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Title: La comédie humaine, volume III - Scènes de la vie privée tome III
Author: Balzac, Honoré de, 1799-1850
Language: French
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  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  H. DE BALZAC


  LA
  COMÉDIE HUMAINE

  TROISIÈME VOLUME


  PREMIÈRE PARTIE
  ÉTUDES DE MŒURS


  PREMIER LIVRE



  PARIS.—IMPRIMERIE DE PILLET FILS AINÉ
  RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.



[Illustration: JULIE.

C'est là, répondit-il avec mélancolie, en montrant un bouquet de noyers
sur la route, là que, prisonnier, je vous vis pour la première fois.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]


IMP. BÉNARD et Ce,
2, rue Damiette.



  SCÈNES
  DE LA
  VIE PRIVÉE

  TOME III


  LA FEMME DE TRENTE ANS.—LE CONTRAT DE MARIAGE.—BÉATRIX.


  PARIS

  ALEXANDRE HOUSSIAUX, ÉDITEUR,
  RUE DU JARDINET SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 3.

  1853



PREMIER LIVRE,

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.



LA FEMME DE TRENTE ANS.


DÉDIÉ A LOUIS BOULANGER, PEINTRE.



I

PREMIÈRES FAUTES.


Au commencement du mois d'avril 1813, il y eut un dimanche dont la
matinée promettait un de ces beaux jours où les Parisiens voient
pour la première fois de l'année leurs pavés sans boue et leur ciel
sans nuages. Avant midi, un cabriolet à pompe attelé de deux chevaux
fringants déboucha dans la rue de Rivoli par la rue Castiglione,
et s'arrêta derrière plusieurs équipages stationnés à la grille
nouvellement ouverte au milieu de la terrasse des Feuillants. Cette
leste voiture était conduite par un homme en apparence soucieux et
maladif; des cheveux grisonnants couvraient à peine son crâne jaune
et le faisaient vieux avant le temps; il jeta les rênes au laquais
à cheval qui suivait sa voiture, et descendit pour prendre dans ses
bras une jeune fille dont la beauté mignonne attira l'attention des
oisifs en promenade sur la terrasse. La petite personne se laissa
complaisamment saisir par la taille quand elle fut debout sur le bord
de la voiture, et passa ses bras autour du cou de son guide, qui la
posa sur le trottoir, sans avoir chiffonné la garniture de sa robe en
reps vert. Un amant n'aurait pas eu tant de soin. L'inconnu devait être
le père de cette enfant qui, sans le remercier, lui prit familièrement
le bras et l'entraîna brusquement dans le jardin. Le vieux père
remarqua les regards émerveillés de quelques jeunes gens, et la
tristesse empreinte sur son visage s'effaça pour un moment. Quoiqu'il
fût arrivé depuis longtemps à l'âge où les hommes doivent se contenter
des trompeuses jouissances que donne la vanité, il se mit à sourire.

—On te croit ma femme, dit-il à l'oreille de la jeune personne en se
redressant et marchant avec une lenteur qui la désespéra.

Il semblait avoir de la coquetterie pour sa fille, et jouissait
peut-être plus qu'elle des œillades que les curieux lançaient sur
ses petits pieds chaussés de brodequins en prunelle puce, sur une
taille délicieuse dessinée par une robe à guimpe, et sur le cou frais
qu'une collerette brodée ne cachait pas entièrement. Les mouvements
de la marche relevaient par instants la robe de la jeune fille, et
permettaient de voir, au-dessus des brodequins, la rondeur d'une jambe
finement moulée par un bas de soie à jour. Aussi, plus d'un promeneur
dépassa-t-il le couple pour admirer ou pour revoir la jeune figure
autour de laquelle se jouaient quelques rouleaux de cheveux bruns,
et dont la blancheur et l'incarnat étaient rehaussés autant par les
reflets du satin rose qui doublait une élégante capote que par le
désir et l'impatience qui pétillaient dans tous les traits de cette
jolie personne. Une douce malice animait ses beaux yeux noirs, fendus
en amande, surmontés de sourcils bien arqués, bordés de longs cils
et qui nageaient dans un fluide pur. La vie et la jeunesse étalaient
leurs trésors sur ce visage mutin et sur un buste, gracieux encore,
malgré la ceinture alors placée sous le sein. Insensible aux hommages,
la jeune fille regardait avec une espèce d'anxiété le château des
Tuileries, sans doute le but de sa pétulante promenade. Il était
midi moins un quart. Quelque matinale que fût cette heure, plusieurs
femmes, qui toutes avaient voulu se montrer en toilette, revenaient du
château, non sans retourner la tête d'un air boudeur, comme si elles se
repentaient d'être venues trop tard pour jouir d'un spectacle désiré.
Quelques mots échappés à la mauvaise humeur de ces belles promeneuses
désappointées et saisis au vol par la jolie inconnue, l'avaient
singulièrement inquiétée. Le vieillard épiait d'un œil plus curieux
que moqueur les signes d'impatience et de crainte qui se jouaient sur
le charmant visage de sa compagne, et l'observait peut-être avec trop
de soin pour ne pas avoir quelque arrière-pensée paternelle.

Ce dimanche était le treizième de l'année 1813. Le surlendemain,
Napoléon partait pour cette fatale campagne pendant laquelle il allait
perdre successivement Bessières et Duroc, gagner les mémorables
batailles de Lutzen et de Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la
Saxe, la Bavière, par Bernadotte, et disputer la terrible bataille de
Leipsick. La magnifique parade commandée par l'empereur devait être
la dernière de celles qui excitèrent si longtemps l'admiration des
Parisiens et des étrangers. La vieille garde allait exécuter pour la
dernière fois les savantes manœuvres dont la pompe et la précision
étonnèrent quelquefois jusqu'à ce géant lui-même, qui s'apprêtait alors
à son duel avec l'Europe. Un sentiment triste amenait aux Tuileries une
brillante et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir,
et pressentait peut-être que plus d'une fois l'imagination aurait
à retracer le tableau de cette scène, quand ces temps héroïques de
la France contracteraient, comme aujourd'hui, des teintes presque
fabuleuses.

—Allons donc plus vite, mon père, disait la jeune fille avec un air de
lutinerie en entraînant le vieillard. J'entends les tambours.

—Ce sont les troupes qui entrent aux Tuileries, répondit-il.

—Ou qui défilent, tout le monde revient! répliqua-t-elle avec une
enfantine amertume qui fit sourire le vieillard.

—La parade ne commence qu'à midi et demi, dit le père qui marchait
presque en arrière de son impétueuse fille.

A voir le mouvement qu'elle imprimait à son bras droit, vous eussiez
dit qu'elle s'en aidait pour courir. Sa petite main, bien gantée,
froissait impatiemment un mouchoir, et ressemblait à la rame d'une
barque qui fend les ondes. Le vieillard souriait par moments; mais
parfois aussi des expressions soucieuses attristaient passagèrement
sa figure desséchée. Son amour pour cette belle créature lui faisait
autant admirer le présent que craindre l'avenir. Il semblait se
dire:—Elle est heureuse aujourd'hui, le sera-t-elle toujours? Car les
vieillards sont assez enclins à doter de leurs chagrins l'avenir des
jeunes gens. Quand le père et la fille arrivèrent sous le péristyle du
pavillon au sommet duquel flottait le drapeau tricolore, et par où les
promeneurs vont et viennent du jardin des Tuileries dans le Carrousel,
les factionnaires leur crièrent d'une voix grave:—On ne passe plus!

L'enfant se haussa sur la pointe des pieds, et put entrevoir une foule
de femmes parées qui encombraient les deux côtés de la vieille arcade
en marbre par où l'empereur devait sortir.

—Tu le vois bien, mon père, nous sommes partis trop tard.

Sa petite moue chagrine trahissait l'importance qu'elle avait mise à se
trouver à cette revue.

—Eh! bien, Julie, allons-nous-en, tu n'aimes pas à être foulée.

—Restons, mon père. D'ici je puis encore apercevoir l'empereur. S'il
périssait pendant la campagne, je ne l'aurais jamais vu.

Le père tressaillit en entendant ces paroles, car sa fille avait
des larmes dans la voix; il la regarda, et crut remarquer sous ses
paupières abaissées quelques pleurs causés moins par le dépit que par
un de ces premiers chagrins dont le secret est facile à deviner pour un
vieux père. Tout à coup Julie rougit, et jeta une exclamation dont le
sens ne fut compris ni par les sentinelles, ni par le vieillard. A ce
cri, un officier qui s'élançait de la cour vers l'escalier se retourna
vivement, s'avança jusqu'à l'arcade du jardin, reconnut la jeune
personne un moment cachée par les gros bonnets à poil des grenadiers,
et fit fléchir aussitôt, pour elle et pour son père, la consigne qu'il
avait donnée lui-même; puis, sans se mettre en peine des murmures de
la foule élégante qui assiégeait l'arcade, il attira doucement à lui
l'enfant enchantée.

—Je ne m'étonne plus de sa colère ni de son empressement, puisque tu
étais de service, dit le vieillard à l'officier d'un air aussi sérieux
que railleur.

—Monsieur, répondit le jeune homme, si vous voulez être bien placés,
ne nous amusons point à causer. L'empereur n'aime pas à attendre, et je
suis chargé par le maréchal d'aller l'avertir.

Tout en parlant, il avait pris avec une sorte de familiarité le bras
de Julie, et l'entraînait rapidement vers le Carrousel. Julie aperçut
avec étonnement une foule immense qui se pressait dans le petit espace
compris entre les murailles grises du palais et les bornes réunies
par des chaînes qui dessinent de grands carrés sablés au milieu de la
cour des Tuileries. Le cordon de sentinelles, établi pour laisser un
passage libre à l'empereur et à son état-major, avait beaucoup de peine
à ne pas être débordé par cette foule empressée et bourdonnant comme un
essaim.

—Cela sera donc bien beau? demanda Julie en souriant.

—Prenez donc garde, s'écria l'officier qui saisit Julie par la
taille et la souleva avec autant de vigueur que de rapidité pour la
transporter près d'une colonne.

Sans ce brusque enlèvement, sa curieuse parente allait être froissée
par la croupe du cheval blanc, harnaché d'une selle en velours vert
et or, que le Mameluck de Napoléon tenait par la bride, presque sous
l'arcade, à dix pas en arrière de tous les chevaux qui attendaient
les grands-officiers, compagnons de l'empereur. Le jeune homme plaça
le père et la fille près de la première borne de droite, devant la
foule, et les recommanda par un signe de tête aux deux vieux grenadiers
entre lesquels ils se trouvèrent. Quand l'officier revint au palais,
un air de bonheur et de joie avait succédé sur sa figure au subit
effroi que la reculade du cheval y avait imprimé; Julie lui avait
serré mystérieusement la main, soit pour le remercier du petit service
qu'il venait de lui rendre, soit pour lui dire:—Enfin je vais donc
vous voir! Elle inclina même doucement la tête en réponse au salut
respectueux que l'officier lui fit, ainsi qu'à son père, avant de
disparaître avec prestesse. Le vieillard, qui semblait avoir exprès
laissé les deux jeunes gens ensemble, restait dans une attitude grave,
un peu en arrière de sa fille; mais il l'observait à la dérobée, et
tâchait de lui inspirer une fausse sécurité en paraissant absorbé dans
la contemplation du magnifique spectacle qu'offrait le Carrousel.
Quand Julie reporta sur son père le regard d'un écolier inquiet de
son maître, le vieillard lui répondit même par un sourire de gaieté
bienveillante; mais son œil perçant avait suivi l'officier jusque sous
l'arcade, et aucun événement de cette scène rapide ne lui avait échappé.

—Quel beau spectacle! dit Julie à voix basse en pressant la main de
son père.

L'aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce moment le
Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des milliers de
spectateurs dont toutes les figures étaient béantes d'admiration. Une
autre rangée de monde, tout aussi pressée que celle où le vieillard et
sa fille se tenaient, occupait, sur une ligne parallèle au château,
l'espace étroit et pavé qui longe la grille du Carrousel. Cette foule
achevait de dessiner fortement, par la variété des toilettes de femmes,
l'immense carré long que forment les bâtiments des Tuileries et cette
grille alors nouvellement posée. Les régiments de la vieille garde
qui allaient être passés en revue remplissaient ce vaste terrain, où
ils figuraient en face du palais d'imposantes lignes bleues de dix
rangs de profondeur. Au delà de l'enceinte, et dans le Carrousel,
se trouvaient, sur d'autres lignes parallèles, plusieurs régiments
d'infanterie et de cavalerie prêts à défiler sous l'arc triomphal qui
orne le milieu de grille, et sur le faîte duquel se voyaient, à cette
époque, les magnifiques chevaux de Venise. La musique des régiments,
placée au bas des galeries du Louvre, était masquée par les lanciers
polonais de service. Une grande partie du carré sablé restait vide
comme une arène préparée pour les mouvements de ces corps silencieux
dont les masses, disposées avec la symétrie de l'art militaire,
réfléchissaient les rayons du soleil dans les feux triangulaires de
dix mille baïonnettes. L'air, en agitant les plumets des soldats, les
faisait ondoyer comme les arbres d'une forêt courbés sous un vent
impétueux. Ces vieilles bandes, muettes et brillantes, offraient mille
contrastes de couleurs dus à la diversité des uniformes, des parements,
des armes et des aiguillettes. Cet immense tableau, miniature d'un
champ de bataille avant le combat, était poétiquement encadré, avec
tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par les hauts bâtiments
majestueux dont l'immobilité semblait imitée par les chefs et les
soldats. Le spectateur comparait involontairement ces murs d'hommes
à ces murs de pierre. Le soleil du printemps, qui jetait profusément
sa lumière sur les murs blancs bâtis de la veille et sur les murs
séculaires, éclairait pleinement ces innombrables figures basanées
qui toutes racontaient des périls passés et attendaient gravement les
périls à venir. Les colonels de chaque régiment allaient et venaient
seuls devant les fronts que formaient ces hommes héroïques. Puis,
derrière les masses carrées de ces troupes bariolées d'argent, d'azur,
de pourpre et d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles
tricolores attachées aux lances de six infatigables cavaliers polonais,
qui, semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ,
voltigeaient sans cesse entre les troupes et les curieux, pour empêcher
ces derniers de dépasser le petit espace de terrain qui leur était
concédé auprès de la grille impériale. A ces mouvements près, on aurait
pu se croire dans le palais de la Belle au bois dormant. La brise du
printemps, qui passait sur les bonnets à longs poils des grenadiers,
attestait l'immobilité des soldats, de même que le sourd murmure de la
foule accusait leur silence. Parfois seulement le retentissement d'un
chapeau chinois, ou quelque léger coup frappé par inadvertance sur une
grosse caisse et répété par les échos du palais impérial, ressemblait à
ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage. Un enthousiasme
indescriptible éclatait dans l'attente de la multitude. La France
allait faire ses adieux à Napoléon, à la veille d'une campagne dont les
dangers étaient prévus par le moindre citoyen. Il s'agissait, cette
fois, pour l'Empire Français, d'être ou de ne pas être. Cette pensée
semblait animer la population citadine et la population armée qui
se pressaient, également silencieuses, dans l'enceinte où planaient
l'aigle et le génie de Napoléon. Ces soldats, espoir de la France, ces
soldats, sa dernière goutte de sang, entraient aussi pour beaucoup dans
l'inquiète curiosité des spectateurs. Entre la plupart des assistants
et des militaires, il se disait des adieux peut-être éternels; mais
tous les cœurs, même les plus hostiles à l'empereur, adressaient au
ciel des vœux ardents pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus
fatigués de la lutte commencée entre l'Europe et la France avaient
tous déposé leurs haines en passant sous l'arc de triomphe, comprenant
qu'au jour du danger Napoléon était toute la France. L'horloge du
château sonna une demi-heure. En ce moment les bourdonnements de la
foule cessèrent, et le silence devint si profond, que l'on eût entendu
la parole d'un enfant. Le vieillard et sa fille, qui semblaient ne
vivre que par les yeux, distinguèrent alors un bruit d'éperons et un
cliquetis d'épées qui retentirent sous le sonore péristyle du château.

Un petit homme assez gras, vêtu d'un uniforme vert, d'une culotte
blanche, et chaussé de bottes à l'écuyère, parut tout à coup en gardant
sur sa tête un chapeau à trois cornes aussi prestigieux que cet homme
lui-même. Le large ruban rouge de la Légion-d'Honneur flottait sur sa
poitrine. Une petite épée était à son côté. L'Homme fut aperçu par tous
les yeux, et à la fois, de tous les points dans la place. Aussitôt,
les tambours battirent aux champs, les deux orchestres débutèrent
par une phrase dont l'expression guerrière fut répétée sur tous les
instruments, depuis la plus douce des flûtes jusqu'à la grosse caisse.
A ce belliqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux saluèrent,
les soldats présentèrent les armes par un mouvement unanime et
régulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu'au dernier
dans le Carrousel. Des mots de commandement s'élancèrent de rang en
rang comme des échos. Des cris de: Vive l'empereur! furent poussés
par la multitude enthousiasmée. Enfin tout frissonna, tout remua,
tout s'ébranla. Napoléon était monté à cheval. Ce mouvement avait
imprimé la vie à ces masses silencieuses, avait donné une voix aux
instruments, un élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes
les figures. Les murs des hautes galeries de ce vieux palais semblaient
crier aussi: Vive l'empereur! Ce ne fut pas quelque chose d'humain,
ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine, ou mieux une
fugitive image de ce règne si fugitif. L'homme entouré de tant d'amour,
d'enthousiasme, de dévouement, de vœux, pour qui le soleil avait
chassé les nuages du ciel, resta sur son cheval, à trois pas en avant
du petit escadron doré qui le suivait, ayant le grand-maréchal à sa
gauche, le maréchal de service à sa droite. Au sein de tant d'émotions
excitées par lui, aucun trait de son visage ne parut s'émouvoir.

—Oh! mon Dieu, oui. A Wagram au milieu du feu, à la Moscowa parmi
les morts, il est toujours tranquille comme Baptiste, _lui_! Cette
réponse à de nombreuses interrogations était faite par le grenadier
qui se trouvait auprès de la jeune fille. Julie fut pendant un moment
absorbée par la contemplation de cette figure dont le calme indiquait
une si grande sécurité de puissance. L'empereur se pencha vers Duroc,
auquel il dit une phrase courte qui fit sourire le grand-maréchal.
Les manœuvres commencèrent. Si jusqu'alors la jeune personne avait
partagé son attention entre la figure impassible de Napoléon et les
lignes bleues, vertes et rouges des troupes, en ce moment elle s'occupa
presque exclusivement, au milieu des mouvements rapides et réguliers
exécutés par ces vieux soldats, d'un jeune officier qui courait à
cheval parmi les lignes mouvantes, et revenait avec une infatigable
activité vers le groupe à la tête duquel brillait le simple Napoléon.
Cet officier montait un superbe cheval noir, et se faisait distinguer,
au sein de cette multitude chamarrée, par le bel uniforme bleu de ciel
des officiers d'ordonnance de l'empereur. Ses broderies pétillaient
si vivement au soleil, et l'aigrette de son shako étroit et long en
recevait de si fortes lueurs, que les spectateurs durent le comparer
à un feu follet, à une âme invisible chargée par l'empereur d'animer,
de conduire ces bataillons dont les armes ondoyantes jetaient des
flammes, quand, sur un seul signe de ses yeux, ils se brisaient, se
rassemblaient, tournoyaient comme les ondes d'un gouffre, ou passaient
devant lui comme ces lames longues, droites et hautes que l'Océan
courroucé dirige sur ses rivages.

Quand les manœuvres furent terminées, l'officier d'ordonnance
accourut à bride abattue, et s'arrêta devant l'empereur pour en
attendre les ordres. En ce moment, il était à vingt pas de Julie, en
face du groupe impérial, dans une attitude assez semblable à celle
que Gérard a donnée au général Rapp dans le tableau de la Bataille
d'Austerlitz. Il fut permis alors à la jeune fille d'admirer son amant
dans toute sa splendeur militaire. Le colonel Victor d'Aiglemont,
à peine âgé de trente ans, était grand, bien fait, svelte; et ses
heureuses proportions ne ressortaient jamais mieux que quand il
employait sa force à gouverner un cheval dont le dos élégant et souple
paraissait plier sous lui. Sa figure mâle et brune possédait ce
charme inexplicable qu'une parfaite régularité de traits communique
à de jeunes visages. Son front était large et haut. Ses yeux de feu,
ombragés de sourcils épais et bordés de longs cils, se dessinaient
comme deux ovales blancs entre deux lignes noires. Son nez offrait la
gracieuse courbure d'un bec d'aigle. La pourpre de ses lèvres était
rehaussée par les sinuosités de l'inévitable moustache noire. Ses
joues larges et fortement colorées offraient des tons bruns et jaunes
qui dénotaient une vigueur extraordinaire. Sa figure, une de celles
que la bravoure a marquées de son cachet, offrait le type que cherche
aujourd'hui l'artiste quand il songe à représenter un des héros de la
France impériale. Le cheval trempé de sueur, et dont la tête agitée
exprimait une extrême impatience, les deux pieds de devant écartés et
arrêtés sur une même ligne sans que l'un dépassât l'autre, faisait
flotter les longs crins de sa queue fournie; et son dévouement offrait
une matérielle image de celui que son maître avait pour l'empereur. En
voyant son amant si occupé de saisir les regards de Napoléon, Julie
éprouva un moment de jalousie en pensant qu'il ne l'avait pas encore
regardée. Tout à coup, un mot est prononcé par le souverain, Victor
presse les flancs de son cheval et part au galop; mais l'ombre d'une
borne projetée sur le sable effraie l'animal qui s'effarouche, recule,
se dresse, et si brusquement que le cavalier semble en danger. Julie
jette un cri, elle pâlit; chacun la regarde avec curiosité, elle ne
voit personne; ses yeux sont attachés sur ce cheval trop fougueux
que l'officier châtie tout en courant redire les ordres de Napoléon.
Ces étourdissants tableaux absorbaient si bien Julie, qu'à son insu
elle s'était cramponnée au bras de son père à qui elle révélait
involontairement ses pensées par la pression plus ou moins vive de ses
doigts. Quand Victor fut sur le point d'être renversé par le cheval,
elle s'accrocha plus violemment encore à son père, comme si elle-même
eût été en danger de tomber. Le vieillard contemplait avec une sombre
et douloureuse inquiétude le visage épanoui de sa fille, et des
sentiments de pitié, de jalousie, des regrets même, se glissèrent dans
toutes ses rides contractées. Mais quand l'éclat inaccoutumé des yeux
de Julie, le cri qu'elle venait de pousser et le mouvement convulsif
de ses doigts, achevèrent de lui dévoiler un amour secret; certes,
il dut avoir quelques tristes révélations de l'avenir, car sa figure
offrit alors une expression sinistre. En ce moment, l'âme de Julie
semblait avoir passé dans celle de l'officier. Une pensée plus cruelle
que toutes celles qui avaient effrayé le vieillard crispa les traits de
son visage souffrant, quand il vit d'Aiglemont échangeant, en passant
devant eux, un regard d'intelligence avec Julie dont les yeux étaient
humides, et dont le teint avait contracté une vivacité extraordinaire.
Il emmena brusquement sa fille dans le jardin des Tuileries.

—Mais, mon père, disait-elle, il y a encore sur la place du Carrousel
des régiments qui vont manœuvrer.

—Non, mon enfant, toutes les troupes défilent.

—Je pense, mon père, que vous vous trompez. Monsieur d'Aiglemont a dû
les faire avancer......

—Mais, ma fille, je souffre et ne veux pas rester.

Julie n'eut pas de peine à croire son père quand elle eut jeté les
yeux sur ce visage, auquel de paternelles inquiétudes donnaient un air
abattu.

—Souffrez-vous beaucoup? demanda-t-elle avec indifférence, tant elle
était préoccupée.

—Chaque jour n'est-il pas un jour de grâce pour moi? répondit le
vieillard.

—Vous allez donc encore m'affliger en me parlant de votre mort.
J'étais si gaie! Voulez-vous bien chasser vos vilaines idées noires.

—Ah! s'écria le père en poussant un soupir, enfant gâté! les meilleurs
cœurs sont quelquefois bien cruels. Vous consacrer notre vie, ne
penser qu'à vous, préparer votre bien-être, sacrifier nos goûts à vos
fantaisies, vous adorer, vous donner même notre sang, ce n'est donc
rien? Hélas! oui, vous acceptez tout avec insouciance. Pour toujours
obtenir vos sourires et votre dédaigneux amour, il faudrait avoir la
puissance de Dieu. Puis enfin un autre arrive! un amant, un mari nous
ravissent vos cœurs.

Julie étonnée regarda son père qui marchait lentement, et qui jetait
sur elle des regards sans lueur.

—Vous vous cachez même de nous, reprit-il, mais peut-être aussi de
vous-même...

—Que dites-vous donc, mon père?

—Je pense, Julie, que vous avez des secrets pour moi.—Tu aimes,
reprit vivement le vieillard en s'apercevant que sa fille venait de
rougir. Ah! j'espérais te voir fidèle à ton vieux père jusqu'à sa mort,
j'espérais te conserver près de moi heureuse et brillante! t'admirer
comme tu étais encore naguère. En ignorant ton sort, j'aurais pu croire
à un avenir tranquille pour toi; mais maintenant il est impossible que
j'emporte une espérance de bonheur pour ta vie, car tu aimes encore
plus le colonel que tu n'aimes le cousin. Je n'en puis plus douter.

—Pourquoi me serait-il interdit de l'aimer? s'écria-t-elle avec une
vive expression de curiosité.

—Ah! ma Julie, tu ne me comprendrais pas, répondit le père en
soupirant.

—Dites toujours, reprit-elle en laissant échapper un mouvement de
mutinerie.

—Eh! bien, mon enfant, écoute-moi. Les jeunes filles se créent souvent
de nobles, de ravissantes images, des figures tout idéales, et se
forgent des idées chimériques sur les hommes, sur les sentiments,
sur le monde; puis elles attribuent innocemment à un caractère les
perfections qu'elles ont rêvées, et s'y confient; elles aiment dans
l'homme de leur choix cette créature imaginaire; mais plus tard, quand
il n'est plus temps de s'affranchir du malheur, la trompeuse apparence
qu'elles ont embellie, leur première idole enfin se change en un
squelette odieux. Julie, j'aimerais mieux te savoir amoureuse d'un
vieillard que de te voir aimant le colonel. Ah! si tu pouvais te placer
à dix ans d'ici dans la vie, tu rendrais justice à mon expérience. Je
connais Victor: sa gaieté est une gaieté sans esprit, une gaieté de
caserne, il est sans talent et dépensier. C'est un de ces hommes que
le ciel a créés pour prendre et digérer quatre repas par jour, dormir,
aimer la première venue et se battre. Il n'entend pas la vie. Son bon
cœur, car il a bon cœur, l'entraînera peut-être à donner sa bourse à
un malheureux, à un camarade; mais il est insouciant, mais il n'est pas
doué de cette délicatesse de cœur qui nous rend esclaves du bonheur
d'une femme; mais il est ignorant, égoïste... Il y a beaucoup de _mais_.

—Cependant, mon père, il faut bien qu'il ait de l'esprit et des moyens
pour avoir été fait colonel...

—Ma chère, Victor restera colonel toute sa vie. Je n'ai encore vu
personne qui m'ait paru digne de toi, reprit le vieux père avec une
sorte d'enthousiasme. Il s'arrêta un moment, contempla sa fille,
et ajouta:—Mais, ma pauvre Julie, tu es encore trop jeune, trop
faible, trop délicate pour supporter les chagrins et les tracas du
mariage. D'Aiglemont a été gâté par ses parents, de même que tu l'as
été par ta mère et par moi. Comment espérer que vous pourrez vous
entendre tous deux avec des volontés différentes dont les tyrannies
seront inconciliables? Tu seras ou victime ou tyran. L'une ou l'autre
alternative apporte une égale somme de malheurs dans la vie d'une
femme. Mais tu es douce et modeste, tu plieras d'abord. Enfin tu as,
dit-il d'une voix altérée, une grâce de sentiment qui sera méconnue, et
alors... Il n'acheva pas, les larmes le gagnèrent.—Victor, reprit-il
après une pause, blessera les naïves qualités de ta jeune âme. Je
connais les militaires, ma Julie; j'ai vécu aux armées. Il est rare que
le cœur de ces gens-là puisse triompher des habitudes produites ou par
les malheurs au sein desquels ils vivent, ou par les hasards de leur
vie aventurière.

—Vous voulez donc, mon père, répliqua Julie d'un ton qui tenait le
milieu entre le sérieux et la plaisanterie, contrarier mes sentiments,
me marier pour vous et non pour moi?

—Te marier pour moi! s'écria le père avec un mouvement de surprise,
pour moi, ma fille, de qui tu n'entendras bientôt plus la voix si
amicalement grondeuse. J'ai toujours vu les enfants attribuant à un
sentiment personnel les sacrifices que leur font les parents! Épouse
Victor, ma Julie. Un jour tu déploreras amèrement sa nullité, son
défaut d'ordre, son égoïsme, son indélicatesse, son ineptie en amour,
et mille autres chagrins qui te viendront par lui. Alors, souviens-toi
que, sous ces arbres, la voix prophétique de ton vieux père a retenti
vainement à tes oreilles!

Le vieillard se tut, il avait surpris sa fille agitant la tête d'une
manière mutine. Tous deux firent quelques pas vers la grille où leur
voiture était arrêtée. Pendant cette marche silencieuse, la jeune fille
examina furtivement le visage de son père et quitta par degrés sa mine
boudeuse. La profonde douleur gravée sur ce front penché vers la terre
lui fit une vive impression.

—Je vous promets, mon père, dit-elle d'une voix douce et altérée, de
ne pas vous parler de Victor avant que vous ne soyez revenu de vos
préventions contre lui.

Le vieillard regarda sa fille avec étonnement. Deux larmes qui
roulaient dans ses yeux tombèrent le long de ses joues ridées. Il
ne put embrasser Julie devant la foule qui les environnait, mais il
lui pressa tendrement la main. Quand il remonta en voiture, toutes
les pensées soucieuses qui s'étaient amassées sur son front avaient
complétement disparu. L'attitude un peu triste de sa fille l'inquiétait
alors bien moins que la joie innocente dont le secret avait échappé
pendant la revue à Julie.

Dans les premiers jours du mois de mars 1814, un peu moins d'un an
après cette revue de l'empereur, une calèche roulait sur la route
d'Amboise à Tours. En quittant le dôme vert des noyers sous lesquels
se cachait la poste de la Frillière, cette voiture fut entraînée avec
une telle rapidité, qu'en un moment elle arriva au pont bâti sur la
Cise, à l'embouchure de cette rivière dans la Loire, et s'y arrêta. Un
trait venait de se briser par suite du mouvement impétueux que, sur
l'ordre de son maître, un jeune postillon avait imprimé à quatre des
plus vigoureux chevaux du relais. Ainsi, par un effet du hasard, les
deux personnes qui se trouvaient dans la calèche eurent le loisir de
contempler à leur réveil un des plus beaux sites que puissent présenter
les séduisantes rives de la Loire. A sa droite, le voyageur embrasse
d'un regard toutes les sinuosités de la Cise, qui se roule, comme un
serpent argenté, dans l'herbe des prairies auxquelles les premières
pousses du printemps donnaient alors les couleurs de l'émeraude. A
gauche, la Loire apparaît dans toute sa magnificence. Les innombrables
facettes de quelques _roulées_, produites par une brise matinale un
peu froide, réfléchissaient les scintillements du soleil sur les
vastes nappes que déploie cette majestueuse rivière. Çà et là des îles
verdoyantes se succèdent dans l'étendue des eaux, comme les chatons
d'un collier. De l'autre côté du fleuve, les plus belles campagnes de
la Touraine déroulent leurs trésors à perte de vue. Dans le lointain,
l'œil ne rencontre d'autres bornes que les collines du Cher, dont les
cimes dessinaient en ce moment des lignes lumineuses sur le transparent
azur du ciel. A travers le tendre feuillage des îles, au fond du
tableau, Tours semble, comme Venise, sortir du sein des eaux. Les
campaniles de sa vieille cathédrale s'élancent dans les airs, où ils se
confondaient alors avec les créations fantastiques de quelques nuages
blanchâtres. Au delà du pont sur lequel la voiture était arrêtée, le
voyageur aperçoit devant lui, le long de la Loire jusqu'à Tours, une
chaîne de rochers qui, par une fantaisie de la nature, paraît avoir
été posée, pour encaisser le fleuve dont les flots minent incessamment
la pierre, spectacle qui fait toujours l'étonnement du voyageur.
Le village de Vouvray se trouve comme niché dans les gorges et les
éboulements de ces roches, qui commencent à décrire un coude devant
le pont de la Cise. Puis, de Vouvray jusqu'à Tours, les effrayantes
anfractuosités de cette colline déchirée sont habitées par une
population de vignerons. En plus d'un endroit il existe trois étages
de maisons, creusées dans le roc et réunies par de dangereux escaliers
taillés à même la pierre. Au sommet d'un toit, une jeune fille en jupon
rouge court à son jardin. La fumée d'une cheminée s'élève entre les
sarments et le pampre naissant d'une vigne. Des closiers labourent des
champs perpendiculaires. Une vieille femme, tranquille sur un quartier
de roche éboulée, tourne son rouet sous les fleurs d'un amandier, et
regarde passer les voyageurs à ses pieds en souriant de leur effroi.
Elle ne s'inquiète pas plus des crevasses du sol que de la ruine
pendante d'un vieux mur dont les assises ne sont plus retenues que
par les tortueuses racines d'un manteau de lierre. Le marteau des
tonneliers fait retentir les voûtes de caves aériennes. Enfin, la terre
est partout cultivée et partout féconde, là où la nature a refusé de la
terre à l'industrie humaine. Aussi rien n'est-il comparable, dans le
cours de la Loire, au riche panorama que la Touraine présente alors aux
yeux du voyageur. Le triple tableau de cette scène, dont les aspects
sont à peine indiqués, procure à l'âme un de ces spectacles qu'elle
inscrit à jamais dans son souvenir; et, quand un poète en a joui, ses
rêves viennent souvent lui en reconstruire fabuleusement les effets
romantiques. Au moment où la voiture parvint sur le pont de la Cise,
plusieurs voiles blanches débouchèrent entre les îles de la Loire,
et donnèrent une nouvelle harmonie à ce site harmonieux. La senteur
des saules qui bordent le fleuve ajoutait de pénétrants parfums au
goût de la brise humide. Les oiseaux faisaient entendre leurs prolixes
concerts; le chant monotone d'un gardeur de chèvres y joignait une
sorte de mélancolie, tandis que les cris des mariniers annonçaient une
agitation lointaine. De molles vapeurs, capricieusement arrêtées autour
des arbres épars dans ce vaste paysage, y imprimaient une dernière
grâce. C'était la Touraine dans toute sa gloire, le printemps dans
toute sa splendeur. Cette partie de la France, la seule que les armées
étrangères ne devaient point troubler, était en ce moment la seule qui
fût tranquille, et l'on eût dit qu'elle défiait l'Invasion.

Une tête coiffée d'un bonnet de police se montra hors de la calèche
aussitôt qu'elle ne roula plus; bientôt un militaire impatient en
ouvrit lui-même la portière, et sauta sur la route comme pour aller
quereller le postillon. L'intelligence avec laquelle ce Tourangeau
raccommodait le trait cassé rassura le colonel comte d'Aiglemont, qui
revint vers la portière en étendant ses bras comme pour détirer ses
muscles endormis; il bâilla, regarda le paysage, et posa la main sur le
bras d'une jeune femme soigneusement enveloppée dans un vitchoura.

—Tiens, Julie, lui dit-il d'une voix enrouée, réveille-toi donc pour
examiner le pays! Il est magnifique.

Julie avança la tête hors de la calèche. Un bonnet de martre lui
servait de coiffure, et les plis du manteau fourré dans lequel elle
était enveloppée déguisaient si bien ses formes qu'on ne pouvait plus
voir que sa figure. Julie d'Aiglemont ne ressemblait déjà plus à la
jeune fille qui courait naguère avec joie et bonheur à la revue des
Tuileries. Son visage, toujours délicat, était privé des couleurs
roses qui jadis lui donnaient un si riche éclat. Les touffes noires de
quelques cheveux défrisés par l'humidité de la nuit faisaient ressortir
la blancheur mate de sa tête, dont la vivacité semblait engourdie.
Cependant ses yeux brillaient d'un feu surnaturel; mais au-dessous de
leurs paupières, quelques teintes violettes se dessinaient sur les
joues fatiguées. Elle examina d'un œil indifférent les campagnes du
Cher, la Loire et ses îles, Tours et les longs rochers de Vouvray;
puis, sans vouloir regarder la ravissante vallée de la Cise, elle se
rejeta promptement dans le fond de la calèche, et dit d'une voix qui
en plein air paraissait d'une extrême faiblesse:—Oui, c'est admirable.
Elle avait, comme on le voit, pour son malheur, triomphé de son père.

—Julie, n'aimerais-tu pas à vivre ici?

—Oh! là ou ailleurs, dit-elle avec insouciance.

—Souffres-tu? lui demanda le colonel d'Aiglemont.

—Pas du tout, répondit la jeune femme avec une vivacité momentanée.
Elle contempla son mari en souriant et ajouta:—J'ai envie de dormir.

Le galop d'un cheval retentit soudain. Victor d'Aiglemont laissa la
main de sa femme, et tourna la tête vers le coude que la route fait
en cet endroit. Au moment où Julie ne fut plus vue par le colonel,
l'expression de gaieté qu'elle avait imprimée à son pâle visage
disparut comme si quelque lueur eût cessé de l'éclairer. N'éprouvant
ni le désir de revoir le paysage ni la curiosité de savoir quel était
le cavalier dont le cheval galopait si furieusement, elle se replaça
dans le coin de la calèche, et ses yeux se fixèrent sur la croupe des
chevaux sans trahir aucune espèce de sentiment. Elle eut un air aussi
stupide que peut l'être celui d'un paysan breton écoutant le prône de
son curé. Un jeune homme, monté sur un cheval de prix, sortit tout d'un
coup d'un bosquet de peupliers et d'aubépines en fleurs.

—C'est un Anglais, dit le colonel.

—Oh! mon Dieu oui, mon général, répliqua le postillon. Il est de la
race des gars qui veulent, dit-on, manger la France.

L'inconnu était un de ces voyageurs qui se trouvèrent sur le continent
lorsque Napoléon arrêta tous les Anglais en représailles de l'attentat
commis envers le droit des gens par le cabinet de Saint-James lors de
la rupture du traité d'Amiens. Soumis au caprice du pouvoir impérial,
ces prisonniers ne restèrent pas tous dans les résidences où ils furent
saisis, ni dans celles qu'ils eurent d'abord la liberté de choisir.
La plupart de ceux qui habitaient en ce moment la Touraine y furent
transférés de divers points de l'empire, où leur séjour avait paru
compromettre les intérêts de la politique continentale. Le jeune captif
qui promenait en ce moment son ennui matinal était une victime de la
puissance bureaucratique. Depuis deux ans, un ordre parti du ministère
des Relations Extérieures l'avait arraché au climat de Montpellier,
où la rupture de la paix le surprit autrefois cherchant à se guérir
d'une affection de poitrine. Du moment où ce jeune homme reconnut un
militaire dans la personne du comte d'Aiglemont, il s'empressa d'en
éviter les regards en tournant assez brusquement la tête vers les
prairies de la Cise.

—Tous ces Anglais sont insolents comme si le globe leur appartenait,
dit le colonel en murmurant. Heureusement Soult va leur donner les
étrivières.

Quand le prisonnier passa devant la calèche, il y jeta les yeux.
Malgré la brièveté de son regard, il put alors admirer l'expression de
mélancolie qui donnait à la figure pensive de la comtesse je ne sais
quel attrait indéfinissable. Il y a beaucoup d'hommes dont le cœur
est puissamment ému par la seule apparence de la souffrance chez une
femme: pour eux la douleur semble être une promesse de constance ou
d'amour. Entièrement absorbée dans la contemplation d'un coussin de
sa calèche, Julie ne fit attention ni au cheval ni au cavalier. Le
trait avait été solidement et promptement rajusté. Le comte remonta en
voiture. Le postillon s'efforça de regagner le temps perdu, et mena
rapidement les deux voyageurs sur la partie de la levée que bordent les
rochers suspendus au sein desquels mûrissent les vins de Vouvray, d'où
s'élancent tant de jolies maisons, où apparaissent dans le lointain les
ruines de cette si célèbre abbaye de Marmoutiers, la retraite de saint
Martin.

—Que nous veut donc ce milord diaphane? s'écria le colonel en tournant
la tête pour s'assurer que le cavalier qui depuis le pont de la Cise
suivait sa voiture était le jeune Anglais.

Comme l'inconnu ne violait aucune convenance de politesse en se
promenant sur la berne de la levée, le colonel se remit dans le coin
de sa calèche après avoir jeté un regard menaçant sur l'Anglais. Mais
il ne put, malgré son involontaire inimitié, s'empêcher de remarquer
la beauté du cheval et la grâce du cavalier. Le jeune homme avait
une de ces figures britanniques dont le teint est si fin, la peau si
douce et si blanche, qu'on est quelquefois tenté de supposer qu'elles
appartiennent au corps délicat d'une jeune fille. Il était blond, mince
et grand. Son costume avait ce caractère de recherche et de propreté
qui distingue les fashionables de la prude Angleterre. On eût dit qu'il
rougissait plus par pudeur que par plaisir à l'aspect de la comtesse.
Une seule fois Julie leva les yeux sur l'étranger; mais elle y fut
en quelque sorte obligée par son mari qui voulait lui faire admirer
les jambes d'un cheval de race pure. Les yeux de Julie rencontrèrent
alors ceux du timide Anglais. Dès ce moment le gentilhomme, au lieu
de faire marcher son cheval près de la calèche, la suivit à quelques
pas de distance. A peine la comtesse regarda-t-elle l'inconnu. Elle
n'aperçut aucune des perfections humaines et chevalines qui lui étaient
signalées, et se rejeta au fond de la voiture après avoir laissé
échapper un léger mouvement de sourcils comme pour approuver son mari.
Le colonel se rendormit, et les deux époux arrivèrent à Tours sans
s'être dit une seule parole et sans que les ravissants paysages de
la changeante scène au sein de laquelle ils voyageaient attirassent
une seule fois l'attention de Julie. Quand son mari sommeilla, madame
d'Aiglemont le contempla à plusieurs reprises. Au dernier regard
qu'elle lui jeta, un cahot fit tomber sur les genoux de la jeune femme
un médaillon suspendu à son cou par une chaîne de deuil, et le portrait
de son père lui apparut soudain. A cet aspect, des larmes, jusque-là
réprimées, roulèrent dans ses yeux. L'Anglais vit peut-être les traces
humides et brillantes que ces pleurs laissèrent un moment sur les joues
pâles de la comtesse, mais que l'air sécha promptement. Chargé par
l'empereur de porter des ordres au maréchal Soult, qui avait à défendre
la France de l'invasion faite par les Anglais dans le Béarn, le colonel
d'Aiglemont profitait de sa mission pour soustraire sa femme aux
dangers qui menaçaient alors Paris, et la conduisait à Tours chez une
vieille parente à lui. Bientôt la voiture roula sur le pavé de Tours,
sur le pont, dans la Grande-Rue, et s'arrêta devant l'hôtel antique où
demeurait la ci-devant comtesse de Listomère-Landon.

La comtesse de Listomère-Landon était une de ces belles vieilles
femmes au teint pâle, à cheveux blancs, qui ont un sourire fin, qui
semblent porter des paniers, et sont coiffées d'un bonnet dont la
mode est inconnue. Portraits septuagénaires du siècle de Louis XV,
ces femmes sont presque toujours caressantes, comme si elles aimaient
encore; moins pieuses que dévotes, et moins dévotes qu'elles n'en
ont l'air; toujours exhalant la poudre à la maréchale, contant bien,
causant mieux, et riant plus d'un souvenir que d'une plaisanterie.
L'actualité leur déplaît. Quand une vieille femme de chambre vint
annoncer à la comtesse (car elle devait bientôt reprendre son titre)
la visite d'un neveu qu'elle n'avait pas vu depuis le commencement de
la guerre d'Espagne, elle ôta vivement ses lunettes, ferma la _Galerie
de l'ancienne cour_, son livre favori; puis elle retrouva une sorte
d'agilité pour arriver sur son perron au moment où les deux époux en
montaient les marches.

La tante et la nièce se jetèrent un rapide coup d'œil.

—Bonjour, ma chère tante, s'écria le colonel en saisissant la vieille
femme et l'embrassant avec précipitation. Je vous amène une jeune
personne à garder. Je viens vous confier mon trésor. Ma Julie n'est
ni coquette ni jalouse; elle a une douceur d'ange... Mais elle ne se
gâtera pas ici, j'espère, dit-il en s'interrompant.

—Mauvais sujet! répondit la comtesse en lui lançant un regard moqueur.

Elle s'offrit, la première, avec une certaine grâce aimable, à
embrasser Julie qui restait pensive et paraissait plus embarrassée que
curieuse.

—Nous allons donc faire connaissance, mon cher cœur? reprit la
comtesse. Ne vous effrayez pas trop de moi, je tâche de n'être jamais
vieille avec les jeunes gens.

Avant d'arriver au salon, la marquise avait déjà, suivant l'habitude
des provinces, commandé à déjeuner pour ses deux hôtes; mais le comte
arrêta l'éloquence de sa tante en lui disant d'un ton sérieux qu'il
ne pouvait pas lui donner plus de temps que la poste n'en mettrait à
relayer. Les trois parents entrèrent donc au plus vite dans le salon
et le colonel eut à peine le temps de raconter à sa grand'tante les
événements politiques et militaires qui l'obligeaient à lui demander
un asile pour sa jeune femme. Pendant ce récit, la tante regardait
alternativement et son neveu qui parlait sans être interrompu, et sa
nièce dont la pâleur et la tristesse lui parurent causées par cette
séparation forcée. Elle avait l'air de se dire:—Hé! hé! ces jeunes
gens-là s'aiment.

En ce moment, des claquements de fouet retentirent dans la vieille cour
silencieuse dont les pavés étaient dessinés par des bouquets d'herbe.
Victor embrassa derechef la comtesse, et s'élança hors du logis.

—Adieu, ma chère, dit-il en embrassant sa femme qui l'avait suivi
jusqu'à la voiture.

—Oh! Victor, laisse-moi t'accompagner plus loin encore, dit-elle d'une
voix caressante, je ne voudrais pas te quitter...

—Y penses-tu?

—Eh! bien, répliqua Julie, adieu, puisque tu le veux.

La voiture disparut.

—Vous aimez donc bien mon pauvre Victor? demanda la comtesse à sa
nièce en l'interrogeant par un de ces savants regards que les vieilles
femmes jettent aux jeunes.

—Hélas! madame, répondit Julie, ne faut-il pas bien aimer un homme
pour l'épouser?

Cette dernière phrase fut accentuée par un ton de naïveté qui
trahissait tout à la fois un cœur pur ou de profonds mystères. Or,
il était bien difficile à une femme amie de Duclos et du maréchal de
Richelieu de ne pas chercher à deviner le secret de ce jeune ménage.
La tante et la nièce étaient en ce moment sur le seuil de la porte
cochère, occupées à regarder la calèche qui fuyait. Les yeux de la
comtesse n'exprimaient pas l'amour comme la marquise le comprenait. La
bonne dame était Provençale, et ses passions avaient été vives.

—Vous vous êtes donc laissé prendre par mon vaurien de neveu?
demanda-t-elle à sa nièce.

La comtesse tressaillit involontairement, car l'accent et le regard
de cette vieille coquette semblèrent lui annoncer une connaissance
du caractère de Victor plus approfondie peut-être que ne l'était
la sienne. Madame d'Aiglemont, inquiète, s'enveloppa donc dans
cette dissimulation maladroite, premier refuge des cœurs naïfs et
souffrants. Madame de Listomère se contenta des réponses de Julie;
mais elle pensa joyeusement que sa solitude allait être réjouie par
quelque secret d'amour, car sa nièce lui parut avoir quelque intrigue
amusante à conduire. Quand madame d'Aiglemont se trouva dans un grand
salon, tendu de tapisseries encadrées par des baguettes dorées, qu'elle
fut assise devant un grand feu, abritée des bises _fenestrales_ par
un paravent chinois, sa tristesse ne put guère se dissiper. Il était
difficile que la gaieté naquît sous de si vieux lambris, entre des
meubles séculaires. Néanmoins la jeune Parisienne prit une sorte de
plaisir à entrer dans cette solitude profonde, et dans le silence
solennel de la province. Après avoir échangé quelques mots avec cette
tante, à laquelle elle avait écrit naguère une lettre de nouvelle
mariée, elle resta silencieuse comme si elle eût écouté la musique d'un
opéra. Ce ne fut qu'après deux heures d'un calme digne de la Trappe
qu'elle s'aperçut de son impolitesse envers sa tante, elle se souvint
de ne lui avoir fait que de froides réponses. La vieille femme avait
respecté le caprice de sa nièce par cet instinct plein de grâce qui
caractérise les gens de l'ancien temps. En ce moment la douairière
tricotait. Elle s'était, à la vérité, absentée plusieurs fois pour
s'occuper d'une certaine chambre _verte_ où devait coucher la comtesse
et où les gens de la maison plaçaient les bagages; mais alors elle
avait repris sa place dans un grand fauteuil, et regardait la jeune
femme à la dérobée. Honteuse de s'être abandonnée à son irrésistible
méditation, Julie essaya de se la faire pardonner en s'en moquant.

—Ma chère petite, nous connaissons la douleur des veuves, répondit la
tante.

Il fallait avoir quarante ans pour deviner l'ironie qu'exprimèrent
les lèvres de la vieille dame. Le lendemain, la comtesse fut beaucoup
mieux, elle causa. Madame de Listomère ne désespéra plus d'apprivoiser
cette nouvelle mariée, qu'elle avait d'abord jugée comme un être
sauvage et stupide; elle l'entretint des joies du pays, des bals et des
maisons où elles pouvaient aller. Toutes les questions de la marquise
furent, pendant cette journée, autant de piéges que, par une ancienne
habitude de cour, elle ne put s'empêcher de tendre à sa nièce pour en
deviner le caractère. Julie résista à toutes les instances qui lui
furent faites pendant quelques jours d'aller chercher des distractions
au dehors. Aussi, malgré l'envie qu'avait la vieille dame de promener
orgueilleusement sa jolie nièce, finit-elle par renoncer à vouloir la
mener dans le monde. La comtesse avait trouvé un prétexte à sa solitude
et à sa tristesse dans le chagrin que lui avait causé la mort de son
père, de qui elle portait encore le deuil. Au bout de huit jours, la
douairière admira la douceur angélique, les grâces modestes, l'esprit
indulgent de Julie, et s'intéressa, dès lors, prodigieusement à la
mystérieuse mélancolie qui rongeait ce jeune cœur. La comtesse était
une de ces femmes nées pour être aimables, et qui semblent apporter
avec elles le bonheur. Sa société devint si douce et si précieuse à
madame de Listomère, qu'elle s'affola de sa nièce, et désira ne plus la
quitter. Un mois suffit pour établir entre elles une éternelle amitié.
La vieille dame remarqua, non sans surprise, les changements qui se
firent dans la physionomie de madame d'Aiglemont. Les couleurs vives
qui embrasaient le teint s'éteignirent insensiblement, et la figure
prit des tons mats et pâles. En perdant son éclat primitif, Julie
devenait moins triste. Parfois la douairière réveillait chez sa jeune
parente des élans de gaieté ou des rires folâtres bientôt réprimés
par une pensée importune. Elle devina que ni le souvenir paternel ni
l'absence de Victor n'étaient la cause de la mélancolie profonde qui
jetait un voile sur la vie de sa nièce; puis elle eut tant de mauvais
soupçons qu'il lui fut difficile de s'arrêter à la véritable cause du
mal, car nous ne rencontrons peut-être le vrai que par hasard. Un jour,
enfin, Julie fit briller aux yeux de sa tante étonnée un oubli complet
du mariage, une folie de jeune fille étourdie, une candeur d'esprit, un
enfantillage digne du premier âge, tout cet esprit délicat, et parfois
si profond, qui distingue les jeunes personnes en France. Madame de
Listomère résolut alors de sonder les mystères de cette âme dont le
naturel extrême équivalait à une impénétrable dissimulation. La nuit
approchait, les deux dames étaient assises devant une croisée qui
donnait sur la rue, Julie avait repris un air pensif, un homme à cheval
vint à passer.

—Voilà une de vos victimes, dit la vieille dame.

Madame d'Aiglemont regarda sa tante en manifestant un étonnement mêlé
d'inquiétude.

—C'est un jeune Anglais, un gentilhomme, l'honorable Arthur Ormond,
fils aîné de lord Grenville. Son histoire est intéressante. Il est
venu à Montpellier en 1802, espérant que l'air de ce pays, où il était
envoyé par les médecins, le guérirait d'une maladie de poitrine à
laquelle il devait succomber. Comme tous ses compatriotes, il a été
arrêté par Bonaparte lors de la guerre, car ce monstre-là ne peut se
passer de guerroyer. Par distraction, ce jeune Anglais s'est mis à
étudier sa maladie, que l'on croyait mortelle. Insensiblement, il a
pris goût à l'anatomie, à la médecine; il s'est passionné pour ces
sortes d'arts, ce qui est fort extraordinaire chez un homme de qualité;
mais le Régent s'est bien occupé de chimie! Bref, monsieur Arthur a
fait des progrès étonnants, même pour les professeurs de Montpellier;
l'étude l'a consolé de sa captivité, et, en même temps il s'est
radicalement guéri. On prétend qu'il est resté deux ans sans parler,
respirant rarement, demeurant couché dans une étable, buvant du lait
d'une vache venue de Suisse, et vivant de cresson. Depuis qu'il est à
Tours, il n'a vu personne, il est fier comme un paon; mais vous avez
certainement fait sa conquête, car ce n'est probablement pas pour moi
qu'il passe sous nos fenêtres deux fois par jour depuis que vous êtes
ici... Certes, il vous aime.

Ces derniers mots réveillèrent la comtesse comme par magie. Elle laissa
échapper un geste et un sourire qui surprirent la marquise. Loin de
témoigner cette satisfaction instinctive ressentie même par la femme la
plus sévère quand elle apprend qu'elle fait un malheureux, le regard
de Julie fut terne et froid. Son visage indiquait un sentiment de
répulsion voisin de l'horreur. Cette proscription n'était pas celle
qu'une femme aimante frappe sur le monde entier au profit d'un seul
être; elle sait alors rire et plaisanter; non, Julie était en ce moment
comme une personne à qui le souvenir d'un danger trop vivement présent
en fait ressentir encore la douleur. La tante, bien convaincue que sa
nièce n'aimait pas son neveu, fut stupéfaite en découvrant qu'elle
n'aimait personne. Elle trembla d'avoir à reconnaître en Julie un cœur
désenchanté, une jeune femme à qui l'expérience d'un jour, d'une nuit
peut-être, avait suffi pour apprécier la nullité de Victor.

—Si elle le connaît, tout est dit, pensa-t-elle, mon neveu subira
bientôt les inconvénients du mariage.

Elle se proposait alors de convertir Julie aux doctrines monarchiques
du siècle de Louis XV; mais, quelques heures plus tard, elle apprit,
ou plutôt elle devina la situation assez commune dans le monde à
laquelle la comtesse devait sa mélancolie. Julie, devenue tout à coup
pensive, se retira chez elle plus tôt que de coutume. Quand sa femme
de chambre l'eut déshabillée et l'eut laissée prête à se coucher, elle
resta devant le feu, plongée dans une duchesse de velours jaune, meuble
antique, aussi favorable aux affligés qu'aux gens heureux; elle pleura,
elle soupira, elle pensa; puis elle prit une petite table, chercha
du papier, et se mit à écrire. Les heures passèrent rapidement, la
confidence que Julie faisait dans cette lettre paraissait lui coûter
beaucoup, chaque phrase amenait de longues rêveries; tout à coup la
jeune femme fondit en larmes et s'arrêta. En ce moment les horloges
sonnèrent deux heures. Sa tête, aussi lourde que celle d'une mourante,
s'inclina sur son sein; puis, quand elle la releva, Julie vit sa tante
surgie tout à coup, comme un personnage qui se serait détaché de la
tapisserie tendue sur les murs.

—Qu'avez-vous donc, ma petite? lui dit sa tante. Pourquoi veiller si
tard, et surtout pourquoi pleurer seule, à votre âge?

Elle s'assit sans autre cérémonie près de la nièce et dévora des yeux
la lettre commencée.

—Vous écriviez à votre mari!

—Sais-je où il est? reprit la comtesse.

La tante prit le papier et le lut. Elle avait apporté ses lunettes, il
y avait préméditation. L'innocente créature laissa prendre la lettre
sans faire la moindre observation. Ce n'était ni un défaut de dignité,
ni quelque sentiment de culpabilité secrète qui lui ôtait ainsi toute
énergie; non, sa tante se rencontra là dans un de ces moments de crise
où l'âme est sans ressort, où tout est indifférent, le bien comme le
mal, le silence aussi bien que la confiance. Semblable à une jeune
fille vertueuse qui accable un amant de dédains, mais qui, le soir, se
trouve si triste, si abandonnée, qu'elle le désire, et veut un cœur où
déposer ses souffrances, Julie laissa violer sans mot dire le cachet
que la délicatesse imprime à une lettre ouverte, et resta pensive
pendant que la marquise lisait.

«Ma chère Louisa, pourquoi réclamer tant de fois l'accomplissement
de la plus imprudente promesse que puissent se faire deux jeunes
filles ignorantes? Tu te demandes souvent, m'écris-tu, pourquoi je
n'ai pas répondu depuis six mois à tes interrogations. Si tu n'as
pas compris mon silence, aujourd'hui tu en devineras peut-être la
raison en apprenant les mystères que je vais trahir. Je les aurais à
jamais ensevelis dans le fond de mon cœur, si tu ne m'avertissais de
ton prochain mariage. Tu vas te marier, Louisa. Cette pensée me fait
frémir. Pauvre petite, marie-toi; puis, dans quelques mois, un de
tes plus poignants regrets viendra du souvenir de ce que nous étions
naguère, quand un soir, à Écouen, parvenues toutes deux sous les plus
grands chênes de la montagne, nous contemplâmes la belle vallée que
nous avions à nos pieds et que nous y admirâmes les rayons du soleil
couchant dont les reflets nous enveloppaient. Nous nous assîmes sur un
quartier de roche, et tombâmes dans un ravissement auquel succéda la
plus douce mélancolie. Tu trouvas la première que ce soleil lointain
nous parlait d'avenir. Nous étions bien curieuses et bien folles alors!
Te souviens-tu de toutes nos extravagances? Nous nous embrassâmes comme
deux amants, disions-nous. Nous nous jurâmes que la première mariée
de nous deux raconterait fidèlement à l'autre ces secrets d'hyménée,
ces joies que nos âmes enfantines nous peignaient si délicieuses.
Cette soirée fera ton désespoir, Louisa. Dans ce temps, tu étais
jeune, belle, insouciante, sinon heureuse; un mari te rendra, en peu
de jours, ce que je suis déjà, laide, souffrante et vieille. Te dire
combien j'étais fière, vaine et joyeuse d'épouser le colonel Victor
d'Aiglemont, ce serait une folie! Et même comment te le dirais-je? je
ne me souviens plus de moi-même. En peu d'instants mon enfance est
devenue comme un songe. Ma contenance pendant la journée solennelle qui
consacrait un lien dont l'étendue m'était cachée n'a pas été exempte de
reproches. Mon père a plus d'une fois tâché de réprimer ma gaieté, car
je témoignais des joies qu'on trouvait inconvenantes, et mes discours
révélaient de la malice, justement parce qu'ils étaient sans malice.
Je faisais mille enfantillages avec ce voile nuptial, avec cette robe
et ces fleurs. Restée seule, le soir, dans la chambre où j'avais été
conduite avec apparat, je méditai quelque espièglerie pour intriguer
Victor; et, en attendant qu'il vînt, j'avais des palpitations de
cœur semblables à celles qui me saisissaient autrefois en ces jours
solennels du 31 décembre, quand, sans être aperçue, je me glissais
dans le salon où les étrennes étaient entassées. Lorsque mon mari
entra, qu'il me chercha, le rire étouffé que je fis entendre sous les
mousselines qui m'enveloppaient a été le dernier éclat de cette gaieté
douce qui anima les jeux de notre enfance...»

Quand la douairière eut achevé de lire cette lettre, qui, commençant
ainsi, devait contenir de bien tristes observations, elle posa
lentement ses lunettes sur la table, y remit aussitôt la lettre, et
arrêta sur sa nièce deux yeux verts dont le feu clair n'était pas
encore affaibli par son âge.

—Ma petite, dit-elle, une femme mariée ne saurait écrire ainsi à une
jeune personne sans manquer aux convenances...

—C'est ce que je pensais, répondit Julie en interrompant sa tante; et
j'avais honte de moi pendant que vous la lisiez...

—Si à table un mets ne nous semble pas bon, il n'en faut dégoûter
personne, mon enfant, reprit la vieille avec bonhomie, surtout
lorsque, depuis Ève jusqu'à nous, le mariage a paru chose si
excellente.....—Vous n'avez plus de mère? dit la vieille femme.

La comtesse tressaillit; puis elle leva doucement la tête et dit:—J'ai
déjà regretté plus d'une fois ma mère depuis un an; mais j'ai eu le
tort de ne pas avoir écouté la répugnance de mon père qui ne voulait
pas de Victor pour gendre.

Elle regarda sa tante, et un frisson de joie sécha ses larmes quand
elle aperçut l'air de bonté qui animait cette vieille figure. Elle
tendit sa jeune main à la marquise qui semblait la solliciter; et
quand leurs doigts se pressèrent, ces deux femmes achevèrent de se
comprendre.

—Pauvre orpheline! ajouta la marquise.

Ce mot fut un dernier trait de lumière pour Julie. Elle crut entendre
encore la voix prophétique de son père.

—Vous avez les mains brûlantes! Sont-elles toujours ainsi? demanda la
vieille femme.

—La fièvre ne m'a quittée que depuis sept ou huit jours, répondit-elle.

—Vous aviez la fièvre et vous me le cachiez!

—Je l'ai depuis un an, dit Julie avec une sorte d'anxiété pudique.

—Ainsi, mon bon petit ange, reprit sa tante, le mariage n'a été
jusqu'à présent pour vous qu'une longue douleur?

La jeune femme n'osa répondre; mais elle fit un geste affirmatif qui
trahissait toutes ses souffrances.

—Vous êtes donc malheureuse?

—Oh! non, ma tante. Victor m'aime à l'idolâtrie, et je l'adore, il est
si bon!

—Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas?

—Oui... quelquefois... il me cherche trop souvent.

—N'êtes-vous pas souvent troublée dans la solitude par la crainte
qu'il ne vienne vous y surprendre?

—Hélas! oui, ma tante. Mais je l'aime bien, je vous assure.

—Ne vous accusez-vous pas en secret vous-même de ne pas savoir ou de
ne pouvoir partager ses plaisirs. Parfois ne pensez-vous point que
l'amour légitime est plus dur à porter que ne le serait une passion
criminelle?

—Oh! c'est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc tout, là
où tout est énigme pour moi. Mes sens sont engourdis, je suis sans
idées, enfin je vis difficilement. Mon âme est oppressée par une
indéfinissable appréhension qui glace mes sentiments et me jette dans
une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans
paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j'ai honte de souffrir
en voyant Victor heureux de ce qui me tue.

—Enfantillages, niaiseries que tout cela! s'écria la tante dont le
visage desséché s'anima tout à coup par un gai sourire, reflet des
joies de son jeune âge.

—Et vous aussi vous riez! dit avec désespoir la jeune femme.

—J'ai été ainsi, reprit promptement la marquise. Maintenant que
Victor vous a laissée seule, n'êtes-vous pas redevenue jeune fille,
tranquille; sans plaisirs, mais sans souffrances?

Julie ouvrit de grands yeux hébétés.

—Enfin, mon ange, vous adorez Victor, n'est-ce pas? mais vous aimeriez
mieux être sa sœur que sa femme, et le mariage enfin ne vous réussit
point.

—Hé! bien, oui, ma tante. Mais pourquoi sourire?

—Oh! vous avez raison, ma pauvre enfant. Il n'y a, dans tout ceci,
rien de bien gai. Votre avenir serait gros de plus d'un malheur si je
ne vous prenais sous ma protection, et si ma vieille expérience ne
savait pas deviner la cause bien innocente de vos chagrins. Mon neveu
ne méritait pas son bonheur, le sot! Sous le règne de notre bien-aimé
Louis XV, une jeune femme qui se serait trouvée dans la situation
où vous êtes aurait bientôt puni son mari de se conduire en vrai
lansquenet. L'égoïste! Les militaires de ce tyran impérial sont tous de
vilains ignorants. Ils prennent la brutalité pour de la galanterie, ils
ne connaissent pas plus les femmes qu'ils ne savent aimer; ils croient
que d'aller à la mort le lendemain les dispense d'avoir, la veille, des
égards et des attentions pour nous. Autrefois, on savait aussi bien
aimer que mourir à propos. Ma nièce, je vous le formerai. Je mettrai
fin au triste désaccord, assez naturel, qui vous conduirait à vous haïr
l'un et l'autre, à souhaiter un divorce, si toutefois vous n'étiez pas
morte avant d'en venir au désespoir.

Julie écoutait sa tante avec autant d'étonnement que de stupeur,
surprise d'entendre des paroles dont la sagesse était plutôt pressentie
que comprise par elle, et très-effrayée de retrouver dans la bouche
d'une parente pleine d'expérience, mais sous une forme plus douce,
l'arrêt porté par son père sur Victor. Elle eut peut-être une vive
intuition de son avenir, et sentit sans doute le poids des malheurs
qui devaient l'accabler, car elle fondit en larmes, et se jeta dans
les bras de la vieille dame en lui disant:—Soyez ma mère? La tante
ne pleura pas, car la Révolution a laissé aux femmes de l'ancienne
monarchie peu de larmes dans les yeux. Autrefois l'amour et plus tard
la Terreur les ont familiarisées avec les plus poignantes péripéties,
en sorte qu'elles conservent au milieu des dangers de la vie une
dignité froide, une affection sincère, mais sans expansion, qui leur
permet d'être toujours fidèles à l'étiquette et à une noblesse de
maintien que les mœurs nouvelles ont eu le grand tort de répudier.
La douairière prit la jeune femme dans ses bras, la baisa au front
avec une tendresse et une grâce qui souvent se trouvent plus dans les
manières et les habitudes de ces femmes que dans leur cœur; elle
cajola sa nièce par de douces paroles, lui promit un heureux avenir,
la berça par des promesses d'amour en l'aidant à se coucher, comme si
elle eût été sa fille, une fille chérie dont l'espoir et les chagrins
devenaient les siens propres; elle se revoyait jeune, se retrouvait
inexpériente et jolie en sa nièce. La comtesse s'endormit, heureuse
d'avoir rencontré une amie, une mère à qui désormais elle pourrait
tout dire. Le lendemain matin, au moment où la tante et la nièce
s'embrassaient avec cette cordialité profonde et cet air d'intelligence
qui prouvent un progrès dans le sentiment, une cohésion plus parfaite
entre deux âmes, elles entendirent le pas d'un cheval, tournèrent la
tête en même temps, et virent le jeune Anglais qui passait lentement,
selon son habitude. Il paraissait avoir fait une certaine étude de la
vie que menaient ces deux femmes solitaires, et ne manquait jamais à se
trouver à leur déjeuner ou à leur dîner. Son cheval ralentissait le pas
sans avoir besoin d'être averti; puis, pendant le temps qu'il mettait
à franchir l'espace pris par les deux fenêtres de la salle à manger,
Arthur y jetait un regard mélancolique, la plupart du temps dédaigné
par la comtesse, qui n'y faisait aucune attention. Mais accoutumée à
ces curiosités mesquines qui s'attachent aux plus petites choses afin
d'animer la vie de province, et dont se garantissent difficilement les
esprits supérieurs, la marquise s'amusait de l'amour timide et sérieux,
si tacitement exprimé par l'Anglais. Ces regards périodiques étaient
devenus comme une habitude pour elle, et chaque jour elle signalait le
passage d'Arthur par de nouvelles plaisanteries. En se mettant à table,
les deux femmes regardèrent simultanément l'insulaire. Les yeux de
Julie et d'Arthur se rencontrèrent cette fois avec une telle précision
de sentiment, que la jeune femme rougit. Aussitôt l'Anglais pressa son
cheval et partit au galop.

—Mais, madame, dit Julie à sa tante, que faut-il faire? Il doit être
constant pour les gens qui voient passer cet Anglais que je suis.....

—Oui, répondit la tante en l'interrompant.

—Hé! bien, ne pourrais-je pas lui dire de ne pas se promener ainsi?

—Ne serait-ce pas lui donner à penser qu'il est dangereux? Et
d'ailleurs pouvez-vous empêcher un homme d'aller et venir où bon lui
semble? Demain nous ne mangerons plus dans cette salle; quand il ne
nous y verra plus, le jeune gentilhomme discontinuera de vous aimer par
la fenêtre. Voilà, ma chère enfant, comment se comporte une femme qui a
l'usage du monde.

Mais le malheur de Julie devait être complet. A peine les deux
femmes se levaient-elles de table, que le valet de chambre de Victor
arriva soudain. Il venait de Bourges à franc étrier, par des chemins
détournés, et apportait à la comtesse une lettre de son mari. Victor,
qui avait quitté l'empereur, annonçait à sa femme la chute du régime
impérial, la prise de Paris, et l'enthousiasme qui éclatait en faveur
des Bourbons sur tous les points de la France; mais ne sachant comment
pénétrer jusqu'à Tours, il la priait de venir en toute hâte à Orléans
où il espérait se trouver avec des passe-ports pour elle. Ce valet de
chambre, ancien militaire, devait accompagner Julie de Tours à Orléans,
route que Victor croyait libre encore.

—Madame, vous n'avez pas un instant à perdre, dit le valet de chambre,
les Prussiens, les Autrichiens et les Anglais vont faire leur jonction
à Blois ou à Orléans...

En quelques heures la jeune femme fut prête, et partit dans une vieille
voiture de voyage que lui prêta sa tante.

—Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris avec nous? dit-elle en
embrassant sa tante. Maintenant que les Bourbons se rétablissent, vous
y trouveriez....

—Sans ce retour inespéré j'y serais encore allée, ma pauvre petite,
car mes conseils vous sont trop nécessaires, et à Victor et à vous.
Aussi vais-je faire toutes mes dispositions pour vous y rejoindre.

Julie partit accompagnée de sa femme de chambre et du vieux militaire,
qui galopait à côté de la chaise en veillant à la sécurité de sa
maîtresse. A la nuit, en arrivant à un relais en avant de Blois,
Julie, inquiète d'entendre une voiture qui marchait derrière la sienne
et ne l'avait pas quittée depuis Amboise, se mit à la portière afin
de voir quels étaient ses compagnons de voyage. Le clair de lune lui
permit d'apercevoir Arthur, debout, à trois pas d'elle, les yeux
attachés sur sa chaise. Leurs regards se rencontrèrent. La comtesse
se rejeta vivement au fond de sa voiture, mais avec un sentiment
de peur qui la fit palpiter. Comme la plupart des jeunes femmes
réellement innocentes et sans expérience, elle voyait une faute dans
un amour involontairement inspiré à un homme. Elle ressentait une
terreur instinctive, que lui donnait peut-être la conscience de sa
faiblesse devant une si audacieuse agression. Une des plus fortes armes
de l'homme est ce pouvoir terrible d'occuper de lui-même une femme
dont l'imagination naturellement mobile s'effraie ou s'offense d'une
poursuite. La comtesse se souvint du conseil de sa tante, et résolut
de rester pendant le voyage au fond de sa chaise de poste, sans en
sortir. Mais à chaque relais elle entendait l'Anglais qui se promenait
autour des deux voitures; puis sur la route, le bruit importun de sa
calèche retentissait incessamment aux oreilles de Julie. La jeune femme
pensa bientôt qu'une fois réunie à son mari, Victor saurait la défendre
contre cette singulière persécution.

—Mais si ce jeune homme ne m'aimait pas cependant?

Cette réflexion fut la dernière de toutes celles qu'elle fit. En
arrivant à Orléans, sa chaise de poste fut arrêtée par les Prussiens,
conduite dans la cour d'une auberge, et gardée par des soldats. La
résistance était impossible. Les étrangers expliquèrent aux trois
voyageurs, par des signes impératifs, qu'ils avaient reçu la consigne
de ne laisser sortir personne de la voiture. La comtesse resta
pleurant pendant deux heures environ prisonnière au milieu des soldats
qui fumaient, riaient, et parfois la regardaient avec une insolente
curiosité; mais enfin elle les vit s'écartant de la voiture avec une
sorte de respect en entendant le bruit de plusieurs chevaux. Bientôt
une troupe d'officiers supérieurs étrangers, à la tête desquels était
un général autrichien, entoura la chaise de poste.

—Madame, lui dit le général, agréez nos excuses; il y a eu erreur,
vous pouvez continuer sans crainte votre voyage, et voici un passe-port
qui vous évitera désormais toute espèce d'avanie....

La comtesse prit le papier en tremblant, et balbutia de vagues paroles.
Elle voyait près du général et en costume d'officier anglais, Arthur à
qui sans doute elle devait sa prompte délivrance. Tout à la fois joyeux
et mélancolique, le jeune Anglais détourna la tête, et n'osa regarder
Julie qu'à la dérobée. Grâce au passe-port, madame d'Aiglemont parvint
à Paris sans aventure fâcheuse. Elle y retrouva son mari, qui, délié
de son serment de fidélité à l'empereur, avait reçu le plus flatteur
accueil du comte d'Artois nommé lieutenant-général du royaume par son
frère Louis XVIII. Victor eut dans les gardes du corps un grade éminent
qui lui donna le rang de général. Cependant, au milieu des fêtes qui
marquèrent le retour des Bourbons, un malheur bien profond, et qui
devait influer sur sa vie, assaillit la pauvre Julie: elle perdit la
comtesse de Listomère-Landon. La vieille dame mourut de joie et d'une
goutte remontée au cœur, en revoyant à Tours le duc d'Angoulême.
Ainsi, la personne à laquelle son âge donnait le droit d'éclairer
Victor, la seule qui, par d'adroits conseils, pouvait rendre l'accord
de la femme et du mari plus parfait, cette personne était morte. Julie
sentit toute l'étendue de cette perte. Il n'y avait plus qu'elle-même
entre elle et son mari. Mais, jeune et timide, elle devait préférer
d'abord la souffrance à la plainte. La perfection même de son caractère
s'opposait à ce qu'elle osât se soustraire à ses devoirs, ou tenter de
rechercher la cause de ses douleurs; car les faire cesser eût été chose
trop délicate: Julie aurait craint d'offenser sa pudeur de jeune fille.

Un mot sur les destinées de monsieur d'Aiglemont sous la Restauration.

Ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la nullité profonde est
un secret pour la plupart des gens qui les connaissent? Un haut rang,
une illustre naissance, d'importantes fonctions, un certain vernis de
politesse, une grande réserve dans la conduite, ou les prestiges de la
fortune sont, pour eux, comme des gardes qui empêchent les critiques de
pénétrer jusqu'à leur intime existence. Ces gens ressemblent aux rois
dont la véritable taille, le caractère et les mœurs ne peuvent jamais
être ni bien connus ni justement appréciés, parce qu'ils sont vus de
trop loin ou de trop près. Ces personnages à mérite factice interrogent
au lieu de parler, ont l'art de mettre les autres en scène pour éviter
de poser devant eux; puis, avec une heureuse adresse, ils tirent chacun
par le fil de ses passions ou de ses intérêts, et se jouent ainsi des
hommes qui leur sont réellement supérieurs, en font des marionnettes et
les croient petits pour les avoir rabaissés jusqu'à eux. Ils obtiennent
alors le triomphe naturel d'une pensée mesquine, mais fixe, sur la
mobilité des grandes pensées. Aussi pour juger ces têtes vides, et
peser leurs valeurs négatives, l'observateur doit-il posséder un esprit
plus subtil que supérieur, plus de patience que de portée dans la vue,
plus de finesse et de tact que d'élévation et de grandeur dans les
idées. Néanmoins, quelque habileté que déploient ces usurpateurs en
défendant leurs côtés faibles, il leur est bien difficile de tromper
leurs femmes, leurs mères, leurs enfants ou l'ami de la maison; mais
ces personnes leur gardent presque toujours le secret sur une chose
qui touche, en quelque sorte, à l'honneur commun; et souvent même
elles les aident à en imposer au monde. Si, grâce à ces conspirations
domestiques, beaucoup de niais passent pour des hommes supérieurs, ils
compensent le nombre d'hommes supérieurs qui passent pour des niais,
en sorte que l'État Social a toujours la même masse de capacités
apparentes. Songez maintenant au rôle que doit jouer une femme d'esprit
et de sentiment en présence d'un mari de ce genre, n'apercevez-vous
pas des existences pleines de douleurs et de dévouement dont rien
ici-bas ne saurait récompenser certains cœurs pleins d'amour et de
délicatesse? Qu'il se rencontre une femme forte dans cette horrible
situation, elle en sort par un crime, comme fit Catherine II, néanmoins
nommée _la Grande_. Mais comme toutes les femmes ne sont pas assises
sur un trône, elles se vouent, la plupart, à des malheurs domestiques
qui, pour être obscurs, n'en sont pas moins terribles. Celles qui
cherchent ici-bas des consolations immédiates à leurs maux ne font
souvent que changer de peines lorsqu'elles veulent rester fidèles à
leurs devoirs, ou commettent des fautes si elles violent les lois au
profit de leurs plaisirs. Ces réflexions sont toutes applicables à
l'histoire secrète de Julie. Tant que Napoléon resta debout, le comte
d'Aiglemont, colonel comme tant d'autres, bon officier d'ordonnance,
excellant à remplir une mission dangereuse, mais incapable d'un
commandement de quelque importance, n'excita nulle envie, passa pour
un des braves que favorisait l'empereur, et fut ce que les militaires
nomment vulgairement _un bon enfant_. La Restauration, qui lui rendit
le titre de marquis, ne le trouva pas ingrat: il suivit les Bourbons
à Gand. Cet acte de logique et de fidélité fit mentir l'horoscope que
jadis tirait son beau-père en disant de son gendre qu'il resterait
colonel. Au second retour, nommé lieutenant-général et redevenu
marquis, monsieur d'Aiglemont eut l'ambition d'arriver à la pairie, il
adopta les maximes et la politique du _Conservateur_, s'enveloppa d'une
dissimulation qui ne cachait rien, devint grave, interrogateur, peu
parleur, et fut pris pour un homme profond. Retranché sans cesse dans
les formes de la politesse, muni de formules, retenant et prodiguant
les phrases toutes faites qui se frappent régulièrement à Paris pour
donner en petite monnaie aux sots le sens des grandes idées ou des
faits, les gens du monde le réputèrent homme de goût et de savoir.
Entêté dans ses opinions aristocratiques, il fut cité comme ayant un
beau caractère. Si, par hasard, il devenait insouciant ou gai comme il
l'était jadis, l'insignifiance et la niaiserie de ses propos avaient
pour les autres des sous-entendus diplomatiques.

—Oh! il ne dit que ce qu'il veut dire, pensaient de très-honnêtes gens.

Il était aussi bien servi par ses qualités que par ses défauts.
Sa bravoure lui valait une haute réputation militaire que rien ne
démentait, parce qu'il n'avait jamais commandé en chef. Sa figure mâle
et noble exprimait des pensées larges, et sa physionomie n'était une
imposture que pour sa femme. En entendant tout le monde rendre justice
à ses talents postiches, le marquis d'Aiglemont finit par se persuader
à lui-même qu'il était un des hommes les plus remarquables de la cour
où, grâce à ses dehors, il sut plaire, et où ses différentes valeurs
furent acceptées sans protêt. Mais il était modeste au logis, il y
sentait instinctivement la supériorité de sa femme, quelque jeune
qu'elle fût; et, de ce respect involontaire, naquit un pouvoir occulte
que la marquise se trouva forcée d'accepter, malgré tous ses efforts
pour en repousser le fardeau. Conseil de son mari, elle en dirigea
les actions et la fortune. Cette influence contre nature fut pour
elle une espèce d'humiliation et la source de bien des peines qu'elle
ensevelissait dans son cœur. D'abord, son instinct si délicatement
féminin lui disait qu'il est bien plus beau d'obéir à un homme de
talent que de conduire un sot, et qu'une jeune épouse, obligée de
penser et d'agir en homme, n'est ni femme ni homme, abdique toutes les
grâces de son sexe en en perdant les malheurs, et n'acquiert aucun des
priviléges que nos lois ont remis aux plus forts. Son existence cachait
une bien amère dérision. N'était-elle pas obligée d'honorer une idole
creuse, de protéger son protecteur, pauvre être qui, pour salaire d'un
dévouement continu, lui jetait l'amour égoïste des maris, ne voyait
en elle que la femme, ne daignait ou ne savait pas, injure tout aussi
profonde, s'inquiéter de ses plaisirs, ni d'où venaient sa tristesse et
son dépérissement? Comme la plupart des maris qui sentent le joug d'un
esprit supérieur, le marquis sauvait son amour-propre en concluant de
la faiblesse physique à la faiblesse morale de Julie qu'il se plaisait
à plaindre en demandant compte au sort de lui avoir donné pour épouse
une jeune fille maladive. Enfin, il se faisait la victime tandis qu'il
était le bourreau. La marquise, chargée de tous les malheurs de cette
triste existence, devait sourire encore à son maître imbécile, parer
de fleurs une maison de deuil, et afficher le bonheur sur un visage
pâli par de secrets supplices. Cette responsabilité d'honneur, cette
abnégation magnifique donnèrent insensiblement à la jeune marquise
une dignité de femme, une conscience de vertu qui lui servirent de
sauvegarde contre les dangers du monde. Puis, pour sonder ce cœur à
fond, peut-être le malheur intime et caché par lequel son premier,
son naïf amour de jeune fille était couronné, lui fit-il prendre en
horreur les passions; peut-être n'en conçut-elle ni l'entraînement,
ni les joies illicites, mais délirantes, qui font oublier à certaines
femmes les lois de sagesse, les principes de vertu sur lesquels la
société repose. Renonçant, comme à un songe, aux douceurs, à la tendre
harmonie que la vieille expérience de madame de Listomère-Landon lui
avait promise, elle attendit avec résignation la fin de ses peines en
espérant mourir jeune. Depuis son retour de Touraine, sa santé s'était
chaque jour affaiblie, et la vie semblait lui être mesurée par la
souffrance; souffrance élégante d'ailleurs, maladie presque voluptueuse
en apparence, et qui pouvait passer aux yeux des gens superficiels pour
une fantaisie de petite-maîtresse. Les médecins avaient condamné la
marquise à rester couchée sur un divan, où elle s'étiolait au milieu
des fleurs qui l'entouraient, en se fanant comme elles. Sa faiblesse
lui interdisait la marche et le grand air; elle ne sortait qu'en
voiture fermée. Sans cesse environnée de toutes les merveilles de notre
luxe et de notre industrie modernes, elle ressemblait moins à une
malade qu'à une reine indolente. Quelques amis, amoureux peut-être de
son malheur et de sa faiblesse, sûrs de toujours la trouver chez elle,
et spéculant sans doute aussi sur sa bonne santé future, venaient lui
apporter les nouvelles et l'instruire de ces mille petits événements
qui rendent à Paris l'existence si variée. Sa mélancolie, quoique
grave et profonde, était donc la mélancolie de l'opulence. La marquise
d'Aiglemont ressemblait à une belle fleur dont la racine est rongée
par un insecte noir. Elle allait parfois dans le monde, non par goût,
mais pour obéir aux exigences de la position à laquelle aspirait son
mari. Sa voix et la perfection de son chant pouvaient lui permettre
d'y recueillir des applaudissements qui flattent presque toujours une
jeune femme; mais à quoi lui servaient des succès qu'elle ne rapportait
ni à des sentiments ni à des espérances? Son mari n'aimait pas la
musique. Enfin, elle se trouvait presque toujours gênée dans les salons
où sa beauté lui attirait des hommages intéressés. Sa situation y
excitait une sorte de compassion cruelle, une curiosité triste. Elle
était atteinte d'une inflammation assez ordinairement mortelle, que
les femmes se confient à l'oreille, et à laquelle notre néologie n'a
pas encore su trouver de nom. Malgré le silence au sein duquel sa vie
s'écoulait, la cause de sa souffrance n'était un secret pour personne.
Toujours jeune fille, en dépit du mariage, les moindres regards la
rendaient honteuse. Aussi, pour éviter de rougir, n'apparaissait-elle
jamais que riante, gaie; elle affectait une fausse joie, se disait
toujours bien portante, ou prévenait les questions sur sa santé par de
pudiques mensonges. Cependant, en 1817, un événement contribua beaucoup
à modifier l'état déplorable dans lequel Julie avait été plongée
jusqu'alors. Elle eut une fille, et voulut la nourrir. Pendant deux
années, les vives distractions et les inquiets plaisirs que donnent
les soins maternels lui firent une vie moins malheureuse. Elle se
sépara nécessairement de son mari. Les médecins lui pronostiquèrent
une meilleure santé; mais la marquise ne crut point à ces présages
hypothétiques. Comme toutes les personnes pour lesquelles la vie
n'a plus de douceur, peut-être voyait-elle dans la mort un heureux
dénouement.

Au commencement de l'année 1819, la vie lui fut plus cruelle que
jamais. Au moment où elle s'applaudissait du bonheur négatif qu'elle
avait su conquérir, elle entrevit d'effroyables abîmes. Son mari
s'était, par degrés, déshabitué d'elle. Ce refroidissement d'une
affection déjà si tiède et tout égoïste pouvait amener plus d'un
malheur que son tact fin et sa prudence lui faisaient prévoir.
Quoiqu'elle fût certaine de conserver un grand empire sur Victor et
d'avoir obtenu son estime pour toujours, elle craignait l'influence
des passions sur un homme si nul et si vaniteusement irréfléchi.
Souvent ses amis la surprenaient livrée à de longues méditations; les
moins clairvoyants lui en demandaient le secret en plaisantant, comme
si une jeune femme pouvait ne songer qu'à des frivolités, comme s'il
n'existait pas presque toujours un sens profond dans les pensées d'une
mère de famille. D'ailleurs, le malheur aussi bien que le bonheur vrai
nous mène à la rêverie. Parfois, en jouant avec son Hélène, Julie la
regardait d'un œil sombre, et cessait de répondre à ces interrogations
enfantines qui font tant de plaisir aux mères, pour demander compte de
sa destinée au présent et à l'avenir. Ses yeux se mouillaient alors de
larmes, quand soudain quelque souvenir lui rappelait la scène de la
revue aux Tuileries. Les prévoyantes paroles de son père retentissaient
derechef à son oreille, et sa conscience lui reprochait d'en avoir
méconnu la sagesse. De cette désobéissance folle venaient tous ses
malheurs; et souvent elle ne savait, entre tous, lequel était le plus
difficile à porter. Non-seulement les doux trésors de son âme restaient
ignorés, mais elle ne pouvait jamais parvenir à se faire comprendre
de son mari, même dans les choses les plus ordinaires de la vie. Au
moment où la faculté d'aimer se développait en elle plus forte et plus
active, l'amour permis, l'amour conjugal s'évanouissait au milieu de
graves souffrances physiques et morales. Puis elle avait pour son mari
cette compassion voisine du mépris qui flétrit à la longue tous les
sentiments. Enfin, si ses conversations avec quelques amis, si les
exemples, ou si certaines aventures du grand monde ne lui eussent pas
appris que l'amour apportait d'immenses bonheurs, ses blessures lui
auraient fait deviner les plaisirs profonds et purs qui doivent unir
des âmes fraternelles. Dans le tableau que sa mémoire lui traçait
du passé, la candide figure d'Arthur s'y dessinait chaque jour plus
pure et plus belle, mais rapidement; car elle n'osait s'arrêter à ce
souvenir. Le silencieux et timide amour du jeune Anglais était le seul
événement qui, depuis le mariage, eût laissé quelques doux vestiges
dans ce cœur sombre et solitaire. Peut-être toutes les espérances
trompées, tous les désirs avortés qui, graduellement, attristaient
l'esprit de Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel de
l'imagination, sur cet homme, dont les manières, les sentiments et le
caractère paraissaient offrir tant de sympathies avec les siens. Mais
cette pensée avait toujours l'apparence d'un caprice, d'un songe. Après
ce rêve impossible, toujours clos par des soupirs, Julie se réveillait
plus malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs latentes quand
elle les avait endormies sous les ailes d'un bonheur imaginaire.
Parfois, ses plaintes prenaient un caractère de folie et d'audace,
elle voulait des plaisirs à tout prix; mais, plus souvent encore, elle
restait en proie à je ne sais quel engourdissement stupide, écoutait
sans comprendre, ou concevait des pensées si vagues, si indécises,
qu'elle n'eût pas trouvé de langage pour les rendre. Froissée dans
ses plus intimes volontés, dans les mœurs que, jeune fille, elle
avait rêvées jadis, elle était obligée de dévorer ses larmes. A qui
se serait-elle plainte? de qui pouvait-elle être entendue? Puis, elle
avait cette extrême délicatesse de la femme, cette ravissante pudeur de
sentiment qui consiste à taire une plainte inutile, à ne pas prendre
un avantage quand le triomphe doit humilier le vainqueur et le vaincu.
Julie essayait de donner sa capacité, ses propres vertus à monsieur
d'Aiglemont, et se vantait de goûter le bonheur qui lui manquait. Toute
sa finesse de femme était employée en pure perte à des ménagements
ignorés de celui-là même dont ils perpétuaient le despotisme. Par
moments, elle était ivre de malheur, sans idée, sans frein; mais,
heureusement, une piété vraie la ramenait toujours à une espérance
suprême: elle se réfugiait dans la vie future, admirable croyance qui
lui faisait accepter de nouveau sa tâche douloureuse. Ces combats si
terribles, ces déchirements intérieurs étaient sans gloire, ces longues
mélancolies étaient inconnues; nulle créature ne recueillait ses
regards ternes, ses larmes amères jetées au hasard et dans la solitude.

Les dangers de la situation critique à laquelle la marquise était
insensiblement arrivée par la force des circonstances se révélèrent
à elle dans toute leur gravité pendant une soirée du mois de janvier
1820. Quand deux époux se connaissent parfaitement et ont pris une
longue habitude d'eux-mêmes, lorsqu'une femme sait interpréter les
moindres gestes d'un homme et peut pénétrer les sentiments ou les
choses qu'il lui cache, alors des lumières soudaines éclatent souvent
après des réflexions ou des remarques précédentes, dues au hasard, ou
primitivement faites avec insouciance. Une femme se réveille souvent
tout à coup sur le bord ou au fond d'un abîme. Ainsi la marquise,
heureuse d'être seule depuis quelques jours, devina le secret de sa
solitude. Inconstant ou lassé, généreux ou plein de pitié pour elle,
son mari ne lui appartenait plus. En ce moment, elle ne pensa plus à
elle, ni à ses souffrances, ni à ses sacrifices; elle ne fut plus que
mère, et vit la fortune, l'avenir, le bonheur de sa fille; sa fille,
le seul être d'où lui vînt quelque félicité; son Hélène, seul bien qui
l'attachât à la vie. Maintenant, Julie voulait vivre pour préserver son
enfant du joug effroyable sous lequel une marâtre pouvait étouffer la
vie de cette chère créature. A cette nouvelle prévision d'un sinistre
avenir, elle tomba dans une de ces méditations ardentes qui dévorent
des années entières. Entre elle et son mari, désormais, il devait se
trouver tout un monde de pensées, dont le poids porterait sur elle
seule. Jusqu'alors, sûre d'être aimée par Victor, autant qu'il pouvait
aimer, elle s'était dévouée à un bonheur qu'elle ne partageait pas;
mais aujourd'hui, n'ayant plus la satisfaction de savoir que ses larmes
faisaient la joie de son mari, seule dans le monde, il ne lui restait
plus que le choix des malheurs. Au milieu du découragement qui, dans
le calme et le silence de la nuit, détendit toutes ses forces; au
moment où, quittant son divan et son feu presque éteint, elle allait,
à la lueur d'une lampe, contempler sa fille d'un œil sec, monsieur
d'Aiglemont rentra plein de gaieté. Julie lui fit admirer le sommeil
d'Hélène; mais il accueillit l'enthousiasme de sa femme par une phrase
banale.

—A cet âge, dit-il, tous les enfants sont gentils.

Puis, après avoir insouciamment baisé le front de sa fille, il baissa
les rideaux du berceau, regarda Julie, lui prit la main, et l'amena
près de lui sur ce divan où tant de fatales pensées venaient de surgir.

—Vous êtes bien belle ce soir, madame d'Aiglemont! s'écria-t-il avec
cette insupportable gaieté dont le vide était si connu de la marquise.

—Où avez-vous passé la soirée? lui demanda-t-elle en feignant une
profonde indifférence.

—Chez madame de Sérizy.

Il avait pris sur la cheminée un écran, et il en examinait le
transparent avec attention, sans avoir aperçu la trace des larmes
versées par sa femme. Julie frissonna. Le langage ne suffirait pas à
exprimer le torrent de pensées qui s'échappa de son cœur et qu'elle
dut y contenir.

—Madame de Sérizy donne un concert lundi prochain, et se meurt d'envie
de t'avoir. Il suffit que depuis long-temps tu n'aies paru dans le
monde pour qu'elle désire te voir chez elle. C'est une bonne femme qui
t'aime beaucoup. Tu me feras plaisir d'y venir: j'ai presque répondu de
toi...

—J'irai, répondit Julie.

Le son de la voix, l'accent et le regard de la marquise eurent quelque
chose de si pénétrant, de si particulier, que, malgré son insouciance,
Victor regarda sa femme avec étonnement. Ce fut tout. Julie avait
deviné que madame de Sérizy était la femme qui lui avait enlevé le
cœur de son mari. Elle s'engourdit dans une rêverie de désespoir, et
parut très occupée à regarder le feu. Victor faisait tourner l'écran
dans ses doigts avec l'air ennuyé d'un homme qui, après avoir été
heureux ailleurs, apporte chez lui la fatigue du bonheur. Quand il eut
bâillé plusieurs fois, il prit un flambeau d'une main, de l'autre alla
chercher languissamment le cou de sa femme, et voulut l'embrasser;
mais Julie se baissa, lui présenta son front, et y reçut le baiser du
soir, ce baiser machinal, sans amour, espèce de grimace qui lui parut
alors odieuse. Quand Victor eut fermé la porte, la marquise tomba sur
un siége; ses jambes chancelèrent, elle fondit en larmes. Il faut avoir
subi le supplice de quelque scène analogue pour comprendre tout ce que
celle-ci cache de douleurs, pour deviner les longs et terribles drames
auxquels elle donne lieu. Ces simples et niaises paroles, ces silences
entre les deux époux, les gestes, les regards, la manière dont le
marquis s'était assis devant le feu, l'attitude qu'il eut en cherchant
à baiser le cou de sa femme, tout avait servi à faire, de cette heure,
un tragique dénouement à la vie solitaire et douloureuse menée par
Julie. Dans sa folie, elle se mit à genoux devant son divan, s'y
plongea le visage pour ne rien voir, et pria le ciel, en donnant aux
paroles habituelles de son oraison un accent intime, une signification
nouvelle qui eussent déchiré le cœur de son mari, s'il l'eût entendue.

Elle demeura pendant huit jours préoccupée de son avenir, en proie à
son malheur, qu'elle étudiait en cherchant les moyens de ne pas mentir
à son cœur, de regagner son empire sur le marquis, et de vivre assez
longtemps pour veiller au bonheur de sa fille. Elle résolut alors de
lutter avec sa rivale, de reparaître dans le monde, d'y briller; de
feindre pour son mari un amour qu'elle ne pouvait plus éprouver, de
le séduire; puis, lorsque par ses artifices elle l'aurait soumis à
son pouvoir, d'être coquette avec lui comme le sont ces capricieuses
maîtresses qui se font un plaisir de tourmenter leurs amants. Ce
manége odieux était le seul remède possible à ses maux. Ainsi, elle
deviendrait maîtresse de ses souffrances, elle les ordonnerait selon
son bon plaisir, et les rendrait plus rares tout en subjuguant son
mari, tout en le domptant sous un despotisme terrible. Elle n'eut
plus aucun remords de lui imposer une vie difficile. D'un seul
bond, elle s'élança dans les froids calculs de l'indifférence. Pour
sauver sa fille, elle devina tout à coup les perfidies, les mensonges
des créatures qui n'aiment pas, les tromperies de la coquetterie,
et ces ruses atroces qui font haïr si profondément la femme chez
qui les hommes supposent alors des corruptions innées. A l'insu de
Julie, sa vanité féminine, son intérêt et un vague désir de vengeance
s'accordèrent avec son amour maternel pour la faire entrer dans une
voie où de nouvelles douleurs l'attendaient. Mais elle avait l'âme
trop belle, l'esprit trop délicat, et surtout trop de franchise pour
être long-temps complice de ces fraudes. Habituée à lire en elle-même,
au premier pas dans le vice, car ceci était du vice, le cri de sa
conscience devait étouffer celui des passions et de l'égoïsme. En
effet, chez une jeune femme dont le cœur est encore pur, et où l'amour
est resté vierge, le sentiment de la maternité même est soumis à la
voix de la pudeur. La pudeur n'est-elle pas toute la femme? Mais Julie
ne voulut apercevoir aucun danger, aucune faute dans sa nouvelle vie.
Elle vint chez madame de Sérizy. Sa rivale comptait voir une femme
pâle, languissante; la marquise avait mis du rouge, et se présenta
dans tout l'éclat d'une parure qui rehaussait encore sa beauté. Madame
la comtesse de Sérizy était une de ces femmes qui prétendent exercer
à Paris une sorte d'empire sur la mode et sur le monde; elle dictait
des arrêts qui, reçus dans le cercle où elle régnait, lui semblaient
universellement adoptés; elle avait la prétention de faire des mots;
elle était souverainement _jugeuse_. Littérature, politique, hommes et
femmes, tout subissait sa censure; et madame de Sérizy semblait défier
celle des autres. Sa maison était, en toute chose, un modèle de bon
goût. Au milieu de ces salons remplis de femmes élégantes et belles,
Julie triompha de la comtesse. Spirituelle, vive, sémillante, elle
eut autour d'elle les hommes les plus distingués de la soirée. Pour
le désespoir des femmes, sa toilette était irréprochable, et toutes
lui envièrent une coupe de robe, une forme de corsage dont l'effet fut
attribué généralement à quelque génie de couturière inconnue, car les
femmes aiment mieux croire à la science des chiffons qu'à la grâce
et à la perfection de celles qui sont faites de manière à les bien
porter. Lorsque Julie se leva pour aller au piano chanter la romance
de Desdémone, les hommes accoururent de tous les salons pour entendre
cette célèbre voix, muette depuis si long-temps, et il se fit un
profond silence. La marquise éprouva de vives émotions en voyant les
têtes pressées aux portes et tous les regards attachés sur elle. Elle
chercha son mari, lui lança une œillade pleine de coquetterie, et vit
avec plaisir qu'en ce moment son amour-propre était extraordinairement
flatté. Heureuse de ce triomphe, elle ravit l'assemblée dans la
première partie d'_al piu salice_. Jamais ni la Malibran ni la Pasta
n'avaient fait entendre des chants si parfaits de sentiment et
d'intonation; mais, au moment de la reprise, elle regarda dans les
groupes, et aperçut Arthur dont le regard fixe ne la quittait pas. Elle
tressaillit vivement, et sa voix s'altéra.

Madame de Sérizy s'élança de sa place vers la marquise.

—Qu'avez-vous, ma chère? Oh! pauvre petite, elle est si souffrante!
Je tremblais en lui voyant entreprendre une chose au-dessus de ses
forces...

La romance fut interrompue. Julie, dépitée, ne se sentit plus le
courage de continuer et subit la compassion perfide de sa rivale.
Toutes les femmes chuchotèrent; puis, à force de discuter cet incident,
elles devinèrent la lutte commencée entre la marquise et madame de
Sérizy, qu'elles n'épargnèrent pas dans leurs médisances. Les bizarres
pressentiments qui avaient si souvent agité Julie se trouvaient tout à
coup réalisés. En s'occupant d'Arthur, elle s'était complue à croire
qu'un homme, en apparence si doux, si délicat, devait être resté fidèle
à son premier amour. Parfois elle s'était flattée d'être l'objet de
cette belle passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune, dont
toutes les pensées appartiennent à sa bien-aimée, dont tous les moments
lui sont consacrés, qui n'a point de détours, qui rougit de ce qui
fait rougir une femme, pense comme une femme, ne lui donne point de
rivales, et se livre à elle sans songer à l'ambition, ni à la gloire,
ni à la fortune. Elle avait rêvé tout cela d'Arthur, par folie, par
distraction; puis tout à coup elle crut voir son rêve accompli.
Elle lut sur le visage presque féminin du jeune Anglais les pensées
profondes, les mélancolies douces, les résignations douloureuses dont
elle-même était la victime. Elle se reconnut en lui. Le malheur et
la mélancolie sont les interprètes les plus éloquents de l'amour,
et correspondent entre deux êtres souffrants avec une incroyable
rapidité. La vue intime et l'intussusception des choses ou des idées
sont chez eux complètes et justes. Aussi la violence du choc que reçut
la marquise lui révéla-t-elle tous les dangers de l'avenir. Trop
heureuse de trouver un prétexte à son trouble dans son état habituel de
souffrance, elle se laissa volontiers accabler par l'ingénieuse pitié
de madame de Sérizy. L'interruption de la romance était un événement
dont s'entretenaient assez diversement plusieurs personnes. Les unes
déploraient le sort de Julie, et se plaignaient de ce qu'une femme si
remarquable fût perdue pour le monde; les autres voulaient savoir la
cause de ses souffrances et de la solitude dans laquelle elle vivait.

—Eh bien! mon cher Ronquerolles, disait le marquis au frère de madame
de Sérizy, tu enviais mon bonheur en voyant madame d'Aiglemont, et tu
me reprochais de lui être infidèle? Va, tu trouverais mon sort bien
peu désirable, si tu restais comme moi en présence d'une jolie femme
pendant une ou deux années, sans oser lui baiser la main, de peur de la
briser. Ne t'embarrasse jamais de ces bijoux délicats, bons seulement
à mettre sous verre, et que leur fragilité, leur cherté nous oblige
à toujours respecter. Sors-tu souvent ton beau cheval pour lequel tu
crains, m'a-t-on dit, les averses et la neige? Voilà mon histoire. Il
est vrai que je suis sûr de la vertu de ma femme; mais mon mariage est
une chose de luxe; et si tu me crois marié, tu te trompes. Aussi mes
infidélités sont-elles en quelque sorte légitimes. Je voudrais bien
savoir comment vous feriez à ma place, messieurs les rieurs? Beaucoup
d'hommes auraient moins de ménagements que je n'en ai pour ma femme.
Je suis sûr, ajouta-t-il à voix basse, que madame d'Aiglemont ne se
doute de rien. Aussi, certes, aurais-je grand tort de me plaindre, je
suis très heureux... Seulement, rien n'est plus ennuyeux pour un homme
sensible, que de voir souffrir une pauvre créature à laquelle on est
attaché...

—Tu as donc beaucoup de sensibilité? répondit M. de Ronquerolles, car
tu es rarement chez toi.

Cette amicale épigramme fit rire les auditeurs; mais Arthur resta
froid et imperturbable, en gentleman qui a pris la gravité pour base
de son caractère. Les étranges paroles de ce mari firent sans doute
concevoir quelques espérances au jeune Anglais, qui attendit avec
patience le moment où il pourrait se trouver seul avec M. d'Aiglemont,
et l'occasion s'en présenta bientôt.

—Monsieur, lui dit-il, je vois avec une peine infinie l'état de madame
la marquise, et si vous saviez que, faute d'un régime particulier, elle
doit mourir misérablement, je pense que vous ne plaisanteriez pas sur
ses souffrances. Si je vous parle ainsi, j'y suis en quelque sorte
autorisé par la certitude que j'ai de sauver madame d'Aiglemont, et de
la rendre à la vie et au bonheur. Il est peu naturel qu'un homme de mon
rang soit médecin; et, néanmoins, le hasard a voulu que j'étudiasse la
médecine. Or, je m'ennuie assez, dit-il en affectant un froid égoïsme
qui devait servir ses desseins, pour qu'il me soit indifférent de
dépenser mon temps et mes voyages au profit d'un être souffrant, au
lieu de satisfaire quelques sottes fantaisies. Les guérisons de ces
sortes de maladies sont rares, parce qu'elles exigent beaucoup de
soins, de temps et de patience; il faut surtout avoir de la fortune,
voyager, suivre scrupuleusement des prescriptions qui varient chaque
jour, et n'ont rien de désagréable. Nous sommes deux gentilshommes,
dit-il en donnant à ce mot l'acception du mot anglais _gentleman_,
et nous pouvons nous entendre. Je vous préviens que si vous acceptez
ma proposition, vous serez à tout moment le juge de ma conduite. Je
n'entreprendrai rien sans vous avoir pour conseil, pour surveillant,
et je vous réponds du succès si vous consentez à m'obéir. Oui, si vous
voulez ne pas être pendant long-temps le mari de madame d'Aiglemont,
lui dit-il à l'oreille.

—Il est sûr, milord, dit le marquis en riant, qu'un Anglais pouvait
seul me faire une proposition si bizarre. Permettez-moi de ne pas la
repousser et de ne pas l'accueillir, j'y songerai. Puis, avant tout,
elle doit être soumise à ma femme.

En ce moment, Julie avait reparu au piano. Elle chanta l'air de
Sémiramide, _Son regina, son guerriera_. Des applaudissements unanimes,
mais des applaudissements sourds, pour ainsi dire, les acclamations
polies du faubourg Saint-Germain, témoignèrent de l'enthousiasme
qu'elle excita.

Lorsque d'Aiglemont ramena sa femme à son hôtel, Julie vit avec une
sorte de plaisir inquiet le prompt succès de ses tentatives. Son mari,
réveillé par le rôle qu'elle venait de jouer, voulut l'honorer d'une
fantaisie, et la prit en goût, comme il eût fait d'une actrice. Julie
trouva plaisant d'être traitée ainsi, elle vertueuse et mariée; elle
essaya de jouer avec son pouvoir, et dans cette première lutte, sa
bonté la fit succomber encore une fois, mais ce fut la plus terrible
de toutes les leçons que lui gardait le sort. Vers deux ou trois
heures du matin, Julie était sur son séant, sombre et rêveuse, dans
le lit conjugal; une lampe à lueur incertaine éclairait faiblement la
chambre, le silence le plus profond y régnait; et, depuis une heure
environ, la marquise, livrée à de poignants remords, versait des larmes
dont l'amertume ne peut être comprise que des femmes qui se sont
trouvées dans la même situation. Il fallait avoir l'âme de Julie pour
sentir comme elle l'horreur d'une caresse calculée, pour se trouver
autant froissée par un baiser froid; apostasie du cœur encore aggravée
par une douloureuse prostitution. Elle se mésestimait elle-même, elle
maudissait le mariage, elle aurait voulu être morte; et, sans un cri
jeté par sa fille, elle se serait peut-être précipitée par la fenêtre
sur le pavé. Monsieur d'Aiglemont dormait paisiblement près d'elle,
sans être réveillé par les larmes chaudes que sa femme laissait tomber
sur lui. Le lendemain, Julie sut être gaie. Elle trouva des forces
pour paraître heureuse et cacher, non plus sa mélancolie, mais une
invincible horreur. De ce jour elle ne se regarda plus comme une
femme irréprochable. Ne s'était-elle pas menti à elle-même, dès lors
n'était-elle pas capable de dissimulation, et ne pouvait-elle pas plus
tard déployer une profondeur étonnante dans les délits conjugaux? Son
mariage était cause de cette perversité _à priori_ qui ne s'exerçait
encore sur rien. Cependant elle s'était déjà demandé pourquoi
résister à un amant aimé quand elle se donnait, contre son cœur et
contre le vœu de la nature, à un mari qu'elle n'aimait plus. Toutes
les fautes, et les crimes peut-être, ont pour principe un mauvais
raisonnement ou quelque excès d'égoïsme. La société ne peut exister
que par les sacrifices individuels qu'exigent les lois. En accepter
les avantages, n'est-ce pas s'engager à maintenir les conditions qui
la font subsister? Or, les malheureux sans pain, obligés de respecter
la propriété, ne sont pas moins à plaindre que les femmes blessées
dans les vœux et la délicatesse de leur nature. Quelques jours après
cette scène, dont les secrets furent ensevelis dans le lit conjugal,
d'Aiglemont présenta lord Grenville à sa femme. Julie reçut Arthur
avec une politesse froide qui faisait honneur à sa dissimulation. Elle
imposa silence à son cœur, voila ses regards, donna de la fermeté à sa
voix, et put ainsi rester maîtresse de son avenir. Puis, après avoir
reconnu par ces moyens, innés pour ainsi dire chez les femmes, toute
l'étendue de l'amour qu'elle avait inspiré, madame d'Aiglemont sourit
à l'espoir d'une prompte guérison, et n'opposa plus de résistance à
la volonté de son mari, qui la violentait pour lui faire accepter les
soins du jeune docteur. Néanmoins, elle ne voulut se fier à lord
Grenville qu'après en avoir assez étudié les paroles et les manières
pour être sûre qu'il aurait la générosité de souffrir en silence.
Elle avait sur lui le plus absolu pouvoir, elle en abusait déjà:
n'était-elle pas femme?

Montcontour est un ancien manoir situé sur un de ces blonds rochers au
bas desquels passe la Loire, non loin de l'endroit où Julie s'était
arrêtée en 1814. C'est un de ces petits châteaux de Touraine, blancs,
jolis, à tourelles sculptées, brodés comme une dentelle de Malines;
un de ces châteaux mignons, pimpants qui se mirent dans les eaux du
fleuve avec leurs bouquets de mûriers, leurs vignes, leurs chemins
creux, leurs longues balustrades à jour, leurs caves en rocher, leurs
manteaux de lierre et leurs escarpements. Les toits de Montcontour
pétillent sous les rayons du soleil, tout y est ardent. Mille vestiges
de l'Espagne poétisent cette ravissante habitation: les genêts d'or,
les fleurs à clochettes embaument la brise; l'air est caressant, la
terre sourit partout, et partout de douces magies enveloppent l'âme, la
rendent paresseuse, amoureuse, l'amollissent et la bercent. Cette belle
et suave contrée endort les douleurs et réveille les passions. Personne
ne reste froid sous ce ciel pur, devant ces eaux scintillantes. Là
meurt plus d'une ambition, là vous vous couchez au sein d'un tranquille
bonheur, comme chaque soir le soleil se couche dans ses langes de
pourpre et d'azur. Par une douce soirée du mois d'août, en 1821,
deux personnes gravissaient les chemins pierreux qui découpent les
rochers sur lesquels est assis le château, et se dirigeaient vers les
hauteurs pour y admirer sans doute les points de vue multipliés qu'on
y découvre. Ces deux personnes étaient Julie et lord Grenville; mais
cette Julie semblait être une nouvelle femme. La marquise avait les
franches couleurs de la santé. Ses yeux, vivifiés par une féconde
puissance, étincelaient à travers une humide vapeur, semblable au
fluide qui donne à ceux des enfants d'irrésistibles attraits. Elle
souriait à plein, elle était heureuse de vivre, et concevait la vie.
A la manière dont elle levait ses pieds mignons, il était facile de
voir que nulle souffrance n'alourdissait comme autrefois ses moindres
mouvements, n'alanguissait ni ses regards, ni ses paroles, ni ses
gestes. Sous l'ombrelle de soie blanche qui la garantissait des chauds
rayons du soleil, elle ressemblait à une jeune mariée sous son voile,
à une vierge prête à se livrer aux enchantements de l'amour. Arthur
la conduisait avec un soin d'amant, il la guidait comme on guide
un enfant, la mettait dans le meilleur chemin, lui faisait éviter
les pierres, lui montrait une échappée de vue ou l'amenait devant
une fleur, toujours mû par un perpétuel sentiment de bonté, par une
intention délicate, par une connaissance intime du bien-être de cette
femme, sentiments qui semblaient être innés en lui, autant et plus
peut-être que le mouvement nécessaire à sa propre existence. La malade
et son médecin marchaient du même pas sans être étonnés d'un accord qui
paraissait avoir existé dès le premier jour où ils marchèrent ensemble;
ils obéissaient à une même volonté, s'arrêtaient, impressionnés par
les mêmes sensations; leurs regards, leurs paroles correspondaient à
des pensées mutuelles. Parvenus tous deux en haut d'une vigne, ils
voulurent aller se reposer sur une de ces longues pierres blanches que
l'on extrait continuellement des caves pratiquées dans le rocher; mais
avant de s'y asseoir, Julie contempla le site.

—Le beau pays! s'écria-t-elle. Dressons une tente et vivons ici.
Victor, cria-t-elle, venez donc, venez donc!

Monsieur d'Aiglemont répondit d'en bas par un cri de chasseur, mais
sans hâter sa marche; seulement il regardait sa femme de temps en temps
lorsque les sinuosités du sentier le lui permettaient. Julie aspira
l'air avec plaisir en levant la tête et en jetant à Arthur un de ces
coups d'œil fins par lesquels une femme d'esprit dit toute sa pensée.

—Oh! reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on jamais se
lasser d'admirer cette belle vallée? Savez-vous le nom de cette jolie
rivière, milord?

—C'est la Cise.

—La Cise, répéta-t-elle. Et là-bas, devant nous, qu'est-ce?

—Ce sont les coteaux du Cher, dit-il.

—Et sur la droite? Ah! c'est Tours. Mais voyez le bel effet que
produisent dans le lointain les clochers de la cathédrale.

Elle se fit muette, et laissa tomber sur la main d'Arthur la main
qu'elle avait étendue vers la ville. Tous deux, ils admirèrent en
silence le paysage et les beautés de cette nature harmonieuse. Le
murmure des eaux, la pureté de l'air et du ciel, tout s'accordait avec
les pensées qui vinrent en foule dans leurs cœurs aimants et jeunes.

—Oh! mon Dieu, combien j'aime ce pays, répéta Julie avec un
enthousiasme croissant et naïf. Vous l'avez habité longtemps?
reprit-elle après une pause.

A ces mots, lord Grenville tressaillit.

—C'est là, répondit-il avec mélancolie en montrant un bouquet de
noyers sur la route, là que prisonnier je vous vis pour la première
fois....

—Oui, mais j'étais déjà bien triste; cette nature me sembla sauvage,
et maintenant....

Elle s'arrêta, lord Grenville n'osa pas la regarder.

—C'est à vous, dit enfin Julie après un long silence, que je dois ce
plaisir. Ne faut-il pas être vivante pour éprouver les joies de la vie,
et jusqu'à présent n'étais-je pas morte à tout? Vous m'avez donné plus
que la santé, vous m'avez appris à en sentir tout le prix...

Les femmes ont un inimitable talent pour exprimer leurs sentiments
sans employer de trop vives paroles; leur éloquence est surtout dans
l'accent, dans le geste, l'attitude et les regards. Lord Grenville se
cacha la tête dans ses mains, car des larmes roulaient dans ses yeux.
Ce remerciement était le premier que Julie lui fît depuis leur départ
de Paris. Pendant une année entière, il avait soigné la marquise avec
le dévouement le plus entier. Secondé par d'Aiglemont, il l'avait
conduite aux eaux d'Aix, puis sur les bords de la mer à La Rochelle.
Épiant à tout moment les changements que ses savantes et simples
prescriptions produisaient sur la constitution délabrée de Julie, il
l'avait cultivée comme une fleur rare peut l'être par un horticulteur
passionné. La marquise avait paru recevoir les soins intelligents
d'Arthur avec tout l'égoïsme d'une Parisienne habituée aux hommages, ou
avec l'insouciance d'une courtisane qui ne sait ni le coût des choses
ni la valeur des hommes, et les prise au degré d'utilité dont ils lui
sont. L'influence exercée sur l'âme par les lieux est une chose digne
de remarque. Si la mélancolie nous gagne infailliblement lorsque nous
sommes au bord des eaux, une autre loi de notre nature impressible fait
que, sur les montagnes, nos sentiments s'épurent: la passion y gagne
en profondeur ce qu'elle paraît perdre en vivacité. L'aspect du vaste
bassin de la Loire, l'élévation de la jolie colline où les deux amants
s'étaient assis, causaient peut-être le calme délicieux dans lequel
ils savourèrent d'abord le bonheur qu'on goûte à deviner l'étendue
d'une passion cachée sous des paroles insignifiantes en apparence.
Au moment où Julie achevait la phrase qui avait si vivement ému lord
Grenville, une brise caressante agita la cime des arbres, répandit la
fraîcheur des eaux dans l'air; quelques nuages couvrirent le soleil,
et des ombres molles laissèrent voir toutes les beautés de cette jolie
nature. Julie détourna la tête pour dérober au jeune lord la vue des
larmes qu'elle réussit à retenir et à sécher, car l'attendrissement
d'Arthur l'avait promptement gagnée. Elle n'osa lever les yeux sur
lui dans la crainte qu'il ne lût trop de joie dans ce regard. Son
instinct de femme lui faisait sentir qu'à cette heure dangereuse elle
devait ensevelir son amour au fond de son cœur. Cependant le silence
pouvait être également redoutable. En s'apercevant que lord Grenville
était hors d'état de prononcer une parole, Julie reprit d'une voix
douce:—Vous êtes touché de ce que je vous ai dit, milord. Peut-être
cette vive expansion est-elle la manière que prend une âme gracieuse
et bonne comme l'est la vôtre pour revenir sur un faux jugement. Vous
m'aurez crue ingrate en me trouvant froide et réservée, ou moqueuse et
insensible pendant ce voyage qui heureusement va bientôt se terminer.
Je n'aurais pas été digne de recevoir vos soins, si je n'avais su les
apprécier. Milord, je n'ai rien oublié. Hélas! je n'oublierai rien,
ni la sollicitude qui vous faisait veiller sur moi comme une mère
veille sur son enfant, ni surtout la noble confiance de nos entretiens
fraternels, la délicatesse de vos procédés; séductions contre
lesquelles nous sommes toutes sans armes. Milord, il est hors de mon
pouvoir de vous récompenser....

A ce mot, Julie s'éloigna vivement, et lord Grenville ne fit aucun
mouvement pour l'arrêter, la marquise alla sur une roche à une faible
distance, et y resta immobile; leurs émotions furent un secret pour
eux-mêmes, sans doute ils pleurèrent en silence; les chants des
oiseaux, si gais, si prodigues d'expressions tendres au coucher du
soleil, durent augmenter la violente commotion qui les avait forcés de
se séparer: la nature se chargeait de leur exprimer un amour dont ils
n'osaient parler.

—Eh! bien, milord, reprit Julie en se mettant devant lui dans une
attitude pleine de dignité qui lui permit de prendre la main d'Arthur,
je vous demanderai de rendre pure et sainte la vie que vous m'avez
restituée. Ici, nous nous quitterons. Je sais, ajouta-t-elle en voyant
pâlir lord Grenville, que, pour prix de votre dévouement, je vais
exiger de vous un sacrifice encore plus grand que ceux dont l'étendue
devrait être mieux reconnue par moi... Mais, il le faut.... vous ne
resterez pas en France. Vous le commander, n'est-ce pas vous donner des
droits qui seront sacrés? ajouta-t-elle en mettant la main du jeune
homme sur son cœur palpitant.

Arthur se leva.

—Oui, dit-il.

En ce moment il montra d'Aiglemont qui tenait sa fille dans ses bras,
et qui parut de l'autre côté d'un chemin creux sur la balustrade du
château. Il y avait grimpé pour y faire sauter sa petite Hélène.

—Julie, je ne vous parlerai point de mon amour, nos âmes se
comprennent trop bien. Quelque profonds, quelque secrets que fussent
mes plaisirs de cœur, vous les avez tous partagés. Je le sens, je le
sais, je le vois. Maintenant, j'acquiers la délicieuse preuve de la
constante sympathie de nos cœurs, mais je fuirai... J'ai plusieurs
fois calculé trop habilement les moyens de tuer cet homme pour pouvoir
y toujours résister, si je restais près de vous.

—J'ai eu la même pensée, dit-elle en laissant paraître sur sa figure
troublée les marques d'une surprise douloureuse.

Mais il y avait tant de vertu, tant de certitude d'elle-même et tant
de victoires secrètement remportées sur l'amour dans l'accent et le
geste qui échappèrent à Julie, que lord Grenville demeura pénétré
d'admiration. L'ombre même du crime s'était évanouie dans cette naïve
conscience. Le sentiment religieux qui dominait sur ce beau front
devait toujours en chasser les mauvaises pensées involontaires que
notre imparfaite nature engendre, mais qui montrent tout à la fois la
grandeur et les périls de notre destinée.

—Alors, reprit-elle, j'aurais encouru votre mépris, et il m'aurait
sauvée, reprit-elle en baissant les yeux. Perdre votre estime,
n'était-ce pas mourir?

Ces deux héroïques amants restèrent encore un moment silencieux,
occupés à dévorer leurs peines: bonnes et mauvaises, leurs pensées
étaient fidèlement les mêmes, et ils s'entendaient aussi bien dans
leurs intimes plaisirs que dans leurs douleurs les plus cachées.

—Je ne dois pas murmurer, le malheur de ma vie est mon ouvrage,
ajouta-t-elle en levant au ciel des yeux pleins de larmes.

—Milord, s'écria le général de sa place en faisant un geste, nous nous
sommes rencontrés ici pour la première fois. Vous ne vous en souvenez
peut-être pas. Tenez, là-bas, près de ces peupliers.

L'Anglais répondit par une brusque inclination de tête.

—Je devais mourir jeune et malheureuse, répondit Julie. Oui, ne
croyez pas que je vive. Le chagrin sera tout aussi mortel que pouvait
l'être la terrible maladie de laquelle vous m'avez guérie. Je ne me
crois pas coupable. Non, les sentiments que j'ai conçus pour vous sont
irrésistibles, éternels, mais bien involontaires, et je veux rester
vertueuse. Cependant je serai tout à la fois fidèle à ma conscience
d'épouse, à mes devoirs de mère et aux vœux de mon cœur. Écoutez,
lui dit-elle d'une voix altérée, je n'appartiendrai plus à cet homme,
jamais. Et, par un geste effrayant d'horreur et de vérité, Julie montra
son mari.—Les lois du monde, reprit-elle, exigent que je lui rende
l'existence heureuse, j'y obéirai; je serai sa servante; mon dévouement
pour lui sera sans bornes, mais d'aujourd'hui je suis veuve. Je ne
veux être une prostituée ni à mes yeux ni à ceux du monde; si je ne
suis point à monsieur d'Aiglemont, je ne serai jamais à un autre. Vous
n'aurez de moi que ce que vous m'avez arraché. Voilà l'arrêt que j'ai
porté sur moi-même, dit-elle en regardant Arthur avec fierté. Il est
irrévocable, milord. Maintenant, apprenez que si vous cédiez à une
pensée criminelle, la veuve de monsieur d'Aiglemont entrerait dans un
cloître, soit en Italie, soit en Espagne. Le malheur a voulu que nous
ayons parlé de notre amour. Ces aveux étaient inévitables peut-être;
mais que ce soit pour la dernière fois que nos cœurs aient si
fortement vibré. Demain, vous feindrez de recevoir une lettre qui vous
appelle en Angleterre, et nous nous quitterons pour ne plus nous revoir.

Cependant Julie, épuisée par cet effort, sentit ses genoux fléchir, un
froid mortel la saisit, et par une pensée bien féminine, elle s'assit
pour ne pas tomber dans les bras d'Arthur.

—Julie! cria lord Grenville.

Ce cri perçant retentit comme un éclat de tonnerre. Cette déchirante
clameur exprima tout ce que l'amant, jusque-là muet, n'avait pu dire.

—Hé bien! qu'a-t-elle donc? demanda le général.

En entendant ce cri, le marquis avait hâté le pas, et se trouva soudain
devant les deux amants.

—Ce ne sera rien, dit Julie avec cet admirable sang-froid que la
finesse naturelle aux femmes leur permet d'avoir assez souvent dans les
grandes crises de la vie. La fraîcheur de ce noyer a failli me faire
perdre connaissance, et mon docteur a dû en frémir de peur. Ne suis-je
pas pour lui comme une œuvre d'art qui n'est pas encore achevée? Il a
peut-être tremblé de la voir détruite...

Elle prit audacieusement le bras de lord Grenville, sourit à son mari,
regarda le paysage avant de quitter le sommet des rochers, et entraîna
son compagnon de voyage en lui prenant la main.

—Voici, certes, le plus beau site que nous ayons vu, dit-elle; je ne
l'oublierai jamais. Voyez donc, Victor, quels lointains, quelle étendue
et quelle variété. Ce pays me fait concevoir l'amour.

Riant d'un rire presque convulsif, mais riant de manière à tromper son
mari, elle sauta gaiement dans les chemins creux, et disparut.

—Eh! quoi, sitôt?... dit-elle quand elle se trouva loin de monsieur
d'Aiglemont. Hé! quoi, mon ami, dans un instant nous ne pourrons plus
être, et ne serons plus jamais nous-mêmes; enfin nous ne vivrons plus...

—Allons lentement, répondit lord Grenville, les voitures sont encore
loin. Nous marcherons ensemble, et s'il nous est permis de mettre des
paroles dans nos regards, nos cœurs vivront un moment de plus.

Ils se promenèrent sur la levée, au bord des eaux, aux dernières lueurs
du soir, presque silencieusement, disant de vagues paroles, douces
comme le murmure de la Loire, mais qui remuaient l'âme. Le soleil,
au moment de sa chute, les enveloppa de ses reflets rouges avant de
disparaître, image mélancolique de leur fatal amour. Très inquiet de ne
pas retrouver sa voiture à l'endroit où il s'était arrêté, le général
suivait ou devançait les deux amants, sans se mêler de la conversation.
La noble et délicate conduite que lord Grenville tenait pendant ce
voyage avait détruit les soupçons du marquis, et depuis quelque
temps il laissait sa femme libre, en se confiant à la foi punique
du lord-docteur. Arthur et Julie marchèrent encore dans le triste
et douloureux accord de leurs cœurs flétris. Naguère, en montant à
travers les escarpements de Montcontour, ils avaient tous deux une
vague espérance, un inquiet bonheur dont ils n'osaient pas se demander
compte; mais en descendant le long de la levée, ils avaient renversé
le frêle édifice construit dans leur imagination, et sur lequel ils
n'osaient respirer, semblables aux enfants qui prévoient la chute des
châteaux de cartes qu'ils ont bâtis. Ils étaient sans espérance. Le
soir même, lord Grenville partit. Le dernier regard qu'il jeta sur
Julie prouva malheureusement que, depuis le moment où la sympathie leur
avait révélé l'étendue d'une passion si forte, il avait eu raison de se
défier de lui-même.

Quand monsieur d'Aiglemont et sa femme se trouvèrent le lendemain
assis au fond de leur voiture, sans leur compagnon de voyage, et
qu'ils parcoururent avec rapidité la route, jadis faite en 1814 par
la marquise, alors ignorante de l'amour et qui en avait alors presque
maudit la constance, elle retrouva mille impressions oubliées. Le cœur
a sa mémoire à lui. Telle femme incapable de se rappeler les événements
les plus graves, se souviendra pendant toute sa vie des choses qui
importent à ses sentiments. Aussi, Julie eut-elle une parfaite
souvenance de détails même frivoles; elle reconnut avec bonheur les
plus légers accidents de son premier voyage, et jusqu'à des pensées qui
lui étaient venues à certains endroits de la route. Victor, redevenu
passionnément amoureux de sa femme depuis qu'elle avait recouvré la
fraîcheur de la jeunesse et toute sa beauté, se serra près d'elle à la
façon des amants. Lorsqu'il essaya de la prendre dans ses bras, elle se
dégagea doucement, et trouva je ne sais quel prétexte pour éviter cette
innocente caresse. Puis, bientôt, elle eut horreur du contact de Victor
de qui elle sentait et partageait la chaleur, par la manière dont ils
étaient assis. Elle voulut se mettre seule sur le devant de la voiture;
mais son mari lui fit la grâce de la laisser au fond. Elle le remercia
de cette attention par un soupir auquel il se méprit, et cet ancien
séducteur de garnison, interprétant à son avantage la mélancolie de sa
femme, la mit à la fin du jour dans l'obligation de lui parler avec une
fermeté qui lui imposa.

