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Title: Journal de Jean Héroard, tome 1/2 (1601-1610) - sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII
Author: Héroard, Jean
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal de Jean Héroard, tome 1/2 (1601-1610) - sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII" ***

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    été tacitement corrigées.

    Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 661
    et placées après le paragraphe correspondant. Une table
    alphabétique, extraite de la Table générale alphabétique
    à la fin du volume II, a été ajoutée.

    Certaines abréviations sont facilement lisibles, comme Mlle,
    Ier ou Cie. Dans d'autres cas les caractères mis en exposant
    sont représentés entre accolades: n{os} ou D{se} (Duchesse).



  JOURNAL

  DE

  JEAN HÉROARD

  SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE

  DE LOUIS XIII

  (1601-1628)


  EXTRAIT DES MANUSCRITS ORIGINAUX

  Et publié avec autorisation de
  S. Exc. le Ministre de l'Instruction publique

  PAR

  MM. EUD. SOULIÉ ET ED. DE BARTHÉLEMY


  TOME PREMIER
  1601—1610


  PARIS
  LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie
  IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56



  JOURNAL
  DE
  JEAN HÉROARD
  SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
  DE LOUIS XIII



INTRODUCTION.


Après avoir, à la fin de l'année 1599, obtenu la dissolution de son
mariage avec Marguerite de Valois, Henri IV s'était allié, un an plus
tard, à la princesse de Toscane, Marie de Médicis. La grossesse de
la Reine avait été annoncée dès le commencement de mars 1601 et, au
mois de septembre suivant, la Cour était rassemblée à Fontainebleau,
attendant les couches de la Reine. Henri IV désirait vivement un
héritier de sa couronne: «Je suis bien en peine de _notre fils_,
écrivait-il à Marie de Médicis quelques jours avant d'arriver à
Fontainebleau, mais je me résous à la volonté de Dieu, en cela comme en
toute autre chose.» Le Roi avait, avec l'espoir de perdre et peut-être
par suite de quelque idée superstitieuse, parié mille écus avec le
financier Zamet que la Reine accoucherait d'une fille; cependant,
en choisissant la future gouvernante des enfants de France, Henri
IV ne craignait pas de lui écrire le 19 septembre, huit jours avant
l'accouchement de la Reine: «Madame de Montglat, je vous ai choisie
pour être auprès de _mon fils_. C'est pourquoi je vous fais ce mot pour
vous prier, incontinent la présente reçue, de vous en venir ici et vous
y rendre demain au soir.» Le surlendemain, le Roi s'exprimait en termes
presque identiques, lorsqu'il disait au médecin qu'il avait appelé pour
l'attacher à l'enfant à naître: «Je vous ai choisi pour vous mettre
près de _mon fils le Dauphin_; servez-le bien.»

Ce médecin se nommait Jean Héroard (on prononçait Hérouard); il était
alors âgé d'environ cinquante ans et, depuis près de trente années, il
avait été successivement attaché à la personne des rois Charles IX,
Henri III et Henri IV en qualité de médecin ordinaire. Le 27 septembre
1601, naissait enfin le prince tant désiré qui devait régner sous le
nom de Louis XIII, et, dès son entrée en fonctions auprès du Dauphin,
Héroard commençait à écrire un «Journal et registre particulier», dont
la rédaction, poursuivie pendant plus de vingt-six années, ne devait
cesser qu'avec la vie de l'auteur, mort devant la Rochelle «au service
du Roi son maître, à la santé duquel il s'étoit entièrement dédié, âgé
de soixante-dix-huit ans, moins curieux de richesses que de gloire
d'une incomparable affection et fidélité».

Le manuscrit original d'Héroard est conservé à la Bibliothèque
impériale; mais il offre quelques lacunes que nous avons pu
heureusement combler pour les premières années, grâce à une copie
presque contemporaine, appartenant à M. le marquis de Balincourt. Le
Journal d'Héroard, connu dès le dix-septième siècle de Tallemant des
Réaux et des médecins parisiens, mentionné au dix-huitième dans la
_Bibliothèque historique_ du P. Lelong et signalé de notre temps par
MM. Cimber et Danjou, Michelet, Paulin Paris, Armand Baschet, est
un volumineux recueil, d'une lecture difficile, dont la publication
complète serait impossible et fastidieuse. Nous avons essayé d'en
extraire tout ce qui, en dehors de la question médicale qui n'est pas
de notre compétence, nous a paru de nature à compléter par de nouveaux
éclaircissements les nombreux mémoires que l'on possède déjà sur les
vingt-cinq premières années du dix-septième siècle. La lecture même
de ces extraits fera peut-être reculer quelques-uns de ceux qui y
chercheraient une forme suivie, et c'est ce qui nous a engagé, pour
montrer tout d'abord le parti que l'on peut tirer du Journal d'Héroard,
à rapprocher les faits les plus saillants que l'on rencontre épars
dans ce journal: sur Henri IV et ses relations avec sa famille;—sur
l'éducation, les exemples et les soins donnés au Dauphin;—sur le
caractère de Louis XIII comme dauphin et comme roi;—sur les mœurs,
le langage, les usages du temps;—et sur les particularités relatives
aux beaux-arts, aux objets de curiosité, armes, faïences, etc.,
ainsi qu'aux premières constructions de Versailles qui s'y trouvent
mentionnées incidemment. Une notice biographique sur Jean Héroard, sur
ses ouvrages imprimés et sur ses manuscrits, complète et termine notre
introduction à ce journal que des tables chronologique et alphabétique,
placées à la fin de la publication, permettront de consulter et
d'apprécier facilement.


I.

Au moment de son second mariage, Henri IV était déjà père de trois
enfants, nés de Gabrielle d'Estrées, et, un mois après la naissance du
Dauphin, la marquise de Verneuil, qui avait succédé à Gabrielle comme
maîtresse du Roi, donnait le jour à un fils, nommé d'abord Gaston, puis
Henri. Dans les années suivantes la naissance des enfants naturels
de Henri IV alterne et coïncide d'une façon singulière avec celle de
ses enfants légitimes. Ainsi Mlle de Verneuil, autre enfant de la
marquise, naît peu après Mme Élisabeth. Le second fils de Marie de
Médicis, Monsieur, duc d'Orléans, vient au monde le 16 avril 1607, et
le fils de la comtesse de Moret, trois semaines plus tard, le 9 mai.
Une fille de Charlotte des Essars est, comme Gaston, frère de Louis
XIII, du commencement de l'année 1608, et l'année 1609 voit également
naître la seconde fille de Mme des Essars et la dernière fille de Marie
de Médicis, Mme Henriette, depuis reine d'Angleterre. L'existence de
Henri IV avec les deux Reines, car Marguerite de Valois ne tarde pas
à reparaître à la Cour; avec ses maîtresses ouvertement et crûment
avouées; avec ses enfants légitimes et légitimés, élevés ensemble sous
la même gouvernante; le mélange de faste et de simplicité, d'étiquette
et de grossièreté qui caractérise cette époque, apparaissent dans le
journal d'Héroard avec une naïveté, une vérité que l'on ne trouve, à ce
qu'il nous semble, dans aucun autre document contemporain.

Un mois après sa naissance, le Dauphin avait été transporté de
Fontainebleau au vieux château de Saint-Germain-en-Laye où il devait
passer ses premières années. Pendant cette période on voit le Roi
visiter souvent son fils, tantôt seul, tantôt avec la Reine, tantôt
avec la marquise de Verneuil dont les enfants ne tardent pas à se
joindre à ceux de Gabrielle d'Estrées et de Marie de Médicis. Ces
visites donnent lieu à des scènes intimes où l'imagination supplée à
la concision d'Héroard. Ainsi, le 12 janvier 1602, la Reine arrive
d'abord de Paris, attendant le Roi venant de Verneuil; «elle lui va
au-devant, à la porte du cabinet où elle le rencontre», et, après
quelques mines et bouderies, «ils vont ensemble voir le Dauphin au
berceau», où le Roi manie et considère les pieds de l'enfant, dont
le médecin avait signalé la ressemblance avec ceux du Roi. Pourtant
la jalousie de Marie de Médicis ne devait pas être bien forte, car,
quelques jours plus tard, le 30 janvier, le Roi, la Reine et Mme de
Verneuil visitent ensemble le Dauphin «qui leur a fort ri et s'est joué
avec eux».

Dans ces premiers temps, Marie de Médicis ne paraît pas éprouver pour
son premier enfant des sentiments bien maternels. A la date du 19 mars
(le Dauphin a déjà près de six mois), le médecin remarque que la Reine
a fort caressé son fils, «ce qu'elle n'avoit encore fait», et trois
mois plus tard, le 17 juin, la Reine, arrivant, «trouve au pied des
degrés Mgr le Dauphin, au grand escalier; elle devient soudain fort
rouge et le baise à côté du front».

A ce moment, avant même que l'enfant n'ait accompli sa première année,
commencent à se produire des détails de mœurs et d'éducation sur
lesquels nous aurons à revenir; mais nous devons d'abord indiquer
ceux dans lesquels figure le Roi «vert galant». Le 22 juin, après que
le Roi a voulu manger le reste de la bouillie de son fils et dit en
plaisantant: «Si l'on demande maintenant que fait le Roi? l'on peut
dire: il mange sa bouillie;» après que Mme de Verneuil a fort caressé
le Dauphin, «mais, ce disoit-on, avec peine», on fait voir au Roi les
caresses que l'enfant faisait à Tiennette Clergeon, fille de chambre
de sa nourrice, «le Roi l'ayant lui-même fait approcher et la lui
présentant». La même scène se répète quelques jours plus tard pour la
Reine, et dans les caresses que l'enfant faisait à la jeune Tiennette,
lui riant et lui empoignant la joue à pleine main, on se plaisait à
voir un présage que le Dauphin tiendrait de son père. On sait ce qu'il
en fut, et l'enfant lui-même ne tarde pas à se montrer plus clairvoyant
que ceux qui lui donnent de si singuliers encouragements. Lorsque la
folle de la Reine, Mathurine, lui dit: «Viens çà; seras-tu aussi ribaud
que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: «Non.» (9 juin
1604.)

L'antipathie du Dauphin pour les enfants naturels du Roi commence à
paraître dès la seconde année de son âge, et l'insistance de Henri IV
pour combattre cette antipathie amène bientôt, entre lui et l'enfant,
des scènes violentes. Ainsi, le 23 décembre 1602, «le Dauphin danse en
branle, donnant la main à Alexandre Monsieur (second fils de Gabrielle
d'Estrées), le Roi lui ayant commandé de le faire»; et le 23 janvier
suivant, après qu'Alexandre Monsieur lui a donné sa chemise (car il
était élevé à la fois en frère et en serviteur du Dauphin), «soudain
l'ayant prise, il lui élance un coup de sa main pour le frapper. Il ne
le pouvoit souffrir,» ajoute Héroard.

Le Dauphin était également élevé à servir le Roi et la Reine, et, dès
les premiers jours de l'année 1603, on le porte au dîner du Roi «où il
lui donne la serviette». Le 11 août «porté au lever de la Reine, il
baise la chemise et la lui donne»; le lendemain «il va au dîner de la
Reine, lui donne la serviette». L'enfant ne se prêtait pas toujours à
ce service d'étiquette, et un jour (7 décembre 1604), ce qui le fâcha
le plus, ce fut quand le Roi lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes
mon valet.» Il s'aigrit extrêmement de ce mot-là, ajoute Héroard; mais
il finit par céder, et lorsque, quelques jours après, on demande au
Dauphin: «Qui êtes-vous?» il répond: «Le petit valet à papa.»

A l'âge de deux ans, le Dauphin est sevré; on lui fait dire ses
prières; on l'exerce à parler par discours; on lui fait prononcer les
syllabes à part, pour après dire les mots; Héroard, tenant la main
de l'enfant, lui fait écrire sa première lettre au Roi, et, triste
complément de l'éducation de cette époque, on commence à lui donner le
fouet, suivant en cela les intentions de Henri IV qui écrivait encore à
Mme de Montglat, lorsque son fils avait plus de six ans: «Je me plains
de vous, de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon
fils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il
fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même
qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que
je reconnois par expérience m'avoir profité, car, étant de son âge,
j'ai été fort fouetté.» Pourtant ce système ne paraît guère «profiter»
au Dauphin, autant que l'on peut en juger d'après Héroard; ainsi le 22
février 1604: «le Roi le menace du fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa
chambre; mené en celle de la Reine, il continue. Le Roi commande qu'il
soit fouetté; il est fouetté par Mme de Montglat, au cabinet. Il est
apaisé par de la conserve que la Reine lui donne, mais non autrement,
ayant voulu battre et égratigner la Reine.»

Dans le premier séjour que le Dauphin fait à Fontainebleau, du 28
août au 9 novembre 1604, Henri IV se montre tour à tour avec son fils
très-tendre, très-taquin, très-emporté et très-enfant lui-même. Un
jour, le 4 septembre, on voit le Roi arrivant de la chasse et le
Dauphin courant à bras ouverts au-devant de son père, «qui blêmit de
joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement, le mène en son
cabinet, le promène le tenant par la main, changeant de main selon
qu'il tournoit, sans dire mot», tout en écoutant M. de Villeroy
rapportant des affaires au Roi; l'enfant ne peut laisser son père «ne
le Roi lui». Le lendemain, scène bien différente. Le Roi vient le
matin chez son fils et «le veut forcer à le baiser; le voilà entré en
si fâcheuse humeur qu'il en fut fouetté par Sa Majesté. Il se défend,
l'égratigne aux mains, le prend à la barbe. Mme de Montglat le fouette
aussi; il le fut cinq ou six fois. Le Roi lui demande en lui montrant
des verges: «Mon fils, pour qui est cela?» Il répond en colère: «Pour
vous.» Le Roi fut contraint d'en rire; cela dura plus de trois quarts
d'heure, le Roi l'ayant pris et laissé diverses fois.»

Mais la journée la plus orageuse, celle qui laissa pour longtemps au
Dauphin un sentiment de crainte envers son père, est à la date du 23
octobre. L'enfant s'était levé de mauvaise humeur, et, au moment où il
se joue avec un petit tambour, on le mène au Roi contre son gré. Le Roi
lui dit: «Otez votre chapeau;» il se trouve embarrassé pour l'ôter;
le Roi le lui ôte, il s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour
et ses baguettes, ce fut encore pis: «Mon chapeau! mon tambour! mes
baguettes!» Le Roi, pour lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête:
«Je veux mon chapeau!» Le Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en
colère et le Roi contre lui. Le Roi le prend par les poignets et le
soulève en l'air, comme étendant ses petits bras en croix. «Hé! vous
me faites mal! hé! mon tambour! hé! mon chapeau!» La Reine lui rend
son chapeau, puis ses baguettes; ce fut une petite tragédie. Il est
emporté par Mme de Montglat; il crève de colère, est fouetté, égratigne
au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat, criant: «Tuez
Mamanga; elle est méchante. Je tuerai tout le monde, je tuerai Dieu!»

Le bon Héroard constate que le lendemain l'enfant avait des
égratignures aux bras et à la tête, et qu'il souffrait de la fièvre.
Les jours suivants, lorsqu'on parle au Dauphin de son père, «il se
ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en a peur, et quand il
le voit, demeure étonné, n'a plus cette contenance gaie, hardie,»
qu'il avait d'ordinaire. De son côté le Roi, aigri encore par les faux
rapports de César de Vendôme, frère naturel du Dauphin, s'en prend à la
gouvernante et, en présence de l'enfant, dit à Mme de Montglat: «Vous
serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Aussi quelques jours après, le
Dauphin est-il ramené à Saint-Germain.

Une nouvelle maîtresse du Roi, la comtesse de Moret, vient à ce moment,
comme la marquise de Verneuil, visiter le Dauphin qui lui témoigne
la même répugnance et la nomme avec mépris: «Madame de foire.» Il
ne se montre pas mieux disposé pour son autre frère naturel, et il
faut un ordre exprès du Roi pour que M. de Verneuil puisse garder son
chapeau sur sa tête devant le Dauphin. Un jour (25 janvier 1605),
le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger quelquefois M. de
Verneuil avec son fils; il l'entend et dit: «Ho! non, il ne faut
pas que les valets mangent avec leurs maîtres.» Le lendemain, il
répond encore au Roi qui insiste pour que Mlle de Verneuil et son
frère dînent avec lui: «Ho! il n'est pas fils de maman!» A la fin de
la même année (21 novembre 1605) Héroard rapporte une singulière
conversation du Dauphin avec ses deux autres frères naturels; se jouant
après souper avec M. de Vendôme et M. le Chevalier (second fils de
Gabrielle), le Dauphin dit qu'il était fils du Roi.—«Et moi aussi,
dit M. de Vendôme.—Vous!—Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas votre
féfé?—Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman comme
moi! Qui est votre maman?—Monsieur, c'étoit madame la duchesse de
Beaufort.—Duchesse de Beaufort! est-elle morte?—Elle est bien loin si
elle court toujours,» dit le chevalier de Vendôme, à qui son précepteur
ne paraît pas avoir inspiré un grand respect pour la mémoire de sa mère.

Lors de la naissance du fils de Mme de Moret, le Dauphin ne s'exprimera
pas d'une manière moins méprisante; «sur le bruit qui en couroit (9
mai 1607), on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre
féfé.—Qui? qui est-il? demande-t-il, comme ébahi.—Monsieur, c'est
Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.—Ho! ho! il
n'est pas à papa.—Monsieur, à qui est-il donc?—Il est à sa mère», et
n'en voulut jamais dire autre chose.» Dans une autre circonstance (13
mars 1608), le Dauphin se fâche contre un page qui revenait de Moret
et lui disait que M. de Moret, son frère, lui baisait très-humblement
les mains: «Mon frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot! Je vous
ferai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de
fouet.» C'est ainsi que le Dauphin réagissait contre les intentions
du Roi, qui voulait établir entre tous ses enfants des liens et une
affection impossibles. Un jour qu'il se promenait dans les jardins de
Fontainebleau avec son fils, alors dans sa huitième année, Henri IV
rencontre Mme de Moret et, la lui montrant, lui dit: «Mon fils, j'ai
fait un enfant à cette belle dame; il sera votre frère.» Le Dauphin
honteux se retourne et balbutie: «C'est pas mon frère.» (2 mai 1608.)

L'enfant établissait pourtant des distinctions entre ses frères
naturels, et son médecin rapporte à ce sujet, à la date du 18 mai
1608, une conversation bien caractéristique. Avant son coucher le
Dauphin s'est retiré dans un cabinet, et, pendant qu'il est sur sa
chaise percée, on heurte à la porte; il dit alors à un soldat, nommé
Descluseaux, que le Roi avait attaché à sa personne, de demander
qui c'est: «Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne
entre.—Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?—Hé! oui,
féfé Chevalier.—Et M. de Vendôme?—Non!—Et pourquoi?—Il n'est pas
si connu» (il voulait dire si familier auprès de lui). Descluseaux lui
dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.—Ho! c'est une autre race
de chiens.—Et M. de Verneuil?—Ho! c'est encore une autre race de
chiens.—Monsieur, de quelle race?—De Mme la marquise de Verneuil; je
suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes
sœurs!—Laquelle est la meilleure?—C'est la mienne, puis celle de
féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Verneuil, et puis le petit
Moret. C'est le dernier; il est après ma m... que je viens de faire.»

Dans cette énumération le Dauphin ne mentionne même pas une autre
fille du Roi qui était pourtant née, au commencement de 1608, de Mme
des Essars; mais Héroard nous donne, précisément au moment de la
naissance de cette fille, une autre conversation de l'enfant qui n'est
pas moins libre et dédaigneuse. Le gouverneur de Saint-Germain, M. de
Frontenac, l'entretenant de Mme des Essars, lui demande: «Monsieur, la
connoissez-vous?—Oui, je la connois bien, dit-il en souriant.—Où
l'avez-vous vue?—Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de
Mamanga.—Monsieur, qui la menoit?—Je sais pas,» dit-il en souriant,
car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac
lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—«Oui»;
il étoit vrai.—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille, vous avez
là une autre sœu-sœu.—Non.—Pourquoi?—Elle n'a pas été dans le
ventre à maman.—Papa la fera porter ici pour la faire baptiser et veut
que vous soyez le compère.—Qui, papa?—Oui, Monsieur.—Comment la
portera-t-on?—L'on empruntera une litière pour la porter.—Ah! oui,
car si c'étoit la litière à maman, je monterois sur les mulets, je les
ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par terre.» L'huissier
Birat dit tout bas au Dauphin: «Monsieur, c'est une femme que le Roi
aime bien.—C'est une p....., si (donc) je l'aime point.» (11 janvier
1608.)

M. de Frontenac pouvait à la rigueur croire de bonne foi que le Dauphin
serait «le compère» de la fille de Mme des Essars, car un mois avant
(9 décembre 1607) le Dauphin et Madame Elisabeth avaient tenu sur
les fonts de baptême, dans la chapelle de Saint-Germain, M. et Mlle
de Verneuil, et, par une singulière association d'idées, le Roi avait
voulu que l'on donnât à ces deux enfants de la marquise son propre
prénom et celui de la belle Gabrielle.

Lorsque la première femme de Henri IV, Marguerite de Valois, reparaît
à la Cour, le Dauphin se montre d'abord presque aussi dédaigneux pour
elle que pour Mmes de Verneuil, de Moret et des Essars. En effet, un
enfant de quatre ans devait avoir quelque peine à comprendre qu'il
dût appeler _maman_ une autre femme que sa mère; mais il cède bientôt
aux marques extraordinaires de tendresse que la reine Marguerite lui
prodigue et qu'elle ne cessa de lui donner jusqu'au moment où elle
mourut en 1615. C'est le 6 août 1605 qu'a lieu leur première entrevue.
Le Dauphin était allé de Saint-Germain jusqu'à Rueil au-devant de
Marguerite; aussitôt qu'elle l'aperçoit, elle descend de la litière que
Marie de Médicis lui avait envoyée. «M. le Dauphin de dix pas ôte son
chapeau, va à elle; on le lève, il la baise et l'embrasse: «Vous soyez
la bien venue, maman ma fille.—Monsieur, lui dit la Reine, je vous
remercie, il y a fort longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle
le baise derechef; il faisait le honteux et se cachait de son chapeau:
«Mon Dieu, reprend la Reine, que vous êtes beau! vous avez bien la
mine royale pour commander comme vous ferez un jour!» Le lendemain le
Dauphin va trouver le Roi et Marguerite qui se promenaient dans la
galerie de Saint-Germain; «la reine Marguerite lui fait de grandes
caresses et quitte le Roi pour l'aller trouver.» Elle lui envoie le
même jour un magnifique bijou, que décrit minutieusement Héroard et
qui n'avait pu être fait que pour le Dauphin. Quelques jours après le
médecin nous fait assister à une scène qui, retracée par tout autre
que par lui, semblerait invraisemblable; l'enfant, conduit le matin au
château neuf de Saint-Germain pour dire adieu à la reine Marguerite,
trouve Marie de Médicis couchée, Henri IV assis sur le lit, et
Marguerite «à genoux, appuyée contre le lit. M. le Dauphin, mis sur le
lit, se joue à un petit chien que le Roi lui avoit prêté.»

L'année suivante Marguerite faisait au Dauphin une donation de tous
ses biens. C'était chez elle qu'il allait de préférence quand il se
trouvait à Paris, et, lors de la foire qui se tenait chaque année au
faubourg Saint-Germain «pour les joailliers, peintres et marchands
de Flandre et d'Allemagne», elle lui faisait de riches présents,
promettant en outre aux marchands de payer tout ce qu'il demanderait.
Le jeune Louis, devenu roi, s'adresse à elle, dans un jour de paresse,
afin d'avoir un prétexte pour ne pas travailler. «Après souper, raconte
Héroard à la date du 19 juillet 1610, il envoie secrètement prier la
reine Marguerite d'envoyer à M. de Souvré (son gouverneur), le prier de
sa part à ce que, le jour suivant, il l'exempte de l'étude, à cause que
c'est le jour de Sainte-Marguerite. Elle y envoya sur les neuf heures;
ce fut au grand cabinet de la Reine, ce qui lui donna sujet de rire.»

On a déjà pu juger à diverses reprises, dans ce qui précède, de la
liberté de langage à laquelle le Dauphin était habitué par tous ceux
qui l'entouraient, à commencer par le Roi lui-même. Nous passerons
plus rapidement encore sur d'autres détails que nous révèle Héroard,
à propos des relations de Henri IV avec son fils. Lorsqu'il rentrait
fatigué de la route ou de la chasse, le Roi se couchait au milieu de
la journée, dans le premier lit venu, faisait souvent «dépouiller» son
fils, et le mettait nu dans son lit auprès de lui, pour le laisser
gambader en liberté. Lorsque l'enfant n'a pas deux ans (4 août 1603),
ce n'est qu'un jeu sans conséquences, mais quand on voit cette habitude
se continuer presque jusqu'aux derniers moments de la vie de Henri
IV (26 janvier 1610), alors que son fils est dans sa neuvième année;
quand le Roi se fait dévêtir par lui ou qu'il le mène baigner à la
rivière; quand Héroard nous rapporte naïvement (une seule fois en
latin) les gestes, les actions, les «paroles honteuses et indignes de
telle nourriture» qui résultent de cet oubli de toute pudeur, on reste
confondu d'une grossièreté poussée à ce point. C'est peut-être trop
déjà d'avoir reproduit ces passages lorsqu'ils se présentent dans le
journal du médecin, et nous nous ferions scrupule d'y renvoyer d'une
manière plus précise. Nous préférons rappeler quelques scènes où le
bon roi Henri reparaît avec son caractère traditionnel et populaire,
comme le jour où il part pour assiéger Sedan (15 mars 1606). Il vient
tout ému dire adieu à son fils, «y est fort peu, le baise, l'embrasse,
lui disant: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi, adieu, mon fils, je
vous donne ma bénédiction.—Adieu, papa,» répond le Dauphin. Il étoit
tout étonné et comme interdit de paroles.»

Dans une circonstance moins solennelle, un simple départ de
Saint-Germain pour Paris (7 décembre 1608), Héroard nous montre le
Roi plus tendre encore et les progrès qu'il a faits dans le cœur de
son fils. Le Dauphin «conduit le Roi hors de l'escalier; il étoit
triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous
ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer
sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant
si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près
pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Mon fils, je
suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en
carrosse pour s'en retourner à Paris.»

On aime encore à voir le Dauphin assister pour la première fois au
Conseil (2 juillet 1609), le Roi le tenant entre ses jambes; et l'on
ne peut se défendre d'un certain attendrissement, lorsque, célébrant
pour la dernière fois l'anniversaire de la naissance de son fils (27
septembre 1609), Henri IV «boit au Dauphin», disant: «Je prie Dieu
que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!» Le Dauphin lui
répond: «Pas, s'il vous plaît.—Comment! vous ne voudriez pas que
je le vous puisse donner?—Pas, s'il vous plaît,» répond de nouveau
l'enfant. Moins de huit mois plus tard, trois jours après l'assassinat,
la nourrice du jeune Roi le trouvait le matin assis sur son lit et lui
demandait ce qu'il avait à rêver; il répond: «C'est que je songeois,»
puis demeure longtemps pensif. Sa nourrice lui dit: «Mais que
rêvez-vous?» Il répond: «Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi
mon père eût vécu encore vingt ans. Ha! le méchant qui l'a tué!»


II.

Quatre nourrices en moins de quatre mois: la première, dont le
«manifeste défaut de lait» est reconnu par les médecins du Roi,
«assemblés par le commandement de Leurs Majestés»; la seconde, qui est
obligée de se retirer «pour n'avoir point été agréable à la Reine»; la
troisième, qui, bien qu'envoyée par le Roi lui-même, n'est pas «trouvée
propre»; la dernière, enfin, amenée par la Reine et qui réussit à
remplir les conditions difficiles exigées par l'avidité de l'enfant
d'abord, puis par les avis opposés des parents et des médecins;
tels sont les incidents qui signalent le commencement de la vie du
Dauphin. Cette nourrice définitive, Antoinette Joron, femme Boquet,
est celle que l'on vient de voir auprès du jeune Roi et qu'il appelait
familièrement _Dondon_ ou _maman Doundoun_. Il avait aussi continué de
donner à sa gouvernante, Mme de Montglat, le nom qu'il avait bégayé
tout enfant, celui de _Mamanga_.

Sans le témoignage d'un homme aussi grave que le médecin Héroard,
tenant son registre jour par jour, notant, lorsqu'elles se rapportent
à l'enfant dont la santé lui est confiée, les actions, les paroles
de ceux qui partagent ce soin avec lui, on se refuserait à admettre
certains détails qui reviennent fréquemment sous sa plume, et les
mêmes faits sembleraient au moins fort exagérés si on les rencontrait
dans les _Mémoires_ d'un Bassompierre ou dans les _Historiettes_
d'un Tallemant des Réaux. Que l'on compare les premiers chapitres
de Rabelais, ceux qui se rapportent à l'enfance et à l'éducation de
Gargantua, avec les premières années du Journal d'Héroard, et l'on sera
stupéfait de trouver la joyeuse fantaisie de l'un confirmée et presque
dépassée, à soixante-dix ans de distance, par la naïve exactitude de
l'autre. Il serait tout naturel d'insister sur ce curieux rapprochement
dans un travail sur Rabelais ou dans une annotation de son livre, mais
on comprendra que nous nous contentions de l'indiquer ici. Bornons-nous
à donner par quelques citations qui, à la grande rigueur, peuvent être
reproduites, une idée de la conduite, du langage que tiennent devant
l'héritier du trône les personnes qui occupent le premier rang auprès
de lui; on jugera par la grossièreté des maîtres de ce que devait être
celle des serviteurs.

Le mari de la gouvernante du Dauphin, le baron de Montglat, premier
maître d'hôtel de Henri IV, remplissait auprès de l'enfant royal les
fonctions d'intendant de sa nombreuse maison. Un jour (27 janvier
1603), le Dauphin, qui depuis quelque temps «commence à cheminer avec
fermeté», va après l'une de ses femmes de chambre, «Mlle Mercier, qui
glapissoit pour ce que M. de Montglat lui bailloit de sa main sur les
fesses; il glapissoit de même aussi. Elle s'enfuit à la ruelle, M. de
Montglat la suit et lui veut faire claquer la fesse; elle s'écrie fort
haut, le Dauphin l'entend, se prend à glapir fort aussi, s'en réjouit
et trépigne des pieds et de tout le corps, de joie, tournant sa vue de
ce côté-là, les montre du doigt à chacun.» Animé par cet exemple, il
«se joue à la petite Marguerite, la baise, l'accole, la renverse à bas,
se jette sur elle, avec trépignement de tout le corps et grincement de
dents.» Le soir il se prend à rire aussitôt qu'il voit Mlle Mercier,
«s'efforce de la fouetter sur les fesses avec un brin de verges.» La
remueuse du Dauphin, Mlle Bélier, lui demande: «Monsieur, comment
est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier?» Il se prend soudain à
claquer de ses mains l'une contre l'autre, avec un doux sourire, et
s'échauffe de telle sorte qu'il étoit transporté d'aise, ayant été un
bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à
corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie.»

Après les déportements du mari et les désordres qui en résultent,
voyons comment la femme parle à son royal élève. Le Dauphin a trois
ans de plus (11 janvier 1607); «peigné, coiffé dans le lit, à bâtons
rompus, par sa nourrice, Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient
et lui dit: «Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je
reviendrai, vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait;
elle lui dit encore: «Je m'en vais p.....; si vous n'êtes peigné et
coiffé quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Le Dauphin dit tout
bas: «Ha! qu'elle est vilaine, elle dit devant tout le monde qu'elle va
p.....; velà qui est bien honnête, fi!» On conviendra qu'en tenant un
pareil langage devant l'enfant, sa gouvernante était peu fondée à lui
donner le fouet lorsqu'il employait vis-à-vis d'elle des expressions
tout à fait analogues (22 août 1608).

Les moyens dont on se servait pour corriger le Dauphin lorsqu'il se
montrait opiniâtre ou paresseux n'étaient pas moins vulgaires. Afin de
l'intimider on faisait venir, tantôt un lavandier qui le menaçait «de
le mettre dans son sac, puis au cuvier,» tantôt un maçon qui faisait
mine de l'emporter dans sa hotte, tantôt un serrurier lui montrant des
tenailles et une tringle, et lui disant: «Voilà de quoi j'embroche
les opiniâtres.» Une autre fois, comme il fait «le fâcheux, l'on
fait abaisser une poignée de verges attachée à une ficelle, sous la
cheminée; l'on lui faisoit croire que c'étoit un ange qui les portoit
du ciel.»

Pour l'amuser ou le distraire, on lui apprenait des chansons plus que
libres, on lui faisait danser _la Saint-Jean des Choux_, espèce de
ronde qui consistait à donner du pied dans le derrière de ses voisins,
ou bien on jouait devant lui quelque vieille farce comme celle «du
badin mari, de la femme garce et de l'amoureux qui la débaucha». Un
jour qu'il se promène dans une allée de Fontainebleau, «on l'amuse à
voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le voulut éventrer il s'en
alla, et ne le y sut-on arrêter.»

Comme contraste à ce qui précède, Héroard nous montre le Dauphin
recevant dans un âge assez précoce les premiers éléments de son
éducation. Ainsi, le 14 mars 1605, «il s'amuse à un livre des figures
de la Bible; sa nourrice lui nomme les figures et les lettres, puis
après il nomme les lettres et les connoît toutes;» un an plus tard (18
mai 1606), il commence à écrire sous Dumont, clerc de sa chapelle, qui
lui montrait; il dit: «Je pose mon exemple, je m'en vas à l'école,» et
fait des O fort bien.» Enfin à l'âge de six ans (22 novembre 1607), il
lit couramment, «appelle les mots sans faillir» et écrit «sans trace
ni aide». Son instruction religieuse commence aussi de bonne heure,
car dès qu'il peut prononcer quelques mots de suite, c'est-à-dire à
l'âge de deux ans, on lui apprend le _Pater_ et l'_Ave_, puis cette
prière: «Dieu donne bonne vie à papa, à maman, au dauphin, à ma sœur,
à ma tante, me donne sa bénédiction et sa grâce, et me fasse homme
de bien, et me garde de tous mes ennemis, visibles et invisibles.» A
Fontainebleau on voit le Roi lui-même et le P. Coton, son confesseur,
faire dire le _Pater_ à l'enfant qui préférait réciter cette prière
en français, et disait un soir à Mme de Montglat: «Mamanga, faites
pas dire _Pater_, faites dire _Notre-Père_.» Étant à ces mots _ton
règne advienne_, il demande: «Mamanga, qu'est-ce à dire _ton règne
advienne_?» Mme de Montglat lui en donne raison, et il continue:
«Mamanga, qu'est-ce à dire _et nous pardonnez nos offenses_?—Monsieur,
c'est que nous offensons le bon Dieu tous les jours, nous le prions
qu'il nous pardonne.» A ces mots, _et nous garde du malin_: «Mamanga,
qu'est-ce à dire _malin_?—Monsieur, c'est le mauvais ange qui vous
fait dire: Allez-vous-en! Parlez plus haut!» et autres traits de son
opiniâtreté. Il dit encore à Mme de Montglat: «Le bon Dieu a été
sur la croix, Mamanga?» Héroard, dont la femme est présente à cette
conversation enfantine, lui demande: «Monsieur, pourquoi?—Pour ce
que nous avions tous été opiniâtres, vous, Mamanga, moi aussi, maman
Doundoun et mademoiselle Hérouard.» A l'âge de cinq ans et lorsqu'il
marche encore avec des lisières, le Dauphin est mené à la chapelle
de Fontainebleau, où «il se confesse à son aumônier pour la première
fois», et le 12 avril 1607, jour du jeudi saint, le Roi tient à ce que
son fils, malgré «son âge tout foiblet», le remplace dans la cérémonie
de la Cène, qui consistait à laver les pieds à treize pauvres.

Lorsque, le 24 janvier 1609, le Dauphin, alors dans sa huitième année,
passe des mains des femmes entre celles d'un gouverneur, son éducation
devient plus sérieuse, et l'on voit avec plaisir le marquis de Souvré
réagir tout d'abord contre une «sale parole, parole de laquais et de
palefrenier» dont un des petits gentilshommes attachés à la personne
du Dauphin veut continuer à se servir. Aux occupations ordinaires du
jeune prince, élevé dès-lors près de son père, s'ajoutent l'escrime
et la danse; ce n'est que beaucoup plus tard, dans sa quatorzième
année, que Louis XIII prendra de Pluvinel sa première leçon régulière
d'équitation, bien que dès l'âge de sept ans il ait commencé à monter à
cheval.

Le jeune Louis devait avoir presque autant de précepteurs que de
nourrices. Le Roi avait désigné pour faire l'éducation du Dauphin le
poëte Des Yveteaux qui sortait de remplir les mêmes fonctions auprès du
fils aîné de Gabrielle d'Estrées, César de Vendôme. Un an après la mort
de Henri IV, Des Yveteaux, reconnu incapable, était obligé de céder
la place à un autre précepteur, le savant Nicolas Le Fèvre, qui, lui,
n'avait d'autre défaut que son grand âge. Enfin à Nicolas Le Fèvre,
mort en novembre 1612 dans sa soixante-dixième année, succède le sieur
de Fleurence qui avait déjà le titre de sous-précepteur du Roi. Héroard
nous fait assister à quelques-unes des leçons données par ces trois
professeurs successifs, et nous permet de juger leurs enseignements.

Écoutons d'abord Des Yveteaux donnant sa première leçon a un enfant
âgé de sept ans et quelques mois: «Après déjeûner M. Des Yveteaux,
son précepteur, lui donna la première leçon, commençant par un petit
discours qui lui représentoit comme il avoit à reconnoître que Dieu
l'avoit fait naître chrétien et dans l'Église apostolique, et fils d'un
grand Roi, et par ainsi qu'il avoit à savoir qu'il lui falloit aimer
et craindre Dieu, se rendre véritable et juste, à aimer et honorer le
Roi et la Reine comme ayant supériorité sur lui, et puis comme ses père
et mère; et que les vertus s'apprenoient dans les livres; et commença
à lui faire lire le commencement de l'Histoire de Josèphe, puis lui
baille par écrit à savoir: «S'il faut que les ecclésiastiques soient
appelés aux conseils des princes et ce qui lui en semble.—Je sais
pas», répond le Dauphin. (6 mars 1609).

Le 2 mai suivant, «M. Des Yveteaux lui ayant demandé que c'étoit à
dire en françois: _Discite justitium moniti et non temnere divos_, il
répond: «Je ne sais.» M. Des Yveteaux reprit: «C'est-à-dire, soyez
averti à apprendre à faire justice et à ne craindre point Dieu.»—«Je
veux croire que ce fut par mégarde,» ajoute Héroard, se contentant de
relever ainsi l'inadvertance du professeur qui confond _temnere_ avec
_timere_.

L'année suivante, on commence à montrer au Dauphin «la carte
géographique» et «on lui enseigne que la grandeur d'Espagne est venue
_lancea carnea, non lancea ferrea_, comme les François»; singulière
leçon pour un enfant de huit ans et que le médecin prend la peine
d'expliquer plus clairement dans une note marginale.

Quelques mois après son avénement, c'est le jeune Roi qui veut faire
la leçon à Des Yveteaux. Le 25 juin 1610, «son précepteur lui demande
s'il lui plaisoit pas traduire quelque sentence de françois en latin;
il répond: «Oui, mais j'en veux faire,» prend la plume et écrit de
son invention ces mots: _Le sage prince réjouit le peuple_. Peu après
le précepteur lui demande quel étoit le devoir d'un bon prince, il
répond: «C'est d'abord la crainte de Dieu,» et, comme il songeoit pour
continuer, son précepteur ajoute: «Et aimer la justice.» Le Roi repart
soudain: «Non! il faut: Et faire la justice.»

Le 5 octobre 1610, «son précepteur lui commença la leçon par la
louange des romans, et lui demanda s'il pensoit pas que la lecture des
romans fût pas suffisante pour instruire un prince?—«Non,» répond le
Roi, qui commence à n'avoir plus aucun respect pour son précepteur. Un
jour (18 mars 1611), Des Yveteaux, poussé à bout par une plaisanterie
que le journal ne rapporte pas, répond au Roi «qu'il n'étoit possible
pas des plus savants, mais toutefois qu'il n'étoit pas un homme du
commun ne du vulgaire, car on ne l'eût pas mis auprès de Sa Majesté».
Lors de sa révocation par Marie de Médicis (25 juillet 1611), le
pauvre Des Yveteaux, prenant congé du Roi, le supplie de lui donner
quelque bague comme souvenir, et se plaint qu'il avait eu la peine de
l'instruire, tandis qu'un autre en aurait l'honneur.

Le 12 août 1611, «M. Le Fèvre entend donner la leçon au Roi par M.
de Fleurence, pour essayer à reconnoître sa portée», et le 17 il lui
«donne la première leçon sur l'Institution de l'empereur Basile».
C'était une rude tâche que celle de précepteur du jeune Louis; il
avait peu de goût pour l'étude et il fallait concilier le respect dû
au Roi avec la sévérité nécessaire pour faire travailler l'élève. Le
gouverneur du prince, qui assistait aux leçons, avait lui-même bien
de la peine à maintenir son autorité. Ainsi, le 26 septembre 1611, le
jeune Roi, en étudiant, «entre en mauvaise humeur contre M. de Souvré,
qui le reprenoit de ce qu'il s'amusoit; il avoit le chapeau sur la
tête. Le Roi lui dit: «Vous avez votre chapeau sur la tête!—Oui,
répond M. de Souvré, et si je le vous ôterai pas pour cette heure. Ce
n'est pas que je ne sache ce que je vous dois, qui est cent, mille
fois plus. Plaignez vous-en à la Reine.—Je ne vous ôterai pas aussi
le mien», répond le Roi en colère. «M. Le Fèvre, son précepteur le
voulut aussi un peu presser sur la leçon; le Roi lui dit: «Quoi! et du
commencement vous étiez si doux que vous trembliez tout, et maintenant
vous êtes si rude!» Un autre jour, «on lui montroit la carte d'Espagne
et les avenues de la frontière; il l'étudioit fort attentivement; M. Le
Fèvre lui ayant dit que la France étoit bien un plus grand, plus beau
et plus riche royaume, le Roi dit: «Si voudrois-je qu'elle fût à moi.»
Une autre leçon du bon Le Fèvre rapportée par Héroard (31 décembre
1611) a pour sujet une sentence en latin sur la clémence, dans laquelle
le précepteur insiste sur cette vertu «et la loue sur toutes, disant
qu'un prince doit toujours pardonner».

Plus le Roi avançait en âge et plus la position de précepteur devenait
difficile auprès de lui; à plus forte raison celle de sous-précepteur.
Un jour le Roi répond à M. de Souvré, à propos d'une instruction que
devait lui faire M. de Fleurence: «Oui! Fleurence me dira encore des
sottises!»—Fleurence lui répond: «Sire, j'aime mieux que vous me haïez
homme de bien que si vous m'aimiez méchant; je gagnerai aussi bien ma
vie en Turquie qu'auprès de Votre Majesté.» Lorsque Fleurence remplace
le savant Le Fèvre, le jeune Roi conteste de plus en plus contre lui
à propos de leçons de géométrie et de mathématiques. A l'âge de douze
ans, le Roi étudie «en l'histoire, n'apprend plus le latin.» M. de
Fleurence, qui était dans les ordres, avait aussi la direction de son
instruction religieuse; le 21 décembre 1614, la leçon semblant trop
longue au Roi, il demande à M. de Fleurence: «Si je vous donne une
évêché, accourcirez-vous vos leçons?—Non, Sire;» et le Roi ne répond
rien. L'année suivante le Roi étudie encore, mais armé en guerre, avec
la cuirasse, les brassards et «un habillement de tête, fait de fer
blanc»; à dater de ce moment il n'est plus question de Fleurence, qui
ne mourut cependant qu'en 1616.

Sous le gouvernement de M. de Souvré le système de correction
recommandé par Henri IV à Mme de Montglat avait continué d'être suivi,
et, même longtemps après son sacre, on voit encore le Roi fouetté à
l'âge de dix ans pour avoir, la veille, heurté trop fort à la porte
du cabinet de la Reine (19 septembre 1611) et à plus de onze ans pour
n'avoir pas voulu prendre médecine. Aussi le jeune Louis craignait-il
son gouverneur au point qu'un jour où son pourpoint le serre trop
«il ne le veut point desserrer qu'il n'ait su si c'est la volonté de
M. de Souvré, auquel il l'envoie demander et qui le lui permet». Ce
joug lui pesait cependant, et le médecin rapporte à ce sujet un mot
caractéristique du prince; il était depuis un peu plus d'un an confié
à M. de Souvré lorsqu'un jour (8 mars 1610) Mme de Montglat vient au
coucher du Dauphin qui s'amusait dans son lit «à de petits engins»,
pendant que son ancienne gouvernante et M. de Souvré devisoient
ensemble. «Je puis dire, commence Mme de Montglat, que Monseigneur
le Dauphin est à moi; le Roi me l'a donné à sa naissance, me disant:
Madame de Montglat, voilà mon fils que je vous donne, prenez-le.» M. de
Souvré lui répond: «Il a été à vous pour un temps, maintenant il est
à moi.» Le Dauphin, qui écoutait tout ce qui se disait sans en faire
semblant, murmure froidement, sans hausser la voix et sans se détourner
de sa besogne: «Et j'espère qu'un jour je serai à moi.» L'enfant se
trompait dans ses espérances, et, quand, à la fin de 1614, il priait
la Reine «de lui ôter M. de Souvré, qu'il ne pouvoit plus durer avec
cet homme-là», sa colère ne venait que de ce qu'on avait dit au Roi que
M. de Souvré «vouloit empêcher que le sieur de Luynes n'entrât en sa
chambre».


III.

Louis XIII en effet, bien que d'un naturel opiniâtre et emporté qui
se montre de très-bonne heure, devait toute sa vie subordonner sa
volonté à celle de ses favoris et de ses ministres, et ne voir jamais
le jour où il s'appartiendrait entièrement. Étant enfant, il disait
à ses petits chiens en les caressant: «Ha! je voudrois que vous
pussiez manger Mamanga;» et comme son maître d'hôtel et son aumônier
l'entendaient, il se retournait vers eux et leur recommandait de ne pas
rapporter cette parole à la gouvernante. Que de fois le jeune Roi dut
en dire autant, soit à ses chiens, soit à ses familiers, en parlant
tout bas de M. de Souvré et, plus tard, du connétable de Luynes ou du
cardinal de Richelieu! Héroard, l'un de ses plus intimes confidents,
en laisse entrevoir quelque chose, malgré la concision des dernières
années de son journal, lorsque, quelques mois après la mort du duc de
Luynes, le Roi, étant au lit, parle de la fortune et de la famille du
connétable (10 avril 1622); ou quand, dans un séjour en Bretagne, le
Roi «va à la Haye voir M. le cardinal de Richelieu avant de se mettre
au lit». Le Roi, ajoute Héroard, «se met en colère, ne se peut apaiser;
en soi-même se plaint à moi qu'il avoit tort.» (18 août 1626.)

Le meurtre de Concini avait été la suite de ces plaintes sourdes que
le jeune Louis laissait échapper contre le favori de Marie de Médicis,
depuis la journée du 22 novembre 1616 surtout, où le Roi était dans
la grande galerie du Louvre «en l'une des fenêtres qui regardoit sur
la rivière, quand le maréchal d'Ancre entra, accompagné de plus de
cent personnes, et s'arrêta aussi à une des fenêtres, sans aller vers
le Roi, se faisant faire la cour par tous, tête nue; mais il savoit
bien que le Roi étoit là, car on lui avoit dit, l'ayant demandé en la
chambre.» Le Roi s'en était allé aux Tuileries, «le cœur plein de
déplaisir» contre l'insolent, pour qui le Dauphin avait eu déjà une
répugnance précoce, si l'on en juge par la petite scène que raconte
Héroard à la date du 1er février 1603: «Le sieur dom Garcia, le sieur
Conchino arrivent à l'heure de l'habiller. Il se jouoit à un carrosse
du palais où il y avoit quatre poupées; l'une étoit la Reine, les
autres: Mme et Mlle de Guise, et Mme de Guiercheville. On les lui
faisoit montrer, les nommant par leurs noms; il les montroit du doigt.
Le sieur Conchino va lui demander: «Monsieur, où est la place de ma
femme?» En disant: _Ah!_ il lui montre une avance qui étoit par dehors,
au cul du carrosse. Il ne veut point prendre un grain de fenouil confit
au sieur Conchino, à qui Mme de Montglat l'avoit baillé pour le lui
donner, s'en recule du tout, le regardant, comme importuné.»

Bien que le nom de Marie de Médicis se retrouve presque à chaque page
de son journal, sauf la période de l'exil à Blois, Héroard ne cite
d'elle qu'un petit nombre de ces traits caractéristiques qui abondent
pour Henri IV. On peut juger seulement, en se reportant à quelques
passages antérieurs ou postérieurs à la mort du Roi, que les actions et
les paroles de la Reine-mère vis-à-vis de son fils n'étaient pas moins
libres que celles de son époux.

Il en est de même pour Anne d'Autriche; la première partie du journal
révèle beaucoup de particularités relatives au projet d'union avec
l'Infante et aux dispositions peu bienveillantes du Dauphin pour les
Espagnols; mais, si l'on en excepte les faits qui se rapportent à la
célébration et à la consommation du mariage, faits pour la publication
desquels nous avons été prévenus par M. Armand Baschet, dans le curieux
livre qui a pour titre: _Le Roi chez la Reine_, Héroard n'a presque
rien à nous apprendre sur le caractère et la manière d'être de la jeune
Reine.

Son affection toute paternelle pour l'enfant qu'il avait vu naître
n'aveugle pas le premier médecin du Dauphin sur les infirmités et les
défauts qui se révèlent au fur et à mesure de la croissance, et Héroard
a pris soin de noter en marge de son manuscrit de nombreuses remarques
sur le tempérament et sur le naturel de Louis XIII. Né sain et robuste
de corps, d'après la minutieuse description écrite au moment même où
il vient au monde, le Dauphin avait dû pourtant, dès le lendemain,
subir une petite opération; comme «il avoit peine à téter, il lui fut
regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui en étoit cause;
sur les cinq heures du soir (28 septembre 1601) il lui fut coupé à
trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi». L'opération avait
été mal faite ou l'enfant avait un défaut naturel dans la conformation
de la langue, car, lorsqu'il commence à prononcer quelques mots, on
s'aperçoit qu'il bégaye en parlant et «il se fâche quand il ne peut
prononcer autrement». Plus tard Héroard remarque encore (1er décembre
1604) qu'il «bégaye fort en parlant». C'est surtout lorsqu'il est
ému, qu'il s'anime ou qu'il se met en colère que le Dauphin mâche «sa
grosse langue, comme il avoit accoutumé de faire quand il faisoit
quelque chose avec grande ardeur». Le 22 décembre 1609, le Dauphin est
«mené chez la Reine, mandé par elle, pour lui avoir été dit que son
bégayement provenoit pour avoir encore le filet; il fut jugé» qu'il
n'était pas nécessaire de faire une nouvelle opération. «Il craignoit
qu'on lui voulût couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il
dit: «Comment me la veut-on couper?» et commençoit d'en pleurer.»
Cette infirmité persiste et cependant ne devait pas être très-forte
puisqu'elle pouvait disparaître à un moment donné; ainsi, la veille
du jour où il doit «aller à la cour de Parlement pour se déclarer
majeur», le jeune Roi «fait vœu à Notre-Dame des Vertus, s'il peut,
le lendemain, au Palais, prononcer sans faire faute ses paroles pour
sa majorité,» et en effet, le 2 octobre 1614, il prononce son discours
«hautement, fermement et sans bégayer».

D'un tempérament très-actif, ayant peine à rester une minute en place,
ce qui lui rendait l'étude très-pénible, le jeune Louis était pourtant
sujet à des accès de rêverie maladive, qui font comprendre l'expression
mélancolique de ses traits. Ces accès lui prennent d'abord à ses repas;
un soir, le 2 août 1605, «en soupant, ayant été quelque temps sans
dire mot, comme il étoit aucune fois réservé et tout ainsi que s'il
eût songé à de grandes affaires, il dit: «Mais, c'est Thomas!» Voyant
qu'il ne disait plus mot, le médecin lui demande: «Monsieur, qui est
ce Thomas?—C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy, dans une
chapelle, rangé là, à un petit coin.» Il y avoit environ quatorze mois
qu'il fut à Poissy, où il vit et entendit nommer cette image du nom
de saint Thomas et au lieu où il la représentoit.» Un autre soir «il
songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à
quoi songez-vous?—Je songe à quoi je me jouerai.» On a vu plus haut le
jeune Roi s'absorber dans des préoccupations plus graves le lendemain
de la mort de son père. Héroard caractérise cet état par une expression
latine: _Quasi aliud agens_.

Le sommeil de Louis XIII était fréquemment agité par des cauchemars
qui prenaient quelquefois le caractère du somnambulisme. Le 3 octobre
1606, il s'éveille «à une heure après minuit, en sursaut, avec un cri
haut extrêmement et effroyable. Sa nourrice et Mlle de Ventelet (qui
aidait à le veiller) vont à lui, demandant ce qu'il avoit: «Hé! c'est
que papa s'en va sans moi,» dit-il en pleurant et fondant en larmes,
«hé! je veux aller avec papa; attendez-moi, papa!» Il le songeoit et
s'en éveille... se rendort à peine, ayant le cœur saisi. Le matin sa
nourrice lui demande: «Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette
nuit?—Doundoun, c'est que je songeois que j'étois à la chasse avec
papa; j'ai vu un grand, grand loup qui vouloit manger papa et un autre
qui me vouloit manger, et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous
deux.» Nous regrettons d'avoir à dire que le bon Héroard, avec l'esprit
superstitieux qui le caractérise, voit sans doute dans ce cauchemar un
présage favorable, et écrit en marge de son journal: _Augurium_.

Le 29 juillet 1614, le Roi éveillé à une heure, en sursaut, «se veut
lever sans dire la cause; ses valets de chambre, les sieurs de Heurles
et Armaignac, l'en veulent empêcher, croyant qu'il rêvât: «Laissez-moi,
laissez-moi,» dit-il; il se lève en chemise, et ainsi veut aller à
la salle.» Le 8 septembre suivant «il raconte comme il avoit songé
qu'il voyoit des poissons volants et appeloit de Heurles, son premier
valet de chambre; il dormoit et parloit. Il étoit hors des draps sur
le milieu du lit, se vouloit élancer pour en aller prendre.» Le 31
novembre 1616, le Roi est pris d'une syncope, à la suite de laquelle
il est saigné pour la première fois. Voici une autre indication donnée
par Héroard à la date du 4 juillet 1622: «Éveillé à trois heures après
minuit, il se plaint, criant et me disant avoir eu froid étant couché
dans le lit, et fort peu dormi, les yeux chauds et la tête pesante.
Levé, blême, il se sent foible et lassé.» Cette lassitude ne l'empêche
cependant pas de partir à quatre heures du matin de la ville de
Toulouse, où il était arrivé huit jours avant, et de faire à cheval une
dizaine de lieues jusqu'à Villefranche de Lauraguais, où «il se plaint
encore des mêmes choses qu'il avoit fait ici dessus». A son entrée à
Arles le 30 octobre suivant, le Roi, entouré du peuple qui «crioit en
son langage: Vive notre bon roi Louis,» est saisi d'une impression de
sensibilité nerveuse «et l'on lui a ouï dire ces paroles: «Dieu vous
bénie mon peuple, Dieu vous bénie!» Le soir, pensif, il dit à son
médecin «qu'il avoit été triste tout le jour».

Louis XIII passait alternativement et presque sans transition des
exercices les plus pénibles et que le corps le plus robuste pouvait
seul supporter, à un état de langueur qui le faisait se mettre au lit
«avec inquiétude», ou se coucher au milieu du jour «pour ne savoir que
faire». Une indication du journal d'Héroard qui peut servir à dater les
portraits de Louis XIII et à juger de son tempérament se rencontre dans
le journal au 1er août 1624; le Roi, alors âgé de près de vingt-trois
ans, «se fait raser la barbe pour la première fois; il ne y avoit que
du poil imperceptible».

A cette nature rêveuse et mélancolique, à cette figure silencieuse et
qui se déridait rarement (Héroard remarque à plusieurs reprises que le
Dauphin n'est ni parleur ni rieur, et que lorsqu'il rit, c'est d'un
gros «rire d'hôtelier» comme quelqu'un qui n'en a pas l'habitude),
Louis XIII joignait cependant un esprit assez vif; il avait parfois
des reparties pleines de bon sens, parfois aussi il raillait et se
moquait; mais en avançant en âge ses saillies deviennent plus sévères
et plus âpres. Un jour d'hiver (19 février 1605) le porteur de charbon
entre dans sa chambre pendant qu'il se lève et lui dit: «Bonjour, mon
maître.—Qui est son maître?» demande l'enfant à son aumônier.—«C'est
le Roi et vous.—Qui est le plus grand?—C'est papa et vous après,
répond l'aumônier.—Non, c'est Dieu qui est le plus grand!» reprend le
Dauphin, qui de sa nature «n'aimoit pas la flatterie». Le lendemain
«l'on parloit d'un homme condamné à être pendu, le Dauphin demande:
«Qui le pendra?» L'on répond que ce seroit le valet du bourreau, il
dit: «Je ne veux donc point avoir un valet.» Peu après il appelle
Birat, huissier de sa chambre; il avait l'habitude de lui donner le nom
de valet et de lui dire: Valet, faites ceci ou cela; ce jour-là il le
nomme par son nom: «Quoi, Monsieur, dit Birat, vous ne m'appelez pas
votre valet!—Hé! c'est le bourreau qui a un valet,» répond le Dauphin.
Un autre jour Mme de Montglat lui demande après qu'il vient de prier
pour le Roi: «Aimez-vous bien papa?—Oui.—Comment l'aimez-vous?—Je
l'aime plus que Pataut (le chien de sa nourrice).—Monsieur, reprend
la gouvernante, il ne faut pas dire ainsi, il faut dire plus que
vous-même.—Plus que moi-même! Eh! il ne faut pas aimer soi-même! il
faut aimer des hommes, mais pas soi-même!»

Le Dauphin se plaisait aussi à jouer sur les mots et sur les noms;
nous nous bornerons en ce genre à une seule citation où figure le
poëte Racan. Le 14 octobre 1606 il y avait à son souper «un page de
la chambre auquel il demanda: «Comment vous appelez-vous?—Monsieur,
je m'appelle Des Ars.—Vous êtes donc un arc? Il vous faut attacher
une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et
tirer.» D'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan, il dit à
sa gouvernante: «Mamanga, velà l'arc en ciel, pour ce qu'il tournoit
le nom en son entendement, imaginant _Arcan_ et ajoutoit _ciel_ en sa
petite fantaisie. Il se plaisoit à des pareilles rencontres.»

Voici, à la date du jour des Rois, une jolie conversation sur le
nombreux personnel de la maison du Dauphin: «Il tenoit une peinture
du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il
les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez
un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: «Ne
parlons point de cela!—Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît
à Dieu, un jour après papa.—Ne parlons point de cela!—Monsieur,
c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue
vie à papa?—Oui, c'est cela.» En dînant il demanda si, pour son
souper, il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de
Ventelet lui dit que oui et qu'il seroit le roi. «Ho! non, dit-il,
c'est papa.—Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que
pour jouer;» et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous
plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M.
Birat?—Ce sera le fou.—Et à M. de Ventelet?—Ce sera le bon vieux
homme.—Et à moi, Monsieur?—Vous serez l'imprimeur.» M. Boquet,
mari de sa nourrice, lui demande une charge.—«Vous serez maître
Guillaume,» c'étoit le fou du roi. Je poursuis à lui demander: «Et à
M. de Malleville, que lui donnerez-vous? (Il étoit exempt aux gardes
écossoises servant près de lui.)—Ce sera Pantalon;» il avoit la
barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps qui étoit
gros).—Ce sera le gros ventre.—Et M. d'Origny? (son compagnon).—Ce
sera le cuisinier;» il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son
sommelier).—Ce sera l'ivre.—Et maître Gilles? (son pannetier).—Il
sera confiturier.—Et votre huissier de salle? (il faisoit des
vers).—Féfé Vaneuil a un petit chien qui s'appelle Joly; quand ils
seront ensemble ils feront des vers et Joly les fera par le c...—Et
de Vienne? (c'étoit son cuisinier).—Ce sera Sibilot;» c'étoit le
fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de garde-robe).—Ce sera mon
verseur de m...—Et M. Guérin? (son apothicaire).—Ce sera Frely;»
c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M.
de Cressy? (enseigne de la compagnie qui étoit fort grand).—Ce sera
le petit Marin;» c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier
de chambre de Madame qu'il voyoit souvent enveloppé au visage).—Ce
sera l'enrhumé.» M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître
Guillaume, le pressoit pour lui en donner une autre; M. Birat entre
en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat; quelle
charge lui donnerez-vous?—Ce sera maître Guillaume.—Et moi, Monsieur,
lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître
Guillaume?—Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de
Roquelaure (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire
qu'il faisoit bien des vers); mousseu Héroua, il me venoit voir souvent
à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des
vers qui étoient si mal faits, si mal faits,» me dit-il avec action,
comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur
de M. d'Orléans).—Ce sera le nouveau tondu;» il avoit ses cheveux
et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de
sa chambre qui étoit vêtu de noir, portant le deuil).—Ce sera la
corneille.—Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil).—Ce
sera le corbeau.» (5 janvier 1608.)

Une autre repartie du Dauphin pourrait s'appeler _le Dauphin terrible_.
Le 30 juillet 1608, il jouait avec des figurines en faïence dont
une représentait un singe. Henri IV le vient voir et lui dit que ce
singe ressemblait à M. de Guise. «Peu après M. de Guise arrive et lui
demande: «Monsieur, qu'est cela?—C'est votre ressemblance.—Comment le
savez-vous?—Papa le dit.» Le 21 décembre suivant, le Dauphin se fâche
contre les petits gentilshommes attachés à sa personne, «veut qu'ils
aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner
et que le Roi pardonnoit à tout le monde.—A tout le monde! il n'a pas
pardonné au maréchal de Biron!»

Le 28 avril 1610, peu de temps avant le couronnement de Marie de
Médicis qui devait être suivi d'une entrée solennelle, on disait
au souper du Dauphin «que les enfants de Paris qui devoient être à
l'entrée de la Reine auroient des éperons dorés. «Ho! dit-il, s'ils en
ont de dorés, j'en veux avoir de fer noir.»

Citons encore trois ou quatre mots du jeune Roi qui achèvent de peindre
une des faces de son caractère et la tournure que prend peu à peu
son esprit. Le 15 juillet 1610, il fait donner à boire à son petit
chien et demande: «Pourquoi donne-t-on à boire aux chiens?» Il lui fut
répondu: «De peur qu'ils n'enragent.» Il repart soudain: «Les ivrognes
donc n'ont garde d'enrager, car ils boivent toujours.»

Le 11 décembre 1612 «la Reine avoit commandé qu'on lui fît la mine
pour n'avoir point voulu prendre sa médecine: il s'en aperçut ou il le
sut, et s'adressant à Mlle de Vendôme, lui dit tout bas: «La Reine ma
mère a commandé que l'on me fasse la mine, mais ils seroient bien tous
étonnés si je la faisois.» Soudain il va à Mme la douairière de Guise:
«Eh bien, madame de Guise, êtes-vous de celles qui me font la mine?» et
s'en va, lui faisant la moue et le hausse-bec.»

Le 9 avril 1616, il construisait un petit fort et y plaçait «des petits
canons tirés par des chiens, l'un desquels fait difficulté de passer
outre sur une planche qui faisoit du bruit. Il le bat rudement et en
colère, le chien passe sans difficulté; lors il dit froidement et de
façon sérieuse: «Voilà comme il faut traiter les opiniâtres et les
méchants,» et, lui donnant du biscuit, «et récompenser les bons, les
hommes aussi bien que les chiens.»

Le 30 décembre 1622, il y avait eu «dispute entre les sieurs
d'Ecquevilly et de Sourdis, enfants d'honneur qui portoient des oiseaux
de la chambre»; d'Ecquevilly avait été appelé en duel, et on disait au
Roi qu'il fallait les empêcher de se battre: «Non, non, répond-il en
colère. Qu'on ne les empêche pas; laissez-les battre. Je les séparerai
bien; je leur ferai trancher la tête.»

Les inclinations de Louis XIII pour les armes et pour la chasse se
montrent chez lui de très-bonne heure; mais, malgré son caractère
hautain, il apportera dans ces exercices, comme en toutes choses,
des instincts au-dessous de son rang, un esprit subalterne, et il
sera plutôt soldat que capitaine, plutôt piqueur que grand veneur.
Héroard remarque à plusieurs reprises que le Dauphin «se familiarise
de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute autre sorte
de personnes, faisant du pair et du compagnon avec eux». Son premier
favori est un soldat aux gardes, qu'il appelle son mignon Descluseaux;
«mais il ne vouloit pas qu'il fût assis à table avec lui pource que,
disoit-il, il est pas gentilhomme.» Un jour qu'il faisait ses exercices
militaires devant le Roi, avec ses frères naturels MM. de Vendôme
et de Verneuil, et les deux petits Frontenac, fils du gouverneur de
Saint-Germain, «le Dauphin disoit qu'il vouloit être mousquetaire,
et néanmoins il avoit accoutumé de reprendre ceux qui ne faisoient
pas bien; le Roi lui dit: «Mon fils, vous êtes mousquetaire et vous
commandez!» C'est exactement ce que Louis XIII sera toujours, et roi il
joue encore au soldat. Le 23 janvier 1611, après déjeûner, il prend un
bâton, se fait mettre en sentinelle par le jeune Loménie, qu'il fait
caporal, fait demander à M. de la Curée (lieutenant des chevau-légers)
par M. de Préaux (son sous-gouverneur) s'il connoît point ce soldat. M.
de la Curée répond que non.—«Il a été aux guerres de Flandre,» dit M.
de Préaux.—«Il a bonne mine,» répond M. de la Curée, puis adressant
la parole au sentinelle: «Mon compagnon, d'où êtes-vous?—De Gâtinois,
répond le Roi.—Comment vous appelez-vous?—Capitaine Louis.—Vous êtes
bien habillé! il y a quelque sergent qui est votre camarade, qui vous
fournit ce qu'il vous faut?—Oui.»

A l'âge de quinze ans et encore dans sa seizième année, le Roi continue
le même jeu. Le 2 septembre 1616, «il s'amuse à faire la garde
lui-même, se couche sur la paillasse, s'endort; Descluseaux qui faisoit
le caporal l'éveille, le tire par les pieds hors de la paillasse, le
met en sentinelle où il se rendort. Descluseaux le y trouve, le met
en prison; ce fut en son lit.» Le 20 juin 1617, après avoir, dans
la journée, été au conseil et donné une audience à l'ambassadeur de
Savoie, et après la cérémonie de son coucher terminée, il se relève
dans la soirée et «vêtu légèrement, il descend au jardin, s'amuse à
faire la garde, se fait mettre en sentinelle, reçoit le commandement du
sergent (c'étoit Descluseaux), y est jusques à une heure après minuit.»

Cinq ans après le jeu devient plus sérieux et produit même une
impression pénible. Le Roi qui assiége la ville de Saint-Antonin,
occupée par les protestants, descend du rôle de commandant d'armée
à celui de simple «artillier»; le 16 juin 1622 «il va au camp à dix
heures, au-dessus d'une batterie où il y avoit deux couleuvrines,
en pointe par deux fois, tire sur des paysans qui remparoient; à la
deuxième fois il en tue deux.» Héroard cite pourtant beaucoup de traits
d'humanité de Louis XIII envers les hommes et même envers les animaux,
mais ici le désir de prouver son adresse, de se montrer bon soldat, lui
fait oublier qu'il n'appartient pas à un roi de tirer sur ses sujets,
même révoltés.

Dans son goût passionné pour la chasse, Louis XIII se montre le même.
Enfant, il entretient de préférence le veneur maître Martin, lui parle
«de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent
faire, comme il dresse les jeunes». Roi, il élève lui-même ses oiseaux
et leur donne «la mangeaille». Il va seul au bois et à la volerie,
en si simple appareil qu'un jour, à Saint-Germain (19 février 1619),
un meunier court après lui «le prenant pour un fauconnier, disant et
opiniâtrément que c'étoit lui qui lui avoit pris sa poule; à quoi il
prenoit plaisir et à le faire contester». Dans un âge plus avancé, il
va de Saint-Germain coucher le soir à Versailles, y dort tout vêtu
afin d'être plus tôt prêt pour aller à la chasse, et le lendemain (3
août 1624), «éveillé à trois heures, il prend son limier et va au bois
pour détourner le cerf, y est deux ou trois heures, et revient tout
mouillé à Marly. Il se jette sur un méchant lit sans dormir et, après
dîner, va courir son cerf qu'il avoit détourné. Il ne le prend point et
revient à Saint-Germain.»

Héroard nous montre encore le Dauphin «curieux de vouloir tout savoir»,
ayant «l'œil et l'oreille à tout», se plaisant «toujours à quelque
exercice pénible». Son goût pour «les œuvres mécaniques» lui fait,
tantôt suivre «un maçon qui raccoustroit», tantôt regarder «des
charpentiers qui mettoient des cloisons». Voici par exemple une journée
où l'on voit la diversité de ses occupations et de ses instincts: Le
10 août 1607 «il se fait mettre dans son petit carrosse découvert
jusqu'à la chapelle où il entend la messe, faisant des gambades sur son
carreau. Il va à son carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite
Vitry et le petit Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à
Hindret, son joueur de luth, qui le menoit: «Je veux être le valet
de pied, mais le dites pas.» Deux pages tirent le carrosse, il va à
côté branlant les bras et marchant de l'air d'un laquais, se fait
appeler le petit Louis. Mené en sa chambre, il se met sur les outils de
menuiserie; il a deux pages et deux garçons de la chambre auxquels il
commande, leur fournit la besogne et se fait appeler maître Louis. Il
vient en ma chambre, me demande papier et encre, se met à peindre, fait
un oiseau, puis se met à faire Dondon, sa nourrice.» Une autre fois,
«il s'amuse à maçonner une maison, porte lui-même les pierres», ou bien
il pave lui-même un chemin, «porte le pavé, le met en œuvre». Roi, il
s'amusera «à faire des paniers de menu jonc», clouera «les tapis du
pied de son lit avec le tapissier», travaillera avec un émailleur ou
avec un excellent tourneur allemand qui lui apprendra à tourner. Le
15 octobre 1614, «il s'amuse lui-même à travailler avec le menuisier,
à dresser le jeu de billard,» et le 12 janvier 1617 à établir «une
batterie de petits canons qu'il avoit lui-même fondus à sa forge».

Nous avons vu Louis XIII demander à sa mère de lui ôter son gouverneur
M. de Souvré, parce qu'il ne «pouvoit plus durer avec cet homme-là»;
quinze jours avant il lui avait servi de cuisinier et de maître
d'hôtel. Le 13 octobre 1614 il était allé faire collation dans une
maison particulière; après avoir mangé, «il entre en la cuisine, met
M. le comte de la Rocheguyon à la porte pour huissier, et lui se fait
porter des œufs, ayant été auparavant au poulailler pour en prendre.
Il donne deux écus à une femme qui lui en apporta six et un poulet,
se prend à faire des œufs perdus et des œufs pochés au beurre noir,
et des durs hachés avec du lard, de son invention. M. de Frontenac,
premier maître d'hôtel, fait une omelette; le Roi commande au petit
Humières de prendre un bâton et de servir de maître d'hôtel, au sieur
de Montpouillan d'huissier, à d'autres de prendre des plats, et lui
prend le dernier et marche ainsi à la salle où étoit M. de Souvré,
auquel il avoit commandé d'attendre ce qu'on alloit lui servir. Il fait
l'essai du plat qu'il portoit».

Le Dauphin montre des goûts plus élevés dans ses dispositions
naturelles pour la musique et le dessin. Suivant l'usage de l'époque,
deux musiciens étaient attachés à sa personne «pour l'endormir»;
l'enfant les écoutait avec transport, retenait les termes de leur art
et voulait même faire sa partie avec eux. Le 23 février 1608, il joue
du «tabourin de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur
de luth, et Boileau, son violon; il avoit appris de lui-même. Mené
pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la
porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant
reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut et le
trouva bon». Le 11 août 1609, «il fait chanter et chante en concert
des chansons d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en
concert de voix, d'un luth et d'une mandore».

Un jour de la fête de Sainte-Cécile, «M. de Souvré le vouloit mener à
Notre-Dame»; le jeune Roi s'y refusait «à cause, disoit-il, qu'il y
auroit une grande messe.—Oui, Sire, lui dit M. de Souvré, mais il y
aura de la musique que vous aimez tant!—Oui, mais il y en a de deux
sortes; il y en a une que j'aime point»; c'étoit le plain-chant.»
La musique que le Roi préférait était celle que lui faisaient à son
coucher La Chapelle, «excellent joueur d'épinette qui étoit à lui», et
Bailly qui chantait en s'accompagnant du luth. «Quand ils cessoient:
«Chantez, chantez,» disoit-il, ainsi que souloit faire le feu Roi son
père, duquel il avoit toutes les mêmes actions.» Le 1er septembre 1612,
le Roi «commence à apprendre à jouer du luth par Ballard,» et à la fin
de l'année 1616 on le voit encore chanter en concert avec les orgues,
«sur lesquelles jouoit le sieur de La Chapelle».

Louis XIII enfant avait moins d'ardeur pour la danse, peut-être parce
que cet exercice faisait partie de son éducation, tandis que la musique
et le dessin n'étaient que des arts d'agrément qui ne lui étaient
pas imposés. Cependant, le 21 février 1608, il danse fort bien son
ballet des _Falots_ devant Henri IV qui «en pleure de joie»; mais plus
tard Héroard écrit à la date du 5 janvier 1611: «Dansé à regret; il
n'aimoit pas la danse de son naturel, et si il faisoit bien; il le
fait pour faire les révérences à M. de Souvré qui le forçoit à les
bien apprendre.» Dans les années suivantes au contraire le Roi figure
lui-même dans plusieurs ballets, et on sait qu'il se plaisait à en
composer.

Dès l'âge de trois ans, le Dauphin commence à «crayonner sur du papier»
et Héroard a conservé précieusement ces premiers griffonnages, dans
lesquels il voit déjà une «merveilleuse inclination à la peinture»; on
les retrouve dans le manuscrit de son journal, ainsi que les premiers
essais d'écriture de l'enfant. Ces dispositions pour le dessin se
développèrent un peu plus tard, pendant les séjours à Fontainebleau où
de nombreux artistes, à la tête desquels se trouvait Martin Fréminet,
continuaient les travaux de décoration commencés sous François Ier. Le
14 décembre 1606, le Dauphin s'amuse à peindre «ayant fait venir un
peintre qui lui apprend; il l'écoute et suit ce qu'il lui dit, maniant
aussi dextrement le pinceau que l'ouvrier, et tenant les couleurs au
pouce comme le peintre, qui lui fait tirer un visage». Le matin, il
avait dit à Mme de Montglat: «Je peindrai, je vous ferai un beau petit
chérubin.—Ho! lui dit la gouvernante, vous êtes un beau peintre! Vous
ne sauriez peindre le beau temps.—Si ferai.—Comment ferez-vous?—Je
prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu.—Mais vous ne
sauriez faire le soleil ne la lune.—Si ferai.—Comment ferez-vous le
soleil?—Je prendrai du jaune et du rouge, et je les mêlerai.—Et la
lune?—Je prendrai du blanc et du jaune, je les mêlerai, puis je ferai
un visage, puis ce sera la lune.» Le lendemain, «il envoie quérir deux
jeunes peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés,
il prend les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du
peintre, demande: «Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du
rouge?» et besogne dextrement et avec attention.»

Deux jours après, c'est Fréminet lui-même qui vient donner au Dauphin
une leçon dont Héroard a conservé les dessins, et son journal nous fait
assister à la petite scène d'intérieur qui se passe entre le prince et
le premier peintre du Roi. Aussitôt que Fréminet entre dans sa chambre,
le Dauphin lui montre ses peintures des jours précédents et lui dit:
«J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose.» M. Fréminet, «peintre
du Roi, excellent personnage», lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que
je vous fasse faire un oiseau avec la plume?» Il lui répond gaiement:
«Oui; Mamanga, envoyez quérir mon écritoire;» il met son papier sur
sa petite table et commence à griffonner tout seul un oiseau dont le
corps est semé de grosses taches d'encre: «Les taches noires du milieu,
dit-il, ce sont les plumes.» Fréminet lui propose alors de lui conduire
la main et lui fait dessiner un perroquet, mais ce n'est pas sans
peine, à cause de l'impatience de l'enfant qui veut aller plus vite
que l'artiste. Fréminet dessine ensuite une tête de profil et dit au
prince: «Faites un visage comme celui-là.—Ho! ho! dit-il en souriant,
je ne saurois.» Fréminet lui reprend alors la main et lui fait dessiner
deux profils, puis, pour terminer la leçon, l'artiste retourne le
papier et dessine une belle tête de guerrier coiffé d'un casque;
l'enfant ravi lui donne pour le remercier une grosse poire.

Le 6 février 1607, le Dauphin, qui est toujours à Fontainebleau, parle
dans son lit, avant de s'endormir, «sur les peintures qu'il a faites,
d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour
faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera,
peindra la chasse au blaireau pour la présenter à papa; il n'en pouvoit
sortir tant il y prenoit de plaisir». En effet, le lendemain, «il
s'assied et accommode une petite toile carrée, et la cloue sur un
petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de
l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le
suit avec son pinceau, froidement, attentivement, dextrement et avec
vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus
matin que de coutume, il y avoit de l'inclination comme aux autres
sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre:
«Faites l'accoustrer.—Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire
un châssis?—Oui, oui.—Monsieur, je n'ai point d'argent.—Mamanga,
donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau.» Elle
lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre et lui dit: «Tenez, velà
deux quarts d'écus, gardez-en un pour en faire un autre.» Trois jours
après le Dauphin «tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec
le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut
écrire.—Non, Mamanga, qu'on aille quérir le petit peintre;» il aimoit
la peinture», répète encore Héroard.

Une autre fois c'est Dupré, le graveur en médailles, qui donnera au
jeune prince, toujours à Fontainebleau, une leçon de modelage. Le 6
juin 1607, le Dauphin, qui pose pour un sculpteur en cire nommé Paolo,
s'amuse pendant ce temps à «tirer en cire» son mignon Descluseaux. Dans
l'après-midi «il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant
que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il
sait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait
les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière
que M. Dupré lui en avoit faite». Le lendemain il dit à son médecin
qu'il le «veut peindre en cire pendant que M. Dupré l'achèvera» et
qu'il lui fera la barbe pointue comme une épingle.

Plus tard le Dauphin fait faire par Boileau, son joueur de violon, et
fait lui-même des copies d'après quelques-uns de ces dessins dont la
mode s'était conservée depuis le seizième siècle et que l'on nommait
des _crayons_; c'est tantôt Duguesclin ou Louis XII, tantôt ses deux
grands-pères Antoine de Bourbon et le duc de Toscane; lui-même pose
pour Boileau et il fait attacher ces crayons sur la tapisserie de
sa chambre. Héroard a joint à son manuscrit une copie de la main du
Dauphin d'après un crayon représentant la marquise de Ménelay. Une
autre fois le Dauphin copie le portrait de la reine Jeanne de Sicile
et «en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il étoit fort
reconnoissable».

Louis XIII conserva toute sa vie son goût pour la peinture et le
dessin. Lorsqu'au mois de février 1611, Marie de Médicis veut lui
acheter à la foire Saint-Germain une chaîne de diamants, «il n'en
veut point, dit mieux aimer des tableaux», et à diverses reprises il
se remet à peindre «ayant fait venir Bunel, l'un de ses peintres et
excellent». Le 25 juillet 1622, étant à Béziers, le Roi «s'amuse à
peindre en crayon, ne laisse pas d'entendre ses affaires par M. de
Puisieux, secrétaire d'État»; et au mois d'août 1627 on le retrouve
à Versailles, s'occupant encore «à peindre». Si Héroard avait vécu
jusqu'aux derniers jours de son maître il l'aurait vu, quelques
semaines avant sa mort, ainsi que le rapporte Dubois, l'un des valets
de chambre du Roi, «travaillant fort longtemps à peindre certains
grotesques, à quoi il se divertissoit ordinairement».


IV.

La liberté de mœurs et de langage qui régnait sous Henri IV commence
à disparaître avec Louis le Juste, que l'on a aussi surnommé Louis
le Chaste. Dès la première année de son avénement au trône, un jour
que le Roi «fait faire la musique de voix et d'instruments» et qu'il
parle des chansons qu'il vient d'entendre, M. de Souvré lui demande:
«N'avez-vous point fait chanter de celles du feu Roi, qui étoient
pour les amours de Mme la princesse de Condé et autres?—Non, répond
le Roi.—Pourquoi?—Je les aime point,» dit-il brusquement. L'année
suivante, Concini s'étant permis au coucher du jeune Louis une
indécente plaisanterie sur la nourrice du Roi et sur les femmes qui
veillaient encore près de son lit, le Roi, «le regardant en colère,
lui tourne le dos» en lui reprochant ces «vilainies»; et encore, le
25 décembre 1619, comme il dînait à sa petite chambre où le prince de
Condé et plusieurs seigneurs «se parloient de mots qui dépassoient la
gaillardise», le Roi dit: «Je ne veux point que l'on dise des saletés
et des vilainies.»

Louis XIII n'avait non plus aucun goût pour les fous de Cour, les
faiseurs d'horoscopes, les soi-disant poëtes à cervelle dérangée qui
étaient admis familièrement auprès de son père. Étant Dauphin, on le
voit chasser à coups de pied Engoulevent, prince des sots, qui était
entré en sa chambre; «il haïssoit naturellement, dit Héroard, les
plaisants et bouffons.» Une autre fois il renvoie de sa chambre «un
gentilhomme de Normandie, nommé le sieur de la Valée, qui se mêloit
de prédire par horoscopes et nativités; il s'adresse à lui parmi la
troupe, lui dit: «Allez-vous-en,» et le presse si fort qu'il fallut
sortir.»

L'accès des résidences royales était alors d'une facilité inouïe.
Les épousées de village y venaient danser le jour de leurs noces;
les merciers, les porte-paniers y entraient pour débiter leurs
marchandises, les mendiants pour demander l'aumône; les musiciens
ambulants pénétraient jusque dans l'intérieur des appartements. Le
10 juin 1604, on voit le Dauphin faire sortir de la salle du Roi,
à Saint-Germain, «un cul-de-jatte qui jouoit du flageolet, disant:
«Mettez dehors! qu'il joue, mais je ne le veux pas voir.» Il ne veut
point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar (sa tante), ne veut point
voir maître Guillaume (fou de Henri IV), n'aime point les fols de cette
sorte.» Son goût pour la musique lui fait pourtant un autre jour,
pendant son dîner, écouter ce même cul-de-jatte avec plaisir jusqu'à ce
que, «après avoir joué longtemps et deux violons avec lui,» l'estropié
lui dit d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge,
disant soudain: «Je veux qu'il s'en aille.» Son médecin lui dit:
«Monsieur, il est pauvre; il ne les faut pas chasser.—Il ne faut pas
que les pauvres viennent ici.—Monsieur, non pas tous, oui, bien ceux
qui vous font jouer comme lui.—Qu'il aille donc jouer là-bas.» Mme
de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: «Mamanga, il
m'étourdit;» et puis après il dit: «Je ne bois qu'à papa et à maman.»

Héroard note dans son journal non-seulement les grands personnages qui
viennent visiter le Dauphin, mais encore les plus infimes. Pendant la
première année c'est une véritable procession de gens de toute sorte
qui font le voyage de Paris à Saint-Germain en «grande troupe» ou en
«compagnie», et qui sont admis à voir l'enfant au berceau ou dans les
bras de sa nourrice. Tantôt ce sont des courtisans qui rendent au
Dauphin le plus singulier hommage; tantôt c'est une vieille revendeuse
de Paris, à moitié folle, qui «se prend à danser devant lui», avec les
mots et les gestes les plus indécents. A côté de ces scènes burlesques
le médecin nous en montre de touchantes, telles que celle du 28
avril 1602, où le lieutenant-général de Fontenay-le-Comte «âgé de
quatre-vingts ans, arrive en jupe, se met à genoux et à pleurer, le
voit remuer, et s'en retournant dit à Mme de Montglat qu'il plût à Dieu
de donner à Monseigneur le Dauphin le bonheur de son père, la valeur de
Charlemagne et la piété de saint Louis; et s'étant retourné pour s'en
aller, étant au coin du grand pavillon, il lève les mains au ciel et
dit: «Dieu, m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du monde.»

Une autre visite d'un caractère bien particulier est celle que Sully
fait au Dauphin le 20 juillet 1606: «A midi, M. de Sully, revenant de
Rosny, le vient voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de
la salle; M. le Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il
est au milieu de la cour, elle le fait courir au-devant de lui, pour
l'embrasser comme il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est
piquier, fait armer la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait
les exercices. M. de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses
soldats les lui arrachent des mains; il n'eut presque pas le temps
de les manier; il ne lui en demeura qu'une pièce qu'il tient ferme
contre Montailler, tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie: «Hé!
maman, Montailler me l'arrache;» elle y vient, la prend et fait rendre
les autres, qu'elle retient. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point,
mais peu après il dit: «Mais moi je suis soldat et je n'ai point eu
d'argent;» M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.» Après
avoir constaté cette «grande indiscrétion» envers le Dauphin, Héroard
ajoute en marge de son manuscrit que Mme de Montglat eut quatre de ces
doublons, le chevalier de Vendôme un, le musicien «Hindret, un, etc.»

On a d'autres exemples de cette incroyable avidité de la gouvernante;
le 30 septembre de la même année, après avoir soupé avec le Roi, le
Dauphin suit son père «en la chambre de la Reine, laquelle lui donne
deux pièces de monnoie d'or. Ramené en sa chambre, querelle pour ces
deux pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché
pour les contenter toutes deux.» Moins de deux mois plus tard, le 20
novembre, le Dauphin est mené dans la chambre du Roi où se trouve
Sully. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes
avaricieux, demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit
mot et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être
refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela
il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se
retourne soudain, comme dépité, disant: «C'est pas du sien, c'est de
celui à papa,» et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully:
«Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que
je lui demanderai.—Qu'est-ce?—Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il
demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit
et se retournant: «Faites cela pour Mamanga, et s'en va tout dépité.»

Le Dauphin n'aimait pas à s'adresser à Sully, et disait de lui: «C'est
un glorieux.» Quelques jours avant l'assassinat de Henri IV il est
«mené en carrosse à l'Arsenal où M. de Sully lui demande: «Monsieur,
voulez-vous de l'argent?—Non, dit-il par dédain.—Mais, Monsieur,
dites si vous en voulez,» et il le lui demande par plusieurs fois.—«Si
vous en voulez bailler, répond le Dauphin, faites l'apporter à Monsieur
de Souvré.» Il avoit cueilli des brins fleuris d'un arbre qui lui avoit
plu; M. de Sully lui dit: «Monsieur, quand vous reviendrez ici, vous
trouverez cent bourses pleines d'écus sur cet arbre-là que vous avez
trouvé beau.—Ce sera un bel arbre,» dit-il, négligemment et sans le
regarder. Cependant lorsqu'au commencement de 1611, Sully est «démis
de la garde de la Bastille et de la surintendance des finances, le Roi
dit à M. de Souvré: «L'on a ôté mousseu de Sully des finances?—Oui,
Sire.—Pourquoi?» demande-t-il, avec contenance d'étonnement.—«Je n'en
sais pas les raisons, répond le gouverneur, mais la Reine ne l'a pas
fait sans beaucoup de sujets, comme elle fait toutes choses avec grande
considération. En êtes-vous marri?—Oui.»

La figure du brave Crillon, lorsqu'il visite le Dauphin, est un
peu celle d'un capitan de comédie. Le 19 avril 1605, «arrive M.
de Crillon, mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit
pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main
à baiser, disant: «Bonjour, moucheu de Crillon.» M. de Crillon
lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?»
en montrant les personnes qui sont autour de lui.—«Non,» répond
l'enfant étonné.—«Qui donc? demande Crillon.—Les ennemis de papa.»
Ces manières semblent si étranges au Dauphin, qu'un peu plus tard,
lorsque Crillon accompagnant le Roi revient à Saint-Germain et que
Henri IV demande à son fils: «Qui est celui-là?» il répond: «Le fou.»
M. de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de
Souvré.—Non.—Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?—Oui.» Le 6
avril 1606, Crillon vient encore voir, pendant son goûter, le Dauphin
qui ne veut pas lui dire adieu; Mme de Montglat «l'en tance dans sa
petite chambre: «Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave,
je suis furieux!» dit-il, en faisant les contenances de M. de Crillon.»

Le Dauphin est en perpétuelle opposition contre tout ce qu'il voit
et ce qu'il entend, au grand étonnement de son médecin lui-même.
Un jour, à Fontainebleau, une troupe d'Égyptiens vient danser au
château et les gens de service se divertissent avec les bohémiennes.
Le Dauphin regarde danser ces Égyptiens, mais il défend que «pas un
des siens danse avec leurs femmes»; le soir on parlait devant lui «de
ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes». Héroard
lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec
elles?—Non, dit-il, je ne voudrois pas que vous eussiez touché la
main à ces vilaines femmes; elles sont si sales!» Le lendemain on fait
entrer ces bohémiens pendant son dîner, alors «il ne veut plus manger
que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient
mauvais».

Cette répugnance du Dauphin fait comprendre la résistance que Henri IV
rencontre chez son fils la première fois qu'il veut lui faire laver
les pieds aux pauvres à sa place, le jour du jeudi saint: «Je ne veux
point, dit-il, la veille, ils sont puants,» et le lendemain lorsqu'on
lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répète encore:
«Non, je ne veux point, ils ont les pieds puants.» On juge de ce que,
Roi et à peine âgé de neuf ans, il dut souffrir lorsque, quelques
jours après son sacre, il eut à toucher plus de neuf cents malades
des écrouelles. «Il se reposa quatre fois, dit Héroard, mais peu, ne
s'assit qu'une seule fois. Il blêmissoit un peu du travail, et ne
le voulut jamais faire paroître, ne voulut pas prendre de l'écorce
de citron.» Le jour de l'Assomption 1611, le Roi touche quatre cent
cinquante malades, «se trouve foible; il faisoit une extrême chaleur»;
ayant «lavé les mains avec du vin pur et respiré du vin, il revient à
lui». En 1613, il touche jusqu'à onze cent soixante-dix malades; mais
lorsqu'en 1619, Héroard lui demande «s'il toucheroit les malades (il
y avoit de la peste à Paris), le Roi lui répond avec colère: «Non!
mais ces gens-ci me pressent si fort, si fort! Parlez à eux, ils me
persécutent si fort! Ils disent que les rois ne meurent point de la
peste; ils pensent que je sois un roi de carte!»


V.

Tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'art français savent par
expérience combien sont rares les renseignements qu'on peut trouver sur
ce sujet dans les collections de mémoires et de chroniques, et l'on ne
songerait guère à aller chercher des indications de ce genre dans le
journal d'un médecin. Héroard en donne cependant de très-précieuses, de
très-nouvelles et de très-inattendues. On a déjà pu voir d'après lui
un Louis XIII artiste, que l'on connaissait à peine sous ce rapport;
assistons maintenant aux séances dans lesquelles le Dauphin pose pour
les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs chargés successivement
de reproduire son effigie.

Le premier en date est Charles Decourt, «peintre du Roi», dont les
dessins, s'il en subsiste encore aujourd'hui, doivent être attribués
à l'un des Du Monstier. En effet les quatre portraits du Dauphin que
Decourt fait de 1602 à 1607, le premier «par commandement de la Reine,
pour l'envoyer à Florence», sont tous «peints en crayon».

Le 27 mars 1602, c'est «le peintre du Quesnel» qui peint le Dauphin en
pied, de grandeur naturelle, «il avoit deux pieds et demi»; ce portrait
paraît destiné à la duchesse de Mantoue, sœur de Marie de Médicis et
tante de l'enfant.

Le 25 février 1603, le Dauphin est «amusé dans sa petite chaise,
auprès du peintre nommé Charles Martin, demeurant à Paris, sur le
pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre»; l'indication est
précise et ne peut se rapporter qu'à un portrait. En 1604, le Dauphin
est encore «peint par le sieur Martin», et un an plus tard l'enfant
se rappelle cette circonstance; «en goûtant il entend parler de M.
Martin et dit: «C'est celui qui a fait la peinture de moucheu le
Dauphin.» Le 3 mars 1605, «il s'amuse seul, sans dire mot, avec un
petit puits d'argent... donnant une extrême patience à se laisser
peindre par maître Jehan Martin»; ce maître Jehan Martin est-il le
même que le Charles Martin cité deux ans avant, et y a-t-il dans le
journal une erreur de prénom? Quoi qu'il en soit, ce doit bien être
ce dernier «maître Martin» qui, au mois d'août 1605, fait le portrait
de Mme Élisabeth, âgée de deux ans, et qui, le 10 mai 1606, peint
d'après le Dauphin un portrait dont Héroard nous donne cette minutieuse
description: «Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le
peint armé de son corcelet, sous sa robe de velours cramoisi garnie
d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite,
la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume
blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint.» Le Dauphin
«se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant
ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa
chienne Isabelle, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car
il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignît
sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut
pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond
soudain: «Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes.»

Voici deux autres _crayons_ d'après le Dauphin: Le 20 mars 1604, «il
voit le jeune Du Monstier, peintre,» se posant devant lui avec un
portefeuille, et, croyant que c'est pour écrire, il lui dit: «Écrivez.»
Héroard lui explique: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre
nez, vos yeux.» Alors le Dauphin dit au peintre: «Écrivez-moi;» il
«lui soutient doucement le portefeuille et a peur de l'empêcher». Le
lendemain il s'amuse à ses échecs d'argent «pendant que le jeune Du
Monstier tire son crayon». Le 27 septembre suivant, jour où le Dauphin
a trois ans accomplis, il s'amuse encore «à ses échecs d'argent»,
pendant que «Mallery en tire le crayon».

Voyons maintenant les sculpteurs: Le 20 août 1604, le Dauphin «baise
un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est
tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo, pour être porté
en Italie». Une autre fois, «il se joue, tenant un portrait du Roi,
fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et s'amuse à travailler sur de
la cire, comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo». Ce Paolo fait
encore un portrait en cire du Dauphin, à la date du 6 juin 1607.

Le 21 septembre 1604, c'est une figure en terre, destinée sans doute
à être cuite à la poterie de Fontainebleau, où l'on fabriquait de
_rustiques figulines_ dans le genre de Bernard de Palissy. Ce jour-là
le Dauphin, après avoir été dire adieu au Roi et à la Reine qui
allaient à la chasse, est ramené «pour être retiré tout de son long, en
terre de poterie, vêtu en enfant, les mains jointes, l'épée au côté,
par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près de Laon. A trois heures et
demie goûté; il donne la patience au statuaire tout ce qui se peut». On
a vu, plus haut, ce même Dupré, «statuaire du Roi», modeler le 6 juin
1607 une médaille du Dauphin. M. A. Jal, dans son utile _Dictionnaire
critique de biographie et d'histoire_, nous apprend que le célèbre
graveur en médailles Guillaume Dupré était protestant; mais il n'a pas
trouvé son acte de décès sur les registres du temple de Charenton,
et il en conclut que Dupré n'est pas mort à Paris. Quant au lieu de
naissance de Dupré Mariette prétend qu'il était de Troyes, et la date
de cette naissance est également inconnue. Peut-être l'indication
formelle donnée par Héroard servira-t-elle à retrouver des dates
précises pour la biographie d'un de nos plus éminents artistes.

Il est un autre sculpteur du nom de Dupré ou de Després qui vient
modeler encore une statue du Dauphin, mais malheureusement Héroard
ne donne cette fois que des renseignements vagues et difficiles à
éclaircir. Le 10 mars 1605 «arrive un sculpteur envoyé de la Reine;
le Dauphin lui demande: «Peintre, comment vous appelez-vous?» Il
répond: «Després». Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par
Després.» Cinq jours après, nouvelle mention de ce «statuaire» dont le
nom est laissé en blanc, et qui est désigné comme Flamand de naissance
et retiré à Florence. Il continue à travailler à son modèle de cire «de
la hauteur d'un pied et demi» qui, «par le commandement de la Reine»,
doit être jeté en or pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence. Le
Dauphin dit: «C'est mon frère de cire,» s'amuse à son petit ménage
d'argent et dit à M. de Vendôme: «Allez-vous-en.» Mme de Montglat l'en
reprend, il répond: «Ce n'est pas moi, c'est mon petit frère de cire
qui l'a dit.» Enfin, le 17 mars, troisième et dernière séance de deux
heures, pour achever de «tirer sa figure de cire» par «Du Pré», dont le
prénom reste en blanc.

Héroard ne donne pas non plus le nom de famille d'un peintre italien
attaché à un neveu de Marie de Médicis, le prince Ferdinand de
Gonzague; le 21 août 1606, pendant que le Dauphin s'amuse à peindre,
cet artiste, du prénom de Francesco, «le pourtrait de son long».

Le lendemain du jour où l'on a vu le premier peintre de Henri IV
donner une leçon de dessin au Dauphin (18 décembre 1606), «M.
Fréminet commença de le peindre», et le Dauphin ayant dit: «Mamanga,
je voudrois bien avoir des couleurs, mais je voudrois des siennes,
elles sont plus belles,» on lui en envoie quérir au logis du sieur
Fréminet, au jardin des Canaux; il s'en amuse avec le pinceau.» Le
23, «M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à peindre, et
il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie». Nous ne pouvons
quitter Fréminet sans montrer le Dauphin fuyant son maître d'écriture
pour aller voir travailler le peintre de la chapelle de la Trinité, ou
bien se promenant dans les appartements de Fontainebleau en faisant
ses observations enfantines. Le 16 août 1608, «il ne se peut mettre à
l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort et dit à M. de la
Court, exempt des gardes: «La Court, je ne sarai rien faire qui vaille,
allons voir Fréminet;» c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre,
y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en
retourne à la chapelle y trouver Fréminet; ce n'étoit que pour fuir
l'école». Trois jours après, le 19 août, «il monte tout au haut de son
pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de
Franco, peintre du Roi; y a goûté.»

Le lendemain il vient dans la chambre d'Héroard «pour y écrire, y
trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les desseins
et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette
occasion et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un
escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la
galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle,
sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez
longtemps; s'en retournant il dit: «Aussi vrai, velà qui est bien
fait;» descendu il s'en va voir les peintures qui étoient là où se
mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une
Annonciation et dit encore: «Aussi vrai, velà qui est bien fait.» Il se
fait descendre par un trou entre deux planches.»

L'année précédente, comme le Dauphin se promenait dans la galerie
de Fontainebleau, «Mme de Montglat lui montre la peinture d'un
léopard, lui demande que c'est, il répond: «Je sais pas.—Monsieur,
c'est un léopard.—Il ressemble à de Hoey.» C'étoit un peintre; il
étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Malleville lui
montre une voile de navire et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une
voile?—C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse.» Il y
avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est
cela?—C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès.»

Le dernier portrait du jeune Louis comme Dauphin est de bien peu
antérieur à son avénement au trône; le 16 février 1610 «en étudiant,
il est peint par Bunel, peintre excellent qui est au Roi».

Dans la seconde partie de son journal, Héroard ne mentionne que deux
portraits de Louis XIII: l'un de Porbus, «flamand, peintre excellent»,
qui le 11 février 1611 «le tire de sa hauteur pendant qu'il se joue à
des petites besognes»; l'autre de Fernand, aussi «peintre excellent»;
pendant que le Roi est au bain (2 août 1617) il le peint «étant dans
l'eau».

Le médecin rapporte encore un trait d'humanité du jeune Roi envers un
artiste, mais il dédaigne de donner le nom de ce pauvre diable; le 16
juillet 1611 «un certain peintre lui apporte un portrait de cire de
son visage; le Roi lui demande: «Combien en voulez-vous?—Sire, il
vaut bien deux pistoles.—En velà sept.—Sire, ma pauvre femme est
bien malade; s'il vous plaît de me donner quelque chose pour la faire
assister?—Tenez, je vous donne tout ce que j'ai,» dit le Roi en vidant
sa bourse; il y avoit encore sept pistoles.»

Ce n'est pas seulement à propos des portraits de Louis XIII que le
journal d'Héroard nous fournit çà et là des renseignements utiles
à recueillir pour l'histoire des arts, et lorsqu'il nous montre le
Dauphin jouant avec «ses petits marmousets de poterie», le bon médecin
ne se doute pas qu'il va jeter quelque lumière sur une question dont
on se préoccupait peu de son temps, mais qui de nos jours a le plus
vif intérêt pour les amateurs de curiosités. Nous voulons parler
de ces nombreuses pièces de faïence française, datant évidemment du
commencement du dix-septième siècle, et classées jusqu'à présent, faute
de documents certains, sous le nom de _faïences de l'école de Palissy_.
Les collectionneurs pourront désormais désigner avec certitude sous
le nom de _faïences de Fontainebleau_ quelques-unes de ces pièces, et
entre autres le plat représentant Henri IV, Marie de Médicis portant
le Dauphin, et à côté d'eux _féfé Vendôme_, ce frère naturel de Louis
XIII dont il est si souvent question dans Héroard. Divers passages de
son journal servent à reconnaître les produits de cette «poterie de
Fontainebleau» où le Dauphin va fréquemment acheter ses jouets. Ainsi,
le 20 mars 1608, «il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il
veut?—«Attendez, j'y songe: Combien vendez-vous cela?» dit-il en
montrant la figure du Roi. On lui en demande trois écus; il commande
de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter
à sa nourrice». Le 7 mai suivant la princesse de Conty devait danser
un ballet dans la chambre de la Reine et venir après dans celle du
Dauphin. «On lui propose de faire préparer une collation de petites
pièces qu'il avoit prises en la poterie,» et, le ballet fini, il mène
toutes les personnes qui l'avaient dansé à sa collation; «et de rire,
et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards,
des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant
de la musette et de la flûte, des vielleurs, des chiens couchés, des
moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut
bout, un capucin au bas».

Ce petit catalogue se trouve complété à diverses reprises; ainsi, le
23 octobre 1604, le Dauphin mené à la poterie «s'y joue longtemps
et voulut avoir un cheval blanc». Le 7 novembre 1606, «il s'amuse
à mettre en bataille, file à file, toute sa compagnie de pièces de
poterie, et le Dauphin étoit à la tête». Le 12 décembre suivant,
«il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait une fontaine,
siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de l'eau, s'amuse
au buffet du roi, fait du temps du roi François Ier, qui s'ouvroit
par un marmouset». Le 29 mai 1607, «il va à la poterie, où il prend
plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre
où, sur le tapis de pied, il les fait combattre». Le 5 juin suivant,
le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au
Dauphin. Héroard lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il
pas de lui donner quelque chose?—Oui.—Monsieur, quoi?—Un cheval
marin (qui étoit de poterie).—Monsieur, vous plaît-il que je l'aille
quérir?—Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé.» Enfin, le 24
avril 1608, le petit duc d'Orléans, frère puîné de Louis XIII, donne
à la fille de Mme de Montpensier «une petite nourrice de poterie qu'il
tenoit»; on sait que cette figure a été attribuée jusqu'à présent à
Bernard de Palissy.

Héroard nous signale aussi à diverses reprises (et quelquefois par
des descriptions qui pourraient servir à les reconnaître si on les
rencontrait aujourd'hui dans quelque collection) les bijoux, les pièces
d'orfévrerie, les objets précieux de toute sorte, donnés en présent
au Dauphin. C'est d'abord Henri IV qui envoie à son fils âgé de deux
ans «une croix du Saint-Esprit, premier présent que le Roi lui a fait,
la croix tenue par un dauphin émaillé de bleu». Marie de Médicis lui
donne «une enseigne de diamants avec un bouquet de plumes d'argent»,
une autre fois le «petit coffret d'argent où elle mettoit ses pendants
d'oreille,» puis «une petite montre couverte de diamants». Le 15
septembre 1610 «la Reine lui veut donner des petites besognes, comme
des _Agnus Dei_, garnis de diamants»; il ne les prend pas et demande
«un petit livre couvert de diamants», que la Reine lui refuse, «disant
que le feu Roi son père le lui avoit donné; il le désiroit pour le
mettre en son oratoire».

Ce n'est pas la reine Marguerite qui aurait eu le courage de refuser,
et les présents qu'elle fait au Dauphin sont les plus magnifiques de
tous. La première fois qu'elle le voit c'est: «un Cupidon parsemé de
diamants, assis sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un
brandon de l'autre, parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y
avoit une émeraude gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits
diamants.» Elle lui donne encore «un petit cimeterre parsemé de
diamants et à Madame un serre-tête de diamants». Un autre jour elle
lui envoie «un navire d'argent doré, sur roues, allant au vent à la
hollandoise»; lors de la foire de Saint-Germain, elle lui donne «une
enseigne et un cordon de diamants, le tout estimé à deux mille écus,»
et elle commande à l'orfévre de lui «bailler tout ce qu'il demanderoit,
promettant de le payer».

La princesse d'Orange, fille de l'amiral Coligny, a aussi pour le
Dauphin une amitié singulière; en revenant de Flandre elle «lui apporte
des ouvrages de la Chine, à savoir: un parquet de bois peint et doré
par dedans, peint des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays,
sur de la toile qui lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme
de cabinet. Elle donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et
crépie, par le dedans, de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat
demande au Dauphin: «Monsieur, aimez-vous bien Mme la princesse
d'Orange?—Oui.»—Héroard lui demande: «Comment l'aimez-vous?—De tout
mon cœur.» Mme la princesse d'Orange en rougit et en pleura de joie.»
On «lui avoit donné le matin de petites besognes de bois qui se font
en Allemagne»; le lendemain (16 août 1605) «il fait porter son petit
cabinet de la Chine, se met dedans et se joue avec ses petits jouets
d'Allemagne et d'argent».

Un autre présent fait à la sœur aînée du Dauphin, Mme Élisabeth, par
sa marraine l'infante Isabelle, gouvernante des Pays-Bas, est «une
chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en
laquelle étoit une relique des os de sainte Élisabeth».

Lorsque César de Vendôme épouse Mlle de Mercœur, le Dauphin reçoit
de Mme de Mercœur «une petite chaîne de chiffres d'or, où pendoit un
Hercule enrichi de petits diamants, et à la base au-dessous étoient
écrits ces mots: _La grandeur de ton père et ta vertu te font plus
grand qu'Hercule_». Enfin le Dauphin reçoit encore de l'électeur de
Brandebourg «un échiquier où les carrés étoient d'ambre jaune, et
au-dessus les rois de France en ivoire».

On peut aussi, avec Héroard, reconstituer en partie le riche cabinet
d'armes de Louis XIII. Sa première épée lui est donnée à l'âge de un an
par la belle Corisande, ancienne maîtresse de Henri IV, qui lui envoie
aussi sa première arbalète. La duchesse de Bar, tante du Dauphin, lui
envoie, le 26 janvier 1603, un charmant joujou, «des armes complètes
de la hauteur d'un demi-pied,» et à la fin de la même année les députés
de Moulins lui offrent, au nom de la ville, sa première armure: «une
épée, une lance et une paire d'armes complètes» qu'il revêt le 14
juillet 1604, et dont il se joue encore deux ans après: le 5 juillet
1606, «il monte tout en haut de sa garde-robe, où il fait prendre
ses armes toutes complètes, faites à Moulins, les fait porter en sa
chambre avec la croix (pour les suspendre), les fait accommoder dessus,
y travaille lui-même, va quérir en son armoire son épée rouge et la
y fait ceindre, puis fait apporter sa pique, la met lui-même sous le
brassal, toute droite comme s'il eût été en sentinelle.»

Le 31 octobre 1604, «M. de Blainville, maréchal des logis de sa
compagnie de gendarmes, lui fait présent d'une belle et petite
arquebuse d'un pied et demi de long», et c'est avec cette arquebuse,
«faite à Rouen par Timothée», et qu'il appelait _la Blainville_, que,
le 21 octobre 1611, le jeune Roi tirera pour la première fois à balle.

Le 18 septembre 1605, le duc de Lorraine envoie au Dauphin «un
mousquet dans un fourreau de velours vert et une bandoulière brodée
d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et la fourchette qui étoit
un dauphin». En 1606, M. de Rosny, que l'on n'appelle pas encore
Sully, lui donne «un petit canon d'argent»; en 1607, le prince de
Galles, frère aîné de Charles Ier, lui envoie une escopette et une
couple de petits pistolets.

Héroard indique encore deux armures complètes données à Louis XIII:
l'une présentée au Dauphin en 1609, de la part du duc de Lesdiguières,
avait été faite à Milan et avait coûté mille doublons; l'autre est
envoyée au Roi, en 1611, par le prince Maurice de Nassau.

A la fin de l'année 1611, Louis XIII possédait sept arquebuses; le 1er
janvier 1614 il en a quarante, et six semaines après cinquante-cinq.
Le Roi avait sans doute fait cette nombreuse acquisition à la foire de
Saint-Germain, car le 4 février 1616, il va «en carrosse à la foire
Saint-Germain des Prés où il a acheté quatre arquebuses, ayant méprisé
toutes autres sortes de marchandises». Son cabinet d'armes le suivait
dans ses voyages, et une des occupations favorites du jeune Roi était
de démonter et de nettoyer lui-même ses arquebuses.

Cet instinct particulier, qui le porte en toute circonstance à faire
lui-même «œuvre de ses mains», devait naturellement détourner le jeune
Roi de concevoir et d'entreprendre ces grands travaux de bâtiments
affectionnés par son père Henri IV et repris depuis avec tant de
passion par son successeur Louis XIV, le fils tardif de Louis XIII et
d'Anne d'Autriche. Dans la seconde partie de son journal Héroard nous
montre assez fréquemment le Roi, posant la première pierre de divers
monuments, tels que: le bâtiment neuf de Vincennes et le collége de
Cambrai (1610), l'aqueduc d'Arcueil (1613), le soubassement de la
statue de Henri IV sur le Pont-Neuf (1615), le portail de Saint-Gervais
(1616), le pont Saint-Michel (1617), les Récollets de Saint-Germain
(1621), les Carmélites de Toulouse (1622). Ces cérémonies devaient
plaire au jeune Louis qui y trouvait une occasion publique de montrer
son adresse et faisait «merveilles», en jetant «le mortier pris dans
un bassin d'argent, avec une petite truelle d'argent». La dernière
mention de ce genre est à la date du 28 juin 1624. Dans cette journée
le Roi «monte à cheval; part du Blanc-Mesnil (résidence du secrétaire
d'État Potier d'Ocquerre), arrive à Paris à une heure, va au Louvre
pour mettre la première pierre du pavillon du côté du jardin, avec une
médaille de la face et du revers du pavillon faite par M. Grotius,
flamand, homme très-docte. Au partir de là il est allé à l'Hôtel de
Ville, y a goûté, y met la première pierre d'une fontaine que l'on
avoit fait venir en la place des eaux de Roungy, puis monte à cheval,
va au galop à Versailles, y arrive à cinq heures, va à la chasse au
renard, revient souper à huit heures.»

Le château de Versailles, où l'on vient de voir le Roi se retirer
et chasser encore après une journée aussi fatigante, est la seule
construction de quelque importance à laquelle Louis XIII ait attaché
son nom. On sait par Félibien avec quelle «piété pour la mémoire du feu
Roi son père» Louis XIV voulut conserver les bâtiments qui s'élèvent
encore au centre de ce château et entourent la cour de marbre. Dès le
mois de février 1621, Héroard nous montre le Roi chassant et dînant
pour la première fois à Versailles, terre qui appartenait alors à
l'évêque de Paris, Jean-François de Gondi, mais dont le «vieil»
château était depuis longtemps «ruineux et inhabitable»; puis le nom
de Versailles ne revient qu'au commencement de l'année 1624, après
une lacune de plus de onze mois dans le manuscrit du médecin. Sans
cette interruption si regrettable, on saurait de source certaine
comment Louis XIII peut, en moins d'une année, créer à Versailles une
installation assez rapide et assez complète pour qu'à la date du 9
mars 1624, Héroard écrive: «Il entre en carrosse et va pour la chasse
à Versailles, y dîne, par après monte à cheval, va courir un cerf, le
prend, revient de bonne heure et prend un renard. Après souper il va
en sa chambre, fait faire son lit qu'il avoit envoyé quérir à Paris,
y aide lui-même.» Cette installation est définitive au milieu de la
même année, et le Roi passe à Versailles une semaine entière; le 30
juin 1624, le Roi «étant à son château de Versailles» fait tenir sur
les fonts de baptême par un de ses gentilshommes la fille de François
Mongey, «concierge du château de Versailles»; le 2 juillet «il va à
la messe, va faire donner la curée du cerf à ses chiens, revient au
château, va faire faire l'exercice à ses mousquetaires, puis a tracé le
plan de la basse cour de sa maison de Versailles». Le 2 août suivant,
«après souper il monte à cheval, part de Saint-Germain, va au déçu
de chacun à Versailles, où il arrive à huit heures et demie, s'amuse
à voir toutes les sortes d'ameublements que le sieur de Blainville,
premier gentilhomme de la chambre, avoit fait acheter, jusques à
la batterie de cuisine.» En 1626, le Roi fait la Saint-Hubert à
Versailles, y donne «un excellent festin aux Reines et princesses, où
il porte le premier plat, puis s'assied auprès de la Reine. Il y fit
garder un ordre merveilleux, puis leur donna le plaisir de la chasse.»

Pendant la dernière année du journal et de la vie d'Héroard, on voit
encore Louis XIII, malade, languissant de corps et d'esprit, se traîner
à Versailles où un jour, pour se distraire, «il mange d'un pâté que
M. le cardinal de Richelieu avoit envoyé à ses mousquetaires.» Le 24
août 1627, le Roi arrive en carrosse à Versailles, «se met auprès du
feu, puis sur son lit, à midi dîne à table, puis va en sa chambre,
se couche sur son lit, se fait couvrir les jambes de sa robe fourrée,
y est environ une heure, s'amuse à peindre. A quatre heures et demie
il sort à pied, va à la porte entretenir les soldats du corps de
garde, puis entre dans son petit carrosse tiré par un cheval et va
se promener, voir son plant.» Enfin la fièvre disparaît, et le 15
septembre 1627 le Roi renvoie «tous les médecins qu'on avoit appelés»;
le surlendemain Louis XIII retourne à Versailles pour quelques jours,
et y fait encore «faire l'exercice à ses mousquetaires», avant de les
emmener au siége de la Rochelle, où le fidèle premier médecin du Roi
devait terminer ses jours.


VI.

Dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire de la faculté de
Montpellier_, un ancien professeur de cette école de médecine, Jean
Astruc, écrivait vers 1760: «Il est fâcheux d'être obligé, comme je
le suis, de prendre les particularités de la vie de Jean Héroard
dans les ouvrages d'un de ses plus grands ennemis.» Cette fâcheuse
obligation, ajouterons-nous, se rencontre dans presque toutes les
questions biographiques, et, que le personnage dont on s'occupe soit
des plus célèbres ou appartienne à un ordre secondaire, l'on est à peu
près certain de se trouver en présence de renseignements incomplets,
contradictoires, erronés, dictés par la légèreté ou par la passion.
Les documents qui peuvent servir à composer une notice sur le premier
médecin de Louis XIII offrent les mêmes difficultés de contrôle et vont
nous laisser dans l'incertitude sur bien des points.

«Jean Héroard étoit de Montpellier, dit le docteur Astruc. Il fut
immatriculé dans le registre de la Faculté le 27 août 1571, et prit ses
degrés en 1575.» Ces dates sont positives et doivent avoir été relevées
sur les registres de la Faculté de Montpellier; il n'en est pas de même
de celle de la naissance d'Héroard qu'un manuscrit de la Bibliothèque
impériale place au 12 juillet 1552. L'erreur manifeste qui précède
cette date, relativement à l'âge d'Héroard au moment de sa mort, permet
de la mettre en doute, et celle donnée par le P. Lelong semble plus
vraisemblable; il dit Héroard «né le 22 juillet 1551». Si la note qui
termine le manuscrit original est exacte, Héroard, mort en 1628 «âgé de
soixante-dix-huit ans», serait né vers 1550.

D'après le médecin Charles Guillemeau qui est le «grand ennemi»
signalé par le docteur Astruc, et qui a écrit contre Héroard plusieurs
diatribes en latin, le père du «futur premier médecin de Louis XIII»
était un barbier de Montpellier qui appartenait, ainsi que son fils
et toute sa famille, à la Religion «prétendue réformée». Après avoir
étudié quelque temps les lettres et la médecine «en dépit des Muses et
d'Apollon», Héroard se serait enrôlé comme simple soldat dans l'armée
de Coligny, et, saisi de frayeur à la bataille de Moncontour, il se
serait enfui à toutes jambes jusqu'à Montpellier, où il aurait repris
ses études. Peu de temps après, le chirurgien Jacques Guillemeau, père
de celui qui raconte à sa manière la vie d'Héroard, étant venu dans sa
jeunesse à Montpellier «curieux de voir et d'apprendre du nouveau», s'y
serait lié avec Héroard; puis, de retour à Paris et nommé chirurgien
ordinaire de Charles IX, il aurait bientôt rencontré son camarade de
Montpellier battant le pavé de la capitale. Après l'avoir embrassé et
lui avoir demandé pourquoi il était à Paris, ce qu'il y faisait et ce
qu'il savait faire, Jacques Guillemeau (toujours suivant le récit de
son fils) annonce à Héroard que le roi Charles avait chargé son premier
chirurgien, Ambroise Paré, de lui trouver un jeune homme capable, et
disposé à s'adonner à l'étude des chevaux et de leurs maladies; puis
il lui propose de le présenter à son ami et collègue Paré pour cet
emploi. Héroard saisit avec empressement cette occasion d'entrer dans
la maison du Roi; il est amené par Guillemeau au logis d'Ambroise Paré,
qui le conduit à Vincennes, où le Roi se plaisait d'ordinaire à jouer à
la paume: «Sire, lui dit Paré, je vous amène, ainsi que vous me l'avez
commandé, un futur médecin de cheval;» et le Roi, ne voulant pas se
dédire, ordonne de coucher Jean Héroard sur l'état de sa maison, en lui
assignant quatre cents livres de traitement par an.

Abandonnons ici le mauvais latin de Charles Guillemeau, que nous
abrégeons et traduisons tant bien que mal, pour rappeler ce que nous
apprend Héroard lui-même, dans la préface de son _Hippostologie_, sur
ses rapports avec Charles IX: «Le feu roi Charles, lequel sur toutes
choses prenoit un singulier plaisir à ce qui est de l'art vétérinaire,
duquel le sujet principal est le corps du cheval, me commanda,
quelques mois avant son décès, d'y employer une partie de mon étude,
pour en dresser après quelque instruction aux maréchaux et autres
qui travaillent, et sans raison et sans science, aux maladies des
chevaux... J'avois déjà conçu le gros de l'œuvre et fait dessein de
l'ordre que je devois tenir pour élever cet édifice, quand il décéda;
de telle sorte que je me vis frustré par son trépas de l'espérance que
j'avois de rendre témoignage de mon ardent désir à satisfaire et obéir
au vouloir de mon Roi.»

Si l'on en croit Guillemeau, le successeur de Charles IX n'ayant pas
pour la chasse, les chiens et les chevaux la même passion que son
frère, Henri III se serait tout d'abord privé des services d'Héroard
qui n'aurait réussi à rentrer dans la maison du Roi qu'après avoir
passé par celle du duc Anne de Joyeuse, qui «était pour le Roi un
autre Héphestion». Guillemeau insinue ensuite que Héroard se montra
lâche et ingrat envers le duc de Joyeuse et qu'il l'abandonna, lors
de sa campagne de 1586 en Guyenne, comme il avait abandonné Coligny
à Moncontour. Héroard rappelle une seule fois dans son Journal ses
services sous Joyeuse: «M. le marquis de Renel et moi, écrit-il le 25
octobre 1607, parlions des voyages où nous nous étions vus aux armées,
du temps du feu Roi, conduites par feu M. de Joyeuse.» On voit, aussi,
à la date du 20 octobre 1605, Héroard conserver précieusement le livre
d'heures de Henri III, «un livre jaune» où «il y a un roi qui prie
Dieu» que le médecin avait eu à Tours et qu'il tenait probablement du
Roi lui-même. Contrairement à ce que prétend Guillemeau, Henri III
avait chargé son médecin de continuer l'ouvrage sur l'art vétérinaire
commencé sous son prédécesseur. «Le feu Roi, dit-il, me commanda de le
poursuivre, de façon que dès lors j'en tirai les premiers traits, par
un recueil sommaire du nombre et de la figure des os du cheval, leur
donnant noms françois pour, puis après, comme sur un premier crayon,
représenter les vives couleurs, non-seulement par le discours entier
de l'anatomie, mais aussi de tout l'art vétérinaire.» Le célèbre
bibliographe Antoine Du Verdier avait vu et, suivant son expression,
«tenu à son aise», bien avant la mort de Henri III, le manuscrit de ce
livre; «Jean Héroard, dit-il dans sa _Bibliothèque_, imprimée à Lyon
en 1585, conseiller, médecin ordinaire du Roi, a écrit _Hippostologie_
c'est-à-dire discours des os du cheval, dédié au Roi, non encore
imprimé, selon une inscription latine mise au front du livre avant
l'épître liminaire,» et Du Verdier reproduit cette inscription d'où il
résulte que: Henri III, roi de France et de Pologne, voulant rétablir
et remettre en lumière le noble art hippiatrique, obscurci depuis
tant de siècles par l'ignorance et l'incurie, a commandé pour l'usage
public cet ouvrage, composé par Jean Héroard, de Montpellier, sous les
auspices de Marc Miron et d'Alexis Gaudin, premiers médecins du Roi et
de la Reine.

Il est encore un témoignage précieux à recueillir pour prouver que
Jean Héroard n'était pas autant l'ennemi des Muses que le veut Charles
Guillemeau. Après la mort de Ronsard (27 décembre 1585), un grand
nombre de pièces en vers latins furent composées par les amis du
poëte vendômois et imprimées l'année suivante sous ce titre: _Tumulus
Petri Ronsardi et Syntagma Carminum, Elegiarum, Eclogarum, ab Amicis,
in ejus obitum_. Parmi toutes ces pièces il s'en trouve une signée:
_Jo. Heroardus Regis Medicus P._ et c'est précisément celle qui fut
choisie pour figurer sur le tombeau, érigé au poëte dans le chœur de
l'église de Saint-Cosme de Tours, dont Ronsard était prieur. Pendant
les guerres de Religion, dit M. Prosper Blanchemain dans son _Étude
sur la Vie de Ronsard_, «les huguenots envahirent le monastère de
Saint-Cosme et détruisirent le tombeau que de pieuses mains avaient
élevé à sa mémoire, et ce fut seulement en 1609 que Joachim de La
Chétardie, conseiller-clerc au Parlement de Paris, étant alors prieur
commendataire de Saint-Cosme, lui fit ériger un monument de marbre orné
de son buste et de cette inscription:

    EPITAPHIUM PETRI RONSARDI
    POETARUM PRINCIPIS ET HUJUS CŒNOBII QUONDAM
    PRIORIS.

    D. M.

    CAVE VIATOR, SACRA HÆC HUMUS EST,
    ABI, NEFASTE, QUAM CALCAS HUMUM SACRA EST,
    RONSARDUS ENIM JACET HIC
    QUO ORIENTE ORIRI MUSÆ,
    ET OCCIDENTE COMMORI,
    AC SECUM INHUMARI VOLUERUNT.
    HOC NON INVIDEANT, QUI SUNT SUPERSTITES,
    NEC PAREM SORTEM SPERENT NEPOTES.
    IN CUJUS PIAM MEMORIAM
    JOACHIM DE LA CHETARDIE,
    IN SUPREMA PARISIENSI CURIA SENATOR
    ET ILLIUS, VIGINTI POST ANNOS,
    IN EODEM SACRO CŒNOBIO, SUCCESSOR
    POSUIT.

«Cette épitaphe, sauf les six dernières lignes, a été insérée dans
le Tombeau de Ronsard, comme ayant été composée par J. Héroard,
médecin du Roi. Il est vraisemblable que La Chétardie se sera borné
à reproduire l'inscription originale, en ajoutant que le monument
avait été reconstruit par ses soins. Le biographe et l'un des derniers
admirateurs du maître, Guillaume Colletet, la traduit de cette façon:

    _Epitaphe de Pierre de Ronsard, Prince des poëtes et autrefois
    prieur de ce monastère._

    _Arreste, passant, et prends garde; cette terre est sainte.
    Loin d'icy, prophane! cette terre que tu foules aux pieds est
    une terre sacrée puisque_ RONSARD _y repose. Comme les Muses,
    qui naquirent en France avecque luy, voulurent aussy mourir et
    s'ensevelir avecque luy, que ceux qui luy survivent n'y portent
    point d'envie, et que ceux qui sont à naistre se donnent bien
    de garde d'espérer jamais un pareil advantage du ciel._

    _C'est à la mémoire de ce grand poëte que Joachim de La
    Chétardie, conseiller au souverain Parlement de Paris et, vingt
    ans après, son successeur en ce mesme prieuré, a consacré cette
    inscription funèbre._

«De même que la première, continue M. P. Blanchemain, cette nouvelle
sépulture devait disparaître à son tour. L'orage révolutionnaire de
1793 emporta le prieuré de Saint-Cosme; nul ne s'inquiéta du buste
érigé par La Chétardie, et le marbre tumulaire à demi brisé n'obtint
l'hospitalité d'un musée de province qu'après un demi-siècle d'oubli.»
L'épitaphe latine de Pierre de Ronsard, composée par Jean Héroard,
existe en effet, «très-fruste, mais en partie lisible encore,» au Musée
de Blois.

Héroard était de service auprès de Henri III lorsque le Roi fut frappé
par Jacques Clément, et le docteur Astruc nous apprend que c'est en
qualité de «médecin par quartier» qu'il fut présent à l'ouverture du
corps. Il conserva ses fonctions sous le roi de Navarre avec le titre
de «conseiller, médecin ordinaire et secrétaire du Roi», et dédia à
Henri IV son _Hippostologie_, imprimée enfin en 1599. Deux ans après il
était nommé premier médecin du Dauphin, et Guillemeau prétend que ce
fut grâce à la protection du grand écuyer de Bellegarde. Vers la même
époque Jean Héroard devint seigneur de Vaugrigneuse, par son mariage
avec Anne Du Val, fille et héritière de Guillaume Du Val, trésorier de
la généralité de Tours et seigneur de Vaugrigneuse.

Avec la naissance de Louis XIII commence pour Héroard une nouvelle
existence qui va nous permettre de laisser de côté les diatribes de
son ennemi Charles Guillemeau. La tendresse du médecin pour l'enfant
qui lui est confié a un caractère tout paternel et vraiment touchant.
Lorsque, quelques années plus tard, il sera question de donner un
précepteur au Dauphin, Héroard écrira: «Je lui fais offre (à ce
précepteur) d'un journal d'où il pourra tirer, fil après autre, des
conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre
jeune Prince; et si l'affection se pouvoit transporter, je lui en
fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de cette tendre
et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres
enfants.»

Héroard a développé ses idées sur l'éducation, dans un livre qui a pour
titre _De l'Institution du Prince_, qu'il devait dédier au Dauphin et
imprimer à la fin de l'année 1608. «Il faut, dit-il dans les premières
pages de ce livre, bégayer avec les petits enfants, c'est-à-dire
s'accommoder à la délicatesse de leur âge et les instituer plutôt par
la voie de la douceur et de la patience que par celle de la rigueur et
de la précipitation;» suivant cette méthode le Dauphin est à peine âgé
de deux mois que le médecin lui parle déjà comme si l'enfant pouvait
le comprendre et il commence à lui dire «qu'il falloit être bon et
juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un
bon roi; que s'il le étoit Dieu l'aimeroit»; on comprend combien le
digne médecin est heureux de constater que l'enfant «l'écoutoit fort
attentivement et sourioit à ses paroles».

Quand le Dauphin commence à souffrir des dents, Héroard passe la
nuit entière à le veiller; «j'ai toujours, dit-il le 13 avril 1602,
demeuré debout, accoudé sur le bord de son berceau, tenant sa main
droite dedans la mienne.» Aussi son médecin est-il un des premiers
que l'enfant reconnaît et nomme en son jargon. Après une absence de
quelques jours, Héroard note en ces termes, à la date du 29 avril
1603, l'accueil que lui fait le Dauphin: «A onze heures et un quart
j'arrive, de retour de Paris; je le salue, lui disant: «Monsieur, Dieu
vous donne le bonjour.» Il ne fait pas semblant de me voir, mais se
prend à courir et se cacher deçà delà, me guignant des yeux pleins
d'allégresse et en passant tout riant, il me tendoit la main pour
la baiser. Il en faisoit ainsi à ceux qu'il aimoit.» Il faut dire
que presque toutes les fois que le médecin s'absente, il rapporte à
l'enfant quelque jouet; c'est tantôt un suisse, un lion ou un cheval de
poterie, tantôt un petit arc avec des flèches et quelques jours après
«un bracelet d'ivoire pour mettre au bras à tirer de l'arc», tantôt
un trompette turc à cheval ou un gendarme sur un cheval noir, tantôt,
lorsqu'il commence à grandir, une arbalète à jalet.

Le Dauphin va souvent dans la chambre de son médecin regarder des
livres d'images: ceux de Gesner sur l'histoire naturelle, dont les
estampes d'animaux et d'oiseaux amusent et instruisent l'enfant; le
livre des bâtiments de Vitruve et celui des antiquités de Rome, dont
il demande «la raison de chacune des figures», ou encore des livres
et des cartes de géographie, et même l'_Hippostologie_, dont l'auteur
lui «rend raison de toutes les figures». Aussitôt que l'enfant peut
comprendre que son médecin tient un registre «journalier» de ses faits
et gestes, Héroard essaye d'user de ce moyen pour exercer sur lui une
influence salutaire; ainsi, le 16 juin 1604, le Dauphin vient en la
chambre de son médecin. «Je tenois sur ma table, dit Héroard, la liasse
de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas (dame d'honneur de la
duchesse de Bar) qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur,
lui dis-je, c'est votre histoire pisseusse.» Il répond: «Non.—C'est
votre histoire breneuse.» Il répond: «Non.—C'est l'histoire de vos
armes.» Il répond: «Oui.» En s'exprimant ainsi sur la forme de son
journal, le médecin allait, sans s'en douter, au-devant du reproche que
Tallemant des Réaux devait lui adresser un jour dans son _Historiette_
de Louis XIII.

Le 23 janvier 1606 le Dauphin demande à Héroard: «D'où
venez-vous?—Monsieur, je viens de mon étude.—Quoi faire?—Monsieur,
je viens d'écrire en mon registre.—Quoi?—Monsieur, j'étois prêt à
écrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: «Ne
l'écrivez pas.» Le 25 septembre 1607, le Dauphin, dit encore Héroard,
«s'amuse à écrire et à peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage,
et me le donne en intention de le mettre en mon registre.» Cependant,
il faut bien l'avouer, Héroard transcrit parfois, et sous la dictée
même du Dauphin, quelques-unes de ces «paroles honteuses» dont, en
d'autres occasions, il cherche à le reprendre.

