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Title: Les Dernières Années du Marquis et de la Marquise de Bombelles
Author: Fleury, Maurice
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Dernières Années du Marquis et de la Marquise de Bombelles" ***

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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été
repris.

La notation d, suivie d'un t en exposant dans l'original, a été rendue
par d{t} dans cette version électronique.



    LES DERNIÈRES ANNÉES DU MARQUIS

    ET DE LA

    MARQUISE DE BOMBELLES



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


  _Carrier à Nantes_, 2e édition, Plon, 1897.

  _Louis XV intime et les Petites Maîtresses_, 3e édition, Plon,
    1899.

  _Souvenirs de Delaunay_ (de la Comédie-Française), 3e édition,
    Calmann-Lévy, 1902.

  _Le Palais de Saint-Cloud_, in-4º illustré (couronné par
    l'Académie française), Laurens, 1902.

  _La France et la Russie en 1870_, d'après les papiers du général
    comte FLEURY, Émile-Paul, 1902.

  _Fantômes et Silhouettes_ (portraits du XVIIIe siècle), 3e
    édition, Émile-Paul, 1903.

  _Les Drames de l'Histoire_: Mesdames de France, Mme de la Valette,
    Gaspard Hauser, 2e édition, Hachette, 1905.

  _Angélique de Mackau, marquise de Bombelles, et la Cour de Madame
    Élisabeth_, 3e édition, Émile-Paul, 1905.


PUBLICATIONS

  _Souvenirs de la comtesse de Montholon_, Émile-Paul, 1901.

  _Souvenirs du Congrès de Vienne_, par le comte DE LA
    GARDE-CHAMBONAS, Émile-Paul, 1903.

  _Bonaparte en Égypte_, notes du capitaine THURMAN, Émile-Paul,
    1902.

  _Souvenirs du général marquis d'Hautpoul sur la Révolution et
    l'Empire_, Émile-Paul, 1905.

  _Souvenirs du caporal Wagré_ (les prisonniers de Cabréra).

  _Souvenirs de Jouslin de la Salle._



    [Illustration]

    Héliog. Dujardin.



    LE MARQUIS DE BOMBELLES

    (D'après une miniature appartenant à M. le comte de Régis)



    Comte FLEURY

    LES DERNIÈRES ANNÉES

    DU

    MARQUIS ET DE LA MARQUISE
    DE BOMBELLES

    D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS

    _Ouvrage orné d'un portrait en héliogravure_

    PARIS

    ÉMILE-PAUL, ÉDITEUR

    100, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 100
    Place Beauvau

    1906

    Tous droits réservés



LES DERNIÈRES ANNÉES DU MARQUIS

ET DE LA

MARQUISE DE BOMBELLES



CHAPITRE PREMIER

1788

  Les Bombelles à Versailles.--_Journal_ du marquis.--Mlle de
    Matignon et l'hôtel de la Vaupalière.--Chez le comte de
    Montmorin.--M. de Malesherbes et les Loménie de Brienne.--Refus
    définitif de se marier de Mlle de Rohan-Rochefort.--Le château
    de Meudon.--Nouvelles extérieures.--La Reine et la duchesse de
    Polignac.--Nouvelles politiques.--Effervescence des
    provinces.--Les gentilshommes bretons.--Départ du baron de
    Breteuil.--Le maréchal de Vaux en Dauphiné.


Dans une précédente étude[1], nous avons laissé le marquis et la
marquise de Bombelles à Lisbonne et sur le point de regagner la France.
Angélique est partie la première avec ses enfants. Au milieu de mai
1788, les affaires de l'ambassade terminées, le marquis investi d'un
congé se mettait en route pour Versailles, avec sa sœur de Travanet, et
après une traversée sans incidents notables il débarquait aux
Sables-d'Olonne. De là la route est encore longue... Il faut s'arrêter
à Niort, à Poitiers, où les officiers leur font fête, à Tours et à
Blois, que le marquis visite avec conscience. Il aime à décrire dans son
_Journal_[2], le «Jardin de la France»; la «Pagode» de Chanteloup,
souvenir élevé par Choiseul à ses amis fidèles, que le duc de
Penthièvre, nouveau propriétaire du domaine, a tenu à conserver; le
château de Blois, dont l'ancien gouverneur, le comte de Breteuil, lui
fait les honneurs avant qu'il ne soit métamorphosé en caserne. A
Orléans, l'intendant, M. de Chevilly, est venu dîner avec eux, ce qui
fait un petit événement, mais les voyageurs ont hâte de terminer leur
voyage. Aussi, à Angerville, dernière couchée, maudissent-ils la
comtesse de Bourbon-Busset qui arrive des eaux, veut absolument les voir
et les retarde considérablement.

  [1] _Angélique de Mackau et la Cour de Madame Élisabeth_,
  Emile-Paul, 1905.

  [2] Fragment des _Mémoires_ de Bombelles que je tiens de M. le
  comte de Castéjà, son arrière-petit-fils. Le reste de ces
  _Mémoires_ est en la possession de M. le comte Louis de Bombelles
  qui habite l'Autriche. Il eût été intéressant sans doute de les
  publier en entier; mais, d'après les instructions formelles du
  marquis entré dans les ordres après la mort de sa femme, et qui
  réprouvait certains chapitres tracés par l'homme de cour, ces
  _Mémoires_ ne verront pas le jour.

Ils arrivent, le 30, à la dernière étape. A deux postes d'Angerville,
une bande de roue manque,... un orage à essuyer... Enfin, les voilà à
Versailles, dans la maison retenue près de la porte du Dragon. Grands
épanchements de famille. Femme et enfants d'abord; avec quelle joie le
marquis les revoit, on le laisse à penser au lecteur. Une ligne de
points dans le _Journal_, il ne veut pas en trop dire. Puis la petite
baronne de Mackau, la belle-mère, le beau-frère..., on s'embrasse avec
transports, «on se dit avec confusion ce qu'on se redira avec plus de
calme et d'ordre», et l'on visite la nouvelle demeure où les Bombelles,
sans doute, vont gîter quelque temps. La maison n'est pas très grande,
ni bien distribuée, mais elle est riante et plaît à Angélique, elle est
en bon air, ce qui est l'essentiel pour les enfants. Par un escalier ils
pourront descendre dans le parc, et grâce à une série de corridors on
peut rejoindre le château en restant continuellement à couvert.

Le lendemain Mme de Travanet s'est rendue à Paris qu'elle avait hâte de
revoir. Le frère et la sœur descendent chez Mme de Louvois, dont le
fils est fortifié et «joli à peindre sans avoir sa physionomie
spirituelle». La première visite de M. de Bombelles devait être pour le
baron de Breteuil, mais ce n'est que le soir, à Neuilly, qu'il lui a été
donné de voir son protecteur. Là, dans la maison dont M. de
Sainte-Foix[3] a fait «un séjour magnifique», se préparent les noces
somptueuses de Mlle de Matignon, petite-fille du baron, avec le fils du
duc de Montmorency.

  [3] Radix de Sainte-Foix, ancien commis aux Affaires étrangères,
  devenu trésorier général de la Marine. Il fut le commensal et le
  favori de Choiseul, et il «inventa» avec le duc de Fitz-James la
  future comtesse du Barry.

En peu de jours, presque en peu d'heures, le marquis de Bombelles
remplit ses devoirs sociaux et politiques. Comprendrait-on qu'il
différât à se montrer chez la duchesse de Montmorency, chez la comtesse
de la Marck, très occupée du mariage du troisième frère du duc
d'Aremberg, surtout chez son ministre, le comte de Montmorin, en son
hôtel de la rue Plumet[4]? De cet entretien où il a été question de
choses sérieuses, des différends survenus entre les commerçants français
en Portugal et l'ambassadeur qui voulait faire respecter les ordonnances
royales en vigueur,--toutes choses que le ministre ignorait totalement
et dont il aurait préféré n'avoir pas à s'occuper,--le marquis sort
«charmé de la politesse de M. de Montmorin, navré de son ton et de ses
propos comme ministre. Le cœur saigne, ajoute-t-il, à tout bon
serviteur du Roi, de voir avec quelle hâte, quelle légèreté, quelle
inconséquence les plus importantes affaires sont traitées.»

  [4] L'hôtel du comte de Montmorin, construit en 1720, rue Plumet,
  aujourd'hui rue Oudinot, fut habité, entre autres propriétaires,
  par le comte Rapp, le duc d'Aumont, le marquis de la Roche-Dragon
  qui céda cette demeure à la ville de Paris. On sait que les
  Frères des Ecoles chrétiennes y résidaient jusqu'en ces derniers
  temps.

Ce même jour il a dîné à Versailles avec ses enfants, il a rencontré
chez M. de Breteuil, à Saint-Cloud, M. de Malesherbes et un nouveau
contrôleur des finances, M. de Fourqueux; il a vu au Château la duchesse
de Polignac, les deux marquises de Soucy; à Longchamps il a rendu visite
à la princesse de Craon, puis il est revenu coucher à Paris en vue de la
cérémonie du lendemain.

       *       *       *       *       *

Les fêtes données en l'honneur du mariage ne sont pas encore terminées,
puisque le lendemain M. de Bombelles se rend de plus, le soir, chez la
princesse de Montmorency, mère de la duchesse. L'hôtel est un des plus
beaux de Paris, il est décoré avec un goût égal à sa magnificence, le
jardin se termine en terrasse sur la Seine[5]. Illumination de l'hôtel,
bateaux chargés de lanternes de couleur et de pièces d'artifice et
«conduits par des joûteurs adroits», souper, bal, «tout était bien et
parfaitement ordonné».

  [5] Cet hôtel se trouvait quai d'Orsay, là où commence la rue
  Solférino.

Il n'y a que cinq jours que M. de Bombelles est à Versailles et il n'est
pas resté une demi-journée en repos. Ainsi le veulent ses fonctions
diplomatiques; ainsi le veut aussi son irrésistible goût de mouvement.

Le 5, il a été dîner à Marnes, chez le comte de Brienne, secrétaire
d'État de la Guerre, et aussitôt après à Jardy, chez l'archevêque de
Sens. Celui-ci, «tiraillé par tous les esclaves de la faveur, a
cependant eu un moment pour s'apercevoir que j'étais chez lui et m'y
recevoir honnêtement. Les affidés disent qu'il est très calme sur toutes
nos commotions intérieures, mais j'ai assez bonne opinion de lui pour
croire que quelque détermination qu'il prenne de faire tête à l'orage,
il sent, en homme sensé, que l'on ne peut jamais calculer bien juste sur
le point où s'arrêtera l'effervescence des têtes». Ceci n'est qu'une
première épigramme, on en soulignera d'autres.

A Versailles il a été admis à présenter ses devoirs à Madame Élisabeth,
mais à peine «a-t-il eu la satisfaction d'embrasser ses enfants qu'il a
trouvés fort gais», qu'il est revenu à Paris «pour se revêtir de la robe
nuptiale» et se rendre chez le marquis de la Vaupalière[6], faubourg
Saint-Honoré.» La marquise souffrante d'un commencement de grossesse ne
peut songer à l'accompagner, aussi a-t-il noté, pour les lui conter,
tous les détails de cette fête «la plus belle de celles qui ont été
données pour la noce de Mlle de Matignon; aucune n'a eu l'ensemble,
l'ordre, la recherche et l'agrément de celle de l'hôtel de La
Vaupalière[7].»

  [6] Pierre-Etienne Maignard, marquis de la Vaupalière, né en
  1731, lieutenant général en 1784.

  [7] L'hôtel de la Vaupalière est celui qui porte aujourd'hui le
  no 85, faubourg Saint-Honoré. Il avait appartenu au marquis
  d'Argenteuil et aux de Chastenay.

  Depuis les la Vaupalière, il fut la résidence du baron Rœderer,
  du comte Le Hon, du comte Molé. Il appartient aujourd'hui au baron
  Gérard.

Ruggieri s'est surpassé, le feu d'artifice eût été digne d'une fête
donnée à Versailles. Souper d'une magnificence sans pareille, cuisine
recherchée, service somptueux et irréprochable, à tout cela le marquis
est sensible. S'il ne donne pas le menu du festin, s'il n'énumère pas la
liste des élus de cette réunion superaristocratique, du moins a-t-il
sacrifié à son goût de la description en nous exposant en détail comment
la table était présentée.

«Des conduites d'eau artistement ménagées ont fait arriver sur la table
une cascade tombant d'un rocher et formant une rivière qui contenait
deux cents pintes d'eau; des poissons vivants s'y promenaient, des
maisons, des hameaux, tout cela en parfaite proportion se voyait sur
l'une et l'autre rive. Des ponts jetés de distance en distance, et d'une
vérité aussi grande que les représentations d'hommes et d'animaux qui
semblaient les passer ajoutaient au charme du paysage... A l'extrémité
opposée du rocher s'élevait, en colonnes de cristal, le temple de
l'hymen. Les glaces ont été servies pour la plupart attachées suivant
leur forme de fruit à des arbres d'un feuillage analogue. En sortant de
table, on s'est promené dans le jardin qui semblait une féerie durant
toute la nuit.»

Le marquis est revenu à Versailles débarrassé des fêtes nuptiales, mais
il a encore des ministres à saluer. Il n'a trouvé chez lui que M. de
Malesherbes dont il trace ainsi le portrait: «...Avec des connaissances
profondes, un esprit agréable et des choses qui tiennent au génie, il
est d'une abstraction qui ne lui permit et ne lui permettra jamais
d'appliquer son savoir au profit des affaires publiques. Gémissant par
instant comme tout bon citoyen de la situation actuelle de la France, il
passe un moment après à l'énumération de ses recherches sur l'inutilité
de la population juive dans le monde...»

En rentrant à Versailles, il trouve à la porte du Dragon les
ambassadeurs d'Espagne[8] et de Naples[9] et leurs femmes qui venaient
souper avec les Bombelles et les Mackau. Ces ménages de diplomates se
proposaient, en l'absence de la Cour[10], de passer quelques jours à
Versailles «pour en voir plus à l'aise toutes les merveilles». M. de
Bombelles et sa femme ont l'intention de les accompagner autant qu'il
leur sera possible, et le marquis, en somme, s'en montre heureux et
fier, car «les étrangers de bonne foi apprécient mieux que les Français
la beauté de ce royaume, la magnificence de ses villes et les prodigieux
travaux exécutés pendant que Louis XIV portait d'un pôle à l'autre le
nom de sa nation au plus haut degré de gloire».

  [8] Le comte de Fernan Nunez, dont la mère était Rohan, comptait
  nombre d'amis à Paris, quand, en 1786, il vint remplacer M.
  d'Aranda.

  [9] Thomas de Somma, marquis de Circello, arriva le 12 octobre
  1786 à Paris en qualité d'ambassadeur de Naples, il y resta
  jusqu'à la Révolution. Sa femme était née princesse Piccolomini.
  M. de Bombelles l'avait beaucoup connu à Naples et à Vienne.

  [10] Alors à Saint-Cloud.

La première excursion est à Saint-Cyr. Nous avons déjà dit combien
Madame Elisabeth montrait de prédilection à l'Institution de
Saint-Louis; avec quel plaisir, chaque fois qu'elle le pouvait,
accompagnée d'une de ses dames, elle allait visiter religieuses et
élèves, aimant à partager les jeux et le goûter de ces dernières; Le
marquis qui aime volontiers ce qu'aiment et sa femme et la chère
Princesse, est tout porté à défendre l'établissement de Saint-Cyr.
«Depuis quelques années, remarque-t-il, il est de bon ton de tout
ridiculiser, de trouver tout misérable et de conseiller de détruire
plutôt que d'améliorer ce qui émane de la sagesse de nos pères. Ce
mauvais ton souffle essentiellement sur la fondation de Mme de
Maintenon.»

Parmi les dames élevées à Saint-Cyr quelques-unes ne reparaissent que
pour apporter les bruits du dehors. «Avec une charité maligne elles
avertissent des propos tenus pour arrêter le bien qui se fait
journellement dans cette maison.» C'est là sujet de tristesse et de
découragement chez des religieuses qui d'abord se refusaient à montrer
aux visiteurs les différents talents de leurs élèves. Devant
l'insistance du marquis auquel se joignait sa jeune femme si appréciée
des dames de Saint-Louis, celles-ci ne surent pas refuser longtemps. Les
ambassadeurs ont entendu «en gens sensés» et «avec grand plaisir» _les
entretiens de Mme de Maintenon_. «Ils ont jugé des danses comme cela se
doit... Des demoiselles ne doivent point acquérir les grâces minaudières
des filles de l'Opéra ou des belles dames qui copient les actrices. Il
suffit que l'on développe en de jeunes personnes les moyens de se
présenter, de saluer avec noblesse et de ne pas être marquantes en
gaucherie lorsqu'elles entrent dans le monde... Les chœurs d'Athalie,
l'ordre du réfectoire, celui qui s'observe à l'église et dans les
promenades du jardin, tout a plu à nos ambassadeurs, tout à intéressé
leurs femmes. Elles l'eussent été davantage si elles fussent venues du
temps de Mmes de Mornay et du Haut; la supérieure actuelle, Mme
d'Ormesson, est une bonne et honnête personne, mais n'est que cela.»

Comme, le lendemain 8, le comte de Fernand Nunez et le marquis de
Circello se sont rendus au lever du Roi à Saint-Cloud, M. de Bombelles
se fait le cicerone des ambassadrices et les accompagne au château de
Meudon[11]. Suivons-le dans sa courte impression: le château du grand
dauphin ayant été incendié en 1871, il n'est pas sans intérêt d'avoir de
lui un dernier souvenir.

  [11] Il y eut plusieurs châteaux à Meudon: 1º celui d'Antoine
  Sanguin, évêque d'Orléans, puis archevêque de Toulouse,
  grand-aumônier de France et gouverneur de Paris. Quand il reçut
  la pourpre en 1539, il prit le nom de cardinal de Meudon. Sa
  terre passa à sa nièce, la duchesse d'Etampes; 2º Charles,
  cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, acheta Meudon et y fit
  construire par Philibert Delorme un nouveau château sur le point
  le plus élevé de la colline qui regarde la Seine.--Abel Servien,
  conseiller d'Etat, secrétaire d'Etat et ambassadeur, qui fut un
  des premiers membres de l'Académie française, acheta Meudon à la
  maison de Lorraine et y mourut en 1659.--Louvois acquit le
  château en 1680 et y fit des embellissements considérables. Louis
  XIV, par un arrangement avec Mme de Louvois, acheta Meudon
  900.000 livres avec Choisy en plus et le donna au Dauphin; 3º
  Monseigneur, devenu maître du domaine, fit construire un nouveau
  château par Mansart, et Le Nostre dessina les jardins (Voir
  Piganiol de la Force, _Nouvelle Description de la France_;--et
  Saint-Simon, édit Boislisle, t. II).

«Le château neuf où nous avons dîné chez le duc d'Harcourt[12] a été
bâti par Monseigneur pour Mlle Choin[13] qui était sa maîtresse.

  [12] Gouverneur du jeune Dauphin.

  [13] Marie-Emilie Jolly de Choin, fille du baron de Choin,
  gouverneur et grand bailli de Bourg-en-Bresse, fut introduite à
  la Cour par la princesse de Conti. Mariée secrètement au Dauphin,
  elle lui survécut longtemps. La date de sa mort est incertaine
  (d'après les _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, elle mourut vers
  1723. Dans _l'Addition_, il est question de 1732. La _Biographie
  générale_ donne 1744. M. Ed. de Barthélemy n'a pas conclu, pas
  plus que M. de Boislisle, nouvelle édition des _Mémoires de
  Saint-Simon_, t. II, p. 184).

«Ce château est dans une proportion qui le rendrait convenable à tout
seigneur en état de dépenser 300.000 livres par an.» M. de Bombelles ne
semble guère là avoir une idée exacte des proportions: nous avons sous
les yeux la gravure de l'ouvrage de Piganiol de la Force, et aussi des
vues du Palais prises peu de temps avant sa destruction. Il paraît bien
que cet immense château eût été bien lourd pour des particuliers, à
trois ou quatre exceptions près.

La comparaison avec l'autre château continue: «Il n'en est pas de même
du vieux château[14]; ce palais que M. de Louvois avait augmenté,
embelli avec une magnificence aussi indécente qu'incroyable, serait
encore très facilement une demeure royale. Tous les plafonds sont peints
en arabesque comme si le goût régnant eût présidé à leur ordonnance. Les
corniches, les cheminées, les parquets de superbe boiserie, rien
n'aurait besoin d'être moderné. Il y a pratiqué dans une tourelle un
cabinet peint également en arabesque sur un fond d'or, qui est aussi
frais de peinture que s'il sortait des mains d'un de nos meilleurs
artistes. Il est question de faire de ce beau château la demeure de M.
le Dauphin pour tous les étés, si nous n'éprouvons pas le chagrin de
perdre ce prince[15]. On nous l'a fait voir: j'aurais pleuré si j'eusse
osé du lamentable état dans lequel je l'ai trouvé, courbé comme un
vieillard, ouvrant des yeux mourants au milieu d'un teint livide. Il
craint le monde, il a honte de se montrer. Si on le sauve du cruel
marasme dans lequel il est encore, bien qu'un peu mieux, ce ne sera
vraisemblablement qu'aux dépens de sa taille qu'il réchappera. Petit,
l'anatomiste, espère cependant qu'il guérira sa personne et sa taille,
mais il se plaint de n'avoir été appelé qu'au moment où le mal était
presque incurable. Il caractérise la maladie du nom de vertébrale et
diffère d'opinion avec Brunier, le premier médecin... Nos enfants de
France ont été souvent victimes de ces conflits d'opinion. Les soins que
le duc et la duchesse d'Harcourt prennent de ce précieux enfant sont
tout à fait respectables.»

  [14] Celui du cardinal de Lorraine, construit par Philibert
  Delorme. Ce château fut démoli en 1804.

  [15] Le jeune Dauphin né en 1779, y demeura en effet les deux
  dernières années de sa misérable vie. Il y mourut le 4 juin 1789.
  Sur l'enfant royal atteint d'une maladie de la colonne vertébrale
  il est des détails touchants. Voir surtout Hippeau, _Gouvernement
  de la Normandie_, t. IV (Souvenirs de Lefèvre, secrétaire du duc
  d'Harcourt), et les _Souvenirs_ d'émigration de la marquise de
  Lâge de Volude, dame de la princesse de Lamballe.

       *       *       *       *       *

Voici d'autres minuscules événements de Cour: «Mme de Raigecourt et son
«sourdaud» de mari ont donné à dîner aux ambassadeurs et aux Bombelles.
Après le repas, les dames sont allées voir les grandes eaux, tandis que
le marquis, emmenant son petit Charles[16] dans sa voiture, pique sur
Beauregard[17] pour faire visite au marquis et à la marquise de Sérent.
Tous deux sont absents, mais leur belle-fille reçoit le père et l'enfant
avec une grâce parfaite. Elle était avec M. de Chauvelin, «le jeune
homme le plus en faveur dans ce moment. Le petit Chauvelin fils de celui
qui fut ambassadeur à Turin et qui mourut dans la chambre du Roi (Louis
XV) d'une attaque d'apoplexie, a la même charge qu'avait son père, celle
de maître de la garde-robe du Roi. Il est très gentil et fait
l'amusement de la Garde royale. Combien cela durera-t-il? C'est ce que
les courtisans les plus déliés n'ont jamais, en pareil cas, apprécié
bien au juste.»

  [16] Troisième fils de M. de Bombelles, celui qui sera le
  troisième mari de Marie-Louise.

  [17] Château aux portes de Versailles, près du Grand Chesnay, où
  étaient élevés les fils du comte d'Artois.

Le ménage Bombelles est souvent en route. Tandis que la marquise est à
Paris, son mari va rendre à Marnes visite au comte de Brienne; à
Saint-Cloud, il est admis à assister à la toilette de la duchesse de
Polignac. Cet insigne honneur n'est pas perdu, car le remercîment
s'inscrit aussitôt sur les tablettes: «C'est encore la plus jolie femme
de la Cour. Les honneurs extérieurs, mais stériles de la plus haute
faveur lui sont revenus[18], mais ce n'en est pas moins l'archevêque qui
gouverne absolument.»

  [18] Il y avait alors dans les relations de la reine avec Mlle de
  Polignac des alternatives assez déconcertantes. Marie-Antoinette
  ne portait plus la même affection à son amie, et depuis qu'elle
  avait pris l'habitude de passer ses soirées chez la comtesse
  d'Ossun, sa dame d'atours, elle s'était parfaitement
  accoutumée,--chose qu'elle jugeait impossible autrefois--à savoir
  se passer de la Gouvernante de ses enfants.

Il gouverne, mais n'inspire guère de confiance, à tout le monde en
général, aux Polignac en particulier. Il est vrai que ceux-ci regrettent
Calonne, et pour cause.

Quelque désordre en Dauphiné, le duc de Tonnerre «perdant le peu de tête
que Dieu lui a donné», les troupes blessées tirant sur les émeutiers; un
dîner en famille chez l'évêque de Lisieux, la journée se terminant à
l'hôtel de Soubise[19], dont le marquis est mis à même d'admirer les
splendeurs, voilà le bulletin des jours suivants, terminé par cette
appréciation sur le Palais Royal:

«Si l'hôtel Soubise, tant il a grand air, est digne d'être habité par un
prince de sang royal, il est une autre demeure à laquelle son maître a
enlevé toute dignité, mais il en a fait pour les étrangers et les
Parisiens un point de réunion de tout ce qu'il y a de plus agréable et
de plus commode. Ma femme et moi nous avons été finir la journée à
courir les allées et les galeries de ce palais marchand, car c'est ainsi
qu'il devrait être maintenant nommé. Avec de l'argent on peut dans le
même jour, et sans sortir de son enceinte, se fournir avec un luxe
prodigieux de tout ce qu'on ne se procurerait pas en un an dans tout
autre pays; on conçoit qu'un homme désœuvré passe sa vie au Palais
Royal, on conçoit qu'un homme occupé aille y chercher du délassement.»

  [19] Attribué aujourd'hui aux Archives nationales.

De la Haye il est arrivé de fâcheuses nouvelles sur la manière dont le
comte de Saint-Priest est traité. Ses gens ont été attaqués et forcés de
se défendre pour n'être pas assommés par une populace qui voulait les
punir de ne pas porter des cocardes orange[20].

  [20] Nous avions pris le parti de la Prusse--le plus fort--contre
  les partisans du stathoudérat.

L'ambassadeur de Hollande, M. de Benkenrod, a fait des excuses et promis
au nom de la République que sa Cour serait satisfaite des réparations.
M. de Saint-Priest n'est pas amplement persuadé que son séjour en
Hollande puisse être long, et il s'apprête plutôt à rentrer en France,
et M. de Bombelles de prendre sa plume chagrine pour noter: «Si nous
continuons à nous conduire comme nous faisons, il faudra nous armer
d'une triste patience et nous attendre à recevoir toutes les avaries
imaginables.» Les lignes écrites en 1788 ne pourraient-elles s'appliquer
à notre politique extérieure actuelle? De concession en concession.....

Le marquis continue la vie de mouvement qui est dans ses goûts et qui
doit être dans ses intérêts. Il mène ses enfants chez le baron de
Breteuil, et ses trois fils sont jugés ce qu'ils sont: forts et gentils;
il est parfaitement reçu à Saint-Cloud par la duchesse de Lorge qui est
de service auprès de la comtesse d'Artois; un soir que Mme de Bombelles
est allée souper chez la comtesse de Marsan, il s'en va, lui, chez Mme
de Rougé, qui est toujours jolie «et qui le sera, à l'âge où Ninon de
Lenclos était sensible et aimée». Bien souvent il est seul à sortir, il
trouve en rentrant chez lui sa femme lisant, ses enfants dormant
heureusement, «enfin le calme d'un ménage dont une aimable compagne fait
les délices». Voilà dix ans que M. et Mme de Bombelles sont mariés;
cette phrase d'un journal n'en dit-elle pas plus que toutes les
déclarations arrangées?

On craint de nombreux troubles en Bretagne et en Bourgogne, le Dauphiné
s'apaise à peine, la Provence «a trompé l'espoir conçu par son
commandant en chef le comte de Caraman», pamphlets et chansons l'ont
devancé à Aix...

«On dit au Roi: le feu est aux quatre coins de votre royaume; toutes les
apparences donnent un air de vérité à cette phrase, et il faut de longs
raisonnements à M. de Brienne pour prouver à Sa Majesté que sa malignité
cherche à augmenter l'effroi des commotions qu'elle suscite...» Les
empiriques assaillent le principal ministre comme un médium, ils
s'emparent d'un homme affaibli par le choc de trop rudes attaques. «Si
M. de Brienne résiste à l'orage, je persiste à croire qu'il est en état
de faire le bien de ce pays, mais je commence à craindre qu'il ne soit
léger et qu'il ne trouve lui-même sa tâche supérieure à ses moyens.» Des
brochures contre ou pour Loménie de Brienne courent les rues. Dans l'une
d'elles, que Bombelles juge éminemment maladroite, l'auteur fait de la
monarchie un despotisme dont l'arbitraire doit même être regardé avec
respect par les sujets comme étant ce qui peut être le plus avantageux
pour eux. «Il en est de certains principes comme de l'emploi des poisons
en bonne pharmacie. On ne dit pas à un mourant: je vais vous sauver en
donnant à votre corps une secousse violente, une action qui, peut-être,
le rappellera à la vie.» Et Bombelles d'en arriver à cette conclusion:
«On sait bien que la ligne de démarcation entre le despotisme et notre
monarchie est presqu'imperceptible, et qu'un prince qui tient à sa
solde une nombreuse armée, ne sera déjoué que par sa propre et gratuite
faiblesse. Mais il est maladroit de montrer à une grande nation tous les
désavantages de sa constitution en voulant les lui faire adopter comme
un bien.»

       *       *       *       *       *

C'est le 22 juin que Mlle de Rohan-Rochefort devait rendre une réponse
définitive au duc de Cadaval qui, ballotté depuis deux ans, n'avait pas
renoncé à l'épouser[21]. La réponse est venue le 21, et elle est
négative. Le marquis énonce sèchement, sans commentaire, mais en homme
peu satisfait de s'être donné à Lisbonne et à Paris, autant de mal pour
arriver à ce résultat blessant pour son amour-propre: «Mme la comtesse
de Marsan, le prince et la princesse de Guéménée[22] et la princesse
Charlotte de Rohan m'ont prié aussi ce soir de témoigner leurs regrets à
M. le duc de Cadaval sur ce que, par une répugnance invincible, Mlle de
Rohan-Rochefort ne peut accepter sa main, le 22, à Versailles.»

  [21] Voir dans le précédent volume ces laborieuses négociations
  qui devaient échouer. On se rappelle que cette Mlle de
  Rohan-Rochefort est celle qui devait être aimée par le duc
  d'Enghien, et à laquelle M. Jacques de la Faye a consacré un fort
  agréable volume.

  [22] Ce qui prouve que les «faillis» de 1781 pouvaient commencer,
  ayant à peu près payé leurs dettes, à se remontrer à la cour.

Ceci a visiblement agacé M. de Bombelles. Il se venge par épigrammes...
sur les autres. «J'ai dîné avec une grande partie du corps diplomatique
chez M. l'ambassadeur de l'Empereur. Je me suis trouvé à table entre mon
bon ambassadeur de Portugal[23] qui n'a pas inventé la poudre et le
baron de Talleyrand, notre ambassadeur à Naples qui a peu de salpêtre
dans les idées... Au bout opposé à nous était M. de Suffren[24] qui perd
chaque jour de paix par son goût pour l'intrigue, par sa rebutante
gourmandise et sa dégoûtante malpropreté, quelques nuances de la
considération qu'il reprendrait s'il remontait nos vaisseaux.

  [23] Le chevalier d'Alméida.

  [24] Pierre-André, bailli de Suffren, Saint-Tropez, vice-amiral,
  l'un des plus grands hommes de mer qu'ait eus la France,
  (1726-1788).

Le 23 à son coucher, le roi «qui depuis son avènement à la couronne _ne
m'avait pas une seule fois adressé la parole_ m'a parlé fort longtemps.
Ses questions ont porté sur le Portugal, son climat, ses usages, la
fécondité des femmes et le mariage du duc de Bragance».

M. de Bombelles ne fait pas de réflexions sur cette faveur inattendue
d'avoir été à même d'entendre le son de la voix du Roi s'adressant à sa
personne. Ministre ou ambassadeur depuis treize ans et ayant fait
d'assez fréquents séjours à Versailles, il aurait le droit de marquer
son étonnement de cette indifférence. Il n'en fait rien, connaissant le
rôle effacé de Louis XVI!

Ce qui est plus important, c'est que la souveraine s'est montrée
aimable. «La Reine qui avait bien voulu faire attention à ce que, depuis
mon retour, je n'avais pas encore eu l'honneur de lui être présenté m'a
dit aujourd'hui, au moment où tout le corps diplomatique était chez
elle, qu'elle m'avait manqué dans plusieurs endroits où elle était venue
un instant après que je venais d'en sortir, qu'elle en avait été fâchée
parce qu'elle avait grand désir de me voir et qu'elle était charmée que
ma santé fût meilleure.»

Monsieur et Madame ont témoigné à Bombelles une égale bonté, «mais
jamais princes ou princesses n'ont eu la grâce qu'a la Reine lorsqu'elle
veut bien traiter qui que ce soit.»

Chez la duchesse de Polignac, le soir, se pressaient les ambassadeurs à
qui Marie-Antoinette a distribué des phrases aimables. «L'ambassadeur de
l'Empereur est venu montrer une minute sa longue et sèche nature,
accompagné d'un seigneur flamand qui s'est fait assigner en déplaisance
dans la société».

«La Reine a été chercher M. le duc de Normandie, un des plus beaux
enfants qu'on puisse voir. Elle l'a fait chanter, ce dont il s'acquitte
très drôlement. Sa Majesté m'a dit les airs qu'il fallait demander à son
fils... Quelques courtisans ont vanté la justesse des sons; heureusement
qu'il ne m'a pas été demandé ce que j'en pensais. Les princes de la
maison de Bourbon ne brillent pas par la justesse de leurs voix.»

       *       *       *       *       *

Les nouvelles politiques ne sont pas sans attrister le marquis. Outre
les affaires de Hollande, il y a les questions intérieures dans
lesquelles se débat l'archevêque de Sens. «Tous les députés des
provinces ont dîné chez lui (le 29); il ne sait auquel entendre, les
prétentions croissent chaque jour davantage. La Bretagne déclare qu'elle
ne paiera plus rien, et qu'elle se considère comme affranchie de toute
dépendance de la couronne, depuis l'infraction annoncée de ses
privilèges.»

Que, faisant trêve à ses réflexions politiques ou à son bulletin de
Cour, M. de Bombelles émaille son _Journal_ de quelques notes de famille
écrites en gamme attendrie, ceci ne saurait nous étonner. Avec sa femme
et Louis, son fils aîné, le marquis s'est rendu le 30 juin à Paris. «Il
me quitte maintenant le moins que je puis, il est de jour en jour plus
doux, plus sensible aux avis dont son esprit sent la justesse. Sa
tendresse pour sa mère ne prend point sur celle qu'il a pour moi. Nous
voyons croître un ami, qui nous osons nous en flatter, fera notre joie
et la consolation de mes vieux jours. Ses frères font en ce moment le
délice de toutes les minutes de notre vie. Le ciel conserve ces chers
enfants!»

Tandis que Mme de Bombelles est de service auprès de Madame Élisabeth,
son mari s'efforce de distraire son isolement. Il a soin de nous
informer des visites qu'il rend au baron de Breteuil et au maréchal de
Castries, à la comtesse de la Luzerne, chez lui l'on fait bonne chère;
on y joue aussi au quinze, ce qui n'enrichit guère le marquis. Il y a eu
aussi dîner chez la marquise de Louvois. «En sortant de table, nous
avons mené le chevalier d'Almeida et les Portugais à la Comédie
Française. On y représentait _Mahomet_; ma soirée (du 10 juillet) s'est
terminée chez Mme de Rougé: les deux belles-sœurs Mmes de la
Rochefoucauld et de Léon, Mmes de Fronsac et de Damas n'avaient pour
leur conversation que deux jeunes gens plus jolis que parlants. Pour
nous soustraire à l'ennui qui venait nous atteindre en si élégante
compagnie, je me suis avisé d'être d'un avis contraire à tout ce qui
s'est dit. La conversation s'est ranimée, et il était tard que nous
discutions encore de toutes nos forces et de très bonne humeur.»

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps de gros événements se préparent. On a publié, le 7, un
arrêt du Conseil d'État concernant la convocation des États généraux:
officiers municipaux des villes et communautés du royaume «seront tenus
de rechercher dans les greffes et chartriers tout ce qui pourra donner
des lumières sur la manière de procéder à la tenue des États généraux».

On suppose que cette tenue aura lieu en 1789, une fois réunis les
documents nécessaires. «Les gens de lettres sont invités à communiquer
les renseignements qu'ils peuvent avoir et pourront se procurer... Les
papeteries du Royaume ne suffiront pas à tout ce que l'envie d'écrire
fera griffonner à tous les oisifs, ainsi qu'aux gens qui ont ordre de
diriger par leurs observations la marche du Gouvernement.»

L'avenir paraît bien noir à M. de Bombelles: «Le Roi perdra un temps
précieux et nécessaire dans cette dangereuse lutte; les États lui
donneront tout l'argent qu'il voudra; peut-être l'aideront-ils à faire
banqueroute, mais en même temps on gênera de tous côtés son autorité.
Cela se supportera pendant quelque temps, par un prince ami de la Paix
et ne voulant que le bonheur de ses peuples, mais un ministère plus
adroit et plus ferme, sous un règne plus prononcé, reprendra l'autorité
primitive et en fera payer les arrérages à la nation. Ce cours des
événements nous offrira, indépendamment de tous les maux faciles à
prévoir, ceux du parti que nos voisins tireront de nos divisions... On
n'entend que plaintes, que murmures et nous ne sommes pas au bout de
cette triste position.»

Les nouvelles de Bretagne[25] sont détestables; on confirme l'armement
d'une vingtaine de mille hommes qui se rassembleraient au premier acte
d'autorité fait par le Gouvernement. L'intendant[26] craignant pour ses
jours est revenu à Paris. Le 14, le bruit courait à Saint-Cloud que les
députés de Bretagne allaient être arrêtés. Le 15, la nouvelle éclatait
comme un coup de foudre: «Tout Paris a su de grand matin qu'on s'était
servi de l'obscurité de la nuit pour conduire à la Bastille les douze
Bretons députés par environ douze cents gentilshommes assemblés à
Saint-Brieuc et à Vannes. Ces députés sont: M. le comte de la Fruglaye,
le marquis de Montluc, le marquis de Trémergat, le marquis de Carné, le
comte de Châtillon, le vicomte de Cicé, le marquis de Bédée, le comte de
Gaer, le marquis de la Rouerie, le marquis de la Féronnière, le comte
des Nétumières, le comte de Bec de Lièvre, Peinhoet. «La captivité de
ces messieurs a été le principal objet de notre conversation ce matin à
notre cérémonie de l'ordre de Saint-Lazare.»

  [25] Sur les incidents de Rennes et la suspension des réunions
  parlementaires, voir le chapitre V de _Bretagne et Vendée_, par
  Pitre Chevalier, les ouvrages de Droz et de Todière.

  [26] Bertrand de Moleville.

Ces préoccupations politiques, cette lutte contre le Gouvernement du
Parlement de Bretagne n'empêche pas M. de Bombelles de continuer à faire
les honneurs de Paris et de Versailles au chevalier d'Alméida. «Après
l'avoir conduit chez Mme la duchesse de Polignac, je l'ai mené par Jouy
et Orsay au Marais. Mme de la Briche[27] nous a reçus avec beaucoup de
grâce; nous avons trouvé chez elle toute la famille de Montbreton, de
M. de Brienne, le secrétaire d'État au département de la Guerre... M.
d'Alméida ne revient pas de l'étonnement que lui cause la magnificence
d'une habitation et d'une campagne qui n'appartiennent qu'à une
particulière. «Promenades, le soir, morceaux exécutés sur le
piano-forte,» romances délicieuses dont les paroles sont de M. de
Florian et la musique d'elle».

  [27] Mme La Live de la Briche, née Prévost, apporta en dot à son
  mari le magnifique château du Marais. M. de la Briche était le
  frère de la comtesse d'Houdetot, de M. d'Epinay et de M. de
  Jully. Le château du Marais avait été construit par M. Lemaître,
  oncle de Mme de la Briche, sur le plan des grands hôtels du
  faubourg Saint-Honoré. Norvins en a fait une description
  détaillée. Avant la Révolution et sous le Consulat il s'y tint
  des réunions très distinguées.

«Le Ministre de la Guerre nous a quittés ce matin, écrit le marquis, le
17. M. de Brienne ne laisse pas ignorer à ses amis combien il achète
cher le cordon bleu, dont il sera décoré au mois de janvier, et
l'honneur d'être secrétaire d'État. Heureux autrefois à Brienne, il y
passait une grande partie de l'année, il y vivait en grand seigneur,
confondant son revenu avec celui de l'archevêque. L'opinion qu'on avait
alors des talents du préfet faisait rejaillir sur son frère une partie
de la considération qu'on avait pour un homme qu'on croyait propre à
régénérer nos finances et à influer avec avantage dans notre
administration... Aujourd'hui, c'est à qui épiera les côtés faibles de
l'archevêque et qui lui disputera jusqu'à du jugement. Son frère partage
la haine et la critique du nombreux parti qui s'augmente chaque jour et
cherche à culbuter le principal ministre. Celui-ci commence à jeter un
regard effrayé sur la tâche qu'il s'est donnée. Combien de gens comme
lui troquent une belle position pour endosser un harnais qui les
écrase.»

Il faut s'arracher aux entretiens avec M. de Brienne, aux proverbes
joués par Mmes de Damas, de la Briche et de Montbreton et MM. de
Vandœuvre et de Kergorlay, le marquis rentre à Versailles où
l'attendent femme, enfants et sœurs. Le marquis est souffrant et
morose: «Sans eux, souligne-t-il, j'irais passer mon congé et soigner ma
santé dans quelque coin bien ignoré où je n'apprendrais que bien tard
les malheurs de ma patrie.»

L'affaire de Bretagne continue et non dans la gamme douce. «On ne s'est
pas tenu à l'emprisonnement des douze gentilshommes bretons; les gens de
marque qui s'étaient rendus à l'Assemblée convoquée par eux à l'hôtel
d'Espagne ont été disgrâciés. A la Cour même, le contre-coup se fait
sentir. La duchesse de Praslin payant pour son mari a reçu l'ordre
d'envoyer sa démission de dame du Palais; le duc de Chabot a perdu ses
pensions, M. de la Fayette, son poste d'officier général divisionnaire,
et M. de Boisgelin, frère de l'archevêque d'Aix, l'ami intime du
principal ministre, a défense d'exercer sa charge de maître de la
garde-robe du Roi, et l'ordre de traiter de cette place et de s'en
défaire au plus tôt.» Ces exécutions amènent diverses réflexions de
l'auteur du _Journal_: celle-ci doit être remarquée: «_Quant à M. de la
Fayette, bien des gens demandent pourquoi il veut être de tout étant
intrinséquement si peu de chose_.»

Ces mesures contre les protestataires bretons sont diversement jugées.
«Le baron de Breteuil, las de signer des ordres dont l'exécution devient
si funeste au peuple, si fâcheuse pour le Roi», est résolu à se retirer.

«J'ai été avec lui dîner à Saint-Cloud. Il m'a parlé de sa retraite
comme en ayant balancé avec prudence tous les inconvénients, avec ceux
de tirer une charrue trop mal attelée. Les dépenses faites à Dangu ont
gêné la fortune de M. de Breteuil, mais il restreindra sa dépense. Il
espère que Mme de Matignon renoncera aussi volontiers que lui aux
charmes du souverain pouvoir. En cela je crains qu'il ne s'abuse...

«L'archevêque de Sens a été à neuf heures du soir au Petit Trianon. Le
Roi l'y a suivi de près; mais, pendant que le principal ministre a été
enfermé dans le cabinet de la Reine, le Roi est resté dans le salon.
Lorsque la Reine y a paru, il était clair qu'elle venait de pleurer. Ses
chagrins ne touchent pas malheureusement à leur terme et ses vrais
serviteurs croyent qu'elle s'en est ménagé de nouveaux en se faisant
admettre aux Comités, parce que depuis que l'on sait dans le public
qu'elle y assiste, on lui impute toutes les décisions sévères qui s'y
prennent». Bombelles, en l'espèce, a vu clair; cette impression des
contemporains se perpétuera, plus ou moins justement.

De nouvelles rigueurs se préparaient cependant contre dix-huit députés
qui allaient se rendre à Paris; dix-huit lettres de cachet étaient
expédiées pour les empêcher de venir. Que va-t-il advenir de
l'archevêque et de son frère dans cette crise qui menace tous les
ministères?

Bombelles a rencontré son vieil ami Esterhazy, qui si souvent s'est
entremis pour lui, il vient de causer une heure avec lui le 21 juillet,
il a noté son impression dont nous garderons surtout les détails sur la
Reine.

Esterhazy faisait partie du Conseil de la Guerre; il en prônait «un
réellement stable et à l'abri des fluctuations, où l'on ne se bornât
pas à lire rapidement une besogne faite sans l'avis d'aucun des membres
du conseil, dont M. de Guibert fût le despote» et «où le duc de Guines
ne vît que comme un échelon plus certain pour le porter au Ministère de
la Guerre».

«Ne pouvant seul parer à ces abus, il s'est mis à couvert des résultats
en protestant contre tout ce qui se faisait sans sa participation. Il
n'a donné cette protestation qu'après l'avoir lue à la Reine, et être
bien certain que le Roi en avait connaissance. Cela fait, il a prié
qu'on agréât sa démission; mais Leurs Majestés n'ayant pas voulu
l'accepter, il s'est retranché pour le courant des délibérations
derrière sa protestation et s'est attaché particulièrement à la partie
des hôpitaux militaires qui lui a été confiée. Son opposition n'a point
déplu à la Reine qui continue à la traiter avec la plus grande bonté, et
qui disait il y a peu de temps à Mme la duchesse de Polignac: «_Je ne me
connais que deux véritables amis dans le monde, c'est vous et le comte
Esterhazy_.» On conçoit que le comte Valentin, fier de cette confidence,
se soit empressé d'en faire part à Bombelles. Celui-ci, nous le savons,
admirait fort l'intelligence et le dévouement à ses amis que témoignait
Esterhazy, il avait à se louer des bons offices du colonel hongrois, il
ne lui venait pas à l'idée que sa conduite en toute occasion pût être
autre chose que désintéressée. Nous avons vu ailleurs[28], nous verrons
dans un chapitre postérieur que, si Esterhazy était capable de sincère
et grand dévouement à un moment donné, il partageait avec les autres
hommes ce défaut commun de ne pas négliger ses intérêts chaque fois
qu'il en trouvait l'occasion.

  [28] Voir _Fantômes et Silhouettes_.

Sur la situation politique la Reine avait donné aussi ses impressions à
Esterhazy. «Sa Majesté, continuait Bombelles, confiait à ce loyal favori
il n'y a pas plus de quatre jours, en se promenant avec lui à Trianon,
combien elle était malheureuse d'avoir choisi pour ministre principal un
homme qui, désigné comme doué d'un mérite éminent, se rendait odieux à
la nation; combien il était cruel pour elle de se voir détestée en ne
voulant que le bien de la France; de voir en même temps son fils aîné
dans le plus triste état et son frère humilié dans tous ses projets.
«Connaissez-vous, ajouta-t-elle, une femme plus à plaindre que moi!»

Et Bombelles qui a oublié ses anciens griefs contre la Reine--longtemps
soupçonnée par lui d'avoir, pour raisons autrichiennes, entravé ou au
moins retardé son avancement de diplomate--Bombelles, en veine de
dévouement attendri, ajoute cette phrase: «Il est aisé de concevoir
combien cette princesse, foncièrement bonne et aimable, doit souffrir de
tant de chagrins réunis.»

Avec sa femme, le marquis est allé à Beauregard rendre visite au marquis
de Sérent que les affaires de Bretagne menacent de dépouiller de ses
fonctions de gouverneur auprès des fils du comte d'Artois. Il a trouvé
les Sérent assez ennuyés et dépités, pas encore découragés, car ils
savent le frère du Roi décidé à les défendre. Le lendemain 22 juillet,
«Mgr le comte d'Artois a eu une prise très vive avec Mgr l'archevêque de
Sens, relativement à M. le marquis de Sérent. L'archevêque lui ayant dit
qu'on pourrait trouver un autre homme pour élever Mgrs les ducs
d'Angoulême et de Berry, Mgr le comte d'Artois lui a répondu que
l'estime qu'il avait pour le gouverneur de ses enfants ne lui permettait
pas de les confier en d'autres mains, et qu'ils suivraient le marquis de
Sérent dans l'exil qu'on ordonnerait et que c'était à Mgr l'archevêque
de Sens à voir s'il voulait outrer assez les choses pour exiler, par
contre-coup, les petits-fils de France».

Ainsi monté, le prince court chez le Roi chez qui il reste trois quarts
d'heure en conversation. «Il en est sorti fort rouge, mais, en somme,
ayant gain de cause, puisqu'il paraît décidé que l'on ne sévira pas
autant qu'on le voulait dans la personne du marquis de Sérent. Mais on
ne sait pas positivement s'il est exilé à Beauregard ou s'il a
simplement défense de paraître à la Cour.»

Les événements de Dauphiné ne laissent pas d'inquiéter aussi. «Le
maréchal de Vaux[29] qu'on y a envoyé est personnellement respecté; mais
ayant voulu exercer les pouvoirs que la grande patente de commandement
donne sur le civil comme sur le militaire, on lui a observé que les
bourgeois ne pouvaient être soumis à l'autorité que d'après
l'enregistrement de sa grande patente, et que le Parlement ne pouvant
s'assembler, cet enregistrement était impossible à effectuer. Il a fallu
en conséquence renvoyer à Grenoble M. de Tonnerre qui en revenait et
n'était plus qu'à vingt lieues de Paris. On réglera le pouvoir de ces
deux commandants, ou on ne réglera rien, laissant aller tout cela comme
cela pourra aller[30]».

  [29] Noël de Jourdan, comte de Vaux, né en 1705, entré au service
  en 1724. Après des services éclatants surtout pendant la guerre
  de Sept Ans, il devint lieutenant général en 1759, commanda en
  chef dans la Corse, soumit l'île en trois mois; maréchal en 1783,
  mort en 1788. Le général Canonge lui a consacré une étude
  militaire très fouillée (Le _Carnet_, 1905).

  [30] La vérité est que le maréchal de Vaux dut transiger pour
  rendre aux Dauphinois leurs Etats particuliers. Voir la note plus
  loin.

Chacun s'agite et se trouble des événements provinciaux, dont la
répercussion peut être immense; on commente la retraite de M. de
Breteuil, que Bombelles n'est pas sans sentir très vivement. Le marquis
a été questionné chez le Nonce où il a dîné avec les ambassadeurs, et il
n'a pu que confirmer une nouvelle maintenant vraie. «J'ai passé la
soirée avec M. le baron de Breteuil, écrit-il le lendemain 23, à
Saint-Cloud. Il est aussi calme, aussi touchant, aussi noble que ferme
dans sa résolution; avant de remettre sa démission, il désirait d'en
prévenir la Reine qui lui a refusé une audience par une lettre faite
pour raviser un des meilleurs serviteurs qu'aura jamais cette Princesse.
Il lui a répondu dans les meilleurs termes sans insister pour la voir,
et en prenant congé d'elle par écrit.

«La Reine s'est ravisée, car le lendemain, ayant quitté dès le matin son
pavillon du Mail, Breteuil s'est rendu à Versailles, et là il reçoit une
lettre obligeante de la Reine qui lui donne audience entre une heure et
deux au Petit Trianon.

«M. de Breteuil s'est rendu avant au lever du Roi et lui a remis sa
démission. Le Roi a écouté avec intérêt et bonté tout ce que le plus
fidèle et le plus zélé de ses ministres lui a dit en se retirant. Au
sortir de cette audience, M. le baron de Breteuil a été faire ses adieux
au principal ministre, au garde des sceaux et aux autres ministres et
secrétaires d'État. Il est entré dans son cabinet avec le calme d'un
homme qui vient de se conduire noblement et qui a bien pesé d'avance ses
démarches.»

Après signature des lettres dont l'expédition ne souffrait pas de délai,
après les adieux «remarquables en amabilité et en raison faits à ses
commis»,--il a cherché à les consoler ainsi que nombre de ses gens qui
fondaient en larmes,--Breteuil est parti pour Trianon avec Bombelles. Il
a rapporté à la Reine les sceaux de sa maison qu'elle lui avait
confiés[31]. Pendant les quelques minutes qu'a duré l'audience,
Marie-Antoinette lui a proposé de rester dans le Conseil, bien qu'il eût
donné sa démission de secrétaire du Roi, mais Breteuil refusa tout en
remerciant avec respect. «La Reine, lorsqu'il s'est retiré, lui a dit de
toujours s'adresser à elle pour tout se qu'il pourrait désirer.»

  [31] Laurent de Villedeuil, son successeur, prêta serment dès le
  27. C'était un ancien intendant de Rouen qui, un instant, avait
  été contrôleur général.

A Saint-Cloud les visites affluent. C'est d'abord le comte de Montmorin,
M. de Lamoignon, des personnages politiques, des gens de Cour... même la
comtesse du Barry. Le vertueux Bombelles éprouve un peu d'humeur à voir
«le ton d'intimité de quelques femmes de la société du baron avec cette
ancienne maîtresse de Louis XV. Elle n'a plus de beauté et n'a pas
acquis, comme on me l'avait pourtant assuré, du maintien». Le soir, la
duchesse de Praslin est venue, «mais elle n'a pas eu avec le ministre
retiré, le ton de gens qu'un mutuel contentement rapproche... Mme de
Bombelles qui avait été obligée de passer la journée à Versailles est
arrivée au pavillon pour souper. M. de Breteuil avait eu l'attention de
l'aller voir en retournant de Trianon à Saint-Cloud. C'est dans ce
moment que n'ayant plus à craindre que l'attendrissement de ses vrais
amis diminuât un peu de sa fermeté que nous nous sommes livrés sans
scrupule à toute notre sensibilité».

Bombelles doit énormément à Breteuil: c'est lui qui a protégé ses débuts
de jeune diplomate, il s'est montré avec constance le conseil dévoué,
l'ami chaud du ménage, il est juste que leurs témoignages de regret et
de considération se montrent à la hauteur des services rendus et de
l'amitié affichée. Mais Bombelles ne se contente pas des démonstrations
verbales, il aime à écrire sa reconnaissance, et son _Journal_ amplifie
encore: «Je perds dans le conseil le seul homme qui eût à cœur d'y
faire approuver ma besogne. Je porterai peut-être la peine de mon
attachement à un ministre dont la conduite est une censure importune de
celle de ses confrères; mais quelque chose qui m'arrive ou puisse
m'arriver en mal, jamais la malice, l'injustice ou les fausses
préventions ne pourront, en me conduisant bien, me faire autant de mal
que l'amitié et les soins paternels de M. le baron de Breteuil ne m'ont
fait de bien. C'est maintenant qu'il connaîtra ceux qui lui sont
véritablement dévoués; c'est maintenant qu'il me sera vraiment doux de
lui consacrer l'hommage d'une juste, mais vive reconnaissance.»

Voilà une vraie profession de foi. Si hyperbolique qu'elle puisse
sembler, Bombelles l'écrit comme il la pense; il donnera plus tard
mainte preuve de son attachement à Breteuil, comme Breteuil ne manquera
pas une occasion de protéger Bombelles, de le pousser dans les voies
politiques jusque dans l'émigration. On appellera Bombelles le Sosie de
Breteuil, parce que leurs actes et leurs dires s'entr'aideront et se
complèteront. Nous verrons même en quoi le fait d'être inféodé à la
politique royaliste de Breteuil aliénera à Bombelles et les faveurs des
Princes et la bonne volonté de ceux qui suivaient leur sillon...

Dans sa tristesse de voir s'éloigner le ministre de la maison du Roi,
Bombelles n'en oublie pas d'autres préoccupations. Au dîner de
Saint-Cloud où sont venus le comte de la Luzerne[32], les ducs de
Saulx[33] et de Céreste[34] et beaucoup d'autres personnes de marque,
chez la maréchale de Duras où le marquis a soupé, tandis que Mmes de
Bombelles et de Louvois se consacrent à Mme de Matignon, le sujet
presque unique de l'entretien est la question de l'assemblée du
Dauphiné. Le maréchal de Vaux ayant dû reculer, il sera difficile de
s'opposer à ce que les Dauphinois gardent la forme ancienne de leurs
Parlements. Deux jours après, des nouvelles complémentaires arrivent.
L'assemblée de Grenoble a déclaré que si le Roi ne retire pas ses édits
elle pourvoiera elle-même «à sauver les peuples des inconvénients de ces
édits. On est partagé sur la conduite du maréchal de Vaux...; cinquante
mille livres ont été donnés à la ville de Grenoble pour réparer les
dommages occasionnés par l'émeute[35]».

  [32] Ministre de la Marine.

  [33] Charles-François, comte de Saulx, duc héréditaire de
  Saulx-Tavannes en 1786, colonel aux grenadiers de France,
  chevalier d'honneur de la Reine; émigré, pair de France en 1814;
  titre éteint.

  [34] Titre ducal héréditaire, concédé en 1764 à Louis-Albert de
  Brancas, frère consanguin du duc de Brancas-Villars. Devenu
  chambellan de Napoléon Ier, pair de France, grand d'Espagne par
  héritage de son cousin le marquis de Céreste, mort sans enfant.

  [35] Voir dans l'ouvrage de Todière, le chapitre XI, _Funestes
  suites du coup d'Etat du 8 mai 1788_.

  Les émeutes que Bombelles ne fait qu'indiquer avaient été fort
  graves à Grenoble. On avait rappelé Clermont-Tonnerre, qui n'avait
  pas su se faire respecter et qui, pour sauver sa vie menacée par
  la hache d'un mutin, avait capitulé. Ce n'était plus seulement une
  assemblée de gentilshommes, un corps de magistrats en état de
  résistance, c'était une portion de l'armée en état de dissolution,
  disposée à passer de l'obéissance à la révolte. Des soldats
  étaient gagnés. Comme un officier donnait l'ordre de faire feu, on
  entendit ces mots: _Tirerez-vous donc sur vos frères?_ C'était
  déjà le début du système des crosses en l'air. Le peuple voulait
  fraterniser avec le soldat, bientôt le soldat n'obéirait plus.
  Royal Marine se défendit, le régiment d'Austrasie épargna le
  peuple.

  L'Assemblée des Etats _permise_ par le maréchal de Vaux après
  échange de lettres avec le ministère eut lieu non pas à Grenoble,
  mais à Vizille. Mounier et Barnave dirigèrent les débats de cette
  assemblée où Gon tenait tête au Gouvernement. Celui-ci dut céder
  et rendre aux Dauphinois leurs Etats particuliers et suivant leurs
  vues: Voir _Mémoires_ de Weber, t. I, et Todière; _Louis XVI_,
  etc.

En Béarn il y eut aussi des désordres. Le duc de Guiche, comme
représentant des Gramont, la plus illustre famille du pays, a été envoyé
par le Roi. Un grand nombre de nobles et de paysans allèrent à la
rencontre du duc, avec des démonstrations de joie et de vénération en
portant au milieu d'eux, comme un palladium, le berceau de Henri IV. Le
Béarn ne proclama pas son indépendance comme le faisait craindre l'état
d'exaspération où se montraient ses habitants, mais l'envoyé du Roi
n'obtint pas que les édits nouveaux fussent acceptés.



CHAPITRE II

  Continuation du _Journal_.--La députation de Bretagne et le
    Roi.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saheb à Trianon.--Chute de
    Loménie de Brienne.--Facéties des Parisiens à ce sujet.--Les
    dessous de la disgrâce.--La duchesse de Polignac.--Disgrâce de
    Lamoignon.--Emeute à ce sujet.--Le Parlement et la
    Cour.--Prodrômes d'événements graves.--Tristesse de Louis XVI.


Le _Journal_ continue, entremêlant assez agréablement pour le lecteur
faits politiques et nouvelles de Cour.

Une députation de Bretagne est venue réclamer la liberté de ceux qui les
avaient précédés et en même temps le rétablissement du Parlement breton.
Le Roi a reçu les députés des commissions intermédiaires et leur a fait
une réponse «qui, souligne Bombelles, n'est approuvée que par les
coopérateurs de la besogne présente».

«J'ai lu le mémoire que vous m'avez remis; j'avais lu ceux qui l'avaient
précédé; vous n'auriez pas dû me les rappeler. J'écouterai toujours les
représentations qui me seront faites dans les formes prescrites.

«L'assemblée qui a député douze gentilshommes n'était point autorisée;
aucune permission ne m'avait été demandée. Ils ont eux-mêmes convoqué à
Paris la plus irrégulière des assemblées: j'ai dû les punir. Le moyen de
mériter ma clémence est de ne pas perpétuer en Bretagne, par de
pareilles assemblées, la cause de mon mécontentement. Les commissions
qui vous ont chargés de me demander le rétablissement de mon Parlement
de Bretagne ne pouvaient pas prévoir la conduite qu'il vient de tenir.
Elles n'auraient pas sollicité pour lui une marque de confiance
lorsqu'il me porte à lui en donner de mon animadversion.

«Mais ces punitions personnelles que le bon ordre et le maintien de mon
autorité exigent, n'altèrent en rien mon affection pour la province de
Bretagne. Vos États seront assemblés dans le mois d'octobre. C'est par
eux que doit me parvenir le vœu de la province. J'entendrai leur
représentation et j'y aurai l'égard qu'elles pourront mériter.

«Vos privilèges seront conservés. En me témoignant fidélité et
soumission, on peut tout espérer de ma bonté, et le plus grand tort que
mes sujets puissent avoir auprès de moi, c'est de me forcer à des actes
de rigueur et de sévérité; mon intention est que vous retourniez demain
à vos fonctions.»

Laissons les députés de Bretagne préparer leur troisième mémoire.
Refusons-nous à de trop longues considérations sur ces résistances des
assemblées provinciales désireuses de reprendre leur ancienne influence;
par prudence, ne prenons pas parti dans un différend où le Roi défend
son pouvoir absolu--ce qui est son droit--et où les représentants des
classes privilégiées défendent en même temps leurs privilèges et les
revendications du peuple,--toutes les classes alors s'unissant contre le
Gouvernement;--notons seulement ces murmures et ces revendications plus
ou moins âpres suivant les provinces, étonnons-nous moins, en résumé,
en écoutant les bruits de 1788, des clameurs que nous entendrons
l'année suivante.

Le marquis continue à marquer sur son _Journal_ les visites
intéressantes qu'il ne cesse de faire. Il n'a pas oublié la princesse de
Vaudémont[36]: «Je l'ai trouvée non dans un boudoir de jolie femme, mais
dans un cabinet de livres; elle a su mettre à profit de longues et
extraordinaires maladies pour se donner par une belle instruction un
genre de ressources qui ne nous manquent jamais.»

  [36] Née Montmorency, mariée à un prince lorrain. Femme d'esprit
  très cultivé et libéral qui devait compter des amis dans tous les
  partis. Après la Révolution, elle se lia avec Talleyrand, avec
  Mme de Custine, tint un salon très intéressant. Elle resta fidèle
  à Fouché, même après sa disgrâce.

Chez la duchesse de la Vauguyon, il a conduit le 3 août le chevalier
d'Alméida et un autre Portugais de marque, don Fernando de Lima. «Sa
fille mariée au petit prince de Listenois, beaucoup plus jeune qu'elle,
est jolie, agréable, et moins gesticulante que sa mère dont elle a la
charmante physionomie et la belle taille. J'ai renouvelé connaissance
avec le prince de Bauffremont qui, autrefois connu sous le nom de
chevalier de Listenois, faisait les délices de la Cour de Lunéville, du
temps où le bon, l'aimable Roi Stanislas fixait autour de lui tout ce
qui ne se trouve plus auprès des plus grands monarques, c'est-à-dire
nombre de gens de mérite et beaucoup d'un bon esprit[37].»

  [37] M. Gaston Maugras vient de publier un agréable livre sur la
  _Cour de Lunéville_, Plon, 1904.

Tout ce qui touche le baron de Breteuil a le don d'inspirer notre
narrateur. Aussi s'étend-il volontiers sur les marches et contre-marches
de son protecteur. Nous n'ignorons rien de ses projets comme de ses
faits et gestes. Avant de partir pour Dangu il a mis de l'ordre dans sa
maison, réformé les dépenses extraordinaires. Il n'a gardé positivement
que les gens qu'il lui fallait, mais il s'est occupé en père de famille
à placer tous les autres. Son chef de cuisine entrait dans son premier
plan de réforme. Il avait été sur le point de le renvoyer à Vienne à
cause de son excessive cherté. «Ce cuisinier s'était corrigé quant à la
partie économique, et lorsque M. le baron a voulu se séparer de lui, il
a dit à son maître: «C'est chez vous, c'est par vous que j'ai gagné tout
ce que je possède, je pourrais aujourd'hui vous servir pour rien,
souffrez que je ne vous quitte pas, je connais vos goûts. Je les
étudierai de plus en plus, et je vous serai, par mes soins, moins
dispendieux que quiconque dirigerait votre cuisine.» M. le baron s'est
trouvé sans défense contre ce langage touchant, et le sieur Chandelier,
car il mérite qu'on le nomme, continuera à bien nourrir son maître et
ses amis.» Voilà donc un cuisinier rare, qui, grâce à Bombelles, passe à
la postérité... au moment où par un arrêt du Conseil le Roi suspendait
la Cour plénière et convoquait les États généraux pour le 1er mai
1789[38].

  [38] On n'y croyait pas encore, et bien que créé bruyamment dans
  Paris, l'arrêt ne fit pas le bruit que certains en attendaient.
  «Le public est dans une disposition contraire à la confiance.»
  _Correspondance secrète_, II, 279. Pour l'opinion contraire, voir
  _Journal_ de Hardy, VIII.

Voici qu'un petit événement va distraire la Cour et la Ville et dissiper
un moment les nuages qui assombrissent l'horizon: l'arrivée à Paris des
ambassadeurs de Tippoo-Saheb, sultan Bahadour de Mysore, qui venaient
réclamer notre appui contre les Anglais.

A la suite d'un long voyage coupé d'arrêts à l'Ile de France, au cap de
Bonne-Espérance, à Malaga, ils sont débarqués à Toulon le 8 juillet.
Après avoir excité la curiosité sur tout le parcours, à Marseille, à
Lyon, à Fontainebleau, ils ont été magnifiquement reçus à Paris. On les
attend à Versailles le 8 août, les dames de la Cour se sont mises en
frais particuliers, la sage Mme de Bombelles a commandé à Mlle Bertin un
«pouf» de haut goût, le marquis s'est rendu lui-même chez la fameuse
modiste pour lui recommander d'être exacte à livrer la coiffure
choisie...

«Tout Versailles a été occupé aujourd'hui, écrit M. de Bombelles le 9,
de l'arrivée des ambassadeurs indiens à Trianon[39], et un grand nombre
de Parisiens sont arrivés pour voir demain l'audience qui sera donnée à
ces ambassadeurs.

  [39] Le 8, ils avaient visité le parc de Saint-Cloud, et les
  grandes eaux avaient joué en leur honneur. Asselin fit en 1789 de
  cette scène une jolie gouache, qui est au musée de Sèvres. En
  voir la reproduction dans le _Palais de Saint-Cloud_, par le
  comte Fleury, Laurens, 1901.

«Ils se sont fait longtemps attendre, ce qui a quelque peu impatienté
les courtisans. Aucune recherche n'avait été négligée pour leur rendre
encore plus agréable la plus belle, la plus magnifique des habitations.
La grande salle était ornée d'un superbe tapis de la Savonnerie, de
forme circulaire, autour duquel étaient des coussins de velours cramoisi
avec galons, glands, riches franges d'or.»

Leurs Excellences ont été reçues dans cette espèce de divan. Une foule
énorme demandait à entrer, et il fallut toute la fermeté des suisses du
Roi pour maintenir l'ordre. Les officiers des Gardes Françaises, de
garde à Versailles, demandèrent à voir les ambassadeurs. Après eux, M.
de Bombelles fit entrer sa femme et ses enfants.

«Le troisième des ambassadeurs, nommé Mouchan Osman-Khan, a été fort
aimable pour cette petite famille. Ce négociateur longtemps employé par
Heydin Aly et, depuis, par Tippoo-Saheb, se distingue en toutes choses
de ses collègues. Les deux autres, et particulièrement Mohamed Dervich
Khan sont ombrageux, jaloux et mécontents. Ils ont tout fait changer
dans les appartements qui leur étaient préparés et n'ont montré toute la
soirée que de l'humeur. Non seulement ils n'ont remercié personne des
soins pris pour les établir comme des souverains, mais encore ils n'ont
parlé à qui que ce soit des remerciements dus à la bonté du Roi. Le fait
est que ces gens sont gâtés depuis qu'ils ont perdu de vue leur pays, et
que, de mieux en mieux; on les traite trop bien.»

Ils se plaignent de la nourriture aussi bien que du logement, et
pourtant on avait respecté leurs rites apportant poissons et autres
animaux tout vivants. Les officiers de la maison du roi finirent par les
laisser grogner à leur aise, et ce n'a été que de ce moment qu'ils ont
paru écouter les avis d'Osman Khan en devenant moins difficiles à
contenter.

Le 10, les trois ambassadeurs sont partis à onze heures du matin de
Trianon. Ils sont entrés dans la grande cour du palais de Versailles
dans trois carrosses attelés chacun de six chevaux et à la livrée du
Roi, ils ont passé entre deux haies de gardes formées des Gardes
françaises et des Suisses, les tambours battant l'appel.

«Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes, le sieur
Delaunay, commissaire de la Marine, les a conduits par l'escalier des
Princes et la salle des Cent Suisses qui étaient en haie, la hallebarde
à la main, dans un appartement particulier, pour y attendre le moment où
le roi serait prêt à les recevoir.»

L'audience qui devait avoir lieu à midi se trouva retardée par un
caprice des ambassadeurs. Ils avaient émis la prétention d'être assis;
il fallut un certain temps pour les faire renoncer à leur ridicule
demande et leur citer tous les exemples d'audience solennelle, «où
jamais les représentants de quelque souverain que ce fût n'avaient pu
obtenir une distinction qui n'était pas accordée aux frères du Roi.

D'abord la Reine est entrée, arrivant par les appartements attenant au
salon d'Hercule et a été prendre place longtemps avant que le Roi parût.

Il était midi trois quarts lorsque Sa Majesté, accompagnée de Monsieur,
de Mgr le comte d'Artois, des ducs d'Angoulême, de Bourbon, d'Enghien,
des princes de Condé et de Conti, s'est rendue dans la salle d'audience.
Le trône qui sert à la cérémonie du Saint-Esprit était placé sur une
estrade élevée de huit marches et adossé à la cheminée. L'on avait
construit deux tribunes dans l'embrasure de la porte qui donne dans le
salon de la chapelle et dans la fausse porte correspondante. Le reste du
salon était garni de gradins pour les ambassadeurs et les seigneurs et
les dames de la Cour. Ceux-là et celles-ci étaient placés non suivant
leur rang, mais au fur et à mesure qu'ils arrivaient.»

«Un hasard heureux, continue Bombelles, avait placé le plus en vue les
plus jeunes et les plus jolies femmes; un hasard plus heureux encore
m'ayant fait rencontrer le duc de Polignac et ses enfants, il m'a permis
de joindre les miens aux siens, et nous avons attrapé une embrasure de
fenêtre où le petit peuple a vu aussi bien que possible.»

Dans la tribune de gauche se tient la Reine avec Madame, Madame fille du
Roi et le duc de Normandie; dans la tribune de droite se placent la
comtesse d'Artois, Madame Élisabeth et le duc de Berry. Les princes à
droite et à gauche gardaient les avenues de ces tribunes
resplendissantes de brocarts et de draperies d'or. Grands officiers
présents et gentilshommes de la Chambre se tenaient derrière. Entre les
cinq premières et les trois dernières marches étaient les ministres, les
secrétaires d'État et le contrôleur général, M. Lambert.

Cependant l'archevêque de Sens avait monté d'un pas trop délibéré toutes
les marches de l'estrade. Le maréchal de Duras dut le prier de
redescendre à sa place en qualité de ministre, «parce que sa primatie ne
lui vaut rien dans les cérémonies de la Cour, fût-il même premier
ministre, au lieu de n'être que ministre principal».

Le Roi est monté sur son trône et donne l'ordre d'aller chercher les
ambassadeurs indiens. Ceux-ci ont traversé tous les grands appartements
remplis de spectateurs, entre deux haies de gardes du Corps. Les
ambassadeurs s'avançaient sur la même ligne.

Il ne nous est fait grâce d'aucun détail.

«Les ambassadeurs sont conduits au salon d'Hercule. Alors
Mohamed-Dervich-Khan a remis au Roi leur lettre de créance et tous les
trois ont présenté à Sa Majesté, sur des mouchoirs, vingt et une pièces
d'or, ce qui est, dans l'usage de l'Inde, l'hommage du plus profond
respect.

«Sa Majesté a accepté une de ces pièces de chacun d'eux; ensuite
Mohamed-Dervich-Khan a prononcé une harangue qui a été traduite et
répétée par M. Rufin. J'étais à portée de l'entendre, si M. Rufin ne
l'eût prononcée qu'à basse voix, parce qu'elle renfermait plusieurs
phrases peu obligeantes pour les Anglais, et que les ambassadeurs des
cours d'Europe avaient quitté leur place pour tâcher d'attraper le sens
de la harangue de leurs confrères indiens.

«Après la réponse du Roi, les ambassadeurs firent leurs trois
révérences, ils se sont arrêtés et demandèrent la permission de jouir un
instant du spectacle imposant qu'offrait le salon d'Hercule. Enfin, en
se retirant, ils ont salué une quatrième fois le Roi, qui a poussé la
bonté jusqu'à permettre que la suite des ambassadeurs entrât dans la
salle d'audience.»

Les ambassadeurs pensèrent-ils à saluer la Reine? Plusieurs personnes
ont cru que leur quatrième salut avait été pour elle. Bombelles n'en est
pas bien sûr. «Ces personnages fêtés outre mesure» ne lui disent rien
qui vaille.

Au même moment une autre solennité se préparait à Suresnes où Mme la
comtesse d'Artois devait couronner celle de trois rosières qui
obtiendrait le premier prix de bonne conduite.

M. de Bombelles a été prié de se mettre aux ordres de la princesse qui
est arrivée en grand cortège à Suresnes; il se trouve dans la seconde
voiture avec Mmes de Montmorin, de Caulaincourt, de Montvel et de
Coetlogon.

MM. de Vintimille, de Vérac et de Chabrillan étant absents, c'est le
marquis qui donne la main à Mme la comtesse d'Artois pour la conduire de
sa voiture à la tribune qui avait été ornée pour elle. «L'abbé Fauchet a
fait un discours ampoulé pour célébrer la fête de la rosière. La plus
laide des trois a obtenu la couronne... Nous mourrions de chaleur à
l'église; un froid humide nous attendait dans le bois et, revenu à
Saint-Cloud, j'étais transi...»

L'archevêque de Sens tient à faire acte de principal ministre et a
convié, le 11, tout ce qui marque à Versailles à un grand festin donné
en l'honneur des ambassadeurs indiens. «Rien n'était magnifique»,
remarque Bombelles, qui compare avec les dîners d'apparat offerts par le
baron de Breteuil aux États de Languedoc et de Bretagne. Il étalait un
tout autre luxe quoique tous ses appointements et les grâces du Roi
réunis à sa fortune personnelle formassent un revenu bien inférieur à
celui qui n'a jamais suffi à l'archevêque. «Ses gens sont mesquinement
vêtus, ses chevaux sont laids, ses voitures vilaines; sa vaisselle est
médiocre et sa table est très ordinairement servie. Il est bien rare
qu'un homme qui ne se fait pas honneur de ce qu'il a et qui gère mal ses
finances administre bien celles d'un grand État.»

En attendant de dire adieu définitif au funeste ministre dont les jours
sont comptés, M. de Bombelles fait la courte oraison funèbre du maréchal
de Richelieu qui vient de mourir. «Il était tout à fait tombé en
enfance et vient de terminer une vie dont les circonstances variées,
mais marquantes, pourront fournir une ample matière à l'éloge. Au milieu
de bien des vices, il montra des talents de plus d'un genre; sa mère et
celle de Voltaire eurent toutes deux le même amant: Voltaire et le
maréchal naquirent de ces feux illicites. Mon frère aîné pensait avec un
certain plaisir que sa mère moins fidèle et moins chaste que la
mienne[40] lui avait donné le jour dans le temps où le duc de Richelieu
donnait du souci à mon père.»

  [40] On se souvient que le comte de Bombelles, fils aîné, était
  né du premier mariage du lieutenant-général de Bombelles.

Tandis que la marquise est de service auprès de Madame Élisabeth, M. de
Bombelles est allé passer quelques jours à Dangu chez le baron de
Breteuil. C'est là qu'entre autres nouvelles il apprend que la gêne sans
cesse augmentante du Trésor a amené un arrêt du Conseil aux termes
duquel les paiements de l'État étaient suspendus pendant six semaines et
devaient être ensuite effectués partie en espèces, partie en papier,
jusqu'au 31 décembre. L'édit[41] ne s'explique pas sur la manière dont
le traitement des ambassadeurs et ministres du roi sera payé. «Mais il y
a bien à craindre que nous nous ressentions de la gêne générale et d'une
gêne qui n'est que la suite de mauvaises opérations. Bien des gens
crieront: «Tolle», je me rappellerai que le baron de Bezenval était à sa
quinzième année d'ambassade à Varsovie sans avoir vu un denier de ses
appointements. Je souffrirai sans me plaindre, je me restreindrai sur
tout ce qui sera possible, et continuant à servir mon maître et l'État
avec zèle, je ne désespérerai pas de survivre à des circonstances plus
heureuses, et je ne croirai pas le bonheur de mes enfants perdu, quoique
les moyens de le consolider semblent m'échapper au moment où je croyais
les atteindre.»

  [41] Arrêt du 16 août, celui qu'on appela l'édit de la
  _banqueroute_.

A côté des ennuis privés, le cours forcé du papier est une calamité
publique. «Si Mgr l'archevêque de Sens[42] en est la cause par une suite
de fausses mesures, il doit intérieurement se faire de cruels reproches;
s'il croit au contraire qu'il n'a obéi qu'à des circonstances trop
impérieuses pour les dominer il faut le plaindre et de l'événement et de
l'erreur où il a été sur ses talents lorsqu'il s'est présenté comme le
restaurateur des finances et d'une meilleure administration en France.»
Bombelles est modéré dans ses appréciations; le jour approche où la
chute de Loménie de Brienne serait saluée par le public comme une
délivrance.

  [42] La malédiction publique fondit sur lui «comme un déluge». On
  crut, peut-être non sans raison, que s'il avait publié l'arrêt de
  convocation des États Généraux, c'était dans la pensée que
  _l'arrêt de la banqueroute_ cousu à celui-là passerait plus
  facilement. Marmontel, t. IV.--Hardy, _Journal_ manuscrit, t.
  VIII, La Fayette, _Mémoires_, t. II, p. 232. Cf. aussi _l'Esprit
  révolutionnaire avant la Révolution_, par M. Félix Rocquain.

Le 25, la marquise d'Harcourt fait connaître de grand matin à ses amis
de Dangu, «une grande nouvelle», celle qui a fait crier des «Vive le
Roi» dans toutes les places, les rues et les carrefours, celle qui rend
le Parisien ivre de joie, et qu'est-ce donc? «L'archevêque de Sens est
renvoyé, M. Necker est rappelé, les banquiers de Paris ont, dit-on, fait
sur-le-champ pour cent vingt millions de soumission.»

«Ce renvoi humiliant par la joie publique dont il est le signal prouve
que la Reine, au moins en ce moment, n'a pas abandonné son protégé, et
que, si le cri public l'a forcée de s'éloigner des affaires, il
emportera dans sa retraite des preuves non équivoques de sa
bienveillance[43].» On a écrit à Rome pour faire au plus tôt un cardinal
de cet archevêque[44].

  [43] Son neveu était nommé coadjuteur de Sens, sa nièce obtenait
  une place auprès de la Reine, et celle-ci envoyait au ministre
  disgracié son portrait enrichi de pierreries.

  [44] M. de Brienne partit en effet peu après pour recevoir des
  mains du Pape le chapeau que le faible Louis XVI avait demandé
  pour lui. Dans une gravure qui parut à l'époque, la France était
  représentée sous la figure d'une femme dans le sein de laquelle
  un prêtre enfonçait un poignard, et le sang qui en jaillissait
  formait à ce prêtre un chapeau de cardinal.

  L'histoire est forcément très sévère pour Brienne; il faut dire,
  avec Mignet, à la décharge de ce ministre si décrié et sous lequel
  s'aggravèrent les périls de l'autorité royale «que la position
  dont il ne sut pas se tirer, il ne l'avait pas faite, il n'eut que
  la présomption de l'accepter. Il périt par les fautes de Calonne,
  comme Calonne avait profité, pour ses dilapidations, de la
  confiance inspirée par Necker. L'un avait détruit le crédit, et
  l'autre, en voulant le rétablir par la force, détruisit
  l'autorité». (_Révolution française_, t. I). M. de Brienne ne
  pouvait lutter à la fois contre la masse des Parlements et contre
  le défaut d'argent. Voilà surtout par où il périt, et les mains
  qui le précipitaient élevèrent Necker.

  «Une chose à remarquer à la louange de la Reine, note Sénac de
  Meilhan, c'est sa constance à se refuser pendant seize ans aux
  suggestions qui lui furent faites en faveur de l'archevêque de
  Toulouse. Elle les rejeta tant qu'elle put croire qu'elles étaient
  dictées par l'ambition, concertées avec des intrigants. Mais
  lorsque la réputation de ce prélat universellement établie lui eut
  fait croire qu'il était l'homme le plus capable d'administrer les
  finances, lorsqu'elle crut enfin satisfaire le vœu général, elle
  s'empressa de favoriser l'élévation de l'archevêque de Toulouse et
  de lui procurer un crédit qui lui assurât ses opérations». (_Du
  Gouvernement, des Mœurs_, etc.)

A son retour à Dangu, après une course à Rouen et aux environs, le
marquis a trouvé des lettres donnant des nouvelles inquiétantes de ses
enfants dont deux sont atteints de fièvre putride. Le 2 septembre, il
est à Paris, trouve les deux malades hors de danger, et son _Journal_,
un instant assombri par ses alarmes paternelles, se reprend à sourire
pour conter les plaisanteries auxquelles s'est livrée la population
parisienne. «Des mannequins représentant le principal ministre ont été
brûlés en différentes places publiques. La procédure, l'instruction du
procès, la rédaction de la sentence sont au dire des gens de loi des
chefs-d'œuvre, et le libellé de ces tristes plaisanteries prouvent
qu'elles ne sont pas uniquement imaginées par la canaille de Paris. La
guérite de la sentinelle du guet qui garde ordinairement la statue de
Henri IV a été brûlée; les cochers et les domestiques des voitures qui
passaient devant étaient obligés de saluer cette statue.»

Le chevalier du Guet ayant voulu dissiper la foule, il y eut résistance
de la foule, on attacha des pétards à la queue des chevaux; de là des
accidents et un grand désordre. Les hommes du guet furent rossés, on
incrimina leur chef d'avoir voulu corriger sérieusement des folies
populaires, il fallut s'interposer militairement et donner des lettres
de commandement au maréchal de Biron, mettre garnison d'invalides dans
les hôtels de Brienne et de Lamoignon.

«Au milieu de l'ivresse et de la rage publique, il s'est passé de ces
choses gaies qui appartiennent exclusivement à cette nation. On a fait
une robe à l'archevêque pour le conduire au bûcher, dont les trois
cinquièmes étaient en satin et les deux autres en papier. Un moment
avant l'exécution en effigie, on a arrêté un ecclésiastique pour
exhorter le patient. L'abbé s'est approché de la figure, a feint de lui
parler à l'oreille et a dit ensuite à la multitude: «Vous pouvez faire
de Monsieur ce que vous voudrez, il est très bien préparé et très bien
résigné pour la circonstance. On a fort applaudi à la présence d'esprit
du prétendu confesseur... Il y a une lettre du Pape au Roi, une autre de
M. le prince de Guéménée à Sa Majesté, enfin une foule de pamphlets
trouvés charmants et qui ne sont que diffus et charmants.»

Les ambassadeurs indiens s'occupèrent aussi, à leur façon, de la
disgrâce de Brienne. Comme ils sortaient de l'Académie française, qui
s'était crue obligée de donner une séance en leur honneur, on leur
apprit la chute du grand vizir. Grimm assure qu'ils demandèrent avec
beaucoup d'empressement s'ils ne pourraient pas voir sa _tête_ (souvenir
du système de leur gouvernement envers les ministres en disgrâce). «Oh!
non, a répondu quelqu'un, car il n'en avait pas.» Et Grimm ajoute, non
sans raison: «Quel est l'événement de notre histoire qui ne soit marqué
par quelque calembour plus ou moins ridicule, plus ou moins plaisant?»
Qu'aurait-il dit s'il avait vécu de nos jours?

Enfin, l'archevêque de Sens est parti le 3 septembre, mais il n'a pas
osé traverser Paris. M. de Montmorin «s'est chargé de procurer des
chevaux de louage qui ont conduit, avec mystère, de Jardi à la Croix de
Berny, le prélat que la populace guettait. Il se propose d'aller dans
peu à Pise, où peut-être il trouvera M. de Calonne, et alors ils riront,
en se regardant, de la folie publique et de la leur. Peut-être M. de
Loménie espère-t-il fortifier en Italie son excessive ambition et la
nourrir de ces maximes insidieuses qui ramenèrent autrefois au timon
des affaires le banni Mazarin.»

Le garde des sceaux, Lamoignon, se maintiendra-t-il au pouvoir? M.
Foulon remplacera-t-il le comte de Brienne au département de la Guerre?
Voilà les questions que se pose Bombelles, occupé d'ailleurs surtout
comme tout le monde, de l'installation de Necker, du bien qu'il est
disposé à faire, s'il lui est possible d'endiguer le torrent. La
confiance du public en «cette idole de la France» est bien minime.
Pourra-t-elle s'accroître?

Un gros événement, comme la chute de Brienne, comporte des dessous qu'à
côté des données générales connues de tous il peut être intéressant
d'apprendre. Bombelles a partagé la joie du public; devant le renvoi de
l'archevêque, il a tenu à s'informer lui-même des causes finales qui
avaient fait consentir la Reine à sacrifier un ministre, que, jusque-là,
elle avait défendu envers et contre tout. Auprès de qui s'informer, si
ce n'est auprès de la duchesse de Polignac, dont la main pouvait se
deviner dans toute cette affaire.

«Après avoir dîné avec ma femme et mes enfants, j'ai mené mon aîné dans
le parc de Versailles et, pendant qu'il s'y promenait avec son
précepteur, j'ai été causer chez Mme la duchesse de Polignac, car elle
s'est acquise de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens par la
conduite qu'elle tient en ce moment. C'est elle qui s'est courageusement
chargée d'ouvrir les yeux de la Reine sur le danger qu'il y avait pour
elle à conserver en place Mgr l'Archevêque de Sens, Mme de Polignac a
dit à Sa Majesté que ce n'était point d'une manière adroite et obscure
qu'elle désirait le renvoi du principal ministre et qu'elle ne voulait
point élever sur ses débris aucun de ses amis[45], mais que ce qu'elle
désirait uniquement c'était de débarrasser la Cour et la nation d'un
homme qui, n'ayant jamais eu de plan arrêté, marchait à tâtons et au
jour la journée depuis plus de six mois.