—Mon ami, lui dit-elle, vous avez déjà failli me tuer; vous le
savez. Si j'étais encore une jeune fille sans expérience, je pourrais
recommencer le sacrifice de ma vie; mais je suis mère, j'ai une fille
à élever, et je me dois autant à elle qu'à vous. Subissons un malheur
qui nous atteint également. Vous êtes le moins à plaindre. N'avez-vous
pas su trouver des consolations que mon devoir, notre honneur commun,
et, mieux que tout cela, la nature m'interdisent. Tenez, ajouta-t-elle,
vous avez étourdiment oublié dans un tiroir trois lettres de madame de
Sérizy; les voici. Mon silence vous prouve que vous avez en moi une
femme pleine d'indulgence, et qui n'exige pas de vous les sacrifices
auxquels les lois la condamnent; mais j'ai assez réfléchi pour savoir
que nos rôles ne sont pas les mêmes, et que la femme seule est
prédestinée au malheur. Ma vertu repose sur des principes arrêtés et
fixes. Je saurai vivre irréprochable; mais laissez-moi vivre.

Le marquis, abasourdi par la logique que les femmes savent étudier aux
clartés de l'amour, fut subjugué par l'espèce de dignité qui leur est
naturelle dans ces sortes de crises. La répulsion instinctive que Julie
manifestait pour tout ce qui froissait son amour et les vœux de son
cœur est une des plus belles choses de la femme, et vient peut-être
d'une vertu naturelle que ni les lois ni la civilisation ne feront
taire. Mais qui donc oserait blâmer les femmes? Quand elles ont imposé
silence au sentiment exclusif qui ne leur permet pas d'appartenir à
deux hommes, ne sont-elles pas comme des prêtres sans croyance? Si
quelques esprits rigides blâment l'espèce de transaction conclue par
Julie entre ses devoirs et son amour, les âmes passionnées lui en
feront un crime. Cette réprobation générale accuse ou le malheur qui
attend les désobéissances aux lois, ou de bien tristes imperfections
dans les institutions sur lesquelles repose la société européenne.

Deux ans se passèrent, pendant lesquels monsieur et madame d'Aiglemont
menèrent la vie des gens du monde, allant chacun de leur côté, se
rencontrant dans les salons plus souvent que chez eux; élégant divorce
par lequel se terminent beaucoup de mariages dans le grand monde. Un
soir, par extraordinaire, les deux époux se trouvaient réunis dans
leur salon. Madame d'Aiglemont avait eu à dîner l'une de ses amies. Le
général, qui dînait toujours en ville, était resté chez lui.

—Vous allez être bien heureuse, madame la marquise, dit monsieur
d'Aiglemont en posant sur une table la tasse dans laquelle il venait de
boire son café. Le marquis regarda madame de Wimphen d'un air moitié
malicieux, moitié chagrin, et ajouta:—Je pars pour une longue chasse,
où je vais avec le grand-veneur. Vous serez au moins pendant huit jours
absolument veuve, et c'est ce que vous désirez, je crois...

—Guillaume, dit-il au valet qui vint enlever les tasses, faites
atteler.

Madame de Wimphen était cette Louisa à laquelle jadis madame
d'Aiglemont voulait conseiller le célibat. Les deux femmes se jetèrent
un regard d'intelligence qui prouvait que Julie avait trouvé dans son
amie une confidente de ses peines, confidente précieuse et charitable,
car madame de Wimphen était très heureuse en mariage; et, dans la
situation opposée où elles étaient, peut-être le bonheur de l'une
faisait-il une garantie de son dévouement au malheur de l'autre. En
pareil cas, la dissemblance des destinées est presque toujours un
puissant lien d'amitié.

—Est-ce le temps de la chasse? dit Julie en jetant un regard
indifférent à son mari.

Le mois de mars était à sa fin.

—Madame, le grand-veneur chasse quand il veut et où il veut. Nous
allons en forêt royale tuer des sangliers.

—Prenez garde qu'il ne vous arrive quelque accident...

—Un malheur est toujours imprévu, répondit-il en souriant.

—La voiture de monsieur est prête, dit Guillaume.

Le général se leva, baisa la main de madame de Wimphen, et se tourna
vers Julie.

—Madame, si je périssais victime d'un sanglier! dit-il d'un air
suppliant.

—Qu'est-ce que cela signifie? demanda madame de Wimphen.

—Allons, venez, dit madame d'Aiglemont à Victor. Puis, elle sourit
comme pour dire à Louisa:—Tu vas voir.

Julie tendit son cou à son mari, qui s'avança pour l'embrasser; mais la
marquise se baissa de telle sorte, que le baiser conjugal glissa sur la
ruche de sa pèlerine.

—Vous en témoignerez devant Dieu, reprit le marquis en s'adressant
à madame de Wimphen, il me faut un firman pour obtenir cette légère
faveur. Voilà comment ma femme entend l'amour. Elle m'a amené là, je ne
sais par quelle ruse. Bien du plaisir!

Et il sortit.

—Mais ton pauvre mari est vraiment bien bon, s'écria Louisa quand les
deux femmes se trouvèrent seules. Il t'aime.

—Oh! n'ajoute pas une syllabe à ce dernier mot. Le nom que je porte me
fait horreur...

—Oui, mais Victor t'obéit entièrement, dit Louisa.

—Son obéissance, répondit Julie, est en partie fondée sur la grande
estime que je lui ai inspirée. Je suis une femme très vertueuse selon
les lois; je lui rends sa maison agréable, je ferme les yeux sur ses
intrigues, je ne prends rien sur sa fortune; il peut en gaspiller les
revenus à son gré: j'ai soin seulement d'en conserver le capital. A ce
prix, j'ai la paix. Il ne s'explique pas, ou ne veut pas s'expliquer
mon existence. Mais si je mène ainsi mon mari, ce n'est pas sans
redouter les effets de son caractère. Je suis comme un conducteur
d'ours qui tremble qu'un jour la muselière ne se brise. Si Victor
croyait avoir le droit de ne plus m'estimer, je n'ose prévoir ce qui
pourrait arriver; car il est violent, plein d'amour-propre, de vanité
surtout. S'il n'a pas l'esprit assez subtil pour prendre un parti
sage dans une circonstance délicate où ses passions mauvaises seront
mises en jeu; il est faible de caractère, et me tuerait peut-être
provisoirement, quitte à mourir de chagrin le lendemain. Mais ce fatal
bonheur n'est pas à craindre...

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les pensées des deux
amies se portèrent sur la cause secrète de cette situation.

—J'ai été bien cruellement obéie, reprit Julie en lançant un regard
d'intelligence à Louisa. Cependant je ne _lui_ avais pas interdit de
m'écrire. Ah! _il_ m'a oubliée, et a eu raison. Il serait par trop
funeste que sa destinée fût brisée! n'est-ce pas assez de la mienne?
Croirais-tu, ma chère, que je lis les journaux anglais, dans le seul
espoir de voir son nom imprimé. Eh! bien, il n'a pas encore paru à la
chambre des lords.

—Tu sais donc l'anglais?

—Je ne te l'ai pas dit! je l'ai appris.

—Pauvre petite, s'écria Louisa en saisissant la main de Julie, mais
comment peux-tu vivre encore?

—Ceci est un secret, répondit la marquise en laissant échapper un
geste de naïveté presque enfantine. Écoute. Je prends de l'opium.
L'histoire de la duchesse de..., à Londres, m'en a donné l'idée.
Tu sais, Mathurin en a fait un roman. Mes gouttes de laudanum sont
très-faibles. Je dors. Je n'ai guère que sept heures de veille, et je
les donne à ma fille...

Louisa regarda le feu, sans oser contempler son amie dont toutes les
misères se développaient à ses yeux pour la première fois.

—Louisa, garde-moi le secret, dit Julie après un moment de silence.

Tout à coup un valet apporta une lettre à la marquise.

—Ah! s'écria-t-elle en pâlissant.

—Je ne demanderai pas de qui, lui dit madame de Wimphen.

La marquise lisait et n'entendait plus rien, son amie vit les
sentiments les plus actifs, l'exaltation la plus dangereuse, se peindre
sur le visage de madame d'Aiglemont qui rougissait et pâlissait tour à
tour. Enfin Julie jeta le papier dans le feu.

—Cette lettre est incendiaire! Oh! mon cœur m'étouffe.

Elle se leva, marcha; ses yeux brûlaient.

—Il n'a pas quitté Paris! s'écria-t-elle.

Son discours saccadé, que madame de Wimphen n'osa pas interrompre, fut
scandé par des pauses effrayantes. A chaque interruption, les phrases
étaient prononcées d'un accent de plus en plus profond. Les derniers
mots eurent quelque chose de terrible.

—Il n'a pas cessé de me voir, à mon insu. Un de mes regards surpris
chaque jour l'aide à vivre. Tu ne sais pas, Louisa? il meurt et demande
à me dire adieu, il sait que mon mari s'est absenté ce soir pour
plusieurs jours, et va venir dans un moment. Oh! j'y périrai. Je suis
perdue. Écoute? reste avec moi. Devant deux femmes il n'osera pas! Oh!
demeure, je me crains.

—Mais mon mari sait que j'ai dîné chez toi, répondit madame de
Wimphen, et doit venir me chercher.

—Eh! bien, avant ton départ, je l'aurai renvoyé. Je serai notre
bourreau à tous deux. Hélas! il croira que je ne l'aime plus. Et cette
lettre! ma chère, elle contenait des phrases que je vois écrites en
traits de feu.

Une voiture roula sous la porte.

—Ah! s'écria la marquise avec une sorte de joie, il vient publiquement
et sans mystère.

—Lord Grenville, cria le valet.

La marquise resta debout, immobile. En voyant Arthur pâle, maigre et
hâve, il n'y avait plus de sévérité possible. Quoique lord Grenville
fût violemment contrarié de ne pas trouver Julie seule, il parut calme
et froid. Mais pour ces deux femmes initiées aux mystères de son amour,
sa contenance, le son de sa voix, l'expression de ses regards, eurent
un peu de la puissance attribuée à la torpille. La marquise et madame
de Wimphen restèrent comme engourdies par la vive communication d'une
douleur horrible. Le son de la voix de lord Grenville faisait palpiter
si cruellement madame d'Aiglemont, qu'elle n'osait lui répondre de
peur de lui révéler l'étendue du pouvoir qu'il exerçait sur elle;
lord Grenville n'osait regarder Julie, en sorte que madame de Wimphen
fit presque à elle seule les frais d'une conversation sans intérêt;
lui jetant un regard empreint d'une touchante reconnaissance, Julie
la remercia du secours qu'elle lui donnait. Alors les deux amants
imposèrent silence à leurs sentiments, et durent se tenir dans les
bornes prescrites par le devoir et les convenances. Mais bientôt on
annonça monsieur de Wimphen; en le voyant entrer, les deux amies se
lancèrent un regard, et comprirent, sans se parler, les nouvelles
difficultés de la situation. Il était impossible de mettre monsieur de
Wimphen dans le secret de ce drame, et Louisa n'avait pas de raisons
valables à donner à son mari, en lui demandant à rester chez son amie.
Lorsque madame de Wimphen mit son châle, Julie se leva comme pour aider
Louisa à l'attacher, et dit à voix basse:—J'aurai du courage. S'il est
venu publiquement chez moi, que puis-je craindre? Mais, sans toi, dans
le premier moment, en le voyant si changé, je serais tombée à ses pieds.

—Hé! bien, Arthur, vous ne m'avez pas obéi, dit madame d'Aiglemont
d'une voix tremblante en revenant prendre sa place sur une causeuse où
lord Grenville n'osa venir s'asseoir.

—Je n'ai pu résister plus longtemps au plaisir d'entendre votre
voix, d'être auprès de vous. C'était une folie, un délire. Je ne suis
plus maître de moi. Je me suis bien consulté, je suis trop faible. Je
dois mourir. Mais mourir sans vous avoir vue, sans avoir écouté le
frémissement de votre robe, sans avoir recueilli vos pleurs, quelle
mort!

Il voulut s'éloigner de Julie, mais son brusque mouvement fit tomber
un pistolet de sa poche. La marquise regarda cette arme d'un œil
qui n'exprimait plus ni passion ni pensée. Lord Grenville ramassa le
pistolet et parut violemment contrarié d'un accident qui pouvait passer
pour une spéculation d'amoureux.

—Arthur! demanda Julie.

—Madame, répondit-il en baissant les yeux, j'étais venu plein de
désespoir, je voulais.

Il s'arrêta.

—Vous vouliez vous tuer chez moi! s'écria-t-elle.

—Non pas seul, dit-il d'une voix douce.

—Eh! quoi, mon mari, peut-être?

—Non, non, s'écria-t-il d'une voix étouffée. Mais rassurez-vous,
reprit-il, mon fatal projet s'est évanoui. Lorsque je suis entré, quand
je vous ai vue, alors je me suis senti le courage de me taire, de
mourir seul.

Julie se leva, se jeta dans les bras d'Arthur qui, malgré les sanglots
de sa maîtresse, distingua deux paroles pleines de passion.

—Connaître le bonheur et mourir, dit-elle. Eh! bien, oui!

Toute l'histoire de Julie était dans ce cri profond, cri de nature et
d'amour auquel les femmes sans religion succombent; Arthur la saisit
et la porta sur le canapé par un mouvement empreint de toute la
violence que donne un bonheur inespéré. Mais tout à coup la marquise
s'arracha des bras de son amant, lui jeta le regard fixe d'une femme
au désespoir, le prit par la main, saisit un flambeau, l'entraîna dans
sa chambre à coucher; puis, parvenue au lit où dormait Hélène, elle
repoussa doucement les rideaux et découvrit son enfant en mettant une
main devant la bougie, afin que la clarté n'offensât pas les paupières
transparentes et à peine fermées de la petite fille. Hélène avait les
bras ouverts, et souriait en dormant. Julie montra par un regard son
enfant à lord Grenville. Ce regard disait tout.

—Un mari, nous pouvons l'abandonner même quand il nous aime. Un homme
est un être fort, il a des consolations. Nous pouvons mépriser les lois
du monde. Mais un enfant sans mère!

Toutes ces pensées et mille autres plus attendrissantes encore étaient
dans ce regard.

—Nous pouvons l'emporter, dit l'Anglais en murmurant, je l'aimerai
bien...

—Maman! dit Hélène en s'éveillant.

A ce mot, Julie fondit en larmes. Lord Grenville s'assit et resta les
bras croisés, muet et sombre.

—Maman! Cette jolie, cette naïve interpellation réveilla tant de
sentiments nobles et tant d'irrésistibles sympathies, que l'amour fut
un moment écrasé sous la voix puissante de la maternité. Julie ne fut
plus femme, elle fut mère. Lord Grenville ne résista pas longtemps,
les larmes de Julie le gagnèrent. En ce moment, une porte ouverte avec
violence fit un grand bruit, et ces mots:—Madame d'Aiglemont, es-tu
par ici? retentirent comme un éclat de tonnerre au cœur des deux
amants. Le marquis était revenu. Avant que Julie eût pu retrouver son
sang-froid, le général se dirigeait de sa chambre dans celle de sa
femme. Ces deux pièces étaient contiguës. Heureusement, Julie fit un
signe à lord Grenville qui alla se jeter dans un cabinet de toilette
dont la porte fut vivement fermée par la marquise.

—Eh! bien, ma femme, lui dit Victor, me voici. La chasse n'a pas lieu.
Je vais me coucher.

—Bonsoir, lui dit-elle, je vais en faire autant. Ainsi laissez-moi me
déshabiller.

—Vous êtes bien revêche ce soir. Je vous obéis, madame la marquise.

Le général rentra dans sa chambre, Julie l'accompagna pour fermer la
porte de communication, et s'élança pour délivrer lord Grenville. Elle
retrouva toute sa présence d'esprit, et pensa que la visite de son
ancien docteur était fort naturelle; elle pouvait l'avoir laissé au
salon pour venir coucher sa fille, elle allait lui dire de s'y rendre
sans bruit; mais quand elle ouvrit la porte du cabinet, elle jeta un
cri perçant. Les doigts de lord Grenville avaient été pris et écrasés
dans la rainure.

—Eh! bien, qu'as-tu donc? lui demanda son mari.

—Rien, rien, répondit-elle, je viens de me piquer le doigt avec une
épingle.

La porte de communication se rouvrit tout à coup. La marquise crut que
son mari venait par intérêt pour elle, et maudit cette sollicitude où
le cœur n'était pour rien. Elle eut à peine le temps de fermer le
cabinet de toilette, et lord Grenville n'avait pas encore pu dégager
sa main. Le général reparut en effet; mais la marquise se trompait, il
était amené par une inquiétude personnelle.

—Peux-tu me prêter un foulard? Ce drôle de Charles me laisse sans
un seul mouchoir de tête. Dans les premiers jours de notre mariage,
tu te mêlais de mes affaires avec des soins si minutieux que tu m'en
ennuyais. Ah! le mois de miel n'a pas beaucoup duré pour moi, ni pour
mes cravates. Maintenant je suis livré au bras séculier de ces gens-là
qui se moquent tous de moi.

—Tenez, voilà un foulard. Vous n'êtes pas entré dans le salon?

—Non.

—Vous y auriez peut-être encore rencontré lord Grenville.

—Il est à Paris?

—Apparemment.

—Oh! j'y vais, ce bon docteur.

—Mais il doit être parti, s'écria Julie.

Le marquis était en ce moment au milieu de la chambre de sa femme, et
se coiffait avec le foulard, en se regardant avec complaisance dans la
glace.

—Je ne sais pas où sont nos gens, dit-il. J'ai sonné Charles déjà
trois fois, il n'est pas venu. Vous êtes donc sans votre femme de
chambre? Sonnez-la, je voudrais avoir cette nuit une couverture de plus
à mon lit.

—Pauline est sortie, répondit sèchement la marquise.

—A minuit! dit le général.

—Je lui ai permis d'aller à l'Opéra.

—Cela est singulier! reprit le mari tout en se déshabillant, j'ai cru
la voir en montant l'escalier.

—Elle est alors sans doute rentrée, dit Julie en affectant de
l'impatience.

Puis, pour n'éveiller aucun soupçon chez son mari, la marquise tira le
cordon de la sonnette, mais faiblement.

Les événements de cette nuit n'ont pas été tous parfaitement connus;
mais tous durent être aussi simples, aussi horribles que le sont les
incidents vulgaires et domestiques qui précèdent. Le lendemain, la
marquise d'Aiglemont se mit au lit pour plusieurs jours.

—Qu'est-il donc arrivé de si extraordinaire chez toi, pour que tout
le monde parle de ta femme? demanda monsieur de Ronquerolles à M.
d'Aiglemont quelques jours après cette nuit de catastrophes.

—Crois-moi, reste garçon, dit d'Aiglemont. Le feu a pris aux rideaux
du lit où couchait Hélène; ma femme a eu un tel saisissement que la
voilà malade pour un an, dit le médecin. Vous épousez une jolie femme,
elle enlaidit; vous épousez une jeune fille pleine de santé, elle
devient malingre: vous la croyez passionnée, elle est froide; ou bien,
froide en apparence, elle est réellement si passionnée qu'elle vous tue
ou vous déshonore. Tantôt la créature la plus douce est quinteuse, et
jamais les quinteuses ne deviennent douces; tantôt, l'enfant que vous
avez eue niaise et faible, déploie contre vous une volonté de fer, un
esprit de démon. Je suis las du mariage.

—Ou de ta femme.

—Cela serait difficile. A propos, veux-tu venir à Saint-Thomas-d'Aquin
avec moi voir l'enterrement de lord Grenville?

—Singulier passe-temps. Mais, reprit Ronquerolles, sait-on décidément
la cause de sa mort?

—Son valet de chambre prétend qu'il est resté pendant toute une
nuit sur l'appui extérieur d'une fenêtre pour sauver l'honneur de sa
maîtresse; et, il a fait diablement froid ces jours-ci!

—Ce dévouement serait très-estimable chez nous autres, vieux routiers;
mais lord Grenville est jeune, et.... Anglais. Ces Anglais veulent
toujours se singulariser.

—Bah! répondit d'Aiglemont, ces traits d'héroïsme dépendent de la
femme qui les inspire, et ce n'est certes pas pour la mienne que ce
pauvre Arthur est mort!



II

SOUFFRANCES INCONNUES.


Entre la petite rivière du Loing et la Seine, s'étend une vaste plaine
bordée par la forêt de Fontainebleau, par les villes de Moret, de
Nemours et de Montereau. Cet aride pays n'offre à la vue que de rares
monticules; parfois, au milieu des champs, quelques carrés de bois
qui servent de retraite au gibier; puis, partout, ces lignes sans
fin, grises ou jaunâtres, particulières aux horizons de la Sologne,
de la Beauce et du Berri. Au milieu de cette plaine, entre Moret et
Montereau, le voyageur aperçoit un vieux château nommé Saint-Lange,
dont les abords ne manquent ni de grandeur ni de majesté. Ce sont de
magnifiques avenues d'ormes, des fossés, de longs murs d'enceinte,
des jardins immenses, et les vastes constructions seigneuriales,
qui pour être bâties voulaient les profits de la maltôte, ceux des
fermes générales, les concussions autorisées ou les grandes fortunes
aristocratiques détruites aujourd'hui par le marteau du Code civil.
Si l'artiste ou quelque rêveur vient à s'égarer par hasard dans les
chemins à profondes ornières ou dans les terres fortes qui défendent
l'abord de ce pays, il se demande par quel caprice ce poétique château
fut jeté dans cette savane de blé, dans ce désert de craie, de marne
et de sables où la gaieté meurt, où la tristesse naît infailliblement,
où l'âme est incessamment fatiguée par une solitude sans voix, par un
horizon monotone, beautés négatives, mais favorables aux souffrances
qui ne veulent pas de consolations.

Une jeune femme, célèbre à Paris par sa grâce, par sa figure, par
son esprit, et dont la position sociale, dont la fortune étaient en
harmonie avec sa haute célébrité, vint, au grand étonnement du petit
village, situé à un mille environ de Saint-Lange, s'y établir vers la
fin de l'année 1820. Les fermiers et les paysans n'avaient point vu de
maîtres au château depuis un temps immémorial. Quoique d'un produit
considérable, la terre était abandonnée aux soins d'un régisseur et
gardée par d'anciens serviteurs. Aussi le voyage de madame la marquise
causa-t-il une sorte d'émoi dans le pays. Plusieurs personnes étaient
groupées au bout du village, dans la cour d'une méchante auberge,
sise à l'embranchement des routes de Nemours et de Moret, pour voir
passer une calèche qui allait assez lentement, car la marquise était
venue de Paris avec ses chevaux. Sur le devant de la voiture, la
femme de chambre tenait une petite fille plus songeuse que rieuse.
La mère gisait au fond, comme un moribond envoyé par les médecins à
la campagne. La physionomie abattue de cette jeune femme délicate
contenta fort peu les politiques du village, auxquels son arrivée à
Saint-Lange avait fait concevoir l'espérance d'un mouvement quelconque
dans la commune. Certes, toute espèce de mouvement était visiblement
antipathique à cette femme endolorie.

La plus forte tête du village de Saint-Lange déclara le soir au
cabaret, dans la chambre où buvaient les notables, que, d'après la
triste empreinte sur les traits de madame la marquise, elle devait
être ruinée. En l'absence de monsieur le marquis, que les journaux
désignaient comme devant accompagner le duc d'Angoulême en Espagne,
elle allait économiser à Saint-Lange les sommes nécessaires à
l'acquittement des différences dues par suite de fausses spéculations
faites à la Bourse. Le marquis était un des plus gros joueurs.
Peut-être la terre serait-elle vendue par petits lots. Il y aurait
alors de bons coups à faire. Chacun devait songer à compter ses écus,
les tirer de leur cachette, énumérer ses ressources, afin d'avoir
sa part dans l'abatis de Saint-Lange. Cet avenir parut si beau que
chaque notable, impatient de savoir s'il était fondé, pensa aux moyens
d'apprendre la vérité par les gens du château; mais aucun d'eux ne put
donner de lumières sur la catastrophe qui amenait leur maîtresse, au
commencement de l'hiver, dans son vieux château de Saint-Lange, tandis
qu'elle possédait d'autres terres renommées par la gaieté des aspects
et par la beauté des jardins. Monsieur le maire vint pour présenter
ses hommages à Madame; mais il ne fut pas reçu. Après le maire, le
régisseur se présenta sans plus de succès.

Madame la marquise ne sortait de sa chambre que pour la laisser
arranger, et demeurait, pendant ce temps, dans un petit salon voisin
où elle dînait, si l'on peut appeler dîner se mettre à une table,
y regarder les mets avec dégoût, et en prendre précisément la dose
nécessaire pour ne pas mourir de faim. Puis elle revenait aussitôt à
la bergère antique où, dès le matin, elle s'asseyait dans l'embrasure
de la seule fenêtre qui éclairât sa chambre. Elle ne voyait sa fille
que pendant le peu d'instants employés par son triste repas, et
encore paraissait-elle la souffrir avec peine. Ne fallait-il pas
des douleurs inouïes pour faire taire, chez une jeune femme, le
sentiment maternel? Aucun de ses gens n'avait accès auprès d'elle.
Sa femme de chambre était la seule personne dont les services lui
plaisaient. Elle exigea un silence absolu dans le château, sa fille
dut aller jouer loin d'elle. Il lui était si difficile de supporter
le moindre bruit que toute voix humaine, même celle de son enfant,
l'affectait désagréablement. Les gens du pays s'occupèrent beaucoup
de ses singularités; puis, quand toutes les suppositions possibles
furent faites, ni les petites villes environnantes, ni les paysans ne
songèrent plus à cette femme malade.

La marquise, laissée à elle-même, put donc rester parfaitement
silencieuse au milieu du silence qu'elle avait établi autour d'elle, et
n'eut aucune occasion de quitter la chambre tendue de tapisseries où
mourut sa grand'mère, et où elle était venue pour y mourir doucement,
sans témoins, sans importunités, sans subir les fausses démonstrations
des égoïsmes fardés d'affection qui, dans les villes, donnent aux
mourants une double agonie. Cette femme avait vingt-six ans. A cet âge,
une âme encore pleine de poétiques illusions aime à savourer la mort,
quand elle lui semble bienfaisante. Mais la mort a de la coquetterie
pour les jeunes gens; pour eux, elle s'avance et se retire, se montre
et se cache; sa lenteur les désenchante d'elle, et l'incertitude que
leur cause son lendemain finit par les rejeter dans le monde où ils
rencontreront la douleur, qui, plus impitoyable que ne l'est la mort,
les frappera sans se laisser attendre. Or, cette femme qui se refusait
à vivre allait éprouver l'amertume de ces retardements au fond de sa
solitude, et y faire, dans une agonie morale que la mort ne terminerait
pas, un terrible apprentissage d'égoïsme qui devait lui déflorer le
cœur et le façonner au monde.

Ce cruel et triste enseignement est toujours le fruit de nos premières
douleurs. La marquise souffrait véritablement pour la première et
pour la seule fois de sa vie peut-être. En effet, ne serait-ce pas
une erreur de croire que les sentiments se reproduisent? Une fois
éclos, n'existent-ils pas toujours au fond du cœur? Ils s'y apaisent
et s'y réveillent au gré des accidents de la vie; mais ils y restent,
et leur séjour modifie nécessairement l'âme. Ainsi, tout sentiment
n'aurait qu'un grand jour, le jour plus ou moins long de sa première
tempête. Ainsi, la douleur, le plus constant de nos sentiments, ne
serait vive qu'à sa première irruption; et ses autres atteintes iraient
en s'affaiblissant, soit par notre accoutumance à ses crises, soit
par une loi de notre nature qui, pour se maintenir vivante, oppose à
cette force destructive une force égale mais inerte, prise dans les
calculs de l'égoïsme. Mais, entre toutes les souffrances, à laquelle
appartiendra ce nom de douleur? La perte des parents est un chagrin
auquel la nature a préparé les hommes; le mal physique est passager,
n'embrasse pas l'âme; et s'il persiste, ce n'est plus un mal, c'est
la mort. Qu'une jeune femme perde un nouveau-né, l'amour conjugal lui
a bientôt donné un successeur. Cette affliction est passagère aussi.
Enfin, ces peines et beaucoup d'autres semblables sont, en quelque
sorte, des coups, des blessures; mais aucune n'affecte la vitalité
dans son essence, et il faut qu'elles se succèdent étrangement pour
tuer le sentiment qui nous porte à chercher le bonheur. La grande, la
vraie douleur serait donc un mal assez meurtrier pour étreindre à la
fois le passé, le présent et l'avenir, ne laisser aucune partie de
la vie dans son intégrité, dénaturer à jamais la pensée, s'inscrire
inaltérablement sur les lèvres et sur le front, briser ou détendre les
ressorts du plaisir, en mettant dans l'âme un principe de dégoût pour
toute chose de ce monde. Encore, pour être immense, pour ainsi peser
sur l'âme et sur le corps, ce mal devrait arriver en un moment de la
vie où toutes les forces de l'âme et du corps sont jeunes, et foudroyer
un cœur bien vivant. Le mal fait alors une large plaie; grande est la
souffrance; et nul être ne peut sortir de cette maladie sans quelque
poétique changement: ou il prend la route du ciel, ou, s'il demeure
ici-bas, il rentre dans le monde pour mentir au monde, pour y jouer un
rôle; il connaît dès lors la coulisse où l'on se retire pour calculer,
pleurer, plaisanter. Après cette crise solennelle, il n'existe plus de
mystères dans la vie sociale qui dès lors est irrévocablement jugée.
Chez les jeunes femmes qui ont l'âge de la marquise, cette première,
cette plus poignante de toutes les douleurs, est toujours causée par
le même fait. La femme et surtout la jeune femme, aussi grande par
l'âme qu'elle l'est par la beauté, ne manque jamais à mettre sa vie là
où la nature, le sentiment et la société la poussent à la jeter tout
entière. Si cette vie vient à lui faillir et si elle reste sur terre,
elle y expérimente les plus cruelles souffrances, par la raison qui
rend le premier amour le plus beau de tous les sentiments. Pourquoi
ce malheur n'a-t-il jamais eu ni peintre ni poète? Mais peut-il
se peindre, peut-il se chanter? Non, la nature des douleurs qu'il
engendre se refuse à l'analyse et aux couleurs de l'art. D'ailleurs,
ces souffrances ne sont jamais confiées: pour en consoler une femme,
il faut savoir les deviner; car, toujours amèrement embrassées et
religieusement ressenties, elles demeurent dans l'âme comme une
avalanche, en tombant dans une vallée, y dégrade tout avant de s'y
faire une place.

La marquise était alors en proie à ces souffrances qui resteront
long-temps inconnues, parce que tout dans le monde les condamne; tandis
que le sentiment les caresse, et que la conscience d'une femme vraie
les lui justifie toujours. Il en est de ces douleurs comme de ces
enfants infailliblement repoussés de la vie, et qui tiennent au cœur
des mères par des liens plus forts que ceux des enfants heureusement
doués. Jamais peut-être cette épouvantable catastrophe qui tue tout
ce qu'il y a de vie en dehors de nous n'avait été aussi vive, aussi
complète, aussi cruellement agrandie par les circonstances qu'elle
venait de l'être pour la marquise. Un homme aimé, jeune et généreux,
de qui elle n'avait jamais exaucé les désirs afin d'obéir aux lois du
monde, était mort pour lui sauver ce que la société nomme l'_honneur
d'une femme_. A qui pouvait-elle dire: Je souffre! Ses larmes auraient
offensé son mari, cause première de la catastrophe. Les lois, les
mœurs proscrivaient ses plaintes; une amie en eût joui, un homme
en eût spéculé. Non, cette pauvre affligée ne pouvait pleurer à son
aise que dans un désert, y dévorer sa souffrance ou être dévorée par
elle, mourir ou tuer quelque chose en elle, sa conscience peut-être.
Depuis quelques jours, elle restait les yeux attachés sur un horizon
plat où, comme dans sa vie à venir, il n'y avait rien à chercher,
rien à espérer, où tout se voyait d'un seul coup d'œil, et où elle
rencontrait les images de la froide désolation qui lui déchirait
incessamment le cœur. Les matinées de brouillard, un ciel d'une
clarté faible, des nuées courant près la terre sous un dais grisâtre
convenaient aux phases de sa maladie morale. Son cœur ne se serrait
pas, n'était pas plus ou moins flétri; non, sa nature fraîche et
fleurie se pétrifiait par la lente action d'une douleur intolérable
parce qu'elle était sans but. Elle souffrait par elle et pour elle.
Souffrir ainsi n'est-ce pas mettre le pied dans l'égoïsme? Aussi
d'horribles pensées lui traversaient-elles la conscience en la lui
blessant. Elle s'interrogeait avec bonne foi et se trouvait double. Il
y avait en elle une femme qui raisonnait et une femme qui sentait, une
femme qui souffrait et une femme qui ne voulait plus souffrir. Elle se
reportait aux joies de son enfance, écoulée sans qu'elle en eût senti
le bonheur, et dont les limpides images revenaient en foule comme pour
lui accuser les déceptions d'un mariage convenable aux yeux du monde,
horrible en réalité. A quoi lui avaient servi les belles pudeurs de
sa jeunesse, ses plaisirs réprimés et les sacrifices faits au monde?
Quoique tout en elle exprimât et attendît l'amour, elle se demandait
pourquoi maintenant l'harmonie de ses mouvements, son sourire et sa
grâce? Elle n'aimait pas plus à se sentir fraîche et voluptueuse qu'on
n'aime un son répété sans but. Sa beauté même lui était insupportable,
comme une chose inutile. Elle entrevoyait avec horreur que désormais
elle ne pouvait plus être une créature complète. Son moi intérieur
n'avait-il pas perdu la faculté de goûter les impressions dans ce neuf
délicieux qui prête tant d'allégresse à la vie? A l'avenir, la plupart
de ses sensations seraient souvent aussitôt effacées que reçues, et
beaucoup de celles qui jadis l'auraient émue allaient lui devenir
indifférentes. Après l'enfance de la créature vient l'enfance du cœur.
Or, son amant avait emporté dans la tombe cette seconde enfance. Jeune
encore par ses désirs, elle n'avait plus cette entière jeunesse d'âme
qui donne à tout dans la vie sa valeur et sa saveur. Ne garderait-elle
pas en elle un principe de tristesse, de défiance, qui ravirait à ses
émotions leur subite verdeur, leur entraînement? car rien ne pouvait
plus lui rendre le bonheur qu'elle avait espéré, qu'elle avait rêvé
si beau. Ses premières larmes véritables éteignaient ce feu céleste
qui éclaire les premières émotions du cœur, elle devait toujours
pâtir de n'être pas ce qu'elle aurait pu être. De cette croyance doit
procéder le dégoût amer qui porte à détourner la tête quand de nouveau
le plaisir se présente. Elle jugeait alors la vie comme un vieillard
près de la quitter. Quoiqu'elle se sentît jeune, la masse de ses
jours sans jouissances lui tombait sur l'âme, la lui écrasait et la
faisait vieille avant le temps. Elle demandait au monde, par un cri
de désespoir, ce qu'il lui rendait en échange de l'amour qui l'avait
aidée à vivre et qu'elle avait perdu. Elle se demandait si dans ses
amours évanouis, si chastes et si purs, la pensée n'avait pas été
plus criminelle que l'action. Elle se faisait coupable à plaisir pour
insulter au monde et pour se consoler de ne pas avoir eu avec celui
qu'elle pleurait cette communication parfaite qui, en superposant
les âmes l'une à l'autre, amoindrit la douleur de celle qui reste
par la certitude d'avoir entièrement joui du bonheur, d'avoir su
pleinement le donner, et de garder en soi une empreinte de celle qui
n'est plus. Elle était mécontente comme une actrice qui a manqué son
rôle, car cette douleur lui attaquait toutes les fibres, le cœur et
la tête. Si la nature était froissée dans ses vœux les plus intimes,
la vanité n'était pas moins blessée que la bonté qui porte la femme
à se sacrifier. Puis, en soulevant toutes les questions, en remuant
tous les ressorts des différentes existences que nous donnent les
natures sociale, morale et physique, elle relâchait si bien les forces
de l'âme, qu'au milieu des réflexions les plus contradictoires elle
ne pouvait rien saisir. Aussi parfois, quand le brouillard tombait,
ouvrait-elle sa fenêtre, en y restant sans pensée, occupée à respirer
machinalement l'odeur humide et terreuse épandue dans les airs, debout,
immobile, idiote en apparence, car les bourdonnements de sa douleur la
rendaient également sourde aux harmonies de la nature et aux charmes de
la pensée.

Un jour, vers midi, moment où le soleil avait éclairci le temps, sa
femme de chambre entra sans ordre et lui dit:—Voici la quatrième fois
que monsieur le curé vient pour voir madame la marquise; et il insiste
aujourd'hui si résolûment, que nous ne savons plus que lui répondre.

—Il veut sans doute quelque argent pour les pauvres de la commune,
prenez vingt-cinq louis et portez-les-lui de ma part.

—Madame, dit la femme de chambre en revenant un moment après, monsieur
le curé refuse de prendre l'argent et désire vous parler.

—Qu'il vienne donc! répondit la marquise en laissant échapper un geste
d'humeur qui pronostiquait une triste réception au prêtre de qui elle
voulut sans doute éviter les persécutions par une explication courte et
franche.

La marquise avait perdu sa mère en bas âge, et son éducation fut
naturellement influencée par le relâchement qui, pendant la révolution,
dénoua les liens religieux en France. La piété est une vertu de femme
que les femmes seules se transmettent bien, et la marquise était
un enfant du dix-huitième siècle dont les croyances philosophiques
furent celles de son père. Elle ne suivait aucune pratique religieuse.
Pour elle, un prêtre était un fonctionnaire public dont l'utilité
lui paraissait contestable. Dans la situation où elle se trouvait,
la voix de la religion ne pouvait qu'envenimer ses maux; puis, elle
ne croyait guère aux curés de village, ni à leurs lumières; elle
résolut donc de mettre le sien à sa place, sans aigreur, et de s'en
débarrasser à la manière des riches, par un bienfait. Le curé vint, et
son aspect ne changea pas les idées de la marquise. Elle vit un gros
petit homme à ventre saillant, à figure rougeaude, mais vieille et
ridée, qui affectait de sourire et qui souriait mal; son crâne chauve
et transversalement sillonné de rides nombreuses retombait en quart
de cercle sur son visage et le rapetissait; quelques cheveux blancs
garnissaient le bas de la tête au-dessus de la nuque et revenaient en
avant vers les oreilles. Néanmoins, la physionomie de ce prêtre avait
été celle d'un homme naturellement gai. Ses grosses lèvres, son nez
légèrement retroussé, son menton, qui disparaissait dans un double pli
de rides, témoignaient d'un heureux caractère. La marquise n'aperçut
d'abord que ces traits principaux; mais, à la première parole que lui
dit le prêtre, elle fut frappée par la douceur de cette voix; elle le
regarda plus attentivement, et remarqua sous ses sourcils grisonnants
des yeux qui avaient pleuré; puis le contour de sa joue, vue de profil,
donnait à sa tête une si auguste expression de douleur, que la marquise
trouva un homme dans ce curé.

—Madame la marquise, les riches ne nous appartiennent que quand ils
souffrent; et les souffrances d'une femme mariée, jeune, belle, riche,
qui n'a perdu ni enfants ni parents, se devinent et sont causées par
des blessures dont les élancements ne peuvent être adoucis que par
la religion. Votre âme est en danger, madame. Je ne vous parle pas
en ce moment de l'autre vie qui nous attend! Non, je ne suis pas
au confessionnal. Mais n'est-il pas de mon devoir de vous éclairer
sur l'avenir de votre existence sociale? Vous pardonnerez donc à un
vieillard une importunité dont l'objet est votre bonheur.

—Le bonheur, monsieur, il n'en est plus pour moi. Je vous
appartiendrai bientôt, comme vous le dites, mais pour toujours.

—Non, madame, vous ne mourrez pas de la douleur qui vous oppresse et
se peint dans vos traits. Si vous aviez dû en mourir, vous ne seriez
pas à Saint-Lange. Nous périssons moins par les effets d'un regret
certain que par ceux des espérances trompées. J'ai connu de plus
intolérables, de plus terribles douleurs qui n'ont pas donné la mort.

La marquise fit un signe d'incrédulité.

—Madame, je sais un homme dont le malheur fut si grand, que vos peines
vous sembleraient légères si vous les compariez aux siennes.

Soit que sa longue solitude commençât à lui peser, soit qu'elle fût
intéressée par la perspective de pouvoir épancher dans un cœur ami ses
pensées douloureuses, elle regarda le curé d'un air interrogatif auquel
il était impossible de se méprendre.

—Madame, reprit le prêtre, cet homme était un père qui, d'une
famille autrefois nombreuse, n'avait plus que trois enfants. Il avait
successivement perdu ses parents, puis une fille et une femme, toutes
deux bien aimées. Il restait seul, au fond d'une province, dans un
petit domaine où il avait été longtemps heureux. Ses trois fils étaient
à l'armée, et chacun d'eux avait un grade proportionné à son temps de
service. Dans les Cent-Jours, l'aîné passa dans la Garde, et devint
colonel; le jeune était chef de bataillon dans l'artillerie, et le
cadet avait le grade de chef d'escadron dans les dragons. Madame, ces
trois enfants aimaient leur père autant qu'ils étaient aimés par lui.
Si vous connaissiez bien l'insouciance des jeunes gens qui, emportés
par leurs passions, n'ont jamais de temps à donner aux affections de
la famille, vous comprendriez par un seul fait la vivacité de leur
affection pour un pauvre vieillard isolé qui ne vivait plus que par
eux et pour eux. Il ne se passait pas de semaine qu'il ne reçût une
lettre de l'un de ses enfants. Mais aussi n'avait-il jamais été pour
eux ni faible, ce qui diminue le respect des enfants; ni injustement
sévère, ce qui les froisse; ni avare de sacrifices, ce qui les détache.
Non, il avait été plus qu'un père, il s'était fait leur frère, leur
ami. Enfin, il alla leur dire adieu à Paris lors de leur départ pour
la Belgique; il voulait voir s'ils avaient de bons chevaux, si rien ne
leur manquait. Les voilà partis, le père revient chez lui. La guerre
commence, il reçoit des lettres écrites de Fleurus, de Ligny, tout
allait bien. La bataille de Waterloo se livre, vous en connaissez
le résultat. La France fut mise en deuil d'un seul coup. Toutes les
familles étaient dans la plus profonde anxiété. Lui, vous comprenez,
madame, il attendait; il n'avait ni trêve ni repos; il lisait les
gazettes, il allait tous les jours à la poste lui-même. Un soir, on
lui annonce le domestique de son fils le colonel. Il voit cet homme
monté sur le cheval de son maître, il n'y eut pas de question à faire:
le colonel était mort, coupé en deux par un boulet. Vers la fin de
la soirée, arrive à pied le domestique du plus jeune; le plus jeune
était mort le lendemain de la bataille. Enfin, à minuit, un artilleur
vint lui annoncer la mort du dernier enfant sur la tête duquel, en si
peu de temps, ce pauvre père avait placé toute sa vie. Oui, madame,
ils étaient tous tombés! Après une pause, le prêtre ayant vaincu ses
émotions, ajouta ces paroles d'une voix douce:—Et le père est resté
vivant, madame. Il a compris que si Dieu le laissait sur la terre, il
devait continuer d'y souffrir, et il y souffre; mais il s'est jeté
dans le sein de la religion. Que pouvait-il être? La marquise leva
les yeux sur le visage de ce curé, devenu sublime de tristesse et de
résignation, et attendit ce mot qui lui arracha des pleurs:—Prêtre!
madame: il était sacré par les larmes avant de l'être au pied des
autels.

Le silence régna pendant un moment. La marquise et le curé regardèrent
par la fenêtre l'horizon brumeux, comme s'ils pouvaient y voir ceux qui
n'étaient plus.

—Non pas prêtre dans une ville, mais simple curé, reprit-il.

—A Saint-Lange, dit-elle en s'essuyant les yeux.

—Oui, madame.

Jamais la majesté de la douleur ne s'était montrée plus grande à
Julie; et ce _oui, madame_, lui tombait à même le cœur comme le poids
d'une douleur infinie. Cette voix qui résonnait doucement à l'oreille
troublait les entrailles. Ah! c'était bien la voix du malheur, cette
voix pleine, grave, et qui semble charrier de pénétrants fluides.

—Monsieur, dit presque respectueusement la marquise, et si je ne meurs
pas, que deviendrai-je donc?

—Madame, n'avez-vous pas un enfant?

—Oui, dit-elle froidement.

Le curé jeta sur cette femme un regard semblable à celui que lance un
médecin sur un malade en danger, et résolut de faire tous ses efforts
pour la disputer au génie du mal qui étendait déjà la main sur elle.

—Vous le voyez, madame, nous devons vivre avec nos douleurs, et la
religion seule nous offre des consolations vraies. Me permettrez-vous
de revenir vous faire entendre la voix d'un homme qui sait sympathiser
avec toutes les peines, et qui, je le crois, n'a rien de bien effrayant?

—Oui, monsieur, venez. Je vous remercie d'avoir pensé à moi.

—Eh! bien, madame, à bientôt.

Cette visite détendit pour ainsi dire l'âme de la marquise, dont les
forces avaient été trop violemment excitées par le chagrin et par la
solitude. Le prêtre lui laissa dans le cœur un parfum balsamique
et le salutaire retentissement des paroles religieuses. Puis elle
éprouva cette espèce de satisfaction qui réjouit le prisonnier quand,
après avoir reconnu la profondeur de sa solitude et la pesanteur de
ses chaînes, il rencontre un voisin qui frappe à la muraille en lui
faisant rendre un son par lequel s'expriment des pensées communes.
Elle avait un confident inespéré. Mais elle retomba bientôt dans ses
amères contemplations, et se dit, comme le prisonnier, qu'un compagnon
de douleur n'allégerait ni ses liens ni son avenir. Le curé n'avait
pas voulu trop effaroucher dans une première visite une douleur tout
égoïste; mais il espéra, grâce à son art, pouvoir faire faire des
progrès à la religion dans une seconde entrevue. Le surlendemain, il
vint en effet, et l'accueil de la marquise lui prouva que sa visite
était désirée.

—Eh! bien, madame la marquise, dit le vieillard, avez-vous un peu
songé à la masse des souffrances humaines? avez-vous élevé les yeux
vers le ciel? y avez-vous vu cette immensité de mondes qui, en
diminuant notre importance, en écrasant nos vanités, amoindrit nos
douleurs?....

—Non, monsieur, dit-elle. Les lois sociales me pèsent trop sur le
cœur et me le déchirent trop vivement pour que je puisse m'élever dans
les cieux. Mais les lois ne sont peut-être pas aussi cruelles que le
sont les usages du monde. Oh! le monde!

—Nous devons, madame, obéir aux uns et aux autres: la loi est la
parole, et les usages sont les actions de la société.

—Obéir à la société?.... reprit la marquise en laissant échapper un
geste d'horreur. Hé! monsieur, tous nos maux viennent de là. Dieu n'a
pas fait une seule loi de malheur; mais en se réunissant les hommes
ont faussé son œuvre. Nous sommes, nous femmes, plus maltraitées
par la civilisation que nous ne le serions par la nature. La nature
nous impose des peines physiques que vous n'avez pas adoucies, et la
civilisation a développé des sentiments que vous trompez incessamment.
La nature étouffe les êtres faibles, vous les condamnez à vivre pour
les livrer à un constant malheur. Le mariage, institution sur laquelle
s'appuie aujourd'hui la société, nous en fait sentir à nous seules
tout le poids: pour l'homme la liberté, pour la femme des devoirs.
Nous vous devons toute notre vie, vous ne nous devez de la vôtre
que de rares instants. Enfin l'homme fait un choix là où nous nous
soumettons aveuglément. Oh! monsieur, à vous je puis tout dire. Hé
bien, le mariage, tel qu'il se pratique aujourd'hui, me semble être
une prostitution légale. De là sont nées mes souffrances. Mais moi
seule parmi les malheureuses créatures si fatalement accouplées je
dois garder le silence! moi seule suis l'auteur du mal, j'ai voulu mon
mariage.

Elle s'arrêta, versa des pleurs amers et resta silencieuse.

—Dans cette profonde misère, au milieu de cet océan de douleur,
reprit-elle, j'avais trouvé quelques sables où je posais les pieds, où
je souffrais à mon aise; un ouragan a tout emporté. Me voilà seule,
sans appui, trop faible contre les orages.

—Nous ne sommes jamais faibles quand Dieu est avec nous, dit le
prêtre. D'ailleurs, si vous n'avez pas d'affections à satisfaire
ici-bas, n'y avez-vous pas des devoirs à remplir?

—Toujours des devoirs! s'écria-t-elle avec une sorte d'impatience.
Mais où sont pour moi les sentiments qui nous donnent la force de les
accomplir? Monsieur, rien de rien ou rien pour rien est une des plus
justes lois de la nature et morale et physique. Voudriez-vous que ces
arbres produisissent leurs feuillages sans la séve qui les fait éclore!
L'âme a sa séve aussi! Chez moi la séve est tarie dans sa source.

—Je ne vous parlerai pas des sentiments religieux qui engendrent la
résignation, dit le curé; mais la maternité, madame, n'est-elle donc
pas...?

—Arrêtez, monsieur! dit la marquise. Avec vous je serai vraie.
Hélas! je ne puis l'être désormais avec personne, je suis condamnée
à la fausseté; le monde exige de continuelles grimaces, et sous
peine d'opprobre nous ordonne d'obéir à ses conventions. Il existe
deux maternités, monsieur. J'ignorais jadis de telles distinctions;
aujourd'hui je le sais. Je ne suis mère qu'à moitié, mieux vaudrait
ne pas l'être du tout. Hélène n'est pas de _lui_! Oh! ne frémissez
pas! Saint-Lange est un abîme où se sont engloutis bien des sentiments
faux, d'où se sont élancées de sinistres lueurs, où se sont écroulés
les frêles édifices des lois anti-naturelles. J'ai un enfant, cela
suffit; je suis mère, ainsi le veut la loi. Mais vous, monsieur, qui
avez une âme si délicatement compatissante, peut-être comprendrez-vous
les cris d'une pauvre femme qui n'a laissé pénétrer dans son cœur
aucun sentiment factice. Dieu me jugera, mais je ne crois pas manquer
à ses lois en cédant aux affections qu'il a mises dans mon âme, et
voici ce que j'y ai trouvé. Un enfant, monsieur, n'est-il pas l'image
de deux êtres, le fruit de deux sentiments librement confondus? S'il ne
tient pas à toutes les fibres du corps comme à toutes les tendresses du
cœur; s'il ne rappelle pas de délicieuses amours, les temps, les lieux
où ces deux êtres furent heureux, et leur langage plein de musiques
humaines, et leurs suaves idées, cet enfant est une création manquée.
Oui, pour eux, il doit être une ravissante miniature où se retrouvent
les poèmes de leur double vie secrète; il doit leur offrir une source
d'émotions fécondes, être à la fois tout leur passé, tout leur avenir.
Ma pauvre petite Hélène est l'enfant de son père, l'enfant du devoir
et du hasard; elle ne rencontre en moi que l'instinct de la femme, la
loi qui nous pousse irrésistiblement à protéger la créature née dans
nos flancs. Je suis irréprochable, socialement parlant. Ne lui ai-je
pas sacrifié ma vie et mon bonheur? Ses cris émeuvent mes entrailles;
si elle tombait à l'eau, je m'y précipiterais pour l'aller reprendre.
Mais elle n'est pas dans mon cœur. Ah! l'amour m'a fait rêver une
maternité plus grande, plus complète; j'ai caressé dans un songe
évanoui l'enfant que les désirs ont conçu avant qu'il ne fût engendré,
enfin cette délicieuse fleur née dans l'âme avant de naître au jour. Je
suis pour Hélène ce que, dans l'ordre naturel, une mère doit être pour
sa progéniture. Quand elle n'aura plus besoin de moi, tout sera dit: la
cause éteinte, les effets cesseront. Si la femme a l'adorable privilége
d'étendre sa maternité sur toute la vie de son enfant, n'est-ce pas aux
rayonnements de sa conception morale qu'il faut attribuer cette divine
persistance du sentiment? Quand l'enfant n'a pas eu l'âme de sa mère
pour première enveloppe, la maternité cesse donc alors dans son cœur,
comme elle cesse chez les animaux. Cela est vrai, je le sens: à mesure
que ma pauvre petite grandit, mon cœur se resserre. Les sacrifices que
je lui ai faits m'ont déjà détachée d'elle, tandis que pour un autre
enfant mon cœur aurait été, je le sens, inépuisable; pour cet autre,
rien n'aurait été sacrifice, tout eût été plaisir. Ici, monsieur,
la raison, la religion, tout en moi se trouve sans force contre mes
sentiments. A-t-elle tort de vouloir mourir la femme qui n'est ni mère
ni épouse, et qui, pour son malheur, a entrevu l'amour dans ses beautés
infinies, la maternité dans ses joies illimitées? Que peut-elle
devenir? Je vous dirai, moi, ce qu'elle éprouve! Cent fois durant le
jour, cent fois durant la nuit, un frisson ébranle ma tête, mon cœur
et mon corps, quand quelque souvenir trop faiblement combattu m'apporte
les images d'un bonheur que je suppose plus grand qu'il n'est. Ces
cruelles fantaisies font pâlir mes sentiments, et je me dis:—Qu'aurait
donc été ma vie _si_...? Elle se cacha le visage dans ses mains et
fondit en larmes.—Voilà le fond de mon cœur! reprit-elle. Un enfant
de lui m'aurait fait accepter les plus horribles malheurs! Le Dieu qui
mourut chargé de toutes les fautes de la terre me pardonnera cette
pensée mortelle pour moi; mais, je le sais, le monde est implacable:
pour lui, mes paroles sont des blasphèmes; j'insulte à toutes ses
lois. Ah! je voudrais faire la guerre à ce monde pour en renouveler
les lois et les usages, pour les briser! Ne m'a-t-il pas blessée dans
toutes mes idées, dans toutes mes fibres, dans tous mes sentiments,
dans tous mes désirs, dans toutes mes espérances, dans l'avenir, dans
le présent, dans le passé? Pour moi, le jour est plein de ténèbres,
la pensée est un glaive, mon cœur est une plaie, mon enfant est une
négation. Oui, quand Hélène me parle, je lui voudrais une autre voix;
quand elle me regarde, je lui voudrais d'autres yeux. Elle est là pour
m'attester tout ce qui devrait être et tout ce qui n'est pas. Elle
m'est insupportable! Je lui souris, je tâche de la dédommager des
sentiments que je lui vole. Je souffre! oh! monsieur, je souffre trop
pour pouvoir vivre. Et je passerai pour être une femme vertueuse! Et je
n'ai pas commis de fautes! Et l'on m'honorera! J'ai combattu l'amour
involontaire auquel je ne devais pas céder; mais, si j'ai gardé ma
foi physique, ai-je conservé mon cœur? Ceci, dit elle, en appuyant
la main droite sur son sein, n'a jamais été qu'à une seule créature.
Aussi mon enfant ne s'y trompe-t-il pas. Il existe des regards, une
voix, des gestes de mère dont la force pétrit l'âme des enfants; et
ma pauvre petite ne sent pas mon bras frémir, ma voix trembler, mes
yeux s'amollir quand je la regarde, quand je lui parle ou quand je la
prends. Elle me lance des regards accusateurs que je ne soutiens pas!
Parfois je tremble de trouver en elle un tribunal où je serai condamnée
sans être entendue. Fasse le ciel que la haine ne se mette pas un
jour entre nous! Grand Dieu! ouvrez-moi plutôt la tombe, laissez-moi
finir à Saint-Lange! Je veux aller dans le monde où je retrouverai mon
autre âme, où je serai tout à fait mère! Oh! pardon, monsieur, je suis
folle. Ces paroles m'étouffaient, je les ai dites. Ah! vous pleurez
aussi! vous ne me mépriserez pas.—Hélène! Hélène! ma fille, viens!
s'écria-t-elle avec une sorte de désespoir, en entendant son enfant qui
revenait de sa promenade.

La petite vint en riant et en criant; elle apportait un papillon
qu'elle avait pris; mais, en voyant sa mère en pleurs, elle se tut, se
mit près d'elle et se laissa baiser au front.

—Elle sera bien belle, dit le prêtre.

—Elle est tout son père, répondit la marquise en embrassant sa fille
avec une chaleureuse expression, comme pour s'acquitter d'une dette ou
pour effacer un remords.

—Vous avez chaud, maman.

—Va, laisse-nous, mon ange, répondit la marquise.

L'enfant s'en alla sans regret, sans regarder sa mère, heureuse presque
de fuir un visage triste, et comprenant déjà que les sentiments qui
s'y exprimaient lui étaient contraires. Le sourire est l'apanage,
la langue, l'expression de la maternité. La marquise ne pouvait pas
sourire. Elle rougit en regardant le prêtre: elle avait espéré se
montrer mère, mais ni elle ni son enfant n'avaient su mentir. En effet,
les baisers d'une femme sincère ont un miel divin qui semble mettre
dans cette caresse une âme, un feu subtil par lequel le cœur est
pénétré. Les baisers dénués de cette onction savoureuse sont âpres et
secs. Le prêtre avait senti cette différence: il put sonder l'abîme
qui se trouve entre la maternité de la chair et la maternité du cœur.
Aussi, après avoir jeté sur cette femme un regard inquisiteur, il
lui dit:—Vous avez raison, madame, il vaudrait mieux pour vous être
morte...

—Ah! vous comprenez mes souffrances, je le vois, répondit-elle,
puisque vous, prêtre chrétien, devinez et approuvez les funestes
résolutions qu'elles m'ont inspirées. Oui, j'ai voulu me donner la
mort; mais j'ai manqué du courage nécessaire pour accomplir mon
dessein. Mon corps a été lâche quand mon âme était forte, et quand ma
main ne tremblait plus, mon âme vacillait! J'ignore le secret de ces
combats et de ces alternatives. Je suis sans doute bien tristement
femme, sans persistance dans mes vouloirs, forte seulement pour aimer.
Je me méprise! Le soir, quand mes gens dormaient, j'allais à la pièce
d'eau courageusement; arrivée au bord, ma frêle nature avait horreur
de la destruction. Je vous confesse mes faiblesses. Lorsque je me
retrouvais au lit, j'avais honte de moi, je redevenais courageuse.
Dans un de ces moments, j'ai pris du laudanum; mais j'ai souffert et ne
suis pas morte. J'avais cru boire tout ce que contenait le flacon, et
je m'étais arrêtée à moitié.

—Vous êtes perdue, madame, dit le curé gravement et d'une voix pleine
de larmes. Vous rentrerez dans le monde et vous tromperez le monde;
vous y chercherez, vous y trouverez ce que vous regardez comme une
compensation à vos maux; puis vous porterez un jour la peine de vos
plaisirs...

—Moi, s'écria-t-elle, j'irais livrer au premier fourbe qui saura
jouer la comédie d'une passion les dernières, les plus précieuses
richesses de mon cœur, et corrompre ma vie pour un moment de douteux
plaisir? Non! mon âme sera consumée par une flamme pure. Monsieur,
tous les hommes ont les sens de leur sexe; mais celui qui en a l'âme
et qui satisfait ainsi à toutes les exigences de notre nature,
dont la mélodieuse harmonie ne s'émeut jamais que sous la pression
des sentiments, celui-là ne se rencontre pas deux fois dans notre
existence. Mon avenir est horrible, je le sais: la femme n'est rien
sans l'amour, la beauté n'est rien sans le plaisir; mais le monde
ne réprouverait-il pas mon bonheur, s'il se présentait encore à
moi? Je dois à ma fille une mère honorée. Ah! je suis jetée dans un
cercle de fer d'où je ne puis sortir sans ignominie. Les devoirs de
famille, accomplis sans récompense, m'ennuieront; je maudirai la vie;
mais ma fille aura du moins un beau semblant de mère. Je lui rendrai
des trésors de vertu, pour remplacer les trésors d'affection dont
je l'aurai frustrée. Je ne désire même pas vivre pour goûter les
jouissances que donne aux mères le bonheur de leurs enfants. Je ne
crois pas au bonheur. Quel sera le sort d'Hélène? Le mien sans doute.
Quels moyens ont les mères d'assurer à leurs filles que l'homme auquel
elles les livrent sera un époux selon leur cœur? Vous honnissez de
pauvres créatures qui se vendent pour quelques écus à un homme qui
passe: la faim et le besoin absolvent ces unions éphémères; tandis
que la société tolère, encourage l'union immédiate, bien autrement
horrible, d'une jeune fille candide et d'un homme qu'elle n'a pas vu
trois mois durant; elle est vendue pour toute sa vie. Il est vrai que
le prix est élevé! Si, en ne lui permettant aucune compensation à
ses douleurs, vous l'honoriez; mais non, le monde calomnie les plus
vertueuses d'entre nous! Telle est notre destinée, vue sous ses deux
faces: une prostitution publique et la honte, une prostitution secrète
et le malheur. Quant aux pauvres filles sans dot, elles deviennent
folles, elles meurent; pour elles, aucune pitié! La beauté, les vertus
ne sont pas des valeurs dans votre bazar humain, et vous nommez
société ce repaire d'égoïsme. Mais exhérédez les femmes! au moins
accomplirez-vous ainsi une loi de nature en choisissant vos compagnes,
en les épousant au gré des vœux du cœur.

—Madame, vos discours me prouvent que ni l'esprit de famille ni
l'esprit religieux ne vous touchent. Aussi n'hésiterez-vous pas entre
l'égoïsme social qui vous blesse et l'égoïsme de la créature qui vous
fera souhaiter des jouissances...

—La famille, monsieur, existe-t-elle? Je nie la famille dans une
société qui, à la mort du père ou de la mère, partage les biens et dit
à chacun d'aller de son côté. La famille est une association temporaire
et fortuite que dissout promptement la mort. Nos lois ont brisé les
maisons, les héritages, la pérennité des exemples et des traditions. Je
ne vois que décombres autour de moi.

—Madame, vous ne reviendrez à Dieu que quand sa main s'appesantira
sur vous, et je souhaite que vous ayez assez de temps pour faire votre
paix avec lui. Vous cherchez vos consolations en baissant les yeux sur
la terre, au lieu de les lever vers les cieux. Le philosophisme et
l'intérêt personnel ont attaqué votre cœur; vous êtes sourde à la voix
de la religion, comme le sont les enfants de ce siècle sans croyance!
Les plaisirs du monde n'engendrent que des souffrances. Vous allez
changer de douleurs, voilà tout.

—Je ferai mentir votre prophétie, dit elle en souriant avec amertume,
je serai fidèle à celui qui mourut pour moi.

—La douleur, répondit-il, n'est viable que dans les âmes préparées par
la religion.

Il baissa respectueusement les yeux pour ne pas laisser voir les doutes
qui pouvaient se peindre dans son regard. L'énergie des plaintes
échappées à la marquise l'avait contristé. En reconnaissant le _moi_
humain sous ses mille formes, il désespéra de ramollir ce cœur que le
mal avait desséché au lieu de l'attendrir, et où le grain du Semeur
céleste ne devait pas germer, puisque sa voix douce y était étouffée
par la grande et terrible clameur de l'égoïsme. Néanmoins il déploya
la constance de l'apôtre, et revint à plusieurs reprises, toujours
ramené par l'espoir de tourner à Dieu cette âme si noble et si fière;
mais il perdit courage le jour où il s'aperçut que la marquise n'aimait
à causer avec lui que parce qu'elle trouvait de la douceur à parler
de celui qui n'était plus. Il ne voulut pas ravaler son ministère en
se faisant le complaisant d'une passion; il cessa ses entretiens, et
revint par degrés aux formules et aux lieux communs de la conversation.
Le printemps arriva. La marquise trouva des distractions à sa profonde
tristesse, et s'occupa par désœuvrement de sa terre, où elle se plut
à ordonner quelques travaux. Au mois d'octobre, elle quitta son vieux
château de Saint-Lange, où elle était redevenue fraîche et belle dans
l'oisiveté d'une douleur qui, d'abord violente comme un disque lancé
vigoureusement, avait fini par s'amortir dans la mélancolie, comme
s'arrête le disque après des oscillations graduellement plus faibles.
La mélancolie se compose d'une suite de semblables oscillations morales
dont la première touche au désespoir et la dernière au plaisir: dans la
jeunesse, elle est le crépuscule du matin; dans la vieillesse, celui du
soir.

Quand sa calèche passa par le village, la marquise reçut le salut du
curé qui revenait de l'église à son presbytère; mais en y répondant,
elle baissa les yeux et détourna la tête pour ne pas le revoir. Le
prêtre avait trop raison contre cette pauvre Artémise d'Éphèse.



III

A TRENTE ANS.


Un jeune homme de haute espérance, et qui appartenait à l'une de ces
maisons historiques dont les noms seront toujours, en dépit même des
lois, intimement liés à la gloire de la France, se trouvait au bal
chez madame Firmiani. Cette dame lui avait donné quelques lettres de
recommandation pour deux ou trois de ses amies à Naples. Monsieur
Charles de Vandenesse, ainsi se nommait le jeune homme, venait l'en
remercier et prendre congé. Après avoir accompli plusieurs missions
avec talent, Vandenesse avait été récemment attaché à l'un de nos
ministres plénipotentiaires envoyés au congrès de Laybach, et voulait
profiter de son voyage pour étudier l'Italie. Cette fête était donc
une espèce d'adieu aux jouissances de Paris, à cette vie rapide,
à ce tourbillon de pensées et de plaisirs que l'on calomnie assez
souvent, mais auquel il est si doux de s'abandonner. Habitué depuis
trois ans à saluer les capitales européennes, et à les déserter au
gré des caprices de sa destinée diplomatique, Charles de Vandenesse
avait cependant peu de chose à regretter en quittant Paris. Les
femmes ne produisaient plus aucune impression sur lui, soit qu'il
regardât une passion vraie comme tenant trop de place dans la vie d'un
homme politique, soit que les mesquines occupations d'une galanterie
superficielle lui parussent trop vides pour une âme forte. Nous avons
tous de grandes prétentions à la force d'âme. En France, nul homme,
fût-il médiocre, ne consent à passer pour simplement spirituel. Ainsi,
Charles, quoique jeune (à peine avait-il trente ans), s'était déjà
philosophiquement accoutumé à voir des idées, des résultats, des
moyens, là où les hommes de son âge aperçoivent des sentiments, des
plaisirs et des illusions. Il refoulait la chaleur et l'exaltation
naturelle aux jeunes gens dans les profondeurs de son âme que la nature
avait créée généreuse. Il travaillait à se faire froid calculateur; à
mettre en manières, en formes aimables, en artifices de séduction, les
richesses morales qu'il tenait du hasard: véritable tâche d'ambitieux;
rôle triste, entrepris dans le but d'atteindre à ce que nous nommons
aujourd'hui une _belle position_. Il jetait un dernier coup d'œil sur
les salons où l'on dansait. Avant de quitter le bal, il voulait sans
doute en emporter l'image, comme un spectateur ne sort pas de sa loge à
l'Opéra sans regarder le tableau final. Mais aussi, par une fantaisie
facile à comprendre, monsieur de Vandenesse étudiait l'action toute
française, l'éclat et les riantes figures de cette fête parisienne, en
les rapprochant par la pensée des physionomies nouvelles, des scènes
pittoresques qui l'attendaient à Naples, où il se proposait de passer
quelques jours avant de se rendre à son poste. Il semblait comparer la
France si changeante et sitôt étudiée à un pays dont les mœurs et les
sites ne lui étaient connus que par des ouï-dire contradictoires, ou
par des livres, pour la plupart mal faits. Quelques réflexions assez
poétiques, mais devenues aujourd'hui très-vulgaires, lui passèrent
alors par la tête, et répondirent, à son insu peut-être, aux vœux
secrets de son cœur, plus exigeant que blasé, plus inoccupé que flétri.

—Voici, se disait-il, les femmes les plus élégantes, les plus riches,
les plus titrées de Paris. Ici sont les célébrités du jour, renommées
de tribune, renommées aristocratiques et littéraires: là, des artistes,
là, des hommes de pouvoir. Et cependant je ne vois que de petites
intrigues, des amours mort-nés, des sourires qui ne disent rien,
des dédains sans cause, des regards sans flamme, beaucoup d'esprit,
mais prodigué sans but. Tous ces visages blancs et roses cherchent
moins le plaisir que des distractions. Nulle émotion n'est vraie. Si
vous voulez seulement des plumes bien posées, des gazes fraîches,
de jolies toilettes, des femmes frêles; si pour vous la vie n'est
qu'une surface à effleurer, voici votre monde. Contentez-vous de ces
phrases insignifiantes, de ces ravissantes grimaces, et ne demandez
pas un sentiment dans les cœurs. Pour moi, j'ai horreur de ces plates
intrigues qui finiront par des mariages, des sous-préfectures, des
recettes générales, ou, s'il s'agit d'amour, par des arrangements
secrets, tant l'on a honte d'un semblant de passion. Je ne vois pas un
seul de ces visages éloquents qui vous annonce une âme abandonnée à
une idée comme à un remords. Ici, le regret ou le malheur se cachent
honteusement sous des plaisanteries. Je n'aperçois aucune de ces femmes
avec lesquelles j'aimerais à lutter, et qui vous entraînent dans un
abîme. Où trouver de l'énergie à Paris? Un poignard est une curiosité
que l'on y suspend à un clou doré, que l'on pare d'une jolie gaine.
Femmes, idées, sentiments, tout se ressemble. Il n'y existe plus de
passions, parce que les individualités ont disparu. Les rangs, les
esprits, les fortunes ont été nivelés, et nous avons tous pris l'habit
noir comme pour nous mettre en deuil de la France morte. Nous n'aimons
pas nos égaux. Entre deux amants, il faut des différences à effacer,
des distances à combler. Ce charme de l'amour s'est évanoui en 1789!
Notre ennui, nos mœurs fades sont le résultat du système politique.
Au moins, en Italie, tout y est tranché. Les femmes y sont encore des
animaux malfaisants, des sirènes dangereuses, sans raison, sans logique
autre que celle de leurs goûts, de leurs appétits, et desquelles il
faut se défier comme on se défie des tigres...

Madame Firmiani vint interrompre ce monologue dont les mille pensées
contradictoires, inachevées, confuses, sont intraduisibles. Le mérite
d'une rêverie est tout entier dans son vague, n'est-elle pas une sorte
de vapeur intellectuelle?

—Je veux, lui dit-elle en le prenant par le bras, vous présenter à une
femme qui a le plus grand désir de vous connaître d'après ce qu'elle
entend dire de vous.

Elle le conduisit dans un salon voisin, où elle lui montra, par un
geste, un sourire et un regard véritablement parisiens, une femme
assise au coin de la cheminée.

—Qui est-elle? demanda vivement le comte de Vandenesse.

—Une femme de qui vous vous êtes, certes, entretenu plus d'une fois
pour la louer ou pour en médire, une femme qui vit dans la solitude, un
vrai mystère.

—Si vous avez jamais été clémente dans votre vie, de grâce, dites-moi
son nom?

—La marquise d'Aiglemont.

—Je vais aller prendre des leçons près d'elle: elle a su faire d'un
mari bien médiocre un pair de France, d'un homme nul une capacité
politique. Mais, dites-moi, croyez-vous que lord Grenville soit mort
pour elle, comme quelques femmes l'ont prétendu?

—Peut-être. Depuis cette aventure, fausse ou vraie, la pauvre femme
est bien changée. Elle n'est pas encore allée dans le monde. C'est
quelque chose, à Paris, qu'une constance de quatre ans. Si vous la
voyez ici... Madame Firmiani s'arrêta; puis elle ajouta d'un air
fin:—J'oublie que je dois me taire. Allez causer avec elle.

Charles resta pendant un moment immobile, le dos légèrement appuyé sur
le chambranle de la porte, et tout occupé à examiner une femme devenue
célèbre sans que personne pût rendre compte des motifs sur lesquels
se fondait sa renommée. Le monde offre beaucoup de ces anomalies
curieuses. La réputation de madame d'Aiglemont n'était pas, certes,
plus extraordinaire que celle de certains hommes toujours en travail
d'une œuvre inconnue: statisticiens tenus pour profonds sur la foi de
calculs qu'ils se gardent bien de publier; politiques qui vivent sur un
article de journal; auteurs ou artistes dont l'œuvre reste toujours
en portefeuille; gens savants avec ceux qui ne connaissent rien à la
science, comme Sganarelle est latiniste avec ceux qui ne savent pas le
latin; hommes auxquels on accorde une capacité convenue sur un point,
soit la direction des arts, soit une mission importante. Cet admirable
mot: _c'est une spécialité_, semble avoir été créé pour ces espèces
d'acéphales politiques ou littéraires. Charles demeura plus long-temps
en contemplation qu'il ne le voulait, et fut mécontent d'être si
fortement préoccupé par une femme; mais aussi la présence de cette
femme réfutait les pensées qu'un instant auparavant le jeune diplomate
avait conçues à l'aspect du bal.

La marquise, alors âgée de trente ans, était belle quoique frêle de
formes et d'une excessive délicatesse. Son plus grand charme venait
d'une physionomie dont le calme trahissait une étonnante profondeur
dans l'âme. Son œil plein d'éclat, mais qui semblait voilé par une
pensée constante, accusait une vie fiévreuse et la résignation la plus
étendue. Ses paupières, presque toujours chastement baissées vers
la terre, se relevaient rarement. Si elle jetait des regards autour
d'elle, c'était par un mouvement triste, et vous eussiez dit qu'elle
réservait le feu de ses yeux pour d'occultes contemplations. Aussi tout
homme supérieur se sentait-il curieusement attiré vers cette femme
douce et silencieuse. Si l'esprit cherchait à deviner les mystères
de la perpétuelle réaction qui se faisait en elle du présent vers le
passé, du monde à sa solitude, l'âme n'était pas moins intéressée à
s'initier aux secrets d'un cœur en quelque sorte orgueilleux de ses
souffrances. En elle, rien d'ailleurs ne démentait les idées qu'elle
inspirait tout d'abord. Comme presque toutes les femmes qui ont de
très-longs cheveux, elle était pâle et parfaitement blanche. Sa peau,
d'une finesse prodigieuse, symptôme rarement trompeur, annonçait une
vraie sensibilité, justifiée par la nature de ses traits qui avaient ce
fini merveilleux que les peintres chinois répandent sur leurs figures
fantastiques. Son cou était un peu long peut-être; mais ces sortes de
cous sont les plus gracieux, et donnent aux têtes de femmes de vagues
affinités avec les magnétiques ondulations du serpent. S'il n'existait
pas un seul des mille indices par lesquels les caractères les plus
dissimulés se révèlent à l'observateur, il lui suffirait d'examiner
attentivement les gestes de la tête et les torsions du cou, si variées,
si expressives, pour juger une femme. Chez madame d'Aiglemont, la
mise était en harmonie avec la pensée qui dominait sa personne. Les
nattes de sa chevelure largement tressée formaient au-dessus de sa
tête une haute couronne à laquelle ne se mêlait aucun ornement, car
elle semblait avoir dit adieu pour toujours aux recherches de la
toilette. Aussi ne surprenait-on jamais en elle ces petits calculs de
coquetterie qui gâtent beaucoup de femmes. Seulement, quelque modeste
que fût son corsage, il ne cachait pas entièrement l'élégance de sa
taille. Puis le luxe de sa longue robe consistait dans une coupe
extrêmement distinguée; et, s'il est permis de chercher des idées dans
l'arrangement d'une étoffe, on pourrait dire que les plis nombreux et
simples de sa robe lui communiquaient une grande noblesse. Néanmoins,
peut-être trahissait-elle les indélébiles faiblesses de la femme par
les soins minutieux qu'elle prenait de sa main et de son pied; mais
si elle les montrait avec quelque plaisir, il eût été difficile à
la plus malicieuse rivale de trouver ses gestes affectés, tant ils
paraissaient involontaires, ou dus à d'enfantines habitudes. Ce reste
de coquetterie se faisait même excuser par une gracieuse nonchalance.
Cette masse de traits, cet ensemble de petites choses qui font une
femme laide ou jolie, attrayante ou désagréable, ne peuvent être
qu'indiqués, surtout lorsque, comme chez madame d'Aiglemont, l'âme est
le lien de tous les détails, et leur imprime une délicieuse unité.
Aussi son maintien s'accordait-il parfaitement avec le caractère de
sa figure et de sa mise. A un certain âge seulement, certaines femmes
choisies savent seules donner un langage à leur attitude. Est-ce le
chagrin, est-ce le bonheur qui prête à la femme de trente ans, à la
femme heureuse ou malheureuse, le secret de cette contenance éloquente?
Ce sera toujours une vivante énigme que chacun interprète au gré de
ses désirs, de ses espérances ou de son système. La manière dont la
marquise tenait ses deux coudes appuyés sur les bras de son fauteuil,
et joignait les extrémités des doigts de chaque main en ayant l'air
de jouer; la courbure de son cou, le laisser-aller de son corps
fatigué mais souple, qui paraissait élégamment brisé dans le fauteuil,
l'abandon de ses jambes, l'insouciance de sa pose, ses mouvements
pleins de lassitude, tout révélait une femme sans intérêt dans la vie,
qui n'a point connu les plaisirs de l'amour, mais qui les a rêvés, et
qui se courbe sous les fardeaux dont l'accable sa mémoire; une femme
qui depuis longtemps a désespéré de l'avenir ou d'elle-même; une femme
inoccupée qui prend le vide pour le néant. Charles de Vandenesse
admira ce magnifique tableau, mais comme le produit d'un _faire_
plus habile que ne l'est celui des femmes ordinaires. Il connaissait
d'Aiglemont. Au premier regard jeté sur cette femme, qu'il n'avait
pas encore vue, le jeune diplomate reconnut alors des disproportions,
des incompatibilités, employons le mot légal, trop fortes entre ces
deux personnes pour qu'il fût possible à la marquise d'aimer son mari.
Cependant madame d'Aiglemont tenait une conduite irréprochable, et
sa vertu donnait encore un plus haut prix à tous les mystères qu'un
observateur pouvait pressentir en elle. Lorsque son premier mouvement
de surprise fut passé, Vandenesse chercha la meilleure manière
d'aborder madame d'Aiglemont, et, par une ruse de diplomatie assez
vulgaire, il se proposa de l'embarrasser pour savoir comment elle
accueillerait une sottise.

—Madame, dit-il en s'asseyant près d'elle, une heureuse indiscrétion
m'a fait savoir que j'ai, je ne sais à quel titre, le bonheur d'être
distingué par vous. Je vous dois d'autant plus de remercîments que
je n'ai jamais été l'objet d'une semblable faveur. Aussi seriez-vous
comptable d'un de mes défauts. Désormais, je ne veux plus être
modeste...

—Vous aurez tort, monsieur, dit-elle en riant, il faut laisser la
vanité à ceux qui n'ont pas autre chose à mettre en avant.

Une conversation s'établit alors entre la marquise et le jeune homme,
qui, suivant l'usage, abordèrent en un moment une multitude de sujets:
la peinture, la musique, la littérature, la politique, les hommes, les
événements et les choses. Puis ils arrivèrent par une pente insensible
au sujet éternel des causeries françaises et étrangères, à l'amour, aux
sentiments et aux femmes.

—Nous sommes esclaves.

—Vous êtes reines.

Les phrases plus ou moins spirituelles dites par Charles et la marquise
pouvaient se réduire à cette simple expression de tous les discours
présents et à venir tenus sur cette matière. Ces deux phrases ne
voudront-elles pas toujours dire dans un temps donné:—Aimez-moi.—Je
vous aimerai.

—Madame, s'écria doucement Charles de Vandenesse, vous me faites bien
vivement regretter de quitter Paris. Je ne retrouverai certes pas en
Italie des heures aussi spirituelles que l'a été celle-ci.

—Vous rencontrerez peut-être le bonheur, monsieur, et il vaut mieux
que toutes les pensées brillantes, vraies ou fausses, qui se disent
chaque soir à Paris.

Avant de saluer la marquise, Charles obtint la permission d'aller lui
faire ses adieux. Il s'estima très heureux d'avoir donné à sa requête
les formes de la sincérité, lorsque le soir, en se couchant, et le
lendemain, pendant toute la journée, il lui fut impossible de chasser
le souvenir de cette femme. Tantôt il se demandait pourquoi la marquise
l'avait distingué; quelles pouvaient être ses intentions en demandant
à le revoir; et il fit d'intarissables commentaires. Tantôt il croyait
trouver les motifs de cette curiosité, il s'enivrait alors d'espérance,
ou se refroidissait, suivant les interprétations par lesquelles il
s'expliquait ce souhait poli, si vulgaire à Paris. Tantôt c'était
tout, tantôt ce n'était rien. Enfin, il voulut résister au penchant
qui l'entraînait vers madame d'Aiglemont; mais il alla chez elle. Il
existe des pensées auxquelles nous obéissons sans les connaître: elles
sont en nous à notre insu. Quoique cette réflexion puisse paraître plus
paradoxale que vraie, chaque personne de bonne foi en trouvera mille
preuves dans sa vie. En se rendant chez la marquise, Charles obéissait
à l'un de ces textes préexistants dont notre expérience et les
conquêtes de notre esprit ne sont, plus tard, que les développements
sensibles. Une femme de trente ans a d'irrésistibles attraits pour un
jeune homme; et rien de plus naturel, de plus fortement tissu, de
mieux préétabli que les attachements profonds dont tant d'exemples
nous sont offerts dans le monde entre une femme comme la marquise et
un jeune homme tel que Vandenesse. En effet, une jeune fille a trop
d'illusions, trop d'inexpérience, et le sexe est trop complice de son
amour, pour qu'un jeune homme puisse en être flatté; tandis qu'une
femme connaît toute l'étendue des sacrifices à faire. Là, où l'une est
entraînée par la curiosité, par des séductions étrangères à celles
de l'amour, l'autre obéit à un sentiment consciencieux. L'une cède,
l'autre choisit. Ce choix n'est-il pas déjà une immense flatterie?
Armée d'un savoir presque toujours chèrement payé par des malheurs,
en se donnant, la femme expérimentée semble donner plus qu'elle-même;
tandis que la jeune fille, ignorante et crédule, ne sachant rien, ne
peut rien comparer, rien apprécier; elle accepte l'amour et l'étudie.
L'une nous instruit, nous conseille à un âge où l'on aime à se laisser
guider, où l'obéissance est un plaisir; l'autre veut tout apprendre et
se montre naïve là où l'autre est tendre. Celle-là ne vous présente
qu'un seul triomphe, celle-ci vous oblige à des combats perpétuels. La
première n'a que des larmes et des plaisirs, la seconde a des voluptés
et des remords. Pour qu'une jeune fille soit la maîtresse, elle doit
être trop corrompue, et on l'abandonne alors avec horreur; tandis
qu'une femme a mille moyens de conserver tout à la fois son pouvoir
et sa dignité. L'une, trop soumise, vous offre les tristes sécurités
du repos; l'autre perd trop pour ne pas demander à l'amour ses mille
métamorphoses. L'une se déshonore toute seule, l'autre tue à votre
profit une famille entière. La jeune fille n'a qu'une coquetterie,
et croit avoir tout dit quand elle a quitté son vêtement; mais la
femme en a d'innombrables et se cache sous mille voiles; enfin elle
caresse toutes les vanités, et la novice n'en flatte qu'une. Il s'émeut
d'ailleurs des indécisions, des terreurs, des craintes, des troubles et
des orages chez la femme de trente ans, qui ne se rencontrent jamais
dans l'amour d'une jeune fille. Arrivée à cet âge, la femme demande à
un jeune homme de lui restituer l'estime qu'elle lui a sacrifiée; elle
ne vit que pour lui, s'occupe de son avenir, lui veut une belle vie,
la lui ordonne glorieuse; elle obéit, elle prie et commande, s'abaisse
et s'élève, et sait consoler en mille occasions, où la jeune fille ne
sait que gémir. Enfin, outre tous les avantages de sa position, la
femme de trente ans peut se faire jeune fille, jouer tous les rôles,
être pudique, et s'embellir même d'un malheur. Entre elles deux se
trouve l'incommensurable différence du prévu à l'imprévu, de la force
à la faiblesse. La femme de trente ans satisfait tout, et la jeune
fille, sous peine de ne pas être, doit ne rien satisfaire. Ces idées se
développent au cœur d'un jeune homme, et composent chez lui la plus
forte des passions, car elle réunit les sentiments factices créés par
les mœurs, aux sentiments réels de la nature.

La démarche la plus capitale et la plus décisive dans la vie des femmes
est précisément celle qu'une femme regarde toujours comme la plus
insignifiante. Mariée, elle ne s'appartient plus, elle est la reine et
l'esclave du foyer domestique. La sainteté des femmes est inconciliable
avec les devoirs et les libertés du monde. Émanciper les femmes, c'est
les corrompre. En accordant à un étranger le droit d'entrer dans le
sanctuaire du ménage, n'est-ce pas se mettre à sa merci? mais qu'une
femme l'y attire, n'est-ce pas une faute, ou, pour être exact, le
commencement d'une faute? Il faut accepter cette théorie dans toute
sa rigueur, ou absoudre les passions. Jusqu'à présent, en France, la
Société a su prendre un _mezzo termine_: elle se moque des malheurs.
Comme les Spartiates qui ne punissaient que la maladresse, elle
semble admettre le vol. Mais peut-être ce système est-il très-sage.
Le mépris général constitue le plus affreux de tous les châtiments,
en ce qu'il atteint la femme au cœur. Les femmes tiennent et doivent
toutes tenir à être honorées, car sans l'estime elles n'existent plus.
Aussi est-ce le premier sentiment qu'elles demandent à l'amour. La
plus corrompue d'entre elles exige, même avant tout, une absolution
pour le passé, en vendant son avenir, et tâche de faire comprendre
à son amant qu'elle échange, contre d'irrésistibles félicités, les
honneurs que le monde lui refusera. Il n'est pas de femme qui, en
recevant chez elle, pour la première fois, un jeune homme, et en se
trouvant seule avec lui, ne conçoive quelques-unes de ces réflexions;
surtout si, comme Charles Vandenesse, il est bien fait ou spirituel.
Pareillement, peu de jeunes gens manquent de fonder quelques vœux
secrets sur une des mille idées qui justifient leur amour inné pour
les femmes belles, spirituelles et malheureuses comme l'était madame
d'Aiglemont. Aussi la marquise, en entendant annoncer monsieur de
Vandenesse, fut-elle troublée; et lui, fut-il presque honteux, malgré
l'assurance qui, chez les diplomates, est en quelque sorte de costume.
Mais la marquise prit bientôt cet air affectueux, sous lequel les
femmes s'abritent contre les interprétations de la vanité. Cette
contenance exclut toute arrière-pensée, et fait pour ainsi dire la
part au sentiment en le tempérant par les formes de la politesse. Les
femmes se tiennent alors aussi longtemps qu'elles le veulent dans cette
position équivoque, comme dans un carrefour qui mène également au
respect, à l'indifférence, à l'étonnement ou à la passion. A trente ans
seulement une femme peut connaître les ressources de cette situation.
Elle y sait rire, plaisanter, s'attendrir sans se compromettre. Elle
possède alors le tact nécessaire pour attaquer chez un homme toutes
les cordes sensibles, et pour étudier les sons qu'elle en tire. Son
silence est aussi dangereux que sa parole. Vous ne devinez jamais si,
à cet âge, elle est franche ou fausse, si elle se moque ou si elle
est de bonne foi dans ses aveux. Après vous avoir donné le droit de
lutter avec elle, tout à coup, par un mot, par un regard, par un de
ces gestes dont la puissance leur est connue, elles ferment le combat,
vous abandonnent, et restent maîtresses de votre secret, libres de vous
immoler par une plaisanterie, libres de s'occuper de vous, également
protégées par leur faiblesse et par votre force. Quoique la marquise se
plaçât, pendant cette première visite, sur ce terrain neutre, elle sut
y conserver une haute dignité de femme. Ses douleurs secrètes planèrent
toujours sur sa gaieté factice comme un léger nuage qui dérobe
imparfaitement le soleil. Vandenesse sortit après avoir éprouvé dans
cette conversation des délices inconnues; mais il demeura convaincu que
la marquise était de ces femmes dont la conquête coûte trop cher pour
qu'on puisse entreprendre de les aimer.

—Ce serait, dit-il en s'en allant, du sentiment à perte de vue, une
correspondance à fatiguer un sous-chef ambitieux! Cependant, si je
voulais bien... Ce fatal—_Si je voulais bien!_ a constamment perdu les
entêtés. En France l'amour-propre mène à la passion. Charles revint
chez madame d'Aiglemont et crut s'apercevoir qu'elle prenait plaisir à
sa conversation. Au lieu de se livrer avec naïveté au bonheur d'aimer,
il voulut alors jouer un double rôle. Il essaya de paraître passionné,
puis d'analyser froidement la marche de cette intrigue, d'être amant
et diplomate; mais il était généreux et jeune, cet examen devait le
conduire à un amour sans bornes; car, artificieuse ou naturelle, la
marquise était toujours plus forte que lui. Chaque fois qu'il sortait
de chez madame d'Aiglemont, Charles persistait dans sa méfiance et
soumettait les situations progressives par lesquelles passait son âme à
une sévère analyse, qui tuait ses propres émotions.

—Aujourd'hui, se disait-il à la troisième visite, elle m'a fait
comprendre qu'elle était très-malheureuse et seule dans la vie, que
sans sa fille elle désirerait ardemment la mort. Elle a été d'une
résignation parfaite. Or, je ne suis ni son frère ni son confesseur,
pourquoi m'a-t-elle confié ses chagrins? Elle m'aime.

Deux jours après, en s'en allant, il apostrophait les mœurs modernes.

—L'amour prend la couleur de chaque siècle. En 1822 il est
doctrinaire. Au lieu de se prouver, comme jadis, par des faits, on le
discute, on le disserte, on le met en discours de tribune. Les femmes
en sont réduites à trois moyens: d'abord elles mettent en question
notre passion, nous refusent le pouvoir d'aimer autant qu'elles aiment.
Coquetterie! véritable défi que la marquise m'a porté ce soir. Puis
elles se font très-malheureuses pour exciter nos générosités naturelles
ou notre amour-propre. Un jeune homme n'est-il pas flatté de consoler
une grande infortune? Enfin elles ont la manie de la virginité! Elle a
dû penser que je la croyais toute neuve. Ma bonne foi peut devenir une
excellente spéculation.

Mais un jour, après avoir épuisé ses pensées de défiance, il se
demanda si la marquise était sincère, si tant de souffrances pouvaient
être jouées, pourquoi feindre de la résignation? elle vivait dans
une solitude profonde, et dévorait en silence des chagrins qu'elle
laissait à peine deviner par l'accent plus ou moins contraint d'une
interjection. Dès ce moment Charles prit un vif intérêt à madame
d'Aiglemont. Cependant, en venant à un rendez-vous habituel qui leur
était devenu nécessaire l'un à l'autre, heure réservée par un mutuel
instinct, Vandenesse trouvait encore sa maîtresse plus habile que
vraie, et son dernier mot était:—Décidément, cette femme est très
adroite. Il entra, vit la marquise dans son attitude favorite, attitude
pleine de mélancolie; elle leva les yeux sur lui sans faire un
mouvement, et lui jeta un de ces regards pleins qui ressemblent à un
sourire. Madame d'Aiglemont exprimait une confiance, une amitié vraie,
mais point d'amour. Charles s'assit et ne put rien dire. Il était ému
par une de ces sensations pour lesquelles il manque un langage.

—Qu'avez-vous? lui dit-elle d'un son de voix attendrie.

—Rien. Si, reprit-il, je songe à une chose qui ne vous a point encore
occupée.

—Qu'est-ce?

—Mais... le congrès est fini.

—Eh! bien, dit-elle, vous deviez donc aller au congrès?

Une réponse directe était la plus éloquente et la plus délicate des
déclarations; mais Charles ne la fit pas. La physionomie de madame
d'Aiglemont attestait une candeur d'amitié qui détruisait tous les
calculs de la vanité, toutes les espérances de l'amour, toutes
les défiances du diplomate; elle ignorait ou paraissait ignorer
complétement qu'elle fût aimée; et, lorsque Charles, tout confus,
se replia sur lui-même, il fut forcé de s'avouer qu'il n'avait rien
fait ni rien dit qui autorisât cette femme à le penser. Monsieur de
Vandenesse trouva pendant cette soirée la marquise ce qu'elle était
toujours: simple et affectueuse, vraie dans sa douleur, heureuse
d'avoir un ami, fière de rencontrer une âme qui sût entendre la sienne;
elle n'allait pas au delà, et ne supposait pas qu'une femme pût se
laisser deux fois séduire; mais elle avait connu l'amour et le gardait
encore saignant au fond de son cœur; elle n'imaginait pas que le
bonheur pût apporter deux fois à une femme ses enivrements, car elle ne
croyait pas seulement à l'esprit, mais à l'âme; et, pour elle, l'amour
n'était pas une séduction, il comportait toutes les séductions nobles.
En ce moment Charles redevint jeune homme, il fut subjugué par l'éclat
d'un si grand caractère, et voulut être initié dans tous les secrets de
cette existence flétrie par le hasard plus que par une faute. Madame
d'Aiglemont ne jeta qu'un regard à son ami en l'entendant demander
compte du surcroît de chagrin qui communiquait à sa beauté toutes les
harmonies de la tristesse; mais ce regard profond fut comme le sceau
d'un contrat solennel.

—Ne me faites plus de questions semblables, dit-elle. Il y a trois
ans, à pareil jour, celui qui m'aimait, le seul homme au bonheur de
qui j'eusse sacrifié jusqu'à ma propre estime, est mort, et mort pour
me sauver l'honneur. Cet amour a cessé jeune, pur, plein d'illusions.
Avant de me livrer à une passion vers laquelle une fatalité sans
exemple me poussa, j'avais été séduite par ce qui perd tant de jeunes
filles, par un homme nul, mais de formes agréables. Le mariage
effeuilla mes espérances une à une. Aujourd'hui j'ai perdu le bonheur
légitime et ce bonheur que l'on nomme criminel, sans avoir connu le
bonheur. Il ne me reste rien. Si je n'ai pas su mourir, je dois être au
moins fidèle à mes souvenirs.

A ces mots, elle ne pleura pas, elle baissa les yeux et se tordit
légèrement les doigts, qu'elle avait croisés par son geste habituel.
Cela fut dit simplement, mais l'accent de sa voix était l'accent
d'un désespoir aussi profond que paraissait l'être son amour, et ne
laissait aucune espérance à Charles. Cette affreuse existence traduite
en trois phrases et commentée par une torsion de main, cette forte
douleur dans une femme frêle, cet abîme dans une jolie tête, enfin les
mélancolies, les larmes d'un deuil de trois ans fascinèrent Vandenesse,
qui resta silencieux et petit devant cette grande et noble femme: il
n'en voyait plus les beautés matérielles si exquises, si achevées,
mais l'âme si éminemment sensible. Il rencontrait enfin cet être idéal
si fantastiquement rêvé, si vigoureusement appelé par tous ceux qui
mettent la vie dans une passion, la cherchent avec ardeur, et souvent
meurent sans avoir pu jouir de tous ces trésors rêvés.

En entendant ce langage et devant cette beauté sublime, Charles trouva
ses idées étroites. Dans l'impuissance où il était de mesurer ses
paroles à la hauteur de cette scène, tout à la fois si simple et si
élevée, il répondit par des lieux communs sur la destinée des femmes.

—Madame, il faut savoir oublier ses douleurs, ou se creuser une tombe,
dit-il.

Mais la raison est toujours mesquine auprès du sentiment; l'une est
naturellement bornée, comme tout ce qui est positif, et l'autre
est infini. Raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes
sans portée. Vandenesse garda donc le silence, contempla longtemps
madame d'Aiglemont et sortit. En proie à des idées nouvelles qui lui
grandissaient la femme, il ressemblait à un peintre qui, après avoir
pris pour types les vulgaires modèles de son atelier, rencontrerait
tout à coup la Mnémosyne du Musée, la plus belle et la moins appréciée
des statues antiques. Charles fut profondément épris. Il aima madame
d'Aiglemont avec cette bonne foi de la jeunesse, avec cette ferveur
qui communique aux premières passions une grâce ineffable, une candeur
que l'homme ne retrouve plus qu'en ruines lorsque plus tard il aime
encore: délicieuses passions, presque toujours délicieusement savourées
par les femmes qui les font naître, parce qu'à ce bel âge de trente
ans, sommité poétique de la vie des femmes, elles peuvent en embrasser
tout le cours et voir aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Les
femmes connaissent alors tout le prix de l'amour et en jouissent avec
la crainte de le perdre: alors leur âme est encore belle de la jeunesse
qui les abandonne, et leur passion va se renforçant toujours d'un
avenir qui les effraie.

—J'aime, disait cette fois Vandenesse en quittant la marquise, et pour
mon malheur je trouve une femme attachée à des souvenirs. La lutte
est difficile contre un mort qui n'est plus là, qui ne peut pas faire
de sottises, ne déplaît jamais, et de qui l'on ne voit que les belles
qualités. N'est-ce pas vouloir détrôner la perfection que d'essayer à
tuer les charmes de la mémoire et les espérances qui survivent à un
amant perdu, précisément parce qu'il n'a réveillé que des désirs, tout
ce que l'amour a de plus beau, de plus séduisant?

Cette triste réflexion, due au découragement et à la crainte de ne
pas réussir, par lesquels commencent toutes les passions vraies, fut
le dernier calcul de sa diplomatie expirante. Dès lors il n'eut plus
d'arrière-pensées, devint le jouet de son amour et se perdit dans
les riens de ce bonheur inexplicable qui se repaît d'un mot, d'un
silence, d'un vague espoir. Il voulut aimer platoniquement, vint tous
les jours respirer l'air que respirait madame d'Aiglemont, s'incrusta
presque dans sa maison et l'accompagna partout avec la tyrannie d'une
passion qui mêle son égoïsme au dévouement le plus absolu. L'amour
a son instinct, il sait trouver le chemin du cœur comme le plus
faible insecte marche à sa fleur avec une irrésistible volonté qui ne
s'épouvante de rien. Aussi, quand un sentiment est vrai, sa destinée
n'est-elle pas douteuse. N'y a-t-il pas de quoi jeter une femme dans
toutes les angoisses de la terreur, si elle vient à penser que sa vie
dépend du plus ou du moins de vérité, de force, de persistance que
son amant mettra dans ses désirs! Or, il est impossible à une femme,
à une épouse, à une mère, de se préserver contre l'amour d'un jeune
homme; la seule chose qui soit en sa puissance est de ne pas continuer
à le voir au moment où elle devine ce secret du cœur qu'une femme
devine toujours. Mais ce parti semble trop décisif pour qu'une femme
puisse le prendre à un âge où le mariage pèse, ennuie et lasse, où
l'affection conjugale est plus que tiède, si déjà même son mari ne
l'a pas abandonnée. Laides, les femmes sont flattées par un amour qui
les fait belles; jeunes et charmantes, la séduction doit être à la
hauteur de leurs séductions, elle est immense; vertueuses, un sentiment
terrestrement sublime les porte à trouver je ne sais quelle absolution
dans la grandeur même des sacrifices qu'elles font à leur amant et
de la gloire dans cette lutte difficile. Tout est piége. Aussi nulle
leçon n'est-elle trop forte pour de si fortes tentations. La réclusion
ordonnée autrefois à la femme en Grèce, en Orient, et qui devient de
mode en Angleterre, est la seule sauvegarde de la morale domestique;
mais, sous l'empire de ce système, les agréments du monde périssent:
ni la société, ni la politesse, ni l'élégance des mœurs ne sont alors
possibles. Les nations devront choisir.

Ainsi, quelques mois après sa première rencontre, madame d'Aiglemont
trouva sa vie étroitement liée à celle de Vandenesse, elle s'étonna
sans trop de confusion, et presque avec un certain plaisir, d'en
partager les goûts et les pensées. Avait-elle pris les idées de
Vandenesse, ou Vandenesse avait-il épousé ses moindres caprices?
elle n'examina rien. Déjà saisie par le courant de la passion, cette
adorable femme se dit avec la fausse bonne foi de la peur:—Oh! non! je
serai fidèle à celui qui mourut pour moi.

Pascal a dit: Douter de Dieu, c'est y croire. De même, une femme ne
se débat que quand elle est prise. Le jour où la marquise s'avoua
qu'elle était aimée, il lui arriva de flotter entre mille sentiments
contraires. Les superstitions de l'expérience parlèrent leur langage.
Serait-elle heureuse? pourrait-elle trouver le bonheur en dehors des
lois dont la Société fait, à tort ou à raison, sa morale? Jusqu'alors
la vie ne lui avait versé que de l'amertume. Y avait-il un heureux
dénouement possible aux liens qui unissent deux êtres séparés par des
convenances sociales? Mais aussi le bonheur se paie-t-il jamais trop
cher? Puis ce bonheur si ardemment voulu, et qu'il est si naturel de
chercher, peut-être le rencontrerait-elle enfin! La curiosité plaide
toujours la cause des amants. Au milieu de cette discussion secrète,
Vandenesse arriva. Sa présence fit évanouir le fantôme métaphysique
de la raison. Si telles sont les transformations successives par
lesquelles passe un sentiment même rapide chez un jeune homme
et chez une femme de trente ans, il est un moment où les nuances
se fondent, où les raisonnements s'abolissent en un seul, en une
dernière réflexion qui se confond dans un désir et qui le corrobore.
Plus la résistance a été longue, plus puissante alors est la voix de
l'amour. Ici donc s'arrête cette leçon ou plutôt cette étude faite
sur l'_écorché_, s'il est permis d'emprunter à la peinture une de ses
expressions les plus pittoresques; car cette histoire explique les
dangers et le mécanisme de l'amour plus qu'elle ne le peint. Mais
dès ce moment, chaque jour ajouta des couleurs à ce squelette, le
revêtit des grâces de la jeunesse, en raviva les chairs, en vivifia
les mouvements, lui rendit l'éclat, la beauté, les séductions du
sentiment et les attraits de la vie. Charles trouva madame d'Aiglemont
pensive; et, lorsqu'il lui eut dit de ce ton pénétré que les douces
magies du cœur rendirent persuasif:—Qu'avez-vous? elle se garda bien
de répondre. Cette délicieuse demande accusait une parfaite entente
d'âme; et, avec l'instinct merveilleux de la femme, la marquise comprit
que des plaintes ou l'expression de son malheur intime seraient en
quelque sorte des avances. Si déjà chacune de ces paroles avait une
signification entendue par tous deux, dans quel abîme n'allait-elle pas
mettre les pieds? Elle lut en elle-même par un regard lucide et clair,
se tut, et son silence fut imité par Vandenesse.

—Je suis souffrante, dit-elle enfin effrayée de la haute portée d'un
moment où le langage des yeux suppléa complétement à l'impuissance du
discours.

—Madame, répondit Charles d'une voix affectueuse mais violemment émue,
âme et corps, tout se tient. Si vous étiez heureuse, vous seriez jeune
et fraîche. Pourquoi refusez-vous de demander à l'amour tout ce dont
l'amour vous a privée? Vous croyez la vie terminée au moment où, pour
vous, elle commence. Confiez-vous aux soins d'un ami. Il est si doux
d'être aimé!

—Je suis déjà vieille, dit-elle, rien ne m'excuserait donc de ne pas
continuer à souffrir comme par le passé. D'ailleurs il faut aimer,
dites-vous? Eh! bien, je ne le dois ni ne le puis. Hors vous, dont
l'amitié jette quelques douceurs sur ma vie, personne ne me plaît,
personne ne saurait effacer mes souvenirs. J'accepte un ami, je fuirais
un amant. Puis serait-il bien généreux à moi d'échanger un cœur flétri
contre un jeune cœur, d'accueillir des illusions que je ne puis plus
partager, de causer un bonheur auquel je ne croirais point, ou que je
tremblerais de perdre? Je répondrais peut-être par de l'égoïsme à son
dévouement, et calculerais quand il sentirait; ma mémoire offenserait
la vivacité de ses plaisirs. Non, voyez-vous, un premier amour ne se
remplace jamais. Enfin, quel homme voudrait à ce prix de mon cœur?

Ces paroles, empreintes d'une horrible coquetterie, étaient le dernier
effort de la sagesse.—S'il se décourage, eh! bien, je resterai seule
et fidèle. Cette pensée vint au cœur de cette femme, et fut pour elle
ce qu'est la branche de saule trop faible que saisit un nageur avant
d'être emporté par le courant. En entendant cet arrêt, Vandenesse
laissa échapper un tressaillement involontaire qui fut plus puissant
sur le cœur de la marquise que ne l'avaient été toutes ses assiduités
passées. Ce qui touche le plus les femmes, n'est-ce pas de rencontrer
en nous des délicatesses gracieuses, des sentiments exquis autant que
le sont les leurs; car chez elles la grâce et la délicatesse sont les
indices du _vrai_. Le geste de Charles révélait un véritable amour.
Madame d'Aiglemont connut la force de l'affection de Vandenesse à
la force de sa douleur. Le jeune homme dit froidement:—Vous avez
peut-être raison. Nouvel amour, chagrin nouveau. Puis, il changea de
conversation, et s'entretint de choses indifférentes, mais il était
visiblement ému, regardait madame d'Aiglemont avec une attention
concentrée, comme s'il l'eût vue pour la dernière fois. Enfin, il la
quitta, en lui disant avec émotion:—Adieu, madame.

—Au revoir, dit-elle avec cette coquetterie fine dont le secret
n'appartient qu'aux femmes d'élite. Il ne répondit pas, et sortit.

Quand Charles ne fut plus là, que sa chaise vide parla pour lui,
elle eut mille regrets, et se trouva des torts. La passion fait un
progrès énorme chez une femme au moment où elle croit avoir agi peu
généreusement, ou avoir blessé quelque âme noble. Jamais il ne faut
se défier des sentiments mauvais en amour, ils sont très salutaires;
les femmes ne succombent que sous le coup d'une vertu. _L'enfer est
pavé de bonnes intentions_, n'est pas un paradoxe de prédicateur.
Vandenesse resta pendant quelques jours sans venir. Pendant chaque
soirée, à l'heure du rendez-vous habituel, la marquise l'attendit avec
une impatience pleine de remords. Écrire était un aveu; d'ailleurs,
son instinct lui disait qu'il reviendrait. Le sixième jour, son valet
de chambre le lui annonça. Jamais elle n'entendit ce nom avec plus de
plaisir. Sa joie l'effraya.

—Vous m'avez bien punie! lui dit-elle.

Vandenesse la regarda d'un air hébété.

—Punie! répéta-t-il. Et de quoi?

Charles comprenait bien la marquise; mais il voulait se venger des
souffrances auxquelles il avait été en proie, du moment où elle les
soupçonnait.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir? demanda-t-elle en souriant.

—Vous n'avez donc vu personne? dit-il pour ne pas faire une réponse
directe.

—Monsieur de Ronquerolles et monsieur de Marsay, le petit d'Esgrignon,
sont restés ici, l'un hier, l'autre ce matin, près de deux heures. J'ai
vu, je crois, aussi madame Firmiani et votre sœur, madame de Listomère.

Autre souffrance! Douleur incompréhensible pour ceux qui n'aiment pas
avec ce despotisme envahisseur et féroce dont le moindre effet est une
jalousie monstrueuse, un perpétuel désir de dérober l'être aimé à toute
influence étrangère à l'amour.

—Quoi! se dit en lui-même Vandenesse, elle a reçu, elle a vu des
êtres contents, elle leur a parlé, tandis que je restais solitaire,
malheureux!

Il ensevelit son chagrin et jeta son amour au fond de son cœur, comme
un cercueil à la mer. Ses pensées étaient de celles que l'on n'exprime
pas; elles ont la rapidité de ces acides qui tuent en s'évaporant.
Cependant son front se couvrit de nuages, et madame d'Aiglemont obéit à
l'instinct de la femme en partageant cette tristesse sans la concevoir.
Elle n'était pas complice du mal qu'elle faisait, et Vandenesse s'en
aperçut. Il parla de sa situation et de sa jalousie, comme si c'eût
été l'une de ces hypothèses que les amants se plaisent à discuter. La
marquise comprit tout, et fut alors si vivement touchée qu'elle ne
put retenir ses larmes. Dès ce moment, ils entrèrent dans les cieux
de l'amour. Le ciel et l'enfer sont deux grands poèmes qui formulent
les deux seuls points sur lesquels tourne notre existence: la joie ou
la douleur. Le ciel n'est-il pas, ne sera-t-il pas toujours une image
de l'infini de nos sentiments qui ne sera jamais peint que dans ses
détails, parce que le bonheur est un; et l'enfer ne représente-t-il pas
les tortures infinies de nos douleurs dont nous pouvons faire œuvre de
poésie, parce qu'elles sont toutes dissemblables?

Un soir, les deux amants étaient seuls, assis l'un près de l'autre,
en silence, et occupés à contempler une des plus belles phases du
firmament, un de ces ciels purs dans lesquels les derniers rayons du
soleil jettent de faibles teintes d'or et de pourpre. En ce moment de
la journée, les lentes dégradations de la lumière semblent réveiller
les sentiments doux; nos passions vibrent mollement, et nous savourons
les troubles de je ne sais quelle violence au milieu du calme. En nous
montrant le bonheur par de vagues images, la nature nous invite à en
jouir quand il est près de nous, ou nous le fait regretter quand il
a fui. Dans ces instants fertiles en enchantements, sous le dais de
cette lueur dont les tendres harmonies s'unissent à des séductions
intimes, il est difficile de résister aux vœux du cœur qui ont
alors tant de magie! alors le chagrin s'émousse, la joie enivre, et
la douleur accable. Les pompes du soir sont le signal des aveux et
les encouragent. Le silence devient plus dangereux que la parole, en
communiquant aux yeux toute la puissance de l'infini des cieux qu'ils
reflètent. Si l'on parle, le moindre mot possède une irrésistible
puissance. N'y a-t-il pas alors de la lumière dans la voix, de la
pourpre dans le regard? Le ciel n'est-il pas comme en nous, ou ne
nous semble-t-il pas être dans le ciel? Cependant Vandenesse et
Juliette, car depuis quelques jours elle se laissait appeler ainsi
familièrement par celui qu'elle se plaisait à nommer Charles; donc
tous deux parlaient, mais le sujet primitif de leur conversation était
bien loin d'eux; et, s'ils ne savaient plus le sens de leurs paroles,
ils écoutaient avec délices les pensées secrètes qu'elles couvraient.
La main de la marquise était dans celle de Vandenesse, et elle la lui
abandonnait sans croire que ce fût une faveur.

Ils se penchèrent ensemble pour voir un de ces majestueux paysages
pleins de neige, de glaciers, d'ombres grises qui teignent les flancs
de montagnes fantastiques; un de ces tableaux remplis de brusques
oppositions entre les flammes rouges et les tons noirs qui décorent les
cieux avec une inimitable et fugace poésie; magnifiques langes dans
lesquels renaît le soleil, beau linceul où il expire. En ce moment, les
cheveux de Juliette effleurèrent les joues de Vandenesse; elle sentit
ce contact léger, elle en frissonna violemment, et lui plus encore;
car tous deux étaient graduellement arrivés à une de ces inexplicables
crises où le calme communique aux sens une perception si fine, que le
plus faible choc fait verser des larmes et déborder la tristesse si
le cœur est perdu dans ces mélancolies, ou lui donne d'ineffables
plaisirs s'il est perdu dans les vertiges de l'amour. Juliette pressa
presque involontairement la main de son ami. Cette pression persuasive
donna du courage à la timidité de l'amant. Les joies de ce moment
et les espérances de l'avenir, tout se fondit dans une émotion,
celle d'une première caresse, du chaste et modeste baiser que madame
d'Aiglemont laissa prendre sur sa joue. Plus faible était la faveur,
plus puissante, plus dangereuse elle fut. Pour leur malheur à tous
deux, il n'y avait ni semblant ni fausseté. Ce fut l'entente de deux
belles âmes, séparées par tout ce qui est loi, réunies par tout ce qui
est séduction dans la nature. En ce moment le général d'Aiglemont entra.

—Le ministère est changé, dit-il. Votre oncle fait partie du nouveau
cabinet. Ainsi, vous avez de bien belles chances pour être ambassadeur,
Vandenesse.

Charles et Julie se regardèrent en rougissant. Cette pudeur mutuelle
fut encore un lien. Tous deux, ils eurent la même pensée, le même
remords; lien terrible et tout aussi fort entre deux brigands qui
viennent d'assassiner un homme qu'entre deux amants coupables d'un
baiser. Il fallait une réponse au marquis.

—Je ne veux plus quitter Paris, dit Charles Vandenesse.

—Nous savons pourquoi, répliqua le général en affectant la finesse
d'un homme qui découvre un secret. Vous ne voulez pas abandonner votre
oncle, pour vous faire déclarer l'héritier de sa pairie.

La marquise s'enfuit dans sa chambre, en se disant sur son mari cet
effroyable mot:—Il est aussi par trop bête!



IV

LE DOIGT DE DIEU.


Entre la barrière d'Italie et celle de la Santé, sur le boulevard
intérieur qui mène au Jardin-des-Plantes, il existe une perspective
digne de ravir l'artiste ou le voyageur le plus blasé sur les
jouissances de la vue. Si vous atteignez une légère éminence à partir
de laquelle le boulevard, ombragé par de grands arbres touffus, tourne
avec la grâce d'une allée forestière verte et silencieuse, vous voyez
devant vous, à vos pieds, une vallée profonde, peuplée de fabriques à
demi villageoises, clair-semée de verdure, arrosée par les eaux brunes
de la Bièvre ou des Gobelins. Sur le versant opposé, quelques milliers
de toits, pressés comme les têtes d'une foule, recèlent les misères
du faubourg Saint-Marceau. La magnifique coupole du Panthéon, le dôme
terne et mélancolique du Val-de-Grâce dominent orgueilleusement toute
une ville en amphithéâtre dont les gradins sont bizarrement dessinés
par des rues tortueuses. De là, les proportions des deux monuments
semblent gigantesques; elles écrasent et les demeures frêles et les
plus hauts peupliers du vallon. A gauche, l'Observatoire, à travers
les fenêtres et les galeries duquel le jour passe en produisant
d'inexplicables fantaisies, apparaît comme un spectre noir et décharné.
Puis, dans le lointain, l'élégante lanterne des Invalides flamboie
entre les masses bleuâtres du Luxembourg et les tours grises de
Saint-Sulpice. Vues de là, ces lignes architecturales sont mêlées à
des feuillages, à ces ombres, sont soumises aux caprices d'un ciel
qui change incessamment de couleur, de lumière ou d'aspect. Loin de
vous, les édifices meublent les airs; autour de vous, serpentent des
arbres ondoyants, des sentiers campagnards. Sur la droite, par une
large découpure de ce singulier paysage, vous apercevez la longue
nappe blanche du canal Saint-Martin, encadré de pierres rougeâtres,
paré de ses tilleuls, bordé par les constructions vraiment romaines
des Greniers d'abondance. Là, sur le dernier plan, les vaporeuses
collines de Belleville, chargées de maisons et de moulins, confondent
leurs accidents avec ceux des nuages. Cependant il existe une ville,
que vous ne voyez pas, entre la rangée de toits qui borde le vallon
et cet horizon aussi vague qu'un souvenir d'enfance; immense cité,
perdue comme dans un précipice entre les cimes de la Pitié et le faîte
du cimetière de l'Est, entre la souffrance et la mort. Elle fait
entendre un bruissement sourd semblable à celui de l'Océan qui gronde
derrière une falaise comme pour dire:—Je suis là. Si le soleil jette
ses flots de lumière sur cette face de Paris, s'il en épure, s'il en
fluidifie les lignes; s'il y allume quelques vitres, s'il en égaie
les tuiles, embrase les croix dorées, blanchit les murs et transforme
l'atmosphère en un voile de gaze; s'il crée de riches contrastes avec
les ombres fantastiques; si le ciel est d'azur et la terre frémissante,
si les cloches parlent, alors de là vous admirerez une de ces féeries
éloquentes que l'imagination n'oublie jamais, dont vous serez idolâtre,
affolé comme d'un merveilleux aspect de Naples, de Stamboul ou des
Florides. Nulle harmonie ne manque à ce concert. Là, murmurent le bruit
du monde et la poétique paix de la solitude, la voix d'un million
d'êtres et la voix de Dieu. Là gît une capitale couchée sous les
paisibles cyprès du Père-Lachaise.

Par une matinée de printemps, au moment où le soleil faisait briller
toutes les beautés de ce paysage, je les admirais, appuyé sur un gros
orme qui livrait au vent ses fleurs jaunes. Puis, à l'aspect de ces
riches et sublimes tableaux, je pensais amèrement au mépris que nous
professons, jusque dans nos livres, pour notre pays d'aujourd'hui. Je
maudissais ces pauvres riches qui, dégoûtés de notre belle France,
vont acheter à prix d'or le droit de dédaigner leur patrie en visitant
au galop, en examinant à travers un lorgnon les sites de cette Italie
devenue si vulgaire. Je contemplais avec amour le Paris moderne, je
rêvais, lorsque tout à coup le bruit d'un baiser troubla ma solitude
et fit enfuir la philosophie. Dans la contre-allée qui couronne la
pente rapide au bas de laquelle frissonnent les eaux, et en regardant
au delà du pont des Gobelins, je découvris une femme qui me parut
encore assez jeune, mise avec la simplicité la plus élégante, et dont
la physionomie douce semblait refléter le gai bonheur du paysage. Un
beau jeune homme posait à terre le plus joli petit garçon qu'il fût
possible de voir, en sorte que je n'ai jamais su si le baiser avait
retenti sur les joues de la mère ou sur celles de l'enfant. Une même
pensée, tendre et vive, éclatait dans les yeux, dans les gestes, dans
le sourire des deux jeunes gens. Ils entrelacèrent leurs bras avec une
si joyeuse promptitude, et se rapprochèrent avec une si merveilleuse
entente de mouvement, que, tout à eux-mêmes, ils ne s'aperçurent point
de ma présence. Mais un autre enfant, mécontent, boudeur, et qui
leur tournait le dos, me jeta des regards empreints d'une expression
saisissante. Laissant son frère courir seul, tantôt en arrière, tantôt
en avant de sa mère et du jeune homme, cet enfant, vêtu comme l'autre,
aussi gracieux, mais plus doux de formes, resta muet, immobile, et
dans l'attitude d'un serpent engourdi. C'était une petite fille. La
promenade de la jolie femme et de son compagnon avait je ne sais quoi
de machinal. Se contentant, par distraction peut-être, de parcourir
le faible espace qui se trouvait entre le petit pont et une voiture
arrêtée au détour du boulevard, ils recommençaient constamment leur
courte carrière, en s'arrêtant, se regardant, riant au gré des caprices
d'une conversation tour à tour animée, languissante, folle ou grave.

Caché par le gros orme, j'admirais cette scène délicieuse, et j'en
aurais sans doute respecté les mystères si je n'avais surpris sur
le visage de la petite fille rêveuse et taciturne les traces d'une
pensée plus profonde que ne le comportait son âge. Quand sa mère et
le jeune homme se retournaient après être venus près d'elle, souvent
elle penchait sournoisement la tête, et lançait sur eux comme sur
son frère un regard furtif vraiment extraordinaire. Mais rien ne
saurait rendre la perçante finesse, la malicieuse naïveté, la sauvage
attention qui animait ce visage enfantin aux yeux légèrement cernés,
quand la jolie femme ou son compagnon caressaient les boucles blondes,
pressaient gentiment le cou frais, la blanche collerette du petit
garçon, au moment où, par enfantillage, il essayait de marcher avec
eux. Il y avait certes une passion d'homme sur la physionomie grêle
de cette petite fille bizarre. Elle souffrait ou pensait. Or, qui
prophétise plus sûrement la mort chez ces créatures en fleur? est-ce
la souffrance logée au corps, ou la pensée hâtive dévorant leurs
âmes, à peine germées? Une mère sait cela peut-être. Pour moi, je ne
connais maintenant rien de plus horrible qu'une pensée de vieillard
sur un front d'enfant; le blasphème aux lèvres d'une vierge est moins
monstrueux encore. Aussi l'attitude presque stupide de cette fille
déjà pensive, la rareté de ses gestes, tout m'intéressa-t-il. Je
l'examinai curieusement. Par une fantaisie naturelle aux observateurs,
je la comparais à son frère, en cherchant à surprendre les rapports
et les différences qui se trouvaient entre eux. La première avait des
cheveux bruns, des yeux noirs et une puissance précoce qui formaient
une riche opposition avec la blonde chevelure, les yeux vert de mer et
la gracieuse faiblesse du plus jeune. L'aînée pouvait avoir environ
sept à huit ans, l'autre six à peine. Ils étaient habillés de la même
manière. Cependant, en les regardant avec attention, je remarquai
dans les collerettes de leurs chemises une différence assez frivole,
mais qui plus tard me révéla tout un roman dans le passé, tout un
drame dans l'avenir. Et c'était bien peu de chose. Un simple ourlet
bordait la collerette de la petite fille brune, tandis que de jolies
broderies ornaient celle du cadet, et trahissaient un secret de cœur,
une prédilection tacite que les enfants lisent dans l'âme de leurs
mères, comme si l'esprit de Dieu était en eux. Insouciant et gai, le
blond ressemblait à une petite fille, tant sa peau blanche avait de
fraîcheur, ses mouvements de grâce, sa physionomie de douceur; tandis
que l'aînée, malgré sa force, malgré la beauté de ses traits et l'éclat
de son teint, ressemblait à un petit garçon maladif. Ses yeux vifs,
dénués de cette humide vapeur qui donne tant de charme aux regards des
enfants, semblaient avoir été, comme ceux des courtisans, séchés par
un feu intérieur. Enfin, sa blancheur avait je ne sais quelle nuance
mate, olivâtre, symptôme d'un vigoureux caractère. A deux reprises son
jeune frère était venu lui offrir, avec une grâce touchante, avec un
joli regard, avec une mine expressive qui eût ravi Charlet, le petit
cor de chasse dans lequel il soufflait par instants; mais, chaque fois,
elle n'avait répondu que par un farouche regard à cette phrase:—Tiens,
Hélène, le veux-tu? dite d'une voix caressante. Et, sombre et terrible
sous sa mine insouciante en apparence, la petite fille tressaillait et
rougissait même assez vivement lorsque son frère approchait; mais le
cadet ne paraissait pas s'apercevoir de l'humeur noire de sa sœur,
et son insouciance, mêlée d'intérêt, achevait de faire contraster
le véritable caractère de l'enfance avec la science soucieuse de
l'homme, inscrite déjà sur la figure de la petite fille, et qui déjà
l'obscurcissait de ses sombres nuages.

—Maman, Hélène ne veut pas jouer, s'écria le petit qui saisit pour
se plaindre un moment où sa mère et le jeune homme étaient restés
silencieux sur le pont des Gobelins.

—Laisse-la, Charles. Tu sais bien qu'elle est toujours grognon.

Ces paroles, prononcées au hasard par la mère, qui ensuite se retourna
brusquement avec le jeune homme, arrachèrent des larmes à Hélène. Elle
les dévora silencieusement, lança sur son frère un de ces regards
profonds qui me semblaient inexplicables, et contempla d'abord avec une
sinistre intelligence le talus sur le faîte duquel il était, puis la
rivière de Bièvre, le pont, le paysage et moi.

Je craignis d'être aperçu par le couple joyeux, de qui j'aurais sans
doute troublé l'entretien; je me retirai doucement, et j'allai me
réfugier derrière une haie de sureau dont le feuillage me déroba
complétement à tous les regards. Je m'assis tranquillement sur le haut
du talus, en regardant en silence et tour à tour, soit les beautés
changeantes du site, soit la petite fille sauvage qu'il m'était
encore possible d'entrevoir à travers les interstices de la haie et
le pied des sureaux sur lesquels ma tête reposait, presque au niveau
du boulevard. En ne me voyant plus, Hélène parut inquiète; ses yeux
noirs me cherchèrent dans le lointain de l'allée, derrière les arbres,
avec une indéfinissable curiosité. Qu'étais-je donc pour elle? en ce
moment, les rires naïfs de Charles retentirent dans le silence comme
un chant d'oiseau. Le beau jeune homme, blond comme lui, le faisait
danser dans ses bras, et l'embrassait en lui prodiguant ces petits
mots sans suite et détournés de leur sens véritable que nous adressons
amicalement aux enfants. La mère souriait à ces jeux, et, de temps à
autre, disait, sans doute à voix basse, des paroles sorties du cœur;
car son compagnon s'arrêtait, tout heureux, et la regardait d'un œil
bleu plein de feu, plein d'idolâtrie. Leurs voix mêlées à celle de
l'enfant avaient je ne sais quoi de caressant. Ils étaient charmants
tous trois. Cette scène délicieuse, au milieu de ce magnifique paysage,
y répandait une incroyable suavité. Une femme, belle, blanche, rieuse,
un enfant d'amour, un homme ravissant de jeunesse, un ciel pur, enfin
toutes les harmonies de la nature s'accordaient pour réjouir l'âme. Je
me surpris à sourire, comme si ce bonheur était le mien. Le beau jeune
homme entendit sonner neuf heures. Après avoir tendrement embrassé sa
compagne, devenue sérieuse et presque triste, il revint alors vers son
tilbury qui s'avançait lentement conduit par un vieux domestique. Le
babil de l'enfant chéri se mêla aux derniers baisers que lui donna le
jeune homme. Puis, quand celui-ci fut monté dans sa voiture, que la
femme immobile écouta le tilbury roulant, en suivant la trace marquée
par la poussière nuageuse, dans la verte allée du boulevard, Charles
accourut à sa sœur près du pont, et j'entendis qu'il lui disait d'une
voix argentine:—Pourquoi donc que tu n'es pas venue dire adieu à mon
bon ami?

En voyant son frère sur le penchant du talus, Hélène lui lança le plus
horrible regard qui jamais ait allumé les yeux d'un enfant, et le
poussa par un mouvement de rage. Charles glissa sur le versant rapide,
y rencontra des racines qui le rejetèrent violemment sur les pierres
coupantes du mur; il s'y fracassa le front; puis, tout sanglant, alla
tomber dans les eaux boueuses de la rivière. L'onde s'écarta en mille
jets bruns sous sa jolie tête blonde. J'entendis les cris aigus du
pauvre petit; mais bientôt ses accents se perdirent étouffés dans
la vase, où il disparut en rendant un son lourd comme celui d'une
pierre qui s'engouffre. L'éclair n'est pas plus prompt que ne le fut
cette chute. Je me levai soudain et descendis par un sentier. Hélène
stupéfaite poussa des cris perçants:—Maman! maman! La mère était
là, près de moi. Elle avait volé comme un oiseau. Mais ni les yeux
de la mère ni les miens ne pouvaient reconnaître la place précise
où l'enfant était enseveli. L'eau noire bouillonnait sur un espace
immense. Le lit de la Bièvre a, dans cet endroit, dix pieds de boue.
L'enfant devait y mourir, il était impossible de le secourir. A cette
heure, un dimanche, tout était en repos. La Bièvre n'a ni bateaux
ni pêcheurs. Je ne vis ni perches pour sonder le ruisseau puant, ni
personne dans le lointain. Pourquoi donc aurais-je parlé de ce sinistre
accident, ou dit le secret de ce malheur? Hélène avait peut-être vengé
son père. Sa jalousie était sans doute le glaive de Dieu. Cependant je
frissonnai en contemplant la mère. Quel épouvantable interrogatoire
son mari, son juge éternel, n'allait-il pas lui faire subir? Et elle
traînait avec elle un témoin incorruptible. L'enfance a le front
transparent, le teint diaphane; et le mensonge est, chez elle, comme
une lumière qui lui rougit même le regard. La malheureuse femme ne
pensait pas encore au supplice qui l'attendait au logis. Elle regardait
la Bièvre.

Un semblable événement devait produire d'affreux retentissements dans
la vie d'une femme, et voici l'un des échos les plus terribles qui de
temps en temps troublèrent les amours de Juliette.

[Illustration: Monsieur CROTTAT, notaire.

(LA FEMME DE TRENTE ANS.)]

