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Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 2
Author: Maupassant, Guy de, 1850-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 2" ***

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  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité,
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: Des Vers.
  _Paris, Charpentier, 1880,
  avec addition de_:
  Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert
  (_inédit_).
  Poésies inédites.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT


  DES VERS

  LETTRES
  DE MME LAURE DE MAUPASSANT
  À GUSTAVE FLAUBERT

  POÉSIES INÉDITES


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._



  À
  GUSTAVE FLAUBERT

  _à l'illustre et paternel ami
  que j'aime de toute ma tendresse,

  à l'irréprochable maître
  que j'admire avant tous_.



  LETTRES
  DE MME LAURE DE MAUPASSANT
  À GUSTAVE FLAUBERT.

  Nous plaçons en tête de ce volume, qui fut le début littéraire de
  Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mère, adressait à
  Gustave Flaubert au sujet de la vocation littéraire du jeune Guy.


  Étretat, le 16 mars 1866.

Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir
réellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apporté la seule
consolation qui peut aller jusqu'à mon cœur. Tu as évoqué pour moi les
communs souvenirs de nos jeunes années, et j'ai revu cette maison de la
grande rue peuplée d'hôtes bien-aimés que le tombeau a pris presque
tous. Mon pauvre vieux père, si respectable et si bon; mon frère, si
intelligent, si distingué, si exceptionnel; puis ma mère, ma chère et
excellente mère, partie la dernière pour aller rejoindre les
autres.--Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va
toujours, sème d'amertume sur sa route!

L'épreuve terrible que je viens de traverser m'a trouvée plus forte que
tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-même. J'ai pu rester
jusqu'à la fin près de la dépouille de notre chère morte, et j'ai passé
deux nuits en face de ce visage qui avait retrouvé, dans le calme
suprême, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie
est accourue tout de suite à mon appel, et s'est jetée en sanglotant
dans mes bras; mais quand je lui ai proposé de la conduire au lit de
notre mère, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel état que
j'ai dû la supplier de s'en retourner à Bornansbusc, près de son mari et
de ses enfants. Elle m'a quittée en effet, mais l'angoisse de
l'éloignement lui a paru plus impossible encore à supporter, et elle a
trouvé le courage de venir le lendemain partager ma lugubre
veille!--J'éprouve quelque soulagement à te parler de tout cela, parce
que je connais ta vieille et bonne amitié. J'ai été, moi, tout
particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je
me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi,
que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher
Gustave, qui as vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu
as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois;
tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi
aussi, tu regardes tout ce passé comme le temps le plus heureux de ta
vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu
entends encore chanter les oiseaux de la volière!

A présent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir;
j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront
peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à
présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme, déjà
sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses et il est
presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle
Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que
tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison
religieuse d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée
par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion
du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point sérieusement
malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un
régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas;
l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature
impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait derrière ces
hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je
crois que je vais le mettre au lycée du Havre pour dix-huit mois et que
j'irai ensuite m'établir à Paris pour les années de rhétorique et de
philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire dans un collège quelconque et
je pourrai ainsi veiller moi-même sur mes deux chers trésors.

Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que
cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois à notre amitié d'enfance
et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.

  LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.


  Étretat, le 29 janvier 1872.

Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la
bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vérités, bien
en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet,
méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est
joliment vengé par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a
pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez,
à chacun sa part. Courbez l'échine, le poids est lourd et vous aurez
beau faire, vous ne parviendrez jamais à vous relever[1].

J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon cœur et de toutes mes
forces.

  [1] Lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen: _Par les
  Champs et par les Grèves_.

Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu
cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait
passer de bons moments dans notre solitude où les distractions sont
rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait
t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses
compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude
de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient
toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il
t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a
ressenties en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis
Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout
fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de
ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me
souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en
faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrière et que
j'évoque tout ce qui n'est plus, il se produit à mes yeux un étrange
effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je
touche du doigt, et c'est le présent qui s'efface et pâlit. Rien ne peut
donc les faire oublier, ces heureuses années d'enfance et de jeunesse.
Tu veux des nouvelles de ma santé? Ces nouvelles sont toutes à peu près
les mêmes. Je ne suis pas précisément malade; je me sens excessivement,
effroyablement faible. Il y a des instants où ma tête est comme brisée
et où je me demande positivement si je veille ou si je rêve. Cette
impression est courte, mais très pénible, c'est une véritable détresse.

Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal passé. Le temps a été
fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin.
Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent
la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un
homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu.
Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave écolier qui, lui
aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il
dit du reste qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout
en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas
éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance
aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-être bien
plus de mal à trouver la route qui lui convient.

Dis à ta chère mère que je l'aime et que je pense bien souvent à elle.
Je serais très heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si
tu avais un tout petit instant pour m'écrire, ce serait vraiment une
bonne action. Je te sais si occupé que je n'ose trop te le demander.
Nous ne voyons pas dans les journaux si les _Poésies_ de Louis Bouilhet
et _Mlle Aïssé_ seront bientôt publiées. Nous sommes bien impatients de
tenir dans nos mains ces dernières œuvres léguées par notre ami, et
nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'écris un mot, dis-moi,
je t'en prie, où et quand on pourra avoir ces livres.

Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mère, et suis
bien à vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et
amitiés de la part de mes fils.

  LE POITTEVIN DE MAUPASSANT.


  Étretat, le 19 février 1873.

  MON CHER CAMARADE,

J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner
signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout
mon cœur.

Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu
pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si
flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même
chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de
ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions qu'il
rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi:
«mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux
qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de
Monsieur Flaubert».--Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.

Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces
lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils
accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas
que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce?
N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher
passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?

Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non
sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute
l'illusion.--Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques
minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir
que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas
tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.

Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu
quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que
de la facilité.

Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et
je suivrai tes conseils. Si tu dis _oui_, nous encouragerons le bon
garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis _non_, nous
l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela.....
Parle donc bien franchement à ta vieille amie.

Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde,
j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de
papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.

Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est
dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et
se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.

Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive;
cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont
plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son
tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer
un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus
belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une
véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très
vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me
paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu
que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait
charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes et des poires,
des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis
il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les
bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste
en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant
heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné,
tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à
l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A
chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.

Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons
encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par
semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et
on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux
mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est
certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a
précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue
tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la
symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses
chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du _Jeune Henri_, avec ses
fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière.
Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands maîtres
viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non
plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.

Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal
partagés.

Il me semble que j'ai été bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai
grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien
cordialement et Hervé t'envoie tous ses compliments.

Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs à son
mari.

A toi.

  LE P. DE MAUPASSANT.


  Étretat, le 10 octobre 1873.

Cette lettre ira te trouver à Croisset, mon vieux camarade, et je
voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton
invitation si pressante et si cordiale, j'ai gardé cette idée fixe
d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore,
attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir à
bout des grands obstacles, il n'en est pas de même des petits: ceux-ci
se groupent, se multiplient, et il faut céder au nombre. D'abord, j'ai
été très souffrante d'une fièvre nerveuse, qui ne m'a point encore fait
des adieux définitifs; puis ma maisonnette a été remplie de visiteurs
pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le
ménage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aimé
Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le
jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les
études nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalauréat avant le
service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les
ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de
réussir. Tu vois comment s'en vont mes journées, et tu me pardonnes de
résister à tes instances et à mon désir; mais si tu veux être tout à
fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manière à me faire une visite
pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de
plus facile à ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures
de liberté, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux
jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour
ta vieille amie? Allons, réfléchis, et tâche de dire oui.

Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se
souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi
aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image
devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance
en âge. L'avenir pourtant me sourit encore dans mes deux chers garçons;
mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux
êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que
les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons
grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je
ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si
excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te
remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je
suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher
compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.

  L. P. DE MAUPASSANT.

J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien
regretté de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage.
Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.


  Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.

Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher
Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La
déclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi m'a été si
douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à
présent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs
que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère
t'a déjà fait toutes ses doléances. Tu t'es montré excellent, comme
toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à
tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa
prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde la porte.

Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de
Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois
béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près
de toi, puisque je suis sûre d'avance que la mère et le fils peuvent
compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée
tout simplement frapper à ta porte, un soir après dîner; j'aurais
réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés
longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se
retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues
séparations; mais je suis ici, à Étretat, tout engourdie par les
influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne
sais encore à quelle époque je pourrai aller à Paris, cependant je crois
que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle.
J'espère que tu ne seras pas parti pour la Normandie et que je te
trouverai encore faubourg Saint-Honoré. Ma première visite sera pour toi
et pour la chère Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent.
Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter
que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien
connu, j'ai tant aimé ta sœur.

Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir à
Étretat?--Tâche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques
jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientôt ma
requête de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas
une bonne et sérieuse promesse.

Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout cœur.

  LAURE.


  Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant à
  l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin
  Grout.



LETTRE-PRÉFACE


  Croisset, le 19 février 1880.

  MON CHER BONHOMME,

C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à _une farce_! Mais non, je
m'incline.

Eh bien, ils sont délicieux à Étampes! Allons-nous relever de tous les
tribunaux du territoire français, les colonies y comprises? Et comment
se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un
journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est
reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligés
maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Boétie vivons-nous!

«Prévenu pour outrage aux mœurs _et_ à la moralité publique», deux
synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un
troisième chef, un troisième outrage «_et_ à la morale religieuse»,
quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma _Bovary_: procès qui m'a
fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de
mon succès.

Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de quelque
vengeance? Il y a du louche là-dessous. Veulent-ils démonétiser la
République? Oui, peut-être!

Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie
tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour
de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!

Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la
théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette
question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà
tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier.
Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.

Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges,
loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit
La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien
défini et bien peint. Que veut-on de plus?

Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants,
une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus
délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe
d'élégance et faire intervenir à la fin un _vénérable ecclésiastique_ ou
un _bon docteur_, débitant une conférence sur les dangers de l'amour.
En un mot, votre histoire pousse à _la conjonction des sexes_».