  [45] Mme de Polignac, qui était tout à fait l'amie de Calonne, ne
  pouvait sentir Loménie de Brienne. A son immixtion dans
  l'affaire, il y a donc aussi cette raison dont elle ne lui parle
  pas, mais qui saute aux yeux, puisque la duchesse était la rivale
  de crédit et l'ennemi de l'archevêque.

La Reine n'a pas su mauvais gré à Mme de Polignac de sa démarche; mais,
en cédant à l'évidence des plus sages et des plus fortes observations il
en a bien coûté à Sa Majesté[46], pour vaincre l'ascendant que
l'archevêque avait pris sur elle. En même temps que Mme de Polignac
agissait, M. le comte d'Artois portait les grands coups chez le Roi[47].
Ce jeune prince gagne sensiblement sur lui-même et marche à grands pas
vers les plus belles et les plus solides qualités. Il avait déjà toutes
les brillantes. J'ai eu l'honneur de causer avec lui près d'une heure
sur nos affaires au dehors; je ne lui ai pas dissimulé combien il serait
nécessaire que nous suivissions d'autres maximes que celles qui nous
gouvernent en ce moment.

  [46] «La Reine tout en pleurant» convint de la nécessité de
  renvoyer l'archevêque (Bezenval).

  [47] Cf. _Mémoires_ de Bezenval. Le comte d'Artois était le
  protecteur de Calonne,--hélas! il le restera pendant
  l'émigration; rien d'étonnant à ce qu'il se montrât l'ennemi juré
  de Brienne, à cause de son amitié pour Calonne et non pour
  d'autres raisons.

M. le comte d'Artois est entré dans des détails qui font honneur à des
connaissances que je ne lui supposais pas. Il m'a parlé de la position
où se trouvaient la Pologne, la Russie et la Suède comme je voudrais
qu'on en entretînt le Roi dans les débats de son conseil. Mais nos
plaies intérieures comme effectivement les plus sensibles sont les
seules dont nous sentions la douleur. M. Necker a eu une longue
conférence avec le Roi avant le Conseil d'État: il veut le retour des
Parlements à leurs fonctions.»

Qu'il y ait des mécontents dans la coterie de l'archevêque cela se
conçoit. M. de Brienne jouit de son reste en disant que tout est perdu
si on sape la besogne de son frère. Et tout fait espérer «qu'elle sera
sapée cette mauvaise besogne, et l'on n'en laissera pas vestige malgré
tout ce que fait la Reine pour donner encore quelque cours aux éléments
de l'archevêque de Sens et pour soumettre notre administration aux
fatales lubies d'un abbé de Vermond, ce prêtre audacieux et enragé de se
voir arracher les rênes du Gouvernement qu'il tenait tout entières,
tandis que le principal ministre siégeait à Versailles».

Bombelles n'est guère tendre pour l'influent Vermond. «Dans son
courroux, ajoute-t-il, l'abbé n'épargne dans ses invectives ni le baron
de Breteuil, ni Mme de Polignac, ni même la Reine. Il dit que Sa Majesté
ne mérite plus d'être servie depuis qu'elle a souffert l'éloignement de
l'archevêque. Cependant il continue à être exclusivement l'homme de
confiance et le conseil de notre souverain.»

La question Lamoignon est plus que jamais à l'ordre du jour. On a
répandu le bruit que le Garde des Sceaux était soutenu en même temps par
les frères du Roi et par la duchesse de Polignac.

De Monsieur, on ne saurait guère parler, «car, opine très justement
Bombelles, sa conduite variante (_sic_) ne permet pas de savoir bien au
juste qui il protège, qui il abandonne; presqu'opposé au parti de la
Cour, lors de l'Assemblée des Notables, ce prince est aujourd'hui fort
bien avec la Reine et le Roi...» En apparence, devrait-on ajouter.

Quant au comte d'Artois, le marquis continue à être très bien disposé en
sa faveur: «Moins entortillé dans sa marche, toujours bon et loyal
Français, il n'applaudit pas à tous les partis dominants. Il aime son
souverain, son pays, ses amis, sans tromper personne. Non seulement il
n'a pas laissé M. de Lamoignon dans le doute de ses sentiments, mais il
l'a même envoyé chercher pour lui dire que, vu la nécessité de rappeler
les Parlements, il lui conseillait de donner sa démission et de ne pas
s'exposer à une nouvelle explosion de la haine des Parlements. Le Garde
des Sceaux lui a répondu: «Monseigneur va un peu vite en besogne», et M.
le comte d'Artois lui a répliqué: «Que ce n'était pas son avis, qu'au
reste il avait cru devoir lui dire franchement ce qu'il avait dit au Roi
et ce qu'il lui répéterait si l'occasion s'en présentait.»

Lamoignon[48] ne se tint guère pour satisfait; il éprouva même
l'impérieux désir de se plaindre à la Reine, qui se montra irritée
contre son beau-frère. La Reine ne voit pas la question avec justesse,
pense Bombelles, car «un temps fort court apprendra à M. de Lamoignon
que c'est en vain que l'on s'obstine à conserver une autorité que le
public n'approuve pas». La démission volontaire pourrait lui valoir des
grâces, telle que celle d'être fait duc, ce qu'il désire avant tout,
mais si, par impossible, il conjurait l'orage actuel, les États généraux
le foudroiraient. On parle de la création de Basville en duché, «il y
aurait une sorte de justice d'ouvrir à la famille de M. de Lamoignon une
carrière qui dédommageât ses enfants de celle qui leur sera
irrévocablement fermée».

  [48] Chrétien-François de Lamoignon (1735-1789) avait été
  Président à mortier du Parlement de Paris, en 1758, et partagea
  l'exil de cette compagnie en 1771. Il prit part à la
  _Correspondance_, sorte de satire contre le Parlement Maupeou.
  Nommé Garde des Sceaux en 1787, il avait dû se rallier à la Cour
  et, changeant forcément de rôle, il contribua à l'exil du
  Parlement de Troyes. Il s'associa d'abord à tous les actes de
  Loménie de Brienne, puis se brouilla avec lui. En 1789, on le
  trouva mort dans son parc de Basville, ayant près de lui un fusil
  déchargé.

Quant à la duchesse de Polignac, Bombelles affirme qu'elle ne soutient
nullement l'ambition de M. le Garde des Sceaux. «Il n'a dans la société
de la Reine d'autre agent que le baron de Bezenval.»

Tandis que Lamoignon se fait fort de parler haut et ferme aux Parlements
qui vont se réunir dans un bref délai, les Parlements sont tout à fait
montés contre le Garde des Sceaux, ne parlent de rien moins que de le
décréter de prise de corps ainsi que l'archevêque et tous les
coopérateurs de leur besogne. Les lettres adressées à tous les membres
du Parlement portaient que le Roi leur mandait de revenir à Paris pour y
attendre les ordres en silence.

M. de Saint-Priest prendra-t-il le Ministère des Affaires étrangères? La
duchesse de Polignac le fait espérer à Bombelles: de la sorte
l'ambassade de la Porte deviendrait libre, et il échangerait le Portugal
contre la Hollande. Notre diplomate en congé envisage sans enthousiasme
cette conjecture: «Outre que ce poste ne donne que ce qu'il faut y
dépenser, je ne pense pas que nous soyons toujours assez déterminés sur
ce qu'il faudrait faire dans cette république, et si nous nous
résolvions à suivre un parti qui y rétablît notre réputation et nos
affaires, il amènerait d'abord une rupture pendant laquelle
l'ambassadeur de France verrait ce qui ne convient pas à ma situation.»

Le 11, on s'est réjoui à Paris de la nouvelle que M. de Lamoignon avait
donné sa démission. On disait au Palais-Royal que les sceaux lui étaient
retirés jusqu'à nouvel ordre et que M. Joly de Fleury, ancien ministre
des Finances, ou M. d'Ormesson[49], servirait _ad interim_ pour ce qui
exigerait qu'un magistrat fît parvenir aux Parlements de la part du Roi.

  [49] Louis-François de Paule Le Fèvre, marquis d'Ormesson, neveu
  de d'Aguesseau, avocat général du Châtelet, en 1739, à vingt et
  un ans, président à mortier en 1755, premier Président du
  Parlement en 1788, membre de l'Académie des Inscriptions, servit
  souvent de médiateur entre la Cour et les Parlements. Mort le 26
  janvier 1789.

C'était là faux bruit, car Lamoignon n'entend pas encore abandonner le
gouvernail. «En attendant, continue Bombelles, les Parlements se
montrent de plus en plus récalcitrants. M. le premier Président, mandé à
Versailles pour concerter les arrangements du lit de justice, n'a pu
être ébranlé par toutes les paroles de M. de Lamoignon, et quand
celui-ci s'est avisé de lui dire qu'il cessait de lui parler comme Garde
des Sceaux, M. le Président a sur-le-champ levé la séance en lui disant
qu'il ne pouvait plus l'entendre qu'en vertu de l'autorité de sa place.»

Malgré cette sévérité, on assure que M. d'Aligre a déplu à la Compagnie
lorsqu'il a dit qu'il avait vu M. de Lamoignon. «De tout temps ce
magistrat fut mal vu de ses confrères, et lorsqu'il présidait la Chambre
des Vacations, il avait inutilement un grand état de maison, sa table
somptueuse manquait toujours de convives.»

Chez le marquis de Puysieux, Bombelles a appris une nouvelle qui l'a
comblé de joie parce qu'elle fait le bonheur de son ami le comte de
Bercheny[50]. «Du temps où M. le Maréchal, alors marquis de Ségur,
commandait en chef en Franche-Comté, le comte de Bercheny fut l'y voir
et s'y fit aimer, parce qu'il est impossible de le connaître sans
l'aimer. Un M. Denèse, riche possesseur de belles terres dans cette
province, n'ayant qu'un fils, l'a trouvé destiné à une assez grande
fortune pour n'en pas chercher dans la femme qu'il lui donnerait, et en
conséquence il a jeté les yeux sur la fille du comte de Bercheny.

  [50] Le second fils du maréchal, colonel après son frère du
  régiment de cavalerie hongroise, marié à la fille du marquis de
  Pange, trésorier de l'extraordinaire des guerres, puis à Thérèse
  de Santo Domingue. Il est question de Bercheny dans les
  _Aventures de jeunesse_ de Valentin Esterhazy, récemment publiées
  par M. Ernest Daudet.

«Celle-ci, âgée de neuf ans, vient d'être promise au jeune homme, qui en
a seize; les articles ont été signés, et le comte de Bercheny ne donnera
que mille écus de rente à la femme du petit Denèse qui en aura, dit-on,
bien solidement plus de 80.000, et qui par sa naissance est susceptible
des agréments de la Cour.»

Et Bombelles de conclure, suivant son habitude, en axiome: «On voit
encore que l'honnêteté et la véritable bonhomie ne restent pas toujours
sans récompense.»

Cependant M. de Lamoignon ne se décide pas à partir sans se faire
longuement prier. «Il s'obstine, disent les uns, à paraître lundi au lit
de justice qui enfin aura lieu ce jour-là. D'autres assurent qu'il ne
tient à son poste que parce que l'archevêque, tout en ne pouvant
souffrir le Garde des Sceaux a fait promettre à la Reine qu'elle le
conserverait en place, et l'on ne veut pas avoir le dégoût de le
sacrifier à l'humeur des Parlements. C'est cependant ce qui sera
inévitable.»

Il est une autre intrigue qui occupe la Cour. Depuis longtemps on
n'entendait plus guère parler de la duchesse de Gramont. Voici que la
sœur de Choiseul[51] se remuait de nouveau. «N'ayant pu amortir en elle
la passion de dominer, elle se sert de son crédit ancien et ranimé pour
que la Reine fasse M. le duc de Châtelet[52] ministre principal.
Celui-ci refuse le département de la Guerre, à moins qu'il ne soit joint
au suprême pouvoir d'un ministre dirigeant les autres départements, et
M. Necker qui voit que la cabale Choiseul jointe à celle de l'abbé de
Vermond veut tout envahir, tout empêtrer et lui susciter des embarras,
déclare qu'il donnera sa démission si M. le duc du Châtelet était appelé
pour limiter ses pouvoirs comme ministre des Finances.»

  [51] Béatrix de Choiseul-Stainville, mariée au duc de Gramont,
  dont elle vivait séparée, avait été la maîtresse de Louis XV; on
  sait son crédit sur son frère dont elle seconda énergiquement les
  vues. Morte sur l'échafaud en 1794.

  [52] Colonel des Gardes françaises, lieutenant-général, fils de
  la fameuse marquise du Châtelet, née Breteuil, amie de Voltaire;
  né en 1731, mort sur l'échafaud en 1794.

Dans cet état de crise, la Reine se montre plus qu'agitée. «Elle est
d'une humeur cruelle, confesse Bombelles, hier elle s'est emportée
contre tous les ministres dans un comité où l'on agitait la manière de
rendre le Parlement à ses fonctions... Le Roi, dont tous ces conflits
énervent l'autorité, ne peut connaître à quel point ils lui sont
fâcheux.»

Néanmoins Louis XVI s'est montré de belle humeur à son coucher. Il a dit
des choses aimables à Bombelles et a fait des bons mots.

Le lit de justice contre lequel ont protesté la Chambre des Enquêtes et
la Grande Chambre semblait destiné à faire éclater de violents orages...
Soudain tout est décommandé en même temps qu'on apprend la démission
définitive de Lamoignon. Plus de lit de justice, les Parlements
reprendront leurs fonctions. «Il est très vrai, écrit M. de Bombelles le
15 septembre, que le Parlement a désiré que Mme la duchesse de Polignac
fît passer à la Reine ses propositions, mais elle s'en est excusée en
disant qu'elle devait répondre à la confiance qu'on lui marquait en
avouant à la Cour que, sûre de l'estime de la Reine, se flattant encore
de son amitié, elle n'avait plus le droit de lui parler d'affaires de
cette importance, qu'en voulant s'en mêler, elle nuirait plus qu'elle ne
servirait, attendu que M. l'abbé de Vermond gâterait et renverserait
dans un quart d'heure tout ce qu'elle aurait pu obtenir de Sa Majesté.»

Mme de Polignac ne doute pas que cette réponse ne tarderait pas à venir
aux oreilles de la Reine. Elle préfère donc lui dire mot pour mot ce
qu'elle avait dit à l'émissaire du Parlement. «La Reine a rougi, a
baissé les yeux et n'a rien répondu.»

M. de Lamoignon s'est décidé à partir pour Basville. C'est là nouvelle
occasion de tapage pour la jeunesse bazochienne et la populace. Il y eut
de gros désordres. Des bandes nombreuses se rassemblèrent sur la place
Dauphine et sur le Pont-Neuf. On brûla aussi le mannequin de Lamoignon
en simarre, après avoir ordonné qu'il serait sursis quarante jours à son
exécution, par allusion à son ordonnance sur la jurisprudence
criminelle. La place Dauphine ressembla à un champ de bataille par
l'énorme quantité de fusées et de pétards que la foule y lançait chaque
soir. Les gens paisibles évitaient ces rassemblements, mais on ne fut
pas peu étonné de savoir que le duc d'Orléans s'y laissa entraîner; il
ne craignit pas de se donner en spectacle à la populace qui, voyant en
lui une victime de la Cour, le couvrit d'applaudissements.

Pour célébrer les funérailles de Lamoignon, de longues théories d'hommes
portant des flambeaux partirent du Pont-Neuf et se dirigèrent vers
l'hôtel du Garde des Sceaux situé rue de Grenelle, avec l'intention d'y
mettre le feu. Quelques détachements des Invalides commandés par un
officier déterminé réussirent à empêcher ces bandes d'exécuter leur
projet: les enragés se jetèrent alors dans la rue Saint-Dominique pour y
brûler l'hôtel de Brienne, ministre de la Guerre. Des Invalides arrivait
aussitôt un autre détachement qui chargea la foule, tandis qu'un peloton
des gardes françaises débouchait par le bout opposé de la rue: les
émeutiers se trouvaient pris entre deux feux: il y eut une vingtaine de
morts et un grand nombre de blessés... D'autres émeutes éclatèrent en
d'autres coins de Paris, notamment rue Meslée où demeurait Dubois, le
chevalier du Guet[53].

  [53] Bezenval, _Mémoires_;--Hardy, _Journal_, t. VIII;--Todières,
  _Louis XVI_, etc., t. II.

On a reçu le 18 l'arrêt du Conseil qui annule celui[54] dont l'explosion
a fait sauter l'archevêque de Sens[55], «on sait que les exilés sont mis
en liberté, mais les opinions les plus diverses ont cours sur le nouveau
ministre». «Tout ce que dit M. Necker en de belles et longues phrases,
écrit M. Bombelles[56], n'est pas propre à ramener entièrement la
confiance; aussi les fonds ne haussent-ils pas. Bien des gens croient
que le directeur général des finances ne connaissait pas toute la
profondeur de l'abîme creusé par MM. de Calonne et de Brienne. La
réplique de M. Necker au mémoire de M. de Calonne est depuis quelques
jours dans les mains de tout le monde; les enthousiastes la mettent aux
nues; les financiers la critiquent à force, les personnes sensées et
impartiales suspendent leur jugement. M. Necker a voulu être éloquent et
parfois plaisant dans cette réponse, et il n'a atteint aucun de ces
mérites. Il s'est sans doute flatté que, dans un instant où il a de
l'empire sur toutes les têtes, il pourrait aussi, en dictateur, nous
faire adopter bien des mots qui ne sont pas français et qui n'ajoutent
aucune clarté à ceux que nous possédons.»

  [54] Parlant de l'arrêt du Conseil qui révoquait au nom du Roi
  celui du 16 août (_l'arrêt de la banqueroute_), Hardy prétend
  qu'on devrait le traduire ainsi: «Mon ministre Necker par la
  confiance qu'il inspire m'a enfin fait trouver de quoi attendre
  les Etats Généraux» (t. VIII, p. 87).

  [55] Voir _Mémoires_ de Bezenval et _Histoire parlementaire_, t.
  I.

  [56] Bombelles est sévère pour la rentrée de Necker, dans ces
  difficiles circonstances, et il ne sera pas toujours juste pour
  son administration. On devra tenir compte au directeur des
  finances de ses intentions qui étaient bonnes, des tentatives
  faites pour enrayer le mal et empêcher la banqueroute en donnant
  des garanties personnelles et des acomptes aux créanciers, en
  assurant les services et en pourvoyant aux besoins ordinaires. Le
  désordre était si grand, les difficultés étaient telles que
  réussir dans l'effort tardif qu'il lui était permis de faire
  était chose hasardeuse, et d'ailleurs l'homme politique n'était
  pas à la hauteur du financier. Cependant, avant de porter un
  jugement définitif sur Necker, on devra relire ce passage
  bienveillant d'un livre de M. de Monthyon: «La banqueroute était
  inévitable, et cependant fut évitée sans beaucoup de force, sans
  emprunts, sans ces billets d'Etat si effrayants... Il n'est aucun
  temps de l'administration de M. Necker où il ait montré plus
  d'adresse, de sagacité et de talent. Ses industrieuses et justes
  combinaisons, et le succès qu'elles ont obtenu tiennent du
  prodige; et cependant ce n'est point l'époque de son
  administration qui a été l'objet des éloges de ses partisans,
  parce que les hommes sont plus touchés, plus reconnaissants du
  bien qu'on leur fait que des maux qu'on leur évite, lors même que
  le service est le plus grand.» (_Particularités et observations
  sur les ministres des finances_, p. 312.) Le contrôleur général
  doit être loué; autre chose du premier ministre. Quoiqu'ils en
  aient écrit lui et sa fille, Necker était-il capable, s'il avait
  pris le pouvoir quinze mois plus tôt, de sauver la situation? Il
  est permis d'en douter.

«La déclaration du 23 septembre, qui fixait l'ouverture des États
Généraux au 1er janvier 1789, allait de plus donner de nouvelles
satisfactions au public et surtout aux Parlements et aux Cours
souveraines rendus à leurs sièges. Dès le 24, les Cours étaient
rassemblées par M. de Barentin, le nouveau Garde des Sceaux. Les membres
du Parlement de Paris se présentaient au Palais et y reprenaient le
cours de leurs séances interrompues depuis cinq mois. S'il faut en
croire le libraire Hardy, ils eurent peine à fendre la multitude
prodigieuse d'hommes de tous états venus pour les saluer de leurs
applaudissements. Dès cette séance de rentrée on proposa la mise en
accusation du Garde des Sceaux et du principal ministre précédents, on
agita la question de la _responsabilité des ministres_. Un magistrat,
Bodkin de Fitz Gerald, opina: «La Cour manquerait au Roi, à l'État, aux
lois, à elle-même, si elle n'avisait aux moyens d'empêcher que la nation
ne retombe par la suite dans une crise semblable à celle qui a été sur
le point de la perdre[57].»

  [57] Hardy, VIII, 142.

La province ne se contenta pas d'imiter le mouvement de satisfaction
donné par Paris, elle renchérit. A Dijon, on promena solennellement sur
un char l'image de la Liberté; à Bordeaux, la voiture du premier
Président fut dételée.

La joie des Parlements, ces manifestations bruyantes de «libéralisme»,
qui plaisaient à une partie du public, en effrayaient une autre, même
des magistrats qui restaient interdits de voir exaucer si promptement
des vœux qui n'avaient pas été sincères... Bombelles ne manque pas à
l'annonce de tant de réformes qui lui font peur, de noter: «L'autorité
de nos Rois ne fut jamais aussi cruellement compromise, ce qui réjouit
fort les bourgeois enflés de l'orgueil de la magistrature, mais ce qui
doit véritablement affliger les vrais serviteurs de l'État.»

Le marquis reprendra bientôt la trame des événements, qu'il suit en
spectateur très averti. Dans l'intervalle, il note des anecdotes de Cour
ou des réflexions intimes.

       *       *       *       *       *

Il y a longtemps que son _Journal_ ne nous a parlé de Madame Élisabeth.
La petite Cour de Montreuil n'apporte guère d'échos saillants; Madame
Élisabeth, en dehors des cérémonies auxquelles elle est obligée
d'assister, partage la journée entre l'intimité de ses dames et les
occupations dont nous la savons coutumière: promenades à cheval, visites
à Saint-Cyr, études de botanique, sans oublier les pauvres dont elle
continue à être la Providence. Depuis quelques mois, au fur et à mesure
de la marche des événements, elle comptait une occupation de plus; elle
lisait avidement brochures et libelles, cherchait, parmi ce fatras de la
littérature politique, à se former une opinion. Elle rentre pour l'heure
du souper à Versailles et se mêle alors pour quelques heures au
mouvement de Cour. Elle écoute et elle observe, et son jugement mûri lui
fait deviner bien des choses qu'on n'aurait jamais eu l'idée de lui
confier. L'avenir lui paraissait sombre et menaçant, elle ne pouvait le
cacher à ses amies; moins que quiconque, nous la verrons s'étonner de la
précipitation des événements, mais son doux optimisme, le fond de gaieté
de son caractère, lui feront toujours entrevoir le beau côté des choses.

Angélique est toujours la femme sérieuse et bien raisonnante que nous
avons connue. Si nous ne pouvons l'entendre parler elle-même, du moins
de temps à autre rencontrons-nous quelques traits dessinés par le mari
dont ni le temps, ni l'air ambiant de la Cour, ni la présence continue
n'ont pu attiédir les sentiments.

Tandis qu'on s'agite au Parlement, Mme de Bombelles s'attriste du départ
de sa «petite» belle-sœur, Mme de Mackau, qui va rejoindre son mari,
nommé ministre à Stuttgard. M. de Bombelles leur décerne à chacune la
part d'éloges dont il les juge dignes: «Je les ai laissées jouir des
derniers moments qui précèdent une absence bien cruelle pour toutes
deux. Ces deux femmes sont deux anges sous tous les rapports; toutes
deux n'ont et n'ont eu que les agréments de la jeunesse, presqu'en
sortant de l'enfance. Elles ont été d'excellentes mères, des femmes
prudentes, des amies solides. Jamais une ombre de coquetterie ne s'est
glissée dans leur conduite, et plus elles se sont rendues respectables,
plus on les voit être simples et faire strictement leur devoir.»

Le marquis a reçu ce 25 septembre un billet de M. de Montbel qui lui
réitérait l'invitation déjà faite par la duchesse de Lorge d'aller dîner
quand il le voudrait les lundis et jeudis à Saint-Cloud chez la comtesse
d'Artois. Il se mettait aussitôt en route et arrive à trois heures chez
la princesse. «J'ignorais qu'elle se mettait à table à deux heures. Le
dessert était servi, Madame Élisabeth qui y dînait augmentait encore mon
embarras de me présenter si tard. Mme la comtesse d'Artois n'a jamais
voulu croire, ce que je m'efforçais de persuader, qui était que j'avais
dîné. On m'a apporté de quoi nourrir un ogre, et j'ai mangé à la hâte
une petite aile de poulet, une glace et un gâteau. J'étais d'une
confusion dont Madame Élisabeth s'est complètement divertie; mais le
café une fois pris, je me suis un peu évertué, et, en vérité, une
particulière bien aimable ne le serait pas davantage que ne l'a été Mme
la comtesse d'Artois pour dissiper l'inquiétude que j'avais eue de lui
avoir déplu par ma légèreté.»

A Saint-Cloud, comme chez la princesse de Craon à Longchamps, où, en
revenant, Bombelles s'est arrêté, on ne parle que de la séance tenue ce
même jour au Parlement. «On sait d'avance qu'il doit y être fait des
dénonciations, que toutes les résolutions prises porteront le caractère
de l'animosité et de l'arrogance.» Chez la marquise de Rougé, le même
soir, Bombelles entend des virtuoses, Viotti, Duport et d'autres, qui
exécutent des quatuors, Mme de Montgeron qui a «touché» des morceaux
très difficiles sur le clavecin, Rousseau qui a magistralement chanté
des airs de Gluck et de Piccini. Des fâcheux sont venus troubler la
soirée par des folies débitées sur la rentrée du Parlement. «A les
entendre, la royauté de nos Bourbons touche à son terme...»

Et Bombelles conclut: «Il n'est malheureusement que trop vrai que
l'extrême facilité du Roi et la lâcheté de ses ministres trahissent
depuis longtemps la meilleure cause et les droits les plus sacrés; mais,
Dieu aidant, il y aura des honnêtes gens plus sensés que tous les
frondeurs de l'autorité, qui sentiront qu'un pays qui s'est élevé au
premier rang des premières puissances doit réparer l'édifice, mais non
le culbuter.»

Bombelles a rédigé pour la comtesse d'Artois le précis de ce qui s'est
déclaré à la séance du Parlement le 25.

«Le Parlement persiste dans les sentiments exprimés dans l'arrêté du 3
mai, dans la déclaration et les protestations qui en ont été la suite.

«... Sans entendre néanmoins que le Parlement eût aucun besoin d'être
rétabli, ses fonctions n'ayant cessé que par la force et la violence.

«... Sans entendre que les États Généraux puissent être convoqués dans
une autre forme que celle de 1640[58].

  [58] Ce fut d'Éprémesnil qui demanda l'enregistrement de la
  déclaration avec la clause que les États seraient assemblés
  d'après la forme observée en 1614, au moment de la majorité de
  Louis XIII. Le souvenir des États réunis alors était cher à la
  magistrature, parce qu'elle avait exercé sur eux le plus grand
  ascendant, parce qu'ils avaient offert la composition la plus
  aristocratique et que le Tiers État humilié n'y avait rien
  obtenu. La majorité du Parlement croyant trouver son salut et
  celui de la noblesse dans la clause proposée s'empressa de
  l'adopter. Quand cette déclaration fut connue, il y eut des
  clameurs dans le public. La révolution dans les esprits fut
  rapide et la malédiction remplaçait l'enthousiasme. Un vide
  immense allait se faire en un instant autour du Parlement dont le
  peuple avait commencé par saluer le retour avec des transports de
  joie.

  Toute la basoche, procureurs, avocats, jeunes clercs, officiers
  ministériels, qui avaient fait le succès de sa résistance,
  l'abandonnèrent aussitôt, se plaignant qu'il venait de dévoiler
  ses véritables sentiments. Brochures et pamphlets se chargèrent de
  dévoiler ce qu'avaient offert de ridicule et d'odieux les États de
  1614, que le Parlement offrait pour modèle. Dès lors le signal
  était donné de la lutte entre le Tiers État et les privilégiés, de
  la lutte du peuple contre l'ancien régime, et l'on pouvait
  présager une lutte opiniâtre. (Voir Todière, _op. cit._, 167.) On
  se rappellera aussi ces remarques de Victor Cousin dans _la Fin de
  la Fronde à Paris_: «Au XVIIIe siècle, le Parlement s'énerve avec
  tout le reste, et comme tout le reste succombe sous ses fautes et
  s'abîme dans le naufrage universel... Rappelez-vous la fatale
  décision que les États Généraux seraient convoqués en leur forme
  accoutumée, c'est-à-dire en trois ordres différents, comme au
  moyen âge, tandis que le Roi, s'il n'eût pas été entraîné par la
  déclaration des Parlements, aurait pu, en réduisant les trois
  ordres à deux et en rendant les États Généraux périodiques, donner
  la monarchie constitutionnelle et éviter une révolution.»

«... Sans entendre que le procureur général puisse être empêché de
poursuivre les délits commis depuis la cessation des fonctions, qu'il
puisse y avoir d'autres juges que ceux qui auront prêté le serment au
Parlement.

«... On suppliera le Roi de vouloir bien rendre la liberté à tous les
magistrats et d'autres détenus dans les prisons d'État à l'occasion des
derniers troubles et de rendre leurs emplois à ceux qui auraient cru
devoir donner leur démission.

«Dénonciation de MM. de Brienne et de Lamoignon.

«... Dénonciation du chevalier Dubois et acceptation de sa démission.

«Le Parlement a envoyé de plus une injonction dans une forme peu honnête
à M. le maréchal de Biron[59], pour qu'il eût à venir rendre compte de
sa conduite depuis que le roi l'a chargé de contenir le peuple de Paris
par le régiment des Gardes. Le maréchal a répondu que depuis quatre ans
il ne siégeait plus au Parlement, ni n'allait à Versailles faire sa
cour; l'on n'a pas insisté pour le moment quoique les jeunes conseillers
fussent portés à toutes les impertinences envers ce pair et maréchal de
France.

  [59] Louis-Antoine de Gontaut (1700-1783), duc de Biron en 1740,
  après la mort de son neveu et la démission de Jean-Louis, abbé de
  Moissac, son second frère. Maréchal en 1757. Sans hoirs de
  Pauline de la Rochefoucauld-Roye, son titre passa à son neveu, le
  duc de Lauzun.

  Sa comparution était motivée par ce fait que Dubois, le commandant
  du guet, s'était déclaré couvert par les ordres du maréchal
  (_Corresp. secrète d'Ed. Lescure_).

«Le public le plus favorablement disposé en faveur du Parlement a trouvé
qu'il avait infiniment outrepassé les bornes de son devoir.»

Le soir, Bombelles a soupé chez Mme de Roquefeuille. Là est venu le
président de Rosambo[60]; il est du petit nombre des membres du
Parlement qui sont affligés de la démence de leurs confrères... La bonté
avec laquelle le Roi a parlé aujourd'hui au premier Président envoyé
devers Sa Majesté doit apaiser l'effervescence des têtes; mais la
faiblesse du Gouvernement donne furieusement de prise à tout ce qui se
fait et se fera contre notre souverain.

  [60] Le Peletier de Rosambo, gendre de Malesherbes, décapité en
  1794.

       *       *       *       *       *

Le lendemain le marquis conte cette anecdote qui semble avoir échappé
aux nouvellistes, du moins dans la forme que lui donne Bombelles.

«Nos plus lestes fureteurs de cour ne parviennent pas à deviner tout ce
qui se passe dans l'intérieur de la nôtre. Aujourd'hui, le Roi étant à
la chasse y a reçu un paquet de lettres. Il s'est enfoncé dans un
taillis pour les lire, et bientôt on l'a vu assis par terre ayant son
visage dans ses mains et ses mains appuyées sur ses genoux; ses écuyers
et d'autres personnes l'ayant entendu sangloter ont été chercher M. de
Lambesq[61]; celui-ci s'est approché, le roi lui a dit brusquement de se
retirer. Il a insisté; alors le Roi, lui montrant un visage baigné de
larmes, lui a répété, mais d'un ton plein de bonté: «Laissez-moi.» Peu
de temps après, Sa Majesté, pour remonter à cheval, a eu besoin qu'on
l'y portât en quelque sorte; elle s'y est trouvée mal. On lui a amené
une chaise où elle s'est trouvée mal une seconde fois; enfin elle est
revenue à Versailles ayant repris ses sens.

  [61] Le prince de Lambesq de la maison de Lorraine, grand-écuyer.
  Son nom est resté célèbre par la charge de cavalerie faite par
  lui le 12 juillet 1789.

«Cette aventure est tenue secrète, mais ce secret sera mal gardé, avec
tant de personnes dans la confidence. Les motifs que l'on donne à la
peine du Roi sont à ranger dans la classe d'une foule d'autres bruits
populaires qui ne méritent aucune créance. Je rapporte un fait, un fait
affligeant, mais j'en ignore complètement la cause.»

Libelles, calomnies, vilenies répandues sur la Reine et sur lui-même,
menaces ou outrage, rien ne manquait qui ne pût motiver les larmes du
Roi... Et pendant que peu à peu s'effritait la monarchie de plus en plus
chancelante, la santé du Dauphin donnait de très grandes inquiétudes.



CHAPITRE III

  Intrigues de l'abbé de Vermond contre la duchesse de
    Polignac.--L'Assemblée des Notables projetée.--Soirée chez Mme
    de Polignac.--Bombelles chante devant la Reine.--Le duc de
    Fronsac.--Madame Élisabeth déjeûne chez les
    Bombelles.--Impatience du diplomate qui réclame une
    ambassade.--Chasses de Madame Élisabeth.--Bombelles en courses
    perpétuelles.--Comédie chez la duchesse de Mortemart.--Mort du
    maréchal de Biron.--Les Notables.--M. Necker.--Concert chez la
    comtesse d'Artois.--Le duc d'Orléans.--Le duc du Châtelet,
    colonel des Gardes françaises.--Le _Code national_ de
    Bergasse.--Lettre du prince de Conti.--La brochure de
    d'Éprémesnil.--_Mémoire_ des princes.--Considérations de
    Bombelles.--Réception de Boufflers à l'Académie française.--Fin
    de l'année 1788.


Passer quelques jours à Dangu chez le baron de Breteuil est pour M. de
Bombelles une agréable distraction. En compagnie d'aimables hôtes, dont
la comtesse de Matignon et le marquis de La Luzerne, il y oublie un
instant les séances du Parlement. Le 1er octobre, il est parti le matin
de Dangu avec M. de la Luzerne pour arriver à deux heures à Verneuil.

«Là, en ce joli pays riverain de la Seine, est située l'habitation de
Mme de Sénozan, riche veuve d'un conseiller d'État, sœur de M. de
Malesherbes, tante de Mmes de Montmorin, de Périgord et du marquis de la
Luzerne.

«Mme de Sénozan est choyée par tous ses parents et tous ses parents sont
ses amis. Elle se met à table à deux heures très précises, elle fait
très bonne chère et m'a reçu comme l'ami d'un neveu qu'elle chérit.

«Le marquis de la Luzerne a des titres multipliés à la tendresse des
siens; il leur rend beaucoup, il n'en dépend aucunement, il les honore
par sa conduite, il les attache par la douceur de sa société.»

Après le repas, Bombelles est resté quelque temps à causer avec M. de
Malesherbes et la Luzerne. «On n'a pas plus d'esprit et d'imagination
que n'en a M. de Malesherbes; on n'est pas meilleur serviteur du Roi;
mais comme, je l'ai déjà dit, ces qualités sont obscurcies par une
distraction poussée à l'excès. Ce respectable vieillard m'a prêté sa
voiture et quatre bons chevaux pour revenir à Versailles.»

Femme et enfants sont en bonne santé. Aucuns changements officiels
pendant ces trois jours, mais les partisans de M. Necker craignent qu'il
ne résiste pas aux cabales qui se déchaînent contre lui. Bombelles
estime que les cabales ne seront pas seules cause de la non-réussite du
ministre, il ne tardera pas à reconnaître son impuissance.

Une assemblée des Notables se réunira le 3 novembre, la nouvelle en est
annoncée le 3 octobre. Précaution de Necker pour discuter à nouveau la
question des trois ordres, celle des _cahiers_, et aussi l'élection des
députés. C'était par le fait reculer l'époque de la réunion des États
Généraux; cette mesure, approuvée par la plupart, fut blâmée par ceux
qui se montraient pressés en besogne.

On colporte la nouvelle que la duchesse de Polignac tombée en disgrâce
va être renvoyée; c'est Mme de Mackau qui a prévenu son gendre: Mme de
Polignac lui serait reconnaissante de remonter, autant que faire se
pourrait, à la source d'un propos tenu par M. Durival, premier commis
des fonds des Affaires étrangères. Et Bombelles, maintenant au mieux
avec les Polignac, de s'émouvoir d'un événement «affligeant pour les
personnes qui désirent le bien».

Il a couru sur-le-champ chez M. Durival, et dans une longue conversation
roulant sur des généralités, il s'est rendu compte que si le
fonctionnaire s'est permis ce langage, «il n'était que l'écho du sieur
abbé de Vermond; celui-ci tenant toujours ses assises chez Mipue, le
directeur des bâtiments de la Reine, y voit Durival et s'en empare pour
plastron de sa bavarde loquèle, lorsqu'il se promène à pied autour de
Versailles. L'abbé est le plus jactant des humains; non content de
l'énorme crédit dont il abuse, il voudrait persuader que les choses les
plus difficiles lui sont possibles». On peut supposer qu'il voudrait
obtenir de la Reine le renvoi de Mme de Polignac; en cela d'accord avec
l'archevêque de Sens, qui n'a pas perdu l'espoir de reprendre sa place
dans le Conseil des ministres et voudrait écarter du château tout ce qui
ne lui est pas servilement dévoué.

La duchesse de son côté a agi directement auprès de la Reine et a
sollicité la faveur d'une explication. «Elle faisait une démarche,
continue Bombelles, que la franchise et l'honnêteté de son caractère lui
ont dictée et que la prudence lui défendait.»

La Reine s'est rendue chez Mme de Polignac, qui lui conta tout
simplement les bruits qui se répandaient en pareille circonstance. Deux
ans auparavant, Marie-Antoinette avait rassuré son amie «avec grâce et
sentiment». Cette fois elle répliqua assez durement: «Ne dit-on pas
aussi que tout le monde se ligue pour éloigner de moi M. l'abbé de
Vermond?»

Pour une autre que la duchesse, cette réponse aurait signifié une très
prochaine disgrâce... «Je persiste à croire, opine Bombelles, que la
Reine a pris des engagements trop forts pour pouvoir renvoyer sans
motifs connus la gouvernante des Enfants de France. Elle se bornera à
lui donner des dégoûts qui auront un terme; la Reine sera forcée d'en
revenir à Mme de Polignac. Un fou, un sot, des fripons l'ont trompée, la
trompent encore; mais cela ne peut durer. Cela aurait déjà cessé si Mme
de Polignac mettait plus d'adresse dans sa conduite.»

Quelques jours après, M. de Bombelles fait des réflexions sur le
Parlement qui accumule impertinences sur prétentions. «Les jeunes gens
des Enquêtes disent publiquement que si le Roi, assisté de ses notables,
procède à une convocation des États Généraux qui ne convienne pas à nos
seigneurs du Parlement de Paris, ils convoqueront eux-mêmes, et de leur
propre autorité, la nation.»

«L'arrêt du Conseil d'État rendu le 5 pour l'Assemblée des Notables, au
3 novembre prochain, a été publié aujourd'hui; toutes ses intentions
sont sagement présentées et tendent à prouver combien le Parlement a été
impopulaire en voulant qu'on s'en tînt à la forme de convocation des
États Généraux de 1614, pour appeler ceux qui se tiendront en 1789.

«Le Roi dit qu'après cent soixante-quinze ans d'interruption des États
généraux et après de grands changements survenus dans plusieurs parties
essentielles de l'ordre public, elle ne pouvait prendre trop de
précautions, non seulement pour éclairer sûrement ses déterminations,
mais encore pour donner au plan qu'elle adoptera la sanction la plus
imposante. Qu'animé d'un pareil esprit et cédant à l'amour du bien, Sa
Majesté a considéré comme le parti le plus sage d'appeler auprès d'elle,
pour être aidée de leurs conseils, les mêmes notables assemblés par ses
ordres au mois de janvier 1787, et dont le zèle et les travaux ont
mérité son approbation et obtenu la confiance publique.

«Sa Majesté se réserve de remplacer par des personnes de même qualité et
condition ceux d'entre les notables de l'Assemblée de 1787 qui sont
décédés, ou qui se trouveraient valablement empêchés.»

Faisant trêve à la politique, il est des moments bien rares où l'on se
ressouvient à la Cour de l'ancienne gaieté. «Ce soir (6 octobre), écrit
Bombelles, étant chez Mme de Polignac, j'avais apporté à Mme de Guiche
un air d'allemande qu'elle avait trouvé joli; je le lui faisais exécuter
au piano, tandis que la Reine, de moitié avec Mme de Luynes, jouait au
tric-trac avec le baron de Bezenval. La partie finissait, et la Reine,
instruite par le baron de la facilité que j'ai de mettre des rimes en
musique, a voulu que j'improvisasse en chantant et en m'accompagnant.
Depuis longtemps je ne m'étais trouvé aussi embarrassé: me refuser à ce
que désirait la Reine était maussade parce que le baron de Bezenval
insistait sur ce qu'il appelait mon talent. Dire ou chanter des
platitudes, enfin me présenter en bouffon ne m'eût fait aucun plaisir.
J'ai rassemblé plus d'assurance qu'à moi n'appartient; j'ai eu le succès
dû à la complaisance sans prétention, la Reine a paru s'amuser
beaucoup; les jeunes femmes, Mmes de Guiche et de Polastron, riaient de
tout leur cœur; à les en croire, je serais resté à les divertir jusqu'à
minuit. Mais je me suis retiré aussitôt que cela m'a paru faisable,
laissant la société plus prévenue en ma faveur que je n'étais content
d'avoir été mis en jeu dans un genre qui nuit plus qu'il ne sert.»

Le duc de Fronsac étant venu souper un soir à Montreuil, Bombelles en
trace ce portrait: «Ce jeune homme, qui a voyagé avec un applaudissement
général sous le nom de comte de Chinon, arrive encore en ce moment de
Pologne; il désirait de servir comme volontaire dans une armée de
l'Empereur, mais ce zèle pour apprendre son métier n'a pas obtenu de Sa
Majesté Impériale ce que M. de Fronsac en attendait, et il est
avantageux pour l'effet que son nom et son existence dans une armée
étrangère eût pu faire à Constantinople que son projet ait échoué.

«M. de Fronsac n'aura, je crois, ni l'esprit de son grand-père, ni la
platitude de son père; il paraît animé par des sentiments dignes de sa
position. Il est du nombre des jeunes gens trompés par la frénésie du
moment, qui ne parlent que de la nécessité de mettre des bornes au
despotisme, mais au moins il s'exprime en bons termes, raisonne assez
juste, et annonce dans ce qu'il dit plus d'instruction que n'en ont les
péroreurs qui me pourchassent et m'excèdent partout.»

       *       *       *       *       *

Le 8, Madame Élisabeth est venue déjeuner à la petite «bicoque» de
Montreuil. Elle avait promis cette faveur à Bitche, et celui-ci «ne
l'aurait pas tenue quitte de sa promesse. On vous laisse à penser si ce
déjeuner intime fut gai; on entend Madame Élisabeth taquinant ses amis
et les enfants, s'abandonnant à la plus charmante «sensibilité»,
témoignant une fois de plus à ses dévoués son affection si enveloppante,
les caresses de sa charmante gaieté.

Elle s'arrachait ainsi pour quelques heures aux absorbantes
préoccupations de la politique, aux inquiétudes que donnait la santé du
Dauphin. On veut se faire des illusions sur son état plutôt que l'on ne
s'en fait en réalité.

Bombelles a été faire visite, à Meudon, au duc et à la duchesse
d'Harcourt, mais le Dauphin était déjà retiré. «Malgré le bien qu'on dit
toujours de son état, il paraît qu'on est moins pressé de le montrer et
que les gens qui ne veulent pas le flatter croient que le prince ne
passera pas l'hiver.» Les prévisions étaient justes, comme nous le
verrons.

Comme le 9, le marquis revenait de Saint-Cloud où il était allé dîner
chez la comtesse d'Artois, sa femme lui conte la conversation que sa
Princesse a eue avec la Reine en allant à Meudon. Elle a plaidé la cause
de l'ambassadeur «au vert» et dont le grand désir serait d'échanger son
ambassade nominale de Lisbonne contre une autre, surtout celle de
Constantinople, quand, d'une façon ou d'une autre, M. de
Choiseul-Gouffier quitterait ce poste[62].

  [62] Choiseul-Gouffier demeura, en fait, à Constantinople
  jusqu'en 1792. On sait que c'était un archéologue distingué.

Tout cela, Madame Élisabeth l'a dit à la Reine. «Sa Majesté n'a pas nié
qu'elle eût fait cette promesse, mais elle a paru douter que M. de
Choiseul fût au moment de revenir, et elle a ajouté: «Dieu sait si M. de
Montmorin n'aura pas ses petits protégés.»

Madame Élisabeth lui a répondu: «Si vous daignez véritablement vous
intéresser à M. de Bombelles, M. de Montmorin saura très bien qu'il n'a
rien de mieux à faire que de se conformer à ce que vous voudrez.

«--Ne croyez pas cela, a dit la Reine, vous ne savez pas combien il est
entêté.

«--Soit, a répliqué Madame Élisabeth, mais je ne connais à M. de
Bombelles qu'un concurrent raisonnable. C'est M. de Moustier, et la
Reine conviendra qu'à tous égards M. de Bombelles a droit aux
préférences.

«--Ah! pour cela, oui, a réparti Sa Majesté avec un peu plus de chaleur,
mais la santé de M. de Bombelles n'aurait-elle pas à souffrir du climat
de Turquie comme de celui de Lisbonne?

«Enfin la Reine a promis d'envoyer chercher M. de Montmorin et de lui
demander que je sois désigné le successeur de M. le comte de
Choiseul-Gouffier.

«Madame Élisabeth n'a pu s'empêcher de conclure que la Reine embarrassée
désirerait que je puisse obtenir une bonne ambassade, mais hors de
portée des intérêts de la Cour de Vienne. L'abbé de Vermond soufflé par
M. de Mercy et stimulé par ses préventions contre tout homme qui n'est
pas l'aveugle serviteur du cabinet autrichien, m'a sûrement rendu
suspect à la reine, en disant que j'avais un éloignement très prononcé
pour tout ce qui tenait au système de notre alliance. D'un autre côté Sa
Majesté serait portée à me faire du bien, parce qu'elle m'honore de
quelque estime et qu'elle aime particulièrement Mme de Bombelles. Nous
verrons le dénouement de tout ceci: je l'attendrai avec résignation. Je
ferai usage des bonnes voies, j'en dois la certitude au bien de mes
enfants... Ainsi pense leur excellente mère et, quand je suis de son
avis, je puis m'enorgueillir de mon opinion.»

Avec résignation! Est-ce bien le mot qui convient. Bombelles supporte
mal les longues attentes, nous le savons. Entre Ratisbonne et le
Portugal, long espace de temps où il a rongé son frein, réclamant une
ambassade, tentant démarche sur démarche, faisant agir Esterhazy et la
comtesse Diane, le baron de Breteuil et Madame Élisabeth. Il en est de
même maintenant que sa santé semble rétablie et que quelques mois de
séjour à Versailles, bien que coupés de déplacements, lui semblent
outrageusement longs. La politique intérieure le remplit de dégoût; les
événements en gestation l'effraient. Alors qu'il en est temps encore, il
voudrait être mis à même de représenter dignement et utilement son
pays... et en même temps d'acquérir à ses enfants l'aisance qui leur
fait, pour le présent, totalement défaut.

La conversation entre la Reine et Madame Élisabeth pouvait avoir
d'importants résultats, à la condition qu'une suite lui fût donnée sans
perdre de temps. Bombelles a couru chez la duchesse de Polignac.
Celle-ci est d'avis que, pour «rappeler Sa Majesté à toute la force de
ses promesses», il fallait saisir un moment où l'abbé de Vermond serait
absent de Paris.

De plus la gouvernante des Enfants de France a rendu compte à Bombelles
des observations d'un autre genre qu'elle avait soumises à la Reine.
Elle lui a dit que «dans ces circonstances-ci, il était temps qu'elle
reprît son rôle, celui de tenir avec dignité une cour et de ne pas venir
toutes les après-midi se confondre dans un salon où l'habitude de la
voir familièrement diminuait du respect qu'elle devait inspirer, que,
dans l'absence de la Reine, elle s'occuperait mieux de lui gagner les
esprits par ses manières aimables, attentives et soutenues d'une grande
représentation». Il faut lire ces lignes avec soin: c'est tout un
programme adroit de Mme de Polignac qui, par crainte de se voir un jour
abandonée, demande à la Reine de faire ses visites plus rares--avec
l'espoir que son système sera apprécié, non adopté, et qu'il en
découlera au contraire un rapprochement efficace entre elle et sa royale
amie, rapprochement qui semble nécessaire après les menées sourdes de
l'abbé de Vermond.

La Reine en effet reçut fort bien les avis de la duchesse. Elle lui fit
cette seule objection: «Que si elle la voyait moins souvent, le public
l'attribuerait à du refroidissement et qu'elle serait fâchée de donner
lieu à ces sots propos. Mme de Polignac répondit à la Reine qu'elle ne
les craignait pas, tant que Sa Majesté lui conserverait ses bontés...
qu'elle en attendait de la voir le matin, tous les jours et le plus
souvent possible, pourvu que cela ne fût pas au milieu de la foule.»

Pendant ce temps de Brienne s'entête à conserver son poste à la Guerre,
il n'y a plus de raison pour qu'il le quitte de bonne grâce; le Roi a
cassé dans son conseil tout ce qui s'était fait au Parlement contre
l'archevêque de Sens et M. de Lamoignon.

«M. Necker laisse baisser ses actions et celles de la place en suivant
le tarif. On voit beaucoup depuis quelque temps un de ses grands amis,
M. de Couziers[63], évêque d'Arras, prélat d'un vrai mérite. Il toisait
le soir les quatre secrétaires d'État, et je voyais à sa mine qu'il les
trouverait de petite proportion. La mort d'un autre évêque, Hay de
Bouteville, évêque de Grenoble, a fait beaucoup de bruit. Il n'avait que
quarante-sept ans, et l'on suppose qu'il est mort de mort violente, que,
las de la vie, il s'est tué d'un coup de fusil[64].»

  [63] Joua un rôle dans les conseils de Coblentz. Voir _infra_.

  [64] Voir aussi le _Journal de Hardy_.

       *       *       *       *       *

La Reine se déciderait-elle à parler à Montmorin, et si elle lui parlait
y mettrait-elle cette chaleur à laquelle les ministres ne résistent pas?
M. de Bombelles n'était pas assez persuadé pour ne pas essayer, en
mettant sa femme en avant, de réchauffer les bonnes dispositions de la
souveraine.

Mme de Polignac s'y est prêtée de bonne grâce. La Reine devant se
trouver chez elle après le dîner, le 12, elle en a informé la marquise
en la prévenant qu'elle lui ménagerait une audience.

«En effet cela s'est passé ainsi, relate le _Journal_. Sa Majesté
accueillit parfaitement Mme de Bombelles, lui parla de mes petits
talents, de ce que j'étais, suivant elle, fort aimable; elle a ajouté
qu'elle s'occuperait avec plaisir de mon avancement et de me procurer le
poste de Constantinople.»

La Reine s'est montrée très simple et bienveillante. Elle est entrée
dans le détail des motifs de famille qui portent le marquis à désirer un
poste avantageux; elle s'attendrit par degré quand Mme de Bombelles
déroule assez habilement son _cahier_ de desiderata. Pour la jeune femme
elle-même, elle témoigne de l'estime en laquelle elle la tient, ajoutant
que «quoiqu'il fût très simple que Madame Élisabeth s'intéressât au
ménage, Mme de Bombelles ne pouvait pas hésiter à parler directement à
une souveraine qui avait pour elle la plus tendre amitié». Enfin la
Reine prodigua à Angélique «les promesses les plus formelles, les
caresses les plus aimables et les expressions les plus touchantes».

Une audience comme celle-là apportait la gaieté. Aussi, en s'installant
dans le nouvel appartement que son mari vient de faire aménager, Mme de
Bombelles témoigna-t-elle la plus grande joie. Des parents, des amis,
les Raigecourt, Mme de Fournès[65], MM. de Ginestous et d'Agoult sont
venus passer la soirée et souper; on a fait de la musique, et une heure
du matin sonnait sans que personne s'en doutât.

  [65] Philippine-Thérèse de Broglie, mariée à Henri de Faret,
  marquis de Fournès, colonel du régiment de Royal-Champagne
  (cavalerie); dame de compagnie de Madame Elisabeth.

Il n'était pourtant pas question pour Mme de Bombelles de dormir la
grasse matinée, car le matin même, avant neuf heures, elle courait déjà
les bois des environs de Versailles, et bientôt, s'éloignant au grand
galop, elle a encore suivi sa princesse à ses chasses fatigantes dont
elle est revenue à six heures du soir.

       *       *       *       *       *

Laissons le marquis faire des visites à Saint-Germain à la présidente de
Novion, à la comtesse de la Marck, à Beauregard, au marquis et à la
marquise de Sérent, accompagner sa sœur Travanet à la comédie
italienne, pousser jusqu'à Villiers où la comtesse de Polignac a acheté
la terre de M. du Lau et arrangé avec grand goût un vrai «palais de
Diane»; il court chez la duchesse de Polignac, il court chez le baron de
Breteuil, chez M. de Brienne, chez M. de la Luzerne. Les nouvelles de
carrière ne sont pas ce qu'il souhaiterait, car il n'aura pas
Constantinople, M. de Montmorin ayant allégué la cherté du poste. On
fait espérer autre chose à Bombelles, mais cette déconvenue l'attriste,
et il ne manque pas de la consigner dans son _Journal_.

Voici des nouvelles moins personnelles. Le maréchal de Biron est si
malade qu'il a fait remettre le 25 sa démission de commandant des Gardes
françaises du Roi par M. d'Agoult, le nouveau major. «Sa Majesté ne l'a
pas acceptée et a écrit une lettre charmante au moribond.» Les maréchaux
de Castries et de Stainville sont sur les rangs. M. Necker appuie les
prétentions du maréchal de Castries, mais la reine «a de terribles
préventions» et porte «de toute sa volonté» le duc de Châtelet.
Cependant le maréchal de Biron, en envoyant sa démission au roi, a fait
prévenir le maréchal de Broglie de cette démarche, voulant par là le
désigner pour le successeur qu'il souhaiterait d'avoir. «Mais le
maréchal de Broglie n'est pas assez en faveur pour que l'on puisse se
flatter que le choix du roi tombe sur lui.»

Mme de Bombelles est malade le 27. La chasse à courre de la semaine
précédente n'était peut-être pas très indiquée, puisqu'elle se croit
grosse et est hors d'état de se lever pour donner à souper à Mmes de
Grille, de Grouchy et d'Alton et au marquis de la Luzerne. Mme de
Mackau et la marquise de Louvois ont dû faire les honneurs.

Un jour à Saint-Cyr, un autre à Fontenoy, château du duc d'Ayen, qui est
loué par le marquis de Chabanais, retour par Nangis et Lagrange, autre
château de la duchesse d'Ayen[66]; dîner chez Mme de Sigy à Lourps,
arrivée à Everly chez la duchesse de Mortemart. Là il y avait nombreuse
compagnie: la duchesse d'Harcourt et ses trois petites filles, la
marquise et la comtesse de Rougé, tous les Mortemart, l'abbé de Tressan,
la princesse de Broglie, la marquise de Colbert-Maulevrier. On répète
une comédie qui sera jouée dans quelques jours, puis Bombelles se met au
piano pour accompagner Mlle de Mortemart, qui chante des airs
charmants... On apprend dans la soirée la mort du maréchal de Biron et
la nomination du duc du Châtelet comme commandant du régiment des Gardes
françaises.

  [66] Château qu'habitera plus tard La Fayette, gendre de la
  duchesse d'Ayen.

Le lendemain 31, à huit heures et demie du matin, «le son des cors, les
voix des chiens et les cloches du château ont appris à ses habitants que
l'on allait célébrer par une grande chasse la Saint-Hubert». Le marquis
n'étant pas veneur ne suivra pas le laisser courre, mais il assiste au
déjeuner. Par un temps superbe, il a vu partir Mme de Rougé, jolie comme
Diane. «Un brillant uniforme, une tenue recherchée donnaient de la
magnificence et de l'élégance à l'ensemble des chasseurs, le plaisir
régnait dans leurs yeux.»

Bombelles est resté au château avec la comtesse de Rougé et la marquise
de Mortemart, qui lui font visiter les changements apportés dans le
parc. Les arbres autrefois y venaient à regret; ils croissaient dans des
terrains trop secs ou submergés; une rivière bien dessinée a reçu les
eaux superflues et arrose les parties qui avaient besoin de l'être. Le
duc de Mortemart a fait construire des écuries qui approchent de la
beauté de celles de Chantilly; son avant-cour est vraiment royale, et
lorsqu'il aura fait au corps du château ce qu'il se propose, ce sera la
plus noble des habitations.»

La journée s'est passée, les chasseurs sont revenus triomphants. «Un bon
souper leur a fait oublier leurs fatigues, et il était une heure du
matin qu'ils exigeaient encore de moi de chanter en improvisant. J'ai
terminé ce concert impromptu par ce couplet arrangé sur l'air: «Il n'est
qu'onze heures au cadran du village».

    Il est une heure au cadran du village,
    La raison dit qu'il faut aller coucher,
    L'amour heureux n'est pas fait pour mon âge,
    Peut-on vous voir sans se laisser toucher.
    De plus en plus je deviendrais moins sage.
    A mon secret craignez de m'arracher.

Le lendemain, des voisins en grand nombre sont venus assister à un
spectacle vraiment charmant: _L'Optimiste_, pièce nouvelle, a été jouée
par le duc de Mortemart. Ses trois filles y avaient des rôles qu'elles
ont rendus avec grâce, avec intelligence. «Celui de l'optimiste semble
avoir été fait pour le duc de Mortemart. Chaque trait de ce caractère
heureux convient singulièrement bien au sien, et tout vient prouver que
le Ciel n'a rien oublié en s'occupant de son bonheur. L'aigreur de sa
femme ne lui paraît pas aussi insupportable qu'elle le serait à un
homme qui prend tout en bonne part. Il n'y a encore que le duc de
Mortemart qui puisse s'arranger aussi bien des fantaisies sans nombre et
sans mesures de la duchesse Pauline. Elle se couche quand il se lève,
elle ne se met jamais à table que le soir, et là, mangeant à peine, elle
réserve son appétit pour se faire servir à minuit, à une heure, dans sa
chambre, ce qui nourrirait quatre gros mangeurs. L'an passé, elle fut
quatre mois absente sans donner à âme qui vive de ses nouvelles. De tout
cela le bon duc s'arrange sans murmurer une seule fois.»

Après quatre jours de plaisirs mondains qui lui font oublier
préoccupations politiques et de carrière et semblent lui être très
agréables, M. de Bombelles se met en route et descend à Paris dans son
nouveau logement de la rue de Matignon où il jouit du voisinage de Mme
de Louvois. Le lendemain 4, il est à Versailles, à l'heure où Mme de
Bombelles rentre de la chasse avec Madame Élisabeth. A peine le temps
d'embrasser sa femme et le marquis se remet en mouvement pour prendre
langue et s'informer de la manière dont on pourra voir et entendre ce
qui se passera à l'Assemblée des Notables. «M. le duc d'Orléans, qui
s'est déclaré d'avance pour y apporter des dispositions peu dignes d'un
prince du sang, a déjà fait parler de lui en faisant la sotte
plaisanterie de dire à un Anglais qu'il était _not able_. _Able_ en
Anglais veut dire capable, et _not_ ne pas, non; c'est ainsi qu'il s'est
désigné comme incapable de concourir aux vues sages et bienfaisantes
dont son Roi et le chef de sa maison sont animés.»

Le 5.--«A dix heures du matin, les Notables[67] paraissent tour à tour;
les évêques en habits pontificaux, les seigneurs en habits de chevaliers
et de maires et autres membres du tiers ordre dans les habits adoptés
par les différentes villes. Les élus de la noblesse dans les pays d'État
ont leurs habits particuliers; les maires ou échevins de quelques villes
ont l'habit de chevalier qui, aux couleurs près, est le même que celui
des Ordres du Saint-Esprit, de Saint-Lazare et de Saint-Michel. La salle
des Menus est aussi belle, aussi spacieuse que bien et simplement
décorée: le dais, le trône du Roi, la vaste estrade qui contenait la
noblesse, le parquet où était le clergé et le Tiers Ordre, rien ne
manquait d'emplacement, ni de dignité. Autour des barrières qui
dessinaient l'enceinte, étaient des places en nombre suffisant pour
contenir, bien répartis, plus de douze cents spectateurs ou
spectatrices. L'indécision a laissé gratuitement plus de huit cents
places vacantes.

  [67] Rappeler les notables pour leur soumettre les questions
  relatives à la composition et à la forme des Etats Généraux,
  convoquer des conseillers qui s'étaient montrés impuissants
  dix-huit mois auparavant pour demander à leurs préjugés des
  lumières sur les temps nouveaux, était un acte impolitique et
  dénué de sens. Par le fait, cette réunion ajournait celle des
  Etats Généraux, «elle rendait à l'effervescence, à l'intrigue le
  temps qu'on avait d'abord jugé prudent de leur enlever.» (Voir
  Todière, _op. cit._, p. 170.)

«Le Roi n'est arrivé qu'à midi trois quarts; il s'est rendu à
l'Assemblée avec tout le cortège qu'il a sauvé des réformes faites, avec
plus de précipitation que d'utilité réelle. Le discours prononcé par Sa
Majesté a été imprimé; celui de son Garde des Sceaux l'est à la suite,
ainsi que celui de son ministre des Finances.

«M. Necker, assis au bout de la table, où siégeaient les quatre
secrétaires d'État, a lu avec emphase une longue harangue dont il eût dû
taire les phrases oratoires. Ses amis, ses partisans ont élevé aux nues
un discours qui ne fera pas germer sur notre terre la graine qu'y
voudrait semer le citoyen de Genève, toujours répétant que le Roi
déférait entièrement aux avis de MM. les Notables. M. Necker leur a fait
leur leçon avec une pédanterie extrême; il leur a taillé un travail qui,
pour le bien faire, les obligerait à siéger deux ou trois mois. Il a
donné l'éveil sur la manière dont le Tiers État devait se faire
représenter, et toujours on remarque combien il est stimulé par le désir
d'acquérir une popularité sur laquelle il s'affermisse, avec une telle
puissance que celle du Roi et des grands de l'État ne puissent, réunis,
ébranler le piédestal du grand homme.

«Tout tend de partout à compter le Roi pour rien, et les vœux de M.
Necker pourraient bien n'être pas très différents de ceux que formait
l'archevêque de Sens; celui de devenir le «Maire du Palais».

«Après ces discours, Monsieur, frère du Roi, en a prononcé un comme
premier noble du royaume. L'archevêque de Narbonne a pris ensuite la
parole pour dire de grandes trivialités. Le premier président du
Parlement de Paris s'est permis d'annoncer, de la manière la moins
équivoque, toutes les oppositions que la magistrature continuera de
mettre à tout ce qui tendrait à rétablir une entière harmonie entre les
corps de l'Etat.

«Ce discours a été blâmé comme il devait l'être. Ce n'était pas le lieu,
ni le moment de le prononcer, mais il indique le désespoir où sont les
Cours souveraines d'avoir été prises au mot, lorsqu'elles se sont
laissées influencer par quelques insensés, en demandant les Etats
Généraux.

«Il se pourrait maintenant que les Parlements et les pays d'anciens
États, après avoir demandé, comme des frénétiques, l'Assemblée des Etats
Généraux, missent à leur réunion des entraves qui tourneront au profit
de l'autorité royale et que le bien sortît de ce triste chaos, en
confiant ensuite, et avec une sage adresse, aux États provinciaux le
soin d'assurer la dette publique et de diminuer les embarras du Royaume.

«L'Assemblée a duré un peu plus d'une heure.»


Le 8 novembre, la comtesse d'Artois donne un concert à Versailles, et M.
de Bombelles y est convié comme amateur de musique. Il a gardé sa
franche opinion, car il ne nous cache pas que «le concert eût été
charmant par le choix de la musique si, d'une part, l'orchestre de la
chapelle du Roi savait aller ensemble et en mesure, et si, de l'autre,
des chanteuses protégées n'eussent pas excédé l'auditoire par leur mince
talent de société.» Marie-Antoinette s'est aussi fait entendre, et le
marquis note ceci: «Quoique la Reine ne rende pas toujours des sons
d'une bien scrupuleuse justesse, elle en forme de très agréables et
chante avec une grande méthode; elle s'est très bien tirée du beau final
de la Frescatana.»

Pendant l'entr'acte, des glaces ont été servies dans la chambre à
coucher de la comtesse d'Artois. La Reine a été fort aimable pour les
assistants, qui d'ailleurs n'étaient pas nombreux, car outre les
officiers et dames de la maison de la princesse et Bombelles, il n'y
avait là que les ducs de Mortemart et d'Harcourt, M. de Castelnau, MM.
de Sérent et de la Bourdonnaye qui conduisaient leurs élèves les ducs
d'Angoulême et de Berry. «Ce dernier paraît aimer la musique. M. le duc
d'Angoulême nous a avoué qu'il n'aimait sans distinction que ce qui
faisait du bruit.»

«Mgr le duc d'Orléans en fait de plus en plus; dès le lendemain de
l'Assemblée des Notables, il est allé courir à Paris, et, s'absentant de
son bureau, on n'a plus su qui devait le remplacer dans la présidence.
Enfin le Roi a décidé qu'on suivrait dans le bureau des notables la même
règle qui s'observait au Conseil du Roi, c'est-à-dire que le duc et pair
précédât toujours le secrétaire d'État, et qu'un maréchal de France eût
de droit la présidence sur toute espèce de conseillers du Roi, excepté
ceux qui seraient revêtus du respectable caractère qu'imprime la
pairie.»

En l'absence du duc de Tonnerre, c'est donc le maréchal de Broglie qui
va présider le bureau du duc d'Orléans, «lorsque celui-ci, comme il
l'annonce, sera à se divertir à Paris, de préférence à remplir ses
devoirs à Versailles».

La réception du duc du Châtelet a eu lieu le 10 à Versailles. A onze
heures et demie, le Roi est monté à cheval et, accompagné de son
service, de M. le maréchal de Mouchy[68] et de M. le comte de Brienne,
il s'est rendu à la place d'armes. Le duc du Châtelet avait précédé de
quelques minutes Sa Majesté. Le nouveau colonel était suivi de M. de
Livarot, maréchal de camp, de MM. de Coigny, de Noailles, de Puységur,
de Champcenet servant d'aides de camp. Avec le Roi on remarquait par sa
belle figure le prince de Lambesc. Lui seul avec M. le maréchal de
Mouchy et M. de Brienne sont entrés dans l'enceinte carrée que formaient
les six bataillons du régiment des Gardes françaises. Après que le Roi
eut reçu M. le duc du Châtelet, celui-ci est venu prendre sa place à la
tête de la Compagnie Colonelle, où M. le maréchal de Mouchy est venu lui
faire prêter le serment d'usage.

Ensuite le régiment rompant par pelotons a défilé devant le Roi, le
colonel marchant à la tête de son corps et saluant, ainsi que ses
officiers, Sa Majesté de l'épée...

  [68] Philippe de Noailles, second fils du maréchal de Noailles,
  duc de Mouchy, lors de sa nomination de maréchal de France;
  s'illustra à Hilkersberg et à Fontenoy; vola courageusement au
  secours du Roi dans les journées du 20 juin et du 10 août; monta
  sur l'échafaud en 1794, en même temps que la maréchale, née
  d'Arpajon, l'ancienne dame d'honneur de la Reine.

       *       *       *       *       *

Le 11.--M. le duc d'Orléans a remis aujourd'hui à tous les bureaux des
notables des exemplaires d'un mémoire, par lequel il demande que son
chancelier et d'autres officiers nommés par lui le représentent en
qualité de ses ambassadeurs près des États Généraux. Il fonde sa
prétention sur les exemples d'un duc d'Anjou, Roi de Jérusalem, qui se
fit représenter par des ambassadeurs à d'anciens États. Mais je trouve
que nous n'avons pas eu d'assemblée depuis 987 jusqu'en 1145, et
Foulques, Roi de Jérusalem, fils du comte d'Anjou (mort en 1106) mourut
lui-même en 1141. Godefroy Plantagenet, comte d'Anjou, fils de ce
Foulques n'hérita pas du royaume de Jérusalem, parce qu'il n'était pas
fils de la princesse Mélusine, mais de la première femme de Foulques
qui était Eremberga, comtesse héritière de Mayenne.

Quoi qu'il en soit de l'autorité citée par M. le duc d'Orléans, sa
prétention n'a pas fait fortune. Monsieur et Mgr comte d'Artois ont
surtout été surpris qu'un prince du sang, séparé du trône par Monsieur
le Dauphin, M. le duc de Normandie, deux frères et deux neveux du Roi,
formât une demande à laquelle aucun de ces six princes ne penserait pas.
Un sujet n'a point d'ambassadeurs près de sa propre nation, et M. le duc
d'Orléans ne jouit des honneurs de premier prince du sang que par une
grâce particulière du Roi.

Chez la comtesse de Tessé, le 13, M. de Bombelles a pu être confondu
d'étonnement: «Le fils de M. de Mun, le chef d'escadron des Gardes du
corps, enfant de quatorze ans, déjà auteur de très jolies et de très
extraordinaires productions, a composé en huit jours une comédie dont la
diction est vraiment surprenante, mais le choix du sujet est fâcheux
pour un adolescent: le héros de cette comédie est un mauvais mari,
joueur, escroc, complice de vol, poltron et ingrat. Et c'est un enfant
de quatorze ans qui met un tel personnage en scène. Son père et une
société aimable et honnête applaudissent à ce genre de talent... Je m'y
perds!»

       *       *       *       *       *

Avoir une audience de la duchesse de Bourbon est un grand honneur dont
Bombelles apprécie le prix, tout en s'étonnant des sujets choisis dans
l'entretien. «Je ne me flattais pas que cet honneur fût poussé jusqu'au
tête-à-tête. Elle m'a parlé des merveilles de la nature, du maître de
ces grandes œuvres, de ces immenses laboratoires où tous les éléments
réunis préparent, dans un silence imposant, ces terribles phénomènes,
jeux de l'univers, etc. Heureusement que les abbés de Saint-Farre et de
Saint-Albin[69] sont arrivés».

  [69] Tous deux frères naturels de la duchesse de Bourbon, née
  Bathilde d'Orléans. Honoré Bonhomme a publié leur correspondance
  avec leur sœur. Ils étaient fils du duc d'Orléans, alors de
  Chartres et de Mlle Le Marquis, danseuse à la comédie italienne.
  Cf. l'excellent livre du comte Ducos, _La mère du duc d'Enghien_.

Le marquis continue à voir fréquemment le baron de Breteuil. Le 19, il a
dîné chez l'ancien ministre avec ses deux sœurs, et donne le résumé de
la conversation.

«Le baron ne revient pas de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il entend.
Nombre de nos amis deviennent fols: Quiconque ose élever la voix en
faveur des anciennes formes est regardé avec dédain. La licence des
écrits est vraiment inconcevable, l'homme honnête, le citoyen tranquille
gémissent de voir, que comme des insensés, nous courons à notre perte.
Nous secouons le joug qui a été doux et, pour réprimer des abus
d'autorité, des abus passagers dont la nation a su se faire justice,
nous lâchons la bride à des passions qui nous conduiront à des malheurs,
bien plus durables, bien plus incurables. Pourquoi la plus aimable des
nations est-elle la plus légère?»

Chez la comtesse de Brienne se réunissent tous les mécontents et tous
les frondeurs. «Mais déjà, commente Bombelles, ce peuple se divise:
d'abord tous les traits devaient se décocher contre le Roi, contre la
royauté; aujourd'hui la noblesse se brouille; les gens de lettres
veulent tout rejeter dans le chaos pour qu'un nouvel ordre de choses
dont ils puissent profiter amplement en ressorte à l'aide de leur action
et de leur lumière; des procureurs sans fin, des avocats et tous les
barbouilleurs de papier voient dans une députation aux États Généraux
une mine d'or pour eux.» Et le marquis de déclarer: «Ils se feront
acheter par la Cour comme dans tous les pays où prévaut l'esprit
républicain.»

L'esprit de réforme quand même agite le public, jette Bombelles dans un
mécontentement non déguisé: Le _Code national_ attribué à M. Bergasse,
le factum de M. d'Antraygues, _Mémoire sur les États Généraux_ ont le
don de l'agacer visiblement.

Il continue à s'attrister des libelles répandus, de l'attitude libérale
des notables, des remontrances adressées au Roi. «Je crois rêver,
écrit-il le 9 décembre, en lisant ce qui se publie; je crois bien plus
rêver encore en entendant applaudir aux folies les plus répréhensibles.
Elles ont dicté l'arrêté du Parlement de Paris du 5 décembre. Cette
Cour, craignant de se voir enlever le mérite d'attenter de toute part à
l'autorité royale, n'a pu se refuser le plaisir de prescrire au Roi de
quelle manière il devait se dépouiller de ses plus précieuses
prérogatives. Hier elle a présenté des remontrances calquées sur ce
fameux arrêté, et la réponse du Roi a obtenu l'approbation des plus
zélés opposants.» Voici ce qui s'était passé: le Parlement avait cru
reconquérir la faveur publique en se rétractant. A la majorité de
quarante-cinq voix contre trente-neuf, il prit donc un arrêté où il
expliquait _ses véritables intentions dénaturées malgré leur évidence_.
«Il déclarait n'avoir entendu, par les formes de 1614, que la
Convocation par bailliages et sénéchaussées plus convenable que celle
par gouvernements et généralités; que le nombre des députés respectifs
des trois ordres n'étant déterminé par aucune loi ni par aucun usage
constant, il s'en rapportait à la sagesse du roi sur les modifications
que _la raison, la liberté, la justice et le vœu général pouvaient
indiquer_. D'Éprémesnil et plusieurs autres membres de la tribune
avaient été d'avis d'intervenir au milieu des débats par cette éclatante
palinodie. Dans le même arrêté, le Parlement suppliait le Roi de réunir
au plus vite les États Généraux, de consacrer leur retour périodique, la
résolution de supprimer les impôts que supportait le peuple seul et de
les remplacer, d'accord avec les trois ordres, par des subsides
également répartis; la responsabilité des ministres; les rapports des
États Généraux avec les Cours souveraines, réglés de façon à ce que les
Cours ne souffrissent jamais la levée d'aucun subside ni l'exécution
d'une loi non consentie par les États; la liberté individuelle; enfin la
liberté de la Presse, sauf responsabilité des auteurs après
l'impression[70].»

  [70] _Introduction_ au Moniteur, p. 564.

Un acte aussi conforme aux vœux des hommes éclairés eût pu produire
grand effet lors de la lutte des magistrats et de la Cour. A l'époque où
il fut présenté, le résultat ne pouvait être atteint; haut clergé,
noblesse, notables manifestèrent leur indignation aussi haut que
Bombelles; le Tiers railla cette adhésion tardive et peut-être peu
sincère à ses intérêts. «Le rôle des Parlements finissait[71], et la
suppression de ces officiers infidèles de la royauté devait être l'un
des effets inévitables de la révolution qu'ils invoquaient.»

  [71] Voir Todière, ouvrage cité, p. 173 et suiv. Voir aussi F.
  Rocquain, l'_Esprit révolutionnaire_.

Bombelles sera-t-il nommé ambassadeur en Suède, comme le lui fait
espérer la duchesse de Polignac, comme Fersen le désire et le dit? Il
est bien difficile de savoir les pensées de derrière la tête du ministre
Montmorin.

Ceci n'empêche pas le marquis de suivre attentivement les derniers
débats de l'Assemblée des Notables, de noter les fâcheux mouvements du
Tiers État en Franche-Comté, d'applaudir à la sage réserve du comte
d'Artois, de fulminer contre les _Réflexions d'un magistrat_ que vient
de publier d'Éprémesnil.

A peine les Notables dissous (12 décembre), tous les princes, excepté
Monsieur et le duc d'Orléans, adressèrent à Louis XVI un mémoire qui
contenait l'expression de leurs alarmes. Monsieur a voté en faveur d'une
grande représentation du Tiers Ordre, aux États Généraux, tandis que les
autres bureaux de notables ont opiné pour une représentation plus
conforme aux anciens usages. «Il est à désirer, remarque Bombelles, que
Monsieur n'ait pas été entraîné par des raisons plus spécieuses que
solides. Quant à M. le duc d'Orléans, il n'a refusé de signer le mémoire
des autres princes que pour n'être pas engagé à faire les sacrifices
désignés dans ce mémoire.»

Les princes se déchaînaient contre le projet de la double représentation
et repoussaient le vote par tête en feignant d'entrer dans les intérêts
mêmes du Tiers, exposés à être compromis suivant eux par la séduction de
quelques membres du Tiers État, si les voix étaient comptées par tête et
sans distinction d'ordre. Ils semblaient lui offrir dédaigneusement une
sorte de capitulation. «Que le Tiers État cesse donc d'attaquer les
droits des deux premiers ordres, droits qui, non moins anciens que la
monarchie, doivent être aussi inaltérables que la Constitution, qu'il se
borne à solliciter la diminution des impôts dont il _peut_ être
surchargé; alors les deux premiers ordres _pourront_, par la générosité
de leurs sentiments, renoncer aux prérogatives qui ont pour objet un
intérêt pécuniaire.»

L'amour-propre nobiliaire est là face à face avec la vanité bourgeoise,
et devant l'empiétement certain de l'une, l'autre jette cette
apostrophe: «Alors même que Votre Majesté n'éprouverait aucun obstacle à
l'exécution de ses volontés, son âme noble, juste et sensible,
pourrait-elle se déterminer à sacrifier, à _humilier_ cette brave,
antique et respectable noblesse qui a versé tant de sang pour la patrie
et pour le Roi[72], qui plaça Hugues Capet sur le trône... En parlant
pour la noblesse, les princes de votre sang parlent pour eux-mêmes; ils
ne peuvent oublier qu'ils font partie du corps de la noblesse, que leur
premier titre est d'être gentilshommes.»

  [72] A cette exagération maladroite, on répondit par ces paroles:
  Et le sang du peuple était-il de _l'eau_?

Les princes laissaient enfin entrevoir une résistance ouverte, un refus
de concours, si leurs droits étaient méconnus et leur demande repoussée.

Au mémoire virulent rédigé par le conseiller d'État Montyon, alors
chancelier du comte d'Artois, les écrivains du Tiers État répondirent
par des menaces. Après avoir relevé avec amertume le doute des princes
relatif à la surcharge d'impôts qui pesait sur le peuple, les uns
conseillaient de ne pas nommer des députés si la double représentation
était refusée; les autres d'en élire un nombre suffisant sans s'arrêter
au chiffre que fixeraient les lettres de convocation. Se faisant l'écho
de l'opinion publique, beaucoup soulignaient que les deux premiers
ordres représentaient six cent mille Français et le Tiers État
vingt-quatre millions. «N'est-il pas juste, disaient-ils, que ces
vingt-quatre millions aient plus de représentants que les six cent
mille[73]?»

  [73] Les écrivains du Tiers criaient: «Regardez nos campagnes,
  nos ateliers, nos comptoirs, nos ports, nos flottes, nos armées,
  nos tribunaux, nos académies, et dites, si, sans nous, le peuple
  français est quelque chose.» _Journal_ de Hardy, VIII, décembre
  1788.

  Les hérauts du régime nouveau faisaient succéder brochures aux
  brochures; elles devinrent presque aussi nombreuses en quelques
  mois «que celles qu'avait jadis fait naître la bulle
  _Unigenitus_», «car, ajoute Grimm (XIV, 186), il n'y en a, dit-on,
  guère moins de dix mille».

Les pairs de France commencèrent par demander à supporter tous les
impôts et charges publiques dans la juste proportion de leurs fortunes;
les ducs de Mortemart et de Luynes furent chargés de présenter l'arrêté
au Roi.

La question de la double représentation, on le sait, fut proposée au Roi
par Necker. Louis XVI comprit que le doublement du Tiers était conforme
à la justice, il espérait avec l'appui de la bourgeoisie vaincre
l'orgueil des privilégiés... La Reine ne fit pas d'opposition au projet
de Necker... Quinze jours après la séparation des Notables, la décision
royale qui réglait la composition des États Généraux fut publiée sous le
titre de: _Résultat du Conseil du Roi tenu à Versailles, le 27 décembre
1788_. Colère de la noblesse, contentement général du public, réponse
de Mirabeau à la note de Necker, chacun sait cela, et il n'y a pas à y
revenir. Contentons-nous de noter seulement que les provinces
apprécièrent de façon différente la future composition des États: les
Dauphinois furent cette fois très sages; les Bretons de Rennes et de
Nantes se mettront en mouvement; il y aura des querelles entre bourgeois
et nobles, même du sang versé. Sans l'intervention pacifique du
gouverneur, la levée du Tiers contre les privilégiés eût été effrayante
de résultats[74].

  [74] Le 22, on apprenait, à Versailles, la mort de Charles III,
  roi d'Espagne.

Bombelles, on peut le deviner, n'est pas précisément du côté du Tiers,
et l'on pressent ses réflexions sur les escarmouches causées par le
mémoire des princes et le Conseil du Roi. Critiquant un mémoire des six
corps de Paris, il fait ces remarques:

«Le rédacteur de ce mémoire affirme avec cette assurance, qui ne devrait
appartenir qu'à la vérité, les données les plus erronées; comme
entr'autres que les terres de la noblesse n'ont été et ne devraient
encore être que des bénéfices militaires, et qu'aujourd'hui où la
noblesse est soudoyée, elle n'a plus aucun droit à aucun privilège;
comme si les appointements de tous les grades subalternes suffisaient à
l'aliment d'un officier; comme si la plupart des familles nobles
n'avaient pas été obligées de vendre aux gens du Tiers État l'héritage
de leurs pères pour faire face aux dépenses de l'état militaire; comme
si la plupart des officiers de l'armée n'étaient pas trop heureux,
lorsqu'après trente, et souvent quarante ans de services, ils
retrouvaient, en pensions viagères, l'intérêt à fonds perdus des biens
solides qu'ils avaient mangés.

Si quelques grands, quelques favoris en petit nombre, font des fortunes
dans l'armée, combien un plus grand nombre de gentilshommes se sont-ils
écrasés et s'écrasent-ils tous les jours au service, tandis que le
négociant s'enrichit, que le financier s'anoblit et que souvent le
fermier achète la terre de son seigneur.»

Sa conclusion est digne d'être retenue: «Je suis loin d'en vouloir et au
fermier et au bon négociant, mon humeur ne porte que sur les individus
qui, se livrant à une oisiveté répréhensible, viennent, sous une robe
achetée des deniers péniblement acquis par leurs pères, insulter
également aux vrais nobles et au pauvre, mais laborieux peuple.»

Emporté par le flux et le reflux des événements politiques, Bombelles,
pendant cette période, se montre plus avare de détails intimes et
d'anecdotes de Cour.

Il n'a pas oublié pourtant que, le jour de Noël, Madame Élisabeth a fait
don à son amie de trois figures de Sèvres: l'une est Hébé, les deux
autres des Vestales «du plus noble style».

Rien de nouveau pour l'ambassade espérée; l'année se terminera sans
qu'une sanction soit apportée aux légitimes désirs de l'ambassadeur
inactif.

«Le 29, il est allé avec Angélique entendre à l'Académie française le
discours de réception du chevalier de Boufflers.

«Mme la marquise de Las-Cases avait bien voulu nous procurer des
billets; après dîner, nous nous sommes rendus à l'Académie, toutes les
portes en étaient tumultueusement assiégées. Les Suisses à la livrée du
Roi et armés de hallebardes ne savaient comment défendre leurs postes:
un des fils du comte de Talleyrand s'est colleté avec l'un d'eux, et M.
de Montboissier m'invitait à me joindre à lui pour désarmer le même
homme. Mon silence lui a indiqué combien j'étais éloigné de le seconder,
et enfin, grâce à moi, les dames qu'il accompagnait ont pu entrer.

«Le commandant des Invalides du Louvre m'a dédommagé par ses honnêtetés
de l'humeur que j'avais eue, en me trouvant témoin de scènes aussi
indécentes.

«Le discours du chevalier de Boufflers[75] a été entendu avec un
ravissement général. M. le prince Henry[76], qui était à la séance, a
reçu du chevalier un hommage, qui a été d'autant plus applaudi qu'il
semblait naître absolument du sujet traité par le nouvel académicien;
mais M. de Boufflers s'est trop étendu sur les principes du style.

  [75] Poète, soldat, académicien, qu'a rendu surtout célèbre sa
  liaison avec la comtesse de Sabran. Leur intéressante
  correspondance a été récemment publiée.

  [76] De Prusse.

«M. de Saint-Lambert[77] a répondu au chevalier de Boufflers par un
discours, où, suivant la fureur du moment, il a fait arriver, très hors
d'œuvre, une dissertation sur la question du Tiers État: quelques
réflexions triviales n'ont pu être accueillies que par les enragés du
moment.

  [77] L'ami de Mme du Châtelet.

«M. le maréchal de Beauvau, M. le duc du Châtelet et le comte de
Rochechouart sont les coryphées de cette secte.

«Le chevalier de Florian a rendu le mouvement à l'Assemblée en lisant
des fables plus gaies que les belles phrases de M. de Saint-Lambert.»


Le 31, à Versailles.--«M. le baron de Breteuil et moi nous sommes allés
dîner chez M. le comte de Montmorin. En sortant de table, il a assuré
son ancien collègue qu'il n'y avait rien de décidé sur la manière de
convoquer les États Généraux: ou il a voulu faire le plus plat des
mystères, ou il était lui-même dans l'ignorance de la détermination
ultérieure de M. Necker, puisqu'on avait déjà, depuis une heure ou deux,
des exemplaires du résultat du Conseil d'État, tenu ici le 27 de ce
mois, et auquel est ajouté le rapport fait au Roi par le Ministre des
Finances.

«Ce rapport va combler de joie tous les novateurs qui ne veulent qu'un
nouvel ordre de choses dans notre constitution, c'est-à-dire la culbute
de nos anciennes formes. Moi, ce que je vois dans cette nouvelle
production de M. Necker, c'est une maligne ou stupide audace dont les
résultats peuvent arracher des mains de Louis XVI un sceptre qui, depuis
tant de siècles, était porté avec tant de gloire.