Deux ou trois ans après, un soir, après dîner, chez le marquis de
Vandenesse alors en deuil de son père, et qui avait une succession
à régler, se trouvait un notaire. Ce notaire n'était pas le petit
notaire de Sterne, mais un gros et gras notaire de Paris, un de ces
hommes estimables qui font une sottise avec mesure, mettent lourdement
le pied sur une plaie inconnue, et demandent pourquoi l'on se plaint.
Si, par hasard, ils apprennent le pourquoi de leur bêtise assassine,
ils disent:—Ma foi, je n'en savais rien! Enfin, c'était un notaire
honnêtement niais, qui ne voyait que des _actes_ dans la vie. Le
diplomate avait près de lui madame d'Aiglemont. Le général s'en était
allé poliment avant la fin du dîner pour conduire ses deux enfants
au spectacle, sur les boulevards, à l'Ambigu-Comique ou à la Gaieté.
Quoique les mélodrames surexcitent les sentiments, ils passent à
Paris pour être à la portée de l'enfance, et sans danger, parce que
l'innocence y triomphe toujours. Le père était parti sans attendre le
dessert, tant sa fille et son fils l'avaient tourmenté pour arriver au
spectacle avant le lever du rideau.

Le notaire, l'imperturbable notaire, incapable de se demander pourquoi
madame d'Aiglemont envoyait au spectacle ses enfants et son mari sans
les y accompagner, était, depuis le dîner, comme vissé sur sa chaise.
Une discussion avait fait traîner le dessert en longueur, et les gens
tardaient à servir le café. Ces incidents, qui dévoraient un temps sans
doute précieux, arrachaient des mouvements d'impatience à la jolie
femme: on aurait pu la comparer à un cheval de race piaffant avant la
course. Le notaire, qui ne se connaissait ni en chevaux ni en femmes,
trouvait tout bonnement la marquise une vive et sémillante femme.
Enchanté d'être dans la compagnie d'une femme à la mode et d'un homme
politique célèbre, ce notaire faisait de l'esprit; il prenait pour
une approbation le faux sourire de la marquise, qu'il impatientait
considérablement, et il allait son train. Déjà le maître de la maison,
de concert avec sa compagne, s'était permis de garder à plusieurs
reprises le silence là où le notaire attendait une réponse élogieuse;
mais, pendant ces repos significatifs, ce diable d'homme regardait le
feu en cherchant des anecdotes. Puis le diplomate avait eu recours à
sa montre. Enfin, la jolie femme s'était recoiffée de son chapeau pour
sortir, et ne sortait pas. Le notaire ne voyait, n'entendait rien; il
était ravi de lui-même, et sûr d'intéresser assez la marquise pour la
clouer là.

—J'aurai bien certainement cette femme-là pour cliente, se disait-il.

La marquise se tenait debout, mettait ses gants, se tordait les doigts
et regardait alternativement le marquis de Vandenesse qui partageait
son impatience, ou le notaire qui plombait chacun de ses traits
d'esprit. A chaque pause que faisait ce digne homme, le joli couple
respirait en se disant par un signe:—Enfin, il va donc s'en aller!
Mais point. C'était un cauchemar moral qui devait finir par irriter les
deux personnes passionnées sur lesquelles le notaire agissait comme
un serpent sur des oiseaux, et les obliger à quelque brusquerie. Au
beau milieu du récit des ignobles moyens par lesquels du Tillet, un
homme d'affaires alors en faveur, avait fait sa fortune, et dont les
infamies étaient scrupuleusement détaillées par le spirituel notaire,
le diplomate entendit sonner neuf heures à la pendule; il vit que son
notaire était bien décidément un imbécile qu'il fallait tout uniment
congédier, et il l'arrêta résolûment par un geste.

—Vous voulez les pincettes, monsieur le marquis? dit le notaire en les
présentant à son client.

—Non, monsieur, je suis forcé de vous renvoyer. Madame veut aller
rejoindre ses enfants, et je vais avoir l'honneur de l'accompagner.

—Déjà neuf heures! le temps passe comme l'ombre dans la compagnie des
gens aimables, dit le notaire qui parlait tout seul depuis une heure.

Il chercha son chapeau, puis il vint se planter devant la cheminée,
retint difficilement un hoquet, et dit à son client, sans voir les
regards foudroyants que lui lançait la marquise:—Résumons-nous,
monsieur le marquis. Les affaires passent avant tout. Demain donc nous
lancerons une assignation à monsieur votre frère pour le mettre en
demeure; nous procéderons à l'inventaire, et après, ma foi...

Le notaire avait si mal compris les intentions de son client, qu'il en
prenait l'affaire en sens inverse des instructions que celui-ci venait
de lui donner. Cet incident était trop délicat pour que Vandenesse ne
rectifiât pas involontairement les idées du balourd notaire, et il
s'ensuivit une discussion qui prit un certain temps.

—Écoutez, dit enfin le diplomate sur un signe que lui fit la jeune
femme, vous me cassez la tête, revenez demain à neuf heures avec mon
avoué.

—Mais j'aurais l'honneur de vous faire observer, monsieur le marquis,
que nous ne sommes pas certains de rencontrer demain monsieur
Desroches, et si la mise en demeure n'est pas lancée avant midi, le
délai expire, et...

En ce moment une voiture entra dans la cour; et au bruit qu'elle fit,
la pauvre femme se retourna vivement pour cacher des pleurs qui lui
vinrent aux yeux. Le marquis sonna pour faire dire qu'il était sorti;
mais le général, revenu comme à l'improviste de la Gaieté, précéda le
valet de chambre, et parut en tenant d'une main sa fille dont les yeux
étaient rouges, et de l'autre son petit garçon tout grimaud et fâché.

—Que vous est-il donc arrivé? demanda la femme à son mari.

—Je vous dirai cela plus tard, répondit le général en se dirigeant
vers un boudoir voisin dont la porte était ouverte et où il aperçut les
journaux.

La marquise impatientée se jeta désespérément sur un canapé.

Le notaire, qui se crut obligé de faire le gentil avec les enfants,
prit un ton mignard pour dire au garçon:—Hé bien, mon petit, que
donnait-on à la comédie?

—_La Vallée du torrent_, répondit Gustave en grognant.

—Foi d'homme d'honneur, dit le notaire, les auteurs de nos jours
sont à moitié fous! _La Vallée du torrent!_ Pourquoi pas _le Torrent
de la vallée_? il est possible qu'une vallée n'ait pas de torrent,
et en disant _le Torrent de la vallée_, les auteurs auraient accusé
quelque chose de net, de précis, de caractérisé, de compréhensible.
Mais laissons cela. Maintenant comment peut-il se rencontrer un drame
dans un torrent et dans une vallée? Vous me répondrez qu'aujourd'hui le
principal attrait de ces sortes de spectacles gît dans les décorations,
et ce titre en indique de fort belles. Vous êtes-vous bien amusé, mon
petit compère? ajouta-t-il en s'asseyant devant l'enfant.

Au moment où le notaire demanda quel drame pouvait se rencontrer au
fond d'un torrent, la fille de la marquise se retourna lentement et
pleura. La mère était si violemment contrariée qu'elle n'aperçut pas le
mouvement de sa fille.

—Oh! oui, monsieur, je m'amusais bien, répondit l'enfant. Il y avait
dans la pièce un petit garçon bien gentil qui était seul au monde,
parce que son papa n'avait pas pu être son père. Voilà que, quand il
arrive en haut du pont qui est sur le torrent, un grand vilain barbu,
vêtu tout en noir, le jette dans l'eau. Hélène s'est mise alors à
pleurer, à sangloter; toute la salle a crié après nous, et mon père
nous a bien vite, bien vite emmenés...

Monsieur de Vandenesse et la marquise restèrent tous deux stupéfaits,
et comme saisis par un mal qui leur ôta la force de penser et d'agir.

—Gustave, taisez-vous donc, cria le général. Je vous ai défendu de
parler sur ce qui s'est passé au spectacle, et vous oubliez déjà mes
recommandations.

—Que Votre Seigneurie l'excuse, monsieur le marquis, dit le notaire,
j'ai eu le tort de l'interroger, mais j'ignorais la gravité de...

—Il devait ne pas répondre, dit le père en regardant son fils avec
froideur.

La cause du brusque retour des enfants et de leur père parut alors être
bien connue du diplomate et de la marquise. La mère regarda sa fille,
la vit en pleurs, et se leva pour aller à elle; mais alors son visage
se contracta violemment et offrit les signes d'une sévérité que rien ne
tempérait.

—Assez, Hélène, lui dit-elle, allez sécher vos larmes dans le boudoir.

—Qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite? dit le notaire, qui
voulut calmer à la fois la colère de la mère et les pleurs de la fille.
Elle est si jolie que ce doit être la plus sage créature du monde; je
suis bien sûr, madame, qu'elle ne vous donne que des jouissances. Pas
vrai, ma petite?

Hélène regarda sa mère en tremblant, essuya ses larmes, tâcha de se
composer un visage calme, et s'enfuit dans le boudoir.

—Et certes, disait le notaire en continuant toujours, madame, vous
êtes trop bonne mère pour ne pas aimer également tous vos enfants. Vous
êtes d'ailleurs trop vertueuse pour avoir de ces tristes préférences
dont les funestes effets se révèlent plus particulièrement à nous
autres notaires. La société nous passe par les mains; aussi en
voyons-nous les passions sous leur forme la plus hideuse, _l'intérêt_.
Ici, une mère veut déshériter les enfants de son mari au profit des
enfants qu'elle leur préfère; tandis que, de son côté, le mari veut
quelquefois réserver sa fortune à l'enfant qui a mérité la haine
de la mère. Et c'est alors des combats, des craintes, des actes,
des contre-lettres, des ventes simulées, des _fidéi-commis_; enfin,
un gâchis pitoyable, ma parole d'honneur, pitoyable! Là, des pères
passent leur vie à déshériter leurs enfants en volant le bien de leurs
femmes... Oui, _volant_ est le mot. Nous parlions de drame; ah! je vous
assure que si nous pouvions dire le secret de certaines donations, nos
auteurs pourraient en faire de terribles tragédies bourgeoises. Je
ne sais pas de quel pouvoir usent les femmes pour faire ce qu'elles
veulent; car, malgré les apparences et leur faiblesse, c'est toujours
elles qui l'emportent. Ah! par exemple, elles ne m'attrapent pas moi.
Je devine toujours la raison de ces prédilections que dans le monde
on qualifie poliment d'indéfinissables! Mais les maris ne la devinent
jamais, c'est une justice à leur rendre. Vous me répondrez à cela qu'il
y a des grâces d'ét...

Hélène, revenue avec son père du boudoir dans le salon, écoutait
attentivement le notaire, et le comprenait si bien, qu'elle jeta sur
sa mère un coup d'œil craintif en pressentant avec tout l'instinct
du jeune âge que cette circonstance allait redoubler la sévérité
qui grondait sur elle. La marquise pâlit en montrant au comte, par
un geste de terreur, son mari, qui regardait pensivement les fleurs
du tapis. En ce moment, malgré son savoir-vivre, le diplomate ne se
contint plus, et lança sur le notaire un regard foudroyant.

—Venez par ici, monsieur, lui dit-il en se dirigeant vivement vers la
pièce qui précédait le salon.

Le notaire l'y suivit en tremblant et sans achever sa phrase.

—Monsieur, lui dit alors avec une rage concentrée le marquis de
Vandenesse, qui ferma violemment la porte du salon où il laissait la
femme et le mari, depuis le dîner vous n'avez fait ici que des sottises
et dit que des bêtises. Pour Dieu! allez-vous-en; vous finiriez par
causer les plus grands malheurs. Si vous êtes un excellent notaire,
restez dans votre étude; mais si, par hasard, vous vous trouvez dans le
monde, tâchez d'y être plus circonspect...

Puis il rentra dans le salon, en quittant le notaire sans le saluer.
Celui-ci resta pendant un moment tout ébaubi, perclus, sans savoir où
il en était. Quand les bourdonnements qui lui tintaient aux oreilles
cessèrent, il crut entendre des gémissements, des allées et venues
dans le salon, où les sonnettes furent violemment tirées. Il eut peur
de revoir le comte, et retrouva l'usage de ses jambes pour déguerpir
et gagner l'escalier; mais, à la porte des appartements, il se heurta
dans les valets qui s'empressaient de venir prendre les ordres de leur
maître.

—Voilà comme sont tous ces grands seigneurs, se dit-il enfin quand
il fut dans la rue à la recherche d'un cabriolet, ils vous engagent à
parler, vous y invitent par des compliments; vous croyez les amuser,
point du tout! Ils vous font des impertinences, vous mettent à distance
et vous jettent même à la porte sans se gêner. Enfin, j'étais fort
spirituel; je n'ai rien dit qui ne fût sensé, posé, convenable. Ma
foi, il me recommande d'avoir plus de circonspection, je n'en manque
pas. Hé! diantre, je suis notaire et membre de ma chambre. Bah! c'est
une boutade d'ambassadeur, rien n'est sacré pour ces gens-là. Demain
il m'expliquera comment je n'ai fait chez lui que des bêtises et dit
que des sottises. Je lui demanderai raison; c'est-à-dire je lui en
demanderai la raison. Au total, j'ai tort, peut-être... Ma foi, je suis
bien bon de me casser la tête! Qu'est-ce que cela me fait?

Le notaire revint chez lui, et soumit l'énigme à sa notaresse en lui
racontant de point en point les événements de la soirée.

—Mon cher Crottat, Son Excellence a eu parfaitement raison en te
disant que tu n'avais fait que des sottises et dit que des bêtises.

—Pourquoi?

—Mon cher, je te le dirais, que cela ne t'empêcherait pas de
recommencer ailleurs demain. Seulement, je te recommande encore de ne
jamais parler que d'affaires en société.

—Si tu ne veux pas me le dire, je le demanderai demain à...

—Mon Dieu, les gens les plus niais s'étudient à cacher ces choses-là,
et tu crois qu'un ambassadeur ira te les dire! Mais, Crottat, je ne
t'ai jamais vu si dénué de sens.

—Merci, ma chère!



V

LES DEUX RENCONTRES.


Un ancien officier d'ordonnance de Napoléon, que nous appellerons
seulement le marquis ou le général, et qui sous la restauration fit une
haute fortune, était venu passer les beaux jours à Versailles, où il
habitait une maison de campagne située entre l'église et la barrière
de Montreuil, sur le chemin qui conduit à l'avenue de Saint-Cloud. Son
service à la cour ne lui permettait pas de s'éloigner de Paris.

Élevé jadis pour servir d'asile aux passagères amours de quelque grand
seigneur, ce pavillon avait de très-vastes dépendances. Les jardins au
milieu desquels il était placé l'éloignaient également à droite et à
gauche des premières maisons de Montreuil et des chaumières construites
aux environs de la barrière; ainsi, sans être par trop isolés, les
maîtres de cette propriété jouissaient, à deux pas d'une ville, de
tous les plaisirs de la solitude. Par une étrange contradiction, la
façade et la porte d'entrée de la maison donnaient immédiatement sur le
chemin, qui, peut-être autrefois, était peu fréquenté. Cette hypothèse
paraît vraisemblable si l'on vient à songer qu'il aboutit au délicieux
pavillon bâti par Louis XV pour mademoiselle de Romans, et qu'avant d'y
arriver, les curieux reconnaissent, çà et là, plus d'un _casino_ dont
l'intérieur et le décor trahissent les spirituelles débauches de nos
aïeux, qui, dans la licence dont on les accuse, cherchaient néanmoins
l'ombre et le mystère.

Par une soirée d'hiver, le marquis, sa femme et ses enfants se
trouvèrent seuls dans cette maison déserte. Leurs gens avaient
obtenu la permission d'aller célébrer à Versailles la noce de l'un
d'entre eux; et, présumant que la solennité de Noël, jointe à cette
circonstance, leur offrirait une valable excuse auprès de leurs
maîtres, ils ne faisaient pas scrupule de consacrer à la fête un peu
plus de temps que ne leur en avait octroyé l'ordonnance domestique.
Cependant, comme le général était connu pour un homme qui n'avait
jamais manqué d'accomplir sa parole avec une inflexible probité, les
réfractaires ne dansèrent pas sans quelques remords quand le moment du
retour fut expiré. Onze heures venaient de sonner, et pas un domestique
n'était arrivé. Le profond silence qui régnait sur la campagne
permettait d'entendre, par intervalles, la bise sifflant à travers
les branches noires des arbres, mugissant autour de la maison, ou
s'engouffrant dans les longs corridors. La gelée avait si bien purifié
l'air, durci la terre et saisi les pavés, que tout avait cette sonorité
sèche dont les phénomènes nous surprennent toujours. La lourde démarche
d'un buveur attardé, ou le bruit d'un fiacre retournant à Paris,
retentissaient plus vivement et se faisaient écouter plus loin que de
coutume. Les feuilles mortes, mises en danse par quelques tourbillons
soudains, frissonnaient sur les pierres de la cour de manière à donner
une voix à la nuit, quand elle voulait devenir muette. C'était enfin
une de ces âpres soirées qui arrachent à notre égoïsme une plainte
stérile en faveur du pauvre ou du voyageur, et nous rendent le coin
du feu si voluptueux. En ce moment, la famille réunie au salon ne
s'inquiétait ni de l'absence des domestiques, ni des gens sans foyer,
ni de la poésie dont étincelle une veillée d'hiver. Sans philosopher
hors de propos, et confiants en la protection d'un vieux soldat, femme
et enfants se livraient aux délices qu'engendre la vie intérieure quand
les sentiments n'y sont pas gênés, quand l'affection et la franchise
animent les discours, les regards et les jeux.

Le général était assis, ou, pour mieux dire, enseveli dans une haute et
spacieuse bergère, au coin de la cheminée, où brillait un feu nourri
qui répandait cette chaleur piquante, symptôme d'un froid excessif au
dehors. Appuyée sur le dos du siége et légèrement inclinée, la tête
de ce brave père restait dans une pose dont l'indolence peignait un
calme parfait, un doux épanouissement de joie. Ses bras, à moitié
endormis, mollement jetés hors de la bergère, achevaient d'exprimer
une pensée de bonheur. Il contemplait le plus petit de ses enfants,
un garçon à peine âgé de cinq ans, qui demi-nu, se refusait à se
laisser déshabiller par sa mère. Le bambin fuyait la chemise ou
le bonnet de nuit avec lequel la marquise le menaçait parfois; il
gardait sa collerette brodée, riait à sa mère quand elle l'appelait,
en s'apercevant qu'elle riait elle-même de cette rébellion enfantine;
il se remettait alors à jouer avec sa sœur, aussi naïve, mais plus
malicieuse, et qui parlait déjà plus distinctement que lui, dont les
vagues paroles et les idées confuses étaient à peine intelligibles pour
ses parents. La petite Moïna, son aînée de deux ans, provoquait par des
agaceries déjà féminines d'interminables rires, qui partaient comme
des fusées et semblaient ne pas avoir de cause; mais à les voir tous
deux se roulant devant le feu, montrant sans honte leurs jolis corps
potelés, leurs formes blanches et délicates, confondant les boucles
de leurs chevelures noire et blonde, heurtant leurs visages roses,
où la joie traçait des fossettes ingénues, certes un père et surtout
une mère comprenaient ces petites âmes, pour eux déjà caractérisées,
pour eux déjà passionnées. Ces deux anges faisaient pâlir par les
vives couleurs de leurs yeux humides, de leurs joues brillantes, de
leur teint blanc, les fleurs du tapis moelleux, ce théâtre de leurs
ébats, sur lequel ils tombaient, se renversaient, se combattaient, se
roulaient sans danger. Assise sur une causeuse à l'autre coin de la
cheminée, en face de son mari, la mère était entourée de vêtements
épars et restait, un soulier rouge à la main, dans une attitude pleine
de laisser-aller. Son indécise sévérité mourait dans un doux sourire
gravé sur ses lèvres. Agée d'environ trente-six ans, elle conservait
encore une beauté due à la rare perfection des lignes de son visage,
auquel la chaleur, la lumière et le bonheur prêtaient en ce moment
un éclat surnaturel. Souvent elle cessait de regarder ses enfants
pour reporter ses yeux caressants sur la grave figure de son mari; et
parfois, en se rencontrant, les yeux des deux époux échangeaient de
muettes jouissances et de profondes réflexions. Le général avait un
visage fortement basané. Son front large et pur était sillonné par
quelques mèches de cheveux grisonnants. Les mâles éclairs de ses yeux
bleus, la bravoure inscrite dans les rides de ses joues flétries,
annonçaient qu'il avait acheté par de rudes travaux le ruban rouge qui
fleurissait la boutonnière de son habit. En ce moment les innocentes
joies exprimées par ses deux enfants se reflétaient sur sa physionomie
vigoureuse et ferme où perçaient une bonhomie, une candeur indicibles.
Ce vieux capitaine était redevenu petit sans beaucoup d'efforts. N'y
a-t-il pas toujours un peu d'amour pour l'enfance chez les soldats qui
ont assez expérimenté les malheurs de la vie pour avoir su reconnaître
les misères de la force et les priviléges de la faiblesse? Plus loin,
devant une table ronde éclairée par des lampes astrales dont les vives
lumières luttaient avec les lueurs pâles des bougies placées sur la
cheminée, était un jeune garçon de treize ans qui tournait rapidement
les pages d'un gros livre. Les cris de son frère ou de sa sœur ne
lui causaient aucune distraction, et sa figure accusait la curiosité
de la jeunesse. Cette profonde préoccupation était justifiée par les
attachantes merveilles des _Mille et une Nuits_ et par un uniforme de
lycéen. Il restait immobile, dans une attitude méditative, un coude sur
la table et la tête appuyée sur l'une de ses mains, dont les doigts
blancs tranchaient au milieu d'une chevelure brune. La clarté tombant
d'aplomb sur son visage, et le reste du corps étant dans l'obscurité,
il ressemblait ainsi à ces portraits noirs où Raphaël s'est représenté
lui-même attentif, penché, songeant à l'avenir. Entre cette table et la
marquise, une grande et belle jeune fille travaillait, assise devant
un métier à tapisserie sur lequel se penchait et d'où s'éloignait
alternativement sa tête, dont les cheveux d'ébène artistement lissés
réfléchissaient la lumière. A elle seule Hélène était un spectacle. Sa
beauté se distinguait par un rare caractère de force et d'élégance.
Quoique relevée de manière à dessiner des traits vifs autour de la
tête, la chevelure était si abondante que, rebelle aux dents du peigne,
elle se frisait énergiquement à la naissance du cou. Ses sourcils,
très-fournis et régulièrement plantés, tranchaient avec la blancheur
de son front pur. Elle avait même sur la lèvre supérieure quelques
signes de courage qui figuraient une légère teinte de bistre sous un
nez grec dont les contours étaient d'une exquise perfection. Mais la
captivante rondeur des formes, la candide expression des autres traits,
la transparence d'une carnation délicate, la voluptueuse mollesse des
lèvres, le fini de l'ovale décrit par le visage, et surtout la sainteté
de son regard vierge, imprimaient à cette beauté vigoureuse la suavité
féminine, la modestie enchanteresse que nous demandons à ces anges de
paix et d'amour. Seulement il n'y avait rien de frêle dans cette jeune
fille, et son cœur devait être aussi doux, son âme aussi forte que ses
proportions étaient magnifiques et que sa figure était attrayante.
Elle imitait le silence de son frère le lycéen, et paraissait en
proie à l'une de ces fatales méditations de jeune fille, souvent
impénétrables à l'observation d'un père ou même à la sagacité des
mères: en sorte qu'il était impossible de savoir s'il fallait attribuer
au jeu de la lumière ou à des peines secrètes les ombres capricieuses
qui passaient sur son visage comme de faibles nuées sur un ciel pur.

Les deux aînés étaient en ce moment complétement oubliés par le mari et
par la femme. Cependant plusieurs fois le coup d'œil interrogateur du
général avait embrassé la scène muette qui, sur le second plan, offrait
une gracieuse réalisation des espérances écrites dans les tumultes
enfantins placés sur le devant de ce tableau domestique. En expliquant
la vie humaine par d'insensibles gradations, ces figures composaient
une sorte de poème vivant. Le luxe des accessoires qui décoraient le
salon, la diversité des attitudes, les oppositions dues à des vêtements
tous divers de couleur, les contrastes de ces visages si caractérisés
par les différents âges et par les contours que les lumières mettaient
en saillie, répandaient sur ces pages humaines toutes les richesses
demandées à la sculpture, aux peintres, aux écrivains. Enfin, le
silence et l'hiver, la solitude et la nuit prêtaient leur majesté
à cette sublime et naïve composition, délicieux effet de nature.
La vie conjugale est pleine de ces heures sacrées dont le charme
indéfinissable est dû peut-être à quelque souvenance d'un monde
meilleur. Des rayons célestes jaillissent sans doute sur ces sortes de
scènes, destinées à payer à l'homme une partie de ses chagrins, à lui
faire accepter l'existence. Il semble que l'univers soit là, devant
nous, sous une forme enchanteresse, qu'il déroule ses grandes idées
d'ordre, que la vie sociale plaide pour ses lois en parlant de l'avenir.

Cependant, malgré le regard d'attendrissement jeté par Hélène sur Abel
et Moïna quand éclatait une de leurs joies; malgré le bonheur peint
sur sa lucide figure lorsqu'elle contemplait furtivement son père,
un sentiment de profonde mélancolie était empreint dans ses gestes,
dans son attitude, et surtout dans ses yeux voilés par de longues
paupières. Ses blanches et puissantes mains, à travers lesquelles la
lumière passait en leur communiquant une rougeur diaphane et presque
fluide, eh! bien, ses mains tremblaient. Une seule fois, sans se défier
mutuellement, ses yeux et ceux de la marquise se heurtèrent. Ces deux
femmes se comprirent alors par un regard terne, froid, respectueux
pour Hélène, sombre et menaçant chez la mère. Hélène baissa promptement
sa vue sur le métier, tira l'aiguille avec prestesse, et de long-temps
ne releva sa tête, qui semblait lui être devenue trop lourde à porter.
La mère était-elle trop sévère pour sa fille, et jugeait-elle cette
sévérité nécessaire? Était-elle jalouse de la beauté d'Hélène, avec qui
elle pouvait rivaliser encore, mais en déployant tous les prestiges de
la toilette? Ou la fille avait-elle surpris, comme beaucoup de filles
quand elles deviennent clairvoyantes, des secrets que cette femme,
en apparence si religieusement fidèle à ses devoirs, croyait avoir
ensevelis dans son cœur aussi profondément que dans une tombe?

Hélène était arrivée à un âge où la pureté de l'âme porte à des
rigidités qui dépassent la juste mesure dans laquelle doivent rester
les sentiments. Dans certains esprits, les fautes prennent les
proportions du crime; l'imagination réagit alors sur la conscience;
souvent alors les jeunes filles exagèrent la punition en raison de
l'étendue qu'elles donnent aux forfaits. Hélène paraissait ne se
croire digne de personne. Un secret de sa vie antérieure, un accident
peut-être, incompris d'abord, mais développé par les susceptibilités
de son intelligence sur laquelle influaient les idées religieuses,
semblait l'avoir depuis peu comme dégradée romanesquement à ses propres
yeux. Ce changement dans sa conduite avait commencé le jour où elle
avait lu, dans la récente traduction des théâtres étrangers, la belle
tragédie de GUILLAUME TELL, par Schiller. Après avoir grondé sa fille
de laisser tomber le volume, la mère avait remarqué que le ravage
causé par cette lecture dans l'âme d'Hélène venait de la scène où le
poète établit une sorte de fraternité entre Guillaume Tell, qui verse
le sang d'un homme pour sauver tout un peuple, et Jean-le-Parricide.
Devenue humble, pieuse et recueillie, Hélène ne souhaitait plus d'aller
au bal. Jamais elle n'avait été si caressante pour son père, surtout
quand la marquise n'était pas témoin de ses cajoleries de jeune fille.
Néanmoins, s'il existait du refroidissement dans l'affection d'Hélène
pour sa mère, il était si finement exprimé, que le général ne devait
pas s'en apercevoir, quelque jaloux qu'il pût être de l'union qui
régnait dans sa famille. Nul homme n'aurait eu l'œil assez perspicace
pour sonder la profondeur de ces deux cœurs féminins: l'un jeune et
généreux, l'autre sensible et fier; le premier, trésor d'indulgence;
le second, plein de finesse et d'amour. Si la mère contristait sa
fille par un adroit despotisme de femme, il n'était sensible qu'aux
yeux de la victime. Au reste, l'événement seulement fit naître ces
conjectures toutes insolubles. Jusqu'à cette nuit, aucune lumière
accusatrice ne s'était échappée de ces deux âmes; mais entre elles et
Dieu certainement il s'élevait quelque sinistre mystère.

—Allons, Abel, s'écria la marquise en saisissant un moment où
silencieux et fatigués Moïna et son frère restaient immobiles; allons,
venez, mon fils, il faut vous coucher... Et, lui lançant un regard
impérieux, elle le prit vivement sur ses genoux.

—Comment, dit le général, il est dix heures et demie, et pas un de nos
domestiques n'est rentré? Ah! les compères. Gustave, ajouta-t-il en se
tournant vers son fils, je ne t'ai donné ce livre qu'à la condition
de le quitter à dix heures; tu aurais dû le fermer toi-même à l'heure
dite et t'aller coucher comme tu me l'avais promis. Si tu veux être un
homme remarquable, il faut faire de ta parole une seconde religion,
et y tenir comme à ton honneur. Fox, un des plus grands orateurs de
l'Angleterre, était surtout remarquable par la beauté de son caractère.
La fidélité aux engagements pris est la principale de ses qualités.
Dans son enfance, son père, un Anglais de vieille roche, lui avait
donné une leçon assez vigoureuse pour faire une éternelle impression
sur l'esprit d'un jeune enfant. A ton âge, Fox venait, pendant les
vacances, chez son père, qui avait, comme tous les riches Anglais, un
parc assez considérable autour de son château. Il se trouvait dans
ce parc un vieux kiosque qui devait être abattu et reconstruit dans
un endroit où le point de vue était magnifique. Les enfants aiment
beaucoup à voir démolir. Le petit Fox voulait avoir quelques jours de
vacances de plus pour assister à la chute du pavillon; mais son père
exigeait qu'il rentrât au collége au jour fixé pour l'ouverture des
classes; de là brouille entre le père et le fils. La mère, comme toutes
les mamans, appuya le petit Fox. Le père promit alors solennellement
à son fils qu'il attendrait aux vacances prochaines pour démolir le
kiosque. Fox retourne au collége. Le père crut qu'un petit garçon
distrait par ses études oublierait cette circonstance, il fit abattre
le kiosque et le reconstruisit à l'autre endroit. L'entêté garçon ne
songeait qu'à ce kiosque. Quand il vint chez son père, son premier
soin fut d'aller voir le vieux bâtiment; mais il revint tout triste au
moment du déjeuner, et dit à son père:—Vous m'avez trompé. Le vieux
gentilhomme anglais dit avec une confusion pleine de dignité:—C'est
vrai, mon fils, mais je réparerai ma faute. Il faut tenir à sa parole
plus qu'à sa fortune; car tenir à sa parole donne la fortune, et toutes
les fortunes n'effacent pas la tache faite à la conscience par un
manque de parole. Le père fit reconstruire le vieux pavillon comme il
était; puis, après l'avoir reconstruit, il ordonna qu'on l'abattît sous
les yeux de son fils. Que ceci, Gustave, te serve de leçon.

Gustave, qui avait attentivement écouté son père, ferma le livre à
l'instant. Il se fit un moment de silence pendant lequel le général
s'empara de Moïna, qui se débattait contre le sommeil, et la posa
doucement sur lui. La petite laissa rouler sa tête chancelante sur la
poitrine du père et s'y endormit alors tout à fait, enveloppée dans les
rouleaux dorés de sa jolie chevelure. En cet instant, des pas rapides
retentirent dans la rue, sur la terre; et soudain trois coups, frappés
à la porte, réveillèrent les échos de la maison. Ces coups prolongés
eurent un accent aussi facile à comprendre que le cri d'un homme en
danger de mourir. Le chien de garde aboya d'un ton de fureur. Hélène,
Gustave, le général et sa femme tressaillirent vivement; mais Abel, que
sa mère achevait de coiffer, et Moïna ne s'éveillèrent pas.

—Il est pressé, celui-là, s'écria le militaire en déposant sa fille
sur la bergère.

Il sortit brusquement du salon sans avoir entendu la prière de sa femme.

—Mon ami, n'y va pas...

Le marquis passa dans sa chambre à coucher, y prit une paire de
pistolets, alluma sa lanterne sourde, s'élança vers l'escalier,
descendit avec la rapidité de l'éclair, et se trouva bientôt à la porte
de la maison où son fils le suivit intrépidement.

—Qui est là? demanda-t-il.

—Ouvrez, répondit une voix presque suffoquée par des respirations
haletantes.

—Êtes-vous ami?

—Oui, ami.

—Êtes-vous seul?

—Oui, mais ouvrez, car _ils_ viennent!

Un homme se glissa sous le porche avec la fantastique vélocité d'une
ombre aussitôt que le général eut entrebâillé la porte; et, sans qu'il
pût s'y opposer, l'inconnu l'obligea de la lâcher en la repoussant par
un vigoureux coup de pied, et s'y appuya résolûment comme pour empêcher
de la rouvrir. Le général, qui leva soudain son pistolet et sa lanterne
sur la poitrine de l'étranger afin de le tenir en respect, vit un homme
de moyenne taille enveloppé dans une pelisse fourrée, vêtement de
vieillard, ample et traînant, qui semblait ne pas avoir été fait pour
lui. Soit prudence ou hasard, le fugitif avait le front entièrement
couvert par un chapeau qui lui tombait sur les yeux.

—Monsieur, dit-il au général, abaissez le canon de votre pistolet.
Je ne prétends pas rester chez vous sans votre consentement; mais
si je sors, la mort m'attend à la barrière. Et quelle mort! vous en
répondriez à Dieu. Je vous demande l'hospitalité pour deux heures.
Songez-y bien, monsieur, quelque suppliant que je sois, je dois
commander avec le despotisme de la nécessité. Je veux l'hospitalité de
l'Arabie. Que je vous sois sacré; sinon, ouvrez, j'irai mourir. Il me
faut le secret, un asile et de l'eau. Oh! de l'eau? répéta-t-il d'une
voix qui râlait.

—Qui êtes-vous? demanda le général, surpris de la volubilité fiévreuse
avec laquelle parlait l'inconnu.

—Ah! qui je suis? Eh! bien, ouvrez, je m'éloigne, répondit l'homme
avec l'accent d'une infernale ironie.

Malgré l'adresse avec laquelle le marquis promenait les rayons de sa
lanterne, il ne pouvait voir que le bas de ce visage, et rien n'y
plaidait en faveur d'une hospitalité si singulièrement réclamée:
les joues étaient tremblantes, livides, et les traits horriblement
contractés. Dans l'ombre projetée par le bord du chapeau, les yeux
se dessinaient comme deux lueurs qui firent presque pâlir la faible
lumière de la bougie. Cependant il fallait une réponse.

—Monsieur, dit le général, votre langage est si extraordinaire, qu'à
ma place vous...

—Vous disposez de ma vie, s'écria l'étranger d'un son de voix terrible
en interrompant son hôte.

—Deux heures, dit le marquis irrésolu.

—Deux heures, répéta l'homme.

Mais tout à coup il repoussa son chapeau par un geste de désespoir,
se découvrit le front et lança, comme s'il voulait faire une dernière
tentative, un regard dont la vive clarté pénétra l'âme du général.
Ce jet d'intelligence et de volonté ressemblait à un éclair, et fut
écrasant comme la foudre; car il est des moments où les hommes sont
investis d'un pouvoir inexplicable.

—Allez, qui que vous puissiez être, vous serez en sûreté sous mon
toit, reprit gravement le maître du logis qui crut obéir à l'un de ces
mouvements instinctifs que l'homme ne sait pas toujours expliquer.

—Dieu vous le rende, ajouta l'inconnu en laissant échapper un profond
soupir.

—Êtes-vous armé? demanda le général.

Pour toute réponse, l'étranger lui donnant à peine le temps de jeter un
coup d'œil sur sa pelisse, l'ouvrit et la replia lestement. Il était
sans armes apparentes et dans le costume d'un jeune homme qui sort du
bal. Quelque rapide que fût l'examen du soupçonneux militaire, il en
vit assez pour s'écrier:—Où diable avez-vous pu vous éclabousser ainsi
par un temps si sec?

—Encore des questions! répondit-il avec un air de hauteur.

En ce moment le marquis aperçut son fils et se souvint de la leçon
qu'il venait de lui faire sur la stricte exécution de la parole donnée;
il fut si vivement contrarié de cette circonstance, qu'il lui dit, non
sans un ton de colère:—Comment, petit drôle, te trouves-tu là au lieu
d'être dans ton lit?

—Parce que j'ai cru pouvoir vous être utile dans le danger, répondit
Gustave.

—Allons, monte à ta chambre, dit le père adouci par la réponse de son
fils. Et vous, dit-il en s'adressant à l'inconnu, suivez-moi.

Ils devinrent silencieux comme deux joueurs qui se défient l'un
de l'autre. Le général commença même à concevoir de sinistres
pressentiments. L'inconnu lui pesait déjà sur le cœur comme un
cauchemar; mais, dominé par la foi du serment, il le conduisit à
travers les corridors, les escaliers de sa maison, et le fit entrer
dans une grande chambre située au second étage, précisément au-dessus
du salon. Cette pièce inhabitée servait de séchoir en hiver, ne
communiquait à aucun appartement, et n'avait d'autre décoration, sur
ses quatre murs jaunis, qu'un méchant miroir laissé sur la cheminée par
le précédent propriétaire, et une grande glace qui, s'étant trouvée
sans emploi lors de l'emménagement du marquis, fut provisoirement mise
en face de la cheminée. Le plancher de cette vaste mansarde n'avait
jamais été balayé, l'air y était glacial, et deux vieilles chaises
dépaillées en composaient tout le mobilier. Après avoir posé sa
lanterne sur l'appui de la cheminée, le général dit à l'inconnu:—Votre
sécurité veut que cette misérable mansarde vous serve d'asile. Et,
comme vous avez ma parole pour le secret, vous me permettrez de vous y
enfermer.

L'homme baissa la tête en signe d'adhésion.

—Je n'ai demandé qu'un asile, le secret et de l'eau, ajouta-t-il.

—Je vais vous en apporter, répondit le marquis qui ferma la porte
avec soin et descendit à tâtons dans le salon pour y venir prendre un
flambeau afin d'aller chercher lui-même une carafe dans l'office.

—Hé! bien, monsieur, qu'y a-t-il? demanda vivement la marquise à son
mari.

—Rien, ma chère, répondit-il d'un air froid.

—Mais nous avons cependant bien écouté, vous venez de conduire
quelqu'un là-haut....

—Hélène, reprit le général en regardant sa fille qui leva la tête vers
lui, songez que l'honneur de votre père repose sur votre discrétion.
Vous devez n'avoir rien entendu.

La jeune fille répondit par un mouvement de tête significatif. La
marquise demeura tout interdite et piquée intérieurement de la manière
dont s'y prenait son mari pour lui imposer silence. Le général alla
prendre une carafe, un verre, et remonta dans la chambre où était
son prisonnier: il le trouva debout, appuyé contre le mur, près de
la cheminée, la tête nue; il avait jeté son chapeau sur une des deux
chaises. L'étranger ne s'attendait sans doute pas à se voir si vivement
éclairé. Son front se plissa et sa figure devint soucieuse quand ses
yeux rencontrèrent les yeux perçants du général; mais il s'adoucit et
prit une physionomie gracieuse pour remercier son protecteur. Lorsque
ce dernier eut placé le verre et la carafe sur l'appui de la cheminée,
l'inconnu, après lui avoir encore jeté son regard flamboyant, rompit le
silence.

—Monsieur, dit-il d'une voix douce qui n'eut plus de convulsions
gutturales comme précédemment, mais qui néanmoins accusait encore un
tremblement intérieur, je vais vous paraître bizarre. Excusez des
caprices nécessaires. Si vous restez là, je vous prierai de ne pas me
regarder quand je boirai.

Contrarié de toujours obéir à un homme qui lui déplaisait, le général
se tourna brusquement. L'étranger tira de sa poche un mouchoir blanc,
s'en enveloppa la main droite; puis il saisit la carafe, et but d'un
trait l'eau qu'elle contenait. Sans penser à enfreindre son serment
tacite, le marquis regarda machinalement dans la glace; mais alors la
correspondance des deux miroirs permettant à ses yeux de parfaitement
embrasser l'inconnu, il vit le mouchoir se rougir soudain par le
contact des mains qui étaient pleines de sang.

—Ah! vous m'avez regardé, s'écria l'homme quand après avoir bu et
s'être enveloppé dans son manteau il examina le général d'un air
soupçonneux. Je suis perdu. _Ils_ viennent, les voici!

—Je n'entends rien, dit le marquis.

—Vous n'êtes pas intéressé, comme je le suis, à écouter dans l'espace.

—Vous vous êtes donc battu en duel, pour être ainsi couvert de sang?
demanda le général assez ému en distinguant la couleur des larges
taches dont les vêtements de son hôte étaient imbibés.

—Oui, un duel, vous l'avez dit, répéta l'étranger en laissant errer
sur ses lèvres un sourire amer.

En ce moment, le son des pas de plusieurs chevaux au grand galop
retentit dans le lointain; mais ce bruit était faible comme les
premières lueurs du matin. L'oreille exercée du général reconnut la
marche des chevaux disciplinés par le régime de l'escadron.

—C'est la gendarmerie, dit-il.

Il jeta sur son prisonnier un regard de nature à dissiper les doutes
qu'il avait pu lui suggérer par son indiscrétion involontaire, remporta
la lumière et revint au salon. A peine posait-il la clef de la chambre
haute sur la cheminée que le bruit produit par la cavalerie grossit et
s'approcha du pavillon avec une rapidité qui le fit tressaillir. En
effet, les chevaux s'arrêtèrent à la porte de la maison. Après avoir
échangé quelques paroles avec ses camarades, un cavalier descendit,
frappa rudement, et obligea le général d'aller ouvrir. Ce dernier ne
fut pas maître d'une émotion secrète à l'aspect de six gendarmes dont
les chapeaux bordés d'argent brillaient à la clarté de la lune.

—Monseigneur, lui dit un brigadier, n'avez-vous pas entendu tout à
l'heure un homme courant vers la barrière?

—Vers la barrière? Non.

—Vous n'avez ouvert votre porte à personne?

—Ai-je donc l'habitude d'ouvrir moi-même ma porte?...

—Mais, pardon, mon général, en ce moment, il me semble que...

—Ah! çà, s'écria le marquis avec un accent de colère, allez-vous me
plaisanter? avez-vous le droit...

—Rien, rien, monseigneur, reprit doucement le brigadier. Vous
excuserez notre zèle. Nous savons bien qu'un pair de France ne s'expose
pas à recevoir un assassin à cette heure de la nuit; mais le désir
d'avoir quelques renseignements...

—Un assassin! s'écria le général. Et qui donc a été...

—Monsieur le marquis de Mauny vient d'être haché en je ne sais
combien de morceaux, reprit le gendarme. Mais l'assassin est vivement
poursuivi. Nous sommes certains qu'il est dans les environs, et nous
allons le traquer. Excusez, mon général.

Le gendarme parlait en remontant à cheval, en sorte qu'il ne lui fut
heureusement pas possible de voir la figure du général. Habitué à tout
supposer, le brigadier aurait peut-être conçu des soupçons à l'aspect
de cette physionomie ouverte où se peignaient si fidèlement les
mouvements de l'âme.

—Sait-on le nom du meurtrier? demanda le général.

—Non, répondit le cavalier. Il a laissé le secrétaire plein d'or et de
billets de banque, sans y toucher.

—C'est une vengeance, dit le marquis.

—Ah! bah! sur un vieillard?... Non, non, ce gaillard-là n'aura pas eu
le temps de faire son coup.

Et le gendarme rejoignit ses compagnons, qui galopaient déjà dans le
lointain. Le général resta pendant un moment en proie à des perplexités
faciles à comprendre. Bientôt il entendit ses domestiques qui
revenaient en se disputant avec une sorte de chaleur, et dont les voix
retentissaient dans le carrefour de Montreuil. Quand ils arrivèrent, sa
colère, à laquelle il fallait un prétexte pour s'exhaler, tomba sur eux
avec l'éclat de la foudre. Sa voix fit trembler les échos de la maison.
Puis il s'apaisa tout à coup, lorsque le plus hardi, le plus adroit
d'entre eux, son valet de chambre, excusa leur retard en lui disant
qu'ils avaient été arrêtés à l'entrée de Montreuil par des gendarmes et
des agents de police en quête d'un assassin. Le général se tut soudain.
Puis, rappelé par ce mot aux devoirs de sa singulière position, il
ordonna sèchement à tous ses gens d'aller se coucher aussitôt, en les
laissant étonnés de la facilité avec laquelle il admettait le mensonge
du valet de chambre.

Mais pendant que ces événements se passaient dans la cour, un incident
assez léger en apparence avait changé la situation des autres
personnages qui figurent dans cette histoire. A peine le marquis
était-il sorti que sa femme, jetant alternativement les yeux sur la
clef de la mansarde et sur Hélène, finit par dire à voix basse en se
penchant vers sa fille:—Hélène, votre père a laissé la clef sur la
cheminée.

La jeune fille étonnée leva la tête, et regarda timidement sa mère,
dont les yeux pétillaient de curiosité.

—Hé! bien, maman? répondit-elle d'une voix troublée.

—Je voudrais bien savoir ce qui se passe là-haut. S'il y a une
personne, elle n'a pas encore bougé. Vas-y donc...

—Moi? dit la jeune fille avec une sorte d'effroi.

—As-tu peur?

—Non, madame, mais je crois avoir distingué le pas d'un homme.

—Si je pouvais y aller moi-même, je ne vous aurais pas prié de monter,
Hélène, reprit sa mère avec un ton de dignité froide. Si votre père
rentrait et ne me trouvait pas, il me chercherait peut-être, tandis
qu'il ne s'apercevra pas de votre absence.

—Madame, répondit Hélène, si vous me le commandez, j'irai; mais je
perdrai l'estime de mon père...

—Comment! dit la marquise avec un accent d'ironie. Mais puisque vous
prenez au sérieux ce qui n'était qu'une plaisanterie, maintenant je
vous ordonne d'aller voir qui est là-haut. Voici la clef, ma fille!
Votre père, en vous recommandant le silence sur ce qui se passe en ce
moment chez lui, ne vous a point interdit de monter à cette chambre.
Allez, et sachez qu'une mère ne doit jamais être jugée par sa fille...

Après avoir prononcé ces dernières paroles avec toute la sévérité d'une
mère offensée, la marquise prit la clef et la remit à Hélène, qui se
leva sans dire un mot, et quitta le salon.

—Ma mère saura toujours bien obtenir son pardon; mais moi je serai
perdue dans l'esprit de mon père. Veut-elle donc me priver de la
tendresse qu'il a pour moi, me chasser de sa maison?

Ces idées fermentèrent soudain dans son imagination pendant qu'elle
marchait sans lumière le long du corridor, au fond duquel était la
porte de la chambre mystérieuse. Quand elle y arriva, le désordre de
ses pensées eut quelque chose de fatal. Cette espèce de méditation
confuse servit à faire déborder mille sentiments contenus jusque-là
dans son cœur. Ne croyant peut-être déjà plus à un heureux avenir,
elle acheva, dans ce moment affreux, de désespérer de sa vie. Elle
trembla convulsivement en approchant la clef de la serrure, et son
émotion devint même si forte qu'elle s'arrêta pendant un instant
pour mettre la main sur son cœur, comme si elle avait le pouvoir
d'en calmer les battements profonds et sonores. Enfin elle ouvrit la
porte. Le cri des gonds avait sans doute vainement frappé l'oreille du
meurtrier. Quoique son ouïe fût très-fine, il resta presque collé sur
le mur, immobile et comme perdu dans ses pensées. Le cercle de lumière
projeté par la lanterne l'éclairait faiblement, et il ressemblait,
dans cette zone de clair-obscur, à ces sombres statues de chevaliers,
toujours debout à l'encoignure de quelque tombe noire sous les
chapelles gothiques. Des gouttes de sueur froide sillonnaient son front
jaune et large. Une audace incroyable brillait sur ce visage fortement
contracté. Ses yeux de feu, fixes et secs, semblaient contempler un
combat dans l'obscurité qui était devant lui. Des pensées tumultueuses
passaient rapidement sur cette face, dont l'expression ferme et précise
indiquait une âme supérieure. Son corps, son attitude, ses proportions,
s'accordaient avec son génie sauvage. Cet homme était tout force et
tout puissance, et il envisageait les ténèbres comme une visible image
de son avenir. Habitué à voir les figures énergiques des géants qui se
pressaient autour de Napoléon, et préoccupé par une curiosité morale,
le général n'avait pas fait attention aux singularités physiques de
cet homme extraordinaire; mais, sujette, comme toutes les femmes,
aux impressions extérieures, Hélène fut saisie par le mélange de
lumière et d'ombre, de grandiose et de passion, par un poétique chaos
qui donnait à l'inconnu l'apparence de Lucifer se relevant de sa
chute. Tout à coup la tempête peinte sur ce visage s'apaisa comme
par magie, et l'indéfinissable empire dont l'étranger était, à son
insu peut-être, le principe et l'effet, se répandit autour de lui
avec la progressive rapidité d'une inondation. Un torrent de pensées
découla de son front au moment où ses traits reprirent leurs formes
naturelles. _Charmée_, soit par l'étrangeté de cette entrevue, soit
par le mystère dans lequel elle pénétrait, la jeune fille put alors
admirer une physionomie douce et pleine d'intérêt. Elle resta pendant
quelque temps dans un prestigieux silence et en proie à des troubles
jusqu'alors inconnus à sa jeune âme. Mais bientôt, soit qu'Hélène eût
laissé échapper une exclamation, eût fait un mouvement; soit que
l'assassin, revenant du monde idéal au monde réel, entendît une autre
respiration que la sienne, il tourna la tête vers la fille de son hôte,
et aperçut indistinctement dans l'ombre la figure sublime et les formes
majestueuses d'une créature qu'il dut prendre pour un ange, à la voir
immobile et vague comme une apparition.

—Monsieur! dit-elle d'une voix palpitante.

Le meurtrier tressaillit.

—Une femme! s'écria-t-il doucement. Est-ce possible? Éloignez-vous,
reprit-il. Je ne reconnais à personne de droit de me plaindre, de
m'absoudre ou de me condamner. Je dois vivre seul. Allez, mon enfant,
ajouta-t-il avec un geste de souverain, je reconnaîtrais mal le service
que me rend le maître de cette maison, si je laissais une seule des
personnes qui l'habitent respirer le même air que moi. Il faut me
soumettre aux lois du monde.

Cette dernière phrase fut prononcée à voix basse. En achevant
d'embrasser par sa profonde intuition les misères que réveilla cette
idée mélancolique, il jeta sur Hélène un regard de serpent, et remua
dans le cœur de cette singulière jeune fille un monde de pensées
encore endormi chez elle. Ce fut comme une lumière qui lui aurait
éclairé des pays inconnus. Son âme fut terrassée, subjuguée, sans
qu'elle trouvât la force de se défendre contre le pouvoir magnétique
de ce regard, quelque involontairement lancé qu'il fût. Honteuse et
tremblante, elle sortit et ne revint au salon qu'un instant avant le
retour de son père, en sorte qu'elle ne put rien dire à sa mère.

Le général, tout préoccupé, se promena silencieusement, les bras
croisés, allant d'un pas uniforme des fenêtres qui donnaient sur la rue
aux fenêtres du jardin. Sa femme gardait Abel endormi. Moïna, posée
sur la bergère comme un oiseau dans son nid, sommeillait insouciante.
La sœur aînée tenait une pelote de soie dans une main, dans l'autre
une aiguille, et contemplait le feu. Le profond silence qui régnait
au salon, au dehors et dans la maison, n'était interrompu que par
les pas traînants des domestiques, qui allèrent se coucher un à un;
par quelques rires étouffés, dernier écho de leur joie et de la fête
nuptiale; puis encore par les portes de leurs chambres respectives, au
moment où ils les ouvrirent en se parlant les uns aux autres, et quand
ils les fermèrent. Quelques bruits sourds retentirent encore auprès des
lits. Une chaise tomba. La toux d'un vieux cocher résonna faiblement
et se tut. Mais bientôt la sombre majesté qui éclate dans la nature
endormie à minuit domina partout. Les étoiles seules brillaient. Le
froid avait saisi la terre. Pas un être ne parla, ne remua. Seulement
le feu bruissait, comme pour faire comprendre la profondeur du
silence. L'horloge de Montreuil sonna une heure. En ce moment des pas
extrêmement légers retentirent faiblement dans l'étage supérieur. Le
marquis et sa fille, certains d'avoir enfermé l'assassin de monsieur
de Mauny, attribuèrent ces mouvements à une des femmes, et ne furent
pas étonnés d'entendre ouvrir les portes de la pièce qui précédait le
salon. Tout à coup le meurtrier apparut au milieu d'eux. La stupeur
dans laquelle le marquis était plongé, la vive curiosité de la mère
et l'étonnement de la fille lui ayant permis d'avancer presque au
milieu du salon, il dit au général d'une voix singulièrement calme et
mélodieuse:—Monseigneur, les deux heures vont expirer.

—Vous ici! s'écria le général. Par quelle puissance? Et, d'un regard
terrible, il interrogea sa femme et ses enfants. Hélène devint rouge
comme le feu.—Vous, reprit le militaire d'un ton pénétré, vous au
milieu de nous! Un assassin couvert de sang ici! Vous souillez ce
tableau! Sortez! sortez! ajouta-t-il avec un accent de fureur.

Au mot d'assassin, la marquise jeta un cri. Quant à Hélène, ce
mot sembla décider de sa vie, son visage n'accusa pas le moindre
étonnement. Elle semblait avoir attendu cet homme. Ses pensées si
vastes eurent un sens. La punition que le ciel réservait à ses fautes
éclatait. Se croyant aussi criminelle que l'était cet homme, la
jeune fille le regarda d'un œil serein: elle était sa compagne, sa
sœur. Pour elle, un commandement de Dieu se manifestait dans cette
circonstance. Quelques années plus tard, la raison aurait fait justice
de ses remords; mais en ce moment ils la rendaient insensée. L'étranger
resta immobile et froid. Un sourire de dédain se peignit dans ses
traits et sur ses larges lèvres rouges.

—Vous reconnaissez bien mal la noblesse de mes procédés envers vous,
dit-il lentement. Je n'ai pas voulu toucher de mes mains le verre dans
lequel vous m'avez donné de l'eau pour apaiser ma soif. Je n'ai pas
même pensé à laver mes mains sanglantes sous votre toit, et j'en sors
n'y ayant laissé de _mon crime_ (à ces mots ses lèvres se comprimèrent)
que l'idée, en essayant de passer ici sans laisser de trace. Enfin je
n'ai pas même permis à votre fille de...

—Ma fille! s'écria le général en jetant sur Hélène un coup d'œil
d'horreur. Ah! malheureux, sors ou je te tue.

—Les deux heures ne sont pas expirées. Vous ne pouvez ni me tuer ni me
livrer sans perdre votre propre estime et—la mienne.

A ce dernier mot, le militaire stupéfait essaya de contempler le
criminel; mais il fut obligé de baisser les yeux, il se sentait hors
d'état de soutenir l'insupportable éclat d'un regard qui pour la
seconde fois lui désorganisait l'âme. Il craignit de mollir encore en
reconnaissant que sa volonté s'affaiblissait déjà.

—Assassiner un vieillard! Vous n'avez donc jamais vu de famille?
dit-il alors en lui montrant par un geste paternel sa femme et ses
enfants.

—Oui, un vieillard, répéta l'inconnu dont le front se contracta
légèrement.

—L'avoir coupé en morceaux!

—Je l'ai coupé en morceaux, reprit l'assassin avec calme.

—Fuyez! s'écria le général sans oser regarder son hôte. Notre pacte
est rompu. Je ne vous tuerai pas. Non! je ne me ferai jamais le
pourvoyeur de l'échafaud. Mais sortez, vous nous faites horreur.

—Je le sais, répondit le criminel avec résignation. Il n'y a pas de
terre en France où je puisse poser mes pieds avec sécurité; mais, si
la justice savait, comme Dieu, juger les spécialités; si elle daignait
s'enquérir qui, de l'assassin ou de la victime, est le monstre, je
resterais fièrement parmi les hommes. Ne devinez-vous pas des crimes
antérieurs chez un homme qu'on vient de hacher? Je me suis fait juge
et bourreau, j'ai remplacé la justice humaine impuissante. Voilà mon
crime. Adieu, monsieur. Malgré l'amertume que vous avez jetée dans
votre hospitalité, j'en garderai le souvenir. J'aurai encore dans l'âme
un sentiment de reconnaissance pour un homme dans le monde, cet homme
est vous... Mais je vous aurais voulu plus généreux.

Il alla vers la porte. En ce moment la jeune fille se pencha vers sa
mère et lui dit un mot à l'oreille.

—Ah!... Ce cri échappé à sa femme fit tressaillir le général, comme
s'il eût vu Moïna morte. Hélène était debout, et le meurtrier s'était
instinctivement retourné, montrant sur sa figure une sorte d'inquiétude
pour cette famille.

—Qu'avez-vous, ma chère? demanda le marquis.

—Hélène veut le suivre, dit-elle.

Le meurtrier rougit.

—Puisque ma mère traduit si mal une exclamation presque involontaire,
dit Hélène à voix basse, je réaliserai ses vœux.

Après avoir jeté un regard de fierté presque sauvage autour d'elle, la
jeune fille baissa les yeux et resta dans une admirable attitude de
modestie.

—Hélène, dit le général, vous êtes allée là-haut dans la chambre où
j'avais mis...?

—Oui, mon père.

—Hélène, demanda-t-il d'une voix altérée par un tremblement convulsif,
est-ce la première fois que vous avez vu cet homme?

—Oui, mon père.

—Il n'est pas alors naturel que vous ayez le dessein de...

—Si cela n'est pas naturel, au moins cela est vrai, mon père.

—Ah! ma fille?... dit la marquise à voix basse, mais de manière
que son mari l'entendît. Hélène, vous mentez à tous les principes
d'honneur, de modestie, de vertu, que j'ai tâché de développer dans
votre cœur. Si vous n'avez été que mensonge jusqu'à cette heure
fatale, alors vous n'êtes point regrettable. Est-ce la perfection
morale de cet inconnu qui vous tente? serait-ce l'espèce de puissance
nécessaire aux gens qui commettent un crime?... Je vous estime trop
pour supposer...

—Oh! supposez tout, madame, répondit Hélène d'un ton froid.

Mais, malgré la force de caractère dont elle faisait preuve en ce
moment, le feu de ses yeux absorba difficilement les larmes qui
roulèrent dans ses yeux. L'étranger devina le langage de la mère par
les pleurs de la jeune fille, et lança son coup d'œil d'aigle sur la
marquise, qui fut obligée, par un irrésistible pouvoir, de regarder ce
terrible séducteur. Or, quand les yeux de cette femme rencontrèrent
les yeux clairs et luisants de cet homme, elle éprouva dans l'âme
un frisson semblable à la commotion qui nous saisit à l'aspect d'un
reptile, ou lorsque nous touchons à une bouteille de Leyde.

—Mon ami, cria-t-elle à son mari, c'est le démon! Il devine tout...

Le général se leva pour saisir un cordon de sonnette.

—Il vous perd, dit Hélène au meurtrier.

L'inconnu sourit, fit un pas, arrêta le bras du marquis, le força de
supporter un regard qui versait la stupeur, et le dépouilla de son
énergie.

—Je vais vous payer votre hospitalité, dit-il, et nous serons quittes.
Je vous épargnerai un déshonneur en me livrant moi-même. Après tout,
que ferais-je maintenant dans la vie?

—Vous pouvez vous repentir, répondit Hélène en lui adressant une de
ces espérances qui ne brillent que dans les yeux d'une jeune fille.

—Je ne me repentirai jamais, dit le meurtrier d'une voix sonore et en
levant fièrement la tête.

—Ses mains sont teintes de sang, dit le père à sa fille.

—Je les essuierai, répondit-elle.

—Mais, reprit le général, sans se hasarder à lui montrer l'inconnu,
savez-vous s'il veut de vous seulement?

Le meurtrier s'avança vers Hélène, dont la beauté, quelque chaste et
recueillie qu'elle fût, était comme éclairée par une lumière intérieure
dont les reflets coloraient et mettaient, pour ainsi dire, en relief
les moindres traits et les lignes les plus délicates; puis, après avoir
jeté sur cette ravissante créature un doux regard, dont la flamme était
encore terrible, il dit en trahissant une vive émotion:—N'est-ce pas
vous aimer pour vous-même et m'acquitter des deux heures d'existence
que m'a vendues votre père, que de me refuser à votre dévouement?

—Et vous aussi vous me repoussez! s'écria Hélène avec un accent qui
déchira les cœurs. Adieu donc à tous, je vais aller mourir!

—Qu'est-ce que cela signifie? lui dirent ensemble son père et sa mère.

Elle resta silencieuse et baissa les yeux après avoir interrogé la
marquise par un coup d'œil éloquent. Depuis le moment où le général
et sa femme avaient essayé de combattre par la parole ou par l'action
l'étrange privilége que l'inconnu s'arrogeait en restant au milieu
d'eux, et que ce dernier leur avait lancé l'étourdissante lumière qui
jaillissait de ses yeux, ils étaient soumis à une torpeur inexplicable:
et leur raison engourdie les aidait mal à repousser la puissance
surnaturelle sous laquelle ils succombaient. Pour eux l'air était
devenu lourd, et ils respiraient difficilement, sans pouvoir accuser
celui qui les opprimait ainsi, quoiqu'une voix intérieure ne leur
laissât pas ignorer que cet homme magique était le principe de leur
impuissance. Au milieu de cette agonie morale, le général devina
que ses efforts devaient avoir pour objet d'influencer la raison
chancelante de sa fille: il la saisit par la taille, et la transporta
dans l'embrasure d'une croisée, loin du meurtrier.

—Mon enfant chérie, lui dit-il à voix basse, si quelque amour étrange
était né tout à coup dans ton cœur, ta vie pleine d'innocence, ton âme
pure et pieuse m'ont donné trop de preuves de caractère, pour ne pas
te supposer l'énergie nécessaire à dompter un mouvement de folie. Ta
conduite cache donc un mystère. Eh! bien, mon cœur est un cœur plein
d'indulgence, tu peux tout lui confier; quand même tu le déchirerais,
je saurais, mon enfant, taire mes souffrances et garder à ta confession
un silence fidèle. Voyons, es-tu jalouse de notre affection pour tes
frères ou ta jeune sœur? As-tu dans l'âme un chagrin d'amour? Es-tu
malheureuse ici? Parle, explique-moi les raisons qui te poussent à
laisser ta famille, à l'abandonner, à la priver de son plus grand
charme, à quitter ta mère, tes frères, ta petite sœur.

—Mon père, répondit-elle, je ne suis ni jalouse ni amoureuse de
personne, pas même de votre ami le diplomate, monsieur de Vandenesse.

La marquise pâlit, et sa fille, qui l'observait, s'arrêta.

—Ne dois-je pas tôt ou tard aller vivre sous la protection d'un homme?

—Cela est vrai.

—Savons-nous jamais, dit-elle en continuant, à quel être nous lions
nos destinées? Moi, je crois en cet homme.

—Enfant, dit le général en élevant la voix, tu ne songes pas à toutes
les souffrances qui vont t'assaillir.

—Je pense aux siennes...

—Quelle vie! dit le père.

—Une vie de femme, répondit la fille en murmurant.

—Vous êtes bien savante, s'écria la marquise en retrouvant la parole.

—Madame, les demandes me dictent les réponses; mais, si vous le
désirez, je parlerai plus clairement.

—Dites tout, ma fille, je suis mère. Ici la fille regarda la mère, et
ce regard fit faire une pause à la marquise.—Hélène, je subirai vos
reproches si vous en avez à me faire, plutôt que de vous voir suivre un
homme que tout le monde fuit avec horreur.

—Vous voyez bien, madame, que sans moi il serait seul.

—Assez, madame, s'écria le général, nous n'avons plus qu'une fille!
Et il regarda Moïna, qui dormait toujours.—Je vous enfermerai dans un
couvent, ajouta-t-il en se tournant vers Hélène.

—Soit! mon père, répondit-elle avec un calme désespérant, j'y mourrai.
Vous n'êtes comptable de ma vie et de _son_ âme qu'à Dieu.

Un profond silence succéda soudain à ces paroles. Les spectateurs de
cette scène, où tout froissait les sentiments vulgaires de la vie
sociale, n'osaient se regarder. Tout à coup le marquis aperçut ses
pistolets, en saisit un, l'arma lestement et le dirigea sur l'étranger.
Au bruit que fit la batterie, cet homme se retourna, jeta son regard
calme et perçant sur le général dont le bras, détendu par une
invincible mollesse, retomba lourdement, et le pistolet roula sur le
tapis...

—Ma fille, dit alors le père abattu par cette lutte effroyable, vous
êtes libre. Embrassez votre mère, si elle y consent. Quant à moi, je ne
veux plus ni vous voir ni vous entendre...

—Hélène, dit la mère à la jeune fille, pensez donc que vous serez dans
la misère.

Une espèce de râle, parti de la large poitrine du meurtrier, attira les
regards sur lui. Une expression dédaigneuse était peinte sur sa figure.

—L'hospitalité que je vous ai donnée me coûte cher! s'écria le général
en se levant. Vous n'avez tué, tout à l'heure, qu'un vieillard; ici,
vous assassinez toute une famille. Quoi qu'il arrive, il y aura du
malheur dans cette maison.

—Et si votre fille est heureuse? demanda le meurtrier en regardant
fixement le militaire.

—Si elle est heureuse avec vous, répondit le père en faisant un
incroyable effort, je ne la regretterai pas.

Hélène s'agenouilla timidement devant son père, et lui dit d'une voix
caressante:—O mon père, je vous aime et vous vénère, que vous me
prodiguiez des trésors de votre bonté ou les rigueurs de la disgrâce...
Mais, je vous en supplie, que vos dernières paroles ne soient pas des
paroles de colère.

Le général n'osa pas contempler sa fille. En ce moment l'étranger
s'avança, et jetant sur Hélène un sourire où il y avait à la fois
quelque chose d'infernal et de céleste:—Vous qu'un meurtrier
n'épouvante pas, ange de miséricorde, dit-il, venez, puisque vous
persistez à me confier votre destinée.

—Inconcevable! s'écria le père.

La marquise lança sur sa fille un regard extraordinaire, et lui ouvrit
les bras. Hélène s'y précipita en pleurant.

—Adieu, dit-elle, adieu, ma mère!

Hélène fit hardiment un signe à l'étranger, qui tressaillit. Après
avoir baisé la main de son père, embrassé précipitamment, mais sans
plaisir, Moïna et le petit Abel, elle disparut avec le meurtrier.

—Par où vont-ils? s'écria le général en écoutant les pas des deux
fugitifs.—Madame, reprit-il en s'adressant à sa femme, je crois rêver:
cette aventure me cache un mystère. Vous devez le savoir.

La marquise frissonna.

—Depuis quelque temps, répondit-elle, votre fille était devenue
extraordinairement romanesque et singulièrement exaltée. Malgré mes
soins à combattre cette tendance de son caractère...

—Cela n'est pas clair...

Mais, s'imaginant entendre dans le jardin les pas de sa fille et de
l'étranger, le général s'interrompit pour ouvrir précipitamment la
croisée.

—Hélène! cria-t-il.

Cette voix se perdit dans la nuit comme une vaine prophétie. En
prononçant ce nom, auquel rien ne répondait plus dans le monde, le
général rompit, comme par enchantement, le charme auquel une puissance
diabolique l'avait soumis. Une sorte d'esprit lui passa sur la face. Il
vit clairement la scène qui venait de se passer, et maudit sa faiblesse
qu'il ne comprenait pas. Un frisson chaud alla de son cœur à sa tête,
à ses pieds; il redevint lui-même, terrible, affamé de vengeance, et
poussa un effroyable cri.

—Au secours! au secours!...

Il courut aux cordons des sonnettes, les tira de manière à les briser,
après avoir fait retentir des tintements étranges. Tous ses gens
s'éveillèrent en sursaut. Pour lui, criant toujours, il ouvrit les
fenêtres de la rue, appela les gendarmes, trouva ses pistolets, les
tira pour accélérer la marche des cavaliers, le lever de ses gens et
la venue des voisins. Les chiens reconnurent alors la voix de leur
maître et aboyèrent, les chevaux hennirent et piaffèrent. Ce fut un
tumulte affreux au milieu de cette nuit calme. En descendant par
les escaliers pour courir après sa fille, le général vit ses gens
épouvantés qui arrivaient de toutes parts.

—Ma fille? Hélène est enlevée. Allez dans le jardin! Gardez la rue!
Ouvrez à la gendarmerie! A l'assassin!

Aussitôt il brisa par un effort de rage la chaîne qui retenait le gros
chien de garde.

—Hélène! Hélène! lui dit-il.

Le chien bondit comme un lion, aboya furieusement et s'élança dans le
jardin si rapidement, que le général ne put le suivre. En ce moment
le galop des chevaux retentit dans la rue, et le général s'empressa
d'ouvrir lui-même.

—Brigadier, s'écria-t-il, allez couper la retraite à l'assassin de
monsieur de Mauny. Ils s'en vont par mes jardins. Vite, cernez les
chemins de la butte de Picardie, je vais faire une battue dans toutes
les terres, les parcs, les maisons.—Vous autres, dit-il à ses gens,
veillez sur la rue et tenez la ligne depuis la barrière jusqu'à
Versailles. En avant, tous!

Il se saisit d'un fusil que lui apporta son valet de chambre, et
s'élança dans les jardins en criant au chien:—Cherche! D'affreux
aboiements lui répondirent dans le lointain, et il se dirigea dans la
direction d'où les râlements du chien semblaient venir.

A sept heures du matin, les recherches de la gendarmerie, du général,
de ses gens et des voisins, avaient été inutiles. Le chien n'était pas
revenu. Harassé de fatigue, et déjà vieilli par le chagrin, le marquis
rentra dans son salon, désert pour lui, quoique ses trois autres
enfants y fussent.

—Vous avez été bien froide pour votre fille, dit-il en regardant sa
femme.—Voilà donc ce qui nous reste d'elle! ajouta-t-il en montrant le
métier où il voyait une fleur commencée. Elle était là tout à l'heure,
et maintenant perdue, perdue!

Il pleura, se cacha la tête dans ses mains, et resta un moment
silencieux, n'osant plus contempler ce salon, qui naguère lui offrait
le tableau le plus suave du bonheur domestique. Les lueurs de l'aurore
luttaient avec les lampes expirantes; les bougies brûlaient leurs
festons de papier, tout s'accordait avec le désespoir de ce père.

—Il faudra détruire ceci, dit-il après un moment de silence et en
montrant le métier. Je ne pourrais plus rien voir de ce qui nous la
rappelle...

La terrible nuit de Noël, pendant laquelle le marquis et sa femme
eurent le malheur de perdre leur fille aînée sans avoir pu s'opposer à
l'étrange domination exercée par son ravisseur involontaire, fut comme
un avis que leur donna la fortune. La faillite d'un agent de change
ruina le marquis. Il hypothéqua les biens de sa femme pour tenter une
spéculation dont les bénéfices devaient restituer à sa famille toute sa
première fortune; mais cette entreprise acheva de le ruiner. Poussé par
son désespoir à tout tenter, le général s'expatria. Six ans s'étaient
écoulés depuis son départ. Quoique sa famille eût rarement reçu de ses
nouvelles, quelques jours avant la reconnaissance de l'indépendance des
républiques américaines par l'Espagne, il avait annoncé son retour.

Donc, par une belle matinée, quelques négociants français, impatients
de revenir dans leur patrie avec des richesses acquises au prix de
longs travaux et de périlleux voyages entrepris, soit au Mexique,
soit dans la Colombie, se trouvaient à quelques lieues de Bordeaux,
sur un brick espagnol. Un homme, vieilli par les fatigues ou par le
chagrin plus que ne le comportaient ses années, était appuyé sur le
bastingage et paraissait insensible au spectacle qui s'offrait aux
regards des passagers groupés sur le tillac. Échappés aux dangers de
la navigation et conviés par la beauté du jour, tous étaient montés
sur le pont comme pour saluer la terre natale. La plupart d'entre eux
voulaient absolument voir, dans le lointain, les phares, les édifices
de la Gascogne, la tour de Cordouan, mêlés aux créations fantastiques
de quelques nuages blancs qui s'élevaient à l'horizon. Sans la frange
argentée qui badinait devant le brick, sans le long sillon rapidement
effacé qu'il traçait derrière lui, les voyageurs auraient pu se croire
immobiles au milieu de l'Océan, tant la mer y était calme. Le ciel
avait une pureté ravissante. La teinte foncée de sa voûte arrivait,
par d'insensibles dégradations, à se confondre avec la couleur des
eaux bleuâtres, en marquant le point de sa réunion par une ligne dont
la clarté scintillait aussi vivement que celle des étoiles. Le soleil
faisait étinceler des millions de facettes dans l'immense étendue de la
mer, en sorte que les vastes plaines de l'eau étaient plus lumineuses
peut-être que les campagnes du firmament. Le brick avait toutes ses
voiles gonflées par un vent d'une merveilleuse douceur, et ces nappes
aussi blanches que la neige, ces pavillons jaunes flottants, ce
dédale de cordages se dessinaient avec une précision rigoureuse sur le
fond brillant de l'air, du ciel et de l'Océan, sans recevoir d'autres
teintes que celles des ombres projetées par les toiles vaporeuses. Un
beau jour, un vent frais, la vue de la patrie, une mer tranquille, un
bruissement mélancolique, un joli brick solitaire, glissant sur l'Océan
comme une femme qui vole à un rendez-vous, c'était un tableau plein
d'harmonies, une scène d'où l'âme humaine pouvait embrasser d'immuables
espaces, en partant d'un point où tout était mouvement. Il y avait une
étonnante opposition de solitude et de vie, de silence et de bruit,
sans qu'on pût savoir où était le bruit et la vie, le néant et le
silence; aussi pas une voix humaine ne rompait-elle ce charme céleste.
Le capitaine espagnol, ses matelots, les Français restaient assis ou
debout, tous plongés dans une extase religieuse pleine de souvenirs.
Il y avait de la paresse dans l'air. Les figures épanouies accusaient
un oubli complet des maux passés, et ces hommes se balançaient sur ce
doux navire comme dans un songe d'or. Cependant, de temps en temps, le
vieux passager, appuyé sur le bastingage, regardait l'horizon avec une
sorte d'inquiétude. Il y avait une défiance du sort écrite dans tous
ses traits, et il semblait craindre de ne jamais toucher assez vite
la terre de France. Cet homme était le marquis. La fortune n'avait
pas été sourde aux cris et aux efforts de son désespoir. Après cinq
ans de tentatives et de travaux pénibles, il s'était vu possesseur
d'une fortune considérable. Dans son impatience de revoir son pays
et d'apporter le bonheur à sa famille, il avait suivi l'exemple de
quelques négociants français de la Havane, en s'embarquant avec eux
sur un vaisseau espagnol en charge pour Bordeaux. Néanmoins son
imagination, lassée de prévoir le mal, lui traçait les images les plus
délicieuses de son bonheur passé. En voyant de loin la ligne brune
décrite par la terre, il croyait contempler sa femme et ses enfants.
Il était à sa place, au foyer, et s'y sentait pressé, caressé. Il
se figurait Moïna, belle, grandie, imposante comme une jeune fille.
Quand ce tableau fantastique eut pris une sorte de réalité, des larmes
roulèrent dans ses yeux; alors, comme pour cacher son trouble, il
regarda l'horizon humide, opposé à la ligne brumeuse qui annonçait la
terre.

—C'est lui, dit-il, il nous suit.

—Qu'est-ce? s'écria le capitaine espagnol.

—Un vaisseau, reprit à voix basse le général.

—Je l'ai déjà vu hier, répondit le capitaine Gomez. Il contempla le
Français comme pour l'interroger.—Il nous a toujours donné la chasse,
dit-il alors à l'oreille du général.

—Et je ne sais pas pourquoi il ne nous a jamais rejoints, reprit
le vieux militaire, car il est meilleur voilier que votre damné
SAINT-FERDINAND.

—Il aura eu des avaries, une voie d'eau.

—Il nous gagne, s'écria le Français.

—C'est un corsaire colombien, lui dit à l'oreille le capitaine. Nous
sommes encore à six lieues de terre, et le vent faiblit.

—Il ne marche pas, il vole, comme s'il savait que dans deux heures sa
proie lui aura échappé. Quelle hardiesse!

—Lui! s'écria le capitaine. Ah! il ne s'appelle pas L'OTHELLO sans
raison. Il a dernièrement coulé bas une frégate espagnole, et n'a
cependant pas plus de trente canons! Je n'avais peur que de lui, car je
n'ignorais pas qu'il croisait dans les Antilles...—Ah! ah! reprit-il
après une pause pendant laquelle il regarda les voiles de son vaisseau,
le vent s'élève, nous arriverons. Il le faut, le Parisien serait
impitoyable.

—Lui aussi arrive! répondit le marquis.

L'Othello n'était plus guère qu'à trois lieues. Quoique l'équipage
n'eût pas entendu la conversation du marquis et du capitaine Gomez,
l'apparition de cette voile avait amené la plupart des matelots et
des passagers vers l'endroit où étaient les deux interlocuteurs;
mais presque tous, prenant le brick pour un bâtiment de commerce, le
voyaient venir avec intérêt, quand tout à coup un matelot s'écria, dans
un langage énergique:—Par saint Jacques! nous sommes flambés, voici le
capitaine parisien.

A ce nom terrible, l'épouvante se répandit dans le brick, et ce fut une
confusion que rien ne saurait exprimer. Le capitaine espagnol imprima
par sa parole une énergie momentanée à ses matelots; et, dans ce
danger, voulant gagner la terre à quelque prix que ce fût, il essaya de
faire mettre promptement toutes ses bonnettes hautes et basses, tribord
et bâbord, pour présenter au vent l'entière surface de toile qui
garnissait ses vergues. Mais ce ne fut pas sans de grandes difficultés
que les manœuvres s'accomplirent; elles manquèrent naturellement de
cet ensemble admirable qui séduit tant dans un vaisseau de guerre.
Quoique l'Othello volât comme une hirondelle, grâce à l'orientement
de ses voiles, il gagnait cependant si peu en apparence, que les
malheureux Français se firent une douce illusion. Tout à coup, au
moment où, après des efforts inouïs, le Saint-Ferdinand prenait un
nouvel essor par suite des habiles manœuvres auxquelles Gomez avait
aidé lui-même du geste et de la voix, par un faux coup de barre,
volontaire sans doute, le timonier mit le brick en travers. Les voiles,
frappées de côté par le vent, _faséièrent_ alors si brusquement, qu'il
vint à _masquer_ en grand; les bouts-dehors se rompirent, et il fut
complétement _démané_. Une rage inexprimable rendit le capitaine plus
blanc que ses voiles. D'un seul bond il sauta sur le timonier, et
l'atteignit si furieusement de son poignard, qu'il le manqua, mais il
le précipita dans la mer; puis il saisit la barre, et tâcha de remédier
au désordre épouvantable qui révolutionnait son brave et courageux
navire. Des larmes de désespoir roulaient dans ses yeux; car nous
éprouvons plus de chagrin d'une trahison qui trompe un résultat dû à
notre talent, que d'une mort imminente. Mais plus le capitaine jura,
moins la besogne se fit. Il tira lui-même le canon d'alarme, espérant
être entendu de la côte. En ce moment, le corsaire, qui arrivait avec
une vitesse désespérante, répondit par un coup de canon dont le boulet
vint expirer à dix toises du Saint-Ferdinand.

—Tonnerre! s'écria le général, comme c'est pointé! Ils ont des
caronades faites exprès.

—Oh! celui-là, voyez-vous, quand il parle, il faut se taire, répondit
un matelot. Le Parisien ne craindrait pas un vaisseau anglais...

—Tout est dit, s'écria dans un accent de désespoir le capitaine, qui,
ayant braqué sa longue-vue, ne distingua rien du côté de la terre...
Nous sommes encore plus loin de la France que je ne le croyais.

—Pourquoi vous désoler? reprit le général. Tous vos passagers sont
Français, ils ont frété votre bâtiment. Ce corsaire est un Parisien,
dites-vous; hé bien, hissez pavillon blanc, et...

—Et il nous coulera, répondit le capitaine. N'est-il pas, suivant les
circonstances, tout ce qu'il faut être quand il veut s'emparer d'une
riche proie?

—Ah! si c'est un pirate!

—Pirate! dit le matelot d'un air farouche. Ah! il est toujours en
règle, ou sait s'y mettre.

—Eh! bien, s'écria le général en levant les yeux au ciel,
résignons-nous. Et il eut encore assez de force pour retenir ses larmes.

Comme il achevait ces mots, un second coup de canon, mieux adressé,
envoya dans la coque du Saint-Ferdinand un boulet qui la traversa.

—Mettez en panne, dit le capitaine d'un air triste.

Et le matelot qui avait défendu l'honnêteté du Parisien aida fort
intelligemment à cette manœuvre désespérée. L'équipage attendit
pendant une mortelle demi-heure en proie à la consternation la plus
profonde. Le Saint-Ferdinand portait en piastres quatre millions, qui
composaient la fortune de cinq passagers, et celle du général était de
onze cent mille francs. Enfin l'Othello, qui se trouvait alors à dix
portées de fusil, montra distinctement les gueules menaçantes de douze
canons prêts à faire feu. Il semblait emporté par un vent que le diable
soufflait exprès pour lui; mais l'œil d'un marin habile devinait
facilement le secret de cette vitesse. Il suffisait de contempler
pendant un moment l'élancement du brick, sa forme allongée, son
étroitesse, la hauteur de sa mâture, la coupe de sa toile, l'admirable
légèreté de son gréement, et l'aisance avec laquelle son monde de
matelots, unis comme un seul homme, ménageaient le parfait orientement
de la surface blanche présentée par ces voiles. Tout annonçait une
incroyable sécurité de puissance dans cette svelte créature de bois,
aussi rapide, aussi intelligente que l'est un coursier ou quelque
oiseau de proie. L'équipage du corsaire était silencieux et prêt,
en cas de résistance, à dévorer le pauvre bâtiment marchand, qui,
heureusement pour lui, se tint coi, semblable à un écolier pris en
faute par son maître.

—Nous avons des canons! s'écria le général en serrant la main du
capitaine espagnol.

Ce dernier lança au vieux militaire un regard plein de courage et de
désespoir, en lui disant:—Et des hommes?

Le marquis regarda l'équipage du Saint-Ferdinand et frissonna. Les
quatre négociants étaient pâles, tremblants; tandis que les matelots,
groupés autour d'un des leurs, semblaient se concerter pour prendre
parti sur l'Othello, ils regardaient le corsaire avec une curiosité
cupide. Le contre-maître, le capitaine et le marquis échangeaient
seuls, en s'examinant de l'œil, des pensées généreuses.

—Ah! capitaine Gomez, j'ai dit autrefois adieu à mon pays et à ma
famille, le cœur mort d'amertume; faudra-t-il encore les quitter au
moment où j'apporte la joie et le bonheur à mes enfants?

Le général se tourna pour jeter à la mer une larme de rage, et y
aperçut le timonier nageant vers le corsaire.

—Cette fois, répondit le capitaine, vous lui direz sans doute adieu
pour toujours.

Le Français épouvanta l'Espagnol par le coup d'œil stupide qu'il
adressa. En ce moment, les deux vaisseaux étaient presque bord à
bord; et à l'aspect de l'équipage ennemi le général crut à la fatale
prophétie de Gomez. Trois hommes se tenaient autour de chaque pièce.
A voir leur posture athlétique, leurs traits anguleux, leurs bras nus
et nerveux, on les eût pris pour des statues de bronze. La mort les
aurait tués sans les renverser. Les matelots, bien armés, actifs,
lestes et vigoureux, restaient immobiles. Toutes ces figures énergiques
étaient fortement basanées par le soleil, durcies par les travaux.
Leurs yeux brillaient comme autant de pointes de feu, et annonçaient
des intelligences énergiques, des joies infernales. Le profond
silence régnant sur ce tillac, noir d'hommes et de chapeaux, accusait
l'implacable discipline sous laquelle une puissante volonté courbait
ses démons humains. Le chef était au pied du grand mât, debout, les
bras croisés, sans armes; seulement une hache se trouvait à ses pieds.
Il avait sur la tête, pour se garantir du soleil, un chapeau de feutre
à grands bords, dont l'ombre lui cachait le visage. Semblables à des
chiens couchés devant leurs maîtres, canonniers, soldats et matelots
tournaient alternativement les yeux sur leur capitaine et sur le navire
marchand. Quand les deux bricks se touchèrent, la secousse tira le
corsaire de sa rêverie, et il dit deux mots à l'oreille d'un jeune
officier qui se tenait à deux pas de lui.

—Les grappins d'abordage! s'écria le lieutenant.

Et le Saint-Ferdinand fut accroché par l'Othello avec une promptitude
miraculeuse. Suivant les ordres donnés à voix basse par le corsaire,
et répétés par le lieutenant, les hommes désignés pour chaque service
allèrent, comme des séminaristes marchant à la messe, sur le tillac
de la prise lier les mains aux matelots, aux passagers, et s'emparer
des trésors. En un moment les tonnes pleines de piastres, les vivres
et l'équipage du Saint-Ferdinand furent transportés sur le pont de
l'Othello. Le général se croyait sous la puissance d'un songe, quand
il se trouva les mains liées et jeté sur un ballot comme s'il eût
été lui-même une marchandise. Une conférence avait lieu entre le
corsaire, son lieutenant et l'un des matelots qui paraissait remplir
les fonctions de contre-maître. Quand la discussion, qui dura peu,
fut terminée, le matelot siffla ses hommes; sur un ordre qu'il leur
donna, ils sautèrent tous sur le Saint-Ferdinand, grimpèrent dans les
cordages, et se mirent à le dépouiller de ses vergues, de ses voiles,
de ses agrès, avec autant de prestesse qu'un soldat déshabille sur
le champ de bataille un camarade mort dont les souliers et la capote
étaient l'objet de sa convoitise.

—Nous sommes perdus, dit froidement au marquis le capitaine espagnol
qui avait épié de l'œil les gestes des trois chefs pendant la
délibération et les mouvements des matelots qui procédaient au pillage
régulier de son brick.

—Comment? demanda froidement le général.

—Que voulez-vous qu'ils fassent de nous? répondit l'Espagnol. Ils
viennent sans doute de reconnaître qu'ils vendraient difficilement le
Saint-Ferdinand dans les ports de France ou d'Espagne, et ils vont le
couler pour ne pas s'en embarrasser. Quant à nous, croyez-vous qu'ils
puissent se charger de notre nourriture lorsqu'ils ne savent dans quel
port relâcher?

A peine le capitaine avait-il achevé ces paroles, que le général
entendit une horrible clameur suivie du bruit sourd causé par la chute
de plusieurs corps tombant à la mer. Il se retourna, et ne vit plus
que les quatre négociants. Huit canonniers à figures farouches avaient
encore les bras en l'air au moment où le militaire les regardait avec
terreur.

—Quand je vous le disais, lui dit froidement le capitaine espagnol.

Le marquis se releva brusquement, la mer avait déjà repris son
calme, il ne put même pas voir la place où ses malheureux compagnons
venaient d'être engloutis, ils roulaient en ce moment, pieds et
poings liés, sous les vagues, si déjà les poissons ne les avaient
dévorés. A quelques pas de lui, le perfide timonier et le matelot du
Saint-Ferdinand qui vantait naguère la puissance du capitaine parisien
fraternisaient avec les corsaires, et leur indiquaient du doigt ceux
des marins du brick qu'ils avaient reconnus dignes d'être incorporés
à l'équipage de l'Othello; quant aux autres, deux mousses leur
attachaient les pieds, malgré d'affreux jurements. Le choix terminé,
les huit canonniers s'emparèrent des condamnés et les lancèrent sans
cérémonie à la mer. Les corsaires regardaient avec une curiosité
malicieuse les différentes manières dont ces hommes tombaient, leurs
grimaces, leur dernière torture; mais leurs visages ne trahissaient ni
moquerie, ni étonnement, ni pitié. C'était pour eux un événement tout
simple, auquel ils semblaient accoutumés. Les plus âgés contemplaient
de préférence, avec un sourire sombre et arrêté, les tonneaux pleins
de piastres déposés au pied du grand mât. Le général et le capitaine
Gomez, assis sur un ballot, se consultaient en silence par un regard
presque terne. Ils se trouvèrent bientôt les seuls qui survécussent
à l'équipage du Saint-Ferdinand. Les sept matelots choisis par les
deux espions parmi les marins espagnols s'étaient déjà joyeusement
métamorphosés en Péruviens.

—Quels atroces coquins! s'écria tout à coup le général chez qui une
loyale et généreuse indignation fit taire et la douleur et la prudence.

—Ils obéissent à la nécessité, répondit froidement Gomez. Si vous
retrouviez un de ces hommes-là, ne lui passeriez-vous pas votre épée au
travers du corps?

—Capitaine, dit le lieutenant en se retournant vers l'Espagnol, le
Parisien a entendu parler de vous. Vous êtes, dit-il, le seul homme qui
connaissiez bien les débouquements des Antilles et les côtes du Brésil.
Voulez-vous....

Le capitaine interrompit le jeune lieutenant par une exclamation de
mépris, et répondit:—Je mourrai en marin, en Espagnol fidèle, en
chrétien. Entends-tu?

—A la mer! cria le jeune homme.

A cet ordre deux canonniers se saisirent de Gomez.

—Vous êtes des lâches! s'écria le général en arrêtant les deux
corsaires.

—Mon vieux, lui dit le lieutenant, ne vous emportez pas trop. Si votre
ruban rouge fait quelque impression sur notre capitaine, moi je m'en
moque... Nous allons avoir aussi tout à l'heure notre petit bout de
conversation.

En ce moment un bruit sourd, auquel nulle plainte ne se mêla, fit
comprendre au général que le brave Gomez était mort en marin.

—Ma fortune ou la mort! s'écria-t-il dans un effroyable accès de rage.

—Ah! vous êtes raisonnable, lui répondit le corsaire en ricanant.
Maintenant vous êtes sûr d'obtenir quelque chose de nous...

Puis, sur un signe du lieutenant, deux matelots s'empressèrent de lier
les pieds du Français; mais ce dernier, les frappant avec une audace
imprévue, tira, par un geste auquel on ne s'attendait guère, le sabre
que le lieutenant avait au côté, et se mit à en jouer lestement en
vieux général de cavalerie qui savait son métier.

—Ah! brigands, vous ne jetterez pas à l'eau comme une huître un ancien
troupier de Napoléon.

Des coups de pistolet, tirés presque à bout portant sur le Français
récalcitrant, attirèrent l'attention du Parisien, alors occupé à
surveiller le transport des agrès qu'il ordonnait de prendre au
Saint-Ferdinand. Sans s'émouvoir, il vint saisir par derrière le
courageux général, l'enleva rapidement, l'entraîna vers le bord et se
disposait à le jeter à l'eau comme un espars de rebut. En ce moment,
le général rencontra l'œil fauve du ravisseur de sa fille. Le père et
le gendre se reconnurent tout à coup. Le capitaine, imprimant à son
élan un mouvement contraire à celui qu'il lui avait donné, comme si
le marquis ne pesait rien, loin de le précipiter à la mer, le plaça
debout près du grand mât. Un murmure s'éleva sur le tillac; mais alors
le corsaire lança un seul coup d'œil sur ses gens, et le plus profond
silence régna soudain.

—C'est le père d'Hélène, dit le capitaine d'une voix claire et ferme.
Malheur à qui ne le respecterait pas!

Un hourra d'acclamations joyeuses retentit sur le tillac et monta
vers le ciel comme une prière d'église, comme le premier cri du _Te
Deum_. Les mousses se balancèrent dans les cordages, les matelots
jetèrent leurs bonnets en l'air, les canonniers trépignèrent des
pieds, chacun s'agita, hurla, siffla, jura. L'expression fanatique
de cette allégresse rendit le général inquiet et sombre. Attribuant
ce sentiment à quelque horrible mystère, son premier cri, quand il
recouvra la parole, fut:—Ma fille! où est-elle? Le corsaire jeta sur
le général un de ces regards profonds qui, sans qu'on en pût deviner
la raison, bouleversaient toujours les âmes les plus intrépides; il le
rendit muet, à la grande satisfaction des matelots, heureux de voir
la puissance de leur chef s'exercer sur tous les êtres, le conduisit
vers un escalier, le lui fit descendre et l'amena devant la porte d'une
cabine, qu'il poussa vivement en disant:—La voilà.

Puis il disparut en laissant le vieux militaire plongé dans une sorte
de stupeur à l'aspect du tableau qui s'offrit à ses yeux. En entendant
ouvrir la porte de la chambre avec brusquerie, Hélène s'était levée
du divan sur lequel elle reposait; mais elle vit le marquis et jeta
un cri de surprise. Elle était si changée, qu'il fallait les yeux
d'un père pour la reconnaître. Le soleil des tropiques avait embelli
sa blanche figure d'une teinte brune, d'un coloris merveilleux qui
lui donnaient une expression de poésie, et il y respirait un air de
grandeur, une fermeté majestueuse, un sentiment profond par lequel
l'âme la plus grossière devait être impressionnée. Sa longue et
abondante chevelure, retombant en grosses boucles sur son cou plein
de noblesse, ajoutait encore une image de puissance à la fierté de
ce visage. Dans sa pose, dans son geste, Hélène laissait éclater la
conscience qu'elle avait de son pouvoir. Une satisfaction triomphale
enflait légèrement ses narines roses, et son bonheur tranquille était
signé dans tous les développements de sa beauté. Il y avait tout à
la fois en elle je ne sais quelle suavité de vierge et cette sorte
d'orgueil particulier aux bien-aimées. Esclave et souveraine, elle
voulait obéir parce qu'elle pouvait régner. Elle était vêtue avec une
magnificence pleine de charme et d'élégance. La mousseline des Indes
faisait tous les frais de sa toilette; mais son divan et les coussins
étaient en cachemire, mais un tapis de Perse garnissait le plancher
de la vaste cabine, mais ses quatre enfants jouaient à ses pieds en
construisant leurs châteaux bizarres avec des colliers de perles, des
bijoux précieux, des objets de prix. Quelques vases en porcelaine de
Sèvres, peints par madame Jaquotot, contenaient des fleurs rares qui
embaumaient: c'étaient des jasmins du Mexique, des camélias, parmi
lesquels de petits oiseaux d'Amérique voltigeaient apprivoisés, et
semblaient être des rubis, des saphirs, de l'or animé. Un piano était
fixé dans ce salon, et sur ses murs de bois, tapissés en soie jaune,
on voyait çà et là des tableaux d'une petite dimension, mais dus aux
meilleurs peintres: Un Coucher de soleil, par Gudin, se trouvait auprès
d'un Terburg; une Vierge de Raphaël luttait de poésie avec une esquisse
de Girodet; un Gérard Dow éclipsait un Drolling. Sur une table en laque
de Chine se trouvait une assiette d'or pleine de fruits délicieux.
Enfin Hélène semblait être la reine d'un grand empire au milieu du
boudoir dans lequel son amant couronné aurait rassemblé les choses les
plus élégantes de la terre. Les enfants arrêtaient sur leur aïeul des
yeux d'une pénétrante vivacité; et, habitués qu'ils étaient de vivre au
milieu des combats, des tempêtes et du tumulte, ils ressemblaient à ces
petits Romains curieux de guerre et de sang que David a peints dans son
tableau de _Brutus_.

—Comment cela est-il possible? s'écria Hélène en saisissant son père
comme pour s'assurer de la réalité de cette vision.

—Hélène!

—Mon père!

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et l'étreinte du vieillard
ne fut ni la plus forte ni la plus affectueuse.

—Vous étiez sur ce vaisseau?

—Oui, répondit-il d'un air triste en s'asseyant sur le divan et
regardant les enfants qui, groupés autour de lui, le considéraient avec
une attention naïve. J'allais périr sans...

—Sans mon mari, dit-elle en l'interrompant, je devine.

—Ah! s'écria le général, pourquoi faut-il que je te retrouve ainsi,
mon Hélène, toi que j'ai tant pleurée! Je devrai donc gémir encore sur
ta destinée.

—Pourquoi? demanda-t-elle en souriant. Ne serez-vous donc pas content
d'apprendre que je suis la femme la plus heureuse de toutes?

—Heureuse! s'écria-t-il en faisant un bond de surprise.

—Oui, mon bon père, reprit-elle en s'emparant de ses mains, les
embrassant, les serrant sur son sein palpitant, et ajoutant à cette
cajolerie un air de tête que ses yeux pétillants de plaisir rendirent
encore plus significatif.

—Et comment cela? demanda-t-il, curieux de connaître la vie de sa
fille, et oubliant tout devant cette physionomie resplendissante.

—Écoutez, mon père, répondit-elle, j'ai pour amant, pour époux, pour
serviteur, pour maître, un homme dont l'âme est aussi vaste que cette
mer sans bornes, aussi fertile en douceur que le ciel, un dieu, enfin!
Depuis sept ans, jamais il ne lui est échappé une parole, un sentiment,
un geste qui pussent produire une dissonance avec la divine harmonie
de ses discours, de ses caresses et de son amour. Il m'a toujours
regardée en ayant sur les lèvres un sourire ami et dans les yeux un
rayon de joie. Là-haut sa voix tonnante domine souvent les hurlements
de la tempête ou le tumulte des combats; mais ici elle est douce et
mélodieuse comme la musique de Rossini, dont les œuvres m'arrivent.
Tout ce que le caprice d'une femme peut inventer, je l'obtiens. Mes
désirs sont même parfois surpassés. Enfin je règne sur la mer, et j'y
suis obéie comme peut l'être une souveraine.—Oh! heureuse! reprit-elle
en s'interrompant elle-même, heureuse n'est pas un mot qui puisse
exprimer mon bonheur. J'ai la part de toutes les femmes! Sentir un
amour, un dévouement immense pour celui qu'on aime, et rencontrer
dans son cœur, _à lui_, un sentiment infini où l'âme d'une femme se
perd, et toujours! dites, est-ce un bonheur? J'ai déjà dévoré mille
existences. Ici je suis seule, ici je commande. Jamais une créature de
mon sexe n'a mis le pied sur ce noble vaisseau, où Victor est toujours
à quelques pas de moi.—Il ne peut pas aller plus loin de moi que de la
poupe à la proue, reprit-elle avec une fine expression de malice. Sept
ans! un amour qui résiste pendant sept ans à cette perpétuelle joie, à
cette épreuve de tous les instants, est-ce l'amour? Non! oh! non, c'est
mieux que tout ce que je connais de la vie... le langage humain manque
pour exprimer un bonheur céleste.

Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux enflammés. Les quatre
enfants jetèrent alors un cri plaintif, accoururent à elle comme des
poussins à leur mère, et l'aîné frappa le général en le regardant d'un
air menaçant.

—Abel, dit-elle, mon ange, je pleure de joie.

Elle le prit sur ses genoux, l'enfant la caressa familièrement en
passant ses bras autour du cou majestueux d'Hélène, comme un lionceau
qui veut jouer avec sa mère.

—Tu ne t'ennuies pas? s'écria le général étourdi par la réponse
exaltée de sa fille.

—Si, répondit-elle, à terre quand nous y allons; et encore ne
quitté-je jamais mon mari.

—Mais tu aimais les fêtes, les bals, la musique?

—La musique, c'est sa voix; mes fêtes, ce sont les parures que
j'invente pour lui. Quand une toilette lui plaît, n'est-ce pas comme si
la terre entière m'admirait! Voilà seulement pourquoi je ne jette pas
à la mer ces diamants, ces colliers, ces diadèmes de pierreries, ces
richesses, ces fleurs, ces chefs-d'œuvre des arts qu'il me prodigue en
me disant:—Hélène, puisque tu ne vas pas dans le monde, je veux que le
monde vienne à toi.

—Mais sur ce bord il y a des hommes, des hommes audacieux, terribles,
dont les passions...

—Je vous comprends, mon père, dit-elle en souriant. Rassurez-vous.
Jamais impératrice n'a été environnée de plus d'égards que l'on ne m'en
prodigue. Ces gens-là sont superstitieux; ils croient que je suis le
génie tutélaire de ce vaisseau, de leurs entreprises, de leurs succès.
Mais c'est _lui_ qui est leur dieu! Un jour, une seule fois, un matelot
me manqua de respect... en paroles, ajouta-t-elle en riant. Avant que
Victor eût pu l'apprendre, les gens de l'équipage le lancèrent à la
mer malgré le pardon que je lui accordais. Ils m'aiment comme leur bon
ange, je les soigne dans leurs maladies, et j'ai eu le bonheur d'en
sauver quelques-uns de la mort en les veillant avec une persévérance de
femme. Ces pauvres gens sont à la fois des géants et des enfants.

—Et quand il y a des combats?

—J'y suis accoutumée, répondit-elle. Je n'ai tremblé que pendant le
premier... Maintenant mon âme est faite à ce péril, et même... je suis
votre fille, dit-elle, je l'aime.

—Et s'il périssait?

—Je périrais.

—Et tes enfants?

—Ils sont fils de l'Océan et du danger, ils partagent la vie de leurs
parents... Notre existence est une, et ne se scinde pas. Nous vivons
tous de la même vie, tous inscrits sur la même page, portés par le même
esquif, nous le savons.

—Tu l'aimes donc à ce point de le préférer à tout?

—A tout, répéta-t-elle. Mais ne sondons point ce mystère. Tenez! ce
cher enfant, eh bien, c'est encore _lui_!

Puis, pressant Abel avec une vigueur extraordinaire, elle lui imprima
de dévorants baisers sur les joues, sur les cheveux...

—Mais, s'écria le général, je ne saurais oublier qu'il vient de faire
jeter à la mer neuf personnes.

—Il le fallait sans doute, répondit-elle, car il est humain et
généreux. Il verse le moins de sang possible pour la conservation et
les intérêts du petit monde qu'il protége et de la cause sacrée qu'il
défend. Parlez-lui de ce qui vous paraît mal, et vous verrez qu'il
saura vous faire changer d'avis.

—Et son crime? dit le général, comme s'il se parlait à lui-même.

—Mais, répliqua-t-elle avec une dignité froide, si c'était une vertu?
si la justice des hommes n'avait pu le venger?

—Se venger soi-même! s'écria le général.

—Et qu'est-ce que l'enfer, demanda-t-elle, si ce n'est une vengeance
éternelle pour quelques fautes d'un jour!

—Ah! tu es perdue. Il t'a ensorcelée, pervertie. Tu déraisonnes.

—Restez ici un jour, mon père, et si vous voulez l'écouter, le
regarder, vous l'aimerez.

—Hélène, dit gravement le général, nous sommes à quelques lieues de la
France...

Elle tressaillit, regarda par la croisée de la chambre, montra la mer
déroulant ses immenses savanes d'eau verte.

—Voilà mon pays, répondit-elle en frappant sur le tapis du bout du
pied.

—Mais ne viendras-tu pas voir ta mère, ta sœur, tes frères?

—Oh! oui, dit-elle avec des larmes dans la voix, s'il le veut et s'il
peut m'accompagner.

—Tu n'as donc plus rien, Hélène, reprit sévèrement le militaire, ni
pays, ni famille?...

—Je suis sa femme, répliqua-t-elle avec un air de fierté, avec un
accent plein de noblesse.—Voici, depuis sept ans, le premier bonheur
qui ne me vienne pas de lui, ajouta-t-elle en saisissant la main de son
père et l'embrassant, et voici le premier reproche que j'aie entendu.

—Et ta conscience?

—Ma conscience! mais c'est lui. En ce moment elle tressaillit
violemment.—Le voici, dit-elle. Même dans un combat, entre tous les
pas, je reconnais son pas sur le tillac.

Et tout à coup une rougeur empourpra ses joues, fit resplendir ses
traits, briller ses yeux, et son teint devint d'un blanc mat... Il
y avait du bonheur et de l'amour dans ses muscles, dans ses veines
bleues, dans le tressaillement involontaire de toute sa personne. Ce
mouvement de sensitive émut le général. En effet, un instant après
le corsaire entra, vint s'asseoir sur un fauteuil, s'empara de son
fils aîné, et se mit à jouer avec lui. Le silence régna pendant un
moment; car, pendant un moment, le général, plongé dans une rêverie
comparable au sentiment vaporeux d'un rêve, contempla cette élégante
cabine, semblable à un nid d'alcyons, où cette famille voguait sur
l'Océan depuis sept années, entre les cieux et l'onde, sur la foi d'un
homme, conduite à travers les périls de la guerre et des tempêtes,
comme un ménage est guidé dans la vie par un chef au sein des malheurs
sociaux... Il regardait avec admiration sa fille, image fantastique
d'une déesse marine, suave de beauté, riche de bonheur, et faisant
pâlir tous les trésors qui l'entouraient devant les trésors de son âme,
les éclairs de ses yeux et l'indescriptible poésie exprimée dans sa
personne et autour d'elle. Cette situation offrait une étrangeté qui le
surprenait, une sublimité de passion et de raisonnement qui confondait
les idées vulgaires. Les froides et étroites combinaisons de la société
mouraient devant ce tableau. Le vieux militaire sentit toutes ces
choses, et comprit aussi que sa fille n'abandonnerait jamais une vie si
large, si féconde en contrastes, remplie par un amour si vrai; puis,
si elle avait une fois goûté le péril sans en être effrayée, elle ne
pouvait plus revenir aux petites scènes d'un monde mesquin et borné.

—Vous gêné-je? demanda le corsaire en rompant le silence et regardant
sa femme.

—Non, lui répondit le général, Hélène m'a tout dit. Je vois qu'elle
est perdue pour nous...

—Non, répliqua vivement le corsaire... Encore quelques années, et la
prescription me permettra de revenir en France. Quand la conscience est
pure, et qu'en froissant vos lois sociales un homme a obéi...

Il se tut, en dédaignant de se justifier.

—Et comment pouvez-vous, dit le général en l'interrompant, ne pas
avoir des remords pour les nouveaux assassinats qui se sont commis
devant mes yeux?

—Nous n'avons pas de vivres, répliqua tranquillement le corsaire.

—Mais en débarquant ces hommes sur la côte...

—Ils nous feraient couper la retraite par quelque vaisseau, et nous
n'arriverions pas au Chili.

—Avant que, de France, dit le général en interrompant, ils aient
prévenu l'amirauté d'Espagne...

—Mais la France peut trouver mauvais qu'un homme, encore sujet de ses
cours d'assises, se soit emparé d'un brick frété par des Bordelais.
D'ailleurs n'avez-vous pas quelquefois tiré, sur le champ de bataille,
plusieurs coups de canon de trop?

Le général, intimidé par le regard du corsaire, se tut; et sa fille le
regarda d'un air qui exprimait autant de triomphe que de mélancolie...

—Général, dit le corsaire d'une voix profonde, je me suis fait une loi
de ne jamais rien distraire du butin. Mais il est hors de doute que ma
part sera plus considérable que ne l'était votre fortune. Permettez-moi
de vous la restituer en autre monnaie...

Il prit dans le tiroir du piano une masse de billets de banque, ne
compta pas les paquets, et présenta un million au marquis.

—Vous comprenez, reprit-il, que je ne puis pas m'amuser à regarder
les passants sur la route de Bordeaux... Or, à moins que vous ne soyez
séduit par les dangers de notre vie bohémienne, par les scènes de
l'Amérique méridionale, par nos nuits des tropiques, par nos batailles,
et par le plaisir de faire triompher le pavillon d'une jeune nation, ou
le nom de Simon Bolivar, il faut nous quitter... Une chaloupe et des
hommes dévoués vous attendent. Espérons une troisième rencontre plus
complétement heureuse...

—Victor, je voudrais voir mon père encore un moment, dit Hélène d'un
ton boudeur.

—Dix minutes de plus ou de moins peuvent nous mettre face à face avec
une frégate. Soit! nous nous amuserons un peu. Nos gens s'ennuient.

—Oh! partez, mon père, s'écria la femme du marin. Et portez à ma
sœur, à mes frères, à... ma mère, ajouta-t-elle, ces gages de mon
souvenir.

Elle prit une poignée de pierres précieuses, de colliers, de bijoux,
les enveloppa dans un cachemire, et les présenta timidement à son père.

—Et que leur dirai-je de ta part? demanda-t-il en paraissant frappé de
l'hésitation que sa fille avait marquée avant de prononcer le mot de
_mère_.

—Oh! pouvez-vous douter de mon âme! Je fais tous les jours des vœux
pour leur bonheur.

—Hélène, reprit le vieillard en la regardant avec attention, ne
dois-je plus te revoir? Ne saurai-je donc jamais à quel motif ta fuite
est due?

—Ce secret ne m'appartient pas, dit-elle d'un ton grave. J'aurais le
droit de vous l'apprendre, peut-être ne vous le dirais-je pas encore.
J'ai souffert pendant dix ans des maux inouïs...

Elle ne continua pas et tendit à son père les cadeaux qu'elle destinait
à sa famille. Le général, accoutumé par les événements de la guerre
à des idées assez larges en fait de butin, accepta les présents
offerts par sa fille, et se plut à penser que, sous l'inspiration
d'une âme aussi pure, aussi élevée que celle d'Hélène, le capitaine
parisien restait honnête homme en faisant la guerre aux Espagnols.
Sa passion pour les braves l'emporta. Songeant qu'il serait ridicule
de se conduire en prude, il serra vigoureusement la main du corsaire,
embrassa son Hélène, sa seule fille, avec cette effusion particulière
aux soldats, et laissa tomber une larme sur ce visage dont la fierté,
dont l'expression mâle lui avaient plus d'une fois souri. Le marin,
fortement ému, lui donna ses enfants à bénir. Enfin, tous se dirent
une dernière fois adieu par un long regard qui ne fut pas dénué
d'attendrissement.

—Soyez toujours heureux! s'écria le grand-père en s'élançant sur le
tillac.

Sur mer, un singulier spectacle attendait le général. Le
Saint-Ferdinand, livré aux flammes, flambait comme un immense feu de
paille. Les matelots, occupés à couler le brick espagnol, s'aperçurent
qu'il avait à bord un chargement de rhum, liqueur qui abondait sur
l'Othello, et trouvèrent plaisant d'allumer un grand bol de punch
en pleine mer. C'était un divertissement assez pardonnable à des
gens auxquels l'apparente monotonie de la mer faisait saisir toutes
les occasions d'animer leur vie. En descendant du brick dans la
chaloupe du Saint-Ferdinand, montée par six vigoureux matelots, le
général partageait involontairement son attention entre l'incendie du
Saint-Ferdinand et sa fille appuyée sur le corsaire, tous deux debout
à l'arrière de leur navire. En présence de tant de souvenirs, en
voyant la robe blanche d'Hélène qui flottait, légère comme une voile
de plus; en distinguant sur l'Océan cette belle et grande figure,
assez imposante pour tout dominer, même la mer, il oubliait, avec
l'insouciance d'un militaire, qu'il voguait sur la tombe du brave
Gomez. Au-dessus de lui, une immense colonne de fumée planait comme un
nuage brun, et les rayons du soleil, le perçant çà et là, y jetaient de
poétiques lueurs. C'était un second ciel, un dôme sombre sous lequel
brillaient des espèces de lustres, et au-dessus duquel planait l'azur
inaltérable du firmament, qui paraissait mille fois plus beau par cette
éphémère opposition. Les teintes bizarres de cette fumée, tantôt jaune,
blonde, rouge, noire, fondues vaporeusement, couvraient le vaisseau,
qui pétillait, craquait et criait. La flamme sifflait en mordant les
cordages, et courait dans le bâtiment comme une sédition populaire
vole par les rues d'une ville. Le rhum produisait des flammes bleues
qui frétillaient, comme si le génie des mers eût agité cette liqueur
furibonde, de même qu'une main d'étudiant fait mouvoir la joyeuse
_flamberie_ d'un punch dans une orgie. Mais le soleil, plus puissant de
lumière, jaloux de cette lueur insolente, laissait à peine voir dans
ses rayons les couleurs de cet incendie. C'était comme un réseau, comme
une écharpe qui voltigeait au milieu du torrent de ses feux. L'Othello
saisissait, pour s'enfuir, le peu de vent qu'il pouvait pincer dans
cette direction nouvelle, et s'inclinait tantôt d'un côté, tantôt de
l'autre, comme un cerf-volant balancé dans les airs. Ce beau brick
courait des bordées vers le sud; et, tantôt il se dérobait aux yeux du
général, en disparaissant derrière la colonne droite dont l'ombre se
projetait fantastiquement sur les eaux, et tantôt il se montrait, en se
relevant avec grâce et fuyant. Chaque fois qu'Hélène pouvait apercevoir
son père, elle agitait son mouchoir pour le saluer encore. Bientôt le
Saint-Ferdinand coula, en produisant un bouillonnement aussitôt effacé
par l'Océan. Il ne resta plus alors de toute cette scène qu'un nuage
balancé par la brise. L'Othello était loin; la chaloupe s'approchait de
terre; le nuage s'interposa entre cette frêle embarcation et le brick.
La dernière fois que le général aperçut sa fille, ce fut à travers une
crevasse de cette fumée ondoyante. Vision prophétique! Le mouchoir
blanc, la robe se détachaient seuls sur ce fond de bistre. Entre l'eau
verte et le ciel bleu, le brick ne se voyait même pas. Hélène n'était
plus qu'un point imperceptible, une ligne déliée, gracieuse, un ange
dans le ciel, une idée, un souvenir.

Après avoir rétabli sa fortune, le marquis mourut épuisé de fatigue.
Quelques mois après sa mort, en 1833, la marquise fut obligée de mener
Moïna aux eaux des Pyrénées. La capricieuse enfant voulut voir les
beautés de ces montagnes. Elle revint aux Eaux, et à son retour il se
passa l'horrible scène que voici.

—Mon Dieu, dit Moïna, nous avons bien mal fait, ma mère, de ne pas
rester quelques jours de plus dans les montagnes! Nous y étions bien
mieux qu'ici. Avez-vous entendu les gémissements continuels de ce
maudit enfant et les bavardages de cette malheureuse femme qui parle
sans doute en patois, car je n'ai pas compris un seul mot de ce qu'elle
disait? Quelle espèce de gens nous a-t-on donnés pour voisins! Cette
nuit est une des plus affreuses que j'aie passées de ma vie.

—Je n'ai rien entendu, répondit la marquise; mais, ma chère enfant,
je vais voir l'hôtesse, lui demander la chambre voisine, nous serons
seules dans cet appartement, et n'aurons plus de bruit. Comment te
trouves-tu ce matin? Es-tu fatiguée?

En disant ces dernières phrases, la marquise s'était levée pour venir
près du lit de Moïna.

—Voyons, lui dit-elle en cherchant la main de sa fille.

—Oh! laisse-moi, ma mère, répondit Moïna, tu as froid.

A ces mots la jeune fille se roula dans son oreiller par un mouvement
de bouderie, mais si gracieux, qu'il était difficile à une mère de s'en
offenser. En ce moment, une plainte, dont l'accent doux et prolongé
devait déchirer le cœur d'une femme, retentit dans la chambre voisine.

—Mais si tu as entendu cela pendant toute la nuit, pourquoi ne m'as-tu
pas éveillée? nous aurions... Un gémissement plus profond que tous les
autres interrompit la marquise, qui s'écria:—Il y a là quelqu'un qui
se meurt! Et elle sortit vivement.

—Envoie-moi Pauline! cria Moïna, je vais m'habiller.

La marquise descendit promptement et trouva l'hôtesse dans la cour au
milieu de quelques personnes qui paraissaient l'écouter attentivement.

—Madame, vous avez mis près de nous une personne qui paraît souffrir
beaucoup...

—Ah! ne m'en parlez pas! s'écria la maîtresse de l'hôtel, je viens
d'envoyer chercher le maire. Figurez-vous que c'est une femme, une
pauvre malheureuse qui y est arrivée hier au soir, à pied; elle vient
d'Espagne, elle est sans passe-port et sans argent. Elle portait sur
son dos un petit enfant qui se meurt. Je n'ai pas pu me dispenser de la
recevoir ici. Ce matin, je suis allée moi-même la voir; car hier, quand
elle a débarqué ici, elle m'a fait une peine affreuse. Pauvre petite
femme! elle était couchée avec son enfant, et tous deux se débattaient
contre la mort.

—Madame, m'a-t-elle dit en tirant un anneau d'or de son doigt, je ne
possède plus que cela, prenez-le pour vous payer; ce sera suffisant,
je ne ferai pas long séjour ici. Pauvre petit! nous allons mourir
ensemble, qu'elle dit en regardant son enfant. Je lui ai pris son
anneau, je lui ai demandé qui elle était; mais elle n'a jamais voulu me
dire son nom... Je viens d'envoyer chercher le médecin et monsieur le
maire.

—Mais, s'écria la marquise, donnez-lui tous les secours qui pourront
lui être nécessaires. Mon Dieu! peut-être est-il encore temps de la
sauver! Je vous paierai tout ce qu'elle dépensera...

—Ah! madame, elle a l'air d'être joliment fière, et je ne sais pas si
elle voudra.

—Je vais aller la voir...

Et aussitôt la marquise monta chez l'inconnue sans penser au mal que
sa vue pouvait faire à cette femme dans un moment où on la disait
mourante, car elle était encore en deuil. La marquise pâlit à l'aspect
de la mourante. Malgré les horribles souffrances qui avaient altéré la
belle physionomie d'Hélène, elle reconnut sa fille aînée. A l'aspect
d'une femme vêtue de noir, Hélène se dressa sur son séant, jeta un
cri de terreur, et retomba lentement sur son lit, lorsque, dans cette
femme, elle retrouva sa mère.

—Ma fille! dit madame d'Aiglemont, que vous faut-il? Pauline!...
Moïna!...

—Il ne me faut plus rien, répondit Hélène d'une voix affaiblie.
J'espérais revoir mon père; mais votre deuil m'annonce...

Elle n'acheva pas; elle serra son enfant sur son cœur comme pour le
réchauffer, le baisa au front, et lança sur sa mère un regard où le
reproche se lisait encore, quoique tempéré par le pardon. La marquise
ne voulut pas voir ce reproche; elle oublia qu'Hélène était un enfant
conçu jadis dans les larmes et le désespoir, l'enfant du devoir, un
enfant qui avait été cause de ses plus grands malheurs: elle s'avança
doucement vers sa fille aînée, en se souvenant seulement qu'Hélène la
première lui avait fait connaître les plaisirs de la maternité. Les
yeux de la mère étaient pleins de larmes; et, en embrassant sa fille,
elle s'écria:—Hélène! ma fille....

Hélène gardait le silence. Elle venait d'aspirer le dernier soupir de
son dernier enfant.

En ce moment Moïna, Pauline, sa femme de chambre, l'hôtesse et un
médecin entrèrent. La marquise tenait la main glacée de sa fille dans
les siennes, et la contemplait avec un désespoir vrai. Exaspérée par le
malheur, la veuve du marin, qui venait d'échapper à un naufrage en ne
sauvant de toute sa belle famille qu'un enfant, dit d'une voix horrible
à sa mère:—Tout ceci est votre ouvrage! si vous eussiez été pour moi
ce que...

—Moïna, sortez, sortez tous! cria madame d'Aiglemont en étouffant la
voix d'Hélène par les éclats de la sienne.

—Par grâce, ma fille, reprit-elle, ne renouvelons pas en ce moment les
tristes combats...

—Je me tairai, répondit Hélène en faisant un effort surnaturel. Je
suis mère, je sais que Moïna ne doit pas... Où est mon enfant?

Moïna rentra, poussée par la curiosité.

—Ma sœur, dit cette enfant gâtée, le médecin....

—Tout est inutile, reprit Hélène. Ah! pourquoi ne suis-je pas morte à
seize ans, quand je voulais me tuer! Le bonheur ne se trouve jamais en
dehors des lois... Moïna... tu...

Elle mourut en penchant sa tête sur celle de son enfant, qu'elle avait
serré convulsivement.

—Ta sœur voulait sans doute te dire, Moïna, reprit madame
d'Aiglemont, lorsqu'elle fut rentrée dans sa chambre, où elle fondit en
larmes, que le bonheur ne se trouve jamais, pour une fille, dans une
vie romanesque, en dehors des idées reçues, et, surtout, loin de sa
mère.



VI

LA VIEILLESSE D'UNE MÈRE COUPABLE.


Pendant l'un des premiers jours du mois de juin 1842, une dame
d'environ cinquante ans, mais qui paraissait encore plus vieille que
ne le comportait son âge véritable, se promenait au soleil, à l'heure
de midi, le long d'une allée, dans le jardin d'un grand hôtel situé
rue Plumet, à Paris. Après avoir fait deux ou trois fois le tour du
sentier légèrement sinueux où elle restait pour ne pas perdre de vue
les fenêtres d'un appartement qui semblait attirer toute son attention,
elle vint s'asseoir sur un de ces fauteuils à demi champêtres qui se
fabriquent avec de jeunes branches d'arbres garnies de leur écorce. De
la place où se trouvait ce siége élégant, la dame pouvait embrasser
par une des grilles d'enceinte et les boulevards intérieurs, au milieu
desquels est posé l'admirable dôme des Invalides, qui élève sa coupole
d'or parmi les têtes d'un millier d'ormes, admirable paysage, et
l'aspect moins grandiose de son jardin terminé par la façade grise
d'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain. Là tout était
silencieux, les jardins voisins, les boulevards, les Invalides; car,
dans ce noble quartier, le jour ne commence guère qu'à midi. A moins de
quelque caprice, à moins qu'une jeune dame ne veuille monter à cheval,
ou qu'un vieux diplomate n'ait un protocole à refaire, à cette heure,
valets et maîtres, tout dort, ou tout se réveille.

La vieille dame si matinale était la marquise d'Aiglemont, mère de
madame de Saint-Héreen, à qui ce bel hôtel appartenait. La marquise
s'en était privée pour sa fille, à qui elle avait donné toute sa
fortune, en ne se réservant qu'une pension viagère. La comtesse Moïna
de Saint-Héreen était le dernier enfant de madame d'Aiglemont. Pour
lui faire épouser l'héritier d'une des plus illustres maisons de
France, la marquise avait tout sacrifié. Rien n'était plus naturel:
elle avait successivement perdu deux fils: l'un, Gustave marquis
d'Aiglemont, était mort du choléra; l'autre, Abel, avait succombé dans
l'affaire de la Macta. Gustave laissa des enfants et une veuve. Mais
l'affection assez tiède que madame d'Aiglemont avait portée à ses deux
fils s'était encore affaiblie en passant à ses petits-enfants. Elle se
comportait poliment avec madame d'Aiglemont la jeune; mais elle s'en
tenait au sentiment superficiel que le bon goût et les convenances
nous prescrivent de témoigner à nos proches. La fortune de ses enfants
morts ayant été parfaitement réglée, elle avait réservé pour sa chère
Moïna ses économies et ses biens propres. Moïna, belle et ravissante
depuis son enfance, avait toujours été pour madame d'Aiglemont l'objet
d'une de ces prédilections innées ou involontaires chez les mères de
famille; fatales sympathies qui semblent inexplicables, ou que les
observateurs savent trop bien expliquer. La charmante figure de Moïna,
le son de voix de cette fille chérie, ses manières, sa démarche, sa
physionomie, ses gestes, tout en elle réveillait chez la marquise les
émotions les plus profondes qui puissent animer, troubler ou charmer
le cœur d'une mère. Le principe de sa vie présente, de sa vie du
lendemain, de sa vie passée, était dans le cœur de cette jeune femme,
où elle avait jeté tous ses trésors. Moïna avait heureusement survécu à
quatre enfants, ses aînés. Madame d'Aiglemont avait en effet perdu, de
la manière la plus malheureuse, disaient les gens du monde, une fille
charmante dont la destinée était presque inconnue, et un petit garçon,
enlevé à cinq ans par une horrible catastrophe. La marquise vit sans
doute un présage du ciel dans le respect que le sort semblait avoir
pour la fille de son cœur, et n'accordait que de faibles souvenirs à
ses enfants déjà tombés selon les caprices de la mort, et qui restaient
au fond de son âme, comme ces tombeaux élevés dans un champ de
bataille, mais que les fleurs des champs ont presque fait disparaître.
Le monde aurait pu demander à la marquise un compte sévère de cette
insouciance et de cette prédilection; mais le monde de Paris est
entraîné par un tel torrent d'événements, de modes, d'idées nouvelles,
que toute la vie de madame d'Aiglemont devait y être en quelque sorte
oubliée. Personne ne songeait à lui faire un crime d'une froideur,
d'un oubli qui n'intéressaient personne, tandis que sa vive tendresse
pour Moïna intéressait beaucoup de gens, et avait toute la sainteté
d'un préjugé. D'ailleurs, la marquise allait peu dans le monde; et,
pour la plupart des familles qui la connaissaient, elle paraissait
bonne, douce, pieuse, indulgente. Or, ne faut-il pas avoir un intérêt
bien vif pour aller au delà de ces apparences dont se contente la
société? Puis, que ne pardonne-t-on pas aux vieillards lorsqu'ils
s'effacent comme des ombres et ne veulent plus être qu'un souvenir?
Enfin, madame d'Aiglemont était un modèle complaisamment cité par les
enfants à leurs pères, par les gendres à leurs belles-mères. Elle
avait, avant le temps, donné ses biens à Moïna, contente du bonheur
de la jeune comtesse, et ne vivant que par elle et pour elle. Si des
vieillards prudents, des oncles chagrins blâmaient cette conduite en
disant:—Madame d'Aiglemont se repentira peut-être quelque jour de
s'être dessaisie de sa fortune en faveur de sa fille; car si elle
connaît bien le cœur de madame de Saint-Héreen, peut-elle être aussi
sûre de la moralité de son gendre? c'était contre ces prophètes un
_tolle_ général; et, de toutes parts, pleuvaient des éloges pour Moïna.

—Il faut rendre cette justice à madame de Saint-Héreen, disait une
jeune femme, que sa mère n'a rien trouvé de changé autour d'elle.
Madame d'Aiglemont est admirablement bien logée; elle a une voiture à
ses ordres, et peut aller partout dans le monde comme auparavant...

—Excepté aux Italiens, répondait tout bas un vieux parasite, un de ces
gens qui se croient en droit d'accabler leurs amis d'épigrammes sous
prétexte de faire preuve d'indépendance. La douairière n'aime guère que
la musique, en fait de choses étrangères à son enfant gâté. Elle a été
si bonne musicienne dans son temps! Mais comme la loge de la comtesse
est toujours envahie par de jeunes papillons, et qu'elle y gênerait
cette petite personne, de qui l'on parle déjà comme d'une grande
coquette, la pauvre mère ne va jamais aux Italiens.

—Madame de Saint-Héreen, disait une fille à marier, a pour sa mère des
soirées délicieuses, un salon où va tout Paris.

—Un salon où personne ne fait attention à la marquise, répondait le
parasite.

—Le fait est que madame d'Aiglemont n'est jamais seule, disait un fat
en appuyant le parti des jeunes dames.

—Le matin, répondait le vieil observateur à voix basse, le matin, la
chère Moïna dort. A quatre heures, la chère Moïna est au bois. Le soir,
la chère Moïna va au bal ou aux Bouffes... Mais il est vrai que madame
d'Aiglemont a la ressource de voir sa chère fille pendant qu'elle
s'habille, ou durant le dîner lorsque la chère Moïna dîne par hasard
avec sa chère mère.—Il n'y a pas encore huit jours, monsieur, dit le
parasite en prenant par le bras un timide précepteur, nouveau-venu dans
la maison où il se trouvait, que je vis cette pauvre mère triste et
seule au coin de son feu.—Qu'avez-vous? lui demandai-je. La marquise
me regarda en souriant, mais elle avait certes pleuré.—Je pensais, me
disait-elle, qu'il est bien singulier de me trouver seule, après avoir
eu cinq enfants; mais cela est dans notre destinée! Et puis, je suis
heureuse quand je sais que Moïna s'amuse! Elle pouvait se confier à
moi, qui, jadis, ai connu son mari. C'était un pauvre homme, et il a
été bien heureux de l'avoir pour femme; il lui devait certes sa pairie
et sa charge à la cour de Charles X.