«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime
de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres
amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et
l'autre, sans engagement envers personne.»--Ah! tu auras beau te
débattre, _le grand parti de l'ordre_ trouvera des arguments.
Résigne-toi.

Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) _tous_ les classiques grecs et
romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au
tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron,
Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises»,
suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et
puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand
Corneille, son _Théodore_ a pour motif la prostitution, et le père La
Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de
Perrault! De quoi s'agit-il dans _Peau d'Ane_? Où se passe le quatrième
acte du _Roi s'amuse_, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres
d'histoire qui _souillent l'imagination_.

Ah! triples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
 . . . . . . . . . . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'en suffoque!

Et cet excellent _Voltaire_ (pas le grand homme, le journal), qui
l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine
de la Littérature! C'est _le Voltaire_ qui se trompe, et plus que jamais
je crois à l'exécration inconsciente du _style_. Quand on écrit bien, on
a contre soi deux ennemis: 1º le public, parce que le style le contraint
à penser, l'oblige à un travail; et 2º le gouvernement, parce qu'il sent
en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.

Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu
importe! _L'esthétique officielle_ ne change pas! De par la vertu de
leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du
goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment
on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les
moyens de vous en convaincre.

On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein
d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une
patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec
la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles.
Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs
hantant par luxure les pissotières.

Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un
particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire,
en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide; il
en répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, «le
jarret, Messieurs, le jarret».

Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant
te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie,
toute l'armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un
poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne
soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par
l'orgueil.

Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi!
tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le
garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la
Restauration!

Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est
infinie!

Je t'embrasse.

  Ton vieux,

  GUSTAVE FLAUBERT.


  Cette lettre-préface était précédée, dans la troisième édition
  Charpentier, des lignes suivantes:

Depuis que ce livre a paru (il y a un mois à peine), le merveilleux
écrivain à qui il était dédié est mort, Gustave Flaubert est mort.

Je ne veux point ici parler de cet homme de génie, que j'admire avec
passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pensée
familière, et le cœur exquis, et l'admirable grandeur.

Mais, en tête de la nouvelle édition de ce volume «dont la dédicace l'a
fait pleurer», m'écrivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire
la superbe lettre qu'il m'adressa pour défendre un de mes poèmes: _Au
Bord de l'Eau_, contre le parquet d'Étampes qui m'attaquait.

Je fais cela comme un suprême hommage à ce Mort, qui a emporté
assurément la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus
grande admiration que je vouerai à un écrivain, la vénération la plus
absolue que m'inspirera jamais un être quel qu'il soit.

Et, par là, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui
m'a déjà couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre
lequel n'ont point osé frapper les arrêts des magistrats.

  GUY DE MAUPASSANT.

  Paris, le 1er juin 1880.



  LE MUR.


  Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon
  Illuminé jetait des lueurs d'incendies,
  Et de grandes clartés couraient sur le gazon.
  Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies
  De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
  Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,
  L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,
  S'en venait caresser les épaules, mêlant
  Les émanations des bois et de la plaine
  A celles de la chair parfumée, et troublant
  D'une oscillation la flamme des bougies.
  On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
  Quelquefois, traversant les ombres élargies,
  Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,
  Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.

  Les femmes regardaient, assises mollement,
  Muettes, l'œil noyé, de moment en moment
  Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
  Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,
  Par ce grand océan d'astres. Une tendresse
  Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
  D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,
  Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.
  La musique chantait et semblait parfumée;
  La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,
  Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.
  Mais un frisson passa parmi les robes blanches;
  Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,
  Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,
  On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,
  La lune énorme et rouge à travers les sapins.
  Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,
  Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
  Comme une face pâle errant autour du monde.

  Chacun se dispersa par les chemins ombreux
  Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,
  La lune clairsemait sa lumière charmante.
  La nuit douce rendait les hommes amoureux,
  Au fond de leurs regards allumant une flamme.
  Et les femmes allaient, graves, le front penché,
  Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.
  Les brises charriaient des langueurs de péché.

  J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.
  Un petit rire aigu me fit tourner la tête,
  Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,
  Hélas! d'une façon discrète, car jamais
  Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle:
  «Votre bras, et faisons un tour de parc», dit-elle.
  Elle était gaie et folle et se moquait de tout,
  Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve:
  «Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,
  Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve;
  Retournons.» Je lui pris le bras et l'entraînai.
  Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
  Et le vent de sa robe, au hasard promené,
  Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.
  Puis elle s'arrêta, soufflant; et doucement
  Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.
  Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
  Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,
  On distinguait parfois comme un son de baiser.
  Alors elle jetait au ciel une roulade!
  Vite tout se taisait. On entendait passer
  Une fuite rapide; et quelque amant maussade
  Et resté seul pestait contre les indiscrets.

  Un rossignol chantait dans un arbre, tout près,
  Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.

  Soudain, blessant les yeux par son reflet brutal,
  Se dressa, toute blanche, une haute muraille,
  Ainsi que dans un conte un palais de métal.
  Elle semblait guetter de loin notre passage.
  «La lumière est propice à qui veut rester sage,
  Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.
  Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.»
  Elle s'assit, riant de me voir la maudire.
  Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire!
  Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,
  Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.
  Donc, nous étions assis devant le grand mur blême;
  Et moi, je n'osais pas lui dire: «Je vous aime!»
  Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.
  Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette
  Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.

  Des robes, qui passaient au fond des noirs chemins,
  Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.

  La lune nous couvrait de ses rayons pâlis
  Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,
  Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.
  Elle glissait très haut, très placide et très lente,
  Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.

  J'épiais ma compagne, et je sentais grandir
  Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,
  Cet étrange tourment où nous jette une femme
  Lorsque fermente en nous la fièvre du désir!
  Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,
  Le baiser qui consent, le «oui» d'un œil fermé,
  L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,
  Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,
  Et qu'en réalité la dame ne nous laisse
  Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!

  Ma gorge était aride; et des frissons ardents
  Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,
  Une fureur d'esclave en révolte, et la joie
  De ma force pouvant saisir, comme une proie,
  Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
  Je ferais sangloter le tranquille dédain!

  Elle riait, moqueuse, effrontément jolie;
  Son haleine faisait une fine vapeur
  Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie
  Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
  Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,
  Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
  Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!

  La lune, triomphant, brillait de gaieté claire.

  Déjà je la prenais, impétueux et fort,
  Quand je fus repoussé par un suprême effort.
  Alors recommença notre lutte éperdue
  Près du mur qui semblait une toile tendue.
  Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
  Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
  Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
  Nos ombres agitaient une étrange mimique,
  S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.
  Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
  Avec des gestes fous de pantins en furie,
  Esquissant drôlement la charge de l'Amour.
  Elles se tortillaient farces ou convulsives,
  Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers;
  Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
  Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
  Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
  Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
  Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
  Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.

  La chose étant très gaie et très inattendue,
  Elle se mit à rire.--Et comment se fâcher,
  Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher
  Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue
  Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!

  Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
  Du fond du ciel serein recherchait vainement
  Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.


  _Le Mur_ a paru dans la _Revue moderne et naturaliste_ de janvier
  1880.

  Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est
  brusquement interrompu après le vers:

    Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,

  par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé
  subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une
  ligne de points. Puis vient une _Note de la Rédaction_, que voici:

  «Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de
  plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et
  jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique
  sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les
  choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions
  processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne
  pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand
  regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.

  «Notre collaborateur se consolera en se remémorant les aventures de
  son parent M. Flaubert, dont un chef-d'œuvre, _Madame Bovary_, eut
  l'honneur d'être traduit en cour d'assises. Telle est la grâce que
  nous nous souhaitons.»


  Il est à remarquer que le procès dont il est fait mention est celui-là
  même qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas
  d'ailleurs donné suite.



  UN COUP DE SOLEIL.


  C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.
  La foule circulait bruyante et sans souci.
  Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi;
  Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.
  Le soleil excitait les puissances du corps,
  Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,
  Et je sentais en moi bouillonner ces transports
  Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.
  Une femme passait; elle me regarda.
  Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,
  De quel emportement mon âme fut saisie,
  Mais il me vint soudain comme une frénésie
  De me jeter sur elle, un désir furieux
  De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche!
  Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
  Et je crus la presser dans un baiser farouche.
  Je la serrais, je la ployais, la renversant.
  Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,
  Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace
  Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.
  Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.
  Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,
  La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte
  Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte...



  TERREUR.


  Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.
  Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.
  Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible.
  Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,
  Qu'il allait se passer une chose terrible...
  Alors il me sembla sentir derrière moi
  Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure
  Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux:
  Et je n'entendais rien, cependant. O torture!
  Sentir qu'il se baissait à toucher mes cheveux,
  Et qu'il allait poser sa main sur mon épaule,
  Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!...
  Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près;
  Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais
  Ni fait un mouvement ni détourné la tête...
  Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,
  Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.
  Une sueur de mort me glaçait chaque membre,
  Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre
  Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.

  Un craquement se fit soudain; fou d'épouvante,
  Ayant poussé le plus terrible hurlement
  Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,
  Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.



  UNE CONQUÊTE.


  Un jeune homme marchait le long du boulevard
  Et, sans songer à rien, il allait seul et vite,
  N'effleurant même pas de son vague regard
  Ces filles dont le rire en passant vous invite.

  Mais un parfum si doux le frappa tout à coup
  Qu'il releva les yeux. Une femme divine
  Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;
  Il était souple et rond sur une taille fine.

  Il la suivit--pourquoi?--Pour rien; ainsi qu'on suit
  Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,
  Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.
  On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.

  Il cherchait son histoire en regardant ses bas.
  Élégante? Beaucoup le sont.--La destinée
  L'avait-elle fait naître en haut ou bien en bas?
  Pauvre mais déshonnête, ou sage et fortunée?

  Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
  Elle se retourna. C'était une merveille.
  Il sentit en son cœur naître comme un lien
  Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille

  Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés
  Par un attroupement au détour d'une rue.
  Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés
  Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.

  Il ressentit d'abord un véritable ennui,
  Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,
  Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,
  Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.

  Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue;
  Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent?
  Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,
  De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?

  De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
  Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes
  Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux
  Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.

  Ses rêves étaient sots à dormir tout debout;
  Il bâtissait sans fin de grandes aventures.
  Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,
  Notre espoir se nourrit aux folles impostures.

  Il la suivait alors aux pays étrangers;
  Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade,
  Et comme un chevalier d'une ancienne ballade
  Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.

  Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,
  Ils allaient échangeant de doux propos d'amour;
  Souvent même il savait saisir l'instant propice
  Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.

  Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières
  D'une chaise de poste emportée au galop,
  Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,
  Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.

  Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,
  Aux balustres sculptés des gothiques balcons;
  Tantôt folle et légère et suivant par la plaine
  Le lévrier rapide ou le vol des faucons.

  Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle;
  La dame au vieux baron était vite infidèle.
  Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds
  Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.

  Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,
  A ses meilleurs amis il défendait sa porte;
  Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,
  Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.

  Un matin, il était encore de bonne heure,
  Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux;
  Une troupe d'amis envahit sa demeure
  Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.

  Le plan du jour était d'aller à la campagne,
  D'essayer un canot et d'errer dans les bois,
  De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,
  Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.

  Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,
  Que leur fête pour lui n'était guère attrayante;
  Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,
  Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain

  Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,
  Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant
  Soulève mollement les tristes rêveries
  Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;

  Et que c'est une ivresse entraînante et profonde
  De courir au hasard et boire à pleins poumons
  Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,
  L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;

  Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
  Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,
  Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,
  Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.

  Alors il appela son groom, sauta du lit,
  S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,
  Partit tranquillement en fumant un cigare,
  Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.

  Des larmes de la nuit la plaine était humide;
  Une brume légère au loin flottait encor;
  Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or
  Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.

  Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
  Que de tous les côtés la grande vie éclate,
  Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
  Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.

  Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,
  Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête;
  L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,
  Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.

  Le canot lentement allait à la dérive;
  Un vent léger faisait murmurer les roseaux,
  Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive
  Et qui puise son âme au sein calme des eaux.

  Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
  Leur chant rythmé frappa l'écho des environs;
  Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume
  De moment en moment tombaient les avirons.

  Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,
  D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux;
  Un rire aigu partit d'une barque voisine
  Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.

  Elle! dans une barque! Étendue à l'arrière,
  Elle tenait la barre et passait en chantant!
  Il resta consterné, pâle et le cœur battant,
  Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.

  Il était triste encore à l'heure du dîner!
  On s'arrêta devant une petite auberge,
  Dans un jardin charmant, par des vignes borné,
  Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.

  Mais d'autres canotiers étaient déjà venus;
  Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,
  Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table
  Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.

  Elle était avec eux et buvait une absinthe!
  Il demeura muet. La drôlesse sourit,
  L'appela.--Lui restait stupide.--Elle reprit:
  «Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?»

  Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dîna
  A ses côtés, et même au dessert s'étonna
  De l'avoir pu rêver d'une haute famille,
  Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.

  Elle disait: «Mon singe,» et «mon rat,» et «mon chat,»
  Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.
  Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,
  Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!

  Poète au cœur naïf il cherchait une perle;
  Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.
  J'approuve le bon sens de cet adage ancien:
  «Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.»



  NUIT DE NEIGE.


  La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
  Pas un bruit, pas un son; toute vie est éteinte.
  Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
  Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

  Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
  L'hiver s'est abattu sur toute floraison;
  Des arbres dépouillés dressent à l'horizon
  Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

  La lune est large et pâle et semble se hâter.
  On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.
  De son morne regard elle parcourt la terre,
  Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

  Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
  Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant;
  Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,
  Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

  Oh! la terrible nuit pour les petits oiseaux!
  Un vent glacé frissonne et court par les allées;
  Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
  Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

  Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
  Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège;
  De leur œil inquiet ils regardent la neige,
  Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.



  ENVOI D'AMOUR
  DANS LE JARDIN DES TUILERIES.


  Accours, petit enfant dont j'adore la mère
  Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
  Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère
  Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.
  Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
  Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés;
  Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
  Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,
  Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
  Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
  Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure!
  Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer!
  Alors elle dira, frissonnante et troublée
  Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,
  Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée:
  «Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?»



  AU BORD DE L'EAU.


  I

  Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir;
  Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,
  Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir
  Les arbres s'enflammer du sommet à la base.
  J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau
  Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
  Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
  S'en allaient au courant, laissant de longues traces.
  Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,
  Sous la grande lumière et la chaleur torride,
  Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,
  Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir
  Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
  La hanche large avec la taille mince, faite
  Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait
  Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
  Je la suivis, prenant l'étroite passerelle
  Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

  Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,
  D'un geste souple et fort abattit son fardeau.
  Elle avait tout au plus la toilette permise;
  Elle lavait son linge; et chaque mouvement
  Des bras et de la hanche accusait nettement,
  Sous le jupon collant et la mince chemise,
  Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
  Elle travaillait dur; puis, quand elle était lasse,
  Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
  Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
  Mais le puissant soleil faisait craquer les planches;
  Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.
  Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches
  La moiteur de leurs bras par place transpirer.
  Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
  Elle fixa sur moi son regard effronté,
  Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
  Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
  Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.
  Elle battait alors son linge, et chaque coup
  Agitait par moment d'un soubresaut rapide
  Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

  Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
  A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
  Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur!
  Elle me regardait d'un air un peu moqueur;
  J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide
  De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.
  Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
  M'aborda la première et se mit à causer.
  Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.
  Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.
  Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,
  Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles;
  Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
  De me trouver le soir au bout de la prairie.

  Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas;
  Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie:
  Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais
  Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
  Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
  Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!


  II

  Elle était la première au lieu du rendez-vous.
  J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,
  Et promenant mes mains tout autour de sa taille
  Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva
  Et par les prés baignés de lune se sauva.
  Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille
  Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.
  Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
  Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.
  Elle, que j'avais vue impudique et hardie,
  Était pâle et troublée et pleurait lentement,
  Tandis que je sentais comme un enivrement
  De force qui montait de sa faiblesse émue.

  Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue
  Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour?

  La lune illuminait les champs comme en plein jour.
  Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
  Des grenouilles faisait un grand charivari;
  Une caille très loin jetait son double cri,
  Et, comme préludant à quelque sérénade,
  Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
  Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,
  Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
  Que l'on entend venir avec de longs frissons,
  Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.
  Un rut puissant tombait des brises attiédies.
  Et je pensai: «Combien, sous le ciel infini,
  Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes
  Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit
  Parmi les animaux comme parmi les hommes.»
  Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là!

  Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla.
  Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
  Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
  Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande
  Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
  Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
  Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres:
  Ce fut un baiser long comme une éternité
  Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.
  Elle se renversa, râlant sous ma caresse;
  Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
  Haletait fortement avec de longs sanglots;
  Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
  Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
  Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
  Un cri d'amour monta, si terrible et si fort
  Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.
  Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
  Se turent; un silence énorme emplit l'espace.
  Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
  Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.

  Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
  Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.
  La senteur de sa peau me hantait; son regard
  M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.
  Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
  Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.


  III

  Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
  Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,
  J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit
  Cette fille superbe, ignorante et lascive.
  Et le matin, mordus encor du souvenir,
  Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
  Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,
  Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.

  Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
  Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.
  Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
  Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
  Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,
  Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,
  Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,
  Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
  Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
  Elle allait au lavoir avec les autres femmes;
  Je la suivais, rempli d'attente et de désir.
  La regarder sans fin était mon seul plaisir,
  Et je restais debout dans la même posture,
  Muré dans mon amour comme en une prison.
  Les lignes de son corps fermaient mon horizon;
  Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.
  Je demeurais près d'elle, épiant le moment
  Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête;
  Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
  Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
  Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe;
  J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne
  Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
  Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,
  Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
  Un double insecte noir qui passait les allées.
  Grave, elle ramassait ces petits amoureux
  Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
  Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
  Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.

  Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive
  Où j'attendais, guettant les détours de la rive,
  Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
  Le désir allumé dans sa prunelle brune,
  Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
  Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
  Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,
  Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,
  Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
  Des anges qui passaient dans les ombres du soir.


  IV

  Un jour que le patron dormait devant la porte,
  Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
  Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé
  Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte
  Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
  Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
  Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,
  Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau
  Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.
  Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
  D'où jaillirent soudain des crises de baisers,
  Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,
  Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.
  On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,
  Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
  Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
  Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
  Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur,
  Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
  Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,
  Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.

  Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
  Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.

  Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie
  Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé
  Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
  Promener mon esprit par toutes nos caresses,
  Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.

  Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,
  Elle était là, debout, me regardant venir.

  Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
  Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange.
  Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
  Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
  Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;
  L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés;
  Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses
  Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
  Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
  Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.
  Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
  Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,
  Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!
  Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat
  Dans cet accouplement mortel comme un combat.
  Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
  Et, désignant l'endroit du retour continu,
  La marque de nos corps est entrée au sol nu.

  Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,
  On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.
  Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,
  Nous embrassant encore aux secousses des rames.
  Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
  Comme on fait aux gens morts en état de péché.

  Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,
  Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
  Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
  En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,
  Diront, en se signant, et l'esprit en prière:
  «Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»


  _Au bord de l'eau_ a paru dans la _République des Lettres_ du 20 mars
  1876, sous le pseudonyme de GUY DE VALMONT.


  Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant
  écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

  «J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la
  réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans
  la _République des Lettres_, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas,
  car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de
  termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme
  images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer
  à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement
  renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis
  il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi
  dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que
  j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre
  hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien
  dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de
  compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux
  jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme
  l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le
  juge d'instruction.»



  LES OIES SAUVAGES.


  Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
  La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
  Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
  Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.

  Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur;
  Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.
  Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,
  Allant toujours plus vite en leur vol éperdu,
  Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.

  Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
  Delà les océans, les bois et les déserts,
  Comme pour exciter leur allure trop lente,
  De moment en moment jette son cri perçant.

  Comme un double ruban la caravane ondoie,
  Bruit étrangement, et par le ciel déploie
  Son grand triangle ailé qui va s'élargissant.

  Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
  Engourdis par le froid, cheminent gravement.
  Un enfant en haillons en sifflant les promène,
  Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.
  Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
  Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir
  Les libres voyageurs au travers de l'espace,
  Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.
  Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
  Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
  A cet appel errant se lever grandissantes
  La liberté première au fond du cœur dormant,
  La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
  Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,
  Et jetant par le ciel des cris désespérés
  Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.