Héroard, qui voulait élever les enfants plutôt par la voie de la
douceur que par celle de la rigueur, devait cruellement souffrir dans
ses principes et dans sa tendresse pour le Dauphin, lorsque l'enfant
était châtié. La première fois que le Dauphin est fouetté (9 octobre
1603), c'est en l'absence d'Héroard, et un peu plus tard, le 7 janvier
1604, jour où «on met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de
crever à force de crier», le médecin ajoute: «Tout fut en si grande
confusion que je n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit,
sinon qu'il vouloit battre tout le monde, criant à outrance; fouetté
longtemps après.» Héroard devait intervenir souvent pour demander
grâce, sous prétexte de santé, et on se cachait un peu de lui pour
punir l'enfant. Ainsi il écrit, le 2 mars 1607: «Fouetté comme je
suis entré en la chambre; j'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre
lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte.» Le 28 juin
1607 Héroard est plus heureux; le Dauphin éveillé à huit heures «se
jette du lit à bas, fait fermer les portes de peur que Mme de Montglat
ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour
précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher; j'obtiens grâce, il
ouvre».

On peut juger, par quelques autres passages du journal, de la profonde
affection que le médecin éprouve pour l'enfant et de l'attachement
toujours croissant du Dauphin pour lui. Voici, par exemple, à la date
du 20 décembre 1606, une scène où figurent Héroard et sa femme: le
soir, en le déshabillant pour le coucher, la nourrice du Dauphin
«lui tire tant soit peu un cheveu; il s'en prend à crier et plaindre
fort dolentement. Ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant
pour un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée?—Je
m'en soucie bien, d'un coup d'épée!» répond le Dauphin. Ma femme
réplique: «Monsieur, et pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup
d'épée?—Pour ce que je serois mort,» dit-il avec façon, comme ne se
souciant et se déplaisant de la vie», et le bon médecin, tout attendri,
ajoute en marge: «Il m'en arracha des larmes.»

Le 21 juillet suivant, autre scène qui demande une petite explication
préliminaire. Le médecin craignait beaucoup pour l'enfant l'usage du
vin; Henri IV, au contraire, toutes les fois que son fils dînait avec
lui, en faisait verser au Dauphin qui y prenait goût, et alors Héroard
effrayé ne manque jamais d'inscrire en marge de son journal: «_Nota,
nota._ Son goût pour le vin; il y faudra prendre garde.» Donc, le
21 juillet 1607, le Dauphin s'avise de demander du vin à son dîner,
et à la première observation qu'on lui fait, répond: «Bien, c'est
tout un, donnez m'en,» et, raconte Héroard, «il me regarde et me
commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit
mal.—Papa le veut.—Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui.» Il
commence à s'échauffer de colère: «Vous êtes un homme de neige, vous
êtes laid!—Oui, Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il
vous feroit mal.» Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de
colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à
fait.» Je pars et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois
vers moi, et, après plusieurs refus, je retourne. Il dit qu'il est
bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande
à boire. On lui sert de son breuvage dont il ne vouloit pas, en boit
fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin, il en vouloit,
je lui résiste encore: «Je vous aime point, vous êtes un bel homme de
neige.—Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire.—Je
m'en soucie bien.—Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus
de rien, adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il
envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il
continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être
informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que
c'étoit en carrosse: «Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de
Mamanga est à Paris!» Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à
entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi:
«Je vous prie, ne vous en allez pas!—Monsieur, que voulez-vous que je
fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est
pour votre santé? je ne y sers plus de rien.—Je fairai plus;» et la
paix fut faite.»

Une autre fois, pendant que le Dauphin est à Fontainebleau, son frère
naturel le chevalier de Verneuil est pris de la rougeole, et le Roi
écrit le 20 mars 1608 à Mme de Montglat: «Pour ce que M. Hérouard à
cause de cela ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils
le Dauphin et à mes autres enfants, j'envoie Hubert, l'un de mes
médecins que vous connoissez, et qui vous rendra cette-ci de ma part,
pour avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner ce
qu'il jugera à propos, avec l'avis dudit Hérouard.» Le médecin Hubert
arrive avec cette lettre et le Dauphin demande à Héroard ce qu'il
venait faire. «Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever; il vient en
ma place.» Rougissant et souriant, il me saute au col: «Ha! vous vous
moquez, je veux pas!»

Quelque temps avant que le Dauphin ne fût remis entre les mains des
hommes, Héroard, et cette fois nous le savons par son journal même, à
la date du 15 juillet 1608, avait été maintenu, grâce à l'intervention
de Marie de Médicis, dans la place de premier médecin du Dauphin. Une
première lacune, assez inexplicable, se rencontre dans son registre
pendant les dix jours qui précèdent la prise de possession du Dauphin
par M. de Souvré. Quel que soit le motif de cette lacune, c'est ici le
moment de donner un aperçu du livre que méditait sans doute le médecin
depuis son entrée en fonctions près de l'héritier du trône, et dont
il lui avait présenté un exemplaire le premier jour de l'an 1609. Ce
livre, dont nous avons déjà cité quelques passages, est fort rare, et
il est resté ignoré des biographes d'Héroard qui ont seulement connu
la traduction latine qui en a été faite en 1617 par un autre médecin
du Roi, Jean Degorris. C'est ce qui nous a déterminé à reproduire
intégralement l'original dans l'appendice du journal.

Le livre _De l'Institution du Prince_ est écrit en forme de dialogue
et divisé en six matinées. L'auteur suppose que, dès la première année
de la vie du Dauphin, il rencontre dans le parc de Saint-Germain
le futur gouverneur de l'enfant, M. de Souvré, et que celui-ci le
consulte d'abord sur la santé et sur le caractère du prince, puis
qu'il lui demande ses conseils sur la manière de l'élever. Dans le
premier dialogue, Héroard, après avoir signalé avec toutes sortes de
précautions le tempérament colère du Dauphin, trace de la gouvernante
un portrait idéal qui n'est pas celui de Mme de Montglat et qui est par
conséquent une critique indirecte du choix fait par le Roi. Il passe
ensuite au commencement d'instruction que, dès l'âge de deux ans, on
peut donner à l'enfant, en ce qui concerne la religion, la lecture et
l'écriture. Il recommande, pour cet âge «tendrelet», les Proverbes de
Salomon, les histoires tirées de la Bible, les quatrains de Pibrac,
les fables d'Ésope; et en effet on voit dans les sept premières années
de son journal le Dauphin à peu près élevé dans le sens de ce dialogue
préparatoire.

Dès la seconde matinée l'auteur, qui jusque-là s'est renfermé dans une
période sur laquelle il n'y a plus à revenir, entre dans le vif de la
question et trace à M. de Souvré la route qu'il doit suivre pour «d'un
enfant fait en former un homme, et de cet homme prince en façonner
un roi». Les fonctions de gouverneur et de précepteur le préoccupent
tout d'abord, et l'on pense bien que, pour le premier, Héroard se
contente d'indiquer à son interlocuteur ce qu'il désirerait qu'il fût
pour son prince. Quant au précepteur, le médecin dit modestement: «Il
me seroit plus malaisé de le trouver que de le peindre. Je désire
pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de bonne vie et
louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses actions,
d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit poli, de
courage élevé, sans vanité, non pédant;..... qui soit d'une agréable
conversation, de bon et ferme entendement; industrieux, après avoir
bien su connoître le naturel, l'inclination et la portée de l'esprit de
ce prince, à lui faire goûter la douceur des semences de la piété, des
bonnes mœurs et de la doctrine; ayant fait naître dextrement en son
âme le désir d'apprendre et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et
en somme de telle vie qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.»

La troisième matinée est consacrée par l'auteur à exposer le plan des
études que, suivant lui, le prince doit suivre pendant une période
d'environ six années, et le programme qu'il trace est traité avec une
grande connaissance du caractère du Dauphin et un esprit que l'on
appellerait aujourd'hui très-libéral.

Héroard demande qu'on enseigne d'abord au prince la piété et la
«prudhomie» par «un petit _Catéchisme_ fort abrégé, et qui contienne
seulement les choses nécessaires, et celles que le long et légitime
usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde
de ne point faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment
religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion
chrétienne pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition:
celle-là forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre
en lui l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son
âme; et celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie,
de cruauté, de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa
conscience l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et
l'effroi qu'il va s'imaginant de la seule justice et vengeance divine.»

Le médecin qui avait composé pour le tombeau de Ronsard l'épitaphe
que nous avons rapportée devait insister sur l'étude des «bonnes
lettres», et il le fait avec un sentiment de retour vers le passé et
de regrets sur le temps où il écrit. Les Lettres ont, dit-il, «cette
vertu de donner l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit
de l'homme, si elles y rencontrent un bon sens naturel, et la tête
bien faite;» il conseille «de l'en instruire autant qu'il se pourra,
étant très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous,
les surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus
aisé à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune prince, vu le siècle où
nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix
que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont
malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons
que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles
lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps
autour de celles de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi
comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son
empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les
donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer
pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme
puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs
soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de ses
trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de ce
cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous
ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé
un fils pour successeur, c'est-à-dire un prince des plus parfaits et
accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes lettres sur
le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est
toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant
semblable à soi.»

Cependant Héroard désirerait que le Dauphin continuât à être élevé
loin de la Cour. Je souhaiterais, dit-il, un lieu particulier «pour
y laisser ce jeune prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on
peut savoir, pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et
tant que l'âge avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé
son jugement, et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent
communément les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis,
fort à considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de
ne le voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement
du profit remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le
déplaisir des mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois,
en sa présence, à la foiblesse de son âge..... J'estime toutefois qu'il
le voudra retenir auprès de sa personne, là où j'espère que, pour
l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et l'incroyable crainte qu'il
a de lui déplaire, et sur la connoissance que je puis avoir acquise
de son bon naturel, de la portée et de la force de son entendement,
et assuré de votre vigilance, il réussira selon nos vœux et nos
espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez pas à renforcer vos
gardes à ce que la bonne semence que vous aurez jetée dans ce bon fonds
ne soit enlevée par les vents des débauches, naturalisées aux Cours des
grands.»

Après avoir indiqué du quelle manière on doit enseigner au Dauphin les
préceptes de la langue latine «sans perdre le temps sur ces principes,
par les longueurs dont usent ceux qui ont mis en trafic l'instruction
de la jeunesse,» et avoir recommandé l'étude de Cicéron, «le plus pur
et le plus élégant entre tous les Latins», Héroard indique comment doit
être employée la journée du prince et ne demande pas plus de quatre
heures de travail pour l'enfant: «Vêtu et tout prêt à sept heures,»
il doit se mettre à l'étude jusqu'à neuf, aller à l'église, puis se
récréer jusqu'à onze, heure de son dîner, reprendre l'étude de une
heure après midi jusqu'à trois, puis être «libre jusques à six, heure
de son souper; et son coucher à neuf».

Le médecin revient ensuite à son plan d'études. Il regarde celle de
la langue grecque comme inutile, «d'autant qu'elle n'est que pour
ceux qui font particulière profession des lettres, et sans usage
aujourd'hui;... mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les
langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires
de ce royaume se mêlent ordinairement le plus». Pour les sciences
mathématiques, Héroard recommande d'abord que l'étude «des nombres
tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer à toutes»,
puis la géométrie, la géographie, l'astronomie et la mécanique qui
«lui sera, dit-il, nécessaire, pour être la science qui donne les
inventions de composer et fabriquer toutes les sortes de machines,
étant ici à remarquer l'inclination extrême qu'il y a de la nature».
Le médecin termine son programme par cet éloge remarquable de l'étude
de l'histoire: «Je tiens, ajoute-t-il, que l'histoire est l'école des
princes et que le nôtre y doit être nourri pour y apprendre à vivre
et la manière de bien faire sa charge, et se rendre meilleur par
l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera des yeux pour
tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une glace de cristal,
le miroir de la vie, où il verra en la personne d'autrui louer ses
actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte. C'est un bon
conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel il apprendra les
dits, les faits et les conseils des princes et des grands personnages.
Sa connoissance est si utile et nécessaire que, la savoir parfaitement,
c'est, vivant notre vie, vivre de celle des autres qui ont vécu, et
acquérir les siècles tout entiers par l'emploi fait à la lecture d'un
petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse sans abréger la vie,
en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens;.... cette seule
école.... lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement
gouverner sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce
lieu il tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparable auprès
de sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de
ses pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est
en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour
l'accomplissement de la première partie de cette instruction.»

Comme délassement et récréation, Héroard recommande la musique «non
pour chanter, mais pour l'écouter et prendre plaisir», puis «le
promener, danser, sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au
pale-mail, se promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre
avec des lévriers». Le médecin a oublié parmi ces distractions une
de celles qui plaisait le plus au Dauphin, celle du dessin et de la
peinture.

La quatrième matinée est employée par l'auteur à revêtir le prince «de
sa robe royale», c'est-à-dire à indiquer les vertus et les conseils
qui doivent «le rendre capable de pouvoir dignement à l'avenir tenir
le trône de ses pères». On peut croire que dans les trois derniers
dialogues, qui deviennent de plus en plus des monologues, Héroard
s'adresse moins à M. de Souvré qu'au Dauphin même, puisque ce livre
est, dit-il dans son journal, «fait pour lui». L'auteur cherche à lui
inspirer l'amour de ses futurs sujets, et lui dit «qu'étant né, comme
il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine sur les
François, c'est pour y être le maître un jour et commander sur eux,
non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour satisfaire
à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant toujours
devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de son roi:
_Nous sommes, sire, vos os et votre chair, et vous êtes, mes frères,
et ma chair et mes os_; pour y apprendre que le devoir d'un bon et
sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de
frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte
obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il
régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité,
mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la JUSTICE et
tenant en sa main cette balance qu'il a portée, du ciel à sa nativité.»

Il lui conseille de faire «peu de nouvelles lois, la multiplicité étant
indubitable marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État;
les vraies lois, ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit
entrer en la possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes
fois accablé dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en
ont prins la qualité et occupé la place, par la malice industrieuse
de quelques-uns, qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et
convertie en un métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où
il faudra qu'il remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant
faire une élection de toutes les meilleures lois, pour en garder
l'usage».

Il lui prêche la clémence, en lui citant pour exemple «les actions du
Roi son père, lequel donnant par préférence ses intérêts particuliers
aux offenses publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande
valeur qu'en sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un
puissant soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres
où ce pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la
sérénité dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties».

Il recommande encore au prince, entre autres vertus, la foi dans la
parole jurée, la libéralité, la chasteté «comme l'une des tutrices de
la santé du corps et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme»,
le prévient contre son inclination à la colère et surtout contre les
flatteurs et les effets de la flatterie. Voici les moyens qu'il lui
indique «pour découvrir l'hypocrisie de ces galants» et lui apprendre
à «reconnoître les flatteurs dessous le masque de l'affection»: Vous
les verrez en général, dit-il, «souplir comme couleuvres et complaire
en toutes façons, couler toujours sans résistance aucune de fait ne de
parole, et surpasser aucunes fois les vrais amis et les plus fidèles
serviteurs, en soin, en diligence, et en tout autre témoignage qui se
peut rendre d'une sincère affection. Ayant connu qu'il n'y a rien entre
les hommes qui les oblige plus étroitement que de se voir aimés et voir
aimer pareillement les mêmes choses qui leur sont agréables, ..... ils
s'étudient à imiter entièrement et à tromper, en imitant les mœurs,
les complexions et les façons de faire, et tous les exercices où ils
s'apercevront que le prince prendra plaisir. S'il est voluptueux,
ils seront des Sardanapales; s'il est d'humeur colère, ils seront
furieux; s'il est mélancolique, ce seront des Timons; s'il contrefait
le borgne, ils se feront aveugles; s'il a la goutte au bout du doigt,
ils feindront de l'avoir nouée par toutes les jointures; si les Lettres
lui plaisent, ils auront toujours en parade un livre pendant à leur
ceinture; et s'il se plaît à la chasse du fauve ou de la bête noire,
ils porteront dedans leur sein les meutes à douzaine et, sans partir
d'un cabinet, avaleront les forêts toutes crues. Ces gens ici, gens
sans honneur, qui n'ont non plus de honte qu'ils ont de conscience,
pleins d'artifices dissimulés et doubles, on les verra railler, mentir
effrontément, médire, bouffonner et tirer de leur forge des petits
contes pour lui donner à rire, frappant aucunes fois sur leurs intimes
amis et sur eux-mêmes, plutôt que de n'avoir aucune chose à lui dire,
ne tâchant qu'à complaire à quel prix que ce soit; faire parfois de
bons offices en public pour être crus, et assommer après, comme on dit,
dessous la cheminée; dire du bien pour avoir loi de nuire, ne parlant
qu'à demi; tous variables à dessein en leurs opinions, donnant au
noir la blancheur de la neige, à la blancheur la noirceur de l'ébène,
et réprouvant, selon l'occasion, ce qu'ils auront auparavant loué;
puis exaltant jusques au neuvième ciel les mêmes choses qu'ils auront
réprouvées et ravalées jusques au centre de la terre..... Ils sont
mouvans, actifs et assidus, et vont chauffant la ceinture à chacun,
s'entremêlent de tout. Ils savent faire tout, ils sont tout, ils font
tout, et devant lui les bons valets, faisant valoir impudemment des
services non faits ou à faire, en parole, se présentant souventes fois
sans respect et sans sujet à des imaginaires, jusques à souffler sur
le manteau, ou le poil ou la plume qu'ils n'y auront point vue. Jamais
tant serviables, voire invincibles, que aux choses déshonnêtes, ne
moins qu'aux vertueuses; car s'il se parle de porter le poulet, ils
élancent la main tout les premiers pour en faire l'office.... Voilà ce
peu d'observations qui s'est pour cette fois représenté à ma mémoire,
touchant cette sorte de faux visages qui, par le grand malheur des
princes et des rois, font leur repaire coutumier au milieu de leurs
Cours, dans leurs conseils, dans leurs palais, dedans leurs chambres,
dedans leurs cabinets, où, en toute saison, elles trouvent de quoi à
faire proie de tout âge.» Donc, «quand il entendra quelqu'un louer
son nom, admirer ses vertus, magnifier toutes ses actions, le nommant
prince juste, clément, fidèle, libéral, courageux, courtois, doux,
et galant entre les dames, et l'honorant de telles ou de pareilles
qualités vertueuses, qu'il entre en soi-même pour y faire une vive
recherche de la vérité, éprouvant ces paroles sur la pierre de touche
du jugement intérieur, qui ne peut s'abuser, pour reconnoître si elles
sont de bon ou de mauvais aloi, et considère à froid s'il ressent en
son âme du repentir ou de la honte de n'être rien moins que cela.»
Louis XIII aurait pu faire plus de profit de cette verte tirade, dans
laquelle son médecin cherchait à le prémunir contre sa propension
naturelle à choisir parmi ceux qui l'approchaient un «mignon» comme le
soldat Descluseaux ou des «favoris» comme Luynes et Cinq-Mars.

Les cinquième et sixième matinées sont consacrées à exposer l'art de
gouverner, et l'auteur s'y flatte de l'espoir que c'est de Henri IV
lui-même que le Dauphin apprendra «à connoître en masse quelle est
la composition et la situation» du royaume, les lois et coutumes des
provinces, «les humeurs des hommes» qui y commandent, la nature du
peuple français, «ses changemens, ses inégalités et mouvemens divers,
par où ce prince puisse juger de l'instabilité des dominations, étant
fondées sur la mobilité d'un sujet si bizarre, et apprendre que toutes
prennent fin, mais plus tôt ou plus tard, selon les bons ou mauvais
moyens, les forts ou les foibles liens que chaque prince employe
pour établir et maintenir la souveraineté; et que cet établissement
et conservation dépend de la prudence, du bon entendement et de
l'expérience du prince souverain, pour savoir retenir à l'ancre du
devoir l'inconstance de ce vaisseau par les câbles de bonnes lois
divines et humaines, et former son autorité par la bonne opinion dont
il rendra aimable sa personne, admirable par sa vertu, et redoutable
par la réputation et la propre puissance de son État, non-seulement
à ses sujets, mais envers les peuples voisins et nations lointaines,
étant certain que sans l'autorité il n'y a plus de domination.»

Héroard continue cependant à exposer ses propres idées sur le choix
des personnages à nommer aux dignités, aux «charges d'importance,» aux
ambassades, au commandement des armées, dans les conseils de l'État et
dans la maison du prince. En ce qui concerne les impôts il conseille
que les «tributs soient modérés, assis également, et demandés à une
seule fois, non imposés sur un fond déshonnête»; que le prince «se
tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant
comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui
en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut
commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires,
ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes
notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à
double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans
en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau,
ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se
prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste
prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien
pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne,
sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour
subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense
à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se
rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la
république. Ainsi faisant, il bâtira un autre trésor dans le cœur de
ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement
puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en
avoir à sa discrétion la bourse.» L'auteur indique ensuite l'emploi
de cette «épargne» destinée à munir les «arsenaux de toutes sortes
d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux pour
en faire à loisir»; à «fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des
places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine
et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie»; à garnir «les
havres et les ports de certain nombre de navires et de galères». Puis
il descend dans le détail des «régimens de gens de pied et de gens de
cheval», de leurs exercices, et va jusqu'à prévoir les circonstances
dans lesquelles le prince pourra se trouver un jour à la tête de ses
armées. Puisque le Roi, dit-il en terminant, veut que son fils «entre
en son conseil à l'âge de douze ans, et qu'il se façonne et fasse son
apprentissage dans cette école de la chose publique, depuis cet âge
jusqu'à celui qui le rendra majeur par les lois du royaume», on peut
penser que «Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir
aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le
long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et
plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre.
Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit
périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans
empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir
différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la
tempête n'en tombe sur ce prince, et que jamais elle ne puisse choir
sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous
l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et
lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement
et à longues années.» Toutes ces leçons du sage et fidèle médecin,
toutes ces prévisions qu'il se plaisait à émettre dans son livre _De
l'institution du Prince_ devaient être déjouées un an plus tard par la
mort prématurée de Henri IV, l'avénement au trône d'un enfant de huit
ans et la régence de Marie de Médicis.

Dès que le Dauphin passe sous le gouvernement de M. de Souvré, le
journal d'Héroard commence à devenir plus concis et l'on y rencontre
de moins en moins ces conversations, ces reparties, ces détails de
mœurs qui, pendant les premières années de la vie de Louis XIII, font
de ce journal un document unique en son genre. Jean Héroard devait
cependant conserver longtemps encore auprès du Roi les fonctions qu'il
avait remplies auprès du Dauphin; le 25 mai 1610, écrivait-il dans
son registre, je reçus de la Reine «l'honneur du commandement qu'elle
me fit de servir le Roi en qualité de premier médecin». Bien qu'alors
âgé d'environ soixante ans, il passa encore dix sept années dans ce
service, rendu de plus en plus pénible par les voyages et les campagnes
de Louis XIII. Lors d'un de ces voyages, celui fait en 1614 par le
Roi dans les provinces d'Anjou, de Poitou et de Bretagne, le premier
médecin se trouvant indisposé avait, le 10 septembre, quitté Louis
XIII à la Ferté-Bernard et il était venu se reposer dans sa terre de
Vaugrigneuse, située sur le chemin de Chartres à Paris. Cinq jours plus
tard, le Roi, qui rentrait à Paris pour la déclaration de sa majorité,
«passe par Angervilliers, et là, enregistre Héroard avec un bonheur
facile à comprendre, nous fait l'honneur non espéré ne attendu, et
de son propre mouvement, de venir à Vaugrigneuse... Il arrive à neuf
heures et demie, va au jardin, au clos, déjeûne de ce qui se trouva
de prêt.» Le Roi trouva si bon le pain de son médecin «qu'il en fit
prendre et emporter trois».

Nous pourrions revenir ici sur les diatribes latines dirigées contre
Héroard par Charles Guillemeau, alors premier chirurgien de Louis XIII,
et qui, dit Éloy dans son _Dictionnaire historique de la médecine
ancienne et moderne_, «ne cessoit de blâmer la conduite du premier
médecin dans toutes les incommodités du Roi, et de le poursuivre de
ses basses manœuvres et de ses sourdes détractations»; mais en ce qui
concerne la vie d'Héroard, comme dans les extraits de son journal,
nous nous abstenons, autant que possible, de toucher à des questions
médicales qui ne sont pas de notre ressort. Il est certain, d'après
le _Journal_ d'Arnauld d'Andilly, que le premier médecin avait des
ennemis auprès du Roi; l'on y lit à la date du 19 octobre 1616: «Le Roi
se trouve mal d'une fort grande colique qui lui donne quelque peu de
tranchées. M. Hérouard étoit lors à Vaugrigneuse; on se voulut servir
de cette occasion pour lui faire un mauvais office;» et plus loin, au
commencement de septembre de la même année, Arnauld d'Andilly ajoute:
«On continue à vouloir faire de mauvais offices à M. Hérouard, lequel,
voyant le Roi guéri, lui fit demander son congé par M. de Luynes, dont
le Roi se fâcha extrêmement et dit qu'il ne souffriroit jamais qu'il le
quittât.»

Dans son _Histoire des Secrétaires d'État_, publiée en 1668, Fauvelet
du Toc prétend que lorsque Charles le Beauclerc fut nommé secrétaire
d'État en 1624, il le fut «avec un applaudissement si universel que le
cardinal de Richelieu, qui commençoit à s'introduire au ministère, en
eut de la jalousie; il appréhenda qu'il ne fît quelque obstacle à son
élévation, et ne put s'empêcher de dire qu'il ne craignoit que deux
hommes auprès du Roi, M. le Beauclerc et Hérouard, premier médecin de
Sa Majesté.» Si ce mot est historique, il faudrait peut-être ajouter
foi à un document d'après lequel «le sieur Hérouard» est compris
parmi les personnages «emprisonnés sous le ministère du cardinal».
(_Archives curieuses de l'histoire de France_, 2e série, tome V.) Cette
détention pourrait être la vraie cause d'une des longues interruptions
qui existent dans les dernières années du journal et que des notes
ajoutées après coup attribuent à la négligence de la veuve et des
parents d'Héroard qui auraient «misérablement perdu, pillé, dissipé et
vilainement employé» de nombreux cahiers du manuscrit.

Les regrets que causent sur certains points ces lacunes sont pourtant,
il faut l'avouer, un peu atténués par la sécheresse, la rareté des
informations utiles données par le médecin, au moment où son grand
âge ne lui permet plus de voir et d'entendre par lui-même. Ainsi,
dès le 13 août 1620, il en est réduit à écrire, lors d'une entrevue
de Louis XIII avec sa mère: «Les paroles, je ne les sais pas.» Les
réserves, les expressions «j'ai appris que» ou «je n'y étois pas»
reviennent de plus en plus fréquemment sous sa plume. Louis XIII
conserva pourtant jusqu'aux derniers moments de son vieux médecin
la confiance et l'amitié qu'il lui avait toujours témoignées. Le 24
janvier 1628, Héroard, qui avait suivi son maître au camp devant la
Rochelle, écrivait encore dans son registre: «J'arrive à Aitré, mandé
en diligence; j'arrive à neuf heures du soir, le Roi étoit couché. Il
m'envoie commander de me trouver le matin à son lever; j'ai l'honneur
de le voir à sept heures;» et le premier médecin donne pour la dernière
fois son avis dans la consultation à la suite de laquelle le Roi est
saigné. Cinq jours après Jean Héroard, «saisi de maladie à Aitré»,
y meurt le 11 février 1628, «visité en sa maladie par Sa Majesté et
regretté après sa mort par Sa dite Majesté en ces paroles: «J'avois
encore bien besoin de lui.» Ce dernier fait est rapporté dans un livre
publié en 1653, par Simon Courtaud, ancien médecin de Louis XIII et
neveu maternel d'Héroard.

Nous avons suivi, pour la date de mort de Jean Héroard, le registre
de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Madeleine de Vaugrigneuse
dans laquelle son corps fut transporté et enterré le 28 février 1628,
ainsi que la légende d'une médaille dont nous parlons plus loin.
D'après une longue épitaphe qui existait encore dans le sanctuaire
de l'église de Vaugrigneuse du temps de l'abbé Lebeuf, mais qui en
a disparu et que le savant abbé transcrit avec quelques fautes de
lecture ou d'impression, Héroard «décéda à _Autré_ le _dixième_ jour de
février en l'an _soixante-septième_ de son âge». Les deux manuscrits
de la Bibliothèque impériale portent que Héroard décéda le _huitième_
février, âgé de _soixante-dix-huit ans_, dit le premier manuscrit, âgé
de _soixante-sept ans sept mois_, dit le second qui ajoute «il étoit
né le 12 juillet 1552». Cette dernière date ne paraît pas non plus
bien exacte, mais dans tous les cas il y a erreur manifeste dans les
indications qui donnent soixante-sept ans à Héroard au moment de sa
mort, ce qui placerait sa naissance vers l'année 1561. Inscrit sur les
registres de la faculté de Montpellier en 1571, Héroard devait avoir
alors de dix-huit à vingt ans.

Les titres donnés à notre médecin par le registre de l'église de
Vaugrigneuse et par l'épitaphe que rapporte l'abbé Lebeuf sont: Jean
Héroard, chevalier, seigneur de Vaugrigneuse, de l'Orme le Gras
et de Launay-Courson, conseiller du Roi en ses conseils d'État et
privé, secrétaire de Sa Majesté, maison et couronne de France et
de ses finances, premier médecin de Sa Majesté et surintendant des
eaux minérales de France. L'épitaphe ajoute que, par son testament,
Héroard «a voulu être inhumé dans sa chapelle qu'il a fait bâtir en
cette église, laquelle il a fait rétablir en paroisse qui avoit été
unie avec la paroisse de Briis plus de cent cinquante ans auparavant,
et a voulu être fondateur de la paroisse de Vaugrigneuse...» On lit
ensuite, ajoute l'abbé Lebeuf, que cette inscription a été apposée par
les soins d'Anne Du Val, femme du même Jean Hérouard.» Si, comme le
prétend Guillemeau, Héroard et ses parents appartenaient à la religion
protestante, le médecin de Charles IX avait dû se convertir de bonne
heure.

On possède de Jean Héroard un portrait gravé et une médaille, exécutés
tous deux après sa mort et peut-être par les soins de sa veuve. Le
portrait, indiqué dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong
comme étant d'_Ant. Bosse_, est sans nom de peintre ni de graveur et
se trouve classé dans l'œuvre d'Abraham Bosse, dont le catalogue a
été publié par M. Georges Duplessis. Héroard est représenté de trois
quarts, à droite, dans une bordure octogone posée sur une console
ornée de ses armoiries, d'azur au chevron d'argent accompagné de trois
étoiles d'argent, avec la devise: _Jove dignus Apollinis arte_. La
médaille, signée WARIN, porte au revers les mêmes armoiries, la même
devise et cette mention: _Ob. XI fev. 1628_. Les indications données
par le portrait et la médaille sont identiques: I. HEROARD S. D.
VAVGRIGNEVSE P. MEDECIN DV ROY LOVIS XIII. Le nom du Roi manque seul
sur l'inscription de la médaille, le reste est absolument semblable.

La veuve de Jean Héroard, Anne Du Val, dame de Vaugrigneuse et
de l'Orme le Gras, lui survécut jusqu'en janvier 1640, ainsi que
le constate le registre de l'église de Vaugrigneuse. La terre et
seigneurie de Launay-Courson était échue à des neveux maternels
d'Héroard, les frères Courtaud, qui la vendirent dès l'année 1634,
ainsi qu'il résulte des titres de cette terre, appartenant aujourd'hui
à M. le duc de Padoue.

Jean Héroard était mort depuis seize années lorsque son nom se trouva
mêlé, d'abord incidemment, puis avec un éclat bien fâcheux pour sa
mémoire, dans la controverse qui agita les Facultés de Paris et de
Montpellier pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Un des
neveux maternels et héritiers d'Héroard, Simon Courtaud, après avoir
été, par la protection de son oncle, pourvu pendant quelque temps d'une
charge de médecin par quartier, s'était retiré à Montpellier où il
était devenu doyen de la Faculté. En 1644 Courtaud, dans un discours
latin prononcé à l'ouverture de l'école de Montpellier, mentionne
Héroard parmi les docteurs sortis de cette école qui avaient eu
l'honneur d'occuper la première place auprès des rois de France. Cette
apologie, imprimée à Montpellier, vient aux oreilles des médecins de
Paris et provoque de la part de l'un d'eux, Jean Riolan, une longue
réponse, publiée en 1651 sous le titre de _Curieuses recherches sur les
Écoles de médecine de Paris et de Montpellier_, dans laquelle Riolan
insinue en passant que Jean Héroard n'a pas été choisi parce qu'il
avait étudié à Montpellier, mais parce qu'il se trouvait déjà auprès de
Louis XIII, au moment de sa nomination comme premier médecin du Roi.
Simon Courtaud réplique en 1653 par un gros in-4º intitulé: _Seconde
apologie de l'Université en médecine de Montpellier, etc., envoyée à M.
Riolan, professeur anatomique_, et là il reprend l'éloge de son oncle
Héroard, à propos de la préférence donnée par les Rois à la Faculté
de Montpellier sur celle de Paris, puis il attaque Charles Guillemeau
comme ayant abusé de la confiance de son collègue et ami Héroard «pour
muguetter la charge de premier médecin». C'est alors que l'année
suivante Charles Guillemeau entre dans la lice avec le libelle latin
dont nous avons extrait et traduit librement quelques passages; il y
attaque, avec une violence inouïe, Héroard et son neveu qu'il n'appelle
pas autrement que _le chien Courtaud_, et il termine sa brochure par ce
parallèle entre Riolan et Héroard:

«Jean Riolan est né à Paris d'un père éminent dans les lettres et dans
la médecine, et n'a fait qu'augmenter la gloire du nom de son père;
Jean Héroard a eu pour père un méchant barbier de Montpellier et le
plus ignare de tous parmi les barbiers. Jean Riolan, après avoir puisé
les principes sacrés de l'art de la médecine à la Faculté de Paris,
a reçu d'emblée son bonnet de docteur; Jean Héroard n'a jamais été
reçu médecin, mais seulement bachelier dans votre École, et encore
par la complaisance du grand conseil et du doyen de Montpellier. Jean
Riolan a érigé des monuments immortels, divins, dans les lettres et
dans l'art de la médecine; Jean Héroard n'a jamais écrit que son
_Hippostologie_, ouvrage bien digne d'un vétérinaire et qui fait que
toute la France s'écrie qu'il n'a jamais été un médecin royal, mais un
médecin de cheval!» Enfin, nous en passons et des meilleurs, «est-il
possible, dit-il à Courtaud, de comparer, sans la plus mortelle
injure, Jean Héroard avec ce grand médecin Jean Riolan! Non! il faut
le comparer, ton Héroard, à ces charlatans africains dont les éloges,
et telle était la _Ludovicotrophie_ de ton oncle, tuaient les gens
de bien, pétrifiaient les arbres, faisaient périr les enfants! à ces
Triballiens et Illyriens, peuples de la même espèce, qui ensorcelaient
par leurs regards et mettaient à mort tous ceux sur qui ils tenaient
trop longtemps les yeux attachés! Ah! Roi infiniment trop bon! Ah!
il t'a regardé trop longtemps de son mauvais œil, cet Héroard! Il
faut le comparer encore avec ces sorcières de Scythie, appelées
Bythies, avec cette race de Thibiens Pontiques dont Philarque écrit
à Pline qu'ils avaient dans un œil deux pupilles et dans l'autre la
figure d'un cheval, ce qu'un ami de la médecine peut bien dire d'un
médecin de cheval, d'un archi-âne tel que Héroard!... Reléguons-le,
cet Héroard maudit, qui a abrégé la vie de son Roi et n'a point péri
lui-même, parmi ces peuples d'Éthiopie dont l'odeur et les exhalaisons
communiquaient la peste par le seul contact de leur corps!»

On croirait vraiment, à entendre Guillemeau, que Louis XIII n'a pas
survécu quinze ans à son premier médecin; mais est-il bien nécessaire
d'insister plus longtemps sur ces invectives qui se reproduisirent,
avec plus de virulence encore, dans deux brochures latines publiées
l'année suivante et qui auraient été sans doute suivies de bien
d'autres, sans la mort de Guillemeau, arrivée en 1656? Cédons pourtant
à une dernière tentation, en ce qui concerne Guillemeau, pour rappeler,
nous l'apprenons de lui-même, que ce médecin était un protégé du grand
louvetier Saint-Simon, père de celui qui s'est montré lui-même si
passionné et si injuste dans ses célèbres _Mémoires_. Les injures,
les calomnies si peu fondées qu'elles soient, laissent toujours après
elles, surtout lorsqu'elles se produisent après la mort et que les
individus attaqués ne peuvent plus se défendre, des traces profondes,
des préventions invincibles. C'est ainsi que Guy Patin, dont l'esprit
satirique était d'ailleurs tout disposé à prendre parti pour la Faculté
de Paris dont il était doyen, écrivait encore en 1663 à son ami André
Falconet, médecin de Lyon: «M. Bouvard m'a dit autrefois qu'il avoit
entretenu le feu Roi du mérite et de la capacité de quelques médecins
par les mains de qui Sa Majesté avoit passé, et après qu'il lui en
eût dit ce qu'il en savoit, que le Roi s'écria: «Hélas! que je suis
malheureux d'avoir passé par les mains de tant de charlatans!» Ces
messieurs étoient Héroard, Guillemeau et Vautier. Le premier étoit
bon courtisan, mais mauvais et ignorant médecin. M. Sanche, le père,
m'a dit ici l'année passée que cet homme ne fut jamais médecin de
Montpellier.»

Vers la même époque Tallemant des Réaux disait dans son _Historiette_
de Louis XIII: «J'oubliois que son premier médecin Hérouard a fait
plusieurs volumes qui commencent depuis l'heure de sa naissance
jusqu'au siége de la Rochelle, où vous ne voyez rien, sinon à quelle
heure il se réveilla, déjeuna, cracha, p...., ch... etc.» Le savant
et dernier éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, cite en note un
autre livre intitulé: _La santé du Prince, ou les soings qu'on y doigt
observer_, 1616, in-12, qui serait attribué à Jean Héroard. «Une partie
de ce livre, ajoute M. Paulin Paris, contient les _Rencontres et
promptes reparties de M. le duc d'Anjou_. Il y en a une pour chaque
jour du mois; mais, comme on le devine, les bons mots qu'on prête à cet
enfant de six à huit ans sont généralement assez mauvais.» Nous pensons
que ce livre doit plutôt avoir été écrit par le médecin attaché à la
personne du frère puîné de Louis XIII, Gaston, depuis duc d'Orléans.

M. J. Michelet, parlant ironiquement du volumineux manuscrit d'Héroard
qu'il nomme _le Journal des digestions de Louis XIII_, dit dans une
note de son livre sur _Henri IV et Richelieu_: «L'historien, le
politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce
monument immense.»

Les _Archives curieuses de l'histoire de France_, publiées par MM.
Cimber et Danjou, avaient, dès l'année 1838, commencé à faire mieux
connaître le journal d'Héroard par un long extrait comprenant toute
l'année 1614; plus récemment M. Armand Baschet a puisé dans ce
journal des détails spéciaux sur le mariage de Louis XIII et a donné
du manuscrit original d'Héroard une très-exacte description. Nous
apportons à notre tour le résultat d'un travail, entrepris d'abord
en vue d'une publication autorisée le 10 janvier 1859 par S. Exc.
M. Rouland, alors ministre de l'Instruction publique, continué et
complété depuis par une bienveillante communication de M. le marquis
de Balincourt. Il ne nous est pourtant pas permis d'affirmer, malgré
le double dépouillement auquel nous nous sommes livrés, que l'on
ne trouverait pas encore beaucoup de faits intéressants à signaler
dans les manuscrits d'Héroard. Les extraits d'un document inédit ne
représentent toujours que l'impression personnelle de celui qui le
consulte, et tout lecteur qui surviendra aura inévitablement des
préoccupations différentes de celles de son prédécesseur. Des extraits
ne peuvent donc en aucun cas tenir lieu d'une publication intégrale;
mais, quelles que soient les facilités que l'on trouve de nos jours
pour imprimer des documents beaucoup plus volumineux, il est bien peu
probable que les manuscrits d'Héroard soient jamais reproduits dans
toute leur étendue. Il nous reste maintenant à donner sur ces divers
manuscrits les renseignements qui permettront de recourir à ceux que
nous avons eus à notre disposition.

Le manuscrit original de Jean Héroard est ainsi décrit dans la
_Bibliothèque historique_ du P. Lelong: «21447. MS. Journal particulier
de la vie du Roi Louis XIII, depuis l'an 1605 jusqu'en 1628; composé
et écrit de la main de Jean Héroard, seigneur de Vaugrineuse, son
premier médecin, in-fol. 6 vol.—Ce journal étoit conservé dans la
bibliothèque de M. Colbert, numéro 2601-606 et est dans celle du Roi.»
On remarquera qu'il manque à ce manuscrit original un peu plus de trois
années, c'est-à-dire les cahiers d'Héroard depuis le 15 septembre
1601 jusqu'au 31 décembre 1604. Les six tomes de ce manuscrit sont
aujourd'hui catalogués à la Bibliothèque impériale sous les n{os} FR.
4022 à 4027.

La Bibliothèque impériale possède aussi, dans le Supplément français,
nº 928, un autre manuscrit de douze feuillets qui a pour titre:
_Particularitez de la vie du Roy Louys XIII, des mémoires d'Erouard
médecin_. C'est une analyse succincte du manuscrit original, année par
année, depuis la naissance du Dauphin jusqu'à la mort d'Héroard. Cette
analyse paraît avoir été faite par un médecin; elle se termine ainsi:
«Érouard... étoit moins curieux de richesses que de gloire; il faisoit
la médecine un peu différemment des autres; il saignoit moins et usoit
de cordiaques et spécifiques.»

Un autre extrait se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans le
Recueil de pièces sur l'histoire de France, nº 184. Ce manuscrit a pour
titre: _Journal du Roy Louis XIIIe par Me Jeh. Hérouard, son premier
médecin_; il comprend de janvier 1614 à décembre 1617.

Le quatrième et dernier manuscrit que nous avons eu entre les mains est
catalogué dans la _Bibliothèque_ du P. Lelong à la suite du manuscrit
original: «21448. MS. Ludovicotrophie ou journal de toutes les actions
et de la santé de Louis Dauphin de France, qui fut ensuite le Roi Louis
XIII, depuis le moment de sa naissance (le 27 septembre 1601) jusqu'au
29 janvier 1628; par Jehan Hérouard, premier médecin du Prince, in-4º,
4 vol.—Ce manuscrit qui contient des anecdotes singulières, et qui est
important pour les dates, est conservé dans le cabinet de M. Genas,
conseiller au Présidial de Nismes. Le premier volume, qui commence à la
naissance du Prince, finit à l'année 1604. Il manque les années 1605 et
1606. Le second contient depuis 1607 jusqu'à 1610. Il manque ensuite
les années 1611, 12 et 13. Le troisième volume commence à 1614 et finit
en 1617. Il manque ensuite quatre années. Le quatrième et dernier
volume comprend les années 1622 et suivantes, jusqu'au 29 janvier 1628
où l'auteur tomba malade à Aitré, et y mourut le 8 février suivant. Il
étoit né le 22 juillet 1551. Outre ce qu'on a marqué, il y a encore
quelques petites lacunes.»

Cette description est rigoureusement exacte, et c'est ce manuscrit,
appartenant aujourd'hui à M. le marquis de Balincourt, dont
la communication nous a permis de combler la lacune des trois
premières années qui existe dans le manuscrit original de la
Bibliothèque impériale. On a vu plus haut, sous la plume de Charles
Guillemeau, l'ennemi d'Héroard et de son neveu Courtaud, ce nom de
_Ludovicotrophie_ que portent en effet, sur le dos de leur reliure
en parchemin, les quatre volumes appartenant à M. de Balincourt. Une
note d'une écriture microscopique, qui se trouve au bas de la première
page du premier volume, indique que ce manuscrit a été commencé le
25 septembre 1648. Le manuscrit de M. de Balincourt n'est pas une
reproduction intégrale de l'original avec lequel on peut le confronter
dès le 1er janvier 1607; c'est aussi un extrait dans lequel on a
supprimé la plus grande partie des détails qui choquaient Tallemant des
Réaux. Ce travail a été exécuté d'après le manuscrit original, et l'on
en trouve la preuve dès les premières lignes, en regard desquelles est
relié un fragment de l'écriture d'Héroard qui est le commencement même
de son registre: «Le 15e jour de septembre 1601[1] je reçus lettre,
etc.» La copie, faite de la main même d'Héroard, de la lettre écrite
par Biron à Mme de Montglat le 24 avril 1602, est également placée dans
le manuscrit de M. de Balincourt, en regard de la journée du 28 avril,
où le médecin mentionne cette lettre.

  [1] Dans le _Journal inédit de Henri IV_, publié en 1862 par
  M. Halphen, Lestoile écrit à cette date: «Pour médecin de M.
  le Dauphin, on y mît Érouard, à la faveur et recommandation de
  M. de Bouillon,» et Lestoile ajoute «que ledit Érouard étoit
  de la Religion.» D'après ce témoignage qui se joint à celui de
  Guillemeau (pag. XLV), il faut croire que la conversion d'Héroard
  fut beaucoup plus tardive que nous ne l'avons supposé page LXIV.

Toutes ces circonstances nous font supposer que, postérieurement à
la mort de la veuve Héroard en 1640, Simon Courtaud était devenu
possesseur du manuscrit de son oncle; que c'est lui qui, aux endroits
des lacunes du manuscrit original, s'est plaint de la négligence de la
veuve et des autres parents d'Héroard; et que c'est lui enfin qui, en
préparant cet extrait et en imaginant le titre de _Ludovicotrophie_,
projetait une publication pour laquelle il aurait rédigé la préface que
nous reproduisons. Cet avis au lecteur se trouve en tête du manuscrit
appartenant à M. le marquis de Balincourt; mais il n'est pas de la
même écriture que le reste de la copie, et il n'est certainement pas
de la main de Jean Héroard. Le texte en est autographe et corrigé par
l'auteur, que nous croyons être Simon Courtaud.



_Le dessein de l'auteur en cet œuvre a été divers et doit être
diversement considéré: car son but étant de s'acquitter dignement du
soin de la nourriture du Prince qui lui avoit été commise, il s'est
principalement et particulièrement arrêté aux observations qu'il
reconnoissoit, de jour en jour et d'heure à autre, nécessaires pour
établir un solide jugement à l'avenir aux altérations et changemens
auxquels, dès la naissance, la nature assujettit tous les hommes, et,
par cette remarque sage, pénible, judicieuse et curieuse, prendre
instruction et fondement pour conduire à bonne fin la charge de la
santé du Prince pour laquelle le roi Henry le Grand avoit fait choix
de sa personne, l'ayant considérée pour son expérience, pour son
jugement et pour sa fidélité reconnue dès longtemps auparavant par Sa
Majesté, par longs et signalés services. A quoi l'auteur se seroit
porté avec tout le soin et diligence qui se pouvoit requérir, n'ayant
laissé passer aucun accident, concernant la santé et infirmités du
Prince, dont il n'aye fait les remarques, y joignant l'ordonnance et
la sage application des remèdes, ensemble le récit et observation
de ses inclinations et appétits particuliers; le tout si exactement
et simplement décrit que l'on peut dire cet ouvrage sans exemple ni
espérance d'un pareil à l'avenir. D'autre part l'auteur n'a point
voulu donner à son ouvrage le titre d'histoire, ains seulement Journal
et Registre particulier, d'autant que son but n'a point été de
s'étendre plus avant dans l'histoire, comme il eût bien pu faire s'il
eût voulu, ains il s'est tenu dans les limites de la vie particulière
de son Prince et de son Maître, afin de ne rien prendre d'autrui et de
ne mettre en avant que les choses qu'il auroit vues; imitant en quelque
sorte ce qui étoit jadis usité par les anciens grands empereurs du
Cathay, qui au bas de leur table tenoient toujours quatre secrétaires
assis, qui mettoient en écrit tout ce que le Roi disoit, soit bien,
soit mal; et de cet usage l'auteur n'a point été mauvais imitateur
n'ayant laissé passer aucune parole ni action remarquable du Prince
qui ne soit insérée en ce journal, ne faisant aussi en cela qu'obéir à
son Prince qui lui commandoit expressément d'enregistrer les sentences
et actions louables et vertueuses qu'il reconnoissoit dignes de lui:
lequel commandement l'auteur faisoit souplement servir d'occasion pour
réprimer les défauts de la jeunesse du Prince en le menaçant d'en
charger son journal dont il étoit jaloux que cela ne fût point. Et de
tout cet ouvrage non pareil et qui est comme une riche et agréable
tapisserie de diverses matières et un chef-d'œuvre du soin d'un
fidèle serviteur et sujet envers la personne de son Prince et de son
Maître, il n'y a rien dont il soit fait mention en aucune histoire, et
qui pourra servir de modèle et d'instruction à ceux qui ont ou auront
à l'avenir la conduite de la santé et éducation des Princes, étant
mêlé du médecin, du politique, du moral, même de méthode à tous pour
l'éducation des enfans._



JOURNAL

DE

JEAN HÉROARD

SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE

DE LOUIS XIII



ANNÉE 1601.

  Héroard est nommé premier médecin du futur Dauphin;
  paroles que lui adresse Henri IV.—Naissance du Dauphin à
  Fontainebleau.—Témoins de l'accouchement.—Description du
  corps de l'enfant; remarque de la duchesse de Bar.—Le Roi
  annonce lui-même l'événement.—Départ des courriers.—Paris
  de Zamet avec le Roi et la Reine.—Première nourrice.—Le
  Roi manque de laisser tomber son fils.—Visites de grands
  personnages.—Première chemise; mot de la duchesse de
  Bar.—Avidité de l'enfant.—Seconde nourrice.—Le Dauphin
  transporté de Fontainebleau à Saint-Germain en Laye; son
  passage et sa réception à Melun et à Paris.—Visites à
  Saint-Germain; la Reine y vient avec Mme de Guise et la
  Concini.—Arrivée du Roi; il se joue avec son fils.—Premier
  mot de l'enfant à sa nourrice.—Arrivée des gardes du
  corps.—La marquise de Verneuil à Saint-Germain.—Jargon
  du Dauphin; il aime la musique.—Visite des nonces du
  Pape.—Remplacement de la première nourrice.


Le 15e jour de septembre 1601 je reçus lettre de Mme de
Guiercheville[2], le 17e, celle de M. de la Rivière, premier médecin du
Roi. Le 20e, dimanche, j'allai coucher à Fontainebleau.

  [2] Dame d'honneur de la Reine. _Voy._ page 3, note 9.

Le 21e, sur les quatre heures du soir, à l'entrée du jardin des canaux,
je rencontrai le Roi qui revenoit de la chasse, et m'appelant, me fit
l'honneur de me dire: «Je vous ai choisi pour vous mettre près de mon
fils le Dauphin; servez-le bien.»

En l'année 1601, le 26e jour de septembre, Marie de Médicis, reine
de France et de Navarre, se trouvant à Fontainebleau sur la fin du
neuvième mois de sa grossesse, environ les onze heures du soir,
commença de sentir quelques douleurs que l'on jugea pouvoir être
d'enfantement. Toute la nuit elles furent lentes, la reprenant de loin
à loin sans point de violence; continuèrent en la même façon jusques
sur les deux heures après midi du jour suivant qu'il lui survint une
colique venteuse qui la traita bien fort cruellement l'espace de deux
heures et enfin s'apaisa par l'aide des remèdes qui furent faits; et
fut après cela une bonne heure sans douleur aucune. Les premières la
reprirent comme devant, mais aussi avec plus de rigueur et moins de
repos; passa jusques à huit heures en cette sorte. Alors on la leva de
son lit, où elle avoit été toujours couchée, pour la mettre sur une
chaise faite exprès pour accoucher, estimant qu'elle y pourroit être
plus aisément délivrée. Au même temps les douleurs la saisirent si
vives et si pressantes que, sans aucun ou fort peu de relâche, elles
continuèrent jusques à l'entier accouchement, qui fut d'un Dauphin,
le 27e du mois susdit, quatorze heures dans la lune nouvelle, à dix
heures et demie et demi quart, selon ma montre faite à Abbeville par
M. Plantard. L'enfant fut reçu par dame Louise Bourgeois, dite Mme
Boursier[3], sage-femme à Paris, qui fut longtemps à couper le nombril
de peur de le blesser, d'autant qu'à tout propos il y entortilloit
ses mains et le tenoit de telle force qu'elle avoit peine de l'en
retirer. Et sur ces entrefaites la Reine demanda par deux fois en
ces termes: _E maschio?_ A quoi ne lui étant point répondu se leva
en pied de la chaise où elle venoit d'accoucher pour voir ce qui en
étoit. Le Roi ne l'en sut empêcher, qui étoit tout debout derrière la
chaise et d'où il n'étoit parti depuis l'heure qu'elle y fut mise.
François de Bourbon, prince de Conty[4], Charles de Bourbon, comte
de Soissons[5], et Henri de Bourbon, duc de Montpensier[6], furent
présents à cet accouchement, auxquels fut commandé par Sa Majesté de
s'approcher de la sage-femme et de se baisser pour voir l'enfant tenant
à l'arrière-faix, avant qu'elle en fît la séparation. Catherine de
Bourbon, duchesse de Bar[7], sœur du Roi, Anne d'Este, duchesse de
Nemours[8], et Antoinette de Pons, marquise de Guiercheville[9], dame
d'honneur de la Reine, la servirent à cet accouchement. Durant cette
longueur de mal, et âpreté de tant de sortes de douleurs, la constance
et fermeté de la Reine fut merveilleuse et incroyable, voire à ceux
même qui ont eu l'honneur de la servir en cette occasion, n'ayant en
ses plus grandes douleurs, sinon sur les dernières, haussé plus haut
sa voix et son _Oimè je morio_, qu'il se pût qu'à peine entendre d'un
bout de chambre à l'autre; et, la douleur passée, faisant paroître sa
face autant joyeuse comme en pleine santé. Lors mêmement que le Roi
(qui tout le long de son travail alloit et venoit), arrivoit auprès
d'elle, on la voyoit revenir toute à soi, le recevant et l'entretenant
de propos de personne contente, lâchant ce néanmoins parmi ces gaietés
des grosses larmes. Pendant le cours de ces assauts, comme elle avoit
un peu plus de repos, demandoit quelquefois combien on tenoit de la
lune, craignant d'accoucher d'une fille, sur l'opinion vulgaire que
les femelles naissent sur le décours, et les mâles sur la nouvelle
lune. Étant donc entièrement délivrée et l'enfant se trouvant foible,
pour avoir longtemps séjourné en attendant l'arrière-faix, il lui fut
donné un peu de vin par M. Guillemeau, chirurgien ordinaire du Roi;
puis étant élevé par la sage-femme, pris par Mlle de la Renoulière,
première femme de chambre de la Reine, à laquelle le Roi lui commanda,
disant: «Baillez-le à Mme de Montglat[10],» qui le prit enveloppé et
le porta devant le feu, où il fut assez longtemps, pendant que la
sage-femme pansoit la Reine, qui alla sur ses pieds, depuis sa chaise
d'où elle venoit d'accoucher jusques dedans son lit, sans l'aide de
presque de personne. Cependant je lui donnai (à l'enfant), dans sa
cuiller, un peu de mithridate détrempé avec du vin blanc, qu'il avala
fort bien et en suça ses lèvres comme si ç'eût été du lait. Puis elle
vint à monseigneur le Dauphin, où l'on put voir alors un enfant grand
de corps, gros d'ossements, fort musculeux, bien nourri, fort poli,
de couleur rougeâtre et vigoureux tout ce que l'on peut penser pour
cette petite âge. Il avoit la tête bien formée, de bonne grosseur,
couverte de poil noirâtre, les yeux tannés, le nez un peu enfoncé
vers sa racine, épaté et relevé par le bout, les oreilles de moyenne
grandeur et bordées, la bouche très-belle, petite et fort relevée,
ayant le dessus du milieu de la lèvre haute par le dehors fort canelé,
et le milieu de la basse aussi; le menton fourchu, le tout fait comme
d'un trait, et le bas du visage fort arrondi; le col gros et fort, et
les épaules larges; la poitrine bien relevée, les bras grands, les
mains aussi et d'une blancheur naïve (_sic_) par dessus l'ordinaire;
les parties génitales à l'avenant du corps; les jambes droites et les
pieds grands, fort larges par le bout, se rétrécissant en un talon
fort pointu, les orteils presque de pareille longueur, les serrant en
dedans, du gros au petit, comme on feroit du bout de la main. Il porta
sur lui ces marques: entre les deux sourcils, mais plus proche du
droit, se trouva une tache rougeâtre ronde, de la grandeur d'un petit
denier; une autre au-dessus de la nuque, sous la racine des cheveux,
de pareille couleur et de même figure, mais de grandeur semblable à
un rouge double, et une autre petite de la même couleur à l'entrée de
la narine gauche; et la dernière ce furent trois poils noirs sur le
sommet du cartilage de l'oreille gauche, et le croupion tout velu. Les
poils de l'oreille et la forme du pied se trouvent être de même au Roi
son père. Je lui fis laver tout le corps de vin vermeil mêlé avec de
l'huile, et la tête de pareil vin et de l'huile rosat. Pendant tout
cela il cria fort peu, mais par son cri fit bien paroître la force de
ses poumons, ne criant point en enfant, qui est une des choses plus
remarquables en lui.

  [3] On a d'elle: _Récit véritable de la naissance de Messeigneurs
  et Dames les enfans de France_. Paris, 1626.

  [4] Né en 1558, mort en 1614; fils de Louis Ier, prince de Condé,
  tué à Jarnac en 1569, et d'Éléonore de Roye, sa première femme.

  [5] Né en 1566, mort en 1612; fils de Louis Ier, prince de Condé,
  et de Françoise d'Orléans-Rothelin, sa seconde femme.

  [6] Né en 1573, mort en 1608.

  [7] Née en 1558, morte en 1604; fille d'Antoine de Bourbon, roi
  de Navarre, et de Jeanne d'Albret, mariée en 1599, à Henri de
  Lorraine, duc de Bar.

  [8] Morte en 1607, âgée de soixante-seize ans. Elle avait été
  mariée: 1º en 1549, à François de Lorraine, duc de Guise, tué par
  Poltrot en 1563; 2º en 1566, à Jacques de Savoie, duc de Nemours,
  mort en 1585.

  [9] Morte en 1632. Elle avait été mariée: 1º à Henri de Silly,
  comte de la Rocheguyon, mort en 1586; 2º en 1594, à Charles du
  Plessis, seigneur de Liancourt, comte de Beaumont-sur-Oise,
  marquis de Guercheville; Henri IV disait d'elle que _c'était une
  véritable dame d'honneur_.

  [10] Françoise de Longuejoue, veuve de Pierre de Foissy et
  remariée à Robert de Harlay, baron de Montglat, premier maître
  d'hôtel du Roi «homme violent et fâcheux, dit Lestoile, et sa
  femme encore plus.» Le Journal d'Héroard confirme ce jugement
  et prouve que le choix de cette gouvernante ne fut pas heureux.
  _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 19 septembre 1601,
  dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publiées par
  M. Berger de Xivrey, tome V, page 473.

Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, qui considéroit les parties si
bien formées de ce beau corps, ayant jeté sa vue sur celles qui le
faisoient être Dauphin, se retournant vers Mme de Panjas, sa dame
d'honneur, lui dit qu'il en étoit bien parti[11]. Ces mots furent reçus
avec risée qui les porta aux oreilles du Roi, qui étoit près de la
Reine.

  [11] Qu'il en était bien pourvu.

Étant emmaillotté il fut porté sur le lit de la Reine et couché à
sa main droite, où elle lâchoit parfois quelques œillades. Un quart
d'heure après il fut emporté par Mme de Montglat dedans sa chambre et
mis dans son berceau entre minuit et une heure.

Aussitôt que Monseigneur le Dauphin fut né, le Roi apporta lui-même la
nouvelle à la noblesse qui l'attendoit en son antichambre, laquelle fut
si bien reçue qu'ils se jetoient tous en foule à ses jambes, avec telle
ardeur qu'il ne pouvoit passer et faillit à être renversé. Ayant reçu
Sa Majesté ce témoignage d'allégresse pour la bonne nouvelle: «Allons,
dit-elle, rendre grâces à Dieu, et que chacun de vous se y prépare.»
La Reine ayant été pansée et Monseigneur le Dauphin couché, il se y
achemina. A son retour toute la cour flamboit des feux de joie et tout
tonnoit des salves des arquebusades qui furent faites par les soldats
des gardes; le Sr de Mansan, capitaine au régiment des gardes, étoit en
garde.

A l'heure même de sa naissance, les courriers qui avoient demeuré
bottés depuis que la Reine commença de se plaindre, montèrent à cheval
pour France, Florence et Mantoue, sachant que c'étoit un Dauphin,
«n'étant bottés, ce disoient-ils, pour une fille;» et de fait M. de
Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État, avoit fait préparer double dépêche.
Avant de partir, on fit voir la marque de Dauphin à ceux qui furent
dépêchés pour l'Italie et quelques autres pour France. Le Sr de la
Varenne[12] porta cette nouvelle à Paris, alla descendre chez le Sr
Zamet qui y gagna mille écus, pour gageure faite d'un mâle contre le
Roi, et de deux mille écus contre la Reine qu'elle accoucheroit dans le
jeudi[13].

  [12] Contrôleur général des postes. _Voy._ la lettre du Roi à M.
  de Montigny, _Lettres missives_, V, 476.

  [13] Le Roi avait aussi promis le château de Monceaux à la Reine,
  si elle avait un fils. (_Lettres missives_, V, 481.)

_Le 28 septembre, vendredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice fut
damoiselle Marguerite Hotman[14], et reconnoissant qu'il avoit peine à
teter, il lui fut regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui
en étoit cause; sur les cinq heures du soir il lui fut coupé à trois
fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi.

  [14] Héroard la nomme Catherine le 27 décembre suivant.

_Le 30 septembre, dimanche, à Fontainebleau._—Messire Achille de
Harlay, premier président à Paris, arrive de sa maison de Beaumont pour
le voir.

_Le lundi 1er octobre._—Porté à la chambre de la Reine; M. le cardinal
de Gondi le vient voir.

_Le 5, vendredi._—Porté chez la Reine; le Roi se y trouva, et le
voulant rendre à la nourrice, couché sur un oreiller de velours ras, il
l'a soulevé pour le baiser; l'enfant coule, et le Roi baise l'oreiller.
Le Dauphin fût tombé sur les pieds à terre s'il n'eût été reçu par sa
nourrice, qui l'empoigna. Dès lors on ajouta une pièce de velours audit
oreiller, où l'on le mettoit quand on le vouloit porter hors de sa
chambre, et depuis le Roi ne le porta plus et ne le prit entre ses bras.

_Le 6, samedi._—Messire Jean de Nicolaï, premier président des Comptes
à Paris, arrive pour le voir comme particulier.

_Le 8, lundi._—M. Guyet, sieur de Charmeaux, président des Comptes et
prévôt des marchands, arrive comme particulier et le vit remuer.

_Le 9, mardi._—Porté chez la Reine.

_Le 10, mercredi._—Mme la duchesse de Bar, sœur du Roi, lui donne sa
première chemise. La remueuse lui dit qu'il falloit faire le signe de
la croix. «Faites-le donc pour moi, dit-elle en souriant, je ne le sais
pas faire[15]». Elle ne laisse pas pourtant de la lui donner.—Depuis
le lendemain de sa nativité, il avoit le cri fort et puissant, ne
ressentant aucunement le cri et le vagissement des enfants, ce qu'il
n'a jamais fait; et quand il tetoit c'étoit à si grandes gorgées,
élevant sa mâchoire si haut, qu'il en tiroit plus à une fois que les
autres ne font en trois; aussi sa nourrice étoit à toute heure presque
à sec.

  [15] La duchesse de Bar était protestante.

_Le 11, jeudi, à Fontainebleau._—Porté chez la Reine; rapporté. La
nourrice, au retour de la chambre de la Reine, a vomi tout son dîner;
elle mangeoit beaucoup et plus qu'elle ne pouvoit, reconnoissant le
défaut de son lait.

_Le 12, vendredi._—Remué devant Messire Pomponne de Bellièvre,
chancelier de France.

_Le 13, samedi._—Manifeste défaut de lait en sa nourrice, qui avoit la
mamelle petite et le lait clair et chaud.

_Le 14, dimanche._—Porté chez la Reine; rapporté. Allouvi[16],
point assouvi. On lui donne de la bouillie, ayant mis à sec les deux
mamelles; il en prend et avidement.

  [16] Cette expression est encore usitée en Normandie pour
  exprimer l'avidité d'un enfant nouveau né.

_Le 17, mercredi._—A cause de cette grande avidité, l'importunité
des femmes lui fit donner du lard frais[17], bouilli, à frotter ses
gencives; il en tronçonna un morceau qu'il faillit à avaler. Porté chez
la Reine; teté avidement; rapporté.

  [17] Cette coutume est encore suivie en Normandie dans des
  circonstances semblables.

_Le 18, jeudi._—Remué, le Roi présent. Allouvi; mis à sec sa nourrice;
bouillie.

_Le 19, vendredi._—Sur le défaut de lait reconnu par plusieurs fois en
sa nourrice par MM. de la Rivière, du Laurens, Vido et moi, assemblés
par le commandement de LL. MM., il fut résolu que Mlle Hélin, femme
Lemaire, seconde nourrice, donneroit le lait à Mgr le Dauphin pour
secourir la première[18].

  [18] Henri IV écrivait le même jour à la marquise de Verneuil:
  «Je vous eusse envoyé M. de la Rivière, mais a fallu qu'il
  soit demeuré pour pourvoir à mon fils qui a tari sa nourrice».
  (_Lettres missives_, V, 507.)

_Le 20, samedi, à Fontainebleau._—Allouvi à l'accoutumée; la nourrice
à sec; la seconde nourrice, Mlle Hélin, lui a donné le lait; la Reine y
est venue, puis le Roi.

_Le 22, lundi._—M. de Mayenne[19] le vient visiter.

  [19] Charles de Lorraine, duc de Mayenne, né en 1554, mort en 1611.

_Le 23, mardi._—Remué en présence de la Reine.

_Le 24, mercredi._—Peu de lait en la nourrice qui, de son collet,
couvroit ses mamelles pour en cacher le défaut; il rit à la sage-femme.

_Le 25, jeudi._—Porté chez la Reine; M. Groulard, premier président
de Rouen, y arriva pour saluer la Reine et Mgr le Dauphin; il le voit
remuer. Le Dauphin part de Fontainebleau à deux heures dans la litière
de la Reine, dans un panier d'osier fait exprès[20]; il a dormi sans
s'éveiller jusques à Melun. Arrivé à cinq heures à Melun, le lieutenant
général, accompagné de six conseillers, lui viennent au-devant et font
offre de leur service, parlant à Mme de Montglat, sa gouvernante; les
quatre échevins portant un poêle de taffetas blanc en firent de même,
et après mirent mondit Seigneur sous le poêle, et en cette façon fut
conduit dans la ville, par la porte de Gâtinois, les rues tendues de
blanc, jusques à la maison de M. de la Grange, où il coucha la nuit.
M. de Mansan, gentilhomme gascon et capitaine aux gardes du Roi, et
qui étoit en garde à Fontainebleau à sa naissance, fit la garde devant
son logis. Il y eut beaucoup de personnes qui le virent remuer, et
une femme d'assez moyenne qualité, qui, entre les autres, transportée
d'affection, se jette à genoux à mon côté: «Mon Dieu, dit-elle, y
auroit-il danger de le baiser», et ce disant fait contenance de le
vouloir faire si je ne l'eusse retenue.

  [20] Lestoile dit que c'était un «berceau que la grande-duchesse
  de Florence lui avoit envoyé.»

_Le 26, vendredi._—Parti à huit heures de Melun pour aller à Lourcine;
arrivé à onze heures à Lourcine. Parti de Lourcine à deux heures et
demie, il arrive à six heures à Villeneuve-Saint-Georges. M. Gobelin,
trésorier de l'Épargne, sa femme, M. et Mlle du Mesnil le vinrent voir,
ainsi que M. et Mme de Mareuil du Val. Je le portai de la litière en sa
chambre.

_Le 27 octobre, samedi, voyage._—M. le grand prévôt du Val, M. de
Mareuil, son frère, sont partis avec le Dauphin à neuf heures. Arrivé
à onze heures à Maisons, parti à deux heures et demie. En chemin,
Messire Guyet, président des Comptes et prévôt des marchands à Paris,
accompagné des échevins et autres officiers de la Ville, vêtus de leurs
habits de magistrats, ayant avec eux tous les archers de la dite Ville,
sortent au-devant de lui sur le chemin de Charenton, mille pas hors la
porte. Étant arrivés près de la litière, ils mirent pied à terre, et le
prévôt des marchands parla à Mme de Montglat qui étoit dedans, tenant
sur les genoux Monseigneur le Dauphin dormant. Elle lui répondit,
et les discours de l'un et de l'autre durèrent environ demi-heure,
lesquels finis l'on commença à marcher, M. de Montglat d'un côté de la
litière et moi de l'autre, et les archers aussi, pour empêcher que la
grande multitude de peuple de tous âges et sexes, à pied, à cheval et
en carrosse, ne se jetât sur la litière, comme il est vraisemblable
qu'il fût advenu, pour le désir ardent que chacun avoit de le voir.
Étant arrivé à la porte Saint-Antoine, le Dauphin fut reçu par les
hautbois, cornets à bouquin et trompettes, qui étoient sur le bastion
de main droite, et conduit enfin à la maison du sieur Sébastien Zamet,
où il logea en la chambre du Roi, à quatre heures et demie.

_Le 28, dimanche, à Paris._—Le Roi, la Reine, M. de Mayenne et tout ce
qui étoit des princes et princesses à la Cour, le sont venus voir, à
part ou avec la Reine.

_Le 29, lundi._—Sur les six heures, parti de chez M. Zamet, porté au
Louvre, où le Roi et la Reine l'ont vu et tenu bien une heure; de là
aux Tuileries où le Roi, qui y étoit venu, le fit passer pour le voir
derechef et le montrer à plusieurs qui ne l'avoient encore vu; et de
là, partant entre midi et une heure, il alla à Saint-Cloud, logea au
petit logis de M. de Gondi, chevalier d'honneur de la Reine. Parti de
Saint-Cloud à trois heures il arrive à six heures à Saint-Germain en
Laye, lieu choisi par le Roi pour y être nourri, accompagné de messire
[Robert] de Harlay, sieur de Montglat, de Françoise de Longuejoue,
dame de Montglat, sa gouvernante; de moi Héroard, médecin ordinaire du
Roi et premier de Monseigneur le Dauphin; de Georges Birat, premier
huissier de sa chambre, et du sieur François de Marviller, écuyer,
sieur de Meninville en Beauce, capitaine exempt des gardes du corps du
Roi, sous la charge de M. de Praslin; du sieur Daniel Prévost, sieur
de Bragelongne en Champagne; du sieur Jehan Dugué, Parisien; du sieur
Jacques de Lancelin, sieur de la Rouillère, de Valence en Dauphiné;
du sieur Guillaume de la Palisse, de Messe en Gâtinois; du sieur
Charles du Til, de Préaux en Normandie; du sieur Isaac de Rives, sieur
de la Rivière, d'Aspreville en Normandie; du sieur Jacques du Glasc,
Écossois, tous archers des gardes du corps du Roi, et de quatre Suisses
de la garde. A bonne heure nous prit la pluie qui arriva aussitôt comme
il fut en sa chambre. Il fut mis en celle de la Reine en attendant que
la sienne fût accommodée; le soin que l'on avoit eu d'un si précieux
trésor fut tel que l'on ne y avoit trouvé aucune chose de prêt pour le
recevoir. Il est à présumer que l'on en doit blâmer ceux qui tiennent
les charges pour telles affaires. Peu de lait à la nourrice.

_Le 3 novembre, samedi, à Saint-Germain en Laye._—Le comte de Lindre,
prince d'Espinoy, Flamand, ambassadeur extraordinaire de la part de
l'Archiduc devers le Roi pour se réjouir de la naissance de Mgr le
Dauphin, le vient voir ce disoit-il, par commandement du Roi. [Louis
de Lorraine], abbé de Saint-Denis, et le chevalier de Lorraine, son
frère, le sont venus visiter[21].

  [21] Louis de Lorraine, depuis cardinal de Guise et archevêque
  de Reims, mort en 1621, et François-Alexandre Paris de Lorraine,
  chevalier de Malte, mort en 1614. Ils étaient frères d'Henri le
  Balafré, tué à Blois.

_Le 4 novembre, à Saint-Germain._—Dormi, réveillé, etc.; frotté le
ventre d'huile d'absinthe et le nombril de civette. M. Brulard, abbé de
Léon, le vient visiter.

_Le 5, lundi._—La Reine arriva à midi et demi à Saint-Germain,
ayant en sa compagnie Mme de Guise et Mlle sa fille[22], Mme de
Guiercheville, et la signora Conchino[23]. La Reine reçoit par Petit
des lettres du Roi écrites à Verneuil[24]; elle fait réponse. La Reine
part pour s'en retourner à Paris.

  [22] Catherine de Clèves, duchesse de Guise, veuve du Balafré, et
  Louise-Marguerite de Lorraine, mariée en 1605 au prince de Conty.

  [23] Léonora Galigaï, connue depuis sous le nom de maréchale
  d'Ancre.

  [24] Le Roi était auprès de la marquise de Verneuil, qui était
  accouchée le mois précédent d'un fils, nommé d'abord Gaston puis
  Henri, duc de Verneuil.

_Le 6, mardi._—Mme de Villars, femme du sieur de Villars, gouverneur
du Havre, le vient voir.

_Le 7, mercredi._—Sa nourrice avoit peu de lait; mis de l'or battu au
bout de sa mamelle pour les tranchées.

_Le 8, jeudi._—Le clarissime Contareno, ambassadeur de Venise, le
vient visiter, et ce même jour aussi M. de la Force, capitaine des
gardes du corps du Roi.

_Le 11, dimanche._—On lui a frotté la tête la première fois avec
plaisir.

_Le 12, lundi._—Le Roi et la Reine sont arrivés; il les a considérés.

_Le 13, mardi._—Dormi, réveillé, rendormi au tétin, faute de lait.
La Reine ne veut point que Mlle Lemaire donne le lait comme Mme de
Montglat me le dît. Mlle la nourrice a la fièvre du poil. Mlle Lemaire
donne le lait.

_Le 17, samedi._—La Reine l'est venue voir; M. d'Andelot, Mme de
Gesvres le sont venus voir. On lui a frotté le front et le visage
avec du beurre frais et huile d'amandes douces, pour la crasse qui
paroissoit y vouloir venir.

_Le 18 novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi le fait porter
en son cabinet, où il lui fait savourer deux gouttes de vin qu'il ne
refusa point.

_Le 19, lundi._—Amusé, le Roi et la Reine présents.

_Le 20, mardi._—M. le connétable[25] le vient saluer, M. de Rohan
aussi.

  [25] Henri I de Montmorency, mort en 1614.

_Le 21, mercredi._—M. Séguier, ambassadeur pour le Roi à Venise et
président en la cour de Parlement à Paris, M. de Thémines, sénéchal de
Quercy, le viennent saluer. Amusé et fort caressé du Roi.

_Le 22, jeudi._—Amusé par le Roi.

_Le 23, vendredi._—La Reine dit que la marque rouge qu'il a sur la
nuque, à la racine des cheveux, pouvoit provenir d'une envie qu'elle
eut de manger des betteraves, lesquelles on lui ôta et n'en voulut
point demander. Le Roi et la Reine présents au remuer.

_Le 24, samedi._—Le fils du marquis de Brandebourg le vient voir, la
Reine aussi.

_Le 25, dimanche._—La duchesse de Bar le vient voir avec la Reine.

_Le 26, lundi._—Il lui a été mis un collier de grains de corail au
col. Le Roi et la Reine le sont venus voir.

_Le 27, mardi._—J'ai pris congé de la Reine, qui m'a recommandé _el
delphino e la norrizza_. Le Roi et la Reine partent à une heure et
demie pour s'en retourner à Paris.

_Le 5 décembre, mercredi, à Saint-Germain._—Il écoute fort
attentivement à l'âtre, comme je lui disois qu'il falloit être bon et
juste, que Dieu l'avoit donné au monde pour cet effet et pour être un
bon roi; s'il le étoit que Dieu l'aimeroit; il sourioit à ces paroles.
Mlle sa nourrice le tenoit en son giron; lui ayant donné à teter
aussitôt qu'il fut remué et se jouant à lui, elle lui dit ces mots:
«Eh bien, Monsieur, quand je serai bien vieille et que je irai avec
un bâton, m'aimerez-vous plus?» Il la regarde droit en la face et
puis, comme y ayant pensé, répondit: _Non_. J'étois tout contre qui le
considérois pendant qu'il tetoit, et fus entièrement étonné, aussi bien
que tous ceux qui y étoient présents, qui l'entendirent de l'autre bout
de la balustre.

_Le 6, jeudi, à Saint-Germain._—M. de Gondrin, chevalier de l'Ordre,
le vient voir. Les quatre archers des gardes du corps et un exempt,
avec quatre Suisses des Cent de la garde du Roi, arrivent.

_Le 7, vendredi._—M. le duc de Vendatour le vient voir. La Reine
arrive, amenant avec elle le cavalier Juigny, maître général de la
garde-robe et gentilhomme de la chambre du Grand-Duc, ambassadeur
ordinaire vers le Roi, pour se réjouir de la naissance de Monseigneur
le Dauphin. Le cavalier prend congé de lui, l'appelle Sire. La Reine
part.

_Le 8, samedi._—Éveillé, etc., Mme de Gondi, abbesse de Poissy, et Mme
de Vieuxpont le viennent voir.

_Le 10, lundi._—La marquise de Verneuil[26] le vient voir; il la
regarde attentivement, et lui rit gracieusement. Elle demeura, ce
disoit-elle, fort contente de l'honneur qu'il lui faisoit; la marquise
soupa. Il a toujours ri avec joie incroyable à la marquise parlant à
lui.

  [26] Catherine-Henriette de Balsac, fille de François de Balsac,
  seigneur d'Entragues, et de Marie Touchet; maîtresse de Henri IV
  après la mort de Gabrielle d'Estrées.

_Le 12, mercredi._—Il commence à reconnoître et à nommer en son
jargon, et lui étant demandé de moi par la remueuse: «Qui est cet
homme-là?» répond en jargonnant et aisément: _Eouad_. On reconnoît
manifestement que son corps ne se nourrit point; les muscles de la
poitrine étoient tout consumés, et le gros rempli qu'il avoit sur le
col n'étoit que peau. Il aime et se plaît à ouïr la musique.

_Le 14, vendredi, à Saint-Germain._—Ce jourd'hui je commençai à
coucher au château pour les flegmes.

_Le 16, dimanche._—Éveillé, etc.; M. le maréchal de Bois-Dauphin le
vient voir.

_Le 18, mardi._—MM. de Châteauvieux, de Roquelaure et d'Inteville le
viennent voir.

_Le 20, jeudi._—Mme de Lairs, du pays d'Agenois, demande de le
tenir afin qu'elle puisse s'en vanter, et laisse son manchon pour le
prendre. La nourrice se recule disant qu'il le falloit demander à Mme
de Montglat, qui lui répondit que personne ne l'avoit encore pris; ce
qu'elle ne fit point.

_Le 21, vendredi._—Le Roi l'a éveillé; fort causé avec lui et fort
paisiblement dans son berceau; fort raillé, rossignolé. Sa nourrice
lui demande: «Êtes-vous pas le mignon de papa?» Il dit: _Oui_, MM. de
Villeroy, d'Alincourt, du Laurens et plusieurs autres étant présents.
Montré son corps à LL. MM. qui s'en sont retournés à Paris fort
contents.

_Le 23, dimanche._—Coiffé d'un bonnet de satin et pris des manches de
même. L'illustrissime monsignor del Buffalo, évêque de Camerino, nonce
ordinaire, et l'illustrissime et révérendissime monsignor Barberino,
clerc de la chambre de S. S., nonce extraordinaire, le viennent
saluer. Le nonce ordinaire a demandé à le baiser; ils l'ont fait,
l'extraordinaire a commencé. Ils ont donné un chapelet et un _Agnus
Dei_ au bout à Mme de Montglat et un chapelet à Mlle la nourrice. Ils
étoient conduits par M. de Luxembourg, ont dîné à midi aux dépens
du Roi. La Parisière, maître d'hôtel servant, a dîné avec eux; M.
Fleureteau, maître de la chambre aux deniers, a fait la charge.

_Le 24, lundi._—M. le prince d'Orange est venu, qui l'a vu dans son
berceau; Mme la princesse d'Orange, M. d'Andelot, le comte de Warambon
l'ont vu remuer.

_Le 27 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat montre
une lettre du Roi du 22 décembre 1601[27], lui commandant de faire
donner le lait par Mlle Galand, femme de maître Charles Butel, barbier
chirurgien à Paris, et de l'ôter à Catherine Hotman; Mlle Galand donne
à teter. Remué en présence du sieur Lussan, capitaine des gardes du
corps, et du sieur de Saint-Angel, gouverneur de Mâcon. Mlle Hotman
fait merveille de se plaindre, se ressouvient du _non_ de monseigneur
le Dauphin en lui disant adieu. Il n'a jamais teté Hotman qu'il ne se
soit mis en colère.

  [27] Cette lettre est datée du 26 dans le _Recueil des Lettres
  missives_, V, 522.



ANNÉE 1602.

  Le Roi et la Reine à Saint-Germain.—Premier portrait du
  Dauphin fait en crayon par Decourt.—Départ de la seconde
  nourrice.—La marquise de Verneuil.—Première sortie.—Autre
  portrait du Dauphin.—M. de Rosny.—Les enfants de
  Gabrielle d'Estrées, élevés avec le Dauphin, ont la petite
  vérole.—Premières caresses de la Reine.—Portrait fait par
  Quesnel.—Réception d'ambassadeurs.—Premier instinct de la
  chasse.—Première dent.—M. de Mansan.—Projet de mariage
  avec l'infante d'Espagne.—Lettre du maréchal de Biron à
  Mme de Montglat.—Émotion d'un vieil officier général.—M.
  de Mayenne.—Le comte d'Auvergne.—Mme Boursier.—Premier
  vêtement.—Concini.—Mot du Roi sur la bouillie.—Tienette
  Clergeon.—Second portrait fait par Decourt.—Singulières
  habitudes données à l'enfant.—Le Roi joue à cache-cache avec
  son fils, lui fait voir la curée du cerf.—Exécution de Biron
  et chute du Roi.—La fête de Saint-Louis.—Nouvelle grossesse
  de la Reine.—Le Dauphin entre dans sa deuxième année.—Mœurs
  singulières.—Présents des députés du Dauphiné.—Audience des
  ambassadeurs suisses.—Singulier hommage des courtisans.—Le
  prince de Condé.—Naissance de Madame à Fontainebleau; son
  arrivée à Saint-Germain.


_Le 12 janvier, samedi, à Saint-Germain._—Porté à la chambre de Mme
de Montglat pour éventer la chambre et son berceau, et le parfumer de
bois de genièvre. M. de la Tuillerie, maître d'hôtel du Roi, arrive,
attendant le Roi venant de Verneuil; ce pendant la Reine arrive. Elle
a été longtemps dans le parquet, se chauffant, accompagnée de Mme la
marquise de Guiercheville, sa dame d'honneur, et de Mme de Montglat.
Le Roi arrive demi-heure après; elle lui va au-devant à la porte de la
chambre, où elle le rencontre; mines [_sic_]. Ils vont ensemble voir le
Dauphin au berceau; le Roi lui a manié et considéré les pieds[28].

  [28] Sans doute à cause de la ressemblance avec les siens
  signalée plus haut par Héroard, page 4.

_Le 13, dimanche, à Saint-Germain._—LL. MM. le viennent voir, oyent la
messe en sa chambre puis s'en vont dîner; LL. MM. sont parties à une
heure et demie. La Reine avoit, le jour de devant, amené Antoinette
Joron pour nourrice, l'autre n'ayant point été trouvée propre.

_Le 16, mercredi._—Le cavalier Juigny, ambassadeur du Grand-Duc,
l'est venu voir pour lui dire adieu; et, par commandement de la Reine,
Decourt, peintre du Roi[29], en tire un crayon pour l'envoyer à
Florence.

  [29] Charles Decourt, est porté dans les comptes de l'hôtel de
  Henri IV, comme peintre du Roi. (_Hist. du Règne de Henri IV_,
  par M. Poirson, 1856, in-8º, tome II. p. 815.)

_Le 18, vendredi._—Achevé de peindre par M. Decourt.

_Le 20, dimanche._—Le chevalier de Sancy le vient voir.

_Le 21, lundi._—Je lui donne le bonjour et pars à onze heures pour
aller à Paris, en compagnie de Mlle Lemaire, sa seconde nourrice, qui
se retire pour n'avoir point été agréable à la Reine, par la persuasion
de quelques personnes qui étoient près de Sa Majesté. C'étoit une
très-honnête femme, fort douce, qui avoit beaucoup de lait et fort bon;
et plût à Dieu que Monseigneur le Dauphin en eût été nourri au lieu de
la première. Il en eût été mieux pour sa santé, et je crois qu'il eût
été nourri seulement d'un lait. Dieu le veuille pardonner à ceux qui en
sont cause.

_Le 28, lundi._—Le Roi et la Reine arrivent.

_Le 29, mardi._—La Reine le vient voir à trois heures; le Roi et la
Reine le viennent voir à cinq heures.

_Le 30, mercredi._—Le Roi et la Reine y sont venus à une heure, le Roi
et la marquise de Verneuil à cinq heures; il leur a fort ri et s'est
joué avec eux.

_Le 1er février, vendredi._—Le Roi et la Reine ont été présents depuis
quatre heures et demie jusqu'à cinq heures.

_Le 2, samedi, à Saint-Germain._—Joué, amusé, le Roi et la marquise de
Verneuil présents.

_Le 5 février, mardi, à Saint-Germain._—Remué, le Roi et la Reine
présents.

_Le 8, vendredi._—A cinq heures le Roi arrive; remué en sa présence.
Il est porté à la salle où le Roi soupoit.

_Le 15, vendredi._—Il prend la bouillie avec la cuiller; Mme de
Montglat la lui donne dorénavant, auparavant c'étoit la remueuse.

_Le 19, mardi, jour de carême prenant[30]._—Il faisoit fort beau
temps; il fait sa première sortie par le pont de la chapelle, ayant
son chapeau de paille; porté par Mlle Lecœur, l'une de ses femmes de
chambre.

  [30] Le mardi gras.

_Le 21, jeudi._—Un peintre flamand est venu de la part de M. de
Noailles, pour le peindre en huile et l'envoyer en Guyenne, par
permission du Roi. Il a fait beau jeu au peintre durant deux heures,
autant qu'il eût su désirer.

_Le 23, samedi._—Le Roi et la Reine arrivent de Paris, l'ont amusé et
fait longtemps causer dans le berceau.

_Le 27, mercredi._—M. de Rosny le voit remuer.

_Le 1er mars, vendredi._—Porté au jardin; à deux heures le comte
Hercole Tasson, ambassadeur pour le duc de Modène devers LL. MM., le
vient voir.

_Le 2, samedi._—A dix heures le comte de Sulmo, ambassadeur de
l'Électeur Palatin, arrive avec une douzaine de gentilshommes; à trois
heures et demie Mme la présidente Dudrach, avec sa grande troupe.

_Le 3, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Ventelet l'entretient, lui
dit qu'il n'avoit que Dieu pour maître; il répond en souriant: _Oui_.
M. de Saint-Germain (de Saintonge) et M. de Lauzeré, premier valet
de chambre de Roi, M. Bovier, gentilhomme des ordinaires du Roi, le
viennent voir. Il danse fort gaiement au son du violon.

_Le 6, mercredi._—La petite vérole paroît à Alexandre Monsieur, et à
Mlle de Vendôme[31].

  [31] Alexandre, nommé d'abord Alexandre Monsieur, puis le
  chevalier de Vendôme, né à Nantes, en 1598, de Gabrielle
  d'Estrées, légitimé en 1599, reçu chevalier de Malte en 1604,
  puis grand prieur de France, mort en 1629.—Catherine-Henriette,
  nommée Mlle de Vendôme, fille de Henri IV et de Gabrielle
  d'Estrées, légitimée en 1597, mariée en 1619 à Charles de
  Lorraine, duc d'Elbeuf, morte en 1663.

_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—A une heure Mme de Beuvron le vient
voir; à huit heures et demie arrive un courrier de la part du Roi pour
aller au bâtiment neuf[32].

  [32] Le Dauphin était logé au vieux château de Saint-Germain.

_Le 9, samedi._—Il est porté au château neuf pour y loger.

_Le 12, mardi._—Il commence à tendre les mains à ce qui lui est
présenté; ce fut un livre que je lui montrois. Le livre étoit les
_Psalmes de David_, de la version de M. de Bourges, que j'avois donné à
Mme de Montglat.

_Le 17, dimanche._—La Reine arrive à douze heures et demie, on le lui
porte couvert de son chapeau de taffetas; elle le trouve grand, blanchi
et lui a fort plu. A cinq heures et demie le Roi arrive de Verneuil
avec la Reine, qui étoit allée au-devant de lui jusques à Herbelay, où
il avoit dîné. Il est porté devant le Roi; S. M. en est satisfaite et
de sa santé.

_Le 18, lundi._—A huit heures le Roi arrive et l'a fort caressé; à
deux heures Mme de Nemours le vient voir.

_Le 19, mardi._—LL. MM. le font porter au cabinet, l'ont fort caressé,
la Reine particulièrement, ce qu'elle n'avoit encore fait.

_Le 20, mercredi._—A une heure trois quarts M. Zamet; à six le Roi en
la galerie avec MM. les secrétaires, la Reine y entre.

_Le 21, jeudi._—M. de Souvré et Mme de Montglat parlent au Dauphin; il
est porté sur la terrasse au Roi et à la Reine.

_Le 22, vendredi._—Il caresse le Roi, qui part à dix heures pour
aller à Paris, la Reine pareillement, et de là à Fontainebleau, puis à
Poitiers. Le Roi revient à quatre heures trois quarts, ramené par la
chasse et accompagné de M. le prince de Conty, de M. le Grand[33], des
sieurs de Termes, de Frontenac et de Nançay; il retourne à Paris dans
le carrosse de M. de Frontenac.

  [33] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de
  France.

_Le 27 mars, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures est arrivé le
comte Henri de Saint-Georges, ambassadeur extraordinaire du duc de
Mantoue, accompagné du sieur de la Brosse, agent pour ledit duc, et du
sieur Braccio, écuyer ordinaire de la Reine. Ils ont mené le peintre
du Quesnel[34], qui l'a tiré tout de son long; il avoit deux pieds et
demi. Ils ont dîné aux dépens de Mme de Montglat.

  [34] François Quesnel.

_Le 29, vendredi._—A onze heures est arrivé le sieur de Schomberg,
grand chambellan de l'Empereur, ambassadeur extraordinaire vers LL.
MM. pour la naissance de Monseigneur le Dauphin, accompagné des sieurs
de Souvré, de Bois-Dauphin et du jeune Schomberg. Cet ambassadeur est
neveu de feu le sieur Diétrich Schomberg, qui fut tué pour le service
du Roi à la bataille d'Ivry. Il a baisé les mains, le chapeau au poing,
et fait une révérence à Monseigneur le Dauphin; à douze heures et demie
il est allé dîner à la salle, accompagné desdits sieurs, aux dépens du
Roi. L'ambassadeur revenu lui a demandé s'il vouloit mander quelque
chose à l'Empereur son oncle; il a répondu en souriant en son jargon:
_Dré_. L'ambassadeur, de joie, lui a baisé les mains, est allé aux
fontaines, et de là à Paris.

_Le 1er avril, lundi._—Mme de Vilette, M. Canaye-Branay et leur
compagnie, la comtesse de Montgomery et les filles de son mari, le sont
venus voir.

_Le 2, mardi._—Mme de Souvré, Mme de Loménie le viennent visiter.

_Le 3, mercredi, à Saint-Germain._—M. de Soboles, gouverneur de Metz,
Mme de Fervaques, veuve de M. de Laval, le viennent voir.

_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre, Mme de Villegomblin le
viennent voir.

_Le 6, samedi._—A onze heures M. de Vitry, gendre de Mme de Montglat,
arrive; M. de la Bastide, capitaine des gardes de M. de Lorraine,
arrive de sa part; à deux heures M. de Chazeron.

_Le dimanche 7, jour de Pâques._—Il considère à la messe toutes les
actions de M. l'aumônier.

_Le 8, lundi._—Il jargonne, danse au violon de Boileau, son joueur de
violon. A trois heures après-midi M. Brulart, secrétaire d'État du feu
Roi, arrive et M. de Cypierre aussi.

_Le 9, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures Mmes de Clermont
d'Amboise, d'Abin et de Saint-Gelais; à onze heures M. d'Épernon, avec
ses trois fils, qui lui baisèrent les mains. M. d'Épernon le loua fort
et le considéra attentivement. A une heure et demie M. Puget, trésorier
de l'Épargne, et sa compagnie. A deux heures M. d'Épernon, ses enfants
et M. Puget le voient remuer, les trois enfants de M. d'Épernon
étant dans la balustre. A quatre heures M. de la Nauve et M. Lecoq,
conseillers en Parlement, et M. Martineau, qui est à M. de Montpensier,
viennent pour le visiter.

_Le 11, jeudi._—Promené; il prend plaisir à un levraut qui se vint
rendre dans l'allée du palemail et fut pris à la main par M. Petit,
archer des gardes du corps du Roi. Le Dauphin l'ayant vu le veut
soudain, l'empoigne à deux mains, se jetant dessus avec ardeur. A six
heures M. de Roissy, maître des requêtes, M. Vion, maître des Comptes,
le sont venus voir.

_Le 13, samedi._—Éveillé à minuit, teté, point dormi. Mlle de Rumilly
me vient appeler, me disant que Monseigneur le Dauphin étoit malade
du mal de dents. Je y arrive incontinent après; il s'endort à peine
jusqu'à cinq heures. J'ai toujours demeuré debout, accoudé sur le bord
de son berceau, tenant sa main droite dedans la mienne.

_Le 14, dimanche, à Saint-Germain._—A quatre heures trois quarts M. de
Saint-Fussien, conseiller de la Cour, le vient voir.

_Le 15, lundi._—Reconnu par la remueuse, qui lui mit le doigt dans
la bouche, une dent percée; M. Guérin, son apothicaire, part pour en
porter la nouvelle au Roi à Fontainebleau[35].

  [35] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, _Lettres
  missives_, V, 575.

_Le 16, mardi._—A midi et demi M. d'Épernon (qui a dit des louanges),
ses trois fils, et M. d'Échaux, évêque de Bayonne.

_Le 17, mercredi._—A midi Mme la princesse d'Orange, Mme de Bruzoles,
Mlle Beringhen et sa mère le sont venues visiter.

_Le 18, jeudi._—M. de Mansan, gentilhomme gascon, nourri et élevé par
M. de Vic, gouverneur de Calais et capitaine aux gardes du Roi, arrive
à Saint-Germain en Laye avec sa compagnie, pour la garde de Monseigneur
le Dauphin, pendant que S. M. fait son voyage en Poitou.

_Le 19, vendredi, à Saint-Germain._—A dix heures et demie M. d'Arquery
le vient voir. A sept heures trois quarts, lettres du Roi par M. Guérin.

_Le 20, samedi._—A midi M. du Passage, Mme de Fonlebon et ses filles;
il a fort caressé la petite Charlotte de Fonlebon.

_Le 21, dimanche._—A deux heures, M. de Bouqueron, président au
parlement de Grenoble, M. de Chevrier, conseiller en ladite Cour, le
viennent voir.

_Le 22, lundi._—A neuf heures et demie, M. le duc de Bouillon, M. de
Salignac, M. de Sancy et le jeune Sardini et son frère. A douze heures
et demie, Hieronimo Taxis, ambassadeur d'Espagne, tête nue, fait une
grande révérence et prend la main de monseigneur le Dauphin sans la
baiser; dit qu'il n'a pas voulu partir sans l'avoir vu auparavant. Le
Dauphin est remué en sa présence. L'ambassadeur se tenoit tout debout,
accompagné desdits sieurs; sur ce qui lui fut dit par M. de Sancy[36]
qu'il en falloit faire un mariage, il répondit qu'il n'étoit rien qui
ne se pût faire, que la reine de France étoit grosse et la leur aussi,
qu'ils avoient une damoiselle et maintenant ils auroient un fils et
nous une fille, et puis que l'on mettroit tout ensemble[37].

  [36] Nicolas de Harlay, seigneur de Sancy, conseiller du Roi,
  etc., mort en 1629.

  [37] Ce projet se réalisa par le traité de 1612, qui unit
  Élisabeth de France à Philippe IV et Anne d'Autriche à Louis XIII.

_Le 24, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'est fort joué à sa
peinture[38], que je lui ai apportée de Paris.

  [38] C'est-à-dire son portrait, et probablement celui gravé par
  Cl. de Mallery en avril 1602, où Louis XIII est représenté à
  l'âge de sept mois.

_Le 27, samedi._—A quatre heures M. le connétable l'envoie visiter;
viennent aussi Mme Deschamps, Mlle de Ligny, Mlle d'Ouailly.

_Le 28, dimanche._—M. le baron de Saint-Blancart, de la part de M.
de Biron[39], son beau-frère, avec lettre à Mme de Montglat, copie
ci-attachée[40].—M....., lieutenant général[41] à Fontenay le Comte,
âgé de quatre-vingts ans, arrive en jupe, se met à genoux et à pleurer,
le voit remuer, et s'en retournant dit à Mme de Montglat qu'il plût
à Dieu de donner à Monseigneur le Dauphin le bonheur de son père, la
valeur de Charlemagne et la piété de saint Louis; et s'étant retourné
pour s'en aller, étant au coin du grand pavillon, lève les mains au
ciel et dit: «Dieu m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du
monde.» A trois heures M. de Sillery-Brulart et sa femme, M. de Berny,
son frère et sa femme.

  [39] Charles de Gontaut, duc de Biron. Il fut arrêté le 14 juin
  suivant et exécuté à la Bastille le 31 juillet.

  [40] Copie de la lettre du maréchal de Biron à Mme de Montglat,
  rendue par le sieur de Saint-Blancart, à Saint-Germain en Laye,
  le dimanche 28 du mois d'avril 1602:

      «Madame, le desir que jé de sauoyr des nouvelles de monseigneur
      le Daufin me fait vous enuoier ce laquay exprés pour vous
      supplyer m'en mander et me feres honneur et faueur que je
      tiendray a vue très grande oblygation sy prenes la payne de me
      donner aduis de son bon portement par la voye du Sr. Preuost
      qui est a Parys, car jé de la pasyon et affection pour luy
      desyrer vn heureux accroyssement estant de ceux qui croient que
      il est donné de Dieu pour le maintien de cet estat ne pouuant
      fayllyr que il ne se trouue de la generosyté, de la vertu et
      de bon heur en luy estant né du Roy mon maistre qui a de Dieu
      toutes ces grâces plus que jamays[A] autre Roy ny prince aye
      eu. Pour moy, Madame, je le me fygure le plus beau, le plus
      aimable prince qui feust ny qui sera, pour ce que toute mon
      inclynation est portée a l'aymer, outre la royauté que le Roy
      ly layra vn jour, il le laissera accompagné de tres bons et
      fideles subiects et seruyteurs. Jauroys regret sy la mort me
      preuenoit auant que je peusse rendre preuue de ce mien ardent
      sele que je luy ay voué comme la plus tres humble et tres
      obeissante creature du Roy son pere. Je borneray la ce mien
      discours, et vous offryré mon humble seruyce et mon affection,
      et vous baise bien humblement les mains estant,

      «Madame,
      «Vostre bien humble seruiteur
      BIRON.

      Ce XXIIIIe auril 1602.

      Suscription:

      «A Madame,
      «Madame de Mongla, gouuernante
      de Monseigneur le Daulphin.»

  La copie de cette lettre, écrite de la main d'Héroard et
  certifiée par lui, est jointe au manuscrit appartenant à M. le
  marquis de Balincourt.

    [A] _Jamays_ est effacé de sa main. (_Note d'Héroard._)

  [41] Son nom est resté en blanc.

_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A sept heures, Messire Renaud de
Beaune, archevêque de Bourges, le vient voir.

_Le 30, mardi._—A onze heures viennent Mme et Mlle de Guise; dîné avec
Mme de Montglat. Mme de Guise l'a porté et fait danser. A quatre heures
MM. Archambaud, Corbonois et leurs femmes. A onze heures après midi,
lettres du Roi, de Blois, du 28, faisant mention de sa fluxion sur le
pied[42] et recommandation de son fils Alexandre et de Mademoiselle.

  [42] Cette lettre, adressée sans doute à Mme de Montglat, ne se
  trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives_. Henri IV parle
  de cette fluxion dans les lettres au connétable de Montmorency et
  à Rosny des 25 et 26 avril.

_Le 1er mai, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et demie,
quatre députés de la ville de Metz viennent pour le visiter; à onze
heures, M. et Mme de Sancy; à une heure, M. de Bois-Dauphin; à trois
heures, M. le maréchal de Brissac et son fils.

_Le 2, jeudi._—A onze heures, et demie M. de la Rivière-Dudrach et sa
troupe; à deux heures et demie Mme de Nemours, M. de Rissay, Mme la
procureuse générale La Guesle.

_Le 3, vendredi._—A huit heures et un quart, un gentilhomme de la part
de M. d'Antragues; à une heure, Mme la présidente Dudrach.

_Le 4, samedi._—Le poil, de brun lui devient châtain clair. A une
heure, M. Campagnol, gouverneur de Boulogne; à quatre heures, M. le
prince de Condé et Mme sa mère, Mme la comtesse de Briqueil, sœur de
feu M. de Humières; à six heures, Mme de Buisseau.

_Le 5 mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le Dauphin étant à la fenêtre
du préau répondit: _ghi_ à une bonne femme qui parloit à lui, sur le
bord du fossé, l'appelant: «mon ami.» Arnoul, contrôleur chez la Reine,
arrive.

_Le 6, lundi._—A une heure, M. le duc de Mayenne, qui fait la
révérence seulement. M. de Mayenne ne s'est jamais voulu asseoir, n'a
jamais dit mot, sinon sur ce qu'on parloit de la grossesse de la Reine
et des enfants qu'elle pourroit encore avoir, il a dit qu'il n'y en
sauroit avoir trop. Aussitôt que M. le Dauphin a été remué il s'en est
allé, et M. d'Aiguillon est venu et parti sans saluer Mme de Montglat.

_Le 7, mardi._—A dix heures et demie, M. de Cachac, capitaine de
la porte; M. Bioneau, secrétaire de M. le Grand; à quatre heures et
demie, Mme de Montmeray, nièce de M. le maréchal de Retz, avec Mme de
Montmeray, sœur de son mari, religieuse en l'abbaye de Saint-Avit près
de Châteaudun.

_Le 8, mercredi._—A midi et demi, Mme la comtesse de Chaulnes, Mme de
Chemerault, Mme de Poyane, Mme de Liancourt, sa fille, M. d'Espois, M.
Sevin, maître des requêtes.

_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—A midi, M. l'archevêque de Tours et M.
de La Guesle, procureur-général.

_Le 10, vendredi._—A onze heures Mme de Larchant; à deux heures et
demie le baron de Châteauneuf-Laubespine.

_Le 11, samedi._—A onze heures, M. le duc d'Elbeuf, MM. le vidame de
Chartres, Maligny, le baron des Ards en Provence; à deux heures, M.
l'amiral de Montmorency et Mme sa femme.

_Le 12, dimanche._—A dix heures et demie, les chevaliers de Sancy et
de Saint-Mesmain; à quatre heures et un quart, le capitaine Maltais, le
commissaire Lesage.

_Le 13, lundi._—A huit heures, M. Fouquet, deuxième président en
Bretagne; à douze heures et demie, M. l'évêque de Paris[43], Mme la
marquise de Menelay, sa sœur, le lieutenant général de Mâcon, qui lui
a souhaité des ans nestoriens et la lignée de Salomon.

  [43] Henri de Gondi.

_Le 14, mardi._—A midi MM. de Gondi, le baron de la Tour; à trois
heures et un quart M. de Marchaumont.

_Le 15, mercredi, à Saint-Germain._—A dix heures M. de l'Isle,
d'Orléans, M. de la Motte, M. de la Violete; à douze heures et demie le
jeune comte de Montafié, Mme de Carnavalet, son petit-fils, aumônier de
Monseigneur le Dauphin, Mlle de Bourdeilles.

_Le 16, jeudi._—A douze heures et demie, M. de la Rocheposay, fils
de feu M. d'Abin; à trois heures, Mme de Colignon, M. de Lorme, M. de
Foucault, conseiller aux Aides, M. Damyn.

_Le 17, vendredi._—A onze heures, M. de Bragelongne, conseiller, et
Mlle de Luteau, sa sœur; à trois heures trois quarts M. d'Amanzay.

_Le 18, samedi._—A trois heures et demie, M. le président d'Assy et
sa femme, M. Hennequin, sieur de Manœuvre.

_Le 19 mai, dimanche, à Saint-Germain._—A trois heures et demie M.
de Sancy, Mme la marquise de Pisani, sa fille, le vicomte du Mans,
son gendre, Mme de Malissy, M. Petau, conseiller en Parlement; à
quatre heures, M. de Pisani, la More de la Reine; à six heures, Mme la
présidente Fayet, ma belle-sœur, et M. Laubigeois et sa femme.

_Le 20, lundi._—Mme de Guise s'en allant à Eu et Mlle de Guise le
viennent voir.

_Le 21, mardi._—M. le comte d'Auvergne[44] arrive sur les trois
heures, accompagné de deux hommes; il y a été une petite demi-heure,
appuyé contre la balustre, son visage à demi couvert de son manteau,
appuyé sur un pied; il tient à Mme de Montglat des propos confus et mal
cousus.

  [44] Charles de Valois, comte d'Auvergne, puis duc d'Angoulême,
  fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Il fut arrêté
  avec le maréchal de Biron le 14 juin suivant. Il mourut en 1650.

_Le 27, lundi._—Il arrive une vieille femme de Paris, comme une
revendeuse; elle pleure en le voyant, l'appelle: «Mon fils, la petite
courte à sa mère», et puis s'est prise à danser devant lui.

_Le 31, vendredi._—Mme Boursier, sage-femme de la Reine, vient voir le
Dauphin avec sa compagnie, dont en s'en retournant il se noya au bac de
Neuilly une femme grosse et une fille de douze ans.

_Le 2 juin, dimanche, à Saint-Germain._—Champagne, cordonnier, lui
prend la mesure de ses souliers, qui fut d'un grand point.

_Le 8, samedi._—Le baron de Treslon porta les souliers à Monseigneur
le Dauphin; à cinq heures il a été vêtu et habillé d'un corset et d'un
bas de soie, et au-dessus d'une robe carrée, faite de satin blanc rayé
d'argent. Mlle de Vendôme lui a donné sa chemise. L'habillement lui
étoit si bien séant et convenable qu'il paroissoit avoir deux ans.

_Le 9, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Sève, président en premier
la cour des Aides à Paris, M. de Rebours, président, et M. Barentin,
conseiller en ladite Cour, sont venus de la part de leur compagnie et
ont prié Mme de Montglat de le faire entendre au Roi.

_Le 10, lundi._—Le sieur Concino[45] prie Mme de Montglat qu'il le
puisse voir vêtir; il le voit coiffer, puis habiller, prend la mesure
de sa longueur, de la grosseur du bras et de la longueur du soulier,
puis est parti pour s'en retourner en Cour.

  [45] Depuis Maréchal d'Ancre.

_Le 14, vendredi._—Ses cheveux longs, châtain clair, ont trois grands
doigts de travers en longueur; les sutures du sommet presque du tout
serrées.

_Le 16, dimanche._—M. le vicomte de Bourdeilles vient visiter le
Dauphin; Mme de Montglat lui raconte les desseins et l'emprisonnement
de M. de Biron.

_Le 17, lundi._—A midi, le Roi arrive, le baise et se joue à lui;
la Reine arrive à une heure et demie, trouve au pied des degrés
Monseigneur le Dauphin, au grand escalier; elle devient soudain fort
rouge et le baise à côté du front. On le remonte à la salle du Roi; LL.
MM. se jouent un peu à lui, puis se mettent à table pour dîner, et s'en
retournent.

_Le 20, jeudi._—A six heures après midi M. le maréchal de Fervaques et
M. de Laval le viennent voir. Le premier lui a baisé le pied et l'autre
touché le bout de son tablier et baisé la main qui l'avoit touché.

_Le 22, samedi._—Il se divertit à tout, fort agréablement, fait une
chère extraordinaire à la fille de chambre de sa nourrice, lui rit.
Le Roi arrive à dix heures et demie par son petit pont. Le Roi s'est
joué à lui et lui a vu prendre sa bouillie. Le Roi a voulu prendre le
demeurant et dit: «Si l'on demande maintenant: Que fait le Roi? l'on
peut dire: Il mange sa bouillie.» Le Roi lui fait prendre sa barbe à
deux mains; il la tire bien fort et lui fait mal. Il lui fait prendre
celle de M. de Montigny; il la prend à deux mains et se soulève tout le
corps pour la tirer plus fort; il a pris la moustache de M. le Grand.
Mme la marquise de Verneuil arrive à une heure, caresse fort M. le
Dauphin, mais, ce disoit-on, avec peine. Elle dîna, se joua après fort
à Monseigneur le Dauphin. On a fait voir à S. M. les caresses qu'il
avoit jà faites à Tienette Clergeon, native de Lagny, fille de chambre
de Mlle sa nourrice, le Roi l'ayant lui-même fait approcher et la lui
présentant. Il l'a vue pleurer comme elle s'en alloit. Le Roi est
parti pour s'en retourner à Paris, à sept heures et demie, et a fait
prendre dans son carrosse Monseigneur le Dauphin par Mme la marquise de
Verneuil, qui l'a porté jusques au bout de la cour. On l'a repris; le
Roi est parti.

_Le 23 juin, dimanche, à Saint-Germain._—Porté à la salle du Roi; vu
Tienette, fait les mêmes caresses, lui rit, lui empoigne la joue à
pleine main.

_Le 25, mardi._—Le sieur Decourt, par commandement de la Reine, en
tire le crayon. A quatre heures trois quarts, la Reine arrive; on le
lui porte au-devant. La Reine veut que l'on lui amène Tienette; il lui
fait caresses. La Reine part fort contente à six heures et demie.

_Le 28, vendredi._—M. de Rosny, revenant de Rosny, le voit dans son
berceau.

_Le 4 juillet, jeudi, à Saint-Germain._—Il a été peigné pour la
première fois, y prend plaisir, et accommode sa tête selon les endroits
qu'il lui démangeoit.

_Le 10, mercredi._—A midi le Roi arrive, se joue à lui à diverses
reprises, la Reine pareillement.

_Le 11, jeudi._—A sept heures et demie après midi, le Roi et la Reine
s'en retournent à Paris.

_Le 17, mercredi._—Il lui a été mis des lisières à sa robe pour
l'apprendre à marcher.

_Le 21, dimanche, à Saint-Germain._—La Reine arrive à dix heures, le
Roi à dix heures et demie.

_Le 22, lundi._—Vêtu d'une cotte neuve, du présent de la Reine, il
est porté à huit heures au jardin, au Roi qui se promenoit, ayant pris
de l'eau de Pougues[46]. La Reine le demande, on le lui apporte, il
pleure; il le faut emporter, le Roi ne le peut apaiser. Porté chez la
Reine, le Roi y étant; ils ont voulu voir sa tête, l'ont fait brosser,
et en ont toute la journée eu leur agréable passe-temps.

  [46] Héroard commence en ces termes son livre _De l'institution
  du Prince_, dédié au Dauphin et publié en 1609: «Au temps que
  le Roi séjournoit à Saint-Germain en Laye, y prenant quelques
  jours de ceux-là qu'il employe continuellement aux plus grandes
  affaires de son État pour les donner à sa santé, buvant à cet
  effet, par l'avis de ses médecins, des eaux portées des fontaines
  de Pougues.»

_Le 24, mercredi._—Vêtu à sept heures, il prend plaisir et se
rit à plein poumon, quand la remueuse lui branle du bout du doigt
sa guillery. A huit heures, porté à la chambre de la Reine, aux
fiançailles du baron de Gondi et de la signora Polyxena Gonzaga, l'une
des filles de la Reine. Le Roi lui continue toujours ses caresses.

_Le 28, dimanche._—Le Dauphin, vêtu à sept heures, se promène, se
tourne pour voir s'il a ses soldats, rencontre le Roi, le reconnoît en
souriant. Le Roi se cache derrière moi et l'appelle; il le cherche,
l'aperçoit enfin et se met à sourire. Mme d'Angoulême[47], Mme la
princesse d'Orange[48] arrivent; la Reine lui donne une petite
turquoise mise à son doigt.

  [47] Charlotte de Montmorency, fille du connétable, mariée en
  1591, à Charles de Valois, duc d'Angoulême; elle n'avait pas été
  enveloppée dans la disgrâce de son mari. Voy. _Lettres missives
  de Henri IV_, V, 616.

  [48] Louise de Coligny, veuve d'abord de Téligny, tué à la
  Saint-Barthélemy, puis de Guillaume de Nassau, dit le Taciturne,
  prince d'Orange, assassiné en 1584.

_Le 29, lundi._—Le Roi et la Reine arrivent de la chasse, commandent
de le leur porter. Le Roi lui fait voir donner la curée du cerf pris
au-dessus de Ruel; il ne s'en étonne point.

_Le 31 juillet, mercredi._—Impatient pour sortir; il rencontre le Roi;
mené en carrosse dans la forêt à voir passer le cerf couru par le Roi,
qui avoit dîné à Forqueil, où s'étoit faite l'assemblée. Porté au Roi,
dedans son lit, blessé d'une chute, courant le cerf. Il tient un bâton;
je prends un brin de fagot, j'en frappe contre son bâton pour escrimer;
le jeu lui plaît, il me poursuit en riant par toute la chambre. Tout le
reste du jour paisible et fort gai.—Ce jourd'hui, à cinq heures, le
maréchal de Biron eut la tête tranchée à la Bastille[49].

  [49] Nous reproduisons tel quel le texte du manuscrit. Cette
  chute de Henri IV, le jour de la mort de Biron, n'eut pas de
  suites, car Héroard n'en reparle pas, et on n'en trouve pas trace
  dans le _Recueil des Lettres missives_.

_Le 1er août, jeudi, à Saint-Germain._—Le poil lui éclaircit, la tête
se nettoie. Promené; il rencontre le Roi, voit la Reine, caresses
accoutumées.

_Le 2, vendredi._—Promené il rencontre le Roi, lui rit et tend les
bras; va en la chambre de la Reine. On lui fait chercher le Roi dans
le lit de la Reine; ne le trouvant point il entre en grande colère. Il
va en la chambre du Roi, qui le met coucher avec lui, avec infinies
caresses.

_Le 4, dimanche._—Allées et venues. M. de Rosny. Porté à la chambre du
Roi, qui soupoit; il lui a fait prendre de la soupe, qu'il a fort bien
mangée.

_Le 7, mercredi._—Il rencontre le Roi, qui fait semblant de ne le
point voir; il crie; le Roi se retourne, va à lui et l'embrasse. Au
sortir de la messe, Engoulevent[50] se met à chanter et le Dauphin
aussi; le Roi y prend plaisir pour un peu de temps. A cinq heures
arrive Bartholomæo Pusuynki, Polonois, clerc de la chambre et nonce
extraordinaire de Sa Sainteté vers le Roi, conduit par M. de Sillery.
Mme la comtesse de Guichen[51], lui envoye une épée par M. de
Frontenac en présence du nonce. Le Roi et la Reine en ont pris grand
divertissement.

  [50] _Voy._ la note du 14 janvier 1604.

  [51] Diane d'Andouins, dite _la belle Corisande_, veuve de
  Philibert, comte de Gramont et de Guiche, ancienne maîtresse de
  Henri IV. Elle mourut vers 1620.

_Le 9 août, vendredi, à Saint-Germain._—Au sortir du jardin il
rencontre le Roi, qui entroit; caresses accoutumées, réciproques.

_Le 10, samedi._—Le Roi, et la Reine partent et lui disent adieu, fort
contents.

_Le 21, mercredi._—A trois heures et demie mis dans le carrosse et
porté au bâtiment neuf, pour l'éloigner de Messieurs, qui avoient eu la
rougeole[52].

  [52] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 29 août.
  (_Lettres missives_, V, 661.)

_Le 22, jeudi._—A deux heures, le clarissimo Marino Cavalli,
ambassadeur de Venise, entre en la balustre, ayant demandé permission à
Mme de Montglat, le salue, baise sa main, et puis embouche (_sic_) la
sienne, et peu après se couvre. On met au Dauphin son épée au côté et
son chapeau en tête, qu'il enfonce en mauvais garçon; il bat fort et
ferme le tambour avec les deux baguettes. L'ambassadeur prend congé de
lui et baise sa main, puis embouche la sienne.

_Le 25, dimanche._—Promené; mis aux fenêtres pour le faire voir à
grand nombre de peuple venu pour le voir[53], dont la plus part s'est
mis à genoux et plusieurs les larmes aux yeux.

  [53] C'était le jour de la Saint-Louis.

_Le 5, jeudi._—A douze heures trois quarts Mme de Longueville laisse à
Saint-Germain M. son fils.

_Le 6 septembre, vendredi, à Saint-Germain._—M. Pary, chevalier de la
Jarretière, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre devers le Roi, le
vient voir, parle à Mme de Montglat, ayant fait une révérence de la
tête, de loin, à M. le Dauphin, puis, s'approchant de lui, en fait une
autre et se met à se promener avec la dite dame.

_Le 8 septembre, dimanche, à Saint-Germain._—On porte le pain bénit
au Dauphin; il tenoit le goupillon, fait ses affaires à croupeton sur
le tapis; le goupillon qu'il tenoit s'y mêle, et si l'aumônier n'y eût
pris garde, en donnant de l'eau bénite il en eût donné.

_Le 11, mercredi._—Il écoute les contes que lui fait Mlle de Ventelet
touchant l'Infante[54], qu'il couchera avec elle; il en rit.

  [54] Anne d'Autriche, née le 22 septembre 1601.

_Le 12, jeudi._—Crié extrêmement; Mlle de Ventelet lui vient donner le
bon jour de la part de l'Infante; il s'apaise soudain, et se prend à
rire.

_Le 15, dimanche._—A huit heures le page de M. de Longueville arrive
pour savoir de ses nouvelles; ayant parlé à Mme de Montglat et s'en
retournant, le Dauphin l'appelle d'un _Hé!_ et se retrousse, lui
montrant sa guillery. Il est porté au vieux château par le commandement
du Roi, qui arrive à cinq heures. Porté au pied du degré au devant du
Roi, l'obscurité et la foule des hommes fut cause qu'il eut peur. Le
Roi le caresse; à sept heures et un quart la Reine arrive.

_Le 16, jeudi._—Il montre sa guillery à M. d'Elbenne; porté chez
la Reine, il voit la signora Passithea, en eut peur, à cause de la
coiffure.

_Le 17, mardi._—A quatre heures, porté chez la Reine; la marquise de
Verneuil y arrive, au cabinet de la Reine; le Roi y arrive.

_Le 18, mercredi._—Sur les dix heures et demie le Roi part pour
aller dîner à Saint-Cloud et de là à Paris, pour conduire la Reine à
Fontainebleau pour attendre ses couches.

_Le 19, jeudi._—Il commence à cheminer avec fermeté, soutenu sous les
bras.

_Le 23, lundi._—Fort gai, émerillonné; il fait baiser à chacun sa
guillery. Le comte de Visé, du marquisat de Saluces, ambassadeur
extraordinaire du duc de Savoie, et le comte de Hems, ambassadeur
extraordinaire d'Écosse, le viennent voir.

_Le 25 septembre, mercredi, à Saint-Germain._—M. de Montpensier lui
baise les mains au berceau et lui a donné la chemise.

_Le 27, vendredi._—Il se joue à sa guillery, repousse son ventre en
dedans, qui l'empêchoit de la voir. Il vient un gentilhomme flamand,
du parti espagnol, pour le voir; il se y trouve un vieil Espagnol qui
entrant et sortant lui donna sa bénédiction la larme à l'œil, en
souhaitant le mariage de l'Infante[55].

  [55] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa deuxième année.

_Le 30, lundi._—A douze heures un quart le sieur de Bonières et sa
fille, jeune; il lui a fort ri, se retrousse, lui montre sa guillery,
mais surtout à sa fille, car alors la tenant et riant son petit rire il
s'ébranloit tout le corps. On dit qu'il y entendoit finesse. A douze
heures et demie le baron de Prunay; il y avoit en sa compagnie une
petite damoiselle; il a retroussé sa cotte, lui montré sa guillery avec
une telle ardeur qu'il en étoit tout hors de soi. Il se couchoit à la
renverse pour la lui montrer.

_Le 8 octobre, mardi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive, se joue à lui;
la Reine pareillement.

_Le 9, mercredi._—Porté au Roi au jardin, où il faisoit bien froid;
porté à la chambre de la Reine.

_Le 11, vendredi._—Porté au Roi, à la galerie rouge, à une heure et
demie un ambassadeur allemand; à six heures Mme la princesse d'Orange.

_Le 12, samedi._—A deux heures et demie endormi; le Roi arrive, qui
l'éveille, le baise et s'en va pour retourner à Paris. Sur les trois
heures, comme il ne faisoit que s'endormir, la Reine l'éveille, et s'en
va soudain; comme on le rendormoit, arrive M. le comte de Soissons,
qui conduit les députés généraux du pays de Dauphiné pour rendre
l'hommage, qu'ils firent à genoux, fors l'archevêque de Vienne[56], qui
porta la parole, M. le Dauphin étant dans un berceau. Il leur tendit la
main à tous pour la baiser.

  [56] Jérôme de Villars.

_Le 13 octobre, dimanche._—Porté à la messe; les députés de Dauphiné
y étoient. Lesdits députés ont donné des présents: à Mme de Montglat,
un buffet d'argent de la valeur de trois cents écus; à Mlle Piolant, un
bassin et une aiguière d'argent, valant environ cent écus; une chaîne
d'or pesant quatre-vingts écus à Mlle la nourrice, et une de cinquante
à la remueuse; et des pièces d'or et d'argent faites en mémoire de la
naissance de M. le Dauphin à plusieurs du château et aux officiers de
Mme de Montglat.

_Le 17, jeudi._—Promené à la chambre du Roi, à dix heures, où il a vu
les ambassadeurs de Suisse venus pour jurer et confirmer l'alliance
avec le Roi; il leur a baillé sa main à baiser. Ils furent conduits par
M. de Souvré et M. de Vic, ambassadeur pour le Roi vers les Cantons.
Ils furent fort satisfaits de M. le Dauphin, qui sembloit avoir composé
sa façon pour cet acte. Ils furent traités à dîner aux dépens du Roi,
en la salle du Roi, et leurs officiers en la salle du bal, où ils
étoient cent à table.

_Le 24, jeudi._—Le Roi arrive à neuf heures et demie, revenant de la
chasse, où il avoit été deux jours, et venoit découcher à Villepreux;
il le trouve fort gentil, lui donne du sucre rosat. A douze heures et
trois quarts, le Roi part et s'en retourne à Paris.

_Le 5 novembre, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie, le
Roi arrive de Fontainebleau; il voit le Roi, résolu. Le Roi va dîner;
porté au dîner du Roi, il fait baiser sa guillery à M. de Souvré, à M.
de Termes, à M. de Liancourt, à M. Zamet. Le Roi part à trois heures
pour aller coucher à Paris.

_Le 15, vendredi._—A trois heures M. le prince de Condé[57], Mme
sa mère, M. de Haucourt viennent voir le Dauphin. Sa nourrice lui
dit: «Monsieur, voyez votre petit cousin qui vous vient voir.» Il
se retourne, regardant tous ceux qui étoient contre la balustre, le
va choisir et lui tend la main, que M. le Prince lui baisa alors. A
l'entrée M. d'Haucourt lui dit qu'il allât baiser la robe du Dauphin;
il se tourna, et lui dit qu'il ne le falloit pas faire.

  [57] Henri de Bourbon II, né posthume, le 1er septembre
  1588, était alors âgé de quatorze ans; sa mère était
  Charlotte-Catherine de la Trémoille; elle mourut en 1629.

_Le 16, samedi, à Saint-Germain._—M. le prince de Condé prenant congé
de lui, il le suit après, le regardant toujours, et se prend à pleurer;
il faut que M. le Prince revienne pour partir sans être aperçu; Mme la
princesse de Condé lui vient dire adieu.

_Le 21, jeudi._—Porté au château neuf.

_Le 22, vendredi._—Naissance de Madame[58], à Fontainebleau, environ
les neuf heures du matin.

  [58] Élisabeth de France, mariée par procuration à Philippe IV,
  roi d'Espagne, en 1615, morte à Madrid, en 1644.

_Le 23, samedi._—Nouvelles de la naissance de Madame, le jour
précédent, sur les neuf heures du matin[59].

  [59] C'est à la date du 23 novembre 1602 qu'il faut rapporter
  la lettre du Roi à Mme de Montglat que M. Berger de Xivrey a
  classée à l'année 1608. (_Lettres missives_, VIII, 647.) Voici
  cette lettre: «Madame de Montglat, vous m'avez fait plaisir que,
  sur l'avis que le fils de Frontenac avoit la petite vérole, de
  transporter mon fils au petit château. Faites le même de mon
  fils Alexandre et de ma fille; les quels je vous recommande,
  et que vous me mandiez souvent des nouvelles de mon fils. Ma
  femme accoucha hier, sur les neuf heures du matin, de ce qu'il
  a plu à Dieu. De quoi elle est plus fâchée que moi, qui l'en
  console. Bonjour, madame de Montglat. Ce XXIIIe novembre, à
  Fontainebleau.—HENRY.»

  La phrase du Roi sur la seconde couche de Marie de Médicis
  s'explique par ce passage de la circulaire sur la naissance
  de Madame Élisabeth: «Ce n'est pas chose qui soit, selon les
  apparences humaines, si avantageuse qu'eût été un fils.» On
  verra que le 23 novembre 1608 Henri IV était au château de
  Saint-Germain avec le Dauphin.

_Le 28, jeudi._—A onze heures et un quart le colonel Postech, de
Berne, le sieur Ryech, député de Zurich, lui ont baisé la main, qu'il
leur a tendue; ils n'étoient pas venus à Saint-Germain avec les autres.
Ils lui ont dit qu'ils étoient ses très-humbles serviteurs et alliés,
lui ont derechef baisé la main en s'en allant; le sieur Ryech avoit la
larme à l'œil d'aise en lui disant adieu.

_Le 12 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures trois quarts
joué à de petits jeux. On lui demande: «Où est le mignon de papa?» Il
se montre, frappant sur son estomac. Je lui demande: «Où est le mignon
de l'Infante?» Il met la main sur sa guillery.

_Le 19, jeudi._—Rapporté au vieux château à une heure; à six heures le
Roi et la Reine, accompagnés de M. le maréchal de la Châtre, arrivent
en sa chambre; ils l'ont trouvé fort gentil.

_Le 20, vendredi._—Le Roi et la Reine l'entendent jargonner, y
prennent plaisir.

_Le 21, samedi._—Le Roi oit la messe en sa chambre; le Dauphin est
porté chez la Reine. A une heure, le Roi l'ayant baisé part pour s'en
retourner à Paris, la Reine peu après.

_Le 23, lundi._—Le Roi arrive à onze heures et demie à
l'assemblée[60]; le Dauphin est porté en la cour devant lui, ne le
salue point, sinon quand le Roi lui eut tiré le chapeau; il ôte le
sien, puis se recouvre quand le Roi lui eut dit: «Couvrez-vous,
Monsieur.» Porté au dîner du Roi à onze heures et demie, mis au bout de
la table, rêveur; le Roi se joue à lui, le fait jargonner. Le Dauphin
reconnoît M. de Guise ne lui ayant été montré qu'une fois. A cinq
heures arrive M. de Rosny; le Roi revient de la chasse, fait porter le
Dauphin dans son cabinet. A six heures, porté au bout de la table avec
le Roi, qui lui fait donner une cuillerée de vin fort trempé. Rapporté
en sa chambre, à sept heures trois quarts, le Roi y vient, il le prend,
le promène; le Dauphin danse en branle donnant la main à Alexandre
Monsieur, le Roi lui ayant commandé de le faire. A huit heures et demie
M. le comte de Soissons lui donne sa chemise à brassière; le Roi le
baise et s'en va coucher.

  [60] C'est-à-dire au rendez-vous de la chasse.

_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive à neuf heures, va
déjeuner à la petite salle; le Dauphin y est porté, regarde déjeuner le
Roi attentivement. Le Roi s'en retourne à Paris, et part à dix heures.

_Le 30, lundi._—Sur les quatre heures trois quarts, le Dauphin est
porté en hâte au-devant de Madame, sa sœur, à laquelle heure Madame
arrive, conduite par Mlle Piolant et MM. de Montglat et de Villeserin,
écuyer servant de la Reine. M. le Dauphin, porté par sa nourrice, est
descendu par la petite montée du côté de la chambre de Madame, et
rencontre vis-à-vis de la porte de l'autre petite montée, à huit pas
près, Madame, que l'on descendoit de la litière; prise et portée par M.
de Villeserin. Il fut aise et sans dire mot de la voir, lui ayant été
dit: «Monsieur, voilà votre sœur.»

_Le 31, mardi._—Madame est portée en sa chambre; il la baise
doucement. A douze heures et demie, le Roi arrive; le Dauphin, porté
dans la chambre du Roi, y a été durant le dîner et a donné la serviette
au Roi, qui la lui avoit demandée. Le Roi part pour aller à la chasse.
A quatre heures et demie la Reine arrive, vient en la chambre de
Madame, où j'étois, puis va en celle de M. le Dauphin. A cinq heures il
est porté chez la Reine, à sept heures au souper du Roi, qui lui donne
de la gelée, dont il étoit friand, et du vin.



ANNÉE 1603.

