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Title: Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Author: Chateaubriand, René
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3" ***

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MÉMOIRES

D'OUTRE-TOMBE

TOME III



[Illustration: Épisode Militaire.]



  CHATEAUBRIAND


  MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE


  NOUVELLE ÉDITION

  Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

  par

  EDMOND BIRÉ


  TOME III



  PARIS
  LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
  6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6



MÉMOIRES



LIVRE V[1]

[Note 1: Ce livre a été composé à Paris en 1839 et revu en juin 1847.]

     Années 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_ du mois
     de juillet 1807. -- J'achète la _Vallée-aux-Loups_ et je m'y
     retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de Chateaubriand. -- Années
     1811, 1812, 1813, 1814. -- Publication de l'_Itinéraire_. --
     Lettre du cardinal de Bausset. -- Mort de Chénier. -- Je suis
     reçu membre de l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix
     décennaux. -- L'_Essai sur les Révolutions_. -- _Les Natchez._


Madame de Chateaubriand avait été très malade pendant mon voyage;
plusieurs fois mes amis m'avaient cru perdu. Dans quelques notes que
M. de Clausel a écrites pour ses enfants et qu'il a bien voulu me
permettre de parcourir, je trouve ce passage:

«M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jérusalem au mois
de juillet 1806: pendant son absence j'allais tous les jours chez
Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l'amitié de m'écrire
une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez
dans le tiroir de notre bibliothèque, à Coussergues. Pendant l'hiver
de 1806 à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer
pour revenir en Europe; un jour, j'étais à me promener dans le jardin
des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d'ouest affreux; nous
étions à l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me
dit:--Peut-être, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempête
va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment
faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié,
l'intérêt pour la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, qui
devait s'accroître par ce voyage; les nobles, les profonds et rares
sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai
reçu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous
souvenir devant Dieu.»

Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les
personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j'emmènerais avec moi
tous mes amis!

Plein d'espérance, je rapportai sous mon toit ma poignée de glanes;
mon repos ne fut pas de longue durée.

Par une suite d'arrangements, j'étais devenu seul propriétaire du
_Mercure_[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de
juin 1807, son voyage en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le
_Mercure_ l'article dont j'ai cité des passages en parlant de la mort
du duc d'Enghien: _Lorsque dans le silence de l'abjection_, etc. Les
prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m'avaient révolté;
j'avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les
tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil,
et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un
front noirci devant la colère d'un homme. Si Napoléon en avait fini
avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant
au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France:
on en répandit d'innombrables copies à la main; plusieurs abonnés du
_Mercure_ détachèrent l'article et le firent relier à part; on le
lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut
avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit
par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles
sentiments refoulés au fond des coeurs se réveillèrent. Napoléon
s'emporta: on s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en
raison de l'idée que l'on s'est formée de soi. Comment! mépriser
jusqu'à sa gloire; braver une seconde fois celui aux pieds duquel
l'univers était prosterné! «Chateaubriand croit-il que je suis un
imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer sur les
marches des Tuileries.» Il donna l'ordre de supprimer le _Mercure_ et
de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle:
Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai
sous le poids de la menace[3].

[Note 2: Chateaubriand l'avait acheté de M. de Fontanes pour une
somme de 20,000 francs (Préface des _Mélanges littéraires_, tome XVI
des _Oeuvres complètes_).]

[Note 3: Voir l'_Appendice_ nº I; _L'Article du Mercure_.]

C'était une déplorable position que la mienne; quand je croyais
devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais
chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je
causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait
pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête,
troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la
Révolution; il était naturel qu'elle désirât un peu de repos.
D'autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans
restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité:
elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des
Bourbons.

Le premier livre de ces _Mémoires_ est daté de _la Vallée-aux-Loups_,
le 4 octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite
que j'achetai pour me cacher à cette époque[4]. Quittant notre
appartement chez madame de Coislin, nous allâmes d'abord demeurer
rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la
maîtresse et du maître de l'hôtel.

[Note 4: L'acquisition de la _Vallée-aux-Loups_ est du mois d'août
1807. Joubert écrivait à Chênedollé le 1er septembre: «Chateaubriand
viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un
enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être
occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de
temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de
cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000
francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette
solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie. On l'appelle
dans le pays: _Maison de la Vallée-aux-Loups_. J'ai vu cette
_Vallée-aux-Loups_: cela forme un creux de taillis assez breton et
même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le
nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point
de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de
Pythagore: _Quand il tonne, adorez l'écho_.»]

M. de Lavalette, trapu, vêtu d'un habit prune de Monsieur, et
marchant avec une canne à pomme d'or, devint mon homme d'affaires, si
j'ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le
roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait[5].

[Note 5: «En attendant d'aller prendre possession de la
_Vallée-aux-Loups_, nous prîmes un appartement dans un hôtel garni,
rue des Saints-Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions
coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu
par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau
royal, et royaliste enragé. _Sa chère femme_ était une demoiselle
de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel
elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien à la
tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au
point de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune et
qui ne quittait jamais son oreille. M. de La Valette--c'est ainsi
qu'il s'appelait--était le meilleur homme du monde; il se serait mis
au feu pour nous et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est
qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu
ait son âme! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en
communauté de biens avec lui. Il était d'une obligeance extrême, et,
pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service,
il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or.» _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand.]

Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière
n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous
arrivâmes le soir à la vallée. Nous ne suivîmes pas la route
ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des
allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la
voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de madame
de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou: mauvais
augure pour _les Martyrs_, dont je m'occupais alors.

La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient,
était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de
chandelle; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par
des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres
passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le
couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit
des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec
moins de souci que le maître des Tuileries.

J'étais dans des enchantements sans fin; sans être madame de Sévigné,
j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la
boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous
les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille,
me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors
l'avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma
mémoire l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même, mais
j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pensées évanouies; les
illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les
premières; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais
dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant.--Si
je pouvais néanmoins cesser d'être harcelé par des songes! Bayard
sommé de rendre une place, répondit: «Attendez que j'aie fait un pont
de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison.» Je crains
qu'il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.

Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des
vents de l'automne; mais, au printemps, les brises qui haleinaient
les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles
reversaient sur ma vallée.

Je fis quelques additions à la chaumière; j'embellis sa muraille de
briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et
deux cariatides de femmes de marbre blanc: je me souvenais d'avoir
passé à Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout de mon
pavillon; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me
séparait du chemin: je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous
hébète à présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me
sont échappées, est la seule que je regrette; il est écrit que rien
ne me restera. Après ma Vallée perdue, j'avais planté l'_Infirmerie
de Marie-Thérèse_[6], et je viens pareillement de la quitter. Je
défie le sort de m'attacher à présent au moindre morceau de terre; je
n'aurai dorénavant pour jardin que ces avenues honorées de si beaux
noms autour des Invalides, et où je me promène avec mes confrères
manchots ou boiteux. Non loin de ces allées, s'élève le cyprès de
madame de Beaumont; dans ces espaces déserts, la grande et légère
duchesse de Châtillon s'est jadis appuyée sur mon bras. Je ne donne
plus le bras qu'au temps: il est bien lourd!

[Note 6: L'_Infirmerie de Marie-Thérèse_, située rue d'Enfer, au
numéro 86 (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau nº 92), avait été
fondée par M. et Mme de Chateaubriand, qui y consacrèrent des sommes
considérables. Mme de Chateaubriand a été enterrée sous l'autel de la
chapelle. Derrière l'autel, sur une tablette de marbre noir, on lit
cette inscription:

_Distinguée par l'exercice des bonnes oeuvres qu'inspire la religion,
elle a voulu faire bénir sa mémoire par la pieuse fondation de
l'Infirmerie de Marie-Thérèse, faite de concert avec son époux._]

Je travaillais avec délices à mes _Mémoires_, et _les Martyrs_
avançaient; j'en avais déjà lu quelques livres à M. de Fontanes.
Je m'étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande
bibliothèque: je consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite
je fermais le registre en soupirant, car je m'apercevais que la
lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère. Éclairez les
jours de la vie, ils ne seront plus ce qu'ils sont.

[Illustration: St. Louis.]

Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de
revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse[7].
Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit
l'épigramme: grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui
abondance.

[Note 7: «Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se
mettait à travailler à ses _Martyrs_ et à son _Itinéraire_, et
nous passions ainsi très heureusement notre vie, quand, au mois
d'avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d'une fièvre lente,
avant-coureur d'une grave maladie qu'il fit pendant l'été 1808.
Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout à fait malade. Nous
revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue et
extrêmement douloureuse.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

C'est peut-être le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de
vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait
souvent, je disais à madame de Chateaubriand: «Soyez tranquille;
je vais revenir.» Je perdais connaissance, mais avec une grande
impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi
la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être
mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que
j'avais éprouvées dans ma course au Levant.

Girodet[8] avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir
comme j'étais alors; mais il le remplit de son génie. M. Denon[9]
reçut le chef-d'oeuvre pour le Salon[10]; en noble courtisan, il
le mit prudemment à l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la
galerie après avoir regardé les tableaux, il dit: «Où est le portrait
de Chateaubriand?» Il savait qu'il devait y être: on fut obligé
de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée
généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait: «Il a l'air
d'un conspirateur qui descend par la cheminée.»

[Note 8: Anne-Louis _Girodet_ (1767-1824), le peintre d'_Endymion_,
de la _Scène du déluge_, etc. Il avait exposé dans un précédent Salon
les _Funérailles d'Atala_. Chateaubriand lui paya sa dette au premier
chant des _Martyrs_, où, après avoir décrit le sommeil d'Eudore,
il ajoute: «Tel, un successeur d'Apelles a représenté le sommeil
d'Endymion.» Et, dans une note de son poème: «Il était bien juste,
dit-il, que je rendisse ce faible hommage à l'auteur de l'admirable
tableau d'Atala au tombeau. Malheureusement je n'ai pas l'art de M.
Girodet, et tandis qu'il embellit mes peintures, j'ai bien peur de
gâter les siennes.»]

[Note 9: Dominique _Vivant_, baron Denon (1745-1825). Il était, sous
l'Empire, directeur général des Musées.]

[Note 10: Le portrait de Chateaubriand fut exposé au Salon de 1808.]

Étant un jour retourné seul à la vallée, Benjamin, le jardinier[11],
m'avertit qu'un gros monsieur étranger m'était venu demander; que,
ne m'ayant point trouvé, il avait déclaré vouloir m'attendre; qu'il
s'était fait faire une omelette, et qu'ensuite il s'était jeté sur
mon lit. Je monte, j'entre dans ma chambre, j'aperçois quelque chose
d'énorme endormi; secouant cette masse, je m'écrie: «Eh! eh! qui
est là?» La masse tressaillit et s'assit sur son séant. Elle avait
la tête couverte d'un bonnet à poil, elle portait une casaque et un
pantalon de laine mouchetée qui tenaient ensemble, son visage était
barbouillé de tabac et sa langue tirée. C'était mon cousin Moreau!
Je ne l'avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait
de Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien _cicérone_
à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a disparu un des premiers
personnages de ces _Mémoires_. J'espère qu'étendu sur une couche
d'asphodèle, il parle encore de mes vers à madame de Chastenay, si
cette ombre agréable est descendue aux Champs-Élysées.

[Note 11: «Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers...»
_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]

       *       *       *       *       *

Au printemps de 1809 parurent _les Martyrs_[12]. Le travail était de
conscience: j'avais consulté des critiques de goût et de savoir, MM.
de Fontanes, Bertin, Boissonade[13], Malte-Brun[14] et je m'étais
soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j'avais fait, défait et
refait la même page. De tous mes écrits, c'est celui où la langue est
la plus correcte.

[Note 12: «À la fin de l'été de 1808, M. de Chateaubriand ayant
achevé ses _Martyrs_, voulut, pour en surveiller l'impression, passer
l'hiver à Paris; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré,
au coin de la rue Saint-Florentin.» _Souvenirs de Mme de
Chateaubriand_.--Les _Martyrs_ parurent au mois de mars 1809.]

[Note 13: Jean-François _Boissonade_ (1774-1857). Attaché au _Journal
des Débats_ depuis 1802, il y donna régulièrement jusqu'en 1813 des
articles bibliographiques qui ont été recueillis par M. Colincamp,
sous le titre de: _Critique littéraire sous le premier Empire_ (1863,
2 vol. in-8º).]

[Note 14: Malte-Conrad _Brun_, dit _Malte-Brun_, né à Thisted
(Jutland) le 12 août 1775, mort à Paris le 14 décembre 1826. Il
écrivait, comme Boissonade, dans le _Journal des Débats_.]

Je ne m'étais pas trompé sur le plan; aujourd'hui que mes idées
sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux
religions, l'une finissant, l'autre commençant, n'offrent aux
Muses un des sujets les plus riches, les plus féconds et les plus
dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances
par trop folles; mais j'oubliais la réussite de mon premier ouvrage:
dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés; l'un
détruit l'autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de
garde d'en montrer en vers; si vous êtes distingué dans les lettres,
ne prétendez pas à la politique: tel est l'esprit français et sa
misère. Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début
heureux d'un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication
du poète, pour prendre une éclatante vengeance:

  Tous, la main dans _l'encre_, jurent de se venger.

Je devais payer la sotte admiration que j'avais pipée lors de
l'apparition du _Génie du christianisme_; force m'était de rendre
ce que j'avais volé. Hélas! point ne se fallait donner tant de
peine pour me ravir ce que je croyais moi-même ne pas mériter! Si
j'avais délivré la Rome chrétienne, je ne demandais qu'une couronne
obsidionale, une tresse d'herbe cueillie dans la ville éternelle.

L'exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffman[15], à qui
Dieu fasse paix! Le _Journal des Débats_ n'était plus libre; ses
propriétaires n'y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna
ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grâce à la bataille des
Francs et à quelques autres morceaux de l'ouvrage; mais si Cymodocée
lui parut gentille, il était trop excellent catholique pour ne pas
s'indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et
des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas. On m'imputa à
crime d'avoir transformé la druidesse germaine de Tacite en gauloise,
comme si j'avais voulu emprunter autre chose qu'un nom harmonieux! et
ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j'avais rendu de
si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de
se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hoffman! Ce titre des
_Martyrs_ les avait trompés; ils s'attendaient à lire un martyrologe,
et le tigre, qui ne déchirait qu'une fille d'Homère, leur parut un
sacrilège.

[Note 15: François Benoît _Hoffman_ (1760-1828).--Il avait
débuté dans le _Journal des Débats_, en 1807, par des _Lettres
champenoises_, où un soi-disant provincial, membre de l'Académie de
Châlons, rend compte à un cousin de tout ce qu'il voit de curieux
à Paris. Elles obtinrent un très vif succès. Ses articles sur les
_Martyrs_ parurent dans les _Débats_. Ils ont été recueillis au tome
IX des _Oeuvres complètes_ d'Hoffman, p. 125 et suiv.]

Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amené prisonnier
à Paris, ne les scandalisait pas, mais ils étaient tout émus de mes
fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l'évêque de
Chartres[16] qui se chargea de faire justice des horribles impiétés
de l'auteur du _Génie du christianisme_. Hélas! il doit s'apercevoir
qu'aujourd'hui son zèle est appelé à bien d'autres combats.

[Note 16: L'abbé Clausel de Montals qui devait devenir, sous la
Restauration, évêque de Chartres. Mme de Chateaubriand qui était
beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au pauvre
abbé sa critique des _Martyrs_. «Nous vîmes, écrit-elle dans ses
_Souvenirs_, des gens se disant royalistes, des prêtres mêmes, sous
prétexte que les _Martyrs_ n'étaient pas tout à fait exempts des
censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C'était
une manière un peu hypocrite de faire sa cour ... Ce fut ensuite,
je le dis à regret, M. l'abbé H. de Clausel, aujourd'hui évêque de
Chartres et frère de notre meilleur ami: il était alors grand vicaire
d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la
croix d'honneur: il reçut effectivement quelque temps après cette
insigne faveur».--Voir, au tome II, l'Appendice sur _les Quatre
Clausel_.]

M. l'évêque de Chartres est le frère de mon excellent ami, M. de
Clausel, très grand chrétien, qui ne s'est pas laissé emporter par
une vertu aussi sublime que le critique, son frère.

Je pensai devoir répondre à la censure, comme je l'avais fait à
l'égard du _Génie du christianisme_. Montesquieu, par sa défense
de _l'Esprit des lois_, m'encourageait. J'eus tort. Les auteurs
attaqués diraient les meilleures choses du monde, qu'ils n'excitent
que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule.
Ils se placent sur un mauvais terrain: la position défensive est
antipathique au caractère français. Quand, pour répondre à des
objections, je montrais qu'en stigmatisant tel passage, on avait
attaqué quelque beau reste de l'antique; battu sur le fait, on
se tirait d'affaire en disant alors que _les Martyrs_ n'étaient
qu'un _pastiche_. Si je justifiais la présence simultanée des deux
religions par l'autorité même des Pères de l'Église, on répliquait
qu'à l'époque où je plaçais l'action des _Martyrs_, le paganisme
n'existait plus chez les grands esprits.

Je crus de bonne fois l'ouvrage tombé; la violence de l'attaque avait
ébranlé ma conviction d'auteur. Quelques amis me consolaient; ils
soutenaient que la proscription n'était pas justifiée, que le public,
tôt ou tard, porterait un autre arrêt; M. de Fontanes surtout était
ferme: je n'étais pas Racine, mais il pouvait être Boileau, et il ne
cessait de me dire: «Ils y reviendront.» Sa persuasion à cet égard
était si profonde, qu'elle lui inspira des stances charmantes:

  Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,

sans crainte de compromettre son goût et l'autorité de son jugement.

En effet, _les Martyrs_ se sont relevés; ils ont obtenu l'honneur de
quatre éditions consécutives; ils ont même joui auprès des gens de
lettres d'une faveur particulière: on m'a su gré d'un ouvrage qui
témoigne d'études sérieuses, de quelque travail de style, d'un grand
respect pour la langue et le goût.

La critique du fond a été promptement abandonnée. Dire que j'avais
mêlé le profane au sacré, parce que j'avais peint deux cultes qui
existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels,
ses prêtres, ses cérémonies, c'était dire que j'aurais dû renoncer à
l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs? Pour Jésus-Christ. À qui
les immolait-on? Aux dieux de l'empire. Il y avait donc deux cultes.

La question philosophique, savoir si, sous Dioclétien, les Romains et
les Grecs croyaient aux dieux d'Homère, et si le culte public avait
subi des altérations, cette question, comme _poète_, ne me regardait
pas; comme _historien_, j'aurais eu beaucoup de choses à dire[17].

[Note 17: Voir l'_Appendice_, nº II: _Les Martyrs et M. Guizot_.]

Il ne s'agit plus de tout cela. _Les Martyrs_ sont restés, contre ma
première attente, et je n'ai eu qu'à m'occuper du soin d'en revoir le
texte.

Le défaut des _Martyrs_ tient au merveilleux _direct_ que, dans
le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé.
Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me
passer d'un _enfer_ et d'un _ciel_. Les bons et les mauvais anges
suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des
machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme,
Augustin, Eudore, Cymodocée; si la description de Naples et de la
Grèce n'obtiennent pas grâce pour _les Martyrs_, ce ne sont pas
l'enfer et le ciel qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient
le plus à M. de Fontanes était celui-ci:

«Cymodocée s'assit devant la fenêtre de la prison, et, reposant sur
sa main sa tête embellie du voile des martyrs, elle soupira ces
paroles harmonieuses:

«Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante;
esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des
vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de
mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamisus.

«Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce,
volez au sommet de l'Ithome, et dites que la fille d'Homère va revoir
les lauriers de la Messénie!

«Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière du jour si chère
aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu'une eau pure arrose,
que la pudeur embellit de son souffle[18]!»

[Note 18: _Les Martyrs_, livre XXIII.]

Le _Génie du christianisme_ restera mon grand ouvrage, parce qu'il
a produit ou déterminé une révolution, et commencé la nouvelle ère
du siècle littéraire. Il n'en est pas de même des _Martyrs_; ils
venaient après la révolution opérée, ils n'étaient qu'une preuve
surabondante de mes doctrines; mon style n'était plus une nouveauté,
et même, excepté dans l'épisode de Velléda et dans la peinture
des moeurs des Francs, mon poème se ressent des lieux qu'il a
_fréquentés_: le classique y domine le romantique.

Enfin, les circonstances qui contribuèrent au succès du _Génie
du christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement, loin de
m'être favorable, m'était contraire. _Les Martyrs_ me valurent
un redoublement de persécution: les allusions fréquentes dans le
portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien ne
pouvaient échapper à la police impériale; d'autant que le traducteur
anglais, qui n'avait pas de ménagements à garder, et à qui il était
fort égal de me compromettre, avait fait, dans sa préface, remarquer
les allusions.

La publication des _Martyrs_ coïncida avec un accident funeste. Il
ne désarma pas les aristarques, grâce à l'ardeur dont nous sommes
échauffés à l'endroit du pouvoir; ils sentaient qu'une critique
littéraire qui tendait à diminuer l'intérêt attaché à mon nom
pouvait être agréable à Bonaparte. Celui-ci, comme les banquiers
millionnaires qui donnent de larges festins et font payer les ports
de lettres, ne négligeait pas les petits profits.

       *       *       *       *       *

Armand de Chateaubriand, que vous avez vu compagnon de mon enfance,
que vous avez retrouvé à l'armée des princes avec la sourde et
muette Libba, était resté en Angleterre. Marié à Jersey[19], il
était chargé de la correspondance des princes. Parti le 25 septembre
1808, il fut jeté sur les gisements de Bretagne, le même jour, à
onze heures du soir, près de Saint-Cast. L'équipage du bateau était
composé de onze hommes; deux seuls étaient Français, Roussel et
Quintal.

[Note 19: Il avait épousé, en 1795, à Jersey, où elle mourut en 1857,
(Jeanne _Le Brun d'Anneville; Armorial of Jersey_, I. 51).]

Armand se rendit chez M. Delaunay-Boisé-Lucas, père, demeurant au
village de Saint-Cast, où jadis les Anglais avaient été forcés de se
rembarquer: son hôte lui conseilla de repartir; mais le bateau avait
déjà repris la route de Jersey. Armand, s'étant entendu avec le fils
de M. Boisé-Lucas, lui remit les paquets dont il était chargé de la
part de M. Henry-Larivière[20], agent des princes.

«Je me rendis le 29 septembre à la côte, dit-il dans un de ses
interrogatoires, où je restai deux nuits sans voir mon bateau. La
lune étant très forte, je me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du
mois. Je restai jusqu'au 24 dudit. Je passai toutes les nuits dans
les rochers, mais inutilement; mon bateau ne vint pas, et, le jour,
je me rendais au Boisé-Lucas. Le même bateau et le même équipage,
dont Roussel et Quintal faisaient partie, devaient me reprendre. À
l'égard des précautions prises avec Boisé-Lucas père, il n'y en avait
pas d'autres que celles que je vous ai déjà détaillées.»

[Note 20: Pierre-François-Joachim _Henry-Larivière_ (1761-1838),
ancien député à l'Assemblée législative de 1791, à la Convention
et au Conseil des Cinq-Cents, où il avait été envoyé par 63
départements. Proscrit après le 18 fructidor (septembre 1797), il ne
cessa, depuis cette époque jusqu'à la Restauration, de travailler au
rétablissement de la monarchie. Louis XVIII le nomma avocat général,
puis conseiller à la Cour de cassation. Après la révolution de
juillet, il refusa de prêter serment au nouveau roi.]

L'intrépide Armand, abordé à quelques pas de son champ paternel,
comme à la côte inhospitalière de la Tauride, cherchait en vain des
yeux sur les flots, à la clarté de la lune, la barque qui l'aurait
pu sauver. Autrefois, ayant déjà quitté Combourg, prêt à passer aux
Grandes-Indes, j'avais promené ma vue attristée sur ces flots. Des
rochers de Saint-Cast où se couchait Armand, du cap de la Varde où
j'étais assis, quelques lieues de la mer, parcourues par nos regards
opposés, ont été témoins des ennuis et ont séparé les destinées de
deux hommes unis par le nom et le sang. C'est aussi au milieu des
mêmes vagues que je rencontrai Gesril pour la dernière fois. Il
m'arrive assez souvent, dans mes rêves, d'apercevoir Gesril et Armand
laver la blessure de leurs fronts dans l'abîme, en même temps que
s'épand, rougie jusqu'à mes pieds, l'onde avec laquelle nous avions
accoutumé de nous jouer dans notre enfance[21].

[Note 21: Les originaux du procès d'Armand m'ont été remis par une
main ignorée et généreuse.--CH.]

Armand parvint à s'embarquer sur un bateau acheté à Saint-Malo; mais,
repoussé par le nord-ouest, il fut encore obligé de caler. Enfin,
le 6 janvier, aidé d'un matelot appelé Jean Brien, il mit à la mer
un petit canot échoué, et s'empara d'un autre canot à flot. Il rend
compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon étoile et de mes
aventures, dans son interrogatoire du 18 mars:

«Depuis les neuf heures du soir, que nous partîmes, jusque vers les
deux heures après minuit, le temps nous fut favorable. Jugeant alors
que nous n'étions pas éloignés des rochers appelés les _Mainquiers_,
nous mîmes à l'ancre dans le dessein d'attendre le jour; mais le
vent ayant fraîchi et craignant qu'il n'augmentât davantage, nous
continuâmes notre route. Peu de moments après, la mer devint très
grosse, et notre compas ayant été brisé par une vague, nous restâmes
dans l'incertitude de la route que nous faisions. La première terre
dont nous eûmes connaissance le 7 (il pouvait être alors midi) fut la
côte de Normandie, ce qui nous obligea à mettre à l'autre bord, et
de nouveau nous revînmes mettre à l'ancre près des rochers appelés
_Écreho_, situés entre la côte de Normandie et Jersey. Les vents
contraires et forts nous obligèrent à rester dans cette situation
tout le reste du jour et la journée du 8. Le 9 au matin, dès qu'il
fit jour, je dis à Depagne qu'il me paraissait que le vent avait
diminué, vu que notre bateau ne travaillait pas beaucoup, et de
regarder d'où venait le vent. Il me dit qu'il ne voyait plus les
rochers près desquels nous avions mis l'ancre. Je jugeai alors que
nous allions en dérive et que nous avions perdu notre ancre. La
violence de la tempête ne nous laissait d'autre ressource que de nous
jeter à la côte. Comme nous ne voyions point la terre, j'ignorais
à quelle distance nous pouvions en être. Ce fut à ce moment que je
jetai à la mer mes papiers, auxquels j'avais pris la précaution
d'attacher une pierre. Nous fîmes alors vent en arrière et fîmes
côte, vers les neuf heures du matin, à Bretteville-sur-Ay, en
Normandie.

«Nous fûmes accueillis à la côte par les douaniers, qui me retirèrent
de mon bateau presque mort, ayant les pieds et les jambes gelés.
On nous déposa l'un et l'autre chez le lieutenant de la brigade
de Bretteville. Deux jours après, Depagne fut conduit dans les
prisons de Coutances, et, depuis cette époque, je ne l'ai pas revu.
Quelques jours après, je fus moi-même transféré à la maison d'arrêt
de cette ville; le lendemain je fus conduit par le maréchal des
logis à Saint-Lô, et je restai huit jours chez ce même maréchal des
logis. J'ai paru une fois devant M. le préfet du département, et,
le 26 janvier, je partis avec le capitaine et le maréchal des logis
de gendarmerie, pour être amené à Paris, où j'arrivai le 28. On
me conduisit au bureau de M. Desmarest, au ministère de la police
générale, et de là à la prison de la Grande-Force.»

Armand eut contre lui les vents, les flots et la police impériale;
Bonaparte était de connivence avec les orages. Les dieux faisaient
une bien grande dépense de courroux contre une existence chétive.

Le paquet jeté à la mer fut rejeté par elle sur la grève de
Notre-Dame-d'Alloue, près Valognes. Les papiers renfermés dans ce
paquet servirent de pièces de conviction; il y en avait trente-deux.
Quintal, revenu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour
prendre Armand, avait aussi, par une fatalité obstinée, fait naufrage
dans les eaux de Normandie, quelques jours avant mon cousin.
L'équipage du bateau de Quintal avait parlé; le préfet de Saint-Lô
avait su que M. de Chateaubriand était le chef des entreprises des
princes. Lorsqu'il apprit qu'une chaloupe montée seulement de deux
hommes était atterrie, il ne douta point qu'Armand ne fût un des deux
naufragés, car tous les pêcheurs parlaient de lui comme de l'homme le
plus intrépide à la mer qu'on eût jamais vu.

Le 20 janvier 1809, le préfet de la Manche rendit compte à la police
générale de l'arrestation d'Armand. Sa lettre commence ainsi:

«Mes conjectures sont complètement vérifiées: Chateaubriand est
arrêté; c'est lui qui a abordé sur la côte de Bretteville et qui
avait pris le nom de _John Fall_.

«Inquiet de ce que, malgré des ordres très précis que j'avais donnés,
John Fall n'arrivait point à Saint-Lô, je chargeai le maréchal des
logis de gendarmerie Mauduit, homme sûr et plein d'activité, d'aller
chercher ce John Fall partout où il serait, et de l'amener devant
moi, dans quelque état qu'il fût. Il le trouva à Coutances, au moment
où l'on se disposait à le transférer à l'hôpital, pour lui traiter
les jambes, qui ont été gelées.

«Fall a paru aujourd'hui devant moi. J'avais fait mettre Lelièvre
dans un appartement séparé, d'où il pouvait voir arriver John Fall
sans être aperçu. Lorsque Lelièvre l'a vu monter les degrés d'un
perron placé près de cet appartement, il s'est écrié, en frappant des
mains et en changeant de couleur:--C'est Chateaubriand! Comment donc
l'a-t-on pris?

«Lelièvre n'était prévenu de rien. Cette exclamation lui a été
arrachée par la surprise. Il m'a prié ensuite de ne pas dire qu'il
avait nommé Chateaubriand, parce qu'il serait perdu.

«J'ai laissé ignorer à John Fall que je susse qui il était.»

Armand, transporté à Paris, déposé à la Force, subit un
interrogatoire secret à la maison d'arrêt militaire de l'Abbaye.
Bertrand, capitaine à la première demi-brigade de vétérans, avait
été nommé, par le général Hulin devenu commandant d'armes de Paris,
juge-rapporteur de la commission militaire chargée, par décret du 25
février, de connaître l'affaire d'Armand.

Les personnes compromises étaient: M. de Goyon[22], envoyé à Brest
par Armand, et M. de Boisé-Lucas fils, chargé de remettre des lettres
de Henry-Larivière à MM. Laya et Sicard[23], à Paris.

[Note 22: M. de Goyon-Vaurouault.]

[Note 23: Laya, l'auteur de l'_Ami des lois_, et l'abbé Sicard,
l'apôtre des sourds-muets. Henry-Larivière était homme d'esprit et
ses lettres étaient pleines de railleries piquantes à l'adresse du
gouvernement impérial. Sicard et Laya se tirèrent tous les deux à
assez bon compte de cette périlleuse affaire.]

Dans une lettre du 13 mars, écrite à Fouché, Armand lui disait: «Que
l'empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent
dans les prisons pour m'avoir témoigné trop d'intérêt. À tout
événement, que la liberté leur soit également rendue. Je recommande
ma malheureuse famille à la générosité de l'empereur.»

Ces méprises d'un homme à entrailles humaines qui s'adresse à une
hyène font mal. Bonaparte aussi n'était pas le lion de Florence; il
ne se dessaisissait pas de l'enfant aux larmes de la mère. J'avais
écrit pour demander une audience à Fouché; il me l'accorda, et
m'assura, avec l'aplomb de la légèreté révolutionnaire, «qu'il avait
vu Armand, que je pouvais être tranquille; qu'Armand lui avait dit
qu'il mourrait bien, et qu'en effet il avait l'air très résolu.» Si
j'avais proposé à Fouché de mourir, eut-il conservé à l'égard de
lui-même ce ton délibéré et cette superbe insouciance?

Je m'adressai à madame de Rémusat, je la priai de remettre à
l'impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à
l'empereur. Madame la duchesse de Saint-Leu m'a raconté, à
Arenenberg, le sort de ma lettre: Joséphine la donna à l'empereur; il
parut hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le
blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. J'avais oublié qu'il
ne faut être fier que pour soi.

M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sentence. On avait
pourtant intéressé en sa faveur madame la baronne-duchesse de
Montmorency, fille de madame de Matignon, dont les Goyon étaient
alliés. Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir, s'il
suffisait de prostituer un nom pour apporter à un pouvoir nouveau une
vieille monarchie. Madame de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva
le jeune Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur qui ne frappait que
des personnages inconnus; on eût dit qu'il s'agissait de la chute
d'un monde: tempêtes sur les flots, embûches sur la terre, Bonaparte,
la mer, les meurtriers de Louis XVI, et peut-être quelque _passion_,
âme mystérieuse des catastrophes du monde. On ne s'est pas même
aperçu de toutes ces choses; tout cela n'a frappé que moi et n'a vécu
que dans ma mémoire. Qu'importaient à Napoléon des insectes écrasés
par sa main sur sa couronne?

Le jour de l'exécution[24], je voulus accompagner mon camarade sur
son dernier de champ de bataille; je ne trouvai point de voiture,
je courus à pied à la plaine de Grenelle. J'arrivai, tout en sueur,
une seconde trop tard: Armand était fusillé contre le mur d'enceinte
de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son
sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps
d'Armand et de ses deux compagnons, plébéien et noble, Quintal et
Goyon, au cimetière de Vaugirard où j'avais enterré M. de La Harpe.
Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le
reconnaître: le plomb l'avait défiguré, il n'avait plus de visage;
je n'y pus remarquer le ravage des années, ni même y voir la mort
au travers d'un orbe informe et sanglant; il resta jeune dans mon
souvenir comme au temps du siège de Thionville. Il fut fusillé le
vendredi saint: le crucifié m'apparaît au bout de tous mes malheurs.
Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle,
je m'arrête à regarder l'empreinte du tir, encore marquée sur la
muraille. Si les balles de Bonaparte n'avaient laissé d'autres
traces, on ne parlerait plus de lui[25].

[Note 24: Elle eut lieu le jour du vendredi saint, 31 mars 1809.]

[Note 25: Voir l'_Appendice_ nº III: _Armand de Chateaubriand_.]

Étrange enchaînement de destinées! Le général Hulin, commandant
d'armes de Paris, nomma la commission qui fit sauter la cervelle
d'Armand; il avait été, jadis, nommé président de la commission qui
cassa la tête du duc d'Enghien. N'aurait-il pas dû s'abstenir, après
sa première infortune, de tout rapport avec un conseil de guerre? Et
moi, j'ai parlé de la mort du fils du grand Condé sans rappeler au
général Hulin la part qu'il avait eue dans l'exécution de l'obscur
soldat, mon parent. Pour juger les juges du tribunal de Vincennes,
j'avais sans doute, à mon tour, reçu ma commission du ciel.

       *       *       *       *       *

L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière
littéraire[26].

[Note 26: Chateaubriand ne dit rien du temps qui s'écoula d'avril
1809 à janvier 1811. Ces vingt mois ne furent, en effet, marqués
pour lui par aucun événement politique ou littéraire. Mme de
Chateaubriand, de son côté, se borne ici à ces quelques lignes:
«À la fin de mai (1809) nous retournâmes à la campagne, où M. de
Chateaubriand s'occupa de son _Itinéraire_. Dans le courant de l'été,
nous fûmes, comme de coutume, passer quelques jours à Méréville,
ensuite à Verneuil chez M. de Tocqueville, d'où nous allâmes au Ménil
chez Mme de Rosambe. Cette vie de château était fort agréable et
fort à la mode sous Bonaparte: une partie de la société, celle qui
n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la
campagne.»]

Je publiai l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_[27], je remplaçai M.
de Chénier à l'Institut, et je commençai d'écrire les _Mémoires_ que
j'achève aujourd'hui.

[Note 27: L'_Itinéraire_ parut au mois de mars 1811.]

Le succès de l'_Itinéraire_ fut aussi complet[28] que celui des
_Martyrs_ avait été disputé. Il n'est si mince barbouilleur de papier
qui, à l'apparition de son _farrago_, ne reçoive des lettres de
félicitations. Parmi les nouveaux compliments qui me furent adressés,
il ne m'est pas permis de faire disparaître la lettre d'un homme de
vertu et de mérite qui a donné deux ouvrages dont l'autorité est
reconnue, et qui ne laissent presque plus rien à dire sur Bossuet et
Fénelon. L'évêque d'Alais, cardinal de Bausset[29], est l'historien
de ces grands prélats. Il outre infiniment la louange à mon égard,
c'est l'usage reçu quand on écrit à un auteur et cela ne compte pas;
mais le cardinal fait sentir du moins l'opinion générale du moment
sur l'_Itinéraire_; il entrevoit, relativement à Carthage, les
objections dont mon sentiment géographique serait l'objet; toutefois,
ce sentiment a prévalu, et j'ai remis à leur place les ports de
Didon. On aimera à retrouver dans cette lettre l'élocution d'une
société choisie, ce style rendu grave et doux par la politesse, la
religion et les moeurs; excellence de ton dont nous sommes si loin
aujourd'hui.