  DÉCOUVERTE.


  J'étais enfant. J'aimais les grands combats,
  Les Chevaliers et leur pesante armure,
  Et tous les preux qui tombèrent là-bas
  Pour racheter la Sainte Sépulture.

  L'Anglais Richard faisait battre mon cœur
  Et je l'aimais, quand après ses conquêtes
  Il revenait, et que son bras vainqueur
  Avait coupé tout un collier de têtes.

  D'une Beauté je prenais les couleurs,
  Une baguette était mon cimeterre;
  Puis je partais à la guerre des fleurs
  Et des bourgeons dont je jonchais la terre.

  Je possédais au vent libre des cieux
  Un banc de mousse où s'élevait mon trône;
  Je méprisais les rois ambitieux,
  De rameaux verts j'avais fait ma couronne.

  J'étais heureux et ravi. Mais un jour
  Je vis venir une jeune compagne.
  J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,
  Et les châteaux que j'avais en Espagne.

  Elle s'assit sous les marronniers verts;
  Or je crus voir, tant je la trouvais belle,
  Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
  Et je restai tout songeur auprès d'elle.

  Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté
  En regardant cette fillette blonde?
  Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté
  Quand, dans la brume, il entrevit un monde?



  L'OISELEUR.


  L'oiseleur Amour se promène
  Lorsque les coteaux sont fleuris,
  Fouillant les buissons et la plaine;
  Et chaque soir sa cage est pleine
  Des petits oiseaux qu'il a pris.

  Aussitôt que la nuit s'efface
  Il vient, tend avec soin son fil,
  Jette la glu de place en place,
  Puis sème, pour cacher la trace,
  Quelques brins d'avoine ou de mil.

  Il s'embusque au coin d'une haie,
  Se couche aux berges des ruisseaux,
  Glisse en rampant sous la futaie,
  De crainte que son pied n'effraie
  Les rapides petits oiseaux.

  Sous le muguet et la pervenche
  L'enfant rusé cache ses rets,
  Ou bien sous l'aubépine blanche
  Où tombent, comme une avalanche,
  Linots, pinsons, chardonnerets.

  Parfois d'une souple baguette
  D'osier vert ou de romarin
  Il fait un piège, et puis il guette
  Les petits oiseaux en goguette
  Qui viennent becqueter son grain.

  Etourdi, joyeux et rapide,
  Bientôt approche un oiselet:
  Il regarde d'un air candide,
  S'enhardit, goûte au grain perfide,
  Et se prend la patte au filet.

  Et l'oiseleur Amour l'emmène
  Loin des coteaux frais et fleuris,
  Loin des buissons et de la plaine,
  Et chaque soir sa cage est pleine
  Des petits oiseaux qu'il a pris.



  L'AÏEUL.


  L'aïeul mourait froid et rigide.
  Il avait quatre-vingt-dix ans.
  La blancheur de son front livide
  Semblait blanche sur ses draps blancs.
  Il entr'ouvrit son grand œil pâle,
  Et puis il parla d'une voix
  Lointaine et vague comme un râle,
  Ou comme un souffle au fond des bois.

  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
  Aux clairs matins de grand soleil
  L'arbre fermentait sous la sève,
  Mon cœur battait d'un sang vermeil.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
  Comme la vie est douce et brève!
  Je me souviens, je me souviens
  Des jours passés, des jours anciens!
  J'étais jeune! je me souviens!

  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
  L'onde sent un frisson courir
  A toute brise qui s'élève;
  Mon sein tremblait à tout désir.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,
  Ce souffle ardent qui nous soulève?
  Je me souviens, je me souviens!
  Force et jeunesse! ô joyeux biens!
  L'amour! l'amour! je me souviens!

  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
  Ma poitrine est pleine du bruit
  Que font les vagues sur la grève,
  Ma pensée hésite et me fuit.
  Est-ce un souvenir, est-ce un rêve
  Que je commence ou que j'achève?
  Je me souviens, je me souviens!
  On va m'étendre près des miens;
  La mort! la mort! je me souviens!



  DÉSIRS.


  Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,
  De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
  De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
  Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

  D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
  En refermant dessus leurs deux bras écartés;
  Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
  Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

  Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle:
  Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
  Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle
  Au lointain souvenir de mon corps radieux.

  Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
  Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain;
  Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,
  Comme on cueille des fruits en étendant la main.

  Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes;
  Ces aromes divers nous les rendent plus doux.
  J'aimerais promener mes caresses errantes
  Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.

  J'adorerais surtout les rencontres des rues,
  Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
  Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,
  Les baisers échangés au seul gré du hasard.

  Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune
  Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras;
  Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
  La blonde dont le front s'argente au clair de lune.

  Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,
  Partir d'un pied léger vers une autre chimère.
  --Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent:
  On trouverait au fond une saveur amère.



  DERNIÈRE ESCAPADE.


  I

  Un grand château bien vieux aux murs très élevés.
  Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,
  S'élançant longue et droite aux fentes des pavés
  Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.
  Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,
  S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.
  Sa tête fut, un soir, par le vent emportée;
  Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,
  S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,
  Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,
  L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,
  L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.
  Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs.
  Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
  Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.
  Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,
  Que la lézarde marque au front comme une ride,
  Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,
  Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,
  A l'aspect désolé des choses négligées.

  Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend;
  Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
  Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
  Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
  Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
  Les arbres ont poussé des branches si mêlées
  Que le soleil, jetant son averse de feu,
  Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
  Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
  Et la voûte a grandi comme une cathédrale;
  Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
  L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

  Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
  Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
  Des valets ont paru, soutenant par les bras
  Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
  Ils traînent lentement sur les marches verdies
  Les hésitations de leurs jambes roidies,
  Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
  Très vieux,--l'homme et la femme,--et branlant du menton,
  Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
  Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça
  Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
  Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
  Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
  Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
  Et regardent tout près, par terre, fixement.
  Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement
  Semble seul habiter cette décrépitude;
  Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
  De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,
  Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.


  II

  Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.
  Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,
  Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.
  Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée
  Et, sur chaque prairie, une foule dorée
  De jaunes papillons flotte et semble danser.
  Épanouie au loin la campagne grésille,
  C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,
  Car, affolé dans les profondeurs du gazon,
  Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.
  Une fièvre de vie enflammée a couru,
  Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,
  Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,
  Le vieux château reprend son sourire de pierre.

  Alors les deux vieillards s'animent peu à peu:
  Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,
  Les membres desséchés lentement se détendent;
  Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,
  Et leurs esprits, confus comme après un réveil,
  S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.
  Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.
  L'homme se tourne un peu vers son antique amie,
  La regarde un instant et dit: «Il fait bien bon.»
  Elle, levant sa tête encor tout endormie
  Et parcourant de l'œil les horizons connus,
  Lui répond: «Oui, voilà les beaux jours revenus.»
  Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.
  Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres;
  Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau
  Les traversent parfois d'une brusque secousse,
  Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.
  Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce
  Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.
  Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix:
  «C'était un jour pareil que vous êtes venue
  Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.»
  Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers
  Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,
  Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,
  S'en retournent toujours par le même sillage.
  Il reprit: «C'est bien loin, cela ne revient pas.
  Et notre banc de pierre, au fond du parc,--là-bas?»
  La femme fit un saut comme d'un trait blessée:
  «Allons le voir», dit-elle, et, la gorge oppressée,
  Tous deux se sont levés soudain d'un même effort!

  Couple prodigieux tant il est grêle et pâle.
  Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or,
  Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle!


  III

  Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus;
  Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,
  Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre,
  Ainsi que des enfants ils se prirent la main
  Et partirent, barrant la largeur du chemin.
  Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,
  Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois,
  Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.
  Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre
  Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.

  Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée,
  Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.
  Leur passé se levait et marchait devant eux,
  Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,
  L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux;
  Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,
  Attendant chaque jour le couple habituel.
  Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,
  Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes
  Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.

  Et comme un livre ancien dont on tourne la page:
  «C'est ici», disait l'un. L'autre disait: «C'est là.
  La place où je baisai vos doigts?--Oui, la voilà.
  --Vos lèvres?--Oui! c'est elle!» Et leur pèlerinage,
  De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,
  Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.
  Ils débordaient tous deux d'allégresses passées,
  Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis,
  En songeant que jadis, les tailles enlacées,
  Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,
  Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,
  Ils avaient parcouru ces mêmes avenues!


  IV

  Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.
  «C'est lui!» dit-il. «C'est lui!» reprit-elle. Ils s'assirent,
  Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux
  Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent.
  Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher
  Un crapaud centenaire aux formes empâtées.
  Il imitait, avec ses pattes écartées,
  Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.
  Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines;
  Lui! le premier témoin de leurs amours lointaines
  Qui venait chaque soir écouter leurs serments!
  Et seul il reconnut ces reliques d'amants,
  Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,
  Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,
  Contre les pieds tremblants des amoureux flétris
  Il traîna lentement sa grosseur confiante.
  Ils pleuraient.--Mais soudain un petit chant d'oiseau
  Partit des profondeurs du bois. C'était le même
  Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt!
  Et dans l'effarement d'un délire suprême,
  Du fond des jours finis devant eux accourut,
  Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,
  Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,
  Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,
  Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,
  Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,
  Les senteurs des forêts aux sèves excitantes
  Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers!...

  Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée
  S'ouvrit, laissant passer une brise affolée;
  Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,
  Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,
  Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.

  Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes,
  Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,
  Et se sont regardés comme pour s'embrasser!
  Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages
  Apparus à travers l'éloignement des âges
  Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,
  L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces
  Se souriant avec de hideuses grimaces!
  Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints
  D'une terreur rapide et formidable comme
  L'angoisse de la mort!...

                            «Allons-nous-en!» dit l'homme.
  Mais ils ne purent pas se lever; incrustés
  Dans la rigidité du banc, épouvantés
  D'être si loin, étant si vieux et si débiles.

  Et leurs corps demeuraient tellement immobiles
  Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis
  Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.

  Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte
  Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte;
  Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,
  Des courants d'air de cave et des odeurs moisies
  Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.
  Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies
  Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,
  Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.