  Premiers services rendus au Roi.—Répugnance du Dauphin pour
  son frère naturel.—Premières armes données par la duchesse
  de Bar.—Singuliers exemples donnés au Dauphin.—Mauvais
  vouloir pour Concini et sa femme.—Le Roi menace le Dauphin du
  fouet.—Charles Martin fait son portrait.—M. de Longueville
  vient demeurer à Saint-Germain.—La marquise de Verneuil et son
  fils; détails singuliers.—Serment de fidélité des magistrats
  de Paris.—Le Dauphin joue au mail.—Mme Héroard.—Première
  lettre au Roi.—Le P. Coton.—Mme de Verneuil et sa
  mouche.—Les enfants de MM. de Liancourt et d'Épernon.—Comment
  on l'entretient de l'infante d'Espagne.—Habitude de Henri
  IV.—La duchesse de Bar.—Départ du Roi et de la Reine pour
  la Normandie.—Le Dauphin apprend à parler.—Mlle de La
  Salle.—Mme Concini.—Mme de Verneuil.—Prière que récite le
  Dauphin.—Il boit à l'infante d'Espagne et danse en présence de
  l'ambassadeur.—Son caractère opiniâtre; il est fouetté pour
  la première fois.—Son amitié pour Héroard.—Le Dauphin est
  sevré.—Armes données par la ville de Moulins.—Mathurine la
  Folle.—Audience du connétable de Castille.


_Le 1er janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Porté en la chambre de la
Reine, où le Roi est venu; le Dauphin voit que le Roi la baisoit; il la
lui fait baiser plusieurs fois. A une heure porté au dîner du Roi.

_Le 2, jeudi._—A dix heures et demie porté chez la Reine; porté au
dîner du Roi, porté au dîner de la Reine; elle le fait mettre au bout
de la table. A deux heures la Reine part. Le Roi revient de la chasse
pour changer de chemise en son cabinet, où il commande que l'on apporte
le Dauphin. Il ôte son chapeau au Roi, puis le remet. Le Roi part à
deux heures pour s'en retourner à Paris.

_Le 7, mardi._—A onze heures et demie le Roi arrive; il est porté
au-devant de lui; porté au dîner du Roi, il lui donne sa serviette.
A six heures porté chez le Roi, qui étoit revenu blessé à un genou,
courant à la chasse, et étoit couché dans son lit.

_Le 8 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Le Roi part sans le voir,
et part en carrosse pour s'en retourner à Paris, se plaignant fort de
sa douleur de reins.

_Le 9, jeudi._—Il reconnoît mes cousins Pierre et Claude Héroard,
qu'il avoit vus le soir auparavant.

_Le 19, dimanche._—Les cheveux lui éclaircissent en blondeur.

_Le 23, jeudi._—Alexandre Monsieur lui donne sa chemise, et soudain,
l'ayant prise, il lui élance un coup de sa main pour le frapper; il ne
le pouvoit souffrir.

_Le 26, dimanche._—M. de Pardaillan-Panjas arrive, lui portant de la
part de Mme la duchesse de Bar, sa tante, des armes complètes de la
hauteur d'un demi-pied; il y prend plaisir.

_Le 27, lundi._—A midi porté en la cour au Roi, qui arriva à douze
heures et demie. Porté au dîner du Roi, assis au bout de la table; le
Roi lui jette une orange, et lui la renvoie au Roi; le Roi lui donne
à tâter du vin. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures
et demie. Le Dauphin va après Mlle Mercier, qui glapissoit pour ce que
M. de Montglat lui bailloit de sa main sur les fesses; il glapissoit
de même aussi. Elle s'enfuit à la ruelle, M. de Montglat la suit, et
lui veut faire claquer la fesse; elle s'écrie fort haut, le Dauphin
l'entend, se prend à glapir fort aussi, s'en réjouit et trépigne des
pieds et de tout le corps de joie, tournant sa vue vers ce côté-là, les
montre du doigt à chacun. Amusé, dansé aux branles, étant par avant
songeart et triste pour ne voir personne; l'on fait venir ses femmes;
il se prend à les faire danser, se joue à la petite Marguerite, la
baise, l'accole, la renverse à bas, se jette sur elle avec trépignement
de tout le corps et grincement de dents. Amusé jusqu'à neuf heures,
gai, nous tire des arquebusades[61] et surtout à Mlle Mercier, s'étant
pris à rire aussitôt qu'il l'a vue. Il s'efforce de la fouetter sur
les fesses avec un brin de verges; Mlle Bélier lui demande: «Monsieur,
comment est-ce que M. de Montglat a fait à Mercier? Il se prend soudain
à claquer de ses mains l'une contre l'autre avec un doux sourire, et
s'échauffe de telle sorte qu'il étoit transporté d'aise, ayant été un
bon demi-quart d'heure riant et claquant de ses mains, et se jetant à
corps perdu sur elle, comme une personne qui eût entendu la raillerie.

  [61] C'est-à-dire que le Dauphin faisait semblant de les coucher
  en joue et de tirer sur ceux qui l'entouraient avec ses armes
  d'enfant.

_Le 30 janvier, jeudi._—Il s'essaye à fouetter un sabot; mange et
avale du canard, première viande qu'il a mangée; mange du chapon,
trouve tout bon.

_Le 1er février, samedi, à Saint-Germain._—Éveillé à neuf heures trois
quarts, levé, gai, riant, bon visage. Le sieur dom Garcia, le sieur
Conchino arrivent à l'heure de l'habiller. Il se jouoit à un carrosse
du palais où il y avoit quatre poupées; l'une étoit la Reine, les
autres Mme et Mlle de Guise et Mme de Guiercheville. On les lui faisoit
montrer, les nommant par leurs noms; il les montroit du doigt. Le sieur
Conchino lui va demander: «Monsieur, où est la place de ma femme?» En
disant: _Ah!_ il lui montre une avance qui étoit par dehors, au cul du
carrosse. Il ne veut point prendre un grain de fenouil confit du sieur
Conchino, à qui Mme de Montglat l'avoit baillé pour le lui donner, s'en
recule du tout, le regardant, comme importuné. A douze heures et demie
le baron Pophlech, saxon; il lui donne à baiser sa main.

_Le 7, vendredi._—Bon visage mais gercé du grand froid[62].

  [62] Héroard dit à la date du 4: «Il faisoit un extrême froid.»
  Henri IV écrit le 6 au duc d'Épernon: «Le froid ne me permet plus
  long discours.» Le supplément au Journal de Lestoile parle aussi
  de ce froid, à la date du 3 février.

_Le 12 février, mercredi, à Saint-Germain._—A cinq heures et un quart,
le Roi, la Reine arrivent de Paris comme on achevoit de l'habiller; ils
le baisent. Le Roi et la Reine vont chez Madame, et lui avec; porté à
sept heures et un quart en la chambre du Roi pour y souper; rapporté en
sa chambre. Le Roi et la Reine y viennent, se jouent à lui.

_Le 13, jeudi._—Porté au Roi en la chapelle; porté en la chambre de la
Reine; il se joue dans le lit avec elle et depuis en celle du Roi. A
onze heures et demie il baise la serviette, et la donne au Roi; il veut
crier, le Roi le menace du fouet, il s'apaise.

_Le 14, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen; le Roi et la Reine y
prennent grand divertissement et, à deux heures, partent pour s'en
retourner à Paris.

_Le 25, mardi._—Amusé jusqu'à onze heures dans sa petite chaise,
auprès du peintre nommé Charles Martin[63] demeurant à Paris, sur le
pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre.

  [63] Charles Martin est porté dans les comptes de l'hôtel comme
  peintre du Roi. (_Histoire du règne de Henri IV_ par M. Poirson,
  1856, in-8º, tome II, page 815.)

_Le 17 mars, lundi à Saint-Germain._—A une heure et un quart Mme
de Luxembourg, Mlle de Luxembourg, sa belle-fille, M. Boulenger,
son maître d'hôtel; il attend froidement et résolument, avec son
chapeau vert sur la tête, Mme de Luxembourg, et la reçoit à six pas
de la porte, lui tend la main, qu'il lui donne à baiser et à Mlle de
Luxembourg.

_Le 23, dimanche._—Il joue du violon et chante ensemble.

_Le 24, lundi._—A une heure trois quarts, M. de Longueville[64], qui
vient pour demeurer à Saint-Germain, le Sr Conchino, M. Poussin,
médecin de M. de Longueville.

  [64] Henri d'Orléans II, duc de Longueville, né le 27 avril 1595,
  deux jours avant la mort de son père, Henri d'Orléans Ier; il
  était alors dans sa huitième année. Il mourut en 1663.

_Le 3 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A cinq heures, Mme la marquise
de Verneuil arrive à la porte du jardin, comme il étoit sur le point
d'en sortir; elle lui demande à baiser sa main; il la refuse, se
recule, la regarde de côté; enfin on lui dit de le faire, il la baille.
On apporte M. de Verneuil[65], qui lui est présenté, il le regarde
froidement, se retourne brusquement, fait bonne chère[66] à Mme la
marquise, fait semblant de se cacher, puis la regarde en riant. Elle
lui met une chaîne au col; il s'en glorifie, se regarde dans le miroir,
lui met la main dans son sein, puis baise le bout de son doigt; elle
le couvre de son mouchoir, il le découvre, et puis y touche comme
auparavant. Il renverse la petite Marguerite, la baise, se jette
sur elle, puis, étant relevé en fait le honteux et se va cacher. La
marquise lui mettoit souvent la main sous sa cotte; il se fait mettre
sur le lit de sa nourrice, où elle se joue à lui, mettant souvent la
main sous sa cotte.

  [65] Henri, nommé premièrement Gaston, depuis duc de Verneuil,
  né en octobre 1601; il avait été légitimé au mois de février
  précédent. Il mourut en 1682.

  [66] C'est-à-dire bon accueil.

_Le 4, vendredi._—Mené en la chambre d'Alexandre Monsieur, où étoit
Mme la marquise et son fils. Aussitôt qu'il a vu la troupe, il s'est
retourné, court vers la porte en criant, sans avoir jamais pu lui faire
tourner la face; il avoit accoutumé de s'y plaire. Mené en la chambre
de Mme la marquise, il se joue et rit avec elle en se cachant. Amené
en la chambre d'Alexandre Monsieur, où étoient tous les enfans, il
prend la poule[67] d'Alexandre Monsieur, court par la chambre comme
un désespéré, la jetant devant lui, puis courant après, sans regarder
en façon du monde ces enfants et moins l'un que les autres. Mme la
marquise lui touche à ses cheveux; il la frappe et s'en plaint;
demande la serviette, qui lui est servie par Mme la marquise, qui
dit: «Je ne sais s'il la refusera de moi, tant il est dédaigneux.» Il
la prend sans la regarder, s'en essuie lui-même. L'on y porte M. de
Verneuil; il n'a pas fait semblant de le voir. L'une des femmes de M.
de Verneuil demande à son maître[68]: «Monsieur, où est M. le Dauphin?»
Il se bat la poitrine en se montrant, puis en étant repris, il montra
M. le Dauphin. Mme la marquise lui sert sa chemise à son coucher.

  [67] Sans doute un jouet d'enfant.

  [68] Il avait un mois de moins que le Dauphin.

_Le 20 avril, dimanche, à Saint-Germain._—A onze heures, M. le
président de Bragelongne, prévôt des marchands, et MM. les échevins de
Paris approchant de lui, il leur a tendu la main à tous pour la baiser;
puis M. le prévôt a dit qu'ils étoient venus en corps, représentant la
ville de Paris, pour le reconnoître pour fils naturel et légitime du
Roi son père et le vrai successeur, après son décès, de ce royaume, lui
faisant à cet effet serment de fidélité. Il le regardoit attentivement
et portoit son doigt à un poreau rouge que ledit sieur prévôt a au
côté du nez, puis leur a lui-même tendu la main pour la baiser. A sept
heures la Reine arrive, le Roi un peu après.

_Le 21, lundi._—Le Roi part pour s'en retourner à Paris. Le Dauphin,
éveillé à sept heures, est porté au lever de la Reine; la Reine part à
dix heures trois quarts.

_Le 29, mardi._—A onze heures un quart j'arrive de retour de Paris;
je le salue, lui disant: «Monsieur, Dieu vous donne le bon jour.» Il
ne fait pas semblant de me voir, mais se prend à courir et se cacher
deçà delà, me guignant des yeux pleins d'allégresse et en passant tout
riant, il me tendoit la main pour la baiser. Il en faisoit ainsi à ceux
qu'il aimoit.

_Le 7 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Le Dauphin jouant au
palemail[69] blessa d'un faux coup M. de Longueville qui étoit près
à lui, en l'encoignure gauche du front. Le coup fait, il en demeure
étonné et se retourne court, comme s'enfuyant, n'osant presque regarder
personne, se laisse sans résistance ôter le palemail.

  [69] C'est le jeu du mail; «il y a quelques endroits, dit le
  Dictionnaire de Trévoux, où l'on appelle ce jeu palemail. Le mail
  de Saint-Germain est un des plus beaux.»

_Le 11, dimanche, à Saint-Germain._—A quatre heures et demie M. de
Montmorency[70], fils de M. le connétable, le voit dans son berceau; on
le hausse pour baiser la main au Dauphin, qu'il lui tend et le regarde
fort résolûment. A huit heures trois quarts M. de Longueville et Mlle
de Vendôme débattoient à qui donneroit la chemise à M. le Dauphin; la
remueuse lui demande: «Monsieur, qui vous donnera votre chemise?» Il
répond: _Mme de Montglat[71]._ M. de Longueville la sert et l'arrache
à Mlle de Vendôme; M. de Montmorency sert une bande (_sic_), M. de
Longueville une autre.

  [70] Henri de Montmorency, depuis duc et maréchal de France,
  était né le 30 avril 1595; le roi Henri IV fut son parrain. Il
  eut la tête tranchée à Toulouse, le 30 octobre 1632.

  [71] Héroard ne figure pas encore le langage enfantin du Dauphin,
  comme il le fera plus tard.

_Le 23, vendredi._—A cinq heures j'arrive[72]. Il cheminoit en la
basse cour. Je me présente à lui; il me tend de lui-même sa main à
baiser, puis à ma femme, et après s'en va au carrosse de M. Sabathier,
sieur du Mesnil, où nous étions venus. Il le faut mettre dedans, se
fait promener, résolu, assis à la portière auprès de Mme de Montglat;
mené dans le château, il n'en veut point sortir et crie.

  [72] Héroard était parti pour Paris le 14, sans doute à cause de
  la maladie de son frère; on lit dans le supplément du Journal de
  Lestoile: «Le jour de devant (20 mai) étoit mort en cette ville
  le trésorier Érouard, frère du médecin du Dauphin.» Quelques
  jours avant, Henri IV était tombé malade à Fontainebleau, d'une
  rétention d'urine. Il écrivait le 17 mai à Sully: «Mon amy, je
  me sens si mal qu'il y a bonne apparence que le bon Dieu veut
  disposer de moy.» Le supplément de Lestoile rapporte ces paroles
  presque dans les même termes. «Le Roi, ajoute-t-il, se fit
  apporter le portrait de son Dauphin, et le regardant dit tout
  haut ces mots: «Ha! pauvre petit, que tu auras à souffrir s'il
  faut que ton père ait mal.»

_Le 4 juin, mercredi, à Saint-Germain_, il écrivit cette lettre au Roi,
moi lui tenant la main, ayant eu la patience entière:

    Papa, Dieu vous donne le bon jour et à maman, j'ay bien enuie
    de vous voir pour vous faire rire. Adieu, bon jour, je suis
    papa vostre tres humble et tres obeissant fils et serviteur.
    DAULPHIN, et au-dessus: _A Papa_.

_Le 10, mardi._—A midi le Roi arrive; il le va recevoir à l'entrée de
la salle, reconnoît le Roi, qui se joue à lui, fait la révérence à la
Reine, lui ôte son chapeau; elle le baise.

_Le 11, mercredi._—Le Roi se joue à lui; à trois heures et demie M. le
prince de Conty donne la chemise au Dauphin.

_Le 12, jeudi._—Il joue au palemail, s'opiniâtre contre le Roi. A
douze heures et demie les ambassadeurs d'Espagne, Juan Baptiste Taxis
et Hieronimo Taxis, extraordinaire, qui alloit en Angleterre, lui font
une grande révérence à l'entrée de la chambre et lui baisent la main.
Le Roi et la Reine vont au palemail, font porter le Dauphin; il bat le
tambour de la compagnie qui étoit en garde.

_Le 13, vendredi._—A quatre heures trois quarts M. le connétable le
vient voir, lui baise la main, lui donne la chemise, lui mène le fils
de M. le comte d'Auvergne. Le Dauphin, porté au Roi et à la Reine en la
galerie, a soupé avec le Roi.

_Le 14, samedi._—Mené en la chambre du Roi, il le baise, l'accole. Le
Roi le mène en la chambre de la Reine; il en sort avec le Roi, joue
au palemail, bien; il fait plusieurs gentillesses devant le Roi et la
Reine, se retire en leur faisant la révérence.

_Le 15, dimanche._—Porté à onze heures au Roi, en la chapelle; mené
en la galerie pendant le sermon du P. Coton, jésuite. A deux heures
et demie arrive M. d'Épernon; il aime et se joue avec M. de Termes
avec une inclination naturelle. M. d'Épernon lui donne sa chemise. Le
Dauphin se joue de son tabourin, bat la batterie des Suisses.

_Le 16, lundi, à Saint-Germain._—A onze heures arrive M. le prince
d'Orange, qui lui baise la main. A cinq heures, porté au château neuf,
en la chambre du Roi; il fait bonne chère au Roi, se cache devant la
Reine. Il voit sur le nez de Mme la marquise de Verneuil une mouche
de satin; «Monsieur, dit-elle, ôtez-moi cette mouche.» Il y va du
doigt, et lui égratigne le nez. Le Roi et la Reine vont au parc; il les
accompagne jusqu'à la porte du milieu du parc.

_Le 17, mardi._—Porté à la chambre du Roi, il lui fait bonne chère, et
se rit à la Reine. Le Roi se promenoit avec le P. Coton, jésuite; il
va vers sa Majesté le prendre par la main pour le mener souper. A six
heures soupé avec le Roi. Le Roi lui donne des cerises; le Roi donne du
massepain dans un plat à M. de Vendôme et à M. son frère et à sa sœur;
chacun se partageoit devant lui sans lui en donner; il jette hardiment
la main au plat et en prend un morceau, qu'il mange à moitié, puis n'en
veut plus.

_Le 18, mercredi._—Le Roi part pour aller à Paris; le Dauphin est
porté chez la Reine, se joue avec elle. La Reine part.

_Le 23, lundi._—M. de Dangeau le vient voir.

_Le 24, mardi._—A dix heures, Hans Trot, maréchal de Clèves, envoyé
devers le Roi de la part du duc de Clèves et de Juliers et de la part
du Roi pour voir M. le Dauphin. A sept heures arrivent les trois
enfants de M. de Liancourt, premier écuyer.[73]

  [73] Le P. Anselme ne cite que deux enfants de Charles du
  Plessis, seigneur de Liancourt, premier écuyer du Roi, et
  d'Antoinette de Pons, plus connue sous le nom de marquise de
  Guiercheville. Ces deux enfants sont Roger du Plessis, depuis duc
  de la Roche-Guyon, mort en 1674, âgé de soixante-quinze ans, et
  Gabrielle du Plessis, depuis princesse de Marsillac, mère du duc
  de la Rochefoucauld, auteur des _Maximes_.

_Le 25, mercredi._—Il donne sa main à baiser fort librement aux
enfants de M. le Premier, qui furent mis autour de son berceau; l'aîné
lui donna la chemise, Mlle de Liancourt sa cotte, et le petit son
ruban, où pendoit un _Agnus Dei_. Il se joue familièrement avec eux,
leur baise les mains avec chaleur.

_Le 28 juin, samedi._—A neuf heures arrivent les trois fils de M.
d'Épernon[74]; il leur donne la main à baiser; le puîné, abbé de
Grandselve, fait à dîner l'office d'aumônier; l'aîné comte de Candale,
lui baille la chemise.

  [74] Ces trois enfants sont: Henri de Nogaret de la Valette,
  comte de Candale, mort en 1639, âgé de quarante-huit ans;
  Bernard de Nogaret, depuis duc d'Épernon et colonel général de
  l'infanterie française, mort en 1661; et Louis de Nogaret, connu
  depuis sous le nom de cardinal de la Valette, mort en 1639, à
  quarante-sept ans.

_Le 29, dimanche._—En tetant il gratte sa marchandise, droite et dure
comme du bois. Il se plaisoit ordinairement fort à la manier et à se y
jouer du bout des doigts.

_Le 13 juillet, dimanche, à Saint-Germain._—A une heure les
ambassadeurs de Venise, ancien et nouveau, lui baisent la main, qu'il
leur tend. Montagne, chevaucheur d'écurie, arrive de Villiers-Cotterets
de la part du Roi[75].

  [75] Le Roi écrivait de Villers-Cotterets, le 18 juillet, à
  Mme de Montglat une lettre par laquelle il lui recommandait de
  ne plus laisser visiter ses enfants et de les isoler le plus
  possible, à cause de la contagion qui régnait à Paris et aux
  environs. (_Lettres missives_, VI, 135.)

_Le 27, dimanche._—Mlle de Ventelet lui demande: «Monsieur, où est
votre cœur?» Il bat sur son côté gauche. Il fait un rot, Mlle de
Ventelet lui dit: «Monsieur, vous soupirez, où va ce soupir:» Il
répondit: «En Espagne.»[76].

  [76] Voir au 12 décembre 1602.

_Le 29, mardi._—A onze heures le Roi arrive; il se cache comme
honteux, s'apprivoise incontinent. Le Roi le prend en son carrosse;
dîne avec le Roi, pleure voyant partir le Roi. Le Roi, revenant de
la chasse, va prendre sa chemise chez M. de Frontenac, en la salle;
on lui mène le Dauphin, qui y entre battant de son tabourin. Le Roi
le caresse, le baise, lui baise la poitrine. Il sert à boire au Roi
dextrement. Le Roi le promène dans son carrosse et à pied, lui tient
toujours la main.

_Le 2 août, samedi, à Saint-Germain._—A trois heures et demie, le Roi
arrive de la chasse et se met pour se reposer dans le lit de Mme de
Montglat. A quatre heures, le Roi va éveiller M. le Dauphin, lui fait
prendre du sirop d'abricots, lequel ma femme avoit fait. Le Dauphin
continue à battre sur son tabourin toutes sortes de batteries; le Roi
le baise fort, et s'en va à cinq heures à Paris.

_Le 4, lundi._—Porté au Roi, qui venoit d'arriver à cinq heures et
demie avec la Reine; le Roi le baise, la Reine le caresse. Le Roi se
va coucher, le fait dépouiller et mettre dans le lit auprès de lui; il
gambade en liberté.

_Le 6, mercredi._—Le Roi et la Reine le mettent en carrosse et vont au
devant, au port de Chatou, pour recevoir Mme la duchesse de Bar, sœur
du Roi, qui arrive. Il est honteux, puis s'apprivoise et l'accole.

_Le 7, jeudi._—Mené à la chambre de Mme la duchesse de Bar par le Roi
et la Reine, d'où il ramène le Roi par la main pour dîner.

_Le 8, vendredi._—Porté au Roi en la chambre de la Reine; il va voir
Mme la duchesse de Bar.

_Le 11, lundi._—Porté au lever de la Reine, il baise la chemise et la
lui donne; va chez Mme de Bar, en fait autant; revient chez la Reine
comme elle se coiffe; chasse Alexandre Monsieur et Mlle de Vendôme
d'autour de sa table.

_Le 12, mardi._—Il va au dîner de la Reine, lui donne la serviette. A
six heures, le Roi revient de Paris.

_Le 13, mercredi._—Porté au château neuf, il se joue au Roi et à la
Reine.

_Le 14, jeudi._—Porté chez le Roi par le jardin; il le rencontre en
chemin. Porté chez la Reine.

_Le 15 août, vendredi, à Saint-Germain._—Porté au dîner de Mme de
Bar; à deux heures et demie, en la chambre de M. de Bar; le Roi lui
fait battre sur le tabourin qui étoit en garde.

_Le 16, samedi._—Le Roi vient à sept heures, le trouve et le baise
dormant, lui disant: «Adieu, mon mignon.» Le Roi part à l'heure pour
aller en Normandie. La Reine va dîner, le fait porter et mettre au bout
de sa table; il demanda du vin, de celui que la Reine venoit de boire;
je lui en donne dans sa cuiller; puis il demande des confitures, qui
étoient des prunes en pâté; je lui en donne par commandement de la
Reine. La Reine s'en va pour le voyage de Normandie; il l'accompagne
jusques à la porte de l'escalier, et à la portière du carrosse se met à
pleurer amèrement.

_Le 18, lundi._—On lui fait prononcer les syllabes à part, pour après
dire les mots.

_Le 21, jeudi._—A cinq heures et demie, mis en carrosse, mené par le
parc à Carrière, première maison où il a été hors de Saint-Germain. Il
reçoit sur le haut M. et Mlle de la Salle, qui étoit grosse de sept
mois et demi et, depuis quatre mois, avoit une si grande passion de le
baiser qu'elle en perdoit entièrement le dormir. A l'arrivée, comme
elle le voit, elle en approche toute tremblante, lui baise la main par
deux diverses fois; Mme de Montglat la lui fait accoler et baiser. Il
la prenoit avec la main par dessous le menton; elle témoigna n'avoir
jamais eu si grand contentement, et tel qu'il surpassoit le déplaisir
qu'elle avoit souffert.

_Le 25, lundi._—Arrive de la part du Grand Duc le comte de
Montecucullo, qui alloit en Angleterre de la part de Son Altesse; il
lui donne sa main à baiser.

_Le 30, samedi._—A quatre heures, M. de Longueville revient pour
demeurer à Saint-Germain.

_Le 6 septembre, samedi, à Saint-Germain._—A quatre heures il va au
devant de Madame, sœur du Roi, duchesse de Bar, jusque près d'Anemont.

_Le 17 septembre, mercredi, à Saint-Germain._—Il commence en ce mois à
parler par discours[77].

  [77] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 15 septembre,
  à Caen.—_Lettres missives_, VI, 165.

_Le 20, samedi._—A dix heures et demie la signora Conchino et la
signora Gorini dînent avec Mme de Montglat; il baille sa main à baiser
à Mme Conchino.

_Le 22, lundi._—A onze heures M. le prince de Condé lui baille la
serviette à dîner.

_Le 25, jeudi._—A cinq heures le Roi arrive de Caen; il fait bonne
chère au Roi, le baise, l'accole, et à la Reine aussi, qui arrive après.

_Le 26, vendredi._—Amené chez le Roi et la Reine, il bat sur la table
du Roi la françoise et la suisse, sur les vaisselles; trouve son
tabourin, recommence ses batteries. Le Roi y prend grand plaisir.

_Le 27, samedi._—Mené au souper du Roi[78].

  [78] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa troisième année.

_Le 28, dimanche._—Il rencontre Mme la marquise de Verneuil, qui lui
demande sa main à baiser, puis son teton; il refuse fièrement l'un et
l'autre, jusques à ce que par plusieurs fois il lui ait été dit par Mme
de Montglat de le faire; il s'y laisse aller comme par acquit. Mené au
cabinet du Roi, il danse au son du violon toutes sortes de danses.

_Le 29, lundi._—Il joue au palemail devant le Roi et frappe nettement
un coup de cinquante-cinq pas. Mené au dîner du Roi et de la Reine,
fort gentil; le Roi et la Reine partent à une heure et demie, fort
contents.

_Le 30, mardi._—Il avoit une merveilleuse inclination à aimer M. de
Candale, reconnu dès le premier jour qu'il l'ait vu[79].

  [79] Voir au 28 juin précédent.

_Le 2 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—La prière ordinaire que l'on
lui commença à apprendre ce fut, après le _Pater_, _Ave_: «Dieu donne
bonne vie à papa, à maman, au dauphin, à ma sœur, à ma tante, me donne
sa bénédiction et sa grâce, et me fasse homme de bien, et me garde
de tous mes ennemis, visibles et invisibles.» A onze heures et un
quart, il mangeoit le dernier aileron d'un poulet, quand il arrive don
Sanches de la Serta, maître d'hôtel du roi d'Espagne, fils du feu duc
de Medina-Cœli, venant de la part du roi son maître pour voir M. le
Dauphin, lui s'en allant en Flandres. M. le Dauphin quitte son poulet,
Mme de Montglat lui essuie la main, il la présente. Don Sanches la
prend ayant baisé la sienne, qu'il rebaise après; le sieur Hieronimo de
Taxis, ambassadeur ordinaire d'Espagne, ayant baisé sa main prend celle
de M. le Dauphin et la baise; ils demeurent découverts un peu de temps,
puis se couvrent. Le Dauphin achève de dîner, demande à boire, boit à
l'Infante. Il voit le poignard au côté d'un Espagnol, et, le montrant
du doigt, dit: _Ah, la petite épée!_ Ils vont dîner aux dépens du Roi.
Le Dauphin, mené à la salle du bal, où avoient dîné les ambassadeurs,
leur ôte son chapeau, et fait la révérence, le pied en arrière, puis
va son chemin, eux suivent. Il branle la pique devant eux, il joue
au palemail, sec et sans faillir, il danse toutes sortes de danses
fort gentiment; il veut monter sur le théâtre[80] pour y danser. Les
ambassadeurs montent les degrés pour dire adieu; don Sanches, baisant
sa main, prend celle de M. le Dauphin et la baise, Taxis en fait
autant, et il tend la main à baiser à tous les autres, à la rangette.
Au dîner de M. le Dauphin, M. de Souvré dit au sieur Hieronimo Taxis:
«Voilà un serviteur un jour pour l'Infante.» Il répond. «A juger selon
le cours du monde; ils sont nés l'un pour l'autre.» Il m'en dit autant.

  [80] Sans doute une espèce d'estrade, puisque les ambassadeurs en
  montent les degrés.

_Le 9 octobre, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à huit heures; il fait
l'opiniâtre, est fouetté pour la première fois. A six heures, j'arrive
de Paris, lui étant sur les terrasses, je le trouve assis. Il trémousse
d'aise de me voir, mord sa serviette, me regarde, puis détourne sa vue,
en fait autant à ma femme. Il nomme fort bien le nom de M. de Beringhen.

_Le 30, jeudi._—Il clarissimo Dandolo, ambassadeur extraordinaire de
Venise, arrive pour le voir en passant, lui baise la main, le chapeau
au poing. Le Dauphin compose sa contenance et lui ôte le sien, le
prie de se couvrir en mettant la main sur son bonnet. Il danse devant
l'ambassadeur, joue du tabourin, branle la pique.

_Le 3 novembre, lundi, à Saint-Germain._—En s'habillant on lui dit:
«Monsieur, dépêchons nous, nous irons jouer au jardin.—_Nenni, nous
irons voir M. Hérouard en sa chambre[81]._» J'arrive là-dessus; il se
prend à crier et pleurer à chaudes larmes, disant qu'il étoit bien
fâché de ce que j'étois descendu, et qu'il vouloit aller à ma chambre.
Je m'en retourne pour écrire une lettre, il s'apaise. On lui demande
«Monsieur, où aimez-vous mieux aller, ou au jardin ou à la chambre de
M. Hérouard?» Il répond: _à Hérouard_. Il me fait l'honneur d'y venir,
me trouve écrivant en mon étude, entre gaiement me tendant la main. Il
est tiré par un peintre, de sa hauteur, qui étoit de deux pieds neuf
pouces.

  [81] Héroard ne figure pas encore la manière de prononcer du
  Dauphin.

_Le 7, vendredi._—Le Dauphin est sevré.

_Le 22, samedi._—M. de Saint-Géran, sous-lieutenant de sa
compagnie[82], présente le président de Moulins et un échevin, lui
offrant une épée, une lance et une paire d'armes complètes. Le
président lui fait sa harangue à genoux, lui offrant, de la part
de MM. de Moulins, les armes avec leur très-humble affection à son
service. Il les écoute, leur tend la main à baiser, prend l'épée, qu'il
manie fort adroitement.

  [82] Jean-François de la Guiche, comte de Saint-Géran,
  sous-lieutenant de la compagnie des gendarmes du Dauphin, depuis
  maréchal de France, mort en 1632.

_Le 29 novembre, samedi._—M. le président de Paulo, deuxième président
à Toulouse, MM. Chauvet, de Trelon et Saint-Jory, conseillers, députés
de la cour de parlement de Toulouse, [viennent pendant le dîner du
Dauphin]. Il s'arrête, ne mange plus, leur tend sa main à baiser, puis
ils lui font leur harangue. Il leur donne derechef la main à baiser.

_Le 4 décembre, jeudi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive, la Reine
aussi. Dîné avec le Roi; il lui donne la serviette.

_Le 5, vendredi._—Porté au Roi et à la Reine dans leur lit; à onze
heures, porté au dîner du Roi. Le Roi se lève pour aller à la chasse,
le Dauphin va achever de dîner avec la Reine. Mathurine[83] arrive,
il la considère froidement; elle se joue avec lui, il en rit; elle se
retrousse, il lui voit un haut-de-chausses, il se prend à rire et s'en
moque.

  [83] Folle de la Reine. «Cette Mathurine, dit Tallemant des
  Réaux, avoit été folle, puis guérie, mais non parfaitement;
  il y avoit encore quelque chose qui n'alloit pas bien.» (_Les
  Historiettes_, 3e édition, I, 206.)

_Le 6, samedi._—Porté au cabinet du Roi; à midi au dîner du Roi. Le
Roi et la Reine s'en vont.

_Le 11, jeudi._—A six heures, le Roi arrive; il y est porté. Le Roi
l'embrasse; il soupe avec le Roi. Le Roi fait semblant de dormir, il
vient tout bellement en souriant, et le va baiser. Le Roi se joue à lui.

_Le 12, vendredi._—Mené au dîner du Roi; le Roi part pour aller à la
chasse.

_Le 14, dimanche._—Opiniâtre, fouetté.

_Le 19, vendredi._—A deux heures, le Dauphin reçoit le connétable
de Castille, auquel il tend la main pour la lui faire baiser. Le
connétable la baise, puis dit en espagnol qu'il avoit commandement
exprès du Roi, son seigneur, de le venir voir de sa part et de lui en
faire savoir des nouvelles fort particulièrement. M. le Dauphin lui
demande (lui étant dit à l'oreille): _Comment se porte l'Infante?_ Puis
le Dauphin lui tendant la main et l'ayant baisée, il va voir Madame
dans son berceau. Le duc d'Ossone ne voulut point voir M. le Dauphin.
Un Espagnol en s'en retournant et passant devant lui, fit le signe de
la croix. Le connétable coucha à Saint-Germain, à cause du mauvais
temps.

_Le 22, lundi, à Saint-Germain._—Le Roi arrive à midi pour la chasse;
il baise et accole le Roi; est porté à son dîner. Le Roi s'en va, il
crie; colère, fouetté. Mené en la chambre et au souper du Roi.

_Le 23, mardi._—Mené au Roi, qui s'en retourne.



ANNÉE 1604.

  Étrennes du Dauphin.—Visite du Roi; journée
  orageuse.—Bégayement du Dauphin.—Chanson sur La Clavelle
  et Engoulevent.—Chasse du Roi à Versailles.—Les musiciens
  du Dauphin.—Il reçoit la croix du Saint-Esprit, premier
  présent du Roi.—Curiosité et dissimulation du Dauphin.—Le
  Roi le fait fouetter.—Le Dauphin fait l'essai des mets
  destinés au Roi.—Opiniâtretés et corrections.—Il voit
  danser un ballet.—Portrait fait au crayon par le fils de
  Dumonstier.—Caractère et éducation du Dauphin.—Il va à la
  Muette, à Croissy, à Poissy.—Singulier langage.—Accueil fait
  à M. de Rosny, à son présent et à sa lettre.—Lettre du Dauphin
  au Roi.—Jalousie envers les enfants naturels du Roi.—Dialogue
  avec le page Labarge.—Scènes avec le Roi et la Reine.—Comment
  on lui parle de son père; les fous de Cour.—Nouveau portrait
  peint par Charles Martin.—Le journal d'Héroard.—Scène avec
  le Roi.—Arrivée des enfants de Mme de Verneuil; dispositions
  du Dauphin pour eux.—Scène avec le Roi et la Reine; page
  fouetté à la place du Dauphin.—Les chats du feu de la
  Saint-Jean.—Le cantique de Siméon.—Mme de Verneuil.—Visite
  du duc de Lorraine et de ses fils.—Goût du Dauphin pour les
  armes et les instruments militaires.—M. de Rosny.—Singulier
  langage qu'on tient devant l'enfant, et ses résultats.—Nouveau
  portrait fait au crayon par Decourt.—Le livre de Gesner
  sur l'histoire naturelle; le siége d'Ostende.—Portraits en
  cire de la Reine et du Dauphin faits par Paolo.—Le Dauphin
  part de Saint-Germain; son passage à Paris, à Savigny, à
  Villeroy, à Fleury; son arrivée à Fontainebleau.—Scènes avec
  le Roi et la Reine.—La poterie de Fontainebleau.—Caractère
  impressionnable de Henri IV; il _blémit_ d'aise en embrassant
  son fils et le fouette lui-même.—Lit donné par M. de
  Rosny.—Concini.—Le P. Coton.—Costume d'été.—Goût de plus
  en plus développé pour la musique.—Le fou du Roi.—Tragédie
  anglaise représentée à Fontainebleau.—Statue du Dauphin
  faite par Guillaume Dupré.—Le danseur de corde.—Portrait au
  crayon fait par Mallery.—Accès facile des pauvres dans les
  cours du château.—M. de Favas et sa jambe de bois.—Scène
  avec le Roi.—L'épinette de M. de Saint-Géran.—Envoi à
  l'infante d'Espagne.—M. de Rosny et le service d'argent
  doré.—Journée de colère et ses suites.—Mlle de Guise.—M.
  de Vendôme indispose le Roi contre le Dauphin.—Singulières
  conversations.—Continuation de la colère du Roi.—Le lit de la
  Reine.—Le masque de Mme de Montglat.—Départ de Fontainebleau;
  passage à Melun, retour à Saint-Germain.—Arrestation du
  comte d'Auvergne.—La marquise de Verneuil et la comtesse de
  Moret viennent l'une après l'autre à Saint-Germain.—Arrivée
  du Roi; souvenir de la scène de Fontainebleau.—Le branle des
  navets.—Le Dauphin recommence à bégayer.—Moyens dont on se
  sert pour le faire obéir.—Lutte entre le Roi et son fils.—Le
  Dauphin valet du Roi.—Historiette du fils de M. de la Fon.—Le
  Dauphin quitte les lisières.—Remarques sur les antiquités de
  Rome.—Joujoux de Noël.—Le mari de la nourrice.—Audience des
  états généraux de Normandie.—Un joujou d'Italie.


_Le 2 janvier, vendredi, à Saint-Germain._—Il reçoit la bourse des
jetons du Roi apportée par M. Plassin.

_Le 7, mercredi._—Le Roi, le vient voir et se joue à lui gaiement. On
met le Dauphin en si mauvaise humeur qu'il fault de crever à force de
crier, et tout fut en si grande confusion jusques à six heures que je
n'eus point le courage de remarquer ce qu'il fit, sinon qu'il vouloit
battre tout le monde, criant à outrance; fouetté longtemps après.

_Le 8, jeudi._—Il va voir le Roi à dix heures et demie et va à la
chambre de la Reine; à douze heures et demie dîné avec la Reine.

_Le 9, vendredi._—A onze heures mené au Roi; dîné à deux heures[84]
debout sur un placet[85]. Le Roi l'envoye querir en la chambre de la
Reine pour voir Mme de Montpensier.

  [84] On remarquera l'irrégularité de cette heure du dîner, qui
  est la veille à midi et demi et plus haut à onze heures.

  [85] Sorte de tabouret.

_Le 10, samedi._—Mené au Roi en son cabinet; soupé à six heures avec
le Roi.

_Le 11, dimanche._—A douze heures et demie mené en la chambre du Roi;
dîné avec le Roi et la Reine. A deux heures le Roi et la Reine s'en
vont. Le Dauphin n'est plus couché les après-dînées.

_Le 12, lundi._—Le Dauphin bégaye en parlant[86]; on remarque que
ce a été depuis deux jours auparavant, quand le Roi, couché dans le
lit, prenoit plaisir à le faire railler avec le petit Frontenac, qui
bégayoit. Il se fâche quand il ne peut prononcer promptement.

  [86] Ce bégayement eut des suites; Héroard en parle à différentes
  reprises.

_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—A une heure et demie arrive Juan
Hieronimo de Taxis, ambassadeur du roi d'Espagne qui vient prendre
congé de M. le Dauphin. A cinq heures le Roi arrive, revenant de la
chasse; il jette ses bras au col du Roi. A six heures et un quart,
soupé avec le Roi; à sept et demie, en sa chambre, il chante la chanson
qu'on lui avoit apprise:

      La Clavelle[87] a deux laquais
      Qui savent porter poulets
    Aux dames et aux damoiselles.
    Hélas! le pauvre La Clavelle
    La Clavelle et Engoulevent[88].

  [87] Secrétaire de Sully, dont parle Tallemant des Réaux dans
  ses _Historiettes_, tome Ier, pages 116 et 124, de l'édition
  donnée par M. Paulin Paris. _Voy._ le _Journal d'Héroard_, au 21
  décembre 1609.

  [88] Nicolas Joubert, sieur d'Engoulevent, _prince des sots_.
  _Voy._ sur ce farceur l'introduction de M. Édouard Fournier aux
  chansons de _Gaultier Garguille_, Paris, Jannet, 1858, pages
  lxxix à lxxxv.

_Le 15, jeudi._—Le Roi le vient voir; il l'accole; le Roi part pour
aller à la chasse à Versailles[89].

  [89] La terre et seigneurie de Versailles appartenait alors à
  Henri de Gondi, évêque de Paris, fils d'Albert de Gondi, maréchal
  de Retz, qui l'avait achetée en 1573 des enfants mineurs de
  Martial de Loménie.

_Le 27, mardi._—Le Roi arrive à une heure, il accole le Roi, est porté
au cabinet de la Reine, où le Roi dîne. A six heures et demie soupé
avec le Roi.

_Le 28, mercredi._—A trois heures et demie mené à la chambre du Roi; à
six heures et demie soupé avec le Roi.

_Le 29, jeudi._—A onze heures et demie mené au Roi revenant de la
chasse; dîné avec le Roi; il donne la serviette au Roi, qui s'en va à
la chasse à une heure et demie.

_Le 30 janvier, vendredi._—Le Roi s'en retourne à Paris. Le Dauphin ne
veut point dire adieu à Alexandre Monsieur, qui part pour aller à Paris
recevoir la croix[90] le dimanche ensuivant.

  [90] La croix de Malte. _Voy._ le Journal de Lestoile à la date
  du 1er février.

_Le 3 février, mardi, à Saint-Germain._—Le Dauphin avoit pour violon
et joueur de mandore Boileau, et pour joueur de luth Florent Hindret,
d'Orléans, pour l'endormir.

_Le 4, mercredi._—M. de Beauclerc, premier secrétaire du Dauphin,
lui porte de la part du Roi, avec lettre, une croix du Saint-Esprit,
premier présent que le Roi lui a fait; la croix tenue par un dauphin
émaillé de bleu.

_Le 9, lundi._—A six heures la Reine arrive; le Dauphin, porté au
cabinet de la Reine, refuse de l'accoler; il le fait par crainte.

_Le 10, mardi._—A onze heures le Roi arrive, qui avoit couché à
Meudon; le Dauphin est porté en sa chambre, et dîne avec le Roi.

_Le 11, mercredi._—Il va à la chambre du Roi, tabourin battant; le
Roi étoit encore au lit. Le Roi et la Reine partent à deux heures pour
aller à Paris.

_Le 16, lundi._—Il fait tirer le capitaine Richard, qui, de son
arquebuse, tue un pigeon; il dit: «_A diré à papa_» (Je le dirai à
papa). M. de Mansan[91], oyant cela, dit que dorénavant il ne falloit
rien faire devant lui et qu'il diroit tout, et qu'il écoutoit tout sans
faire semblant de rien.

  [91] Capitaine aux gardes.

_Le 18, mercredi._—A six heures et demie il va voir le Roi et la Reine
venant de Paris au château neuf; s'endort dans le carrosse.

_Le 19, jeudi._—A deux heures mené au château neuf, chez le Roi; il se
joue sur le lit du Roi; qui avoit la goutte.

_Le 20 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au Roi, il revient à
onze heures et un quart; mené au dîner du Roi.

_Le 22, dimanche._—Mené en la chambre du Roi; le Roi le menace du
fouet, il s'opiniâtre, veut aller en sa chambre; mené en celle de la
Reine, il continue. Le Roi commande qu'il soit fouetté; il est fouetté
par Mme de Montglat, au cabinet. Il est apaisé par de la conserve
que la Reine lui donne, mais non autrement, ayant voulu battre et
égratigner la Reine. Mené à une heure au bâtiment neuf, il est malmené
du Roi.

_Le 23, lundi._—Mené à midi au Roi, au bâtiment neuf; il sert le Roi à
table.

_Le 24, mardi._—Mené au Roi, il le sert à son dîner, fort gentil; il
fait les essais sur toutes les viandes; leur dit adieu lorsque le Roi
et la Reine s'en sont retournés à Paris, fort contents de lui.

_Le 4 mars, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures il veut dîner; le
dîner porté il le fait ôter, puis rapporter. Fâcheux, fouetté fort
bien; apaisé, il crie après le dîner, et dîne.

_Le 5, vendredi._—A onze heures il est fouetté pour ne vouloir point
dîner.

_Le 7, dimanche._—Il va à la salle du Roi, voir danser le ballet.

_Le 18, jeudi._—La Reine arrive de Paris, on le lui dit; il va à la
chambre de la Reine, l'embrasse, la salue.

_Le 19, vendredi._—Parti avec la Reine, à onze heures, pour aller
trouver le Roi, qui dînoit à Laumosne, près de Maubuisson. Étant près
de la Muette, il veut aller en sa chambre; la Reine lui montre la
Muette, disant que c'étoit Saint-Germain; il répond: _Non pas, faut
tourner carrosse pour aller à Saint-Germain._ La Reine le renvoie; il
arrive à Saint-Germain à douze heures, est porté fort criant en sa
chambre et fouetté longtemps. Le Roi arrive, venant de Merlou, à trois
heures.

_Le 20 mars, samedi, à Saint-Germain._—Il voit le jeune Du Monstier,
peintre[92], et lui dit: _Équivé_ (écrivez). Je lui dis: «Monsieur,
il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Il lui dit:
_Équivé-moi_; lui soutient doucement le portefeuille, et a peur de
l'empêcher. Il va à la chambre du Roi, qui étoit couché; ramené à dix
heures et demie, dîné; il se laisse peindre. Mené au dîner du Roi et de
la Reine, il sert le Roi, fait l'essai des viandes et du breuvage dans
le couvercle de verre. A cinq heures soupé; il sert le Roi à souper, à
l'accoutumée.

  [92] Qui se préparait à faire son portrait aux trois crayons;
  c'est sans doute Daniel Dumontier.

_Le 21, dimanche._—Mené au dîner du Roi, il le sert à l'accoutumée.
A une heure le Roi part pour retourner à Paris; à deux heures la
Reine part. Il s'amuse à ses échecs d'argent, pendant que le jeune Du
Monstier tire son crayon.

_Le 28, dimanche._—Il jure sa foi, je l'en reprends, lui disant:
«Monsieur, vous jurez votre foi.» Il s'en prend à pleurer, s'en met en
colère, s'en va à Mme de Montglat, et ne lui veut jamais dire pourquoi
il étoit fâché.

_Le 8 avril, jeudi, à Saint-Germain._—A onze heures dîné; fantasque,
crie, pleure; un coup de verge sur la main, colère, s'apaise.

_Le 21, mercredi._—En se promenant par la chambre, il s'arrête court,
voyant M. de la Valette sans manteau, se chauffant dans la balustre,
les mains derrière le dos, et lui dit: _Ho! la Valette, vous chauffez
comme moi, êtes-vous le Roi? ôtez de là, allez-vous-en._ Peu après Mlle
Bélier, sa remueuse, en l'entretenant lui dit: «Monsieur, quand vous
serez grand on vous fera un haut de chausses où il y aura une belle
petite brayette.» Il répond soudain: _Fi! braguette, c'est pour les
Suisses._ A deux heures trois quarts goûté debout, car il faut noter
que depuis le matin, qu'il étoit levé jusques à ce qu'il s'endormoit
pour être couché, il ne s'asseyoit qu'à dîner et à souper.

_Le 23, vendredi, à Saint-Germain._—Promené à Vésinet.

_Le 24, samedi._—Il se réjouit d'une robe neuve, la montre à chacun.

_Le 27, mardi._—A sept heures déjeuné, fort gai, contrefait souvent
l'ivrogne. A onze heures dîné; il lui prend humeur à contredire et de
crier; fouetté.

_Le 29, jeudi._—Éveillé à sept heures et demie, levé, déjeuné, colère
mal à propos, fouetté très-bien.

_Le 4 mai, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures et demie,
levé, il se met en mauvaise humeur, crie, fouetté, crie plus fort,
apaisé.

_Le 7, vendredi._—A quatre heures et demie mis dans la litière de la
Reine pour essayer; mené jusques auprès de la Muette[93], en revenant
il veut entrer en carrosse.

  [93] Dans le bois de Boulogne.

_Le 8, samedi._—Éveillé à six heures, il demande son déjeuner, en
mauvaise humeur, chasse tous ceux qu'il voit. Levé, hoignard; à huit
heures et demie déjeûné; opiniâtre, fouetté, se dépite, apaisé. A onze
heures dîné. A trois heures il passe le bac au Pecq; mené à Croissy,
goûté à Croissy, gai, il demande où est la cuisine. Remis en litière,
il s'endort, arrive au château à cinq heures et demie.

_Le 11, mardi._—A dix heures le Roi arrive, il lui fait bonne chère;
dîné à onze heures trois quarts avec le Roi. A quatre heures le Roi
s'en retourne; il l'accole, il lui baise la main.

_Le 12, mercredi._—Mené à Poissy; le curé vient au-devant de lui
avec la croix et la bannière. Il est reçu par Mme de Retz, abbesse, à
l'entrée de la maison de l'abbaye.

_Le 13, jeudi._—Levé à huit heures, il entre en mauvaise humeur, crie,
est fouetté, porte la main au fessement, disant: _Chatouillez-moi,
chatouillez-moi_, crie par dépit, apaisé. A trois heures il entre en
carrosse, est mené à Forqueux.

_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures levé, déjeuné. J'avois
nommé potage son bouillon, il me dit: _Je pense vous rêvez, c'est pas
du potage._ A deux heures goûté; il se cache en mon étude, m'appelle:
_Moucheu Heoua, je suis en vote petite chambe._ Il ne brouilloit jamais
rien là où il alloit; s'il y a quelque désordre, il le fait remettre.

_Le 17, lundi._—Dîné, mené à la salle du bal, il s'opiniâtre, est
fouetté.

_Le 20, jeudi._—Mené au palemail, ramené à onze heures pour dîner, il
n'en veut point; fort crié, fouetté très-bien coup sur coup, par deux
fois, ne se rend point, enfin dîné.

_Le 23, dimanche._—A huit heures levé, bon visage, gai, vêtu; il
avale[94] ses bas de chausses disant: _Voyez la belle jambe._ Mlle
de Ventelet lui hausse le bas et l'attachoit d'un ruban bleu à son
cotillon; il voit que le ruban tournoit un peu sur le derrière, il se
prend à dire en souriant: _Ho! ho! je pense vous voulez fai mon cu
chevalier_, puis le voyant encore plus en arrière: _Ho! ho! mon cu est
chevalier_. A neuf heures et demie déjeuné sur la fenêtre du préau; il
voit des hommes qui passent, leur crie: _Bonjou, Messieurs, je m'en
vais boire à vous_. A six heures il voit en passant le petit Canada[95]
à la fenêtre, malade, il lui fait porter de son potage.

  [94] Il met.

  [95] C'était sans doute un jeune sauvage d'Amérique; il avait été
  tenu sur les fonts de baptême, le 9 mai précédent, par Alexandre,
  chevalier de Vendôme, et sa sœur; il mourut le mois suivant. Le
  15 novembre 1605, le Dauphin se ressouvient, à propos d'objets
  rapportés du Canada par M. de Monts, «du petit Canada mort il
  y avoit dix-sept mois, le jour de la Fête-Dieu, de sa façon de
  prononcer, de la couleur de son habit bleu, de la forme de son
  bonnet, rond comme celui du feu Roi.»

_Le 24, lundi._—M. de Rosny le vient voir, il lui baille froidement
la main à baiser, joue au palemail à la salle du bal. M. de Rosny lui
veut baiser la main et s'en aller, il la refuse et ne le veut accoler;
M. de Rosny s'en va, il est marri de l'avoir refusé, le dit à Mme de
Montglat, lui donne la main.

_Le 26 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Il ne veut point saluer M. de
la Chevalerie qui lui apporte un petit carrosse plein de poupées; il y
avoit une lettre de M. de Rosny; il tend la main, et pour la lettre,
dit: _Je la jetterai par la fenêtre_.

_Le 27, jeudi._—A une heure, dans la tourelle de la chambre du Roi, il
écrit, pour du sucre rosat, une lettre au Roi. Je lui tiens la main;
il se fâchoit sur la fin, disant: _Ma pume est to pesante_. Il nommoit
tous les mots après moi, qui lui conduisois la main:

    Papa ie say ben equiué non pa enco lisé. Moucheu de Oni
    m'a anuoié un home amé et un beau caoche ou é ma maitesse
    l'infante, é une belle poupée à theu theu. I m'a pomi un beau
    gan li pou couché, ie ne sui pu peti anfan, iay ben chau dan
    mon bechau, iay beu a vote santé papa é a maman. Ma pume est fo
    pesante, ie ne pui pu équiué, ie vous baise te humbeman lé main
    papa é a ma bone maman é sui papa vote te humbe é te obéissan
    fi é cheuiteu. DAUFIN[96].

  [96] Papa, je sais bien écrire, mais pas encore lire. M. de Rosny
  m'a envoyé un homme armé et un beau carrosse où est ma maîtresse
  l'Infante, et une belle poupée à ma sœur. Il m'a promis un beau
  grand lit pour coucher; je ne suis plus petit enfant; j'ai bien
  chaud dans mon berceau. J'ai bu à votre santé, papa, et à maman.
  Ma plume est fort pesante; je ne puis plus écrire. Je vous baise
  très-humblement les mains, papa et à ma bonne maman, et suis,
  papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.

_Le 31, lundi._—Levé contre son gré par Mme de Montglat; il tenoit des
verges, lui en donne un bon coup sur le visage, ne veut point de Mme de
Montglat, s'y opiniâtre, en est fouetté. Il envoie à dîner à Canada.

_Le 1er juin, mardi, à Saint-Germain._—Il se fait promener dans son
petit carrosse du comte de Permission[97].

  [97] C'était, dit Lestoile, «un fol courant les rues, qui se
  faisoit nommer le comte de Permission... Le métier de ce fol
  étoit d'être charron, et montoit en Savoie l'artillerie du duc,
  où on disoit qu'il se connoissoit fort bien.» (_Journal de Henri
  IV_, tome Ier, 2e partie, p. 356, éd. Michaud et Poujoulat.)

_Le 3, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, levé; il prend
sa chemise par jalousie de Labarge, page de Mme de Montglat. Il frappe
à coups de pied M. le Chevalier et Mlle de Vendôme. Amusé, promené, il
est toujours avec les soldats, fait mettre le feu à un pétard. Il fait
fouetter Labarge, fait mettre le petit Frontenac à genoux, le fouette,
lui fait baiser les verges, lui pardonne.

_Le 4, vendredi._—Levé à neuf heures; le Roi arrive; fort gentil,
l'embrasse, entre en colère de ce que le Roi avoit baisé un peu serré
M. le Chevalier, en fait le dépité; diverti, fait bonne chère au Roi.
M. le Prince lui donne sa chemise. Déjeuné, il va à la messe avec le
Roi en la chapelle, veut faire ôter le Roi de sa place, s'y efforce,
et dit: _Il est en ma place, ôtez-vous de là_. Le Roi s'ôte et laisse
son chapeau: _Otez le chapeau_; il fut ôté. Mené partout avec le Roi.
A onze heures dîné avec le Roi. La Reine arrive à midi; il la sert, se
joue à elle. Mlle de Vendôme baise la main de la Reine; il s'en fâche,
y court pour la frapper, frappe la Reine. A trois heures goûté en sa
chambre, mené promener, il dit adieu au Roi et à la Reine; à six heures
soupé, il fait exercice de guerre; à huit heures s'endort.

_Le 5, samedi._—A huit heures et demie déjeuné; mené au Roi, il va
jouer au palemail, puis au lever de la Reine. A dix heures et demie
dîné en la salle avec le Roi; il ne veut point que M. le Chevalier et
Mlle de Vendôme prennent dans le plat du Roi. A six heures trois quarts
soupé; mené au Roi, il voit M. le Chevalier auprès du Roi, s'en va à la
charge, le fait mettre derrière.

_Le 6, dimanche._—A huit heures et demie déjeuné; le Roi y vient, le
voit déjeuner; il fait le fâcheux, fait taire Hindret, joueur de luth.
Promené au jardin, aux allées, il voit et regarde le Roi touchant les
malades.

_Le 8, mardi._—Levé, il ne veut point prendre sa chemise, et dit:
_Point ma chemise, je veux donner premièrement du lait de ma guilley_;
l'on tend la main, il fait comme s'il en tiroit, et de sa bouche fait:
_fsss, fsss_, nous en donne à tous, puis se laisse donner sa chemise.
Vêtu, il se joue en paroles avec Labarge; Labarge lui dit qu'il est
Monsieur le Dauphin; il lui répond: _Vous êtes Dauphin de mede_. Mené
au palemail, M. de Lorraine avec lui, ramené chez la Reine; dîné avec
la Reine à midi. «Mon fils, dit la Reine, où irons nous?» Il répond: _A
la chasse_. A trois heures la Reine le met en son carrosse, le mène à
la chasse aux toiles, au bois de Ponchi, près le parc de Sainte-Gemme.
A quatre heures et demie goûté d'une rôtie à l'accoutumée; le Roi
arrive de courir le cerf, prend de sa rôtie; il s'en met en colère. Le
Roi le pressa trop et lui jette au visage l'eau dont la rôtie étoit
trempée; il se met à pleurer, et eût été plus malmené sans M. de
Lorraine. Porté sur un chariot, dans les toiles, il voit passer devant
lui et s'en retourner le sanglier; le voyant, il remarque ses dents et
dit: _Il a de grandes dents_.

_Le 9, mercredi._—Mathurine[98] lui demande: «Viens çà; seras-tu aussi
ribaud que ton père?» Il répond froidement, y ayant songé: _Non_. Il
va chez la Reine à une heure et demie; à deux heures goûté; il entre
en mauvaise humeur contre la Reine, il la frappe, elle en rit. On veut
fouetter Labarge s'il ne demande pardon, il le demande. Madame le veut
baiser, il lui fait baiser son pied.

  [98] Folle de la Reine. _Voy._ la note du 5 décembre 1603.

_Le 10, jeudi._—M. de Vendôme arrive, se met auprès de lui, à la main
gauche; il le repousse par deux diverses fois de la main, disant:
_Allez plus loin_. M. de Vendôme, de son mouvement, lui baise le
dessus de la main et à l'impourvû. Ha! dit-il en faisant le fâché,
_vous baisez ma main_, et la frotte contre sa robe. Promené au jardin,
dîné, amené à la Reine, mis en carrosse. A deux heures goûté, amusé,
ramené en la salle du Roi, il fait sortir un cul-de-jatte qui jouoit
du flageolet, disant: _Mettez dehors; qu'il joue, mais je ne le veux
pas voir_. Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar, ne
veut point voir maître Guillaume[99], n'aime point les fols de cette
sorte. Soupé; il fait porter de la gelée au petit Canada, malade;
s'amuse à voir les passants.

  [99] Fou du Roi.

_Le 11, vendredi, à Saint-Germain._—Il se fâche, frappe Mme de
Montglat, fait ôter le bâton à M. de Courville, gouverneur des pages de
la chambre. Mené au jardin, on ne le peut contenter; on est contraint
de l'emporter; il crie, craignant le fouet; outré, un peu fouetté, il
égratigne bien fort Mme de Montglat à la joue de deux grandes raflades.
Apaisé, mené à la salle du Roi; à onze heures trois quarts dîné;
fâcheux, il fait ôter Madame de table. Mesuré, il a trois pieds de
long, moins demi-pouce[100].

  [100] _Voy._ au 3 novembre 1603.

_Le 12, samedi._—A neuf heures déjeuné; il va à la chapelle, voit
M. le Chevalier et Mlle de Vendôme à genoux sur leurs carreaux; il
se prend à eux, disant: _Otez, ôtez de là; priez Dieu à terre_; ils
sont contraints de les ôter. Mené chez la Reine, il entre en fâcheuse
humeur, veut que la Reine ôte sa robe, qu'elle ôte sa chaîne. La Reine
le frappe, il lui rend, demande pardon. Il fait le fâcheux, ne veut
point dîner; enfin, sur la jalousie de Labarge, qui feignit vouloir
manger le dîner, il dîne à onze heures et demie. Il prend plaisir aux
discours de maître Guillaume, les redit. A deux heures et demie goûté;
il va en la chambre de Madame; Mme de Montglat veut donner la chemise à
Madame; il la prend, la jette à terre en colère. On la met à Madame, il
crie plus fort; fouetté, outré de colère. Porté au Roi à sept heures et
demie, ramené à huit.

_Le 13, dimanche._—A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi; le Roi
lui veut faire prendre en la bouche, par force, une fraise; il entre
en mauvaise humeur, jette la serviette du Roi par terre; porté en la
chambre de la Reine, fouetté. Mené au dîner du Roi, il mange tout ce
que le Roi lui donne.

_Le 14, lundi._—Mené au palemail, il court de loin au Roi, l'embrasse;
le Roi le prend par la main. A onze heures mené en la salle du Roi;
dîné; mené au Roi à deux heures, il se joue en la galerie.

_Le 15, mardi._—A neuf heures déjeuné; peint par le sieur Martin[101].
Mené à la chapelle, M. le Chevalier et Mlle de Vendôme étoient sur
leurs carreaux, il les en fait ôter. Mené à la Reine à trois heures;
le Roi revient de la chasse; à trois heures trois quarts le Roi et la
Reine partent pour aller à Paris.

  [101] Charles Martin, le même qui avait déjà fait son portrait,
  le 25 février 1603.

_Le 16, mercredi._—Il se jouoit d'une petite clef attachée à un
cordon; je lui demande. «Monsieur, est-ce la clef de vos écus?» Il
répond: _Oui_.—«Et qui les garde?»—Il répond: _Moucheu de Rosny_.
A deux heures et demie goûté; il vient en ma chambre. Je tenois sur
ma table la liasse de mon journalier pour le montrer à Mme de Panjas,
qui étoit avec Mme de Montglat. «Ce livre, Monsieur, lui dis-je, c'est
votre histoire pisseuse.» Il répond: _Non_.—«C'est votre histoire
breneuse[102].» Il répond: _Non_.—«C'est l'histoire de vos armes.»
Il répond: _Oui_. A huit heures le Roi et la Reine reviennent; mené
vers LL. MM., il les embrasse, danse, court, va servir le Roi à table.
Il demande une guine, le Roi la lui refuse, il s'en fâche; le Roi la
lui veut donner, il n'en veut point, est en mauvaise humeur, continue
voyant que le Roi baisoit M. le Chevalier. Le Roi se lève de table, le
veut baiser, il ne veut pas; le Roi lui prend la tête et le baise,
et se sentant pressé, pour se défendre il rencontre la barbe du Roi
(_sic_).

  [102] On sait que nous avons précisément retranché du Journal
  d'Héroard tous les détails dont, on le voit, il est le premier à
  plaisanter. Voici dans quels termes Héroard parle de son Journal,
  dans son livre _De l'institution du Prince_: «Je lui fais offre
  (au précepteur du Dauphin) d'un journal d'où il pourra tirer des
  conjectures évidentes des complexions et des inclinations de
  notre jeune prince, et, si l'affection se pouvoit transporter, je
  lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre, voire de
  cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont
  pour leurs propres enfants.»

_Le 17, jeudi._—Mené à la messe du Roi, qui le mène à la procession,
ramené à la chapelle pour l'écu à l'offrande, qu'il ne vouloit point
lâcher[103]. A onze heures trois quarts, mené en la salle du Roi; dîné
en rêvant et battant le tambour de la voix, tirant des arquebusades. Il
ne songe point à boire; on lui en présente sans en demander; il n'en
fait compte, boit par coutume. Amusé jusques à trois heures, goûté;
mené au palemail au Roi et à la Reine, il court, joue au palemail,
frappe un coup en lieu plein, vers la chapelle, de quatre vingts pas,
mesurés par le Roi. A six heures et demie soupé; en mangeant on lui
dit: «Monsieur, voici un autre féfé qui vous vient voir.» Il répond:
_Enco un aute féfé! où est-i?_ M. et Mlle de Verneuil arrivent à sept
heures et un quart; il les regarde fixement à l'entrée. On le met
bas[104], il va au devant froidement pour recevoir M. de Verneuil,
lequel se retire contre celui qui le tenoit et se retourne, hoignant,
ne voulant point voir et approcher M. le Dauphin, qui suivoit
froidement, sans s'émouvoir, pour le caresser. M. de Verneuil résiste
à l'accoutumée; cependant M. le Dauphin se retourne, baise et accole
par deux fois Mlle de Verneuil. Voyant que M. de Verneuil ne se vouloit
point laisser accoler ni approcher, il retourne, court vers sa table et
achève de manger. Il regardoit M. de Verneuil, tenant la tête baissée
sur le côté droit et appuyé sur le bras de la chaise, du coude du
même côté. Mené au Roi en la cour, le Roi le mène au jardin; tous ses
enfants y étoient[105].

  [103] Héroard a noté en marge ce passage, comme une première
  indication de l'amour du Dauphin pour l'argent.

  [104] C'est-à-dire qu'on le descend de la chaise sur laquelle il
  était assis à table.

  [105] Les enfants de Henri IV étaient alors au nombre de sept:
  le Dauphin et sa sœur, nommée _Madame_; César, duc de Vendôme,
  Alexandre, nommé _M. le Chevalier_, et Mlle de Vendôme, nés
  tous trois de Gabrielle d'Estrées; Henri, duc de Verneuil, et
  Gabrielle-Angélique, nommée Mlle de Verneuil, enfants du roi et
  de la marquise de Verneuil.

_Le 18, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la Reine, M. de Verneuil
avec lui; la Reine leur fait bonne chère. A trois heures et un quart
goûté; il donne des confitures à M. de Verneuil.

_Le 19, samedi._—Il se joue à un petit canon qu'il dit lui avoir été
donné par le sieur Constance, écuyer du Roi. A onze heures et demie
dîné; il pousse son écuelle de cerises, et dit: _Velà pou le petit
Canada_, qui étoit décédé le jour précédent. A cinq heures et demie
mené au jardin, il se fait mettre dans le petit chariot vert avec Mme
de Montglat, et à son côté M. de Verneuil, disant: _Mettez, mettez-le
là_, après que M. de Verneuil lui eut demandé: «Mon maître, vous
plaît-il que je sois là?» Mené au Roi et à la Reine revenant de la
chasse.

_Le 20, dimanche._—M. de Vendôme entre en sa chambre fort accompagné;
il y avoit entre les autres un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur
de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités. Il
s'adresse à lui parmi la troupe: _Allez vous-en_, et le presse si fort
qu'il fallut sortir. A dix heures et demie porté au Roi en la chapelle;
on lui demande: «Monsieur, qui est le papa de féfé Verneuil?» Il répond
un mot controuvé, de son invention, comme quand il ne vouloit pas dire
quelque chose. «Monsieur, lui dit-on, il est le fils du Roi.» Il répond
court et soudain: _C'est moi_, se montrant et ayant la main sur sa
poitrine.

_Le 21, lundi._—Mené à la chapelle; le Roi lui jette de l'eau bénite
au visage; il s'en met en colère, ne veut que personne sorte, fait
fermer les portes. A deux heures et demie goûté; il s'amuse aux
exercices de guerre. La Reine arrive, il se met en mauvaise humeur, ne
veut point baiser la Reine, la veut frapper. L'on feint de fouetter
Labarge comme faisant la faute; il s'apaise et fouette lui-même
Labarge. A six heures soupé; sa nourrice lui demande s'il veut teter,
et lui présente le teton; il lui tourne le dos, lui disant froidement:
_Faites teter mon cu_.

_Le 22, mardi._—Il entre en mauvaise humeur contre Mme de Montglat, en
fait autant à M. Concino, puis fait la paix moyennant un petit carrosse
et une charrette pour Labarge. Il va au jeu de paume, donne le bonjour
au Roi, se joue, et rit avec M. de Montigny, enseigne colonelle aux
gardes, qui avoit un grand nez, l'appelant _Janica_, pour Nasica.[106]

  [106] _Voy._ au 8 septembre suivant.

_Le 23, mercredi._—Promené par la galerie; il donne le bonjour au Roi,
qui étoit en carrosse à cause de la pluie. Il donne un soufflet à la
petite Louise, parce qu'il ne vouloit pas qu'elle tînt par la main Mlle
de Verneuil; elle s'en va, il la suit pour la faire revenir, ne veut
point que Labarge y aille, et l'ayant attrapée: _Venez, venez, petite
Louise, je ne vous battai pus_.

_Le 24, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine; il obtient grâce
pour des chats que l'on vouloit mettre au bûcher de la Saint-Jean.
Mené au Roi et à la Reine, il est gentil et le Roi lui est fort doux.
Il s'amuse avec ses petits seigneurs à des actions de guerre; la Reine
arrive, il se met en colère contre elle, craignant que ce fût pour lui
empêcher son plaisir. La Reine le menace du fouet, la colère augmente;
le Roi l'apaise. Le Roi et la Reine partent à trois heures.

_Le 27, dimanche._—Il fait ôter de derrière lui M. de la Valette,
qui lui tenoit sa lisière; arrive un habitant de Rouen, âgé de
cinquante-cinq ans, qui se met à genoux, la larme à l'œil, disant le
cantique de Siméon.

_Le 28, lundi._—Mlle de Vendôme pour se jouer avec le Dauphin, comme
elle faisoit bien souvent, lui porte son doigt au visage; il s'élance
en colère sur elle comme un lion et lui arrache le masque du visage. Il
met le feu au bûcher de Saint-Pierre.

_Le 29 juin, mardi, à Saint-Germain._—Il fait de petites actions
militaires avec ses soldats; M. de Mansan lui met le hausse-col, le
premier qu'il ait mis; il en est ravi, se fait voir à tous ses soldats.
Il goûte avec son hausse-col, s'entretient avec tous ses soldats comme
s'il étoit en pleine guerre.

_Le 30, mercredi._—Il demande son hausse-col et toutes ses armes, les
prend, les considère, s'en joue, en est ravi, met ses gantelets en
mains, en gourme Labarge. Il ne peut laisser les armes. Mme de Vitry
appeloit M. de Verneuil son maître; il l'entend, et dit: _Non, c'est
moi._

_Le 2 juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Mme sa nourrice demande à
M. de Verneuil ce qu'il avoit mangé à souper, il répond: «Du poulet, de
la panade, etc.» Elle demande après à M. le Dauphin: «Et vous, petit
bout de nez, petit galant, qu'avez-vous mangé à souper?» Il répond en
souriant, comme gaussant: _De la mede_.

_Le 3, samedi._—Il se fait mettre dans le chariot du comte de
Permission, fait asseoir M. de Verneuil sur le devant, se fait traîner.

_Le 4, dimanche._—Mené à dix heures à la chapelle, il entre en
colère contre M. l'aumônier, est fouetté; la colère lui augmente, il
en est diverti par Labarge, qui sonne les cloches. Le baron d'Ornh,
gentilhomme anglois, fils du grand fauconnier d'Angleterre, vient avec
le sieur de l'Isle, gentilhomme anglois, lequel, par transport, souleva
et baisa à l'oreille M. le Dauphin par permission; mais il avoit à demi
fait quand il la demanda.

_Le 5, lundi._—Promené en la basse-cour où il donne l'aumône à des
pauvres.

_Le 6, mardi._—Mme la marquise arrive en la salle du Roi, trouve M. le
Dauphin, qui lui donne la main à baiser; Mme de Verneuil se veut jouer
à lui, et lui prend ses tetons; il la repousse et lui dit: _Otez,
ôtez, laissez cela; allez-vous-en._

_Le 7, mercredi._—Botté pour la première fois par M. de Ventelet,
il en est ravi, montre ses bottes à chacun, dit qu'il va à Paris,
demande son cheval. Le capitaine Polet, gentilhomme gascon, revenant
de Hongrie, lui baise les mains. Le Dauphin ne veut point baiser Mme
la marquise de Verneuil, ne veut point approcher Mme la marquise,
la frappe de son palemail. Il se fait mettre son hausse-col, prend
sa pique, la branle contre M. de Belmont, se fait mettre son épée,
s'efforce de la tirer (elle étoit bridée). Mme la marquise lui dit:
«Monsieur, je vous la tirerai, et permettez que mon fils prenne votre
pique, le voulez-vous bien?» Elle la met hors du fourreau; il la
tient haut, élevée, pour un peu de temps. M. de Belmont la prend de
ses mains, la remet dans son fourreau et la bride, feignant de la lui
vouloir racoustrer. Il ne veut jamais permettre que la marquise lui
touche les tetons; sa nourrice l'avoit instruit, disant: «Monsieur, ne
laissez point toucher vos tetons à personne, ne votre guillery, on la
vous couperoit.» Il s'en ressouvenoit.

_Le 8, jeudi._—M. de Lorraine[107], qui le venoit voir avec MM. de
Bar[108] et de Vaudemont[109], arrive; il va à lui le chapeau au poing,
lui tend la main à baiser et à MM. ses enfants, se fait mettre l'épée
que le duc de Lorraine lui donne. Mme la marquise de Verneuil, qui
étoit revenue de Poissy à une heure, vient à deux heures; il ne tend
point la main. Elle essaye tous les moyens, point; Mme de Montglat lui
fait donner, mais avec peu de volonté, et lui fit dire: _Adieu, madame,
j'aimerai bien vote fils, mon féfé._ Elle répondit: «Et il sera votre
serviteur.» A quatre heures, le duc de Lorraine prend congé de lui.

  [107] Charles II, dit _le Grand_, duc de Lorraine, mort en 1608.

  [108] Henri de Lorraine, duc de Bar, puis de Lorraine, mort en
  1624.

  [109] François, comte de Vaudemont, puis duc de Lorraine, mort en
  1670.

_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il ordonne en paroles comme s'il
avoit déjà commandement, et dispose de l'ordre et devoir des soldats,
sait les noms et propriétés de toutes les armes. Il tire des armes,
fait ôter le plastron à M. de la Valette.

_Le 12, lundi._—Il fait venir une épousée de village, considère les
danseurs.

_Le 14, mercredi._—Éveillé à sept heures trois quarts, il s'entretient
tout seul, bat tout bas en soi-même la batterie des lansquenets, bat du
tambour contre sa poitrine avec le poing. _Çà_, dit-il, _venez souda_,
en fait autant faire par Mlle Beraud, lui dit: _Marchez, en garde_,
demande son corselet, disant: _J'ai astheure une grande chambre, et un
grand corcelet; il est là-haut à ma garde-robe._ Il en fut impatient
tant qu'il l'eût; il se laisse vêtir et coiffer patiemment, sous
l'espérance d'un casque qu'il voyoit devant lui; il le fait essayer,
il étoit trop étroit. M. de Belmont lui met son hausse-col; M. de
Ventelet tenoit le derrière du corcelet; M. de Belmont lui met le
derrière, qu'il empoigne lui-même et le serre comme sauroit faire le
plus accoutumé à porter cuirasse, a la patience, et soudain qu'il est
armé demande: _Ma pique_, et se prend à marcher parmi la chambre, si
gaiement et si à son aise qu'il sembloit n'avoir rien sur les épaules.
Jamais ne fut vu pareille chose en cet âge: la patience, l'adresse
et la facilité à porter et manier les armes. Il se prend à tirer et
branler des coups de pique contre Labarge et sur la balustre, comme
à la barrière; il va, il vient, il ne dit mot, transporté d'aise.
L'on lui porte un grand miroir, il se voit dedans, et tout soudain
se fait désarmer. Il joue, raille sur Marguerite Valon, descend chez
MM. d'Épernon, s'amuse à un livre de figures, en voit une où il y
avoit un hallebardier qui en détachoit un autre, lui avaloit les
chausses, et lui mettoit le doigt dans le fondement. _Hé_, dit-il,
_Velà Fanchemont_ (Franchemont, un hallebardier du corps, qui étoit
en quartier) _qui met le doigt au cu du capitaine Richard_. A trois
heures, comme il a entendu battre la garde, il a demandé soudain: _Je
veux mes armes, mon corcelet, mon casque, mon hausse-cou_, se fait
armer, et là-dessus les soldats viennent pour entrer en garde. Il se
fait désarmer et commande au baron de Montglat de porter ses armes au
corps de garde, au sieur de Saint-Martin, pour les mettre au râtelier
et les bien attacher. Elles y furent mises, les armes entières,
depuis le casque jusques aux pieds; il les alloit montrant à ceux qui
entroient en la salle; il me les montra par la fenêtre, me dit: _Voyez,
mes armes qui sont au corps de garde_, et me commanda de l'écrire.

_Le 16, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat, par mégarde, lui
tournoit le dos; il lui a dit: _Il faut pas tourner le cu à moucheu le
Dauphin._

_Le 19, lundi._—Il voit dresser son lit avec une extrême allégresse,
est mis dans son lit pour la première fois[110].

  [110] Le Dauphin avait été jusqu'alors couché dans un berceau.

_Le 24, samedi._—Étant à la messe, Mlle Bélier lui donne une image
d'un crucifix, lui disant que c'étoit le bon Dieu. M. l'aumônier
élevant l'hostie, elle lui dit: «Monsieur, regardez le bon Dieu.» Il
répond: _C'est encore le bon Dieu?_ L'aumônier élevant le calice, elle
lui en dit autant; il répond: _C'est le bon Dieu_, en montrant sa
figure, _et là?_ ajoute-t-il en montrant le calice. «Cela, dit-elle,
est le sang du bon Dieu»; il répond: _Buvons-nous du sang?_

_Le 27, mardi._—Il s'arme pour aller au devant de M. de Rosny avec sa
pique.

_Le 28, mercredi._—Éveillé à sept heures, il se met en mauvaise
humeur, égratigne Mme de Montglat, est fouetté. Labarge lui demande:
«Monsieur, vous plaît-il que je mette Marguerite en prison?» Il répond:
_Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Vous êtes pas de mes archers de mes
gardes!_—«Que suis-je donc?»—_Archer de ma garde-robe._

_Le 31 juillet, samedi._—Il va chez M. de Frontenac, qui lui baille
une petite arquebuse et un petit fourniment, qu'il fait mettre sur soi,
et s'en transporte d'aise.

_Le 4 août, mercredi._—M. de Montglat lui demande: «Monsieur, me
donnez-vous rien à souper?» Il répond: _Mon reste_.—«Monsieur, voilà
maman dondon[111], qui a un cul de ménage où il y à boire et à manger.»
Il répond: _Et moi aussi_.

  [111] Sa nourrice.

_Le 5, jeudi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dévêtu;
Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, coucherai-je avec vous?».
Il répond brusquement: _Ho! ho! vous n'êtes pas l'Infante._ Mis au
lit, Mlle de...[112].... lui en demande autant: «Monsieur, vous
plaît-il que je couche là avec vous?» Il répond résolûment: _Êtes-vous
l'Infante?_—«Oui, monsieur,» dit-elle. Il répond: _Non, vous n'êtes
pas l'Infante._

  [112] Ce nom est resté en blanc.

_Le 6, vendredi._—Il se joue dans son lit à ses petites armes, chante
une chanson qu'il avoit ouï chanter: _A Paris, su petit pont, le poil
du..._[113] s'étant failli pour dire _le coil du pont_. Levé à neuf
heures et demie, déjeuné, il mange assis, ayant devant lui ses petites
besognes d'armes, pendant que le sieur Decourt, peintre du Roi, en tire
le crayon. A neuf heures et un quart dévêtu, il chante: _Le coil du
pont, le pont du coil_, et se faut, disant: _le poil du..._; l'on en
rit.

  [113] Ici et plus loin, une équivoque à la Rabelais.

_Le 10, mardi._—On parloit de deux Espagnols qui avoient tué une femme
à Paris; il écoutoit, et soudain va dire: _Il faut que le capitaine
Richard les prenne, il les fera fouetter et puis pendre_[114].

  [114] «Le lundi 2 de ce mois, dit le supplément de Lestoile, se
  voyoit en l'abbaye de Saint-Germain des Prés une belle jeune
  femme morte et noyée, âgée de vingt-deux ans ou environ, laquelle
  ayant été pêchée vers la Grenouillère y avoit été apportée le
  matin; elle avoit une grosse pierre au col, une autre aux jambes,
  un coup de poignard à la gorge et quelques autres coups. Chacun y
  accouroit pour la voir et reconnoître, tant qu'enfin sur le soir
  elle fut reconnue pour une Espagnole, comédienne, accoutrée de
  cette façon par deux Espagnols, aussi comédiens, avec lesquels
  elle avoit dès longtemps privée et familière connoissance et
  auxquels elle s'étoit découverte de quelques bagues et argent
  qu'elle avoit, ce qui fut cause de sa mort. Les meurtriers
  enfin furent pris et, le fait avéré, le jeudi 12 de ce mois,
  par arrêt de la Cour, confirmatif de la sentence du baillif de
  Saint-Germain, furent lesdits deux Espagnols roués vis-à-vis
  de la Grenouillère, où ils avoient noyé leur Espagnole, lequel
  meurtre toutes fois il ne fut possible de leur faire confesser
  qu'à la mort, et ce, sur la promesse qu'on leur fit qu'ils ne
  seroient point roués vifs comme portoit leur arrêt, qui fut
  exécuté.»

_Le 12, jeudi._—Éveillé à huit heures, il appelle Mlle Bethouzay, et
lui dit: _Zezai, ma guillery fait le pont levis; le velà levé, le velà
baissé_; c'est qu'il la levoit et la baissoit. Il vient en ma chambre
à quatre heures, s'amuse au livre des oiseaux de Gesner[115], en
mangeant un gros morceau de pain de Gonesse, que sa nourrice lui avoit
donné. Il s'amuse au plan du siége d'Ostende, s'informe de toutes les
particularités du siége, tant du dedans que du dehors[116]. Il s'en
va par le pont du Roi au palemail à cinq heures et demie, va jusques
au bout, jouant la plupart du temps au palemail; il frappe un coup de
septante-six pas. Quand il avoit mal frappé il disoit: _J'ai pas bien
joué_; si on lui vouloit dire le contraire, il s'en fâchoit, et disoit:
_Non, je n'ai pas bien joué._ «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus
de guillery.»—_Eh! la velà-ti pas?_ dit-il en me montrant l'endroit;
il mettoit contre le manche du palemail, et je voulois lui en faire
peur.

  [115] Conrad Gesner, de Zurich, auteur de plusieurs ouvrages sur
  l'histoire naturelle et surnommé _le Pline de l'Allemagne_.

  [116] La ville d'Ostende était assiégée par les Espagnols depuis
  1601; Ambroise Spinola la prit en 1604, le 20 septembre, après
  trois ans et soixante dix-huit jours de siége.

_Le 20, vendredi._—Il baise un portrait en cire de la Reine, assez mal
fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le
sieur Paolo[117], pour être porté en Italie.

  [117] A la date du 28 octobre 1605 Héroard donne à cet artiste le
  prénom de Jean.

_Le 27, vendredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil
arrive; il lui tend la main à baiser. «Monsieur, dit Mme de Montglat,
baisez-la.» Il répond: _Non_, brusquement, et la regarde de même. A
huit heures et demie, dévêtu, fort gai. «Monsieur, lui dis-je, vous
n'avez plus de guillery»; il répond: _Hé! la velà-ti pas_, gaiement, la
soulevant du doigt. Mis au lit, il s'assied sur son chevet et se joue à
sa guillery.

_Le 28, samedi._—A trois heures trois quarts il est entré en litière
pour le voyage de Fontainebleau[118]; il en faisoit difficulté,
mais lui ayant montré les cordons et lui ayant dit qu'il feroit le
pont-levis, il y est entré gaiement; il va par la levée, passe par
Buzenval, et arrive à Saint-Cloud chez M. de Gondi.

  [118] Le Roi écrivait à Sully de Fontainebleau le 22 août: «Mon
  amy, je vous depesche ce courrier exprès pour vous dire que je
  trouve bon l'advis que vous m'avés donné par la Varenne de faire
  passer mon fils par Paris; et de là je luy ai commandé de passer
  jusqu'à madame de Montglat pour l'en advertir et luy escris le
  chemin qu'elle aura à tenir, qui est de venir coucher demain à
  Saint-Cloud chez Gondy, dimanche passer à travers de ma ville de
  Paris et venir disner à Ville-Juifve et coucher à Savigny. Je
  m'asseure que si cette nouvelle se sçait à Paris, qu'il y aura
  bien du monde pour le voir passer.»

_Le 29, dimanche, voyage._—A neuf heures et demie, mis en litière
pour aller à Paris. M. de Rosny, accompagné de soixante chevaux, lui
vient au devant, à Chaillot. Entrant au faubourg Saint-Honoré, il sent
la puanteur du ruisseau et dit à Mme de Montglat: _Mamanga, que je
sens pas bon_; on lui fait sentir un mouchoir trempé au vinaigre. Il
arrive à la porte Saint-Honoré à onze heures et demie, trouve entre les
deux portes le prévôt des marchands et échevins, et autres officiers
de la Ville, qui firent une harangue prononcée par le prévôt des
marchands, M. Miron, et un chant de joie en musique; ils l'étoient
venus voir à Saint-Cloud. A l'entrée de la ville se trouvèrent MM. de
Nevers, d'Aiguillon, de Sommerive, de Joinville, accompagnés de sept
chevaux; ils mettent pied à terre avec M. de Longueville, qui l'avoit
accompagné depuis Saint-Cloud, où il étoit venu le jour précédent, et
Mme d'Angoulême aussi. La litière fut découverte avant que d'entrer
sur le pont-levis. Il passe la ville, tenant en sa main des tablettes,
regardant de çà, de là, en haut, tourne et prête son visage aucunes
fois à ceux qui prenoient plaisir de le voir; bref, il sembloit une
personne qui avoit composé sa façon avec jugement pour cette action;
résolu, ferme, grave, doux. Il ne s'étonne de rien. Il passe de la
rue Saint-Honoré en celle de Saint-Denis, devant la porte de Paris,
au pont Notre-Dame; et, devant les petites boutiques qui sont devant
Saint-Denis de la Chartre, le mulet de devant tombe tout à fait, et, se
voulant par trois diverses fois relever ne peut; se relève aidé à la
quatrième. Il faisoit grand chaud; sa nourrice étoit dans la litière
avec Mme de Montglat. Il ne s'étonna jamais et ne changea jamais de
contenance; ferme, assuré, sans s'ébranler en marchant, dit: _Maman,
fait bien chaud, allons à ma chambre_. En entrant dans la ville, comme
le peuple commença de crier Vive le Roi et Monsieur le Dauphin, il
crioit aussi: _Ah! ah!_ Mme de Montglat lui dit qu'il ne falloit pas
crier et que ces gens prioient Dieu pour papa, pour maman et pour lui;
il se tut. Il sort par la porte Saint-Victor et arrive à une heure
et demie à Villejuif (il est logé chez un apothicaire de Paris, et y
dîne); il bouffonne avec M. Arnauld, trésorier de France à Paris[119].
Parti à cinq heures et demie, il arrive à sept heures et trois quarts à
Savigny; mis sur le lit à huit heures et demie.

  [119] Il était aussi secrétaire de Sully. _Voy._ au 1er janvier
  1605.

_Le 30 août, lundi, à Savigny._—Mené à la chapelle, puis au jardin et
aux allées; parti à quatre heures, il arrive à six heures et demie à
Villeroy.

_Le 31, mardi._—Parti à neuf heures (de Villeroy) il arrive à midi à
Fleury. Le Roi y vient dîner; il le va recevoir par le parc. La Reine
arrive à douze heures et demie. Fort gentil, doux, baisé, embrassé,
dîné avec la Reine, mené à la chambre du Roi, qui se met sur son lit;
il le va éveiller, le tire, y envoie MM. de Vendôme et de Verneuil.
A deux heures il demande sa collation; le Roi lui dit: «Mon fils,
donnez-m'en?» Il répond: _Non, donnez-moi de la vôte._ La Reine lui
demande: «Mon fils, donnez-moi de votre soucre»[120]. Il la reprend, en
souriant et disant: _Du soucre! du sucre._ Le Roi et la Reine partent à
quatre heures et demie pour s'en retourner à Fontainebleau.

  [120] Marie de Médicis prononce à l'italienne.

_Le 1er septembre, mercredi._—A huit heures trois quarts, parti de
Fleury et arrivé à Fontainebleau, en la basse-cour du Cheval[121],
à onze heures. En chemin ayant vu Fontainebleau, un valet de pied
de la Reine qui étoit à côté de la litière lui dit: «Monsieur,
voilà Fontainebleau.» Il répond: _Où est-i?_—«Le voilà.»—_Est-i à
moi?_-«Oui, Monsieur.»—_Et ce rouge aussi?_ en voyant les briques. Le
Roi le reçut, l'attendant au pied du pavillon du côté de la galerie,
l'embrasse, le baise, le mène au jardin de la Reine, en la galerie des
Cerfs. Ramené en la chambre de la Reine et de là en la grande galerie
où il a, avec le Roi et la Reine, dîné à douze heures et demie. Le Roi
lui fait tâter un peu de melon, il le mâche et le rejette incontinent,
disant: _Pas bon_; bu deux fois des restes du Roi fort trempé de vin
blanc, et avant boire il tourne sa tête vers moi, me demandant: _Est-i
bon?_ Mené en sa chambre au haut du pavillon qui joint la grande
galerie; à une heure et demie ramené en la galerie; à trois heures
goûté. Il prend la bourse de M. le comte de Sault qui jouoit, pleine
d'écus; il les épand par terre, court après la Reine se jouant à elle.
A cinq heures et demie descendu par le bout de la galerie avec le Roi
qui le mène au jardin des canaux, lui montre les truites, les canes
blanches et les cygnes. A sept heures ramené en sa chambre.

  [121] La cour du Cheval-Blanc.

_Le 2, jeudi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène éveiller la Reine, puis
de là en la cour de la Fontaine, lui fait voir les jardins et canaux,
carpes, leur donne du pain, canes, cygnes, faisans et l'autruche. A dix
heures à la messe, puis à la volière, aux galeries; dîné à onze heures
et demie. A cinq heures et demie le Roi le mène au jardin des canaux,
puis au jardin des faisans, où il mange un bon morceau de pain bis,
voyant en manger au Roi et à la Reine; il voit jeter la mangeaille aux
oiseaux. Je parlois assez bas du serein à Mme de Montglat pour l'en
faire retirer; il l'entend, et soudain va vers Leurs Majestés: _Adieu,
Mecheu, adieu, Mecheu, velà le serein, mama Doundoun[122], penez-moi._
A six heures trois quarts soupé.

  [122] C'est ainsi qu'il appelle sa nourrice.

_Le 3, vendredi._—Éveillé à sept heures, le Roi se joue à lui; il ne
veut pas que Madame danse ni que le Roi la baise; en est fâché contre
le Roi, qui, pour l'apaiser, lui dit: «Baisez-moi, mon fils, je ne
la baiserai plus.» Il sort avec le Roi, qui le mène à la chambre de
la Reine, au jardin, à la volière; il ouvre et ferme le robinet des
fontaines, mouille le Roi. A douze heures et demie mené chez M. Zamet
au Roi et à la Reine, fort gentil jusques à ce que le Roi se voulut
coucher sur le lit vert. _Otez-vous de là, ôtez-vous de là_, dit-il,
et se met en fâcheuse humeur; menacé de verges, il n'en perd pas la
fantaisie; enfin un quart d'heure après le Roi se met en son séant:
_Ha! le velà ôté_, dit-il. La Reine s'en prend à rire.—_Mamanga[123],
fouettez maman, elle a ri._ Elle feint de la battre.—_Non, fouettez-la
tout à fait._

  [123] Mme de Montglat.

_Le 4, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse en déjeûnant à de petits
marmousets de poterie[124]. A cinq heures le Roi arrive de la chasse
en la grande galerie; il s'en va courant à bras ouverts au-devant du
Roi qui blémit de joie et d'aise, le baise et l'embrasse longuement,
le mène en son cabinet, le promène le tenant par la main, changeant
de main selon qu'il tournoit, sans dire mot, écoute M. de Villeroy
rapportant des affaires au Roi, ne peut laisser le Roi, ne le Roi lui.
Ramené en sa chambre; à six heures soupé. Il va en la galerie; LL.
MM. étoient à l'issue du fruit. Le Roi lui donne un peu de carottes
sauvages en compote, puis un peu de reste du vin clairet fort trempé.
A huit heures et demie mis au lit; le Roi arrive et le baise, le Roi
étant extrêmement content.

  [124] Il y avait à cette époque, à Fontainebleau, une fabrique de
  _rustiques figulines_ où se continuait la tradition de Bernard
  Palissy et où l'on imitait même les ouvrages du célèbre potier.

_Le 5, dimanche._—A huit heures un quart le Roi arrive, qui le veut
forcer à le baiser; le voilà entré en si fâcheuse humeur qu'il en fut
fouetté par S. M. Il se défend, l'égratigne aux mains, le prend à la
barbe. Mme de Montglat le fouette aussi; il le fut cinq ou six fois.
Le Roi lui demande (en lui montrant des verges): «Mon fils, pour qui
est cela?» Il répond en colère: _Pou vous._ Le Roi fut contraint d'en
rire; cela dura plus de trois quarts d'heure, le Roi l'ayant prins et
laissé diverses fois. Le Roi s'en va.—_Je veux_, dit-il, _papa_; le
Roi revient, le baise. A dix heures le Roi et la Reine le mènent à la
messe. A quatre heures et demie goûté; le Roi le mande; il va trouver
le Roi au jardin des canaux, va voir courir le blaireau dans la cour de
la maison.

_Le 6, lundi._—Levé, vêtu en présence du Roi, il s'amuse à manger des
raisins de Damas que le Roi lui donne; déjeûné en présence du Roi. Mené
à la Reine, puis par la galerie au jardin des pins et des canaux; il
va au-devant de M. de Rosny, _qui_, dit-il, _m'a donné mon beau lit_.
A onze heures et demie dîné, il se fait mettre son épée bleue qu'il
appelle _françoise_.

_Le 7, mardi, à Fontainebleau._—Madame arrive qui avoit une robe de
même que la sienne, il la renvoie de jalousie; mené en la chambre de
la Reine, au jardin des cerfs, au Roi, il court au-devant, ôtant son
chapeau, et le va embrasser; à dix heures et demie le Roi le mène à la
messe. A midi dîné, ayant lui-même mis son couvert. A une heure et un
quart il va chez la Reine; en entrant il rencontre le sieur Conchino,
lui demande: _Où est maman?_ Entré au cabinet de la Reine. A trois
heures et demie goûté; il fait retrousser la barbe à M. de Rosny. A
cinq heures et demie mené par le Roi au jardin des pins et canaux.

_Le 8, mercredi._—A dix heures et demie mené au Roi et à la Reine, et
à la messe. A dîner il voit M. de Montigny, enseigne-colonelle, que
l'on appeloit au régiment _Nasica_; il le reconnoît, se prend à sourire
le regardant et montrant du doigt: _Velà Nasica_; il y avoit plus de
trois mois qu'il ne l'avoit vu[125]. A sept heures et demie la Reine
vient en sa chambre, puis le Roi; il danse au branle, puis voit danser;
à huit heures trois quarts LL. MM. s'en vont[126].

  [125] _Voy._ au 22 juin précédent.

  [126] Henri IV écrivait le même jour à M. de La Force: «Mon fils
  est ici avec toute sa suite, qui me donne bien du plaisir.»

_Le 9, jeudi._—Éveillé à huit heures, il ne se veut point laisser
nettoyer les pieds avec un linge mouillé; à neuf heures levé, il
raille avec cinq ou six capitaines aux gardes, les appelle par leurs
sobriquets. A huit heures il va chez la Reine, lui donne le bonsoir,
puis chez le Roi, auquel le voulant mener par la terrasse, il dit: _Ne
sotez pas, papa, le serein vous fairoit mal_; le Roi le ramène par la
chambre de la Reine en haut, en la sienne, le voit coucher, lui fait
dire son _Pater_. Le Roi le baise et s'en va.

_Le 10, vendredi, à Fontainebleau._—Il donne le bonjour à LL. MM.,
descend aux étuves. A dîner il se raille à Labarge, va voir le Roi et
la Reine en la grande galerie, revient à trois heures en sa chambre.
A huit heures il va donner le bonsoir à LL. MM., revient incontinent,
dévêtu, mis au lit; le P. Coton lui fait prier Dieu.

_Le 11, samedi._—A neuf heures et demie déjeûné; mené au jardin de la
Reine, à la volière, il fait mouiller le Roi; le Roi le fait mouiller
aussi. On lui demande: «Monsieur, qu'aimez-vous mieux, Saint-Germain
ou Fontainebleau? Il répond: _Fontainebleau_, et l'avoit toujours dit
ainsi. A cinq heures il demande du pain bis de M. Zamet et en mange
un gros morceau, puis va chez le Roi, qui étoit sur la paillasse, au
cabinet. On lui dit: «Monsieur, papa dort.» Il réplique gravement:
_Dort-i?_ la Reine remarqua sa façon de parler: «Voyez, dit-elle, comme
il parle!»

_Le 12, dimanche._—Il ne veut point baiser Madame pource qu'elle étoit
morveuse et s'en reculoit en se gaussant. A neuf heures et demie mené
chez la Reine et au Roi, comme il prenoit sa chemise; il l'ôte pour
la bailler au Dauphin qui la prend et la lui donne fort gentiment. A
onze heures et demie dîné; MM. et Mlle de Vendôme dînent tous trois au
bout de sa table des restes qu'il leur donne. Avant souper il mit Mme
de Montglat en prison, c'est-à-dire dans un coin de fenêtre, pour ce
qu'elle avoit baisé M. de Vendôme, et fut long-temps à se remettre en
bonne humeur.

_Le 13, lundi._—A cinq heures mené par LL. MM. au jardin des canaux;
il mange beaucoup et de grand appétit du pain bis; fort gai, il saute
devant le Roi par-dessus un petit bâton mis à terre.

_Le 14, mardi, à Fontainebleau._—Il demande son luth; je lui dis:
«Monsieur, jouez et chantez Philis.» Il fait jouer et chanter une
chanson de guerre. Il a une chemise avec du passement devant la gorge,
comme on les souloit porter, et ouverte pour la chaleur; mené au Roi et
à la Reine, il sert la Reine.

_Le 15, mercredi._—Le Roi arrive qui lui demande: «Mon fils,
voulez-vous aller vous promener?» Il répond: _Non, car i pleut_; le
temps étoit fort couvert. Le Roi feint de s'en aller; il ne veut pas,
l'appelle, le suit. A dix heures mené à la messe; au sortir de là il
fait marcher devant lui deux petits pages de la Reine qui chantoient.
Il est ravi, ne disoit mot; en marchant il étoit si transporté de la
musique qu'il passa sans prendre garde à la fontaine où il souloit
prendre son plus grand plaisir.

_Le 16, jeudi._—Mené au Roi, qui le mène à la Reine, puis va avec
le Roi au jardin des canaux. A onze heures et demie dîné; maître
Guillaume[127] arrive, il le regarde, l'écoute, puis se prend à
sourire de ce qu'il disoit, comme ayant reconnu qu'il étoit fol. Il en
ricanoit, redisoit ses mots, s'en riant. A cinq heures mené au Roi et à
la Reine venant de la chasse.

  [127] Fou du Roi.

_Le 17, vendredi._—A la fin de la messe on disoit l'évangile sur lui
et le Roi s'en alloit, il lui dit: _Attendez, papa, qu'on ait dit mon
évangile._

_Le 18, samedi._—A trois heures et demie goûté; mené en la grande
salle neuve ouïr une tragédie représentée par des Anglois[128]; il les
écoute avec froideur, gravité et patience jusques à ce qu'il fallut
couper la tête à un des personnages. Mené au jardin et de là au chenil
voir faire la curée du cerf que le Roi venoit de prendre; il oit les
cors sans s'étonner, voit venir la meute jusques à ses pieds où se
faisoit la curée, les voit sur le carnage avec une assurance étrange.

  [128] Des comédiens anglais étaient déjà venus à Paris en 1598,
  ainsi que le prouve l'inventaire des papiers de l'hôtel de
  Bourgogne qui mentionne: 1º un bail de la grande salle et théâtre
  dudit hôtel, passé le 25 mai 1598 devant Huart et Claude Nourel,
  notaires à Paris, par Jehan Sehais, comédien anglais; 2º une
  sentence du Châtelet, rendue le 4 juin 1598 à l'encontre desdits
  comédiens anglais, tant pour raison du susdit bail que pour le
  droit d'un écu par pour «jouant lesdits Anglois ailleurs qu'audit
  hôtel.» (_Recherches sur Molière_ par Eud. Soulié; Paris, 1863,
  in-8º, page 153.)

  Voilà donc, du vivant de Shakespeare, des comédiens anglais
  jouant à six ans de distance à Paris et à Fontainebleau; un
  correspondant étranger, M. Henry Ch. Coote, nous fait remarquer
  que les mots: _Tiph_, _toph_, _milord_, prononcés quelques jours
  plus tard par le Dauphin, lorsqu'il veut imiter les comédiens
  anglais, rappellent une apostrophe de Falstaff dans le drame de
  _Henri IV_, acte II, scène II: «_This is the right fencing grace,
  my lord, tap for tap, and so part fair._» (_L'Intermédiaire des
  chercheurs et curieux_, tome II, page 105).

  Vers l'année 1603, des comédiens anglais jouaient en
  Allemagne _Fratricide punished, or Hamlet prince of Denmark_.
  (_Shakspeare in Germany in the XVI and XVII centuries._ By
  Albert Cohn. London 1865, part II.)

_Le 19, dimanche._—A six heures, le Roi passe par la galerie
lambrissée et le mène en la grande salle du bal; à six heures trois
quarts soupé avec le Roi, il mange de tout ce que le Roi lui donne,
sinon la salade, pour la force du vinaigre. Le Roi l'emmène par la main
à la chambre de M. le connétable, puis en celle de la Reine; LL. MM. le
baisent, il leur donne le bonsoir.

_Le 21, mardi._—Éveillé à huit heures, il s'entretient en la mémoire
de l'Infante, dit qu'il en a reçu lettres, lui veut écrire. A midi
dîné, M. le Chevalier avec lui pour la première fois à sa table;
en mangeant il considère l'enrichissement du plancher de la salle,
s'enquiert des histoires qui y sont dépeintes. Mené au Roi et à la
Reine qui alloient à la chasse; ramené en la salle pour être retiré
tout de son long, en terre de poterie, vêtu en enfant, les mains
jointes, l'épée au côté, par Guillaume Dupré, natif de Sissonne près
de Laon[129]. A trois heures et demie goûté; il donne la patience au
statuaire tout ce qui se peut. A six heures mené à LL. MM. revenant de
la chasse.

  [129] Le célèbre graveur en médailles Guillaume Dupré passe pour
  être né à Troyes en Champagne; est-ce de lui qu'il s'agit ici?

_Le 22, mercredi._—Il donne la main à baiser à M. de Favas le jeune
et à d'autres gentilshommes qu'il n'avoit point encore vus, la tend
volontairement à tous l'un après l'autre; il s'amuse à ranger ses
échecs. A quatre heures le Roi revient de la chasse, il le va voir au
cabinet, lui soutient la jambe quand le valet de chambre les frotte,
lui donne fort dextrement et de bonne grâce la chemise, l'ayant baisée,
lui sert et lui met l'Ordre[130].

  [130] Le cordon de l'ordre du Saint-Esprit.

_Le 23, jeudi, à Fontainebleau._—Maître Gilles, son sommelier, parlant
de quelqu'un, dit: «J'ai vu qu'il étoit proculeur;» M. le Dauphin s'en
prend à rire: _Il a dit proculeu!_ «Monsieur, dis je, comment faut-il
dire? «Il répond: _Procureu._ Il regarde par la fenêtre de la salle
un Espagnol qui voloit[131] sur la corde; on lui dit que c'étoit un
Espagnol[132], il répond: _C'est donc un ennemi._ Mené au Roi et à la
Reine sur la terrasse pour voir ce voleur de corde. A trois heures et
demie goûté, mené au grand Ferrare[133], de là il veut venir en ma
chambre aux Mathurins, me fait l'honneur d'y venir à quatre heures et
demie, entre en mon étude, se fait mettre sur la chaise, s'amuse à
écrire, ne s'en peut aller; enfin ramené à cinq heures et un quart au
jeu de paume, au grand jardin, à la fontaine du Tibre.

  [131] On a dit plus tard _voltiger_.

  [132] Il était Irlandais. _Voy._ au 16 avril 1605. On trouve
  sur les registres de l'hôpital général que le 11 janvier 1583
  un Juan Ganasa touchait sa part dans les recettes d'une troupe
  de sauteurs (_volteadors_), anglais. (_Chansons de Gautier
  Garguille_, éd. Éd. Fournier; Janet, 1858, page lix.)

  [133] Hôtel bâti par le cardinal de Ferrare et acquis du duc de
  Guise par Henri IV en 1603. Voy. _le Trésor des merveilles de
  Fontainebleau_, par le P. Dan, 1642, in-fol., p. 188.

_Le 24, vendredi._—Il voit les sieurs de Montigny et de Belmont, les
entretient de la fenêtre, eux étant en la cour, commande au sieur de
Belmont qui alloit sortir de garde, de faire passer la compagnie à
travers la cour, les voit passer, leur dit: _Adieu, capitaine Robert,
adieu sagean_ (sergent) _Beauchêne, adieu, mes souda, adieu, sagean
Lafontaine_, qui étoit à la queue; il veut aller sur la terrasse pour
les voir par la basse-cour, les conduit de la vue. A quatre heures
et demie mené au jardin de Ferrare et monté sur un chariot pour voir
courir des chiens terriers contre une laie à demi-morte; ramené en
l'allée des ormes, il rencontre le Roi et la Reine revenant de la
chasse.

_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la Reine, laquelle le mène
à la messe le tenant par la main, puis au grand jardin trouver le
Roi; il voit entrer les gardes, demande qui est le capitaine de cette
compagnie; elle étoit à M. de Campagnols.

_Le 27, lundi._—Il s'amuse à ses échecs d'argent pendant que Mallery
en tire le crayon[134].

  [134] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa quatrième année. Cl.
  de Mallery avait déjà gravé en 1602 un portrait de Louis XIII à
  l'âge de sept mois.

_Le 28, mardi._—Le Roi le vient voir et s'en va à Paris. Je l'ai
mesuré avec un pied et une ficelle de la hauteur de trois pieds et
environ demi-pouce. Il se fait habiller en masque, son tablier sur sa
tête et une écharpe de gaze blanche, imite les comédiens anglois qui
étoient à la Cour et qu'il avoit vu jouer.

_Le 29, mercredi._—Il dit qu'il veut jouer la comédie; «Monsieur,
dis-je, comment direz-vous?» Il répond: _Tiph_, _toph_, en grossissant
sa voix[135]. A six heures et demie, soupé; il va en sa chambre, se
fait habiller pour masquer et dit: _Allons voir maman, nous sommes des
comédiens._

  [135] _Voy._ au 18 septembre précédent et au 3 octobre suivant.

_Le 30, jeudi._—Mené chez la Reine il est peint en crayon pour le
deuxième jour par Mallery, a patience, s'amuse à crayonner sur du
papier, voit son portrait. «Monsieur, lui dit-on, voilà votre frère.»
Il répond: _Non che n'est pas mon frère._—«Monsieur, lui dis-je,
voudriez pas avoir un frère?» Il répond _Ho! non_, avec une action
résolue.

_Le 2 octobre, samedi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, à
la Reine, il voit pêcher des truites, ramené à la messe; au sortir il
s'arrête pour faire donner de l'argent aux pauvres.

_Le 3, dimanche._—Il dit: _Habillons-nous en comédiens_, on lui met
son tablier coiffé sur la tête; il se prend à parler, disant: _Tiph_,
_toph_, _milord_, et marchant à grands pas.

_Le 4, lundi._—Éveillé à six heures, il s'amuse en son séant à ses
échecs; il a le cœur à la chasse et aux armes, tous autres passe-temps
ne lui sont rien. Il veut un tablier tout blanc, sans ouvrage,
comme celui de M. de Verneuil et non comme le sien où il y avoit du
passement. A douze heures et un quart dîné; il dit _Bénédicité_ pour la
première fois. Il se rit de ce qu'il ne pouvoit prononcer la lettre _r_.

_Le 8, vendredi._—En sortant de la messe il voit des pauvres, ne veut
point passer qu'il n'ait, selon sa coutume, donné l'aumône. A quatre
heures il va au pied de la montée au-devant du Roi, qui arrive de
Paris, l'embrasse, a peur de M. de Favas à cause de sa jambe de bois.

_Le 9, samedi._—Le Roi lui mène M. de Favas, qui lui donne des cerises
afin qu'il n'aye plus peur de lui à cause de sa jambe de bois. Mené au
lever de la Reine il saute, fait des cabrioles; mené par la galerie
au jardin des canaux, où étoit le Roi, portant un bâton en mousquet
et une fourchette, il se campe, couche en joue, tire: _Pou! tou!_
avec une voix forte. Le Roi le fait tirer contre M. le Grand et M. de
Montpensier, mais il n'a jamais voulu tirer contre M. de Souvré[136].
Mené chez la Reine, il y trouve un maçon qui raccoustroit; il le suit
partout où il va, le regarde faire.

  [136] Son gouverneur.

_Le 10, dimanche._—Mené au Roi en la chambre de la Reine; le Roi
dit. «Je m'en vais botter.»—_Et moi itou_, dit-il, _je me veux
botter_. On va quérir ses bottes, M. de Courtenvaux lui présente une
paire d'éperons; il se laisse botter, appelle M. de Vendôme, lui
dit: _Bottez-moi._ Étant botté il marchoit par la chambre avec une
extrême allégresse disant à chacun: _Je suis botté et éperonné_. Le
Roi lui demande: «Mon fils, que ferez-vous maintenant que vous êtes
botté et éperonné?» Il répond: _Je monterai à cheval._—«Où est votre
cheval?»—_A l'écuirie._—«Et quel cheval est-ce?»—_C'est mon cheval
bleu, puis je irai à la chasse._ Mené à la galerie pour ce qu'il ne
pouvoit laisser le Roi.

_Le 12, mardi._—A trois heures et demie il est mené par le bout de
la grande galerie au jardin des pins, où le Roi s'amusoit à ceux qui
dressoient les palissades et leur commandoit ce qui étoit de son
intention; il écoutoit attentivement et suivoit le Roi, les mains sur
le dos. Le Roi veut prendre sa main, il ne veut pas; le Roi prend son
chapeau sur sa tête et le lui jette en terre; le voilà en colère. Le
Roi lui fait peur de la bête, s'en va, le quitte; il s'apaise, va
trouver le Roi au jardin des canaux, et, sans dire mot, lui va prendre
la main.

_Le 13, mercredi._—Il se promène après le Roi et la Reine, fait autant
de tours comme eux, Mme de Montglat lui tenant la main. Le Roi lui
veut prendre la main, il ne le veut pas; le Roi s'en fâche, il entre
en mauvaise humeur et se y opiniâtre. Il demande pardon au Roi, il
l'embrasse, mais ne lui veut jamais donner la main.

_Le 15, vendredi._—A dîner il s'amuse, en mangeant, à faire jouer du
luth le sieur de Hauteribe; M. de Saint-Géran lui parle d'une épinette,
il n'a point patience tant que l'on l'aie apportée. M. de Saint-Géran
en fait jouer son page, Hauteribe joue du luth et Boileau du violon;
il les écoute avec ravissement. A sept heures trois quarts je lui dis:
«Monsieur, voilà le petit homme qui jette le sable.» Il répond: _Eh!
couchez-moi._

_Le 18, lundi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à un petit mercier, fait
acheter des anneaux de paille. Le Roi le mène à son souper, où il lui
sert la serviette, deux fois à boire, et refuse à boire le reste, fait
l'essai, puis lui demande congé pour s'aller coucher.

_Le 19, mardi._—Il se fait botter et éperonner; on lui retrousse
la cotte en grègues et sa robe tout autour; en marchant il se fait
mettre en écharpe son épée de M. de Lorraine et puis sa trompe. En cet
équipage il marche en cavalier et, résolu, descend en la chambre de la
Reine où étoient les Princesses, MM. le grand écuyer et de Roquelaure,
qui se prirent tretous à s'écrier et rire. Il s'arrête court sans
s'étonner, les considère, puis dit froidement: _Je suis botté, moi_,
et prend sa trompe et se met à tromper, fait plusieurs tours dedans la
chambre. Il ne se vit jamais rien de plus gentil; il marchoit droit et
couroit sans s'entre-heurter des éperons.—A sept heures trois quarts
mis au lit; «Monsieur, lui dis-je, vous n'avez plus de guillery.» En se
découvrant il fait apporter et approcher la bougie et dit: _La velà t'i
pas._ M. le Grand dit à sa nourrice, de qui le mari étoit venu le jour
précédent: «Vous fîtes hier noce, madame la nourrice»; par rencontre il
va répondre: _C'est d'un flageolet._

_Le 20, mercredi._—Mené au roi sous le portique de l'étang où étoit
M. le comte de Sore, grand écuyer de l'archiduc, qui s'en alloit en
Espagne. Le Roi lui demande: «Mon fils, que voulez-vous envoyer (à
l'Infante) en Espagne par M. le comte?» Il répond: _Je lui baise
la main._—«Est-elle votre maîtresse?»—_Oui._—«L'aimez-vous
bien?»—_Oui._—«Comme l'aimez-vous?»—_Comme mon cœur._—Le Roi
commande qu'il soit botté et éperonné comme le jour précédent.

_Le 22, vendredi._—Mené chez la Reine puis chez M. de Rosny pour
recevoir la vaisselle d'argent doré que l'on lui avoit fait faire.

_Le 23, samedi._—Éveillé à sept heures et demie; levé à huit heures
et demie, il entre en mauvaise humeur, ne veut point prendre sa robe;
sa nourrice l'appelle: «Monsieur Tabouret, ça monsieur Tabouret, prenez
votre robe»; il s'en éclate de rire; il la prend. A neuf heures et un
quart déjeûné; il demande s'il pleut: il craignoit la pluie. Mené chez
le Roi et la Reine, à la chapelle, ramené en la salle à onze heures. A
midi dîné, mené chez le Roi qui alloit à la chasse, fort gentil; il se
veut botter comme le Roi et veut aller en bas à sa garde-robe et non
ailleurs, y voit son petit tambour de la femme qui alloit par ressorts,
le veut (c'étoit un de ses plus grands plaisirs). Il va ainsi trouver
le Roi contre son gré, y est comme forcé; le Roi lui dit: «Otez votre
chapeau»; il se trouve embarrassé pour l'ôter, le Roi le lui ôte, il
s'en fâche; puis le Roi lui ôte son tambour et ses baguettes, ce fut
encore pis: _Mon chapeau, mon tambour, mes baguettes._ Le Roi, pour
lui faire dépit, met le chapeau sur sa tête: _Je veux mon chapeau_; le
Roi l'en frappe sur la tête, le voilà en colère et le Roi contre lui.
Le Roi le prend par les poignets et le soulève en l'air comme étendant
ses petits bras en croix: _Hé! vous me faites mal! hé! mon tambour!
hé! mon chapeau!_ La Reine lui rend son chapeau puis ses baguettes; ce
fut une petite tragédie. Il est emporté par Mme de Montglat, il crève
de colère; porté à la chambre de Mlle la nourrice où il crie encore
longtemps sans se pouvoir apaiser, il ne veut ne baiser ne accoler Mme
de Montglat, ne lui crier merci, sinon quand il se sentoit retrousser;
enfin fouetté non châtié[137], criant: _Hé! fouettez-moi là haut._ Il
égratigne au visage, frappe des pieds et des mains Mme de Montglat; il
est enfin apaisé, lui étant parlé de faire collation. Goûté, rôtie à
l'accoutumée, bu; il semble qu'il n'y paroît plus. Sa nourrice le met
à part et, seule, lui dit: «Monsieur, vous avez bien été opiniâtre,
il ne faut pas, il faut obéir à papa;» il répond en soupirant gros:
_Tuez Mamanga[138], elle est méchante; je tuerai tout le monde, je
tuerai Dieu._—«Ah! non, dit sa nourrice, Monsieur, vous buvez tous
les jours son sang quand vous buvez du vin». Il s'arrête: _Bois-je son
sang du bon Dieu?_—«Oui, Monsieur».—_I ne faut donc pas le tuer_, et
il s'apaise ainsi, soupirant parfois jusques aux sanglots. Mené à la
poterie, il s'y joue longtemps et voulut avoir un cheval blanc; puis,
sentant l'heure de sa retraite, qui étoit sur les cinq heures, il dit
de lui-même: _Mamanga, allons-nous-en, veci le serein._ Ramené en sa
salle à six heures, soupé, panade, il en mangea peu, n'en veut plus, se
plaint, pleure contre sa coutume, se penche contre la chaise, frotte
ses yeux, porte les mains au front. On l'endort, il est porté en sa
chambre, dévêtu. A six heures trois quarts il s'éveille un peu disant:
_Ai-je dîné?_ Il demande à être au lit, se plaint, prend de la conserve
de roses. Le pouls étoit égal, et en son naturel par intervalles, puis
se rendoit plus vite et revenoit comme devant. Il s'éveille et se
rendort à diverses fois, se plaignant du haut du bras puis du joint de
l'épaule, montrant l'endroit avec l'autre main; il n'a pas la force,
de ce bras malade, de prendre comme il souloit[139], ce que l'on lui
bailloit. Enfin il dit: _Mama Doundoun, endomez-moi_; elle chante et
l'endort à dix heures et demie[140].

  [137] D'autres passages d'Héroard portent à croire que lorsque le
  Dauphin est _fouetté_ c'est par-dessus sa robe, et que lorsqu'il
  est _châtié_ c'est à nu.

  [138] Mme de Montglat.

  [139] Comme il avait coutume.

  [140] Nous n'avons rien retranché au texte d'Héroard en toute
  cette journée.

_Le 24, dimanche._—Éveillé à six heures et demie, doucement; à sept
heures il s'amuse à sa poterie et à ses petits gendarmes[141], fort
gaiement. Je lui demande: «Monsieur, qui n'a pas soupé?» il répond:
_C'est moi._—«Pourquoi, Monsieur?»—_J'étois malade._—«Qui vous
faisoit mal?»—_Le bras et la tête._ Il avoit des égratignures.
Levé, un peu blême, gai; mené chez la Reine, puis à la chapelle et
en sa salle à onze heures. A midi dîné, le visage blafard outre son
ordinaire; le Roi l'envoie querir, on le lui dit; il en demeure étonné,
en fait difficulté: _Je ne veux point aller voi papa._ On lui dit que
papa lui donnera du bonbon, il se laisse aller; encore y est-il comme
tiré par force, et faisoit difficulté d'entrer dans la chambre de la
Reine, où étoit le Roi. Il y entre, va droit au Roi, qui lui donne du
sucre rosat, l'embrasse et le baise, en fait autant à la Reine.

  [141] Il appelait ainsi ses échecs.

_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure lui apporte un
pourpoint de satin blanc et un haut de chausses plissé, de satin
incarnat, avec le bas attaché; il s'en réjouit. Il étoit enrhumé, le
visage plus blême qu'à l'ordinaire, néanmoins gai. Il va chez Madame,
où il s'amuse à un petit lit de velours que, le jour précédent, on
avoit donné à Madame, où il y avoit un Holopherne sans tête et la tête
à part, et une Judith; il demande: _Où est la femme?_ On lui dit:
«La voilà.» Il répond: «_Eh! ne faut-i pas que la femme soit sous
l'homme._» Mis au lit fort enrhumé, les yeux gros, pleurants, la fièvre.

_Le 26, mardi._—Il est fort enrhumé, le nez fort empêché, les yeux
bouffis de rhume. Le Roi arrive, accompagné de M. de Roquelaure, le
caresse, lui demande s'il veut pas aller à la chasse; il répond: _Oui,
papa; Mes bottes?_ et veut tirer les jambes hors du lit. Le Roi lui dit
qu'après dîner il l'envoyeroit querir par Roquelaure, et qu'il n'avoit
pas dîné; il répond: _Bien_, se paye de raisons. A cinq heures le Roi
et la Reine arrivent en sa chambre; Mlle de Guise[142], se jouant à
lui, va dire: «Monsieur, voulez-vous cela?» lui montrant une portion
du dessus de son tetin prinse avec deux doigts; il y porte sa main,
disant: _Non, non, donnez-moi ce gros mouceau-là_, montrant le tetin en
se souriant.

  [142] Louise-Marguerite de Lorraine, depuis princesse de Conty;
  elle avait alors environ vingt et un ans.

_Le 27, mercredi, à Fontainebleau._—Peu enrhumé, les lèvres sèches, la
face blême, les yeux un peu pleurants. M. Arnaud, secrétaire de M. de
Rosny, arrive, il le veut chasser; on lui dit que c'est lui qui a fait
faire la bride pour son cheval bleu, il s'apaise, se joue avec lui, et
l'agace, lui frappe dans la main. A six heures, soupé; le Roi et la
Reine y viennent, il demeure comme étonné quand le Roi parle à lui, lui
donne le bonsoir avec crainte, l'embrasse, baise la Reine plus gaiement.

_Le 29, vendredi._—Levé à une heure, le visage blême. Mené à la
galerie après avoir bien marchandé, et, se y voyant pressé, il demande:
_Papa y est-il?_ Il se ressouvient toujours d'en avoir été malmené, en
a peur, et quand il le voit demeure étonné, n'a plus cette contenance
gaie, hardie qu'il souloit avoir.

_Le 30, samedi._—Il ne veut point aller chez le Roi, contre sa
coutume, oyant dire qu'il alloit à la chasse, le craint et en a peur,
et n'en parle qu'avec étonnement; auparavant c'étoit avec gaieté. A
trois heures le viennent saluer, lui assis au pied de son lit, dans sa
chaire, MM. les ambassadeurs de l'Allemagne, des villes Anséatiques;
ils lui baisent la main, qu'il leur présente avec une douce gravité, la
leur tendant les uns après les autres. Amusé jusques à cinq heures et
demie, il frotte ses yeux, ne veut point souper. Comme il eut quitté
son ouvrage de crayonner sur du papier[143], M. de Vendôme arrive de
la part du Roi pour savoir ce qu'il faisoit, le trouve en volonté de
souper. On le veut disposer d'aller premièrement voir le Roi; à demi
dormant, il dit: _Je ne veux pas aller là bas_, et encore légèrement.
M. de Vendôme alla rapporter au Roi fort crûment qu'il ne le vouloit
pas voir, dont l'après soupée le Roi se fâcha contre Mme de Montglat.

  [143] Le Dauphin commence déjà à crayonner sur du papier;
  on le verra bientôt essayer de dessiner, et c'est surtout à
  Fontainebleau que le goût lui en vient.

_Le 31 octobre, dimanche._—Levé à neuf heures, il veut aller à la
chambre de sa nourrice, va au Roi, au cabinet; doux; le Roi le mène
à la Reine, il veut retourner en la chambre de sa nourrice, s'amuse
assez longtemps à la fenêtre, à regarder la messe qui se disoit devant
le Roi, puis veut aller à sa chambre; chagrin, tout lui déplaît. M.
d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie de gendarmes, lui fait
présent d'une belle et petite arquebuse d'un pied et demi de long; en
la voyant il en est ravi, s'écrie de joie et, tout transporté, la fait
dîner avec lui.

_Le 1er novembre, à Fontainebleau._—M. de Souvré lui donne une
bandolière de velours violet, avec les charges couvertes de broderie
d'or et d'argent; il en fait des exclamations. Levé à huit heures, vêtu
d'une robe de velours violet et passement d'or, il montre à chacun sa
bandolière. Mené au Roi et à la Reine, puis à la chapelle, où il sonne
la clochette à l'élévation; ramené en sa chambre à onze heures, dîné,
porté à la fenêtre pour voir le Roi touchant les malades dans la cour;
il se promène avec l'arquebuse, va à la charge contre les Espagnols.

_Le 2, mardi._—Il va à la chambre de Madame, qui étoit malade des
dents. «Monsieur, lui dit-on, êtes-vous marri que Madame est malade?»
Il répond: _Non._ Il présente à la Reine _l'Avis des amendes_ du sieur
du Luat[144]. A six heures soupé, fort gai; le Roi arrive; il demeure
un peu étonné, baise et embrasse le Roi.

  [144] «Ange Cappel, dit du Luat, fit imprimer à Paris un livre
  in-folio de dix-huit ou vingt feuilles seulement, lequel il dédia
  au Roi, sur l'abus des plaideurs et punition par amende de tous
  ceux qui s'ingéreroient dorénavant témérairement de plaider et
  perdroient leurs procès.» (_Supplément au registre journal de
  Henri IV_, par Lestoile, année 1604.)

_Le 3, mercredi._—Le Roi l'envoie querir à son souper; il lui sert
à boire; le Roi lui donne de son souper, puis de sa poudre digestive.
A sept heures et demie dévêtu; il met ses jambes en croix et demande:
_L'Infante fait-elle ainsi?_—«Oui, lui dit-on, Monsieur; voulez-vous
qu'elle vienne coucher avec vous?» Il répond: _Non._—«Monsieur, dit
Mlle de Ventelet, quand vous serez couché ensemble elle mettra ses
jambes comme cela» (c'est-à-dire en croix). Il répond soudain et
gaiement: _Et moi je les ferai comme cela_, élargissant ses jambes avec
ses mains.

_Le 4, jeudi, à Fontainebleau._—Il demande son luth, le porte à
dix heures chez la Reine pour lui faire voir comme il en joue; mené
au jardin, fort gai, ramené en la chapelle, puis en la chambre. Il
demande au mari de sa nourrice: _Qu'est cela?_—«C'est, dit-il,
mon bas de soie.»—_Et cela?_—«Ce sont mes chausses.»—_De quoi
sont-elles?_—«De velours.»—_Et cela?_—«C'est une brayette.»—_Qué
qu'il y a dedans?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est une guillery!
Pou qui est-elle?_—«Je ne sais, Monsieur.»—_Eh! c'est pou maman
Doundoun._ Mené promener au palemail, il fait en passant donner
l'aumône aux pauvres qu'il rencontre. Il va en la chambre de la Reine,
au cabinet; il demande de la dragée à Mme de la Chastre, qui lui en
donne deux grains; il en demande encore. Le Roi survient là-dessus,
qui défend que personne ne parle et lui contredit: «Vous n'en aurez
point.»—_J'en veux._ Le Roi se fâche, disant à Mme de Montglat un peu
soudainement: «Vous serez cause qu'un jour je l'écorcherai.» Le Roi lui
dit: «Venez-moi baiser»; il y va soudain, et l'embrasse.

_Le 5, vendredi._—Mené chez la Reine; Mme de Guise lui montre le lit
de la Reine, et lui dit: «Monsieur, voilà où vous avez été fait.» Il
répond: _Avec maman._

_Le 6, samedi._—Il bat le tambour, bat la françoise, la suisse,
l'alarme, la diane, le bandoul et fort bien, et en maître. Il entend le
bruit des chevaux comme le Roi alloit à la chasse aux toiles, demande
froidement: _Papa va-t-i pas à la chasse?_ on lui dit que oui. Quelque
bruit qui se fît à la cour et quoique chacun courût aux fenêtres pour
voir passer le Roi, fors M. de la Court, exempt des gardes, et moi,
il ne fit jamais contenance de vouloir y aller, mais demeura ferme et
résolu en sa place. A six heures soupé; il va en la chambre de Madame,
danse au branle, n'ayant point voulu aller chez le Roi.

_Le 7, dimanche._—A neuf heures et demie mené chez le Roi et la
Reine, qui étoient au lit; leur ayant donné le bonjour, M. de Verneuil
entretenoit le Roi, qui s'amusoit à lui; sans dire mot, le Dauphin sort
de la ruelle et va de l'autre côté se ranger près de la Reine. M. de
Verneuil approche de la Reine, et la veut entretenir; il lui donne un
grand soufflet sans dire mot, et l'autre se retire de même. Ramené en
sa chambre, il s'amuse à ranger en soldats ses petits marmousets de
poterie.

_Le 8, lundi, à Fontainebleau._—Il se fâche contre Mme de Montglat et
lui voulant donner un soufflet; demeure en chemin, la trouvant masquée.
_Otez_, dit-il, _votre masque_; la fait démasquer.

_Le 9, mardi._—A douze heures et demie mené au dîner du Roi; le Roi
fault à le fâcher; il obéit, ramenant sa colère comme un lionceau, et
ne sait si bien se retenir que, le Roi lui ôtant une cuiller dont il
battoit le tambour sur une assiette, il ne jette la cuiller haut sur
la troupe. Ramené en la chambre de la Reine, il baise et embrasse LL.
MM., part et entre en litière à une heure et demie pour retourner à
Saint-Germain en Laye. Goûté à l'endroit de la chapelle Saint-Louis,
dans la forêt, dans sa litière, son buffet sur une pierre. Arrivé à
Melun à quatre heures et demie, les président, lieutenant général et
officiers de la justice sortent à pied, hors de la ville, au-devant
de lui. Logé en l'île chez M. de la Grange. A six heures soupé; les
officiers de la ville lui apportent un présent de tartes. A sept heures
trois quarts M. de la Salle, capitaine aux gardes, lui demande le mot;
il le dit tout haut: _Dauphin_. «Monsieur, dit M. de la Salle, il le
faut dire bas;» il le lui dit à l'oreille.

_Le 10, mercredi, voyage._—Mené à la messe à Notre-Dame. Parti de
Melun à dix heures trois quarts, il arrive à Crosne, maison de M.
Bruslard, autrefois secrétaire d'État; à quatre heures après midi, mené
au jardin; il se joue, discourt et raille avec Madame sa sœur; ce
n'est que soudars et armes.

_Le 13, samedi, à Saint-Germain_[145].—A deux heures M. de Souvré
part pour s'en retourner à Fontainebleau, d'où il l'avoit accompagné.
Mis au lit, il entend que nous parlions de la prinse faite de M. le
comte d'Auvergne[146] et que le Roi savoit bien attraper ses ennemis;
il demande: _Mes ennemis sont-is pris?_—«Oui, Monsieur.»—_Où
sont-is?_—«A la Bastille.»

  [145] Les journées du 11 et du 12 novembre, contenant la fin du
  voyage du Dauphin et son arrivée à Saint-Germain, manquent dans
  le manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt.

  [146] Ce prince, dit M. Berger de Xivrey, venait d'être arrêté
  au moyen d'une ruse dont on peut voir le récit au chapitre XLV
  du tome II des _Œconomies royales_. Le comte d'Auvergne ne fut
  amené à la Bastille que le 20 novembre.