[Note 28: Le succès fut attesté, comme autrefois celui d'_Atala_,
par plusieurs parodies, dont la plus spirituelle avait pour titre:
_Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le
faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois de
Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc., ou Lettres inédites de Chactas
à Atala; ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première
fois du breton sur la 9e édition par M. de Châteauterne_ (René
Perrin).--Paris, Dentu, in-8º.--Une autre parodie, qui avait pour
auteur Cadet de Gassicourt, était intitulée: _Itinéraire de Lutèce au
Mont Valérien, en suivant le fleuve Séquanien et en revenant par le
mont des Martyrs_. Cadet de Gassicourt avait déjà publié, en 1807,
contre Chateaubriand, une brochure intitulée: _Saint-Géran ou la
nouvelle langue française, anecdote récente_.]

[Note 29: Louis-François de _Bausset_ (1748-1824). Il était évêque
d'Alais depuis 1784, lorsque ce siège épiscopal fut supprimé par
l'Assemblée constituante. Obligé d'abandonner son diocèse, il émigra
en Suisse au commencement de 1791, mais ne tarda pas à rentrer en
France. Il fut incarcéré pendant la Terreur et, après le 9 thermidor,
se retira à Villemoisson, près de Longjumeau. Lors du Concordat, il
donna sa démission à la demande du Pape et ne figura point parmi les
nouveaux évêques, sa santé ne lui permettant pas d'accepter encore un
ministère actif. Nommé pair de France en 1815 et cardinal en 1817,
il fut, la même année, créé duc par Louis XVIII. Son _Histoire de
Fénelon_ avait paru en 1808; son _Histoire de Bossuet_ parut en
1814.]

  _À Villemoisson, par Longjumeau (Seine-et-Oise)._

                                                      Ce 25 mars 1811.

«Vous avez dû recevoir, monsieur, et vous avez reçu le juste tribut
de la reconnaissance et de la satisfaction publique; mais je puis
vous assurer qu'il n'est aucun de vos lecteurs qui ait joui avec
un sentiment plus vrai de votre intéressant ouvrage. Vous êtes le
premier et le seul voyageur qui n'ait pas eu besoin du secours de
la gravure et du dessin pour mettre sous les yeux de ses lecteurs
les lieux et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs et de
grandes images. Votre âme a tout senti, votre imagination a tout
peint, et le lecteur sent avec votre âme et voit avec vos yeux.

«Je ne pourrais vous rendre que bien faiblement l'impression que
j'ai éprouvée dès les premières pages, en longeant avec vous les
côtes de l'île de Corcyre, et en voyant aborder tous ces hommes
_éternels_, que des destins contraires y ont successivement conduits.
Quelques lignes vous ont suffi pour graver à jamais les traces de
leurs pas; on les retrouvera toujours dans votre _Itinéraire_, qui
les conservera plus fidèlement que tant de marbres qui n'ont pas su
garder les grands noms qui leur ont été confiés.

«Je connais actuellement les monuments d'Athènes comme on aime à
les connaître. Je les avais déjà vus dans de belles gravures, je
les avais admirés, mais je ne les avais pas sentis. On oublie trop
souvent que si les architectes ont besoin de la description exacte,
des mesures et des proportions, les hommes ont besoin de retrouver
l'âme et le génie qui ont conçu les pensées de ces grands monuments.

«Vous avez rendu aux Pyramides cette noble et profonde intention, que
de frivoles déclamateurs n'avaient pas même aperçue.

«Que je vous sais gré, monsieur, d'avoir voué à la juste exécration
de tous les siècles ce peuple stupide et féroce, qui fait depuis
douze cents ans la désolation des plus belles contrées de la terre!
On sourit avec vous à l'espérance de le voir rentrer dans le désert
d'où il est sorti.

«Vous m'avez inspiré un sentiment passager d'indulgence pour les
Arabes, en faveur du beau rapprochement que vous en avez fait avec
les sauvages de l'Amérique septentrionale.

«La Providence semble vous avoir conduit à Jérusalem pour assister
à la dernière représentation de la première scène du christianisme.
S'il n'est plus donné aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, _le
seul qui n'aura rien à rendre au dernier jour_, les chrétiens le
retrouveront toujours dans l'Évangile, et les âmes méditatives et
sensibles dans vos tableaux.

       *       *       *       *       *

«Les critiques ne manqueront pas de vous reprocher les hommes et les
faits dont vous avez couvert les ruines de Carthage, que vous ne
pouviez pas peindre puisqu'elles n'existent plus. Mais, je vous en
conjure, monsieur, bornez-vous seulement à leur demander s'ils ne
seraient pas eux-mêmes bien fâchés de ne pas les retrouver dans ces
peintures si attachantes.

«Vous avez le droit de jouir, monsieur, d'un genre de gloire qui
vous appartient exclusivement par une sorte de création; mais il est
une jouissance encore plus satisfaisante pour un caractère tel que
le vôtre, c'est celle d'avoir donné aux créations de votre génie la
noblesse de votre âme et l'élévation de vos sentiments. C'est ce
qui assurera, dans tous les temps, à votre nom et à votre mémoire,
l'estime, l'admiration et le respect de tous les amis de la religion,
de la vertu et de l'honneur.

«C'est à ce titre que je vous supplie, monsieur, d'agréer l'hommage
de tous mes sentiments.

                               L.-F. DE BAUSSET, anc. év. d'Alais.»

       *       *       *       *       *

M. de Chénier[30] mourut le 10 janvier 1811. Mes amis eurent
la fatale idée de me presser de le remplacer à l'Institut. Ils
prétendaient qu'exposé comme je l'étais aux inimitiés du chef du
gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il
m'était nécessaire d'entrer dans un corps alors puissant par sa
renommée et par les hommes qui le composaient; qu'à l'abri derrière
ce bouclier, je pourrais travailler en paix.

[Note 30: Joseph-Marie-Blaise de _Chénier_ (1764-1811).]

J'avais une répugnance invincible à occuper une place, même en
dehors du gouvernement; il me souvenait trop de ce que m'avait
coûté la première. L'héritage de Chénier me semblait périlleux; je
ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer
sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la seconde personne
de l'État; j'étais déterminé à faire entendre mes réclamations en
faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie; je
voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets
sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux
qui leur étaient restés fidèles. Mes amis me répondirent que je me
trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées
dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je
trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités
que je voudrais dire, que j'aurais à la fois l'honneur d'avoir
maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs
de madame de Chateaubriand. À force de m'obséder, je me rendis,
de guerre lasse; mais je leur déclarai qu'ils se méprenaient; que
Bonaparte, lui, ne se méprendrait point à des lieux communs sur son
fils, sa femme, sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement
la leçon; qu'il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort du duc
d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit supprimer _le Mercure_;
qu'enfin, au lieu de m'assurer le repos, je ranimerais contre moi les
persécutions. Ils furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de
mes paroles: il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témérité de
mon discours.

J'allai faire les visites d'usage aux membres de l'Académie[31].
Madame de Vintimille me conduisit chez l'abbé Morellet. Nous le
trouvâmes assis dans un fauteuil devant son feu; il s'était endormi,
et l'_Itinéraire_, qu'il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé
en sursaut au bruit de mon nom annoncé par son domestique, il releva
la tête et s'écria: «Il y a des longueurs, il y a des longueurs!»
Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j'abrégerais la
nouvelle édition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgré
_Atala_. Lorsque, dans la suite, _la Monarchie selon la Charte_
parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage politique eût pour
auteur le chantre de la _fille des Florides_. Grotius n'avait-il
pas écrit la tragédie d'_Adam et Ève_, et Montesquieu _le Temple de
Gnide_? Il est vrai que je n'étais ni Grotius ni Montesquieu.

[Note 31: Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres,
raconte ainsi de quelle façon cavalière Chateaubriand fit ses
visites: «Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Académie
française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux
renommés et aux puissants, il faisait la visite entière; au fretin,
il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier.
Quand on en vint à la délibération, M*** vota pour le cheval du
nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reçu visite.».--_Journal_ inédit de Ferdinand
Denis, auteur des _Scènes de la Nature sous les Tropiques_ et
d'_André le Voyageur_.]

L'élection eut lieu; je passai au scrutin à une assez forte
majorité[32]. Je me mis de suite à travailler à mon discours; je le
fis et le refis vingt fois, n'étant jamais content de moi: tantôt,
le voulant rendre possible à la lecture, je le trouvais trop fort;
tantôt, la colère me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne
savais comment mesurer la dose de l'éloge académique. Si, malgré mon
antipathie pour Napoléon, j'avais voulu rendre l'admiration que je
sentais pour la partie publique de sa vie, j'aurais été bien au delà
de la péroraison. Milton, que je cite au commencement du discours,
me fournissait un modèle: dans sa _Seconde défense_ du peuple
anglais, il fit un éloge pompeux de Cromwell:

«Tu as non-seulement éclipsé les actions de tous nos rois, dit-il,
mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux. Réfléchis
souvent au cher gage que la terre qui t'a donné la naissance a
confié à tes soins; la liberté qu'elle espéra autrefois de la fleur
des talents et des vertus, elle l'attend maintenant de toi; elle se
flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que
nous avons conçues; honore les sollicitudes de ta patrie inquiète;
respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons,
qui, sous ta bannière, ont hardiment combattu pour la liberté;
respecte les ombres de ceux qui périront sur le champ de bataille;
enfin respecte toi toi-même; ne souffre pas, après avoir bravé tant
de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par
toi-même, ou attaquées par d'autres mains. Tu ne peux être vraiment
libre que nous ne le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des
choses: celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à
perdre la sienne et à devenir esclave.»

[Note 32: L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, quarante
jours révolus après la mort de Marie-Joseph Chénier. Il n'y avait
que vingt-cinq membres présents. Chateaubriand obtint la presque
unanimité. (Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 181.)]

Johnson n'a cité que les louanges données au Protecteur, afin de
mettre en contradiction le républicain avec lui-même; le beau passage
que je viens de traduire montre ce qui faisait le contre-poids de ces
louanges. La critique de Johnson est oubliée; la défense de Milton
est restée: tout ce qui tient aux entraînements des partis et aux
passions du moment meurt comme eux et avec elles.

Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant la
commission nommée pour l'entendre[33]: il fut repoussé par cette
commission, à l'exception de deux ou trois membres. Il fallait
voir la terreur des fiers républicains qui m'écoutaient et que
l'indépendance de mes opinions épouvantait; ils frémissaient
d'indignation et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru porta à
Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que s'il eût été prononcé,
il aurait fait fermer les portes de l'Institut et m'aurait jeté dans
un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie.

[Note 33: Elle était composé de MM. François de Neufchâteau, Regnaud
de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.]

Je reçus ce billet de M. Daru:

                                           Saint-Cloud, 28 avril 1811.

«J'ai l'honneur de prévenir monsieur de Chateaubriand que lorsqu'il
aura le temps ou l'occasion de venir à Saint-Cloud, je pourrai lui
rendre le discours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette
occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute considération
avec laquelle j'ai l'honneur de le saluer.

                                                               «DARU.»

J'allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit, çà et là
raturé, marqué _ab irato_ de parenthèses et de traces au crayon
par Bonaparte: l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais
une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon
flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon[34]; mais
il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf quelques mots,
et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de
grands applaudissements. On avait copié le discours au château, en
supprimant quelques passages et en interpolant quelques autres. Peu
de temps après, il parut dans les provinces imprimé de la sorte.

[Note 34: Voir l'_Appendice_ nº IV: le _Discours à l'Académie_.]

Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes
opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre
et ferme, disait que s'il avait été lu en pleine Académie, il
aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre
d'applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de
la liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Empire?

J'avais conservé le manuscrit raturé avec un soin religieux; le
malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse il
fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins, les lecteurs de
ces _Mémoires_ n'en seront pas privés: un de mes collègues eut la
générosité d'en prendre copie; la voici:

«Lorsque Milton publia le _Paradis perdu_, aucune voix ne s'éleva
dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage
qui, malgré ses nombreux défauts, n'en est pas moins un des plus
beaux monuments de l'esprit humain. L'Homère anglais mourut oublié,
et ses contemporains laissèrent à l'avenir le soin d'immortaliser
le chantre d'_Éden_. Est-ce là une de ces grandes injustices
littéraires dont presque tous les siècles offrent des exemples?
Non, messieurs; à peine échappés aux guerres civiles, les Anglais
ne purent se résoudre à célébrer la mémoire d'un homme qui se fit
remarquer par l'ardeur de ses opinions dans un temps de calamités.
Que réserverons-nous, dirent-ils, à la tombe du citoyen qui se dévoue
au salut de son pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres de
celui qui peut, tout au plus, nous demander une généreuse indulgence?
La postérité rendra justice à la mémoire de Milton; mais nous, nous
devons une leçon à nos fils; nous devons leur apprendre, par notre
silence, que les talents sont un présent funeste quand ils s'allient
aux passions, et qu'il vaut mieux se condamner à l'obscurité que de
se rendre célèbre par les malheurs de sa patrie.

«Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou vous parlerai-je de
la personne et des ouvrages de M. Chénier? Pour concilier vos usages
et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un
silence absolu et un examen approfondi. Mais, quelles que soient mes
paroles, aucun fiel n'empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en
moi la franchise de Duclos, mon compatriote, j'espère vous prouver
aussi que j'ai la même loyauté.

«Il eût été curieux sans doute de voir ce qu'un homme dans ma
position, avec mes principes et mes opinions, pourrait dire de
l'homme dont j'occupe aujourd'hui la place. Il serait intéressant
d'examiner l'influence des révolutions sur les lettres, de montrer
comment les systèmes peuvent égarer le talent, le jeter dans des
routes trompeuses qui semblent conduire à la renommée, et qui
n'aboutissent qu'à l'oubli. Si Milton, malgré ses égarements
politiques, a laissé des ouvrages que la postérité admire, c'est que
Milton, sans être revenu de ses erreurs, se retira d'une société qui
se retirait de lui, pour chercher dans la religion l'adoucissement de
ses maux et la source de sa gloire. Privé de la lumière du ciel, il
se créa une nouvelle terre, un nouveau soleil, et sorti pour ainsi
dire d'un monde où il n'avait vu que des malheurs et des crimes,
il plaça dans les berceaux d'Éden cette innocence primitive, cette
félicité sainte qui régnèrent sous les tentes de Jacob et de Rachel;
et il mit aux enfers les tourments, les passions et les remords de
ces hommes dont il avait partagé les fureurs.

«Malheureusement, les ouvrages de M. Chénier, quoiqu'on y découvre
le germe d'un talent remarquable, ne brillent ni par cette antique
simplicité, ni par cette majesté sublime. L'auteur se distinguait
par un esprit éminemment classique. Nul ne connaissait mieux les
principes de la littérature ancienne et moderne: théâtre, éloquence,
histoire, critique, satire, il a tout embrassé; mais ses écrits
portent l'empreinte des jours désastreux qui les ont vus naître. Trop
souvent dictés par l'esprit de parti, ils ont été applaudis par les
factions. Séparerai-je, dans les travaux de mon prédécesseur, ce qui
est déjà passé comme nos discordes, et ce qui restera peut-être comme
notre gloire? Ici se trouvent confondus les intérêts de la société et
les intérêts de la littérature. Je ne puis assez oublier les uns pour
m'occuper uniquement des autres; alors, messieurs, je suis obligé de
me taire, ou d'agiter des questions politiques.

«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une
chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines. Ces
personnes me diront: Pourquoi garder le silence? ne considérez
les ouvrages de M. Chénier que sous les rapports littéraires.
C'est-à-dire, messieurs, qu'il faut que j'abuse de votre patience et
de la mienne pour répéter des lieux communs que l'on trouve partout,
et que vous connaissez mieux que moi. Autres temps, autres moeurs:
héritiers d'une longue suite d'années paisibles, nos devanciers
pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui
prouvaient encore moins leur talent que leur bonheur. Mais nous,
restes infortunés d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il
faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont
pris un cours différent. L'homme a remplacé en nous l'académicien:
en dépouillant les lettres de ce qu'elles peuvent avoir de futile,
nous ne les voyons plus qu'à travers nos puissants souvenirs et
l'expérience de notre adversité. Quoi! après une révolution qui nous
a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs
siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée, on lui
refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie
frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de
petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes
de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front
sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent
ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! Quels soins
importants auront donc blanchi ses cheveux? Les misérables peines de
l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit.

«Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien
étrange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire
à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne
puis me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour
de l'écrivain. Par exemple, messieurs, si je voulais faire l'éloge
de l'homme de lettres, de l'homme de cour qui préside à cette
assemblée[35], croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet
esprit français, léger, ingénieux, qu'il a reçu de sa mère, et dont
il offre parmi nous le dernier modèle? Non sans doute: je voudrais
encore faire briller dans tout son éclat le beau nom qu'il porte. Je
citerais le duc de Boufflers qui fit lever aux Autrichiens le blocus
de Gênes. Je parlerais du maréchal son père, de ce gouverneur qui
disputa aux ennemis de la France les remparts de Lille, et consola
par cette défense mémorable la vieillesse malheureuse d'un grand roi.
C'est de ce compagnon de Turenne que Madame de Maintenon disait:
En lui le coeur est mort le dernier. Enfin je passerais jusqu'à ce
Louis de Boufflers, dit le _Robuste_, qui montrait dans les combats
la vigueur et le courage d'Hercule. Ainsi je trouverais aux deux
extrémités de cette famille la force et la grâce, le chevalier et
le troubadour. On veut que les Français soient fils d'Hector: je
croirais plutôt qu'ils descendent d'Achille, car ils manient, comme
ce héros, la lyre et l'épée.

[Note 35: M. de Boufflers.]

«Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poète[36] célèbre qui
chanta la nature d'une voix si brillante, pensez-vous que je me
bornerais à vous faire remarquer l'admirable flexibilité d'un talent
qui sut rendre avec un mérite égal les beautés régulières de Virgile
et les beautés incorrectes de Milton? Non: je vous montrerais aussi
ce poète ne voulant pas se séparer de ses infortunés compatriotes,
les suivant avec sa lyre aux rives étrangères, chantant leurs
douleurs pour les consoler; illustre banni au milieu de cette foule
d'exilés dont j'augmentais le nombre. Il est vrai que son âge et ses
infirmités, ses talents et sa gloire, ne l'avaient pas mis dans sa
pairie à l'abri des persécutions. On voulait lui faire acheter la
paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse ne put chanter que
la redoutable immortalité du crime et la rassurante immortalité de la
vertu: _Rassurez-vous, vous êtes immortels_[37].

[Note 36: L'abbé Delille.]

[Note 37: C'est un vers du _Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme_,
composé par l'abbé Delille pendant la Terreur. Voici les strophes
auxquelles Chateaubriand faisait allusion:

  Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,
  Des éternelles lois renversez les autels;
      Lâches oppresseurs de la terre,
      Tremblez, vous êtes immortels!

  Et vous, vous du malheur victimes passagères,
  Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,
  Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,
      Consolez-vous, vous êtes immortels!]

«Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d'un ami bien cher à mon
coeur, d'un de ces amis[38] qui, selon Cicéron, rendent la prospérité
plus éclatante et l'adversité plus légère, je vanterais la finesse
et la pureté de son goût, l'élégance exquise de sa prose, la beauté,
la force, l'harmonie de ses vers, qui, formés sur les grands modèles,
se distinguent néanmoins par un caractère original. Je vanterais ce
talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie,
ce talent heureux de tous les succès qui ne sont pas les siens, ce
talent qui depuis dix années ressent tout ce qui peut m'arriver
d'honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement
des plus généreux caractères et de la plus vive amitié. Mais je
n'omettrais pas la partie politique de mon ami. Je le peindrais à
la tête d'un des premiers corps de l'État, prononçant ces discours
qui sont des chefs-d'oeuvre de bienséance, de mesure et de noblesse.
Je le représenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des
occupations qui seraient sans doute sans charmes, si l'on ne s'y
livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un
jour l'exemple de leurs pères et d'éviter nos erreurs.

[Note 38: M. de Fontanes.]

«En parlant des hommes de talent dont se compose cette assemblée, je
ne pourrais donc m'empêcher de les considérer sous le rapport de la
morale et de la société. L'un se distingue au milieu de vous par un
esprit fin, délicat et sage, par une urbanité si rare aujourd'hui, et
par la constance la plus honorable dans ses opinions modérées[39].
L'autre, sous les glaces de l'âge, a retrouvé toute la chaleur de
la jeunesse pour plaider la cause des malheureux[40]. Celui-ci,
historien élégant et agréable poète, nous devient plus respectable
et plus cher par le souvenir d'un père et d'un fils mutilés au
service de la patrie[41]. Celui-là, en rendant l'ouïe aux sourds et
la parole aux muets, nous rappelle les miracles du culte évangélique
auquel il s'est consacré[42]. N'est-il point parmi vous, messieurs,
des témoins de vos anciens triomphes, qui puissent raconter au digne
héritier du chancelier d'Aguesseau comment le nom de son aïeul fut
jadis applaudi dans cette assemblée[43]? Je passe aux nourrissons
favoris des neuf Soeurs, et j'aperçois le vénérable auteur d'_Oedipe_
retiré dans la solitude, et Sophocle oubliant à Colone la gloire qui
le rappelle dans Athènes[44]. Combien nous devons aimer les autres
fils de Melpomène, qui nous ont intéressés aux malheurs de nos pères!
Tous les coeurs français ont de nouveau tremblé au pressentiment de
la mort d'Henri IV[45]. La muse tragique a rétabli l'honneur de ces
preux chevaliers lâchement trahis par l'histoire, et noblement vengés
par l'un de nos modernes Euripides[46].

[Note 39: M. Suard.]

[Note 40: L'abbé Morellet, qui avait publié en 1795 deux éloquents
écrits en faveur des victimes de la Révolution, le _Cri des familles_
et _la Cause des pères_.]

[Note 41: Le comte de Ségur, fils du maréchal de Ségur et père du
général de Ségur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de
Russie, avait été criblé de balles, à la bataille de Sommo-Sierra,
le 30 novembre 1808; il avait reçu en pleine poitrine un biscaïen
qui lui avait mis le coeur à découvert. Mutilé, sanglant, de sa main
crispée tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite avec
ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, exposé sans cesse
à recevoir le coup décisif; il tomba enfin dans les bras de nos
grenadiers du 96e. Pendant que le colonel de La Grange lui donnait
les premiers soins, animé par la lutte, il criait encore: «En avant!
en avant! que l'infanterie nous venge!» L'empereur le vit de loin, et
s'étant informé: «Ah! pauvre Ségur! s'écria-t-il. Yvan, allez vite
et sauvez-le moi!» (_Le général Philippe de Ségur_, par Saint-René
Taillandier, p. 97.)]

[Note 42: L'abbé Sicard.]

[Note 43: Le comte d'Aguesseau.]

[Note 44: Ducis,--le vieux Ducis fut particulièrement sensible à
ce que Chateaubriand disait de lui. Il écrivait à M. Odogharty de
La Tour, le 20 juillet 1814: «Dites bien, mon cher ami, à M. de
Chateaubriand, combien je suis sensible à l'honneur de son estime.
Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de réception n'est point
une chose vulgaire ni dite vulgairement. _Il a le secret des mots
puissants_, et son suffrage est une puissance encore.»]

[Note 45: Gabriel Legouvé, auteur de _la Mort d'Abel_, _d'Epicharis
et Néron_ et de _la Mort d'Henri IV_.]

[Note 46: Raynouard, auteur de la tragédie des _Templiers_.]

«Descendant aux successeurs d'Anacréon, je m'arrêterais à cet homme
aimable qui, semblable au vieillard de Téos, redit encore, après
quinze lustres, ces chants amoureux que l'on fait entendre à quinze
ans[47]. J'irais, messieurs, chercher votre renommée sur ces mers
orageuses que gardait autrefois le géant Adamastor, et qui se sont
apaisées aux noms charmants d'Éléonore[48] et de Virginie[49]. _Tibi
rident oequora._

[Note 47: Laujon.]

[Note 48: Parny, le chantre d'Éléonore, né à l'île Bourbon.]

[Note 49: Bernardin de Saint-Pierre.]

«Hélas! trop de talents parmi nous ont été errants et voyageurs! La
poésie n'a-t-elle pas chanté en vers harmonieux l'art de Neptune[50],
cet art si fatal qui la transporta sur des bords lointains? Et
l'éloquence française, après avoir défendu l'État et l'autel, ne
se retire-t-elle pas comme à sa source dans la patrie de saint
Ambroise[51]? Que ne puis-je placer ici tous les membres de cette
assemblée dans un tableau dont la flatterie n'a point embelli les
couleurs! Car, s'il est vrai que l'envie obscurcisse quelquefois les
qualités estimables des gens de lettres, il est encore plus vrai que
cette classe d'hommes se distingue par des sentiments élevés, par des
vertus désintéressées, par la haine de l'oppression, le dévouement
à l'amitié et la fidélité au malheur. C'est ainsi, messieurs, que
j'aime à considérer un sujet sous toutes les faces, et que j'aime
surtout à rendre les lettres sérieuses en les appliquant aux plus
hauts sujets de la morale, de la philosophie et de l'histoire.
Avec cette indépendance d'esprit, il faut donc que je m'abstienne
de toucher à des ouvrages qu'il est impossible d'examiner sans
irriter les passions. Si je parlais de la tragédie de _Charles IX_,
pourrais-je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine,
et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois? Caius Gracchus,
Calas, Henri VIII, Fénelon, m'offriraient sur plusieurs points cette
altération de l'histoire pour appuyer les mêmes doctrines. Si je
lis les satires, j'y trouve immolés des hommes placés aux premiers
rangs de cette assemblée; toutefois, écrites d'un style pur, élégant
et facile, elles rappellent agréablement l'école de Voltaire, et
j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n'a pas
échappé à la malice de l'auteur[52]. Mais laissons là des ouvrages
qui donneraient lieu à des récriminations pénibles: je ne troublerai
point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue et qui compte
encore parmi vous des admirateurs et des amis; il devra à cette
religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui
la défendent, la paix que je souhaite à sa tombe. Mais ici même,
messieurs, ne serai-je point assez malheureux pour trouver un écueil?
Car en portant à M. Chénier ce tribut de respect que tous les morts
réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien
autrement illustres. Si des interprétations peu généreuses voulaient
me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais
au pied de ces autels expiatoires qu'un puissant monarque élève aux
mânes des dynasties outragées. Ah! qu'il eût été plus heureux pour
M. Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques, qui
retombèrent enfin sur sa tête! Il a su comme moi ce que c'est que
de perdre dans les orages un frère tendrement chéri. Qu'auraient
dit nos malheureux frères si Dieu les eût appelés le même jour à
son tribunal? S'ils s'étaient rencontrés au moment suprême, avant
de confondre leur sang, ils nous auraient crié sans doute: Cessez
vos guerres intestines, revenez à des sentiments d'amour et de paix;
la mort frappe également tous les partis, et vos cruelles divisions
nous coûtent la jeunesse et la vie.» Tels auraient été leurs cris
fraternels.

[Note 50: Esmenard, auteur d'un poème sur _la Navigation_.]

[Note 51: Le cardinal Maury, déjà nommé par l'Empereur archevêque de
Paris (16 octobre 1810), mais dans lequel Chateaubriand ne voulait
voir que l'évêque de Montefiascone, nommé par le pape Pie VI (21
février 1794).]

[Note 52: Allusion à une tirade de la satire de Marie-Joseph Chénier,
intitulée _les Nouveaux Saints_ et qui commence ainsi:

  Ah! vous parlez du diable? il est bien poétique,
  Dit le dévot Chactas, ce sauvage érotique.]

«Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles qui ne consolent
plus que son ombre, il serait sensible à l'hommage que je rends ici
à son frère, car il était naturellement généreux; ce fut même cette
générosité de caractère qui l'entraîna dans des nouveautés bien
séduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les
vertus de Fabricius. Mais bientôt trompé dans son espérance, son
humeur s'aigrit, son talent se dénatura. Transporté de la solitude
du poète au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer à
ces sentiments qui font le charme de la vie? Heureux s'il n'eût vu
d'autre ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né! s'il
n'eût contemplé d'autres ruines que celles de Sparte et d'Athènes!
Je l'aurais peut-être rencontré dans la belle patrie de sa mère, et
nous nous serions juré amitié sur les bords du Permesse; ou bien,
puisqu'il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il
dans les déserts où je fus jeté par nos tempêtes! Le silence des
forêts aurait calmé cette âme troublée, et les cabanes des sauvages
l'eussent peut-être réconcilié avec les palais des rois. Vain
souhait! M. Chénier resta sur le théâtre de nos agitations et de nos
douleurs. Atteint, jeune encore, d'une maladie mortelle, vous le
vîtes, messieurs, s'incliner lentement vers le tombeau et quitter
pour toujours ... On ne m'a point raconté ses derniers moments.

«Nous tous, qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous
n'échapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter
d'être trouvé sans tache, dans un temps de délire où personne n'avait
l'usage entier de sa raison? Soyons donc pleins d'indulgence pour
les autres; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est la
faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même, peuvent
quelquefois franchir les bornes du devoir. M. Chénier adora la
liberté; pourrait-on lui en faire un crime? Les chevaliers eux-mêmes,
s'ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre
siècle. On verrait se former cette illustre alliance entre l'honneur
et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux gothiques
couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres
empruntés des Grecs. La liberté n'est-elle pas le plus grand des
biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie,
elle élève le coeur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme
l'air qu'il respire. Les arts peuvent, jusqu'à un certain point,
vivre dans la dépendance parce qu'ils se servent d'une langue à part
qui n'est pas entendue de la foule; mais les lettres, qui parlent une
langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment
tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire,
en écrivant, tout sentiment magnanime toute pensée forte et grande?
La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres,
qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu
des peuples; et c'est nous, messieurs, qu'elle charge d'écrire ses
annales et de la venger de ses ennemis, de transmettre son nom et
son culte à la dernière postérité. Pour qu'on ne se trompe pas dans
l'interprétation de ma pensée, je déclare que je ne parle ici que
de la liberté qui naît de l'ordre et enfante des lois, et non de
cette liberté fille de la licence et mère de l'esclavage. Le tort de
l'auteur de _Charles IX_ ne fut donc pas d'avoir offert son encens à
la première de ces divinités, mais d'avoir cru que les droits qu'elle
nous donne sont incompatibles avec un gouvernement monarchique. C'est
dans ses opinions qu'un Français met cette indépendance que d'autres
peuples placent dans leurs lois. La liberté est pour lui un sentiment
plutôt qu'un principe, et il est citoyen par instinct et sujet par
choix. Si l'écrivain dont vous déplorez la perte avait fait cette
réflexion, il n'aurait pas embrassé dans un même amour la liberté qui
fonde et la liberté qui détruit.

«J'ai, messieurs, fini la tâche que les usages de l'Académie m'ont
imposée. Près de terminer ce discours, je suis frappé d'une idée qui
m'attriste; il n'y a pas longtemps que M. Chénier prononçait sur mes
ouvrages des arrêts qu'il se préparait à publier: et c'est moi qui
juge aujourd'hui mon juge. Je le dis dans toute la sincérité de mon
coeur, j'aimerais mieux encore être exposé aux satires d'un ennemi,
et vivre en paix dans la solitude, que de vous faire remarquer,
par ma présence au milieu de vous, la rapide succession des hommes
sur la terre, la subite apparition de cette mort qui renverse nos
projets et nos espérances, qui nous emporte tout à coup, et livre
quelquefois notre mémoire à des hommes entièrement opposés à nos
sentiments et à nos principes. Cette tribune est une espèce de champ
de bataille où les talents viennent tour à tour briller et mourir.
Que de génies divers elle a vus passer! Corneille, Racine, Boileau,
La Bruyère, Bossuet, Fénelon, Voltaire, Buffon, Montesquieu ... Qui
ne serait effrayé, messieurs, en pensant qu'il va former un anneau
dans la chaîne de cette illustre lignée? Accablé du poids de ces
noms immortels, ne pouvant me faire reconnaître à mes talents pour
héritier légitime, je tâcherai du moins de prouver ma descendance par
mes sentiments.

«Quand mon tour sera venu de céder ma place à l'orateur qui doit
parler sur ma tombe, il pourra traiter sévèrement mes ouvrages; mais
il sera forcé de dire que j'aimais avec transport ma patrie, que
j'aurais souffert mille maux plutôt que de coûter une seule larme à
mon pays, que j'aurais fait sans balancer le sacrifice de mes jours
à ces nobles sentiments, qui seuls donnent du prix à la vie et de la
dignité à la mort.

«Mais quel temps ai-je choisi, messieurs, pour vous parler de deuil
et de funérailles! Ne sommes-nous pas environnés de fêtes? Voyageur
solitaire, je méditais il y a quelques jours sur la ruine des empires
détruits: et je vois s'élever un nouvel empire. Je quitte à peine ces
tombeaux où dorment les nations ensevelies, et j'aperçois un berceau
chargé des destinées de l'avenir. De toutes parts retentissent
les acclamations du soldat. César monte au Capitole; les peuples
racontent les merveilles, les monuments élevés, les cités embellies,
les frontières de la patrie baignées par ces mers lointaines qui
portaient les vaisseaux de Scipion, et par ces mers reculées que ne
vit pas Germanicus.

«Tandis que le triomphateur s'avance entouré de ses légions, que
feront les tranquilles enfants des Muses? Ils marcheront au-devant
du char pour joindre l'olivier de la paix aux palmes de la victoire,
pour présenter au vainqueur la troupe sacrée, pour mêler aux récits
guerriers les touchantes images qui faisaient pleurer Paul-Émile sur
les malheurs de Persée.

«Et vous, fille des Césars, sortez de votre palais avec votre jeune
fils dans vos bras; venez ajouter la grâce à la grandeur, venez
attendrir la victoire et tempérer l'éclat des armes par la douce
majesté d'une reine et d'une mère.»

       *       *       *       *       *

Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commencement du discours qui a
rapport aux opinions de Milton était _barré_ d'un bout à l'autre de
la main de Bonaparte. Une partie de ma réclamation contre l'isolement
des affaires dans lequel on voudrait tenir la littérature était
également _stigmatisée_ au crayon. L'éloge de l'abbé Delille, qui
rappelait l'émigration, la fidélité du poète aux malheurs de la
famille royale et aux souffrances de ses compagnons d'exil, était mis
entre _parenthèses_; l'éloge de M. de Fontanes avait une _croix_.
Presque tout ce que je disais sur M. Chénier, sur son frère, sur le
mien, sur les autels expiatoires que l'on préparait à Saint-Denis,
était _haché_ de traits. Le paragraphe commençant par ces mots:
«M. de Chénier adora la liberté, etc.,» avait une _double rature_
longitudinale. Néanmoins les agents de l'Empire, en publiant ce
discours, ont conservé assez correctement ce paragraphe.

Tout ne fut pas fini quand on m'eut rendu mon discours; on voulait me
contraindre à en faire un second. Je déclarai que je m'en tenais au
premier et que je n'en ferais pas d'autre. La commission me déclara
alors que je ne serais pas reçu à l'Académie.

Des personnes pleines de grâces, de générosité et de courage, que
je ne connaissais pas, s'intéressaient à moi. Madame Lindsay, qui,
lors de ma rentrée en France en 1800, m'avait ramené de Calais à
Paris, parla à madame Gay[53]; celle-ci s'adressa à madame Regnaud de
Saint-Jean-d'Angély, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à
l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la
puissance et la fortune.

[Note 53: Marie-Françoise-Sophie _Nichault de Lavalette_, Mme Sophie
_Gay_ (1776-1852), auteur de romans qui ont eu du succès et dont les
meilleurs sont: _Léonie de Montbreuse_, _Anatole_, _les Malheurs
d'un amant heureux_, _un Mariage sous l'Empire_, _la Duchesse de
Châteauroux_, _le Comte de Guiche_. Elle a eu pour fille Mlle
Delphine Gay, qui devint Mme Émile de Girardin.--Mme Sophie Gay a
publié, dans _la Presse_ du 14 août 1849, la lettre que Chateaubriand
lui avait écrite, au mois d'avril 1811, pour la remercier du service
qu'elle venait de lui rendre. En voici le texte:

«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je ne
sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma
reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes les sortes
ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je
ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi
prochain, entre midi et une heure, si vous êtes assez bonne pour me
recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à
cette _écriture arabe_. Songez que c'est une espèce de sauvage qui
vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on
lui a rendus et la bienveillance que l'on lui témoigne.

«Mardi.

                                                  «DE CHATEAUBRIAND.»]

Tout ce bruit se prolongea par les prix décennaux jusque dans l'année
1812. Bonaparte, qui me persécutait, fit demander à l'Académie, à
propos de ces prix, pourquoi elle n'avait point mis sur les rangs le
_Génie du christianisme_. L'Académie s'expliqua; plusieurs de mes
confrères écrivirent leur jugement peu favorable à mon ouvrage[54].
J'aurais pu leur dire ce qu'un poète grec dit à un oiseau: «Fille de
l'Attique, nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlèves une
cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la portes pour nourriture
à tes petits. Toutes deux ailées, toutes deux habitant ces lieux,
toutes deux célébrant la naissance du printemps, ne lui rendras-tu
pas la liberté? Il n'est pas juste qu'une chanteuse périsse du bec
d'une de ses semblables[55]»

[Note 54: Voir l'_Appendice_ nº V: _Le_ GÉNIE DU CHRISTIANISME _et
les prix décennaux_.]