  V

  La femme s'abattit comme un ressort qui casse;
  Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,
  Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,
  Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup
  L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.
  Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort
  Terrible, il la leva, quoi qu'il fût très peu fort.
  Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque.
  Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir,
  Et pour chercher de l'aide il se mit à courir
  Avec de petits bonds effrayants et grotesques,
  Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui,
  Au galop saccadé par son bâton conduit,
  Des chemins compliqués comme des arabesques.
  Son souffle était rapide et dur comme une toux.
  Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,
  Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.
  Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,
  Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,
  Le rejetant de l'un à l'autre, et paraissant
  S'amuser lâchement avec cette agonie.
  Il comprit que la lutte horrible était finie,
  Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta
  Un petit cri plaintif en tombant sur la face.
  Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta!
  Il entendit encor, quelque part dans l'espace,
  Les longs croassements lugubres d'un corbeau
  Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée.
  Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée
  S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.


  VI

  Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres
  Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.
  Ils restaient là, roulés comme deux petits tas
  De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,
  Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.
  Ils formaient un obstacle aux bêtes étonnées
  En barrant le sentier tracé de chaque soir.
  Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir;
  D'autres les parcouraient ainsi que des épaves;
  Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves;
  Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,
  Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.

  Mais un frisson bientôt courut par les allées.
  Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées,
  Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.
  Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,
  La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.

  Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore,
  Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts
  On ramassa, tout froids en leurs habits humides,
  Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides
  Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.


  _La Dernière Escapade_ a paru dans _la République des Lettres_ du 24
  septembre 1876.



  PROMENADE
  À SEIZE ANS.


  La terre souriait au ciel bleu. L'herbe verte
  De gouttes de rosée était encor couverte.
  Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.
  Caché dans un buisson, quelque merle moqueur
  Sifflait. Me raillait-il? Moi, je n'y songeais guère.
  Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre
  Du matin jusqu'au soir, je ne sais plus pourquoi.
  Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.
  Je gravis une pente et m'assis sur la mousse
  A ses pieds. Devant nous une colline rousse
  Fuyait sous le soleil jusques à l'horizon.
  Elle dit: «Voyez donc ce mont, et ce gazon
  Jauni, cette ravine au voyageur rebelle!»
  Pour moi je ne vis rien, sinon qu'elle était belle.
  Alors elle chanta. Combien j'aimais sa voix!
  Il fallut revenir et traverser le bois.
  Un jeune orme tombé barrait toute la route;
  J'accourus; je le tins en l'air comme une voûte
  Et, le front couronné du dôme verdoyant,
  La belle enfant passa sous l'arbre en souriant.
  Émus de nous sentir côte à côte, et timides,
  Nous regardions nos pieds et les herbes humides.
  Les champs autour de nous étaient silencieux.
  Parfois, sans me parler, elle levait les yeux;
  Alors il me semblait (je me trompe peut-être)
  Que dans nos jeunes cœurs nos regards faisaient naître
  Beaucoup d'autres pensers, et qu'ils causaient tout bas
  Bien mieux que nous, disant ce que nous n'osions pas.



  SOMMATION
  SANS RESPECT.


  Je connaissais fort peu votre mari, madame;
  Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.
  Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,
  Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

  Je sentais que cet être inoffensif et bête
  Se trouvait trop petit pour être dangereux,
  Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
  Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

  Et puis, que m'importait d'ailleurs? Mais aujourd'hui
  Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.
  Vous parlez de serments, devoirs et sacrifice
  Et remords éternels!... Et tout cela pour lui?

  Y songez-vous, madame? Et vous croyez-vous née,
  Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,
  Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir
  Auprès de ce magot qui vous a profanée?

  Quoi! Pourriez-vous avoir un instant de remords?
  Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,
  Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,
  Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race?

  Regardez-le, madame, il a les yeux percés
  Comme deux petits trous dans un muid de résine.
  Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,
  Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,

  En toute occasion doit le gêner beaucoup.
  Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou
  Pour ne point maculer son plastron de chemise
  Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.

  Une fois au salon il s'assied à l'écart,
  Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue
  A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car
  Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.

  Il fait des jeux de mots avec sérénité;
  Vous appelle: «ma chatte» et: «ma cocotte aimée»,
  Et veut, pour toute gloire et toute renommée,
  Etre, en leurs différends, des voisins consulté.

  On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.
  Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,
  Surveille la servante et lui prend le mollet,
  Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.

  Il cache la bougie et tient compte du sucre,
  Volontiers se mettrait à ravauder ses bas
  Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,
  Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas

  Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.
  Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,
  Et si je lui disais soudain que je vous aime,
  Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.

  Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
  Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,
  Comme on met dans un arbre un mannequin de bois
  Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.

  Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie;
  Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.
  Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,
  Nous le ferons crever dans un embrassement!



  LA CHANSON
  DU RAYON DE LUNE
  FAITE POUR UNE NOUVELLE.


  Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
  Sais-tu d'où je viens? Regarde là-haut.
  Ma mère est brillante, et la nuit est brune.
  Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau;
  Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune;
  Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
  Comme un maraudeur qui cherche fortune.
  Je n'ai jamais froid; je n'ai jamais chaud.

      Je suis si petit que je passe
      Où nul autre ne passerait.
      Aux vitres je colle ma face
      Et j'ai surpris plus d'un secret.
      Je me couche de place en place
      Et les bêtes de la forêt,
      Les amoureux au pied distrait,
      Pour mieux s'aimer suivent ma trace.

  Puis, quand je me perds dans l'espace,
  Je laisse au cœur un long regret.

      Rossignol et fauvette
      Pour moi chantent au faîte
      Des ormes ou des pins.
      J'aime à mettre ma tête
      Au terrier des lapins;
      Lors, quittant sa retraite
      Avec des bonds soudains,
      Chacun part et se jette
      A travers les chemins.
      Au fond des creux ravins
      Je réveille les daims
      Et la biche inquiète.
      Elle évente, muette,
      Le chasseur qui la guette
      La mort entre les mains,
      Ou les appels lointains
      Du grand cerf qui s'apprête
      Aux amours clandestins.

        Ma mère soulève
        Les flots écumeux;
        Alors je me lève,
        Et sur chaque grève
        J'agite mes feux.
        Puis j'endors la sève
        Par le bois ombreux;
        Et ma clarté brève,
        Dans les chemins creux,
        Parfois semble un glaive
        Au passant peureux.
        Je donne le rêve
        Aux esprits joyeux,
        Un instant de trêve
        Aux cœurs malheureux.

  Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
  Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut?
  Sous les arbres noirs la nuit était brune;
  Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,
  Errer par les bois, vaguer sur la dune,
  Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.
  Je veux te montrer la route opportune;
  Et voilà pourquoi je viens de là-haut.



  FIN D'AMOUR.


  Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.
  Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.
  Offrant à tout désir son calice embaumé,
  Où scintillait encor la goutte de rosée,
  Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,
  Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.
  De larges papillons se reposant sur elles
  Les épuisaient avec un battement des ailes,
  Et l'on se demandait lequel était vivant,
  Car la bête avait l'air d'une fleur animée.
  Des appels de tendresse éclataient dans le vent.
  Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée;
  Et dans la brune rose où se lèvent les jours
  On entendait chanter des couples d'alouettes,
  Des étalons hennir leurs fringantes amours,
  Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes
  Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.
  Une joie amoureuse, épandue et puissante,
  Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,
  Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,
  Et sous l'abri de la ramure hospitalière
  Des arbres, habités par des peuples menus,
  Par ces êtres pareils à des grains de poussière,
  Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,
  Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,
  Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

  Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
  Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.
  Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main;
  L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

  Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus:
  «Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus.»
  Il fit un geste pour répondre: «Est-ce ma faute?»
  Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.
  Elle reprit: «Un an! rien qu'un an! et voilà
  Comment tout cet amour éternel s'envola!
  Mon âme vibre encor de tes douces paroles!
  J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles!
  Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain?
  Tu m'embrassais hier, mon Amour; et ta main,
  Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.
  Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche?
  Pourquoi? réponds!» Il dit: «Est-ce que je le sais?»
  Elle mit son regard dans le sien pour y lire:
  «Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,
  Et comme chaque étreinte était un long délire?»
  Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
  La mince cigarette, et, d'une voix lassée:
  «Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets?
  On ne rappelle pas une chose passée,
  Et nous n'y pouvons rien, mon amie!»

                                       A pas lents
  Ils partirent, le front penché, les bras ballants.
  Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
  Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
  Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge
  Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.
  Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,
  L'Amour était partout comme une grande fête.
  Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.
  Un gars qui s'en allait au travail entonna
  Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
  La servante de ferme embusquée à l'attendre.

  Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité
  Et la guettait parfois d'un regard de côté;
  Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,
  A travers la verdure encor claire et récente,
  Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas;
  Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.
  Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,
  Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,
  Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.

  Il attendit d'abord, immobile et surpris,
  Espérant que bientôt elle serait calmée,
  Et sa lèvre lançait des filets de fumée
  Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.
  Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur:
  «Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle.»
  «Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en,» dit-elle.
  Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs:
  «Oh! comme j'avais l'âme éperdue et ravie!
  Et maintenant elle est si pleine de douleurs!...
  Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie?
  Pourquoi cesser d'aimer? Moi, je t'aime... Et jamais
  Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais!»
  Il dit: «Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.
  Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.
  Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis
  Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.
  Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.
  Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis
  Et nous aurons, après cette dure secousse,
  L'affection des vieux amants, sereine et douce.»
  Et pour la relever il la prit par le bras.
  Mais elle sanglota: «Non, tu ne comprends pas.»
  Et, se tordant les mains dans une douleur folle,
  Elle criait: «Mon Dieu! mon Dieu!» Lui, sans parole,
  La regardait. Il dit: «Tu ne veux pas finir,
  Je m'en vais» et partit pour ne plus revenir.

  Elle se sentit seule et releva la tête.
  Des légions d'oiseaux faisaient une tempête
  De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain
  Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,
  Et son souple gosier semblait rouler des perles.
  Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons:
  Le hautbois des linots et le sifflet des merles,
  Et le petit refrain alerte des pinsons.
  Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,
  S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.

  Elle sentait partout, sous le bois reverdi,
  Courir et palpiter un souffle ardent et tendre;
  Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit:
  «Amour! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre!»