«Les écrits les plus séditieux avaient moins d'inconvénients que cette
production monstrueuse. Le Roi, la Reine, et c'est ce qui me désole pour
eux, sont, dit-on, très contents de ce résultat. Ah! leur illusion sera
de courte durée! Ils verront combien on les aura trompés, en leur
faisant croire qu'ils recevront de leur coalition avec le Tiers État, la
force que leur eût conservé le clergé et la noblesse. Ces deux ordres
étaient les gardiens des droits de la royauté; des rhéteurs, des
parvenus, des intrigants, qui se croiront les représentants du peuple,
insulteront à la fois à la crédulité de ce peuple et à l'imprudence du
monarque. Puis-je me tromper! le ciel est témoin de la pureté de mes
intentions et de mon attachement à mon maître et à mon pays.»

Ainsi se termine le _Journal_ pour 1788.

Le mot de Mirabeau: «La France est mûre pour la Révolution», se trouvait
justifié par les derniers événements. En réalité, la Révolution ne date
pas de la réunion des États Généraux, mais de six mois avant, du jour où
la royauté est obligée de se justifier et de tenir tête non seulement,
comme autrefois, au Parlement, mais à toute la légion des libellistes et
écrivains du Tiers. Le Roi et Necker ont cru ressaisir une popularité en
consentant de justes réformes, en faisant du Tiers un puissant rempart
contre les anciens privilégiés. Ceux-ci seront englobés dans la chute
progressive de la royauté, le «rempart» se mettra à leur place,
emportera tout dans un immense ouragan, dont les premières
revendications étaient le prélude.

Bientôt allait se faire entendre la voix de Siéyès! Qu'est-ce que le
Tiers État? _Rien._ Que doit-il être? _Tout._

Sur les ruines du passé et les débris des privilèges allait apparaître
en pleine lumière la Nation, dont la face jusqu'ici était demeurée dans
l'ombre.



CHAPITRE IV

  Débuts sombres de l'année 1789.--_Journal_ de
    Bombelles.--L'ambassade de Venise en perspective.--Mariage de
    Mlle de Mortemart avec le prince de Croy.--Nouvelles de
    Cour.--Le prince Henri de Prusse.--Préparation des Etats
    généraux.--Necker et Mme de Staël.--Considérations
    politiques.--En route pour le bailliage de Sens.--Mort du
    Dauphin.


Bombelles n'est pas le dernier à comprendre que cette année 1789 «sera
bien remarquable pour l'histoire de France». C'est dans son cours que se
balanceront, que se heurteront, que se traiteront les plus grands
intérêts.

«Le Roi, livré à l'insouciance de quelques-uns de ses ministres, aux
combinaisons personnelles et intéressées des autres et à la dangereuse
audace de M. Necker, cédera aux orages qui s'accumulent et qu'il eût été
si possible de conjurer. Nul au dehors, insulté au dedans de son
royaume, un Prince qui avait ce qui suffisait pour être adoré de ses
peuples, en est, en sera plus encore, le triste jouet; le désir du bien,
les vertus nécessaires pour l'effectuer, tout en lui est devenu inutile
par l'impéritie de ses conseillers. La brèche s'agrandit chaque jour
davantage, et personne ne se présente, ou pour la réparer, ou pour la
défendre; une haine aveugle contre la Reine fait oublier à tous les
ordres de l'État ce qu'ils auraient à faire pour le bien de leur patrie;
pour se venger de quelques négligences, de quelques légèretés
pardonnables, des grands se séparent des intérêts de leurs égaux,
personne ne se sent ni les talents ni l'énergie qu'il faudrait à des
chefs de partis, et chacun, sans se rendre compte de ce qu'il désire,
agit confusément, contribue ridiculement à l'augmentation du désordre,
uniquement parce que nous nous sommes lassés d'être la première nation
du monde.»

Il y a encore de l'espoir, suivant Bombelles, puisque rien n'est perdu,
que les autres puissances traversent aussi leur moment de crise.
L'Angleterre est frappée de léthargie avec la démence de son roi; «nos
ennemis naturels, la Russie et l'Empereur, font une guerre honteuse et
malheureuse à nos vrais alliés; le ciel veut que le Roi de Prusse se
presse trop de faire montre de sa puissance... Il ne permettra pas que
la première des nations se dégrade, se détruise au moment où elle
pourrait jouer le plus beau des rôles.»

Et sur cette belle illusion, le marquis continue à noter jour par jour
les événements grands et petits. Le prince de Luxembourg et M. de
Brienne ont été reçus chevaliers de l'ordre, M. de Thiard a été autorisé
à porter les insignes jusqu'à ce qu'il soit reçu publiquement...
Bombelles a vu le jeune Dauphin chez le duc d'Harcourt, «qui en prend
des soins aussi respectables que touchants; il serait à désirer qu'ils
fussent couronnés d'un plus grand succès. Mais ce prince, malgré tout ce
qu'en disent les médecins, n'acquiert aucune force et aura bien de la
peine à sortir du marasme dans lequel il est».

Le marquis a dîné chez l'évêque de Laon où ils étaient seize à attaquer
la réponse de Necker et le système du ministre. Bombelles enrage
d'entendre Montmorin faire l'éloge «de ce digne successeur des Sully et
des Colbert» et se ranger sous sa bannière, comme d'ailleurs il s'était
précédemment inféodé à l'archevêque de Sens et à Lamoignon.

Chez la duchesse de Richelieu[78] il y a eu brillante réunion, mais de
là les conversations sérieuses sont bannies. Tandis que quelques-uns,
dont Bombelles, jouent au quinze, de jeunes femmes, Mmes de Fronsac, de
Fleury, de Galliffet, de Montagnac, jouent dans une pièce voisine à
colin-maillard et au pied-de-bœuf. «L'on ne cause guère, note l'austère
marquis, où l'on rit, où l'on folâtre toujours.»

  [78] Née de Galliffet, belle-fille du maréchal, mère du ministre
  de la Restauration.

On peut prévoir des chassés-croisés dans le corps diplomatique, car dès
le 5 janvier, Bombelles écrit dans son _Journal_:

«La crainte de me voir retourner à Lisbonne, pour souffrir encore des
effets de ce climat, fait désirer aujourd'hui à Mme de Bombelles que je
me prête au troc d'ambassade dont on avait eu l'idée avant mon arrivée
ici.»

M. de Châlons se voyant pressé de retourner à Venise, craint tous les
désagréments qui l'y attendent, et sa famille les redoute plus que
lui-même. On cherche à me tenter en m'observant que Lisbonne est un
poste ruineux et pour ma santé et pour ma famille, et que si je me
résigne à prendre l'ambassade de Venise, il y a toute chance pour que
j'en sois tiré promptement pour être porté à un poste où j'aurais plus
de travail; c'est obligeant à dire, mais j'aimerais mieux à cet égard
des certitudes que des compliments.

«Cependant si cette mutation ne m'était pas comptée pour une grâce, si
je n'ai l'air de céder qu'aux convenances réciproques, je pourrais bien
renoncer sans regrets au Portugal, et m'aller confiner dans les lagunes
de Venise. Avec un ministère aussi nul que le nôtre, les places nulles
sont presque désirables, parce qu'on n'a pas le chagrin de voir perdre
les occasions de faire de bonne besogne. Je prendrais le port de
l'Adriatique comme un abri pendant l'orage qui va fondre sur nous, j'y
verrais venir dans le silence de meilleurs jours, et je ressortirais de
mon trou lorsque l'effervescence de nos têtes aura baissé et fait place
à un ordre de choses plus satisfaisantes.»

M. de Châlons a eu des difficultés avec le Gouvernement vénitien[79], il
ne saurait retourner à un poste où on lui a manqué d'égards. M. Hénin,
comme principal du ministère a montré à Bombelles un mémoire qui allait
être renvoyé à la République de Venise en réplique à ses allégations
contre le comte de Châlons. «Le parti était pris, si la Seigneurerie
voulait nous tenir le mors tant soit peu haut de retirer entièrement
notre ambassadeur et de congédier le sien. Mais comme M. le comte de
Montmorin a aversion pour tout parti un tant soit peu ferme, Hénin croit
qu'il sera ravi de pacifier le différend en adoptant l'accommodement qui
aurait pour prétexte suffisant le mal que m'a causé le climat de
Lisbonne et le peu de désir que doit avoir M. de Châlons de se retrouver
avec des gens qui lui ont manqué de toutes les manières et qui ne sont
nullement disposés à le mieux traiter.»

  [79] Voir _Aff. Etrangères_, Venise, d{t} 260 et suiv.

C'est en raison de «la platitude actuelle» que le prétexte est
suffisant, car «sous un autre régime, ajoute Bombelles, j'aurais
supprimé aussi promptement l'ambassade de Venise que j'aurais conservé
celle de Hollande, ce n'est que par pusillanimité que nous craignons
l'humeur des Vénitiens et que nous redoutons que les Hollandais
insultent notre ambassadeur». Mme de Polignac a parlé à Mme de Châlons
«qui décide despotiquement de toutes les résolutions de son mari», et a
saisi avidement le moyen de le tirer de l'étau où il s'était mis.

Chacun s'évertue pour ou contre Necker, en faveur du Parlement ou contre
lui. Les brochures continuent à pulluler. Bombelles ne retient guère
celles qui tendent à détruire définitivement son cher ancien régime;
mais il est d'autres sans portée politique bien sérieuse qui dérident
les fronts soucieux: «L'une d'elles serait très plaisante si son auteur,
au lieu de trente pages, n'en eût fait dix. Il est censé être le
gouverneur de l'île Sainte-Marguerite qui se plaint qu'un pauvre fou
sorti tel jour de son île a la rage de prendre le nom de M.
d'Éprémesnil[80], et sous ce nom a fait à Marseille, à Aix, à Lyon,
telle extravagance. Cette manière de tourner en ridicule le fameux
personnage qui voulait à toute force jouer un rôle au-dessus de ses
forces a paru gaie.»

  [80] On se rappelle que d'Éprémesnil avait été emprisonné l'année
  précédente à la suite de sa brochure. Son voyage à travers la
  France jusqu'à Paris avait été un triomphe.


Le 10.--«L'amitié dont m'honorent depuis longtemps les maisons
d'Harcourt et de Mortemart les a engagées à me prier d'assister à la
messe de Mlle de Mortemart qui épouse le prince de Croy, fils du duc et
petit-fils de feu le maréchal[81]. Le mariage devait se faire à l'hôtel
d'Harcourt et la bénédiction être donnée par le prince de Salm, évêque
de Tournay, mais ce prélat n'ayant pu arriver à temps, c'est Mgr
l'archevêque de Paris[82] qui a uni les deux jeunes gens. Tout le monde
devait être rassemblé à midi à l'archevêché. Après la cérémonie une
partie des personnes de la noce a été dîner chez le duc de Beuvron. Mme
la comtesse de Brionne[83] qui y était, m'a parlé en femme d'esprit des
affaires du moment et de la levée de lettre de cachet du cardinal de
Rohan. Elle va demain le voir à Couprai, auprès de Chelles, où il va se
reposer quelques jours avant de se rendre en Alsace, et il y a bien à
craindre qu'il n'y refasse de nouvelles folies.

  [81] D'importants fragments des _Mémoires du maréchal, duc de
  Croy_, ont été publiés par M. le vicomte de Grouchy, 1896.

  [82] M. de Juigné, qui avait succédé à M. de Beaumont.

  [83] Née Rohan-Rochefort, veuve d'un prince lorrain, avait eu une
  longue liaison avec Choiseul.

«Le soir entre sept et huit heures les femmes en blanc et or, les hommes
en habits riches se sont rendus à l'hôtel d'Harcourt pour le souper.
Vers minuit la mariée a disparu; elle est aussi fraîche, aussi jolie que
son mari est fluet, délicat et fané.»


Le 11.--«La noce s'est continuée à l'hôtel de Croy, mais la mariée ne
s'y est rendue que pour l'heure du souper. C'est chez sa grand'mère la
duchesse d'Harcourt que le mariage s'est consommé, ou qu'au moins il a
passé pour tel.

«Les nouvelles de Bretagne sont effrayantes, et il y a une division
entre les ordres de la Noblesse et du Tiers dont les suites sont bien
inquiétantes. La Franche-Comté n'est pas plus calme: notre ministre
flotte dans ses insoutenables indécisions, et ses décisions sont chaque
jour de nouvelles absurdités.

«J'ai été dîner chez le curé de Saint-Roch avec le nonce, M. le baron de
Breteuil et le duc de Gesvres, à l'occasion de la fête instituée sous la
dénomination «du Triomphe de la foi». De là je suis allé chez Mme la
comtesse de Rougé, femme d'esprit, dont je ne saurais assez louer toutes
les qualités essentielles.»


Le 12, le 13.--«La marquise d'Harcourt m'a mené à Versailles,
l'ambassadeur de Naples m'en a ramené et j'ai été souper chez le baron
de Bezenval. Là des gens de lettres, avec de jolis mots, décidaient que
notre commerce était desséché dans tous ses canaux; que notre
agriculture faisait pitié; que c'était miracle que nous eussions une
population assez forte; mais qu'ils allaient régénérer ce pays-ci, et
qu'après on pourrait se permettre de l'habiter.»


Le 14.--«Les plus belles dames de Paris et nos jeunes gens les plus
élégants ont soupé aujourd'hui chez Mme de Matignon: elle avait Mme de
Balbi et la marquise de Coigny; mais je me suis cantonné dans ce grand
monde avec Mmes de Rougé et de Caylus.»


Le 16, à Versailles.--«J'ai été doublement aise de revenir aujourd'hui à
Versailles, auprès de ma femme et de mes enfants, et j'ai eu le plaisir
d'assister à la représentation des _Deux Savoyards_. L'auteur, M.
Marsolier, s'est surpassé dans cette nouvelle production. Après on a
donné _Nina_, et Mlle Dugazon s'est surpassée dans son rôle.

«La duchesse d'Harcourt a donné un souper à toutes les jeunes dames de
Versailles, et après on a dansé jusqu'à six heures du matin.»


Le 17.--«M. de Montmorin m'a enfin parlé lui-même de mon troc avec M. de
Châlons; mais, quoique le ministre désire qu'il s'effectue, il a voulu
se montrer d'abord fort indifférent à cet égard, et pour paraître
vouloir m'en éloigner, il m'a montré que les appointements de Venise
qu'on m'avait dit être de 80.000 livres, n'étaient que de 72.000. Cette
différence de 8.000 livres m'a médiocrement plu; mais, comme tous les
avis qu'on me donne sur la manière de vivre à bon compte dans ce
cul-de-sac de l'Italie me font désirer d'y aller végéter jusqu'à nouvel
ordre, j'ai dit à M. de Montmorin que je souscrirais encore à la
modicité de ces appointements, pourvu que la gratification de 20.000
livres que j'avais en Portugal me suivît à Venise. Il m'a répondu qu'à
peine y serais-je que j'en voudrais sortir pour une autre ambassade.
J'ai ajouté que je m'en rapportais à sa conscience et à son excellent
jugement pour dire s'il croyait que je fusse placé dans un poste où nous
n'aurions presque rien à faire. Mais, a-t-il répliqué, vous en tirerez
parti pour nous transmettre de bonnes observations en jetant des regards
sur la Turquie, la domination autrichienne et l'Italie. Puis il a ajouté
que la Suède, ne valant que 90.000 livres, exigeait bien de la dépense,
qu'il me verrait volontiers dans cette Cour du Nord, mais qu'il ne
savait comment faire la retraite de M. le marquis de Pons, qui voulait
un gouvernement et auquel on n'avait rien de vacant à donner.»

«Enfin, revenant à Venise, le petit ministre m'a beaucoup parlé de
l'embarras où le mettrait la dépense des gratifications d'établissement,
et qu'il ne pourrait parler au Roi de cet échange d'ambassade qu'après
que la République de Venise aurait répondu convenablement au mémoire qui
venait de lui être envoyé.

«Ce mémoire parti contre l'avis d'Hénin, il faut voir quel sera le ton
que prendra la Sérénissime République. On se flatte qu'il sera honnête,
parce qu'on doit avoir dit dans le tuyau de l'oreille à son ambassadeur,
le chevalier Capello, que M. de Châlons ne retournerait pas à Venise. M.
de Montmorin prévoit que la Reine diminue chaque jour de grâce et de
confiance pour Mme la duchesse de Polignac, et trouve que son cousin a
eu tort dans ses procédés à Venise. Mais que la faveur de Mme de
Polignac reprenne, ou se réduise à rien, je n'en oublierai pas moins les
obligations que je dois à cette charmante femme.»


Le 18.--«Le plus méchant livre qui ait jamais été fait paraît depuis
plusieurs jours; c'est une histoire secrète de la Cour de Berlin, dans
laquelle M. de Mirabeau déchire le prince Henry de Prusse de la manière
la plus cruelle, et où il ne fait grâce ni à MM. d'Esterno, de Vibraye,
de Custine, le prince de Poix et autres Français qui ont eu le malheur
de se trouver sur son chemin. Il paraît qu'aux approches de la mort de
feu le Roi de Prusse, Frédéric II, M. de Calonne eut envie de faire
entrer les trésors de ce prince dans notre agiotage français; que M. de
Struensée parut capable d'entraîner dans cette opération le nouveau Roi,
et que M. de Mirabeau eut réellement une commission de M. de Calonne
(avec lequel il correspondait par l'entremise de l'évêque d'Autun). On
est affligé de voir un homme qui porte le nom de Talleyrand être si
jeune au milieu du foyer, et peut-être du bourbier d'une intrigue.

«En détestant, en méprisant M. de Mirabeau comme il le mérite, on est
forcé de regretter que les talents qu'annoncent ses ouvrages n'aient pas
été mieux employés. Cependant ses idées sur la politique sont pour la
plupart d'une extrême justesse. Il vient de publier une correspondance
entre lui et l'abbé Cerutti, sur les opérations de M. Necker, dans
laquelle on trouve, au milieu de beaucoup de mauvaise foi, des reproches
très fondés contre l'administration de ce ministre.

«Mme la princesse de Croy et Mme la princesse de Solre, sa belle-sœur,
ont pris le tabouret toutes deux ensemble. M. le duc de Croy, leur
beau-père, a repris, à la dernière cérémonie de l'ordre du Saint-Esprit,
la place qu'il devait avoir à la procession. Les présentées ont été
trouvées infiniment jolies; elles le sont effectivement. La princesse de
Croy a plus grand air que sa belle-sœur; celle-ci a plus de douceur et
d'expression dans la physionomie.»


«Le 19, à Paris. Le 20.--J'ai dîné à l'hôtel de Croy avec la nouvelle
mariée. En sortant de table nous avons fait de la musique. Ensuite toute
la société a été à l'Opéra; autrefois on y menait les noces en grande
loge. C'était une manière de présenter au public la jeune femme.
Aujourd'hui on ne se soumet plus à aucune de ses formes; elles sont
toutes secouées, et la bonne bourgeoisie ne connaît plus la bonne
noblesse que par ses dettes et ses impertinences.

«En sortant de l'hôtel de Croy, j'ai été voir ma bonne princesse de
Craon, et j'ai vu là Mlle Vigée qui va épouser le vicomte d'Osmond. Il
vient de passer les mers pour aller solliciter le consentement du père
de cette jolie personne. Puis je suis allé faire ma cour à Mme la
comtesse de Brionne; je la cultive pour l'entrée de mes enfants dans le
monde.


Le 22, le 23.--«Mme la duchesse de Bourbon que j'ai eu l'honneur de
rencontrer comme j'entrais à l'Opéra m'a permis de lui faire ma cour
dans sa loge. J'ai fini ma journée chez Mme la comtesse de Brionne, et
là j'ai vu avec chagrin que le frac commençait à paraître à ces
soupers... On parle assez haut dans cette société; j'ai été fâché d'y
entendre lire, même chanter une méchanceté sur la famille royale; on a
supposé qu'elle donnerait un concert, que la Reine ouvrirait par l'air
«_Tristes apprêts, pâle flambeau_», que le Roi chanterait «_Ah! ma
femme, qu'avez-vous fait?_» et que Madame, avec sa sœur, dirait: «_Vive
le vin! Vive l'amour!_ tous les hommes sont bons.»


Le 24, à Versailles.--«Me trouvant dans le quartier du duc de Beuvron,
j'ai été dîner chez lui et me faire conduire par lui à Versailles; j'y
suis arrivé à temps pour faire ma cour au jeu de la Reine et pour
entendre toutes les contradictions qui se débitent sur les tristes
affaires du temps. J'ai eu un vrai plaisir à entendre conter au duc de
Beuvron les anecdotes de la Cour de Louis XV. Il avait toujours été bien
traité comme homme d'honneur et comme gendre de M. Rouillé, le ministre
des Affaires étrangères; enfin, comme un ancien ami de Mme de Pompadour,
amitié qui s'était formée dans leur jeunesse chez le président Hénaut.»


Le 25.--«Le Roi ayant fait venir ce matin les «gens du Roi» leur a remis
un exemplaire du livre de M. de Mirabeau, intitulé: _Histoire secrète de
la Cour de Berlin_, en leur ordonnant de dénoncer ce scandaleux ouvrage
et vraisemblablement son auteur.

«Le duc d'Harcourt a donné aujourd'hui un grand dîner au prince Henri;
je ne lui avais pas été présenté jusqu'à ce moment, et il m'a fait des
compliments dont M. de Mirabeau eût relevé en note le ridicule. Mon fils
verra dans ce journal que longtemps avant la publication des «satires»
de ce chien enragé, le prince Henri était déjà connu comme un homme bien
inférieur à sa réputation. Sa figure est excessivement désagréable. Le
prince de Condé a aussi dîné chez le duc.

«En sortant, j'ai rencontré le comte d'Esterhazy qui m'a dit que la
Reine avait exigé de M. de Montmorin la promesse de me donner 20.000
livres de gratification tous les ans, tant qu'il serait ministre des
Affaires étrangères, et Sa Majesté a ajouté qu'elle ferait son affaire
de me procurer le même secours du successeur de M. de Montmorin.»


Le 27.--«Hier le théâtre «des Bouffons» a été ouvert aux Tuileries, et
comme ils sont sous la protection de Monsieur, et s'appellent ses
comédiens, ils ont fait un discours dans lequel ils ont loué à outrance
l'auguste prince qui les protège, et qui soutient si généreusement la
prétendue cause du peuple. Des mains comme des battoirs ont applaudi à
cet éloge, mais elles n'ont pu persuader au public qu'il s'amusait des
longueurs du spectacle et de l'excessive médiocrité des acteurs.»


Le 28, le 29, à Versailles.--«On nous a donné ce soir au château _la
Maison_ de Molière. Cette pièce en 4 actes est un ingénieux prologue du
_Tartuffe_. Elle a été suivie de _la Feinte par amour_ où Mlle Contat a
joué comme elle joue toujours avec une finesse et une grâce parfaite.»


Le 30.--«On a reçu aujourd'hui de la noblesse de Bretagne les plus
tristes nouvelles, sur les excès auxquels le tiers bourgeois de Rennes
s'est porté. Il a tué deux gentilshommes, blessé plusieurs membres de la
noblesse, sonné le tocscin pour ameuter la campagne; les paysans n'ont
pas partagé une fureur aussi cruelle, mais on ne peut calculer ce qui
probablement suivra de ces terribles scènes.»


Le 31.--«Le duc de Fronsac a passé la matinée chez moi à lire différents
manuscrits que j'ai recueillis sur les affaires de l'Europe, et
principalement sur celles d'Allemagne.

«Le maréchal de Richelieu obscurcit de grands talents par une excessive
immoralité; son fils, aujourd'hui le duc de Richelieu, n'eut ni talents,
ni mœurs, il végète douloureusement, portant la peine de ses débauches.

«Voici le duc de Fronsac[84] qui, après avoir voyagé avec succès sous le
nom de comte de Chinon, paraît vouloir être moins nul que son père, et
beaucoup plus honnête que son grand-père. Il arrive dans le monde au
moment où la France est fatiguée d'un traité d'alliance dont elle n'a
jamais approuvé la rédaction. On reviendra de nécessité aux vieilles
maximes de cette haute politique du cardinal de Richelieu, et l'homme
nouveau destiné à porter au moins noblement ce grand nom, l'homme qui
montre l'amour de la gloire, est intéressant par ce seul désir. Je
renouvelle ici ma profession de foi: je ne veux que le bien de mon pays
et je m'attache à tous ceux que je juge de l'opérer. Je serais sans
doute fort aise de contribuer moi-même, et d'une façon brillante à ce
bien, mais que j'en sois seulement témoin et je dirai de bon cœur:
_Nunc dimittis_», etc...

  [84] Né en 1766. Le futur gouverneur d'Odessa pendant
  l'émigration, et président du Conseil en 1815. De nouveau
  ministre en 1820, après l'assassinat du duc de Berry. Mort en
  1821, membre de l'Académie française.

       *       *       *       *       *

Aux détails qui ont été envoyés de Pétersbourg sur la prise d'Ockzakoff
et de la bonne conduite tenue par les Français, il faut ajouter que mon
frère a enlevé un drapeau aux Turcs, ce qui prouve qu'il s'est bien
porté en avant.


Le 1er février.--«Les presses de l'imprimerie Royale sont, dit-on, en
mouvement pour les lettres de convocations et toutes les instructions
qui doivent accompagner. Elles tiennent, dit-on, avec les lettres et les
modèles de procuration, 40 pages de papier in-quarto. Les partisans de
M. Necker les annoncent avec l'emphase de la secte, car c'en est une.
Ses antagonistes disent qu'il règne dans cette dernière production la
confusion souvent reprochée avec raison à ce ministre. Un courrier de
Bretagne a remis du calme dans les têtes des Neckeristes, on chante
victoire d'après une convention, ménagée par M. le comte de Thiars
contre la noblesse et l'ordre du Tiers; mais d'autres lettres de Rennes
ne présentent pas cette espèce de trêve comme bien assurée, ni comme
devant amener une paix durable. Quoi qu'il en soit il faut regarder
comme un grand bien tout ce qui peut provisoirement arrêter un désordre
aussi affreux que celui qui a eu lieu lors du massacre de nombreux
gentilshommes.

Difficilement sera-t-on fidèlement instruit des faits et de ce qui en a
amené d'aussi terribles! Mais il paraît que tout le monde a eu tort. En
dernier résultat cependant, le Tiers paraît aussi s'être porté à des
extrémités dans lesquelles il s'est rendu plus coupable que la noblesse
n'a pu l'être dans le principe.

Malheur à la cheville ouvrière de toutes ces monstruosités!

M. le comte de Périgord, et même l'archevêque de Narbonne, ont mandé, à
plusieurs reprises, que le désordre serait grand en Languedoc, que la
fermentation y était forte parce que l'on savait, sans en pouvoir
douter, toutes les menées des émissaires pour soulever le peuple. Celui
d'Issoire en Auvergne, rassemblé au son du tocsin, après avoir écouté
les discours de quelques avocats, n'y a trouvé que des idées
séditieuses, a pensé que c'était mal, qu'on voulait l'arracher à
l'attachement qu'il devait à ses seigneurs.»


Le 2.--«M. le duc de Chartres a été reçu chevalier des ordres du Roi, et
M. le duc de Berry admis dans l'ordre du Saint-Esprit pour être reçu à
la Pentecôte.

«Le grand aumônier évêque de Metz a remercié le Roi de la barrette de
cardinal qui lui arrivera incessamment. Il avait renoncé à la pourpre
romaine lorsqu'il avait été dit que la France ne voulait plus que des
Français eussent cette décoration; mais dès qu'elle a été destinée à
récompenser l'archevêque de Sens de ses rares services, l'évêque de Metz
s'est cru, avec raison, dans le droit de solliciter la même dignité. Il
sera le premier Montmorency qui ait pris place dans le Sacré Collège.

«La manière dont la Reine a parlé à M. de Montmorency a sans doute
influé sur celle dont M. de Montmorin m'accueille depuis.

«J'ai passé la soirée chez le duc d'Harcourt où nous avons eu des
détails aussi authentiques que fâcheux de tout ce qui est la suite de
l'impulsion donnée au Tiers. Non seulement il a été violent et barbare à
Rennes, mais il a poussé l'inhumanité jusqu'à achever à coups de sabre
un jeune gentilhomme que l'on portait chez sa mère, après avoir été
grièvement blessé à mort.


Le 5.--«Ma journée s'est passée en grande partie au Palais Bourbon; j'ai
dîné avec ce beau, ce grand abbé Dillon, qui augmente le nombre de ceux
que l'on appelle nos évêques administrateurs.

«Mme la duchesse de Bourbon, avec des talents rares, avec beaucoup
d'esprit, s'ennuie beaucoup et cherche beaucoup à s'amuser; c'est ce qui
tour à tour lui a fait chérir le monde et la retraite; c'est ce qui la
rend disposée à saisir tout moyen de distraction qui se présente, sans
être jamais satisfaite de celui qui s'est présenté.

«L'abbé Dillon a fait les frais de la conversation et sué sang et eau
pour divertir la princesse, quoiqu'il n'y soit pas entièrement parvenu.

«Je suis allé souper chez Mme la marquise de Chabanais: j'y ai trouvé M.
de Pont-Bellanger arrivant de Rennes où il a échappé au carnage. Quinze
cents hommes du Tiers, armés, gardent la porte de Nantes et font, en
outre, la police de la ville, tandis qu'il y a 3.000 hommes des troupes
du Roi.

«Les États ont été entièrement séparés avant de se dissoudre; les nobles
et le clergé ont accordé les impositions et le don gratuit pour l'année.
On ne sait ce que fera le Tiers; sa conduite est effroyable, mais celle
de tous les nobles n'est pas aussi exempte de menées et d'intrigues
qu'elle devrait l'être pour le soutien d'une bonne cause.

«Après avoir causé avec les Bretons que j'ai rencontrés chez M. de
Chabanais, je suis parti pour Versailles.»

Là Bombelles trouve des nouvelles concernant les États Généraux.

Le marquis aurait préféré ne se jeter dans aucun des embarras auxquels
l'Assemblée des États Généraux et ses préliminaires donneraient lieu. Il
s'était refusé à la possibilité d'être délégué par le bailliage de
Bitche; il ne put se dérober à l'honneur de représenter son neveu, le
marquis de Louvois[85], à Sens, pour la nomination des députés aux États
Généraux.

  [85] Le marquis de Louvois que nous avons vu dans le précédent
  volume épouser Mlle de Bombelles était mort, l'année précédente.
  C'est son fils en bas âge que le marquis de Bombelles allait
  représenter.

On lui avait écrit dans ce sens.

Bombelles a accepté cette mission honorable, et il a été, le matin du
10, présenter ses hommages à son seigneur et maître, le marquis de
Louvois. «Sa mère m'a remercié de tout son cœur de ce que j'ai bien
voulu me charger de la procuration de son fils à l'assemblée du
bailliage de Sens, et ce sera dans le cours du mois prochain que cette
assemblée aura lieu.»


Le 16.--«Le duc d'Harcourt étant allé à Paris pour assister à un comité
relatif aux travaux de Cherbourg, j'ai été dîner avec la duchesse et
tenir ensuite compagnie à M. le Dauphin, dont l'état fait de plus en
plus peine et pitié.»


Le 18.--«Je suis allé à Saint-Germain dîner chez Mme de la Marck. Je
l'ai trouvée seule; et à peine installé au coin de son feu, elle m'a
parlé de son enthousiasme pour M. Necker: elle l'aimait parce qu'il
était l'ami du maréchal de Castries. Aujourd'hui que ces deux hommes
sont d'un avis absolument différent, Mme de la Marck, dans ce choix,
tient à l'opinion du ministre qui gouverne, et peut-être, sans s'en
douter bien exactement, est-elle comme d'autres Noailles, ses parents,
qui de tous temps eurent un grand penchant pour les gens en crédit et
en pouvoir de consolider cette énorme masse de fortune dont Mme de
Maintenon jeta les vastes et prodigieux fondements.»


Le 19.--«Le soir, à quatre heures et demie, nous avons conduit nos trois
enfants chez M. le duc de Normandie qui dansait avec sa sœur et des
enfants de son âge. La Reine a assisté à une partie du bal, et le Roi y
est venu également, ainsi que M. le comte d'Artois.»

Bombelles est las de son inaction; c'est pourquoi le 21 il passe en
revue les ambassadeurs, non sans une pointe d'aigreur parfaitement
intéressée: «On abandonne la Hollande, on laisse M. de Pons en Suède où
il déplaît; on veut que M. de Choiseul, rongé d'humeurs, de vapeurs,
détesté à Constantinople, soit l'homme qui amènera les Turcs à des
sentiments de paix.

On jouit de ce que le marquis de Noailles est le plus insignifiant des
hommes, et de ce que tant qu'il sera à Vienne il n'articulera jamais à
l'Empereur aucune parole digne d'attention. Il ne se permettra aucune
observation qui tende à tempérer la fougue de Sa Majesté Impériale.

On sait bien que M. d'Éterno n'est pas ce qu'il faudrait à Berlin; que
c'est une honte de laisser à Copenhague M. de la Houre, et à Munich M.
de Montezan; mais on a, dit-on, bien d'autres chiens à fouetter que de
s'occuper de donner plus de mouvement à notre politique.

En attendant la Porte s'aigrit contre nous; la Suède se jette dans les
bras de l'Angleterre, et si son calcul est trompé, si le poids de sa
démarche retombe sur elle, nous aurons encore à nous repentir d'avoir
provoqué à son affaiblissement une alliée qui devait nous être
précieuse, et la Russie, la Cour de Vienne, pour lesquelles nous tenons
une conduite si déraisonnable, ne nous en tiendront nul compte et
saisiront la première occasion de s'arranger avec le Roi de Prusse dont
nous avons rejeté les avances.»

       *       *       *       *       *

A propos d'un mariage princier en projet, le marquis, le 22, fait ces
réflexions: «Mgr le duc d'Angoulême va être promis à la fille aînée de
Mgr le duc d'Orléans, et les mariages devraient toujours se faire ainsi
avec nos princes de la famille royale, plutôt que d'en aller chercher
dans des races étrangères. Mme la comtesse d'Artois, princesse
piémontaise, est bonne et douce, mais nulle; Madame, princesse
piémontaise également, est maussade et ivrogne, et ces jours passés, il
a fallu renvoyer de Versailles une Mme Gourbillon[86], sa lectrice, qui,
au lieu de remplir ses fonctions, remplissait sans cesse les flacons
qu'elle apportait à sa princesse. Ce renvoi demandé par Monsieur a été
exécuté d'après un ordre pris du Roi par M. de Villedeuil. Mais on n'a
pas eu la prudence de s'emparer de plus de deux cents lettres que cette
vilaine femme a de Madame, lettres qui pourront bien être portées en
Angleterre et y être imprimées.»

  [86] Cette Mme Gourbillon, qui fut chassée, puis reprise, avait
  sur la comtesse de Provence, une influence très fâcheuse. (Voir
  E. Daudet, _Histoire de l'Emigration_, t. II.)


Le 23.--«On n'est pas plus aimable que la Reine lorsqu'il lui convient
de l'être. Aujourd'hui, au bal de sa fille et de M. le duc de
Normandie, elle m'a appelé pour me remercier de ce que je m'étais
occupé, hier, d'amuser M. le Dauphin.»


Le 24.--«Ce jour, le dernier du carnaval, j'ai conduit mes enfants au
bal masqué chez Madame, fille du Roi. Ils sont allés, avec le duc de
Normandie, se faire applaudir chez Mme de Polignac. Mgr le duc
d'Angoulême et le duc de Berry ont obtenu la permission d'aller souper
chez M. de Montmorin et de rester au bal jusqu'à minuit.»


Le 26.--«Je suis parti pour Paris avec Mme la duchesse de Lorges, son
fils et ma femme, nous sommes allés à l'Académie où M. le duc
d'Harcourt[87] a prononcé son discours de réception. Il y a mis la
noblesse de son ton habituel, souvent de la grâce, des tours de phrase
heureux; mais il s'est trop étendu sur les campagnes du maréchal de
Richelieu dont il faisait l'éloge comme le remplaçant à l'Académie. Ce
qu'il a dit sur Mgr le Dauphin, sur les affaires du moment a été
applaudi comme un hommage rendu à son patriotisme.

  [87] Né en 1726, entré au service en 1739. Lieutenant-général,
  gouverneur de la Normandie en 1783 à la mort de son père.
  Gouverneur du dauphin, de 1786 à sa mort, 1789. Mort en 1802, le
  duc d'Harcourt occupait à l'Académie un fauteuil vraiment
  «militaire»; en effet, ses prédécesseurs étaient Scudéry, Dangeau
  et Richelieu, de sorte que le fauteuil appartint à l'armée
  pendant cent quarante-trois ans.

«M. Gaillard[88] a répondu au récipiendaire en académicien auquel le
style oratoire est familier.

  [88] Gabriel-Henri Gaillard, historien, né à Ostel, Picardie, en
  1726, mort en 1826. On a de lui des mélanges littéraires et des
  ouvrages de littérature élémentaire, puis des livres d'histoire
  estimés à l'époque: _Histoire de Marie de Bourgogne, de François
  Ier, de Charlemagne_; _une Vie de Malesherbes_; _des Mélanges
  académiques_, _une édition des OEuvres de du Belloy_, etc. Il fut
  reçu de l'Académie des Inscriptions en 1761, et de l'Académie
  française en 1771.

«M. de Florian[89] s'est encore chargé d'égayer l'assemblée par ses
fables et par la manière dont il les débite.»

  [89] Florian était entré à l'Académie à trente-trois ans. Il
  succédait au cardinal de Luynes, le 14 mai 1788.


Le 1er mars, Paris.--«Les Bretons viennent d'enrégimenter un corps de
700 hommes portant des uniformes et ayant des drapeaux sur lesquels on
lit le mot: Liberté, et en dessus un T, indiquant le Tiers. Sur d'autres
drapeaux on voit cette devise: «Le premier qui fut Roi fut un soldat
heureux.»

«C'est par ces levées de boucliers que ce Tiers, si intéressant à
protéger, reconnaît l'excessive et préjudiciable bonté du souverain. M.
Necker a poussé d'un pied dédaigneux un rocher pour que, dans sa chute,
il écrasât la noblesse; mais ce rocher en roulant a acquis une force
dont rien ne pourra plus bientôt arrêter les effets. Ces sinistres
annonces de malheurs n'influent point sur la gaîté de la fille de ce
grand Necker: elle a tenu ses assises aujourd'hui chez son très humble
serviteur, le petit Montmorin, et le comte Louis de Narbonne s'est donné
le divertissement de faire le compère.

«La conversation de Mme de Staël est comme un feu de billebaude, jamais
elle n'offre un instant de repos, et pendant que sa langue prononce
tantôt juste, tantôt au hasard mille mots qu'elle seule peut risquer de
placer les uns à côté des autres, son visage ressemble à un boulet
rouge. En sortant de chez M. de Montmorin, elle est allée porter ses
flux de paroles chez Mme de Polignac, et là un triple cercle de jeunes
gens l'entourait pour entendre tout ce qu'elle ne cesse de dire
d'extraordinaire sur l'amour qui semble toujours l'occuper et qu'elle
n'inspire à personne.

«Pendant ces dissertations M. de Châlons m'annonçait que sous peu de
jours on allait le nommer à l'ambassade de Lisbonne, et ce qu'il m'a dit
de plus intéressant, c'est qu'il prendrait la maison que j'habitais,
ainsi que mes voitures et mes meubles. Il fera un excellent marché.

«Mme de Bombelles ayant repris son service aujourd'hui je suis allé
souper à Paris à l'hôtel de Cröy.»


Le 5.--«J'ai dîné aujourd'hui chez le duc de Luxembourg qui vise à jouer
un rôle, et qui en prépare assez bien les moyens. Il sent tout ce qu'un
homme de son nom doit sentir sur l'oubli que nous faisons de nos vrais
intérêts, il est possible qu'en acquérant de la gloire il la tourne au
profit de son pays.»


Le 6.--«Mme la duchesse de Bourbon ayant fait au comte de Puységur
l'honneur de venir chez lui passer la soirée d'aujourd'hui, il a eu
l'intention obligeante de m'inviter à ce concert, où la princesse a
chanté d'une manière charmante avec Garat.»


Le 7.--«Je suis retourné à Versailles remercier le ministre de ma
nomination à l'ambassade de Venise, et j'ai appris chez M. de Montmorin
qu'avant d'effectuer cette nomination il m'avait fait donner par le Roi
une gratification de 20.000 livres qui me seront payées tous les ans,
tant qu'il sera ministre des Affaires étrangères. Une fois en train de
bien faire les choses, il m'a accordé en outre pour gratification
d'établissement à Venise 45.000 livres au lieu de 35.000 qui devaient
m'être données.»


Le 8.--«Je devais remercier le Roi ce soir au Conseil, mais je suis
arrivé à l'heure ordinaire et la porte du cabinet était déjà fermée.
Alors j'ai été jouer au loto de la Reine.»


Le 10, à Paris.--«Les ministres étrangers étant venus aujourd'hui à
Versailles, l'ambassadeur de Venise m'a déjà fait ses pantalonnades et
le corps diplomatique ses compliments. Après dîner, j'ai laissé M. de
Montmorin avec l'évêque de Rennes pour parvenir à l'arrangement des
affaires de Bretagne; elles font baisser de plus en plus les actions de
M. Necker, qu'un nouvel écrit de M. de Calonne ne relèvera pas. Puis je
suis allé chez ma sœur de Louvois qui m'a peiné en me donnant des
détails de l'effervescence des têtes à Tonnerre, où le souffle de la
folie a attisé un feu qu'on ne verra peut-être éteindre qu'avec du
sang.»


Le 11, à Versailles.--«Pour prendre congé, j'ai écrit à l'ambassadeur de
Portugal M. de Sonza, pour le remercier de toutes les bontés qu'il avait
eues pour moi.»


Voici le marquis en route pour son bailliage.


Le 13, à Lourps.--«J'ai lu la lettre de M. de Calonne au Roi, elle vaut
bien mieux que la lettre amicale dont j'ai fait mention[90]. Ici ce ne
sont pas par des sarcasmes que la conduite de M. Necker est critiquée,
c'est à l'aide de raisonnements que M. de Calonne prouve au Roi combien
son ministre actuel a cruellement abusé de sa confiance et combien il a
été malhonnête ou maladroit de détériorer, comme il l'a fait, l'autorité
de Sa Majesté, en lui faisant prendre des engagements qu'il n'était pas
en son pouvoir de contracter.»

  [90] Dans son aversion contre Necker, Bombelles en arrive à
  défendre Calonne.

       *       *       *       *       *

Ceci fait, il est rentré à Paris pour remplir son devoir électoral, puis
il est parti pour Venise, laissant sa femme en couches d'un quatrième
enfant; Angélique ne le rejoindra que plus tard. Nous laisserons le
marquis prendre auprès de la Sérénissime République la succession du
comte de Châlons, regrettant de ne plus avoir le minutieux _Journal_
pour nous donner des impressions vraiment neuves sur les États Généraux
et sur le processus, qui, après l'ère des revendications, amena la
Révolution militante.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, le Dauphin, un enfant de sept ans doué des plus
heureuses dispositions, dépérissait d'une maladie de langueur. Comme
presque tous ceux que la mort prend jeunes, il est plus raisonnable que
son âge ne le comporte, il est précoce dans ses réflexions, montre le
sérieux excessif des enfants qui jouent peu et aiment à lire. On a cité
des mots de lui: quel enfant royal n'a pas légué des mots à l'histoire?
mais ceux-là semblent vrais et les témoins qui les rapportent sont
dignes de foi. Un de ses compagnons a cassé une porcelaine à laquelle la
Reine tenait beaucoup. De peur d'être grondé il s'enfuit, et le Dauphin,
accusé du délit, ne se défend pas. On le punit, il est privé pendant
trois jours de sa promenade à Trianon. Mais l'autre enfant est revenu et
a avoué sa faute. On s'étonne que le prince n'ait rien dit: «Est-ce à
moi d'accuser quelqu'un?» fut sa réponse.

Sa constitution était-elle trop frêle, son inoculation avait-elle mal
réussi comme l'a écrit le secrétaire de son gouverneur, le duc
d'Harcourt? Toujours est-il que, lorsqu'il passa de la main des femmes
dans celle des hommes, la Faculté constata que, chez le Dauphin âgé de
six ans, il y avait irrégularité dans la marche, tendance à la
difformité, faiblesse dans la constitution tout entière, qui ne
permettait guère d'espoirs de longue durée.

Dès l'hiver de 1788, on avait commencé à s'occuper anxieusement de cette
santé anormale, de ce manque absolu de forces. «Mon fils aîné me donne
bien de l'inquiétude, écrit la Reine à Joseph II. Quoiqu'il ait toujours
été faible et délicat, je ne m'attendais pas à la crise qu'il éprouve.
Sa taille s'est dérangée, et pour une hanche qui est plus haute que
l'autre, et pour le dos dont les vertèbres sont un peu déplacées et en
saillie. Depuis quelque temps il a tous les jours la fièvre et est fort
amaigri et affaibli.» Les médecins purent persuader la Reine que ce
n'était qu'un accident dû à la dentition et à la croissance et que le
grand air triompherait de ces mauvaises dispositions: ainsi Louis XVI,
très frêle dans ses premières années, avait été transporté à Meudon, et
il s'était bien trouvé de la cure d'air. L'enfant royal fut en effet
établi à Meudon au commencement d'avril. Le changement d'existence, la
vie en plein air lui redonnaient un instant gaieté et appétit; les
forces semblaient revenir. La Reine se reprenait à espérer et toute la
Cour avec elle.

Confiance fugitive, délais consentis par la souffrance et la mort. Trois
mois après, Marie-Antoinette est déjà obligée de confesser à son frère:
«Mon fils a des alternatives de mieux et de pire qui, sans détruire
l'espérance, ne permettent pas d'y compter[91].» Les mois passèrent. Au
printemps de 1789, il n'y a plus rien à cacher, l'enfant est perdu. La
taille se déformait de plus en plus, tandis que le dos se voûtait; la
gangrène envahissait l'épine dorsale; la face émaciée et d'anormal
allongement reflétait la douleur et l'angoisse; le moral était
violemment atteint. Et cependant l'enfant, dont les jambes étaient si
faibles qu'il ne pouvait se promener sans être soutenu ou monté sur un
âne, s'occupait encore: il lisait avec frénésie. Son esprit semblait
vivre aux dépens du corps. On remarquait des impatiences de caractère;
si l'on en croit Mme Campan, l'esprit du malade s'était aigri, il
montrait une grande antipathie à la duchesse de Polignac, gouvernante
des Enfants de France.

  [91] Marie-Antoinette, Joseph II et Léopold II. Lettres du 27
  février, 24 avril et 16 juillet.

Du moins, et ceci contre l'avis de Mme Campan, restait-il d'une
tendresse touchante pour sa mère; un témoignage qui ne saurait être
suspect nous l'affirme. La jeune comtesse de Lâge de Volude qui fut le
voir, le 8 avril, à Meudon en compagnie de la princesse de Lamballe, a
laissé de sa visite le plus attendrissant récit:

«Nous avions été voir cet après-dîner le petit Dauphin. Il est
déchirant, d'une souffrance, d'une raison, d'une patience qui va au
cœur. Quand nous sommes arrivés, on lui faisait la lecture. Il avait eu
la fantaisie de se faire coucher sur son billard; on y avait étendu des
matelas. Nous nous regardâmes, la princesse et moi, avec la même idée
que cela ressemblait au triste lit de parade après leur mort. Mme de
Lamballe lui demanda ce qu'il lisait.--«Un moment fort intéressant de
notre histoire, Madame; il y a là bien des héros.--Je me permis de
demander si Monseigneur lisait de suite ou les morceaux les plus
frappants.--De suite, Madame, je n'en sais pas assez long pour choisir,
et tout m'intéresse». Ce sont ses propres termes. Ses beaux yeux
mourants se tournèrent vers moi en disant cela. Il me reconnut, il dit à
moitié bas au duc d'Harcourt[92]: «C'est je crois la dame qui aime tant
ma mappemonde.» Alors il me dit: «Cela vous amusera peut-être un
instant.» Il ordonna à un valet de chambre de la tourner, mais je vous
avoue que quoique j'eusse été enchantée de cette immense machine et de
sa perfection quand je la vis chez lui au jour de l'an, aujourd'hui
j'étais bien plus occupée d'écouter ce cher et malheureux enfant que
nous voyons dépérir tous les jours.»

  [92] Son souverain.

Le 4 mai, du haut d'un balcon de la petite écurie, couché sur un monceau
de coussins, l'héritier du trône put assister à la procession des États
Généraux. Il avait encore juste un mois à vivre. Mme de Lâge écrivait
encore: «Le pauvre enfant est si mal!... Tout ce qu'il dit est
incroyable, il fend le cœur de la Reine; il est d'une tendresse
incroyable pour elle. L'autre jour il la supplia de dîner dans sa
chambre; hélas! elle avalait plus de larmes que de pain[93].»

  [93] Lettres du 8 avril et 17 mai 1789. _Souvenirs_ de la
  marquise de Lâge de Volude, dame de la princesse de Lamballe,
  publiés par le baron de la Morinerie, Evreux, 1869.

On commence à s'émouvoir dans Paris. Malgré les événements politiques
des dernières semaines, une pensée attendrie va à cet enfant royal dont
la venue sept ans auparavant avait été l'objet d'inoubliables
manifestations. On s'inquiète des nouvelles, on raconte les souffrances
courageuses du prince qui va mourir. A dix heures du soir, le 2 juin, le
bourdon de Notre-Dame sonne les prières des quarante heures. Le 3 au
matin, le Saint-Sacrement est exposé dans toutes les églises, un grand
concours de peuple s'y précipite. A défaut de l'amour disparu, la pitié
subsiste encore. On gémit sur cette mort de l'héritier du trône.

Ce même jour, vers cinq heures du soir comme Louis XVI arrivait de
Versailles pour voir son fils, le duc d'Harcourt envoya son secrétaire
pour supplier le prince de ne pas entrer. «Le Roi, raconte M. Lefèvre,
témoin oculaire, s'arrêta de suite en s'écriant, sanglotant: «Ah! mon
fils est mort!--Non, Sire, répondis-je, il n'est pas mort, mais il est
au plus mal.» Sa Majesté se laissa tomber sur le fauteuil près de la
porte. La Reine entra aussitôt, se précipita à genoux entre ceux du Roi
qui, en pleurant, lui cria: «Ah! ma femme, notre cher enfant est mort
puisqu'on ne veut pas que je le voie.» Je répétai qu'il n'était pas
mort. La Reine en répandant un torrent de larmes, et toujours les deux
bras appuyés sur les genoux du Roi lui dit: «Ayons du courage, mon ami,
la Providence peut tout, et espérons encore qu'elle nous conservera
notre fils bien-aimé.» Tous deux se levèrent et reprirent la route de
Versailles». L'auteur de ce court récit si émouvant ajoute: «Cette scène
fut pour moi admirable, cruellement douloureuse et ne sortira jamais de
ma mémoire.»

C'était la fin. Peu après minuit, le 4 juin, l'enfant royal avait cessé
de souffrir, et Louis XVI inscrivait sur son _Journal_: «Jeudi 4, mort
de mon fils à huit heures du matin. La messe en particulier à huit
heures trois quarts. Je n'ai vu que ma maison et les princes à l'Ordre.»

Les honneurs furent rendus à Meudon. Le 8, des députations des trois
Ordres assistaient à la cérémonie. Dès le 4, Bailly, doyen du Tiers
État, s'était présenté au Château pour «témoigner au Roi la sensibilité
des Communes sur la mort du Dauphin» et demander en même temps qu'une
députation du Tiers fût reçue par le Souverain pour lui remettre à
lui-même une adresse sur la situation des affaires, «les députés des
Communes ne pouvant reconnaître d'intermédiaire entre le Roi et son
peuple[94]».

  [94] Lettres de Boullé, député de Nantes à ses
  commettants.--_Revue de la Révolution_, 1888, t. II. Cité par M.
  de la Rocheterie.

La démarche était cruelle et intempestive. Bailly insista si vivement,
«d'un ton si impérieux», souligne Weber, que le Roi, malgré son immense
douleur, dut céder à ces exigences du Tiers. «A midi, le 6 juin[95],
raconte le député Boullé, la députation des Communes a été reçue; le
doyen... a prononcé à Sa Majesté le discours qui avait eu l'approbation
de l'Assemblée, en y ajoutant seulement _quelques expressions de regret
et de douleur_ sur la perte qui vient d'affliger la France et son
monarque.» Cette violation du sanctuaire intime de ses tristesses fut
très vivement sentie par Louis XVI. «Il n'y a donc pas de pères dans
l'Assemblée du Tiers?» dit-il avec un serrement de cœur[96].

  [95] Et non le 8, au retour de Meudon, comme le dit Weber.

  [96] Weber, p. 210.

Cette audience qui n'a pas respecté la mort de l'héritier du trône,
c'est un nouvel empiètement sur l'autorité royale... Les coups de pioche
vont se succéder sans trêve jusqu'à entier effritement de l'édifice
monarchique.



CHAPITRE V

  Premiers départs.--L'émigration de sûreté.--Madame Élisabeth
    donne l'ordre à ses dames de partir.--Regrets d'Angélique de
    quitter Madame Élisabeth.--Avant de rejoindre son mari à
    Venise, elle se rend à Stuttgard chez son frère.--Installation
    aux environs de Venise et à Venise.--Les
    Polignac.--Correspondance de Madame Élisabeth et de la marquise
    de Raigecourt.--Événements de France, du 5 octobre à la
    promulgation de la Constitution.--Le serment.--Bombelles donne
    sa démission.


Le canon de la Bastille avait été le premier signal de l'exode. Le comte
d'Artois, le clan Polignac, les Rohan, le duc de Coigny, bien d'autres
appartenant à la Cour prenaient le chemin de l'exil, formaient le
premier convoi de ceux qu'on appela les émigrés par sûreté[97].

  [97] «Paris est d'un vide affreux», écrit le 15 juillet le comte
  de Salmour, ministre de Saxe, très bien renseigné, et dont les
  dépêches citées par Flammermont sont une excellente mine, fort
  peu connue, de renseignements; «toutes les promenades sont
  désertes, les spectacles abandonnés, et l'on a l'air d'occuper
  une ville démantelée. Plus de société; la terreur peinte sur tous
  les visages; la méfiance dans tous les cœurs; un Roi sans Cour,
  sans armée; un château sans gardes ouvert à tout venant... A
  Versailles, on ne sait ni que faire ni que devenir»... Quinze
  jours après, il mandait à son Gouvernement: «Hors en public, la
  Reine ne voit plus personne... Toute la société de la reine est
  fugitive et dispersée; plusieurs de ses dames l'ont abandonnée
  d'une manière fort vilaine...» Et il cite tous ceux qui ont fui
  de leurs Cours respectives: Mme de Balbi, Mme de Lâge, Mme de
  Châlons, Mme de Polastron, tous les «Lorrains», tous les Rohan,
  tous les Broglie, la princesse de Monaco[97-A], les Polignac,
  Gramont, d'Ossun[97-B]. L'ambassadeur cite aussi Mme de
  Bombelles, mais nous savons que son départ a été exigé par Madame
  Élisabeth.

    [97-A]: La princesse de Monaco, née Brignole, épousa plus
    tard le prince de Condé.

    [97-B]: La comtesse d'Ossun, née Gramont, dame d'atours
    de la reine, devait revenir d'émigration en 1792 et mourir sur
    l'échafaud en 1794.

Si Madame Élisabeth se refusait absolument à quitter le Roi et la Reine,
les dangers et les émotions qu'elle acceptait pour elle-même elle les
redoutait pour ses fidèles amies. Elle entendait que Mmes de Raigecourt
et de Bombelles s'éloignassent au plus vite.

La première venait de perdre un enfant et commençait une grossesse; au
lieu d'affronter un long voyage, elle commença par se retirer dans le
Berry où son mari possédait une terre, de là elle pourrait parfois se
rendre à Versailles auprès de sa princesse et attendre ainsi les
événements.

Mme de Bombelles relevait de couches et n'était pas complètement remise,
elle nourrissait son quatrième fils Henri.--Avant de rejoindre son mari
à Venise, elle devait attendre. La précipitation des événements et
l'insistance de Madame Élisabeth lui firent hâter son départ; mais à
cause de son enfant elle se dirigea d'abord vers Stuttgard, où son frère
était ministre et dont le climat était plus sain que celui de Venise.

Avec quelle douleur poignante Mme de Bombelles quittait sa bienfaitrice
et son amie, on le devine aux lettres de Madame Élisabeth répondant aux
siennes. Plus tard la marquise elle-même, récapitulant la longue suite
des heures sombres, se torturera du cuisant remords de n'avoir pas obéi
aux impulsions réitérées qui lui faisaient considérer comme un devoir de
revenir partager le sort de Madame Élisabeth. Au cours des chapitres
qui suivent, on verra que si elle avait facilement accepté, pour
satisfaire des exigences de famille, de quitter la France au premier
coup de la cloche d'alarme, ce n'était pas un long adieu--comme beaucoup
d'autres plus clairvoyants et moins dévoués--qu'elle avait entendu
faire. Au fur et à mesure que les dangers s'accumulent, que l'horizon
s'assombrit de plus en plus, il semble au contraire qu'elle s'enhardisse
davantage, et c'est du fond du cœur qu'à mainte reprise la marquise
suppliera la princesse de la rappeler auprès d'elle.

L'exquise tendresse de Madame Élisabeth environna la jeune femme encore
dolente jusqu'à ce qu'eût été résolu son départ. Si celle-ci ne peut
quitter le berceau de l'enfant qu'elle nourrit, la princesse lui écrit:

«Toutes les affreuses nouvelles d'hier--la lettre est du 15
juillet--n'avaient pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta
lettre, en portant de la consolation dans mon cœur par l'amitié que tu
me témoignes m'a fait verser bien des larmes.»

Sans doute la question du départ--au moins de Versailles--a été agitée:
car la princesse ajoute: «Il serait bien triste pour moi de partir sans
toi. Je ne sais pas si le Roi sortira de Versailles. Je ferais ce que tu
désires s'il en était question...»

Et en terminant: «Je t'aime, ma petite, mieux que je ne puis le dire.
Dans tous les temps, dans tous les moments, je penserai de même...
J'espère que le mal n'est pas aussi grand que l'on se figure. Ce qui me
le fait croire c'est le calme de Versailles... Je m'attacherai comme tu
me le conseilles au char de _Monsieur_, mais je crois que les roues n'en
valent rien...»

Trois semaines se sont passées, le départ de Mme de Bombelles s'est
effectué. Madame Élisabeth n'attend pas d'avoir reçu des nouvelles
directes pour écrire à la marquise, le 5 août: «Après des détails sur la
nuit du 4 août: Dans toutes autres occasions il serait généreux de
partager la joie de la petite baronne; mais, dans celle-ci, elle ne peut
pas même nous en savoir gré... Je vous ai tenu parole, mon enfant; je
n'ai pas été fâchée de vous dire adieu, mais je ne sais pas si cela
vient de là, mais je me sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez
pourtant pas les gants. Oui, je vous le répète, et vous le répéterai et
vous le dirai sans cesse, je suis charmée que vous alliez nourrir Henri
IV dans un pays où l'air est plus chaud et par conséquent plus propre à
l'éducation que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir
la petite; animez-vous l'une l'autre à tout ce qu'il est dans votre âme
de chercher pour fortifier votre moral qui, étant éloigné d'un lieu qui
vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir.»

Ainsi court sa plume pendant les années de séparation, tantôt enjouée et
affectueuse, tantôt sérieuse d'après l'impression donnée par les
événements. Il est rare que Madame Élisabeth voie les choses en noir,
sauf pourtant la privation que lui cause le départ de son amie. De cela
elle est triste et ne veut pas trop le montrer. Et c'est d'un ton enjoué
qu'elle adresse sa première lettre à Stuttgard:

«Bonjour, ma Bombelinette, comment te portes-tu à Stuttgard? Le petit
baron a-t-il bien soin de toi?

«... Notre physique est toujours en bon état, mais le moral est dans la
même position où tu l'as laissé...» Viennent ensuite des détails sur
les nouveaux habits de la garde bourgeoise de Paris, sur le Roi salué du
cri de: «Vive le Roi!» pas de dragons, alors qu'il paraissait entouré
d'une escorte; sur la discussion des Droits de l'Homme à l'Assemblée
nationale; sur les troubles de Caen où le malheureux Henry de Belsunce
avait été écharpé et férocement mutilé.

Voici, en septembre, le résumé des événements politiques: «La comtesse
d'Artois est arrivée à Turin, le Roi aura la sanction, mais il n'aura
que le veto suspensif...»

Presqu'un mois d'intervalle dans les lettres qui nous sont parvenues.
Mais quelle lettre que celle datée du 13 octobre! Contrastant avec le
ton ordinaire de ses billets où le badinage se mêle à l'appréciation
politique, c'est une vraie page d'histoire qu'il faudrait citer tout
entière. Deux mille femmes armées de cordes, de couteaux de chasse,
affluant à Versailles pour demander du pain, la mort de M. de
Savonnières, le rôle de La Fayette, le Roi et la Reine se montrant
pleins de courage, les cris de la foule, les hurlements des mégères, le
meurtre des Gardes du Corps, tout cela est rendu de façon saisissante...
La princesse annonce l'arrivée à Paris de la famille royale.

«Tout est tranquille ici. M. de _Lafayette s'est parfaitement
conduit_... La Cour est établie presque comme autrefois; on voit du
monde tous les jours... Il y a eu jeu, disant en public, peut-être grand
couvert dimanche.» «J'ai été bien contente, ajouta-t-elle, que tu ne
_fus_ pas ici la semaine passée. J'ai bien peur que la nouvelle seule de
ce qui s'est passé ne fasse mal à ton lait. Sois sûre que je ne me
trompe pas en te disant que ta mère, ta tante, moi, tout ce qui
t'intéresse se porte bien. Dis à ton mari, de ma part, de se
tranquilliser; que l'on ne pouvait pas prendre un meilleur parti que de
venir habiter Paris; que nous y serons toujours mieux que partout
ailleurs.»

Madame Élisabeth est-elle aussi rassurée qu'elle le dit dans le but de
tranquilliser son amie? Il semble qu'avec l'abbé de Lubersac à qui elle
écrit le 16 elle se livre à des impressions plus franches, et partant
plus tristes... «Ah! Monsieur, quelles journées!... Une fois rentrés à
Paris nous avons pu nous livrer à l'espérance malgré les cris
désagréables que nous entendions autour de la voiture... La Reine, qui a
eu un courage incroyable, commence à être mieux vue par le peuple.
J'espère qu'avec le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner
l'amour des Parisiens qui n'ont été que trompés. Mais les gens de
Versailles, Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse?
Non, je crois que le ciel dans sa colère a peuplé cette ville de
monstres sortis des enfers...» Ces jours-là, doit-on ajouter, les
Versaillais n'étaient pas seuls à avoir commis crimes et excès, et dans
les énergumènes il y avait plus d'étrangers que d'habitants de la ville.

La correspondance continue les mois suivants. Dans celle du 24 novembre,
très affectueuse, la princesse s'enquiert des enfants et du bien-être de
sa Bombe aimée: «Tu peux te vanter d'avoir des enfants très aimables. Si
tu n'avais pas Henry pendu à ton sein et que les autres enfants fussent
avec ton mari, je regretterais que tu ne fusses pas ici; mais lorsque je
pense à tout cela, je suis bien vite consolée; et même je passe à la
joie de sentir qu'au moins tu as trouvé un endroit sur la terre où l'on
puisse respirer tranquillement l'air pur et jouir des beautés de la
nature.»

Passant de la tristesse à l'enjouement, elle donne des nouvelles de
Montreuil, de sa laiterie et de Jacques Bosson: «Mme Jacques est grosse,
et toutes mes vaches le sont aussi.»

Mme de Raigecourt, qui a perdu un enfant pendant l'été et a séjourné à
la campagne, est revenue auprès de la princesse, du moins momentanément.
«J'ai lu à cette pauvre Raigecourt ce que tu me dis d'elle; elle en a
été bien touchée, et de là nous nous sommes étendues sur tes _défauts_:
tu peux juger, d'après cela, si la conversation a dû tarir... Nous
sommes toujours dans la même position, mon cœur, depuis trois mois;
nous jouissons d'une douce stagnation.» _In caudâ_ de la dernière lettre
de décembre quelques impressions sur le plan des finances décrété par
l'Assemblée et consistant à vendre une partie des biens du Roi et du
clergé--«emplâtre qui adoucit nos maux, mais ne les guérit pas.»--«A
propos, tu sais que l'on a dénoncé la journée du 5 et au 6 au Châtelet.
On est venu du comité de la ville prendre nos dépositions. Si tu savais
comme la mienne est bête, tu en rirais, mais je n'avais rien à dire. Tu
sais que ce n'est pas par la science que ta princesse a jamais brillé.»

A Versailles, grand bruit dans les deux quartiers rivaux au sujet de
l'élection du maire. Ce ne sont pas les gens de ville qui ont fait du
train, «mais de ces gens qu'on appelle bandits, que l'on ne connaît
nulle part et qui tombent tout d'un coup dans un endroit sans qu'on les
ait vus arriver». La princesse se loue fort de M. Berthier, le fils, qui
est commandant de la place sous M. de La Fayette et se conduit à
merveille. C'est le futur maréchal d'empire et prince de Wagram[98].

  [98] Comme commandant de la garde nationale de Versailles,
  Alexandre Berthier devait être d'un grand secours à Mesdames,
  tantes du Roi, quand elles partirent en février 1791, de
  Bellevue. Cf., dans les _Drames de l'Histoire_, le chapitre
  consacré au départ de Mesdames.

Les événements se succèdent rapidement et, régulièrement, Madame
Élisabeth en fait défiler le chapelet dans ses lettres à la marquise.
Les Juifs ont obtenu droit de cité, ce qui scandalise la princesse; les
vœux monastiques sont supprimés, le malheureux marquis de Favras[99] a
été sacrifié, l'empereur Joseph II est mort, voilà les effets notables
relatés pendant l'hiver. Les plus graves événements semblent se préparer
y compris la guerre civile que craint tant Mme de Bombelles. Madame
Élisabeth juge ainsi la question: «Je t'avoue que je la regarde comme
nécessaire; premièrement je crois qu'elle existe, parce que toutes les
fois qu'un royaume est divisé en deux parties et que la partie la plus
faible n'obtient la vie sauve qu'en se laissant dépouiller, il m'est
impossible de ne pas appeler cela une guerre civile. De plus, jamais
l'anarchie ne pourra finir sans cela; et je crois que plus on retardera
plus il y aura de sang répandu. Voilà mon principe, il peut être faux;
cependant, si j'étais Roi, il serait mon guide, et peut-être
éviterait-il de grands malheurs[100]...»

  [99] M. Paul Gaulot a récemment tiré la vérité au clair sur le
  procès du malheureux Favras et les responsabilités qui incombent
  à d'autres, surtout au comte de Provence.

  [100] Lettre du 1er mai.

«M. de Lameth a demandé à l'Assemblée le renvoi de Venise de M. de
Bombelles, mais l'heure n'est pas encore venue de la disgrâce, et l'on a
fort peu écouté M. de Lameth. On enlève au Roi le droit de faire la
guerre et la paix, il la fera au nom de la Nation.» Hier (21 mai) que ce
fameux décret a été rendu, tous les enragés ont passé sous nos fenêtres
au milieu des acclamations publiques et des félicitations d'environ
vingt mille âmes qui étaient dans le jardin; et les colporteurs, en
vendant le décret, qui criaient que la Nation avait gagné. Tu juges
comme cela faisait plaisir à entendre.

En juin, Madame Élisabeth a accompagné le Roi et la Reine à Saint-Cloud.
D'abord un séjour de quelques jours seulement bientôt, suivi d'un
second. «Cela m'a fait bien plaisir, écrit Madame Élisabeth, le 9 juin.
C'est de là que j'ai été à Saint-Cyr... Je ne loge pas où tu m'as vue;
je suis de l'autre côté du vestibule. J'ai une fenêtre qui donne dans un
petit jardin fermé[101]; cela fait mon bonheur. Il n'est pas si joli que
Montreuil, mais au moins on y est libre, et l'on respire un bon air
frais qui fait un peu oublier tout ce qui est autour de soi, et tu
conviendras que l'on en a souvent besoin.»

  [101] Voir le _Palais de Saint-Cloud_, Laurens, éditeur, 1902.

  Madame Élisabeth devait habiter au rez-de-chaussée l'appartement
  qui devint en dernier lieu celui du prince Impérial et qui donnait
  sur un minuscule jardin fermé. Le petit bassin qui était situé au
  milieu a été conservé et on peut le voir sur la terrasse, veuve de
  ses ruines...

Le repos de Saint-Cloud a rendu sa gaieté à la princesse qui raille
agréablement les décrets rendus par l'Assemblée, surtout celui qui
supprimait les titres de noblesse. «Il afflige peu des personnes qu'il
attaque, écrit-elle le 27 juin, mais bien les malveillants et ceux qui
l'ont rendu, car il est devenu le sujet de la dissipation des sociétés.
Pour moi j'espère bien m'appeler Mademoiselle Capet, ou Hugues, ou
Robert, car je ne crois pas que je puisse prendre le véritable, celui de
France. Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs voulaient ne rendre
que ces décrets-là, je joindrais l'amour au profond respect dont je suis
pénétré pour eux. Tu trouveras mon style un peu léger vu la
circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-révolution, tu me
le pardonneras.»

La princesse jouit beaucoup de ce nouveau séjour à Saint-Cloud: «Paris
est beau, mais dans la perspective, écrit-elle à la marquise de
Raigecourt; et ici j'ai le bonheur de le voir comme je veux. Et puis de
mon jardin je vois à peine le ciel et je n'entends plus tous ces vilains
crieurs qui, à présent, ne se contentent pas d'être à la porte des
Tuileries, mais parcourent tout le jardin pour que personne ne puisse
ignorer toutes ces infamies.»

Cependant l'on prépare la fête de la Fédération qui aura lieu le 14
juillet, et c'est prétexte pour Madame Élisabeth de plaisanter sur la
chaleur qu'elle redoute par dessus tout... «J'espère bien n'y pas
laisser mon pauvre corps, qui pourrait bien, en quittant cet endroit, ne
pas se rafraîchir de quelque temps, mais j'espère bien le ramener tout
comme il y aura été. Pardonne-moi toute ces bêtises; mais j'ai tant
étouffé la semaine passée et à la revue de la milice, et dans mon petit
appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien
rire un peu, cela fait du bien. Mme d'Aumale me disait toujours, dans
mon enfance, qu'il fallait rire, que cela dilatait les poumons...
J'achève ma lettre à Saint-Cloud. Me voilà rétablie dans le jardin, mon
écritoire ou mon livre à la main; et là je prends patience et des forces
pour le reste de ce que j'ai à faire.»

La correspondance est assez active pendant cet été entre la princesse et
son amie pour qu'il soit aisé de suivre semaine par semaine leurs
échanges de pensées et leurs impressions. La marquise est arrivée à
Venise avec son dernier enfant... Il avait été question un instant que
M. de Bombelles reprît du service militaire auprès du comte d'Artois,
Madame Élisabeth blâmait ce projet, supposant que le diplomate avait
depuis trop longtemps quitté l'armée pour rendre de vrais services, Mme
de Bombelles se plaignait, en réponse, de cette appréciation de la
princesse, qui, désolée d'avoir pu fâcher sa petite «Bombelinette», se
hâtait, entre quelques réflexions sur les préparatifs de la Fédération,
de «faire réparation».

L'affaire de Nancy, le départ de Necker, «qui a eu une si belle peur de
la menace d'être pendu qu'il n'a pu résister à la tendresse de sa
vertueuse épouse qui le pressait d'aller aux eaux», l'explosion de joie
de l'Assemblée à la lecture de cette phrase, le duel de Castries-Lameth,
le pillage de la maison du duc de Castries après que Charles de Lameth
eût été blessé... voilà le bulletin de Madame Élisabeth. «Nous avons eu
avant-hier un fier train, écrit Madame Élisabeth, le 13, MM. de Castries
et de Lameth s'étaient battus. Charles a été blessé[102].» Sa blessure
était grave, on ne le croyait pas encore sauvé à la fin de novembre.
Tout en plaignant son ancien ami, M. de Raigecourt faisait ses
réflexions: «Nous avions espéré pendant quelque temps qu'il était
fatigué du _saint devoir de l'insurrection_. La pauvre Mme de Lameth est
à bout de son courage. Cette dernière atrocité de son fils achève de la
tuer.»

  [102] Le motif du duel était celui-ci: «Charles de Lameth ayant
  été chargé de faire une perquisition de nuit dans le couvent des
  Annonciades de Pontoise pour y rechercher l'ancien garde des
  Sceaux M. de Barentin (parce que sa sœur était abbesse du
  couvent), le duc de Castries l'avait raillé de cette étrange
  mission; de là un duel qui eut lieu le 10 septembre.»

  Le pillage de l'hôtel de Castries fait partir de Paris onze cents
  personnes. Il y a grande presse à l'hôtel de Ville, où l'on peut à
  peine avoir des passeports. Bientôt sortent de Paris
  soixante-quinze berlines par jour. (_Correspondance_ de Lenfant,
  Forneron t. II.)

Pendant ce temps Mme de Bombelles a pu donner des nouvelles du duc et de
la duchesse de Polignac, de la comtesse Diane, ancienne dame d'honneur
de la princesse. «Crois-tu qu'elle devienne un peu dévote? écrit Madame
Élisabeth. Le chagrin fait ouvrir de bien grands yeux.»

En octobre, la marquise qui a quitté Venise pour une «solitude» prêtée
par un Anglais, vient de faire une nouvelle installation provisoire.
Elle est à Carpenedo, dans une maison située tout près du château occupé
par la duchesse de Polignac et où celle-ci lui a offert l'hospitalité.
«Mon mari a désiré que j'acceptasse, écrit la marquise à Mme de
Raigecourt[103]. J'y demeure avec mes enfants, et M. de Bombelles, pour
me laisser un peu plus de commodité, demeure dans le château. Nous avons
encore le plus beau temps du monde. Mes enfants prennent bien plus
d'exercice qu'ils n'en prendraient à Venise, et quant à moi, je suis
fort contente de cet arrangement parce que je me suis mise sur le pied
d'être toute la journée avec eux, de dîner dans mon petit ménage, et je
consacre la soirée à la société; de sorte que je suis beaucoup plus à
moi et à mes enfants que je ne le serais à Venise. Que ne pouvez-vous
mener une vie aussi tranquille que la mienne! Et notre pauvre petite
princesse! Mon Dieu! J'ai des moments d'illusion dont le retour est bien
amer. Lorsque je sors le soir, à neuf heures pour aller chez Madame de
Polignac, il me semble que je vais souper chez notre princesse.--Que de
souvenirs, que de regrets cela me cause!... Ils ne sont pas bien gais ni
les uns ni les autres, comme bien vous pensez, mais ils vivent ensemble
en bonnes gens, causent souvent des événements passés et présents. Je ne
suis pas toujours de leur avis sur le premier chapitre. La confiance
est assez établie pour que j'ose leur demander compte de certaines de
leurs actions et les en blâmer, et ils sont d'assez bonne foi pour
convenir de leurs torts ou s'en justifier par des motifs particuliers.
Nous croyons absolument être dans un autre monde, et nos causeries du
soir pourraient s'intituler dialogues des morts... Les assignats, ce me
semble, ne passeront pas; la tromperie eût été trop grossière et eût
fait peu de dupes... La banqueroute me paraît indubitable, d'après cela,
car où trouver le numéraire? Mon Dieu! que notre position est donc
triste! Vous devriez, si d'ici quatre ou cinq mois les esprits sont
encore dans une aussi forte fermentation, aller faire vos couches en
Suisse chez les amis que vous y avez; ou bien venez les faire à Venise;
vous serez bien reçue et bien traitée, ma pauvre petite. Que notre
princesse n'est-elle particulière, elle viendrait avec vous...»

  [103] Ce fragment de lettre et beaucoup d'autres que nous
  citerons comme utiles à notre récit, sont tirés de la
  _Correspondance du Marquis et de la Marquise de Bombelles et du
  Marquis et de la Marquise de Raigecourt_ que publia naguère M.
  Maxime de la Rocheterie pour la Société d'Histoire Contemporaine.
  Cet excellent livre documentaire est épuisé, et pour mettre au
  point mon manuscrit, que j'avais écrit à Versailles avec cet
  ouvrage à ma disposition, j'ai dû faire de longues recherches.
  Elles seraient restées infructueuses sans la parfaite obligeance
  de M. C. d'Arjuzon qui eut l'idée de demander à notre excellent
  confrère M. de Lanzac de Laborie de me prêter son exemplaire, ce
  qu'il fit avec une entière bonne grâce. Depuis, M. M. de la
  Rocheterie, informé des recherches auxquelles j'avais dû me
  livrer pour me servir utilement de ce nécessaire complément
  d'information s'est empressé de m'adresser un des exemplaires qui
  lui restaient. J'aime à répéter ici ce que j'ai dit dans le
  précédent volume, à savoir: que les travaux de M. de la
  Rocheterie, documentaires ou synthétiques, surtout sa belle
  _Histoire de Marie-Antoinette_, sont une mine inépuisable--et où
  il a été _beaucoup_ puisé--pour quiconque s'occupe historiquement
  des années précédant la Révolution.

Bien des fois Mme de Bombelles avait manifesté à la princesse elle-même
son désir de revenir auprès d'elle. Toujours Madame Élisabeth avait
combattu ce projet; «Je serais désolée, lui écrivait-elle en septembre,
que tu _suis_ ton projet à exécution. Ta position te le défend, et tes
enfants t'en imposent la loi. Tu dois ne penser qu'à eux et à l'utilité
de tes soins. Dans d'autres tu satisferas ton cœur et celui de ceux
qui, comme moi, t'aiment bien tendrement.» Mme de Bombelles avait beau
insister, les réponses de la princesse étaient toujours les mêmes. Pour
bien témoigner qu'elle voulait avant tout mettre ses dames en sûreté,
elle renvoyait même Mme de Raigecourt, qui, jusque-là, faisait la
navette entre Paris et la campagne. «Tu ne seras pas étonnée, écrit
Madame Élisabeth à la marquise, que je sois débarrassée de Rage; son
état ne lui permettant pas de rester auprès de moi, elle est allée à
Trèves; elle doit y être arrivée depuis trois jours, elle est moins
souffrante et j'espère que le voyage lui fera du bien.»

Ce quelle ne dit pas, c'est que Mme de Raigecourt était partie
absolument à son corps défendant et parce que le repos était nécessaire
à son état de grossesse. Mais en sentant les événements devenir de plus
en plus menaçants, la marquise se désespérait de ne pas être à son poste
d'honneur et voulait, à peine partie, revenir.

Aussitôt sa tendre maîtresse de la gourmander et de parler sagement: la
mère devant, à ses yeux, passer avant l'amie. «Dites-moi, écrit-elle
dans une lettre d'octobre, pour quoi vous vous croyez obligée d'être
dans des états violents. Cela est très mal vu, ma chère enfant. Vous
allez vous rendre malade, donner à votre enfant un fonds de mélancolie
inguérissable... Tu te tourmentes pour te faire des reproches qui n'ont
pas le sens commun»; sans doute la princesse a envisagé les deux côtés
de la question puisqu'elle ajoute: «Dans le premier moment, je n'ai
pensé qu'au plaisir de la savoir dans un lieu bien tranquille, mais le
public ne trouvera-t-il pas mauvais qu'elle m'ait quitté dans ce temps
de trouble? Mais j'ai senti que cela ne se pouvait pas, à cause de votre
état, que, de plus, si quelques gens à grands sentiments voulaient
s'aviser de penser à cela, nous devions nous mettre au-dessus du malheur
de leur déplaire, par une très bonne raison: c'est que Dieu t'ayant
remis en dépôt le salut de ton enfant, aucune considération humaine ne
doit t'empêcher de prendre tous les moyens possibles pour lui faire
recevoir le baptême.»

Cette même lettre comme les suivantes montre Madame Élisabeth plus
effrayée que jadis. A Mme de Bombelles elle s'est plainte à mots
couverts des hésitations du Roi: «Je crains fort qu'il n'éprouve cette
année ce qu'il a éprouvé les autres, et que l'engourdissement ne se
fasse sentir avec autant de force. Ses médecins en voient des symptômes
effrayants.» A Mme de Raigecourt elle confesse: «Le malade a toujours de
l'engourdissement dans les jambes, et il craint que cela ne gagne
tellement les jointures qu'il n'y ait plus de remède. Pour moi qui en ai
douté par bouffées, je me soumets aux ordres de la Providence; elle me
fait la grâce de ne pas sentir aussi vivement que je le devrais la
position de ce malheureux, et je l'en remercie de tout mon cœur. A
chaque jour suffit son mal. J'attends qu'il soit au dernier période pour
désespérer, et, dans ce moment, j'espère bien n'en rien faire.»

Entre les lignes il est facile de lire que, si la princesse n'est pas
désespérée, elle éprouve par moments un grand découragement. Bien
qu'elle ne s'avise pas de donner des conseils, elle a une opinion. Les
ministres de Louis XVI «décampent»--c'est l'expression de Madame
Élisabeth--un à un. Elle voudrait bien que le Roi se décidât lui aussi à
partir. Elle juge que plus il tardera, plus il courra le risque de
s'engloutir avec la famille royale sous les décombres de la monarchie.
Son optimisme du début fait souvent place à des accès d'effroi.
Qu'allait-il advenir maintenant que la chose royale n'était plus guère
qu'un mythe?

Le retour à Paris l'a d'ailleurs attristée; le mauvais temps, le manque
de liberté et d'exercice lui font regretter Saint-Cloud et le voisinage
de Saint-Cyr où chaque semaine elle allait visiter les dames que les
nouveaux décrets menaçaient violemment[104].

  [104] Un décret du 14 octobre avait déclaré nationaux les biens
  des établissements d'instruction publique. La maison des dames de
  Saint-Louis fut conservée comme maison d'éducation, mais elle
  allait rentrer dans la loi commune et les biens considérés comme
  biens nationaux furent désignés pour être vendus.

La princesse s'avoue peu au courant des nouvelles. «Je sais seulement,
souligne-t-elle, que l'on tient toujours des propos indignes sur la
Reine. On dit entre autres choses qu'il y a une intrigue avec Mir...;
que c'est lui qui conseille le Roi et qu'elle le voit. C'est si peu
vraisemblable que je ne conçois pas comment on peut le dire[105].»

  [105] Mirabeau avait eu une première entrevue avec la Reine, à
  Saint-Cloud, dans le courant de juillet, et séduit par
  Marie-Antoinette, il avait promis de sauver la monarchie. Le
  bruit s'en ébruita, et l'on cria dans les rues: «la grande
  trahison de M. de Mirabeau». Il y eut des échanges de notes, des
  réformes commencées et des efforts faits... Mais l'indécision du
  roi et la marche rapide des événements devaient rendre ses
  efforts stériles. Il mourut terrassé par la maladie, le 2 avril
  1791. Voir les détails de cette entrevue et des négociations qui
  suivirent dans la _Correspondance de La Marck et de Mirabeau_, et
  dans le _Palais de Saint-Cloud_, in-8º illustré, par le comte
  Fleury.

De retour à Venise, Mme de Bombelles a échangé des impressions, le 22
octobre, avec la marquise de Raigecourt. Après s'être réjouie avec son
amie de la nouvelle de sa grossesse, elle ajoute: «Madame Élisabeth me
mande qu'elle est la première à désirer que vous alliez en Lorraine, et
elle a bien raison. Le séjour de Paris deviendra tous les jours plus
inquiétant pour une femme grosse, et il ne faut hasarder d'y être que
lorsqu'on n'a rien à risquer que pour soi.»

Le décret qui accorde près de six cent mille francs à la municipalité de
Paris pour les frais de démolition de la Bastille, la nomination de
Robespierre (qu'elle appelle Rosepierre) et autres comme juges de
Versailles... voilà qui indigne Angélique. «Cela n'a pas de nom et, sans
la certitude que nous devons avoir de la justice de Dieu, il y aurait de
quoi désespérer.»

«...La duchesse de Polignac est aussi revenue de la campagne avec toute
sa colonie; ils occupent un palais qui n'est pas bien loin du nôtre et
assez commode. J'ai d'elle et de la comtesse Diane tous les soins qui
sont en moi; c'est bien simple et vous en feriez sûrement autant à ma
place. Nous attendons dans six semaines l'Empereur et le Roi de Naples.
Cela nous procurera des fêtes, des plaisirs; mais nous forcera à une
dépense que je regrette d'autant plus que nous ne sommes pas en état de
la faire, et que nous n'avons pas le cœur fort gai...

Mes enfants se portent bien; ils regrettent le séjour de la campagne, et
j'en suis bien aise, car je serais très fâchée qu'ils ne dussent pas un
jour apprécier tout le prix d'une vie champêtre et tranquille. Il n'y a
au vrai que cela de supportable dans la vie; tout le reste est
chimère...»

Mme de Raigecourt est arrivée à Trèves, et c'est là que vient la
rejoindre la lettre que Mme de Bombelles lui adressait le 13 novembre.

«Mon Dieu, que cela a dû vous faire de peine de laisser notre pauvre
petite princesse au milieu des bourreaux qui se plaisent à persécuter
elle et notre malheureuse Souveraine. Je lui sais bon gré de s'être
oubliée pour s'occuper de votre sûreté, et je reconnais bien à ce
sacrifice sa charmante amitié pour tout ce qui lui est dévoué ainsi que
nous. Puis-je me flatter, ma bonne petite, que votre éloignement ait en
outre un motif caché? vous m'entendez: Croyez-vous qu'enfin ils puissent
une fois se déterminer à échapper à leurs persécuteurs? mon Dieu! que je
le voudrais! Il ne faudrait que leur éloignement pour autoriser tous les
défenseurs des bonnes causes à se montrer.» L'idée de fuite est dans la
tête de tous ceux qui sont dévoués à la famille royale; la marche des
événements ne permettant plus de croire, dès cette époque, qu'elle pût
se sauver autrement.

Mme de Bombelles regrette que son amie ne soit pas venue jusqu'à
Venise.--M. de Raigecourt est pour le moment à Turin.--«Je sens que
c'eût été bien loin, et n'étant pas avec moi, je suis bien aise de vous
savoir avec ce digne maréchal et sa famille. Parlez-leur de nous, je
vous en prie; notre respect, notre attachement pour le maréchal[106] est
proportionné à ce qu'il mérite de vénération de tout ce qui est bon
français, attaché à son Dieu et à son Roi[107].» Puis des nouvelles des
Polignac qui sont venus s'installer à Venise dans un palais loué à bon
compte... Les fêtes préparées pour l'arrivée de l'Empereur et du Roi de
Naples contrarient la marquise. «Je voudrais qu'elles soient passées,
car mon cœur, d'aucun côté, n'est disposé à la joie, et je sens qu'en
voyant ces Souverains j'éprouverai un sentiment de jalousie pour notre
malheureux maître qui me remplira d'amertume.»

  [106] Le troisième maréchal et deuxième duc de Broglie, vainqueur
  des Prussiens à Bergen et à Forbach. Chargé du portefeuille de la
  Guerre dans le court ministère que présida le baron de Breteuil
  après le premier départ de Necker, le 11 juillet. Il n'avait pas
  tardé à quitter la France et à se retirer à Trèves où on le
  regardait comme un des chefs militaires de l'émigration. M. le
  duc de Broglie, son arrière-petit-fils, a publié dernièrement
  avec M. Vernier, archiviste de l'Aube, la correspondance du
  maréchal avec Xavier de Saxe, comte de Lusace.