[Note 55: C'est une épigramme de l'_Anthologie_. L'oiseau à qui
s'adresse le poète grec, c'est l'hirondelle, «trop amie de l'auteur,
selon la très fine remarque de M. de Marcellus (p. 189), pour qu'il
ose la nommer quand il va en médire.»--Chateaubriand aimait beaucoup
l'_Anthologie_ grecque et se plaisait à la citer. Lui-même aurait pu,
au besoin, lui fournir des modèles. J'en trouve la preuve à la date
même où nous sommes. «À cette époque de perfection, dit Sainte-Beuve
(_Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, II, 98),
à cette époque de perfection où il était parvenu (1811-1813), il
excellait même dans des bagatelles; il portait de sa grandeur jusque
dans les moindres élégances; et j'ai trouvé sur un Album du temps
(celui de Mme de Rémusat) cette admirable épigramme écrite de sa
main; elle serait célèbre si elle était traduite de l'_Anthologie_
et ferait chef-d'oeuvre entre les plus belles de l'antique recueil,
entre celles d'un Antipater de Sidon ou d'un Léonidas de Tarente:

«La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent un jour de l'Olympe pour
visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d'écrire
l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient
l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre,
l'Amour des tablettes de cire, et l'Amitié un livre blanc. Les
trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à
ma porte: je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on
doit aux Dieux. Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put
parvenir à graver mon nom sur son marbre; l'Amour, après l'avoir
tracé sur ses tablettes, l'effaça bientôt en riant; l'Amitié seule me
promit de le conserver dans son livre.

                                           «DE CHATEAUBRIAND.--1813.»]

Ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte contre et pour moi est
constant et étrange: naguère il menace, et tout à coup il demande
à l'Institut pourquoi il n'a pas parlé de moi à l'occasion des
prix décennaux. Il fait plus, il déclare à Fontanes que, puisque
l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m'en
donnera un, qu'il me nommera surintendant général de toutes les
bibliothèques de France; surintendance appointée comme une ambassade
de première classe. La première idée que Bonaparte avait eue de
m'employer dans la carrière diplomatique ne lui passait pas: il
n'admettait point, pour cause à lui bien connue, que j'eusse cessé de
faire partie du ministère des relations extérieures. Et toutefois,
malgré ces munificences projetées, son préfet de police m'invite
quelque temps après à m'éloigner de Paris, et je vais continuer mes
_Mémoires_ à Dieppe[56].

[Note 56: Le 4 septembre 1812, Chateaubriand reçut du préfet de
police l'ordre de s'éloigner de Paris; il se retira à Dieppe. (Voir
le tome I des _Mémoires_, p. 63.)--Avant de quitter Paris, il adressa
ce billet à Joubert, par manière d'adieu: «Mon cher ami, je voulais
aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe; j'ai grand
besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La _Chatte_
(Mme de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque vous partez
aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le _Loup_ (Mme
Joubert).»--À la page 191 de son livre sur _Chateaubriand_, M.
Villemain, qui brouille volontiers les dates, place _en 1813_, au
lieu de 1812, l'exil à Dieppe.]

Bonaparte descend au rôle d'écolier taquin; il déterre l'_Essai
sur les Révolutions_ et il se réjouit de la guerre qu'il m'attire à
ce sujet. Un M. Damaze de Raymond se fit mon champion: je l'allai
remercier rue Vivienne[57]. Il avait sur sa cheminée avec ses
breloques une tête de mort; quelque temps après il fut tué en duel,
et sa charmante figure alla rejoindre la face effroyable qui semblait
l'appeler. Tout le monde se battait alors: un des mouchards chargés
de l'arrestation de Georges reçut de lui une balle dans la tête.

[Note 57: Voir, sur cet épisode, l'_Appendice_ nº VI: _Petite guerre
pendant la campagne de Russie._]

Pour couper court à l'attaque de mauvaise foi de mon puissant
adversaire, je m'adressai à ce M. de Pommereul dont je vous ai parlé
lors de ma première arrivée à Paris: il était devenu directeur
général de l'imprimerie et de la librairie: je lui demandai la
permission de réimprimer l'_Essai_ tout entier[58]. On peut voir
ma correspondance et le résultat de cette correspondance dans la
préface de l'_Essai sur les Révolutions_, édition de 1826, tome
IIe des Oeuvres complètes. Au surplus, le gouvernement impérial
avait grandement raison de me refuser la réimpression de l'ouvrage
en _entier_; l'_Essai_ n'était, ni par rapport aux libertés, ni
par rapport à la monarchie légitime, un livre qu'on dût publier
lorsque régnaient le despotisme et l'usurpation. La police se
donnait des airs d'impartialité en laissant dire quelque chose en
ma faveur, et elle riait en m'empêchant de faire la seule chose qui
me pût défendre. Au retour de Louis XVIII on exhuma de nouveau
l'_Essai_; comme on avait voulu s'en servir contre moi au temps de
l'Empire, sous le rapport politique, on voulait me l'opposer, aux
jours de la Restauration, sous le rapport religieux. J'ai fait une
amende honorable si complète de mes erreurs dans les notes de la
nouvelle édition de l'_Essai historique_, qu'il n'y a plus rien à me
reprocher. La postérité viendra; elle prononcera sur le _livre_ et
sur le _commentaire_, si ces vieilleries-là peuvent encore l'occuper.
J'ose espérer qu'elle jugera l'_Essai_ comme ma tête grise l'a jugé;
car, en avançant dans la vie, on prend de l'équité de cet avenir dont
on approche. Le _livre_ et les _notes_ me mettent devant les hommes
tel que j'ai été au début de ma carrière, tel que je suis au terme de
cette carrière.

[Note 58: Voir la lettre de Chateaubriand à M. de Pommereul, à
l'_Appendice_ nº VI.]

Au surplus, cet ouvrage que j'ai traité avec une rigueur impitoyable
offre le _compendium_ de mon existence comme poète, moraliste et
homme politique futur. La sève du travail est surabondante, l'audace
des opinions poussée aussi loin qu'elle peut aller. Force est de
reconnaître que, dans les diverses routes où je me suis engagé, les
préjugés ne m'ont jamais conduit, que je n'ai jamais été aveugle dans
aucune cause, qu'aucun intérêt ne m'a guidé, que les partis que j'ai
pris ont toujours été de mon choix.

Dans l'_Essai_, mon indépendance en religion et en politique est
complète; j'examine tout: _républicain_, je sers la monarchie;
_philosophe_, j'honore la religion. Ce ne sont point là des
contradictions, ce sont des conséquences forcées de l'incertitude
de la théorie et de la certitude de la pratique chez les hommes.
Mon esprit, fait pour ne croire à rien, pas même à moi, fait
pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples et rois, a
nonobstant été dominé par un instinct de raison qui lui commandait
de se soumettre à ce qu'il y a de reconnu beau: religion, justice,
humanité, égalité, liberté, gloire. Ce que l'on rêve aujourd'hui de
l'avenir, ce que la génération actuelle s'imagine avoir découvert
d'une société à naître, fondée sur des principes tout différents
de ceux de la vieille société, se trouve positivement annoncé dans
l'_Essai_. J'ai devancé de trente années ceux qui se disent les
proclamateurs d'un monde inconnu. Mes actes ont été de l'ancienne
cité, mes pensées de la nouvelle; les premiers de mon devoir, les
dernières de ma nature.

L'_Essai_ n'était pas un livre impie; c'était un livre de doute et de
douleur. Je l'ai déjà dit[59].

[Note 59: Au tome II des _Mémoires_, p. 180.]

Du reste, j'ai dû m'exagérer ma faute et racheter par des idées
d'ordre tant d'idées passionnées répandues dans mes ouvrages. J'ai
peur au début de ma carrière d'avoir fait du mal à la jeunesse; j'ai
à réparer auprès d'elle, et je lui dois au moins d'autres leçons.
Qu'elle sache qu'on peut lutter avec succès contre une nature
troublée; la beauté morale, la beauté divine, supérieure à tous les
rêves de la terre, je l'ai vue; il ne faut qu'un peu de courage pour
l'atteindre et s'y tenir.

Afin d'achever ce que j'ai à dire sur ma carrière littéraire, je dois
mentionner l'ouvrage qui la commença, et qui demeura en manuscrit
jusqu'à l'année où je l'insérai dans mes _Oeuvres complètes_.

À la tête des _Natchez_, la préface a raconté comment l'ouvrage fut
retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de
MM. de Thuisy[60].

[Note 60: «Lorsqu'en 1800 je quittai l'Angleterre pour rentrer en
France sous un nom supposé, je n'osai me charger d'un trop gros
bagage: je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces
manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont je n'apportais à
Paris que _René_, _Atala_ et quelques descriptions de l'Amérique.

«Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la
Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers
dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs comment les
retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une
Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais
oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la
maison où j'avais demeuré, étaient également sortis de ma mémoire.

«Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je
fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des
recherches; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont
il y a très peu d'exemples...

«Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que
j'avais habitée dans la partie ouest de Londres, mais mon hôtesse
était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que
ses enfants étaient devenus. D'indications en indications, de
renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien des
courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à
plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.

«Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux
papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu
cet inutile ramas de manuscrits français?

«D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré
dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne
hôtesse, n'avaient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès
lors acquéraient une certaine valeur?

«Rien de tout cela n'était arrivé: les manuscrits avaient été
conservés; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieuse
fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant
du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux
d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon
_trésor_ m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien
qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de
cette pauvre famille anglaise.» _Préface_ de 1826.]

Un manuscrit dont j'ai pu tirer _Atala_, _René_, et plusieurs
descriptions placées dans le _Génie du christianisme_, n'est pas
tout à fait stérile[61]. Ce premier manuscrit était écrit de suite;
sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire
naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d'un
seul jet il en existait un autre partagé en livres. Dans ce second
travail, j'avais non seulement procédé à la division de la matière,
mais j'avais encore changé le genre de la composition, en la faisant
passer du roman à l'épopée.

[Note 61: Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois
pages in-folio. (Avertissement des _Oeuvres complètes_.)]

Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses
études, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce
chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge.

Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur:
c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais
totalement oublié.

J'avais un danger à craindre. En repassant le pinceau sur le
tableau, je pouvais éteindre les couleurs; une main plus sûre,
mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelques traits
incorrects, de faire disparaître les touches les plus vives de la
jeunesse: il fallait conserver à la composition son indépendance,
et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'écume au frein
du jeune coursier. S'il y a dans les _Natchez_ des choses que je ne
hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses
que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le
second volume. Elle est de ma première manière, et reproduit tout
_René_: je ne sais ce que les _René_ qui m'ont suivi ont pu dire pour
mieux approcher de la folie.

_Les Natchez_ s'ouvrent par une invocation au désert et à l'astre des
nuits, divinités suprêmes de ma jeunesse:

«À l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de
la solitude, tels que n'en ont point encore entendu des oreilles
mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez! ô nation de la
Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs! Les infortunes
d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos
pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans
nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous
le chêne de sa patrie?

«Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi
l'astre du Pinde! Marche devant mes pas, à travers les régions
inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les
secrets ravissants de ces déserts!»

Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage,
particulièrement dans l'original primitif. On y trouve des incidents
politiques et des intrigues de roman; mais à travers la narration on
entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d'une région
inconnue.

       *       *       *       *       *

De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finir
l'Empire[62], et ces deux années dont on a vu quelque chose par
anticipation, je les employai à des recherches sur la France et à la
rédaction de quelques livres de ces _Mémoires_; mais je n'imprimai
plus rien. Ma vie de poésie et d'érudition fut véritablement
close par la publication de mes trois grands ouvrages, le _Génie
du christianisme_, _les Martyrs_ et l'_Itinéraire_. Mes écrits
politiques commencèrent à la Restauration; avec ces écrits également
commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma
carrière littéraire proprement dite; entraîné par le flot des jours,
je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année 1839 que j'ai rappelé
des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.

[Note 62: Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littéraire,
les _Mémoires_ de Chateaubriand ne nous fournissent presque aucun
détail sur ces deux années de 1812 à 1814. Les _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand nous permettent heureusement de combler cette lacune.
En voici quelques extraits:

«Au commencement de l'hiver (1811-1812) nous louâmes un appartement
appartenant à Alexandre de Laborde, dans la rue de Rivoli. Vers ce
temps-là, M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de
palpitations et de douleurs au coeur, ce que plusieurs médecins qu'il
consultait en secret, attribuèrent à un commencement d'anévrisme...

«Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai (1812). De retour à
la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent
au point qu'il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel
il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que
son teint restait toujours le même, j'étais convaincue qu'il
n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empêchait pas d'être
horriblement inquiète. Je ne cessais de le supplier de voir le
docteur Laënnec, le seul médecin en qui j'eusse de la confiance.
Enfin, un soir, Mme de Lévis, qui était venue passer la journée à
la Vallée, le pressa tant qu'il consentit à profiter de sa voiture
pour aller à Paris consulter Laënnec. Je le laissai partir; mais mon
inquiétude était si grande qu'il n'était pas à un quart de lieue
que je partis de mon côté, et j'arrivai quelques minutes après
lui. Je me cachai jusqu'au résultat de la consultation. Laënnec
arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu'à son départ. Je
le guettais au passage, et lui demandai ce qu'avait mon mari. «Rien
du tout», me répondit-il. Et là-dessus il me souhaita le bonjour
et s'en alla. En effet, cinq minutes après, j'entendis le malade
qui descendait l'escalier en chantant, et quand il rentra, vers
onze heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que
Laënnec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu
lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale.
M. O..., qu'il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anévrisme des
plus caractérisés; et l'imagination s'en étant mêlée, une douleur
à laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un
autre moment, pensa lui causer une maladie réelle...

«Nous passâmes l'hiver à Paris dans l'appartement que nous avions
loué rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables: M. de
Fontanes et M. de Humbold étaient nos plus fidèles habitués. Nous
voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé...

«Dès le mois d'avril (1813), nous retournâmes dans notre chère
Vallée. Nous continuions à voir nos amis de l'un et de l'autre bord.
Quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des
préfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter
de monarchiques, et appeler Jacobins tout ce qui ne pliait pas sous
la royauté corse...

«Nous revînmes à Paris au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte
commençait à pâlir...»]

Cette carrière littéraire, comme il vous a été loisible de vous en
convaincre, ne fut pas moins troublée que ma carrière de _voyageur_
et de _soldat_; il y eut aussi des travaux, des rencontres et du
sang dans l'arène; tout n'y fut pas muses et fontaine Castalie; ma
carrière politique fut encore plus orageuse.

Peut-être quelques débris marqueront-ils le lieu qu'occupèrent mes
jardins d'Acadème. Le _Génie du christianisme_ commence la révolution
religieuse contre le philosophisme du XVIIIe siècle. Je préparais
en même temps cette révolution qui menace notre langue, car il ne
pouvait y avoir renouvellement dans l'idée qu'il n'eût innovation
dans le style. Y aura-t-il après moi d'autres formes de l'art à
présent inconnues? Pourra-t-on partir de nos études actuelles afin
d'avancer, comme nous sommes partis des études passées pour faire
un pas? Est-il des bornes qu'on ne saurait franchir, parce qu'on
se vient heurter contre la nature des choses? Ces bornes ne se
trouvent-elles point dans la division des langues modernes, dans la
caducité de ces mêmes langues, dans les vanités humaines telles que
la société nouvelle les a faites? Les langues ne suivent le mouvement
de la civilisation qu'avant l'époque de leur perfectionnement;
parvenues à leur apogée, elles restent un moment stationnaires, puis
elles descendent sans pouvoir remonter.

Maintenant, le récit que j'achève rejoint les premiers livres de ma
vie politique, précédemment écrits à des dates diverses. Je me sens
un peu plus de courage en rentrant dans les parties faites de mon
édifice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais que le vieux
fils de Coelus ne vît changer en truelle de plomb la truelle d'or du
bâtisseur de Troie. Pourtant il me semble que ma mémoire, chargée de
me verser mes souvenirs, ne m'a pas trop failli: avez-vous beaucoup
senti la glace de l'hiver dans ma narration? trouvez-vous une énorme
différence entre les poussières éteintes que j'ai essayé de ranimer,
et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant
ma première jeunesse? Mes années sont mes secrétaires; quand l'une
d'entre elles vient à mourir, elle passe la plume à sa puînée, et je
continue de dicter; comme elles sont soeurs, elles ont à peu près la
même main.



TROISIÈME PARTIE

CARRIÈRE POLITIQUE

1814-1830



LIVRE PREMIER

     De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche
     particulière des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et enfance
     de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli. -- Deux
     pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. -- Journées de
     Vendémiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie. -- Congrès de
     Rastadt. -- Retour de Napoléon en France. -- Napoléon est nommé
     chef de l'armée dite d'Angleterre. -- Il part pour l'expédition
     d'Égypte. -- _Expédition d'Égypte._ -- Malte. -- Bataille des
     Pyramides. -- Le Caire. -- Napoléon dans la grande pyramide.
     -- Suez. -- Opinion de l'armée. -- Campagne de Syrie. --
     Retour en Égypte. -- Conquête de la Haute-Égypte. -- Bataille
     d'Aboukir. -- Billets et lettres de Napoléon. -- Il repasse
     en France. -- Dix-huit brumaire. -- Deuxième coalition. --
     Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne
     d'Égypte. -- _Consulat._ -- Deuxième campagne d'Italie. --
     Victoire de Marengo. -- Victoire de Hohenlinden, -- Paix de
     Lunéville. -- Paix d'Amiens. -- Rupture du traité. -- Bonaparte
     élevé à l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie.
     -- Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Traité de paix
     de Presbourg. -- Le Sanhédrin. -- Quatrième coalition. --
     Campagne de Prusse. -- Décret de Berlin. -- Guerre en Pologne
     contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage du monde entre
     Napoléon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre d'Espagne. -- Erfurt,
     -- Apparition de Wellington. -- Pie VII. -- Réunion des États
     romains à la France. -- Protestation du Souverain Pontife. -- Il
     est enlevé de Rome. -- Cinquième coalition. -- Prise de Vienne.
     -- Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signée
     dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. -- Napoléon
     épouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.


La jeunesse est une chose charmante: elle part au commencement de
la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller
conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d'Enna. La prière
est dite à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations sont
faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses
invocations à celle du pilote; le pæan est chanté, tandis que la
voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade,
vêtu de pourpre et beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les
trirèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière
d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs est-elle passée, l'illusion
s'évanouit: Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir
percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses
premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le
poids de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide.

Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la
beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d'Aspasie; mais
elle en avait les heures matineuses: et des désirs et des songes,
Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes: aujourd'hui, retournant
à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous raconter que des
vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore
les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui
cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se
consoler de la servitude des années.

Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et
soldat; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800
jusqu'à 1813, année où vous m'avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui
m'appartenait encore, lorsque ma _carrière politique_ s'ouvrit.
Nous entrons présentement dans cette carrière: avant d'y pénétrer,
force m'est de revenir sur les faits généraux que j'ai sautés en ne
m'occupant que de mes travaux et de mes propres aventures: ces faits
sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui; parlons du vaste
édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens
maintenant historien sans cesser d'être écrivain de mémoires; un
intérêt public va soutenir mes confidences privées; mes petits récits
se grouperont autour de ma narration.

Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent
point; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement
des nations, la fin et le commencement d'un monde: ils se flattèrent
qu'il ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs États de quelques
provinces arrachées à la France; ils croyaient à l'ancienne tactique
militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations
des cabinets; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de
Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les
antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion
révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de
la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la
France; elle ne s'apercevait pas qu'un siècle nouveau marchait sur
elle.

Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait
appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la
plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière,
de Wurtemberg et de Saxe; il avait donné la couronne de Naples à
Murat, celle d'Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de
Westphalie à Jérôme; sa soeur, Élisa Bacciochi, était princesse de
Lucques; il était, pour son propre compte, empereur des Français,
roi d'Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la
Toscane, Parme et Plaisance; le Piémont était réuni à la France;
il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines,
Bernadotte; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait
les droits de la maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'était
déclaré médiateur de la confédération helvétique; il avait jeté
bas la Prusse; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles
Britanniques en état de blocus. L'Angleterre malgré ses flottes fut
au moment de n'avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot
de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.

Les États du pape faisaient partie de l'empire français; le Tibre
était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris
des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière
de leur fiacre, demandaient: «Est-ce ici que demeure le roi de...?--Non,
répondait le commissionnaire interrogé, c'est plus haut.»
L'Autriche ne s'était rachetée qu'en livrant sa fille: le
_chevaucheur_ du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié
des provinces de l'empire.

Comment s'étaient opérés ces miracles? Quelles qualités possédait
l'homme qui les enfanta? Quelles qualités lui manquèrent pour
les achever? Je vais suivre l'immense fortune de Bonaparte qui,
nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période
du temps renfermé dans ces _Mémoires_. De fastidieuses productions
de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d'insipides
vérifications de dates sont les charges et les servitudes de
l'écrivain.

       *       *       *       *       *

Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les
annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant
futur, nous a laissé l'histoire du _sac de Rome_ en 1527, dont il
avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la
duchesse de Saint-Leu, mort après l'insurrection de la Romagne, a
traduit en français ce document curieux; à la tête de la traduction
il a placé une généalogie des Buonaparte.

Le traducteur dit «qu'il se contentera de remplir les lacunes de
la préface de l'éditeur de Cologne, en publiant sur la famille
Bonaparte des détails authentiques; lambeaux d'histoire, dit-il,
presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui
aiment à retrouver dans les annales des temps passés l'origine d'une
illustration plus récente.»

Suit une généalogie où l'on voit un chevalier Nordille Buonaparte,
lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe
(celui-là même à qui le duc d'Anjou fit trancher la tête) pour la
valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255
commencèrent les proscriptions des familles trévisanes: une branche
des Buonaparte alla s'établir en Toscane, où on les rencontre dans
les hautes places de l'État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la
branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio
et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte
portent de gueules à deux barres d'or accompagné de deux étoiles.

Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête
du recueil des écrits de Bonaparte; elle diffère en plusieurs
points de celle qu'a donnée Napoléon-Louis. D'un autre côté, madame
d'Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom
de Bonaparte est la traduction littérale du grec _Calomeros_, surnom
des Comnène.[63]

[Note 63: _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 32 et
suiv.--D'après Mme d'Abrantès, «lorsque Constantin Comnène aborda en
Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui
plusieurs fils, dont l'un s'appelait _Calomeros_ ... _Calomeros_,
traduit littéralement, signifie _bella parte_ ou _buona parte_. Le
nom de ce Calomeros, qui s'établit ensuite en Toscane, a donc été
_italianisé_.»]

Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles:
«J'ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont
un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et
d'ailleurs la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.

  «Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.»

Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie _subsiste_,
Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d'un
apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.

Tout ici est singulier: Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome
et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable
de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de
tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d'Italie,
dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après
avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le
traducteur de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis
Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère
de Napoléon; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière
insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la
mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons
tombent du trône pour la troisième fois.

Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils
de Jupiter Ammon par le serpent aimé d'Olympias, ou le petit-fils
de Vénus par Anchise, de savants affranchis[64] trouvèrent une
autre merveille à leur usage: ils démontrèrent à l'empereur qu'il
descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles
Sainte-Marguerite se nommait _Bonpart_; il avait une fille; le Masque
de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de
son geôlier et l'épousa secrètement, de l'aveu même de la cour. Les
enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés
en Corse, sous le nom de leur mère; les _Bonpart_ se transformèrent
en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer
serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme,
rattaché de la sorte au grand roi.

[Note 64: Las Cases. CH.]

La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs
de lis d'or. Napoléon souriait d'un air d'incrédulité à cette
généalogie, mais il souriait: c'était toujours un royaume revendiqué
au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu'il
n'avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de
Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la
naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse: «Je
voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour
la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l'oeil crevé,
l'épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec
une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait
de vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes de la victoire.»

Or, Philippe était père d'Alexandre; Alexandre était donc fils de
roi et d'un roi digne de l'être; par ce double fait, il commanda
l'obéissance. Alexandre, né sur le trône, n'eut pas, comme Bonaparte,
une petite vie à traverser afin d'arriver à une grande vie. Alexandre
n'offre pas la disparate de deux carrières; son précepteur est
Aristote; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance.
Napoléon pour s'instruire n'a qu'un maître vulgaire; des coursiers ne
sont point à sa disposition; il est le moins riche de ses compagnons
d'étude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans serviteurs, va tout à
l'heure obliger l'Europe à le reconnaître; ce _petit caporal_ mandera
dans ses antichambres les plus grands souverains de l'Europe:

  Ils ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die
  Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.

Napoléon, qui s'écriait avec tant de sens: «Oh! si j'étais mon
petit-fils!» ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le
créa: quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle
pas! Veut-on que Napoléon n'ait été que le metteur en oeuvre de
l'intelligence sociale répandue autour de lui; intelligence que des
événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée?
Cette supposition admise, il n'en serait pas moins étonnant:
en effet, que serait-ce qu'un homme capable de diriger et de
s'approprier tant de supériorités étrangères?

       *       *       *       *       *

Toutefois si Napoléon n'était pas né prince, il était, selon
l'ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de
l'île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d'Autun[65];
il fut admis ensuite à l'école militaire de Brienne[66]. Élisa,
madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr: Bonaparte réclama
sa soeur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites
religieuses. Ainsi l'on trouve une soeur de Napoléon pour dernière
élève d'une institution dont Louis XIV avait entendu les premières
jeunes filles chanter les choeurs de Racine.

[Note 65: Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d'Autun,
du 1er janvier au 12 mai 1779. (_Napoléon inconnu_, par Frédéric
Masson, tome I, p. 47-52.)]

[Note 66: Bonaparte est resté à l'École militaire de Brienne du 19
mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)]

Les preuves de noblesse exigées pour l'admission de Napoléon à
une école militaire furent faites: elles contiennent l'extrait
baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles
on remonte à François, dixième ascendant; un certificat des nobles
principaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte
a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles; un
acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant
du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille
Bonaparte de Corse, etc., etc.

«Lors de l'entrée de Bonaparte à Trévise,» dit M. de Las Cases, «on
lui annonça que sa famille y avait été puissante; à Bologne, qu'elle
y avait été inscrite sur le livre d'or ... À l'entrevue de Dresde,
l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon que sa famille avait
été souveraine à Trévise, et qu'il s'en était fait représenter les
documents: il ajouta qu'il était sans prix d'avoir été souverain,
et qu'il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand
plaisir.»

Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec
les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la
Révolution, ne fut démocrate qu'un moment; c'est ce qui ressort
de tout ce qu'il dit et écrit: dominé par son rang, ses penchants
étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de
Napoléon, comme on l'a dit: ce fut l'obscur Laurent Giubega, de
Calvi; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à
Ajaccio par l'économe, le prêtre Diamante.

J'ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans
l'aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le
12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme; Mirabeau, La Fayette,
Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles
aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l'empereur était
Nicolas, d'où en dérision ils disaient _Nic_. Ce beau nom de Napoléon
venait à l'empereur d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un
Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D'après les commentateurs
de Dante, le comte Orso était fils de _Napoléon_ de Cerbaja. Personne
autrefois, en lisant l'histoire, n'était arrêté par ce nom qu'ont
porté plusieurs cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un
homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n'est connu
que de quelques Éthiopiens; à son embouchure, de quel peuple est-il
ignoré?

       *       *       *       *       *

Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte; il l'a
signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d'Italie et jusqu'à
l'âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus
que Bonaparte: je lui laisse le nom qu'il s'est donné et qu'il a
gravé au pied de son indestructible statue[67].

[Note 67: Ce nom de Buonaparte s'écrivait quelquefois avec le
retranchement de l'_u_: l'économe d'Ajaccio qui signe au baptême
de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle
italienne _u_. CH.]

Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trouver Français,
c'est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la
réunion de la Corse à la France? Cette question est traitée à fond
d'une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard[68]: on peut
lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février
1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l'assertion positive
de M. Bourrienne. C'est pourquoi le sénat conservateur, dans sa
proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d'_étranger_.

[Note 68: La brochure d'Eckard, publiée en 1826, a pour titre:
_Question d'état civil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né
Français_?]

L'acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose
de Tascher, inscrit au registre de l'état civil du deuxième
arrondissement de Paris, 19 ventôse an IV (9 mars 1796), porte que
Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son
acte de naissance, visé par l'officier civil, constate cette date.
Cette date s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l'acte de
mariage, que l'époux est âgé de vingt-huit ans.

L'acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième
arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine,
fut retiré par un des aides de camp de l'empereur au commencement de
1810, lorsqu'on procédait à l'annulation du mariage de Napoléon avec
Joséphine. M. Duclos, n'osant résister à l'ordre impérial, écrivit au
moment même sur une des pièces de la _liasse Bonaparte_: _Son acte de
naissance lui a été remis, ne pouvant, à l'instant de sa demande, lui
en délivrer copie._ La date de la naissance de Joséphine est altérée
dans l'acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu'on en découvre
à la loupe les premiers linéaments. L'impératrice s'est ôté quatre
ans: les plaisanteries qu'on faisait sur ce sujet au château des
Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.

L'acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l'aide de camp en
1810, a disparu; toutes les recherches pour le découvrir ont été
infructueuses.

Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d'après ces
faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant
je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à
l'adoption de cette date.

Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768; son frère
cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date
de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée: cela est
supposable, car tous les actes de l'état civil de Napoléon et de
Joséphine sont soupçonnés d'être des faux. Nonobstant une juste
suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi,
dans ses _Observations sur la Corse_, affirme que le registre de
l'état civil d'Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août
1769. Enfin les papiers que m'avait prêtés M. Libri démontraient que
Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 13 août 1769 à une
époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir.
Mais restent toujours la date _officielle_ des pièces de son premier
mariage et la suppression de son acte de naissance[69].

[Note 69: Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été
souvent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th.
Iung, _Bonaparte et son temps_, t. Ier, p. 39 et suiv.--Dr Fournier,
_Napoléon Ier_ (traduction Jaeglé, tome Ier, p. 5);--en faveur
de la date de 1769, Jal, _Dictionnaire critique de biographie et
d'histoire_, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson, _Napoléon
inconnu_, t. Ier, p. 15-18.--Dans les _Souvenirs intimes_ du baron
Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date du 22 février 1842,
cette curieuse note: «J'avais cru que l'histoire de la naissance
de Napoléon n'était qu'une petite invention en dénigrement; mais,
l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant été présenté au premier
consul et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait
répondu, à la question habituelle de l'âge,--le premier Consul ayant
l'air de le trouver trop jeune: «J'ai le même âge que Votre Majesté,
je suis né en 1768»; et que le premier Consul s'était tourné vers
Caulaincourt en lui disant avec humeur: «Comment donc sait-il mon
âge?» Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un
pari contre Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître
Napoléon en 1769; M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance
annexé à l'acte de mariage déposé aux archives des actes civils.»]

Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition
de vie: si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de
reporter sa conception vers le 15 novembre 1768; or, la Corse
n'a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769; les
dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont
même effectuées que le 14 juin 1769. D'après les calculs les plus
indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures
de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s'il n'a été que le citoyen
d'une patrie douteuse, cela classe à part sa nature: existence tombée
d'en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.

Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne; il détesta
les Français jusqu'à l'époque où leur vaillance lui donna l'empire.
Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa
jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on
trouve ce passage: «Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent
en tremblant la main qui les opprime ... Français, non contents
de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore
corrompu nos moeurs.»

Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été
rendue publique, commence de la sorte:

«Général,

«Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur
nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel
fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.»

Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États
de la Corse, porte:

«Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres
infortunés Corses? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main
insolente qui nous opprime? continuerons-nous à voir tous les emplois
que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi
méprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est
abjecte?»

Enfin le brouillon d'une troisième lettre manuscrite de Bonaparte,
touchant la reconnaissance par les Corses de l'Assemblée nationale de
1789 débute ainsi:

«Messieurs,

«Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous
gouverner; ce fut par le sang qu'ils voulurent assurer leur conquête.
Le militaire, l'homme de loi, le financier, se réunirent pour nous
opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe
de l'ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations;
mais puisque nous n'avons pas eu le courage de nous en affranchir
de nous-mêmes, oublions-les à jamais; qu'ils redescendent dans le
mépris qu'ils méritent, ou du moins qu'ils aillent briguer dans leur
patrie la confiance des peuples: certes, ils n'obtiendront jamais la
nôtre.»

       *       *       *       *       *

Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s'effacèrent
pas entièrement: sur le trône, il parut nous oublier; il ne parla
plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des
Français; cette phrase lui échappait: «Vous autres Français.»

L'empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère,
surprise par les douleurs, l'avait laissé tomber de ses entrailles
sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l'_Iliade_: il
n'en serait pas moins ce qu'il est, fût-il tombé dans du chaume.

Je viens de parler de papiers retrouvés; lorsque j'étais ambassadeur
à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et
ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon;
Il y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de me les
montrer: je quittai Rome, et je n'eus pas le temps de compulser les
documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers
objets de la succession ont été dispersés; le carton qui renfermait
les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres;
il est tombé entre les mains de M. Libri[70]. M. Libri a inséré
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er mars de cette année 1842 une
notice détaillée des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu
depuis m'envoyer le carton. J'ai profité de la communication pour
accroître l'ancien texte de mes _Mémoires_ concernant Napoléon,
toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements
contradictoires et aux objections à survenir.

[Note 70: Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en
1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu'il avait
scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces mots:
_À remettre au cardinal Fesch seul._ Ce carton fut emporté à Rome
par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosité de l'ouvrir. À la
mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe,
l'abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton impérial. Guillaume Libri,
qui avait appris l'existence de ces papiers, décida leur détenteur
à les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par
acte notarié moyennant sept à huit mille francs. Après les avoir
utilisés pour son travail de la _Revue des Deux-Mondes: Souvenirs
de la Jeunesse de Napoléon, manuscrits inédits_, Libri les vendit
très cher au comte d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis
en vente, en 1883, la collection paternelle, l'une des plus riches
de l'Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien
s'est rendu acquéreur, l'année suivante, moyennant la somme de 23,000
livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents
manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de
Napoléon. Ils se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque Laurentienne,
à Florence.--Voir Frédéric Masson, _Napoléon inconnu_, tome Ier,
_Introduction_.]

       *       *       *       *       *

Benson, dans ses _Esquisses de la Corse_ (Sketches of Corsica), parle
de la maison de campagne qu'habitait la famille de Bonaparte:

«En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'île
Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux
piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le
chemin; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du
demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal
Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles au-dessous d'un
rocher; l'entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu: c'était
la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l'école
dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui.»

L'amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire.
Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que _la Corse
offrait un printemps perpétuel_; il ne parla plus de son île quand
il fut heureux; il avait même de l'antipathie pour elle; elle lui
rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui
revint en mémoire: «La Corse avait mille charmes pour Napoléon[71];
il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa
structure physique. Tout y était meilleur, disait-il; il n'y avait
pas jusqu'à l'odeur du sol même: elle lui eût suffi pour le deviner
les yeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait
dans ses premières années, à ses premières amours; il s'y trouvait
dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets
élevés, les vallées profondes.»

Napoléon trouva le roman dans son berceau; ce roman commence à
Vanina, tuée par Sampietro, son mari[72]. Le baron de _Neuhof_, ou
le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des
secours à l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis,
après s'être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui
se donner[73]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout
Pascal, avaient rempli l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[74]
pria J.-J. Rousseau d'être le législateur de la Corse[75]; le
philosophe de Genève songeait à s'établir dans la patrie de celui
qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. «Il est
encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation;
c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce
brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient
bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque
pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe[76].»

[Note 71: _Mémorial de Sainte-Hélène._]

[Note 72: _Vanina d'Ornano_, femme du corse Sampietro, fut étranglée
par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le
sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de Gênes, qui
l'avait frappé de proscription (1567).]

[Note 73: Théodore, baron de _Neuhof_, né à Metz vers 1690, était
parvenu, après d'étranges aventures, à se faire nommer roi de Corse
en 1736 sous le nom de Théodore Ier, et à délivrer presque en entier
son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de quitter la Corse pour
chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d'y revenir
en 1738 et en 1743 et, empêché de débarquer, se réfugia à Londres
où ses créanciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En
1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le
produit servit à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard
il lui fit ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de
Westminster.]

[Note 74: Mathieu, comte de _Buttafuoco_ (1731-1806). Lors de la
réunion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient
de céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents
choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli,
qui ne consentait qu'au protectorat français; Buttafuoco réussit à
faire prévaloir l'annexion. Il fut élu en 1789, par la noblesse de
l'île de Corse, député aux États-Généraux, et siégea dans les rangs
de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse avec les
Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étranger à la vie
politique.]

[Note 75: Le _Projet de constitution pour les Corses_, par J.-J.
Rousseau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume de
M. Streckeisen-Moulton, _Oeuvres et correspondance inédites de J.-J.
Rousseau_.]

[Note 76: _Contrat social_, livre II, chapitre X.]

Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école
primaire des révolutions; il ne nous apporta pas à son début le
calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint
des passions politiques. Ceci change l'idée qu'on s'est formée de
Napoléon.

Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents:
les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux,
tapageurs, indomptables; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien;
le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent
point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l'écart et sont
déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu'un enthousiaste a
déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de
Napoléon à ses grands parents; il nous faut avaler ces puériles
âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains; nous sommes
ce que nous font les circonstances; qu'un enfant soit gai ou triste,
silencieux ou bruyant, qu'il montre ou ne montre pas des aptitudes au
travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans; tout
intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois
lustres, restera un imbécile; l'enfant manque même de la plus belle
des grâces, le sourire: il rit, et ne sourit pas.

Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que
ses émules: «Je n'étais, dit-il, qu'un enfant obstiné et curieux.» Il
aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle
Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que
l'italien; son ignorance de la langue de Turenne était presque
complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne
mettait pas un mot d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le maréchal
de Richelieu, moins excusables, n'étaient guère plus corrects. C'est
visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon
a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans,
il ne revit son île que huit ans après. À l'école de Brienne, il
n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa manière d'étudier, ni dans
son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon
et sur son pays; il disait à son camarade Bourrienne: «Je ferai à
tes Français tout le mal que je pourrai.» Dans un compte rendu au
roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que _le jeune Bonaparte serait un
excellent marin_; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n'a été
retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.[77]

[Note 77: Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le
chevalier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l'inspection
des treize écoles royales militaires créées en 1775 par Louis
XVI: «M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769, de 4 pieds
10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé excellente,
_caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant, conduite très
régulière, s'est toujours distingué par son application aux
mathématiques_. Il sait très passablement son histoire et sa
géographie. Il est très faible dans les arts d'agréments. _Ce sera un
excellent marin_, digne d'entrer à l'école de Paris.»]

Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[78], Bonaparte passa à l'École
militaire de Paris[79]. La liste civile payait sa pension; il
s'affligeait d'être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin
ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri):

«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200
provenant de la pension que le roi m'a accordée sur les fonds de
l'École militaire en qualité d'ancien cadet de l'école de Paris.»

[Note 78: Dans une note de sa main, qu'il intitule: _Époques de ma
vie_, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note porte:
_Parti pour l'École de Paris le 30 octobre 1784_.]

[Note 79: Napoléon est resté un an à l'École militaire de Paris, du
31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.]

Mademoiselle Permon-Comnène (madame d'Abrantès), fixée tour à tour
chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point
de vue son compatriote Bonaparte: «Quand je passe aujourd'hui sur
le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m'empêcher de regarder la
mansarde, à l'angle gauche de la maison au troisième étage: c'est là
que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.»

Bonaparte n'était pas aimé à son nouveau prytanée: morose et
frondeur, il déplaisait à ses maîtres; il blâmait tout sans
ménagement. Il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices
de l'éducation que l'on y recevait: «Ne vaudrait-il pas mieux les
astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire, moins
leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du
pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer à battre,
brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes?»
C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.

Le rabroueur délivra l'école de sa présence et fut nommé lieutenant
en second d'artillerie au régiment de La Fère[80].

[Note 80: La Note, déjà citée, de Napoléon porte: _Parti pour le
régiment de la Fère en qualité de lieutenant en second. 30 octobre
1785_. Le régiment de la Fère était un régiment d'artillerie; il
était alors en garnison à Valence.]

Entre 1784 et 1793 s'étend la carrière littéraire de Napoléon,
courte par l'espace, longue par les travaux. Errant avec les corps
d'artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à
Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l'oiseau
appelé par le miroir ou accourant à l'appeau. Attentif aux questions
académiques, il y répondait; il s'adressait avec assurance aux
personnes puissantes qu'il ne connaissait pas; il se faisait l'égal
de tous avant d'en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un
nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point
l'anonyme. Il écrivait à l'abbé Raynal, à M. Necker; il envoyait
aux ministres des mémoires sur l'organisation de la Corse, sur
des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe
d'Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des
bombes. On ne l'écoutait pas plus qu'on n'avait écouté Mirabeau
lorsqu'il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à
la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu'en parlant
de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots: «Petite île.»
Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait
sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote,
Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith; il réfutait le
Discours sur l'origine et les fondements de l'égalité _de l'homme_
et il écrivait: «_Je ne crois pas cela_; je ne crois rien de cela.»
Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies
d'une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette
esquisse s'est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch:
les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l'épisode
de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands
seigneurs de la cour de Henri II après l'assassinat de Vanina vaut
tout le récit de Napoléon «Qu'importent au roi de France les démêlés
de Sampietro et de sa femme!»

Bonaparte n'avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de
son avenir; ce n'était qu'à l'échelon atteint qu'il prenait l'idée de
s'élever plus haut: mais s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait
pas descendre; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit où il
l'avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch)
sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés
gallicanes; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et
surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l'école de
Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à
son jeune élève et qui appelle Napoléon son _cher ami_.

À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d'imagination; il
parle des femmes; il écrit _le Masque prophète_, _le Roman corse_,
une nouvelle anglaise, _le Comte d'Essex_; il a des dialogues sur
l'amour qu'il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon
une lettre de passion à une inconnue aimée; il fait peu de cas de la
gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette
patrie était la Corse.

Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire:
le romanesque lieutenant s'enquérait de _Mémoires_ de madame de
Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et
Frédéric: il préférait Arioste au Tasse; il y trouvait les portraits
de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux
astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame
Saint-Huberti jouant le rôle de Didon; le fond peut appartenir à
l'empereur, la forme est d'une main plus savante que la sienne:

  Romains qui vous vantez d'une illustre origine,
  Voyez d'où dépendait votre empire naissant!
      Didon n'a pas assez d'attrait puissant
  Pour retarder la fuite où son amant s'obstine
  Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,
      Eût été reine de Carthage,
  Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux,
  Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer.
Mille béjaunes sont obsédés de l'idée du suicide, qu'ils pensent être
la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans
les papiers communiqués par M. Libri: «Toujours seul au milieu des
hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la
vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui?
du côté de la mort ... Si j'avais passé soixante ans, je respecterais
les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la
nature eût achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des
malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je
des jours où rien ne me prospère?»

Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces
idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte
par quelques phrases de sa façon.

Voici un essai d'un autre genre; je le transcris lettre à lettre:
l'éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop
dédaigneux à l'encontre: qu'ils se souviennent de leur empressement
à faire queue à la porte d'un homme qui les chassait à volonté de la
chambrée des rois.

  «FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES
               RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.

              «MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.

«Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut obtenir un congé d'été
pour cause de maladie, l'on fait dresser par un médecin de la ville
et un cherugien un certificat comme quoi avant l'époque que vous
désigné, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison.
Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu'il soit
visé par le juge et le commandant de la place.

«Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la
manière et formulle suivante:

                                       «À Ajaccio, le 21 avril 1787.

                      «MÉMOIRE EN DEMANDE D'UN CONGÉ.

  «CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE.          | «RÉGIMENT DE LA FÈRE
                                         |
  «Le sieur Napolione de                 | «Soupplie monseigneur le
  Buonaparte, lieutenant en              | maréchal de Ségur de vouloir
  second au régiment de                  | bien lui accorder un
  La Fère, artillerie.                   | congé de 5 mois et demie
                                         | à compter du 16 mai prochain
                                         | dont il a besoin
                                         | pour le rétablissement de
                                         | sa senté, suivant le certificat
                                         | de médecin et cherugien
                                         | ci-joint. Vu mon peu
                                         | de fortune et une cure
                                         | coûteuse, je demande la
                                         | grace que le congé me
                                         | soit accordé avec appointement.
                                         |
                                         |                «BUONAPARTE.

«L'on envoie le tout au colonel du régiment sur l'adresse du ministre
ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l'on lui écrive
sur l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à
la cour.»

Que de détails pour enseigner à faire un faux! On croit voir
l'empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les
paperasses illicites dont son cabinet s'encombrait.

Le style du jeune Napoléon est déclamatoire; il n'y a de digne
d'observation que l'activité d'un vigoureux pionnier qui déblaye
des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras
juvéniles, mes _Essais historiques_, mon manuscrit des _Natchez_
de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles; mais
je ne faisais pas aux marges de _petites maisons_, des _dessins
d'enfant_, des _barbouillages d'écolier_, comme on en voit aux marges
des brouillons de Bonaparte; parmi mes juvéniles ne roulait pas _une
balle de pierre_ qui pouvait avoir été le modèle d'un boulet d'étude.

Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l'empereur; un
Bonaparte inconnu précède l'immense Napoléon; la pensée de Bonaparte
était dans le monde avant qu'il y fût de sa personne: elle agitait
secrètement la terre; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte
apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont
on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d'une
catastrophe, on en est averti par des commotions latentes; on a peur;
on écoute pendant la nuit; on reste les yeux attachés sur le ciel
sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.

       *       *       *       *       *

Paoli avait été rappelé d'Angleterre sur une motion de Mirabeau,
dans l'année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de
La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la
Corse. Bonaparte suivit-il l'exilé dont il avait été le protégé, et
avec lequel il était en correspondance? on l'a présumé. Il ne tarda
pas à se brouiller avec Paoli: les crimes de nos premiers troubles
refroidirent le vieux général; il livra la Corse à l'Angleterre,
afin d'échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu
membre d'un club de Jacobins; un club opposé s'éleva, et Napoléon
fut obligé de s'enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent
dans la colonie grecque de Carghèse, d'où elles gagnèrent Marseille.
Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary,
fille d'un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre,
l'ignoré Lajard[81], destitua Napoléon, pour n'avoir pas assisté à
une revue[82].

[Note 81: Pierre-Auguste _Lajard_ (1757-1837). Il fut ministre de la
guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d'accusation après le
10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu'après le coup d'État
de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation de reprendre
son rang dans l'armée, mais sous l'Empire il lui donna une pension de
6,000 francs comme ancien ministre.]

[Note 82: Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de
1791, pour ne s'être point trouvé présent à la revue de rigueur
du mois de décembre: il était alors lieutenant au 4e régiment
d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi.
Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais ce
n'était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le ministre
qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors aussi fameux
que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard l'aide de camp
particulier de Napoléon, l'accompagner pendant la campagne de Russie
et être nommé, en 1813, son ambassadeur à Vienne: c'était le comte
Louis de Narbonne.]

On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792.
Privé de toute ressource, il s'était fait industriel: il prétendait
louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le
dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait
son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de
chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit
venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et
marchaient contre les Tuileries; il dit à Bourrienne: «Suivons ces
gueux-là;» et il alla s'établir sur la terrasse du bord de l'eau.
Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l'une des
fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s'écria avec indignation:
«_Che c....!_ comment a-t-on laissé entrer cette canaille? il fallait
en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait
encore.»

Le 20 juin 1792, j'étais bien près de Bonaparte: vous savez que je
me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient,
comme moi, mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce à cette
époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits
assignats appelés Corset[83]? Après le décès d'un marchand de vin
de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire,
et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l'appel d'une
dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter: cette misère
augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène: «Au bruit de
l'assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez
Fauvelet, frère de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles.» Le
frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu'il appelait _encan
national_; Bonaparte y avait déposé sa montre; exemple dangereux: que
de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur
montre en gage!

[Note 83: Le corset était un petit assignat de 5 livres.]

       *       *       *       *       *

Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an
II[84]; il s'y trouvait avant le siège de Toulon; il y écrivait deux
pamphlets: le premier est une _Lettre à Matteo Buttafuoco_[85];
il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli
d'avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple: «Étrange erreur,
s'écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui,
par son éducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est
seul fait pour gouverner!»

[Note 84: Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à
donner lieu à une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre 1792
au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre
1794. Le mois de _janvier an II_ appartient donc à l'année 1794.
Or, ce n'est pas de l'année 1794 que veut parler ici Chateaubriand,
puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antérieurs
à 1794. La _Lettre à Matteo Buttafuoco_ est du mois de janvier 1791;
_le Souper de Beaucaire_ est du mois de juillet 1793; c'est dans la
première quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est
employé devant Toulon. L'erreur commise par Chateaubriand est venue
de ce que Bonaparte a daté comme suit sa _Lettre à Buttafuoco_: «De
mon cabinet de Milleli, _le 23 janvier, l'an II_.» Or, cette lettre,
je l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage, à ce moment, était
d'appeler l'année 1791 _l'an deux_ de la liberté.]

[Note 85: _Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de
la Corse à l'Assemblée nationale_; brochure de 21 pages in-8º, sans
lieu ni nom d'imprimeur. D'après Quérard, elle fut imprimée de fait à
Dôle chez Fr.-X. Joly.]

Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du
peuple; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria,
président du club patriotique d'Ajaccio.

Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, _le Souper
de Beaucaire_[86]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par
Bonaparte, mais abrégé et mis plus d'accord avec les opinions de
l'empereur au moment qu'il revit son oeuvre. C'est un dialogue
entre un Marseillais, un Nîmois, un militaire et un fabricant de
Montpellier. Il est question de l'affaire du moment, de l'attaque
d'Avignon par l'armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon
avait figuré en qualité d'officier d'artillerie. Il annonce au
_Marseillais_ que son parti sera battu, parce qu'il a cessé d'adhérer
à la Révolution. Le _Marseillais_ dit au _militaire_, c'est-à-dire
à Bonaparte: «On se ressouvient toujours de ce monstre qui était
cependant un des principaux du club; il fit lanterner un citoyen,
pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un
verre du sang de son époux.--Quelle horreur! s'écrie le militaire;
mais ce fait est-il vrai? Je m'en méfie, car vous savez que l'on ne
croit plus au viol aujourd'hui.»

[Note 86: Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à
Avignon, où elle eut deux éditions: SOUPER DE BEAUCAIRE _ou_ DIALOGUE
_entre un militaire de l'armée de Carteaux, un marseillais, un nîmois
et un fabricant de Montpellier sur les événements qui sont arrivés
dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais_.]

Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé
de Bonaparte. Cette accusation d'avoir bu et fait boire du sang a
souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à
Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang pour se communiquer
la vertu d'un grand coeur.

       *       *       *       *       *

Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s'ouvre la carrière militaire
de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans
l'artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange
document: c'est un brevet de capitaine d'artillerie délivré le
30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI[87], vingt jours après le
détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au
Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il
est dit que la nomination du 30 août comptera à l'officier promu à
partir du 6 février précédent.

[Note 87: M. Frédéric Masson (_Napoléon inconnu_, tome II, p. 400) a
donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.]

Les infortunés sont souvent prophètes; mais cette fois la prévision
du martyr n'était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il
existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc,
signés d'avance par Louis XVI; il n'y reste à remplir que les vides
d'attente; de ce genre aura été la commission précitée. Louis
XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de
sa famille captive, avait autre chose à faire que de s'occuper de
l'avancement d'un inconnu.

L'époque du brevet se fixe par le contre-seing; ce contre-seing est:
_Servan_. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792,
fut révoqué le 13 juin même année; Dumouriez eut le portefeuille
jusqu'au 18; Lajard prit à son tour le ministère jusqu'au 23 juillet;
d'Abancourt lui succéda jusqu'au 10 août, jour que l'Assemblée
nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos
ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent
depuis nos victoires.

Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan,
puisque la pièce porte la date du 30 août 1792; il doit être de
son second ministère; cependant il existe une lettre de Lajard, du
12 juillet, adressée au _capitaine d'artillerie Bonaparte_[88].
Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document
en question de la corruption d'un commis, du désordre des temps, de
la fraternité révolutionnaire? Quel protecteur poussait les affaires
de ce Corse? Ce protecteur était le maître éternel; la France, sous
l'impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine
de la terre; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui
laissa sa tête, à condition qu'elle serait remplacée par celle de
Napoléon: marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu'à
lever les mains au ciel.

[Note 88: Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M.
Frédéric Masson l'accompagne, au tome 11, page 400, de _Napoléon
inconnu_.]

       *       *       *       *       *

Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes
anglaises[89]. Carteaux d'un côté et le général Lapoype de l'autre,
requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti,
s'approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous
Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire[90], soutint qu'il
fallait s'emparer du fort _Mulgrave_, bâti par les Anglais sur la
hauteur du _Caire_, et placer sur les deux promontoires l'Éguillette
et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite
rade, contraindraient la flotte ennemie à l'abandonner. Tout arriva
comme Napoléon l'avait prédit: on eut une première vue sur ses
destinées.

[Note 89: Le 27 août 1793.]

[Note 90: Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de bataillon
au 2e régiment d'artillerie.]

Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les _Mémoires_ de son
mari; j'en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon:

«Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son
caractère était froid et souvent sombre; son sourire était faux et
souvent fort mal placé; et, à propos de cette observation, je me
rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour,
il eut un de ces moments d'hilarité farouche qui me fit mal et qui
me disposa à peu l'aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante
qu'étant devant Toulon où il commandait l'artillerie, un officier qui
se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme,
à laquelle il était uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu
de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque
sur la ville, et l'officier fut commandé. Sa femme vint trouver le
général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser
son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu'il
nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment
de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d'une
bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le
pressentiment de sa fin prochaine; il devint pâle, il trembla. Il fut
placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville
devint très fort, Bonaparte lui dit: _Gare! voilà une bombe qui nous
arrive!_ L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et
fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie
qui lui fut enlevée[91]».

[Note 91: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 78.]

Toulon repris, les échafauds se dressèrent; huit cents victimes
furent réunies au Champ de Mars; on les mitrailla. Les commissaires
s'avancèrent en criant: «Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent;
la République leur fait grâce», et les blessés qui se relevaient
furent massacrés. Cette scène était si belle qu'elle s'est reproduite
à Lyon après le siège.

  Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage
  Quelque coupable encor peut-être est échappé:
  Annonce le pardon et, par l'espoir trompé,
  Si quelque malheureux en tremblant se relève,
  Que la foudre redouble et que le fer achève.
                                            (L'abbé DELILLE[92].)

[Note 92: _Malheur et Pitié_, par l'abbé Delille, chant III.]

Bonaparte commandait-il en personne l'exécution en sa qualité de chef
d'artillerie? L'humanité ne l'aurait pas arrêté, bien que par goût il
ne fût pas cruel.

On trouve ce billet aux commissaires de la Convention: «Citoyens
représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des
traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés
et que la France est vengée: ni l'âge ni le sexe n'ont été épargnés.
Ceux qui n'avaient été que blessés par le canon républicain ont
été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de
l'égalité. Salut et admiration.

     «BRUTUS BUONAPARTE, citoyen sans-culotte.»

Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans
_la Semaine_, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de
Fors (pseudonyme) la donne dans ses _Mémoires sur la Révolution
française_; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse
d'un tambour; Fabry le reproduit, article _Bonaparte_, dans la
_Biographie des hommes vivants_; Royou, _Histoire de France_, déclare
qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier;
Fabry, déjà cité, dit, dans _les Missionnaires de 93_, que les uns
attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du
Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à
Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo[93] et Barras au comité
de salut public.

[Note 93: Jean-André-Antoine _Moltedo_, né à Vico (Corse) le 14
août 1751, grand-vicaire de l'évêque constitutionnel de la Corse,
membre de l'administration de ce département, député de la Corse à
la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de
France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans les
Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d'Ajaccio
(1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.]

De qui en définitive est le premier bulletin des victoires
napoléoniennes? serait-il de Napoléon ou de son frère? Lucien, en
détestant ses erreurs, avoue, dans ses _Mémoires_, qu'il a été à son
début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire
à Saint-Maximin, en Provence, «nous ne nous faisions pas faute,
dit-il, de paroles et d'adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode
était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois,
celui d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué
à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n'appartient
qu'à moi[94]. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus
de ceux de l'ancienne histoire, et s'il eût voulu figurer dans ces
mascarades, je ne crois pas qu'il eût choisi celui de Brutus.»

[Note 94: Lucien Bonaparte, à l'époque du siège de Toulon, était
garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). «Bien que
Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (_Napoléon et sa famille_, I,
86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que lui, il n'avait
point dédaigné de mettre les habitants _à la hauteur_. Grâce à lui
et à Barras, Saint-Maximin était devenu _Marathon_; lui-même ne se
nommait plus Lucien mais _Brutus_. À la Société populaire, où il
était l'unique orateur, il régnait sous le titre de président, et
il cumulait avec ce pouvoir délibératif, le pouvoir exécutif comme
président du Comité révolutionnaire. Il en usait: plus de vingt
habitants de la ville, des plus honorables et des plus respectés,
étaient, par ses ordres, en prison comme suspects. «Des gens que
j'aurais rougi d'approcher, a-t-il écrit plus tard, des galériens,
des voleurs, étaient devenus mes camarades.»--Lorsqu'il se maria
quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec
Catherine Boyer, soeur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit,
dans l'acte de mariage, la dénomination de _Brutus_ Buonaparte.]

Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le _Mémorial
de Sainte-Hélène_, garde un silence profond sur cette partie de sa
vie. Ce silence, selon madame la duchesse d'Abrantès, s'explique par
ce qu'il y avait de scabreux dans sa position: «Bonaparte s'était
mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait
beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y
tromper. Le _Mémorial de Sainte-Hélène_, aura-t-il pensé, sera lu par
cent millions d'individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on
à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces
mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d'une manière
peu inquiétante par la tradition orale: le _Mémorial_ sera donc
irréfutable[95]».

[Note 95: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 181.]

Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou
Napoléon a signé: comment Lucien, n'étant pas représentant de
la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du
massacre? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour
assister au carnage? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la
responsabilité d'un procès-verbal lorsqu'il y avait _plus grand_
que lui aux jeux de l'amphithéâtre, et des témoins de l'exécution
accomplie par son frère? Il en coûterait d'abaisser les regards si
bas après les avoir élevés si haut.

Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien,
président du comité de Saint-Maximin: il en résulterait toujours
qu'un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur
des Français; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé
à verser leur sang le 13 vendémiaire; il y rougit de nouveau ses
mains à la mort du duc d'Enghien. La première fois, nos immolations
auraient révélé Bonaparte: la seconde hécatombe le porta au rang qui
le rendit maître de l'Italie; et la troisième lui facilita l'entrée à
l'empire.

Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os, et s'est
nourri de la moelle des lions. C'est une chose déplorable, mais il
faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la
nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance
de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est
à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes; une
origine innocente est un obstacle.

Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait
l'appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille
de Napoléon s'était établie au château de Sallé[96], près d'Antibes.
«J'y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours
avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général
nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un
jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph
et moi, il nous annonça qu'il ne dépendait que de lui de partir
pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous
avantageusement. Pour ma part cette annonce m'enchantait: atteindre
enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer.
On m'offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma
réponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-vous? Nous hésitâmes un moment.
Eh! eh! reprit le général, cela vaut bien la peine d'y penser: il
ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de
sauver sa tête à Paris qu'à Saint-Maximin.--Robespierre jeune est
honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir.--Moi,
soutenir cet homme! non, jamais! Je sais combien je lui serais utile
en remplaçant son imbécile commandant de Paris; mais _c'est ce que je
ne veux pas être_. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a de place
honorable pour moi qu'à l'armée: prenez patience, _je commanderai
Paris plus tard_. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous
exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont
il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs
fois, moitié sombre et moitié souriant: _Qu'irais-je faire dans cette
galère?_»

[Note 96: «Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui
seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de
la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques et
reçoivent des apparences.» Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_,
I, 85.]

Bonaparte, après le siège de Toulon[97], se trouva engagé dans les
mouvements militaires de notre armée des Alpes. Il reçut l'ordre de
se rendre à Gênes: des instructions secrètes lui enjoignirent de
reconnaître l'état de la forteresse de Savone, de recueillir des
renseignements sur l'intention du gouvernement génois relativement à
la coalition. Ces instructions, délivrées à Loano le 25 messidor an
II de la République[98], sont signées _Ricord_[99].

[Note 97: Au cours du siège, Bonaparte avait été nommé par les
représentants adjudant général chef de brigade le 27 octobre 1793,
confirmé le 1er décembre. Le 22 décembre, après la prise de la ville,
il est élevé au grade provisoire de général de brigade. Confirmé dans
ce grade le 7 janvier 1794, il est chargé à la fois du commandement
en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie et de l'armement des
côtes.]

[Note 98: 13 juillet 1794.]

[Note 99: Jean-François _Ricord_ (1760-1818). Député du Gard à la
Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Très lié avec
Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l'ami du jeune Bonaparte
et le protégea puissamment. Après le 9 thermidor, Ricord fut dénoncé
à la Convention et arrêté; il fut rendu à la liberté par l'amnistie
du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Ressaisi bientôt comme
complice de Baboeuf, il fut traduit devant la haute cour de Vendôme,
qui l'acquitta. Après le 18 brumaire, son ancien protégé, devenu tout
puissant, ne parut guère se souvenir des services qu'il en avait
autrefois reçus. En l'an IX, ordre lui fut donné de s'éloigner de
Paris; il refusa, fut arrêté le 19 novembre 1800, et relâché quelque
temps après. Emprisonné de nouveau à la Force le 23 juillet 1806, il
resta douze jours au secret, fut remis en liberté, mais fut placé
en résidence à Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la
police. Pendant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement impérial
les fonctions de lieutenant extraordinaire de police à Bayonne.
Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides, il partit
pour la Belgique en février suivant, et y mourut deux ans après.]

Bonaparte remplit se mission. Le 9 thermidor arriva: les députés
terroristes furent remplacés par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout
à coup ils déclarèrent, au nom du peuple français, que le général
Bonaparte, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, avait
totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et
surtout par le voyage qu'il avait dernièrement fait à Gênes.

L'arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an II de la République
française, une, indivisible et démocratique (6 août 1794), porte
«que le général Bonaparte sera mis en état d'arrestation et traduit
au comité de salut public à Paris, sous bonne et sûre escorte.»
Saliceti examina les papiers de Bonaparte; il répondait à ceux qui
s'intéressaient au détenu qu'on était forcé d'agir avec rigueur
d'après une accusation d'espionnage partie de Nice et de Corse.
Cette accusation était la conséquence des instructions directes
données par Ricord: il fut aisé d'insinuer qu'au lieu de servir la
France, Napoléon avait servi l'étranger. L'empereur fit un grand
abus d'accusations d'espionnage: il aurait dû se rappeler les périls
auxquels pareilles accusations l'avaient exposé.

Napoléon, se débattant, disait aux représentants: Saliceti, tu
me connais ... Albitte, tu ne me connais point; mais tu connais
cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle.
Entendez-moi; restituez-moi l'estime des patriotes; une heure après,
si les méchants veulent ma vie ... je l'estime si peu! je l'ai si
souvent méprisée!»

Survint une sentence d'acquittement. Parmi les pièces qui, dans ces
années, servirent d'attestation à la bonne conduite de Bonaparte,
on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu
que provisoirement à la liberté; mais dans cet intervalle il eut le
temps d'emprisonner le monde.

Saliceti[100], l'accusateur, ne tarda pas à s'attacher à l'accusé:
mais Bonaparte ne se confia jamais à son ancien ennemi. Il écrivit
plus tard au général Dumas: «Qu'il reste à Naples (Saliceti); il
doit s'y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni; je le crois
bien: il leur a fait peur; il est plus méchant qu'eux. Qu'il sache
que je n'ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de
l'indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis
XVI[101].»

[Note 100: Antoine-Christophe _Saliceti_ (1757-1809). Il fut
successivement membre de la Constituante, de la Convention et du
Conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, le Premier Consul lui
confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane et à
Gênes. Nommé en 1806 ministre de la police générale à Naples, auprès
du roi Joseph, il joignit bientôt à ces fonctions celles de ministre
de la guerre, mais Joachim Murat se priva de ses services. Il revint
en France et fut nommé par l'empereur membre de la _Consulta_ qui
devait prendre possession de Rome (1809). Il était dans cette ville
quand une armée anglo-sicilienne débarqua en Calabre. Il se rendit
aussitôt à Naples, que menaçait l'ennemi, rétablit l'ordre, et mourut
subitement, empoisonné, a-t-on dit, à la suite d'un dîner que lui
avait offert le génois Maghella, ministre de la police (23 décembre
1809).]

[Note 101: _Souvenirs du lieutenant-général comte Dumas_, (t. III, p.
317).--CH.]

Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail, rue où je débarquai
en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit,
de même que Murat, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné sa
garnison d'Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napoléon
en général de brigade d'infanterie, et voulut l'envoyer dans la
Vendée: celui-ci déclina l'honneur, sous prétexte qu'il ne voulait
pas changer d'arme. Le comité de salut public effaça le refusant
de la liste des officiers généraux employés. Un des signataires de
la radiation est Cambacérès, qui devint le second personnage de
l'Empire[102].

[Note 102: Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comité
de Salut public, dont Cambacérès est président, prend un arrêté
par lequel «le général de brigade Buonaparte, ci-devant mis en
réquisition près du Comité, est rayé de la liste des officiers
généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a
été assigné».]

Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émigrer; Volney l'en
empêcha. S'il eût exécuté sa résolution, la cour fugitive l'eût
méconnu; il n'y avait pas d'ailleurs de ce côté de couronne à
prendre; j'aurais eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés
dans l'exil.

L'idée de l'émigration abandonnée, Bonaparte se retourna vers
l'Orient, doublement congénial à sa nature par le despotisme et
l'éclat. Il s'occupa d'un mémoire pour offrir son épée au Grand
Seigneur: l'inaction et l'obscurité lui étaient mortelles. «Je serai
utile à mon pays, s'écriait-il, si je puis rendre la force des Turcs
plus redoutable à l'Europe.»[103] Le gouvernement ne répondit point à
cette note d'un fou, disait-on.

[Note 103: Le Sultan venait de demander à la France des officiers
et des ouvriers d'artillerie pour réorganiser son armée. Bonaparte
songea sérieusement à répondre à cet appel. Il écrivit à son frère
Joseph, qui déjà, trois mois auparavant, l'avait entretenu d'un
projet d'établissement en Turquie: «Si je demande, j'obtiendrai
d'aller en Turquie, comme général d'artillerie, envoyé par le
gouvernement pour organiser l'armée du Grand Seigneur, avec un bon
traitement et un titre d'envoyé très flatteur; je te ferai nommer
consul et ferai nommer Villeneulve ingénieur pour y aller avec moi;
tu m'as dit que M. Anthoine y était déjà: ainsi, avant un mois, je
viendrais à Gênes; nous irions à Livourne, d'où nous partirions.»
Le 13 fructidor (30 août 1795), il formula sa demande, qui fut
sérieusement examinée par le Comité de Salut public.]

Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s'accroître sa
détresse: il était difficile à secourir; il acceptait mal les
services, de même qu'il souffrait d'avoir été élevé par la
munificence royale. Il en voulait à quiconque était plus favorisé que
lui de la fortune: dans l'âme de l'homme pour qui les trésors des
nations allaient s'épuiser, on surprenait des mouvements de haine
que les communistes et les prolétaires manifestent à cette heure
contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a
le sentiment de l'inégalité sociale: on n'est pas plutôt monté en
voiture que l'on méprise les gens à pied. Bonaparte avait surtout
en horreur les _muscadins_ et les _incroyables_, jeunes fats du
moment dont les cheveux étaient peignés à la mode des têtes coupées:
il aimait à décourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec
Baptiste aîné, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte
professait le goût du théâtre: l'oisiveté des garnisons conduisit
souvent Napoléon dans les spectacles.

Quels que soient les efforts de la démocratie pour rehausser ses
moeurs par le grand but qu'elle se propose, ses habitudes abaissent
ses moeurs; elle a le vif ressentiment de cette étroitesse: croyant
la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de
sang; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de
compte, elle se retrouva en face de l'insolence des cadavres. La
nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose
de commun à la vie; une pensée rare est réduite à s'exprimer dans un
langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme,
dans l'aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés
dans de nobles mots. Lorsqu'on veut relever certain côté inférieur
de Napoléon par des exemples tirés de l'antiquité, on ne rencontre
que le fils d'Agrippine: et pourtant les légions adorèrent l'époux
d'Octavie, et l'empire romain tressaillait à son souvenir!

Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de Permon-Comnène, qui
épousa Junot, avec lequel Napoléon s'était lié dans le Midi.

«À cette époque de sa vie,» dit la duchesse d'Abrantès, «Napoléon
était laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne
parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire: je n'entends que le
changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de
sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif
même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient
presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce
qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son
regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne
tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière
pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole,
était alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après
lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues;
mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait
si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un
aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose;
alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel
point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là.
Enfin lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la
cour de l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas,
la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais
chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux
_oreilles de chien_ mal poudrées et tombant sur le collet de cette
redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant
pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gants, parce
que, disait-il, c'était une dépense inutile; portant des bottes mal
faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa
maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'évoque son souvenir de
cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même
homme dans ces deux portraits[104].»

[Note 104: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 195.]

       *       *       *       *       *

La mort de Robespierre n'avait pas tout fini, les prisons ne se
rouvraient que lentement; la veille du jour où le tribun expirant fut
porté à l'échafaud, quatre-vingts victimes furent immolées, tant les
meurtres étaient bien organisés! tant la mort procédait avec ordre et
obéissance! Les deux bourreaux _Sanson_ furent mis en jugement; plus
heureux que _Roseau_, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils
furent acquittés: le sang de Louis XVI les avait lavés.

Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à quoi employer leur
vie, les Jacobins désoeuvrés à quoi amuser leurs jours; de là des
bals et des regrets de la Terreur. Ce n'était que goutte à goutte
qu'on parvenait à arracher la justice aux conventionnels; ils ne
voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le
tribunal révolutionnaire fut aboli.

André Dumont avait fait la proposition de poursuivre les
continuateurs de Robespierre; la Convention, poussée malgré elle,
décréta à contre-coeur, sur un rapport de Saladin, qu'il y avait
lieu de mettre en arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot
d'Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant
avaient contribué à sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le
Bon, furent jugés; des attentats, des crimes inouïs furent révélés,
notamment les _mariages républicains_ et la noyade de six cents
enfants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient
divisées les gardes nationales, accusaient la Convention des maux
passés et craignaient de les voir renaître. La société des Jacobins
combattait encore; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre,
jadis violent, revenu à l'humanité, était entré au comité de sûreté
générale. La nuit même du supplice de Robespierre, il avait fermé le
repaire; mais huit jours après les Jacobins s'étaient rétablis sous
le nom de Jacobins _régénérés_. Les tricoteuses s'y retrouvèrent.
Fréron publiait son journal ressuscité _l'Orateur du peuple_, et,
tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se rangeait au
pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait exposé; les
divers comités, seulement changés de formes, existaient.

Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souffrances politiques,
compliquaient les calamités; des groupes armés, remblayés de
femmes, criant: «Du pain! du pain!» se formaient. Enfin le 1er
prairial[105] (20 mai 1795) la porte de la Convention fut forcée,
Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. On
raconte l'impassibilité stoïque de Boissy d'Anglas: malheur à qui
contesterait un acte de vertu[106]!

[Note 105: Le 1er prairial an III.]

[Note 106: Boissy d'Anglas, qui présidait la séance du 1er prairial,
salua religieusement la tête sanglante de son collègue. Dans un
article du _Journal des Débats_ (22 août 1862), M. Saint-Marc
Girardin a donné sur cet épisode de curieux détails qui ne diminuent
en rien l'héroïsme déployé par Boissy d'Anglas en cette occasion:
«Quelque temps après cette terrible séance, dit-il, Boissy d'Anglas
montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention
et leur expliquait sur les lieux la scène du 1er prairial. «Étant
monté avec lui sur l'estrade du fauteuil du président, disait M.
Pasquier, j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y
avais pas encore vue:--Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui
dis-je.--Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas,
elle n'est percée et ouverte que depuis peu de jours, _et bien
heureusement peut-être pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce
que j'aurais fait, si j'avais eu derrière moi cette porte prête à
s'ouvrir pour ma retraite? Peut-être aurais-je cédé à la tentation.»
Voilà bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue
sans rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui
se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, et il n'y a
aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les faibles.»]

Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureusement sur la
couche de fumier arrosé de sang humain qui lui servait de base.
Rossignol, Huchet, Grignon, Moïse Bayle, Amar, Choudieu, Hentz,
Granet, Léonard Bourdon, tous les hommes qui s'étaient distingués
par leurs excès, s'étaient parqués entre les barrières; et cependant
notre renom croissait au dehors. Lorsque l'opinion s'élevait contre
les conventionnels, nos triomphes sur les étrangers étouffaient
la clameur publique. Il y avait deux Frances: l'une horrible à
l'intérieur, l'autre admirable à l'extérieur; on opposait la gloire
à nos crimes, comme Bonaparte l'opposa à nos libertés. Nous avons
toujours rencontré pour écueil devant nous nos victoires.

Il est utile de faire remarquer l'anachronisme que l'on commet en
attribuant nos succès à nos énormités: ils furent obtenus avant
et après le règne de la Terreur; donc la Terreur ne fut pour
rien dans la domination de nos armes. Mais ces succès eurent un
inconvénient: ils produisirent une auréole autour de la tête des
spectres révolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette
lumière leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du
Rhin, semblèrent être la conquête de la hache, non de l'épée. Dans
cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait à
se débarrasser des entraves qui, malgré la catastrophe des premiers
coupables, continuaient de la presser: le libérateur était là
pourtant.

Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mauvaise part des
amis avec lesquels il s'était lié dans le Midi; comme lui, ils
s'étaient réfugiés dans la capitale. Saliceti, demeuré puissant par
la fraternité jacobine, s'était rapproché de Napoléon; Fréron[107],
désirant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghèse), prêtait
son appui au jeune général.

[Note 107: Louis-Marie-Stanislas _Fréron_ (1754-1802), fils du
célèbre critique de _l'Année littéraire_ et neveu de l'abbé Royou,
le rédacteur de _l'Ami du roi_. Député de Paris à la Convention, et
l'un des membres les plus exaltés de la Montagne, il fut, après le
31 mai, désigné avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune, comme
commissaire auprès de l'armée chargée de reprendre Marseille sur
les insurgés. À Marseille, et plus tard à Toulon, il se signala par
d'abominables cruautés. Après la chute de Robespierre, il revendiqua
le titre de _Thermidorien_ et quitta la Montagne pour aller siéger au
côté droit. Autrefois, dans l'_Orateur du peuple_, il avait rivalisé
de fureur révolutionnaire avec Marat; il devient maintenant, toujours
dans l'_Orateur du peuple_, le défenseur des contre-révolutionnaires.
À la tête d'une bande de jeunes aristocrates, parés d'habits
élégants, coiffés en cadenettes et la tête ornée de poudre--la
_Jeunesse dorée de Fréron_,--il parcourt la ville en insultant et en
malmenant «les patriotes» aux accents du _Réveil du peuple_, chanson
royaliste à la mode. Puis voici qu'après le 13 vendémiaire, quand les
royalistes sont vaincus, il revient à la Montagne. Tel est l'homme
qui faillit épouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frère du
futur Empereur. On lira, dans _Napoléon et sa famille_ (tome I, p.
150-163) les curieux détails que donne M. Frédéric Masson sur les
amours de Paulette et de Fréron. Bonaparte, après le 18 brumaire,
donna à son beau-frère manqué une place modeste dans l'administration
des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-préfet de l'un des
arrondissements de Saint-Domingue. Fréron, pour se rendre à son
poste, partit avec le général Leclerc,--et avec Paulette, devenue Mme
Leclerc, en attendant d'être la princesse Borghèse. À peine arrivé à
destination, il succomba victime des rigueurs du climat.]

Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se
promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot[108]?
lui racontait sa passion pour Paulette, Napoléon lui confiait son
penchant pour madame de Beauharnais: l'incubation des événements
allait faire éclore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des
rapports d'amitié avec Barras: il est probable que cette liaison aida
le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journées
décisives arrivèrent.

[Note 108: Andoche _Junot_, duc d'_Abrantès_ (1771-1813). Ami du
général Bonaparte, qu'il avait connu au siège de Toulon, il fut
emmené par lui en Égypte; général de division en 1801, il devint
commandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807 à la tête de
l'armée dirigée contre le Portugal, il s'empara facilement de ce
royaume et fut créé duc d'Abrantès; mais, l'année suivante, à la
suite de la défaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de
Cintra et abandonner sa conquête. Cet insuccès lui valut la disgrâce
de Napoléon; il fut cependant admis à prendre part à la guerre
d'Espagne (1810) et à la campagne de Russie. En 1813, il fut nommé
gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gouverneur à Trieste,
après avoir été à la veille--il le croyait du moins--d'être roi à
Lisbonne, le coup était rude. Le malheureux perdit la raison. Ramené
en France, il mourut à Montbard le 27 juillet 1813.--Voir sur lui
les _Mémoires_ de sa femme et surtout les _Mémoires du général
Thiébault_, tomes II, III, IV et V.]

       *       *       *       *       *

La liberté de la presse momentanément rendue travaillait dans le sens
de la délivrance; mais comme les démocrates n'avaient jamais aimé
cette liberté et qu'elle attaquait leurs erreurs, ils l'accusaient
d'être royaliste. L'abbé Morellet, La Harpe, lançaient des brochures
qui se mêlaient à celles de l'Espagnol Marchena[109], immonde
savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l'habit gris à
revers et à collet noir, réputé l'uniforme des chouans. La réunion
de la nouvelle législature était le prétexte des rassemblements
des sections. La section Lepelletier, connue naguère sous le nom
de section des Filles-Saint-Thomas, était la plus animée; elle
parut plusieurs fois à la barre de la Convention pour se plaindre;
Lacretelle le jeune[110] lui prêta sa voix avec le même courage
qu'il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les
degrés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le moment du combat
approchait, firent venir de Rouen le général Danican[111] pour le
mettre à leur tête. On peut juger de la peur et des sentiments de la
Convention par les défenseurs qu'elle convoqua autour d'elle: «À la
tête de ces républicains, dit Réal dans son _Essai sur les journées
de vendémiaire_, que l'on appela le _bataillon sacré des patriotes de
89_, et dans leurs rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution
qui en avaient fait les six campagnes, qui s'étaient battus sous
les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la tyrannie et qui
s'armaient aujourd'hui pour défendre le même château qu'ils avaient
foudroyé au 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces vieux
bataillons de Liégeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien
général Fyon.»

[Note 109: José _Marchena_ (1768-1821). Poursuivi en Espagne par
l'Inquisition pour des écrits clandestins, il se réfugia en France,
fut accueilli par Marat et collabora à l'_Ami du peuple_. De Marat
il passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous
le Directoire. Ses écrits contre-révolutionnaires le firent expulser
de France en 1797. En 1800, secrétaire de Moreau à l'armée du Rhin,
il s'amusa à composer en latin un morceau érotique qu'il attribua à
Pétrone. Un grand nombre de savants se laissèrent prendre à cette
supercherie, qu'il renouvela du reste en 1806 à propos de Catulle.
Il a traduit en espagnol les _Lettres persanes_ de Montesquieu, les
_Contes_ de Voltaire et _la Nouvelle Héloïse_ de Rousseau.]

[Note 110: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le Jeune_
(1766-1855). Membre de l'Académie française, auteur de nombreuses
publications historiques sur les _Guerres de Religion_, le
_XVIIIe siècle_, la _Révolution_, le _Consulat_, l'_Empire_ et la
_Restauration_. On lui doit en outre de très intéressants Mémoires,
parus en 1842 sous ce titre: _Dix années d'épreuves pendant la
Révolution_.]

[Note 111: Auguste _Danican_ (1763-1848). Après avoir servi contre
les Vendéens en 1793 et 1794, et s'être fait battre en maintes
rencontres, il fut destitué, pour être bientôt replacé et envoyé
à Rouen. Après le 13 vendémiaire, il se réfugia en Angleterre, où
il publia contre les hommes de la Révolution un très curieux écrit
intitulé: _les Brigands démasqués_ (1796). À la chute de l'Empire, il
rentra en France, mais n'ayant pu obtenir d'être réintégré dans les
cadres de l'armée, il retourna à Londres et finit par se fixer dans
le Holstein, où il termina obscurément ses jours au mois de décembre
1848.]

Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe: «Ô toi par qui nous
avons vaincu l'Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des
armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous!»
Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours;
ils allèrent achever leurs hymnes à l'indépendance dans les bureaux
de la police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un degré rompu
sur lequel a passé la Révolution: que d'hommes ont parlé et agi avec
énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s'occupe plus!
Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont
consumées pour eux.

On touchait au renouvellement de la Convention; les assemblées
primaires étaient convoquées: comités, clubs, sections, faisaient un
tribouil effroyable.

La Convention, menacée par l'aversion générale, vit qu'il se fallait
défendre: à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée
de Paris et de l'intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et
remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du
secours dont lui pourrait être un pareil homme: il se l'adjoignit
pour commandant en second[112]. Le futur directeur, entretenant la
Convention des journées de vendémiaire, déclara que c'était aux
dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l'on devait le
salut de l'enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes
avec beaucoup d'habileté. Napoléon foudroya les sections et dit:
«J'ai mis mon cachet sur la France.» Attila avait dit: «Je suis le
marteau de l'univers, _ego malleus orbis_.»

[Note 112: Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795).--Au 13
vendémiaire, Bonaparte est encore général de brigade; dix jours
après, le 24 vendémiaire (16 octobre), il est général de division
dans l'arme de l'artillerie; encore dix jours, et le 4 brumaire (26
octobre) il est général en chef de l'Armée de l'Intérieur. Il a
vingt-six ans.]

Après le succès, Napoléon craignit de s'être rendu impopulaire, et il
assura qu'il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette
page de notre histoire.

Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de
Napoléon: il s'efforce de prouver que ce furent les sections qui
commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être
encore à Toulon: le général Carteaux était à la tête d'une colonne
sur le Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait sur
Saint-Roch; les postes occupés par les gardes nationales furent
successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai
déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient
ferme les Parisiens: c'est un blessé qui, traversant le salon des
Victoires, reconnaît un drapeau qu'il a pris: «N'allons pas plus
loin, dit-il d'une voix expirante, je veux mourir ici;» c'est la
femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des
bandes; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le
vinaigre et l'eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras: flagornerie de
réticence; elle prouve qu'en l'an IV Napoléon, vainqueur au profit
d'un autre, n'était pas encore compté.

Il paraît que Bonaparte n'espérait pas tirer un grand avantage de sa
victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne: «Cherche un
petit bien dans ta belle vallée de l'Yonne; je l'achèterai dès que
j'aurai de l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien
national[113].» Bonaparte s'est ravisé sous l'Empire: il a fait grand
cas des biens nationaux.

[Note 113: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 103.]

Ces émeutes de vendémiaire terminent l'époque des émeutes: elles ne
se sont renouvelées qu'en 1830, pour mettre fin à la monarchie.

Quatre mois après les journées de vendémiaire[114], le 19 ventôse (9
mars) an IV, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L'acte
ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien
et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est
appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes;
Carnot réclame contre Barras l'honneur de cette nomination. On
appelait le commandement de l'armée d'Italie _la dot de madame
Beauharnais_. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir
cru s'allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.

[Note 114: Plus exactement cinq mois.]

Napoléon entre en plein dans ses destinées: il avait eu besoin
des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les événements
l'avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé
ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant
d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous les médiocrités dont
le patronage leur est nécessaire: le germe du plus haut palmier est
d'abord abrité par l'Arabe sous un vase d'argile.

       *       *       *       *       *

Arrivé à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie, Bonaparte
trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain,
sans discipline. Il avait vingt-huit ans; sous ses ordres Masséna
commandait trente-six mille hommes. C'était l'an 1796. Il ouvre sa
première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver
plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte[115]; deux
jours après, à Millesimo[116], il sépare les deux armées autrichienne
et sarde. À Ceva, à Mondovi[117], à Fossano, à Cherasco[118], les
succès continuent; le génie de la guerre même est descendu. Cette
proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats
avaient annoncé un homme nouveau:

«Soldats! vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris
vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, quinze mille
prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné
des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des
marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent
sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté,
étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert; grâces
vous soient rendues, soldats!...

«Peuples d'Italie! l'armée française vient rompre vos chaînes; le
peuple français est l'ami de tous les peuples. Nous n'en voulons
qu'aux tyrans qui vous asservissent.»

[Note 115: Le 12 avril 1796.]

[Note 116: Le 14 avril.]

[Note 117: Le 22 avril.]

[Note 118: Le 25 avril.]

Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République française et
le roi de Sardaigne; la Savoie est cédée à la France avec Nice et
Tende. Napoléon avance toujours, et il écrit à Carnot:

                        «Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.

«Nous avons enfin passé le Pô: la seconde campagne est commencée;
Beaulieu est déconcerté; il calcule assez mal, et donne constamment
dans les pièges qu'on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner une
bataille, car cet homme-là a l'audace de la fureur, et non celle du
génie. Encore une victoire, et nous sommes maîtres de l'Italie. Dès
l'instant que nous arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller
l'armée à neuf. Elle est toujours à faire peur; mais tout engraisse;
le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en
quantité, etc. La discipline se rétablit tous les jours; mais il faut
souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent
se commander. Ce que nous avons pris à l'ennemi est incalculable.
Plus vous m'enverrez d'hommes, plus je les nourrirai facilement. Je
vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége
et de Michel-Ange. Je vous dois des remercîments particuliers pour
les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous
la recommande: elle est patriote sincère, et je l'aime à la folie.
J'espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine
de millions à Paris; cela ne vous fera pas de mal pour l'armée du
Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici
à les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel,
je n'ai plus un officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je
désirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants
généraux qui aient du feu et une ferme résolution de ne jamais faire
de savantes retraites.»

       *       *       *       *       *

C'est une des lettres remarquables de Napoléon. Quelle vivacité!
quelle diversité de génie! Avec les intelligences du héros se trouve
jetée pêle-mêle, dans la profusion triomphale des tableaux de
Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces
adjudants généraux ayant _une ferme résolution de ne jamais faire de
savantes retraites_. Le même jour Bonaparte écrivait au Directoire
pour lui donner avis de la suspension d'armes accordée au duc de
Parme et de l'envoi du _Saint Jérôme_ du Corrége. Le 11 mai, il
annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs
de la Lombardie. S'il ne va pas tout de suite à Milan, c'est qu'il
veut suivre Beaulieu et l'achever.--«Si j'enlève Mantoue, rien ne
m'arrête plus pour pénétrer dans la Bavière; dans deux décades je
puis être dans le coeur de l'Allemagne. Si les deux armées du Rhin
entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position.
Il serait digne de la République d'aller signer le traité de paix des
trois armées réunies dans le coeur de la Bavière et de l'Autriche
étonnées.»

L'aigle ne marche pas, il vole, chargé des banderoles de victoires
suspendues à son cou et à ses ailes.

Il se plaint de ce qu'on veut lui donner pour adjoint Kellermann: «Je
ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier
général de l'Europe, et je crois qu'un mauvais général vaut mieux que
deux bons.»

Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entièrement expulsés d'Italie,
et nos avant-postes éclairent les monts de l'Allemagne: «Nos
grenadiers et nos carabiniers», écrit Bonaparte au Directoire,
«jouent et rient avec la mort. Rien n'égale leur intrépidité, si ce
n'est la gaieté avec laquelle ils font les marches les plus forcées.
Vous croiriez qu'arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir; pas
du tout: chacun fait son conte ou son plan d'opération du lendemain,
et souvent on en voit qui rencontrent très juste. L'autre jour je
voyais défiler une demi-brigade; un chasseur s'approcha de mon
cheval: Général, me dit-il, il faut faire cela.--Malheureux, lui
dis-je, veux-tu bien te taire! Il disparaît à l'instant; je l'ai fait
en vain chercher: c'était justement ce que j'avais ordonné que l'on
fît.»

Les soldats gradèrent leur commandant: à Lodi[119] ils le firent
caporal, à Castiglione[120] sergent.

[Note 119: Le 10 mai 1796.]

[Note 120: Le 5 août 1796.]

Le 15 de novembre on débouche sur Arcole: le jeune général passe le
pont qui l'a rendu fameux; dix mille hommes restent sur la place.
«C'était un chant de l'_Iliade_!» s'écriait Bonaparte au seul
souvenir de cette action.

En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre retraite[121] que
Napoléon appelait une _retraite de sergent_. Celui-ci se préparait à
dire à son rival, en battant l'archiduc Charles:

  Je suivrai d'assez près votre illustre retraite
  Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète.

[Note 121: Septembre-octobre 1796. Les généraux de division
Reynier, Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le général Dessoles, chef de
l'état-major, partagent avec Moreau l'honneur de cette admirable
retraite.]

Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par la bataille
de Rivoli. Deux combats contre Wurmser, à Saint-Georges et à la
Favorite, entraînent pour l'ennemi la perte de cinq mille tués et de
vingt mille prisonniers; le demeurant se barricade dans Mantoue; la
ville bloquée capitule[122]; Wurmser, avec les douze mille hommes qui
lui restent, se rend.

[Note 122: Le 2 février 1797.]

Bientôt la Marche d'Ancône est envahie; plus tard le traité de
Tolentino[123] nous livre des perles, des diamants, des manuscrits
précieux, la _Transfiguration_, le _Laocoon_, l'_Apollon du
Belvédère_, et termine cette suite d'opérations par lesquelles en
moins d'un an quatre armées autrichiennes ont été détruites, la
haute Italie soumise et le Tyrol entamé; on n'a pas le temps de se
reconnaître: l'éclair et le coup partent à la fois.

[Note 123: Le 19 février.]

L'archiduc Charles, accouru pour défendre l'Autriche antérieure
avec une nouvelle armée, est forcé au passage du Tagliamento[124];
Gradisca tombe[125]; Trieste est pris[126]; les préliminaires de la
paix entre la France et l'Autriche sont signés à Léoben[127].

[Note 124: Le 16 mars.]

[Note 125: Forteresse importante, contiguë au Frioul; elle est
emportée de vive force, le 19 mars, par le général Bernadotte,
soutenu du général Sérurier.]

[Note 126: Le 24 mars.]

[Note 127: Le 15 avril.]

Venise, formée au milieu de la chute de l'empire romain, trahie et
troublée, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais; une révolution
s'accomplit le 31 mai 1797 dans Gênes sa rivale: la République
ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien étonné si,
du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir qu'il s'emparait de
Venise pour l'Autriche, des Légations pour Rome, de Naples pour les
Bourbons, de Gênes pour le Piémont, de l'Espagne pour l'Angleterre,
de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie,
semblable à ces soldats qui, dans le sac d'une ville, se gorgent d'un
butin qu'ils sont obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter,
tandis qu'au même moment ils perdent leur patrie.

Le 9 juillet, la République cisalpine[128] proclame son existence.
Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette à
travers la chaîne des révolutions attachées à la nôtre: comme Mahomet
avec le glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main, les
droits de l'homme dans l'autre.

[Note 128: Elle était formée de la Lombardie autrichienne, du
Bergamasque, du Bressan, du Crémasque et d'autres contrées de l'État
de Venise, de Mantoue, du Modénais, de Massa et Carrara, du Bolonais,
du Ferrarais et de la Romagne.]

Dans l'ensemble de ses mouvements généraux, Bonaparte ne laisse
échapper aucun détail: tantôt il craint que les _vieillards_ des
grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien
mouillés en passant le Mont-Cenis; tantôt il est inquiet qu'un
manuscrit sur papyrus de la bibliothèque ambrosienne ne soit perdu;
il prie le ministre de l'intérieur de lui apprendre s'il est arrivé
à la Bibliothèque nationale. Il donne au Directoire exécutif son
opinion sur ses généraux:

«Berthier: talents, activité, courage, caractère, tout pour lui.

«Augereau: beaucoup de caractère, de courage, de fermeté, d'activité;
est aimé du soldat, heureux dans ses opérations.

«Masséna: actif, infatigable, a de l'audace, du coup d'oeil et de la
promptitude à se décider.

«Sérurier: se bat en soldat, ne prend rien sur lui; ferme; n'a pas
assez bonne opinion de ses troupes; est malade.

«Despinois: mou, sans activité, sans audace, n'a pas l'état de
la guerre, n'est pas aimé du soldat, ne se bat pas à sa tête; a
d'ailleurs de la hauteur, de l'esprit et des principes politiques
sains; bon à commander dans l'intérieur.

«Sauret: bon, très bon soldat, pas assez éclairé pour être général;
peu heureux.

«Abbatucci: pas bon à commander cinquante hommes, etc., etc.»

Bonaparte écrit au chef des Maïnottes: «Les Français estiment le
petit, mais brave peuple qui, seul de l'ancienne Grèce, a conservé
sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n'a manqué
pour être aussi renommés que leurs ancêtres que de se trouver sur un
plus vaste théâtre.» Il instruit l'autorité de la prise de possession
de Corfou: «L'île de Corcyre», remarque-t-il, «était, selon Homère,
la patrie de la princesse Nausicaa.» Il envoie le traité de paix
conclu avec Venise. «Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux
de guerre, trois ou quatre frégates, plus trois ou quatre millions
de cordages.--Qu'on me fasse passer des matelots français ou corses,
mande-t-il; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda.--Un million
pour Toulon, que je vous ai annoncé, part demain; deux millions,
etc., formeront la somme de cinq millions que l'armée d'Italie aura
fournie depuis la nouvelle campagne.--J'ai chargé ... de se rendre
à Sion pour chercher à ouvrir une négociation avec le Valais.--J'ai
envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que coûterait cette
route à établir (le Simplon) ... J'ai chargé le même ingénieur de
voir ce qu'il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel
s'enfuit le Rhône, et par là rendre possible l'exploitation des
bois du Valais et de la Savoie.» Il donne avis qu'il fait partir de
Trieste un chargement de blé et d'aciers pour Gênes. Il fait présent
au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de
son amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects
et d'en arrêter quelques autres. Il écrit au citoyen Grogniard,
ordonnateur de la marine à Toulon: «Je ne suis pas votre juge, mais
si vous étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts pour avoir
obtempéré à une réquisition ridicule.» Une note remise au ministre du
pape dit: «Le pape pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse,
de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui
ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement.»

Tout cela est mêlé de négociations avec les républiques nouvelles,
des détails des fêtes pour Virgile et Arioste, des bordereaux
explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de
Venise; tout cela a lieu à travers l'Italie assourdie du bruit des
combats, à travers l'Italie devenue une fournaise où nos grenadiers
vivaient dans le feu comme des salamandres.

Pendant ces tourbillons d'affaires et de succès advint le 18
fructidor[129], favorisé par les proclamations de Bonaparte et les
délibérations de son armée, en jalousie de l'armée de la Meuse. Alors
disparut celui qui, peut-être à tort, avait passé pour l'auteur des
plans des victoires républicaines; on assure que Danissy, Lafitte,
d'Arçon, trois génies militaires supérieurs, dirigeaient ces plans:
Carnot se trouva proscrit par l'influence de Bonaparte.

[Note 129: Coup d'État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).]

Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de Campo-Formio[130]:
la première guerre continentale de la Révolution finit à trente
lieues de Vienne.

[Note 130: Campo-Formio est un hameau du Frioul, près d'Udine.
L'Autriche cédait à la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que
les _pays d'Empire_ jusqu'au Rhin; elle reconnaissait la République
cisalpine, à laquelle elle cédait Milan, Mantoue et Modène. L'État de
Venise était abandonné à l'empereur, à la réserve des îles Ioniennes,
que la France retenait.]

       *       *       *       *       *

Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte ayant été nommé
par le Directoire représentant à ce congrès[131], il prit congé de
l'armée d'Italie. «Je ne serai consolé, lui dit-il, que par l'espoir
de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers.»
Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu'il a quitté Milan
pour présider la légation française au congrès et qu'il a envoyé au
Directoire le drapeau de l'armée d'Italie.

[Note 131: Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier
plénipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui étaient adjoints.
Les trois plénipotentiaires de l'Autriche étaient le comte de
Metternich, père du futur chancelier, qui représentait l'Empereur; le
comte Lehrbach, député de l'Autriche; le comte Cobenzl, envoyé du roi
de Hongrie et de Bohême. La Prusse était représentée par le comte de
Goërz, le baron Jacobi Kloest et le baron Dohm.]

Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le résumé
de ses conquêtes: «Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille
chevaux, cinq cent cinquante pièces de siège, six cents pièces de
campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre
canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit
galères; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gênes;
armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modène, avec le
roi de Naples, avec le pape; préliminaires de Léoben; convention
de Montebello avec la République de Gênes; traité de paix avec
l'empereur à Campo-Formio; donné la liberté aux peuples de Bologne,
Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de
Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d'une partie du Véronais,
de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline; au peuple de Gênes, aux
fiefs impériaux, au peuple des départements de Corcyre, de la mer
Égée et d'Ithaque.

«Envoyé à Paris tous les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, de Guerchin,
du Titien, de Paul Véronèse, Corrége, Albane, des Carrache, Raphaël,
Léonard de Vinci, etc., etc.»

«Ce monument de l'armée d'Italie, dit l'ordre du jour, sera suspendu
aux voûtes de la salle des séances publiques du Directoire, et il
attestera les exploits de nos guerriers quand la génération présente
aura disparu.»

Après une convention purement militaire, qui stipulait la remise
de Mayence aux troupes de la République et la remise de Venise aux
troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite
des affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bonnier.

Dans les derniers temps de la campagne d'Italie, Bonaparte eut
beaucoup à souffrir de l'envie de divers généraux et du Directoire:
deux fois il avait offert sa démission; les membres du gouvernement
la désiraient et n'osaient l'accepter. Les sentiments de Bonaparte
ne suivaient pas le penchant du siècle; il cédait à contre-coeur aux
intérêts nés de la Révolution: de là les contradictions de ses actes
et de ses idées.

De retour à Paris[132], il descendit dans sa maison, rue Chantereine,
qui prit et porte encore le nom de _rue de la Victoire_[133]. Le
conseil des Anciens voulut faire à Napoléon le don de Chambord,
ouvrage de François Ier, qui ne rappelle plus que l'exil du dernier
fils de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire, le 10
décembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de
cette cour s'élevait un autel de la Patrie, surmonté des statues
de la Liberté, de l'Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis
formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l'antique;
l'ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la
France faisait halte un moment. Bonaparte était vêtu de l'uniforme
qu'il portait à Arcole et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur
auprès de l'autel, se souvenant d'avoir naguère dit la messe sur un
autre autel. Fuyard revenu des États-Unis, chargé par la protection
de Chénier du ministère des relations extérieures, l'évêque d'Autun,
le sabre au côté, était coiffé d'un chapeau à la Henri IV: les
événements forçaient de prendre au sérieux ces travestissements.

[Note 132: Il arriva à Paris le 5 décembre 1797.]

[Note 133: Un arrêté du département de la Seine donne à la rue
Chantereine, où demeure Bonaparte, le nom de _rue de la Victoire_.
(_Moniteur_ du 20 nivôse an VI, 9 janvier 1798).]

Le prélat fit l'éloge du conquérant de l'Italie: «Il aime, dit-il
mélancoliquement, il aime les chants d'Ossian, surtout parce
qu'ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu'on appelle
son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour
l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière
sera libre, peut-être lui ne le sera jamais: telle est sa destinée.»

Merveilleusement deviné!

Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à Fornoue, Louis
XII à Agnadel, François Ier à Marignan, Lautrec à Ravenne, Catinat
à Turin, demeurent loin du nouveau général. Les succès de Napoléon
n'eurent point de pairs.

Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur qui menaçait tous
les despotismes, avaient vu avec inquiétude les hommages que l'on
rendait à Napoléon; ils songeaient à se débarrasser de sa présence.
Ils favorisèrent la passion qu'il montrait pour une expédition dans
l'Orient. Il disait: «L'Europe est une taupinière; il n'y a jamais
eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient; je n'ai
déjà plus de gloire: cette petite Europe n'en fournit pas assez.»
Napoléon, comme un enfant, était charmé d'avoir été élu membre de
l'Institut[134]. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et
pour en revenir: «Nous n'avons que vingt-neuf ans,» remarquait-il en
songeant à lui; «ce n'est pas un âge: j'en aurai trente-cinq à mon
retour.»

[Note 134: Le Directoire, au lendemain du Coup d'État du 18
fructidor, avait notifié officiellement à l'Institut la loi
de déportation, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences
mathématiques, le directeur Carnot; dans la classe des Sciences
morales, Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur
Barthélemy; dans la classe de Littérature, Sicard et Fontanes.
Bonaparte fut élu à la place de Carnot, le 26 décembre 1797. Dix
jours après l'élection, le 5 janvier 1798, il parut pour la première
fois à une séance publique. L'affluence fut extraordinaire. Le
jeune général entra sans faste, vêtu d'un petit frac gris, et prit
place entre Lagrange et Laplace. Garat définit son nouveau collègue
«un philosophe qui avait paru un moment à la tête des armées.»
Chénier lut son _Vieillard d'Ancenis_, poème sur la mort du général
Hoche, dont les derniers vers annonçaient la défaite prochaine de
l'Angleterre:

  Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
  Quand Neptune irrité lancera dans leur île
  D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
  Tous ces jeunes héros vieux dans l'art des combats,
  La grande nation à vaincre accoutumée
  Et le grand général guidant la grande armée.

L'auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le poète
et le _grand général_.]

Nommé général d'une armée dite de l'Angleterre[135], dont les corps
étaient dispersés de Brest à Anvers, Bonaparte passa son temps à des
inspections, à des visites aux autorités civiles et scientifiques,
tandis qu'on assemblait les troupes qui devaient composer l'armée
d'Égypte. Survint l'échauffourée du drapeau tricolore et du bonnet
rouge, que notre ambassadeur à Vienne, le général Bernadotte,
avait planté sur la porte de son palais[136]. Le Directoire se
disposait à retenir Napoléon pour l'opposer à la nouvelle guerre
possible, lorsque M. de Cobentzel prévint la rupture, et Bonaparte
reçut l'ordre de partir. L'Italie devenue républicaine, la Hollande
transformée en république, la paix laissant à la France, étendue
jusqu'au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le
Directoire s'empressa d'écarter le vainqueur. Cette aventure d'Égypte
change à la fois la fortune et le génie de Napoléon, en surdorant ce
génie, déjà trop éclatant, d'un rayon du soleil qui frappa la colonne
de nuée et de feu.

[Note 135: Arrêté du Directoire (13 germinal, 2 avril 1798), portant
que le général Bonaparte se rendra à Brest dans le courant de la
décade, pour y prendre le commandement de l'armée d'Angleterre.]

[Note 136: Le 13 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte,
alors ambassadeur à Vienne, fit suspendre au balcon du premier étage
de son hôtel un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, attaché
à une hampe extrêmement longue avec cette inscription: «République
française». Jamais à Vienne les ambassadeurs n'arboraient le drapeau
de leur pays. Aussi des groupes se formèrent très vite devant
l'hôtel, et le peuple viennois vit une provocation véritable dans
le fait d'avoir arboré ce grand drapeau contre tous les usages:
l'ambassadeur, disait-on, avait voulu déclarer ainsi qu'il regardait
Vienne comme une ville conquise. Bientôt une foule immense se
rassembla devant l'ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint à la
porte du palais et, la main sur la poignée de son sabre, il harangua
les Viennois avec mépris et déclama avec rage contre la police. La
foule lança alors des pierres contre les fenêtres; un serrurier
grimpe au balcon et en arrache le drapeau qui fut immédiatement
brûlé. La police arrivait, mais elle n'était pas encore assez forte
pour dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais
fut enfoncée, et une foule furieuse pénétra dans l'intérieur, et se
trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrétaires et de ses aides
de camp armés de sabres et de pistolets. Bernadotte brandissait son
sabre et criait avec fureur: «Qu'ose donc cette canaille? J'en tuerai
au moins six», et menaçait de venir châtier ce peuple à coups de
canons. Un de ses domestiques tira deux coups de pistolet, dont fort
heureusement les envahisseurs ne parurent pas s'émouvoir beaucoup.
Ils pénétrèrent dans la cuisine et les écuries, et brisèrent les
voitures de l'ambassadeur. Les troupes étaient casernées dans les
faubourgs, à une grande distance de l'ambassade. Ce fut seulement
à minuit qu'une division d'infanterie et un régiment de cavalerie
arrivé de Schoenbrünn vinrent mettre fin à l'émeute. (Ludovic Sciout,
_Le Directoire_, tome IV, p. 421.)]

                                                  Toulon, 19 mai 1798.

                         PROCLAMATION.

Soldats,

«Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre.

«Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il
vous reste à faire la guerre maritime.

«Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas
encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même
mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais,
parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la
fatigue, disciplinées et unies entre elles.

«Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes
destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des
fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la
prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre
gloire.»

       *       *       *       *       *

Après cette proclamation de souvenirs, Napoléon s'embarque: on dirait
d'Homère ou du héros qui enfermait les chants du Méonide dans une
cassette d'or. Cet homme ne chemine pas tout doucement: à peine
a-t-il mis l'Italie sous ses pieds, qu'il paraît en Égypte; épisode
romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il
attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu'il emporta
se trouvaient _Ossian_, _Werther_, _la Nouvelle Héloïse_ et _le Vieux
Testament_: indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les
idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les
chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination,
la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle il
tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée
qui l'avait enfanté.

Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l'hôtel de la
Marine; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral _l'Orient_;
le 19 mai il met à la voile; il part de la borne où la première fois
il avait répandu le sang, et un sang français: les massacres de
Toulon l'avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui
les généraux premiers-nés de sa gloire: Berthier, Caffarelli, Kléber,
Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze
frégates, quatre cents bâtiments de transport, l'accompagnent.

Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien
qu'une fois nos navires ne fussent qu'à six lieues de distance
des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le
sommet des Apennins; il dit: «Je ne puis voir sans émotion la terre
d'Italie; voilà l'Orient: j'y vais.» À l'aspect de l'Ida, explosion
d'admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée,
Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs
disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou
du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées,
quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il
eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.

Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le
trou d'un rocher marin[137]; puis il descend parmi les ruines de la
cité d'Alexandre[138]. Il voit à la pointe du jour cette colonne de
Pompée que j'apercevais du bord de mon vaisseau en m'éloignant de la
Libye. Du pied du monument, immortalisé d'un grand et triste nom, il
s'élance; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait
jadis _le dépôt des remèdes de l'âme_, et les aiguilles de Cléopâtre,
maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de
Rosette est forcée; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans
le phare. Égorgement effroyable! L'adjudant général Boyer écrit à
ses parents: «Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez
leur Dieu et leur prophète; ils remplissent leurs mosquées; hommes,
femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés.»

[Note 137: Le grand-maître de l'Ordre de Malte, le comte Ferdinand de
_Hompesch_, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798. Malte et
les îles voisines furent cédées au Directoire. La ville fut rendue
dans la journée du 12 juin. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son
entrée; il trouva quinze cents pièces de canon, trente-cinq mille
fusils, douze cents barils de poudre, une infinité d'armes de toute
espèce, et de grandes richesses.]

[Note 138: La flotte française arriva le 1er juillet près
d'Alexandrie. Le lendemain, les Français s'emparèrent de la ville.
Kléber, qui commandait l'assaut, fut blessé d'une balle au front.]

Bonaparte avait dit à l'évêque de Malte: «Vous pouvez assurer vos
diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera
non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.»
Il dit, en arrivant en Égypte: «Peuples d'Égypte, je respecte plus
que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont
amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé
le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui
professent l'islamisme; bientôt après ils ont dirigé leur course vers
Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de
Dieu pour faire la guerre aux musulmans ... Si l'Égypte est la ferme
des mameloucks, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[139].»

[Note 139: Proclamation du 2 juillet 1798.]

Napoléon marche aux Pyramides[140]; il crie à ses soldats: «Songez
que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés
sur vous.» Il entre au Caire[141], sa flotte saute en l'air à
Aboukir[142]; l'armée d'Orient est séparée de l'Europe. Jullien (de
la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le
note minute par minute:

[Note 140: 21 juillet.]

[Note 141: 23 juillet.]

[Note 142: 1er août.]

«Il est sept heures; la nuit se fait et le feu redouble encore. À
neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix
heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où
vient de s'élever l'explosion du vaisseau.»

Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu'il sera le
restaurateur des mosquées; il envoie son nom à l'Arabie, à
l'Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte[143]; il le bombarde au
milieu d'un orage; l'inspiré dit aux croyants: «Je pourrais demander
à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son coeur,
car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne.» Le grand
schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le _protecteur de la
Kaaba_; le pape, dans une missive, l'appelle _mon très cher fils_.

[Note 143: 21 octobre.]

Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté
petit à son grand côté. La partie qu'il pouvait gagner d'un seul coup
ne l'amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des
gobelets; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de
ses pertes; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne
se présenta-t-il tout d'abord comme l'héritier des chevaliers? Par
une position double, il n'était, aux yeux de la multitude musulmane,
qu'un faux chrétien et qu'un faux mahométan. Admirer des impiétés de
système, ne pas reconnaître ce qu'elles avaient de misérable, c'est
se tromper misérablement: il faut pleurer quand le géant se réduit à
l'emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans
les fers la couronne d'Égypte, parce qu'il était resté, disent les
historiens arabes, le plus fier chrétien qu'on eût jamais vu.

Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des
Français: un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers;
des établissements de restaurateurs l'avaient jadis entouré.
Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats
avaient promené un cercueil autour de leurs festins.

Quelle scène mémorable, si l'on pouvait y croire. Bonaparte assis
dans l'intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d'un
Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et
les imans! Toutefois, prenons le récit du _Moniteur_ comme le travail
de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matérielle de Napoléon,
c'est l'histoire de son intelligence; cela en vaut encore la peine.
Écoutons dans les entrailles d'un sépulcre cette voix que tous les
siècles entendront.


  (_Moniteur_, 27 novembre 1798.)

«Ce jourd'hui, 25 thermidor de l'an VI de la République française
une et indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharim, l'an de
l'hégire 1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers
de l'état-major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut
national, s'est transporté à la grande pyramide, dite de Chéops, dans
l'intérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et
imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure.

«La dernière salle à laquelle le général en chef est parvenu est à
voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et
dix-neuf de haut. Il n'y a trouvé qu'une caisse de granit d'environ
huit pieds de long sur quatre d'épaisseur, qui renfermait la
momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit, a fait
asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, _Suleiman_, _Ibrahim_
et _Muhamed_, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la
conversation suivante:

_Bonaparte_: «Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici
un grand ouvrage de main d'homme! Quel était le but de celui qui fit
construire cette pyramide?»