Mais il se glisse tant d'erreurs dans les conversations du monde, il
s'y fait avec légèreté des maux si profonds, que l'historien des mœurs
est obligé de sagement peser les assertions insouciamment émises par
tant d'insouciants. Enfin, peut-être ne doit-on jamais prononcer qui a
tort ou raison de l'enfant ou de la mère. Entre ces deux cœurs, il n'y
a qu'un seul juge possible. Ce juge est Dieu! Dieu qui, souvent, assied
sa vengeance au sein des familles, et se sert éternellement des enfants
contre les mères, des pères contre les fils, des peuples contre les
rois, des princes contre les nations, de tout contre tout; remplaçant
dans le monde moral les sentiments par les sentiments, comme les jeunes
feuilles poussent les vieilles au printemps; agissant en vue d'un ordre
immuable, d'un but à lui seul connu. Sans doute, chaque chose va dans
son sein, ou, mieux encore, elle y retourne.

Ces religieuses pensées, si naturelles au cœur des vieillards,
flottaient éparses dans l'âme de madame d'Aiglemont; elles y étaient à
demi lumineuses, tantôt abîmées, tantôt déployées complétement, comme
des fleurs tourmentées à la surface des eaux pendant une tempête. Elle
s'était assise, lassée, affaiblie par une longue méditation, par une de
ces rêveries au milieu desquelles toute la vie se dresse, se déroule
aux yeux de ceux qui pressentent la mort.

Cette femme, vieille avant le temps, eût été, pour quelque poète
passant sur le boulevard, un tableau curieux. A la voir assise à
l'ombre grêle d'un acacia, l'ombre d'un acacia à midi, tout le monde
eût su lire une des mille choses écrites sur ce visage pâle et
froid, même au milieu des chauds rayons du soleil. Sa figure pleine
d'expression représentait quelque chose de plus grave encore que ne
l'est une vie à son déclin, ou de plus profond qu'une âme affaissée par
l'expérience. Elle était un de ces types qui, entre mille physionomies
dédaignées parce qu'elles sont sans caractère, vous arrêtent un moment,
vous font penser; comme, entre les mille tableaux d'un Musée, vous êtes
fortement impressionné, soit par la tête sublime où Murillo peignit la
douleur maternelle, soit par le visage de Béatrix Cinci où le Guide
sut peindre la plus touchante innocence au fond du plus épouvantable
crime, soit par la sombre face de Philippe II où Vélasquez a pour
toujours imprimé la majestueuse terreur que doit inspirer la royauté.
Certaines figures humaines sont de despotiques images qui vous parlent,
vous interrogent, qui répondent à vos pensées secrètes, et font même
des poèmes entiers. Le visage glacé de madame d'Aiglemont était une de
ces poésies terribles, une de ces faces répandues par milliers dans la
divine Comédie de Dante Alighieri.

Pendant la rapide saison où la femme reste en fleur, les caractères de
sa beauté servent admirablement bien la dissimulation à laquelle sa
faiblesse naturelle et nos lois sociales la condamnent. Sous le riche
coloris de son visage frais, sous le feu de ses yeux, sous le réseau
gracieux de ses traits si fins, de tant de lignes multipliées, courbes
ou droites, mais pures et parfaitement arrêtées, toutes ses émotions
peuvent demeurer secrètes: la rougeur alors ne révèle rien en colorant
encore des couleurs déjà si vives; tous les foyers intérieurs se mêlent
alors si bien à la lumière de ces yeux flamboyants de vie, que la
flamme passagère d'une souffrance n'y apparaît que comme une grâce de
plus. Aussi rien n'est-il si discret qu'un jeune visage, parce que rien
n'est plus immobile. La figure d'une jeune femme a le calme, le poli,
la fraîcheur de la surface d'un lac. La physionomie des femmes ne
commence qu'à trente ans. Jusques à cet âge, le peintre ne trouve dans
leurs visages que du rose et du blanc, des sourires et des expressions
qui répètent une même pensée, pensée de jeunesse et d'amour, pensée
uniforme et sans profondeur; mais, dans la vieillesse, tout chez la
femme a parlé, les passions se sont incrustées sur son visage; elle
a été amante, épouse, mère; les expressions les plus violentes de
la joie et de la douleur ont fini par grimer, torturer ses traits,
par s'y empreindre en mille rides, qui toutes ont un langage; et une
tête de femme devient alors sublime d'horreur, belle de mélancolie,
ou magnifique de calme; s'il est permis de poursuivre cette étrange
métaphore, le lac desséché laisse voir alors les traces de tous les
torrents qui l'ont produit: une tête de vieille femme n'appartient
plus alors ni au monde qui, frivole, est effrayé d'y apercevoir la
destruction de toutes les idées d'élégance auxquelles il est habitué,
ni aux artistes vulgaires qui n'y découvrent rien; mais aux vrais
poètes, à ceux qui ont le sentiment d'un beau indépendant de toutes les
conventions sur lesquelles reposent tant de préjugés en fait d'art et
de beauté.

Quoique madame d'Aiglemont portât sur sa tête une capote à la mode, il
était facile de voir que sa chevelure, jadis noire, avait été blanchie
par de cruelles émotions; mais la manière dont elle la séparait
en deux bandeaux trahissait son bon goût, révélait les gracieuses
habitudes de la femme élégante, et dessinait parfaitement son front
flétri, ridé, dans la forme duquel se retrouvaient quelques traces
de son ancien éclat. La coupe de sa figure, la régularité de ses
traits donnaient une idée, faible à la vérité, de la beauté dont elle
avait dû être orgueilleuse; mais ces indices accusaient encore mieux
les douleurs, qui avaient été assez aiguës pour creuser ce visage,
pour en dessécher les tempes, en rentrer les joues, en meurtrir les
paupières et les dégarnir de cils, cette grâce du regard. Tout était
silencieux en cette femme: sa démarche et ses mouvements avaient cette
lenteur grave et recueillie qui imprime le respect. Sa modestie,
changée en timidité, semblait être le résultat de l'habitude, qu'elle
avait prise depuis quelques années, de s'effacer devant sa fille;
puis sa parole était rare, douce, comme celle de toutes les personnes
forcées de réfléchir, de se concentrer, de vivre en elles-mêmes. Cette
attitude et cette contenance inspiraient un sentiment indéfinissable,
qui n'était ni la crainte ni la compassion, mais dans lequel se
fondaient mystérieusement toutes les idées que réveillent ces diverses
affections. Enfin la nature de ses rides, la manière dont son visage
était plissé, la pâleur de son regard endolori, tout témoignait
éloquemment de ces larmes qui, dévorées par le cœur, ne tombent jamais
à terre. Les malheureux accoutumés à contempler le ciel pour en appeler
à lui des maux de leur vie eussent facilement reconnu dans les yeux de
cette mère les cruelles habitudes d'une prière faite à chaque instant
du jour, et les légers vestiges de ces meurtrissures secrètes qui
finissent par détruire les fleurs de l'âme et jusqu'au sentiment de la
maternité. Les peintres ont des couleurs pour ces portraits, mais les
idées et les paroles sont impuissantes pour les traduire fidèlement;
il s'y rencontre, dans les tons du teint, dans l'air de la figure, des
phénomènes inexplicables que l'âme saisit par la vue, mais le récit
des événements auxquels sont dus de si terribles bouleversements de
physionomie est la seule ressource qui reste au poète pour les faire
comprendre. Cette figure annonçait un orage calme et froid, un secret
combat entre l'héroïsme de la douleur maternelle et l'infirmité de nos
sentiments, qui sont finis comme nous-mêmes et où rien ne se trouve
d'infini. Ces souffrances sans cesse refoulées avaient produit à la
longue je ne sais quoi de morbide en cette femme. Sans doute quelques
émotions trop violentes avaient physiquement altéré ce cœur maternel,
et quelque maladie, un anévrisme peut-être, menaçait lentement cette
femme à son insu. Les peines vraies sont en apparence si tranquilles
dans le lit profond qu'elles se sont fait, où elles semblent dormir,
mais où elles continuent à corroder l'âme comme cet épouvantable
acide qui perce le cristal! En ce moment deux larmes sillonnèrent les
joues de la marquise, et elle se leva comme si quelque réflexion plus
poignante que toutes les autres l'eût vivement blessée. Elle avait
sans doute jugé l'avenir de Moïna. Or, en prévoyant les douleurs qui
attendaient sa fille, tous les malheurs de sa propre vie lui étaient
retombés sur le cœur.

La situation de cette mère sera comprise en expliquant celle de sa
fille.

Le comte de Saint-Héreen était parti depuis environ six mois pour
accomplir une mission politique. Pendant cette absence, Moïna, qui
à toutes les vanités de la petite-maîtresse joignait les capricieux
vouloirs de l'enfant gâté, s'était amusée, par étourderie ou pour
obéir aux mille coquetteries de la femme, et peut-être pour en essayer
le pouvoir, à jouer avec la passion d'un homme habile, mais sans
cœur, se disant ivre d'amour, de cet amour avec lequel se combinent
toutes les petites ambitions sociales et vaniteuses du fat. Madame
d'Aiglemont, à laquelle une longue expérience avait appris à connaître
la vie, à juger les hommes, à redouter le monde, avait observé les
progrès de cette intrigue et pressentait la perte de sa fille en la
voyant tombée entre les mains d'un homme à qui rien n'était sacré.
N'y avait-il pas pour elle quelque chose d'épouvantable à rencontrer
_un roué_ dans l'homme que Moïna écoutait avec plaisir? Son enfant
chérie se trouvait donc au bord d'un abîme. Elle en avait une
horrible certitude, et n'osait l'arrêter, car elle tremblait devant
la comtesse. Elle savait d'avance que Moïna n'écouterait aucun de ses
sages avertissements; elle n'avait aucun pouvoir sur cette âme, de
fer pour elle et toute moelleuse pour les autres. Sa tendresse l'eût
portée à s'intéresser aux malheurs d'une passion justifiée par les
nobles qualités du séducteur, mais sa fille suivait un mouvement de
coquetterie; et la marquise méprisait le comte Alfred de Vandenesse,
sachant qu'il était homme à considérer sa lutte avec Moïna comme une
partie d'échecs. Quoique Alfred de Vandenesse fît horreur à cette
malheureuse mère, elle était obligée d'ensevelir dans le pli le plus
profond de son cœur les raisons suprêmes de son aversion. Elle était
intimement liée avec le marquis de Vandenesse, père d'Alfred, et cette
amitié, respectable aux yeux du monde, autorisait le jeune homme à
venir familièrement chez madame de Saint-Héreen, pour laquelle il
feignait une passion conçue dès l'enfance. D'ailleurs, en vain madame
d'Aiglemont se serait-elle décidée à jeter entre sa fille et Alfred de
Vandenesse une terrible parole qui les eût séparés; elle était certaine
de n'y pas réussir, malgré la puissance de cette parole, qui l'eût
déshonorée aux yeux de sa fille. Alfred avait trop de corruption, Moïna
trop d'esprit pour croire à cette révélation, et la jeune vicomtesse
l'eût éludée en la traitant de ruse maternelle. Madame d'Aiglemont
avait bâti son cachot de ses propres mains et s'y était murée elle-même
pour y mourir en voyant se perdre la belle vie de Moïna, cette vie
devenue sa gloire, son bonheur et sa consolation, une existence pour
elle mille fois plus chère que la sienne. Horribles souffrances,
incroyables, sans langage! abîmes sans fond!

Elle attendait impatiemment le lever de sa fille, et néanmoins elle
le redoutait, semblable au malheureux condamné à mort qui voudrait
en avoir fini avec la vie, et qui cependant a froid en pensant au
bourreau. La marquise avait résolu de tenter un dernier effort;
mais elle craignait peut-être moins d'échouer dans sa tentative
que de recevoir encore une de ces blessures si douloureuses à son
cœur qu'elles avaient épuisé tout son courage. Son amour de mère en
était arrivé là: aimer sa fille, la redouter, appréhender un coup
de poignard et aller au-devant. Le sentiment maternel est si large
dans les cœurs aimants qu'avant d'arriver à l'indifférence une mère
doit mourir ou s'appuyer sur quelque grande puissance, la religion ou
l'amour. Depuis son lever, la fatale mémoire de la marquise lui avait
retracé plusieurs de ces faits, petits en apparence, mais qui dans
la vie morale sont de grands événements. En effet, parfois un geste
enferme tout un drame, l'accent d'une parole déchire toute une vie,
l'indifférence d'un regard tue la plus heureuse passion. La marquise
d'Aiglemont avait malheureusement vu trop de ces gestes, entendu trop
de ces paroles, reçu trop de ces regards affreux à l'âme, pour que
ses souvenirs pussent lui donner des espérances. Tout lui prouvait
qu'Alfred l'avait perdue dans le cœur de sa fille, où elle restait,
elle, la mère, moins comme un plaisir que comme un devoir. Mille
choses, des riens même lui attestaient la conduite détestable de la
comtesse envers elle, ingratitude que la marquise regardait peut-être
comme une punition. Elle cherchait des excuses à sa fille dans les
desseins de la Providence, afin de pouvoir encore adorer la main qui
la frappait. Pendant cette matinée elle se souvint de tout, et tout
la frappa de nouveau si vivement au cœur que sa coupe, remplie de
chagrins, devait déborder si la plus légère peine y était jetée. Un
regard froid pouvait tuer la marquise. Il est difficile de peindre ces
faits domestiques, mais quelques-uns suffiront peut-être à les indiquer
tous. Ainsi la marquise, étant devenue un peu sourde, n'avait jamais
pu obtenir de Moïna qu'elle élevât la voix pour elle; et le jour où,
dans la naïveté de l'être souffrant, elle pria sa fille de répéter
une phrase dont elle n'avait rien saisi, la comtesse obéit, mais avec
un air de mauvaise grâce qui ne permit pas à madame d'Aiglemont de
réitérer sa modeste prière. Depuis ce jour, quand Moïna racontait un
événement ou parlait, la marquise avait soin de s'approcher d'elle;
mais souvent la comtesse paraissait ennuyée de l'infirmité qu'elle
reprochait étourdiment à sa mère. Cet exemple, pris entre mille, ne
pouvait frapper que le cœur d'une mère. Toutes ces choses eussent
échappé peut-être à un observateur, car c'était des nuances insensibles
pour d'autres yeux que ceux d'une femme. Ainsi madame d'Aiglemont
ayant un jour dit à sa fille que la princesse de Cadignan était venue
la voir, Moïna s'écria simplement:—Comment! elle est venue pour
vous! L'air dont ces paroles furent dites, l'accent que la comtesse
y mit, peignaient par de légères teintes un étonnement, un mépris
élégant qui ferait trouver aux cœurs toujours jeunes et tendres de la
philanthropie dans la coutume en vertu de laquelle les sauvages tuent
leurs vieillards quand ils ne peuvent plus se tenir à la branche d'un
arbre fortement secoué. Madame d'Aiglemont se leva, sourit, et alla
pleurer en secret. Les gens bien élevés, et les femmes surtout, ne
trahissent leurs sentiments que par des touches imperceptibles, mais
qui n'en font pas moins deviner les vibrations de leurs cœurs à ceux
qui peuvent retrouver dans leur vie des situations analogues à celle
de cette mère meurtrie. Accablée par ses souvenirs, madame d'Aiglemont
retrouva l'un de ces faits microscopiques si piquants, si cruels, où
elle n'avait jamais mieux vu qu'en ce moment le mépris atroce caché
sous des sourires. Mais ses larmes se séchèrent quand elle entendit
ouvrir les persiennes de la chambre où reposait sa fille. Elle accourut
en se dirigeant vers les fenêtres par le sentier qui passait le long de
la grille devant laquelle elle était naguère assise. Tout en marchant,
elle remarqua le soin particulier que le jardinier avait mis à ratisser
le sable de cette allée, assez mal tenue depuis peu de temps. Quand
madame d'Aiglemont arriva sous les fenêtres de sa fille, les persiennes
se refermèrent brusquement.

—Moïna, dit-elle.

Point de réponse.

—Madame la comtesse est dans le petit salon, dit la femme de chambre
de Moïna quand la marquise rentrée au logis demanda si sa fille était
levée.

Madame d'Aiglemont avait le cœur trop plein et la tête trop fortement
préoccupée pour réfléchir en ce moment sur des circonstances si
légères; elle passa promptement dans le petit salon où elle trouva la
comtesse en peignoir, un bonnet négligemment jeté sur une chevelure en
désordre, les pieds dans ses pantoufles, ayant la clef de sa chambre
dans sa ceinture, le visage empreint de pensées presque orageuses et
des couleurs animées. Elle était assise sur un divan, et paraissait
réfléchir.

—Pourquoi vient-on? dit-elle d'une voix dure. Ah! c'est vous, ma mère,
reprit-elle d'un air distrait après s'être interrompue elle-même.

—Oui, mon enfant, c'est ta mère...

L'accent avec lequel madame d'Aiglemont prononça ces paroles peignit
une effusion de cœur et une émotion intime, dont il serait difficile
de donner une idée sans employer le mot de sainteté. Elle avait en
effet si bien revêtu le caractère sacré d'une mère, que sa fille en fut
frappée, et se tourna vers elle par un mouvement qui exprimait à la
fois le respect, l'inquiétude et le remords. La marquise ferma la porte
de ce salon, où personne ne pouvait entrer sans faire du bruit dans les
pièces précédentes. Cet éloignement garantissait de toute indiscrétion.

—Ma fille, dit la marquise, il est de mon devoir de t'éclairer sur
une des crises les plus importantes dans notre vie de femme, et dans
laquelle tu te trouves à ton insu peut-être, mais dont je viens te
parler moins en mère qu'en amie. En te mariant, tu es devenue libre de
tes actions, tu n'en dois compte qu'à ton mari; mais je t'ai si peu
fait sentir l'autorité maternelle (et ce fut un tort peut-être), que je
me crois en droit de me faire écouter de toi, une fois au moins, dans
la situation grave où tu dois avoir besoin de conseils. Songe, Moïna,
que je t'ai mariée à un homme d'une haute capacité, de qui tu peux être
fière, que...

—Ma mère, s'écria Moïna d'un air mutin et en l'interrompant, je sais
ce que vous venez me dire... Vous allez me prêcher au sujet d'Alfred....

—Vous ne devineriez pas si bien, Moïna, reprit gravement la marquise
en essayant de retenir ses larmes, si vous ne sentiez pas...

—Quoi? dit-elle d'un air presque hautain. Mais, ma mère, en vérité....

—Moïna, s'écria madame d'Aiglemont en faisant un effort
extraordinaire, il faut que vous entendiez attentivement ce que je dois
vous dire....

—J'écoute, dit la comtesse en se croisant les bras et affectant une
impertinente soumission. Permettez-moi, ma mère, dit-elle avec un
sang-froid incroyable, de sonner Pauline pour la renvoyer...

Elle sonna.

—Ma chère enfant, Pauline ne peut pas entendre...

—Maman, reprit la comtesse d'un air sérieux, et qui aurait dû paraître
extraordinaire à la mère, je dois... Elle s'arrêta, la femme de chambre
arrivait.—Pauline, allez _vous-même_ chez Baudran savoir pourquoi je
n'ai pas encore mon chapeau...

Elle se rassit et regarda sa mère avec attention. La marquise, dont le
cœur était gonflé, les yeux secs, et qui ressentait alors une de ces
émotions dont la douleur ne peut être comprise que par les mères, prit
la parole pour instruire Moïna du danger qu'elle courait. Mais, soit
que la comtesse se trouvât blessée des soupçons que sa mère concevait
sur le fils du marquis de Vandenesse, soit qu'elle fût en proie à l'une
de ces folies incompréhensibles dont le secret est dans l'inexpérience
de toutes les jeunesses, elle profita d'une pause faite par sa mère
pour lui dire en riant d'un rire forcé:—Maman, je ne te croyais
jalouse que du père....

A ce mot, madame d'Aiglemont ferma les yeux, baissa la tête et poussa
le plus léger de tous les soupirs. Elle jeta son regard en l'air, comme
pour obéir au sentiment invincible qui nous fait invoquer Dieu dans les
grandes crises de la vie, et dirigea sur sa fille ses yeux pleins d'une
majesté terrible, empreints aussi d'une profonde douleur.

—Ma fille, dit-elle d'une voix gravement altérée, vous avez été plus
impitoyable envers votre mère que ne le fut l'homme offensé par elle,
plus que ne le sera Dieu peut-être.

Madame d'Aiglemont se leva; mais arrivée à la porte, elle se retourna,
ne vit que de la surprise dans les yeux de sa fille, sortit et put
aller jusque dans le jardin, où ses forces l'abandonnèrent. Là,
ressentant au cœur de fortes douleurs, elle tomba sur un banc. Ses
yeux, qui erraient sur le sable, y aperçurent la récente empreinte
d'un pas d'homme, dont les bottes avaient laissé des marques
très-reconnaissables. Sans aucun doute, sa fille était perdue, elle
crut comprendre alors le motif de la commission donnée à Pauline.
Cette idée cruelle fut accompagnée d'une révélation plus odieuse
que ne l'était tout le reste. Elle supposa que le fils du marquis
de Vandenesse avait détruit dans le cœur de Moïna ce respect dû
par une fille à sa mère. Sa souffrance s'accrut, elle s'évanouit
insensiblement, et demeura comme endormie. La jeune comtesse trouva que
sa mère s'était permis de lui donner _un coup de boutoir_ un peu sec,
et pensa que le soir une caresse ou quelques attentions feraient les
frais du raccommodement. Entendant un cri de femme dans le jardin, elle
se pencha négligemment au moment où Pauline, qui n'était pas encore
sortie, appelait au secours, et tenait la marquise dans ses bras.

—N'effrayez pas ma fille, fut le dernier mot que prononça cette mère.

Moïna vit transporter sa mère, pâle, inanimée, respirant avec
difficulté, mais agitant les bras comme si elle voulait ou lutter
ou parler. Atterrée par ce spectacle, Moïna suivit sa mère, aida
silencieusement à la coucher sur son lit et à la déshabiller. Sa faute
l'accabla. En ce moment suprême, elle connut sa mère, et ne pouvait
plus rien réparer. Elle voulut être seule avec elle; et quand il n'y
eut plus personne dans la chambre, qu'elle sentit le froid de cette
main pour elle toujours caressante, elle fondit en larmes. Réveillée
par ces pleurs, la marquise put encore regarder sa chère Moïna; puis,
au bruit de ses sanglots, qui semblaient vouloir briser ce sein délicat
et en désordre, elle contempla sa fille en souriant. Ce sourire
prouvait à cette jeune parricide que le cœur d'une mère est un abîme
au fond duquel se trouve toujours un pardon. Aussitôt que l'état de la
marquise fut connu, des gens à cheval avaient été expédiés pour aller
chercher le médecin, le chirurgien et les petits-enfants de madame
d'Aiglemont. La jeune marquise et ses enfants arrivèrent en même temps
que les gens de l'art et formèrent une assemblée assez imposante,
silencieuse, inquiète, à laquelle se mêlèrent les domestiques. La
jeune marquise, qui n'entendait aucun bruit, vint frapper doucement
à la porte de la chambre. A ce signal, Moïna, réveillée sans doute
dans sa douleur, poussa brusquement les deux battants, jeta des yeux
hagards sur cette assemblée de famille et se montra dans un désordre
qui parlait plus haut que le langage. A l'aspect de ce remords
vivant chacun resta muet. Il était facile d'apercevoir les pieds
de la marquise roides et tendus convulsivement sur le lit de mort.
Moïna s'appuya sur la porte, regarda ses parents, et dit d'une voix
creuse:—_J'ai perdu ma mère!_


Paris, 1828-1842.


FIN.



LE CONTRAT DE MARIAGE.

DÉDIÉ A G. ROSSINI.


Monsieur de Manerville le père était un bon gentilhomme normand bien
connu du maréchal de Richelieu, qui lui fit épouser une des plus riches
héritières de Bordeaux dans le temps où le vieux duc y alla trôner
en sa qualité de gouverneur de Guienne. Le Normand vendit les terres
qu'il possédait en Bessin et se fit Gascon, séduit par la beauté du
château de Lanstrac, délicieux séjour qui appartenait à sa femme.
Dans les derniers jours du règne de Louis XV, il acheta la charge de
major des Gardes de la Porte, et vécut jusqu'en 1813, après avoir fort
heureusement traversé la révolution. Voici comment. Il alla vers la
fin de l'année 1790 à la Martinique, où sa femme avait des intérêts,
et confia la gestion de ses biens de Gascogne à un honnête clerc de
notaire, appelé Mathias, qui donnait alors dans les idées nouvelles.
A son retour, le comte de Manerville trouva ses propriétés intactes
et profitablement gérées. Ce savoir-faire était un fruit produit par
la greffe du Gascon sur le Normand. Madame de Manerville mourut en
1810. Instruit de l'importance des intérêts par les dissipations de
sa jeunesse et, comme beaucoup de vieillards, leur accordant plus
de place qu'ils n'en ont dans la vie, monsieur de Manerville devint
progressivement économe, avare et ladre. Sans songer que l'avarice des
pères prépare la prodigalité des enfants, il ne donna presque rien à
son fils, encore que ce fût un fils unique.

[Illustration: Le bon monsieur MATHIAS.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

Paul de Manerville, revenu vers la fin de l'année 1810 du collége
de Vendôme, resta sous la domination paternelle pendant trois
années. La tyrannie que fit peser sur son héritier un vieillard de
soixante-dix-neuf ans influa nécessairement sur un cœur et sur un
caractère qui n'étaient pas formés. Sans manquer de ce courage physique
qui semble être dans l'air de la Gascogne, Paul n'osa lutter contre son
père, et perdit cette faculté de résistance qui engendre le courage
moral. Ses sentiments comprimés allèrent au fond de son cœur, où il
les garda long-temps sans les exprimer; puis plus tard, quand il les
sentit en désaccord avec les maximes du monde, il put bien penser et
mal agir. Il se serait battu pour un mot, et tremblait à l'idée de
renvoyer un domestique; car sa timidité s'exerçait dans les combats
qui demandent une volonté constante. Capable de grandes choses pour
fuir la persécution, il ne l'aurait ni prévenue par une opposition
systématique, ni affrontée par un déploiement continu de ses forces.
Lâche en pensée, hardi en actions, il conserva long-temps cette candeur
secrète qui rend l'homme la victime et la dupe volontaire de choses
contre lesquelles certaines âmes hésitent à s'insurger, aimant mieux
les souffrir que de s'en plaindre. Il était emprisonné dans le vieil
hôtel de son père, car il n'avait pas assez d'argent pour frayer avec
les jeunes gens de la ville, il enviait leurs plaisirs sans pouvoir les
partager. Le vieux gentilhomme le menait chaque soir dans une vieille
voiture, traînée par de vieux chevaux mal attelés, accompagné de ses
vieux laquais mal habillés, dans une société royaliste, composée des
débris de la noblesse parlementaire et de la noblesse d'épée. Réunies
depuis la révolution pour résister à l'influence impériale, ces deux
noblesses s'étaient transformées en une aristocratie territoriale.
Écrasé par les hautes et mouvantes fortunes des villes maritimes, ce
faubourg Saint-Germain de Bordeaux répondait par son dédain au faste
qu'étalaient alors le commerce, les administrations et les militaires.
Trop jeune pour comprendre les distinctions sociales et les nécessités
cachées sous l'apparente vanité qu'elles créent, Paul s'ennuyait au
milieu de ces antiquités, sans savoir que plus tard ses relations de
jeunesse lui assureraient cette prééminence aristocratique que la
France aimera toujours. Il trouvait de légères compensations à la
maussaderie de ses soirées dans quelques exercices qui plaisent aux
jeunes gens, car son père les lui imposait. Pour le vieux gentilhomme,
savoir manier les armes, être excellent cavalier, jouer à la paume,
acquérir de bonnes manières, enfin la frivole instruction des seigneurs
d'autrefois constituait un jeune homme accompli. Paul faisait donc
tous les matins des armes, allait au manége et tirait le pistolet.
Le reste du temps, il l'employait à lire des romans, car son père
n'admettait pas les études transcendantes par lesquelles se terminent
aujourd'hui les éducations. Une vie si monotone eût tué ce jeune
homme, si la mort de son père ne l'eût délivré de cette tyrannie au
moment où elle était devenue insupportable. Paul trouva des capitaux
considérables accumulés par l'avarice paternelle, et des propriétés
dans le meilleur état du monde; mais il avait Bordeaux en horreur, et
n'aimait pas davantage Lanstrac, où son père allait passer tous les
étés et le menait à la chasse du matin au soir.

Dès que les affaires de la succession furent terminées, le jeune
héritier avide de jouissances acheta des rentes avec ses capitaux,
laissa la gestion de ses domaines au vieux Mathias, le notaire de
son père, et passa six années loin de Bordeaux. Attaché d'ambassade
à Naples, d'abord; il alla plus tard comme secrétaire à Madrid, à
Londres, et fit ainsi le tour de l'Europe. Après avoir connu le
monde, après s'être dégrisé de beaucoup d'illusions, après avoir
dissipé les capitaux liquides que son père avait amassés, il vint
un moment où, pour continuer son train de vie, Paul dut prendre les
revenus territoriaux que son notaire lui avait accumulés. En ce moment
critique, saisi par une de ces idées prétendues sages, il voulut
quitter Paris, revenir à Bordeaux, diriger ses affaires, mener une vie
de gentilhomme à Lanstrac, améliorer ses terres, se marier, et arriver
un jour à la députation. Paul était comte, la noblesse redevenait une
valeur matrimoniale, il pouvait et devait faire un bon mariage. Si
beaucoup de femmes désirent épouser un titre, beaucoup plus encore
veulent un homme à qui l'entente de la vie soit familière. Or, Paul
avait acquis pour une somme de sept cent mille francs, mangée en
six ans, cette charge, qui ne se vend pas et qui vaut mieux qu'une
charge d'agent de change; qui exige aussi de longues études, un stage,
des examens, des connaissances, des amis, des ennemis, une certaine
élégance de taille, certaines manières, un nom facile et gracieux à
prononcer; une charge qui d'ailleurs rapporte des bonnes fortunes,
des duels, des paris perdus aux courses, des déceptions, des ennuis,
des travaux, et force plaisirs indigestes. Il était enfin un homme
élégant. Malgré ses folles dépenses, il n'avait pu devenir un homme
à la mode. Dans la burlesque armée des gens du monde, l'homme à la
mode représente le maréchal de France, l'homme élégant équivaut à un
lieutenant-général. Paul jouissait de sa petite réputation d'élégance
et savait la soutenir. Ses gens avaient une excellente tenue, ses
équipages étaient cités, ses soupers avaient quelque succès, enfin
sa _garçonnière_ était comptée parmi les sept ou huit dont le faste
égalait celui des meilleures maisons de Paris. Mais il n'avait fait
le malheur d'aucune femme, mais il jouait sans perdre, mais il avait
du bonheur sans éclat, mais il avait trop de probité pour tromper
qui que ce fût, même une fille; mais il ne laissait pas traîner ses
billets doux, et n'avait pas un coffre aux lettres d'amour dans lequel
ses amis pussent puiser en attendant qu'il eût fini de mettre son col
ou de se faire la barbe; mais ne voulant point entamer ses terres
de Guyenne, il n'avait pas cette témérité qui conseille de grands
coups et attire l'attention à tout prix sur un jeune homme; mais il
n'empruntait d'argent à personne, et avait le tort d'en prêter à des
amis qui l'abandonnaient et ne parlaient plus de lui ni en bien ni en
mal. Il semblait avoir chiffré son désordre. Le secret de son caractère
était dans la tyrannie paternelle qui avait fait de lui comme un métis
social. Donc un matin, il dit à l'un de ses amis nommé de Marsay, qui
depuis devint illustre:—Mon cher ami, la vie a un sens.

—Il faut être arrivé à vingt-sept ans pour la comprendre, répondit
railleusement de Marsay.

—Oui, j'ai vingt-sept ans, et précisément à cause de mes vingt-sept
ans, je veux aller vivre à Lanstrac en gentilhomme. J'habiterai
Bordeaux où je transporterai mon mobilier de Paris, dans le vieil hôtel
de mon père, et viendrai passer trois mois d'hiver ici, dans cette
maison que je garderai.

—Et tu te marieras?

—Et je me marierai.

—Je suis ton ami, mon gros Paul, tu le sais, dit de Marsay après un
moment de silence, eh! bien, sois bon père et bon époux, tu deviendras
ridicule pour le reste de tes jours. Si tu pouvais être heureux et
ridicule, la chose devrait être prise en considération; mais tu ne
seras pas heureux. Tu n'as pas le poignet assez fort pour gouverner un
ménage. Je te rends justice: tu es un parfait cavalier; personne mieux
que toi ne sait rendre et ramasser les guides, faire piaffer un cheval,
et rester vissé sur ta selle. Mais, mon cher, le mariage est une autre
allure. Je te vois d'ici, mené grand train par madame la comtesse de
Manerville, allant contre ton gré plus souvent au galop qu'au trot, et
bientôt désarçonné!..... oh! mais désarçonné de manière à demeurer
dans le fossé, les jambes cassées. Écoute. Il te reste quarante et
quelques mille livres de rente en propriétés dans le département de
la Gironde. Bien. Emmène tes chevaux et tes gens, meuble ton hôtel à
Bordeaux, tu seras le roi de Bordeaux, tu y promulgueras les arrêts que
nous porterons à Paris, tu seras le correspondant de nos stupidités.
Très-bien. Fais des folies en province, fais-y même des sottises,
encore mieux! peut-être gagneras-tu de la célébrité. Mais... ne te
marie pas. Qui se marie aujourd'hui? Des commerçants dans l'intérêt
de leur capital ou pour être deux à tirer la charrue, des paysans qui
veulent en produisant beaucoup d'enfants se faire des ouvriers, des
agents de change ou des notaires obligés de payer leurs charges, de
malheureux rois qui continuent de malheureuses dynasties. Nous sommes
seuls exempts du bât, et tu vas t'en harnacher? Enfin pourquoi te
maries-tu? tu dois compte de tes raisons à ton meilleur ami? D'abord,
quand tu épouserais une héritière aussi riche que toi, quatre-vingt
mille livres de rente pour deux ne sont pas la même chose que quarante
mille livres de rente pour un, parce qu'on se trouve bientôt trois, et
quatre s'il nous arrive un enfant. Aurais-tu par hasard de l'amour pour
cette sotte race des Manerville qui ne te donnera que des chagrins?
tu ignores donc le métier de père et de mère? Le mariage, mon gros
Paul, est la plus sotte des immolations sociales; nos enfants seuls en
profitent et n'en connaissent le prix qu'au moment où leurs chevaux
paissent les fleurs nées sur nos tombes. Regrettes-tu ton père, ce
tyran qui t'a désolé ta jeunesse? Comment t'y prendras-tu pour te faire
aimer de tes enfants? Tes prévoyances pour leur éducation, tes soins
de leur bonheur, tes sévérités nécessaires les désaffectionneront.
Les enfants aiment un père prodigue ou faible qu'ils mépriseront plus
tard. Tu seras donc entre la crainte et le mépris. N'est pas bon père
de famille qui veut! Tourne les yeux sur nos amis, et dis-moi ceux de
qui tu voudrais pour fils? nous en avons connu qui déshonoraient leur
nom. Les enfants, mon cher, sont des marchandises très-difficiles à
soigner. Les tiens seront des anges, soit! As-tu jamais sondé l'abîme
qui sépare la vie du garçon de la vie de l'homme marié? Écoute. Garçon,
tu peux te dire:—«Je n'aurai que telle somme de ridicule, le public
ne pensera de moi que ce que je lui permettrai de penser.» Marié, tu
tombes dans l'infini du ridicule! Garçon, tu te fais ton bonheur, tu
en prends aujourd'hui, tu t'en passes demain; marié, tu le prends
comme il est, et, le jour où tu en veux, tu t'en passes. Marié, tu
deviens ganache, tu calcules des dots, tu parles de morale publique et
religieuse, tu trouves les jeunes gens immoraux, dangereux; enfin tu
deviendras un académicien social. Tu me fais pitié. Le vieux garçon
dont l'héritage est attendu, qui se défend à son dernier soupir contre
une vieille garde à laquelle il demande vainement à boire, est un béat
en comparaison de l'homme marié. Je ne te parle pas de tout ce qui peut
advenir de tracassant, d'ennuyant, d'impatientant, de tyrannisant, de
contrariant, de gênant, d'idiotisant, de narcotique et de paralytique
dans le combat de deux êtres toujours en présence, liés à jamais, et
qui se sont attrapés tous deux en croyant se convenir; non, ce serait
recommencer la satire de Boileau, nous la savons par cœur. Je te
pardonnerais ta pensée ridicule, si tu me promettais de te marier en
grand seigneur, d'instituer un majorat avec ta fortune, de profiter de
la lune de miel pour avoir deux enfants légitimes, de donner à ta femme
une maison complète distincte de la tienne, de ne vous rencontrer que
dans le monde, et de ne jamais revenir de voyage sans te faire annoncer
par un courrier. Deux cent mille livres de rente suffisent à cette
existence, et tes antécédents te permettent de la créer au moyen d'une
riche Anglaise affamée d'un titre. Ah! cette vie aristocratique me
semble vraiment française, la seule grande, la seule qui nous obtienne
le respect, l'amitié d'une femme, la seule qui nous distingue de la
masse actuelle, enfin la seule pour laquelle un jeune homme puisse
quitter la vie de garçon. Ainsi posé, le comte de Manerville conseille
son époque, se met au-dessus de tout et ne peut plus être que ministre
ou ambassadeur. Le ridicule ne l'atteindra jamais, il a conquis les
avantages sociaux du mariage et garde les priviléges du garçon.

—Mais, mon bon ami, je ne suis pas de Marsay, je suis tout bonnement,
comme tu me fais l'honneur de le dire toi-même, Paul de Manerville,
bon père et bon époux, député du centre, et peut-être pair de France,
destinée excessivement médiocre; mais je suis modeste, je me résigne.

—Et ta femme, dit l'impitoyable de Marsay, se résignera-t-elle?

—Ma femme, mon cher, fera ce que je voudrai.

—Ha, mon pauvre ami, tu en es encore là? Adieu, Paul. Dès aujourd'hui
je te refuse mon estime. Encore un mot, car je ne saurais souscrire
froidement à ton abdication. Vois donc où gît la force de notre
position. Un garçon, n'eût-il que six mille livres de rente, ne lui
restât-il pour toute fortune que sa réputation d'élégance, que le
souvenir de ses succès... Hé! bien, cette ombre fantastique comporte
d'énormes valeurs. La vie offre encore des chances à ce garçon déteint.
Oui, ses prétentions peuvent tout embrasser. Mais le mariage, Paul,
c'est le:—_Tu n'iras pas plus loin_ social. Marié, tu ne pourras plus
être que ce que tu seras, à moins que ta femme ne daigne s'occuper de
toi.

—Mais, dit Paul, tu m'écrases toujours sous des théories
exceptionnelles! Je suis las de vivre pour les autres, d'avoir des
chevaux pour les montrer, de tout faire en vue du qu'en dira-t-on, de
me ruiner pour éviter que des niais s'écrient:—Tiens, Paul a toujours
la même voiture. Où en est-il de sa fortune? Il la mange? il joue à la
Bourse? Non, il est millionnaire. Madame une telle est folle de lui.
Il a fait venir d'Angleterre un attelage qui, certes, est le plus beau
de Paris. On a remarqué à Longchamps les calèches à quatre chevaux
de messieurs de Marsay et de Manerville, elles étaient parfaitement
attelées. Enfin, mille niaiseries avec lesquelles une masse d'imbéciles
nous conduit. Je commence à voir que cette vie où l'on roule au lieu de
marcher nous use et nous vieillit. Crois-moi, mon cher Henri, j'admire
ta puissance, mais sans l'envier. Tu sais tout juger, tu peux agir et
penser en homme d'État, te placer au-dessus des lois générales, des
idées reçues, des préjugés admis, des convenances adoptées; enfin,
tu perçois les bénéfices d'une situation dans laquelle je n'aurais,
moi, que des malheurs. Tes déductions froides, systématiques, réelles
peut-être, sont aux yeux de la masse, d'épouvantables immoralités.
Moi, j'appartiens à la masse. Je dois jouer le jeu selon les règles
de la société dans laquelle je suis forcé de vivre. En te mettant au
sommet des choses humaines, sur ces pics de glace, tu trouves encore
des sentiments; mais moi j'y gèlerais. La vie de ce plus grand nombre
auquel j'appartiens bourgeoisement se compose d'émotions dont j'ai
maintenant besoin. Souvent un homme à bonnes fortunes coquette avec dix
femmes, et n'en a pas une seule; puis, quels que soient sa force, son
habileté, son usage du monde, il survient des crises où il se trouve
comme écrasé entre deux portes. Moi, j'aime l'échange constant et doux
de la vie, je veux cette bonne existence où vous trouvez toujours une
femme près de vous.

—C'est un peu leste, le mariage, s'écria de Marsay.

Paul ne se décontenança pas et dit en continuant:—Ris, si tu veux;
moi, je me sentirai l'homme le plus heureux du monde quand mon valet de
chambre entrera me disant:—Madame attend monsieur pour déjeuner. Quand
je pourrai, le soir en rentrant, trouver un cœur....

—Toujours trop leste, Paul! Tu n'es pas encore assez moral pour te
marier.

—... Un cœur à qui confier mes affaires et dire mes secrets. Je veux
vivre assez intimement avec une créature pour que notre affection ne
dépende pas d'un oui ou d'un non, d'une situation où le plus joli
homme cause des désillusionnements à l'amour. Enfin, j'ai le courage
nécessaire pour devenir, comme tu le dis, bon père et bon époux! Je
me sens propre aux joies de la famille, et veux me mettre dans les
conditions exigées par la société pour avoir une femme, des enfants...

—Tu me fais l'effet d'un panier de mouches à miel. Marche! tu seras
une dupe toute ta vie. Ah! tu veux te marier pour avoir une femme.
En d'autres termes, tu veux résoudre heureusement à ton profit le
plus difficile des problèmes que présentent aujourd'hui les mœurs
bourgeoises créées par la révolution française, et tu commenceras par
une vie d'isolement! Crois-tu que ta femme ne voudra pas de cette vie
que tu méprises? en aura-t-elle comme toi le dégoût? Si tu ne veux pas
de la belle conjugalité dont le programme vient d'être formulé par ton
ami de Marsay, écoute un dernier conseil. Reste encore garçon pendant
treize ans, amuse-toi comme un damné; puis, à quarante ans, à ton
premier accès de goutte, épouse une veuve de trente-six ans: tu pourras
être heureux. Si tu prends une jeune fille pour femme, tu mourras
enragé!

—Ah! çà, dis-moi pourquoi? s'écria Paul un peu piqué.

—Mon cher, répondit de Marsay, la satire de Boileau contre les
femmes est une suite de banalités poétisées. Pourquoi les femmes
n'auraient-elles pas des défauts? Pourquoi les déshériter de l'Avoir
le plus clair de la nature humaine? Aussi, selon moi, le problème
du mariage n'est-il plus là où ce critique l'a mis. Crois-tu donc
qu'il en soit du mariage comme de l'amour, et qu'il suffise à un mari
d'être homme pour être aimé? Tu vas donc dans les boudoirs pour n'en
rapporter que d'heureux souvenirs? Tout, dans notre vie de garçon,
prépare une fatale erreur à l'homme marié qui n'est pas un profond
observateur du cœur humain. Dans les heureux jours de sa jeunesse,
un homme, par la bizarrerie de nos mœurs, donne toujours le bonheur,
il triomphe de femmes toutes séduites qui obéissent à des désirs. De
part et d'autre, les obstacles que créent les lois, les sentiments et
la défense naturelle à la femme, engendrent une mutualité de sensations
qui trompe les gens superficiels sur leurs relations futures en état
de mariage où les obstacles n'existent plus, où la femme souffre
l'amour au lieu de le permettre, repousse souvent le plaisir au lieu
de le désirer. Là, pour nous, la vie change d'aspect. Le garçon libre
et sans soins, toujours agresseur, n'a rien à craindre d'un insuccès.
En état de mariage, un échec est irréparable. S'il est possible à un
amant de faire revenir une femme d'un arrêt défavorable, ce retour, mon
cher, est le Waterloo des maris. Comme Napoléon, le mari est condamné
à des victoires qui, malgré leur nombre, n'empêchent pas la première
défaite de le renverser. La femme, si flattée de la persévérance, si
heureuse de la colère d'un amant, les nomme brutalité chez un mari. Si
le garçon choisit son terrain, si tout lui est permis, tout est défendu
à un maître, et son champ de bataille est invariable. Puis, la lutte
est inverse. Une femme est disposée à refuser ce qu'elle doit; tandis
que, maîtresse, elle accorde ce qu'elle ne doit point. Toi qui veux te
marier et qui te marieras, as-tu jamais médité sur le Code civil? Je
ne me suis point sali les pieds dans ce bouge à commentaires, dans ce
grenier à bavardages, appelé l'École de Droit, je n'ai jamais ouvert
le Code, mais j'en vois les applications sur le vif du monde. Je suis
légiste comme un chef de clinique est médecin. La maladie n'est pas
dans les livres, elle est dans le malade. Le Code, mon cher, a mis la
femme en tutelle, il l'a considérée comme un mineur, comme un enfant.
Or, comment gouverne-t-on les enfants? Par la crainte. Dans ce mot,
Paul est le mors de la bête. Tâte-toi le pouls! Vois si tu peux te
déguiser en tyran, toi, si doux, si bon ami, si confiant; toi, de
qui j'ai ri d'abord et que j'aime assez aujourd'hui pour te livrer
ma science. Oui, ceci procède d'une science que déjà les Allemands
ont nommée Anthropologie. Ah! si je n'avais pas résolu la vie par
le plaisir, si je n'avais pas une profonde antipathie pour ceux qui
pensent au lieu d'agir, si je ne méprisais pas les niais assez stupides
pour croire à la vie d'un livre, quand les sables des déserts africains
sont composés des cendres de je ne sais combien de Londres, de Venise,
de Paris, de Rome inconnues, pulvérisées, j'écrirais un livre sur
les mariages modernes, sur l'influence du système chrétien; enfin, je
mettrais un lampion sur ces tas de pierres aiguës parmi lesquelles se
couchent les sectateurs du _multiplicamini_ social. Mais, l'Humanité
vaut-elle un quart d'heure de mon temps? Puis, le seul emploi
raisonnable de l'encre n'est-il pas de piper les cœurs par des lettres
d'amour? Eh! nous amèneras-tu la comtesse de Manerville?

—Peut-être, dit Paul.

—Nous resterons amis, dit de Marsay.

—Si?... répondit Paul.

—Sois tranquille, nous serons polis avec toi, comme la Maison-Rouge
avec les Anglais à Fontenoy.

Quoique cette conversation l'eût ébranlé, le comte de Manerville se mit
en devoir d'exécuter son dessein, et revint à Bordeaux pendant l'hiver
de l'année 1821. Les dépenses qu'il fit pour restaurer et meubler son
hôtel soutinrent dignement la réputation d'élégance qui le précédait.
Introduit d'avance par ses anciennes relations dans la société
royaliste de Bordeaux, à laquelle il appartenait par ses opinions
autant que par son nom et par sa fortune, il y obtint la royauté
fashionable. Son savoir-vivre, ses manières, son éducation parisienne
enchantèrent le faubourg Saint-Germain bordelais. Une vieille marquise
se servit d'une expression jadis en usage à la Cour pour désigner la
florissante jeunesse des Beaux, des Petits-Maîtres d'autrefois, et
dont le langage, les façons faisaient loi: elle dit de lui qu'il était
_la fleur des pois_. La société libérale ramassa le mot, en fit un
surnom pris par elle en moquerie, et par les royalistes en bonne part.
Paul de Manerville acquitta glorieusement les obligations que lui
imposait son surnom. Il lui advint ce qui arrive aux acteurs médiocres:
le jour où le public leur accorde son attention, ils deviennent
presque bons. En se sentant à son aise, Paul déploya les qualités que
comportaient ses défauts. Sa raillerie n'avait rien d'âpre ni d'amer,
ses manières n'étaient point hautaines, sa conversation avec les femmes
exprimait le respect qu'elles aiment, ni trop de déférence ni trop
de familiarité; sa fatuité n'était qu'un soin de sa personne qui le
rendait agréable, il avait égard au rang, il permettait aux jeunes
gens un laisser-aller auquel son expérience parisienne posait des
bornes; quoique très-fort au pistolet et à l'épée, il avait une douceur
féminine dont on lui savait gré. Sa taille moyenne et son embonpoint
qui n'arrivait pas encore à l'obésité, deux obstacles à l'élégance
personnelle, n'empêchaient point son extérieur d'aller à son rôle de
Brummel bordelais. Un teint blanc rehaussé par la coloration de la
santé, de belles mains, un joli pied, des yeux bleus à longs cils,
des cheveux noirs, des mouvements gracieux, une voix de poitrine qui
se tenait toujours au médium et vibrait dans le cœur, tout en lui
s'harmoniait avec son surnom. Paul était bien cette fleur délicate qui
veut une soigneuse culture, dont les qualités ne se déploient que dans
un terrain humide et complaisant, que les façons dures empêchent de
s'élever, que brûle un trop vif rayon de soleil, et que la gelée abat.
Il était un de ces hommes faits pour recevoir le bonheur plus que pour
le donner, qui tiennent beaucoup de la femme, qui veulent être devinés,
encouragés, enfin pour lesquels l'amour conjugal doit avoir quelque
chose de providentiel. Si ce caractère crée des difficultés dans la vie
intime, il est gracieux et plein d'attraits pour le monde. Aussi Paul
eut-il de grands succès dans le cercle étroit de la province, où son
esprit, tout en demi-teintes, devait être mieux apprécié qu'à Paris.
L'arrangement de son hôtel et la restauration du château de Lanstrac,
où il introduisit le luxe et le comfort anglais, absorbèrent les
capitaux que depuis six ans lui plaçait son notaire. Strictement réduit
à ses quarante et quelques mille livres de rente, il crut être sage en
ordonnant sa maison de manière à ne rien dépenser au delà. Quand il eut
officiellement promené ses équipages, traité les jeunes gens les plus
distingués de la ville, fait des parties de chasse avec eux dans son
château restauré, Paul comprit que la vie de province n'allait pas sans
le mariage. Trop jeune encore pour employer son temps aux occupations
avaricieuses ou s'intéresser aux améliorations spéculatrices dans
lesquelles les gens de province finissent par s'engager, et que
nécessite l'établissement de leurs enfants, il éprouva bientôt le
besoin des changeantes distractions dont l'habitude devient la vie d'un
Parisien. Un nom à conserver, des héritiers auxquels il transmettrait
ses biens, les relations que lui créerait une maison où pourraient
se réunir les principales familles du pays, l'ennui des liaisons
irrégulières ne furent pas cependant des raisons déterminantes. Dès
son arrivée à Bordeaux, il s'était secrètement épris de la reine de
Bordeaux, la célèbre mademoiselle Évangélista.

Vers le commencement du siècle, un riche Espagnol, ayant nom
Évangélista, vint s'établir à Bordeaux, où ses recommandations autant
que sa fortune l'avaient fait recevoir dans les salons nobles. Sa
femme contribua beaucoup à le maintenir en bonne odeur au milieu
de cette aristocratie qui ne l'avait peut-être si facilement adopté
que pour piquer la société du second ordre. Créole et semblable aux
femmes servies par des esclaves, madame Évangélista, qui d'ailleurs
appartenait aux Casa-Réal, illustre famille de la monarchie espagnole,
vivait en grande dame, ignorait la valeur de l'argent, et ne réprimait
aucune de ses fantaisies, même les plus dispendieuses, en les
trouvant toujours satisfaites par un homme amoureux qui lui cachait
généreusement les rouages de la finance. Heureux de la voir se plaire à
Bordeaux où ses affaires l'obligeaient de séjourner, l'Espagnol y fit
l'acquisition d'un hôtel, tint maison, reçut avec grandeur et donna des
preuves du meilleur goût en toutes choses. Aussi, de 1800 à 1812, ne
fut-il question dans Bordeaux que de monsieur et madame Évangélista.
L'Espagnol mourut en 1813, laissant sa femme veuve à trente-deux ans,
avec une immense fortune et la plus jolie fille du monde, un enfant
de onze ans, qui promettait d'être et qui fut une personne accomplie.
Quelque habile que fût madame Évangélista, la restauration altéra sa
position; le parti royaliste s'épura, quelques familles quittèrent
Bordeaux. Quoique la tête et la main de son mari manquassent à la
direction de ses affaires, pour lesquelles elle eut l'insouciance de
la créole et l'inaptitude de la petite-maîtresse, elle ne voulut rien
changer à sa manière de vivre. Au moment où Paul prenait la résolution
de revenir dans sa patrie, mademoiselle Natalie Évangélista était une
personne remarquablement belle et en apparence le plus riche parti
de Bordeaux, où l'on ignorait la progressive diminution des capitaux
de sa mère, qui, pour prolonger son règne, avait dissipé des sommes
énormes. Des fêtes brillantes et la continuation d'un train royal
entretenaient le public dans la croyance où il était des richesses
de la maison Évangélista. Natalie atteignit à sa dix-neuvième année,
et nulle proposition de mariage n'était parvenue à l'oreille de sa
mère. Habituée à satisfaire ses caprices de jeune fille, mademoiselle
Évangélista portait des cachemires, avait des bijoux, et vivait au
milieu d'un luxe qui effrayait les spéculateurs, dans un pays et à
une époque où les enfants calculent aussi bien que leurs parents. Ce
mot fatal:—«Il n'y a qu'un prince qui puisse épouser mademoiselle
Évangélista!» circulait dans les salons et dans les coteries. Les mères
de famille, les douairières qui avaient des petites-filles à établir,
les jeunes personnes jalouses de Natalie, dont la constante élégance
et la tyrannique beauté les importunaient, envenimaient soigneusement
cette opinion par des propos perfides. Quand elles entendaient un
épouseur disant avec une admiration extatique, à l'arrivée de Natalie
dans un bal:—Mon Dieu, comme elle est belle!—Oui, répondaient
les mamans, mais elle est chère. Si quelque nouveau venu trouvait
mademoiselle Évangélista charmante et disait qu'un homme à marier
ne pouvait faire un meilleur choix:—Qui donc serait assez hardi,
répondait-on, pour épouser une jeune fille à laquelle sa mère donne
mille francs par mois pour sa toilette, qui a ses chevaux, sa femme de
chambre, et porte des dentelles? Elle a des malines à ses peignoirs. Le
prix de son blanchissage de lin entretiendrait le ménage d'un commis.
Elle a pour le matin des pèlerines qui coûtent six francs à monter.

Ces propos et mille autres répétés souvent en manière d'éloge
éteignaient le plus vif désir qu'un homme pouvait avoir d'épouser
mademoiselle Évangélista. Reine de tous les bals, blasée sur les propos
flatteurs, sur les sourires et les admirations qu'elle recueillait
partout à son passage, Natalie ne connaissait rien de l'existence. Elle
vivait comme l'oiseau qui vole, comme la fleur qui pousse, en trouvant
autour d'elle chacun prêt à combler ses désirs. Elle ignorait le prix
des choses, elle ne savait comment viennent, s'entretiennent et se
conservent les revenus. Peut-être croyait-elle que chaque maison avait
ses cuisiniers, ses cochers, ses femmes de chambre et ses gens, comme
les prés ont leurs foins et les arbres leurs fruits. Pour elle, des
mendiants et des pauvres, des arbres tombés et des terrains ingrats
étaient même chose. Choyée comme une espérance par sa mère, la fatigue
n'altérait jamais son plaisir. Aussi bondissait-elle dans le monde
comme un coursier dans son steppe, un coursier sans bride et sans fers.

Six mois après l'arrivée de Paul, la haute société de la ville avait
mis en présence la Fleur des pois et la reine des bals. Ces deux
fleurs se regardèrent en apparence avec froideur et se trouvèrent
réciproquement charmantes. Intéressée à épier les effets de cette
rencontre prévue, madame Évangélista devina dans les regards de Paul
les sentiments qui l'animaient, et se dit:—Il sera mon gendre! De même
que Paul se disait en voyant Natalie:—Elle sera ma femme. La fortune
des Évangélista, devenue proverbiale à Bordeaux, était restée dans la
mémoire de Paul comme un préjugé d'enfance, de tous les préjugés le
plus indélébile. Ainsi les convenances pécuniaires se rencontraient
tout d'abord sans nécessiter ces débats et ces enquêtes qui causent
autant d'horreur aux âmes timides qu'aux âmes fières. Quand quelques
personnes essayèrent de dire à Paul quelques phrases louangeuses qu'il
était impossible de refuser aux manières, au langage, à la beauté de
Natalie, mais qui se terminaient par des observations si cruellement
calculatrices de l'avenir et auxquelles donnait lieu le train de la
maison Évangélista, la Fleur des pois y répondit par le dédain que
méritaient ces petites idées de province. Cette façon de penser,
bientôt connue, fit taire les propos; car il donnait le ton aux idées,
au langage, aussi bien qu'aux manières et aux choses. Il avait importé
le développement de la personnalité britannique et ses barrières
glaciales, la raillerie byronienne, les accusations contre la vie, le
mépris des liens sacrés, l'argenterie et la plaisanterie anglaises,
la dépréciation des usages et des vieilles choses de la province, le
cigare, le vernis, le poney, les gants jaunes et le galop. Il arriva
donc pour Paul le contraire de ce qui s'était fait jusqu'alors: ni
jeune fille ni douairière ne tenta de le décourager. Madame Évangélista
commença par lui donner plusieurs fois à dîner en cérémonie. La Fleur
des pois pouvait-elle manquer à des fêtes où venaient les jeunes
gens les plus distingués de la ville? Malgré la froideur que Paul
affectait, et qui ne trompait ni la mère ni la fille, il s'engageait
à petits pas dans la voie du mariage. Quand Manerville passait en
tilbury ou monté sur son beau cheval à la promenade, quelques jeunes
gens s'arrêtaient, et il les entendait se disant:—«Voilà un homme
heureux: il est riche, il est joli garçon, et il va, dit-on, épouser
mademoiselle Évangélista. Il y a des gens pour qui le monde semble
avoir été fait.» Quand il se rencontrait avec la calèche de madame
Évangélista, il était fier de la distinction particulière que la mère
et la fille mettaient dans le salut qui lui était adressé. Si Paul
n'avait pas été secrètement épris de mademoiselle Évangélista, certes
le monde l'aurait marié malgré lui. Le monde, qui n'est cause d'aucun
bien, est complice de beaucoup de malheurs; puis, quand il voit éclore
le mal qu'il a couvé maternellement, il le renie et s'en venge. La
haute société de Bordeaux, attribuant un million de dot à mademoiselle
Évangélista, la donnait à Paul sans attendre le consentement des
parties, comme cela se fait souvent. Leurs fortunes se convenaient
aussi bien que leurs personnes. Paul avait l'habitude du luxe et de
l'élégance au milieu de laquelle vivait Natalie. Il venait de disposer
pour lui-même son hôtel comme personne à Bordeaux n'aurait disposé
de maison pour loger Natalie. Un homme habitué aux dépenses de Paris
et aux fantaisies des Parisiennes pouvait seul éviter les malheurs
pécuniaires qu'entraînait un mariage avec cette créature déjà aussi
créole, aussi grande dame que l'était sa mère. Là où des Bordelais
amoureux de mademoiselle Évangélista se seraient ruinés, le comte de
Manerville saurait, disait-on, éviter tout désastre. C'était donc un
mariage fait. Les personnes de la haute société royaliste, quand la
question de ce mariage se traitait devant elles, disaient à Paul des
phrases engageantes qui flattaient sa vanité.

—Chacun vous donne ici mademoiselle Évangélista. Si vous l'épousez,
vous ferez bien; vous ne trouveriez jamais nulle part, même à Paris,
une si belle personne: elle est élégante, gracieuse, et tient aux
Casa-Réal par sa mère. Vous ferez le plus charmant couple du monde:
vous avez les mêmes goûts, la même entente de la vie, vous aurez la
plus agréable maison de Bordeaux. Votre femme n'a que son bonnet de
nuit à apporter chez vous. Dans une semblable affaire, une maison
montée vaut une dot. Vous êtes bien heureux aussi de rencontrer une
belle-mère comme madame Évangélista. Femme d'esprit, insinuante, cette
femme-là vous sera d'un grand secours au milieu de la vie politique
à laquelle vous devez aspirer. Elle a d'ailleurs sacrifié tout à sa
fille, qu'elle adore, et Natalie sera sans doute une bonne femme, car
elle aime bien sa mère. Puis il faut faire une fin.

—Tout cela est bel et bon: répondait Paul qui malgré son amour voulait
garder son libre arbitre, mais il faut faire une fin heureuse.

Paul vint bientôt chez madame Évangélista, conduit par son besoin
d'employer les heures vides, plus difficiles à passer pour lui que pour
tout autre. Là seulement respirait cette grandeur, ce luxe dont il
avait l'habitude. A quarante ans, madame Évangélista était belle d'une
beauté semblable à celle de ces magnifiques couchers du soleil qui
couronnent en été les journées sans nuages. Sa réputation inattaquée
offrait aux coteries bordelaises un éternel aliment de causerie, et
la curiosité des femmes était d'autant plus vive que la veuve offrait
les indices de la constitution qui rend les Espagnoles et les créoles
particulièrement célèbres. Elle avait les cheveux et les yeux noirs,
le pied et la taille de l'Espagnole, cette taille cambrée dont les
mouvements ont un nom en Espagne. Son visage toujours beau séduisait
par ce teint créole dont l'animation ne peut être dépeinte qu'en le
comparant à une mousseline jetée sur de la pourpre, tant la blancheur
en est également colorée. Elle avait des formes pleines, attrayantes
par cette grâce qui sait unir la nonchalance et la vivacité, la force
et le laisser-aller. Elle attirait et imposait, elle séduisait sans
rien promettre. Elle était grande, ce qui lui donnait à volonté l'air
et le port d'une reine. Les hommes se prenaient à sa conversation
comme des oiseaux à la glu, car elle avait naturellement dans le
caractère ce génie que la nécessité donne aux intrigants; elle allait
de concession en concession, s'armait de ce qu'on lui accordait pour
vouloir davantage, et savait se reculer à mille pas quand on lui
demandait quelque chose en retour. Ignorante en fait, elle avait connu
les cours d'Espagne et de Naples, les gens célèbres des deux Amériques,
plusieurs familles illustres de l'Angleterre et du continent; ce qui
lui prêtait une instruction si étendue en superficie, qu'elle semblait
immense. Elle recevait avec ce goût, cette grandeur qui ne s'apprennent
pas, mais dont certaines âmes nativement belles peuvent se faire une
seconde nature en s'assimilant les bonnes choses partout où elles les
rencontrent. Si sa réputation de vertu demeurait inexpliquée, elle ne
lui servait pas moins à donner une grande autorité à ses actions, à
ses discours, à son caractère. La fille et la mère avaient l'une pour
l'autre une amitié vraie, en dehors du sentiment filial et maternel.
Toutes deux se convenaient, leur contact perpétuel n'avait jamais
amené de choc. Aussi beaucoup de gens expliquaient-ils les sacrifices
de madame Évangélista par son amour maternel. Mais si Natalie consola
sa mère d'un veuvage obstiné, peut-être n'en fut-elle pas toujours le
motif unique. Madame Évangélista s'était, dit-on, éprise d'un homme
auquel la seconde Restauration avait rendu ses titres et la pairie.
Cet homme, heureux d'épouser madame Évangélista en 1814, avait fort
décemment rompu ses relations avec elle en 1816. Madame Évangélista,
la meilleure femme du monde en apparence, avait dans le caractère une
épouvantable qualité qui ne peut s'expliquer que par la devise de
Catherine de Médicis: _Odiate e aspettate_, _Haïssez et attendez_.
Habituée à primer, ayant toujours été obéie, elle ressemblait à toutes
les royautés: aimable, douce, parfaite, facile dans la vie, elle
devenait terrible, implacable, quand son orgueil de femme, d'Espagnole
et de Casa-Réal était froissé. Elle ne pardonnait jamais. Cette femme
croyait à la puissance de sa haine, elle en faisait un mauvais sort
qui devait planer sur son ennemi. Elle avait déployé ce fatal pouvoir
sur l'homme qui s'était joué d'elle. Les événements, qui semblaient
accuser l'influence de sa _jettatura_, la confirmèrent dans sa foi
superstitieuse en elle-même. Quoique ministre et pair de France, cet
homme commençait à se ruiner, et se ruina complétement. Ses biens, sa
considération politique et personnelle, tout devait périr. Un jour
madame Évangélista put passer fière dans son brillant équipage en le
voyant à pied dans les Champs-Élysées, et l'accabler d'un regard d'où
ruisselèrent les étincelles du triomphe. Cette mésaventure l'avait
empêchée de se remarier, en l'occupant durant deux années. Plus tard,
sa fierté lui avait toujours suggéré des comparaisons entre ceux qui
s'offrirent et le mari qui l'avait si sincèrement et si bien aimée.
Elle avait donc atteint, de mécomptes en calculs, d'espérances en
déceptions, l'époque où les femmes n'ont plus d'autre rôle à prendre
dans la vie que celui de mère, en se sacrifiant à leurs filles, en
transportant tous leurs intérêts, en dehors d'elles-mêmes, sur les
têtes d'un ménage, dernier placement des affections humaines. Madame
Évangélista devina promptement le caractère de Paul et lui cacha le
sien. Paul était bien l'homme qu'elle voulait pour gendre, un éditeur
responsable de son futur pouvoir. Il appartenait par sa mère aux
Maulincour, et la vieille baronne de Maulincour, amie du vidame de
Pamiers, vivait au cœur du faubourg Saint-Germain. Le petit-fils de
la baronne, Auguste de Maulincour, avait une belle position. Paul
devait donc être un excellent introducteur des Évangélista dans le
monde parisien. La veuve n'avait connu qu'à de rares intervalles le
Paris de l'Empire, elle voulait aller briller au milieu du Paris de
la Restauration. Là seulement étaient les éléments d'une fortune
politique, la seule à laquelle les femmes du monde puissent décemment
coopérer. Madame Évangélista, forcée par les affaires de son mari
d'habiter Bordeaux, s'y était déplu; elle y tenait maison; chacun sait
par combien d'obligations la vie d'une femme est alors embarrassée;
mais elle ne se souciait plus de Bordeaux, elle en avait épuisé les
jouissances. Elle désirait un plus grand théâtre, comme les joueurs
courent au plus gros jeu. Dans son propre intérêt, elle fit donc à
Paul une grande destinée. Elle se proposa d'employer les ressources
de son talent et sa science de la vie au profit de son gendre, afin
de pouvoir goûter sous son nom les plaisirs de la puissance. Beaucoup
d'hommes sont ainsi les paravents d'ambitions féminines inconnues.
Madame Évangélista avait d'ailleurs plus d'un intérêt à s'emparer du
mari de sa fille. Paul fut nécessairement captivé par cette femme,
qui le captiva d'autant mieux qu'elle parut ne pas vouloir exercer le
moindre empire sur lui. Elle usa donc de tout son ascendant pour se
grandir, pour grandir sa fille et donner du prix à tout chez elle, afin
de dominer par avance l'homme en qui elle vit le moyen de continuer
sa vie aristocratique. Paul s'estima davantage quand il fut apprécié
par la mère et la fille. Il se crut beaucoup plus spirituel qu'il
ne l'était en voyant ses réflexions et ses moindres mots sentis par
mademoiselle Évangélista qui souriait ou relevait finement la tête,
par la mère chez qui la flatterie semblait toujours involontaire. Ces
deux femmes eurent avec lui tant de bonhomie, il fut tellement sûr
de leur plaire, elles le gouvernèrent si bien en le tenant par le
fil de l'amour-propre, qu'il passa bientôt tout son temps à l'hôtel
Évangélista.

Un an après son installation, sans s'être déclaré, le comte Paul fut
si attentif auprès de Natalie, que le monde le considéra comme lui
faisant la cour. Ni la mère ni la fille ne paraissaient songer au
mariage. Mademoiselle Évangélista gardait avec lui la réserve de la
grande dame qui sait être charmante et cause agréablement sans laisser
faire un pas dans son intimité. Ce silence, si peu habituel aux gens
de province plut beaucoup à Paul. Les gens timides sont ombrageux, les
propositions brusques les effraient. Ils se sauvent devant le bonheur
s'il arrive à grand bruit, et se donnent au malheur s'il se présente
avec modestie, accompagné d'ombres douces. Paul s'engagea donc de
lui-même en voyant que madame Évangélista ne faisait aucun effort pour
l'engager. L'Espagnole le séduisit en lui disant un soir que, chez une
femme supérieure comme chez les hommes, il se rencontrait une époque où
l'ambition remplaçait les premiers sentiments de la vie.

—Cette femme est capable, pensa Paul en sortant, de me faire donner
une belle ambassade avant même que je sois nommé député.

Si dans toute circonstance un homme ne tourne pas autour des choses ou
des idées pour les examiner sous leurs différentes faces, cet homme
est incomplet et faible, partant en danger de périr. En ce moment
Paul était optimiste: il voyait un avantage à tout, et ne se disait
pas qu'une belle-mère ambitieuse pouvait devenir un tyran. Aussi
tous les soirs, en sortant, s'apparaissait-il marié, se séduisait-il
lui-même, et chaussait-il tout doucement la pantoufle du mariage.
D'abord, il avait trop long-temps joui de sa liberté pour en rien
regretter; il était fatigué de la vie de garçon, qui ne lui offrait
rien de neuf, il n'en connaissait plus que les inconvénients; tandis
que si parfois il songeait aux difficultés du mariage, il en voyait
beaucoup plus souvent les plaisirs; tout en était nouveau pour lui.—Le
mariage, se disait-il, n'est désagréable que pour les petites gens;
pour les riches, la moitié de ses malheurs disparaît. Chaque jour donc
une pensée favorable grossissait l'énumération des avantages qui se
rencontraient pour lui dans ce mariage.—A quelque haute position que
je puisse arriver, Natalie sera toujours à la hauteur de son rôle,
se disait-il encore, et ce n'est pas un petit mérite chez une femme.
Combien d'hommes de l'Empire n'ai-je pas vus souffrant horriblement de
leurs épouses! N'est-ce pas une grande condition de bonheur que de ne
jamais sentir sa vanité, son orgueil froissé par la compagne que l'on
s'est choisie? Jamais un homme ne peut être tout à fait malheureux
avec une femme bien élevée; elle ne le ridiculise point, elle sait
lui être utile. Natalie recevrait à merveille. Il mettait alors à
contribution ses souvenirs sur les femmes les plus distinguées du
faubourg Saint-Germain, pour se convaincre que Natalie pouvait, sinon
les éclipser, au moins se trouver près d'elles sur un pied d'égalité
parfaite. Tout parallèle servait Natalie. Les termes de comparaison
tirés de l'imagination de Paul se pliaient à ses désirs. Paris lui
aurait offert chaque jour de nouveaux caractères, des jeunes filles de
beautés différentes, et la multiplicité des impressions aurait laissé
sa raison en équilibre; tandis qu'à Bordeaux, Natalie n'avait point de
rivales, elle était la fleur unique, et se produisait habilement dans
un moment où Paul se trouvait sous la tyrannie d'une idée à laquelle
succombent la plupart des hommes. Aussi, ces raisons de juxtaposition,
jointes aux raisons d'amour-propre et à une passion réelle qui n'avait
d'autre issue que le mariage pour se satisfaire, amenèrent-elles Paul
à un amour déraisonnable sur lequel il eut le bon sens de se garder
le secret à lui-même, il le fit passer pour une envie de se marier.
Il s'efforça même d'étudier mademoiselle Évangélista en homme qui ne
voulait pas compromettre son avenir, car les terribles paroles de son
ami de Marsay ronflaient parfois dans ses oreilles. Mais d'abord les
personnes habituées au luxe ont une apparente simplicité qui trompe:
elles le dédaignent, elles s'en servent, il est un instrument et non le
travail de leur existence. Paul n'imagina pas, en trouvant les mœurs
de ces dames si conformes aux siennes, qu'elles cachassent une seule
cause de ruine. Puis, s'il est quelques règles générales pour tempérer
les soucis du mariage, il n'en existe aucune ni pour les deviner, ni
pour les prévenir. Quand le malheur se dresse entre deux êtres qui
ont entrepris de se rendre l'un à l'autre la vie agréable et facile à
porter, il naît du contact produit par une intimité continuelle qui
n'existe point entre deux jeunes gens à marier, et ne saurait exister
tant que les mœurs et les lois ne seront pas changées en France. Tout
est tromperie entre deux êtres près de s'associer; mais leur tromperie
est innocente, involontaire. Chacun se montre nécessairement sous un
jour favorable; tous deux luttent à qui se posera le mieux, et prennent
alors d'eux-mêmes une idée favorable à laquelle plus tard ils ne
peuvent répondre. La vie véritable, comme les jours atmosphériques, se
compose beaucoup plus de ces moments ternes et gris qui embrument la
Nature que de périodes où le soleil brille et réjouit les champs. Les
jeunes gens ne voient que les beaux jours. Plus tard, ils attribuent
au mariage les malheurs de la vie elle-même, car il est en l'homme une
disposition qui le porte à chercher la cause de ses misères dans les
choses ou les êtres qui lui sont immédiats.

Pour découvrir dans l'attitude ou dans la physionomie, dans les
paroles ou dans les gestes de mademoiselle Évangélista les indices qui
eussent révélé le tribut d'imperfections que comportait son caractère,
comme celui de toute créature humaine, Paul aurait dû posséder
non-seulement les sciences de Lavater et de Gall, mais encore une
science de laquelle il n'existe aucun corps de doctrine, la science
individuelle de l'observateur et qui exige des connaissances presque
universelles. Comme toutes les jeunes personnes, Natalie avait une
figure impénétrable. La paix profonde et sereine imprimée par les
sculpteurs aux visages des figures vierges destinées à représenter
la Justice, l'Innocence, toutes les divinités qui ne savent rien
des agitations terrestres; ce calme est le plus grand charme d'une
fille, il est le signe de sa pureté; rien encore ne l'a émue; aucune
passion brisée, aucun intérêt trahi n'a nuancé la placide expression
de son visage; est-il joué, la jeune fille n'est plus. Sans cesse au
cœur de sa mère, Natalie n'avait reçu, comme toute femme espagnole,
qu'une instruction purement religieuse et quelques enseignements
de mère à fille, utiles au rôle qu'elle devait jouer. Le calme de
son visage était donc naturel. Mais il formait un voile dans lequel
la femme était enveloppée, comme le papillon l'est dans sa larve.
Néanmoins un homme habile à manier le scalpel de l'analyse eût surpris
chez Natalie quelque révélation des difficultés que son caractère
devait offrir quand elle serait aux prises avec la vie conjugale
ou sociale. Sa beauté vraiment merveilleuse venait d'une excessive
régularité de traits en harmonie avec les proportions de la tête et
du corps. Cette perfection est de mauvais augure pour l'esprit. On
trouve peu d'exceptions à cette règle. Toute nature supérieure a dans
la forme de légères imperfections qui deviennent d'irrésistibles
attraits, des points lumineux où brillent les sentiments opposés, où
s'arrêtent les regards. Une parfaite harmonie annonce la froideur
des organisations mixtes. Natalie avait la taille ronde, signe de
force, mais indice immanquable d'une volonté qui souvent arrive à
l'entêtement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni étendu.
Ses mains de statue grecque confirmaient les prédictions du visage
et de la taille en annonçant un esprit de domination illogique, le
vouloir pour le vouloir. Ses sourcils se rejoignaient, et, selon les
observateurs, ce trait indique une pente à la jalousie. La jalousie
des personnes supérieures devient émulation, elle engendre de grandes
choses; celle des petits esprits devient de la haine. L'_odiate e
aspettate_ de sa mère était chez elle sans feintise. Ses yeux noirs en
apparence, mais en réalité d'un brun orangé, contrastaient avec ses
cheveux dont le blond fauve, si prisé des Romains, se nomme _auburn_
en Angleterre, et qui sont presque toujours ceux de l'enfant né de
deux personnes à chevelure noire comme l'était celle de monsieur et
de madame Évangélista. La blancheur et la délicatesse du teint de
Natalie donnaient à cette opposition de couleur entre ses cheveux
et ses yeux des attraits inexprimables, mais d'une finesse purement
extérieure; car, toutes les fois que les lignes d'un visage manquent
d'une certaine rondeur molle, quels que soient le fini, la grâce des
détails, n'en transportez point les heureux présages à l'âme. Ces
roses d'une jeunesse trompeuse s'effeuillent, et vous êtes surpris,
après quelques années, de voir la sécheresse, la dureté, là où vous
admiriez l'élégance des qualités nobles. Quoique les contours de son
visage eussent quelque chose d'auguste, le menton de Natalie était
légèrement empâté, expression de peintre qui peut servir à expliquer
la préexistence de sentiments dont la violence ne devait se déclarer
qu'au milieu de sa vie. Sa bouche, un peu rentrée, exprimait une
fierté rouge en harmonie avec sa main, son menton, ses sourcils et
sa belle taille. Enfin, dernier diagnostic qui seul aurait déterminé
le jugement d'un connaisseur, la voix pure de Natalie, cette voix si
séduisante avait des tons métalliques. Quelque doucement manié que fût
ce cuivre, malgré la grâce avec laquelle les sons couraient dans les
spirales du cor, cet organe annonçait le caractère du duc d'Albe de qui
descendaient collatéralement les Casa-Réal. Ces indices supposaient des
passions violentes sans tendresse, des dévouements brusques, des haines
irréconciliables, de l'esprit sans intelligence, et l'envie de dominer,
naturelle aux personnes qui se sentent inférieures à leurs prétentions.
Ces défauts, nés du tempérament et de la constitution, compensés
peut-être par les qualités d'un sang généreux, étaient ensevelis
chez Natalie comme l'or dans la mine, et ne devaient en sortir que
sous les durs traitements et par les chocs auxquels les caractères
sont soumis dans le monde. En ce moment la grâce et la fraîcheur de
la jeunesse, la distinction de ses manières, sa sainte ignorance,
la gentillesse de la jeune fille coloraient ses traits d'un vernis
délicat qui trompait nécessairement les gens superficiels. Puis sa
mère lui avait de bonne heure communiqué ce babil agréable qui joue la
supériorité, qui répond aux objections par la plaisanterie, et séduit
par une gracieuse volubilité sous laquelle une femme cache le tuf de
son esprit comme la nature déguise les terrains ingrats sous le luxe
des plantes éphémères. Enfin, Natalie avait le charme des enfants gâtés
qui n'ont point connu la souffrance: elle entraînait par sa franchise,
et n'avait point cet air solennel que les mères imposent à leurs
filles en leur traçant un programme de façons et de langage ridicules
au moment de les marier. Elle était rieuse et vraie comme la jeune
fille qui ne sait rien du mariage, n'en attend que des plaisirs, n'y
prévoit aucun malheur, et croit y acquérir le droit de toujours faire
ses volontés. Comment Paul, qui aimait comme on aime quand le désir
augmente l'amour, aurait-il reconnu dans une fille de ce caractère et
dont la beauté l'éblouissait, la femme telle qu'elle devait être à
trente ans, alors que certains observateurs eussent pu se tromper aux
apparences? Si le bonheur était difficile à trouver dans un mariage
avec cette jeune fille, il n'était pas impossible. A travers ces
défauts en germe brillaient quelques belles qualités. Sous la main d'un
maître habile, il n'est pas de qualité qui, bien développée, n'étouffe
les défauts, surtout chez une jeune fille qui aime. Mais pour rendre
ductile une femme si peu malléable, ce poignet de fer dont parlait
de Marsay à Paul était nécessaire. Le dandy parisien avait raison.
La crainte, inspirée par l'amour, est un instrument infaillible pour
manier l'esprit d'une femme. Qui aime, craint; et qui craint, est plus
près de l'affection que de la haine. Paul aurait-il le sang-froid,
le jugement, la fermeté qu'exigeait cette lutte qu'un mari habile ne
doit pas laisser soupçonner à sa femme? Puis, Natalie aimait-elle
Paul? Semblable à la plupart des jeunes personnes, Natalie prenait
pour de l'amour les premiers mouvements de l'instinct et le plaisir
que lui causait l'extérieur de Paul, sans rien savoir ni des choses du
mariage, ni des choses du ménage. Pour elle, le comte de Manerville,
l'apprenti diplomate auquel les cours de l'Europe étaient connues,
l'un des jeunes gens élégants de Paris, ne pouvait pas être un homme
ordinaire, sans force morale, à la fois timide et courageux, énergique
peut-être au milieu de l'adversité, mais sans défense contre les
ennuis qui gâtent le bonheur. Aurait-elle plus tard assez de tact pour
distinguer les belles qualités de Paul au milieu de ses légers défauts?
Ne grossirait-elle pas les uns, et n'oublierait-elle pas les autres,
selon la coutume des jeunes femmes qui ne savent rien de la vie? Il est
un âge où la femme pardonne des vices à qui lui évite des contrariétés,
et où elle prend les contrariétés pour des malheurs. Quelle force
conciliatrice, quelle expérience maintiendrait, éclairerait ce jeune
ménage? Paul et sa femme ne croiraient-ils pas s'aimer quand ils
n'en seraient encore qu'à ces petites simagrées caressantes que les
jeunes femmes se permettent au commencement d'une vie à deux, à ces
compliments que les maris font au retour du bal, quand ils ont encore
les grâces du désir? Dans cette situation, Paul ne se prêterait-il pas
à la tyrannie de sa femme au lieu d'établir son empire? Paul saurait-il
dire: Non. Tout était péril pour un homme faible, là où l'homme le plus
fort aurait peut-être encore couru des risques.

Le sujet de cette étude n'est pas dans la transition du garçon à l'état
d'homme marié, peinture qui, largement composée, ne manquerait point
de l'attrait que prête l'orage intérieur de nos sentiments aux choses
les plus vulgaires de la vie. Les événements et les idées qui amenèrent
le mariage de Paul avec mademoiselle Évangélista sont une introduction
à l'œuvre, uniquement destinée à retracer la grande comédie qui
précède toute vie conjugale. Jusqu'ici cette scène a été négligée par
les auteurs dramatiques, quoiqu'elle offre des ressources neuves à
leur verve. Cette scène, qui domina l'avenir de Paul, et que madame
Évangélista voyait venir avec terreur, est la discussion à laquelle
donnent lieu les contrats de mariage dans toutes les familles, nobles
ou bourgeoises: car les passions humaines sont aussi vigoureusement
agitées par de petits que par de grands intérêts. Ces comédies jouées
par-devant notaire ressemblent toutes plus ou moins à celle-ci, dont
l'intérêt sera donc moins dans les pages de ce livre que dans le
souvenir des gens mariés.

Au commencement de l'hiver, en 1822, Paul de Manerville fit demander
la main de mademoiselle Évangélista par sa grand'tante, la baronne
de Maulincour. Quoique la baronne ne passât jamais plus de deux mois
en Médoc, elle y resta jusqu'à la fin d'octobre pour assister son
petit-neveu dans cette circonstance et jouer le rôle d'une mère. Après
avoir porté les premières paroles à madame Évangélista, la tante,
vieille femme expérimentée, vint apprendre à Paul le résultat de sa
démarche.

—Mon enfant, lui dit-elle, votre affaire est faite. En causant des
choses d'intérêt, j'ai su que madame Évangélista ne donnait rien de
son chef à sa fille. Mademoiselle Natalie se marie avec ses droits.
Épousez, mon ami! Les gens qui ont un nom et des terres à transmettre,
une famille à conserver, doivent tôt ou tard finir par là. Je voudrais
voir mon cher Auguste prendre le même chemin. Vous vous marierez bien
sans moi, je n'ai que ma bénédiction à vous donner, et les femmes aussi
vieilles que je le suis n'ont rien à faire au milieu d'une noce. Je
partirai donc demain pour Paris. Quand vous présenterez votre femme au
monde, je la verrai chez moi beaucoup plus commodément qu'ici. Si vous
n'aviez point eu d'hôtel à Paris, vous auriez trouvé un gîte chez moi,
j'aurais volontiers fait arranger pour vous le second de ma maison.

—Chère tante, dit Paul, je vous remercie. Mais qu'entendez-vous par
ces paroles: sa mère ne lui donne rien de son chef, elle se marie avec
ses droits?

—La mère, mon enfant, est une fine mouche qui profite de la beauté de
sa fille pour imposer des conditions et ne vous laisser que ce qu'elle
ne peut pas vous ôter, la fortune du père. Nous autres vieilles gens,
nous tenons fort au: Qu'a-t-il? Qu'a-t-elle? Je vous engage à donner
de bonnes instructions à votre notaire. Le contrat, mon enfant, est le
plus saint des devoirs. Si votre père et votre mère n'avaient pas bien
fait leur lit, vous seriez peut-être aujourd'hui sans draps. Vous aurez
des enfants, ce sont les suites les plus communes du mariage, il y faut
donc penser. Voyez maître Mathias, notre vieux notaire.

Madame de Maulincour partit après avoir plongé Paul en d'étranges
perplexités. Sa belle-mère était une fine mouche! Il fallait débattre
ses intérêts au contrat et nécessairement les défendre: qui donc allait
les attaquer? Il suivit le conseil de sa tante, et confia le soin
de rédiger son contrat à maître Mathias. Mais ces débats pressentis
le préoccupèrent. Aussi n'entra-t-il pas sans une émotion vive chez
madame Évangélista, à laquelle il venait annoncer ses intentions. Comme
tous les gens timides, il tremblait de laisser deviner les défiances
que sa tante lui avait suggérées et qui lui semblaient insultantes.
Pour éviter le plus léger froissement avec une personne aussi
imposante que l'était pour lui sa future belle-mère, il inventa de ces
circonlocutions naturelles aux personnes qui n'osent pas aborder de
front les difficultés.

—Madame, dit-il en prenant un moment où Natalie s'absenta, vous savez
ce qu'est un notaire de famille: le mien est un bon vieillard pour qui
ce serait un véritable chagrin que de ne pas être chargé de mon contrat
de...

—Comment donc, mon cher! lui répondit en l'interrompant madame
Évangélista; mais nos contrats de mariage ne se font-ils pas toujours
par l'intervention du notaire de chaque famille?

Le temps pendant lequel Paul était resté sans entamer cette question,
madame Évangélista l'avait employé à se demander: «A quoi pense-t-il?»
car les femmes possèdent à un haut degré la connaissance des pensées
intimes par le jeu des physionomies. Elle devina les observations de
la grand'tante dans le regard embarrassé, dans le son de voix émue qui
trahissaient en Paul un combat intérieur.

—Enfin, se dit-elle en elle-même, le jour fatal est arrivé, la crise
commence, quel en sera le résultat?—Mon notaire est monsieur Solonet,
dit-elle après une pause, le vôtre est monsieur Mathias, je les
inviterai à venir dîner demain, et ils s'entendront sur cette affaire.
Leur métier n'est-il pas de concilier les intérêts sans que nous nous
en mêlions, comme les cuisiniers sont chargés de nous faire faire bonne
chère?

—Mais vous avez raison, répondit-il en laissant échapper un
imperceptible soupir de contentement.

Par une singulière interposition des deux rôles, Paul, innocent de tout
blâme, tremblait, et madame Évangélista paraissait calme en éprouvant
d'horribles anxiétés. Cette veuve devait à sa fille le tiers de la
fortune laissée par monsieur Évangélista, douze cent mille francs,
et se trouvait hors d'état de s'acquitter, même en se dépouillant de
tous ses biens. Elle allait donc être à la merci de son gendre. Si
elle était maîtresse de Paul tout seul, Paul, éclairé par son notaire,
transigerait-il sur la reddition des comptes de tutelle? S'il se
retirait, tout Bordeaux en saurait les motifs, et le mariage de Natalie
y devenait impossible. Cette mère qui voulait le bonheur de sa fille,
cette femme qui depuis sa naissance avait noblement vécu, songea que
le lendemain il fallait devenir improbe. Comme ces grands capitaines
qui voudraient effacer de leur vie le moment où ils ont été secrètement
lâches, elle aurait voulu pouvoir retrancher cette journée du nombre de
ses jours. Certes, quelques-uns de ses cheveux blanchirent pendant la
nuit où, face à face avec les faits, elle se reprocha son insouciance
en sentant les dures nécessités de sa situation. D'abord elle était
obligée de se confier à son notaire, qu'elle avait mandé pour l'heure
de son lever. Il fallait avouer une détresse intérieure qu'elle n'avait
jamais voulu s'avouer à elle-même, car elle avait toujours marché vers
l'abîme en comptant sur un de ces hasards qui n'arrivent jamais. Il
s'éleva dans son âme, contre Paul, un léger mouvement où il n'y avait
ni haine, ni aversion, ni rien de mauvais encore; mais n'était-il pas
la partie adverse de ce procès secret? mais ne devenait-il pas, sans
le savoir, un innocent ennemi qu'il fallait vaincre? Quel être a pu
jamais aimer sa dupe? Contrainte à ruser, l'Espagnole résolut, comme
toutes les femmes, de déployer sa supériorité dans ce combat, dont la
honte ne pouvait s'absoudre que par une complète victoire. Dans le
calme de la nuit, elle s'excusa par une suite de raisonnements que sa
fierté domina. Natalie n'avait-elle pas profité de ses dissipations?
Y avait-il dans sa conduite un seul de ces motifs bas et ignobles
qui salissent l'âme? Elle ne savait pas compter, était-ce un crime,
un délit? Un homme n'était-il pas trop heureux d'avoir une fille
comme Natalie? Le trésor qu'elle avait conservé ne valait-il pas une
quittance? Beaucoup d'hommes n'achètent-ils pas une femme aimée par
mille sacrifices? Pourquoi ferait-on moins pour une femme légitime que
pour une courtisane? D'ailleurs Paul était un homme nul, incapable;
elle déploierait pour lui les ressources de son esprit, elle lui ferait
faire un beau chemin dans le monde; il lui serait redevable du pouvoir;
n'acquitterait-elle pas bien un jour sa dette? Ce serait un sot
d'hésiter! Hésiter pour quelques écus de plus ou de moins?... il serait
infâme.

—Si le succès ne se décide pas tout d'abord, se dit-elle, je quitterai
Bordeaux, et pourrai toujours faire un beau sort à Natalie en
capitalisant ce qui me reste, hôtel, diamants, mobilier, en lui donnant
tout et ne me réservant qu'une pension.

Quand un esprit fortement trempé se construit une retraite comme
Richelieu à Brouage, et se dessine une fin grandiose, il s'en fait
comme un point d'appui qui l'aide à triompher. Ce dénoûment, en cas de
malheur, rassura madame Évangélista, qui s'endormit d'ailleurs pleine
de confiance en son parrain dans ce duel. Elle comptait beaucoup sur le
concours du plus habile notaire de Bordeaux, monsieur Solonet, jeune
homme de vingt-sept ans, décoré de la Légion-d'Honneur pour avoir
contribué fort activement à la seconde rentrée des Bourbons. Heureux
et fier d'être reçu dans la maison de madame Évangélista, moins comme
notaire que comme appartenant à la société royaliste de Bordeaux,
Solonet avait conçu pour ce beau coucher de soleil une de ces passions
que les femmes comme madame Évangélista repoussent, mais dont elles
sont flattées, et que les plus prudes d'entre elles laissent à fleur
d'eau. Solonet demeurait dans une vaniteuse attitude pleine de respect
et d'espérance très convenable. Ce notaire vint le lendemain avec
l'empressement de l'esclave, et fut reçu dans la chambre à coucher
par la coquette veuve, qui se montra dans le désordre d'un savant
déshabillé.

—Puis-je, lui dit-elle, compter sur votre discrétion et votre entier
dévouement dans la discussion qui aura lieu ce soir? Vous devinez qu'il
s'agit du contrat de mariage de ma fille.

Le jeune homme se perdit en protestations galantes.

—Au fait, dit-elle.

—J'écoute, répondit-il en paraissant se recueillir.

Madame Évangélista lui exposa crûment sa situation.

—Ma belle dame, ceci n'est rien, dit maître Solonet en prenant un air
avantageux quand madame Évangélista lui eut donné des chiffres exacts.
Comment vous êtes-vous tenue avec monsieur de Manerville? Ici les
questions morales dominent les questions de droit et de finance.

Madame Évangélista se drapa dans sa supériorité. Le jeune notaire
apprit avec un vif plaisir que jusqu'à ce jour sa cliente avait gardé
dans ses relations avec Paul la plus haute dignité; que, moitié fierté
sérieuse, moitié calcul involontaire, elle avait agi constamment comme
si le comte de Manerville lui était inférieur, comme s'il y avait
pour lui de l'honneur à épouser mademoiselle Évangélista; ni elle ni
sa fille ne pouvaient être soupçonnées d'avoir des vues intéressées;
leurs sentiments paraissaient purs de toute mesquinerie; à la moindre
difficulté financière soulevée par Paul, elles avaient le droit de
s'envoler à une distance incommensurable; enfin, elle avait sur son
futur gendre un ascendant insurmontable.

—Cela étant ainsi, dit Solonet, quelles sont les dernières concessions
que vous vouliez faire?

—J'en veux faire le moins possible, dit-elle en riant.

—Réponse de femme, s'écria Solonet. Madame, tenez-vous à marier
mademoiselle Natalie?

—Oui.

—Vous voulez quittance des onze cent cinquante-six mille francs
desquels vous serez reliquataire d'après le compte de tutelle à
présenter au susdit gendre?

—Oui.

—Que voulez-vous garder?

—Trente mille livres de rente au moins, répondit-elle.

—Il faut vaincre ou périr?

—Oui.

—Eh! bien, je vais réfléchir aux moyens nécessaires pour atteindre
à ce but, car il nous faut beaucoup d'adresse et ménager nos forces.
Je vous donnerai quelques instructions en arrivant; exécutez-les
ponctuellement, et je puis déjà vous prédire un succès complet.—Le
comte Paul aime-t-il mademoiselle Natalie? demanda-t-il en se levant.

—Il l'adore.

—Ce n'est pas assez. La désire-t-il en tant que femme au point de
passer par-dessus quelques difficultés pécuniaires?

—Oui.

—Voilà ce que je regarde comme un Avoir dans les Propres d'une fille!
s'écria le notaire. Faites-la donc bien belle ce soir, ajouta-t-il d'un
air fin.

—Nous avons la plus jolie toilette du monde.

—La robe du contrat contient, selon moi, la moitié des donations, dit
Solonet.

Ce dernier argument parut si nécessaire à madame Évangélista,
qu'elle voulut assister à la toilette de Natalie, autant pour la
surveiller que pour en faire une innocente complice de sa conspiration
financière. Coiffée à la Sévigné, vêtue d'une robe de cachemire
blanc ornée de nœuds roses, sa fille lui parut si belle qu'elle
pressentit la victoire. Quand la femme de chambre fut sortie, et que
madame Évangélista fut certaine que personne ne pouvait être à portée
d'entendre, elle arrangea quelques boucles dans la coiffure de sa
fille, en manière d'exorde.

—Chère enfant, aimes-tu bien sincèrement monsieur de Manerville? lui
dit-elle d'une voix ferme en apparence.

La mère et la fille se jetèrent, l'une à l'autre, un étrange regard.

—Pourquoi, ma petite mère, me faites-vous cette question aujourd'hui
plutôt qu'hier? Pourquoi me l'avez-vous laissé voir?

—S'il fallait nous quitter pour toujours, persisterais-tu dans ce
mariage?

—J'y renoncerais et n'en mourrais pas de chagrin.

—Tu n'aimes pas, ma chère, dit la mère en baisant sa fille au front.

—Mais pourquoi, bonne mère, fais-tu le grand inquisiteur?

—Je voulais savoir si tu tenais au mariage sans être folle du mari.

—Je l'aime.

—Tu as raison, il est comte, nous en ferons un pair de France à nous
deux; mais il va se rencontrer des difficultés.

—Des difficultés entre gens qui s'aiment? Non. La Fleur des pois,
chère mère, s'est trop bien plantée là, dit-elle en montrant son cœur
par un geste mignon, pour faire la plus légère objection. J'en suis
sûre.

—S'il en était autrement? dit madame Évangélista.

—Il serait profondément oublié, répondit Natalie.

—Bien. Tu es une Casa-Réal! Mais, quoique t'aimant comme un fou,
s'il survenait des discussions auxquelles il serait étranger, et
par-dessus lesquelles il faudrait qu'il passât, pour toi comme pour
moi, Natalie, hein? Si, sans blesser aucunement les convenances, un peu
de gentillesse dans les manières le décidait? Allons, un rien, un mot?
Les hommes sont ainsi faits, ils résistent à une discussion sérieuse et
tombent sous un regard.

—J'entends! un petit coup pour que Favori saute la barrière, dit
Natalie en faisant le geste de donner un coup de cravache à son cheval.

—Mon ange, je ne te demande rien qui ressemble à de la séduction. Nous
avons des sentiments de vieil honneur castillan qui ne nous permettent
pas de passer les bornes. Le comte Paul connaîtra ma situation.

—Quelle situation?

—Tu n'y comprendrais rien. Hé! bien, si, après t'avoir vue dans
toute ta gloire, son regard trahissait la moindre hésitation, et je
l'observerai! certes, à l'instant je romprais tout, je saurais liquider
ma fortune, quitter Bordeaux et aller à Douai chez les Claës, qui,
malgré tout, sont nos parents par leur alliance avec les Temninck.
Puis je te marierais à un pair de France, dussé-je me réfugier dans un
couvent afin de te donner toute ma fortune.

—Ma mère, que faut-il donc faire pour empêcher de tels malheurs? dit
Natalie.

—Je ne t'ai jamais vue si belle, mon enfant! Sois un peu coquette, et
tout ira bien.

Madame Évangélista laissa Natalie pensive, et alla faire une toilette
qui lui permît de soutenir le parallèle avec sa fille. Si Natalie
devait être attrayante pour Paul, ne devait-elle pas enflammer Solonet,
son champion? La mère et la fille se trouvèrent sous les armes quand
Paul vint apporter le bouquet que depuis quelques mois il avait
l'habitude de donner chaque jour à Natalie. Puis tous trois se mirent à
causer en attendant les deux notaires.

Cette journée fut pour Paul la première escarmouche de cette longue et
fatigante guerre nommée le mariage. Il est donc nécessaire d'établir
les forces de chaque parti, la position des corps belligérants et le
terrain sur lequel ils devaient manœuvrer. Pour soutenir une lutte
dont l'importance lui échappait entièrement, Paul avait pour tout
défenseur son vieux notaire, Mathias. L'un et l'autre allaient être
surpris sans défense par un événement inattendu, pressés par un
ennemi dont le thème était fait, et forcés de prendre un parti sans
avoir le temps d'y réfléchir. Assisté par Cujas et Barthole eux-mêmes,
quel homme n'eût pas succombé? Comment croire à la perfidie, là
où tout semble facile et naturel? Que pouvait Mathias seul contre
madame Évangélista, contre Solonet et contre Natalie, surtout quand
son amoureux client passerait à l'ennemi dès que les difficultés
menaceraient son bonheur? Déjà Paul s'enferrait en débitant les jolis
propos d'usage entre amants, mais auxquels sa passion prêtait en
ce moment une valeur énorme aux yeux de madame Évangélista, qui le
poussait à se compromettre.

Ces _condottieri_ matrimoniaux qui s'allaient battre pour leurs clients
et dont les forces personnelles devenaient si décisives en cette
solennelle rencontre, les deux notaires représentaient les anciennes et
les nouvelles mœurs, l'ancien et le nouveau notariat.

Maître Mathias était un vieux bonhomme âgé de soixante-neuf ans, et
qui se faisait gloire de ses vingt années d'exercice en sa charge. Ses
gros pieds de goutteux étaient chaussés de souliers ornés d'agrafes en
argent, et terminaient ridiculement des jambes si menues, à rotules si
saillantes que, quand il les croisait, vous eussiez dit les deux os
gravés au-dessus des _ci-gît_. Ses petites cuisses maigres, perdues
dans de larges culottes noires à boucles, semblaient plier sous le
poids d'un ventre rond et d'un torse développé comme l'est le buste
des gens de cabinet, une grosse boule toujours empaquetée dans un
habit vert à basques carrées, que personne ne se souvenait d'avoir
vu neuf. Ses cheveux, bien tirés et poudrés, se réunissaient en une
petite queue de rat, toujours logée entre le collet de l'habit et celui
de son gilet blanc à fleurs. Avec sa tête ronde, sa figure colorée
comme une feuille de vigne, ses yeux bleus, le nez en trompette, une
bouche à grosses lèvres, un menton doublé, ce cher petit homme excitait
partout où il se montrait sans être connu le rire généreusement octroyé
par le Français aux créations falottes que se permet la nature, que
l'art s'amuse à charger, et que nous nommons des caricatures. Mais
chez maître Mathias l'esprit avait triomphé de la forme, les qualités
de l'âme avaient vaincu les bizarreries du corps. La plupart des
Bordelais lui témoignaient un respect amical, une déférence pleine
d'estime. La voix du notaire gagnait le cœur en y faisant résonner
l'éloquence de la probité. Pour toute ruse, il allait droit au fait
en culbutant les mauvaises pensées par des interrogations précises.
Son coup d'œil prompt, sa grande habitude des affaires lui donnaient
ce sens divinatoire qui permet d'aller au fond des consciences et d'y
lire les pensées secrètes. Quoique grave et posé dans les affaires,
ce patriarche avait la gaieté de nos ancêtres. Il devait risquer la
chanson de table, admettre et conserver les solennités de famille,
célébrer les anniversaires, les fêtes des grand'mères et des enfants,
enterrer avec cérémonie la bûche de Noël; il devait aimer à donner
des étrennes, à faire des surprises et offrir des œufs de Pâques; il
devait croire aux obligations du parrainage et ne déserter aucune des
coutumes qui coloraient la vie d'autrefois. Maître Mathias était un
noble et respectable débris de ces notaires, grands hommes obscurs, qui
ne donnaient pas de reçu en acceptant des millions, mais les rendaient
dans les mêmes sacs, ficelés de la même ficelle; qui exécutaient à
la lettre les fidéicommis, dressaient décemment les inventaires,
s'intéressaient comme de seconds pères aux intérêts de leurs clients,
barraient quelquefois le chemin devant les dissipateurs, et à qui
les familles confiaient leurs secrets; enfin l'un de ces notaires
qui se croyaient responsables de leurs erreurs dans les actes et les
méditaient longuement. Jamais, durant sa vie notariale, un de ses
clients n'eut à se plaindre d'un placement perdu, d'une hypothèque
ou mal prise ou mal assise. Sa fortune, lentement mais loyalement
acquise, ne lui était venue qu'après trente années d'exercice et
d'économie. Il avait établi quatorze de ses clercs. Religieux et
généreux incognito, Mathias se trouvait partout où le bien s'opérait
sans salaire. Membre actif du comité des hospices et du comité de
bienfaisance, il s'inscrivait pour la plus forte somme dans les
impositions volontaires destinées à secourir les infortunes subites,
à créer quelques établissements utiles. Aussi ni lui ni sa femme
n'avaient-ils de voiture, aussi sa parole était-elle sacrée, aussi ses
caves gardaient-elles autant de capitaux qu'en avait la Banque, aussi
le nommait-on _le bon monsieur Mathias_, et quand il mourut y eut-il
trois mille personnes à son convoi.

Solonet était ce jeune notaire qui arrive en fredonnant, affecte un
air léger, prétend que les affaires se font aussi bien en riant qu'en
gardant son sérieux; le notaire capitaine dans la garde nationale,
qui se fâche d'être pris pour un notaire, et postule la croix de la
Légion-d'Honneur, qui a sa voiture et laisse vérifier les pièces à ses
clercs; le notaire qui va au bal, au spectacle, achète des tableaux
et joue à l'écarté, qui a une caisse où se versent les dépôts et rend
en billets de banque ce qu'il a reçu en or; le notaire qui marche avec
son époque et risque les capitaux en placements douteux, spécule et
veut se retirer riche de trente mille livres de rente après dix ans de
notariat; le notaire dont la science vient de sa duplicité, mais que
beaucoup de gens craignent comme un complice qui possède leurs secrets;
enfin, le notaire qui voit dans sa charge un moyen de se marier à
quelque héritière en bas bleus.

Quand le mince et blond Solonet, frisé, parfumé, botté comme un jeune
premier du Vaudeville, vêtu comme un dandy dont l'affaire la plus
importante est un duel, entra précédant son vieux confrère, retardé par
un ressentiment de goutte, ces deux hommes représentèrent au naturel
une de ces caricatures intitulées JADIS et AUJOURD'HUI, qui eurent
tant de succès sous l'Empire. Si madame et mademoiselle Évangélista,
auxquelles _le bon monsieur Mathias_ était inconnu, eurent d'abord
une légère envie de rire, elles furent aussitôt touchées de la grâce
avec laquelle il les complimenta. La parole du bonhomme respira cette
aménité que les vieillards aimables savent répandre autant dans les
idées que dans la manière dont ils les expriment. Le jeune notaire, au
ton sémillant, eut alors le dessous. Mathias témoigna de la supériorité
de son savoir-vivre par la façon mesurée avec laquelle il aborda
Paul. Sans compromettre ses cheveux blancs, il respecta la noblesse
dans un jeune homme en sachant qu'il appartient quelques honneurs
à la vieillesse et que tous les droits sociaux sont solidaires. Au
contraire, le salut et le bonjour de Solonet avaient été l'expression
d'une égalité parfaite qui devait blesser les prétentions des gens du
monde et le ridiculiser aux yeux des personnes vraiment nobles. Le
jeune notaire fit un geste assez familier à madame Évangélista pour
l'inviter à venir causer dans une embrasure de fenêtre. Durant quelques
moments l'un et l'autre se parlèrent à l'oreille en laissant échapper
quelques rires, sans doute pour donner le change sur l'importance de
cette conversation, par laquelle maître Solonet communiqua le plan de
la bataille à sa souveraine.

—Mais, lui dit-il en terminant, aurez-vous le courage de vendre votre
hôtel?

—Parfaitement, dit-elle.

Madame Évangélista ne voulut pas dire à son notaire la raison de cet
héroïsme qui le frappa, le zèle de Solonet aurait pu se refroidir s'il
avait su que sa cliente allait quitter Bordeaux. Elle n'en avait même
encore rien dit à Paul, afin de ne pas l'effrayer par l'étendue des
circonvallations qu'exigeaient les premiers travaux d'une vie politique.

Après le dîner, les deux plénipotentiaires laissèrent les amants
près de la mère, et se rendirent dans un salon voisin destiné à leur
conférence. Il se passa donc une double scène: au coin de la cheminée
du grand salon, une scène d'amour où la vie apparaissait riante et
joyeuse; dans l'autre pièce, une scène grave et sombre où l'intérêt mis
à nu jouait par avance le rôle qu'il joue sous les apparences fleuries
de la vie.

—Mon cher maître, dit Solonet à Mathias, l'acte restera dans votre
étude, je sais tout ce que je dois à mon ancien. Mathias salua
gravement.—Mais, reprit Solonet en dépliant un projet d'acte inutile
qu'il avait fait brouillonner par un clerc, comme nous sommes la partie
opprimée, que nous sommes la fille, j'ai rédigé le contrat pour vous en
éviter la peine. Nous nous marions avec nos droits sous le régime de
la communauté; donation générale de nos biens l'un à l'autre en cas de
mort sans héritier, sinon donation d'un quart en usufruit et d'un quart
en nue propriété; la somme mise dans la communauté sera du quart des
apports respectifs; le survivant garde le mobilier sans être tenu de
faire inventaire. Tout est simple comme bonjour.

—Ta, ta, ta, ta, dit Mathias, je ne fais pas les affaires comme on
chante une ariette. Quels sont vos droits?

—Quels sont les vôtres? dit Solonet.

—Notre dot à nous, dit Mathias, est la terre de Lanstrac, du produit
de vingt-trois mille livres de rentes en sac, sans compter les
redevances en nature. _Item_, les fermes du Grassol et du Guadet,
valant chacune trois mille six cents livres de rentes. _Item_, le clos
de Belle-Rose, rapportant année commune seize mille livres: total,
quarante-six mille deux cents francs de rentes. _Item_, un hôtel
patrimonial à Bordeaux, imposé à neuf cents francs. _Item_, une belle
maison entre cour et jardin, sise à Paris, rue de la Pépinière, imposée
à quinze cents francs. Ces propriétés, dont les titres sont chez moi,
proviennent de la succession de nos père et mère, excepté la maison de
Paris, laquelle est un de nos acquêts. Nous avons également à compter
le mobilier de nos deux maisons et celui du château de Lanstrac,
estimés quatre cent cinquante mille francs. Voilà la table, la nappe et
le premier service. Qu'apportez-vous pour le second service et pour le
dessert?

—Nos droits, dit Solonet.

—Spécifiez-les, mon cher maître, reprit Mathias. Que m'apportez-vous?
où est l'inventaire fait après le décès de monsieur Évangélista?
montrez-moi la liquidation, l'emploi de vos fonds. Où sont vos
capitaux, s'il y a capital? où sont vos propriétés, s'il y a
propriétés? Bref, montrez-nous un compte de tutelle, et dites-nous ce
que vous donne ou vous assure votre mère.

—Monsieur le comte de Manerville aime-t-il mademoiselle Évangélista?

—Il en veut faire sa femme, si toutes les convenances se rencontrent,
dit le vieux notaire. Je ne suis pas un enfant, il s'agit ici de nos
affaires, et non de nos sentiments.

—L'affaire est manquée si vous n'avez pas les sentiments généreux.
Voici pourquoi, reprit Solonet. Nous n'avons pas fait inventaire
après la mort de notre mari, nous étions Espagnole, créole, et nous
ne connaissions pas les lois françaises. D'ailleurs, nous étions trop
douloureusement affectée pour songer à de misérables formalités que
remplissent les cœurs froids. Il est de notoriété publique que nous
étions adorée par le défunt et que nous l'avons énormément pleuré. Si
nous avons une liquidation précédée d'un bout d'inventaire fait par
commune renommée, remerciez-en notre subrogé-tuteur qui nous a forcée
d'établir une situation et de reconnaître à notre fille une fortune
telle quelle, au moment où il nous a fallu retirer de Londres des
rentes anglaises dont le capital était immense, et que nous voulions
replacer à Paris, où nous en doublions les intérêts.

—Ne me dites donc pas de niaiseries. Il existe des moyens de contrôle.
Quels droits de succession avez-vous payés au domaine? le chiffre nous
suffira pour établir les comptes. Allez donc droit au fait. Dites-nous
franchement ce qu'il vous revenait et ce qui vous reste. Hé! bien, si
nous sommes trop amoureux, nous verrons.

—Si vous nous épousez pour de l'argent, allez vous promener. Nous
avons droit à plus d'un million. Mais il ne reste à notre mère que cet
hôtel, son mobilier et quatre cents et quelques mille francs employés
vers 1817 en cinq pour cent, donnant quarante mille francs de revenus.

[Illustration: SOLONET.

Ne me dites donc pas de niaiseries.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

—Comment menez-vous un train qui exige cent mille livres de rentes?
s'écria Mathias atterré.

—Notre fille nous a coûté les yeux de la tête. D'ailleurs, nous aimons
la dépense. Enfin, vos jérémiades ne nous feront pas retrouver deux
liards.

—Avec les cinquante mille francs de rentes qui appartenaient à
mademoiselle Natalie, vous pouviez l'élever richement sans vous ruiner.
Mais si vous avez mangé de si bon appétit quand vous étiez fille, vous
dévorerez donc quand vous serez femme.

—Laissez-nous alors, dit Solonet, la plus belle fille du monde doit
toujours manger plus qu'elle n'a.

—Je vais dire deux mots à mon client, reprit le vieux notaire.

—Va, va, mon vieux père Cassandre, va dire à ton client que nous
n'avons pas un liard, pensa maître Solonet qui dans le silence du
cabinet avait stratégiquement disposé ses masses, échelonné ses
propositions, élevé les tournants de la discussion, et préparé le point
où les parties, croyant tout perdu, se trouveraient devant une heureuse
transaction où triompherait sa cliente.

La robe blanche à nœuds roses, les tire-bouchons à la Sévigné, le
petit pied de Natalie, ses fins regards, sa jolie main sans cesse
occupée à réparer le désordre de boucles qui ne se dérangeaient pas, ce
manége d'une jeune fille faisant la roue comme un paon au soleil avait
amené Paul au point où le voulait voir sa future belle-mère: il était
ivre de désirs, et souhaitait sa prétendue comme un lycéen peut désirer
une courtisane; ses regards, sûr thermomètre de l'âme, annonçaient ce
degré de passion auquel un homme fait mille sottises.

—Natalie est si belle, dit-il à l'oreille de sa belle-mère, que je
conçois la frénésie qui nous pousse à payer un plaisir par notre mort.

Madame Évangélista répondit en hochant la tête:—Paroles d'amoureux!
Mon mari ne me disait aucune de ces belles phrases; mais il m'épousa
sans fortune, et pendant treize ans il ne m'a jamais causé de chagrins.

—Est-ce une leçon que vous me donnez? dit Paul en riant.

—Vous savez comme je vous aime, cher enfant! dit-elle en lui serrant
la main. D'ailleurs, ne faut-il pas vous bien aimer pour vous donner ma
Natalie!

—Me donner, me donner, dit la jeune fille en riant et agitant un
écran fait en plumes d'oiseaux indiens. Que dites-vous tout bas?

—Je disais, reprit Paul, combien je vous aime, puisque les convenances
me défendent de vous exprimer mes désirs.

—Pourquoi?

—Je me crains.

—Oh! vous avez trop d'esprit pour ne pas savoir bien monter les joyaux
de la flatterie. Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur vous?...
Eh! bien, je vous trouve plus d'esprit qu'un homme amoureux n'en doit
avoir. Être la fleur des pois et rester très spirituel, dit-elle en
baissant les yeux, c'est avoir trop d'avantages: un homme devrait
opter. Je crains aussi, moi!

—Quoi?

—Ne parlons pas ainsi. Ne trouvez-vous pas, ma mère, que cette
conversation est dangereuse quand notre contrat n'est pas encore signé?

—Il va l'être, dit Paul.

—Je voudrais bien savoir ce que se disent Achille et Nestor, dit
Natalie en indiquant par un regard d'enfantine curiosité la porte d'un
petit salon.

—Ils parlent de nos enfants, de notre mort et de je ne sais quelles
autres frivolités semblables; ils comptent nos écus pour nous dire si
nous pourrons toujours avoir cinq chevaux à l'écurie. Ils s'occupent
aussi de donations, mais je les ai prévenus.

—Comment? dit Natalie.

—Ne me suis-je pas déjà donné tout entier? dit-il en regardant la
jeune fille dont la beauté redoubla quand le plaisir causé par cette
réponse eut coloré son visage.

—Ma mère, comment puis-je reconnaître tant de générosité?

—Ma chère enfant, n'as-tu pas toute la vie pour y répondre? Savoir
faire le bonheur de chaque jour, n'est-ce pas apporter d'inépuisables
trésors? Moi, je n'en avais pas d'autres en dot.

—Aimez-vous Lanstrac? dit Paul à Natalie.

—Comment n'aimerais-je pas une chose à vous? dit-elle. Aussi
voudrais-je bien voir votre maison.

—Notre maison, dit Paul. Vous voulez savoir si j'ai bien prévu vos
goûts, si vous vous y plairez. Madame votre mère a rendu la tâche
d'un mari difficile, vous avez toujours été bien heureuse; mais quand
l'amour est infini, rien ne lui est impossible.

—Chers enfants, dit madame Évangélista, pourrez-vous rester à
Bordeaux pendant les premiers jours de votre mariage? Si vous vous
sentez le courage d'affronter le monde qui vous connaît, vous épie,
vous gêne, soit! Mais si vous éprouvez tous deux cette pudeur de
sentiment qui enserre l'âme et ne s'exprime pas, nous irons à Paris où
la vie d'un jeune ménage se perd dans le torrent. Là seulement vous
pourrez être comme deux amants, sans avoir à craindre le ridicule.

—Vous avez raison, ma mère, je n'y pensais point. Mais à peine
aurai-je le temps de préparer ma maison. J'écrirai ce soir à de Marsay,
celui de mes amis sur lequel je puis compter pour faire marcher les
ouvriers.

Au moment où, semblable aux jeunes gens habitués à satisfaire leurs
plaisirs sans calcul préalable, Paul s'engageait inconsidérément dans
les dépenses d'un séjour à Paris, maître Mathias entra dans le salon et
fit signe à son client de venir lui parler.

—Qu'y a-t-il, mon ami? dit Paul en se laissant mener dans une
embrasure de fenêtre.

—Monsieur le comte, dit le bonhomme, il n'y a pas un sou de dot. Mon
avis est de remettre la conférence à un autre jour, afin que vous
puissiez prendre un parti convenable.

—Monsieur Paul, dit Natalie, je veux vous dire aussi mon mot à part.

Quoique la contenance de madame Évangélista fût calme, jamais juif du
moyen âge ne souffrit dans sa chaudière pleine d'huile bouillante, le
martyre qu'elle souffrait dans sa robe de velours violet. Solonet lui
avait garanti le mariage, mais elle ignorait les moyens, les conditions
du succès, et subissait l'horrible angoisse des alternatives. Elle
dut peut-être son triomphe à la désobéissance de sa fille. Natalie
avait commenté les paroles de sa mère dont l'inquiétude était visible
pour elle. Quand elle vit le succès de sa coquetterie, elle se sentit
atteinte au cœur par mille pensées contradictoires. Sans blâmer sa
mère, elle fut honteuse à demi de ce manége dont le prix était un
gain quelconque. Puis, elle fut prise d'une curiosité jalouse assez
concevable. Elle voulut savoir si Paul l'aimait assez pour surmonter
les difficultés prévues par sa mère, et que lui dénonçait la figure
un peu nuageuse de maître Mathias. Ces sentiments la poussèrent à un
mouvement de loyauté qui d'ailleurs la posait bien. La plus noire
perfidie n'eût pas été aussi dangereuse que le fut son innocence.

—Paul, lui dit-elle à voix basse, et elle le nomma ainsi pour la
première fois, si quelques difficultés d'intérêts pouvaient nous
séparer, songez que je vous relève de vos engagements, et vous permets
de jeter sur moi la défaveur qui résulterait d'une rupture.

Elle mit une si profonde dignité dans l'expression de sa générosité que
Paul crut au désintéressement de Natalie, à son ignorance du fait que
son notaire venait de lui révéler; il pressa la main de la jeune fille
et la baisa comme un homme à qui l'amour était plus cher que l'intérêt.
Natalie sortit.

—Sac à papier, monsieur le comte, vous faites des sottises, reprit le
vieux notaire en rejoignant son client.

Paul demeura songeur: il comptait avoir environ cent mille livres
de rentes, en réunissant sa fortune à celle de Natalie; et quelque
passionné que soit un homme, il ne passe pas sans émotion de cent à
quarante-six mille livres de rentes en acceptant une femme habituée au
luxe.

—Ma fille n'est pas là, reprit madame Évangélista qui s'avança
royalement vers son gendre et le notaire, pouvez-vous me dire ce qui
nous arrive!

—Madame, répondit Mathias épouvanté du silence de Paul, et qui rompit
la glace, il survient un empêchement dilatoire...

A ce mot, maître Solonet sortit du petit salon et coupa la parole à son
vieux confrère par une phrase qui rendit la vie à Paul. Accablé par le
souvenir de ses phrases galantes, par son attitude amoureuse, Paul ne
savait ni comment les démentir ni comment en changer; il aurait voulu
pouvoir se jeter dans un gouffre.

—Il est un moyen d'acquitter madame envers sa fille, dit le jeune
notaire d'un ton dégagé. Madame Évangélista possède quarante mille
livres de rentes en inscriptions cinq pour cent, dont le capital sera
bientôt au pair, s'il ne le dépasse; ainsi nous pouvons le compter pour
huit cent mille francs. Cet hôtel et son jardin valent bien deux cent
mille francs. Cela posé, madame peut transporter par le contrat la
nue propriété de ces valeurs à sa fille, car je ne pense pas que les
intentions de monsieur soient de laisser sa belle-mère sans ressources.
Si madame a mangé sa fortune, elle rend celle de sa fille, à une
bagatelle près.

—Les femmes sont bien malheureuses de ne rien entendre aux affaires,
dit madame Évangélista. J'ai des nues propriétés? Qu'est-ce que cela,
mon Dieu!

Paul était dans une sorte d'extase en entendant cette transaction. Le
vieux notaire, voyant le piége tendu, son client un pied déjà pris,
resta pétrifié, se disant:—Je crois que l'on se joue de nous!

—Si madame suit mon conseil, elle assurera sa tranquillité, dit le
jeune notaire en continuant. En se sacrifiant, au moins ne faut-il pas
que des mineurs la tracassent. On ne sait ni qui vit ni qui meurt!
Monsieur le comte reconnaîtra donc par le contrat avoir reçu la somme
totale revenant à mademoiselle Évangélista sur la succession de son
père.

Mathias ne put comprimer l'indignation qui brilla dans ses yeux et lui
colora la face.

—Et cette somme, dit-il en tremblant, est de...?

—Un million cent cinquante-six mille francs, suivant l'acte...

—Pourquoi ne demandez-vous pas à monsieur le comte de faire _hic et
nunc_ le délaissement de sa fortune à sa future épouse? dit Mathias, ce
serait plus franc que ce que vous nous demandez. La ruine du comte de
Manerville ne s'accomplira pas sous mes yeux, je me retire.

Il fit un pas vers la porte afin d'instruire son client de la
gravité des circonstances; mais il revint, et s'adressant à madame
Évangélista:—Ne croyez pas, madame, que je vous fasse solidaire des
idées de mon confrère, je vous tiens pour une honnête femme, une grande
dame qui ne savez rien des affaires.

—Merci, mon cher confrère, dit Solonet.

—Vous savez bien qu'entre nous il n'y a jamais d'injure, lui répondit
Mathias. Madame, sachez au moins le résultat de ces stipulations. Vous
êtes encore assez jeune, assez belle pour vous remarier.—Oh! mon Dieu,
madame, dit le vieillard à un geste de madame Évangélista, qui peut
répondre de soi!

—Je ne croyais pas, monsieur, dit madame Évangélista, qu'après être
restée veuve pendant sept belles années et avoir refusé de brillants
partis par amour de ma fille, je serais soupçonnée à trente-neuf ans
d'une semblable folie! Si nous n'étions pas en affaire, je prendrais
cette supposition pour une impertinence.

—Ne serait-il pas plus impertinent de croire que vous ne pouvez plus
vous marier?

—Vouloir et pouvoir sont deux termes bien différents, dit galamment
Solonet.

—Hé! bien, dit maître Mathias, ne parlons pas de votre mariage. Vous
pouvez, et nous le désirons tous, vivre encore quarante-cinq ans.
Or, comme vous gardez pour vous l'usufruit de la fortune de monsieur
Évangélista; durant votre existence, vos enfants pendront-ils leurs
dents au croc?

—Qu'est-ce que signifie cette phrase? dit la veuve. Que veulent dire
ce _croc_ et cet _usufruit_?

Solonet, homme de goût et d'élégance, se mit à rire.

—Je vais la traduire, répondit le bonhomme. Si vos enfants veulent
être sages, ils penseront à l'avenir. Penser à l'avenir, c'est
économiser la moitié de ses revenus en supposant qu'il ne nous
vienne que deux enfants, auxquels il faudra donner d'abord une belle
éducation, puis une grosse dot. Votre fille et votre gendre seront
donc réduits à vingt mille livres de rentes, quand l'un et l'autre en
dépensaient cinquante sans être mariés. Ceci n'est rien. Mon client
devra compter un jour à ses enfants onze cent mille francs du bien de
leur mère, et ne les aura peut-être pas encore reçus si sa femme est
morte et que madame vive encore, ce qui peut arriver. En conscience,
signer un pareil contrat, n'est-ce pas se jeter pieds et poings liés
dans la Gironde? Vous voulez faire le bonheur de mademoiselle votre
fille? Si elle aime son mari, sentiment dont ne doutent jamais les
notaires, elle épousera ses chagrins. Madame, j'en vois assez pour la
faire mourir de douleur, car elle sera dans la misère. Oui, madame, la
misère, pour des gens auxquels il faut cent mille livres de rentes, est
de n'en avoir plus que vingt mille. Si, par amour, monsieur le comte
faisait des folies, sa femme le ruinerait par ses reprises le jour où
quelque malheur adviendrait. Je plaide ici pour vous, pour eux, pour
leurs enfants, pour tout le monde.

—Le bonhomme a bien fait feu de tous ses canons, pensa maître Solonet
en jetant un regard à sa cliente comme pour lui dire:—Allons!

—Il est un moyen d'accorder ces intérêts, répondit avec calme madame
Évangélista. Je puis me réserver seulement une pension nécessaire pour
entrer dans un couvent, et vous aurez mes biens dès à présent. Je puis
renoncer au monde, si ma mort anticipée assure le bonheur de ma fille.

—Madame, dit le vieux notaire, prenons le temps de peser mûrement le
parti qui conciliera toutes les difficultés.

—Hé! mon Dieu, monsieur, dit madame Évangélista qui voyait sa perte
dans un retard, tout est pesé. J'ignorais ce qu'était un mariage en
France, je suis Espagnole et créole. J'ignorais qu'avant de marier
ma fille il fallût savoir le nombre de jours que Dieu m'accorderait
encore, que ma fille souffrirait de ma vie, que j'ai tort de vivre
et tort d'avoir vécu. Quand mon mari m'épousa, je n'avais que mon
nom et ma personne. Mon nom seul valait pour lui des trésors auprès
desquels pâlissaient les siens. Quelle fortune égale un grand nom? Ma
dot était la beauté, la vertu, le bonheur, la naissance, l'éducation.
L'argent donne-t-il ces trésors? Si le père de Natalie entendait notre
conversation, son âme généreuse en serait affectée pour toujours et
lui gâterait son bonheur en paradis. J'ai dissipé follement peut-être!
quelques millions sans que jamais ses sourcils aient fait un mouvement.
Depuis sa mort, je suis devenue économe et rangée en comparaison de la
vie qu'il voulait que je menasse. Brisons donc! Monsieur de Manerville
est tellement abattu que je....

Aucune onomatopée ne peut rendre la confusion et le désordre que le mot
_Brisons_ introduisit dans la conversation, il suffira de dire que ces
quatre personnes si bien élevées parlèrent toutes ensemble.

—On se marie en Espagne à l'espagnole et comme on veut; mais on se
marie en France à la française, raisonnablement et comme on peut!
disait Mathias.

—Ah! madame, s'écria Paul en sortant de sa stupeur, vous vous méprenez
sur mes sentiments.

—Il ne s'agit pas ici de sentiments, dit le vieux notaire en voulant
arrêter son client, nous faisons les affaires de trois générations.
Est-ce nous qui avons mangé les millions absents, nous qui ne demandons
qu'à résoudre des difficultés dont nous sommes innocents?

—Épousez-nous et ne chipotez pas, disait Solonet.

—Chipoter! chipoter! Vous appelez chipoter défendre les intérêts des
enfants, du père et de la mère, disait Mathias.

—Oui, disait Paul à sa belle-mère en continuant, je déplore les
dissipations de ma jeunesse, qui ne me permettent pas de clore cette
discussion par un mot, comme vous déplorez votre ignorance des affaires
et votre désordre involontaire. Dieu m'est témoin que je ne pense pas
en ce moment à moi, une vie simple à Lanstrac ne m'effraie point; mais
ne faut-il pas que mademoiselle Natalie renonce à ses goûts, à ses
habitudes? Voici notre existence modifiée.

—Où donc Évangélista puisait-il ses millions? dit la veuve.

—Monsieur Évangélista faisait des affaires, il jouait le grand jeu
des commerçants, il expédiait des navires et gagnait des sommes
considérables; nous sommes un propriétaire dont le capital est placé,
dont les revenus sont inflexibles, répondit vivement le vieux notaire.

—Il est encore un moyen de tout concilier, dit Solonet, qui par cette
phrase proférée d'un ton de fausset imposa silence aux trois autres en
attirant leurs regards et leur attention.

Ce jeune homme ressemblait à un habile cocher qui tient les rênes d'un
attelage à quatre chevaux et s'amuse à les animer, à les retenir. Il
déchaînait les passions, il les calmait tour à tour en faisant suer
dans son harnais Paul dont la vie et le bonheur étaient à tout moment
en question, et sa cliente qui ne voyait pas clair à travers les
tournoiements de la discussion.

—Madame Évangélista, dit-il après une pause, peut délaisser dès
aujourd'hui les inscriptions cinq pour cent et vendre son hôtel. Je
lui en ferai trouver trois cent mille francs en l'exploitant par lots.
Sur ce prix, elle vous remettra cent cinquante mille francs. Ainsi
madame vous donnera neuf cent cinquante mille francs immédiatement.
Si ce n'est pas ce qu'elle doit à sa fille, trouvez beaucoup de dots
semblables en France?