_Le 16, mardi._—Il va en la chambre de Madame, où arrive Mme la
marquise de Verneuil, la connoît, lui donne sa main à baiser; elle
lui demande: «Monsieur, me connoissez-vous?» Il répond: _Oui._—«Qui
suis-je?»—_Vaneuil_, sans dire Madame. Il se joue avec ses poteries;
ses jeux et discours ne sont que soldats et guerre. La marquise part
par derrière M. le Dauphin sans dire mot, avec MM. ses enfants.

_Le 17, mercredi._—A midi dîné en la présence de Mme de Verneuil; il
va aux fenêtres du préau, où il se joue privément à la marquise, chante
comme voulant l'entretenir et se donner plaisir. La marquise part à
quatre heures et un quart. Il vient en ma chambre, heurte. Je demande:
«Qui est-là?»—_Ouvez._—«Qui êtes-vous?»—_Dauphin._ Il entre,
demande à voir le livre des animaux[147].

  [147] De Gesner.

_Le 18, jeudi._—A onze heures et demie dîné; Madame demande une
cuiller que tenoit M. le Dauphin, il la lui jette, et si ferme que,
de la queue, il la blessa sous la paupière de l'œil droit avec un
peu d'entamure; l'on l'en tança, il en demeure étonné; fait toutefois
ce qu'il peut pour faire l'assuré et ne s'en soucier point. Mme la
comtesse de Moret[148] le vient voir; il lui donne sa main à baiser.
A deux heures il vient en ma chambre, demande la figure du siége
d'Ostende, où il y avoit des petits soldats. Mme la comtesse de Moret
s'en va, il lui donne encore volontairement sa main à baiser.

  [148] Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret, maîtresse de
  Henri IV.

_Le 23, mardi, à Saint-Germain._—Je lui dis que papa et maman le
devoient venir voir, il répond: _Je ne veux pas qu'i viennent_, avec
contenance d'étonnement, se ressouvenant toujours de Fontainebleau.
Pour l'assurer, je lui dis qu'ils lui apportoient de beaux présents; il
répond: _Oui_, et ne respire que tambours, soldats et armes.

_Le 24, mercredi._—Je lui demande: «Monsieur, voulez-vous vous lever
pour aller au devant de papa?»—_Non_, dit-il.—«Vous n'aurez donc pas
le beau tambour et les belles baguettes qu'il vous apporte, il les
donnera à M. de Verneuil.» Il se met soudain en colère, grince les
dents, me veut égratigner, puis me regarde froidement. «Bien, Monsieur,
vous me battez, dis-je; que voulez-vous que papa fasse de ce tambour?»
Il répond: _Qu'i le donne à moucheu de Veneuil_, brusquement, remuant
la tête comme de chose qu'il méprise; il ne peut oublier le rude
traitement de Fontainebleau. Il va sur les terrasses, mangeant du gros
pain, au-devant du Roi, qu'il rencontre à cheval, à la fontaine basse
des maçons, à onze heures et demie. Le Roi met pied à terre; il va
gaiement au Roi, qui le prend au bras, le baise; il embrasse le Roi.
A midi, dîné; il ne veut point que M. de Courtenvaux s'appuie et soit
derrière la chaise de Mlle de Vendôme. Le Roi y vient après son dîner;
Mme de Montglat parle au Roi; il ne le veut pas. _Allez-vous-en en
vote chambe, Mamanga_; s'en met en colère. Le Roi s'en fâche, il mène
Mme de Montglat en sa petite chambre; on l'apaise à peine, enfin on le
fait danser, fort gai. Le Roi entr'ouvre la tapisserie; il l'aperçoit,
quitte soudain la danse, se va cacher. Le Roi le presse, il s'aigrit;
la nourrice le prend, l'assied sur la table; le Roi va par la douceur,
le baise, le prie de danser pour l'amour de lui; enfin il s'apaise, et
à ce coup dit: _Je vas danser pou l'amou de papa_, se coule à bas, et
se prend à danser gaiement le branle des navets. Le Roi fait collation;
il le servoit, et reconnoissant son essai[149]: _Otez, ôtez_, dit-il,
_empotez-le_. Il le fallut remporter; le Roi céda à son humeur. Le
Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures et un quart; il
l'accompagne jusques au pied du degré, se prend à pleurer, demande
d'aller avec papa.

  [149] Le vase dans lequel on faisait l'essai de la boisson servie
  au Dauphin.

_Le 29, lundi, à Saint-Germain._—A dîner je demande à Madame si elle
étoit belle, elle dit: Oui. Il l'entend, hochant la tête. Je lui
demande. «Madame, êtes-vous bonne?» Elle dit: Oui.—Il dit, hochant la
tête: _Elle est bonne comme frère Jean._ Il vouloit dire maître Jean;
c'étoit le singe. Il demande de la gelée à Madame, laquelle lui pousse
aussitôt l'écuelle en disant: «Tenez, papa petit;» elle étoit si aise
quand elle lui pouvoit complaire[150]. Il bégaye fort ce jourd'hui en
parlant.

  [150] Madame avait alors deux ans; elle commençait à parler, et
  le Dauphin se montrait fort rude pour elle.

_Le 1er décembre, mercredi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie,
dîné; il ne veut point que l'on donne aucune chose à Madame. «Monsieur,
lui dis-je, quand vous serez grand, vous donnerez tout à Madame.» Il
répond: _Non, je li donnerai que du pain._—«Et à boire?» Il répond:
_Que de l'eau._ Il mange une poire confite, ne veut pas que l'on en
donne à Madame.

_Le 2, jeudi._—Levé à huit heures et demie, il ne veut point prendre
sa robe; Bruneau, le lavandier, le menace de le mettre dans son sac,
puis au cuvier; il craint, s'habille, se joue avec sa nourrice; étant
habillé, il se retourne vers le lavandier, et lui dit: _Je suis
habillé._

_Le 4, samedi, à Saint-Germain._—A sept heures déjeuné, levé, vêtu,
fâcheux, il ne veut point prendre sa robe, s'assied. M. Birat lui
dit: «Monsieur, voilà le bossu du jeu de paume qui vient;» il se lève
soudain, et met sa robe. Il vient en mon étude, s'amuse au siége
d'Ostende.

_Le 5, dimanche._—Il vient en ma chambre, voit le livre des animaux de
Gesner, s'informe de chacun; à souper l'on demande à Madame ce qu'elle
donnera aux siens quand elle sera en Angleterre[151], elle répond: «Des
perles,» en son langage. _Et moi_, dit le Dauphin, _des harquebuses_.

  [151] On voit qu'à cette époque il était question de marier
  Madame en Angleterre. Ce fut sa sœur Henriette-Marie, née cinq
  ans plus tard, en 1609, qui épousa Charles Ier.

_Le 6, lundi._—Le Roi arrive à douze heures et demie, le Dauphin le
reçoit au pied de l'escalier, l'embrasse, lui fait bonne chère[152].
Le Roi le mène en sa chambre, et à une heure le fait dîner avec lui;
il boit du vin clairet du Roi. Il se va jouer à la salle des gardes;
le Roi arrive, il s'arrête, et demande d'aller à sa chambre; le Roi
ne le veut pas; il y résiste, le Roi à lui, et lui donne un petit
soufflet; le Dauphin persiste; enfin il demeure en son opinion, et Mme
de Montglat l'emmène en sa chambre. La Reine arrive à cinq heures.

  [152] Bon accueil.

_Le 7, mardi._—Il va chez le Roi, où il est fort gentil; le Roi et la
Reine vont à la chasse. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, qui est le
maître de papa?» Il répond: _C'est Dieu._—«Et qui est le vôtre?»—_Je
ne veux pas dire._ Il ne fut jamais possible de lui faire avouer un
maître; comme le jour précédent, quand le Roi le fâcha le plus, ce
fut quand il lui dit: «Je suis le maître, et vous êtes mon valet;» il
s'aigrit extrêmement de ce mot-là. A trois heures goûté; il lui sort
une goutte de sang du nez, il la voit et dit: _Mamanga, c'est pouce que
j'ai été opiniâtre._ Il va au Roi au retour de la chasse, gentil au
possible.

_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, au Roi, il va à lui,
les bras ouverts, tire son épée et montre au Roi qu'il s'en sait
aider[153] contre les palissades; mené sur les terrasses de Neptune.
Mené chez la Reine, qui part à deux heures et demie pour aller à la
chasse.

  [153] Servir.

_Le 10, vendredi._—Il ne veut point aller voir le Roi, y consent
ensuite, lui ayant promis son tambour bleu; il se le fait attacher, va
battant trouver le Roi, qui étoit à la chapelle, le baise, mais il ne
veut point y demeurer. Le Roi sort à dix heures, le baise, et s'en va
dîner à Bezons, pour coucher à Paris; la Reine part peu après.

_Le 12, dimanche._—A six heures il fait recoucher sa nourrice, puis
l'appelle: _Maman Doundoun, levez-vous; mettez-vous tout en chemise, je
le veux._ Il avoit ouï faire le conte du fils de M. de la Fon, avocat
au Conseil, qui en faisoit faire autant à sa nourrice.

_Le 13, lundi._—Il se lève, et descend tout seul de son lit: ce fut la
première fois; vêtu, fâcheux; Bruneau, lavandier, arrive, il se tait.

_Le 14, mardi._—Je lui demande congé d'aller voir papa et maman
lui dire de ses nouvelles. «Monsieur, lui dis-je, vous plaît-il me
commander quelque chose vers papa et maman?» Prenant le roi violet
de ses échecs: _Oui_, dit-il, _velà que je li envoie_, et prenant la
reine, _et cela à maman_.

_Le 18, samedi, à Saint-Germain._—Il danse dans sa chaise en mangeant,
oyant jouer le sieur Jean-Jacques, violon de la Reine, qui jouoit la
sarabande, les branles gais et autres semblables qu'il aimoit; il prend
son manteau de satin blanc doublé de pluche, le retrousse sous le bras,
et ainsi se met à danser.

_Le 19, dimanche._—Il est vêtu d'une robe neuve de velours cramoisi
brun. _Mais_, dit-il, _je courrai donc tout seul_. Il voit entrer M.
de Mansan: _Taine_ (capitaine), _je n'ai point de lisière, j'irai tout
seul_; il en étoit tout réjoui. M. de Verneuil arrive, et lui donne
le bonjour; il ne veut jamais l'appeler _féfé_ (frère), mais _petit
Vaneuil_.

_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à un livre recueilli des Antiquités de
Rome. _Venez voir_, me dit-il (c'étoit la figure du Capitole moderne),
_velà Fontainebleau, velà ma chambe, velà la pote pou y monter, velà le
cheval blanc, velà Mecure, velà le jadin, velà des bassins_; il voit
toutes les églises de Rome, et dit de toutes les églises qui sont en
dôme: _Velà des tambours._ Il voit les figures du Monte-Cavallo: _Hé!
velà qui montre le cul_ (l'un des chevaux). Il voit un Hercule; on lui
demande: «Monsieur, qu'est cela?» lui montrant la guillery; il répond
honteusement en souriant: _Faut pas le dire._ Une épingle piquoit M. le
Chevalier au collet, il ne veut point que Mme de Montglat la lui ôte,
mais bien La Haye, qui étoit à M. le Chevalier; il ne vouloit point que
ceux qui étoient à lui servissent ailleurs.

_Le 24, vendredi._—On lui demande: «Qui êtes-vous?» Il répond: _Le
petit valet à papa._ Il se joue avec M. le Chevalier, qui lui en
contoit, disant qu'ils trouveroient de grands loups qui avoient de
grandes hures; il répond: _Non, ce ne sont pas les loups, ce sont les
sangliers qui ont les hures._

_Le 25, samedi._—Mme de Montglat lui dit avoir reçu nouvelles de papa,
et qu'il est fort aise de ce qu'elle lui avoit mandé que M. le Dauphin
est sage, plus opiniâtre, qu'il ne dit plus: «Allez-vous-en», ne «Je
veux». Le Borgne[154] arrive, le Dauphin lui voit mettre des bûches au
feu, dit que c'est la venue de Noël, d'autant que le jour auparavant,
avant souper, il vit mettre la souche de Noël, où il dansa et chanta à
la venue de Noël.

  [154] Domestique chargé de faire le feu.

_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—Chacun lui demande ce qu'il lui
donnera pour étrennes; il se raille, et promet joyeusement et
convenablement à chacun les siennes. Il a peur de Bongars, maçon du
Roi: _Dites-lui que je ne suis plus opiniâte._ A cinq heures le Roi
et la Reine arrivent de Paris; la Reine lui donne un petit tambour et
la bandolière pour l'accrocher; il le met, et en joue. A cinq heures
soupé, LL. MM. présentes; le Roi demande de son breuvage et dans son
verre, M. de Ventelet lui en sert. Il lui en fâchoit fort, mais il se
vainquit, et le passa doucement.

_Le 28, mardi._—A neuf heures il prend son tambour, et s'en va au
lever du Roi, qui étoit au lit; lui ayant, et à la Reine, donné le
bonjour, le Roi lui demande s'il veut aller à la chasse avec lui, il
lui répond: _Oui_, et à d'autres choses que le Roi lui demande. Le Roi
se lève, et le mène en son cabinet, où il lui baille un petit ballon et
un brassard; il le met au bras et en pousse le ballon. Le Roi le heurta
du ballon poussé sur son front; il fault à en pleurer, se retient pour
le respect du Roi.

_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à couper du papier avec des ciseaux.
Il entend que M. Boquet[155] disoit à sa femme: «Madame Dondon, je
vous battrai.» Il se retourne court, lui montrant les ciseaux qu'il
tenoit et disant: _Et je vous châtrerai; velà de quoi je couperai votre
guillery._ Sa nourrice lui demande: «Monsieur, le lui voudriez-vous
bien couper?» Il répond, hochant la tête: _C'est que je me joue._ A
quatre heures il va chez le Roi, qui le fait mettre à son côté, voulant
donner audience aux députés des états-généraux de Normandie; il les
écoute attentivement, et le Roi, sur la fin de sa réponse, leur disant
qu'après lui il les laisseroit pour les gouverner à son fils qui les
conserveroit et achèveroit la décharge qu'il auroit commencée pour leur
soulagement, M. le Dauphin lui dit froidement et de lui-même: _Ga meci_
(grand merci), _papa_. Il va en la chambre de la Reine, qui s'amuse
avec lui à des petites besognes d'Italie, entre autres un pigeon; il le
faisoit battre des ailes qui étoient de toile d'argent; le Roi arrive
de souper à sept heures et un quart; le Dauphin danse toutes danses,
parfois va baiser le Roi, qui l'appelle, puis reprend la danse.

  [155] Le mari de la nourrice du Dauphin.

_Le 31, vendredi, à Saint-Germain._—A midi mené au dîner du Roi; le
Roi et la Reine s'en vont à deux heures pour retourner à Paris; il y
veut aller.



ANNÉE 1605.

  Devise du Dauphin.—On l'habitue au bruit des armes à
  feu.—Lettre à la Reine.—Les figures de la Bible.—Les
  portraits du Roi et de la Reine.—Le livre de M. de La
  Capelle.—Antipathie naissante pour les femmes.—Le valet du
  serrurier.—La comtesse de Moret.—Présent de la Reine.—Henri
  IV et ses enfants.—Le serment de fidélité.—L'ambassadeur
  d'Angleterre.—M. d'Harambure.—Le pied du cerf et le pied
  de la perdrix.—Les emblèmes d'Alciat.—La duchesse des
  Deux-Ponts.—Le valet du bourreau.—Jouets de poterie.—Les
  danses du Dauphin.—Entretien sur l'Infante.—Le peintre
  Martin.—Jouets d'argent.—Premier page.—Le jeu du
  corbillon.—Le baron de Donaw.—Modèle en cire d'une statue
  du Dauphin, le sculpteur Després ou Dupré.—La chanson de
  Robin.—Jouets de carton peint.—Le Dauphin logé au château
  neuf de Saint-Germain.—La comtesse de Moret.—Lettre au
  Roi.—Goût naissant pour le dessin.—Les fontaines et les
  orgues de Saint-Germain.—Instincts du commandement.—Chanson
  du Dauphin.—Les Espagnols et l'Infante.—Les outils du
  menuisier.—L'esprit de la galerie rouge.—Danger que
  court Héroard.—Conversation sur la chasse, le Louvre,
  etc.—La paye des soldats du Roi.—Le brave Crillon.—Le
  chien _Favori_.—Caractère du Dauphin.—Discours des
  députés suisses.—La statue d'Orphée.—Les forçats.—_La
  belle Corisande_ et son petit-fils.—Les Gascons.—M. de
  Favas.—Jouets de plomb.—Mme de la Trimouille.—Amour
  du Dauphin pour sa nourrice.—Retour au vieux château de
  Saint-Germain.—Mlle Prévost des Yveteaux.—Le comte de
  Saure.—Lettre au Roi.—Les prières du Dauphin.—Chanson
  gasconne.—Henri IV couché avec ses enfants; mœurs et
  conversations singulières.—Fiançailles du prince de
  Conty.—Enseigne de diamants donnée par la Reine.—La musique
  de la Reine.—Le fossé et le pont-levis.—Le Dauphin fouetté
  par le Roi.—Un coffret flamand.—Le comte de Soissons, M.
  de Rosny et M. de Montbazon.—Batteries des tambours.—Le
  Jaquemard de Fontainebleau.—La famille de Montmorency.—Le
  grand maréchal de Lorraine.—Goût pour la musique.—Don
  Juan de Médicis.—Anniversaire de la mort de Henri III,
  usage pour les Dauphins.—Familiarité d'un cul-de-jatte.—Le
  sculpteur Francisco, le peintre Martin.—Entrevue avec la
  reine Marguerite; présents qu'elle fait au Dauphin et à
  sa sœur.—Le galimatias de Nervèze.—Le Saint-Thomas de
  Poissy.—Ouvrages de la Chine et joujoux d'Allemagne.—Lettre
  à la reine Marguerite.—Proverbe de Salomon.—Le président
  du Vair.—Le ballet du Combat.—Députés de l'assemblée
  de Châtellerault.—Joujoux de Nevers.—Présent du duc de
  Lorraine.—Le chevalier d'Épernon.—Le Dauphin entre dans
  sa cinquième année.—La reine Marguerite; les livres à
  gravures.—Conversation sur le prince de Galles.—Le frère
  bâtard de Henri IV.—Chapelets d'Italie.—Mot de l'ambassadeur
  de Venise sur l'Italie.—L'éclipse de soleil.—Le nain de
  la Reine.—La chambre de Charles IX.—Lettres au Roi et à
  la Reine.—Mendiants irlandais.—Le livre d'Heures de Henri
  III.—L'histoire de Matthieu.—Portrait en cire du Roi.—Le
  sculpteur Jean Paulo.—Jouets de poterie.—Le Dauphin va
  demeurer au château neuf.—La marquise de Verneuil.—Animal
  et bateau rapportés du Canada.—Le sang royal et la fleur de
  lys.—Captivité de Henri IV à Saint-Germain.—La duchesse
  de Beaufort.—Scène avec le Roi.—Humanité du Dauphin.—La
  carte gallicane de Thevet.—Sympathie entre le Dauphin et le
  Roi.—Henri IV et ses enfants.


_Le 1er janvier, samedi, à Saint-Germain._—Il se promène avec sa
harquebuse et sa fourchette, est mené ainsi à la messe, M. le Chevalier
portant l'enseigne bleue où étoit l'aigle avec cette devise: _Genus
insuperabile bello_, qui lui fut donnée par M. Arnaud, trésorier de
France à Paris et secrétaire de M. de Rosny, M. le Dauphin étant à
Villejuif, à dîner, s'en allant à Fontainebleau[156]. M. de Verneuil
avoit son chapeau sur la tête: _Otez_, dit-il, _votre chapeau, il faut
pas que vous ayez votre chapeau sur la tête devant moi_. On lui dit
que papa vouloit qu'il (M. de Verneuil) eût son chapeau sur la tête:
_Mettez, mettez-le_, dit-il soudain. Il tire son épée rabattue, qu'il
appeloit son épée rouge; M. de Cressy, enseigne de M. de Mansan, lui
dit: «Monsieur, voilà une belle épée! Elle ne coupe point!»—_Ho! je la
ferai bien couper pour le service de papa._

  [156] _Voy._ au 29 août 1604.

_Le 2, dimanche._—Il fait un peu le fâcheux. M. de La Court lui dit
que le tonnerre viendra qui l'emportera; il s'arrête, et demande: _Que
c'est?_ M. de La Court lui répond: «Monsieur, ne vous souvient-il pas
que vous l'appeliez le tambour de Dieu?» Il écoute avec admiration,
puis demande à Mme de Montglat: _Mamanga, qu'est que Dieu, de quoi
est-il fait?_ Elle lui dit qu'il n'étoit point fait, qu'il étoit un
esprit invisible. Peu de temps après elle lui demande que c'étoit que
Dieu; il lui répond: _C'est un esprit invisible._ On le rassure aux
arquebusades; le capitaine du Bouchage, archer des gardes du corps, et
en garde près de lui, tire sept coups; il disoit: _Je n'ai point peur_,
et les voyoit tirer assurément. Il en avoit été intimidé par ses femmes
et surtout par sa nourrice, quand la compagnie faisoit la monstre[157],
criant tout haut que l'on ne tirât point. Sept ou huit arquebusiers et
mousquetaires tirent sous le grand portail, il se retourne et crie tout
haut: _Je n'ai pas peur._

  [157] La revue.

_Le 3, lundi._—Il veut écrire à papa et à maman, et écrit[158]: _Ma
bonne maman, je ne suis pus opiniâte, je n'ai pus peur du borgne; papa,
je n'ai pus peur des harquebusades, j'ai fait tuer une perdrix._—Il
a des jetons du palais dans une petite bourse d'Espagne, il en donne
à chacun.—Je lui montrois, en un livre de figures de taille-douce,
l'histoire de Goliath et de David; je lui montre la tête au bout d'une
lance, il voit David à cheval et dit: _Velà le petit Dauphin monté sur
son grand cheval._—On l'accoutume à aller seul dans la chambre. Mme de
Montglat lui donne un petit panier d'argent pour ses étrennes.

  [158] Héroard lui tenait la main et lui faisait écrire les mots
  tels qu'il les prononçait.

_Le 4, mardi._—Sa nourrice lui demande: «Monsieur, voulez-vous pas
aller à la messe, puis vous irez vous promener?» Il répond: _Ho!
non, j'irai premièrement à Ferme[159] me promener, puis j'irai à
la messe._—«Mais, Monsieur, vous trouverez la porte fermée».—_Je
l'ouvrirai avec mon harquebuse à rouet._

  [159] Il appelle ainsi le château neuf de Saint-Germain.

_Le 6, jeudi._—Madame entroit en sa chambre, il la veut frapper de sa
pique. Madame de Montglat le tance, lui demande: «Monsieur, pourquoi
avez-vous voulu frapper Madame?»—_Je suis fâché contre elle pour ce
qu'elle a voulu manger ma poire._ C'étoient des excuses inventées. M.
l'aumônier lui en demandant autant à part, il répond: _Pource que j'ai
peur d'elle._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pource qu'elle est fille._—L'on
tire des arquebusades dans la cour; il en a grand'peur.

_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il dit à sa nourrice: _Hé! ma
Doundoun, hé! ma belle Doundoun, baisez-moi!_ Puis regardant et faisant
la révérence aux portraits du Roi et de la Reine[160] il dit: _Papa
n'a point de chapeau._ Je lui demande pourquoi?—_Pource que c'est
une peinture._ Il s'amuse au livre de portraits en taille douce de M.
de la Capelle, assis dans sa petite chaise, attentivement, demande
l'interprétation des figures et s'en ressouvient.

  [160] C'est une de ses habitudes le matin de leur dire bonjour.

_Le 10, lundi._—Devienne, son cuisinier, fut marié ce jourd'hui; il
dit: _Mon gros roti e-est marié; i-il a une femme, i-il couchera avec
elle_[161]. Il s'amuse avec le chevalier de Verneuil et MM. d'Épernon,
et dit, les faisant mettre autour de lui: _Nous tenons le conseil_;
Madame approche: _Ho! ho! voilà Madame qui écoute, allez-vous-en, il
faut pas que les filles soient au conseil._

  [161] Héroard figure jusqu'au bégayement du Dauphin. On
  comprendra que nous n'en donnions que quelques exemples.

_Le 13, vendredi._—Il s'amuse à tourner le rouet de la chambrière
de Mlle Piolant. M. de Frontenac lui dit qu'il deviendroit fille,
il quitte le rouet.—Il s'amuse au livre des figures du sieur de la
Capelle, reconnoît en un endroit les armoiries du roi d'Espagne, et
dit: _Velà celles de papa_, mettant le doigt sur les fleurs de lis. Je
lui demande: «Monsieur, qu'y a-il aux armoiries de papa?»—_Des fleurs
de lis._—«Et aux vôtres?»—_Des Dauphins._

_Le 18, mardi._—Il entre, le matin, en fâcheuse humeur, dit à chacun:
_Allez-vous-en, je vous battrai._ On fait entrer le valet du serrurier,
qui par rencontre revenoit de la chambre de sa nourrice, portant des
tenailles et une tringle: «Voilà, dit le serrurier, de quoi j'embroche
les opiniâtres.»—_Je ne suis point opiniâte, mousseu le serrurier._

_Le 19 janvier, mercredi, à Saint-Germain._—Il brûle de la poudre pour
la première fois.

_Le 20, jeudi._—A une heure arrive Mme la comtesse de Moret, elle
assiste à son goûter; comme elle partoit, il lui dit de son mouvement:
_Recommandez-moi bien à papa, et que je suis son serviteur._

_Le 25, mardi._—A cinq heures le Roi et la Reine arrivent de Paris;
la Reine lui apporte un petit pistolet que lui-même a voulu débander
devant le Roi. Le Roi commande à Mme de Montglat de faire manger
quelquefois M. de Verneuil avec lui; il l'entend et dit: _Ho! non, y ne
faut pas que les valets mangent avec leurs maîtres!_

_Le 26, mercredi._—M. et Mlle de Verneuil ont dîné avec lui et ce fut
la première fois; il ne le vouloit point; le Roi lui demanda pourquoi:
_Ho! il n'est pas fils de maman._

_Le 27, jeudi._—Mené au Roi, au château neuf, dîné avec le Roi et
tous les autres petits. A deux heures il va voir le Roi revenu de la
chasse, le trouve avec sa robe de nuit, lui dit par deux fois: _Papa,
venez-vous mettre au lit._

_Le 28, vendredi._—Mené chez la Reine, ramené à deux heures.

_Le 5 février, samedi, à Saint-Germain._—Il se fait mettre son
hausse-col, prend sa pique et s'en va à la basse-cour voir faire la
monstre à la compagnie de M. de Mansan qui lors étoit à Paris; il se
met à la tête, accompagné de M. le Chevalier et de M. de Verneuil,
fait marcher la compagnie après lui, marche comme le capitaine, porte
sa pique baissée; le tout fini il s'arrête, hausse sa pique, tourne
la face vers les soldats, les fait arrêter, fait cesser la batterie
du tambour, puis se retourne vers le sieur de Castillon, commissaire
et secrétaire de M. le connétable, et lève la main pour prêter le
serment. Le commissaire demeure en doute, Mme de Montglat lui dit
qu'il n'y avoit point danger de lui faire prêter le serment, et lui
ayant demandé s'il ne promettoit pas de bien servir papa, il répond:
_Oui_, et tout soudain appelle: _Féfé Chevalier, venez prêter serment
de bien servir papa._ Il en dit autant à M. de Verneuil, et cela fait,
crie aux soldats: _Tirez, tirez, je n'ai pas peur._ Ils tirent tous en
salve, il n'a point de peur ni aucun semblant d'en avoir et dit encore
à M. le Chevalier: _Féfé, promettez-vous de bien servir papa?_—«Oui,
Monsieur».—_Et moi aussi._

_Le 7, lundi, à Saint-Germain._—A douze heures et demie arrive le duc
de Lenos[162], ambassadeur du roi d'Angleterre, né en France, fils
d'une sœur de M. d'Antragues, cousin germain de Mme la marquise de
Verneuil; le Dauphin le reçoit fort bien.

  [162] Edme Stuart, comte, puis duc de Lenox, avait épousé, en
  1572, Catherine de Balsac, tante et non cousine germaine de la
  marquise de Verneuil.

_Le 10, jeudi._—M. de Frontenac le vient voir avec M.
d'Harambure[163], portant un oiseau de poing.

  [163] Jean, baron d'Harambure, _grand giboyeur_ de la maison du
  Roi. Il était borgne, dit Tallemant des Réaux.

_Le 11, vendredi._—A onze heures il se met à la fenêtre attendant
impatiemment la venue du Roi; le voyant venir il crie à haute voix:
_Papa_; le Roi arrive, il le reçoit dans sa chambre puis le mène en la
sienne; dîné avec le Roi, il mange du beurre que le Roi lui-même lui
étend sur du pain. Le Roi parle d'aller à la chasse, disant qu'il se
faut dépêcher de dîner; il dit: _Et moi itou j'irai à la chasse avec
papa; j'ai envoyé quéri Cavalon_; c'étoit son chien. Madame lui dit
de prendre aussi le sien qui se nommoit _Amadis de Gaule_: _Ho! non_,
dit-il, _le cerf le blesseroit d'un coup de corne_. Le Roi lui dit
qu'il falloit dire de la tête, il reprit: _De la tête_, et n'y faillit
plus. A souper, le Roi lui envoie le pied du cerf par M. Praslin; il
fait couper le pied de sa perdrix et lui dit: _Tenez, portez cela à
papa._—Le Roi vient en sa chambre, y joue aux échecs.

_Le 12, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures mené au Roi qui étoit
encore au lit; il lui donne la chemise. Dîné avec le Roi; il danse
devant le Roi la bourrée où il compose des grimaces, la sarabande, la
gavotte, les remariés, et plusieurs autres danses; le Roi le baise,
l'embrasse, et à une heure part après midi pour retourner à Paris.—En
goûtant, il entend parler de M. Martin et dit: _C'est celui qui a
fait la peinture de Moucheu le Dauphin_, mémoire incroyable de s'en
ressouvenir[164].

  [164] Il y avait deux ans. _Voy._ au 25 février 1603.

_Le 14, lundi._—L'on parloit d'une mariée qui devoit venir danser
au château. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment fera la
mariée?»—_Si Moucheu Heroua n'étoit là, je le dirois._—«Monsieur, lui
dis-je, il n'y a point de danger.» Il met sa pique entre ses jambes et
élevant un bout branloit les fesses.

_Le 15, mardi._—Il se joue avec un lévrier nain noir, que M. de
Longueville lui avoit envoyé, nommé _Charbon_. Il cause étrangement,
se ressouvient d'un ballet fait il y avoit un an et demande: _Pourquoi
est-ce que le petit Bélier étoit tout nu?_ Il faisoit le Cupidon tout
nu.

_Le 16, mercredi._—Il s'amuse dans son lit aux emblèmes d'Alciat, il
en reconnoissoit beaucoup. A une heure et demie vient Mme la duchesse
de Deux-Ponts, qui, le soir auparavant, étoit arrivée à dix heures; il
danse la gaillarde, la sarabande, la vieille bourrée.

_Le 19, samedi._—Pendant son lever, le charbonnier vient, qui lui
dit: «Bonjour, mon maître.» Il demande à M. l'aumônier: _Qui est son
maître?_—«C'est le Roi et vous.»—_Qui est le plus grand?_—«C'est
papa et vous après,» répond l'aumônier.—_Non, c'est Dieu qui est le
plus grand?_

_Le 20, dimanche._—L'on parloit d'un homme condamné à être pendu,
il demande: _Qui le pendra?_ l'on répond que ce seroit le valet du
bourreau, il dit: _Je ne veux donc point avoir un valet._ Peu après
il appelle M. Birat, lequel il souloit appeler son valet, pour lui
commander quelque chose, et l'ayant appelé par son nom: «Quoi! dit-il,
Monsieur, vous ne m'appelez pas votre valet?»—_Hé! c'est le bourreau
qui a un valet._

_Le 22 février, mardi._—Il reconnoît beaucoup de lettres de
l'alphabet; il se fait habiller en mascarade.

_Le 1er mars, mardi, à Saint-Germain._—Il demande un marmouset qui
joue de deux épées et le nomme Salomon, du nom du tireur d'armes de MM.
d'Épernon. Je lui donne un cheval et un marmouset de Flandres, fait de
poterie. _Où est_, dit-il, _son corps?_ pource qu'il n'étoit fait que
jusques à la poitrine.

_Le 2, mercredi._—Le Roi arrive, il va à la porte, courant au devant
de lui l'embrasser; le Roi le mène dîner avec lui, puis va à la chasse.
A cinq heures, la Reine arrive de Paris, il est mené au devant d'elle
presque hors la porte de l'escalier, remonte avec elle en sa petite
chambre, danse sarabande, bourrée, le branle simple, la saugrenée,
_Comment, ce moine trotte_, puis dit: _Maman, ai-je pas bien dansé?_ Il
s'amuse à un chien d'Ostreland; il aimoit fort les chiens.—Mené à sept
heures en la chambre de la Reine, il s'amuse à voir des personnages à
la tapisserie où il y avoit des petits enfants. Le Roi lui dit: «Mon
fils, je veux que vous fassiez un petit enfant à l'Infante.»—_Ho!
ho! non, papa._—«Je veux que vous lui fassiez un petit dauphin comme
vous.»—_Non pas, s'il vous plaît, papa_, dit-il, en mettant sa main au
chapeau et en faisant la révérence. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
dites à papa qu'il fasse donner des hoquetons neufs aux archers qui
vous gardent, comme aux autres.»—_Ho! ho! non, dites-l'y vous-même_,
et il lui fait par plusieurs fois la pareille réponse, sans le pouvoir
persuader de le faire.

_Le 3, jeudi._—Il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits
d'argent que lui avoit donné M. de Candale, donnant une extrême
patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin[165]. Mené
au Roi, au cabinet de la Reine, laquelle lui donne un petit ménage
d'argent.

  [165] Héroard le nomme Charles le 25 février 1603, et ce peintre
  paraît pourtant être le même. _Voy._ plus haut, à la date du 12
  février et au 15 juin 1604.

_Le 4, vendredi._—Mené au Roi, qui étoit à table; cela le mit un peu
en mauvaise humeur de n'avoir point dîné avec le Roi; il baise LL. MM.
qui s'en retournent à Paris à deux heures. Charles de Bompar lui a été
donné pour page par le Roi; ç'a été son premier page.

_Le 6, dimanche, à Saint-Germain._—Il ne se veut lever, l'on fait
venir Pierre Cabaret, maréchal de forge du village, et Bongars, maître
maçon qu'il craignoit.

_Le 7, lundi._—Il joue au jeu: _Que met-on au corbillon?_ Il invente
des mots pour rimer: _Dauphillon_, _damoisillon_.

_Le 8, mardi._—Le baron d'Aune, Allemand, neveu de celui qui, du temps
du feu Roi, fut défait à Auneau[166], lui baise la main en arrivant et
en s'en allant.

  [166] Le 24 novembre 1587 le duc de Guise avait battu à Auneau
  dans la Beauce, une armée de Suisses et d'Allemands qui allaient
  joindre le roi de Navarre: elle était commandée par le baron de
  Donaw.

_Le 10, jeudi._—A une heure arrive un sculpteur envoyé de la Reine; le
Dauphin lui demande: _Peintre, comment vous appelez-vous?_ il répond:
Després[167]. Il est tiré en bosse de cire pour jeter en fonte par
Després. Amusé à chanter le pot pourri des chansons; quand il étoit à
la meunière de Vernon, il disoit: _de Candale_, changeant le nom de
d'Épernon.

  [167] Le 15 mars suivant, Héroard laisse en blanc le nom de ce
  sculpteur, mais il le dit Flamand et retiré à Florence; puis
  le 17 il le nomme Du Pré, en ménageant la place de son prénom.
  Il s'agit certainement d'un autre artiste que Guillaume Dupré,
  dont Héroard parle le 21 septembre 1604, en le disant natif
  de Sissonne, près de Laon. Dans ce statuaire flamand, retiré
  à Florence, on serait tenté de reconnaître le célèbre Jean
  de Bologne, né à Douai en 1524 suivant Baldinucci, en 1529
  suivant Mariette, et dont le nom de famille est resté inconnu.
  On sait que Jean de Bologne commença en 1604, pour la France,
  le cheval de bronze destiné à la statue de Henri IV; qu'après
  la mort de cet artiste, en 1608, Pierre Tacca, son élève, fut
  chargé d'achever ce travail; que la figure équestre de Henri IV,
  terminée en 1611, fut placée sur le Pont-Neuf à Paris, en 1614,
  et qu'elle fut détruite en 1792. Jean de Bologne, âgé en 1605
  d'au moins soixante-seize ans, aurait-il fait à cette époque un
  voyage en France ignoré de ses biographes, et son nom de famille
  serait-il Dupré ou Desprès? Cela ne nous paraît pas probable, et
  il s'agit sans doute d'un de ses élèves et compatriotes.

_Le 13, dimanche._—Mme la princesse de Condé et Mlle de Bourbon le
viennent voir. Il se joue avec sa nourrice, dit qu'il est l'Infante et
parle des mots de jargon; puis il cause avec sa nourrice, dit qu'il est
_moucheu Dauphin_ et que l'Infante a un petit conin comme Madame; il le
dit tout bas à Mlle de Ventelet, de honte de le dire tout haut, et me
le dit tout bas à l'oreille. Il se joue avec Madame, mais il ne veut
point que l'on dise qu'il est le prince de Galles: _Ho! non, je suis
Dauphin_, dit-il.

_Le 14, lundi._—Il s'amuse à un livre des figures de la Bible, sa
nourrice lui nomme les figures et les lettres, puis après il nomme
les lettres et les connoît toutes. Il se meurtrit en jouant, se fait
prendre par sa nourrice qui le met en son giron et s'amuse à chanter et
à jouer sur la mandore de Boileau, qui en jouoit; il chante la chanson
de Robin:

    Robin s'en va à Tours.
    Acheter du velours
    Pour faire un casaquin:
    Ma mère je veux Robin.

_Le 15, mardi._—Le sieur...., Flamand, statuaire, retiré à Florence,
le retiroit en cire de la hauteur d'un pied et demi par le commandement
de la Reine. Le Dauphin dit: _C'est mon frère de cire_ (c'étoit pour le
jeter en or, pour l'envoyer à l'Annonciade de Florence). Il s'amuse à
son petit ménage d'argent, dit à M. de Vendôme: _Allez vous-en_. Mme
de Montglat l'en reprend, il répond: _Ce n'est pas moi, c'est mon petit
frère de cire qui l'a dit._

_Le 16, mercredi._—Il se joue avec un petit marmouset de Cupidon, fait
de carte et de plâtre peint, et avec un petit bœuf de carte plâtrée et
peinte sur lequel il monte son Cupidon. Il vient en ma chambre, demande
à voir les oiseaux; c'étoit le livre de Gesner.

_Le 17, jeudi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son petit ménage plus de
deux heures continuelles, donnant la patience à..... du Pré de tirer sa
figure de cire.

_Le 18, vendredi._—M. de Belmont arrive, portant un beau pistolet
de Metz; il quitte tout soudain son petit ménage: _Eh! donnez-moi ce
beau pistolet!_ M. de Belmont lui dit: «Monsieur, donnez-moi donc ce
ménage;» il l'avance soudain pour le bailler, et le retire de même
disant: _Ho! non, c'est maman qui me l'a donné._ Il s'amuse à tirer du
pistolet de M. de Belmont fort dextrement.

_Le 21, lundi._—Il s'amuse à un petit homme de carte plâtrée, à
cheval, que ma femme arrivant de Paris lui donne; il voit M. Donon,
contrôleur des bâtiments, et lui dit: _Faites accommoder le palemail
pour l'amour que j'y joue._

_Le 22, mardi._—Mené au bâtiment neuf où, à onze heures trois quarts,
le Roi arrive et le reçoit au haut de la montée de Mercure, le mène en
la galerie, en la chapelle et à la salle où il a dîné avec le Roi, M.
d'Angoulême et M. de Montpensier. Le Roi le fait danser la sarabande,
la bourrée, les branles, le mène à la galerie, se fait botter, et
à deux heures et demie l'ayant embrassé et baisé, part pour s'en
retourner à Paris.

_Le 23, mercredi._—Il vient, par le village et le préau, loger au
bâtiment neuf à cause que ce jour-là, au matin, la petite vérole
apparut à M. de Verneuil.

_Le 26, samedi._—Mme la comtesse de Moret le vient voir; il danse
la sarabande, la bourrée, puis dit à Boileau, son joueur de violon:
_Ne jouez plus, je ne veux plus danser_; il court au cabinet pour y
prendre ses armes, y appelle M. le Chevalier, revient, son épée au
côté, portant son arquebuse à mèche et fait marcher devant lui M. de
Belmont. A goûter, on lui demande de Mme de Moret: «Monsieur, qui est
cette dame-là?» il répond en souriant: _Madame de foire._

_Le 27, dimanche._—Après déjeûner il fait trois sauts, un pour papa,
un pour maman et un petit pour Madame. Mené aux grottes, il fait grande
difficulté d'y entrer; on lui promet de lui faire tourner le robinet,
il y entre et prend plaisir de faire mouiller ceux qui y étoient.

_Le 29, mardi, à Saint-Germain._—Il écrit une lettre portée par M. de
Mansan, moi lui tenant la main[168]. Il s'amuse après à crayonner[169].

  [168] Héroard fait écrire au Dauphin les mots à mesure qu'il les
  dit et figure la prononciation de l'enfant dans cette lettre
  comme dans son journal:

  «Papa je pie Dieu qu'i vou donne le bon jou et à maman. Je me
  pote bien tout pest à faire un peti sau pou vote seuice. Fefé
  Vaneuil est en pison pouce qu'il a fait l'opiniate et moi je ne
  le sui pu. J'ay bien touné le robiné j'ay fai mouillé lé dame
  bien for. Adieu papa maman je sui vote tesumble et tes obeissan
  fi et seuiteu.—DAULPHIN.»

  [169] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune
  forme; ils sont reliés avec son Journal, dans le manuscrit de la
  Bibliothèque impériale.

_Le 31, jeudi._—Mené aux fontaines, il entre aux orgues[170], ouvre
et ferme le robinet, puis va à celle de Neptune. M. de Cressy avoit
blessé, d'un coup d'épée en la tête, un soldat nommé Delor; le sang
lui couloit par tout le côté et il ne s'en vouloit point aller pour se
faire panser; je dis à M. le Dauphin qu'il lui commandât d'y aller, et
il lui dit avec gravité: _Delor, allez vous faire panser, allez, je le
veux._ M. de Cressy contestant avec Delor, lui parle rudement et le
menace de la prison; M. le Dauphin tenoit des petits ciseaux, il se
retourne en colère, grossissant les yeux et représentant la face d'un
homme ardent de colère, et lui dit: _Je vous tuerai, voyez-vous bien
avec mes ciseaux!_ puis se repentant du mot tuer dont on le reprenoit:
_Je vous donnerai dans les yeux, voyez-vous bien!_ Il étoit bouffi
de colère; je ne lui avois jamais vu faire une pareille action pour
témoigner sa colère.

  [170] Ces fontaines, construites par Francine, étaient
  accompagnées d'orgues hydrauliques; cette mode durait encore au
  commencement du règne de Louis XIV, et la grotte de Versailles
  avait aussi des orgues hydrauliques.

_Le 2 avril, samedi, à Saint-Germain._—Il se prend à chanter de son
invention:

    Amour a prins Mansan
    Pour faire un capitan
    Pour me servir quand serai grand.

Il en avoit autant dit après dîner, l'inventant et chantant sur le son
d'une autre chanson, chantée par sa nourrice et Mlle de Ventelet.

_Le 4, lundi._—M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, n'aimez-vous
pas les Espagnols?» il répond: _Non._—«Pourquoi, Monsieur?»—_Pource
qu'ils sont ennemis de papa._—«Monsieur, aimez-vous bien
l'Infante?»—_Non._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour l'amour qu'elle
est Espagnole, je n'en veux point._ Je lui dis: «Monsieur, elle vous
fera roi d'Espagne et vous la ferez reine de France;» il répond en se
souriant, comme de chose où il eût pris plaisir: _Elle couchera donc
avec moi et je lui ferai un petit enfant._—«Monsieur, comment le
ferez-vous?»—_Avec ma guillery_, dit-il bas et avec honte.—«Monsieur,
la baiserez-vous bien?»—_Oui, comme cela_, dit-il, en se jetant à
corps perdu la face contre le traversin. Il va à la galerie, s'amuse
aux outils du menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en
nomme quelques-uns, je lui demandai: «Monsieur, comment s'appelle
cela?»—_Une varloppe._—«Et cela?»—_C'est un Guillaume[171]._ Il
retenoit extrêmement bien les noms propres des choses.

  [171] Sorte de rabot.

_Le 5, mardi._—Mme de Montglat lui apprend: _Je crois en Dieu le
père tout-puissant, etc._, qu'il retient fort bien, puis lui apprend
ces mots qu'il prononce après elle: _Dieu est un esprit_, et il ajoute
du sien: _Et gage que ce n'est pas celui de la galerie rouge_, se
ressouvenant avoir autrefois ouï dire qu'il y en revenoit un; il avoit
l'œil et l'oreille à tout, sans en faire semblant, retenoit tout, s'en
ressouvenoit et accommodoit les choses passées à celles qu'il voyoit ou
dont il avoit ouï parler.

_Le 6, mercredi._—Je lui dis: «Monsieur, nous donnez-vous votre
congé pour aller à Paris?»—_Oui._ Ma femme lui demande: «Monsieur,
si nous revenions, en seriez-vous bien aise?»—_Non._—«Monsieur,
dis-je, pour combien de temps nous donnez-vous congé?»—_Pour
trois mois._—«Monsieur, si nous nous noyons, nous ferez-vous
pêcher?»—_Oui._—«Monsieur, avec quoi?»—_Avec un filet._ Notre coche
faillit à tomber dans la rivière au port de Neuilly; nous y courûmes
grande fortune[172].

  [172] Le passage du bac de Neuilly était fort dangereux; le Roi
  et la Reine faillirent s'y noyer l'année suivante, le 9 juin.
  _Voy._ aussi le Journal d'Héroard au 31 mai 1602.

_Le 7, jeudi, à Saint-Germain._—M. et Mme de Rosny assistent à son
souper.

_Le 13, mercredi._—J'arrive à cinq heures avec mon beau-frère
Montfaulcon, il me fait bonne chère[173].

  [173] Bon accueil.

_Le 16, samedi._—Éveillé à sept heures il se tourne et retourne
dans son lit en toutes façons, dit qu'il va aux fontaines tourner le
robinet, fait, _fss fss_, puis me dit: _Dites grand merci moucheu
Francino_[174]. Je lui réponds: «Grand merci, M. Francino; voulez-vous
de l'argent?»—_Oui._ Je lui mets en la main un quart d'écu.—_Ho! ho!
c'est tout à bon[175]._—«Je le donne au sieur Francino, non à M. le
Dauphin, car il ne faut pas que les princes prennent de l'argent.»
Il m'écoute et le met dans son lit: «Monsieur, lui dis-je, où est
l'écu que je vous ai baillé?»—_Il est dans mon lit_; il le prend et
me le rend, puis change de propos. _J'irai à la chasse, je tuerai
un sanglier avec mon épée._ Je lui dis: «Monsieur, vous irez à la
chasse et porterez votre épée, puis le sanglier qui viendra droit à
vous s'enferrera dedans, après vous lui donnerez un coup d'épée, il
mourra.»—_Puis je lui couperai le cou._—«Monsieur, non pas, vous lui
ferez couper par les veneurs.»—_Serai-je pas veneur?_—«Monsieur,
vous commanderez aux veneurs, qui couperont la hure, et vous la
porterez à papa, qui vous embrassera, il vous aimera tant; puis vous
irez prendre le cerf, lui donnerez un coup d'épée sur le jarret, il
tombera, vous lui ferez couper le pied, vous le porterez à papa, qui
vous caressera, vous appellera son mignon, vous mènera dans sa belle
galerie du Louvre.»—_Du Louvre! où est-il?_—«A Paris, c'est la
maison de papa; dans sa galerie il y a des corselets d'or, d'argent
(je lui nomme toutes sortes d'armes); il vous dira: mon fils, prenez
ce que vous voudrez, voilà une clef de ma galerie que je vous donne
puisque vous êtes bon fils et point opiniâtre, et que vous avez pris
le sanglier et le cerf.» Ce discours dura fort longtemps, tant il y
prenoit de plaisir; il dit encore: _Quand j'irai à Paris, je donnerai
un coup d'épée à un Irlandois!_—«Mais, Monsieur, il ne faut pas qu'un
prince fasse mal à personne ni qu'il frappe jamais; si vous rencontrez
des Irlandois qui fassent du mal[176] vous commanderez que l'on les
mette entre les mains de la justice de papa.»—_Oui, de la justice
qui les mettra en prison au vieux château._—«Oui, Monsieur, et si
vous en trouvez qui dérobent, qui volent les pauvres gens aussi.»—_Ce
voleur qui voloit sur la corde étoit Irlandois?_ Il étoit vrai; il
accommoda le mot de voleur à l'autre signification, il l'avoit vu voler
à Fontainebleau[177].—_Et puis s'ils sont voleurs il les faut mettre
entre les mains du grand prévôt._ Il m'étonna d'avoir nommé de son
mouvement cette qualité et en avoir su reconnoître la fonction.

  [174] Les grottes et fontaines de Saint-Germain et celles de
  Fontainebleau étaient, dit le P. Dan, «de l'invention et de la
  conduite du sieur de Francine, que le roi Henri le Grand fit
  venir de Florence pour les dresser.»

  [175] C'est pour tout de bon.

  [176] «Le samedi 20 (mai 1606), dit le Journal de Lestoile,
  furent mis hors de Paris tous les Irlandois qui étoient en grand
  nombre, gens experts en fait de gueuserie et excellens en cette
  science, par-dessus tous ceux de cette profession, qui est de
  ne rien faire et de vivre aux dépens du peuple et aux enseignes
  du bonhomme Péto d'Orléans... On les chargea dans des bateaux
  conduits des archers, pour les renvoyer par delà la mer d'où ils
  étoient venus.»

  [177] _Voy._ au 23 septembre 1604.

_Le 17, dimanche._—Il me fait redire les mêmes contes que je lui
avois faits le matin du jour précédent; il y prenoit un grand plaisir,
les écoutoit attentivement et il lui prenoit des tressaillements de
courage quand j'étois sur les combats. Il dit: _J'aurai mon grand
tambour bleu et puis le tambour de taine_[178].—«Oui, Monsieur,
c'est un tambour de guerre.»—_Oui, de guerre, il y va pour gagner sa
vie._—«Oui, Monsieur, papa lui donne six francs par mois.»—_Et à les
soldats?_—«Papa leur donne douze francs.» Il répète en soi-même douze
francs et dit: _Je leur veux donner six écus, moi._

  [178] Du capitaine.

_Le 18, lundi, à Saint-Germain._—Il appelle M. le Chevalier: _Cadet
pisseux_, Mlle de Vendôme, _Cadette pisseuse_, et se nomme lui-même
_Cadet de haut appétit_, parce qu'autrefois il l'avoit ouï dire aux
soldats.

_Le 19, mardi._—Arrive M. de Crillon[179], mestre de camp du régiment
des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son
chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: _Bonjou, moucheu de
Crillon._ M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue
cettui-ci, cettui-là?»—_Non._—«Qui donc?»—_Les ennemis de papa._
Le Roi et la Reine arrivent à une heure et demie venant de Paris
en carrosse, il va au devant en la cour, revient avec LL. MM. en la
galerie, s'asseoit à table avec eux, sert la serviette au Roi, puis
à la Reine. L'on met _Favori_, chien de la Reine, sur la table, il
demande: _Ho! ho! qui est stilà?_ lui tire l'oreille; le chien fault
à le mordre. Mis à bas il fait la révérence au Roi, qui le mène à la
galerie où il va à la guerre, tire des arquebusades[180]. Je crois
qu'il avoit la tête et le corps pleins de tambours, d'arquebuses, de
pistolets, de toutes sortes d'armes et de soldats. A quatre heures
trois quarts, le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.

  [179] Louis de Balbis-Bertons, seigneur de Crillon, avait alors
  soixante deux ans. Il mourut en 1615.

  [180] Il en imitait le bruit avec sa bouche.

_Le 20, mercredi, à Saint-Germain._—Parti en carrosse pour aller à
Carrière; il mène Madame pour tenir à baptême la fille de M. de la
Salle avec M. le Chevalier; il voit paisiblement faire le baptême où
Madame tenoit les pieds de la petite fille.

_Le 21, jeudi._—Il se joue à coigner des clous à un vieux placet[181].
Mlle Piolant lui dit qu'il se donnât de garde de se blesser, il s'en
fâche et lui jette son marteau; Mme de Montglat l'en tance et lui dit:
«Monsieur, faites-lui baiser votre main.» Il la tend et l'approchant
de sa bouche lui donne un petit soufflet et s'en va; peu après s'en
repentant, mais non à l'heure, il va où étoit Mlle Piolant, l'embrasse
et lui demande pardon. Sur l'heure il ne pardonnoit point; il falloit
lui en parler, il songeoit, puis il y venoit de lui-même avec
contenance de déplaisir d'avoir offensé.

  [181] Un tabouret.

_Le 25, lundi._—Il fait danser, à la salle, des Limousins, maçons
qui travailloient à la muraille du parc. Mené chez M. de Frontenac,
qui fiançoit Mlle sa fille à M. de Carbonnière, Mme de Montglat lui
dit qu'il prît la damoiselle par la main pour la mener fiancer; il
la prend, la mène au devant du curé, se fait prendre aux bras par
M. Birat et écouta attentivement toutes les paroles du curé, ayant
toujours la vue arrêtée sur lui.

_Le 26, mardi._—Mené au vieux château, où il prend par la main Mlle
de Frontenac, la conduit dans la chapelle, la mène à l'offrande après
avoir attentivement regardé et écouté tout ce qui s'étoit passé aux
cérémonies d'épousailles, et la ramène en son logis. A une heure
arrivent les députés de Zurich, Bâle et Schaffouse; celui de Zurich,
chancelier, porta la parole, disant: «Monseigneur, Messieurs des Quatre
Cantons, vos serviteurs et bons amis, alliés et confédérés, nous ont
envoyés devers le Roi pour quelques affaires, desquelles nous lui avons
parlé ces jours passés, et nous sommes venus ici, Monseigneur, pour
vous voir et vous supplier de les tenir pour vos serviteurs, bons amis,
alliés et confédérés. Aimez et assistez notre nation quand elle en aura
besoin, espérant qu'avec le temps, vous serez roi de France; et pour
notre particulier, Monseigneur, nous vous supplions de nous tenir pour
vos très-humbles et affectionnés serviteurs, et prions Dieu qu'il vous
accroisse en vertu comme en âge.» Le Dauphin répond: _Messieurs, je
vous remercie._—Il soupe à la noce de Mlle de Frontenac, ayant en sa
table toute la compagnie.

_Le 27, mercredi._—Il demande d'aller à la garenne; en approchant du
bac il voit sept ou huit hommes delà l'eau et dit: _Hé! je gage que
velà la drôlerie du Pecq_; c'étoient les gens du Pecq qu'à la mi-carême
il avoit ouï nommer ainsi. Passé, mené le long de l'eau, il voit courir
quelques lapins. Ramené au bac il s'amuse à jeter du papier dans l'eau
en guise de bateaux.

_Le 28, jeudi._—Il va en la galerie, s'amuse à voir planter des
châssis aux fenêtres, considère les fruits des vases peints au lambris,
les nomme.

_Le 29, vendredi._—Mené à la grotte d'Orphée, où l'on le fait enfin
entrer, suivant Mme de Montglat, qui lui tendoit des pois sucrés dans
sa main; mais avant il fallut faire couvrir l'effigie[182] avec un
linge; il voulut avoir les clefs de peur que l'on ne le fît jouer.

  [182] La statue d'Orphée.

_Le 30 avril, samedi._—Il s'amuse à peindre sur du papier, imitoit
les peintres, soutenant sa main droite, dont il tenoit la plume comme
un pinceau par-dessus le bras gauche, comme font les peintres sur la
verge[183], et conduisoit sa main et la plume aussi artistement qu'eût
fait le peintre son pinceau.

  [183] L'appuie-main.

_Le 1er mai, dimanche, à Saint-Germain._—Le tambour de M. de Mansan
lui apporte des bouquets; il va à Mme de Montglat: _Hé! Mamanga, donnez
un écu au tambour._—«Monsieur, votre trésorier n'est pas ici».—_Hé!
Mamanga, donnez-lui, je vous rendrai tout, mais que je sois grand._

_Le 2, lundi._—Je pars pour aller à Paris[184].

  [184] Pendant l'absence d'Héroard l'apothicaire Guérin le
  remplace, et le Journal est beaucoup plus succinct jusqu'au 18
  mai, jour du retour d'Héroard. Une lettre de Henri IV à Mme de
  Montglat, datée du 3 mai, et que M. Berger de Xivrey a classée à
  l'année 1607, se rapporte évidemment à l'année 1605; la voici:
  «Madame de Montglat, j'ai été bien aise d'apprendre par votre
  lettre du 1er de ce mois que mon fils et ma fille se portent
  bien, comme aussi mes autres enfants. Je trouve bon que vous
  demeuriez au château neuf, et que vous y fassiez venir mon
  fils de Verneuil, lui faisant bailler une chambre.» (_Lettres
  missives_, VII, 229.)

_Le 7, samedi._—M. de Guise le vient voir; il lui demande: «Monsieur,
aimez-vous bien les Espagnols?»—_Non_, répond le Dauphin.

_Le 9, lundi._—Mené promener aux grottes, il voit des forçats qu'on
menoit à la galère, et se prend à pleurer, disant: _Mamanga, je veux
qu'on les laisse aller._

_Le 13, vendredi._—Mme la comtesse de Guichen le vient voir; il tire
d'une petite arbalète que la comtesse lui avoit donnée, monte sur le
cheval du petit Lauzun, petit-fils de la comtesse[185].

  [185] Gabriel Nompar de Caumont, comte de Lauzun, fils de
  François Nompar de Caumont et de Catherine de Gramont, fille de
  _la belle Corisande_. Il mourut en 1660, et fut père du fameux
  duc de Lauzun.

_Le 14, samedi._—Il va jouer en la cour, dit aux soldats qu'il aimoit
les Gascons; on lui demande: «Pourquoi?»—_Pour ce que je suis de leur
pays._

_Le 18, mercredi, à Saint-Germain._—Il voit plusieurs sortes de satin
de couleur, à doubler l'armoire de ses armes, choisit le bleu. J'arrive
de Paris; il vient au devant en la cour: _Que m'apportez-vous?_ Je lui
baille un marmouset à cheval tenant une laisse de lévriers. Le soir,
un peu avant de se coucher, il donne le mot au sieur de la Perrière,
exempt; M. l'aumônier le lui demande, il lui répond: _Il ne faut pas
donner le mot au prêtre._

_Le 24, mardi._—Mené au logis du sieur Francino, qui lui faisoit une
petite fontaine.

_Le 25, mercredi._—Il se joue en la galerie; M. de Favas[186] y vient,
il lui baille son épieu de fer, son épieu de bois à M. de Belmont,
et, à M. de Mansan, sa fourchette[187]; lui porte sa arquebuse, fait
marcher M. de Favas à la tête, et va ainsi à la guerre. Il va chez
Francino, en son cabinet, où il s'informe du nom de tout ce qu'il y
voit.

  [186] Jean de Fabas, vicomte de Castet, un des principaux chefs
  royalistes de l'époque de la Ligue, ou peut-être son fils, qui
  mourut en 1654, après avoir pris parti contre le Roi.—_Voy._ une
  Étude publiée sur Fabas par M. Anatole de Barthélemy, dans la
  _Bibliothèque de l'École des Chartes_.

  [187] Instrument que l'on plantait en terre pour appuyer
  l'arquebuse.

_Le 26, jeudi._—Sa remueuse lui donne un petit ménage de plomb, un
calice, un encensoir, un coq et une femme, le tout dans une boîte;
il range ces petites besognes. Mme de la Trimouille, fille de feu M.
le prince d'Orange et de Mme de Jouarre, Mme la marquise de Royan,
fille de feu M. le chancelier, vont à la chambre de M. de Verneuil; le
Dauphin fut fâché que quelqu'un de ceux de Mme de la Trimouille lui
avoit relevé de terre une petite balle; elle s'approche de lui, disant
qu'elle le tanceroit bien: il lui donne un soufflet.

_Le 30 mai, lundi._—Il écoutoit sa nourrice se plaignant de ce que
l'on avoit renvoyé de ses amis qui étoient venus pour voir le Dauphin;
il se prend à pleurer, disant: _Je veux qu'on les aille querir._ Il
s'étoit déchaussé étant à table, sa nourrice le veut chausser: _Non,
maman doundoun, je veux pas que vous me chaussiez._—«Pourquoi,
Monsieur?»—_Pource que vous m'avez donné à teter quand j'étois petit._
Il va chez Francino, fait mettre un robinet à sa fontaine de bois, a la
patience de voir tout faire.

_Le 31, mardi._—Parti pour retourner au vieux château, à cause de la
venue du Roi.[188]

  [188] Le Roi n'arriva que le 8 juin.

_Le 1er juin, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Prévost des
Yveteaux[189] et Mlle Morin, de Chartres, assistent à son souper; il
regarde attentivement Mlle Prévost, je lui dis que je vois bien qu'il
est amoureux; il en sourit, puis feint de regarder ailleurs et la
guigne du coin de l'œil. Mené au jardin, il entend deux soldats qui
étoient à la prison de l'horloge, et dit: _Je veux qu'ils sortent,
Mamanga._ Elle lui dit qu'il le falloit demander à M. de Mansan; il se
retourne soudain pour aller à lui, qui étoit demeuré derrière, et lui
dit: _Taine[190], je veux, s'il vous plaît, que vous fassiez sortir ces
soldats._

  [189] Dans son historiette sur des Yveteaux, Tallemant des Réaux
  dit: «Mme de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit
  d'être fils du maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus
  parlé avec le bonhomme.» Y avait-il parenté entre des Yveteaux et
  cette famille Prévost? Ce passage d'Héroard tendrait à le faire
  supposer.

  [190] Abréviation de capitaine.

_Le 2, jeudi._—Le comte de Saure, grand écuyer de l'Archiduc,
revenant d'Espagne, lui baise la main, lui fait les recommandations de
l'Infante, et dit qu'elle parle souvent de lui et que l'on désire en ce
pays là bien fort de le y voir. A dîner on lui dit: «Monsieur, buvez à
la santé de l'Infante,» il répond: _Je m'en vas boire à ma maîtresse._

_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande:
_Où est le lion?_ C'étoit le livre des animaux de Gesner; il les
reconnoît, puis les oiseaux.

_Le 4, samedi._—Il s'amuse dans son lit à une boîte de petites quilles
à pirouette; je lui baille un petit singe de poterie qui avait le
col cassé jusqu'aux épaules.—Il va sur les terrasses, se raille de
Montméjan, soldat et gentilhomme gascon, en disant: _Ce Montméjan qui
dit: lou castel de mon païre, c'est-à-dire le château de mon père_,
s'en rendant lui-même l'interprète. Il monte en ma chambre, demande à
voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis: _Où est
celui des bâtiments?_ C'étoit celui de Vitruve, qu'il n'avoit vu il y
avoit plus d'un an.

_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de Mme de Montglat. Je lui tiens la
main pour écrire au Roi en cette sorte:

    Papa, j'ay su que vous avez esté malade, j'en ay esté bien
    marry, mais j'ay tant prié Dieu qu'il vous a rendu vostre
    santé. J'en ai fait trois petits sauts. J'ay bien envie de vous
    voir, car je suis bien sage, plus opiniastre, et feray tout ce
    que vous me commanderez, et seray toute ma vie, Papa, votre
    très humble et très obéissant fils et petit valet.—DAULPHIN.

Deux soldats de la compagnie, pour s'être battus au corps de
garde, étoient prisonniers; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître,
dites, s'il vous plaît, à M. de Belmont qu'il fasse sortir les
prisonniers.»—_Qu'ont-ils fait?_ dit-il brusquement et de lui-même;
on lui dit qu'ils s'étoient battus; il va froidement à M. de Belmont:
_Belmont, faites sortir les prisonniers, faites, faites._ Les deux
soldats arrivent, il leur dit de son mouvement: _Soyez sages, ne vous
battez plus_, et, peu après, les voyant encore là: _Allez vous-en au
corps de garde._

_Le 7, mardi._—Il va au bâtiment neuf, chez le menuisier, pour voir
faire son jardin de bois, puis chez le sieur Francino pour y voir la
fontaine qu'il lui faisoit. Le soir il dit à Mme de Montglat: _Mamanga,
faites pas dire Pater, faites dire notre Père_. Étant à ces mots: Ton
règne advienne: _Mamanga, qu'est-ce à dire ton règne advienne?_ Mme
de Montglat lui en donne raison, et il continue: _Mamanga, qu'est-ce
à dire: et nous pardonnez nos offenses?_—«Monsieur, c'est que nous
offensons le bon Dieu tous les jours, nous le prions qu'il nous
pardonne;» à ces mots: Et nous garde du malin: _Mamanga, qu'est-ce
à dire malin?_—«Monsieur, c'est le mauvais ange qui vous fait
dire: _Allez-vous-en! Parlez plus haut!_» et autres traits de son
opiniâtreté. Il dit encore à Mme de Montglat: _Le bon Dieu a été sur
la croix, Mamanga._ Je lui demande: «Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce
que nous avions tous été opiniâtres, vous, Mamanga, moi aussi, maman
doundoun et mademoiselle Héouard._

_Le 8, mercredi._—Éveillé il chante dans son lit:

    Miquele se veut marida
    A un brave capitaine, hélas[191]!

  [191] Le Dauphin chante souvent cet air. _Voy._ au 18 juin
  suivant.

Le Roi arrive au bâtiment neuf; il part avec une extrême impatience
de le voir, court au Roi, qui l'attendoit sur la porte de la salle du
bâtiment neuf, le baise, l'accole; à une heure dîné avec le Roi. La
Reine arrive à une heure et demie; il la va recevoir à la descente de
son carrosse, à la porte de la salle; elle le baise par-dessous le
masque. Il va en la galerie avec LL. MM., puis suit la Reine, qui s'en
alloit dîner, lui donne la serviette. Il s'en va avec la Reine en la
chambre, voit un homme qu'il n'avoit point vu il y avoit un an, qui
faisoit des fusées, s'en va au Roi: _Papa, velà celui qui fait des
fusées_, ce qui étonna tout le monde pour sa mémoire.

_Le 9, jeudi._—MM. de Crillon et de Favas assistent à son lever. Le
Roi le promène, puis le mène en la chapelle, après le ramène à pied à
la procession, portant aussi son cierge, puis le ramène à la chapelle.
Le Roi se voulant jouer à lui l'appelle vilain, et lui dit qu'il n'est
pas gentilhomme; le voilà en colère extrême; le Roi en fut fâché, et
lui dit qu'il étoit gentilhomme: il ne s'apaise aucunement, et fut mené
dehors et porté en sa chambre. Le Roi sortant de la messe, il entend
le tambour et dit: _Je veux aller dîner avec papa_; il y va et dîne à
douze heures et demie. Mené en la chambre du Roi, il est ensuite ramené
en la carrosse[192] avec LL. MM. au château vieux. M. d'Alincourt
prend congé de lui, allant partir à l'heure pour aller à Rome. Il se
joue avec M. de Courtenvaux, pour lequel il avoit une merveilleuse
inclination.

  [192] C'est la première fois qu'Héroard emploie ce mot au féminin.

_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi au bâtiment neuf;
le Roi, qui étoit dans le lit pour un peu de goutte, le fait mettre,
lui et Madame, dans le lit auprès de lui, tout nus. Madame cause, M. le
Dauphin en est l'interprète[193] et le rapporte en souriant au Roi.

  [193] Il explique au Roi le jargon de Madame, qui avait un an de
  moins que lui.

_Le 11, samedi._—A neuf heures mené chez le Roi, qui étoit au lit; il
va chez la Reine, prend sa petite boîte ronde d'argent et une aiguille
d'argent, en fait un tambourin, retourne chez le Roi, puis en la
galerie. Dîné avec la Reine. Dépouillé et Madame aussi, ils sont mis
nus dans le lit avec le Roi, où ils se baisent, gazouillent et donnent
beaucoup de plaisir au Roi. Le Roi lui demande: «Mon fils, où est le
paquet de l'Infante?» Il le montre, disant: _Il n'y a point d'os,
papa_; puis comme il fut un peu tendu: _Il y en a astheure, il y en a
quelquefois._ Il assiste aux fiançailles de M. le prince de Conty avec
Mlle de Guise[194], à huit heures.

  [194] Louise-Marguerite de Lorraine, fille de Henri, duc de
  Guise, dit le Balafré.

_Le 12, dimanche._—Mené par le pont du Roi au bâtiment neuf, au Roi,
encore au lit pour sa goutte; la Reine lui donne une enseigne de
diamants avec un bouquet de plumes d'argent. Ramené à cinq heures au
vieux château, il va en sa chambre, où il fait jouer et chanter la
musique de la Reine (quatre luths et deux voix de petits enfants),
l'écoute avec ravissement.

_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il va chez Mlle de Guise, qui le
matin, à six heures, avoit été épousée; mené au Roi en carrosse au
bâtiment neuf. Le Roi le fait mettre nu avec lui dans le lit; revêtu,
il descend à la grotte sèche avec LL. MM., qui y font collation.

_Le 14, mardi._—Mené à la chambre de la mariée (c'étoit Mlle de Guise,
qui avoit été le soir précédent mariée), puis à la chapelle, où en
allant il trouve une pauvre femme qui prioit pour son mari, à qui l'on
avoit confisqué le bien: _Mamanga, donnez de l'argent à cette femme._
M. de la Noue[195] le vient voir. Mené au Roi au bâtiment neuf; le Roi
et la Reine sont partis pour retourner à Paris, à trois heures.

  [195] Probablement Odet de la Noue, que fut employé avec
  distinction au service de Henri IV; il était fils du fameux _Bras
  de Fer_, mort en 1591.

_Le 15, mercredi._—Il monte en la chambre de sa nourrice, lui
demande ses ciseaux; elle les lui baille, il les jette dans le fossé,
puis veut aller dans le fossé pour les querir, va tout plein de feu
jusqu'au dessous du pont-levis; on le lui fait regarder: _Qu'est cela?_
demande-t-il.—«Monsieur, c'est le pont-levis qui vous tombera dessus
la tête»; il tourne court, et remonte.

_Le 17, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine revenant de Paris. Mis au
lit, on lui demande la différence qu'il y avoit d'un fils à une fille,
il songe, puis dit: _Je le dirai demain, je sais pas, je veux songer en
mon lit._

_Le 18, samedi._—Il se fait mettre au lit avec sa nourrice; le Roi
y vient à huit heures, et l'y trouve; il chante: _Miquele se veut
marida, papa._ A neuf heures, il s'en va avec le Roi en carrosse, va
voir la Reine, encore au lit, se joue, va prendre un placet[196] pour
en faire des fontaines. Mme de Montglat en veut apporter un autre, il
entre soudain en colère: _Je vous battrai, Mamanga_, et va sur elle,
la frappe: _Je vous tuerai, maman._ Le Roi le fouette sur les fesses
avec la main; ne se taisant point, le refouette encore, puis s'en va;
il se jette à terre, puis feint de ne pouvoir cheminer, va clopinant,
pleurant, criant: _Hé! Mamanga, papa m'a rompu la cuisse, mettez-moi de
l'onguent._ A trois heures mené en litière, avec Madame, chez le Roi,
qui le mène voir la chasse aux toiles, aux Loges.

  [196] Un tabouret.

_Le 20, lundi, à Saint-Germain._—Il se joue dans le cabinet du Roi
avec des petites tenailles dont il pinçoit le couvercle, peint de
personnages, d'une boîte de Flandres.

_Le 21, mardi._—Il vient en ma chambre, s'amuse aux oiseaux[197], au
siége d'Ostende et à la carte de Flandres.

  [197] Dans le livre de Gesner.

_Le 23, jeudi._—Mené chez M. de Frontenac, d'où il voit mettre le feu
au bûcher de la Saint-Jean.

_Le 24, vendredi._—M. le comte de Soissons le vient voir, il entre en
mauvaise humeur, ne le veut point accoler ni saluer; on lui apporte
une pièce du biscuit du Roi, on lui dit que c'est M. le comte de
Soissons qui l'a envoyée querir; il le va accoler et l'en remercie.
A deux heures et demie goûté sur le haut de l'escalier, assis sur le
premier degré; M. de Montbazon et M. de Rosny y étoient. M. de Rosny
lui demande: «Monsieur, qui est le plus enfant de nous deux?»—_C'est
moucheu de Montbazon._ Il va en bas, à la chambre de M. de Souvré; M.
de Rosny y va, lui porte une bourse.—_Je n'en veux point, elle est pas
belle._—«Mais, Monsieur, vous voyez qu'elle est si belle! il y a de si
beaux dauphins!»—_Non, alle est vilaine; si vous me la baillez, je la
jetterai dans le fossé._—«Mais, Monsieur, voyez! il y a de si beaux
demi-écus dedans,» et on les vide dans un tablier. Il les prend, les
remet dans la bourse, la jette en disant: _Allez, vilaine._—«Monsieur,
dit M. de Rosny, que vous plaît-il donc que je vous donne?»—_Un petit
carrosse._ Mené au bâtiment neuf, il court après le Roi et la Reine,
ores à l'un puis à l'autre, se jouant à eux; le Roi le fait décoiffer
et aller tête nue; la Reine mettant la main à sa guillery dit: «Mon
fils, j'ai pris votre bec.»

_Le 25, samedi._—En dînant Mme de Montglat parloit d'aller voir M. de
Rosny pour lui parler d'affaires; M. le Dauphin, se retournant soudain
vers elle, dit: _Et du lit de maman doundoun._ Il s'amuse à la fenêtre
du passage entrant au petit cabinet, à faire battre le tambour du sieur
de Mainville, capitaine aux gardes, lui fait battre les batteries
espagnole, angloise, wallone, italienne, piémontoise, moresque,
écossoise, lombarde, allemande, turque, puis la françoise, une chamade,
un assaut, puis lui dit: _C'est assez! battez au champ vous en allant._
A cinq heures il va au bâtiment neuf voir la Reine, qui étoit prête à
se lever du lit; le Roi le fait mettre tête nue.

_Le 26, dimanche._—Le Roi l'envoie querir à dix heures et demie; il se
y en va, tabourin battant, trouve le Roi écrivant, cesse son tambour,
et jamais ne voulut battre. Ayant salué le Roi, il va chez la Reine,
puis en la galerie pour battre son tambour; le Roi y vient: «Mon fils,
ne battez plus»; il cesse aussitôt, et baille à garder son tambour à M.
le Chevalier. Il va chez la Reine, où il se met en mauvaise humeur pour
ce qu'il vouloit et jetoit la poudre de la Reine avec la houppe; la
Reine envoye querir des verges par le nain Camille; aussitôt qu'il les
voit entrer, sans dire mot il s'encourt à la Reine l'embrasser.

_Le 27, lundi._—Le Roi part à quatre heures du matin pour aller à
Paris. Mené chez la Reine, le Dauphin la rencontre dans la galerie
revenant de la messe, va dîner avec elle. Il s'en va avec la Reine;
elle lui coupe les cheveux sur le front et les tempes; il est tout
changé, semble un de ces gros visages de moines. La Reine s'en va en
litière[198] par Saint-Cloud à Paris.

  [198] La Reine était grosse.

_Le 30 juin, jeudi, à Saint-Germain._—On lui demande: «Monsieur,
quand vous serez baptisé, comment aurez-vous nom?»—_Henry._ Il
battoit de sa cuiller sur le bord du plat qu'il tenoit d'une main,
disant: _Mamanga, je sonne les heures comme le Jacquemard qui frappe
sur l'enclume._ Je lui demande: «Monsieur, où est ce Jacquemard?»—_A
Fontainebleau[199]._—Il s'amuse à monter la montre triangulaire de Mme
de Montglat, la monte fort bien.

  [199] Cette horloge, qui datait de François Ier, représentait la
  statue du Soleil «qui tenoit un sceptre duquel il montroit les
  heures qui sonnoient par le moyen de certaines grandes statues
  représentant des cyclopes et forgerons frappant sur une enclume
  autant de coups qu'il étoit d'heures.» (_Le Trésor des merveilles
  de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 54.)

_Le 1er juillet, vendredi, à Saint-Germain._—Il développe les
portraits du Roi et de la Reine, les baise disant en se jouant: _Velà
moucheu papa et velà madame maman._ Je pars pour aller à Paris[200].

  [200] Pendant l'absence d'Héroard, Dumont, clerc de la chapelle
  du Dauphin, et Guérin, son apothicaire, continuent le Journal.

_Le 7, jeudi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous courez trop!
papa ne fait pas comme cela.»—_Non, Mamanga, mais quand il étoit petit
comme moi il couroit comme ça._

_Le 9, samedi._—M. de Montmorency, fils de M. le connétable[201], M.
le comte d'Alès, fils de M. le comte d'Auvergne[202], M. le comte de
la Voulte, fils de M. de Ventadour[203], M. de Précy, fils de M. de
Bouteville-Montmorency[204], et Mlle de Montmorency[205] arrivent; le
Dauphin va à la chapelle, où il a fort crié; il faut envoyer querir
Thomas, le maçon, il s'apaise. A dîner M. de Montmorency lui sert à
boire; il écrit au Roi par un nommé Nervèze[206], qui lui avoit donné
un petit livre. A souper M. de Montmorency lui sert la serviette à
laver[207]; le Dauphin, la prenant, dit: _Or ça, je m'en vas laver à la
françoise_, et prenant la serviette, la toupillant: _Voyez, velà comme
on se lave à la françoise._

  [201] _Voy._ page 47, note 70.

  [202] François de Valois, comte d'Alais, fils du bâtard de
  Charles IX, mort à Pézénas, en 1622.

  [203] Henri de Lévis, depuis duc de Ventadour, puis chanoine de
  Notre Dame, mort en 1680.

  [204] François de Montmorency, depuis seigneur de Bouteville,
  exécuté en 1627, pour s'être battu en duel.

  [205] Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille du connétable,
  mariée en 1609 à Henri II, prince de Condé; elle fut mère du
  grand Condé, et mourut en 1650.

  [206] Antoine de Nervèse, dont le style ridicule avait passé en
  proverbe: «Jamais, dit Tallemant des Réaux, on n'a mieux débité
  le galimatias, ni parlé si bien Nervèse.»—(_Les Historiettes_,
  3e édit., tome I, p. 207 et IV, 321.)

  [207] Après le repas il se nettoyait les mains avec une serviette
  mouillée.

_Le 10, dimanche, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris avec M. de
Souvré; il me voit du dessus de la terrasse de la salle du bal,
m'appelle et me demande: _Que m'apportez-vous?_ Je lui montre un papier
sous le bras où il y avoit un cheval et un gendarme enveloppés; il se
prend à tressaillir de joie et à courir pour venir à bas, vient à moi à
sauts. Après dîner il va à la guerre, fait tirer son petit carrosse par
MM. de Montmorency, de Ventadour, comte d'Alès et de Bouteville.

_Le 11, lundi._—Il rencontre deux demoiselles, pas trop mal vêtues,
qui ne demandoient encore rien; il reconnoît qu'elles avoient besoin,
et leur donne un quart d'écu. A souper il se fait donner à boire par
Mlle de Montmorency, ayant vu qu'elle en donnoit à Madame.

_Le 12, mardi._—En passant par la salle il voit M. du Servon-Mailler
assis dans une chaise, à cause de sa goutte; il va à lui, lui tend la
main à baiser, et voyant qu'il avoit peine à se tenir: _Seyez-vous,
seyez-vous_, lui dit-il, avec compassion et respect pour son âge.

_Le 13, mercredi._—Il reprend M. de Ventelet, qui disoit: Celui-ci.
Je lui demande: «Monsieur, comment faut-il donc dire?»—_Cettui-ci._
L'on parloit de la reine Marguerite et on demandoit comment il
l'appelleroit[208]; quelqu'un dit qu'il l'appelleroit sa tante.—_Non,
je l'appellerai ma sœur, ce sera Madame qui l'appellera sa
tante._—«Monsieur, lui dit quelqu'un, ç'a été la femme à papa.»—_Non,
c'est maman_, dit-il brusquement.

  [208] Marguerite de France, fille de Henri II, première femme de
  Henri IV, séparée en 1599, morte en 1615. Le Dauphin la vit pour
  la première fois le 6 août suivant, et il fut décidé qu'il la
  nommerait _Maman ma fille_.

_Le 14, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au jardin, il rencontre en
allant Mme la comtesse de Moret.

_Le 15, vendredi._—Se jouant avec M. de Montmorency et M. le comte de
la Voulte, qui lui demandoient congé de s'en retourner le lendemain:
_Non_, dit-il, _je veux que vous demeuriez avec moi_.—«Monsieur, dit
Birat, quelle charge lui donnerez-vous quand vous serez grand?»—_Je le
fairai mon connétable._—«Et à M. de la Voulte?»—_Amiral._ Mis au lit,
il embrasse M. de Montmorency, qui lui disoit adieu pour s'en retourner
à Chantilly, en fait autant aux sieurs comte de la Voulte, comte d'Alès
et de Pressy; puis à Mlle de Montmorency il fait le honteux, ne la
veut point embrasser, prend courage et l'embrasse avec honte, sans la
baiser, donne la main à baiser à leur suite.

_Le 19, mardi._—M. le baron de Toun, grand maréchal de Lorraine, le
vient visiter de la part de Son Altesse et assiste à son souper; ce
baron voulant prendre congé de lui, le Dauphin ne voulut jamais dire
qu'il fut le serviteur de M. de Lorraine, comme Mme de Montglat le lui
vouloit faire dire; il dit seulement entre ses dents: _Je lui baise
les mains._ Quand il fut parti, Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
pourquoi n'avez-vous voulu dire à ce gentilhomme que vous étiez
serviteur de M. de Lorraine, votre oncle?» Il songe, et puis répond:
_Pource que je suis trop petit._

_Le 21, jeudi, à Saint-Germain._—On lui dit qu'il falloit qu'il
appelât la reine Marguerite: Maman.—_Pourquoi?_—Mme de Montglat lui
dit: «Pource que maman le veut.» La Reine l'avoit ainsi commandé par
lettre expresse, que Mme de Montglat venoit de recevoir.

_Le 23, samedi._—Le sieur de la Lane, maître d'hôtel de la reine
Marguerite, arrivée à Madrid depuis trois jours, vient pour visiter
le Dauphin de sa part et lui dire qu'elle lui baisoit les mains et
pour s'excuser si elle n'étoit venue pour le voir, ce qu'elle feroit
se trouvant délassée du travail du chemin et lorsqu'elle auroit eu
l'honneur de voir le Roi. Le Dauphin lui répond: _Je la remercie bien
humblement, je suis son serviteur. Comment se porte maman?_—M. de
Longueville, Mme de la Trimouille arrivent; Mme de Montglat lui ayant
dit que Mme de la Trimouille le venoit voir et qu'il eût à lui dire
qu'il étoit petit quand il lui donna le soufflet au bâtiment[209]:
_Mais, mamanga, elle est aveugle qu'elle porte cela si longtemps sur le
nez?_ se ressouvenant que le bout de sa coiffure y étoit avancé fort
bas. Il observoit tout, jusques aux plus petites choses.

  [209] _Voy._ au 26 mai précédent.

_Le 24, dimanche._—Tout le long du dîner il est transporté et comme
ravi de la musique des violons du Roi, qui étoient quinze, auxquels,
pour la fin, il commanda de jouer _la guerre_, n'ayant dit que ce mot
durant tout le dîner; ils ne la surent jouer.

_Le 25, lundi._—Étant au droit de la chapelle, Madame se trouva dans
l'allée qui est vis-à-vis; on les fait avancer, ils s'entre saluent,
et comme il fut à six pas près, sa nourrice lui dit: «Monsieur, il ne
faut pas approcher de Madame davantage que cela[210]»; il s'arrête,
faisant sa petite lippe assez longue, et à la fin il lui en tombe des
larmes des yeux et à Madame aussi, qui en firent faire autant à toute
la troupe.

  [210] Elle venait d'avoir la rougeole.

_Le 26 juillet, mardi._—Cejourd'hui le Roi a vu, au château de Madrid,
la reine Marguerite.

_Le 27, mercredi._—Il vient en mon étude, veut voir le livre de
Mathiole[211], où il avoit autrefois vu des poissons.

  [211] Pierre-André Mathiole, médecin, mort en 1577, auteur de
  plusieurs ouvrages sur l'histoire naturelle.

_Le 28, jeudi._—J'eus l'honneur de lui donner sa chemise, Mme de
Montglat n'y étoit pas.

_Le 29, vendredi._—Le Roi arrive au bâtiment neuf, accompagné de Don
Juan de Médicis[212], oncle bâtard de la Reine; mené par le pont du Roi
à S. M., il lui court, lui saute au col, le mène à la galerie, où il
joue au palemail. Dîné avec le Roi.

  [212] Fils naturel de Côme Ier, grand-duc de Toscane.

_Le 30, dimanche._—Mené au bâtiment neuf au Roi et à la Reine; il se
joue au Roi, ayant respect et crainte de le blesser sur le lit, où il
étoit, ayant mal aux dents et le visage enflé.

_Le 1er août, lundi, à Saint-Germain._—Mené à quatre heures au
bâtiment neuf, le Roi se reposoit sur son lit; il dresse en la ruelle
tout son petit ménage de poterie verte; M. de Verneuil étoit un des
cuisiniers. A six heures il donne le bonjour au Roi et à la Reine,
prend le mot du Roi et le baille à M. de Créquy, mestre de camp du
régiment des gardes.

_Le 2, mardi._—Mené à la chapelle, où il voit tout le préparatif pour
faire le service pour le feu Roi[213]; il s'informe de toutes les
pièces: Pourquoi ceci? pourquoi cela? puis s'en va ne y étant point
demeuré, les Dauphins n'assistant jamais aux services des funérailles.

  [213] Henri III, assassiné à Saint-Cloud le 1er août 1589, mort
  le lendemain.

_Le 3, mercredi._—A dîner il mange sans dire mot et comme transporté
de joie d'ouïr jouer un flageolet d'un estropié que l'on nommoit
cul-de-jatte, lequel après avoir joué longtemps et deux violons
avec lui, lui va dire d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il
devient rouge, disant soudain: _Je veux qu'il s'en aille, je veux
qu'il s'en aille, maman._ Je lui dis: «Monsieur, il est un pauvre, il
ne les faut pas chasser».—_Il ne faut pas que les pauvres viennent
ici._—«Monsieur, non pas tous, ou bien ceux qui vous font jouer comme
lui».—_Qu'il aille donc jouer là-bas._—Mme de Montglat l'en veut
aussi distraire, il lui répond: _Mamanga, il m'étourdit_, et puis après
dit: _Je ne bois qu'à papa et à maman._—Il s'amuse sur une petite
planche à imiter le sieur Francisco, que le jour précédent il avoit vu
travailler en cire, à faire des modèles de figures, et dit: _Je fais le
modèle d'une fontaine, je fais le modèle d'un singe_; il l'avoit vu le
jour précédent à la galerie où travailloit Francisco.

_Le 4, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures mené par le petit pont
au bâtiment neuf, au Roi, en la galerie; M. de Béthune y arrive,
revenant ambassadeur de Rome; sur ce sujet le Roi lui demande: «Mon
fils, voulez-vous aller à Rome?»—_Non, papa._—«Où voulez-vous donc
aller?»—_Je veux demeurer auprès de vous, papa._

_Le 5, vendredi._—Il va en la chambre de Madame, où étoit son peintre,
maître Martin, qui la peignoit; il se fait donner un pinceau, demande
de la peinture. «Monsieur, dis-je, de laquelle voulez-vous?»—_De la
bleue._ C'étoit une couleur qu'il aimoit naturellement et qu'il avoit
toujours aimée.

_Le 6, samedi._—Je lui dis: «Monsieur, habillez-vous vîtement; vous
irez au parc voir papa, qui vous donnera un beau canon qu'il fait
promener avec des chevaux, ou bien M. de Verneuil ira le premier,
et il l'aura.—_Féfé Vaneuil dort encore._—«Monsieur, vous me
pardonnerez, il est levé et est allé trouver papa».—_Ho! non; papa
veut pas qu'il aille qu'avec moi!_ Mené à LL. MM. Ramené, appelant:
_Allons, féfé Vendôme, féfé Chevalier, allons féfé Vaneuil!_ Il ne y
vouloit laisser personne de ces Messieurs après lui.—L'après-dînée il
demanda à Mlle de Ventelet: _Tetai, où a-t-on porté cette messe noire
qui étoit à la chapelle?_ (c'étoient les meubles pour le service du
feu Roi).—«Monsieur on l'a rapportée à Paris».—_Pourquoi est-elle
noire?_—«Monsieur, c'est pour prier Dieu pour le feu Roi, vous devez
bien prier Dieu pour lui.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource que vous ne
seriez pas ce que vous êtes.»—A quatre heures et demie mis dans le
carrosse de la Reine pour aller au-devant de la reine Marguerite; il
est accompagné de Madame, de MM. de Vendôme, de Verneuil, de Souvré.
Il va par la levée près de Ruel et, la Reine ne venant point encore,
il revient en l'hôtellerie qui est sur la levée, où il a soupé. Remis
en carrosse, il va au-devant de la reine Marguerite, et étant environ
le milieu de la muraille du clos de M. le président Chevalier, qui
est sur le chemin de la levée, il met pied à terre. Elle, le voyant
aussi, descend de la litière que la Reine lui avoit envoyée, et ils
se rencontrent au droit du bout de la muraille du clos, à gauche en
allant. M. le Dauphin de dix pas ôte son chapeau, va à elle; on le
lève, il la baise et l'embrasse: _Vous, soyez la bien-venue, maman ma
fille._—«Monsieur, lui dit la Reine, je vous remercie, il y a fort
longtemps que j'avois desir de vous voir.» Elle le baise de rechef;
l'on le reprend au bras (c'étoit Birat) et, faisant le honteux et le
vieux, il se cachoit de son chapeau. «Mon Dieu, reprend la Reine, que
vous êtes beau! vous avez bien la mine royale pour commander comme
vous ferez un jour.» Elle baise Madame et puis les autres Messieurs;
il rentre en carrosse et elle en litière. M. le Dauphin s'endort à
demi-chemin, et arrive en sa chambre tout endormi, à huit heures trois
quarts. La reine Marguerite arrive aussi à cette heure.

_Le 7, dimanche._—A dix heures mené au bâtiment neuf, il salue la
Reine, et puis va en la galerie trouver le Roi et la reine Marguerite,
qui se promenoient il y avoit plus d'une heure; il court, se promène
tête nue; la reine Marguerite lui fait de grandes caresses, et quitte
le Roi pour l'aller trouver. Le Roi la mène et lui aussi à la messe.
A deux heures la reine Marguerite lui envoie un présent par Mme de
Lansac, sa dame d'honneur; ce fut un Cupidon parsemé de diamants, assis
sur un dauphin, et tenant un arc d'une main et un brandon de l'autre,
parsemé de diamants; au ventre du dauphin il y avoit une émeraude
gravée d'un dauphin couronné et entouré de petits diamants, et un petit
cimeterre parsemé de diamants; elle envoya à Madame un serre-tête de
diamants.—Les députés du Clergé, de l'assemblée générale séant à
Paris, viennent saluer le Dauphin. La reine Marguerite le vient voir,
il s'en va au devant jusques à l'entrée du pied de l'escalier; remonté
en sa chambre, où il a goûté devant elle, il va avec elle, dans le
carrosse, au bâtiment neuf. Le soir la reine Marguerite envoie à sa
nourrice un bassin doré et un vase de même; il en fait le remerciement:
_Je remercie maman ma fille pour maman doundoun._

_Le 8, lundi, à Saint-Germain._—Il entend lire des vers faits en
l'honneur du Roi et du sien par M. Nervèze, passe sa main devant
le visage, sur le front comme ceux qui y ont de la pesanteur, et
bâille[214].

  [214] Héroard a écrit en marge: _Nota pour son entendement_.
  _Voy._ la note du 9 juillet précédent.

_Le 9, mardi._—Il donne la chemise au Roi revenant de la chasse; dîné
avec le Roi.

_Le 11, jeudi._—Mené à neuf heures trois quarts au bâtiment neuf,
trouver le Roi et la Reine; la Reine étoit au lit, le Roi assis dessus
et la reine Marguerite à genoux, appuyée contre le lit[215]. M. le
Dauphin mis sur le lit se joue à un petit chien que le Roi lui avoit
prêté; il dit adieu à la reine Marguerite, qui s'en retournoit à
Madrid, l'embrasse et la conduit jusques en sa chambre.

  [215] Le Roi écrivait la veille à M. de la Force: «J'ai ici près
  de moi ma sœur la reine Marguerite, qui se gouverne de façon que
  j'en ai beaucoup de contentement.» (_Lettres missives_, VI, 500.)

_Le 12, vendredi, à Saint-Germain._—Comme il étoit en la cour, il voit
le Roi revenant de la chasse, se prend de lui-même à courir au-devant
de lui si dispostement qu'il sembloit voler. On le hausse, le Roi, qui
étoit à cheval, le baise; il retourne avec le Roi à la chambre de la
Reine, puis le suit au cabinet; en voyant donner les souliers au Roi,
il court de lui-même pour soutenir la jambe du Roi.—En soupant, ayant
été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucunes fois réservé
et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: _Mais
c'est Thomas_; voyant qu'il ne disoit plus mot: «Monsieur, dis-je, qui
est ce Thomas?»—_C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy dans
une chapelle, rangé là, à un petit coin._ Il y avoit environ quatorze
mois qu'il fut à Poissy[216], où il vit et entendit nommer cette image
du nom de Saint-Thomas et au lieu où il la représentoit.

  [216] Le 12 mai 1604.

_Le 13, samedi._—Mené chez la Reine, sa nourrice lui dit qu'il aille
demander à la Reine l'aumône pour une femme qui étoit en prison;
il part, puis revient: _Maman doundoun, venez, demandez-lui?_ Il
en faisoit difficulté. Enfin, après plusieurs remises il y va, et,
s'amusant à se jouer à des soies sans regarder la Reine: _Maman,
donnez-moi quelque chose pour une pauvre femme qui est en prison?_ La
Reine lui en promet, n'en ayant point sur elle; Mme la princesse de
Conty lui présente un sol, il n'en veut point; elle lui présente un
écu, il le prend; Mme de Longueville lui en donne deux, il porte tout
gaiement à sa remueuse, qui en faisoit la quête.

_Le 14, dimanche._—Éveillé à deux heures et demie après minuit en
sursaut, il se lève hors du lit, debout, disant: _Où me faut-il
aller!_ Sa nourrice le prend, le recouche[217], et il se rendort
jusqu'à six heures et demie. Il se fait mettre au lit de sa nourrice,
et, se jouant à elle: _Bonjour, ma garce, baise-moi, ma garce, hé!
ma folle, baise-moi!_—«Monsieur, lui demande sa nourrice, pourquoi
m'appelez-vous ainsi?»—_Pource que vous êtes couchée avec moi._ Mlle
Lecœur, femme de chambre, lui demanda: «Monsieur, vous savez donc bien
ce que c'est que des garces?»—_Oui._—«Et qui, Monsieur?»—_Celles qui
couchent avec les hommes._—Mené à la chapelle avec le Roi, comme le
Roi battoit sa poitrine sur le _Domine non sum dignus_, il demande à M.
Birat, qui le tenoit: _Mon valet, pourquoi papa fait cela!_—«Monsieur,
pource qu'il s'étoit courroucé et avoit battu quelqu'un; il avoit
offensé Dieu, il lui en demande pardon.» Il joint soudain les mains, et
puis bat sa poitrine, disant: _J'ai offensé bon Dieu, pardonnez-moi._
Après la messe il dit au Roi: _Papa, vous plaît il que votre musique
vienne chanter à ma chambre?_—«Oui, mon fils».—_Venez chanter grâces
à mon dîner, papa le veut._ Il va en sa salle; à midi, dîné; la musique
du Roi chanta _Laudate_; il l'écouta avec transport, tant il aimoit la
musique. A deux heures le Roi l'envoie querir pour le faire voir au
nonce. A souper l'on disoit que M. de Saint-Germain, prédicateur[218],
étoit fort malade; il demande: _Pourquoi n'est-il pas mort?_ L'on le
loua d'avoir demandé cela: il se retourne à moi, et me dit: _Écrivez
cela_[219].

  [217] Le Dauphin a souvent de ces cauchemars.

  [218] Matthieu de Morgues, abbé de Saint-Germain, depuis
  prédicateur du Roi et premier aumônier de Marie de Médicis,
  n'était alors âgé que de vingt-cinq ans; il mourut en 1670, âgé
  de quatre-vingt-huit ans. Il est l'auteur de plusieurs pamphlets
  contre le cardinal de Richelieu, et se distinguait peut-être déjà
  par la violence de ses prédications.

  [219] Le Dauphin savait qu'Héroard tenait un journal de ses
  paroles et actions.

_Le 15, lundi._—Mme la princesse d'Orange, fille de feu M. l'amiral
de Châtillon[220], revenant de Flandre, lui apporte des ouvrages de
la Chine, à savoir: Un parquet de bois peint et doré par dedans, peint
des feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays, sur de la toile qui
lioit les ais de demi-pied; l'on s'en servoit comme de cabinet; elle
donne à Madame de la vaisselle tissue de jonc et crépie par le dedans
de laque, comme cire d'Espagne. Mme de Montglat lui demande: «Monsieur,
aimez-vous bien Mme la princesse d'Orange?»—_Oui._—Je lui demande:
«Comment l'aimez-vous?»—_De tout mon cœur._ Mme la princesse d'Orange
en rougit et en pleura de joie. Je lui dis: «Monsieur, vous plaît-il
que je l'écrive.»—_Oui._—Mme de Brezolles lui avoit donné le matin de
petites besognes de bois qui se font en Allemagne. A deux heures mené à
la chapelle, au sermon du P. Coton, il écouta jusqu'à deux heures trois
quarts; il s'ennuyoit sans dire mot, le Roi le fait emporter.

  [220] _Voy._ page 31, note 48.

_Le 16, mardi, à Saint-Germain._—Il fait porter son petit cabinet de
la Chine, se met dedans; il se joue avec ses petits jouets d'Allemagne
et d'argent. Mme de Montglat lui dit s'il vouloit pas écrire à Maman
sa fille[221] pour M. de Mansan; il répond soudain, gaiement: _Oui,
Mamanga, allons équire; Taine[222], venez; moucheu Heoua, allons
équire._ Il s'assied en la tourelle, et a la patience entière d'écrire;
je lui conduisois la main:

    Maman ma fille, je vou pie de tou mon cœu de vouloi doné à
    Teine, que papa m'a preté pou me gadé, le droi seigneuriau de
    la terre de Morcourt; je vous en pie encore tes humblemen,
    et je vous feré seuice tes humble et toi peti sault de joie
    que j'en aurai, comme pou la pemiere chose don je vous ai
    piée. Je suis la dessu, Maman ma fille, vote tes humble
    seuiteu.—DAULPHIN.

  [221] La reine Marguerite.

  [222] C'est ainsi que le Dauphin appelle le capitaine de Mansan.

_Le 17, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, dites au
P. Coton, je vous prie, de faire quelque chose pour le fils du
grand Tetai[223]»—_Non._ Il refusoit de dire _je vous prie_, et
après plusieurs refus il dit: _Faites quelque chose pour le fils de
grand Tetai, père Coton, s'il vous plaît_; il avoit naturellement
ces discrétions de parler et de commander à chacun des choses selon
sa qualité. Mené à LL. MM., dîné avec eux; la Reine part pour s'en
retourner à Paris; à six heures le Roi est parti. Il s'amuse à
travailler avec un pinceau sur de la cire de Francisque, dit qu'il
fait un modèle imitant ledit sieur Francisque[224], qu'il avoit vu
travailler aux figures de cire qu'il faisoit pour jeter en fonte.

  [223] M. de Ventelet.

  [224] Ou Francisco. _Voy._ au 3 août précédent.

_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat me dit: «Je gage que
Monsieur est plus savant que vous, qui ne savez pas des proverbes de
Salomon.» Je dis qu'il n'en savoit point; soudain il va dire ce que Mme
de Montglat lui avoit appris depuis son réveil: _L'aumône préserve de
la mort_ (premier proverbe de Salomon qu'il sut). M. Danorville, mon
beau-frère, lui fait la révérence, lui demande s'il y a des tambours à
sa compagnie, ayant su qu'il étoit gendarme.

_Le 19, vendredi._—Il apprend un autre proverbe de Salomon: _L'enfant
sage réjouit le père_; il s'amuse à crayonner de rouge, fait des
figures d'oiseaux[225].

  [225] Héroard a conservé ces griffonnages, qui n'ont encore
  aucune forme, mais dans lesquels il voit déjà «une merveilleuse
  inclination à la peinture.»

_Le 22, lundi._—M. du Vair, premier président en Provence, le vient
voir; il fait deux oiseaux fort reconnoissables, qui avoient le bec
l'un contre l'autre; M. le président du Vair prit le papier pour le
faire voir au Roi.

_Le 23, mardi._—A souper il commande à Boileau et à Indret, qui
jouoient entre la porte de la chambre et de la salle: _Jouez le
combat_; c'étoit un ballet où il y avoit à darder les uns contre les
autres, qu'il avoit autrefois vu danser à sa nourrice; il étoit comme
transporté pour aller à cette danse.

_Le 24 août, mercredi, à Saint-Germain._—MM. du Pons, premier consul
de Montpellier, de Gasques et de Ferrier, députés vers le Roi par
l'assemblée tenue à Châtellerault, le baron de Courtomer (de Normandie)
portant la parole, viennent, avec lettre de M. de Rosny à Mme de
Montglat, offrir leur service au Dauphin et donner assurance de leur
fidélité.

_Le 13 septembre, mardi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[226]; ma
femme lui donne des petits chiens de verre et autres animaux faits à
Nevers; je lui donne un suisse fait de poterie. A souper ma femme lui
dit: «Monsieur, vous êtes friand, il pleuvra le jour de vos noces!» Il
lui répond: _Ho! je serai à couvert._

  [226] Héroard était absent depuis le 29 août.

_Le 15, jeudi._—Les milords North et Noris, anglois, jeunes, le
viennent voir; il leur donne sa main à baiser; le milord North lui
dit: «Monsieur, tous vos gendarmes sont allés en Périgord avec le Roi
votre père à la guerre; quand vous y voudrez aller, nous serons vos
gendarmes, nous irons devant vous;» ils lui baisent la main, et s'en
vont.—Il se met à écrire avec son crayon, puis plie la lettre, me fait
entortiller la soie; Mme de Montglat met la cire, lui le cachet, et il
dit à M. Boquet: _Boquet, allez-vous-en porter cette lettre à papa, à
Orléans_.—«Monsieur, dis-je, qu'y a-t-il dans la lettre?»—_J'écris à
papa qui me vienne voir bientôt._

_Le 16, vendredi._—Il chante tout bas:

    Bergeronette mamiette,
    Bergeronette mon souci,

et montrant ma femme, qui étoit habillée d'un manteau de chambre, dit:
_La velà_.

_Le 17, samedi._—Il dit qu'il n'est pas puceau, _pource qu'il a
couché avec doundoun quand Boquet[227] n'y étoit pas_.—Il donne de
soi-même le mot à M. de Mansan: _Saint Paul_, après avoir été enhardi
de ce faire par Mme de Montglat.

  [227] Mari de sa nourrice.

_Le 18, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Champvallon lui apporte, de
la part de M. de Lorraine, un mousquet dans un fourreau de velours vert
et une bandoulière brodée d'or et d'argent, les charges d'or émaillé et
la fourchette, qui étoit un dauphin; il en est tout transporté de joie.
Là-dessus MM. d'Épernon viennent de Paris pour le voir; il leur montre
son mousquet, les mène au cabinet de ses armes, les arme tous, les met
en garde. Il étoit tout né aux fonctions de la guerre, tout viril, et
je n'ai jamais reconnu en lui, pour si petit qu'il ait été, aucune
foible et féminine action. M. le Chevalier lui dit, en lui montrant le
chevalier d'Épernon[228], fils bâtard de M. d'Épernon: «Monsieur, voici
le fils bâtard de M. d'Épernon, qui vient pour être votre page.»—_Un
bâtard, un bâtard être mon page!_ répète-t-il plusieurs fois avec
véhémence et abomination. L'après-dînée je racontois ce qu'il avoit dit
du chevalier bâtard de M. d'Épernon; il m'écoutoit froidement et sans
en faire semblant, et tout à coup il me demande: _Avez-vous écrit cela?_

  [228] Il devint lieutenant général des armées du Roi, et mourut
  en 1650.

_Le 19, lundi._—Il va en carrosse se promener sur la côte du Pecq, aux
vignes d'un nommé La Fontaine, archer du corps, qui étoit en garde près
de lui; il y apporte une petite serpe et un petit panier, se coupe deux
grappes, les met en son panier. Il mange un gros morceau de pain bis;
envoyé querir par Mlle de Vendôme chez le gros Maurice, au Pecq. Mme
de Montglat me racontoit comme il avoit mangé du pain de M. Maurice;
lui, qui écoutoit tout et faisoit profit de tout, l'accommodant aux
occasions, dit: _Il a de bon pain bis, Maurice; ce n'est pas le comte
Maurice, qui garde les Espagnols; c'est pas Flandres, c'est le Pecq._

_Le 20 septembre, mardi._—Il se joue du bout des doigts sur les
lèvres disant: _Velà la basse_; puis, élevant la voix, je dis: «Voilà
la chanterelle.»—_Non, c'est la moyenne._ Il étoit vrai; chose
merveilleuse d'avoir su reconnoître le ton et le nom de la corde; il
pouvoit l'avoir appris, l'ayant ouï dire à Boileau ou Indret, ses
joueurs de luth.

_Le 27, mardi, à Saint-Germain._—Il se joue à jouer du bonnet de toile
d'argent de Madame, le poussant comme un ballon. Il entend parler de
faire chanter le _Te Deum_ pour le jour de sa nativité[229], il le
presse avec extrême impatience; il va à la chapelle, où il fut chanté
par le curé et prêtres du village. Ramené, il voit tirer dans la cour
des arquebusades et mousquetades, et dit, sans ciller la paupière, à M.
de Mansan: «_Taine, commandez-leur de tirer encore._ A souper, il dit
tout bas à Mme de Montglat: _Mamanga, faites ôter la brayette qui est à
mes chausses, maman me prendroit pour un suisse, maman penseroit que je
n'aurois pas quatre ans_.

  [229] Le Dauphin entrait dans sa cinquième année.

_Le 28, mercredi._—Mené à la chapelle où l'on porte le pain bénit
pour le jour de sa nativité, il va à l'offrande, donne un demi-écu à
son aumônier. M. l'abbé de Saint-Denis, Mme de Soisy assistent à son
goûter; il danse la sarabande et la danse qu'il appelle _le combat_. La
fille de Mme de Soisy dansoit la sarabande à la mode d'Espagne, il dit:
_Elle danse pas bien_.

_Le 29, jeudi._—Il caresse sa nourrice, la baise, se pend à son
col; elle lui dit: «Monsieur, gardez de faire mal au petit enfant;»
elle étoit enceinte. Le Dauphin demande: _Est-il au col?_—«Non,
Monsieur, lui répond sa nourrice.» Je lui demande: «Monsieur, où
est-il?»—_Il est dans votre ventre_, dit-il tout bas à l'oreille de
sa nourrice.—«Monsieur, lui dis-je, par où est-il entré?»—_Par
l'oreille._—«Par où sortira-t-il?»—_Par l'oreille[230]._

  [230] Dans _l'École des femmes_ Agnès demande à Arnolphe:

    «Avec une innocence à nulle autre pareille,
    Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille.»

_Le 2 octobre, dimanche, à Saint-Germain._—Il descend à sept heures
pour aller au-devant de la reine Marguerite, y va en la cour, puis elle
le reconduit en haut jusques en sa chambre, où elle lui fait présent de
deux livres de tailles-douces; il en étoit extrêmement amoureux[231]. A
sept heures et demie elle s'en va pour aller coucher à Argenteuil; il
la reconduit jusques à la porte de la salle, et, voyant qu'on portoit
ses flambeaux plus outre pour lui éclairer, il se prend à crier: _Je
veux pas qu'on emporte mes flambeaux._

  [231] Dans la journée le Dauphin s'était encore amusé pendant
  deux heures dans la chambre d'Héroard à regarder les estampes du
  livre de Vitruve.

_Le 4, mardi._—Il s'amuse à son livre des chasses; je lui montre[232]
un cerf qui se grattoit l'oreille et un chasseur qui le tiroit de
l'arc. M. de Gondi vient pour le voir; il lui montre son livre des
chasses où étoient des chevaux tirés en taille-douce.

  [232] Le Dauphin était au lit, un peu malade.

_Le 6, jeudi._—Il vient à mon étude, et faisant apporter son livre des
chasses, dit: _Moucheu Heoua, montrez-moi ceux qui ont des lunettes_,
qui étoient dans son livre de tailles-douces, puis les faiseurs
d'horloges, puis les distillateurs, s'informe de tout, des noms et de
l'usage des choses, demande jusqu'à ce qu'il soit satisfait et ait
appris. Je lui montre la planche où sont les vers à soie, celle où il y
a l'empereur Justinien assis dans une chaise.—Mme de Montglat voyoit
plusieurs pièces de drap de soie pour lui faire des habits, et lui
demande: «Monsieur, laquelle est-ce que vous aimez le mieux?» Voyant la
pièce de velours violet à fond d'or, il s'écrie: _Ha! je veux celle-là,
ce sont mes couleurs, il y a du bleu!_

_Le 8, samedi, à Saint-Germain._—La remueuse du Dauphin racontoit du
prince de Galles[233] qu'il aimoit Madame et qu'il avoit répondu au
Roi son père que si on ne la lui vouloit pas donner qu'il feroit la
guerre en France, en prendroit une partie et que pour avoir la paix
on la lui donneroit; que le Roi répliquant qu'il vaudroit bien mieux
l'avoir paisiblement, qu'il repartit qu'il vouloit premièrement faire
parler de lui. Ceci avoit été raconté le soir précédent par Mlle de
Villiers-Hotman, qui avoit soupé avec Mme de Montglat, comme l'ayant
ouï dire elle-même en Angleterre, au roi d'Angleterre et au prince, et
d'où elle étoit revenue depuis peu de jours. M. le Dauphin écoutoit
tout ce que nous en disions sans en faire le semblant, comme il faisoit
le plus souvent, et entendant parler que le prince de Galles vouloit
faire la guerre, il dit: _Hé! j'irai devant pour l'empêcher_; puis il
me demande froidement: _Est-il seigneur, le prince de Galles?_—«Oui,
Monsieur, c'est le dauphin d'Angleterre qui aime Madame, et son papa
envoyera vers le Roi votre papa pour le supplier de la lui donner
en mariage; le voulez-vous pas bien?»—_Non._—«Mais si papa le
veut?»—_Si papa le veut, je le veux bien; mais c'est le prince de
Galles, il est donc galeux?_—«Non, Monsieur, c'est le nom de sa
qualité; Galles c'est un pays.»

  [233] Henri-Frédéric, fils aîné de Jacques Ier, roi d'Angleterre;
  il avait alors neuf ans, et mourut en 1612.

_Le 9, dimanche._—M. de Rouen[234], frère bâtard du Roi, porté en
chaise à cause de sa goutte, le vient voir; il se joue aux bras de sa
chaise à les faire branler.

  [234] Charles de Bourbon, fils naturel d'Antoine, roi de Navarre,
  et de Louise de la Béraudière; archevêque de Rouen en 1594, mort
  à Marmoutier, en 1610, peu après l'assassinat de Henri IV.

_Le 10, lundi._—Mme de Guise et Mme de Prouilly, sa fille, le viennent
voir; il se joue à deux chapelets de corail de Mme de Guise: _Velà_,
dit-il, _des chapelets faits à la nouvelle façon_; elle portoit un
chapelet d'Italie à grains carrés; il y avoit des peintures dedans.

_Le 11, mardi, à Saint-Germain._—Indret, son joueur de luth, revenoit
de la foire de Saint-Denis et racontoit qu'il y avoit vu Mme Briant,
marchande de draps de soie; il demande: _Est-elle mercière?_—«Non,
Monsieur, elle est marchande de draps de soie, qui vous baille ces
belles étoffes qu'il vous faut pour vous habiller.»—_Pourquoi
l'appelle-t-on Madame?_—«Monsieur, on les appelle ainsi à Paris[235].»
Il s'amuse à des petites pièces de ménage de plomb portées de
Saint-Denis.

  [235] A la Cour on appelait mademoiselle les femmes mariées qui
  n'étaient pas nobles; le Dauphin nomme toujours la femme de son
  médecin: mademoiselle Héroard.

_Le 12, mercredi._—Il se joue à des petits jouets et à un petit
cabinet d'Allemagne, fait d'ébène, baisse et rebaisse le couvercle,
l'ouvre et le ferme à la clef.—A une heure arrive l'ambassadeur de
Venise, qui s'en retournoit; il lui souhaite que l'on puisse le voir
un jour en Italie, la lance sur la cuisse, avec une armée de cinquante
mille hommes. Le Dauphin va sur la terrasse de la salle, pour voir
l'éclipse de soleil dans une chaudière pleine d'eau; l'ambassadeur y
étoit présent.

_Le 13, jeudi._—Marin, nain de la Reine, arrive; le Dauphin danse,
joue du violon et chante tout à la fois, se jouant à Marin et courant
après lui.

_Le 14, vendredi._—Le P. Gontier, jésuite, revenant du Caire, assiste
à son dîner; il écoute en s'amusant l'exhortation du P. Gontier sur le
_Domine, da judicium Regi et filio Regis justitiam_.

_Le 17, lundi._—Il voit M. Guérin qui avoit pris du tour d'une
boîte de sapin et en avoit fait deux cercles mis en croix: _Velà_,
dit-il, _le monde_. Je lui demande: «Monsieur, qui vous a dit
cela?»—_Personne._—«Monsieur, le monde est-il pas quarré?»—_Non, il
est rond._—«Qui le vous a dit?»—_Personne._ Il vient en ma chambre,
puis en mon étude, où il écrit au Roi pour le supplier de faire donner
à sa compagnie une autre garnison que Provins:

    Papa, tous les apothécaires de Provins sont venus à moi pour
    me prier de vous supplier très-humblement, comme je fais, de
    donner à ma compagnie une autre garnison, car mes gendarmes
    aiment bien la conserve de roses, et j'ai peur qu'ils ne la
    mangent toute, et je n'en aurois plus. J'en mange tous les
    soirs quand je me couche, et je prie bien Dieu pour vous et
    qu'il vous fasse venir bientôt, et à moi la grâce de vous
    pouvoir faire très-humble service. Je suis, papa, votre
    très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.

Quand il eut écrit la lettre du Roi, moi lui tenant la main[236], il
me commanda de la lire, et l'ayant lue: «Monsieur, dis-je, est-elle
bien?»—_Oui._—Il va en la chambre où est né le feu roi Charles[237],
où Mme de Montglat faisoit de la confiture de coings.

  [236] Nous ne reproduisons pas l'orthographe de cette lettre et
  de la suivante.

  [237] Charles IX, né à Saint-Germain, en 1550.

_Le 19, mercredi._—Il vient en ma chambre et à mon étude; je lui
conduis la main pour écrire à la Reine cette lettre, portée le
lendemain par M. de Mansan:

    Maman, j'ai bien envie de vous voir et de baiser mon petit
    frère d'Orléans[238], et si vous ne venez bientôt, je prendrai
    mon pourpoint blanc et mes chausses et mes bottes, puis je
    monterai sur mon petit chevau, et je m'en irai, patata, patata.
    Maman, je partirai demain bon matin, de peur des mouches;
    maman, l'on m'a dit que vous m'avez apporté queuque chose de
    beau, je le voudrois bien voir. Venez donc, ma bonne maman, il
    fait si beau, et vous me trouverez bien gentil, et ce pendant
    je suis, maman, votre très-humble et très-obéissant fils et
    serviteur.—DAULPHIN.

  [238] La Reine était grosse, et accoucha d'une fille le 10
  février suivant.

Mené au Pecq, passé le bac, mené à la garenne. Il y avoit trois ou
quatre pauvres Irlandois et Irlandoises mendiants; on le lui dit, il
les voit; le voilà le visage tout de feu de colère: _Qu'on les fasse
sortir._ Ils sortent; on lui dit: «Monsieur, ce sont de pauvres petits
Irlandois qui demandent l'aumône»; il revient à soi, et la leur fait
donner.

_Le 20, jeudi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Allez querir votre
livre jaune._ Je lui demande: Est-ce celui où il y a un Roi qui
prie Dieu».—_Oui._—«C'est un livre qui a été au feu Roi[239], où
il prioit Dieu.»—_Au feu Roi?_—«Oui, Monsieur.»—_Où l'avez-vous
eu?_—«Monsieur, je l'ai eu à Tours.»

  [239] Henri III.

_Le 21, vendredi._—Il vient en ma chambre, et dit: _Je veux écrire
à papa_; c'étoit par M. le baron du Tour[240]; Madame aussi écrit sa
première lettre à la Reine.

  [240] Héroard se contente d'analyser cette lettre.

_Le 23, dimanche._—Mené au bâtiment neuf y attendre la Reine, il court
en la galerie, aide à faire le lit de la Reine; la Reine ne venant
point, il est ramené en sa chambre, où M. de Châteauvieux[241] lui
baise les mains; et comme il s'en retournoit, Mme de Montglat le fait
conduire et éclairer avec un flambeau; il court après, et crie: _Mon
flambeau, qu'on le rapporte?_ La Reine arrive à six heures et demie.

  [241] Chevalier d'honneur de la Reine.

_Le 24, lundi._—M. de Vic, l'ambassadeur, lui donne l'histoire de
Matthieu[242], de la part de l'auteur. A dix heures, mené au bâtiment
neuf, à la Reine, qui étoit encore au lit; il s'amuse près de la Reine
à son habiller, puis à onze heures et demie va à la messe avec elle;
dîné avec la Reine.

  [242] _Histoire de France et des choses mémorables advenues
  ès provinces étrangères durant sept années de paix du règne
  de Henri IV, depuis 1598 jusqu'en 1604_, par Pierre Matthieu,
  historiographe de France;—Paris, 1604, in-4º.

_Le 25, mardi._—Mené à la Reine au bâtiment neuf, il court en la
galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui
y sont en peinture. Le sieur Alphonso Taxis, revenant d'Angleterre
ambassadeur, baise la robe de la Reine et se couvre, puis baise la
main de M. le Dauphin, qui lui demande des nouvelles de l'Infante
et dit: _Apportez-moi son portrait._—L'on parloit que son baptême
se feroit au mois de mai; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur,
comment voulez-vous que l'on vous nomme?»—_Henry._ Je lui demande
pourquoi.—_Papa s'appelle ainsi; je ne veux pas avoir nom Louis._

_Le 26 octobre, mercredi._—La Reine lui donne son petit coffret
d'argent, où elle mettoit ses pendants d'oreille; M. de Courtenvaux,
revenant de Flandres, lui donne un pistolet. Il se joue, tenant un
portrait du Roi fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et dit: _C'est
papa._ Mlle de Vendôme lui dit: «C'est aussi mon papa.»—_Non, c'est
pas votre papa._ Il va en la chambre de Madame, où il écoute fort
attentivement M. de Cressy lisant l'histoire de Matthieu, fait taire
ceux qui faisoient du bruit.

_Le 27, jeudi._—La Reine part à deux heures et demie; il va sur la
terrasse de Neptune, d'où il lui voit passer le bac.

_Le 28, vendredi._—Il s'amuse à travailler sur de la cire comme il
avoit vu faire au sieur Jehan Paulo[243].

  [243] _Voy._ au 20 août 1604.

_Le 3 novembre, jeudi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[244], il
court au-devant de moi, me saute au collet, m'embrasse par deux fois;
je lui donne un petit lion de poterie et ma femme un homme de poterie.

  [244] Héroard était absent depuis le 29 octobre.

_Le 5, samedi._—Montaigne, chevaucheur d'écurie, arrive de la part du
Roi, avec lettre portant commandement exprès de faire, la lettre vue,
loger M. le Dauphin au bâtiment neuf pour causes contenues dans la
lettre[245]; il en est si aise qu'il fait lui-même déménager, trousser
son lit; il commande et a le soin de tout.

  [245] Voici cette lettre, que M. Berger de Xivrey a classée par
  erreur à l'année 1608: «Mme de Montglat, je vous fais ce mot
  et vous dépêche ce courrier exprès afin qu'il me rapporte des
  nouvelles de la santé de ma fille de Verneuil et de celle de mon
  fils, et de mes autres enfants. Au demeurant, si Mme de Verneuil
  va pour la voir, vous la lui lairrez voir et l'irez voir si elle
  vous en prie et le désire, lui disant comme de vous-même, si vous
  voyiez qu'elle voulût voir mon fils, que vous la priez de ne
  le faire à cause de la maladie de sa fille; et incontinent que
  vous recevrez cette-ci ferez mener mon fils avec tout le reste
  de mes autres enfants loger au château neuf. Bonjour, Madame de
  Montglat. Ce ve novembre, à Fontainebleau. (_Lettres missives_,
  VII, 642.)

_Le 9, mercredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil arrive
au vieux château[246].

  [246] Le Roi écrivait à Mme de Montglat le 6 novembre: «Pour
  ce que vous mandez à Loménie touchant mon fils de Verneuil, je
  désire que vous le fassiez mener au château neuf avec mes autres
  enfants, et si Mme de Verneuil va à Saint-Germain et désire le
  voir, que vous le lui envoyiez au vieil château, où j'entends
  qu'elle loge pour assister ma fille.» Cette lettre est également
  classée, par erreur, dans les _Lettres missives_, à l'année 1608.

_Le 10, jeudi._—Il se fait entretenir par Mlle Piolant de petits
contes.

_Le 12, samedi._—M. de Verneuil revenoit de voir Mme la marquise sa
mère au vieux château[247]; il lui demande: _D'où venez-vous?_—«Mon
maître, je viens de voir maman mignonne.»—_C'est la vôtre, pas la
mienne._

  [247] _Voy._ encore la lettre du Roi du 10 novembre, dans
  laquelle il dit à Mme de Montglat: «Si Mme de Verneuil est là et
  qu'elle désire voir mon fils, envoyez le lui au vieil château, et
  qu'il soit avec elle tant qu'elle voudra.» (_Lettres missives_,
  VII, 644.)

_Le 13, dimanche._—Il faisoit le fâcheux; l'on fait abaisser une
poignée de verges attachée à une ficelle, sous la cheminée; l'on lui
faisoit croire que c'étoit un ange qui les portoit du ciel.

_Le 14, lundi._—Il va en la chambre de sa nourrice, où il épluche de
l'oseille et du persil pour le potage de M. Girard.

_Le 15, mardi._—Sa première nourrice le vient voir; il lui donne sa
main, ne la veut point baiser ne accoler.—Mené au Pecq et passé l'eau
pour voir dans un grand bateau un animal porté du Canada par M. de
Monts[248], de la grandeur d'un élan. Il y avoit une petite barque
faite à la mode du pays, avec du jonc, et couverte d'écorce d'arbre,
teinte de rouge, faite en façon de gondole et ayant les avirons du bois
du pays; trois mariniers la firent voguer devant lui d'une incroyable
vitesse.

  [248] Gentilhomme de la chambre et gouverneur de la ville de
  Paris. Il avait été envoyé au Canada comme commandant général
  pour le Roi. Voy. _Histoire du Canada_, par Garneau; Québec,
  1859, in-8º, tome 1er, pages 39 à 68.

_Le 17, jeudi._—Il écrit au Roi en ma chambre:

    Papa, je suis bien aise de ce que M. de Saint-Aubin m'a dit
    que vous vous portez bien et que vous êtes à Paris, pour ce
    que je pense d'avoir bientôt l'honneur de vous voir et de
    vous baiser la main. Si j'étois bien grand je vous irois voir
    à Paris, car j'en ai bien envie. Hé! papa, je vous supplie
    très-humblement, venez me voir, et vous verrez que je suis
    bien sage. Il n'y a que Madame d'opiniâtre, je le suis plus.
    Ma plume est bien pesante. Je vous baise très-humblement les
    mains. Je suis, papa, votre très-humble et très-obeissant fils
    et serviteur.—DAULPHIN.

_Le 18, vendredi._—Il retourne au château vieux.

_Le 19, samedi._—Il se prend à chanter la chanson dont il se faisoit
endormir:

    Bourbon l'a tant aimée
    Qu'à la fin l'engrossa,
    Vive la fleur de lis....[249]

  [249] _Voy._ plus loin une variante de cette chanson.

A la chanson il y a le sang royal, mais il ne vouloit pas que l'on dît
ainsi, oui bien la fleur de lis. On lui demande: «Pourquoi voulez-vous
que l'on dise la fleur de lis et non pas le sang royal?» Il répond
soudain: _Pour ce que ce sont les armoiries à papa, mon frère d'Orléans
en aura des fleurs de lis._—«Oui, dis-je, Monsieur, mais il y aura
des lambeaux[250].» Il fait dire à Mme de Montglat des proverbes de
Salomon, elle en dit plusieurs; entre tous il trouva celui-ci le plus
beau: «L'homme est heureux qui a trouvé une femme vertueuse;» il le lui
fait redire souvent.

  [250] C'est-à-dire un lambel, par lequel se distingue le blason
  des ducs d'Orléans.

_Le 20, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi arrive au vieil château à
cinq heures et demie, revenant du Limousin; il fait tout ce qu'il peut
pour donner plaisir au Roi. Le Roi va voir Mlle de Vendôme, puis Mlle
de Verneuil.

_Le 21, lundi._—A dix heures mené au bâtiment neuf, au lever de la
Reine. Mené au jardin où étoit le Roi, le Roi lui dit qu'il avoit été
prisonnier dans le château il y avoit plus de vingt-cinq ans[251], et
ajoute: «Je vous veux faire mettre en prison là dedans.»—_Ho!_ dit le
Dauphin, _je romprai la porte_. Le Roi lui demande: «Que ferez-vous
après?»—_Je passerai_, dit-il, _par la cheminée, je me sauverai sans
me blesser_, et il se met entre les jambes de Mme de Montglat. Le Roi
lui dit: «Voilà le fils de Mme de Montglat, la voilà qui en accouche»;
il part soudain, et se va mettre entre les jambes de la Reine et
s'enveloppe de son manteau si fort qu'il ne montroit que la plume de
son chapeau.—Après souper il se joue avec M. de Vendôme et M. le
Chevalier; M. le Dauphin dit qu'il étoit fils du Roi. «Et moi aussi,
dit M. de Vendôme.»—_Vous!_—«Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas
votre féfé?»—_Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman
comme moi! Qui est votre maman?_—«Monsieur, c'étoit madame la duchesse
de Beaufort.»—_Duchesse de Beaufort, est-elle morte?_—«Elle est bien
loin si elle court toujours,» dit M. le Chevalier[252].

  [251] Cette captivité ne peut qu'être antérieure au 3 février
  1576, date à laquelle le roi de Navarre s'était évadé de la cour
  de Henri III. En avril 1574 Henri IV avait subi une sorte de
  captivité au château de Vincennes.

  [252] Gabrielle d'Estrées était morte en 1599.

_Le 22, mardi._—A onze heures il se fait lever, les yeux pleurant de
rhume, entoussé; il est vêtu de sa robe de chambre fourrée, incarnat.
Le Roi l'envoie querir, il y est conduit avec sa robe. M. de Rosny le
vient voir, il l'embrasse, instruit[253].

  [253] C'est-à-dire qu'on le lui avait recommandé.

_Le 23, mercredi._—Il chante avec sa nourrice:

    Qui veut ouïr chanson:
    La fille au roi Louis,
    Bourbon l'a tant aimée
    Qu'à la fin l'engrossit.
    Vive la fleur de lis.

_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures le Roi le vient voir, le
trouve bandant son pistolet; le Roi déjeûne auprès de lui, s'en va chez
Madame, et de là à la chasse. A deux heures mené chez la Reine.

_Le 25, vendredi._—Mené au château neuf, il s'amuse dans la chambre
de la Reine, puis va à la galerie, tire et puis se fait tirer dans
le petit carrosse; le bras du carrosse se rompt; il envoie querir le
menuisier, lui-même y travaille, puis il se fait remettre dedans et se
fait rouler. Il bâille plusieurs fois, le visage lui blêmit; il dit
à Mme de Montglat qu'il se trouve mal, se prend à pleurer[254]. L'on
le met à bas pour l'emmener; le Roi entre en la galerie pour le voir,
et dès qu'il le voit: «Vous avez pleuré, dit-il, je vois bien.» M. le
Dauphin s'arrête, s'étonne; toutefois, voyant M. de Verneuil être allé
au devant du Roi, il y court et l'embrasse. Le Roi le reprend sur ces
larmes, lui demande pourquoi il pleure et ce qu'il veut: _Je veux aller
en ma chambre, papa._ Le Roi se fâche de cette réponse, lui demande
pourquoi: _Pource que j'ai froid._—«Ha! voilà une menterie! vous
êtes un menteur! Que l'on le mène en sa chambre, vous verrez qu'il se
jouera.» Il s'en fâche, lui permet de s'en aller; le Dauphin, ramené,
ne veut point aller en carrosse; il étoit saisi de l'appréhension de
la colère du Roi. Mené en sa chambre, il ne fait que se plaindre et
pleurer; M. de Verneuil le vient voir et, raillant, lui dit qu'il
avoit dîné avec le Roi.—_C'est pource que papa vous l'a dit_, lui
répond-il brusquement.

  [254] Le Dauphin était encore enrhumé.

_Le 27 novembre, dimanche._—Mené en carrosse chez le Roi, fort gentil.
Mme la princesse de Conty se jouoit à lui, l'appelant: «Mon père grand,
mon bisaïeul, mon cousin;» il disoit _Non_ à tout. «Comment voulez-vous
que je vous appelle?»—_Moucheu Dauphin._

_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au Roi, qu'il rencontre sur le
pavé allant à la chasse; le Roi descend de cheval, le baise dans le
carrosse, et lui dit qu'il allât trouver maman pour la réjouir; il va
chez la Reine.

_Le 29, mardi._—A huit heures et demie le Roi arrive en sa chambre,
y déjeûne; le Dauphin se fait asseoir à table avec le Roi, qui lui
donne une petite beurrée puis une rôtie sèche, de celles qui avoient
été faites pour le Roi à prendre de l'hypocras. M. de Crillon arrive;
le Roi demande au Dauphin: «Qui est celui-là?»—_Le fou._—M.
de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de
Souvré.—_Non._—«Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?»—_Oui._
Le Dauphin ne peut laisser aller le Roi, il le conduit de chambre en
chambre; le Roi s'en va à neuf heures et demie de la chambre de Mlle de
Vendôme.

_Le 30, mercredi._—Le Roi part à six heures pour aller à Paris; dîné
avec la Reine; à deux heures elle part pour s'en retourner à Paris.