_Suleiman_: «C'était un puissant roi d'Égypte, dont on croit que le
nom était Chéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent
troubler le repos de sa cendre.»

_Bonaparte_: «Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que
son corps retournât aux éléments: penses-tu qu'il ne fit pas mieux?
le penses-tu?»

_Suleiman_ (s'inclinant): «Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due!»

_Bonaparte_: «Gloire à Allah! Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu;
Mohamed est son prophète et je suis de ses amis.»

_Ibrahim_: «Que les anges de la victoire balayent la poussière sur
ton chemin et te couvrent de leurs ailes! Le mamelouck a mérité la
mort.»

_Bonaparte_: «Il a été livré aux anges noirs Moukir et Quarkir.»

_Suleiman_: «Il étendit les mains de la rapine sur les terres, les
moissons, les chevaux de l'Égypte.»

_Bonaparte_: «Les trésors, l'industrie et l'amitié des Francs seront
votre partage, en attendant que vous montiez au septième ciel et
qu'assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et
toujours vierges, vous vous reposiez à l'ombre du laba, dont les
branches offriront d'elles-mêmes aux vrais musulmans tout ce qu'ils
pourront désirer.»

De telles parades ne changent rien à la gravité des Pyramides:

  Vingt siècles, descendus dans l'éternelle nuit,
  Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit[144].

[Note 144: Vers du P. Lemoyne, dans son poème épique, _Saint Louis,
ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles_, 1653.]

Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte séculaire, en aurait
augmenté l'immensité; mais il ne s'est jamais traîné dans ce
vestibule de la mort[145].

[Note 145: «Bonaparte n'est pas entré dans la grande pyramide; il
n'en a pas même eu la volonté, ni la pensée. Certes, je l'y aurais
suivi. Je ne l'ai pas quitté une seconde dans le désert. Il fit
entrer quelques personnes dans l'une des grandes pyramides. Il se
tenait devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l'on
voyait dans l'intérieur, c'est-à-dire qu'on lui annonçait que l'on
n'avait rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulémas,
est une mauvaise plaisanterie; il n'y en avait pas plus que de pape
et d'archevêques ... Cet entretien de Bonaparte dans l'une des
pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure invention.»
_Mémoires de M. de Bourrienne_, t. II, p. 300.]

«Pendant le reste de notre navigation sur le Nil», dis-je dans
l'_Itinéraire_, «je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux
............ Les grands monuments font une partie essentielle de la
gloire de toute société humaine: ils portent la mémoire d'un peuple
au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des
générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés.»

Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifiés,
nous autres petits hommes d'État entachés de poésie, qui maraudons de
chétifs mensonges sur des ruines.

D'après les proclamations, les ordres du jour, les discours de
Bonaparte, il est évident qu'il visait à se faire passer pour
l'envoyé du ciel, à l'instar d'Alexandre. Callisthène[146], à qui
le Macédonien infligea dans la suite un si rude traitement, en
punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut chargé de
prouver que le fils de Philippe était fils de Jupiter; c'est ce que
l'on voit dans un fragment de Callisthène conservé par Strabon. _Le
pourparler d'Alexandre_, de Pasquier[147], est un dialogue des morts
entre Alexandre le grand conquérant et Rabelais le grand moqueur:
«Cours-moi de l'oeil», dit Alexandre à Rabelais, «toutes ces contrées
que tu vois être en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage
d'étoffe qui, pour autoriser ses pensées, n'ait voulu donner à
entendre qu'il eût familiarité avec les dieux.» Rabelais répond:
«Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m'amusai jamais à reprendre
tes petites particularités, mêmement en ce qui appartient au vin.
Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant? en es-tu autre
que moi? Le regret que tu as te doit causer telle fâcherie qu'il te
seroit beaucoup plus expédient qu'avec ton corps tu eusses perdu la
mémoire.»

[Note 146: _Callisthène_, disciple et petit-neveu d'Aristote, né
vers 365 av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expéditions. De
moeurs sévères, il blâma les excès auxquels se livrait le Macédonien;
impliqué dans la conspiration d'Hermolaüs, il fut, dit-on, enfermé
dans une cage de fer, puis mis à mort à Cariate en Bactriane, l'an
328 av. J.-C.]

[Note 147: Étienne _Pasquier_ (1529-1615).]

Et pourtant, en s'occupant d'Alexandre, Bonaparte se méprenait et sur
lui-même et sur l'époque du monde et sur la religion: aujourd'hui,
on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de
Napoléon dans le Levant, ils n'étaient pas encore mêlés à la conquête
de l'Europe; ils n'avaient pas obtenu d'assez hauts résultats pour
imposer à la foule islamiste, quoiqu'on le surnommât le _sultan de
feu_. «Alexandre, à l'âge de trente-trois ans», dit Montaigne, «avoit
passé victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie,
avoit atteint tout l'effort de l'humaine nature. Plus de rois et de
princes ont écrit ses gestes que d'autres historiens n'ont écrit les
gestes d'autre roi.»

Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez: il vit la mer qu'ouvrit Moïse
et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d'un canal que
commença Sésostris, qu'élargirent les Perses, que continua le second
des Ptolémées, que réentreprirent les soudans dans le dessein de
porter à la Méditerranée le commerce de la mer Rouge. Il projeta
d'amener une branche du Nil dans le golfe Arabique: au fond de ce
golfe son imagination traça l'emplacement d'un nouvel Ophir, où se
tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums,
d'aromates, d'étoffes de soie, pour tous les objets précieux de
Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des
Indes. Les cénobites descendent du Sinaï, et le prient d'inscrire son
nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs _garanties_.

Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la
fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats:
«Il y a cinq ans l'indépendance du peuple français était menacée;
mais vous prîtes Toulon: ce fut le présage de la ruine de vos
ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego; l'année
suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre
Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de
Saint-Georges; l'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de
l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez
aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent!»

       *       *       *       *       *

Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des
projets qu'il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées?
Tandis qu'il avait l'air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne
l'aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère:
«Je pense être en France dans deux mois; fais en sorte que j'aie
une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne: je
compte y passer l'hiver.» Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait
s'opposer à son retour: sa volonté était sa destinée et sa fortune.
Cette correspondance tombée aux mains de l'Amirauté[148], les Anglais
ont osé avancer que Napoléon n'avait eu d'autre mission que de faire
périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes
sur la coquetterie de sa femme.

[Note 148: Elle fut publiée à Londres, et bientôt après à Paris, sous
ce titre: _Correspondance de l'Armée française en Égypte, interceptée
par l'escadre de Nelson; publiée à Londres avec une introduction et
des notes de la Chancellerie anglaise, traduites en français; suivies
d'Observations_, par _E.-T. Simon_. Un vol. in-8º, an VII.]

Les Français, en Égypte, étaient d'autant plus héroïques qu'ils
sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l'un
de ses amis: «Dis à Ledoux qu'il n'ait jamais la faiblesse de
s'embarquer pour venir dans ce maudit pays.»

Avrieury: «Tous ceux qui viennent de l'intérieur disent qu'Alexandrie
est la plus belle ville; hélas! que doit donc être le reste?
Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage;
les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure _idem_;
point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu'il est
impossible de voir quelqu'un au travers. Rues étroites, hormis le
quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres,
qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise
bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retroussent la moitié du temps dans
leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce
charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'enrage d'y être. La
maudite Égypte! Sable partout! Que de gens attrapés, cher ami! Tous
ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas;
ils voudraient retourner d'où ils sont partis: je le crois bien!»

Rozis, capitaine: «Nous sommes très réduits; avec cela il existe un
mécontentement général dans l'armée; le despotisme n'a jamais été au
point qu'il l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se sont
donné la mort en présence du général en chef, en lui disant: Voilà
ton ouvrage!»

Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd'hui presque
inconnus:

  TALLIEN À MADAME TALLIEN[149].

[Note 149: Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia _Cabarrus_ (1773-1835). Elle
fut mariée: 1º en 1788, à Jean-Jacques Devin ou Davin _de Fontenay_,
avec lequel elle divorça en 1793; 2º en 1794, au conventionnel
_Tallien_, avec lequel elle divorça en 1802; 3º en 1805, au comte de
Caraman, plus tard prince de _Chimay_.]

«Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien
contre mon gré; ma position devient chaque jour plus désagréable,
puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prévois
pas le moment où je pourrai m'en rapprocher.

«Je te l'avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec
toi et ta fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les
passions, de toutes les intrigues, et je t'assure que si j'ai le
bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter
jamais. _Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n'y en a
pas quatre qui pensent autrement._

«Rien de plus triste que la vie que nous menons ici! Nous manquons de
tout. Depuis cinq jours je n'ai pas fermé l'oeil; je suis couché sur
le carreau; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous
les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette
notre charmante _chaumière_[150]. Je t'en prie, ma chère amie, ne
t'en défais pas.

«Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les
souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de te
retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère
fille, soutiennent seuls l'infortuné[151].»

[Note 150: Tallien avait donné ce nom à l'opulente maison de campagne
qu'il possédait dans le voisinage de Paris.]

[Note 151: Cette lettre est datée de _Rosette, le 17 thermidor an IV_
(4 août 1798). Voir _Correspondance de l'armée française en Égypte_,
pages 197 et suiv.]

       *       *       *       *       *

La fidélité n'était pour rien dans tout cela.

Cette unanimité de plaintes est l'exagération naturelle d'hommes
tombés de la hauteur de leurs illusions: de tout temps les Français
ont rêvé l'Orient; la chevalerie leur en avait tracé la route;
s'ils n'avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint
tombeau, ils avaient l'intrépidité des croisés, la croyance des
royaumes et des beautés qu'avaient créées, autour de Godefroi, les
chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie
avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des
chevaux, des armes et des sérails à conquérir; les romanciers avaient
aperçu la princesse d'Antioche, et les savants ajoutaient leurs
songes à l'enthousiasme des poètes. Il n'y a pas jusqu'au _Voyage
d'Anténor_[152] qui ne passât au début pour une docte réalité: on
allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes,
fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer
des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout
cela, l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats en ne
rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se
trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le
mécompte fut énorme. Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur
le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de
civilisation que Méhémet a cultivés: la gloire de Bonaparte s'accrut,
un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'islamisme, et
une brèche fut faite à la barbarie.

[Note 152: Le _Voyage d'Anténor en Grèce et en Asie_, par Étienne
Lantier, parut en 1798, l'année même de l'expédition d'Égypte. Il eut
un succès prodigieux et fut traduit dans presque toutes les langues.
Dans cet ouvrage, imité du _Voyage du jeune Anacharsis_, l'auteur
s'est attaché surtout à peindre le côté galant et licencieux des
moeurs grecques, ce qui lui valut d'être surnommé l'_Anacharsis des
boudoirs_.]

       *       *       *       *       *

Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre
quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février[153] dans cette
partie du monde à laquelle le commandant d'Aboukir l'avait légué.
Napoléon trompait; c'était un de ses rêves de puissance qu'il
poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans
rencontrer le vent du midi; il campe parmi les tombeaux; il escalade
El-Arisch, et triomphe à Gaza[154]: «Nous étions,» écrit-il le
6[155], «aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique et de
l'Asie; nous couchâmes le soir en Asie.» Cet homme immense marchait
à la conquête du monde; c'était un conquérant pour des climats qui
n'étaient pas à conquérir.

[Note 153: Le 22 février 1799 (4 ventôse an VII).]

[Note 154: Le 24 février.]

[Note 155: Le 6 ventôse an VII (24 février 1799).]

Jaffa est emporté[156]. Après l'assaut, une partie de la garnison,
estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d'autres
à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci: deux jours
après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[157].

[Note 156: Le 7 mars.]

[Note 157: «Le 7 mars, les Français prirent la ville d'assaut, et
pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et
habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison
qui s'étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les
armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée
désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier
cette boucherie, on prétendit qu'il aurait été impossible de nourrir
un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les
soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient violé leur serment
de ne plus servir contre les Français. Mais, d'après les rapports
de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à
Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir,
avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne.
Comme les soldats de la garnison d'El-Arisch ne formaient pas le
tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment
un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille
malheureux qui n'avaient fait que leur devoir.» Ludovic Sciout, _le
Directoire_, tome IV, page 621.]

Walter Scott[158] et sir Robert Wilson[159] ont raconté ces
massacres; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n'a fait aucune difficulté
de les avouer à lord Ebrington et au docteur O'Meara. Mais il en
rejetait l'odieux sur la position dans laquelle il se trouvait: il
ne _pouvait nourrir les prisonniers;_ il ne _les pouvait renvoyer
en Égypte sous escorte_. Leur laisser la liberté sur parole? _ils
ne comprendraient_ même pas ce point d'honneur et ces procédés
européens. «Wellington dans ma place, disait-il, _aurait agi comme
moi_.»

[Note 158: _Vie de Napoléon_, par Walter Scott (1827), tome II.]

[Note 159: Sir Robert-Thomas _Wilson_ (1777-1849). Il avait combattu
les Français en Égypte, avec le régiment formé par le baron de
Hompesch. Après son retour en Angleterre, il publia une _Relation
historique de l'expédition anglaise en Égypte_ (2 vol. in-8, Londres,
1802). En 1811, il fit paraître la _Relation des campagnes de
Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques sur le caractère et la
composition de l'armée russe_. Lors de la campagne de 1812, il fut
attaché au quartier général de l'armée russe et y joua un rôle des
plus importants. On le retrouve en 1815 à Paris, où avec deux autres
officiers anglais, MM. Bruce et Hutchinson, il favorise l'évasion de
Lavallette, et, en 1823, en Espagne, où il met son épée au service
des Cortès. Après l'avènement de Guillaume IV (1830), il fut élevé au
grade de lieutenant général. Nommé en 1842 gouverneur de Gibraltar,
il quitta ce poste quelques semaines seulement avant sa mort.]

«Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est
le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'épée les
prisonniers qui lui restaient; l'armée consomma avec obéissance, mais
avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était commandée.»

_Le seul acte cruel de sa vie_, c'est beaucoup affirmer après les
massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à
néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos
soldats aient protesté par _une espèce d'effroi_ contre la cruauté de
leur général.

Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée? Bonaparte ne
vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa
les forces du pacha de Damas? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec
quelques chevaux treize mille Osmanlis? Kléber, plus tard, ne fit-il
pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans? S'il
s'agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d'envahir
l'Égypte? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du
droit de la défense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de
la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient
_mis bas les armes_ et que leur _soumission avait été acceptée_.
Le fait que le conquérant s'efforçait de justifier le gênait: ce
fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches
officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. «Je
me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles
qu'entraîne ordinairement l'assaut d'une place: j'ai été le triste
témoin de celui de Jaffa.» Bourrienne s'écrie: «Cette scène atroce me
fait encore frémir, lorsque j'y pense, comme le jour où je la vis,
et j'aimerais mieux qu'il me fût possible de l'oublier que d'être
forcé de la décrire. Tout ce qu'on peut se figurer d'affreux dans un
jour de sang serait encore au-dessous de la réalité[160].» Bonaparte
écrit au Directoire que: «Jaffa fut livré au pillage et à toutes les
horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse.» Ces
horreurs, qui les avait commandées?

[Note 160: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 226.]

Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général
de l'Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de
l'armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue
fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller: «Il a
laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et
dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime inouï dans l'histoire
des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M.
ne regardait _les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son
honneur_.»

Bonaparte dit ici tout ce que l'on peut dire contre l'exécution des
prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions?
Il connaissait la vérité et il s'en jouait; il en faisait le même
usage que du mensonge; il n'appréciait que le résultat, le moyen lui
était égal; le nombre des prisonniers l'embarrassait, il les tua.

Il y a toujours eu deux Bonaparte: l'un grand, l'autre petit. Lorsque
vous croyez être en sûreté dans la vie de Napoléon, il rend cette vie
affreuse.

Miot[161], dans la première édition de ses _Mémoires_ (1804), se
tait sur les massacres; on ne les lit que dans l'édition de 1814.
Cette édition a presque disparu; j'ai eu de la peine à la retrouver.
Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien
moins que le récit d'un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros
l'existence d'une chose, autre d'en connaître les particularités: la
vérité morale d'une action ne se décèle que dans les détails de cette
action; les voici d'après Miot:

«Le 20 ventôse (10 mars), dans l'après-midi, les prisonniers
de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d'un vaste bataillon
carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort
qu'on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d'autres
personnes, à monter à cheval et à suivre cette colonne silencieuse
de victimes, pour m'assurer si ce qu'on m'avait dit était fondé.
Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée; ils
ne versaient point de larmes; ils ne poussaient point de cris: ils
étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi
promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques
autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis
salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis
pensaient-ils qu'il ne leur était pas impossible d'enfoncer le
bataillon qui les enveloppait; peut-être espéraient-ils qu'en se
disséminant dans les champs qu'ils traversaient, un certain nombre
échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet
égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d'évasion.

«Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on
les arrêta auprès d'une mare d'eau jaunâtre. Alors l'officier qui
commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions,
et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent
fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré
le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je
dois le déclarer, ne se prêtaient qu'avec une extrême répugnance au
ministère abominable qu'on exigeait de leurs bras victorieux. Il y
avait près de la mare d'eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels
étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune
homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il
devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui
parut choquer ceux qui l'entouraient. Il se précipita dans les jambes
du cheval que montait le chef des troupes françaises; il embrassa les
genoux de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s'écriait:
«De quoi suis-je coupable? quel mal ai-je fait?» Les larmes qu'il
versait, ses cris touchants, furent inutiles; ils ne purent changer
le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l'exception de ce jeune
homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans
cette eau stagnante dont j'ai parlé, puis, se prenant la main, après
l'avoir portée sur le coeur et à la bouche, ainsi que se saluent
les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs
âmes courageuses paraissaient défier la mort; on voyait dans leur
tranquillité la confiance que leur inspirait, à ces derniers moments,
leur religion et l'espérance d'un avenir heureux. Ils semblaient se
dire: «Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d'un
bonheur durable.» Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le
Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.

«Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières
annonçaient un grade supérieur, je le vis ... faire creuser
froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond
pour s'y enterrer vivant: sans doute il ne voulut mourir que par la
main des siens. Il s'étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire
et douloureuse, et ses camarades en adressant à Dieu des prières
suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite
sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l'idée
d'avancer le terme de ses souffrances.

«Ce spectacle, qui fait palpiter mon coeur et que je peins encore
trop faiblement, eut lieu pendant l'exécution des pelotons répartis
dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que
ceux placés près de la mare d'eau. Nos soldats avaient épuisé leurs
cartouches; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l'arme
blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue; je m'enfuis, pâle et
prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces
infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous
fait éviter le trépas, même quand nous n'avons plus l'espérance de
lui échapper, s'élançaient les uns dessus les autres, et recevaient
dans les membres les coups dirigés au coeur et qui devaient
sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu'il faut
le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant
de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever
les malheureux qui, à l'abri de ce rempart affreux, épouvantable,
n'avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle,
et le souvenir fait trembler ma main qui n'en rend point toute
l'horreur.»

[Note 161: François _Miot_, né à Versailles en 1779. Il fit la
campagne d'Égypte en qualité de commissaire-adjoint des guerres.
Entré dans l'armée comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au
service du roi Joseph à Naples, et le suivit en Espagne, où il devint
son écuyer, avec le grade de colonel (1809); il ne revint en France
qu'après la bataille de Vittoria (1813). Sous la Restauration, il
fut réintégré dans l'armée comme colonel, grade qu'il n'avait eu
jusque-là qu'à titre espagnol, et il fut nommé chef du bureau de
recrutement, au ministère de la Guerre. En 1804, il avait publié
ses _Mémoires pour servir à l'histoire des expéditions en Égypte et
en Syrie pendant les années VI à VIII de la République française_.
Une seconde édition, plus complète, parut en 1814.--François Miot
était le frère d'André _Miot_, comte de _Melito_ (1762-1841), auteur
des _Mémoires sur le Consulat, l'Empire et le roi Joseph_, publiés
en 1858, avec un grand et légitime succès. Ces _Mémoires_ sont
considérés, à juste titre, comme un document de premier ordre pour
l'histoire de la période napoléonienne.]

La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l'éloignement
que l'on ressent pour lui.

Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au
sud-ouest de la ville, j'ai fait le tour de la tombe, jadis monceau
de cadavres, aujourd'hui pyramide d'ossements; je me suis promené
dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis
qu'autour de moi la première hirondelle arrivée d'Europe rasait la
terre funèbre.

Le ciel punit la violation des droits de l'humanité: il envoya la
peste; elle ne fit pas d'abord de grands ravages. Bourrienne relève
l'erreur des historiens qui placent la scène des _Pestiférés de
Jaffa_ au premier passage des Français dans cette ville; elle n'eut
lieu qu'à leur retour de Saint-Jean-d'Acre. Plusieurs personnes de
notre armée m'avaient déjà assuré que cette scène était une pure
fable; Bourrienne confirme cet renseignements:

«Les lits des pestiférés», raconte le secrétaire de Napoléon,
«étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais
à côté du général; j'affirme ne l'avoir pas vu toucher à un
pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement
le revers jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait à la
main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles: «Il faut
que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont
arriver[162].»

[Note 162: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 256.]

Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n'est pas dit
un mot des pestiférés, de la visite à l'hôpital et de l'attouchement
des pestiférés.

Que devient le beau tableau de Gros? Il reste comme un chef-d'oeuvre
de l'art[163].

[Note 163: Antoine-Jean, baron _Gros_ (1771-1835). Ce fut le roi
Louis XVIII qui, en 1824, lorsqu'il eut achevé de peindre la
coupole de _Sainte-Geneviève_ (le Panthéon), lui donna le titre de
baron. Son tableau des _Pestiférés de Jaffa_ est un chef-d'oeuvre.
D'autres toiles, également admirables, lui ont été inspirées par
la campagne d'Égypte et de Syrie, la _bataille d'Aboukir_, la
_bataille de Nazareth_ et _Bonaparte aux Pyramides_.--«Le tableau de
Gros--représentant Bonaparte visitant et consolant les pestiférés
de Jaffa--reste comme un chef-d'oeuvre de l'art,» dit très bien
Chateaubriand; mais la vérité reste aussi, et la vérité c'est que
Bonaparte a fait empoisonner les pestiférés qui se trouvaient dans
l'hôpital de Jaffa. Ce fut le pharmacien Royer qui, au refus de
l'honnête Desgenettes, se chargea d'exécuter l'ordre du général en
chef. Marmont, dans ses _Mémoires_, ne conteste ni l'ordre, ni son
exécution. Il essaie seulement de justifier Bonaparte en disant que
ce fut là, après tout, un acte d'_humanité_. «La guerre, ajoute-il,
est un jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!» (_Mémoires du maréchal
Marmont, duc de Raguse_, tome II, p. 12 et suiv.)]

Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus héroïque dans
l'action: «Le bon roi, doux et débonnaire, quand il vit ce, eut grand
pitié à son coeur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et
faire fosses emmi les champs et dédier là un cimetière par le légat...
Le roi Louis aida de ses propres mains à enterrer les morts. À
peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit
tous les matins, de cinq jours qu'on mit à enterrer les morts,
après sa messe, au lieu, et disoit à sa gent: «Allons ensevelir les
martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lassés
de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n'avons.» Là, étoient
présens, en habits de cérémonie, l'archevêque de Tyr et l'évêque de
Damiette et leur clergé qui disoient le service des morts. Mais ils
estoupoient leur nez pour la puanteur; mais oncques ne fut vu au bon
roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement.»

Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d'Acre[164]. On verse le
sang à Cana, qui fut témoin de la guérison du fils du centenier
par le Christ; à Nazareth[165], qui cacha la pacifique enfance du
Sauveur; au Thabor, qui vit la transfiguration et où Pierre dit:
«Maître, nous sommes bien sur cette montagne; dressons-y trois
tentes.» Ce fut du mont Thabor[166] que fut expédié l'ordre du
jour à toutes les troupes qui occupaient _Sour_, _l'ancienne Tyr_,
_Césarée_, _les cataractes du Nil_, _les bouches Pélusiaques_,
_Alexandrie_ et les rives de la _mer Rouge_, qui porte les ruines de
_Kolsun_ et d'_Arsinoé_. Bonaparte était charmé de ces noms qu'il se
plaisait à réunir.

[Note 164: Le 18 mars 1799.]

[Note 165: Le 4 avril, Junot, qui n'avait avec lui que cinq cents
hommes, rencontra l'avant-garde turque à Nazareth et la mit en
déroute.]

[Note 166: La victoire du Mont-Thabor, remportée par Bonaparte et
Kléber, est du 16 avril.]

Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murat renouvelèrent les faits
d'armes de Tancrède et de Renaud: ils dispersèrent les populations de
la Syrie, s'emparèrent du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard
sur le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent possession de
Scafet, l'ancienne Béthulie.--Bonaparte remarque que les habitants
montrent l'endroit où Judith tua Holopherne.

Les enfants arabes des montagnes de la Judée m'ont appris des
traditions plus certaines lorsqu'ils me criaient en français: «En
avant, marche!» «Ces mêmes déserts», ai-je dit dans _les Martyrs_,
«ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d'Alexandre,
de César: siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins
nombreuses, des guerriers non moins célèbres[167].»

[Note 167: _Les Martyrs_, livre XI.]

Après m'être guidé sur les traces encore récentes de Bonaparte en
Orient, je suis ramené quand il n'est plus à repasser sur sa course.

Saint-Jean était défendu par Djezzar le _Boucher_. Bonaparte lui
avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799: «Depuis mon entrée en Égypte,
je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n'était
pas de vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser les
mameloucks ... Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d'Acre.
Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard
que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des
pays que j'ai conquis?»

Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses: le vieux tigre se
défiait de l'ongle de son jeune confrère. Il était environné de
domestiques mutilés de sa propre main. «On raconte que Djezzar est un
Bosnien cruel, disait-il de lui-même (_récit du général Sébastiani_),
un homme de rien; mais en attendant je n'ai besoin de personne et
l'on me recherche. Je suis né pauvre; mon père ne m'a légué que
son courage. Je me suis élevé à force de travaux; mais cela ne me
donne pas d'orgueil: car tout finit, et aujourd'hui peut-être, ou
demain, Djezzar finira, non pas qu'il soit vieux, comme le disent ses
ennemis, mais parce que Dieu l'a ainsi ordonné. Le roi de France, qui
était puissant, a péri; Nabuchodonosor a été tué par un moucheron,
etc.»

Au bout de soixante-un jours de tranchée, Napoléon fut obligé de
lever le siège de Saint-Jean-d'Acre. Nos soldats, sortant de leurs
huttes de terre, couraient après les boulets de l'ennemi que nos
canons lui renvoyaient. Nos troupes, ayant à se défendre contre
la ville et contre les vaisseaux embossés des Anglais, livrèrent
neuf assauts et montèrent cinq fois sur les remparts. Du temps des
croisés, il y avait à Saint-Jean-d'Acre, au rapport de Rigord[168],
une tour appelée _maudite_. Cette tour avait peut-être été remplacée
par la grosse tour qui avait fait échouer l'attaque de Bonaparte.
Nos soldats sautèrent dans les rues, où l'on se battit corps à
corps pendant la nuit. Le général Lannes[169] fut blessé à la tête,
Colbert à la cuisse: parmi les morts on compta Boyer, Venoux et le
général Bon, exécuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Kléber
disait de ce siège: «Les Turcs se défendent comme des chrétiens,
les Français attaquent comme des Turcs.» Critique d'un soldat qui
n'aimait pas Napoléon. Bonaparte s'en alla proclamant qu'il avait
rasé le palais de Djezzar et bombardé la ville de manière qu'il n'y
restait pas pierre sur pierre, que Djezzar s'était retiré avec ses
gens dans un des forts de la côte, qu'il était grièvement blessé, et
que les frégates aux ordres de Napoléon s'étaient emparées de trente
bâtiments syriens chargés de troupes.

[Note 168: _Rigord_, moine de l'Abbaye de Saint-Denis, mort vers
1207, a laissé une _Histoire de Philippe-Auguste_ (en latin),
continuée par Guillaume le Breton. Elle a été traduite en français
dans la _Collection_ Guizot.]

[Note 169: Jean _Lannes_, né en 1769 à Lectoure (Gers). Il s'enrôla
en 1792 comme volontaire. Colonel dès 1795, général de brigade
en 1797, il avait accompagné Bonaparte en Égypte. En 1800, il se
couvrit de gloire à Montebello et, quelques jours après, contribua
puissamment à la victoire de Marengo. Napoléon le créa maréchal
d'Empire et _duc de Montebello_. En Allemagne, à Austerlitz, à Iéna,
à Eylau, à Friedland, il ajouta de nouveaux lauriers à ses lauriers
d'Italie, mais à Essling (22 mai 1809), il fut blessé mortellement
et mourut quelques jours plus tard, après avoir été amputé des deux
jambes.]

Sir Sidney Smith[170] et Phélippeaux[171], officier d'artillerie
émigré, assistaient Djezzar: l'un avait été prisonnier au Temple,
l'autre compagnon d'études de Napoléon.

[Note 170: _Sir W. Sidney Smith_ (1764-1840). Marin intrépide et
audacieux, il avait été pris, le 17 mars 1796, par un bâtiment
français à l'embouchure de la Seine. Le Directoire refusa de le
comprendre dans un cartel d'échange, sous le prétexte déloyal qu'il
n'était pas un prisonnier de guerre, mais un conspirateur qui avait
voulu incendier le Havre. Il fut enfermé au Temple: le 21 avril
1798, on le fit évader au moyen d'un faux ordre de translation à
Fontainebleau, porté par un faux officier, escorté de faux gendarmes.
Ce fut lui qui signa en 1800 avec Kléber la Convention d'El-Arisch.
Contre-amiral depuis 1805, il fut fait amiral en 1821.]

[Note 171: _A. le Picard_ de _Phélippeaux_ (1768-1799). Ancien
camarade de Bonaparte à Brienne, et comme lui officier d'artillerie,
il émigra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l'armée des princes,
rentra en France en 1795, pour tenter d'organiser une insurrection
royaliste dans les départements du Centre, s'empara le Sancerre, fut
pris et enfermé à Bourges, s'échappa, osa venir à Paris, réussit à
faire évader du Temple sir Sidney Smith, qu'il suivit à Londres, puis
en Syrie. Ce fut lui qui dirigea la défense de Saint-Jean-d'Acre. Il
mourut de la peste peu de jours après la levée du siège.]

Autrefois périt devant Saint-Jean-d'Acre la fleur de la chevalerie,
sous Philippe-Auguste. Mon compatriote, Guillaume le Breton, chante
ainsi en vers latins du XIIe siècle: «Dans tout le royaume à peine
trouvait-on un lieu dans lequel quelqu'un n'eût quelque sujet de
pleurer, tant était grand le désastre qui précipita nos héros
dans la tombe, lorsqu'ils furent frappés par la mort dans la ville
d'Ascaron (Ascalon, près de Saint-Jean-d'Acre).»

Bonaparte était un grand magicien, mais il n'avait pas le pouvoir de
transformer le général Bon, tué à Ptolémaïs[172], en Raoul, sire de
Coucy, qui, expirant au pied des remparts de cette ville, écrivait à
la dame de Fayel: _Mort por loïalement amer son amie_.

[Note 172: Saint-Jean d'Acre était l'ancienne Ptolémaïs.]

Napoléon n'aurait pas été bien reçu à rejeter la chanson des
_canteors_, lui qui se nourrissait à Saint-Jean-d'Acre de bien
d'autres fables. Dans les derniers jours de sa vie, sous un ciel que
nous ne voyons pas, il s'est plu à divulguer ce qu'il méditait en
Syrie, si toutefois il n'a pas inventé des projets d'après des faits
accomplis et ne s'est pas amusé à bâtir avec un passé réel l'avenir
fabuleux qu'il voulait que l'on crût. «Maître de Ptolémaïs», nous
racontent les révélations de Sainte-Hélène, «Napoléon fondait en
Orient un empire, et la France était laissée à d'autres destinées. Il
volait à Damas, à Alep, sur l'Euphrate. Les chrétiens de la Syrie,
ceux même de l'Arménie, l'eussent renforcé. Les populations allaient
être ébranlées. Les débris des mameloucks, les Arabes du désert de
l'Égypte, les Druses du Liban, les Mutualis ou mahométans opprimés de
la secte d'Ali, pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de la Syrie,
et la commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les provinces de
l'empire ottoman qui parlent arabe appelaient un grand changement
et attendaient un homme avec des chances heureuses; il pouvait
se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec cent mille
auxiliaires et une réserve de vingt-cinq mille Français qu'il eût
successivement fait venir d'Égypte. Il aurait atteint Constantinople
et les Indes et changé la face du monde.»

Avant de se retirer de Saint-Jean-d'Acre, l'armée française avait
touché Tyr: désertée des flottes de Salomon et de la phalange du
Macédonien, Tyr ne gardait plus que la solitude imperturbable
d'Isaïe; solitude dans laquelle _les chiens muets refusent d'aboyer_.

Le siège de Saint-Jean-d'Acre fut levé le 20 mai 1799. Arrivé à
Jaffa le 24, Bonaparte fut obligé de continuer sa retraite. Il y
avait environ trente à quarante pestiférés, nombre que Napoléon
réduit à sept, qu'on ne pouvait transporter; ne voulant pas les
laisser derrière lui, dans la crainte, disait-il, de les exposer à la
cruauté des Turcs, il proposa à Desgenettes[173] de leur administrer
une forte dose d'opium. Desgenettes lui fit la réponse si connue:
«Mon métier est de guérir les hommes, non de les tuer.» «On ne leur
administra point d'opium, dit M. Thiers, et ce fait servit à propager
une calomnie indigne et aujourd'hui détruite.»

[Note 173: René-Nicolas _Dufriche_, baron _Desgenettes_ (1762-1837).
Médecin en chef de l'armée d'Égypte, lors de la peste de Jaffa, il
ne craignit point, pour relever le courage du soldat, de s'inoculer
le virus pestilentiel. Devenu en 1804 inspecteur général du service
de santé, il fit en cette qualité toutes les campagnes de l'Empire.
On lui doit une _Histoire médicale de l'armée d'Orient_, publiée en
1812.]

Est-ce une calomnie? est-elle détruite? C'est ce que je ne saurais
affirmer aussi péremptoirement que le brillant historien; son
raisonnement équivaut à ceci: Bonaparte n'a point empoisonné les
pestiférés par la raison qu'il proposait de les empoisonner.

Desgenettes, d'une pauvre famille de gentilshommes normands, est
encore en vénération parmi les Arabes de la Syrie, et Wilson dit que
son nom ne devrait être écrit qu'en lettres d'or.

Bourrienne écrit dix pages entières pour soutenir l'empoisonnement
contre ceux qui le nient: «Je ne puis pas dire que j'aie vu donner
la potion, dit-il, je mentirais; mais je sais bien positivement que
la décision a été prise et a dû être prise après délibération, que
l'ordre en a été donné et que les pestiférés sont morts. Quoi! ce
dont s'entretenait, dès le lendemain du départ de Jaffa, tout le
quartier général comme d'une chose positive, ce dont nous parlions
comme d'un épouvantable malheur, serait devenu une atroce invention
pour nuire à la réputation d'un héros[174]?»

[Note 174: _Mémoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 262.]

Napoléon n'abandonna jamais une de ses fautes; comme un père tendre,
il préfère celui de ses enfants qui est le plus disgracié. L'armée
française fut moins indulgente que les historiens admiratifs; elle
croyait à la mesure de l'empoisonnement, non seulement contre une
poignée de malades, mais contre plusieurs centaines d'hommes.
Robert Wilson, dans son _Histoire de l'expédition des Anglais en
Égypte_, avance le premier la grande accusation; il affirme qu'elle
était appuyée de l'opinion des officiers français prisonniers des
Anglais en Syrie. Bonaparte donna le démenti à Wilson, qui répliqua
n'avoir dit que la vérité. Wilson est le même major général qui fut
commissaire de la Grande-Bretagne auprès de l'armée russe pendant
la retraite de Moscou; il eut le bonheur de contribuer depuis
à l'évasion de M. de Lavallette. Il leva une légion contre la
légitimité lors de la guerre d'Espagne en 1823, défendit Bilbao et
renvoya à M. de Villèle son beau-frère, M. Desbassyns, contraint
de relâcher dans le port. Le récit de Robert Wilson a donc, sous
divers points de vue, un grand poids. La plupart des relations sont
uniformes sur le fait de l'empoisonnement. M. de Las Cases admet
que le bruit de l'empoisonnement était cru dans l'armée. Bonaparte,
devenu plus sincère dans sa captivité, a dit à M. Warnen et au
docteur O'Meara que, dans le cas où se trouvaient les pestiférés, il
aurait cherché pour lui-même dans l'opium l'oubli de ses maux, et
qu'il aurait fait administrer le poison à son propre fils. Walter
Scott rapporte tout ce qui s'est débité à ce sujet; mais il rejette
la version du grand nombre des malades condamnés, soutenant qu'un
empoisonnement ne pourrait s'exécuter avec succès sur une multitude;
il ajoute que sir Sidney rencontra dans l'hôpital de Jaffa les _sept_
Français mentionnés par Bonaparte. Walter Scott est de la plus grande
impartialité; il défend Napoléon comme il aurait défendu Alexandre
contre les reproches dont on peut charger sa mémoire.