  [107] Cette phrase de Mme de Bombelles est à elle seule
  l'explication des raisonnements des émigrés et des Vendéens. Là
  où était le dévouement à Dieu et au roi, là était la patrie. Ces
  choses ne se discutent plus sérieusement maintenant, mais on peut
  admettre qu'on les ait discutées et admises à l'époque et bien
  longtemps après. Il est un jugement du duc de Broglie actuel qui
  clôt la question de façon très impartiale. Publiant la
  correspondance de son aïeul, il a écrit cette phrase si juste:

  «L'inébranlable fidélité des émigrés à une cause perdue mérite le
  respect; leurs souffrances trop réelles méritent l'intérêt, mais
  l'erreur qui leur fit considérer comme légitime l'alliance avec
  l'étranger a été définitivement condamnée par l'histoire.»

Si pour l'instant les lettres de Mme de Bombelles sont peu remplies
d'espoir, celles de Madame Élisabeth revêtent aussi une tristesse dont
elle n'est pas coutumière.

La Constitution civile consterne absolument la princesse; aussi
écrit-elle longuement sur ce sujet à la marquise de Bombelles, le 28
novembre. «On ne peut pas se faire une idée de l'atrocité des gens qui
ont parlé pour ce décret...» Et elle ajoute dans sa piété sincère:
«Comment veut-on que la colère du ciel se lasse de tomber sur nous
lorsqu'on se plaît à l'irriter sans cesse?» Dans une lettre de même
époque à la marquise de Raigecourt, Madame Élisabeth émet cette remarque
qu'on pourrait si bien appliquer au temps présent: «M. de Condorcet a
décidé qu'il ne fallait pas persécuter l'Église pour ne pas rendre le
clergé intéressant parce que, dit-il, cela nuirait à la Constitution.»

La lettre du 2 décembre est encore plus triste. «La religion, plus
attaquée que jamais[108], me donne lieu de craindre que Dieu ne nous
abandonne totalement; on dit que les provinces souffrent avec peine
l'exécution des décrets sur la cessation du service divin dans les
cathédrales, mais avec cela elles sont fermées. Il en est ainsi de tout;
on gémit, mais le mal ne s'en opère pas moins. De temps en temps la
province nous ménage quelques rayons d'espoir, mais leur lumière est
vite effacée...»

  [108] Décret du 27 novembre sur le serment des évêques, curés et
  autres fonctionnaires publics. Pour le 9 décembre, on élaborait
  une décision prescrivant la restitution des biens des religieux
  fugitifs.

Puis des appréciations à mots couverts sur la situation du Roi: «Sa
position est toujours critique; il paraît que son commerce se remettrait
si ses parents voulaient l'aider, mais il a affaire à des gens peu
confiants, et ce défaut-là est tellement dans leur caractère qu'ils ne
confieraient pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles
pour la faire valoir...»

Plus les événements s'aggravaient et plus Mme de Bombelles insistait
pour revenir prendre auprès de la princesse sa place de confiance. Le
marquis, de son côté, suivait les événements avec calme, car il n'avait
pas été long à se dicter une ligne de conduite. Du jour où il fut
possible de pressentir que le serment serait imposé aux fonctionnaires,
il songeait déjà à donner sa démission. Il avait prêté serment au Roi,
sa conscience ne lui permettait pas la prestation d'un autre serment.
Nous savons dans quelle situation de fortune était le marquis, il avait
donc un vrai mérite à se montrer plus strict que beaucoup d'autres dans
l'accomplissement de ce qu'il considérait comme son devoir.

Madame Élisabeth pressentait la détermination à venir. «Tout en admirant
les sentiments de ton mari, écrivait-elle le 28 décembre, je désire
vivement qu'il fasse de sérieuses réflexions au parti qu'il veut prendre
et qu'il consulte des gens éclairés; quant à toi ne prends pas celui
d'arriver avant que de savoir si je le trouve bon.»

La résolution de Bombelles était prise. Dès le 25 décembre, la marquise
écrivait à M. de Raigecourt: «Voici le parti définitif qu'il a pris au
sujet de ce fatal serment: au lieu de motiver par une lettre les raisons
qui l'engageaient à ne pas le prêter, il est décidé, lorsqu'il recevra
la lettre du ministre, de lui envoyer sa démission et de lui mander que
sa santé ne lui permettant plus de remplir les fonctions que le Roi
avait bien voulu lui confier, il suppliait Sa Majesté de recevoir sa
démission, en le priant, si un jour ses forces revenaient, de permettre
alors qu'il mît à ses pieds l'offre de ses services. Par ce prompt
sacrifice son but est rempli; il ne signe pas le serment, et, en
s'abstenant d'un refus positif, il laisse jouir au Roi d'empêcher contre
lui une trop forte persécution et de pouvoir peut-être lui donner
quelques secours pécuniaires. Au reste, je ne me flatte pas que notre
souverain soit touché de la conduite de M. de B. comme il le devrait
être, mais, au demeurant, elle n'en sera pas moins courageuse, modeste
et paternelle. Comme vous dites fort bien, ce fatal serment
_égratignerait_ au moins le strict devoir, et sans me perdre dans des
raisonnements sans nombre, ma conscience et mon bon sens me disent qu'il
ne faut jamais promettre ce qu'on n'a pas l'intention de tenir.» Mme de
Bombelles est donc, comme toujours, d'accord avec son mari, et elle
envisage la question sous tous ses aspects. Les projets d'avenir sont
encore assez vagues, l'économie devant présider aux arrangements du
ménage, privé soudain du plus gros de ses ressources. Deux mois se
passeront bien ainsi dans le provisoire. Turin est bien cher et les
effraie. Il se pourrait que M. de Bombelles aille seul et que sa femme
se réfugie à Stuttgard où elle prendrait pension chez son frère. Du
reste la marquise ne voit de remède à la situation du Roi que s'il
profite du zèle de son frère et des services que son beau-frère peut lui
rendre après la soumission des Pays-Bas. «Sinon, il faut renoncer à
toute espérance et la France est perdue.» Elle ne peut deviner que
quelques jours plus tard, tandis que les princes entament une série de
démarches auprès des puissances, le Roi va protester auprès du Président
de l'Assemblée de son attachement inviolable à la Constitution. Ce
seront là causes de désespoir pour les émigrés, dont les échos
arriveront des bords du Rhin à M. de Raigecourt à Turin.

Dès le 1er janvier M. de Bombelles était en règle avec sa conscience, et
il avait envoyé à Montmorin sa démission conçue en ces termes:

«J'ai différé tant qu'il m'a été possible de vous entretenir des
infirmités qui ne me permettent pas de conserver l'ambassade dont le Roi
a daigné m'honorer. Douloureusement attaqué dès les premiers jours du
mois d'octobre 1791, j'ai vu successivement empirer mon état, et ne
voulant pas exercer un emploi dont je ne pourrais plus remplir
exactement les fonctions, je vous prie, Monsieur, de regarder cette
lettre comme ma démission et de supplier Sa Majesté de l'agréer. Si dans
la suite, un retour de forces, etc.[109].

  [109] _Aff. Étrang._ Venise, 248.

Ce n'est pas sans une vive anxiété que Madame Élisabeth appréciait la
situation où le marquis de Bombelles se mettait avec sa famille en
donnant sa démission. Son intérêt, son peu de fortune, ses quatre
enfants, quelques dettes contractées au service de l'État, tout
l'incitait à faire la concession nécessaire pour rester à son poste. Le
Roi s'était montré disposé à l'autoriser à la prestation d'un serment
dont lui-même avait donné l'exemple; Madame Élisabeth, dans le but de
conserver à ses amis des moyens d'existence, déclarait la chose
faisable. Elle hésitait pourtant à formuler une opinion franche. «Enfin,
ma Bombe, écrit-elle le 24 janvier 1791, il faut que je te dise ma façon
de penser sur la conduite de ton mari. La délicatesse de ma conscience
m'a empêchée jusqu'à ce moment de t'en parler. Tes parents, comme tu
sais, désiraient vivement que ton mari se soumît à l'ordre de
l'Assemblée et du Roi. L'état des affaires de ton mari pouvait être d'un
si grand poids qu'il me paraissait possible qu'il pût l'emporter sur les
considérations qui l'ont décidé. D'autres parleraient de tes quatre
enfants. Le sort qui les attend est cruel; mais j'avoue que lorsqu'il
s'agit d'un serment que la conscience, l'opinion, l'attachement à ses
maîtres dément, je ne trouve pas que leur infortune doive empêcher de le
refuser. Il n'y a donc que ses dettes qui eussent pu l'engager à le
prêter. Par elles il se voyait forcé; et comme il ne jurait que ce que
le Roi a juré lui-même et doit jurer de nouveau à la fin de la
Constitution, il aurait été possible que ton mari imitât son maître et
suivît le sort qui entraîne les malheureux Français. Des théologiens ont
cette opinion. Je crois donc que cela eût été possible.»

Après avoir plaidé le pour, Madame Élisabeth examine le contre: «Mais je
t'avoue que si ton mari avait seulement eu dix mille livres de rente, je
n'aurais pas balancé à lui conseiller le refus le plus formel.» Elle
arrive à conclure: «Tu vois par tout ce que je te mande que je ne suis
pas bien décidée sur ce que j'aurais fait à sa place. L'antique honneur,
un certain esprit de noblesse chevaleresque qui ne mourra jamais dans
les cœurs français me font estimer l'action de ton mari. Mais le risque
qu'il court de manquer à ses créanciers, et le scrupule de jurer de
maintenir de tout son pouvoir ce que, dans le fond de l'âme, on maudit
journellement, tout cela se combat si vivement dans mon âme qu'il ne me
reste que la possibilité de partager les peines que tu vas éprouver, et
d'être occupée de ce que tu vas devenir... Comment tes pauvres enfants
s'habitueront-ils au mal être après avoir été élevés dans l'aisance?...
Et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi ce que mon cœur me
dicte...» C'était la douleur sincère chez la princesse de ne plus être
en mesure d'aider directement son amie passant soudain de l'aisance à la
gêne. Quand elle ajoute: «Sois sûre que je ferai tous les sacrifices
possibles pour te la rendre moins désagréable», elle parlait avec son
cœur, sans être sûre que les événements lui permettraient de tenir sa
promesse. Madame Élisabeth n'était pas seule à regretter la
détermination des Bombelles. «Une épreuve bien pénible, et qui m'a fait
verser des larmes bien amères, écrit Angélique à Mme de Raigecourt, le
29 janvier, c'est la désapprobation que ma mère a donnée à la conduite
de mon mari et la sécheresse de la lettre qu'elle lui a écrite à ce
sujet.» Mme de Bombelles s'en dit accablée, comme aussi du conseil que
sa tante de Soucy lui donne de changer d'opinion, comme surtout des sept
lignes de la princesse «écrites en poste». Je vois d'ici Madame
Élisabeth poussée par ma mère, retenue par sa conscience, sa propre
opinion; elle n'aura pas voulu influer en rien sur notre détermination,
et en cherchant de rendre sa lettre insignifiante, elle l'a rendue brève
et sèche... «Il faut voir à présent ce qu'elle dira lorsqu'informée de
la démission donnée par M. de Bombelles, elle sera sûre que notre parti
est bien pris; je ne puis croire qu'elle le blâme, mais elle n'osera
peut-être pas l'approuver.»

Et par le fait, Mme de Bombelles a raison dans cette appréciation; une
lettre postérieure de Madame Élisabeth le prouvera.



CHAPITRE VI

  Le comte d'Artois à Venise.--Rapport des espions.--Le clan
    Polignac.--Les idées du comte d'Artois et de ses
    amis.--Calonne.--Bombelles et l'empereur Léopold.--Ressentiment
    du comte d'Artois.--Mme de Bombelles à
    Stuttgard.--Correspondance de Madame Élisabeth et de la
    marquise de Raigecourt.--L'affaire de Varennes et ses
    suites.--Angoisses d'Angélique de Bombelles.--Considérations
    politiques.--Madame Élisabeth et le comte d'Artois.


Le 10 janvier, le comte d'Artois[110] est arrivé à Venise, événement, en
somme, très gênant pour l'ambassadeur du Roi--démissionnaire, mais
toujours en fonctions,--et qui, nous allons le voir, sera gros de
conséquences. Grâce aux témoignages de deux espions, l'abbé de Cataneo,
chargé de suivre Bombelles, Apostoli, chargé de la surveillance
personnelle du prince, nous serons aussi minutieusement informés que
possible.

  [110] _Le comte d'Artois à Venise, et la police vénitienne_
  (1760-1791). Rapports au secrétaire de l'Inquisition d'Etat
  commentés par M. Léon G. Pélissier, _Revue d'Histoire
  diplomatique_, 1901, no 4. Ces documents sont de premier ordre et
  éclairent bien des points obscurs de cette époque de
  l'émigration. Le commentaire de M. Pélissier est ingénieusement
  tracé, mais l'auteur tourne un peu court à la fin, les rapports
  d'espions s'arrêtant net. Il eût été intéressant de suivre le
  comte d'Artois en son dernier séjour à Venise. C'est ce que nous
  faisons nous-même plus loin. Voir aussi le dossier diplomatique
  de Bombelles (_Aff. étrangères_, Venise, 248 et 249).

M. de Bombelles a été averti de l'arrivée du comte d'Artois, qui descend
chez l'ambassadeur à l'heure du dîner. Il trouve là Mmes de Polignac, de
Polastron et de Bombelles; celle-ci s'évanouit de saisissement, à la
grande jalousie des deux autres, à la vive émotion du prince et des
spectateurs. Apostoli met quelque ironie dans le récit de cette scène.
Il sait aussi qu'à son premier repas chez Bombelles, le prince fut servi
par les deux fils de son hôte, qu'il passa sa première soirée seul avec
les Bombelles et les Polignac; beaucoup d'autres détails sur les visites
d'ambassadeurs reçues, sur la tournée faite par le prince chez les
ambassadrices[111].

  [111] Le prince visitait les monuments, admirait les théâtres
  qu'il ne fréquentait que peu, du reste; réfugié à Venise plus ou
  moins par haine de la monarchie constitutionnelle, il se
  déclarait naturellement _enthousiasmé_ par la constitution
  vénitienne. En dehors de la coterie Polignac, il fréquentait peu
  de monde, faisait peu de visites, excepté à l'Ambassadrice de
  l'Empire, Mme de Breunner. Quant aux visites d'un autre monde, il
  s'en abstint, soit par égard pour Mme de Polastron qui voyageait
  avec lui, soit pour s'en référer aux observations de Bombelles.

Pourquoi le comte d'Artois était-il venu à Venise? Les conjectures
marchaient leur train. Les uns chuchotaient que la présence du prince
sur la frontière savoisienne avait causé des étonnements, que
l'Assemblée avait contraint Louis XVI de demander des explications au
Roi de Sardaigne sur le sens de la formation d'une armée sur les
frontières françaises, et sur le «caractère de l'asile» qu'il entendait
accorder à son gendre. Le Roi de Sardaigne avait aussitôt manifesté ses
sentiments pacifiques et prié son gendre de quitter ses États où sa
présence causait des appréhensions au Gouvernement français. Une autre
raison sans doute motivait la prière... impérative du Roi: le comte
d'Artois ne savait point se passer de Madame de Polastron, et sa
présence à la rigide Cour piémontaise ne manquait pas d'être gênante. Il
y avait encore d'autres raisons au séjour du prince à Venise, et nous
les discuterons tout à l'heure.

Qu'obligé de s'éloigner momentanément, le prince ait choisi Venise sur
les instances du clan Polignac-Guiche, rien d'étonnant. On a voulu, de
plus, insister sur ce point qu'un Gouvernement républicain était plus
commode à un prince dans la situation où se trouvait le comte d'Artois.
Ce qui était important c'était la présence d'un ambassadeur aussi
royaliste que l'était le marquis de Bombelles. Celui-ci remplissait son
devoir en accueillant avec respect et attentions le frère du Roi,
puisque Louis XVI était encore nominalement Roi et que lui, Bombelles,
était encore ambassadeur. Eut-il raison de ne pas fermer les yeux sur
certains menus faits, de se plaindre au Gouvernement qu'il autorisât
l'étalage chez les libraires d'estampes représentant la prise de la
Bastille, estampes qui pouvaient à la fois «fournir des exemples
d'insurrection et blesser les sentiments intimes du comte d'Artois»; de
dénoncer comme dangereux quelques Français résidant depuis longtemps à
Venise et partisans des idées libérales, entre autres un vieux
professeur, nommé Vantourmel, qui avait «adopté les maximes de
l'Assemblée?» Le lecteur a été mis à même de connaître le caractère et
les idées de M. de Bombelles. Démissionnaire pour ne pas prêter serment,
on ne saurait attendre de lui que, dans les circonstances que nous
relatons il apportât la mesure et la pondération. Un historien a
pu dire que «son attitude dépassait le ridicule et atteignait
l'insurrection[112]». Bombelles ne se croyait pas si coupable en
défendant le régime et les opinions ultra-royalistes auxquels il était
resté fidèle.

  [112] M. Léon Pélissier, _op. cit._

Pendant que se nouent intrigues et combinaisons, que se tiennent grands
et petits conseils, Mme de Bombelles n'a pas manqué de se créer une
opinion personnelle.

D'abord son avis sur Calonne: «L'homme qui est l'âme du conseil a
peut-être le génie le plus dangereux qui existe parce que son éloquence,
sa propre persuasion entraînent; mais presque toujours ses résultats
partent de fausses bases, de données hasardeuses, et son imagination
enfante, sa confiance fait adopter des mesures que le bon sens ni la
raison ne peuvent admettre.» Sans doute la marquise est au courant de ce
qui se discute, puisqu'elle n'est pas satisfaite et ajoute: «M. de
Bombelles combat tant qu'il a de force, depuis cinq jours, tout ce qui
lui a été présenté, et j'espère qu'il parviendra à éclairer notre
malheureux et intéressant prince sur ses véritables intérêts et les
moyens de les traiter. Mais l'utilité dont il pourra être sera
momentanée, et je crains que, lui n'y étant plus, on ne livre encore M.
le comte d'Artois à de nouvelles chimères. La droiture de ses
intentions, la justesse même de ses idées sont parfaites; mais n'ayant
pas la capacité extraordinaire et sublime qu'il lui faudrait pour
deviner à lui seul tous les ressorts qui sont à employer, il serait de
la plus urgente nécessité qu'il fût mieux conseillé. Et voilà ce qu'on
lui persuadera difficilement, parce que son ami particulier pense tout
différemment, et que cet ami, avec un excellent cœur, a une très
mauvaise tête.»

Et c'est encore sur le même ton de défiance que, quelques jours après,
la marquise donne des nouvelles du comte d'Artois... «Il est traité
parfaitement et vu avec le plus grand plaisir de la part des Vénitiens.
Il est impossible de ne pas regretter qu'il ne soit pas entouré de
mentors dignes de ce Télémaque. Nous désirons fort, mon mari et moi,
qu'il retourne à Turin, et là, s'occupe avec prudence et discrétion du
rôle qu'il aura à jouer; mais le parti sage est peu goûté et contrecarre
une foule de projets engendrés avec autant de légèreté que d'esprit.
J'espère pourtant qu'on finira par l'adopter. M. de Calonne est ici
depuis trois jours, on l'attendait pour prendre une détermination...
Toute partialité à part, on ne peut refuser à M. le comte d'Artois un
grand désir du bien et une grande élévation dans l'âme; et ce prince,
bien dirigé, serait certainement capable de grandes choses; mais voilà
le mal, c'est que les têtes de ce qui l'entoure ne valent rien.»

Sur le chapitre de Calonne, Mme de Bombelles reviendra encore, lui
adjoignant dans sa pensée M. de Vaudreuil comme mauvais conseiller du
comte d'Artois. Ici elle se trompe, car Vaudreuil, alors, donnait des
conseils sages à son prince[113]. Mais les émigrés, au lieu d'unir leurs
forces passent leur temps à se tirer à boulets rouges les uns sur les
autres. Calonne et Vaudreuil revaudront aux Bombelles ce que ceux-ci
pensent d'eux[114]. Bombelles ne se considérait plus que comme le
confident de la cause royale, et il n'avait pas hésité (dès la fin de
décembre), lors de la rencontre de l'empereur Léopold et du roi de
Naples à Fiume, à se rendre dans cette ville secrètement et à solliciter
l'intervention de l'empereur en faveur du roi de France. C'est sous un
travestissement qu'il avait fait ce voyage dont il n'était pas sans
sentir l'incorrection, mais il avait été reconnu par un «observateur»
attaché à l'ambassade d'Espagne, Corradini.

  [113] Voir la _Correspondance_ publiée par M. L. Pingaud.

  [114] Voir la _Correspondance_ publiée par M. L. Pingaud.

Bombelles tint le comte d'Artois au courant de son voyage. A cette
époque où le frère du Roi n'avait pas encore bien dessiné ses projets
politiques,--il hésitait même fortement sur le parti à prendre, nous
allons le voir,--les intérêts de tous les royalistes convaincus
semblaient communs. Tandis que M. Hénin, secrétaire de l'ambassade,
était retourné à Paris pour prêter le serment civique et sans doute
renseigner le ministère sur la conduite de son chef, les
ultra-royalistes se réunissaient volontiers chez les Polignac qui, dès
longtemps, s'étaient employés à créer au comte d'Artois un cadre
agréable. Réceptions ouvertes où fréquentaient les membres de la
noblesse et la petite coterie qu'on appela depuis _le parti de Venise_.
Ce clan, peu nombreux en somme, se composait de tous les Polignac,
Polastron, Guiche, Poulpry, du chevalier de Jaucourt, des Montmorency, y
compris le duc de Laval, de M. de Calonne,--le futur ennemi de
Bombelles--de MM. de Roll, de Vaudreuil, Dillon, des Bombelles
eux-mêmes, plus quelques émigrés plus modestes et qui avaient peine à
suivre le train inauguré par les Polignac. Ceux-ci, à l'époque,
n'avaient pas épuisé leurs ressources, et le diplomate Capello, qui
arrivait de France, venait de leur rapporter une cassette de joyaux et
de très grosses sommes d'argent comptant, qu'ils avaient confiées avant
leur fuite aux divers ministres étrangers résidant à Paris.

Tous s'entouraient des plus grandes précautions. Des bruits d'attentats
avaient circulé dès l'arrivée du comte d'Artois, on se méfiait d'une
prétendue femme inconnue...; la comtesse Diane, dans la peur d'être
empoisonnée, faisait _essayer les plats_ qu'on servait devant elle, et
se condamnait à vivre presque exclusivement de poisson.

Ce groupe remuant, agité, fit croire à son importance. Beaucoup ont nié
l'ingérence de la coterie dans les affaires de l'émigration parce
qu'ignorées étaient ses négociations. Les dernières publications,
surtout la correspondance de Vaudreuil, et les papiers Gramont-Polignac
encore inédits montreraient que si ces hommes, sincèrement dévoués à la
cause royale, ne se montrèrent pas de profonds politiques, du moins ne
restèrent-ils pas inactifs et essayèrent-ils bien des combinaisons. Le
conseil intime du comte d'Artois s'était ainsi transporté de Turin à
Venise; à ceux du début: Calonne, Dillon, Vaudreuil, s'étaient joints
les Polignac, surtout Armand et, dût-on s'en étonner de par les
événements qui précèdent et en raison de ceux dont nous verrons le
déroulement, de ce conseil intime, Bombelles, ambassadeur de France,
était le secrétaire. Vaudreuil, Calonne et Bombelles, voilà les vrais
conseillers dans l'hiver 1791. A cette époque le marquis est en pleine
faveur auprès du comte d'Artois.

Les observateurs-espions cherchaient un but politique réel au voyage du
comte d'Artois, et ils avaient raison. Était-il venu développer une
politique contre-révolutionnaire, comme certains signes semblaient le
démontrer, encore qu'on ne se pressât pas, dans les délices de Venise,
de dénoncer des projets bien nets? Son but était-il, comme les rapports
secrets le donnent à entendre de s'aboucher avec le groupe Polignac «sur
les conditions de leur retour commun en France, en obéissance aux
décisions de l'Assemblée»? Cette dernière hypothèse fut le bruit
accrédité, peu après l'arrivée du comte d'Artois, de l'envoi du duc de
Crussol par le roi de Sardaigne pour négocier avec Louis XVI et
l'Assemblée la rentrée à Paris _cum honore_ de son gendre. Ceci était
raisonnable et sage; c'est pourquoi, sans doute, le conseil secret du
comte d'Artois ne s'arrêta pas longtemps à cette combinaison. On ne voit
pas Vaudreuil opinant pour la rentrée en France, car les Polignac
s'offraient vraiment trop impopulaires pour tenter l'aventure, et qui
disait Polignac disait Vaudreuil. Quant à Bombelles, dont nous avons
souvent admiré l'esprit pondéré et juste, il faut avouer que depuis
qu'il était question du serment civique des fonctionnaires, il semblait
avoir perdu toute notion de modération; il est à croire que l'ambition
de jouer un rôle à côté, ne pouvant plus, suivant ses convictions, en
jouer un officiel, fut pour beaucoup dans l'orientation de sa politique.
Dès lors, les portes de France se trouvant irrévocablement fermées, il
ne devait rester au comte d'Artois que le désir, devenu impérieux, de
joindre l'empereur Léopold, de décider le frère de Marie-Antoinette à
agir soit diplomatiquement, soit militairement. Ce serait donc là la
raison principale du séjour à Venise. Après les démarches tentées à
Vienne, par les Polignac, dès décembre, Bombelles, par son voyage à
Fiume, avait continué la série des sollicitations.

On annonçait l'arrivée de l'Empereur dans les Etats vénitiens; nous
avons vu Mme de Bombelles le mander à la marquise de Raigecourt, et de
tous côtés des solliciteurs s'empressaient pour guetter le passage de
Léopold à Venise. C'était fausse nouvelle, comme on l'apprit peu après,
et le comte d'Artois, songeant à s'établir à Trieste, envoyait son
capitaine de gardes, le baron de Roll, pour retenir des logements et
louer des chevaux. Il fallait l'assentiment de l'Empereur; celui-ci
refusa très nettement par une lettre arrivée le 22 janvier.

Ce premier déboire ne découragea pas le comte d'Artois. Il tint son
conseil au complet, et après double séance il fut envoyé à l'Empereur,
par courrier, une lettre de huit pages contenant un exposé général de la
situation politique en France. En vain on attendait la réponse. Mme de
Breünner, ambassadrice de l'Empire, avait beau interpréter de façon
optimiste les nouvelles reçues de Vienne, on ne savait rien en somme des
projets de l'Empereur, et cet appui sur lequel le «parti de Venise»
avait tant compté semblait se dérober comme l'appui des rois de Naples
et de Sardaigne... Le livre attendu de Calonne, qui devait produire tant
d'effet, fit rire, car depuis longtemps les faits démentaient les
prévisions économiques de l'ancien surintendant des finances. On en loua
le style: ce n'était pas suffisant pour déchaîner l'enthousiasme.

Jusqu'à notre ami le marquis de Bombelles dont le refus de prestation du
serment, devait, disait-on, entraîner le refus des autres ministres, ses
collègues. On comptait sur cette manifestation pour impressionner la
nation. Le refus resta presque isolé[115], l'Assemblée témoigna son
indignation, demanda le renvoi immédiat du fonctionnaire indocile.

  [115] Le baron de Talleyrand, à Naples, donna sa démission.

Sur la résolution de Bombelles, la réaction ne tarda pas à se faire
jour. L'entourage du prince et les autres émigrés commencèrent à louer
sa démarche avec moins de conviction. La révolte contre la Constitution
produisant peu d'effet, les ultra-royalistes voyaient s'effondrer un de
leurs espoirs. Restait l'appui de l'Empereur, s'il se décidait à le
donner.

La réponse de Léopold, parvenue le 20 février au comte d'Artois, était
un terrible coup de massue, la ruine, au moins pour le moment, des
espérances de tous, non seulement du «parti de Venise», mais des
différents clans d'émigrés. L'Empereur se refusait à toute entrevue avec
le prince, affectant de craindre que cette espèce de provocation
n'accrût les dangers que les Souverains de France pouvaient courir à
Paris. Le vrai, le seul but du voyage à Venise était manqué. Rien à
tenter de nouveau dans l'instant. Dépité, on peut le croire, non
découragé puisque, quelques mois après, il devait faire tenter de
nouveaux efforts, le comte d'Artois ne prolongea plus son séjour à
Venise et rentra à Turin à la fin de février. Le «parti de Venise» se
désagrégeait à la même époque: les Montmorency partaient pour Bruxelles,
le duc de Guiche regagnait provisoirement la France, pour de là repasser
le Rhin où il allait réorganiser les gardes du corps[116].

  [116] Papiers Gramont-Polignac. Arch. de M. le duc de Lesparre.

Pendant ce temps, on le conçoit, la correspondance de Madame Elisabeth
avec ses amies n'avait pas chômé. Toutes ses lettres sont empreintes de
tendresse, remplies de bons conseils. A-t-elle déplu à Bombe en lui
exposant ses idées sur la décision prise par son mari, elle s'en excuse
aussitôt, et si gentiment: «Mais, ma petite Bombe, comment n'as-tu pas
eu l'idée de te dire: Ma princesse est bonne parce qu'elle ne veut pas
nous décider; elle nous a recommandé de faire de sérieuses réflexions où
nous nous trouverons, et qu'il y a tant de gens qui se mettent au-dessus
des scrupules qu'elle craindrait que notre zèle ne nous fît illusion sur
nos devoirs. Voilà, Mademoiselle Bombe, la conversation que vous auriez
dû avoir avec vous-même, en y ajoutant quelques réflexions sur les
sentiments de ta Princesse, et tu n'aurais pas tourmenté ta tête et
affligé ton amie, par l'idée que tu as prise d'elle...» Après cette page
de si touchante amitié, des réflexions politiques parsemées çà et là:
«Il me semble, écrit la princesse le 7 février, que l'on ne s'empresse
pas de nommer les places vacantes, l'Assemblée _ne voulant pas des gens
dans le genre de ton mari, et les Cours étrangères n'en voulant pas
d'autres_; ce qui ne prouve pas, autant que mes lumières me peuvent
permettre de l'apercevoir, un accord parfait dans les principes...
Quelqu'un disait que l'Assemblée trouvait tant de charme à la liberté
qu'elle la gardait pour elle toute seule. Cependant on n'a pas osé
arrêter mes tantes, elles partent pour Rome. Peut-être, en chemin, leur
voudra-t-on persuader, aussi doucement que l'on nous a amenés ici, qu'il
faut qu'elles y reviennent: elles ne se laisseront pas persuader...»

Le 28, la princesse raconte agréablement le départ de Mesdames[117] et
les incidents nombreux auxquels ce départ donne lieu.

  [117] Sur le départ et le voyage de _Mesdames_, voir _Drames de
  l'Histoire_, Hachette, 1905.

«... Tu sais que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute qu'elles
ont été arrêtées à Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que Monsieur a eu la
visite, mardi dernier, des filles de la rue Saint-Honoré et de leur
société qui l'ont prié de ne pas sortir du royaume. Tu sais sans doute
que jeudi, jour où l'on a appris que mes tantes étaient arrêtées,
l'Assemblée a rendu un décret qui disait qu'Arnay-le-Duc avait eu tort,
et que le pouvoir exécutif serait supplié de donner des ordres pour
qu'elles pussent continuer leur route. Tu sais sans doute que les chefs
des Jacobins n'étant pas de cet avis, et voulant que le président
engageât le Roi à les faire revenir, une foule de badauds s'est portée
sous les fenêtres du Roi, parmi laquelle il y avait peut-être une
centaine de femmes qui se sont égosillées pendant quatre heures pour
voir le Roi et lui faire la même demande que les Jacobins.»

Ce jour-là le Roi montra un peu d'énergie et se fit obéir. «La Fayette
et la garde se sont conduits parfaitement bien. Le château était comble
de gens qui étaient pleins de bonne volonté. Le Roi a parlé avec force à
M. Bailly. Aussi hier n'y a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et
chez la Reine. Il y avait longtemps que nous étions un peu seules au
jeu, mais hier il était superbe... Je ne puis vous rendre le plaisir que
j'ai éprouvé, écrit la princesse tout enflammée. Ah! mon cœur, le sang
français est toujours le même; on lui a donné une dose d'opium bien
forte; mais elle n'a pas attaqué le fond de leur cœur. Il n'est point
glacé, et l'on aura beau faire, il ne changera jamais. Pour moi, je sens
que depuis trois jours j'aime ma patrie mille fois davantage...» Nous
savons avec quelle facilité Madame Elisabeth passe d'un extrême à
l'autre, mais au fond son esprit est optimiste et, chaque fois que
l'occasion s'en présente, elle s'empresse de voir les événements par
leurs bons côtés.

Il n'en est peut-être pas de même de Bombelinette qui, dès cette époque,
a pris son parti de partir avec ses enfants pour Stuttgart et a le
droit, en face de la situation nouvelle qui leur est faite, d'envisager
tristement l'avenir.

Bombelles attend ses lettres de rappel, tout en se faisant le féal
serviteur du comte d'Artois. Il se vante au marquis de Raigecourt de
dire des vérités au jeune prince, il se pique de contrebalancer les
conseils de Calonne. N'est-ce pas une illusion? Il ne se passera pas de
longs jours avant que l'influence de Calonne l'emporte définitivement au
point de brouiller Bombelles avec le comte d'Artois.

Il n'y a pas que la monarchie et le comte d'Artois en jeu, il est pour
les Bombelles des questions matérielles terribles dont il semble qu'ils
n'aient pas envisagé justement l'importance lors de la démission donnée.
Ils ne regrettent nullement ni l'un ni l'autre le refus de serment qui
les jette hors des postes diplomatiques, mais cela ne les empêche pas de
déplorer la situation précaire où ils vont se trouver, si quelqu'un ne
leur vient en aide.

Le 23 février, Angélique annonce l'arrivée d'une lettre très sèche de M.
de Montmorin à M. de Bombelles. «Il y a ajouté que, quant à la pension
de retraite qu'il sollicite, il ne pourra l'obtenir que lorsque, rentré
en France, il aura fait son serment civique, ce qui est un refus formel;
cependant ma mère me dit d'espérer que secrètement on viendra à notre
secours, mais j'ignore encore si je puis m'en flatter absolument.»

Elle craint que son frère ne soit rappelé de Stuttgart. «Mon pauvre
frère perdrait ainsi le prix d'un serment, qui m'a causé bien du
chagrin; il se trouverait dans une cruelle position, et moi dans un
grand embarras, ayant pris tous mes arrangements pour me rendre à
Stuttgart.»

Le comte d'Artois va quitter Venise. Ceci semble un soulagement pour Mme
de Bombelles qui prévoit l'inutilité de la politique suivie à Venise, et
voudrait une action de concert entre les princes, les émigrés et ce qui
reste d'amis de la famille royale. Le prince part pour voir ses tantes à
Turin, mais on a peur qu'il ne veuille pas y rester, «ce qui serait
absolument déraisonnable».

La lettre de la princesse l'a réconfortée. Il y avait entre elles un
simple malentendu. «Sa sécheresse n'était occasionnée que parce qu'elle
croyait un peu légèrement que mon intention était de retourner en
France. Il est impossible qu'au fond de son âme elle n'approuve pas mon
mari; mais vous le dites fort bien, son opinion a été affaiblie par ses
entours, et ils sont tous aux Tuileries saisis d'une telle frayeur
qu'elle leur ôte la faculté de penser et de juger.»

Mme de Bombelles a admiré le courage de Mesdames! «Que je voudrais voir
leur exemple suivi! mais hélas! après l'avoir bien espéré je ne l'espère
plus. Je voudrais bien aussi qu'elles pussent engager M. le comte
d'Artois à rester à Turin jusqu'au moment où il pourra rentrer en
France, car je ne puis vous exprimer combien je suis affectée de penser
que ce malheureux prince, s'il persiste à suivre les amis qu'il a ici
perdra journellement considération et confiance de la part de ceux qui
mettaient en lui leurs espérances...»

La marquise a dit et répété son opinion bien nette, elle a fait tout le
possible pour arracher son mari à une politique d'imbroglios qu'elle
sent néfaste... «J'ai au moins obtenu de mon mari qu'avant de se dévouer
à partager un aussi triste sort il viendrait avec moi à Stuttgard, et
dans la retraite que nous nous choisirons. De là il verra la manière
dont les choses tourneront, et si d'ici à quelque temps on croit avoir
besoin de lui, et que, sans trop compromettre une réputation qu'il s'est
acquise par bien des travaux et des peines et qui est le seul patrimoine
qu'il ait à léguer à ses enfants, il croira pouvoir être de quelque
utilité, il retournera près d'un prince qui est, par son personnel,
attachant, intéressant au possible, mais qui, avec la prétention
d'avoir du caractère, en a fort peu et est entièrement subjugué par ses
amis, qui, je l'aperçois fort bien, sont plutôt importunés que contents
des principes et de la manière de M. de Bombelles.»

La petite Cour et surtout Calonne ne plaît guère à Mme de Bombelles,
elle le dit à satiété, et, sur Calonne elle est d'accord avec Madame
Élisabeth qui lui écrivait: «Ah! s'il peut parvenir à se débarrasser de
l'empirique qui donne de si mauvaises drogues, cela serait bien
heureux.»

«Nous comptons partir au commencement du mois prochain pour Stuttgard.
Le baron de Breteuil conseille à mon mari de se fixer à Constance où on
vit à bon marché. Cette idée nous paraît raisonnable et nous sommes fort
tentés de l'adopter... Le comte d'Artois avait envie d'accompagner ses
tantes jusqu'à Parme et d'y rester quelque temps; alors la _société_ s'y
serait rendue. Mais rien n'est encore arrêté, et j'espère, mais bien
faiblement, que peut-être Mesdames le décideront à rester à Turin... Je
vous ferai le détail du séjour de l'Empereur et du Roi de Naples qu'on
attend ainsi le 23...»

Mme de Bombelles s'est plainte aussi de l'inaction des Tuileries, de
l'influence encore existante «de ce vilain monstre de cardinal
(Brienne). M. de Raigecourt partage cette opinion que c'est ce dernier
qui est cause de bien des maladresses, qu'on a tort de ne pas placer sa
confiance en le comte d'Artois,--mais guidé par Bombelles et non par
Calonne. Que le prince ne croie pas devoir, comme on semble le lui
conseiller de Paris, se séparer de son frère des bords du Rhin. C'est
aux Tuileries qu'on a tort, puisqu'on n'a pas su empêcher les
conséquences de la journée des poignards[118], des arrestations sous les
yeux du roi des gentilshommes. M. de Raigecourt dit même massacrés, ce
qui est faux. «Voilà M. de la Fayette, maire du Palais», ce qui est plus
vrai.

  [118] La journée du 28 février, dite Journée des Poignards, où
  les gentilshommes accourus au secours de la famille royale qu'une
  émeute semblait menacer, furent insultés et désarmés par la garde
  nationale. «Etourdis et répresseurs, tout le monde a eu tort»,
  écrit Madame Elisabeth.

Tandis qu'on se lamente ainsi à Venise et à Trèves, le baron de Mackau,
à Stuttgard, ne se plaint nullement de l'état de choses et professe un
libéralisme qui effraie et attriste sa sœur et dont les Raigecourt
prévoient des résultats fâcheux pour le séjour de la marquise.

Le 19 mars, M. de Bombelles a reçu ses lettres de recréance. M. de
Montmorin lui a mandé qu'il était libre de quitter son ambassade sans
avoir à recevoir l'Empereur, pour lequel il ferait des dépenses dont il
ne pourrait le dédommager, mais qu'il lui était permis de rester à
Venise tant que ses affaires l'exigeraient.

«Nous ne partirons que le 25 du mois prochain, écrit Mme de Bombelles,
pour ne pas être incommodés des neiges du Tyrol et terminer nos affaires
plus à notre aise. Notre maison est rompue, mais nous sommes bien
embarrassés pour nous défaire d'une partie de nos gens, c'est le seul
détail qui m'afflige véritablement, car il me semble qu'il est
impossible d'avoir de la philosophie pour le malheur des autres.» Voilà
une charmante pensée qui peint le cœur élevé et vraiment bon
d'Angélique.

De Calonne elle ne peut s'empêcher de parler encore. «Il me paraît que
le conseiller favori de M. le Comte d'Artois laisse partir B... avec
grand plaisir et qu'on se trouvait importuné des conseils sages qu'il
n'a cessé de donner. Ils font, je crois, une grande sottise d'avoir
aussi mal profité de la possibilité de s'attacher un homme dont la
probité est reconnue et qui a des affaires de l'Europe une connaissance
partagée par bien peu de gens. Quant à moi, je jouis de tout mon cœur
de l'emmener, et je tiens fort à ne pas le voir complice un jour des
fautes qu'il n'aurait pas partagées... Si d'ici quelques mois on sentait
le besoin qu'on a de lui et qu'on voulût se laisser un peu diriger, il
sacrifiera toutes considérations particulières pour voler au secours
d'un prince intéressant au possible, mais incapable de se tirer à lui
tout seul de la position épineuse où il se trouve. Je sens que je
n'aurai pas la force de l'en empêcher, mais je désire de tout mon cœur
que les choses tournent au bien pour qu'on n'ait pas recours à lui.»

Angélique voudrait bien garder son mari pour elle. Le pourra-t-elle?
Déjà elle ajoute: «Mon mari me quittera à peu de distance de Soleure
voir le baron de Breteuil, de là à Constance fixer le lieu de notre
habitation, et puis il viendra me prendre chez mon frère...»

A la fin de mars, Mme de Bombelles écrit au marquis et à la marquise de
Raigecourt une série de lettres intéressantes. Le 25 mars, des
réflexions d'abord sur la journée des Poignards et sur l'attitude du
Roi. «J'ai été surtout extrêmement affectée du peu d'impression qu'un
tel traitement a fait sur notre maître. Si sa conduite n'est pas l'effet
de la lâcheté, mais celui d'une profonde politique, je le trouve plus
admirable qu'imitable, mais cela me paraît si difficile qu'il me semble
qu'il nous donne plus à gémir qu'à espérer.»

Là la marquise n'est pas bien informée. Le Roi fut fort affecté de cette
journée du 28 février; il en fut même malade, confirme Madame Élisabeth
dans sa lettre du 11 mars.

Puis des nouvelles du comte d'Artois et de l'Empereur. «Notre prince est
encore à Turin, ira à Parme les premiers jours du mois prochain, de là
reviendra à Venise, et Dieu veuille qu'ensuite il retourne à Turin!
L'Empereur est ici depuis hier; il annonce un dégoût pour les Français
en tout genre qui n'est point flatteur pour ceux qui sont ici: il a
déclaré ne vouloir en recevoir aucun, et j'ai déjà recueilli hier, à une
assemblée vénitienne des propos qu'on lui prête sur notre malheureux
prince et ses amis, extrêmement affligeants pour eux, mais auxquels je
ne puis prêter foi. Il est toujours fâcheux que cela s'établisse, et je
crains que cela ne donne un grand refroidissement aux Vénitiens envers
eux. Je verrai tous ces souverains ce soir à cette même assemblée, et je
m'attends avec résignation à partager la disgrâce de nos compatriotes.
Les malheureux ont peu d'amis, il y a longtemps que je suis convaincue
de cette constante vérité, et tout ceci ne m'en prouve que trop toute la
réalité.»

... Le 31, Venise est en fête à cause de l'Empereur, et bien que Mme de
Bombelles, sa maison fermée, ne donne plus un verre d'eau, elle n'a
cessé d'avoir du monde. Malgré ses tristesses, le naturel reprend le
dessus et elle suit le mouvement. «On va donner une régate, c'est à ce
qu'on m'assure la plus belle chose possible, dont je suis ravie d'être
témoin avant de quitter Venise; ce sont des courses sur l'eau de
barques toutes plus légères et plus jolies les unes que les autres.

Il y a cinq prix accordés; le portique qui doit servir de but est
superbement décoré; tous les gondoliers sont vêtus avec la plus grande
recherche; enfin c'est une fête toute vénitienne et qui ne peut être
imitée dans aucun lieu du monde. Nous allons au palais Mocenigo, où
seront aussi tous les souverains, et qui se trouve vis-à-vis le beau
portique. Il y aura ce soir, à la place Saint-Marc, une magnifique
illumination qui coûte, à ce qu'on m'a assuré, cent mille francs.
L'assemblée vénitienne appelée Filarmonici, où on se rassemble tous les
soirs, est d'une magnificence parfaite aussi, les salles superbement
décorées: bal dans la salle du milieu, jeux et concerts dans les autres,
rafraîchissements distribués avec profusion, c'est réellement de la
féerie. Aussi l'Empereur se divertit-il comme un bienheureux ainsi que
ses trois fils, qui sont d'une politesse et d'une grâce parfaites; Sa
Majesté danse jusqu'à quatre heures du matin ainsi que ses enfants. Le
Roi de Naples n'a pas le même goût pour le bal; il se couche de bonne
heure; la Reine de Naples est d'une amabilité charmante, enchanteresse.
L'archiduchesse de Milan[119] est un autre genre; elle est un peu plus
sérieuse, mais elle a de l'esprit, de la noblesse dans la conversation,
dans son maintien et plaît généralement; son mari est un bon homme.»

  [119] Marie-Béatrix d'Autriche-Este, mariée à l'archiduc
  Ferdinand, frère de l'Empereur et gouverneur de la Lombardie.

Malgré elle, Mme de Bombelles se souvient qu'elle a fait partie d'une
cour brillante. Si nuageux que soit son horizon présent, elle prend
encore goût à ces fêtes merveilleuses éclairées des présences
souveraines, mais aussitôt elle souligne un triste rapprochement: «Quand
je vois, mon enfant, tous ces Souverains être heureux, faire le bonheur
et l'admiration de toute la nation vénitienne, je ne cesse de faire un
retour douloureux sur l'affreuse situation de nos malheureux souverains.
Cette idée empoisonne tout le plaisir que je pourrais prendre, et me
suffoque dans certains moments. Se peut-il que ce soient les Français,
ceux qui avaient jusqu'ici de l'idolâtrie pour leurs maîtres, qui, à
présent, les retiennent dans une captivité aussi dure qu'humiliante pour
les mieux découronner. Oh! mon Dieu!...»

La marquise n'a qu'à se louer personnellement de la bonté de l'Empereur.
De plus tout en n'ayant «pas l'air de s'intéresser trop au parti qui est
ici», on a lieu d'être content de la manière de faire de Léopold II. Mme
de Bombelles n'a pas de chiffre, et elle le regrette, car elle pourrait
donner des détails vrais à Madame Élisabeth, aussi compte-t-elle sur Mme
de Raigecourt pour lui faire parvenir le plus tôt possible un alphabet
chiffré.

N'y a-t-il pas encore des espoirs à entretenir quand on voit comme la
reine de Naples s'entremet auprès de l'Empereur dans les intérêts du Roi
de France. «Elle nous a comblés de bontés depuis qu'elle est ici, et
elle dit si hautement sa façon de penser sur les affaires de France, sur
l'estime qu'elle a de la conduite, de la fidélité de M. de B., qu'il y a
tout à parier que l'Empereur, qui paraît avoir une véritable amitié pour
elle, trouve fort bon qu'elle s'explique aussi clairement, et qu'il a
les meilleures intentions pour son malheureux beau-frère.

Le comte d'Artois est à Parme avec Mesdames. «J'espère que M. de
Bombelles est parvenu à le mettre en meilleur prédicament dans l'esprit
de l'Empereur; il a même obtenu qu'il vit dans un autre lieu qu'ici M.
de Calonne. Enfin si notre prince veut suivre les conseils de M. de B.,
j'ai lieu de croire qu'il aura lieu d'être content, mais s'il
s'abandonne aux chimères, ou il se perdra, ou il tombera dans la nullité
la plus mortifiante.» Et après avoir ainsi exposé son _credo_, Mme de
Bombelles déplore le retour prochain du prince qui ne sera pas sans
inconvénients. «Au total, mon enfant, nous aurons encore bien des
angoisses, bien des chagrins, mais nous nous tirerons de tout ceci, si,
comme je le désire la santé de notre pauvre maître résiste à tant
d'épreuves[120].»

  [120] Ceci est une allusion aux projets de fuite du Roi, dont il
  a été plusieurs fois question dans les lettres. Les Bombelles
  semblent avoir été dans le secret.

La lettre vient de se clore sur des redoublements de tendresse, des «je
vous aime à la folie», des espoirs «que le Bon Dieu nous réunira tous
dans le paradis», lorsqu'un grave événement se produit qui force Mme de
Bombelles à ajouter:

«Je rouvre ma lettre pour vous faire part, mon enfant, de la fortune qui
nous arrive, qui est un véritable coup du ciel: le Roi et la Reine de
Naples, sans que nous ayons fait chose au monde pour l'obtenir, viennent
faire à nos enfants 12.000 francs de pension jusqu'à ce M. de B. ait
obtenu une nouvelle ambassade. La grâce qu'ils y ont mise est au-delà de
toute expression, je vous ferai le détail par ma première lettre.»

Cette lettre manque malheureusement, et l'on doit regretter ce
témoignage de reconnaissance qu'on sent avoir dû être chaleureux. Voici
le mot de la Reine Caroline avec cette adresse:

    _Aux enfants de l'estimable marquis de Bombelles,
    ambassadeur du Roi de France_

    Venise, 2 avril.

«Vous avez des parents si respectables que je ne puis vous désirer, mes
chers enfants, que le bonheur de leur ressembler... Votre éducation ne
faisant que commencer, j'oserai vous faire toucher 12.000 francs pour la
continuer jusqu'au moment où vos respectables parents seront de nouveau
rentrés dans toutes les charges et emplois dont ils sont si dignes.
Recevez ce faible don avec le sentiment qui vous le fait offrir, et
comptez à jamais sur mon véritable intérêt pour vous, mes enfants, et
sur l'estime et l'attachement qu'aura toujours pour vos parents votre
éternelle amie.

    «CHARLOTTE.»

Ce trait de générosité de la sœur de Marie-Antoinette fit d'autant plus
d'effet que rien ne le faisait prévoir. La Reine de Naples connaissait
la situation précaire des Bombelles, elle leur avait montré des
attentions marquées, recommandant le mari au marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples à Vienne, témoignant mille grâces à la femme,
demandant à voir ses enfants. Ces sourires innocents firent impression
sur la princesse. De là l'acte de magnanimité qui causa une grande
sensation: toute l'Italie s'en émut. Alissan de Chazet l'a consigné dans
ses _Mémoires_; le chevalier Hénin mande au ministre la libéralité venue
si à propos secourir les Bombelles[121]. Ce sera pendant plusieurs
années le plus clair de leur avoir, la pension leur sera servie
régulièrement jusqu'au jour où les baïonnettes de Championnet auront
forcé les souverains napolitains à se réfugier en Sicile.

  [121] 6 avril, _Aff. Etrang._, Venise, 249.

Près de quinze jours après, Mme de Bombelles, encore toute remuée,
revient sur ce sujet avec Mme de Raigecourt. «Je meurs d'impatience, ma
petite, de recevoir la lettre par laquelle vous serez instruite du
bienfait inattendu de la Reine de Naples. Ce véritable miracle du Ciel
aura été pour vous une jouissance, j'en suis sûre, et je vous dirai que
je compte tellement sur votre amitié que, peu d'instants après avoir lu
la lettre de cette bonne Reine et lui avoir entendu répéter l'intention
qu'elle avait de faire un traitement de 12.000 francs à mes enfants,
j'ai pensé intérieurement à vous, et me suis dit que peu de gens
seraient aussi contents de mon bonheur. Il y aura après-demain quinze
jours de cet événement, et il me semble encore rêver. J'envisage mes
enfants avec attendrissement, et il m'est bien doux de penser que les
bontés de la Reine de Naples leur étant personnelles, ils ne les
perdraient pas si leur père et moi venions à mourir...» Qui ne croit aux
choses éternelles? Angélique ne voulait pas faire exception à la règle.

Pour le moment ils ont de quoi vivre, ils vont pouvoir quitter Venise
dignement, c'est un grand point qui met du baume au cœur du ménage.
Leurs projets sont définitifs ou peu s'en faut. «Au lieu d'habiter
Constance même, nous allons, je crois, nous gîter dans un château à 6
lieues de là appartenant à un comte de Thurn et à ses frères et qu'ils
nous proposent à la seule condition de l'entretenir un peu. Le jardin
est beau: tous les environs sont charmants, à ce qu'on m'assure; il se
nomme Wardegg[122], et est à un mille d'une petite ville appelée
Rorschack. Mon mari et moi en sommes très tentés, cependant nous ne nous
déciderons entièrement que lorsqu'il y aura été en allant à Soleure
(pour se rencontrer avec le baron de Breteuil). Nous partons toujours
d'ici le 26. Malgré nos différentes opinions, je me fais un bien grand
plaisir d'arriver à Stuttgard où je suis attendue avec un empressement
qui me touche au fond du cœur.»

  [122] Ou Wardeck, appartient aujourd'hui au duc de Parme.

Les nouvelles du comte d'Artois ne sont guère plus réconfortantes. Il
est revenu à Venise, au grand chagrin de Mme de Bombelles. «Je l'aime
trop véritablement pour ne pas être fâchée de le voir... Il part avec sa
société lundi prochain pour Vienne où il passera quelque temps; il ira
de là à la campagne avec eux, et Dieu sait après cela ce qu'il
deviendra. Les Vénitiens eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de trouver
cette marche inconsidérée. Je me tue de dire que sous peu de temps il se
rendra à Turin, et je gémis de ne pas dire vrai.»

Turin, c'est sa famille, sa femme, son beau-père, sa sœur! le comte
d'Artois s'y ennuie bien vite; or le frère du Roi n'entend pas subir
l'ennui. Il lui faut sa «société»: Calonne, Vaudreuil, les Polignac,
surtout et avant tout Mme de Polastron. Et tout cela Mme de Bombelles le
déplore, prévoyant que les conseils de modération de son mari seront de
moins en moins écoutés. La marquise ajoute: «Il est d'autant plus
fâcheux qu'il ne se tienne pas avec son beau-père que tout se dispose
bien, et que tout sera encore retardé si on le détermine par quelques
fausses démarches de tenir les enragés sur le qui-vive. Mon mari met le
plus grand zèle à le bien servir et à le retenir en même temps. S'il y
parvient, il gagnera tout pour lui et pour la chose en elle-même. Oh!
mon enfant! il est bien vrai que les princes sont bien à plaindre d'être
mal entourés. Je suis convaincue, par exemple, que notre princesse
n'aurait pas balancé à approuver notre conduite, si on ne lui eût pas
dit mille pauvretés, et j'avoue que l'incertitude de son opinion à cet
égard m'a fait une peine véritable dans les premiers temps...»

Dans l'intervalle Madame Élisabeth s'est définitivement expliquée avec
Mme de Bombelles: les nuages ont disparu. Elle ne blâme plus le marquis
d'avoir refusé le serment, alors que tant d'autres l'ont accepté,
jusqu'à M. de Montesquiou, nommé à Dresde, à la grande tristesse de sa
sœur, Mme de Lastic, laquelle est auprès de la princesse. Elle est
reconnaissante à Bombelles d'essayer de rendre service au comte
d'Artois, elle l'encourage à continuer à maintenir ce frère si difficile
à diriger par «l'unique bon sens».

Feuilletons le _Journal_ de la princesse: «... Mirabeau a pris le parti
d'aller voir dans l'autre monde si la Révolution est approuvée... Son
arrivée a dû être bien cruelle... On va, je crois, décréter que le Roi
ne sera inviolable que tant qu'il sera dans le royaume et qu'il résidera
dans l'endroit où sera l'Assemblée; elle a été indigne l'autre jour sur
cela. Je suis fort contente de ma nouvelle connaissance (l'abbé
Edgeworth de Firmont). Il a de la douceur, de l'esprit, une grande
connaissance du cœur humain...»

La princesse accepte d'être la marraine lointaine de la fille... à venir
de Mme de Raigecourt, Monsieur sera le parrain. «Si tu veux je lui
donnerai le nom d'Hélène... Si tu voulais accoucher le 3 de mai (jour de
naissance de Madame Élisabeth) à une heure du matin, cela serait très
bien, pourvu pourtant que cela lui permette un avenir plus heureux que
le mien. Qu'elle n'entende jamais parler d'États Généraux ni de
schisme...»

Le 21 avril, Madame Élisabeth a des événements à conter: «Le Roi voulait
partir pour Saint-Cloud, écrit-elle à Mme de Raigecourt, mais la garde
nationale s'y est opposée, et si bien opposée que nous n'avons pu passer
la porte de la Cour. On veut forcer le Roi à renvoyer les prêtres de sa
chapelle ou à leur faire faire le serment, et à faire ses Pâques à la
paroisse. Voilà la raison de l'insurrection d'hier. Le voyage de
Saint-Cloud en a été à peu près le prétexte... La garde a parfaitement
désobéi à M. de la Fayette et à tous les officiers.»

Avec Mme de Bombelles, après le récit du faux départ, elle peut
s'épancher affectueusement. «Je ne te parle pas de la joie que m'a fait
éprouver la bonté de la reine de Naples.» Et deux jours après, elle y
revient avec plus de détails. «Que je remercie la Providence d'être
venue au secours de ta famille et de toi! Je suis heureuse de penser
que ma pauvre Angélique pourra vivre tranquille, élever doucement ses
enfants, en attendant l'instant où ils pourront apprécier la conduite de
leurs parents et s'en rendre dignes. Je craignais que ton mari n'eût
plus de dettes que ce que tu me mandes. Avec cette bonne Reine de
Naples, il pourra payer et vivre, médiocrement, mais enfin il le pourra.
Voilà que je vais l'aimer à la folie. Il est impossible d'avoir plus de
grâce et de dire des choses plus aimables.» La princesse, devant la joie
de son amie, en oublie un instant ses tristesses, et pourtant les
difficultés apportées à l'exercice du culte comme elle le comprend l'ont
émue au point de la rendre malade. «Je comptais avoir le bonheur de
communier le jeudi saint et le jour de Pâques, mais les circonstances
m'en ont privée, j'ai craint d'être cause d'un mouvement dans le
château, et que l'on pût dire que ma dévotion était imprudente, chose
que je désire éviter par dessus tout.» En revanche, quand le Roi et la
Reine sont décidés à aller entendre la messe constitutionnelle à
Saint-Germain l'Auxerrois, Madame Élisabeth ne peut en croire ses
oreilles. Le jour de Pâques, elle ne sortit pas de son appartement; son
absence fut vivement commentée par le public révolutionnaire, et
insultes et menaces furent proférées sous ses fenêtres. Le lendemain,
les journaux jacobins l'accusaient d'avoir caché des prêtres
réfractaires dans son appartement... C'est le début des grandes
vexations qui, dès lors, ne souffriront plus d'interruptions.

       *       *       *       *       *

Mme de Bombelles termine ses préparatifs de départ, le marquis de
Raigecourt la croit déjà même à Stuttgard lorsque, de Trèves, le 17
avril, il lui donne des nouvelles du maréchal et de la maréchale de
Broglie, de la comtesse de Brionne, et la félicite de la générosité de
la reine Caroline. On croit fermement à la marche des troupes de
l'Empereur, on compte davantage sur Bouillé, les émigrés n'espèrent plus
qu'en la fuite du Roi qu'on devine escomptée. A Metz, à Nancy, on se
prépare à la guerre, mais lentement, et l'on peut s'étonner des
imprudences de langage du marquis de Bouillé qui, «d'ordinaire boutonné,
a lâché des phrases qui eussent pu le perdre». Le major de
Royal-allemand étant venu le voir pour prendre ses instructions sur la
nouvelle formation, M. de Bouillé lui parle de l'esprit du régiment, et
le major ne lui cacha pas que dans le cas, où l'on viendrait au secours
de notre malheureuse patrie, le régiment serait plutôt disposé à s'y
joindre qu'à marcher contre. «Tant mieux, lui répondit M. de Bouillé,
j'espère qu'il ne sera pas le seul.» En contant cette anecdote au
marquis de Gain-Montagnac qui est à Turin, M. de Raigecourt lui
recommande le secret, excepté pour le comte d'Artois. N'est-ce pas trop
déjà d'écrire en clair des choses si compromettantes au moment où l'on
craint que le prince de Condé ne veuille prendre de l'avant?... La
lettre parvint à son adresse, et l'on possède la réponse du marquis de
Gain, qui n'est guère plus prudente.

Le 23 avril, la marquise de Bombelles écrit à son amie sa dernière
lettre de Venise. «Je suis étourdie de tout ce que j'ai fait dans la
journée et de tout ce qu'il me reste à faire... Je pars mardi... J'ai
des dîners, des visites qui m'impatientent, des paquets à faire, des
affaires, que sais-je?... Notre intéressant prince part après-demain
pour Vienne. Mon Dieu! ma chère, que d'exaltation non chez lui, mais
dans les têtes qui le gouvernent! Il n'a pas un ami plus zélé, un
serviteur plus fidèle que mon mari, mais cette lutte continuelle gâte
tout et fait perdre une grande partie de son utilité. Adieu, mon homme
me gronde, je vous écrirai en arrivant à Stuttgard... Que vous dirai-je
de la mort de Mirabeau? J'en suis ravie, et je n'entends pas comment le
côté droit et nos maîtres peuvent regretter un tel monstre.» On voit que
Mme de Bombelles est de l'avis de Madame Élisabeth sur le tribun
«rallié».

Laissons le comte d'Artois gagner l'Autriche avec sa «société»,
remettons à plus tard le récit de la mission politique qui retenait le
marquis de Bombelles en Italie, avant de le ramener à Soleure. Mission
en partie double qui devait à peu près le brouiller avec le frère du
Roi, et suivons Angélique à Stuttgard, d'où elle adresse pendant tout le
mois de mai un vrai journal à la marquise de Raigecourt.

«Je suis ici depuis le 6, écrit-elle, le 19 mai, et je ne puis vous
exprimer à quel point j'ai été touchée, attendrie de la joie que mon
pauvre frère et sa femme ont témoignée de me revoir. Ils sont venus à
deux lieues au-devant de moi. J'ai trouvé, en arrivant dans leur maison,
un appartement arrangé avec une propreté, une recherche qui prouvaient
combien leur amitié avait été soigneuse pour moi.» Fleurs et estampes
ornent sa chambre, la marquise a été comblée de témoignages de tendresse
ainsi que ses enfants, aussi se sent-elle portée à l'indulgence pour ce
frère tant chéri dont la conduite politique a été sévèrement jugée. Elle
gémit dans le fond du cœur que «le meilleur des hommes, le meilleur
des frères, l'âme la plus pure et la plus droite fût aveuglé au point
(d'avoir conservé son poste diplomatique) et jugé avec une assez grande
rigueur pour être mésestimé d'un parti qui l'a condamné peut-être avec
trop de précipitation».

Le voyage manqué à Saint-Cloud et les scènes dramatiques auxquelles il a
donné lieu l'ont vivement frappée. «... La dernière insurrection» m'abat
autant que vous... La faiblesse de notre souverain me porte à la rage;
vous ne pouvez vous imaginer à quel point il est méprisé à l'étranger et
ce que ses plus proches parents en disent[123]. Cependant, mon enfant,
c'est le Souverain que la Providence nous a donné; c'est donc le seul
qu'il nous faut servir. Mais comment le tirer des griffes de ces
scélérats? Voilà ce qu'un seul miracle peut opérer.»

  [123] «On ne lui laisse que la vie végétale. On admire qu'il
  puisse s'en contenter», écrit le cardinal de Bernis. Papiers
  Bernis, publiés par M. Frédéric Masson.

Mme de Bombelles voit juste au point de vue de la cause royale quand
elle envisage la situation des princes qui ne peuvent rien sans
l'Europe, quand elle constate que «le parti déjà bien faible
d'opposition est encore si divisé en elle-même qu'elle se réduit quasi à
rien». Elle n'a pas perdu courage, croit encore à l'intervention des
puissances... «Je suis très sûre qu'elles s'en occupent, mais elles
voudraient voir le Roi et la Reine à l'abri, et c'est leur maladresse à
s'enfuir qui retarde tout...»

Voici encore de curieuses déclarations: «Si la Reine a été mal
conseillée, mal dirigée, croyez, mon enfant, qu'elle a pour son excuse
l'impossibilité où elle était de se livrer à des princes qui ne se sont
pas cachés d'avoir pour elle la haine la plus invétérée. Elle a donc eu
à s'en défendre; elle n'a pu vouloir seulement changer de chaînes, mais
bien chercher à les vaincre. Je conviens qu'une grande âme aurait pu
mettre toute considération personnelle de côté dans un intérêt aussi
majeur; mais c'eût été le comble de l'héroïsme, et croyez, mon enfant,
qu'on a eu, et qu'on a encore journellement envers elle des torts que la
sainteté la plus éminente aurait peine à supporter, torts qui sont bien
connus de l'Empereur et qui le déterminent à n'avoir rien de commun avec
tout ce parti-là.» Ceci explique suffisamment les répugnances de la
Reine pour l'émigration, répugnances qui ne feront qu'augmenter au fur
et à mesure des démarches imprudentes ou folles--et qui éclatent dans
toutes les lettres de Marie-Antoinette à son frère.

Cette réflexion sur le comte d'Artois est assez juste aussi: «J'espère
cependant que notre prince va se mettre en bons rapports avec nos
malheureux souverains, qu'alors il sera soutenu par des forces majeures
et en état de jouer un rôle convenable à sa position, à moins que,
depuis son départ, on ne l'ait retourné; car, avec beaucoup de
prétentions au caractère, on lui fait penser facilement ce qu'on veut.»

Comment s'entend-elle avec son frère pour parler de toutes «ces
horreurs» présentes et à venir, du traitement infligé à la famille
royale? Le baron de Mackau baisse la tête. Il n'est nullement un
sectaire, déplore l'état des choses et professe la politique du mieux
possible. Il dit être resté royaliste et discute avec sa sœur l'idée
de république et de puissance du peuple qui l'effraie tant, elle. Mais
Mme de Bombelles conclut, parce qu'elle veut se convaincre elle-même:
«Il n'est pas bien loin d'être converti, et je suis bien plus inquiète
de l'opinion qu'il a donnée de lui que de celle qu'il aura sous peu de
temps...»

Quant à sa petite belle-sœur, Angélique en fait un charmant portrait
«... Dans plusieurs digressions sur les affaires... elle a toujours
observé le silence le plus exact, ce qui me prouve qu'elle ne pense pas
comme son mari, car elle l'eût soutenu, mais elle ne m'a pas dit qu'elle
pensait autrement, et elle met, je crois, sa religion à être nulle
plutôt que de différer d'opinion d'avec son mari. C'est extrêmement
respectable, et me fait rougir moi-même, car je confesse qu'il s'en faut
bien que j'aie agi avec autant de prudence lorsque mon mari et moi
pensions aussi différemment sur le compte de M. Necker et de la double
représentation. C'est qu'en tout ma petite belle-sœur est un ange
véritable sur terre; _primo_ elle est sainte à canoniser, et sa dévotion
est si bien entendue qu'elle la rend douce, bonne, obligeante, sans
cesse occupée de ses devoirs, et que je ne crois pas qu'elle fasse même
des péchés véniels. Que je suis loin d'une pareille perfection, mon
enfant! Je suis humiliée et touchée tout à la fois de tant de vertus, et
en outre de la tendre amitié que m'inspire cette petite femme, j'éprouve
pour elle un profond respect.»

En terminant, des nouvelles des enfants: «Les deux aînés vous présentent
leurs hommages; Charles et Henri sont mes compagnons fidèles, jour et
nuit; tous les quatre sont mon bonheur et ma consolation. Henri n'est
pas aussi beau que ce pauvre Stani[124]; il s'en faut de beaucoup;
pourtant il me le rappelle et m'attache sous ce rapport.»

  [124] Fils de Mme de Raigecourt, mort en 1789.

Pas de nouvelles récentes de son mari ce qui met Mme de Bombelles «en
rage». Elle sait pourtant qu'il est en Suisse, puisque, de Schaffouse,
il lui a mandé qu'il était satisfait de son voyage de Florence, «et rien
de plus».

       *       *       *       *       *

A Florence, Bombelles a vu l'Empereur à la fin d'avril; il à obtenu de
celui-ci qu'il reçoive le comte d'Artois, chose à laquelle jusqu'alors
il s'était formellement refusé. «Il ne m'a pas écrit depuis qu'il est à
Soleure, et sa sœur Travanet me paraît fort choquée de son silence et
de celui de son principal[125]; elle me mande qu'ils sont tous deux
quasi inaccessibles, qu'elle s'ennuie fort à Soleure, va bientôt venir à
Stuttgard avec Mme de Louvois pour me voir et iront de là s'établir à
Carlsruhe.»

  [125] Le baron de Breteuil.

La situation de la princesse, de sa mère, la baronne de Mackau,
tourmente la marquise, «lui perce l'âme»; pas de lettre où ne revienne
cette affectueuse antienne... «Plus les événements marchent et plus le
danger augmente pour ceux qui sont restés à Paris... Tant que le Roi
sera à Paris, impossible de rien tenter de sérieux... Ce qui est le plus
fâcheux, c'est la division des partis... Si tout ce qui est aristocrate
pouvait se réunir de bonne foi et faire cause commune pour le Roi, nous
serions bien plus forts, car il ne faut jamais s'écarter du principe de
servir la cause du Roi, de lui remettre la couronne sur tête et le
pouvoir entre les mains... Tout autre but serait criminel.»

Le 26, voici des nouvelles du marquis de Bombelles et de la politique.
Mon mari me mande: «Unis tes prières aux miennes et espère, espère
beaucoup. J'ai vu hier *** qui m'a assuré que tout allait pour le mieux,
que M. le comte d'Artois s'entendait parfaitement avec l'Empereur, le
Roi et la Reine et que rien ne se ferait que de concert et avec cette
certitude... Un grand nombre de Français passent tous les jours; il me
paraît qu'ils se portent tous vers Aix-la-Chapelle et Bruxelles. Les
princes d'Allemagne se conduisent à merveille; jamais, non jamais,
depuis nos malheurs, nous n'avons eu des motifs aussi raisonnables pour
espérer d'en voir le terme.»

La marquise s'est remontée parce que son mari lui a conseillé de
reprendre courage. Est-il bien sûr qu'à ce moment il ne soit pas
lui-même enclin à se décourager? Il n'a pas tout écrit à sa femme, ne
lui a pas fait part de ses difficultés avec le comte d'Artois et
Calonne, dont les lettres postérieures nous donneront la clef.

Madame Élisabeth est déjà au courant, car le marquis lui a écrit
directement: mesurant l'étendue de l'affection que la princesse porte à
son frère d'Artois, il lui a plutôt dépeint sa tristesse que son dépit
de voir ses efforts si mal récompensés et si partialement jugés. C'est
en faisant allusion à la fois aux négociations intérieures et à la
démarche faite en dernier lieu, que Madame Élisabeth mande à son amie à
la fin de mai. «J'en ai reçu (des nouvelles) de quelqu'un qui te touche
qui ne m'ont fait nul plaisir, mais ce n'est pas ta faute. Remercie-le
de son zèle, de tout l'attachement qu'il continue à montrer; dis-lui que
je suis affligée des mauvais tours qui lui ont été joués, mais que la
justice qu'il rend au cœur et à la droiture de mon ami (le comte
d'Artois) doit l'engager, si l'occasion se présentait encore, à lui
donner ses soins, comme il le dit lui-même. On lui rendra justice par la
suite, et si un peu de raison ne plaît pas lorsqu'on est bien jeune,
l'expérience et le temps en font sentir la nécessité.»

De quelles illusions Madame Élisabeth ne se berce-t-elle pas quand il
s'agit de son frère aimé!... La raison ne devait guère s'asseoir au
chevet du comte d'Artois, et de toutes les têtes folles de l'émigration
nulle n'écoutera moins des conseils de sagesse. La pondération d'un
traditionaliste parfois enseveli dans les vieux systèmes n'était guère
en état de lui imposer. Nous verrons comment les chevau-légers qui
dirigeaient l'indécise pensée du comte d'Artois s'efforcèrent non pas de
ramener l'union dans le camp des émigrés, panachés d'opinions, mais
s'épuisèrent à se tirailler les uns sur les autres, à contrecarrer tout
ce qui émanait des autres clans... De là cette anarchie de direction, ce
désordre d'action qui achevaient de compromettre,--jusqu'à lui enlever
toute possibilité de se relever en face des événements suscités par les
émigrés eux-mêmes,--la cause royale qu'ils s'étaient donné l'apparence
de défendre.

Ce n'est que quelques jours plus tard que Mme de Bombelles verra clair
dans les nouvelles relations de son mari avec l'entourage du comte
d'Artois.

Le prince a définitivement quitté l'Italie, il se rend à Coblentz et
s'est arrêté quelques jours à Stuttgard où le duc l'a parfaitement reçu.

«J'ai su peu de chose de lui et de ce qui l'entourait, et vous devinerez
facilement le motif de leur réserve. Je ne sais si je me trompe, mais il
m'a paru, par le peu qu'on m'a dit, qu'il n'est pas aussi instruit que
je le croyais... Il existe aussi du froid entre M. le comte d'Artois et
mon mari. M. de Calonne a inspiré à notre prince une grande jalousie,
une grande méfiance du baron de Breteuil, et on a fait un crime à M. de
Bombelles d'avoir été le rejoindre.»

Ce n'était pas là l'unique raison, nous allons le voir, mais, le 12
juin, Mme de Bombelles n'était pas encore au courant ou ne se croyait
pas en droit de renseigner Mme de Raigecourt.

«Cette petite division continuelle» semblait, à juste titre, un grand
inconvénient à Angélique. Aussi l'a-t-elle dit franchement à M. de
Calonne, et a-t-elle tâché «de lui faire sentir l'importance de rejeter
toutes considérations particulières, pour ne s'occuper que du pressant
besoin de combattre nos ennemis communs». «Je lui ai protesté,
ajoute-t-elle, que, dans toutes les circonstances, il trouverait mon
mari prêt à se rapprocher de lui, à en rapprocher son ancien patron et à
faire tout ce que M. le comte d'Artois pourrait désirer, et je l'ai
conjuré de mettre, pour ce moment-ci, toute humeur de côté et de ne pas
rejeter un moyen de médiation tel que mon mari entre M. le comte
d'Artois, la Reine et le baron de Breteuil. M. de Calonne m'a répondu, à
cet égard, à merveille, je dois le dire...»

Quant au prince qu'elle «n'en aime pas moins de tout son cœur», elle
l'a trouvé «un peu plus sec dans ses réponses et avec l'air d'une
grande présomption dans ses propres moyens». J'ai cru n'en devoir pas
moins l'assurer de tout l'attachement de M. de Bombelles, de son
dévouement, et lui donner parole, pour lui et de sa part, qu'il le
trouverait toujours prêt à tout ce qui pourrait lui être agréable ou
utile. On m'a répondu quelques paroles honnêtes, mais insignifiantes.
Cela ne l'a pas autrement affligée, car elle avait «le témoignage de sa
conscience d'avoir fait ce que le devoir et la reconnaissance inspirée
par les bontés de Madame Élisabeth lui prescrivaient», et il lui reste
«l'espérance que ces deux démarches ne seraient pas inutiles au bien
général».

«Qui sait, ajoute Mme de Bombelles, si, d'après ma parole, ils n'auront
pas recours, d'un moment à l'autre, à M. de Bombelles lorsqu'ils seront
dans l'embarras? J'ai mandé à mon mari tout ce qui s'est passé, et je
suis bien sûre d'en être approuvée, car il irait au feu pour le service
de notre infortuné souverain et pour tout ce qui pourra contribuer à sa
délivrance.»

Voici ce qui s'était passé entre le comte d'Artois et Calonne d'une part
et Bombelles de l'autre. Nous le savons par des lettres postérieures.

Des jalousies de Calonne contre le marquis, on n'est pas sans se
souvenir. Le comte d'Artois lui-même, tout en faisant de Bombelles le
secrétaire du Conseil de Venise, ne lui témoignait pas franchise
entière. Pour expliquer sa manière d'être, ne se plaindra-t-il pas à
Vaudreuil «d'avoir trouvé chez l'ambassadeur de son frère réserve et
défiance»? Alors pourquoi songer à lui pour une démarche délicate auprès
de l'Empereur? Parce que Bombelles, honoré de la confiance du Roi et
délégué par Breteuil, était le seul en état d'obtenir de Léopold II,
pour le comte d'Artois, une entrevue.

Calonne reçu par l'Empereur, à l'instigation de Bombelles, s'en était
déjà rendu compte en avril; il insista donc auprès du marquis, le
«caressa plus que de coutume», lui parla de tout le parti que lui et ses
enfants tireraient d'un dévouement sans bornes aux volontés du comte
d'Artois. Bombelles accepta de s'entremettre pour le prince auprès de
l'Empereur. «On me dit que malgré ce qui pouvait inquiéter, on me
confiait sans réserve le maniement des intérêts du prince. Je réponds
que je n'avais jamais provoqué sa confiance et que je la justifierais
toujours. Je ne fis aucune difficulté de me charger d'une mission dont
tous les motifs eussent eu l'approbation du Roi, et je ne vis, comme je
ne verrai jamais, que du bien à combiner les vues de M. le comte
d'Artois avec ce qui convenait à la position de mon Souverain. J'avais
des ordres de Sa Majesté pour me rendre à Florence, et ce que je devais
y dire de sa part ne nuisait en rien au succès des désirs de M. le comte
d'Artois.»

C'est ainsi que Bombelles, écrivant, le 25 août, au marquis de
Raigecourt, expliquait sa conduite. A son correspondant il ne se croyait
pas obligé de répéter ce qu'il savait bien. Le principal de la mission
venue de Breteuil était le projet d'évasion de la famille royale. Il
semblait utile aux Tuileries d'informer le frère de Marie-Antoinette du
plan de départ prochain[126]: personne d'autre ne devait en avoir
connaissance, surtout le comte d'Artois et Calonne.

  [126] Lettre de la marquise de Bombelles, 22 juillet; il y est
  question en outre du Congrès armé.

Bombelles partit et, le 28 avril, fit remettre à l'Empereur une lettre
ainsi conçue:

    SIRE,

«J'arrive à l'instant chargé de plusieurs lettres pour Votre Majesté
Impériale. Je prends la liberté de lui adresser celle de M. le comte
d'Artois et celle de M. le baron de Breteuil. Quoique je me sois servi
du prétexte de l'arrangement de mes affaires avec le comte de Durfort
pour que mon arrivée à Florence parût plus naturelle, je ne sortirai pas
de chez Vanini[127] sans qu'il ait plu à Votre Majesté de me faire
parvenir ses ordres. Quelque vif que soit l'empressement de me revoir à
ses pieds, je désire n'obtenir cet honneur qu'au moment où il m'aura été
accordé, sans vous causer, Sire, la moindre gêne. Lorsque je prendrai la
liberté de parler à Votre Majesté, elle ne sera pas surprise de me voir
une double commission; mais je dois l'assurer d'avance que quelque prix
que j'attache à justifier la confiance de M. le comte d'Artois, mon
devoir de fidèle sujet passera toujours avant tout. Au surplus, tout se
conciliera, tout tendra vers un but salutaire, lorsque ce qui se fera
sera pesé par la sagesse de Votre Majesté, dirigé, amené, secondé par
ses sentiments pour une sœur digne de son intérêt et pour un Roi
malheureux, auquel, Sire, vous rendrez tous les moyens d'être plus que
jamais un bon, un constant et un important allié de vos Couronnes.

«Je suis, etc...»

  [127] Aubergiste de Florence.

       *       *       *       *       *

Bombelles obtint de l'Empereur tout ce que celui-ci avait refusé tant
directement au prince qu'aux sollicitations de Calonne. «L'Empereur qui
n'avait pas voulu voir à Vienne M. le comte d'Artois, l'Empereur qui non
seulement lui avait refusé l'entrée de ses États, mais l'avait encore
fait prier de ne pas se trouver soit dans les villes où séjournerait Sa
Majesté, soit même dans celles où elle ne ferait que passer, m'autorisa
à annoncer à M. le comte d'Artois qu'il le verrait à Mantoue du 10 au 15
mai, et, que de là, Monseigneur serait le maître de se rendre à Namur
pour y rester dans une attitude plus décente et plus sûre qu'à
Aix-la-Chapelle, jusqu'à ce qu'on eût pris les mesures propres à
rétablir l'ordre et la royauté en France.»

Le malheur veut qu'un neveu de Calonne, M. du Hautoir[128], qui demeure
dans la même auberge que Bombelles et a été sans doute envoyé pour
l'épier, se trouve un instant seul dans la chambre, lit sur la table le
brouillon de la lettre à l'Empereur où se rencontrent ces mots: «Je suis
arrivé ici avec une double mission pour Votre Majesté», qu'aggravent
sans doute ces lignes complémentaires: «Je dois l'assurer d'avance que
quelque prix que j'attache à justifier la confiance de M. le comte
d'Artois, mon devoir de fidèle sujet passera toujours avant tout.» M. du
Hautoir prend copie de la lettre et, à son retour à Venise ne manque pas
de la mettre sous les yeux de Calonne. Celui-ci qui avait déjà M. de
Bombelles à cheval sur le nez, et qui était fort impatienté de
l'opposition qu'il mettait sans cesse aux folies qu'il voulait faire
faire à M. le comte d'Artois, s'anime d'un beau zèle, dit à M. le comte
d'Artois: «Vous êtes trahi, que veut dire une _double mission_?
Qu'est-ce que cela peut être, sinon une double trahison? M. de Bombelles
est sans contredit un homme abominable[129].»

  [128] Esterhazy, dans ses _Mémoires_, p. 288, dit qu'un M. de
  Fondeville s'était procuré une copie de la lettre par une femme
  que l'Empereur aimait. M. Ernest Daudet, dans _Coblentz_ donne
  une explication assez conforme à notre récit, bien que n'ayant
  pas connu les lettres de Bombelles. Dans l'_Histoire de
  l'Emigration_, du même auteur, t. I, il est dit que le coupable
  de l'indiscrétion est le comte de Talleyrand.

  [129] La marquise de Bombelles à la marquise de Raigecourt, 5
  août 1791.--M. de la Rocheterie, _op. cit._

En rentrant à Venise avec le consentement de l'Empereur, M. de Bombelles
se berçait de l'illusion de recevoir un témoignage de satisfaction. Il
trouve au contraire le comte d'Artois «monté sur un grand ton de
dignité», lui disant en propres termes qu'il a des preuves convaincantes
de sa trahison et qu'il eût à produire devant lui sa correspondance avec
l'Empereur. Pour se justifier, Bombelles ne tente pas de désavouer sa
lettre; il confesse qu'il a reçu des ordres particuliers du Roi, en
ayant bien soin d'ajouter que ces ordres, loin de contrecarrer la
commission dont il s'était chargé pour le prince ne faisaient que
l'étayer, que, par conséquent, «il avait cru pouvoir se charger des deux
messages sans blesser en rien les règles les plus sévères de la
probité». «Qu'est-ce que le Roi? reprend vivement le comte d'Artois.
Monsieur, dans ce moment-ci, il n'est de Roi que moi, et vous me devez
compte de votre conduite.» Bombelles répondit avec fermeté que sa
fidélité au Roi l'emporterait toujours sur tout autre sentiment, qu'il
ne se serait jamais chargé d'intérêts qui auraient pu contrecarrer les
ordres du Roi, qu'il avait réussi au gré du prince puisqu'il avait
obtenu une promesse d'audience de l'Empereur. Le comte d'Artois finit
par se radoucir, admettant que les termes de la lettre n'avaient pas le
sens que Calonne leur attribuait. Calonne, présent à l'entretien,
s'efforce bien de répéter que Monseigneur était tout, que le Roi
prisonnier aux Tuileries n'était rien; le comte d'Artois convient enfin
que Bombelles avait au mieux secondé ses intentions, et l'incident
semble terminé[130]».

  [130] Les conseillers du comte d'Artois s'entendaient pour le
  monter contre Breteuil et Bombelles. «Il faut exiger du roi,
  écrit Vaudreuil à Calonne, que les pleins pouvoirs soient ôtés
  sur-le-champ à MM. de Breteuil et de Bombelles, et que vous soyez
  le seul représentant du Roi, le seul accrédité près des Cours.»
  _Correspondance_, publiée par M. Léonce Pingaud.

Ce n'était au contraire que le point initial d'une campagne sourde de
dénigrement menée par Calonne, campagne qui devait poursuivre
Bombelles--le Télémaque de Breteuil comme l'appelle Vaudreuil;--à
Soleure, dans la retraite de Wardeck et dans ses différentes missions en
Allemagne jusqu'au jour, où le masque étant jeté à Saint-Pétersbourg
l'hostilité deviendrait patente; le comte d'Artois froissé en voudrait
toujours à Bombelles[131].

  [131] Voir dans l'_Histoire de l'Emigration_, les conclusions
  conformes de M. Ernest Daudet. Il appuie sur l'incident qui
  explique l'attitude future du comte d'Artois et devait avoir une
  importance pour les intérêts des princes.

Celui-ci s'est montré digne dans son dépit, mais il n'en est pas moins
mortifié; sa femme, moins obligée de se contenir, ne cache pas la
blessure d'amour-propre, explique pourquoi la haine de Breteuil et
surtout de la Reine[132], surexcite tant les conseillers du comte
d'Artois. Elle nous dépeint même l'amie du prince sous des couleurs qui
ne sont pas celles sous lesquelles on a coutume de la voir: «Mme de
Polastron, plus méchante qu'un diable, a voulu faire passer, ainsi que
les siens, M. de Bombelles pour un homme dont on ne saurait trop se
méfier. Ils lui ont fait enfin mille horreurs.» Elle veut pourtant qu'on
sache qu'elle et son mari restent attachés au comte d'Artois, qu'ils ne
lui gardent pas rancune de s'être laissé entraîner par les intrigues de
M. de Calonne et de toute sa «clique».

  [132] La Reine haïssait cordialement Calonne. Voir
  _Correspondance_ de Vaudreuil, t. II.

       *       *       *       *       *

Bombelles avait plaidé auprès de l'Empereur la cause du Congrès armé que
prônait Marie-Antoinette; il l'avait trouvé décidé à agir, surtout si
l'évasion de la famille royale amenait sa délivrance. Et cette évasion
les amis dévoués de Trèves et de Stuttgard l'appellent de leurs vœux.

Angélique est au courant des projets d'évasion[133], elle y fait
plusieurs allusions, notamment dans la lettre du 22 juin. «Je suis comme
vous dans des transes mortelles sur les résultats de tout ce qui se
prépare; je crains plus que je n'espère, dans bien des moments. Le peu
de caractère et de résolution de notre souverain me fait trembler, et je
n'ose me flatter qu'il se décide à la seule chose qui puisse réellement
changer la face des affaires.»

  [133] Mgr de Fontanges, archevêque de Toulouse, écrivit pour le
  marquis de Bombelles une _Relation du voyage de Varennes_ qui a
  été insérée dans les _Mémoires_ de Weber. Cette relation est d'un
  témoin très informé pour toute la partie antérieure au départ.

Mme de Bombelles s'apprête à partir pour la Suisse où elle va rejoindre
son mari qui ne peut venir à Stuttgard, et passer quelques jours avec
lui. Elle n'emmènera que l'aîné de ses enfants, par économie. Angélique
continue à se louer infiniment de sa belle-sœur et de son frère, avec
lequel, malgré les divergences politiques, elle s'entend bien. Mme de
Travanet, qui vient d'arriver à Stuttgard, y a mis du sien aussi, et la
famille demeure très affectueusement unie.

Dans quelles transes, sachant qu'enfin la famille royale est partie
vivent Angélique et sa belle-sœur! D'abord le bruit est venu que
l'évasion a réussi jusqu'au bout, puis, comme un coup de foudre, éclate
la nouvelle de l'arrestation.