_Le 3 décembre, samedi, à Saint-Germain._—La reine Marguerite le vient
voir; il se joue à elle, puis entre en mauvaise humeur, se va cacher à
la ruelle du lit, regardant Mme de Montglat, et disant tout bas: _C'est
pas une Reine_.

_Le 13, mardi._—En soupant, Mme de Montglat tançoit Saunier, cuisinier
de son commun[255], et, le menaçant de la prison, commandoit au sieur
Dupré, exempt, de le y mettre; ce pendant le Dauphin ne mangeoit point,
écoutoit; les grosses larmes lui sortent des yeux, tombant sur lui,
sans dire mot, ému de compassion. Mme de Montglat, l'apercevant, lui
dit: «Non, Monsieur, il ne y ira point en prison; qu'il vous demande
pardon.»—_Non, Mamanga, c'est à vous; dites à Dupré qu'il ne le mène
pas en prison, bien haut_; elle l'ayant dit: _Dupré, Mamanga l'a dit
bien haut._

  [255] De la maison du Dauphin.

_Le 14, mercredi._—J'arrive[256], il court à moi, me saute au col,
me serre; il en fait autant à ma femme. Je lui apporte un cheval et
une carte gallicane de Thevet, il s'amuse à la carte avec transport.
«Voilà M. le Dauphin,» lui dit-on en lui montrant le côté des
Flandres.—_C'est moi qui bat les Espagnols_, répondit-il.

  [256] Héroard était parti le 30 novembre, et pendant son
  absence le Journal avait, comme d'habitude, été continué par
  l'apothicaire Guérin.

_Le 15, jeudi._—Il se fait faire des contes du Compère Renard, du
mauvais riche et du Lazare par sa nourrice. Je lui attache la carte
gallicane de Thevet, que je lui avois apportée, contre la tapisserie;
on lui montre Provins; il y porte la main en disant: _Mangeons de la
conserve_[257].

  [257] _Voy._ au 17 octobre précédent.

_Le 16, vendredi._—Il s'amuse à ouvrir et refermer un cadenas à
lettres[258].

  [258] Ces cadenas étaient sans doute d'invention nouvelle.
  Lestoile dit à la date du 6 septembre 1606 qu'on lui a donné «un
  petit cadenas qui ne se peut ouvrir ni fermer que par quatre
  lettres qui sont A, M, O, R, qui font _amor_, lesquelles sont
  gravées avec plusieurs autres audit cadenas.» Le cadenas du
  Dauphin lui avait été donné par Héroard; le mot était DIOGÈNE.

_Le 19, lundi._—Il fait chanter des Noëls à son huissier de salle, qui
les avoit faits, surtout celui où il y avoit: «Couronne de lauriers.»
L'huissier le lui donne par écrit; il ne veut plus manger, d'impatience
de le lire et de l'apprendre.

_Le 20, mardi._—Il se fait lever puis recoucher plein de mélancolie
et sans sujet, contre son naturel. Il sembloit avoir du ressentiment
du danger de la vie où, le jour précédent, le Roi se trouva,
environ les quatre heures, sur le Pont-Neuf, revenant de la chasse,
par...........[259] qui se jeta sur lui, l'assaillant d'un poignard.
Sur les dix à onze heures l'on en fut averti; on lui dit qu'une bête
avoit voulu faire du mal à papa étant à la chasse; les larmes lui en
vinrent aux yeux avec une grande tristesse. A huit heures et demie,
dévêtu, mis au lit; l'on parloit de celui qui le jour précédent avoit
voulu tuer le Roi; on disoit que c'étoit un fol; il dit: _On le fera
tourner sur une roue, puis par des chevaux qui tireront une charrette._

  [259] Héroard laisse en blanc le nom de ce fou, qui s'appelait
  Jacques des Isles.

_Le 25, dimanche, à Saint-Germain._—Il s'amuse à mettre un de ses
carreaux blancs dans une taie d'oreiller, le met sur son col, comme
son lavandier faisoit le linge sale, dit qu'il porte un opiniâtre
pour le mettre à la lessive, puis prend un carreau[260] et le porte
sur le bras, l'autre sur le col, disant: _J'en porte encore un autre,
c'est un opiniâtre qui est vert._—«Oui, Monsieur, lui dis-je, l'autre
est blême.»—_C'est pource qu'il est mort._ Il se fait, en goûtant,
entretenir par M. de Verneuil, qui avoit de jolies inventions pour le
faire rire; il en rioit, encore qu'il ne fût point rieur de son naturel.

  [260] Un autre coussin de velours vert.

_Le 28, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, papa vous
viendra voir aujourd'hui, l'embrasserez-vous pas bien en lui disant que
vous avez remercié Dieu de ce qu'il l'a gardé de ce méchant homme qui
l'a voulu tuer?»—_Oui, Mamanga, il est en prison; c'est qu'il est fou,
et papa lui a pardonné._ Il va sur la terrasse de sa chambre pour voir
décharger les mulets de la chambre du Roi; à quatre heures un quart, le
Roi, revenant de Paris, il lui saute au col, le serre, le conduit au
grand cabinet. Madame disoit ses quatrains au Roi et tout ce qu'elle
savoit; M. le Dauphin lui dit ses proverbes; MM. de Verneuil y étoient;
ils donnent le plaisir au Roi de ramasser des sols qu'il leur jetoit à
terre; M. le Dauphin rapportoit au Roi ceux qu'il avoit ramassés; il
n'aimoit point l'argent. Le Roi vient en sa chambre; il l'entretient
de tout ce qu'il peut; le Roi sommeilloit, et lui demande: «Mon fils,
voulez-vous bien que je me couche sur votre lit?»—_Oui, papa_, dit-il
gaiement; il conduit le Roi jusques au lit, et de soi-même tira le
rideau comme il fut couché.

_Le 29, jeudi._—Dîné avec le Roi; le Roi se joue avec lui, et, en
la chambre, le Roi demande à M. de Verneuil s'il vouloit pas aller
en poste à Paris avec lui.—_Non, je veux pas_, dit M. le Dauphin.
«—Comment, dit le Roi, savez-vous pas que suis le maître?»—_Oui,
papa, passez, allez_, dit-il à M. de Verneuil, le prenant par la
manche, _et moi aussi papa_. Il reconnoît et fait tout ce qu'il peut
pour complaire au Roi, et le va conduire jusques à la cour, d'où il
part à une heure après midi.

_Le 30 décembre, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat le fait
jouer au hère; ce fut la première fois qu'il joua aux cartes.



ANNÉE 1606.

  Étrennes du Dauphin.—Souvenir de Fontainebleau.—Étrennes
  données par la Reine, remerciement du Dauphin.—Lettre au fils
  de Mme de Montglat.—Lettre du prince de Galles.—Présent
  du duc de Lorraine.—Le Roi et la comtesse de Moret à
  Saint-Germain.—Les piques de Biscaye.—Utilité du journal
  d'Héroard.—Comment dînent les laquais.—Habitude du
  Roi.—Chanson turque.—Parcimonie dans laquelle est élevé
  le Dauphin.—Naissance de Madame Christine.—Détail sur
  la mort de Henri III.—La géographie de Mérula.—Le Roi à
  Saint-Germain.—Le duc de Bouillon.—Premier enfant tenu
  sur les fonts de baptême.—Donation de la reine Marguerite
  au Dauphin.—Départ pour Paris.—Visite à la reine
  Marguerite.—Départ du Roi pour le siége de Sedan.—La chapelle
  de Bourbon.—Visite à l'Arsenal et à la Bastille; M. de Rosny,
  le comte d'Auvergne.—Visite au Palais de Justice.—Lettre
  au Roi.—Retour à Saint-Germain.—Précautions pour la
  sûreté du Dauphin.—_La Castramétation_ de du Choul.—M. de
  Crillon.—Le feu de joie de la paix.—La nourrice de Charles
  IX.—Inclination aux mécaniques.—Modèle du château neuf de
  Saint-Germain.—Habitude du Roi.—La belle Corisande.—Le
  Roi et M. de Bouillon.—Goût du Roi pour l'ail.—Jalousie
  et opiniâtreté du Dauphin; sa sensibilité.—Premier coup
  de feu.—Mœurs singulières.—Députation d'un régiment
  suisse.—Portrait du Dauphin peint par Martin.—Visite de la
  reine Marguerite.—Le Dauphin amoureux; encouragements et
  exemples qu'on lui donne.—Le connétable de Montmorency.—La
  belle Gillette.—Le cardinal de Joyeuse.—Produit de
  la verrerie de Saint-Germain des Prés.—Le marquis
  de Rainel.—Le Roi et son fils.—Accident du bac de
  Neuilly.—Prière du Dauphin.—Le président Groulard et
  les députés de Normandie.—Paroles honteuses.—Le soldat
  Descluseaux.—Le Dauphin logé au château neuf.—Hommage
  des députés d'Auvergne.—Les écus de M. de Sully; avidité
  de l'entourage du Dauphin.—Maladies épidémiques;
  vision d'une sentinelle.—L'hiver en été.—Habitude du
  Roi.—Précautions de salubrité.—Le Roi et le prince de
  Mantoue.—M. de Saint-Aubin-Montglat.—La Reine et la
  duchesse de Mantoue.—Jalousie du Dauphin.—Portrait du
  Dauphin par Francesco.—L'abbé de Saint-Germain.—Le cardinal
  de Joyeuse.—Répugnance du Dauphin à demander.—Départ
  de Saint-Germain pour le baptême.—Le prisonnier de
  Chilly.—Les portraits de M. de Beaulieu.—Baptême du
  Dauphin à Fontainebleau.—Présent de M. de Lorraine.—Feu
  d'artifice.—La verrerie de Fontainebleau.—Séjour à
  Cély.—Lettres au Roi.—Le canal de Fleury.—Détail
  d'étiquette.—Mœurs des laquais de Fontainebleau.—Le
  Dauphin entre dans sa sixième année.—Avidité de Mme de
  Montglat.—Ange Cappel.—Songe du Dauphin.—Les pages de
  la chambre; Racan.—Bons mots du Dauphin; son respect
  pour la vieillesse.—Visite à la comtesse de Moret.—Le
  peintre Le Blond.—La mule de M. de Roquelaure.—Jeux
  du Dauphin.—Les députés du Dauphiné.—Dispositions
  pour la chasse.—M. et Mme de Rosny.—Combat de dogues,
  d'ours et de taureau.—Engoulevent; répugnance du Dauphin
  pour les bouffons.—Mariage du prince d'Orange.—Ballet
  du Dauphin.—Reparties à MM. de Roquelaure et de
  Bassompierre.—Guerre contre la princesse d'Orange.—La
  petite Panjas.—Familiarité avec les soldats.—Le comte de la
  Roche.—Superstition d'Héroard.—Jouets de poterie.—Buffet
  de François Ier.—Goût pour le dessin; première leçon donnée
  par Fréminet.—Portrait du Dauphin par Fréminet.—Amour et
  attentions d'Héroard pour le Dauphin.


_Le 1er janvier, dimanche, à Saint-Germain._—Vêtu de son manteau,
coiffé, peigné paisiblement pour ce qu'on lui dit qu'il ne falloit
pas faire l'opiniâtre le premier jour de l'année, de peur de l'être
toute l'année. Il tient le manchon de Mme de Montglat, et s'en va à
chacun, l'en frappant gaiement et souriant en disant: _Tenez, velà vos
étrennes_, et comme honteux de n'avoir aucune chose à donner à ceux qui
lui demandoient. On lui apporte du ruban bleu; il en donne à plusieurs
pour étrennes.

_Le 2, lundi._—Il promet à M. de Cressy de le faire un jour chevalier
de l'Ordre, lui ayant donné le jour précédent le cordon bleu.—Il
reçoit par M. Bragelogne, commis de M. Phélypeaux, trésorier de
l'Épargne, une bourse de jetons d'argent à la devise d'un temple de
Janus avec cette lettre: _Clusi cavete, recludam_.

_Le 3, mardi._—Il chante: _Quand le bon homme vécut de son labourage,
etc._ Il dit à M. de Ventelet: _Tetai, contez-moi du grand homme qui a
du feu autour de lui, qui est à Fontainebleau._—«Monsieur, je ne sais
qui est cet homme-là.»—_C'est ce grand homme qui est à la salle._—«En
quelle salle?»—_A la salle qui est auprès du Jacquemart._ C'étoit
l'élément du feu, qui étoit à la salle du bal.

_Le 5, jeudi._—Son huissier de salle se prit à crier: _le Roi boit_,
il lâche soudain la coupe, disant: _Non, je veux pas_, et l'en reprit
par deux fois. Je lui dis: «Monsieur, voulez-vous pas que l'on crie le
Roi boit quand vous buvez?»—_Non; quand je serai le Roi._

_Le 7, samedi, à Saint-Germain._—La Reine lui envoie pour étrennes
une montre d'horloge et une paire de petits couteaux; il s'en va à la
chambre de Mme de Montglat, écrit à la Reine, la remerciant de ses
belles étrennes, et disant qu'il regarderoit bien souvent à sa montre
d'horloge pour savoir les heures qu'il faudroit poser les sentinelles
et qu'il les éveilleroit, les piquant dans les cheveux avec ses petits
couteaux, s'il les trouvoit endormis.—Il se joue avec Bompar, son
page, qui prenoit Madame prisonnière; il dit que c'est le grand dragon
qui prend Andromède, et lui Perséus, qui tue le dragon.

_Le 8, dimanche._—Il aide à faire son lit comme s'il eût été le garçon
de la chambre[261], veut seul porter et rapporter toutes les pièces,
sur sa tête ou sur son épaule.—Mme de Montglat le fait écrire à son
fils:

    Petit Montglat, voyez de ma part monsieur le grand-duc, mon
    oncle, et madame la grande-duchesse, ma tante, et leur dites
    que je leur baise très-humblement les mains et que je suis
    leur très-humble serviteur. Venez-moi servir à mon baptême
    et amenez-moi un beau cheval pour courir la bague, et soyez
    bien sage, et je serai votre bon petit maître. Adieu, petit
    Montglat. Votre bon petit maître,

    DAULPHIN.

  [261] On verra Louis XIII conserver cette habitude dans un âge
  beaucoup plus avancé.

_Le 9, lundi._—Il va à la salle du bal, danse toutes sortes de danses;
on en rit de le voir si joliment faire, il cesse la danse incontinent,
fâché, et dit: _Je veux pas qu'on rie, je veux pas donner du plaisir_,
et ne voulut plus danser.

_Le 10, mardi._—Il vient des violons de la noce d'un de ses
cuisiniers; il leur commande de jouer, et les écoute si attentivement
qu'il demeuroit immobile. M. Birat, pour le faire jouer, lui dit:
«Monsieur, ce matin il est venu en ma chambre une bête si grande, si
grande.» Il lui demanda en souriant: _Étoit-elle plus grande que vous?_
A dîner on fait le conte ci-dessus mis de M. Birat; il se retourne en
souriant, et me demande: _L'avez-vous mis en votre registre?_

_Le 12, jeudi._—Le sieur Thomas Parry, ancien ambassadeur
d'Angleterre, lequel conduisoit le sieur Georges Kerry, ambassadeur
demeurant en sa place, présente à M. le Dauphin une lettre de la part
de M. le prince de Galles, disant, lui ayant tous deux baisé la main,
que, venant prendre congé de lui et lui amenant celui qui entroit en
sa place pour lui baiser bien humblement les mains, il avoit aussi
charge de lui présenter une lettre de M. le prince de Galles. Il la
prend, et ne voulut jamais entendre à autre chose qu'ayant lui-même
rompu le cachet, il n'eût vu ce qui étoit dedans. On lui demande qui
il vouloit qui lui lût la lettre, il répond: _Je veux que ce soit
moucheu Hérouard._ Il me la baille, et en présence des ambassadeurs,
de M. de Souvré, qui les étoit venu conduire, je la lus. En voici la
teneur, écrite et signée de sa main, et, ce dit-on, de sa façon, le
roi d'Angleterre n'ayant pas voulu qu'un autre que lui y mît la main,
disant qu'il avoit demeuré assez longtemps à l'école pour la savoir
faire, et toutefois que le Roi son frère et non autre repassât dessus
[_sic_]:

    Monsieur et frère, ayant entendu que vous commenciez monter
    à cheval, j'ai creu que vous auriez pour aggréable une meute
    de petits chiens que je vous envoie pour tesmoigner le desir
    que j'ay que nous puissions suyvre les traces des Rois noz
    pères comme en entière et ferme amitié; aussi en ceste sorte
    d'honneste et louable recreation j'ay supplié le comte de
    Beaumont, qui retourne par delà, remercier en mon nom le
    Roy vostre père, et vous aussi, de tant de courtoisies et
    obligations dont je me sens surchargé, et vous déclarer combien
    de pouuoir vous avés sur moy, et combien je suis desireux
    rencontrer quelque bonne occasion pour monstrer la promptitude
    de mon affection à vous seruir, et pour ce me remettant à luy,
    je prie Dieu,

    Monsieur et frère, vous donner en santé longue et heureuse vie.

    Vostre très-affectionné frère et seruiteur,
    HENRY.

    A Richmond, le 25 d'octobre 1605.

    A Monsieur et frère Monsieur le Dauphin.

_Le 13, vendredi, à Saint-Germain._—A deux heures la marquise de
Verneuil s'en retourne[262].

  [262] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat, du 4
  janvier, dans laquelle il lui dit: «Madame de Verneuil fait état
  de s'en aller demain coucher à Saint-Germain en Laye pour y voir
  ses enfants. Faites-la loger au château, et les lui laissez
  voir; elle ne verra point mon fils ni ma fille, si ce n'est par
  occasion.» (_Lettres missives_, VI, 573.)

_Le 16, lundi._—Il s'amuse à voir travailler les maçons qui
raccoustroient son âtre, est toujours parmi eux; il arrive un joueur de
musette poitevin; il l'écoute assez longtemps, attentivement et comme
immobile, puis dit tout à coup: _Qu'il s'en aille, allez jouer à la
grande salle._

_Le 17, mardi._—Il vient en ma chambre, où il demande le livre des
oiseaux, puis me demande son livre rouge; c'étoit l'histoire de la paix
de Matthieu, donné par M. de Vic, ambassadeur, de la part de l'auteur;
il le remporte lui-même en sa chambre.

_Le 18, mercredi._—Je lui dis qu'il iroit au-devant de papa, au
bâtiment neuf; il répond: _Ho! ho! je veux pas aller au bâtiment neuf,
il tombe tout; quand la gelée viendra tout tombera_; il en avoit ouï
parler entre nous; il écoutoit tout, et tout ce qu'il entendoit lui
demeuroit en l'entendement. A onze heures mené au-devant du Roi sur
les terrasses, il le rencontre à la descente qui va au Neptune; le
Roi descend de cheval, le baise, l'embrasse. Ramené au vieux château
et dîné avec le Roi, à midi.—M. de Lorme, premier médecin de la
Reine, baise les mains au Dauphin de la part de M. de Lorraine, avec
commandement de lui dire qu'il lui faisoit faire deux canons; il
demande: _Sont-ils grands?_

_Le 19, jeudi, à Saint-Germain._—Il va chez le Roi, qui le mène au
jardin; dîné avec le Roi.—M. de Loménie lui donne un petit gentilhomme
fort bien habillé d'un collet parfumé, enrichi de broderie d'or, les
chausses à bande de même; il le peigne, et dit: _Je le veux marier à la
poupée de Madame._—Mené chez Mme la comtesse de Moret, où il se piqua
un peu au bout du doigt, en coupant des cartes avec les ciseaux de Mme
de Montglat.

_Le 20, vendredi._—Mené au Roi, et, à neuf heures, déjeûné avec lui;
il se fait porter aux fenêtres où le Roi étoit allé pour voir courir
un lièvre devant la meute des chiens courants que le prince de Galles
avoit envoyée à M. le Dauphin. Le Roi part pour aller à la chasse.—Un
honnête homme donna quatre piques de Biscaye, non ferrées, au Roi; le
Roi en donne trois à M. le Dauphin, lui disant: «Il y en a une pour
vous, donnez-en une à féfé Chevalier et l'autre à féfé Verneuil.» Étant
en sa chambre, M. de Souvré lui dit: «Monsieur, je m'en vais à Paris;
me voulez-vous commander quelque chose?»—_Faites-moi accommoder ma
pique._—«Monsieur, comment? Voulez-vous qu'elle pique, qu'elle tue,
qu'elle égratigne? Comment la voulez-vous?»—_Je veux pas que la mienne
tue, mais je veux qu'elle pique, et je veux pas que celles de féfé
Chevalier et de féfé Vaneuil tuent, et qu'elles ne piquent, et qu'elles
n'égratignent; mettez y un clou au bout._—Le Roi revient de la chasse,
le Dauphin se trouve à son dîner, fort gentil, obéissant, craignant
et respectueux du Roi. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux
heures trois quarts.

_Le 22, dimanche._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, voyez que
Madame a les cheveux beaux et blonds pour ce qu'elle se laisse bien
peigner;» il répond: _Les noirs sont les plus beaux_, puis me dit:
_Allez, allez écrire en votre registre ce que j'ai dit de mes cheveux._

_Le 23, lundi._—Il me demande: _D'où venez-vous?_—«Monsieur, je
viens de mon étude.»—_Quoi faire?_—«Monsieur, je viens d'écrire
en mon registre.»—_Quoi?_—«Monsieur, j'étois prêt à écrire que
vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: _Ne l'écrivez
pas_.—On le divertit avec son petit ménage d'argent; il y avoit deux
petits chandeliers et de la petite bougie blanche dont on se sert
aux offrandes; ma femme l'alluma. Il la prend soudain, la souffle,
l'éteint, disant: _Ho! non, elle s'useroit_, faisant en cela ce qu'il
voyoit faire et oyoit dire[263].

  [263] Mme de Montglat apportait une grande parcimonie dans les
  dépenses de la maison du Dauphin.

_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Il dit des proverbes de Salomon
abrégés, entre autres _celui_, dit-il, _que j'aime tant: L'homme est
heureux qui rencontre une femme vertueuse_; il dit trois quatrains de
Pibrac.

_Le 25, mercredi._—Le savoyard[264] de M. de Verneuil traversoit
sa chambre d'une porte à l'autre; il lui demande: _Où allez-vous?_
—«Monsieur, à la chambre de M. de Verneuil.»—_Retournez-vous-en
par là, ma chambre est pas un passage._

  [264] Il était de Chambéry, et servait de page à M. de Verneuil.
  Héroard ne donne pas son nom.

_Le 26, jeudi._—Madame voulant dîner debout et ne s'asseoir pas, il
dit: _La velà qui veut dîner en laquais_.

_Le 27, vendredi._—Il se fait armer de ses armes dorées, vient à ma
chambre, demande à voir le lion; c'étoit au livre de Gesner.

_Le 28, samedi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, s'avise
qu'il n'y avoit point de poutres au plancher et demande: _Hé! pourquoi
n'y-a-t'il point de poutres comme à ma chambre?_ A dîner il mange une
côtelette rissolée. Il épluchoit le rissolé; je lui dis: «Monsieur,
vous ne mangez que ce qui vous fera devenir colère[265].»—_Papa le
mange bien._ Il disoit vrai, et étoit grand imitateur des actions du
Roi. Il nettoyoit ses gencives avec le doigt, je lui dis: «Monsieur,
il les faut nettoyer avec la langue.»—_Mais ma langue n'est pas assez
longue, j'y tâche, mais je ne saurois._

  [265] Héroard dit au Dauphin quelques jours après que la viande
  grillée engendre la colère.

_Le 29 janvier, dimanche._—Il chante:

    Guillaume, Guillaume.
    Ho! pauvre Guillaume,
    Te lairras-tu mourir?

puis ce qu'il avoit appris il y avoit plus d'un an du petit Turc de M.
de Vendôme; _Houja Criaqué, Chinchin Criaqué, Pista, christa Criaqué_.

_Le 30, lundi._—Sa nourrice regardant à sa bouche la dent vingt et
unième qui lui étoit percée, il lui fut avis que sa nourrice lui
vouloit faire mal, et, voulant frapper sur elle, frappa sur Madame,
dont il fut si fâché que soudain il s'en prit à pleurer et à frapper
fort sur sa nourrice, puis va baiser et accoler Madame, puis va accoler
sa nourrice, qui en faisoit la courroucée.—L'on parloit qu'il le
falloit apprendre à être libéral, et que l'on n'en faisoit rien; il
écoutoit tout ce qui s'en disoit, sans faire paroître qu'il y prêtât
l'oreille, et tout à coup et par boutade il se prend à faire ses
libéralités, disant: _Je vous donne ceci, etc._

_Le 10 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat part
à onze heures et demie pour aller au travail de la Reine, laquelle
accoucha entre midi et une heure de Madame[266].

  [266] Chrétienne ou Christine de France, née au Louvre, mariée en
  1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie, morte en 1663.

_Le 11, samedi._—Mlle de Ventelet lui dit que maman étoit accouchée;
il demande: _A-t-on ouï le canon?_—«Non, Monsieur.»—_C'est donc une
fille?_

_Le 12, dimanche._—Il vient deux minimes pour le voir;
M. de Franchemont, archer du corps, les conduisoit portant
sa hallebarde; il lui demande: _Pourquoi portez-vous votre
hallebarde?_—«Monsieur, pource que je n'ai pas voulu venir avec
eux sans la porter.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'il y eut un
moine qui tua le feu Roi.»—_Que lui fit-on?_—«Monsieur le Grand le
tua[267].» Il demeure froid, et n'en dit plus mot.—J'arrive[268]
en la cour à cinq heures; il descendoit en sa chambre; je le
rencontre entre deux portes; il me saute au col, me demande: _Que
m'apportez-vous?_—«Monsieur, je vous apporte un petit arc et des
flèches.» Il en tressault de joie; ma femme lui apporta un petit
réchaud et une petite écuelle de fayence[269].

  [267] Il s'agit probablement du grand prévôt de l'hôtel, car au
  moment de l'assassinat de Henri III celui des hauts dignitaires
  que l'on appelait M. le Grand, c'est-à-dire le grand écuyer, le
  duc d'Elbeuf, était arrêté depuis quelques mois comme favorable
  aux Guises et ne devait être rendu à la liberté qu'en 1591. Ce
  passage est assez curieux, puisqu'il y est dit que c'est le grand
  prévôt qui tua Jacques Clément, tandis que Mézerai et les autres
  historiens disent que le Roi lui ayant lui-même porté deux coups
  avec le couteau qu'il retira de la blessure, M. de la Guesle
  le frappa du pommeau de son épée et que deux ou trois autres
  personnes, encore plus imprudentes, le tuèrent sur place. Quand
  on eut reconnu qui il était, le grand prévôt fit tirer son corps
  à quatre chevaux, brûler les quartiers et jeter les cendres au
  vent.

  [268] Héroard était absent depuis le 30 janvier.

  [269] Le Dauphin s'amusait souvent à faire la cuisine.

_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande
à voir le livre des oiseaux, puis je lui montre les figures de la
géographie de Merula[270].

  [270] Paul Merula, de Dordrecht, mort en 1607.

_Le 14, mardi._—Mené chez M. de Frontenac, il y joue du clavecin.

_Le 15, mercredi._—A cinq heures le Roi arrive, lequel il attend
avec extrême impatience, s'amuse à l'entretenir à la chambre, dit
qu'il veut souper avec papa, qu'il attendra que son souper soit prêt.
Le Roi, qui mangeoit maigre, se plaignoit d'un peu de douleur à une
amygdale.—_Papa, mangez de la viande, vous êtes malade._ Le Roi lui
demande s'il veut aller à la guerre.—_Non, papa._—«Pourquoi?»—_Je
suis trop petit._—«Quand est-ce que vous y irez?»—_Mais que je sois
grand._—«Quand serez-vous grand?»—_A Pâques._ Le Roi va en sa chambre.

_Le 16, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à cinq heures après minuit,
il se fait coucher auprès de Mme de Montglat, lui frappe sur la tête
chantant:

        Baume sur baume,
        L'abbé de Vendôme,
    La Castaigne et le merlus
    Combien de cornes portes-tu?

puis, se souriant et battant doucement de sa main sur la tête de Mme de
Montglat, il dit: _Velà la mère aux cornes_.—Mené au jardin; le Roi
revenant de la chasse, met pied à terre, va à lui. Ramené au château,
il se fait habiller en masque, va chez le Roi danser un ballet, ne veut
point se démasquer, ne voulant être reconnu.

_Le 17, vendredi._—Il se joue avec ses animaux de poterie (un cheval
et un bœuf).—L'on parloit de la guerre de Sedan, du canon que l'on y
menoit, il demande: _Comment le mène-t-on?_—Mené au jardin, il tire
de l'arc; le Roi le prend pour tirer. _Papa, voulez-vous que je vous
montre?_ le Roi lui dit: «Je sais mieux tirer que vous.»—_Excusez-moi,
papa_, répond-il doucement et froidement. Après dîner il va chez le
Roi, le voit partir pour aller à la chasse; à cinq heures mené au Roi
revenant de la chasse, il aide à le détacher; le Roi se couche.

_Le 18, samedi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures et demie il va chez
le Roi, qui revenoit de la chasse, lui détache ses aiguillettes, lui
sert à boire, puis s'en retourne en sa chambre; à sept heures et un
quart dévêtu, le Roi y arrive; M. le duc de Montbazon[271] déchausse
le Dauphin, le Roi le baise dormant, lui disant adieu. Le Roi s'en
retourna à Paris à cinq heures après minuit.

  [271] Hercule de Rohan, grand veneur de France, mort en 1654.

_Le 19 février, dimanche._—Mme de Montglat parloit de M.
de Bouillon[272], disant qu'il étoit bien mauvais.—_Qui,
Mamanga?_—«Monsieur, c'est un bouillon qui est fâcheux à
prendre.»—_Oui, Mamanga, il faut du canon._—Mené à la chapelle, il
tient à baptême la fille de sa nourrice; c'est le premier enfant qu'il
a porté à baptême; il lui donne nom Henriette.

  [272] Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de
  France, mort en 1623. Il tenait alors à Sedan contre les troupes
  du Roi.

_Le 28, mardi._—M. de Montpensier vient à son lever; il lui fait bonne
chère.

_Le 4 mars, samedi, à Saint-Germain._—Les ambassadeurs d'Angleterre le
viennent voir, il leur fait bonne chère.

_Le 11, samedi._—J'arrive à trois heures et demie[273]; je lui
apporte un bracelet d'ivoire pour mettre au bras, à tirer de l'arc;
il le met au bras gauche de la façon qu'il le falloit; il n'en avoit
jamais vu, ni su comme il le falloit mettre que par ouï-dire.—A cinq
heures, Madame la petite arrive; il la reçoit en la cour, au pied de
la petite montée.—En soupant, je lui dis: «Monsieur, papa vous mande
à Paris pour remercier la reine Marguerite du présent qu'elle vous a
fait.»—_Quel?_ Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, elle vous a donné
tout son bien.»—_Comment dit-on quand on donne tout son bien?_ Je
lui dis: «Monsieur, elle vous a donné le duché de Valois, le comté
de Lauraguais et le comté d'Auvergne.»—_Faudra-t-il que je sois
prisonnier comme le comte d'Auvergne?_

  [273] Héroard était absent depuis le 19 février.

_Le 12, dimanche._—A sept heures levé, vêtu, il aide lui-même à
démonter son lit. A une heure il part pour aller à Paris dans la
litière de la Reine, va par les bacs, trouve M. de Souvré au Pecq.
Goûté à Chatou. Passant le bac de Neuilly il voyoit Madrid: _Hé!_
dit-il, _velà une grande maison qui chemine?_ M. le prince de Condé, M.
de Vendôme, M. le connétable, M. le Grand et grand nombre de noblesse
lui viennent au-devant jusque près du port de Neuilly. A quatre heures
trois quarts il arrive aux Tuileries, où le Roi l'attendoit qui,
l'ayant promené jusques à cinq heures et demie, le mène, par la porte
du jardin et la grande galerie, au Louvre. Il va voir la Reine, court à
elle qui s'essaye de l'élever pour le baiser[274]; ne pouvant, le Roi
l'élève; mené au grand cabinet, où il se joue avec des volants que la
Reine lui avoit donnés. Soupé avec le Roi au petit cabinet de la Reine,
il s'endormoit, demande congé d'aller en sa chambre, où il est mené à
sept heures et demie, sous le cabinet de la Reine.

  [274] La Reine n'était pas encore relevée de couches.

_Le 13, lundi, au Louvre._—A une heure et demie mené par la galerie
aux Tuileries, au Roi, qui lui fait voir piquer des chevaux; ramené
par le même chemin en sa chambre. Mené chez la Reine à douze heures
et un quart, et à deux heures et demie le Roi le fait mettre avec lui
en carrosse, à la portière, assis sur un carreau, pour aller vers
la reine Marguerite, logée à l'hôtel de Sens, pour la remercier du
don qu'elle lui avoit fait. En chemin le Roi lui demande: «Mon fils,
aurez-vous pas froid?»—_Ho! non, papa, je ne crains point le soleil
ni la pluie._ Il dit à la reine Marguerite: _Maman ma fille, je vous
remercie très-humblement du présent que vous m'avez fait, je suis votre
très-humble serviteur_. Ramené au Louvre à six heures et demie.

_Le 14, mardi, au Louvre._—Mené par la galerie au jardin, aux
Tuileries, il va à la messe aux Capucins[275]; ramené par le même
chemin en la chambre de la Reine, puis en la sienne. A huit heures mené
chez le Roi et la Reine, il leur donne le bonsoir.

  [275] Le couvent des Capucins se trouvait dans la rue
  Saint-Honoré.

_Le 15, mercredi, au Louvre._—A sept heures et demie, le Roi vient
lui dire adieu, s'en allant assiéger Sedan, y est fort peu, le baise,
l'embrasse, lui disant ces mots: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi,
adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.»—_Adieu, papa_, répond
le Dauphin; il étoit tout étonné et comme interdit de paroles. Soudain
Mme de Montglat lui dit s'il veut pas prier Dieu: _Oui, Mamanga_, et
il prie Dieu soudain.—Mené par la galerie aux Tuileries, il joue du
palemail sur la terrasse, ne veut point aller à la messe aux Capucins.
Mme de Montglat lui dit à l'oreille que le Roi lui a commandé de le
mener ouïr la messe aux Capucins; il y va soudain.—Mené chez la Reine,
il est logé à la chambre du Roi, aide à porter son bois de lit à la
vue de la Reine; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher.
Il va seul en la ruelle de la Reine, y voit Mlle de Renouillère qui y
dormoit, s'en vient doucement à la Reine, et lui demande: _Maman, qui
est cette bête-là?_

_Le 16, jeudi, au Louvre._—Mené jusques à la chapelle de Bourbon[276]
pour ouïr la messe, il n'y veut point entrer: _Il y fait noir, on n'y
voit goutte! Hé! Mamanga, que j'entre pas là dedans!_ Mené au jardin
du Louvre, ramené en sa chambre. A une heure trois quarts mené en la
litière de la Reine à l'Arsenal; il ne veut descendre de la litière que
M. de Rosny ne y fût arrivé; mené par les galeries des armes sur le
rempart, et de là à la Bastille, en la cour, d'où il est salué du haut
des tours par M. le comte d'Auvergne, qui lui dit: «Bonsoir, Monsieur,
je suis votre très-humble serviteur»; il lui répond: _Dieu vous garde,
moucheu le comte_. Il étoit accompagné de Mme de Montglat, de MM. de
Souvré, de Châteauvieux; je y étois. Ramené par le jardin en la salle
et au cabinet où, à trois heures et un quart, il fait collation; M.
de Rosny lui donne un canon d'argent. Il demande le nom et l'usage
des outils et des parties, s'en veut aller et par le même chemin qu'il
étoit entré, ne voulut jamais passer par autre chemin. Ramené à quatre
heures et demie, mené à la Reine, puis en sa chambre.

  [276] L'hôtel du Petit-Bourbon, démoli sous Louis XIV lors des
  travaux de la colonnade du Louvre.

_Le 17, vendredi, au Louvre._—Il part en litière à dix heures,
accompagné de MM. de Souvré, de Châteauvieux, de Liancourt, va au
jardin du Palais par le Pont-Neuf, où il est reçu par M. le premier
président, messire Achille de Harlay; il le prie pour une affaire de sa
_maman Doundoun_; M. de Harlay lui promet de n'oublier à le servir, au
premier commandement qu'il lui a fait. Monté par le logis dudit sieur
président, il est allé à la Sainte-Chapelle, où il entend la messe,
baise la vraie croix, demande les noms et les usages de tout ce qu'il
voit, passe et repasse porté par le sieur Birat, regarde deçà delà avec
gravité et allégresse de tout le monde. Il se trouva des femmes qui
se portoient à sa robe pour la baiser. Ramené par le même chemin au
Louvre, et à onze heures et demie dîné. Il va chez la Reine, va en la
galerie, où il court un renard avec les chiens du Roi.

_Le 20, lundi, au Louvre._—Il va chez la Reine, qui partoit pour
conduire Mlle Straler, damoiselle flamande, et Gratienne, l'une de ses
femmes de chambre, aux Carmélines, où elles s'alloient rendre.—Il
écrit au Roi par M. de Vendôme:

    Papa, depuis que vous êtes parti, j'ai bien donné du plaisir
    à maman. J'ai été à la guerre dans sa chambre: Je suis allé
    reconnoître les ennemis: ils étoient tous en un tas dans la
    ruelle du lit à maman, où ils dormoient[277]. Je les ai bien
    éveillés avec mon tambour: J'ai été à votre arsenal, papa: M.
    de Rosny m'a montré tout plein de belles armes, et tant, tant
    de gros canons, et puis il m'a donné de bonnes confitures et un
    petit canon d'argent; il ne me faut qu'un petit cheval pour le
    tirer. Maman me renvoie demain à Saint-Germain, où je prierai
    bien Dieu pour vous, papa, afin qu'il vous garde de tout
    danger et qu'il me fasse bien sage et la grâce de vous pouvoir
    bientôt faire très humble service. J'ai fort envie de dormir,
    papa: Féfé Vendôme vous dira le demeurant, et moi que je suis
    votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,

    DAUPHIN[278].

  [277] _Voy._ au 15 mars précédent.

  [278] L'original de cette lettre est conservé à la Bibliothèque
  impériale (fonds Du Puy). Elle a été reproduite textuellement par
  M. Paulin Paris dans la 3e édition des Historiettes de Tallemant
  des Réaux, tome I, page 312, et par M. Berger de Xivrey dans
  les _Lettres missives_, tome VII, p. 689. On ignorait la date
  de cette lettre, dont nous n'avons pas cru devoir reproduire
  l'orthographe.

_Le 21 mars, mardi, au Louvre._—Il va chez la Reine; la reine
Marguerite y vient, le prévenant en ce que la Reine le vouloit mener
chez elle pour lui dire adieu.

_Le 22, mercredi._—Il va chez la Reine, qui lui demande s'il est pas
plus aise de s'en retourner à Saint-Germain que de demeurer auprès
d'elle; il répond: _Oui_, froidement, lui dit adieu et, à une heure
mis en litière, est parti pour se y en retourner. Arrivé au Pecq,
il y trouve Madame, qui lui étoit venue au-devant, accompagnée de
M. de Verneuil, la fait mettre avec lui dans la litière, la baise,
l'embrasse, la fait asseoir près de lui.

_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—M. de Souvré; sur l'alarme de ceux
qui avoient couru M. de Mansan, l'on fait murer les portes des deux
petits ponts[279].

  [279] Héroard est absent depuis le 23, et c'est Guérin qui tient
  le Journal d'une manière beaucoup plus concise. Cette phrase
  obscure nous paraît signifier que M. de Souvré, gouverneur du
  Dauphin, était venu à Saint-Germain, sur la nouvelle d'un danger
  couru par l'officier chargé de la garde du Dauphin. Les bois qui
  environnaient Saint-Germain étaient alors infestés de bandits.
  (_Voy._ au 27 janvier 1610.)

_Le 1er avril, samedi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris, il me
saute au col; je lui apporte un trompette turc à cheval, qu'il fait
manier à courbettes. Il va chez la petite Madame, qu'il aimoit fort,
vient en ma chambre, où je lui montre les figures de la _Castramétation
des Romains_ par du Choul[280]; il y prend plaisir. L'on parloit du
Roi, qui étoit allé assiéger Sedan; il demande: _Mamanga, qui est
dedans?_—«Monsieur, c'est monsieur de Bouillon.»—_Je lui couperai la
tête._

  [280] Guillaume du Choul, gentilhomme lyonnais «le plus diligent
  et le plus grand rechercheur d'antiquités de son temps», dit La
  Croix du Maine.

_Le 2, dimanche, à Saint-Germain._—Il se plaint à Mme de Montglat
que l'on ne donne de la bougie à sa _maman Doundoun_, lesquelles, par
ménage, M. de Montglat avoit retranchées aux officiers, encore que il
en eût de l'argent du Roi pour les fournir.

_Le 5, mercredi._—Sa nourrice parloit d'acheter une maison, mais
disoit n'avoir point d'argent; elle lui en demande.—_Je n'en ai point,
maman, si j'en avois, je vous donnerois tout._ Je lui demande qui le
lui gardoit; il répond en souriant: _C'est moucheu de Rosny_.—Mené en
carrosse au Pecq pour voir prendre, en la rivière, une oie par le gros
barbet de M. de Frontenac, il s'amuse à voir pêcher du poisson, s'en
fait donner des petits qu'il met dans la pelle creuse du batelier, où
il y avoit de l'eau, fait jeter dans l'eau les plus petits disant: _Hé!
les pauvres petits! hé! sauvez-les; jettez-les dans la rivière_.

_Le 6, jeudi._—Il se fait mettre aux fenêtres du préau; il passa un
nommé Dumesnil sans le saluer, suivi de son laquais, qui fit de même.
Il demande: _Qui est cettui-là qui passe sans ôter son chapeau? Bompar,
allez arrêter ce laquais!_ Il y va, l'arrête. L'on disoit derrière
M. le Dauphin: «Voilà un homme mal avisé et son laquais aussi»; il
crie: _Laissez, laissez-le aller, Bompar; il est aussi sot que son
maître_. M. de Crillon le vient voir pendant son goûter; il ne veut
point dire adieu à M. de Crillon; Mme de Montglat l'en tance dans sa
petite chambre: _Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave,
moi, je suis furieux_, dit-il en faisant les contenances de M. de
Crillon[281].—Il fait allumer un feu au coin de la cheminée; l'on dit
que c'est le feu de joie pour la prise de Sedan: _Non_, dit-il; _c'est
le feu de joie de la paix_, et avec toutes ses femmes de chambre il
chante: _Vive le Roi_, à grosse voix.

  [281] _Voy._ aux 19 avril et 29 novembre 1605.

_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de Mme de
Montglat, qui avoit pris médecine, s'amuse à un cabinet d'Allemagne,
y trouve la chambre du Roi, les cabinets, la salle du bal, la galerie
rouge.

_Le 11, mardi._—Mme de Vitry lui donne des poules et un renard
d'ivoire[282].

  [282] Il s'en sert plus tard pour jouer sur un damier.

_Le 12, mercredi._—En se couchant il dit: _Mamanga, je veux prier
Dieu; Mamanga, c'étoit la nourrice du feu roi Charles qui se levoit
toujours matin, et c'étoit qu'elle alloit prier Dieu?_

_Le 16, dimanche._—Il prend son tambour, et à la tête de la compagnie
de M. de Mansan, qui faisoit la monstre, il prête le serment, le
fait prêter à M. de Verneuil et à M. le Chevalier, et leur fait
donner un sol à chacun.—Il vient en ma chambre, me demande à voir le
livre des bâtiments (c'étoit Vitruve), demande les noms des machines
principalement et leurs usages, les considère; il avoit une grande
inclination aux mécaniques.

_Le 17, lundi._—Il va en la salle du Roi, où il se trouve dix ou
douze soldats de la compagnie de M. de Mansan qui apprenoient à danser
sous Boileau; il leur fait prendre les armes, les mène à la guerre;
le tambour c'étoit Boileau, qui jouoit du violon. Après avoir fait
quelques tours de salle: _Ça_, dit-il, _dansons_; l'on fait poser les
armes, il se met à danser aux branles, et afin qu'aucun ne le tînt
par la main, il donne à tenir à son page Bompar l'une de ses petites
manches et l'autre au sieur de Birat, son valet.

_Le 18, mardi._—Mené par le petit jardin du bâtiment neuf sur
la terrasse de Neptune, il va voir un modèle de pierre que l'on
faisoit du bâtiment neuf, s'enquiert de tout froidement, considère
mûrement.—Pendant son souper il fait apporter la guenon et le sapajou
de la Reine, et s'entretient avec celui qui en a la garde, parle avec
telle ardeur qu'il en bégaye.

_Le 20 avril, jeudi, à Saint-Germain._—Sa nourrice le tenoit en
son giron; il la caresse, la baise: _Hé! ma folle! mon cu! ma mère
Doundoun! c'est Doundoun qui m'a donné à téter_; elle lui demande
s'il veut téter; il s'efforce à découvrir son sein; elle lui tend la
mamelle, il la prend, suçoit et eût tété s'il y eût eu du lait.

_Le 22, samedi._—Il voit en la cour un marchand de toile, le fait
monter en sa chambre, veut lui-même avec une aune mesurer la toile.—A
souper il fait du gâchis avec du pain esmié, disant: _Je fais comme
papa_, et feint de manger, imitant le Roi lorsqu'il jetoit le jus de
mouton sur du hachis sec.

_Le 25, mardi._—L'ambassadeuse d'Angleterre, M. de Nemours, Mme la
comtesse de Guichen[283] le viennent voir.

  [283] _Voy._ page 32, note 51.

_Le 30, dimanche._—M. le prince de Condé le vient voir; il lui en
conte, lui dit qu'il a un beau canon tout d'argent, l'envoie querir, le
lui montre.

_Le 1er mai, lundi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à faire mordre les
survenants à un œuf de marbre et à faire sauter une petite grenouille
artificielle. A dix heures mené à la chapelle, puis, par le jardin
et le préau, au bâtiment neuf; il se joue en la galerie et sur les
terrasses, attendant le Roi, qui arriva à onze heures et demie, et
le reçut au bout de la terrasse de Neptune, du côté de Carrière, au
milieu, tout vis-à-vis de la petite porte des pompes de la colonne.
Le Roi lui commanda de donner sa main à baiser à M. de Bouillon et
d'embrasser M. le Grand. A douze heures et demie dîné avec le Roi;
voyant manger au Roi du beurre frais sur du pain avec des aulx, il dit
qu'il en mangera bien, en avale deux petites tranches, de celles que le
Roi lui-même avoit mises sur son pain, et s'y forçoit pour complaire
au Roi. Mené à la galerie par le Roi, où il arme sa compagnie; il étoit
mousquetaire, il entre en garde, se fait mettre en sentinelle par M.
de Vendôme, et à deux heures et demie revient au château avec le Roi.
Mené au devant de la Reine, qui arrive à six heures, il monte avec le
Roi et la Reine en la chambre de la petite Madame; le Roi s'étant joué
longtemps à M. et à Mlle de Verneuil, il en conçoit de la jalousie,
part soudain de la main, et va dans la garde-robe de sa chambre, se met
derrière la porte, s'assied sur un coffre, et commande impérieusement
à l'exempt: _Fermez la porte, que personne n'entre_. Je lui demande
pourquoi il s'en étoit ainsi venu: _De peur_, dit-il, _que papa ne me
vit pleurer_. Il s'en va en la chambre de Mme de Montglat, on ne l'en
peut tirer pour aller en sa chambre souper que par deux de ces pièces
d'or de dix écus de la Reine que Mlle de Ventelet lui apporta.

_Le 2, mardi._—Mené chez la Reine, la Picarde, seconde nourrice de
Madame, tenant au bras son enfant, se jeta à genoux devant la Reine,
les larmes aux yeux; le Dauphin en eut tant de compassion qu'il part
soudain d'auprès de la Reine et se met derrière Mme de Montglat, le
visage tout en feu de rougeur, de la force dont il se gardoit de
pleurer; il saute au col de Mme de Montglat, où il se tient tant que
la Reine (même qui se leva de son siége pour cet effet) l'eût assuré
qu'elle donneroit de l'argent à la nourrice; là-dessus sa couleur
ordinaire lui revient. Mené par la Reine en carrosse au bâtiment neuf,
il va à la messe avec le Roi et, à midi, a dîné avec Leurs Majestés. Le
Roi et la Reine s'en retournent à Paris.

_Le 4, jeudi._—Il ne veut point déjeuner qu'il n'ait tiré une
harquebusade, se fait mettre de la poudre dans sa harquebuse à mèche et
de l'amorce par M. de Ventelet, puis, sur la terrasse de sa chambre,
avec un petit bâton au bout duquel il y avoit de la mèche, il y met le
feu; la fumée lui passa sur la main et près du visage; puis il dit
par grande allégresse à tout chacun qu'il a tiré une harquebusade et
qu'il n'a pas eu peur; c'étoit de la harquebuse que lui avoit donnée
M. d'Oinville, maréchal de logis de sa compagnie, et la première qu'il
eût[284].

  [284] _Voy._ au 31 octobre 1604.

_Le 5, vendredi._—Il entend jouer les joueurs de cornemuse du Roi avec
attention, et jusqu'au transport; les joueurs de musette jouent pendant
son dîner.

_Le 7, dimanche._—Mlle Mercier, l'une de ses femmes de chambre, qui
l'avoit veillé, étoit encore au lit contre le sien; il se joue à elle,
lui fait mettre les jambes en haut, en cornemuse, et des pailles entre
les orteils des pieds, puis les y fait remuer comme si elle eût dû
jouer de l'épinette; après il dit à sa nourrice qu'elle aille querir
des verges pour la fesser, le fait exécuter; puis sa nourrice lui
demande: «Monsieur, qu'avez-vous vu à Mercier?» Il répond: _J'ai vu
son cu_, froidement.—«Est-il bien maigre?»—_Oui_, puis soudain il
se reprend: _Non, non, il est bien gras_.—«Qu'avez-vous vu encore?»
Il répond froidement et sans rire qu'il a vu son conin.—Il voit le
colonel Berman, du canton de Fribourg, qui avoit emmené un régiment
de Suisses pour le siége de Sedan, lui donne sa main à baiser et à
ceux de sa compagnie, puis soudain demande son corselet et ses armes
complètes, va en la salle du Roi, où il se fait armer de la cuirasse,
puis prend sa pique, fait mettre près de lui M. de Verneuil, fait
battre le tambour, et marche en garde. A l'arrivée, les Suisses lui
firent un petit mot de harangue par la bouche du colonel Berman, qui
étoit, en somme, pour lui faire entendre qu'ils étoient venus pour le
service du Roi et pour le sien et qu'ils étoient serviteurs du Roi et
les siens; le Dauphin, sur cette parole, répondit: _Bien_. A la salle,
avant partir, Mme de Montglat fit porter du vin pour la collation, et
dit à l'oreille à M. le Dauphin qu'il falloit qu'il bût à eux; il dit
soudain: _Qu'on apporte mon verre_; on l'envoie querir, l'on y met un
bien peu de vin avec beaucoup d'eau, et il boit à eux; il ne y fait que
tâter. Ils en furent fort aises, disant que cette action iroit bien
loin.

_Le 9, mardi, à Saint-Germain._—Mené au bâtiment neuf, où étoit la
mariée du jardinier, qui dansoit au petit jardin du Roi; l'on y vouloit
jeter le coq; il le jeta par trois fois en la cour, puis il s'en va
en la galerie, où il a dansé en branle où étoit la mariée, dansa la
courante et la bourrée avec Mlle de Vendôme.

_Le 10, mercredi._—Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre,
le peint armé de son corselet, sous sa robe de velours cramoisi garnie
d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite,
la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une
plume blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint. Il
se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant
ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa
chienne _Isabelle_, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne,
car il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il
peignit sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il
ne faut pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il
répond soudain: _Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes_.

_Le 11, jeudi._—Il prend en coutume, quand on lui dit quelque chose,
de répondre: _Je m'en soucie bien_.

_Le 12, vendredi._—La reine Marguerite le vient voir; il permet à Mme
de Montglat d'aller au-devant d'elle, puis il y va, et la salue au
milieu de l'allée du jardin qui est sur le fossé, l'emmène voir faire
son jardin.

_Le 14, dimanche._—Il devient amoureux de la nourrice de la petite
Madame; il alloit et revenoit à la chambre de la petite Madame, tout
exprès pour la voir en passant, la guignant de l'œil et se souriant.

_Le 15, lundi._—Je lui maniois le pouls, lui ayant dit que
je reconnoîtrois s'il étoit amoureux; il me demande: _Que
fait-il?_—«Monsieur, il frétille.» Il se laisse coiffer pour l'amour
de la nourrice de Madame sa petite sœur, prend plaisir que l'on lui
en parle et que l'on lui demande de qui il est amoureux. A dîner il
fait les doux yeux à la nourrice de Madame la petite, fait le honteux
et retourne sa face; Mme de Montglat lui dit qu'il ne faut point qu'un
amoureux soit honteux.—Il se joue en sa chambre; arrive une femme,
revendeuse à Paris, nommée, à ce qu'elle me dit, Opportune Julienne;
elle se prend à danser devant, à découvrir ses cuisses bien haut,
tantôt l'une et puis l'autre; il regardoit tout cela avec un extrême
plaisir, auquel il se laisse transporter, et court après cette femme
pour lui soulever la cotte.

_Le 18, jeudi._—Il fait porter son écritoire[285] à la salle à manger
pour écrire sous Dumont[286], dit: _Je pose mon exemple; je m'en vas à
l'école_; il fait des O, fort bien.

  [285] C'était, dit Héroard, une écritoire en forme de cassette,
  où étaient son papier, sa plume et son encrier; elle lui avait
  été donnée par Mme de Loménie.

  [286] Clerc de sa chapelle, qui lui montrait à écrire.

_Le 21, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Longueville le vient voir, a
dîné avec lui.

_Le 23, mardi._—On lui dit que M. le connétable venoit pour le voir;
le voilà soudain en mauvaise humeur, et il demande d'aller en la salle
du bal. M. le connétable y monte; le voilà à crier; enfin apaisé. On
lui porte son mousquet, sa bandoulière, et il descend en la basse-cour,
puis au jardin, ayant avec lui M. le Chevalier, M. de Verneuil, M. de
Montmorency et M. le comte de Lauraguais, armés aussi; il se met à la
tête de la compagnie, va chez M. de Frontenac pour être à la collation
qui se y faisoit, à cause que M. le connétable tenoit à baptême un sien
fils[287] avec Mlle de Vendôme. M. le connétable prend congé de lui,
s'en allant en Languedoc; M. de Montmorency prend aussi congé de lui.

  [287] Henri de Buade, fils d'Antoine de Buade, seigneur de
  Frontenac, capitaine des châteaux de Saint-Germain en Laye.

_Le 24 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Value, Mlle
Prévost-Biron, Mlle Gillette[288], maîtresse du feu maréchal de Biron,
assistent à son goûter.

  [288] «La belle Gillette; elle étoit noire, claire et agréable.»
  (_Note d'Héroard._) Elle se nommait Gillette Sabillotte,
  demoiselle de Savenière, et était fille d'un procureur du Roi à
  Dijon. Le maréchal de Biron, qui mourut sans avoir été marié, en
  eut un fils, nommé Charles, mort au siége de Dole, en 1636.

_Le 26, vendredi._—Arrive M. de Vaudemont, qui baise la main du
Dauphin en la chambre du Roi.

_Le 27, samedi._—M. et Mme de Montpensier viennent voir le Dauphin;
il leur fait bonne chère.—On lui demande si l'Infante est pas sa
maîtresse, il dit: _Non, c'est la nourrice à ma petite sœur_, et de
fait l'ayant rencontrée, il lui sauta au col et la baisa.

_Le 30, mardi._—M. le cardinal de Joyeuse arrive, auquel il donne sa
main à baiser.—A huit heures trois quarts, il avoit envie de dormir,
et toutefois il lui prend une humeur de s'armer, se fait mettre son
corselet, prend sa pique pour se faire mettre en sentinelle par
Hindret, son joueur de luth, qui étoit le caporal. Je lui demandai
s'il seroit longtemps, il répond: _Deux heures_. C'étoit l'heure des
sentinelles de la garnison qu'il avoit apprise, car il savoit toutes
les fonctions d'un soldat. L'on ne sut jamais le dissuader de cette
action; il y est quelque temps, et n'en voulut jamais partir qu'il ne
fût relevé, se promenant la pique haute.

_Le 1er juin, jeudi, à Saint-Germain._—Il récite les quatre premiers
quatrains de M. de Pibrac, qu'il savoit, comme s'il eût récité une
comédie; M. le Chevalier en faisoit autant, puis M. de Verneuil.

_Le 3, samedi._—Mme de Montglat le tance et lui arrache son tablier,
qu'il tenoit à la bouche; le voilà en colère. Il la bat sur la main;
elle ne disoit mot; il se retourne et lui rue des coups de pied,
tant que voyant deux maçons qui travailloient à faire l'enceinte de
la chapelle, l'un avec un balai l'autre avec une hotte, il se jette à
genoux: _Hé! Mamanga, pardonnez-moi!_ Cependant les maçons prennent le
petit laquais de M. de Mansan et l'emportent dans la hotte, le mettent
dans la chapelle. _Hé! Mamanga, parlez pour lui!_

_Le 4, dimanche._—Il se joue à une petite fontaine faite dans un
verre, qui lui venoit d'être donnée par les verriers de la verrerie
de Saint-Germain-des-Prés, s'amuse à une vaisselle de poterie où il y
avoit des serpents et des lézards représentés[289], y faisoit mettre de
l'eau pour les représenter mouvants.—Il appelle Hindret, son joueur
de luth, Boileau, son violon, et un soldat qui jouoit de la mandore,
et lui, prenant un luth, dit: _Faisons la musique_; il les fait ranger
tous autour de lui, au chevet de son lit; il pinçoit son luth comme
s'il eût joué avec intelligence. Il aimoit extrêmement la musique.

  [289] Imitation des plats de Bernard de Palissy.

_Le 5, lundi._—M. le marquis de Rainel, revenant de Hongrie, le vient
voir; il lui disoit: «Monsieur, me ferez-vous pas un jour grand maître
de votre artillerie?» Le Dauphin ne répondant point, M. de Ventelet
lui dit: «Monsieur, c'est M. le marquis de Rainel qui vous prie de le
faire un jour grand maître de votre artillerie, le ferez-vous pas?»
Il répond: _Je le veux bien_. J'entendois tout cela, et lui demandai:
«Monsieur, vous plaît-il que j'enregistre cette promesse que vous
avez faite à M. de Rainel, dans mon registre?»—_Oui! oui!_—Mené
au palemail, il fait démasquer la nourrice de la petite Madame, lui
disant: _Démasquez-vous, je vous veux baiser_.

_Le 6, mardi._—Il frotte le derrière de son oreille, en rapporte une
ordure qu'il met en sa bouche, comme il faisoit souvent, et celles du
nez, qu'il avaloit; Mme de Montglat l'en reprend, il répond: _Quoi!
est-ce du poison?_ Il va en la chambre de la petite Madame, en baise
la nourrice à la bouche, aux yeux, au front, au nez, aux tétons, avec
transport, disant: _Je vous baiserai toujours_. Il en étoit amoureux
par inclination.

_Le 8, jeudi, à Saint-Germain._—A cinq heures et demie le Roi et
la Reine arrivent de Paris; il les va recueillir hors du pied de
l'escalier, en la cour. Le Roi lui dit: «Eh bien, mon fils, vous
avez été fouetté!»—_Non pas tous les jours, papa._—«Qu'aviez-vous
fait?»—_Rien._ Il remonte avec eux en la chambre de la petite Madame,
où il s'assied sur la fenêtre, et fut fort longtemps à entretenir le
Roi; à sept heures et un quart soupé avec le Roi. Mené en sa chambre,
le Roi peu de temps après y arrive, et la Reine après; il danse aux
branles, la courante, puis se met au giron de sa nourrice, s'endort,
est mis au lit à neuf heures et demie. Leurs Majestés se retirent; sa
nourrice approchant près de lui trouve qu'il ne dormoit pas, et lui
dit: «Monsieur, vous ne dormez pas?»—_Non_, dit-il tout bas, _papa
s'en est allé?_—«Oui, Monsieur, pourquoi avez-vous fait semblant de
dormir?»—_Pource que papa s'en fût pas allé, et il y avoit tant de
monde, j'avois si chaud!_

_Le 9, vendredi._—Il attend avec impatience un carrosse pour aller
trouver le Roi au bâtiment neuf, y va, le trouve à la chapelle, revient
avec lui à la galerie. Armé de son mousquet, il va à la guerre,
assault la ville (c'étoit la balustre qui étoit autour de l'une des
cheminées où il y avoit des soldats); MM. de Vendôme et de Verneuil,
les deux fils de M. de Frontenac, étoient avec lui. Il fait planter
dans la salle de grands tuyaux de chaume pris des paillasses vidées,
dit que ce sont des _piquiers_, et au-devant, d'un bout à l'autre,
fait faire une traînée de poudre. Le Roi y fait mettre le feu en sa
présence et en celle la Reine. Le Dauphin disoit qu'il vouloit être
mousquetaire, et néanmoins il avoit accoutumé de reprendre ceux qui ne
faisoient pas bien; le Roi lui dit: «Mon fils, vous êtes mousquetaire,
et vous commandez!» A quatre heures le Roi et la Reine partent pour
s'en retourner à Paris; étant au port de Chatou, au delà de l'île,
il faisoit glissant à la descente; les chevaux reculent, poussent le
bac, les roues de derrière du carrosse demeurent dans l'eau, et, à la
descente de celui de Neuilly[290], tout le carrosse tomba dans l'eau,
à la main gauche de la Reine, étant à la portière, et le Roi couché du
long en dedans, où il s'étoit mis un peu auparavant pour dormir. Ce
fut ainsi que les chevaux étoient près d'entrer dans le bac; l'un de
ceux de derrière glisse, le cocher le fouette; se voulant relever, il
retombe, tire et fait tomber son compagnon, et le carrosse renverse
en l'eau, sur la nacelle attachée au bac, qui s'enfonça mais empêcha
que le carrosse n'allât tout au fond. M. de Montpensier se jeta le
premier dehors, par la portière qui étoit en l'air environ demi-pied.
M. de l'Isle-Rouet y va, appelle le Roi, qui n'avoit que la tête et
un bras hors de l'eau, lui prend les mains, le met hors de l'eau, [le
Roi] disant: «Que l'on aille à ma femme», et en sortant rencontre M.
de Vendôme, qu'il met hors de l'eau. Ce pendant la Reine étoit toute
dans l'eau, à la portière; un valet de pied[291] se y jette, la prend
par sa coiffure qui échappe; il la prend sous la gorge, et à l'aide
de M. de la Chastaigneraie ils lui mettent la tête hors de l'eau, et
aussitôt [elle] demanda: «Où est le Roi?» qui, l'entendant, se jeta
dans l'eau pour l'aider à mettre dehors. Mme la princesse de Conty fut
toute la dernière, qui avoit du commencement prins le sieur de l'Isle
par la barbe, comme il tiroit le Roi; elle quitta pour ce qu'elle
l'empêchoit[292].

  [290] C'est le troisième accident mentionné par Héroard comme
  arrivé au même endroit. (_Voy._ aux 31 mai 1602 et au 6 avril
  1605.)

  [291] Héroard a laissé son nom en blanc.

  [292] Nous reproduisons textuellement ce récit qu'Héroard a
  ajouté après coup, en marge de son journal. Henri IV écrivait le
  lendemain à Mme de Montglat: «Ma femme et moi l'échappâmes belle
  hier; mais Dieu merci nous nous en portons bien.» (_Voy._ aussi
  le Journal de Lestoile à cette date.)

_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—A onze heures mené à la chapelle;
étant sur son carreau, il se lève, va dire à M. de Verneuil: _Féfé
Vaneuil, priez Dieu pour papa, qui a failli se nayer_, et se va
remettre en sa place.—Mme de Montglat me disoit qu'écrivant au Roi
elle avoit dit une petite menterie; elle vouloit dire que M. le Dauphin
avoit pleuré, ayant su la nouvelle de son danger, bien qu'il fût vrai
qu'il en demeura fort étonné. Lui, qui écoutoit toujours ce que l'on
disoit, la regarde soudain premièrement sans dire mot, puis tout à coup
lui dit: _Ha! vous avez donc menti!_ Mené à la chapelle pour y faire
chanter un _Te Deum_ pour l'heureuse délivrance de Leurs Majestés.

_Le 12, lundi._—Il dit la prière qui lui plaisoit fort et qu'il aimoit
à dire: «Notre Seigneur Dieu et Père, veuille moi assister par ton
saint Esprit et par icelui me gouverner et conduire à celle fin que ce
que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut
de mon âme et à l'édification des miens.»

_Le 17, samedi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi,
l'embrasse fort, l'accompagne au bâtiment neuf; il soupe avec le Roi,
va en la cour avec lui[293].

  [293] Héroard était parti le 13 pour Vaugrigneuse, et Guérin, qui
  tient le journal en son absence, n'a pas la même exactitude pour
  marquer les heures d'arrivée et de départ du Roi. Henri IV dut
  repartir pour Paris le lendemain.

_Le 19, lundi._—Éveillé à huit heures, il est fouetté pour avoir fait
le fâcheux à la chapelle, le jour précédent.

_Le 21, mercredi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi,
l'embrasse, le conduit en sa chambre.

_Le 22, jeudi._—Il va trouver en sa chambre le Roi, qui étoit parti
pour aller au bâtiment neuf[294], court sur le pavé au devant de lui;
mené à la chapelle, dîné avec le Roi, qui part à deux heures et demie
pour aller à Paris.

  [294] On voit par ce détail que lorsque Henri IV venait seul à
  Saint-Germain il demeurait au vieux château, et que lorsqu'il
  était accompagné de la Reine et de la Cour il demeurait dans la
  partie achevée du château neuf.

_Le 23 juin, vendredi, à Saint-Germain._—Il va mettre le feu au bûcher
de la Saint-Jean, en la basse cour, puis va chez M. de Frontenac.

_Le 25, dimanche._—J'arrive[295]; il court à moi gaiement; je lui
donne un cheval noir et un gendarme dessus.

  [295] Héroard était absent depuis le 13.

_Le 26, lundi._—A cinq heures mené par le petit pont au devant du Roi
revenant de la chasse; il est ramené dans la petite chambre de Mme de
Montglat, où le Roi se met dans le lit, y fait mettre en chemise M.
le Dauphin, qui se y joue fort privément [_sic_]. A six heures levé,
à sept soupé avec le Roi; M. Groulard, premier président de Rouen, y
vient; il lui donne sa main à baiser, par commandement du Roi. Le Roi
s'en retourne à Paris à sept heures trois quarts, il le conduit et, en
la cour, le Roi lui montrant M. le premier président et autres députés
de Normandie, lui dit: «Voyez-vous ces gens-là, vous les commanderez
après moi;» il répond froidement: _Bien, papa_; est fort privé avec
le Roi, qu'il craint. Il conduit le Roi jusques au bâtiment neuf
et, en la basse cour, le Roi lui disant: «Adieu, mon fils,» il (le
Dauphin) devient rouge et la larme lui vient aux yeux. Le Roi le baise,
l'embrasse, lui disant qu'il s'alloit promener et qu'il reviendroit
incontinent; il s'apaise. Ramené il s'amuse sur le tapis, entretenu par
Mmes de Vitry et de Saint-Georges, où il dit mots nouveaux et paroles
honteuses et indignes de telle nourriture, disant que celle de papa
est bien plus longue que la sienne, qu'elle est aussi longue que cela,
montrant la moitié de son bras.

_Le 27, mardi._—Mené en carrosse dans la forêt, à la chasse aux
toiles, il voit prendre deux sangliers et un marcassin, et sauver une
biche par-dessus les toiles; il ne s'ennuie point, y prend plaisir
froidement.—Il prend un petit violon, joue en concert avec Hindret,
son joueur de luth, nous fait chanter en concert: _Hau! Guillaume,
Guillaume_, puis: _Maître Ambroise, ho! ho! d'où venez vous_, etc. Il
baise sa nourrice, et lui dit: _J'entrerai par votre bouche, Doundoun,
puis j'irai en votre ventre, vous direz que vous êtes grosse et puis
vous me fairez_.

_Le 28 juin, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son corselet
neuf, dit qu'il veut être piquier. Vêtu, coiffé à bâtons rompus; pour
le faire hâter, M. Birat lui dit que le Roi venoit. Le Dauphin, se
retournant et souriant, dit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat:
_Mamanga, voyez vous ce vieux penard qui me veut faire craire que
papa vient_. Descluseaux, soldat aux gardes, entre après le dîner
du Dauphin, qui dit en le voyant: _Hé! velà mon mignon, venez mon
mignon Décuseaux_; ce soldat avoit accoutumé de le faire jouer. Après
souper il se joue en sa chambre, joue du violon en concert avec le
luth, et chante: _En m'en retournant_, etc., puis danse le ballet des
grenouilles, la morisque, fort joliment et en cadence, sans avoir été
instruit.

_Le 29, jeudi._—Il se fait armer, prend sa pique et sort en la cour,
où l'on fait entrer la compagnie. Il se met à la tête, ayant à côté
gauche M. de Verneuil, et M. de Liancourt au milieu, fait deux tours
de la cour, puis il veut prêter le serment, lève la main, et lui étant
demandé par le commissaire Faure s'il promettoit pas de bien servir le
Roi, il répond: _Oui_, ayant premièrement ôté son chapeau et son gant
de la main.

_Le 30, vendredi._—Mené au jardin, il fait attacher son canon d'argent
avec un jarretier, et le jarretier au derrière de la ceinture de son
tablier, et se promène le faisant rouler après soi; il va ainsi jusques
au palemail, se fâche de ce que les roues se crottent et la bouche
aussi, s'en met en peine pour les faire nettoyer.

_Le 1er juillet, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à jouer de
son petit sifflet d'ivoire et à entendre des contes de maître
Guillaume[296]. Il sème des feuilles de rose sur le banc où étoit assis
Descluseaux, soldat aux gardes qui le souloit faire jouer, et dit:
_C'est afin que votre place sente bon_; il aimoit ce soldat. M. de la
Court, exempt aux gardes, arrive; il le reconnoît et par son nom, après
avoir été un an et demi sans le voir.

  [296] Fou du Roi.

_Le 5, mercredi._—Mené à la chapelle, il ressort du chœur pour
recevoir, dans la chapelle, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne,
accompagné du sieur Gandaloufin, gentilhomme de la chambre du roi de
la Grande-Bretagne et de son jeune fils, échanson du prince de Galles,
ayant charge de le voir de la part du prince de Galles; il lui répondit
qu'il le remercioit de la souvenance qu'il avoit de lui et le prioit de
l'assurer qu'il étoit à son service. Après souper il monte tout en haut
de sa garde-robe, où il fait prendre ses armes toutes complètes, faites
à Moulins, les fait porter en sa chambre avec la croix[297], les fait
accommoder dessus, y travaille lui-même, va querir en son armoire son
épée rouge et la y fait ceindre, puis fait apporter sa pique, la met
lui même sous le brassal, toute droite comme s'il eût été en sentinelle.

  [297] Le support, en forme de croix, auquel ses armes étaient
  attachées.

_Le 6, jeudi._—Il tenoit un chapelet de corail que le fils de M. de
Montglat lui avoit envoyé de Florence; sa nourrice lui dit: «Monsieur,
donnez-moi ce chapelet.» Il le lui refuse par plusieurs fois, elle lui
dit: «Allez, vous êtes un gros chiche.»

_Le 9, dimanche._—A dix heures il part pour loger au bâtiment
neuf[298]. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, il faut être bien sage
pour votre baptême, ou autrement maman auroit un autre Dauphin, qu'elle
feroit baptiser;» il répond froidement: _Et puis il m'en soucie bien,
j'en serois bien aise, j'irois où je voudrois, on me suivroit point_.
Il s'en va en la cour, le tambour se prend à battre pour assembler,
pensant qu'il dût sortir; il l'entend, et crie tout haut: _Je veux pas
sortir, qu'on batte point, c'est que je me joue._

  [298] Mlle de Verneuil avait la rougeole et la petite vérole.

_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—A cinq heures arriva au vieux château
Mme la marquise de Verneuil.

_Le 11, mardi._—Il se fait mettre au lit de sa nourrice, la baise
partout où il peut, avec âpreté.—Il va faire un tour dans la galerie,
où il faisoit faire un fort de briques dans lequel il faisoit loger
toutes les armes qui étoient dans son armoire et mettre l'enseigne
dans le donjon. Mis au lit, il demande à se jouer, se joue avec Mlle
Mercier, m'appelle me disant que c'est Mercier qui a un conin qui est
gros comme cela (montrant ses deux poings), et qu'il y a bien de l'eau
dedans. Je lui demande: «Monsieur, comment le savez-vous?» Il répond
qu'il a pissé sur maman Doundoun, et me dit: _Écrivez cela dans votre
registre_; il rioit à outrance.

_Le 13, jeudi._—Après dîner il range les noyaux de ses cerises sur
l'assiette et me dit que c'est un moulin à vent. Je lui apprends là
dessus le nom des vents, qu'il rumine, et les retient: _Est_, _ouest_,
_north_, _sud_, les répète en lui-même pour les retenir. Après souper
il range encore les noyaux sur le bord de son assiette, et nomme tout
bas: _Est_, _ouest_, _north_, _sud_, puis m'appelle: _Moucheu Héoua,
velà les quatre vents, comment les appelez-vous en françois?_ Je les
lui nomme: «Levant, ponant, tramontane, midi»; il les redit après
moi.—Il va avec impatience en la cour pour voir deux chevaux que le
jeune Montglat avoit emmenés d'Italie.

_Le 16, dimanche._—A souper il demandoit sa gelée, Mme de Montglat
lui dit: «Dites s'il vous plaît;» il répond: _Papa dit pas s'il vous
plaît_, pource qu'elle lui disoit souvent qu'il falloit tout faire
comme papa.

_Le 17, lundi._—Il est fouetté pour avoir, le jour précédent, fait
le fâcheux à son habiller. A dix heures arrivent, conduits par M. le
comte de Choisy, chevalier d'honneur de la reine Marguerite, et de
sa part, le président Savaron, président à Clermont en Auvergne, et
autres députés avec lui, pour venir faire l'hommage d'obéissance et
de fidélité comme à leur seigneur, par la donation qui lui en a été
faite dudit comté par ladite Reine. Il les écoute fort attentivement,
froidement et la plupart du temps les mains sur les côtés, par
l'espace d'une demi-heure.—Il s'amuse à faire une tour avec de la
brique, trouve un ais, dit qu'il en faut faire un pont-levis, commande
d'aller chez le menuisier qui travailloit aux offices pour avoir un
_virebrequin_, afin de faire des trous, dit-il, pour y passer les
cordons. On apporte le virebrequin, il en veut travailler lui-même, et
s'apercevant qu'il ne avançoit pas beaucoup avant, pour ne tenir assez
ferme, il donne à tenir la main dessus et, lui, s'amuse à tourner.

_Le 19, mercredi._—Mme de Montglat le fait prier Dieu puis dire des
sentences; à celle-ci: «L'homme fol se fait connoître à ses propos,»
le Dauphin dit: _Velà pour maître Guillaume_; et à celle-ci: «La folle
femme fait toujours beaucoup de bruit»: _Velà pour Mathurine_.

_Le 20, jeudi._—A midi, M. de Sully[299], revenant de Rosny, le vient
voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de la salle; M. le
Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il est au milieu de
la cour, elle le fait courir au devant de lui, pour l'embrasser comme
il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est piquier, fait armer
la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait les exercices. M.
de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses soldats les lui
arrachent des mains. Il n'eut presque pas le temps de les manier; il
ne lui en demeura qu'une pièce, qu'il tient ferme contre Montailler,
tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie! _Hé! maman, Montailler
me l'arrache_; elle y vient, la prend et fait rendre les autres,
qu'elle retient[300]. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point, mais peu
après il dit: _Mais moi je suis soldat, et je n'ai point eu d'argent!_
M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.—Mme de Montglat
le tançant de ce qu'il étoit tout hâlé et noir dit que la Reine en
seroit bien courroucée, que pour le Roi il ne s'en soucioit pas. «Ho!
Monsieur, lui dit-elle, si vous continuez à sortir comme vous faites,
il vous faudra retenir, vous seriez tout hâlé!» Il répond: _C'est tout
un, papa veut bien que je sois noir._—Il avoit fort plu, comme il fait
fort mauvais temps depuis six semaines; M. de la Court, exempt aux
gardes, qui étoit en quartier, lui dit: «N'allez pas à la cour, il n'y
fait pas beau;» il lui répond en souriant: _Si fait, allons, allons, je
m'en vas marcher sur vous, puisque vous êtes la Cour._ Il donne le mot
à M. de Belmont: _Sainte-Barbe_, puis dit à M. de la Court en souriant:
_Sainte-Barbe la Cour_, lui montrant sa barbe (la barbe de M. de la
Court).

  [299] Le Roi lui avait donné au mois de février précédent les
  lettres d'érection de la duché pairie de Sully.

  [300] Héroard ajoute en marge: _Nota._ Grande indiscrétion envers
  lui (le Dauphin). Mme de Montglat en eut quatre, M. le Chevalier
  un, Hindret un, etc. _Voy._ au 30 septembre suivant, une scène
  analogue.

_Le 21, vendredi._—M. de Verneuil est revenu, qui avoit été séparé
pour la petite vérole et rougeole de sa sœur.—Il y avoit environ six
semaines qu'il ne se passa jamais jour sans pleuvoir et faisoit une
saison d'hiver, s'étant fallu chauffer comme en hiver.—Mis au lit,
il s'amuse à railler, m'appelle et me dit d'écrire dans mon registre
que le conin de Doundoun est gros comme cela, dit-il, en grossissant
sa voix et élargissant ses poings; qu'il l'a fouetté, qu'il est gras.
Puis il me dit encore d'écrire que le conin de sa mie Saint-Georges est
grand comme cette boîte (c'étoit celle où étoient ses jouets d'argent)
et que le conin de Dubois (damoiselle de Mme de Vitry) est grand comme
son ventre, que c'est un conin de bois. Je lui demande: «Monsieur,
n'en avez-vous point?» Il répond que non, qu'il a une cheville, qui est
au milieu de son ventre, mais que c'est Doundoun qui a un gros conin au
milieu des jambes. Enfin il prie Dieu, et s'endort à neuf heures trois
quarts.

_Le 23, dimanche, à Saint-Germain._—L'on avoit séparé quelques-uns
des petits enfants qui avoient accoutumé d'aller à la guerre avec lui,
à cause des maladies de petite vérole, et de la peste de Paris; se
jouant en la galerie et voyant ses armes dans son armoire, il dit à
Descluseaux: _Je veux vendre mes armes, astheure que toute ma compagnie
s'en est allée._

Cette nuit, entre minuit et une heure, Canier[301] étoit en garde sur
le perron des terrasses quand il vit, par le petit escalier à main
droite, monter à lui un homme vêtu d'un pourpoint blanc, sans vouloir
s'arrêter, quelque chose qu'il lui sût dire par la contrainte de
descendre en bas pour l'arrêter et lui donner des coups d'épée qu'il
rompit sur sa tête, sans dire mot que tout bas: «Hé! Monsieur!» Le
voulant saisir au collet, il lui vient au nez une si puante odeur qu'il
fut contraint de le lâcher, en étant avis être venue d'une boîte qu'il
vit en sa main gauche et un linge autour du bras; quitte cet homme pour
courir à sa pique, et, retournant à lui, le voit s'en retournant du
côté du Pecq. L'on eut opinion que ce fut un graisseur; la peste étoit
lors à Paris[302].

  [301] Le nom de ce soldat est peu lisible.

  [302] Nous reproduisons textuellement ce récit incohérent
  qu'Héroard a écrit en marge de son journal. Lestoile dit à la
  date du 31 juillet 1606: «La constitution du temps de cette
  saison fut tellement déréglée, maussade, pluvieuse, venteuse
  et froide qu'on disoit que la Toussaint se rencontroit cette
  année en juillet... Ce qui causa force maladies contagieuses à
  Paris, où toutefois l'effroi étoit plus grand que le mal, avec
  prédictions de malheurs à venir qui couroient entre le peuple et
  l'étonnoient.» Ce _graisseur_, portant une boîte infecte, nous
  paraît être un écho des craintes superstitieuses qui couraient
  alors dans le peuple de Paris.

_Le 24, lundi._—Il se ressouvient d'avoir ouï parler sur le jour[303]
du sentinelle [_sic_] et de ce qui lui étoit arrivé la nuit précédente,
et ayant entendu de quelques-uns que c'étoit un esprit, il dit: _Si
j'eusse été sentinelle, je l'eusse tué cet esprit._

  [303] Sur le matin.

_Le 25, mardi, à Saint-Germain._—On lui demande s'il est pas bien
fâché de ce que M. le Chevalier s'en étoit allé (on l'avoit transporté
au vieux château, à cause de la petite vérole qu'il avoit, sans
fièvre); il répond: _Non._ Il s'amuse à faire des dessins avec du
charbon, (représentant) des forges et des grottes.

_Le 26, mercredi._—Il voit ses femmes s'en aller à la messe, y veut
aller, y va; c'étoit le prêtre qui nourrissoit les petits oiseaux du
Roi [qui la disoit]. Il fait quelque dessin; il avoit l'imagination du
dessin de fontaine qu'il avoit fait en papier le soir précédent. Il
s'amuse à voir faire un modèle de fontaine de terre de potier par M.
Hindret, son joueur de luth. Il faisoit une journée froide comme en
plein hiver et grand vent du nord; il y avoit plus de six semaines que
la constitution de l'air étoit comme d'hiver.

_Le 27, jeudi._—A souper il mange gaiement, et dit: _Je sens la
senteur des lapins qui sont dans ce fossé._ Je lui dis: «Mais,
Monsieur, ce ne sont pas des lapins, la fenêtre est fermée».—_Je sais
pas, mais je sens quéque chose qui pue; je pense c'est c'homme qui
vouloit passer et qui potoit cette boîte; je pense qu'il est dans ce
fossé._—«Monsieur, que sentoit cette boîte?»—_Elle sentoit le safran._

_Le 28, vendredi._—Il se fait mettre son corselet, son épée à sa
ceinture, en écharpe, prend sa pique et se fait mettre en sentinelle
par Descluseaux, soldat aux gardes, qui avoit accoutumé de le faire
jouer et qu'il appeloit son _mignon_; mais il ne vouloit pas qu'il
fût assis à table avec lui, _pource que_, disoit-il, _il est pas
gentilhomme_.

_Le 29, samedi, à Saint-Germain._—Il est fouetté le matin, et prie Mme
de Montglat de n'en rien dire. Il va au cabinet, où il regarde donner
le fouet à Bigneux, page de Mme de Montglat, crie trois fois: _Fouettez
fort_; soudain le cœur lui grossit, et il eut envie d'en pleurer, mais
pour assurer sa contenance il se print à rire; il avoit beaucoup de
peine à s'en garder. Mené au parterre et à la coudraie, il court, va
aux vignes pour cueillir du verjus; montant la demi-lune, il m'aperçoit
entrer au parterre pour monter par le degré par où, les jours
précédents, voulut passer l'homme à la boîte. M. Birat le portoit; il
s'avance et, avec soin et crainte que j'eusse du mal, rougit disant:
_Moucheu Hérouard, moucheu Hérouard, passez pas par là, c'est par où
cet homme a passé_; il me le dit plusieurs fois.

_Le 30 juillet, dimanche._—Il donnoit de son pain à son petit chien;
Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il ne faut pas donner du pain
aux chiens, il le faut donner aux pauvres.»—_Les chiens sont-ils
riches?_—A neuf heures et demie dévêtu, pissé, il dit: _Velà comme
pisse papa_; il montroit tout le ventre. Mis au lit, il parle de
l'Orphée de la fontaine, qui joue de la lyre. Je lui demande de quoi
étoient faites les cordes. Il répond: _D'airain_, ce qui étoit vrai. Je
commençai à lui raconter qui étoit Orphée, comme il jouoit bien de la
lyre, ce qu'il enseignoit aux hommes. Je lui représente la figure de la
lyre antique; je lui dis que, après sa mort, sa lyre fut mise au ciel
parmi les autres, il demande: _Y a t'i point de violon?_

_Le 31, lundi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, qui étoit
au lit, fait déboutonner les boutons à queue qui le tenoient ferme,
disant: _Déboutonnez tout; sœu-sœu n'a point de plaisir._ Il va en la
chambre de sa nourrice qui étoit au lit, lui saute au col, lui donne
des coups de poing sur les joues par caresses, disant: _Je t'aime tant
que je te veux tuer_, en mâchant sa grosse langue comme il avoit
accoutumé de faire quand il faisoit quelque chose avec grande ardeur.

_Le 3 août, jeudi, à Saint-Germain._—En se couchant il dit à Mme de
Montglat: _Mamanga, me donnez pas le fouet demain matin_[304]; elle lui
répond: «Monsieur, je vous ai promis que vous ne l'aurez point.»—_Ho!
je sais bien que si; vous me fairez dire mes quadrains et puis vous
direz: Ça troussons ce cu._

  [304] Le Dauphin avait fait l'opiniâtre dans la journée. «Cette
  défiance, dit Héroard, à la date du 24 août suivant, venoit de ce
  que par deux diverses fois Mme de Montglat lui avoit promis à son
  coucher de ne le fouetter point et le matin elle l'avoit fouetté
  au lit.»

_Le 4, vendredi, à Saint-Germain._—Ramené au vieux château, tambour
battant à l'esquadre[305] de la compagnie, lui à la tête, ayant son
haussecol.

  [305] _Sic._ Sans doute pour l'escouade.

_Le 7, lundi._—Il se fait donner une enseigne de pierreries et de
diamants que la Reine avoit baillée à mettre à son chapeau, s'en joue
disant: _Velà qui pèse neuf livres_. Je lui dis qu'elle ne pesoit pas
tant, et qu'il falloit envoyer querir les balances de M. Guérin, son
apothicaire. Il répond: _Oui, oui, Pierre_ (c'étoit le valet de chambre
de M. de Ventelet). _Venez ici, allez dire à Guérin qu'il m'appote
ses petites balances pour peser mon enseigne_, puis il me dit: _Il
pensera que c'est mon enseigne quand j'entre en garde_. On lui met une
petite coiffe de toile pour lui ôter le bonnet d'enfant et lui donner
le chapeau. Je lui dis: «Monsieur, maintenant que l'on vous ôte le
bonnet, vous ne serez plus enfant, vous commencerez à devenir homme;
il ne faudra plus faire l'enfant.» Il m'écoute, et dit: _Ho! je n'ai
garde_.—Il va au bâtiment neuf, entre dedans pour y voir les chambres
tendues pour y recevoir Mme la duchesse de Mantoue.

_Le 8, mardi._—Sur les deux heures, il vient au pied de la vis, où
il se tenoit pour le frais[306], et pour y entendre une défense que
Mme de Montglat fit faire à son de trompe par Thomas le suisse et
proclamée par Hugues Rabouyn, huissier de salle, par laquelle, de par
le Roi et Monseigneur le Dauphin, il étoit enjoint à toutes personnes,
de quelque qualité, condition ou nation que ce fût, de n'avoir à faire
leurs ordures dans l'enclos du château, sinon aux lieux destinés pour
ce faire, à peine d'un quart d'écu d'amende applicable: une moitié aux
pauvres et l'autre au dénonciateur des infracteurs, ou, à faute de
ne la pouvoir payer, de tenir prison au pain et à l'eau par l'espace
de vingt et quatre heures. Il y avoit en ce temps ici de la peste
à Paris et autres lieux circonvoisins. Après le souper Mlle d'Agre
surprend le Dauphin pissant contre la muraille de la chambre basse
où il étoit: «Ha! Monsieur, dit-elle, je vous y prends! Vous payerez
un quart d'écu;» il se trouve surpris, rougit, ne sait que dire, se
reconnoissant avoir contrevenu.

  [306] Aux froids précédents avait succédé une extrême chaleur.

_Le 9, mercredi._—L'on vient dire que le Roi arrivoit, il va en la
cour, où le Roi arrive de Paris, pour le voir, court au-devant, lui
saute au col. Il va au palemail, par le petit pont avec le Roi et
un peu auparavant, en la salle du conseil, arriva Don Ferdinand de
Gonzague, fils puîné du duc de Mantoue et chevalier de Malte, son
cousin germain. Le Roi le lui fait accoler, puis ils vont au palemail,
où il joue de grands coups jusques à la chapelle[307], où il entend la
messe avec le Roi. Dîné avec le Roi; peu après il a dansé les branles
et autres danses, puis il s'arme de son corselet et de sa pique,
fait armer sa compagnie; M. le Chevalier étoit le capitaine; M. de
Verneuil marchoit avec lui. Il va en la cour, fait les exercices en
la présence du Roi; à la fin M. le Chevalier porta au Roi un papier
où étoient les noms des soldats de la compagnie pour le supplier de
faire ordonner le payement; le sieur de Saint-Aubin-Montglat[308] se
trouva là: le Roi lui bailla le papier, disant: «Tenez, monsieur le
commissaire, faites-leur faire la monstre» (il étoit homme réputé pour
être fort avaricieux). Le Roi dit à M. le Chevalier qu'ils seroient
payés comme ils serviroient, puis, les voyant en bataille, il leur dit
qu'il ne falloit qu'un balai de verges pour faire fuir toute cette
compagnie[309]; à ces mots M. le Dauphin regarde de côté, se souriant
et rougissant. Le Roi s'en va au bâtiment neuf, M. le Dauphin retourne
en sa chambre; il presse son goûter pour aller trouver le Roi, qui
montroit le bâtiment neuf au sieur don Ferdinand de Gonzague. Le Roi
part pour s'en retourner à Paris à quatre heures et trois quarts.

  [307] Dans son livre _De l'Institution du Prince_, Héroard parle
  de «la chapelle, de cette belle et grande allée où est le jeu de
  palle-mail» (_folio 1, verso_).

  [308] Louis de Harlay, seigneur de Saint-Aubin; il était
  beau-frère de Mme de Montglat.

  [309] Cette compagnie n'était composée que d'enfants.

_Le 10, jeudi, à Saint-Germain._—Je lui demande: «Monsieur, qui a été
le premier, la poule ou l'œuf?» il répond: _La poule_, après avoir
tant soit peu songé. Je lui dis que je l'allois écrire en mon registre.

_Le 12, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac, en dit quinze, et
ses sentences; et en l'une, où il y avoit: «Celui qui contient sa
langue est sage,» il ajoute, du sien et de son mouvement: _Celui donc
qui la lâche est fou_.—A quatre heures mené en carrosse, au bâtiment
neuf, pour y attendre la Reine, qui y arriva à quatre heures trois
quarts, menant Mme la duchesse de Mantoue, à laquelle il fit grandes
caresses; elle lui donna une écharpe de gaze d'or et d'argent, où
pendoit un poignard garni à l'antique, et le lui mit au col. Il va en
la galerie, où il court, joue au palemail et envoie querir ses armes
aux vieux château, s'arme et toute sa compagnie, fait à l'accoutumée.
A six heures et demie, la Reine part pour s'en retourner à Paris; les
dames italiennes le baisèrent. Un quart d'heure après, le Roi arrive,
revenant de la chasse, le baise, l'embrasse; à sept heures soupé avec
le Roi. Pendant qu'il mangeoit le Roi lui demandoit s'il lui vouloit
donner à coucher, et lui dit: «Si vous ne me couchez avec vous, je
coucherai avec maman Doundoun.»

_Le 13, dimanche, à Saint-Germain._—On lui remet son bonnet par le
commandement de la Reine, qui lui fit ôter sa coiffe à son arrivée.
Mené au bâtiment neuf, au Roi, qui le mène à la chapelle, puis aux
grottes de Neptune et d'Orphée. Ramené, il ne se veut point asseoir
pour dîner que M. de Vendôme ne fût venu de chez le Roi, qui dînoit
ayant en sa compagnie le sieur don Ferdinand de Gonzague, le prince
d'Anhalt, M. de Bouillon et M. de Montbazon; enfin il se met à table
sans vouloir manger tant que M. de Vendôme arrive: c'étoit par jalousie
de ce qu'il ne y dînoit pas. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris.

_Le 16, mercredi._—Il fait assembler, entre les deux portes de la
chambre et de la salle, tous ceux qu'il connoissoit savoir chanter
et jouer des instruments, et leur commande de faire la musique; il
étoit dans sa chambre, qui les écoutoit à travers la tapisserie avec
transport.

_Le 17, jeudi._—Il accommode son écritoire, la porte en sa chambre,
disant qu'il veut étudier; Dumont, clerc de sa chapelle, lui apprenoit
à lire et à écrire[310].

  [310] Ces leçons n'avaient encore rien de régulier.

_Le 20, dimanche._—Le sieur Francesco.....[311], peintre du sieur don
Ferdinand, puîné de M. le duc de Mantoue, le pourtrait de son long; il
s'amuse aussi à peindre et fait, dit-il, Mistaudin, petit garçon qui
servoit le fils de M. de Liancourt, premier écuyer[312].

  [311] Héroard a laissé le nom en blanc.

  [312] Héroard a conservé ce barbouillage, qui n'a aucune forme.

_Le 21, lundi._—M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, vous plaît-il
bien que je dîne avec vous?» Il répond: _Non_, brusquement. Mme de
Montglat lui demanda pourquoi.—_Pource qu'il en feroit coutume, et
je veux pas._—«Monsieur, mais papa le veut.»—_Bien donc, je veux
bien._ On le peignoit en dînant, et comme il voulut boire, je lui dis:
«Monsieur, on vous peindra le verre au poing;» il s'arrête court, me
regarde, se souriant et rougit; il ne vouloit point boire tant que je
l'eusse assuré que je l'avois dit à petit semblant. Il perdoit patience
à se laisser peindre; le peintre l'amuse, disant qu'il avoit un petit
oiseau dans sa main.

_Le 23, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au sermon de M. de Saint
Germain[313], a patience pour un quart d'heure, ne veut point entendre
la messe. Mmes de Martigues et de Mercœur et Mlle de Mercœur le
viennent voir; il s'arme de son corselet, prend sa pique et fait ses
exercices devant ces dames. Mme de Rannes lui vouloit faire croire
qu'elle étoit un vieil capitaine, mais qu'elle avoit fait couper sa
barbe. Le Dauphin lui demande: _Où est-elle?_—«Je l'ai brûlée.»—_Ho!
ho! c'est que vous moquez de moi; vous êtes une femme._ Mme de
Saint-Georges lui dit: «Monsieur, où faut-il regarder si c'est un homme
ou une femme?»—_Entre les jambes._

  [313] _Voy._ la note du 14 août 1605.

_Le 24, jeudi._—Il fait mettre un mouchoir sous les cordes du luth
à Hindret, et lui commande de jouer le ballet des grenouilles. Il le
danse sur le tapis en faisant les sauts en cadence.

_Le 26, samedi._—Mme de Montglat lui fait dire son catéchisme et, à
la demande: «Pourquoi Dieu avoit condamné Adam et Ève à la mort?» il
répondit selon le sens et non selon la lettre, et de soi-même: _C'est
pource que ils avoient mangé de la pomme et Dieu l'avoit défendu_.
M. le Chevalier et Mlle de Vendôme s'en alloient à Paris; il faisoit
paroître en avoir du déplaisir, et peu s'en falloit qu'il n'en pleurât,
disant: _Ho! féfé Chevalier va bien voir papa, et je n'y vas pas_.—M.
Birat lui disoit: «Monsieur, il faudra, quand vous serez grand, que
vous alliez prendre Milan, que l'on a ôté à vos prédécesseurs[314].» Il
répondit: _Oui_, en s'animant.

  [314] Il est à remarquer que l'on entretient souvent le Dauphin
  de cette question.

_Le 30 août, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au devant de M.
le cardinal de Joyeuse, légat pour le tenir à baptême, le trouve
accompagné de M. le duc de Montbazon et de M. de Ragny; il ne faisoit
que passer pour s'acheminer à Fontainebleau.

_Le 4 septembre, lundi, à Saint-Germain._—Il y avoit deux soldats,
Dufour et Harivet, qui étoient prisonniers pour s'être battus dans
le quartier et contre les défenses; M. de Mansan les vouloit faire
juger par les capitaines. Nous le voulons persuader (le Dauphin) de
demander leur grâce, lui représentant qu'ils seroient arquebusés; cela
le toucha, il rougit, et demande: _Quand? demain?_—«Non, Monsieur,
lui dis-je, ce sera aujourd'hui;» il lui prend de l'inquiétude, et
toutefois ne veut pas demander la grâce. Je lui dis: «Monsieur, vous
demandez bien la grâce et faites donner la vie à des mouches et des
petits oiseaux, et vous ne la voulez faire donner pour des braves
soldats qui vous gardent?» Il répond: _C'est qu'on me le fait dire_;
je le presse: _Non_, dit-il, _je veux pas_, et il eût voulu que ce
fût fait; il en avoit de la peine. _Je veux_, dit-il, _que ce sait
Mamanga_. Mme de Montglat arrive; il lui parle bas à l'oreille:
_Mamanga, un mot; dites à Taine qu'il[315] pardonne à ces soldats; il
les veut faire passer par les armes_. Il se retourne, rougit et cache
sa face quand Mme de Montglat le demanda à M. de Mansan. On lui dit
alors: «Monsieur, remerciez-en M. de Mansan;» il répond: _Non_, en
étant fort aise et le témoignant par un honteux souris[316].

  [315] Abréviation de capitaine.

  [316] Le Dauphin est souffrant du 1er au 7 septembre, et Héroard
  note en marge de son Journal qu'il écrit presque tous les jours à
  M. du Laurens, premier médecin du Roi, pour le tenir au courant
  de la santé du prince.

_Le 6, mercredi._—Un valet de pied de la Reine racontoit, comme à
Fontainebleau, entre le logis de M. de Rosny, il y avoit soixante
hommes artificiels et autant de diables qui se combattoient[317]:
_Hé! hé!_ dit-il en bégayant d'ardeur, _il faut jeter dessus de l'eau
bénite, en jeter à chacun sur la tête, puis il s'enfuiront en leur
maison_.

  [317] C'était alors la mode de tailler les ifs en leur donnant
  des formes d'hommes et d'animaux.

_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Je lui donne six muscardins[318],
où il y entroit du bézoar, de la licorne, etc., sur la nouvelle de ce
laquais qui étoit mort de peste en l'écurie de la reine Marguerite,
et son compagnon qui l'avoit laissé malade étoit venu avec lui à
Saint-Germain, avec la litière de la dite Reine qui devoit porter M. le
Dauphin[319].

  [318] C'était une préparation contre la peste. Le 20 septembre
  suivant, Héroard donne au Dauphin deux muscardins, «à la charge
  de les laisser fondre en la bouche». Le Dauphin lui dit: _J'en
  prendrai quand je passerai où il y a du mauvais air_.

  [319] Cette phrase est très-obscure et nous avons dû la
  reproduire telle quelle. Voici ce que dit le journal de Lestoile
  à cette date: «La peste au logis de la reine Marguerite,
  dont deux ou trois de ses officiers meurent, et entre autres
  un misérablement, dans une pauvre mazure, près les _fratti
  ignoranti_, la fait retirer à Issy, au logis de la Haye, se
  voyant, à raison de cette maladie, abandonnée de ses officiers et
  gentilshommes.»

_Le 9, samedi, voyage._—A douze heures et demie il est mis en litière
et part de Saint-Germain en Laye pour son baptême; il arrive à Meudon
à quatre heures et demie, est logé chez M. Garrault, trésorier de
l'Extraordinaire. Il étoit conduit par M. de Souvré, accompagné
de M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie, de M. de
Courtenvaux, guidon, de M. d'Annerville, gendarme de sa compagnie, de
M. de Champagne, lieutenant aux gardes du corps, de M. de la Court,
exempt aux gardes du corps. Je lui disois qu'à Meudon il y avoit un
beau château; il demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est tout là
haut.»—_Pourquoi m'y a-t-on pas logé?_

_Le 10, dimanche, voyage._—A midi parti de Meudon en carrosse, ne
voulant aller en litière; il arrive à trois heures à Chailly[320], près
de Longjumeau.

  [320] Ou Chilly, château bâti par Métezeau pour le maréchal
  d'Effiat.

_Le 11, lundi, voyage._—On lui apporte un placet de la part d'un
prisonnier qui étoit en la tour de Chailly; il en est si aise qu'il
ne sait en quelle place mettre ce placet, délivre ce prisonnier qui
s'étoit battu avec le curé. Mené à l'église, ramené en sa chambre, M.
de la Court, exempt aux gardes, hausse la tapisserie pour lui faire
voir le portrait de M. de Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État et seigneur
de Chailly, étant armé à cheval comme il étoit à la bataille d'Ivry;
peu après entrant en la salle, il en voit un autre tableau de son long,
demande: _Qui est cettui là?_ M. d'Angès répondit: «Monsieur, c'est M.
de Beaulieu que vous avez vu là dedans à cheval.»—_Il a donc mis pied
à terre[321]?_ A midi parti en carrosse pour aller coucher à Villeroy,
il arrive à trois heures et un quart, va aux jardins, aux fontaines,
partout.

  [321] Il existe au musée de Versailles un portrait en pied de
  Martin Ruzé, seigneur de Beaulieu et de Chilly, qui pourrait être
  celui placé autrefois à Chilly. Voy. _Notice du Musée impérial de
  Versailles_, par Eud. Soulié, 2e édition, 3e partie, p. 114, nº
  3323.

_Le 12, mardi, voyage._—A douze heures et un quart, il part de
Villeroy en carrosse, arrive à Fleury à quatre heures.

_Le 13, mercredi, voyage._—Mené à la messe au prieuré, il va aux
jardins, fait pêcher au canal[322] qui est au-dessous du parterre. A
dîner Mlle d'Antragues se présente pour lui baiser la main; il fait le
honteux, rougit, se sourit et lui tourne le dos. Parti en carrosse
à une heure pour aller à Fontainebleau; à une lieue de Fontainebleau
arrive au devant de lui grande quantité de noblesse. Il arrive à trois
heures et demie à Fontainebleau, baise et embrasse le Roi, la Reine,
Mme la duchesse de Mantoue, va au jardin de la Reine, joue à la paume
sous la galerie. Soupé avec le Roi. Mis au lit, il s'amuse à deviser
avec MM. d'Épernon, leur parle du canal que le Roi fait faire, qui va
jusques à la rivière.

  [322] Le château de Fleury appartenait alors à Henri Clausse,
  filleul du roi Henri II, grand maître des eaux et forêts de
  France. Le canal de Fleury servit de modèle à Henri IV pour celui
  de Fontainebleau. «L'on tient, dit le P. Dan, que le sieur de
  Fleury ayant vu depuis celui-ci beaucoup plus grand, plus large
  et plus majestueux que le sien, y fit écrire ou pour le moins
  dit ces paroles: _Voluit me vincere Cæsar_.» (_Le Trésor des
  merveilles de Fontainebleau_, page 185).

_Le 14, jeudi, à Fontainebleau._—A huit heures levé, vêtu de son habit
de satin blanc pour le baptême; à neuf heures trois quarts déjeûné,
mené chez le Roi et la Reine, puis à la chapelle du Braquemard[323];
ramené à onze heures trois quarts; dîné. Il veut voir sa chambre
de parade, y va, se y ennuie incontinent, craint de partir pour le
baptême craignant qu'on lui jetât de l'eau; le Roi lui en avoit donné
l'appréhension, on l'assure[324]. A quatre heures parti de sa chambre
avec les cérémonies et ordre ici inséré[325], donné par M. de Rhodes,
grand maître des cérémonies. Il arrive sous le poële, où étoient les
fonts; à cinq heures et demie il est baptisé, nommé Louis; M. le
cardinal de Joyeuse parrain, Mme la duchesse de Mantoue marraine. M. le
cardinal de Gondi baptisa, c'est-à-dire fit les restes des cérémonies.
Il l'interrogea et répondit à propos, ouvre sa poitrine pour y recevoir
l'huile; M. de Montpensier lui baissa le collet pour y recevoir le
chrême sur les épaules; il se prend à sourire, disant: _Velà qu'est
fraid_. Au sel il dit: _Il est avalé, je le treuve bon_. Cette
cérémonie dura près d'une heure[326], puis on le retire par la chambre
de la Reine et celle du Roi en la sienne. Passant sur la terrasse, il
aperçoit dans la cour Descluseaux qui étoit en la compagnie, et tout le
régiment en la cour; il l'appelle: _Hé! mon mignon! Venez mon mignon!_
Il va en sa chambre; il lui prend une humeur de vouloir entrer en
garde, se fait bailler sa pique, se fait mettre son hausse-col. A sept
heures et un quart soupé, à neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit.

  [323] Ou du Jacquemard; c'est la chapelle dédiée à la Vierge et à
  saint-Saturnin.

  [324] On le rassure.

  [325] Héroard avait réservé une place dans son Journal pour
  y insérer l'ordre du cérémonial, mais il ne l'a pas fait. On
  peut en lire les détails dans le _Trésor des merveilles de
  Fontainebleau_, pages 277 et suiv.

  [326] Les deux sœurs du Dauphin, Mesdames Élisabeth et Christine
  furent baptisées le même jour.

_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, puis
en carrosse à la maison des artifices à feu, il va chez le Roi et la
Reine, est mené en la galerie du Roi d'où il regarde courir la bague en
la basse-cour[327]. M. de Lorraine le vient voir à son souper; il se
fait mettre à bas pour le saluer, le va embrasser; M. de Lorraine lui
donne un fort beau canon. A huit heures et trois quarts le Roi envoya
commander qu'on le menât au pavillon qui est au bout de la grande salle
pour voir les artifices à feu, faits en forme de fort carré, défendu
par des hommes et assailli par des diables. Il y est mené mais ne y
pouvoit durer, s'en vouloit aller; on l'en divertit jusques à ce que le
feu fût donné aux artifices; voyant les diables qui couroient autour
du fort: _Hé! mon Dieu, qu'il est joli!_ dit-il, cela dura longtemps.
Ramené à dix heures en sa chambre.

  [327] Le lendemain du baptême, dit le P. Dan, «se passa à courre
  la bague, où le Roi, avec son adresse accoutumée, l'emporta
  plusieurs fois. C'est ce que j'en ai recueilli de l'imprimé
  qui fut alors publié et de plusieurs personnes qui y étoient
  présentes.»

_Le 16, samedi._—Il va à la chapelle au bout de la salle du bal, puis
chez le Roi et la Reine, prend congé de Mme la duchesse de Mantoue,
puis s'en va au grand jardin, où il voit faire des verres au fourneau
fait sous une des arcades de la terrasse[328]. Après dîner il va chez
le Roi et la Reine leur dire adieu et, à deux heures, il est parti de
Fontainebleau en carrosse pour aller coucher à Cély, maison appartenant
à M. de Bonneuil de Thou[329]. Il arrive à cinq heures, se joue au
jardin, va voir pêcher au canal. A six heures et demie soupé en se
jouant d'une sarbacane de verre qu'il avoit fait faire à la verrerie.

  [328] C'est sans doute l'origine de la verrerie royale érigée en
  1641, «en faveur du sieur Antoine Clerici, ouvrier de S. M. en
  terre sigillée.» _Voy._ le P. Dan, page 338.

  [329] René de Thou, seigneur de Bonneuil et de Cély, introducteur
  des ambassadeurs.

_Le 17, dimanche, à Cély._—Il va au jardin, où il se joue diversement,
et à trois heures y fait porter sa collation et fait mettre sa
serviette sur une bordure de buis qui étoit grande et épaisse.

_Le 19, mercredi, à Cély._—Il est mené à Courance[330] dans mon
carrosse, n'ayant point voulu entrer dans celui de M. de Fleury, le
trouvant trop obscur. Il s'amuse à ramasser des cailloux au-dessous
de la source du bois, monte à la grande source, goûte dans la salle
des palissades, sur la table ronde d'ardoise, puis va voir conduire la
nacelle sur le grand réservoir. Il est ramené et arrive à six heures à
Cély.

  [330] «La blancheur et le courant des eaux de ce beau lieu, dit
  Dargenville, l'ont fait nommer Courance.» Cette seigneurie,
  comme celle de Fleury, appartenait alors à Henri Clausse; au
  dix-huitième siècle elle avait passé dans la famille de Nicolaï.
  (_Voyage pittoresque des environs de Paris_, 1779 in-12, page
  250.)

_Le 20, mercredi, à Cély._—Mené au parc, il y avoit une petite planche
à passer, où M. de Souvré glissa et donna d'un pied dans l'eau.
_Mamanga_, dit le Dauphin, _gardez de tomber dedans_. Il craignoit
pour lui; on lui dit: «Monsieur, Birat vous portera, ne craignez
point.»—_Mais_, dit-il, _si Birat tombe dedans!_

_Le 21, jeudi, à Cély._—Je lui parlois des machines de guerre et entre
autres des échelles, lui disant qu'en haut il y avoit des poulies
revêtues de drap de peur du bruit, coulant contre les murailles pour
prendre les ennemis qui étoient dans les villes, et au bas des pointes
de fer de peur qu'elles ne glissent; il me demande: _Papa en avoit-il
pour prendre Sedan_. Il veut écrire au Roi qui s'étoit un peu trouvé
mal, écrit, moi ayant l'honneur de lui conduire la main comme à toutes
les autres qu'il avoit écrites[331]; il m'envoya quérir à mon logis
pour cet office.

    Papa, je suis bien marri de votre maladie; je voudrois bien
    être auprès de vous pour vous faire service et vous faire
    passer le temps, si vous le treuvez bon; mais j'aurai besoin
    de votre carrosse et de celle de maman, si vous plaît. Je sais
    faire de beaux jardins, j'en ai fait un en cette belle maison,
    vous le verrez un jour si vous y venez. J'ai fait aussi une
    belle petite fontaine; j'ai commencé une petite maison, mais
    c'est que je ne l'ai pu achever pource que mon valet Birat a
    oublié mon marteau et mon ciseau à Saint-Germain. J'ai peur de
    vous ennuyer, papa, je vous donne le bonsoir et à maman aussi;
    ma plume est bien pesante. Je suis et serai toujours, papa,
    votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,

    LOUIS DAULPHIN.

Il me commanda de lui faire signer Louis; c'est la première fois qu'il
a signé Louis[332]. Il s'amuse à griffonner sur un papier, fait un
corbeau[333].

  [331] C'est pour cette raison que nous ne n'avons pas toujours
  reproduit l'orthographe de ces lettres.

  [332] Dans l'_Historiette_ de Malherbe, Tallemant des Réaux
  raconte que le Roi lui montra la première lettre «que M. le
  Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite et qu'ayant remarqué
  qu'il avoit signé _Loys_, sans _u_, il demanda au Roi si M. le
  Dauphin avoit nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi.—Parce qu'il
  signe _Loys_ et non _Louis_. On envoya querir celui qui montroit
  à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et
  Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom
  _Louis_.» (_Les Historiettes_, édit. Paulin Paris, I, 277.) On
  trouvera plus loin des lettres du Dauphin signées _Loys_.

  [333] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune
  forme.

_Le 22, vendredi, à Cély._—Il lui prend une humeur de vouloir écrire
au Roi; il m'envoie quérir à mon logis par deux fois coup sur coup. Il
écrit; je lui conduis la main:

    Papa, je loue Dieu de ce que le petit Montglat m'a dit que
    vous étiez guéri; j'en ai fait trois petits sauts, j'en ferai
    six quand j'aurai l'honneur d'être auprès de vous, et encore
    cent; j'en ai bien envie pour vous faire très-humble service,
    parce que je suis votre petit valet; j'ai retenu ici le petit
    souda avec son haussecou; il viendra avec moi s'il vous plaît,
    papa; je m'en vas à la messe prier Dieu pour vous, papa, et
    pour maman. Bonjour, papa, bonjour; bonjour, maman, je suis et
    serai toujours, papa, votre très-humble très-obéissant fils et
    serviteur,

    LOUIS DAULPHIN.

A quatre heures et demie il va à sa nourrice qui étoit au jardin et
fait caca; elle, par faute de linge, l'essuie avec des feuilles. Le
voilà à crier, à pleurer: _Ha! la vilaine!_ Mme de Montglat arrive
qui demande que c'est?—_C'est Doundoun qui m'a torché le cul avec
des feuilles_, et se retournant vers elle: _Ha! la vilaine_, et il la
frappe d'un petit bout de houssine. Achevé de nettoyer avec un linge
par Mlle de Ventelet, n'ayant voulu permettre que ce fût la nourrice
tant il étoit fâché[334].

  [334] Nous ne reproduisons cette scène qu'à cause du mot du Roi
  auquel elle donne lieu le lendemain.

_Le 23, samedi, à Cély._—A neuf heures trois quarts parti en carrosse
pour aller à Chailly, sur le bord de la forêt, dîner avec le Roi qui
l'avoit mandé, y étant venu à l'assemblée[335]. Il y arrive à onze
heures. Dîné avec le Roi, de la viande du Roi. Le Roi lui fait tâter
le goût d'une huître cuite: _Bon_, dit-il, _j'en mangerai bien encore
papa_; le Roi l'en refusa. A une heure et demie il part, va à Fleury,
voit toutes les avenues, va au grand canal où on lui avoit fait mettre
une roue de moulin pour lui donner du plaisir; il faisoit hausser et
baisser la bonde alternativement. Ramené à Cély à quatre heures et un
quart; il avoit porté de Fleury une galère de jonchée, le voilà soudain
au canal pour la faire voguer.—M. de la Court lui dit: «Monsieur,
avez-vous pas bien entendu que papa vous a dit qu'il vouloit que
vous apprinssiez à vous laver les mains tout seul et à vous torcher
le cul.—_Oui._—«Que ne lui disiez-vous qu'il ne le torchoit pas
lui-même!»—_Je n'eusse osé, il m'eût donné le fouet[336]._

  [335] Au rendez-vous de chasse.

  [336] On trouve dans le Journal de Lestoile les vers suivants sur
  le Roi et son confesseur:

    J'avois toujours bien ouï dire,
    Depuis le temps que j'ai vécu,
    Que quiconque étoit notre Sire,
    De coton se torchoit le c.;
    Mais notre Roi, par grand merveille,
    De Coton se bouche l'oreille.

_Le 24, dimanche, à Cély._—A dix heures et demie il dit qu'il a faim;
je lui demande s'il vouloit pas dîner: _Non_, dit-il, _je veux attendre
papa_. Le Roi arriva à onze heures et demie; dîné avec le Roi. Il va en
sa chambre, où le Roi se joue à lui. A deux heures et demie parti de
Cély en carrosse, avec le Roi qui le mène à Fleury; amené au moulinet
du canal. A quatre heures le Roi part pour aller à la chasse, et le
Dauphin à Fontainebleau; il arrive à six heures et un quart, va chez
la Reine, est ramené en sa chambre qui regarde l'étang, vers la grande
galerie.

_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—A neuf heures mené à la chapelle,
puis au jardin de la Reine; monté en la chambre du Roi et de la Reine,
puis à onze heures il va dîner avec le Roi en sa chambre. Il ne veut
point de betterave, y ayant tâté; le Roi lui donne du fenouil vert,
il dit qu'il le plantera dans son jardin. Il va chez la Reine, puis
en sa chambre, à une heure se met à la fenêtre du cabinet, commande
aux laquais: _Ne faites point de mal à cette femme_, qui puisoit de
l'eau, se ressouvenant y avoir vu jeter une femme dans la fontaine par
les laquais, au dernier voyage[337]. A quatre heures et demie mené au
grand canal, puis au jardin des canaux, il va voir l'autruche puis
les gazelles; il s'amuse autour de l'eau, voit les ombres dans l'eau
de ceux qui étoient à l'opposite avoir la tête dedans et les pieds
en haut, et dit: _Hé! velà les antipodes!_ Ramené à six heures, il
rencontre le Roi qui le ramène en la chambre de la Reine et souper avec
lui.

  [337] Héroard n'a pas parlé précédemment de ce détail.

_Le 26, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le long du canal de l'étang
au grand jardin, s'amuse à la fontaine du Tibre à faire donner et
arrêter l'eau. Mené chez la Reine lui donner le bonjour, puis retourné
en sa chambre. Amusé jusqu'à trois heures et demie à peindre, ayant
fait apporter des couleurs.—M. de Sillery, garde des sceaux, le vient
voir.

_Le 27, mercredi._—Mené à neuf heures trois quarts au jardin des
canaux où il trouve le Roi, il lui donne le bonjour et se y joue
jusqu'à dix heures et un quart. Ramené par le grand jardin à la messe,
puis chez la Reine. Il lui donne le bonjour et, à onze heures et trois
quarts, en sa chambre, dîné.

_Le 28, jeudi._—Se jouant avec un fouet de postillon, il le va passer
sur de la fumée de genièvre et dit: _C'est parce qu'il vient de Paris,
je le passe pardessus le feu_. La peste étoit à Paris.—M. de Souvré
le vient voir et lui dit: «Monsieur, vous aurez aujourd'hui cinq ans,
il ne faut plus être opiniâtre;» il répond gaiement et souriant: _J'ai
tout laissé à Saint-Germain, dans mon cabinet des armes_.—A midi dîné
en la salle du bal avec le Roi.

_Le 29, vendredi._—Mené au jardin des canaux, où le Roi faisoit pêcher
des truites. Il va chez la Reine, s'amuse à écrire disant: _Je ferai
bien d'un o un a_, et il le faisoit.

_Le 30, samedi._—Il prie Dieu, dit ses quatrains de Pibrac et,
à celui où il y a que Dieu, d'un souffle de sa bouche, nous peut
emporter, Mme de Montglat lui remontre que, s'il n'étoit sage, que Dieu
l'emporteroit bien loin, d'un coup de son souffle. _Eh!_ dit-il, _je
m'en retournerois dans le ventre à maman_.—Le Roi lui donne un barbet,
il demande: _Papa, que sait-il faire? Comment s'appelle-t-il?_ le Roi
lui répond: «Il s'appelle _Lion_.» Il l'embrasse et le baise. Mme de
Montglat l'en reprend et lui dit qu'il ne faut point de chiens, qu'il
est si laid.—_J'aime_, dit-il, _tout ce qui vient de papa_.—Soupé
avec le Roi. Il va avec le Roi en la chambre de la Reine, laquelle lui
donne deux pièces de monnoie d'or; ramené en sa chambre, querelle pour
ces pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché
pour les contenter toutes deux; et ses larmes et cris voyant pleurer sa
nourrice[_sic_]; enfin apaisé[338].

  [338] _Voy._ au 20 juillet précédent.

_Le 1er octobre, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des
canaux, au Roi, où M. de Vitry emmena la meute de chiens que le prince
de Galles avoit, depuis quelques mois, envoyée à M. le Dauphin[339];
le Roi lui demande: «Mon fils, que lui envoyerez-vous en récompense
de ces chiens?»—_De petits chevaux, mais que ma petite jument les
ait faits._—Il vouloit aller au rut avec le Roi et la Reine; il en
est diverti, est mené au chenil.—Mené au cabinet de la Reine, où
il s'amuse à jouer aux cartes, au hoc; le petit More[340] l'appelle
coquin, il lui jette ses cartes au visage.

  [339] _Voy._ au 12 janvier précédent.

  [340] Nain de la Reine.

_Le 2, lundi._—A neuf heures déjeuné; M. de Lesdiguières y étoit
présent qui lui promet des armes de Milan. Mené au jardin des canaux,
Ange Cappel, sieur du Luat, lui fait la révérence, lui dit qu'il est
son très-humble serviteur; le Dauphin l'ayant vu un peu retiré dit:
_Mamanga, il ressemble à maître Guillaume_[341], le voyant chauve et la
barbe rase[342]. La Reine le mène en carrosse dans la forêt au devant
du Roi qui étoit allé à la chasse du chevreuil.

  [341] Le fou du Roi.

  [342] Ange Cappel, sieur du Luat, était, dit Tallemant des Réaux,
  une espèce de fou de belles-lettres qui fit imprimer, pour
  flatter M. de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_,
  et un autre au frontispice duquel «il étoit peint comme un ange
  avec des ailes et de la barbe au menton, et des vers qui disoient
  qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe.» (_Les Historiettes_,
  édit. Paulin Paris, I, 111 et 121.)

_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—Éveillé à une heure après minuit,
en sursaut, avec un cri haut extrêmement, et effroyable. Sa nourrice
et Mlle de Ventelet vont à lui, demandant ce qu'il avoit: _Hé! c'est
que papa s'en va sans moi_, pleurant et fondant en larmes; _hé! je
veux aller avec papa, attendez-moi, papa!_ Il le songeoit et s'en
éveille; il aimoit fort et craignoit le Roi; il se rendort à peine
ayant le cœur saisi. Éveillé à sept heures, sa nourrice lui a demandé:
«Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?»—_Doundoun, c'est
que je songeois que j'étois à la chasse avec papa, j'ai vu un grand,
grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger,
et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux[343]._—A huit
heures trois quarts dévêtu. On lui a lavé les jambes dans de l'eau
tiède, au bassin de la Reine; c'est la première fois.

  [343] Héroard a écrit en marge de son journal: _Augurium_.

_Le 4, mercredi._—Il va courant jusqu'en la chambre de M. de Guise
pour donner le bonjour au Roi, qui s'en alloit à la chasse. Mené chez
le Roi au retour de la chasse.

_Le 5, jeudi._—Il va au jardin des canaux, est ramené avec le Roi,
qu'il ne veut point quitter pour dîner avec lui.

_Le 6, vendredi._—Mené au grand canal où étoit le Roi qui se promenoit
sur la chaussée, parlant à un capitaine espagnol tout seul; Mme de
Montglat le lui dit, il répond: _S'il vouloit faire mal à papa, je
le battrois bien_.—Dîné avec le Roi; il prend plaisir à ouïr maître
Guillaume.—Mené chez le Roi et la Reine au cabinet, il s'amuse à
faire des châteaux de cartes; M. de Verneuil lui demande: «Mon maître,
cette maison est-elle à vous?»—_Non, je n'en ai point, elle est à
papa._—«J'en ai une, moi.»—_Qui est-elle?_—«Verneuil.»—_Vous êtes
un menteur, elle est pas à vous, elle est à votre maman._—Soupé avec
le Roi qui lui fit servir de la viande; il voulut demander au Roi du
poisson[344], le Roi lui dit un peu brusquement qu'il l'envoyeroit
souper en sa chambre s'il ne mangeoit sa viande; il se tut tout court
et ne demanda plus rien, et mangea du mouton bouilli (deux nœuds de la
queue).

  [344] C'était un vendredi.

_Le 7, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur,
vous pleurerez bien quand vous ne serez plus avec moi et que vous
irez avec M. de Souvré.» Il lui répond: _Mamanga, ne parlons point de
cela_.—Il va avec la Reine au devant du Roi revenant de la chasse.

_Le 8, dimanche._—Il va au jardin des canaux, puis en celui où étoient
les gazels (_sic_), les fait courir et son chien après eux. Dîné avec
le Roi.

_Le 9, lundi._—La Reine le mène en son carrosse jusques à la route de
Moret, pensant rencontrer le Roi revenant de la chasse.

_Le 10, mardi._—Mis en carrosse avec LL. MM. pour aller aux toiles,
hors de la forêt, au commencement du chemin de Melun. Il voit prendre
quinze ou seize sangliers.

_Le 13, vendredi._—Le Roi venoit de jouer et avoit perdu, et
le baisant lui dit: «Mon fils je viens de jouer tout votre
bien.»—_Excusez-moi, papa, il n'est pas à moi, il est à vous, papa._
Il va donner le bonsoir à LL. MM. puis revient en sa chambre où il se
joue encore, fait prendre à Boileau, son violon, un petit fagot de
paille entre les jambes, chantant: «Vous ne me sauriez bouteur, bouter,
etc.;» lui, avec le flambeau, le suit partout et y mit le feu par deux
fois.

_Le 14, samedi._—Mené au lever de la Reine et de là en carrosse pour
aller trouver le Roi au grand canal, il le rencontre en chemin; le Roi
le ramène et le mène au parterre du Tibre, où, par les sentiers des
compartiments, le Roi court après lui, faisant semblant de lui vouloir
prendre son chapeau sur la tête, puis il court après le Roi qui se
laisse surprendre.—A six heures et demie soupé; il y avoit un page de
la chambre auquel il demanda: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur,
je m'appelle Des Ars.»—_Vous êtes donc un arc? il vous faut attacher
une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et
tirer._ Il dit d'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan[345]:
_Mamanga, velà l'arc en ciel_, pour ce qu'il tournoit le nom en
son entendement imaginant _Arcan_, et ajoutoit _ciel_ en sa petite
fantaisie; il avoit et se plaisoit à des pareilles rencontres.

  [345] Honorat de Bueil, seigneur de Racan, parent de la comtesse
  de Moret; il fut un des premiers membres de l'Académie française
  et mourut en 1670.

_Le 15, dimanche, à Fontainebleau._—A neuf heures et demie déjeûné.
Il flatte Mme de Montglat, lui baise les mains, la robe, lui saute
au col; c'étoit instruction, non de son naturel. Dîné avec le Roi.
A six heures et demie soupé; il demande à un page de la Reine qui
étoit Italien: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle
Pettrousse[346].»—_Vous appelez donc Troussepet_, dit-il soudain.

  [346] Petrucci.

_Le 16, lundi._—Il va chez le Roi en son cabinet, prend congé de lui;
le Roi s'en alloit à Nemours[347] et de là voir le canal de Briare.
Mené chez la Reine, il prend congé d'elle; la Reine part.

  [347] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite le 19 de
  Nemours. (_Lettres missives_, VII, 19.)

_Le 18, mercredi._—Il va à la volière et de là chez M. de Roquelaure,
où il voit manier[348] sa petite mule, qui même passoit par-dessus un
cerceau, à quoi il prenoit un extrême plaisir.

  [348] Dresser la petite mule de M. de Roquelaure.

_Le 20, vendredi._—Mené voir Mme la comtesse de Moret.

_Le 24, mardi._—Mené à la messe; M. Birat le portoit ayant la tête
nue et M. de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M.
Birat: _Mettez votre chapeau_.—«Monsieur, je suis bien.»—_Non, non,
mettez votre chapeau, vous êtes vieil; ôtez votre chapeau>, Belmont._

_Le 25, mercredi._—Il est mené à la messe, puis a voulu monter à
l'horloge y voir le Vulcain Jacquemard[349]. Mené chez Mme la comtesse
de Moret, puis au jardin des Mathurins et de là en la chambre de M.
Héroard[350].

  [349] _Voy._ la note du 30 juin 1605.

  [350] Héroard, malade depuis le 16, était convalescent; le 27
  il reprend le Journal continué en son absence par l'apothicaire
  Guérin.

_Le 27 octobre, vendredi, à Fontainebleau._—Je parlois du Blond[351],
peintre, disant qu'il faisoit bien les visages, il demande: _Et pour le
reste?_

  [351] Nicolas le Blond se trouve parmi les peintres portés dans
  les comptes de l'hôtel de Henri IV de 1605 à 1610.

_Le 28, samedi._—Mené par le jardin de la Reine en la conciergerie,
voir Mme la comtesse de Moret.

_Le 29, dimanche._—Mené à la messe, à la chapelle de la salle du
bal, il se dépêche de y aller afin que Madame ne les autres petits ne
y soient pas comme lui. Mené au jardin du Tibre, il y court le cerf;
c'étoit M. Birat puis son page Bompar, puis il se fait le cerf. Il
donne à manger aux cygnes, va par-dessous la terrasse au logis neuf de
M. Zamet, et de là, par la conciergerie et le jardin de la Reine, en sa
chambre. Mené au jardin des canaux; il va voir les autruches et après
va voir manier la petite mule de M. de Roquelaure qui passoit dans un
cercle, sautoit sur le bâton, se mettoit à genoux, marchoit dessus avec
un singe dessus; le Dauphin y faisoit monter des laquais et prenoit
plaisir à les voir tomber. A six heures et un quart soupé; les pages
de la chambre du Roi y viennent, le font jouer aux cloches d'ivoire
et le moine dessous, puis aux piliers où l'on demande: _La compagnie
vous plaît-elle?_ (jeu d'enfants de douze à quinze ans). Il y jouoit,
entendoit le jeu.

_Le 30 octobre, lundi, à Fontainebleau._—M. de Gramont, écuyer de
M. de Roquelaure, lui demande: «Monsieur, connoissez-vous M. de
Roquelaure?»—_Oui._—«_A quoi le connoissez-vous?_»—_C'est qu'il est
borgne_[352]; et il se prend à rire, mais d'un rire d'hôtelier, car il
n'étoit pas grand rieur. A onze heures trois quarts il dit sa leçon;
il y a bien de la peine à le y faire résoudre; auparavant il s'amusoit
à chasser des mouches. A six heures et un quart soupé; les pages de
la chambre du Roi arrivent, se mettent à jouer à _La compagnie vous
plaît-elle?_ puis à _Bis cum bis etc._; il fait le maître aucunes fois,
et quand il ne sait pas dire quelque chose qu'il faut, il le demande;
il joue à ces jeux ici comme s'il avoit quinze ans, joue à faire
allumer la chandelle les yeux bouchés.

  [352] «Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle,
  comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir Mme de
  Maubuisson, sœur de Mme de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en
  carrosse avec Henri IV, il s'avisa en passant de demander à une
  vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec
  les femelles: Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé; les
  mâles sont borgnes.» (_Les Historiettes_ de Tallemant des Réaux,
  I, 37.)

_Le 31, mardi._—Un homme qu'il avoit fait mettre hors de prison[353],
le vient remercier; il lui dit: _Soyez homme de bien à l'avenir._ Sa
partie y étoit: _Soyez gens de bien tous deux et ne vous demandez plus
rien, et priez Dieu pour papa et pour maman._

  [353] _Voy._ au 11 septembre précédent. Héroard a écrit par
  erreur «qu'il avoit fait mettre en prison.»

_Le 1er novembre, mercredi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, il se confesse à son aumônier pour la première fois.

_Le 4, samedi._—Vêtu, peigné paisiblement; M. Zamet y étoit, ce
qui le retenoit, craignant qu'il ne dît à la Reine s'il faisoit le
fâcheux.—Il se joue à divers jeux, les pages de la chambre avec lui;
ils dansent le branle: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, et se donnent
du pied au cul; il le dansoit et faisoit comme eux.

_Le 5, dimanche, à Fontainebleau._—Il joue aux barres et entend le
jeu et les termes du jeu. A cinq heures le Roi arrive, revenant de
Montargis; il lui va au devant courageusement[354] et toujours courant
jusques au pied de l'escalier de la basse-cour, va en la chambre du
Roi, où il se joue jusques à six heures que la Reine arrive; l'ayant
saluée, peu après il s'en va en sa chambre.

  [354] Ce mot indique sans doute que le Dauphin éprouve encore une
  certaine crainte lorsqu'il lui faut aller au devant du Roi.