C'est pour ainsi dire la première fois que je parle de Walter Scott
comme historien de Napoléon, et je le citerai encore: c'est donc
ici que je dois dire qu'on s'est trompé prodigieusement en accusant
l'illustre Écossais de prévention contre un grand homme[175]. La
vie de Napoléon (_Life of Napoléon_) n'occupe pas moins de onze
volumes. Elle n'a pas eu le succès qu'on en pouvait espérer, parce
que, excepté dans deux ou trois endroits, l'imagination de l'auteur
de tant d'ouvrages si brillants lui a failli: il est ébloui par les
succès fabuleux qu'il décrit, et comme écrasé par le merveilleux
de la gloire. La Vie entière manque aussi des grandes vues que les
Anglais ouvrent rarement dans l'histoire, parce qu'il ne conçoivent
pas l'histoire comme nous. Du reste, cette vie est exacte, sauf
quelques erreurs de chronologie; toute la partie qui a rapport
à la détention de Bonaparte à Sainte-Hélène est excellente: les
Anglais étaient mieux placés que nous pour connaître cette partie.
En rencontrant une vie si prodigieuse, le romancier a été vaincu
par la vérité. La raison domine dans le travail de Walter Scott:
il est en garde contre lui-même. La modération de ses jugements
est si grande qu'elle dégénère en apologie. Le narrateur pousse la
débonnaireté jusqu'à recevoir des excuses sophistiquées par Napoléon
et qui ne sont pas admissibles. Il est évident que ceux qui parlent
de l'ouvrage de Walter Scott comme d'un livre écrit sous l'influence
des préjugés nationaux anglais et dans un intérêt privé ne l'ont
jamais lu: on ne lit plus en France. Loin de rien exagérer contre
Bonaparte, l'auteur est effrayé par l'opinion: ses concessions sont
innombrables; il capitule partout; s'il aventure d'abord un jugement
ferme, il le reprend ensuite par des considérations subséquentes
qu'il croit devoir à l'impartialité; il n'ose tenir tête à son héros,
ni le regarder en face. Malgré cette sorte de pusillanimité devant
l'infatuation populaire, Walter Scott a perdu le mérite de ses
condescendances pour avoir, dans son avertissement, fait entendre
cette simple vérité: «Si le système général de Napoléon, dit-il, a
reposé sur la violence et la fraude, ce n'est ni la grandeur de ses
talents, ni le succès de ses entreprises qui doit étouffer la voix
ou éblouir les yeux de celui qui s'aventure à devenir son historien.
«_If the general system of Napoleon has rested upon force or fraud,
it is neither the greatness of his talents, nor the success of his
undertakings, that ought to stifle the voice or dazzle the eyes of
him who adventures to be his historian._»

[Note 175: Chateaubriand est le premier en France qui se soit
refusé à voir dans l'ouvrage de Walter Scott un pamphlet,--et il
a eu pleinement raison. Combien d'historiens français, depuis M.
Lanfrey jusqu'à M. Michelet et à M. Taine, ont jugé Napoléon avec
plus de rigueur et, il faut bien le dire, avec moins de justice, que
l'historien anglais!]

L'humble audace qui essuie, comme Madeleine, la poussière des pieds
du Dieu avec sa chevelure passe aujourd'hui pour un sacrilège.

La retraite sous le soleil de la Syrie fut marquée par des malheurs
qui rappellent les misères de nos soldats dans la retraite de Moscou
au milieu des frimas: «Il y avait encore, dit Miot, dans les cabanes,
sur les bords de la mer, quelques malheureux qui attendaient qu'on
les transportât. Parmi eux, un soldat était attaqué de la peste, et,
dans le délire qui accompagne quelquefois l'agonie, il supposa sans
doute, en voyant l'armée marcher au bruit du tambour, qu'il allait
être abandonné; son imagination lui fit entrevoir l'étendue de son
malheur s'il tombait entre les mains des Arabes. On peut supposer
que ce fut cette crainte qui le mit dans une si grande agitation et
qui lui suggéra l'idée de suivre les troupes: il prit son havresac,
sur lequel reposait sa tête, et, le plaçant sur ses épaules, il fit
l'effort de se lever. Le venin de l'affreuse épidémie qui coulait
dans ses veines lui ôtait ses forces, et au bout de trois pas il
retomba sur le sable en donnant de la tête. Cette chute augmenta
sa frayeur, et, après avoir passé quelques moments à regarder avec
des yeux égarés la queue des colonnes en marche, il se leva une
seconde fois et ne fut pas plus heureux; à sa troisième tentative
il succomba et, tombant plus près de la mer, il resta à la place
que les destins lui avaient choisie pour tombeau. La vue de ce
soldat était épouvantable; le désordre qui régnait dans ses discours
insignifiants, sa figure qui peignait la douleur, ses yeux ouverts
et fixes, ses habits en lambeaux, offraient tout ce que la mort a de
plus hideux. L'oeil attaché sur les troupes en marche, il n'avait
point eu l'idée, toute simple pour quelqu'un de sang-froid, de
tourner la tête d'un autre côté: il aurait aperçu la division Kléber
et celle de cavalerie qui quittèrent Tentoura après les autres, et
l'espoir de se sauver aurait peut-être conservé ses jours.»

Quand nos soldats, devenus impassibles, voyaient un de leurs
infortunés camarades les suivre comme un homme dans l'ivresse,
trébuchant, tombant, se relevant et retombant pour toujours, ils
disaient: «Il a pris ses quartiers.»

Une page de Bourrienne achèvera le tableau:

«Une soif dévorante, disent les _Mémoires_, le manque total d'eau,
une chaleur excessive, une marche fatigante dans des dunes brûlantes,
démoralisèrent les hommes, et firent succéder à tous les sentiments
généreux le plus cruel égoïsme, la plus affligeante indifférence.
J'ai vu jeter de dessus les brancards des officiers amputés dont
le transport était ordonné, et qui avaient même remis de l'argent
pour récompense de la fatigue. J'ai vu abandonner dans les orges
des amputés, des blessés, des pestiférés, ou soupçonnés seulement
de l'être. La marche était éclairée par des torches allumées
pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages,
les hameaux, les riches moissons dont la terre était couverte.
Le pays était tout en feu. Ceux qui avaient l'ordre de présider
à ces désastres semblaient, en répandant partout la désolation,
vouloir venger leurs revers et trouver un soulagement à leurs
souffrances. Nous n'étions entourés que de mourants, de pillards et
d'incendiaires. Des mourants jetés sur les bords du chemin disaient
d'une voix faible: _Je ne suis pas pestiféré, je ne suis que blessé_;
et, pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure
ou s'en faire une nouvelle. Personne n'y croyait; on disait: _Son
affaire est faite_; on passait, on se tâtait, et tout était oublié.
Le soleil, dans tout son éclat sous ce beau ciel, était obscurci
par la fumée de nos continuels incendies. Nous avions la mer à
notre droite; à notre gauche et derrière nous le désert que nous
faisions; devant nous les privations et les souffrances qui nous
attendaient[176].»

[Note 176: _Mémoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 250.]

       *       *       *       *       *

«Il est parti; il est arrivé; il a dissipé tous les orages; son
retour les a fait repasser dans le désert.» Ainsi chantait et se
louait le triomphateur repoussé, en rentrant au Caire[177]: il
emportait le monde dans des hymnes.

[Note 177: Le 14 juin 1799.]

Pendant son absence, Desaix avait achevé de soumettre la
Haute-Égypte. On rencontre en remontant le Nil des débris à qui le
langage de Bossuet laisse toute leur grandeur et l'augmente. «On a,»
dit l'auteur de l'_Histoire universelle_, «découvert dans le Saïde
des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et
ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les
restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous
les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bordées
de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur
grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont
la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue!
Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas
eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en
avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils ont vu était surprenant. Une
salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était
soutenue de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes
à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont
pu abattre. Les couleurs mêmes, c'est-à-dire ce qui éprouve le plus
tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de
cet admirable édifice et y conservent leur vivacité: tant l'Égypte
savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages!
Maintenant que le nom du roi Louis XIV pénètre aux parties du monde
les plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble
curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans
ses déserts? Quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait
aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des
choses si merveilleuses! La puissance romaine, désespérant d'égaler
les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les
monuments de leurs rois.»

Napoléon se chargea d'exécuter les conseils que Bossuet donnait
à Louis XIV. «Thèbes,» dit M. Denon, qui suivait l'expédition de
Desaix, «cette cité reléguée que l'imagination n'entrevoit plus
qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si
gigantesque qu'à son aspect l'armée s'arrêta d'elle-même et battit
des mains. Dans le complaisant enthousiasme des soldats, je trouvai
des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de
l'ombre ... Parvenus aux cataractes du Nil, nos soldats, toujours
combattant contre les beys et éprouvant des fatigues incroyables,
s'amusaient à établir dans le village de Syène des boutiques de
tailleurs, d'orfèvres, de barbiers, de traiteurs à prix fixe. Sous
une allée d'arbres alignés, ils plantèrent une colonne milliaire
avec l'inscription: _Route de Paris_ ... En redescendant le Nil,
l'armée eut souvent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux
retranchements des Arabes: ils manquaient d'eau; ils éteignaient
le feu avec les pieds et les mains; ils l'étouffaient avec leurs
corps. Noirs et nus, dit encore M. Denon, on les voyait courir à
travers les flammes: c'était l'image des diables dans l'enfer. Je ne
les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il
y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait
entendre; on lui répondait par des hymnes sacrés et des cris de
combat.»

Ces Arabes chantaient et dansaient comme les soldats et les moines
espagnols dans Saragosse embrasée; les Russes brûlèrent Moscou: la
sorte de sublime démence qui agitait Bonaparte, il la communiquait à
ses victimes.

       *       *       *       *       *

Napoléon rentré au Caire écrivait au général Dugua: «Vous ferez,
citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien gouverneur
de Jaffa. D'après ce que m'ont dit les habitants de Syrie, c'est un
monstre dont il faut délivrer la terre ... Vous ferez fusiller les
nommés Hassan, Joussef, Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh,
Mustapha, Mahamed, tous mameloucks.» Il renouvelle souvent ces
ordres contre des Égyptiens qui ont _mal parlé des Français_: tel
était le cas que Bonaparte faisait des lois; le droit même de la
guerre permettait-il de sacrifier tant de vies sur ce simple ordre
d'un chef: _vous ferez fusiller!_ Au sultan du Darfour il écrit: «Je
désire que vous me fassiez passer _deux mille esclaves_ mâles, ayant
plus de seize ans.» Il aimait les esclaves.

Une flotte ottomane de cent voiles mouille à Aboukir et débarque
une armée: Murat, appuyé du général Lannes, la jette dans la mer;
Bonaparte instruit le Directoire de ses succès: «Le rivage où l'année
dernière les courants ont porté les cadavres anglais et français est
aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis[178].» On se fatigue
à marcher dans ces monceaux de victoires comme dans les sables
étincelants de ces déserts.

[Note 178: La victoire d'Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.]

Le billet suivant frappe tristement l'esprit: «J'ai été peu
satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations pendant le
mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reçu l'ordre de vous
porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événements qui
peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d'obéir, et
le talent à la guerre consiste à lever les difficultés qui peuvent
rendre difficile une opération, et non pas à la faire manquer. Je
vous dis ceci pour l'avenir.»

Ingrat d'avance, cette rude instruction de Bonaparte est adressée à
Desaix qui offrait à la tête des braves, dans la Haute-Égypte, autant
d'exemples d'humanité que de courage, marchant au pas de son cheval,
causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant des femmes et des
enfants, aimé des populations qui l'appelaient le _Sultan juste_,
enfin à ce Desaix tué depuis à Marengo dans la charge par laquelle
le premier consul devint le maître de l'Europe. Le caractère de
l'homme perce dans le billet de Napoléon: domination et jalousie; on
pressent celui que toute renommée afflige, le prédestinateur auquel
est donné la parole qui reste et qui contraint; mais sans cet esprit
de commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre devant lui?

Prêt à quitter le sol antique où l'homme d'autrefois s'écriait en
expirant: «Puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi
et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels!» Bonaparte
ne songe qu'à son avenir de la terre: il fait avertir par la mer
Rouge les gouverneurs de l'île de France et de l'île de Bourbon: il
envoie ses salutations au sultan du Maroc et au bey de Tripoli; il
leur fait part de ses affectueuses sollicitudes pour les caravanes et
les pèlerins de la Mecque; Napoléon cherche en même temps à détourner
le grand vizir de l'invasion que la Porte médite, assurant qu'il est
prêt à tout vaincre, comme à entrer dans toute négociation.

Une chose ferait peu d'honneur à notre caractère, si notre
imagination et notre amour de nouveauté n'étaient plus coupables que
notre équité nationale; les Français s'extasient sur l'expédition
d'Égypte, et ils ne remarquent pas qu'elle blessait autant la
probité que le droit politique; en pleine paix avec la plus vieille
alliée de la France, nous l'attaquons, nous lui ravissons sa féconde
province du Nil, sans déclaration de guerre, comme des Algériens
qui, dans une de leurs _algarades_, se seraient emparés de Marseille
et de la Provence. Quand la Porte arme pour sa défense légitime,
fiers de notre illustre guet-apens, nous lui demandons ce qu'elle
a, et pourquoi elle se fâche; nous lui déclarons que nous n'avons
pris les armes que pour faire la police chez elle, que pour la
débarrasser de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha
prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir: «Comment Votre Excellence
ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne
soit un appui de moins pour la Porte? Quant à moi, je tiendrai pour
le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire
terminer une guerre à la fois _impolitique et sans objet_.» Bonaparte
voulait s'en aller: la guerre alors était sans objet et impolitique!
L'ancienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la République:
les archives des affaires étrangères conservent plusieurs plans de
colonies françaises à établir en Égypte; Leibnitz lui-même avait
conseillé la colonie égyptienne à Louis XIV. Les Anglais n'estiment
que la politique positive, celle des intérêts; la fidélité aux
traités et les scrupules moraux leur semblent puérils.

Enfin l'heure était sonnée; arrêté aux frontières orientales de
l'Asie, Bonaparte va saisir d'abord le sceptre de l'Europe, pour
chercher ensuite au nord, par un autre chemin, les portes de
l'Himalaya et les splendeurs de Cachemire. Sa dernière lettre à
Kléber, datée d'Alexandrie, 22 août 1799, est de toute excellence et
réunit la raison, l'expérience et l'autorité. La fin de cette lettre
s'élève à un pathétique sérieux et pénétrant.

       *       *       *       *       *

«Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le
commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise
ne reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de
deux ou trois jours.

«J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et
Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

«Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la
première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si
la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
d'octobre.»

Suivent des instructions particulières.

«Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de
l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace
ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de
l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de
nos jours cette belle province passer en d'autres mains européennes.

«Les nouvelles des succès et des revers qu'aura la République doivent
aussi entrer puissamment dans vos calculs.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir
sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous
fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher
d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le
même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait
irréconciliables.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je
prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très
important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.

«La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
à même enfin de déployer les talents que la nature vous a donnés.
L'intérêt de ce qui se passera ici est vif, et les résultats en
seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
l'époque d'où dateront les grandes révolutions.

«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la
vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand
regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les
événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident
seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en
Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me
seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne, et je
regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai
pas quelque chose pour l'armée, dont je vous laisse le commandement,
et pour consolider le magnifique établissement dont les fondements
viennent d'être jetés.

«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j'ai
eu dans tous les temps, même dans les plus grandes peines, des
marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments; vous
le devez à l'estime et à l'amitié toute particulière que j'ai pour
vous et à l'attachement vrai que je leur porte.

                                                          «BONAPARTE.»

Jamais le guerrier n'a retrouvé d'accents pareils; c'est Napoléon qui
finit; l'empereur, qui suivra, sera sans doute plus étonnant encore;
mais combien aussi plus haïssable! Sa voix n'aura plus le son des
jeunes années: le temps, le despotisme, l'ivresse de la prospérité,
l'auront altérée.

Bonaparte aurait été bien à plaindre s'il eût été contraint, en vertu
de l'ancienne loi égyptienne, à tenir trois jours embrassés les
_enfants_ qu'il avait fait mourir. Il avait songé, pour les soldats
qu'il laissait exposés à l'ardeur du soleil, à ces distractions
que le capitaine Parry[179] employa trente-deux ans après pour ses
matelots dans les nuits glacées du pôle. Il envoie le testament de
l'Égypte à son brave successeur, qui sera bientôt assassiné[180], et
il se dérobe furtivement[181], comme César se sauva à la nage dans
le port d'Alexandrie. Cette reine que le poète appelait un _fatal
prodige_, Cléopâtre, ne l'attendait pas; il allait au rendez-vous
secret que lui avait donné le destin, autre puissance infidèle. Après
s'être plongé dans l'Orient, source des renommées merveilleuses, il
nous revient, sans toutefois être monté à Jérusalem, de même qu'il
n'entra jamais dans Rome. Le Juif qui criait: Malheur! malheur!
rôda autour de la ville sainte, sans pénétrer dans ses habitacles
éternels. Un poète, s'échappant d'Alexandrie, monte le dernier sur la
frégate aventureuse. Tout imprégné des miracles de la Judée et des
souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte franchit les mers,
insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abîmes: tout était guéable
pour ce géant, événements et flots.

[Note 179: Sir William _Parry_ (1790-1856), navigateur anglais. Il
s'est illustré par quatre périlleux voyages au pôle Nord (1819-1826).
Il a publié lui-même le récit de ses quatre expéditions.]

[Note 180: Kléber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un
jeune fanatique appelé Soliman, qui le frappa de quatre coups de
poignard. Kléber disparaissait le jour même où Bonaparte triomphait à
Marengo.]

[Note 181: Bonaparte s'embarqua secrètement le 22 août 1799, avec
Berthier, Lannes, Murat, Andréossy, Marmont, Berthollet et Monge.]

Napoléon prend la route que j'ai suivie: il longe l'Afrique par des
vents contraires; au bout de vingt-un jours, il double le cap Bon; il
gagne les côtes de Sardaigne, est forcé de relâcher à Ajaccio[182],
promène ses regards sur les lieux de sa naissance, reçoit quelque
argent du cardinal Fesch, et se rembarque; il découvre une flotte
anglaise qui ne le poursuit pas. Le 8 octobre, il rentre dans la
rade de Fréjus, non loin de ce golfe Juan où il se devait manifester
une terrible et dernière fois. Il aborde à terre, part, arrive à
Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre à Paris le 16 octobre.
Tout paraît disposé contre lui, Barras, Sieyès, Bernadotte, Moreau;
et tous ces opposants le servent comme par miracle. La conspiration
s'ourdit; le gouvernement est transféré à Saint-Cloud. Bonaparte
veut haranguer le conseil des Anciens: il se trouble, il balbutie
les mots de frères d'armes, de volcan, de victoire, de César; on le
traite de Cromwell, de tyran, d'hypocrite: il veut accuser et on
l'accuse; il se dit accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la
fortune; il se retire en s'écriant: «Qui m'aime me suive!» On demande
sa mise en accusation; Lucien, président du conseil des Cinq-Cents,
descend de son fauteuil pour ne pas mettre Napoléon hors la loi. Il
tire son épée et jure de percer le sein de son frère si jamais il
essaye de porter atteinte à la liberté. On parlait de faire fusiller
le soldat déserteur, l'infracteur des lois sanitaires, le porteur
de la peste, et on le couronne. Murat fait sauter par les fenêtres
les représentants: le 18 brumaire s'accomplit[183]; le gouvernement
consulaire naît, et la liberté meurt.

[Note 182: Le 30 septembre 1799.]

[Note 183: 9 novembre 1799.]

Alors s'opère dans le monde un changement absolu: l'homme du dernier
siècle descend de la scène, l'homme du nouveau siècle y monte;
Washington, au bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte[184],
qui recommence les siens. Le 9 novembre, le président des États-Unis
ferme l'année 1799; le premier consul de la République française
ouvre l'année 1800:

  Un grand destin commence, un grand destin s'achève.
                                                (CORNEILLE.)

[Note 184: Washington mourut le 9 novembre 1799.]

C'est sur ces événements immenses qu'est écrite la partie de mes
_Mémoires_ que vous avez vue, ainsi qu'un texte moderne profanant
d'antiques manuscrits. Je comptais mes abattements et mes obscurités
à Londres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses
pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires;
son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient
les tristes indigences de mes compagnons d'infortune, et les joyeuses
détresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue, les misères
_hilareuses_ de Peltier. Napoléon était de mon âge: partis tous
les deux du sein de l'armée, il avait gagné cent batailles que je
languissais encore dans l'ombre de ces émigrations qui furent le
piédestal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pouvais-je
jamais rejoindre? Et néanmoins quand il dictait des lois aux
monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir
leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait
les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides,
aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures
oubliées qui s'écoulaient en Angleterre dans une petite ville
inconnue? Oh! magie de la jeunesse!

       *       *       *       *       *

Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté
l'Égypte; nous revînmes en France presque en même temps, lui de
Memphis, moi de Londres: il avait saisi des villes et des royaumes,
ses mains étaient pleines de puissantes réalités; je n'avais encore
pris que des chimères.

Que s'était-il passé en Europe pendant l'absence de Napoléon?

La guerre recommencée en Italie, au royaume de Naples et dans les
États de Sardaigne; Rome et Naples momentanément occupées; Pie VI
prisonnier, amené pour mourir en France; un traité d'alliance est
conclu entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.

Deuxième coalition continentale contre la France. Le 8 avril 1799,
le congrès de Rastadt est rompu, les plénipotentiaires français sont
assassinés. Suwaroff, arrivé en Italie, bat les Français à Cassano.
La citadelle de Milan se rend au général russe. Une de nos armées,
forcée d'évacuer Naples, se soutient à peine, commandée par le
général Macdonald. Masséna défend la Suisse.

Mantoue succombe après un blocus de soixante-douze jours et un siège
de vingt. Le 15 octobre 1799, le général Joubert, tué à Novi, laisse
le champ libre à Bonaparte; il était destiné à jouer le rôle de
celui-ci: malheur à qui barrait une fortune fatale, témoin Hoche,
Moreau et Joubert! Vingt mille Anglais descendus au Helder y restent
inutiles; leur flotte en partie est bloquée par les glaces; notre
cavalerie charge sur des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille
Russes, auxquels les combats et les fatigues ont réduit l'armée de
Suwaroff, ayant passé le Saint-Gothard le 24 septembre, se sont
engagés dans la vallée de la Reuss. Masséna sauve la France à la
bataille de Zurich[185]. Suwaroff, rentré en Allemagne, accuse les
Autrichiens et se retire en Pologne. Telle était la position de la
France, lorsque Bonaparte reparaît, renverse le Directoire et établit
le Consulat.

[Note 185: 25 septembre 1799.]

Avant de m'engager plus loin, je rappellerai une chose dont on doit
déjà être convaincu: je ne m'occupe pas d'une vie particulière de
Bonaparte; je trace l'abrégé et le résumé de ses actions; je peins
ses batailles, je ne les décris pas; on les trouve partout, depuis
Pommereul, qui a donné les _Campagnes d'Italie_[186], jusqu'à nos
généraux, critiques et censeurs des combats où ils assistèrent,
jusqu'aux tacticiens étrangers, anglais, russes, allemands, italiens,
espagnols. Les bulletins publics de Napoléon et ses dépêches secrètes
forment le fil très peu sûr de ces narrations. Les travaux du
lieutenant général Jomini[187] fournissent la meilleure source
d'instruction: l'auteur est d'autant plus croyable, qu'il a fait
preuve d'études dans son _Traité de la grande tactique_ et dans son
_Traité des grandes opérations militaires_. Admirateur de Napoléon
jusqu'à l'injustice, attaché à l'état-major du maréchal Ney, on a de
lui l'histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution;
il a vu de ses propres yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en
Pologne et en Russie jusqu'à la prise de Smolensk; il était présent
en Saxe aux combats de 1813; de là il passa aux alliés; il fut
condamné à mort par un conseil de guerre de Bonaparte, et nommé au
même moment aide de camp de l'empereur Alexandre. Attaqué par le
général Sarrazin[188], dans son _Histoire de la guerre de Russie et
d'Allemagne_, Jomini lui répliqua. Jomini a eu à sa disposition les
matériaux déposés au ministère de la guerre et aux autres archives
de royaume; il a contemplé à l'envers la marche rétrograde de nos
armées, après avoir servi à les guider en avant. Son récit est lucide
et entremêlé de quelques réflexions fines et judicieuses. On lui a
souvent emprunté des pages entières sans le dire; mais je n'ai point
la vocation de copiste et je n'ambitionne point le renom suspect d'un
césar méconnu, auquel il n'a manqué qu'un casque pour soumettre de
nouveau la terre. Si j'avais voulu venir au secours de la mémoire des
vétérans, en manoeuvrant sur des cartes, en courant autour des champs
de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant tant et tant
de documents, en entassant descriptions sur descriptions toujours les
mêmes, j'aurais accumulé volumes sur volumes, je me serais fait une
réputation de capacité, au risque d'ensevelir sous mes labeurs moi,
mon lecteur et mon héros. N'étant qu'un petit soldat, je m'humilie
devant la science des Végèce; je n'ai point pris pour mon public les
officiers à demi-solde; le moindre caporal en sait plus que moi.

[Note 186: _Campagnes du général Bonaparte en Italie, pendant les
année IV et V de la République française, par un officier général_
(M. de Pommereul). An VI.]

[Note 187: Henri, baron de _Jomini_, né à Payerne (canton de Vaud) le
6 mars 1779, décédé à Passy le 22 mars 1869. D'abord au service de
la France, il passa, en 1813, à celui de la Russie. Ses principaux
écrits, également importants au point de vue de l'histoire militaire
de son temps et de la science stratégique, sont: le _Traité des
grandes opérations militaires_ (1803); l'_Histoire critique et
militaire des guerres de la Révolution, de 1792 à 1801_ (1805); la 3e
édition, celle de 1719-1824, n'a pas moins de 15 vol. in-8º; la _Vie
politique et militaire de l'empereur Napoléon_, racontée par lui-même
au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric (1827).]

[Note 188: Jean _Sarrazin_ (1770-1840). À la suite de négociations
secrètes avec les Anglais, en 1809, le général Sarrazin fut condamné
à mort par contumace et passa à l'étranger. Il servit en Espagne
contre les Français. À l'époque des Cent-Jours, il eut l'audace
d'offrir ses services à Napoléon, qui le fit arrêter. En 1814,
il avait recouvré son grade de maréchal de camp; mais en 1817,
une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension. L'année
suivante, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine sous
l'inculpation de trigamie et condamné à dix ans de travaux forcés et
au carcan. Au bout de trois ans, il fut gracié par Louis XVIII et
s'embarqua pour Lisbonne: il n'a plus reparu en France. En 1815, il
avait publié une _Histoire de la guerre de Russie et d'Allemagne_,
bientôt suivie d'un autre écrit intitulé: _Correspondance entre le
général Jomini et le général Sarrazin_.]

       *       *       *       *       *

Pour s'assurer de la place où il s'était assis, Napoléon avait besoin
de se surpasser en miracles.

Le 25 et le 30 avril 1800, les Français franchissent le Rhin,
Moreau à leur tête. L'armée autrichienne, battue quatre fois en
huit jours, recule d'un côté jusqu'au Voralberg, de l'autre jusqu'à
Ulm. Bonaparte passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai; et le 20, le
Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le Mont-Cenis, le
Mont-Genèvre, sont escaladés et emportés; nous pénétrons en Italie
par trois débouchés réputés imprenables, caverne des ours, rochers
des aigles. L'armée s'empare de Milan le 2 juin, et la République
cisalpine se réorganise; mais Gênes est obligée de se rendre après un
siège mémorable, soutenu par Masséna[189].

[Note 189: La reddition de Gênes eut lieu le 5 juin 1800.]

L'occupation de Pavie[190] et l'affaire heureuse de Montebello[191]
précèdent la victoire de Marengo[192].

[Note 190: Le général Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.]

[Note 191: Le 9 juin.]

[Note 192: La victoire de Marengo est du 14 juin. À quinze ans de
là, presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la défaite de
Waterloo.]

Une défaite commence cette victoire: les corps de Lannes et de Victor
épuisés cessent de combattre et abandonnent le terrain; la bataille
se renouvelle avec quatre mille hommes d'infanterie que conduit
Desaix et qu'appuie la brigade de cavalerie de Kellermann[193]:
Desaix est tué. Une charge de Kellermann décide le succès de la
journée qu'achèvera de compléter la stupidité du général Mélas.

[Note 193: François-Étienne _Kellermann_, duc de Valmy (1770-1835).
Fils du maréchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut admis à
siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, le 28 décembre
1820, en remplacement de son père. Il a publié en 1828 la _Réfutation
du duc de Rovigo ou la Vérité sur la bataille de Marengo_.]

Desaix, gentilhomme d'Auvergne, sous-lieutenant dans le régiment
de Bretagne, aide de camp du général Victor de Broglie, commanda
en 1796 une division de l'armée de Moreau, et passa en Orient avec
Bonaparte. Son caractère était désintéressé, naïf et facile. Lorsque
le traité d'El-Arisch l'eut rendu libre, il fut retenu par lord Keith
au lazaret de Livourne. «Quand les lumières étaient éteintes, dit
Miot, son compagnon de voyage, notre général nous faisait conter des
histoires de voleurs et de revenants; il partageait nos plaisirs et
apaisait nos querelles; il aimait beaucoup les femmes et n'aurait
voulu mériter leur amour que par son amour pour la gloire.» À son
débarquement en Europe, il reçut une lettre du premier consul qui
l'appelait auprès de lui; elle l'attendrit, et Desaix disait: «Ce
pauvre Bonaparte est couvert de gloire, et il n'est pas heureux.»
Lisant dans les journaux la marche de l'armée de réserve, il
s'écriait: «Il ne nous laissera rien à faire.» Il lui laissait à lui
donner la victoire et à mourir.

Desaix fut inhumé sur le haut des Alpes, à l'hospice du
Mont-Saint-Bernard, comme Napoléon sur les mornes de Sainte-Hélène.

Kléber assassiné trouva la mort en Égypte, de même que Desaix la
rencontra en Italie. Après le départ du commandant en chef, Kléber
avec onze mille hommes défait cent mille Turcs sous les ordres du
grand vizir, à Héliopolis[194], exploit auquel Napoléon n'a rien à
comparer.

[Note 194: La victoire d'Héliopolis est du 20 mars.]

Le 16 juin, convention d'Alexandrie. Les Autrichiens se retirent sur
la rive gauche du bas Pô. Le sort de l'Italie est décidé dans cette
campagne appelée de _trente jours_.

Le triomphe d'Hochstedt obtenu par Moreau[195] console l'ombre de
Louis XIV[196]. Cependant l'armistice entre l'Allemagne et l'Italie,
conclu après la bataille de Marengo, était dénoncé le 20 octobre 1800.

[Note 195: Le 19 juin 1800.]

[Note 196: Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait
remporté à Hochstedt une glorieuse victoire; mais, le 13 août 1704,
les Français et les Bavarois, commandés par le maréchal de Tallart et
l'Électeur de Bavière, avaient été entièrement défaits par le prince
Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les Anglais ont donné à
cette dernière bataille le nom de _Blenheim_, village situé dans la
même plaine qu'Hochstedt.]

Le 3 décembre amena la victoire de Hohenlinden au milieu d'une
tempête de neige; victoire encore obtenue par Moreau, grand général
sur qui dominait un autre grand génie. Le compatriote de Du Guesclin
marche sur Vienne. À vingt-cinq lieues de cette capitale, il conclut
la suspension d'armes de Steyer[197] avec l'archiduc Charles. Après
la bataille de Pozzolo, le passage du Mincio, de l'Adige et de la
Brenta, survient, le 9 février 1801, le traité de paix de Lunéville.

[Note 197: Le 25 décembre 1800.]

Et il n'y avait pas neuf mois que Napoléon était au bord du Nil! Neuf
mois lui avaient suffi pour renverser la révolution populaire en
France et pour écraser les monarchies absolues en Europe.

Je ne sais plus si c'est à cette époque qu'il faut placer une
anecdote que l'on trouve dans des mémoires familiers, et si cette
anecdote mérite la peine d'être rappelée; mais il ne manque pas
d'historiettes sur César; la vie n'est pas toute en plaine, on monte
quelquefois, on descend souvent: Napoléon avait reçu dans son lit, à
Milan, une Italienne de seize années, belle comme le jour; au milieu
de la nuit il la renvoya, de même qu'il aurait fait jeter par la
fenêtre un bouquet de fleurs.

Une autre fois, une de ces belles printanières s'était glissée dans
le palais qu'il habitait; elle y pénétrait à trois heures du matin,
faisait le sabbat et roulait ses jeunes années sur la tête du lion,
ce jour-là plus patient.

Ces plaisirs, loin d'être l'amour, n'avaient même pas une vraie
puissance sur un homme de la mort: il aurait incendié Persépolis pour
son propre compte, non pour les joies d'une courtisane. «François
Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n'a plus de femmes;
Alexandre voit les femmes quand il n'a plus d'affaires.»

Les femmes, en général, détestaient Bonaparte comme mères; elles
l'aimaient peu comme femmes, parce qu'elles n'en étaient pas aimées:
sans délicatesse, il les insultait[198], ou ne les recherchait que
pour un moment[199]. Il a inspiré quelques passions d'imagination
après sa chute: en ce temps-ci, et pour un coeur de femme, la poésie
de la fortune est moins séduisante que celle du malheur; il y a des
fleurs de ruines.

[Note 198: «Il n'est jamais sorti de sa bouche un seul mot gracieux
ou seulement bien tourné vis-à-vis d'une femme ... Il ne leur parle
que de leur toilette, de laquelle il se déclare juge minutieux et
sévère, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu délicates,
ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant en termes crus
si elles les ont nourris elles-mêmes, ou les admonestant sur leurs
relations de société.» C'est pourquoi «il n'y en a pas une qui ne
soit charmée de le voir s'éloigner de la place où elle est.» (Mme
de Rémusat, _Mémoires_, II, 77, 179.)--Quelquefois, ajoute M. Taine
(_Le Régime moderne_, I, 92), il s'amuse à les déconcerter; il est
médisant et railleur avec elles, en face, à bout portant comme un
colonel avec ses cantinières: «Oui, mesdames, leur dit-il, vous
occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain; ils disent, par
exemple, que vous, Madame A..., vous avez telle liaison avec M. B...;
vous, Madame C, avec M. D...» Si, par des rapports de police, il
découvre une intrigue, «il ne tarde guère à mettre le mari au courant
de ce qui se passe».--Thibaudeau, _Mémoires sur le Consulat_, p. 18:
«Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette
ou leurs aventures, c'était sa manière de censurer les moeurs.»--Le
comte Chaptal, _Mes Souvenirs sur Napoléon_, p. 321: «Souvent même,
il était malhonnête et grossier. Dans une fête de l'Hôtel de Ville,
il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom: «Ah! bon Dieu!
on m'avait dit que vous étiez jolie ...»; à une autre: «C'est un
beau temps pour vous que les campagnes de votre mari»; à de jeunes
personnes: «Avez-vous des enfants?»]

[Note 199: «Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n'est
pas moins indiscret; ayant brusqué le dénouement, il divulgue le
fait et dit le nom: bien mieux, il avertit Joséphine, lui donne des
détails intimes et ne tolère pas qu'elle se plaigne: «J'ai le droit
de répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_.»]

À l'instar de l'ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Légion
d'honneur est créée: par cette institution passe un rayon de
la vieille monarchie, et s'introduit un obstacle à la nouvelle
égalité[200]. La translation des cendres de Turenne aux Invalides
fit estimer Napoléon[201], l'expédition du capitaine Baudin portait
sa renommée autour du monde[202]. Tout ce qui pouvait nuire au
premier consul échoue: il se débarrasse du complot des prévenus du 18
vendémiaire[203], et échappe le 3 nivôse à la machine infernale[204];
Pitt se retire[205]; Paul meurt[206]; Alexandre lui succède; on
n'apercevait point encore Wellington. Mais l'Inde s'ébranle pour
nous enlever notre conquête du Nil; l'Égypte est attaquée par la mer
Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l'aborde par la Méditerranée[207].
Napoléon agite les empires; toute la terre se mêlait de lui.

[Note 200: La loi portant création de la Légion d'honneur (19
mai 1802) avait rencontré au Tribunat et au Corps législatif
une opposition à laquelle on n'était plus habitué. Les tribuns
Savoye-Rollin et Chauvelin lui reprochèrent de relever une
institution de l'ancien régime, de porter une atteinte réelle à
l'égalité, en rétablissant la noblesse par voie détournée. Ils
signalaient (et en cela ils ne se trompaient point) le germe d'une
nouvelle aristocratie qui ne se contenterait pas longtemps d'être
viagère. Au Corps législatif, malgré les efforts de Roederer et de
Lucien, la loi eut contre elle une puissante minorité.]

[Note 201: La translation du corps de Turenne à l'église des
Invalides avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre
1800.]