«Je meurs d'impatience et d'inquiétude d'avoir des nouvelles de notre
malheureuse princesse, écrit la marquise le 30 juin, à Mme de
Raigecourt. Je la croyais sauvée dans le premier moment avec Monsieur et
Madame, et cette idée me donnait un peu de courage; mais j'ai été
cruellement détrompée. Figurez-vous, mon enfant, que depuis samedi que
nous avons appris la fuite et l'arrestation du Roi et de la Reine, nous
avons été jusqu'à aujourd'hui ballottées entre la crainte et
l'espérance. De prétendus courriers devaient avoir annoncé que le Roi et
la Reine étaient à Bruxelles; d'autres disaient que M. de Bouillé
l'avait sauvé et qu'il était à Metz; enfin nous avons appris seulement
aujourd'hui que notre infortuné monarque avait été décidément reconduit
à Paris. Ainsi nous avons bu le calice jusqu'à la lie, et un malheureux
attendant l'arrêt de son dernier supplice ne souffre pas ce que j'endure
depuis cinq jours... Enfin, mon enfant, c'en est fait; notre malheur est
au comble; nous n'avons plus rien à perdre, et nos infortunés Souverains
endurent actuellement la joie insultante de leurs tyrans, la captivité
la plus rigoureuse, et peut-être la mort, grand Dieu!»

M. de Raigecourt a communiqué à Mme de Bombelles le «détail des
désastres[134]». C'est donc en connaissance de cause, ayant été de plus
parmi les rares personnes au courant de la fuite[135] qu'elle peut
exercer sa critique sur les précautions mal prises et les différentes
phases du drame. Ils ont fait une bien grande faute en retardant d'un
jour leur départ, comment cette maudite femme de chambre[136] n'a-t-elle
pas été éloignée? Il fallait s'en débarrasser absolument, quitte à lui
causer un peu de mal. Le duc de Choiseul est bien à plaindre, mais il me
paraît qu'il a perdu la tête, ou ses soldats ne l'auront pas
secondé[137].

  [134] Nous n'avons pas à donner le détail de l'_Evénement de
  Varennes_. Les témoignages oculaires abondent. Outre les
  relations de M. de Fontanges, de Madame Royale, de la duchesse de
  Tourzel, du duc de Choiseul, du marquis de Bouillé, des comtes de
  Fersen, de Raigecourt, de Valori, de Damas, du baron de Goguelat,
  on relira les livres de Bimbenet, d'Ancelon, de Victor Fournel,
  de M. de la Rocheterie, et le récent ouvrage de M. G. Lenôtre.

  [135] «Il n'y a que deux personnes dans la confidence; M. de
  Bouillé et M. de Breteuil, écrivait la Reine à son frère, le 22
  mai 1791, et une troisième personne qui est chargée des
  préparatifs du départ» (Marie-Antoinette à Léopold II, 22 mai
  1791).--Le comte de Fersen était cette troisième personne, on le
  sait. Mme de Tourzel assure que le chevalier de Coigny était
  également dans la confidence. Nous savons de plus que, sans doute
  par Breteuil, les Raigecourt et les Bombelles étaient au courant,
  sinon de la date exacte, du moins de tout le programme d'évasion.

  [136] Mme de Rochereuil, dont Marie-Antoinette se méfiait. En
  conséquence, on attendit que son service fût fini, et le départ
  des Tuileries fut retardé d'un jour.

  [137] Chargé avec un escadron de hussards de surveiller le
  premier relai de Pont-Sommevesle, le duc de Choiseul perdit
  patience en voyant que le Roi annoncé pour deux heures n'était
  pas arrivé à cinq, et se replia avec son détachement.

«... Si les troupes autrichiennes avaient pu sortir, regagner la marche
du Roi, et l'emmener à Luxembourg, ils en auraient eu, je crois, le
temps, car la marche du Roi a été fort lente, nous l'aurions
actuellement; mais nos troupes sont gangrenées, abominables, en un mot
ce que doit être un soldat indiscipliné...» A ces paroles d'amertume on
pourrait aisément répondre par les faits. Reconnu à Sainte-Menehould par
le maître de poste Drouet, Louis XVI trouve à onze heures du soir, le
21, la commune de Varennes en émoi. En ne rencontrant pas sur la hauteur
de Varennes le relai attendu, il a compris le danger et envoyé chercher
le commandant des hussards. Celui-ci ne vient pas. Il faut composer pour
se faire ouvrir la porte de la ville, exhiber des passeports; bien que
ces papiers soient reconnus en règle, les jacobins de la commune ameutés
par Drouet s'opposent au départ, le tocsin sonne. On connaît la ruse de
Sauce, procureur de la commune, faisant entrer la famille royale dans sa
maison, tandis que le conseil municipal délibère; les passeports sont
saisis, le Roi, reconnu officiellement, est arrêté. En ce moment
accourent MM. de Choiseul, de Damas et de Goguelat à la tête d'un
détachement de hussards. Ils tentent de dégager le Roi. Il est trop
tard. La première parole de Louis XVI à Goguelat est: «Eh bien! quand
partons-nous?--Sire, nous attendons vos ordres.» Demander des ordres à
Louis XVI, c'était lui laisser le temps de l'indécision. Il eut peur du
sang versé si la foule offrait quelque résistance au passage de la
troupe royale... La populace commençait à gronder, on laissa le temps
aux barricades de s'élever, plusieurs heures furent ainsi
irrémédiablement perdues. Quand, à cinq heures du matin, le détachement
de Dun commandé par M. Deslon demanda les ordres du Roi: «Mes ordres?
répondit Louis XVI avec amertume, je suis prisonnier et n'en ai point à
donner.» A ce moment le Roi espérait encore dans les troupes de Bouillé
que son fils était allé prévenir. Avant que n'arrivât le marquis de
Bouillé, les émissaires de l'Assemblée, Romeuf, aide de camp de la
Fayette, et Bayon, auxquels s'était joint Palloy, envoyé du maire de
Paris, avaient signifié au Roi les décrets de l'Assemblée. Toute
résistance était devenue inutile... Louis XVI se résigna à son sort et
le triste cortège partit pour Paris. On se rappelle le reste: le marquis
de Dampierre, égorgé à Sainte-Menehould sous les yeux de la famille
royale, Barnave et Pétion montant à Châlons dans la voiture du Roi,
tandis que La Tour Maubourg s'asseyait à côté de Mme de Tourzel dans une
voiture de suite... les incidents de la route, les grossièretés de
Pétion, et en même temps sa prétention d'avoir charmé les deux
princesses, les attentions de Barnave qui gagnait la bienveillance de la
Reine et celle de Madame Élisabeth et se montrait séduit par l'éloquence
douce et persuasive de la princesse[138]!

  [138] Voir _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I, p. 335.

Mme de Bombelles, aux premières nouvelles, s'exagère la rigueur du sort
présent réservé à la famille royale. «Je crains que le peuple ne se soit
jeté sur la Reine et ne l'ait massacrée... La captivité de notre
princesse va sans doute être bien dure; mais on n'attentera pas à sa
vie.» Elle craint pour Mme de Tourzel: «La malheureuse femme répondra
sans doute de son dévouement. Je suis au moins soulagée de savoir votre
beau-frère sauvé[139].»

  [139] Le comte Charles de Raigecourt avait été envoyé avec un
  détachement du Royal allemand pour escorter le roi à Varennes. Il
  fut impuissant.

Puis c'est une série de projets. Profitant de la confusion, ne fera-t-on
pas évader la princesse? Mais je la connais; elle ne voudra quitter ni
le Roi ni la Reine, sentant qu'elle est dans leurs malheurs leur seule
consolation... Que ne peut-elle la rejoindre au moins un moment! Son
cerveau brûle, sa santé «se trouve mal des désastres». Elle va quitter
Stuttgard et rejoindre son mari à Soleure, «où sans doute il se meurt de
chagrin et de désespoir». Elle a hâte de s'installer dans le vieux
château de Wardeck...

Le 5 juillet, Mme de Bombelles est toujours aussi partagée entre le
désir de rejoindre la princesse et la nécessité où elle est de ne pas
abandonner mari et enfants. Une fois rentrée, on ne la laisserait plus
partir. Que doit-elle faire? Et encore pas de nouvelles de Madame
Élisabeth!

... Les souverains prisonniers sont rentrés aux Tuileries... Le 25 juin,
quand le Roi est descendu de voiture, on a gardé le silence. «Il est
aussi flegme, aussi tranquille que si rien n'eût été, a raconté Pétion.
Il semblait qu'il revenait d'une partie de chasse.» La Reine a été
saluée d'injures et abreuvée d'outrages. Le désespoir dans l'âme, elle a
gardé la tête haute... Brisée par les émotions, la fatigue,
l'humiliation, elle a trouvé la force de tracer pour le chevaleresque
Fersen ce simple mot: «Rassurez-vous pour nous, nous vivons.»

Madame Élisabeth a attendu au mercredi 29 pour écrire à ses amies. Elle
l'a fait en toute tranquillité d'esprit: «Je n'ai pas pu vous écrire
plus tôt, ma chère Bombelinette, et j'en ai été désolée, parce que
sûrement on vous aura fait mille histoires sur tout ce qui s'est passé.
Le fait est que le Roi a été ramené samedi de Varennes; que lui, sa
famille et tout ce qui était avec lui se portent bien; que Paris est
tranquille, et que si le Roi n'était pas retenu chez lui ainsi que la
Reine, on pourrait croire que tout est dans l'ordre accoutumé. Votre
mère n'était point avec le Roi, elle se porte bien, je la vois peu,
parce qu'il n'est pas facile de s'approcher; elle est maintenant dans le
jardin avec Madame...»

Et cette lettre qu'enfin Mme de Bombelles a reçue est un rayon de joie
au milieu de sa tristesse profonde: «C'est un ange», écrit-elle à Mme de
Raigecourt, en admirant cette sereine résignation de la princesse.

Angélique voit juste quand elle écrit: «Je ne conçois pas, mon enfant,
comment vous trouvez qu'on avait mal fait de ne pas instruire les
princes du projet de la fuite du Roi. Songez donc à l'inconvénient
qu'aurait eu leur indiscrétion! Si vous aviez été témoin comme moi de la
légèreté des entours de notre prince, vous seriez bien convaincue du
danger qu'il y aurait eu à lui confier un secret de cette importance.»

Continuant: «Nous sommés sûrement bien malheureux mais cependant la
démarche du Roi invite toute l'Europe à venir à son secours, au lieu
que, si on eût été instruit à Paris du projet de l'évasion, le Roi eût
été de même captif; nos tyrans auraient eu l'adresse d'en taire les
motifs, et les Souverains eussent été bien moins tenus à nous secourir
tant que le Roi, n'étant pas sorti des Tuileries, eût été forcé de dire
et signer qu'il était fort content. Quant au replâtrage qui devait se
faire, croyez qu'il eût contenté beaucoup de gens.»

Voici le plan comme l'expose Mme de Bombelles, fort au courant et du
projet d'évasion et du programme qui devait s'ensuivre: «Le Roi voulait
revenir à sa déclaration du 23 juin, par laquelle il remplissait le vœu
que la nation avait témoigné par ses mandats lors des États Généraux. Il
restreignait son pouvoir, mais en même temps il l'assurait, en ramenant
les esprits; _car jamais, mon enfant, le despotisme ne pourra plus avoir
lieu en France, et il faut être juste, il n'est pas désirable_... Le Roi
ne voulait donc pas conquérir son royaume armé des puissances
étrangères; il voulait imposer à ses sujets et traiter avec eux. Cette
conduite louable embarrasse beaucoup messieurs les tyrans.» En
terminant, Mme de Bombelles soulignait: «Le comte d'Artois n'eût pas eu
à se plaindre, car le Roi voulait le mettre à la tête de 30.000 Suisses
prêts à marcher. Vous seriez dans l'illusion en croyant le plan mal
combiné. Il l'était parfaitement et de la plus grande sagesse. Soyez-en
sûre.»

D'autres lettres arrivent de Paris.

Madame Élisabeth est toujours disposée à prendre le bon côté des
événements puisque, le 10 juillet, après avoir écrit: «Paris et le Roi
sont toujours dans la même position, le premier tranquille, et le second
gardé à vue ainsi que la Reine; même hier on a établi une espèce de camp
sous leurs fenêtres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin, qui est
hermétiquement fermé, et qui est rempli de sentinelles...», elle ajoute:
«On dit que l'affaire du Roi sera rapportée bientôt et qu'après, il aura
sa liberté.»

Dans cette même lettre, en encre sympathique, la princesse s'épanche
avec son amie qui avait demandé à venir reprendre son poste auprès
d'elle! «Non, mon cœur, je suis loin de permettre votre retour. Ce
n'est pas assurément que je ne fusse charmée de vous voir, mais c'est
parce que je suis convaincue que tu ne serais pas en sûreté ici.
Conserve-toi pour des moments plus heureux où nous pourrons peut-être
jouir en paix de l'amitié qui nous unit. J'ai été bien malheureuse, je
le suis moins.»

Elle revient ensuite sur le retour de Varennes: «Notre voyage avec
Barnave et Pétion s'est passé le plus ridiculement. Vous croyez sans
doute que nous étions au supplice, point du tout. Ils ont été bien,
surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point féroce
comme on le dit. J'ai commencé par leur montrer franchement mon opinion
sur leurs opérations, et nous avons, après, causé le reste du voyage
comme si nous étions étrangers à la chose[140].»

  [140] La duchesse de Tourzel donne tout le détail de la
  conversation de Madame Elisabeth avec Barnave.

«Nous avons eu beaucoup de mouvement l'autre jour, qui était dimanche,
écrit la princesse le 23. On a été obligé de tirer sur le peuple[141],
par ordre de l'Assemblée; il y a eu, dit-on, cent cinquante hommes tués
ou blessés. Aussi, depuis ce moment-là, tout est tranquille, l'armée des
sans-culottes étant un peu en déroute... Je t'adresse cette lettre
encore à Stuttgard, parce que je suis convaincue que ton mari, à force
de tourner dans les environs, te laissera aux couches de la
petite[142].»

  [141] Emeute du 17, au Champ de Mars causée par les
  pétitionnaires qui demandaient la déchéance du Roi. La troupe
  chargea, il y eut des victimes. La répression de cette émeute
  devait être une des causes principales de la condamnation à mort
  de Bailly.

  [142] La baronne de Mackau venait d'accoucher d'une fille. «A la
  place de ton mari, mande la princesse dans une autre lettre qui
  n'a pas été conservée, et dont Mme de Bombelles cite un extrait,
  je ne me serais pas chargée de la commission du comte d'Artois,
  et j'eusse essayé avant tout d'établir entre le Roi et le comte
  d'Artois une confiance qui aurait dû toujours exister.»

Comme le marquis de Bombelles a chargé sa femme d'exposer ses doléances
touchant la manière dont il est traité et soupçonné par le conseil des
Princes, Madame Élisabeth répond nettement dans cette même lettre: «Je
t'avertis que je ne me charge de faire passer aucun ordre à ton mari que
je n'aie la certitude que mon frère sera d'accord avec tout ce que l'on
fera. Sa conduite lui mérite la confiance de ses parents. Il a celle des
Français de tous les partis. Je suis sûre qu'il ne veut que le bonheur
de son frère. Je dois donc, comme sa sœur et comme Française, tenir à
ce qu'il obtienne enfin une confiance absolue. Ton mari a eu de fortes
raisons pour ne pas le mettre au fait de ce dont il était chargé, mais
il doit sentir à présent que deux politiques qui marchent au même but
par un chemin contraire a pu nuire longtemps, mais serait dans ce
moment du plus grand danger.»

Le 26 juillet, Mme de Bombelles a donné à Mme de Raigecourt ses
impressions sur les événements: «Ah! que nos malheureux Souverains sont
à plaindre! Entre leurs geôliers et leurs assassins, ils n'ont rien à
espérer et tout à craindre. La dernière insurrection m'a donné bien de
l'inquiétude; il paraît que tout est apaisé pour le moment; on attend un
peu de tranquillité pour faire aller le Roi à Fontainebleau signer
_librement_ une Constitution qui lui ôte la couronne s'il n'adhère pas
aux ordres de ces messieurs, et on appelle cela de la liberté! Le Roi,
il me semble, n'a d'autre parti à prendre que celui de signer tout sans
restriction et d'attendre du secours des autres monarques le retour de
son autorité. Notre princesse est un ange. Je ne sais si elle a la
liberté de sortir des Tuileries...»

M. de Bombelles est parti en avant-garde; Angélique s'apprête à se
mettre en route pour la Suisse. «Je vous manderai comment j'aurai trouvé
notre petit château. On en dit la position superbe; j'espère que nous
pourrons y vivre, nous y vêtir... avec nos douze mille francs de Naples.
Mon mari est affligé, mais plein de courage, nous nous trouvons l'un et
l'autre trop heureux en comparaison de nos Souverains et de notre
princesse. Leur position est déchirante, et je n'entends pas comment il
existe des gens capables de l'envisager de sang-froid.»

A Paris, la situation est pénible, les difficultés s'augmentent de
l'attitude des émigrés.

Il faudrait, à chaque page, noter les divergences entre le parti de la
Reine... _et_ du Roi, et le parti des princes. Aux Tuileries même, des
défiances s'élèvent entre les belles-sœurs. Si Madame Élisabeth se
plaint rarement de la Reine, excepté dans des lettres publiées par Mme
Guénard et dont il est impossible d'établir l'authenticité,
Marie-Antoinette, par contre, ne cachera pas ceci à Fersen: «Ma sœur
est tellement indiscrète, entourée d'intrigants et surtout dominée par
ses frères du dehors qu'il n'y a pas moyen de se parler, ou il faudrait
se quereller tout le jour... C'est un enfer que notre intérieur[143]...»
La folie des princes et des émigrants[144] revient souvent dans les
propos de la Reine en attendant que, plus amèrement et non sans justesse
d'ailleurs, elle se plaigne de ses beaux-frères, surtout du comte de
Provence, que nous la verrons, dans une lettre célèbre, cingler de
l'épithète de Caïn[145].

  [143] _Journal_ de Fersen, octobre 1791. L'une est obligée de
  suivre l'élaboration d'une Constitution qui est censée raffermir
  l'idée dynastique; l'autre ne rêve que de panaches blancs, et son
  cœur est à Coblentz.

  [144] _Mémoires_ de Goguelat.

  [145] Voir _infra_.

Comment s'entendre en cela avec Madame Élisabeth? Le comte d'Artois est
l'idole de sa sœur, elle le nomme le _jeune homme_, _son ami_, dans la
correspondance secrète qu'elle entretient avec lui par l'intermédiaire
de Mme de Raigecourt. Elle a foi en son ardeur primesautière. Sait-elle
qu'il n'a guère d'élan que pour les plaisirs. Quand il s'agit du mari
d'Angélique, elle est partagée entre deux sentiments: donner raison au
comte d'Artois, tout en ne blâmant pas Bombelles d'avoir suivi les
prescriptions du Roi.

D'ailleurs, nous le savons, Madame Élisabeth a toujours peine à prendre
parti. Souhaitant avant tout que le sort du Roi s'améliore, elle
désirerait l'intervention des puissances étrangères. Mais parle-t-on de
faire avancer à la frontière des Prussiens et des Autrichiens, elle
penche du côté des troupes françaises. «Tranquillise-toi, ma Bombe,
écrit-elle dans une lettre d'août, ton pays acquerra de la gloire, et
puis voilà tout. Trois cent mille gardes nationaux parfaitement
organisés et tous braves par nature bordent les frontières et ne
laisseront pas approcher un seul houlan.» Étant donnée l'époque où cette
lettre est écrite, on peut supposer la princesse sincère; plus tard
certaines phrases sembleront équivoques, et le texte chiffré ou écrit
avec encre sympathique s'offrira souvent contraire au texte en clair.

Ici elle développe la note patriotique: «Les mauvaises langues disent
que du côté de Maubeuge huit houlans ont fait retirer et demander pardon
à cinq cents gardes nationaux et à trois canons; il faut les laisser
dire si cela les amuse, nous aurons notre tour pour nous moquer d'eux...
En attendant les malheureux prêtres sont horriblement persécutés; Dieu
est juste et nous jugera.»



CHAPITRE VII

  Mme de Bombelles et ses enfants s'installent à Wartegg près de
    Saint-Gall.--Lettres de Madame Élisabeth.--Nouvelles
    politiques.--La Constitution votée.--Conférences de
    Pilnitz.--Situation de plus en plus ambigue du Roi et de la
    Reine.--Désaccord avec les princes.--La Cour de
    Coblentz.--Lettres du marquis de Raigecourt.--Madame Élisabeth
    s'emploie à ramener la concorde entre ses frères.--Calonne et
    Breteuil.--Illusions des émigrés.--Fausse nouvelle d'une fuite
    de la famille royale.--La vie à Wartegg.--Correspondance de
    Madame Élisabeth.--Départ mystérieux de Bombelles.


Les événements vont se précipiter, et il nous est interdit, Bombelles
n'étant que spectateur lointain, de faire autre chose que des allusions
à la Constitution et aux conférences de Pilnitz. Sans doute le marquis
n'aura pu se faire à l'idée que la Constitution acceptée par le Roi
puisse s'élaborer facilement. Partage-t-il les illusions du marquis de
Raigecourt sur ces conférences où l'Empereur et le Roi de Prusse se
rencontrèrent avec le comte d'Artois? La déclaration très menaçante,
très belliqueuse du 27 août, n'était au fond, suivant l'expression de
Mallet du Pan, «qu'une comédie auguste». L'Autriche et la Prusse
s'engageaient bien à agir dans le but d'aider le Roi de France à
affermir les bases d'un gouvernement monarchique, mais seulement dans le
cas de concours des autres puissances[146], cette restriction annulait
toute la portée de l'acte. Le concours général des puissances était
«bien difficile», suivant l'expression de Léopold lui-même: le manifeste
ne faisait donc sans sanction possible qu'exalter les espérances des
émigrés et que compromettre ceux qu'on avait la prétention de sauver.

  [146] Les prétentions des princes et des émigrés ne trouvèrent
  chez les souverains qu'un assez froid écho. La demande faite par
  le comte d'Artois de reconnaître Monsieur comme Régent, ne
  contribua pas peu à cette froideur. Voir les ouvrages de Sybel,
  t. I, de M. A. Sorel, t. III.

On est fort belliqueux à Coblentz; tandis que le marquis de Bouillé
confère à Berlin avec le feld-maréchal Lascy et le prince de
Hohenlohe[147], le comte d'Artois et le maréchal de Broglie choisissent
leurs aides de camp. M. de Raigecourt, sur le désir de Madame Élisabeth,
sera attaché au comte d'Artois...

  [147] Celui qui commandera l'armée prussienne à Iéna.

Mme de Bombelles a définitivement quitté Stuttgard et s'est installée à
Wardeck, dans le vieux château qui leur a été prêté.

C'est là que lui parviennent les lettres de Madame Élisabeth, véritable
journal par lequel elle tient son amie au courant des événements. «A
combien de lieues es-tu de moi?» écrit, le 25 août, la princesse, qui
semble un peu brouillée avec la géographie quand elle ajoute: «Si tu
n'étais pas plus tranquille dans ton château, je regretterais que tu ne
fusses plus à Stuttgard, car il me semblait que tu étais tout près de
nous, tandis que ton vilain château me paraît aux antipodes. Je voudrais
bien que mes lettres fussent pour toi un agréable journal, mais il s'en
faut de beaucoup que cela puisse être...»

Cependant la princesse est d'humeur à vouloir «divertir» son amie, et
elle lui raconte les petites histoires du château. Une sentinelle sur la
terrasse des Feuillants recevant des marrons sur la tête a cru qu'on lui
jetait des pierres. «En conséquence il a tiré. Le caporal accourt à ce
bruit, monte sur le mur, voit deux hommes se promenant dans la cour des
Feuillants, tire dessus. Heureusement ils n'ont point été blessés.
C'était deux hommes de la garde.» Autre aventure de sentinelle.
«Celle-ci s'est endormie dans un corridor du haut, a rêvé je ne sais
quoi, s'est éveillée en criant. Dans le même moment, tous les postes
jusqu'au fond de la galerie du Louvre en ont fait autant. Dans le jardin
il y a eu aussi des terreurs paniques. Tout cela entretient la garde
dans une terreur apparemment fort utile pour ceux qui sont cause de
toutes ces bêtises[148]. Il a été question hier de la maison militaire
du Roi. Il aura douze cents hommes à pied et six cents à cheval qui
seront choisis dans les troupes de ligne et dans la garde nationale.
Outre cela il aura la garde d'honneur que la ville où il sera lui
fournira. Tu conviendras que tout cela fera un Roi bien et librement
gardé. On le croira et c'est tout de même. M. le duc d'Orléans a renoncé
à ses droits au trône dans la séance d'hier. Voilà, ma Bombe, toutes les
nouvelles intéressantes que mon pays peut fournir. La fête du Roi se
passe avec toute la modestie possible... Il n'y a pas la moindre
différence des autres jours. On ne lui permet même pas d'entendre la
messe dans la chapelle.»

  [148] A Mme de Bombelles, sous le nom de Mme Schwarzengald, à
  Saint-Gall, en Suisse, par Roschack.

Querelle à l'Assemblée, désunion du parti républicain, éloquence
inutile de Malouet, puisque la droite ne le suivit pas et que Barnave ne
put lui apporter l'aide promise. Le Chapelier, qui n'était pas dans le
secret, interrompit Malouet avec violence et réussit à le faire
descendre de la tribune. Ainsi finit, le 30 juillet le discours charmant
dont parle Madame Élisabeth. On se hâtait à l'Assemblée, de terminer la
Constitution; le 3 août, elle était remise par le député Thouret au Roi,
qui déclara qu'il l'examinerait et donnerait sa décision au plus vite.
Il y a eu beaucoup de cris de _Vive le Roi_ et même de _Vive la Reine_;
des applaudissements ont éclaté quand le Roi est sorti des vêpres.
«Paris n'est point dans l'effervescence. Il y a un monde énorme aux
Tuileries, mais c'est tous gens d'une assez bonne tournure. On en
aperçoit de temps en temps dont le cœur est pénétré; le reste est
calme, et tous ils sont bien aises de voir leur ancien maître dans
l'espoir qu'il signera promptement ce superbe ouvrage dont ils ont tous
la tête tournée et qu'ils croient fait pour leur bonheur.»

Les départements préparent les élections. Versailles s'est signalé en
patriotisme; le fameux Lecointre «qui se pique d'être royaliste est le
premier de la liste. Les législateurs constituants sont très empressés
de céder la place à leurs successeurs... Dans l'attente de la signature
de la Constitution par le Roi les billets de Madame Élisabeth sont
hérissés de politique...» Je voudrais avoir quelque chose d'amusant à te
mander, mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant que le
pain qui commence à renchérir ici, en rappelant un temps fort triste,
fait craindre pour cet hiver assez de mouvements... La Révolution, ses
suites, l'entrée des émigrés, la Constitution, voilà sur quoi roulent
toutes les conversations des cercles de Paris... A la veille de
l'acceptation par le Roi de la Constitution, Madame Élisabeth se montre
sérieuse et pense à l'avenir qui peut découler de cette Constitution
qu'elle a été loin de désirer, et dont tant de gens autour d'elle et
dans toutes les classes attendent à la fois bien général et amélioration
dans l'état même du Roi.

Il s'agit avant tout pour la princesse que les actes des princes,
surtout du comte d'Artois, soient bien d'accord avec les idées et les
programmes du Roi... «On perdrait tout si l'on pouvait avoir d'autre vue
pour le Futur[149] que celle de la confiance et de la soumission aux
ordres du Père[150]. Toute vue, toute idée, tout sentiment doit céder à
celui-là... Plus je le sens difficile, plus je le désire.» Madame
Élisabeth, en son langage énigmatique, donnait à Mme de Raigecourt des
explications destinées à être montrées, rappelait dans quelle position
s'était trouvé le malheureux Père qui, ne pouvant régir son bien
lui-même, avait dû se jeter dans les bras de son fils. «Celui-ci a eu
des procédés parfaits pour ce pauvre homme, malgré tout ce que l'on a
fait pour le brouiller avec la Belle-Mère[151].» D'après la princesse,
le comte d'Artois aurait toujours résisté à ce genre de conseils, mais
il n'aime guère cette Belle-Mère dont les dépenses lui ont toujours paru
exagérées... il n'est pas aigri; mais à un moment donné il peut subir
des influences...

  [149] Le futur est le comte d'Artois.

  [150] Le père est Louis XVI.

  [151] La belle-mère est Marie-Antoinette.

Quant au Père, Madame Élisabeth se fait l'illusion de le considérer
comme guéri; «ses affaires sont remontées; mais, comme sa tête est
revenue, dans peu il voudra reprendre la gestion de ses biens; et c'est
là le moment que je crains. Le Fils qui voit des avantages à les laisser
dans les mains où elles sont, y tiendrait; la Belle-Mère ne la souffrira
pas; et c'est ce qu'il faudrait éviter en faisant sentir au jeune homme
que, même pour son intérêt personnel, il doit ne pas prononcer son
opinion sur cela, pour éviter de se trouver dans une position très
fâcheuse... Il faudrait aussi qu'on persuadât au jeune homme de mettre
un peu plus de grâce avec sa Belle-Mère, seulement de ce charme qu'un
homme sait employer quand il veut, et avec lequel il lui persuadera
qu'il a le désir de la voir ce qu'elle a toujours été. Par ce moyen il
s'évitera beaucoup de chagrin, et jouira paisiblement de l'amitié et de
la confiance de son Père... On te dira du mal de la Belle-Mère; je le
crois exagéré; mais le seul moyen de l'empêcher de se réaliser est celui
que je te dis... Le jeune homme a fait une fière sottise en ne voulant
pas se lier avec un ami de ladite dame.» Cet ami, c'est M. de Breteuil,
et ceci sera pour plaire à l'_alter ego_ du baron, à Bombelles, appelé à
être instruit par les Raigecourt de cette lettre remplie d'avis sages et
de conseils modérés.

Madame Élisabeth a terminé sa lettre le 14. «Je le savais bien, voilà la
Constitution terminée par une lettre dont vous entendrez sûrement
parler[152]. En la lisant, tu sauras tout ce que j'en pense; ainsi, je
ne t'en parle pas davantage. J'ai beaucoup d'inquiétude sur ses suites.
Je voudrais être dans tous les cabinets de l'Europe. La conduite des
Français devient difficile. Une seule chose me soutient, c'est la joie
de voir ces Messieurs sortir de prison[153]. M. de Choiseul l'est
aujourd'hui, et ceux qui sont ici le sont d'hier.»

  [152] La lettre du 13, où le Roi déclarait accepter la
  Constitution, et demandait une amnistie générale pour les
  accusations et poursuites ayant pour cause les événements de la
  Révolution.

  [153] Par suite de l'acceptation de la Constitution, une amnistie
  fut proclamée sur la proposition de la Fayette, etc. Les
  officiers compromis dans l'affaire de Varennes furent mis en
  liberté.

En terminant: «Je vais à midi à l'Assemblée pour suivre la Reine; si
j'étais la maîtresse, je n'irais certainement pas. Mais je ne sais, tout
cela ne me coûte pas autant qu'à bien d'autres, quoique assurément je
sois loin d'être constitutionnelle.»

C'en était fait; à cette date du 14, l'acte constitutionnel était
accepté par Louis XVI. Après bien des hésitations, des discussions, des
avis donnés en divers sens[154]; se sentant obligé non seulement de ne
pas s'aliéner les constitutionnels, ses conseillers de la dernière
heure, mais de n'inspirer aucune méfiance sur la sincérité de son
adhésion, Louis XVI s'était déterminé à suivre leurs conseils.

  [154] Burke écrivait d'Angleterre: «Si vous acceptez la
  Constitution, vous êtes tous perdus. Ce n'est pas l'adresse,
  c'est la fermeté seule qui peut vous sauver... Votre salut
  consiste dans la patience, le silence et le refus». La Marck et
  Gouverneur-Morris demandaient des réserves. Mallet du Pan et
  Malouet proposaient que le Roi montrât à l'Assemblée les dépêches
  des puissances et que, faisant constater qu'il n'était pas libre,
  il demandât à se rendre à Compiègne ou à Fontainebleau où il
  aurait formé un nouveau ministère. Montmorin insista,
  Marie-Antoinette et le Roi furent effrayés des conséquences et de
  la crainte d'une insurrection. D'autre part, comme elle
  l'écrivait à Mercy, on pouvait redouter, en cas de
  non-acceptation, que le jeune Dauphin ne fût retenu comme otage.
  Le peuple regardait cette Constitution comme l'aurore de jours
  sans nuages, on ne pouvait guère lui ôter cela de l'idée. Comment
  lutter contre cette croyance? Quelle autorité, quelle armée
  avait-on pour résister? «Ni force, ni moyens, écrivait la Reine.
  Tout ce que nous pouvons faire ce sont des observations à faire,
  qui ne seront sûrement pas écoutées, mais qui au moins, avec la
  protestation que le Roi a faite, il y a six semaines (au retour
  de Varennes) et calquées sur elle, serviront de base pour le
  moment où l'ennemi, le malheur et le désenivrement pourront
  laisser passer la raison», et Mercy, tout en envoyant à
  Marie-Antoinette l'opinion de Burke, renonçait à l'idée de
  résistance et concluait: «Il faudrait ne rien brusquer et mettre
  toute sa fermeté à tâcher de temporiser.» La Reine était plus que
  convaincue qu'il n'y avait rien à tenter et écrivait le 26 août:
  «Il est impossible que le Roi refuse son acceptation. Croyez que
  la chose doit être bien vraie, puisque je le dis. Vous connaissez
  assez mon caractère pour croire qu'il se porterait plutôt à une
  chose noble et pleine de courage; mais il n'en existe point à
  courir un danger plus que certain.»

Un certain revirement, d'ailleurs, se manifestait dans le public. En se
rendant à la messe au château, le 4 septembre, Louis XVI et sa famille
avaient été salués par des applaudissements[155]; un autre jour, la
Reine prenant son fils dans ses bras avait été acclamée aux Tuileries.
M. de Staël écrivait à son souverain qu'au Palais Royal, palladium de la
Révolution, l'opinion royaliste était de nouveau en vogue; dans les
cafés, on écoutait Barnave affirmant que la Constitution telle qu'elle
était établie ne pourrait s'appliquer longtemps, qu'on reviendrait à une
Assemblée n'ayant que l'influence d'un Conseil des Notables, que toute
la force devait résider dans le Gouvernement[156]. Dans ce revirement
inattendu de la faveur populaire, celle sur laquelle s'était acharnée la
calomnie, la Reine, avait sa part, seize mille gardes nationaux
portaient, dit-on, des anneaux avec cette devise: _Domine, salvum fac
Regem et Reginam_.

  [155] _Journal d'une bourgeoise pendant la Terreur_ (Mme
  Jullien), publié par M. Lockroy, t. III, p. 51.

  [156] Le baron de Staël à Gustave, 28 août, 4 et 28 septembre.

Ce regain de popularité et cette résignation à la Constitution les
émigrés vont le faire payer cher à la Reine. Ils l'accuseront de
«sacrifier à sa fierté le salut de la France»--ils voulaient dire: leurs
intérêts.--Marie-Antoinette expliquait à Fersen pourquoi le Roi et elle
étaient résignés à une Constitution plus ou moins applicable. «Les
folies des princes et des émigrants nous ont aussi forcés dans nos
démarches; il était essentiel, en acceptant, d'ôter tout doute que ce
n'était pas de bonne foi.»

Glissons légèrement sur les faits d'histoire générale, sur la séance du
14 où le Roi se rendit à l'Assemblée accompagné des ministres, et
prononça debout son discours d'acceptation, tandis que, par un étrange
oubli des convenances et des traditions, l'Assemblée, sur la motion de
son président Thouret, resta assise. Dans l'enthousiasme général et
devant les bruyantes acclamations, le public n'avait pas fait attention
à cette étrange inauguration du nouveau régime--débutant par une
humiliation officielle de la Royauté. Mais quel fut le dépit de la Reine
et de Madame Élisabeth qui assistaient dans une tribune à la séance, on
le devine. Marie-Antoinette s'était hâtée de rentrer dans ses
appartements, le Roi l'y suivit, et affaissé dans un fauteuil il s'écria
en sanglotant: «Tout est perdu! Ah! Madame, vous avez été témoin de
cette humiliation!» Et la Reine de se jeter dans les bras de son mari,
assure Mme Campan, et de pleurer avec lui.

Quelques jours après, le Champ de Mars retentit d'ovations de toute une
foule: la Constitution est solennellement proclamée, les jeux
s'installent à tous les carrefours, cependant que des vivres sont
distribués gratuitement... Un violent enthousiasme, peu de désordre, une
grande satisfaction, une grande joie populaire. Chacun se congratule et
se leurre de l'illusion que la nouvelle Assemblée ramènera l'âge d'or.
Beaucoup de cris sincères de: Vive le Roi, mais celui qui domine c'est:
Vive la Nation... Une voix de stentor qui suivait sans relâche la
voiture royale se chargeait, à chaque Vive le Roi, de jeter dans
l'oreille de Marie-Antoinette: Ne les croyez pas! _Vive la Nation!_ Et
la voix brutale de la Révolution, rappelant la réalité à la Reine, la
frappait de terreur et d'inquiétude[157].

  [157] _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel.

En même temps _Te Deum_ à Notre-Dame et aux Tuileries, nouvelles fêtes
populaires dans le jardin du château, représentations de pièces
royalistes dans les Théâtres. Madame Élisabeth s'est contentée du _Te
Deum_ des Tuileries, bien que M. l'intrus (Gobert, évêque assermenté)
eût désiré à Notre-Dame la présence de la famille royale; mais elle a
assisté aux représentations de la Comédie italienne[158], de
l'Opéra[159], de la Comédie française: Applaudissements
inexprimables... «Tu ne peux te faire une idée du tapage qu'il y a eu
samedi», écrit la princesse à Mme de Raigecourt. Puis, mélancoliquement,
elle ajoutait: «Il faut voir combien cet enthousiasme durera.»

  [158] Clairval, dans _Richard Cœur de Lion_, substitua le nom de
  Louis au nom de Richard:

    O Louis, ô mon roi,
    Notre amour t'environne.

  Les dames brisaient leurs éventails.

  [159] _Castor et Pollux._ Les Souverains furent acclamés quand
  Lays chante:

    Régnez, aimable mère,
    Sur un peuple généreux.

  La clôture de l'Assemblée est aujourd'hui, écrit Madame Élisabeth,
  le 30 septembre[160], à Mme de Bombelles. Le Roi ira prendre
  possession du droit que la Constitution lui donne d'ouvrir et de
  fermer les législatures. La nouvelle a presque toute été choisie
  par les Jacobins, et la moitié est protestante: Ainsi vous pouvez
  juger de la protection que nous aurons dans l'Assemblée... Il a
  paru hier une protestation des émigrés[161], sur l'acceptation du
  Roi; elle est parfaitement écrite, mais je l'aurais désirée moins
  forte. La première partie est modérée, mais on voit dans la
  seconde que l'auteur a été entraîné par la chaleur de sa tête et
  la force de ses raisons. Il a paru en même temps une proclamation
  du Roi, pour engager tout le monde à la paix et les émigrés à
  rentrer[162]. Il y a un article sur la tolérance que l'on doit
  avoir pour les opinions, qui est parfait: je souhaite que ceux qui
  ont le pouvoir en main en fassent leur profit[163].»

  [160] Le président Thouret déclarait que l'Assemblée nationale
  avait terminé sa mission. Sur ces événements, voir surtout les
  Mémoires du marquis de Ferrières, t. II.

  [161] _Lettre de Monsieur et de M. le comte d'Artois au Roi._
  Pilnitz, 1791.

  [162] Louis XVI à ses frères, septembre, lettre publiée dans le
  _Recueil_ Feuillet de Conches.

  Louis XVI expliquait sa conduite nécessitée par les événements.
  «La nation aime la Constitution, parce que ce mot ne rappelle à la
  classe inférieure du peuple que l'indépendance où il vit depuis
  deux ans, et à la classe au dessus, l'égalité.» Le bas peuple voit
  que l'on compte avec lui; le bourgeois ne voit rien au dessus.
  L'amour-propre est satisfait.... Il faut donc attendre et surtout
  se garder avec soin de tout ce qui pourrait faire croire au peuple
  qu'on veut détruire cette Constitution, qu'il regarde comme la
  charte de sa liberté. Il faut--et cela ne saurait tarder--que
  l'usage lui en démontre à lui-même les inconvénients». On lira
  cette phrase avec attention. Maintes fois il a été affirmé que,
  dès le début, Louis XVI n'entendait pas respecter la Constitution.
  Cela est sans doute exagéré. Mais le Roi ne cachait pas son espoir
  de voir la Constitution détruite par ceux-là même qui l'avaient
  réclamée.

  Le _post-scriptum_ de la lettre du Roi ne peut être laissé dans
  l'oubli:

  «Je finissais cette lettre, dans le moment où j'ai reçu celle que
  vous m'avez envoyée. Je l'avais vu _imprimée_ avant de la recevoir
  (Louis XVI signale avec raison ce manque d'égards), et elle est
  répandue partout en même temps. Vous ne sauriez croire combien
  cette marche m'a peiné... Je ne vous ferai aucun reproche; mon
  cœur ne peut se décider à en faire... Je vous ferai seulement
  remarquer qu'en agissant sans moi, il--le comte
  d'Artois--contrarie mes démarches comme je déconcerte les siennes.
  Vous me dites que l'esprit public est revenu, et vous voulez en
  juger mieux que moi qui en éprouve tous les malheurs. Je vous ai
  déjà dit que le peuple supportait toutes ses privations, parce
  qu'on l'avait toujours flatté qu'elles finiraient avec la
  Constitution. Il n'y a que deux jours qu'elle est achevée et vous
  voulez que son esprit soit changé!... Vous vous flattez de donner
  le change, en déclarant que vous marchez malgré moi; mais comment
  la persuader, lorsque cette déclaration de l'Empereur et du Roi de
  Prusse est motivée sur votre demande? Pourra-t-on jamais croire
  que mes frères n'exécutent pas mes ordres? Ainsi vous allez me
  montrer à la nation, acceptant d'une main et suscitant les
  puissances étrangères de l'autre.» Quelques jours après, craignant
  que cette lettre ne parût un message officiel et forcé, Louis XVI
  renouvelait ses instances dans une lettre confidentielle. Toutes
  ses prières restaient sans effet.

  [163] Les frères du Roi comprirent peu le langage modéré et
  conciliant de Louis XVI. Ils n'admirent pas non plus les
  reproches que Louis XVI était en droit de leur adresser. Ils
  protestèrent de nouveau. Ce simple billet trouvé dans le
  secrétaire du Roi, après le 10 août, prouvera l'état de rébellion
  où s'entêtaient les chefs des émigrés voulant uniquement agir à
  leur guise: «Si l'on nous parle de ces gens-là, nous n'écouterons
  rien; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons
  notre chemin».

Voici d'autres nouvelles encore. La Fayette, proclamant partout que la
Révolution était accomplie, éprouvait le besoin d'aller se reposer sur
ses lauriers de politicien.

«M. de la Fayette, écrit la princesse, quitte Paris et va en Auvergne
voir, dit-il, une tante qu'il aime beaucoup. Mais, comme on prétend que
cette tante est fort aristocrate, je crains qu'il ne soit pas aussi bien
reçu qu'il le mérite. On dit que Barnave va en Dauphiné, Lameth à Metz,
et d'autres dans d'autres provinces. D'autres disent qu'ils resteront
ici pour influencer l'Assemblée; s'ils veulent une monarchie, ils feront
bien, car celle-ci est bien forte en volonté républicaine.»

Sur ce trait frappé au coin du bon sens, Madame Élisabeth prêche encore
la concorde. «C'est ce que je ne cesse de dire des deux côtés... Mais il
faudrait que tout le monde y mît quelque chose, et je t'avoue que j'ai
été dans le cas de voir des gens qui m'effraient par leur raideur. Il
serait bien à souhaiter que ceux qui sont de leur société pensassent
comme moi, le leur persuadent et fussent de bonne foi. Il n'y a que cela
qui ramène des cœurs ulcérés par la douleur et par l'intime et juste
conviction de la pureté de leurs intentions...» Rapprochons cette lettre
de celle adressée quelques jours avant à Mme de Raigecourt, et nous
voyons que Madame Élisabeth s'est donné le but d'apaiser les
malentendus, de ramener la concorde entre les différents membres de la
famille royale. Malgré sa tendresse pour le comte d'Artois et sa
faiblesse pour les émigrés, elle sent qu'elle a un devoir à remplir, et
elle s'emploie de toutes ses instances. On sait que pas plus que les
prières de Louis XVI, les objurgations de Madame Élisabeth n'étaient
écoutées.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps nos émigrés ont continué à correspondre et à
s'entretenir des nouvelles qui leur parviennent soit de Paris, soit des
princes.

Le 16 septembre, Mme de Bombelles ne sait encore si elle doit se réjouir
tout à fait du voyage du comte d'Artois dont elle augure si grand bien.
«On assure qu'il a reçu parole de l'Empereur et du roi de Prusse,
écrit-elle en supposant bien facilement le problème résolu... Le premier
donne définitivement 60.000 hommes, le second 40.000... Monsieur a
témoigné à son frère la tendresse la plus touchante et, jetant son
chapeau en l'air, a crié _Vive le Roi_ lorsqu'il a appris les
dispositions des Souverains; le mouvement de la part de Monsieur est
charmant. Dieu veuille les éclairer et les diriger... Dussions-nous dans
notre petit coin être oubliés, maltraités, peu importe si notre
Souverain reprend sa couronne et la religion son empire!...»

Quant au marquis, il a chargé M. de Raigecourt de parler pour lui au
maréchal de Broglie qu'il vénère. Non pas qu'il veuille se faire une
place à Coblentz entre Calonne et l'évêque d'Arras, M. de Conzié. Il
n'est pas sans conserver rancune à ceux qui l'ont si bien desservi
auprès du comte d'Artois et «dans ce tableau nouveau d'intrigues mal
cousues, il n'a garde de vouloir figurer». Bombelles doit être sincère
et nous ne le suspecterons pas d'imiter le renard de la fable. Sa
consolation de diplomate pour le moment réduit à l'impuissance, il la
trouve dans les lettres du Roi et de la Reine aux princes, dans les
marques d'estime des Rois Bourbons à Madrid et à Naples. «Je suis ravi,
dit-il en finissant, que M. le comte d'Artois vous attache à lui. Hélas!
il mériterait de n'avoir près de sa personne que des gens de votre
trempe; alors ses actions seraient toutes analogues aux bonnes et aux
droites intentions de son excellent cœur.»

M. de Raigecourt ne se refusera pas à s'entremettre pour M. de Bombelles
et dans une lettre qui se croise avec celle de son ami, il a fait
entrevoir des arrangements possibles dont le bien général devait
profiter. «Le chevalier de Las Casas a été à même de connaître et
d'apprécier toutes vos démarches et peut vous faire rendre par le prince
une justice que nous réclamons avec tant de raison.» De bonnes nouvelles
d'ailleurs viennent d'être apportées par le baron de Bombelles; alors
agent des princes à Saint-Pétersbourg. Les obligations qu'on lui devait
étaient assez essentielles «pour mettre un poids de plus du côté de la
justice et de la reconnaissance». Le frère de M. de Bombelles avait
réussi dans une petite mesure auprès de l'impératrice Catherine: il
venait d'obtenir beaucoup de promesses, et, ce qui valait mieux, deux
millions d'argent qui avaient été les bienvenus dans l'état de détresse
où se trouvaient princes et émigrés.

On ne saurait demander à M. de Raigecourt de juger sans parti pris et la
déclaration de Pilnitz et ses conséquences escomptées, et l'attitude du
Roi vis-à-vis de ses frères. Le marquis est attaché à la personne du
comte d'Artois qu'il considère comme le sauveur de la monarchie, il se
montre très sévère pour le Roi, «qui aggrave tous les jours sa position
par son peu de caractère et des démarches indignes de son rang».

       *       *       *       *       *

Mme de Raigecourt forcerait volontiers la note. Écrivant à son mari à la
même époque--on se rappelle qu'elle est demeurée à Trèves avec ses
enfants--elle livre ses impressions vraies: «On promène dans Paris notre
Roi _nonchalant_, sa triste compagne et notre trop malheureuse
princesse. La Constitution se consolidera à peu près, puisqu'on laisse
passer les gelées dessus, et que le Roi est forcé à se prêter à toutes
les démarches honteuses auxquelles il se soumet; mais les princes et les
puissances doivent, pour juger sa façon de penser sur cette maudite
Constitution, se souvenir de ce qu'il a dit en partant pour
Varennes[164].»

  [164] Voir la _Déclaration de Louis XVI_ (_Recueil_ Feuillet de
  Conches, t. II). Il y énonçait les motifs de son départ et les
  critiques nombreuses qu'il avait à faire de la Constitution.

       *       *       *       *       *

Plus tôt qu'on n'aurait pu le croire il a été question à Coblentz du
marquis de Bombelles. Aussitôt M. de Raigecourt mande à la marquise:
«J'ai eu le plaisir hier de causer avec le baron de Bombelles qui repart
ce soir pour la Russie, et vous vous imaginez bien quel a été l'objet
principal de notre conversation. Il est fort d'avis et j'en suis
aisément tombé d'accord que, d'après les lettres que M. le comte
d'Artois doit avoir reçues actuellement et les témoignages flatteurs qui
ont été rendus à votre mari par le Roi et les autres Souverains,
témoignages que les princes ne peuvent pas ignorer, il est indispensable
que M. de Bombelles reparaisse ici. La jalousie de M. de Calonne ne
pourra pas empêcher M. le comte d'Artois de le voir et de le bien
traiter, et je suis persuadé que dans une demi-heure de conversation il
achèverait d'éclairer le prince et de le ramener aux sentiments de
justice et de reconnaissance qui lui sont naturels. D'ailleurs la
présence de M. de Bombelles ici dissiperait l'impression qu'ont pu
laisser dans quelques esprits les propos qu'on a répandus, et produirait
peut-être mieux cet effet qu'un mémoire justificatif, supposé même que
les circonstances permissent d'en publier un. Monsieur votre frère m'a
prié particulièrement d'insister près de vous sur ce point, et je crois
qu'il a grande raison. La délicatesse de M. de Bombelles ne doit jamais
être alarmée de faire auprès du prince la première marche; elle me
paraît d'autant plus nécessaire de sa part que celui qui a eu des torts
ne revient presque jamais le premier. Outre l'avantage que je trouverais
pour la chose publique à un rapprochement qui ferait employer M. de
Bombelles, je crois que dans le cas du rétablissement de nos affaires il
ne serait pas inutile à l'avancement de votre mari et à la fortune de
vos enfants qu'il fût bien avec les princes. J'espère qu'ils joueront un
assez grand rôle dans la contre-révolution pour conserver ensuite une
certaine influence dans le Gouvernement.»

Si cependant M. de Bombelles ne trouvait pas que cette démarche fût
encore convenable pour le moment, son frère le priait d'écrire au prince
Charles de Nassau-Siegen, qui faisait partie du Conseil à Coblentz. Les
princes avaient beaucoup d'obligations à l'aventureux personnage, amiral
au service de la Russie, lequel était à la fois un des hommes de
confiance de Catherine II et un des partisans les plus convaincus et
enthousiastes de l'émigration[165]. Enfin le baron de Bombelles partant
pour la Russie attendrait à Berlin les lettres de son frère. A son
retour à Coblentz en novembre il ferait le possible pour faire le
crochet de Berlin, de Wardeck, si le marquis lui traçait un itinéraire.
M. de Raigecourt est enchanté de l'idée de revoir M. de Bombelles,
surtout de pouvoir contribuer suivant son idée à le ramener dans le
sillon de Coblentz. N'est-ce pas aller bien vite en besogne que de
croire Bombelles si facilement gagné à la cause de l'émigration sans le
Roi? Nous connaissons assez l'inébranlable fidélité de Bombelles à la
cause royale pour supposer qu'en faisant des démarches pour être reçu à
Coblentz le marquis n'a qu'une idée: reprendre si possible une petite
influence et servir utilement les intérêts de la monarchie en faisant
obstacle aux plans impolitiques de Calonne. S'est-il leurré de l'idée
que le baron de Breteuil et lui, aidés des conseils expérimentés du
maréchal de Broglie, pourraient faire rentrer des idées saines dans les
cerveaux de Coblentz et ramener cette concorde après laquelle tous
soupirent--à la condition que les concessions soient toujours faites par
les autres? Nous le verrons à l'œuvre, mais sans succès, et deux mois
ne se seront pas passés que la désunion sera plus forte que jamais:
Bombelles, ancré de plus en plus à la politique particulière du Roi et
de la Reine, s'affirmera l'antagoniste de la politique des princes.

  [165] Sous le titre: _Un Paladin au XVIIIe siècle_, le marquis
  d'Aragon a publié d'après des correspondances inédites une
  intéressante biographie de son grand-père maternel. Il est
  beaucoup question du prince de Nassau dans les _Mémoires_ de
  Langeron. Voir aussi: M. Léonce Pingaud, _les Français en
  Russie_, et M. Albert Sorel, _l'Europe et la Révolution
  française_, t. II. Nous aurons l'occasion de parler de lui dans
  un chapitre postérieur ayant trait à la mission du marquis de
  Bombelles en Russie. Rentré dans la vie privée sous Paul Ier, le
  prince de Nassau-Siegen mourut obscurément en 1829.

Quelques détails sont aussi donnés par M. de Raigecourt sur l'existence
menée alors à Coblentz: «La vie d'ici est fort ennuyeuse; j'ai
heureusement pour ressource Mmes de Caylus et d'Autichamp. La société de
Schœnbornslust n'est point du tout dans mon genre, et j'aurais de la
peine à faire le _Beau Monsieur_ auprès de la comtesse de Balbi. Je vous
assure que ces femmes n'ont pas été rendues plus raisonnables par la
Révolution; le pauvre et respectable maréchal de Broglie y est tourné en
ridicule à la journée, ainsi que le prince de Revel, qui est une des
plus honnêtes créatures que je connaisse; aussi je vais là le moins
possible.» D'autres émigrés de marque sont aux alentours: le maréchal de
Castries et le marquis de Bouillé.

M. de Raigecourt vient d'entrebâiller la porte de la société de
Coblentz. Jetons un court regard sur cette cour d'intrigues.

Le château de Schœnbornslust était situé aux portes de Coblentz et
prêté aux princes par Louis Wenceslas de Saxe, frère de la Dauphine
Marie-Josèphe, archevêque-électeur de Trèves. L'électeur déteste le
Gouvernement qui a ruiné le clergé et donne sans discontinuer à l'Europe
de funestes exemples. Comme les émigrés se sont constitués les
défenseurs de la religion catholique, l'électeur est captivé; il
abandonne pour ainsi dire le gouvernement de sa principauté à Calonne,
lequel mène le comte d'Artois par le bout du nez. Le maréchal de
Broglie est annihilé; si le maréchal de Castries a conservé une certaine
indépendance, c'est parce qu'il réside à Cologne. Calonne est
grand-maître, ministre, organisateur, il centralise les fonds trop rares
à venir, il les distribue à ses amis, à ses créatures, il met les grades
en vente, mécontente ceux dont les appointements ne sont pas payés,
s'aliène les chefs, du prince de Condé au duc de Guiche qui a rassemblé
les anciens gardes du corps[166] et est chargé de l'organisation de
l'armée, au marquis de Bouthillier[167], major général, qui à Worms
reçoit les engagements[168].

  [166] Papiers Gramont. Arch. de M. le duc de Lesparre. Tout un
  dossier sur l'organisation des gardes du corps.

  [167] Voir fragments de _Mémoires_ du marquis de Bouthillier; M.
  E. Daudet: _Coblentz_. Cf. _Mémoires_ du comte Valentin
  Esterhazy.

  [168] L'armée de Condé demande officiers et soldats. Le marquis
  de la Queuille fait par son ordre un appel à la noblesse pour
  qu'elle vienne constituer des corps réguliers. Les jeunes
  gentilshommes accourent «au poste assigné par l'honneur»; ils ont
  peur d'être blâmés pour arriver trop tard; chacun leur dit: vous
  n'arriverez pas à temps, vous serez déshonorés (Marcillac,
  _Souvenirs_; Bernard de la Frégeolières, _Mémoires_).

  Quand le colonel convoque ses officiers pour prêter serment à la
  Constitution de 1791, ceux qui ont hésité jusqu'alors se révoltent
  contre un serment humiliant; ils partent le même jour. Un
  négociant de Marseille veut persuader à un jeune officier que
  l'émigration attirera des calamités sur lui, sa famille et son
  pays. «Je suis soldat, répond le jeune homme, les princes
  m'appellent, je n'ai pas à discuter, mais à obéir.» (Romain,
  _Souvenirs_.)

Mais, pendant ce temps, la Cour est fort brillante. Sur les conseils de
Calonne, les princes font revivre le cérémonial de la Cour de France,
réorganisent la Maison du Roi, rétablissent les grandes charges, les
pages, les mousquetaires, la compagnie de Saint-Louis, les chevaliers
de la couronne. Uniformes éclatants, tenue de ces troupes d'élite
magnifique. Les gentilshommes qui composent le guet des gardes sont
montés sur des chevaux à courte queue: costume vert avec parements,
revers et collet cramoisi, galonnés en argent. A la tête de ces corps
sont placés: le marquis de Vergennes, le comte de Bussy, le marquis
d'Autichamp, le vicomte de Virieu, le comte de Montboissier, le marquis
du Hallay. La maison militaire de Monsieur est commandée par le comte de
Damas et le comte d'Avaray, celle du comte d'Artois par le comte
François des Cars et le bailli de Crussol. Calonne est le mentor du
comte d'Artois, Jaucourt est l'homme de Monsieur et l'ami réel de la
comtesse de Balbi, née Caumont la Force, qui joue le rôle de favorite du
comte de Provence. D'autres hommes ont un rang important à la Cour; en
dehors du maréchal de Broglie et du duc de Guiche, c'est Mgr de Conzié,
évêque d'Arras, ce sont les deux Vaudreuil, le comte et le marquis; ce
sera plus tard le comte de Vergennes, ministre du roi de France près de
l'électeur, mais seulement quand il aura été révoqué par son
gouvernement et remplacé par Bigot de Sainte-Croix; si le ministre de
France n'est pas accepté dans le conseil, les représentants des
puissances y sont accueillis avec empressement: ce sont le baron de
Duminique, premier ministre de l'électeur, qui prend part aux
délibérations que préside Monsieur et qui sait si bien s'effacer devant
Calonne; c'est le comte d'Oxenstiern accrédité auprès des princes par le
roi de Suède, le comte de Romanzof, envoyé par Catherine, le prince de
Nassau, qui «est tout entier au service des princes, leur offre tout,
son sang et sa fortune», enfin le chevalier de Bray qui représente les
Français engagés dans l'Ordre de Malte[169].

  [169] Ernest Daudet, _Coblentz_, 130 et suivantes;--_La Mission
  de Bigot de Sainte-Croix à Coblentz_, par M. Bletry (inédit).

La politique tient ses assises au Café des Trois-Couronnes, où chaque
jour vient pérorer Suleau, le journaliste de l'émigration, l'oracle des
exaltés: il est l'éditeur de ce _Journal Suleau_, qui critique tout le
monde, qui raille le Roi et la Reine, que Calonne est obligé de
désavouer, tant ses diatribes sont violentes contre les puissances qui
tardent à envoyer des secours, et que finalement on est obligé de
supprimer[170]. Les propos du pamphlétaire trouvent de l'écho parmi ses
lecteurs ou auditeurs; les jalousies anciennes, les vieilles hostilités
se réveillent; noblesse de province contre noblesse de Versailles,
gentilhommes pauvres et gentilhommes nantis, gens d'épée et gens de
cour; puis par dessus tout la haine de Coblentz pour les royalistes
modérés, les «monarchiens» qu'on enveloppe dans la même animadversion
que les Jacobins. Les partis opposés se déchirent; le Roi et
l'acceptation de la Constitution font les frais principaux des
discussions âpres et permettent aux antagonistes de tomber d'accord.
Parlent-ils d'autre chose, ils se divisent, et Mercy a raison de dire:
«Pour juger sainement les affaires françaises, il ne faut pas prêter
l'oreille à aucun parti, parce qu'ils sont tous aveuglés par leur
intérêt ou leurs passions; leur plus grand défaut c'est d'être dans un
état de dissolution politique; ils sont plus exagérés et plus absurdes
que les Jacobins.»

  [170] Voir la lettre de Calonne à Suleau, dans _Coblentz_,
  _Pièces justificatives_.

La chronique scandaleuse ne perd pas ses droits. En ce même Café des
Trois-Couronnes, médisances et calomnies vont leur train. Calonne est
non seulement épargné, mais exalté: il est tout-puissant et tient les
cordons de la bourse. Breteuil au contraire est dénigré, violemment
attaqué dans sa vie privée. «On commente la liaison de sa fille, la
comtesse de Matignon, avec d'Agoult, évêque de Pamiers, la sienne avec
la sœur du même évêque, le tout émaillé de détails abominables.» M. de
Vaudreuil écrira à d'Antraigues: «Les agents de Breteuil nuisent à qui
veut faire: tel est le troupeau de boucs dont il est le plus puant
bouc.» Marie-Antoinette se plaindra à Fersen d'avoir reçu «une lettre du
gros d'Agoult lui disant simplement: «Nous attendons avec impatience le
gros baron lorrain pour que l'accord soit parfait entre ici et où vous
êtes». D'Agoult a des raisons pour attendre l'arrivée de Breteuil; les
autres l'exècrent et le vilipendent.

Il n'est pas assez que les cafés politiques distillent des méchancetés;
les salons s'en chargent aussi. Mme de Calonne, cette riche Anglaise qui
a épousé Calonne par admiration, donne de «petits dîners charmants» que
vante le chevalier de Bray; il en est d'autres chez Mmes de Caylus et
d'Autichamp, que M. de Raigecourt qualifie d'ennuyeux, ailleurs des
thés, des soupers, même des représentations. On se réunit surtout chez
Mme de Balbi et chez Mme de Polastron qui habitent avec les princes le
château. Le soir, à l'heure de sa toilette, Mme de Balbi tient dans sa
chambre une petite cour ouverte aux gentilshommes présentés. On la
coiffe près d'une petite table, on lui passe sa chemise devant tout le
monde. Le comte de Provence pendant ce temps est assis dans un fauteuil
près de la cheminée, la main appuyée sur sa canne à pommeau dont il
fourre le bout à chaque instant dans son soulier. Tant que dure la
toilette de la comtesse, les anecdotes et les bons mots volent; puis on
soupe, de jeunes officiers composent des bouts rimés, les tables de jeu
s'organisent, on médit de la cour rivale, celle de Mme de Polastron. De
l'une à l'autre de ces coteries, on se jalouse, on se déteste, on ne
s'entend que pour appeler le Roi un «soliveau» et pour médire de la
Reine «devenue un objet d'horreur pour les émigrés», écrit le ministre
de France à Mayence, Villars, à son chef de Lessart. D'après
l'ambassadeur espagnol, Las Casas, la désunion entre les princes
provient surtout des querelles entre Mmes de Balbi et de Polastron: «La
Cour de Louis XV et celle de Louis XVI n'ont jamais présenté plus de
désordres ni d'intrigues; point de remèdes tant qu'il restera un
cotillon.» C'est ce que finit par comprendre le comte de Provence qui
envoya, avec sa femme, la comtesse de Balbi à Turin[171]. Mais, en
attendant, la favorite jouit d'une grande influence à laquelle ne
prétend guère Louise de Polastron, mais dont une autre femme est
férocement jalouse. Cette troisième directrice de coterie est la
princesse de Monaco, née Brignole-Sale, depuis vingt ans attachée au
prince de Condé qu'elle mène à son gré. Celle que Gœthe a assez
faussement définie «une svelte blondine, jeune, gaie, folâtre», avait
alors près de cinquante-trois ans; elle a suivi à Coblentz le prince
dont Marie-Antoinette disait: «Ce serait dur d'être sauvé par ce maudit
borgne[172]», elle le suivra également au camp de Worms. De tant de
fidélité elle sera récompensée plus tard par le mariage; elle mourra
princesse de Condé[173].

  [171] Forneron, t. I.--Souvenirs du comte de Neuilly.--E. Daudet:
  _Coblentz_.

  [172] Barante, _Correspondance de Louis XVIII et de
  Saint-Priest_, Préface, p. 98.

  [173] Voir dans la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
  Ségur, le chapitre consacré à Marie-Catherine de Brignole.

       *       *       *       *       *

Mme de Raigecourt a bien compris ce que Madame Élisabeth lui avait mandé
le 12 septembre pour le comte d'Artois et M. de Calonne. Le 4 octobre,
la princesse la félicite. «Je suis charmée de la manière dont tu as
saisi ce que je te disais si mal, et que la personne à qui tu as parlé
ait été de ton avis. Puisse le Ciel lui donner le crédit de la faire
réussir!»

«Comme toi et comme d'autres, ajoute Madame Élisabeth, je serais bien
fâchée de renoncer à voir le jeune homme dont il est question absolument
soumis à sa belle-mère; mais cela est impossible; et plus il fera ce
qu'il doit vis-à-vis de son homme d'affaires, moins il courra ce risque,
parce que, réunissant plus de moyens à lui, il s'affermit de toute
manière». Il n'est pas nécessaire que son mari en parle au patriarche
(le maréchal de Broglie). L'idée d'un Congrès à Aix-la-Chapelle[174] se
répand. On débite même un extrait de la lettre de M. de Broglie, qui dit
positivement que l'Empereur a eu réponse des autres Cours qui adhèrent à
la déclaration de Pilnitz.

  [174] Le Congrès armé faisait partie du plan de la Reine. Sans
  parler de la Constitution, les puissances auraient invoqué les
  droits lésés des princes allemands, la garantie des traités
  passés avec la France et compromis par le changement de régime.
  Elles auraient, au besoin, appuyé leurs revendications par la
  présence à la frontière de têtes d'armées, capables à la fois
  d'en imposer «à la partie la plus enragée des factieux» «et de
  donner aux plus raisonnables le moyen de faire le bien». Voir _le
  Comte de Fersen et la Cour de France_, t. I;--_Louis XVI,
  Marie-Antoinette, Madame Elisabeth_, t. II;--Cf. aussi dans le
  _Cardinal de Bernis depuis son ministère_, les lettres de Calonne
  à Bernis. Calonne y exhalait naturellement son mécontentement et
  sa colère contre Breteuil.

La princesse ajoutait un paragraphe qui regardait les Bombelles: «Je
voudrais bien que le mari d'Ange employât son crédit auprès de son
protecteur, pour lui persuader qu'il faut que tout le monde fasse des
sacrifices avec raison. Il y a un parti qui doit en faire de plus
grands. Mais ses services et son désintéressement individuel doivent
être comptés pour quelque chose. Si tu es en position d'en écrire à
l'Ange, tu feras peut-être bien; mais si tu ne lui parles pas des
affaires dans le cours ordinaire, il ne faudrait pas entamer celle-ci,
parce qu'elle verrait bien que cela ne vient pas de toi, et que tout ce
que tu peux lui mander sur cela ne peut pas venir d'un autre. Je suis
bien fâchée qu'il ne soit pas bien avec le jeune homme, car il serait
utile dans ce moment; mais, comme tous les deux trouvent qu'ils ont
raison, il est difficile de s'entendre; et il faudrait une si grande
explication pour en convenir qu'il faut y renoncer...»

Dans son désir de concorde, qui seule aurait pu amener une réelle
amélioration dans les affaires royales, Madame Élisabeth se sert tour à
tour des moyens directs ou détournés, pour obtenir ou tâcher d'obtenir
que les querelles cessent entre ses frères et les représentants du Roi.
Avec sa coutumière diplomatie, elle supplie des deux côtés, ne donnant
tort à personne; mais, comme on vient de le voir, elle ne se fait guère
d'illusion sur le résultat de sa nouvelle démarche.

A Mme de Bombelles, dans sa lettre du 6 octobre, elle n'aborde point le
sujet. En revanche, elle évoque des souvenirs qui ne peuvent que toucher
sa fidèle amie:

«Il y a aujourd'hui deux ans, ma chère Bombe, que nous étions encore
dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a été
décidé que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais l'on
ne verra une habitation plus agréable pour moi. Tu me demandes si je
vais à Montreuil. Non, mon cœur, et certes je n'irai pas que la ville
dans laquelle il est n'ait avoué ses torts. J'en enrage, mais je crois
le devoir. Quant à Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si
mal pour ces dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le
lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai apporté
une contre-révolution.»

Mme de Bombelles a confié à sa princesse ses visites au prince-abbé de
Saint-Gall: «Je suis charmée de ce que tu me marques du bon sens de ton
prince-moine[175]. Si tout le monde avait comme lui senti la nécessité
de laisser chacun dans la place où la Providence l'a placé, nous
n'aurions pas à gémir sur les maux de notre patrie.»

  [175] Feuillet de Conches, _Correspondance_, p. 351, s'imagine à
  tort qu'il s'agit de Clément Venceslas, archevêque-électeur de
  Trèves. Mme de Bombelles ne le connaissait pas et n'avait pas à
  parler de lui. Il s'agit du prince-abbé de Saint-Gall.

Voici des nouvelles de l'Assemblée. «La nouvelle législature a commencé
à attaquer les droits que la Constitution avait donnés au Roi. Elle a
décrété qu'elle devait être indépendante de la volonté du Roi lorsqu'il
y était, et qu'en conséquence ils seraient avant que le Roi s'asseoie;
qu'il n'aurait pas un fauteuil différent de celui du Président, et que
l'on ne lui donnerait plus le titre de _Sire_ ni de _Majesté_; mais
qu'en lui parlant on dirait toujours _Roi des Français_. Tout cela
ferait rire si l'on n'y découvrait pas un désir violent de détruire
toute la Constitution. On dit que Thouret était dans une colère
affreuse, et M. de Condorcet enchanté.»

En _post-scriptum_, il est d'ailleurs marqué: «L'Assemblée a rétracté le
décret de la veille.»

La grosse nouvelle des lettres adressées par Madame Élisabeth à ses
amies est que:

«L'Empereur reconnaît notre pavillon de trois couleurs comme le Royal.
Je pense que toutes les puissances en vont faire autant. Oh! que les
princes pacifistes sont de précieux trésors pour des révolutionnaires
comme nous!... Il faut convenir qu'aux yeux des siècles présents et
futurs cette modération pacifique fera un superbe effet. Je vois déjà
toutes les histoires en parler avec enthousiasme, les peuples le bénir
de leur bonheur, la paix régner dans ma malheureuse patrie, la religion
constitutionnelle s'établir parfaitement, la philosophie jouir de son
ouvrage, et nous autres, pauvres apostoliques et romains, gémir et nous
cacher...»

En terminant: «Enfin, mon cœur, la Providence est bonne et veut nous
humilier. Si c'est là son but, elle y a bien réussi...»

La politique intérieure, les événements qui se préparent à l'extérieur
n'empêchent pas Madame Élisabeth de suivre son amie par la pensée, de
s'intéresser à ses excursions avec Mme de Louvois, surtout à la santé
morale et physique de ses enfants: «Que tu es heureuse que tes parents
répondent si bien aux soins que tu leur donnes! J'espère, mon cœur, que
le sacrement qu'ils vont recevoir les confirmera en effet dans la foi de
leur père, et les rendra dignes un jour de la soutenir avec force, dans
un temps où il faudra peut-être encore du courage pour se dire chrétien.
Ce que tu me mandes du bien que produit en eux l'air de la campagne me
ferait bien plaisir et m'ôte presque le regret de te voir toujours
éloignée d'ici...»

Les négociations ont été menées par M. de Raigecourt pour aplanir les
voies à M. de Bombelles s'il se décidait à se rendre à Coblentz. La
marquise est reconnaissante à M. de Raigecourt de «l'intérêt tendre» que
leur «meilleur ami» a pris aux injustices «qu'on fait essuyer à son
mari»...

«Vous jugez tout le prix que nous attachons à vos conseils. Celui que
vous donnez à mon mari de se rendre à Coblentz est cependant si
important qu'il demande d'y réfléchir à tête reposée, et c'est ce que
nous voulons faire l'un et l'autre. Songez, mon cher, à l'intérêt qu'a
M. de Calonne de couvrir toutes ses menées en éloignant toute
explication, et l'application qu'il mettra à faire recevoir à mon mari
tant de dégoûts pour notre prince qu'il en résulte impossibilité ni de
s'expliquer ni de s'entendre.»

Mme de Bombelles ne se fait guère d'illusions sur les pensées de
derrière la tête du comte d'Artois et surtout de son omnipotent chargé
d'affaires. Elle pressent ce qui est vrai, et ce que nous prouvera une
lettre postérieure adressée par le prince à Madame Élisabeth, que la
plaie est encore vive et la rancune nullement apaisée: l'affaire de
Mantoue et le dévouement à Breteuil ne sauraient être oubliés.

«On pardonne volontiers les torts des autres, continue la marquise, mais
bien rarement ceux qu'on a eus soi-même. M. de Bombelles ne doit donc
guère espérer un retour de justice, qui coûterait à l'amour-propre de
notre prince et ferait courir le risque à M. de Calonne d'être connu.
Pourquoi donc chercher de nouveaux chagrins? De quelle utilité cela
pourrait-il être à la chose publique?»

Elle est d'avis que pour le moment M. de Bombelles doit rester dans la
retraite. Autre chose serait si «des coups de fusil se tiraient». Dans
ce cas, il devrait aller payer de sa personne. «Il verrait alors de
quelle manière il devrait se présenter et il pourrait servir la bonne
cause sans rien avoir à démêler avec les princes.» Ne se nourrit-elle
pas d'ailleurs d'illusions sur l'issue du mouvement des émigrés,
puisqu'elle ajoute: «Si le Roi reprend sa couronne, il ne se refusera
pas sans doute d'employer un vieux et fidèle serviteur, et je ne crois
pas que la persécution qu'on fait éprouver à mon mari aille jusqu'à
vouloir le frustrer de ce qui lui sera légitimement dû... Il me semble
donc qu'il doit rester et ne pas aller demander un pardon qu'il n'a pas
à réclamer, et qu'on lui refuserait avec hauteur. M. de Bombelles doit,
en outre, au baron de Breteuil, dont il partage la disgrâce, de ne pas
faire une démarche qui romprait peut être les liens qui les unissent.»

D'un autre côté le Roi et la Reine parlent avec intérêt du marquis, ils
comptent sur lui et peuvent réclamer ses services. «Si l'un ou l'autre
désirait qu'il fût à Coblentz, il y volerait, mais jusqu'à présent ils
ne nous ont rien fait pressentir là-dessus.»

Mme de Bombelles a son siège fait. Elle épouse la querelle de son mari
se plaignant de ce que des émissaires du comte d'Artois vont jusqu'à
répandre le bruit que le marquis s'occupe de desservir le prince en
Suisse[176]; elle opine que son apparition à Coblentz «serait une
démarche inconsidérée, sans avantage pour la chose publique et qui
aurait de l'inconvénient pour lui-même. Si on pouvait espérer que les
entours des princes, les belles dames qui font leur société se
prêtassent à un rapprochement, M. de Bombelles devrait peut-être faire
quelques avances, mais il y a longtemps qu'il a renoncé à être agréable
à ces moqueries de la société de Schœnbornslust, la manière dont,
d'après ce que vous me mandez, sont traités les gens raisonnables est
peu faite pour engager à rendre son existence dépendante des caprices de
ces dames... Quant au prince de Nassau, sa légèreté est aussi connue que
sa bravoure; il croira ce que lui dira M. de Calonne sans aller plus
loin, et j'avoue qu'il me répugne de voir faire à M. de Bombelles un
rôle de suppliant. Il a écrit trois fois à M. le comte d'Artois, lui a
donné tous les motifs de sa conduite dans tous leurs détails, et ne doit
pas en faire davantage, ce me semble.»

  [176] M. de Bombelles à M. de Raigecourt, 4 octobre.

Mme de Bombelles n'est pas sans nouvelles de Paris, puisqu'elle mande au
marquis de Raigecourt--et là, son informateur ne semble pas avoir été la
princesse:--«Vous savez que le Roi a refusé d'aller au _Te Deum_ et même
de répondre à l'évêque constitutionnel de Paris; voilà une petite
pointe de courage qui lui vaudra, je crains, de nouvelles insultes, mais
ce sera un bien pour le moment.»

De plus la marquise croit fermement--ce qui n'est nullement prouvé--que
le Roi a été forcé d'accepter la Constitution et que sa lettre a été
écrite par le Comité[177]. «On prétend qu'il en a gardé la copie et
qu'il doit l'envoyer au roi d'Espagne... Sa position est bien cruelle et
doit inspirer une vraie pitié; car je parierais tout au monde qu'il ne
s'est résolu à obéir à ses tyrans que pour sauver la vie de ceux qui
eussent été les victimes de sa résistance.» Si le bulletin des Tuileries
est navrant, comme celui des bords du Rhin ranime le courage de
l'ardente jeune femme! Ce Congrès armé, c'est le salut, croit-elle, et
pourtant, comment accorder cette pacifique réunion, escomptée d'avance,
d'Aix-la-Chapelle, et la marche des troupes. Si la guerre doit éclater,
que ce soit le plus tôt possible: «Je le désire pour tous les pauvres
gentilshommes qui vous entourent et dont la situation est déchirante.»
L'impératrice de Russie a donné un bel exemple, «sa conduite est
adorable[178] et doit faire honte aux autres souverains; j'espère
qu'elle les aura électrisés tous, et ce sera peut-être à Catherine à qui
nous devrons le salut». En résumé l'ardente femme qu'est Mme de
Bombelles s'apitoie sur le sort du Roi et de la Reine et, en même temps,
oubliant ses griefs personnels, elle fait vœux pour les succès des
princes à la condition qu'ils soient d'accord avec les Tuileries. C'est,
au fond, le système utopique de Madame Élisabeth.

  [177] Elle fut en effet rédigée par du Tertre, mais écrite de la
  main du Roi. Droz, _Hist. de Louis XVI_, t. III;--Correspondance
  diplomatique du baron de Staël.

  [178] On se rappelle que le baron de Bombelles, envoyé des
  princes, avait obtenu un premier subside. A cette époque, le
  baron de Bombelles est déjà de retour, et, de Berlin, il est allé
  en Suisse voir son frère. Le comte Valentin d'Esterhazy venait
  d'être chargé d'une mission des princes pour Catherine II. Il
  était arrivé le 14 septembre à Saint-Pétersbourg.

       *       *       *       *       *

En ce début d'octobre, un effort a-t-il été fait par le parti de
Coblentz pour ne pas élargir le fossé creusé entre le Roi et ses frères?
Dans l'attente de réponses définitives des puissances et au sujet de la
Constitution, et sur le chapitre concours effectif, le Conseil des
princes penche-t-il pour la modération et désire-t-il prouver que non
seulement il ne veut pas encore rompre en visière avec les Tuileries,
mais qu'il s'efforce dans une certaine mesure provisoire de se
rapprocher des désirs du Roi? On le croirait, à apprendre de M. de
Raigecourt que le comte d'Artois s'est exprimé avec modération au sujet
de Bombelles, que le maréchal de Broglie déclare tout haut que, sans le
baron de Breteuil, rien ne peut marcher: la duchesse de Brancas[179]
vient d'arriver, et on la supposait chargée d'une négociation de ce
genre; après elle, c'est le marquis de Vaudreuil, cousin du fidèle ami
du comte d'Artois; il apportait des encouragements du Roi... Ces
contradictions perpétuelles, ces variantes de politique sont
déconcertantes au premier chef; au bout de chaque route, il est deux
tournants où les partis s'engagent, quitte à revenir sur leurs pas;
chacun a deux politiques tour à tour officielle et occulte, chaque
semaine apporte son changement: les suspicions s'en augmentent, les
chances d'accord malgré des apparences momentanées diminuent,
s'évanouissent les unes après les autres. L'accalmie que nous
soulignions plus haut au fil d'une correspondance qui nous apporte tant
de nouveaux éléments de discussion, l'accalmie ne peut pas durer: elle
ne durera pas.

  [179] Élisabeth-Pauline de Gand de Mérode, guillotinée le 16
  février 1794; elle avait épousé Léon Félicité, duc de Lauraguais,
  devenu duc de Brancas à la mort de son père. Une de ses filles
  avait épousé, en 1773, le duc d'Arenberg.

       *       *       *       *       *

Dès le 16 octobre, Mme de Raigecourt, revenant sur les combinaisons dont
son mari ou elle ont donné l'espoir aux exilés de Wardeck, mande à Mme
de Bombelles que «les belles nouvelles n'étaient pas véritables». Tout
paraît se reculer et même s'anéantir. Je vois avec douleur que Paris et
Coblentz ne s'entendent point... L'Empereur traite les princes comme des
enfants. Il fait semblant de se convaincre de leurs bonnes raisons, de
s'attendrir sur leur position. En conséquence, il leur donne de
l'espoir, leur fait des promesses, et, au moment de les accomplir, il
trouve une porte de derrière pour délayer et allonger à l'infini. Les
princes ne peuvent s'empêcher de soupçonner que le crédit de la reine et
de ses agents ne contrarient tous leurs projets et ne fassent tenir à
l'Empereur une conduite si étrange.»

Et Mme de Raigecourt d'insister sur cette haine de Calonne et de
Breteuil dont, par le menu, nous connaissons les effets. «Il faut donc,
pour le bien général, chercher à rapprocher ces deux hommes et à
accorder leurs prétentions respectives. Je prêche, de ce côté-ci, cette
morale tant que je puis, prêchez-la du vôtre, et faites voir que toute
la noblesse se rallie et se ralliera à M. le comte d'Artois; que la
conduite tergiversante de l'Empereur a aigri les esprits contre sa
sœur, et qu'il faudrait maintenant mettre du concert et de la confiance
dans les efforts que l'on veut faire pour rétablir le Roi.»

Voici qui souligne bien la note de Coblentz: «On soupçonne encore, dans
ce pays-ci, quelque cachoterie de la part des Tuileries. Il faudrait une
bonne fois pour toutes s'expliquer. La Reine craint-elle que le comte
d'Artois ne s'arroge une autorité dans le royaume qui nuise à la sienne?
Qu'elle en soit tranquille: elle sera toujours la femme du roi, et elle
a plus de caractère que ce prince et sera toujours dominante. Elle se
plaint qu'on n'a pas assez d'égards pour elle. Mais vous connaissez le
cœur, la droiture de notre prince; il a été incapable de tenir les
propos qu'on lui attribue, et qu'on a rapportés à la Reine dans
l'intention sûrement de les rendre irréconciliables.»

Comme Madame Élisabeth, Mme de Raigecourt défendra toujours le comte
d'Artois et même son entourage. Elle s'efforce ici de pallier le mauvais
effet des propos jetés dans Coblentz. Nous en avons noté plusieurs qui
ne sont pas récusables. Qui prouve que le comte d'Artois n'a pas cédé au
même impérieux désir de médire de sa belle-sœur? Il la déteste,
maintenant, comme tous les émigrés, depuis qu'elle contrecarre les
projets des princes et ne consent pas à abdiquer entre leurs mains les
derniers vestiges de la royauté. Mme de Bombelles nous laissera deviner
qu'elle a entendu personnellement ce qu'on lui a écrit et nous ôtera
toute velléité de croire aux euphémismes voulus de Mme de Raigecourt.

Du moment où elle n'ajoute pas foi aux médisances colportées, il est
naturel que la marquise n'ait pas abandonné l'espoir de rapprocher le
baron de Breteuil des princes. L'arrivée de la duchesse de Brancas et du
marquis de Bouillé étaye cet espoir. «Ce serait un beau rôle à jouer que
de les rapprocher et de les faire marcher du même pied, si le baron de
Breteuil peut se convaincre que ce serait là vraiment servir sa patrie
et son Roi, et qu'il ne doit, pour une si grande œuvre, épargner ni
peines, ni soins, ni sacrifices... Je ne vois que ce remède à nos maux:
l'intelligence. Si nous ne l'obtenons pas, nous sommes en proie pour des
siècles à des malheurs sans exemple...»

Pour ce qui est de M. de Bombelles, elle comprend son hésitation à se
rendre à Coblentz; Mme de Raigecourt ne semble pas avoir partagé
l'illusion de son mari, provocateur de cette idée de rapprochement. Très
sévère pour les concessions faites à Paris, la marquise conclut: «Notre
malheureuse princesse qu'on a traînée à tous les spectacles, notre
malheureux Roi qui s'avilit tous les jours davantage, car il en fait par
trop, même s'il a encore l'intention de leur échapper: toutes ces
bassesses le font dire et soupçonner, et il ne met pas la mesure que la
bonne politique exigerait. L'émigration, en attendant, s'accroît tous
les jours, et bientôt il y aura dans ce pays-ci plus de Français que
d'Allemands.»

En répondant à M. de Raigecourt, le 28 octobre, le marquis de Bombelles,
après une allusion à l'idée jugée par lui impraticable de se rapprocher
pour l'instant de Coblentz, émet de curieuses réflexions sur un prétendu
projet d'évasion de la famille royale. «Avez-vous vu la brochure
intitulée: _Nouveau projet d'enlever le Roi, conçu par les anciens
députés?_ J'y suis associé à MM. de Breteuil, de Bouillé, de Fersen
pour être l'agent de cette seconde évasion, et je m'en tiens honoré,
quoiqu'il n'en soit pas question. Mais je me trouve un peu étranger à
une coalition dont on fait membres MM. Barnave, Chapelier, la Fayette,
Beaumetz et Montmorin[180].

  [180] Un projet d'évasion avait été formé et la date, fixée,
  semble-t-il, au 27 du mois d'après Fersen; mais on l'abandonna
  vite. Il y en eut d'autres: l'un proposé par l'Anglais Crawfurd à
  la fin de 1791, l'autre en février 1792 par Fersen. Dès le mois
  de janvier, le bruit d'une fuite royale courait dans Paris. Voir
  le _Journal_ de Gouverneur-Morris, les Papiers Fersen, janvier et
  février 1792, et _Coblentz_, par M. E. Daudet, pièces
  justificatives. Il y eut enfin en juillet 1792, divers projets
  élaborés: l'un par la Fayette qui se figurait jouir encore d'une
  certaine influence; il se sentit impuissant à faire partir le
  Roi: l'autre dont Mme de Staël était l'âme. Les réunions avaient
  lieu chez le comte de Montmorin, rue Plumet. Madame Elisabeth,
  qui avait été en relations avec les principaux constitutionnels,
  engagea son frère à tenter un effort près des Jacobins. Voir les
  _Mémoires_ de Malouet, t. II, et de la duchesse de Tourzel, t.
  II.

Comme le marquis a été taxé de _monarchiénisme_[181] il s'est plaint et
formule ainsi son opinion: «Le vrai, puisque nous en parlons, est que
j'ai en horreur tous ces gens qui, après avoir culbuté le royaume par
leurs iniques absurdités, veulent aujourd'hui refaire un Roi et un
Gouvernement à leur guise. Je méprise moins les scélérats conséquents et
fermes dans leur révolte. Certainement ils sont moins dangereux que les
autres, _parce qu'on ne fera pas de la France une république_, au lieu
qu'on peut nous jeter dans d'interminables malheurs si l'on veut former
une Constitution des débris de celle qui croule avant d'être achevée, et
de celle qui était la seule convenable à la nation. C'est à cette
ancienne Constitution telle qu'elle était qu'il faut revenir sans rien
changer, si nous voulons retrouver du repos et un vrai retour de
prospérité.»