—Bien, dit maître Mathias, mais que deviendra madame?

A cette question, qui supposait un assentiment, Solonet se dit en
lui-même:—Allons donc, mon vieux loup, te voilà pris!

—Madame! répondit à haute voix le jeune notaire, madame gardera les
cinquante mille écus restant sur le prix de son hôtel. Cette somme
jointe au produit de son mobilier peut se placer en rentes viagères,
et lui procurera vingt mille livres de rentes. Monsieur le comte lui
arrangera une demeure chez lui. Lanstrac est grand. Vous avez un
hôtel à Paris, dit-il en s'adressant directement à Paul, madame votre
belle-mère peut donc vivre partout avec vous. Une veuve qui, sans avoir
à supporter les charges d'une maison, possède vingt mille livres de
rentes, est plus riche que ne l'était madame quand elle jouissait de
toute sa fortune. Madame Évangélista n'a que sa fille, monsieur le
comte est également seul, vos héritiers sont éloignés, aucune collision
d'intérêts n'est à craindre. La belle-mère et le gendre qui se trouvent
dans les conditions où vous êtes forment toujours une même famille.
Madame Évangélista compensera le déficit actuel par les bénéfices d'une
pension qu'elle vous donnera sur ses vingt mille livres de rentes
viagères, ce qui aidera d'autant votre existence. Nous connaissons
madame trop généreuse, trop grande pour supposer qu'elle veuille être
à charge à ses enfants. Ainsi vous vivrez unis, heureux, en pouvant
disposer de cent mille francs par an, somme suffisante, n'est-ce pas,
monsieur le comte? pour jouir en tout pays des agréments de l'existence
et satisfaire ses caprices. Et croyez-moi, les jeunes mariés sentent
souvent la nécessité d'un tiers dans leur ménage. Or, je le demande,
quel tiers plus affectueux qu'une bonne mère?...

Paul croyait entendre un ange en entendant parler Solonet. Il regarda
Mathias pour savoir s'il ne partageait pas son admiration pour la
chaleureuse éloquence de Solonet, car il ignorait que sous les feints
emportements de leurs paroles passionnées, les notaires comme les
avoués cachent la froideur et l'attention continue des diplomates.

—Un petit paradis, s'écria le vieillard.

Stupéfait par la joie de son client, Mathias alla s'asseoir sur une
ottomane, la tête dans une de ses mains, plongé dans une méditation
évidemment douloureuse. La lourde phraséologie dans laquelle les gens
d'affaires enveloppent à dessein leurs malices, il la connaissait, et
n'était pas homme à s'y laisser prendre. Il se mit à regarder à la
dérobée son confrère et madame Évangélista qui continuèrent à converser
avec Paul, et il essaya de surprendre quelques indices du complot dont
la trame si savamment ourdie commençait à se laisser voir.

—Monsieur, dit Paul à Solonet, je vous remercie du soin que vous
prenez à concilier nos intérêts. Cette transaction résout toutes les
difficultés plus heureusement que je ne l'espérais; si toutefois elle
vous convient, madame, dit-il en se tournant vers madame Évangélista,
car je ne voudrais rien de ce qui ne vous arrangerait pas également.

—Moi, reprit-elle, tout ce qui fera le bonheur de mes enfants me
comblera de joie. Ne me comptez pour rien.

—Il n'en doit pas être ainsi, dit vivement Paul. Si votre existence
n'était pas honorablement assurée, Natalie et moi nous en souffririons
plus que vous n'en souffririez vous-même.

—Soyez sans inquiétude, monsieur le comte, reprit Solonet.

—Ah! pensa maître Mathias, ils vont lui faire baiser les verges avant
de lui donner le fouet.

—Rassurez-vous, disait Solonet, il se fait en ce moment tant de
spéculations à Bordeaux, que les placements en viager s'y négocient
à des taux avantageux. Après avoir prélevé sur le prix de l'hôtel
et du mobilier les cinquante mille écus que nous vous devrons, je
crois pouvoir garantir à madame qu'il lui restera deux cent cinquante
mille francs. Je me charge de mettre cette somme en rentes viagères
par première hypothèque sur des biens valant un million, et d'en
obtenir dix pour cent, vingt-cinq mille livres de rentes. Ainsi nous
marions, à peu de chose près, des fortunes égales. En effet, contre
vos quarante-six mille livres de rentes, mademoiselle Natalie apporte
quarante mille livres de rentes en cinq pour cent, et cent cinquante
mille francs en écus, susceptibles de donner sept mille livres de
rentes: total, quarante-sept.

—Mais cela est évident, dit Paul.

En achevant sa phrase, maître Solonet avait jeté sur sa cliente un
regard oblique, saisi par Mathias, et qui voulait dire:—Lancez la
réserve.

—Mais! s'écria madame Évangélista dans un accès de joie qui ne parut
pas jouée, je puis donner à Natalie mes diamants, ils doivent valoir au
moins cent mille francs.

—Nous pouvons les faire estimer, dit le notaire, et ceci change
tout à fait la thèse. Rien ne s'oppose alors à ce que monsieur le
comte reconnaisse avoir reçu l'intégralité des sommes revenant à
mademoiselle Natalie de la succession de son père, et que les futurs
époux n'entendent au contrat le compte de tutelle. Si madame, en se
dépouillant avec une loyauté tout espagnole, remplit à cent mille
francs près ses obligations, il est juste de lui donner quittance.

—Rien n'est plus juste, dit Paul, je suis seulement confus de ces
procédés généreux.

—Ma fille n'est-elle pas une autre moi? dit madame Évangélista.

Maître Mathias aperçut une expression de joie sur la figure de madame
Évangélista, quand elle vit les difficultés à peu près levées: cette
joie et l'oubli des diamants qui arrivaient là comme des troupes
fraîches lui confirmèrent tous ses soupçons.

—La scène était préparée entre eux, comme les joueurs préparent les
cartes pour une partie où l'on ruinera quelque pigeon, se dit le vieux
notaire. Ce pauvre enfant que j'ai vu naître sera-t-il donc plumé vif
par sa belle-mère, rôti par l'amour et dévoré par sa femme? Moi qui ai
si bien soigné ces belles terres, les verrai-je fricassées en une seule
soirée? Trois millions et demi qui seront hypothéqués pour onze cent
mille francs de dot que ces deux femmes lui feront manger.

En découvrant dans l'âme de cette femme des intentions qui, sans tenir
à la scélératesse, au crime, au vol, à la supercherie, à l'escroquerie,
à aucun sentiment mauvais ni à rien de blâmable, comportaient néanmoins
toutes les criminalités en germe, maître Mathias n'éprouva ni douleur,
ni généreuse indignation. Il n'était pas le Misanthrope, il était un
vieux notaire, habitué par son métier aux adroits calculs des gens du
monde, à ces habiles traîtrises plus funestes que ne l'est un franc
assassinat commis sur la grande route par un pauvre diable, guillotiné
en grand appareil. Pour la haute société, ces passages de la vie, ces
congrès diplomatiques sont comme de petits coins honteux où chacun
jette ses ordures. Plein de pitié pour son client, maître Mathias
jetait un long regard sur l'avenir, et n'y voyait rien de bon.

—Entrons donc en campagne avec les mêmes armes, se dit-il, et
battons-les.

En ce moment, Paul, Solonet et madame Évangélista, gênés par le silence
du vieillard, sentirent combien l'approbation de ce censeur leur était
nécessaire pour sanctionner cette transaction, et tous trois ils le
regardèrent simultanément.

—Eh! bien, mon cher monsieur Mathias, que pensez-vous de ceci? lui dit
Paul.

—Voici ce que je pense, répondit l'intraitable et consciencieux
notaire. Vous n'êtes pas assez riche pour faire de ces royales folies.
La terre de Lanstrac, estimée à trois pour cent, représente plus d'un
million, y compris son mobilier; les fermes du Grassol et du Guadet,
votre clos de Bellerose valent un autre million; vos deux hôtels et
leur mobilier, un troisième million. Contre ces trois millions donnant
quarante-sept mille deux cents francs de rentes, mademoiselle Natalie
apporte huit cent mille francs sur le grand livre, et supposons cent
mille francs de diamants qui me semblent une valeur hypothétique!
plus, cent cinquante mille francs d'argent, en tout un million
cinquante mille francs! En présence de ces faits, mon confrère vous
dit glorieusement que nous marions des fortunes égales! Il veut que
nous restions grevés de cent mille francs envers nos enfants, puisque
nous reconnaîtrions à notre femme par le compte de tutelle entendu,
un apport de onze cent cinquante-six mille francs, en n'en recevant
que un million cinquante mille! Vous écoutez de pareilles sornettes
avec le ravissement d'un amoureux, et vous croyez que maître Mathias,
qui n'est pas amoureux, peut oublier l'arithmétique et ne signalera
pas la différence qui existe entre les placements territoriaux dont le
capital est énorme, qui va croissant, et les revenus de la dot dont le
capital est sujet à des chances et à des diminutions d'intérêt. Je suis
assez vieux pour avoir vu l'argent décroître et les terres augmenter.
Vous m'avez appelé, monsieur le comte, pour stipuler vos intérêts:
laissez-moi les défendre, ou renvoyez-moi.

—Si monsieur cherche une fortune égale en capital à la sienne, dit
Solonet, nous n'avons pas trois millions et demi, rien n'est plus
évident. Si vous possédez trois accablants millions, nous ne pouvons
offrir que notre pauvre petit million, presque rien! trois fois la dot
d'une archiduchesse de la maison d'Autriche. Bonaparte a reçu deux cent
cinquante mille francs en épousant Marie-Louise.

—Marie-Louise a perdu Bonaparte, dit maître Mathias en grommelant.

La mère de Natalie saisit le sens de cette phrase.

—Si mes sacrifices ne servent à rien, s'écria-t-elle, je n'entends pas
pousser plus loin une discussion semblable, je compte sur la discrétion
de monsieur, et renonce à l'honneur de sa main pour ma fille.

Après les évolutions que le jeune notaire avait prescrites, cette
bataille d'intérêts était arrivée au terme où la victoire devait
appartenir à madame Évangélista. La belle-mère s'ouvrait le cœur,
livrait ses biens, était quasi libérée. Sous peine de manquer aux lois
de la générosité, de mentir à l'amour, le futur époux devait accepter
ces conditions résolues par avance entre maître Solonet et madame
Évangélista. Comme une aiguille d'horloge mue par ses rouages, Paul
arriva fidèlement au but.

—Comment, madame, s'écria Paul, en un moment vous pourriez briser...

—Mais, monsieur, répondit-elle, à qui dois-je? à ma fille. Quand elle
aura vingt et un ans, elle recevra mes comptes et me donnera quittance.
Elle possédera un million, et pourra, si elle veut, choisir parmi les
fils de tous les pairs de France. N'est-elle pas une Casa-Réal?

—Madame a raison. Pourquoi serait-elle plus maltraitée aujourd'hui
qu'elle ne le sera dans quatorze mois. Ne la privez pas des bénéfices
de sa maternité, dit Solonet.

—Mathias, s'écria Paul avec une profonde douleur, il est deux sortes
de ruines, et vous me perdez en ce moment!

Il fit un pas vers lui, sans doute pour lui dire qu'il voulait que
le contrat fût rédigé sur l'heure. Le vieux notaire prévint ce
malheur par un regard qui voulait dire:—Attendez! Puis il vit des
larmes dans les yeux de Paul, larmes arrachées par la honte que lui
causait ce débat, par la phrase péremptoire de madame Évangélista qui
annonçait une rupture, et il les sécha par un geste, celui d'Archimède
criant:—_Eurêka!_ Le mot PAIR DE FRANCE avait été, pour lui, comme une
torche dans un souterrain.

Natalie apparut en ce moment ravissante comme une aurore, et dit d'un
air enfantin:—Suis-je de trop?

—Singulièrement de trop, ma fille, lui répondit sa mère avec une
cruelle amertume.

—Venez, ma chère Natalie, dit Paul en la prenant par la main et
l'amenant à un fauteuil près de la cheminée, tout est arrangé! Car il
lui fut impossible de supporter le renversement de ses espérances.

Mathias reprit vivement:—Oui, tout peut encore s'arranger.

Semblable au général qui, dans un moment, renverse les combinaisons
préparées par l'ennemi, le vieux notaire avait vu le génie qui préside
au Notariat lui déroulant en caractères légaux une conception capable
de sauver l'avenir de Paul et celui de ses enfants. Maître Solonet ne
connaissait pas d'autre dénouement à ces difficultés inconciliables
que la résolution inspirée au jeune homme par l'amour, et à laquelle
l'avait conduit cette tempête de sentiments et d'intérêts contrariés;
aussi fut-il étrangement surpris de l'exclamation de son confrère.
Curieux de connaître le remède que maître Mathias pouvait trouver à un
état de choses qui devait lui paraître perdu sans ressources, il lui
dit:—Que proposez vous?

—Natalie, ma chère enfant, laissez-nous, dit madame Évangélista.

—Mademoiselle n'est pas de trop, répondit maître Mathias en souriant,
je vais parler pour elle aussi bien que pour monsieur le comte.

Il se fit un silence profond pendant lequel chacun, plein d'agitation,
attendit l'improvisation du vieillard avec une indicible curiosité.

—Aujourd'hui, reprit monsieur Mathias après une pause, la profession
de notaire a changé de face. Aujourd'hui, les révolutions politiques
influent sur l'avenir des familles, ce qui n'arrivait pas autrefois.
Autrefois les existences étaient définies et les rangs étaient
déterminés...

—Nous n'avons pas un cours d'économie politique à faire, mais
un contrat de mariage, dit Solonet en laissant échapper un geste
d'impatience et en interrompant le vieillard.

—Je vous prie de me laisser parler à mon tour, dit le bonhomme.

Solonet alla s'asseoir sur l'ottomane en disant à voix basse à madame
Évangélista:—Vous allez connaître ce que nous nommons entre nous le
_galimatias_.

—Les notaires sont donc obligés de suivre la marche des affaires
politiques, qui maintenant sont intimement liées aux affaires des
particuliers. En voici un exemple. Autrefois les familles nobles
avaient des fortunes inébranlables que les lois de la révolution
ont brisées et que le système actuel tend à reconstituer, reprit le
vieux notaire en se livrant aussi à la faconde du _tabellionaris boa
constrictor_ (le Boa-Notaire). Par son nom, par ses talents, par sa
fortune, monsieur le comte est appelé à siéger un jour à la chambre
élective. Peut-être ses destinées le mèneront-elles à la chambre
héréditaire, et nous lui connaissons assez de moyens pour justifier nos
prévisions. Ne partagez-vous pas mon opinion, madame? dit-il à la veuve.

—Vous avez pressenti mon plus cher espoir, dit-elle. Manerville sera
pair de France, ou je mourrais de chagrin.

—Tout ce qui peut nous acheminer vers ce but?... dit maître Mathias en
interrogeant l'astucieuse belle-mère par un geste de bonhomie.

—Est, répondit-elle, mon plus cher désir.

—Eh! bien, reprit Mathias, ce mariage n'est-il pas une occasion
naturelle de fonder un majorat? fondation qui, certes, militera dans
l'esprit du gouvernement actuel pour la nomination de mon client, au
moment d'une fournée. Monsieur le comte y consacrera nécessairement la
terre de Lanstrac qui vaut un million. Je ne demande pas à mademoiselle
de contribuer à cet établissement par une somme égale, ce ne serait
pas juste; mais nous pouvons y affecter huit cent mille francs de son
apport. Je connais à vendre en ce moment deux domaines qui jouxtent
la terre de Lanstrac, et où les huit cent mille francs à employer en
acquisitions territoriales seront placés un jour à quatre et demi pour
cent. L'hôtel à Paris doit être également compris dans l'institution
du majorat. Le surplus des deux fortunes, sagement administré, suffira
grandement à l'établissement des autres enfants. Si les parties
contractantes s'accordent sur ces dispositions, monsieur le comte peut
accepter votre compte de tutelle et rester chargé du reliquat. Je
consens!

—_Questa coda non è di questo gatto_ (cette queue n'est pas de ce
chat), s'écria madame Évangélista en regardant son parrain Solonet et
lui montrant Mathias.

—Il y a quelque anguille sous roche, lui dit à mi-voix Solonet en
répondant par un proverbe français au proverbe italien.

—Pourquoi tout ce gâchis-là? demanda Paul à Mathias en l'emmenant dans
le petit salon.

—Pour empêcher votre ruine, lui répondit à voix basse le vieux
notaire. Vous voulez absolument épouser une fille et une mère qui ont
mangé environ deux millions en sept ans, vous acceptez un débet de plus
de cent mille francs envers vos enfants auxquels vous devrez compter
un jour les onze cent cinquante-six mille francs de leur mère, quand
vous en recevez aujourd'hui à peine un million. Vous risquez de voir
votre fortune dévorée en cinq ans, et de rester nu comme un Saint-Jean,
en restant débiteur de sommes énormes envers votre femme ou ses hoirs.
Si vous voulez vous embarquer dans cette galère, allez-y, monsieur
le comte; mais laissez au moins votre vieil ami sauver la maison de
Manerville.

—Comment la sauvez-vous ainsi? demanda Paul.

—Écoutez, monsieur le comte, vous êtes amoureux?

—Oui.

—Un amoureux est discret à peu près comme un coup de canon, je ne veux
vous rien dire. Si vous parliez, peut-être votre mariage serait-il
rompu. Je mets votre amour sous la protection de mon silence. Avez-vous
confiance en mon dévouement?

—Belle question!

—Eh! bien, sachez que madame Évangélista, son notaire et sa fille nous
jouaient par-dessous jambe, et sont plus qu'adroits. Tudieu, quel jeu
serré!

—Natalie? s'écria Paul.

—Je n'en mettrais pas ma main au feu, dit le vieillard. Vous la
voulez, prenez-la! Mais je désirerais voir manquer ce mariage sans
qu'il y eût le moindre tort de votre côté.

—Pourquoi?

—Cette fille dépenserait le Pérou. Puis elle monte à cheval comme un
écuyer du Cirque, elle est quasiment émancipée: ces sortes de filles
font de mauvaises femmes.

Paul serra la main de maître Mathias, et lui dit en prenant un petit
air fat:—Soyez tranquille! Mais, pour le moment, que dois-je faire?

—Tenez ferme à ces conditions; ils y consentiront, car elles ne
blessent aucun intérêt. D'ailleurs madame Évangélista ne veut que
marier sa fille, j'ai vu dans son jeu, défiez-vous d'elle.

Paul rentra dans le salon, où il vit sa belle-mère causant à voix basse
avec Solonet, comme il venait de causer avec Mathias. Mise en dehors de
ces deux conférences mystérieuses, Natalie jouait avec son écran. Assez
embarrassée d'elle-même, elle se demandait:—Par quelle bizarrerie ne
me dit-on rien de mes affaires?

Le jeune notaire saisissait en gros l'effet lointain d'une stipulation
basée sur l'amour-propre des parties, et dans laquelle sa cliente
avait donné tête baissée. Mais si Mathias n'était plus que notaire,
Solonet était encore un peu homme, et portait dans les affaires
un amour-propre juvénile. Il arrive souvent ainsi que la vanité
personnelle fait oublier à un jeune homme l'intérêt de son client. En
cette circonstance, maître Solonet, qui ne voulut pas laisser croire
à la veuve que Nestor battait Achille, lui conseillait d'en finir
promptement sur ces bases. Peu lui importait la future liquidation de
ce contrat; pour lui, les conditions de la victoire étaient madame
Évangélista libérée, son existence assurée, Natalie mariée.

—Bordeaux saura que vous donnez environ onze cent mille francs à
Natalie, et qu'il vous reste vingt-cinq mille livres de rentes, dit
Solonet à l'oreille de madame Évangélista. Je ne croyais pas obtenir un
si beau résultat.

—Mais, dit-elle, expliquez-moi donc pourquoi la création de ce majorat
apaise si promptement l'orage?

—Défiance de vous et de votre fille. Un majorat est inaliénable: aucun
des époux n'y peut toucher.

—Ceci est positivement injurieux.

—Non. Nous appelons cela de la prévoyance. Le bonhomme vous a pris
dans un piége. Refusez de constituer ce majorat; il nous dira: Vous
voulez donc dissiper la fortune de mon client, qui par la création
du majorat est mise hors de toute atteinte, comme si les époux se
mariaient sous le régime dotal.

Solonet calma ses propres scrupules en se disant:—Ces stipulations
n'ont d'effets que dans l'avenir, et alors madame Évangélista sera
morte et enterrée.

En ce moment madame Évangélista se contenta des explications de
Solonet, en qui elle avait toute confiance. D'ailleurs elle ignorait
les lois; elle voyait sa fille mariée, elle n'en demandait pas
davantage, le matin; elle fut toute à la joie du succès. Ainsi, comme
le pensait Mathias, ni Solonet ni madame Évangélista ne comprenaient
encore dans toute son étendue sa conception appuyée sur des raisons
inattaquables.

—Hé! bien, monsieur Mathias, dit la veuve, tout est pour le mieux.

—Madame, si vous et monsieur le comte consentez à ces dispositions,
vous devez échanger vos paroles.—Il est bien entendu, n'est-ce pas,
dit-il en les regardant l'un et l'autre, que le mariage n'aura lieu
que sous la condition de la constitution d'un majorat composé de la
terre de Lanstrac et de l'hôtel situé rue de la Pépinière, appartenant
au futur époux, _item_ de huit cent mille francs pris en argent dans
l'apport de la future épouse, et dont l'emploi se fera en terres?
Pardonnez-moi, madame, cette répétition: un engagement positif et
solennel est ici nécessaire. L'érection d'un majorat exige des
formalités, des démarches à la chancellerie, une ordonnance royale, et
nous devons conclure immédiatement l'acquisition des terres, afin de
les comprendre dans la désignation des biens que l'ordonnance royale a
la vertu de rendre inaliénables. Dans beaucoup de familles on ferait
un compromis, mais entre vous un simple consentement doit suffire.
Consentez-vous?

—Oui, dit madame Évangélista.

—Oui, dit Paul.

—Et moi? dit Natalie en riant.

—Vous êtes mineure, mademoiselle, lui répondit Solonet, ne vous en
plaignez pas.

Il fut alors convenu que maître Mathias rédigerait le contrat, que
maître Solonet minuterait le compte de tutelle, et que ces actes se
signeraient, suivant la loi, quelques jours avant la célébration du
mariage. Après quelques salutations, les deux notaires se levèrent.

—Il pleut. Mathias, voulez-vous que je vous reconduise, dit Solonet?
J'ai mon cabriolet.

—Ma voiture est à vos ordres, dit Paul en manifestant l'intention
d'accompagner le bonhomme.

—Je ne veux pas vous voler un instant, dit le vieillard: j'accepte la
proposition de mon confrère.

—Hé! bien, dit Achille à Nestor quand le cabriolet roula dans les
rues, vous avez été vraiment patriarcal. En vérité, ces jeunes gens se
seraient ruinés.

—J'étais effrayé de leur avenir, dit Mathias en gardant le secret sur
les motifs de sa proposition.

En ce moment les deux notaires ressemblaient à deux acteurs qui se
donnent la main dans la coulisse après avoir joué sur le théâtre une
scène de provocations haineuses.

—Mais, dit Solonet, qui pensait alors aux choses du métier, n'est-ce
pas à moi d'acquérir les terres dont vous parlez? N'est-ce pas l'emploi
de notre dot?

—Comment pourrez-vous faire comprendre dans un majorat établi par le
comte de Manerville les biens de mademoiselle Évangélista? répondit
Mathias.

—La chancellerie nous répondra sur cette difficulté, dit Solonet.

—Mais je suis le notaire du vendeur aussi bien que de l'acquéreur,
répondit Mathias. D'ailleurs monsieur de Manerville peut acheter en son
nom. Lors du paiement nous ferons mention de l'emploi des fonds dotaux.

—Vous avez réponse à tout, mon ancien, dit Solonet en riant. Vous avez
été surprenant ce soir, vous nous avez battus.

—Pour un vieux qui ne s'attendait pas à vos batteries chargées à
mitraille, ce n'était pas mal, hein?

—Ha! ha! fit Solonet.

La lutte odieuse où le bonheur matériel d'une famille avait été
si périlleusement risqué n'était plus pour eux qu'une question de
polémique notariale.

—Nous n'avons pas pour rien quarante ans de bricole! dit Mathias.
Écoutez, Solonet, reprit-il, je suis bonhomme, vous pourrez assister au
contrat de vente des terres à joindre au majorat.

—Merci, mon bon Mathias. A la première occasion vous me trouverez tout
à vous.

Pendant que les deux notaires s'en allaient ainsi paisiblement,
sans autre émotion qu'un peu de chaleur à la gorge, Paul et madame
Évangélista se trouvaient en proie à cette trépidation de nerfs, à
cette agitation précordiale, à ces tressaillements de moelle et de
cervelle que ressentent les gens passionnés après une scène où leurs
intérêts et leurs sentiments ont été violemment secoués. Chez madame
Évangélista ces derniers grondements de l'orage étaient dominés par une
terrible réflexion, par une lueur rouge qu'elle voulait éclaircir.

—Maître Mathias n'aurait-il pas détruit en quelques minutes mon
ouvrage de six mois? se dit-elle. N'aurait-il pas soustrait Paul à mon
influence en lui inspirant de mauvais soupçons pendant leur conférence
secrète dans le petit salon?

Elle était debout devant sa cheminée, le coude appuyé sur le coin du
manteau de marbre, toute songeuse. Quand la porte cochère se ferma
sur la voiture des deux notaires, elle se retourna vers son gendre,
impatientée de résoudre ses doutes.

—Voilà la plus terrible journée de ma vie, s'écria Paul vraiment
joyeux de voir ces difficultés terminées. Je ne sais rien de plus rude
que ce vieux père Mathias. Que Dieu l'entende, et que je devienne _pair
de France_! Chère Natalie, je le désire maintenant plus pour vous que
pour moi. Vous êtes toute mon ambition, je ne vis qu'en vous.

En entendant cette phrase accentuée par le cœur, en voyant surtout le
limpide azur des yeux de Paul dont le regard, aussi bien que le front,
n'accusait aucune arrière-pensée, la joie de madame Évangélista fut
entière. Elle se reprocha les paroles un peu vives par lesquelles elle
avait éperonné son gendre; et dans l'ivresse du succès, elle se résolut
à rasséréner l'avenir. Elle reprit sa contenance calme, fit exprimer à
ses yeux cette douce amitié qui la rendait si séduisante, et répondit
à Paul:—Je puis vous en dire autant. Aussi, cher enfant, peut-être
ma nature espagnole m'a-t-elle emportée plus loin que mon cœur ne le
voulait. Soyez ce que vous êtes, bon comme Dieu? ne me gardez point
rancune de quelques paroles inconsidérées. Donnez-moi la main?

Paul était confus, il se trouvait mille torts, il embrassa madame
Évangélista.

—Cher Paul, dit-elle tout émue, pourquoi ces deux escogriffes
n'ont-ils pas arrangé cela sans nous, puisque tout devait si bien
s'arranger?

—Je n'aurais pas su, dit Paul, combien vous étiez grande et généreuse.

—Bien cela, Paul! dit Natalie en lui serrant la main.

—Nous avons, dit madame Évangélista, plusieurs petites choses à
régler, mon cher enfant. Ma fille et moi, nous sommes au-dessus de
niaiseries auxquelles certaines gens tiennent beaucoup. Ainsi Natalie
n'a nul besoin de diamants, je lui donne les miens.

—Ah! chère mère, croyez-vous que je puisse les accepter? s'écria
Natalie.

—Oui, mon enfant, ils sont une condition du contrat.

—Je ne le veux pas, je ne me marierai pas, répondit vivement Natalie.
Gardez ces pierreries que mon père prenait tant de plaisir à vous
offrir. Comment monsieur Paul peut-il exiger...?

—Tais-toi, chère fille, dit la mère dont les yeux se remplirent de
larmes. Mon ignorance des affaires exige bien davantage!

—Quoi donc?

—Je vais vendre mon hôtel pour m'acquitter de ce que je te dois.

—Que pouvez-vous me devoir, dit-elle, à moi qui vous dois la vie?
Puis-je m'acquitter jamais envers vous, moi? Si mon mariage vous coûte
le plus léger sacrifice, je ne veux pas me marier.

—Enfant!

—Chère Natalie, dit Paul, comprenez donc que ce n'est ni moi, ni votre
mère, ni vous qui exigeons ces sacrifices, mais les enfants...

—Et si je ne me marie pas? dit-elle en l'interrompant.

—Vous ne m'aimez donc point? dit Paul.

—Allons, petite folle, crois-tu qu'un contrat soit un château de
cartes sur lequel tu puisses souffler à plaisir? Chère ignorante, tu
ne sais pas combien nous avons eu de peine à bâtir un majorat à l'aîné
de tes enfants! Ne nous rejette pas dans les ennuis d'où nous sommes
sortis.

—Pourquoi ruiner ma mère? dit Natalie en regardant Paul.

—Pourquoi êtes-vous si riche? répondit-il en souriant.

—Ne vous disputez pas trop, mes enfants, vous n'êtes pas encore
mariés, dit madame Évangélista. Paul, reprit-elle, il ne faut donc
ni corbeille, ni joyaux, ni trousseau? Natalie a tout à profusion.
Réservez plutôt l'argent que vous auriez mis à des cadeaux de noces,
pour vous assurer à jamais un petit luxe intérieur. Je ne sais rien
de plus sottement bourgeois que de dépenser cent mille francs à une
corbeille de laquelle il ne subsiste rien un jour qu'un vieux coffre
en satin blanc. Au contraire, cinq mille francs par an attribués à la
toilette évitent mille soucis à une jeune femme, et lui restent pendant
toute la vie. D'ailleurs l'argent d'une corbeille sera nécessaire à
l'arrangement de votre hôtel à Paris. Nous reviendrons à Lanstrac au
printemps, car pendant l'hiver Solonet aura liquidé mes affaires.

—Tout est pour le mieux, dit Paul au comble du bonheur.

—Je verrai donc Paris, s'écria Natalie avec un accent qui aurait
justement effrayé un de Marsay.

—Si nous nous arrangeons ainsi, dit Paul, je vais écrire à de Marsay
de me prendre une loge aux Italiens et à l'Opéra pour l'hiver.

—Vous êtes bien aimable, je n'osais pas vous le demander, dit Natalie.
Le mariage est une institution fort agréable, si elle donne aux maris
le talent de deviner les désirs de leurs femmes.

—Ce n'est pas autre chose, dit Paul; mais il est minuit, il faut
partir.

—Pourquoi si tôt aujourd'hui? dit madame Évangélista qui déploya les
câlineries auxquelles les hommes sont si sensibles.

Quoique tout se fût passé dans les meilleurs termes, et selon les
lois de la plus exquise politesse, l'effet de la discussion de ces
intérêts avait néanmoins jeté chez le gendre et chez la belle-mère
un germe de défiance et d'inimitié prêt à lever au premier feu d'une
colère ou sous la chaleur d'un sentiment trop violemment heurté. Dans
la plupart des familles, la constitution des dots et les donations à
faire au contrat de mariage engendrent ainsi des hostilités primitives,
soulevées par l'amour-propre, par la lésion de quelques sentiments, par
le regret des sacrifices et par l'envie de les diminuer. Ne faut-il
pas un vainqueur et un vaincu, lorsqu'il s'élève une difficulté? Les
parents des futurs essaient de conclure avantageusement cette affaire
à leurs yeux purement commerciale, et qui comporte les ruses, les
profits, les déceptions du négoce. La plupart du temps le mari seul
est initié dans les secrets de ces débats, et la jeune épouse reste,
comme le fut Natalie, étrangère aux stipulations qui la font ou riche
ou pauvre. En s'en allant, Paul pensait que, grâce à l'habileté de son
notaire, sa fortune était presque entièrement garantie de toute ruine.
Si madame Évangélista ne se séparait point de sa fille, leur maison
aurait au delà de cent mille francs à dépenser par an; ainsi toutes ses
prévisions d'existence heureuse se réalisaient.

—Ma belle-mère me paraît être une excellente femme, se dit-il encore
sous le charme des patelineries par lesquelles madame Évangélista
s'était efforcée de dissiper les nuages élevés par la discussion.
Mathias se trompe. Ces notaires sont singuliers, ils enveniment tout.
Le mal est venu de ce petit ergoteur de Solonet, qui a voulu faire
l'habile.

Pendant que Paul se couchait en récapitulant les avantages qu'il avait
remportés dans cette soirée, madame Évangélista s'attribuait également
la victoire.

—Eh! bien, mère chérie, es-tu contente? dit Natalie en suivant sa mère
dans sa chambre à coucher.

—Oui, mon amour, répondit la mère, tout a réussi selon mes désirs, et
je me sens un poids de moins sur les épaules qui ce matin m'écrasait.
Paul est une excellente pâte d'homme. Ce cher enfant, oui, certes!
nous lui ferons une belle existence. Tu le rendras heureux, et moi
je me charge de sa fortune politique. L'ambassadeur d'Espagne est
un de mes amis, je vais renouer avec lui, comme avec toutes mes
connaissances. Oh! nous serons bientôt au cœur des affaires, tout sera
joie pour nous. A vous les plaisirs, chers enfants; à moi les dernières
occupations de la vie, le jeu de l'ambition. Ne t'effraie pas de me
voir vendre mon hôtel, crois-tu que nous revenions jamais à Bordeaux?
à Lanstrac? oui. Mais nous irons passer tous les hivers à Paris, où
sont maintenant nos véritables intérêts. Eh! bien, Natalie, était-il si
difficile de faire ce que je te demandais?

—Ma petite mère, par moments, j'avais honte.

—Solonet me conseille de mettre mon hôtel en rente viagère, se dit
madame Évangélista, mais il faut faire autrement, je ne veux pas
t'enlever un liard de ma fortune.

—Je vous ai vus tous bien en colère, dit Natalie. Comment cette
tempête s'est-elle donc apaisée?

—Par l'offre de mes diamants, répondit madame Évangélista. Solonet
avait raison. Avec quel talent il a conduit l'affaire. Mais, dit-elle,
prends donc mon écrin, Natalie! Je ne me suis jamais sérieusement
demandé ce que valent ces diamants. Quand je disais cent mille francs,
j'étais folle. Madame de Gyas ne prétendait-elle pas que le collier
et les boucles d'oreilles que m'a donnés ton père, le jour de notre
mariage, valaient au moins cette somme. Mon pauvre mari était d'une
prodigalité! Puis mon diamant de famille, celui que Philippe II a donné
au duc d'Albe et que m'a légué ma tante, le _Discreto_, fut, je crois,
estimé jadis quatre mille quadruples.

Natalie apporta sur la toilette de sa mère ses colliers de perles,
ses parures, ses bracelets d'or, ses pierreries de toute nature, et
les y entassa complaisamment en manifestant l'inexprimable sentiment
qui réjouit certaines femmes à l'aspect de ces trésors avec lesquels,
suivant les commentateurs du Talmud, les anges maudits séduisirent les
filles de l'homme en allant chercher au fond de la terre ces fleurs du
feu céleste.

—Certes, dit madame Évangélista, quoiqu'en fait de joyaux, je ne sois
bonne qu'à les recevoir et les porter, il me semble qu'en voici pour
beaucoup d'argent. Puis, si nous ne faisons plus qu'une seule maison,
je peux vendre mon argenterie, qui seulement au poids vaut trente mille
francs. Quand nous l'avons apportée de Lima, je me souviens qu'ici
la douane lui attribuait cette valeur. Solonet a raison! J'enverrai
chercher Élie Magus. Le juif m'estimera ces écrins. Peut-être serais-je
dispensée de mettre le reste de ma fortune à fonds perdu.

—Le beau collier de perles! dit Natalie.

—J'espère qu'il te le laissera, s'il t'aime. Ne devrait-il pas faire
remonter tout ce que je lui remettrai de pierreries et te les offrir.
D'après le contrat les diamants t'appartiennent. Allons, adieu, mon
ange. Après une si fatigante journée, nous avons toutes deux besoin de
repos.

La petite maîtresse, la créole, la grande dame incapable d'analyser les
dispositions d'un contrat qui n'était pas encore formulé, s'endormit
donc dans la joie en voyant sa fille mariée à un homme facile à
conduire, qui les laisserait toutes deux également maîtresses au logis,
et dont la fortune, réunie aux leurs, permettrait de ne rien changer à
leur manière de vivre. Après avoir rendu ses comptes à sa fille, dont
toute la fortune était reconnue, madame Évangélista se trouvait encore
à son aise.

—Étais-je folle de tant m'inquiéter, se dit-elle, je voudrais que le
mariage fût fini.

Ainsi madame Évangélista, Paul, Natalie et les deux notaires étaient
tous enchantés de cette première rencontre. Le _Te Deum_ se chantait
dans les deux camps, situation dangereuse! il vient un moment où cesse
l'erreur du vaincu. Pour la veuve, son gendre était le vaincu.

Le lendemain matin, Élie Magus vint chez madame Évangélista,
croyant, d'après les bruits qui couraient sur le mariage prochain de
mademoiselle Natalie et du comte Paul, qu'il s'agissait de parures à
leur vendre. Le juif fut donc étonné en apprenant qu'il s'agissait au
contraire d'une prisée quasi-légale des diamants de la belle-mère.
L'instinct des juifs, autant que certaines questions captieuses, lui
fit comprendre que cette valeur allait sans doute être comptée dans le
contrat de mariage. Les diamants n'étant pas à vendre, il les prisa
comme s'ils devaient être achetés par un particulier chez un marchand.
Les joailliers seuls savent reconnaître les diamants de l'Asie de ceux
du Brésil. Les pierres de Golconde et de Visapour se distinguent par
une blancheur, par une netteté de brillant que n'ont pas les autres
dont l'eau comporte une teinte jaune qui les fait, à poids égal,
déprécier lors de la vente. Les boucles d'oreilles et le collier de
madame Évangélista, entièrement composés de diamants asiatiques, furent
estimés deux cent cinquante mille francs par Élie Magus. Quant au
_Discreto_, c'était, selon lui, l'un des plus beaux diamants possédés
par des particuliers, il était connu dans le commerce et valait cent
mille francs. En apprenant un prix qui lui révélait les prodigalités de
son mari, madame Évangélista demanda si elle pouvait avoir cette somme
immédiatement.

—Madame, répondit le juif, si vous voulez vendre, je ne donnerais que
soixante-quinze mille du brillant et cent soixante mille du collier et
des boucles d'oreilles.

—Et pourquoi ce rabais? demanda madame Évangélista surprise.

—Madame, répondit le juif, plus les diamants sont beaux, plus
longtemps nous les gardons. La rareté des occasions de placement est en
raison de la haute valeur des pierres. Comme le marchand ne doit pas
perdre les intérêts de son argent, les intérêts à recouvrer, joints
aux chances de la baisse et de la hausse auxquelles sont exposées ces
marchandises, expliquent la différence entre le prix d'achat et le
prix de vente. Vous avez perdu depuis vingt ans les intérêts de trois
cent mille francs. Si vous portiez dix fois par an vos diamants, ils
vous coûtaient chaque soirée mille écus. Combien de belles toilettes
n'a-t-on pas pour mille écus! Ceux qui conservent des diamants sont
donc des fous; mais, heureusement pour nous, les femmes ne veulent pas
comprendre ces calculs.

—Je vous remercie de me les avoir exposés, j'en profiterai!

—Vous voulez vendre? reprit avidement le juif.

—Que vaut le reste? dit madame Évangélista.

Le juif considéra l'or des montures, mit les perles au jour, examina
curieusement les rubis, les diadèmes, les agrafes, les bracelets, les
fermoirs, les chaînes, et dit en marmottant:—Il s'y trouve beaucoup
de diamants portugais venus du Brésil! Cela ne vaut pour moi que cent
mille francs. Mais, de marchand à chaland, ajouta-t-il, ces bijoux se
vendraient plus de cinquante mille écus.

—Nous les gardons, dit madame Évangélista.

—Vous avez tort, répondit Élie Magus. Avec les revenus de la somme
qu'ils représentent, en cinq ans vous auriez d'aussi beaux diamants et
vous conserveriez le capital.

Cette conférence assez singulière fut connue et corrobora certaines
rumeurs excitées par la discussion du contrat. En province tout se
sait. Les gens de la maison ayant entendu quelques éclats de voix
supposèrent une discussion beaucoup plus vive qu'elle ne l'était,
leurs commérages avec les autres valets s'étendirent insensiblement;
et, de cette basse région, remontèrent aux maîtres. L'attention du
beau monde et de la ville était si bien fixée sur le mariage de deux
personnes également riches; petit ou grand, chacun s'en occupait
tant, que, huit jours après, il circulait dans Bordeaux les bruits
les plus étranges:—Madame Évangélista vendait son hôtel, elle était
donc ruinée. Elle avait proposé ses diamants à Élie Magus. Rien
n'était conclu entre elle et le comte de Manerville. Ce mariage se
ferait-il? Les uns disaient _oui_, les autres _non_. Les deux notaires
questionnés démentirent ces calomnies et parlèrent des difficultés
purement réglementaires suscitées par la constitution d'un majorat.
Mais, quand l'opinion publique a pris une pente, il est bien difficile
de la lui faire remonter. Quoique Paul allât tous les jours chez madame
Évangélista, malgré l'assertion des deux notaires, les doucereuses
calomnies continuèrent. Plusieurs jeunes filles, leurs mères ou leurs
tantes, chagrines d'un mariage rêvé pour elles-mêmes ou pour leurs
familles, ne pardonnaient pas plus à madame Évangélista son bonheur
qu'un auteur ne pardonne un succès à son voisin. Quelques personnes se
vengeaient de vingt ans de luxe et de grandeur que la maison espagnole
avait fait peser sur leur amour-propre. Un grand homme de préfecture
disait que les deux notaires et les deux familles ne pouvaient pas
tenir un autre langage ni une autre conduite dans le cas d'une rupture.
Le temps que demandait l'érection du majorat confirmait les soupçons
des politiques bordelais.

—Ils amuseront le tapis pendant tout l'hiver; puis, au printemps,
ils iront aux eaux, et nous apprendrons dans un an que le mariage est
manqué.

—Vous comprenez, disaient les uns, que, pour ménager l'honneur de
deux familles, les difficultés ne seront venues d'aucun côté, ce sera
la chancellerie qui refusera; ce sera quelque chicane élevée sur le
majorat qui fera naître la rupture.

—Madame Évangélista, disaient les autres, menait un train auquel les
mines de Valenciana n'auraient pas suffi. Quand il a fallu fondre la
cloche, il ne se sera plus rien trouvé!

Excellente occasion pour chacun de supputer les dépenses de la belle
veuve, afin d'établir catégoriquement sa ruine! Les rumeurs furent
telles qu'il se fit des paris pour ou contre le mariage. Suivant la
jurisprudence mondaine, ces caquetages couraient à l'insu des parties
intéressées. Personne n'était ni assez ennemi ni assez ami de Paul ou
de madame Évangélista pour les en instruire. Paul eut quelques affaires
à Lanstrac, et profita de la circonstance pour y faire une partie de
chasse avec plusieurs jeunes gens de la ville, espèce d'adieu à la vie
de garçon. Cette partie de chasse fut acceptée par la société comme une
éclatante confirmation des soupçons publics. Dans ces conjonctures,
madame de Gyas, qui avait une fille à marier, jugea convenable de
sonder le terrain et d'aller s'attrister joyeusement de l'échec reçu
par les Évangélista. Natalie et sa mère furent assez surprises en
voyant la figure mal grimée de la marquise, et lui demandèrent s'il ne
lui était rien arrivé de fâcheux.

—Mais, dit-elle, vous ignorez donc les bruits qui circulent dans
Bordeaux? Quoique je les croie faux, je venais savoir la vérité pour
les faire cesser sinon partout, au moins dans mon cercle d'amis. Être
les dupes ou les complices d'une semblable erreur est une position trop
fausse pour que de vrais amis veuillent y rester.

—Mais que se passe-t-il donc? dirent la mère et la fille.

Madame de Gyas se donna le plaisir de raconter les dires de chacun,
sans épargner un seul coup de poignard à ses deux amies intimes.
Natalie et madame Évangélista se regardèrent en riant, mais elles
avaient bien compris le sens de la narration et les motifs de leur
amie. L'Espagnole prit sa revanche à peu près comme Célimène avec
Arsinoé.

—Ma chère, ignorez-vous donc, vous qui connaissez la province,
ignorez-vous ce dont est capable une mère quand elle a sur les bras
une fille qui ne se marie pas faute de dot et d'amoureux, faute de
beauté, faute d'esprit, quelquefois faute de tout? Elle arrêterait une
diligence, elle assassinerait, elle attendrait un homme au coin d'une
rue, elle se donnerait cent fois elle même si elle valait quelque
chose. Il y en a beaucoup dans cette situation à Bordeaux qui nous
prêtent sans doute leurs pensées et leurs actions. Les naturalistes
nous ont dépeint les mœurs de beaucoup d'animaux féroces; mais ils
ont oublié la mère et la fille en quête d'un mari. Ce sont des hyènes
qui, selon le Psalmiste, cherchent une proie à dévorer, et qui joignent
au naturel de la bête l'intelligence de l'homme et le génie de la
femme. Que ces petites araignées bordelaises, mademoiselle de Belor,
mademoiselle de Trans, etc., occupées depuis si longtemps à travailler
leurs toiles sans y voir de mouche, sans entendre le moindre battement
d'aile à l'entour, soient furieuses, je le conçois, je leur pardonne
leurs propos envenimés. Mais que vous, qui marierez votre fille
quand vous le voudrez, vous riche et titrée, vous qui n'avez rien de
provincial; vous dont la fille est spirituelle, pleine de qualités,
jolie, en position de choisir; que vous, si distinguée des autres
par vos grâces parisiennes, ayez pris le moindre souci, voilà pour
nous un sujet d'étonnement! Dois-je compte au public des stipulations
matrimoniales que les gens d'affaires ont trouvées utiles dans les
circonstances politiques qui domineront l'existence de mon gendre? La
manie des délibérations publiques va-t-elle atteindre l'intérieur des
familles? Fallait-il convoquer par lettres closes les pères et les
mères de _votre_ province pour les faire assister au vote des articles
de notre contrat de mariage?

Un torrent d'épigrammes roula sur Bordeaux. Madame Évangélista quittait
la ville: elle pouvait passer en revue ses amis, ses ennemis, les
caricaturer, les fouetter à son gré sans avoir rien à craindre. Aussi
donna-t-elle passage à ses observations gardées, à ses vengeances
ajournées, en cherchant quel intérêt avait telle ou telle personne à
nier le soleil en plein midi.

—Mais, ma chère, dit la marquise de Gyas, le séjour de monsieur
de Manerville à Lanstrac, ces fêtes aux jeunes gens en semblables
circonstances...

—Hé! ma chère, dit la grande dame en l'interrompant, croyez-vous que
nous adoptions les petitesses du cérémonial bourgeois? Le comte Paul
est il tenu en laisse comme un homme qui peut s'enfuir? Croyez-vous que
nous ayons besoin de le faire garder par la gendarmerie? Craignons-nous
de nous le voir enlever par quelque conspiration bordelaise?

—Soyez persuadée, chère amie, que vous me faites un plaisir extrême....

La parole fut coupée à la marquise par le valet de chambre, qui annonça
Paul. Comme tous les amoureux, Paul avait trouvé charmant de faire
quatre lieues pour venir passer une heure avec Natalie. Il avait laissé
ses amis à la chasse, et il arrivait éperonné, botté, cravache en main.

—Cher Paul, dit Natalie, vous ne savez pas quelle réponse vous donnez
en ce moment à madame.

Quand Paul apprit les calomnies qui couraient dans Bordeaux, il se mit
à rire au lieu de se mettre en colère.

—Ces braves gens savent peut-être qu'il n'y aura pas de ces nopces et
festins en usage dans les provinces, ni mariage à midi dans l'église;
ils sont furieux. Eh! bien, chère mère, dit-il en baisant la main de
madame Évangélista, nous leur jetterons à la tête un bal, le jour de
la signature du contrat, comme on jette au peuple sa fête dans le
grand carré des Champs-Élysées, et nous procurerons à nos bons amis le
douloureux plaisir de signer un contrat comme il s'en fait rarement en
province.

Cet incident fut d'une haute importance. Madame Évangélista pria
tout Bordeaux pour le jour de la signature du contrat, et manifesta
l'intention de déployer dans sa dernière fête un luxe qui donnât
d'éclatants démentis aux sots mensonges de la société. Ce fut un
engagement solennel pris à la face du public de marier Paul et Natalie.
Les préparatifs de cette fête durèrent quarante jours, elle fut nommée
la nuit des camélias. Il y eut une immense quantité de ces fleurs
dans l'escalier, dans l'antichambre et dans la salle où l'on servit
le souper. Ce délai coïncida naturellement avec ceux qu'exigeaient
les formalités préliminaires du mariage, et les démarches faites à
Paris pour l'érection du majorat. L'achat des terres qui jouxtaient
Lanstrac eut lieu, les bans se publièrent, les doutes se dissipèrent.
Amis et ennemis ne pensèrent plus qu'à préparer leurs toilettes pour
la fête indiquée. Le temps pris par ces événements passa donc sur les
difficultés soulevées par la première conférence, en emportant dans
l'oubli les paroles et les débats de l'orageuse discussion à laquelle
avait donné lieu le contrat de mariage. Ni Paul ni sa belle-mère n'y
songeaient plus. N'était ce pas, comme l'avait dit madame Évangélista,
l'affaire des deux notaires? Mais à qui n'est-il pas arrivé, quand la
vie est d'un cours si rapide, d'être soudainement interpellé par la
voix d'un souvenir qui se dresse souvent trop tard, et vous rappelle un
fait important, un danger prochain? Dans la matinée du jour où devait
se signer le contrat de Paul et de Natalie, un de ces feux follets de
l'âme brilla chez madame Évangélista pendant les somnolescences de son
réveil. Cette phrase: _Questa coda non è di questo gatto!_ dite par
elle à l'instant où Mathias accédait aux conditions de Solonet, lui
fut criée par une voix. Malgré son inaptitude aux affaires, madame
Évangélista se dit en elle-même:—Si l'habile maître Mathias s'est
apaisé, sans doute il trouvait satisfaction aux dépens de l'un des
deux époux. L'intérêt lésé ne devait pas être celui de Paul, comme
elle l'avait espéré. Serait-ce donc la fortune de sa fille qui payait
les frais de la guerre? Elle se proposa de demander des explications
sur la teneur du contrat, sans penser à ce qu'elle devait faire au
cas où ses intérêts seraient trop gravement compromis. Cette journée
influa tellement sur la vie conjugale de Paul, qu'il est nécessaire
d'expliquer quelques-unes de ces circonstances extérieures qui
déterminent tous les esprits. L'hôtel Évangélista devant être vendu,
la belle-mère du comte de Manerville n'avait reculé devant aucune
dépense pour la fête. La cour était sablée, couverte d'une tente à la
turque et parée d'arbustes malgré l'hiver. Ces camélias, dont il était
parlé depuis Angoulême jusqu'à Dax, tapissaient les escaliers et les
vestibules. Des pans de murs avaient disparu pour agrandir la salle du
festin et celle où l'on dansait. Bordeaux, où brille le luxe de tant
de fortunes coloniales, était dans l'attente des féeries annoncées.
Vers huit heures, au moment de la dernière discussion, les gens curieux
de voir les femmes en toilette descendant de voiture se rassemblèrent
en deux haies de chaque côté de la porte cochère. Ainsi la somptueuse
atmosphère d'une fête agissait sur les esprits au moment de signer le
contrat. Lors de la crise, les lampions allumés flambaient sur leurs
ifs, et le roulement des premières voitures retentissait dans la cour.
Les deux notaires dînèrent avec les deux fiancés et la belle-mère. Le
premier clerc de Mathias, chargé de recevoir les signatures pendant la
soirée en veillant à ce que le contrat ne fût pas indiscrètement lu,
fut également un des convives.

Chacun peut feuilleter ses souvenirs: aucune toilette, aucune femme,
rien ne serait comparable à la beauté de Natalie, qui, parée de
dentelles et de satin, coquettement coiffée de ses cheveux retombant
en mille boucles sur son cou, ressemblait à une fleur enveloppée de
son feuillage. Vêtue d'une robe en velours cerise, couleur habilement
choisie pour rehausser l'éclat de son teint, ses yeux et ses cheveux
noirs, madame Évangélista, dans toute la beauté de la femme à quarante
ans, portait son collier de perles agrafé par le _Discreto_, afin de
démentir les calomnies.

Pour l'intelligence de la scène, il est nécessaire de dire que Paul
et Natalie demeurèrent assis au coin du feu, sur une causeuse, et
n'écoutèrent aucun article du compte de tutelle. Aussi enfants l'un
que l'autre, également heureux, l'un par ses désirs, l'autre par sa
curieuse attente, voyant la vie comme un ciel tout bleu, riches,
jeunes, amoureux, ils ne cessèrent de s'entretenir à voix basse en se
parlant à l'oreille. Armant déjà son amour de la légalité, Paul se
plut à baiser le bout des doigts de Natalie, à effleurer son dos de
neige, à frôler ses cheveux en dérobant à tous les regards les joies
de cette émancipation illégale. Natalie jouait avec l'écran en plumes
indiennes que lui avait offert Paul, cadeau qui, d'après les croyances
superstitieuses de quelques pays, est pour l'amour un présage aussi
sinistre que celui des ciseaux ou de tout autre instrument tranchant
donné, qui sans doute rappelle les Parques de la Mythologie. Assise
près des deux notaires, madame Évangélista prêtait la plus scrupuleuse
attention à la lecture des pièces. Après avoir entendu le compte de la
tutelle, savamment rédigé par Solonet, et qui, de trois millions et
quelques cent mille francs laissés par monsieur Évangélista, réduisait
la part de Natalie aux fameux onze cent cinquante-six mille francs,
elle dit au jeune couple:—Mais écoutez donc, mes enfants, voici
votre contrat! Le clerc but un verre d'eau sucrée, Solonet et Mathias
se mouchèrent. Paul et Natalie regardèrent ces quatre personnages,
écoutèrent le préambule et se remirent à causer. L'établissement des
apports, la donation générale en cas de mort sans enfants, la donation
du quart en usufruit et du quart en nue propriété permise par le Code,
quel que soit le nombre des enfants, la constitution du fonds de la
communauté, le don des diamants à la femme, des bibliothèques et des
chevaux au mari, tout passa sans observations. Vint la constitution
du majorat. Là, quand tout fut lu et qu'il n'y eut plus qu'à signer,
madame Évangélista demanda quel serait l'effet de ce majorat.

—Le majorat, madame, dit maître Solonet, est une fortune inaliénable,
prélevée sur celle des deux époux et constituée au profit de l'aîné de
la maison, à chaque génération, sans qu'il soit privé de ses droits au
partage général des autres biens.

—Qu'en résultera-t-il pour ma fille? demanda-t-elle.

Maître Mathias, incapable de déguiser la vérité, prit la
parole:—Madame, le majorat étant un apanage distrait des deux
fortunes, si la future épouse meurt la première en laissant un ou
plusieurs enfants, dont un mâle, monsieur le comte de Manerville leur
tiendra compte de trois cent cinquante-six mille francs seulement, sur
lesquels il exercera sa donation du quart en usufruit, du quart en nue
propriété. Ainsi sa dette envers eux est réduite à cent soixante mille
francs environ, sauf ses bénéfices dans la communauté, ses reprises,
etc. Au cas contraire, s'il décédait le premier, laissant également
des enfants mâles, madame de Manerville aurait droit à trois cent
cinquante-six mille francs seulement, à ses donations sur les biens
de monsieur de Manerville qui ne font point partie du majorat, à ses
reprises en diamants, et à sa part dans la communauté.

Les effets de la profonde politique de maître Mathias apparurent alors
dans tout leur jour.

—Ma fille est ruinée, dit à voix basse madame Évangélista.

Le vieux et le jeune notaire entendirent cette phrase.

—Est-ce se ruiner, lui répondit à mi-voix maître Mathias, que de
constituer à sa famille une fortune indestructible?

En voyant l'expression que prit la figure de sa cliente, le jeune
notaire ne crut pas pouvoir se dispenser de chiffrer le désastre.

—Nous voulions leur attraper trois cent mille francs, ils nous en
reprennent évidemment huit cent mille, le contrat se balance par une
perte de quatre cent mille francs à notre charge et au profit des
enfants. Il faut rompre ou poursuivre, dit Solonet à madame Évangélista.

Le moment de silence que gardèrent alors ces personnages ne saurait
se décrire. Maître Mathias attendait en triomphateur la signature des
deux personnes qui avaient cru dépouiller son client. Natalie, hors
d'état de comprendre qu'elle perdait la moitié de sa fortune, Paul
ignorant que la maison de Manerville la gagnait, riaient et causaient
toujours. Solonet et madame Évangélista se regardaient en contenant
l'un son indifférence, l'autre une foule de sentiments irrités. Après
s'être livrée à des remords inouïs, après avoir regardé Paul comme
la cause de son improbité, la veuve s'était décidée à pratiquer de
honteuses manœuvres pour rejeter sur lui les fautes de sa tutelle,
en le considérant comme sa victime. En un moment elle s'apercevait
que là où elle croyait triompher elle périssait, et la victime était
sa propre fille! Coupable sans profit, elle se trouvait la dupe d'un
vieillard probe de qui elle perdait sans doute l'estime. Sa conduite
secrète n'avait-elle pas inspiré les stipulations de maître Mathias?
Réflexion horrible: Mathias avait éclairé Paul. S'il n'avait pas encore
parlé, certes le contrat une fois signé, ce vieux loup préviendrait son
client des dangers courus, et maintenant évités, ne fût-ce que pour en
recevoir ces éloges auxquels tous les esprits sont accessibles. Ne le
mettrait-il pas en garde contre une femme assez astucieuse pour avoir
trempé dans cette ignoble conspiration? ne détruirait-il pas l'empire
qu'elle avait conquis sur son gendre? Les natures faibles, une fois
prévenues, se jettent dans l'entêtement, et n'en reviennent jamais.
Tout était donc perdu! Le jour où commença la discussion, elle avait
compté sur la faiblesse de Paul, sur l'impossibilité où il serait de
rompre une union si avancée. En ce moment, elle s'était bien autrement
liée. Trois mois auparavant, Paul n'avait que peu d'obstacles à vaincre
pour rompre son mariage; mais aujourd'hui tout Bordeaux savait que
depuis deux mois les notaires avaient aplani les difficultés. Les bans
étaient publiés. Le mariage devait être célébré dans deux jours. Les
amis des deux familles, toute la société parée pour la fête arrivaient.
Comment déclarer que tout était ajourné? La cause de cette rupture se
saurait, la probité sévère de maître Mathias aurait créance, il serait
préférablement écouté. Les rieurs seraient contre les Évangélista qui
ne manquaient pas de jaloux. Il fallait donc céder! Ces réflexions si
cruellement justes tombèrent sur madame Évangélista comme une trombe,
et lui fendirent la cervelle. Si elle garda le sérieux des diplomates,
son menton éprouva ce mouvement apoplectique par lequel Catherine II
manifesta sa colère le jour où, sur son trône, devant sa cour et dans
des circonstances presque semblables, elle fut bravée par le jeune
roi de Suède. Solonet remarqua ce jeu de muscles qui annonçait la
contraction d'une haine mortelle, orage sourd et sans éclair! En ce
moment, madame Évangélista vouait effectivement à son gendre une de
ces haines insatiables dont le germe a été laissé par les Arabes dans
l'atmosphère des deux Espagnes.

—Monsieur, dit-elle en se penchant à l'oreille de son notaire, vous
nommiez ceci du galimatias, il me semble que rien n'était plus clair.

—Madame, permettez...

—Monsieur, dit la veuve en continuant sans écouter Solonet, si vous
n'avez pas aperçu l'effet de ces stipulations lors de la conférence
que nous avons eue, il est bien extraordinaire que vous n'y ayez point
songé dans le silence du cabinet. Ce ne saurait être par incapacité.

Le jeune notaire entraîna sa cliente dans le petit salon en se disant
à lui-même:—J'ai plus de mille écus d'honoraires pour le compte de
tutelle, mille écus pour le contrat, six mille francs à gagner par la
vente de l'hôtel, en tout quinze mille francs à sauver: ne nous fâchons
pas. Il ferma la porte, jeta sur madame Évangélista le froid regard
des gens d'affaires, devina les sentiments qui l'agitaient et lui
dit:—Madame, quand j'ai peut-être dépassé pour vous les bornes de la
finesse, comptez-vous payer mon dévouement par un semblable mot?

—Mais, monsieur...

—Madame, je n'ai pas calculé l'effet des donations, il est vrai; mais
si vous ne voulez pas du comte Paul pour votre gendre, êtes-vous forcée
de l'accepter? Le contrat est-il signé? Donnez votre fête, et remettons
la signature. Il vaut mieux attraper tout Bordeaux que de s'attraper
soi-même.

—Comment justifier à toute la société déjà prévenue contre nous la
non-conclusion de l'affaire?

—Une erreur commise à Paris, un manque de pièces, dit Solonet.

—Mais les acquisitions?

—Monsieur de Manerville ne manquera ni de dots ni de partis.

—Oui, lui ne perdra rien; mais nous perdons tout, nous!

—Vous, reprit Solonet, vous pourrez avoir un comte à meilleur marché,
si, pour vous, le titre est la raison suprême de ce mariage.

—Non, non, nous ne pouvons pas ainsi jouer notre honneur! Je suis
prise au piége, monsieur. Tout Bordeaux demain retentirait de ceci.
Nous avons échangé des paroles solennelles.

—Vous voulez que mademoiselle Natalie soit heureuse, reprit Solonet.

—Avant tout.

—Être heureuse en France, dit le notaire, n'est-ce pas être la
maîtresse au logis? Elle mènera par le bout du nez ce sot de
Manerville, il est si nul qu'il ne s'est aperçu de rien. S'il se
défiait maintenant de vous, il croira toujours en sa femme. Sa femme,
n'est-ce pas vous? Le sort du comte Paul est encore entre vos mains.

—Si vous disiez vrai, monsieur, je ne sais pas ce que je pourrais vous
refuser, dit-elle dans un transport qui colora son regard.

—Rentrons, madame, dit maître Solonet en comprenant sa cliente; mais,
sur toute chose, écoutez-moi bien! Vous me trouverez après inhabile, si
vous voulez.

—Mon cher confrère, dit en rentrant le jeune notaire à maître Mathias,
_malgré votre habileté_ vous n'avez prévu ni le cas où monsieur de
Manerville décéderait sans enfants, ni celui où il mourrait ne laissant
que des filles. Dans ces deux cas, le majorat donnerait lieu à des
procès avec les Manerville, car alors

    Il s'en présentera, gardez-vous d'en douter!

Je crois donc nécessaire de stipuler que dans le premier cas le majorat
sera soumis à la donation générale des biens faite entre les époux, et
que dans le second l'institution du majorat sera caduque. La convention
concerne uniquement la future épouse.

—Cette clause me semble parfaitement juste, dit maître Mathias. Quant
à sa ratification, monsieur le comte s'entendra sans doute avec la
chancellerie, s'il est besoin.

Le jeune notaire prit une plume et libella sur la marge de l'acte cette
terrible clause, à laquelle Paul et Natalie ne firent aucune attention.
Madame Évangélista baissa les yeux pendant que maître Mathias la lut.

—Signons, dit la mère.

Le volume de voix que réprima madame Évangélista trahissait une
violente émotion. Elle venait de se dire:—Non, ma fille ne sera pas
ruinée; mais lui! Ma fille aura le nom, le titre et la fortune. S'il
arrive à Natalie de s'apercevoir qu'elle n'aime pas son mari, si elle
en aimait un jour irrésistiblement un autre, Paul sera banni de France!
et ma fille sera libre, heureuse et riche.

Si maître Mathias se connaissait à l'analyse des intérêts, il
connaissait peu l'analyse des passions humaines; il accepta ce mot
comme une amende honorable, au lieu d'y voir une déclaration de guerre.
Pendant que Solonet et son clerc veillaient à ce que Natalie signât et
paraphât tous les actes, opération qui voulait du temps, Mathias prit
Paul à part dans l'embrasure d'une croisée, et lui donna le secret des
stipulations qu'il avait inventées pour le sauver d'une ruine certaine.

—Vous avez une hypothèque de cent cinquante mille francs sur cet
hôtel, lui dit-il en terminant, et demain elle sera prise. J'ai chez
moi les inscriptions au grand-livre, immatriculées par mes soins
au nom de votre femme. Tout est en règle. Mais le contrat contient
quittance de la somme représentée par les diamants, demandez-les: les
affaires sont les affaires. Le diamant gagne en ce moment, il peut
perdre. L'achat des domaines d'Auzac et de Saint-Froult vous permet
de faire argent de tout, afin de ne pas toucher aux rentes de votre
femme. Ainsi, monsieur le comte, point de fausse honte. Le premier
paiement est exigible après les formalités, il est de deux cent mille
francs, affectez-y les diamants. Vous aurez l'hypothèque sur l'hôtel
Évangélista pour le second terme, et les revenus du majorat vous
aideront à solder le reste. Si vous avez le courage de ne dépenser
que cinquante mille francs pendant trois ans, vous récupérerez les
deux cent mille francs desquels vous êtes maintenant débiteur. Si vous
plantez de la vigne dans les parties montagneuses de Saint-Froult, vous
pourrez en porter le revenu à vingt-six mille francs. Votre majorat,
sans compter votre hôtel à Paris, vaudra donc quelque jour cinquante
mille livres de rente, ce sera l'un des plus beaux que je connaisse.
Ainsi vous aurez fait un excellent mariage.

Paul serra très-affectueusement les mains de son vieux ami. Ce geste ne
put échapper à madame Évangélista qui vint présenter la plume à Paul.
Pour elle, ses soupçons devinrent des réalités, elle crut alors que
Paul et Mathias s'étaient entendus. Des vagues de sang pleines de rage
et de haine lui arrivèrent au cœur. Tout fut dit.

Après avoir vérifié si tous les renvois étaient paraphés, si les trois
contractants avaient bien mis leurs initiales et leurs paraphes au bas
des rectos, maître Mathias regarda tour à tour Paul et sa belle-mère,
et ne voyant pas son client demander les diamants, il dit:—Je ne pense
pas que la remise des diamants fasse une question, vous êtes maintenant
une même famille.

—Il serait plus régulier que madame les donnât, monsieur de Manerville
est chargé du reliquat du compte de tutelle, et l'on ne sait qui
vit ni qui meurt, dit maître Solonet qui crut apercevoir dans cette
circonstance un moyen d'animer la belle-mère contre le gendre.

—Ha, ma mère, dit Paul, ce serait nous faire injure à tous que d'agir
ainsi.—_Summum jus, summa injuria_, monsieur, dit-il à Solonet.

—Et moi, dit madame Évangélista qui dans les dispositions haineuses
où elle était vit une insulte dans la demande indirecte de Mathias, je
déchire le contrat si vous ne les acceptez pas!

Elle sortit en proie à l'une de ces rages sanguinaires qui font
souhaiter le pouvoir de tout abîmer, et que l'impuissance porte jusqu'à
la folie.

—Au nom du ciel, prenez-les, Paul, lui dit Natalie à l'oreille. Ma
mère est fâchée, je saurai ce soir pourquoi, je vous le dirai, nous
l'apaiserons.

Heureuse de cette première malice, madame Évangélista garda les boucles
d'oreilles et son collier. Elle fit apporter les bijoux, évalués à cent
cinquante mille francs par Élie Magus. Habitués à voir les diamants de
famille dans les successions, maître Mathias et Solonet examinèrent les
écrins et se récrièrent sur leur beauté.

—Vous ne perdrez rien sur la dot, monsieur le comte, dit Solonet en
faisant rougir Paul.

—Oui, dit Mathias, ces bijoux peuvent bien payer le premier terme du
prix des domaines acquis.

—Et les frais du contrat, dit Solonet.

La haine, comme l'amour, se nourrit des plus petites choses, tout
lui va. De même que la personne aimée ne fait rien de mal, de même
la personne haïe ne fait rien de bien. Madame Évangélista taxa de
simagrées les façons qu'une pudeur assez compréhensible fit faire à
Paul, qui voulait laisser les diamants et qui ne savait où mettre les
écrins, il aurait voulu pouvoir les jeter par la fenêtre. Madame
Évangélista, voyant son embarras, le pressait du regard et semblait lui
dire:—Emportez-les d'ici.

—Chère Natalie, dit Paul à sa future femme, serrez vous-même ces
bijoux, ils sont à vous, je vous les donne.

Natalie les mit dans le tiroir d'une console. En ce moment le fracas
des voitures était si grand et le murmure des conversations que
tenaient dans les salons voisins les personnes arrivées forcèrent
Natalie et sa mère à paraître. Les salons furent pleins en un moment,
et la fête commença.

—Profitez de la lune de miel pour vendre vos diamants, dit le vieux
notaire à Paul en s'en allant.

En attendant le signal de la danse, chacun se parlait à l'oreille du
mariage, et quelques personnes exprimaient des doutes sur l'avenir des
deux prétendus.

—Est-ce bien fini? demanda l'un des personnages les plus importants de
la ville à madame Évangélista.

—Nous avons eu tant de pièces à lire et à écouter, que nous nous
trouvons en retard; mais nous sommes assez excusables, répondit-elle.

—Quant à moi, je n'ai rien entendu, dit Natalie en prenant la main de
Paul pour ouvrir le bal.

—Ces jeunes gens-là aiment tous deux la dépense, et ce ne sera pas la
mère qui les retiendra, disait une douairière.

—Mais ils ont fondé, dit-on, un majorat de cinquante mille livres de
rente.

—Bah!

—Je vois que le bon monsieur Mathias a passé par là, dit un magistrat.
Certes, s'il en est ainsi, le bonhomme aura voulu sauver l'avenir de
cette famille.

—Natalie est trop belle pour ne pas être horriblement coquette. Une
fois qu'elle aura deux ans de mariage, disait une jeune femme, je ne
répondrais pas que Manerville ne fût pas un homme malheureux dans son
intérieur.

—La Fleur des pois serait donc ramée? lui répondit maître Solonet.

—Il ne lui fallait pas autre chose que cette grande perche, dit une
jeune fille.

—Ne trouvez-vous pas un air mécontent à madame Évangélista?

—Mais, ma chère, quelqu'un vient de me dire qu'elle garde à peine
vingt-cinq mille livres de rente, et qu'est-ce que cela pour elle!

—La misère, ma chère.

—Oui, elle s'est dépouillée pour sa fille. Monsieur de Manerville a
été d'une exigence...

—Excessive! dit maître Solonet. Mais il sera pair de France. Les
Maulincour, le vidame de Pamiers le protégeront; il appartient au
faubourg Saint-Germain.

—Oh! il y est reçu, voilà tout, dit une dame qui l'avait voulu pour
gendre. Mademoiselle Évangélista, la fille d'un commerçant, ne lui
ouvrira certes pas les portes du chapitre de Cologne.

—Elle est petite-nièce du duc de Casa-Réal.

—Par les femmes!

Tous les propos furent bientôt épuisés. Les joueurs se mirent au jeu,
les jeunes filles et les jeunes gens dansèrent, le souper se servit, et
le bruit de la fête s'apaisa vers le matin, au moment où les premières
lueurs du jour blanchirent les croisées. Après avoir dit adieu à Paul,
qui s'en alla le dernier, madame Évangélista monta chez sa fille, car
sa chambre avait été prise par l'architecte pour agrandir le théâtre de
la fête. Quoique Natalie et sa mère fussent accablées de sommeil, quand
elles furent seules, elles se dirent quelques paroles.

—Voyons, ma mère chérie, qu'avez-vous?

—Mon ange, j'ai su ce soir jusqu'où pouvait aller la tendresse d'une
mère. Tu ne connais rien aux affaires et tu ignores à quels soupçons ma
probité vient d'être exposée. Enfin j'ai foulé mon orgueil à mes pieds:
il s'agissait de ton bonheur et de notre réputation.

—Vous voulez parler de ces diamants? Il en a pleuré le pauvre garçon.
Il n'en a pas voulu, je les ai.

—Dors, chère enfant. Nous causerons d'affaires à notre réveil; car,
dit-elle en soupirant, nous avons des affaires, et maintenant il existe
un tiers entre nous.

—Ah! chère mère, Paul ne sera jamais un obstacle à notre bonheur, dit
Natalie en s'endormant.

—Pauvre fillette, elle ne sait pas que cet homme vient de la ruiner!

Madame Évangélista fut alors saisie par la première pensée de cette
avarice à laquelle les gens âgés finissent par être en proie. Elle
voulut reconstituer au profit de sa fille toute la fortune laissée
par Évangélista. Elle y trouva son honneur engagé. Son amour pour
Natalie la fit en un moment aussi habile calculatrice qu'elle avait été
jusqu'alors insouciante en fait d'argent et gaspilleuse. Elle pensait
à faire valoir ses capitaux après en avoir placé une partie dans les
fonds, qui à cette époque valaient environ quatre-vingts francs. Une
passion change souvent en un moment le caractère: l'indiscret devient
diplomate, le poltron est tout à coup brave. La haine rendit avare la
prodigue madame Évangélista. La fortune pouvait servir les projets de
vengeance encore mal dessinés et confus qu'elle allait mûrir. Elle
s'endormit en se disant:—A demain! Par un phénomène inexpliqué, mais
dont les effets sont familiers aux penseurs, son esprit devait, pendant
le sommeil, travailler ses idées, les éclaircir, les coordonner, lui
préparer un moyen de dominer la vie de Paul, et lui fournir un plan
qu'elle mit en œuvre le lendemain même.

Si l'entraînement de la fête avait chassé les pensées soucieuses qui,
par moments, avaient assailli Paul, quand il fut seul avec lui-même et
dans son lit, elles revinrent le tourmenter.—Il paraît, se dit-il,
que, sans le bon Mathias, j'étais roué par ma belle-mère. Est-ce
croyable? Quel intérêt l'aurait poussée à me tromper? Ne devons-nous
pas confondre nos fortunes et vivre ensemble? D'ailleurs, à quoi bon
prendre du souci? Dans quelques jours, Natalie sera ma femme, nos
intérêts sont bien définis, rien ne peut nous désunir. Vogue la galère!
Néanmoins je serai sur mes gardes. Si Mathias avait raison, eh! bien,
après tout, je ne suis pas obligé d'épouser ma belle-mère.

Dans cette deuxième bataille, l'avenir de Paul avait complétement
changé de face sans qu'il le sût. Des deux êtres avec lesquels il se
mariait, le plus habile était devenu son ennemi capital et méditait de
séparer ses intérêts des siens. Incapable d'observer la différence que
le caractère créole mettait entre sa belle-mère et les autres femmes,
il pouvait encore moins en soupçonner la profonde habileté. La créole
est une nature à part, qui tient à l'Europe par l'intelligence, aux
Tropiques par la violence illogique de ses passions, à l'Inde par
l'apathique insouciance avec laquelle elle fait ou souffre également le
bien et le mal; nature gracieuse d'ailleurs, mais dangereuse comme un
enfant est dangereux s'il n'est pas surveillé. Comme l'enfant, cette
femme veut tout avoir immédiatement; comme un enfant, elle mettrait le
feu à la maison pour cuire un œuf. Dans sa vie molle, elle ne songe à
rien; elle songe à tout quand elle est passionnée. Elle a quelque chose
de la perfidie des nègres qui l'ont entourée dès le berceau, mais elle
est aussi naïve qu'ils sont naïfs. Comme eux et comme les enfants, elle
sait toujours vouloir la même chose avec une croissante intensité de
désir et peut couver son idée pour la faire éclore. Étrange assemblage
de qualités et de défauts, que le génie espagnol avait corroboré chez
madame Évangélista, et sur lequel la politesse française avait jeté la
glace de son vernis. Ce caractère endormi par le bonheur pendant seize
ans, occupé depuis par les minuties du monde, et à qui la première de
ses haines avait révélé sa force, se réveillait comme un incendie;
il éclatait à un moment de la vie où la femme perd ses plus chères
affections et veut un nouvel élément pour nourrir l'activité qui la
dévore. Natalie restait encore pendant trois jours sous l'influence
de sa mère! Madame Évangélista vaincue avait donc à elle une journée,
la dernière de celles qu'une fille passe avec sa mère. Par un seul
mot, la créole pouvait influencer la vie de ces deux êtres destinés à
marcher ensemble à travers les halliers et les grandes routes de la
société parisienne, car Natalie avait en sa mère une croyance aveugle.
Quelle portée acquérait un conseil dans un esprit ainsi prévenu! Tout
un avenir pouvait être déterminé par une phrase. Aucun code, aucune
institution humaine ne peut prévenir le crime moral qui tue par un mot.
Là est le défaut des justices sociales; là est la différence qui se
trouve entre les mœurs du grand monde et les mœurs du peuple: l'un
est franc, l'autre est hypocrite; à l'un le couteau, à l'autre le venin
du langage ou des idées; à l'un la mort, à l'autre l'impunité.

Le lendemain, vers midi, madame Évangélista se trouvait à demi couchée
sur le bord du lit de Natalie. Pendant l'heure du réveil, toutes
deux luttaient de câlineries et de caresses en reprenant les heureux
souvenirs de leur vie à deux, durant laquelle aucun discord n'avait
troublé ni l'harmonie de leurs sentiments, ni la convenance de leurs
idées, ni la mutualité de leurs plaisirs.

—Pauvre chère petite, disait la mère en pleurant de véritables larmes,
il m'est impossible de ne pas être émue en pensant qu'après avoir
toujours fait tes volontés, demain soir tu seras à un homme auquel il
faudra obéir?

—Oh, chère mère, quant à lui obéir! dit Natalie en laissant échapper
un geste de tête qui exprimait une gracieuse mutinerie. Vous riez?
reprit-elle. Mon père n'a-t-il pas toujours satisfait vos caprices?
pourquoi? il vous aimait. Ne serais-je donc pas aimée, moi?

—Oui, Paul a pour toi de l'amour; mais si une femme mariée n'y prend
garde, rien ne se dissipe plus promptement que l'amour conjugal.
L'influence que doit avoir une femme sur son mari dépend de son début
dans le mariage, il te faudra d'excellents conseils.

—Mais vous serez avec nous...

—Peut-être, chère enfant! Hier, pendant le bal, j'ai beaucoup réfléchi
aux dangers de notre réunion. Si ma présence te nuisait, si les petits
actes par lesquels tu dois lentement établir ton autorité de femme
étaient attribués à mon influence, ton ménage ne deviendrait-il pas un
enfer? Au premier froncement de sourcils que se permettrait ton mari,
fière comme je le suis, ne quitterais-je pas à l'instant la maison?
Si je la dois quitter un jour, mon avis est de n'y pas entrer. Je ne
pardonnerais pas à ton mari la désunion qu'il mettrait entre nous. Au
contraire, quand tu seras la maîtresse, lorsque ton mari sera pour toi
ce que ton père était pour moi, ce malheur ne sera plus à craindre.
Quoique cette politique doive coûter à un cœur jeune et tendre comme
est le tien, ton bonheur exige que tu sois chez toi souveraine absolue.

—Pourquoi, ma mère, me disiez-vous alors que je dois lui obéir?

—Chère fillette, pour qu'une femme commande, elle doit avoir l'air
de toujours faire ce que veut son mari. Si tu ne le savais pas, tu
pourrais par une révolte intempestive gâter ton avenir. Paul est
un jeune homme faible, il pourrait se laisser dominer par un ami,
peut-être même pourrait-il tomber sous l'empire d'une femme, qui te
feraient subir leurs influences. Préviens ces chagrins en te rendant
maîtresse de lui. Ne vaut-il pas mieux qu'il soit gouverné par toi que
de l'être par un autre?

—Certes, dit Natalie. Moi, je ne puis vouloir que son bonheur.

—Il m'est bien permis, ma chère enfant, de penser exclusivement au
tien, et de vouloir que, dans une affaire si grave, tu ne te trouves
pas sans boussole au milieu des écueils que tu vas rencontrer.

—Mais, ma mère chérie, ne sommes-nous donc pas assez fortes toutes
les deux pour rester ensemble près de lui, sans avoir à redouter ce
froncement de sourcils que vous paraissez redouter? Paul t'aime, maman.

—Oh! oh! il me craint plus qu'il ne m'aime. Observe-le bien
aujourd'hui quand je lui dirai que je vous laisse aller à Paris sans
moi, tu verras sur sa figure, quelle que soit la peine qu'il prendra
pour la dissimuler, une joie intérieure.

—Pourquoi? demanda Natalie.

—Pourquoi? chère enfant! Je suis comme saint Jean Bouche-d'Or, je le
lui dirai à lui-même, et devant toi.

—Mais si je me marie à la seule condition de ne te pas quitter? dit
Natalie.

—Notre séparation est devenue nécessaire, reprit madame Évangélista,
car plusieurs considérations modifient mon avenir. Je suis ruinée.
Vous aurez la plus brillante existence à Paris, je ne saurais y être
convenablement sans manger le peu qui me reste; tandis qu'en vivant à
Lanstrac, j'aurai soin de vos intérêts et referai ma fortune à force
d'économies.

—Toi, maman, faire des économies? s'écria railleusement Natalie. Ne
deviens donc pas déjà grand'mère. Comment, tu me quitterais pour de
semblables motifs? Chère mère, Paul peut te sembler un petit peu bête,
mais il n'est pas le moins du monde intéressé...

—Ah! répondit madame Évangélista d'un son de voix gros d'observations
et qui fit palpiter Natalie, la discussion du contrat m'a rendue
défiante et m'inspire quelques doutes. Mais sois sans inquiétudes,
chère enfant, dit-elle en prenant sa fille par le cou et l'amenant à
elle pour l'embrasser, je ne te laisserai pas longtemps seule. Quand
mon retour parmi vous ne causera plus d'ombrage, quand Paul m'aura
jugée, nous reprendrons notre bonne petite vie, nos causeries du soir...

—Comment, ma mère, tu pourras vivre sans ta Ninie?

—Oui, cher ange, parce que je vivrai pour toi. Mon cœur de mère ne
sera-t-il pas sans cesse satisfait par l'idée que je contribue, comme
je le dois, à votre double fortune?

—Mais, chère adorable mère, vais-je donc être seule avec Paul, là,
tout de suite? Que deviendrai-je? comment cela se passera-t-il? que
dois-je faire, que dois-je ne pas faire?

—Pauvre petite, crois-tu que je veuille ainsi t'abandonner à la
première bataille? Nous nous écrirons trois fois par semaine comme deux
amoureux, et nous serons ainsi sans cesse au cœur l'une de l'autre.
Il ne t'arrivera rien que je ne le sache, et je te garantirai de
tout malheur. Puis il serait trop ridicule que je ne vinsse pas vous
voir, ce serait jeter de la déconsidération sur ton mari, je passerai
toujours un mois ou deux chez vous à Paris.

—Seule, déjà seule et avec lui! dit Natalie avec terreur en
interrompant sa mère.

—Ne faut-il pas que tu sois sa femme?

—Je le veux bien, mais au moins dis-moi comment je dois me conduire,
toi qui faisais tout ce que tu voulais de mon père, tu t'y connais, je
t'obéirai aveuglément.

Madame Évangélista baisa Natalie au front, elle voulait et attendait
cette prière.

—Enfant, mes conseils doivent s'adapter aux circonstances. Les hommes
ne se ressemblent pas entre eux. Le lion et la grenouille sont moins
dissemblables que ne l'est un homme comparé à un autre, moralement
parlant. Sais-je aujourd'hui ce qui t'adviendra demain? Je ne puis
maintenant te donner que des avis généraux sur l'ensemble de ta
conduite.

—Chère mère, dis-moi donc bien vite tout ce que tu sais.

—D'abord, ma chère enfant, la cause de la perte des femmes mariées qui
tiennent à conserver le cœur de leurs maris... et, dit-elle en faisant
une parenthèse, conserver leur cœur ou les gouverner est une seule et
même chose, eh! bien, la cause principale des désunions conjugales se
trouve dans une cohésion constante qui n'existait pas autrefois, et qui
s'est introduite dans ce pays-ci avec la manie de la famille. Depuis
la révolution qui s'est faite en France, les mœurs bourgeoises ont
envahi les maisons aristocratiques. Ce malheur est dû à l'un de leurs
écrivains, à Rousseau, hérétique infâme qui n'a eu que des pensées
anti-sociales et qui, je ne sais comment, a justifié les choses les
plus déraisonnables. Il a prétendu que toutes les femmes avaient les
mêmes droits, les mêmes facultés; que, dans l'état de société, on
devait obéir à la nature; comme si la femme d'un grand d'Espagne, comme
si toi et moi nous avions quelque chose de commun avec une femme du
peuple? Et, depuis, les femmes comme il faut ont nourri leurs enfants,
ont élevé leurs filles et sont restées à la maison. Ainsi la vie s'est
compliquée de telle sorte que le bonheur est devenu presque impossible,
car une convenance entre deux caractères semblable à celle qui nous a
fait vivre comme deux amies est une exception. Le contact perpétuel
n'est pas moins dangereux entre les enfants et les parents qu'il l'est
entre les époux. Il est peu d'âmes chez lesquelles l'amour résiste à
l'omniprésence, ce miracle n'appartient qu'à Dieu. Mets donc entre
Paul et toi les barrières du monde, va au bal, à l'Opéra; promène-toi
le matin, dîne en ville le soir, rends beaucoup de visites, accorde
peu de moments à Paul. Par ce système tu ne perdras rien de ton prix.
Quand, pour aller jusqu'au bout de l'existence, deux êtres n'ont que
le sentiment, ils en ont bientôt épuisé les ressources; et bientôt
l'indifférence, la satiété, le dégoût arrivent. Une fois le sentiment
flétri, que devenir? Sache bien que l'affection éteinte ne se remplace
que par l'indifférence ou par le mépris. Sois donc toujours jeune et
toujours neuve pour lui. Qu'il t'ennuie, cela peut arriver, mais toi
ne l'ennuie jamais. Savoir s'ennuyer à propos est une des conditions
de toute espèce de pouvoir. Vous ne pourrez diversifier le bonheur ni
par les soins de fortune, ni par les occupations du ménage; si donc
tu ne faisais partager à ton mari tes occupations mondaines, si tu ne
l'amusais pas, vous arriveriez à la plus horrible atonie. Là commence
le _spleen_ de l'amour. Mais on aime toujours qui nous amuse ou qui
nous rend heureux. Donner le bonheur ou le recevoir, sont deux systèmes
de conduite féminine séparés par un abîme.

—Chère mère, je vous écoute, mais je ne comprends pas.

—Si tu aimes Paul au point de faire tout ce qu'il voudra, s'il te
donne vraiment le bonheur, tout sera dit, tu ne seras pas la maîtresse,
et les meilleurs préceptes du monde ne serviront à rien.

—Ceci est plus clair, mais j'apprends la règle sans pouvoir
l'appliquer, dit Natalie en riant. J'ai la théorie, la pratique viendra.

—Ma pauvre Ninie, reprit la mère qui laissa tomber une larme sincère
en pensant au mariage de sa fille et qui la pressa sur son cœur,
il t'arrivera des choses qui te donneront de la mémoire. Enfin,
reprit-elle après une pause pendant laquelle la mère et la fille
restèrent unies dans un embrassement plein de sympathie, sache-le bien,
ma Natalie, nous avons toutes une destinée en tant que femmes comme
les hommes ont leur vocation. Ainsi, une femme est née pour être une
femme à la mode, une charmante maîtresse de maison, comme un homme
est né général ou poète. Ta vocation est de plaire. Ton éducation
t'a d'ailleurs formée pour le monde. Aujourd'hui les femmes doivent
être élevées pour le salon comme autrefois elles l'étaient pour le
gynécée. Tu n'es faite ni pour être mère de famille, ni pour devenir
un intendant. Si tu as des enfants, j'espère qu'ils n'arriveront pas
de manière à te gâter la taille le lendemain de ton mariage; rien
n'est plus bourgeois que d'être grosse un mois après la cérémonie,
et d'abord cela prouve qu'un mari ne nous aime pas bien. Si donc
tu as des enfants, deux ou trois ans après ton mariage, eh! bien,
les gouvernantes et les précepteurs les élèveront. Toi, sois la
grande dame qui représente le luxe et le plaisir de la maison; mais
sois une supériorité visible seulement dans les choses qui flattent
l'amour-propre des hommes, et cache la supériorité que tu pourras
acquérir dans les grandes.

—Mais vous m'effrayez, chère maman, s'écria Natalie. Comment me
souviendrai-je de ces préceptes? Comment vais-je faire, moi si
étourdie, si enfant, pour tout calculer, pour réfléchir avant d'agir?

—Mais, ma chère petite, je ne te dis aujourd'hui que ce que tu
apprendrais plus tard, mais en achetant ton expérience par des fautes
cruelles, par des erreurs de conduite qui te causeraient des regrets et
embarrasseraient ta vie.

—Mais par quoi commencer? dit naïvement Natalie.

—L'instinct te guidera, reprit la mère. En ce moment, Paul te désire
beaucoup plus qu'il ne t'aime; car l'amour enfanté par les désirs est
une espérance, et celui qui succède à leur satisfaction est la réalité.
Là, ma chère, sera ton pouvoir, là est toute la question. Quelle femme
n'est pas aimée la veille? sois-le le lendemain, tu le seras toujours.
Paul est un homme faible, qui se façonne facilement à l'habitude; s'il
te cède une première fois, il cédera toujours. Une femme ardemment
désirée peut tout demander: ne fais pas la folie que j'ai vu faire à
beaucoup de femmes qui, ne connaissant pas l'importance des premières
heures où nous régnons, les emploient à des niaiseries, à des sottises
sans portée. Sers-toi de l'empire que te donnera la première passion de
ton mari pour l'habituer à t'obéir. Mais pour le faire céder, choisis
la chose la plus déraisonnable, afin de bien mesurer l'étendue de ta
puissance par l'étendue de la concession. Quel mérite aurais-tu en lui
faisant vouloir une chose raisonnable? Serait-ce à toi qu'il obéirait?
Il faut toujours attaquer le taureau par les cornes, dit un proverbe
castillan; une fois qu'il a vu l'inutilité de ses défenses et de sa
force, il est dompté. Si ton mari fait une sottise pour toi, tu le
gouverneras.

—Mon Dieu! pourquoi cela?

—Parce que, mon enfant, le mariage dure toute la vie et qu'un mari
n'est pas un homme comme un autre. Aussi, ne fais jamais la folie de
te livrer en quoi que ce soit. Garde une constante réserve dans tes
discours et dans tes actions; tu peux même aller sans danger jusqu'à
la froideur, car on peut la modifier à son gré, tandis qu'il n'y a
rien au delà des expressions extrêmes de l'amour. Un mari, ma chère,
est le seul homme avec lequel une femme ne peut rien se permettre.
Rien n'est d'ailleurs plus facile que de garder sa dignité. Ces mots:
«Votre femme ne doit pas, votre femme ne peut pas faire ou dire
telle et telle chose!» sont le grand talisman. Toute la vie d'une
femme est dans:—Je ne veux pas!—Je ne peux pas! Je ne peux pas est
l'irrésistible argument de la faiblesse qui se couche, qui pleure et
séduit. Je ne veux pas, est le dernier argument. La force féminine se
montre alors tout entière; aussi doit-on ne l'employer que dans les
occasions graves. Le succès est tout entier dans les manières dont une
femme se sert de ces deux mots, les commente et les varie. Mais il est
un moyen de domination meilleur que ceux-ci qui semblent comporter des
débats. Moi, ma chère, j'ai régné par la Foi. Si ton mari croit en toi,
tu peux tout. Pour lui inspirer cette religion, il faut lui persuader
que tu le comprends. Et ne pense pas que ce soit chose facile: une
femme peut toujours prouver à un homme qu'il est aimé, mais il est plus
difficile de lui faire avouer qu'il est compris. Je dois te dire tout à
toi, mon enfant, car pour toi la vie avec ses complications, la vie où
deux volontés doivent s'accorder, va commencer demain! Songes-tu bien
à cette difficulté? Le meilleur moyen d'accorder vos deux volontés est
de t'arranger à ce qu'il n'y en ait qu'une seule au logis. Beaucoup de
gens prétendent qu'une femme se crée des malheurs en changeant ainsi de
rôle; mais, ma chère, une femme est ainsi maîtresse de commander aux
événements au lieu de les subir, et ce seul avantage compense tous les
inconvénients possibles.

Natalie baisa les mains de sa mère en y laissant des larmes de
reconnaissance. Comme les femmes chez lesquelles la passion physique
n'échauffe point la passion morale, elle comprit tout à coup la portée
de cette haute politique de femme; mais semblable aux enfants gâtés qui
ne se tiennent pas pour battus par les raisons les plus solides, et qui
reproduisent obstinément leur désir, elle revint à la charge avec un de
ces arguments personnels que suggère la logique droite des enfants.

—Chère mère, dit-elle, il y a quelques jours, vous parliez tant des
préparations nécessaires à la fortune de Paul que vous seule pouviez
diriger, pourquoi changez-vous d'avis en nous abandonnant ainsi à
nous-mêmes?

—Je ne connaissais ni l'étendue de mes obligations, ni le chiffre
de mes dettes, répondit la mère qui ne voulait pas dire son secret.
D'ailleurs, dans un an ou deux d'ici, je te répondrai là-dessus. Paul
va venir, habillons-nous! Sois chatte et gentille comme tu l'as été,
tu sais? dans la soirée où nous avons discuté ce fatal contrat, car il
s'agit aujourd'hui de sauver un débris de notre maison, et de te donner
une chose à laquelle je suis superstitieusement attachée.

—Quoi?

—Le _Discreto_.

Paul vint vers quatre heures. Quoiqu'il s'efforçât en abordant sa
belle-mère de donner un air gracieux à son visage, madame Évangélista
vit sur son front les nuages que les conseils de la nuit et les
réflexions du réveil y avaient amassés.

—Mathias a parlé! se dit-elle en se promettant à elle-même de
détruire l'ouvrage du vieux notaire.—Cher enfant, lui dit-elle, vous
avez laissé vos diamants dans la console, et je vous avoue que je ne
voudrais plus voir des choses qui ont failli élever des nuages entre
nous. D'ailleurs, comme l'a fait observer Mathias, il faut les vendre
pour subvenir au premier payement des terres que vous avez acquises.

—Ils ne sont plus à moi, dit-il, je les ai donnés à Natalie, afin
qu'en les voyant sur elle vous ne vous souveniez plus de la peine
qu'ils vous ont causée.

Madame Évangélista prit la main de Paul et la serra cordialement en
réprimant une larme d'attendrissement.

—Écoutez, mes bons enfants, dit-elle en regardant Natalie et Paul;
s'il en est ainsi, je vais vous proposer une affaire. Je suis forcée de
vendre mon collier de perles et mes boucles d'oreilles. Oui, Paul, je
ne veux pas mettre un sou de ma fortune en rentes viagères, je n'oublie
pas ce que je vous dois. Eh! bien, j'avoue ma faiblesse, vendre le
_Discreto_ me semble un désastre. Vendre un diamant qui porte le surnom
de Philippe II, et dont fut ornée sa royale main, une pierre historique
que pendant dix ans le duc d'Albe a caressée sur le pommeau de son
épée, non, ce ne sera pas. Élie Magus a estimé mes boucles d'oreilles
et mon collier à cent et quelques mille francs, échangeons-les contre
les joyaux que je vous livre pour accomplir mes engagements envers ma
fille; vous y gagnerez, mais qu'est-ce que cela me fait! je ne suis
pas intéressée. Ainsi, Paul, avec vos économies vous vous amuserez à
composer pour Natalie un diadème ou des épis, diamant à diamant. Au
lieu d'avoir ces parures de fantaisie, ces brimborions qui ne sont à
la mode que parmi les petites gens, votre femme aura de magnifiques
diamants avec lesquels elle aura de véritables jouissances. Vendre pour
vendre, ne vaut-il pas mieux se défaire de ces antiquailles, et garder
dans la famille ces belles pierreries?

—Mais, ma mère, et vous? dit Paul.

—Moi, répondit madame Évangélista, je n'ai plus besoin de rien. Oui,
je vais être votre fermière à Lanstrac. Ne serait-ce pas une folie
que d'aller à Paris au moment où je dois liquider ici le reste de ma
fortune? Je deviens avare pour mes petits-enfants.

—Chère mère, dit Paul tout ému, dois-je accepter cet échange sans
soulte?

—Mon Dieu! n'êtes-vous pas mes plus chers intérêts! croyez-vous qu'il
n'y aura pas pour moi du bonheur à me dire au coin de mon feu: Natalie
arrive ce soir brillante au bal chez la duchesse de Berry! en se
voyant mon diamant au cou, mes boucles d'oreilles, elle a ces petites
jouissances d'amour-propre qui contribuent tant au bonheur d'une femme
et la rendent gaie, avenante! Rien n'attriste plus une femme que le
froissement de ses vanités, je n'ai jamais vu nulle part une femme mal
mise être aimable et de bonne humeur. Allons, soyez juste, Paul! nous
jouissons beaucoup plus en l'objet aimé qu'en nous-même.

—Mon Dieu! que voulait donc dire Mathias? pensait Paul. Allons, maman,
dit-il à demi-voix, j'accepte.

—Moi, je suis confuse, dit Natalie.

Solonet vint en ce moment pour annoncer une bonne nouvelle à sa
cliente; il avait trouvé, parmi les spéculateurs de sa connaissance,
deux entrepreneurs affriolés par l'hôtel, où l'étendue des jardins
permettait de faire des constructions.

—Ils offrent deux cent cinquante mille francs, dit-il; mais si vous
y consentez je pourrais les amener à trois cent mille. Vous avez deux
arpents de jardin.

—Mon mari a payé le tout deux cent mille francs, ainsi je consens,
dit-elle; mais vous me réserverez le mobilier, les glaces...

—Ah! dit en riant Solonet, vous entendez les affaires.

—Hélas! il faut bien, dit-elle en soupirant.

—J'ai su que beaucoup de personnes viendront à votre messe de minuit,
dit Solonet en s'apercevant qu'il était de trop et se retirant.

Madame Évangélista le reconduisit jusqu'à la porte du dernier salon, et
lui dit à l'oreille:—J'ai maintenant pour deux cent cinquante mille
francs de valeurs; si j'ai deux cent mille francs à moi sur le prix
de la maison, je puis réunir quatre cent cinquante mille francs de
capitaux. Je veux en tirer le meilleur parti possible, et je compte sur
vous pour cela. Je resterai probablement à Lanstrac.

Le jeune notaire baisa la main de sa cliente avec un geste de
reconnaissance; car l'accent de la veuve fit croire à Solonet que cette
alliance, conseillée par les intérêts, allait s'étendre un peu plus
loin.

—Vous pouvez compter sur moi, dit-il, je vous trouverai des placements
sur marchandises où vous ne risquerez rien et où vous aurez des gains
considérables.....

—A demain, dit-elle, car vous êtes notre témoin avec monsieur le
marquis de Gyas.

—Pourquoi, chère mère, dit Paul, refusez-vous de venir à Paris?
Natalie me boude, comme si j'étais la cause de votre résolution.

—J'ai bien pensé à cela, mes enfants, je vous gênerais. Vous vous
croiriez obligés de me mettre en tiers dans tout ce que vous feriez, et
les jeunes gens ont des idées à eux que je pourrais involontairement
contrarier. Allez seuls à Paris. Je ne veux pas continuer sur la
comtesse de Manerville la douce domination que j'exerçais sur Natalie,
il faut vous la laisser tout entière. Voyez-vous, il existe entre
nous deux, Paul, des habitudes qu'il faut briser. Mon influence doit
céder à la vôtre. Je veux que vous m'aimiez, et croyez que je prends
ici vos intérêts plus que vous ne l'imaginez. Les jeunes maris sont,
tôt ou tard, jaloux de l'affection qu'une fille porte à sa mère.
Ils ont raison peut-être. Quand vous serez bien unis, quand l'amour
aura fondu vos âmes en une seule, eh! bien, alors, mon cher enfant,
vous ne craindrez plus en me voyant chez vous d'y voir une influence
contrariante. Je connais le monde, les hommes et les choses; j'ai
vu bien des ménages brouillés par l'amour aveugle de mères qui se
rendaient insupportables à leurs filles autant qu'à leurs gendres.
L'affection des vieilles gens est souvent minutieuse et tracassière.
Peut-être ne saurais-je pas bien m'éclipser. J'ai la faiblesse de me
croire encore belle, il y a des flatteurs qui veulent me prouver que
je suis aimable, j'aurais des prétentions gênantes. Laissez-moi faire
un sacrifice de plus à votre bonheur: je vous ai donné ma fortune, eh!
bien, je vous livre encore mes dernières vanités de femme. Votre père
Mathias est vieux, il ne pourrait pas veiller sur vos propriétés; moi
je me ferai votre intendant, je me créerai des occupations que, tôt
ou tard, doivent avoir les vieilles gens; puis, quand il faudra, je
viendrai vous seconder à Paris dans vos projets d'ambition. Allons,
Paul, soyez franc, ma résolution vous arrange, dites?

Paul ne voulut jamais en convenir, mais il était très-heureux d'avoir
sa liberté. Les soupçons que le vieux notaire lui avait inspirés sur
le caractère de sa belle-mère furent en un moment dissipés par cette
conversation, que madame Évangélista reprit et continua sur ce ton.

—Ma mère avait raison, se dit Natalie qui observa la physionomie de
Paul. Il est fort content de me savoir séparée d'elle, pourquoi?

Ce _pourquoi_ n'était-il pas la première interrogation de la défiance,
et ne donnait-il pas une autorité considérable aux enseignements
maternels?

Il est certains caractères qui, sur la foi d'une seule preuve,
croient à l'amitié. Chez les gens ainsi faits, le vent du nord chasse
aussi vite les nuages que le vent d'ouest les amène; ils s'arrêtent
aux effets sans remonter aux causes. Paul était une de ces natures
essentiellement confiantes, sans mauvais sentiments, mais aussi sans
prévisions. Sa faiblesse procédait beaucoup plus de sa bonté, de sa
croyance au bien, que d'une débilité d'âme.

Natalie était songeuse et triste, car elle ne savait pas se passer
de sa mère. Paul, avec cette espèce de fatuité que donne l'amour,
se riait de la mélancolie de sa future femme, en se disant que les
plaisirs du mariage et l'entraînement de Paris la dissiperaient. Madame
Évangélista voyait avec un sensible plaisir la confiance de Paul, car
la première condition de la vengeance est la dissimulation. Une haine
avouée est impuissante. La créole avait déjà fait deux grands pas.
Sa fille se trouvait déjà riche d'une belle parure qui coûtait deux
cent mille francs à Paul et que Paul compléterait sans doute. Puis
elle laissait ces deux enfants à eux-mêmes, sans autre conseil que
leur amour illogique. Elle préparait ainsi sa vengeance à l'insu de
sa fille qui, tôt ou tard, serait sa complice. Natalie aimerait-elle
Paul? Là était une question encore indécise dont la solution pouvait
modifier ses projets, car elle aimait trop sincèrement sa fille pour ne
pas respecter son bonheur. L'avenir de Paul dépendait donc encore de
lui-même. S'il se faisait aimer, il était sauvé.

Enfin, le lendemain soir à minuit, après une soirée passée en famille
avec les quatre témoins auxquels madame Évangélista donna le long repas
qui suit le mariage légal, les époux et les amis vinrent entendre une
messe aux flambeaux, à laquelle assistèrent une centaine de personnes
curieuses. Un mariage célébré nuitamment apporte toujours à l'âme de
sinistres présages, la lumière est un symbole de vie et de plaisir
dont les prophéties lui manquent. Demandez à l'âme la plus intrépide
pourquoi elle est glacée? pourquoi le froid noir des voûtes l'énerve?
pourquoi le bruit des pas effraie? pourquoi l'on remarque le cri des
chats-huants et la clameur des chouettes? Quoiqu'il n'existe aucune
raison de trembler, chacun tremble, et les ténèbres, image de mort,
attristent. Natalie, séparée de sa mère, pleurait. La jeune fille était
en proie à tous les doutes qui saisissent le cœur à l'entrée d'une vie
nouvelle, où, malgré les plus fortes assurances de bonheur, il existe
mille piéges dans lesquels tombe la femme. Elle eut froid, il lui
fallut un manteau. L'attitude de madame Évangélista, celle des époux,
excitèrent quelques remarques parmi la foule élégante qui environnait
l'autel.

—Solonet vient de me dire que les mariés partent demain matin, seuls,
pour Paris.

—Madame Évangélista devait aller vivre avec eux.

—Le comte Paul s'en est déjà débarrassé.

—Quelle faute! dit la marquise de Gyas. Fermer sa porte à la mère de
sa femme, n'est-ce pas l'ouvrir à un amant? Il ne sait donc pas tout ce
qu'est une mère?

—Il a été très-dur pour madame Évangélista, la pauvre femme a vendu
son hôtel et va vivre à Lanstrac.

—Natalie est bien triste.

—Aimeriez-vous, pour un lendemain de noces, de vous trouver sur une
grande route?

—C'est bien gênant.

—Je suis bien aise d'être venue ici, dit une dame, pour me convaincre
de la nécessité d'entourer le mariage de ses pompes, de ses fêtes
d'usage; car je trouve ceci bien nu, bien triste. Et si vous voulez que
je vous dise toute ma pensée, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille
de son voisin, ce mariage me semble indécent.

Madame Évangélista prit Natalie dans sa voiture, et la conduisit
elle-même chez le comte Paul.

—Hé bien, ma mère, tout est dit...

—Songe, ma chère enfant, à mes dernières recommandations, et tu seras
heureuse. Sois toujours sa femme et non sa maîtresse.

Quand Natalie fut couchée, la mère joua la petite comédie de se
jeter dans les bras de son gendre en pleurant. Ce fut la seule chose
provinciale que madame Évangélista se permit, mais elle avait ses
raisons. A travers ses larmes et ses paroles en apparence folles ou
désespérées, elle obtint de Paul de ces concessions que font tous les
maris. Le lendemain, elle mit les mariés en voiture, et les accompagna
jusqu'au delà du bac où l'on passe la Gironde. Par un mot Natalie avait
appris à madame Évangélista que si Paul avait gagné la partie au jeu du
contrat, sa revanche à elle commençait. Natalie avait obtenu déjà de
son mari la plus parfaite obéissance.



CONCLUSION.


Cinq ans après, au mois de novembre, dans l'après-midi, le comte Paul
de Manerville, enveloppé dans un manteau, la tête inclinée, entra
mystérieusement chez monsieur Mathias à Bordeaux. Trop vieux pour
continuer les affaires, le bonhomme avait vendu son étude et achevait
paisiblement sa vie dans une de ses maisons où il s'était retiré.
Une affaire urgente l'avait contraint de s'absenter quand arriva son
hôte; mais sa vieille gouvernante, prévenue de l'arrivée de Paul, le
conduisit à la chambre de madame Mathias, morte depuis un an. Fatigué
par un rapide voyage, Paul dormit jusqu'au soir. A son retour, le
vieillard vint voir son ancien client, et se contenta de le regarder
endormi, comme une mère regarde son enfant. Josette, la gouvernante,
accompagnait son maître, et demeura debout devant le lit, les poings
sur les hanches.

—Il y a aujourd'hui un an, Josette, quand je recevais ici le dernier
soupir de ma chère femme, je ne savais pas que j'y reviendrais pour y
voir monsieur le comte quasi mort.

—Pauvre monsieur! il geint en dormant, dit Josette.

L'ancien notaire ne répondit que par un:—Sac à papier! innocent juron
qui annonçait toujours en lui la désespérance de l'homme d'affaires
rencontrant d'infranchissables difficultés.—Enfin, se dit-il, je lui
ai sauvé la nue propriété de Lanstrac, de d'Auzac, de Saint-Froult
et de son hôtel! Mathias compta sur ses doigts, et s'écria:—Cinq
ans! Voici cinq ans, dans ce mois-ci précisément, sa vieille
tante, aujourd'hui défunte, la respectable madame de Maulincour,
demandait pour lui la main de ce petit crocodile habillé en femme qui
définitivement l'a ruiné, comme je le pensais.

Après avoir long-temps contemplé le jeune homme, le bon vieux goutteux,
appuyé sur sa canne, s'alla promener à pas lents dans son petit jardin.
A neuf heures le souper était servi, car Mathias soupait. Le vieillard
ne fut pas médiocrement étonné de voir à Paul un front calme, une
figure sereine quoique sensiblement altérée. Si à trente-trois ans le
comte de Manerville paraissait en avoir quarante, ce changement de
physionomie était dû seulement à des secousses morales; physiquement il
se portait bien. Il alla prendre les mains du bonhomme pour le forcer à
rester assis, et les lui serra fort affectueusement en lui disant:—Bon
cher maître Mathias! vous avez eu vos douleurs, vous!

—Les miennes étaient dans la nature, monsieur le comte; mais les
vôtres...

—Nous parlerons de moi tout à l'heure en soupant.

—Si je n'avais pas un fils dans la magistrature et une fille mariée,
dit le bonhomme, croyez, monsieur le comte, que vous auriez trouvé chez
le vieux Mathias autre chose que l'hospitalité. Comment venez-vous
à Bordeaux au moment où sur tous les murs les passants lisent les
affiches de la saisie immobilière des fermes du Grassol, du Guadet, du
clos de Belle-Rose et de votre hôtel! Il m'est impossible de dire le
chagrin que j'éprouve en voyant ces grands placards, moi qui, pendant
quarante ans, ai soigné ces immeubles comme s'ils m'appartenaient;
moi qui, troisième clerc du digne monsieur Chesneau, mon prédécesseur,
les ai achetés pour madame votre mère, et qui, de ma main de troisième
clerc, ai si bien écrit l'acte de vente sur parchemin en belle ronde!
moi qui ai les titres de propriété dans l'étude de mon successeur, moi
qui ai fait les liquidations! Moi qui vous ai vu grand comme ça! dit
le notaire en mettant la main à deux pieds de terre. Il faut avoir été
notaire pendant quarante et un ans et demi pour connaître l'espèce
de douleur que me cause la vue de mon nom imprimé tout vif à la face
d'Israël dans les verbaux de la saisie et dans l'établissement de la
propriété. Quand je passe dans la rue et que je vois des gens occupés
à lire ces horribles affiches jaunes, je suis honteux comme s'il
s'agissait de ma propre ruine et de mon honneur. Il y a des imbéciles
qui vous épellent cela tout haut exprès pour attirer les curieux, et
ils se mettent tous à faire les plus sots commentaires. N'est-on pas
maître de son bien? Votre père avait mangé deux fortunes avant de
refaire celle qu'il vous a laissée, vous ne seriez point un Manerville
si vous ne l'imitiez pas. D'ailleurs les saisies immobilières ont donné
lieu à tout un titre dans le Code, elles ont été prévues, vous êtes
dans un cas admis par la loi. Si je n'étais pas un vieillard à cheveux
blancs et qui n'attend qu'un coup de coude pour tomber dans sa fosse,
je rosserais ceux qui s'arrêtent devant ces abominations: _A la requête
de dame Natalie Évangélista, épouse de Paul-François-Joseph, comte
de Manerville, séparée quant aux biens par jugement du tribunal de
première instance du département de la Seine_, etc.

—Oui, dit Paul, et maintenant séparée de corps...

—Ah! fit le vieillard.

—Oh! contre le gré de Natalie, dit vivement le comte, il m'a fallu la
tromper, elle ignore mon départ.

—Vous partez?

—Mon passage est payé, je m'embarque sur la _Belle-Amélie_ et vais à
Calcutta.

—Dans deux jours! dit le vieillard. Ainsi nous ne nous verrons plus,
monsieur le comte.

—Vous n'avez que soixante-treize ans, mon cher Mathias, et vous avez
la goutte, un vrai brevet de vieillesse. Quand je serai de retour, je
vous retrouverai sur vos pieds. Votre bonne tête et votre cœur seront
encore sains, vous m'aiderez à reconstruire l'édifice ébranlé. Je
veux gagner une belle fortune en sept ans. A mon retour je n'aurai que
quarante ans. Tout est encore possible à cet âge.

—Vous? dit Mathias en laissant échapper un geste de surprise, vous,
monsieur le comte, aller faire le commerce, y pensez-vous?

—Je ne suis plus monsieur le comte, cher Mathias. Mon passage est
arrêté sous le nom de Camille, un des noms de baptême de ma mère. Puis
j'ai des connaissances qui me permettent de faire fortune autrement. Le
commerce sera ma dernière chance. Enfin je pars avec une somme assez
considérable pour qu'il me soit permis de tenter la fortune sur une
grande échelle.

—Où est cette somme?

—Un ami doit me l'envoyer.

Le vieillard laissa tomber sa fourchette en entendant le mot d'_ami_,
non par raillerie ni surprise; son air exprima la douleur qu'il
éprouvait en voyant Paul sous l'influence d'une illusion trompeuse;
car son œil plongeait dans un gouffre là où le comte apercevait un
plancher solide.

—J'ai pendant cinquante ans environ exercé le notariat, je n'ai jamais
vu les gens ruinés avoir des amis qui leur prêtassent de l'argent!

—Vous ne connaissez pas de Marsay! A l'heure où je vous parle, je suis
sûr qu'il a vendu des rentes, s'il le faut, et demain vous recevrez une
lettre de change de cinquante mille écus.

—Je le souhaite. Cet ami ne pouvait-il donc pas arranger vos affaires?
Vous auriez vécu tranquillement à Lanstrac avec les revenus de madame
la comtesse pendant six ou sept ans.

—Une délégation aurait-elle payé quinze cent mille francs de dettes
dans lesquelles ma femme entrait pour cinq cent cinquante mille francs?

—Comment, en quatre ans, avez-vous fait quatorze cent cinquante mille
francs de dettes?

—Rien de plus clair, Mathias. N'ai-je pas laissé les diamants à ma
femme? N'ai-je pas dépensé les cent cinquante mille francs qui nous
revenaient sur le prix de l'hôtel Évangélista dans l'arrangement de
ma maison à Paris? N'a-t-il pas fallu payer ici les frais de nos
acquisitions et ceux auxquels a donné lieu mon contrat de mariage?
Enfin n'a-t-il pas fallu vendre les quarante mille livres de rente
de Natalie pour payer d'Auzac et Saint-Froult? Nous avons vendu
à quatre-vingt-sept, je me suis donc endetté de près de deux cent
mille francs dès le premier mois de mon mariage. Il nous est resté
soixante-sept mille livres de rente. Nous en avons constamment dépensé
deux cent mille en sus. Joignez à ces neuf cent mille francs quelques
intérêts usuraires, vous trouverez facilement un million.

—Bouffre! fit le vieux notaire. Après?

—Hé! bien, j'ai d'abord voulu compléter à ma femme la parure qui se
trouvait commencée avec le collier de perles agrafé par le _Discreto_,
un diamant de famille, et par les boucles d'oreilles de sa mère. J'ai
payé cent mille francs une couronne d'épis. Nous voici à onze cent
mille francs. Je me trouve devoir la fortune de ma femme, qui s'élève
aux trois cent cinquante-six mille francs de sa dot.

—Mais, dit Mathias, si madame la comtesse avait engagé ses diamants et
vous vos revenus, vous auriez à mon compte trois cent mille francs avec
lesquels vous pourriez apaiser vos créanciers....

—Quand un homme est tombé, Mathias, quand ses propriétés sont grevées
d'hypothèques, quand sa femme prime les créanciers par ses reprises,
quand enfin cet homme est sous le coup de cent mille francs de lettres
de change qui s'acquitteront, je l'espère, par le haut prix auquel
monteront mes biens, rien n'est possible. Et les frais d'expropriation
donc?

—Effroyable! dit le notaire.

—Les saisies ont été converties heureusement en ventes volontaires,
afin de couper le feu.

—Vendre Belle-Rose, s'écria Mathias, quand la récolte de 1825 est dans
les caves!

—Je n'y puis rien.

—Belle-Rose vaut six cent mille francs.

—Natalie le rachètera, je le lui ai conseillé.

—Seize mille francs année commune, et des éventualités telles que
1825! Je pousserai moi-même Belle-Rose à sept cent mille francs, et
chacune des fermes à cent vingt mille francs.

—Tant mieux, je serai quitte, si mon hôtel de Bordeaux peut se vendre
deux cent mille francs.

—Solonet le paiera bien quelque chose de plus, il en a envie. Il se
retire avec cent et quelques mille livres de rente gagnées à jouer
sur les troix-six. Il a vendu son étude trois cent mille francs et
il épouse une mulâtresse riche, Dieu sait à quoi elle a gagné son
argent, mais riche comme on dit, à millions. Un notaire jouer sur les
trois-six? un notaire épouser une mulâtresse? Quel siècle! Il faisait
valoir, dit-on, les fonds de votre belle-mère.

—Elle a bien embelli Lanstrac et bien soigné les terres, elle m'a bien
payé son loyer.

—Je ne l'aurais jamais crue capable de se conduire ainsi.

—Elle est si bonne et si dévouée, elle payait toujours les dettes de
Natalie pendant les trois mois qu'elle venait passer à Paris.

—Elle le pouvait bien, elle vit sur Lanstrac, dit Mathias. Elle!
devenir économe? quel miracle. Elle vient d'acheter entre Lanstrac
et Grassol le domaine de Grainrouge, en sorte que si elle continue
l'avenue de Lanstrac jusqu'à la grande route, vous pourriez faire une
lieue et demie sur vos terres. Elle a payé cent mille francs comptant
Grainrouge, qui vaut mille écus de rente en sac.

—Elle est toujours belle, dit Paul. La vie de la campagne la conserve
bien; je n'irai pas lui dire adieu, elle se saignerait pour moi.

—Vous iriez vainement, elle est à Paris. Elle y arrivait peut-être au
moment où vous en partiez.

—Elle a sans doute appris la vente de mes propriétés et vient à mon
secours. Je n'ai pas à me plaindre de la vie. Je suis aimé, certes,
autant qu'un homme peut l'être en ce bas monde, aimé par deux femmes
qui luttaient ensemble de dévouement; elles étaient jalouses l'une
de l'autre, la fille reprochait à la mère de m'aimer trop, la mère
reprochait à la fille ses dissipations. Cette affection m'a perdu.
Comment ne pas satisfaire aux moindres caprices d'une femme que l'on
aime? le moyen de s'en défendre! Mais aussi comment accepter ces
sacrifices? Oui, certes, nous pouvions liquider ma fortune et venir
vivre à Lanstrac; mais j'aime mieux aller aux Indes et en rapporter une
fortune que d'arracher Natalie à la vie qu'elle aime. Aussi est-ce moi
qui lui ai proposé la séparation de biens. Les femmes sont des anges
qu'il ne faut jamais mêler aux intérêts de la vie.

Le vieux Mathias écoutait Paul d'un air de doute et d'étonnement.

—Vous n'avez pas d'enfants? lui dit-il.

—Heureusement, répondit Paul.

—Je comprends autrement le mariage, répondit naïvement le vieux
notaire. Une femme doit, selon moi, partager le sort bon ou mauvais de
son mari. J'ai entendu dire que les jeunes mariés qui s'aimaient comme
des amants n'avaient pas d'enfants. Le plaisir est-il donc le seul but
du mariage? N'est-ce pas plutôt le bonheur et la famille? Mais vous
aviez à peine vingt-huit ans, et madame la comtesse en avait vingt;
vous étiez excusable de ne songer qu'à l'amour. Cependant, la nature de
votre contrat et votre nom, vous allez me trouver bien notaire? tout
vous obligeait à commencer par faire un bon gros garçon. Oui, monsieur
le comte, et si vous aviez eu des filles, il n'aurait pas fallu
s'arrêter que vous n'ayez eu l'enfant mâle qui consolidait le majorat.
Mademoiselle Évangélista n'était-elle pas forte, avait-elle à craindre
quelque chose de la maternité? Vous me direz que ceci est une vieille
méthode de nos ancêtres; mais, dans les familles nobles, monsieur le
comte, une femme légitime doit faire les enfants et les bien élever:
comme le disait la duchesse de Sully, la femme du grand Sully, une
femme n'est pas un instrument de plaisir, mais l'honneur et la vertu de
la maison.

—Vous ne connaissez pas les femmes, mon bon Mathias, dit Paul. Pour
être heureux, il faut les aimer comme elles veulent être aimées. N'y
a-t-il pas quelque chose de brutal à sitôt priver une femme de ses
avantages, à lui gâter sa beauté sans qu'elle en ait joui?

—Si vous aviez eu des enfants, la mère aurait empêché les dissipations
de la femme, elle serait restée au logis...

—Si vous aviez raison, mon cher, dit Paul en fronçant le sourcil, je
serais encore plus malheureux. N'aggravez pas mes douleurs par une
morale après la chute, laissez-moi partir sans arrière-pensée.

Le lendemain Mathias reçut une lettre de change de cent cinquante mille
francs payable à vue, envoyée par Henri de Marsay.

—Vous voyez, dit Paul, il ne m'écrit pas un mot, il commence par
obliger. Henri est la nature la plus parfaitement imparfaite, la
plus illégalement belle que je connaisse. Si vous saviez avec quelle
supériorité cet homme encore jeune plane sur les sentiments, sur les
intérêts, et quel grand politique il est, vous vous étonneriez comme
moi de lui savoir tant de cœur.

Mathias essaya de combattre la détermination de Paul, mais elle était
irrévocable, et justifiée par tant de raisons valables que le vieux
notaire ne tenta plus de retenir son client. Il est rare que le
départ des navires en charge se fasse avec exactitude; mais par une
circonstance fatale à Paul, le vent fut propice, et la _Belle-Amélie_
dut mettre à la voile le lendemain. Au moment où part un navire,
l'embarcadère est encombré de parents, d'amis, de curieux. Parmi
les personnes qui se trouvaient là, quelques-unes connaissaient
personnellement Manerville. Son désastre le rendait aussi célèbre en
ce moment qu'il l'avait été jadis par sa fortune, il y eut donc un
mouvement de curiosité. Chacun disait son mot. Le vieillard avait
accompagné Paul sur le port, et ses souffrances durent être vives en
entendant quelques-uns de ces propos.

—Qui reconnaîtrait dans cet homme que vous voyez là, près du vieux
Mathias, ce dandy que l'on avait nommé la _Fleur des pois_, et qui
faisait, il y a cinq ans à Bordeaux, la pluie et le beau temps?

—Quoi! ce gros petit homme en redingote d'alpaga, qui a l'air d'un
cocher, serait le comte Paul de Manerville?

—Oui, ma chère, celui qui a épousé mademoiselle Évangélista. Le voici
ruiné, sans sou ni maille, allant aux Indes pour y chercher la pie au
nid.

—Mais comment s'est-il ruiné? il était si riche!

—Paris, les femmes, la Bourse, le jeu, le luxe...

—Puis, dit un autre, Manerville est un pauvre sire, sans esprit,
mou comme du papier mâché, se laissant manger la laine sur le dos,
incapable de quoi que ce soit. Il était né ruiné.

Paul serra la main du vieillard et se réfugia sur le navire. Mathias
resta sur le quai, regardant son ancien client qui s'appuya sur le
bastingage en défiant la foule par un coup d'œil plein de mépris. Au
moment où les matelots levaient l'ancre, Paul aperçut Mathias qui lui
faisait des signaux à l'aide de son mouchoir. La vieille gouvernante
était arrivée en toute hâte près de son maître, qu'un événement de
haute importance semblait agiter. Paul pria le capitaine d'attendre
encore un moment et d'envoyer un canot, afin de savoir ce que lui
voulait le vieux notaire qui lui faisait énergiquement signe de
débarquer. Trop impotent pour pouvoir aller à bord, Mathias remit deux
lettres à l'un des matelots qui amenèrent le canot.

—Mon cher ami, ce paquet, dit l'ancien notaire au matelot en lui
montrant une des lettres qu'il lui donnait, tu vois bien, ne te trompe
pas; ce paquet vient d'être apporté par un courrier qui a fait la route
de Paris en trente-cinq heures. Dis bien cette circonstance à monsieur
le comte, n'oublie pas! elle pourrait le faire changer de résolution.

—Et il faudrait le débarquer? demanda le matelot.

—Oui, mon ami, répondit imprudemment le notaire.

Le matelot est généralement en tout pays un être à part, qui presque
toujours professe le plus profond mépris pour les gens de terre. Quant
aux bourgeois, il n'en comprend rien, il ne se les explique pas, il
s'en moque, il les vole s'il le peut, sans croire manquer aux lois de
la probité. Celui-là par hasard était un bas Breton qui vit une seule
chose dans les recommandations du bonhomme Mathias.

—C'est ça, se dit-il en ramant. Le débarquer! faire perdre un passager
au capitaine! Si l'on écoutait ces marsouins-là, il faudrait passer
sa vie à les embarquer et à les débarquer. A-t-il peur que son fils
n'attrape des rhumes?

Le matelot remit donc à Paul les lettres sans lui rien dire. En
reconnaissant l'écriture de sa femme et celle de de Marsay, Paul
présuma tout ce que ces deux personnes pouvaient lui dire, et ne
voulut pas se laisser influencer par les offres que leur inspirait le
dévouement. Il mit avec une apparente insouciance leurs lettres dans sa
poche.

—Voilà pourquoi ils nous dérangent! des bêtises, dit le matelot en bas
breton au capitaine. Si c'était important, comme le disait ce vieux
lampion, monsieur le comte jetterait-il son paquet dans ses écoutilles?

Absorbé par les pensées tristes qui saisissent les hommes les plus
forts en semblables circonstances, Paul s'abandonnait à la mélancolie
en saluant de la main son vieil ami, en disant adieu à la France, en
regardant les édifices de Bordeaux qui fuyaient avec rapidité. Il
s'assit sur un paquet de cordages. La nuit le surprit là perdu dans ses
rêveries. Avec les demi-ténèbres du couchant vinrent les doutes: il
plongeait dans l'avenir un œil inquiet; en le sondant, il n'y trouvait
que périls et incertitudes, il se demandait s'il ne manquerait pas
de courage. Il avait des craintes vagues en sachant Natalie livrée à
elle-même: il se repentait de sa résolution, il regrettait Paris et
sa vie passée. Le mal de mer le prit. Chacun connaît les effets de
cette maladie: la plus horrible de ses souffrances sans danger est une
dissolution complète de la volonté. Un trouble inexpliqué relâche dans
les centres les liens de la vitalité, l'âme ne fait plus ses fonctions,
et tout devient indifférent au malade: une mère oublie son enfant,
l'amant ne pense plus à sa maîtresse, l'homme le plus fort gît comme
une masse inerte. Paul fut porté dans sa cabine, où il demeura pendant
trois jours, étendu, tour à tour vomissant et gorgé de grog par les
matelots, ne songeant à rien et dormant; puis il eut une espèce de
convalescence et revint à son état ordinaire. Le matin où, se trouvant
mieux, il alla se promener sur le tillac pour y respirer les brises
marines d'un nouveau climat, il sentit ses lettres en mettant les mains
dans ses poches; il les saisit aussitôt pour les lire, et commença
par celle de Natalie. Pour que la lettre de la comtesse de Manerville
puisse être bien comprise, il est nécessaire de rapporter celle que
Paul avait écrite à sa femme et que voici.