  PROPOS DES RUES.


  Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,
  Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,
  Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,
  Causer, en se faisant des sourires aimables.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Comment, c'est vous?

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                       Par quel hasard?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                                        Et la santé?

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Pas mal, et vous?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                    Merci, très bien.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                                      Quel temps superbe!

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  S'il peut continuer, nous aurons un été
  Magnifique!

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

              C'est vrai.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                          Demain je vais à l'herbe!
  Dans ma propriété.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                     C'est le moment, tout part.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Oui.--Chez moi les lilas ont un peu de retard;
  Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Oui--pas mal.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                Quoi de neuf, en outre?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                                        Rien.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                                              Madame
  Va bien?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

           Un peu grippée.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                           Oh! par le temps qui court,
  Tout le monde est malade.--Avez-vous vu le drame
  De Machin?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

             Moi?--non pas--Qu'en dit-on?

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                                          Presque un four.
  Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.
  Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou!

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                                               Très fort!

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,
  On y remarque moins le travail et l'effort;
  Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose!
  Quant à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui
  Je m'en prive.--Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire
  Beaucoup; et mon journal suffit à mon ennui.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Le journal... et... le sexe!...

                                  --Ils ont ce petit rire
  Par lequel on avoue un vice comme il faut.--

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Et la table?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

               Oh! ça non.--Je n'ai pas ce défaut.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Et vous vous occupez toujours de politique?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Beaucoup, c'est même là ma consolation!

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Oh! consacrer sa vie à la Chose publique,
  Certes, c'est une grande et noble ambition.
  Nous avons maintenant une fière phalange
  D'orateurs à la Chambre.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                           Ils sont très forts, très forts.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts!
  A propos, lisez-vous ce Zola?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                                Quelle fange!!!

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

  Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher,
  Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille!
  On sape la morale, on détruit la famille.
  Où tombons-nous?

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

                   Hélas!... Allons, adieu mon cher,
  L'heure me presse.

  DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

                     Adieu. Compliments à madame.

  PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

  Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît,
  A votre demoiselle.

                      --Et chacun s'en allait.--
  Et des prêtres savants disent qu'ils ont une âme!
  Et que s'il est un signe où l'on voit sûrement
  Qu'un Dieu fit naître l'homme au-dessus de la bête,
  C'est qu'il mit la pensée auguste dans sa tête,
  Et que ce noble esprit progresse incessamment!

  Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,
  Et la sottise humaine obstinément persiste!
  Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait,
  Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire!
  Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère
  La bêtise qui parle à celle qui se tait!



  VÉNUS RUSTIQUE.


  Les Dieux sont éternels. Il en naît parmi nous
  Autant qu'il en naissait dans l'antique Italie,
  Mais on ne reste plus des siècles à genoux,
  Et, sitôt qu'ils sont morts, le peuple les oublie.
  Il en naîtra toujours, et les derniers venus
  Régneront malgré tout sur la foule incrédule:
  Tous les héros sont faits de la race d'Hercule,
  La vieille terre enfante encore des Vénus.


  I

  Un jour de grand soleil, sur une grève immense,
  Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,
  Cette ligne d'écume où l'Océan commence,
  Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.
  Une petite enfant gisait, abandonnée,
  Toute nue, et jetée en proie au flot amer,
  Au flot qui monte et noie; à moins qu'elle fût née
  De l'éternel baiser du sable et de la mer.

  Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,
  Couchée en ses filets l'emporta triomphant;
  Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,
  Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.
  Bientôt il ne fut plus qu'un point insaisissable,
  Et le vaste horizon se referma sur lui,
  Tandis que se déroule au bord de l'eau qui luit
  Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.

  Tout le pays aima l'enfant trouvée ainsi;
  Et personne n'avait de plus grave souci
  Que de baiser son corps mignon, rose de vie,
  Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.
  Elle tendait les mains, par les baisers ravie,
  Et sa joie éclatait en rires continus.

  Quand elle put enfin s'en aller par les rues,
  Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,
  Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,
  Les femmes l'acclamaient, pour la voir, accourues.
  Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,
  Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,
  A travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre
  Elle courut la plaine après les papillons,
  Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,
  Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.
  Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons
  L'embrassaient follement de la tête aux chevilles,
  Avec la même ardeur et les mêmes frissons
  Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.
  Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux;
  Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,
  Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,
  Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.

  Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,
  Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins
  Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.
  D'un signe elle domptait les petits et les grands,
  Et du matin au soir, sans être jamais lasse,
  Elle traîna partout ces amoureux errants.
  Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.
  Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,
  Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,
  Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins;
  D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,
  Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,
  Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.

  Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.
  Elle, la jambe nue et poussant son filet,
  Cueillait la bête alerte avec un coup rapide;
  Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,
  Les contours incertains de son petit mollet.
  Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,
  Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,
  Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,
  La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,
  Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,
  Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.


  II

  Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté
  Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.
  Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face
  Le dur soleil des champs avait marqué sa trace:
  Des petits grains de feux, charmants et clairsemés.
  Le doux effort des seins en sa robe enfermés
  Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.
  Tout vêtement semblait taillé pour son usage,
  Tant on la sentait souple et superbe dedans.
  Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,
  Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.
  Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire;
  En la voyant venir ils couraient au-devant.
  Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,
  Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,
  Au vent de ses jupons, les passions charnelles.
  Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,
  Et ses gestes étaient si simples et si justes,
  Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,
  Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.

  Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché
  Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

  Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre
  Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,
  Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,
  Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,
  Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,
  Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

  Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres
  Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,
  Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,
  Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,
  Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.
  Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,
  Versant une chaleur meurtrière à la plaine;
  Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.
  Seules les larges faux, abattant les épis,
  Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis;
  Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise
  Dans sa chemise large et nouée à son col,
  Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise
  Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.
  Elle marchait alerte et portant à l'épaule
  La gerbe de froment ou la botte de foin.
  Les hommes se dressaient en la voyant de loin,
  Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,
  Et semblaient aspirer avec des souffles forts
  La troublante senteur qui venait de son corps,
  Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine!

  Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,
  Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,
  On vit soudain, dressés au sommet de la plaine
  Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,
  Debout dans le soleil, se battre à coups de faux!

  Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.
  L'herbe rase sua des gouttes de rosée;
  Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient
  Une étoile mettait au ciel un point brillant.
  Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent:
  Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux;
  La terre s'endormit sous un pesant repos,
  Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.

  Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,
  Et se mit à danser en courant, affolée
  Par la puissante odeur des feuilles, et parfois
  Regardant, à travers les arbres de l'allée,
  Le clair miroitement du ciel poudré de feu.
  Sur sa tête planait comme un silence bleu,
  Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse
  De la nuit, la subtile et si molle langueur
  De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,
  Et qui vous met à l'âme une vague détresse
  D'être seul.--Mais des pas voilés, des bonds craintifs,
  Ces bruits légers et sourds que font les marches douces
  Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,
  Emplirent les taillis de frôlements furtifs.
  D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

  Elle s'assit, sentant un engourdissement
  Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,
  Un besoin de jeter au loin son vêtement,
  De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre
  Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.
  Et parfois elle avait de rapides frissons,
  Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.

  Les points de feu des vers luisants dans les buissons
  Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.

  Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps;
  Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,
  Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,
  Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.
  Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme
  Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme;
  Un autre le tenait couché sous son genou
  Et le faisait râler en lui serrant le cou.
  Mais lui-même roula, la face martelée
  Par un poing furieux.--A travers les halliers
  On entendait venir des pas multipliés.--
  Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,
  Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs
  Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.
  C'étaient des hurlements de colère, des râles,
  Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,
  Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,
  Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,
  Et suivant le combat d'un œil plein de fierté,
  De la lutte féroce elle attendait l'issue.
  Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,
  Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang;
  Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve
  Elle reçut sans peur ses caresses de fauve!


  III

  Quand le feu prend soudain dans un village, on voit
  L'incendie égrener, ainsi qu'une semence,
  Ses flammes à travers le pays; chaque toit
  S'allume à son voisin comme une torche immense,
  Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour
  Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comme
  L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,
  Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.
  Par les chemins des bois, par les ravines creuses,
  Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,
  Son pied semblait tracer des routes amoureuses,
  Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaient deux.
  Elle s'abandonnait sans résistance, née
  Pour cette œuvre charnelle, et le jour ou la nuit,
  Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,
  Acceptait leurs baisers comme une destinée.
  Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux
  Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,
  Cueillant ce fruit d'ivresse éternelle que sème
  La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime,
  Gardait au fond du cœur un long frémissement
  Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvre,
  Il la cherchait sans cesse avec acharnement,
  Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.


  IV

  Les animaux aussi l'aimaient étrangement.
  Elle avait avec eux des caresses humaines,
  Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.
  Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines;
  Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons;
  Elle faisait, de loin, hennir les étalons,
  Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,
  Et l'on voyait, trompés par ces ardeurs factices,
  Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer
  Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.
  Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes
  Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.
  Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,
  Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,
  Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.

  Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,
  Et les graves béliers aux cornes recourbées,
  N'écoutant plus l'appel chevrotant du berger,
  Et les brebis, poussant un bêlement léger,
  Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambées.


  V

  Certains soirs, échappant à tous, elle partait
  Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lune
  Illuminait le sable et la mer qui montait.
  Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune
  Aux lointains infinis et sans rien de vivant,
  Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.
  En un tas sur la plage elle posait ses hardes,
  S'avançait toute nue et mouillait son pied blanc
  Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,
  Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan.
  Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,
  Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant
  Dans le sable son corps magnifique et puissant,
  Et, quand elle partait d'une marche plus lente,
  Son contour demeurait près du flot incrusté.
  On eût dit à le voir qu'une haute statue
  De bronze avait été sur la grève abattue,
  Et le ciel contemplait ce moule de Beauté
  Avec ses milliers d'yeux.--Puis la vague furtive
  L'atteignant refaisait toute plate la rive!