  [181] Les _Monarchiens_, on le sait, étaient les royalistes
  modérés, ceux qu'on appela plus tard les _Feuillants_. Sur le
  système politique des _Monarchiens_, on peut voir les _Mémoires_
  de l'un d'eux, Mallet du Pan.

M. de Bombelles n'admet pas l'idée de république, son système de
Gouvernement est antirévolutionnaire, ne nous étonnons donc pas de lui
voir ajouter: «Les gens qui ont crié aux abus nous ont fait beaucoup de
mal. Il faut supporter des abus dans un Gouvernement comme on vit avec
de la bile et d'autres vices du corps humain; un bon régime prolonge la
durée de la machine. ... Les lois de nos pères sont des chefs-d'œuvre;
mais elles ont été édictées par des hommes... Ayez des ministres
passablement bons, et dans moins de dix ans, le royaume, revenu à son
ancienne forme, refleurira; il ne se relèvera au contraire jamais du
coup qui lui a été porté, si l'on veut faire une cote mal taillée et
nous jeter surtout dans les deux Chambres d'Angleterre...»

L'ancien régime pourra-t-il être rétabli au gré de M. de Bombelles?
Chacun en tous cas s'agite à sa façon, tire des plans et conjectures. Au
dire de Mme de Raigecourt, on commence à désirer sérieusement dans le
Conseil des princes le rapprochement avec le baron de Breteuil. Qui
pourrait mieux opérer ce rapprochement utile à tous que le marquis de
Bombelles? «Il jouerait un beau rôle s'il pouvait être le médiateur.» La
chose est-elle possible ou non, l'état des esprits à Schœnbornlust le
permet-il, voilà ce que ne résout pas la marquise. Ce qu'il y a de
certain c'est que «même les gens les plus sensés» commencent à se
montrer aigris contre l'Empereur qui, «effectivement, nous joue de la
manière la plus indigne».

On tend à se passer de lui, «c'est-à-dire à faire un coup de tête, sauf
lorsque nous nous serons jetés dans la masse, à faire comme les enfants
et à crier au secours».

Est-on prêt, du moins, pour ce coup de tête? En apparence peut-être, car
le tableau des forces militaires donné par Mme de Raigecourt est
imposant: «L'émigration est si prodigieuse que les princes rassembleront
bientôt dix mille hommes; les gardes du corps seuls sont plus de mille.»
Les troupes sont-elles en rapport avec cet état major brillant? On
compte sur une vingtaine de régiments dont les officiers répondent au
moyen de quelque argent[182]. Cela suffira pour faire une trouée, mais
non pour faire contre une révolution, qui était immanquable si la
convention de Pilnitz avait été exécutée. Il paraît cependant que les
princes ont reçu quelque argent autre que celui de Russie; car ils vont
se mettre en grand dépense, et, à compter du 1er novembre, tous les
gentilshommes vont être payés à raison de 75 livres par mois, ceux qui
sont à cheval, et 45 ceux qui sont à pied; aussi seront-ils assujettis à
la justice militaire dans tous les cantonnements où ils sont répartis.
Il n'y a pas jusqu'au brave M. d'Hector qui va commander trois à quatre
cents officiers de marine[183] qui se rassemblent à dix lieues d'ici.

  [182] Sur l'organisation des premiers régiments où beaucoup
  d'officiers étaient incorporés comme simples soldats; sur le
  corps de Condé et sur le rassemblement militaire de Coblentz, Cf.
  Forneron, _Hist. générale des Emigrés_, t. I, et R. Bittard des
  Portes, _Histoire de l'armée de Condé_, premiers chapitres.

  [183] Ce corps prit le nom de Marine-royale et atteignit plus
  tard le chiffre de 600.

Que Mme de Bombelles ressente une tout autre opinion que son amie
Raigecourt sur le chef du comte d'Artois, ceci n'est pas pour nous
étonner. Elle ne vit pas dans le voisinage du prince comme le marquis
de Raigecourt, elle n'est grisée ni par les parfums de Cour ni par les
flagorneries qui, de Coblentz, sont transmises à Trèves, elle a de plus
au cœur une demi-rancune... Pourquoi prendrait-elle le parti de
Coblentz contre les Tuileries, du comte d'Artois contre la Reine? Son
opinion sur le prince et son entourage est justifiée non pas par des on
dit, mais par des faits: «Comment la Reine se fierait-elle jamais à M.
le comte d'Artois, elle qui sait les propos infâmes que tous ses entours
ont tenus et tiennent encore sur elle et sur le Roi? Je n'ai pas, grâce
à Dieu, à me reprocher de lui avoir fait parvenir tout ce que j'ai
entendu moi-même; mais j'en sais assez pour sentir que, si elle est
aussi instruite que moi, elle ne risquera jamais de faire dépendre son
sort de gens qui lui doivent beaucoup et sont ses plus mortels ennemis.»

Mme de Bombelles est prudente cependant; elle ne veut pas envenimer une
vieille querelle, aussi, sachant bien que ses appréciations sont
commentées, se montre-t-elle très indulgente pour le prince lui-même.
«J'excepte M. le comte d'Artois des traits dont je vous parle; son âme
est droite, noble et franche, et je suis intimement convaincu de la
pureté de ses intentions; mais faible comme la plupart des princes de
son sang, il se laisse diriger aveuglément par sa société.» Puis cette
définition si exacte: «Persuadé qu'il a une volonté qui soumet celle des
autres, ce prince suit sans s'en douter toutes les directions que ses
amis lui donnent. Comment, d'après cela, compter sur les effets de ses
excellentes qualités.»

Le marquis de Bombelles s'est entremis auprès du baron de Breteuil,
mais celui-ci ne veut pas se rapprocher des princes. «D'après le ton
mystérieux de ses lettres, ajoute Angélique, nous croyons qu'il y a
d'importants secrets encore cachés que nous ne saurons que lorsque la
bombe éclatera.»

Son mari ne pouvant pas songer à se rendre à Coblentz, Mme de Bombelles
le gardera tout l'hiver, elle le croit du moins. N'étaient les
événements, la vie lui paraîtrait douce dans sa retraite de Wardeck:
«elle ne me laisse que le regret d'être loin de ma mère, de notre
charmante petite princesse et de vous, ma pauvre petite».

Sur l'opinion de Madame Élisabeth en ce moment même, nous sommes
renseignés par le billet joint à la lettre du 8 novembre adressée à Mme
de Schwarzengald à Roschack. C'est ainsi que parviennent à Mme de
Bombelles les lettres de la princesse. Après s'être attendrie à la fois
sur les malheurs de Saint-Domingue et sur les pauvres que frappe si
cruellement l'hiver rigoureux, Madame Élisabeth a griffonné en encre
sympathique des impressions qui doivent rester secrètes. «Enfin, ma
Bombe, l'on sent ici la nécessité de se rapprocher de Coblentz. On va
envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec le baron de
Breteuil; mais il me reste une crainte dans cette démarche, c'est
qu'elle ne soit faite que pour arrêter des démarches fâcheuses et qui
sont fort à craindre, et non pas pour arriver à une confiance méritée.
Cependant qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas? C'est que nous serons
la dupe de toutes les puissances de l'Europe... Je suis d'avis que ton
mari soit où il est, car je suis sûre qu'il penserait comme moi et qu'il
engagerait le baron de Breteuil à se porter de bonne foi à ce nouvel
ordre de choses.»

La princesse insiste comme d'ordinaire sur la concorde nécessaire: «Si
elle n'existe pas, souviens-toi de ce que je te dis: Au printemps, ou la
guerre civile la plus affreuse s'établira en France, ou chaque province
se donnera un maître. Ne crois pas la politique de Vienne très
désintéressée: il s'en faut de beaucoup. Elle n'oublie pas que l'Alsace
lui a appartenu. Toutes les autres sont bien aises d'avoir une raison
pour nous laisser dans l'humiliation. Songe au temps qui s'est passé
depuis notre retour de Varennes. Ont-elles (ces circonstances) remué
l'Empereur? N'a-t-il pas été le premier à montrer de l'incertitude sur
ce qu'il devait faire? Croire, comme bien des gens l'assurent, que c'est
la Reine qui l'arrête me paraît presque un crime[184]. Mais je me
permets de penser que la politique vis-à-vis de cette puissance n'a pas
été menée avec assez d'habileté. Si cela est, je trouve que l'on a eu
tort, mais il serait impardonnable, si, d'après le décret qui a été
rendu hier sur les émigrants[185], on n'en sentait pas le danger. Juge
à la quantité qui sont là s'il sera possible de les retenir, et ce que
deviendra la France et son chef s'ils prennent ce parti sans secours
étranger... Que ton mari engage son ami à marcher de bonne foi; je
m'attends bien que dans le premier moment l'homme qui sera chargé
d'aller à Coblentz éprouvera bien quelques difficultés; mais il ne faut
pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune
raideur à soutenir son avis; mais, en le raisonnant bien, il y
entraînera les autres.»

  [184] Dans une lettre du 21 octobre adressée à Mme de Raigecourt,
  Madame Elisabeth écrivait: «Je crois, comme toi, que le jeune
  homme dont tu me parles ne sera jamais heureux dans son ménage;
  mais je ne crois pas que sa belle-mère en soit tout à fait la
  cause; je la crois jouée par un vieux renard qui est ami intime
  de son frère.» Le vieux renard, c'est simplement le comte de
  Mercy-Argenteau, l'esprit le plus timoré qui fût, qui, lié avec
  les principaux Feuillants, était partisan des atermoiements. Il
  connaissait à son maître deux boulets politiques: la Hongrie et
  les Pays-Bas, et comprenait pourquoi il hésitait à se jeter dans
  la mêlée.

  [185] Premiers décrets contre les émigrés. Quelques jours après,
  les princes en seront avertis par le Roi, et l'électeur de Trèves
  sera invité à disperser le rassemblement de Coblentz.

Sages conseils, pieuses illusions. Est-il possible de mettre d'accord
les hésitations du Roi tantôt encourageant les émigrés, tantôt fulminant
contre eux, et les projets d'aventure patronnés par les princes? Ceux-ci
sont littéralement furieux des injonctions venant de Paris et tendant à
les faire rentrer en France, ils ne savent pas empêcher Suleau de faire
paraître son _Journal_, dont les premiers numéros--nous l'avons déjà
souligné--sont remplis d'injures contre l'Empereur et même contre la
Reine. Le comte d'Artois a beau laver la tête au censeur, M. Christin,
secrétaire de Calonne, a beau supprimer le journal, il s'en est échappé
des exemplaires, le mal est fait, le bruit s'en répand comme une traînée
de poudre; à Vienne comme à Paris, on se montre outré[186].

  [186] E. Daudet, _Coblentz_;--Forneron, _Hist. des
  Emigrés_;--Corresp., le marquis de Raigecourt au marquis de
  Bombelles, 16 novembre.

Laissons les événements suivre leur cours, oublions un instant les
angoisses de la famille royale, les vexations dont elle est chaque jour
victime, ce manque d'argent, cette suspicion constante qui environne
leurs moindres actes[187], ce danger même d'être empoisonnés qui semble
avoir menacé le Roi et la Reine et dont on a répandu le bruit[188],--ces
incidents sont connus de la plupart, et nous ne pouvons céder à la
tentation d'établir un journal complet--et arrivons à cette prétendue
fuite de la famille royale qui n'exista que dans l'imagination d'un zélé
ou d'un mauvais plaisant. Une lettre du marquis de Raigecourt à Mme de
Bombelles, datée de Coblentz le 24 novembre, donne des détails qu'on ne
saurait trouver ailleurs.

  [187] Chaque nuit, un homme de garde couchait en travers de la
  porte de leurs appartements. Une fois, un caporal se permit de
  consigner le Roi et la Reine dans leurs chambres, de neuf heures
  du soir à neuf heures du matin, et cela avait duré deux jours
  (Madame Elisabeth à Mme de Raigecourt, 17 novembre).

  [188] Voulut-on empoisonner la famille royale? On a pu prouver
  que des affidés des clubs des Jacobins s'étaient glissés dans le
  service du palais, et que Louis XVI, averti qu'on voulait
  l'empoisonner, se faisait apporter le pain et le vin par le
  fidèle Thierry de Ville-d'Avray (_Mémoires_ de Madame
  Campan).--Le dénuement des prisonniers était extrême. La Reine,
  une fois, pendant huit jours n'eut pas un sou à sa disposition;
  elle avait été sur le point d'être forcée d'emprunter au dépôt
  que le prince de Nassau avait fait pour elle-même. Ce même prince
  de Nassau écrivait en décembre à Catherine II: «Quelque idée
  qu'on puisse se former des malheurs du Roi et de la Reine,
  l'imagination ne peut les atteindre. Il faut avoir eu le tourment
  d'en être témoin pour en concevoir toute l'horreur. Et ceux que
  les Jacobins et les Républicains leur préparent les surpassent.
  Cependant il n'est que trop vraisemblable que leur dessein est de
  ne les terminer qu'avec leur vie.»

«Dans quel beau rêve nous avons passé la journée d'hier, Madame la
marquise, mais qu'ensuite le rêve a été douloureux! La poste de
Bruxelles apporte à M. de Vergennes[189] une lettre d'un correspondant
aussi sûr qu'affidé, qui lui annonçait, d'une manière positive et à
n'en pouvoir douter, le départ du Roi et son heureuse arrivée à Raismes
près de Valenciennes, où il était entouré par 12.000 Autrichiens et où
la ville de Condé était déjà venue lui apporter ses clefs.» On assurait
que la nouvelle avait été apportée à l'archiduchesse par des courriers
sûrs, que la lettre était écrite par un homme «bien instruit, et qui ne
pouvait se hasarder à rien écrire légèrement». Ni Vergennes, ni les
princes n'avaient douté de l'authenticité de la nouvelle: «Que notre
malheureux monarque n'a-t-il été témoin de l'ivresse qui s'empare de
tous les Français!»

  [189] Ministre du Roi auprès de l'électeur.

La nouvelle se communique dans toute la ville avec la rapidité de
l'éclair; des cris de vive le Roi retentissent dans toutes les rues, sur
toutes les places... On ne voit que des gens criant, pleurant de joie,
courant chez les princes. «Notre Roi, continue M. de Raigecourt, aurait
rendu justice à ses généreux frères; ils étaient aussi bons Français,
aussi heureux que nous.» Peut-être, pour le si bien affirmer M. de
Raigecourt a-t-il des doutes sur la sincérité des manifestations de
Monsieur et du comte d'Artois. Après tout, les princes étaient-ils mieux
renseignés que la plupart et savaient-ils le cas à faire de ce bruit
sensationnel. Pourtant: «Ils ne perdaient pas un instant et voulaient
voler pour le rejoindre; déjà leurs voitures sont chargées et tous les
chevaux de poste retenus; _mais on espérait un courrier et il fallait
attendre le courrier_.»

La journée s'est passée dans l'impatience, peu à peu l'inquiétude en
prend la place. «Tous les Français du dehors avaient reflué dans la
ville; tous remplissaient la place, la cour et les appartements des
princes, et tous attendaient le bienheureux courrier. Fût-il arrivé, il
était embrassé, étouffé. Pour nous tranquilliser, on venait de temps à
autre nous lire la lettre qui faisait notre espoir, notre bonheur, et
chaque lecture était suivie de bruyants et longs applaudissements.»

Comment pouvait-on, à Coblentz, s'abandonner à une joie sans mélange
sans qu'aucun complément d'information vînt garantir l'authenticité de
la nouvelle et même de la lettre? Personne ne dormit cette nuit-là;
«chacun avait l'oreille au guet pour entendre tirer les canons de la
citadelle, que notre bon électeur avait fait préparer, et qui devaient
jouer aussitôt l'arrivée du courrier».

La nuit s'est écoulée sans autre message, mais, au matin, la poste
apportait une lettre du même personnage démentant tout ce qu'il avait
dit la veille. «Par notre joie, continue M. de Raigecourt, jugez de
notre abattement, nous étions ravis au troisième ciel, et nous nous
retrouvons retransplantés sur cette terre de malédiction. La foule n'a
pas été moins nombreuse chez les princes, et comme ils avaient partagé
leur joie avec nous, ils sont venus de même partager leurs douleurs; en
un mot ils ont été parfaits. Je n'en excepte pas le prince de Condé, qui
est ici avec ses enfants.» Une seule ombre au tableau de la joie est
signalée par le marquis: «quelques malins ont cru remarquer qu'au milieu
de la joie commune M. de Calonne n'avait pu, malgré ses efforts,
empêcher son visage de s'allonger; mais aussi fit-il, en revanche,
illuminer sa maison».

M. de Raigecourt s'effraie outre mesure des conséquences de cette
évasion mort-née, car, suivant lui, il y avait eu un plan formé pour
faciliter la fuite du Roi; la date fixée était le 18 ou le 19[190]; «la
garde était gagnée, mais le plan ne s'est pas effectué, soit pour avoir
été éventé, soit pour toute autre raison. Peut-être les courriers,
arrivés à Bruxelles, ont-ils été envoyés exprès par les Jacobins. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que tout Bruxelles, et même, dit-on, le baron
(de Breteuil) et les gouverneurs généraux[191] ont été mystifiés tout
comme nous, et que cette nouvelle fera probablement le tour de l'Europe.
Notre malheureuse princesse n'avait pas été oubliée dans ce fagot; elle
était aussi arrivée avec M. de Viomesnil[192], et la Reine avec M. de
Choiseul et M. le Dauphin.»

De son côté Mme de Bombelles, à l'annonce d'une nouvelle qui était venue
jusqu'à elle avait éprouvé et les plus grandes espérances et les plus
vives angoisses. «Depuis six jours, écrit-elle le 2 décembre, nous
sommes, mon cher marquis, dans un véritable purgatoire. Une estafette de
l'évêque de Spire nous a apporté, le 26, la nouvelle de l'évasion du
Roi; nous l'avons crue sans hésiter. Cependant des lettres reçues le
lendemain et le surlendemain, qui ne parlaient pas d'un aussi grand
événement, nous ont donné du trouble; enfin les gazettes et les lettres
de ce matin nous ont tirés absolument de notre douce erreur.»

  [190] Ces bruits erronés avaient vivement irrité et contrarié la
  Reine, qu'ils compromettaient. Le 6 décembre, elle écrivait à
  Mercy: «Toutes les lettres qui arrivent de Coblentz et du reste
  de l'Allemagne sont remplies de la nouvelle absurde de notre
  départ, qui même a été cru par des personnes qui ne connaissaient
  pas nos sentiments et nos véritables intentions. J'ai voulu
  m'assurer d'où partait un bruit aussi déplacé. Je n'en suis pas
  bien sûre, mais il est prouvé que c'est un secrétaire de M. de
  Metternich, qui a répandu la nouvelle à Coblentz. J'ai sous les
  yeux le tas de bêtises qu'il a mandé depuis le 17 de novembre
  jusqu'au 21, où il a fallu enfin changer de ton; il y mêle des
  circonstances et des noms, qui au moins auraient pu compromettre
  beaucoup de monde. Ce secrétaire est frère de celui de M. de
  Vergennes, ministre du Roi à Coblentz. Vous pouvez montrer cette
  lettre à ma sœur si vous le croyez nécessaire, je vous demande
  donc qu'on s'assure comment et pourquoi cet homme a répandu de
  telles absurdités. Il est très intéressant pour nous d'aller à la
  source de pareilles horreurs, et je regarderai comme personnel à
  moi tout ce que vous pourrez faire sur cela. Quant à l'écrivain,
  si c'est par bêtise qu'il s'est laissé duper ainsi, il peut être
  dangereux pour une place de confiance et compromettre souvent son
  maître; si ce n'est pas cela, je crois rendre service à M. de
  Metternich et à tous les honnêtes gens en demandant qu'on en
  fasse justice (Arneth, _Marie-Antoinette_, _Joseph II_ et
  _Léopold II_, p. 229). D'après une note de Mercy, ce secrétaire
  s'appelait Kenzinger.

  [191] Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen. La duchesse était
  l'archiduchesse Marie-Christine, sœur de Marie-Antoinette.

  [192] Charles-Hyacinthe du Houx, comte, puis marquis de Vioménil
  (1734-1827), avait fait de nombreuses campagnes, maréchal de
  France sous la Restauration; ami fidèle de la famille royale, fut
  chargé de plusieurs missions confidentielles. Il tenta, en 1792,
  de faire livrer Strasbourg aux émigrés. Le complot avorta par les
  hésitations du comte d'Artois. Voir une _Conspiration royaliste_,
  par M. Victor de Saint-Genys, _Revue des Deux Mondes_, 1880.

Elle a reçu la lettre du marquis datée du 24, qui «lui a déchiré l'âme».
Ces pauvres princes, tous ces malheureux gentilshommes combien ils ont
été cruellement trompés et ensuite désabusés! Les gazettes allemandes
disent que c'est un fin tour de quelques démocrates; je voudrais les
étrangler. Mais aussi, mon cher, comment tes princes ont-ils pu se
confier à une lettre venue par la poste? Comment n'ont-ils pas calculé
qu'ils auraient reçu un courrier, qui aurait précédé la poste, que le
Roi et l'Archiduchesse leur eussent envoyé?»

Et la marquise réfléchit juste--mais après--en ajoutant: «Pourquoi
sitôt se réjouir?... Je crois qu'effectivement le Roi aura eu le désir
de s'évader, et que des indiscrétions auront éventé la mèche et lui en
auront ôté la possibilité.»

Mme de Bombelles n'est pas femme à se décourager. Les choses ne peuvent
rester ce qu'elles sont... L'Espagne, dit-on, se joindra aux cours du
Nord pour soutenir les Princes de tout leur pouvoir, et si ceux-ci sont
bien conseillés, si la Russie et l'Espagne les soutiennent fortement, le
Roi, sans sortir des Tuileries, reprendra la couronne... L'évasion, dans
les conditions actuelles, eût produit des merveilles, la marquise en
convient avec M. de Raigecourt, mais «le danger qu'il courrait serait si
grand qu'il faut lui pardonner de n'oser l'entreprendre».

D'autre part il se confirme que le rapprochement du baron de Breteuil
avec les princes s'opère tout doucement. Angélique s'en réjouit d'autant
mieux que son cher mari y est pour beaucoup, et c'est avec empressement
qu'elle profite de l'occasion offerte pour dire tout ce que son cœur
ressent de tendre admiration pour l'époux aimé. «M. de Bombelles a tout
fait pour y engager le baron; il n'y met aucune personnalité, et dans la
supposition où les princes voudraient ne pas entendre parler de lui en
se réconciliant avec le baron, il n'en jouirait pas moins de les voir
bien ensemble. Ah! combien, dans ces circonstances, j'ai étudié avec
plaisir l'âme de mon mari; il n'en existe pas au monde une plus droite,
plus désintéressée, et moins il désire d'être admis de nouveau dans les
affaires, plus je suis convaincue qu'il y ferait des merveilles. Il
attend depuis six jours les événements avec une résignation qu'il
tenait tout entière de sa confiance en Dieu. Depuis hier au soir et ce
matin, il a mis un courage, une force à apprendre les tristes nouvelles
qui sont parvenues, qui m'inspirent pour lui le respect le plus vrai et
le plus tendre. Ah! combien il est consolant de voir dans le père de ses
enfants le meilleur guide que j'eusse pu jamais leur désirer...»

Pas de nouvelles de la princesse sur l'événement manqué, c'est là ce qui
tourmente le plus Mme de Bombelles. «Quel est l'infernal démocrate qui a
pu fabriquer une telle histoire?» mande-t-elle à Mme de Raigecourt, en
la suppliant de la renseigner, si faire se peut.

De Madame Élisabeth, pendant ce laps de temps, aucune lettre n'est
parvenue qui fasse sérieuse allusion ni aux différents projets d'évasion
ni à la fausse nouvelle. «Tu me demandes des nouvelles de mon jeune
homme, écrit-elle à Mme de Raigecourt. Eh bien, je ne suis pas
mécontente de sa belle-mère; mais je t'avoue que ses gens d'affaires me
font peur; ils ont de l'esprit, mais en affaires cela ne suffit pas...
Je ne t'apprendrai rien lorsque je te dirai que le décret sur les
prêtres a passé hier avec toute la sévérité possible. Il a été porté au
Roi malgré tous ses défauts constitutionnels. Il y a eu en même temps
une députation de vingt-neuf membres pour prier le Roi de faire des
démarches vis-à-vis des puissances, afin d'empêcher les rassemblements,
ou bien on leur déclarera la guerre. Dans ce discours, on a assuré le
Roi que Louis XIV n'eût pas souffert de rassemblements. Qu'en dis-tu? Il
est joli, celui-là, qu'on parle de Louis XIV, ce _despote_ dans ce
moment. La maison du Roi en nouvelle formation avec un uniforme «peu
joli» et des éléments de garde nationale, la nomination de Pétion comme
maire de Paris, occupent la princesse. Sur cette ancienne connaissance
du retour de Varennes, Madame Élisabeth écrit: «Je n'ai point aperçu le
nouveau maire depuis sa nomination, cela ne me déplaît pas; cependant je
t'avoue que je ne serais pas fâchée de reprendre avec lui certaines
conversations assez étranges et de voir s'il est toujours le même...
Mais je trouve que nous sommes très bien chacun chez nous.»

_In caudâ_, cette simple remarque: «Tu as eu bien de l'esprit de ne pas
croire à cette bête de nouvelle que les méchants ont répandue avec je ne
sais quelle intention.» Nous avons vu, au contraire, que les deux amies
de la princesse avaient cru avec ardeur au bruit qui les comblait de
joie.

L'armement présumé des Cercles de l'Empire, la coalition annoncée des
gentilshommes et propriétaires des provinces en France, le rapprochement
entre Breteuil et Coblentz, autant d'hypothèses plus ou moins
réalisables qui préoccupent la pensée des Raigecourt et des Bombelles et
dont ils émaillent leur correspondance de décembre... Tout croule en
quelques jours: le Congrès n'est qu'un mythe[193], la coalition est
dissoute dans l'œuf. Reste le rapprochement entre Coblentz et les
Tuileries que pronostique Bombelles, qu'espère Raigecourt. Ils ont
compté sans Calonne...

  [193] Voir les lettres remplies de tristesse que Marie-Antoinette
  écrit à Mercy, à Fersen, à la duchesse de Polignac;--_Mémoires_
  de la duchesse de Tourzel;--_Journal_ de Fersen, Beauchesne,
  _Louis XVII_, I, _Recueil_ Arneth, etc. «Quel malheur que
  l'Empereur nous ait trahis», écrit la Reine à Fersen dès le 7
  décembre.

Dans l'intervalle, le _veto_ suspensif du Roi sur le décret concernant
les prêtres non assermentés a réveillé les haines un instant engourdies.
«Je fais assez ce que tout le monde désire pour qu'on fasse une fois ce
que je veux», avait dit le Roi pour clore les débats, cependant qu'il
venait de donner l'ordre aux Français de sortir des électorats... Les
émigrés sont aux champs; l'Empereur n'a pas encore pris de parti[194].
«La guerre peut être déclarée d'ici un mois, écrit Madame Élisabeth,
s'il n'interdit pas les rassemblements...»

  [194] La seule fois qu'il rompt le silence à la fin de décembre,
  c'est pour ratifier le «conclusum» voté au mois d'août précédent
  par la Diète de Ratisbonne, et pour demander au Roi de France, la
  réintégration des princes de l'Empire dans tous leurs droits. Il
  répond ainsi à l'ultimatum adressé à Paris à la menace faite de
  marcher sur l'Electorat de Trèves, si les émigrés n'en sont pas
  expulsés. Voir _Coblentz_.

Et Mme de Bombelles de trouver bien prématurée cette démarche du Roi.
«N'aurait-il pas dû traîner en longueur jusqu'à ce qu'il eût été sûr que
ses frères et les puissances étaient prêts? Je me perds dans mes
conjectures: loin de moi l'idée que notre Souverain voulût de bonne foi
nous abandonner quoique beaucoup de démocrates s'en flattent, mais je
crains qu'il ne se soit trop pressé, et que ce démon de Lückner[195] ne
vienne piller et dévaster quelques parties des États des princes
allemands avant qu'on ne puisse s'y opposer: qu'en pensez-vous? La
conduite de l'Empereur est si prudente qu'elle me donne aussi des
inquiétudes; enfin, mon enfant, je vois fort en noir sur notre avenir.
Une seconde évasion du Roi me paraît impossible, et les démocrates
seront bien forts tant qu'ils auront un tel otage.»

  [195] Nicolas de Luckner, né en Hanovre, était au service de la
  France depuis 1763. Maréchal de France depuis décembre 1791, il
  allait prendre le commandement de l'armée de Flandre. Malgré son
  adhésion à la Révolution et ses attaches girondines, il ne tarda
  pas à être suspect. Destitué après le 10 août, il fut emprisonné
  et guillotiné en 1794. Son ardeur belliqueuse et révolutionnaire
  est bien dépeinte par Sybel, _L'Europe pendant la Révolution_, t.
  I. Voir aussi les ouvrages de MM. Sorel et Chuquet, et Wallon,
  _Hist. du Tribunal révolutionnaire_.

Un grave événement s'est passé dans le ménage de Bombelles. Le marquis
est parti sans dire pour où. «Mon mari est absent depuis quinze jours,
ne me demandez pas où il est, car je n'en sais rien; j'ignore également
le but de son voyage; il m'a simplement mandé, en date du 21, qu'il se
portait bien.» Bombelles est allé rejoindre le baron de Breteuil qui lui
a confié une importante mission pour la Russie; si secrète est cette
ambassade qui soulèvera des tempêtes dans le camp des princes qu'à sa
femme il n'a rien confié en partant; de Bruxelles même, il n'a pas voulu
éventer la mèche. Étant donnée l'intimité de sa femme avec les
Raigecourt, il ne pouvait faire autrement. Au lecteur de conclure si Mme
de Bombelles était aussi ignorante qu'elle le disait ou si elle jouait
un rôle avec docilité.

La marquise est restée à Wardeck entourée de ses enfants, de sa belle
sœur de Louvois, de ses amis le comte et la comtesse de Régis[196], que
nous retrouverons souvent, et d'une famille anglaise, les Wynn, qui lui
montrent beaucoup de dévouement. Elle a de jeunes enfants et un neveu à
distraire; toute cette petite jeunesse a besoin de mouvement et de
plaisir. «Mes bons Anglais, pendant l'absence de mon mari, me comblent
d'attentions et d'amitiés. Nous allons, pour nous divertir, jouer la
comédie, ou du moins la faire jouer à nos enfants; je n'ai pu me refuser
à cette distraction pour eux et pour mes amis. Quant à moi, je suivrais
mon goût davantage, si je pouvais me livrer à des occupations plus
sérieuses, plus analogues à l'état de mon âme, mais la Providence m'a
donné des enfants qu'il s'agit de rendre bons et heureux; je vis donc
uniquement pour eux et ne compte pour rien. Nous donnons _Nanine_ et
_Agar dans le désert_; les petites Wynn et mes enfants jouent les
principaux rôles; Mme de Louvois et son fils en sont aussi, de sorte que
nous ne sommes point embarrassés pour les acteurs... Je reçois toujours
des nouvelles de notre princesse que j'aime à l'adoration. Quelle
position que la sienne!

  [196] La comtesse de Régis, dont il sera plusieurs fois question,
  était née Madeleine de Bressac; son père, seigneur de la Vache et
  de Faventines, était chevalier de Saint-Louis, sa mère était
  Marie-Anne Aymond de Franguières, elle épousa à Grenoble, le 4
  janvier 1783, le comte Joachim de Régis, seigneur de Gatinel,
  coseigneur de Mornas, né à Roquemaure, le 4 novembre 1757. Mme de
  Régis mourut à Naples en 1806, son mari à Valence, en 1817. Notes
  fournies par leur arrière-petit-fils, le comte de Régis, à qui
  nous devons aussi la gracieuse communication du portrait qui orne
  le frontispice de cet ouvrage.

Madame Élisabeth n'ignore aucun des projets de son amie, elle l'a
félicitée de distraire ses enfants et d'oublier ainsi «la neige indigne
qui les entoure», elle ajoute en _post-scriptum_ de la lettre du 25
décembre: «Ma belle-sœur me charge de vous dire que vous êtes une
petite bête d'avoir cru à certaines nouvelles.» Sa lettre a été écrite
pendant que l'abbé d'Avaux lisait _le Bourgeois gentilhomme_ aux
enfants. «Ce qui ne laisserait pas que de m'ennuyer» souligne la
princesse.

«M. de la Fayette est venu ici deux jours et est reparti pour Metz. J'ai
eu le malheur de ne pas le voir. Il y a à son occasion un bon mot de M.
Pétion. La garde lui ayant demandé la permission de lui rendre honneur
et de le fêter (la Fayette): «Si j'étais de vous, a répondu le maire
avec son ton engourdi, j'attendrais son retour.» «A propos je l'ai revu
chez le Roi, et l'ai trouvé absolument le même.» Après la malice, les
réflexions tristes sur la mort de Mme des Essarts, une de ses dames pour
accompagner, qui a pris la petite vérole de sa sœur est morte neuf
jours après. Je la regrette de tout mon cœur, mais la pauvre petite est
bien heureuse; elle n'a vécu que pour apprendre à se détacher de la vie,
car elle n'avait point été heureuse. Elle était pleine de vertu et de
religion. Dieu, j'espère, est sa récompense, mais c'est sa malheureuse
mère[197] que je plains, après avoir eu quatre enfants, de se trouver
seule. Dans un âge et avec une santé où l'on a besoin de soins, n'avoir
pour ressource qu'une enfant de treize ans, quelle destinée!»

  [197] La comtesse de Tilly.

Autre pensée triste, celle-là d'anniversaire. «Il y a eu quatre ans le
23 de ce mois que ma pieuse tante Louise est morte en paix, tendrement
entourée de ses bonnes Carmélites. Que Dieu a été miséricordieux pour
elle en l'appelant à lui à la veille des désastres et des infortunes qui
allaient fondre sur toute sa famille et sur son couvent!»

C'est par cette pensée douloureuse que se termine pour Madame Élisabeth
l'année 1791. Au crépuscule de l'année suivante, elle ne donnera plus
ses impressions: ses lettres ne parviendraient plus à ses fidèles amies.



CHAPITRE VIII

  Le Roi et la Reine correspondent avec les souverains
    étrangers.--Instructions au maréchal de Castries.--Plaintes de
    Calonne.--Mission donnée à Bombelles.--Son arrivée à
    Saint-Pétersbourg.--Genêt et Esterhazy.--Attitude de Catherine
    II vis-à-vis de Bombelles.--Sa rancune contre Breteuil.--Echec
    de la mission de Bombelles.--Catherine II et la Pologne.


Malgré sa cruelle situation de monarque prisonnier, Louis XVI s'était
fait illusion qu'une démarche personnelle en cette fin de 1791 pèserait
encore de quelque poids auprès des Cours de l'Europe. En même temps que
le baron de Goguelat était envoyé à Coblentz pour atténuer l'effet des
sommations adressées aux émigrés, le baron de Vioménil se rendait à
Bruxelles, chargé pour le baron de Breteuil d'un paquet de lettres
confidentielles que l'agent général du Roi trouverait le moyen de faire
parvenir à destination.

Ces lettres, adressées au Roi de Prusse et à l'Empereur Léopold, au Roi
de Suède et à l'impératrice Catherine tendaient au même but. Le Roi et
la Reine--car dans cette correspondance ils s'étaient partagé la
rédaction--revenaient sur l'idée d'un «Congrès appuyé d'une force armée,
comme la meilleure manière pour arrêter les factieux et donner les
moyens de rétablir un état de choses plus désirable».

Breteuil avait mission d'appuyer de la façon qu'il jugerait convenable
les demandes qu'exposeraient ces lettres. Louis XVI et la Reine
n'étaient pas sans sentir l'effet que devait produire dans l'entourage
des princes le choix de Breteuil, aussi le Roi avait il écrit en même
temps au maréchal de Castries, alors à Cologne, priant l'ancien ministre
de s'occuper activement des affaires royales, d'être l'intermédiaire
entre les princes et Breteuil. Ce dernier envoyait aussitôt à Cologne le
marquis d'Autichamp et M. de Vioménil pour appuyer la lettre du Roi par
une lettre engageante de sa propre main.

Un peu surpris de cette démarche dont, à première vue, il ne comprenait
pas le sens--sous couvert d'un rapprochement avec ses frères, Louis XVI
comptait bien que le maréchal choisi par les princes pour le représenter
ne ferait rien sans consulter Breteuil,--Castries consulta l'évêque
d'Arras, Mgr de Conzié, qui se trouvait de passage à Cologne. Celui-ci,
homme d'intrigue et d'ambition, flaira un rôle à jouer. Il partit pour
Coblentz, négocia avec assez d'habileté pour que les princes prissent
une décision conforme aux désirs du maréchal. Ils accueillirent avec un
apparent empressement la proposition de Louis XVI, se déclarèrent prêts
à entrer en rapports avec Breteuil, déclarant bien haut: «Le
rapprochement que nous désirions tant avec les Tuileries est enfin
opéré. Le Roi et la Reine nous rendent justice.»

Sur ce pied d'égalité, l'entente avait peu de chance de durer, si tant
est que l'empressement des princes eût été sincère. Là où le Roi et
Breteuil entendaient une soumission complète aux ordres venant des
Tuileries, le conseil de Coblentz n'admettait au contraire qu'un quitus
donné d'avance par le Roi aux actes des princes. Le maréchal s'y trompa;
il conseilla à Breteuil de rester dans l'ombre, de se contenter de
donner le plan tandis que les princes agiraient secrètement auprès des
Cours. Breteuil ne se hâta pas de répondre, mais en même temps il
interprétait ses ordres dans le sens le plus étroit, semblant exiger des
princes la révélation de tous leurs projets, se tenant, lui, en
revanche, dans la plus grande réserve et taisant les projets du Roi.

Ce que la cour de Coblentz appelait «la duplicité de l'agent du Roi» ne
pouvait guère consolider l'apparente réconciliation. Calonne se
plaignait hautement. Le 9 janvier il écrit à l'abbé Maury à Rome: «Le
gros baron veut se rapprocher ou paraît vouloir se rapprocher de ce
côté-ci. On ne se recule pas et ce que l'on vous a dit du maréchal de
Castries intermédiaire est vrai. Ce dernier est loyal et nous nous y
fions. Il voit déjà de lui-même de quel bois on se chauffe à Bruxelles
et il n'en est pas plus édifié que nous.» Le même jour, il répondait au
baron de Talleyrand représentant des princes à la cour de Naples: «On
veut éloigner les princes, à quelque prix que ce soit, et les mettre
hors de chose pour pouvoir en disposer à son gré. Bruxelles semble
particulièrement s'acharner à ce dessein et la maudite influence de
l'intrigant baron de Breteuil se fait encore sentir[198].»

  [198] _Correspondance_ de Calonne et du maréchal de Castries. M.
  E. Daudet, _Coblentz_.

Dans ces conditions, l'alliance prétendue ne pouvait porter des fruits
utiles. L'Europe allait bientôt recueillir les preuves du désaccord des
membres de la famille royale, désaccord qui ne faisait que s'accroître
et s'envenimer et compromettait ainsi les dernières espérances de la
monarchie.

En faisant parvenir aux Souverains les lettres dont il était chargé,
Breteuil se voyait forcé du reste, bon gré mal gré, de suivre les
négociations qu'elles entraînaient, et cela à l'insu des princes qui y
étaient visés. Dans sa lettre au roi de Suède, Louis XVI, après avoir
énuméré les avantages d'un Congrès, disait: «Cela vaudrait mieux qu'une
attaque des princes qui, malheureusement entourés de personnes aigries,
ne sont pas libres de faire ce qu'ils veulent, ni de garder le secret de
leurs projets.» En conclusion, il spécifiait que «leur intervention
devait être évitée et que Breteuil était seul chargé de négocier[199].»
Au roi de Prusse, Louis XVI a écrit dans le même sens[200]. La lettre
adressée à l'empereur Léopold est accompagnée d'un appel de la Reine à
Mercy: «Que mon frère se persuade donc bien que nous ne pouvons tenir à
une Constitution qui fait le malheur et la perte de tout le royaume...
Notre sort va être entièrement entre les mains de l'Empereur... J'espère
qu'il se montrera mon frère et le véritable allié du Roi... On ne peut
plus différer, voilà le moment de nous servir. Si on le manque, tout est
dit, et l'Empereur n'aura plus que la honte et le reproche à se faire
aux yeux de l'univers d'avoir laissé traîner dans l'avilissement,
pouvant les en tirer, sa sœur et son beau-frère[201].»

  [199] Louis XVI à Gustave III. Feuillet de Conches, IV, 271.

  [200] Feuillet de Conches, IV, 269, VI, 15;--Flammermont,
  _Négociations secrètes de Louis XVI et du baron de Breteuil_,
  Paris, 1885.

  [201] Marie-Antoinette à Mercy, 25 novembre, 16 décembre 1791,
  Arneth, p. 261, 231.

A Catherine enfin, Marie-Antoinette avait écrit dès le 3 décembre, et
cette lettre plus importante, dont on escompte l'action décisive, fait
l'objet d'une distinction spéciale. Des développements verbaux doivent
l'expliquer, et pour cette mission délicate où un homme habile et rompu
aux affaires diplomatiques est nécessaire le baron de Breteuil,
imprudemment sans doute, a désigné le marquis de Bombelles
qu'indiquaient tout naturellement sa longue carrière et son dévouement,
mais qu'aurait pu faire écarter la suspicion et même l'aversion où le
tenaient les princes. Pourquoi n'avoir pas confié la mission au comte
Valentin d'Esterhazy, qui de longue date s'était fait remarquer par son
attachement à la Reine? Bien que depuis six mois, il représentât les
princes à Saint-Pétersbourg, il ne se fût pas dérobé à l'honneur de se
faire porte-parole des messages royaux. Sans doute le nom d'Esterhazy
avait été prononcé, on n'était pas sans compter sur son appui à un
moment donné, mais il était trop inféodé à la politique des princes, et
le Roi n'avait pas voulu qu'il fût le seul négociateur. D'où ce choix de
Bombelles qui devait irriter au suprême degré les frères du Roi, dès
qu'ils furent au courant de sa mission. Il ne semble pas que Breteuil,
en le désignant, se soit bien rendu compte des colères qu'il allait
déchaîner à Coblentz, et cela au moment où, après de vives blessures de
part et d'autre, d'apparentes tentatives de rapprochement
s'esquissaient entre les conseils du Roi et le «Cabinet» Calonne,
négociations compliquées où lui, Breteuil, avait rôle capital à jouer.
Le baron, il faut l'avouer, en cela d'accord avec Vaudreuil et tous les
coryphées du clan adverse, eût fait la gageure d'embrouiller les cartes
qu'il n'aurait pas fait plus incompréhensible choix.

Appelé par Breteuil, Bombelles était le 30 décembre à Bruxelles. Dès le
1er janvier 1792, il en repartait, se dirigeant en droite ligne sur
Saint-Pétersbourg, porteur de la lettre de Marie-Antoinette à Catherine,
d'un long mémoire de Breteuil pour l'Impératrice et pour le comte
Ostermann, ministre des Affaires étrangères, d'une copie des pouvoirs
donnés par Louis XVI à son agent général à l'étranger et de différentes
lettres de Fersen.

       *       *       *       *       *

Les ambassadeurs français ne manquaient pas à la Cour de Catherine.

Genêt d'abord, représentant officiel du Gouvernement constitutionnel. Ce
frère de Mme Campan, qui avait des prétentions malheureuses à la
littérature (il avait publié avec commentaires deux odes d'Horace
reconnues apocryphes), avait succédé au comte de Ségur en 1789. La
diplomatie, où il ne brilla pas, lui réservait une foule de
mésaventures. L'emploi, il faut le dire, n'était pas aisé à remplir,
mais du moment où Simolin était demeuré à Paris avec son titre de
ministre plénipotentiaire--chargé par Ostermann «d'acheter le
patriotisme des députés qui gouvernaient la France[202]»--on pouvait
supposer que Genêt aurait une situation tenable. Il n'en était rien, et
sa mission ne fut qu'un long martyre. Saint-Priest l'avait depuis
longtemps cinglé du nom de «sot enragé». Catherine, qui l'appelait
«démagogue enragé[203]», se refusait à le voir et, dès la fin d'août
1791, le comte Ostermann lui signifiait l'ordre de ne plus paraître à la
Cour, tandis que le comte Bezborodko le traitait de «polisson» dans une
note qu'il remettait à l'Impératrice. Sa position était devenue
intolérable et, après les événements de juin 1792, il dut quitter la
Russie.

  [202] _Correspondance_ de Simolin, Feuillet de Conches, t. I et
  II.

  [203] Catherine à Grimm, 1er septembre 1791.--Gustave III à
  Fersen, 20 septembre.

A côté de Genet, les représentants officieux: le comte de Saint-Priest,
envoyé par le Roi, après son ambassade à Constantinople, ne fit que
passer et fut employé par Catherine à des missions à l'étranger. Le
jeune Sombreuil[204], envoyé en 1791, s'était vu écarter sur les
instances du comte Valentin d'Esterhazy[205].

  [204] Fils du marquis Virot de Sombreuil, frère de l'héroïque
  Mlle de Sombreuil, mort à Quiberon.

  [205] Genêt à Montmorin, Forneron, t. I, 313.

Ce dernier est une ancienne connaissance[206]. L'ancien favori de
Marie-Antoinette était devenu favori du comte d'Artois, dont il avait,
comme gouverneur de Rocroi, facilité le passage dans les Pays-Bas.
Esterhazy était arrivé à Saint-Pétersbourg le 14 septembre 1791, investi
de la confiance des princes, chargé des messages de Monsieur et du comte
d'Artois pour l'Impératrice et d'une lettre du prince de Nassau pour le
général Platon Zouboff, qui, auprès de Catherine, commençait à
contrebalancer l'influence de Potemkin. Dirigé par Zouboff, présenté par
lui à l'Impératrice à l'Ermitage, Esterhazy avait pu, dès la première
audience, expliquer le but de sa mission, remettre les instructions des
princes.

  [206] Voir _Angélique de Mackau, marquise de Bombelles_.

Catherine, qui considérait la Cour des frères de Louis XVI comme une
Cour souveraine, se trouvait bien disposée pour l'envoyé du comte
d'Artois.

Patronné par le comte de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche, Esterhazy
devait bientôt, à la Cour et dans la société russe, être accueilli de
telle façon que lui-même écrira «qu'il est impossible d'être mieux
reçu[207]». On va le voir profiter étrangement de cette faveur toute
exceptionnelle qui s'adresse à l'homme et non à l'envoyé de la famille
royale. Mme de Bombelles nous l'a montré[208] fort laid de figure, «mais
d'un caractère honnête qui séduisait par ses qualités solides, sa
franchise, son zèle et son désintéressement». Il y a là un sensible
euphémisme: Esterhazy avait de la finesse et de l'esprit, une ambition
insatiable qu'il dissimulait sous les dehors d'une franchise brutale,
celle-ci prenant auprès de Catherine les formes de la plus exquise
flatterie.

  [207] Le comte Esterhazy à sa femme, Saint-Pétersbourg, 4
  septembre 1791. Feuillet de Conches, t. IV. La comtesse Esterhazy
  devait bientôt rejoindre son mari et tenir un grand état de
  maison (_Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun).

  [208] La marquise de Bombelles à son mari, Chantilly, 1781. Voir
  la première partie de cet ouvrage.

Devenue méfiante envers les étrangers, l'Impératrice avait fait
exception pour Esterhazy; elle le traita avec une affabilité marquée,
l'admettant dans sa société la plus intime, l'hiver à l'Ermitage, l'été
à Tzarskoé Sélo ou dans les petits déplacements[209]. Et, en fait,
Esterhazy avait su plaire à tout le monde, non seulement à l'Impératrice
et à Zouboff, mais au grand-duc Paul, à toute la Cour. «Grand faiseur
de mots, écrit Rostopchine, d'Esterhazy occupe les femmes le long du
jour par son désespoir au sujet du Roi, et ses doléances arrangées
pendant la nuit font beaucoup d'effet et lui ont valu le titre d'homme
sensible[210]» Ni Rostopchine, ni Langeron ne semblent exagérer; il est
d'autres témoignages. Mme Vigée-Lebrun, qui appelle pompeusement
Esterhazy l'ambassadeur de France, a recours à sa protection pour se
faire présenter à l'Impératrice et reçoit de lui les instructions
cérémoniales. Un instant, malgré l'engouement de la société russe pour
son talent, elle se voit traitée avec méfiance parce qu'on la soupçonne
d'être envoyée par le comte d'Artois pour préparer les voies à un nouvel
ambassadeur[211], et il lui faut l'appui d'Esterhazy pour être reçue
favorablement.

  [209] _Mémoires_ du comte de Langeron. _Aff. étrang._, mss.

  [210] Lettres au comte Worontzoff.--Ch. de Larivière, _Catherine
  II et la Révolution_.

  [211] _Souvenirs_, t. I, p. 312.

Adulé, choyé, partout réclamé, Esterhazy mettait à profit
l'extraordinaire faveur dont il était l'objet. S'il ne perdait pas de
vue le complément d'un million de roubles qu'il était chargé de demander
et qui avait peine à sortir des coffres de l'Impératrice[212],
l'ambassadeur, assez peu scrupuleux, opéra largement pour lui-même et
réussit à se faire adjuger un lot des dépouilles des Polonais et
s'enrichit aux dépens des proscrits[213]. Il reçut des pensions, un
palais à Saint-Pétersbourg, des terres en Volhynie et en Podolie et, si
Catherine se payait de ses prodigalités par des plaisanteries d'un goût
douteux comme de faire chanter le _Ça ira_ et _la Carmagnole_ au fils
d'Esterhazy[214]; elle ne cachait pas le goût que lui avait inspiré
l'ambassadeur des princes et disait: «C'est mon bon ami, il n'est jamais
si heureux que quand il est avec moi.» Au fond, Esterhazy était de la
race de ces grands seigneurs cosmopolites qui, à l'école du prince de
Ligne, se créaient une patrie là où on les traitait bien. Ceci ne
l'empêchait pas de rester fidèle en même temps--ce qui peut paraître
étrange--à Marie-Antoinette et au comte d'Artois; du moment où ses
intérêts se trouvaient d'accord avec la mission qu'il s'était fait
confier, il marchait droit et aurait pu servir utilement la cause
royale[215], si la mauvaise volonté des princes, d'un côté, et la
politique occulte de Louis XVI et de Marie-Antoinette, de l'autre,
n'avaient pas creusé un fossé profond entre deux rameaux rendus
impuissants par la division.

  [212] Au mois d'août 1791, en réponse à une lettre flatteuse des
  princes où ceux-ci la comparaient à Prométhée, dérobant un rayon
  du soleil pour animer le vaste empire que Pierre le Grand avait
  fait sortir du chaos, et... lui demandaient une grosse somme
  d'argent. Catherine s'était exécutée de bonne grâce et avait
  envoyé une traite de 2 millions de livres. Les princes trouvèrent
  que ce n'était pas assez. Pour passer le Rhin, ne fût-ce qu'avec
  10.000 hommes, «le génie de Catherine marchant devant eux», il
  leur fallait un million de roubles, Catherine envoya plus tard la
  moitié du complément demandé.

  [213] Le domaine de Luka lui fut brusquement enlevé à la mort de
  Catherine, et fit retour à son ancien propriétaire, M Zagortzky,
  mais Paul Ier lui en donna un autre en Volhynie. Esterhazy,
  _Mémoires_.

  [214] Agé de sept ans, et que l'Impératrice avait nommé cornette
  aux gardes à cheval, brevet du 1er février 1792. Le jeune
  Esterhazy écrivit pour la remercier à l'Impératrice, qui répondit
  à l'enfant. E. Daudet, _Mémoires_ du comte Esterhazy,
  introduction.

  [215] Esterhazy semble en effet s'être préoccupé avant tout du
  Roi et de la Reine. Worontzoff l'assure, le baron de Stedingk le
  répète dans sa réponse à Fersen du 20 janvier.

Au reste, en octobre 1791, non encore portée au dernier degré
d'irritation contre les princes (la scission ne date réellement que de
décembre, et c'est le moment, nous l'avons vu, où d'assez hypocrites
paroles de conciliation ont été portées à Coblentz), Marie-Antoinette ne
voyait pas encore d'un œil jaloux la faveur inespérée dont Esterhazy
jouissait à la Cour de Catherine, puisqu'écrivant à son ancien et très
fervent admirateur, elle l'encourageait à persévérer dans ses efforts,
«à ne s'occuper que du salut de la France et non de sa sûreté
personnelle». La Reine demandait des nouvelles de Fersen avec qui
Esterhazy était resté en relations, et à ce dernier, en gage d'amitié,
elle envoyait un de ces anneaux qui se vendaient alors en quantité à
Paris avec cette légende: _Domine, salvum fac regem et reginam_[216].

  [216] Le comte de Stedingk à Gustave III, 21 octobre
  1791;--Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_. Ces anneaux,
  nous l'avons vu plus haut, avaient été créés après l'acceptation
  de la Constitution.

Sans aucun doute donc, pour porter à Saint-Pétersbourg des ouvertures de
Congrès armé, il eût été plus adroit de se servir du canal d'Esterhazy,
plutôt que d'accréditer à la Cour de Catherine un nouvel ambassadeur
patronné par Breteuil. Les instructions données à Bombelles prouvent
qu'une plus grande maladresse allait être commise, puisqu'avant toute
chose il tiendra à expliquer à Ostermann «les causes du désaccord entre
le Roi et les princes». Dans sa haine contre les idées révolutionnaires,
Catherine s'est montrée généreuse pour les princes et leurs
représentants; que vient-on lui parler de désunion entre les différents
membres de la famille royale et annihiler le résultat de ses efforts?

Du moment où Louis XVI est prisonnier de la Constitution, le vrai Roi,
pour elle, c'est Monsieur, et c'est de ce côté que s'orientent ses
sympathies. Elle ne peut sentir Breteuil, à qui elle garde rancune,
depuis 1762[217], de lui avoir refusé son concours pécuniaire et de ne
pas s'être prêté à la conspiration qui devait lui assurer le trône. Ses
sentiments, Catherine ne les cache pas, car, au reçu de la lettre de
Marie-Antoinette, elle fait ses observations par une note autographe
pour son ministre Ostermann. La Reine, à la fin de son long
_memorandum_, a marqué que «par prudence il a été impossible au Roi
d'instruire ses frères de ses projets». «A Dieu ne plaise, ajoute
Marie-Antoinette, qu'il y ait la moindre méfiance entre nous (comme on
veut le répandre); nous jugeons de leur cœur par les nôtres, et nous
savons bien qu'ils ne sont occupés que de nous. Mais tout ce qui les
entoure n'est pas de même; la légèreté des uns, l'indiscrétion des
autres, l'ambition même de quelques-uns, tout impose à nos cœurs la
loi pénible de ne pas leur parler avec l'abandon ou la confiance qu'ils
méritent par leurs sentiments personnels...»

  [217] Breteuil était alors ministre plénipotentiaire de Louis XVI
  à Saint-Pétersbourg. Les Orloff s'étaient ouverts à lui sur leur
  projet de renverser Pierre III et lui avaient demandé des moyens
  de crédit pour mener à bien leur entreprise. Peu clairvoyant, et
  ne croyant pas au sérieux de cette communication, Breteuil refusa
  net son appui aux Orloff. Son erreur sur ce point fut telle qu'il
  ne pensa qu'à profiter d'un congé, qu'il avait obtenu pour
  rentrer en France. A Vienne, quelques jours après la Révolution
  de Saint-Pétersbourg, il trouvait un courrier de Versailles lui
  apportant l'ordre sévèrement exprimé de retourner à son poste. On
  peut supposer si Catherine l'accueillit aussi favorablement que
  par le passé, lui pourtant qui avait été le confident des amours
  de l'Impératrice et de Poniatowski. _Mémoires_ de Ségur, II, 73.

L'Impératrice apprécie assez justement cette politique double: «...
Qu'attendre de gens qui agissent sans discontinuer avec deux avis divers
parfaitement contradictoires: l'un en public et l'autre en secret? C'est
elle qui a tout perdu, cette contradiction continuelle; c'est elle qui
empêche d'aller en avant. Le seul parti qui le pourrait, celui des
princes, on les veut en arrière: pourquoi? parce qu'ils sont en avant.
On est faux avec eux et avec tout le monde, en vérité, car ce Breteuil
encore a toujours haï cordialement la Russie et votre très humble
servante plus qu'âme qui vive[218].»

  [218] Feuillet de Conches, t. IV. Catherine au prince de Nassau.

Déjà mécontente de ce que Marie-Antoinette «écrit lettre sur lettre à
l'empereur Léopold pour l'empêcher d'agir[219]», tandis qu'elle «emploie
tout son crédit sur l'esprit de ce prince pour l'engager à des démarches
plus actives»; peu satisfaite de plus de la politique du Roi qui
contrecarre celle des princes, auprès desquels, sur les instances
d'Esterhazy, elle vient d'envoyer le comte de Romantzov, gardant
ressentiment à Breteuil et de sa maladresse passée et de son attitude
actuelle, dont son correspondant, le prince de Nassau-Siegen, lui
mandait les détails en donnant raison à Calonne contre le baron[220],
l'impératrice était donc très mal disposée, lorsque l'arrivée de
Bombelles fut annoncée à Saint-Pétersbourg.

  [219] Le baron de Stedingk, ambassadeur de Suède à
  Saint-Pétersbourg, au comte de Fersen, 20 décembre 1791;--Fersen
  à Marie-Antoinette, 4 décembre 1791;--Papiers Fersen, publiés par
  le colonel-baron de Klinckowstrom, Firmin-Didot, 1878, t. I.

  [220] Le prince de Nassau à Catherine II, 17 décembre 1791.
  Feuillet de Conches, t. IV.

On sait donc en quoi politiquement et particulièrement la nomination de
Bombelles était malheureuse. Fersen, intermédiaire constant entre
Gustave III et la Reine, et mêlé de très près aux négociations, n'a vu
là que par les yeux de Breteuil, a trouvé le choix bon, parce que
Bombelles n'est pas trop en vue, qu'il est aimable en société et que «sa
conduite à Venise (son refus de prêter serment à la Constitution) est
dans le genre de l'Impératrice[221]». Il s'est fait tant d'illusions sur
la réception réservée à Bombelles et le résultat de ses démarches pour
un Congrès armé, qu'il écrit au baron de Stedingk pour recommander
chaudement le mandataire de Breteuil; au comte Esterhazy qui tient la
place et n'entend nullement la céder, il ne craint pas de donner le
conseil de laisser Bombelles agir seul. Il a même la témérité d'écrire:
«L'extrême indiscrétion du conseil des princes empêche de leur rien
confier dans une affaire où le secret leur est si nécessaire, car les
princes ont accoutumé la noblesse à être instruite de tout, et il y a
parmi eux un grand nombre d'espions». Il explique ensuite les raisons
qui incitent le Roi à insister pour un Congrès armé. Il termine par ces
mots qui peuvent étonner Esterhazy: «Mon ami, ce que vous pourriez faire
de mieux en ce moment serait de quitter Pétersbourg le plus tôt possible
et de trouver un prétexte vis-à-vis des princes pour retourner à
Tournay. Croyez en ma tendre amitié pour vous. Je vous expliquerai les
raisons à votre passage ici, et vous verrez que je n'avais pas tort...»

  [221] _Mémoire_ du roi de Suède Gustave III, envoyé à Fersen,
  _op. cit._

Ce fut le marquis de Bombelles lui-même qui en arrivant à
Saint-Pétersbourg, le 26 janvier, remit la lettre de Fersen à
Esterhazy[222]. D'anciens liens d'amitié lui permirent de paraphraser la
lettre; dépouillant toute feinte à l'égard d'un collègue qu'il aurait
sans doute voulu supplanter, il lui confia sous le sceau du secret la
mission dont il était chargé, semblant lui demander conseil, atténuant
par là le naturel froissement d'amour-propre que devait éprouver
Esterhazy.

  [222] A cette époque, Mme de Bombelles ne sait pas encore où est
  allé son mari. «Les lettres arrivent de Francfort où cependant il
  n'est pas. On le traite toujours avec la même rigueur à Coblentz,
  car, lors de l'établissement d'une correspondance entre le Mentor
  en politique et mon mari et les princes, ledit Mentor a mandé
  qu'il désirait que son ami fût admis dans la confiance qu'on
  voulait bien lui accorder et que les anciennes aigreurs fussent
  oubliées; mais M. de Calonne a déterminé M. le comte d'Artois à
  s'y refuser absolument de la manière la plus maussade.» Le voyage
  de Saint-Pétersbourg n'était guère fait pour remettre Bombelles
  en odeur de sainteté auprès des princes.

L'ambassadeur des princes, il faut le dire à sa louange, au lieu de
rebuter l'envoyé du Roi et de chercher à détruire dans l'œuf la
difficile mission dont il était chargé, n'eut en vue que la cause royale
et se mit à la disposition de Bombelles pour faciliter ses démarches.
Par contre, écouter le conseil de Fersen et se résoudre à quitter
Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire tromper la confiance des princes,
Esterhazy, après réflexion[223], ne l'admettait pas, et il ne tardait
pas à signifier à Bombelles son ferme dessein de demeurer à son poste.
Un argument sans réplique devait du reste convaincre celui-ci: pour
expliquer son retour à Coblentz, le comte Valentin eût dû confesser la
vérité, et cette vérité mystérieuse, on lui demandait de la taire aux
princes. Bombelles admit les scrupules de son rival et n'eut pas à se
plaindre d'ailleurs de la résolution qu'ils avaient entraînée, car c'est
à Esterhazy, dont le concours dévoué ne se démentit pas pendant
plusieurs semaines, qu'il dut de voir ses premières démarches
facilitées.

  [223] On peut supposer qu'au reçu de la lettre de Fersen et par
  obéissance aux ordres indirects de la Reine, Esterhazy avait eu
  d'abord l'idée de céder la place à Bombelles. La réflexion,
  peut-être les conseils de Stedingk qui s'est mis en avant pour
  offrir ses services, et fera tous ses efforts pour «retenir le
  comte Valentin et faire partir Bombelles», changèrent l'opinion
  d'Esterhazy.--Lettre du 20 janvier.--Papiers Fersen.

Le jour même de son arrivée, le comte Ostermann recevait Bombelles
présenté par Esterhazy. Le ministre n'hésita pas à témoigner des doutes
au sujet du degré de confiance qu'il convenait d'accorder au baron de
Breteuil et à son envoyé, alors que le poste de représentant de la
monarchie française était occupé et bien occupé par le comte Valentin.
Bombelles paraphrasa les deux notes qu'il remettait au ministre pour
l'Impératrice, rappelant les sujets de désaccord entre les princes et le
Roi, insistant sur la confiance que portait Louis XVI à Breteuil jalousé
par Calonne, ajoutant que seul le baron--le Roi en avait informé ses
frères--était chargé de défendre les intérêts monarchiques auprès des
Cours[224].

  [224] Déjà Marie-Antoinette avait terminé sa lettre à Catherine
  par ces mots: «Si Votre Majesté a quelque chose à nous
  communiquer, que cela ne soit que par M. le baron de Breteuil,
  qui a toute notre confiance, et il est bien essentiel pour nous
  que le secret soit absolu pour tout autre.» Il n'y avait dans la
  confidence que Breteuil, Fersen, Vioménil et Bombelles. On verra
  plus loin que Catherine s'empressa d'en faire part au prince de
  Nassau et au comte de Romantzow par l'entremise du ministre
  Ostermann. Esterhazy s'était montré discret au début. La Reine
  resta persuadée qu'il avait été le révélateur du voyage de
  Bombelles et en conçut contre son ancien fidèle une profonde
  irritation.

Dans sa première note, Bombelles, très amer pour Calonne, ménage en
apparence le comte d'Artois dont il ne méconnaît ni les bonnes
intentions, ni la grandeur d'âme. Sous les fleurs pourtant se cachent
l'épigramme, et quand vient le récit des incidents de Florence et de
Vicence, Bombelles, peut-être à l'encontre de la finesse diplomatique,
se laisse aller à sa rancune contre un prince «qu'_on_ força à faire
violence à l'équité et qu'_on_ obligea à montrer de l'humeur à un homme
qu'il lui est impossible de ne pas estimer».

Bombelles et Breteuil s'imaginaient donc que le secret de cette mission
serait éternellement gardé et que jamais les princes, amenés à céder aux
instructions de leur frère, n'auraient connaissance des rapports
malveillants dirigés contre eux! Dans ce mémoire, long réquisitoire
contre Calonne, le prince de Condé dont on déplorait «l'exagération des
idées» n'était pas épargné. En annexe se trouvait un _précis sur les
inconvénients d'un congrès et motifs cependant pour désirer sa prompte
convocation_. Ostermann sans doute, malgré la chaleur employée par
Bombelles à défendre sa cause, était peu convaincu qu'elle pût être
agréable à l'Impératrice. Néanmoins il s'engagea à lui remettre les
mémoires et à solliciter d'elle une audience pour l'ambassadeur du Roi.

Catherine prit connaissance des notes de Bombelles et elle annota la
première de façon significative:

«Dans tout ce mémoire[225], je ne vois que la haine de Breteuil contre
Calonne. Quand la Reine, dans sa lettre, répète que les princes ne
doivent se trouver qu'en _arrière_, je vois bien de quoi il s'agit; mais
en même temps je vois aussi que l'arrière d'un très grand parti, composé
des vrais catholiques romains, des princes, de la noblesse, des
parlementaires, de quantité de militaires de tout grade, n'est pas le
moyen de faire aller la bonne cause en avant. Il faudrait envoyer au
diable les conseillers tels que le baron de B..., qui donne d'aussi
mauvais conseils, et Cal... aussi, parce que, à la lettre, c'est un
éventé.»

  [225] Feuillet de Conches, t. V.

Les deux conseillers recevaient ainsi leur soufflet. A la fin de sa
note, Catherine indique ses sympathies: «Ce qui discrédite le plus ce
mémoire est ce qui est dit du prince de Condé. On y appelle exaltée
l'élévation de son âme. Cela sent de la haine, ou bien aussi on ne
saurait s'élever jusqu'à lui[226].»

  [226] Catherine avait toujours eu un faible pour le prince de
  Condé. A la lettre du 24 septembre 1791, à elle adressée par les
  princes de Condé, elle avait répondu, le 25 octobre, par une
  lettre remplie de louanges «pour le zèle infatigable et la
  fermeté héroïque que les Altesses sérénissimes déployaient dans
  la cause de leur Roy opprimé». Rappelant la gloire de la maison
  des Condé, défenseurs et soutiens des droits du trône, elle
  ajoutait: «C'est sous un de vos ayeux, que Henri IV fit le
  premier apprentissage des armes. Le grand Condé fonda et assura
  l'éclat immortel du règne de Louis XIV par ses victoires. C'est à
  Vos Altesses Sérénissimes, qui se montrent si dignes d'ancêtres
  aussi glorieux, qu'il est réservé, en marchant sur leurs traces,
  de maintenir tout le lustre du nom qu'elles portent. J'en ai le
  présage dans la conduite ferme et généreuse, qu'elles ont tenue
  jusqu'à présent, et tous les succès qu'elles en obtiendront ne
  surpasseront point les vœux que, dans la sincérité de mon estime
  et de mon affection pour elles, je forme en leur faveur.» (Arch.
  nat., Dossier Surval. Publiée avec variante dans _Mémoires pour
  servir à l'Histoire des Princes de Condé_, t. II, Ponthieu,
  1820).

Dans ces conjectures, avec le parti pris d'avance de trouver tout mal ce
qui ne viendrait pas directement des princes, _sans Calonne_, quelle
suite allait donner Catherine aux propositions de Bombelles au sujet
d'un congrès armé de toutes les puissances, dont la Russie prendrait
l'initiative? On le devine. Par égard pour le Roi et sur les instances
d'Ostermann, l'Impératrice accorda une audience à Bombelles. Encore
cette audience fut-elle plusieurs fois ajournée et, avant même d'être
mis en présence de la Souveraine, Bombelles avait pu se convaincre qu'on
aurait préféré qu'il ne vînt pas. A la Cour, on pensait que sa présence
était parfaitement inutile; que, pour présenter la lettre à
l'Impératrice, Esterhazy était le seul mandataire indiqué, qu'à défaut
de lui, «un simple courrier aurait suffi[227]».

  [227] Voir _Mém._ d'Esterhazy.

En fait Catherine s'était fait longuement prier pour recevoir Bombelles;
elle l'accueillit avec hauteur et sécheresse. Si elle écouta l'envoyé du
Roi, si elle consentit à admettre le principe d'un Congrès, promettant
de correspondre à ce sujet avec les puissances européennes, elle se
montra sérieusement récalcitrante quand Bombelles voulut obtenir un
engagement formel. En vain le marquis mettait-il sous ses yeux la copie
des pouvoirs délivrés par Louis XVI à Breteuil; elle pouvait répondre:
«Les princes en ont de pareils» et s'entêtait, dans ses entretiens, à
traiter sur le pied d'une égalité parfaite Louis XVI et ses frères[228].

  [228] Ernest Daudet, _Histoire de l'émigration_.--Feuillet de
  Conches, t. IV.

Une fin de non recevoir déguisée, un accueil froid et dédaigneux pour
l'envoyé du Roi, tandis qu'elle réservait ses grâces à l'ambassadeur des
princes, ne furent pas les seuls résultats de la rancune de
l'Impératrice contre Breteuil. Elle devait pousser la manifestation de
son ressentiment jusqu'à la plus insigne indélicatesse. Malgré la
pressante recommandation de la Reine, Catherine trahit le secret qui lui
était confié et s'empressa de faire part au prince de Nassau et au comte
Romantzow de l'arrivée de Bombelles à sa Cour et du but de sa mission.
Prévenir Romantzow, c'était donner avis aux princes des négociations
cachées, et l'on peut supposer si Monsieur et le comte d'Artois en
conçurent d'amers griefs de plus contre le Roi et leur belle-sœur.

La nouvelle arrivait à Coblentz au moment où Breteuil ébauchait, avec
l'aide du maréchal de Castries, une tentative de rapprochement avec la
Cour des Princes. Les relations étaient déjà aigres-douces; la duplicité
de la politique[229] du Roi et de Breteuil allait faire naître des
querelles sérieuses. La révélation inattendue exaspéra le conseil des
princes et, tandis que Calonne préparait un mémoire à l'Impératrice où
étaient exposés toute l'affaire et les griefs de la Cour de Coblentz
contre Bombelles, les princes ne se gênaient pas pour se plaindre
haut--là ils avaient raison--de la façon cauteleuse dont cette
négociation avait été menée au mépris de la promesse de «relations
franches», et au moment où eux-mêmes avaient engagé des pourparlers
dont le résultat pouvait se trouver compromis par la mission Bombelles.

  [229] Voir la lettre du baron de Breteuil au maréchal de
  Castries, 20 janvier.--_Coblentz_, Pièces justificatives.

Le comte d'Artois poussait un cri de colère contre Breteuil:
«L'existence de ce maudit homme est par trop funeste et nuisible!» Puis
il écrivait à l'Impératrice après avoir pris le temps de la
réflexion[230]: «L'imprudence de M. le baron de Breteuil compromet en
cette occasion les jours du Roi et de la Reine. _Cette considération est
celle qui nous touche le plus._» La reconnaissance des princes les
empêche de conserver un moment d'inquiétude sur les manœuvres de leurs
ennemis auprès de l'Impératrice, mais ils la supplient de «consoler par
un redoublement de bonté le comte Esterhazy, qui n'a pu qu'être
infiniment sensible à cet événement». Si Votre Majesté retirait ses
bontés au comte Esterhazy, dit le comte d'Artois en finissant, s'il
quittait Saint-Pétersbourg, l'objet de la mission du marquis de
Bombelles ne serait plus équivoque, et les jours de nos infortunés
parents seraient plus exposés que jamais; au lieu que tant qu'on pourra
ne considérer le marquis de Bombelles que comme un voyageur attiré par
le désir bien légitime d'admirer de près les grandes qualités de
Catherine II, leur danger ne sera pas si grand. Nous devons même dire à
Votre Majesté que nous avons pris le parti de nier absolument sa mission
et que nous avons recommandé au comte Esterhazy d'en agir de même; nous
aimons mieux paraître trompés que d'exposer, en avouant la vérité, des
jours que nous voudrions défendre au prix de notre sang[231].

  [230] Le 4, le comte d'Artois avait écrit à Madame Elisabeth pour
  exprimer sa juste douleur de voir employer M. de Bombelles à son
  insu et pour rappeler les griefs qu'il gardait au marquis depuis
  les incidents de Florence, racontés à sa façon. Voir _supra_.--E.
  Daudet, _Coblentz_, pièces justificatives.

  [231] Feuillet de Conches, t. V.

Nous n'avons pas à approfondir si «les jours de leurs parents» prenaient
plus de place dans la pensée des princes que leurs propres destinées
politiques. On devra constater seulement que leur mécontentement ayant
une cause légitime, ils avaient peut-être plus de droit qu'en d'autres
occasions de le manifester[232].

  [232] Pendant ce temps, les biens des émigrés avaient été
  confisqués par décret du 9 février. Les préparatifs de guerre se
  font des deux côtés, mais, comme l'écrit le marquis de
  Raigecourt, «nous craignons que l'amour de l'Empereur pour la
  paix et l'impossibilité de l'Assemblée de soutenir une guerre
  sérieuse, n'amène quelque fâcheux accommodement, et nous
  redoutons toujours les deux Chambres». A la marquise de
  Bombelles, 4 février.

Monsieur, le 20 février, écrivait longuement à la Reine. Avec dignité,
il mettait en avant «la douleur ressentie» en apprenant la mission de
Bombelles au moment même où le baron de Vioménil venait de tenir à
Coblentz un langage si différent. La lettre de Fersen à
Esterhazy,--lettre où le confident de Marie-Antoinette engageait
l'ambassadeur des princes à revenir promptement à Tournay, «lui faisant
entendre que cela serait personnellement agréable à la Reine»,--tombait
ensuite sous la critique du comte de Provence. Dans ces conditions,
pouvait-on considérer le marquis de Bombelles comme un simple voyageur,
hypothèse qui sourirait aux princes, mais qu'il était difficile à
admettre après le conseil donné à Esterhazy? Si celui-ci quittait
Saint-Pétersbourg, qui y suivrait les intérêts «dont les princes sont
seuls dépositaires publics, ostensibles et autorisés par la nature même
des choses? Bombelles ou Genêt, ou tel autre envoyé de l'Assemblée
nationale sous le nom du Roi?»

De son côté, l'Impératrice ne reconnaît que les mandataires des princes,
eux-mêmes représentant directement le Roi; c'est à Coblentz, «auprès des
seuls organes légitimes du Roi de France retenu en captivité par ses
sujets rebelles», qu'elle a accrédité MM. de Romantzoff et d'Oxenstiern.
La conclusion, on la pressent depuis le commencement de la lettre: que
le baron de Breteuil reçoive l'ordre d'abandonner son système et de tout
dire au maréchal de Castries, comme celui-ci lui dira tout de la part
des princes[233]...

  [233] M. E. Daudet, _Coblentz_, pièces justificatives.

  Le 22 février, Madame Elisabeth écrivait à Mme de Bombelles: «Nous
  avons une neige affreuse depuis cinq jours et un froid assez
  piquant. Malgré cela, la Reine et les enfants ont été aux
  _Evénements imprévus_. Au duo, _Ah! comme j'aime ma maîtresse!_ il
  y a eu les plus vifs applaudissements; et lorsqu'ils disent: _il
  faut les rendre heureux_--une grande partie de la salle s'est
  écriée «oui, oui!» bref le duo a été répété quatre fois. Au milieu
  de tout cela il y a les Jacobins qui ont voulu faire le train...
  C'est une drôle de nation que la nôtre; il faut avouer qu'elle a
  des moments charmants.» La princesse conte les mêmes événements
  quelques jours après au comte d'Artois. En même temps elle donne à
  son frère des conseils de modération et des impressions sur la
  Reine, dont la justesse doit être remarquée. «Je trouve que le
  fils a trop de sévérité pour sa belle-mère. Elle n'a pas les
  défauts qu'on lui reproche. Je crois qu'elle a pu écouter des
  conseils suspects, mais elle supporte les maux qui l'accablent
  avec un courage fort, et il faut encore plus la plaindre que la
  blâmer, car elle a de bonnes intentions. Elle cherche à fixer les
  incertitudes du père qui, pour le malheur de la famille, n'est
  plus le maître, et je ne sais si Dieu voudra que je me trompe;
  mais je crains bien qu'elle ne soit l'une des premières victimes
  de tout ce qui se passe, et j'ai le cœur trop serré à ce
  pressentiment pour avoir encore du blâme.»

  Le 28, Madame Elisabeth annonce à Mme de Bombelles la mort de la
  vicomtesse d'Aumale, ancienne sous-gouvernante des Enfants de
  France, qu'elle aimait beaucoup.

Moins irrité que les princes, mais non moins surpris, le maréchal, de
son côté, se plaignit à Breteuil du manque de confiance dont celui-ci
venait de faire preuve au moment même où il invoquait la nécessité d'un
bon accord entre le Roi et ses frères. Il pouvait d'autant mieux
récriminer qu'il avait reconnu que «Calonne était un danger, que son
influence sur le comte d'Artois était désastreuse et qu'il fallait sinon
le supprimer, ce qui eût été bien difficile, du moins l'annihiler». Le
maréchal fit plus, il envoya son fils, le duc de Castries, à Bruxelles,
pour remettre sa lettre à Breteuil et lui demander des explications
verbales.

Breteuil répondit avec hauteur, se retranchant derrière les ordres
formels du Roi et de la Reine, insistant sur ce que Bombelles avait été
envoyé à Saint-Pétersbourg pour terminer des négociations que depuis
dix-huit mois ils n'avaient pu faire aboutir. Sur le fond même de la
mission diplomatique, il gardait un silence absolu, répétant que «la
suprématie royale exigeait qu'avant de l'interroger, on lui fît part des
vues, des plans et qu'on promît surtout de ne pas s'opposer au Congrès».
«La confiance du Roi en M. de Breteuil, écrivait le duc de Castries à
son père, ajoute à sa disposition naturelle pour la bouffissure et
l'importance. Je ne l'ai pas trouvé tel pour mon père et pour moi. Mais,
vis-à-vis des princes, il est premier ministre et plein de la suprématie
royale.»

Battu du côté de Breteuil, le maréchal de Castries tenta un effort
auprès de Fersen. De celui-ci, dont il juge si amèrement «le caractère
en arrière et la pédanterie de sa discrétion», il ne devait obtenir
aucune confidence. La dernière ressource du maréchal fut d'écrire
directement à Louis XVI en lui exposant l'inconvénient d'entretenir des
agents secrets à Saint-Pétersbourg et à Berlin[234].

  [234] Le comte de Caraman avait rempli à Berlin une mission
  secrète.

Les choses restèrent donc en état. La Cour de Coblentz continua à
fulminer contre Breteuil, la Cour de Russie navigua en se jouant entre
les différents ambassadeurs sans donner de solution définitive aux
desiderata exprimés. Les deux plénipotentiaires restent en présence:
l'un Esterhazy, ouvertement patronné par Stedingk, ambassadeur de Suède,
et sympathique à l'Impératrice, l'autre, Bombelles, que Catherine a
d'abord fraîchement accueilli, qu'elle supporte avec impatience--bien
qu'un jour, au cours d'une entrevue, elle se soit laissée aller à
pleurer au récit des infortunes de Louis XVI[235]; tous deux en face de
Genêt, qui ruse entre eux, les espionne, achète leurs lettres à la
poste, informe de Lessart que Breteuil a les pouvoirs du Roi et des
fonds à sa disposition[236]. Pour le bien commun, Bombelles et
Esterhazy se sont fait des concessions sollicitées par le prince de
Nassau qui vient d'arriver et auquel Esterhazy a présenté Bombelles,
mais l'entente est-elle durable[237] avec Fersen qui souffle sur le feu,
conjure Simolin de faire rentrer l'Impératrice dans le chemin de ses
vrais intérêts, de la tenir en défiance contre les princes[238]? avec
Stedingk qui soutient ouvertement Esterhazy, au moment où la mort de
l'Empereur Léopold[239] et l'assassinat de Gustave III[240] devaient
forcément modifier les intentions de Catherine et lui permettre
d'exécuter ses plans à l'égard de la Pologne. Ceci la préoccupait
autrement que les querelles de Calonne et de Breteuil.

  [235] Le baron de Taube au comte de Fersen, 20 février. Papiers
  Fersen.--Dans ses _Mémoires_, on sent Esterhazy gêné vis-à-vis de
  Bombelles autrefois son ami.

  [236] Genêt à de Lessart, 17 février et 20 mars. _Aff. étrang._,
  Forneron, I, 312.--De Lessart n'était plus ministre quand arriva
  la seconde dépêche.--On sait qu'il fut massacré, le 9 septembre,
  avec les prisonniers d'Orléans à Versailles. Dumouriez fut nommé
  ministre le 17 mars. Il quitta le ministère en juin devant le
  refus du Roi de sanctionner le décret contre les prêtres. Aux
  Affaires étrangères, il fut remplacé par le marquis de Chambonas.

  [237] Le 22 mars, Mme de Bombelles a écrit à Mme de Raigecourt
  une longue lettre renseignée. «Je vous avoue que je suis très
  fâchée que le voyage de mon mari n'ait pas pu se concerter avec
  Coblentz. Que doit penser l'Impératrice de voir le peu d'union
  qui règne entre lui et le comte d'Esterhazy? Au lieu de
  s'entraider, ils doivent se nuire, et le résultat en est le mal
  pour tout le monde. Mon mari a fait tout au monde pour lier sa
  partie avec son ancien ami, mais il n'y a pas eu moyen. L'arrivée
  de M. de Nassau, a été pour lui un soulagement, il est vrai, ils
  se sont vus, entendus et compris, et j'espère que tout en ira
  mieux: mon pauvre mari ne désire que le bien et la paix, et il
  est bien plus affligé de la persécution des princes pour la chose
  que pour lui.» Le 3 avril, elle revient sur le même sujet et
  complète ses réflexions: «Il a fait tout au monde pour s'entendre
  avec le comte d'Esterhazy qui, au lieu de se conduire de même,
  n'a cherché qu'à lui barrer tous les chemins, et l'a fait
  tellement passer pour démocrate, qu'on était étonné, qu'ayant de
  tels principes, il portait sa croix de Saint-Lazare... Je suis
  aussi profondément affligée, bien moins des désagréments de mon
  mari, qui, en se faisant connaître à Saint-Pétersbourg, se fera
  juger, que de l'inconvénient affreux qui résulte de nos querelles
  intestines, et je vois avec douleur que les torts sont de tous
  les côtés, et que personne, hors mon mari, n'est animé du désir
  de servir Dieu, son Roi et sa patrie, sans être préalablement
  plus occupé de ses intérêts et de sa vengeance propre.»

  [238] Fersen, 28 mars.

  [239] Léopold, frère de Marie-Antoinette, se prêtait peu au
  projet des princes, et sa mort fut saluée avec une joie assez peu
  discrète. Mort le 1er mars 1792.

  [240] Gustave III, blessé mortellement, le 10 mars, par le
  pistolet d'Ankarström, succombait à sa blessure le 29 mars. Il
  était le ferme soutien de la famille royale et des émigrés, et sa
  mort fut cruellement sentie par ces derniers, tandis qu'elle
  arrachait des cris de triomphe aux feuilles révolutionnaires.
  Voir sa _Correspondance_ avec Fersen dans le _Comte Axel de
  Fersen_, par le colonel baron de Klinckowström, et l'excellent
  ouvrage de M. Geoffroy: _Gustave III et la Cour de France_.

Après des alternatives d'accord et de désaccord entre Esterhazy et
Bombelles, celui-ci semble avoir un instant gagné du terrain; du moins
fait-il partager cette illusion à sa femme, qui en fait part à la
marquise de Raigecourt, à son ami Régis[241], à Breteuil auquel il
envoie copie de son nouveau _mémoire_ au comte d'Ostermann[242],
mémoire destiné suivant lui à vaincre les hésitations de l'Impératrice.

  [241] Bombelles ne sait combien de temps durera sa mission si peu
  déterminée. «Je n'ai jamais eu le projet de faire ici
  (Saint-Pétersbourg) un long séjour, écrit-il au comte de Régis,
  le 10 avril 1792. J'ignore pourtant ce que je deviendrai cet été,
  mais je ne néglige rien pour arriver pendant cette saison même au
  sommet de la colline où vit tout ce que j'ai de plus cher au
  monde. A brebis tondue, Dieu mesure le vent.»

  Il jouit d'une bonne santé depuis qu'il est en Russie. Il se fait,
  comme d'ordinaire, des illusions sur ses succès de diplomate, il
  s'en fait aussi sur le processus des événements. «Ne croyons ni
  aux gens qui se figurent que nos malheurs touchent à leur terme,
  ni à ceux qui les voient incurables, éternels: les souverains
  n'ont pas su ce qu'ils se devaient; une vieille jalousie pousse
  encore l'ivraie au milieu des bonnes dispositions qu'on reconnaît
  qu'il faut avoir, mais l'eau qui tombe goutte à goutte perce les
  plus durs rochers, et il s'en faut de beaucoup que celui sur
  lequel repose la Constitution ait la solidité du granit. Disons
  avec le grand Frédéric que tout le mal qu'on appréhende n'arrive
  pas, comme tout le bien qu'on espère ne s'effectue pas.»

  Bombelles croit être à plus d'à moitié de son séjour à
  Pétersbourg; il oublie les difficultés du commencement. «Je ne
  regretterai jamais d'y être venu, je dirai à mes petits enfants:
  j'ai vu Catherine, et j'aurai connu un pays qui, sans elle, eût
  perdu tout le fruit des travaux de Pierre Ier, qui, par elle,
  s'est élevé au plus haut degré de splendeur.--Pendant ce temps,
  Esterhazy souligne que Bombelles fut «moins bien traité que ne
  l'étaient les étrangers considérables qui venaient en Russie».

  [242] Le nouveau Roi de Hongrie et Empereur d'Autriche (François
  II, plus tard empereur d'Allemagne) venait d'envoyer un _Mémoire
  aux puissances ennemies de la Révolution française pour les
  coaliser contre la France_. Bombelles avait obtenu de Stedingk,
  de présenter des observations, comme émanant de l'ambassadeur de
  Suède, sur le mémoire destiné à Catherine II. L'ambassadeur de
  Hongrie et le ministre de Prusse «se donnaient bien du mouvement
  pour que les secours de la Russie ne fussent qu'en argent».
  Bombelles se berçait de l'illusion que Catherine, par orgueil,
  «voudrait que ses drapeaux paraissent».--V. _Papiers Fersen_ et
  A. Sorel, _l'Europe et la Révolution française_, t. II.

L'Empereur Léopold était mort le 1er mars. Son fils, François II, alors
seulement roi de Hongrie, donnait des ordres actifs pour des
rassemblements de troupes à la frontière.

