la sincérité.... (_Glose_.)

[28] Conférez ci-devant, liv. II, chap. VII, pag. 485.

[29] Les _Jou_ sont ceux qui suivent les doctrines de KHOUNG-TSEU et
des premiers grands hommes de la Chine. Ces doctrines des _Jou_, dit la
Glose, sont la raison du grand milieu et de la souveraine rectitude.

[30] «Pour constituer le royaume.» (_Glose._)

[31] «Pour conserver et protéger le royaume.» (_Glose._)

[32] «Pour gouverner le royaume.» (_Glose._)

[33] _Chang-koung_, hôtellerie pour recevoir les voyageurs de
distinction.

[34] En chinois _eulh, jou_, que l'on emploie dans le langage familier
ou lorsque l'on traite quelqu'un injurieusement et avec mépris.

[35] _Glose._

[36] _Glose._

[37] _Ta-jin_, hommes qui occupent une position _élevée_. «Il fait
allusion aux hommes qui, de son temps, étaient distingués par leurs
emplois et leurs dignités.» (TCHOU-HI.)

Quelques commentateurs prétendent que MENG-TSEU désigne les princes de
son temps.

[38] Ces détails ne peuvent guère se rapporter qu'aux princes.

[39] «Ceux que tout le village, trompé par l'apparence de leur fausse
vertu, appelle les hommes les meilleurs du village.» (_Commentaire._)

[40] Le royaume de _Lou_, qui était la patrie de KHOUNG-TSEU, et le
royaume de _Tseou_, qui était celle de MENG-TSEU, étaient presque
contigus.



FIN.



TABLE.

Ta-hio, ou la Grande Étude

Tchoung-young, ou l'Invariabilité dans le milieu

Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques

Meng-tseu





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine" ***

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