_Le 6, lundi._—Il sort avec le Roi, qui s'en alloit promener; il
pleuvoit, le Roi lui dit: «Mon fils, il pleut; allez-vous-en.»—_Non,
s'il vous plaît, papa; je crains pas la pluie._—«Mais je crains que
vous ne deveniez malade.»—_Je le serai pas, papa_, et il le suit.
C'étoit d'amour qu'il avoit au Roi, car il craignoit d'aller à la
pluie. Ramené en la chambre de la Reine, il s'en va en la chambre
du Roi, le y attendant pour dîner; M. le prince de Condé prend la
serviette, la lui présente pour la servir au Roi, le Dauphin lui dit:
_Attendez que papa soit venu; gardez-la, puis je la prendrai_; dîné
avec le Roi.—Le Roi lui fait la guerre, lui disant qu'il est amoureux
de la Tornaboni, l'une des filles de la Reine; il en est honteux et
en eût volontiers pleuré; cela lui fait prendre envie de revenir en
sa chambre.—Mené chez le Roi pour lui donner le bonsoir, le Roi
le voulant asseoir sur le lit vert du cabinet lui dit: «Mon fils,
mettez-vous ici entre maman et moi.»—_Excusez-moi, papa, je me mettrai
bien là derrière_, dit-il par respect.

_Le 7, mardi._—Il s'amuse à mettre en bataille, file à file, toute
sa compagnie de pièces de poterie, et le Dauphin[355] étoit à la
tête.—Mené chez le Roi au cabinet, où il s'amuse, avec de l'encre et
une plume, à faire des oiseaux; il joue à trois dés, M. de Bassompierre
contre lui, en lui apprenant le jeu.

  [355] Une figurine qui le représentait ou qu'il désignait sous
  son nom.

_Le 8, mercredi._—Il dit vingt-cinq quatrains de Pibrac. Mené chez
le Roi, le Roi lui dit qu'il veut que le petit More[356] couche avec
lui.—_Il noirciroit les draps, papa_, n'ayant point voulu dire qu'il
ne le vouloit pas.

  [356] Nain de la Reine.

_Le 9, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qui étoit encore
au lit, le Roi le met dessus, lui disant: «Vous êtes un petit
veau.»—_Excusez-moi, papa, si vous aviez vu comme je saute, vous
diriez pas que je sois veau._—Il va chez M. de Rosny, au bout du
parterre, est ramené chez la Reine, puis du balcon de l'escalier il
regarde M. de Créquy et autres qui jouoient au ballon en la cour.—Le
Roi l'envoie querir pour souper, puis il retourne en sa chambre pour
faire habiller tous ces petits qui étoient avec lui, avec Madame et
Mlle de Vendôme, pour un ballet. Il n'en veut point être, dit: _J'en
fairai demain un tout de garçons_, retourne chez le Roi, où il voit
danser ce ballet.

_Le 10, vendredi._—Mené chez le Roi et la Reine; la Reine lui demande
s'il veut dîner avec elle, il s'en réjouit, n'en peut être dissuadé.
Il va à la messe avec la Reine, et revient avec elle; dîné avec elle à
douze heures et demie.

_Le 11, samedi._—Mené chez le Roi, où il trouve la Reine. Le Roi lui
dit: «Mon fils, je m'en vais à Saint-Germain, voulez-vous venir avec
moi?»—_Oui, papa._ La Reine lui dit: «Mais papa va en poste.»—_C'est
tout un, j'irai à pied, je courrai tant que je pourrai, et s'il va trop
fort je m'arrêterai, et puis je m'en retournerai._ Le Roi lui dit:
«Mon fils, me servirez-vous bien?»—_Oui, papa._—«Me donnerez-vous
bien ma chemise, mon collet, mon mouchoir?»—_Oui, papa._—«Mais vous
ne me sauriez donner mes bottes?»—_Excusez-moi, papa, je ferai tout_,
dit-il gaiement. La Reine lui dit: «Mais je veux aussi que vous
me serviez.»—_Je le veux bien, maman._—«Mais vous ne me sauriez
coiffer.»—_Excusez-moi, maman_; puis, reconnoissant qu'il s'étoit
mépris, et y ayant songé, il s'en va droit à la Reine: _Maman, ce sera
ma sœur._

_Le 12, dimanche._—Les députés du Dauphiné lui viennent faire la
révérence en corps, lui témoignant leur fidélité et affection, et le
suppliant de les conduire devers le Roi pour le supplier d'accorder
leur demande, à laquelle il avoit intérêt (c'étoit pour réunir au
Dauphiné la Bresse, donnée en récompense du marquisat de Saluces). Il
les remercia de leur bonne volonté, leur promit la sienne selon les
occasions, mais [leur dit] pour ce sujet que tout étoit à papa. M. de
Lesdiguières les conduisit.—Il va chez la Reine, puis à la volière,
de là chez M. Zamet, d'où il voit, en la cour, courir deux renards;
il étoit à la fenêtre d'où il commande: _Maître Martin, lâchez ce
chien blanc_, puis celui-ci ou celui-là, les nommant par leur nom; il
commandoit magistralement et à propos.

_Le 13, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi et chez la Reine,
puis à la chapelle de la salle du bal; il va de là au grand jardin, où
il joue au ballon, du poing: M. de Bassompierre le lui avoit donné;
dîné avec le Roi.—Il causoit avec Mathurine[357], lui dit que si
elle étoit morte il la feroit mettre en terre; M. l'aumônier lui dit:
«Monsieur, vous en ferez donc des reliques?»—_Ho!_ dit-il en souriant,
_une belle relique de folle_.

  [357] Folle de la Reine.

_Le 14, mardi._—Il voit Boileau, son violon, qui caressoit Joron,
l'une de ses femmes de chambre, de laquelle Boileau étoit amoureux;
elle étoit couchée au lit de sa nourrice: _Boileau, venez ici, venez
çà, venez à moi_, dit-il, impérieusement; et comme il se fut approché:
_Qui vous fait si hardi de vous jouer à mes femmes de chambre? et
devant moi!_ Il s'amuse à ses animaux de poterie, qu'il met en
bataille, l'appelle sa compagnie.

_Le 15, mercredi._—Mené chez la Reine; soupé avec le Roi.

_Le 16, jeudi, à Fontainebleau._—A onze heures et un quart dîné; il
entretient Engoulevent, prince des sots[358]; il lui demande: _Que vous
est papa?_ pource qu'il disoit que le Roi le suivoit et qu'il étoit
prince des sots.—Il prend sa bandoulière et son mousquet, fait armer
sa compagnie; M. de Verneuil, arquebusier, marche auprès de lui, M.
le Chevalier est le capitaine, et il s'en va ainsi, par la terrasse
des deux cours, trouver dans son cabinet la Reine, qui alloit au
devant du Roi revenant de la chasse. Il fait tous les exercices devant
elle, prête serment de bien servir le Roi, puis sort en bataille en
l'antichambre, où il fait haie et battre le tambour pendant que la
Reine passe, puis se désarme et est mené chez M. de Rosny, au pavillon
qui est au bout du parterre; il le rencontre, puis est mené en la
chambre pour y voir Mme de Rosny. Il va chez le Roi, veut souper avec
lui; le Roi se met à jouer, le renvoie souper en sa chambre.

  [358] _Voy._ plus haut, page 61, note 88.

_Le 18, samedi._—Il fait chanter deux jeunes enfants de la musique de
la Reine, lui assis, les écoutant attentivement comme immobile, tant il
aimoit la musique.—M. de Vendôme arrive revenant de la chasse avec le
Roi; il racontoit comme le Roi étoit encore dans la forêt et que comme,
lui (M. de Vendôme), est arrivé dans la basse-cour, les gardes ont
commencé à prendre les armes et à battre le tambour; il entend cela,
et, se retournant vers lui, demande: _Ont-ils pris leurs armes pour
vous?_

_Le 19, dimanche._—Mené au Roi en la salle du bal, pour y voir
combattre les dogues contre les ours et le taureau; un ours ayant
mis sous lui un des dogues, il se prend à crier: _Tuez l'ours, tuez
l'ours_.—Mené chez la Reine, où, à neuf heures, il assista aux
fiançailles de M. le prince d'Orange avec Mlle de Bourbon[359]. Ramené
à neuf heures trois quarts, il ne se veut point coucher, se fait mettre
sa cotte, se fait tenir par la lisière pour imiter les dogues qu'il
avoit vus tirant la laisse pour se jeter contre les ours.

  [359] Éléonore de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, 1er du nom,
  prince de Condé, mariée à Philippe-Guillaume de Nassau, prince
  d'Orange, morte en 1619. _Voy._ la lettre de Malherbe à Peiresc,
  tome III, page 15, de l'édition donnée par M. Lud. Lalanne. Cette
  lettre est du 9 décembre, et non du 9 novembre.

_Le 20, lundi, à Fontainebleau._—Mené sur les terrasses de la chambre
de la Reine pour voir combattre des dogues, puis mené en la chambre
du Roi, où se trouva M. de Rosny, autrement M. de Sully[360]. Mme de
Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux[361],
demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot, et ne
veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il
s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend
que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne
soudain, comme dépité, disant: _C'est pas du sien, c'est de celui
à papa_, et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully:
«Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je
lui demanderai.»—_Qu'est-ce?_—«Monsieur, dites-lui seulement cela.»
Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par
acquit et se retournant: _Faites cela pour Mamanga_, et s'en va tout
dépité.

  [360] _Voy._ la note du 20 juillet précédent.

  [361] Héroard remarque plusieurs fois que le Dauphin était
  _mesnager_; mais il attribue ce défaut aux exemples de parcimonie
  qu'on lui donne.

_Le 22, mercredi._—Il commence à apprendre à danser, apprenant la
sarabande, le branle gai. Il chasse Engoulevent, bouffon; il haïssoit
naturellement les plaisants et bouffons. M. le prince d'Orange prend
congé de lui, s'en allant à Valery se marier à Mlle de Bourbon;
Engoulevent étoit rentré en sa chambre, il le chasse, lui donne des
coups de pied.—Mené chez le Roi, il le suit au jardin de la Reine; le
Roi lui commandant de l'attendre là pendant qu'il entre en la galerie
des cerfs pour parler d'affaires, il va dans la volière, fait jouer les
robinets, rentre au jardin. Mme de Montglat le veut mener au lever de
la Reine, il s'en défend; elle le presse: _Mais papa m'a commandé de ne
bouger d'ici_; elle le veut forcer, le tire, il résiste disant: _Je le
veux aller demander à papa_; elle le y mène par force, y va; le Roi le
mène à la messe, puis à midi il a dîné avec le Roi.

_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à voir faire un habillement à la matelote,
chausses et jupe pour conduire le ballet que faisoient M. le Chevalier
et Mlle de Vendôme; vêtu de chausses à la matelote et d'une jupe de
gaze, il est extrêmement content, se fait mettre son épée au côté en
bandoulière, à huit heures est mené chez le Roi.

_Le 24, vendredi._—L'ambassadeur du duc de Saxe le vient visiter de la
part de son maître, lui disant en avoir commandement et qu'il prioit
Dieu qu'il fût un jour un grand prince; M. le Dauphin lui donne sa main
à baiser et l'embrasse, le remercie, dit qu'il est à son service et
qu'il le servira toujours envers le Roi pour le tenir toujours en son
amitié et bonne intelligence.

_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure se jouant à
lui l'appelle: Maître Louis; il repart soudain: _Maître borgne_; il
l'étoit. M. de Bassompierre se jouant à lui l'appeloit: Maître badin;
il repart sérieusement et sans rire: _Maître sot_. Le Roi dit au
Dauphin et à M. de Roquelaure: «Qui voudra être le mignon de papa il
faut qu'il mouche ce flambeau»; il y saute soudain tout le premier,
le mouche net et se brûle au bout du doigt indice, sans s'en plaindre
qu'en souriant.

_Le 27, lundi._—Mené chez le Roi, M. de Roquelaure l'appelle: Sergent
Louis; il lui répond: _Sergent borgne_.—Il entretient M. de Mansan,
lui demande les noms des capitaines qui doivent entrer en garde, de
ceux qui les relèvent et du lieu où ils entrent en garde; sur le nom du
sieur de Drouët, il dit: _Son tambour est gaucher_; il étoit vrai, et
si il y avoit longtemps qu'il ne l'avoit vu. Il joue au jeu: _Je vous
éveille_, et ne s'éveille que pour le Roi et pour la Reine, pour Mme de
Montglat et son fils.

_Le 28 novembre, mardi._—Mme la princesse d'Orange de Coligny[362] le
vient voir; il entend que l'on lui ramentevoit comme le soir précédent
le Roi et la Reine lui faisoient la guerre, et que le Roi la frappant,
elle dit comme elle fut contrainte de se revenger et le frapper.
_Comment_, lui dit le Dauphin, _vous avez battu papa! Si j'y eusse
été je vous eusse porté par terre_, et il se jette sur elle pour le
faire, et dit animeusement: _Je suis bien fort_. Elle lui répond qu'il
ne l'étoit pas assez tout seul; _J'envoyerai querir féfé Vaneuil_. Il
le fait, et l'attendant il se jette sur elle, tâche de lui donner la
jambe[363]. M. de Verneuil arrive, il le tire à part, lui raconte tout
bas ce qu'elle avoit fait, ce qu'ils ont à faire, puis soudain partant
du bout de la chambre: _Suivez-moi_, et il se prend à courir droit à
elle, se jette sur elle, qui feint de plier.

  [362] _Voy._ page 31, note 48.

  [363] Le croc-en-jambe.

_Le 30, jeudi._—Il ne se veut point coucher que la plus petite Panjas,
qu'il avoit envoyé querir, ne soit arrivée; on lui demande s'il veut
pas que la petite Panjas couche avec lui; il répond: _Elle est pas
princesse_. Je lui demande: «Monsieur, ne coucherez-vous jamais qu'avec
des princesses?»—_Non._ Elle arrive, il la baise, elle lui tendant sa
joue, la considère froidement, puis peu à peu entre en discours avec
elle: le jeu commence à lui plaire; elle, s'en retournant, lui donne
le bonsoir; il s'avance et la baise en la bouche, ce qu'il ne faisoit
à personne. On demande à la petite Panjas si elle vouloit bien coucher
avec M. le Dauphin, elle répond oui; lui, souriant, dit: _Vous êtes
donc une garçonnière_.

_Le 1er décembre, vendredi, à Fontainebleau._—Mené à la galerie
lambrissée, ayant une épée; le Roi y vient, et lui dit: «Quoi, mon
fils, vous avez une épée; est-ce contre moi?»—_Ho! ho! Jésus! non,
papa._ A quatre heures mené chez le Roi et la Reine revenant de la
chasse.—Arrivent deux lieutenants du régiment des gardes; l'un il
l'appelle _Croquant_ et l'autre _Harlequin_, par raillerie; il se
familiarisoit de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute
autre sorte de personnes, faisant du pair et compagnon avec eux.

_Le 2, samedi, à Fontainebleau._—A sept heures et demie levé,
vêtu[364], peigné, coiffé paisiblement pour le desir qu'il avoit
d'aller dire adieu au Roi, qui devoit partir pour aller à Paris et
partit sur les neuf heures. Mené chez le Roi, qui lui demanda quand
il vouloit qu'il l'envoyât querir?—_Quand il vous plaira, papa._ Il
étoit triste de ce départ; le Roi le rassura, lui disoit que dans peu
de jours, il le renvoyeroit querir, et lui commanda d'avoir soin de son
ménage. Il prend congé du Roi, bien aise d'avoir été seul et d'avoir
surpris les autres petits. La Reine part à une heure après midi.

  [364] Il est à remarquer que jamais, dans ces commencements de
  journée, le mot lavé ne se trouve indiqué.

_Le 4, lundi._—M. d'Arquien le vient voir, revenant de Metz. Il joue
aux poules pour enfermer le renard, avec patience et froideur, demande:
_Doundoun, que faut-il jouer?_ et chante en jouant comme une grande
personne qui ne laisse pas de regarder et de considérer son jeu:
_Maintenant que nos cœurs sont pleins d'amour et que chacun, etc._,
avec l'air. Il lui prend une humeur d'étudier, demande son livre pour
étudier, appelle Madame pour lui faire dire sa leçon; elle y vient à
regret et pleurant, et parloit en pleurant. Sans pouvoir entendre ce
qu'elle disoit le Dauphin dit: _Je pense qu'elle parle suisse_.

_Le 5, mardi._—Mme de Montglat demandoit si le comte de la Roche étoit
encore à la Bastille; il demande: _Qui est-il?_—«Monsieur, c'est le
comte de la Roche.»—_Qu'a-t-il fait?_ Je lui réponds qu'il avoit été
opiniâtre.—_Mais je l'ai vu à la Bastille_, croyant que ce fût le
comte d'Auvergne.—«Monsieur, vous parlez de M. le comte d'Auvergne,
mais Mamanga parle de M. le comte de la Roche.»—_Est-il encore à
la Bastille le comte d'Auvergne?_—«Oui.»—_Pourquoi?_—«Pource
qu'il avoit été fort opiniâtre.»—_C'est pas cela_, dit-il court et
résolûment.—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_C'est pas cela._—«Monsieur,
pourquoi donc?»—_Je veux pas dire._—«Il n'y a pas de danger de le
dire.» Il y songe, puis dit froidement: _C'est parce qu'il avoit
voulu faire la guerre à papa_.—«Mais, Monsieur, il n'est qu'un homme
seul, comment lui eût-il pu faire la guerre?»—_Avec cinquante mille
hommes._—«Qui le vous a dit?»—_Je sais bien_; il n'en voulut jamais
dire davantage. L'on parloit d'aller à Saint-Germain, il dit: _J'en
suis bien aise, puisque papa est pas ici_. Je lui demandai là-dessus:
«Monsieur, où aimez-vous mieux être, à Saint-Germain, à Paris ou à
Fontainebleau?» Il répond soudain: _A Paris, papa y est_; il aimoit
fort le Roi, et sans contrainte.

_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va par le grand jardin à la
Mi-Voie, à pied, par le long du ruisseau; ramené en carrosse à six
heures et un quart, il s'endormoit, demande à se coucher, dit qu'il est
las[365].

  [365] Héroard met ici en marge: «Ce jour là, le Roi courant à
  la forêt de Gros-Bois, le cerf, venant au-devant de lui, saute
  dessus de furie et fault à le tuer: où il faut noter la sympathie
  de ce prince envers les accidents qui adviennent au Roi, l'ayant
  observée en plusieurs autres, comme lorsque ce fol se jeta sur
  lui passant par le Pont-Neuf, ce prince, sans cause manifeste
  non plus qu'à cette fois, ne voulut point souper.—_Voy._ au 20
  décembre 1605.

_Le 10, dimanche._—Mené à la galerie lambrissée, où il envoie
quêter le cerf, donne le département aux veneurs, leur fait faire
leur rapport, puis va au bois, conduit son limier et fait donner les
chiens; il prend plaisir à apprendre les termes de tout, les écoute
attentivement de M. de Ventelet.

_Le 11, lundi._—M. de Souvré arrive, avec commandement du Roi de le
conduire à Saint-Germain.

_Le 12, mardi, à Fontainebleau._—Il est fort aise de voir tout remuer
pour s'en aller à Paris voir papa; sur ces entrefaites arrive un
courrier portant commandement de ne partir point; il ne le veut point
croire, il en pleuroit. A la fin, lui étant dit que papa le vouloit,
il se tut, et ne dit plus mot. Le contremandement fut une lettre que
Mme la marquise de Guiercheville, par commandement de la Reine, avoit
écrite à M. de Souvré, lui mandant qu'il n'eût point à faire partir
messieurs les enfants, à cause de l'avis que le Roi lui avoit donné
que la peste étoit en deux maisons, à Saint-Germain en Laye, où le
Roi étoit alors.—Il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait
une fontaine, siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de
l'eau, s'amuse au buffet du Roi, fait du temps du roi François Ier, qui
s'ouvroit par un marmouset.

_Le 13, mercredi._—Mme de Montglat entre en la chambre, portant entre
ses bras Madame Christienne; le voilà à crier: _Otez-la, ôtez-la_, ne
voulant point qu'elle la portât. Mme de Montglat l'ayant laissée, le
Dauphin lui dit: _Lavez vos mains_; elle les lave; lui-même verse de
l'eau: _Lavez vos bras_. Là dessus elle le menace du fouet, il s'apaise.

_Le 14, jeudi._—Il fut longtemps dans son lit, sans dire mot, étant
éveillé; il avoit peur du fouet pour l'opiniâtrise du jour précédent.
Il demande à Mme de Montglat de ne l'avoir point, et que tout le jour
_je serai bien gentil, je prierai Dieu, je dirai mes quadrains, je
étudierai, je peindrai, je vous fairai un beau petit chérubin_.—«Ho!
lui dit Mme de Montglat, vous êtes un beau peintre! Vous ne sauriez
peindre le beau temps.»—_Si fairai._—«Comment ferez-vous?»—_Je
prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu._—«Mais
vous ne sauriez faire le soleil ne la lune.»—_Si ferai._—«Comment
ferez-vous le soleil?»—_Je prendrai du jaune et du rouge, et je les
mêlerai._—«Et la lune?»—_Je prendrai du blanc et du jaune, je le
mêlerai, puis j'y fairai un visage, puis ce sera la lune._ Pour flatter
davantage Mme de Montglat, le Dauphin lui demande: _Je voudrois bien
coucher auprès de vous_. Elle le fait coucher entre elle et son mari le
sieur de Montglat. Mené à la chapelle puis en sa chambre, où il s'amuse
à peindre; y ayant fait venir un peintre qui lui apprend, il l'écoute
et suit ce qu'il lui dit, maniant aussi dextrement le pinceau que
l'ouvrier, et tenant ses couleurs au pouce[366], comme le peintre qui
lui fait tirer un visage.

  [366] Tenant la palette.

_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir deux jeunes
peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés, il prend
les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du peintre,
demande: _Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du rouge?_ et
besogne dextrement et avec attention. Amusé jusques à onze heures et
demie; M. de Montglat le prend en ses bras, le hausse, se fait accoler
et le baise serré en la bouche[367], puis part pour s'en aller à Paris.

  [367] Héroard a écrit en marge de ce passage: _Temeritas et
  impudentia_.—_Voy._ au 12 février suivant.

_Le 16, samedi._—Mené à la galerie lambrissée et aux chambres qui
regardent la basse-cour, où il y avoit des charpentiers qui mettoient
des cloisons, il prend plaisir à les regarder faire, tenant ses deux
mains sur les côtés. Il aimoit fort les œuvres mécaniques. Il demande
à écrire; Dumont, clerc de sa chapelle, lui montre à faire des _a_,
il suit l'impression que Dumont en fait sur le papier.—Il chante des
noëls, en fait chanter; Mlle de Ventelet lui représentant le pauvre
état auquel Jésus-Christ étoit né, sans draps, dans une crèche, il se
prend soudain à dire avec élan et ardeur: _Si j'y eusse été je lui
eusse donné mon lit et mes draps?_ C'étoit une faveur singulière,
qu'il ne faisoit à personne, et il ne permettait qu'au Roi de se mettre
dessus son lit.

_Le 17, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux; ramené
par la cour du dragon en sa chambre, où il montre à M. Fréminet,
peintre du Roi, excellent personnage, les peintures qu'il avoit faites
les jours précédents: _J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose_.
M. Fréminet lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que je vous fasse faire
un oiseau, avec la plume?» Il lui répond gaiement: _Oui; Mamanga,
envoyez querir mon écritoire_; il met son papier sur sa petite table,
prend la plume, et lui-même commence à faire l'oiseau marqué A[368],
commençant de droite à gauche; les taches noires du milieu, _ce sont_,
dit-il, _les plumes_; puis l'autre oiseau marqué B il le fait, la
main toujours conduite par le sieur Fréminet, qui sentoit comme M. le
Dauphin poussoit à conduire la main. M. Fréminet lui fait le visage
marqué C, disant: «Faites un visage comme celui-là.»—_Ho, ho!_ dit-il
en souriant, _je ne sarois_, et ne le voulut point entreprendre; il
fait le visage marqué D, conduit toujours par le sieur Fréminet, et le
visage aussi qui est dessous marqué E; puis, en l'autre face du papier,
le visage marqué F est fait par le sieur Fréminet, auquel il donna une
grosse poire.

  [368] Ces dessins sont conservés dans le manuscrit d'Héroard; il
  ont été reproduits dans le _Magasin pittoresque_, année 1865,
  pages 212 et 213.

_Le 18, lundi._—M. Fréminet commença de le peindre, et pour s'amuser
il demanda: _Mamanga, je voudrois bien avoir des couleurs, mais je
voudrois des siennes, elles sont plus belles_. On lui en envoie querir
au logis du sieur Fréminet, au jardin des canaux; il s'en amuse avec le
pinceau. A six heures et un quart soupé; tout à coup il dit: _Je suis
las_, demande à se coucher. Diverti il se joue à divers jeux comme:
_Votre place me plaît_, à _burlurette_, avec des soldats, à _frappe
main_.

_Le 20, mercredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice le déshabillant lui
tire tant soit peu un cheveu, il s'en prend à crier et plaindre fort
dolentement; ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant pour
un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée.»—_Je
m'en soucie bien d'un coup d'épée!_ Ma femme réplique: «Monsieur, et
pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup d'épée?»—_Pource que je
serois mort_, dit-il avec façon, comme ne se souciant et se déplaisant
de la vie[369].

  [369] Héroard ajoute en latin: _Mihi extorsit lacrymas_.

_Le 21, jeudi._—M. de Saint-Antoine, gentilhomme françois, écuyer
du prince de Galles, salue Madame de la part de son maître; elle en
rougit et en fit la honteuse.—En allant à la chambre de Madame, M. de
Verneuil éteint une chandelle que l'on laissoit dans le petit cabinet
de la Reine, pour éclairer aux passants. M. le Dauphin n'en dit mot,
mais étant dans la chambre suivante, où il y avoit de la clarté, il lui
bailla un soufflet, ajoutant la raison: _Pourquoi avez-vous éteint la
chandelle?_

_Le 23, samedi._—M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à
peindre, et il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie.

_Le 24, dimanche._—M. le prince d'Orange et Mme sa femme, fille de feu
M. le prince de Condé, viennent prendre congé de lui, s'en allant à
Orange.

_Le 25, lundi._—Vêtu de sa robe de lames d'or et d'argent, et de soie
brune, il dit: _Ma robe me pèse plus derrière que devant_; il ne y eut
pas moyen de la raccoustrer à son gré: _Otez-la moi, donnez-m'en une
autre_. Il fut dévêtu et revêtu de celle qu'il avoit le jour précédent,
puis mené à la chapelle de la salle du bal. Après la messe il va à
confesse, se confesse de tout ce qu'il avoit d'opiniâtrise ce matin.

_Le 28, jeudi._—Il change de logis, fait déménager et porter son lit
en la chambre du pavillon de la grande galerie[370].

  [370] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de
  Saint-Germain, le 28 décembre 1606.

_Le 30, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire le messager
de Fontainebleau qui portoit de la marchandise à Paris, attache un
jarretier à un placet[371], y met dessus ou un chapeau, ou un panier,
ou quelque autre chose, le va traînant d'un bout de la chambre à
l'autre où étoit son lit, décharge en la ruelle, puis s'en retourne
faire nouvelle charge. M. le Chevalier en fait autant que lui, et le
suivoit; Descluseaux les conduisoit. Puis le Dauphin le fait asseoir,
et s'amuse à faire attacher deux flambeaux d'argent avec un petit
chapelet.

  [371] C'est-à-dire que le Dauphin attache une jarretière au pied
  d'un tabouret pour en faire une voiture et le tirer.

_Le 31, dimanche._—L'on faisoit la monstre de la compagnie sous la
galerie basse de la terrasse; sa viande étoit servie; il sort de
lui-même pour y aller, je cours après. Il alloit descendre la montée
sans reconnoître[372], j'arrive à point nommé pour le prendre par la
lisière. Il y descend, voit prêter le serment.

  [372] Sans voir les marches; Héroard met en note: «Secouru à
  propos».



ANNÉE 1607.

  Caractère moqueur du Dauphin.—Le gâteau des Rois.—Mme
  de Montglat et Mlle d'Agre.—Première signature du
  Dauphin.—Comment se tient le Roi.—Lettre au Roi.—_La
  Saint-Jean des choux._—Lettre du Roi.—Dessins et peintures
  du Dauphin.—Présent de l'archiduchesse d'Autriche à
  Madame.—Oraison du Dauphin.—Présents que lui fait M. de
  Brèves.—Le Roi joue à la paume avec le Dauphin.—Le peintre
  Dehoey.—Première leçon de latin.—Lettre de l'Électeur
  palatin.—Le Dauphin à la cérémonie de la Cène.—M. de
  Guise.—Naissance du duc d'Orléans; son thème de nativité.—M.
  de Sully.—Apparition d'un aigle; geste du duc d'Orléans et
  augures que l'on en tire.—Les quatrains de Pibrac.—Goût
  croissant du Dauphin pour la musique et le dessin.—Decourt
  fait de nouveau son portrait.—Vêtement d'été.—Accouchement
  de la comtesse de Moret.—La reine Marguerite.—Relevailles
  de la Reine.—Antipathie pour les Espagnols.—Paillardise
  du Roi.—Produits de la poterie de Fontainebleau.—Portrait
  en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré.—Danse
  d'Égyptiens ou bohémiens.—Rancune du Dauphin contre son
  page.—Réception d'un ambassadeur turc.—Ordres du Roi pour
  donner le fouet au Dauphin.—Mort de M. de Montglat.—Le
  comte de Moret sauvé du tonnerre.—Départ pour Saint-Germain,
  passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à
  Saint-Germain.—Mme des Essars.—Familiarités du Dauphin.—La
  peste à Saint-Germain; départ pour Noisy.—Caractère dissimulé
  du Dauphin.—Le Roi à Villepreux.—Lettre et présent du prince
  de Galles.—Histoires tirées de la Bible.—Portrait du père du
  Roi.—Peu de goût du Dauphin pour la danse.—Il entre dans sa
  septième année.—Portrait de Louis XII.—Lettres de la famille
  ducale de Toscane.—Incendie à Noisy.—Services d'Héroard sous
  Henri III.—Premier seing valable du Dauphin.—Portrait de Du
  Guesclin.—Le duché de Milan.—Peu de goût du Dauphin pour
  l'étude.—Lettre au Roi.—Le ballet des lanterniers.—Retour à
  Saint-Germain.—Baptême de M. et de Mlle de Verneuil.—M. de
  Cési.—Le livre de Vitruve.


_Le lundi, 1er janvier, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, il se moque d'une femme de village qui étoit fort bossue,
en ricane; sur la fin de la messe il va et revient, et retourne près
de son aumônier qui la disoit, le contrefait en riant.

_Le 2, mardi._—A deux heures mené au delà du grand jardin, du côté de
main gauche, environ cent pas allant à la Mi-Voie, pour y planter le
premier arbre de ceux que le Roi y vouloit faire planter; c'étoit un
tilleau.

_Le 3, mercredi, à Fontainebleau._—En dînant il entretient, comme une
grande personne, maître Martin, preneur des renards du Roi, sait le nom
de ses chiens.

_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre le vient voir, allant à
la Cour. Après souper il joue aux poules et au renard contre M.
de Belmont. En jouant M. le Chevalier appelle M. de Belmont son
lieutenant. Il le regarde en colère, songe, puis le veut frapper,
lui veut jeter les poules qu'il ramasse, puis l'échiquier. M. de
Belmont, qui étoit lieutenant de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur,
pourquoi voulez-vous le frapper?»—_C'est parce qu'il vous a appelé son
lieutenant, et vous êtes à moi._—«Mais, Monsieur, il ne le faut pas
battre pour cela.»—_Ho! mais c'est qu'il veut tout!_

_Le 5, vendredi._—A six heures il se assied à table; on lui coupe un
gâteau de massepain pour lui et pour Madame et Mme Christienne; il
fut le roi pour la première fois. Il avoit envie de manger sa portion
de gâteau et celle de Dieu; Mme de Montglat lui dit: «Si vous voulez
manger celle de Dieu, il faut donner de l'argent.»—_Bien, qu'on en
donne_, répond-il promptement; _Tétai_ (M. de Ventelet), _donnez de
l'argent_.—«Monsieur, combien?»—Il songe: _Cinq écus_. Il fut baillé
cinq quarts d'écu à M. l'aumônier, qui furent après rendus. Bu à
reposées, il prenoit plaisir à faire crier: _Le Roi boit_ par Madame.

_Le 6, samedi._—Il va aux petites fontaines, où il fait rompre la
glace, se y joue à la casser à coups de poing. A six heures et un quart
on lui coupe un gâteau, il est fait le Roi; soupé de sa part de gâteau,
il ne veut point que l'on crie: _Le Roi boit_, le fait défendre à M.
de Verneuil.

_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Il prend un grand luth, fait que
Indret met ses doigts sur les touches et lui il pince les cordes; il va
aux cadences, joue et chante: _Ils sont à Saint-Jean d'Anjou, les gen,
les gen, les gendarmes_, etc. Il touche la bergamasque, la sarabande,
les cloches, puis se va jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la
chambre, feignant que le tapis fut la mer; M. le Chevalier faisoit
comme lui.

_Le 8, lundi._—Il va à la salle du bal, où il avoit fait venir deux
épousées du village, les regarde danser, se moquoit de leur danse.
A dix heures et un quart, dévêtu; mis au lit, prié Dieu; il demande
quand c'est qu'il aura un haut-de-chausses? Mme de Montglat lui dit que
ce seroit quand il auroit huit ans.—_Comme féfé Chevalier?_—«Oui,
Monsieur.»—_Je suis vieux!_—«Oui, Monsieur, vous avez six
ans.»—_Quand aurai-je huit ans?_—«Dans deux ans et demi.»—_Je suis
plus vieux que ma sœur, je suis venu le premier, puis ma sœur, et ma
petite sœur est venue à la queue._—«Et l'enfant qui viendra après,
que vous sera-il?»—_Ce sera mon frère._

_Le 9, mardi._—Il se fâche contre sa nourrice, la frappe, va prendre
sa pique, la poursuit pour l'en frapper de la pointe, en est après
marri, est bien empêché à faire la paix; il la fait enfin, et promet de
ne la battre plus. A huit heures trois quarts déjeûné; il ne veut point
que l'on fouette en sa présence deux garçons, Pierrot et Champagne:
_Mamanga, jetez les verges au feu, elles sécheront_. Mené à la chapelle
de la salle du bal, puis au jardin du Tibre, le long des palissades
hautes, il dit: _Je n'ai jamais passé ici_. Il se fait entretenir des
chiens que j'avois à Vaugrigneuse, demande s'ils prennent bien le
loup. A deux heures monté en la chambre de sa nourrice, il va voir M.
de Verneuil, qui étoit enrhumé, puis descend en la petite chambre du
demi-pavillon qui étoit sur la terrasse, où étoit Mme de Montglat, où
il a goûté. Puis il va en ma chambre, regarde jouer à la paume, où il
se prenoit outrement à rire d'un qui jouoit, qui étoit fort laid et ne
portoit que des caleçons qui étoient justes aux cuisses.

_Le 10, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à la poterie, fait prendre
des pièces, est soigneux de les faire payer à mesure qu'il les prend.

_Le 11, jeudi._—Peigné, coiffé dans le lit, à bâtons rompus par sa
nourrice; Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient, et lui dit:
«Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je reviendrai,
vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait; elle lui dit
encore: «Je m'en vais pisser; si vous n'êtes peigné et coiffé quand je
reviendrai, vous aurez le fouet.» Il dit tout bas: _Ha! qu'elle est
vilaine! elle dit devant tout le monde qu'elle va pisser; velà qui est
bien honnête, fi!_ Ce monde c'étoit Montailler, tailleur de Mme de
Montglat, et Champagne, l'un de ses laquais. Mlle d'Agre[373] parloit
tout bas à l'oreille de Mme de Montglat, le Dauphin lui dit: _D'Agre,
que ne parlez-vous tout haut? Vous parlez bas comme si vous étiez
malade, et vous parlez si gaiement!_ Comme il étoit vrai, elle parloit
fort gaiement. Il étoit curieux de vouloir tout savoir, écoutoit
tout, et bien souvent n'en faisant pas le semblant. Mis au lit, il se
fait entretenir des chiens comme feroit un grand chasseur, parle en
termes de chasse: _Moucheu Héoua, parlez-moi de Miraude et de Lion qui
prend tout seul les loups_; c'étoit d'une chienne que j'avois, bonne
aboyeuse, et d'un dogue extrêmement furieux, qui prenoit les loups seul
à seul, dans les bois; il étoit à mon cousin, et je lui en avois parlé
sur le jour.

  [373] Gouvernante de Mlle de Vendôme et nièce de M. de Frontenac.

_Le 12, vendredi._—Il se joue à remuer ménage et à transporter les
meubles; il se plaisoit toujours à quelque exercice pénible; M. de
Verneuil lui aide. A six heures soupé; je lui dis: «Monsieur, faites
souper Descluseaux avec vous.»—_Je ne veux pas._—«Vous ne l'aimez
donc pas comme vous dites?»—_Si fait, non pas pour dîner._

_Le 13, samedi, à Fontainebleau._—A onze heures trois quarts dîné;
il danse dans sa chaise en mangeant au son du luth et du violon, boit
de même, faisant branler son verre en buvant, s'amuse à tout ce qu'il
voit faire, s'enquiert des choses et de leur usage. Il entretient M. du
Tost, mari de la nourrice de Madame, des oiseaux et sur un tiercelet
qu'il avoit sur le poing; il fouille en sa gibecière, y trouve deux
sonnettes, et les fait tinter.

_Le 14, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il voit danser des
épousées du village. Après souper il voit danser aux chansons d'un
nommé Laforest[374], où il prenoit un extrême plaisir et surtout en
celle qui disoit:

    Quand je partis de la ville,
    Quand j'en partis, j'en partis.

  [374] Soldat aux gardes.

_Le 15, lundi._—A douze heures et demie Madame s'en va dîner; soudain
il lui prend une humeur: _Je m'en vas servir ma sœur_. Il y va en sa
chambre, fait toute la cérémonie: M. le Chevalier étoit gentilhomme
servant, qui mettoit la viande et recevoit les plats que l'on
desservoit; il (le Dauphin) étoit page, et se faisoit nommer Faveroles,
nom d'un page de la chambre du Roi, et il nomme M. de Verneuil,
Pettruce, aussi page de la chambre.—Il vient des violons du bourg, il
se met à danser à toutes danses.

_Le 16, mardi._—Mené en la chapelle, puis en la salle du bal, où
il saute de la première marche du théâtre, de plein saut, jusques
au second carré, franchit le premier, puis danse la sarabande fort
gaiement, allant justement à toutes les cadences du violon; puis
il danse aux branles, où dansoit Laforest, soldat qui lui donnoit
beaucoup de plaisir par ses actions et contenances. Il vient en ma
chambre, et de l'escalier regarde jouer à la paume. A six heures et
demie soupé, dansé; il tance Madame, elle en pleure. Mlle de Vendôme
lui dit: «Monsieur, je m'en vas le dire à Mme de Montglat que vous
faites pleurer Madame;» elle y vient, il s'excuse; Mme de Montglat s'en
retourne, et lui, tout soudain et froidement, prend la main droite à
Mlle de Vendôme et la lui mord bien serré.

_Le 17, mercredi, à Fontainebleau._—Il joue à la balle à la raquette,
fait de bons coups au bond, l'attend avec jugement, entend les termes
du jeu: _Trentain, le jeu, quarante-cinq, passons, velà une chasse,
haussez la corde_, en passant comme il avoit vu faire au jeu de paume.

_Le 19, vendredi._—Indret, son joueur de luth, étoit en la ruelle
du lit de sa nourrice où il fut longtemps à accorder son luth;
l'impatience le prend: _Indret, il y a trois jours que vous accordez
votre luth! jouez!_ dit-il impérieusement, car il attendoit la
musique, qu'il aimoit fort.—Madame étoit allée chez les tailleuses,
qui étoient venues de Paris; on ne l'en pouvoit retirer jusques à
ce que Mme de Montglat lui envoya dire qu'elle avoit à lui bailler
une lettre de la part de M. le prince de Galles; elle part là-dessus
tout aussitôt, descend en la chambre de M. le Dauphin, auquel Mme de
Montglat avoit dit la fourbe. Elle tire de sa pochette une petite
lettre; M. le Dauphin la demande, disant: _Donnez-la-moi, Mamanga, je
la lirai_. Il la prend, l'ouvre et, feignant de lire, prononça haut ces
paroles: _Madame, je m'en vas en Espagne pour voir ma maîtresse, mais
que je revienne je vous apporterai quelque chose de beau que je n'ai
pas vu encore, et je le vous apporterai, car j'ai bien envie de vous
voir_.—Il apprend à faire ses lettres, écrit son nom: _Loys_; ce fut
la première fois; il fut conduit par Dumont[375].

  [375] Clerc de la chapelle du Dauphin.

_Le 21, dimanche, à Fontainebleau._—Il est mené au préau, derrière le
chenil, pour y voir lutter des Bretons, de ceux qui travailloient aux
ouvrages du Roi.

_Le 22, lundi._—Il étoit assis et tenoit un genou sur l'autre; Mme
de Montglat l'en reprend, disant que cela le feroit devenir bossu. Il
répond: _Papa le fait bien._ Je lui demande s'il vouloit faire tout
ce que papa faisoit; il répond: _Oui._ Il écrit son exemple suivant
l'impression faite sur le papier, la suit fort bien, y prend plaisir.

_Le 24, mercredi._—Il écrit au Roi gaiement, se veut dépêcher, de
peur, dit-il, que Guérin ne s'en aille; Dumont, clerc de sa chapelle,
lui traça les lettres; il les suivit fort dextrement, et racoustroit là
où il y défailloit quelque chose:

    Papa, j'ay grande envie de vou voir, cependan je vou dirai
    qu'il y a beaucoup d'arbres plantés. Je sui, Papa, vote tes
    humbe et tes obeissan filz et seuiteu.—DAULPHIN.

_Le 26, vendredi._—Il va à la poterie, prend quelques pièces,
commande à Mme de Montglat que l'on les paye; il crioit après ceux qui
s'approchoient près des pièces: _Touchez pas là! ne prenez rien!_—Il
s'amuse froidement à voir jouer une farce où Laforest faisoit le badin
mari, le baron de Montglat faisoit la femme garce, et Indret l'amoureux
qui la débaucha.

_Le 27, samedi._—Il commande au baron de Montglat de masquer et faire
une comédie, et lui dit: _J'en veux être._—«Mais, Monsieur, nous ne
savons que jouer!»—_Vous direz que nous sommes vos petits enfants._ Il
se fait habiller d'une robe de fille et coiffer du chaperon de Mme de
Montglat, et couvrir le visage d'un masque en velours. A huit heures
commence le jeu; il fait son entrée ayant M. le Chevalier avec lui et
deux autres; il danse fort gentiment, hardiment et de bonne grâce, puis
se retire, et revient seulement quand il fallut comparoître. La farce
achevée, il se fait ôter la robe, et danse: _Ils sont à Saint-Jean des
choux_, frappant du pied sur le cul de ses voisins. Cette danse lui
plaisoit.

_Le 28 janvier, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la
salle du bal, puis en la salle, où il court par acquit et ne voulut
jamais danser devant des femmes du bourg; il ne se plaisoit point à
donner plaisir à autrui. Après soupé il se fait habiller en fille comme
le jour précédent, et coiffer d'un chaperon de sa nourrice; ils font
une comédie qui fut l'entrée d'une sarabande, puis un petit festin de
confitures. Mis au lit, il est entretenu par le baron de Montglat, qui
devoit partir le lendemain pour aller en Espagne.

_Le 29, lundi._—M. l'aumônier lui faisoit dire les commandements de
Dieu, et quand il fut à dire: «Tu ne tueras point,» il dit: _Ne les
Espagnols? Ho, ho! je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa;
je les épuceterai[376] bien._ L'aumônier lui dit: «Monsieur, il ne faut
pas tuer les Espagnols, ils sont chrétiens.»—_Mais ils sont ennemis de
papa._—«Mais ils sont chrétiens.»—_J'irai donc tuer les Turcs._ Il va
en la salle du bal pour y voir une mariée du bourg, qu'il avoit envoyée
querir pour complaire à Madame, car il ne l'avoit jamais voulu faire:
_Mais, Mamanga, je prens point plaisir à ces filles de village; velà un
beau plaisir!_ Il y danse.

  [376] M. Littré adopte comme étymologie du verbe _épousester_: É
  pour es.... préfixe, et _pousse_, radical de _poussière_. «Cette
  étymologie, donnée par Scheler, est meilleure, ajoute M. Littré,
  que celle de _pousser_.» Le Dauphin prononce _épuceter_ qui est
  peut-être l'ancienne forme du mot épousseter; on dit encore
  familièrement: «Je lui secouerai les puces.»

_Le 31, mercredi._—Dîné en chantant, se jouant et mouvant; il
nomme les valets de nous tous. Je lui dis qu'il ne savoit pas le
nom du mien.—_C'est Nicolas_; il étoit vrai.—«Comment s'appeloit
celui que j'avois auparavant?»—_Grand nez_; il le souloit ainsi
nommer à cause de son grand nez.—«Mais, Monsieur, il s'appeloit
autrement?»—_Légier_; il étoit vrai, et y avoit trois ans qu'il ne
me servoit plus.—«Monsieur, comment s'appelle le valet de Bompar?»
(C'étoit le page du Dauphin).—_Je sais pas_; puis tout à coup: _C'est
madame sa personne_, pource qu'il n'en avoit point. Je ne sais qui il
ne connoissoit point. A souper il se fait entretenir des chiens de mon
cousin, dont je lui avois parlé, qui étoient trois dogues: _Lion_,
_Come_ et _Grainbon_, et _Miraude_ qui étoit à moi; il demande ce
qu'ils savent faire et ce qu'ils ont fait, et quand _Miraude_ aura ses
petits.

_Le 2 février, vendredi, à Fontainebleau._—M. Guérin, apothicaire du
Dauphin, arrive de Paris qui lui apporte une lettre du Roi, écrite et
contrefaite de la main du Roi par M. de Loménie, secrétaire d'État et
du cabinet, qui lui fut lue par Mme de Montglat en ces termes, faisant
réponse à celle qu'il lui avoit écrite aussi par M. Guérin:

    Mon fyls, Guerin me rendant une lettre ma dyt de vos nouuelles
    et que atandant ma venue uous aués byen du soyn de mes jardins
    et de mes plans, de quoy iay esté fort ayse. Je luy ay commandé
    en vous randant cete-cy de vous dyre des myennes et de maman
    la Roine; que iespere vous voyr yncontynant après la foyre
    Saynt-Germayn, en laquelle je feray achepter des petytes
    besongnes[377] pour vous iouer, lesquelles ie vous porteray
    quant et moy pourueu que vous maymyés byen et soyés byen sage.
    Bonsoyr, mon fyls. Ce dernyer de janyuer a Parys. Vre byen bon
    pere.—HENRY.

Et au-dessus de la lettre: _A mon fyls le Daufyn_[378].

  [377] Henri IV écrivait, le 28 février, à Sully: «Mon ami,
  tantôt parlant à vous, j'ai oublié de vous dire comme ces jours
  passés, durant la foire Saint-Germain j'ai donné ou joué de la
  marchandise jusqu'à la somme de trois mille écus; et pource que
  les marchands desquels j'ai eu ladite marchandise me tiennent au
  cul et aux chausses, je vous fais ce mot pour vous dire de faire
  bailler présentement ladite somme, etc.» On voit que le langage
  grossier du Dauphin n'est pas un fait exceptionnel et qu'il parle
  comme le Roi, comme tout le monde.

  [378] En transcrivant dans son Journal cette lettre, qui ne se
  trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_,
  Héroard ajoute: «Collationné à l'original escrit comme dessus,
  par moy, conseiller et secrétaire du Roy.—HÉROARD.»

_Le 3, samedi, à Fontainebleau._—Il fait coucher avec lui la lettre
que le Roi lui avoit écrite.

_Le 4, dimanche._—Il se fait marquer une lettre pour écrire à la
Reine. M. de Saint-Géran, prenant congé de lui, lui demande s'il lui
plaît qu'il dise à papa qu'il lui envoie quelque chose, il répond: _Ho!
non, il faut rien demander à papa._

_Le 5, lundi._—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien
recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit
que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—_Qui?
ces moines? qu'on fasse venir ces moines?_—dit-il; c'étoient des
moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379].
Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon
basse-contre, le Dauphin répond: _C'est un basse-contre de village._
Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à
Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: _Je suis né au château!_ Mené
au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la
muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le
voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.

  [379] Nous ne citons ce mot que pour faire connaître les produits
  de la poterie de Fontainebleau.

_Le 6, mardi._—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un
blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien _Pataut_ par Indret[380],
dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf
heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures
qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas
les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que
demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau pour la présenter à
papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.

  [380] Joueur de luth.

  [381] Héroard a consigné plus haut, le 25 octobre 1605, cette
  observation qui caractérise déjà Louis XIII.

_Le 7, mercredi, à Fontainebleau._—Il s'assied et accommode une petite
toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant
auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit
peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement,
attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre.
Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de
l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son
bocage, il dit au petit peintre: _Faites l'acoustrer._—«Monsieur, lui
dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—_Oui, oui._—«Monsieur,
je n'ai point d'argent.»—_Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire
un châssis à mon petit tableau._ Elle lui baille deux quarts d'écu;
il va au peintre, et lui dit: _Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en
un pour en faire un autre._ A quatre heures et demie arriva le sieur
Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse,
infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur
part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les
mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit
autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante,
sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte
Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et
qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme
elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de
diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit
la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.

  [382] Madame (Élisabeth de France) avait été tenue sur
  les fonts du baptême le 14 septembre précédent par Diane
  de Valois, duchesse d'Angoulême, au nom de l'infante
  Isabelle-Claire-Eugénie. On sait que le nom d'Élisabeth est le
  même que celui d'Isabelle.

_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il dessine un jardin carré,
fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache
lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de
son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de
Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—_Non, Mamanga,
qu'on aille queri le petit peintre_; il aimoit la peinture.

_Le 10, samedi._—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son
livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il
aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par
ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que
tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire,
au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des
pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un
pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant
nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault
de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. _Il faut l'aller
ôter_, dit-il, _de peur que papa ne se fâche_. Il fut volontiers parti
tout à l'heure pour l'aller ôter.

_Le 11, dimanche._—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il
court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au
cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est
longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour
le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture,
valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un
lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.

_Le 12, lundi._—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de
Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même
gaiement: _Dieu doint bonne vie à papa, mon bon ami._ A dix heures et
demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il
court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au
saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré
qu'il coure après vous.»—_S'il vous plaît de lui commander, papa_,
répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui
commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures
il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le
jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et
demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier),
capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de
Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il
veut pas voir danser la mariée?—_Je m'en soucie bien! belle mariée de
village!_ Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un
quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui
étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en
sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre.
A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: _Dieu doint
bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie._ Mme
de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—_Oui._—«Comment
l'aimez-vous?»—_Je l'aime plus que Pataut_ (le chien de sa
nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que
vous-même.»—_Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il
faut aimer des hommes, mais pas soi-même._

  [383] Héroard a mis en note, à la marge: _Insignis impudentia._

_Le 13, mardi._—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi.
Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il
baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept
heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le
Roi y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (_sic_).

  [384] Servir, en terme du jeu de paume, signifie envoyer la balle
  le premier.

_Le 14, mercredi, à Fontainebleau._—Mené par les étuves au Roi, en la
conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris
à huit heures trois quarts.

_Le 15, lundi._—Il est chaussé de chausses de serge jaune qui
montoient jusques à la cuisse; c'est la première fois. A dix heures et
demie mené à la chapelle puis joué en la salle, dansé par contrainte,
pour ce qu'il y avoit deux hommes étrangers, et il disoit qu'il ne
vouloit pas danser pour donner du plaisir, en est en mauvaise humeur,
veut faire danser Mme de Montglat, la frappe, lui donne un grand
coup de poing sur la poitrine. A onze heures trois quarts ramené en
sa chambre, dîné; il dit à son page: _Bompar, allez faire parler le
perroquet tout le long du dîner_. A trois heures et demie goûté. Ma
femme arrive de Vaugrigneuse; il lui fait l'honneur de se lever de sa
chaise, et lui porte au-devant sa main à baiser, lui demandant: _Où est
la petite Oriane?_ C'étoit une petite chienne; on l'envoie querir; il
lui fait mille caresses. Il advient à M. le Chevalier de s'asseoir dans
sa chaise; il le voit, et lui dit: _Otez-vous de ma chaise, féfé_. Il
le dit deux ou trois fois; il n'en faisoit rien; il s'en va promptement
à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, j'aime mieux ma petite sœur
que féfé Chevalier, parce qu'il n'a pas été dans le ventre à maman avec
moi, comme elle, et il est assis dedans ma chaise_.

_Le 16, vendredi._—M. de Cressy disoit à la nourrice du Dauphin que
M. Boquet, son mari, reviendroit de Sens, où il étoit allé, sur la
mi-nuit; elle disoit que non.—_C'est qu'il songe à la coignée_, dit le
Dauphin; le sieur Boquet lui avoit promis de lui rapporter une petite
cognée à son retour de Sens.

_Le 17, samedi._—Il danse avec Madame la volte, la courante. A trois
heures goûté; bu un bon coup dans la coupe d'argent doré que Mme de
Loménie lui avoit donnée. A cinq heures viennent les ambassadeurs des
villes Anséatiques et Teutonique, venant de la Cour et s'en allant en
Espagne.

_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—Il se va promener en la galerie;
Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que
c'est; il répond: _Je sais pas_.—«Monsieur, c'est un léopard.»—_Il
ressemble à de Hoey[385]._ C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il
avoit l'imagination fort bonne. M. de Maleville lui montre une voile
de navire, et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?»—_C'est
pour faire aller le navire, car le vent le pousse._ Il y avoit des H
peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?»—_C'est
un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès._

  [385] Claude de Hoey, peintre du Roi.

_Le 20, mercredi._—Il se fait habiller en chambrière picarde, masquée,
se fait nommer Louise, suit Mlle de Vendôme coiffée en bourgeoise,
qui dit que c'est sa chambrière, et se garde de parler de peur
d'être reconnu. M. le Chevalier les conduit, disant que c'est de la
marchandise qu'il emmène du Levant.

_Le 21, mercredi._—Il écrit au Roi par moi[386], lui envoyant la
petite Oriane, chienne de ma femme; en écrivant au Roi, il a demandé
_Si maman lui écriroit pas?_ On lui a répondu qu'elle n'écrivoit qu'au
Roi.—_Papa m'a dit que maman fait force pâtés, mais si elle m'écrit,
encore qu'il y ait des pâtés, je garderai bien la lettre._

  [386] Héroard partait pour se rendre à Paris, auprès du Roi.

_Le 22, jeudi._—Il commence à apprendre des mots latins, qui lui sont
appris par M. Hubert, médecin du Roi, venu pendant mon absence.

_Le 23, vendredi._—Il écrit au Roi. A six heures et demie soupé; il
voit jouer une farce à Laforest.

_Le 27, mardi._—A onze heures dîné; il se fait habiller en bergère. A
deux heures et demie goûté, dansé, joué; il entend le tonnerre, va à
Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, faites-moi prier Dieu_.

_Le 28 février, mercredi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il a
pris des cendres.

_Le 1er mars, jeudi, à Fontainebleau._—Il dit que quand il verra qu'il
voudra être opiniâtre, il s'en ira mettre en un coin pour dire son
_Pater_, afin de chasser incontinent le mauvais ange qui le fait être
opiniâtre.

_Le 2, vendredi._—Éveillé à six heures, amusé dans son lit jusqu'à
sept heures et demie; fouetté comme je suis entré en la chambre. J'ai
trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai
rencontré la chambre ouverte. A onze heures dîné; il est venu un
ambassadeur de la part de l'Électeur Palatin[387] qui lui a présenté
une lettre de la part du comte Frédéric, comte Palatin, dont voici la
copie:

    Monsieur, je me persuade que vous ne l'aurés point desagréable
    si je prens la hardiesse de me servir d'une si bonne occasion
    pour vous representer la joye extrême que j'ay de vostre
    prospérité et vous donner les asseurances de ma très-humble
    devotion à voir fleurir vostre grandeur. C'est, Monsieur, tout
    mon desir que d'ensuivre les traces de mes prédécesseurs au
    bien et service de la corone de France, et d'esprouver un jour
    ceste protestation de mon zèle pour meriter l'honneur de vostre
    bienveillance et bonne grâce et demeurer à jamais, Monsieur,
    vostre plus humble et très-affectionné à vous faire service.

    FRIDERICH COMTE PALATIN.

    De Heydelberg, ce 19 de janvier 1607.

  [387] Frédéric IV, né en 1574, comte palatin du Rhin en 1583,
  mort à Heidelberg, le 9 septembre 1610.

_Le 7, mercredi._—Les députés de Bretagne le viennent voir.

_Le 8, jeudi._—Il écrit au Roi une lettre en latin, faite par M.
Hubert, une autre en françois à la Reine.

_Le 30, vendredi._—Il s'est botté pour aller environ une lieue au
devant du Roi, qui le fait mettre dans son carrosse, où il le ramène
au château. Après souper il va voir le Roi et la Reine[388].

  [388] Le Roi écrivait à la Reine vers le 20 mars: «Mon cœur,
  j'espère vous voir demain ayant fait ici un petit de fonds....
  Mais bien vous assurerai-je que Mme des Essars n'y a point
  puisé en passant.» Mme des Essars se trouvait à ce voyage de
  Fontainebleau, comme on le verra à la date du 2 août suivant et
  au 11 janvier 1608. La première fille naturelle du Roi et de Mme
  des Essars naquit en janvier 1608, et fut légitimée dans le mois
  de mars suivant.

_Le 31 mars, samedi._—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise, puis va
avec lui se promener au grand canal, puis à la chapelle. Mené chez M.
Zamet, où dînoit le Roi.

_Le 5 avril, jeudi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis allé
chez la Reine; le Roi revient de la chasse; dîné avec le Roi[389].
J'arrive à cinq heures[390]; il vient au devant de moi, me demande
l'arbalète à jalet que je lui avois promise. Je la lui donne, il
frétilloit après. A huit heures et demie mené chez LL. MM., il leur
donne le bonsoir.

  [389] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 5 avril à
  Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année
  1607, doit être antérieure, puisqu'à cette date Mme de Montglat
  est à Fontainebleau avec le Roi et le Dauphin.

  [390] Héroard était absent depuis les premiers jours de mars, et
  le journal tenu par l'apothicaire Guérin est beaucoup plus concis
  pendant cette période.

_Le 6, vendredi._—Déjeuné d'un bouillon aux herbes avec un jaune
d'œuf, Mme de Montglat m'ayant dit que le Roi avoit commandé que l'on
lui fît manger maigre les vendredis, et qu'il le vouloit.

_Le 11, mercredi._—Il fait des demandes à un fauconnier du Roi, qui
portoit un faucon volant pour rivière, s'entretient avec lui. Mené chez
le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume; à six heures il sert le
Roi à souper. Il ne veut point ouïr parler de laver le lendemain les
pieds aux pauvres, et dit: _Je ne veux point, ils sont puants_. Enfin
il se surmonte peu à peu, le Roi lui ayant dit qu'il vouloit qu'il le
fît en sa place, ne pouvant y aller.

_Le 12, jeudi._—On lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres,
il répond: _Ho! que non! je les laverai bien aux filles, non pas aux
garçons._ Il ne y avoit point de moyen pour le persuader à laver les
pieds aux pauvres, le jour de la Cène: _Non, je ne veux point; ils ont
les pieds puants._ A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi, qui lui
demanda s'il feroit bien la cérémonie en sa place, il répond: _Oui,
papa._ A dix heures mené à la salle du bal, où il entend le sermon de
M. l'archevêque d'Embrun, pendant lequel il s'amuse à piquer du papier
avec une épingle, figurant des oiseaux et autres animaux. Après la
cérémonie de l'absolution, il est conduit sur le théâtre[391] pour
laver les pieds aux pauvres, par force, accompagné de MM. le prince
de Condé, prince de Conty et comte de Soissons, lesquels servirent à
la cérémonie, comme si le Roi y eût été présent. Quand il approcha du
premier pauvre, il reconnut son bassin, où l'on vouloit verser l'eau
pour le lavement; cela le confirma en son humeur, et ne put jamais être
forcé seulement pour se baisser, reculant et pleurant. Les aumôniers
en firent l'office devant lui. Au servir de la viande, il ne voulut
jamais prendre ne toucher à aucun service que l'on lui présentoit,
mais bien aux bourses, et les donnoit fort gaiement. Tout fini, il
en fut fort réjoui[392]. Mené chez le Roi, puis en sa chambre, et,
à midi, dîné. Il va jouer à la galerie, y fait courir un levrault
par _Pataut_, l'un de ses chiens, va chez le Roi. M. de Guise lui
montroit son épée, lui disant: «Monsieur, voilà une belle épée.»—_D'où
l'avez-vous eue!_—«Monsieur je l'ai achetée en Turquie.»—_Vous êtes
un moqueur._—La Reine voulant aller faire la Cène lui dit: «Mon fils,
voulez-vous pas venir laver les pieds aux pauvres?» Il va avec la
Reine. Mme de Montglat lui demandoit pourquoi il n'avoit pas voulu le
matin laver et baiser les pieds aux malades, et que le Roi le faisoit
bien, lui qui étoit le Roi; il répond: _Mais je suis pas le Roi!_

  [391] Sur une estrade.

  [392] Il est curieux de lire, après le récit d'Héroard, celui
  que le P. Dan fait de la même cérémonie. «Un chacun sait que nos
  rois très-chrétiens, par une cérémonie autant remarquable qu'elle
  est pleine de piété, ont coutume tous les ans, le jeudi saint,
  de laver les pieds à treize pauvres, à l'imitation du Sauveur
  des humains, qui par un excès d'humilité daigna bien faire le
  semblable à l'endroit de ses apôtres. Sa Majesté étant donc
  dans ce lieu de Fontainebleau à pareil jour, l'an mil six cent
  sept, toutes choses bien préparées et bien ordonnées pour cette
  cérémonie, et pour en faire ensuite une autre que l'on appelle
  la Cène, qui se pratique servant les mêmes pauvres en table, le
  Roi envoya dire qu'il vouloit que Monseigneur le Dauphin fît ce
  jour-là cette action purement royale au lieu de Sa Majesté, et
  que ses officiers lui déférassent alors les mêmes honneurs et
  services qu'à sa personne propre.... Ce commandement reçu, le
  sieur de Vitry, avec ses gardes, s'en va accompagner Monseigneur
  le Dauphin en la salle du bal, où se fait d'ordinaire cette
  pieuse et très-louable action. Alors Monseigneur l'archevêque
  d'Embrun étant monté en chaire commença cette cérémonie par
  une belle exhortation, montrant que toute action du Fils de
  Dieu incarné étant notre instruction, et par le lavement
  des pieds de ses apôtres ayant témoigné une action signalée
  d'humilité, c'étoit donc cette vertu que tous chrétiens devoient
  soigneusement pratiquer.

  «L'exhortation achevée, les princes et officiers de la couronne
  assistant et servant Monseigneur le Dauphin se présentèrent; l'un
  prit le bassin et l'autre l'aiguière, tandis que Monseigneur le
  Dauphin lave, essuie et baise les pieds des pauvres, lesquels,
  selon la coutume, avoient premièrement été visités par le médecin
  du Roi, pour reconnoître s'ils n'avoient point quelque maladie
  dangereuse, et auxquels l'on avoit rasé les cheveux, comme aussi
  on les avoit revêtus d'écarlate, avec chacun un grand linge de
  fine toile qui les couvre jusque sur les pieds; le tout selon la
  pratique ordinaire.

  «D'abord Monseigneur le Dauphin fit quelque petite difficulté de
  laver et baiser les pieds de ces pauvres, son âge tout foiblet ne
  lui pouvant faire comprendre cette cérémonie, et croyant que l'on
  se vouloit rire de lui, sur ce qu'il voyoit que tous les princes
  et seigneurs, tête nue, le servoient, et que lui fut ordonné pour
  servir ces pauvres; mais aussitôt jetant la vue derrière lui
  et voyant Monseigneur le comte de Soissons tenant son bâton de
  grand maître, qui venoit en cérémonie, suivi de tous les maîtres
  d'hôtel du Roi qui précédoient les mets pour servir et donner à
  ces pauvres, il commença à sourire, et se porta alors d'affection
  à faire cette action célèbre de piété, reconnoissant qu'il n'y
  avoit point de moquerie.

  «Les services de chaque pauvre étant de treize plats, furent tous
  portés par des princes ou seigneurs de marque, entre lesquels
  étoient Mgr le prince de Condé, Mgr le prince de Conty, Mgr le
  duc de Vendôme et Mgr le duc de Guise, et quand il fallut donner
  à chacun de ces pauvres treize écus d'or, accoutumés leur être
  alors aumônés, ce fut où Monseigneur le Dauphin témoigna une
  grande allégresse, et ainsi finit cette cérémonie et action
  purement royale, action que l'on ne lit point avoir été jamais
  faite auparavant par aucun Dauphin ou autre enfant de France.»
  (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 285-7.)

_Le 13, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des pins, il visite
son jardin, où il avoit semé des pois et des fèves, puis travaille avec
une bêche pour faire une coulée à jouer aux œufs de Pâques. Il va chez
le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume.

_Le 14, samedi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il va à
confesse.

_Le 15, dimanche, jour de Pâques._—Mené en la chambre du Roi,
d'où il regarde le Roi touchant les malades et arrivant au droit
des fenêtres[393], lui ôte le chapeau et dit: _Bonjour, papa_, en
contraignant sa voix par respect, ne le voulant pas détourner de la
cérémonie.

  [393] Le Roi touchait les malades dans une allée du jardin. Voy.
  _Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p.
  178.

_Le 16, lundi._—La Reine va en la grande galerie ayant quelques
petites douleurs pour accoucher; y étant arrivée, les douleurs la
pressent, elle retourne en sa chambre, où, ne faisant que d'entrer,
les douleurs lui redoublent et les eaux se percent. En se couchant le
Dauphin disoit que si la Reine faisoit un petit frère il feroit tirer
son canon; mais si c'étoit une fille: _Je m'en soucie bien!_ La Reine
accoucha de Monsieur, duc d'Orléans[394], à dix heures et demie du
soir, fort heureusement, le vingtième jour de la lune de mars. En le
voulant remuer on lui vit la quille droite, ferme; je l'ai maniée.

  [394] Cet enfant mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 17 novembre
  1611, sans avoir reçu de prénom; il ne faut pas le confondre
  avec Gaston, né l'année suivante, et qui ne prit le titre de duc
  d'Orléans qu'après la mort de ce second fils de Henri IV.

_Le 17, mardi._—Il va voir M. d'Orléans, lui fait de grandes caresses.
M. de Rosny vient voir le Dauphin, et lui demande: «Monsieur, avez-vous
besoin de quelque chose? demandez-le-moi.» Ayant songé et branlant
la tête, il répond: _Rien._ Peu après sa nourrice lui dit: «Que
n'avez-vous dit à M. de Rosny qu'il me fît bailler un lit?»—_Hé!
Dondon, je l'y ai demandé tant de fois, et il n'en fait rien_, dit-il,
comme s'en plaignant.

_Le 18, mercredi, à Fontainebleau._—A dix heures il monte en la
chambre de Monsieur pour le voir ondoyer; il le fut par M. le cardinal
de Sourdis. Mlle Bélier dit au Dauphin: «Monsieur, il faut bien
maintenant prier Dieu pour Monsieur votre frère, qu'il lui fasse
la grâce de le bien garder;» le Dauphin s'en prit à pleurer, mais
doucement. Le sieur Pietro Alsense, commandeur de Malte, Sicilien, le
vient voir; il avoit fait sa nativité[395]; puis je le menai pour voir
Monsieur, pour faire la sienne.

  [395] Son thème de nativité. Malherbe, dans une lettre à Peiresc
  du 23 mars 1610, dit en parlant de M. d'Orléans: «De tous les
  enfants du Roi, c'est celui, à ce que l'on dit, qui a le plus
  grand horoscope.»

_Le 19, jeudi._—A neuf heures déjeuné; M. de Sully y vient; on le
veut persuader à lui demander quelque chose, il n'y est porté que par
force et par acquit. Il prie pour un lit à sa nourrice; puis, Mme de
Montglat le priant pour Indret, joueur de luth, et pour M. Birat, M. de
Sully dit: «Monsieur, ne s'en soucie pas.»—_Si fait_, dit-il soudain;
puis M. de Sully lui demande: «Qui sont ceux de céans que vous aimez
le mieux?»—Il répond soudain: _Indret et Birat_, pour les recommander
sur cette occasion, ne lui ayant point voulu parler auparavant.—Cette
nuit, sur les deux heures après minuit, deux sentinelles, l'un suisse
et l'autre françois, ont aperçu en l'air un grand aigle blanc qui a
fait le tour du château et, arrivé à l'horloge du braquemart, est
disparu rendant comme un coup d'arquebuse. Ils l'ont ainsi rapporté au
Roi[396].

  [396] Héroard a mis en note, à la marge: _Meteorum augurium
  aquila._ Voici comment ce fait est rapporté par le P. Dan.:
  «Quelques jours après (la naissance du duc d'Orléans), qui fut
  la nuit du dix-neuf au vingtième du même mois, environ les deux
  heures du matin, fut vu, venant comme de dessus la chambre de
  la Reine, la forme d'un aigle environné d'une grande lumière,
  qui passa sur le jardin près de l'horloge avec un grand éclat,
  comme d'un coup de tonnerre ou de canon; et le rapport en fut
  fait le lendemain au Roi par deux sentinelles, l'un françois et
  l'autre suisse, qui étoient alors en faction, et jurèrent avoir
  vu la chose ainsi. Ce qui fit avancer plusieurs beaux discours
  à l'avantage de ce jeune fleuron des lys. Les uns (_Mathieu en
  l'histoire de Henry IV_) disoient que cet aigle étoit un présage
  de la future grandeur de ce petit prince, auquel le Ciel sembloit
  promettre l'empire, et que son nom, comme un coup de tonnerre,
  éclateroit par tout l'univers. Les autres en faisoient diverses
  prédictions non moins favorables; mais la fin a montré assez
  qu'il ne faut rien s'assurer sur tels et semblables signes et
  météores, car le quatrième an et six mois de son âge mourut ce
  petit duc d'Orléans, à Saint-Germain-en-Laye. Et s'il y avoit
  lieu de faire jugement sur tel signe, il y avoit plus d'apparence
  de dire que, comme un éclair et un coup de tonnerre, cet aiglon
  royal passeroit promptement de cette vie en l'autre.» (_Le Trésor
  des merveilles de Fontainebleau_, page 275.)

  Malherbe écrivait à Peiresc, le 26 avril 1607: «Il fut vu par les
  gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin
  des Canaux, passa par dessus le Court du Cheval et par dessus
  le château, alla crever en le Court du Donjon, à l'endroit de
  l'horloge, avec un grandissime bruit; on dit comme d'un pétard,
  mais s'il eût été aussi grand, il eût réveillé tout le monde,
  ce qu'il ne fit pas. Le Roi, comme cela lui fut récité, s'en
  réjouit fort, et dit que souvent, devant des batailles et en des
  siéges de villes et autres entreprises, il avoit vu de semblables
  choses, mais toujours avec bonne issue, et qu'il espéroit que
  s'il avoit la guerre il feroit bien ses affaires.» (_Œuvres de
  Malherbe_, éd. L. Lalanne, 1862, in-8º, t. III, page 33.)

_Le 20, vendredi, à Fontainebleau._—Le Dauphin aperçoit le Roi au
jardin; on ne le peut plus retenir, il y court. Il voit remuer M.
d'Orléans, et considérant sa main dit en souriant: _Hé! voyez sa petite
main!_ Je lui dis: «Monsieur, c'est de cette main dont un jour il vous
fera service.» Il advint qu'à l'instant il haussa le bras droit, tenant
le poing fermé, ce que chacun interpréta à bon augure, et lui (le
Dauphin) l'alloit contant à chacun.

_Le 21, samedi._—Il dit ses quatrains et quelques sentences[397];
entre autres Mme de Montglat lui faisoit dire: «L'humilité est le
chemin de l'honneur;» il dit de lui-même: _L'humilité est le chemin de
la gloire qui conduit à l'honneur._

  [397] Les quatrains de Pibrac et les proverbes de Salomon. Voici
  comment Héroard en parle dans son livre _de l'Institution du
  Prince_: «Aussitôt qu'ils sauront (les princes) tant soit peu
  lire, je suis d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis
  de Salomon, les quatrains du sieur de Pybrac, puis certains
  auteurs qui ont écrit des petits contes sous des noms feints,
  mais qui portent leur sens moral.»

_Le 22, dimanche._—Dîné avec le Roi; le Roi mangeoit du revenu du
cerf, le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je voudrois bien
manger de cela._—«Monsieur, lui dit-elle, il n'en faut pas demander.»
Comme le Roi eut achevé, le Dauphin lui dit: _Papa, donnez-moi de cela,
s'il vous plaît._—«Il n'y en a plus, lui dit le Roi: que ne m'en
avez-vous demandé?» Le Dauphin lui répond en hoignant un peu: _Papa,
j'en voulois bien demander, mais Mamanga n'a pas voulu._

_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qu'il trouve dînant
et MM. de Vendôme et le Chevalier avec lui; il s'en pique en lui-même,
n'en fait point semblant, se met auprès du Roi, qui le choque sans y
penser ni s'en apercevoir; il se retire et se prend à pleurer, et pour
prétexte de son déplaisir dit qu'il croit que _Papa est fâché contre
moi puisqu'il m'a battu_. L'on le dit au Roi, qui l'apaise et le fait
dîner avec lui.

_Le 24, mardi._—Mené chez le Roi, qui venoit d'être saigné, puis à
la chapelle et ramené en sa chambre. Mmes les princesses de Conty,
de Martigues[398] et de Mercœur[399] le viennent voir. Mme la
princesse de Conty lui dit, se voulant jouer à lui: «Monsieur, je veux
que vous m'appeliez Madame.»—_Je veux pas._—«Je vous appellerai
donc griffon.»—_Je vous appellerai chienne._—«Je vous appellerai
petit renard.»—_Je vous appellerai grosse bête_, et, montant sur un
placet[400], il lui porte sa main vers le front en faisant les cornes
et lui disant: _Je vous ferai porter ces armoiries._—«Ce ne sera pas
vous qui me les ferez porter,» répliqua-t-elle, se trouvant un peu hors
de train.

  [398] Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, vicomtesse
  de Martigues, veuve le 19 février 1602 de Philippe-Emmanuel de
  Lorraine, duc de Mercœur.

  [399] Catherine de Lorraine, veuve de Nicolas de Lorraine, duc de
  Mercœur, beau-père de la précédente, mort en 1577.

  [400] Sur un tabouret.

_Le 26, jeudi._—Il va en la galerie, où il fait appeler la musique
de la chambre du Roi pour l'entendre; il aimoit la musique et l'avoit
toujours aimée avec transport.

_Le 28 avril, samedi._—Mené voir M. de Montglat, qui avoit la goutte,
il le trouve levé, assis, et son pied sur un de ses carreaux de velours
vert; il s'en aperçoit, s'en retourne tout court, en colère, disant
entre ses dents: _Ho! il a son pied sur mon carreau, et puis on le
mettra sur mon visage!_ Mme de Montglat ne l'en peut apaiser par aucune
promesse, il s'en va. M. Guérin lui dit: «Monsieur, il vous lui en faut
donner un, puisque vous en avez deux.»—_Ho! c'est un bel homme pour
l'y en donner._ Indret lui dit: «Monsieur, il faut que vous les lui
donniez tous deux.»—_Je m'en soucie bien; si c'étoit vous, qui êtes
pauvre, je vous le donnerois; mais il est riche, qu'il en achète!_

_Le 29, dimanche._—On parloit du Pape, il demande: _Le Pape est-il pus
riche que papa?_ Quelqu'un répond: «Oui».—_Je l'aime donc point._—Il
étoit dans la balustre, voyant remuer M. d'Orléans; son aumônier lui
demande s'il vouloit pas bien être cardinal?—_Non, ce sera pour cet
homme_, dit-il en mettant la main sur la tête de M. de Verneuil[401].

  [401] M. de Verneuil était destiné à entrer dans les ordres.

_Le 1er mai, mardi, à Fontainebleau._—Il avoit une robe neuve, verte,
avec du passement d'or et de soie; il demande: _Pourquoi y a-t-y pas
du passement tout d'or?_ Le nonce du Pape le vient voir, l'embrasse.
Mme de Montglat lui dit qu'il demande comment se porte le Pape, son
parrain; le Dauphin, branlant doucement la tête, dit à demi-voix: _Je
ne saurois faire cela, il est trop mal aisé._ Amusé à peindre en crayon
à mesure que M. Decourt, peintre du Roi, le pourtrayoit en crayon; il
demande: _Faut-il mettre du bleu aux yeux?_ Il aimoit la peinture et y
avoit de l'inclination.

_Le 3, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, puis chez la Reine,
il donne le bonsoir à Leurs Majestés[402].

  [402] La lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai à
  Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année
  1607, est de deux ans antérieure.

_Le 5, samedi._—Il joue assis pour être peint en crayon par M.
Decourt, peintre du Roi; pour l'arrêter[403] Mathurine fait chanter
trois petits garçons; rien ne l'arrêtoit tant que la musique, il
l'écoutoit avec transport.

  [403] Le faire tenir tranquille.

_Le 6, dimanche._—On lui avoit fait faire un pourpoint de toile
blanche doublé de taffetas, un haut-de-chausses de même. _J'en veux
point_, dit-il, _il est pas beau; ho! j'en veux point!_ Mme de Montglat
lui dit qu'il est de même que celui du Roi; que ce n'est pas pour le
porter toujours, mais quelques heures du jour, quand il fait chaud.
_Je ne le porterai ni aujourd'hui ni tantôt; j'en veux un de taffetas,
comme celui de féfé Chevalier._—Je lui demande de quelle couleur il
le vouloit?—_Je le veux rouge._—«Monsieur, c'est la couleur des
Espagnols; voici le mois de mai, le voulez-vous vert?»—_Ho! on diroit
que je serois fou!_

_Le 7, lundi._—Il joue avec une petite peinture de Diane, en papier,
que le jour précédent il avoit faite, remplissant avec la plume ce
qu'on lui avoit tracé. Je lui dis que les femmes portoient la lune
en la tête, il répond soudain: _Et les hommes le croissant!_—Il
reçoit une lettre de M. de la Trimouille[404], âgé de huit ans, qui
s'éjouissoit de la naissance de Monsieur d'Orléans, mais qui lui
offroit son service à lui tout le premier. Il serre la lettre en son
petit cabinet, puis dit: _Je voudrois bien lui écrire._ Mme de Montglat
lui demande quoi?—_Je sais pas._—«Mais dites quoi.» Il songe en se
promenant les mains sur le derrière: _Si veut venir avec moi à la
guerre qu'il y vienne, sinon qu'il n'y vienne pas; s'il ne veut, quand
je serai grand comme féfé Chevalier j'irai à la guerre avec papa, je
serai toujours avec papa._

  [404] Henri de la Trémoille, né en 1599, fils de Claude, duc de
  Thouars, et de Charlotte de Nassau.

_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène au jardin de la Reine,
où il se joue jusques à six heures; le Roi le ramène, et il a soupé
avec lui; il va en la chambre de la Reine, puis ramené en la sienne il
se joue sur le tapis et chante en compagnie: _Quand cette malheureuse
bande_ et _Jean de Nivelle_.

_Le 9, mercredi._—Mme la comtesse de Moret accouche d'un fils à dix
heures[405]; sur le bruit qui en couroit, on dit au Dauphin: «Monsieur,
vous avez encore un autre féfé.»—_Qui? qui est-il?_ demande-t-il,
comme ébahi.—«Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est
accouchée d'un fils.»—_Ho, ho! il n'est pas à papa!_—«Monsieur, à qui
est-il donc?»—_Il est à sa mère_, et n'en voulut jamais dire autre
chose, tout fâché et comme s'il eût voulu pleurer. A midi dîné; il
rêve en mangeant, et demande tout à coup à Mlle de Vendôme: _Sœu-sœu
Vendôme, qui aimez-vous mieux, Mousseu de Longueville ou Mousseu
de Momorency?_—«Monsieur, je ferai ce qu'il plaira à papa.»—_Ho,
ho! vous êtes amoureuse de Mousseu de Longueville[406]._—Mme de
Montglat l'instruisoit sur ce qu'il auroit à faire et à dire à la
reine Marguerite: _Je serai bien sage, je serai bien sage_, dit-il
brusquement. Mené visiter la reine Marguerite, qui étoit arrivée à une
heure après minuit, il fait ses compliments par force; ramené avec elle
chez M. d'Orléans, d'où il s'échappe, il va en sa chambre, où il envoie
querir deux renardeaux pour les faire courir en la galerie par son
chien _Pataut_; il les fait courir en présence de la reine Marguerite.

  [405] Au château de Moret près de Fontainebleau, que Henri IV
  avait donné à Jacqueline de Bueil. Cet enfant, légitimé en 1608,
  est Antoine de Bourbon, comte de Moret, tué à la bataille de
  Castelnaudary, en 1632.

  [406] Mlle de Vendôme épousa en 1619 Charles de Lorraine, duc
  d'Elbeuf.

_Le 10, jeudi, à Fontainebleau._—A peine avoit-il les yeux ouverts
qu'il est fouetté pour n'avoir pas fait, le jour précédent, les
compliments à la reine Marguerite. Il s'en va avec le Roi chez la reine
Marguerite.

_Le 11, vendredi._—Il se joue de son petit canon, que la Reine lui
avoit donné; je lui demande qui lui avoit donné ce canon?—_Papa l'a
acheté, et maman me l'a donné._ Mené par la galerie au jardin des
pins y trouver le Roi, qui promenoit la reine Marguerite.—Dîné avec
le Roi.—A neuf heures du soir il est mené chez Leurs Majestés, et va
prendre congé de la reine Marguerite, qui devoit partir le lendemain.

_Le 12, samedi._—Il va conduire, jusques au carrosse, la reine
Marguerite s'en retournant à Paris.

_Le 13, dimanche._—A souper il a de l'impatience pour aller à la
fenêtre voir en la cour un cul-de-jatte jouer du flageolet, et lui
crie: _Ne vous en allez pas, cul-de-jatte, je lave mes mains._ Il va
voir le Roi, qui devoit partir bon matin, lui dit adieu.

_Le 14, lundi._—L'on vient demander à Mme de Montglat si on porteroit
M. d'Orléans à la chambre de Madame; il en est jaloux, s'en fâche, et
le fait porter en la sienne, et permet qu'on le couche sur son lit;
c'étoit une extrême faveur.

_Le 15, mardi._—Il va attendre la Reine en son petit anticabinet,
pour être le premier rencontré à sa première sortie, relevant de sa
couche, l'accompagne jusques à la chapelle de la salle du bal. A onze
heures trois quarts, dîné; Mme la princesse d'Orange lui disoit:
«Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince
d'Espagne, ou le prince de Galles?»—_Le prince de Galles._—«Et vous,
épouserez-vous l'Infante?—_J'en veux point._—Je lui dis: «Monsieur,
elle vous fera roi d'Espagne.»—_Non, je veux point être Espagnol._ Il
va chez la Reine pour prendre le mot, et le donne aux capitaines.

_Le 16 mai, mercredi, à Fontainebleau._—Mené chez la Reine et au
jardin des pins, où il s'amuse; l'on porta une cane pour y mettre des
barbets après, dans la grande fontaine; il s'en va, et jamais ne le
sut-on persuader de l'aller voir; c'est qu'il ne la vouloit point voir
faire mourir. Il va sur la terrasse, où il voit la chaise percée de Mme
de Montglat, l'appelle, et tenant son nez bouché: _Mamanga, velà un
lièvre en forme._

_Le 18, vendredi._—Fouetté pour avoir fait le fâcheux le jour
précédent à la messe. A huit heures trois quarts il va donner le
bonsoir à la Reine et prendre le mot.

_Le 19, samedi._—Il va chez le Roi, qui arrivoit de Paris; le Roi
et la Reine viennent voir remuer M. d'Orléans; il y va, chasse M. le
Chevalier d'auprès d'eux.

_Le 21, lundi._—Il vient chez M. d'Orléans pour lui donner ses
premières brassières. A huit heures et demie mené chez le Roi, il lui
donne le bonsoir; ramené il trouve un suisse en la salle, assis dans sa
chaise, entre en extrême colère, veut qu'on l'envoie en prison.

_Le 22, mardi._—A six heures soupé; on lui vient dire que le Roi
alloit voir faire la curée du cerf qu'il avoit pris; il achève de
souper avec impatience, va par la galerie en mangeant son massepain, et
va rencontrer le Roi et la Reine, qui lui font voir la curée. Ramené
en sa chambre, il s'amuse sur le tapis de pied à faire de la musique,
chante lui-même: _Ambroise, d'où venez-vous?_

_Le 24, jeudi._—Il s'amuse à peindre, se fait tracer par un jeune
peintre et remplit après avec un charbon, fort sûrement; ayant bien
commencé, il dit au peintre: _Achevez le demeurant_[407].

  [407] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.

_Le 25, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine, qui soupoient; le Roi
jette sur la table à _Cadet_, son chien, de la menue dragée; le chien
la lèche, M. le Dauphin la ramasse et la mange.

_Le 28 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le Roi revient de la chasse; il
le va voir[408].

  [408] Héroard ajoute ici en marge: _Pro pudore erubescit; manu
  obducit faciem [Rex] ostentans manu p...et dicens: Ecce qui te
  talem qualis es fecit._

_Le 29, mardi._—Il reçoit une escopette et deux grands et beaux
barbets que lui envoie le prince de Galles. Il va à la poterie, où il
prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa
chambre, où, sur le tapis de pied, il les fait combattre. A huit heures
trois quarts mené chez Leurs Majestés, il y écoute la musique de voix
et de luths; on ne l'en peut tirer tant il y étoit attentif; il joue
après aux cartes, au reversis, M. le grand écuyer joue avec lui; il y
jouoit d'affection et comme entendu.

_Le 30, mercredi._—A neuf heures du soir mené chez le Roi, il prend
le mot, le donne à M. d'Épernon, colonel de l'infanterie, puis à M. de
Créquy, mestre de camp du régiment des gardes; il le refuse à M. de
Bouillon, maréchal de France.

_Le 5 juin, mardi, à Fontainebleau._—Le fils de M. de Saint-Luc,
âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin; je lui demande bas
à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque
chose?»—_Oui._—«Monsieur, quoi?»—_Un cheval marin_, qui étoit de
poterie.—«Monsieur, vous plaît-il que je l'aille querir?»—_Oui,
mais ne prenez pas celui qui est cassé_; il y en avoit. Je lui porte
l'entier, il le lui donne gracieusement.

_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à l'entrée de la galerie,
où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux pendant que le sieur Paulo
le tire en cire; amusé jusques à trois heures et un quart; goûté; il
s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré,
statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce
qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux,
perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré
lui en avoit faite.

_Le 7, jeudi, à Fontainebleau._—Il conteste contre Mme de Montglat,
dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est
fouetté.—Il dit qu'il me veut peindre[409] en cire pendant que
M. Dupré l'achèvera, et qu'il me fera la barbe pointue comme une
épingle[410].

  [409] Le mot peindre s'employait pour représenter.

  [410] Une médaille de Jean Héroard a été gravée par Warin
  postérieurement à la mort du médecin du Roi; Héroard portait en
  effet la barbe en pointe. Cette médaille est reproduite dans
  le _Trésor de Numismatique_, médailles françaises, 2e partie,
  planche XIX.

_Le 9, samedi._—A huit heures mené chez Leurs Majestés, il leur
donne le bonsoir; ramené à neuf heures et un quart, il voit danser
les Égyptiens[411] en sa salle, ne veut point que M. Birat ne pas un
des siens danse avec leurs femmes. A neuf heures trois quarts mené
en sa chambre, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de ce qu'il n'avoit
permis la danse aux siens avec ces femmes; je lui demande: «Monsieur,
voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?»—_Non_, dit-il, _je
ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes;
elles sont si sales! Je ferai allumer dans la salle un grand fagot de
genièvre._

  [411] C'étaient sans doute des bohémiens qui avaient eu
  permission de danser devant la Cour.

_Le 10, dimanche._—Mené à la messe en la chambre de M. d'Orléans,
puis chez le Roi, qui avoit la goutte. A onze heures et demie dîné; il
ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant
qu'ils sentoient mauvais.

_Le 14, jeudi._—A dix heures mené à la chapelle puis chez la Reine et
avec elle à la procession[412]; le Roi avoit la goutte. A six heures
et demie soupé; il va sur la terrasse, revient en sa chambre pour y
recevoir don Diego d'Ivarra, Espagnol, qui étoit ambassadeur pour le
roi d'Espagne dans Paris, quand le Roi le prit sur la Ligue; il s'en
alloit en Flandres.

  [412] De la Fête-Dieu.

_Le 15, vendredi._—Pour n'avoir voulu ôter son chapeau à des
gentilshommes qui l'étoient venus voir, après qu'ils sont sortis de sa
chambre, il est pris par des femmes de chambre, mis et couché sur le
lit et fouetté.

_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Mis au lit de Mme de Montglat avec
elle et son mari. A quatre heures et demie il va chez le Roi, qui le
met dans son carrosse et le mène au grand canal.

_Le 17, dimanche._—Mené chez le Roi, qu'il trouve en son antichambre,
prêt à sortir, qui le mène au promenoir; il fait le tour entier du
jardin du Tibre, entre en l'allée du chenil, où le Roi le renvoie.
Ramené, il veut battre Bompar, son page, disant que c'étoit pour ne
l'avoir point suivi, taisant la cause qui étoit pour avoir suivi le
Roi, portant sur lui le parasol de M. le Dauphin; il retient longtemps
cette vengeance. Bompar arrive, il va à lui à coups de verge, qu'il
tenoit en sa main, et à coups de pied, ne lui veut point pardonner,
quelque chose qu'on lui puisse remontrer, demeure froid et ferme
sur cette opinion. A dîner, Bompar revient; Mme de Montglat dit au
Dauphin qu'il lui commande de sa part d'aller savoir comme se portoit
M. le grand écuyer, qui étoit malade; il répond: _Je veux pas que ce
soit Bompar, je veux que ce soit Charpentier_, valet de garde-robe
de Madame. Sur la menace du fouet par Mme de Montglat, il dit: _Oui,
oui, allez-y, Bompar_; et quand il fut parti il reprit: _Mais qu'il
soit revenu, je le battrai bien, je lui donnerai cent coups de bâton,
puis je l'envoyerai à la cuisine_. Il dit tout cela froidement; il ne
pouvoit oublier son maltalent. Bompar revient: _Allez-vous en_, dit-il,
et il le chasse. «Monsieur, lui dit-on, il ira trouver papa, auquel
il dira la cause pour laquelle vous l'avez chassé.» Il songe quelque
peu de temps sans dire mot, puis tout à coup: _Qu'on l'appelle_. Il
revient, et, pour rompre cette opiniâtre humeur de vengeance, je lui
dis comme Bompar rentroit: «Monsieur, faites-lui boire le reste de
votre breuvage.» Il le fait, se prend à rire, l'ayant vu boire, et son
humeur se passa.

_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le jardin des canaux
au Navarre[413], pour voir piquer les chevaux du Roi, y voit _la
Donzelle_, cheval barbe, _le Montgommery_, cheval normand du haras de
M. de Brueil, qui étoit le cheval de guerre du Roi.

  [413] L'hôtel de Vendôme appelé aussi le Grand-Navarre. Voy.
  _Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 327.

_Le 21, jeudi._—Il se réjouit de ce que Mme de Montglat dit que la
Reine lui venoit de dire qu'il iroit à Saint-Germain: _Ha! que j'en
suis bien aise, moucheu Héoua, vos grands livres sont-ils encore à
Saint-Germain?_—«Oui, Monsieur.»—_Les avez-vous fait serrer?_—«Oui,
Monsieur.»—_Maître Gille_ (c'étoit son sommelier), _je m'en vas à
Saint-Germain, il faut que vous fassiez serrer ma coupe, mon verre
et mon cadenas; mon bassin, faites le mettre dans un étui. Et vous,
Devienne_ (son cuisinier), _faudra faire serrer ma vaisselle_.—Il va
en la galerie, où l'on lui porte un tapis à l'entrée pour se jouer
dessus; il faisoit grand chaud. Le cardinal Barberini, nonce, et le
sieur Denis Caraffa, évêque, passant de Flandres pour aller nonce en
Espagne, lui baisent la main.

_Le 26, mardi._—Il bégaye fort en parlant. Il entend la messe en la
chambre du Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. A cinq heures,
mené au jardin et chez M. de Sully.

_Le 27, mercredi._—Il voit sur les quatre heures entrer l'ambassadeur
turc Mustapha-Aga, qui a la garde des habits des enfants du
Grand-Seigneur, et autres grands de sa Cour; il étoit monté sur
un cheval bai de la grande écurie du Roi, et descendit au pied de
l'escalier de la cour des fontaines, conduit par M. de Brèves et
accompagné d'un janissaire, de deux autres Turcs et de deux esclaves.
Il venoit pour demander au Roi les esclaves turcs qui avoient été
délivrés des galères à la prise de l'Écluse et mis aux galères à
Marseille, ce que le Roi leur accorda[414]. Cependant il prend une
humeur à M. le Dauphin de vouloir aller chez le Roi pour le y voir; on
ne le peut retenir. Il va en la galerie; on suppose un valet de chambre
qui lui vient dire de la part du Roi qu'il eût à s'en retourner en sa
chambre; il y va soudain sans marchander. M. de Souvré arrive pour
lui dire que l'ambassadeur Turc le vient voir; le voilà aussitôt à
même pour accommoder le tapis de pied, y travaille lui-même pour qu'il
soit bien tendu, jusqu'à ôter un fétu que M. de Souvré commandoit à
un autre d'ôter. L'on demande sa chaise: _Qu'on m'apporte la grande_,
dit-il. On lui donnoit de fausses alarmes de la venue de l'ambassadeur:
_Asseyez-moi, asseyez-moi_, disoit-il, se jouant avec M. le comte
de Saulx, M. de Courtenvaux et autres jeunes gentilshommes. Assis,
il goguenarde encore avec eux sur les postures des chapeaux sur la
tête; l'ambassadeur arrivé, il prend sa contenance ferme, froid,
grave, doux, élève et dresse son corps, le regarde assurément comme il
s'arrêta au bout du tapis et le considérant, et se regardoient l'un
l'autre. Peu après l'ambassadeur prend du damas vert figuré et mêlé
d'autres couleurs, s'avance et le lui présente, puis développe une
petite chemise à la turque, ouvrée de bouquets, qu'il lui présente
aussi: il reçoit tout froidement. L'ambassadeur dit en son langage,
rapporté par M. de Brèves, que ceux qui étoient pauvres ne pouvoient
pas donner beaucoup, mais qu'ils donnoient l'affection, et qu'il
donnoit la sienne; puis demanda à lui baiser la main; il lui baise la
main gauche qu'il tend, puis dit qu'il prioit le grand Dieu qu'il lui
donnât la volonté de continuer en l'amitié envers eux, comme avoient
fait le Roi et ses prédécesseurs, et qu'il lui donnât longue vie; puis
il s'en va par la galerie aux jardins, et de là recoucher à Moret.
Le soir, étant sur le lit de Mme de Montglat, se jouant, je commence
à lui parler de ce Turc, et lui dis: «Monsieur, il faudra que vous
alliez un jour à Constantinople avec cinq cent mille hommes.»—_Oui,
je tuerai tous les Turcs et cettui-ci, et tout._—«Monsieur, il ne
faudra pas tuer cettui-ci, qui a pris la peine de venir de si loin pour
vous voir et vous faire des présents.»—_Mais les Turcs ne croient
pas en Dieu._—«Monsieur, pardonnez-moi, ils croient en Dieu, mais
non pas en Jésus-Christ, qui est fils de Dieu.»—_En qui donc?_—«En
Mahomet.»—_Qui est-ce Mahomet?_—«Monsieur, ce a été un méchant homme
qui les a tous trompés et fait croire qu'il étoit envoyé de Dieu pour
leur faire croire autrement que ce que Jésus-Christ avoit fait.» Il
songe un peu, puis soudain: _Ho! ho! je les tuerai tous, mais je ferai
dire une messe devant cettui-ci, puis je le ferai baptiser._—«Ce sera
bien fait, mais il le faudroit premièrement faire baptiser, puis vous
feriez dire la messe devant lui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il ne peut
être chrétien qu'il ne soit baptisé, ni ouïr la messe qu'il ne soit
chrétien.»—_Bien donc._ L'on nous interrompit.

  [414] Le P. Dan donne quelques détails sur la réception de cet
  ambassadeur (pages 287-9); mais il se trompe en la datant du mois
  de mai 1607.

_Le 28 juin, jeudi._—Éveillé à huit heures, il se jette hors du lit à
bas, fait fermer les portes, de peur que Mme de Montglat ne lui donnât
le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent;
elle vient, il y court pour l'empêcher, j'obtiens grâce, il ouvre.

_Le 1er juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Le Roi commande à M.
Birat, à M. Guérin, nomme son mignon ce soldat Descluseaux (_sic_),
puis à M. de Cressy, à M. de Mansan de le tenir quand Mme de Montglat
le voudra fouetter; me fait l'honneur de me commander devant lui
de le reprendre quand il fera quelque faute. Le Roi et la Reine
partent pour s'en aller souper et coucher à Melun et le lendemain à
Saint-Maur-des-Fossés.

_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—A trois heures étudié; il écrit à
contre-cœur, hausse ses deux jambes, les met du long sur son papier;
les cuisses étoient en l'air, nues. Mme de Montglat lui donne un grand
coup de verges dessus, ne voulant pas les ôter.

_Le 4, mercredi._—A deux heures il vient au pavillon de M. le Grand,
où j'étois logé, y joue à la paume; à trois heures il y a goûté, puis
il va en la galerie du jeu de paume, y joue à la paume avec jugement,
frappe de grands coups. Mené au jardin des pins, en celui des canaux
et des fruitiers, où il s'amuse à voir des cages où des poules avoient
couvé des faisandeaux; il n'en pouvoit partir.

_Le 6, vendredi._—A une heure il va chez sa nourrice, d'où il m'envoie
querir pour étudier; mais ce ne fut pas pour longtemps. Il fallut
marchander pour en dire deux lignes et demie du Psaultier latin. A
deux heures et demie il consent de descendre en sa chambre pour y
apprendre à écrire puis à danser. A neuf heures trois quarts dévêtu,
mis au lit, fort gai; l'on parloit des chevau-légers du Roi et de
Caulet, qui en étoit le chirurgien et qu'il vouloit qu'on envoyât
querir pour lui panser une écorchure qu'il avoit; il demande: _Papa
n'a-t'y que des chevau-légers?_—Je lui dis que non.—_J'ai des
gendarmes et des chevau-légers; je veux donner à papa ma compagnie
de gendarmes._—«Monsieur, papa les vous a baillés pour y commander
pour son service, et quand vous serez grand, un jour de bataille, vous
serez à la tête de l'armée, au devant de papa, avec votre compagnie
de gendarmes.»—_Qu'est-ce que tête?_—«Monsieur, c'est le devant de
l'armée qui regarde les ennemis.» Il répond en s'animant: _J'y serai
devant papa avec ma compagnie de gendarmes, et mes chevau-légers seront
devant moi, puis nous irons tuer tous les ennemis._

_Le 7, samedi._—Comme Mme de Montglat lui donne sa chemise, elle
lui demande: «Monsieur, quand vous serez hors d'avec moi et entre
les mains des hommes, et que j'aille quelquefois à votre lever, me
permettrez-vous de vous donner votre chemise?» Il lui répond: _Ne
parlons pas de cela, Mamanga, je vous en prie; il me semble que j'y
suis déjà!_—A cinq heures, mené aux jardins, il voit une femme qui
mangeoit du pain bis de la concierge du portail de la chaussée, en
veut, en mange un gros morceau. Ramené, M. l'aumônier demande à Mme
de Montglat pour le faire voir à quelques chanoines de Saint-Quentin:
_Mais, Mamanga, mon aumônier ne parle jamais que de chanoines et que de
moines!_ dit-il, hoignant et hochant la tête.

_Le 8, dimanche, à Fontainebleau._—Il écoute, en mangeant lentement,
la musique des luths et des voix avec transport; aucune chose
n'arrêtoit tant son esprit que la musique. Il va en sa chambre, se
fait donner sa trompe, que M. de Montbazon lui avoit donnée, va en la
galerie, s'amuse à sonner ce qui est de la chasse, parlant dans sa
trompe sans souffler.

_Le 10, mardi._—On lui dit que M. Birat étoit revenu de Montargis, il
s'en réjouit, l'envoie querir, l'attend avec impatience; il étoit de
ceux qui le faisoient jouer.—Étudié à contrecœur, après avoir bien
marchandé.

_Le 11, mercredi._—M. Caulet, chirurgien aux chevau-légers du Roi, lui
a coupé les cheveux en homme.

_Le 14, samedi._—Il pleure fort sur ce qu'il voit pleurer Mme de
Montglat pour les mauvaises nouvelles de son mari, qui étoit mort[415].
M. de Souvré le fait étudier; ce fut la première fois.

  [415] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat sur la mort
  de son mari. (_Lettres missives_, tome VII, page 316.)

_Le 15, dimanche._—Mené sur la chaussée, où il voit M. du Brocq
voltiger sur un cheval. Il demande d'aller voir _Mamanga, mais je veux
pas qu'elle pleure_. Il y va: _Bonsoir Mamanga, je veux pas que vous
pleuriez, riez_; il la veut emmener pour coucher en sa chambre.

_Le 17, mardi, à Fontainebleau._—Il ne veut point que M. Guérin le
serve (à souper), pour ce qu'il avoit touché à Mlle de Vendôme pour
l'asseoir à table; il se y opiniâtre. L'on vient à parler du tonnerre,
qui le jour précédent, sur les trois heures, étoit tombé à Moret dans
la chambre où M. le comte de Moret, âgé de deux mois et demi, étoit
entre les bras de sa nourrice, près de la fenêtre, où il entra sans
offenser personne. Je dis que la chambre étoit pleine d'opiniâtres; il
ne dit mot, mais incontinent après dit: _Guérin, prenez la serviette,
servez-moi._

_Le 18, mercredi._—J'allai à Moret voir M. le comte de Moret, qui se
portoit bien et avoit été miraculeusement sauvé du tonnerre, qui entra
par les fenêtres de sa chambre, du côté du midi, à deux pas près de
lui, étant dans les bras de sa nourrice.

_Le 21, samedi._—A onze heures dîné; il demande de la tisane de Mlle
de Vendôme à boire, M. Guérin lui dit que c'étoit du vin: _Bien,
c'est tout un, donnez-m'en_, et il me regarde, et me commande de lui
en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal».—_Papa
le veut._—«Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui». Il commence
à s'échauffer de colère: _Vous êtes un homme de neige, vous êtes
laid!_—«Oui Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous
feroit mal». Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de
colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout
à fait.» Je pars, et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs
fois vers moi, et après plusieurs refus je retourne. Il dit qu'il
est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera,
demande à boire. On lui sert de son breuvage, dont il ne vouloit
pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin; il
en vouloit, je lui résiste encore: _Je vous aime point, vous êtes
un bel homme de neige._—«Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en
irai le lui dire».—_Je m'en soucie bien._—«Bien donc, Monsieur,
puisque je ne vous sers plus de rien, adieu, je m'en vais tout à bon
trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y
retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient
en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois;
on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: _Ho! son carrosse
est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris!_ Mme de Montglat
le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans
dire mot; il s'en vient enfin à moi: _Je vous prie, ne vous en allez
pas!_—«Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous,
puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé; je ne y
sers plus de rien».—_Je ferai plus_; et la paix fut faite. Sur les
trois heures Boileau, son violon, se présente pour le faire danser, il
lui dit des injures, et le veut frapper; Mme de Montglat l'aperçoit,
elle le fait prendre et tenir par Boileau, et il fut fouetté.—Mme la
comtesse de Moret le vient voir.

_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Il se réjouit d'aller à
Saint-Germain, sur la nouvelle qui en étoit venue de la part de la
Reine.

_Le 24, mardi._—Il va en la galerie, s'y joue, s'y amuse, va chez
sa nourrice, et à trois heures y a goûté, puis écrit; en écrivant M.
Boquet (mari de sa nourrice) crioit après _Pataut_, son chien, pour ce
qu'il faisoit du bruit pendant que Monseigneur écrivoit: _Hé! Boquet,
savez-vous pas que c'est une bête, quelle n'a point de raison?_

_Le 25, mercredi._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant d'Italie pour
l'accord du Pape et des Vénitiens, vient voir le Dauphin.—Mme de Moret
lui avoit envoyé un navire; il disoit qu'étant à Saint-Germain il le
mettroit sur la rivière, et le feroit tout charger de lapins.

_Le 27, vendredi._—Ayant appris par le capitaine des mulets du Roi
qu'il avoit amené les mulets pour aller à Saint-Germain; il presse que
l'on serre ses habits, que l'on fasse les coffres.

_Le 28, samedi, à Fontainebleau._—MM. de Souvré et de Béthune
arrivent pour le conduire à Saint-Germain; aussitôt il va en sa
chambre, et disoit par celles où il passoit: _Je m'en vas détendre ma
chambre, Mousseu de Souvré est venu._ A six heures et un quart soupé,
il se ressouvient, en parlant de Crosne, d'un grand cabinet rond,
découvert, où il avoit passé il y avoit deux ans dix mois[416] disant:
_C'est là où nous fîmes le corps de garde_; il étoit vrai.

  [416] Le 10 novembre 1604.

_Le 29, dimanche, voyage._—A une heure et demie il est entré en
carrosse à la cour du Cheval-Blanc, et est parti, accompagné de M.
d'Orléans en litière, Madame et Mme Christienne en litière, Mlle de
Vendôme en litière; et dans son carrosse de M. et de Mlle de Verneuil
et Mme de Montglat, sa gouvernante; MM. de Souvré et de Béthune à
cheval. A trois heures et un quart goûté dans la forêt, à la table du
Roi. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, il se joue en sa chambre
chez M. de la Grange. MM. de la ville et le lieutenant général le
viennent saluer, lui font présent de pièces de pâtisserie et de leur
vin. Il va voir chez un plombier, près du pont, des moulins où il y
avoit une pompe qui donnoit de l'eau à une petite grotte; M. de Souvré
le y mena; il fut ramené à pied par la ville.

_Le 30, lundi, voyage._—Parti de Melun à midi, il arrive à deux
heures et demie à Lourcine, où il a goûté, passe par le pont de
Villeneuve-Saint-Georges, et arrive à Crosne à cinq heures et un quart.
Mené au jardin, il se promène partout, passe sur le pont, qui tourne
sur un pivot, fait abattre des prunes.

_Le 31, mardi, voyage._—On le mène au logis de M. Gobelin; on lui
fait voir la fontaine, le jardin; il part à huit heures trois quarts,
il est mené à Charenton, chez M. Cenami, gentilhomme lucquois; parti à
une heure et demie, il entre à Paris par la porte Saint-Antoine. MM. de
Guise, de Nemours, d'Aiguillon et de Sommerive le viennent saluer et
le conduisent jusques à la porte Saint-Honoré, où ils rencontrent M.
le prévôt des marchands (Sanguin, sieur de Livry) et les échevins, qui
lui font la réception; hors la porte ces messieurs prennent congé de
lui. Il est mené jusques au Roule, où, sous un ombrage, sans descendre
de carrosse, il a goûté à trois heures et un quart. Il passe le pont de
Saint-Cloud, porté sur les bras par M. de Courtenvaux (on racoustroit
le pont); il arrive à Saint-Cloud en son logis, chez M. de Gondi, à
cinq heures et demie.

_Le 1er août, mercredi, voyage._—A deux heures et demie parti de
Saint-Cloud, il passe par la levée; il se rencontre un grand bateau qui
montoit et qui traînoit, attaché, un petit bateau que les bateliers
dirent avoir fait faire pour lui; il commande de le descendre au Pecq,
et arrive à Saint-Germain-en-Laye à quatre heures et un quart.

_Le 2, jeudi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de sa nourrice,
puis descend en son ancienne chambre, où il s'amuse. M. Nicolaï,
premier président des Comptes à Paris et Mme des Essars[417] le
viennent voir. Quelqu'un lui demande: «Monsieur, qui est cette belle
dame?» Il répond en souriant: _C'est la femme de Mousseu de la
Varenne_; il l'avoit vue quelquefois à Fontainebleau et conduite par M.
de la Varenne.

  [417] Charlotte des Essars, une des maîtresses du Roi.—Voy.
  _Lettres missives_, tome VII, pages 138 et 510.

_Le 5, dimanche._—Il bégaye en parlant, se fait coiffer en paysanne
pour jouer une comédie, ayant une épée à son côté.

_Le 7, mardi._—Mené au palemail, il va jusques à la chapelle, fait
mener ses petits tombereaux, remuer et transporter de la terre,
ordonne, commande, se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma
chambre, où il s'amuse à la fenêtre, et y prenoit plaisir à voir
travailler les charpentiers et les autres ouvriers, puis entre en
mon étude, demande à écrire, écrit son nom _Lois_, puis me demande:
_Comment faut-il écrire roi?_ Je le lui montre, il y ajoute un _s_,
disant: _Velà Rois_[418].

  [418] Héroard a conservé ce papier griffonné.

_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au palemail, il se fait
mettre dans son petit carrosse découvert jusques à la chapelle, où
il entend la messe faisant des gambades sur son carreau. Il va à son
carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit
Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Indret, son joueur
de luth, qui le menoit: _Je veux être le valet de pied, mais le dites
pas._ Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et
marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler _le petit Louis_. Mené
en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages
et deux garçons de la chambre, auxquels il commande, leur fournit la
besogne et se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, me
demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met
à faire _Dondon_, sa nourrice; comme il faisoit le nombril, il tire ce
qui est plus bas, et l'ayant fait, dit: _Et velà ce que je veux pas
dire_[419].

  [419] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.

_Le 11, samedi._—M. de la Luzerne, le jeune, le vient saluer; il lui
montre ses armes. Mené à la chapelle du parc, il y entend la messe
ayant son papier et sa plume à écrire; il falloit quelque chose pour
contenir son esprit. Au sortir de là il s'amuse à faire paver l'allée
d'une maison qu'il avoit faite les jours auparavant, y travaille et
apporte lui-même [ce qu'il faut]; on ne l'en peut tirer jusques à ce
que je lui dis qu'il falloit que les ouvriers allassent dîner. Le page
de Mme de Montglat, Maisonrouge, demandoit de l'argent, menaçoit de
ne revenir plus; le Dauphin lui dit: _Venez ce soir; savez-vous pas
qu'on paye les ouvriers le samedi au soir?_ Il s'amuse à ses outils
de menuiserie, va en la chambre de Mme de Montglat, la prie de lui
donner un grand cabinet d'Allemagne qu'elle avoit; elle le lui donne,
il ne veut point ouïr parler de donner le sien, qui étoit petit, à Mme
de Vitry, qui le lui demandoit. A neuf heures dévêtu, mis au lit, il
s'amuse à crayonner avec du rouge fort proprement et dextrement.

_Le 12, dimanche, à Saint-Germain._—Il monte en la chambre de sa
nourrice, qui étoit accouchée le matin, puis entre en la mienne,
s'amuse à la fenêtre qui regarde le préau à parler aux passants, et
leur demande: _Qui êtes-vous? où allez-vous?_ Il fait sauter, courir,
danser sur le pont de la chapelle des pauvres garçons, puis à la fin
leur jette quatre grands blancs attachés à une pierre.

_Le 13, lundi._—Il va à la chambre de la Reine, où il fait faire du
feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton,
du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à
la collation, y fait monter Mlle de Vendôme. Il s'amuse à peindre en
crayon, n'en peut sortir.

_Le 14, mardi._—On lui dit que M. de Verneuil arrive[420]; le voilà
de courir jusques au pied de l'escalier avec grandes exclamations
et glapissements de joie; il en étoit tout transporté, l'embrasse,
lui demande: _Avez-vous soupé?_—«Non, mon maître.»—_Allez-vous-en
souper_, lui dit-il, faisant le maître et l'honneur de la maison.

  [420] La marquise de Verneuil avait demandé au Roi de garder
  ses enfants pendant quelques jours auprès d'elle. Voy. _Lettres
  missives_, tome VII, pages 319, 328, 333 et 338, et la lettre de
  Malherbe à Peiresc du 3 août 1607.

_Le 16, jeudi._—En prenant son bouillon dans son écuelle de
porcelaine, on lui louoit la porcelaine; je lui dis que le Grand-Turc
buvoit dans des vases de porcelaine: _Ho!_ dit-il, _je veux plus
prendre du bouillon là dedans_, et il repousse son écuelle.—«Monsieur,
lui dis-je, c'est pour ce que le Grand-Turc est un grand prince et
qu'il n'y a que les rois et les grands princes qui en usent.» Il
revient à soi, la reprend et me demande: _Papa s'en sert-il?_—«Oui,
Monsieur.»

_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; levé avec impatience
de faire déménager pour aller à Noisy[421], à cause de la peste qui
depuis avoit été découverte sur une femme, au-dessus du cimetière, ce
dont on avoit averti le Roi, qui étoit à Monceaux; il dépêcha M. de
Frontenac, qui arriva le jour précédent à quatre heures et demie après
midi, portant commandement d'aller à Noisy. Il presse de charger, va
lui-même en sa chambre, où il aide à emballer un matelas; jusques à
trois heures c'est une perpétuelle inquiétude et soin, pour faire
partir le reste des bagages qu'il voyoit en la cour, du dessus de la
terrasse; il descend, remonte, est mené en la chapelle à cause du
chaud. Enfin, parti de Saint-Germain à cinq heures, M. de Frontenac
étant revenu de Poissy, et à son arrivée ayant reçu nouvelles du matin
à dix heures, de Monceaux, de la maladie du Roi. Le Dauphin arrive,
fort gai et ne faisant que chanter, à Noisy, à six heures et demie.
Aussitôt qu'il est descendu il demande d'aller au jardin, y est mené,
va partout. Amusé jusques à neuf heures, dévêtu, mis au lit, Mme de
Montglat lui dit que l'on alloit à la chapelle prier Dieu pour papa:
_Et pour moi aussi, Mamanga_, dit-il promptement et d'affection[422].

  [421] Le château de Noisy-le-Roi, près de Versailles, appartenait
  alors au cardinal de Gondi.

  [422] Le Roi avait écrit à Sully de Monceaux, le 15 août: «Mon
  ami, sur l'avis que je viens tout présentement de recevoir de
  Mme de Montglat, comme la peste est à Saint-Germain-en-Laye,
  je vous dépêche Frontenac, par les mains duquel vous recevrez
  cette-ci, en poste, pour vous dire que je mande à Mme de Montglat
  de mener mon fils à Noisy avec mes autres enfants. Mais pource
  qu'il n'ont pas de litières, carrosses ni charrettes pour les
  mener et porter leur équipage, je vous prie de leur en envoyer le
  plus promptement que vous pourrez afin qu'ils partent aussitôt;
  car en telles choses la diligence est requise.» Henri IV tomba
  malade deux jours après. «Ce mois d'août fut extrêmement chaud
  et sec, dit Lestoile; les melons donnent des cours de ventre et
  dyssenteries dont plusieurs étant atteints en sont fort malades,
  entre autres le Roi, qui s'en trouva si mal d'un, et tellement
  affoibli qu'on douta (sans dire mot) de sa santé.... Un docteur
  de Sorbonne fit en ce temps _le procès du melon_ à cause du
  mal qu'il avoit fait au Roi.» (_Registre journal de Henri IV_,
  édition Michaud et Poujoulat, tome I, 2e partie, page 434.)

_Le 18, samedi, à Noisy._—A huit heures et demie déjeûné; il me dit:
_Allons promener, mousseu Héroua; voulez-vous bien que je vous montre
la grotte._ Il me va montrant tout ce qu'il avoit vu le jour précédent,
ayant remarqué jusques aux moindres choses. Ramené, et à neuf heures
mené à la chapelle. A cinq heures mené au parc puis au jardin; à six
heures trois quarts ramené, il veut hausser le pont levis. Mme la
marquise de Ménelay[423] le vient voir. Dévêtu, mis au lit, il donne le
mot à MM. de Mansan et de la Court: _Saint Jacques._

  [423] Claude-Marguerite de Gondi, fille d'Albert de Gondi, duc
  et maréchal de Retz, veuve de Florimond de Hallwin, marquis de
  Maignelais; morte en 1650, à l'âge de quatre-vingts ans. Dix
  jours plus tard, le 28 août, le Dauphin s'amuse à copier son
  portrait.

_Le 19, dimanche, à Noisy._—M. du Tost, mari de la nourrice de Madame,
lui apporte une pie-grièche qu'il avoit dressée à voler le moineau;
il se fait donner son gant de fauconnier, la prend sur le poing, et,
dans la salle haute, la lâche fort à propos après un moineau, lui en
fait voler deux. Il veut aller aux Cordeliers ouïr vêpres; sur la
fin la patience lui échappe, et il s'en va aux orgues, puis remonte
au château, prend la pie-grièche, lui fait voler un moineau en la
salle. L'on présentoit la collation à Mme la marquise de Ménelay; Mlle
de Ventelet dit au Dauphin: «Monsieur, que n'allez-vous? on y fait
collation.»—_Ho! Mamanga, mousseu Héroua y sont; ils ne feroient
que me gronder, j'aime mieux y aller pas_; c'est qu'il craignoit
d'être contrôlé devant Mme la marquise. Mené au parc, où il se fait
porter du papier et de l'encre pour y écrire une lettre au Roi par M.
de l'Isle-Rouët. A six heures et demi soupé; il va sur la première
terrasse hors la cour, danse avec les filles, leur dit des chansons
grasses, puis tout riant les quitte et danse avec M. de Verneuil, M.
de Mansan, M. de la Court et moi; il chante: _En revenant de cette
ville_, etc., on ne l'en peut tirer.

_Le 24, vendredi, à Noisy._—Il lui prend humeur de vouloir aller
à la chasse, commande à M. de Ventelet: _Tetay, faites atteler le
carrosse, je veux aller à la chasse. Taine, faites tenir prêts les
oiseaux_; il commande sérieusement et avec action et passion. A quatre
heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse (c'est
la première fois), est mené aux environs du moulin de pierre allant
vers Versailles[424], voit prendre près de lui un levraut avec deux
lévriers, cinq ou six cailles à la remise chassées par le haubereau, et
deux perdreaux, dont un pris par son épervier; l'on vit un grand renard
qui se sauvoit vers le moulin. Ramené à six heures trois quarts, il
raconte en soupant ce qu'il a vu de la chasse. Mme de Vitry lui vient
porter un bouquet, disant que demain est Saint-Louis, sa fête, et qu'il
faudra qu'il paye sa tarte pour tous; il s'en met en colère, et la
chasse de sa chambre.

  [424] Il est curieux de voir Louis XIII enfant chasser au vol
  pour la première fois, sur l'emplacement du grand parc actuel de
  Versailles, à peu de distance de l'endroit où plus tard, attiré
  par le même goût, il devait faire construire le château agrandi
  depuis par Louis XIV.

_Le 25, samedi._—On lui apporte morte sa pie-grièche, où il prenoit
fort grand plaisir; il ne s'en émeut pas beaucoup, mais lui fait
ôter la longe et les sonnettes, disant froidement: _Ce sera pour une
autre_, encore qu'en son âme il en fût marri, mais ne vouloit pas faire
paroître son déplaisir.

_Le 26, dimanche._—Il presse M. de Ventelet pour lui faire porter la
tarte qu'il avoit commandé de faire pour sa fête Saint-Louis, que Mme
de Montglat avoit remise à ce jour d'hui, parce que le jour précédent,
qui étoit la Saint-Louis, elle faisoit faire un service aux Cordeliers
pour la quarantaine après le décès de M. de Montglat.

_Le 28, mardi._—Il s'amuse à crayonner, fait cette copie[425] de
Mme la marquise de Menelay, fille de feu M. le maréchal de Retz, sans
aide aucune.—Il va à la ferme, trouve des petits enfants du fermier,
s'amuse à les entretenir, puis leur donne de l'argent.

  [425] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
  impériale; il a été reproduit dans le _Magasin pittoresque_,
  année 1865, page 214. _Voy._ au 18 août précédent.

_Le 29 août, mercredi._—Mené aux jardins du côté de Bailly[426], il
visite tout, monte à la grotte. A neuf heures mis au lit, il entre en
mauvaise humeur; Mme de Montglat lui montre des verges: _Hé! Mamanga
pardonnez-moi_, et se prend à pleurer. Mme de Montglat lui dit: «Ne
pleurez point.»—_Vous me voulez fouetter, et vous voulez pas que je
pleure!_ Il continue, et est fouetté.

  [426] Aujourd'hui ferme et village de l'arrondissement de
  Versailles.

_Le 5 septembre, mercredi, à Noisy._—A dix heures le Roi arrive;
il lui va au devant, le rencontre hors du pont-levis; à onze heures
trois quarts dîné avec le Roi; il mène le Roi se reposer sur son
lit. A quatre heures et demie le Roi part pour s'en aller coucher à
Villepreux[427], le Dauphin pleure; on le met dans le carrosse de Mme
de Montglat, et il suit ainsi le Roi jusques près de Villepreux, où
il vouloit aller avec le Roi, vers lequel il envoya M. de la Court,
exempt au corps et servant près de lui, pour savoir s'il lui plaisoit
pas de lui permettre d'aller à Villepreux. Il rapporte que le Roi ne
le veut pas: _Hé! je le veux moi_, dit-il impérieusement; _touche,
carrossier, touche!_ L'on fait insensiblement tourner le carrosse vers
Noisy, lui faisant croire qu'il alloit à Villepreux, de façon que se
voyant près de Noisy il entre en colère, accuse M. de Verneuil, qui
étoit dans le carrosse, au cul des chevaux: _Ha! c'est féfé Véneuil qui
l'a dit au carrossier; fouettez-le, Mamanga, et je vous promets que
jamais je ne serai opiniâtre._ Enfin il arrive à Noisy; l'humeur lui
passe.

  [427] Villepreux, comme Noisy, comme Saint-Cloud, comme
  Versailles, appartenait au cardinal Henri de Gondi, qui tenait
  ces héritages de son père le maréchal de Retz.

_Le 6, jeudi, à Noisy._—Le Roi arrive de Villepreux, l'envoie querir
et mener au Cordeliers; dîné avec le Roi; il va en la chambre de
Madame, s'y joue devant le Roi, qui à onze heures trois quarts part
pour aller courir le cerf et coucher à Villepreux; il pleure fort pour
le départ du Roi.

_Le 8, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac. Mené dehors, il
s'amuse à la petite grotte sèche, à l'entrée du parc. Mis au lit, il me
commande de lui montrer ma montre, de monter la sonnerie, demande la
raison des mouvements, veut savoir tout.

_Le 10, lundi._—MM. de Souvré, de Béthune, baron de Lux, de Gondi, le
viennent visiter, et, peu après, le cardinal Barbarini, nonce du Pape,
qui s'en retournoit à Rome. Mené aux parterres du côté de la grotte,
il se joue dans la salle qui est dessus, sort, entre, court, n'en peut
partir.—L'on parloit d'un mulet sur lequel un des officiers étoit allé
aux champs: _Il a des cors aux pieds_, dit le Dauphin; c'est qu'il
avoit le boulet enflé: il savoit et remarquoit tout.

_Le 11, mardi._—Le sieur du Glast, gentilhomme anglois, écuyer du
prince de Galles, le vient visiter de la part de son maître, avec une
couple de petits pistolets qu'il lui envoie, accompagnés d'une lettre
dont la teneur ensuit:

    Monsieur et frère, le Roy mon père envoyant un des miens vers
    Sa Majesté, je luy ay commandé vous saluer de ma part, vous
    présentant deux petits bidets lesquels j'ay pensé qu'auriez
    agréables pour l'amour de moy, qui vous supplie croire qu'il
    n'est aucun plus desireux d'estre favorisé de vos bonnes grâces
    et de rencontrer quelque digne sujet pour les pouvoir mériter
    que celuy qui s'est voué vostre très-affectionné frère à vous
    servir.

    HENRY.

    Nonsuch, 22 juillet 1607.

Le voilà amoureux de ces pistolets, il les met dans son cabinet
d'Allemagne.

_Le 12, mercredi, à Noisy._—Le Roi arrive à dix heures; à dix heures
trois quarts dîné avec le Roi. Le Roi part pour aller à la chasse.

_Le 13, jeudi._—Mené au devant du Roi revenant de la chasse[428], puis
à midi dîné avec lui. Il va en sa chambre, et, cependant que le Roi se
repose, il va chez Madame, où il se joue jusques à deux heures qu'il
lui prend une secousse de mal aux dents; il se fait coucher sur le lit
de Madame. A trois heures le Roi y vient, le baise, et s'en retourne à
Paris. Amusé doucement jusques à six heures, ayant été au galetas des
meubles et des peintures où il s'étoit le plus amusé.

  [428] Le Roi continuait de coucher à Villepreux, près de Noisy.

_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à peindre et faire peindre par Boileau.

_Le 15, samedi._—Mme de Montglat disoit qu'elle alloit envoyer vers
la Reine, qui s'étoit trouvée mal, et qu'il falloit qu'il lui écrivît
pour apprendre de ses nouvelles. _Qui y envoyez-vous?_ demande le
Dauphin.—«Monsieur, je y envoyerai un homme de pied.»—_Un homme de
pied; que n'y envoyez-vous le Bernet?_ C'étoit un honnête homme, qui
avoit été à feu M. de Montglat.—Mme de Vitry avoit un petit mortier de
marbre; il desire de l'avoir, le lui demande à donner; elle le fait un
peu marchander: _Si vous ne me le donnez, je dirai que vous êtes ciche._

_Le 16, dimanche._—Il me dit: _J'ai envoyé querir mon gros
canon._—«Monsieur, lequel?»—_C'est Dondon_, sa nourrice[429]. Il
monte en la chambre de sa nourrice, où il se joue doucement, le petit
Grandmont, parent de M. de Saint-Georges, avec lui et Louise, sa sœur
de lait.

  [429] Elle était restée à Saint-Germain à la suite de ses couches.

_Le 17, lundi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui fait des
crayons[430], et il dit ses quatrains de Pibrac en musique.

  [430] Des dessins aux trois crayons.

_Le 18, mardi, à Noisy._—Il s'amuse à voir peindre par Boileau, sait
les noms de la matière des couleurs. A trois heures trois quarts
dévêtu, mis au lit. On lui faisoit des contes de Mélusine; je lui dis
que c'étoient des fables, et qu'elles n'étoient pas véritables. Mme de
Montglat lui fait le conte de Daniel jeté aux lions; il y prend grand
plaisir. Je lui fais celui de la tour de Babel et de la confusion des
langues, il demande: _Y avoit-il des François?_—«Oui, Monsieur.»—_Les
François faisoient le mortier, et ils bailloient de la pierre._ Puis
je lui fis celui de David quand il tua Goliath; il me le fait redire
plusieurs fois, me demande si David étoit bien aussi grand que M. le
Chevalier, si sa fronde étoit de corde, si la pierre étoit pierre de
liais; c'est qu'il avoit retenu ce mot ayant vu à son promenoir une
grande table de pierre de liais, au jardin, et entendu dire quelle
étoit bien dure. Il demande si Goliath étoit bien grand, s'il étoit
plus haut que sa chambre, si son cheval étoit bien grand, de quel poil
il étoit, s'il eût bien porté six hommes, si Goliath étoit bien pesant,
s'il montoit tout seul dessus sans aide, et, de tous ces contes,
demande: _Cela est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, lui dis-je, ils sont dans
la Bible[431].»—_Je les veux apprendre, puis je les conterai à papa,
car ils sont vrais, ils sont dans la Bible de Mamanga. Ma sœur fera
des contes de la mouche guêpe qui a piqué la chèvre au cul, qui ne sont
pas vrais, mais je ferai ceux-ci qui sont vrais. Mamanga, avez-vous ici
votre Bible?_—«Non, Monsieur.»—_Il faut l'avoir, et quand nous serons
en carrosse vous me la lirez._

  [431] On reconnaît encore ici l'influence d'Héroard, qui dit
  dans son livre _De l'Institution du Prince_: «On peut faire de
  même, les mettant (les princes) sur les autres livres historiaux
  contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et profit tout
  ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en beaucoup
  de choses qui doivent être sues par des enfants chrétiens, tels
  que nous les voulons faire.»

_Le 19, mercredi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui peignoit le
père du Roi[432]. Je lui demande: «Monsieur, lequel aimez-vous mieux,
ou étudier ou danser?»—_J'aime mieux étudier_; il n'aimoit point la
danse de son naturel.

  [432] Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Il s'agit sans doute
  d'un portrait aux trois crayons, analogue à celui publié par
  M. Niel dans les _Portraits des personnages français les plus
  illustres du XVIe siècle_, tome II.

_Le 23, dimanche, à Noisy._—Amusé avec de la craie, il écrit contre
la porte _Loys_, assez bien, m'appelle pour me le montrer. Mené à la
chapelle, puis à onze heures trois-quarts dîné. Il entre en mauvaise
humeur, et ne veut point que M. de Verneuil dîne avec lui; Mme de
Montglat le y fait dîner. Madame, assise au bout de table, fait des
remontrances au Dauphin: _Ha! Jésus! Monsieur, il faut pas faire cela;
on vous reconnoîtroit pas pour le fils du Roi seulement. Il faut pas
avoir des fantasies; on les balie par le cu, Monsieur, mais on les
balie pas comme la terre; on fait ainsi: Chac, chac. Il faut pas avoir
des humeurs, Monsieur, Mamanga vous fouetteroit_[433]. Il n'osoit dire
mot, l'écoutoit sans faire semblant de l'entendre; elle lui dit encore:
_Ha! Monsieur, il faut pas dire cela, il faut pas parler ainsi aux
gouvernantes, cela n'est pas beau, Monsieur_; c'est qu'il disoit à Mme
de Montglat qu'il ne feroit pas ce qu'elle vouloit.—Mené par la cour
au jardin des orangers, ramené à six heures.

  [433] Madame est alors âgée de près de cinq ans; Héroard
  reproduit son langage enfantin, qui, on le voit, était aussi
  grossier quelquefois que celui du Dauphin.

_Le 25, mardi._—Il s'amuse à écrire et peindre, m'appelle pour me
montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre dans le
registre[434].

  [434] Ce papier est conservé dans le manuscrit d'Héroard. On y
  lit: _Loys, Dauphin, sera bien sage._

_Le 26, mercredi._—Il écrit au Roi, lui ayant imprimé[435] les
lettres. Comme j'écrivois ceci, Monseigneur le Dauphin est monté ici
en ma chambre, m'a fait quitter l'écriture pour l'aller promener[436].

  [435] Tracé.

  [436] On voit par ce passage qu'Héroard tenait note des actions
  du Dauphin à toutes les heures de la journée.

_Le 27 septembre, jeudi._—A goûter on lui sert une tarte aux pommes, à
cause du jour de sa nativité[437]. Mené à vêpres, aux Cordeliers, pour
ouïr chanter le _Te Deum_ à cause du jour de sa naissance, et ayant vu
un cordelier tenant un grand fouet à chasser les chiens, il en a peur,
s'en va dehors sous l'ormoie; on ne le peut ramener.

  [437] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa septième année.