Catherine II devait se tirer habilement de la situation provoquée par le
_Mémoire_ de François II, lequel était appuyé par un appel envoyé de
Berlin. L'alliance de 1781, qui unissait la Russie à l'Autriche, avait
été prolongée pour huit ans en 1789. Attaquée par la France, l'Autriche
avait le droit de réclamer l'appui de la Russie. Ne récusant nullement
les devoirs qu'imposait l'alliance, Catherine prit les devants et, pour
répondre, employa une forme diplomatique où l'ironie se mêlait à une
apparente grandeur d'âme. «Il est beau, mandait l'Impératrice au roi de
Hongrie, d'ouvrir une carrière par une entreprise dont l'objet est de
préserver toute l'Europe de la contagion d'un exemple à la fois funeste
et scandaleux. Je suis tout acquise à ce noble dessein.» Mais voici la
question qui, pour Catherine, primait toutes les autres et qui devait
arrêter les observations de l'Autriche: «... Si ce qui est arrivé dans
un pays situé à une grande distance de mes États a excité mon attention
à ce degré, à quel point je ne la dois pas à ce qui se passe dans mon
voisinage le plus immédiat!... La «subversion» qu'a portée dans la
république de Pologne, la Constitution du 3 mai, y produira des
désordres analogues à ceux de la France. Il n'est que temps d'aviser à
sévir contre un mal qui fait des progrès si rapides dans toutes les
contrées... Je m'y emploierai, et j'aurais de ce chef le droit de
requérir de l'Autriche contre les Polonais le secours stipulé dans notre
alliance; mais je reconnais qu'au milieu des difficultés où elle est
engagée, l'Autriche n'y pourrait point aisément pourvoir, et, par égard
pour ses embarras, je consens à n'en rien réclamer... D'ailleurs
l'alliance de 1781 est formelle et générale; pas besoin d'en conclure
une nouvelle à l'occasion de la France[243]».

  [243] _Correspondance de Catherine II_, 12 avril et 2
  mai;--Sorel, _l'Europe et la Révolution_, t. II.

A si habile discours, que pouvait répondre l'Autriche? Se tenir coi pour
la Pologne et attendre que les libéralités d'argent et les promesses
d'envois de troupes faites aux émigrés reçussent une sanction effective.
Les princes français, Bombelles, Esterhazy, Fersen se leurraient
d'illusions. On parlait de dix-huit mille Russes qui s'apprêtaient à
marcher sur le Rhin, des Suisses que l'Impératrice comptait prendre à sa
solde[244]. Cela ne peut être «que dans six semaines, écrit Fersen le
20 juin, car elle compte vers ce temps avoir terminé les affaires de
Pologne.»

  [244] Rapport de Bombelles à Breteuil, 8 mai.--Fersen à
  Marie-Antoinette, 2 juin.--Au Roi de Suède, 3 juin.--_Papiers de
  Fersen_, t. II, 267, 286, 296.

C'était là la pierre d'achoppement et l'envoi de troupes demeurait à
l'état conditionnel. Les hostilités étaient commencées depuis le 28
avril, Biron avait été battu, Dillon massacré par la populace de Lille,
la Fayette était en retraite; les Autrichiens livrés à leurs propres
forces, attendaient les renforts prussiens et les contingents russes ne
devaient pas profiter des tristes défaillances de l'armée
française[245].

  [245] Voir A. Chuquet, _l'Invasion prussienne_, p. 46-47.

Catherine promettait toujours et n'envoyait rien. Se jouant des uns et
des autres, elle s'occupait bien plus des Jacobins de Pologne que des
Jacobins de France[246], mais ne manquait pas d'informer Grimm de ses
impressions.

  [246] Mme de Bombelles à Mme de Raigecourt, 27 avril.--Catherine
  à Grimm, 4 juin.--Les troupes de Catherine étaient entrées en
  Pologne, le jour même où l'Autriche et la Prusse avaient donné
  l'ordre à leurs troupes de marcher sur la France.

Vers la fin de la peu profitable ambassade de Bombelles, elle mande à
son correspondant: «Je ne me soucie point du tout de l'intrigant et
petit méchant Bombelles[247], ci-devant ambassadeur du Roi de France,
présentement employé du baron de Breteuil, lequel a été avoué et
désavoué par le Roi très chrétien, tout comme plusieurs autres
pâtissiers d'intrigues, de façon que Sa Majesté et la Reine son épouse
sont parfaitement discrédités par l'emploi de ces doubles, triples et
quadruples employés de leur vouloir ou non vouloir... Il n'y a pas bien
longtemps encore qu'on m'a fait parvenir que le Roi de France aimerait
mieux se jeter dans les bras des Jacobins que de se trouver dans ceux de
ses frères; après cela, que dire et de quoi s'étonner si tout est sens
dessus dessous.» Le raisonnement de l'Impératrice ne manque pas ici de
vérité. Où, au contraire, il peut paraître étrange, c'est quand elle
ajoute, persuadée que les princes ont encore en les mains puissance et
popularité: «On ne veut pas que le parti des princes lève la tête; on
craint ce parti si fort qu'on ne veut pas que leurs forces restent
ensemble; on les sépare par petits corps. Oui-da, laissez entrer en
France; il y a toute apparence que pour peu que ces princes soient
dignes du sang qui coule dans leurs veines, ils feront très bien tout
seul leur besogne. Les Autrichiens ne feront pas grand'chose, les
Prussiens se fatigueront, s'épuiseront, et les princes resteront en
France forts de leur cause avec un parti qui prendra le dessus, pour peu
qu'on se conduise comme il faut...»

  [247] Celui-ci flottait dans les alternatives de satisfaction ou
  de découragement. A la fin de mai, il a mandé à sa femme qu'il
  était plus content. Sa femme est plus sceptique et, partant, dans
  le vrai: «... Cependant, il ne s'explique pas, mande-t-elle à M.
  de Raigecourt, le 1er juin, et je ne comprends pas ce qu'on en
  peut espérer; car si la Russie fait la guerre à la Pologne,
  comment peut-elle se mêler de nos affaires? Au reste, nous
  pouvons nous passer d'elle, et il nous suffit qu'elle soit
  neutre.»

A la fin de cette lettre humoristique, la perspicacité de Catherine se
trouve en défaut[248]. C'est sans doute parce qu'elle croit l'armée des
princes capable de vaincre et la victoire trop facile, qu'elle se
dispense de tenir ses promesses et fait des jeux de mots sur les
ambassadeurs. Esterhazy «qu'elle traitait sans cérémonie» (elle pourrait
ajouter: «qu'elle comblait de présents comme un simple favori»),
Esterhazy, jusqu'au bout, avait gardé accès près d'elle. Bombelles,
malgré le luxe éphémère dont il a cru devoir s'entourer, n'a jamais été
considéré que comme un voyageur de haute marque et non un ambassadeur.
Il a fallu la finesse d'Esterhazy, l'influence directe du prince de
Nassau et l'appui indirect de Fersen pour rendre supportables à
Bombelles ces quelques mois d'épreuves.

  [248] Lettre de Catherine à Grimm, 17 août 1792.

A la fin d'août, il comprend que sa mission est terminée et qu'il
n'obtiendra rien de plus que des promesses d'argent. Ce à quoi
consentira Catherine plus tard, après la défaite de Brunswick à
Valmy[249], après la visite du comte d'Artois à Saint-Pétersbourg, ce ne
sera jamais que des secours pécuniaires; elle n'enverra pas les hommes
qu'on lui demande. Elle dira bien: «Nous ne devons pas abandonner, comme
victime à des barbares, un roi malheureux», et: «l'affaiblissement du
pouvoir monarchique en France expose au danger toutes les autres
monarchies», et encore: «Il est temps d'agir et de prendre les armes
pour effrayer ces enragés... Le respect du rang convie, la religion
ordonne, l'humanité appelle, et, avec elle, les droits précieux et
sacrés de l'Europe l'exigent»... Mais ce ne sont là que de belles
paroles, et son intervention se bornera à des conseils et aux quelques
centaines de mille francs qu'elle a à ajouter aux premiers dons[250].
Son ardeur, ses forces et son trésor sont réservés à la Pologne dont
elle prépare les derniers partages[251].

  [249] «Je soutiens, écrivait-elle à Grimm, le 20 mai, qu'il ne
  faut s'emparer que de deux ou trois bicoques en France et que
  tout le reste tombera de soi-même... Vingt mille cosaques
  seraient beaucoup trop pour faire un tapis vert depuis Strasbourg
  jusqu'à Paris: deux mille cosaques et six mille Croates
  suffiraient.» Même après la reculade de Valmy et la «cacade» qui
  s'en suivit; elle n'est pas déconcertée et ne change pas de
  système. Les deux mille cosaques avec beaucoup d'autres vont
  combattre la jacobinière de Pologne et non celle de France.

  [250] Un jour viendra même où elle se reprochera d'avoir fourni
  inutilement tant de subsides aux émigrés. Le 5 septembre 1796,
  trois mois avant sa mort, elle écrira à Grimm: «Ils ont eu des
  fonds énormes. Qu'en ont-ils fait? Ils ont vécu grandement,
  largement et ont tout mangé et n'ont fait que de l'eau claire. Au
  premier moment, ils ont eu 8 millions; moi seule, je leur ai fait
  tenir au-delà d'un million et demi de roubles la première année.»

  [251] La confusion où la Révolution française jetait l'Europe
  devait permettre à Catherine II d'exécuter ses plans à l'égard de
  la malheureuse Pologne. Cf. les ouvrages de Sybel et de M. A.
  Sorel, déjà cités, et l'_Histoire diplomatique de la Révolution
  française_, par le baron de Bourgoing.



CHAPITRE IX

  Les étapes de la Révolution.--Le 20 juin.--Dernière lettre de
    Madame Élisabeth.--Le comte et la comtesse de Régis.--Le drame
    du Temple.--Bombelles à l'armée de Condé.--Sa rencontre avec
    Gœthe.--Mort du Roi.--Procès et mort de la Reine.--Angoisses
    des Bombelles.--Correspondance avec les Raigecourt.--Mort de
    Madame Élisabeth.--Douleur poignante d'Angélique.


Après s'être imaginé à tort que les affaires de son mari, à
Saint-Pétersbourg, marchaient mieux, Mme de Bombelles devra se rendre à
l'évidence: la mission du marquis n'avait pas apporté de solution
profitable. Bombelles n'était pas homme à se décourager; ni les drames
qui se succèdent à Paris, ni les échecs subis par les armées
envahissantes n'ont émoussé son espoir que la partie royale n'est pas
encore perdue. De temps à autre les lettres, bien clairsemées
maintenant, de Madame Élisabeth viennent apporter leur note affectueuse.

On ne saurait lire sans émotion cette relation écrite après la tragédie
du 20 juin: la princesse y peint les événements dans le style
pittoresque et prenant dont elle a le secret, «les grands jours».
L'invasion des Tuileries par les faubourgs, sous sa plume, est
angoissante au premier chef. Elle fait dérouler les incidents les plus
intéressants: le bonnet rouge sur la tête du Roi, les appartements
privés inondés de populace, les menaces, les insultes, les
vociférations, la Reine un instant en danger, puis haranguée par
Santerre, donnant dans un geste, qui enleva une ovation, sa main à
baiser aux grenadiers... On assiste à la scène du soir quand la Reine et
ses enfants se jettent au cou du Roi... Madame Élisabeth n'a oublié que
les faits qui lui sont personnels. Elle ne dit pas qu'une pique a
effleuré sa poitrine... Elle ne dit pas non plus ceci: Dans un moment de
presse tumultueuse, les cris de haine redoublent. Au moment où le Roi,
sollicité par un garde national, vient de boire à la santé de la Nation,
un énergumène apercevant Madame Élisabeth dans une fenêtre et la prenant
pour la Reine, hurle: «Voilà l'Autrichienne! Il nous faut la tête de
l'Autrichienne!»--Ce n'est pas la Reine, dit l'écuyer de la princesse,
M. de Saint-Pardoux.--Et la princesse de s'écrier généreusement:
«Pourquoi les détromper? Leur erreur pouvait sauver la Reine[252].»

  [252] _Mémoires_ de Mme Campan.

On avait formulé de sombres pronostics sur la journée de la Fédération.
Il n'en fut rien, et la journée fut calme.--«La Fédération s'est passée
tranquillement, écrit Madame Élisabeth, le 16 juillet. L'on a bien crié
_Vive Pétion_ en passant devant le Roi, et lorsqu'il a paru, cela a été
des cris terribles qui, je crois, l'ont tellement flatté qu'un seul
moment où il a voulu jeter les yeux sur notre balcon, comme il a vu
qu'il y en avait beaucoup de fixés sur lui, la modestie s'est emparée de
lui. Le Roi, dans ce moment, était à l'autel de la patrie... Le Roi une
fois remonté en voiture, les cris de Vive le Roi et la Reine n'ont pas
cessé jusqu'au château. «Les grenadiers qui entouraient le carrosse et
criaient sans trêve étaient tout cœur et toute âme, cela faisait du
bien», écrivait la princesse, le même jour, à Mme de Raigecourt. Les
acclamations de la fin furent le sourire d'une journée qui avait
commencé dans l'angoisse. Il y eut des moments émotionnants, quand le
Roi se rendit à pied du pavillon de l'École militaire à l'autel dressé à
l'extrémité du Champ de Mars. «Quand il monta les degrés de l'autel, a
écrit Mme de Staël, on crut voir la victime sainte s'offrant volontiers
au sacrifice.» Quant à la Reine, «l'expression de son visage, dit le
même écrivain[253], ne s'effacera jamais de mon souvenir; ses yeux
étaient abîmés de pleurs, la splendeur de sa toilette, la dignité de son
maintien, contrastaient avec le cortège dont elle était entourée... au
milieu de ces hommes qui avaient plus l'air d'être réunis pour une
émeute que pour une fête.» L'émotion de la Reine avait été très vive
pendant toute la cérémonie; elle se figurait qu'on voulait enlever le
Roi; l'ayant perdu de vue un instant, elle avait poussé un cri[254]. Et
le soir ce furent des pleurs, une scène d'attendrissement et de douce
émotion[255].

  [253] _Considérations sur la France_, t. I.

  [254] _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, II, 178.

  [255] _Mémoires_ de Weber, 413.

Peu à peu, pendant l'été, les lettres de Madame Élisabeth sont devenues
rares, très rares, jusqu'à la dernière, écrite la veille du 10 août. En
revanche, une lettre de Mme de Bombelles a été tout récemment découverte
aux Archives nationales[256]. Cette lettre, datée du 6 août, offre
certains détails intéressants. Elle montre aussi l'affectueux
dévouement que Mme de Bombelles ne cesse de témoigner à son infortunée
maîtresse.

  [256] Par M. Albert Savine.

Le bruit s'était répandu que la famille royale avait été massacrée.
«Depuis trois jours il courait en Suisse le bruit que le plus grand des
forfaits s'était consommé, et que des crimes innombrables l'avaient
précédé et suivi. Oh! ma princesse! Dans quel état de douleur j'ai été
et comment suis-je encore de ce monde après une telle secousse!

... Les nouvelles de ce matin nous ont, grâce à Dieu, rendu le calme et
la tranquillité. C'est un état où nous ne resterons pas longtemps; mais
le bonheur de savoir notre bon Roi existant ainsi que la Reine et leurs
enfants l'emporte sur toutes les inquiétudes que je devais avoir.

Nous n'avons aucune nouvelle des troupes ennemies, mais, selon toute
apparence, elles seront aux frontières quand Madame recevra ma lettre.
Je suis bien étonnée que par les lettres que j'ai reçues aujourd'hui du
30 et du 1er on n'ait eu alors aucune connaissance du manifeste[257]. Il
serait pourtant essentiel que l'Assemblée se hâtât de réparer le tort
que cet écrit peut faire dans bien des têtes, et que, par un décret
ferme et vigoureux, elle infligeât les peines dues aux imbéciles qui
pourraient s'effrayer. On craint pour Landau et Strasbourg, mais le duc
de Brunswick, malgré tous ses talents, ne fera rien, et il est dommage
qu'un homme d'un aussi grand mérite se soit laissé aveugler par les
déclamations des mécontents... C'est à présent que nos braves généraux
vont faire connaître leur valeur, et tout ira bien, si tous les partis
en France veulent ne plus avoir que les mêmes principes et le même but.
Je n'aime pas trop la présence des Marseillais à Paris[258]. Il faudrait
les engager à retourner chez eux pour que tout soit à sa place. On nous
assure que le roi de Sardaigne va commander lui-même son armée. Encore
une autre folie! Non, je ne puis concevoir qu'on tente de nous attaquer,
et pour être plus sûr de nos succès, il faudrait seulement que le Roi
n'agisse que guidé par notre Constitution. Espérons, ma Princesse,
qu'enfin elle triomphera, et que non seulement elle sera respectée, mais
encore imitée.»

  [257] Le manifeste que signa le duc de Brunswick, œuvre de folie
  des émigrés. Voir dans l'_Histoire parlementaire_, t. XVI, le
  manifeste _in extenso_. Voir aussi, Mortimer Ternaux, _Hist. de
  la Terreur_, t. II. Mathieu Dumas a nommé le manifeste du duc de
  Brunswick, «l'acte le plus impolitique que l'orgueil et
  l'ignorance aient jamais dicté, véritable fratricide des princes
  français émigrés envers Louis XVI et sa famille».

  Le manifeste était dû à la plume d'un émigré, M. de Limon, et ce
  fut Fersen qui fit substituer ce texte à celui bien plus modéré de
  Mallet du Pan.

On remarquera ces phrases si «constitutionnelles» qu'on n'est pas
habitué à voir sous la plume de Mme de Bombelles. Est-ce à dire que
l'émigrée si ancrée dans le système «ancien régime» que nous
connaissons, a diamétralement modifié ses idées? Nous ne le croyons pas,
étant données des lettres postérieures à Mme de Raigecourt. Elle ne peut
dire ce qu'elle espère: c'est que l'état de choses sera modifié par la
guerre. Ce langage, à tout prendre, est adroit et prudent. Mme de
Bombelles ne peut savoir les négociations de dernière heure tentées
avec les Jacobins et le rôle d'intermédiaire joué par Madame Élisabeth,
elle ignore que Pétion, Santerre, Manuel, Danton, vont recevoir de
grosses sommes d'argent pour empêcher le mouvement qui se
prépare[259],--et qui servira à payer l'émeute,--elle ne sait pas sans
doute, les entretiens secrets auxquels sa princesse prit part, l'énergie
et l'intelligence montrées par celle qui, par tous les moyens, s'efforce
de sauver le Roi[260]. Madame Élisabeth ne parle pas de ses projets,--du
moins dans les lettres qui nous sont parvenues,--et Angélique n'y fait
pas allusion même à mots couverts. Est-ce à dire qu'elle n'a pas deviné
de secrètes combinaisons?

  [258] Ce n'est pas sans raison que Madame Élisabeth pouvait
  s'effrayer de la présence des Marseillais. On sait quel rôle ils
  jouèrent dans le drame des journées d'août.

  [259] Voir les _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel, t. I; les
  _Mémoires_ de la Fayette, t. I; de Bertrand de Moleville, t. I;
  de Miot de Mélito, t. I; de Brissot, t. IV; et Taine, _les
  Origines..._, _la Conquête jacobine_.

  [260] Il faut relire ces pages des _Mémoires_ de Malouet où le
  rôle de Madame Élisabeth est clairement exposé. Cf. aussi les
  _Mémoires_ de la duchesse de Tourzel.

Elle demande à recevoir exactement des nouvelles de la princesse...
Peut-elle se douter seulement que cette lettre du 6 août ne parviendra
pas à sa destination, que lorsqu'elle arrivera aux Tuileries où elle
sera saisie et lue par d'autres, Madame Élisabeth aura franchi les
premières marches de ce calvaire: le Temple?

D'elle-même et des siens, Mme de Bombelles donne un bulletin qui nous
intéresse. Après une absence à Schinznach, elle est revenue à Wartegg
avec ses hôtes, les comtes de Thurn. «Ils sont de la meilleure société
et nous témoignent une véritable satisfaction de nous avoir chez eux.
Ils sont bons, aimables, obligeants, et nous sommes désolés qu'ils nous
quittent demain...

Voici enfin une phrase sur le marquis: «Je ne sais encore quand
reviendra mon ami; sa santé est beaucoup meilleure, et je suis persuadée
que sa grande cure des eaux lui fera grand bien. Je m'ennuie de son
absence, mais l'espoir du rétablissement de sa santé me fait prendre
patience...»

Du même jour on possède[261] une autre lettre de Mme de Bombelles,
celle-là adressée à la baronne de Mackau. Elle n'est guère, au début,
que la paraphrase de la lettre de Madame Élisabeth: récit de ses
inquiétudes, espoir que les affaires s'arrangeront. Sur un point
important, la marquise insiste: «Le Roi, guidé par la Constitution, ne
fera que du bien. Il fera la paix, établira la tranquillité dans le
royaume, et les factieux, je l'espère, seront abattus.» Entre les lignes
on peut deviner, ce semble, les différents espoirs auxquels la marquise
se raccroche; si les armées françaises sont victorieuses, le Roi pourra
en reconquérir une force nouvelle; si, au contraire, elles sont
vaincues, les puissances peuvent imposer un nouvel état de choses et
sauver la famille royale[262]... Elle n'oubliait qu'une chose: la
Révolution! La dynastie il n'en était plus question, puisque
l'Assemblée, avoue Madame Élisabeth, le 8 août, va être forcée de voter
la déchéance... Le 9 pourtant il y a sursis, jusqu'à six heures du soir,
le château et la ville doutaient encore du mouvement annoncé, et Madame
Élisabeth écrivait sa dernière lettre à la fidèle Angélique.

  [261] Même dossier des Archives nationales, publié par M. Albert
  Savine, _Revue hebdomadaire_, 9 août 1902.

  [262] Avant les démarches tentées _in extremis_ sur les meneurs
  du mouvement en faveur de la déchéance, on ne croyait plus
  possible de sauver la famille royale. Le 1er août,
  Marie-Antoinette avait fait écrire par Goguelat à Fersen une
  lettre désespérée. Pétion, au nom de 46 sections sur 48,
  demandait la déchéance le 3... Les Marseillais s'installèrent au
  centre de la capitale, tandis que Jourdan coupe-tête et les
  massacreurs de la Glacière se joignaient à Santerre. Le Roi et la
  Reine s'attendaient à être égorgés.

«Si vous ne trouvez pas, Mam'selle Bombe, que je ne suis pas soumise à
vos ordres, vous aurez tort. Ne v'là-t-il pas que je reçois à l'instant
la lettre par laquelle vous me demandez force nouvelles, et v'là que je
prends la plume et que je vous mande que cette journée du _dix_[263],
qui devait être si vive, si terrible, est la plus calme possible; que
l'Assemblée n'a point décrété ni déchéance, ni suspension, qu'elle s'est
occupée des fédérés, qu'une partie veut faire partir et l'autre retenir,
et que l'on s'est borné à sommer le ministre de rendre compte pourquoi
le camp de Soissons n'était pas prêt à les recevoir. Le département a
dit qu'il avait donné des ordres à la municipalité pour veiller à
l'ordre. Le maire a paru ensuite pour se plaindre de ce que le
département ne donnait l'ordre qu'à lui et non à la municipalité, et a
demandé que l'on enjoigne au département de donner à la municipalité des
ordres précis. Voilà, mon cœur, tout ce qui s'est passé de plus
intéressant. Du reste il fait bien chaud; mais malgré cela, celle qui
t'écrit, ta mère, et tout ce qui t'intéresse ici se portent bien.»

  [263] La lettre, malgré la date écrite en surcharge par la
  princesse, est du 9 et non du 10. Les motions relatives aux
  fédérés, à renvoyer à Soissons, le sursis pour le vote du décret
  de déchéance, l'apparition à l'Assemblée du maire Pétion, tout
  cela est du 9.

Pas une plainte, pas un cri d'angoisse dans cette lettre... Madame
Élisabeth se figure que les sept cent cinquante mille livres remis à
Pétion et à Santerre empêcheraient les rassemblements du lendemain, que
les Marseillais ne constituent plus un danger, mais qu'ils sont, au
contraire, ramenés à la cause royale, que Louis XVI et sa famille sont
encore une fois sauvés... Quelques heures après le départ de la lettre à
Mme de Bombelles, le tocsin sonne au clocher des églises, les tambours
battent la générale, les faubourgs s'ébranlent et se mettent en marche.
Une femme avait prédit qu'en ces jours de revendications violentes, «il
pleuvrait du sang», et elle avait raison. Les récits contemporains si
nombreux, le récit si consciencieusement étayé sur les documents
contemporains de Mortimer Ternaux permettent de suivre heure par heure,
minute par minute, les phases du drame; on comprend en quoi la
volte-face de Pétion[264], craignant pour ses jours et se faisant
appeler à la barre de l'Assemblée, devait irrémédiablement abîmer les
dernières illusions de la famille royale, on voit Louis XVI hésitant à
faire couler le sang, perdant des moments précieux à demander des
conseils, se décidant selon l'avis de Rœderer[265], procureur-syndic, à
se réfugier à l'Assemblée... «Nous reviendrons, avaient répété le Roi et
la Reine, en se dirigeant vers l'Assemblée; mais ni l'un ni l'autre
n'ont d'espoir, et les spectateurs, les fidèles qui les entourent
sentent bien que ce qu'ils voient passer «c'est le convoi de la
royauté[266]»...

  [264] _Journal d'une bourgeoise pendant la Révolution_ (Mme
  Jullien) publié par M. Lockroy.

  [265] 1754-1835. Avocat, conseiller au Parlement de Metz, s'était
  fait remarquer par des travaux d'économie politique. Il défendit
  la famille royale dans le _Journal de Paris_, dut se cacher après
  la proscription des Girondins et ne reparut qu'après le 9
  thermidor. Il entra à l'Institut, professa aux Ecoles centrales,
  seconda Bonaparte au 18 brumaire, devint conseiller d'Etat, puis
  sénateur, ministre des Finances de Joseph, comte et pair de
  France en 1815. Il vécut dans la retraite sous la Restauration et
  ne recouvra la pairie qu'en 1832. Il a écrit nombre d'ouvrages
  économiques et littéraires, même des comédies historiques.

  [266] Mot de Mlle de Tourzel, _Souvenirs de quarante ans_, p.
  131.

Madame Élisabeth n'a pas quitté le Roi et la Reine. De ce calvaire de la
terrasse des Feuillants où insultes et ignominies tombent sur
Marie-Antoinette; elle a sa part avec la famille royale; elle sera tenue
prisonnière dix-huit heures dans la tribune du logographe.

Là parviennent les nouvelles: la montée des colonnes insurrectionnelles,
l'envahissement de la Cour des Tuileries..., l'héroïque défense des
Suisses, le massacre de Clermont-Tonnerre, la tête de Suleau portée sur
une pique par Théroigne de Méricourt... le pillage et le sac du
Château... Pendant trois jours la famille royale est logée au couvent
des Feuillants; traînée à l'Assemblée, elle entend la signification de
la déchéance de Louis XVI, puis, au milieu des outrages, elle prend le
chemin du Temple. La royauté était en prison, et, comme dit
Gouverneur-Morris, «l'histoire nous apprend combien est court, pour les
monarques détrônés, le passage de la prison à la tombe».

       *       *       *       *       *

Depuis son retour de Russie, le marquis est le mouvement fait homme. On
sait combien l'inaction lui pèse, il cherche toute occasion de remplir
les missions que lui confie Breteuil au nom du roi nominal de France.
Il a mis son concours au service du prince de Condé, et ses passages à
Worms, à Willingen, témoignent de son désir, sinon de servir au titre
militaire, au moins de se tenir aux côtés des chefs de l'armée. De ces
allées et venues, de ces conciliabules entretenus d'illusions, de ces
tiraillements entre l'armée des princes, les représentants de Coblentz
et ceux du Roi, ne nous préoccupons pas outre mesure, Bombelles n'ayant
joué ici qu'un rôle secondaire.

En revanche au cours de sa chevauchée de diplomate suivant l'armée
prussienne, Bombelles s'est rencontré avec Gœthe. C'était en Champagne,
la veille de Valmy, au camp du grand-duc de Saxe-Weimar, qu'accompagnait
le poète. Dans sa _Campagne de France_, Gœthe raconte ainsi leur
entrevue:

«Parmi toutes les personnes dont le feu éclairait dans ce cercle la
taille et le visage, j'aperçus un homme âgé[267] que je crus
reconnaître. Quand je m'en fus assuré, je m'approchai de lui, et il ne
fut pas peu étonné de me voir là. C'était le marquis de Bombelles que
j'avais vu à Venise deux années auparavant, quand j'accompagnais la
duchesse Amélie. Il y résidait alors comme ambassadeur de France, et il
avait pris à cœur de rendre à cette excellente princesse le séjour de
Venise aussi agréable que possible. Nos cris de surprise, la joie du
revoir et nos souvenirs égayèrent ce moment sérieux. Nous parlâmes de sa
magnifique demeure sur le Grand-Canal; je lui rappelai comme, arrivé
chez lui en gondole, nous y avions trouvé un accueil honorable et une
gracieuse hospitalité; comment par de petites fêtes, dans le caractère
et l'esprit de cette princesse qui aimait la nature et les arts, la
gaieté et le bon goût, il l'avait amusée de mille manières, elle et son
entourage, et, par l'influence qu'il exerçait, lui avait procuré bien
des jouissances refusées aux étrangers.

  [267] C'est à tort que Gœthe lui donne l'épithète d'_âgé_.
  Bombelles avait alors cinquante-quatre ans.

«Mais quelle fut ma surprise, à moi, qui avais cru le réjouir par un
éloge sincère, de l'entendre s'écrier avec mélancolie: «Ne parlons pas
de ces choses! Ce temps est trop loin de moi; et dès ce temps même,
quand j'amusais mes nobles hôtes avec une apparente sincérité, le souci
me rongeait le cœur; je pressentais les suites de ce qui se passait
dans ma patrie; j'admirais votre sécurité de ne pas prévoir le danger
qui vous menaçait vous-même; je me préparais en silence au changement de
mon sort. Bientôt après, je dus quitter mon poste honorable et ma chère
Venise et commencer les courses vagabondes qui ont fini par m'amener
ici.»

Gœthe disait vrai. Le marquis de Bombelles avait toujours jugé les
événements avec une triste justesse, et à Venise même, lorsqu'avec un
grand désintéressement, il avait cru devoir refuser le serment à la
nouvelle Constitution et par suite se déclarer démissionnaire, il avait
considéré la cause royale comme courant les plus grands dangers. Nous
l'avons vu, ne désespérant pourtant pas, mettre son zèle et son
dévouement au service des intérêts qu'il ne cessait de défendre,
s'efforcer de ramener la concorde parmi les différentes fractions du
parti émigré, accepter les tâches les plus délicates et les missions les
plus ingrates. La précipitation des événements... les massacres de
septembre, la République imminente, l'entrée en fonction de la
Convention ne lui ont pas fait perdre tout courage. Comme par le passé,
tous les moyens lui paraissent bons pour sauver le Roi et «déjacobiner»
la France. Sa femme n'est pas moins ardente, passant de la tristesse à
l'espérance...

Avec Mme de Raigecourt, Angélique de Bombelles parle franchement:
angoissantes inquiétudes pour la vie du Roi, espérance du côté de
Brunswick. Ce ne sont plus là les phrases à double entente ou encadrant
celles écrites au citron dont sont émaillées les lettres à la Princesse.

Au comte de Régis, sous l'impression des journées de septembre, elle
écrit: «Nous sommes tous dans l'agonie que vont avoir les efforts du duc
de Brunswick. Les derniers massacres de Paris font horreur et doivent
tout faire craindre pour ces malheureux souverains.»

Dès le 21 septembre elle croit le Roi au secret depuis le 6 (en réalité,
il ne fut séparé des siens que le 29). «Quel moment a du être celui de
la séparation d'avec la Reine, ses enfants et notre princesse.» L'âme se
déchire en se pénétrant de ce lamentable tableau et de la cruelle agonie
où doit être ce malheureux Roi dans son cachot... «On espère dans
Pétion, qui veut assurer sa vie en sauvant celle du Roi.» On espère
aussi dans l'armée prussienne, car «la résistance de Thionville est un
grand mal; cela retarde la marche du brave duc... Je crois que si les
armées prussiennes n'ont point de revers, nos Jacobins n'oseront pas
prononcer sur la vie du Roi; mais si, malheureusement, les patriotes
gagnaient une bataille, tout serait perdu».

Par ces mots on voit que les idées de Mme de Bombelles ne s'étaient pas
modifiées quand elle _pouvait_ écrire ce qu'elle pensait. Inutile de
souligner encore une fois ses souhaits antipatriotiques: pour un émigré,
la patrie était là où étaient les intérêts du Roi.

Aux patriotes--les uns sincères, les autres uniquement préoccupés du
désir d'anéantir la monarchie et à immoler ses représentants,--les
émigrés faisaient la partie belle en appelant à leur secours les
puissances transrhénanes, que naguère Voltaire, l'internationaliste
humanitaire d'alors, préférait à sa propre patrie. Pour voler aux
frontières et défendre le sol envahi--jeunes soldats et vétérans des
armées royales--les hommes avaient surgi de terre, cependant que, à
l'invasion des bataillons étrangers répondait à l'intérieur l'horreur
des massacres de septembre--tolérés sinon ordonnés par ceux qui
détenaient le pouvoir.

       *       *       *       *       *

Revenons à notre marquise antijacobine et laissons-la se leurrer des
nouvelles envoyées de Bruxelles par son mari. «Mon mari me mande que,
sans la cruelle situation du Roi, tout irait à souhait; que le peuple de
la campagne reçoit les armées avec satisfaction, que Châlons attend et
désire Brunswick...»

A l'heure où Mme de Bombelles écrivait ces lignes, les espérances des
émigrés pouvaient tomber de haut. Les Prussiens étaient vaincus à Valmy
et les négociations pour la retraite de Brunswick étaient commencées.

Elle s'inquiète de Mme de Mauléon, sœur de Mme de Raigecourt[268], elle
s'inquiète surtout de la princesse, à qui n'a pu parvenir sa dernière
lettre. «Mme de Chazet m'en donne autant de nouvelles qu'elle peut à
mots bien couverts. Elle me parle de son courage, de sa résignation, et
m'assure qu'elle se porte bien ainsi que le Roi et la Reine. Il me
semble même qu'elle espère leur salut par l'intelligence de quelques
personnes gagnées.» En fin de lettre, un mot sur la baronne de Mackau et
les siens. «Ma mère a été interrogée et envoyée _innocente_. Elle est à
Vitry, triste et tremblante, ainsi que ma tante et ma sœur et une
partie de notre famille.» Mme de Bombelles pouvait ne pas savoir tout
sur la situation de sa mère. Celle-ci avait couru les plus grands
dangers aux Tuileries. Quelqu'un put l'emmener, la faire fuir, la mettre
en lieu sûr. Qui fut ce sauveur? Alissan de Chazet ou le comte de
Wittgenstein, son ami? Peut-être les deux. Alissan de Chazet ne semble
pas avoir été inquiété, mais le comte de Wittgenstein, jeté à la Force,
fut massacré le 2 septembre[269].

  [268] Une lettre suivante de Mme de Raigecourt la dit réfugiée
  rue de Sèvres, saine et sauve.

  [269] Saiffert, _Beitrage zur ubschäftlichen Arztneilehre_.
  Paris, 1804, Ire partie, p. 169.

... Un mois s'est passé, Mme de Bombelles n'a que des doléances à
exprimer à Mme de Raigecourt sur la marche des événements. «Je suis dans
la désolation, mon enfant, écrit-elle le 16 octobre, toujours à Wardeck,
de la nécessité où se trouve le duc de Brunswick d'abandonner son projet
d'aller à Paris. Il faut que le bouleversement qu'ont occasionné les
malheurs du 10 août ait rompu toutes les intelligences; cela joint au
temps affreux que nous avons eu tout le mois de septembre, mille autres
détails qui nous échappent, auront renversé tous ses plans, et notre
malheureux Roi, sa famille, tous les misérables émigrés, que vont-ils
devenir?... Je vois tout perdu, je ne vous le cache pas; car tout
accommodement avec des monstres comme les Jacobins est chose impossible.
Il fallait les écraser; cela ne se pouvant pas, il ne faut rien espérer
ni de raisonnable, ni de tranquillisant.» Au comte de Régis elle confie
le 30 octobre: «Notre position ici est toujours assez désagréable. Les
Suisses ont en horreur les Français, et on ne peut exiger du peuple
qu'il distingue ceux qui ne méritent que leur commisération[270].

  [270] Dès le lendemain de Valmy, Brunswick avait entamé des
  négociations avec Dumouriez, et dès le 30, la retraite des
  Prussiens avait commencé. Il faut se rappeler que le duc de
  Brunswick faisait mollement la guerre à la France, qu'en janvier
  1792, Philippe de Custine avait été chargé d'une mission
  particulière auprès du duc de Brunswick. Il ne s'agissait pas
  seulement, comme l'a écrit Adolphe de Custine, de décider le duc
  de Brunswick à refuser le commandement de l'armée, coalisée
  contre la France, mais d'offrir au généralissime de prendre le
  commandement de l'armée française. Si invraisemblable que
  paraisse le plan, l'idée en fut étudiée.

  Le duc de Brunswick était très populaire en France: Mirabeau
  l'avait peint comme un nouvel Alcibiade, les Girondins et
  Dumouriez l'admiraient, Carra le montrait dans son journal comme
  le plus grand guerrier et le plus grand politique de son
  siècle.--Voir A. Sorel, _la Mission de Custine à Brunswick_
  (_Revue historique_, 1876); _Mémoires du baron de Bourgoing_, 1re
  édition, t. I;--_Fantômes et Silhouettes, Madame de
  Custine_;--_Recueil_ Feuillet de Conches,--_le Comte de Fersen et
  la Cour de France_.

«Et notre pauvre Roi, que deviendra-t-il? Si on ne l'exécute pas, on le
laissera mourir de chagrin dans sa prison, car jamais ils ne se déferont
de leur proie...»

Mme de Bombelles est inquiète. Son mari ne lui a point écrit comme elle
y comptait. Elle le sait au camp du duc de Brunswick, et «trop brave
pour ne pas s'exposer». «Que deviendrais-je s'il lui était arrivé
quelque chose?» «Je crains qu'il ne s'expose», écrit-elle au comte de
Régis. De Paris, elle a des nouvelles par Mme de Chazet. «La princesse
se soutient, console le Roi par sa piété et son courage... Il n'est pas
vrai qu'ils soient séparés.»

Des illusions elle ne s'en fait plus guère, ni sur Dumouriez, «qui est
le mortel ennemi du Roi et a eu personnellement trop de torts vis-à-vis
de lui pour chercher à les réparer», ni sur la situation en général:
«C'est un supplice de plus d'avoir à se désabuser sans cesse sur de
vaines espérances».

A ces tristesses, à ces angoisses, s'ajoute encore l'anxiété de savoir
la Reine de Naples dans un état de santé inquiétant. Elle a perdu deux
enfants en quinze jours, «nos maux l'accablent», tant de tortures
morales et physiques peuvent abréger ses jours. Nouvelle source de
chagrins pour les Bombelles qui, auprès du Roi très faible, n'ont nul
avocat. Que deviendraient-ils si soudain la pension qui les fait vivre
leur était retirée?

Le bulletin de Mme de Mackau n'est guère réconfortant. Elle est réduite
à la plus grande pauvreté.

       *       *       *       *       *

Après la retraite de Brunswick, Bombelles a quitté l'armée prussienne et
est rentré, au moins pour quelque temps, à Wardeck. C'est là qu'il suit,
dans _la Gazette de Berne_, le long calvaire du Temple, le procès du
Roi.

«Nous sommes dans l'agitation la plus cruelle sur le sort du Roi, écrit
Mme de Bombelles à Mme de Raigecourt, le 2 janvier 1793; il a dû être
jugé le 26; le terme était si court que M. de Malesherbes ne pouvait
avoir répondu à toutes les calomnies qu'on a artificieusement machinées
pendant quatre mois, et il serait possible qu'il n'y eût encore rien de
terminé. N'êtes-vous pas touchée du courageux dévouement de ce vertueux
vieillard à défendre notre infortuné monarque? Déjà, on trouve fort
mauvais qu'en parlant de lui il le traite de _Roi_; sa vie sera
peut-être le prix de sa fermeté; mais sa mort, si elle arrive, sera plus
digne d'envie que l'existence des monstres qui la lui raviront.»

Mme de Bombelles veut espérer contre toute espérance, «contre tout
raisonnement humain». «La Providence a voulu nous châtier, nous le
méritions, mais elle ne veut pas nous abandonner. Et qui pourrait
assurer que le Roi ne remontera pas un jour sur le trône?»

Le drame s'est accompli... Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier...
La nouvelle en parvient à la fin du mois en Suisse. Mme de Bombelles ne
prend la plume que le 4 février. Sa lettre au marquis de Raigecourt est
écrite sous l'empire de la vraie douleur qui l'accable; elle s'y montre
à la fois cruellement affectée et très montée contre ceux qui ont
exécuté le crime...

«Rien ne peut égaler notre douleur, mon cher marquis, que celle que vous
éprouvez. La mort de notre infortuné maître nous remplit d'amertume et
d'effroi, et mon pauvre mari et moi ne cessons de le pleurer du fond du
cœur, mais, en même temps, cependant, l'héroïsme, la douceur, la piété
de cet excellent prince sont pour nous une véritable consolation...»

On sait la sincérité des sentiments religieux de Mme de Bombelles, on ne
s'étonnera donc pas de lui voir ajouter: «Nous l'invoquons avec
confiance comme un saint, et l'exemple admirable qu'il nous a donné en
mourant doit être notre guide, notre soutien dans les malheurs qui
succèderont peut-être encore à tous ceux que nous éprouvons.»

Pas de nouvelles précises de la Reine et de «l'adorable princesse».
Cette inquiétude angoissante est «chagrin bien amer et insupportable».

«On me mande de Paris qu'on garde encore un silence profond sur le sort
qu'on leur prépare, qu'elles sont étroitement gardées, et qu'on leur
refuse jusqu'à la consolation de rendre au petit Dauphin le nommé
Cléry[271] qui a servi le Roi jusqu'au dernier moment.»

  [271] Peu après, Cléry fut autorisé à s'occuper du jeune prince.
  Voir _Louis XVII_, par Beauchesne et le _Journal_ de Cléry.

«Différents bruits ont circulé. Un des monstres a eu l'atrocité de
proposer que la Reine fût mise à la Force ou à la Conciergerie. La
_Gazette de Berne_ dit que ces barbares veulent faire périr la Reine et
notre princesse, et que le procès de cette dernière se fondera sur les
preuves qu'ils ont qu'elle a fait passer ses diamants aux princes ses
frères[272]. La tête m'en tourne, mon cher marquis; je dis à Dieu: «que
votre volonté soit faite», mais hélas! mon sacrifice est bien
imparfait... Je gémis et je pleure...»

  [272] Ce fut en effet l'un des chefs d'accusation formulés contre
  Madame Élisabeth, l'année suivante.

Des fêtes ont été données à Paris pour que le peuple se tienne
tranquille. Mme de Bombelles s'en montre outrée: «Ses habitants sont
d'une lâcheté qui me révolte plus peut-être que l'atrocité des
Jacobins... Qu'espérer de la pusillanimité, de la tiédeur? C'est une
ville, à l'exception de quelques gens vertueux à réduire en cendres;
elle est trop corrompue pour jamais en espérer aucun retour...»

Après des réflexions sur les «cannibales», la marquise passe à des
nouvelles de famille. Son mari, «dont l'affliction est déchirante», se
décidera-t-il à faire campagne! Tout dépendra de la tournure que
prendront les affaires.

En terminant: «Vous aurez appris tout ce qui s'est passé à Rome[273].
J'ai cru pendant deux jours que c'était mon frère qui avait été tué. Je
le pleure quoiqu'il soit en vie avec Mme de Raigecourt». Angélique, dans
lettre du 18 février, s'émeut encore davantage sur le sort des
princesses. «Comment se fait-il qu'aucun avocat ne se présente pour
aider une cause aussi touchante? Comment se fait-il que la France
entière soit muette à de semblables forfaits? Notre nation est un
composé de méchanceté et de lâcheté qui fait horreur...»

  [273] Le Gouvernement français n'avait plus de relations
  diplomatiques avec le Saint-Siège. Cependant l'ordre avait été
  donné d'arborer l'écusson de la République sur la maison du
  consul de France à Rome. Hugon de Basseville, secrétaire de la
  législation à Naples, était chargé de la négociation, et le 12
  janvier, un officier de marine, de Flotte, apportait un
  _ultimatum_. La population romaine, exaspérée par le procès de
  Louis XVI, s'ameuta, Basseville et de Flotte, qui avaient eu
  l'imprudence de se promener sur le Corso, furent poursuivis:
  Basseville fut tué et de Flotte n'échappa qu'à grand'peine. Le
  baron de Mackau était alors ministre à Naples; voilà pourquoi Mme
  de Bombelles avait pu croire dans le premier moment que c'était
  lui qui avait été assassiné.

Un service a été chanté pour le Roi à Wardeck, et «cette cérémonie, qui
s'est passée dans la plus grande décence, m'a fait répandre bien des
larmes»... «Je gémis comme vous d'être loin de notre princesse... Notre
jeune Roi se porte bien; on l'a vu se promener dans le jardin du Temple
avec Cléry, qui est gai et gentil comme il l'est toujours...»

Enfin des réflexions sur Monsieur qui, dès le 28 janvier, à Ham en
Westphalie, proclama l'avènement au trône de son neveu sous le nom de
Louis XVII, et se déclara lui-même Régent de France[274]. «N'eût-il pas
été plus sage que Monsieur se fût moins pressé et eût attendu le
consentement des puissances et de la saine majorité des magistrats
émigrés.»

  [274] Voir le tome II de l'_Hist. de l'Emigration_ par M. Ernest
  Daudet.

De si douloureux événements ont réagi sur la santé de Mme de Bombelles:
elle a été fort malade d'une fausse couche et même en danger de mourir.
«Je me sens actuellement beaucoup mieux, écrit-elle au marquis de
Raigecourt, le 22 avril, mais il me reste une grande faiblesse, et les
sollicitudes auxquelles je suis livrée sur l'existence de notre
vertueuse princesse, de la Reine, ne sont pas faites pour rendre des
forces.»

Dans cette même lettre la marquise donne de curieuses appréciations sur
Dumouriez; elle en profite pour faire une profession de foi politique
dont on pressent l'orientation.

«J'ai éprouvé, comme vous, une grande joie de la défection de
Dumouriez[275], et il n'est pas douteux que, si son plan eût eu son
entière exécution, la contre-révolution serait faite dans ce moment-ci.
Dieu ne l'a pas permis, et peut-être est-ce pour notre bonheur; du moins
c'est l'avis de mon mari. Dumouriez, à ce qu'il paraît, voulait, à la
tête de son armée et soutenu du prince de Cobourg, donner des lois à la
France et nous rejeter dans la Constitution, qui en peu de temps nous
eût ramenés à l'anarchie et à toutes les horreurs qui nous ont déjà
causé tant de maux. Il vaut donc mieux qu'il ne soit plus en mesure de
nous faire du mal[276].»

  [275] Abandonné par ses troupes, Dumouriez avait été contraint,
  le 5 avril, de se réfugier dans le camp autrichien. Il avait un
  plan pour restaurer la monarchie, mais non pas suivant les vues
  des émigrés, ce qui fait que ceux-ci partageaient sur lui les
  préjugés de Mme de Bombelles. «Eussé-je cent vies, avait dit
  Dumouriez, que je les donnerais pour mettre un terme aux
  atrocités des Jacobins, et en eussé-je mille que je les
  sacrifierais de même pour ne laisser aucun pouvoir étranger ni
  aucun émigré dicter des lois à ma patrie.» Voir Sybel, _Histoire
  de l'Europe, pendant la Révolution_, t. II; A. Sorel, _l'Europe
  et la Révolution française_, t. II; Mortimer-Ternaux, _Histoire
  de la Terreur_, t. VI, où l'affaire Dumouriez est contée en
  grands détails; le _Journal_ de Fersen. Voir enfin le dernier
  ouvrage en date: _la Trahison de Dumouriez_, par M. Arthur
  Chuquet.

  [276] Voir ce que nous avons dit au sujet de la lettre du 6 août
  adressée à Madame Élisabeth.

Mme de Bombelles ne pouvait sentir Dumouriez, mais, comme on le voit,
pour des raisons inattendues. Elle poussait, du reste, l'illusion
jusqu'à ajouter: «Il vaut mieux que le temps portant conseil, les
puissances sentent que, pour leurs propres intérêts, il faut nous
remettre simplement à notre ancien régime[277]. C'est à quoi doivent
travailler tous ceux dont la voix peut être entendue, et c'est ce que
mon mari, du fond de sa retraite, ne cesse d'écrire et, j'ose dire, de
prouver. Nos infâmes assassins ne peuvent plus se soutenir longtemps;
mais il est absolument nécessaire qu'il ne reste plus vestige de tant de
rébellions; sinon, tout ce qui pense bien ne pourrait, en son âme et
conscience, rentrer dans un foyer de discordes et d'exécration...»

  [277] Mme de Bombelles est inégale dans ses appréciations
  politiques. Nous avons montré des moments où elle s'est montrée
  plus modérée et, partant, plus perspicace.

Breteuil était dans la confidence, mais Bombelles n'y était pas,
Dumouriez et sa Constitution ne sont nullement l'affaire de la marquise
qui, on le sait, préfère les moyens draconiens aux combinaisons. Elle
n'a pas goûté le système de Dumouriez de constituer des otages en vue de
les échanger avec les prisonniers du Temple. Et pourtant, dans son
espoir invaincu de savoir incessamment la Reine et les Enfants de France
en liberté, elle proclame: «Il paraît que les monstres de Paris sentent
qu'ils sont pour eux des otages précieux et n'ont nul désir de s'en
défaire»; ce qui semble la consoler, c'est que «l'infâme Égalité est
prisonnier à Marseille avec sa famille[278]».

  [278] Par décret du 6 avril, la Convention avait ordonné
  l'arrestation de tous les Bourbons qui se trouvaient encore en
  France. En exécution de ce décret, le duc d'Orléans
  (Philippe-Égalité), le duc de Montpensier et le comte de
  Beaujolais étaient incarcérés à Marseille. Le duc de Chartres,
  dont la conduite militaire avait été fort brillante à Jemmapes et
  à Valmy, avait suivi Dumouriez en émigration.

Des événements politiques, qui l'atterrent ou la surexcitent, Mme de
Bombelles repasse à Madame Élisabeth et elle s'attendrit. «J'ai eu,
comme vous, les mêmes informations sur notre malheureuse princesse; sa
maigreur est, dit-on, effrayante; mais la religion la soutient; elle est
l'ange consolateur de la Reine, de ses enfants; espérons qu'elle ni les
siens ne succomberont à tant de maux. Comment pourrait-on se plaindre,
en ayant l'imagination remplie du douloureux tableau des habitants de la
tour du Temple? J'y pense sans cesse, ainsi que vous, mon cher marquis,
et c'est, je l'avoue, le seul point sur lequel ma résignation est
souvent en défaut...»

Le fils aîné de la marquise, Louis-Philippe, âgé alors de treize ans, a
voulu ajouter un mot pour le marquis de Raigecourt. «Je ne veux pas
laisser partir la lettre de ma pauvre mère sans vous dire, Monsieur le
marquis, combien je vous aime et vous révère.

«C'est un grand bien que l'étourderie du triple traître Dumouriez; c'est
un grand bien que la rude école qu'il a fait faire au prince de Cobourg
ait démasqué des vues fâcheuses. En vain voudra-t-on nous replonger dans
la boue de la Constitution; une fois à l'œuvre, les puissances
ouvriront les yeux sur l'abîme qu'elles se creuseraient, en donnant gain
de cause à un peuple rebelle, en déshonorant la Royauté et en
prolongeant une anarchie contagieuse pour le reste de l'Europe. Si j'en
crois ce qu'on m'écrit, tout va aller le mieux du monde. Je ne me presse
pas plus de jouir que de me désespérer; mais l'état où nous sommes est
fait pour donner de l'espoir; j'aurai une grande satisfaction à vous
embrasser en France.»

Mme de Raigecourt a été très souffrante, elle est sur le point
d'accoucher, et elle écrit fort peu. Installée à Dusseldorf--son mari
est toujours à l'armée des princes--elle a donné signe de vie le 19
juin. Mme de Bombelles lui répond peu de jours après, lui marque son
regret qu'ayant une nouvelle installation à faire elle n'ait pu pousser
jusqu'en Suisse, à Constance par exemple. «On y vit à assez bon compte;
toute la colonie française qui s'y trouve est en général bonne
compagnie; nos curés s'y conduisent comme des anges, et les bourgeois,
les paysans de Constance et de la banlieue ont pour eux la bienfaisance
la plus touchante.» Que ne peut-elle soigner son amie pendant ses
couches! Dans leur affligeante situation, c'eût été une consolation de
se réunir souvent et de causer à loisir de l'infortunée princesse et de
tous leurs intérêts, car elle est bien persuadée que leurs cœurs
ulcérés battent à l'unisson.

Voici de l'ardeur politique: «L'inquisition, la tyrannie sont portées au
comble, mais le joug du parti de la Montagne est si affreux qu'il est
impossible que les plus lâches ne cherchent bientôt à le secouer. Les
projets de Gaston tiennent du miracle[279]: Nantes doit être soumis[280]
à présent; il paraît que la Normandie se réunira à la Bretagne pour se
soulever[281], et il se pourrait, si les choses continuent, que nous
dussions notre salut à ce même Gaston que les princes ont renvoyé
honteusement de Coblentz, l'an passé.

  [279] Mme de Bombelles partageait les illusions de beaucoup
  d'émigrés et de royalistes sur Gaston, perruquier, général de
  quelques jours, qui commanda le soulèvement de Challans et fut
  tué le 15 avril 1793 à Saint-Gervais. De faux rapports avaient
  fait de lui le commandant de Longwy, qui avait ouvert ses portes
  aux princes en 1792, et beaucoup s'imaginaient que tous les
  insurgés vendéens étaient commandés par le général Gaston. Voir
  les _Mémoires_ de Mme de la Rochejacquelein, t. I, p. 105, édit.
  Dentu.

  [280] Nantes fut attaquée le 29 juin par les troupes de Charette
  et de Cathelineau. L'armée royale dut se retirer après dix-huit
  heures de combat. Cathelineau était blessé à mort dans l'attaque
  et mourait quelques jours après.

  [281] Pour le mouvement fédéraliste, voir Du Chatellier,
  _Histoire de la Révolution en Bretagne_; Cf. _Carrier à Nantes_,
  Plon, 1897.

Autant qu'elle peut, Mme de Bombelles suit le mouvement de la guerre aux
frontières. «Nos sièges vont bien mal; celui de Mayence est une
plaisanterie, et à la manière dont il s'y prend, il pourra ressembler à
celui de Troie. Il y a dans l'armée prussienne une lenteur bien
extraordinaire et qui n'est pas naturelle; le temps nous dévoilera ce
mystère. Le brave prince de Cobourg fait tout ce qu'il peut, et je
parierais que Valenciennes sera pris avant Mayence[282].»

  [282] La capitulation de Mayence est du 22 juillet. Celle de
  Valenciennes du 1er août.

Il est des choses qu'elle ignore dans la politique des princes et des
différents chefs émigrés. «Je ne crois pas que le baron (de Breteuil)
intrigue contre les princes, et je puis bien vous assurer que, si la
contre-révolution a lieu, et qu'il y soit pour quelque chose, il ne
voudra aucune nouvelle Constitution et remettra toutes choses sur leur
ancien pied, _sauf les abus_.»

Le marquis de Bombelles s'est rendu à Constance, il en revient avec
l'archevêque de Paris et le marquis de Juigné...

Au milieu de ces allées et venues d'émigrés, la marquise a conservé à la
fois ses tristesses et ses illusions. En Gaston, l'éphémère général
vendéen, elle a placé son espérance, ignorant que depuis longtemps le
perruquier-soldat est mort. Elle s'est réjouie de la reddition de
Mayence; le jour même où Valenciennes a capitulé elle s'attend à
éprouver le même plaisir.

«Je ne sais si je vous ai mandé que nous avions vu passer Sémonville et
Maret, l'un en qualité de ministre plénipotentiaire de la République
française à Constantinople, le second avec la même qualité à Naples pour
remplacer mon frère. Ces vilains Jacobins ont poursuivi leur route par
les Grisons et allaient entrer en Italie, lorsque des sbires milanais
les ont arrêtés[283] à Novale, sur le bord du lac de Côme. On les a
conduits prisonniers à Milan et on a laissé aux femmes qui étaient avec
eux la liberté de faire ce qu'elles voudraient. Il était important
d'empêcher Sémonville de répandre à Constantinople dix-sept mille louis
qu'il avait échangé en or à Bâle(?) Il l'était aussi d'ôter au Roi de
Naples l'embarras et le dégoût d'avoir à recevoir un nouveau
perturbateur de l'ordre public.

  [283] Maret, le futur duc de Bassano, Huguet de Montaran de
  Sémonville, futur marquis de Sémonville et grand référendaire de
  la Cour des Pairs, alors agents diplomatiques de la République,
  furent en effet arrêtés le 25 juillet. L'Autriche, violant le
  droit des gens--avec le but de se faire des otages--les fit
  enfermer dans la forteresse de Kufstein, en Tyrol. Ils y
  demeurèrent jusqu'en 1795, époque où ils furent échangés contre
  Madame Royale. On doit croire qu'en traversant l'Italie, les deux
  envoyés étaient chargés de promettre à Florence, Venise et Naples
  la conservation des jours de la Reine, à condition que ces trois
  États feraient un traité d'amitié avec la France. Voir: _Maret
  duc de Bassano_, par le baron Ernouf;--Sur la captivité de
  Kufstein cf. les papiers Bassano publiés dans _le Carnet
  historique et littéraire_, année 1899. Sur la généalogie des
  Montholon-Sémonville, voir les _Souvenirs_ de la comtesse de
  Montholon publiés par le vicomte du Couédic et le comte Fleury,
  Emile Paul, 1901.

Mme de Bombelles partage les préventions de son entourage contre les
diplomates républicains, ignorant en quoi les dessous de leur mission
auraient pu contribuer à sauver la Reine, et elle ajoute naïvement: «En
bonne conscience, il n'y a pas moyen de plaindre cette mesure, toute
sévère qu'elle est[284].»

  [284] Les émigrés semblent s'être complus à souligner d'étrange
  sorte la façon peu courtoise dont Sémonville et Maret avaient été
  accueillis en Suisse. Sémonville se plaint à Barthélemy
  ambassadeur auprès de la république helvétique: «A Coire, M. de
  Bombelles, considéré comme le chef des émigrés, avait retenu une
  chambre pour voir de la fenêtre les insultes dirigées contre
  nous. Un silence absolu et l'attitude du mépris devaient être
  notre seule réponse jusqu'à une provocation directe. Elle n'a
  point eu lieu; mais ce complément d'outrages n'était pas
  nécessaire pour que vous fussiez instruit d'un fait aussi
  contraire aux principes professés pour le conseil helvétique.»
  Papiers de Barthélemy, publiés pour la Commission des Archives
  diplomatiques, par Jean Kaulek.

Puis encore des nouvelles de Vendée plus ou moins exactes: «Les
nouvelles que nous recevons dans l'instant nous apprennent que Santerre,
de son propre aveu, a été bien battu par Gaston[285]; mais nous n'avons
point de détails; ils doivent être excellents, puisque Santerre appelle
le jour de la bataille une _fatale journée_.»

  [285] Il ne pouvait être question de Gaston, mort depuis trois
  mois. Mais quatre jours après la mort de Cathelineau, le 18
  juillet, Santerre fut battu à Villiers par les Vendéens de la
  Rochejacquelein et de Lescure. Santerre ne put s'échapper qu'à
  grand-peine. Voir les _Mémoires_ de Mme de la Rochejacquelein et
  Savary, _Guerre des Vendéens_, t. II.

Les nouvelles envoyées de Dusseldorf et de Coblentz ne sont pas pour
rassurer Mme de Bombelles, renseignée d'ailleurs par les journaux de
Berne. Elle passe d'un extrême à l'autre, un instant se figurant que la
Reine va périr sans jugement, un autre, au contraire, que rien n'est
perdu et qu'elle peut encore être déclarée innocente. «Sans le secours
de la religion, c'est à perdre la tête.»

Dans sa famille même, quelqu'un l'a perdue. «Je ne sais, écrit Angélique
à la marquise de Raigecourt, le 30 août, si vous avez lu dans les
papiers publics le chagrin particulier que j'ai éprouvé: mon pauvre
beau-frère, M. de Soucy[286], s'est cassé la tête d'un coup de pistolet
au moment où on l'arrêtait, bien sûr d'être guillotiné, étant d'un parti
royaliste qui s'était formé en Normandie; il laisse sa femme et six
enfants à la mendicité, sa malheureuse mère au désespoir; elle ignore
cependant qu'il s'est tué lui-même; que n'a-t-il émigré comme les
honnêtes gens? Il a craint la misère et n'a pas assez calculé que la
Providence n'abandonne pas ceux qui mettent en elle toute leur
confiance; s'il se fût réuni à nous, nous l'aurions soutenu de notre
mieux... Mon frère est toujours à Naples, ne sachant que devenir.
L'arrestation de Maret le laisse dans le plus grand embarras...»

  [286] Le marquis de Soucy, fils de la sous-gouvernante des
  Enfants de France avait, on se le rappelle, épousé sa cousine,
  Mlle de Mackau, sœur d'Angélique.

Rien de nouveau pour la Reine. On sait seulement que les papiers
relatifs au procès ne sont pas rassemblés et qu'on va s'en occuper.
Encore des illusions. Le baron de Breteuil veut s'imaginer que le procès
se terminera par la déportation. «Dieu le veuille! mais je crains bien
que le désir que nous en avons ne fasse sentir aux Jacobins combien ils
feraient mal de se dessaisir d'un tel otage.»

La marquise revient sur le même sujet dans la lettre suivante, et, bien
en train de faire fausse route elle insiste: «Je voudrais me livrer à
l'espoir, mais j'en ai bien peu et ne puis me flatter que nos monstres
de Jacobins laissent échapper une proie qui, nécessairement, par le
récit de ses malheurs, ses moyens de persuasion, redonnerait aux
puissances une énergie qu'elles n'ont pas encore bien connue...»

Et c'est ainsi que, leurrée d'espoirs, bercée d'illusions, Mme de
Bombelles passe tristement à Wartegg, avec ses jeunes enfants et un
petit cercle d'amis dont les Régis, le commencement de l'automne. Son
mari et son fils aîné voyagent en Suisse avec leurs «amis» Wynn...

Les nouvelles arrivent peu à peu, le procès se déroule, enlevant
graduellement toute parcelle d'espérance; quatre jours qui sont des
siècles où Marie-Antoinette est abreuvée d'accusations la plupart
injustifiées, d'outrages et de hontes..., la condamnation...,
l'exécution de celle «dont la mort fut un crime pire que le
régicide[287]».

  [287] Opinion de Napoléon, _Mémoires d'un ministre du Trésor
  public_, t. III.--«Paris n'a plus un crime à commettre, écrivait
  le cardinal de Bernis. Le dernier ajoute à tous les autres un
  degré d'horreur et d'infamie inconnu jusqu'à aujourd'hui.»

Le 7 novembre, Angélique écrit à son amie Mme de Raigecourt: «Je n'ai
pas eu le courage de vous écrire, ma chère petite, depuis le massacre de
notre infortunée Reine[288]. J'en ai été d'autant plus attérée que le
baron de Breteuil croyait être sûr qu'elle serait sauvée, nous mandait
sans cesse de ne pas nous effrayer des apparences. Il comptait
apparemment sur le crédit de Danton qui était gagné[289]; de sorte qu'en
apprenant la mort de cette malheureuse princesse, ayant ignoré même ses
interrogatoires, nous avons été accablés comme par un coup de foudre.»

  [288] Le 16 octobre.

  [289] Gagné est exagéré, mais Danton avait fait répondre à Mercy
  que la mort de la Reine n'entrait pas dans ses calculs.

Mme de Bombelles a déploré la mort de sa Reine en termes dignes; mais,
«la première impression passée, la religion est venue à mon secours», et
elle se demande, ayant appris par la bonne Mme de Chazet que la Reine
est morte «dans les meilleurs sentiments[290]», si elle n'est pas plus
heureuse maintenant. «Ces réflexions, ajoute-t-elle, m'ont tellement
soulagée qu'en pleurant encore, cependant, c'est de l'envie que je porte
à cette nouvelle victime, et je dis à Dieu, du fond du cœur, que votre
sainte volonté soit faite.»

  [290] Marie-Antoinette avait reçu, à la Conciergerie, les secours
  spirituels d'un prêtre non assermenté, l'abbé Magnin, mort curé
  de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le fait a été démontré par M. de la
  Rocheterie, _Revue des questions historiques_, janvier 1870. La
  même question a été traitée dans la même revue par M. Victor
  Pierre, janvier 1890.

Au delà de la mort de la Reine elle en entrevoit une autre, et cette
expectative est pleine d'angoisses; «L'attente de sa mort me met au
supplice, écrit-elle, ne se faisant plus d'illusions... Je suis sans
espoir. Cette abominable Révolution ne craindra pas de commettre un
nouveau crime et calculera combien l'intérêt que causera notre
princesse, une fois qu'elle serait déportée, ajouterait à l'horreur
qu'inspirent tous ces monstres.» Avec l'annonce de sa mort, Mme de
Bombelles a pris connaissance des derniers interrogatoires; elle y
trouve le plan bien arrêté de confondre Madame Élisabeth dans les mêmes
crimes que la Reine. «L'inculpation qu'ils lui ont faite déjà, dans la
ridicule et atroce accusation contre la Reine au sujet de son fils,
prouve leur projet, mais qu'ils disent, inventent tout ce que l'enfer
leur fournira; jamais ils n'altèreront une réputation sans tache, même
aux yeux les plus forcenés... J'attends en frémissant chaque courrier,
et jour et nuit, notre adorable princesse est présente à mon
imagination, livrée à ces furieux et terminant une vie remplie de
vertus, de courage et de bienfaisance...»

De novembre à mai sa correspondance avec le marquis et la marquise de
Raigecourt a cessé. Impossible donc de faire autre chose que deviner
les alternatives d'illusion et de désespérance par lesquelles passa la
Marquise[291].

  [291] Voir Ferrand,--Éloge de Madame Élisabeth.--_Notes de Mme de
  Bombelles._

       *       *       *       *       *

Le 1er mars, Mme de Bombelles accoucha d'une fille. Les notes
manuscrites du comte de Régis nous donnent de minutieux détails sur
l'événement intime qui réjouit la petite colonie de Wardeck. La jeune
mère eut un accouchement très heureux; l'enfant fut baptisée le même
jour; la Reine de Naples avait accepté d'être marraine et s'était fait
représenter à la cérémonie par le chevalier de Bressac. «Nous nous
sommes tous rendus en voiture à Roschach, à quatre heures de
l'après-midi. On a mis à cette cérémonie tout l'appareil et toute la
décence qui convenaient à la qualité de l'auguste marraine.» M. de Régis
nous dit encore que le prince de Direntis, en crosse et en mître, a fait
le baptême en présence du curé, qu'il était accompagné des coureurs du
prince-abbé venus pour faire cortège. Il y eut grande musique et «toute
la pompe qu'on a pu donner». La petite «nouvellement née» recevait les
noms de Caroline-Marie-Antoinette, suivant le désir exprimé par la
marraine.

Dans ces notes, «on pourrait suivre pas à pas les allées et venues des
émigrés voisins du lac de Constance; ils aiment à se rendre visite les
uns aux autres, ils sont les hôtes du prince-abbé ou de ceux qui ont pu
conserver un semblant de maison. On vit bien simplement à Wardeck, où
Mme de Bombelles fait payer au comte de Régis, avec sa femme, son fils
et un domestique, la modique somme de trois à quatre louis par mois,
mais on y est hospitalier: le registre note des dîners donnés à la
princesse de Nassau-Siegen ayant avec elle les comtes d'Agoult et
d'Albignac et le marquis d'Aragon[292], marié à une fille naturelle du
prince de Nassau; au comte de Juigné, au marquis de Vérac, ancien
ambassadeur; au comte de Rougé, au marquis de Pracomtal, au comte de
Fernan-Nunez, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris; au marquis et à la
marquise des Monstiers-Mérinville. Avec ces derniers, Mme de Bombelles a
pu parler à cœur ouvert de Madame Élisabeth.

  [292] Dont un descendant devait écrire plus tard l'histoire du
  prince de Nassau-Siegen.

Jusqu'au dernier moment Mme de Bombelles s'était fait des illusions sur
le sort de la princesse.

Le réveil fut terrible. La nouvelle de l'exécution de la princesse[293]
«l'écrasa comme un coup de foudre», écrit-elle après au marquis de
Raigecourt. L'émotion fut en effet si vive qu'on craignit un instant
pour sa raison. Mme de Bombelles était encore au lit, lorsque
parvenaient à Wardeck, en mai 1794, les journaux porteurs de la
nouvelle. Le château est en rumeur; un domestique entra dans la chambre
le visage couvert de larmes et prononce à peine le mot terrible. La
marquise pousse un cri et retombe sur son oreiller. Son mari arrivant à
l'instant cherche à la soutenir, et elle fait effort pour se relever,
mais, «l'excès de sa sensibilité intervertissant les mouvements de la
nature», un éclat de rire effrayant se manifeste sur son visage baigné
de pleurs. C'est la démence de la douleur, «démence effrayante qui eût
peut-être été sans remède si la tendresse ingénieuse de M. de Bombelles
ne se fût avisée, sur-le-champ d'un moyen de diversion pour rappeler la
nature à elle-même. «Ses enfants! s'écria-t-il, ses enfants!» Ceux-ci
savaient déjà qu'ils avaient perdu celle qu'ils pouvaient aussi appeler
leur mère. Ils entrent et se jettent sur le lit de l'infortunée. Leurs
cris, leurs caresses, le vif sentiment des deux aînés, la naïve et
touchante effusion des plus jeunes, le nom d'Élisabeth répété au milieu
de tous les accents de la douleur, la confusion déchirante qui régnait
autour de ce lit, où toutes les affections donnaient le spectacle des
plus douces comme des plus poignantes émotions, produisirent chez Mme de
Bombelles une réaction salutaire qui la rendit à elle-même. Elle était
sauvée[294].»

  [293] Madame Élisabeth fut guillotinée le 10 mai 1794. On sait
  avec quelle douceur mourut la sainte princesse. Il faut lire,
  dans le beau livre de M. de Beauchesne, la scène sublime où les
  compagnes de son martyre vinrent, sur l'initiative de Mme de
  Crussol, embrasser la princesse et lui demander sa bénédiction.
  Lire aussi _Pages sombres_, livre récent où Mme la duchesse de
  Brissac a raconté cette scène avec émotion.

  M. Dassy l'avait aperçue par hasard dans le trajet qu'on lui
  faisait suivre pour la conduire au supplice. Il fut tellement
  affecté de cette vision que, rentré chez lui, il répondit à sa
  femme qui le pressait de s'expliquer sur le changement survenu
  dans sa personne: «J'ai reçu le coup de la mort; je viens de
  rencontrer et de reconnaître dans une charrette un ange allant à
  l'échafaud.»

  [294] Éloge de Madame Élisabeth.

Sans doute Ferrand a pu dramatiser outre mesure la scène, prêter plus de
paroles qu'ils n'en avaient dites à ceux qui entouraient Mme de
Bombelles lorsque la mort de sa royale amie vint la frapper comme un
coup de massue; ce qu'il n'a certes pas exagéré, c'est la douleur
vraie, poignante, l'écrasement profond où fut jetée la marquise pendant
nombre de jours. Elle fut malade, obligée de s'aliter, veillée par ceux
qui craignaient un transport au cerveau.

Quand, le 28 mai, elle écrit au marquis de Raigecourt, elle a sinon
apaisé son chagrin, du moins repris ses états, elle apprécie les
événements avec une tristesse que la religion rend plus résignée, mais
que l'on sent profonde et inconsolable. Elle avait voulu espérer
jusqu'au dernier moment comme espérait Mme de Raigecourt: «La nouvelle
du martyre de la princesse aura été pour elle un coup de foudre comme
elle l'a été pour moi.» Elle espérait, et pourtant elle concède que si
atroce était sa vie qu'elle est maintenant plus heureuse «et
bienheureuse[295]».

  [295] Le comte de Régis écrit ceci à la date du 19 mai: «Nous
  avons reçu l'affreuse nouvelle de la mort de Madame Élisabeth,
  qui a été sacrifiée et massacrée par les mêmes scélérats qui ont
  immolé le Roi et la Reine...» Après des réflexions sur les
  «monstres qui composent le tribunal dit révolutionnaire», M. de
  Régis ajoute: «Mme de Bombelles, qui avait été sa dame de
  compagnie et son amie de cœur, perd en elle tout ce qu'il est
  possible de perdre; aussi est-elle affectée de cette mort autant
  que peut l'être un cœur aussi honnête et aussi sensible que le
  sien. Il n'y a qu'un seul sentiment parmi nous: celui de la plus
  profonde horreur pour les scélérats bourreaux et tyrans de la
  France, et celui de l'affliction que nous cause la perte d'une
  princesse si vertueuse, ainsi que du plus tendre intérêt pour son
  amie, que cette mort a mise dans un état pitoyable.»

«Je l'invoque sans cesse; cependant je vous l'avoue, je suis encore bien
faible et ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle n'existe plus et aux
détails que nous donnent les papiers publics de son trépas. Grand Dieu!
quel excès d'atrocité, et quel excès de vertus dans notre adorable
martyre! Elle est morte comme elle avait vécu, en invoquant Dieu et en
montrant le courage le plus sublime.»

«Votre lettre du 18 que je viens de recevoir, continue la marquise, a
été pour moi une bien douce consolation. Quoi! cette adorable princesse
s'est occupée de moi en pensant à laisser après elle des souvenirs à ses
amis. Oh! avec quelle sensibilité je recevrai ces précieuses lignes! de
quelle reconnaissance mon cœur est déjà pénétré! Tâchez, tâchez, je
vous en conjure, de me faire parvenir le plus tôt possible cette
adorable lettre que je mettrai toute ma vie au nombre des bienfaits de
la Providence envers moi[296].»

  [296] Cette dernière lettre de Madame Élisabeth est donnée plus
  loin.

Après l'expression des regrets personnels, après l'admiration de nouveau
formulée pour le courage et l'abnégation de la princesse, on peut
pressentir les témoignages de foi sincère où la marquise cherche et
trouve sa consolation: «... C'est une grande douceur de n'avoir que ces
souvenirs touchants, édifiants de toute la vie de l'amie qu'on pleure,
et de pouvoir douter sans manquer à tout ce que la foi nous prescrit du
bonheur dont elle jouit dans le ciel... Prenons donc courage et ne
regrettons plus notre séparation d'avec notre protectrice, puisque
toutes les jouissances de ce monde ne sont rien auprès de celles du
ciel, et que, loin d'être heureuse, elle souffrait tout ce qu'il est
possible de souffrir.»

En mémoire de la princesse, un service va être célébré à Roscharck:
l'évêque de Châlons, Mgr Jules de Clermont-Tonnerre, officiera dans
quelques heures. Mme de Bombelles s'émeut de nouveau à la pensée de ce
service où il lui faudra tant prendre sur elle. «Mes organes sont encore
si faibles que je crains l'impression que me fera le deuil de l'église.
Je voudrais ne pas faire de scène et me contiendrai le mieux que je
pourrai. Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'aurais, et sitôt,
ce devoir pénible à rendre à la mémoire de ma princesse, moi qui avais
calculé souvent avec plaisir que, plus vieille qu'elle, je n'aurais pas
à la pleurer?»

De cette époque c'est la dernière lettre que l'on possède parmi les
lettres échangées entre Bombelles et Raigecourt. En regard des
impressions de notre Angélique, on regrette de ne pouvoir placer celles
d'une autre amie de cœur de Madame Élisabeth. «Rage», aussi, pleure sa
princesse. On se rappelle avec quelle insistance elle avait supplié
Madame Élisabeth de lui laisser reprendre sa place auprès d'elle: il
n'est pas impossible de se figurer ce que fut la douleur de cette autre
amie fidèle de la princesse martyre.

Il vient d'être question d'une lettre de Madame Élisabeth, que Mme de
Bombelles suppliait M. de Raigecourt de lui envoyer au plus tôt.

En quittant la France en 1790, Mme de Raigecourt avait en effet reçu des
mains de Madame Élisabeth un paquet cacheté avec ordre de ne l'ouvrir
qu'après la mort de la princesse. Le paquet renfermait une lettre pour
le roi Louis XVI, une pour le comte d'Artois et une troisième pour Mme
de Bombelles. Le tout était remis dans les mains du comte d'Artois après
la mort de Madame Élisabeth et il ne semble pas que le prince se soit
hâté d'envoyer à la marquise la lettre qui lui était adressée et
qu'avait dû lui réclamer M. de Raigecourt, puisque Mme de Bombelles,
encore que cette démarche pût lui être pénible en raison des rapports de
son mari avec le frère du Roi--s'est décidée à lui écrire le 17 juillet.
Le comte d'Artois répond de Hamm, le 1er août, et sa lettre est fort
courtoise. La tendre amitié qui l'unissait à sa malheureuse sœur et la
cruelle douleur où cette perte le plonge sont trop connues de Mme de
Bombelles pour qu'elle ne soit pas certaine «qu'il aurait exécuté
sur-le-champ ses dernières volontés, s'_il avait eu les moyens d'envoyer
un courrier_ et s'il n'avait craint de compromettre un trésor que rien
ne peut remplacer». Il ajoutait: «Je regarde comme un ordre de l'ange
que Dieu nous a enlevée et je ne perds plus un instant pour vous
l'envoyer.[297] Croyez, Madame, que les amis de ma malheureuse sœur
auront toujours les plus grands droits sur mon cœur et que je
rechercherai avec empressement toutes les occasions de vous donner
personnellement des preuves de ma véritable affection[298].»

  [297] Lettre publiée dans les _Mémoires_ d'Alissan de Chazet.

  [298] Alissan du Chazet, _op. cit_. Feuillet de Conches,
  _Correspondance de Madame Élisabeth_.

Le comte d'Artois, dans cette démonstration d'amitié, ne pouvait être
tout à fait sincère; nous connaissons ses sentiments pour M. de
Bombelles. Néanmoins il s'exécuta; la dernière volonté de sa sœur et la
lettre parvinrent à son adresse[299].

  [299] Plus tard, en 1796, et non en 1804, comme l'écrit M.
  Daudet, le comte d'Artois, devenu plus juste, écrira au comte de
  Vaudreuil: «M. de Bombelles a pu avoir des torts envers moi, mais
  je ne dois pas oublier que sa femme était l'amie de ma
  malheureuse sœur, et qu'en mourant elle m'a recommandé la
  famille de son amie.»--L. Pingaud, _Correspondance de Vaudreuil_,
  t. II, 268.

Les adieux de Madame Élisabeth, bien des fois publiés, étaient conçus en
ces termes:

«Comme je viens, ma petite Bombe, de relire mon testament, de voir que
je t'y recommande aux bontés du Roi et que je te laisse mes cheveux, il
faut bien que je te dise moi-même que je me recommande à tes prières et
puis que je te répète encore une petite fois que je t'aime bien. Prie
bien pour le comte d'Artois, convertis-le par le crédit que tu dois
avoir dans le ciel, et contribues-y toi-même, si tu le peux. Tu donneras
de mes cheveux à Raigecourt. Tu ne m'oublieras (_sic_) ni l'une ni
l'autre, mais ne va pas me regretter assez pour te rendre un peu
malheureuse. Adieu; sais-tu bien que les idées que tout cela laisse ne
sont pas gaies? Il faudrait pourtant s'en occuper surtout dans ce
moment. Je t'embrasse de tout mon cœur.»



CHAPITRE X

  Départ de Wardeck.--Courses de M. de Bombelles.--A
    Ratisbonne.--Passage de l'armée de Condé à
    Brünn.--Correspondance avec le comte de Régis.--Louis de
    Bombelles.--Naissance de Victor-Armand.--Mort d'Angélique à la
    suite de ses couches.--Touchantes manifestations à ses
    funérailles.--Douleur du marquis et de ses enfants.--M. de
    Bombelles entre dans les ordres.--Mort de Bitche à
    Ulm.--Rencontre avec Vandamne.--Curé prussien.--Évêque
    d'Amiens.--Mariage de Caroline.--Mort de Bombelles.--Les fils
    de M. de Bombelles.--Le troisième mari de Marie-Louise.


Madame Élisabeth morte, la colonie de Wardeck va se désagréger. Les
Régis ont pris congé du prince-abbé de Saint-Gall et des Bombelles et se
sont d'abord retirés à Lindau. L'année suivante, ils se dirigeront vers
Naples où la reine Caroline leur a offert une petite situation. Aux
lettres échangées entre le comte et la «bonne petite Régis» d'une part,
et Angélique de l'autre, on sent quels liens de durable amitié cette vie
côte à côte de plusieurs années avait fomentés et fortifiés entre les
exilés. Le comte de Régis n'a pas seulement subi l'ascendant d'un homme
de dévouement et d'expérience, il a su distinguer les qualités sérieuses
qui, ajoutées à son indiscutable charme, faisaient de Mme de Bombelles
une femme superattachante. Il garde reconnaissance à la marquise de
cette affection quasi maternelle témoignée à sa femme, au jeune Édouard,
compagnon des enfants, il cherchera toute occasion de leur rendre les
bons procédés qu'il a reçus de la famille tout entière. Quand il
s'agira, quelques années plus tard, de chercher une situation à
l'étranger pour Louis de Bombelles, c'est du côté de Naples que se
tourneront les regards des Bombelles: Naples où, après des vicissitudes
de révolution, la reine Caroline est revenue, où résident des amis
fidèles qui tiendront à honneur de protéger et de faciliter les débuts
du nouvel officier.

Le marquis va continuer ses pérégrinations politiques et diplomatiques.
Son objectif est l'armée de Condé où la formation d'un nouveau corps lui
permettrait de trouver situation digne de son grade[300]. Ce résultat
escompté ne sera jamais obtenu. Les subsides ont diminué, les
états-majors s'éclaircissent au lieu de s'augmenter et, avec les succès
des armes françaises sur le Rhin et sur le Pô, s'évanouiront peu à peu
les dernières espérances des émigrés combattants.

  [300] Le nombre des maréchaux de camp était déjà invraisemblable.
  Son frère, le baron de Bombelles, était un de ceux-là. Voir
  l'_Histoire de l'armée de Condé_, par M. R. Bittard des Portes.

Bombelles court d'un coin à l'autre de l'Allemagne. Il assiste à la
retraite de Brunswick, il voit Coblentz menacé, le Régent réfugié à
Hamm, le comte d'Artois poursuivi à Trèves par ses créanciers... Il ne
se rendra pas à la petite cour de Vérone, où Louis XVIII s'était déclaré
roi depuis la mort «annoncée» de Louis XVII; il ne peut pas songer à se
rapprocher du comte d'Artois toujours très monté contre lui... Le rôle
effacé maintenant de Bombelles consiste à rendre des services «civils» à
l'armée de Condé, qui ne combat pas comme elle voudrait et ne touche
qu'irrégulièrement la solde tour à tour à tour stipulée par
l'Angleterre et l'Autriche.

Mme de Bombelles s'est retirée provisoirement à Ratisbonne avec ses
enfants, tandis que son mari suit la retraite de l'armée de Condé vers
Munich. C'est là qu'elle apprend la mort, en couches, de sa pauvre
petite belle-sœur de Mackau. Mme de Chazet en a fait part à M. de
Bombelles. «La douleur, la résignation de cette malheureuse mère sont ce
qu'on peut voir de plus attendrissant, écrit la marquise à M. de Régis.
Elle mande que sa fille est morte ainsi qu'elle avait vécu, comme une
sainte, que mon frère fera ce qu'il pourra pour remplir ses intentions à
l'égard de ses enfants...»

Chagrins intimes, séparation constante d'avec son mari, embarras
d'argent, éducation difficile, par conséquent, de ses enfants, voilà le
lot d'Angélique réfugiée en cette ville d'empire où elle avait, quelque
quinze ou seize ans auparavant, coulé des jours si heureux. Les Wynn
sont venus passer plusieurs mois avec elle, avant de gagner l'Italie,
elle a entrevu sa sœur la marquise de Soucy, accompagnant Madame Royale
en Autriche, voilà les sourires d'une vie toute de préoccupation et de
mélancolie... Le marquis continue à aller et à venir, se figurant
bénévolement qu'il rend des services à l'armée de Condé et qu'il finira
par s'en rendre à lui-même. Un besoin incessant d'activité le dévore, et
son impuissance à sortir d'embarras le mine et le tourmente. Le plus
souvent possible en route, touchant barre à Ratisbonne où il inculque à
sa femme ses espérances momentanées, voyant les uns après les autres
s'écrouler les échafaudages de son imagination... jamais découragé
pourtant...

De Ratisbonne les Bombelles se sont retirés à Brünn, en Moravie, à cause
de l'éducation de leurs enfants. C'est là qu'Angélique revoit cette
armée de Condé sur laquelle elle avait tant compté, vaincue, décimée,
désorganisée, abandonnée par l'Autriche, forcée à se réfugier en
Russie[301]. «On attend aujourd'hui le duc d'Enghien, écrit-elle le 13
novembre 1797 à la marquise de Raigecourt. Une grande partie de l'armée
de Condé a passé et passera par ici. Elle est divisée en quatre
colonnes... J'ai vu plusieurs chefs et officiers qui ont passé chez moi
presque tout le temps qu'ils ont eu de libre. Il y a parmi notre
infortunée noblesse des gens excellents, pleins d'honneur, de probité et
d'une conduite parfaite; mais, parmi ces chevaliers de la couronne, les
chasseurs nobles, il y a des têtes détestables, un esprit de corps qui
leur fait un point d'honneur d'être absolument brise-raison et de la
plus grande insubordination... «Le tableau est instructif. N'est-ce pas
là l'image trop fidèle de cette émigration où il y eut tant de forces
perdues, tant de dévouements inutiles, tant de sacrifices superflus,
parce que, «à côté de gens excellents, pleins d'honneur et de probité,
il y avait eu trop de têtes détestables et trop de brise-raison[302].»

  [301] L'armée de Condé s'acheminait vers la Pologne. Quelques
  semaines auparavant, l'Europe avait appris, non sans
  stupéfaction, que Paul Ier prenait à son service ces quelques
  milliers de Français, que l'Angleterre et l'Autriche venaient
  d'abandonner, et qu'il leur donnait le choix entre des emplois
  dans l'armée russe ou des terres en Crimée. Tandis que le prince
  de Condé était appelé à Saint-Pétersbourg, l'armée s'était
  embarquée en Bavière pour gagner la Pologne sous la conduite de
  commissaires russes. Moitié par bateau, moitié par voie de terre,
  elle traversait la Moravie et la Gallicie pour gagner la
  Volhynie, où elle devait séjourner jusqu'au printemps à Dubno,
  siége du quartier général des princes. L'armée de Condé séjourna
  en Pologne jusqu'à la formation de la seconde coalition. Elle fut
  alors dirigée vers la Suisse, trop tard pour prendre part aux
  opérations. Le tsar ne se montrait pas disposé à la conserver
  après qu'il se fût séparé de ses alliés. Au commencement de 1800,
  Condé obtint, par l'intermédiaire de Wickam, qu'elle repasserait
  à la solde de l'Angleterre.

  Pour les détails, voir l'ouvrage de M. Ernest Daudet: _Histoire de
  l'émigration_, t. II.

  [302] _Correspondance_ publiée par M. de la Rocheterie, et
  Introduction.