_Lettre de Paul de Manerville à sa femme._

Ma bien-aimée, quand tu liras cette lettre je serai loin de toi;
peut-être serai-je déjà sur le vaisseau qui m'emmène aux Indes, où
je vais refaire ma fortune abattue. Je ne me suis pas senti la force
de t'annoncer mon départ. Je t'ai trompée; mais ne le fallait-il
pas? Tu te serais inutilement gênée, tu m'aurais voulu sacrifier ta
fortune. Chère Natalie, n'aie pas un remords, je n'ai pas un regret.
Quand je rapporterais des millions, j'imiterais ton père, je les
mettrais à tes pieds, comme il mettait les siens aux pieds de ta
mère, en te disant:—Tout est à toi. Je t'aime follement, Natalie; je
te le dis sans avoir à craindre que cet aveu te serve à étendre un
pouvoir qui n'est redouté que par les gens faibles, le tien fut sans
bornes le jour où je t'ai connue. Mon amour est le seul complice de
mon désastre. Ma ruine progressive m'a fait éprouver les délirants
plaisirs du joueur. A mesure que mon argent diminuait, mon bonheur
grandissait. Chaque fragment de ma fortune converti pour toi en une
petite jouissance me causait des ravissements célestes. Je t'aurais
voulu plus de caprices que tu n'en avais. Je savais que j'allais
vers un abîme, mais j'y allais le front couronné par la joie. C'est
des sentiments que ne connaissent pas les gens vulgaires. J'ai agi
comme ces amants qui s'enferment dans une petite maison au bord d'un
lac pour un an ou deux et qui se promettent de se tuer après s'être
plongés dans un océan de plaisirs, mourant ainsi dans toute la gloire
de leurs illusions et de leur amour. J'ai toujours trouvé ces gens-là
prodigieusement raisonnables. Tu ne savais rien ni de mes plaisirs ni
de mes sacrifices. Ne trouve-t-on pas de grandes voluptés à cacher à
la personne aimée le prix de ce qu'elle souhaite? Je puis t'avouer
ces secrets. Je serai loin de toi quand tu tiendras ce papier chargé
d'amour. Si je perds les trésors de ta reconnaissance, je n'éprouve
pas cette contraction au cœur qui me prendrait en te parlant de ces
choses. Puis, ma bien-aimée, n'y a-t-il pas quelque savant calcul
à te révéler ainsi le passé? n'est-ce pas étendre notre amour dans
l'avenir? Aurions-nous donc besoin de fortifiants? ne nous aimons-nous
donc pas d'un amour pur, auquel les preuves sont indifférentes, qui
méconnaît le temps, les distances, et vit de lui-même! Ah! Natalie,
je viens de quitter la table où j'écris près du feu, je viens de te
voir endormie, confiante, posée comme une enfant naïve, la main tendue
vers moi. J'ai laissé une larme sur l'oreiller confident de nos joies.
Je pars sans crainte sur la foi de cette attitude, je pars afin de
conquérir le repos en conquérant une fortune assez considérable pour
que nulle inquiétude ne trouble nos voluptés, pour que tu puisses
satisfaire tes goûts. Ni toi ni moi, nous ne saurions nous passer des
jouissances de la vie que nous menons. Je suis homme, j'ai du courage:
à moi seul la tâche d'amasser la fortune qui nous est nécessaire.
Peut-être m'aurais-tu suivi! Je te cacherai le nom du vaisseau, le
lieu de mon départ et le jour. Un ami te dira tout quand il ne sera
plus temps. Natalie, mon affection est sans bornes, je t'aime comme
une mère aime son enfant, comme un amant aime sa maîtresse, avec le
plus grand désintéressement. A moi les travaux, à toi les plaisirs; à
moi les souffrances, à toi la vie heureuse. Amuse-toi, conserve toutes
tes habitudes de luxe, va aux Italiens, à l'Opéra, dans le monde,
au bal, je t'absous de tout. Chère ange, lorsque tu reviendras à ce
nid où nous avons savouré les fruits éclos durant nos cinq années
d'amour, pense à ton ami, pense à moi pendant un moment, endors-toi
dans mon cœur. Voilà tout ce que je te demande. Moi, chère éternelle
pensée, lorsque, perdu sous des cieux brûlants, travaillant pour nous
deux, je rencontrerai des obstacles à vaincre, ou que, fatigué, je me
reposerai dans les espérances du retour, moi, je songerai à toi, qui
es ma belle vie. Oui, je tâcherai d'être en toi, je me dirai que tu
n'as ni peines ni soucis, que tu es heureuse. De même que nous avons
l'existence du jour et de la nuit, la veille et le sommeil, ainsi
j'aurai mon existence fleurie à Paris, mon existence de travail aux
Indes; un rêve pénible, une réalité délicieuse: je vivrai si bien dans
ta réalité que mes jours seront des rêves. J'aurai mes souvenirs, je
reprendrai chant par chant ce beau poème de cinq ans, je me rappellerai
les jours où tu te plaisais à briller, où par une toilette aussi bien
que par un déshabillé tu te faisais nouvelle à mes yeux. Je reprendrai
sur mes lèvres le goût de nos festins. Oui, chère ange, je pars
comme un homme voué à une entreprise dont la réussite lui donnera sa
belle maîtresse. Le passé sera pour moi comme ces rêves du désir qui
précèdent la possession, et que souvent la possession détrompe, mais
que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme
nouvelle, l'absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux? O
mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois
bien l'enfant que je vois endormie! Si tu trahissais une confiance
aveugle, Natalie, tu n'aurais pas à craindre ma colère, tu dois en être
sûre; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l'homme
qui la laisse libre, car la femme n'est jamais lâche. Elle se joue
d'un tyran; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle
y renonce. Non, je n'y pense pas. Grâce pour ce cri si naturel à un
homme. Chère ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre
hôtel et te le laissera. Ce bail simulé était nécessaire pour éviter
des pertes inutiles. Les créanciers, ignorant que leur paiement est
une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l'usufruit de
notre hôtel. Sois bonne pour de Marsay: j'ai la plus entière confiance
dans sa capacité, dans sa loyauté. Prends-le pour défenseur et pour
conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera
toujours à toi. Je le charge de veiller à ma liquidation. S'il avançait
quelque somme de laquelle il eût besoin plus tard, je compte sur toi
pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas à de Marsay, mais
à toi-même; en te l'indiquant, je ne te l'impose pas. Hélas! il m'est
impossible de te parler d'affaires, je n'ai plus qu'une heure à rester
là près de toi. Je compte tes aspirations, je tâche de retrouver tes
pensées dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime
les heures fleuries de notre amour. A chaque battement de ton cœur,
le mien te verse ses trésors, j'effeuille sur toi toutes les roses de
mon âme comme les enfants les sèment devant l'autel au jour de la fête
de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t'accable, je voudrais
t'infuser mon sang pour que tu fusses bien à moi, pour que ta pensée
fût ma pensée, pour que ton cœur fût mon cœur, pour être tout en toi.
Tu as laissé échapper un petit murmure comme une douce réponse. Sois
toujours calme et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah!
je voudrais posséder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de
fées, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te
réveiller à mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d'énergie
et combien ne faut-il pas t'aimer pour te quitter en te voyant ainsi!
Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant
le sommeil, et où l'on ne doutait pas de ta parole inexprimée. Adieu,
chère, voici ta pauvre Fleur des pois emportée par un vent d'orage;
mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non,
chère Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne
seras-tu pas l'âme de mes actions? L'espoir de t'apporter un bonheur
indestructible n'animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il
point tous mes pas? Ne seras-tu pas toujours là? Non, ce ne sera pas le
soleil de l'Inde, mais le feu de ton regard qui m'éclairera. Sois aussi
heureuse qu'une femme peut l'être sans son amant. J'aurais bien voulu
ne pas prendre pour dernier baiser un baiser où tu n'étais que passive;
mais, mon ange adoré, ma Ninie, je n'ai pas voulu t'éveiller. A ton
réveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman!
Songe, songe à qui mourra peut-être pour toi, loin de toi; songe moins
au mari qu'à l'amant dévoué qui te confie à Dieu.


_Réponse de la comtesse de Manerville à son mari._

Cher bien-aimé, dans quelle affliction me plonge ta lettre! Avais-tu
le droit de prendre sans me consulter une résolution qui nous frappe
également? Es-tu libre? ne m'appartiens-tu pas? ne suis-je pas à moitié
créole? ne pouvais-je donc te suivre? Tu m'apprends que je ne te suis
pas indispensable. Que t'ai-je fait, Paul, pour me priver de mes
droits? Que veux-tu que je devienne seule dans Paris? Pauvre ange, tu
prends sur toi tous mes torts. Ne suis-je pas pour quelque chose dans
cette ruine? mes chiffons n'ont-ils pas bien pesé dans la balance? tu
m'as fait maudire la vie heureuse, insouciante, que nous avons menée
pendant quatre ans. Te savoir banni pour six ans, n'y a-t-il pas de
quoi mourir? Fait-on fortune en six ans? Reviendras-tu? J'étais bien
inspirée, quand je me refusais avec une obstination instinctive à
cette séparation de biens que ma mère et toi vous avez voulue à toute
force. Que vous disais-je alors? N'était-ce pas jeter sur toi de la
déconsidération? N'était-ce pas ruiner ton crédit? Il a fallu que tu
te sois fâché pour que j'aie cédé. Mon cher Paul, jamais tu n'as été
si grand à mes yeux que tu l'es en ce moment. Ne désespérer de rien,
aller chercher une fortune?... il faut ton caractère et ta force pour
se conduire ainsi. Je suis à tes pieds. Un homme qui avoue sa faiblesse
avec ta bonne foi, qui refait sa fortune par la même cause qui la lui a
fait dissiper, par amour, par une irrésistible passion, oh! Paul, cet
homme est sublime. Va sans crainte, marche à travers les obstacles,
sans douter de ta Natalie, car ce serait douter de toi-même. Pauvre
cher, tu veux vivre en moi? Et moi, ne serai-je pas toujours en toi?
Je ne serai pas ici, mais partout où tu seras, toi. Si ta lettre m'a
causé de vives douleurs, elle m'a comblée de joie; tu m'as fait en un
moment connaître les deux extrêmes, car, en voyant combien tu m'aimes,
j'ai été fière d'apprendre que mon amour était bien senti. Parfois, je
croyais t'aimer plus que tu ne m'aimais, maintenant je me reconnais
vaincue, tu peux joindre cette supériorité délicieuse à toutes celles
que tu as; mais n'ai-je pas plus de raisons de t'aimer, moi! Ta lettre,
cette précieuse lettre où ton âme se révèle et qui m'a si bien dit
que rien n'était perdu entre nous, restera sur mon cœur pendant ton
absence, car toute ton âme gît là, cette lettre est ma gloire! J'irai
demeurer à Lanstrac avec ma mère, j'y serai comme morte au monde,
j'économiserai nos revenus pour payer tes dettes intégralement. De
ce matin, Paul, je suis une autre femme, je dis adieu sans retour
au monde, je ne veux pas d'un plaisir que tu ne partagerais pas.
D'ailleurs, Paul, je dois quitter Paris et aller dans la solitude.
Cher enfant, apprends que tu as une double raison de faire fortune.
Si ton courage avait besoin d'aiguillon, ce serait un autre cœur que
tu trouverais maintenant en toi-même. Mon bon ami, ne devines-tu pas?
nous aurons un enfant. Vos plus chers désirs sont comblés, monsieur.
Je ne voulais pas te causer de ces fausses joies qui tuent, nous avons
eu déjà trop de chagrin à ce sujet, je ne voulais pas être forcée de
démentir la bonne nouvelle. Aujourd'hui je suis certaine de ce que je
t'annonce, heureuse ainsi de jeter une joie à travers tes douleurs.
Ce matin, ne me doutant de rien, te croyant sorti dans Paris, j'étais
allée à l'Assomption y remercier Dieu. Pouvais-je prévoir un malheur?
tout me souriait pendant cette matinée. En sortant de l'église, j'ai
rencontré ma mère; elle avait appris ta détresse, et arrivait en
poste avec ses économies, avec trente mille francs, espérant pouvoir
arranger tes affaires. Quel cœur, Paul! J'étais joyeuse, je revenais
pour t'annoncer ces deux bonnes nouvelles en déjeunant sous la tente
de notre serre où je t'avais préparé les gourmandises que tu aimes.
Augustine me remet ta lettre. Une lettre de toi, quand nous avions
dormi ensemble, n'était-ce pas tout un drame? Il m'a pris un frisson
mortel, et puis j'ai lu!... J'ai lu en pleurant, et ma mère fondait en
larmes aussi! Ne faut-il pas bien aimer un homme pour pleurer, car les
pleurs enlaidissent une femme. J'étais à demi morte. Tant d'amour et
tant de courage! tant de bonheur et tant de misères! les plus riches
fortunes du cœur et la ruine momentanée des intérêts! ne pas pouvoir
presser le bien-aimé dans le moment où l'admiration de sa grandeur vous
étreint, quelle femme eût résisté à cette tempête de sentiments? Te
savoir loin de moi quand ta main sur mon cœur m'aurait fait tant de
bien; tu n'étais pas là pour me donner ce regard que j'aime tant, pour
te réjouir avec moi de la réalisation de tes espérances; et je n'étais
pas près de toi pour adoucir tes peines par ces caresses qui te rendent
ta Natalie si chère, et qui te font tout oublier. J'ai voulu partir,
voler à tes pieds; mais ma mère m'a fait observer que le départ de
_la Belle-Amélie_ devait avoir lieu le lendemain; que la poste seule
pouvait aller assez vite, et que, dans l'état où j'étais, ce serait
une insigne folie que de risquer tout un avenir dans un cahot. Quoique
déjà mère, j'ai demandé des chevaux, ma mère m'a trompée en me laissant
croire qu'on les amènerait. Et elle a sagement agi, les premiers
malaises de la grossesse ont commencé. Je n'ai pu soutenir tant
d'émotions violentes, et je me suis trouvée mal. Je t'écris au lit,
les médecins ont exigé du repos pendant les premiers mois. Jusqu'alors
j'étais une femme frivole, maintenant je vais être une mère de famille.
La Providence est bien bonne pour moi, car un enfant à nourrir, à
soigner, à élever peut seul amoindrir les douleurs que me causera
ton absence. J'aurai en lui un autre toi que je fêterai. J'avouerai
hautement mon amour que nous avons si soigneusement caché. Je dirai la
vérité. Ma mère a déjà trouvé l'occasion de démentir quelques calomnies
qui courent sur ton compte. Les deux Vandenesse, Charles et Félix
t'ont bien notablement défendu; mais ton ami de Marsay prend tout en
raillerie: il se moque de tes accusateurs, au lieu de leur répondre:
je n'aime pas cette manière de repousser légèrement des attaques
sérieuses. Ne te trompes-tu pas sur lui? Néanmoins je t'obéirai,
j'en ferai mon ami. Sois bien tranquille, mon adoré, relativement
aux choses qui touchent à ton honneur. N'est-il pas le mien? Mes
diamants seront engagés. Nous allons, ma mère et moi, employer toutes
nos ressources pour acquitter intégralement tes dettes, et tâcher de
racheter ton clos de Belle-Rose. Ma mère, qui s'entend aux affaires
comme un vrai procureur, t'a bien blâmé de ne pas t'être ouvert à
elle. Elle n'aurait pas acheté, croyant te faire plaisir, le domaine
de Grainrouge, qui se trouvait enclavé dans tes terres, et t'aurait pu
prêter cent trente mille francs. Elle est au désespoir du parti que
tu as pris. Elle craint pour toi le séjour des Indes. Elle te supplie
d'être sobre, de ne pas te laisser séduire par les femmes... Je me suis
mise à rire. Je suis sûre de toi comme de moi-même. Tu me reviendras
riche et fidèle. Moi seule au monde connais ta délicatesse de femme
et tes sentiments secrets qui font de toi comme une délicieuse fleur
humaine digne du ciel. Les Bordelais avaient bien raison de te donner
ton joli surnom. Qui donc soignera ma fleur délicate? J'ai le cœur
percé par d'horribles idées. Moi sa femme, sa Natalie, être ici,
quand déjà peut-être il souffre! Et moi, si bien unie à toi, ne pas
partager tes peines, tes traverses, tes périls! A qui te confieras-tu?
Comment as-tu pu te passer de l'oreille à qui tu disais tout? Chère
sensitive emportée par un orage, pourquoi t'es-tu déplantée du seul
terrain où tu pourrais développer tes parfums? Il me semble que je
suis seule depuis deux siècles, j'ai froid aussi dans Paris. J'ai déjà
bien pleuré. Être la cause de ta ruine! quel texte aux pensées d'une
femme aimante! tu m'as traitée en enfant à qui on donne tout ce qu'il
demande, en courtisane par laquelle un étourdi mange sa fortune. Ah!
ta prétendue délicatesse a été une insulte. Crois-tu que je ne pouvais
me passer de toilette, de bals, d'Opéra, de succès? Suis-je une femme
légère? Crois-tu que je ne puisse concevoir des pensées graves, servir
à ta fortune aussi bien que je servais à tes plaisirs? Si tu n'étais
pas loin de moi, souffrant et malheureux, vous seriez bien grondé,
monsieur, de tant d'impertinence. Ravaler votre femme à ce point! Mon
Dieu! pourquoi donc allais-je dans le monde? pour flatter ta vanité; je
me parais pour toi, tu le sais bien. Si j'avais des torts, je serais
bien cruellement punie; ton absence est une bien dure expiation de
notre vie intime. Cette joie était trop complète: elle devait se payer
par quelque grande douleur, et la voici venue! Après ces bonheurs si
soigneusement voilés aux regards curieux du monde, après ces fêtes
continuelles entremêlées des folies secrètes de notre amour, il n'y a
plus rien de possible que la solitude. La solitude, cher ami, nourrit
les grandes passions, et j'y aspire. Que ferai-je dans le monde? à qui
reporter mes triomphes? Ah! vivre à Lanstrac, cette terre arrangée par
ton père, dans un château que tu as renouvelé si luxueusement, y vivre
avec ton enfant en t'attendant, en t'envoyant tous les soirs, tous les
matins, la prière de la mère et de l'enfant, de la femme et de l'ange,
ne sera-ce pas un demi-bonheur? Vois-tu ces petites mains jointes dans
les miennes? Te souviendras-tu, comme je vais m'en souvenir tous les
soirs, de ces félicités que tu m'as rappelées dans ta chère lettre? Oh!
oui, nous nous aimons autant l'un que l'autre. Cette bonne certitude
est un talisman contre le malheur. Je ne doute pas plus de toi que
tu ne doutes de moi. Quelles consolations puis-je te mettre ici, moi
désolée, moi brisée, moi qui vois ces six années comme un désert à
traverser? Allons, je ne suis pas la plus malheureuse; ce désert ne
sera-t-il pas animé par notre petit: oui je veux te donner un fils,
il le faut, n'est-ce pas? Allons, adieu, cher bien-aimé, nos vœux et
notre amour te suivront partout. Les larmes qui sont sur ce papier te
diront-elles bien les choses que je ne puis exprimer? Reprends les
baisers que te met, là au bas, dans ce carré,

TA NATALIE.

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Cette lettre engagea Paul dans une rêverie autant causée par l'ivresse
où le plongeaient ces témoignages d'amour que par ses plaisirs
évoqués à dessein; et il les reprenait un à un, afin de s'expliquer
la grossesse de sa femme. Plus un homme est heureux, plus il tremble.
Chez les âmes exclusivement tendres, et la tendresse comporte un peu
de faiblesse, la jalousie et l'inquiétude sont en raison directe du
bonheur et de son étendue. Les âmes fortes ne sont ni jalouses ni
craintives: la jalousie est un doute, la crainte est une petitesse.
La croyance sans bornes est le principal attribut du grand homme:
s'il est trompé, la force aussi bien que la faiblesse peuvent rendre
l'homme également dupe, son mépris lui sert alors de hache, il tranche
tout. Cette grandeur est une exception. A qui n'arrive-t-il pas d'être
abandonné de l'esprit qui soutient notre frêle machine et d'écouter
la puissance inconnue qui nie tout? Paul, accroché par quelques
faits irrécusables, croyait et doutait tout à la fois. Perdu dans
ses pensées, en proie à une terrible incertitude involontaire, mais
combattue par les gages d'un amour pur et par sa croyance en Natalie,
il relut deux fois cette lettre diffuse, sans pouvoir en rien conclure
ni pour ni contre sa femme. L'amour est aussi grand par le bavardage
que par la concision.

Pour bien comprendre la situation dans laquelle allait entrer Paul,
il faut se le représenter flottant sur l'Océan comme il flottait sur
l'immense étendue de son passé, revoyant sa vie entière ainsi qu'un
ciel sans nuage, et finissant par revenir après les tourbillons du
doute, à la foi pure, entière, sans mélange, du fidèle, du chrétien, de
l'amoureux que rassurait la voix du cœur. Et d'abord il est également
nécessaire de rapporter ici la lettre à laquelle répondait Henri de
Marsay.


_Lettre du comte Paul de Manerville à M. le marquis Henri de Marsay._

Henri, je vais te dire un des plus grands mots qu'un homme puisse
dire à son ami: je suis ruiné. Quand tu me liras, je serai prêt à
partir de Bordeaux pour Calcutta, sur le navire _la Belle-Amélie_. Tu
trouveras chez ton notaire un acte qui n'attend que ta signature pour
être complet et dans lequel je te loue pour six ans mon hôtel par un
bail simulé, tu remettras une contre-lettre à ma femme. Je suis forcé
de prendre cette précaution pour que Natalie puisse rester chez elle
sans avoir à craindre d'en être chassée. Je te transporte également
les revenus de mon majorat pendant quatre années, le tout contre une
somme de cent cinquante mille francs que je te prie d'envoyer en une
lettre de change sur une maison de Bordeaux, à l'ordre de Mathias.
Ma femme te donnera sa garantie en surérogation de mes revenus. Si
l'usufruit de mon majorat te payait plus promptement que je ne le
suppose, nous compterons à mon retour. La somme que je te demande
est indispensable pour aller tenter la fortune; et, si je t'ai bien
connu, je dois la recevoir sans phrase à Bordeaux, la veille de mon
départ. Je me suis conduit comme tu te serais conduit à ma place. J'ai
tenu bon jusqu'au dernier moment sans laisser soupçonner ma ruine.
Puis quand le bruit de la saisie-immobilière de mes biens disponibles
est venu à Paris, j'avais fait de l'argent avec cent mille francs de
lettres de change pour essayer du jeu. Quelque coup du hasard pouvait
me rétablir. J'ai perdu. Comment me suis-je ruiné? volontairement,
mon cher Henri. Dès le premier jour, j'ai vu que je ne pouvais tenir
au train que je prenais, je savais le résultat, j'ai voulu fermer les
yeux, car il m'était impossible de dire à ma femme:—Quittons Paris,
allons vivre à Lanstrac. Je me suis ruiné pour elle comme on se ruine
pour une maîtresse, mais avec certitude. Entre nous, je ne suis ni un
niais ni un homme faible. Un niais ne se laisse pas dominer, les yeux
ouverts, par une passion; puis un homme qui va reconstruire sa fortune
aux Indes au lieu de se brûler la cervelle, cet homme a du courage. Je
reviendrai riche ou ne reviendrai pas. Seulement, cher ami, comme je ne
veux de fortune que pour elle, que je ne veux être la dupe de rien, que
je serai six ans absent, je te confie ma femme. Tu as assez de bonnes
fortunes pour respecter Natalie et m'accorder toute la probité du
sentiment qui nous lie. Je ne sais pas de meilleur gardien que toi. Je
laisse ma femme sans enfant, un amant serait bien dangereux pour elle.
Sache-le, mon bon Marsay, j'aime éperdument Natalie, bassement, sans
vergogne. Je lui pardonnerais, je crois, une infidélité, non parce que
je suis certain de pouvoir me venger, dussé-je en mourir! mais parce
que je me tuerais pour la laisser heureuse, si je ne pouvais faire
son bonheur moi-même. Que puis-je craindre? Natalie a pour moi cette
amitié véritable indépendante de l'amour, mais qui conserve l'amour.
Elle a été traitée par moi comme un enfant gâté. J'éprouvais tant de
bonheur dans mes sacrifices, l'un amenait si naturellement l'autre
qu'elle serait un monstre si elle me trompait. L'amour vaut l'amour...
Hélas! veux-tu tout savoir, mon cher Henri? je viens de lui écrire une
lettre où je lui laisse croire que je pars l'espoir au cœur, le front
serein, que je n'ai ni doute, ni jalousie, ni crainte, une lettre comme
en écrivent les fils qui veulent cacher à leurs mères qu'ils vont à
la mort. Mon Dieu, de Marsay, j'avais l'enfer en moi, je suis l'homme
le plus malheureux du monde! A toi les cris, à toi les grincements de
dents! je t'avoue les pleurs de l'amant désespéré; j'aimerais mieux
rester six ans balayeur sous ses fenêtres que de revenir millionnaire
après six ans d'absence, si cela était possible. J'ai d'horribles
angoisses, je marcherai de douleur en douleur jusqu'à ce que tu
m'aies écrit un mot par lequel tu accepteras un mandat que toi seul au
monde peux remplir et accomplir. O mon cher de Marsay, cette femme est
indispensable à ma vie, elle est mon air et mon soleil. Prends-la sous
ton égide, garde-la-moi fidèle, quand même ce serait contre son gré.
Oui, je serais encore heureux d'un demi-bonheur. Sois son chaperon, je
n'aurai nulle défiance de toi. Prouve-lui qu'en me trahissant, elle
serait vulgaire; qu'elle ressemblerait à toutes les femmes, et qu'il
y aurait de l'esprit à me rester fidèle. Elle doit avoir encore assez
de fortune pour continuer sa vie molle et sans soucis; mais si elle
manquait de quelque chose, si elle avait des caprices, fais-toi son
banquier, ne crains rien, je reviendrai riche. Après tout, mes terreurs
sont sans doute vaines, Natalie est un ange de vertu. Quand Félix de
Vandenesse, épris de belle passion pour elle, s'est permis quelques
assiduités, je n'ai eu qu'à faire apercevoir le danger à Natalie, elle
m'a tout aussitôt remercié si affectueusement que j'en étais ému aux
larmes. Elle m'a dit qu'il ne convenait pas à sa réputation qu'un homme
quittât brusquement sa maison, mais qu'elle saurait le congédier: elle
l'a en effet reçu très-froidement et tout s'est terminé pour le mieux.
Nous n'avons pas eu d'autre sujet de discussion en quatre ans, si
toutefois on peut appeler discussion la causerie de deux amis. Allons,
mon cher Henri, je te dis adieu en homme. Le malheur est venu. Par
quelque cause que ce soit, il est là; j'ai mis habit bas. La misère et
Natalie sont deux termes inconciliables. La balance sera d'ailleurs
très exacte entre mon passif et mon actif, ainsi personne ne pourra se
plaindre de moi; mais si quelque chose d'imprévu mettait mon honneur en
péril, je compte sur toi. Enfin, si quelque événement grave arrivait,
tu peux m'envoyer tes lettres sous l'enveloppe du gouverneur des
Indes, à Calcutta, j'ai quelques relations d'amitié dans sa maison, et
quelqu'un m'y gardera les lettres qui me viendront d'Europe. Cher ami,
je désire te retrouver le même à mon retour: l'homme qui sait se moquer
de tout et qui néanmoins est accessible aux sentiments d'autrui quand
ils s'accordent avec le grandiose que tu sens en toi-même. Tu restes à
Paris, toi! Au moment où tu liras ceci, je crierai:—A Carthage!


_Réponse du marquis Henri de Marsay au comte Paul de Manerville._

Ainsi, monsieur le comte, tu t'es enfoncé, monsieur l'ambassadeur a
sombré. Voilà donc les belles choses que tu faisais? Pourquoi, Paul,
t'es-tu caché de moi? Si tu m'avais dit un seul mot, mon pauvre
bonhomme, je t'aurais éclairé sur ta position. Ta femme m'a refusé
sa garantie. Puisse ce seul mot te dessiller les yeux! S'il ne
suffisait pas, apprends que tes lettres de change ont été protestées
à la requête d'un sieur Lécuyer, ancien premier clerc d'un sieur
Solonet, notaire à Bordeaux. Cet usurier en herbe, arrivé de Gascogne
pour faire ici des tripotages, est le prête-nom de ta très-honorée
belle-mère, créancière réelle des cent mille francs pour lesquels la
bonne femme t'a compté, dit-on, soixante-dix mille francs. Comparé à
madame Évangélista, le papa Gobseck est une flanelle, un velours, une
potion calmante, une meringue à la vanille, un oncle à dénouement.
Ton clos de Belle-Rose sera la proie de ta femme, à laquelle sa mère
donnera la différence entre le prix de l'adjudication et le montant
de ses reprises. Madame Évangélista aura le Guadet et Grassol, et
les hypothèques qui grèvent ton hôtel à Bordeaux lui appartiennent
sous le nom des hommes de paille que lui a trouvés ce Solonet. Ainsi,
ces deux excellentes créatures réuniront cent vingt mille livres de
rente, somme à laquelle s'élève le revenu de tes biens, joint à trente
et quelques mille francs en inscriptions sur le grand-livre que les
petites chattes possèdent. La garantie de ta femme était inutile. Ce
susdit sieur Lécuyer est venu ce matin m'offrir le remboursement de
la somme que je t'ai prêtée contre un transport en bonne forme de mes
droits. La récolte de 1825, que ta belle-mère a dans tes caves de
Lanstrac, lui suffit pour me payer. Ainsi, ces deux femmes ont déjà
calculé que tu devais être en mer; mais je t'envoie ma lettre par un
courrier, afin que tu sois encore à temps de suivre les conseils que
je vais te donner. J'ai fait causer ce Lécuyer. J'ai saisi dans ses
mensonges, dans ses paroles et dans ses réticences, les fils qui me
manquaient pour faire reparaître la trame entière de la conspiration
domestique ourdie contre toi. Ce soir, à l'ambassade d'Espagne,
j'offrirai mes compliments d'admiration à ta belle-mère et à ta femme.
Je ferai la cour à madame Évangélista, je t'abandonnerai lâchement,
je te dirai d'adroites injures, quelque chose de grossier serait
trop tôt découvert par ce sublime Mascarille en jupons. Comment
l'as-tu mise contre toi? Voilà ce que je veux savoir. Si tu avais eu
l'esprit d'être amoureux de cette femme avant d'épouser sa fille, tu
serais aujourd'hui pair de France, duc de Manerville et ambassadeur
à Madrid. Si tu m'avais appelé près de toi lors de ton mariage, je
t'aurais aidé à connaître, analyser les deux femmes avec lesquelles
tu t'engageais; et, de ces observations faites en commun, il serait
sorti quelques conseils utiles. N'étais-je pas le seul de tes amis en
position de respecter ta femme? Étais-je à craindre? Après m'avoir
jugé, ces deux femmes ont eu peur de moi et nous ont séparés. Si tu
ne m'avais pas bêtement fait la moue, elles ne t'auraient pas dévoré.
Ta femme a bien aidé à notre refroidissement; elle était serinée par
sa mère, à qui elle écrivait deux lettres dans la semaine, et tu
n'y as jamais pris garde. J'ai bien reconnu mon Paul quand j'ai su
ce détail. Dans un mois, je serai assez près de ta belle-mère pour
apprendre d'elle la raison de la haine hispano-italienne qu'elle t'a
vouée, à toi, le meilleur homme du monde. Te haïssait-elle avant que
sa fille n'aimât Félix de Vandenesse, ou te chasse-t-elle jusque dans
les Indes pour rendre sa fille aussi libre que l'est en France une
femme séparée de corps et de biens? Là est le problème. Je te vois
bondissant et hurlant en apprenant que ta femme aime à la folie Félix
de Vandenesse. Si je n'avais pas eu la fantaisie de faire un tour en
Orient avec Montriveau, Ronquerolles et quelques autres bons vivants de
ta connaissance, j'aurais pu te dire quelque chose de cette intrigue
qui commençait quand je suis parti; je voyais poindre alors les germes
de ton malheur. Mais quel gentilhomme assez dépravé pourrait entamer
de semblables questions sans une première ouverture? Qui oserait nuire
à une femme? Qui briserait le miroir aux illusions où l'un de nos amis
se complaît à regarder les féeries d'un heureux mariage? Les illusions
ne sont-elles pas la fortune du cœur? Ta femme, cher ami, n'était-elle
pas, dans la plus large acception du mot, une femme à la mode? Elle
ne pensait qu'à ses succès, à sa toilette; elle allait aux Bouffons,
à l'Opéra, au bal; se levait tard, se promenait au bois; dînait en
ville ou donnait elle-même à dîner. Cette vie me semble être pour les
femmes ce qu'est la guerre pour les hommes; le public ne voit que les
vainqueurs, il oublie les morts. Si les femmes délicates périssent à
ce métier, celles qui résistent doivent avoir des organisations de
fer, conséquemment peu de cœur, et des estomacs excellents. Là est
la raison de l'insensibilité, du froid des salons. Les belles âmes
restent dans la solitude, les natures faibles et tendres succombent,
il ne reste que des galets qui maintiennent l'Océan social dans ses
bornes en se laissant frotter, arrondir par le flot, sans s'user. Ta
femme résistait admirablement à cette vie, elle y semblait habituée,
elle apparaissait toujours fraîche et belle; pour moi, la conclusion
était facile à tirer: elle ne t'aimait pas, et tu l'aimais comme
un fou. Pour faire jaillir l'amour dans cette nature siliceuse, il
fallait un homme de fer. Après avoir subi sans y rester le choc de
lady Dudley, la femme de mon vrai père, Félix devait être le fait de
Natalie. Il n'y avait pas grand mérite à deviner que tu lui étais
indifférent, à ta femme. De cette indifférence au déplaisir, il n'y
avait qu'un pas; et, tôt ou tard, un rien, une discussion, un mot, un
acte d'autorité pouvait le faire sauter à ta femme. J'aurais pu te
raconter à toi-même la scène qui se passait tous les soirs dans sa
chambre à coucher entre vous deux. Tu n'as pas d'enfant, mon cher. Ce
mot n'explique-t-il pas bien des choses à un observateur? Amoureux,
tu ne pouvais guère t'apercevoir de la froideur naturelle à une jeune
femme que tu as formée à point pour Félix de Vandenesse. Eusses-tu
trouvé ta femme froide, la stupide jurisprudence des gens mariés te
poussait à faire honneur de sa réserve à son innocence. Comme tous les
maris, tu croyais pouvoir la maintenir vertueuse dans un monde où les
femmes s'expliquent d'oreille à oreille ce que les hommes n'osent dire,
où tout ce qu'un mari n'apprend pas à sa femme est spécifié, commenté
sous l'éventail en riant, en badinant, à propos d'un procès ou d'une
aventure. Si ta femme aimait les bénéfices sociaux du mariage, elle
en trouvait les charges un peu lourdes. La charge, l'impôt, c'était
toi! Ne voyant rien de ces choses, tu allais creusant des abîmes et
les couvrant de fleurs, suivant l'éternelle phrase de la rhétorique;
tu obéissais tout doucement à la loi qui régit le commun des hommes,
et de laquelle j'avais voulu te garantir. Cher enfant, il ne te
manquait plus, pour être aussi bête que le bourgeois trompé par son
épouse et qui s'en étonne, ou s'en épouvante, ou s'en fâche, que de
me parler de tes sacrifices, de ton amour pour Natalie, de venir me
chanter:—Elle serait bien ingrate si elle me trahissait; j'ai fait
cela, j'ai fait ceci, je ferai mieux, j'irai pour elle aux Indes, je,
etc. Mon cher Paul, as-tu donc vécu dans Paris, as-tu donc l'honneur
d'appartenir par les liens de l'amitié à Henri de Marsay, pour ignorer
les choses les plus vulgaires, les premiers principes qui meuvent le
mécanisme féminin, l'alphabet de leur cœur? Exterminez-vous; allez
pour une femme à Sainte-Pélagie, tuez vingt-deux hommes, abandonnez
sept filles, servez Laban, traversez le désert, côtoyez le bagne,
couvrez-vous de gloire, couvrez-vous de honte, refusez comme Nelson
de livrer bataille pour aller baiser l'épaule de lady Hamilton, comme
Bonaparte battez le vieux Wurmser, fendez-vous sur le pont d'Arcole,
délirez comme Roland, cassez-vous une jambe éclissée pour valser six
minutes avec une femme!... Mon cher, qu'est-ce que ces choses ont à
faire avec l'amour? Si l'amour se déterminait sur de tels échantillons,
l'homme serait trop heureux: quelques prouesses faites dans le moment
du désir lui donneraient la femme aimée. L'amour, mon gros Paul, mais
c'est une croyance comme celle de l'immaculée conception de la Sainte
Vierge: cela vient ou cela ne vient pas. A quoi servent des flots de
sang versés, les mines du Potose, ou la gloire pour faire naître un
sentiment involontaire, inexplicable? Les jeunes gens comme toi, qui
veulent être aimés par balance de compte, me semblent être d'ignobles
usuriers. Nos femmes légitimes nous doivent des enfants et de la
vertu, mais elles ne nous doivent pas l'amour. L'amour, Paul! est la
conscience du plaisir donné et reçu, la certitude de le donner et de
le recevoir; l'amour est un désir incessamment mouvant, incessamment
satisfait et insatiable. Le jour où Vandenesse a remué dans le cœur de
ta femme la corde du désir que tu y laissais vierge, tes fanfaronnades
amoureuses, tes torrents de cervelle et d'argent n'ont pas même été des
souvenirs. Tes nuits conjugales semées de roses, fumée! ton dévouement,
un remords à offrir! ta personne, une victime à égorger sur l'autel!
ta vie antérieure, ténèbres! une émotion d'amour effaçait tes trésors
de passion qui n'étaient plus que de la vieille ferraille. Il a eu,
lui Félix, toutes les beautés, tous les dévouements, gratis peut-être,
mais en amour la croyance équivaut à la réalité. Ta belle-mère a donc
été naturellement du parti de l'amant contre le mari; secrètement ou
patemment, elle a fermé les yeux, ou elle les a ouverts, je ne sais
ce qu'elle a fait, mais elle a été pour sa fille, contre toi. Depuis
quinze ans que j'observe la société, je ne connais pas une mère qui,
dans cette circonstance, ait abandonné sa fille. Cette indulgence
est un héritage transmis de femme en femme. Quel homme peut la leur
reprocher? quelque rédacteur du Code civil, qui a vu des formules là
où il n'existe que des sentiments! La dissipation dans laquelle te
jetait la vie d'une femme à la mode; la pente d'un caractère facile et
ta vanité peut-être ont fourni les moyens de se débarrasser de toi par
une ruine habilement concertée. De tout ceci, tu concluras, mon bon
ami, que le mandat dont tu me chargeais et dont je me serais d'autant
plus glorieusement acquitté qu'il m'aurait amusé, se trouve comme
nul et non avenu. Le mal à prévenir est accompli, _consummatum est_.
Pardonne-moi, mon ami, de t'écrire à la de Marsay, comme tu disais,
sur des choses qui doivent te paraître graves. Loin de moi l'idée de
pirouetter sur la tombe d'un ami, comme les héritiers sur celle d'un
parent. Mais tu m'as écrit que tu devenais homme, je te crois, je te
traite en politique et non en amoureux. Pour toi, cet accident n'est-il
pas comme la marque à l'épaule qui décide un forçat à se jeter dans
une vie d'opposition systématique et à combattre la société? Te voilà
dégagé d'un souci: le mariage te possédait, tu possèdes maintenant le
mariage. Paul, je suis ton ami dans toute l'acception du mot. Si tu
avais eu la cervelle cerclée dans un crâne d'airain, si tu avais eu
l'énergie qui t'est venue trop tard, je t'aurais prouvé mon amitié par
des confidences qui t'auraient fait marcher sur l'humanité comme sur
un tapis. Mais quand nous causions des combinaisons auxquelles j'ai dû
la faculté de m'amuser avec quelques amis au sein de la civilisation
parisienne, comme un bœuf dans la boutique d'un faïencier; quand je
te racontais sous des formes romanesques les véritables aventures
de ma jeunesse, tu les prenais en effet pour des romans, sans en
voir la portée. Aussi n'ai-je pu te considérer que comme une passion
malheureuse. Hé! bien, foi d'homme, dans les circonstances actuelles tu
joues le beau rôle, et tu n'as rien perdu de ton crédit auprès de moi,
comme tu pourrais le croire. Si j'admire les grands fourbes, j'estime
et j'aime les gens trompés. A propos de ce médecin qui a si mal fini,
conduit à l'échafaud par son amour pour une maîtresse, je t'ai raconté
l'histoire bien autrement belle de ce pauvre avocat qui vit, dans je ne
sais quel bagne, marqué pour un faux, et qui voulait donner à sa femme,
une femme adorée aussi! trente mille livres de rentes; mais que sa
femme a dénoncé pour se débarrasser de lui et vivre avec un monsieur.
Tu t'es récrié, toi et quelques niais qui soupaient avec nous. Eh!
bien, mon cher, tu es l'avocat, moins le bagne. Tes amis ne te font pas
grâce de la considération qui, dans notre société, vaut un jugement de
cour d'assises. La sœur des deux Vandenesse, la marquise de Listomère
et toute sa coterie où s'est enrégimenté le petit Rastignac, un drôle
qui commence à percer; madame d'Aiglemont et son salon où règne Charles
de Vandenesse, les Lenoncourt, la comtesse Féraud, madame d'Espard,
les Nucingen, l'ambassade d'Espagne, enfin tout un monde soufflé fort
habilement te couvre d'accusations boueuses. Tu es un mauvais sujet, un
joueur, un débauché qui as mangé stupidement ta fortune. Après avoir
payé tes dettes plusieurs fois, ta femme, un ange de vertu! vient
d'acquitter cent mille francs de lettres de change, quoique séparée de
biens. Heureusement tu t'es rendu justice en disparaissant. Si tu avais
continué, tu l'aurais mise sur la paille, elle eût été victime de son
dévouement conjugal. Quand un homme arrive au pouvoir, il a toutes les
vertus d'une épitaphe; qu'il tombe dans la misère, il a plus de vices
que n'en avait l'enfant prodigue: tu ne saurais imaginer combien le
monde te prête de péchés à la Don Juan. Tu jouais à la Bourse, tu avais
des goûts licencieux dont la satisfaction te coûtait des sommes énormes
et dont l'explication exige des commentaires et des plaisanteries qui
font rêver les femmes. Tu payais des intérêts horribles aux usuriers.
Les deux Vandenesse racontent en riant comme quoi Gobseck te donnait
pour six mille francs une frégate en ivoire et la faisait racheter pour
cent écus à ton valet de chambre, afin de te la revendre; comme quoi
tu l'as démolie solennellement en t'apercevant que tu pouvais avoir
un véritable brick avec l'argent qu'elle te coûtait. L'histoire est
arrivée à Maxime de Trailles, il y a neuf ans; mais elle te va si bien
que Maxime a pour toujours perdu le commandement de sa frégate. Enfin
je ne puis te dire tout, car tu fournis à une encyclopédie de cancans
que les femmes ont intérêt à grossir. Dans cet état de choses, les
plus prudes ne légitiment-elles pas les consolations du comte Félix
de Vandenesse (leur père est enfin mort, hier!)? Ta femme a le plus
prodigieux succès. Hier, madame de Camps me répétait ces belles choses
aux Italiens.—Ne m'en parlez pas, lui ai-je répondu, vous ne savez
rien vous autres! Paul a volé la Banque et abusé le Trésor royal. Il
a assassiné Ezzelin, fait mourir trois Médora de la rue Saint-Denis,
et je le crois associé (je vous le dis entre nous) avec la bande des
Dix-Mille. Son intermédiaire est le fameux Jacques Collin, sur qui la
police n'a pu remettre la main depuis qu'il s'est encore une fois évadé
du bagne. Paul le logeait dans son hôtel. Vous voyez, il est capable
de tout: il trompe le gouvernement. Ils sont partis tous deux pour
aller travailler dans les Indes et voler le Grand Mogol. La de Camps
a compris qu'une femme distinguée comme elle ne doit pas convertir
ses belles lèvres en gueule de bronze vénitienne. En apprenant ces
tragi-comédies, beaucoup de gens refusent d'y croire; ils prennent le
parti de la nature humaine et de ses beaux sentiments, ils soutiennent
que c'est des fictions. Mon cher, Talleyrand a dit ce magnifique
mot:—_Tout arrive!_ Certes il se passe sous nos yeux des choses encore
plus étonnantes que ne l'est ce complot domestique; mais le monde a
tant d'intérêt à les démentir, à se dire calomnié; puis ces magnifiques
drames se jouent si naturellement, avec un vernis de si bon goût, que
souvent j'ai besoin d'éclaircir le verre de ma lorgnette pour voir le
fond des choses. Mais, je te le répète, quand un homme est de mes amis,
quand nous avons reçu ensemble le baptême du vin de Champagne, communié
ensemble à l'autel de la Vénus Commode, quand nous nous sommes fait
confirmer par les doigts crochus du Jeu, et que mon ami se trouve dans
une position fausse, je briserai vingt familles pour le remettre droit.
Tu dois bien voir ici que je t'aime; ai-je jamais, à ta connaissance,
écrit des lettres aussi longues que l'est celle-ci? Lis donc avec
attention ce qu'il me reste à te dire.

[Illustration: MISS DINAH STEVENS.

Offre un produit de la mécanique anglaise arrivé à son dernier
perfectionnement.

(LE CONTRAT DE MARIAGE.)]

Hélas! Paul, il faut bien se livrer à l'écriture, je dois m'habituer à
minuter des dépêches. J'aborde la politique. Je veux avoir dans cinq
ans un portefeuille de ministre ou de quelque ambassade d'où je puisse
remuer les affaires publiques à ma fantaisie. Il vient un âge où la
plus belle maîtresse que puisse servir un homme est sa nation. Je me
mets dans les rangs de ceux qui renversent le système aussi bien que
le ministère actuel. Enfin je vogue dans les eaux d'un certain prince
qui n'est manchot que du pied, et que je regarde comme un politique de
génie dont le nom grandira dans l'histoire; un prince complet comme
peut l'être un grand artiste. Nous sommes Ronquerolles, Montriveau,
les Grandlieu, La Roche-Hugon, Serizy, Féraud et Graville, tous alliés
contre le parti-prêtre, comme dit ingénieusement le parti-niais
représenté par _le Constitutionnel_. Nous voulons renverser les deux
Vandenesse, les ducs de Lenoncourt, de Navareins, de Langeais et la
Grande-Aumônerie. Pour triompher, nous irons jusqu'à nous réunir à La
Fayette, aux Orléanistes, à la Gauche, gens à égorger le lendemain de
la victoire, car tout gouvernement est impossible avec leurs principes.
Nous sommes capables de tout pour le bonheur du pays et pour le nôtre.
Les questions personnelles en fait de roi sont aujourd'hui des sottises
sentimentales, il faut en déblayer la politique. Sous ce rapport,
les Anglais avec leur façon de doge sont plus avancés que nous ne le
sommes. La politique n'est plus là, mon cher. Elle est dans l'impulsion
à donner à la nation en créant une oligarchie où demeure une pensée
fixe de gouvernement et qui dirige les affaires publiques dans une voie
droite, au lieu de laisser tirailler le pays en mille sens différents,
comme nous l'avons été depuis quarante ans dans cette belle France, si
intelligente et si niaise, si folle et si sage, à laquelle il faudrait
un système plutôt que des hommes. Que sont les personnes dans cette
belle question? Si le but est grand, si elle vit plus heureuse et sans
troubles, qu'importe à la masse les profits de notre gérance, notre
fortune, nos priviléges et nos plaisirs? Je suis maintenant carré par
ma base. J'ai aujourd'hui cent cinquante mille livres de rente dans le
trois pour cent, et une réserve de deux cent mille francs pour parer
à des pertes. Ceci me semble encore peu de chose dans la poche d'un
homme qui part du pied gauche pour escalader le pouvoir. Un événement
heureux a décidé mon entrée dans cette carrière qui me souriait peu;
car tu sais combien j'aime la vie orientale. Après trente-cinq ans de
sommeil, ma très-honorée mère s'est réveillée en se souvenant qu'elle
avait un fils qui lui faisait honneur. Souvent, quand on arrache un
plant de vignes, à quelques années de là certains ceps reparaissent
à fleur de terre; eh! bien, mon cher, quoique ma mère m'eût presque
arraché de son cœur, j'ai repoussé dans sa tête. A cinquante-huit
ans, elle se trouve assez vieillie pour ne plus pouvoir penser à un
autre homme qu'à son fils. En ces circonstances, elle a rencontré, dans
je ne sais quelle bouilloire d'eau thermale, une délicieuse vieille
fille anglaise, riche de deux cent quarante mille livres de rente,
à laquelle, en bonne mère, elle a inspiré l'audacieuse ambition de
devenir ma femme. Une fille de trente-six ans, ma foi! élevée dans
les meilleurs principes puritains, une vraie couveuse qui soutient
que les femmes adultères devraient être brûlées publiquement.—Où
prendrait-on du bois? lui ai-je dit. Je l'aurais bien envoyée à tous
les diables, attendu que deux cent quarante mille livres de rente ne
sont pas l'équivalent de ma liberté, de ma valeur physique ou morale
ni de mon avenir. Mais elle est seule et unique héritière d'un vieux
podagre, quelque brasseur de Londres qui, dans un délai calculable,
doit lui laisser une fortune au moins égale à celle dont est déjà
douée la mignonne. Outre ces avantages, elle a le nez rouge, des
yeux de chèvre morte, une taille qui me fait craindre qu'elle ne se
casse en trois morceaux si elle tombe; elle a l'air d'une poupée mal
coloriée; mais elle est d'une économie ravissante; mais elle adorera
son mari quand même; mais elle a le génie anglais; elle me tiendra mon
hôtel, mes écuries, ma maison, mes terres, mieux que ne le ferait un
intendant. Elle a toute la dignité de la vertu; elle se tient droite
comme une confidente du Théâtre-Français; rien ne m'ôterait l'idée
qu'elle a été empalée et que le pal s'est brisé dans son corps. Miss
Stevens est d'ailleurs assez blanche pour n'être pas trop désagréable
à épouser quand il le faudra absolument. Mais, et ceci m'affecte! elle
a les mains d'une fille vertueuse comme l'arche sainte; elles sont si
rougeaudes que je n'ai pas encore imaginé le moyen de les lui blanchir
sans trop de frais, et je ne sais comment lui en effiler les doigts
qui ressemblent à des boudins. Oh! elle tient évidemment au brasseur
par ses mains et à l'aristocratie par son argent; mais elle affecte un
peu trop les grandes manières comme les riches Anglaises qui veulent
se faire prendre pour des ladies, et ne cache pas assez ses pattes de
homard. Elle a d'ailleurs aussi peu d'intelligence que j'en veux chez
une femme. S'il en existait une plus bête, je me mettrais en route pour
l'aller chercher. Jamais cette fille, qui se nomme Dinah, ne me jugera;
jamais elle ne me contrariera; je serai sa chambre haute, son lord, ses
communes. Enfin, Paul, cette fille est une preuve irrécusable du génie
anglais; elle offre un produit de la mécanique anglaise arrivée à son
dernier degré de perfectionnement; elle a certainement été fabriquée
à Manchester entre l'atelier des plumes Perry et celui des machines à
vapeur. Ça mange, ça marche, ça boit, ça pourra faire des enfants, les
soigner, les élever admirablement, et ça joue la femme à croire que
c'en est une. Quand ma mère nous a présentés l'un à l'autre, elle avait
si bien monté la machine, elle en avait si bien repassé les chevilles,
tant mis l'huile dans les rouages, que rien n'a crié; puis, quand elle
a vu que je ne faisais pas trop la grimace, elle a lâché les derniers
ressorts, cette fille a parlé! Enfin ma mère a lâché aussi le dernier
mot. Miss Dinah Stevens ne dépense que trente mille francs par an, et
voyage par économie depuis sept ans. Il existe donc un second magot, et
en argent. Les affaires sont tellement avancées que les publications
sont à terme. Nous en sommes à _my dear love_. Miss me fait des
yeux à renverser un portefaix. Les arrangements sont pris: il n'est
point question de ma fortune, miss Stevens consacre une partie de
la sienne à un majorat en fonds de terre, d'un revenu de deux cent
quarante mille francs, et à l'achat d'un hôtel qui en dépendra; la
dot avérée dont je serai responsable est d'un million. Elle n'a pas à
se plaindre, je lui laisse intégralement son oncle. Le bon brasseur,
qui a contribué d'ailleurs au majorat, a failli crever de joie en
apprenant que sa nièce devenait marquise. Il est capable de faire un
sacrifice pour mon aîné. Je retirerai ma fortune des fonds publics
aussitôt qu'ils atteindront quatre-vingts, et je placerai tout en
terres. Dans deux ans, je puis avoir quatre cent mille livres en
revenus territoriaux. Une fois le brasseur en bière, je puis compter
sur six cent mille livres de rente. Tu le vois, Paul, je ne donne à
mes amis que les conseils dont je fais usage pour moi-même. Si tu
m'avais écouté, tu aurais une Anglaise, quelque fille de Nabab qui te
laisserait l'indépendance du garçon et la liberté nécessaire pour jouer
le whist de l'ambition. Je te céderais ma future femme si tu n'étais
pas marié. Mais il n'en est pas ainsi. Je ne suis pas homme à te faire
remâcher ton passé. Ce préambule était nécessaire pour t'expliquer
que je vais avoir l'existence nécessaire à ceux qui veulent jouer le
grand jeu d'onchets. Je ne te faudrai point mon ami. Au lieu d'aller
te mariner dans les Indes, il est beaucoup plus simple de naviguer
de conserve avec moi dans les eaux de la Seine. Crois-moi! Paris est
encore le pays d'où sourd le plus abondamment la fortune. Le Potose
est situé rue Vivienne ou rue de la Paix, à la place Vendôme, ou de
Rivoli. En toute autre contrée, des œuvres matérielles, des sueurs de
commissionnaire, des marches et des contre-marches sont nécessaires à
l'édification d'une fortune; mais ici les pensées suffisent. Ici tout
homme, même médiocrement spirituel, aperçoit une mine d'or en mettant
ses pantoufles, en se curant les dents après dîner, en se couchant,
en se levant. Trouve un lieu du monde où une bonne idée, bien bête,
rapporte davantage et soit plus tôt comprise? Si j'arrive en haut
de l'échelle, crois-tu que je sois homme à te refuser une poignée
de main, un mot, une signature? Ne nous faut-il pas, à nous autres
jeunes roués, un ami sur lequel nous puissions compter, quand ce ne
serait que pour le compromettre en notre lieu et place, pour l'envoyer
mourir comme simple soldat afin de sauver le général? La politique
est impossible sans un homme d'honneur avec qui l'on puisse tout dire
et tout faire. Voici donc ce que je te conseille. Laisse partir _la
Belle-Amélie_, reviens ici comme la foudre, je te ménagerai un duel
avec Félix de Vandenesse où tu tireras le premier, et tu me l'abattras
comme un pigeon. En France, le mari insulté qui tue son rival devient
un homme respectable et respecté. Personne ne s'en moque. La peur,
mon cher, est un élément social, un moyen de succès pour ceux qui ne
baissent les yeux sous le regard de personne. Moi qui me soucie de
vivre comme de boire une tasse de lait d'ânesse et qui n'ai jamais
senti l'émotion de la peur, j'ai remarqué, mon cher, les étranges
effets produits par ce sentiment dans nos mœurs modernes. Les uns
tremblent de perdre les jouissances auxquelles ils se sont acoquinés;
les autres tremblent de quitter une femme. Les mœurs aventureuses
d'autrefois, où l'on jetait la vie comme un chausson, n'existent plus!
La bravoure de beaucoup de gens est un calcul habilement fait sur la
peur qui saisit leur adversaire. Les Polonais se battent seuls en
Europe pour le plaisir de se battre, ils cultivent encore l'art pour
l'art et non par spéculation. Tue Vandenesse, et ta femme tremble, et
ta belle-mère tremble, et le public tremble, et tu te réhabilites, et
tu publies ta passion insensée pour ta femme, et l'on te croit, et tu
deviens un héros. Telle est la France. Je ne suis pas à cent mille
francs près avec toi; tu payeras tes principales dettes; tu arrêteras
ta ruine en vendant tes propriétés à réméré, car tu auras promptement
une position qui te permettra de rembourser avant terme tes créanciers.
Puis, une fois éclairé sur le caractère de ta femme, tu la domineras
par une seule parole. En l'aimant tu ne pouvais pas lutter avec elle;
mais, en ne l'aimant plus, tu auras une force indomptable. Je t'aurai
rendu ta belle-mère souple comme un gant; car il s'agit de te retrouver
avec les cent cinquante mille livres de rentes que ces deux femmes se
sont ménagées. Ainsi renonce à l'expatriation qui me paraît le réchaud
de charbon des gens de tête. T'en aller n'est-ce pas donner gain de
cause aux calomnies? Le joueur qui va chercher son argent pour revenir
au jeu perd tout. Il faut avoir son or en poche. Tu me fais l'effet
d'aller chercher des troupes fraîches aux Indes. Mauvais! Nous sommes
deux joueurs au grand tapis vert de la politique; entre nous le prêt
est de rigueur. Ainsi, prends des chevaux de poste, arrive à Paris et
recommence la partie; tu la gagneras avec Henri de Marsay pour partner,
car Henri de Marsay sait vouloir et sait frapper. Vois où nous en
sommes. Mon vrai père fait partie du ministère anglais. Nous aurons des
intelligences en Espagne par les Évangélista; car une fois que nous
aurons mesuré nos griffes, ta belle-mère et moi, nous verrons qu'il n'y
a rien à gagner quand on se trouve diable contre diable. Montriveau,
mon cher, est lieutenant-général; il sera certes un jour ministre de la
guerre, car son éloquence lui donne un grand ascendant sur la chambre.
Voici Ronquerolles ministre d'état et du conseil privé. Martial de La
Roche-Hugon est ambassadeur, il nous apporte en dot le maréchal duc de
Carigliano et tout le croupion de l'empire qui s'est soudé si bêtement
à l'échine de la restauration. Serizy mène le conseil d'état où il est
indispensable. Granville tient la magistrature à laquelle appartiennent
ses deux fils; les Grandlieu sont admirablement bien en cour; Féraud
est l'âme de la coterie Gondreville, bas intrigants qui sont toujours
en haut, je ne sais pourquoi. Appuyés ainsi, qu'avons-nous à craindre?
Nous avons un pied dans toutes les capitales, un œil dans tous les
cabinets, et nous enveloppons l'administration sans qu'elle s'en doute.
La question argent n'est-elle pas une misère, un rien dans ces grands
rouages préparés? Qu'est surtout une femme? resteras-tu donc toujours
lycéen? Qu'est la vie, mon cher, quand une femme est toute la vie?
une galère dont on n'a pas le commandement, qui obéit à une boussole
folle, mais non sans aimant, que régissent des vents contraires et où
l'homme est un vrai galérien qui exécute non-seulement la loi, mais
encore celle qu'improvise l'argousin, sans vengeance possible. Pouah!
Je comprends que par passion, ou pour le plaisir que l'on éprouve à
transmettre sa force à des mains blanches, on obéisse à une femme;
mais obéir à Médor?... dans ce cas, je brise Angélique. Le grand
secret de l'alchimie sociale, mon cher, est de tirer tout le parti
possible de chacun des âges par lesquels nous passons, d'avoir toutes
ses feuilles au printemps, toutes ses fleurs en été, tous les fruits
en automne. Nous nous sommes amusés, quelques bons vivants et moi,
comme des mousquetaires noirs, gris et rouges, pendant douze années,
ne nous refusant rien, pas même une entreprise de flibustier par ci
par là; maintenant nous allons nous mettre à secouer les prunes mûres
dans l'âge où l'expérience a doré les moissons. Viens avec nous, tu
auras la part dans le _pudding_ que nous allons cuisiner. Arrive, et tu
trouveras un ami tout à toi dans la peau de

HENRI DE M.


Au moment où Paul de Manerville achevait cette lettre dont chaque
phrase était comme un coup de marteau donné sur l'édifice de ses
espérances, de ses illusions, de son amour, il se trouvait au delà des
Açores. Au milieu de ces décombres, il fut saisi par une rage froide,
une rage impuissante.

—Que leur ai-je fait? se demanda-t-il. Le mot des niais, le mot des
gens faibles qui ne savent rien voir et ne peuvent rien prévoir. Il
cria:—Henri, Henri! à l'ami fidèle. Bien des gens seraient devenus
fous; Paul alla se coucher, il dormit de ce profond sommeil qui suit
les immenses désastres, et qui saisit Napoléon après la bataille de
Waterloo.


Paris, septembre-octobre 1835.


FIN.



[Illustration:

Au moment où FANNY vit le baron endormi, elle cessa la lecture du
journal.

(BÉATRIX.)]


BÉATRIX.


    A SARAH.

    _Par un temps pur, aux rives de la Méditerranée où s'étendait
    jadis l'élégant empire de votre nom, parfois la mer laisse
    voir sous la gaze de ses eaux une fleur marine, chef-d'œuvre
    de la nature: la dentelle de ses filets teints de pourpre,
    de bistre, de rose, de violet ou d'or, la fraîcheur de ses
    filigranes vivants, le velours du tissu, tout se flétrit dès
    que la curiosité l'attire et l'expose sur la grève. De même le
    soleil de la publicité offenserait votre pieuse modestie. Aussi
    dois-je, en vous dédiant cette œuvre, taire un nom qui certes
    en serait l'orgueil; mais, à la faveur de ce demi-silence,
    vos magnifiques mains pourront la bénir, votre front sublime
    pourra s'y pencher en rêvant, vos yeux, pleins d'amour
    maternel, pourront lui sourire, car vous serez ici tout à la
    fois présente et voilée. Comme cette perle de la Flore marine,
    vous resterez sur le sable uni, fin et blanc où s'épanouit
    votre belle vie, cachée par une onde, diaphane seulement pour
    quelques yeux amis et discrets._

    _J'aurais voulu mettre à vos pieds une œuvre en harmonie avec
    vos perfections; mais si c'était chose impossible, je savais,
    comme consolation, répondre à l'un de vos instincts en vous
    offrant quelque chose à protéger._

    DE BALZAC.



PREMIÈRE PARTIE.


La France, et la Bretagne particulièrement, possède encore aujourd'hui
quelques villes complétement en dehors du mouvement social qui donne
au dix-neuvième siècle sa physionomie. Faute de communications vives
et soutenues avec Paris, à peine liées par un mauvais chemin avec
la sous-préfecture ou le chef-lieu dont elles dépendent, ces villes
entendent ou regardent passer la civilisation nouvelle comme un
spectacle, elles s'en étonnent sans y applaudir; et, soit qu'elles
la craignent ou s'en moquent, elles sont fidèles aux vieilles mœurs
dont l'empreinte leur est restée. Qui voudrait voyager en archéologue
moral et observer les hommes au lieu d'observer les pierres, pourrait
retrouver une image du siècle de Louis XV dans quelque village de la
Provence, celle du siècle de Louis XIV au fond du Poitou, celle de
siècles encore plus anciens au fond de la Bretagne. La plupart de ces
villes sont déchues de quelque splendeur dont ne parlent point les
historiens, plus occupés des faits et des dates que des mœurs, mais
dont le souvenir vit encore dans la mémoire, comme en Bretagne, où le
caractère national admet peu l'oubli de ce qui touche au pays. Beaucoup
de ces villes ont été les capitales d'un petit état féodal, comté,
duché conquis par la Couronne ou partagés par des héritiers faute d'une
lignée masculine. Déshéritées de leur activité, ces têtes sont dès lors
devenues des bras. Le bras, privé d'aliments, se dessèche et végète.
Cependant, depuis trente ans, ces portraits des anciens âges commencent
à s'effacer et deviennent rares. En travaillant pour les masses,
l'Industrie moderne va détruisant les créations de l'Art antique dont
les travaux étaient tout personnels au consommateur comme à l'artisan.
Nous avons des _produits_, nous n'avons plus d'_œuvres_. Les monuments
sont pour la moitié dans ces phénomènes de rétrospection. Or pour
l'industrie, les monuments sont des carrières de moellons, des mines
à salpêtre ou des magasins à coton. Encore quelques années, ces cités
originales seront transformées et ne se verront plus que dans cette
iconographie littéraire.

Une des villes où se retrouve le plus correctement la physionomie des
siècles féodaux est Guérande. Ce nom seul réveillera mille souvenirs
dans la mémoire des peintres, des artistes, des penseurs qui peuvent
être allés jusqu'à la côte où gît ce magnifique joyau de féodalité,
si fièrement posé pour commander les relais de la mer et les dunes,
et qui est comme le sommet d'un triangle aux coins duquel se trouvent
deux autres bijoux non moins curieux, le Croisic et le bourg de
Batz. Après Guérande, il n'est plus que Vitré situé au centre de la
Bretagne, Avignon dans le midi, qui conservent au milieu de notre
époque leur intacte configuration du moyen âge. Encore aujourd'hui,
Guérande est enceinte de ses puissantes murailles: ses larges douves
sont pleines d'eau, ses créneaux sont entiers, ses meurtrières ne sont
pas encombrées d'arbustes, le lierre n'a pas jeté de manteau sur ses
tours carrées ou rondes. Elle a trois portes où se voient les anneaux
des herses, vous n'y entrez qu'en passant sur un pont-levis de bois
ferré qui ne se relève plus, mais qui pourrait encore se lever. La
Mairie a été blâmée d'avoir, en 1820, planté des peupliers le long des
douves pour y ombrager la promenade. Elle a répondu que, depuis cent
ans, du côté des dunes, la longue et belle esplanade des fortifications
qui semblent achevées d'hier avait été convertie en un mail, ombragé
d'ormes sous lesquels se plaisent les habitants. Là, les maisons n'ont
point subi de changement, elles n'ont ni augmenté ni diminué. Nulle
d'elles n'a senti sur sa façade le marteau de l'architecte, le pinceau
du badigeonneur, ni faibli sous le poids d'un étage ajouté. Toutes ont
leur caractère primitif. Quelques-unes reposent sur des piliers de
bois qui forment des galeries sous lesquelles les passants circulent,
et dont les planchers plient sans rompre. Les maisons des marchands
sont petites et basses, à façades couvertes en ardoises clouées. Les
bois maintenant pourris sont entrés pour beaucoup dans les matériaux
sculptés aux fenêtres; et aux appuis, ils s'avancent au-dessus des
piliers en visages grotesques, ils s'allongent en forme de bêtes
fantastiques aux angles, animés par la grande pensée de l'art, qui,
dans ce temps, donnait la vie à la nature morte. Ces vieilleries, qui
résistent à tout, présentent aux peintres les tons bruns et les figures
effacées que leur brosse affectionne. Les rues sont ce qu'elles étaient
il y a quatre cents ans. Seulement, comme la population n'y abonde
plus, comme le mouvement social y est moins vif, un voyageur curieux
d'examiner cette ville, aussi belle qu'une antique armure complète,
pourra suivre non sans mélancolie une rue presque déserte où les
croisées de pierre sont bouchées en pisé pour éviter l'impôt. Cette rue
aboutit à une poterne condamnée par un mur en maçonnerie, et au-dessus
de laquelle croît un bouquet d'arbres élégamment posé par les mains de
la nature bretonne, l'une des plus luxuriantes, des plus plantureuses
végétations de la France. Un peintre, un poète resteront assis occupés
à savourer le silence profond qui règne sous la voûte encore neuve de
cette poterne, où la vie de cette cité paisible n'envoie aucun bruit,
où la riche campagne apparaît dans toute sa magnificence à travers
les meurtrières occupées jadis par les archers, les arbalétiers, et
qui ressemblent aux vitraux à points de vue ménagés dans quelque
belvédère. Il est impossible de se promener là sans penser à chaque
pas aux usages, aux mœurs des temps passés: toutes les pierres vous
en parlent; enfin les idées du moyen âge y sont encore à l'état de
superstition. Si, par hasard, il passe un gendarme à chapeau bordé,
sa présence est un anachronisme contre lequel votre pensée proteste;
mais rien n'est plus rare que d'y rencontrer un être ou une chose
du temps présent. Il y a même peu de chose du vêtement actuel: ce
que les habitants en admettent s'approprie en quelque sorte à leurs
mœurs immobiles, à leur physionomie stationnaire. La place publique
est pleine de costumes bretons que viennent dessiner les artistes et
qui ont un relief incroyable. La blancheur des toiles que portent
les _Paludiers_, nom des gens qui cultivent le sel dans les marais
salants, contraste vigoureusement avec les couleurs bleues et brunes
des _Paysans_, avec les parures originales et saintement conservées
des femmes. Ces deux classes et celle des marins à jaquette, à petit
chapeau de cuir verni, sont aussi distinctes entre elles que les
castes de l'Inde, et reconnaissent encore les distances qui séparent
la bourgeoisie, la noblesse et le clergé. Là tout est encore tranché;
là le niveau révolutionnaire a trouvé les masses trop raboteuses et
trop dures pour y passer: il s'y serait ébréché, sinon brisé. Le
caractère d'immuabilité que la nature a donné à ses espèces zoologiques
se retrouve là chez les hommes. Enfin, même après la révolution de
1830, Guérande est encore une ville à part, essentiellement bretonne,
catholique fervente, silencieuse, recueillie, où les idées nouvelles
ont peu d'accès.

La position géographique explique ce phénomène. Cette jolie cité
commande des marais salants dont le sel se nomme, dans toute la
Bretagne, sel de Guérande, et auquel beaucoup de Bretons attribuent
la bonté de leur beurre et des sardines. Elle ne se relie à la
France moderne que par deux chemins, celui qui mène à Savenay,
l'arrondissement dont elle dépend, et qui passe à Saint-Nazaire;
celui qui mène à Vannes et qui la rattache au Morbihan. Le chemin de
l'arrondissement établit la communication par terre, et Saint-Nazaire,
la communication maritime avec Nantes. Le chemin par terre n'est
fréquenté que par l'administration. La voie la plus rapide, la plus
usitée, est celle de Saint-Nazaire. Or, entre ce bourg et Guérande, il
se trouve une distance d'au moins six lieues que la poste ne dessert
pas, et pour cause: il n'y a pas trois voyageurs à voiture par année.
Saint-Nazaire est séparé de Paimbœuf par l'embouchure de la Loire, qui
a quatre lieues de largeur. La barre de la Loire rend assez capricieuse
la navigation des bateaux à vapeur; mais pour surcroît d'empêchements,
il n'existait pas de débarcadère en 1829 à la pointe de Saint-Nazaire,
et cet endroit était orné des roches gluantes, des rescifs granitiques,
des pierres colossales qui servent de fortifications naturelles à sa
pittoresque église et qui forçaient les voyageurs à se jeter dans des
barques avec leurs paquets quand la mer était agitée, ou, quand il
faisait beau, d'aller à travers les écueils jusqu'à la jetée que le
génie construisait alors. Ces obstacles, peu faits pour encourager
les amateurs, existent peut-être encore. D'abord, l'administration
est lente dans ses œuvres; puis, les habitants de ce territoire, que
vous verrez découpé comme une dent sur la carte de France et compris
entre Saint-Nazaire, le bourg de Batz et le Croisic, s'accommodent
assez de ces difficultés qui défendent l'approche de leur pays aux
étrangers. Jetée au bout du continent, Guérande ne mène donc à rien, et
personne ne vient à elle. Heureuse d'être ignorée, elle ne se soucie
que d'elle-même. Le mouvement des produits immenses des marais salants,
qui ne paient pas moins d'un million au fisc, est au Croisic, ville
péninsulaire dont les communications avec Guérande sont établies sur
des sables mouvants où s'efface pendant la nuit le chemin tracé le
jour, et par des barques indispensables pour traverser le bras de mer
qui sert de port au Croisic, et qui a fait irruption dans les sables.
Cette charmante petite ville est donc l'Herculanum de la Féodalité,
moins le linceul de lave. Elle est debout sans vivre, elle n'a point
d'autres raisons d'être que de n'avoir pas été démolie. Si vous arrivez
à Guérande par le Croisic, après avoir traversé le paysage des marais
salants, vous éprouverez une vive émotion à la vue de cette immense
fortification encore toute neuve. Le pittoresque de sa position et
les grâces naïves de ses environs quand on y arrive par Saint-Nazaire
ne séduisent pas moins. A l'entour, le pays est ravissant, les haies
sont pleines de fleurs, de chèvrefeuilles, de buis, de rosiers, de
belles plantes. Vous diriez d'un jardin anglais dessiné par un grand
artiste. Cette riche nature, si coite, si peu pratiquée et qui offre
la grâce d'un bouquet de violettes de muguet dans un fourré de forêt,
a pour cadre un désert d'Afrique bordé par l'Océan, mais un désert
sans un arbre, sans une herbe, sans un oiseau, où, par les jours de
soleil, les paludiers, vêtus de blanc et clair-semés dans les tristes
marécages où se cultive le sel, font croire à des Arabes couverts
de leurs beurnous. Aussi Guérande, avec son joli paysage en terre
ferme, avec son désert, borné à droite par le Croisic, à gauche par
le bourg de Batz, ne ressemble-t-elle à rien de ce que les voyageurs
voient en France. Ces deux natures si opposées, unies par la dernière
image de la vie féodale, ont je ne sais quoi de saisissant. La ville
produit sur l'âme l'effet que produit un calmant sur le corps, elle est
silencieuse autant que Venise. Il n'y a pas d'autre voiture publique
que celle d'un messager qui conduit dans une patache les voyageurs,
les marchandises et peut-être les lettres de Saint-Nazaire à Guérande,
et réciproquement. Bernus le voiturier était, en 1829, le factotum de
cette grande communauté. Il va comme il veut, tout le pays le connaît,
il fait les commissions de chacun. L'arrivée d'une voiture, soit
quelque femme qui passe à Guérande par la voie de terre pour gagner le
Croisic, soit quelques vieux malades qui vont prendre les bains de mer,
lesquels dans les roches de cette presqu'île ont des vertus supérieures
à ceux de Boulogne, de Dieppe et des Sables, est un immense événement.
Les paysans y viennent à cheval, la plupart apportent les denrées dans
des sacs. Ils y sont conduits surtout, de même que les paludiers, par
la nécessité d'y acheter les bijoux particuliers à leur caste, et qui
se donnent à toutes les fiancées bretonnes, ainsi que la toile blanche
ou le drap de leurs costumes. A dix lieues à la ronde, Guérande est
toujours Guérande, la ville illustre où se signa le traité fameux dans
l'histoire, la clef de la côte, et qui accuse, non moins que le bourg
de Batz, une splendeur aujourd'hui perdue dans la nuit des temps. Les
bijoux, le drap, la toile, les rubans, les chapeaux se font ailleurs:
mais ils sont de Guérande pour tous les consommateurs. Tout artiste,
tout bourgeois même, qui passent à Guérande, y éprouvent, comme ceux
qui séjournent à Venise, un désir bientôt oublié d'y finir leurs jours
dans la paix, dans le silence, en se promenant par les beaux temps
sur le mail qui enveloppe la ville du côté de la mer, d'une porte à
l'autre. Parfois l'image de cette ville revient frapper au temple du
souvenir: elle entre coiffée de ses tours, parée de sa ceinture; elle
déploie sa robe semée de ses belles fleurs, secoue le manteau d'or de
ses dunes, exhale les senteurs enivrantes de ses jolis chemins épineux
et pleins de bouquets noués au hasard; elle vous occupe et vous appelle
comme une femme divine que vous avez entrevue dans un pays étrange et
qui s'est logée dans un coin du cœur.

Auprès de l'église de Guérande se voit une maison qui est dans la
ville ce que la ville est dans le pays, une image exacte du passé,
le symbole d'une grande chose détruite, une poésie. Cette maison
appartient à la plus noble famille du pays, aux du Guaisnic, qui, du
temps des du Guesclin, leur étaient aussi supérieurs en fortune et
en antiquité que les Troyens l'étaient aux Romains. Les _Guaisqlain_
(également orthographié jadis _du Glaicquin_), dont on a fait Guesclin,
sont issus des Guaisnic. Vieux comme le granit de la Bretagne, les
Guaisnic ne sont ni Francs ni Gaulois, ils sont Bretons, ou pour être
plus exact, Celtes. Ils ont dû jadis être druides, avoir cueilli le
gui des forêts sacrées et sacrifié des hommes sur les dolmen. Il est
inutile de dire ce qu'ils furent. Aujourd'hui cette race, égale aux
Rohan sans avoir daigné se faire princière, qui existait puissante
avant qu'il ne fût question des ancêtres de Hugues-Capet, cette
famille, pure de tout alliage, possède environ deux mille livres de
rente, sa maison de Guérande et son petit castel du Guaisnic. Toutes
les terres qui dépendent de la baronnie du Guaisnic, la première de
Bretagne, sont engagées aux fermiers, et rapportent environ soixante
mille livres, malgré l'imperfection des cultures. Les du Guaisnic
sont d'ailleurs toujours propriétaires de leurs terres; mais, comme
ils n'en peuvent rendre le capital, consigné depuis deux cents ans
entre leurs mains par les tenanciers actuels, ils n'en touchent point
les revenus. Ils sont dans la situation de la couronne de France avec
ses _engagistes_ avant 1789. Où et quand les barons trouveront-ils le
million que leurs fermiers leur ont remis? Avant 1789 la mouvance des
fiefs soumis au castel du Guaisnic, perché sur une colline, valait
encore cinquante mille livres; mais en un vote l'Assemblée nationale
supprima l'impôt des lods et ventes perçus par les seigneurs. Dans
cette situation, cette famille, qui n'est plus rien pour personne
en France, serait un sujet de moquerie à Paris: elle est toute la
Bretagne à Guérande. A Guérande, le baron de Guaisnic est un des grands
barons de France, un des hommes au-dessus desquels il n'est qu'un seul
homme, le roi de France, jadis élu pour chef. Aujourd'hui le nom de
du Guaisnic, plein de signifiances bretonnes et dont les racines sont
d'ailleurs expliquées dans _les Chouans ou la Bretagne en 1800_, a subi
l'altération qui défigure celui de du Guaisqlain. Le percepteur des
contributions écrit, comme tout le monde, Guénic.

Au bout d'une ruelle silencieuse, humide et sombre, formée par les
murailles à pignon des maisons voisines, se voit le cintre d'une porte
bâtarde assez large et assez haute pour le passage d'un cavalier,
circonstance qui déjà vous annonce qu'au temps où cette construction
fut terminée les voitures n'existaient pas. Ce cintre, supporté par
deux jambages, est tout en granit. La porte, en chêne fendillé comme
l'écorce des arbres qui fournirent le bois, est pleine de clous
énormes, lesquels dessinent des figures géométriques. Le cintre est
creux. Il offre l'écusson des du Guaisnic aussi net, aussi propre que
si le sculpteur venait de l'achever. Cet écu ravirait un amateur de
l'art héraldique par une simplicité qui prouve la fierté, l'antiquité
de la famille. Il est comme au jour où les croisés du monde chrétien
inventèrent ces symboles pour se reconnaître, les Guaisnic ne l'ont
jamais écartelé, il est toujours semblable à lui-même, comme celui
de la maison de France, que les connaisseurs retrouvent en abîme ou
écartelé, semé dans les armes des plus vieilles familles. Le voici
tel que vous pouvez encore le voir à Guérande: _de gueules à la main
au naturel gonfalonnée d'hermine, à l'épée d'argent en pal_, avec
ce terrible mot pour devise: FAC! N'est-ce pas une grande et belle
chose? Le tortil de la couronne baronniale surmonte ce simple écu dont
les lignes verticales, employées en sculpture pour représenter les
gueules, brillent encore. L'artiste a donné je ne sais quelle tournure
fière et chevaleresque à la main. Avec quel nerf elle tient cette épée
dont s'est encore servie hier la famille! En vérité, si vous alliez à
Guérande après avoir lu cette histoire, il vous serait impossible de ne
pas tressaillir en voyant ce blason. Oui, le républicain le plus absolu
serait attendri par la fidélité, par la noblesse et la grandeur cachées
au fond de cette ruelle. Les du Guaisnic ont bien fait hier, ils sont
prêts à bien faire demain. Faire est le grand mot de la chevalerie.—Tu
as bien fait à la bataille disait toujours le connétable par
excellence, ce grand du Guesclin, qui mit pour un temps l'Anglais
hors de France. La profondeur de la sculpture, préservée de toute
intempérie par la forte marge que produit la saillie ronde du cintre,
est en harmonie avec la profondeur morale de la devise dans l'âme de
cette famille. Pour qui connaît les du Guaisnic, cette particularité
devient touchante. La porte ouverte laisse voir une cour assez vaste, à
droite de laquelle sont les écuries, à gauche la cuisine. L'hôtel est
en pierre de taille depuis les caves jusqu'au grenier. La façade sur la
cour est ornée d'un perron à double rampe dont la tribune est couverte
de vestiges de sculptures effacées par le temps, mais où l'œil de
l'antiquaire distinguerait encore au centre les masses principales
de la main tenant l'épée. Sous cette jolie tribune, encadrée par des
nervures cassées en quelques endroits et comme vernie par l'usage à
quelques places, est une petite loge autrefois occupée par un chien de
garde. Les rampes en pierre sont disjointes: il y pousse des herbes,
quelques petites fleurs et des mousses aux fentes, comme dans les
marches de l'escalier, que les siècles ont déplacées sans leur ôter
de la solidité. La porte dut être d'un joli caractère. Autant que
le reste des dessins permet d'en juger, elle fut travaillée par un
artiste élevé dans la grande école vénitienne du treizième siècle. On
y retrouve je ne sais quel mélange du byzantin et du moresque. Elle
est couronnée par une saillie circulaire chargée de végétation, un
bouquet rose, jaune, brun ou bleu, selon les saisons. La porte, en
chêne clouté, donne entrée dans une vaste salle, au bout de laquelle
est une autre porte avec un perron pareil qui descend au jardin. Cette
salle est merveilleuse de conservation. Ses boiseries à hauteur d'appui
sont en châtaignier. Un magnifique cuir espagnol, animé de figures en
relief, mais où les dorures sont émiettées et rougies, couvre les murs.
Le plafond est composé de planches artistement jointes, peintes et
dorées. L'or s'y voit à peine; il est dans le même état que celui du
cuir de Cordoue; mais on peut encore apercevoir quelques fleurs rouges
et quelques feuillages verts. Il est à croire qu'un nettoyage ferait
reparaître des peintures semblables à celles qui décorent les planchers
de la maison de Tristan à Tours, et qui prouveraient que ces planchers
ont été refaits ou restaurés sous le règne de Louis XI. La cheminée est
énorme, en pierre sculptée, munie de chenets gigantesques en fer forgé
d'un travail précieux. Il y tiendrait une voie de bois. Les meubles de
cette salle sont tous en bois de chêne et portent au-dessus de leurs
dossiers l'écusson de la famille. Il y a trois fusils anglais également
bons pour la chasse et pour la guerre, trois sabres, deux carniers, les
ustensiles du chasseur et du pêcheur accrochés à des clous.

A côté se trouve une salle à manger qui communique avec la cuisine
par une porte pratiquée dans une tourelle d'angle. Cette tourelle
correspond, dans le dessin de la façade sur la cour, à une autre collée
à l'autre angle et où se trouve un escalier en colimaçon qui monte aux
deux étages supérieurs. La salle à manger est tendue de tapisseries
qui remontent au quatorzième siècle, le style et l'orthographe des
inscriptions écrites dans les banderoles sous chaque personnage en
font foi; mais, comme elles sont dans le langage naïf des fabliaux,
il est impossible de les transcrire aujourd'hui. Ces tapisseries,
bien conservées dans les endroits où la lumière a peu pénétré, sont
encadrées de bandes en chêne sculpté, devenu noir comme l'ébène. Le
plafond est à solives saillantes enrichies de feuillages différents à
chaque solive; les entre-deux sont couverts d'une planche peinte où
court une guirlande de fleurs en or sur fond bleu. Deux vieux dressoirs
à buffets sont en face l'un de l'autre. Sur leurs planches, frottées
avec une obstination bretonne par Mariotte, la cuisinière, se voient,
comme au temps où les rois étaient tout aussi pauvres en 1200 que
les du Guaisnic en 1830, quatre vieux gobelets, une vieille soupière
bosselée et deux salières en argent; puis force assiettes d'étain,
force pots en grès bleu et gris, à dessins arabesques et aux armes
des du Guaisnic, recouverts d'un couvercle à charnières en étain. La
cheminée a été modernisée. Son état prouve que la famille se tient
dans cette pièce depuis le dernier siècle. Elle est en pierre sculptée
dans le goût du siècle de Louis XV, ornée d'une glace encadrée dans un
trumeau à baguettes perlées et dorées. Cette antithèse, indifférente à
la famille, chagrinerait un poète. Sur la tablette, couverte de velours
rouge, il y a au milieu un cartel en écaille incrusté de cuivre, et
de chaque côté deux flambeaux d'argent d'un modèle étrange. Une large
table carrée à colonnes torses occupe le milieu de cette salle. Les
chaises sont en bois tourné, garnies de tapisseries. Sur une table
ronde à un seul pied, figurant un cep de vigne et placée devant la
croisée qui donne sur le jardin, se voit une lampe bizarre. Cette
lampe consiste dans un globe de verre commun, un peu moins gros qu'un
œuf d'autruche, fixé dans un chandelier par une queue de verre. Il
sort d'un trou supérieur une mèche plate maintenue dans une espèce
d'anche en cuivre, et dont la trame, pliée comme un tænia dans un
bocal, boit l'huile de noix que contient le globe. La fenêtre qui donne
sur le jardin, comme celle qui donne sur la cour, et toutes deux se
correspondent, est croisée de pierres et à vitrages sexagones sertis en
plomb, drapée de rideaux à baldaquins et à gros glands en une vieille
étoffe de soie rouge à reflets jaunes, nommée jadis brocatelle ou petit
brocart.

A chaque étage de la maison, qui en a deux, il ne se trouve que ces
deux pièces. Le premier sert d'habitation au chef de la famille. Le
second était destiné jadis aux enfants. Les hôtes logeaient dans
les chambres sous le toit. Les domestiques habitaient au-dessus des
cuisines et des écuries. Le toit pointu, garni de plomb à ses angles,
est percé sur la cour et sur le jardin d'une magnifique croisée en
ogive, qui se lève presque aussi haut que le faîte, à consoles minces
et fines dont les sculptures sont rongées par les vapeurs salines de
l'atmosphère. Au-dessus du tympan brodé de cette croisée à quatre
croisillons en pierre, grince encore la girouette du noble.

N'oublions pas un détail précieux et plein de naïveté qui n'est
pas sans mérite aux yeux des archéologues. La tourelle, où tourne
l'escalier, orne l'angle d'un grand mur à pignon dans lequel il
n'existe aucune croisée. L'escalier descend par une petite porte en
ogive jusque sur un terrain sablé qui sépare la maison du mur de
clôture auquel sont adossées les écuries. Cette tourelle est répétée
vers le jardin par une autre à cinq pans, terminée en cul-de-four, et
qui supporte un clocheton, au lieu d'être coiffée, comme sa sœur,
d'une poivrière. Voilà comment ces gracieux architectes savaient
varier leur symétrie. A la hauteur du premier étage seulement, ces
deux tourelles sont réunies par une galerie en pierre que soutiennent
des espèces de proues à visages humains. Cette galerie extérieure
est ornée d'une balustrade travaillée avec une élégance, avec une
finesse merveilleuse. Puis, du haut du pignon, sous lequel il existe
un seul croisillon oblong, pend un ornement en pierre représentant
un dais semblable à ceux qui couronnent les statues des saints dans
les portails d'église. Les deux tourelles sont percées d'une jolie
porte à cintre aigu donnant sur cette terrasse. Tel est le parti que
l'architecture du treizième siècle tirait de la muraille nue et froide
que présente aujourd'hui le pan coupé d'une maison. Voyez-vous une
femme se promenant au matin sur cette galerie et regardant par-dessus
Guérande le soleil illuminer l'or des sables et miroiter la nappe de
l'Océan? N'admirez-vous pas cette muraille à pointe fleuretée, meublée
à ses deux angles de deux tourelles quasi cannelées, dont l'une est
brusquement arrondie en nid d'hirondelle, et dont l'autre offre sa
jolie porte à cintre gothique et décoré de la main tenant une épée?
L'autre pignon de l'hôtel du Guaisnic tient à la maison voisine.
L'harmonie que cherchaient si soigneusement les Maîtres de ce temps est
conservée dans la façade de la cour par la tourelle semblable à celle
où monte la _vis_, tel est le nom donné jadis à un escalier, et qui
sert de communication entre la salle à manger et la cuisine; mais elle
s'arrête au premier étage, et son couronnement est un petit dôme à jour
sous lequel s'élève une noire statue de saint Calyste.

Le jardin est luxueux dans une vieille enceinte, il a un demi-arpent
environ, ses murs sont garnis d'espaliers; il est divisé en carrés
de légumes, bordés de quenouilles que cultive un domestique mâle
nommé Gasselin, lequel panse les chevaux. Au bout de ce jardin est
une tonnelle sous laquelle est un banc. Au milieu s'élève un cadran
solaire. Les allées sont sablées. Sur le jardin, la façade n'a pas
de tourelle pour correspondre à celle qui monte le long du pignon.
Elle rachète ce défaut par une colonnette tournée en vis depuis le
bas jusqu'en haut, et qui devait jadis supporter la bannière de la
famille, car elle est terminée par une espèce de grosse crapaudine en
fer rouillé, d'où il s'élève de maigres herbes. Ce détail, en harmonie
avec les vestiges de sculpture, prouve que ce logis fut construit par
un architecte vénitien. Cette hampe élégante est comme une signature
qui trahit Venise, la chevalerie, la finesse du treizième siècle.
S'il restait des doutes à cet égard, la nature des ornements les
dissiperait. Les trèfles de l'hôtel du Guaisnic ont quatre feuilles, au
lieu de trois. Cette différence indique l'école vénitienne adultérée
par son commerce avec l'Orient où les architectes à demi moresques,
peu soucieux de la grande pensée catholique, donnaient quatre
feuilles au trèfle, tandis que les architectes chrétiens demeuraient
fidèles à la Trinité. Sous ce rapport, la fantaisie vénitienne était
hérétique. Si ce logis surprend votre imagination, vous vous demanderez
peut-être pourquoi l'époque actuelle ne renouvelle plus ces miracles
d'art. Aujourd'hui les beaux hôtels se vendent, sont abattus et
font place à des rues. Personne ne sait si sa génération gardera le
logis patrimonial, où chacun passe comme dans une auberge; tandis
qu'autrefois en bâtissant une demeure, on travaillait, on croyait du
moins travailler pour une famille éternelle. De là, la beauté des
hôtels. La foi en soi faisait des prodiges autant que la foi en Dieu.
Quant aux dispositions et au mobilier des étages supérieurs, ils ne
peuvent que se présumer d'après la description de ce rez-de-chaussée,
d'après la physionomie et les mœurs de la famille. Depuis cinquante
ans, les du Guaisnic n'ont jamais reçu personne ailleurs que dans
les deux pièces où respiraient, comme dans cette cour et dans les
accessoires extérieurs de ce logis, l'esprit, la grâce, la naïveté de
la vieille et noble Bretagne. Sans la topographie et la description de
la ville, sans la peinture minutieuse de cet hôtel, les surprenantes
figures de cette famille eussent été peut-être moins comprises. Aussi
les cadres devaient-ils passer avant les portraits. Chacun pensera que
les choses ont dominé les êtres. Il est des monuments dont l'influence
est visible sur les personnes qui vivent à l'entour. Il est difficile
d'être irréligieux à l'ombre d'une cathédrale comme celle de Bourges.
Quand partout l'âme est rappelée à sa destinée par des images, il
est moins facile d'y faillir. Telle était l'opinion de nos aïeux,
abandonnée par une génération qui n'a plus ni signes ni distinctions,
et dont les mœurs changent tous les dix ans. Ne vous attendez-vous pas
à trouver le baron du Guaisnic une épée au poing, ou tout ici serait
mensonge?

En 1836, au moment où s'ouvre cette scène, dans les premiers jours
du mois d'août, la famille du Guénic était encore composée de
monsieur et de madame du Guénic, de mademoiselle du Guénic, sœur
aînée du baron et d'un fils unique âgé de vingt-un ans, nommé
Gaudebert-Calyste-Louis, suivant un vieil usage de la famille. Le père
se nommait Gaudebert-Calyste-Charles. On ne variait que le dernier
patron. Saint Gaudebert et saint Calyste devaient toujours protéger
les Guénic. Le baron du Guénic avait quitté Guérande dès que la Vendée
et la Bretagne prirent les armes, et il avait fait la guerre avec
Charette, avec Catelineau, La Rochejaquelein, d'Elbée, Bonchamps et
le prince de Talmont. Avant de partir, il avait vendu tous ses biens
à sa sœur aînée, mademoiselle Zéphirine du Guénic, par un trait de
prudence unique dans les annales révolutionnaires. Après la mort de
tous les héros de l'Ouest, le baron, qu'un miracle seul avait préservé
de finir comme eux, ne s'était pas soumis à Napoléon. Il avait guerroyé
jusqu'en 1802, année où, après avoir failli se laisser prendre, il
revint à Guérande, et de Guérande au Croisic, d'où il gagna l'Irlande,
fidèle à la vieille haine des Bretons pour l'Angleterre. Les gens de
Guérande feignirent d'ignorer l'existence du baron: il n'y eut pas en
vingt ans une seule indiscrétion. Mademoiselle du Guénic touchait les
revenus et les faisait passer à son frère par des pêcheurs. Monsieur
du Guénic revint en 1813 à Guérande, aussi simplement que s'il était
allé passer une saison à Nantes. Pendant son séjour à Dublin, le
vieux Breton s'était épris, malgré ses cinquante ans, d'une charmante
Irlandaise, fille d'une des plus nobles et des plus pauvres maisons de
ce malheureux royaume. Miss Fanny O'Brien avait alors vingt-un ans. Le
baron du Guénic vint chercher les papiers nécessaires à son mariage,
retourna se marier, et revint dix mois après, au commencement de 1814,
avec sa femme, qui lui donna Calyste le jour même de l'entrée de Louis
XVIII à Calais, circonstance qui explique son prénom de Louis. Le
vieux et loyal Breton avait en ce moment soixante-treize ans; mais la
guerre de partisan faite à la république, mais ses souffrances pendant
cinq traversées sur des chasse-marées, mais sa vie à Dublin, avaient
pesé sur sa tête: il paraissait avoir plus d'un siècle. Aussi jamais à
aucune époque aucun Guénic ne fut-il plus en harmonie avec la vétusté
de ce logis, bâti dans le temps où il y avait une cour à Guérande.

Monsieur du Guénic était un vieillard de haute taille, droit, sec,
nerveux et maigre. Son visage ovale était ridé par des milliers de plis
qui formaient des franges arquées au-dessus des pommettes, au-dessus
des sourcils, et donnaient à sa figure une ressemblance avec les
vieillards que le pinceau de Van Ostade, de Rembrandt, de Miéris, de
Gérard Dow a tant caressés, et qui veulent une loupe pour être admirés.
Sa physionomie était comme enfouie sous ses nombreux sillons, produits
par sa vie en plein air, par l'habitude d'observer la campagne sous
le soleil, au lever comme au déclin du jour. Néanmoins il restait
à l'observateur les formes impérissables de la figure humaine et
qui disent encore quelque chose à l'âme, même quand l'œil n'y voit
plus qu'une tête morte. Les fermes contours de la face, le dessin du
front, le sérieux des lignes, la roideur du nez, les linéaments de
la charpente que les blessures seules peuvent altérer, annonçaient
une intrépidité sans calcul, une foi sans bornes, une obéissance sans
discussion, une fidélité sans transaction, un amour sans inconstance.
En lui, le granit breton s'était fait homme. Le baron n'avait plus de
dents. Ses lèvres, jadis rouges, mais alors violacées, n'étant plus
soutenues que par les dures gencives sur lesquelles il mangeait du pain
que sa femme avait soin d'amollir en le mettant dans une serviette
humide, rentraient dans la bouche en dessinant toutefois un rictus
menaçant et fier. Son menton voulait rejoindre le nez, mais on voyait,
dans le caractère de ce nez bossué au milieu, les signes de son énergie
et de sa résistance bretonne. Sa peau, marbrée de taches rouges qui
paraissaient à travers ses rides, annonçait un tempérament sanguin,
violent, fait pour les fatigues qui sans doute avaient préservé le
baron de mainte apoplexie. Cette tête était couronnée d'une chevelure
blanche comme de l'argent, qui retombait en boucles sur les épaules.
La figure, alors éteinte en partie, vivait par l'éclat de deux yeux
noirs qui brillaient au fond de leurs orbites brunes et jetaient les
dernières flammes d'une âme généreuse et loyale. Les sourcils et les
cils étaient tombés. La peau, devenue rude, ne pouvait se déplisser.
La difficulté de se raser obligeait le vieillard à laisser pousser
sa barbe en éventail. Un peintre eût admiré par-dessus tout, dans ce
vieux lion de Bretagne aux larges épaules, à la nerveuse poitrine,
d'admirables mains de soldat, des mains comme devaient être celles
de du Guesclin, des mains larges, épaisses, poilues; des mains qui
avaient embrassé la poignée du sabre pour ne la quitter, comme fit
Jeanne d'Arc, qu'au jour où l'étendard royal flotterait dans la
cathédrale de Reims; des mains qui souvent avaient été mises en sang
par les épines des halliers dans le Bocage, qui avaient manié la rame
dans le Marais pour aller surprendre les Bleus, ou en pleine mer pour
favoriser l'arrivée de Georges; les mains du partisan, du canonnier, du
simple soldat, du chef; des mains alors blanches quoique les Bourbons
de la branche aînée fussent en exil; mais en y regardant bien on y
aurait vu quelques marques récentes qui vous eussent dit que le baron
avait naguère rejoint MADAME dans la Vendée. Aujourd'hui ce fait peut
s'avouer. Ces mains étaient le vivant commentaire de la belle devise
à laquelle aucun Guénic n'avait failli: _Fac!_ Le front attirait
l'attention par des teintes dorées aux tempes, qui contrastaient avec
le ton brun de ce petit front dur et serré que la chute des cheveux
avait assez agrandi pour donner encore plus de majesté à cette belle
ruine. Cette physionomie, un peu matérielle d'ailleurs, et comment
eût-elle pu être autrement! offrait, comme toutes les figures bretonnes
groupées autour du baron, des apparences sauvages, un calme brut qui
ressemblait à l'impassibilité des Hurons, je ne sais quoi de stupide,
dû peut-être au repos absolu qui suit les fatigues excessives et qui
laisse alors reparaître l'animal tout seul. La pensée y était rare.
Elle semblait y être un effort, elle avait son siége plus au cœur
que dans la tête, elle aboutissait plus au fait qu'à l'idée. Mais,
en examinant ce beau vieillard avec une attention soutenue, vous
deviniez les mystères de cette opposition réelle à l'esprit de son
siècle. Il avait des religions, des sentiments pour ainsi dire innés
qui le dispensaient de méditer. Ses devoirs, il les avait appris
avec la vie. Les Institutions, la Religion pensaient pour lui. Il
devait donc réserver son esprit, lui et les siens, pour agir, sans le
dissiper sur aucune des choses jugées inutiles, mais dont s'occupaient
les autres. Il sortait sa pensée de son cœur, comme son épée du
fourreau, éblouissante de candeur, comme était dans son écusson la main
gonfalonnée d'hermine. Une fois ce secret deviné, tout s'expliquait.
On comprenait la profondeur des résolutions dues à des pensées nettes,
distinctes, franches, immaculées comme l'hermine. On comprenait cette
vente faite à sa sœur avant la guerre, et qui répondait à tout, à la
mort, à la confiscation, à l'exil. La beauté du caractère des deux
vieillards, car la sœur ne vivait que pour et par le frère, ne peut
plus même être comprise dans son étendue par les mœurs égoïstes
que nous font l'incertitude et l'inconstance de notre époque. Un
archange, chargé de lire dans leurs cœurs, n'y aurait pas découvert
une seule pensée empreinte de personnalité. En 1814, quand le curé de
Guérande insinua au baron du Guénic d'aller à Paris et d'y réclamer sa
récompense, la vieille sœur, si avare pour la maison, s'écria:—Fi
donc! mon frère a-t-il besoin d'aller tendre la main comme un gueux?

—On croirait que j'ai servi le roi par intérêt, dit le vieillard.
D'ailleurs, c'est à lui de se souvenir. Et puis, ce pauvre roi, il est
bien embarrassé avec tous ceux qui le harcellent. Donnât-il la France
par morceaux, on lui demanderait encore quelque chose.

Ce loyal serviteur, qui portait tant d'intérêt à Louis XVIII, eut le
grade de colonel, la croix de Saint-Louis et une retraite de deux mille
francs.

—Le roi s'est souvenu! dit-il en recevant ses brevets.

Personne ne dissipa son erreur. Le travail avait été fait par le duc
de Feltre, d'après les états des armées vendéennes, où il avait trouvé
le nom de du Guénic avec quelques autres noms bretons en _ic_. Aussi,
comme pour remercier le roi de France, le baron soutint-il en 1815 un
siége à Guérande contre les bataillons du général Travot, il ne voulut
jamais rendre cette forteresse; et quand il fallut l'évacuer, il se
sauva dans les bois avec une bande de chouans qui restèrent armés
jusqu'au second retour des Bourbons. Guérande garde encore la mémoire
de ce dernier siége. Si les vieilles bandes bretonnes étaient venues,
la guerre éveillée par cette résistance héroïque eût embrasé la Vendée.
Nous devons avouer que le baron du Guénic était entièrement illettré,
mais illettré comme un paysan: il savait lire, écrire et quelque peu
compter; il connaissait l'art militaire et le blason; mais, hormis
son livre de prières, il n'avait pas lu trois volumes dans sa vie.
Le costume, qui ne saurait être indifférent, était invariable, et
consistait en gros souliers, en bas drapés, en une culotte de velours
verdâtre, un gilet de drap et une redingote à collet à laquelle était
attachée une croix de Saint-Louis. Une admirable sérénité siégeait
sur ce visage, que depuis un an un sommeil, avant-coureur de la mort,
semblait préparer au repos éternel. Ces somnolences constantes, plus
fréquentes de jour en jour, n'inquiétaient ni sa femme, ni sa sœur
aveugle, ni ses amis, dont les connaissances médicales n'étaient pas
grandes. Pour eux, ces pauses sublimes d'une âme sans reproche, mais
fatiguée, s'expliquaient naturellement: le baron avait fait son devoir.
Tout était dans ce mot.

Dans cet hôtel, les intérêts majeurs étaient les destinées de la
branche dépossédée. L'avenir des Bourbons exilés et celui de la
religion catholique, l'influence des nouveautés politiques sur la
Bretagne occupaient exclusivement la famille du baron. Il n'y avait
d'autre intérêt mêlé à ceux-là que l'attachement de tous pour le fils
unique, pour Calyste, l'héritier, le seul espoir du grand nom des du
Guénic. Le vieux Vendéen, le vieux Chouan avait eu quelques années
auparavant comme un retour de jeunesse pour habituer ce fils aux
exercices violents qui conviennent à un gentilhomme appelé d'un moment
à l'autre à guerroyer. Dès que Calyste eut seize ans, son père l'avait
accompagné dans les marais et dans les bois, lui montrant dans les
plaisirs de la chasse les rudiments de la guerre, prêchant d'exemple,
dur à la fatigue, inébranlable sur sa selle, sûr de son coup, quel que
fût le gibier, à courre, au vol, intrépide à franchir les obstacles,
conviant son fils au danger comme s'il avait eu dix enfants à risquer.
Aussi, quand la duchesse de Berry vint en France pour conquérir le
royaume, le père emmena-t-il son fils afin de lui faire pratiquer la
devise de ses armes. Le baron partit pendant une nuit, sans prévenir
sa femme qui l'eût peut-être attendri, menant son unique enfant au feu
comme à une fête, et suivi de Gasselin, son seul vassal, qui détala
joyeusement. Les trois hommes de la famille furent absents pendant six
mois, sans donner de leurs nouvelles à la baronne, qui ne lisait jamais
la _Quotidienne_ sans trembler de ligne en ligne; ni à sa vieille
belle-sœur, héroïquement droite, et dont le front ne sourcillait pas
en écoutant le journal. Les trois fusils accrochés dans la grande salle
avaient donc récemment servi. Le baron, qui jugea cette prise d'armes
inutile, avait quitté la campagne avant l'affaire de la Penissière,
sans quoi peut-être la maison du Guénic eût-elle été finie.

Quand, par une nuit affreuse, le père, le fils et le serviteur
arrivèrent chez eux après avoir pris congé de MADAME, et surprirent
leurs amis, la baronne et la vieille mademoiselle du Guénic qui
reconnut, par l'exercice d'un sens dont sont doués tous les aveugles,
le pas de trois hommes dans la ruelle, le baron regarda le cercle formé
par ses amis inquiets autour de la petite table éclairée par cette
lampe antique, et dit d'une voix chevrotante, pendant que Gasselin
remettait les trois fusils et les sabres à leurs places, ce mot de
naïveté féodale:—Tous les barons n'ont pas fait leur devoir. Puis
après avoir embrassé sa femme et sa sœur, il s'assit dans son vieux
fauteuil, et commanda de faire à souper pour son fils, pour Gasselin
et pour lui. Gasselin, qui s'était mis au-devant de Calyste, avait
reçu dans l'épaule un coup de sabre; chose si simple, que les femmes
le remercièrent à peine. Le baron ni ses hôtes ne proférèrent ni
malédictions ni injures contre les vainqueurs. Ce silence est un des
traits du caractère breton. En quarante ans, jamais personne ne surprit
un mot de mépris sur les lèvres du baron contre ses adversaires. A eux
de faire leur métier comme il faisait son devoir. Ce silence profond
est l'indice des volontés immuables. Ce dernier effort, ces lueurs
d'une énergie à bout avaient causé l'affaiblissement dans lequel était
en ce moment le baron. Ce nouvel exil de la famille de Bourbon, aussi
miraculeusement chassée que miraculeusement rétablie, lui causait une
mélancolie amère.

Vers six heures du soir, au moment où commence cette scène, le baron,
qui, selon sa vieille habitude, avait fini de dîner à quatre heures,
venait de s'endormir en entendant lire la _Quotidienne_. Sa tête
s'était posée sur le dossier de son fauteuil au coin de la cheminée, du
côté du jardin.

Auprès de ce tronc noueux de l'arbre antique et devant la cheminée, la
baronne, assise sur une des vieilles chaises, offrait le type de ces
adorables créatures qui n'existent qu'en Angleterre, en Écosse ou en
Irlande. Là seulement naissent ces filles pétries de lait, à chevelure
dorée, dont les boucles sont tournées par la main des anges, car la
lumière du ciel semble ruisseler dans leurs spirales avec l'air qui s'y
joue. Fanny O'Brien était une de ces sylphides, forte de tendresse,
invincible dans le malheur, douce comme la musique de sa voix, pure
comme était le bleu de ses yeux, d'une beauté fine, élégante, jolie
et douée de cette chair soyeuse à la main, caressante au regard,
que ni le pinceau ni la parole ne peuvent peindre. Belle encore à
quarante-deux ans, bien des hommes eussent regardé comme un bonheur de
l'épouser, à l'aspect des splendeurs de cet août chaudement coloré,
plein de fleurs et de fruits, rafraîchi par de célestes rosées. La
baronne tenait le journal d'une main frappée de fossettes, à doigts
retroussés et dont les ongles étaient taillés carrément comme dans les
statues antiques. Étendue à demi, sans mauvaise grâce ni affectation,
sur sa chaise, les pieds en avant pour les chauffer, elle était vêtue
d'une robe de velours noir, car le vent avait fraîchi depuis quelques
jours. Le corsage montant moulait des épaules d'un contour magnifique,
et une riche poitrine que la nourriture d'un fils unique n'avait pu
déformer. Elle était coiffée de cheveux qui descendaient en _ringlets_
le long de ses joues, et les accompagnaient suivant la mode anglaise.
Tordue simplement au-dessus de sa tête et retenue par un peigne
d'écaille, cette chevelure, au lieu d'avoir une couleur indécise,
scintillait au jour comme des filigranes d'or bruni. La baronne faisait
tresser les cheveux follets qui se jouaient sur sa nuque et qui sont
un signe de race. Cette natte mignonne, perdue dans la masse de ses
cheveux soigneusement relevés, permettait à l'œil de suivre avec
plaisir la ligne onduleuse par laquelle son col se rattachait à ses
belles épaules. Ce petit détail prouvait le soin qu'elle apportait
toujours à sa toilette. Elle tenait à réjouir les regards de ce
vieillard. Quelle charmante et délicieuse attention! Quand vous verrez
une femme déployant dans la vie intérieure la coquetterie que les
autres femmes puisent dans un seul sentiment, croyez-le, elle est aussi
noble mère que noble épouse, elle est la joie et la fleur du ménage,
elle a compris ses obligations de femme, elle a dans l'âme et dans la
tendresse les élégances de son extérieur, elle fait le bien en secret,
elle sait adorer sans calcul, elle aime ses proches, comme elle aime
Dieu, pour eux-mêmes. Aussi semblait-il que la Vierge du paradis, sous
la garde de laquelle elle vivait, eût récompensé la chaste jeunesse, la
vie sainte de cette femme auprès de ce noble vieillard en l'entourant
d'une sorte d'auréole qui la préservait des outrages du temps. Les
altérations de sa beauté, Platon les eût célébrées peut-être comme
autant de grâces nouvelles. Son teint si blanc jadis avait pris ces
tons chauds et nacrés que les peintres adorent. Son front large et bien
taillé recevait avec amour la lumière qui s'y jouait en des luisants
satinés. Sa prunelle, d'un bleu de turquoise, brillait, sous un
sourcil pâle et velouté, d'une extrême douceur. Ses paupières molles et
ses tempes attendries invitaient à je ne sais quelle muette mélancolie.
Au-dessous, le tour des yeux était d'un blanc pâle, semé de fibrilles
bleuâtres comme à la naissance du nez. Ce nez, d'un contour aquilin,
mince, avait je ne sais quoi de royal qui rappelait l'origine de cette
noble fille. Sa bouche, pure et bien coupée, était embellie par un
sourire aisé que dictait une inépuisable aménité. Ses dents étaient
blanches et petites. Elle avait pris un léger embonpoint, mais ses
hanches délicates, sa taille svelte n'en souffraient point. L'automne
de sa beauté présentait donc quelques vives fleurs de printemps
oubliées et les ardentes richesses de l'été. Ses bras noblement
arrondis, sa peau tendue et lustrée avaient un grain plus fin; les
contours avaient acquis leur plénitude. Enfin sa physionomie ouverte,
sereine et faiblement rosée, la pureté de ses yeux bleus qu'un regard
trop vif eût blessés, exprimaient l'inaltérable douceur, la tendresse
infinie des anges.

A l'autre coin de la cheminée, et dans un fauteuil, la vieille sœur
octogénaire, semblable en tout point, sauf le costume, à son frère,
écoutait la lecture du journal en tricotant des bas, travail pour
lequel la vue est inutile. Elle avait les yeux couverts d'une taie, et
se refusait obstinément à subir l'opération, malgré les instances de sa
belle-sœur. Le secret de son obstination, elle seule le savait: elle
se rejetait sur un défaut de courage, mais elle ne voulait pas qu'il se
dépensât vingt-cinq louis pour elle. Cette somme eût été de moins dans
la maison. Cependant elle aurait bien voulu voir son frère. Ces deux
vieillards faisaient admirablement ressortir la beauté de la baronne.
Quelle femme n'eût semblé jeune et jolie entre monsieur du Guénic et sa
sœur? Mademoiselle Zéphirine, privée de vue, ignorait les changements
que ses quatre-vingts ans avaient apportés dans sa physionomie. Son
visage pâle et creusé, que l'immobilité des yeux blancs et sans regard
faisait ressembler à celui d'une morte, que trois ou quatre dents
saillantes rendaient presque menaçant, où la profonde orbite des yeux
était cerclée de teintes rouges, où quelques signes de virilité déjà
blanchis perçaient dans le menton et aux environs de la bouche; ce
froid mais calme visage était encadré par un petit béguin d'indienne
brune, piqué comme une courte-pointe, garni d'une ruche en percale
et noué sous le menton par des cordons toujours un peu roux. Elle
portait un cotillon de gros drap sur une jupe de piqué, vrai matelas
qui recélait des doubles louis, et des poches cousues à une ceinture
qu'elle détachait tous les soirs et remettait tous les matins comme
un vêtement. Son corsage était serré dans le casaquin populaire de la
Bretagne, en drap pareil à celui du cotillon, orné d'une collerette
à mille plis dont le blanchissage était l'objet de la seule dispute
qu'elle eût avec sa belle-sœur, elle ne voulait la changer que tous
les huit jours. Des grosses manches ouatées de ce casaquin, sortaient
deux bras desséchés mais nerveux, au bout desquels s'agitaient ses
deux mains, dont la couleur un peu rousse faisait paraître les bras
blancs comme le bois du peuplier. Ses mains, crochues par suite de
la contraction que l'habitude de tricoter leur avait fait prendre,
étaient comme un métier à bas incessamment monté: le phénomène eût été
de les voir arrêtées. De temps en temps mademoiselle du Guénic prenait
une longue aiguille à tricoter fichée dans sa gorge pour la passer
entre son béguin et ses cheveux en fourgonnant sa blanche chevelure.
Un étranger eût ri de voir l'insouciance avec laquelle elle repiquait
l'aiguille sans la moindre crainte de se blesser. Elle était droite
comme un clocher. Sa prestance de colonne pouvait passer pour une
de ces coquetteries de vieillard qui prouvent que l'orgueil est une
passion nécessaire à la vie. Elle avait le sourire gai. Elle aussi
avait fait son devoir.

Au moment où Fanny vit le baron endormi, elle cessa la lecture
du journal. Un rayon de soleil allait d'une fenêtre à l'autre et
partageait en deux, par une bande d'or, l'atmosphère de cette vieille
salle, où il faisait resplendir les meubles presque noirs. La lumière
bordait les sculptures du plancher, papillotait dans les bahuts,
étendait une nappe luisante sur la table de chêne, égayait cet
intérieur brun et doux, comme la voix de Fanny jetait dans l'âme de
la vieille octogénaire une musique aussi lumineuse, aussi gaie que ce
rayon. Bientôt les rayons du soleil prirent ces couleurs rougeâtres
qui, par d'insensibles gradations, arrivent aux tons mélancoliques du
crépuscule. La baronne tomba dans une méditation grave, dans un de
ces silences absolus que sa vieille belle-sœur observait depuis une
quinzaine de jours, en cherchant à se les expliquer, sans avoir adressé
la moindre question à la baronne; mais elle n'en étudiait pas moins
les causes de cette préoccupation à la manière des aveugles qui lisent
comme dans un livre noir où les lettres sont blanches, et dans l'âme
desquels tout son retentit comme dans un écho divinatoire. La vieille
aveugle, sur qui l'heure noire n'avait plus de prise, continuait à
tricoter, et le silence devint si profond que l'on put entendre le
bruit des aiguilles d'acier.

—Vous venez de laisser tomber le journal, ma sœur, et cependant vous
ne dormez pas, dit la vieille d'un air fin.

La nuit était venue, Mariotte vint allumer la lampe, la plaça sur une
table carrée devant le feu; puis elle alla chercher sa quenouille, son
peloton de fil, une petite escabelle, et se mit dans l'embrasure de la
croisée qui donnait sur la cour, occupée à filer comme tous les soirs.
Gasselin tournait encore dans les communs, il visitait les chevaux
du baron et de Calyste, il voyait si tout allait bien dans l'écurie,
il donnait aux deux beaux chiens de chasse leur pâtée du soir. Les
aboiements joyeux des deux bêtes furent le dernier bruit qui réveilla
les échos cachés dans les murailles noires de cette vieille maison.
Ces deux chiens et les deux chevaux étaient le dernier vestige des
splendeurs de la chevalerie. Un homme d'imagination assis sur une des
marches du perron, qui se serait laissé aller à la poésie des images
encore vivantes dans ce logis, eût tressailli peut-être en entendant
les chiens et les coups de pied des chevaux hennissants.

Gasselin était un de ces petits Bretons courts, épais, trapus, à
chevelure noire, à figure bistrée, silencieux, lents, têtus comme
des mules, mais allant toujours dans la voie qui leur a été tracée.
Il avait quarante-deux ans, il était depuis vingt-cinq ans dans la
maison. Mademoiselle avait pris Gasselin à quinze ans, en apprenant le
mariage et le retour probable du baron. Ce serviteur se considérait
comme faisant partie de la famille: il avait joué avec Calyste, il
aimait les chevaux et les chiens de la maison, il leur parlait et les
caressait comme s'ils lui eussent appartenu. Il portait une veste bleue
en toile de fil à petites poches ballottant sur ses hanches, un gilet
et un pantalon de même étoffe par toutes les saisons, des bas bleus
et de gros souliers ferrés. Quand il faisait trop froid, ou par des
temps de pluie, il mettait la peau de bique en usage dans son pays.
Mariotte, qui avait également passé quarante ans, était en femme ce
qu'était Gasselin en homme. Jamais attelage ne fut mieux accouplé: même
teint, même taille, mêmes petits yeux vifs et noirs. On ne comprenait
pas comment Mariotte et Gasselin ne s'étaient pas mariés; peut-être
y aurait-il eu inceste, ils semblaient être presque frère et sœur.
Mariotte avait trente écus de gages, et Gasselin cent livres; mais
mille écus de gages ailleurs ne leur auraient pas fait quitter la
maison du Guénic. Tous deux étaient sous les ordres de la vieille
demoiselle, qui, depuis la guerre de Vendée jusqu'au retour de son
frère, avait eu l'habitude de gouverner la maison. Aussi, quand elle
sut que le baron allait amener une maîtresse au logis, avait-elle été
très émue en croyant qu'il lui faudrait abandonner le sceptre du ménage
et abdiquer en faveur de la baronne du Guénic, de laquelle elle serait
la première sujette.

Mademoiselle Zéphirine avait été bien agréablement surprise en
trouvant dans miss Fanny O'Brien une fille née pour un haut rang, à
qui les soins minutieux d'un ménage pauvre répugnaient excessivement,
et qui, semblable à toutes les belles âmes, eût préféré le pain sec
du boulanger au meilleur repas qu'elle eût été obligée de préparer;
capable d'accomplir les devoirs les plus pénibles de la maternité,
forte contre toute privation nécessaire, mais sans courage pour des
occupations vulgaires. Quand le baron pria sa sœur, au nom de sa
timide femme, de régir leur ménage, la vieille fille baisa la baronne
comme une sœur; elle en fit sa fille, elle l'adora, tout heureuse de
pouvoir continuer à veiller au gouvernement de la maison, tenue avec
une rigueur et des coutumes d'économie incroyables, desquelles elle ne
se relâchait que dans les grandes occasions, telles que les couches,
la nourriture de sa belle-sœur et tout ce qui concernait Calyste,
l'enfant adoré de toute la maison. Quoique les deux domestiques fussent
habitués à ce régime sévère et qu'il n'y eût rien à leur dire, qu'ils
eussent pour les intérêts de leurs maîtres plus de soin que pour les
leurs, mademoiselle Zéphirine voyait toujours à tout. Son attention
n'étant pas distraite, elle était fille à savoir, sans y monter, la
grosseur du tas de noix dans le grenier, et ce qu'il restait d'avoine
dans le coffre de l'écurie sans y plonger son bras nerveux. Elle avait
au bout d'un cordon attaché à la ceinture de son casaquin un sifflet de
contre-maître avec lequel elle appelait Mariotte par un, et Gasselin
par deux coups. Le grand bonheur de Gasselin consistait à cultiver
le jardin et à y faire venir de beaux fruits et de bons légumes. Il
avait si peu d'ouvrage que, sans cette culture, il se serait ennuyé.
Quand il avait pansé ses chevaux, le matin il frottait les planchers
et nettoyait les deux pièces du rez-de-chaussée; il avait peu de chose
à faire _après ses maîtres_. Aussi n'eussiez-vous pas vu dans le
jardin une mauvaise herbe ni le moindre insecte nuisible. Quelquefois
on surprenait Gasselin immobile, tête nue en plein soleil, guettant
un mulot ou la terrible larve du hanneton; puis il accourait avec la
joie d'un enfant montrer à ses maîtres l'animal qui l'avait occupé
pendant une semaine. C'était un plaisir pour lui d'aller, les jours
maigres, chercher le poisson au Croisic, où il se payait moins cher
qu'à Guérande. Ainsi, jamais famille ne fut plus unie, mieux entendue
ni plus cohérente que cette sainte et noble famille. Maîtres et
domestiques semblaient avoir été faits les uns pour les autres. Depuis
vingt-cinq ans il n'y avait eu ni troubles ni discordes. Les seuls
chagrins furent les petites indispositions de l'enfant, et les seules
terreurs furent causées par les événements de 1814 et par ceux de 1830.
Si les mêmes choses s'y faisaient invariablement aux mêmes heures, si
les mets étaient soumis à la régularité des saisons, cette monotonie,
semblable à celle de la nature, que varient les alternatives d'ombre,
de pluie et de soleil, était soutenue par l'affection qui régnait dans
tous les cœurs, et d'autant plus féconde et bienfaisante qu'elle
émanait des lois naturelles.

Quand le crépuscule cessa, Gasselin entra dans la salle et demanda
respectueusement à son maître si l'on avait besoin de lui.

—Tu peux sortir ou t'aller coucher après la prière, dit le baron en se
réveillant, à moins que madame ou sa sœur....

Les deux femmes firent un signe d'acquiescement. Gasselin se mit à
genoux en voyant ses maîtres tous levés pour s'agenouiller sur leurs
siéges. Mariotte se mit également en prières sur son escabelle. La
vieille demoiselle du Guénic dit la prière à haute voix. Quand elle
fut finie, on entendit frapper à la porte de la ruelle. Gasselin alla
ouvrir.

—Ce sera sans doute monsieur le curé, il vient presque toujours le
premier, dit Mariotte.

En effet, chacun reconnut le curé de Guérande au bruit de ses pas sur
les marches sonores du perron. Le curé salua respectueusement les trois
personnages, en adressant au baron et aux deux dames de ces phrases
pleines d'onctueuse aménité que savent trouver les prêtres. Au bonsoir
distrait que lui dit la maîtresse du logis il répondit par un regard
d'inquisition ecclésiastique.

—Seriez-vous inquiète ou indisposée, madame la baronne? demanda-t-il.

—Merci, non, dit-elle.

Monsieur Grimont, homme de cinquante ans, de moyenne taille, enseveli
dans sa soutane, d'où sortaient deux gros souliers à boucles d'argent,
offrait au-dessus de son rabat un visage grassouillet, d'une teinte
généralement blanche, mais dorée. Il avait la main potelée. Sa figure
tout abbatiale tenait à la fois du bourgmestre hollandais par la
placidité du teint, par les tons de la chair, et du paysan breton
par sa plate chevelure noire, par la vivacité de ses yeux bruns que
contenait néanmoins le décorum du sacerdoce. Sa gaieté, semblable à
celle des gens dont la conscience est calme et pure, admettait la
plaisanterie. Son air n'avait rien d'inquiet ni de revêche comme celui
des pauvres curés dont l'existence ou le pouvoir est contesté par leurs
paroissiens, et qui, au lieu d'être, selon le mot sublime de Napoléon,
les chefs moraux de la population et des juges de paix naturels, sont
traités en ennemis. A voir monsieur Grimont marchant dans Guérande,
le plus incrédule voyageur aurait reconnu le souverain de cette ville
catholique; mais ce souverain abaissait sa supériorité spirituelle
devant la suprématie féodale des du Guénic. Il était dans cette salle
comme un chapelain chez son seigneur. A l'église, en donnant la
bénédiction, sa main s'étendait toujours en premier sur la chapelle
appartenant aux du Guénic, et où leur main armée, leur devise étaient
sculptées à la clef de la voûte.

—Je croyais mademoiselle de Pen-Hoël arrivée, dit le curé qui s'assit
en prenant la main de la baronne et la baisant. Elle se dérange. Est-ce
que la mode de la dissipation se gagnerait? Car, je le vois, monsieur
le chevalier est encore ce soir aux Touches.

—Ne dites rien de ses visites devant mademoiselle de Pen-Hoël, s'écria
doucement la vieille fille.

—Ah! mademoiselle, répondit Mariotte, pouvez-vous empêcher toute la
ville de jaser?

—Et que dit-on? demanda la baronne.

—Les jeunes filles, les commères, enfin tout le monde le croit
amoureux de mademoiselle des Touches.

—Un garçon tourné comme Calyste fait son métier en se faisant aimer,
dit le baron.

—Voici mademoiselle de Pen-Hoël, dit Mariotte.

Le sable de la cour criait en effet sous les pas discrets de cette
personne, qu'accompagnait un petit domestique armé d'une lanterne.
En voyant le domestique, Mariotte transporta son établissement dans
la grande salle pour causer avec lui à la lueur de la chandelle de
résine qu'elle brûlait aux dépens de la riche et avare demoiselle, en
économisant ainsi celle de ses maîtres.

Cette demoiselle était une sèche et mince fille, jaune comme le
parchemin d'un _olim_, ridée comme un lac froncé par le vent, à yeux
gris, à grandes dents saillantes, à mains d'homme, assez petite, un
peu déjetée et peut-être bossue; mais personne n'avait été curieux de
connaître ni ses perfections ni ses imperfections. Vêtue dans le goût
de mademoiselle du Guénic, elle mouvait une énorme quantité de linges
et de jupes quand elle voulait trouver l'une des deux ouvertures de
sa robe par où elle atteignait ses poches. Le plus étrange cliquetis
de clefs et de monnaie retentissait alors sous ces étoffes, Elle
avait toujours d'un côté toute la ferraille des bonnes ménagères,
et de l'autre sa tabatière d'argent, son dé, son tricot, autres
ustensiles sonores. Au lieu du béguin matelassé de mademoiselle du
Guénic, elle portait un chapeau vert avec lequel elle devait aller
visiter ses melons; il avait passé, comme eux, du vert au blond; et
quant à sa forme, après vingt ans, la mode l'a ramenée à Paris sous
le nom de _bibi_. Ce chapeau se confectionnait sous ses yeux par les
mains de ses nièces, avec du florence vert acheté à Guérande, avec
une carcasse qu'elle renouvelait tous les cinq ans à Nantes, car elle
lui accordait la durée d'une législature. Ses nièces lui faisaient
également ses robes, taillées sur des patrons immuables. Cette vieille
fille avait encore la canne à petit bec de laquelle les femmes se
servaient au commencement du règne de Marie-Antoinette. Elle était de
la plus haute noblesse de Bretagne. Ses armes portaient les hermines
des anciens ducs. En elle et sa sœur finissait l'illustre maison
bretonne des Pen-Hoël. Sa sœur cadette avait épousé un Kergarouët,
qui malgré la désapprobation du pays joignait le nom de Pen-Hoël au
sien et se faisait appeler le vicomte de Kergarouët-Pen-Hoël.—Le
ciel l'a puni, disait la vieille demoiselle, il n'a que des filles,
et le nom de Kergarouët-Pen-Hoël s'éteindra. Mademoiselle de Pen-Hoël
possédait environ sept mille livres de rentes en fonds de terre.
Majeure depuis trente-six ans, elle administrait elle-même ses biens,
allait les inspecter à cheval et déployait en toute chose le caractère
ferme qui se remarque chez la plupart des bossus. Elle était d'une
avarice admirée à dix lieues à la ronde, et qui n'y rencontrait aucune
désapprobation. Elle avait avec elle une seule femme et ce petit
domestique. Toute sa dépense, non compris les impôts, ne montait pas à
plus de mille francs par an. Aussi était-elle l'objet des cajoleries
des Kergarouët-Pen-Hoël, qui passaient leurs hivers à Nantes et les
étés à leur terre située au bord de la Loire, au-dessous de l'Indret.
On la savait disposée à donner sa fortune et ses économies à celle
de ses nièces qui lui plairait. Tous les trois mois, une des quatre
demoiselles de Kergarouët, dont la plus jeune avait douze et l'aînée
vingt ans, venait passer quelques jours chez elle. Amie de Zéphirine du
Guénic, Jacqueline de Pen-Hoël, élevée dans l'adoration des grandeurs
bretonnes des du Guénic, avait, dès la naissance de Calyste, formé le
projet de transmettre ses biens au chevalier en le mariant à l'une des
nièces que devait lui donner la vicomtesse de Kergarouët-Pen-Hoël.
Elle pensait à racheter quelques-unes des meilleures terres des du
Guénic en remboursant les fermiers _engagistes_. Quand l'avarice se
propose un but, elle cesse d'être un vice, elle est le moyen d'une
vertu, ses privations excessives deviennent de continuelles offrandes,
elle a enfin la grandeur de l'intention cachée sous ses petitesses.
Peut-être Zéphirine était-elle dans le secret de Jacqueline. Peut-être
la baronne, dont tout l'esprit était employé dans son amour pour son
fils et dans sa tendresse pour le père, avait-elle deviné quelque chose
en voyant avec quelle malicieuse persévérance mademoiselle de Pen-Hoël
amenait avec elle chaque jour Charlotte de Kergarouët, sa favorite,
âgée de quinze ans. Le curé Grimont était certes dans la confidence,
il aidait la vieille fille à bien placer son argent. Mais mademoiselle
de Pen-Hoël aurait-elle eu trois cent mille francs en or, somme à
laquelle étaient évaluées ses économies; eût-elle eu dix fois plus de
terres qu'elle n'en possédait, les du Guénic ne se seraient pas permis
une attention qui pût faire croire à la vieille fille qu'on pensât à
sa fortune. Par un sentiment de fierté bretonne admirable, Jacqueline
de Pen-Hoël, heureuse de la suprématie affectée par sa vieille amie
Zéphirine et par les du Guénic, se montrait toujours honorée de
la visite que daignaient lui faire la fille des rois d'Irlande et
Zéphirine. Elle allait jusqu'à cacher avec soin l'espèce de sacrifice
auquel elle consentait tous les soirs en laissant son petit domestique
brûler chez les du Guénic un _oribus_, nom de cette chandelle couleur
de pain d'épice qui se consomme dans certaines parties de l'Ouest.
Ainsi cette vieille et riche fille était la noblesse, la fierté,
la grandeur en personne. Au moment où vous lisez son portrait, une
indiscrétion de l'abbé Grimont a fait savoir que dans la soirée où le
vieux baron, le jeune chevalier et Gasselin décampèrent munis de leurs
sabres et de leurs canardières pour rejoindre MADAME en Vendée, à la
grande terreur de Fanny, à la grande joie des Bretons, mademoiselle
de Pen-Hoël avait remis au baron une somme de dix mille livres en
or, immense sacrifice corroboré de dix mille autres livres, produit
d'une dîme récoltée par le curé que le vieux partisan fut chargé
d'offrir à la mère de Henri V, au nom des Pen-Hoël et de la paroisse
de Guérande. Cependant elle traitait Calyste en femme qui se croyait
des droits sur lui; ses projets l'autorisaient à le surveiller; non
qu'elle apportât des idées étroites en matière de galanterie, elle
avait l'indulgence des vieilles femmes de l'ancien régime; mais elle
avait en horreur les mœurs révolutionnaires. Calyste, qui peut-être
aurait gagné dans son esprit par des aventures avec des Bretonnes, eût
perdu considérablement s'il eût donné dans ce qu'elle appelait les
nouveautés. Mademoiselle de Pen-Hoël, qui eût déterré quelque argent
pour apaiser une fille séduite, aurait cru Calyste un dissipateur en
lui voyant mener un tilbury, en l'entendant parler d'aller à Paris. Si
elle l'avait surpris lisant des revues ou des journaux impies, on ne
sait ce dont elle aurait été capable. Pour elle, les idées nouvelles,
c'était les assolements de terre renversés, la ruine sous le nom
d'améliorations et de méthodes, enfin les biens hypothéqués tôt ou
tard par suite d'essais. Pour elle, la sagesse est le vrai moyen de
faire fortune; enfin la belle administration consistait à amasser dans
ses greniers ses blés noirs, ses seigles, ses chanvres; à attendre la
hausse au risque de passer pour accapareuse, à se coucher sur ses sacs
avec obstination. Par un singulier hasard, elle avait souvent rencontré
des marchés heureux qui confirmaient ses principes. Elle passait pour
malicieuse, elle était néanmoins sans esprit; mais elle avait un ordre
de Hollandais, une prudence de chatte, une persistance de prêtre qui
dans un pays si routinier équivalait à la pensée la plus profonde.