_Le 1er octobre, lundi, à Noisy._—Mené à la noce de la fille du
concierge, il y a dansé.

_Le 3, mercredi._—Il est vêtu de sa robe à haut collet, robe de satin
gris; c'est la première qu'il a portée de cette sorte, et on lui a ôté
sa bavette.

_Le 9, mardi._—A neuf heures et demie parti pour aller à Saint-Cloud
trouver LL. MM., il y a dîné; ramené à Noisy à huit heures[438].

  [438] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 8 octobre.
  (_Lettres missives_, VII, 370.)

_Le 14, dimanche._—A neuf heures et demie il part pour aller aux
Cordeliers pour ouïr une première messe; il en sort, dit que la messe
est trop longue. M. de Béthune arrive, cela ne l'émeut point; il est
fouetté devant le logis du jardinier, Descluseaux le tenant; il y va
forcé.

_Le 15, lundi._—Il s'amuse à voir peindre Boileau, auquel il
faisoit copier en crayon le roi Louis douzième. Mené en carrosse à
Villepreux, en la maison de M. le cardinal de Gondi, il s'amuse à des
régales[439] qu'il y avoit en la chambre. Mme de Montglat lui demande
en revenant quel, de Noisy ou de Villepreux, il aimeroit le mieux; il
répond: _Villepreux._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce qu'il y a des
orgues._—«Monsieur, il y en a aussi aux Cordeliers de Noisy.»—_Ho!
j'aime point ceux-là_; il y avoit été fouetté.

  [439] Un des plus considérables jeux de l'orgue, qu'on appelle
  autrement _voix humaine_. On fait aussi des épinettes organisées,
  qui ne consistent qu'en un jeu de régale (_Trévoux_).

_Le 19, vendredi, à Noisy._—Le comte de Gatinara, dépêché vers le
Roi de la part de M. de Savoie pour la naissance de M. d'Orléans, le
vient saluer, lui disant en avoir commandement de son maître. Il va
en sa chambre, et de son mouvement fait ôter de la tapisserie tous
ces crayons en papier qu'il y avoit fait attacher, faits par Boileau;
il commence lui-même à les ôter, reconnoissant qu'ils n'étoient pas
bien faits, et par ainsi ne vouloir être vus par l'ambassadeur: _Je
les veux_, dit-il, _montrer seulement à papa_. A deux heures et
demie l'ambassadeur prend congé de lui.—Mené au parc, il va jusques
à la ferme des Essars, maison autrefois appartenante au sieur des
Essars[440], traducteur de l'_Amadis de Gaule_, et qu'il a traduit en
ce lieu.

  [440] Nicolas d'Herberay, sieur des Essars; il vivait sous
  François Ier et Henri II; il est aussi traducteur de l'_Histoire
  de Josèphe_ sur la guerre des Juifs.

_Le 20, samedi._—Il s'amusoit avec la clef de ses tablettes à
ouvrir celles de Mme de Montglat; il les ouvre, et soudain s'écrie:
_Hé! Mamanga, je m'en vas vous montrer un miracle. La clef de mes
tablettes ouvre les vôtres._—A onze heures arriva, conduit par M. de
Béthune, le marquis de Bevilaqua, venu de la part du Grand-Duc vers le
Roi, pour la naissance de M. d'Orléans, et vers le Dauphin pour lui
remettre des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince
de Toscane[441] que l'ambassadeur appelle grand prince en parlant
au Dauphin, lui disant que tous trois se recommandoient à ses bonnes
grâces.

  [441] Héroard donne le texte de ces trois lettres; celles du
  grand-duc et du prince de Toscane sont en italien. Voici celle de
  la grande-duchesse (Christine de Lorraine, fille du duc Charles
  III):

    «Monseigneur, l'affection avec laquelle je vous reveris et
    cheris a rendu en toute perfection l'estreme contentement
    que j'ay receu que Dieu vous aye accompagné d'un frere,
    parquoy je m'an rejouis avec V. A. come celle qui vous aime
    plus que son fils, et pardoner à mon amour si je suis tent
    presonteueuse comme je ne sede a creature du monde qui soit
    plus votre tres-humble seruante et quand il luy plaira
    m'onorer de ses comandement elle conoittera que persone ne
    m'auansera d'afection et en c'est maime volonté j'eleue mes
    afans lesquelles avec leur mere vous baise tres humblement les
    mains, prian Dieu, Monseigneur, vous donné tres longue et tres
    heureuse vie, vous croissant en toutes ses vertus comme desire

    «Vostre tres humble et tres obeissante tante et seruante.

    «CHREST{NE}, G. D{SE.}»

Et au-dessus est écrit:

    «A Monseigneur,
    «Monseigneur Daulphin.

_Le 21, dimanche, à Noisy._—Il voit danser en la salle l'épousée du
fauconnier de M. de Paris[442].

  [442] Henri, cardinal de Gondi, évêque de Paris.

_Le 23, mardi._—Mené par le haut du parc à Bailly, il voit la maison
de M. Veillard et de M. de Laistre.

_Le 25, jeudi._—Éveillé à une heure après minuit par le bruit qui
fut fait pour le feu qui s'étoit mis au lit des femmes de chambre qui
couchoient dans la garde-robe, où lors couchoit Mme de Montglat pour
avoir pris médecine le jour précédent. Il ne y avoit que la muraille
entre deux de la garde-robe et de la chambre du Dauphin. Sa nourrice,
tout en chemise, le prend et le porte en la chambre de M. d'Orléans,
située sous la sienne; il fut couché avec sa nourrice, au lit de Mlle
de Ventelet, tout tremblant. Mlle de Vendôme y fut portée et couchée.
Il renvoyoit au feu tous ceux qui le venoient voir, disant: _Allez
vous-en aider à éteindre le feu._—A deux heures mis en carrosse, mené
à l'abbaye de Saint-Sixte; goûté à trois heures, confitures, pain et
biscuit de l'abbesse. Il va en l'église comme par force, s'en veut
retourner, est ramené à quatre heures à Noisy. M. le marquis de Renel
et moi parlions, dans le carrosse, des voyages où nous nous étions vus
aux armées du temps du feu Roi[443], conduites par feu M. de Joyeuse;
il écoute à l'accoutumée, attentivement, sans dire mot; Mme de Montglat
lui demande: «Monsieur, vous ne dites mot; oyez-vous bien tout ce
qu'ils disent?» Il répond froidement: _J'y songe_.

  [443] Henri III.

_Le 26 octobre, vendredi, à Noisy._—A neuf heures déjeuné; il fait
parfumer par où avoit passé Le Borgne, son portefaix, l'ayant fait
mettre hors de la chambre, et disant qu'il puoit, en bouchant son
nez. C'étoit d'autant que Le Borgne l'appeloit _boutefeu_, disant
qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris. A neuf heures
trois-quarts mené à la chapelle où le sieur de La Vigne, archer
harquebusier aux gardes du Roi, répondit à la messe, tenant sa
harquebuse, ayant sur le poing le haubereau chaperonné de velours vert
qui étoit à Monseigneur le Dauphin. Mené promener au bout de l'ormoie,
sur la haie du grand chemin, il regarde passer les poulaillers qui vont
à Paris, venant de Normandie, leur demande d'où ils sont, ce qu'ils
portent.

_Le 28, dimanche._—Il fait parfumer de fumée de genièvre par où Le
Borgne, portefaix, avoit passé portant le bois dans sa chambre, pource
qu'il disoit qu'il puoit; mais c'étoit de haine pource que Le Borgne
lui faisoit la guerre, l'appelant brûleur de maisons et qu'il avoit mis
le feu en la maison de M. de Paris.—Louise Joron, l'une de ses femmes
de chambre, a été accordée dans sa chambre; il a signé les articles
après la trace qui lui en a été faite; ç'a été son premier seing
valable. Il va en la chapelle, aux fiançailles.

_Le 29, lundi._—Il s'amuse à regarder attentivement Boileau, auquel il
faisoit tirer en crayon une copie de Bertrand du Guesclin. A dix heures
viennent M. de Lussan, gouverneur de Blaye, conduisant MM. du Bernay
et de Guilleraigues, conseillers en la cour de parlement de Bordeaux,
députés vers le Roi, qui l'assurèrent de leur très-humble service. Les
ayant écoutés attentivement, et les ayant remerciés, il dit: _Allons
voir ma sœur_, se met devant et les y mène. S'en étant partis, Mme de
Montglat lui dit: «Allons voir la mariée, si elle est habillée.»—_Non,
j'y veux pas aller parce qu'on se moqueroit de moi._ Il n'aimait point
à être raillé ni moqué. Il regarde danser, ne veut point danser; rien
ne le y peut persuader jusques à ce que Mme de Montglat lui dit: «Bien
donc, Monsieur, allons étudier.» Il part tout soudain de la main, et
se jette à corps perdu au branle, entre Madame et Mlle de Vendôme, et
en fit plus que l'on ne vouloit. Il goûte à la collation de la mariée.
Après souper il danse encore, surtout _la Saint-Jean des choux_.

_Le 30, mardi._—Il s'amuse à peindre gaiement en la présence de M. de
Souvré[444]. A cinq heures il descend chez Mlle de Vendôme, dit qu'il
veut coucher avec elle, envoie querir ses flambeaux, sa cassette, son
cabinet, sa chaise percée.

  [444] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
  impériale.

_Le 2 novembre, vendredi, à Noisy._—M. de Saint-Remi, conseiller au
Parlement, étoit à son coucher et disoit à Mme de Montglat qu'il avoit
démarié Mme la comtesse de Moret[445]. Monseigneur le Dauphin l'entend,
et demande pourquoi? Guérin[446] lui répond: «Pource qu'on lui avoit
noué l'aiguillette.»—_Non, c'est pas cela; c'est parce qu'il est
châtré._

  [445] Jacqueline de Bueil avait été mariée pour la forme à
  Philippe de Harlay, comte de Cési, mais de manière à ce qu'il ne
  fût son mari que de nom. Aussitôt après la naissance du comte
  de Moret, on s'occupa des formalités nécessaires pour casser ce
  mariage. Elle épousa, en 1617, René du Bec, marquis de Vardes.

  [446] Héroard était parti pour Vaugrigneuse le 31 octobre, et en
  son absence Guérin continuait le Journal.

_Le 6, mardi._—Il va en la chambre de Joron[447], sœur de sa
nourrice, pour la fouetter ainsi que son mari, puis M. Boquet, mari de
sa nourrice.

  [447] La nouvelle mariée.

_Le 7, samedi._—Il me commande[448] de lui tracer des mots en latin
pour les remplir avec la plume. Dansé, recordé un ballet.—Madame
parloit de l'enfant dont la Reine étoit grosse; Mlle Piolant lui
demanda si ce seroit un fils ou une fille, le Dauphin répond
promptement: _Non, ma sœur; il y a assez de garçons_.

  [448] Héroard était de retour depuis le jour précédent.

_Le 18, dimanche, à Noisy._—A onze heures et demie M. de
Fresnes-Canaye, revenant de Venise, ambassadeur pour le Roi, arrive; il
l'écoute attentivement; il lui faisoit entendre les bonnes volontés des
Vénitiens et autres grands d'Italie, l'intérêt qu'il avoit au duché de
Milan, qui appartenoit au Roi, qu'il le lui falloit demander quand il
seroit grand pour en aller chasser les Espagnols.—M. du Tost lui avoit
apporté un leurre[449]; il leurre son haubereau, puis se met à courir,
dit qu'il vient de Paris, qu'en chemin il avoit pris un coq d'Inde;
c'étoit le leurre de maroquin incarnat, avec des rubans bleus.—A neuf
heures dévêtu, mis au lit, M. Dupré, exempt aux gardes, lui demande
le mot; il le lui refuse: _Je veux attendre que tous les lits soient
faits, car vous fermeriez la porte_. Il avoit soin des garçons de la
chambre qui dressoient les lits des veilleuses, afin qu'ils ne fussent
point enfermés dans le château, eux qui couchoient dehors. Les lits
étant dressés, il le donne.

  [449] Morceau de cuir façonné en forme d'oiseau, dont les
  fauconniers se servaient pour attirer et rappeler les oiseaux.

_Le 19, lundi._—Il monte aux chambres de la mariée, de sa nourrice et
de celle de Madame pour les fouetter étant couchées avec leurs maris.

_Le 20, mardi._—Mme de Montglat lui dit qu'il faut étudier, il cache
son livre dans son chapeau; elle l'aperçoit, et lui demande: «Monsieur,
où est votre livre?»—_La petite du Lux l'a emporté._—«Voyons votre
chapeau;» il est fouetté sur le sujet du mensonge[450], et dit à
Descluseaux: _Ne dites pas au corps de garde que j'ai eu le fouet._

  [450] Mme de Montglat suivait les ordres du Roi, qui lui écrivait
  le 14 novembre: «Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez
  pas mandé que vous aviez fouetté mon fils, car je veux et vous
  commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre
  ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a
  rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que je
  reconnois par expérience m'avoir profité, car étant de son âge
  j'ai été fort fouetté. C'est pourquoi je veux que vous le fassiez
  et que vous lui fassiez entendre.» (_Lettres missives_, VII, 385.)

_Le 22, jeudi, à Noisy._—Il dit ses quatrains et sentences, demande à
étudier, en dit plus qu'on ne veut; il appelle les mots entiers sans
faillir. M. l'évêque de Paris et M. de Dampierre, son frère[451], le
viennent voir.—Il écrit sans trace ni aide: «Papa et maman je vous
aime bien, j'ai grande envie de vous voir.—LOYS.»

  [451] Le cardinal de Gondi et Philippe-Emmanuel de Gondi,
  seigneur de Dampierre, père du cardinal de Retz.

_Le 23, vendredi._—L'on parloit du dégât que les soldats avoient fait
sur les noisettes au jardin de son logis à Meudon, lorsqu'il alloit à
Fontainebleau pour son baptême[452]; le Dauphin dit: _C'étoit là où ces
méchants cadets me dérobarent des noisettes que j'avois fait serrer_;
il étoit vrai. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire un potage,
et se met à faire son potage, de peur d'étudier.

  [452] Le 14 septembre 1606.

_Le 24, samedi._—Madame contoit qu'elle iroit demeurer en Angleterre;
il lui dit: _Ma sœur, je vous irai voir; papa me y envoyera._ Mlle
Piolant lui va dire: «Vous y viendrez quelquefois, puis après à
la dérobée, Monsieur.»—_Ho! non, quand je serois revenu, papa me
donneroit le fouet; je ne veux aller en aucune part que papa ne me le
commande._

_Le 25, dimanche._—Il danse un ballet, fort bien habillé en homme,
d'un pourpoint et d'une chausse grègue de toile de Hollande par-dessus
sa cotte; il mène danser une courante à Madame Christienne. Mlle
Piolant arrive comme il eut tout fait. _Ma mie Piolant_, lui dit-il,
_m'avez-vous vu danser mon ballet?_—«Non, Monsieur.»—_Qu'on me
rapporte mon masque, je veux danser mon ballet devant ma mie Piolant_;
il se fait masquer et danse.

_Le 26 novembre, lundi._—Il écrit une lettre au Roi sans que l'on lui
ait marqué, on ne lui a fait que nommer[453]:

    Papa, ce mot est pour vous montrer que j'écris sans marquer et
    que je ne suis plus opiniâtre. Je suis, papa, votre très-humble
    et tres-obéissant fils.

    LOYS.

  [453] Dicter.

_Le 29, jeudi, à Noisy._—Il va en la grande salle, où il voit danser
le ballet des Lanterniers, fait par des soldats de la compagnie, puis
danse aux branles.

_Le 3 décembre, lundi._—A une heure et un quart il part de Noisy pour
Saint-Germain[454], dans le carrosse de M. Gobelin, président des
Comptes, que l'on avoit envoyé querir de Paris avec d'autres et trois
litières. Dès qu'il aperçoit Saint-Germain: _Hé! velà Saint-Germain!
hé! Saint-Germain mon mignon! hé! je t'appellerai tant que tu
viendras!_ A trois heures il arrive à Saint-Germain.

  [454] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 30 novembre.
  (_Lettres missives_, VII, 396.)

_Le 4, mardi, à Saint-Germain._—Il a envie d'avoir un petit pot de
chambre d'argent de Mlle de Vendôme; lui dit: _Sœu-sœu Dôme, si vous
me voulez donner votre petit pot de chambre d'agent, je vous donnerai
ma salière._ Elle lui répond: «Bien, Monsieur, je vous baillerai
ce qu'il vous plaira.»—_Je vous donnerai encore cela_; c'étoient
des balances.—«Monsieur, vous les aimez bien, vous vous en jouez
quelquefois.»—_Oui, je les aime bien._—«Monsieur, je n'en veux donc
point, s'il vous plaît.»—_Prenez donc la salière._—«Bien donc,
puisqu'il vous plaît, je la prendrai.» Le Dauphin se retournant vers
Mlle d'Agre, qui étoit gouvernante de Mlle de Vendôme, lui demande:
_D'Agre, est-ce assez?_—«Oui, Monsieur, c'est assez».—_Ho! non,
non; sœu-sœu, prenez ce que vous voudrez._ L'on lui dit que M. de
Verneuil se nommeroit Henri[455]; il répond: _Je veux pas, moi; je le
nommerai pas Henri, c'est le nom de papa, il seroit pus que moi, et je
m'appelle Loys._ Il est longtemps sur cette opinion, on l'en divertit,
et surtout lui ayant dit que le Roi le vouloit ainsi. Mis au lit, Mme
de Montglat me dit que Monseigneur le Dauphin vouloit bien nommer Henri
M. de Verneuil; je prends occasion de lui dire que son nom étoit bien
plus beau et lui parler du roi saint Louis, de sa piété, de son équité,
et comme il avoit fait la guerre aux Turcs, comme il faisoit percer la
langue aux blasphémateurs avec un fer chaud, et mort en Égypte, faisant
la guerre aux Turcs, et puis monté au ciel, où il étoit saint; il
écoutoit avec attention.

  [455] A son baptême. _Voy._ plus bas, au 9 décembre.

_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la chapelle, puis par le
pont au bâtiment neuf, pour y attendre le Roi, qui arriva à onze heures
et demie; au bout de l'escalier, en haut de la dernière marche, il lui
saute au col. A midi dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A trois
heures il entre au carrosse du Roi, et va jusques auprès de la Muette
au devant du Roi; le Roi, entre en carrosse, et le ramène. A neuf
heures il va chez le Roi, où il danse son ballet à la chambre de la
Reine, fort bien; le Roi en demeure fort content. La remueuse portoit
M. d'Orléans, et Madame Christienne étoit portée par sa nourrice; elles
s'étoient mises au branle. Après avoir fait deux tours le Dauphin dit
à Mme de Montglat: _Mamanga, velà un grand plaisir! faire danser des
enfants avec nous! qu'on les ôte!_ Le Roi les fit ôter.

_Le 8, samedi._—Mené au bâtiment neuf, il y entend la messe avec le
Roi; dîné avec le Roi; il accompagne le Roi, qui s'en va à Paris à une
heure; ramené en sa chambre au vieux château.

_Le 9, dimanche._—A trois heures et demie mené à la chapelle pour
tenir à baptême, avec Madame, M. et Mlle de Verneuil; le Dauphin est
accompagné de M. de Vendôme, de M. le Chevalier, son frère, de M. le
duc de Montbazon, de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel du Roi,
de MM. de Lansac et de Courtenvaux, portant les honneurs. Ils furent
baptisés par messire Henri de Gondi, évêque de Paris; M. de Verneuil
fut nommé Henri, et Mlle sa sœur fut nommée Gabrielle. Il va souper
en la salle du Roi, au festin que le Roi avoit commandé qui se fît; il
voit le bal, où il n'y avoit qu'un violon; c'étoit Boileau.

_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal Duperron, revenant de
Rome, lui sert de grand aumônier; ce fut la première fois.—Amusé en sa
chambre à divers jeux, à _sainte Catherine où l'on traîne_; c'étoient
MM. de Lansac, de Courtenvaux, de Cressy, de Montglat. A neuf heures
et un quart dévêtu, mis au lit, il s'amuse à railler, à faire des
rencontres sur les noms des uns et des autres, fait celle-ci: _Lansac,
c'est un sac; Courtenvaux, c'est un veau, qu'on mettra dans ce sac._

_Le 11, mardi._—Il va en l'antichambre de la Reine y recorder son
ballet des Lanterniers, le danse fort bien; il ne y avoit que trois
jours qu'il l'apprenoit.

_Le 13, jeudi._—A quatre heures et demie l'on lui dit que le Roi
arrivoit; le voilà tout transporté de joie; le Roi arrive, il le va
saluer en son cabinet; à sept heures et demie soupé avec le Roi.

_Le 14, vendredi._—Le Roi arrive en sa chambre, le mène chez M.
d'Orléans, puis en sa chambre, où il a dîné de la viande du Roi. A
trois heures le Roi le mène à la chasse en Vésinet. A sept heures
et demie soupé avec le Roi. Ramené en sa chambre, M. de Cési,
qui avoit épousé Mme la comtesse de Moret, puis été démarié, lui
donnoit le bonsoir; il ne le connoissoit pas. Mme de Montglat lui
dit que c'étoit M. de Cési, et qu'il lui donnât le bonsoir; il le
fait: _Bonsoir, Cési. Mamanga, qui est stilà?_—«Monsieur, c'est
M. de Cési.»—_A qui est-il?_—«Monsieur, il est au Roi.»—_De
quoi lui sert-il!_—«Monsieur, il le suit quand il va quelque
part.»—_Chemine-t-il, va-t-il à pied?_—«Monsieur, il va à cheval
et à pied.» Et adressant la parole à moi, elle me dit qu'il en avoit
eu de bon argent et touché trente mille écus. Le Dauphin reprend:
_Pourquoi?_—«Monsieur, c'est qu'il étoit prisonnier.»—_Où?_—«A
Paris.»—_Avec des cordes?_—«Non, Monsieur, mais il y avoit été mis
pour avoir été opiniâtre, et le Roi l'a fait délivrer.» Le Dauphin
ayant un peu songé dit: _Voudroit-il bien être encore prisonnier pour
avoir de l'argent?_

_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures déjeûné; le Roi arrive
en sa chambre, le mène à la messe, puis, à dix heures et un quart, dîné
avec le Roi. Ramené en sa chambre, il va recorder son ballet. J'envoie
querir de l'oignon pilé; c'étoit pour M. d'Orléans, qu'un éclat de feu
avoit brûlé un peu au dedans de la cuisse. Il demande ce que c'est; je
lui dis que c'étoit Mercier qui s'étoit brûlé le doigt, il répond: _Il
ne faut que y mettre un emplâtre de diapalma. Voyez_, dit-il à M. de
la Massoire, lui montrant le doigt, _je m'étois l'autre jour brûlé le
doigt, je fis qu'y mette du diapalma, je fus guéri tout incontinent.
Demandez à mousseu Héroua. Je me coupis l'autre jour dans le jardin;
j'y mis de la terre, je fus incontinent guéri._ A quatre heures
trois-quarts il va chez le Roi, qui se mettoit au lit, revenant de la
chasse.

_Le 16, dimanche._—A huit heures il va chez le Roi, lui donne sa
chemise; mené par le Roi au bâtiment neuf; il va à pied, encore qu'il
plût un peu, entend la messe avec le Roi, puis à dix heures et un
quart dîné. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris, et lui au
vieux château, à pied; il ne voulut jamais être porté, nonobstant les
crottes, la pluie et le vent. Il monte en ma chambre, demande à voir
les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis Vitruve,
qu'il n'avoit point vu, il y avoit deux ans.

_Le 17, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant
de Gaillon à Paris, le vient voir. Il recorde son ballet des
Lanterniers, y va fort bien, guidé seulement par l'oreille, car il ne
savoit point faire des pas.

_Le 24, lundi._—Il se fait mettre un bonnet de nuit à façon d'homme,
pour en aller voir Madame; c'est le premier qu'il a porté de cette
façon. A onze heures et demie dîné; il va en sa chambre. Il songeoit
en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi
songez-vous?»—_Je songe à quoi je me jouerai._ Amusé à divers jeux.

_Le 26, mercredi._—Il demande à écrire: _Je veux_, dit-il, _écrire un
petit livre que je veux faire imprimer, pour envoyer à papa pour ses
étrennes_; il se met à écrire, et se fait entretenir de l'Infante.

_Le 30, dimanche._—A deux heures et demie il monte en ma chambre, me
demande ce que j'écrivois; je lui dis que c'étoit à M. de Béthune:
_Équivez, équivez_, dit-il, et ne me vouloit point détourner. Il
s'amuse auprès du feu, puis, à trois heures, me dit: _Adieu mousseu
Hérouard, je m'en vas faire collation._—«Monsieur, vous plaît-il
me faire l'honneur de me permettre que j'achève d'écrire à M. de
Béthune?»—_Oui._—«Monsieur, me voulez-vous commander de lui écrire
quelque chose de votre part?» Il s'en vient à moi, et me dit tout bas
à l'oreille: _Mandez-li que je me recommande à li, et qu'il vous mande
ce qu'il m'apportera pour mes étrennes; mais ne dites mot._ Il va en la
chambre de M. de Verneuil pour y recorder son ballet. A six heures et
un quart soupé; comme il eut achevé de manger ses ris de veau, il dit à
M. de Ventelet, lui baillant la vaisselle: _Tenez, donnez le reste à ma
sœur_; laquelle répond gaiement: _Aussi vrai, j'en avois bien envie;
j'en eusse bien mangé, mais je n'ai osé en demander à Mousseu._

_Le 31, lundi._—Le matin il se fâchoit de ce qu'on lui avoit à son gré
fait les cheveux trop courts: _Hé! Mamanga, je semble un moine_. Il
écrit une lettre au Roi:

    Papa, j'ai apprins que l'enfant sage réjouit le père, c'est
    pourquoi je ferai tout ce que je pourrai pour vous donner ce
    contentement, d'autant que je suis, papa, Votre très-humble et
    très-obéissant fils et serviteur.

    LOYS.

Il monte en ma chambre, me demande le livre des bâtiments, c'étoit
Vitruve; il se y plaisoit fort. Il le feuillette tout, demandant la
raison de chacune des figures. Il a de l'impatience que le jour soit
venu pour avoir des étrennes, veut que Mme de Vitry couche avec Mme de
Montglat, afin qu'elle lui donne ses étrennes à minuit.



ANNÉE 1608.

  Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du
  Dauphin.—Mariage projeté du duc d'Orléans.—Accouchement de
  Mme des Essars; mot du Dauphin.—Portraits des grands-pères du
  Dauphin.—Froid excessif.—La volière du Dauphin.—Catéchisme
  du P. Coton.—Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites
  filles.—M. d'Albigny.—Jeux et langage singuliers.—Pain
  fait avec du blé avarié.—Présent de la reine Marguerite.—Le
  ballet des Falots.—Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne.—Le
  porte-panier.—Départ de Saint-Germain.—Séjour au
  Louvre.—Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice,
  à l'Arsenal.—Départ pour Fontainebleau.—Le tableau de la
  belle Agnès.—Aversion pour M. de Moret.—Figure de Henri IV en
  poterie.—Amitié du Dauphin pour Héroard.—Le chien et le singe
  du Roi.—Cérémonies des Rameaux et de la Cène.—Le P. Ange de
  Joyeuse.—Le fou-poëte de M. de Roquelaure.—MM. de Mortemart
  et de la Trémoille.—Naissance du duc d'Anjou.—Mot du Roi au
  Dauphin.—Lettre du Dauphin au Roi.—Collation de poterie.—Un
  joujou de Nuremberg.—Mmes de Montpezat et du Peschier.—M. de
  Vic et sa jambe de bois.—Les différentes races des enfants
  du Roi.—Goût pour la chasse et les chiens.—Le Dauphin
  quitte l'habillement d'enfant.—Contes sur l'Infante.—Le
  premier laquais du Dauphin.—Ses exercices militaires; il
  aime l'odeur de la poudre.—Le sauteur Colas.—Un chien
  cocu.—Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur.—Mot du
  Roi sur M. de Guise.—Premier bain.—Jalousie du Dauphin.—Le
  docteur de la Palestine.—Éclipse de soleil.—Le prince de
  Mantoue.—Première leçon d'équitation.—Devise latine signée
  _Louis_.—Les peintures de Fréminet et de Franco.—Lettre à
  la grande-duchesse de Toscane.—Superstition d'Héroard.—Le
  tireur d'épines.—Départ de Fontainebleau.—Passage
  à Melun et à Chaillot.—La comtesse de Guiche et la
  reine Marguerite.—Le partisan Montauban.—Collation à
  Ruel.—Arrivée à Saint-Germain.—Le Dauphin entre dans sa
  huitième année.—Le duc de Mantoue.—Visite à l'abbaye de
  Poissy.—Lettre au Roi.—La comtesse de Mansfeld.—Le Dauphin a
  la rougeole.—Portrait de Jeanne de Naples.—_L'Hippostéologie_
  d'Héroard.—Chasse avec le Roi.—Sensibilité de Henri IV.—La
  vaisselle d'argent du Dauphin.—Mot sur le maréchal de Biron.


_Le 1er janvier, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, il
se fait lever pour recevoir ses étrennes. Il écrit à la Reine une
lettre où il ne voulut jamais écrire ce mot: _bien_; il vouloit écrire:
_bian_, disant que c'étoit mieux dit, et se y opiniâtre de telle sorte
qu'il lui fallut dresser une autre lettre où ce mot ne fût point.

_Le 5, samedi._—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier,
où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de
Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi,
comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: _Ne parlons point de
cela!_—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour
après papa».—_Ne parlons point de cela!_—«Monsieur, c'est que
vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à
papa?»—_Oui, c'est cela._ En dînant il demanda si pour son souper
il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet
lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; _Ho! non_, dit-il, _c'est
papa_.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour
jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît
des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—_Ce
sera le fou._—«Et à M. de Ventelet?»—_Ce sera le bon vieux
homme._—«Et à moi, Monsieur?»—_Vous serez l'imprimeur._ M. Boquet,
mari de sa nourrice, lui demande une charge.—_Vous serez maître
Guillaume_, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander:
«Et à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt
aux gardes écossoises servant près de lui).—_Ce sera Pantalon_; il
avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps,
qui étoit gros)».—_Ce sera le gros ventre._—«Et M. d'Origny? (son
compagnon)».—_Ce sera le cuisinier_: il étoit un peu malpropre.—«Et
maître Jean? (son sommelier)».—_Ce sera l'ivre._—«Et maître Gilles?
(son pannetier)».—_Il sera confiturier._—«Et votre huissier de
salle? (il faisoit des vers)».—_Féfé Vaneuil a un petit chien, qui
s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly
les fera par le cul._—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—_Ce
sera Sibilot_: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de
garde-robe)».—_Ce sera mon verseur de mede._—«Et M. Guérin? (son
apothicaire).»—_Ce sera Frely_: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit
donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie,
qui étoit fort grand)».—_Ce sera le petit Marin_: c'étoit le nain de
la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit
souvent enveloppé au visage)».—_Ce sera l'enrhumé._ M. Boquet, qui
n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en
donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit:
«Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—_Ce sera
maître Guillaume._—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je
maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—_Vous serez maître
Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure_ (c'étoit un fol
qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers);
_mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la
terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal
faits, si mal faits_, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu
et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—_Ce
sera le nouveau tondu_: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de
nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit
vêtu de noir, portant le deuil)».—_Ce sera la corneille._—«Et
Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—_Ce sera le
corbeau._—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le
roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!

  [456] Sur ce fou de Henri IV, on lit dans le _Perroniana_:
  «Maître Guillaume étoit ennemi mortel des pages et des laquais,
  et portoit toujours sous sa robe un bâton court, qu'il appeloit
  son oysel, et en frappant crioit toujours le premier au meurtre.
  Il disoit qu'en même temps que Dieu faisoit les anges, le
  diable faisoit les pages et les laquais. Il vit en Normandie le
  pourvoyeur de M. le cardinal de Bourbon qui menoit toujours où
  alloit son maître une troupe de moutons pour la provision, et
  celui qui les menoit étoit monté à cheval; maître Guillaume,
  qui le vit passer, dit: «Voilà le grand moutontier de Cholcos,
  qui garde les moutons à cheval.» Quand maître Guillaume vouloit
  dire ruiner, il disoit réformer, à cause qu'au commencement des
  troubles ceux de la Religion pillèrent Louviers, d'où il étoit,
  et eux s'appeloient Réformés. M. le comte de Soissons lui dit un
  jour: «Il faut que tu ailles devant une compagnie de dames (qui
  étoient au Louvre) et que devant elles tu montres ton cul, et que
  tu le remues; mais garde-toi bien de dire que c'est moi qui t'ai
  appris cela, car tu auras des coups de bâton; mais dis ainsi:
  C'est ma mère qui me l'a appris» (entendant parler de la mère de
  maître Guillaume). Maître Guillaume ne manqua pas de venir en
  cette compagnie, où le comte se trouva exprès, et où aussi étoit
  sa mère; aussitôt le bouffon commença à faire les gestes que lui
  avoit appris le comte de Soissons. Ces dames se mirent à crier et
  à le vouloir chasser de la salle; on lui demanda: «Qui t'a appris
  celle vilenie-là?—C'est le comte de Soissons», dit-il. Le comte,
  qui étoit là, lui fit signe qu'il le battroit; aussitôt il se
  reprit: «Non, ce n'est pas le comte de Soissons, mais c'est sa
  mère qui lui a appris.»

  «Je le rendis une fois bien muet devant le feu Roi, et il se
  trouva pris sans pouvoir répliquer. Il disoit au Roi qu'il avoit
  été dans l'arche de Noë avec sa femme et ses enfants; là-dessus
  je lui dis: «Venez çà, maître Guillaume; il n'y avoit dans
  l'arche que huit personnes, Noë, sa femme, ses trois enfants et
  les femmes de ses trois enfants: Vous n'étiez pas Noë?—Non,
  dit-il.—Vous n'étiez pas sa femme?—Non.—Vous n'étiez pas
  de ses enfants?—Non.—Vous n'étiez pas une des femmes de ses
  fils?—Non.—Vous étiez donc une bête, car il n'y avoit que
  ces personnes-là, tout le reste étoit des bêtes.» Il se trouva
  bien empêché, et ne sut que répondre; le Roi le lui reprochoit
  souvent....

  «Il s'appeloit Guillaume le Marchand et s'appeloit Cavalier
  des chiffres; il disoit qu'il étoit descendu aux enfers, et
  que là il combattit Pythagoras. Toute sa science étoit tirée
  du livre des Quenouilles, qu'il avoit merveilleusement bien
  étudié; il avoit aussi vu tout plein de tapisseries, et il lui
  en étoit demeuré force visions; il avoir été aussi souventes
  fois aux sermons; il n'y avoit pas moyen de le faire obliger
  ni répondre pour personne. Les bouffons plaisants donnent de
  merveilleux contentements, mais ils sont dangereux quelquefois.
  Maître Guillaume avoit de certaines visions admirables quand on
  l'interrogeoit: Qui étoit cettui-ci, cettui-là, et de certains
  mots propres, qui lui étoient naturels, et à lui seulement.»

_Le 7, lundi._—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer
aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de
lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de
la patience.

_Le 8, mardi._—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un peu
devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M.
d'Orléans; il demande: _Mais est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, à Mlle
de Montpensier[458]».—_Quel âge a-t-elle?_—«Dix-huit mois.»—_Qui
vous l'a dit?_—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—_Mais
le sait-il bien?_—Il dit que oui.—_Papa le veut-il bien?_—Il dit
que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant
vous?»—_Comment, avant moi?_—«C'est-à-dire premier que vous.»—_Non,
je veux point être marié._—«Que ferez-vous donc?»—_Quand je serai
grand, je veux aller toujours à la guerre._

  [457] Ces griffonnages sont conservés dans le manuscrit d'Héroard.

  [458] Marie de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, duc de
  Montpensier, née au château de Gaillon, le 15 octobre 1605,
  avait alors près de deux ans; elle fut mariée en 1626 à Gaston,
  duc d'Orléans, troisième fils de Henri IV, né le 25 avril 1608;
  le duc d'Orléans, deuxième fils du Roi, était mort en 1611. On
  voit que ces mariages, projetés dès l'enfance des princes, se
  réalisaient quelquefois.

_Le 11, vendredi._—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars:
«Monsieur, la connoissez-vous?»—_Oui, je la connois bien_, dit-il
en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—_Je l'ai vue à Fontainebleau,
à la chambre de Mamanga._—«Monsieur, qui la menoit?»—_Je sais
pas_, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne
voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce
n'étoit pas M. de la Varenne?—_Oui_ (il étoit vrai).—«Monsieur,
elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre
sœu-sœu.»—_Non._—«Pourquoi?»—_Elle n'a pas été dans le ventre à
maman._—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que
vous soyez le compère.»—_Qui? papa?_—«Oui, Monsieur.»—_Comment la
portera-t-on?_—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—_Ah!
oui, car si c'étoit la litière à maman_, dit-il en hochant la tête et
souriant, _je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir,
tant courir, que tout iroit par terre_. M. Birat lui dit tout bas:
«Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—_C'est une putaine,
si je l'aime point._ Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette
d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre
de l'eau rose et de la pastille.»—_Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga
le veut pas._ Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point
de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.

  [459] Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille de Henri IV et de
  Charlotte des Essars, fut légitimée par lettres du Roi, données
  au mois de mars 1608, et mourut abbesse de Fontevrault, en 1670.

_Le 12, samedi._—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de
dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi.
Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son
lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460]
y étoit: _Comment s'appelle-t'y?_—«Monsieur, il s'appeloit
Antoine.»—_Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine._

  [460] _Voy._ au 19 septembre 1607.

_Le 16, mercredi, à Saint-Germain._—Il fait copier le portrait du père
de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il
est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné;
amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec
du charbon, imite fort bien, me dit: _Voyez, mousseu Héroua, je l'ai
fait sans voir_ (sans regarder l'original), _je l'avois en mon esprit_;
c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais
qu'il y falloit encore la crête.—_La crête?_ et, regardant l'original:
_Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre,
puis je la peindrai._ Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme
de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme
leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur
fille le lundi précédent.

  [461] François-Marie de Médicis, 1er du nom, grand-duc de Toscane.

_Le 17, jeudi_.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours
de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Il joue son ballet
des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa
nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait
la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin,
d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle.
Bompar ne revient point: _Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le
fouet._ Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et
lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est
sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond:
_Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi._
(C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le
Dauphin, marmonnant: _Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par,
qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet_;
sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et
lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat
lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai
dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—_Mais, Mamanga, je
vous aime bien._—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes
enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose
pour eux, vous ne le voulez pas.»—_Bon pour la mère, non pas pour les
enfants._

_Le 18, vendredi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il
reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: _Hé!
ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon
frère pour lui faire servir la mienne._ Je lui dis pour le divertir
qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—_Fi! la vilaine
tapisserie, je n'en veux plus._ Mme de Montglat le menace du fouet, et
tourne le dos pour aller querir des verges: _Fi! la vilaine! qu'elle
est laide!_ dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de
vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il
disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse
à son horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec
Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont
et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en
invente de nouveaux: _Soyons_, dit-il, _coupeurs de bourses_.

_Le 19, samedi, à Saint-Germain._—A une heure et un quart sorti
gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il
n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là
étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq
pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y
passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval
échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé,
prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui
crayonnoit son grand-père maternel.

_Le 22, mardi._—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le
tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables.
En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid,
comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long,
nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat,
qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: _Je suis de
l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi._ Je lui demande:
«Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en
haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la
main gauche: _Je fais des almanachs, je regarde le globe_.

_Le 23, mercredi._—Il y avoit plus d'un mois qu'il faisoit une
excessive froidure; il n'avoit jamais dit qu'il eût froid (encore le
dit-il froidement) que ce jour-ci; aussi étoit-elle extrême. On ne le
pouvoit faire tenir auprès du feu; toujours près des fenêtres du côté
du préau, où il se jouoit. En écrivant ceci l'encre geloit, tant le
froid étoit grand. A six heures et un quart soupé; le couvercle tenoit
au verre et le pied du verre dans l'essai, tant le froid étoit grand,
et il fut soudainement gelé.—L'on parloit que M. de Vendôme feroit
dimanche prochain un ballet devant le Roi à Paris.—_Ho! Mamanga, j'y
veux aller, j'irai bien!_ Je lui dis: «Mais, Monsieur, il fait un
extrême froid!»—_C'est tout un; je prendrai mon masque de mascarade_
(qui étoit noir), _je n'aurai point de roupie_.

_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures trois quarts il entend
la messe en sa chambre, pour le grand froid. A midi dîné; son verre et
le couvercle, et le pied du verre et l'essai tenoient ensemble, glacés.

_Le 25, vendredi._—Il s'amuse à faire recoller par Hindret, son joueur
de luth, une jambe de l'un de ses chevaux; ne faisant pas comme il lui
étoit commandé, le Dauphin lui dit: _Ha! vous êtes fâcheux; je dirai à
papa qu'il vous ôte d'auprès de moi_.—«Monsieur, le Roi ne vous croira
pas.»—_J'ai bien empêché qu'on vous a pas ôté._—«Monsieur, le Roi
ne m'a pas voulu ôter.»—_Qui donc? est-ce mousseu de Souvré?_—«Non,
Monsieur.»—_Qui donc?_ Il le presse pour le savoir en ceci, se
ressouvenant qu'il avoit prié M. de Rosny de mettre Hindret sur son
état, à Fontainebleau, il y a eu un an devant Noël dernier, sur ce que
quelques-uns l'en vouloient faire ôter.

_Le 26, samedi._—Il me conte de ses petits oiseaux pris pendant la
neige, qu'il avoit fait mettre dans la terrasse de sa chambre, où étoit
sa fontaine, close en volière: _J'ai une compagnie de petits oiseaux
dans ma volière, que je y ai mis durant la gelée. Il y a un pinçon
d'Ardenne, qui est le capitaine; un autre pinçon, le lieutenant, et
un autre, l'enseigne. Il y a une alouette, qui est le tambour, et un
chardonneret, qui est le fifre. J'ai fait mettre tous les jours, tous
les jours, une terrine toute pleine de braise, et ils venoient tout
autour, deux à deux, qui se chauffoient, et ils chantoient; puis je fis
mettre du vin à l'eau qu'ils buvoient, et le tambour s'enivra._

_Le 27 janvier, dimanche._—Il se prend, contre sa coutume et son
naturel, à baiser les petites filles, sur toutes la jeune Vitry: _J'en
veux_, disoit-il, _à la petite Vitry_, la tiroit à part. Le jour
précédent M. de Verneuil lui avoit dit: «Mon maître, baisons toutes les
filles, il les faut baiser;» et par ce moyen rompit sa honte accoutumée.

_Le 28, lundi, à Saint-Germain._—Il entend la messe en sa chambre,
prend le goupillon, donne de l'eau bénite à chacun, suit la petite
Vitry, et dit en lui en donnant: _C'est à la petite Vitry que j'en veux
donner, puisque c'est à elle que j'en veux_.

_Le 29, mardi._—Il dit ses quatrains, en sait cinquante. Il apprend
un petit catéchisme fait par le P. Coton à la prière de Mme de
Montglat[462]. En la demande: «Qui sont nos ennemis?» il y a, en
la réponse: «Le monde, Satan, et la chair.»—_La chair!_ dit le
Dauphin en reprenant ce mot. «Oui, Monsieur, la chair,» répond Mme de
Montglat.—_Est-ce ma chair, Mamanga?_ dit-il en se tâtant.—«Oui,
Monsieur, votre chair.»—_Ho! ho! je la tuerai donc_, dit-il en
se frappant, _Ha! ha! je vous tuerai!_ Mlle d'Agre lui demande,
sur ce que l'on parloit de l'Infante et de M. d'Orléans, qui étoit
marié: «Monsieur, voilà M. d'Orléans qui est marié»; il répond:
_Non, il est accordé_.—«Et vous, Monsieur, ne le voulez-vous pas
être?»—_Non, je le veux pas être._—«Monsieur, ne le serez-vous
pas à l'Infante?»—_Non._—«Elle vous aime bien et a un portrait de
vous.»—_Qui le lui a envoyé?_—«M. de Barreau, ambassadeur pour le
Roi, le lui a donné; mais dites-moi sans rire, l'aimez-vous pas?» Il
répond en faisant le petit bec: _Non_; puis, s'approchant, lui dit
bas à l'oreille: _Un petit_[463]. Il prend plaisir d'en ouïr parler,
demande: _Quel âge a-t-elle? est-elle grande?_ Il se joue avec les
petites filles[464], passe par-dessus le lit de Mme de Montglat, se
coule en la ruelle pour y baiser la petite Vitry.

  [462] Dans son livre _De l'institution du Prince_, Héroard trace
  ainsi le plan de ce petit catéchisme: «Il sera, ce me semble,
  bien à propos de dresser un petit catéchisme fort abrégé, et qui
  contienne seulement les choses nécessaires et celles que le long
  et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre
  soigneuse garde de ne point faire un homme superstitieux au lieu
  d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose
  plus contraire à la religion chrétienne, pure, sans fard et sans
  macule, comme est la superstition.»

  [463] Un peu.

  [464] _Voy._ plus bas au 3 février.

_Le 30 janvier, mercredi._—En s'habillant il me demande: _Mousseu
Héroua, quand irai-je à Paris?_—«Monsieur, lui dis-je, quand il
plaira à papa; il viendra ici dans peu de jours, vous lui demanderez
quand il l'aura agréable et que vous alliez à la foire, et de vous
donner de l'argent. Combien lui en demanderez-vous, Monsieur?»—_Deux
cents écus._—«Qu'en ferez-vous, Monsieur?»—_Je les mettrai dans mon
coffre._—«Ha! Monsieur, il ne faut point qu'un prince demande de
l'argent pour le serrer dans son coffre.»—_Je l'emploierai_, dit-il,
et là-dessus il désigne tous les présents qu'il fera pour la foire
Saint-Germain.

_Le 1er février, vendredi, à Saint-Germain._—Il arrive un gentilhomme
breton qui revenoit d'Espagne et racontoit les beautés de l'Infante et
l'amour qu'elle avoit pour Monseigneur le Dauphin. Il écoutoit avec
plaisir sans en faire semblant; et comme le roi d'Espagne avoit défendu
à l'Infante de dire qu'elle aimât Monseigneur le Dauphin: _Je battrai
bien ce roi d'Espagne_.—«Mais Monsieur, lui dis-je, on dit qu'elle se
veut déguiser pour vous voir.»

_Le 3, dimanche._—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par
le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où
il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége.
Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit
aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la petite
Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit
à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le
Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet,
se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth,
joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue
froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.

  [465] Un petit violon; on dit aujourd'hui pochette.

_Le 5, mardi, à Saint-Germain._—Il joue aux métiers, aux comédies
avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes
qu'il sait: _Elles sont vilaines_. Je lui demande qui les lui a
apprises?—_Parsonne, mais je les ai ouï chanter._

_Le 6, mercredi._—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande
Vitruve, entre en mon étude: _Je veux_, dit-il, _moi-même deviner le
livre_; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan,
arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte,
se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois
quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: _Mousseu Héroua, dites-moi
encore de l'aigle_; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui
avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de
ses funérailles; je la lui avois faite le matin. _Je voudrois bien_,
dit-il, _avoir un aigle, mais est-il vrai?_ Il prenoit plaisir à
quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui
mentît.

  [466] Sans doute un jouet de la foire Saint-Germain.

_Le 7, jeudi._—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune,
d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière,
qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M.
Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu
Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, j'ai connu
le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En
Savoie.»—_Étoit-il Espagnol?_ demande le Dauphin.—«Non, Monsieur,
répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc
Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de
Savoie est Espagnol.»—_Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il
étoit Espagnol!_ dit le Dauphin avec exaltation, _ha! que j'en suis
bien aise qu'il est mort!_ L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait
mourir.

  [467] Charles de Simiane, seigneur d'Albigny, s'étant signalé
  en France pour le parti catholique, sous Charles de Savoie, duc
  de Nemours; le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, l'appela à
  son service, le fit général de ses armées et lui fit épouser sa
  sœur naturelle; il mourut à Turin, le 17 février 1608, dit le
  P. Anselme; il faut peut-être lire janvier d'après ce passage
  d'Héroard. Le père de M. d'Albigny se nommait Bertrand-Raimbaud
  de Simiane, Ve du nom, baron de Gordes; c'était, dit le président
  de Thou, un homme de l'ancienne roche, et qui dans tous les
  troubles de son temps sut conserver une grande équité. Il mourut
  à Montélimar, en 1578.

_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Il descend en la chambre de M.
de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de
Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y
fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande:
«Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—_Non, mousseu Héroua,
c'est de la bonne._

_Le 9, samedi._—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la
terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore
glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel
avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le
jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.

  [468] Le 21 décembre 1607.

_Le 11, lundi._—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son
linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M.
de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la
petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme
lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard
vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les
oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle
d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à
Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho!
mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené
en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit
des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux
et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et
comme il fallut chanter la chanson où il y a: _Mettons sous le pied
ces garçons à marier_, il se tire hors du branle et appelle Hindret,
qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres
du préau, et lui dit: _Ha! je vous réponds que je ferai demain bien
fouetter ce cul brûlé_; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat,
qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il
étoit en colère, et soudain approche de la danse: _Fi! les pisseuses!
fi! les pisseuses!_

  [469] Ce passage prouve qu'Héroard faisait au Dauphin des
  remontrances qu'il ne rapporte pas dans son Journal.

_Le 12, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie dîné; il
dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après
les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de
Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.

  [470] Il avait été pourvu de l'évêché de Metz par bulle du Pape.

_Le 13, mercredi._—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir
voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez
sur eux à corps perdu.»—_Hé! maman, voulez-vous que je perde mon
corps?_ Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse,
les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de
chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf.
Ils s'en vont et lui en sa chambre. A six heures et demie soupé; il
mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien,
disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé
empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.

  [471] _Voy._ au 23 février suivant.

  [472] Pourri.

_Le 14, jeudi._—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure
de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet
des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de
l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis
au lit, prié Dieu, il me dit: _Mousseu Héroua, devinez où je mets mes
mains?_—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—_Je les mets toujours sur
ma guillery._

  [473] Soldat de la compagnie de M. de Mansan, qui avait composé
  aussi celui des Fallots ou des Lanternes.

_Le 15, vendredi._—Il fallut envoyer acheter du pain au village, le
sien sentoit le blé pourri, à l'accoutumée.

_Le 16, samedi._—Le sieur de Ferrals arrive de la part de la reine
Marguerite, et lui apporte un navire d'argent doré sur roues, allant au
vent à la hollandoise; il l'en remercie par écrit.

_Le 19, mardi, à Saint-Germain._—Habillé par-dessus sa robe d'un
pourpoint de toile blanche et d'un haut-de-chausses de même, et masqué,
il recorde son ballet des Lanterniers.

_Le 20, mercredi._—Mené à la messe en la petite salle, il y prend des
cendres, puis il est ramené en sa chambre, où entrant il dit gaiement:
_Ha! c'est à ce coup que j'en ai_, en portant sa main aux cheveux. A
quatre heures il va au bâtiment neuf, au devant du Roi; à six heures
soupé avec le Roi.

_Le 21, jeudi._—Il va chez le Roi, où le nonce du Pape Ubaldini,
évêque de Montepulciano, le vient saluer et lui baiser les mains. Mené
dans le carrosse du Roi à La Muette, au devant du Roi, qui étoit allé
courir le cerf, il est entré dans la maison, voit passer le cerf à la
Croix-Dauphin. Ramené à quatre heures et demie, il va à cinq heures
chez le Roi. A six heures soupé; il va en la chambre de Mme de Montglat
pour s'habiller pour danser son ballet, ne veut que personne le sache
ni le voie, de peur d'être reconnu, et d'autant qu'il étoit habillé
en fille, comme étoient aussi tous ceux qui le dansoient avec lui et
masqués. C'étoient Mgr le Dauphin et Mlle de Vendôme, Mme et Mlle de
Vitry; M. le Chevalier et M. de Verneuil; Marguerite, nièce de Mme
Valon, et Mlle de Verneuil; Nicole, fille de la nourrice de Madame, et
Louise, fille de celle de Mgr le Dauphin. Le ballet, c'étoit celui des
Falots, pource qu'ils avoient chacun un demi-cercle revêtu de laurier,
et au-dessus un petit falot où il y avoit de la bougie allumée; ils
faisoient trois figures: un H, un O, un L, puis passoient sous les
cercles et dansoient à la fin une courante. Ils partent à huit heures
en la grande chambre du Roi, où, en sa présence, ils l'ont dansé fort
bien, ne l'ayant point auparavant recordé masqués ni habillés. Le Roi
en pleura de joie parlant à deux jésuites, l'un espagnol, l'autre
italien. Toute la cour l'admira; ils l'avoient appris en quatre jours.
A neuf heures un quart dévêtu, mis au lit, il voit le Piémontois,
soldat en la compagnie de M. de Mansan, qui avoit inventé le ballet et
dit, le montrant du doigt: _Velà celui qui a inventé le ballet_; comme
voulant rendre l'honneur à celui auquel il étoit dû. Il envoie de son
écriture à l'Infante avec ses recommandations, après s'en être fait un
peu presser, et par permission du Roi, qui commanda au sieur Birat de
l'apporter à un jésuite espagnol qui s'en alloit en Espagne. Le Dauphin
avoit écrit ces mots: _Le sage écoute le conseil que l'on lui donne_.

_Le 22, vendredi._—Il écrit cinq lignes d'exemple, en présence du P.
Labastide, jésuite espagnol, qui s'en alloit en Espagne, auquel il
le bailla avec son baise-main à l'Infante. Il entend la messe, puis
est mené sur la terrasse du Mercure, pensant y trouver le Roi, qui ne
faisoit que de partir pour aller à la chasse, delà l'eau. A deux heures
mené sur la terrasse de Mercure, il s'y joue jusqu'à deux heures trois
quarts, est ramené pour se trouver à l'arrivée du Roi, en la cour du
vieux château, revenant de la chasse. Il monte en sa chambre, et lui
détache les aiguillettes de ses chausses à botter, avec affection
et désir de complaire, puis il va en la salle du bal voir courir un
blaireau. A cinq heures et demie mené chez le Roi, et à six heures
soupé avec le Roi. A huit heures et demie il donne le bonsoir au Roi,
est ramené en sa chambre, est en colère de ce que M. de Vendôme vouloit
faire fouetter M. le Chevalier; il dit: _Je dirai demain à papa, je
vous en assure, que féfé Chevalier a été tout le jour avec moi, et
que féfé Vendôme y a point été, qu'il est allé jouer aux cartes chez
sœu-sœu Vendôme tout le jour_. Il montre sa guillery à la petite
Ventelet; Mme de Montglat l'en reprend, et lui demande qui lui a appris
cela: _C'est féfé Vendôme_. Il l'accusoit par colère qu'il gardoit
contre lui.

_Le 23, samedi._—A huit heures il va chez le Roi, écrit en sa
présence, puis à neuf heures déjeûne avec le Roi, mange du pain bis,
de celui de mes valets qu'il envoya querir, et le Roi en mangea de
même. Il va avec le Roi jusques au bout du palemail, est ramené par le
jardin au château, à la messe. A une heure il entre en carrosse pour
aller rencontrer le Roi, qui étoit à courir le cerf, s'arrête auprès de
La Muette, où, à deux heures, dans le carrosse, il a goûté. Mené sur
le lieu où le cerf avoit été pris, il lui est montré; c'étoit un cerf
de dix cors. Ramené et arrivé au château à quatre heures, il toucha
les chevaux avec le fouet du cocher, s'étant mis sur le devant. A cinq
heures mené chez le Roi et à six heures soupé; il mange du beurre salé
de Bretagne, envoyé au Roi de la part de M. de Montmartin. A sept
heures il va en sa chambre, en la chambre de Madame, joue du tabourin
de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et
Boileau son violon; il avoit appris de lui-même. A huit heures mené
pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la
porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant
reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut, et le
trouve bon, et aussitôt qu'il eut su que le Roi avoit trouvé bon le
refus qu'il en avoit fait, il entre incontinent et va donner le bonsoir
au Roi.

_Le 24, dimanche, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi, il va avec lui
à la messe, en la chapelle du bâtiment neuf; le Roi part à neuf heures
et un quart pour s'en retourner à Paris. Joué aux jonchets avec sa
nourrice; il se fâche quand elle gagne.

_Le 25, lundi._—Il s'amuse à son canon d'argent, est mené sur la
terrasse du bâtiment neuf, d'où il va en la cour voir courir un renard.
A douze heures et un quart dîné; il est aux fenêtres du préau, voit
dehors un petit porte-panier, l'appelle et lui demande d'où il étoit;
lui ayant répondu qu'il étoit de Savoie, il lui commande de monter en
sa chambre; il voit une écritoire dorée, il l'achète, une paire de
couteaux, un ganif (_sic_), des plumes et de la cire d'Espagne; et à
chaque pièce il demandoit: _Combien cela?_ et à chacun il disoit: _Ce
n'est pas assez_, il en faut tant. Il va au devant d'un valet de pied
du Roi qui apportoit des lettres à Mme de Montglat, pour faire préparer
le voyage de Fontainebleau, et lui demande: _Papa m'envoye-t-il
queri?_—«Monsieur, je ne sais pas,» répond le valet.—_Ho! nous velà
bien camus!_ dit-il en souriant, puis quand il eut su le voyage: _Ha!
que le nez m'est revenu!_

_Le 28, jeudi._—Éveillé à six heures, il demande plusieurs fois s'il
est jour, pour avoir à partir et aller à Paris puis à Fontainebleau.
A sept heures levé, à huit heures et demie déjeûné; il s'amuse à voir
déménager pour partir. A dix heures il entend la messe en la petite
salle, puis à onze heures dîné. Peu après il commence à presser le
partement, va deçà delà, jette de l'argent aux pauvres, en envoie à un
aveugle. A une heure et demie il entre dans le carrosse de la Reine,
duquel la flèche, toute neuve, n'ayant fait que venir de Paris, se
rompit au-dessous de la Verrerie, et il fallut le mettre avec Madame,
M. et Mlle de Verneuil et Mlle de Vendôme dans le carrosse de M. de
Béthune. Arrivé à Saint-Cloud, au logis de M. de Gondi, à quatre
heures, il va aux jardins et surtout au petit ruisseau qui est sous le
berceau, puis à la fontaine du rocher.

_Le 29 février, vendredi._—Il aide à plier son lit, part de
Saint-Cloud à neuf heures et demie, est porté à bras sur le pont de
bois, puis remis en carrosse. Tous les princes et les seigneurs de la
Cour viennent au-devant de lui; il y avoit plus de cinq cents chevaux.
Arrivé au Louvre à onze heures et demie, le Roi le reçoit en son
premier cabinet, puis le mène à la Reine, au grand cabinet; il lui
saute au col (c'étoit au grand cabinet). Il va en sa chambre, au-dessus
de celle du Roi, qui étoit celle où logeoit M. de Vendôme, que le Roi
fit déloger et loger en sa chambre, et coucher en son lit. M. de Souvré
mène le Dauphin, par la galerie, aux Tuileries; ramené à quatre heures
et demie il va chez le Roi, puis au grand cabinet de la Reine, où le
Roi le fait lutter contre M. le Chevalier.

_Le 1er mars, samedi, au Louvre._—Il va chez le Roi, qui, par la
galerie, le mène aux Tuileries, et entend la messe aux Capucins, et
puis le ramène en son carrosse. Dîné avec le Roi.

_Le 2, dimanche._—Il va à la fenêtre du côté des offices, voit passer
deux carmes, demande à M. de Cressy, qui me l'a dit: _Qui sont ces
sortes de bêtes-là?_ Il va en carrosse visiter la reine Marguerite, au
faubourg Saint-Germain, au bout de la rue de Seine du côté de l'eau.

_Le 3, lundi, au Louvre._—Mené à la galerie et à la messe, à la petite
chapelle d'en haut.

_Le 4, mardi._—Mené au Roi, en la galerie, où il sert le Roi, qui
déjeunoit et s'en alloit à Chantilly.—L'ambassadeur de Venise,
ancien, le vient voir et lui amenant le nouveau, il signor clarissimo
Foscarini, prend congé de lui. Comme ils parloient à lui, il entend
le tambour des gardes qui entroient, il s'ébranle pour les aller voir
entrer en garde, y va suivi des ambassadeurs, qui trouvèrent fort bon
ce mouvement. Mené chez la Reine, il lui demande permission d'aller
au Palais; elle le lui permet; puis il la supplie de lui donner de
l'argent; elle lui demande combien il veut: _Dix écus_; elle les
lui donne. Je lui demande à son dîner pourquoi il n'avoit demandé
davantage: _Je voulois que cela_. Sa nourrice lui dit pourquoi il n'en
avoit demandé à M. Sully: _Il ne m'en eût pas donné_. La Reine lui
donne un chameau et deux coffres; donne un bœuf[474] à M. de Verneuil;
il lui dit: «_Vous n'en faites pas cas, parce que maman le vous a
donné; vous ne faites cas que de ce que vous donne votre maman._»

  [474] C'étaient sans doute des joujoux achetés à la foire
  Saint-Germain.

_Le 5, mercredi._—A deux heures il est mené, par la rue Saint-Honoré,
au Palais, en la galerie des Merciers, où il marchande; si on lui
demande un écu d'une chose, il dit: _Vous en aurez trois_; il marchande
un carrosse qui marchoit à ressort; on le fait quinze écus: _Il en faut
cinquante_, et ne voulut jamais le prendre qu'il ne le vît payer. Il va
en la galerie des Prisonniers, ne les voulut point voir (c'étoit par
compassion et pitié), mais il leur fit jeter un doublon. Mené en la
grande salle, il ne voulut entrer en la chambre dorée, où l'on lui dit
que l'on rendoit la justice: _J'y veux pas entrer, la justice y est, et
je veux pas l'empêcher_.

_Le 6, jeudi, au Louvre._—La Reine le mène à la messe à Saint-Jean
en Grève. A trois heures mené à l'Arsenal; il voit tout et goûte dans
le cabinet. M. de Sully lui baille cent écus, cinquante à Madame et
ving-cinq à Mlle de Vendôme, rien à MM. de Verneuil.

_Le 7, vendredi._—A dix heures arrive le cavalier Guidi, secrétaire
du Grand-Duc, pour résider près de Leurs Majestés; il apporte au
Dauphin des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de
Toscane, Côme.

_Le 8, samedi, voyage._—Mené chez la Reine, il prend congé, et à
douze heures trois quarts part pour aller à Fontainebleau; goûté à
demi-chemin de Longboyau; il arrive à Ris à cinq heures et demie, s'en
va au jardin.

_Le 9, dimanche, voyage._—A une heure il part de Ris; goûté au Plessis
dans son carrosse; il arrive à Melun à cinq heures et trois quarts.

_Le 10, lundi, voyage._—Mené à Saint-Père, à la messe; on lui montre
le tableau de la belle Agnès et celui d'Étienne Chevalier, qui le
donna en ce temps-là[475]; il semble tout frais, pour avoir été bien
conservé. A douze heures et demie il entre en carrosse, et part de
Melun pour aller à Fontainebleau, où il arrive à trois heures et un
quart. Goûté; il prend du coffre de son petit carrosse une petite
truelle et une auge d'argent, qu'il y avoit enfermés à son partement,
va sur la petite terrasse de sa chambre, se met sur la maçonnerie.

  [475] Ce témoignage vient s'ajouter à ceux recueillis par M. le
  comte Léon de Laborde sur ce diptyque, peint par Jean Fouquet,
  dont un panneau, celui représentant la Vierge ou Agnès Sorel,
  se trouve aujourd'hui au musée d'Anvers, et l'autre, offrant le
  portrait d'Étienne Chevalier avec son patron, fait partie de la
  collection Brentano-Laroche, à Francfort. (_La Renaissance des
  arts à la cour de France_, 1855, in-8º, pages 697 à 722.)

_Le 11, mardi, à Fontainebleau._—Il donne gaiement un écu à chacun des
valets de pied et à ceux de la Reine qui l'avoient servi (ils étoient
quatre); un écu à chacun des cochers (ils étoient deux), et demi-écu à
un garçon du cocher qui avoit été blessé à une main dans la forêt. MM.
de Souvré, de Béthune et de Saint-Géran, qui l'avoient accompagné, s'en
retournent. Amusé sur la terrasse à sa maçonnerie.

_Le 12, mercredi, à Fontainebleau._—Éveillé à sept heures et demie,
il s'amuse (dans son lit) à polir et travailler un visage en cire.
Quatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les
meubles[476] et bagages, viennent le supplier de leur donner quelque
chose; il les regarde, puis demande: _Où est Mamanga?_ Je lui dis
qu'elle étoit en son cabinet; il y va, et, s'arrêtant sur le pas du
degré de la terrasse, il se retourne demandant: _Combien êtes-vous?_
ils lui répondent: «Quatre.»—_Bon, bon_, et il s'en va au cabinet:
_Mamanga, je vous prie, dounez-moi quatre écus pour douner à ces
portefaix qui ont porté mes meubles; ils sont quatre_.—«Monsieur,
dit-elle, combien leur voulez-vous donner?»—_Quatre écus,
Mamanga._—«Monsieur, n'est ce pas assez de deux?»—_Hé! non, Mamanga,
ils sont pauvres!_ Elle lui donne les quatre écus; il leur en donne
deux, puis se retournant à Mme de Montglat: _Maman, je vous prie, ne
soyez point fâchée si je leur doune encore ces deux écus; en serez-vous
point fâchée?_—«Non, Monsieur.»—_J'en suis bien aise, tenez_; et il
leur donne les deux écus fort gaiement.

  [476] Il faut noter à cette occasion que les châteaux n'étaient
  pas alors meublés de manière à être habités et qu'on était obligé
  d'y transporter les objets de première nécessité. On a vu, le 29
  février précédent, le Dauphin aider à plier son lit. Il en était
  encore ainsi au dix huitième siècle: lorsque Louis XV fut frappé
  par Damiens à Versailles, le 5 janvier 1757, le Roi habitait
  alors Trianon, et on fut obligé de le coucher sur les matelas
  de son lit, faute de draps. Voy. le _Journal de Barbier_ et les
  _Mémoires du duc de Luynes_.

_Le 13, jeudi._—Bigneux, page de Mme de Montglat, revient de Moret, où
elle l'avoit envoyé pour visiter Mme la comtesse de Moret, et lui dit
que M. de Moret, son frère, lui baisoit très-humblement les mains: _Mon
frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot, je vous fairai donner
le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet_.

_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à faire faire des couleurs par un jeune
peintre, écrit son exemple. Mme la comtesse de Moret le vient voir; il
est mené à la Coudre[477] par le grand jardin et le village, d'où il
demande d'aller à la mi-voie; il ne veut point entrer dans le carrosse
de Mme de Moret, veut aller à pied. Ramené, il danse aux chansons,
chante en concert: _Frère Ambroise_, etc.

  [477] Maison «ainsi nommée à cause que là autrefois il y avoit
  quantité de coudriers; est l'hôtel du grand écuyer de France.»
  (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page
  188.)

_Le 15, samedi, à Fontainebleau._—Je lui dis que le Roi m'avoit
commandé d'aller voir M. de Moret et s'il lui plaisoit me donner
congé? Il me demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est à Moret.»—_Je
veux pas._—«Monsieur, le Roi me l'a commandé.»—_Je veux pas;
allez-vous-en, vous êtes un méchant homme, ne revenez plus._ Je m'en
allai en ma chambre; quand je lui dis que c'étoit pour aller à Moret,
il devint rouge comme feu. A six heures et un quart soupé; il me
reproche que je suis son médecin et que je suis allé voir le petit
Moret.

_Le 19, mercredi._—Mené promener au jardin des canaux et des
fruitiers, où il mène Mme de Saint-Georges pour lui montrer les
autruches, et va lui montrant tout, comme fait le Roi aux nouveaux
venus.

_Le 20, jeudi._—Il va en la galerie des Cerfs, reconnoît le
Louvre[478]: _Ha! velà le Louvre qui est à Paris, c'est Paris qui est
mon mignon_; puis il reconnoît Saint-Germain-en-Laye avec allégresse.
Il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut: _Attendez, j'y
songe: Combien vendez-vous cela?_ dit-il en montrant la figure du
Roi; on lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend
l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice, et
revient à sa chambre[479]. M. Hubert, médecin du Roi, arriva pour M. de
Verneuil, qui avoit la rougeole[480], le Dauphin me demanda ce qu'il
venoit faire ici.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever, il
vient en ma place.» Rougissant et souriant, il se lève, me saute au
col: _Ha! vous vous moquez, je veux pas_.

  [478] Il y avait dans la galerie des Cerfs, dit le P. Dan, quinze
  cartes en forme de tableaux, représentant les forêts et maisons
  royales de France. (_Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p.
  153). Ces peintures, cachées depuis par des boiseries, ont été
  récemment découvertes et restaurées.

  [479] Cette effigie du Roi ne peut être celle qui se trouve sur
  un plat de faïence où Henri IV est représenté avec la Reine et
  le Dauphin. (_Voy._ le nº 861 du _Catalogue du Musée Sauvageot_,
  par A. Sauzay, 1861, in-8º, p. 203.) M. Riocreux, conservateur
  du Musée céramique de Sèvres, a acquis en 1861, à la vente
  du cabinet Thorel, un petit buste de Henri IV en faïence qui
  pourrait être la figure dont parle Héroard.

  [480] Le Roi écrivait le même jour à Mme de Montglat: «Madame
  de Montglat, j'ai été bien aise de voir par toutes les votres
  le soin que vous avez eu de me faire savoir des nouvelles de la
  santé de mes enfants, mêmement de celle de mon fils de Verneuil.
  Et pource que la maladie qu'il a, quoiqu'elle soit contagieuse,
  n'est pas dangereuse, j'ai trouvé fort à propos la séparation que
  vous avez fait faire. Et pource que M. Érouard à cause de cela
  ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils le Dauphin
  et mes autres enfants, j'envoye Hubert, l'un de mes médecins que
  vous connoissez et qui vous rendra cette-ci de ma part, pour
  avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner
  ce qu'il jugera à propos avec l'avis dudit Érouard.» (_Lettres
  missives_, tome VII, page 500.)

_Le 22, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Saint-Georges lui dit adieu,
puis la petite Vitry, qui alloit avec elle; il la regardoit de bon
œil en se souriant et étoit rouge. Il se fait presser de la baiser,
le fait lui tendant la joue à son accoutumée, puis s'étant retiré il
s'avance en sursaut et lui porte la main au sein. A six heures et un
quart soupé; à sept heures il va au devant de la Reine, qui arrivoit,
la rencontre au haut de l'escalier du donjon, la conduit en sa chambre,
y est en attendant le Roi, qui étoit encore à la chasse du cerf, et le
Roi ne venant point, il donne le bonsoir à la Reine.

_Le 23, dimanche._—Il va donner le bonjour au Roi et à la Reine, puis
se va promener avec le Roi; dîné avec le Roi.

_Le 24, lundi, à Fontainebleau._—Il va au jardin du Tibre y attendre
le Roi, qui étoit allé se promener et voir ses ouvriers, va donner le
bonjour à la Reine. Voulant donner un coup de chapeau à _Soldat_, l'un
des chiens du Roi[481], le chien se jette sur lui, le surprenant; il en
pleure. Le Roi le tance d'avoir eu peur, et lui dit qu'il ne faut avoir
peur d'aucune chose; il lui répondit: _C'est que je n'y pensois pas_.

  [481] M. Berger de Xivrey a classé à l'année 1609 (_Lettres
  missives_, VII, 822) un billet sans date de Henri IV à la Reine
  dans lequel le Roi dit: «Soldat est auprès de moi.» L'éditeur
  suppose, dans une note, que le Roi désignait ainsi le Dauphin,
  à cause de son goût pour les exercices militaires; il était en
  effet difficile de deviner qu'il s'agissait d'un chien hargneux.
  _Voy._ au 25 avril suivant.

_Le 25, mardi._—A six heures soupé avec le Roi; à dix heures dévêtu,
mis au lit, il appelle la jeune Ventelet pour lui apprendre une chanson
qu'elle savoit; il en apprend quelque chose. Soudain, elle lui dit:
«Mon Dieu, Monsieur, quel esprit vous avez! Vous apprenez incontinent
tout!» Il lui répond en se souriant: _J'ai mon esprit fait comme les
joues de Robert, le singe de papa; il fourre, il fourre tout dedans_.

_Le 26, mercredi._—Il va trouver le Roi en la chapelle basse du
donjon[482], où il entend la messe, puis le suit en la chambre de la
Reine, où, sous espérance de dîner avec elle, il demeura jusques à une
heure, n'en voulant en aucune façon partir. Soupé avec le Roi.

  [482] Le Roi écrivait à Sully, le 25: «D'autant que à cause que
  l'on travaille à toutes les chapelles de ce château et que à
  cause de cela il est impossible d'y pouvoir faire le service
  durant ces fêtes, j'ai résolu de me servir pour cet effet de la
  salle neuve où est la belle cheminée.» (_Lettres missives_, VII,
  502.)

_Le 28, vendredi._—Éveillé à sept heures avec quelque inquiétude;
il disoit avoir fait des songes qu'il ne vouloit pas dire, de
peur de s'en souvenir et que cela ne l'empêchât de dormir la
nuit suivante. En déjeunant je lui demande ce qu'il avoit vu en
songeant.—_Un homme habillé de blanc._—«Monsieur, que vous a-t-il
dit?»—_Rien._—«Monsieur, que lui avez-vous dit?»—_Qu'il étoit un
sot_, et n'en voulut dire autre chose.

_Le 29 mars, samedi._—Il va trouver le Roi au jardin du Tibre, fait
courir M. Birat après lui, tout à travers les parterres. Dîné avec le
Roi; il va chez la Reine avec le Roi, puis en sa chambre. Mené par le
bout de la galerie au jardin des canaux, il va après au grand Navarre,
où il voit piquer des petits chevaux de M. de Vendôme; ramené, il
va au jardin de l'étang, s'amuse à jardiner et à planter des pois;
on ne l'en peut tirer. A cinq heures je dis à Mme de Montglat qu'il
commençoit à faire froid: _Ho!_ dit-il, _je vois bien, mousseu Héroua
n'est pas de mon côté?_ Ramené en sa chambre, il va peu après chez le
Roi, y a soupé; bu du vin clairet du Roi, fort trempé; il avoit soif,
il le trouve bon, mange du massepain, de celui du Roi, boit encore du
vin clairet du Roi, un bon coup: _Ha! qu'il est bon! il seroit bien
meilleur s'il n'avoit point d'eau, qu'il fût bien rouge, bien rouge_,
dit-il avec action. Il y faudra prendre garde pour ce regard[483].

  [483] Héroard note avec soin toutes les occasions où le Dauphin
  manifeste son goût pour le vin, ce qui arrive surtout lorsque le
  Dauphin mange avec le Roi.

_Le 30, dimanche, à Fontainebleau._—A dix heures et demie, M. le
prince de Condé, MM. de Guise, de Joinville, d'Aiguillon le viennent
prendre en sa chambre pour l'accompagner à la cérémonie des Rameaux,
que le Roi voulut qu'il fît en sa place. Le tambour le prit au sortir
de la chambre, à l'entrée de la terrasse; il marche en cérémonie et
tenoit bien son rang, nullement étonné. Mis au lit, il veut que Bompar,
son page, soit botté tous les matins pour aller apprendre à monter à
cheval, au manége de M. Pluvinel; cela vient de son mouvement; il le
menace du fouet s'il y fault.

_Le 31 mars, lundi._—Mené par le jardin des canaux au grand Navarre,
voir piquer des chevaux, il fait monter son page à cheval; il rioit à
plein poumon, et sur la fin Bompar étant sur le barbe de M. de Vendôme,
il tomba à terre, dont le Dauphin se prit fort à rire. Ramené, il
entend la messe en sa chambre, où M. de Giais[484] lui montre et lui
donne un petit morceau de la mine d'argent trouvée, depuis six semaines
ou deux mois, auprès de l'Islebourg en Écosse. M. le cardinal de la
Rochefoucauld[485], qui le jour précédent avoit reçu le bonnet, assiste
à sa messe.

  [484] César de Balsac, seigneur de Gié, frère consanguin de
  la marquise de Verneuil, étant fils de François de Balsac
  d'Entragues et de Jacqueline de Rohan, sa première femme: il fut
  conseiller du Roi, colonel des carabinois et lieutenant général
  au gouvernement d'Orléans.

  [485] François de la Rochefoucauld, évêque de Clermont, puis de
  Senlis, cardinal en 1607, grand aumônier de France en 1618, mort
  en 1645.

_Le 3 avril, jeudi saint, à Fontainebleau._—Il va chez le Roi, et
l'accompagne au sermon et à la cérémonie du lavement des pieds, y sert
le Roi et porte le pain; ce fut en la salle du bal[486]; puis le Roi le
mène à la chapelle basse, à la messe.

  [486] _Voy._ la note du 12 avril 1607.

_Le 4, vendredi._—Il va au jardin des canaux, et revient à la grande
source aux truites, où il s'amuse à regarder des poissons que le Comte
Palatin avoit envoyés au Roi. Il va à la messe avec le Roi, porte à
l'offrande l'écu du Roi, que M. le prince de Condé lui avoit apporté,
puis le sien.

_Le 5, samedi._—Mené à la salle du Cheval blanc, où il se confesse
et entend la messe. Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il court
saute et tombe une fois, par la faute de sa robe, sans se blesser. A
deux heures et demie il entre en carrosse, va à la chasse après le Roi,
qui alloit au chevreuil, à la Vente au Diable. A souper il se prend à
chanter: _Qui veut ouïr une imparfaite_, etc.

_Le 6, dimanche, jour de Pâques, à Fontainebleau._—Le Roi le mène à
la messe; il le sert à la communion, qui lui fut administrée par M.
le cardinal Du Perron; la messe achevée, le Roi allant toucher les
malades[487] en la cour des Fontaines, le renvoie en sa chambre, d'où
il regarde la cérémonie.

  [487] _Voy._ la lettre du Roi à la marquise de Verneuil. _Lettres
  missives_, VII, 510.

_Le 7, lundi._—Il entre en carrosse pour suivre le Roi à la chasse au
chevreuil, le voit prendre, est marri de le voir tuer aux chiens.

_Le 11, vendredi._—Il va trouver le Roi, qui le mène au jardin des
pins et des canaux, où il lui prend envie d'aller au grand Navarre
voir piquer des chevaux, y voit courir la bague. Ramené aux jardins,
il va ratteindre le Roi derrière le chenil; il montroit les jardins à
M. de Joyeuse, dit _Père Ange_, capucin[488]; il ne veut retourner,
suit le Roi au jardin du Tibre et à la salle du Cheval, ouïr la messe
avec le Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. M. de Joyeuse
vient voir remuer M. le duc d'Orléans, lui donne sa chemise et prend
congé du Dauphin pour s'en retourner à Rome. Il étoit père de Mme de
Montpensier, mère de Mlle de Montpensier accordée à M. d'Orléans.

  [488] Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, puis duc de Joyeuse,
  pair et maréchal de France, gouverneur de Languedoc pendant la
  Ligue; devenu veuf en 1587, il se fit capucin sous le nom de
  _Père Ange_, sortit des ordres en 1592 pour se mettre à la tête
  de la Ligue, et y rentra en 1599. Il faisait ce jour sa visite
  d'adieu, partant pour Rome pieds nus; il mourut en route, à
  Rivoli, le 27 septembre 1608. De sa femme, Catherine de Nogaret
  de la Valette, il avait une fille unique, Henriette-Catherine de
  Joyeuse, mariée en 1599 à Henri de Bourbon, duc de Montpensier.

_Le 12, samedi._—Il va à la chasse après le Roi, voit le cerf par deux
fois. Mme la comtesse de Moret, étant dans son carrosse, sembloit venir
à lui[489]; il dit soudain: _Tournez, tournez, cocher! dret_ (droit) _à
Fontainebleau_.

  [489] Se diriger du côté du carrosse dans lequel était le Dauphin.

_Le 13, dimanche._—Dîné avec le Roi; ramené en sa chambre; à six
heures et demie soupé. M. le cardinal Du Perron vient à son souper;
il le fait asseoir; aussitôt que le Dauphin eut soupé il s'en va à la
galerie; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous n'avez pas dit adieu
à M. le cardinal Du Perron.»—_Vient-y pas?_—«Non, Monsieur.»—_C'est
qu'il est comme une fille, il craint le serein._ Un écuyer du Roi
étoit demeuré avec ledit sieur cardinal, le Dauphin demande: _Où est
l'écuyer? il est une fille comme lui._—«Monsieur, lui répond Mme de
Montglat, c'est son écuyer.»—_Ho! ho! non, il est à papa, mais c'est
que ses aumôniers sont ses écuyers._

_Le 14, lundi, à Fontainebleau._—Il trouve sur la terrasse près de sa
chambre un petit mercier, achète demi-douzaine d'agrafes de verre blanc
lui ayant plu; il eût volontiers acheté toute la boîte. Il va chez le
Roi, où il joue au hoc[490] contre Mme la princesse de Conty, qui se
laisse perdre trois ou quatre écus.

  [490] Jeu de cartes qui fut défendu sous le règne de Louis XIV.

_Le 16, mercredi._—Il va en la galerie, se joue, vient où nous
dînions, y prend un cornet d'oublie qu'il mange, puis s'en retourne en
sa chambre pour y entretenir maître Guillaume Dubois, poëte de M. de
Roquelaure (il n'étoit pas bien sage), et avant que partir prie Mme de
Montglat de lui faire donner à dîner; il en avoit compassion, l'on ne y
pensoit point.

_Le 17, jeudi._—Mené chez le Roi; M. de Verneuil étoit près du Roi;
il approche, et, le tirant par le bras, il lui dit: _Otez-vous de
là_; c'étoit pour y faire approcher Madame. Le Roi l'en tança, y fait
demeurer M. de Verneuil, et le chassa. Il se retire à l'écart, et se
met à pleurer; M. le Grand fit la paix.

_Le 20, dimanche._—Mené au jardin des pins, il y fait mener son petit
carrosse rouge, et y fait mettre dedans Mistaudin, petit nain du jeune
Liancourt, le fait tirer par tout le jardin, par M. le Chevalier, et
lui et M. de Verneuil sont les valets de pied. Mistaudin commande: Je
veux aller à Paris ou autre part, et les nomme par leurs noms: valets
de pied.

_Le 22, mardi, à Fontainebleau._—On lui amena pour lui faire la
révérence MM. de Mortemart[491], l'un âgé de sept ans et demi et
l'autre de six ans et demi, et comme on lui dit que demain matin ils
viendront à son lever, il dit: _Non, il nous faut faire devant deux
tours de galerie_; c'étoit pour y courir et s'éprouver à la course. Il
se mesure avec eux, se trouve plus grand, puis les mène à la galerie,
où il les fait courir avec lui, et les gagna de beaucoup. Il va par
la galerie au jardin des pins, revient par l'allée du chenil, regarde
les compagnies entrer en garde, voit un goujat monté sur un bidet, lui
demande: _A qui est ce cheval?_ et lui ayant répondu que c'étoit à un
soldat: _Il ne faut pas que les soldats ayent de chevaux; c'est pour
les capitaines._ Dîné avec le Roi; il va chez la Reine, et se jouant
à _Soldat_[492], un turquet du Roi, il en fut un peu mordu. Mené aux
toiles, où il voit prendre un sanglier.

  [491] Gabriel et Louis de Rochechouart. Gabriel devint premier
  gentilhomme de la chambre du Roi en 1630, gouverneur de la ville
  de Paris et de l'Ile de France en 1669, et mourut en 1675; il
  fut le père de Mme de Montespan. Louis de Rochechouart, comte de
  Maure, fut grand sénéchal de Guyenne, et mourut en 1669.

  [492] _Voy._ au 24 mars précédent.

_Le 24, jeudi._—M. de la Trimouille, âgé de quatre ans, lui fait la
révérence, présenté par Madame sa mère[493]. Mme de Montpensier visite
M. d'Orléans et lui mène sa fille, âgée d'environ trois ans. Il lui
fait bonne chère[494], lui rit, la baise, l'embrasse, et lui donne une
petite nourrice de poterie[495] qu'il tenoit, le lui ayant dit.

  [493] Charlotte-Brabantine de Nassau, fille de Guillaume II,
  prince d'Orange, et femme de Claude de la Trémoille, duc de
  Thouars. L'enfant qu'elle présente au Dauphin doit être son
  second fils, Frédéric de la Trémoille, comte de Benaon et de
  Laval, mort en 1642, à la suite d'un combat singulier contre le
  seigneur du Coudray-Montpensier.

  [494] Bon accueil.

  [495] C'était sans doute une copie ou imitation de la figurine
  de Bernard de Palissy, connue sous le nom de _la Nourrice_,
  fabriquée à la poterie de Fontainebleau, où le Dauphin allait si
  souvent acheter des figurines qui lui servaient de jouets.

_Le 25, vendredi._—A sept heures trois quarts, la Reine commença à
sentir les douleurs pour accoucher; j'en revenois, et lui demandai
(au Dauphin): «Monsieur, voilà maman qui est en travail pour
accoucher, qu'aimeriez-vous mieux, ou un frère, ou une sœur?»—_Un
frère._—«Monsieur, pourquoi?»—_Parce que ce sera un autre serviteur
pour papa, et puis on fera tant tirer le canon._ A neuf heures et demie
la Reine accouche de Mgr le duc d'Anjou[496], et fort heureusement,
n'ayant eu qu'une seule tranchée de forte, et l'enfant grand, fort
et bien nourri et ayant la voix fort grosse. Le Dauphin entend sur
la fin de son déjeuner tirer des arquebusades, il se prend à sauter
avec transport d'allégresse, disant: _Ho! maman est accouchée!_ On lui
demande: «Monsieur, que pensez-vous que c'est?»—_Attendez! il y faut
songer; ce est un frère, j'en suis bien aise, nous sommes à c'theure
trois._ Il va chez le Roi et au grand cabinet de la Reine, voit mondit
Seigneur que l'on pansoit, met ses deux mains sur les flancs et le
considère froidement; il ne le voulut baiser. Il va voir la Reine, puis
va avec le Roi au _Te Deum_. Il regarde, des fenêtres de la galerie,
courir la bague en la cour du Cheval. Mis au lit, il s'amuse à faire
des empreintes de gravures[497], me demande la mienne, qui étoit d'un
Hippocrate en cornaline antique; je lui en retire une en cire blanche,
il me commande de lui en rogner les bords jusques au visage. Je lui
dis: «Monsieur, je gâterai tout.»—_Ho! vous ne sauriez rien gâter,
vous êtes bon sculpteur._

  [496] Gaston-Jean-Baptiste de France porta le titre de duc
  d'Anjou jusqu'en 1611, époque de la mort du second fils de Henri
  IV. Il prit alors les titres de duc d'Orléans et de Monsieur,
  frère du Roi. Il mourut au château de Blois, en 1660.

  [497] De pierres gravées.

_Le 26 avril, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire des
empreintes de mon lion et de mon Hippocrate[498]; MM. de Mortemart
entrevenant à son lever, il en est fâché, entre en mauvaise humeur et
en querelle avec Mme de Montglat. Elle lui dit que sa mauvaise tête lui
feroit donner le fouet: _Je voudrois que vous eussiez ma mauvaise tête,
et je vous donnerois le fouet._ Levé, vêtu, il va à l'entrée de la
galerie où étoient ses petits chiens d'Artois, et, les caressant, dit:
_Ha! je voudrois que vous peussiez manger Mamanga; mais ne lui dites
pas_, dit-il à M. de Ventelet et à son aumônier, qui l'avoient entendu.
Il fait apporter ses armes, va en la galerie, fait sa compagnie comme
il avoit fait d'autres fois, et fait armer MM. de Mortemart; M. le
Chevalier étoit le capitaine. Il y étoit si attentif que Mme de
Montglat ne l'en sut jamais divertir pour aller assister au baptême,
sans les cérémonies, de Mgr le duc d'Anjou. Ce fut en sa chambre,
proche de la terrasse de la galerie lambrissée qu'il fut baptisé par
M. le révérendissime [cardinal de Bonzi] évêque de Béziers, grand
aumônier de la Reine, à deux heures après midi, y étant Madame, Mme de
Montpensier, Mme de Guiercheville, dame d'honneur de la Reine.

  [498] C'étaient des pierres gravées qu'Héroard portait en bague.
  _Voy._ au 21 juin 1614.

_Le 27, dimanche._—Vêtu d'une saye[499] que la Reine lui fit faire, il
ne veut point que l'on mette des plumes à son chapeau, y fait mettre
une laisse. Le Roi le mène aux toiles, où il voit prendre une laie et
une douzaine de marcassins presque tous en vie.

  [499] Vêtement court et boutonné par devant. Héroard remarque
  trois jours après que la cotte du Dauphin étoit trop serrée à
  l'endroit de l'estomac.

_Le 30, mercredi._—Comme il alloit trouver le Roi, il rencontre M.
le Grand, retourne arrière, et le mène chez lui pour lui montrer ses
chiens; c'étoient deux petits chiens d'Artois. Il leur fait courir le
marcassin dans la galerie, va après courant, et toute cette noblesse
qui étoit avec lui. Dîné avec le Roi.

_Le 1er mai, jeudi, à Fontainebleau._—M. le Chevalier se moquoit de
quelqu'un, et lui montroit le personnage; il lui dit: _Taisez-vous,
féfé Chevalier, il faut point regarder les personnes quand on se
moque._ A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, il s'amuse fort
gentiment à entretenir des gentilshommes qui étoient à son coucher,
raille avec eux sérieusement, gracieusement; comme s'il n'avoit jamais
fait autre chose et toujours vécu privément avec eux.

_Le 2, vendredi._—Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant
Mme la comtesse de Moret: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette
belle dame, il sera votre frère;» il se retourne honteux, disant:
_C'est pas mon frère._ Dévêtu, mis au lit, il s'amuse à entretenir la
noblesse; entre autres il faisoit bonne chère au fils aîné de M. de
Sourdéac[500], il l'appeloit: _Petit jeune._

  [500] Guy de Rieux, fils de René, seigneur de Sourdéac, qui
  après la mort de Henri III s'était attaché au roi Henri IV, dont
  il tint constamment le parti pendant la Ligue. Guy de Rieux
  devint premier écuyer de Marie de Médicis, sortit avec elle du
  royaume, fut déclaré criminel de lèse-majesté en 1631, et mourut
  à Neubourg, en 1640.

_Le 3, samedi._—A huit heures et demie levé, il essaye un pourpoint et
des grègues de satin, saute, gambade; il y a de la peine à lui faire
quitter, tant qu'on lui dit qu'il y avoit quelque chose à raccoustrer.
A onze heures et demie dîné; bu de la tisane de réglisse de M. de
Vendôme, qu'il avoit fait tenir en sa chambre tout le long de son
dîner, sans lui vouloir permettre d'aller avec Mlle de Vendôme[501];
aussitôt qu'il eut achevé, lui ôtant son chapeau: _Allez, allez-vous-en
dîner._ Le Dauphin prend son petit carrosse rouge, s'assied à la place
du cocher, y attelle Bajordan, Villereau, Saint-Privat, pages du Roi en
la grande écurie, et Décluseaux, et se fait traîner par la chambre.—Il
y avoit quatre ou cinq jours qu'il lui fut donné deux petits chiens que
l'on avoit trouvés; il les fit mettre, pour les nourrir, à sa fourrière
et les aimoit fort. Celui qui les avoit perdus, l'ayant su, vint
trouver le Dauphin, lui dit qu'il étoit fort aise que ces deux chiens
lui avoient été donnés; qu'ils étoient à lui, qu'il les avoit perdus,
qu'il les aimoit fort, mais que s'ils lui étoient agréables, il lui
feroit beaucoup d'honneur de les recevoir en don. Le Dauphin l'écoute
froidement, et ayant achevé, lui demande: _Sont-ils à vous?_ Il répond
que oui.—_Qu'on les y rende_, dit le Dauphin gravement, doucement, et
n'en voulut plus. A six heures et demie il va chez la Reine[502].

  [501] César, fils aîné du Roi et de Gabrielle d'Estrées avait
  alors quatorze ans, Mlle de Vendôme en avait onze.

  [502] Héroard note en marge que le Roi était parti le matin.

_Le 4, dimanche, à Fontainebleau._—Il va donner le bonsoir à la
Reine, et prendre le mot pour le donner aux gardes. Avant que
s'endormir il demanda à M. de Drouet, capitaine aux gardes, qui
étoit venu prendre le mot: _Où êtes-vous en garde?_—«Monsieur,
à la porte du donjon.»—_Et l'autre compagnie?_—«Monsieur, à la
porte des cuisines.»—_Qui est le capitaine?_—«Monsieur, c'est
Campagnols.»—_Où est-il?_—«Monsieur, il est à Boulogne, dont il est
gouverneur.»—_Et son lieutenant, est-il ici?_—«Non, Monsieur, il est
malade à la garnison.»—_Et son enseigne?_—«Monsieur, il est allé à
sa maison.»—_Et son sergent?_—«Monsieur, il est ici.»—_Pourquoi
n'est-il venu prendre le mot?_ Il fit toutes ces demandes pour venir à
cette dernière.—«Monsieur, les sergents ne le prennent point quand il
y a des capitaines; je le leur donnerai à tous.» Il se contenta de cela.

_Le 5, lundi._—Il fait son exemple; Beaugrand, écrivain du Roi, lui
montre à écrire.

_Le 6, mardi, à Fontainebleau._—Il écrit une lettre au Roi, par
commandement de la Reine, comme il s'ensuit, sans trace, mais entre
deux lignes de règle et fort bien:

    Papa, maman m'a commandé de vous escrire pour vous remercier en
    son nom de la peine que vous prenés de luy faire scauoir de vos
    nouuelles, maintenant qu'elle ne vous peut mander des siennes;
    elle se porte bien et se resiouit de ce qu'elle vous verra
    jeudy, et vous baise tres-humblement les mains et moy aussi,
    qui suis bien sage et tousiours, mon papa, vostre tres-humble
    et tres-obeissant fils et seruiteur.

    LOYS.

    Et pour suscription: «_à Papa_».

Mené au jardin des pins, puis en celui des canaux, et voir le manége
qui se faisoit au logis de Jamin, et après au jardin des fruitiers.
Il va en son petit jardin, s'amuse à bêcher, baille des outils à
d'autres, leur disant: _Travaillez, ou je vous battrai_. Ramené, il va
chez la Reine; il fait lui demander de l'argent, car jamais il n'en
vouloit demander; il craignoit le refus. La Reine l'appelle: «Mon
fils, voulez-vous de l'argent?»—_Oui, s'il vous plaît, maman._ La
Reine lui fait donner trois doublons, et lui demande: «Mon fils, qu'en
ferez-vous?»—_Je les dounerai à mon petit jardinier._—«Mais, mon
fils, lui donnerez-vous tout?»—_Oui, maman, car il faut une serrure à
mon jardin, puis il y a un an qu'il travaille à mon jardin._ Ramené à
sept heures et un quart en sa chambre, soupé. Mme la princesse de Conty
faisoit un ballet pour danser devant la Reine; il disoit en soupant:
_La femme du singe à papa est morte; je prendrai la peau, puis je
m'en irai. Je monterai sur une fenêtre et puis je me jetterai dans le
ballet, et puis ils seront bien étonnés_. Il racontoit cela à Madame,
sa sœur.

_Le 7, mercredi._—Mme la princesse de Conty devoit danser un ballet
en la chambre de la Reine, puis venir en la sienne; on lui propose de
faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en
la poterie. Attendant le ballet il se jouoit avec les filles de la
Reine, surtout avec Mlle de Fonlebon, se jetoit sur elle à corps perdu,
la couchoit à terre. Le ballet arrive; c'étoient: Mme la princesse de
Conty, Mlle de Vendôme, Mme la comtesse de Moret, Mme de Vitry, fille
de Mme de Montglat, Mlle de Liancourt, M. de Vendôme, M. le Chevalier
et le fils de M. de Liancourt. Le ballet fini, on danse les branles, il
ne veut point danser, et regarde; M. de Vendôme conduisoit le branle.
Il lui prend une humeur de danser, se jette dans la danse au-dessous
de M. de Vendôme, et prend Mme la comtesse de Moret à la main gauche;
M. de Vendôme la menoit à sa droite; M. de Vendôme lui dit: «Monsieur,
prenez votre rang.»—_Mon rang est partout!_ Il mène Mme de Guise,
qui fut suivie des autres du ballet, à sa collation, et de rire et de
faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des
blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de
la musette, de la flûte, des vielleurs[503], des chiens couchés, des
moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut
bout, un capucin au bas.

  [503] Parmi les figurines attribuées à Palissy se trouve
  également un joueur de vielle. _Voy._ la note du 24 avril
  précédent.

_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il fait courir ses chiens après le
_Robert_ du Roi[504].

  [504] Le singe du Roi. _Voy._ au 25 mars précédent.

_Le 10, samedi._—A onze heures mené au Roi, qui revient de Paris.

_Le 14, mercredi._—Levé à huit heures et un quart, il s'assied à
terre, disant: _Je ne sais que j'ai, mais je suis pas malade_, tâche
de se jouer à son petit chien, qu'il se fait bailler. A huit heures et
demie remis au lit, il se prend à vomir à deux diverses fois, et dit:
_Je suis guéri_. La bonne couleur lui revient, la gaieté; il demande
ses petits jouets d'argent, les fait nommer par M. du Buisson, exempt
des gardes, qui les nomme en bourguignon qu'il étoit; le Dauphin en
rit à bon escient[505]. A sept heures (du soir) le Roi arrive, et
l'éveille; il lui saute au col, en est tout réjoui. Le Roi lui dit:
«Mettez-vous sur le cul que je le voie;» il se plante sur les deux
bras, et montre tout le derrière du corps.

  [505] Tout le reste de la journée l'indisposition du Dauphin
  continue, et il vomit à plusieurs reprises; son état maladif
  continue pendant trois jours.

_Le 15, jeudi._—Éveillé à sept heures, il s'entretient du loup que,
sur les cinq heures, le Roi avoit pris dans le parc. A neuf heures et
un quart il demande à faire son lit; levé, gai, peu après qu'il étoit
assis auprès du feu, vomi. Remis au lit, M. le baron de Portes[506] le
vient voir; le Dauphin dit gaiement: _Ha! veci la porte de ma chambre;
mais cela est bien étrange de voir parler une porte_. A quatre heures
et demie on lui parle de prendre un clystère; cela ne lui plaît point.
On l'en presse, il tempête: _J'aime mieux mourir_. On le menace du
Roi, qui venoit; il s'arrête. Enfin, un quart d'heure après toute
contestation, M. d'Épernon arrive, qui lui dit: «Monsieur, voilà le
Roi.» Soudain il se retourne: _Hé! donnez-le moi_, et le prend tout: et
là-dessus le Roi entra, et y fut jusques à cinq heures et demie[507].

  [506] Jacques de Budos, baron de Portes, dont la petite-fille
  épousa, en 1644, Claude de Rouvroy, premier duc de Saint-Simon.

  [507] _Voy._ les deux lettres de Henri IV à Sully, tome VII,
  pages 552 et 553. Mlle de Verneuil avait la rougeole, Madame et
  le duc d'Orléans la fièvre.

_Le 16, vendredi._—Il demande: _Mamanga, je vous prie, envoyez-moi
querir quelque petit mercier pour me jouer_. M. Birat va au bourg, fait
venir un Marseillois qui avoit un instrument fait à Nuremberg, en forme
de cabinet, où il y avoit grand nombre de personnages faisant diverses
actions, par le mouvement du sable au lieu de l'eau. L'instrument
arrivé, il se y amuse, et incontinent comprend les moyens pour faire
jouer le sable et le faire arrêter, en parle en mêmes termes qu'il
avoit ouï nommer au Marseillois, comme _contrepès_, pour contrepoids.
M. de Ventadour et M. de Montespan[508] font tout ce qu'ils peuvent
pour le persuader de l'envoyer montrer au Roi et le supplier de le lui
donner. Il ne leur répond rien, d'autant qu'il avoit entendu que ce
pauvre homme en gagnoit sa vie. Le désir de l'avoir, la crainte qu'il
avoit d'en importuner le Roi et la charité envers ce pauvre homme
combattoient en lui; enfin M. de Montespan, capitaine des gardes, le
presse tant, et s'offre d'en aller supplier le Roi, qu'il dit _oui_,
mais assez froidement et comme par contrainte. M. de Montespan en
revient, et dit: «Monsieur, le Roi le vous donne.»—_Est-il payé?_
Amusé fort gaiement à cet instrument, où étoient la prinse de Jérusalem
et la Passion. Le Roi fait marchander et offrir six écus pour
vingt-cinq; il envoie M. le Chevalier pour l'en dégoûter. La Reine
l'envoie donner, et promet de les payer[509]. Le Dauphin eut pitié de
ce pauvre homme: _Mamanga, je vous prie, faites donner à ce pauvre
homme la moitié d'une sole, la moitié d'une carpe, et un pain; il n'a
point mangé d'aujourd'hui_.

  [508] Antoine-Arnaud de Pardaillan, marquis de Montespan,
  capitaine de la première compagnie des gardes du corps du Roi,
  mort en 1624. Son petit-fils fut le mari de la célèbre Mme de
  Montespan.

  [509] _Sic._ C'est à dire que la Reine envoie dire au Dauphin
  qu'elle lui donne ce joujou et qu'elle promet de le payer.

_Le 17, lundi._—Il s'amuse à l'instrument du jour précédent, que la
Reine lui avoit donné et payé vingt écus, dont le Roi fut fâché, disant
qu'elle le gâtoit; il le montre à ceux qui le viennent voir et le
conduit lui-même.—Mmes de Montpezat[510] et du Peschier[511] viennent
à son souper. Mme du Peschier voyoit qu'il la regardoit fixement, et
dit: «Je vois bien que Monsieur me fait l'honneur de m'aimer, puisqu'il
me regarde ainsi.» Le Dauphin dit tout bas à l'oreille de sa nourrice:
_C'est qu'elle ressemble à Robert, le singe à papa_: elle avoit les
épaules voûtées; puis quand elles furent parties, il le dit tout haut
en la nommant. On lui demande: «Monsieur, à qui ressemble Mme de
Montpezat?»—_Au sapajou de maman, elle a une petite tête et un petit
nez_: il étoit vrai[512].

  [510] Éléonore Thomassin, femme de Emmanuel des Prés, marquis de
  Montpezat.

  [511] Catherine de Gimel, femme de Jean de Saint-Chamans, comte
  de Peschier.

  [512] Le Roi écrit à Sully à cette date: «Mes enfants se portent
  mieux, Dieu merci, et sont sans fièvre. Mon fils le Dauphin
  sortira aujourd'hui et ma fille demain.»

_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Vic, gouverneur de Calais,
le vient voir; il étoit botté et éperonné d'un côté, d'autant qu'il
avoit une jambe de bois: _Il vous faut mettre_, lui dit-il, _un
petit éperon à cette petite jambe, tout au bout_. Il va donner le
bonjour à Leurs Majestés; ramené, il s'amuse à peindre, fait bien,
judicieusement, se y arrête; il avoit fait venir un Allemand qui
étoit au petit M. de Liancourt, pour lui montrer. A six heures et un
quart il va en son cabinet; cependant qu'il est empêché, on heurte
à la porte; il commande à Descluseaux de demander qui c'est: _Vous
l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre_.—«Monsieur, ne
voulez-vous pas que personne entre?»—_Hé! oui, féfé Chevalier._—«Et
M. de Vendôme?»—_Non._—«Et pourquoi?»—_Il n'est pas si cognu_; il
vouloit entendre si ordinaire auprès de lui. Descluseaux lui dit:
«Mais, Monsieur, ils sont vos frères.»—_Ho! c'est une autre race
de chiens._—«Et M. de Verneuil?»—_Ho! c'est encore une autre race
de chiens._—«Monsieur, de quelle race?»—_De madame la marquise de
Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère
d'Anjou et mes sœurs._—«Laquelle est la meilleure?»—_C'est la
mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Vaneuil
et puis le petit Moret_, qu'il ne voulut jamais appeler comte. _C'est
le dernier, il est après ma mede que je viens de faire._ Dévêtu, mis
au lit, il raille avec des gentilshommes qui étoient à son coucher,
leur donne des noms, demande à M. le baron de Portes: _D'où êtes-vous?_
Il répond: «De Languedoc.»—_De langue de chien._

_Le 24 mai, samedi, à Fontainebleau._—L'ambassadeur d'Angleterre, M.
Georges Cheruth, le vient voir pour lui dire adieu, ayant avec lui sa
femme et un petit-fils nommé François, âgé de sept ans et demi, fort
joli esprit, qui supplie Mgr le Dauphin qu'il pût être son soldat. Il
le mène en la galerie où il le fait mettre debout sur le cul du petit
carrosse, et lui fait le cocher assis et fait tirer le carrosse; il
lui demande s'il étoit huguenot, sur ce que lui en venoit de dire M.
de Verneuil. Il répond que M. le prince de Galles, son maître, étoit
de la religion de ceux que l'on nommoit ainsi, et qu'il en étoit
aussi.—En soupant il entretient M. de Vic, gouverneur de Calais, qui
avoit une jambe de bois, lui demande: _Pouquoi n'avez-vous fait faire
un éperon à vote jambe?_—«Monsieur, pource qu'il ne me serviroit de
rien.»—_Pouquoi?_—«Monsieur, pource que ma jambe qui est de bois ne
plie point.»—_Il y faut mettre une cheville sous le genoil, et puis
elle fera chac_, faisant plier son doigt sur la table.

_Le 25, dimanche._—Il va chez le Roi, qui le mène à la messe, puis, à
onze heures et un quart, en la salle du bal; dîné avec lui; le Dauphin
se jouant de la manche de sa robe avec _Soldat_, chien du Roi[513], le
chien aboyant sur lui feint de le mordre; le Roi l'en tance pensant
qu'il battoit le chien. Il pleure pour avoir déplu au Roi. Le Roi s'en
fâche, et le mène par la main en sa chambre; il la quitte pour aller à
Mme de Montglat; le Roi s'en fâche, le menace du fouet; tout soudain il
se jette à genoux, demande pardon. Le Roi s'apaise.

  [513] _Voy._ la note du 24 mars précédent.

_Le 26, lundi._—Il dit à M. de Vic: _Avez-vous fait faire une cheville
à vote jambe pou la faire plier?_—«Non, Monsieur.»—_Il y faut faire
mettre une petite roue pour la faire plier, puis une cheville pour
l'arrêter. Voulez-vous courir contre moi dans la galerie? Je vous
donnerai cinquante pas._ Il va dire adieu au Roi, qui alloit à la
chasse, et puis en la chambre de la Reine.

_Le 27 mai, mardi, à Fontainebleau._—En dînant il demanda à M.
de Ventelet quand il mangeroit du poisson?—«Monsieur, ce sera
après-demain.»—_Et demain?_—«Non, Monsieur, encore que ce soit
les quatre-temps.»—_Ho! ho! les quatre temps! est-ce pluie, est-ce
l'éclair, est-ce tonnerre, est-ce la grêle?_ A six heures et demie
soupé; il entend le tambour des gardes: _Velà papa qui revient_; il
y va soudain, et le rencontre au bas de l'escalier de la cour des
Fontaines, revenant de la chasse, et le mène en sa chambre.

_Le 28, mercredi._—M. le maréchal de la Châtre le vient voir, lui
donne sa chemise. A onze heures dîné; un fauconnier y vient portant un
autour d'Inde, qui avoit une huppe noire sur la tête, envoyé d'Espagne
par le sieur de Barrault, ambassadeur pour le Roi; il étoit gros et
fort comme un aiglon. Le Dauphin dit: _Il a la tête faite comme la
jeune de Lisle_, qui l'avoit grosse et carrée, et le nez long; il étoit
ingénieux à ces rencontres. Il entretient en soupant maître Martin[514]
de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent faire,
comme il dresse les jeunes; ce fut presque tout le long de son souper
comme une grande personne bien entendue, parlant en termes propres et
avec grâce. Mené à sept heures trois quarts chez le Roi, revenant de
dîner à Villeroy.

  [514] Veneur du Roi.

_Le 6 juin, vendredi, à Fontainebleau._—Il est vêtu d'un pourpoint
et de chausses, quitte l'habillement d'enfance, prend le manteau et
l'épée, c'étoit celle que feu M. de Lorraine lui avoit donnée. Son
habillement étoit de satin incarnat avec du passement d'argent. M. de
Verneuil fut habillé de même. Il va ainsi habillé voir le Roi et la
Reine.

_Le 11 juin, mercredi._—Il va voir la Reine (le Roi étoit parti pour
aller à Paris), prend congé d'elle (elle alloit rejoindre le Roi). Il
écrit une lettre à M. de Sully pour avoir un cheval pour Descluseaux;
on le faisoit écrire selon leur passion. A six heures le Roi est
revenu, ramené par la chasse; soupé avec le Roi chez M. Zamet.

_Le 16, lundi._—J'arrive de Vaugrigneuse[515]; il me mène pour
me montrer son manteau et sa croix dessus. J'avois feint de ne le
connoître avec son habillement.

  [515] Héroard était absent depuis le 2 juin.

_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—A quatre heures il entre en carrosse
pour aller au-devant du Roi, qu'il rencontre au haut du pavé, à
l'entrée de la forêt, et revient avec lui à cinq heures, lui donne sa
chemise. Après souper il va en la basse-cour, y fait tirer des fusées,
puis à huit heures et demie il a mis le feu au bûcher de la Saint-Jean;
après il va au-devant de la Reine, la salue au pied de l'escalier du
donjon, salue Mmes de Martigues, de Mercœur et Mlle de Mercœur; il
va en la chambre de la Reine, où il se joue devant Leurs Majestés. Mis
au lit il se fait entretenir, dit: _Quand j'aurai quatorze ans, on
parlera de me marier_, pource qu'il avoit entendu dire que l'on parloit
de marier M. de Vendôme avec Mlle de Mercœur[516], pource qu'il avoit
quatorze ans. Là dessus nous lui parlons de l'Infante, lui en faisons
des contes; il y prend plaisir, et entr'autres il dit: _Faites-moi
le conte des ambassadeurs._ C'étoit un conte que l'on lui faisoit de
l'Infante, qui jouant aux ambassadeurs qui venoient de toutes parts à
elle faisoit la Reine; elle fit asseoir et couvrir celui du Dauphin.

  [516] _Voy._ au 16 juillet suivant.

_Le 24, mardi._—Il va à la messe en la salle du Cheval, après va
donner le bonjour à la Reine, qui lui donna un laquais qu'elle avoit
fait habiller; c'étoit un petit garçon gueux, que les laquais faisoient
danser et en faisoient leur bouffon, plein de poux, natif d'Orléans; ce
fut son premier laquais. Il essaye à ses chiens, _Pataut_ et _Lion_,
des harnois que M. Conchino lui avoit donnés pour leur faire tirer son
petit carrosse. A six heures, en la salle du bal, soupé avec le Roi; il
va chez la Reine avec le Roi.

_Le 26 juin, jeudi._—Il demande ses armes, mousquet, bandoulière et
tout l'équipage, fait armer toute sa compagnie, y joignant plusieurs
pages de la petite écurie, marche ainsi sur la terrasse, le tambour
battant, et va à la salle du bal; c'étoit le tambour de la compagnie
qui étoit en garde. Ils se rangent en haie, puis marchent, vont à
la charge; le Roi et la Reine y viennent pour les voir, M. de Sully
et M. de Villeroy[517] avec eux. Après plusieurs revues et salves
d'arquebusades[518], il s'adresse à M. de Sully, surintendant des
finances, et lui demande de l'argent pour faire la paye de ses soldats;
il lui donne un sol; le Dauphin le prend, et voyant qu'au lieu d'un
doublon ce n'étoit qu'un sol, il le regarde en colère et jette le sol
au loin, disant: _Je veux paye royale._ Il fait encore en présence de
LL. MM. une revue et une salve, par commandement du Roi, puis se retire
en bataille en sa chambre.

  [517] Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire
  d'État, mort en 1617.

  [518] Héroard imite ici jusqu'au bruit que faisait le Dauphin en
  simulant une décharge.

_Le 27, vendredi._—La Reine lui demanda s'il seroit marri quand il ne
seroit plus avec _Mamanga_, il répond: _Non._

_Le 2 juillet, mercredi, à Fontainebleau._—Bagot, artillier du Roi,
étoit sur la petite terrasse jetant des fusées; il les regardoit à
travers la vitre de sa chambre, monté sur un placet[519] sur lequel
je le tenois, et se retournant vers moi dit gaiement: _Ha! Mousseu
Héroua, que j'aime cette senteur_: il aime l'odeur de la poudre.

  [519] Un tabouret.

_Le 3, jeudi._—Mené à la salle du bal, aux comédiens entre lesquels
étoit Colas, cet admirable sauteur, qui montoit sur une échelle droite,
à niveau, sans l'appuyer, et tomboit tout du long à culbutes sans se
blesser.

_Le 5, samedi._—Il joue une comédie, au passage de l'entrée de la
galerie, hardiment, avec M. le Chevalier et MM. de Mortemart. A trois
heures goûté; il va jouer encore au même lieu une comédie; il fait le
soldat françois.

_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—A onze heures dîné avec le Roi; il
tonnoit et éclairoit; il en avoit peur, baissoit son chapeau du côté
des fenêtres, faisoit des signes de croix, et, assurant tant qu'il
pouvoit sa contenance, disoit que ce n'étoient que des flambeaux. A
trois heures goûté, il va à la comédie.

_Le 9, mercredi._—Il s'entretient de ses chiens, dit qu'il a six
chiennes pleines et qu'il les a mariées. Je lui dis qu'il auroit bien
des accouchées. Il appelle M. de Candale, et lui dit à l'oreille: _J'ai
un chien qui a fait un autre chien cocu; il a couché avec sa femme la
chienne, mais ne le dites à personne; dites-le à mousseu Héroua, il n'y
a point de danger._

_Le 10, jeudi._—Il va en la galerie, où il se joue en diverses façons,
fait brûler de la poudre, se jette dans la fumée pour la humer, dit que
cette odeur lui plaît. A trois heures goûté, mené à la comédie.

_Le 11, vendredi._—Il ne veut point aller à la comédie, ne s'y plaît
point, ne aux bouffons.

_Le 14, lundi._—Déjeuné à la fenêtre de la galerie, regardant courir
la bague. M. de Vic, gouverneur de Calais, étoit à son souper; il
raille avec lui, lui demande pourquoi il est botté, lui dit qu'il
courroit avec lui s'il vouloit courir à cloche-pied[520].

  [520] Il avait une jambe de bois.

_Le 15, mardi, à Fontainebleau._—Il va donner le bonjour à la Reine,
où je la remerciai de ce que, le jour précédent, elle m'avoit fait
l'honneur de faire résoudre au Roi que je demeurerois premier médecin
de Monseigneur le Dauphin. Il va en sa chambre; l'on parloit de le
retirer des mains des femmes et de lui ôter tous ses serviteurs; M. de
Verneuil lui dit: «Mon maître, l'on dit que on veut faire prendre de la
casse à tous vos serviteurs»; il répond: _Paix! paix!_ sans le regarder
ne faire semblant de l'entendre, avec un visage fâché.

_Le 16, mercredi._—Soupé en la galerie; il va chez le Roi, où le
contrat de mariage entre M. de Vendôme et Mlle de Mercœur fut signé et
eux fiancés.

_Le 17, jeudi._—Mené chez la Reine, là où le Roi lui baille son
chapeau de castor, lui commandant de l'apporter à Armaignac, premier
valet de chambre du Roi, et lui rapporter un chapeau de taffetas; le
Dauphin y va courant avec ardeur, et ne veut point retourner[521] sans
le chapeau de taffetas, qu'il apporta au Roi. Mené en la grande salle,
à la comédie.

  [521] Revenir vers le Roi.

_Le 18, samedi._—M. de Souvré lui dit que le fils du duc de Wittemberg
le doit venir voir; il demande: _Est-il plus que moi!_—«Oui, Monsieur,
car il est plus âgé que vous, c'est un prince d'Allemagne.» Mme de
Montglat lui dit: «Monsieur, il est prince comme vous». Le Dauphin
mangeant une cerise, et ayant songé dit: _Je suis plus que lui en
France, et il est plus que moi en Allemagne._ A trois heures trois
quarts le prince de Wittemberg le vient saluer, revenant de Poitiers
et en dessein d'aller après en Angleterre, pour s'en retourner après
séjourner à Alençon, dont le duché étoit engagé à son frère.

_Le 19, samedi._—Les violons viennent en sa chambre; Madame, Mlle de
Vendôme et MM. de Mortemart dansent, il ne veut point danser, n'aime
point la danse. Don Pedro de Toledo[522] arrive sur les sept heures
par la chaussée, traverse la cour du Donjon, et, par le jardin de la
Reine, va loger à la Conciergerie.

  [522] Ambassadeur de Philippe III, roi d'Espagne.

_Le 20 juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Don Pedro de Toledo le
vient saluer, lui baise la main, et lui dit qu'il est bien aise de
voir qu'il est si beau et gentil prince, et prie Dieu qu'il le fasse
prospérer. M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, fit la réponse pour lui.

_Le 21, lundi._—Soupé avec impatience pour aller aux toiles; à six
heures et demie mené aux toiles: il étoit âpre à la chasse, où il vit
tuer un sanglier.

_Le 22, mardi._—Le sieur Jacob, ambassadeur du duc de Savoie, le vient
saluer de la part de son maître, lui baise les mains et lui offrant,
pour témoignage de l'affection que son maître avoit à le servir, sa
personne et celle de ses enfants. Mené chez le Roi aux fiançailles de
M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur[523].

  [523] Héroard a déjà parlé de ces fiançailles dans la journée
  du 16; il est probable que le premier jour il n'y eut que la
  signature du contrat.

_Le 25, vendredi._—A neuf heures et un quart, sur le parepied [_sic_]
de la terrasse de la basse cour du Cheval blanc, déjeûné. Il va en
sa chambre, fait dresser les toiles, dit à M. de Nangis, qui étoit
capitaine des toiles: _Vous serez aussi capitaine des toiles de ma
chambre._ Il y met des chiens de poterie, des blaireaux, des loups.

_Le 30, mercredi._—Il se joue des marmousets de Mlle de Vendôme,
et entre autres d'un marmouset fait en singe; le Roi le vient voir,
lui dit que ce singe ressemble à M. de Guise; peu après M. de Guise
arrive, et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?»—_C'est votre
ressemblance._—«Comment le savez-vous?»—_Papa le dit._ A six heures
le Roi et la Reine sont partis pour aller souper à Loursine et coucher
à Paris.

_Le 31, jeudi._—Il va en la chambre du grand pavillon, où souloit
loger M. le Grand; l'on y porte son lit, à cause de l'extrême chaleur.
Il s'amuse à considérer les peintures en la galerie des chasses, les
différences et les personnes qui y étoient peintes au naturel, des
chefs principalement[524].

  [524] La galerie des chevreuils ou des chasses était ornée de
  sept tableaux représentant les différentes sortes de chasses (du
  loup, du sanglier, du cerf, etc.). Dans tous ces tableaux Henri
  IV était en habit de chasse, «accompagné de quelques seigneurs et
  de ses veneurs.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_,
  par le P. Dan, p. 155.)

_Le 2 août, samedi, à Fontainebleau._—Baigné pour la première fois,
mis dans le bain et Madame avec lui; il se frottoit avec des feuilles
de vigne.

_Le 3, dimanche._—Il vient au jardin avec son petit carrosse, le mène
en la chambre des statues, où j'étois logé. Mené au jardin des canaux:
_Allons_, dit-il, _au jardin des gazelles, cueillir des groseilles.
Est-ce pas bien rimé?_—Étant sur la terrasse, il voit beaucoup de
femmes qui suivoient Madame, qui se retiroit en sa chambre; n'ayant
auprès de lui que M. de la Court, M. de Ventelet et moi, il dit: _Hé!
velà tout plein de monde qui suit ma sœur, et n'y a personne avec moi._

_Le 4, lundi._—Il vient en ma chambre, où il s'amuse, ne se peut
mettre à l'écriture; enfin il se y met. Beaugrand, son écrivain, dit:
«Silence.»—_Hé! oui, silence; allez-vous en à Paris querir six lances._

_Le 6, mercredi._—Pendant son dîner, M. d'Orléans s'engoua du bout
d'un os; Mme de Montglat lui met le doigt en la bouche, et le fait
un peu vomir. Il le voit: _Allez laver vos mains._ Elle y va, et
revient.—_Ne me touchez pas_; elle touche à la manche de sa chemise:
_Fi! changez-moi de chemise, vilaine laide, n'approchez pas de moi,
reculez ma chaise._—«Mais, lui dit Mme de Montglat, ne savez-vous pas
bien que je suis sa gouvernante et qu'il faut que j'en aie le soin
comme de vous?»—_Je voudrois que vous fussiez morte_; il ne s'en
pouvoit apaiser.

_Le 8, vendredi, à Fontainebleau._—Il ne se veut point laisser
peigner, s'en coigne de colère le front à coups de poing, en est
fouetté.

_Le 10, dimanche._—Il lit son catéchisme, où le docteur demande et le
disciple répond; Mme de Montglat l'interrogeoit par cœur: elle fut
trop longue à demander, le Dauphin lui dit: _Parlez, docteur, parlez,
docteur de la Palestine._ C'étoit un bouffon italien qui étoit en
crédit à la Cour. A trois heures goûté; c'étoit l'heure de l'éclipse du
soleil; il avoit fait porter, sur la terrasse, où il goûta, une pleine
chaudière d'eau pour la voir.

_Le 11, lundi._—Il avoit envie d'avoir un petit chariot à se jouer,
qui étoit à Madame Christienne, Mme de Montglat lui dit qu'il le
prenne: _Mais, Mamanga, ma sœur y est pas; je veux qu'elle me le
donne._—Mis au lit, il s'amuse à voir danser Madame, qui s'étoit
vêtue de l'un de ses habits; il étoit incarnat, chamarré de passements
d'argent, chausses et pourpoint. Elle danse les branles, la gaillarde,
la sarabande; elle ressembloit fort à Mgr le Dauphin.

_Le 12, mardi._—Il s'amuse à ranger en bataille sa compagnie de
poterie. L'un des princes de Mantoue devoit ce jour-ci le venir voir;
je lui demandai: «Monsieur, que lui montrerez-vous? sera-ce votre
compagnie?»—_Ho! non_, dit-il, jugeant que c'étoit un jeu d'enfant. Il
se va promener le long de la terrasse, par où l'on alloit à la salle
du bal, trouve la salle des gardes fermée; c'étoient les soldats de la
compagnie qui l'avoient fermée et jouoient. Il heurte, ils ouvrent;
les trouvant jouant, il se tourne à M. de la Court, exempt des gardes
servant près de lui: _La Court, ils jouent ici!_ puis, s'adressant
à eux, il leur dit doucement: _Allez, allez jouer en votre corps de
garde._ Ils se voulurent excuser par trois ou quatre fois, et autant
de fois il leur commanda doucement et souriant: _Allez jouer au corps
de garde._ Il ne les vouloit pas mécontenter, et si leur vouloit faire
connoître que ce n'étoit pas là où ils devoient être. A sept heures
le sieur don Vincentio di Gonzaga, troisième fils du duc de Mantoue,
son cousin germain, arrive venant pour le voir; il l'embrasse, le mène
par la galerie au jardin des pins, à celui des canaux, lui montre la
source, puis en celui des fruitiers, lui fait voir les autruches, et
puis par l'allée de l'étang, le mène souper avec lui. Don Vincentio,
à neuf heures et demie, prend congé de lui pour aller trouver le duc
son père à Spa. Le Dauphin mis au lit demande, parlant de la duchesse
de Mantoue, sœur de la Reine: _A-t-elle été en un même ventre avec
maman?_ Je lui dis que oui, mais en divers temps.—_Maman est-elle pas
l'aînée?_—«Non, Monsieur.»—_Elle n'est pas l'aînée!_ dit-il, comme
le trouvant étrange, _comme appelle-t-elle maman? l'appelle-t-elle
pas ma sœur?_—«Non, Monsieur, lui dis-je, elle l'appelle
Madame.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'elle est Reine.»

_Le 13, mercredi._—Il écrit au Roi sur la réception qu'il a faite au
sieur Don Vincenzio, son cousin.

_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir ses bottes et ses
éperons dorés, se fait botter, monte à cheval sur des placets[525], sur
tout ce qu'il peut. A cinq heures mené par l'allée de l'étang et au
bout monté à cheval sur la petite guilledine que M. de Vitry lui avoit
donnée. Je n'ai jamais vu homme mieux planté à cheval, le corps droit,
les jambes comme s'il eût été entièrement instruit. C'étoit la première
fois. Ramené en sa chambre à huit heures trois quarts, il s'amuse et en
conte: _C'est_, dit-il, _un étrange homme que la Court, il m'accorde
tout ce que je veux. Quand je demande est-il neuf heures, oui il est
neuf heures. Quand je me mouille les pieds, oui Monsieur, velà qui est
bon, cela vous rafraîchira: c'est un étrange homme._ Il donne pour mot
du guet: _Colo_, c'étoit le nom de l'un des comédiens[526].

  [525] Des siéges analogues à des tabourets.

  [526] La veille le Dauphin avait donné pour mot du guet:
  _Pantalon_.

_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Il dit qu'il veut écrire, envoye
querir Beaugrand; comme il est dans le cabinet et MM. de Mortemart
avec lui, pendant qu'ils écrivent il ne fait rien, ne se peut mettre
à l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort, et dit à M.
de la Court, exempt des gardes: _La Court, je ne sarai rien faire qui
vaille, allons voir Fréminet_, le peintre; c'étoit une excuse. Il
vient en ma chambre, y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la
volière, puis s'en retourne à la chapelle y trouver Fréminet[527]; ce
n'étoit que pour fuir l'école. Il monte à cheval en l'allée de l'étang,
hardi et bien planté comme le jour précédent. Mis à terre il va en
l'allée des ormes, où il s'amuse à dresser un fort de quatre bastions,
élevé du sable de l'allée.

  [527] «Henri le Grand ayant appris les mérites du sieur
  Fréminet, peintre célèbre, en fit choix pour travailler aux
  tableaux qui enrichissent cette église» (la chapelle de la
  Sainte-Trinité).—_Voy._ dans le P. Dan, pages 62 à 72, la
  description de cette chapelle.

_Le 17, dimanche._—Mené par l'allée de l'étang en celle des ormes, il
fait un nouveau dessein de fortification. Mis au lit, il donne pour mot
du guet: _Doctor_, personnage de la comédie.

_Le 18, lundi._—Il voit entrer Beaugrand, son écrivain, et lui
dit: _Allez, allez vous-en, j'écris point ce matin._—«Monsieur,
lui dis-je, voici un petit livre qui est à un gentilhomme allemand,
qui vous prie de vouloir écrire quelque chose dedans. Cela se verra
par toute l'Allemagne».—_Je le veux bien; y a-t-il un empereur en
Allemagne?_—«Oui, Monsieur.» Le désir de gloire le fit écrire gaiement
ces mots que je lui donnai, tirés du poëte Manile: _Lancibus ut gentes
tollatque prematque._ Signé, LOUIS.—L'allemand s'appeloit Guillaume
Friderich. Le prince de Galles y avoit écrit: _Fax mentis honeste
gloria._ Signé, _Henricus P._ Le comte Maurice de Nassau y avoit écrit:
_Je maintiendrai._ Le comte d'Essex, qui eut la tête tranchée en
Angleterre: _Virtutis comes invidiæ._ Signé, _Robertus comes Essexiæ_;
et, à la page d'après, son ennemi Cecil: _Vana sine viribus ira._
Signé, _Guilielmus Cecilius_.—Mis au lit il donne le mot _Piombino_,
qui étoit un comédien.

_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il monte tout au haut de son
pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M.
de Franco, peintre du Roi[528]; y a goûté. Il voit la nourrice de M.
d'Orléans, qui étoit une grosse et lourde paysanne, s'en moque et va
dire à Mme de Montglat: _Mamanga, c'est une méchante femme que la
nourrice de mon frère d'Orléans; elle a un grand pied en France qui a
deux toises de large et une de long._ Il donne pour mot _Stefanello_,
après s'être fait nommer tous ceux qu'il avoit donnés les jours
précédents.

  [528] Le nom de cet artiste ne se trouve pas dans la liste des
  peintres du Roi, donnée par M. Poirson d'après les comptes de
  l'hôtel de Henri IV.

_Le 20, mercredi._—Pour ne point écrire, il demande à jouer à la
paume en ma chambre, y vient et joue en la petite galerie qui mène à
la volière, revient à ma chambre pour y écrire, y trouve M. Fréminet,
peintre du Roi, celui qui a fait les dessins et les peintures de la
chapelle. Il est bien aise de trouver cette occasion, et demande à voir
ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un escalier de bois tenant à
la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la galerie lambrissée, sur un
échafaud près de la voûte de la chapelle, sans peur ne étonnement, se
plaît à voir les peintures, y est assez longtemps; s'en retournant, il
dit: _Aussi vrai velà qui est bien fait_; descendu, il s'en va voir les
peintures qui étoient là où se mettent les musiciens, y monte par une
petite échelle, y voit une Annonciation, et dit encore: _Aussi vrai
velà qui est bien fait._ Il se fait descendre par un trou entre deux
planches.

_Le 22, vendredi._—Il est fouetté pour les fautes du jour
précédent[529], étudie, dit son catéchisme, fait son exemple. Mené au
jeu de paume, il me fait l'honneur, comme le jour précédent, de me
donner l'une de ses raquettes pour jouer avec lui, joue avec jugement,
avance, recule, coupe de l'arrière-main. A trois heures il vient en ma
chambre, lit dans mon livre des Exercitations de Scaliger.

  [529] Il avait dit à Mme de Montglat: _Ho! la laide, elle vesse
  puant._

_Le 23 août, samedi, à Fontainebleau._—Voyant passer un grand garçon
bossu et mal habillé, il demande à M. de Ventelet: _Est-ce pas lui
qui garde les moutons de mon pourvoyeur?_ Il se trouva ainsi; il
reconnoissoit tout par noms ou par fonctions; il s'informoit aussi de
tout et retenoit jusques aux moindres choses.

_Le 24, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il s'amuse à voir
danser une mariée de village.

_Le 25, lundi._—Il avoit le cœur pour faire dresser la collation
pour la fête de Saint-Louis et sur ce sujet ne veut point étudier;
il s'en va en la galerie où la collation fut dressée, envoie prier
Mesdames, Mlle de Vendôme et M. de Verneuil; à trois heures et trois
quarts goûté, tarte, etc.[530]. Il va au jardin du Tibre; M. de Vendôme
y arrive pour prendre congé de lui avant d'aller en Bretagne[531]. Le
Dauphin veut aller au grand canal, il est arrêté pour avoir rencontré
en la rue un chien enragé, que l'on avoit tué.

  [530] Héroard met en note: «Il paye sa tarte de saint Louis».

  [531] «Sur la fin de ce mois, M. de Vendôme, duquel le mariage
  avoit été résolu par le Roi et tous les empêchements levés par
  S. M., de pleine puissance et autorité royale, partit de Paris
  pour aller prendre possession de son gouvernement de Bretagne.»
  (_Journal de Lestoile._)

_Le 28, jeudi._—Il écrit une lettre à Mlle de Mercœur. Mené par
l'allée de l'étang à l'entour de celle des ormes, où il fait un nouveau
dessin de bâtiment, envoie querir ses outils; il est le premier à la
besogne.