Dans sa retraite de Brünn, Bombelles goûte momentanément un repos qu'il
n'a pas cherché. Il s'occupe de ses enfants, oriente Bitche vers la vie
militaire et parvient, dès que son second fils a dix-huit ans, à le
faire entrer dans l'armée autrichienne. Louis est parti pour Naples où
nous allons le voir peu heureux dans ses débuts militaires, Charles
suivra la même fortune que Bitche: Henri continue ses études, Caroline
se contente de se faire adorer par ses parents. Quant au marquis, son
rôle politique se borne maintenant à faire de temps à autre des
démarches à Vienne dans le but de faire régler l'arriéré de l'armée de
Condé. Il met ses papiers en ordre et se prépare à rédiger une histoire
de la Révolution[303].

  [303] Il avait publié déjà, en Suisse, une brochure de
  _Considérations_. Les _Mémoires_ complets existent. Nous avons
  déjà dit plus haut pourquoi ils ne seront pas publiés et comment
  nous était venue la bonne fortune d'avoir communication d'un
  important fragment qui est en la possession de M. le marquis de
  Castéjà. De ces pages, nous avons donné le meilleur dans les
  premiers chapitres de ce volume. Le maréchal de Castellane, t. I,
  de ses _Souvenirs_, page 335, parle de 80 volumes manuscrits
  remplis d'anecdotes, mais qu'on aura sans doute brûlés après sa
  mort. Il a connu le marquis de Bombelles, il a goûté son esprit
  et regrette la non-publication de ses _Mémoires_. A la date de
  mars 1817;--mais là le _Journal_ n'a pas été écrit au moment
  même, car Bombelles n'est mort qu'en 1822.

Les débuts de Bitche et de Charles ne semblent pas avoir occasionné
d'ennuis à leurs parents; il n'en est pas de même de ceux de Louis, qui
sont pénibles, faute d'argent, faute d'avancement suffisant.
L'excellent Régis s'est montré paternel pour le fils de ses amis, un peu
perdu à Naples et sur lequel la bienveillance de la Reine Caroline,
égarée par des conseillers désireux de nuire aux Bombelles, ne parvient
pas à descendre de façon efficace.

Angélique a remercié M. de Régis, en juin 1800, de tout ce qu'il a fait
pour son fils. «Vos procédés et bontés pour mon pauvre Louis vont au
fond de mon cœur, vous vous en occupez comme de votre enfant, et malgré
l'extrême besoin que vous avez de ménager vos moyens pour vous-même,
vous les employez pour Louis. Vous êtes son avocat, son appui. Ah!
puisse le ciel vous récompenser un jour dans Édouard d'une conduite
aussi généreuse!... Je vous avoue que mon cœur saigne de voir ce pauvre
Louis sans avancement, après avoir eu autant de motifs pour espérer de
le voir incessamment hors de peine.»

Après s'être attendrie, la marquise reprend sérieusement: «Il n'est pas
extraordinaire que la fortune vienne lentement. Je n'en suis pas fâchée
quand je réfléchis... Louis a besoin d'être un peu éprouvé par
l'infortune, d'être suivi enfin, et j'espère, comme vous, que lorsque le
temps aura atténué les légèretés naturelles de son caractère, il sera
excellent sujet; mais continuez à lui donner de bons conseils. Tâchez
surtout quand vous serez réunis, de lui faire aimer la religion et de
le dégoûter de toutes les belles idées philosophiques de nos jours dont
nos malheurs devraient bien nous prouver la fausseté et la chimère.

Enfin, mon excellent ami, je vous en conjure, que Louis soit toujours
votre enfant. Ne soyez pas trop indulgent pour lui et songez que vous ne
pouvez l'éclairer, le guider qu'en le voyant tel qu'il est, c'est-à-dire
avec tous ses inconvénients... Parlez-moi toujours vérité sur le compte
de mon enfant.»

La lettre d'Angélique se termine par des nouvelles de sa grossesse «qui
continue à être fort heureuse». J'accoucherai vers la fin de septembre.»

Sur les privations que doit s'imposer son fils Louis, étant données ses
infimes ressources pécuniaires, Mme de Bombelles revient encore dans une
lettre suivante: «Il ne me demande rien, mais je crains qu'il ne soit
bien pauvre. Il me paraît qu'il se conduit raisonnablement, et j'en
remercie Dieu.»

Une autre question la préoccupe de façon pressante. Elle a déjà fait
allusion à l'indifférence religieuse de son fils; elle insiste de
nouveau: «Une chose me tourmente, c'est qu'il ne me parle jamais
religion, lui qui sait combien je suis attachée à ce qu'il garde de bons
principes; je crains que différents ouvrages qu'il lit avec goût ne
l'aient rendu un peu philosophe; j'en serais au désespoir, parlez-lui
raison de temps en temps et faites-lui sentir que notre bonheur présent
et à venir est attaché à la croyance d'une religion qui renferme la plus
sublime philosophie et la seule qui puisse nous rendre heureux. Ce
langage de votre part lui fera plus d'impression que de la mienne, et
vous mettrez le comble à ma reconnaissance si je dois à vos soins
d'avoir convaincu mon enfant sur un point aussi essentiel.»

Ceci est une nouvelle preuve de la confiance que lui inspire le comte de
Régis; toutes les lettres que lui a adressées Mme de Bombelles sont sur
ce ton. Angélique n'a rien abdiqué de la foi qui a dirigé toutes ses
actions, fortifié son courage dans l'adversité. Après s'être montrée la
femme dévouée, la mère affectueuse de ses enfants jeunes que la première
partie de cette étude nous a fait connaître, elle s'affirme la custode
éclairée de l'âme des siens et, dans cette lettre, une des dernières
qu'elle écrira, on croit lire comme des recommandations testamentaires
d'ultimes volontés qu'un ami fidèle transmettra à son fils aîné.

Le marquis est absent. «Il ne tardera pas à rejoindre le prince de Condé
qui revient en Allemagne avec son armée et qui désire l'avoir près de
lui. Ce parti sera plutôt l'effet du dévouement et du zèle pour la bonne
cause que celui de l'ambition, car nos affaires ne me paraissent pas
brillantes, mais c'est un motif de plus pour payer de ses conseils et de
sa personne.»

On a demandé pour lui le traitement de maréchal de camp. En
exercera-t-il les fonctions? en tout cas il n'attendra pas--pour
servir--d'en recevoir les honoraires. Un ami que la marquise ne nomme
pas lui a prêté cent louis; il a offert ses bons offices, il est disposé
à se mettre en route, et Mme de Bombelles s'apprête à partir avec lui
pour Vienne où d'ailleurs est attendue la Reine de Naples: c'est une
occasion escomptée de témoigner sa gratitude à sa bienfaitrice. Un autre
espoir est caressé par la marquise, c'est d'obtenir de l'avancement pour
son Louis qui s'éternise dans le même grade. Pendant ce temps, le sort
de Bitche qui est à l'armée de Mélas ne l'en préoccupe que davantage.
«Vous pouvez mieux que personne, écrit-elle le 18 juin, juger des
anxiétés que me causent toujours les dangers auxquels il est exposé.»
Qu'allait-il faire dans cette galère? serait-on en velléité d'objecter.

Ceci n'est pas pour déplaire à la marquise qui est terriblement
«émigrée». Elle s'inquiète de savoir quels seront les sentiments de la
Reine Caroline en apprenant les événements de Lombardie. «Quel chagrin
lui auront causé les résultats de la terrible bataille de Marengo,
mande-t-elle le 24 juillet. Qui aurait jamais pu prévoir un tel
désastre! En arrivant à Vienne, j'ai appris tous ces tristes détails, je
savais que mon pauvre Bitche avait été de la bagarre, je suis restée
trois jours dans l'appréhension qu'il fût tué ou blessé.» Une lettre de
son fils quelques jours après devait la rassurer; mais dans quelles
angoisses ne vit-elle pas entre son second fils qui fait campagne et son
mari arrivé maintenant au quartier général du prince de Condé, et prêt à
quitter son rôle de conseiller pour celui de combattant effectif. La
situation pécuniaire du ménage est mauvaise, la marquise le répète, au
moment d'accoucher, et elle est plus désireuse encore qu'elle ne le dit
de voir les services de son mari--diplomatiques ou militaires--utilement
rétribués. Tout dépend de la générosité de l'Angleterre, ajoute-t-elle
naïvement, ou de l'arrivée toujours annoncée, toujours reculée--de la
Reine Caroline; à cette princesse elle ne craindrait pas de demander
appui pécuniaire. Encore des projets et encore des tracas d'argent; de
ceux-ci Mme de Bombelles ne sera jamais délivrée. «La pauvreté se
supporte, mais des dettes, ne savoir comment les payer, voilà qui est
accablant!»

Pour son fils Charles--qui a de belles qualités morales, mais se montre
assez paresseux à l'étude--les Bombelles ont renoncé au service de
Naples et établissent un programme autrichien. «J'attends d'un jour à
l'autre sa nomination comme enseigne.»

C'est le même Charles, alors âgé de vingt ans, qui se charge d'annoncer
le 14 septembre au comte de Régis la naissance de ce petit frère
Armand-Victor. Mme de Bombelles avait peu longuement souffert,
l'accouchement normal n'inspirait aucune inquiétude pour ses suites.
L'enfant avait été baptisé, ayant pour parrain et marraine le duc
d'Aumont et sa fille, Charles représentant le premier. Et le jeune homme
entrait dans maint détail croyant faire plaisir à ce parfait ami. Dès
qu'elle sera remise, la marquise ira à Vienne pour voir la reine
Caroline et obtenir son appui pour Louis.

Et voici que moins de six semaines après, une affreuse nouvelle parvient
à Rome au jeune Louis de Bombelles. «La douleur m'accable, écrit ce
dernier au comte de Régis, le 27 octobre, de Frascati. Oui, je suis le
plus malheureux des hommes. J'ignore encore comment j'ai eu la force de
résister à un coup si affreux!» La manifestation de sa douleur est
expansive, car si tous adoraient cette mère parfaite, il semble que
celui qui avait été si longtemps le Bombon choyé et gâté devait plus
cruellement sentir l'irréparable séparation. Des centaines de lieues le
séparent des siens, son cœur se déchire à l'idée qu'il ne reverra plus
sa mère même morte. «Depuis vingt-quatre heures que cette cruelle
nouvelle a frappé mes oreilles, je ne sais plus ce que je fais, ce que
je deviens... Je m'aperçois que jusqu'à présent je n'avais jamais connu
le chagrin. Mais, ô ciel, quel effroyable apprentissage! Je ne sais
encore aucun détail, je désire, je crains de les apprendre.»

Il regrette amèrement de n'avoir pas auprès de lui le comte de Régis,
car «quelle douceur de pouvoir pleurer ensemble, que de pouvoir partager
ses peines! Que deviendront mes frères, ma sœur, papa? Ah! que de
réflexions tristes et accablantes!... Le comble du malheur est d'être
isolé au milieu d'étrangers qui ne conçoivent pas que la perte de la
meilleure des mères puisse être un malheur! Arrivez-moi vite, mon cher
comte, et n'abandonnez pas votre malheureux ami...».

«C'est le 27 de septembre que cet ange m'a été enlevé, écrira le marquis
au comte de Régis[304]. Le 30 au matin, M. le prince de Condé me dit que
ma famille m'appelait. Les lettres du 26 m'auraient pu laisser de
l'espoir si j'avais vu deux mots de la main de ma femme, mais ne les
trouvant nulle part et connaissant son courage autant que sa tendresse,
je me dis: elle est au dernier terme puisqu'il ne lui reste pas la force
de m'écrire. Cependant elle avait souri, le 26, à l'envoi de l'estafette
et se flattait que j'arriverais avant sa fin. Ses dernières intentions
sont le chef-d'œuvre de la présence d'un bon esprit et d'un excellent
cœur; je les ai trouvées écrites sous sa dictée.»

  [304] De Windich Freshée, près Mahrburg en Basse-Styrie, alors
  quartier général du prince de Condé.

Donc Bombelles ne put revenir à temps pour recueillir son dernier
soupir; la femme qu'il avait tant chérie, le modèle de toutes les
vertus domestiques, l'«Angélique adorable», la petite «Bombe» de Madame
Élisabeth venait de succomber à trente-neuf ans en couches de son
sixième enfant, et l'infortuné mari ne fut de retour à Brünn que dans
les premiers jours d'octobre.

       *       *       *       *       *

Les obsèques de Mme de Bombelles avaient donné lieu aux plus touchantes
manifestations. Malgré la modicité de ses ressources et les charges
nécessitées par l'éducation de ses enfants, la marquise trouvait
moyen--les journaux autrichiens en font foi--de répandre autour d'elle
aumônes et secours médicaux. Les habitants de Brünn montrèrent une
gratitude démonstrative; les paysans du petit village de Menowitz où
elle avait habité quelque temps firent plus encore. Comme ils arrivaient
à la maison de deuil, c'était le jour des funérailles et le cercueil
était fermé. Ils témoignèrent leur douleur par des cris déchirants et,
avec instances, demandèrent à revoir les traits de la morte. Le cercueil
fut rouvert et les assistants vénérèrent comme une sainte celle qui
avait été leur bienfaitrice. Ce «concert touchant de la reconnaissance»,
«cet éloge funèbre à travers les sanglots» laissèrent une impression
profonde dans tout le pays, et la _Gazette_ de Brünn en a conservé le
souvenir[305].

  [305] Comte Ferrand, _Éloge de Madame Élisabeth_: Articles de la
  _Gazette_ de Brünn des 1er et 4 octobre.--Alissan de Chazet,
  _Mémoires et Souvenirs_, t. II;--Feuillet de Conches,
  _Correspondance_, Introduction.--Feuillet ajoute un souvenir
  personnel: Passant à Brünn en 1852, il trouva un vieillard de
  soixante et onze ans qui avait assisté à cette scène et s'en
  souvenait comme d'une chose présente.

Sur la tombe de l'épouse aimée fut inscrite cette épitaphe[306]:

    HUC VITA U. NOMINE

    ANGELICA MARCHIA BOMBELLES, NATA BARO MACKAU

    E. THALAMO · FIDELI · VISE · EGREDIENS
    IN AMPLEXU · ARMANDI · ULTIMÆ
    PROLIS SUÆ-AD BEATAM REQUIEM
    ÆTERNÆ · PACIS AVIDA-EMIGRAVIT
    DIE XXIX SEPTEM ANNO MDCCC


    ÆTATIS XXXIX
    CONJUGEM PIAM
    MATREM TENERRIMAM
    AMICAM INTEGERRIMAM
    MULIEREM FORTEM
    VIATOR SI QUÆRIS
    IN HOC TUMULO INVENIES
    GLORIOSA REVIVISCET

              A. A. P. P.

    SI GIT EXEMPTE DES MISÈRES
    DE LA FRAGILE HUMANITÉ
    LA PLUS EXCELLENTE DES MÈRES
    LA PLUS TOUCHANTE PIÉTÉ
    FEMME CHÈRE AUTANT QUE ADMIRABLE
    LE PREMIER CHAGRIN QU'ELLE FIT
    A SON ÉPOUX INCONSOLABLE
    DATE DU JOUR OU IL L'A PERDUE

  [306] Les restes de Mme de Bombelles furent transférés, il y a
  une dizaine d'années seulement, dans la sépulture de famille des
  Bombelles dans la terre d'Opeka, près de Vinika (Croatie).
  Renseignements fournis par M. le comte Marc de Bombelles.

Ce que fut la douleur de M. de Bombelles, on le devine. Écrasé par la
perte de celle qu'il avait chérie d'un amour constant et presqu'au-delà
de l'humaine mesure, n'ayant guère foi dans la cause des princes,
qu'allait-il devenir?

Avec deux enfants tout jeunes, en proie à des difficultés d'argent que
son veuvage ne peut qu'augmenter, puisqu'il ne lui est plus guère
loisible, en rendant des services à l'armée de Condé, de trouver là une
augmentation de ressources, il lui faut d'abord chercher en même temps à
pousser la carrière de ses fils aînés et à assurer le sort des plus
jeunes.

Il a commencé, suivant le vœu de sa femme, par conduire la petite
Caroline à son «auguste marraine».--«Je me trouvais, écrit-il au comte
de Régis, dans les plus grands embarras pour ma famille qu'on voulait
renvoyer de Brünn et de Moravie en l'englobant dans un ordre de départ
pour tous les étrangers. La protection qui aurait dû être la plus
puissante semblait irriter les exacts exécuteurs des seuls règlements
pesant sur les émigrés, j'avais à sauver ma colonie d'une vraie
persécution et à mettre dans toutes mes démarches une mesure qui
ménageât la dignité de ce que vous et moi respectons le plus au monde.
Trois semaines se sont passées.--Grâce au ciel et à l'intercession de
celle que je pleure et qui me manque sans cesse, je suis parvenu à
quitter Vienne à peu près tranquillisé sur le sort de mes enfants. Mes
chagrins et mes soucis ont été bien adoucis par les bontés dont la Reine
m'a comblé.»

La petite Caroline a été placée au couvent de la Visitation sur le désir
de la Reine de Naples. «Cette petite a fait à Sa Majesté l'effet que sa
gentillesse et sa raison produisent généralement. Les religieuses
l'aiment déjà à la folie.»

Pour ses fils, Bombelles a aussi des promesses et des résultats. Louis
aura de l'avancement dans l'armée napolitaine. Bitche et Charles sont,
le premier, sous-lieutenant dans l'«Archiduc-Joseph-infanterie», le
second enseigne dans Mittrowski, aussi infanterie autrichienne. Henri
rejoindra son père au quartier général de Condé, à moins que ce ne soit
celui-ci qui revienne définitivement à Brünn. «Pressé de rejoindre le
corps de Condé, j'ai partagé ses fatigues comme je partage en ce moment
ses justes inquiétudes sur le destin qui l'attend. D'ici à peu de jours,
écrit-il le 30 janvier, je saurai s'il m'est permis d'ajouter au
dévouement que j'ai montré, ou s'il est de mon devoir d'y mettre un
terme, à la suite duquel je rejoigne mon ménage.»

Bombelles était intervenu à Vienne pour faire obtenir de derniers
secours à l'armée de Condé, mais il était alors trop tard: M. de
Cobentzel, ministre de l'Empereur, discutait avec Joseph Bonaparte les
conditions de paix entre les Gouvernements autrichien et français. La
dislocation est imminente; les émigrés sont réduits à l'impuissance;
l'Autriche mise hors de cause; l'Angleterre ne paierait pas une armée
qui ne combattrait pas. C'en était fini de l'armée de Condé[307]. Ils
allaient devenir exceptionnels ceux qui continueraient à porter les
armes contre la France: la majeure partie des proscrits revinrent,
acceptèrent avec philosophie le nouvel ordre de choses, heureux de voir
les autels rétablis et l'ordre assuré; beaucoup surent ne pas refuser
les présents du Premier Consul[308]. Nous aurions aimé à ne pas
enregistrer le nom des Bombelles sur la même liste que les Langeron et
les Saint-Priest. Le marquis n'eut pas un instant la pensée de refaire
des Français de ses fils. Si lui-même a renoncé à toute ambition
militaire, il continuera à ne pas s'étonner que ses enfants servent les
ennemis de la France; rien ne modifiera un programme dont nous avons vu
le premier acte dans le refus de serment à la Constitution.
Irréconciliable il est resté avec la Révolution et ses suites... Ses
fils ne seront pas tous victimes de cette obstination; deux d'entre eux,
l'épée posée, parcourront de brillantes carrières; mais le second,
Bitche, que nous avons vu à l'armée de Mélas, mourra, au siège d'Ulm,
tué par une balle française.

  [307] Voir _Journal d'un fourrier de l'armée de Contades_, publié
  par le comte Gérard de Contades, et _l'Histoire de l'armée de
  Condé_, par M. Bittard des Portes.

  [308] Parlant des émigrés militaires, Napoléon a dit à
  Sainte-Hélène: «Ils étaient salariés de nos ennemis, il est vrai,
  mais ils l'étaient ou auraient dû l'être pour la cause de leur
  Roi. La France donna la mort à leur action et des larmes à leur
  courage.» _Mémoires de Napoléon_, t. II, p. 310.

       *       *       *       *       *

M. de Bombelles va rentrer à Brünn où il a laissé l'enfant au
maillot «aux soins parfaits des trois excellentes filles du duc
d'Aumont-Villequier. Ces dames, dont l'aînée a vingt-six ans, restent
jusqu'à d'autres temps réunies aux débris de ma famille. Nous sommes
logés à Brünn dans le palais du prince de Dietrichstein qui m'y réfugia
quand je perdis (en 1797) la pension de la Reine. Sa Majesté, qui m'en
avait fait rétablir une de 2.000 florins, vient de me rendre cette
pension sur le pied précédent... Sa Majesté a été dans cette occasion
tout ce qu'elle sera toujours quand l'homme de bien peut arriver jusqu'à
elle».

Les plus grosses difficultés assaillent néanmoins M. de Bombelles.
L'augmentation de pension promise par la Reine de Naples n'arrive pas,
la carrière de Louis reste stationnaire. «Je ne reçois plus de réponses
de la Reine depuis mon retour ici, écrit le marquis, le 8 septembre, à
M. de Régis[309]; la route de ses bienfaits est également barrée. Elle
voulait qu'ils fussent reportés de 2 à 5. Je n'entends pas plus parler
d'un taux que de l'autre, et l'on me refuse la seule grâce que je
demande, celle de me dire: Vous n'aurez rien, parce qu'alors, pièce en
main, je pourrais solliciter ailleurs du pain, au lieu que, dans l'état
de souffrance où l'on me laisse, j'ai à m'attendre, si je frappais à
d'autres portes, qu'on me réponde: Prenez patience, vous avez un
traitement de Naples, il vous sera payé tôt ou tard. En attendant ainsi,
je suis mangé et par la dépense journalière de mes faibles économies et
par les besoins d'une famille qui, ne recevant plus sa pension de
l'ancien habitant de Mittau, n'a plus, pour administrer sagement un
ménage, la femme distinguée, douce, économe et sage qui était notre
boussole à tous et notre ancre de salut.»

  [309] Archives de M. le comte de Régis.

Bombelles se plaint de la malveillance de quelques-uns qui l'auront
desservi auprès de la reine. «Ce qui me vaut ce traitement est
précisément ce qui vaut à mon bon Louis l'oubli de tout ce qui
mériterait récompense; je n'ai rien à me reprocher envers les hommes et
particulièrement envers les Rois, si ce n'est de n'avoir pas cet esprit
souple qui fait crier tour à tour: vive le Roi! vive la Ligue! Je tiens
à l'amour de mon Dieu, de sa religion, je tiens à cette forme de
gouvernement paternel qui se nomme monarchie. Je ne puis pas accorder
mon adoration au triomphe du crime...»

Bombelles s'étend longuement sur ses opinions, sur l'exécration en
laquelle il tient les «philosophes modernes» et continue à se plaindre
de la persécution dont il est l'objet. S'il n'obtient pas ce qu'il peut
justement désirer, étant donnés ses services passés, ce n'est faute de
savoir demander et se plaindre. Sans doute les doléances continuelles de
Marc-Henri ont un peu lassé tout le monde, aussi bien le régent et ses
amis que cette sœur de Marie-Antoinette dont la générosité l'a fait
vivre lui et les siens. Mais, comme il le marque si bien à son ami
Régis, sa femme n'est plus là, organisatrice parfaite, mère de famille
entendue, femme séduisante et adroite, qui sait attirer sur sa famille
ces gerbes de grâces utiles que pouvaient écarter les fastidieuses
jérémiades de son époux vieilli.

Il comptait sur le baron de Breteuil, qui, suivant lui, lui redoit de
grosses sommes convenues pour ses missions antérieures. Mais Breteuil,
qui a passé six semaines à Vienne et aux environs, n'a pas jugé bon de
se déranger. «Étant, nonobstant tout, dans de bons rapports avec lui, je
l'avais conjuré de passer par ici en retournant à Hambourg. Il m'a
répondu dans les termes les plus tendres et au milieu de protestations
d'amitié qu'il ne pouvait se détourner de trois postes pour voir un ami
si fidèle et qu'il n'avait pas le temps d'aller voir ma fille au
couvent. Le fait est qu'il a voulu se sauver de l'embarras de causer
avec moi depuis tout ce qu'il m'a écrit sur les 30.000 livres et au delà
qu'il me doit sans vouloir prendre des arrangements à cet égard. O
argent, ô argent, que ton métal fait faire de vilaines choses!»

Bombelles est forcément très embarrassé, il n'ose même pas envoyer
quelque argent à son fils Louis. «Ce n'est pas par un sentiment
d'attache à ce métal que je n'en envoie pas à mon pauvre Louis, le cœur
me saigne lorsque je pense qu'il peut être dans l'embarras; mais au
moment où je tends la main, si je lui envoyais quoi que ce soit, on ne
manquerait pas de dire que j'ai fait le pauvre pour mieux abuser de la
bienfaisance de la Reine et que, dans le fait, je suis à mon aise.»

Par cette lettre et par d'autres adressées soit au comte de Régis[310],
soit à Louis de Bombelles, on est informé des angoisses pécuniaires par
lesquelles passe le marquis de Bombelles. Ces tracas joints aux
dispositions religieuses, naturelles à son esprit et que la perte de sa
femme n'ont fait qu'augmenter, vont faire germer un projet caressé par
le marquis depuis qu'il est définitivement réfugié à Brünn. Après avoir
mis ordre, autant que faire se pouvait, à ses affaires et obtenu la
promesse que la pension faite par la reine de Naples serait reversée sur
ses enfants, une fois une certaine somme payée, Bombelles s'est décidé à
se retirer dans un couvent de Brünn pour y recevoir les ordres. «C'est
pénétré du désir d'améliorer le sort de mes chers enfants, écrit-il le
15 février 1803, à son fils Louis, que je me consacre au service des
autels, pour, avec le temps, en retirer, en outre, des avantages
spirituels, ceux de vivre de mon nouvel état et de ne pas morceler, par
ma propre subsistance, celle de mon indigente famille.» Et après lui
avoir indiqué le moyen de toucher des avances sur la pension que lui
fait la Reine, il donne rendez-vous à son fils à Vienne. «Je vous laisse
à penser combien je serai heureux de vous voir présent à ma première
messe, et de pouvoir vous y réunir à vos frères à la sainte Table; c'est
alors que du haut du ciel votre angélique mère réunirait ses
intercessions à mes prières pour ces fils quelle nourrit de son lait et
de la parole de Dieu, qu'elle servit si bien.»

  [310] Archives de M. le comte de Régis.

Louis de Bombelles a accompli le voyage projeté à Vienne, et ce n'est
pas sans une profonde émotion qu'il a retrouvé ses frères et son père.
«Les larmes le suffoquaient, cet excellent papa, écrit-il au comte de
Régis, le 8 octobre, il ne pouvait que me serrer dans ses bras et lever
les bras au ciel. Henri me tiraillait d'un autre côté pour m'embrasser
aussi; enfin jamais entrevue ne fut plus touchante.» Il n'a presque pas
trouvé son père vieilli depuis ces cinq ans de séparation. «Son nouveau
costume avec ses croix de Saint-Louis et de Saint-Lazare lui va à
merveille, et il lui donne même un air de douceur et de résignation qui
le rendent cent fois plus intéressant.»

A son père, prêtre, Louis n'a rien déguisé, «même de ce qui pouvait être
à son désavantage», et il a trouvé en lui, «non seulement un père
indulgent, mais un ami charmant qui se reporte lui-même à l'âge de
vingt-quatre ans et qui malgré son respectable habit conçoit fort bien
que le printemps de la vie soit plus sujet aux orages que la maturité de
l'existence». Il ajoute: «Je vous assure qu'il est le seul
ecclésiastique que j'aie jusqu'à présent rencontré qui sache rendre la
vertu aussi séduisante et qui la dépouille de tout ce qu'elle a
ordinairement de farouche.» Il a été trop question du comte de Régis, si
parfait ami de tous et de chacun d'eux, pour que Louis de Bombelles ne
souligne pas ce souvenir reconnaissant. «J'ai été heureux en voyant que
l'amitié que vous avez toujours si franchement témoignée à notre famille
est bien sentie et partagée par tous ses membres et surtout par le
chef.»

Il donne ensuite des détails sur ses frères: «Henri, qui est le premier
que j'aie vu, a quinze ans. Sans être d'une très jolie figure, il a une
tournure très agréable, beaucoup d'esprit et fournissant aux frais de la
conversation comme un homme fait. Aussi est-il caressé et gâté par
toutes les dames de la société; mais il n'en est pas moins bon enfant
et, à sa coiffure à la Titus près, à laquelle il tient beaucoup, il a
toutes les qualités que l'on peut désirer dans un jeune homme.»

Bitche et Charles, tous deux officiers autrichiens, comme nous le
savons, revenaient du camp quand leur frère les a vus. «Bitche n'a
presque pas changé de figure, il est plus grand que moi et très blanc.
C'est le meilleur cœur et j'oserai même dire la plus belle âme que l'on
puisse trouver; de l'honneur jusqu'au bout des ongles et la franchise
d'un ancien chevalier, mais il n'a ni l'air élancé ni la tenue militaire
de Charles, qui est, dans ce service-ci, un officier de la plus grande
distinction.»

Charles va passer capitaine, «à la requête de quatre colonels qui se le
disputent pour l'avoir dans leur régiment; un de ces messieurs a été
dernièrement trouver l'archiduc Charles et lui a dit: «Ce n'est pas pour
les beaux yeux de M. de Bombelles que je me soucie de le voir fait
capitaine, mais c'est que l'Empereur a besoin d'officiers de distinction
et qu'il faut que, dans quatre ans au plus, nous en fassions un officier
d'état-major.»

Quant à son père, il est impossible de jouir d'une plus grande
considération qu'il ne le fait. L'Empereur et l'Impératrice l'ont comblé
de bontés à leur passage à Brünn, l'Impératrice a voulu entendre sa
messe et lui a dit après: «Je connais votre attachement pour ma
mère[311], mais je veux que vous m'aimiez aussi; ainsi, dès que Caroline
sortira du couvent, personne ne s'en chargera que moi-même.»

  [311] La Reine Caroline de Naples.

Louis subit le charme de sa sœur: «C'est un bijou: la figure la plus
intéressante, une taille charmante et un air de bonté qui gagne tous les
cœurs. Elle m'accable de caresses et m'a déjà déclaré que j'étais son
favori. Aussi c'est une querelle qu'il m'est impossible d'éviter si je
reste un jour sans aller à la Visitation.»

Louis de Bombelles est sûr d'être agréable au comte de Régis quand il
ajoute: «Elle m'a demandé des nouvelles de cette dame qui était l'amie
de maman et qui logeait à Naples. Je lui ai répondu que cette dame était
aussi une bien bonne amie et qu'elle m'avait chargé de l'embrasser. Eh!
bien, dit-elle, écrivez à cette dame que Caroline l'aime de tout son
cœur, car toutes les personnes que maman a aimées sont toujours chères
à mon cœur.»

Lui-même est fort gâté à Vienne. Il a fait trois couplets pour le jour
de naissance de son père, et il les a chantés à table chez le comte de
Cobentzel «avec beaucoup plus de succès qu'ils n'en méritaient». Dans
toutes les autres maisons, «le Bombelles napolitain, comme on l'appelle,
a eu le bonheur de fort bien réussir».

Cette réunion de famille, attendue depuis longtemps et à laquelle manque
si cruellement celle qui en était l'âme et le lien, sera la dernière
pour bien des années; encore l'un de ces officiers ne répondra-t-il pas
à l'appel... et cela dès l'année suivante.

L'abbé de Bombelles est encore à Vienne lorsqu'il apprend la mort de son
second fils, Bitche, tué le 14 octobre 1803 au siège d'Ulm. «Notre bon
et vertueux Bitche, écrit encore Louis de Bombelles au comte de Régis,
atteint d'un coup mortel, a expiré comme il devait mourir, en brave
chevalier et en fidèle serviteur de son maître. Il est mort quelques
heures après avoir reçu une blessure affreuse à la cuisse. La balle
s'était fait jour par l'épaule et avait déchiré les entrailles... Le
coup qui m'a enlevé un frère adoré m'a frappé moi-même d'une manière
qu'aucun laps de temps ne sera capable d'effacer de ma mémoire. J'ai
laissé mon pauvre père dans un état de douleur qu'il est impossible de
décrire. Heureusement qu'il a Victor avec lui, et c'est, je vous
l'assure, une vraie ressource.» Louis de Bombelles fait des réflexions
«sur la cruelle destinée de tant de braves gens qui sont les victimes de
la coupable folie d'un seul homme». Il est devenu si étranger à sa
patrie, si hostile à ce qui est Français qu'il ne lui vient pas à l'idée
de déplorer que son frère, servant contre la France, ait été tué par un
balle française!

       *       *       *       *       *

Par le crédit de la princesse Thérèse de Tour et Taxis, Bombelles a
obtenu, en 1806, la cure d'Oppelsdorff en Silésie prussienne. Il allait
avoir à se rencontrer avec d'anciens compatriotes, car le pays qu'il
habitait était devenu le théâtre de la guerre. Lui, émigré depuis quinze
ans, devenu curé prussien, eut l'occasion de secourir des Français
blessés ou malades, et il se tira avec honneur d'une situation plus que
délicate.

Pendant le siège de Neisse[312], ville voisine de son presbystère
presbytère, il fut en butte aux exigences des troupes et demanda une
garde de sûreté au général wurtenbergeois Sekendorf, qui la lui accorda.
Quelques jours après, non sans surprise, il recevait une invitation
pressante de se rendre au quartier général français. Le général
Vandamne[313], illustre soldat, mais qui ne passait pas pour un modèle
d'urbanité, le reçut avec une grande politesse.

  [312] Ville de Silésie qu'avait prise le grand Frédéric en 1741,
  et dont s'empare Jérôme Napoléon en 1807.

  [313] Dominique-Joseph Vandamne, né en 1771 à Cassel (Nord), mort
  en 1830, fit toutes les campagnes de 1792 à 1812. Disgracié, en
  1812, par suite de ses démêlés avec Jérôme. En 1813, il fut fait
  prisonnier à Culm, avec 6.000 hommes, désastre qui compromit le
  plan de la campagne. Pair de France pendant les Cent Jours,
  s'exila en Amérique à la deuxième Restauration, ne revint en
  Europe qu'en 1824, et mourut en Belgique.

«Je sais, monsieur le curé, dit Vandamne, que vous avez été
inquiet.--Non, général, j'ai été inquiété.--Vous allez avoir à l'instant
une sauvegarde. Je vous remercie, général; grâce aux cartes de
sûreté,--je suis tranquille depuis quelques jours.--Si cela ne durait
pas, avertissez-moi, et je vous promets une sauvegarde[314].»

  [314] Alissan de Chazet, _Mgr de Bombelles_.

Depuis ce moment un échange de politesses eut lieu entre le général et
le curé. Un jour même, devant le presbystère, une calèche à quatre
chevaux s'arrêtait; le général Vandamne venait rendre visite au vieil
émigré dans sa cure d'Oppersdorff. Il passa une heure avec lui, causant
librement de l'ancienne France, l'engageant à retourner dans sa patrie
comme l'avaient fait Boufflers et tant d'autres, lui promettant qu'il y
retrouverait dignités et fortune.

Le curé refusa. Ses fils servaient à l'étranger; il avait renoncé à
toute ambition, il ne vivait plus qu'en Dieu. Au récit de ses malheurs,
Vandamne s'était ému. Bombelles en profita pour lui recommander ses
communautés et reçut des promesses favorables. «C'était un spectacle à
la fois instructif et curieux, dit Alissan de Chazet, de voir un homme
créé par la Révolution venir chez l'homme détruit par elle, et lui
témoigner les égards et les déférences que l'on refuse bien rarement à
un beau caractère et à une grande infortune noblement supportée.»

Malgré ses malheurs, Bombelles avait gardé une grande sérénité d'esprit
et ce tour humoristique qui fait le charme de ses lettres. Voici un mot
écrit à un des officiers de l'état-major de Vandamne, où il avait été
si favorablement accueilli.

En suscription:

    _A M. le comte de Königseck, aide de camp
    de Son Excellence le général de division Vandamne
    à Bielau_

    Oppersdorff, le 15 juin 1807.

    «MON CHER COMTE,

«Il y a des gens qui ne sont chanceux en rien: le porteur de ma lettre
ne garda pas, dit-on, soigneusement sa moitié, lorsque le ménage était
jeune; ses fils ne gardent pas mieux leurs chevaux. La nuit dernière,
dans le cabaret de Woitz, ces deux fils, couchant dans l'écurie, une
sentinelle étant à la porte, on a pris un cheval de leur père, et il
vient, à travers un déluge de paroles, de me conter sa dolente aventure.
Il n'est pas question de couleur d'habit ni de parement, la nuit tous
les chats sont gris. C'est comme une aiguille dans une botte de foin,
qu'il veut chercher sa rossinante. Vous verrez, qu'il a assez la mine de
don Quichotte; au reste, toutefois, si cela se peut, vous lui rendrez
service, j'en suis sûr, parce que vous êtes bon, aimable et obligeant.

Mon Franz[315], qui vous remettra cette lettre, va en ville pour
s'informer comment je pourrais me procurer du fumier, il doit y
abonder. On tirait de l'or du fumier d'Ennius, j'en veux tirer de tout
l'engrais de Neisse pour pouvoir, un jour, être un aussi dodu curé que
vous êtes un jeune et joli seigneur. Si vous savez quels seront les
ordres pour l'évacuation de ces fumiers faites-les connaître afin que je
prenne mes mesures en conséquence. Respects à qui vous savez.

    BOMBELLES[316].

  [315] Henri-François, né le 26 juin 1789.

  [316] Inédite, d'après l'original. Collection d'autographes de
  Mme Louis de Cernay.

Ce ton enjoué n'empêchait pas M. de Bombelles de se voir en proie aux
plus grands ennuis. Sa cure ne lui suffisait pas pour vivre, car la plus
grande partie de ses maigres appointements passait aux pauvres dont il
s'était fait le soutien. Il dut avoir recours à celui des princes avec
lequel il entretenait les relations les plus suivies.

De Londres, le 4 juillet 1807, le duc de Berry lui répondit:

    «MON CHER BOMBELLES,

«Je ne puis vous rendre tout ce que j'ai éprouvé en lisant le récit de
vos malheurs, ni vous exprimer le désespoir que me cause le retard de
votre lettre, qui a été quatre mois en route; elle m'est arrivée par
Mittau. Je m'empresse de mander à l'évêque de tâcher de vous faire
passer le plus tôt possible cinquante louis; c'est bien peu dans la
position où vous êtes, mais il m'est impossible pour à présent, d'en
faire plus. Combien je crains tout ce que vous aurez souffert pendant ce
temps-là; vous connaissez trop mon amitié pour ne pas juger que mon
cœur est déchiré du récit de vos peines. Adieu, mon cher Bombelles,
répondez-moi le plus tôt possible, et comptez sur ma tendre amitié.

    «CHARLES-FERDINAND.»

Ainsi s'écoulèrent les années jusqu'à la chute de l'Empire...

En 1814, le curé d'Oppersdorff était doyen d'Oberglogau. La Restauration
des Bourbons le ramenait dans son ancienne patrie, et l'amitié du duc de
Berry qui ne lui avait jamais fait défaut s'employa à le retenir. Le
débarquement de Napoléon et la fuite de la famille royale devaient
inciter une seconde fois M. de Bombelles à quitter la France. Il
rejoignit son «doyenné» d'Oberglogau, et, en passant par Vienne où il
était allé voir ses fils, il reçut une lettre flatteuse du prince de
Hardenberg, premier ministre du roi de Prusse, qui, «en souvenir des
ambassades où le marquis s'était distingué, lui conférait au nom de son
maître le titre d'Excellence».

A la seconde Restauration sans doute, il eût été facile à l'abbé de
Bombelles excipant des services rendus--le comte d'Artois avait oublié
leurs anciennes querelles--de prendre place politique. Il n'eut pas
cette ambition, mais donna sa démission de doyen et se laissa nommer
aumônier de la duchesse de Berry. Deux ans après il était appelé à
l'évêché d'Amiens où il laissa sa réputation d'un organisateur zélé et
d'un prélat parfait[317].

  [317] On chante encore ses louanges dans le diocèse, Alissan de
  Chazet ne nous laisse ignorer aucun trait de sa bienfaisance. Mme
  Auguste Craven, qui l'a beaucoup connu, avait conservé de Mgr
  d'Amiens la plus douce et la plus affectueuse mémoire: «Par son
  apparence de bonté et de sainteté, sa figure rappelait celle de
  saint Vincent de Paul et de saint Alphonse de Liguori, et
  quoiqu'il ne fût pas de haute taille, il avait l'air noble, et
  ses manières étaient celles d'un grand seigneur, tout en étant
  d'une simplicité et d'un enjouement qui attiraient autour de lui
  les enfants partout où il se trouvait. Il aimait à leur parler, à
  les exhorter et à les bénir» (_Récit d'une sœur_).

  D'autres témoins oculaires ont souligné et sa mansuétude et la
  gaieté de son esprit. C'est le maréchal de Castellane se rappelant
  qu'un certain soir, chez M. de la Ferronnays, le marquis-évêque
  joua des valses et des contredanses sur le piano. «Il a même un
  peu dansé. Ce bon évêque n'aura pas été, je l'espère, damné pour
  cela», et le _Journal_ ajoute: «il portait sur sa mitre ses deux
  étoiles de maréchal de camp.» Un autre souvenir est conté dans les
  _Mémoires_ de la Restauration et repris par M. Denormandie, dans
  ses curieux _Souvenirs_. Un soir, comme M. de Bombelles,
  accompagné de deux de ses fils, allait entrer dans les salons
  d'une ambassade, l'huissier lui demanda son nom: «Annoncez
  l'évêque d'Amiens et ses fils.» Devant la tête abasourdie de
  l'huissier, il reprit: «Annoncez, alors, l'évêque d'Amiens et les
  neveux de son frère.»

Comme évêque, il eut la joie de donner la bénédiction nuptiale à sa
fille Caroline, qui, le 5 juillet 1819, épousait le vicomte François
Biaudos de Castéjà[318]. La cérémonie eut lieu, 25, rue de la
Ville-l'Évêque, dans la maison qu'habitait M. de Bombelles, dont la
salle à manger avait été transformée en chapelle. De ce discours simple
et pénétrant d'un père bénissant ses enfants, naissait une sensation
attendrissante à laquelle n'échappèrent point les assistants[319].

  [318] La marquise de Travanet, sœur de M. de Bombelles, était
  rentrée en France sous l'Empire. Elle mourut à Paris, le 4 mai
  1828. Son tombeau est au cimetière du Mont-Valérien, 10e rangée.

  [319] Cette maison était en face de l'hôtel de Louvois; Mme de
  Louvois, sœur du marquis, donna une soirée de noces où fut joué
  un proverbe de Leclerc.

M. de Bombelles, jusqu'à la fin de sa vie, conserva une verdeur et une
activité étonnantes. A soixante-dix-huit ans, il accomplissait ses
devoirs de pasteur avec une vigilance et une ardeur que rien n'arrêtait.
Ses jours étaient pourtant comptés; un jour de fin de janvier 1822,
l'évêque s'alita pour ne plus se relever; administré le 22 février, il
sentit venir la mort et fit ses adieux à ses enfants. Son _Nunc
dimittis_ était empreint à la fois d'une grande humilité chrétienne et
d'une grande élévation de sentiments. «De toutes les grâces que Dieu m'a
faites, dit-il d'une voix ferme, j'ai toujours regardé comme la plus
grande celle d'être l'organe de ses commandements; mais aujourd'hui que
les forces de son serviteur sont épuisées, aujourd'hui que je suis dans
cet état de misère où se trouve réduit le pécheur, je remercie le
Très-Haut du fond du cœur de m'avoir laissé le temps de me
convertir...» Il vécut encore onze jours cependant et rendit le dernier
soupir, le 5 mars.

On ne s'étonnera pas que la fin de ce patricien, homme de bien, se soit
montrée digne de sa vie et ait édifié ses contemporains. Parmi les
serviteurs restés fidèles à la cause royale, il est des hommes plus
marquants, moins scrupuleux et mieux favorisés par le sort. En tenant
compte de l'époque où il eut à vivre et des erreurs communes à tous les
émigrés, on retiendra son nom comme celui d'un dévoué rempli des
meilleures intentions et sur lequel la calomnie n'a nulle prise.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Bombelles laissait quatre enfants: la vicomtesse Biaudos
de Castéjà et trois fils dont deux ont fait souche nombreuse dans leur
nouveau pays. Après avoir conté la vie de leurs parents, il n'est pas
sans intérêt de consacrer quelques lignes à ceux qui ont joué un rôle
public ou privé.

L'aîné, Louis-Philippe, le Bombon de la première partie de cette
histoire, né à Ratisbonne en 1780, est mort à Vienne en 1843. Après
avoir comme nous l'avons vu, pris du service à Naples, il entra au
service de l'Autriche et fit une brillante carrière dans la diplomatie,
fut successivement ministre de l'empereur en Suisse, en Toscane, en
Danemarck. Sa première mission à Copenhague, en 1813, consistait à
détacher le Danemarck de l'alliance avec Napoléon. Il put courir l'année
suivante à Paris pour assister au spectacle de l'entrée des alliés, et
revenir ensuite à Copenhague avec le grade de ministre plénipotentiaire
autrichien. C'était un homme spirituel, mais léger et très bavard, dit
une contemporaine l'ayant bien connu. Cette contemporaine, la baronne du
Montet, née la Boutetière[320], émigrée, vivant alors à Vienne, explique
ces défauts qui suivant elle, ont empêché le développement de la fortune
diplomatique du comte Louis. «S'il n'eût été que léger, cela n'eût
peut-être pas beaucoup nui à sa carrière; mais c'était un peu trop que
d'être Français, léger et beau parleur...» Ceci ne l'empêcha pas
d'ailleurs d'obtenir des postes agréables, et celui de Copenhague lui
valut son mariage avec Ida Brun, fille d'une femme auteur danoise connue
et que son culte pour les arts et l'amitié que lui témoigna Mme de
Staël, ont rendu elle-même presque célèbre.

  [320] Dont les agréables _Souvenirs_ viennent d'être publiés par
  le comte de la Boutetière, son petit-neveu (Plon).

Le troisième, Henri-François (1789-1850), après avoir été officier,
entra également dans la diplomatie autrichienne, remplit des missions en
Portugal et en Sardaigne. Sa carrière se termina à Vienne où, en 1845 il
avait été appelé au poste de gouverneur de l'archiduc François-Joseph,
empereur actuel et de son malheureux frère Maximilien. Il laissa deux
filles[321] et deux fils, Marc-Henri-Guillaume et Charles-Albert-Marie.
Ce dernier qui fut grand-maître de la Cour de l'archiduc Rodolphe, est
mort il y a quatre ans. C'est au comte Marc et à son fils que nous
devons des renseignements précieux sur la famille de Bombelles[322] et
surtout le portrait de la marquise Angélique qui orne le commencement du
premier volume.

  [321] Mariée l'une au comte Clam Martinicz, l'autre au baron de
  Puthon.

  [322] Par l'aimable entremise de M. le comte Elie de Lastours,
  alors secrétaire d'ambassade à Vienne, qui nous a mis en
  correspondance avec les survivants de cette noble famille de
  Bombelles, aujourd'hui dispersée en différentes parties de
  l'Autriche.

Nous avons gardé le deuxième pour la fin[323], sa carrière étant fort
curieuse et méritant quelques instants d'attention. Charles de Bombelles
avait pris d'abord du service dans l'armée autrichienne et rentra en
France en 1814 comme aide de camp du prince de Schwarzemberg[324].

  [323] Il n'était que le troisième; il devint le second après la
  mort de Bitche, en 1805.

  [324] Il correspondait directement avec Metternich. Welschinger,
  le _Roi de Rome_, p. 93.

«C'était, dit la baronne du Montet qui a bien connu les trois frères, un
loyal gentilhomme bon comme ses frères.» Rempli d'ambition, il alliait
la rudesse militaire qui peut imposer à toute la douceur d'un homme du
monde qui veut plaire. On lui connaissait deux voix: l'une formidable,
étourdissante, cassante, et l'autre douce et timide; il passait
fréquemment de l'une à l'autre, ce qui formait un contraste bizarre. Ces
deux voix, qui offraient pour ainsi dire l'indice de deux caractères,
lui furent également utiles. «L'homme timide, réservé et délicat, a plu
à plusieurs femmes; l'homme rude a discuté, fait ses conditions,
remporté des victoires de salon: avec la grosse voix, il a prouvé qu'il
était apte à tout; avec la voix douce, il a parlé bas à l'oreille des
jeunes femmes.»

Rien d'amusant comme sa manière de poser des conditions à Mme de
Cavanagh, dont il voulait épouser la fille. Celle-ci était riche, lui
n'avait rien, absolument rien. Il faisait une cour douce et modeste à
Mlle Caroline et, vis-à-vis de la mère, prenait des airs de matamore:
«20.000 livres de rente, ou pas de Bombelles.» Des amis, timidement, lui
faisaient observer que 20.000 livres de rente c'était beaucoup demander
quand on ne possédait rien.--Qu'appelez-vous rien, s'écriait M. de
Bombelles avec sa voix de tonnerre, et _mon nom_?--«Cette négociation
mêlée d'amour (il était épris), d'intérêt (la fortune l'attirait), de
regrets d'ambition (l'alliance avec Mlle de Cavanagh ne flattait pas
suffisamment son amour-propre), «cette négociation, dit la baronne du
Montet qui y assista, fut un traité complet de fanfaronnades, d'esprit
et de cœur.»

A Vienne s'étaient traités les préliminaires, à Marseille eut lieu le
mariage. La jeune comtesse de Bombelles, agréable sans être jolie,
plaisait à son mari, que de son côté elle aimait passionnément. L'union
d'ailleurs fut fort courte, la phtisie minait la jeune femme: elle
mourut à vingt-cinq ans, à Vienne en 1819, laissant à son mari deux
enfants, une fille et un fils.

Charles de Bombelles pleura sa femme... mais ne tarda pas à faire la
cour à une belle et riche Autrichienne Mlle von Bartenstein dont il
était devenu amoureux. Ce fut un vrai roman allemand avec les longs
entretiens, les correspondances exaltées et sentimentales... La jeune
fille ne se décidait pas complètement, donnait sa parole, puis la
reprenait. Bombelles passait de la joie paradisiaque aux plus poignants
désespoirs. Agité et bizarre, passablement ennuyeux sans doute avec ses
débordements d'amour de tête, il n'améliorait guère sa cause. Un jour,
Mlle von Bartenstein put arriver à lui faire comprendre qu'elle
n'éprouvait pas pour lui un sentiment assez fort pour se décider à
l'épouser. Elle lui écrivit les plus belles choses du monde; les deux
amoureux de comédie se mirent d'accord pour se quitter bons amis et ne
pas s'épouser. Il fut permis à Bombelles de mettre un baiser sur le
front de la jeune fille, et chacun s'en fut de son côté. Mlle de
Bartenstein épousa un bon et gros garçon, un Hongrois riche, de famille
ordinaire et nullement sentimental.

Bombelles se consola, s'occupa de l'éducation de ses enfants... et
poursuivit ses rêves d'ambition, tout en aimant à raconter à satiété
l'histoire de son roman.

Il sollicita à la fois en Autriche et en France, et chose curieuse, il
obtint presque en même temps les faveurs qu'il demandait. A Vienne, il
était nommé chambellan du prince héritier et recevait le grade de
colonel, cependant qu'à Paris, son père et sa sœur, s'employaient avec
zèle pour lui faire obtenir la place de gentilhomme de la chambre avec
pension. La nomination française précédait de quelques jours l'obtention
des faveurs autrichiennes: c'eût pu être un obstacle à la régularisation
de ces dernières. Bombelles ne s'effraya pas pour si peu; il s'entremit
utilement, trouva moyen de persuader à l'Empereur et à son protecteur le
comte de Mercy, que son père avait agi sans son aveu, mais qu'il n'osait
pas mécontenter ce père si excellent. Si bien que l'adroit Bombelles put
partir pour Paris avec le brevet du titre de colonel.

Charles de Bombelles, Autrichien et Français à la fois, manifestait
surtout les opinions du vrai fils d'émigré et n'entendait faire aucune
concession aux idées nouvelles.

Un jour, à Vienne, à un dîner chez la baronne du Montet, il fut question
de Fouché et de la singulière idée qu'avait eue Louis XVIII d'accepter
les services d'un régicide. «Quelle concession horrible à la Révolution!
s'écria la maîtresse de maison... Puisque Louis XVIII est si
condescendant, il aurait dû conserver le titre d'empereur et le drapeau
tricolore, cela eût fasciné beaucoup de gens!»--A ces mots le comte
Charles se monta en fureur: «Qu'appelez-vous, dit-il d'une voix
tonnante, la cocarde tricolore? Allez dire une chose pareille au
faubourg Saint-Germain! Le faubourg Saint-Germain vous fermera toutes
ses portes! La cocarde tricolore!» Et il trépignait, frémissait et
s'emportait de plus en plus!--Et la baronne de lui répondre non sans
justesse: «Vous êtes bon, votre faubourg Saint-Germain n'a-t-il jamais
pris la cocarde tricolore? Et les chambellans, les gardes d'honneur,
quelle était leur cocarde, s'il vous plaît?» M. de Bombelles restait au
paroxysme de la fureur, on dut s'interposer tant la discussion était
devenue aigre.

Le soir même, chez la comtesse de Chotek, la baronne du Montet racontait
avec verve sa brouillerie avec le comte Charles. Soudain la porte
s'ouvrit et M. de Bombelles parut. L'heure des rodomontades était
passée, celle de la douceur avait sonné. Humblement, presque comme un
enfant qui promet de ne plus recommencer, il s'approcha de son ennemie
de l'après-midi et demanda à faire la paix. La grâce aussitôt et
gaiement octroyée, le comte voulut témoigner sa reconnaissance et s'en
fut prendre dans un vase de fleurs qui était sur une console une rose
blanche, une fleur bleue et une fleur rouge dont il forma un petit
bouquet et qu'il vint offrir à la baronne d'un petit air à la fois doux
et railleur.

«Je n'en veux point de votre main, lui dit celle-ci en repoussant le
bouquet, mais soyez sûr que si le Roi me l'offrait, je l'accepterais,
car il m'est fort égal de quelle couleur soit un drapeau, pourvu que ce
soit celui de la Légitimité. Or je crois que les rois peuvent adopter
telle couleur qu'il leur convient, surtout quand ces couleurs ont eu de
beaux jours de gloire.»

M. de Bombelles ne devait pas tarder à revoir la lutte entre les deux
drapeaux. Il servait à Nancy comme lieutenant-colonel du 5e régiment
d'infanterie légère--le colonel autrichien était devenu officier
supérieur français--lorsqu'éclata la Révolution de Juillet.

Le soir même du jour où fut connue la nouvelle, il entre chez une amie,
belle-sœur de la même baronne du Montet. Pâle, presque jaune, les
traits décomposés, terrassé par l'annonce de la Révolution, il tenait
son shako dans les deux mains. Il le déposa dans un angle obscur de
l'appartement, prit sa tête dans ses deux mains et se mit à éclater en
soupirs et en sanglots. On croit à une nouvelle catastrophe, au meurtre
du Roi, personne n'a l'idée d'une révolution. Chacun questionne
Bombelles, qui, d'une voix entrecoupée, apprend à ses interlocuteurs
que, le matin même, il avait reçu l'ordre de faire prendre la cocarde
tricolore à son régiment (en l'absence du colonel).

«Et vous l'avez prise! s'écria la baronne du Montet, vous l'avez prise
de la main sanglante de la révolte et de l'émeute?»

M. de Bombelles restait muet et consterné.--«Plût à Dieu, dit la
baronne, que Louis XVIII l'eût donnée cette cocarde; aujourd'hui vous ne
la prendriez pas teinte du sang de vos frères de la garde royale!»

Bombelles devait rester fidèle au drapeau blanc et ne jamais chercher à
se rapprocher du Gouvernement né de la Révolution. Il quitta le service
de la France et revint à Vienne. Il y retrouvait son fils[325] qui
servait dans l'armée autrichienne, et sa fille Marie que, depuis la mort
d'une fille de dix-sept ans, sa belle-sœur, la comtesse Henri, avait
recueillie maternellement[326].

  [325] Devint colonel et fut longtemps attaché à la maison de
  l'Empereur François-Joseph. C'est le comte Louis, aujourd'hui
  octogénaire, et père de la baronne de Schell.

  [326] Elle fut l'amie de Nathalie Narischkin; il est souvent
  question d'elle dans: _La Sœur Nathalie Narischkin_, fille de la
  Charité de Saint-Vincent-de-Paul, par Mme Aug. Craven, née la
  Ferronnays.

Il reprit contact avec Metternich--avec lequel, on se le rappelle, il
avait entretenu autrefois des rapports réguliers. Un jour, le prince lui
dit à brûle-pourpoint: «Le poste de grand-maître de la Cour de Parme est
vacant[327] par suite de la mort du comte de Neipperg[328]. Ce poste
exige un homme capable de dominer le caractère faible de l'archiduchesse
Marie-Louise, de maîtriser sa petite Cour et de gouverner avec intégrité
son petit État. La famille impériale a jeté les yeux sur vous, elle
désire votre consentement, ne refusez pas[329].» Bombelles crut devoir
accepter.

  [327] Wercklein, qui avait succédé comme ministre à Neipperg,
  s'était vu chasser en 1830 par la Révolution, et il était trop
  impopulaire pour être repris au retour de Marie-Louise.

  [328] Comte de Falloux, _Mémoires d'un royaliste_.

  [329] On se rappelle que l'archiduchesse avait épousé Neipperg
  lors de sa deuxième grossesse en 1820, mariage nul, puisque
  Napoléon n'était pas mort. En 1821, Neipperg chercha une formule
  pour annoncer la mort de l'Empereur. Il trouva cette périphrase:
  «serenissimo consorte della Duchessa», et la _Gazetta di Parma_
  annonça que le _sérénissime prince consort de la duchesse_ était
  mort. Metternich, après avoir beaucoup ri, écrivait le 2 août à
  Neipperg: «Votre découverte du sérénissime consort est une
  merveille». Trolard, _De Montenotte à Arcole_, Archives de Parme.
  Les deux enfants portèrent le nom de Montenuovo, traduction
  italienne du nom de Neipperg (nouvelle montagne). Neipperg mourut
  en 1829 et fut enterré au couvent de Saint-Paul, où Marie-Louise
  lui fit élever un monument de 120.000 francs. Ernesto Masi, _Li
  due Moglie di Napoleone I_, Bologne, 1889.

Le comte de Falloux, qui raconte cet entretien, était parent de M. de
Bombelles. Il alla lui rendre visite vers 1840. «Lorsque je m'acheminais
vers Parme, dit-il, M. de Bombelles, qui n'avait cru et voulu accepter
que l'héritage politique du comte de Neipperg, avait obtenu sans le
chercher le même crédit que lui sur le cœur de la souveraine, et la
veuve de l'Empereur Napoléon avait contracté un troisième mariage.»

Les relations de Marie-Louise avec Charles de Bombelles semblent dater
de peu après la mort du duc de Reichstadt. Le mariage secret, mais
régulier, eut lieu le 17 février 1834[330]. Ce nouvel époux réunissait,
paraît-il, tout ce qu'on peut désirer, fermeté et douceur dans les
manières en même temps. «C'est un homme si vertueux, écrivait
Marie-Louise à la comtesse de Crenneville, c'est une vraie trouvaille.»
Elle ajoutait: «C'est un saint et un homme aimable en société.»

  [330] Ce mariage eut lieu avec l'assentiment de la Cour
  d'Autriche, et l'archiduchesse en a indiqué la date dans ses deux
  testaments, celui du 25 mai 1837 et du 22 mai 1844. Il est dit à
  l'article 17 du second testament: «Je lègue au comte Charles de
  Bombelles, mon grand-maître, avec lequel je suis mariée
  secrètement depuis le 17 février de l'année 1834, le capital
  nominal de 300.000 livres italiennes en rentes milanaises, legs
  qui se solde sur les papiers publics que je possède (Archives de
  Parme, notes d'Armand Baschet).

Ce mélange de vertu et de qualités extérieures produisit un effet utile.
Bombelles continua les traditions de Neipperg et se montra comme lui
administrateur intelligent et honnête. L'archiduchesse, si insoucieuse
de ses devoirs et dévorée jusqu'à la fin de sa vie de la soif des fêtes
et des voyages avait eu la chance de rencontrer des ministres intègres
et bienfaisants qui enrichirent le duché d'une foule d'institutions de
charité et de monuments utiles (Archives de l'État, hospice des
Incurables, ponts, théâtre, bibliothèque, etc.)[331].

  [331] _Monumenti e munificenza de S. M. la princessa imperiale
  Maria Luigia_, Parme, 1845, publié par ordre du comte de
  Bombelles.--Welschinger, _le Roi de Rome_.--Trolard, _De
  Montenotte à Arcole_.--Chaillot, _Notice sur l'administration du
  comte de Bombelles_, 1858.

Bombelles eut aussi une influence morale sur Marie-Louise et détermina
son évolution dernière vers la religion. Il était bien le fils du pieux
évêque d'Amiens et se montra, de plus, zélé défenseur des congrégations
et communautés religieuses. De là à être appelé jésuite et fanatique il
n'y a qu'un pas, ce que n'ont pas manqué de noter les écrivains
antireligieux. Par lui, a pu écrire un auteur récent, Trolard, «la ville
dégageait une odeur cléricale plus forte que le parfum de ses fleurs».

Faut-il attribuer aux représailles du carbonarisme les tentatives
d'empoisonnement qui menacèrent les jours de Marie-Louise et mirent la
vie de Bombelles en danger[332]?

  [332] Une tradition très vivace raconte que Bombelles avait été
  visé par les conspirateurs, et que le chapelain aumônier, ayant
  bu de l'eau empoisonnée, mourut à sa place. D'après cette même
  tradition, Marie-Louise, qui mourut, en effet, très rapidement,
  aurait bien pu périr victime d'un empoisonnement. Voir la _Mort
  de Marie-Louise_, d'après des documents italiens dans la MARQUISE
  DE SADE. _Recueil de fragments historiques_, par M. Paul Ginisty.

Après la mort de Marie-Louise en 1847, Charles de Bombelles habita
quelque temps Vienne, puis il vint s'établir à Versailles avec sa fille
Marie[333]. Il mourut en 1855 dans l'ancien hôtel de Mademoiselle, 7,
rue de la Bibliothèque[334], tout près de ce palais où s'était effondrée
la royauté, non loin du domaine enchanteur de Montreuil où, sous la
tendre protection de Madame Élisabeth, s'était épanoui le roman conjugal
de notre attachante héroïne, Angélique de Mackau, marquise de Bombelles.

  [333] _La Sœur Natalie Narischkin_, par Mme Aug. Craven.

  [334] Aujourd'hui rue Gambetta.--Leroi, _Hist. de Versailles, rue
  par rue_, t. II.



TABLE DES NOMS

DES DEUX VOLUMES


    A

    Adélaïde (Madame), II, 169 et suivantes.

    Adhémar (comte d'), I, 61, 66, 184, 290.

    Alméïda (chevalier d'), II, 16, 21, 22, 35.

    Angivillier (Flahaut de la Billarderie, comte d'), I, 197.

    Angoulême (duc d'), II, 120, 121.

    Apostoli (agent secret à Venise), II, 158.

    Archiac (comte d'), I, 47.

    Arnould (Sophie), I, 279.

    Artois (comte d'), I, 40, 41, 54, 56; II, 49, 51, 158, 159, 160,
      164, 165, 166, 167, 174, 179, 182, 193, 194, 195, 199, 218, 227,
      248, 253, 289, 339.

    Artois (comtesse d'), I, 237, 242; II, 41, 80.

    Aumale (vicomtesse d'), I, 27.

    Autichamp (marquis d'), I, 55.


    B

    Bailly, II, 130, 170.

    Balbi (comtesse de, née Caumont la Force), I, 207; II, 232, 236,
      237.

    Barentin (de), II, 59.

    Bariatinsky (prince), I, 27.

    Barnave, II, 221, 226, 250.

    Beaumont (Christophe de), I, 218.

    Bayreuth (margrave de), I, 134.

    Beauveau (maréchal de), II, 135.

    Belsunce (Henri de), II, 136.

    Benkenrod (de), II, 14.

    Bercheny (comte de), II, 54.

    Berthier, II, 139.

    Bezenval (baron de), I, 55, 57; II, 43.

    Biron (maréchal de), II, 46, 81, 298.

    Bombelles (Marc-Henri, marquis de Bombelles), I, 1 à 353;
      II, 1 à 380.

    Bombelles (Angélique de Mackau, marquise de), I, 1 à 353;
      II, 1 à 380.

    Bombelles (Henri-François, comte de), I, 2, 3.

    Bombelles (baron de), I, 218, 242; II, 186.

    Bombelles (comte de), le fils, I, 3.

    Bombelles (comtesse de), I, 44.

    Bombelles (Jeanne-Renée de), et voyez marquise de Travanet,
      I, 8, 31, 139, 125, 143.

    Bombelles (Henriette de), et voy. comtesse de Reichemberg,
      I, 7, 61, 78, 81.

    Bombelles (Francois-Bitche-Henri de), I, 284; II, 345.

    Bombelles (Louis-Philippe de), dit Bombon, I, 148, 159; II, 371.

    Bombelles (Charles de), II, 373, 374.

    Boufflers (chevalier de), II, 97.

    Bouillé (marquis de), II, 186, 205, 215, 249.

    Bouillon (duchesse de), I, 128, 130.

    Boulainvilliers (Mme de), I, 225.

    Bourbon (duc de), I, 54, 56.

    Bourbon (duchesse de), II, 117, 123.

    Bourdeilles (Mme de), I, 61.

    Bouthillier (marquis de), II, 233.

    Brancas (Mme de), I, 45; II, 246, 249.

    Brassens (Mlle de), I, 78.

    Braye (chevalier de), II, 234.

    Breteuil (baron de), I, 90, 143, 170, 172, 175, 187, 191, 208;
      II, 14, 23, 28, 29, 30, 35, 195, 196, 254, 262, 266, 270, 271,
      272, 280, 286, 288, 292, 324, 327, 330, 358.

    Breteuil (abbé de), I, 178, 179.

    Breünner (Mme de), II, 166.

    Brienne (comte Loménie de), II, 5, 15, 44.

    Briche (Mme de la), II. 21.

    Brionne (comtesse de), I, 166, 325; II, 106, 111.

    Broglie (comte de), I, 191, 196.

    Brunswick (maison de), I, 46.


    C

    Cadaval (duc de), I, 309, 320, 325, 329, 335; II, 16.

    Calonne (de), II, 161, 162, 166, 175, 194, 195, 196, 199, 201,
      233, 237, 242, 259, 286, 292.

    Canillac (Mme de), I, 45, 54, 58.

    Caroline (reine de Naples), II, 178, 179, 180, 339, 349, 357.

    Castries (maréchal de), I, 218; II, 118, 142; II, 270, 292, 293.

    Cassel (landgrave de), I, 129.

    Catherine de Russie, I, 277, 278; II, 245, 273, 277, 278, 281,
      285, 287, 296, 298, 300, 301.

    Caulaincourt (marquis de), I, 122.

    Caumartin (Lefèbre de), I, 246.

    Causans (Mme de), I, 61, 263.

    Chabanais (de), II, 117.

    Châlons (de), II, 104.

    Chandelier, II, 36.

    Charles-Théodore (électeur palatin), I, 88.

    Chartres (duc de), I, 55; II, 116.

    Chartres (duchesse de), I, 172.

    Châtelet (duc du), II, 155.

    Chauvelin (de), II, 12.

    Chazet (Mme de), I, 161.

    Choin (Mlle), II, 10.

    Choiseul (duc de), II, 2, 119, 204, 220.

    Cicé (Champion de), II, 135.

    Clotilde (Mme), I, 21, 25, 26.

    Cobentzel (comte de), II, 355.

    Cobourg (prince de), II, 327.

    Coigny (duc de), I, 143.

    Coigny (comte de), 1, 61.

    Condé (Louise-Adélaïde de Bourbon, princesse de), I, 60, 210,
      224, 226, 227, 229, 231, 232, 275.

    Condorcet, II, 151, 241.

    Contat (Mlle), II, 113.

    Conzié (de), II, 227, 270.

    Cornwallis, I, 219.

    Corradini, II, 163.

    Courtebonne (comtesse de), I, 222.

    Croy (prince de), II, 106.

    Crussol (chevalier de), I, 56.

    Crussol (duc de), II, 165.


    D

    Dassy (Dr), I, 27, 296.

    Deux-Ponts (des), I, 217.

    Deux-Ponts (Mme des), I, 217, 256.

    Dietrichstein (prince de), II, 356.

    Dillon, II, 298.

    Dillon (comtesse), I, 60.

    Dillon (abbé), II, 116.

    Direntis (prince abbé de), II, 333.

    Doublet (Mme), I, 110.

    Dugazon (Mlle), I, 209; II, 108.

    Dumouriez (général), II, 322, 324, 325.


    E

    Elisabeth (Madame), I, 1, 20 à 29, 41, 45, 48, 53, 63, 71, 72,
      107, 130, 138, 142, 150, 163, 168, 169, 172, 173, 178, 183,
      193, 221, 235, 243 à 250, 254, 289, 296 à 301, 307, 312 à 320;
      II, 8, 60, 73 à 75, 97, 132 à 141, 145, 149, 150, 155, 156, 168,
      183 à 185, 192, 206 à 220, 222, 226, 239 à 241, 254, 263, 268,
      272, 302, 307, 309, 320, 324, 334, 338.

    Eprémesnil (d'), II, 92, 93, 105.

    Eterno (d'), I, 252; II, 119.

    Esterhazy (comte Valentin d'), I, 8, 51, 66, 69, 71, 73, 80, 93,
      115, 116, 167, 174, 180, 183, 250, 258, 259, 267; II, 24, 25,
      26, 112, 273 à 278, 282, 283, 290, 293.


    F

    Ferrand (comte), I, 300.

    Fersen (de), II, 207, 212, 250, 290, 294.

    Ferté-Imbault (marquise de la), I, 22, 110.

    Firmon (Edgeworth de), II, 184.

    Fitz-Gérald (Bodkin de), II, 59.

    Fleury (Joly de), I, 165, 169; II, 53.

    Florian (chevalier de), II, 93, 122.

    Foulon, I, 166.

    Francklin, I, 61.

    Frédéric II, I, 87, 97, 102.

    Fronsac (duc de), II, 73, 113, 114.

    Fürstenberg (prince de), I, 76.

    Fürstenberg (princesse de), I, 76.


    G

    Garde (de la), I, 61.

    Genêt (ambassadeur à Saint-Pétersbourg), II, 274, 293.

    Genlis (Mme de), I, 242.

    Giles (Mme), I, 199.

    Gœthe, II, 312.

    Goetz, I, 142, 210, 213.

    Goguelat (baron de), II, 269.

    Goltz, I, 91, 96, 100.

    Gourbillon (Mme), II, 120.

    Gouvernet (de la Tour du Pin), II, 135.

    Gramont (duchesse de), II, 55.

    Grasse (de), I, 173.

    Guéménée (prince de), I, 279.

    Guéménée (princesse de), I, 27, 36, 40, 44, 54, 59, 60, 69, 174,
      182, 206, 232, 280, 281.

    Guiche (duc de), I, 143; II, 32.

    Gustave III de Suède, I, 303; II, 282.


    H

    Harcourt (duc d'), II, 9, 121.

    Harcourt (duchesse d'), II, 109, 110.

    Hautoir (du), II, 198.

    Hector (d'), II, 252.

    Henri de Prusse, I, 304; II, 98, 109.


    I

    Isle (chevalier de l'), I, 278, 281.


    J

    Joseph II, I, 34, 36, 39, 41, 87, 88, 89, 91, 96, 104, 178.


    K

    Karg (baron de), I, 112.

    Kaunitz (prince de), I, 89.


    L

    La Fayette (marquis de), I, 246; II, 23, 136, 226, 267.

    Lamballe (princesse de), I, 180.

    Lambesq (prince de), I, 116; II, 66.

    Lameth (de), II, 140, 142, 226.

    Lamoignon (de), II, 29, 50 à 57, 65.

    Las Cases (marquise de), II, 97.

    Lastic (Mme de), I, 197.

    Lemonnier, I, 27.

    Listenois (prince de Bauffremont ou de), II, 35.

    Lima (don Fernando de), II, 35.

    Lochrum (Mlle de), I, 77.

    Lorges (duchesse de), II, 121.

    Louis XVI, I, 87, 91, 114, 120, 166, 239, 249, 261; II, 17, 66,
      71, 72, 129, 147, 152, 155, 169, 175, 184, 185, 202, 205, 208,
      221, 222, 245, 258, 264, 269, 303, 304, 314, 319.

    Louis Wenceslas de Saxe, II, 232.

    Louise (Madame), I, 29.

    Louis-Joseph-François-Xavier (premier Dauphin), I, 203, 204, 205,
      206; II, 125 à 131.

    Louvois (marquis de), I, 8, 186, 188, 190, 191, 241.

    Louvois (marquise de), née baronne d'Hoffel, I, 172.

    Louvois (marquise de), née Bombelles, I, 244, 282, 283.

    Lückner (maréchal de), II, 265.

    Luxembourg (duc de), II, 123.

    Luzerne (marquis de la), II, 68, 69.


    M

    Mackau (baronne de), née Soucy, I, 11, 23, 25, 27, 30, 32, 34,
      35, 41, 45, 61, 121, 137, 267, 331; II, 191, 316.

    Mackau (baronne de), née A. de Chazet, I, 161; II, 61.

    Mackau (Marie-Angélique de), voir marquise de Bombelles.

    Mackau (baron de), I, 324, 336; II, 174, 189.

    Mailly (duchesse de), I, 82, 169.

    Malesherbes (de), II, 4, 7.

    Marchais (Mme de), I, 197.

    Marck (comte de la), I, 104.

    Marck (comtesse de la), I, 40; II, 3, 110.

    Maret (futur duc de Bassano), II, 317.

    Marie-Antoinette, I, 8, 26, 40, 63, 72, 80, 81, 90, 91, 98 à 100,
      116 à 120, 178, 179, 205, 213, 238, 246 à 251, 261, 281, 305;
      II, 17, 28, 71, 77, 78, 129, 137, 188, 202, 207, 212, 221, 236,
      279, 280, 304.

    Marie-Christine (princesse), I, 306.

    Marie-Louise (archiduchesse, duchesse de Parme), II, 378, 379, 380.

    Marie-Thérèse d'Autriche, I, 89, 92 à 94, 97 à 100, 116, 157.

    Marlborough (duc de), I, 287.

    Marsan (comtesse de), I, 20, 23, 24, 27, 28, 321, 322, 324, 327,
      338.

    Martin (J.-B.), I, 54.

    Matignon (comtesse de), née Breteuil, I, 285; II, 236.

    Matignon (Mlle de), II, 3.

    Maurepas (de), I, 98, 99, 114, 128, 136, 166, 169, 170, 215, 216.

    Melfort (Mme de), I, 61.

    Mercy, I, 88, 93, 95, 100, 115, 267; II, 235.

    Mirabeau (marquis de), II, 109, 110, 112, 183, 187.

    Mirepoix (maréchale de), I, 114.

    Monaco (Mme de), I, 222; II, 237.

    Monsieur, II, 93, 290, 322.

    Monstiers-Mérinville (vicomtesse des), I, 1.

    Montaigu (abbé), I, 23, 61, 108.

    Montmorency (princesse de), II, 4.

    Montmorin (comte de), I, 254; II, 3, 29, 99, 108.

    Montyon, II, 94, 123.

    Moreau le jeune, I, 245.

    Mortemart (Mlle de), I, 18; II, 106.

    Mortemart (duc de), II, 82.

    Mouchy (duchesse de), I, 120.


    N

    Naillac (chevalier de), I, 78, 81, 109, 121, 125, 139, 141.

    Nassau-Siegen (prince de), I, 128; II, 244.

    Necker, I, 165, 166, 169; II, 44, 50, 69, 78, 85, 99, 101, 115, 125.

    Neipperg (comte de), I, 261.

    Neipperg (comtesse de), I, 113.

    Noailles (marquis de), II, 119.

    Nollet (abbé), I, 23.

    Nord (grand duc et grande duchesse Paul de Russie sous le nom de
      comte et comtesse du), I, 271, 275, 276.

    Normandie (duc de), II, 18, 119.


    O

    Oberkirch (baronne d'), I, 272, 273, 274.

    O'Dune, I, 285.

    Offémont (Mme d'), I, 6.

    Olbreuse (Mlle d'), I, 46, 47.

    Orléans (duc d'), II, 83, 89, 216.

    Orsay (Grimod Dufort, seigneur d'), I, 122.

    Orsay (comte d'), I, 122.

    Osman Khan (Monchan), II, 38.

    Ossun (comtesse d'), I, 169.

    Ostermann, II, 280, 284, 285, 296.

    Oxenstiern, II, 234, 291.


    P

    Panin (de), I, 103.

    Pétion, II, 264, 310.

    Pie VI, I, 269, 270.

    Pilcher (baron de), I, 100.

    Podenas (de), I, 61.

    Polastron (Mme de), II, 183, 201, 237.

    Polignac (comtesse Diane de), I, 61, 62, 71, 136, 164, 191, 256,
      257, 262; II, 143, 164.

    Polignac (duchesse de), II, 48, 69, 70, 109, 143, 149.

    Poitrine (Mme), I, 207.

    Pons (de), I, 250.

    Pompignan (Lefranc de), II, 135.

    Porte (Mme de la), I, 246.

    Praslin (duchesse de), II, 23.

    Prisy (de), I, 247.

    Provence (comte de), I, 64, 119.

    Provence (comtesse de), II, 120, 121.


    R

    Raigecourt (marquis de), II, 227, 232, 242, 246, 257, 258.

    Raigecourt (marquise de), I, 1; II, 11, 145, 149, 184, 226, 229,
      238, 247, 251, 325.

    Rassé (Marie-Suzanne de), I, 4.

    Rayneval (Gérard de), I, 43, 61, 164, 251.

    Razé (Mme de), I, 61.

    Régis (comte et comtesse de), II, 266, 336, 341, 351 et suivantes.

    Reichemberg (comtesse de), voyez marquise de Louvois, I, 44 à 46,
      123, 126, 134, 144, 186, 187, 198, 214, 242.

    Richelieu (maréchal de), II, 42, 113.

    Richelieu (duchesse de), II, 103.

    Robert (frères), I, 291.

    Robespierre, II, 149.

    Rochambeau, I, 219.

    Roche Lambert (Mme de la), I, 226.

    Rodney, I, 173.

    Rœderer, II, 310.

    Rohan (cardinal Louis de), I, 19; II, 106.

    Rohan-Rochefort (princesse Charlotte de), I, 309, 328, 330, 334,
      335; II, 16.

    Roland (Mme), I, 22, 39.

    Romanzof (comte de), II, 234, 281, 291.

    Rosambo (Le Pelletier de), II, 65.


    S

    Saint-Huberti (Mme), I, 175.

    Saint-Lambert (de), II, 98.

    Saint-Priest (comte de), I, 181, 266; II, 13, 52, 275.

    Sainte-Foix (Radix de), II, 3.

    Saluces (de), I, 260.

    Santerre, II, 329.

    Savonnières (de), II, 136.

    Saxe-Teschen (duchesse de), I, 169.

    Schwartzenau (M. de), I, 96.

    Schwartzenau (Mme de), I, 10.

    Schwartzenau (Mlle de), I, 10, 33, 43, 133.

    Schwartzengald (Mme de), II, 254.

    Ségur (comte de), I, 304.

    Sémonville (marquis de), II, 327, 328.

    Sérant (Montmorency-Luxembourg, marquise de), I, 61, 108, 233.

    Sombreuil (de), II, 275.

    Soreau (Mme de), I, 53, 61.

    Soubise (maréchal de), I, 175.

    Soucy (marquise de), I, 52, 63, 78, 108.

    Sophie (Madame), I, 253.

    Sophie-Hélène-Béatrix (fille de France), I, 317.

    Soucy (marquis de), II, 329.

    Souvié (marquise de), I, 187.

    Staël (Mme de), II, 122, 221.

    Stedingk, II, 293, 294.

    Suffren (baron de), II, 17.

    Suleau, II, 235, 255.


    T

    Tarente (princesse de), I, 225.

    Tencin (Mlle de), I, 18.

    Thiars (comte de), II, 115.

    Thouret, II, 217, 222, 241.

    Tilly (Mme de), I, 61.

    Tippoo-Saheb, II, 36.

    Tour et Taxis (princesse de), I, 77, 111; II, 364.

    Trautmansdorf, I, 268.

    Travanet (marquis de), I, 146, 249.

    Travanet (marquise de), I, 148, 150, 198, 213, 273, 308;
      II, 1, 3, 202, 369.

    Trëmoille (duchesse de la), I, 225.

    Tressau (comte de), I, 284.


    V

    Vandamne (général), II, 364.

    Vautourmel, II, 160.

    Vaupalière (marquis de la), II, 5.

    Vaupalière (Mme de), I, 168, 187, 255.

    Vaudémont (princesse de), II, 35.

    Vauguçon (duchesse de la), II, 35.

    Vaux (maréchal de), II, 27, 31.

    Vergennes (comte de), I, 45, 87, 98, 126, 128, 161, 251, 252, 266;
      II, 257.

    Vergennes (comtesse de), I, 169, 170, 181, 211, 242, 251, 252.

    Vibraye (de), I, 56.

    Viosmesnil (de), II, 261, 269, 290.

    Volude (comtesse de Lâge de), II, 127, 129.


    Z

    Zouboff (Platon), II, 275.



TABLE DES MATIÈRES


  CHAPITRE PREMIER

  1788


                                                                   Pages

  Les Bombelles à Versailles.--_Journal_ du marquis.--Mlle
    de Matignon et l'hôtel de la Vaupalière.--Chez le
    comte de Montmorin.--M. de Malesherbes et les Loménie
    de Brienne.--Refus définitif de se marier de Mlle de
    Rohan-Rochefort.--Le château de Meudon.--Nouvelles
    extérieures.--La Reine et la duchesse de Polignac.--Nouvelles
    politiques.--Effervescence des provinces.--Les
    gentilshommes bretons.--Départ du baron de Breteuil.--Le
    maréchal de Vaux en Dauphiné.                                      1


  CHAPITRE II

  Continuation du _Journal_.--La députation de Bretagne
    et le Roi.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saheb à
    Trianon.--Chute de Loménie de Brienne.--Facéties des
    Parisiens à ce sujet.--Les dessous de la disgrâce.--La
    duchesse de Polignac.--Disgrâce de Lamoignon.--Émeute à ce
    sujet.--Le Parlement et la Cour.--Prodrômes d'événements
    graves.--Tristesse de Louis XVI.                                  33


  CHAPITRE III


  Intrigues de l'abbé de Vermond contre la duchesse de
    Polignac.--L'Assemblée des Notables projetée.--Soirée
    chez Mme de Polignac.--Bombelles chante devant la
    Reine.--Le duc de Fronsac.--Madame Élisabeth déjeûne
    chez les Bombelles.--Impatience du diplomate
    qui réclame une ambassade.--Chasses de Madame
    Élisabeth.--Bombelles en courses perpétuelles.--Comédie
    chez la duchesse de Mortemart.--Mort du maréchal de
    Biron.--Les Notables.--M. Necker.--Concert chez la
    comtesse d'Artois.--Le duc d'Orléans.--Le duc du Châtelet,
    colonel des Gardes françaises.--Le _Code national_
    de Bergasse.--Lettre du prince de Conti.--La brochure
    de d'Éprémesnil.--_Mémoire_ des princes.--Considérations
    de Bombelles.--Réception de Boufflers à l'Académie
    française.--Fin de l'année 1788.                                  68

  CHAPITRE IV


  Débuts sombres de l'année 1789.--_Journal_ de
    Bombelles.--L'ambassade de Venise en perspective.--Mariage
    de Mlle de Mortemart avec le prince de Croy.--Nouvelles
    de Cour.--Le prince Henri de Prusse.--Préparation des
    États généraux.--Necker et Mme de Staël.--Considérations
    politiques.--En route pour le bailliage de Sens.--Mort
    du Dauphin.                                                      101


  CHAPITRE V

  Premiers départs.--L'émigration de sûreté.--Madame
    Élisabeth donne l'ordre à ses dames de partir.--Regrets
    d'Angélique de quitter Madame Élisabeth.--Avant de
    rejoindre son mari à Venise elle se rend à Stuttgard chez
    son frère.--Installation aux environs de Venise et à
    Venise.--Les Polignac.--Correspondance de Madame
    Élisabeth et de la marquise de Raigecourt.--Événements
    de France, du 5 octobre à la promulgation de la
    Constitution.--Le serment.--Bombelles donne sa démission.        132


  CHAPITRE VI

  Le comte d'Artois à Venise.--Rapport des espions.--Le
    clan Polignac.--Les idées du comte d'Artois et de ses
    amis.--Calonne.--Bombelles et l'empereur Léopold.--Ressentiment
    du comte d'Artois.--Mme de Bombelles à
    Stuttgard.--Correspondance de Madame Élisabeth et de
    la marquise de Raigecourt.--L'affaire de Varenne et ses
    suites.--Angoisses d'Angélique de Bombelles.--Considérations
    politiques.--Madame Élisabeth et le comte
    d'Artois.                                                        158


  CHAPITRE VII

  Mme de Bombelles et ses enfants s'installent à Wartegg près
    de Saint-Gall.--Lettres de Madame Élisabeth.--Nouvelles
    politiques.--La Constitution votée.--Conférences
    de Pilnitz.--Situation de plus en plus ambiguë du Roi et
    de la Reine.--Désaccord avec les princes.--La Cour de
    Coblentz.--Lettres du marquis de Raigecourt.--Madame
    Élisabeth s'emploie à ramener la concorde entre ses
    frères.--Calonne et Breteuil.--Illusions des émigrés.--Fausse
    nouvelle d'une fuite de la famille royale.--La
    vie à Wartegg.--Correspondance de Madame
    Élisabeth.--Départ mystérieux de Bombelles.                      214


  CHAPITRE VIII

  Le Roi et la Reine correspondent avec les souverains
    étrangers.--Instructions au maréchal de Castries.--Plaintes
    de Calonne.--Mission donnée à Bombelles.--Son arrivée
    à Saint-Pétersbourg.--Genêt et Esterhazy.--Attitude de
    Catherine II vis-à-vis de Bombelles.--Sa rancune contre
    Breteuil.--Échec de la mission de Bombelles.--Catherine
    II et la Pologne.                                                269


  CHAPITRE IX

  Les étapes de la Révolution.--Le 20 juin.--Dernière lettre
    de Madame Élisabeth.--Le comte et la comtesse de
    Régis.--Le drame du Temple.--Bombelles à l'armée de
    Condé.--Sa rencontre avec Gœthe.--Mort du Roi.--Procès
    et mort de la Reine.--Angoisses des
    Bombelles.--Correspondance avec les Raigecourt.--Mort
    de Madame Élisabeth.--Douleur poignante d'Angélique.             302


  CHAPITRE X

  Départ de Wardeck.--Courses de M. Bombelles.--A
    Ratisbonne.--Passage de l'armée de Condé à
    Brünn.--Correspondance avec le comte de Régis.--Louis
    de Bombelles.--Naissance de Victor-Armand.--Mort d'Angélique
    à la suite de ses couches.--Touchantes manifestations
    à ses funérailles.--Douleur du marquis et de ses
    enfants.--M. de Bombelles entre dans les ordres.--Mort
    de Bitche à Ulm.--Rencontre du marquis avec Vandamne.--Curé
    prussien.--Evêque d'Amiens.--Mariage de Caroline.--Mort
    de Bombelles.--Les fils de M. de Bombelles.--Le troisième
    mari de Marie-Louise.                                            341





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