—Aurons-nous ce soir monsieur du Halga? demanda la vieille fille en
ôtant ses mitaines de laine tricotée après l'échange des compliments
habituels.

—Oui, mademoiselle, je l'ai vu promenant sa chienne sur le mail,
répondit le curé.

—Ah! notre mouche sera donc animée ce soir? répondit-elle. Hier nous
n'étions que quatre.

[Illustration: MADEMOISELLE DE PEN-HOËL.

(BÉATRIX.)]

A ce mot de mouche, le curé se leva pour aller prendre dans le
tiroir d'un des bahuts un petit panier rond en fin osier, des jetons
d'ivoire devenus jaunes comme du tabac turc par un usage de vingt
années, et un jeu de cartes aussi gras que celui des douaniers de
Saint-Nazaire qui n'en changent que tous les quinze jours. L'abbé
revint disposer lui-même sur la table les jetons nécessaires à chaque
joueur, mit la corbeille à côté de la lampe au milieu de la table avec
un empressement enfantin et les manières d'un homme habitué à faire ce
petit service. Un coup frappé fortement à la manière des militaires
retentit dans les profondeurs silencieuses de ce vieux manoir. Le
petit domestique de mademoiselle de Pen-Hoël alla gravement ouvrir
la porte. Bientôt le long corps sec et méthodiquement vêtu selon le
temps du chevalier du Halga, ancien capitaine de pavillon de l'amiral
Kergarouët, se dessina en noir dans la pénombre qui régnait encore sur
le perron.

—Arrivez, chevalier! cria mademoiselle de Pen-Hoël.

—L'autel est dressé, dit le curé.

Le chevalier était un homme de petite santé, qui portait de la
flanelle pour ses rhumatismes, un bonnet de soie noire pour préserver
sa tête du brouillard, un spencer pour garantir son précieux buste
des vents soudains qui fraîchissent l'atmosphère de Guérande. Il
allait toujours armé d'un jonc à pomme d'or pour chasser les chiens
qui faisaient intempestivement la cour à sa chienne favorite. Cet
homme, minutieux comme une petite-maîtresse, se dérangeant devant les
moindres obstacles, parlant bas pour ménager un reste de voix, avait
été l'un des plus intrépides et des plus savants hommes de l'ancienne
marine. Il avait été honoré de l'estime du bailli de Suffren, de
l'amitié du comte de Portenduère. Sa belle conduite comme capitaine
du pavillon de l'amiral de Kergarouët était écrite en caractères
visibles sur son visage couturé de blessures. A le voir, personne
n'eût reconnu la voix qui dominait la tempête, l'œil qui planait sur
la mer, le courage indompté du marin breton. Le chevalier ne fumait,
ne jurait pas; il avait la douceur, la tranquillité d'une fille, et
s'occupait de sa chienne Thisbé et de ses petits caprices avec la
sollicitude d'une vieille femme. Il donnait ainsi la plus haute idée
de sa galanterie défunte. Il ne parlait jamais des actes surprenants
qui avaient étonné le comte d'Estaing. Quoiqu'il eût une attitude
d'invalide et marchât comme s'il eût craint à chaque pas d'écraser des
œufs, qu'il se plaignît de la fraîcheur de la brise, de l'ardeur du
soleil, de l'humidité du brouillard, il montrait des dents blanches
enchâssées dans des gencives rouges qui rassuraient sur sa maladie,
un peu coûteuse d'ailleurs, car elle consistait à faire quatre repas
d'une ampleur monastique. Sa charpente, comme celle du baron, était
osseuse et d'une force indestructible, couverte d'un parchemin collé
sur ses os comme la peau d'un cheval arabe sur les nerfs qui semblent
reluire au soleil. Son teint avait gardé une couleur de bistre, due à
ses voyages aux Indes, desquels il n'avait rapporté ni une idée ni une
histoire. Il avait émigré, il avait perdu sa fortune, puis retrouvé la
croix de Saint-Louis et une pension de deux mille francs légitimement
due à ses services, et payée par la caisse des Invalides de la marine.
La légère hypocondrie qui lui faisait inventer mille maux imaginaires
s'expliquait facilement par ses souffrances pendant l'émigration. Il
avait servi dans la marine russe jusqu'au jour où l'empereur Alexandre
voulut l'employer contre la France; il donna sa démission et alla
vivre à Odessa, près du duc de Richelieu avec lequel il revint, et
qui fit liquider la pension due à ce débris glorieux de l'ancienne
marine bretonne. A la mort de Louis XVIII, époque à laquelle il revint
à Guérande, le chevalier du Halga devint maire de la ville. Le curé,
le chevalier, mademoiselle de Pen-Hoël, avaient depuis quinze ans
l'habitude de passer leurs soirées à l'hôtel du Guénic, où venaient
également quelques personnages nobles de la ville et de la contrée.
Chacun devine aisément dans les du Guénic les chefs du petit faubourg
Saint-Germain de l'arrondissement, où ne pénétrait aucun des membres de
l'administration envoyée par le nouveau gouvernement. Depuis six ans le
curé toussait à l'endroit critique du _Domine, salvum fac regem_. La
politique en était toujours là dans Guérande.

La mouche est un jeu qui se joue avec cinq cartes et avec une retourne.
La retourne détermine l'atout. A chaque coup, le joueur est libre d'en
courir les chances ou de s'abstenir. En s'abstenant, il ne perd que
son enjeu, car tant qu'il n'y a pas de _remises_ au panier, chaque
joueur mise une faible somme. En jouant, le joueur est tenu de faire
une levée qui se paye au prorata de la mise. S'il y a cinq sous au
panier, la levée vaut un sou. Le joueur qui ne fait pas de levée est
mis à la mouche: il doit alors tout l'enjeu, qui grossit le panier au
coup suivant. On inscrit les mouches dues; elles se mettent l'une après
l'autre au panier par ordre de capital, le plus gros passant avant le
plus faible. Ceux qui renoncent à jouer donnent leurs cartes pendant
le coup, mais ils sont considérés comme nuls. Les cartes du talon
s'échangent, comme à l'écarté, mais par ordre de primauté. Chacun prend
autant de cartes qu'il en veut, en sorte que le premier en cartes et
le second peuvent absorber le talon à eux deux. La retourne appartient
à celui qui distribue les cartes, qui est alors le dernier, et auquel
appartient la retourne; il a le droit de l'échanger contre une des
cartes de son jeu. Une carte terrible emporte toutes les autres, elle
se nomme Mistigris. Mistigris est le valet de trèfle. Ce jeu, d'une
excessive simplicité, ne manque pas d'intérêt. La cupidité naturelle
à l'homme s'y développe aussi bien que les finesses diplomatiques
et les jeux de physionomie. A l'hôtel du Guénic, chacun des joueurs
prenait vingt jetons et répondait de cinq sous, ce qui portait la somme
totale de l'enjeu à cinq liards par coup, somme majeure aux yeux de
ces personnes. En supposant beaucoup de bonheur, on pouvait gagner
cinquante sous, capital que personne à Guérande ne dépensait dans sa
journée. Aussi mademoiselle de Pen-Hoël apportait-elle à ce jeu, dont
l'innocence n'est surpassée dans la nomenclature de l'Académie que par
celui de la Bataille, une passion égale à celle des chasseurs dans une
grande partie de chasse. Mademoiselle Zéphirine, qui était de moitié
dans le jeu de la baronne, n'attachait pas une importance moindre à la
mouche. Avancer un liard pour risquer d'en avoir cinq, de coup en coup,
constituait pour la vieille thésauriseuse une opération financière
immense, à laquelle elle mettait autant d'action intérieure que le plus
avide spéculateur en met pendant la tenue de la Bourse à la hausse et
à la baisse des rentes. Par une convention diplomatique, en date de
septembre 1825, après une soirée où mademoiselle de Pen-Hoël perdit
trente-sept sous, le jeu cessait dès qu'une personne en manifestait
le désir après avoir dissipé dix sous. La politesse ne permettait
pas de causer à un joueur le petit chagrin de voir jouer la mouche
sans qu'il y prît part. Mais toutes les passions ont leur jésuitisme.
Le chevalier et le baron, ces deux vieux politiques, avaient trouvé
moyen d'éluder la charte. Quand tous les joueurs désiraient vivement
de prolonger une émouvante partie, le hardi chevalier du Halga, l'un
de ces garçons prodigues et riches des dépenses qu'ils ne font pas,
offrait toujours dix jetons à mademoiselle de Pen-Hoël ou à Zéphirine
quand l'une d'elles ou toutes deux avaient perdu leurs cinq sous, à
condition de les lui restituer en cas de gain. Un vieux garçon pouvait
se permettre cette galanterie envers des demoiselles. Le baron
offrait aussi dix jetons aux deux vieilles filles, sous prétexte de
continuer la partie. Les deux avares acceptaient toujours, non sans se
faire prier, selon les us et coutumes des filles. Pour s'abandonner
à cette prodigalité, le baron et le chevalier devaient avoir gagné,
sans quoi cette offre eût pris le caractère d'une offense. La mouche
était brillante quand une demoiselle de Kergarouët tout court était
en transit chez sa tante, car là les Kergarouët n'avaient jamais pu
se faire nommer Kergarouët-Pen-Hoël par personne, pas même par les
domestiques, lesquels avaient à cet égard des ordres formels. La tante
montrait à sa nièce la mouche à faire chez les du Guénic, comme un
plaisir insigne. La petite avait ordre d'être aimable, chose assez
facile quand elle voyait le beau Calyste, de qui raffolaient les quatre
demoiselles de Kergarouët. Ces jeunes personnes, élevées en pleine
civilisation moderne, tenaient peu à cinq sous et faisaient mouche sur
mouche. Il y avait alors des mouches inscrites dont le total s'élevait
quelquefois à cent sous, et qui étaient échelonnées depuis deux sous
et demi jusqu'à dix sous. C'était des soirées de grandes émotions pour
la vieille aveugle. Les levées s'appellent des _mains_ à Guérande. La
baronne faisait sur le pied de sa belle-sœur un nombre de pressions
égal au nombre de mains qui, d'après son jeu, étaient sûres. Jouer ou
ne pas jouer, selon les occasions où le panier était plein, entraînait
des discussions intérieures où la cupidité luttait avec la peur. On
se demandait l'un à l'autre: Irez-vous? en manifestant des sentiments
d'envie contre ceux qui avaient assez beau jeu pour tenter le sort, et
des sentiments de désespoir quand il fallait s'abstenir. Si Charlotte
de Kergarouët, généralement taxée de folie, était heureuse dans ses
hardiesses, en revenant, sa tante, quand elle n'avait rien gagné, lui
marquait de la froideur et lui faisait quelques leçons: elle avait
trop de décision dans le caractère, une jeune personne ne devait pas
rompre en visière à des gens respectables, elle avait une manière
insolente de prendre le panier ou d'aller au jeu; les mœurs d'une
jeune personne exigeaient un peu plus de réserve et de modestie; on ne
riait pas du malheur des autres, etc. Les plaisanteries éternelles et
qui se disaient mille fois par an, mais toujours nouvelles, roulaient
sur l'attelage à donner au panier quand il était trop chargé. On
parlait d'atteler des bœufs, des éléphants, des chevaux, des ânes,
des chiens. Après vingt ans, personne ne s'apercevait de ces redites.
La proposition excitait toujours le même sourire. Il en était de même
des mots que le chagrin de voir prendre un panier plein dictait à ceux
qui l'avaient engraissé sans en rien prendre. Les cartes se donnaient
avec une lenteur automatique. On causait en poitrinant. Ces dignes et
nobles personnes avaient l'adorable petitesse de se défier les unes
des autres au jeu. Mademoiselle de Pen-Hoël accusait presque toujours
le curé de tricherie quand il prenait un panier.—Il est singulier,
disait alors le curé, que je ne triche jamais quand je suis à la
mouche. Personne ne lâchait sa carte sur le tapis sans des calculs
profonds, sans des regards fins et des mots plus ou moins astucieux,
sans des remarques ingénieuses et fines. Les coups étaient, pensez-le
bien, entrecoupés de narrations sur les événements arrivés en ville, ou
par les discussions sur les affaires politiques. Souvent les joueurs
restaient un grand quart d'heure, les cartes appuyées en éventail sur
leur estomac, occupés à causer. Si, par suite de ces interruptions,
il se trouvait un jeton de moins au panier, tout le monde prétendait
avoir mis son jeton. Presque toujours le chevalier complétait l'enjeu,
accusé par tous de penser à ses cloches aux oreilles, à sa tête, à
ses farfadets, et d'oublier sa mise. Quand le chevalier avait remis
un jeton, la vieille Zéphirine ou la malicieuse bossue étaient prises
de remords: elles imaginaient alors que peut-être elles n'avaient pas
mis, elles croyaient, elles doutaient; mais enfin le chevalier était
bien assez riche pour supporter ce petit malheur. Souvent le baron ne
savait plus où il en était quand on parlait des infortunes de la maison
royale. Quelquefois il arrivait un résultat toujours surprenant pour
ces personnes, qui toutes comptaient sur le même gain. Après un certain
nombre de parties, chacun avait regagné ses jetons et s'en allait,
l'heure étant trop avancée, sans perte ni gain, mais non sans émotion.
Dans ces cruelles soirées, il s'élevait des plaintes sur la mouche: la
mouche n'avait pas été piquante; les joueurs accusaient la mouche comme
les nègres battent la lune dans l'eau quand le temps est contraire. La
soirée passait pour avoir été pâle. On avait bien travaillé pour pas
grand'chose. Quand, à sa première visite, le vicomte et la vicomtesse
de Kergarouët parlèrent de whist et de boston comme de jeux plus
intéressants que la mouche, et furent encouragés à les montrer par la
baronne que la mouche ennuyait excessivement, la société de l'hôtel du
Guénic s'y prêta, non sans se récrier sur ces innovations; mais il fut
impossible de faire comprendre ces jeux, qui, les Kergarouët partis,
furent traités de casse-têtes, de travaux algébriques, de difficultés
inouïes. Chacun préférait sa chère mouche, sa petite et agréable
mouche. La mouche triompha des jeux modernes comme triomphaient partout
les choses anciennes sur les nouvelles en Bretagne.

Pendant que le curé donnait les cartes, la baronne faisait au chevalier
du Halga des questions pareilles à celles de la veille sur sa santé.
Le chevalier tenait à honneur d'avoir des maux nouveaux. Si les
demandes se ressemblaient, le capitaine de pavillon avait un avantage
singulier dans ses réponses. Aujourd'hui les fausses côtes l'avaient
inquiété. Chose remarquable, ce digne chevalier ne se plaignait jamais
de ses blessures. Tout ce qui était sérieux, il s'y attendait, il le
connaissait; mais les choses fantastiques, les douleurs de tête, les
chiens qui lui mangeaient l'estomac, les cloches qui bourdonnaient à
ses oreilles, et mille autres farfadets l'inquiétaient horriblement; il
se posait comme incurable avec d'autant plus de raison que les médecins
ne connaissent aucun remède contre les maux qui n'existent pas.

—Hier il me semble que vous aviez des inquiétudes dans les jambes, dit
le curé d'un air grave.

—Ça saute, répondit le chevalier.

—Des jambes aux fausses côtes? demanda mademoiselle Zéphirine.

—Ça ne s'est pas arrêté en chemin? dit mademoiselle de Pen-Hoël en
souriant.

Le chevalier s'inclina gravement en faisant un geste négatif
passablement drôle qui eût prouvé à un observateur que, dans sa
jeunesse, le marin avait été spirituel, aimant, aimé. Peut-être sa vie
fossile à Guérande cachait-elle bien des souvenirs. Quand il était
stupidement planté sur ses deux jambes de héron au soleil, au mail,
regardant la mer ou les ébats de sa chienne, peut-être revivait-il dans
le paradis terrestre d'un passé fertile en souvenirs.

—Voilà le vieux duc de Lenoncourt mort, dit le baron en se rappelant
le passage où sa femme en était restée de _la Quotidienne_. Allons, le
premier gentilhomme de la chambre du roi n'a pas tardé de rejoindre son
maître. J'irai bientôt aussi.

—Mon ami, mon ami! lui dit sa femme en frappant doucement sur la main
osseuse et calleuse de son mari.

—Laissez-le dire, ma sœur, dit Zéphirine, tant que je serai dessus il
ne sera pas dessous: il est mon cadet.

Un gai sourire erra sur les lèvres de la vieille fille. Quand le baron
avait laissé échapper une réflexion de ce genre, les joueurs et les
gens en visite se regardaient avec émotion, inquiets de la tristesse
du roi de Guérande. Les personnages venus pour le voir se disaient en
s'en allant:—Monsieur du Guénic était triste. Avez-vous vu comme il
dort? Et le lendemain tout Guérande causait de cet événement.—Le baron
du Guénic baisse! Cette phrase ouvrait les conversations dans tous les
ménages.

—Thisbé va bien? demanda mademoiselle de Pen-Hoël au chevalier dès que
les cartes furent données.

—Cette pauvre petite est comme moi, répondit le chevalier, elle a des
maux de nerfs, elle relève constamment une de ses pattes en courant.
Tenez, comme ça!

Pour imiter sa chienne et crisper un de ses bras en le levant, le
chevalier laissa voir son jeu à sa voisine la bossue, qui voulait
savoir s'il avait de l'atout ou le Mistigris. C'était une première
finesse à laquelle il succomba.

—Oh! dit la baronne, le bout du nez de monsieur le curé blanchit, il a
Mistigris.

Le plaisir d'avoir Mistigris était si vif chez le curé, comme chez les
autres joueurs, que le pauvre prêtre ne savait pas le cacher. Il est
dans toute figure humaine une place où les secrets mouvements du cœur
se trahissent, et ces personnes habituées à s'observer avaient fini,
après quelques années, par découvrir l'endroit faible chez le curé:
quand il avait le Mistigris le bout de son nez blanchissait. On se
gardait bien alors d'aller au jeu.

—Vous avez eu du monde aujourd'hui chez vous? dit le chevalier à
mademoiselle de Pen-Hoël.

—Oui, l'un des cousins de mon beau-frère. Il m'a surprise en
m'annonçant le mariage de madame la comtesse de Kergarouët, une
demoiselle de Fontaine...

—Une fille à _Grand-Jacques_, s'écria le chevalier qui pendant son
séjour à Paris n'avait jamais quitté son amiral.

—La comtesse est son héritière, elle a épousé un ancien ambassadeur.
Il m'a raconté les plus singulières choses sur notre voisine,
mademoiselle des Touches, mais si singulières que je ne veux pas les
croire. Calyste ne serait pas si assidu chez elle, il a bien assez de
bon sens pour s'apercevoir de pareilles monstruosités.

—Monstruosités?... dit le baron réveillé par ce mot.

La baronne et le curé se jetèrent un regard d'intelligence. Les cartes
étaient données, la vieille fille avait Mistigris, elle ne voulut pas
continuer cette conversation, heureuse de cacher sa joie à la faveur de
la stupéfaction générale causée par son mot.

—A vous de jeter une carte, monsieur le baron, dit-elle en poitrinant.

—Mon neveu n'est pas de ces jeunes gens qui aiment les monstruosités,
dit Zéphirine en fourgonnant sa tête.

—Mistigris, s'écria mademoiselle de Pen-Hoël qui ne répondit pas à son
amie.

Le curé, qui paraissait instruit de toute l'affaire de Calyste et de
mademoiselle des Touches, n'entra pas en lice.

—Que fait-elle donc d'extraordinaire, mademoiselle des Touches?
demanda le baron.

—Elle fume, dit mademoiselle de Pen-Hoël.

—C'est très-sain, dit le chevalier.

—Ses terres?... demanda le baron.

—Ses terres, reprit la vieille fille, elle les mange.

—Tout le monde y est allé, tout le monde est à la mouche, j'ai le roi,
la dame, le valet d'atout, Mistigris et un roi, dit la baronne. A nous
le panier, ma sœur.

Ce coup, gagné sans qu'on jouât, atterra mademoiselle de Pen-Hoël, qui
cessa de s'occuper de Calyste et de mademoiselle des Touches. A neuf
heures il ne resta plus dans la salle que la baronne et le curé. Les
quatre vieillards étaient allés se coucher. Le chevalier accompagna,
selon son habitude, mademoiselle de Pen-Hoël jusqu'à sa maison, située
sur la place de Guérande, en faisant des réflexions sur la finesse du
dernier coup, sur leur plus ou moins de bonheur, ou sur le plaisir
toujours nouveau avec lequel mademoiselle Zéphirine engouffrait son
gain dans sa poche, car la vieille aveugle ne réprimait plus sur son
visage l'expression de ses sentiments. La préoccupation de madame
du Guénic fit les frais de cette conversation. Le chevalier avait
remarqué les distractions de sa charmante Irlandaise. Sur le pas de sa
porte, quand son petit domestique fut monté, la vieille fille répondit
confidentiellement, aux suppositions faites par le chevalier du Halga
sur l'air extraordinaire de la baronne, ce mot gros d'intérêt:—J'en
sais la cause. Calyste est perdu si nous ne le marions promptement. Il
aime mademoiselle des Touches, une comédienne.

—En ce cas, faites venir Charlotte.

—Ma sœur aura ma lettre demain, dit mademoiselle de Pen-Hoël en
saluant le chevalier.

Jugez d'après cette soirée normale du vacarme que devaient produire
dans les intérieurs de Guérande l'arrivée, le séjour, le départ ou
seulement le passage d'un étranger.

Quand aucun bruit ne retentit plus ni dans la chambre du baron ni
dans celle de sa sœur, madame du Guénic regarda le curé qui jouait
pensivement avec des jetons.

—J'ai deviné que vous avez enfin partagé mes inquiétudes sur Calyste,
lui dit-elle.

—Avez-vous vu l'air pincé qu'avait mademoiselle de Pen-Hoël ce soir?
demanda le curé.

—Oui, répondit la baronne.

—Elle a, je le sais, reprit le curé, les meilleures intentions pour
notre cher Calyste, elle le chérit comme s'il était son fils; et sa
conduite en Vendée aux côtés de son père, les louanges que MADAME a
faites de son dévouement ont augmenté l'affection que mademoiselle de
Pen-Hoël lui porte. Elle assurera par donation entre vifs toute sa
fortune à celle de ses nièces que Calyste épousera. Je sais que vous
avez en Irlande un parti beaucoup plus riche pour votre cher Calyste;
mais il vaut mieux avoir deux cordes à son arc. Au cas où votre
famille ne se chargerait pas de l'établissement de Calyste, la fortune
de mademoiselle de Pen-Hoël n'est pas à dédaigner. Vous trouverez
toujours pour ce cher enfant un parti de sept mille livres de rente;
mais vous ne trouverez pas les économies de quarante ans ni des terres
administrées, bâties, réparées comme le sont celles de mademoiselle de
Pen-Hoël. Cette femme impie, mademoiselle des Touches, est venue gâter
bien des choses! On a fini par avoir de ses nouvelles.

—Hé! bien? dit la mère.

—Oh! une gaupe, une gourgandine, s'écria le curé, une femme de
mœurs équivoques, occupée de théâtre, hantant les comédiens et les
comédiennes, mangeant sa fortune avec des folliculaires, des peintres,
des musiciens, la société du diable, enfin! Elle prend, pour écrire
ses livres, un faux nom sous lequel elle est, dit-on, plus connue que
sous celui de Félicité des Touches. Une vraie baladine qui, depuis
sa première communion, n'est entrée dans une église que pour y voir
des statues ou des tableaux. Elle a dépensé sa fortune à décorer les
Touches de la plus inconvenante façon, pour en faire un paradis de
Mahomet où les houris ne sont pas femmes. Il s'y boit pendant son
séjour plus de vins fins que dans tout Guérande durant une année. Les
demoiselles Bougniol ont logé l'année dernière des hommes à barbe
de bouc, soupçonnés d'être des Bleus, qui venaient chez elle et qui
chantaient des chansons impies à faire rougir et pleurer ces vertueuses
filles. Voilà la femme qu'adore en ce moment monsieur le chevalier.
Elle voudrait avoir ce soir un de ces infâmes livres où les athées
d'aujourd'hui se moquent de tout, le chevalier viendrait seller son
cheval lui-même et partirait au grand galop le lui chercher à Nantes.
Je ne sais si Calyste en ferait autant pour l'Église. Enfin elle n'est
pas royaliste. Il faudrait aller faire le coup de fusil pour la bonne
cause, si mademoiselle des Touches ou le sieur Camille Maupin, tel est
son nom, je me le rappelle maintenant, voulait garder Calyste près de
lui, le chevalier laisserait aller son vieux père tout seul.

—Non, dit la baronne.

—Je ne voudrais pas le mettre à l'épreuve, vous pourriez trop en
souffrir, répondit le curé. Tout Guérande est sens dessus dessous de
la passion du chevalier pour cet être amphibie qui n'est ni homme ni
femme, qui fume comme un housard, écrit comme un journaliste, et dans
ce moment loge chez elle le plus vénéneux de tous les écrivains, selon
le directeur de la poste, ce juste-milieu qui lit les journaux. Il en
est question à Nantes. Ce matin, ce cousin de Kergarouët qui voudrait
faire épouser à Charlotte un homme de soixante mille livres de rentes,
est venu voir mademoiselle de Pen-Hoël et lui a tourné l'esprit avec
des narrés sur mademoiselle des Touches qui ont duré sept heures. Voici
dix heures quart moins qui sonnent au clocher, et Calyste ne rentre
pas, il est aux Touches, peut-être n'en reviendra-t-il qu'au matin.

La baronne écoutait le curé, qui substituait le monologue au dialogue
sans s'en apercevoir; il regardait son ouaille sur la figure de
laquelle se lisaient des sentiments inquiets. La baronne rougissait et
tremblait. Quand l'abbé Grimont vit rouler des larmes dans les beaux
yeux de cette mère atterrée, il fut attendri.

—Je verrai demain mademoiselle de Pen-Hoël, rassurez-vous, dit-il
d'une voix consolante. Le mal n'est peut-être pas aussi grand qu'on
le dit, je saurai la vérité. D'ailleurs mademoiselle Jacqueline a
confiance en moi. Puis Calyste est notre élève et ne se laissera pas
ensorceler par le démon. Il ne voudra pas troubler la paix dont jouit
sa famille ni déranger les plans que nous formons pour son avenir.
Ainsi, ne pleurez pas, tout n'est pas perdu, madame: une faute n'est
pas le vice.

—Vous ne m'apprenez que des détails, dit la baronne. N'ai-je pas été
la première à m'apercevoir du changement de Calyste. Une mère sent bien
vivement la douleur de n'être plus qu'en second dans le cœur de son
fils, ou le chagrin de ne pas y être seule. Cette phase de la vie de
l'homme est un des maux de la maternité; mais, tout en m'y attendant,
je ne croyais pas que ce fût sitôt. Enfin j'aurais voulu qu'au moins il
mît dans son cœur une noble et belle créature et non une histrionne,
une baladine, une femme de théâtre, un auteur habitué à feindre des
sentiments, une mauvaise femme qui le trompera et le rendra malheureux.
Elle a eu des aventures...

—Avec plusieurs hommes, dit l'abbé Grimont. Cette impie est pourtant
née en Bretagne! Elle déshonore son pays. Je ferai dimanche un prône à
son sujet.

—Gardez-vous-en bien, dit la baronne. Les paludiers, les paysans
seraient capables de se porter aux Touches. Calyste est digne de son
nom, il est Breton, il pourrait arriver quelque malheur s'il y était,
car il la défendrait comme s'il s'agissait de la sainte Vierge.

—Voici dix heures, je vous souhaite une bonne nuit, dit l'abbé Grimont
en allumant l'oribus de son falot dont les vitres étaient claires
et le métal étincelant, ce qui révélait les soins minutieux de sa
gouvernante pour toutes les choses au logis. Qui m'eût dit, madame,
reprit-il, qu'un jeune homme nourri par vous, élevé par moi dans les
idées chrétiennes, un fervent catholique, un enfant qui vivait comme un
agneau sans tache, irait se plonger dans un pareil bourbier?

—Est-ce donc bien sûr? dit la mère. Mais comment une femme
n'aimerait-elle pas Calyste?

—Il n'en faut pas d'autres preuves que le séjour de cette sorcière aux
Touches. Voilà, depuis vingt-quatre ans qu'elle est majeure, le temps
le plus long qu'elle y reste. Ses apparitions, heureusement pour nous,
duraient peu.

—Une femme de quarante ans, dit la baronne. J'ai entendu dire en
Irlande qu'une femme de ce genre est la maîtresse la plus dangereuse
pour un jeune homme.

—En ceci je suis un ignorant, répondit le curé. Je mourrai même dans
mon ignorance.

—Hélas! et moi aussi, dit naïvement la baronne. Je voudrais maintenant
avoir aimé d'amour, pour observer, conseiller, consoler Calyste.

Le curé ne traversa pas seul la petite cour proprette, la baronne
l'accompagna jusqu'à la porte en espérant entendre le pas de Calyste
dans Guérande; mais elle n'entendit que le bruit lourd de la prudente
démarche du curé qui finit par s'affaiblir dans le lointain, et qui
cessa lorsque, dans le silence de la ville, la porte du presbytère
retentit en se fermant. La pauvre mère rentra désolée en apprenant
que la ville était au fait de ce qu'elle croyait être seule à savoir.
Elle s'assit, raviva la mèche de la lampe en la coupant avec de vieux
ciseaux, et reprit la tapisserie à la main qu'elle faisait en attendant
Calyste. La baronne se flattait ainsi de forcer son fils à revenir
plus tôt, à passer moins de temps chez mademoiselle des Touches. Ce
calcul de la jalousie maternelle était inutile. De jour en jour les
visites de Calyste aux Touches devenaient plus fréquentes, et chaque
soir il revenait plus tard; enfin la veille le chevalier n'était
rentré qu'à minuit. La baronne, perdue dans sa méditation maternelle,
tirait ses points avec l'activité des personnes qui pensent en faisant
quelque ouvrage manuel. Qui l'eût vue ainsi penchée à la lueur de
cette lampe, sous les lambris quatre fois centenaires de cette salle,
aurait admiré ce sublime portrait. Fanny avait une telle transparence
de chair qu'on aurait pu lire ses pensées sur son front. Tantôt piquée
des curiosités qui viennent aux femmes pures, elle se demandait quels
secrets diaboliques possédaient ces filles de Baal pour autant charmer
les hommes, et leur faire oublier mère, famille, pays, intérêt. Tantôt
elle allait jusqu'à vouloir rencontrer cette femme, afin de la juger
sainement. Elle mesurait l'étendue des ravages que l'esprit novateur
du siècle, peint comme si dangereux pour les jeunes âmes par le curé,
devait faire sur son unique enfant, jusqu'alors aussi candide, aussi
pur qu'une jeune fille innocente, dont la beauté n'eût pas été plus
fraîche que la sienne.

Calyste, ce magnifique rejeton de la plus vieille race bretonne et du
sang irlandais le plus noble, avait été soigneusement élevé par sa
mère. Jusqu'au moment où la baronne le remit au curé de Guérande, elle
était certaine qu'aucun mot impur, qu'aucune idée mauvaise n'avaient
souillé les oreilles ni l'entendement de son fils. La mère, après
l'avoir nourri de son lait, après lui avoir ainsi donné deux fois
son sang, put le présenter dans une candeur de vierge au pasteur,
qui, par vénération pour cette famille, avait promis de lui donner
une éducation complète et chrétienne. Calyste eut l'enseignement du
séminaire où l'abbé Grimont avait fait ses études. La baronne lui
apprit l'anglais. On trouva, non sans peine, un maître de mathématiques
parmi les employés de Saint-Nazaire. Calyste ignorait nécessairement
la littérature moderne, la marche et les progrès actuels des sciences.
Son instruction avait été bornée à la géographie et à l'histoire
circonspectes des pensionnats de demoiselles, au latin et au grec des
séminaires, à la littérature des langues mortes et à un choix restreint
d'auteurs français. Quand, à seize ans, il commença ce que l'abbé
Grimont nommait sa philosophie, il n'était pas moins pur qu'au moment
où Fanny l'avait remis au curé. L'Église fut aussi maternelle que la
mère. Sans être dévot ni ridicule, l'adoré jeune homme était un fervent
catholique. A ce fils si beau, si candide, la baronne voulait arranger
une vie heureuse obscure. Elle attendait quelque bien, deux ou trois
mille livres sterling d'une vieille tante. Cette somme, jointe à la
fortune actuelle des Guénic, pourrait lui permettre de trouver pour
Calyste une femme qui lui apporterait douze ou quinze mille livres
de revenu. Charlotte de Kergarouët, avec la fortune de sa tante,
une riche Irlandaise ou toute autre héritière semblait indifférente
à la baronne: elle ignorait l'amour, elle voyait comme toutes les
personnes groupées autour d'elle un moyen de fortune dans le mariage.
La passion était inconnue à ces âmes catholiques, à ces vieilles gens
exclusivement occupés de leur salut, de Dieu, du roi, de leur fortune.
Personne ne s'étonnera donc de la gravité des pensées qui servaient
d'accompagnement aux sentiments blessés dans le cœur de cette mère,
qui vivait autant par les intérêts que par la tendresse de son fils.
Si le jeune ménage pouvait écouter la sagesse, à la seconde génération
les du Guénic, en vivant de privations, en économisant comme on sait
économiser en province, pouvaient racheter leurs terres et reconquérir
le lustre de la richesse. La baronne souhaitait une longue vieillesse
pour voir poindre l'aurore du bien-être. Mademoiselle du Guénic avait
compris et adopté ce plan, que menaçait alors mademoiselle des Touches.
La baronne entendit sonner minuit avec effroi; elle conçut des terreurs
affreuses pendant une heure, car le coup d'une heure retentit encore au
clocher sans que Calyste fût venu.

—Y resterait-il? se dit-elle. Ce serait la première fois. Pauvre
enfant!

En ce moment le pas de Calyste anima la ruelle. La pauvre mère, dans le
cœur de laquelle la joie succédait à l'inquiétude, vola de la salle à
la porte et ouvrit à son fils.

—Oh! s'écria Calyste d'un air chagrin, ma mère chérie, pourquoi
m'attendre? J'ai le passe-partout et un briquet.

—Tu sais bien, mon enfant, qu'il m'est impossible de dormir quand tu
es dehors, dit elle en l'embrassant.

Quand la baronne fut dans la salle, elle regarda son fils pour deviner,
d'après l'expression de son visage, les événements de la soirée; mais
il lui causa, comme toujours, cette émotion que l'habitude n'affaiblit
pas, que ressentent toutes les mères aimantes à la vue du chef-d'œuvre
humain qu'elles ont fait et qui leur trouble toujours la vue pour un
moment.

Hormis les yeux noirs pleins d'énergie et de soleil qu'il tenait de son
père, Calyste avait les beaux cheveux blonds, le nez aquilin, la bouche
adorable, les doigts retroussés, le teint suave, la délicatesse, la
blancheur de sa mère. Quoiqu'il ressemblât assez à une fille déguisée
en homme, il était d'une force herculéenne. Ses nerfs avaient la
souplesse et la vigueur de ressorts en acier, et la singularité de ses
yeux noirs n'était pas sans charme. Sa barbe n'avait pas encore poussé.
Ce retard annonce, dit-on, une grande longévité. Le chevalier, vêtu
d'une redingote courte en velours noir pareil à la robe de sa mère, et
garnie de boutons d'argent, avait un foulard bleu, de jolies guêtres
et un pantalon de coutil grisâtre. Son front de neige semblait porter
les traces d'une grande fatigue, et n'accusait cependant que le poids
de pensées tristes. Incapable de soupçonner les peines qui dévoraient
le cœur de Calyste, la mère attribuait au bonheur cette altération
passagère. Néanmoins Calyste était beau comme un dieu grec, mais beau
sans fatuité: d'abord il était habitué à voir sa mère, puis il se
souciait fort peu d'une beauté qu'il savait inutile.

—Ces belles joues si pures, pensa-t-elle, où le sang jeune et riche
rayonne en mille réseaux, sont donc à une autre femme, maîtresse
également de ce front de jeune fille. La passion y amènera mille
désordres et ternira ces beaux yeux, humides comme ceux des enfants!

Cette amère pensée serra le cœur de la baronne et troubla son plaisir.
Il doit paraître extraordinaire à ceux qui savent calculer que, dans
une famille de six personnes obligées de vivre avec trois mille livres
de rente le fils eût une redingote et la mère une robe de velours; mais
Fanny O'Brien avait des tantes et des parents riches à Londres qui se
rappelaient au souvenir de la Bretonne par des présents. Plusieurs de
ses sœurs, richement mariées, s'intéressaient assez vivement à Calyste
pour penser à lui trouver une héritière, en le sachant beau et noble,
autant que Fanny, leur favorite exilée, était belle et noble.

—Vous êtes resté plus tard qu'hier aux Touches, mon bien-aimé, dit
enfin la mère d'une voix émue.

—Oui, chère mère, répondit-il sans donner d'explication.

La sécheresse de cette réponse attira des nuages sur le front
de la baronne, qui remit l'explication au lendemain. Quand les
mères conçoivent les inquiétudes que ressentait en ce moment la
baronne, elles tremblent presque devant leurs fils, elles sentent
instinctivement les effets de la grande émancipation de l'amour, elles
comprennent tout ce que ce sentiment va leur emporter; mais elles
ont en même temps quelque joie de savoir leurs fils heureux: il y a
comme une bataille dans leur cœur. Quoique le résultat soit leur fils
grandi, devenu supérieur, les véritables mères n'aiment pas cette
tacite abdication, elles aiment mieux leurs enfants petits et protégés.
Peut-être est-ce là le secret de la prédilection des mères pour leurs
enfants faibles, disgraciés ou malheureux.

—Tu es fatigué, cher enfant, couche-toi, dit-elle en retenant ses
larmes.

Une mère qui ne sait pas tout ce que fait son fils croit tout perdu,
quand une mère aime autant et est aussi aimée que Fanny. Peut-être
toute autre mère aurait-elle tremblé d'ailleurs autant que madame du
Guénic. La patience de vingt années pouvait être rendue inutile. Ce
chef-d'œuvre humain de l'éducation noble, sage et religieuse, Calyste,
pouvait être détruit; le bonheur de sa vie, si bien préparé, pouvait
être à jamais ruiné par une femme.

Le lendemain, Calyste dormit jusqu'à midi; car sa mère défendit de
l'éveiller, et Mariotte servit à l'enfant gâté son déjeuner au lit.
Les règles inflexibles et quasi conventuelles qui régissaient les
heures des repas cédaient aux caprices du chevalier. Aussi, quand
on voulait arracher à mademoiselle du Guénic son trousseau de clefs
pour donner en dehors des repas quelque chose qui eût nécessité des
explications interminables, n'y avait-il pas d'autre moyen que de
prétexter une fantaisie de Calyste. Vers une heure, le baron, sa
femme et mademoiselle étaient réunis dans la salle, car ils dînaient
à trois heures. La baronne avait repris la _Quotidienne_ et l'achevait
à son mari, toujours un peu plus éveillé avant ses repas. Au moment où
madame du Guénic allait terminer sa lecture, elle entendit au second
étage le bruit des pas de son fils, et laissa tomber le journal en
disant:—Calyste va sans doute encore dîner aux Touches, il vient de
s'habiller.

—S'il s'amuse, cet enfant, dit la vieille en prenant un sifflet
d'argent dans sa poche et sifflant.

Mariotte passa par la tourelle et déboucha par la porte de
communication que cachait une portière en étoffe de soie pareille à
celle des rideaux.

—Plaît-il, dit-elle, avez-vous besoin de quelque chose?

—Le chevalier dîne aux Touches, supprimez la _lubine_.

—Mais nous n'en savons rien encore, dit l'Irlandaise.

—Vous en paraissez fâchée, ma sœur; je le devine à votre accent, dit
l'aveugle.

—Monsieur Grimont a fini par apprendre des choses graves sur
mademoiselle des Touches, qui, depuis un an, a bien changé notre cher
Calyste.

—En quoi? demanda le baron.

—Mais il lit toutes sortes de livres.

—Ah! ah! fit le baron, voilà donc pourquoi il néglige la chasse et son
cheval.

—Elle a des mœurs répréhensibles et porte un nom d'homme, reprit
madame du Guénic.

—Un nom de guerre, dit le vieillard. Je me nommais l'_Intimé_, le
comte de Fontaine _Grand-Jacques_, le marquis de Montauran le _Gars_.
J'étais l'ami de _Ferdinand_, qui ne s'est pas plus soumis que moi.
C'était le bon temps! on se tirait des coups de fusil, et l'on
s'amusait tout de même par-ci par-là.

Ce souvenir de guerre qui remplaçait l'inquiétude paternelle attrista
pour un moment Fanny. La confidence du curé, le manque de confiance
chez son fils l'avaient empêchée de dormir, elle.

—Quand monsieur le chevalier aimerait mademoiselle des Touches, où
serait le malheur? dit Mariotte. Elle a trente mille écus de rentes, et
elle est belle.

—Que dis-tu donc là, Mariotte? s'écria le vieillard. Un du Guénic
épouser une des Touches! Les des Touches n'étaient pas encore nos
écuyers au temps où Duguesclin regardait notre alliance comme un
insigne honneur.

—Une fille qui porte un nom d'homme, Camille Maupin! dit la baronne.

—Les Maupin sont anciens, dit le vieillard, ils sont de Normandie, et
portent _de gueules à trois_... Il s'arrêta. Mais elle ne peut pas être
à la fois des Touches et Maupin.

—Elle se nomme Maupin au théâtre.

—Une des Touches ne saurait être comédienne, dit le vieillard. Si vous
ne m'étiez pas connue, Fanny, je vous croirais folle.

—Elle écrit des pièces, des livres, dit encore la baronne.

—Des livres? dit le vieillard en regardant sa femme d'un air aussi
surpris que si on lui eût parlé d'un miracle. J'ai ouï dire que
mademoiselle Scudéry et madame de Sévigné avaient écrit, ce n'est pas
ce qu'elles ont fait de mieux; mais il a fallu, pour de tels prodiges,
Louis XIV et sa cour.

—Vous dînerez aux Touches, n'est-ce pas, monsieur? dit Mariotte à
Calyste qui se montra.

—Probablement, répondit le jeune homme.

Mariotte n'était pas curieuse, elle faisait partie de la famille, elle
sortit sans chercher à entendre la question que madame du Guénic allait
adresser à Calyste.

—Vous allez encore aux Touches, mon Calyste? Elle appuya sur ce mot,
_mon_ Calyste. Et les Touches ne sont pas une honnête et décente
maison. La maîtresse mène une folle vie, elle corrompra notre Calyste.
Camille Maupin lui a fait lire bien des volumes, elle a eu bien des
aventures! Et vous saviez tout cela, méchant enfant, et nous n'en avons
rien dit à nos vieux amis!

—Le chevalier est discret, répondit le père, une vertu du vieux temps.

—Trop discret, dit la jalouse Irlandaise en voyant la rougeur qui
couvrait le front de son fils.

—Ma chère mère, dit Calyste en se mettant aux genoux de la baronne,
je ne crois pas qu'il soit bien nécessaire de publier mes défaites.
Mademoiselle des Touches, ou, si vous voulez, Camille Maupin a rejeté
mon amour, il y a dix-huit mois, à son dernier séjour ici. Elle s'est
alors doucement moquée de moi: elle pourrait être ma mère, disait-elle;
une femme de quarante ans qui aimait un mineur commettait une espèce
d'inceste, elle était incapable d'une pareille dépravation. Elle
m'a fait enfin mille plaisanteries qui m'ont accablé, car elle a de
l'esprit comme un ange. Aussi, quand elle m'a vu pleurant à chaudes
larmes, m'a-t-elle consolé en m'offrant son amitié de la manière
la plus noble. Elle a plus de cœur encore que de talent; elle est
généreuse autant que vous. Je suis maintenant comme son enfant. Puis,
à son retour, en apprenant qu'elle en aimait un autre, je me suis
résigné. Ne répétez pas les calomnies qui courent sur elle: Camille est
artiste, elle a du génie, et mène une de ces existences exceptionnelles
que l'on ne saurait juger comme les existences ordinaires.

—Mon enfant, dit la religieuse Fanny, rien ne peut dispenser une
femme de se conduire comme le veut l'Église. Elle manque à ses devoirs
envers Dieu, envers la société en abjurant les douces religions de
son sexe. Une femme commet déjà des péchés en allant au théâtre; mais
écrire les impiétés que répètent les acteurs, courir le monde, tantôt
avec un ennemi du pape, tantôt avec un musicien, ah! vous aurez de la
peine, Calyste, à me persuader que ces actions soient des actes de foi,
d'espérance ou de charité. Sa fortune lui a été donnée par Dieu pour
faire le bien, à quoi lui sert la sienne?

Calyste se releva soudain, il regarda sa mère et lui dit:—Ma mère,
Camille est mon amie; je ne saurais entendre parler d'elle ainsi, car
je donnerais ma vie pour elle.

—Ta vie? dit la baronne en regardant son fils d'un air effrayé, ta vie
est notre vie à tous.

—Mon beau neveu a dit là bien des mots que je ne comprends pas,
s'écria doucement la vieille aveugle en se tournant vers lui.

—Où les a-t-il appris? dit la mère, aux Touches.

—Mais, ma mère chérie, elle m'a trouvé ignorant comme une carpe.

—Tu savais les choses essentielles en connaissant bien les devoirs
que nous enseigne la religion, répondit la baronne. Ah! cette femme
détruira tes nobles et saintes croyances.

La vieille fille se leva, étendit solennellement les mains vers son
frère, qui sommeillait.

—Calyste, dit-elle d'une voix qui partait du cœur, ton père n'a
jamais ouvert de livres, il parle breton, il a combattu dans le danger
pour le roi et pour Dieu. Les gens instruits avaient fait le mal, et
les gentilshommes savants avaient quitté leur patrie. Apprends si tu
veux!

Elle se rassit et se remit à tricoter avec l'activité que lui prêtait
son émotion intérieure. Calyste fut frappé de ce discours à la Phocion.

—Enfin, mon ange, j'ai le pressentiment de quelque malheur pour toi
dans cette maison, dit la mère d'une voix altérée et en roulant des
larmes.

—Qui fait pleurer Fanny? s'écria le vieillard réveillé en sursaut
par le son de voix de sa femme. Il regarda sa sœur, son fils et la
baronne.—Qu'y a-t-il?

—Rien, mon ami, répondit la baronne.

—Maman, répondit Calyste à l'oreille de sa mère et à voix basse,
il m'est impossible de m'expliquer en ce moment, mais ce soir nous
causerons. Quand vous saurez tout, vous bénirez mademoiselle des
Touches.

—Les mères n'aiment pas à maudire, répondit la baronne, et je ne
maudirais pas la femme qui aimerait bien mon Calyste.

Le jeune homme dit adieu à son vieux père et sortit. Le baron et sa
femme se levèrent pour le regarder passer dans la cour, ouvrir la porte
et disparaître. La baronne ne reprit pas le journal, elle était émue.
Dans cette vie si tranquille, si unie, la courte discussion qui venait
d'avoir lieu équivalait à une querelle chez une autre famille. Quoique
calmée, l'inquiétude de la mère n'était d'ailleurs pas dissipée. Où
cette amitié, qui pouvait réclamer la vie de Calyste et la mettre en
péril, l'allait-elle mener! Comment la baronne aurait-elle à bénir
mademoiselle des Touches? Ces deux questions étaient aussi graves
pour cette âme simple que pour des diplomates la révolution la plus
furieuse. Camille Maupin était une révolution dans cet intérieur doux
et calme.

—J'ai bien peur que cette femme ne nous le gâte, dit-elle en reprenant
le journal.

—Ma chère Fanny, dit le vieux baron d'un air égrillard, vous êtes
trop ange pour concevoir ces choses-là. Mademoiselle des Touches est,
dit-ton, noire comme un corbeau, forte comme un Turc, elle a quarante
ans, notre cher Calyste devait s'adresser à elle. Il fera quelques
petits mensonges bien honorables pour cacher son bonheur. Laissez-le
s'amuser à sa première tromperie d'amour.

—Si c'était une autre femme...

—Mais, chère Fanny, si cette femme était une sainte, elle
n'accueillerait pas votre fils. La baronne reprit le journal.—J'irai
la voir, moi, dit le vieillard, je vous en rendrai compte.

Ce mot ne peut avoir de saveur que par souvenir. Après la biographie de
Camille Maupin, figurez-vous le vieux baron aux prises avec cette femme
illustre?

La ville de Guérande, qui depuis deux mois voyait Calyste, sa fleur et
son orgueil, allant tous les jours, le soir ou le matin, souvent soir
et matin, aux Touches, pensait que mademoiselle Félicité des Touches
était passionnément éprise de ce bel enfant, et qu'elle pratiquait
sur lui des sortilèges. Plus d'une jeune fille et d'une jeune femme
se demandaient quels priviléges étaient ceux des vieilles femmes pour
exercer sur un ange un empire si absolu. Aussi, quand Calyste traversa
la Grand'Rue pour sortir par la porte du Croisic, plus d'un regard
s'attacha-t-il sur lui.

Il devient maintenant nécessaire d'expliquer les rumeurs qui planaient
sur le personnage que Calyste allait voir. Ces bruits, grossis par
les commérages bretons, envenimés par l'ignorance publique, étaient
arrivés jusqu'au curé. Le receveur des contributions, le juge de paix,
le chef de la douane de Saint-Nazaire et autres gens lettrés du canton
n'avaient pas rassuré l'abbé Grimont en lui racontant la vie bizarre de
la femme artiste cachée sous le nom de Camille Maupin. Elle ne mangeait
pas encore des petits enfants, elle ne tuait pas des esclaves comme
Cléopâtre, elle ne faisait pas jeter un homme à la rivière comme on
en accuse faussement l'héroïne de la Tour de Nesle; mais pour l'abbé
Grimont, cette monstrueuse créature, qui tenait de la sirène et de
l'athée, formait une combinaison immorale de la femme et du philosophe,
et manquait à toutes les lois sociales inventées pour contenir ou
utiliser les infirmités du beau sexe.

De même que Clara Gazul est le pseudonyme femelle d'un homme d'esprit,
George Sand le pseudonyme masculin d'une femme de génie, Camille Maupin
fut le masque sous lequel se cacha pendant longtemps une charmante
fille, très-bien née, une Bretonne, nommée Félicité des Touches, la
femme qui causait de si vives inquiétudes à la baronne du Guénic et
au bon curé de Guérande. Cette famille n'a rien de commun avec les
des Touches de Touraine, auxquels appartient l'ambassadeur du Régent,
encore plus fameux aujourd'hui par son nom littéraire que par ses
talents diplomatiques. Camille Maupin, l'une des quelques femmes
célèbres du dix-neuvième siècle, passa long-temps pour un auteur réel
à cause de la virilité de son début. Tout le monde connaît aujourd'hui
les deux volumes de pièces non susceptibles de représentation, écrites
à la manière de Shakspeare ou de Lopez de Véga, publiées en 1822, et
qui firent une sorte de révolution littéraire, quand la grande question
des romantiques et des classiques palpitait dans les journaux, dans
les cercles, à l'Académie. Depuis, Camille Maupin a donné plusieurs
pièces de théâtre et un roman qui n'ont point démenti le succès obtenu
par sa première publication, maintenant un peu trop oubliée. Expliquer
par quel enchaînement de circonstances s'est accomplie l'incarnation
masculine d'une jeune fille, comment Félicité des Touches s'est faite
homme et auteur; pourquoi, plus heureuse que madame de Staël, elle est
restée libre et se trouve ainsi plus excusable de sa célébrité, ne
sera-ce pas satisfaire beaucoup de curiosités et justifier l'une de
ces monstruosités qui s'élèvent dans l'humanité comme des monuments,
et dont la gloire est favorisée par la rareté? car, en vingt siècles,
à peine compte-t-on vingt grandes femmes. Aussi, quoiqu'elle ne soit
ici qu'un personnage secondaire, comme elle eut une grande influence
sur Calyste et qu'elle joue un rôle dans l'histoire littéraire de notre
époque, personne ne regrettera de s'être arrêté devant cette figure un
peu plus de temps que ne le veut la poétique moderne.

Mademoiselle Félicité des Touches s'est trouvée orpheline en 1793.
Ses biens échappèrent ainsi aux confiscations qu'auraient sans doute
encourues son père et son frère. Le premier mourut au 10 août, tué
sur le seuil du palais, parmi les défenseurs du roi, auprès de qui
l'appelait son grade de major aux gardes de la porte. Son frère, jeune
garde du corps, fut massacré aux Carmes. Mademoiselle des Touches
avait deux ans quand sa mère mourut tuée par le chagrin, quelques
jours après cette seconde catastrophe. En mourant, madame des Touches
confia sa fille à sa sœur, une religieuse de Chelles. Madame de
Faucombe, la religieuse, emmena prudemment l'orpheline à Faucombe,
terre considérable située près de Nantes, appartenant à madame des
Touches, et où la religieuse s'établit avec trois sœurs de son
couvent. La populace de Nantes vint pendant les derniers jours de la
terreur démolir le château, saisir les religieuses et mademoiselle
des Touches, qui furent jetées en prison, accusées par une rumeur
calomnieuse d'avoir reçu des émissaires de Pitt et Cobourg. Le 9
thermidor les délivra. La tante de Félicité mourut de frayeur. Deux des
sœurs quittèrent la France, la troisième confia la petite des Touches
à son plus proche parent, à monsieur de Faucombe, son grand-oncle
maternel, qui habitait Nantes, et rejoignit ses compagnes en exil.
Monsieur de Faucombe, vieillard de soixante ans, avait épousé une
jeune femme à laquelle il laissait le gouvernement de ses affaires.
Il ne s'occupait plus que d'archéologie, une passion ou, pour parler
plus correctement, une de ces manies qui aident les vieillards à se
croire vivants. L'éducation de sa pupille fut entièrement livrée au
hasard. Peu surveillée par une jeune femme adonnée aux plaisirs de
l'époque impériale, Félicité s'éleva toute seule, en garçon. Elle
tenait compagnie à monsieur de Faucombe dans sa bibliothèque et y
lisait tout ce qu'il lui plaisait de lire. Elle connut donc la vie en
théorie, et n'eut aucune innocence d'esprit, tout en demeurant vierge.
Son intelligence flotta dans les impuretés de la science, et son
cœur resta pur. Son instruction devint surprenante, excitée par la
passion de la lecture et servie par une belle mémoire. Aussi fut-elle
à dix-huit ans savante comme devraient l'être, avant d'écrire, les
jeunes auteurs d'aujourd'hui. Ces prodigieuses lectures continrent ses
passions beaucoup mieux que la vie de couvent, où s'enflamment les
imaginations des jeunes filles. Ce cerveau bourré de connaissances
ni digérées ni classées dominait ce cœur enfant. Cette dépravation
de l'intelligence, sans action sur la chasteté du corps, eût étonné
des philosophes ou des observateurs, si quelqu'un à Nantes eût pu
soupçonner la valeur de mademoiselle des Touches. Le résultat fut en
sens inverse de la cause: Félicité n'avait aucune pente au mal, elle
concevait tout par la pensée et s'abstenait du fait; elle enchantait
le vieux Faucombe et l'aidait dans ses travaux; elle écrivit trois des
ouvrages du bon gentilhomme, qui les crut de lui, car sa paternité
spirituelle fut aveugle aussi. De si grands travaux, en désaccord avec
les développements de la jeune fille, eurent leur effet: Félicité tomba
malade, son sang s'était échauffé, la poitrine paraissait menacée
d'inflammation. Les médecins ordonnèrent l'exercice du cheval et les
distractions du monde. Mademoiselle des Touches devint une très-habile
écuyère, et se rétablit en peu de mois. A dix-huit ans elle apparut
dans le monde, où elle produisit une si grande sensation qu'à Nantes
personne ne la nommait autrement que la belle demoiselle des Touches;
mais les adorations qu'elle inspira la trouvèrent insensible, elle y
était venue par un de ces sentiments impérissables chez une femme,
quelle que soit sa supériorité. Froissée par sa tante et ses cousines
qui se moquèrent de ses travaux et la persiflèrent sur son éloignement
en la supposant inhabile à plaire, elle avait voulu se montrer coquette
et légère, femme, en un mot. Félicité s'attendait à un échange
quelconque d'idées, à des séductions en harmonie avec l'élévation de
son intelligence, avec l'étendue de ses connaissances; elle éprouva
du dégoût en entendant les lieux communs de la conversation, les
sottises de la galanterie, et fut surtout choquée par l'aristocratie
des militaires, auxquels tout cédait alors. Naturellement, elle avait
négligé les arts d'agrément. En se voyant inférieure à des poupées qui
jouaient du piano et faisaient les agréables en chantant des romances,
elle voulut être musicienne: elle rentra dans sa profonde retraite
et se mit à étudier avec obstination sous la direction du meilleur
maître de la ville. Elle était riche, elle fit venir Steibelt pour
se perfectionner, au grand étonnement de la ville. On y parle encore
de cette conduite princière. Le séjour de ce maître lui coûta douze
mille francs. Elle est, depuis, devenue musicienne consommée. Plus
tard, à Paris, elle se fit enseigner l'harmonie, le contre-point, et
a composé la musique de deux opéras, qui ont eu le plus grand succès,
sans que le public ait jamais été mis dans la confidence. Ces opéras
appartiennent ostensiblement à Conti, l'un des artistes les plus
éminents de notre époque; mais cette circonstance tient à l'histoire de
son cœur et s'expliquera plus tard. La médiocrité du monde de province
l'ennuyait si fortement, elle avait dans l'imagination des idées si
grandioses, qu'elle déserta les salons après y avoir reparu pour
éclipser les femmes par l'éclat de sa beauté, jouir de son triomphe
sur les musiciennes, et se faire adorer par les gens d'esprit; mais,
après avoir démontré sa puissance à ses deux cousines et désespéré
deux amants, elle revint à ses livres, à son piano, aux œuvres de
Beethoven et au vieux Faucombe. En 1812, elle eut vingt et un ans,
l'archéologue lui rendit ses comptes de tutelle; ainsi, dès cette
année, elle prit la direction de sa fortune composée de quinze mille
livres de rente que donnaient les Touches, le bien de son père; des
douze mille francs que rapportaient alors les terres de Faucombe, mais
dont le revenu s'augmenta d'un tiers au renouvellement des baux; et
d'un capital de trois cent mille francs économisé par son tuteur. De
la vie de province, Félicité ne prit que l'entente de la fortune et
cette pente à la sagesse administrative qui peut-être y rétablit la
balance entre le mouvement ascensionnel des capitaux vers Paris. Elle
reprit ses trois cent mille francs à la maison où l'archéologue les
faisait valoir, et les plaça sur le Grand-Livre au moment des désastres
de la retraite de Moscou. Elle eut trente mille francs de rentes de
plus. Toutes ses dépenses acquittées, il lui restait cinquante mille
francs par an à placer. A vingt et un ans, une fille de ce vouloir
était l'égale d'un homme de trente ans. Son esprit avait pris une
énorme étendue, et des habitudes de critique lui permettaient de juger
sainement les hommes, les arts, les choses et la politique. Dès ce
moment elle eut l'intention de quitter Nantes, mais le vieux Faucombe
tomba malade de la maladie qui l'emporta. Elle était comme la femme de
ce vieillard, elle le soigna pendant dix-huit mois avec le dévouement
d'un ange gardien, et lui ferma les yeux au moment où Napoléon luttait
avec l'Europe sur le cadavre de la France. Elle remit donc son départ
pour Paris à la fin de cette lutte. Royaliste, elle courut assister au
retour des Bourbons à Paris. Elle y fut accueillie par les Grandlieu,
avec lesquels elle avait des liens de parenté; mais les catastrophes
du Vingt-Mars arrivèrent, et tout pour elle fut en suspens. Elle put
voir de près cette dernière image de l'Empire, admirer la Grande-Armée
qui vint au Champ de Mars, comme à un cirque, saluer son César avant
d'aller mourir à Waterloo. L'âme grande et noble de Félicité fut
saisie par ce magique spectacle. Les commotions politiques, la féerie
de cette pièce de théâtre en trois mois que l'histoire a nommée les
Cent-Jours, l'occupèrent et la préservèrent de toute passion, au milieu
d'un bouleversement qui dispersa la société royaliste où elle avait
débuté. Les Grandlieu avaient suivi les Bourbons à Gand, laissant
leur hôtel à mademoiselle des Touches. Félicité, qui ne voulait pas
de position subalterne, acheta, pour cent trente mille francs, un
des plus beaux hôtels de la rue du Mont-Blanc où elle s'installa
quand les Bourbons revinrent en 1815, et dont le jardin seul vaut
aujourd'hui deux millions. Habituée à se conduire elle-même, Félicité
se familiarisa de bonne heure avec l'action qui semble exclusivement
départie aux hommes. En 1816, elle eut vingt-cinq ans. Elle ignorait
le mariage, elle ne le concevait que par la pensée, le jugeait dans
ses causes au lieu de le voir dans ses effets, et n'en apercevait que
les inconvénients. Son esprit supérieur se refusait à l'abdication par
laquelle la femme mariée commence la vie; elle sentait vivement le
prix de l'indépendance et n'éprouvait que du dégoût pour les soins de
la maternité. Il est nécessaire de donner ces détails pour justifier
les anomalies qui distinguent Camille Maupin. Elle n'a connu ni père
ni mère, et fut sa maîtresse dès l'enfance, son tuteur fut un vieil
archéologue, le hasard l'a jetée dans le domaine de la science et de
l'imagination, dans le monde littéraire, au lieu de la maintenir dans
le cercle tracé par l'éducation futile donnée aux femmes, par les
enseignements maternels sur la toilette, sur la décence hypocrite, sur
les grâces chasseresses du sexe. Aussi, longtemps avant qu'elle devînt
célèbre, voyait-on du premier coup d'œil qu'elle n'avait jamais joué
à la poupée. Vers la fin de l'année 1817, Félicité des Touches aperçut
non pas des flétrissures, mais un commencement de fatigue dans sa
personne. Elle comprit que sa beauté allait s'altérer par le fait de
son célibat obstiné, mais elle voulait demeurer belle, car alors elle
tenait à sa beauté. La science lui notifia l'arrêt porté par la nature
sur ses créations, lesquelles dépérissent autant par la méconnaissance
que par l'abus de ses lois. Le visage macéré de sa tante lui apparut
et la fit frémir. Placée entre le mariage et la passion, elle voulut
rester libre; mais elle ne fut plus indifférente aux hommages qui
l'entouraient. Elle était, au moment où cette histoire commence,
presque semblable à elle-même en 1817. Dix-huit ans avaient passé sur
elle en la respectant. A quarante ans, elle pouvait dire n'en avoir
que vingt-cinq. Aussi la peindre en 1836, est-ce la représenter comme
elle était en 1817. Les femmes qui savent dans quelles conditions
de tempérament et de beauté doit être une femme pour résister aux
outrages du temps comprendront comment et pourquoi Félicité des Touches
jouissait d'un si grand privilége en étudiant un portrait pour lequel
sont réservés les tons les plus brillants de la palette et la plus
riche bordure.

La Bretagne offre un singulier problème à résoudre dans la prédominance
de la chevelure brune, des yeux bruns et du teint bruni chez une
contrée voisine de l'Angleterre où les conditions atmosphériques
sont si peu différentes. Ce problème tient-il à la grande question
des races, à des influences physiques inobservées? Les savants
rechercheront peut-être un jour la cause de cette singularité qui
cesse dans la province voisine, en Normandie. Jusqu'à la solution,
ce fait bizarre est sous nos yeux: les blondes sont assez rares parmi
les Bretonnes qui presque toutes ont les yeux vifs des méridionaux;
mais, au lieu d'offrir la taille élevée et les lignes serpentines de
l'Italie ou de l'Espagne, elles sont généralement petites, ramassées,
bien prises, fermes, hormis les exceptions de la classe élevée, qui se
croise par ses alliances aristocratiques. Mademoiselle des Touches, en
vraie Bretonne de race, est d'une taille ordinaire; elle n'a pas cinq
pieds, mais on les lui donne. Cette erreur provient du caractère de
sa figure, qui la grandit. Elle a ce teint olivâtre au jour et blanc
aux lumières, qui distingue les belles Italiennes: vous diriez de
l'ivoire animé. Le jour glisse sur cette peau comme sur un corps poli,
il y brille; une émotion violente est nécessaire pour que de faibles
rougeurs s'y infusent au milieu des joues, mais elles disparaissent
aussitôt. Cette particularité prête à son visage une impassibilité de
sauvage. Ce visage, plus long qu'ovale, ressemble à celui de quelque
belle Isis des bas-reliefs éginétiques. Vous diriez la pureté des têtes
de sphinx, polies par le feu des déserts, caressées par la flamme du
soleil égyptien. Ainsi la couleur du teint est en harmonie avec la
correction de cette tête. Les cheveux noirs et abondants descendent en
nattes le long du col comme la coiffe à double bandelette rayée des
statues de Memphis, et continuent admirablement la sévérité générale de
la forme. Le front est plein, large, renflé aux tempes, illuminé par
des méplats où s'arrête la lumière, coupé, comme celui de la Diane
chasseresse: un front puissant et volontaire, silencieux et calme.
L'arc des sourcils, tracé vigoureusement, s'étend sur deux yeux dont la
flamme scintille par moments comme celle d'une étoile fixe. Le blanc de
l'œil n'est ni bleuâtre, ni semé de fils rouges, ni d'un blanc pur; il
a la consistance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La prunelle
est bordée d'un cercle orange. C'est du bronze entouré d'or, mais de
l'or vivant, du bronze animé. Celle prunelle a de la profondeur. Elle
n'est pas doublée, comme dans certains yeux, par une espèce de tain qui
renvoie la lumière et les fait ressembler aux yeux des tigres ou des
chats; elle n'a pas cette inflexibilité terrible qui cause un frisson
aux gens sensibles; mais cette profondeur a son infini, de même que
l'éclat des yeux à miroir a son absolu. Le regard de l'observateur peut
se perdre dans cette âme qui se concentre et se retire avec autant
de rapidité qu'elle jaillit de ces yeux veloutés. Dans un moment de
passion, l'œil de Camille Maupin est sublime: l'or de son regard
allume le blanc jaune, et tout flambe; mais au repos, il est terne, la
torpeur de la méditation lui prête souvent l'apparence de la niaiserie;
quand la lumière de l'âme y manque, les lignes du visage s'attristent
également. Les cils sont courts, mais fournis et noirs comme des queues
d'hermine. Les paupières sont brunes et semées de fibrilles rouges
qui leur donnent à la fois de la grâce et de la force, deux qualités
difficiles à réunir chez la femme. Le tour des yeux n'a pas la moindre
flétrissure ni la moindre ride. Là encore, vous retrouverez le granit
de la statue égyptienne adouci par le temps. Seulement, la saillie des
pommettes, quoique douce, est plus accusée que chez les autres femmes
et complète l'ensemble de force exprimé par la figure. Le nez, mince
et droit, est coupé de narines obliques assez passionnément dilatées
pour laisser voir le rose lumineux de leur délicate doublure. Ce nez
continue bien le front auquel il s'unit par une ligne délicieuse, il
est parfaitement blanc à sa naissance comme au bout, et ce bout est
doué d'une sorte de mobilité qui fait merveille dans les moments où
Camille s'indigne, se courrouce, se révolte. Là surtout, comme l'a
remarqué Talma, se peint la colère ou l'ironie des grandes âmes.
L'immobilité des narines accuse une sorte de sécheresse. Jamais le nez
d'un avare n'a vacillé: il est contracté comme la bouche; tout est clos
dans son visage comme chez lui. La bouche arquée à ses coins est d'un
rouge vif, le sang y abonde, il y fournit ce minium vivant et penseur
qui donne tant de séductions à cette bouche et peut rassurer l'amant
que la gravité majestueuse du visage effraierait. La lèvre supérieure
est mince, le sillon qui l'unit au nez y descend assez bas comme dans
un arc, ce qui donne un accent particulier à son dédain. Camille a
peu de chose à faire pour exprimer sa colère. Cette jolie lèvre est
bordée par la forte marge rouge de la lèvre inférieure, admirable de
bonté, pleine d'amour, et que Phidias semble avoir posée comme le bord
d'une grenade ouverte, dont elle a la couleur. Le menton se relève
fermement; il est un peu gras, mais il exprime la résolution et termine
bien ce profil royal sinon divin. Il est nécessaire de dire que le
dessous du nez est légèrement estompé par un duvet plein de grâce. La
nature aurait fait une faute si elle n'avait jeté là cette suave fumée.
L'oreille a des enroulements délicats, signe de bien des délicatesses
cachées. Le buste est large. Le corsage est mince et suffisamment orné.
Les hanches ont peu de saillie, mais elles sont gracieuses. La chute
des reins est magnifique, et rappelle plus le Bacchus que la Vénus
Callipyge. Là se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes
les femmes célèbres; elles ont là comme une vague similitude avec
l'homme, elles n'ont ni la souplesse, ni l'abandon des femmes que la
nature a destinées à la maternité; leur démarche ne se brise pas par
un mouvement doux. Cette observation est comme bilatérale, elle a sa
contre-partie chez les hommes dont les hanches sont presque semblables
à celles des femmes quand ils sont fins, astucieux, faux et lâches.
Au lieu de se creuser à la nuque, le col de Camille forme un contour
renflé qui lie les épaules à la tête sans sinuosité, le caractère le
plus évident de la force. Ce col présente par moments des plis d'une
magnificence athlétique. L'attache des bras, d'un superbe contour,
semble appartenir à une femme colossale. Les bras sont vigoureusement
modelés, terminés par un poignet d'une délicatesse anglaise, par des
mains mignonnes et pleines de fossettes, grasses, enjolivées d'ongles
roses taillés en amandes et côtelés sur les bords, et d'un blanc qui
annonce que le corps si rebondi, si ferme, si bien pris est d'un tout
autre ton que le visage. L'attitude ferme et froide de cette tête est
corrigée par la mobilité des lèvres, par leur changeante expression,
par le mouvement artiste des narines. Mais, malgré ces promesses
irritantes et assez cachées aux profanes, le calme de cette physionomie
a je ne sais quoi de provoquant. Cette figure, plus mélancolique, plus
sérieuse que gracieuse, est frappée par la tristesse d'une méditation
constante. Aussi mademoiselle des Touches écoute-t-elle plus qu'elle
ne parle. Elle effraie par son silence et par ce regard profond d'une
profonde fixité. Personne, parmi les gens vraiment instruits, n'a pu la
voir sans penser à la vraie Cléopâtre, à cette petite brune qui faillit
changer la face du monde; mais chez Camille, l'animal est si complet,
si bien ramassé, d'une nature si léonine, qu'un homme quelque peu Turc
regrette l'assemblage d'un si grand esprit dans un pareil corps, et
le voudrait tout femme. Chacun tremble de rencontrer les corruptions
étranges d'une âme diabolique. La froideur de l'analyse, le positif
de l'idée n'éclairent-ils pas les passions chez elle? Cette fille ne
juge-t-elle pas au lieu de sentir? ou, phénomène encore plus terrible,
ne sent-elle pas et ne juge-t-elle pas à la fois? pouvant tout par
son cerveau, doit-elle s'arrêter là où s'arrêtent les autres femmes?
Cette force intellectuelle laisse-t-elle le cœur faible? A-t-elle de
la grâce? Descend-elle aux riens touchants par lesquels les femmes
occupent, amusent, intéressent un homme aimé? Ne brise-t-elle pas
un sentiment quand il ne répond pas à l'infini qu'elle embrasse et
contemple? Qui peut combler les deux précipices de ses yeux? On a peur
de trouver en elle je ne sais quoi de vierge, d'indompté. La femme
forte ne doit être qu'un symbole, elle effraie à voir en réalité.
Camille Maupin est un peu, mais vivante, cette Isis de Schiller, cachée
au fond du temple, et aux pieds de laquelle les prêtres trouvaient
expirant les hardis lutteurs qui l'avaient consultée. Les aventures
tenues pour vraies par le monde et que Camille ne désavoue point,
confirment les questions suggérées par son aspect. Mais peut-être
aime-t-elle cette calomnie? La nature de sa beauté n'a pas été sans
influence sur sa renommée: elle l'a servie, de même que sa fortune et
sa position l'ont maintenue au milieu du monde. Quand un statuaire
voudra faire une admirable statue de la Bretagne, il peut copier
mademoiselle des Touches. Ce tempérament sanguin, bilieux, est le seul
qui puisse repousser l'action du temps. La pulpe incessamment nourrie
de cette peau comme vernissée est la seule arme que la nature ait
donnée aux femmes pour résister aux rides, prévenues d'ailleurs chez
Camille par l'impassibilité de la figure.

En 1817, cette charmante fille ouvrit sa maison aux artistes, aux
auteurs en renom, aux savants, aux publicistes vers lesquels ses
instincts la portaient. Elle eut un salon semblable à celui du baron
Gérard, où l'aristocratie se mêlait aux gens illustres, où vinrent
les femmes. La parenté de mademoiselle des Touches et sa fortune,
augmentée de la succession de sa tante religieuse, la protégèrent
dans l'entreprise, si difficile à Paris, de se créer une société.
Son indépendance fut une raison de son succès. Beaucoup de mères
ambitieuses conçurent l'espoir de lui faire épouser leurs fils dont
la fortune était en désaccord avec la beauté de leurs écussons.
Quelques pairs de France, alléchés par quatre-vingt mille livres de
rentes, séduits par cette maison magnifiquement montée, y amenèrent
leurs parentes les plus revêches et les plus difficiles. Le monde
diplomatique, qui recherche les amusements de l'esprit, y vint et s'y
plut. Mademoiselle des Touches, entourée de tant d'intérêts, put donc
étudier les différentes comédies que la passion, l'avarice, l'ambition
font jouer à tous les hommes, même les plus élevés. Elle vit de bonne
heure le monde comme il est, et fut assez heureuse pour ne pas éprouver
promptement cet amour entier qui hérite de l'esprit, des facultés
de la femme et l'empêche alors de juger sainement. Ordinairement la
femme sent, jouit et juge successivement; de là trois âges distincts,
dont le dernier coïncide avec la triste époque de la vieillesse.
Pour mademoiselle des Touches, l'ordre fut renversé. Sa jeunesse fut
enveloppée des neiges de la science et des froideurs de la réflexion.
Cette transposition explique encore la bizarrerie de son existence
et la nature de son talent. Elle observait les hommes à l'âge où les
femmes ne peuvent en voir qu'un, elle méprisait ce qu'elles admirent,
elle surprenait des mensonges dans les flatteries qu'elles acceptent
comme des vérités, elle riait de ce qui les rend graves. Ce contre-sens
dura longtemps, mais il eut une fin terrible: elle devait trouver
en elle, jeune et frais, le premier amour, au moment où les femmes
sont sommées par la nature de renoncer à l'amour. Sa première liaison
fut si secrète que personne ne la connut. Félicité, comme toutes les
femmes livrées au bon sens du cœur, fut portée à conclure de la beauté
du corps à celle de l'âme, elle fut éprise d'une figure, et connut
toute la sottise d'un homme à bonnes fortunes qui ne vit qu'une femme
en elle. Elle fut quelque temps à se remettre de son dégoût et de
ce mariage insensé. Sa douleur, un homme la devina, la consola sans
arrière-pensée, ou du moins sut cacher ses projets. Félicité crut avoir
trouvé la noblesse de cœur et l'esprit qui manquaient au dandy. Cet
homme possède un des esprits les plus originaux de ce temps. Lui-même
écrivait sous un pseudonyme, et ses premiers écrits annoncèrent un
adorateur de l'Italie. Félicité devait voyager sous peine de perpétuer
la seule ignorance qui lui restât. Cet homme sceptique et moqueur
emmena Félicité pour connaître la patrie des arts. Ce célèbre inconnu
peut passer pour le maître et le créateur de Camille Maupin. Il mit en
ordre les immenses connaissances de Félicité, les augmenta par l'étude
des chefs-d'œuvre qui meublent l'Italie, lui donna ce ton ingénieux
et fin, épigrammatique et profond qui est le caractère de son talent
à lui, toujours un peu bizarre dans la forme, mais que Camille Maupin
modifia par la délicatesse de sentiment et le tour ingénieux naturels
aux femmes; il lui inculqua le goût des œuvres de la littérature
anglaise et allemande, et lui fit apprendre ces deux langues en
voyage. A Rome, en 1820, mademoiselle des Touches fut quittée pour
une Italienne. Sans ce malheur, peut-être n'eût-elle jamais été
célèbre. Napoléon a surnommé l'infortune la sage-femme du génie. Cet
événement inspira pour toujours à mademoiselle des Touches ce mépris
de l'humanité qui la rend si forte. Félicité mourut et Camille naquit.
Elle revint à Paris avec Conti, le grand musicien, pour lequel elle
fit deux livrets d'opéra; mais elle n'avait plus d'illusions, et
devint à l'insu du monde une sorte de Don Juan femelle sans dettes
ni conquêtes. Encouragée par le succès, elle publia ses deux volumes
de pièces de théâtre qui, du premier coup, placèrent Camille Maupin
parmi les illustres anonymes. Elle raconta sa passion trompée dans
un petit roman admirable, un des chefs-d'œuvre de l'époque. Ce
livre, d'un dangereux exemple, fut mis à côté d'_Adolphe_, horrible
lamentation dont la contre-partie se trouvait dans l'œuvre de Camille.
La délicatesse de sa métamorphose littéraire est encore incomprise.
Quelques esprits fins y voient seuls cette générosité qui livre un
homme à la critique, et sauve la femme de la gloire en lui permettant
de demeurer obscure. Malgré son désir, sa célébrité s'augmenta chaque
jour, autant par l'influence de son salon que par ses reparties, par
la justesse de ses jugements, par la solidité de ses connaissances.
Elle faisait autorité, ses mots étaient redits, elle ne put se démettre
des fonctions dont elle était investie par la société parisienne.
Elle devint une exception admise. Le monde plia sous le talent et
devant la fortune de cette fille étrange; il reconnut, sanctionna son
indépendance, les femmes admirèrent son esprit et les hommes sa beauté.
Sa conduite fut d'ailleurs soumise à toutes les convenances sociales.
Ses amitiés parurent purement platoniques. Elle n'eut d'ailleurs rien
de la femme auteur. Mademoiselle des Touches est charmante comme une
femme du monde, à propos faible, oisive, coquette, occupée de toilette,
enchantée des niaiseries qui séduisent les femmes et les poètes. Elle
comprit très bien qu'après madame de Staël il n'y avait plus de place
dans ce siècle pour une Sapho, et que Ninon ne saurait exister dans
Paris sans grands seigneurs ni cour voluptueuse. Elle est la Ninon de
l'intelligence, elle adore l'art et les artistes, elle va du poète au
musicien, du statuaire au prosateur. Elle est d'une noblesse, d'une
générosité qui arrive à la duperie, tant elle est pleine de pitié
pour le malheur, pleine de dédain pour les gens heureux. Elle vit
depuis 1830 dans un cercle choisi, avec des amis éprouvés qui s'aiment
tendrement et s'estiment. Aussi loin du fracas de madame de Staël que
des luttes politiques, elle se moque très bien de Camille Maupin, ce
cadet de George Sand qu'elle appelle son frère Caïn, car cette gloire
récente a fait oublier la sienne. Mademoiselle des Touches admire son
heureuse rivale avec un angélique laisser-aller, sans éprouver de
jalousie ni garder d'arrière-pensée.

Jusqu'au moment où commence cette histoire, elle eut l'existence
la plus heureuse que puisse imaginer une femme assez forte pour se
protéger elle-même. De 1817 à 1834, elle était venue cinq ou six fois
aux Touches. Son premier voyage eut lieu, après sa première déception,
en 1818. Sa maison des Touches était inhabitable; elle renvoya son
homme d'affaires à Guérande et en prit le logement aux Touches. Elle
n'avait alors aucun soupçon de sa gloire à venir, elle était triste,
elle ne vit personne, elle voulait en quelque sorte se contempler
elle-même après ce grand désastre. Elle écrivit à Paris ses intentions
à l'une de ses amies, relativement au mobilier nécessaire pour arranger
les Touches. Le mobilier descendit par un bateau jusqu'à Nantes, fut
apporté par un petit bâtiment au Croisic, et de là transporté, non
sans difficulté, à travers les sables jusqu'aux Touches. Elle fit
venir des ouvriers de Paris, et se casa aux Touches, dont l'ensemble
lui plut extraordinairement. Elle voulut pouvoir méditer là sur les
événements de la vie, comme dans une chartreuse privée. Au commencement
de l'hiver, elle repartit pour Paris. La petite ville de Guérande
fut alors soulevée par une curiosité diabolique: il n'y était bruit
que du luxe asiatique de mademoiselle des Touches. Le notaire, son
homme d'affaires, donna des permissions pour aller voir les Touches.
On y vint du bourg de Batz, du Croisic, de Savenay. Cette curiosité
rapporta, en deux ans, une somme énorme à la famille du concierge et
du jardinier, dix-sept francs. Mademoiselle ne revint aux Touches
que deux ans après, à son retour d'Italie, et y vint par le Croisic.
On fut quelque temps sans la savoir à Guérande, où elle était avec
Conti le compositeur. Les apparitions qu'elle y fit successivement
excitèrent peu la curiosité de la petite ville de Guérande. Son
régisseur et tout au plus le notaire étaient dans le secret de la
gloire de Camille Maupin. En ce moment, cependant, la contagion des
idées nouvelles avait fait quelques progrès dans Guérande, plusieurs
personnes y connaissaient la double existence de mademoiselle des
Touches. Le directeur de la poste recevait des lettres adressées à
Camille Maupin, aux Touches. Enfin, le voile se déchira. Dans un pays
essentiellement catholique, arriéré, plein de préjugés, la vie étrange
de cette fille illustre devait causer les rumeurs qui avaient effrayé
l'abbé Grimont, et ne pouvait jamais être comprise; aussi parut-elle
monstrueuse à tous les esprits. Félicité n'était pas seule aux Touches,
elle y avait un hôte. Cet hôte était Claude Vignon, écrivain dédaigneux
et superbe, qui, tout en ne faisant que de la critique, a trouvé
moyen de donner au public et à la littérature l'idée d'une certaine
supériorité. Félicité, qui depuis sept ans avait reçu cet écrivain
comme cent autres auteurs, journalistes, artistes et gens du monde, qui
connaissait son caractère sans ressort, sa paresse, sa profonde misère,
son incurie et son dégoût de toutes choses, paraissait vouloir en faire
son mari par la manière dont elle s'y prenait avec lui. Sa conduite,
incompréhensible pour ses amis, elle l'expliquait par l'ambition, par
l'effroi que lui causait la vieillesse; elle voulait confier le reste
de sa vie à un homme supérieur pour qui sa fortune serait un marchepied
et qui lui continuerait son importance dans le monde poétique. Elle
avait donc emporté Claude Vignon de Paris aux Touches comme un aigle
emporte dans ses serres un chevreau, pour l'étudier et pour prendre
quelque parti violent; mais elle abusait à la fois Calyste et Claude:
elle ne songeait point au mariage, elle était dans les plus violentes
convulsions qui puissent agiter une âme aussi forte que la sienne, en
se trouvant la dupe de son esprit, en voyant la vie éclairée trop tard
par le soleil de l'amour, brillant comme il brille dans les cœurs à
vingt ans. Voici maintenant la chartreuse de Camille.

A quelques cents pas de Guérande, le sol de la Bretagne cesse, et les
marais salants, les dunes commencent. On descend dans le désert des
sables que la mer a laissés comme une marge entre elle et la terre,
par un chemin raviné qui n'a jamais vu de voitures. Ce désert contient
des sables infertiles, les mares de forme inégale bordées de crêtes
boueuses où se cultive le sel, et le petit bras de mer qui sépare du
continent l'île du Croisic. Quoique géographiquement le Croisic soit
une presqu'île, comme elle ne se rattache à la Bretagne que par les
grèves qui la lient au bourg de Batz, sables arides et mouvants qui
ne sauraient se franchir facilement, elle peut passer pour une île. A
l'endroit où le chemin du Croisic à Guérande s'embranche sur la route
de la terre ferme, se trouve une maison de campagne entourée d'un grand
jardin remarquable par des pins tortueux et tourmentés, les uns en
parasol, les autres pauvres de branchages, montrant tous leurs troncs
rougeâtres aux places où l'écorce est détachée. Ces arbres, victimes
des ouragans, venus malgré vent et marée, pour eux le mot est juste,
préparent l'âme au spectacle triste et bizarre des marais salants et
des dunes qui ressemblent à une mer figée. La maison, assez bien bâtie
en pierres schisteuses et en mortier maintenus par des chaînes en
granit, est sans aucune architecture, elle offre à l'œil une muraille
sèche, régulièrement percée par les baies des fenêtres. Les fenêtres
sont à grandes vitres au premier étage, et au rez-de-chaussée en petits
carreaux. Au-dessus du premier sont des greniers qui s'étendent sous
un énorme toit élevé, pointu, à deux pignons, et qui a deux grandes
lucarnes sur chaque face. Sous le triangle de chaque pignon, une
croisée ouvre son œil de cyclope à l'ouest sur la mer, à l'est sur
Guérande. Une façade de la maison regarde le chemin de Guérande et
l'autre le désert au bout duquel s'élève le Croisic. Par delà cette
petite ville, s'étend la pleine mer. Un ruisseau s'échappe par une
ouverture de la muraille du parc, que longe le chemin du Croisic, le
traverse et va se perdre dans les sables ou dans le petit lac d'eau
salée cerclé par les dunes, par les marais, et produit par l'irruption
du bras de mer. Une route de quelques toises, pratiquée dans cette
brèche du terrain, conduit du chemin à cette maison. On y entre par
une grande porte. La cour est entourée de bâtiments ruraux assez
modestes qui sont une écurie, une remise, une maison de jardinier
près de laquelle est une basse-cour avec ses dépendances, plus à
l'usage du concierge que du maître. Les tons grisâtres de cette maison
s'harmonient admirablement avec le paysage qu'elle domine. Son parc
est l'oasis de ce désert à l'entrée duquel le voyageur trouve une
hutte en boue où veillent les douaniers. Cette maison sans terres, ou
dont les terres sont situées sur le territoire de Guérande, a dans les
marais un revenu de dix mille livres de rentes et le reste en métairies
disséminées en terre ferme. Tel est le fief des Touches, auquel la
révolution a retiré ses revenus féodaux. Aujourd'hui les Touches sont
un bien; mais les _paludiers_ continuent à dire _le château_: ils
diraient _le seigneur_ si le fief n'était tombé en quenouille. Quand
Félicité voulut restaurer les Touches, elle se garda bien, en grande
artiste, de rien changer à cet extérieur désolé qui donne un air
de prison à ce bâtiment solitaire. Seulement la porte d'entrée fut
enjolivée de deux colonnes en briques soutenant une galerie dessous
laquelle peut passer une voiture. La cour fut plantée.

La distribution du rez-de-chaussée est celle de la plupart des maisons
de campagne construites il y a cent ans. Évidemment cette maison avait
été bâtie sur les ruines de quelque petit castel perché là comme un
anneau qui rattachait le Croisic et le bourg de Batz à Guérande, et
qui seigneurisait les marais. Un péristyle avait été ménagé au bas de
l'escalier. D'abord une grande antichambre planchéiée, dans laquelle
Félicité mit un billard; puis un immense salon à six croisées dont
deux, percées au bas du mur de pignon, forment des portes, descendent
au jardin par une dizaine de marches et correspondent dans l'ordonnance
du salon aux portes qui mènent l'une au billard et l'autre à la salle
à manger. La cuisine, située à l'autre bout, communique à la salle à
manger par une office. L'escalier sépare le billard de la cuisine,
laquelle avait une porte sur le péristyle, que mademoiselle des Touches
fit aussitôt condamner en en ouvrant une autre sur la cour. La hauteur
d'étage, la grandeur des pièces ont permis à Camille de déployer une
noble simplicité dans ce rez-de-chaussée. Elle s'est bien gardée d'y
mettre des choses précieuses. Le salon, entièrement peint en gris,
est meublé d'un vieux meuble en acajou et en soie verte, des rideaux
de calicot blanc avec une bordure verte aux fenêtres, deux consoles,
une table ronde; au milieu, un tapis à grands carreaux; sur la vaste
cheminée à glace énorme, une pendule qui représentait le char du
soleil, entre deux candélabres de style impérial. Le billard a des
rideaux de calicot gris avec des bordures vertes et deux divans.
Le meuble de la salle à manger se compose de quatre grands buffets
d'acajou, d'une table, de douze chaises d'acajou garnies en étoffes de
crin, et de magnifiques gravures d'Audran encadrées dans des cadres en
acajou. Au milieu du plafond descend une lanterne élégante comme il
y en avait dans les escaliers des grands hôtels et où il tient deux
lampes. Tous les plafonds, à solives saillantes, ont été peints en
couleur de bois. Le vieil escalier, qui est en bois à gros balustres,
a, depuis le haut jusqu'en bas, un tapis vert.

Le premier étage avait deux appartements séparés par l'escalier. Elle
a pris pour elle celui qui a vue sur les marais, sur la mer, sur
les dunes, et l'a distribué en un petit salon, une grande chambre à
coucher, deux cabinets, l'un pour la toilette, l'autre pour le travail.
Dans l'autre partie de la maison, elle a trouvé de quoi faire deux
logements ayant chacun une antichambre et un cabinet. Les domestiques
ont leurs chambres dans les combles. Les deux appartements à donner
n'ont eu d'abord que le strict nécessaire. Le luxe artistique qu'elle
avait demandé à Paris fut réservé pour son appartement. Elle voulut
avoir dans cette sombre et mélancolique habitation, devant ce sombre et
mélancolique paysage, les créations les plus fantasques de l'art. Son
petit salon est tendu de belles tapisseries des Gobelins, encadrées des
plus merveilleux cadres sculptés. Aux fenêtres se drapent les étoffes
les plus lourdes du vieux temps, un magnifique brocart à doubles
reflets, or et rouge, jaune et vert, qui foisonne en plis vigoureux,
orné de franges royales, de glands dignes des plus splendides dais de
l'église. Ce salon est rempli par un bahut que lui trouva son homme
d'affaires et qui vaut aujourd'hui sept ou huit mille francs, par une
table en ébène sculpté, par un secrétaire aux mille tiroirs, incrusté
d'arabesques en ivoire, et venu de Venise, enfin par les plus beaux
meubles gothiques. Il s'y trouve des tableaux, des statuettes, tout ce
qu'un peintre de ses amis put choisir de mieux chez les marchands de
curiosités, qui en 1818, ne se doutaient pas du prix qu'acquerraient
plus tard ces trésors. Elle a mis sur ses tables de beaux vases du
Japon aux dessins fantasques. Le tapis est un tapis de Perse entré
par les dunes en contrebande. Sa chambre est dans le goût du siècle
de Louis XV et d'une parfaite exactitude. C'est bien le lit de bois
sculpté, peint en blanc, à dossiers cintrés, surmontés d'Amours se
jetant des fleurs, rembourrés, garnis de soie brochée, avec le ciel
orné de quatre bouquets de plumes: la tenture en vraie perse, agencée
avec des ganses de soie, des cordes et des nœuds; la garniture de
cheminée en rocaille; la pendule d'or moulu, entre deux grands vases du
premier bleu de Sèvres, montés en cuivre doré; la glace encadrée dans
le même goût; la toilette Pompadour avec ses dentelles et sa glace;
puis ces meubles si contournés, ces duchesses, cette chaise longue, ce
petit canapé sec, la chauffeuse à dossier matelassé, le paravent de
laque, les rideaux de soie pareille à celle du meuble, doublés de satin
rose et drapés par des cordes à puits; le tapis de la Savonnerie; enfin
toutes les choses élégantes, riches, somptueuses, délicates, au milieu
desquelles les jolies femmes du dix-huitième siècle faisaient l'amour.
Le cabinet, entièrement moderne, oppose aux galanteries du siècle de
Louis XV un charmant mobilier d'acajou: sa bibliothèque est pleine,
il ressemble à un boudoir, il a un divan. Les charmantes futilités de
la femme l'encombrent, y occupent le regard d'œuvres modernes: des
livres à secret, des boîtes à mouchoirs et à gants, des abat-jour en
lithophanies, des statuettes, des chinoiseries, des écritoires, un ou
deux albums, des presse-papiers, enfin les innombrables colifichets à
la mode. Les curieux y voient avec une surprise inquiète des pistolets,
un narghilé, une cravache, un hamac, une pipe, un fusil de chasse,
une blouse, du tabac, un sac de soldat, bizarre assemblage qui peint
Félicité.

Toute grande âme, en venant là, sera saisie par les beautés spéciales
du paysage qui déploie ses savanes après le parc, dernière végétation
du continent. Ces tristes carrés d'eau saumâtre, divisés par les petits
chemins blancs sur lesquels se promène le paludier, vêtu tout en blanc,
pour ratisser, recueillir le sel et le mettre en _mulons_; cet espace
que les exhalaisons salines défendent aux oiseaux de traverser, en
étouffant aussi tous les efforts de la botanique; ces sables où l'œil
n'est consolé que par une petite herbe dure, persistante, à fleurs
rosées, et par l'œillet des Chartreux; ce lac d'eau marine, le sable
des dunes et la vue du Croisic, miniature de ville arrêtée comme Venise
en pleine mer; enfin, l'immense océan qui borde les rescifs en granit
de ses franges écumeuses pour faire encore mieux ressortir leurs formes
bizarres, ce spectacle élève la pensée tout en l'attristant, effet
que produit à la longue le sublime, qui donne le regret de choses
inconnues, entrevues par l'âme à des hauteurs désespérantes. Aussi ces
sauvages harmonies ne conviennent-elles qu'aux grands esprits et aux
grandes douleurs. Ce désert plein d'accidents, où parfois les rayons du
soleil réfléchis par les eaux, par les sables, blanchissent le bourg de
Batz, et ruissellent sur les toits du Croisic, en répandant un éclat
impitoyable, occupait alors Camille des jours entiers. Elle se tournait
rarement vers les délicieuses vues fraîches, vers les bosquets et les
haies fleuries qui enveloppent Guérande, comme une mariée, de fleurs,
de rubans, de voiles et de festons. Elle souffrait alors d'horribles
douleurs inconnues.

Dès que Calyste vit poindre les girouettes des deux pignons au-dessus
des ajoncs du grand chemin et les têtes tortues des pins, il trouva
l'air plus léger. Guérande lui semblait une prison, sa vie était aux
Touches. Qui ne comprendrait les attraits qui s'y trouvaient pour un
jeune homme candide? L'amour pareil à celui de Chérubin, qui l'avait
fait tomber aux pieds d'une personne qui devint une grande chose pour
lui avant d'être une femme, devait survivre aux inexplicables refus
de Félicité. Ce sentiment, qui est plus le besoin d'aimer que l'amour,
n'avait pas échappé sans doute à la terrible analyse de Camille Maupin,
et de là peut-être venait son refus, noblesse incomprise par Calyste.
Puis là brillaient d'autant plus les merveilles de la civilisation
moderne qu'elles contrastaient avec tout Guérande, où la pauvreté des
du Guénic était une splendeur. Là se déployèrent aux regards ravis de
ce jeune ignorant, qui ne connaissait que les genêts de la Bretagne et
les bruyères de la Vendée, les richesses parisiennes d'un monde nouveau;
de même qu'il y entendit un langage inconnu, sonore. Calyste écouta les
accents poétiques de la plus belle musique, la surprenante musique du
dix-neuvième siècle chez laquelle la mélodie et l'harmonie luttent à
puissance égale, où le chant et l'instrumentation sont arrivés à des
perfections inouïes. Il y vit les œuvres de la plus prodigue peinture,
celle de l'école française, aujourd'hui héritière de l'Italie, de
l'Espagne et des Flandres, où le talent est devenu si commun que tous
les yeux, tous les cœurs fatigués de talent appellent à grands cris
le génie. Il y lut ces œuvres d'imagination, ces étonnantes créations
de la littérature moderne qui produisirent tout leur effet sur un
cœur neuf. Enfin notre grand dix-neuvième siècle lui apparut avec
ses magnificences collectives, sa critique, ses efforts de rénovation
en tout genre, ses tentatives immenses et presque toutes à la mesure
du géant qui berça dans ses drapeaux l'enfance de ce siècle, et lui
chanta des hymnes accompagnés par la terrible basse du canon. Initié
par Félicité à toutes ces grandeurs, qui peut-être échappent aux
regards de ceux qui les mettent en scène et qui en sont les ouvriers,
Calyste satisfaisait aux Touches le goût du merveilleux si puissant à
son âge, et cette naïve admiration, le premier amour de l'adolescence,
qui s'irrite tant de la critique. Il est si naturel que la flamme
monte! Il écouta cette jolie moquerie parisienne, cette élégante satire
qui lui révélèrent l'esprit français et réveillèrent en lui mille
idées endormies par la douce torpeur de sa vie en famille. Pour lui,
mademoiselle des Touches était la mère de son intelligence, une mère
qu'il pouvait aimer sans crime. Elle était si bonne pour lui: une femme
est toujours adorable pour un homme à qui elle inspire de l'amour,
encore qu'elle ne paraisse pas le partager. En ce moment Félicité
lui donnait des leçons de musique. Pour lui ces grands appartements
du rez-de-chaussée encore étendus par les habiles dispositions des
prairies et des massifs du parc, cette cage d'escalier meublée des
chefs-d'œuvre de la patience italienne, de bois sculptés, de mosaïques
vénitiennes et florentines, de bas-reliefs en ivoire, en marbre, de
curiosités commandées par les fées du moyen âge; cet appartement
intime, si coquet, si voluptueusement artiste, étaient vivifiés,
animés par une lumière, un esprit, un air surnaturels, étranges,
indéfinissables. Le monde moderne avec ses poésies s'opposait vivement
au monde morne et patriarcal de Guérande en mettant deux systèmes en
présence. D'un côté les mille effets de l'art, de l'autre l'unité de
la sauvage Bretagne. Personne alors ne demandera pourquoi le pauvre
enfant, ennuyé comme sa mère des finesses de la mouche, tressaillait
toujours en entrant dans cette maison, en y sonnant, en en traversant
la cour. Il est à remarquer que ces pressentiments n'agitent plus les
hommes faits, rompus aux inconvénients de la vie, que rien ne surprend
plus, et qui s'attendent à tout. En ouvrant la porte, Calyste entendit
les sons du piano, il crut que Camille Maupin était au salon; mais,
lorsqu'il entra au billard, la musique n'arriva plus à son oreille.
Camille jouait sans doute sur le petit piano droit qui lui venait
d'Angleterre rapporté par Conti et placé dans son salon d'en haut. En
montant l'escalier où l'épais tapis étouffait entièrement le bruit des
pas, Calyste alla de plus en plus lentement. Il reconnut quelque chose
d'extraordinaire dans cette musique. Félicité jouait pour elle seule,
elle s'entretenait avec elle-même. Au lieu d'entrer, le jeune homme
s'assit sur un banc gothique garni de velours vert qui se trouvait le
long du palier sous une fenêtre artistement encadrée de bois sculptés
colorés en brou de noix et vernis. Rien de plus mystérieusement
mélancolique que l'improvisation de Camille: vous eussiez dit d'une
âme criant quelque _De profundis_ à Dieu du fond de la tombe. Le jeune
amant y reconnut la prière de l'amour au désespoir, la tendresse de la
plainte soumise, les gémissements d'une affliction contenue. Camille
avait étendu, varié, modifié l'introduction à la cavatine de _Grâce
pour toi, grâce pour moi_, qui est presque tout le quatrième acte de
_Robert-le-Diable_. Elle chanta tout à coup ce morceau d'une manière
déchirante et s'interrompit. Calyste entra et vit la raison de cette
interruption. La pauvre Camille Maupin! la belle Félicité lui montra
sans coquetterie un visage baigné de larmes, prit son mouchoir, les
essuya, et lui dit simplement:—Bonjour. Elle était ravissante dans
sa toilette du matin. Elle avait sur la tête une de ces résilles
en velours rouge alors à la mode et de laquelle s'échappaient ses
luisantes grappes de cheveux noirs. Une redingote très courte lui
formait une tunique grecque moderne qui laissait voir un pantalon de
batiste à manchettes brodées et les plus jolies pantoufles turques,
rouge et or.

—Qu'avez-vous? lui dit Calyste.

—Il n'est pas revenu, répondit-elle en se tenant debout à la croisée
et regardant les sables, le bras de mer et les marais.

Cette réponse expliquait sa toilette. Camille paraissait attendre
Claude Vignon, elle était inquiète comme une femme qui fait des frais
inutiles. Un homme de trente ans aurait vu cela, Calyste ne vit que la
douleur de Camille.

—Vous êtes inquiète? lui demanda-t-il.

—Oui, répondit-elle avec une mélancolie que cet enfant ne pouvait
analyser.

Calyste sortit vivement.

—Hé! bien, où allez-vous?

—Le chercher, répondit-il.

—Cher enfant, dit-elle en le prenant par la main, le retenant
auprès d'elle et lui jetant un de ces regards mouillés qui sont pour
les jeunes âmes la plus belle des récompenses. Êtes-vous fou? Où
voulez-vous le trouver sur cette côte?

—Je le trouverai.

—Votre mère aurait des angoisses mortelles. D'ailleurs restez. Allons,
je le veux, dit-elle en le faisant asseoir sur le divan. Ne vous
attendrissez pas sur moi. Les larmes que vous voyez sont de ces larmes
qui nous plaisent. Il est en nous une faculté que n'ont point les
hommes, celle de nous abandonner à notre nature nerveuse en poussant
les sentiments à l'extrême. En nous figurant certaines situations et
nous y laissant aller, nous arrivons ainsi aux pleurs, et quelquefois
à des états graves, à des désordres. Nos fantaisies à nous ne sont pas
des jeux de l'esprit, mais du cœur. Vous êtes venu fort à propos, la
solitude ne me vaut rien. Je ne suis pas la dupe du désir qu'il a eu
de visiter sans moi le Croisic et ses roches, le bourg de Batz et ses
sables, les marais salants. Je savais qu'il y mettrait plusieurs jours
au lieu d'un. Il a voulu nous laisser seuls; il est jaloux, ou plutôt
il joue la jalousie. Vous êtes jeune, vous êtes beau.

—Que ne me le disiez-vous! Faut-il ne plus venir? demanda Calyste en
retenant mal une larme qui roula sur sa joue et qui toucha vivement
Félicité.

—Vous êtes un ange! s'écria-t-elle. Puis elle chanta gaiement le
_Restez_ de Mathilde dans _Guillaume Tell_, pour ôter toute gravité
à cette magnifique réponse de la princesse à son sujet.—Il a voulu,
reprit-elle, me faire croire ainsi à plus d'amour qu'il n'en a pour
moi. Il sait tout le bien que je lui veux, dit-elle en regardant
Calyste avec attention; mais il est humilié peut-être de se trouver
inférieur à moi en ceci. Peut-être aussi lui est-il venu des soupçons
sur vous et veut-il nous surprendre. Mais, quand il ne serait coupable
que d'aller chercher les plaisirs de cette sauvage promenade sans moi,
de ne m'avoir pas associée à ses courses, aux idées que lui inspireront
ces spectacles, et de me donner de mortelles inquiétudes, n'est-ce pas
assez? Je ne suis pas plus aimée par ce grand cerveau que je ne l'ai
été par le musicien, par l'homme d'esprit, par le militaire. Sterne
a raison: les noms signifient quelque chose, et le mien est la plus
sauvage raillerie. Je mourrai sans trouver chez un homme l'amour que
j'ai dans le cœur, la poésie que j'ai dans l'âme.

Elle demeura les bras pendants, la tête appuyée sur son coussin, les
yeux stupides de réflexion, fixés sur une rosace de son tapis. Les
douleurs des esprits supérieurs ont je ne sais quoi de grandiose et
d'imposant, elles révèlent d'immenses étendues d'âme que la pensée
du spectateur étend encore. Ces âmes partagent les priviléges de la
royauté dont les affections tiennent à un peuple et qui frappent alors
tout un monde.

—Pourquoi m'avez-vous..., dit Calyste qui ne put achever.

La belle main de Camille Maupin s'était posée brûlante sur la sienne et
l'avait éloquemment interrompu.

—La nature a changé pour moi ses lois en m'accordant encore cinq à six
ans de jeunesse. Je vous ai repoussé par égoïsme. Tôt ou tard l'âge
nous aurait séparés. J'ai treize ans de plus que lui, c'est déjà bien
assez.

—Vous serez encore belle à soixante ans! s'écria héroïquement Calyste.

—Dieu vous entende! répondit-elle en souriant. D'ailleurs, cher
enfant, je veux l'aimer. Malgré son insensibilité, son manque
d'imagination, sa lâche insouciance et l'envie qui le dévore, je crois
qu'il y a des grandeurs sous ces haillons, j'espère galvaniser ce
cœur, le sauver de lui-même, me l'attacher. Hélas! j'ai l'esprit
clairvoyant et le cœur aveugle.

Elle fut épouvantable de clarté sur elle-même. Elle souffrait et
analysait sa souffrance, comme Cuvier, Dupuytren expliquaient à leurs
amis la marche fatale de leur maladie et le progrès que faisait en eux
la mort. Camille Maupin se connaissait en passion aussi bien que ces
deux savants se connaissaient en anatomie.

—Je suis venue ici pour le bien juger, il s'ennuie déjà. Paris lui
manque, je le lui ai dit: il a la nostalgie de la critique, il n'a
ni auteur à plumer, ni système à creuser, ni poète à désespérer, et
n'ose se livrer ici à quelque débauche au sein de laquelle il pourrait
déposer le fardeau de sa pensée. Hélas! mon amour n'est pas assez vrai,
peut-être, pour lui détendre le cerveau. Je ne l'enivre pas, enfin!
Grisez-vous ce soir avec lui, je me dirai malade et resterai dans ma
chambre, je saurai si je ne me trompe point.

Calyste devint rouge comme une cerise, rouge du menton au front, et ses
oreilles se bordèrent de feu.

—Mon Dieu! s'écria-t-elle, et moi qui déprave sans y songer ton
innocence de jeune fille! Pardonne-moi, Calyste. Quand tu aimeras, tu
sauras qu'on est capable de mettre le feu à la Seine pour donner le
moindre plaisir à l'_objet aimé_, comme disent les tireuses de cartes.
Elle fit une pause. Il y a des natures superbes et conséquentes qui
s'écrient à un certain âge:—Si je recommençais la vie, je ferais de
même! Moi qui ne me crois pas faible, je m'écrie:—Je serais une femme
comme votre mère, Calyste. Avoir un Calyste, quel bonheur! Eussé-je
pris pour mari le plus sot des hommes, j'aurais été femme humble et
soumise. Et cependant je n'ai pas commis de fautes envers la société,
je n'ai fait de tort qu'à moi-même. Hélas! cher enfant, la femme ne
peut pas plus aller seule dans la société que dans ce qu'on appelle
l'état primitif. Les affections qui ne sont pas en harmonie avec les
lois sociales ou naturelles, les affections qui ne sont pas obligées
enfin, nous fuient. Souffrir pour souffrir, autant être utile. Que
m'importent les enfants de mes cousines Faucombe qui ne sont plus
Faucombe, que je n'ai pas vues depuis vingt ans, et qui d'ailleurs ont
épousé des négociants! Vous êtes un fils qui ne m'avez pas coûté les
ennuis de la maternité, je vous laisserai ma fortune, et vous serez
heureux, au moins de ce côté-là, par moi, cher trésor de beauté, de
grâce, que rien ne doit altérer ni flétrir.

Après ces paroles dites d'un son de voix profond, elle déroula ses
belles paupières pour ne pas laisser lire dans ses yeux.

—Vous n'avez rien voulu de moi, dit Calyste, je rendrais votre fortune
à vos héritiers.

—Enfant! dit Camille d'un son de voix profond en laissant rouler des
larmes sur ses joues. Rien ne me sauvera-t-il donc de moi-même?

—Vous avez une histoire à me dire et une lettre à me..., dit le
généreux enfant pour faire diversion à ce chagrin; mais il n'acheva
pas, elle lui coupa la parole.

—Vous avez raison, il faut être honnête fille avant tout. Il était
trop tard hier, mais il paraît que nous aurons bien du temps à nous
aujourd'hui, dit-elle d'un ton à la fois plaisant et amer. Pour
acquitter ma promesse, je vais me mettre de manière à plonger sur le
chemin qui mène à la falaise.

Calyste lui disposa dans cette direction un grand fauteuil gothique et
ouvrit la croisée à vitraux. Camille Maupin, qui partageait le goût
oriental de l'illustre écrivain de son sexe, alla prendre un magnifique
narghilé persan que lui avait donné un ambassadeur; elle chargea la
cheminée de patchouli, nettoya le _bochettino_, parfuma le tuyau de
plume qu'elle y adaptait, et dont elle ne se servait jamais qu'une
fois, mit le feu aux feuilles jaunes, plaça le vase à long col émaillé
bleu et or de ce bel instrument de plaisir à quelques pas d'elle, et
sonna pour demander du thé.

—Si vous voulez des cigarettes?... Ah! j'oublie toujours que vous ne
fumez pas. Une pureté comme la vôtre est si rare! Il me semble que pour
caresser le duvet satiné de vos joues il faut la main d'une Ève sortie
des mains de Dieu.

Calyste rougit et se posa sur un tabouret, il ne vit pas la profonde
émotion qui fit rougir Camille.

—La personne de qui j'ai reçu cette lettre hier, et qui sera peut-être
demain ici, est la marquise de Rochegude, la belle-sœur de madame
d'Ajuda-Pinto, dit Félicité. Après avoir marié sa fille aînée à un
grand seigneur portugais établi pour toujours en France, le vieux
Rochegude, dont la maison n'est pas aussi vieille que la vôtre, voulut
apparenter son fils à la haute noblesse, afin de pouvoir lui faire
avoir la pairie qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même. La comtesse de
Montcornet lui signala dans le département de l'Orne une mademoiselle
Béatrix-Maximilienne-Rose de Casteran, fille cadette du marquis de
Casteran, qui voulait marier ses deux filles sans dot, afin de réserver
toute sa fortune au comte de Casteran, son fils. Les Casteran sont, à
ce qu'il paraît, de la côte d'Adam. Béatrix, née, élevée au château de
Casteran, avait alors, le mariage s'est fait en 1828, une vingtaine
d'années. Elle était remarquable par ce que vous autres provinciaux
nommez originalité, et qui n'est simplement que de la supériorité dans
les idées, de l'exaltation, un sentiment pour le beau, un certain
entraînement pour les œuvres de l'art. Croyez-en une pauvre femme
qui s'est laissée aller à ces pentes, il n'y a rien de plus dangereux
pour une femme; en les suivant on arrive où vous me voyez, et où est
arrivée la marquise... à des abîmes. Les hommes ont seuls le bâton
avec lequel on se soutient le long de ces précipices, une force qui
nous manque et qui fait de nous des monstres quand nous la possédons.
Sa vieille grand'mère, la douairière de Casteran, lui vit avec plaisir
épouser un homme auquel elle devait être supérieure en noblesse et en
idées. Les Rochegude firent très bien les choses, Béatrix n'eut qu'à
se louer d'eux; de même que les Rochegude durent être satisfaits des
Casteran, qui, liés aux Gordon, aux d'Esgrignon, aux Troisville, aux
Navarreins, obtinrent la pairie pour leur gendre dans cette dernière
grande fournée de pairs que fit Charles X, et dont l'annulation a été
prononcée par la révolution de juillet. Le vieux Rochegude mort, son
fils a eu toute sa fortune. Rochegude est assez sot; néanmoins il a
commencé par avoir un fils; et comme il a très fort assassiné sa femme
de lui-même, elle en a eu bientôt assez. Les premiers jours du mariage
sont un écueil pour les petits esprits comme pour les grands amours.
En sa qualité de sot, Rochegude a pris l'ignorance de sa femme pour
de la froideur, il a classé Béatrix parmi les femmes lymphatiques et
froides: elle est blonde, et il est parti de là pour rester dans la
plus entière sécurité, pour vivre en garçon et pour compter sur la
prétendue froideur de la marquise, sur sa fierté, sur son orgueil, sur
une manière de vivre grandiose qui entoure de mille barrières une femme
à Paris. Vous saurez ce que je veux dire quand vous visiterez cette
ville. Ceux qui comptaient profiter de son insouciante tranquillité
lui disaient: «Vous êtes bien heureux: vous avez une femme froide,
qui n'aura que des passions de tête; elle est contente de briller,
ses fantaisies sont purement artistiques; sa jalousie, ses désirs
seront satisfaits si elle se fait un salon où elle réunira tous les
beaux-esprits; elle fera des débauches de musique, des orgies de
littérature.» Et le mari de gober ces plaisanteries par lesquelles
à Paris on mystifie les niais. Cependant Rochegude n'est pas un sot
ordinaire: il a de la vanité, de l'orgueil autant qu'un homme d'esprit,
avec cette différence que les gens d'esprit se frottent de modestie
et se font chats, ils vous caressent pour être caressés; tandis que
Rochegude a un bon gros amour-propre rouge et frais qui s'admire en
public et sourit toujours. Sa vanité se vautre à l'écurie et se nourrit
à grand bruit au râtelier en tirant son fourrage. Il a de ces défauts
qui ne sont connus que des gens à même de les juger dans l'intimité,
qui ne frappent que dans l'ombre et le mystère de la vie privée,
tandis que dans le monde, et pour le monde, un homme paraît charmant,
Rochegude devait être insupportable dès qu'il se croirait menacé dans
ses foyers, car il a cette jalousie louche et mesquine, brutale quand
elle est surprise, lâche pendant six mois, meurtrière le septième. Il
croyait tromper sa femme et il la redoutait, deux causes de tyrannie,
le jour où il s'apercevrait que la marquise lui faisait la charité de
paraître indifférente à ses infidélités. Je vous analyse ce caractère
afin d'expliquer la conduite de Béatrix. La marquise a eu pour moi
la plus vive admiration, mais de l'admiration à la jalousie il n'y
a qu'un pas. J'ai l'un des salons les plus remarquables de Paris,
elle désirait s'en faire un, et tâchait de me prendre mon monde. Je
ne sais pas garder ceux qui veulent me quitter. Elle a eu les gens
superficiels qui sont amis de tout le monde par oisiveté, dont le but
est de sortir d'un salon dès qu'ils y sont entrés; mais elle n'a pas eu
le temps de fonder une société. Dans ce temps-là je l'ai crue dévorée
du désir d'une célébrité quelconque. Néanmoins elle a de la grandeur
d'âme, une fierté royale, des idées, une facilité merveilleuse à
concevoir et à comprendre tout; elle parlera métaphysique et musique,
théologie et peinture. Vous la verrez femme ce que nous l'avons vue
jeune mariée; mais il y a chez elle un peu d'affectation: elle a
trop l'air de savoir les choses difficiles, le chinois ou l'hébreu,
de se douter des hiéroglyphes ou de pouvoir expliquer les papyrus
qui enveloppent les momies. Béatrix est une de ces blondes auprès
desquelles la blonde Ève paraîtrait une négresse. Elle est mince et
droite comme un cierge et blanche comme une hostie; elle a une figure
longue et pointue, un teint assez journalier, aujourd'hui couleur
percale, demain bis et taché sous la peau de mille points, comme si
le sang avait charrié de la poussière pendant la nuit; son front est
magnifique, mais un peu trop audacieux; ses prunelles sont vert de
mer pâle et nagent dans le blanc sous des sourcils faibles, sous des
paupières paresseuses. Elle a souvent les yeux cernés. Son nez, qui
décrit un quart de cercle, est pincé des narines et plein de finesse,
mais impertinent. Elle a la bouche autrichienne, la lèvre supérieure
est plus forte que l'inférieure qui tombe d'une façon dédaigneuse.
Ses joues pâles ne se colorent que par une émotion très vive. Son
menton est assez gras; le mien n'est pas mince, et peut-être ai-je
tort de vous dire que les femmes à menton gras sont exigeantes en
amour. Elle a une des plus belles tailles que j'aie vues, un dos d'une
étincelante blancheur, autrefois très plat et qui maintenant s'est
dit-on développé, rembourré; mais le corsage n'a pas été aussi heureux
que les épaules, les bras sont restés maigres. Elle a d'ailleurs une
tournure et des manières dégagées qui rachètent ce qu'elle peut avoir
de défectueux, et mettent admirablement en relief ses beautés. La
nature lui a donné cet air de princesse qui ne s'acquiert point, qui
lui sied et révèle soudain la femme noble, en harmonie d'ailleurs avec
des hanches grêles, mais du plus délicieux contour, avec le plus joli
pied du monde, avec cette abondante chevelure d'ange que le pinceau
de Girodet a tant cultivée, et qui ressemble à des flots de lumière.
Sans être irréprochablement belle ni jolie, elle produit, quand elle le
veut, des impressions ineffaçables. Elle n'a qu'à se mettre en velours
cerise, avec des bouillons de dentelles, à se coiffer de roses rouges,
elle est divine. Si, par un artifice quelconque, elle pouvait porter le
costume du temps où les femmes avaient des corsets pointus à échelles
de rubans s'élançant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes
en brocart à plis soutenus et puissants, où elles s'entouraient de
fraises godronnées, cachaient leurs bras dans des manches à crevés, à
sabots de dentelles d'où la main sortait comme le pistil d'un calice,
et qu'elles rejetaient les mille boucles de leur chevelure au delà d'un
chignon ficelé de pierreries, Béatrix lutterait avantageusement avec
les beautés idéales que vous voyez vêtues ainsi.

Félicité montrait à Calyste une belle copie du tableau de Miéris, où
se voit une femme en satin blanc, debout, tenant un papier et chantant
avec un seigneur brabançon pendant qu'un nègre verse dans un verre à
patte du vieux vin d'Espagne, et qu'une vieille femme de charge arrange
des biscuits.

—Les blondes, reprit-elle, ont sur nous autres femmes brunes
l'avantage d'une précieuse diversité: il y a cent manières d'être
blonde, et il n'y en a qu'une d'être brune. Les blondes sont plus
femmes que nous, nous ressemblons trop aux hommes, nous autres brunes
françaises. Eh! bien, dit-elle, n'allez-vous pas tomber amoureux de
Béatrix sur le portrait que je vous en fais, absolument comme je ne
sais quel prince des _Mille et un Jours_? Tu arriverais encore trop
tard, mon pauvre enfant. Mais, console-toi: là c'est au premier venu
les os!

Ces paroles furent dites avec intention. L'admiration peinte sur le
visage du jeune homme était plus excitée par la peinture que par
le peintre dont le _faire_ manquait son but. En parlant, Félicité
déployait les ressources de son éloquente physionomie.