_Le 29 août, vendredi, à Fontainebleau._—Il achève d'écrire sa lettre
à Mlle de Mercœur.

_Le 31, dimanche._—Il va jouer à la paume au jeu découvert, se moque
de M. de Verneuil et de Bompar, son page. En quittant le jeu il
n'oublie point, comme il ne faisoit jamais, à dire à M. de Ventelet:
_Tetay, payez les balles._ Il avoit toujours un soin merveilleux à
faire payer ce qu'il devoit.

_Le 1er septembre, lundi, à Fontainebleau._—La petite Louise, sa sœur
de lait, lui faisoit de petites images de la cire des flambeaux; sa
nourrice lui dit: «Monsieur, voyez comme la petite Louise fait bien de
petites filles de cire»; il répond: _Quand elle sera grande elle en
fera bien de chair._

_Le 2, mardi._—Il va à la poterie pour y acheter deux chevaux. Il
arrive un valet de pied de la Reine portant commandement à Mme Montglat
d'avertir Leurs Majestés du charroi et autres choses qui seroient
nécessaires pour emmener Messeigneurs à Saint-Germain. Il ne se vit
jamais une pareille allégresse à la sienne; il alla par toutes les
chambres pour le dire avec transport de joie.

_Le 5, vendredi._—Il va écrire une lettre à Mme la Grande-Duchesse,
par M. Nicolini, gentilhomme servant de la Reine:

    Madame ma bonne tante, je vous supplie de me bien aimer, car
    je vous aime et honore de tout mon cœur, étant comme je suis
    votre très-affectionné neveu à vous faire service.

    LOUIS.

On lui dit que deux charrois étoient arrivés, le voilà à tressaillir
de joie, et le dit à tout chacun.—Il saigne du nez, peu; l'on sut le
lendemain au soir que le Roi se trouva mal d'un grand flux de ventre;
nous avons remarqué plusieurs fois qu'il n'est jamais arrivé au Roi
absent quelque accident signalé, qu'il ne lui soit advenu (au Dauphin)
quelque accident sans cause manifeste[532].

  [532] _Voy._ au 20 décembre 1605 et au 6 décembre 1606.

_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Mené pour voir le réservoir des
eaux qui viennent de la Couldre[533], il s'amuse ensuite sur la
terrasse de la cour des Fontaines, se fait mettre dans les niches, fait
dire que ce sont statues que le Roi a envoyées, y fait mettre aussi MM.
de Mortemart et M. de Verneuil, fait comme celui qui se tire l'épine du
pied[534].

  [533] _Voy._ la note du 14 mars précédent.

  [534] Un bronze du tireur d'épines se trouvait alors à
  Fontainebleau; cette figure est aujourd'hui au Louvre.

_Le 8, lundi, voyage._—Il s'amuse lui-même à démonter son lit,
impatient pour partir, va voir charger les mulets. Parti de
Fontainebleau à douze heures un quart pour retourner à Saint-Germain
en Laye, goûté au-dessous de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt,
Mesdames avec lui. Il arrive à Melun sur les trois heures, est logé
en l'hôtel de Sens, maison de M. Renaud, procureur du Roi, près de la
porte du Jars. Il demande d'aller se promener au jardin, puis sort hors
de la ville, passe le pont et va en la prairie le long du ruisseau.
MM. de la Ville lui viennent faire la révérence et lui font présent de
tartes.

_Le 9, mardi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Aspés, il part de
Melun à onze heures et un quart et arrive à Loursine à une heure et
demie; goûté à deux heures. Il arrive pour coucher à Crosne sur les
cinq heures, se promène aux jardins, passe dans le bateau et va en la
prairie, fait donner un quart d'écu à un faucheur.

_Le 10, mercredi, voyage._—A midi il part de Crosne; à deux heures
il arrive à Charenton, chez M. Cenami; à quatre heures il entre par
la porte Saint-Antoine à Paris; sortant par la porte Saint-Honoré, il
arrive à Chaillot, maison de Mme la comtesse de Guichen[535], où la
reine Marguerite le vient voir.

  [535] _Voy._ page 32, note 51.

_Le 11, jeudi, à Chaillot._—Il se va promener au parc, puis par le
dehors descend en bas et entre, par la grande porte, aux Bonshommes,
voit le cloître et la librairie, puis à dix heures entend la messe.
Au sortir, les Pères lui offrent deux plats de prunes et un de leurs
pains. Ramené par le long de la rivière et par le jardin en sa chambre.
Il vient grand nombre de dames et de damoiselles de la Cour et de
Paris, M. le président de Thou, M. le président Nicolaï pour le voir.
Les violons du Roi arrivent, jouent; il ne veut point danser. On lui
dit que Montauban[536], autrefois tailleur et maintenant payeur des
rentes de la Ville, lui donneroit une belle collation de confitures
en sa maison de Ruel: _Une collation_, dit-il, _ai-je pas la mienne!_
Amusé d'un petit sifflet d'ivoire que ma femme lui avoit apporté de
Dieppe avec des coquilles.

  [536] Mme de Villars, dit Tallemant des Réaux, souffrit, faute
  d'argent, «les galanteries d'un partisan nommé Moisset; c'est
  celui qui a bâti Ruel, c'étoit le Montauron de ce temps-là.»
  (_Historiettes_, éd. Paulin Paris, I, 216.) Dans une lettre de
  Malherbe, du 21 mars 1607, on trouve ce passage: «On dit que
  le Roi en ce voyage (de Fontainebleau) a dit qu'il la vouloit
  marier (Mme des Essars) avec Montauban, qui s'appelle autrement
  M. de Moisset.» (_Voy._ plus loin, au 4 avril 1609). Lestoile
  dit aussi, à la date du 31 mars 1604, que Montauban avait été
  tailleur.

_Le 12, vendredi._—Parti de Chaillot à onze heures et demie, il passe
par Saint-Cloud et, à une heure trois quarts, arrive à Ruel, où M.
Montauban avoit fait apprêter une magnifique collation de fruits et
de confitures; il y goûte, puis se va promener au jardin et partout.
Parti à deux heures trois quarts, il est arrivé à quatre heures à
Saint-Germain-en-Laye, logé en la chambre du Roi; il demande à s'aller
promener au bâtiment neuf[537].

  [537] Le Dauphin logeait toujours au vieux château de
  Saint-Germain.

_Le 13, samedi, à Saint-Germain._—M. de Souvré, qui l'avoit conduit,
prend congé de lui. A huit heures déjeuné sur la terrasse de sa chambre
d'hiver. Il se fâche contre le marquis de Mortemart de ce qu'il avoit
baillé quelque chose à Bompar contre sa défense, va au précepteur du
marquis, et lui dit: _La Martinière, c'est le marquis qui veut faire
le compagnon._ Mené par le pont de la chapelle au bâtiment neuf et aux
grottes, il va en celle d'Andromède, non encore achevée, considère
froidement tout, en demande la raison, se plaît à voir plusieurs sortes
de moulins; celui qui scie le marbre lui plaît le plus. Mis au lit,
il demande du papier et de l'encre, disant: _Je veux faire quelque
chose que j'ai en mon esprit._—«Monsieur, lui dis-je, où est votre
esprit?»—_Dans la tête._

_Le 14, dimanche, à Saint-Germain._—Il me montre sa peinture du soir
précédent, me dit ce qu'il lui reste à faire pour parachever son
dessin. Mené sur la terrasse de Mercure, il s'amuse à maçonner une
maison, porte lui-même les pierres, avec le marquis de Mortemart, sur
une civière qu'il inventa tout à l'heure; c'étoit deux bâtons et de la
grosse ficelle qui les joignoit lâchement au milieu.

_Le 15, lundi._—Éveillé à sept heures et demie; à huit heures il a
pris de la dragée de rhubarbe; il avoit voulu que Betouzay, l'une de
ses femmes de chambre, la lui vît prendre. Il l'envoie querir plusieurs
fois avec impatience, et ne vouloit point la manger tant qu'elle y
fût; enfin on lui dit qu'elle étoit allée p....., et qu'avant qu'elle
fût venue il auroit bien mangé sa dragée. Il le fait, elle vient, et
il lui dit à l'arrivée: _Zezai, allez vous-en astheure ch... puisque
vous avez été si longtemps à p....._—Amusé jusques à neuf heures
après des couleurs et peintures, il demande à boire, reprend ses
crayons, et entend la messe en sa chambre à dix heures trois quarts.
Levé, vêtu, à onze heures et un quart dîné, il se fait porter ce qu'il
avoit crayonné; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, tireriez-vous
bien une personne»? (pour dire peindriez).—_Oui-dà._—«Monsieur, me
tireriez-vous bien»?—_Oui-dà, avec une corde_, dit-il froidement, et
il reprend sa besogne. Goûté d'une grappe de maroquin; c'est du raisin
noir, apporté de Montpellier par le sieur Anchès, contrôleur chez la
Reine, qui le lui avoit donné à Chaillot. Il s'amuse à des petits
jouets de poterie, va en la salle des gardes, où il voit des épousées
qui y vinrent l'une après l'autre danser devant lui.

_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au cabinet[538], aux fiançailles
de Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, il signe au contrat.

  [538] Les cérémonies de fiançailles se faisaient toujours dans le
  cabinet du Roi.

_Le 20, samedi._—A trois heures, goûté, joué, écrit; Mme de Montglat
lui demande: «Monsieur, voulez-vous mander quelque chose au Pape?»—_Et
quoi?_—«Que vous lui baisez les pieds.»—_Fi! fi! non ferai._—«Eh
bien! la pantoufle.»—_Non, non, il ne faut pas._

_Le 23, mardi._—Mis au lit, il m'entretient de la fontaine que le
sieur Francino lui avoit faite, où étoit toute la représentation du
bâtiment neuf, m'en disoit tous les secrets et les mouvements, ne les
ayant ouï dire qu'une fois, puis s'endort; il s'éveille en sursaut par
frayeur, son tailleur, qui avoit servi feu M. de Montpensier, lui ayant
fait des contes de son maître, comme il mourut, comme il fut habillé
après sa mort[539]; il ne put être assuré tant qu'il fût couché avec sa
nourrice.

  [539] Henri de Bourbon, duc de Montpensier, était mort à Paris,
  le 27 février précédent, de suites de la blessure qu'il avait
  reçue au siége de Dreux, en 1593.

_Le 24, mercredi._—A cinq heures et demie le Roi arrive, il lui va
au-devant, au pied de l'escalier; va chez le Roi à son souper.

_Le 25, jeudi._—Le Roi est parti à cinq heures après minuit. Le
Dauphin rencontre un porte-panier qu'il fait venir en sa chambre,
achète un horloge de sable, une paire de couteaux et la gaine, et deux
étuis à barbier, en disant: _Ce sera pour mettre mes couleurs._

_Le 27, samedi._—Mené en l'église entendre le _Te Deum_, pour le jour
de sa nativité[540]. En soupant l'on parloit des abbesses, sur le
sujet de l'une des filles de Mme de Frontenac, abbesse d'Argensol; le
Dauphin demande: _Est-elle jeune?_ je lui dis que oui.—_Et madame de
Poissy est-elle jeune?_—«Non, Monsieur. Monsieur, quel vaut le mieux
que les abbesses soient jeunes ou vieilles?»—_Il vaut mieux qu'elles
soient jeunes, elles dureront plus longtemps_, répond-il promptement.

  [540] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa huitième année.

_Le 28 septembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va en la chambre du
Roi, où il danse et fait danser, à cause de la mariée Betouzay. Ses
femmes dansoient la danse des femmes, sa nourrice dit qu'il ne faut pas
que les garçons y dansent: _Non, çà tous les garçons_; il les ramasse
tous, danse et fait beau bruit. Comme Mme de Montglat dînoit et Mme de
Frontenac avec elle, il y vient; Mme de Frontenac lui dit: «Monsieur,
faites la guerre à la mariée, elle a couché avec les hommes;» il lui
répond promptement: _Vous y couchez bien._ A son goûter il écoute la
musique de deux voix et un luth, y est si attentif qu'il en demeure
immobile. On lui demande lequel des deux chantoit le mieux?—_C'est
celui qui n'a point de luth._ Il disoit vrai; il chantoit la basse.

_Le 29, lundi._—Il s'amuse à peindre. Pendant son dîner il entend la
musique du soir précédent avec ravissement, fait chanter plusieurs fois
une chanson espagnole qui lui plaisoit fort, où il y avoit ces vers:
_Esta escondido onde voste meste esta._ A douze heures et un quart,
M. de Nevers[541] arrive qui venoit prendre congé de lui, s'en allant
à Rome; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il dît au Pape de sa part
qu'il lui baisoit les pieds; il répond: _Ho! non, ils sont pas bien
lavés._—«Et la pantoufle?»—_Ho! non._—«Monsieur, le Roi m'a commandé
de lui dire de sa part qu'il lui baisoit les pieds, vous plaît-il pas
que je lui en die autant de la vôtre?»—_Bien donc! je le veux bien._
Le duc de Nevers part à une heure et demie, et emporte de son écriture
et la peinture qu'il avoit faite le matin, pour la montrer au Pape.

  [541] Charles II de Gonzague, duc de Nevers, gouverneur général
  de Champagne. Il se rendait à Rome pour le serment d'obédience au
  Saint-Siége; il devint dans la suite duc de Mantoue, en 1612.

_Le 30 septembre, mardi._—L'on racontoit à M. de Frontenac ce qu'il
avoit dit à M. de Nevers quand il le pressa de dire de sa part au Pape
qu'il lui baisoit les pieds: _C'étoit_, dit le Dauphin, _afin qu'il
s'en allât_. M. de Nevers y avoit été à son gré trop longtemps et
empêchoit sa liberté. M. de Souvré arrive pour recevoir l'ambassadeur
de Venise, qui devoit venir voir Mgr le Dauphin; l'on disoit que
l'ambassadeur demeuroit longtemps à venir: _Je voudrois qu'il fût déjà
venu et qu'il s'en fût allé_, c'est qu'il désiroit sa liberté. Mené
à la salle du bal, où il voit danser une mariée du bourg, il y danse
lui-même ainsi que Mesdames. A six heures et demie soupé; il va en la
chambre du Roi, où il avoit fait venir les violons de la mariée, voit
danser, danse lui-même plusieurs danses, entre autres: _Ils sont à
Saint-Jean des choux._

_Le 1er octobre, mercredi, à Saint-Germain._—La Reine arrive à cinq
heures trois quarts et le Roi à sept heures. M. le duc de Mantoue[542],
qui accompagnoit le Roi, broncha un peu voulant saluer Mgr le Dauphin,
et faillit tomber sur lui. A huit heures soupé avec le Roi et la Reine;
après souper il va chez la Reine; M. le duc de Mantoue étoit en la
ruelle, assis près de la Reine et couvert: _Ho! ho!_ dit le Dauphin,
_ce monsieur est couvert auprès de maman, et je suis ici toujours
découvert!_

  [542] Vincent I de Gonzague, mort en 1612.

_Le 2, jeudi._—Mené au bâtiment neuf, il descend sur les terrasses et
va aux grottes avec le Roi, qui y menoit M. de Mantoue. Remonté à dix
heures et demie à la messe, en la chapelle de la terrasse; le Dauphin
se promenoit sur la terrasse; le magot du Roi couroit après lui; qui,
se retirant, va rencontrer le pommeau de l'épée de M. de Mantoue, où
il se blesse et meurtrit le dessus de l'œil gauche. Il va chez la
Reine puis, à douze heures et demie, dîné avec LL. MM.; ramené en sa
chambre, il se met aux fenêtres du préau; il y avoit des châssis de
verre; comme l'un vint à tomber, il retira promptement la main et eut
le doigt indice de la main droite écorché; s'il n'eût retiré sa main il
y a de l'apparence que, de la pesanteur, il en eût eu la main écrasée.
A deux heures trois quarts goûté; il reçoit l'ambassadeur pour les
Vénitiens s'en allant en Angleterre. A trois heures et demie il entre
en carrosse, et s'en va à la forêt après la Reine, qui étoit allée pour
voir passer la chasse, le Roi y ayant mené M. le duc de Mantoue; il
voit la chasse par cinq fois, et arrive à la mort du cerf. Ramené, à
six heures trois quarts soupé; il s'amuse à peindre en crayon.

_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses peintures, ne veut
point déjeuner, tant il y est attentif. Le Roi vient au château[543]
pour le faire voir à M. le duc de Mantoue, qu'il promène par les
chambres de Messieurs et de Mesdames jusques au-dessus de la voûte.
Sorti avec le Roi par le petit pont, goûté en cheminant, ramené au
vieux château, il commande à son page Bompar d'aller dire à M. de
Ventelet qu'il fît porter son souper au bâtiment neuf, et qu'il
souperoit avec papa. L'huissier de la salle vient où il étoit pour le
savoir, auquel il en dit autant; l'huissier répond: «Monsieur, c'est
M. de Ventelet qui m'a envoyé ici pour le savoir, pource qu'il ne le
croit pas.» Le Dauphin, reprenant hautement ce mot: _Il ne le croit
pas? Allez lui dire qu'il vienne parler à moi, allez_, dit-il, avec une
action fort impérieuse. _Papa s'en ira demain, et je le verrai plus._ A
huit heures soupé avec le Roi et la Reine.

  [543] Le Roi demeurait au château neuf de Saint-Germain.

_Le 4, samedi._—Mené au lever du Roi, il lui donne sa chemise, et
à neuf heures et trois quarts le Roi part pour aller dîner à Ruel,
y mène M. le duc de Mantoue, qui dit adieu à Mgr le Dauphin, lequel
l'embrasse, puis est revenu au vieux château. Mené chez la Reine à
l'issue de son dîner; la Reine s'en retourne et part à deux heures.

_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans puis en celle de
Mlle de Vendôme, la trouve au lit, lui donne le fouet de la main avec
un peu de honte.—Mis au lit, il se met en colère de ce que l'on avoit
apporté en sa chambre une chaudronnée d'eau avec des herbes, pour laver
les jambes de Mme de Montglat; il la fait emporter.

_Le 7, mardi._—A une heure et demie il entre en carrosse et va à
Poissy, où il arrive à deux heures et demie, est reçu par Mme de Gondi,
abbesse. Mené en la galerie, de là au jardin, puis par le même chemin,
ramené en la salle, où il a goûté à trois heures, puis va en l'église,
au salut des religieuses, par le petit passage qui est près de l'entrée
du logis de l'abbesse, il écouta et regarda tout fort patiemment.
Parti à quatre heures, et arrivé au château à quatre heures trois
quarts. Henri du Plessis[544], âgé de six ans, fils de M. de Liancourt,
premier écuyer du Roi, arrive ce soir pour être nourri auprès de Mgr
le Dauphin. Mis au lit il donne le mot _genitrix_, et se rit de ce que
Dupré, exempt des gardes, ne l'entendoit pas.

  [544] Héroard se trompe en lui donnant le nom de Henri. Roger
  du Plessis, fils de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt,
  marquis de Guercheville, et d'Antoinette de Pons, connue sous le
  nom de Mme de Guercheville, dame d'honneur de la Reine, fut élevé
  auprès du roi Louis XIII, qu'il accompagna toujours, dit le P.
  Anselme, tant en paix qu'en guerre. Duc de la Rocheguyon et pair
  de France en 1643, il mourut en 1674.

_Le 8, mercredi._—Il s'amuse avec ses chevaux et ses charrettes de
cartes; M. de la Croix, gouverneur de MM. de Mortemart, se met à
l'entretenir et lui dit: «Monsieur, il ne vous faut plus amuser à ces
petits jouets, ne à plus faire le charretier; vous êtes grand, vous
n'êtes plus enfant.»—_Mais je ne sais à quoi._—«Monsieur, il vous en
faut apprendre d'autres dignes de vous.»—_Mais je n'ai personne pour
m'apprendre._ Mis au lit il est entretenu par Montalier, son tailleur,
et Champagne.

_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Déjeuné aux fenêtres du côté du préau;
en mangeant il considère le pays des environs, remarque le chemin à
aller à Noisy, et dit: _Ho! que velà bien une plus belle vue qu'à
Fontainebleau; on ne y voit rien que des rochers._ Son tailleur, nommé
Archambault, étoit fort camus; il dit: _Quand Archambault rit, il rit
comme Robert_; c'étoit le magot du Roi.—Mis au lit, il s'amuse à un
livre de chasses, en taille-douce.

_Le 10, vendredi._—Il écrit au Roi par M. de Frontenac:

    Papa, je n'ai point voulu laisser partir M. de Frontenac sans
    vous donner le bonjour et vous prier me faire l'honneur de
    m'envoyer querir pour la foire Saint-Germain, et cependant
    j'emploierai si bien le temps que vous en recevrez du
    contentement et maman aussi. Je suis, papa, votre très-humble
    et très-obéissant fils et serviteur.

    LOUIS.

    Et pour suscription: _A Papa._

Il vient un mercier qui portoit des besognes d'ambre jaune; il y avoit
un cordon incarnat avec des grains d'ambre entre deux. Il l'essaye à
son chapeau, et dit gaiement: _Il est bon à mon chapeau, combien en
voulez-vous?_—«Monsieur, dix écus; je l'ai fait exprès pour vous.» Mme
de Montglat survient: _Mamanga, velà un cordon qu'il a fait exprès pour
moi; il n'en demande que dix écus._—«Monsieur, c'est beaucoup.»—_Hé!
Mamanga, je demanderai à mousseu de Sully cent écus, et je vous les
baillerai._—«Bien, Monsieur, prenez-le.»—_Ho! non, Mamanga, je veux
qu'on le paye devant, je le prendrai pas qui ne soit payé._ Le marquis
de Mortemart lui demande: «Monseigneur, qui aimez-vous mieux, de M. de
Liancourt ou moi?» il répond promptement: _Je vous aime bien tous deux;
mettez-vous là, et vous là Liancourt._

_Le 11, samedi._—Il fait son exemple, écrit sur du papier rouge avec
de l'encre argentée. M. le comte de la Voute arrive cette après-dînée
pour demeurer auprès de lui.

_Le 12, dimanche._—Jouant avec les petits marquis et comte de
Mortemart, les comtes de Torigny et de la Voute, et le petit Liancourt,
il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je vous prie que j'aille en votre
chambre, et j'équirai. Ils ne font que m'importuner: l'un me tire,
l'autre me pousse, l'autre me parle à l'oreille; je ne sais où me
mettre._

_Le 13, lundi._—Il va jouer en la salle du bal; Mme de Fontaine-Martel
y amène son fils, âgé d'environ dix ans. Mené au jardin, il s'amuse
à paver lui-même un chemin, porte le pavé, le met en œuvre; Mlle
de Vaux, veuve de M. de Montholon et belle damoiselle, lui demanda:
«Monsieur, vous plaît-il que j'en porte?»—_Ho! non, vous n'y êtes pas
propre; comment le porteriez-vous?_—«Monsieur, là dessus,» dit-elle en
montrant son vertugadin.—_Non, vous vous gâteriez toute._

_Le 14, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dragée de
rhubarbe, deux onces; levé, vêtu, il entend la messe, puis s'amuse à
tirer de l'arc que M. de Brèves lui avoit apporté de Turquie. Mme de
Montglat envoyoit savoir des nouvelles de M. de Frontenac, qui avoit
pris médecine, le Dauphin dit: _Et moi aussi dites-lui que j'ai prins
médecine_; le page étant revenu, le Dauphin lui dit de son mouvement:
_Allez-vous-en savoir comme il s'en porte par le cu._

_Le 15, mercredi._—Il s'amuse à faire faire des chevaux de carte par
son tailleur; lui, avec la plume et l'encre, leur fait les yeux, le
crin, la queue. Mené au jardin, il y fait porter son arc turquois, va
le long des palissades tirer aux petits oiseaux.

_Le 17, vendredi._—Mis en carrosse pour aller à la garenne, goûté
dans le bac en passant, il va à main gauche de la garenne, où il voit
prendre quatre lapins en deux divers endroits. Mme la comtesse de
Chaligny, qui le venoit voir, le salue en la garenne. Ramené au Pecq,
il voit pêcher; il ne se prend que deux bien petits poissons, dont il
fait donner un quart d'écu au pêcheur. Étant dans le bac, en revenant,
le Dauphin entend dire que l'on avoit défendu l'entrée à un nommé
Godin, de Blois, égaré de son entendement, étant devenu amoureux de
Mlle de Vendôme et maintenant de Madame; il défend qu'on ne lui fasse
point de mal, et dit: _Hé! mon Dieu! les loups le mangeront! qu'on le
laisse entrer, qu'on le laisse entrer._

_Le 18, samedi._—Il écrit son exemple, puis va à la messe en la petite
salle, après au jardin, où il se met dans son petit chariot que M. de
Verneuil lui avoit donné, fait le conducteur, une grande houssine à la
main et le fait tirer par quatre pages et suivre par les sieurs comtes
de la Voute, de Torigny, les sieurs de Liancourt et de Fontaine-Martel,
fait plusieurs fois les allées du jardin. Ramené à onze heures et
demie; Mme la comtesse de Mansfeld le vient saluer. Dîné; Mme la
comtesse de Mansfeld lui donne douze chiens, et lui dit qu'ils sont
beaux: _Je m'en soucie pas qu'ils soient laids, mais qu'ils soient
bons._ Amusé jusques à trois heures, il va par le pont de la chapelle
aux grottes, y mène cette comtesse, descend au parterre, puis va bien
avant aux vignes, par le sentier qui va à Carrières. M. le comte de
Torigny en se jouant heurta à la tête M. de Fontaine-Martel; le Dauphin
le voit, et commande à son précepteur: _Donnez le fouet au comte de
Torigny; vous aurez le fouet, comte de Torigny_, dit-il avec action
sérieuse, et, quelque prière qu'on lui sût faire, il ne voulut jamais
révoquer ce commandement. Ramené à cinq heures, pendant qu'il étoit
sur la chaise percée, je lui dis: «Monsieur, ne pardonnez-vous pas à
M. le comte de Torigny? Ç'a été sans y penser ce qu'il a fait.»—_Ho!
non, mousseu Héroua; excusez-moi, il lui a jeté sur la tête._—«Mais,
Monsieur, vous commanderez à son précepteur de ne le fouetter pas, à la
charge qu'il ne le fera plus?»—_Astheure, astheure, mousseu Héroua,
mais je le fais afin qu'il n'y retourne plus._—«Monsieur, s'il avoit
été fouetté, il n'aimeroit jamais monsieur de Fontaine-Martel, l'ayant
été à son occasion, et puis quand ils seroient grands ils se battroient
et tueroient. Vous êtes leur maître: quand ils feront faute, il faut
que vous les repreniez, et, pour les bien châtier, dites-leur que vous
ne les aimerez plus s'ils ne sont sages. Le Roi les a mis ici auprès
de vous afin qu'ils apprennent à vous aimer et à vous servir; ils sont
tous de grande et riche maison.»—_Qui est le plus riche?_ On les mit à
l'égalité.

_Le 19, dimanche, à Saint-Germain._—Il est allé par le parc à Maisons,
où M. de Longueil, seigneur de Maisons[545], lui donna la collation.

  [545] Jean de Longueil, conseiller du Roi et doyen en sa chambre
  des Comptes, mort en 1629.

_Le 20, lundi._—Levé, vêtu, il se met à sa peinture, n'en peut partir.
Il se fâche de ce que M. le comte de Torigny avoit suivi au jardin M.
de Longueville, qui tenoit compagnie à Mlle de Vendôme, croyant que ce
fût elle qu'il eût suivie, et dit à M. le comte de la Voute: _Dites à
Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi._ Peu
après on lui en parla pour l'induire à lui pardonner, et à la fin il
consent: _Bien donc, je lui pardonne, à la charge qu'il s'habillera
en fille._ Il étoit jaloux des siens et l'avoit toujours été, pour si
petit qu'il fût.

_Le 21, mardi._—Sa nourrice lui demande s'il étoit pas amoureux,
il répond: _Non, je fuis l'amour_; je lui demande: «Mais, Monsieur,
fuyez-vous l'Infante?»—_Non_, et se reprenant soudain: _Ha! si fait,
si fait!_ Mis au lit, il se met à peindre et crayonner.

_Le 27, lundi._—Il est vêtu de sa robe pour recevoir les députés de la
Religion venant de Jargeau; il les a reçus fort à leur contentement.

_Le 29 octobre, mercredi._—La rougeole lui paroît[546].

  [546] Héroard était parti le 23 pour aller à Paris et de là à
  Vaugrigneuse. En son absence l'apothicaire Guérin le remplace et
  continue le Journal. _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat,
  écrite de Fontainebleau le 30 octobre. (_Lettres missives_, VII,
  637.)

_Le 31, vendredi._—J'arrive de Vaugrigneuse; l'on ne me donna jamais
avis qu'il eût aucune fièvre, mais un simple rhume; je le trouve avec
la fièvre, le pouls plein, égal, hâté, chaud, tout couvert de rougeurs,
avec inquiétude tant pour la fièvre que pour le grand feu qui se
faisoit dans sa chambre, dont il se plaignoit et l'on ne le plaignoit
pas, étouffant à demi dans son lit pour être entouré encore d'un tour
de serge et lui fort couvert. Il s'en plaint à moi. Il fut levé, et son
lit fut refait.

_Le 1er novembre, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses crayons,
entend la messe à neuf heures et demie, ne peut souffrir la clarté,
se remet à la peinture, à broyer et travailler en peintre. Il se joue
avec Madame, qui parloit à lui par le trou qui alloit d'une chambre à
l'autre.

_Le 5, mercredi._—M. de Liancourt, premier écuyer, le vient voir de la
part du Roi, et s'en retourne incontinent; après dîner le précepteur du
fils de M. de Liancourt[547], nommé le sieur du Vernay, vient voir le
Dauphin, qui lui demande: _Mousseu de Liancourt est-il parti?_—«Oui,
Monsieur, et s'en va fort content, ayant vu que vous devenez si sage
tous les jours».—_Ho! je crois bien, je vieillis aussi[548]._

  [547] _Voy._ la note du 7 octobre précédent.

  [548] Les lettres du Roi à Mme de Montglat, écrites de
  Fontainebleau les 5, 6 et 10 novembre, que M. Berger de Xivrey a
  classées à l'année 1608, sont de trois ans antérieures.

_Le 6, jeudi._—Il est vêtu de ses chausses et de son pourpoint, ce
dont il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa
robe[549], et dit: _Elle ressemble à la robe de maître Guillaume_, le
fol du Roi; il quitte son bonnet de nuit et prend son chapeau lui-même.
Il se met à sa peinture, raille en besognant (c'étoit un visage de
Jeanne, reine de Sicile, dont il faisoit la copie); il fait une grande
bouche: _Ho!_ dit-il, _que velà une grande coquine de bouche!_ M. de
Ris, premier président de Rouen, le vient voir. A trois heures et
demie goûté; il se remet à la peinture. A six heures soupé, amusé et
joué jusques à huit heures, il se met à la peinture, y porte tout son
esprit, y est jusques à dix heures.

  [549] La robe et les bottines que le Dauphin portait pendant sa
  maladie étaient fourrées.

_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il prend une lime, s'amuse à limer
une clef attachée à un petit étau, puis se remet à la peinture[550].

  [550] A cette époque le Dauphin s'amuse tous les jours à peindre,
  à crayonner et à dessiner à la plume.

_Le 9, dimanche._—Il va à la messe à la petite salle, puis va se jouer
à la salle du bal. Il me somme de la promesse que le matin je lui avois
faite de le faire sortir; sorti au jardin.

_Le 16, dimanche._—Il s'amuse avec plume et encre à faire des maisons
sur le papier[551]. En dînant il parle de faire la monstre de sa
compagnie, dit: _Féfé Chevalier c'est le capitaine; le lieutenant c'est
mousseu de Momorency_ (qui étoit là présent); _je suis caporal, il y
trois ans que j'étois cadet_. A deux heures, il prend sa bandoulière,
son épée, arme sa compagnie (c'étoient MM. de Mortemart, de la Voute,
de Liancourt, de Pressy, de la Roche-d'Anjou, de Fontaine-Martel, de
Torigny et lui qui marchoit au premier rang, ayant M. de Verneuil à son
côté); il va prendre le tambour de M. de Mansan et marche en bataille.

  [551] Les deux jours précédents le Dauphin avait aussi fait des
  dessins de maisons.

_Le 18, mardi._—Il s'amuse à la peinture. Mis au lit, il s'amuse à
entretenir M. du Tost, qui avoit les oiseaux de la chambre du Roi,
sur ce qui étoit de la nourriture et traitement des oiseaux, en parle
en termes propres et avec action de personne entendue et qui y prend
plaisir.

_Le 20 novembre, jeudi._—Il est vêtu d'un habit d'écarlate; M. de
Frontenac arrive, et lui dit: «Monsieur, vous voilà maintenant habillé
en chasseur»; il lui répond: _C'est pour chasser le froid_; il faisoit
froid aussi.

_Le 21, vendredi._—Il va au bâtiment neuf pour y attendre le Roi; à
quatre heures le Roi arrive, et le reçoit au bout du parterre. A cinq
heures, en la chambre, dansé en branle devant le Roi. Soupé avec le
Roi, il mange du potage à l'oignon, de celui du Roi, huîtres crues,
sole en pâté, et prend une cuillerée de la poudre digestive du Roi. Il
va avec le Roi chez M. d'Anjou.

_Le 22, samedi, à Saint-Germain._—Il va entendre la messe au bâtiment
neuf, et fait mener un petit nouveau chariot par un petit mulet que
M. de Courtenvaux lui avoit donnés. A onze heures et demie dîné; il
se remet à la peinture. A deux heures mené en carrosse jusques auprès
de Herbelay, au devant du Roi revenant de la chasse. Soupé avec le
Roi; peu après le Roi vient en la chambre de M. d'Anjou, fait railler
Messieurs ses enfants. Mlle de Verneuil dit qu'elle est fée et fille
d'une fée, et ils se mettent à deviner. Mgr le Dauphin lui dit: _Je
gage que vous aurez demain le nez de même que vous l'avez astheure._
Elle lui dit: «Je gage que vous l'aurez aussi de même que vous
l'avez.»—_Ho! j'en ai un autre plus long, je le change quand je veux._
A huit heures et un quart il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa
chambre, s'amuse à la peinture.

_Le 23, dimanche._—Il entend la messe à la chapelle avec le Roi[552];
s'amuse auprès du Roi en la galerie jusques à une heure et demie que le
Roi s'en retourne.

  [552] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 23 novembre, à
  Fontainebleau, et classée par M. Berger de Xivrey à l'année 1608,
  est de l'année 1602.

_Le 26 novembre, mercredi._—Il va à Poissy, à la profession de l'une
des filles de M. de Frontenac, mène à la messe la petite fille qui
devoit être religieuse, la mène à l'offrande, voit froidement la
cérémonie. Ramené à Saint-Germain il s'amuse à peindre avec la plume,
fait des chevaux tirant des charrettes. Mis au lit, comme je tenois
mon _Hippostologie_[553], il en avise le titre, le lit; il lui en faut
rendre raison et de toutes les figures.

  [553] _Hippostologie, c'est-à-dire Discours des os du cheval_,
  par M. Jehan Héroard, conseiller, médecin ordinaire et secrétaire
  du Roi.—Paris, MDXCIX, in-4º. Les planches gravées représentent
  les différentes parties du squelette du cheval: les os de la
  tête, la fourchette, l'échine, etc. La dernière qui a pour titre:
  «Le corps des os du cheval» est signée: _Ja. de Weert fecit._

_Le 28, vendredi._—Il écrit son exemple et fait, ce dit-il, un livre
pour le faire imprimer et le donner à papa, à ses étrennes.

_Le 29, samedi._—Il envoie querir ma petite nièce du Val, la fait
habiller en épousée, la marie avec M. le comte de la Voute, va à Mme de
Montglat, lui demande à souper pour l'épousée, lui apporte le couvert
et puis ce qu'on lui donnoit, et à la fin à boire, et tout lui-même.

_Le 1er décembre, lundi, à Saint-Germain._—Il dit à Mme de Montglat:
_Mamanga, j'ai composé une sentence: «Celui qui sert bien Dieu, Dieu
lui aidera.» Je la veux équire de peur de l'oublier._

_Le 2, mardi._—Il va à la messe en la chapelle, se fait monter sur la
chaise, dit qu'il veut prêcher et commence: _In nomine patris et
filii et spiritus sancti, Amen. Les hommes qui couchent avec
les femmes...._[554]. Il écrit une lettre à la Reine par M. Du Vernet,
précepteur de M. de Liancourt.

  [554] La citation d'Héroard s'arrête là.

_Le 3, mercredi._—A neuf heures et demie le Roi arrive de Paris; dîné
avec le Roi; le Roi va à la chasse. A deux heures le Dauphin va en
la chapelle, où lui et Madame Christienne tinrent à baptême la fille
de M. Talon, mari de la nourrice de Madame Christienne; il la nomma
Louise, et jamais ne la voulut nommer Christienne, disant: _Elle aura
plus d'honneur d'être appelée de mon nom que de celui de ma sœur._
Il s'amuse à sa peinture, va en la chambre du Roi qui revenoit de la
chasse.

_Le 5, vendredi, à Saint-Germain._—Il entre en carrosse avec le Roi
qui le mène aux toiles près de Poissy, où il voit prendre quatre
sangliers. Ramené il monte en sa chambre où il s'amuse à ses peintures.

_Le 6, samedi._—Il entretient M. de Liancourt, premier écuyer, des
juments du carrosse du Roi, où il avoit été le jour précédent, lui dit
qu'il y avoit une des juments qui étoit borgne, que le cocher disoit
que c'étoit la meilleure. M. de Liancourt n'en savoit rien.

_Le 7, dimanche._—Il s'amuse à peindre sur du papier avec la plume
et l'encre, fait la chasse du sanglier dans la cour, fort bien. Il va
chez le Roi, puis à la messe et au jardin, et à dix heures dîne avec le
Roi. A onze heures trois quarts il conduit le Roi hors de l'escalier,
il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot!
Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à
pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit,
devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à
peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Je
dirai comme Dieu dit dans l'Écriture sainte: Mon fils, je suis bien
aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse
pour s'en retourner à Paris, et Monseigneur le Dauphin gagne vîtement
l'escalier pour s'en retourner aussi, de peur que l'on le vît pleurer.
Comme il fut en sa chambre, peu de temps après, je lui demandai ce
que le Roi lui avoit dit en partant; les larmes lui viennent aux yeux
et, changeant de propos, il me dit: _Il m'a dit que je tirasse de la
harquebuse._ Je le presse une fois ou deux, il tient ferme; je le
quitte, il pleure abondamment et de cœur. Il va en son cabinet où
il s'amuse à peindre; on le vient appeler pour souper, il s'en fâche;
M. le baron de Montglat[555] s'en veut aller, il ne le veut pas, et
d'un petit bâton lui frappe sur les doigts; Mme de Montglat en est
fâchée, il la frappe aussi; le voilà en colère, il lui dit des injures:
_Vilaine! la chienne!_ Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, il faut que
vous ne soyez pas fâché contre elle, n'ayant pas à être longtemps
céans avec elle.» Il lui répond: _J'en voudrois être déjà dehors_;
et appelant Mlle de Vendôme, il lui dit, parlant bas à son oreille:
_Sœu-sœu Dôme, j'aurai un bâton qui sera creux, je le remplirai
tout de poudre, et puis avec du charbon j'allumerai la poudre qui lui
brûlera tout le cul._ M. Guérin lui dit: «Monsieur, ne savez-vous pas
que papa vous a dit que vous ne seriez pas longtemps avec elle; il ne
la faut pas fâcher.»—_Ho!_ dit-il, _c'est qu'elle veut retenir toute
ma vaisselle d'argent_[556]. Il étoit vrai; il en entendoit parler et
le couvoit sans le dire. La paix se fait; à six heures et demie soupé.
En soupant il fait tout ce qu'il peut pour s'entretenir et déployer son
déplaisir [_sic_]; il advint que le sieur de Dorelle, gouverneur du
jeune Fontaine-Martel, vient en la chambre et dit que, passant par la
salle des gardes, deux hommes lui avoient voulu ôter son manteau. L'on
s'en émut; je dis: «Monsieur, ce sont quelques-uns qui se jouent.»—_Ce
n'est pas beau, c'est un jeu de voleur._ Il commande qu'on aille au
corps de garde dire qu'on ne laisse sortir personne, qu'on aye des
lanternes pour regarder ceux qui voudront sortir.

  [555] Fils de Mme de Montglat.

  [556] La gouvernante du Dauphin, en le remettant entre les mains
  des hommes, conservait tous les objets qui avaient été à l'usage
  du prince.

_Le 15, lundi, à Saint-Germain._—Il écrit au Roi et à la Reine, se va
promener en carrosse vers la Muette, envoie à Carrière, chez M. de la
Salle, pour avoir des confitures, et en revenant en a goûté.

_Le 21 décembre, dimanche, à Saint-Germain._—Mis au lit, il se fâche
contre ses gentilshommes, veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat
lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le
monde: _A tout le monde!_ dit-il, _il n'a pas pardonné au maréchal de
Biron_.

_Le 30, mardi._—Il fait fendre de la glace avec une pelle à feu, en
sa chambre, la vend par morceaux, pour avoir, dit-il, de l'argent à
donner aux pauvres.—J'arrive de Paris[557]; il étoit sur le point de
se mettre à table, court au-devant de moi: _Ha! velà mousseu Héroua!_
et me fait l'honneur de me sauter au collet, me serrant bien fort.

  [557] Héroard était absent depuis le 8 décembre.

_Le 31, vendredi._—Il se plaint et pleure de ce qu'on lui avoit pris,
dans la pochette de ses chausses, sept sols provenus de la vente de la
glace, et de ce qu'il ne les y avoit point trouvés, ayant voulu donner
l'aumône à des pauvres qu'il avoit rencontrés. Il veut voir ce que ma
femme lui veut donner pour ses étrennes; ce fut une boîte de très-beaux
abricots. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, ce sera pour vous, je
m'en vais les serrer.»—_Ho! velà! je ne les verrai jamais, elle sarre
tout ce qu'on me donne_, puis elle en entame un, y tâte pour lui donner
le demeurant. _Ho! voyez, elle l'a rompu pour en manger un et elle
sarre tout; elle dit: C'est tout pour moi; et je vois jamais rien._



ANNÉE 1609.

  Le livre _De l'Institution du Prince_.—Le gâteau des
  Rois.—Farces et comédies.—Le Dauphin copie le portrait
  du Roi.—La gravure de Jupiter.—_La Vénerie_ de Du
  Fouilloux.—Départ de Saint-Germain pour Paris.—Le
  Dauphin remis entre les mains des hommes.—Usage des
  mouches pour les femmes.—Première justice du Dauphin; ses
  petits gentilshommes.—Ballet de la Reine.—Présent de
  M. de Sully.—La foire Saint-Germain.—Visite de Mme de
  Montglat.—Présent de la reine Marguerite.—Travaux de la
  galerie du Louvre.—Le maître d'armes du Dauphin.—Chasses
  et visites dans Paris.—Mort du Grand-Duc.—Mariage du
  prince de Condé.—La première leçon de Des Yveteaux.—Armes
  de Milan.—Collation chez M. de Mayenne.—Visite à
  Saint-Germain.—Dîner à Ruel.—Départ pour Fontainebleau.—Les
  moulins d'Essonne.—Cérémonie de la Cène.—Le grand canal
  de Fontainebleau.—Le Dauphin fouetté de verges.—_La
  Bradamante._—Le musicien Pradel.—Les maquereaux.—Passage
  à Moret.—Le vin et la tisane.—Le fou du Roi.—Mlle
  de Fonlebon.—Le maréchal d'Ornano.—Le Dauphin entre
  au conseil pour la première fois.—Fêtes du mariage de
  M. de Vendôme.—Bijou donné par Mme de Mercœur.—Le
  fou Des Viètes.—Départ de Fontainebleau.—Passage à
  Brie-Comte-Robert.—Vers faits par Héroard sur l'ordre
  du Dauphin.—Passage à Creteil.—Arrivée au Louvre.—Le
  jeu de paume du Verdelet.—Bain de rivière.—Service
  de Catherine de Médicis à Saint-Denis; le trésor, les
  tombeaux.—L'hôpital des pestiférés.—Sully et la reine
  Marguerite.—Séjour à Saint-Maur.—Ballet des Sauvages.—Nouvel
  habillement.—Absences de Des Yveteaux.—Présent du marquis
  de Brandebourg.—Visite à Chaillot.—Mot sur Mucius
  Scévola.—Départ pour Fontainebleau.—Leçon de grammaire.—Le
  Dauphin entre dans sa neuvième année; souhait du Roi.—Chasse
  avec le Roi.—Lettres à la reine d'Angleterre et au prince de
  Galles.—M. de Souvré et M. Dupont.—Retour à Paris.—Habitude
  du Dauphin.—Antipathie pour Sully.—Nouveau logis au Louvre;
  les chapons de la Reine.—Naissance de Madame Henriette.—Goût
  du Dauphin pour le vin.—Les contes de La Clavelle.—Bégayement
  du Dauphin.—Le comte de Chalais.—Lettres à la famille royale
  d'Angleterre.—Compliment à l'ambassadeur de Venise.


_Le 1er janvier, jeudi, à Saint-Germain._—Levé à huit heures et un
quart, il se plaint de ce que l'on ne l'avoit pas voulu lever plus
tôt, pource que l'on lui avoit dit que s'il se levoit tard il seroit
paresseux toute l'année. Je lui donne mon livre _De l'Institution du
prince_[558] fait pour lui.

  [558] _De l'Institution du Prince_, par Jean Héroard, Sr.
  de Vaulgrigneuse, conseiller et secrétaire du Roy, médecin
  ordinaire de Sa Majesté et premier de Monseigneur le Daulphin.—A
  monseigneur le Daulphin.—A Paris, par Jean Jannon, rue
  Saint-Jean-de-Latran, à la Roze rouge, MDCIX.—Le titre est
  gravé par Thomas de Leu. On lit dans le Journal de Lestoile,
  à la date du 2 mars 1609: «J'ai acheté un livre nouveau fait
  par M. Héroard, premier médecin de M. le Dauphin, intitulé:
  _L'Institution du Prince_; qui est une matière et un sujet tant
  de fois chanté et rechanté, qu'on n'y peut trouver que des
  redites. Il m'a coûté, relié en parchemin, avec une autre fadèze
  de contre-satire pour les dames, un teston.»

_Le 3, samedi, à Saint-Germain._—L'on parloit du jour des Rois, il
dit: _Je veux pas être le Roi_; sa nourrice lui demande pourquoi.—_Je
veux pas l'être._—«Si vous l'êtes vous payerez quelque chose, si
Madame l'est aussi, ou Mlle de Vendôme?» Il appelle M. de Ventelet,
et lui dit tout bas à l'oreille: _N'y faites point mettre de fève,
afin qu'il n'y aye point de Roi._—«Monsieur, lui dit sa nourrice,
si Dieu est Roi, il faudra que vous teniez sa place.»—_Je veux pas
moi._—«Comment, Monsieur, dit un chacun, refusez-vous à tenir la place
de Dieu?»—Il s'arrête avec crainte: _Hé! c'est à papa!_—«Monsieur, il
faut que ce soit vous qui la tienne ici.»—_Hé! je veux bien._

_Le 4, dimanche._—Il va en la chambre de M. de Liancourt, où il
s'amuse à peindre; ramené en sa chambre, et à six heures soupé, il se
prépare pour faire jouer une comédie, la voit jouer, consent que M.
de la Voute en seroit, pourvu qu'il s'habille en fille, et ne veut
permettre que M. de Liancourt s'habille qu'en garçon. Il la voit
jouer, elle dure jusques à neuf heures et demie. Mis au lit, il se
débarbouille le menton qu'il avoit tout noirci avec de la fumée du
flambeau et fait barbouiller les autres.

_Le 5, lundi._—Mme de Libertat, veuve de feu M. de Libertat, celui qui
délivra Marseille sur la Ligue[559], le vient voir.—A souper il fait
couper le gâteau des Rois, Madame est faite la Reine. Elle donnoit les
charges; elle le fait son grand écuyer: _Non_, dit-il, _je veux être
valet de pied, je cours bien_. Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, vous
serez donc le premier valet de pied.»—_Ho! non_, dit-il, honteux.
Amusé à jouer et à voir jouer une comédie par des valets de M. de
Verneuil et Verdelet, valet de pied du Roi.

  [559] Pierre Libertat, Corse établi à Marseille; le service
  qu'il avait rendu en introduisant en 1596 le duc de Guise en
  la ville de Marseille, que ses magistrats allaient livrer aux
  Espagnols, fut considéré comme si important que Henri IV s'écria,
  en apprenant cette nouvelle: «C'est maintenant que je suis roi.»
  (_Lettres missives de Henri IV_, tome IV, page 516.)

_Le 6, mardi à Saint-Germain._—Mené jouer au jeu de paume, il se moque
de M. de Verneuil qui jouoit foiblement: _Velà féfé Veneuil, c'est
miracle quand il frappe un coup, il faut faire sonner la trompette._ A
huit heures mené en la chambre de M. de Verneuil, où il voit jouer une
comédie par les gens de M. de Verneuil et autres.

_Le 7, mercredi._—On lui apporte une lettre de la part de Mlle de
Mercœur, il l'ouvre, et sur ce que Mlle de Vendôme lui dit, voyant
qu'il jetoit la poudre de Chypre qui étoit dedans: «Hé! Monsieur, ne la
jetez pas, il la faut serrer.»—_Ho! je la veux jeter moi; je l'aime
point, j'aime mieux la poudre des canons._—Il va chez M. de Verneuil
pour y voir jouer une comédie par ses gens.

_Le 8, jeudi._—Mené promener, il fait tirer par son petit mulet sa
petite charrette portant les ornements de sa chapelle à celle du
bâtiment neuf, où il entend la messe.

_Le 9, vendredi._—Il monte en ma chambre, et me dit: _Mousseu Héroua,
montrez-moi ce que vous avez écrit de moi_; c'étoit mon journal. Il
vouloit voir ses premières années, je l'avois à Paris. Il se met à
écrire, et me dit: _J'écris bien de la minute françoise_, et peu après:
_Mousseu Héroua, il faut que je m'en aille achever un pourtrait que
j'ai commencé._ Il descend soudain, et va à sa peinture dans son
cabinet; il copie en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il
étoit fort reconnoissable: il s'amuse à peindre fort attentivement.

_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Mousseu Héroua, j'ai
inventé une sentence._—«Monsieur, vous plaît-il de me la dire?»—_Les
enfants qui ne sont pas sages, Dieu les punit. J'en ai inventé une
autre: Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide._ En soupant,
Mme de Montglat lui dit qu'il étoit beau: _Je suis pas beau, cela est
bon pour les femmes._ Soudain qu'il eut soupé il s'en va à sa peinture
en son cabinet, là où M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt,
lui donna un Jupiter[560] entouré des Muses, en taille-douce, et lui
en expliqua le sens: comme c'étoit un roi, roi de tout le monde, et
qu'il faisoit chanter devant soi et jouer des instruments, et qu'il
ne faisoit rien et qu'un jour il feroit ainsi: _Comment_, dit-il, _ce
roi ne fait rien! je ne veux pas faire ainsi; tenez, j'en veux point_,
et le lui rend. Il va en la salle des gardes, où il voit danser la
Bohémienne par de ses gens. Mis au lit, il s'amuse et prend plaisir
bien grand au livre des chasses du sieur Du Fouilloux[561], que M. de
Frontenac venoit de lui donner; il s'apprend à dire en musique l'appel
des chiens.

  [560] Ou plus probablement un Apollon.

  [561] _La Vénerie_ de Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin.

_Le 11, dimanche._—Il entend que l'on disoit qu'il seroit en pension
avec M. de Souvré comme chez Mme de Montglat, et s'en fâche; il demande
à M. de la Valette: _Féfé Vendôme y est-il?_—«Non, Monsieur.»—_Ho!
il a tout plus que moi! il a six laquais, et j'en ai que deux!_ Il
l'avoit ainsi entendu dire, et avoit toujours ses comparaisons sur M.
de Vendôme.

_Le 12, lundi._—A quatre heures il va chez M. de Frontenac, où le Roi
arriva de Paris venant de l'assemblée[562] de Vaucresson; le Roi se mit
sur le lit pour reposer; il faisoit la garde autour du lit afin que
l'on ne l'éveillât point.

  [562] On appelait ainsi un rendez-vous de chasse.

_Le 13, mardi._—A sept heures et demie il va au lever du Roi chez M.
de Frontenac, y est jusques à huit heures que le Roi s'en retourna à
Paris par Versailles[563], où il alloit dîner. Il va jouer à la paume;
M. Sauvat, excellent joueur, lui montre.

  [563] _Voy._ la note du 15 janvier 1604.

_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à peindre fort
bien[564], s'amuse à lire le livre du sieur Du Fouilloux.

  [564] C'est à cette époque une de ses occupations les plus
  habituelles. Le dessin de ce jour est conservé dans le manuscrit
  de la Bibliothèque impériale.

_Le 24, samedi[565]._—A sept heures trois quarts il entre en carrosse,
l'œil sec, et part de Saint-Germain en Laye pour aller à la Cour,
entrer aux mains de M. de Souvré; il va par Saint-Cloud, arrive à onze
heures au Louvre, où étoient le Roi et la Reine. A onze heures trois
quarts dîné avec le Roi; à une heure le Roi le mène en carrosse chez
la reine Marguerite. A six heures et demie soupé, de la viande de la
Reine; ç'a été la première fois qu'il a commencé à boire du vin pour
continuer.

  [565] Il y a dans les manuscrits une lacune du 14 au 24 janvier.

_Le 25, dimanche, au Louvre._—On lui met une fraise; M. de Souvré
le fait regarder dans un miroir: _Je semble_, dit-il, _au petit
ambassadeur d'Angleterre_; c'en étoit le fils. Il va chez le Roi à
son lever, lui sert sa chemise. Le Roi lui commande de l'appeler son
père, le mène par la galerie aux Tuileries. Il entend la messe avec le
Roi, puis, à onze heures et demie, dîné avec le Roi; il est servi, par
derrière, par commandement du Roi. Le petit M. de Humières le servoit;
il ne l'avoit jamais servi, ce qui fut cause que le Dauphin, de son
mouvement, commanda à M. de Ventelet: _Allez, allez avec lui, pou lui
montrer comme il faut faire._ Il va ensuite chez la Reine.

_Le 26 janvier, lundi._—Il avoit une petite enlevure au coin de la
lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s'il lui
plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche: _Une mouche_,
dit-il, en raillant, _ho! je veux pas être beau; c'est madame la
princesse de Conty qui met à son visage des petites mouches pour se
faire belle_. Il va chez le Roi, qui le mène aux Tuileries et le ramène
à onze heures à la messe, en Bourbon[566].

  [566] _Voy._ la note du 16 mars 1606.

_Le 27, mardi, au Louvre._—Les députés de Bretagne lui viennent offrir
leur service au nom de la province.—Il s'amuse à regarder des étoffes,
choisit le bleu pour un habit; il en aimoit naturellement la couleur.
A deux heures mené à voir la verrerie, au faubourg Saint-Germain, il
y fait faire des verres, des paniers, des cornets. Le jeune M. de la
Boissière donna un démenti à M. le comte de Torigny; il l'entend, et
l'accuse envers M. de Souvré et lui commande de le fouetter. Ramené à
quatre heures, il fait fouetter M. de la Boissière par M. de Souvré; ce
fut la première justice en sa chambre[567].

  [567] C'est-à-dire la première fois que le Dauphin exerce son
  autorité sur les personnes attachées à son service.

_Le 29, jeudi._—Il a vu tirer des armes, a tiré lui-même avec grâce et
disposition.

_Le 30 janvier, vendredi, au Louvre._—M. de Longueville vient en son
cabinet, et lui dit: «Monsieur, voulez-vous pas que je fouette vos
enfants d'honneur et vos pages?»—_Vous n'êtes pas mon écuyer_, lui
dit-il assez brusquement, et se retournant vers M. du Repaire il lui
dit tout bas: _Voyez qu'il est hardi! il n'est pas mon écuyer_; c'étoit
qu'il ne vouloit pas ouïr parler de faire mal aux siens.

_Le 31, samedi._—Il veut lui-même écrire le rôle de ses petits
gentilshommes[568] selon l'ordre qu'ils étoient venus à lui. On lui
met un habillement neuf pour aller après souper à l'Arsenal, y voir
danser le ballet de la Reine[569].

  [568] «Le Roi, lui permettant d'avoir quelques heures à soi
  pour y passer honnêtement le temps et l'employer aux exercices
  vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa qualité, a
  résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de jeunes
  gentilshommes de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera
  des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces.»
  (HÉROARD.—_De l'Institution du Prince_, fº 147).

  [569] Voy. le _Journal de Lestoile_ à cette date.

_Le 1er février, dimanche, au Louvre._—Il écrit par réponse à Madame,
sa sœur, sur la minute de M. de Souvré. Sur l'après-dînée il se
ressouvient que Mlle de Vendôme lui avoit écrit; il demande du papier
et de l'encre pour lui faire réponse. M. de Souvré lui fait la minute,
et la lui envoie; elle commençoit: «Ma sœur, etc.»; quand il voit
ces mots: _Ma sœur! elle est pas ma sœur; faut mettre ma sœur de
Vendôme._ On alla le demander à M. de Souvré, qui trouva qu'il avoit
raison.

_Le 2, lundi._—Mené à la messe et à la procession avec le Roi. Il
reçoit des nouvelles de Mesdames[570].

  [570] Elles étaient restées à Saint-Germain avec Mme de Montglat.

_Le 3, mardi._—Il joue en la galerie, là où M. le comte de Torigny
dit à un de ses compagnons: «L'ase vous etc.» Cette sale parole est
rapportée à M. de Souvré, qui le menace du fouet. Tout du long de son
dîner, le Dauphin persécuta M. le comte de Torigny pour la mauvaise
parole: _Torigny, dites à votre cul qu'il s'arme. Torigny, dites à
votre laquais qu'il vous interroge. Torigny, puisque vous voulez être
laquais, je vous envoyerai demain porter des lettres à Saint-Germain_;
il avoit ouï M. de Souvré disant que c'étoit une parole de laquais
et de palefrenier. Mené à l'Arsenal, il y voit tout, et puis va à la
Bastille. M. de Sully lui baille deux cents écus au soleil, pour sa
foire, lui demande s'il veut qu'il lui fasse faire des balles de sucre
comme celles de canon; il lui répond: _Oui, mais que vous me les tiriez
dans la bouche._

_Le 4, mercredi._—Il a de l'impatience pour aller à la foire, où il
demande d'aller, au lieu d'écrire son exemple. M. de Souvré lui porte
cinquante écus pour employer à la foire; il dit: _J'en ai encore pou
trois fois._ A une heure et demie mené en carrosse, à la foire, il y
gagne un cachet d'or à la rafle, jouant avec lui Mlle de Rohan.

_Le 5, jeudi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis aux Tuileries, où il
entend la messe. Il va tirer des armes, puis va chez la Reine, où il
se joue à M. de Verneuil, qui avoit ce jourd'hui pris la soutane; le
Dauphin se met à genoux, et va ainsi pour lui baiser le pied (à M. de
Verneuil), ses petits gentilshommes en font autant. A quatre heures le
sieur Don Pedro de Toledo le vient voir pour prendre congé de lui, s'en
retournant en Espagne.

_Le 6, vendredi._—Mené à la foire, ramené à onze heures, il va chez
le Roi et après, à onze heures et demie, dîné.—M. de Souvré avoit
fait emprisonner son laquais pour avoir donné un coup de bâton à la
foire; l'on en parloit pour l'excuser. Je dis à M. de Souvré, assez
bas, que Mgr le Dauphin ne seroit pas longtemps sans demander sa grâce.
M. de Souvré répond: «Si y sera-t-il vingt-quatre heures.» Le Dauphin
écoutoit en sournois, et répond tout bas: _Je fairai bientôt sonner
les vingt-quatre heures._ Aussitôt qu'il eut achevé de dîner, il fait
apporter sa montre sonnante, et les fait sonner, et dit aussitôt:
_Mousseu de Souvré, vingt-quatre heures ont sonné, faites s'il vous
plaît sortir de prison votre laquais._ Il va chez le Roi en la galerie,
où il mène sa compagnie armée: il étoit mousquetaire; le Roi y prend un
singulier plaisir; ils étoient plus de trente. Ramené en sa chambre, il
joue au trou-madame.

_Le 7, samedi._—Il écrit, lit, tire des armes. A cinq heures mené à
l'Hôtel de Bourgogne, à la comédie; ce fut la première fois. Ramené à
six heures et demie, il en récite beaucoup devant Leurs Majestés.

_Le 8, dimanche._—Il écrit à Mme et à Mlle de Vendôme. A trois heures
trois quarts[571], mené à l'Hôtel de Bourgogne, il se met à rire avec
éclat et dit: _Mousseu de Souvré, je ris ainsi, afin qu'on pense que
j'entens l'italien._ Ramené à six heures et demie.

  [571] Nous notons à dessein ces différences d'heures pour aller à
  la comédie.

_Le 9, lundi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis à la messe aux
Feuillants, par la galerie, il se promène aux Tuileries, revient par
le même chemin, va chez la Reine. A souper il donne le demeurant d'un
hachis de perdrix à MM. de Vendôme et le Chevalier, les appelle _ses
frères_ par commandement du Roi.

_Le 10, mardi._—Mme de Montglat, qui l'étoit venue voir, pleuroit:
_Mamanga, vous pleurez; ne pleurez pas, vous n'avez qu'une dent_;
comme elle lui veut dire adieu, il lui saute au col; elle pleure, il
ricane pour s'assurer; l'on lui ouvre la porte du cabinet: _Mamanga,
velà la porte ouverte, allez-vous-en._ Ce ne fut point par mauvaise
volonté, mais pource qu'il se sentoit touché de ses larmes. A deux
heures mené aux Chartreux, c'est la première fois. Il va à la foire,
y joue à la rafle, perd deux cachets. La reine Marguerite lui donne
sa foire: une enseigne et un cordon de diamants le tout estimé à deux
mille écus[572]; elle commanda à l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il
demanderoit, promettant de le payer.

  [572] Lestoile l'estime trois mille.

_Le 11, mercredi._—Il est mené à la messe en Bourbon, puis se va
promener au jardin du Louvre, va donner le bonjour à la Reine. Il
s'entretient à dîner avec un fol nommé Des Vietes[573]. Il va chez le
Roi, revenant de Saint-Germain, où il avoit couché.

  [573] _Voy._ au 13 juillet suivant.

_Le 12, jeudi._—Il va en la grande galerie, où il s'amuse à voir les
carreleurs, les fait travailler, y aide, puis va donner le bonjour à la
Reine et après au Roi, que la goutte avoit pris la nuit précédente. La
Reine lui donne une petite montre couverte de diamants.

_Le 13 février, vendredi, au Louvre._—Mené en carrosse au faubourg
Saint-Jacques faire courir un lièvre, dans le clos du sieur de La Tour,
où il court deux lièvres, emporte les queues et les met à son chapeau.
Il reçoit Madame, arrivée à Paris; à souper elle buvoit du vin; il
lui dit: _Ma sœur, vous êtes trop jeune pou boire du vin; j'en bois
astheure, mais j'ai un an plus que vous; maître Gilles[574], ne donnez
point de vin à ma sœur, elle est trop jeune._ Après le souper il
lui dit: _Ma sœur, me voulez-vous voir tirer des armes?_ Et il fait
envoyer querir le sieur Jeronimo pour lui montrer, tire devant Madame,
puis ils vont chez Leurs Majestés.

  [574] Sommelier du Dauphin.

_Le 14, samedi._—A quatre heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, ramené à
huit heures tout morfondu de froid.

_Le 15, dimanche._—Mené hors du faubourg Saint-Honoré, à la
Ville-l'Évêque, qui appartenoit à Mlle de Longueville; il y fait courir
un lièvre dans le parc. A sept heures soupé, il va chez le Roi, est
ramené à onze heures et demie, à cause du ballet.

_Le 19, jeudi._—Mené chez la reine Marguerite, à la foire, chez M.
Conchino et chez M. de Gondi.

_Le 20, vendredi._—Lu, écrit, tiré des armes[575]; il rompt d'une
avant-main, sur l'épée du sieur Jeronimo, son fleuret près de la
poignée, tant il étoit fort; il ne y avoit point de fêlure au fleuret;
il tâche, en tirant, à surprendre son maître. Il est mené à la Roquette
puis chez M. de Roquelaure.

  [575] Ces occupations sont les seules du Dauphin à cette époque;
  depuis son arrivée au Louvre, il n'est plus question de dessin ni
  de musique.

_Le 22, dimanche._—A neuf heures déjeûné, écrit; il s'avise qu'il
étoit dimanche, s'en veut dédire, y est retenu par M. de Souvré.
Il écrit à regret, et dit: _Parce qu'il est dimanche, j'écris rien
qui vaille_; il tire des armes, et en dit autant, tirant avec
négligence.—La Reine le mène jusqu'à Villejuif, au-devant du Roi
revenant de Fontainebleau.

_Le 24 février, mardi._—Ce matin arriva la nouvelle du duc de
Florence[576] qui étoit décédé le 7me du mois.

  [576] Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, oncle de la
  Reine.

_Le 27, vendredi._—Mené chez M. de Roquelaure avec la Reine, il
revient avec elle sur le pont au Change, chez La Haye, et de là sur
le pont aux Marchands, où il demande le nom des oiseaux de toutes les
enseignes, puis au bout du Pont-Neuf, où il joue à une blanque, y gagne
un tableau d'une Lucrèce.

_Le 28, samedi._—Madame prend congé de lui, pour s'en retourner
à Saint-Germain-en-Laye; il est mené en un jardin, au faubourg
Saint-Jacques, où il fait courir des lièvres.

_Le 2 mars, lundi, au Louvre._—Il va en la galerie aux accordailles
de Henri de Bourbon, prince de Condé, avec Mlle [Charlotte] de
Montmorency, fille de M. le connétable. Il demande à M. de Souvré:
_Quel pays est-ce que querouage?_ Il y avoit six jours qu'il lui avoit
ouï dire le mot.—«Monsieur, lui répond M. de Souvré, je ne sais, mais
qu'est-ce?»—_Je ne sais; et si, je sais bien que c'est; puisque me le
voulez pas dire, je le demanderai aux dames._—Et à qui?»—_A madame de
Souvré._ Enfin, il dit que _querouage c'est aller faire l'amour_. Je
lui avois dit que c'étoit aller au serein, au clair de la lune: _Hon!
c'est pas cela_; il ne voulut jamais confesser celui qui lui en avoit
donné l'interprétation[577].

  [577] Dans le glossaire des _Noëls bourguignons_ de La Monnoye,
  on trouve _cairiaige_ ou _quariage_, mot qui signifie proprement
  charroi, mais qui au figuré se prend pour le tracas d'une affaire:

    Voyez comment faisant tels quariages,
    Souvent on est trompé ès mariages.

_Le 3, mardi, au Louvre._—Mené chez M. de Roquelaure, où étoient LL.
MM. A six heures et demie soupé; il va chez le Roi, y voit danser le
ballet du chevalier de Vendôme, y est jusques à onze heures trois
quarts.

_Le 5, jeudi._—Mené en carrosse en la plaine de Vaugirard et d'Issy, à
la volerie; il voit prendre des corneilles.

_Le 6, vendredi._—Après déjeuner M. Des Yveteaux[578], son précepteur,
lui donna la première leçon, commençant par un petit discours qui lui
représentoit comme il avoit à reconnoître que Dieu l'avoit fait naître
chrétien et dans l'Église apostolique, et fils d'un grand Roi, et par
ainsi qu'il avoit à savoir qu'il lui falloit aimer et craindre Dieu,
se rendre véritable et juste, à aimer et honorer le Roi et la Reine
comme ayant supériorité sur lui, et puis comme ses père et mère, et que
les vertus s'apprenoient dans les livres; et commença à lui faire lire
le commencement de l'histoire de Josèphe, puis lui baille par écrit à
savoir: «s'il faut que les ecclésiastiques soient appelés aux conseils
des princes et ce qui lui en semble.»—_Je sais pas_, répond le Dauphin.

  [578] Nicolas Vauquelin, sieur Des Yveteaux, né vers 1568, mort
  en 1649. Henri IV, dit Tallemant des Réaux, le fit précepteur de
  M. le Dauphin après qu'il l'eut ôté précepteur de M. de Vendôme.
  (_Les Historiettes_, édition Paulin Paris, tome I, p. 341.)

_Le 7, samedi._—Mené au bois de Vincennes, c'est la première fois; il
y court des lièvres, y voit un élan.

_Le 8, dimanche._—Mené au devant du Roi revenant de
Saint-Germain-en-Laye; goûté au Roule, puis il rencontre, au devant des
Ternes, le Roi, qui le fait mettre en son carrosse.

_Le 10, mardi._—A souper il fait un rot; M. de Souvré l'en reprend; il
lui répond froidement: _Mousseu de Souvré, c'est un rot, ce n'est pas
un pet._

_Le 11, mercredi._—Mené sur le pont voir, tous les engins de la pompe
de la Samaritaine, puis il va au jardin du Palais, y a goûté.

_Le 12, jeudi, au Louvre._—Botté et éperonné, il est mené en carrosse
aux Chartreux, y monte sur sa petite haquenée baie, dans le clos, pour
voir courir deux blaireaux.

_Le 13, vendredi._—Il commença à signer des lettres de retenue[579]
pour quelques-uns de ses officiers.

  [579] C'est un brevet par lequel on assure une certaine somme sur
  le prix d'une charge (_Trévoux_).

_Le 14, samedi._—Il signe des brevets, veut savoir pour qui ils sont.
L'on parloit d'Engoulevent[580], qui faisoit le fol; de Heurles, son
valet de chambre, va dire qu'il étoit à Langres, le Dauphin demande:
_Pourquoi?_—«Monsieur, pour des affaires.»—_Les fous ont-ils des
affaires?_ Il demande le sieur Des Yveteaux, son précepteur, et
l'envoie querir pour étudier; le précepteur se trouva malade. Mené à
Cachant[581], il monte à cheval aux Carmélines.

  [580] _Voy._ page 61, note 88.

  [581] Hameau de la commune d'Arcueil.

_Le 15, dimanche._—Il est mené en l'hôtel de Nemours pour y voir un
cabinet d'antiques, puis va à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; ce fut
la première fois; M. le prince de Conty[582] lui fait voir toute la
maison.

  [582] François de Bourbon, prince de Conty, demeurait à l'hôtel
  abbatial de Saint-Germain-des-Prés, où il mourut, en 1614.

_Le 16, lundi._—M. de Gouville[583], gentilhomme normand, excellent
tireur des armes, lui montroit les pas en avant et en arrière, et lui
dit: «Monsieur, il vous faut apprendre à tirer en avant et à reculons;»
il répond soudain: _Je veux tirer en avant, non pas à reculons._

  [583] François de Gouville, seigneur de Javerly, maréchal de camp
  en 1597, gouverneur de Pithiviers en 1620.

_Le 17, mardi._—Mené chez le Roi, qui alloit à Chantilly, à deux
heures; M. de Souvré le fait étudier. A six heures et demie soupé;
le Dauphin fait armer M. le Chevalier des armes entières que M. de
Lesdiguières[584] lui avoit fait faire à Milan et ce jourd'hui avoient
été présentées au Dauphin par M. de Créquy; elles avoient coûté mille
doublons.

  [584] Héroard écrit comme on prononçoit: _Desdiguières_.

_Le 19 mars, jeudi, au Louvre._—Ce jourd'hui, à déjeuner, il a
commencé à manger de ses viandes et ouvrir sa maison; la Reine l'avoit
nourri jusques ici, depuis son retour de Saint-Germain. Mené au clos
des Chartreux, il y court un renard qu'il y avoit fait porter, lui
étant à cheval, botté et éperonné; puis mené à l'hôpital des fols au
faubourg Saint-Germain, il y voit une folle qui se disoit être fille du
roi Charles[585].

  [585] Charles IX.

_Le 21, samedi._—A deux heures et un quart il entre en carrosse avec
la Reine, qui part pour aller à Notre-Dame de Chartres, la conduit
jusques auprès de Bourg-la-Reine.

_Le 23, lundi._—Il est mené au faubourg Saint-Germain, voir la reine
Marguerite.

_Le 25, mercredi._—Mené au parc de Madrid[586], il a goûté à l'entrée,
chez le concierge, puis il est mené en l'abbaye de Longchamp.

  [586] Madrid dans le bois de Boulogne; on prononçait alors:
  _Madril_.

_Le 27, vendredi._—Mené à l'Arsenal, il y a goûté à trois heures, puis
est venu aux Tuileries trouver le Roi.

_Le 29, dimanche._—Mené chez M. de Mayenne, où l'on lui présente
la collation. Il demande à boire; lui en étant offert par les
officiers de M. de Mayenne, il dit: _Où sont mes officiers?_ M. de
Ventelet, son maître d'hôtel, lui dit tout bas que ce seroit offenser
M. de Mayenne de refuser ses officiers; lors il prend le verre où
étoit le vin, fort trempé, et ne y fait que tâter. Mené à vêpres à
Saint-Antoine-des-Champs.

_Le 30, lundi._—Mené aux Tuileries et aux Chartreux, ramené au jardin
du Louvre, il y a cueilli lui-même une douzaine d'asperges.

_Le 31 mars, mardi._—A douze heures et demie il entre en carrosse pour
aller à Saint-Germain-en-Laye, va par le pont de Neuilly et arrive à
la chaussée, monte à cheval et rencontre Mesdames, qui lui étoient
venues au devant. Il marche à la tête du carrosse pour se faire voir,
et arrive à Saint-Germain à quatre heures et trois quarts. Il va par
le jardin au parc jusques à la chapelle, est ramené au château, en la
chambre du Roi, où il logea.

_Le 1er avril, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et un quart
il entre en carrosse pour aller dîner à Fresnes, où le Roi, revenant
d'Anet par Mantes, l'avoit mandé, y a dîné à onze heures trois quarts
avec le Roi; peu après, mené en carrosse jusques au bois, il est monté
à cheval, est allé dans le bois après la chasse, suivant le Roi. Ramené
à Saint-Germain avec le Roi en carrosse à six heures, il lui demande
permission d'aller étudier, pource que le Roi lui avoit dit le matin
que s'il n'étudioit point qu'il ne iroit point à la chasse. A sept
heures et demie il est mené en carrosse au bâtiment neuf[587], voir la
Reine.

  [587] Le Dauphin habitait toujours le vieux château.

_Le 2, jeudi._—A sept heures et demie mené en carrosse au bâtiment
neuf, pour y voir danser le ballet de Madame.

_Le 3, vendredi._—Mené vers la Muette, à la rencontre du Roi, qui
étoit à la chasse.

_Le 4, samedi._—Il va dire adieu à Messieurs, ses frères, et à
Mesdames, ses sœurs, est mené à la chapelle à la messe, puis chez la
Reine au bâtiment neuf, et à neuf heures et demie est parti. Il va à
Ruel, où étoit le Roi, se promène partout; à midi dîné avec le Roi
et la Reine; Moisset[588] donnoit le dîner, et aux princesses. Parti
à trois heures, il passe par Saint-Cloud, et arrive à Paris à cinq
heures trois quarts.

  [588] _Voy._ la note du 11 septembre 1608.

_Le 5, dimanche, au Louvre._—Mené aux Feuillants, à la messe, il se
joue aux Tuileries; dîné avec le Roi; mené au faubourg Saint-Jacques,
en un jardin où il court un lièvre avec ses deux petits lévriers.

_Le 9, jeudi, au Louvre._—Il entre en carrosse avec la Reine, qui
part pour aller à Fontainebleau, l'accompagne jusques à la porte
Saint-Antoine, va à l'Arsenal. Mené au parc de Mlle de Longueville à la
Ville-l'Évêque.

_Le 10, vendredi, voyage._—A huit heures parti de Paris pour aller
à Fontainebleau, il arrive à dix heures trois quarts à Juvisy, où
il a dîné; ne voulut jamais entrer en l'hôtellerie: _Hé! mousseu de
Souvré, n'y allons point! allons là dedans_, montrant une maison de M.
Chauvelin, qui étoit fort propre; il y a dîné. A trois heures il rentre
en carrosse, arrive à Essonne à quatre heures trois quarts, va voir le
moulin à polir les diamants, puis celui à papier, y fait lui-même six
feuilles à papier, fort bien, est ramené par eau. Couché à Essonne.

_Le 11, samedi._—Mené à l'église, puis au moulin où l'on blanchit
les toiles; il part d'Essonne à huit heures, et arrive à dix heures
trois quarts à Ponthierry, où il a dîné. Arrivé à quatre heures à
Fontainebleau, il va chez le Roi; à cinq heures et un quart soupé avec
le Roi.

_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené chez LL. MM. et à la
procession[589], avec le Roi.

  [589] La procession des Rameaux.

_Le 13, lundi._—Lu, écrit, tiré des armes, mené à la messe en la
chapelle, puis chez LL. MM. Après souper il s'amuse à peindre[590].

  [590] Le Dauphin reprend à Fontainebleau cette habitude, dont il
  n'est pas fait une seule mention pendant son séjour à Paris.

_Le 16, jeudi saint._—Il ne veut point déjeuner pource que M. de
Souvré lui dit que le Roi, qui se trouvoit un peu mal, lui commandoit
d'aller laver les pieds aux petits enfants. Il ne y peut consentir,
jusques à ce que M. de Souvré lui dit qu'il les laveroit; il a déjeuné
puis il dit soudain: _Mousseu de Souvré, souvenez-vous de votre
promesse._ M. de Richelieu[591] lui demanda s'il lui plaisoit pas
qu'il fût le Dauphin pour lui, et qu'il laveroit les pieds: _Je le
veux bien, mais je reviendrai incontinent._ Il demande à étudier, mais
c'est pour gagner le temps. Mené chez le Roi, qui lui demande s'il
veut pas aller laver les pieds aux petits enfants: _Oui, mon père,
mais j'aimerois mieux sauter le fossé_; c'étoit un petit fossé que
deux jours auparavant le Roi lui avoit fait sauter, et où il avoit mis
une jambe dans l'eau, ne l'ayant pu franchir. Mené à la grande salle à
neuf heures et demie, il fait fort bien la cérémonie du lavement des
pieds, est servi par M. le comte de Soissons, grand maître, et autres
officiers du royaume, comme si c'eût été le Roi. Après souper mené chez
LL. MM.; au retour, il s'arrête de lui-même au reposoir qui étoit en la
salle, y prie Dieu.

  [591] Henri du Plessis, seigneur de Richelieu, frère aîné du
  cardinal, qui étoit alors évêque de Luçon; il fut maréchal de
  camp en 1616 et mourut en 1619.

_Le 17, vendredi saint, à Fontainebleau._—Mené à la salle du cheval,
au sermon du P. Coton.

_Le 18, samedi._—Il écrit à M. de Lesdiguières, le remerciant des
armes qu'il lui avoit envoyées[592]; mené à la messe en la chapelle,
il va à confesse au P. Coton. A quatre heures et demie il entre en
carrosse avec LL. MM., qui le mènent voir l'eau mise au grand canal.

  [592] _Voy._ au 17 mars précédent.

_Le 19, dimanche, jour de Pâques._—A deux heures il est mené au sermon
du P. Coton.

_Le 20, lundi._—Mené chez LL. MM., où il voit un miroir ardent qui
fondoit du plomb.

_Le 22, mercredi._—Le fils du mylord Cécil, Anglois, le vient saluer;
mené à la chasse au blaireau, il y mène le fils du mylord Cécil.

_Le 23 avril, jeudi._—Il s'amuse en sa chambre à raboter des ais; il y
avoit des menuisiers.

_Le 27, lundi, à Fontainebleau._—A deux heures mené chez la Reine, il
y dit tous ses mots latins. Mené à cinq heures promener au parc avec
le Roi: près de la bonde, il y avoit une rigole d'un pied et demi de
largeur par où l'eau tomboit dans le grand canal. Le Roi le faisoit
sauter cette rigole; il la sautoit sans course. Il lui commande de la
sauter avec course: la crainte qu'il avoit de ne prendre pas justement
son élan, de tomber dedans et faire rire le monde, fut cause qu'il
ne voulut jamais sauter à course. Le Roi sauta pour lui en donner la
volonté, en fit sauter plusieurs. M. de Souvré le menace du fouet, il
répond qu'il aime mieux l'avoir que de sauter. Cela offensa le Roi,
qui commanda qu'il le fût. Ramené en son cabinet avec protestation de
vouloir sauter. Fouetté de trois coups de verge, ce fut la première
fois, il dit: _Ce n'est rien; il ne m'a pas fait mal._ A neuf heures
il va chez le Roi, où quelques-uns de ses petits gentilshommes se
préparent de jouer quelques vers de la _Bradamante_[593] devant le Roi;
il avoit sept vers à dire de Charlemagne. A dix heures ils vont à la
chambre de la Reine, et en présence de LL. MM. ils jouèrent; il dit:
_J'ai oublié mon rolet._

  [593] Tragi-comédie de Robert Garnier.

_Le 28, mardi._—A neuf heures il va dire adieu à la Reine, qui partoit
pour aller à Paris; le Roi étoit parti à six heures. Le soir il envoie
querir la musique de M. de Bouillon; c'étoit un luth, un clavecin et
une viole par un nommé Pradel, excellent joueur s'il en fut jamais.

_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à écrire des devises et à peindre les
corps[594].

  [594] «La devise est un composé de figures et de paroles; on
  donne à la figure le nom de corps, et aux paroles celui d'âme.»
  (_Moréri._)

_Le 30 avril, jeudi._—Mené sur la route de Moret, où il chasse au
blaireau. Il étudie et apprend à décliner son nom en latin jusqu'à
l'ablatif.

_Le 1er mai, vendredi, à Fontainebleau._—Il étoit botté pour aller à
la chasse, il se prit à pleuvoir: _C'est_, dit-il, _un grand cas; il
pleut toujours quand je me botte, je voudrois bien savoir d'où vient
cela_. Il est amusé par certaine musique ambulatoire[595].

  [595] Jouée par des musiciens ambulants.

_Le 2, samedi._—Son précepteur M. Des Yveteaux lui ayant demandé
que c'étoit à dire en françois: _Discite justitiam moniti et non
temnere divos_, il répond: _Je ne sçais._ M. Des Yveteaux reprit:
«C'est-à-dire, soyez avertis à apprendre à faire justice et à ne
craindre point Dieu.» Je veux croire[596] que ce fut par mégarde.

  [596] Héroard écrit _craire_, suivant la prononciation de cette
  époque.

_Le 5, lundi._—En buvant il regardoit deçà et delà; M. de Souvré lui
dit qu'il faut regarder dans le verre, et le lui montroit avec deux
doigts; le Dauphin ayant bu, lui fait les cornes. M. de Souvré lui dit:
«Comment, Monsieur, vous me faites les cornes?»—_Quand on fait les
cornes, il les faut rendre_; c'étoit un de ses plus grands déplaisirs
quand on les lui faisoit, et l'une de ses plus grandes vengeances. Le
long du dîner il s'entretient de la chasse avec maître Martin, qui
avoit les chiens d'Artois. Le sieur Angé lui voulut faire quelque
conte, il dit: _Ho! ce sont contes de la cigogne._—«Monsieur, vous ne
les croyez donc pas?»—_Je ne suis pas de ceux là._ Je lui demande:
«Monsieur, qu'est-ce des contes de la cigogne?» il répond: _Quand on
veut faire craire quelque chose qui n'est pas vraie._

_Le 8, vendredi._—Il s'amuse à peindre un carrosse à six chevaux, avec
l'encre et la plume[597].

  [597] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque
  impériale.

_Le 9, samedi._—A dîner il raille avec M. le Chevalier et avec M. de
Verneuil, dit à M. de Verneuil qu'il donnera la bénédiction à M. le
Chevalier quand il ira à Malte. A souper on lui sert des maquereaux
pour la première fois; il demande: _Qu'est cela?_ on lui répond:
«Monsieur, ce sont des maquereaux»; il ouvre la gueule au poisson et,
lui battant la tête: _Fi! le vilain! ôtez, ôtez-moi ces vilains!_

_Le 11 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le matin il fait ouvrir
les fenêtres et souffle en l'air, disant qu'il envoie toutes ses
opiniâtretés au comte de la Voute, qui étoit logé au pavillon du bout
du jardin du Tibre.

_Le 13, mercredi._—A dix heures il entre en carrosse, va par Moret
(ce fut la première fois); on lui porte les clefs de la ville; il la
traverse, et va dîner à Ravannes, maison du jeune Loménie. Il revient
par Moret, où M. de Moret, âgé de deux ans, le vient saluer, arrive à
Fontainebleau, où, sans descendre de carrosse il est mené en la forêt,
au devant du Roi, qui couroit le cerf, revenant de Paris. La Reine
arriva à neuf heures.

_Le 16, samedi._—L'on prend un chaton de diamants qui étoit sur un
cordon de chapeau, pour le lui mettre pour enseigne; quelqu'un dit que
M. de Sully lui en bailleroit un de deux mille écus: _Ha! oui_, dit
le Dauphin, _et il n'a pas voulu payer mes chevaux de chariot!_ il le
disoit en colère sans le montrer; il n'aimoit pas à être refusé.

_Le 18, lundi._—Déjeuné en s'amusant à faire lire et interpréter au
sieur Des Yveteaux certaines devises qui étoient dans un petit livre
appartenant à M. de Souvré; il y en avoit une de l'hermine, qui aimoit
mieux se laisser prendre que de se souiller: _Celle-là est belle!_
dit-il.

_Le 19, mardi._—A souper M. de Vilaines, gentilhomme servant, lui
demanda s'il lui plaisoit du vin ou de la tisane, il lui répond:
_Duquel que vous aimerez le mieux_; il lui sert de la tisane, et ayant
bu il lui dit: _J'ai bu de celui que vous aimez le moins._

_Le 21, jeudi._—A midi, dîné avec le Roi; il s'amuse à écouter maître
Guillaume[598], et rit de ce que le Roi lui ayant demandé de qui il
pensoit que Monseigneur le Dauphin fût fils, il lui répondit: «D'un
président de Paris.»

  [598] Fou du Roi.

_Le 26 mai, mardi._—Goûté hâtivement pour aller à la chasse, il dit à
M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, dites s'il vous plaît à ma mère qu'il
y a cinq jours que je ne suis point monté à cheval; en vérité il y a
cinq jours!_ Il commande que ses bottes fussent mises dans le carrosse,
va chez la Reine, est mené en carrosse pour aller au devant du Roi, qui
couroit le cerf, voit passer le cerf et se trouve à la mort.

_Le 1er juin, lundi, à Fontainebleau._—Mis au lit, il me donne son
bras et me dit: _Regardez le petit oiseau avant de vous en aller_;
c'étoit son pouls. Il me donna congé pour aller à Vaugrigneuse[599].

  [599] Héroard revient le 17; pendant son absence l'apothicaire
  Guérin continue le Journal, mais beaucoup plus succinctement.

_Le 18, jeudi._—Mené à la chapelle, puis chez LL. MM.; il va avec eux
à la procession et au sermon.

_Le 24, mercredi._—Il étudie au catéchisme. Après souper il est mené
chez LL. MM., puis se va jouer à la galerie, où il bat un des laquais à
coups de raquette, parce qu'il avoit accompagné M. de Souvré allant au
bourg; ramené en pleurant de peur du fouet, que le Roi avoit commandé
de lui donner. Mis au lit, il ne veut point dormir que M. de Souvré ne
l'aye assuré qu'il n'auroit point le fouet.

_Le 25, jeudi._—M. de Souvré lui fait la peur entière du fouet jusques
à l'exécution, suivant la grâce qu'il en avoit demandée au Roi. Mené
à la messe chez LL. MM., où il se jette à genoux devant la Reine,
demandant pardon de la faute du jour précédent, et peu après en fait
autant au Roi, qui arriva en la chambre de la Reine, laquelle rougit
lorsque Monseigneur le Dauphin se jeta à genoux devant elle, et
n'écoutoit point ce que M. de Souvré lui disoit. Soupé avec le Roi;
mené au jardin promener, il demande permission au Roi de cueillir
et faire deux bouquets, l'un pour la Reine et l'autre pour Mlle de
Fonlebon, l'une des filles de la Reine, sa maîtresse; il en étoit
amoureux. S'en retournant il demande congé d'aller chez les filles de
la Reine, donne le bouquet à sa maîtresse, et la baise quatre fois,
serré et gaiement; puis va chez la Reine, et lui donne l'autre bouquet,
fait de lys blancs et autres fleurs, se met à chanter plusieurs
chansons en concert, devant LL. MM.

_Le 26, vendredi._—M. le maréchal d'Ornano[600], qui ne l'avoit jamais
vu, lui fait la révérence, la larme à l'œil.

  [600] Alphonse Corse, dit d'Ornano, maréchal de France en 1597,
  mort en 1610.

_Le 28 juin, dimanche._—M. [le prince] et Mme la princesse de Condé,
fille de M. le connétable, arrivent. Piedro Guichardini, ambassadeur du
nouveau grand-duc de Toscane[601], lui apporte des lettres de sa part,
de son frère et de la Grande-Duchesse.

  [601] Côme II de Médicis.

_Le 2 juillet, jeudi, à Fontainebleau._—A une heure il va trouver le
Roi, qui le mène au conseil, où il alloit pour entendre les avis divers
qui se proposoient par diverses personnes, sur le fait et changement
des monnoies; le Roi le tenoit entre ses jambes; la Reine aussi y
assista. C'est la première fois qu'il a été au conseil.

_Le 4, samedi._—Mené à la messe, puis à la grande galerie pour voir le
Roi, qui couroit la bague; il l'emporta une fois. Les dames étoient aux
fenêtres d'en haut du pavillon, et entre les autres Mme la princesse de
Condé.

_Le 5, dimanche._—Il va en la grande galerie pour voir le Roi courant
la bague, qui de cinq courses fit trois dedans. Après souper il va
chez LL. MM., et, du corridor, regarde le Roi, qui étoit en la cour
prenant plaisir à jeter des fusées; mené au bal, où il dansa gaiement.
M. de Vendôme fut épousé[602] entre une heure et deux heures après
minuit. Mme de Mercœur envoya au Dauphin une petite chaîne de chiffres
d'or où pendoit un Hercule enrichi de petits diamants, et, à la base
au-dessous, étoient écrits ces mots: _La grandeur de ton père et la
vertu te font plus grand qu'Hercule._

  [602] Il est difficile de se rendre compte de cette expression,
  puisque la cérémonie du mariage à la chapelle ne se fit que le 7.

_Le 6, lundi, à Fontainebleau._—A déjeûner il hume trois cuillerées de
bouillon pour l'amour de Mme la princesse de Condé et deux pour Mlle de
Fonlebon, sa maîtresse[603]. Après souper il va chez le Roi, le regarde
jetant des fusées, puis monte en la chambre de Mme la princesse de
Condé; il en étoit piqué.

  [603] _Voy._ au 25 juin précédent.

_Le 7, mardi._—A cinq heures il accompagne, en la chapelle basse, le
Roi, qui conduisoit Mlle de Mercœur pour épouser; M. de Gondi, évêque
de Paris, l'épousa à M. de Vendôme, fils naturel du Roi. Soupé à six
heures et demie en la salle du cheval, où se faisoit le festin royal,
les princes servant, puis il va à la salle du bal, où se dansa le grand
bal; il conduisoit la Reine.

_Le 8, mercredi._—Il s'amuse à faire copier une chanson d'amour et
à marquer la note de l'air. Mené chez LL. MM., et à cinq heures à la
grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. A six heures et
demie soupé, puis mené chez LL. MM., il va à onze heures avec eux en
la salle du cheval, où il a vu danser le ballet des _preneurs d'amour_
avec des faucons, des furets et par des pêcheurs, etc., de l'invention
du sieur de Bonières. Ramené à une heure et demie après minuit.

_Le 11, samedi._—A neuf heures étudié; M. Des Yveteaux le tenoit entre
ses jambes, à la vue de M. de Souvré et de Mme de Saint-Luc; écrit,
dansé, tiré des armes.

_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis en la
grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. Avant de se
coucher il compose et écrit des vers amoureux, marque la note de l'air;
son précepteur[604] l'aide à achever, y ajoute des vers.

  [604] Des Yveteaux.

_Le 13, lundi._—A dîner, il raille avec un fol normand, nommé Des
Vietes, qui faisoit du mauvais latin.

_Le 14, mardi, voyage._—Il part de Fontainebleau, dîne à Melun, arrive
pour la première fois à Brie-Comte-Robert à quatre heures; goûté au
château, racoustré par M. Gobelin, président des Comptes. Après souper
il est mené promener à Panfou, maison de M. le chancelier[605], se joue
sur un meulon de foin, l'assaut, le défend, se roule du haut en bas,
sue, change de chemise. Ramené à Brie; ses bagages n'étoient point
arrivés, son chariot s'étoit rompu par deux fois, ils n'arrivèrent qu'à
onze heures. A neuf heures et demie il est dévêtu, mis au lit; c'étoit
le lit de M. Gobelin et de ses draps. Il demanda: _Le Roi mon père a
t'y couché ici?_ On lui dit que oui, car il eût fait difficulté d'y
coucher. Il se met à vouloir des vers, et me dit: _Mousseu Hérouard,
mettez cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment m'aiment
longtemps; car s'ils ne m'aiment point qu'ils me quittent demain»._ Il
me presse de les faire tout à l'heure; je les lui fais ainsi:

    Je veux que tous ceux-là qui de m'aimer desirent,
    Que ce soit pour toujours ou bien qu'ils se retirent.

Il me dit: _Je vous en veux donner une autre prose; c'est cette-ci:
«Je veux que toutes mes actions ayent leur fondement sur la vertu».
Apportez-le moi demain matin en vers._

  [605] Nicolas Brulart, marquis de Sillery.

_Le 15, mercredi, voyage._—Éveillé à huit heures, il me demande les
vers avec impatience; je me veux excuser, il me presse, je les lui
baille ainsi:

        Je consacre mes actions
        Et toutes mes affections
      A la vertu pour fondement unique,
        Afin que par tout l'univers,
        En renommée magnifique,
    Mon nom soit immortel en tous âges divers.

Il voulut se les faire écrire pour leçon. Mené à l'église, il entre à
neuf heures en carrosse, arrive à onze heures et un quart à Creteil
pour la première fois, dîne en la maison de M. Mangot[606]. Parti à
trois heures en carrosse, il monte à cheval au petit Saint-Antoine,
et ses petits gentilshommes marchent devant lui, deux à deux, selon
l'ordre de leur arrivée auprès de lui; les premiers furent M. de
Liancourt et M. le comte de la Voute. Il arrive au Louvre à cinq
heures, voit le Roi, qui étoit arrivé par eau une heure auparavant; la
Reine arrive à huit heures.

  [606] Claude Mangot, depuis chancelier de France, attaché aux
  intérêts et à la fortune du maréchal d'Ancre; il remit les sceaux
  au Roi en 1617, après la mort de Concini.

_Le 16, jeudi, au Louvre._—Étudié, écrit, dansé, tiré des armes, joué
à la paume; il change de chemise, étant forcé par M. de Souvré, qui le
frappe du gant; il s'en pique étrangement. M. de Souvré lui remontre,
et lui disant qu'il ne veut rien faire ne croire de tout ce qu'il lui
dit, il lui répond en colère: _Non, je crois pas tout ce que vous me
dites ne ce que vous me direz._

_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; il feint de dormir,
de peur de châtiment, se ressouvenant de la colère qu'il avoit eue
contre M. de Souvré; on regarde en son lit, on le trouve pleurant; M.
de Souvré lui remontre; il se repent.

_Le 18, samedi._—Mené aux Tuileries par la galerie, il entend la messe
aux Capucins. A quatre heures mené en carrosse au jeu de paume de
Verdelet, à la rue Plâtrière, il y a joué.

_Le 19 juillet, dimanche._—M. le maréchal d'Ornano lui donne un
poignard de sultane, garni de rubis.

_Le 20, lundi._—A neuf heures il entre en carrosse pour aller à
Saint-Germain-en-Laye, par le port de Neuilly et la chaussée, y arrive
à midi et fait bonne chère à Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses
sœurs. A six heures le Roi revient de la chasse.

_Le 21, mardi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures il entre en
carrosse, et, par les bacs, arrive à Paris à six heures et un quart.

_Le 22, mercredi, au Louvre._—A quatre heures et demie il entre en
carrosse avec le Roi, qui le mène baigner en la rivière, au-dessous de
Conflans, à l'île gauloise (ce fut la première fois); il se y met sans
crainte, en gagne une discrétion à M. de Bellegarde, grand écuyer, qui
gagea le contraire contre lui. Le Roi lui versoit de l'eau sur la tête
à pleins chapeaux, M. de Paistry lui montroit à nager, le conduisoit,
le tenoit sous le menton. Il lui prend envie de plonger, il but; il
y est une demi-heure. Ressuyé, ramené en son carrosse; à huit heures
soupé; il me fait l'honneur de me raconter son voyage et comme il
s'étoit baigné, me dit qu'il n'avoit point voulu pisser en l'eau, de
peur qu'il ne le bût mêlé dans l'eau, mais que le Roi son père y avoit
pissé.

_Le 27, lundi._—A trois heures il entre en carrosse, est mené à
Saint-Denis pour la première fois; il donne de l'eau bénite à la feue
Reine, mère du feu Roi, que, depuis quatre mois, Mme d'Angoulême avoit
fait porter de Blois pour la faire ensevelir[607]; il voit le trésor.
Ramené à sept heures, soupé; il se ressouvient et me raconte qu'il a
vu à Saint-Denis l'épée de Jehanne la Pucelle, veut savoir qui elle
étoit, ce qu'elle fit, ce qu'elle devint; il dit qu'il y a six Louis
enterrés, parle des sépultures, de celle du roi Louis et de son petit
qui n'avoit que deux mois[608] et autres choses.

  [607] Catherine de Médicis, veuve de Henri II et mère de Henri
  III, était morte au château de Blois en 1589; il est remarquable
  de voir la fille naturelle de Henri II (Diane, duchesse
  d'Angoulême, morte à Paris, en 1619, âgée de quatre-vingts ans)
  faire transporter à Saint-Denis les restes de Catherine.

  [608] Le Dauphin veut sans doute parler du petit roi Jean, fils
  de Louis le Hutin, né posthume, le 15 novembre 1316, mort quatre
  jours après, et qui fut enterré à Saint-Denis aux pieds du roi
  son père. La statue de cet enfant est encore à Saint-Denis.

_Le 29, mercredi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Germain, au clos
de l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir deux lièvres par ses petits
chiens d'Artois.

_Le 31, vendredi._—A midi, dîné, étudié; sa nourrice vient, qui
lui dit qu'il faut bien étudier trois ou quatre ans et qu'après il
n'étudiera plus; il lui répond: _Ho! non, plus je serai vieux et plus
j'aurai besoin d'apprendre._

_Le 1er août, samedi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'hôpital des
pestiférés, qui se bâtissoit près de Montfaucon[609].

  [609] Le Roi écrivait en 1608 au cardinal de Givry: «Mon cousin,
  je vous prie présenter à notre saint-père le Pape les lettres
  que je lui écris, dont je vous envoie la copie, pour obtenir de
  Sa Sainteté les indulgences y contenues en faveur de l'hôpital
  de Saint-Louis de Santé, que je fais bâtir près les faubourgs
  Saint-Laurent de ma bonne ville de Paris, pour y retirer les
  pestiferés.» (_Lettres missives_, VII, 535.) C'est l'hôpital
  situé rue des Récollets, et qui porte encore le nom d'hôpital
  Saint-Louis.

_Le 3, lundi._—A midi dîné, mené chez le Roi, puis à l'Arsenal, où
il a goûté et mangé beaucoup de prunes, que M. de Sully a secouées
lui-même de l'arbre.

_Le 7, vendredi._—Il va voir la reine Marguerite à deux heures, puis
part pour aller à Saint-Maur[610], arrive au petit Saint-Antoine, en
l'abbaye, où il a goûté, passe par le bois de Vincennes et arrive à six
heures à Saint-Maur-des-Fossés.

  [610] Le journal de Lestoile constate «force maladies à Paris
  en ce mois, mortalité de petits enfants par les petites véroles
  qui y règnent.» C'est à cause de cette épidémie que le Dauphin
  séjourne à Saint-Maur jusqu'au 23 septembre. _Voy._ les lettres
  du Roi à M. de Souvré des 12 et 17 août. La maison de Saint-Maur
  appartenait au prince de Condé.

_Le 9, dimanche, à Saint-Maur._—Il est mené à la messe au village,
puis se promener par des jardins du bourg; il s'amuse à abattre des
noix avec une balle, à coups de raquette, mange des cerneaux sucrés des
noix qu'il avoit abattues. A deux heures mené en carrosse à la chasse
au lièvre: il en prend deux vers Champigny; il faisoit un extrême chaud.

_Le 11, mardi._—Il fait chanter et chante en concert des chansons
d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en concert de
voix, d'un luth et d'une mandore.

_Le 12, mercredi._—Il est mené à la messe en l'abbaye, puis va vers le
moulin mettre ses chiens en l'eau après une oie. A quatre heures mené à
pied au jardin de M. Le Voy.

_Le 13, jeudi._—A deux heures il entre en carrosse, va au
Plessis-Saint-Antoine, maison de M. de Pluvinel; il faisoit grand chaud.

_Le 14, vendredi._—Il va au-devant de la reine Marguerite, l'a
longtemps accompagnée.

_Le 15, samedi._—Mené à la messe au bois de Vincennes, il y fait ôter
le comte d'Alais d'auprès de M. de Verneuil, l'ayant commandé à M. de
Pons, précepteur de M. de Verneuil.

_Le 21, vendredi._—Mené à la messe aux Bonshommes du bois de
Vincennes; Mme la princesse douairière de Condé et Mme la duchesse de
Vendôme le viennent voir.

_Le 23, dimanche._—Il est mené à la messe, puis entre en carrosse pour
aller à Breban, maison de M. de Mareuil du Val, y a dîné; il faisoit
une extrême chaleur.

_Le 25, mardi._—Goûté et fait la collation pour la fête Saint-Louis;
après souper il attend avec impatience un ballet fait par huit des
siens; c'étoient des sauvages; il le fait danser deux fois.

_Le 26, mercredi._—M. de Vendôme arrive, qui venoit prendre congé de
lui pour aller tenir les états de Bretagne à Nantes; mené en carrosse
à la chasse, M. de Vendôme avec lui.

_Le 27, jeudi, à Saint-Maur._—Il avoit un chien nommé _Pataut_, le
plus ancien, qu'il souloit avoir à Saint-Germain, et qu'il aimoit et
avoit toujours aimé. M. de Souvré lui disoit: «Monsieur, vous avez trop
de chiens; il en faut ôter de ceux qui ne valent rien, et sont trop
vieux comme Pataut».—_Pataut, mousseu de Souvré, ho! non, je veux
nourrir les vieux._—Il se met à inventer un ballet, fait les vers,
dit: _Velà pour donner, et ceux là pour chanter._

_Le 28, vendredi._—Il n'étudie point, pour ce que son précepteur étoit
allé à Paris; botté, il monte à cheval, va jusques à Chenevières à la
chasse du lièvre, avec sa meute de petits chiens courants, donnés par
le prince de Galles et que M. de Vitry avoit amenés.—Il s'amuse à
peindre avec l'encre et la plume.

_Le 29, samedi._—Mené à Champs, maison de M. Faure, maître d'hôtel du
Roi et beau-frère de M. le chancelier.

_Le 30, dimanche._—Il est vêtu de chausses rondes à bas à attacher,
l'habillement de satin gris et passement d'or (c'est la première fois
pour le bas attaché). Il monte à cheval, est mené à la messe aux
Minimes du bois de Vincennes.

_Le 31, lundi._—Il s'amuse à peindre avec la plume. M. de Souvré lui
parle d'aller dîner à Champs; il déclame contre le chemin: _C'est le
plus mauvais chemin du monde._ Je lui dis que si M. Faure, qui en est
le maître, eût su qu'il y fût allé l'autre jour, il y eût trouvé une
belle collation, et qu'il m'avoit prié de l'en avertir, et s'il y
vouloit retourner qu'il la y trouveroit.—_Ho! non, il y a trop mauvais
chemin, j'aime mieux mes chevaux qu'une collation._ M. de Souvré lui
demande s'il veut pas que son carrosse soit attelé de mules.—_Ho! non,
cela est bon pour dom Piedro de Toledo._

_Le 1er septembre, mardi, à Saint-Maur._—Mené au-devant du Roi, qui
revenoit de Monceaux; le Roi arrive à Saint-Maur à cinq heures et un
quart; soupé avec le Roi à six heures et demie; le Roi part à sept
heures trois quarts pour aller à Paris.

_Le 2, mercredi, à Saint-Maur._—A trois heures il entre en carrosse,
et va jusques à Plaisance au-devant de la Reine, qui de Monceaux alloit
à Paris; elle le fait mettre en sa litière[611], jusques auprès du parc
de Vincennes; il est ramené à Saint-Maur à sept heures et demie.

  [611] Elle voyageait ainsi à cause de sa grossesse.

_Le 5, samedi._—Il se joue à tirer par le cordage un petit canon donné
par feu M. de Lorraine, y met ses petits gentilshommes deux à deux; il
se met au premier rang, va ainsi de chambre en chambre.

_Le 6, dimanche._—Il monte à cheval, passe l'eau au bac de Créteil
et va dîner à Brevannes; à trois heures il monte à cheval, est mené à
Maisons, où il a goûté. Ramené à six heures et un quart, il se va jouer
au parc, à un petit fort qu'il faisoit défendre et assaillir.

_Le 7, lundi._—Il étudie sur un billet que son précepteur avoit laissé
du samedi pour aller se jouer à Paris[612].

  [612] Ce passage indique une certaine mésintelligence entre
  Héroard et Des Yveteaux.

_Le 8, mardi._—Il étudie un compliment que M. de Souvré lui apprit
pour dire à l'ambassadeur du marquis de Brandebourg, qui devoit venir
le saluer sur l'après-dînée. A une heure et demie arrive l'ambassadeur
du marquis de Brandebourg devers le Roi, pour lui demander son
assistance contre les Espagnols, qui s'étoient saisis de Clèves, où il
prétendoit par succession[613]; il dit au Dauphin avoir commandement
de son maître de le venir saluer de sa part et de lui offrir son
service. _Je me sens obligé à monsieur l'Électeur de la souvenance
qu'il a de moi_, répond le Dauphin, et il demeure court. L'ambassadeur
lui présente un pied d'élan et un échiquier, où les carrés étoient
d'ambre jaune et au-dessus les rois de France en ivoire, lui disant
que c'étoient des présents du pays; le Dauphin reprend le reste de son
discours et lui dit: _Je serai très-aise quand il s'offrira quelque
occasion où je le puisse servir._

  [613] Le duché de Clèves et de Juliers était vacant par la mort
  du duc Jean-Guillaume. On vit jusqu'à sept compétiteurs se
  disputer sa succession.

_Le 9, mercredi, à Saint-Maur._—Son précepteur revient de Paris;
étudié, écrit, tiré des armes, dansé, mené à la messe en l'abbaye,
puis sur le bord de la rivière, où il fait faire un fort, y travaille
lui-même. Il joue aux dames au damier du marquis de Brandebourg, fait
un ballet sur la Bergamasque et un autre tout à l'heure, qu'il appelle
_des lièvres_, couvrant sa tête d'un mouchoir qui faisoit deux cornes
pour les oreilles.

_Le 11, vendredi._—A onze heures et demie il part pour aller à
Chaillot, pour y voir M. d'Anjou et Mesdames; M. d'Orléans étoit
demeuré à Saint-Germain, il se trouvoit mal du flux de ventre.
Le Dauphin passe par le parc de Vincennes et autour de Paris par
dehors[614], arrive à une heure à Chaillot, à trois heures y a goûté,
se promène au parc, y mène Madame, leur raconte ce qu'il a fait à
Saint-Maur. Le Roi et la Reine y arrivent. A quatre heures et un quart
il entre en carrosse, est ramené coucher à Saint-Maur, y arrive à sept
heures.

  [614] Le Roi avait écrit à M. de Souvré la veille: «Je vous fais
  ce mot pour vous dire que vous ameniez mon fils demain dîner à
  Chaillot, où son frère d'Anjou et ses sœurs sont arrivés ce
  soir, et où ma femme et moi les irons voir demain après dîner, et
  ainsi nous le verrons avec eux. Puis il s'en retournera coucher à
  Saint-Maur. Bonsoir, monsieur de Souvré. Ce jeudi à dix heures du
  soir, Xe septembre, à Paris.

  HENRY.

  Vous l'amènerez en dehors cette ville.

_Le 13, dimanche._—Il entre en carrosse, va ouïr la messe à
Picpus[615], puis à dix heures et un quart arrive à Paris, au Louvre;
mandé pour dîner avec LL. MM., qui avoient aussi mandé M. d'Anjou et
Mesdames. Il retourne et arrive à Saint-Maur à six heures et demie.

  [615] On écrivait alors: Piquepusse.

_Le 16, mercredi, à Saint-Maur._—On lui demande s'il aime mieux aller
à Fontainebleau, ou demeurer à Saint-Maur; il répond: _Si papa va à
Fontainebleau, j'aime mieux y aller, s'il demeure à Paris j'aime mieux
être ici._ L'on parloit de Scœvole, qui brûla sa main pour avoir
failli à tuer le roi Porsenna, le Dauphin dit: _Il valoit mieux qu'il
eût brûlé sa tête, qui avoit si mal conseillé sa main_[616].

  [616] Héroard a écrit en marge: _Mirum responsum et judicii
  plenum quod sequenti tetrasticon coegi ex opinione Livii_:

    _Sedentem solio Mutius pro Rege trucidat:
      Erroris pœnas sentiit arsa manus.
    Quin caput hoc meruit torreri ô Scævola flammis
      Delphin ait, falso consuluisse manum._

_Le 17, jeudi._—Mené à Charenton et par delà du pont, en une maison
qui est sur la pointe du chemin de Brie et de Villeneuve.

_Le 21, lundi, à Saint-Maur._—Étudié par billets; son précepteur étoit
absent depuis le samedi après dîner. Mme de Montglat vient voir le
Dauphin; il la mène promener au palemail.

_Le 23, mercredi, voyage._—Il part en carrosse à onze heures trois
quarts pour Fontainebleau, passe au bac de Chenevières sur la chaussée
d'Amboile, et arrive à trois heures et demie à Brie.

_Le 24, jeudi._—Il part de Brie à huit heures trois quarts, arrive
à onze heures et un quart à Melun, y dîne et arrive à Fontainebleau
à trois heures et demie. Il va chez la Reine; le Roi, qui étoit à la
chasse, arrive à quatre heures et demie; mené avec LL. MM. au grand
jardin, où il voit pêcher un cormoran aux canaux.

_Le 25, vendredi, à Fontainebleau._—Il étudie un petit compliment
pour un seigneur florentin, où il y avoit: _Monsieur, je vous remercie
qu'avez prins la peine, etc._; il demande à M. de Souvré, qui l'avoit
fait: _Qu'avez? qu'est-ce qu'avez?_ jugeant qu'il falloit dire que
vous avez. Le Florentin arrive; il ne le sut pas bien dire; étant
parti, M. de Souvré le tance, il se fâche; M. de Souvré le menace du
fouet, puis de le dire au Roi. Là-dessus viennent les larmes et les
prières: _J'aime mieux être fouetté et le dites pas au Roi mon père_;
il lui est pardonné. Il étudie un billet que son précepteur avoit
laissé dès le samedi précédent pour leçon: _Experientia in tractatu
rerum consistit_. Écrit, tiré des armes, dansé, mené à la chapelle,
puis au jardin des canaux pour y voir le cormoran prendre du poisson.
Ramené à onze heures chez la Reine; à une heure et demie, lu en
l'absence de son précepteur.

_Le 27, dimanche, à Fontainebleau._—Il apprend le catéchisme; c'étoit
une fois seulement au dimanche. Mené à la chapelle de la salle du bal,
puis chez le Roi, qui le mène promener et faire à pied le tour du
grand canal. Dîné avec le Roi; peu après il va en la chambre du Roi,
où M. de Lesdiguières a été reçu et a prêté le serment de maréchal de
France. A huit heures soupé chez M. Zamet, pour solenniser le jour de
sa naissance[617]; le Roi boit au Dauphin, disant: «Je prie Dieu que
d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!»[618] Le Dauphin lui
répond: _Pas, s'il vous plaît._—«Comment! vous ne voudriez pas, que je
le vous puisse donner?»—_Pas, s'il vous plaît._ Ramené à neuf heures
en la chambre du Roi, il s'amuse à écouter la musique.

  [617] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa neuvième année.

  [618] Moins de huit mois plus tard Henri IV succombait sous le
  couteau de Ravaillac.

_Le 28, lundi._—A six heures et demie, en sa chambre, soupé. Le Roi
arrive de la chasse, il y est conduit, se blesse au côté extérieur du
pied gauche, à l'éperon de son huissier, qui portoit les flambeaux
devant lui.

_Le 29, mardi._—A trois heures et un quart goûté; il attend
l'ambassadeur d'Angleterre, qui devoit prendre congé de lui, ce pendant
apprend par cœur ce compliment, dressé par M. de Souvré: _Je vous
prie de dire au roi et à la roine de la Grande-Bretagne, et à monsieur
le prince de Galles, que je suis désireux de l'honneur de leurs bonnes
grâces._ Il attend jusques à six heures, il ne vint point. Arrive M.
Jacob, ambassadeur extraordinaire de M. de Savoie, qui vient prendre
congé de lui; M. de Souvré fait la réponse.

_Le 1er octobre, jeudi, à Fontainebleau._—L'ambassadrice d'Angleterre
vient prendre congé de lui; il la baise et ses deux filles, embrasse
son fils. Elle prie M. de Souvré de lui permettre qu'il mesure sa
hauteur à celle de Mgr le Dauphin; il avoit neuf ans. Mgr le Dauphin se
trouva plus grand de deux doigts.—Il va au jeu de paume, où il joue en
partie.

_Le 3, samedi._—Dîné avec impatience pour ce qu'il devoit aller à la
chasse; à midi il entre en carrosse, est mené à Fontaineport, où il
passe la rivière; il avoit lui-même ordonné de ses relais à se tenir
delà l'eau. Il monte à cheval sur l'une de ses petites haquenées, va au
bois (c'étoit le buisson de Massory), brosse[619] à travers le bois, en
est transporté de joie, dit à chacun: _Voyez! je brosse, je brosse!_
C'est la première fois qu'il a brossé. Puis il va sur les routes, voit
deux fois le cerf. Arrivé à six heures trois quarts, soupé avec le Roi;
il étoit las et avoit la vue abattue; le Roi lui dit que s'il dormoit
il ne iroit plus à la chasse avec lui, et lui de s'éveiller.

  [619] _Brosser_, courir à travers les bois et les pays de
  bruyères et de broussailles (_Trévoux_). En patois haut-normand
  on dit encore _brocher_ à travers une haie ou un taillis.

_Le 4, dimanche._—Il écrit au prince de Galles:

    Monsieur et frere, j'ay receu à faveur la souvenance que vous
    avés eue de moy, qui serai tousjours tres desireux de vous
    tesmoigner combien j'estime la continuation de vostre bonne
    grace par tout ce que peut

    Votre tres affectionné frere à vous servir,

    LOUIS.

    A monsieur le prince de Galles, mon frère.

Il écrit à la reine d'Angleterre:

    Madame j'ay en trop d'estime l'honneur de vostre amitié pour
    négliger sans me y ramentevoir et vous asseurer de l'entiere
    affection à vostre service en tout ce qu'il vous plaira m'en
    recognoistre digne, estant, Madame ma tante,

    Vostre affectionné nepveu à vous
    faire service,

    LOUIS.

    A la roine de la Grande Bretagne madame ma tante.

Ces lettres furent données à l'ambassadeur, qui s'en retournoit.

_Le 5, lundi, à Fontainebleau._—Il étudie sous M. de Chaumont en
l'absence de son précepteur; écrit, tiré des armes, dansé. Tout durant
son dîner il s'entretient des chiens avec maître Martin, qui avoit
les chiens d'Artois, et d'oiseaux avec M. de Marsilly, maître d'hôtel
du Roi, sait juger des plus beaux, demande leur âge, leurs noms et ce
qu'ils savent faire.

_Le 10, samedi._—M. de Souvré lui met sa robe, disant: «Monsieur,
allons étudier; vous voilà maintenant habillé en docteur.»—_Oui_,
dit-il, _docteur de la Palestine_; et il jette sa robe à terre.

_Le 12, lundi._—Mené à la chapelle, puis au grand canal pour y voir
une petite galère qui avoit été faite pour l'y mettre.

_Le 16, vendredi._—Mené au grand canal; il se met dans la galère,
conduit le gouvernail; le Roi y entre; il est toujours au gouvernail;
il veut que ce soit sa charge. Ramené à six heures, soupé; il appelle
son baladin: _Satyre_, et fait deux vers:

    Je viens de la part d'un satyre
    Pour savoir si vous voulez rire.

_Le 17, samedi._—Il étudie; M. le président Jeannin y assiste. Le soir
il fait faire la musique d'un luth, d'un théorbe et d'une mandore,
l'écoute avec transport.

_Le 23, vendredi._—M. le marquis de Tresnel, sieur de la Chapelle aux
Ursins, lui demande lequel, de lui ou de M. de Verneuil, étoit le plus
fouetté?—_Ho! mousseu Dupont[620] est bien doux; mousseu de Souvré
l'est pas tant. Mais savez-vous qu'il faudroit faire? il faudroit faire
saler mousseu Dupont, et donner du sucre à mousseu de Souvré._

  [620] Précepteur de M. de Verneuil.

_Le 24, samedi, à Fontainebleau._—Il va voir le Roi, qui part pour
aller à Paris; puis prend congé de la Reine, laquelle part pour aller
dîner à Ponthierry et coucher à Saint-Jean en l'Isle, et le lendemain à
Paris pour y faire ses couches.

_Le 25, dimanche, voyage._—Il s'amuse à aider à trousser ses bagages,
va au jardin de Ferrare, fait donner l'assaut à un fort qu'il avoit
fait faire. A douze heures et demie il entre en carrosse et part de
Fontainebleau; au dehors de la forêt il monte à cheval, et va chassant
au lièvre et à l'oiseau, va à l'abbaye du Lis (c'est la première fois),
y a goûté, remonte à cheval et arrive à Melun à quatre heures et demie.

_Le 26, lundi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Père; il part de
Melun à sept heures et demie et, par Loursine et la forêt de Sénart,
arrive à Villeneuve-Saint-Georges à dix heures et demie. Après dîner
il va sur le bord de l'eau, et dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré,
voulez-vous bien que j'entre en ce petit bateau; venez je vous mènerai
bien, je rame fort bien._ M. de Souvré le lui permet; il y va aussi.
Mgr le Dauphin prend une rame, vogue fort justement et monte dans la
rivière d'Yères, y est assez longtemps. Revenu à terre il rentre en
carrosse, accompagné de M. de Longueville, qui étoit venu à Villeneuve.
Il arrive dans l'abbaye Saint-Antoine à trois heures et un quart, y
a goûté; à quatre heures et demie il monte à cheval et, par la porte
Saint-Antoine, arrive à cinq heures au Louvre. Il va voir la Reine; le
Roi revient de la ville; il le va voir, et a soupé avec lui.

_Le 27 octobre, mardi, au Louvre._—Mené voir la reine Marguerite,
ramené chez LL. MM.

_Le 29, jeudi._—Il écrit une lettre à Mme la princesse de Condé, la
qualifie sa maîtresse, lui envoyant une petite guenuche, et souscrit:
_Votre plus affectionné cousin et serviteur._—LOUIS.

_Le 30, vendredi._—Mené en carrosse à la boutique de l'Argenterie pour
voir des étoffes; il en choisit une d'un bel incarnat, et fouette d'un
mouchoir toutes les autres qui ne lui agréoient point.

_Le 31, samedi._—Il va au dîner de la Reine, prend congé de la
Reine et du Roi au jeu de paume, et entre en carrosse pour aller à
Saint-Germain-en-Laye voir Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses
sœurs. Il s'en va à la laiterie de Madame, aide à faire le beurre, va
chez le Roi, qui arriva à six heures, s'amuse à jouer aux cartes avec
Mesdames.

_Le 1er novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va au lever du Roi,
lui donne sa chemise; dîné avec le Roi. Il se botte pour accompagner
le Roi, qui part après vêpres à deux heures et demie, va en la garenne
chassant avec le Roi jusques auprès de Chatou. Ramené à Saint-Germain à
quatre heures.

_Le 2, lundi._—Il prend congé de Messieurs et de Mesdames, entre
en carrosse jusques au port du Pecq, où il passe l'eau dans une
flette[621], et en l'autre bord dit encore adieu à Mesdames, que Mme
de Montglat y avoit envoyées. Il monte à cheval, et va, chassant
la perdrix, jusques à Chatou, où il passe dans une flette jusques
à l'autre bord, et à quatre heures trois quarts arrive à Paris, au
Louvre. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé dès le matin, ce
disoit-on, vers Breteuil en Picardie.

  [621] Bateau de rivière qui sert de voiture publique; c'est un
  coche d'eau. (_Trévoux_).

_Le 6, vendredi, au Louvre._—Éveillé à deux heures, il se fait coucher
auprès de M. de Souvré[622], ne fait que dormailler et avec quelque
inquiétude jusques à cinq heures.—Il va en son cabinet, s'amuse à
faire joûter des chevaliers françois contre des Espagnols sur une
ligne artificielle qu'il tournoit avec un instrument fait en clef de
pistolet. Mené promener à la Ville-l'Évêque, il y court dans le parc un
lièvre; en revenant il se rencontre un vilain chien, le fait prendre
pour le faire apporter chez lui, et dit que _c'est un pauvre chien qui
cerche maître_.

  [622] Le Dauphin avait conservé cette habitude, que lui avaient
  donné sa nourrice et Mme de Montglat, lorsque son sommeil se
  trouvait troublé, ce qui lui arrivait assez fréquemment.

_Le 7, samedi._—Mené en carrosse à l'Arsenal, voir M. de Sully; il ne
y vouloit pas aller, ne lui faire bonne chère[623], n'eût été que la
Reine le lui commanda.

  [623] Bon accueil.

_Le 9, lundi._—Le Roi arrive de Fontainebleau; le Dauphin se soulève
sur sa chaire et ôte son chapeau, le saluant à travers les vitres.

_Le 12, jeudi._—Mené à l'hôtel de Luxembourg, il court un lièvre dans
le parc; mené chez le Roi, qui avoit la goutte.

_Le 13, vendredi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené aux
Feuillants, puis chez LL. MM. Ramené en sa chambre, où il fut fait son
nouveau logis, tout en haut du vieux corps de logis qui regarde le
septentrion. Mené en l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir un lièvre;
ramené, il passe chez la reine Marguerite, va chez le Roi, puis en sa
chambre.

_Le 14, samedi._—Mené en carrosse promener à la Place Royale.

_Le 15, dimanche._—A deux heures après minuit[624] il est éveillé,
dit-il, par les chapons qui étoient au-dessus de sa chambre, où l'on
les engraissoit pour la Reine; il se fait coucher auprès de M. de
Souvré. Mené à la messe à la chapelle de la tour de la Salle (c'est la
première fois).

  [624] C'est l'expression dont se sert toujours Héroard pour
  parler des heures du matin.

_Le 17, mardi, au Louvre._—Mené à la chasse à la plaine de Grenelle;
au retour M. de Longueville l'accompagne jusques en sa chambre, et lui
dit: «Monsieur, vous êtes fort bien logé maintenant, mais vous êtes
bien haut monté!»—Il se retourne à M. de Souvré, disant froidement et
en raillant: _Mousseu de Souvré, c'est mousseu de Longueville qui n'est
pas en haleine._

_Le 18, mercredi._—Mené en carrosse chez M. de la Tour, au faubourg
Saint-Jacques; il y court et prend dans le parc un lièvre que M. de
Souvré y avoit fait apporter. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé à
la chasse à Saint-Germain-en-Laye.

_Le 19, jeudi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé[625], mené par la
galerie aux Feuillants. Le Roi revient de Saint-Germain.

  [625] Nous rappelons de temps en temps ces occupations du
  Dauphin, qui ne varient pas.

_Le 20, vendredi._—Botté, mené en carrosse jusques au Roule, il monte
à cheval et va courir un loup en la garenne de Madrid.

_Le 21, samedi._—Mené en carrosse à l'hôtel de Mercœur, au faubourg
Saint-Honoré; ramené, il va chez LL. MM. Avant que d'aller chez la
Reine, il va en la chambre d'où il étoit délogé, et qui se réservoit
pour l'enfant dont la Reine devoit accoucher. Il voit tendre
l'ameublement, il accommode le berceau, y met les matelas, puis se
couche dedans et son petit chien _Vaillant_ auprès de lui, se fait
bercer, puis monte à la chambre de la Reine[626].

  [626] Ce détail prouve que le Dauphin demeurait au
  rez-de-chaussée du Louvre avant d'être logé au second étage.

_Le 23, lundi._—Mené en carrosse à la rue Saint-Denis; voir des
étoffes de soie; ramené chez la Reine, puis chez le Roi.

_Le 24, mardi._—On commence à lui montrer la carte géographique. Mené
en carrosse à la rue des Bons-Enfants, à l'académie de M. Benjamin,
écuyer du Roi.

_Le 26, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'Arsenal, ramené à cinq
heures chez la Reine. Sur les sept à huit heures la Reine commença à
sentir des douleurs pour accoucher; il y va, se tient en la chambre.
La Reine étoit pour accoucher dans son grand cabinet, il demande au
Roi: _Mon père, vous plaît-il que j'entre au cabinet de la Reine ma
mère?_—«Non pas encore, attendez ici.»—_Mon frère de Vendôme y est
bien._ Il ne lui fut pas permis. Ce fut un peu devant l'accouchement,
les douleurs ne furent pas grandes ne fréquentes. Justement comme dix
heures eurent sonné, sa tranchée la print dont elle accoucha aussitôt
de Madame, sixième enfant de sa Majesté[627]. Il va peu après saluer
la Reine, et puis au petit cabinet de Madame, sa sœur; lui maniant la
main, il dit: _Riez, riez, ma sœur, riez, riez, petite enfant; voyez
comme elle me serre la main._

  [627] Henriette-Marie de France, mariée en 1625, à Charles Ier,
  roi d'Angleterre; morte en 1669.

_Le 27, vendredi._—Dîné avec impatience pour aller à la chasse au bois
de Vincennes; il y vole, y court le lièvre, en prend quatre, ne veut
pas que le Roi sache qu'il en ait pris qu'un[628].

  [628] C'est-à-dire qu'il veut que le Roi croie qu'il n'en a pris
  qu'un.

_Le 28, samedi._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons.

_Le 6 décembre, dimanche au Louvre._—Mené à la messe à sa petite
chapelle, puis par la galerie aux Tuileries. Ramené chez lui, il fait
jouer une comédie par ses petits gentilshommes.

_Le 9, mercredi._—Il dit à Mme de Montglat, qui étoit venue à son
lever. «_Mamanga, voulez-vous pas me voir étudier?_—«Monsieur, j'en
verrai le commencement, s'il vous plaît.»—_Je ne fais bien qu'à la
fin_, lui dit-il pour l'engager à être tout du long de son étude. On
lui parloit des vies des hommes illustres que l'on avoit écrites, il
demande: _N'écrira-t-on pas la mienne?_ A une heure et demie dîné
avec le Roi; après souper il blémit, s'endort: je lui demande s'il
se trouvoit mal.—_Oui, là_, dit-il en me montrant le côté droit du
ventre; _mais c'est que le Roi mon père m'a fait dîner avec lui; il
étoit deux heures et j'avois faim_.

_Le 10, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite.

_Le 11, vendredi._—Mené en carrosse chez Mme d'Angoulême.

_Le 12, samedi._—M. de la Boissière récitoit une histoire du grand
Gonzalve étant à Barlette; il demeura court. Le Dauphin lui dit:
_Achevez, ce n'est pas tout._—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_Ho! non,
le sens n'est pas parfait_; il écoutoit, selon sa coutume, fort
attentivement. Mené en carrosse au jeu de paume du Verdelet.

_Le 13, dimanche._—Mené à la petite chapelle, puis chez le Roi et
par la galerie aux Tuileries, puis à onze heures trois quarts mené en
carrosse par le Roi chez M. de Roquelaure, où il alloit dîner pour le
jour de sa nativité[629]; le Dauphin y mange trois cornets d'oublies
trempés dans du muscat pur; il dit qu'il est aigre, pource qu'il
piquoit, en veut boire trempé d'eau; le Roi ne le veut pas permettre.

  [629] Henri IV était né le 13 décembre 1553; il entrait ce
  jour-là dans sa cinquante-huitième et dernière année.

_Le 15, mardi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Victor, au jardin
du sieur de la Tour; il y court des lièvres, y a goûté; ramené chez la
Reine, puis chez lui, il s'amuse à jouer au sabot.

_Le 17, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez M. le comte de
Soissons, ramené chez la Reine, où il s'amuse à de petits amusements.

_Le 18, vendredi._—Il s'aperçoit que M. de Souvré alloit prendre
du vin pour déjeûner; il saute de sa chaise, y va pour en avoir et
âprement, ne veut permettre que M. de Souvré en boive s'il ne lui en
permet[630]. M. de Souvré n'en veut point; Mgr le Dauphin se doutant
qu'il en prendroit après, commande à son sommelier de s'en aller, le
guette s'il emportoit la bouteille au vin, puis entre en son étude.

  [630] Selon son habitude, lorsque le Dauphin manifeste son goût
  pour le vin, Héroard note ce passage en marge de son Journal avec
  cette remarque: «Son humeur et naturel, pour y prendre garde.»
  Héroard ne partageait pas les idées de Henri IV au sujet du vin.

_Le 20, dimanche._—Mené chez le Roi, qui avoit pris médecine, puis par
la galerie aux Feuillants; ramené par le même chemin chez LL. MM., puis
chez lui; mené en carrosse aux Chartreux, où il a goûté.

_Le 21, lundi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite, où il se
joue au jardin, danse au bal, écoute la musique. A six heures et demie
soupé; il s'amuse à écouter des mauvais contes de La Clavelle[631] et
autres, dont il sembloit que son esprit s'amollissoit; il y prenoit
plaisir.

  [631] _Voy._ au 14 janvier 1604. La Clavelle, sieur de Chevigny,
  fut longtemps secrétaire de Sully. Tallemant raconte que La
  Clavelle, avec quelques femmes d'assez mauvaise réputation,
  bouffonnaient tous les jours avec Sully. (_Historiettes_, tome I,
  p. 116 et 124). On voit qu'Héroard protestait à part lui contre
  ces mœurs de la Cour et des plus grands personnages; il dut sans
  doute exercer peu à peu une certaine influence sur le caractère
  de Louis XIII, si différent de celui de son père.

_Le 22, mardi._—Mené chez la Reine, mandé par elle pour lui avoir été
dit que son bégayement[632] procédoit pour avoir encore le filet; il
fut jugé qu