  VI

  C'était l'Être absolu, créé selon les lois
  Primitives, le type éternel de la race
  Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,
  Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse
  Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.
  Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné
  On l'aimait; et son cœur répandait, comme une onde,
  Sa tendresse abondante et sereine sur tous.
  Elle ne détestait qu'un être par le monde:
  C'était un vieux berger perfide à qui les loups
  Obéissaient.
               Jadis une Bohémienne
  Le jeta tout petit dans le fond d'un fossé.
  Un pâtre du pays qui l'avait ramassé
  L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine
  Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,
  Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

  L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,
  Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,
  Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,
  Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.
  Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,
  Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches;
  Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,
  Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine
  Ce filet de fumée au-dessus des maisons
  Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.

  Il vieillit.--Un effroi grandit à ses côtés.
  On en parlait, le soir, dans les longues veillées,
  Et d'étranges récits à son nom chuchotés
  Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.
  A son gré, disait-on, il guidait les destins,
  Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,
  Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,
  Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.
  Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,
  Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,
  Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,
  Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.
  On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,
  Car il savait dompter les taureaux furieux.

  Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.

  Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,
  Sentit à son aspect un trouble la saisir.
  Il ne lui parla pas; mais, dans la nuit suivante,
  Elle se réveilla frissonnant d'épouvante;
  Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.
  Se sentant impuissante à soutenir la lutte,
  Malgré l'obscurité redoutable, elle alla
  Partager avec lui la paille de sa hutte!

  Lors, suivant son caprice impur, il appela
  Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,
  Sans révolte pourtant et sans pudeurs rebelles,
  Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait
  Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.

  Il était si velu du front et de la lèvre,
  Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,
  Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,
  Sa figure semblait pleine de poils de chèvre!
  Et son pied bot mettait sur la cime du mont,
  Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,
  Comme un sautillement sinistre de démon.

  Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,
  Près d'un coteau désert et sans verdure encor
  Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,
  Par un brillant matin d'avril, rencontra celle
  Que le pays entier adorait.--Il reçut
  Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,
  Et frémit de désir tant il la trouva belle.
  Et leurs regards croisés s'attaquèrent.--Ce fut
  La rencontre de Dieux ennemis sur la terre!
  Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût
  Qui cherche une gazelle et trouve une panthère!
  Elle passa.--La fleur de ses lourds cheveux blonds
  Se confondit, au pied de la côte embaumée,
  Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.
  Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,
  Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,
  Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.

  Elle erra jusqu'au soir; mais, à la nuit venue,
  Elle s'épouvanta, pour la première fois,
  De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.
  Alors, en traversant une noire avenue,
  Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,
  Elle crut voir le pâtre immobile et debout.
  Mais, comme elle partit d'une course affolée,
  Elle ne sut jamais, dans son effarement,
  Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement
  Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.

  Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,
  Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,
  S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.
  Même elle n'osait plus sortir de sa maison,
  Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre
  De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin;
  Son œil rusé semblait dire: «C'est pour demain,»
  Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

  Bientôt un poids si lourd courba sa volonté
  Qu'en son cœur engourdi de crainte, vint à naître
  Un besoin d'obéir à la fatalité.
  Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,
  Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

  La neige dont le sol était partout couvert
  Étalait sa blancheur immobile. Une brise,
  Qui paraissait venir du bout du monde, errait
  Glaciale, et faisait craquer par la forêt
  Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.
  Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil
  De lumière, indiquait à peine son profil.
  La souffrance du froid étreignait jusqu'aux pierres.

  Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,
  Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,
  Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.
  Mais elle s'arrêta clouée au sol: là-bas,
  Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes;
  Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,
  Et l'ombre agrandissait leurs gambades géantes.
  Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,
  Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaieté folâtre,
  Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.
  Elle les reconnut: c'étaient les chiens du pâtre.
  Hors d'haleine, efflanqués par la faim, l'œil ardent
  Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,
  Ils sautaient devant elle avec des cris de fête
  Et ce rire velu qui découvre la dent.
  Comme deux grands Seigneurs vont en une province
  Quérir et ramener la Belle de leur Prince,
  Et, la guidant vers lui, caracolent autour,
  Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.

  Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,
  Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.
  La porte était ouverte, il la poussa dedans,
  La dévêtant déjà de ses regards ardents,
  Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,
  Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.
  Depuis qu'il l'avait vue il était haletant
  Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie!

  Or, quand elle sentit traîner contre sa peau
  La caresse visqueuse ainsi qu'une limace
  De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,
  Tout son être frémit sous ce baiser de glace.
  Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,
  Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,
  Et fait pour être aimé si follement de tous,
  En son cœur de vieillard difforme, sentit naître
  La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut
  Un besoin vague et fort de vengeance cruelle!

  Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,
  Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle
  En la frappant du poing pour qu'elle consentît,
  Et le silence épais des neiges amortit
  Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.
  Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement
  Par la plaine déserte un triste hurlement,
  Et des frissons de peur couraient sur leur échine.

  Dans la cabane alors ce fut comme un combat:
  Les heurts désespérés d'un corps qui se débat
  Sonnant contre les murs de l'étroite demeure;
  Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure!
  Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa
  Après un faible appel de secours qui passa
  Et mourut sans écho dans les champs!

                                       Le jour pâle
  Commençait à tomber faiblement du ciel gris.
  Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râle.
  Le givre avait roidi les arbres rabougris
  Qui semblaient morts. C'était partout la fin des choses.

  Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant
  Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.
  Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang
  Et le coteau désert au bout des plaines blanches,
  Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.
  On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon!
  --Et le berger parut au seuil de sa maison.--
  Il était rouge aussi, plus rouge que l'aurore!
  Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,
  Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,
  Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,
  Comme s'il eût trempé son visage et sa main,
  Avant que de sortir, dans un flot de carmin.
  Il se pencha, prenant de la neige, et la trace
  De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.
  S'étant agenouillé pour se laver la face,
  Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,
  Avec des soubresauts de peur.--Puis il s'enfuit.

  Il dévale du mont, roule dans les ornières,
  Perce d'épais fourrés pareils à des crinières,
  Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit!
  Il s'arrête.--Son œil que la terreur dilate
  Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau;
  Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,
  Pour effacer encor quelque tache écarlate!
  Puis il repart.--Mais en son cœur surgit l'effroi
  D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,
  Par la neige si vaste et sous un ciel si froid!
  Il écoute.--Il entend une cloche qui sonne,
  Et va vers le village à pas précipités.
  Les paysans déjà causaient de porte en porte;
  Il leur crie en courant: «Venez tous, Elle est morte!»
  Il passe.--Il va frapper aux logis écartés,
  Répétant: «Venez donc, venez, je l'ai tuée!»
  Alors une rumeur grandit, continuée
  Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun se levant,
  Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.
  Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre;
  Il marche.--Le troupeau des hommes le suivant
  Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.
  Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre;
  Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur
  Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur!

  Ils ont compris quelle est la femme assassinée,
  Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment
  Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement
  Planer sur cette mort comme une Destinée.

  Elle avait la Beauté, lui la Ruse; il fallait
  Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égales
  Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales
  Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid
  Ne pardonne jamais au Dieu beau.

                                   Sur la cime
  De la côte, et devant la hutte on s'arrêta.
  Il osa seul entrer en face de son crime,
  Et, ramassant la morte aimée, il l'apporta,
  Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,
  Comme s'il eût crié: «Tenez, je vous la rends!»
  Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.
  On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.

  Sur la neige gisait le corps éblouissant
  Où n'apparaissait plus une goutte de sang;
  Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,
  L'avaient avec tendresse obstinément léchée.
  Elle semblait vivante, endormie. Un reflet
  De beauté surhumaine illuminait sa face.
  Mais le couteau restait planté, juste à la place
  Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait.
  Sa figure faisait une tache dorée
  Sur la blancheur du sol.--Les hommes éperdus
  La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée!
  Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,
  Luisaient comme la queue en feu d'une comète,
  Comme un soleil tombé de la voûte des cieux;
  On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,
  L'auréole qu'on met autour du front des dieux!

  Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique,
  Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,
  Couvrirent brusquement sa claire nudité,
  Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,
  Construit une civière et retroussé leurs manches,
  Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté!

  La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne
  Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne,
  Rampe, comme un serpent, l'immense défilé.
  Et puis tout redevient muet et dépeuplé!

  Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,
  Sent une solitude horrible autour de lui,
  Comme si l'univers tout entier l'avait fui.
  Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée!...
  La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps,
  Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.
  Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde;
  Mais il ne les voit pas gambader par les champs...
  Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte...
  Il se met à hurler à la façon des fous!

  Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,
  Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.



APPENDICE.



VERS INÉDITS.


Nous donnons ici, à titre purement documentaire, quelques pièces de
vers inédites de Guy de Maupassant. Elles furent écrites de 1868 à 1880
et permettent de se faire une idée de son évolution poétique.



  DERNIÈRE SOIRÉE
  PASSÉE AVEC MA MAÎTRESSE.


  Il fallait la quitter, et pour ne plus me voir
  Elle partait, mon Dieu, c'était le dernier soir.
  Elle me laissait seul; cette femme cruelle
  Emportait mon amour et ma vie avec elle.
  Moi je voulus encore errer comme autrefois
  Dans les champs et l'aimer une dernière fois.
  La nuit nous apportait et l'ombre et le silence,
  Et pourtant j'entendais comme une voix immense,
  Tout semblait animé par un souffle divin.
  La nature tremblait, j'écoutais et soudain
  Un étrange frisson troubla toute mon âme.
  Haletant, un moment j'oubliai cette femme
  Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait
  Mille sons doux et clairs que l'écho répétait.
  Ce n'était plus de l'air le calme et frais murmure,
  Mais c'était comme un souffle étreignant la nature,
  Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout,
  Qui planait et passait, me rendant presque fou,
  Un son mystérieux et qui, sur son passage,
  Réveillait et frappait les échos du bocage.
  Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois,
  Comme si, pour fêter le plus puissant des rois,
  Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage
  Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage.
  Je restai frémissant: ce bruit mystérieux,
      C'était Dieu descendu des cieux.