—Malgré son état de blonde, continua-t-elle, Béatrix n'a pas la
finesse de sa couleur; elle a de la sévérité dans les lignes, elle est
élégante et dure; elle a la figure d'un dessin sec, et l'on dirait
que dans son âme il y a des ardeurs méridionales. C'est un ange qui
flambe et se dessèche. Enfin ses yeux ont soif. Ce qu'elle a de mieux
est la face; de profil, sa figure a l'air d'avoir été prise entre
deux portes. Vous verrez si je me suis trompée. Voici ce qui nous a
rendues amies intimes. Pendant trois ans, de 1828 à 1831, Béatrix,
en jouissant des dernières fêtes de la Restauration, en voyageant à
travers les salons, en allant à la cour, en ornant les bals costumés
de l'Élysée-Bourbon, jugeait les hommes, les choses, les événements
et la vie de toute la hauteur de sa pensée. Elle eut l'esprit occupé.
Ce premier moment d'étourdissement causé par le monde empêcha son
cœur de se réveiller, et il fut encore engourdi par les premières
malices du mariage: l'enfant, les couches, et ce trafic de maternité
que je n'aime point. Je ne suis point femme de ce côté-là. Les
enfants me sont insupportables, ils donnent mille chagrins et des
inquiétudes constantes. Aussi trouvé-je qu'un des grands bénéfices de
la société moderne, et dont nous avons été privées par cet hypocrite
de Jean-Jacques, était de nous laisser libres d'être ou de ne pas être
mères. Si je ne suis pas seule à penser ainsi, je suis seule à le dire.
Béatrix alla de 1830 à 1831 passer la tourmente à la terre de son mari
et s'y ennuya comme un saint dans sa stalle au paradis. A son retour à
Paris, la marquise jugea peut-être avec justesse que la révolution,
en apparence purement politique aux yeux de certaines gens, allait
être une révolution morale. Le monde auquel elle appartenait n'ayant
pu se reconstituer pendant le triomphe inespéré des quinze années de
la Restauration, s'en irait en miettes sous les coups de bélier mis
en œuvre par la bourgeoisie. Cette grande parole de monsieur Lainé:
Les rois s'en vont! elle l'avait entendue. Cette opinion, je le
crois, n'a pas été sans influence sur sa conduite. Elle prit une part
intellectuelle aux nouvelles doctrines qui pullulèrent durant trois
ans, après Juillet, comme des moucherons au soleil, et qui ravagèrent
plusieurs têtes femelles; mais comme tous les nobles, en trouvant ces
nouveautés superbes, elle voulait sauver la noblesse. Ne voyant plus
de place pour les supériorités personnelles, voyant la haute noblesse
recommencer l'opposition muette qu'elle avait faite à Napoléon, ce
qui était son seul rôle sous l'empire de l'action et des faits, mais
ce qui, dans une époque morale, équivaut à donner sa démission, elle
préféra le bonheur à ce mutisme. Quand nous respirâmes un peu, la
marquise trouva chez moi l'homme avec qui je croyais finir ma vie,
Gennaro Conti, le grand compositeur, d'origine napolitaine, mais né à
Marseille. Conti a beaucoup d'esprit, il a du talent comme compositeur
quoiqu'il ne puisse jamais arriver au premier rang. Sans Meyerbeer et
Rossini, peut-être eût-il passé pour un homme de génie. Il a sur eux un
avantage, il est en musique vocale ce qu'est Paganini sur le violon,
Liszt sur le piano, Taglioni dans la danse, et ce qu'était enfin le
fameux Garat, qu'il rappelle à ceux qui l'ont entendu. Ce n'est pas
une voix, mon ami, c'est une âme. Quand ce chant répond à certaines
idées, à des dispositions difficiles à peindre et dans lesquelles se
trouve parfois une femme, elle est perdue en entendant Gennaro. La
marquise conçut pour lui la plus folle passion et me l'enleva. Le trait
est excessivement provincial, mais de bonne guerre. Elle conquit mon
estime et mon amitié par la manière dont elle s'y prit avec moi. Je lui
paraissais femme à défendre mon bien, elle ne savait pas que pour moi
la chose au monde la plus ridicule dans cette position est l'objet même
de la lutte. Elle vint chez moi. Cette femme si fière était tant éprise
qu'elle me livra son secret et me rendit l'arbitre de sa destinée.
Elle fut adorable: elle resta femme et marquise à mes yeux. Je vous
dirai, mon ami, que les femmes sont parfois mauvaises; mais elles ont
des grandeurs secrètes que jamais les hommes ne sauront apprécier.
Ainsi, comme je puis faire mon testament de femme au bord de la
vieillesse qui m'attend, je vous dirai que j'étais fidèle à Conti, que
je l'eusse été jusqu'à la mort, et que cependant je le connaissais.
C'est une nature charmante en apparence, et détestable au fond. Il est
charlatan dans les choses du cœur. Il se rencontre des hommes, comme
Nathan de qui je vous ai déjà parlé, qui sont charlatans d'extérieur
et de bonne foi. Ces hommes se mentent à eux-mêmes. Montés sur leurs
échasses, ils croient être sur leurs pieds, et font leurs jongleries
avec une sorte d'innocence; leur vanité est dans leur sang; ils sont
nés comédiens, vantards, extravagants de forme comme un vase chinois;
ils riront peut-être d'eux-mêmes. Leur personnalité est d'ailleurs
généreuse, et, comme l'éclat des vêtements royaux de Murat, elle attire
le danger. Mais la fourberie de Conti ne sera jamais connue que de sa
maîtresse. Il a dans son art la célèbre jalousie italienne qui porta le
Carlone à assassiner Piola, qui valut un coup de stylet à Paësiello.
Cette envie terrible est cachée sous la camaraderie la plus gracieuse.
Conti n'a pas le courage de son vice, il sourit à Meyerbeer et le
complimente quand il voudrait le déchirer. Il sent sa faiblesse, et
se donne les apparences de la force; puis il est d'une vanité qui lui
fait jouer les sentiments les plus éloignés de son cœur. Il se donne
pour un artiste qui reçoit ses inspirations du ciel. Pour lui l'art est
quelque chose de saint et de sacré. Il est fanatique, il est sublime
de moquerie avec les gens du monde; il est d'une éloquence qui semble
partir d'une conviction profonde. C'est un voyant, un démon, un dieu,
un ange. Enfin, quoique prévenu, Calyste, vous serez sa dupe. Cet homme
méridional, cet artiste bouillant est froid comme une corde à puits.
Écoutez-le: l'artiste est un missionnaire, l'art est une religion
qui a ses prêtres et doit avoir ses martyrs. Une fois parti, Gennaro
arrive au pathos le plus échevelé que jamais professeur de philosophie
allemande ait dégurgité à son auditoire. Vous admirez ses convictions,
il ne croit à rien. En vous enlevant au ciel par un chant qui semble
un fluide mystérieux et qui verse l'amour, il jette sur vous un regard
extatique; mais il surveille votre admiration, il se demande: Suis-je
bien un dieu pour eux? Au même moment parfois il se dit en lui-même:
J'ai mangé trop de macaroni. Vous vous croyez aimée, il vous hait, et
vous ne savez pourquoi; mais je le savais, moi: il avait vu la veille
une femme, il l'aimait par caprice, et m'insultait de quelque faux
amour, de caresses hypocrites, en me faisant payer cher sa fidélité
forcée. Enfin il est insatiable d'applaudissements, il singe tout et
se joue de tout; il feint la joie aussi bien que la douleur; mais il
réussit admirablement. Il plaît, on l'aime, il peut être admiré quand
il le veut. Je l'ai laissé haïssant sa voix, il lui devait plus de
succès qu'à son talent de compositeur; et il préfère être homme de
génie comme Rossini à être un exécutant de la force de Rubini. J'avais
fait la faute de m'attacher à lui, j'étais résignée à parer cette idole
jusqu'au bout. Conti, comme beaucoup d'artistes, est friand; il aime
ses aises, ses jouissances; il est coquet, recherché, bien mis; eh!
bien, je flattais toutes ses passions, j'aimais cette nature faible et
astucieuse. J'étais enviée, et je souriais parfois de pitié. J'estimais
son courage; il est brave, et la bravoure est, dit-on, la seule vertu
qui n'ait pas d'hypocrisie. En voyage, dans une circonstance, je
l'ai vu à l'épreuve: il a su risquer une vie qu'il aime; mais, chose
étrange! à Paris, je lui ai vu commettre ce que je nomme des lâchetés
de pensée. Mon ami, je savais toutes ces choses. Je dis à la pauvre
marquise:—Vous ne savez dans quel abîme vous mettez le pied. Vous êtes
le Persée d'une pauvre Andromède, vous me délivrez de mon rocher. S'il
vous aime, tant mieux! mais j'en doute, il n'aime que lui. Gennaro fut
au septième ciel de l'orgueil. Je n'étais pas marquise, je ne suis
pas née Casteran, je fus oubliée en un jour. Je me donnai le sauvage
plaisir d'aller au fond de cette nature. Sûre du dénouement, je voulus
observer les détours que ferait Conti. Mon pauvre enfant, je vis en
une semaine des horreurs de sentiment, des pantalonnades infâmes. Je
ne veux rien vous en dire, vous verrez cet homme ici. Seulement, comme
il sait que je le connais, il me hait aujourd'hui. S'il pouvait me
poignarder avec quelque sécurité, je n'existerais pas deux secondes.
Je n'ai jamais dit un mot à Béatrix. La dernière et constante insulte
de Gennaro est de croire que je suis capable de communiquer mon triste
savoir à la marquise. Il est devenu sans cesse inquiet, rêveur; car il
ne croit aux bons sentiments de personne. Il joue encore avec moi le
personnage d'un homme malheureux de m'avoir quittée. Vous trouverez
en lui les cordialités les plus pénétrantes; il est caressant, il est
chevaleresque. Pour lui, toute femme est une madone. Il faut vivre
longtemps avec lui pour avoir le secret de cette fausse bonhomie et
connaître le stylet invisible de ses mystifications. Son air convaincu
tromperait Dieu. Aussi serez-vous enlacé par ses manières chattes
et ne croirez-vous jamais à la profonde et rapide arithmétique de
sa pensée intime. Laissons-le. Je poussai l'indifférence jusqu'à
les recevoir chez moi. Cette circonstance fit que le monde le plus
perspicace, le monde parisien, ne sut rien de cette intrigue. Quoique
Gennaro fût ivre d'orgueil, il avait besoin sans doute de se poser
devant Béatrix: il fut d'une admirable dissimulation. Il me surprit,
je m'attendais à le voir demandant un éclat. Ce fut la marquise qui
se compromit après un an de bonheur soumis à toutes les vicissitudes,
à tous les hasards de la vie parisienne. A la fin de l'avant-dernier
hiver, elle n'avait pas vu Gennaro depuis plusieurs jours, et je
l'avais invité à dîner chez moi, où elle devait venir dans la soirée.
Rochegude ne se doutait de rien; mais Béatrix connaissait si bien son
mari, qu'elle aurait préféré, me disait-elle souvent, les plus grandes
misères à la vie qui l'attendait auprès de cet homme dans le cas où
il aurait le droit de la mépriser ou de la tourmenter. J'avais choisi
le jour de la soirée de notre amie la comtesse de Montcornet. Après
avoir vu le café servi à son mari, Béatrix quitta le salon pour aller
s'habiller, quoiqu'elle ne commençât jamais sa toilette de si bonne
heure.—Votre coiffeur n'est pas venu, lui fit observer Rochegude quand
il sut le motif de la retraite de sa femme.—Thérèse me coiffera,
répondit-elle.—Mais où allez-vous donc? vous n'allez pas chez madame
de Montcornet à huit heures.—Non, dit-elle, mais j'entendrai le
premier acte aux Italiens. L'interrogeant bailli du Huron dans Voltaire
est un muet en comparaison des maris oisifs. Béatrix s'enfuit pour
ne pas être questionnée davantage, et n'entendit pas son mari qui
lui répondait:—Eh! bien, nous irons ensemble. Il n'y mettait aucune
malice, il n'avait aucune raison de soupçonner sa femme, elle avait
tant de liberté! il s'efforçait de ne la gêner en rien, il y mettait
de l'amour-propre. La conduite de Béatrix n'offrait d'ailleurs pas la
moindre prise à la critique la plus sévère. Le marquis comptait aller
je ne sais où, chez sa maîtresse peut-être! Il s'était habillé avant
le dîner, il n'avait qu'à prendre ses gants et son chapeau, lorsqu'il
entendit rouler la voiture de sa femme dans la cour sous la marquise
du perron. Il passa chez elle et la trouva prête, mais dans le dernier
étonnement de le voir.—Où allez-vous? lui demanda-t-elle.—Ne vous
ai-je pas dit que je vous accompagnais aux Italiens? La marquise
réprima les mouvements extérieurs d'une violente contrariété; mais
ses joues prirent une teinte de rose vif, comme si elle eût mis du
rouge.—Eh! bien, partons, dit-elle. Rochegude la suivit sans prendre
garde à l'émotion trahie par la voix de sa femme, que dévorait la
colère la plus concentrée.—Aux Italiens! dit le mari.—Non! s'écria
Béatrix, chez mademoiselle des Touches. J'ai quelques mots à lui dire,
reprit-elle quand la portière fut fermée. La voiture partit.—Mais,
si vous le vouliez, reprit Béatrix, je vous conduirais d'abord aux
Italiens, et j'irais chez elle après.—Non, répondit le marquis, si
vous n'avez que quelques mots à lui dire, j'attendrai dans la voiture;
il est sept heures et demie. Si Béatrix avait dit à son mari:—Allez
aux Italiens et laissez-moi tranquille, il aurait paisiblement obéi.
Comme toute femme d'esprit, elle eut peur d'éveiller ses soupçons en se
sentant coupable, et se résigna. Quand elle voulut quitter les Italiens
pour venir chez moi, son mari l'accompagna. Elle entra rouge de colère
et d'impatience. Elle vint à moi et me dit à l'oreille de l'air le
plus tranquille du monde:—Ma chère Félicité, je partirai demain soir
avec Conti pour l'Italie, priez-le de faire ses préparatifs et d'être
avec une voiture et un passe-port ici.—Elle partit avec son mari. Les
passions violentes veulent à tout prix leur liberté. Béatrix souffrait
depuis un an de sa contrainte et de la rareté de ses rendez-vous, elle
se regardait comme unie à Gennaro. Ainsi rien ne me surprit. A sa
place, avec mon caractère, j'eusse agi de même. Elle se résolut à cet
éclat en se voyant contrariée de la manière la plus innocente. Elle
prévint le malheur par un malheur plus grand. Conti fut d'un bonheur
qui me navra, sa vanité seule était en jeu.—C'est être aimé, cela! me
dit-il au milieu de ses transports. Combien peu de femmes sauraient
perdre ainsi toute leur vie, leur fortune, leur considération!—Oui,
elle vous aime, lui dis-je, mais vous ne l'aimez pas! Il devint furieux
et me fit une scène: il pérora, me querella, me peignit son amour en
disant qu'il n'avait jamais cru qu'il lui serait possible d'aimer
autant. Je fus impassible et lui prêtai l'argent dont il pouvait avoir
besoin pour ce voyage qui le prenait au dépourvu. Béatrix laissa pour
Rochegude une lettre, et partit le lendemain soir en Italie. Elle y
est restée dix-huit mois; elle m'a plusieurs fois écrit, ses lettres
sont ravissantes d'amitié; la pauvre enfant s'est attachée à moi comme
à la seule femme qui la comprenne. Elle m'adore, dit-elle. Le besoin
d'argent a fait faire un opéra français à Gennaro, qui n'a pas trouvé
en Italie les ressources pécuniaires qu'ont les compositeurs à Paris.
Voici la lettre de Béatrix, vous pourrez maintenant la comprendre, si à
votre âge on peut analyser déjà les choses du cœur, dit-elle en lui
tendant la lettre.

En ce moment Claude Vignon entra. Cette apparition inattendue rendit
pendant un moment Calyste et Félicité silencieux, elle par surprise,
lui par inquiétude vague. Le front immense, haut et large de ce jeune
homme chauve à trente-sept ans semblait obscurci de nuages. Sa bouche
ferme et judicieuse exprimait une froide ironie. Claude Vignon est
imposant, malgré les dégradations précoces d'un visage autrefois
magnifique et devenu livide. Entre dix-huit et vingt-cinq ans, il a
ressemblé presque au divin Raphaël; mais son nez, ce trait de la face
humaine qui change le plus, s'est taillé en pointe; mais sa physionomie
s'est tassée pour ainsi dire sous de mystérieuses dépressions; les
contours ont acquis une plénitude d'une mauvaise couleur; les tons
de plomb dominent dans le teint fatigué, sans qu'on connaisse les
fatigues de ce jeune homme, vieilli peut-être par une amère solitude
et par les abus de la compréhension. Il scrute la pensée d'autrui,
sans but ni système. Le pic de sa critique démolit toujours et ne
construit rien. Ainsi sa lassitude est celle du manœuvre, et non celle
de l'architecte. Les yeux d'un bleu pâle, brillants jadis, ont été
voilés par des peines inconnues, ou ternis par une tristesse morne.
La débauche a estompé le dessus des sourcils d'une teinte noirâtre.
Les tempes ont perdu de leur fraîcheur. Le menton, d'une incomparable
distinction, s'est doublé sans noblesse. Sa voix, déjà peu sonore, a
faibli; sans être ni éteinte ni enrouée, elle est entre l'enrouement
et l'extinction. L'impassibilité de cette belle tête, la fixité de ce
regard couvrent une irrésolution, une faiblesse que trahit un sourire
spirituel et moqueur. Cette faiblesse frappe sur l'action et non sur
la pensée: il y a les traces d'une compréhension encyclopédique sur ce
front, dans les habitudes de ce visage enfantin et superbe à la fois.
Il est un détail qui peut expliquer les bizarreries du caractère.
L'homme est d'une haute taille, légèrement voûté déjà, comme tous
ceux qui portent un monde d'idées. Jamais ces grands longs corps
n'ont été remarquables par une énergie continue, par une activité
créatrice. Charlemagne, Narsès, Bélisaire et Constantin sont en ce
genre, des exceptions excessivement remarquées. Certes, Claude Vignon
offre des mystères à deviner. D'abord il est très-simple et très-fin
tout ensemble. Quoiqu'il tombe avec la facilité d'une courtisane dans
les excès, sa pensée demeure inaltérable. Cette intelligence, qui
peut critiquer les arts, la science, la littérature, la politique,
est inhabile à gouverner la vie extérieure. Claude se contemple dans
l'étendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec
une insouciance diogénique. Satisfait de tout pénétrer, de tout
comprendre, il méprise les matérialités; mais, atteint par le doute
dès qu'il s'agit de créer, il voit les obstacles sans être ravi des
beautés, et à force de discuter les moyens, il demeure les bras
pendants, sans résultat. C'est le Turc de l'intelligence endormi par
la méditation. La critique est son opium, et son harem de livres faits
l'a dégoûté de toute œuvre à faire. Indifférent aux plus petites
comme aux plus grandes choses, il est obligé, par le poids même de
sa tête, de tomber dans la débauche pour abdiquer pendant quelques
instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. Il est trop
préoccupé par l'envers du génie, et vous pouvez maintenant concevoir
que Camille Maupin essayât de le mettre à l'endroit. Cette tâche était
séduisante. Claude Vignon se croyait aussi grand politique que grand
écrivain; mais ce Machiavel inédit se rit en lui-même des ambitieux,
il sait tout ce qu'il peut, il prend instinctivement mesure de son
avenir sur ses facultés, il se voit grand, il regarde les obstacles,
pénètre la sottise des parvenus, s'effraie ou se dégoûte, et laisse
le temps s'écouler sans se mettre à l'œuvre. Comme Étienne Lousteau
le feuilletoniste, comme Nathan le célèbre auteur dramatique, comme
Blondet, autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, à
laquelle on doit la plupart des grands écrivains.

—Par où donc êtes-vous venu? lui dit mademoiselle des Touches surprise
et rougissant de bonheur ou de surprise.

—Par la porte, dit sèchement Claude Vignon.

—Mais, s'écria-t-elle en haussant les épaules, je sais bien que vous
n'êtes pas homme à entrer par une fenêtre.

—L'escalade est une espèce de croix d'honneur pour les femmes aimées.

—Assez, dit Félicité.

—Je vous dérange? dit Claude Vignon.

—Monsieur, dit le naïf Calyste, cette lettre...

—Gardez-la, je ne demande rien, _à nos âges ces choses-là se
comprennent_, dit-il d'un air moqueur en interrompant Calyste.

—Mais, monsieur... dit Calyste indigné.

—Calmez-vous, jeune homme, je suis d'une indulgence excessive pour les
sentiments.

—Mon cher Calyste... dit Camille en voulant parler.

—Cher? dit Vignon qui l'interrompit.

—Claude plaisante, dit Camille en continuant de parler à Calyste, il a
tort avec vous qui ne connaissez rien aux mystifications parisiennes.

—Je ne savais pas être plaisant, répliqua Vignon d'un air grave.

—Par quel chemin êtes-vous venu? voilà deux heures que je ne cesse de
regarder dans la direction du Croisic.

—Vous ne regardiez pas toujours, répondit Vignon.

—Vous êtes insupportable dans vos railleries.

—Je raille?

Calyste se leva.

—Vous n'êtes pas assez mal ici pour vous en aller, lui dit Vignon.

—Au contraire, dit le bouillant jeune homme à qui Camille Maupin
tendit sa main qu'il baisa, au lieu de la serrer, en y laissant une
larme brûlante.

—Je voudrais être ce petit jeune homme, dit le critique en s'asseyant
et prenant le bout du houka. Comme il aimera!

—Trop, car alors il ne sera pas aimé, dit mademoiselle des Touches.
Madame de Rochegude arrive ici.

—Bon! fit Claude. Avec Conti?

—Elle y restera seule, mais il l'accompagne.

—Il y a de la brouille?

—Non.

—Jouez-moi une sonate de Beethoven, je ne connais rien de la musique
qu'il a écrite pour le piano.

Claude se mit à charger de tabac turc la cheminée du houka, en
examinant Camille beaucoup plus qu'elle ne le croyait. Une pensée
horrible l'occupait, il se croyait pris pour dupe par une femme de
bonne foi. Cette situation était neuve.

Calyste en s'en allant ne pensait plus à Béatrix de Rochegude ni à sa
lettre, il était furieux contre Claude Vignon, il se courrouçait de ce
qu'il prenait pour de l'indélicatesse, il plaignait la pauvre Félicité.
Comment être aimé de cette sublime femme et ne pas l'adorer à genoux,
ne pas la croire sur la foi d'un regard ou d'un sourire? Après avoir
été le témoin privilégié des douleurs que causait l'attente à Félicité,
l'avoir vue tournant la tête vers le Croisic, il s'était senti l'envie
de déchirer ce spectre pâle et froid; ignorant, comme le lui avait
dit Félicité, les mystifications de pensée auxquelles excellent les
railleurs de la Presse. Pour lui, l'amour était une religion humaine.
En l'apercevant dans la cour, sa mère ne put retenir une exclamation de
joie, et aussitôt la vieille mademoiselle du Guénic siffla Mariotte.

—Mariotte, voici l'enfant, mets la lubine.

—Je l'ai vu, mademoiselle, répondit la cuisinière.

La mère, un peu inquiète de la tristesse qui siégeait sur le front de
Calyste, sans se douter qu'elle était causée par le prétendu mauvais
traitement de Vignon envers Félicité, se mit à sa tapisserie. La
vieille tante prit son tricot. Le baron donna son fauteuil à son fils,
et se promena dans la salle comme pour se dérouiller les jambes avant
d'aller faire un tour au jardin. Jamais tableau flamand ou hollandais
n'a représenté d'intérieur d'un ton si brun, meublé de figures si
harmonieusement suaves. Ce beau jeune homme vêtu de velours noir,
cette mère encore si belle et les deux vieillards encadrés dans cette
salle antique, exprimaient les plus touchantes harmonies domestiques.
Fanny aurait bien voulu questionner Calyste, mais il avait tiré de sa
poche cette lettre de Béatrix, qui peut-être allait détruire tout le
bonheur dont jouissait cette noble famille. En la dépliant, la vive
imagination de Calyste lui montra la marquise vêtue comme la lui avait
fantastiquement dépeinte Camille Maupin.


LETTRE DE BÉATRIX A FÉLICITÉ.

«Gênes, le 2 juillet.

»Je ne vous ai pas écrit depuis notre séjour à Florence, chère amie;
mais Venise et Rome ont absorbé mon temps, et vous le savez, le bonheur
tient de la place dans la vie. Nous n'en sommes ni l'une ni l'autre à
une lettre de plus ou de moins. Je suis un peu fatiguée. J'ai voulu
tout voir et quand on n'a pas l'âme facile à blaser, la répétition des
jouissances cause de la lassitude. Notre ami a eu de beaux triomphes
à la Scala, à la Fenice, et ces jours derniers à Saint-Charles. Trois
opéras italiens en dix-huit mois! vous ne direz pas que l'amour le rend
paresseux. Nous avons été partout accueillis à merveille, mais j'eusse
préféré le silence et la solitude. N'est-ce pas la seule manière d'être
qui convienne à des femmes en opposition directe avec le monde? Je
croyais qu'il en serait ainsi. L'amour, ma chère, est un maître plus
exigeant que le mariage; mais il est si doux de lui obéir! Après avoir
fait de l'amour toute ma vie, je ne savais pas qu'il faudrait revoir
le monde, même par échappées, et les soins dont on m'y a entourée
étaient autant de blessures. Je n'y étais plus sur un pied d'égalité
avec les femmes les plus élevées. Plus on me marquait d'égards, plus on
étendait mon infériorité. Gennaro n'a pas compris ces finesses; mais
il était si heureux que j'aurais eu mauvaise grâce à ne pas immoler de
petites vanités à une aussi grande chose que la vie d'un artiste. Nous
ne vivons que par l'amour; tandis que les hommes vivent par l'amour et
par l'action, autrement ils ne seraient pas hommes. Cependant il existe
pour nous autres femmes de grands désavantages dans la position où je
me suis mise, et vous les aviez évités: vous étiez restée grande en
face du monde, qui n'avait aucun droit sur vous; vous aviez votre libre
arbitre, et je n'ai plus le mien. Je ne parle de ceci que relativement
aux choses du cœur, et non aux choses sociales desquelles j'ai fait
un entier sacrifice. Vous pouviez être coquette et volontaire, avoir
toutes les grâces de la femme qui aime et peut tout accorder ou tout
refuser à son gré; vous aviez conservé le privilége des caprices, même
dans l'intérêt de votre amour et de l'homme qui vous plaisait. Enfin,
aujourd'hui, vous avez encore votre propre aveu; moi, je n'ai plus la
liberté du cœur, que je trouve toujours délicieuse à exercer en amour,
même quand la passion est éternelle. Je n'ai pas ce droit de quereller
en riant, auquel nous tenons tant et avec tant de raison: n'est-ce pas
la sonde avec laquelle nous interrogeons le cœur? Je n'ai pas une
menace à faire, je dois tirer tous mes attraits d'une obéissance et
d'une douceur illimitées, je dois imposer par la grandeur de mon amour;
j'aimerais mieux mourir que de quitter Gennaro, car mon pardon est
dans la sainteté de ma passion. Entre la dignité sociale et ma petite
dignité, qui est un secret pour ma conscience, je n'ai pas hésité.
Si j'ai quelques mélancolies semblables à ces nuages qui passent sur
les cieux les plus purs et auxquelles nous autres femmes nous aimons
à nous livrer, je les tais, elles ressembleraient à des regrets. Mon
Dieu, j'ai si bien aperçu l'étendue de mes obligations, que je me suis
armée d'une indulgence entière; mais jusqu'à présent Gennaro n'a pas
effarouché ma susceptible jalousie. Enfin, je n'aperçois point par
où ce cher beau génie pourrait faillir. Je ressemble un peu, chère
ange, à ces dévots qui discutent avec leur Dieu, car n'est-ce pas à
vous que je dois mon bonheur? Aussi ne pouvez-vous douter que je
pense souvent à vous. J'ai vu l'Italie, enfin! comme vous l'avez vue,
comme on doit la voir, éclairée dans notre âme par l'amour, comme
elle l'est par son beau soleil et par ses chefs-d'œuvre. Je plains
ceux qui sont incessamment remués par les adorations qu'elle réclame
à chaque pas, de ne pas avoir une main à serrer, un cœur où jeter
l'exubérance des émotions qui s'y calment en s'y agrandissant. Ces
dix-huit mois sont pour moi toute ma vie, et mon souvenir y fera de
riches moissons. N'avez-vous pas fait comme moi le projet de demeurer à
Chiavari, d'acheter un palais à Venise, une maisonnette à Sorrente, à
Florence une villa? Toutes les femmes aimantes ne craignent-elles pas
le monde? Mais moi, jetée pour toujours en dehors de lui, ne devais-je
pas souhaiter de m'ensevelir dans un beau paysage, dans un monceau de
fleurs, en face d'une jolie mer ou d'une vallée qui vaille la mer,
comme celle qu'on voit de Fiesole? Mais, hélas! nous sommes de pauvres
artistes, et l'argent ramène à Paris les deux bohémiens. Gennaro ne
veut pas que je m'aperçoive d'avoir quitté mon luxe, et vient faire
répéter à Paris une œuvre nouvelle, un grand opéra. Vous comprenez
aussi bien que moi, mon bel ange, que je ne saurais mettre le pied dans
Paris. Au prix de mon amour, je ne voudrais pas rencontrer un de ces
regards de femme ou d'homme qui me feraient concevoir l'assassinat.
Oui, je hacherais en morceaux quiconque m'honorerait de sa pitié,
me couvrirait de sa bonne grâce, comme cette adorable Châteauneuf,
laquelle, sous Henri III, je crois, a poussé son cheval et foulé aux
pieds le prévôt de Paris, pour un crime de ce genre. Je vous écris
donc pour vous dire que je ne tarderai pas à venir vous retrouver aux
Touches, y attendre, dans cette chartreuse, notre Gennaro. Vous voyez
comme je suis hardie avec ma bienfaitrice et ma sœur? Mais c'est que
la grandeur des obligations ne me mènera pas, comme certains cœurs, à
l'ingratitude. Vous m'avez tant parlé des difficultés de la route que
je vais essayer d'arriver au Croisic par mer. Cette idée m'est venue
en apprenant ici qu'il y avait un petit navire danois déjà chargé de
marbre qui va y prendre du sel en retournant dans la Baltique. J'évite
par cette voie la fatigue et les dépenses du voyage par la poste. Je
sais que vous n'êtes pas seule, et j'en suis bien heureuse: j'avais des
remords à travers mes félicités. Vous êtes la seule personne auprès de
laquelle je pouvais être seule et sans Conti. Ne sera-ce pas pour vous
aussi un plaisir que d'avoir auprès de vous une femme qui comprendra
votre bonheur sans en être jalouse? Allons, à bientôt. Le vent est
favorable, je pars en vous envoyant un baiser.»


—Hé! bien, elle m'aime aussi, celle-là, se dit Calyste en repliant la
lettre d'un air triste.

Cette tristesse jaillit sur le cœur de la mère comme si quelque lueur
lui eût éclairé un abîme. Le baron venait de sortir. Fanny alla pousser
le verrou de la tourelle et revint se poser au dossier du fauteuil
où était son enfant, comme est la sœur de Didon dans le tableau de
Guérin; elle lui baisa le front en lui disant:—Qu'as-tu, mon Calyste,
qui t'attriste? Tu m'as promis de m'expliquer tes assiduités aux
Touches; je dois, dis-tu, en bénir la maîtresse.

—Oui, certes, dit-il, elle m'a démontré, ma mère chérie,
l'insuffisance de mon éducation à une époque où les nobles doivent
conquérir une valeur personnelle pour rendre la vie à leur nom. J'étais
aussi loin de mon siècle que Guérande est loin de Paris. Elle a été un
peu la mère de mon intelligence.

—Ce n'est pas pour cela que je la bénirai, dit la baronne dont les
yeux s'emplirent de larmes.

—Maman, s'écria Calyste sur le front de qui tombèrent ces larmes
chaudes, deux perles de maternité endolorie! maman, ne pleurez pas, car
tout à l'heure je voulais, pour lui rendre service, parcourir le pays
depuis la berge aux douaniers jusqu'au bourg de Batz, et elle m'a dit:
«Dans quelle inquiétude serait votre mère!»

—Elle a dit cela? Je puis donc lui pardonner bien des choses, dit
Fanny.

—Félicité ne veut que mon bien, reprit Calyste, elle retient souvent
de ces paroles vives et douteuses qui échappent aux artistes, pour ne
pas ébranler en moi une foi qu'elle ne sait pas être inébranlable. Elle
m'a raconté la vie à Paris de quelques jeunes gens de la plus haute
noblesse, venant de leur province comme je puis en sortir, quittant
une famille sans fortune, et y conquérant, par la puissance de leur
volonté, de leur intelligence, une grande fortune. Je puis faire ce
qu'a fait le baron de Rastignac, au Ministère aujourd'hui. Elle me
donne des leçons de piano, elle m'apprend l'italien, elle m'initie à
mille secrets sociaux desquels personne ne se doute à Guérande. Elle
n'a pu me donner les trésors de l'amour, elle me donne ceux de sa
vaste intelligence, de son esprit, de son génie. Elle ne veut pas être
un plaisir, mais une lumière pour moi; elle ne heurte aucune de mes
religions: elle a foi dans la noblesse, elle aime la Bretagne, elle...

—Elle a changé notre Calyste, dit la vieille aveugle en
l'interrompant, car je ne comprends rien à ces paroles. Tu as une
maison solide, mon beau neveu, de vieux parents qui t'adorent, de bons
vieux domestiques; tu peux épouser une bonne petite Bretonne, une fille
religieuse et accomplie qui te rendra heureux, et tu peux réserver tes
ambitions pour ton fils aîné, qui sera trois fois plus riche que tu
ne l'es, si tu sais vivre tranquille, économiquement, à l'ombre, dans
la paix du Seigneur, pour dégager les terres de notre maison. C'est
simple comme un cœur breton. Tu ne seras pas si promptement, mais plus
solidement un riche gentilhomme.

—Ta tante a raison, mon ange, elle s'est occupée de ton bonheur avec
autant de sollicitude que moi. Si je ne réussis pas à te marier avec
miss Margaret, la fille de ton oncle lord Fitz-William, il est à peu
près sûr que mademoiselle de Pen-Hoël donnera son héritage à celle de
ses nièces que tu chériras.

—D'ailleurs on trouvera quelques écus ici, dit la vieille tante à voix
basse et d'un air mystérieux.

—Me marier à mon âge?... dit-il en jetant à sa mère un de ces regards
qui font mollir la raison des mères.

Serais-je donc sans belles et folles amours? Ne pourrais-je trembler,
palpiter, craindre, respirer, me coucher sous d'implacables regards et
les attendrir? Faut-il ne pas connaître la beauté libre, la fantaisie
de l'âme, les nuages qui courent sous l'azur du bonheur et que le
souffle du plaisir dissipe? N'irais-je pas dans les petits chemins
détournés, humides de rosée? Ne resterais-je pas sous le ruisseau d'une
gouttière sans savoir qu'il pleut, comme les amoureux vus par Diderot?
Ne prendrais-je pas, comme le duc de Lorraine, un charbon ardent dans
la paume de ma main? N'escaladerais-je pas d'échelles de soie? ne me
suspendrais-je pas à un vieux treillis pourri sans le faire plier? ne
me cacherais-je pas dans une armoire ou sous un lit? Ne connaîtrais-je
de la femme que la soumission conjugale, de l'amour que sa flamme
de lampe égale? Mes curiosités seront-elles rassasiées avant d'être
excitées? Vivrais-je sans éprouver ces rages de cœur qui grandissent
la puissance de l'homme? Serais-je un moine conjugal? Non! j'ai mordu
la pomme parisienne de la civilisation. Ne voyez-vous pas que vous
avez, par les chastes, par les ignorantes mœurs de la famille, préparé
le feu qui me dévore, et que je serais consumé sans avoir adoré la
divinité que je vois partout, dans les feuillages verts, comme dans
les sables allumés par le soleil, et dans toutes les femmes belles,
nobles, élégantes, dépeintes par les livres, par les poèmes dévorés
chez Camille? Hélas! de ces femmes, il n'en est qu'une à Guérande, et
c'est vous, ma mère! Ces beaux oiseaux bleus de mes rêves, ils viennent
de Paris, ils sortent d'entre les pages de lord Byron, de Scott: c'est
Parisina, Effie, Minna! Enfin c'est la royale duchesse que j'ai vue
dans les landes, à travers les bruyères et les genêts, et dont l'aspect
me mettait tout le sang au cœur!

La baronne vit toutes ces pensées plus claires, plus belles, plus vives
que l'art ne les fait à celui qui les lit; elle les embrassa rapides,
toutes jetées par ce regard comme les flèches d'un carquois qui se
renverse. Sans avoir jamais lu Beaumarchais, elle pensa, avec toutes
les femmes, que ce serait un crime que de marier ce Chérubin.

—Oh! mon cher enfant, dit-elle en le prenant dans ses bras, le serrant
et baisant ses beaux cheveux qui étaient encore à elle, marie-toi quand
tu voudras, mais sois heureux! Mon rôle n'est pas de te tourmenter.

Mariotte vint mettre le couvert. Gasselin était sorti pour promener
le cheval de Calyste, qui depuis deux mois ne le montait plus. Ces
trois femmes, la mère, la tante et Mariotte s'entendaient avec la ruse
naturelle aux femmes pour fêter Calyste quand il dînait au logis. La
pauvreté bretonne, armée des souvenirs et des habitudes de l'enfance,
essayait de lutter avec la civilisation parisienne si fidèlement
représentée à deux pas de Guérande, aux Touches. Mariotte essayait de
dégoûter son jeune maître des préparations savantes de la cuisine de
Camille Maupin, comme sa mère et sa tante rivalisaient de soins pour
enserrer leur enfant dans les rets de leur tendresse, et rendre toute
comparaison impossible.

—Ah! vous avez une lubine (le bar), monsieur Calyste, et des
bécassines, et des crêpes qui ne peuvent se faire qu'ici, dit Mariotte
d'un air sournois et triomphant en se mirant dans la nappe blanche, une
vraie tombée de neige.

Après le dîner, quand sa vieille tante se fut remise à tricoter, quand
le curé de Guérande et le chevalier du Halga revinrent, alléchés par
leur partie de _mouche_, Calyste sortit pour retourner aux Touches,
prétextant la lettre de Béatrix à rendre.

Claude Vignon et mademoiselle des Touches étaient encore à table. Le
grand critique avait une pente à la gourmandise, et ce vice était
caressé par Félicité qui savait combien une femme se rend indispensable
par ses complaisances. La salle à manger, complétée depuis un mois
par des additions importantes, annonçait avec quelle souplesse et
quelle promptitude une femme épouse le caractère, embrasse l'état, les
passions et les goûts de l'homme qu'elle aime ou veut aimer. La table
offrait le riche et brillant aspect que le luxe moderne a imprimé au
service, aidé par les perfectionnements de l'industrie. La pauvre et
noble maison du Guénic ignorait à quel adversaire elle avait affaire,
et quelle fortune était nécessaire pour jouter avec l'argenterie
réformée à Paris, et apportée par mademoiselle des Touches, avec ses
porcelaines jugées encore bonnes pour la campagne, avec son beau
linge, son vermeil, les colifichets de sa table et la science de son
cuisinier. Calyste refusa de prendre des liqueurs contenues dans
un de ces magnifiques cabarets en bois précieux qui sont comme des
tabernacles.

—Voici votre lettre, dit-il avec une innocente ostentation, en
regardant Claude qui dégustait un verre de liqueur des îles.

—Eh! bien, qu'en dites-vous? lui demanda mademoiselle des Touches en
jetant la lettre à travers la table à Vignon, qui se mit à lire en
prenant et déposant tour à tour son petit verre.

—Mais... que les femmes de Paris sont bien heureuses, elles ont toutes
des hommes de génie à adorer et qui les aiment.

—Eh! bien, vous êtes encore de votre village, dit en riant Félicité.
Comment? vous n'avez pas vu qu'elle l'aime déjà moins, et que....

—C'est évident! dit Claude Vignon qui n'avait encore parcouru que
le premier feuillet. Observe-t-on quoi que ce soit de sa situation
quand on aime véritablement? est-on aussi subtil que la marquise?
calcule-t-on, distingue-t-on? La chère Béatrix est attachée à Conti par
la fierté, elle est condamnée à l'aimer quand même.

—Pauvre femme! dit Camille.

Calyste avait les yeux fixés sur la table, il n'y voyait plus rien. La
belle femme dans le costume fantastique dessiné le matin par Félicité
lui était apparue brillante de lumière; elle lui souriait, elle agitait
son éventail; et l'autre main, sortant d'un sabot de dentelle et de
velours nacarat, tombait blanche et pure sur les plis bouffants de sa
robe splendide.

—Ce serait bien votre affaire, dit Claude Vignon en souriant d'un air
sardonique à Calyste.

Calyste fut blessé du mot _affaire_.

—Ne donnez pas à ce cher enfant l'idée d'une intrigue pareille, vous
ne savez pas combien ces plaisanteries sont dangereuses. Je connais
Béatrix, elle a trop de grandiose dans le caractère pour changer, et
d'ailleurs Conti serait là.

—Ah! dit railleusement Claude Vignon, un petit mouvement de
jalousie?...

—Le croiriez-vous? dit fièrement Camille.

—Vous êtes plus perspicace que ne le serait une mère, répondit
railleusement Claude.

—Mais cela est-il possible? dit Camille en montrant Calyste.

—Cependant, reprit Vignon, ils seraient bien assortis. Elle a dix ans
de plus que lui, et c'est lui qui semble être la jeune fille.

—Une jeune fille, monsieur, qui a déjà vu le feu deux fois dans
la Vendée. S'il s'était seulement trouvé vingt mille jeunes filles
semblables...

—Je faisais votre éloge, dit Vignon, ce qui est bien plus facile que
de vous faire la barbe.

—J'ai une épée qui la fait à ceux qui l'ont trop longue, répondit
Calyste.

—Et moi je fais très-bien l'épigramme, dit en souriant Vignon, nous
sommes Français, l'affaire peut s'arranger.

Mademoiselle des Touches jeta sur Calyste un regard suppliant qui le
calma soudain.

—Pourquoi, dit Félicité pour briser ce débat, les jeunes gens comme
mon Calyste commencent-ils par aimer des femmes d'un certain âge?

—Je ne sais pas de sentiment qui soit plus naïf ni plus généreux,
répondit Vignon, il est la conséquence des adorables qualités de la
jeunesse. D'ailleurs, comment les vieilles femmes finiraient-elles
sans cet amour? Vous êtes jeune et belle, vous le serez encore pendant
vingt ans, on peut s'expliquer devant vous, ajouta-t-il en jetant un
regard fin à mademoiselle des Touches. D'abord les semi-douairières
auxquelles s'adressent les jeunes gens savent beaucoup mieux aimer que
n'aiment les jeunes femmes. Un adulte ressemble trop à une jeune femme
pour qu'une jeune femme lui plaise. Une telle passion frise la fable
de Narcisse. Outre cette répugnance, il y a, je crois, entre eux une
inexpérience mutuelle qui les sépare. Ainsi la raison qui fait que le
cœur des jeunes femmes ne peut être compris que par des hommes dont
l'habileté se cache sous une passion vraie ou feinte, est la même, à
part la différence des esprits, qui rend une femme d'un certain âge
plus apte à séduire un enfant: il sent admirablement qu'il réussira
près d'elle, et les vanités de la femme sont admirablement flattées
de sa poursuite. Il est enfin très-naturel à la jeunesse de se jeter
sur les fruits, et l'automne de la femme en offre d'admirables et de
très-savoureux. N'est-ce donc rien que ces regards à la fois hardis
et réservés, languissants à propos, trempés des dernières lueurs de
l'amour, si chaudes et si suaves? cette savante élégance de parole,
ces magnifiques épaules dorées si noblement développées, ces rondeurs
si pleines, ce galbe gras et comme ondoyant, ces mains trouées de
fossettes, cette peau pulpeuse et nourrie, ce front plein de sentiments
abondants où la lumière se traîne, cette chevelure si bien ménagée, si
bien soignée, où d'étroites raies de chair blanche sont admirablement
dessinées, et ces cols à plis superbes, ces nuques provoquantes où
toutes les ressources de l'art sont déployées pour faire briller les
oppositions entre les cheveux et les tons de la peau, pour mettre
en relief toute l'insolence de la vie et de l'amour? Les brunes
elles-mêmes prennent alors des teintes blondes, les couleurs d'ambre de
la maturité. Puis ces femmes révèlent dans leurs sourires et déploient
dans leurs paroles la science du monde: elles savent causer, elles vous
livrent le monde entier pour vous faire sourire, elles ont des dignités
et des fiertés sublimes, elles poussent des cris de désespoir à fendre
l'âme, des adieux à l'amour qu'elles savent rendre inutiles et qui
ravivent les passions; elles deviennent jeunes en variant les choses
les plus désespérément simples; elles se font à tout moment relever
de leur déchéance proclamée avec coquetterie, et l'ivresse causée
par leurs triomphes est contagieuse; leurs dévouements sont absolus:
elles vous écoutent, elles vous aiment enfin, elles se saisissent de
l'amour comme le condamné à mort s'accroche aux plus petits détails de
la vie, elles ressemblent à ces avocats qui plaident tout dans leurs
causes sans ennuyer le tribunal, elles usent de tous leurs moyens,
enfin on ne connaît l'amour absolu que par elles. Je ne crois pas qu'on
puisse jamais les oublier, pas plus qu'on n'oublie ce qui est grand,
sublime. Une jeune femme a mille distractions, ces femmes-là n'en ont
aucune; elles n'ont plus ni amour-propre, ni vanité, ni petitesse;
leur amour, c'est la Loire à son embouchure: il est immense, il est
grossi de toutes les déceptions, de tous les affluents de la vie, et
voilà pourquoi...... ma fille est muette, dit-il en voyant l'attitude
extatique de mademoiselle des Touches qui serrait avec force la main de
Calyste, peut-être pour le remercier d'avoir été l'occasion d'un pareil
moment, d'un éloge si pompeux qu'elle ne put y voir aucun piége.

Pendant le reste de la soirée, Claude Vignon et Félicité furent
étincelants d'esprit, racontèrent des anecdotes et peignirent le monde
parisien à Calyste qui s'éprit de Claude, car l'esprit exerce ses
séductions surtout sur les gens de cœur.

—Je ne serais pas étonné de voir débarquer demain la marquise de
Rochegude et Conti, qui sans doute l'accompagne, dit Claude à la fin de
la soirée. Quand j'ai quitté le Croisic, les marins avaient reconnu un
petit bâtiment danois, suédois ou norwégien.

Cette phrase rosa les joues de l'impassible Camille. Ce soir, madame
du Guénic attendit encore jusqu'à une heure du matin son fils, sans
pouvoir comprendre ce qu'il faisait aux Touches, puisque Félicité ne
l'aimait pas.

—Mais il les gêne, se disait cette adorable mère.—Qu'avez-vous donc
tant dit? lui demanda-t-elle en le voyant entrer.

—Oh! ma mère, je n'ai jamais passé de soirée plus délicieuse. Le génie
est une bien grande, bien sublime chose! Pourquoi ne m'as-tu pas donné
du génie? Avec du génie on doit pouvoir choisir parmi les femmes celle
qu'on aime, elle est forcément à vous.

—Mais tu es beau, mon Calyste.

—La beauté n'est bien placée que chez vous. D'ailleurs Claude Vignon
est beau. Les hommes de génie ont des fronts lumineux, des yeux d'où
jaillissent des éclairs; et moi, malheureux, je ne sais rien qu'aimer.

—On dit que cela suffit, mon ange, dit-elle en le baisant au front.

—Bien vrai?

—On me l'a dit, je ne l'ai jamais éprouvé.

Ce fut au tour de Calyste à baiser saintement la main de sa mère.

—Je t'aimerai pour tous ceux qui t'auraient adorée, lui dit-il.

—Cher enfant! c'est un peu ton devoir, tu as hérité de tous mes
sentiments. Ne sois donc pas imprudent: tâche de n'aimer que de nobles
femmes, s'il faut que tu aimes.

Quel est le jeune homme plein d'amour débordant et de vie contenue
qui n'aurait eu l'idée victorieuse d'aller au Croisic voir débarquer
madame de Rochegude, afin de pouvoir l'examiner incognito? Calyste
surprit étrangement sa mère et son père, qui ne savaient rien de
l'arrivée de la belle marquise, en partant dès le matin sans vouloir
déjeuner. Dieu sait avec quelle agilité le Breton leva le pied! Il
semblait qu'une force inconnue l'aidât, il se sentit léger, il se
coula le long des murs des Touches pour n'être pas vu. Cet adorable
enfant eut honte de son ardeur et peut-être une crainte horrible d'être
plaisanté: Félicité, Claude Vignon étaient si perspicaces! Dans ces
cas-là, d'ailleurs, les jeunes gens croient que leurs fronts sont
diaphanes. Il suivit les détours du chemin à travers le dédale des
marais salants, gagna les sables et les franchit comme d'un bond,
malgré l'ardeur du soleil qui y pétillait. Il arriva près de la berge,
consolidée par un empierrement, au pied de laquelle est une maison où
les voyageurs trouvent un abri contre les orages, les vents de mer,
la pluie et les ouragans. Il n'est pas toujours possible de traverser
le petit bras de mer, il ne se trouve pas toujours des barques, et
pendant le temps qu'elles mettent à venir du port il est souvent utile
de tenir à couvert les chevaux, les ânes, les marchandises ou les
bagages des passagers. De là, se découvrent la pleine mer et la ville
du Croisic; de là, Calyste vit bientôt arriver deux barques pleines
d'effets, de paquets, de coffres, sacs de nuit et caisses dont la
forme et les dispositions annonçaient aux naturels du pays les choses
extraordinaires qui ne pouvaient appartenir qu'à des voyageurs de
distinction. Dans l'une des barques était une jeune femme, en chapeau
de paille à voile vert, accompagnée d'un homme. Leur barque aborda la
première. Calyste de tressaillir; mais à leur aspect il reconnut un
domestique et une femme de chambre, il n'osa les questionner.

—Venez-vous au Croisic, monsieur Calyste? demandèrent les marins qui
le connaissaient et auxquels il répondit par un signe de tête négatif,
assez honteux d'avoir été nommé.

Calyste fut charmé à la vue d'une caisse couverte en toile goudronnée
sur laquelle on lisait: MADAME LA MARQUISE DE ROCHEGUDE. Ce nom
brillait à ses yeux comme un talisman, il y sentait je ne sais quoi
de fatal; il savait, sans en pouvoir douter, qu'il aimerait cette
femme; les plus petites choses qui la concernaient l'occupaient déjà,
l'intéressaient et piquaient sa curiosité. Pourquoi? Dans le brûlant
désert de ses désirs infinis et sans objet, la jeunesse n'envoie-t-elle
pas toutes ses forces sur la première femme qui s'y présente? Béatrix
avait hérité de l'amour que dédaignait Camille. Calyste regarda faire
le débarquement, tout en jetant de temps en temps les yeux sur le
Croisic, espérant voir une barque sortir du port, venir à ce petit
promontoire où mugissait la mer, et lui montrer cette Béatrix déjà
devenue dans sa pensée ce qu'était Béatrix pour Dante, une éternelle
statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses
couronnes. Il demeurait les bras croisés, perdu dans les méditations
de l'attente. Un fait digne de remarque, et qui cependant n'a point
été remarqué, c'est comme nous soumettons souvent nos sentiments à une
volonté, combien nous prenons une sorte d'engagement avec nous-mêmes,
et comme nous créons notre sort: le hasard n'y a certes pas autant de
part que nous le croyons.

—Je ne vois point les chevaux, dit la femme de chambre assise sur une
malle.

—Et moi je ne vois pas de chemin frayé, dit le domestique.

—Il est cependant venu des chevaux ici, dit la femme de chambre en
montrant les preuves de leur séjour. Monsieur, dit-elle en s'adressant
à Calyste, est-ce bien là la route qui mène à Guérande?

—Oui, répondit-il. Qui donc attendez-vous?

—On nous a dit qu'on viendrait nous chercher des Touches. Si l'on
tardait, je ne sais pas comment madame la marquise s'habillerait,
dit-elle au domestique. Vous devriez aller chez mademoiselle des
Touches. Quel pays de sauvages!

Calyste eut un vague soupçon de la fausseté de sa position.

—Votre maîtresse va donc aux Touches? demanda-t-il.

—Mademoiselle est venue ce matin à sept heures la chercher,
répondit-elle. Ah! voici des chevaux...

Calyste se précipita vers Guérande avec la vitesse et la légèreté d'un
chamois, en faisant un crochet de lièvre pour ne pas être reconnu par
les gens des Touches; mais il en rencontra deux dans le chemin étroit
des marais par où il passa.—Entrerai-je, n'entrerai-je pas? pensait-il
en voyant poindre les pins des Touches. Il eut peur, il rentra penaud
et contrit à Guérande, et se promena sur le mail, où il continua sa
délibération. Il tressaillit en voyant les Touches, il en examinait
les girouettes.—Elle ne se doute pas de mon agitation! se disait-il.
Ses pensées capricieuses étaient autant de grappins qui s'enfonçaient
dans son cœur et y attachaient la marquise. Calyste n'avait pas eu
ces terreurs, ces joies d'avant-propos avec Camille: il l'avait
rencontrée à cheval, et son désir était né comme à l'aspect d'une belle
fleur qu'il eût voulu cueillir. Ces incertitudes composent comme des
poèmes chez les âmes timides. Échauffées par les premières flammes
de l'imagination, ces âmes se soulèvent, se courroucent, s'apaisent,
s'animent tour à tour, et arrivent dans le silence et la solitude
au plus haut degré de l'amour, avant d'avoir abordé l'objet de tant
d'efforts. Calyste aperçut de loin sur le mail le chevalier du Halga
qui se promenait avec mademoiselle de Pen-Hoël, il entendit prononcer
son nom, il se cacha. Le chevalier et la vieille fille, se croyant
seuls sur le mail, y parlaient à haute voix.

—Puisque Charlotte de Kergarouët vient, disait le chevalier, gardez-la
trois ou quatre mois. Comment voulez-vous qu'elle soit coquette avec
Calyste? elle ne reste jamais assez longtemps pour l'entreprendre;
tandis qu'en se voyant tous les jours, ces deux enfants finiront par
se prendre de belle passion, et vous les marierez l'hiver prochain.
Si vous dites deux mots de vos intentions à Charlotte, elle en aura
bientôt dit quatre à Calyste, et une jeune fille de seize ans aura
certes raison d'une femme de quarante et quelques années.

Les deux vieilles gens se retournèrent pour revenir sur leurs pas;
Calyste n'entendit plus rien, mais il avait compris l'intention de
mademoiselle de Pen-Hoël. Dans la situation d'âme où il était, rien
ne devait être plus fatal. Est-ce au milieu des espérances d'un amour
préconçu qu'un jeune homme accepte pour femme une jeune fille imposée?
Calyste, à qui Charlotte de Kergarouët était indifférente, se sentit
disposé à la rebuter. Il était inaccessible aux considérations de
fortune, il avait depuis son enfance accoutumé sa vie à la médiocrité
de la maison paternelle, et d'ailleurs il ignorait les richesses de
mademoiselle de Pen-Hoël en lui voyant mener une vie aussi pauvre que
celle des du Guénic. Enfin, un jeune homme élevé comme l'était Calyste
ne devait faire cas que des sentiments, et sa pensée tout entière
appartenait à la marquise. Devant le portrait que lui avait dessiné
Camille, qu'était la petite Charlotte? la compagne de son enfance qu'il
traitait comme une sœur. Il ne revint au logis que vers cinq heures.
Quand il entra dans la salle, sa mère lui tendit avec un sourire triste
une lettre de mademoiselle des Touches.


«Mon cher Calyste, la belle marquise de Rochegude est venue, nous
comptons sur vous pour fêter son arrivée. Claude, toujours railleur,
prétend que vous serez _Bice_, et qu'elle sera _Dante_. Il y va
de l'honneur de la Bretagne et des du Guénic de bien recevoir une
Casteran. A bientôt donc.

»Votre ami,
»CAMILLE MAUPIN.

»Venez sans cérémonie, comme vous serez; autrement nous serions
ridicules.»


Calyste montra la lettre à sa mère et partit.

—Que sont les Casteran? demanda-t-elle au baron.

—Une vieille famille de Normandie, alliée à Guillaume-le-Conquérant,
répondit-il. Ils portent tiercé en fasce d'azur, de gueules et de
sable, au cheval élancé d'argent, ferré d'or.

—Et les Rochegude?

—Je ne connais pas ce nom, il faudrait voir leur blason, dit-il.

La baronne fut un peu moins inquiète en apprenant que la marquise
Béatrix de Rochegude appartenait à une vieille maison; mais elle
éprouva toujours une sorte d'effroi de savoir son fils exposé à de
nouvelles séductions.

Calyste éprouvait en marchant des mouvements à la fois violents et
doux; il avait la gorge serrée, le cœur gonflé, le cerveau troublé;
la fièvre le dévorait. Il voulait ralentir sa marche, une force
supérieure la précipitait toujours. Cette impétuosité des sens excitée
par un vague espoir, tous les jeunes gens l'ont connue: un feu subtil
flambe intérieurement, et fait rayonner autour d'eux comme ces nimbes
peints autour des divins personnages dans les tableaux religieux, et à
travers lesquels ils voient la nature embrasée et la femme radieuse.
Ne sont-ils pas alors, comme les saints, pleins de foi, d'espérance,
d'ardeur, de pureté? Le jeune Breton trouva la compagnie dans le petit
salon de l'appartement de Camille. Il était alors environ six heures:
le soleil en tombant répandait par la fenêtre ses teintes rouges,
brisées dans les arbres; l'air était calme, il y avait dans le salon
cette pénombre que les femmes aiment tant.

—Voici le député de la Bretagne, dit en souriant Camille Maupin à
son amie en lui montrant Calyste quand il souleva la portière en
tapisserie, il est exact comme un roi.

—Vous avez reconnu son pas, dit Claude Vignon à mademoiselle des
Touches.

Calyste s'inclina devant la marquise qui le salua par un geste de tête,
il ne l'avait pas regardée; il prit la main que lui tendait Claude
Vignon et la serra.

—Voici le grand homme de qui nous vous avons tant parlé, Gennaro
Conti, lui dit Camille sans répondre à Vignon.

Elle montrait à Calyste un homme de moyenne taille, mince et fluet, aux
cheveux châtains, aux yeux presque rouges, au teint blanc et marqué de
taches de rousseur, ayant tout à fait la tête si connue de lord Byron
que la peinture en serait superflue, mais mieux portée peut-être. Conti
était assez fier de cette ressemblance.

—Je suis enchanté, pour un jour que je passe aux Touches, de
rencontrer monsieur, dit Gennaro.

—C'était à moi de dire cela de vous, répondit Calyste avec assez
d'aisance.

—Il est beau comme un ange, dit la marquise à Félicité.

Placé entre le divan et les deux femmes, Calyste entendit confusément
cette parole, quoique dite en murmurant et à l'oreille. Il s'assit dans
un fauteuil et jeta sur la marquise quelques regards à la dérobée. Dans
la douce lueur du couchant, il aperçut alors, jetée sur le divan comme
si quelque statuaire l'y eût posée, une forme blanche et serpentine
qui lui causa des éblouissements. Sans le savoir, Félicité, par sa
description, avait bien servi son amie. Béatrix était supérieure au
portrait peu flatté fait la veille par Camille. N'était-ce pas un peu
pour le convive que Béatrix avait mis dans sa royale chevelure des
touffes de bleuets qui faisaient valoir le ton pâle de ses boucles
crêpées, arrangées pour accompagner sa figure en badinant le long des
joues? Le tour de ses yeux, cerné par la fatigue, était semblable à la
nacre la plus pure, la plus chatoyante, et son teint avait l'éclat de
ses yeux. Sous la blancheur de sa peau, aussi fine que la pellicule
satinée d'un œuf, la vie étincelait dans un sang bleuâtre. La
délicatesse des traits était inouïe. Le front paraissait être diaphane.
Cette tête suave et douce, admirablement posée sur un long col d'un
dessin merveilleux, se prêtait aux expressions les plus diverses. La
taille, à prendre avec les mains, avait un laisser-aller ravissant.
Les épaules découvertes étincelaient dans l'ombre comme un camélia
blanc dans une chevelure noire. La gorge, habilement présentée, mais
couverte d'un fichu clair, laissait apercevoir deux contours d'une
exquise mièvrerie. La robe de mousseline blanche semée de fleurs
bleues, les grandes manches, le corsage à pointe et sans ceinture, les
souliers à cothurnes croisés sur un bas de fil d'Écosse accusaient une
admirable science de toilette. Deux boucles d'oreilles en filigrane
d'argent, miracle d'orfévrerie génoise qui allait sans doute être à la
mode, étaient parfaitement en harmonie avec le flou délicieux de cette
blonde chevelure étoilée de bleuets. En un seul coup d'œil, l'avide
regard de Calyste appréhenda ces beautés et les grava dans son âme.
La blonde Béatrix et la brune Félicité eussent rappelé ces contrastes
de keepsake si fort recherchés par les graveurs et les dessinateurs
anglais. C'était la Force et la Faiblesse de la femme dans tous leurs
développements, une parfaite antithèse. Ces deux femmes ne pouvaient
jamais être rivales, elles avaient chacune leur empire. C'était une
délicate pervenche ou un lis auprès d'un somptueux et brillant pavot
rouge, une turquoise près d'un rubis. En un moment Calyste fut saisi
d'un amour qui couronna l'œuvre secrète de ses espérances, de ses
craintes, de ses incertitudes. Mademoiselle des Touches avait réveillé
les sens, Béatrix enflammait le cœur et la pensée. Le jeune Breton
sentait en lui-même s'élever une force à tout vaincre, à ne rien
respecter. Aussi jeta-t-il sur Conti le regard envieux, haineux, sombre
et craintif de la rivalité qu'il n'avait jamais eue pour Claude Vignon.
Calyste employa toute son énergie à se contenir, en pensant néanmoins
que les Turcs avaient raison d'enfermer les femmes, et qu'il devait
être défendu à de belles créatures de se montrer dans leurs irritantes
coquetteries à des jeunes gens embrasés d'amour. Ce fougueux ouragan
s'apaisait dès que les yeux de Béatrix s'abaissaient sur lui et que sa
douce parole se faisait entendre; déjà le pauvre enfant la redoutait à
l'égal de Dieu. On sonna le dîner.

—Calyste, donnez le bras à la marquise, dit mademoiselle des Touches
en prenant Conti à sa droite, Vignon à sa gauche, et se rangeant pour
laisser passer le jeune couple.

Descendre ainsi le vieil escalier des Touches était pour Calyste comme
une première bataille: le cœur lui faillit, il ne trouvait rien à
dire, une petite sueur emperlait son front et lui mouillait le dos;
son bras tremblait si fort qu'à la dernière marche la marquise lui
dit:—Qu'avez-vous?

—Mais, répondit-il d'une voix étranglée, je n'ai jamais vu de ma vie
une femme aussi belle que vous, excepté ma mère, et je ne suis pas
maître de mes émotions.

—N'avez-vous pas ici Camille Maupin?

—Ah! quelle différence! dit naïvement Calyste.

—Bien, Calyste, lui souffla Félicité dans l'oreille, quand je vous
le disais que vous m'oublieriez comme si je n'avais pas existé.
Mettez-vous là, près d'elle, à sa droite, et Vignon à sa gauche. Quant
à toi, Gennaro, je te garde, ajouta-t-elle en riant, nous surveillerons
ses coquetteries.

L'accent particulier que mit Camille à ce mot frappa Claude, qui lui
jeta ce regard sournois et quasi distrait par lequel se trahit en lui
l'observation. Il ne cessa d'examiner mademoiselle des Touches pendant
tout le dîner.

—Des coquetteries, répondit la marquise en se dégantant et montrant
ses magnifiques mains, il y a de quoi. J'ai d'un côté, dit-elle en
montrant Claude, un poète, et de l'autre la poésie.

Gennaro Conti jeta sur Calyste un regard plein de flatteries. Aux
lumières, Béatrix parut encore plus belle: les blanches clartés des
bougies produisaient des luisants satinés sur son front, allumaient des
paillettes dans ses yeux de gazelle et passaient à travers ses boucles
soyeuses en les brillantant et y faisant resplendir quelques fils d'or.
Elle rejeta son écharpe de gaze en arrière par un geste gracieux,
et se découvrit le col. Calyste aperçut alors une nuque délicate et
blanche comme du lait, creusée par un sillon vigoureux qui se séparait
en deux ondes perdues vers chaque épaule avec une moelleuse et
décevante symétrie. Ces changements à vue que se permettent les femmes
produisent peu d'effet dans le monde où tous les regards sont blasés,
mais ils font de cruels ravages sur les âmes neuves comme était celle
de Calyste. Ce col, si dissemblable de celui de Camille, annonçait chez
Béatrix un tout autre caractère. Là se reconnaissaient l'orgueil de la
race, une ténacité particulière à la noblesse, et je ne sais quoi de
dur dans cette double attache, qui peut-être est le dernier vestige de
la force des anciens conquérants.

Calyste eut mille peines à paraître manger, il éprouvait des mouvements
nerveux qui lui ôtaient la faim. Comme chez tous les jeunes gens, la
nature était en proie aux convulsions qui précèdent le premier amour
et le gravent si profondément dans l'âme. A cet âge, l'ardeur du
cœur, contenue par l'ardeur morale, amène un combat intérieur qui
explique la longue hésitation respectueuse, les profondes méditations
de tendresse, l'absence de tout calcul, attraits particuliers aux
jeunes gens dont le cœur et la vie sont purs. En étudiant, quoique à
la dérobée, afin de ne pas éveiller les soupçons du jaloux Gennaro,
les détails qui rendent la marquise de Rochegude si noblement belle,
Calyste fut bientôt opprimé par la majesté de la femme aimée: il se
sentit rapetissé par la hauteur de certains regards, par l'attitude
imposante de ce visage où débordaient les sentiments aristocratiques,
par une certaine fierté que les femmes font exprimer à de légers
mouvements, à des airs de tête, à d'admirables lenteurs de geste, et
qui sont des effets moins plastiques, moins étudiés qu'on ne le pense.
Ces mignons détails de leur changeante physionomie correspondent aux
délicatesses, aux mille agitations de leurs âmes. Il y a du sentiment
dans toutes ces expressions. La fausse situation où se trouvait Béatrix
lui commandait de veiller sur elle-même, de se rendre imposante sans
être ridicule, et les femmes du grand monde savent toutes atteindre à
ce but, l'écueil des femmes vulgaires. Aux regards de Félicité, Béatrix
devina l'adoration intérieure qu'elle inspirait à son voisin et qu'il
était indigne d'elle d'encourager, elle jeta donc sur Calyste en temps
opportun un ou deux regards répressifs qui tombèrent sur lui comme des
avalanches de neige. L'infortuné se plaignit à mademoiselle des Touches
par un regard où se devinaient des larmes gardées sur le cœur avec une
énergie surhumaine, et Félicité lui demanda d'une voix amicale pourquoi
il ne mangeait rien. Calyste se bourra par ordre et eut l'air de
prendre part à la conversation. Être importun au lieu de plaire, cette
idée insoutenable lui martelait la cervelle. Il devint d'autant plus
honteux qu'il aperçut derrière la chaise de la marquise le domestique
qu'il avait vu le matin sur la jetée, et qui, sans doute parlerait de
sa curiosité. Contrit ou heureux, madame de Rochegude ne fit aucune
attention à son voisin. Mademoiselle des Touches l'ayant mise sur
son voyage d'Italie, elle trouva moyen de raconter spirituellement
la passion à brûle-pourpoint dont l'avait honorée un diplomate russe
à Florence, en se moquant des petits jeunes gens qui se jetaient sur
les femmes comme des sauterelles sur la verdure. Elle fit rire Claude
Vignon, Gennaro, Félicité elle-même, quoique ces traits moqueurs
atteignissent au cœur de Calyste, qui, au travers du bourdonnement
qui retentissait à ses oreilles et dans sa cervelle, n'entendit que
des mots. Le pauvre enfant ne se jurait pas à lui-même, comme certains
entêtés, d'obtenir cette femme à tout prix; non, il n'avait point de
colère, il souffrait. Quand il aperçut chez Béatrix une intention de
l'immoler aux pieds de Gennaro, il se dit: Que je lui serve à quelque
chose! et se laissa maltraiter avec une douceur d'agneau.

—Vous qui admirez tant la poésie, dit Claude Vignon à la marquise,
comment l'accueillez-vous aussi mal? Ces naïves admirations, si jolies
dans leur expression, sans arrière-pensée et si dévouées, n'est-ce pas
la poésie du cœur? Avouez-le, elles vous laissent un sentiment de
plaisir et de bien-être.

—Certes, dit-elle; mais nous serions bien malheureuses et surtout bien
indignes, si nous cédions à toutes les passions que nous inspirons.

—Si vous ne choisissiez pas, dit Conti, nous ne serions pas si fiers
d'être aimés.

—Quand serai-je choisi et distingué par une femme? se demanda Calyste
qui réprima difficilement une émotion cruelle. Il rougit alors comme
un malade sur la plaie duquel un doigt s'est par mégarde appuyé.
Mademoiselle des Touches fut frappée de l'expression qui se peignit
sur la figure de Calyste, et tâcha de le consoler par un regard plein
de sympathie. Ce regard, Claude Vignon le surprit. Dès ce moment,
l'écrivain devint d'une gaieté qu'il répandit en sarcasmes: il soutint
à Béatrix que l'amour n'existait que par le désir, que la plupart des
femmes se trompaient en aimant, qu'elles aimaient pour des raisons
très-souvent inconnues aux hommes et à elles-mêmes, qu'elles voulaient
quelquefois se tromper, que la plus noble d'entre elles était encore
artificieuse.

—Tenez-vous-en aux livres, ne critiquez pas nos sentiments, dit
Camille en lui lançant un regard impérieux.

Le dîner cessa d'être gai. Les moqueries de Claude Vignon avaient rendu
les deux femmes pensives. Calyste sentait une souffrance horrible au
milieu du bonheur que lui causait la vue de Béatrix. Conti cherchait
dans les yeux de la marquise à deviner ses pensées. Quand le dîner
fut fini, mademoiselle des Touches prit le bras de Calyste, donna les
deux autres hommes à la marquise et les laissa aller en avant afin de
pouvoir dire au jeune Breton:—Mon cher enfant, si la marquise vous
aime, elle jettera Conti par les fenêtres; mais vous vous conduisez en
ce moment de manière à resserrer leurs liens. Quand elle serait ravie
de vos adorations, doit-elle y faire attention? Possédez-vous.

—Elle a été dure pour moi, elle ne m'aimera point, dit Calyste, et si
elle ne m'aime pas, j'en mourrai.

—Mourir?... vous! mon cher Calyste, dit Camille, vous êtes un enfant.
Vous ne seriez donc pas mort pour moi?

—Vous vous êtes faite mon amie, répondit-il.

Après les causeries qu'engendre toujours le café, Vignon pria Conti
de chanter un morceau. Mademoiselle des Touches se mit au piano.
Camille et Gennaro chantèrent le _Dunque il mio bene tu mia sarai_, le
dernier duo de _Roméo et Juliette_ de Zingarelli, l'une des pages les
plus pathétiques de la musique moderne. Le passage _Di tanti palpiti_
exprime l'amour dans toute sa grandeur. Calyste, assis dans le fauteuil
où Félicité lui avait raconté l'histoire de la marquise, écoutait
religieusement. Béatrix et Vignon étaient chacun d'un côté du piano.
La voix sublime de Conti savait se marier à celle de Félicité. Tous
deux avaient souvent chanté ce morceau, et ils en connaissaient les
ressources et s'entendaient à merveille pour les faire valoir. Ce fut
en ce moment, ce que le musicien a voulu créer, un poème de mélancolie
divine, les adieux de deux cygnes à la vie. Quand le duo fut terminé,
chacun était en proie à des sensations qui ne s'expriment point par de
vulgaires applaudissements.

—Ah! la musique est le premier des arts! s'écria la marquise.

—Camille place en avant la jeunesse et la beauté, la première de
toutes les poésies, dit Claude Vignon.

Mademoiselle des Touches regarda Claude en dissimulant une vague
inquiétude. Béatrix, ne voyant point Calyste, tourna la tête comme
pour savoir quel effet cette musique lui faisait éprouver, moins par
intérêt pour lui que pour la satisfaction de Conti: elle aperçut dans
l'embrasure un visage blanc couvert de grosses larmes. A cet aspect,
comme si quelque vive douleur l'eût atteinte, elle détourna promptement
la tête et regarda Gennaro. Non-seulement la musique s'était dressée
devant Calyste, l'avait touché de sa baguette divine, l'avait lancé
dans la création et lui en avait dépouillé les voiles, mais encore il
était abasourdi du génie de Conti. Malgré ce que Camille Maupin lui
avait dit de son caractère, il lui croyait alors une belle âme, un
cœur plein d'amour. Comment lutter avec un pareil artiste? comment
une femme ne l'adorerait-elle pas toujours? Ce chant entrait dans
l'âme comme une autre âme. Le pauvre enfant était autant accablé
par la poésie que par le désespoir: il se trouvait être si peu de
chose! Cette accusation ingénue de son néant se lisait mêlée à son
admiration. Il ne s'aperçut pas du geste de Béatrix, qui, ramenée vers
Calyste par la contagion des sentiments vrais, le montra par un signe à
mademoiselle des Touches.

—Oh! l'adorable cœur! dit Félicité. Conti, vous ne recueillerez
jamais d'applaudissements qui vaillent l'hommage de cet enfant.
Chantons alors un trio. Béatrix, ma chère, venez?

Quand la marquise, Camille et Conti se mirent au piano, Calyste se leva
doucement à leur insu, se jeta sur un des sofas de la chambre à coucher
dont la porte était ouverte, et y demeura plongé dans son désespoir.

—Qu'avez-vous, mon enfant? lui dit Claude, qui se coula
silencieusement auprès de Calyste, et lui prit la main. Vous aimez,
vous vous croyez dédaigné; mais il n'en est rien. Dans quelques jours
vous aurez le champ libre ici, vous y régnerez, vous serez aimé par
plus d'une personne; enfin, si vous savez vous bien conduire, vous y
serez comme un sultan.

—Que me dites-vous? s'écria Calyste en se levant et entraînant par un
geste Claude dans la bibliothèque. Qui m'aime ici?

—Camille, répondit Claude.

—Camille m'aimerait! demanda Calyste. Eh! bien, vous?

—Moi, reprit Claude, moi... Il ne continua pas. Il s'assit et s'appuya
la tête avec une profonde mélancolie sur un coussin.—Je suis ennuyé
de la vie et je n'ai pas le courage de la quitter, dit-il après un
moment de silence. Je voudrais m'être trompé dans ce que je viens de
vous dire; mais depuis quelques jours plus d'une clarté vive a lui. Je
ne me suis pas promené dans les roches du Croisic pour mon plaisir.
L'amertume de mes paroles à mon retour, quand je vous ai trouvé causant
avec Camille, prenait sa source au fond de mon amour-propre blessé.
Je m'expliquerai tantôt avec Camille. Deux esprits aussi clairvoyants
que le sien et le mien ne sauraient se tromper. Entre deux duellistes
de profession, le combat n'est pas de longue durée. Aussi puis-je
d'avance vous annoncer mon départ. Oui, je quitterai les Touches,
demain peut-être, avec Conti. Certes il s'y passera, quand nous n'y
serons plus, d'étranges, de terribles choses peut-être et j'aurai le
regret de ne pas assister à ces débats de passion si rares en France
et si dramatiques. Vous êtes bien jeune pour une lutte si dangereuse:
vous m'intéressez. Sans le profond dégoût que m'inspirent les femmes,
je resterais pour vous aider à jouer cette partie: elle est difficile,
vous pouvez la perdre, vous avez affaire à deux femmes extraordinaires,
et vous êtes déjà trop amoureux de l'une pour vous servir de l'autre.
Béatrix doit avoir de l'obstination dans le caractère, et Camille a de
la grandeur. Peut-être, comme une chose frêle et délicate, serez-vous
brisé entre ces deux écueils, entraîné par les torrents de la passion.
Prenez garde.

La stupéfaction de Calyste en entendant ces paroles permit à Claude
Vignon de les dire et de quitter le jeune Breton, qui demeura comme un
voyageur à qui, dans les Alpes, un guide a démontré la profondeur d'un
abîme en y jetant une pierre. Apprendre de la bouche même de Claude que
lui, Calyste, était aimé de Camille au moment où il se sentait amoureux
de Béatrix pour toute sa vie! il y avait dans cette situation un poids
trop fort pour une jeune âme si naïve. Pressé par un regret immense qui
l'accablait dans le passé, tué dans le présent par la difficulté de sa
position entre Béatrix qu'il aimait, entre Camille qu'il n'aimait plus
et par laquelle Claude le disait aimé, le pauvre enfant se désespérait,
il demeurait indécis, perdu dans ses pensées. Il cherchait inutilement
les raisons qu'avait eues Félicité de rejeter son amour et de courir à
Paris y chercher Claude Vignon. Par moments la voix de Béatrix arrivait
pure et fraîche à ses oreilles et lui causait ces émotions violentes
qu'il avait évitées en quittant le petit salon. A plusieurs reprises il
ne s'était plus senti maître de réprimer une féroce envie de la saisir
et de l'emporter. Qu'allait-il devenir? Reviendrait-il aux Touches?
En se sachant aimé de Camille, comment pourrait-il y adorer Béatrix?
Il ne trouvait aucune solution à ces difficultés. Insensiblement le
silence régna dans la maison. Il entendit sans y faire attention le
bruit de plusieurs portes qui se fermaient. Puis tout à coup il compta
les douze coups de minuit à la pendule de la chambre voisine, où la
voix de Camille et celle de Claude le réveillèrent de l'engourdissante
contemplation de son avenir et où brillait une lumière au milieu des
ténèbres. Avant qu'il se montrât, il put écouter de terribles paroles
prononcées par Vignon.

—Vous êtes arrivée à Paris éperdument amoureuse de Calyste, disait-il
à Félicité; mais vous étiez épouvantée des suites d'une semblable
passion à votre âge: elle vous menait dans un abîme, dans un enfer, au
suicide peut-être! L'amour ne subsiste qu'en se croyant éternel, et
vous aperceviez à quelques pas dans votre vie une séparation horrible:
le dégoût et la vieillesse terminant bientôt un poème sublime. Vous
vous êtes souvenue d'Adolphe, épouvantable dénouement des amours de
madame de Staël et de Benjamin Constant, qui cependant étaient bien
plus en rapport d'âge que vous ne l'êtes avec Calyste. Vous m'avez
alors pris comme on prend des fascines pour élever des retranchements
entre les ennemis et soi. Mais, si vous vouliez me faire aimer les
Touches, n'était-ce pas pour y passer vos jours dans l'adoration
secrète de votre Dieu? Pour accomplir votre plan, à la fois ignoble
et sublime, vous deviez chercher un homme vulgaire ou un homme si
préoccupé par de hautes pensées qu'il pût être facilement trompé. Vous
m'avez cru simple, facile à abuser comme un homme de génie. Il paraît
que je suis seulement un homme d'esprit: je vous ai devinée. Quand hier
je vous ai fait l'éloge des femmes de votre âge en vous expliquant
pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que j'aie pris pour moi vos
regards ravis, brillants, enchantés? N'avais-je pas déjà lu dans votre
âme? Les yeux étaient bien tournés sur moi, mais le cœur battait pour
Calyste. Vous n'avez jamais été aimée, ma pauvre Maupin, et vous ne le
serez jamais après vous être refusé le beau fruit que le hasard vous
a offert aux portes de l'enfer des femmes, et qui tournent sur leurs
gonds poussées par le chiffre 50!

—Pourquoi l'amour m'a-t-il donc fuie, dit-elle d'une voix altérée,
dites-le-moi, vous qui savez tout?...

—Mais vous n'êtes pas aimable, reprit-il, vous ne vous pliez pas à
l'amour, il doit se plier à vous. Vous pourrez peut-être vous adonner
aux malices et à l'entrain des gamins; mais vous n'avez pas d'enfance
au cœur, il y a trop de profondeur dans votre esprit, vous n'avez
jamais été naïve, et vous ne commencerez pas à l'être aujourd'hui.
Votre grâce vient du mystère, elle est abstraite et non active. Enfin
votre force éloigne les gens très forts qui prévoient une lutte. Votre
puissance peut plaire à de jeunes âmes qui, semblables à celle de
Calyste, aiment à être protégées: mais, à la longue, elle fatigue.
Vous êtes grande et sublime: subissez les inconvénients de ces deux
qualités, elles ennuient.

—Quel arrêt! s'écria Camille. Ne puis-je être femme, suis-je une
monstruosité?

—Peut-être, dit Claude.

—Nous verrons, s'écria la femme piquée au vif.

—Adieu, ma chère, demain je pars. Je ne vous en veux pas, Camille:
je vous trouve la plus grande des femmes; mais si je continuais à vous
servir de paravent ou d'écran, dit Claude avec deux savantes inflexions
de voix, vous me mépriseriez singulièrement. Nous pouvons nous quitter
sans chagrin ni remords: nous n'avons ni bonheur à regretter ni
espérances déjouées. Pour vous, comme pour quelques hommes de génie
infiniment rares, l'amour n'est pas ce que la nature l'a fait: un
besoin impérieux à la satisfaction duquel elle attache de vifs mais de
passagers plaisirs, et qui meurt; vous le voyez tel que l'a créé le
christianisme: un royaume idéal, plein de sentiments nobles, de grandes
petitesses, de poésies, de sensations spirituelles, de dévouements, de
fleurs morales, d'harmonies enchanteresses, et situé bien au-dessus
des grossièretés vulgaires, mais où vont deux créatures réunies en un
ange, enlevées par les ailes du plaisir. Voilà ce que j'espérais, je
croyais saisir une des clefs qui nous ouvrent la porte fermée pour
tant de gens et par laquelle on s'élance dans l'infini. Vous y étiez
déjà vous! Ainsi vous m'avez trompé. Je retourne à la misère, dans
ma vaste prison de Paris. Il m'aurait suffi de cette tromperie au
commencement de ma carrière pour me faire fuir les femmes: aujourd'hui,
elle met dans mon âme un désenchantement qui me plonge à jamais dans
une solitude épouvantable, je m'y trouverai sans la foi qui aidait les
pères à la peupler d'images sacrées. Voilà, ma chère Camille, où nous
mène la supériorité de l'esprit: nous pouvons chanter tous deux l'hymne
horrible qu'Alfred de Vigny met dans la bouche de Moïse parlant à Dieu:

    Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire!

En ce moment Calyste parut.

—Je ne dois pas vous laisser ignorer que je suis là, dit-il.

Mademoiselle des Touches exprima la plus vive crainte, une rougeur
subite colora son visage impassible d'un ton de feu. Pendant toute
cette scène, elle demeura plus belle qu'en aucun moment de sa vie.

—Nous vous avions cru parti, Calyste, dit Claude; mais cette
indiscrétion involontaire de part et d'autre est sans danger: peut-être
serez-vous plus à votre aise aux Touches en connaissant Félicité tout
entière. Son silence annonce que je ne me suis point trompé sur le
rôle qu'elle me destinait. Elle vous aime, comme je vous le disais,
mais elle vous aime pour vous et non pour elle, sentiment que peu de
femmes sont capables de concevoir et d'embrasser: peu d'entre elles
connaissent la volupté des douleurs entretenues par le désir, c'est
une des magnifiques passions réservées à l'homme; mais elle est un peu
homme! dit-il en raillant. Votre passion pour Béatrix la fera souffrir
et la rendra heureuse tout à la fois.

Des larmes vinrent aux yeux de mademoiselle des Touches, qui n'osait
regarder ni le terrible Claude Vignon ni l'ingénu Calyste. Elle était
effrayée d'avoir été comprise, elle ne croyait pas qu'il fût possible
à un homme, quelle que fût sa portée, de deviner une délicatesse si
cruelle, un héroïsme aussi élevé que l'était le sien. En la trouvant si
humiliée de voir ses grandeurs dévoilées, Calyste partagea l'émotion
de cette femme qu'il avait mise si haut, et qu'il contemplait abattue.
Calyste se jeta, par un mouvement irrésistible, aux pieds de Camille,
et lui baisa les mains en y cachant son visage couvert de pleurs.

—Claude, dit-elle, ne m'abandonnez pas, que deviendrais-je?

—Qu'avez-vous à craindre? répondit le critique. Calyste aime déjà la
marquise comme un fou. Certes, vous ne sauriez trouver une barrière
plus forte entre vous et lui que cet amour excité par vous-même. Cette
passion me vaut bien. Hier, il y avait du danger pour vous et pour lui;
mais aujourd'hui tout vous sera bonheur maternel, dit-il en lui lançant
un regard railleur. Vous serez fière de ses triomphes.

Mademoiselle des Touches regarda Calyste, qui, sur ce mot, avait relevé
la tête par un mouvement brusque. Claude Vignon, pour toute vengeance,
prenait plaisir à voir la confusion de Calyste et de Félicité.

—Vous l'avez poussé vers madame de Rochegude, reprit Claude Vignon, il
est maintenant sous le charme. Vous avez creusé vous-même votre tombe.
Si vous vous étiez confiée à moi, vous eussiez évité les malheurs qui
vous attendent.

—Des malheurs! s'écria Camille Maupin en prenant la tête de Calyste
et l'élevant jusqu'à elle et la baisant dans les cheveux et y versant
d'abondantes larmes. Non, Calyste, vous oublierez tout ce que vous
venez d'entendre, vous me compterez pour rien!

Elle se leva, se dressa devant ces deux hommes et les terrassa par les
éclairs que lancèrent ses yeux où brilla toute son âme.

—Pendant que Claude parlait, reprit-elle, j'ai conçu la beauté, la
grandeur d'un amour sans espoir, n'est-ce pas le seul sentiment qui
nous approche de Dieu? Ne m'aime pas, Calyste, moi je t'aimerai comme
aucune femme n'aimera!

Ce fut le cri le plus sauvage que jamais un aigle blessé ait poussé
dans son aire. Claude fléchit le genou, prit la main de Félicité et la
lui baisa.

—Quittez-nous, mon ami, dit mademoiselle des Touches au jeune homme,
votre mère pourrait être inquiète.

Calyste revint à Guérande à pas lents en se retournant pour voir la
lumière qui brillait aux croisées de l'appartement de Béatrix. Il
fut surpris lui-même de ressentir peu de compassion pour Camille, il
lui en voulait presque d'avoir été privé de quinze mois de bonheur.
Puis parfois il éprouvait en lui-même les tressaillements que Camille
venait de lui causer, il sentait dans ses cheveux les larmes qu'elle y
avait laissées, il souffrait de sa souffrance, il croyait entendre les
gémissements que poussait sans doute cette grande femme, tant désirée
quelques jours auparavant. En ouvrant la porte du logis paternel où
régnait un profond silence, il aperçut par la croisée, à la lueur de
cette lampe d'une si naïve construction, sa mère qui travaillait en
l'attendant. Des larmes mouillèrent les yeux de Calyste à cet aspect.

—Que t'est-il donc encore arrivé? demanda Fanny dont le visage
exprimait une horrible inquiétude.

Pour toute réponse, Calyste prit sa mère dans ses bras et la baisa
sur les joues, au front, dans les cheveux, avec une de ces effusions
passionnées qui ravissent les mères et les pénètrent des subtiles
flammes de la vie qu'elles ont donnée.

—C'est toi que j'aime, dit Calyste à sa mère presque honteuse et
rougissant, toi qui ne vis que pour moi, toi que je voudrais rendre
heureuse.

—Mais tu n'es pas dans ton assiette ordinaire, mon enfant, dit la
baronne en contemplant son fils. Que t'est-il arrivé?

—Camille m'aime, et je ne l'aime plus, dit-il.

La baronne attira Calyste à elle, le baisa sur le front, et Calyste
entendit dans le profond silence de cette vieille salle brune et
tapissée les coups d'une vive palpitation au cœur de sa mère.
L'Irlandaise était jalouse de Camille, et pressentait la vérité.
Cette mère avait, en attendant son fils toutes les nuits, creusé la
passion de cette femme; elle avait, conduite par les lueurs d'une
méditation obstinée, pénétré dans le cœur de Camille, et, sans pouvoir
se l'expliquer, elle avait imaginé chez cette fille une fantaisie de
maternité. Le récit de Calyste épouvanta cette mère simple et naïve.

—Hé! bien, dit-elle après une pause, aime madame de Rochegude, elle ne
me causera pas de chagrin.

Béatrix n'était pas libre, elle ne dérangeait aucun des projets formés
pour le bonheur de Calyste, du moins Fanny le croyait, elle voyait une
espèce de belle-fille à aimer, et non une autre mère à combattre.

—Mais Béatrix ne m'aimera pas! s'écria Calyste.

—Peut-être, répondit la baronne d'un air fin. Ne m'as-tu pas dit
qu'elle allait être seule demain?

—Oui.

—Eh! bien, mon enfant, ajouta la mère en rougissant. La jalousie est
au fond de tous nos cœurs, et je ne savais pas la trouver un jour au
fond du mien, car je ne croyais pas qu'on dût me disputer l'affection
de mon Calyste! Elle soupira. Je croyais, dit-elle, que le mariage
serait pour toi ce qu'il a été pour moi. Quelles lueurs tu as jetées
dans mon âme depuis deux mois! de quels reflets se colore ton amour
si naturel, pauvre ange! Eh! bien, aie l'air de toujours aimer ta
mademoiselle des Touches, la marquise en sera jalouse et tu l'auras.

—Oh! ma bonne mère, Camille ne m'aurait pas dit cela! s'écria Calyste
en tenant sa mère par la taille et la baisant sur le cou.

—Tu me rends bien perverse, mauvais enfant, dit-elle tout heureuse du
visage radieux que l'espérance faisait à son fils qui monta gaiement
l'escalier de la tourelle.

Le lendemain matin, Calyste dit à Gasselin d'aller se mettre en
sentinelle sur le chemin de Guérande à Saint-Nazaire, de guetter au
passage la voiture de mademoiselle des Touches et de compter les
personnes qui s'y trouveraient. Gasselin revint au moment où toute la
famille était réunie et déjeunait.

—Qu'arrive-t-il? dit mademoiselle du Guénic, Gasselin court comme s'il
y avait le feu dans Guérande.

—Il aurait pris le mulot, dit Mariotte qui apportait le café, le lait
et les rôties.

—Il vient de la ville et non du jardin, répondit mademoiselle du
Guénic.

—Mais le mulot a son trou derrière le mur, du côté de la place, dit
Mariotte.

—Monsieur le chevalier, ils étaient cinq, quatre dedans et le cocher.

—Deux dames au fond? dit Calyste.

—Et deux messieurs, devant, reprit Gasselin.

—Selle le cheval de mon père, cours après, arrive à Saint-Nazaire
au moment où le bateau part pour Paimbœuf, et si les deux hommes
s'embarquent, accours me le dire à bride abattue.

Gasselin sortit.

—Mon neveu, vous avez le diable au corps, dit la vieille Zéphirine.

—Laissez-le donc s'amuser, ma sœur, s'écria le baron, il était triste
comme un hibou, le voilà gai comme un pinson.

—Vous lui avez peut-être dit que notre chère Charlotte arrive, s'écria
la vieille fille en se tournant vers sa belle-sœur.

—Non, répondit la baronne.

—Je croyais qu'il voulait aller au-devant d'elle, dit malicieusement
mademoiselle du Guénic.

—Si Charlotte reste trois mois chez sa tante, il a bien le temps de la
voir, répondit la baronne.

—Oh! ma sœur, que s'est-il donc passé depuis hier? demanda la vieille
fille. Vous étiez si heureuse de savoir que mademoiselle de Pen-Hoël
allait ce matin nous chercher sa nièce.

—Jacqueline veut me faire épouser Charlotte pour m'arracher à la
perdition, ma tante, dit Calyste en riant et lançant à sa mère un
coup d'œil d'intelligence. J'étais sur le mail quand mademoiselle de
Pen-Hoël parlait à monsieur du Halga, mais elle n'a pas pensé que ce
serait une bien plus grande perdition pour moi de me marier à mon âge.

—Il est écrit là-haut, s'écria la vieille fille en interrompant
Calyste, que je ne mourrai ni tranquille ni heureuse. J'aurais voulu
voir notre famille continuée, et quelques-unes de nos terres rachetées,
il n'en sera rien. Peux-tu, mon beau neveu, mettre quelque chose en
balance avec de tels devoirs?

—Mais, dit le baron, est-ce que mademoiselle des Touches empêchera
Calyste de se marier quand il le faudra? Je dois l'aller voir.

—Je puis vous assurer, mon père, que Félicité ne sera jamais un
obstacle à mon mariage.

—Je n'y vois plus clair, dit la vieille aveugle qui ne savait rien de
la subite passion de son neveu pour la marquise de Rochegude.

La mère garda le secret à son fils; en cette matière le silence est
instinctif chez toutes les femmes. La vieille fille tomba dans une
profonde méditation, écoutant de toutes ses forces, épiant les voix et
le bruit pour pouvoir deviner le mystère qu'on lui cachait. Gasselin
arriva bientôt, et dit à son jeune maître qu'il n'avait pas eu besoin
d'aller à Saint-Nazaire pour savoir que mademoiselle des Touches et son
amie reviendraient seules, il l'avait appris en ville chez Bernus, le
messager qui s'était chargé des paquets des deux messieurs.

—Elles seront seules au retour, s'écria Calyste. Selle mon cheval.

Au ton de son jeune maître, Gasselin crut qu'il y avait quelque chose
de grave; il alla seller les deux chevaux, chargea les pistolets sans
rien dire à personne, et s'habilla pour suivre Calyste. Calyste était
si content de savoir Claude et Gennaro partis, qu'il ne songeait pas à
la rencontre qu'il allait faire à Saint-Nazaire, il ne pensait qu'au
plaisir d'accompagner la marquise; il prenait les mains de son vieux
père et les lui serrait tendrement, il embrassait sa mère, il serrait
sa vieille tante par la taille.

—Enfin, je l'aime mieux ainsi que triste, dit la vieille Zéphirine.

—Où vas-tu, chevalier? lui dit son père.

—A Saint-Nazaire.

—Peste! Et à quand le mariage? dit le baron qui crut son fils empressé
de revoir Charlotte de Kergarouët. Il me tarde d'être grand-père, il
est temps.

Quand Gasselin se montra dans l'intention assez évidente d'accompagner
Calyste, le jeune homme pensa qu'il pourrait revenir dans la voiture
de Camille avec Béatrix en laissant son cheval à Gasselin, et il lui
frappa sur l'épaule en disant:—Tu as eu de l'esprit.

—Je le crois bien, répondit Gasselin.

—Mon garçon, dit le père en venant avec Fanny jusqu'à la tribune du
perron, ménage les chevaux, ils auront douze lieues à faire.

Calyste partit après avoir échangé le plus pénétrant regard avec sa
mère.

—Cher trésor, dit-elle en lui voyant courber la tête sous le cintre de
la porte d'entrée.

—Que Dieu le protége! répondit le baron, car nous ne le referions pas.

Ce mot assez dans le ton grivois des gentilshommes de province fit
frissonner la baronne.

—Mon neveu n'aime pas assez Charlotte pour aller au-devant d'elle, dit
la vieille fille à Mariotte qui ôtait le couvert.

—Il est arrivé une grande dame, une marquise aux Touches, et il court
après! Bah! c'est de son âge, dit Mariotte.

—Elles nous le tueront, dit mademoiselle du Guénic.

—Ça ne le tuera pas, mademoiselle; au contraire, répondit Mariotte qui
paraissait heureuse du bonheur de Calyste.

Calyste allait d'un train à crever son cheval, lorsque Gasselin demanda
fort heureusement à son maître s'il voulait arriver avant le départ du
bateau, ce qui n'était nullement son dessein; il ne désirait se faire
voir ni à Conti ni à Claude. Le jeune homme ralentit alors le pas de
son cheval, et se mit à regarder complaisamment les doubles raies
tracées par les roues de la calèche sur les parties sablonneuses de la
route. Il était d'une gaieté folle à cette seule pensée: elle a passé
par là, elle reviendra par là, ses regards se sont arrêtés sur ces
bois, sur ces arbres!—Le charmant chemin, dit-il à Gasselin.

—Ah! monsieur, la Bretagne est le plus beau pays du monde, répondit
le domestique. Y a-t-il autre part des fleurs dans les haies et des
chemins frais qui tournent comme celui-là?

—Dans aucun pays, Gasselin.

—Voilà la voiture à Bernus, dit Gasselin.

—Mademoiselle de Pen-Hoël et sa nièce y seront: cachons-nous, dit
Calyste.

—Ici, monsieur. Êtes-vous fou? Nous sommes dans les sables.

La voiture, qui montait en effet une côte assez sablonneuse au-dessus
de Saint-Nazaire, apparut aux regards de Calyste dans la naïve
simplicité de sa construction bretonne. Au grand étonnement de Calyste,
la voiture était pleine.

—Nous avons laissé mademoiselle de Pen-Hoël, sa sœur et sa nièce, qui
se tourmentent; toutes les places étaient prises par la douane, dit le
conducteur à Gasselin.

—Je suis perdu! s'écria Calyste.

En effet la voiture était remplie d'employés qui sans doute allaient
relever ceux des marais salants. Quand Calyste arriva sur la petite
esplanade qui tourne autour de l'église de Saint-Nazaire, et d'où l'on
découvre Paimbœuf et la majestueuse embouchure de la Loire luttant
avec la mer, il y trouva Camille et la marquise agitant leurs mouchoirs
pour dire un dernier adieu aux deux passagers qu'emportait le bateau à
vapeur. Béatrix était ravissante ainsi: le visage adouci par le reflet
d'un chapeau de paille de riz sur lequel étaient jetés des coquelicots
et noué par un ruban couleur ponceau, en robe de mousseline à fleurs,
avançant son petit pied fluet chaussé d'une guêtre verte, s'appuyant
sur sa frêle ombrelle et montrant sa belle main bien gantée. Rien n'est
plus grandiose à l'œil qu'une femme en haut d'un rocher comme une
statue sur son piédestal. Conti put alors voir Calyste abordant Camille.

—J'ai pensé, dit le jeune homme à mademoiselle des Touches, que vous
reviendriez seules.

—Vous avez bien fait, Calyste, répondit-elle en lui serrant la main.

Béatrix se retourna, regarda son jeune amant et lui lança le plus
impérieux coup d'œil de son répertoire. Un sourire que la marquise
surprit sur les éloquentes lèvres de Camille lui fit comprendre la
vulgarité de ce moyen, digne d'une bourgeoise. Madame de Rochegude dit
alors à Calyste en souriant:—N'est-ce pas une légère impertinence de
croire que je pouvais ennuyer Camille en route?

—Ma chère, un homme pour deux veuves n'est pas de trop, dit
mademoiselle des Touches en prenant le bras de Calyste et laissant
Béatrix occupée à regarder le bateau.

En ce moment Calyste entendit dans la rue en pente qui descend à ce
qu'il faut appeler le port de Saint-Nazaire la voix de mademoiselle
de Pen-Hoël, de Charlotte et de Gasselin, babillant tous trois comme
des pies. La vieille fille questionnait Gasselin et voulait savoir
pourquoi son maître et lui se trouvaient à Saint-Nazaire, où la voiture
de mademoiselle des Touches faisait esclandre. Avant que le jeune homme
eût pu se retirer, il avait été vu de Charlotte.

—Voilà Calyste, s'écria la petite Bretonne.

—Allez leur proposer ma voiture, leur femme de chambre se mettra près
de mon cocher, dit Camille, qui savait que madame de Kergarouët, sa
fille et mademoiselle de Pen-Hoël n'avaient pas eu de places.

Calyste, qui ne pouvait s'empêcher d'obéir à Camille, vint s'acquitter
de son message. Dès qu'elle sut qu'elle voyagerait avec la marquise
de Rochegude et la célèbre Camille Maupin, madame de Kergarouët
ne voulut pas comprendre les réticences de sa sœur aînée, qui se
défendit de profiter de ce qu'elle nommait la carriole du diable. A
Nantes on était sous une latitude un peu plus civilisée qu'à Guérande:
on y admirait Camille, elle était là comme la muse de la Bretagne
et l'honneur du pays; elle y excitait autant de curiosité que de
jalousie. L'absolution donnée à Paris par le grand monde, par la mode,
était consacrée par la grande fortune de mademoiselle des Touches, et
peut-être par ses anciens succès à Nantes qui se flattait d'avoir été
le berceau de Camille Maupin. Aussi la vicomtesse, folle de curiosité,
entraîna-t-elle sa vieille sœur sans prêter l'oreille à ses jérémiades.

—Bonjour, Calyste, dit la petite Kergarouët.

—Bonjour, Charlotte, répondit Calyste sans lui offrir le bras.

Tous deux interdits, l'une de tant de froideur, lui de sa cruauté,
remontèrent le ravin creux qu'on appelle une rue à Saint-Nazaire et
suivirent en silence les deux sœurs. En un moment la petite fille
de seize ans vit s'écrouler le château en Espagne bâti, meublé par
ses romanesques espérances. Elle et Calyste avaient si souvent joué
ensemble pendant leur enfance, elle était si liée avec lui qu'elle
croyait son avenir inattaquable. Elle accourait emportée par un bonheur
étourdi, comme un oiseau fond sur un champ de blé; elle fut arrêtée
dans son vol sans pouvoir imaginer l'obstacle.

—Qu'as-tu, Calyste? lui demanda-t-elle en lui prenant la main.

—Rien, répondit le jeune homme qui dégagea sa main avec un horrible
empressement en pensant aux projets de sa tante et de mademoiselle de
Pen-Hoël.

Des larmes mouillèrent les yeux de Charlotte. Elle regarda sans haine
le beau Calyste; mais elle allait éprouver son premier mouvement de
jalousie et sentir les effroyables rages de la rivalité à l'aspect des
deux belles Parisiennes et en soupçonnant la cause des froideurs de
Calyste.

D'une taille ordinaire, Charlotte Kergarouët avait une vulgaire
fraîcheur, une petite figure ronde éveillée par deux yeux noirs qui
jouaient l'esprit, des cheveux bruns abondants, une taille ronde,
un dos plat, des bras maigres, le parler bref et décidé des filles
de province qui ne veulent pas avoir l'air de petites niaises. Elle
était l'enfant gâté de la famille à cause de la prédilection de sa
tante pour elle. Elle gardait en ce moment sur elle le manteau de
mérinos écossais à grands carreaux, doublé de soie verte, qu'elle avait
sur le bateau à vapeur. Sa robe de voyage, en stoff assez commun, à
corsage fait chastement en guimpe, ornée d'une collerette à mille
plis, allait lui paraître horrible à l'aspect des fraîches toilettes
de Béatrix et de Camille. Elle devait souffrir d'avoir des bas blancs
salis dans les roches, dans les barques où elle avait sauté, et de
méchants souliers en peau, choisis exprès pour ne rien gâter de beau
en voyage, selon les us et coutumes des gens de province. Quant à la
vicomtesse de Kergarouët, elle était le type de la provinciale. Grande,
sèche, flétrie, pleine de prétentions cachées qui ne se montraient
qu'après avoir été blessées, parlant beaucoup et attrapant à force
de parler quelques idées, comme on carambole au billard, et qui lui
donnaient une réputation d'esprit, essayant d'humilier les Parisiens
par la prétendue bonhomie de la sagesse départementale et par un faux
bonheur incessamment mis en avant, s'abaissant pour se faire relever,
et furieuse d'être laissée à genoux; pêchant, selon une expression
anglaise, les compliments à la ligne et n'en prenant pas toujours;
ayant une toilette à la fois exagérée et peu soignée, prenant le
manque d'affabilité pour de l'impertinence, et croyant embarrasser
beaucoup les gens en ne leur accordant aucune attention; refusant ce
qu'elle désirait pour se le faire offrir deux fois et avoir l'air
d'être priée au delà des bornes; occupée de ce dont on ne parle plus,
et fort étonnée de ne pas être au courant de la mode; enfin se tenant
difficilement une heure sans faire arriver Nantes, et les tigres de
Nantes, et les affaires de la haute société de Nantes, et se plaignant
de Nantes, et critiquant Nantes, et prenant pour des personnalités les
phrases arrachées par la complaisance à ceux qui, distraits, abondaient
dans son sens. Ses manières, son langage, ses idées avaient plus ou
moins déteint sur ses quatre filles. Connaître Camille Maupin et
madame de Rochegude, il y avait pour elle un avenir et le fond de cent
conversations!... aussi marchait-elle vers l'église comme si elle eût
voulu l'emporter d'assaut, agitant son mouchoir, qu'elle déplia pour
en montrer les coins lourds de broderies domestiques et garnis d'une
dentelle invalide. Elle avait une démarche passablement cavalière, qui,
pour une femme de quarante-sept ans, était sans conséquence.

—Monsieur le chevalier, dit-elle à Camille et à Béatrix en montrant
Calyste qui venait piteusement avec Charlotte, nous a fait part de
votre aimable proposition, mais nous craignons, ma sœur, ma fille et
moi, de vous gêner.

—Ce ne sera pas moi, ma sœur, qui gênerai ces dames, dit la vieille
fille avec aigreur, car je trouverai bien dans Saint-Nazaire un cheval
pour revenir.

Camille et Béatrix échangèrent un regard oblique surpris par Calyste,
et ce regard suffit pour anéantir tous ses souvenirs d'enfance, ses
croyances aux Kergarouët-Pen-Hoël, et pour briser à jamais les projets
conçus par les deux familles.

—Nous pouvons très bien tenir cinq dans la voiture, répondit
mademoiselle des Touches, à qui Jacqueline tourna le dos. Quand nous
serions horriblement gênées, ce qui n'est pas possible à cause de la
finesse de vos tailles, je serais bien dédommagée par le plaisir de
rendre service aux amis de Calyste. Votre femme de chambre, madame,
trouvera place; et vos paquets, si vous en avez, peuvent tenir derrière
la calèche, je n'ai pas amené de domestique.

La vicomtesse se confondit en remercîments et gronda sa sœur
Jacqueline d'avoir voulu si promptement sa nièce qu'elle ne lui avait
pas permis de venir dans sa voiture par le chemin de terre; mais il est
vrai que la route de poste était non-seulement longue, mais coûteuse;
elle devait revenir promptement à Nantes où elle laissait trois
autres petites chattes qui l'attendaient avec impatience, dit-elle
en caressant le cou de sa fille. Charlotte eut alors un petit air de
victime, en levant les yeux vers sa mère, qui fit supposer que la
vicomtesse ennuyait prodigieusement ses quatre filles en les mettant
aussi souvent en jeu que le caporal Trim son bonnet.

—Vous êtes une heureuse mère, et vous devez.... dit Camille qui
s'arrêta en pensant que la marquise avait dû se priver de son fils en
suivant Conti.

—Oh! reprit la vicomtesse, si j'ai le malheur de passer ma vie à
la campagne et à Nantes, j'ai la consolation d'être adorée par mes
enfants. Avez-vous des enfants? demanda-t-elle à Camille.

—Je me nomme mademoiselle des Touches, répondit Camille. Madame est la
marquise de Rochegude.

—Il faut vous plaindre alors de ne pas connaître le plus grand bonheur
qu'il y ait pour nous autres pauvres simples femmes, n'est-ce pas,
madame? dit la vicomtesse à la marquise pour réparer sa faute. Mais
vous avez tant de dédommagements!

Il vint une larme chaude dans les yeux de Béatrix qui se tourna
brusquement, et alla jusqu'au grossier parapet du rocher, où Calyste la
suivit.

—Madame, dit Camille à l'oreille de la vicomtesse, ignorez-vous que la
marquise est séparée de son mari, qu'elle n'a pas vu son fils depuis
dix-huit mois, et qu'elle ne sait pas quand elle le verra?

—Bah! dit madame de Kergarouët, cette pauvre dame! Est-ce
judiciairement?

—Non, par goût, dit Camille.

—Hé! bien, je comprends cela, répondit intrépidement la vicomtesse.

La vieille Pen-Hoël, au désespoir d'être dans le camp ennemi, s'était
retranchée à quatre pas avec sa chère Charlotte. Calyste après avoir
examiné si personne ne pouvait les voir, saisit la main de la marquise
et la baisa en y laissant une larme. Béatrix se retourna, les yeux
séchés par la colère: elle allait lancer quelque mot terrible, et ne
put rien dire en retrouvant ses pleurs sur la belle figure de cet ange
aussi douloureusement atteint qu'elle-même.

—Mon Dieu, Calyste, lui dit Camille à l'oreille en le voyant revenir
avec madame de Rochegude, vous auriez _cela_ pour belle-mère, et cette
petite bécasse pour femme!

—Parce que sa tante est riche, dit ironiquement Calyste.

Le groupe entier se mit en marche vers l'auberge, et la vicomtesse
se crut obligée de faire à Camille une satire sur les sauvages de
Saint-Nazaire.

—J'aime la Bretagne, madame, répondit gravement Félicité, je suis née
à Guérande.

Calyste ne pouvait s'empêcher d'admirer mademoiselle des Touches, qui,
par le son de sa voix, la tranquillité de ses regards et le calme de
ses manières, le mettait à l'aise, malgré les terribles déclarations de
la scène qui avait eu lieu pendant la nuit. Elle paraissait néanmoins
un peu fatiguée: ses traits annonçaient une insomnie, ils étaient comme
grossis, mais le front dominait l'orage intérieur par une placidité
cruelle.

—Quelles reines! dit-il à Charlotte en lui montrant la marquise et
Camille et donnant le bras à la jeune fille au grand contentement de
mademoiselle de Pen-Hoël.

—Quelle idée a eue ta mère, dit la vieille fille en donnant aussi son
bras sec à sa nièce, de se mettre dans la compagnie de cette réprouvée?

—Oh! ma tante, une femme qui est la gloire de la Bretagne!

—La honte, petite. Ne vas-tu pas la cajoler aussi?

—Mademoiselle Charlotte a raison, vous n'êtes pas juste, dit Calyste.

—Oh! vous, répondit mademoiselle de Pen-Hoël, elle vous a ensorcelé.

—Je lui porte, dit Calyste, la même amitié qu'à vous.

—Depuis quand les du Guénic mentent-ils? dit la vieille fille.

—Depuis que les Pen-Hoël sont sourdes, répliqua Calyste.

—Tu n'es pas amoureux d'elle? demanda la vieille fille enchantée.

—Je l'ai été, je ne le suis plus, répondit-il.

—Méchant enfant! pourquoi nous as-tu donné tant de souci? Je savais
bien que l'amour est une sottise, il n'y a de solide que le mariage,
lui dit-elle en regardant Charlotte.

Charlotte, un peu rassurée, espéra pouvoir reconquérir ses avantages
en s'appuyant sur tous les souvenirs de l'enfance, et serra le bras
de Calyste, qui se promit de s'expliquer nettement avec la petite
héritière.

—Ah! les belles parties de mouche que nous ferons, Calyste, dit-elle,
et comme nous rirons!

Les chevaux étaient mis, Camille fit passer au fond de la voiture la
vicomtesse et Charlotte, car Jacqueline avait disparu; puis elle se
plaça sur le devant avec la marquise. Calyste, obligé de renoncer au
plaisir qu'il se promettait, accompagna la voiture à cheval, et les
chevaux fatigués allèrent assez lentement pour qu'il pût regarder
Béatrix. L'histoire a perdu les conversations étranges des quatre
personnes que le hasard avait si singulièrement réunies dans cette
voiture, car il est impossible d'admettre les cent et quelques versions
qui courent à Nantes sur les récits, les répliques, les mots que la
vicomtesse tient de la célèbre Camille Maupin _lui-même_. Elle s'est
bien gardée de répéter ni de comprendre les réponses de mademoiselle
des Touches à toutes les demandes saugrenues que les auteurs entendent
si souvent, et par lesquelles on leur fait cruellement expier leurs
rares plaisirs.

—Comment avez-vous fait vos livres? demanda la vicomtesse.

—Mais comme vous faites vos ouvrages de femme, du filet ou de la
tapisserie, répondit Camille.

—Et où avez-vous pris ces observations si profondes et ces tableaux si
séduisants?

—Où vous prenez les choses spirituelles que vous dites, madame. Il n'y
a rien de si facile que d'écrire, et si vous vouliez...

—Ah! le tout est de vouloir, je ne l'aurais pas cru! Quelle est celle
de vos compositions que vous préférez?

—Il est bien difficile d'avoir des prédilections pour ces petites
chattes.

—Vous êtes blasée sur les compliments, et l'on ne sait que vous dire
de nouveau.

—Croyez, madame, que je suis sensible à la forme que vous donnez aux
vôtres.

La vicomtesse ne voulut pas avoir l'air de négliger la marquise et dit
en la regardant d'un air fin:—Je n'oublierai jamais ce voyage fait
entre l'Esprit et la Beauté.

—Vous me flattez, madame, dit la marquise en riant; il n'est pas
naturel de remarquer l'esprit auprès du génie, et je n'ai pas encore
dit grand'chose.

Charlotte, qui sentait vivement les ridicules de sa mère, la regarda
comme pour l'arrêter, mais la vicomtesse continua bravement à lutter
avec les deux rieuses parisiennes.

Le jeune homme, qui trottait d'un trot lent et abandonné le long de la
calèche, ne pouvait voir que les deux femmes assises sur le devant, et
son regard les embrassait tour à tour en trahissant des pensées assez
douloureuses. Forcée de se laisser voir, Béatrix évita constamment
de jeter les yeux sur le jeune homme par une manœuvre désespérante
pour les gens qui aiment, elle tenait son châle croisé sous ses mains
croisées, et paraissait en proie à une méditation profonde. A un
endroit où la route est ombragée, humide et verte comme un délicieux
sentier de forêt, où le bruit de la calèche s'entendait à peine, où
les feuilles effleuraient les capotes, où le vent apportait des odeurs
balsamiques, Camille fit remarquer ce lieu plein d'harmonies, et appuya
sa main sur le genou de Béatrix en lui montrant Calyste:—Comme il
monte bien à cheval! lui dit-elle.

—Calyste? reprit la vicomtesse, c'est un charmant cavalier.

—Oh! Calyste est bien gentil, dit Charlotte.

—Il y a tant d'Anglais qui lui ressemblent! répondit indolemment la
marquise sans achever sa phrase.

—Sa mère est Irlandaise, une O'Brien, repartit Charlotte qui se crut
attaquée personnellement.

Camille et la marquise entrèrent dans Guérande avec la vicomtesse de
Kergarouët et sa fille, au grand étonnement de toute la ville ébahie;
elles laissèrent leurs compagnes de voyage à l'entrée de la ruelle du
Guénic, où peu s'en fallut qu'il ne se formât un attroupement. Calyste
avait pressé le pas de son cheval pour aller prévenir sa tante et sa
mère de l'arrivée de cette compagnie attendue à dîner. Le repas avait
été retardé conventionnellement jusqu'à quatre heures. Le chevalier
revint pour donner le bras aux deux dames; puis il baisa la main de
Camille en espérant pouvoir prendre celle de la marquise, qui tint
résolûment ses bras croisés, et à laquelle il jeta les plus vives
prières dans un regard inutilement mouillé.

—Petit niais, lui dit Camille en lui effleurant l'oreille par un
modeste baiser plein d'amitié.

—C'est vrai, se dit en lui-même Calyste pendant que la calèche
tournait, j'oublie les recommandations de ma mère; mais je les
oublierai, je crois, toujours.

Mademoiselle de Pen-Hoël intrépidement arrivée sur un cheval de louage,
la vicomtesse de Kergarouët et Charlotte trouvèrent la table mise et
furent traitées avec cordialité, sinon avec luxe, par les du Guénic.
La vieille Zéphirine avait indiqué dans les profondeurs de la cave
des vins fins, et Mariotte s'était surpassée en ses plats bretons. La
vicomtesse, enchantée d'avoir fait le voyage avec l'illustre Camille
Maupin, essaya d'expliquer la littérature moderne et la place qu'y
tenait Camille; mais il en fut du monde littéraire comme du whist: ni
les du Guénic, ni le curé qui survint, ni le chevalier du Halga n'y
comprirent rien. L'abbé Grimont et le vieux marin prirent part aux
liqueurs du dessert. Dès que Mariotte, aidée par Gasselin et par la
femme de chambre de la vicomtesse, eut ôté le couvert, il y eut un
cri d'enthousiasme pour se livrer à la mouche. La joie régnait dans
la maison. Tous croyaient Calyste libre et le voyaient marié dans peu
de temps à la petite Charlotte. Calyste restait silencieux. Pour la
première fois de sa vie, il établissait des comparaisons entre les
Kergarouët et les deux femmes élégantes, spirituelles, pleines de goût,
qui pendant ce moment devaient bien se moquer des deux provinciales, à
s'en rapporter au premier regard qu'elles avaient échangé. Fanny, qui
connaissait le secret de Calyste, observait la tristesse de son fils,
sur qui les coquetteries de Charlotte ou les attaques de la vicomtesse
avaient peu de prise. Évidemment son cher enfant s'ennuyait, le corps
était dans cette salle où jadis il se serait amusé des plaisanteries
de la mouche, mais l'esprit se promenait aux Touches. Comment
l'envoyer chez Camille? se demandait la mère qui sympathisait avec son
fils, qui aimait et s'ennuyait avec lui. Sa tendresse émue lui donna de
l'esprit.

—Tu meurs d'envie d'aller aux Touches _la_ voir, dit Fanny à l'oreille
de Calyste. L'enfant répondit par un sourire et par une rougeur qui
firent tressaillir cette adorable mère jusque dans les derniers replis
de son cœur.—Madame, dit-elle à la vicomtesse, vous serez bien mal
demain dans la voiture du messager, et surtout forcée de partir de
bonne heure; ne vaudrait-il pas mieux que vous prissiez la voiture de
mademoiselle des Touches? Va, Calyste, dit-elle en regardant son fils,
arranger cette affaire aux Touches, mais reviens-nous promptement.

—Il ne me faut pas dix minutes, s'écria Calyste qui embrassa follement
sa mère sur le perron où elle le suivit.

Calyste courut avec la légèreté d'un faon, et se trouva dans le
péristyle des Touches quand Camille et Béatrix sortaient du grand salon
après leur dîner. Il eut l'esprit d'offrir le bras à Félicité.

—Vous avez abandonné pour nous la vicomtesse et sa fille, dit-elle en
lui pressant le bras, nous sommes à même de connaître l'étendue de ce
sacrifice.

—Ces Kergarouët sont-ils parents des Portenduère et du vieil amiral
de Kergarouët, dont la veuve a épousé Charles de Vandenesse? demanda
madame de Rochegude à Camille.

—Sa petite nièce, répondit Camille.

—C'est une charmante jeune personne, dit Béatrix en se posant dans un
fauteuil gothique, ce sera bien l'affaire de monsieur du Guénic.

—Ce mariage ne se fera jamais, dit vivement Camille.

Abattu par l'air froid et calme de la marquise, qui montrait la petite
Bretonne comme la seule créature qui pût s'appareiller avec lui,
Calyste resta sans voix ni esprit.

—Et pourquoi, Camille? dit madame de Rochegude.

—Ma chère, reprit Camille en voyant le désespoir de Calyste, je n'ai
pas conseillé à Conti de se marier, et je crois avoir été charmante
pour lui: vous n'êtes pas généreuse.

Béatrix regarda son amie avec une surprise mêlée de soupçons
indéfinissables. Calyste comprit à peu près le dévouement de Camille en
voyant se mêler à ses joues cette faible rougeur qui chez elle annonce
ses émotions les plus violentes; il vint assez gauchement auprès
d'elle, lui prit la main et la baisa. Camille se mit négligemment au
piano, comme une femme sûre de son amie et de l'adorateur qu'elle
s'attribuait, en leur tournant le dos et les laissant presque seuls.
Elle improvisa des variations sur quelques thèmes choisis à son insu
par son esprit, car ils furent d'une mélancolie excessive. La marquise
paraissait écouter, mais elle observait Calyste, qui, trop jeune
et trop naïf pour jouer le rôle que lui donnait Camille, était en
extase devant sa véritable idole. Après une heure, pendant laquelle
mademoiselle des Touches se laissa naturellement aller à sa jalousie,
Béatrix se retira chez elle. Camille fit aussitôt passer Calyste
dans sa chambre, afin de ne pas être écoutée, car les femmes ont un
admirable instinct de défiance.

—Mon enfant, lui dit-elle, ayez l'air de m'aimer, ou vous êtes perdu.
Vous êtes un enfant, vous ne connaissez rien aux femmes, vous ne savez
qu'aimer. Aimer et se faire aimer sont deux choses bien différentes.
Vous allez tomber en d'horribles souffrances, et je vous veux heureux.
Si vous contrariez non pas l'orgueil, mais l'entêtement de Béatrix,
elle est capable de s'envoler à quelques lieues de Paris, auprès de
Conti. Que deviendrez-vous alors?

—Je l'aimerai, répondit Calyste.

—Vous ne la verrez plus.

—Oh! si, dit-il.

—Et comment?

—Je la suivrai.

—Mais tu es aussi pauvre que Job, mon enfant.

—Mon père, Gasselin et moi, nous sommes restés pendant trois mois en
Vendée avec cent cinquante francs, marchant jour et nuit.

—Calyste, dit mademoiselle des Touches, écoutez-moi bien. Je vois que
vous avez trop de candeur pour feindre, je ne veux pas corrompre un
aussi beau naturel que le vôtre, je prendrai tout sur moi. Vous serez
aimé de Béatrix.

—Est-ce possible? dit-il en joignant les mains.

—Oui, répondit Camille, mais il faut vaincre chez elle les engagements
qu'elle a pris avec elle-même. Je mentirai donc pour vous. Seulement ne
dérangez rien dans l'œuvre assez ardue que je vais entreprendre. La
marquise possède une finesse aristocratique, elle est spirituellement
défiante; jamais chasseur ne rencontra de proie plus difficile à
prendre: ici donc, mon pauvre garçon, le chasseur doit écouter son
chien. Me promettez-vous une obéissance aveugle? Je serai votre Fox,
dit-elle en se donnant le nom du meilleur lévrier de Calyste.

—Que dois-je faire? répondit le jeune homme.

—Très peu de chose, reprit Camille. Vous viendrez ici tous les jours
à midi. Comme une maîtresse impatiente, je serai à celle des croisées
du corridor d'où l'on aperçoit le chemin de Guérande pour vous voir
arriver. Je me sauverai dans ma chambre afin de n'être pas vue et de
ne pas vous donner la mesure d'une passion qui vous est à charge; mais
vous m'apercevrez quelquefois et me ferez un signe avec votre mouchoir.
Vous aurez dans la cour et en montant l'escalier un petit air assez
ennuyé. Ça ne te coûtera pas de dissimulation, mon enfant, dit-elle
en se jetant la tête sur son sein, n'est-ce pas? Tu n'iras pas vite,
tu regarderas par la fenêtre de l'escalier qui donne sur le jardin
en y cherchant Béatrix. Quand elle y sera (elle s'y promènera, sois
tranquille!), si elle t'aperçoit, tu te précipiteras très lentement
dans le petit salon et de là dans ma chambre. Si tu me vois à la
croisée espionnant tes trahisons, tu te rejetteras vivement en arrière
pour que je ne te surprenne pas mendiant un regard de Béatrix. Une fois
dans ma chambre, tu seras mon prisonnier. Ah! nous y resterons ensemble
jusqu'à quatre heures. Vous emploierez ce temps à lire et moi à fumer;
vous vous ennuierez bien de ne pas la voir, mais je vous trouverai des
livres attachants. Vous n'avez rien lu de George Sand, j'enverrai cette
nuit un de mes gens acheter ses œuvres à Nantes et celles de quelques
autres auteurs que vous ne connaissez pas. Je sortirai la première et
vous ne quitterez votre livre, vous ne viendrez dans mon petit salon
qu'au moment où vous y entendrez Béatrix causant avec moi. Toutes les
fois que vous verrez un livre de musique ouvert sur le piano, vous me
demanderez à rester. Je vous permets d'être avec moi grossier si vous
le pouvez, tout ira bien.

—Je sais, Camille, que vous avez pour moi la plus rare des affections
et qui me fait regretter d'avoir vu Béatrix, dit-il avec une charmante
bonne foi; mais qu'espérez-vous?

—En huit jours Béatrix sera folle de vous.

—Mon Dieu! serait-ce possible? dit il en tombant à genoux et joignant
les mains devant Camille attendrie, heureuse de lui donner une joie à
ses propres dépens.

—Écoutez-moi bien, dit-elle. Si vous avez avec la marquise, non une
conversation suivie, mais si vous échangez seulement quelques mots,
enfin si vous la laissez vous interroger, si vous manquez au rôle muet
que je vous donne, et qui certes est facile à jouer, sachez-le bien,
dit-elle d'un ton grave, vous la perdriez à jamais.

—Je ne comprends rien à ce que vous me dites, Camille, s'écria Calyste
en la regardant avec une adorable naïveté.

—Si tu comprenais, tu ne serais pas l'enfant sublime, le noble et beau
Calyste, répondit-elle en lui prenant la main et en la lui baisant.

Calyste fit alors ce qu'il n'avait jamais fait, il prit Camille par la
taille et la baisa au cou mignonnement, sans amour, mais avec tendresse
et comme il embrassait sa mère. Mademoiselle des Touches ne put retenir
un torrent de larmes.

—Allez-vous-en, mon enfant, et dites à votre vicomtesse que ma voiture
est à ses ordres.

Calyste voulut rester, mais il fut contraint d'obéir au geste impératif
et impérieux de Camille; il revint tout joyeux, il était sûr d'être
aimé sous huit jours par la belle Rochegude. Les joueurs de mouche
retrouvèrent en lui le Calyste perdu depuis deux mois. Charlotte
s'attribua le mérite de ce changement. Mademoiselle de Pen-Hoël fut
charmante d'agacerie avec Calyste. L'abbé Grimont cherchait à lire dans
les yeux de la baronne la raison du calme qu'il y voyait. Le chevalier
du Halga se frottait les mains. Les deux vieilles filles avaient la
vivacité de deux lézards. La vicomtesse devait cent sous de mouches
accumulées. La cupidité de Zéphirine était si vivement intéressée
qu'elle regretta de ne pas voir les cartes, et décocha quelques
paroles vives à sa belle-sœur, à qui le bonheur de Calyste causait
des distractions, et qui par moments l'interrogeait sans pouvoir rien
comprendre à ses réponses. La partie dura jusqu'à onze heures. Il
y eut deux défections: le baron et le chevalier s'endormirent dans
leurs fauteuils respectifs. Mariotte avait fait des galettes de blé
noir, la baronne alla chercher sa boîte à thé. L'illustre maison du
Guénic servit, avant le départ des Kergarouët et de mademoiselle
de Pen-Hoël, une collation composée de beurre frais, de fruits, de
crème, et pour laquelle on sortit du bahut la théière d'argent et les
porcelaines d'Angleterre envoyées à la baronne par une de ses tantes.
Cette apparence de splendeur moderne dans cette vieille salle, la grâce
exquise de la baronne, élevée en bonne Irlandaise à faire et à servir
le thé, cette grande affaire des Anglaises, eurent je ne sais quoi de
charmant. Le luxe le plus effréné n'aurait pas obtenu l'effet simple,
modeste et noble que produisait ce sentiment d'hospitalité joyeuse.
Quand il n'y eut plus dans cette salle que la baronne et son fils, elle
regarda Calyste d'un air curieux.

—Que t'est-il arrivé ce soir aux Touches? lui dit-elle.

Calyste raconta l'espoir que Camille lui avait mis au cœur et ses
bizarres instructions.

—La pauvre femme! s'écria l'Irlandaise en joignant les mains et
plaignant pour la première fois mademoiselle des Touches.

Quelques moments après le départ de Calyste, Béatrix, qui l'avait
entendu partir des Touches, revint chez son amie qu'elle trouva les
yeux humides, à demi renversée sur un sofa.

—Qu'as-tu, Félicité? lui demanda la marquise.

—J'ai quarante ans et j'aime, ma chère! dit avec un horrible accent
de rage mademoiselle des Touches dont les yeux devinrent secs et
brillants. Si tu savais, Béatrix, combien de larmes je verse sur les
jours perdus de ma jeunesse! Être aimée par pitié, savoir qu'on ne
doit son bonheur qu'à des travaux pénibles, à des finesses de chatte,
à des piéges tendus à l'innocence et aux vertus d'un enfant, n'est-ce
pas infâme? Heureusement on trouve alors une espèce d'absolution dans
l'infini de la passion, dans l'énergie du bonheur, dans la certitude
d'être à jamais au-dessus de toutes les femmes en gravant son souvenir
dans un jeune cœur par des plaisirs ineffaçables, par un dévouement
insensé. Oui, s'il me le demandait, je me jetterais dans la mer à un
seul de ses signes. Par moments, je me surprends à souhaiter qu'il le
veuille, ce serait une offrande et non un suicide... Ah! Béatrix, tu
m'as donné une rude tâche en venant ici. Je sais qu'il est difficile
de l'emporter sur toi; mais tu aimes Conti, tu es noble et généreuse,
et tu ne me tromperas pas; tu m'aideras au contraire à conserver mon
Calyste. Je m'attendais à l'impression que tu fais sur lui, mais je
n'ai pas commis la faute de paraître jalouse, ce serait attiser le mal.
Au contraire, je t'ai annoncée en te peignant avec de si vives couleurs
que tu ne pusses jamais réaliser le portrait, et par malheur tu es
embellie.

Cette violente élégie, où le vrai se mêlait à la tromperie, abusa
complétement madame de Rochegude. Claude Vignon avait dit à Conti les
motifs de son départ, Béatrix en fut naturellement instruite, elle
déployait donc de la générosité en marquant de la froideur à Calyste;
mais en ce moment il s'éleva dans son âme ce mouvement de joie qui
frétille au fond du cœur de toutes les femmes quand elles se savent
aimées. L'amour qu'elles inspirent à un homme comporte des éloges sans
hypocrisie, et qu'il est difficile de ne pas savourer; mais quand cet
homme appartient à une amie, ses hommages causent plus que de la joie,
c'est de célestes délices. Béatrix s'assit auprès de son amie et lui
fit de petites cajoleries.

—Tu n'as pas un cheveu blanc, lui dit-elle, tu n'as pas une ride, tes
tempes sont encore fraîches, tandis que je connais plus d'une femme de
trente ans obligée de cacher les siennes. Tiens, ma chère, dit-elle en
soulevant ses boucles, vois ce que m'a coûté mon voyage?

La marquise montra l'imperceptible flétrissure qui fatiguait là le
grain de sa peau si tendre; elle releva ses manchettes et fit voir une
pareille flétrissure à ses poignets, où la transparence du tissu déjà
froissé laissait voir le réseau de ses vaisseaux grossis, où trois
lignes profondes lui faisaient un bracelet de rides.

—N'est-ce pas, comme l'a dit un écrivain à la piste de nos misères,
les deux endroits qui ne mentent point chez nous? dit-elle. Il
faut avoir bien souffert pour reconnaître la vérité de sa cruelle
observation; mais heureusement pour nous, la plupart des hommes n'y
connaissent rien, et ne lisent pas cet infâme auteur.

—Ta lettre m'a tout dit, répondit Camille, le bonheur ignore la
fatuité, tu t'y vantais trop d'être heureuse. En amour, la vérité
n'est-elle pas sourde, muette et aveugle? Aussi, te sachant bien des
raisons d'abandonner Conti, redouté-je ton séjour ici. Ma chère,
Calyste est un ange, il est aussi bon qu'il est beau, le pauvre
innocent ne résisterait pas à un seul de tes regards, il t'admire
trop pour ne pas t'aimer à un seul encouragement; ton dédain me le
conservera. Je te l'avoue avec la lâcheté de la passion vraie: me
l'arracher, ce serait me tuer. ADOLPHE, cet épouvantable livre de
Benjamin Constant, ne nous a dit que les douleurs d'Adolphe, mais
celles de la femme? hein! il ne les a pas assez observées pour nous les
peindre. Et quelle femme oserait les révéler, elles déshonoreraient
notre sexe, elles en humilieraient les vertus, elles en étendraient
les vices. Ah! si je les mesure par mes craintes, ces souffrances
ressemblent à celles de l'enfer. Mais en cas d'abandon, mon thème est
fait.

—Et qu'as-tu décidé? demanda Béatrix avec une vivacité qui fit
tressaillir Camille.

Là les deux amies se regardèrent avec l'attention de deux inquisiteurs
d'État vénitiens, par un coup d'œil rapide où leurs âmes se heurtèrent
et firent feu comme deux cailloux. La marquise baissa les yeux.

—Après l'homme, il n'y a plus que Dieu, répondit gravement la femme
célèbre. Dieu, c'est l'inconnu. Je m'y jetterai comme dans un abîme.
Calyste vient de me jurer qu'il ne t'admirait que comme on admire un
tableau; mais tu es à vingt-huit ans dans toute la magnificence de
la beauté. La lutte vient donc de commencer entre lui et moi par un
mensonge. Je sais heureusement comment m'y prendre pour triompher.

—Comment feras-tu?

—Ceci est mon secret, ma chère. Laisse-moi les bénéfices de mon âge.
Si Claude Vignon m'a brutalement jetée dans l'abîme, moi, qui m'étais
élevée jusque dans un lieu que je croyais inaccessible, je cueillerai
du moins toutes les fleurs pâles, étiolées, mais délicieuses qui
croissent au fond des précipices.

La marquise fut pétrie comme une cire par mademoiselle des Touches,
qui goûtait un sauvage plaisir à l'envelopper de ses ruses. Camille
renvoya son amie piquée de curiosité, flottant entre la jalousie et sa
générosité, mais certainement occupée du beau Calyste.

—Elle sera ravie de me tromper, se dit Camille en lui donnant le
baiser du bonsoir.

Puis, quand elle fut seule, l'auteur fit place à la femme; elle fondit
en larmes, elle chargea de tabac lessivé dans l'opium la cheminée
de son houka, et passa la plus grande partie de la nuit à fumer,
engourdissant ainsi les douleurs de son amour, et voyant à travers les
nuages de fumée la délicieuse tête de Calyste.

—Quel beau livre à écrire que celui dans lequel je raconterais mes
douleurs! se dit elle, mais il est fait: Sapho vivait avant moi. Sapho
était jeune. Belle et touchante héroïne, vraiment, qu'une femme de
quarante ans? Fume ton houka, ma pauvre Camille, tu n'as pas même la
ressource de faire une poésie de ton malheur, il est au comble!

Elle ne se coucha qu'au jour, en entremêlant ainsi de larmes, d'accents
de rage et de résolutions sublimes la longue méditation où parfois elle
étudia les mystères de la religion catholique, ce à quoi, dans sa vie
d'artiste insoucieuse et d'écrivain incrédule, elle n'avait jamais
songé.

Le lendemain, Calyste, à qui sa mère avait dit de suivre exactement les
conseils de Camille, vint à midi, monta mystérieusement dans la chambre
de mademoiselle des Touches, où il trouva des livres. Félicité resta
dans un fauteuil à une fenêtre, occupée à fumer, en contemplant tour
à tour le sauvage pays des marais, la mer et Calyste, avec qui elle
échangea quelques paroles sur Béatrix. Il y eut un moment où, voyant la
marquise se promenant dans le jardin, elle alla détacher, en se faisant
voir de son amie, les rideaux, et les étala pour intercepter le jour,
en laissant passer néanmoins une bande de lumière qui rayonnait sur le
livre de Calyste.

—Aujourd'hui, mon enfant, je te prierai de rester à dîner, dit-elle en
lui mettant ses cheveux en désordre, et tu me refuseras en regardant
la marquise, tu n'auras