  C'était ce Dieu puissant si grand et solitaire
  Qui venait oublier sa grandeur sur la terre.
  Dieu las et fatigué de sa divinité,
  Las d'honneur, de puissance et d'immortalité,
  Des éternels ennuis où sa grandeur l'enchaîne,
  Qui venait partager notre nature humaine.
  Il avait choisi l'heure où tout dort et se tait,
  Où l'homme, indifférent à tout ce que Dieu fait,
  Attaché seulement à ses soins mercenaires,
  Prend un peu de repos qu'il dérobe aux affaires.
  Car c'était aussi l'heure où ce Dieu généreux
  Peut bénir et donner la main aux malheureux,
  L'heure où celui qui souffre et gémit en silence,
  Qui craint pour son malheur la froide indifférence,
  Délivré du fardeau de l'égoïsme humain,
  Sans craindre la pitié peut planer libre enfin.
  Dieu vient le consoler, il soutient sa misère,
  Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amère,
  Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant.
  D'autres craignent encore un œil indifférent,
  Et les regards de l'homme et les bruits de la terre.
  Ils cherchent aussi l'heure où tout est solitaire,
  Dieu les voit, il bénit le bonheur des amants.
  Invisible témoin, il entend leurs serments.
  Il aime cet amour qu'il ne goûtera pas
  Et dans les bois, la nuit, il protège leurs pas.
  Il était là, son souffle errait sur la nature,
  Paraissait éveiller comme un vaste murmure,
  Tout ce qu'il a formé s'animait et, tremblant,
  S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant,
  Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage,
  Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage,
  Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix:
  C'était Dieu qui parlait au milieu des grands bois.
  Tous deux nous l'écoutions et nous versions des larmes;
  Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes!
  Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants,
  Goutte à goutte brillaient sur les herbes des champs.

          Mais de cette belle soirée
          Et de ma maîtresse adorée
          Que restait-il le lendemain?
          Seul le pâtre de grand matin,
          En conduisant au pâturage
          Son gras troupeau, vit sur l'herbage
          Les quelques gouttes de nos pleurs,
          Seule marque de nos douleurs;
          Mais il les prit pour la rosée.
          «L'herbe n'est point encor séchée,»
          Se dit-il en pressant le pas.
          Hélas! il ne soupçonna pas
          Que de chagrins et de misères
          Cachait cette eau sur les bruyères.
          Et ses brebis qui le suivaient
          Broutaient les herbes et buvaient
          Nos pleurs sans arrêter leur course,
          Mais rien n'en a trahi la source.

  1868.


  _Dernière soirée passée avec ma maîtresse_ a été publié par _la Revue
  des Revues_ du 1er juin 1900.



  SOUVENIRS.


          Voyez partir l'hirondelle,
          Elle fuit à tire d'aile,
          Mais revient, toujours fidèle,
              A son nid,
  Sitôt que des hivers le grand froid est fini.

          L'homme, au gré de son envie,
          Errant promène sa vie
          Par le souvenir suivie
              De ces lieux
  Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.

          Et puis, quand il sent que l'âge
          A glacé son grand courage,
          Il les regrette et, plus sage,
              Vient chercher
  Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.

  Rouen, 1869.

  _Souvenirs_ a été publié par _les Annales politiques et littéraires_ du
  12 décembre 1897.



  L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.


  Lorsque le grand Colomb, penché sur l'eau profonde,
  A travers l'Océan crut entrevoir un monde,
  Les peuples souriaient et ne le croyaient pas.
  Et pourtant, il partit pour ces lointains climats;
  Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile
  Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile,
  Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas,
  Quels écueils lui gardait la mer immense et nue,
  Où chercher par les flots cette terre inconnue,
  Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.

  Parfois il s'arrêtait, las de chercher la rive,
  De voir toujours la mer et rien à l'horizon,
  Et les vents et les flots jetaient à la dérive
  A travers l'Océan sa voile et sa raison.

  Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves,
  Que d'autres sont partis, le cœur joyeux et fort,
  Car un vent parfumé les poussait loin du port
  Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves.
  L'avenir souriait dans un songe d'orgueil,
  La gloire les guidait, étoile éblouissante,
  Et comme une Sirène, avec sa voix puissante,
  L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.

  Mais la vague bientôt croule comme une voûte,
  Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir,
  Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir,
  Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route.

  Paris, 1871.


  _L'Espérance et le Doute_ a été publié par _les Annales politiques et
  littéraires_ du 12 décembre 1897.



  LE SOMMEIL DU MANDARIN.


  Sur sa table de nacre au reflet argenté,
  La lune souriait aux tours de porcelaine,
  Et trois dames causant au milieu de la plaine
  Jetaient comme cet astre une étrange clarté.

  Et tandis que le vent soufflait au loin sa plainte,
  Mollement étendu sur des tapis soyeux,
  Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte
  Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.

  Pendant qu'il regardait tranquillement la flamme
  Qui versait du plafond ses filets de couleur,
  Un songe était venu voltiger sur son âme,
  Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.

  Paris, 1872.



  ENFANT, POURQUOI PLEURER?


  Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage
  On écarte toujours les ronces du chemin;
  Une larme fait mal sur un jeune visage,
  Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.

  Chante, petit enfant, toute chose a son heure;
  Va de ton pied léger, par le sentier fleuri;
  Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure,
  Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.

  Comme un rayon joyeux ton rire doit éclore,
  Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux,
  Car le bon Dieu là-haut écoute dès l'aurore
  Le rire des enfants et le chant des oiseaux.

  Ajaccio, 1880.



  LE MOULIN.

  (FRAGMENT.)


                    ..... Tandis que devant moi,
  Dans la clarté douteuse où s'ébauchait sa forme,
  Debout sur le coteau comme un monstre vivant
  Dont la lune sur l'herbe étalait l'ombre énorme,
  Un immense moulin tournait ses bras au vent.
  D'où vient qu'alors je vis, comme on voit dans un songe
  Quelque corps effrayant qui se dresse et s'allonge
  Jusqu'à toucher du front le lointain firmament,
  Le vieux moulin grandir si démesurément
  Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles,
  Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles,
  Pour retomber, brillant d'une poussière d'or
  Qu'ils avaient dérobée aux robes des comètes?
  Puis, comme pour revoir leurs sublimes conquêtes,
  A peine descendus, ils remontaient encor.



  SABBAT.
  (IMITÉ DE L'ALLEMAND.)


    La lune traîne
    Ses longs rayons,
    Et sur les monts
    Et dans la plaine,
    Entendez-vous
    Ce bruit étrange?
    C'est la phalange
    Des loups-garous.

  La ronde des sorcières
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
  La ronde des sorcières
  Tourne sur les bruyères.

    Par sauts, par bonds,
    Viennent les gnomes;
    Puis les fantômes,
    Puis les démons;
    Et pour la danse
    Plus d'un pendu
    Est descendu
    De la potence.

  Tous ces êtres hideux
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
  Tous ces êtres hideux
  Tournent autour des feux.

    Ce sont vos fêtes,
    Venez, damnés!
    Guillotinés,
    Portez vos têtes!
    Et vous, corbeaux,
    Criez de joie,
    Car votre proie
    Sort des tombeaux.

  Les morts, sous leur suaire,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
        Tournent,
  Les morts, sous leur suaire,
  Tournent dans la nuit claire.

    Le roi d'enfer,
    Sombre et livide,
    A tout préside;
    C'est Lucifer.
    L'horrible foule,
    A ses accents,
    En flots pressants,
    S'agite et roule.

  Et le bal monstrueux
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
        Tourne,
  Et le bal monstrueux
  Tourne..... et fait peur aux cieux.

    Mais, comme un rêve,
    Tout a passé,
    Tout a cessé,
    Le jour se lève.
    A l'Orient,
    Le ciel est rose,
    L'insecte cause
    Avec le vent.

  Du coq la voix sonore
        Chante,
        Chante,
        Chante,
        Chante,
  Du coq la voix sonore
  Chante une belle aurore.

  G. DE V. (GUY DE VALMONT).



  SONNET.


  Un nuage a passé sur votre ciel, Madame,
  Cachant l'astre éclatant qu'on nomme l'Avenir,
  La douleur a jeté son crêpe sur votre âme
  Et vous ne vivez plus que dans un souvenir.

  Tout votre espoir s'éteint comme meurt une flamme,
  Aucun lien parmi nous ne vous peut retenir,
  Vous souffrez et pleurez, et votre cœur réclame
  Le grand repos des morts qui ne doit pas finir.

  Mais songez que toujours, quand le malheur nous ploie,
  Aux cœurs les plus meurtris Dieu garde un peu de joie
  Comme un peu de soleil en un ciel obscurci.

  Et que de ce tourment qui ronge notre vie,
  Madame, si demain vous nous étiez ravie,
  Bien d'autres souffriraient qui vous aiment aussi.



TABLE DES MATIÈRES.


                                                              Pages.

   Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert.         IX

   Lettre-Préface.                                               XXV

   Le Mur.                                                         1

   Un Coup de soleil.                                              9

   Terreur.                                                       13

   Une Conquête.                                                  17

   Nuit de neige.                                                 27

   Envoi d'amour.                                                 31

   Au Bord de l'Eau.                                              35

   Les Oies sauvages.                                             49

   Découverte.                                                    53

   L'Oiseleur.                                                    57

   L'Aïeul.                                                       61

   Désirs.                                                        65

   La Dernière Escapade.                                          69

   Promenade.                                                     85

   Sommation.                                                     89

   La Chanson du rayon de lune.                                   95

   Fin d'amour.                                                  101

   Propos des rues.                                              109

   Vénus rustique.                                               117


   APPENDICE.
   VERS INÉDITS:

   Dernière soirée passée avec ma maîtresse.                     147

   Souvenirs.                                                    151

   L'Espérance et le Doute.                                      153

   Le Sommeil du mandarin.                                       155

   Enfant, pourquoi pleurer?                                     157

   Le Moulin (fragment).                                         159

   Sabbat.                                                       161

   Sonnet.                                                       165


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:


  Page   7: «sont» remplacé par «son» (Son œil, son front,
              sa bouche humide et ses cheveux!)
  Page 126: «heurtaint» par «heurtaient» (D'invisibles oiseaux
              heurtaient leur vol aux branches)
  Page 140: «Quant» par «Quand» (Quand tout redevint blanc sous
              le soleil levé)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 2" ***

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