[Note 202: Le capitaine Nicolas _Baudin_ avait appareillé du
Havre, le 19 octobre 1800, avec les corvettes _le Géographe_, _le
Naturaliste_ et la goëlette _la Cazuarina_, commandant _Louis
Freycinet_, pour une expédition autour du globe, et spécialement
aux terres australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort
de son chef, l'expédition rentra à Lorient, en 1804, après avoir
découvert et reconnu une portion considérable des côtes ouest et
sud de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux
hydrographiques estimés. Le naturaliste Péron, qui avait été attaché
comme médecin à l'expédition, en a écrit la relation, qui fut
publiée, de 1811 à 1816, sous ce titre: _Voyage de découverte aux
Terres australes_.--L'amiral Charles Baudin (1784-1854), le vainqueur
de Saint-Jean d'Ulloa (1838), n'avait aucun lien de parenté avec le
capitaine Nicolas Baudin.]

[Note 203: Le complot du 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800)
avait pour objet l'assassinat du Premier Consul à l'Opéra, pendant
une représentation extraordinaire à laquelle il devait assister.
Il était l'oeuvre de quelques jacobins exaltés: le sculpteur
Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrétaire de Barère,
appelé Demerville, et le corse Aréna, frère d'un ancien député aux
Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés le 31
janvier 1801.]

[Note 204: Le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), comme le Premier
Consul, se rendant à l'Opéra, passait dans sa voiture avec Berthier,
Lannes et Charles Lebrun, par l'étroite rue Saint-Nicaise, qui, du
Carrousel, aboutissait à la rue de Richelieu, un baril de poudre,
placé en travers sur une charrette, fit explosion. Sept ou huit
personnes furent tuées sur le coup et vingt-cinq furent plus ou
moins grièvement blessées; mais la voiture consulaire ne fut pas
atteinte: le feu avait été mis quelques secondes trop tard. Bonaparte
parut à l'Opéra, où il fut salué par des transports d'enthousiasme.
Le complot, cette fois, était l'oeuvre des royalistes. Deux des
coupables, Carbon et Saint-Régeant, purent être saisis; traduits
devant le Tribunal criminel du département de la Seine, ils furent
guillotinés le 20 avril 1801. Le troisième, Picot de Limoëlan,
qui avait été le camarade de collège de Chateaubriand, réussit à
s'échapper et à gagner l'Amérique.--Sur Limoëlan, voir la note 1 de
la page 204 du tome I des _Mémoires_.]

[Note 205: William _Pitt_, après avoir occupé le pouvoir sans
interruption pendant dix-sept ans, donna sa démission le 5 février
1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sidmouth, qui
signa la paix d'Amiens. Redevenu chef du cabinet au mois de mai 1804,
il mourut le 23 janvier 1806, à l'âge de 47 ans.]

[Note 206: L'empereur Paul Ier fut assassiné le 23 mars 1801.]

[Note 207: Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha débarqua à Aboukir,
avec un corps nombreux de Turcs; le 23 mai suivant, le général Baird
débarquait à Kosséïr, port d'Égypte, sur la mer Rouge, amenant de
l'Inde 1,000 Anglais et 10,000 Cipayes.]

       *       *       *       *       *

Les préliminaires de la paix entre la France et l'Angleterre,
arrêtés à Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en traité à
Amiens[208]. Le monde napoléonien n'était point encore fixé; ses
limites changeaient avec la crue ou la décroissance des marées de nos
victoires.

[Note 208: Le traité de paix d'Amiens entre les républiques française
et batave et l'Espagne, d'une part; l'Angleterre, d'autre part; fut
signé le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf années.]

C'est à peu près alors que le premier consul nommait
Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-Domingue, et
incorporait l'île d'Elbe à la France[209], mais Toussaint,
traîtreusement enlevé, devait mourir dans un château-fort
du Jura[210], et Bonaparte se nantissait d'une prison à
Porto-Ferrajo[211], afin de subvenir à l'empire du monde quand il n'y
aurait plus de place.

[Note 209: Le 26 août 1802, l'île d'Elbe fut réunie au territoire
français.]

[Note 210: Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleurs
le _Bonaparte noir_, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.]

[Note 211: Porto-Ferrajo était la capitale de l'île d'Elbe.
Napoléon y résidera du 4 mai 1814 au 26 février 1815; c'est de là
qu'il appareillera pour débarquer au golfe Jouan et pour aller aux
Tuileries, à Waterloo, à Sainte-Hélène.]

Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix ans, et bientôt
consul à vie[212]. Il se trouve à l'étroit dans la vaste domination
que la paix avec l'Angleterre lui avait laissée: sans s'embarrasser
du traité d'Amiens, sans songer aux guerres nouvelles où sa
résolution va le plonger, sous prétexte de la non-évacuation de
Malte, il réunit les provinces du Piémont aux États français[213],
et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l'occupe[214].
L'Angleterre rompt avec nous: cette rupture a lieu du 13 au 20 mai
1803, et le 22 mai paraît le décret sauvage qui enjoint d'arrêter
tous les Anglais commerçant ou voyageant en France.

[Note 212: Le Sénatus-Consulte proclamant Napoléon Bonaparte consul à
vie est du 2 août 1802.]

[Note 213: Le 11 septembre 1802.]

[Note 214: Le 21 octobre 1802.]

Bonaparte envahit le 3 juin l'électorat de Hanovre: à Rome, je
fermais alors les yeux d'une femme ignorée.

Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d'Enghien: je vous l'ai
racontée. Le même jour, le Code civil ou le Code Napoléon est décrété
pour nous apprendre à respecter les lois[215].

[Note 215: Ce fut, en effet, la loi du 30 ventôse an XII (21 mars
1804), qui réunit sous le titre de _Code civil des Français_ toutes
lois sur les matières civiles précédemment votées par le Corps
législatif.]

Quarante jours après la mort du duc d'Enghien, un membre du Tribunat,
nommé Curée, fait, le 30 avril 1804, la motion d'élever Bonaparte
au suprême pouvoir, apparemment parce qu'on avait juré la liberté:
jamais maître plus éclatant n'est sorti de la proposition d'un
esclave plus obscur[216].

[Note 216: Jean-François _Curée_ (1756-1835), avait fait
successivement partie de l'Assemblée législative, de la Convention,
du Conseil des Cinq Cents et du Tribunat. Son nom pourtant était
resté ignoré. Ce fut sans doute en raison de son obscurité même
qu'il fut choisi pour déposer sur le bureau du Tribunat une motion
demandant l'établissement de l'Empire en faveur de Napoléon Bonaparte
et de sa famille: «Avec lui, disait-il, _le peuple français sera
assuré de conserver sa dignité, son indépendance et son territoire..._»
Le tribun Curée n'était pas prophète. Si ses prévisions ne se
réalisèrent pas, ses espérances du moins ne furent pas déçues. Six
semaines après sa motion, le 14 juin 1804, il était nommé commandeur
de la Légion d'honneur. Le 14 août 1807, après la suppression du
Tribunat, l'Empereur le fit entrer au Sénat conservateur. Le 15 juin
1808, il était créé comte de la Bédissière.]

Le Sénat conservateur change en décret la proposition du
Tribunat[217]. Bonaparte n'imite ni César ni Cromwell: plus assuré
devant la couronne, il l'accepte. Le 18 mai il est proclamé empereur
à Saint-Cloud[218], dans les salles dont lui-même chassa le peuple,
dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette d'Angleterre
empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives
qui la conduisirent à l'échafaud, et d'où Charles X est parti pour
son dernier exil.

[Note 217: Le 4 mai 1804, le Sénat conservateur, sur le rapport de
Lacépède, émit à son tour le voeu que Napoléon fût empereur, que
l'Empire fût héréditaire. Il y eut seulement trois opposants, dont
deux connus: Grégoire et Lambrechts. Sieyès et Lanjuinais étaient
absents.--Au Tribunat, il n'y avait eu qu'un seul vote négatif.]

[Note 218: Le sénatus-consulte voté le 18 mai, portait que l'Empire
serait héréditaire de mâle en mâle; que l'Empereur aurait la faculté
d'adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir en ligne
collatérale à ses frères Joseph et Louis, et à leurs descendants;
qu'il exercerait une autorité absolue sur tous les princes de sa
famille; qu'il jouirait d'une liste civile de vingt-cinq millions,
outre les palais royaux; qu'une dotation d'un million serait affectée
à chacun des princes.--Lucien et Jérôme étaient privés de l'hérédité
pour avoir contracté des mariages peu en rapport avec leur rang, et
sans autorisation du chef de leur famille.

Le même jour, 18 mai, les sénateurs se précipitèrent sur la route
de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel empereur.
Celui, qui le premier, le salua du nom de Majesté, fut le régicide
Cambacérès, qui, dans la nuit du 19 au 20 janvier, avait dit:
«Citoyens représentants, en prononçant la mort du dernier roi des
Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera jamais,
et qui sera gravé par le burin de l'immortalité, dans les fastes des
nations ... Qu'une expédition du décret de mort soit envoyée, _à
l'instant_, au Conseil exécutif, pour le faire exécuter _dans les 24
heures de la notification_.»]

Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau en 1790 avait
dit: «Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile
inconsidération qui nous a conduits d'âge en âge à toutes les crises
qui nous ont successivement affligés. Il semble que nos yeux ne
puissent être dessillés et que nous ayons résolu d'être, jusqu'à la
consommation des siècles, des enfants quelquefois mutins et toujours
esclaves.»

Le plébiscite du 1er décembre 1804 est présenté à Napoléon[219];
l'empereur répond: _Mes descendants conserveront longtemps ce trône_.
Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir,
on est consolé par leur courte durée.

[Note 219: L'établissement de l'Empire avait été soumis à la sanction
du peuple. Le résultat de 60,000 registres ouverts dans les 108
départements constata 3,572,329 votes affirmatifs et 2,569 négatifs.
Ce fut le 1er décembre 1804 que le Sénat présenta à Napoléon les
résultats de ce _plébiscite_.]

       *       *       *       *       *

Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de
l'empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière:
«Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour
gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos
volontés par l'organe du prophète Élie; qui avez également répandu
l'onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le
ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de
vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que,
malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd'hui
empereur en votre nom.» Pie VII n'étant encore qu'évêque d'Imola
avait dit en 1797: «Oui, mes très chers frères, _siate buoni
christiani, e sarete ottimi democratici_. Les vertus morales rendent
bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l'esprit
de démocratie: Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique et des
illustres républicains de Rome.» _Quo turbine fertur vita hominum?_

Le 18 mars 1805, l'empereur déclare au Sénat qu'il accepte la
couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de
la République cisalpine[220]: il était à la fois l'inspirateur secret
du voeu et l'objet public du voeu. Peu à peu l'Italie entière se
range sous ses lois; il l'attache à son diadème, comme au XVIe siècle
les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur
chapeau.

[Note 220: Napoléon, dans ce discours du 18 mars, prononça des
paroles que sa conduite devait singulièrement démentir: «...
Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le
continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire, par les lois
constitutionnelles de l'État, y restera réuni. _Aucune nouvelle
province ne sera incorporée dans l'Empire ... Dans toutes les
circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même
modération;_ et nous espérons que _notre peuple n'aura plus besoin_
de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours montrés
pour défendre ses légitimes droits.»]

L'Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure:
l'Autriche adhère au traité de Pétersbourg[221] conclu entre la
Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une
entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d'ignobles
moqueries[222]. La troisième coalition continentale s'ourdit. Ces
coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur;
Napoléon s'éjouissait dans les tempêtes: il profite de celle-ci.

[Note 221: Aux termes du traité de Saint-Pétersbourg, entre la
Grande-Bretagne et la Russie, signé le 11 avril 1805, les deux
puissances contractantes s'engageaient à aider dans la mesure de
leurs forces à la formation d'une grande ligue européenne, destinée
à assurer l'évacuation du Hanovre et du nord de l'Allemagne,
l'indépendance effective de la Hollande et de la Suisse le
rétablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation du
royaume de Naples, enfin la complète évacuation de l'Italie, y
comprise l'île d'Elbe.--L'Autriche accéda, le 9 août 1805, au traité
de Saint-Pétersbourg.--Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on
a imprimé par erreur, au lieu de traité de Pétersbourg, traité de
_Presbourg_.]

[Note 222: Une entrevue eut lieu à Potsdam, entre l'empereur
Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume III, le 1er octobre 1805. Les
deux souverains se promirent, sur le tombeau de Frédéric II, d'unir
leurs efforts pour réprimer l'ambition de Napoléon.--Les «moqueries»
auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent dans le 17e
bulletin de la Grande-Armée (campagne de Prusse), daté par Napoléon
de _Potsdam, 25 octobre 1806_: «Le résultat du célèbre serment fait
sur le tombeau du grand Frédéric a été la bataille d'Austerlitz ...
On fit quarante-huit heures après sur ce sujet une gravure qu'on
trouve dans toutes les boutiques et qui excite le rire même des
paysans. On y voit _le bel empereur de Russie, près de lui la reine_,
et, de l'autre côté le roi qui lève la main sur le tombeau du grand
Frédéric. La reine elle-même, drapée d'un schall, à peu près comme
les gravures de Londres _représentent lady Hamilton, appuie la main
sur son coeur et a l'air de regarder l'empereur de Russie_.»]

Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion
avec des chaloupes, il s'élance. Une armée organisée par Davout se
transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805,
l'empereur harangue ses cent soixante mille soldats: la rapidité
de son mouvement déconcerte l'Autriche. Combat du Lech, combat de
Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît
devant Ulm; il fait à Mack le commandement: _Armes bas!_ Mack obéit
avec ses trente mille hommes. Munich se rend; l'Inn est passé,
Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre
dans une de ces capitales qu'il visitera tour à tour: Il traverse
Vienne; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite
jusqu'au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la
Bohême s'insurge; à droite les Hongrois se lèvent; l'archiduc Charles
accourt d'Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition
et ne s'étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz
porteur d'un ultimatum.

Arrive le deux décembre 1805, la journée d'Austerlitz. Les alliés
attendaient un troisième corps russe qui n'était plus qu'à huit
marches de distance. Kutuzof soutenait qu'on devait éviter de
risquer une bataille; Napoléon par ses manoeuvres force les Russes
d'accepter le combat: ils sont défaits. En moins de deux mois les
Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de
l'Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse
vient féliciter Napoléon à son quartier général: «Voilà, lui dit le
vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l'adresse.»

François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux:
«Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j'habite
depuis deux mois.--Vous savez si bien tirer parti de cette
habitation, répondit François, qu'elle doit vous plaire.» De pareils
souverains valaient-ils la peine d'être abattus? Un armistice
est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée
d'étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille
d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.

Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon
fabrique deux rois, l'électeur de Bavière et l'électeur de
Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les
dévorait pour les transformer en monarchies; et, contradictoirement
à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schoenbrünn, il
déclare que _la dynastie de Naples a cessé de régner_; mais c'était
pour la remplacer par la sienne: à sa voix, les rois entraient
ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne
s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon: on voit marcher à
la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir
le pont d'Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d'y
passer.

La guerre commencée dans le Tyrol s'était poursuivie tandis qu'elle
continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve
un homme debout, on respire: Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme
son maître; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon; elle lui
semblait stupidité ou folie. L'empereur d'Autriche abandonna Hofer.
Lorsque je traversai le lac de Garde, qu'immortalisèrent Catulle et
Virgile, on me montra l'endroit où fut fusillé le chasseur: c'est ce
que j'ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du
prince[223].

[Note 223: André _Hofer_--le glorieux aubergiste, le Cathelineau du
Tyrol, celui que M. Thiers appelle _le nommé_ Hofer, absolument comme
on dit, dans un procès-verbal de police dressé contre un cabaretier:
_le nommé_ un tel,--André Hofer ne périt point à ce moment, mais
cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre de 1809, il défendit
héroïquement l'indépendance de sa patrie. Après le traité de paix
signé à Vienne entre la France et l'Autriche (14 octobre 1809), il
mit bas les armes avec les paysans qu'il avait soulevés. Accusé de
conserver des intelligences avec les Autrichiens, il fut arrêté
et conduit à Mantoue. Le conseil de guerre, devant lequel il fut
traduit, n'osa pas le condamner à mort; deux voix se prononcèrent
même pour l'acquittement; la majorité vota la détention dans une
forteresse. Napoléon ne l'entendait point ainsi, et, le 10 février
1810, il écrivit au prince Eugène: «Mon fils, je vous avais mandé
de faire venir Hofer à Paris; mais puisqu'il est à Mantoue, envoyez
l'ordre de former, sur le champ, une commission militaire _pour le
juger et faire exécuter_ à l'endroit où votre ordre arrivera. Que
tout cela soit l'affaire de vingt-quatre heures.» (_Mémoires du
prince Eugène_, tome VI).--À peine le vice-roi eut-il reçu cet ordre,
qu'il s'empressa de le faire exécuter. Hofer marcha au supplice avec
une fermeté calme et sereine: il refusa de se laisser bander les
yeux, et lorsqu'on voulut qu'il se mît à genoux: «Je suis debout,
dit-il, devant Celui qui m'a créé, et c'est debout que je lui veux
rendre mon âme.» Il donna lui-même l'ordre de faire feu; il ne fut
tué qu'à la seconde décharge.]

Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau
roi de Bavière[224]: les trônes s'abattaient de toute part dans la
famille d'un soldat de la Corse. Le 20 février l'empereur décrète la
restauration de l'église de Saint-Denis; il consacre les caveaux
reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n'y
sera jamais enseveli: l'homme creuse la tombe; Dieu en dispose.

[Note 224: La princesse _Augusta-Amélie_, née le 21 juin
1788, fille de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, et de
Frédérique-Guillelmine-Caroline, princesse de Bade. Le traité de
Presbourg (26 décembre 1805) avait fait de l'électorat de Bavière un
royaume auquel avait été annexé le Tyrol. La princesse Augusta-Amélie
mourut en 1851.]

Berg et Clèves sont dévolus à Murat[225], les Deux-Siciles à
Joseph[226]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de
Napoléon et l'Université est érigée[227].

[Note 225: Le 15 mars 1806, Joachim Murat, beau-frère de Napoléon par
son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est déclaré
grand-duc de _Clèves_ et de _Berg_.]

[Note 226: Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est déclaré roi des
_Deux-Siciles_.]

[Note 227: Elle fut instituée par la loi du 10 mai 1806. Aucune
école, aucun _établissement quelconque d'instruction_ ne pouvait
être formé hors de l'Université impériale _sans l'autorisation de
son chef_. C'était la centralisation et le despotisme appliqués à
l'instruction publique. Les esprits eux-mêmes étaient enrégimentés,
si bien que le grand-maître de l'Université put s'écrier un jour en
tirant sa montre: «Voici que l'on commence à dicter un thème latin
dans tous les lycées de l'Empire!»]

La République batave, contrainte à aimer les princes, envoie le 5
juin 1806 implorer Napoléon, afin qu'il daignât lui accorder son
frère Louis pour roi[228].

[Note 228: Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclamé roi de
Hollande, conformément à un traité conclu le 24 mai avec le
gouvernement de la république batave.]

L'idée de l'association de la Batavie à la France par une union
plus ou moins déguisée ne provenait que d'une convoitise sans règle
et sans raison: c'était préférer une petite province à fromage
aux avantages qui résulteraient de l'alliance d'un grand royaume
ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de
l'Europe; c'était confirmer aux Anglais la position de l'Inde, en
les obligeant, pour leur sûreté, de garder le cap de Bonne-Espérance
et Ceylan dont ils s'étaient emparés à notre première invasion de la
Hollande. La scène de l'octroiement des Provinces-Unies au prince
Louis était préparée: on donna au château des Tuileries une seconde
représentation de Louis XIV faisant paraître au château de Versailles
son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand
gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense
entre; Bonaparte lui dit: «Chouchou, répète-nous la fable que tu as
apprise.» L'enfant aussitôt: _Les grenouilles qui demandent un roi._
Et il continue:

    Les grenouilles, se lassant
    De l'état démocratique,
    Par leurs clameurs firent tant
  Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.

Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l'empereur, selon
une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles: s'il était de
grande société, il n'était pas toujours de bonne compagnie[229].

[Note 229: «Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé.»
_Mes Souvenirs sur Napoléon_, par le comte Chaptal, p. 322.]

Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédération des
États du Rhin; quatorze princes allemands se séparent de l'Empire,
s'unissent entre eux et avec la France: Napoléon prend le titre de
protecteur de cette confédération[230].

[Note 230: Aux termes du _Traité de la Confédération des États du
Rhin_, entre l'empereur Napoléon et quatorze princes du midi et de
l'ouest de l'Allemagne, les intérêts communs des États confédérés
devaient être traités dans une Diète siégeant à Francfort-sur-le-Mein
et divisée en deux collèges, celui des rois et celui des princes.
Dans le premier, siègeraient les représentants des rois de Bavière et
de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt, et
du _Prince-primat_, archevêque de Mayence. Dans le second collège,
siègeraient huit petits princes portant des titres inférieurs. Les
contingents de troupes étaient fixés, comme suit: pour la France,
200,000 hommes; la Bavière, 30,000; le Wurtemberg, 12,000; Bade,
8,000; les autres États, 23,000; en tout, 273,000 hommes.

Dans les six années suivantes, la Confédération du Rhin s'augmentera
de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux, à l'exception
de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, des ducs de Brunswick,
d'Oldenbourg, du roi de Suède en sa qualité de duc de Poméranie et du
roi de Danemark comme duc de Holstein.

Cet acte fédératif ne sera d'ailleurs jamais exécuté par Napoléon que
sous le rapport des levées d'hommes et des subsides. Il ne servira
qu'à resserrer le joug imposé aux Allemands.]

Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant signée[231],
François II, par suite de la confédération du Rhin, renonce le
6 août à la dignité d'empereur électif d'Allemagne et devient
empereur héréditaire d'Autriche: le Saint-Empire romain croule[232].
Cet immense événement fut à peine remarqué; après la Révolution
française, tout était petit; après la chute du trône de Clovis, on
entendait à peine le bruit de la chute du trône germanique.

[Note 231: L'empereur Alexandre refusa de ratifier ce traité, conclu
à Paris et signé seulement à titre provisoire par le représentant de
la Russie, M. d'Oubril.]

[Note 232: À partir de ce moment, François II se désigna comme
_empereur héréditaire d'Autriche_, sous le nom de _François Ier_.]

Au commencement de notre Révolution, l'Allemagne comptait une
multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient à
attirer vers elles les différents pouvoirs: l'Autriche créée par
le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le
pays et s'asseyaient tant bien que mal sur les bases du traité de
Westphalie. L'Allemagne rêvait l'unité politique; mais il manquait
à l'Allemagne, pour arriver à la liberté, l'éducation politique,
comme pour arriver à la même liberté l'éducation militaire manque à
l'Italie. L'Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait à
ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pèchent contre
les règles de l'art, mais n'en représentent pas moins la majesté de
la religion et la puissance des siècles.

La confédération du Rhin est un grand ouvrage inachevé, qui demandait
beaucoup de temps, une connaissance spéciale des droits et des
intérêts des peuples; il dégénéra subitement dans l'esprit de celui
qui l'avait conçu: d'une combinaison profonde, il ne resta qu'une
machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa première visée de génie
passée, n'apercevait plus que de l'argent et des soldats; l'exacteur
et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la
politique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis d'immenses
ébauches.

Remueur de tout, Napoléon imagina vers cette époque le grand
Sanhédrin[233]: cette assemblée ne lui adjugea pas Jérusalem; mais,
de conséquence en conséquence, elle a fait tomber les finances du
monde aux échoppes des Juifs, et produit par là dans l'économie
sociale une fatale subversion.

[Note 233: Sur l'ordre de Napoléon, une Assemblée de députés israélites
se réunit à Paris, le 26 juillet 1806, à l'effet d'indiquer au
gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires susceptibles
de participer aux droits civils et politiques, en modifiant celles de
leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient isolés de
leurs concitoyens. Cette assemblée adressa à toutes les synagogues
de l'empire français, du royaume d'Italie et de l'Europe une
proclamation leur annonçant l'ouverture à Paris, pour le 20 octobre
1806, du _grand Sanhédrin_.--C'était le nom donné, à Jérusalem,
au Conseil suprême des Juifs, dont les séances se tenaient dans
une salle, moitié comprise dans le temple, moitié en dehors de cet
édifice.--Ouvertes à Paris le 9 février 1807, les séances du grand
Sanhédrin se terminèrent, le 9 mars suivant, par une déclaration
solennelle et publique, ainsi conçue:

«Après un intervalle de quinze siècles, 71 docteurs de la loi et
notables d'Israël s'étant constitués en grand Sanhédrin, afin de
trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses, et
conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d'exemples
à tous les Israélites, ils déclarent que leur loi contient des
dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les
premières sont absolues, mais que les dernières, destinées à régir
le peuple d'Israël dans la Palestine, ne sauraient être applicables
depuis qu'il ne se forme plus en corps de nation.--La polygamie
permise par la loi de Moïse, n'étant qu'une simple faculté et hors
d'usage en Occident, est interdite.--L'acte civil du mariage doit
précéder l'acte religieux.--Nulle répudiation ou divorce ne peut
avoir lieu que suivant les formes voulues par les lois civiles.--Les
mariages entre Israélites et Chrétiens sont valables.--La loi de
Moïse oblige de regarder comme frères les individus des nations
qui reconnaissent un Dieu Créateur.--Tous les Israélites doivent
exercer, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur
croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les
hommes reconnaissant un Dieu créateur, des actes de justice et de
charité prescrits par les livres saints.--Tout Israélite, traité
par les lois comme citoyen, doit obéir aux lois de la patrie, et
se conformer, dans toutes les transactions, aux dispositions du
code civil qui y est en usage. Appelé au service militaire, il est
dispensé, pendant la durée de ce service, de toutes les observances
religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.--Les Israélites
doivent, de préférence, exercer les professions mécaniques et
libérales, et acquérir des propriétés foncières, comme autant de
moyens de s'attacher à leur patrie et d'y retrouver la considération
générale.--La loi de Moïse n'autorisant pas l'usure et n'admettant
que l'intérêt légitime dans le prêt entre Israélites et non
Israélites, quiconque transgresse cette loi viole un devoir religieux
et pèche notoirement contre la volonté divine.»]

Le marquis de Lauderdale[234] vint à Paris remplacer M. Fox dans les
négociations pendantes entre la France et l'Angleterre, pourparlers
diplomatiques qui se réduisirent à ce mot de l'ambassadeur anglais
sur M. de Talleyrand: «C'est de la boue[235] dans un bas de soie.»

[Note 234: Lord _Lauderdale_ (1759-1839), ami de Fox et l'un
des chefs du parti whig. Après la chute de Napoléon, il soutint
énergiquement lord Holland dans toutes les propositions que fit ce
dernier en faveur du captif de Sainte-Hélène.--À la mort de Pitt,
Fox avait été appelé au ministère. Il ouvrit presqu'aussitôt des
négociations avec la France, et y apporta un grand désir de les
voir aboutir; mais lui-même ne tarda pas à suivre dans la tombe
son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Après lui, les
négociations commencées se poursuivirent, mais sans entrain, sans
conviction d'aucun côté. Moins d'un mois après la mort de Fox, les
conférences étaient tout à coup rompues, et lord Lauderdale, chargé
de les suivre à Paris, retournait en Angleterre.]

[Note 235: J'affaiblis l'expression. CH.--D'après Sainte-Beuve,
le mot aurait été dit, non par l'ambassadeur anglais, mais par un
général français,--ce n'est pas Cambronne,--ou peut-être même par
Napoléon. «Selon les uns, écrit-il dans ses _Nouveaux Lundis_, t.
XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand
dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu'il
le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f.... de la
m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général
Bertrand racontant une scène terrible dont il aurait été témoin,
et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants
reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent:
«Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.»
Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait la vérité.»]

       *       *       *       *       *

Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon
part de Saint-Cloud[236], arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les
magasins de l'ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est
tué[237] À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît
dans cette double bataille[238]; je ne la retrouvai plus à mon retour
de Jérusalem.

[Note 236: Napoléon quitta Saint-Cloud le 25 septembre 1806.]

[Note 237: Le combat de Saalfeldt, entre la division du général
Suchet, appartenant au corps du maréchal Lannes, et le prince Louis
de Prusse, commandant l'avant-garde du corps de Hohenlohe, eut
lieu le 10 octobre. Le prince _Louis_-Ferdinand de Prusse (et non
simplement le _prince Ferdinand_; l'histoire ne l'appelle jamais
que le prince Louis) y fut tué. Âgé de vingt-quatre ans, fils du
prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, il était l'idole
de l'armée. L'épée à la main, il cherchait à rallier ses régiments,
lorsqu'il fut attaqué corps à corps par un maréchal-des-logis du
10e de hussards, nommé Guindé. «Rendez-vous, colonel, lui dit le
sous-officier, ou vous êtes mort.» Le prince lui répondit par un coup
de sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le
prince tomba mort.]

[Note 238: Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la
plus importante est celle d'Auërstaedt, où le maréchal Davout eut
sur les bras la plus grande partie de l'armée prussienne, commandée
par le roi de Prusse en personne et par le duc de Brunswick. À
Iéna, Napoléon n'eut affaire, avec des forces supérieures, qu'à
la plus faible partie de l'armée ennemie. Davout avait devant
lui soixante mille hommes, et Napoléon quarante mille seulement.
L'Empereur intervertit complètement les rôles dans son cinquième
bulletin. Tandis qu'il réduisait à _cinquante mille_--au lieu de
_soixante_--l'armée contre laquelle avait eu à lutter Davout, il
portait à _quatre-vingt mille_--au lieu de _quarante_--celle qu'il
avait eu à combattre. Il ne fit de la bataille d'Auërstaedt qu'un
épisode très secondaire de la bataille d'Iéna, tandis qu'elle en
était l'événement capital et décisif. Et c'est ainsi que l'admirable
victoire d'Auërstaedt s'est presque effacée et a comme disparu dans
le rayonnement de celle d'Iéna.]

Le bulletin prussien peint tout dans une ligne; «_L'armée du roi a
été battue. Le roi et ses frères sont en vie._» Le duc de Brunswick
survécut peu à ses blessures[239]: en 1792, sa proclamation avait
soulevé la France; il m'avait salué sur le chemin lorsque, pauvre
soldat, j'allai rejoindre les frères de Louis XVI.

[Note 239: C'est à Auërstaedt que le duc de Brunswick fut
mortellement blessé. Il était âgé de 72 ans.]

Le prince d'Orange[240] et Moellendorf[241], avec plusieurs officiers
généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en
vertu de la capitulation de la place.

[Note 240: Le prince d'Orange, né en 1772, à la Haye, était fils de
Guillaume V, stadhouder de Hollande, dépossédé par les Français en
1794, et mort à Brunswick en 1806. Il rentra en Hollande dès 1813,
après la bataille de Leipsick, prit dès lors le titre de _prince
souverain_, reçut des Alliés en 1815 celui de _roi des Pays-Bas_, et
réunit sous son sceptre la Belgique et la Hollande, qu'il gouverna
sous le nom de Guillaume Ier. Réduit, après la révolution de Belgique
en 1830, à ne plus régner que sur la Hollande, il abdiqua en 1840, et
se retira à Berlin, où il mourut subitement en 1843.]

[Note 241: Richard-Joachim-Henri, comte de _Moellendorf_ (1725-1816),
feld-maréchal prussien. Il fut blessé à Auërstaedt et fait prisonnier
à Erfurt; Napoléon le rendit aussitôt à la liberté.]

Moellendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon
de Frédéric, qui en fait l'éloge dans l'_Histoire de son temps_,
de même que Mirabeau dans ses _Mémoires secrets_. Il assista à nos
désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d'Iéna: le duc de
Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et tomber à Auërstaedt
Ferdinand de Prusse[242], coupable seulement de haine généreuse
contre le meurtre du duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres
de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires:
les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de
l'avenir; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs
nouveaux, elles parurent et s'évanouirent.

[Note 242: Il faut lire: «Le duc de Brunswick vit à Clostercamp
immoler d'Assas, et tomber à _Saalfeldt_, _Louis_-Ferdinand de
Prusse.»]

Erfurt capitule[243]; Leipsick est saisi par Davout[244]; les
passages de l'Elbe sont forcés[245]; Spandau cède; Bonaparte fait
prisonnière à Potsdam l'épée de Frédéric[246]. Le 27 octobre 1806,
le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides
à Berlin, entend porter les armes d'une façon qui lui révèle des
grenadiers étrangers: Napoléon est arrivé. Pendant que le monument
de la philosophie s'écroulait au bord de la Sprée, je visitais à
Jérusalem le monument impérissable de la religion.

[Note 243: Le 16 octobre 1806.]

[Note 244: Le 18 octobre.]

[Note 245: Le 20 octobre, les maréchaux Davout et Lannes forcent le
passage de l'Elbe à Wittembourg et à Dessau.]

[Note 246: Le 25 octobre.]

Stettin, Custrin se rendent[247]; à Lubeck nouvelle victoire; la
capitale de la Wagrie est emportée d'assaut[248]; Blücher, destiné
à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C'est
l'histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées
dans un voyage en 1672 par Louis XIV.

[Note 247: Le 29 octobre, le général Lasalle, à la tête de 1200
hussards, fait capituler Stettin, place très forte sur l'Oder, et
capitale de la Poméranie prussienne. On y prend 5,000 hommes, 150
canons, d'immenses magasins.--Le 1er novembre, la place de Custrin,
située au milieu d'un vaste marais, bien approvisionnée, défendue par
près de 4,000 hommes et 90 pièces d'artillerie, se rend sans coup
férir au maréchal Davout. Par son occupation, l'armée française est
maîtresse du bas Oder.]

[Note 248: La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le général Blücher,
le duc de Brunswick-Oells, fils du vaincu d'Auërstaedt, dix autres
généraux, 12 à 13,000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir des
Français.--Deux jours après, le 8 novembre, avait lieu la reddition
de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie prussienne. Le
maréchal Ney y prend vingt généraux, 18,000 officiers ou soldats,
plus de 700 canons et d'immenses magasins en tous genres.]

Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système
continental, décret gigantesque qui mit l'Angleterre au ban du monde,
et fut au moment de s'accomplir; ce décret paraissait fou, il n'était
qu'immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d'un côté
les manufactures de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de
l'Italie, de l'autre il étendit le commerce anglais sur le reste du
globe: en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des
intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture
entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg.
Le blocus fut donc un acte douteux: Richelieu ne l'aurait pas
entrepris[249].

[Note 249: M. P. Lanfrey, dans son _Histoire de Napoléon Ier_ (tome
III, p. 511), juge en ces termes le décret de Berlin: «Une chose lui
manqua radicalement dès son origine, c'est de pouvoir être exécuté;
car son exécution supposait non plus la docilité, mais le zèle et
le concours des populations qui devaient en être victimes! Aussi
produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais il ne fut jamais
une loi que sur le papier, et l'on doit moins y voir un acte que
le défi d'une colère impuissante. Ce roi des rois, qui ne pouvait
pas, en réunissant toutes ses forces et tous ses moyens, parvenir à
mettre une barque à la mer, il décrétait avec un sang-froid superbe
«_que les îles britanniques seraient désormais en état de blocus!_»
Il interdisait tout commerce et toute correspondance avec elles, il
décidait que «tout individu, sujet de l'Angleterre, trouvé dans les
pays occupés par nos troupes, serait fait prisonnier de guerre,»
que les marchandises d'origine anglaise seraient saisies partout où
on les découvrirait; que «_toute propriété quelconque_, appartenant
à un sujet anglais, serait déclarée de bonne prise» ... Le décret
fut envoyé au Sénat avec un message dans lequel Napoléon disait
en substance que _son extrême modération_ ayant seule amené le
renouvellement de la guerre, il avait dû en venir à des dispositions
«qui répugnaient à son coeur; car il lui en coûtait de faire
dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et
_de revenir, après tant d'années de civilisation, aux principes qui
caractérisent la barbarie des premiers actes des nations_.» On ne
pouvait mieux qualifier ce monument de folie et d'orgueil.»]

Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est
parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et
la Prusse: en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d'oiseaux
de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux
de la Saale et de l'Elbe; le 6 décembre les trouve au delà de la
Vistule[250]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à
Varsovie, d'où s'étaient retirés les Russes, venus trop tard au
secours des Prussiens. L'électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien,
accède à la confédération du Rhin, et s'engage à fournir en cas de
guerre un contingent de vingt mille hommes[251].

[Note 250: Le 6 décembre, le maréchal Ney enleva aux Prussiens la
place forte de Thorn, située sur la rive droite de la Vistule.]

[Note 251: Un traité de paix et d'alliance fut signé à Posen, le 11
décembre, entre l'empereur Napoléon et l'Électeur de Saxe. Napoléon
donnait à l'Électeur le titre de roi, moyennant l'accession du prince
à la Confédération du Rhin, le payement de vingt-cinq millions,
l'engagement de fournir un contingent militaire et de livrer en tout
temps aux troupes de l'Empereur le passage de l'Elbe.]

L'hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de
France et de Russie; mais ces empires se sont abordés, et une
altération s'observe dans les destinées. Toutefois, l'astre de
Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février,
il garde le champ de bataille à Eylau: il reste de ce lieu de carnage
un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de
Napoléon[252]. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick
ouvre ses portes au maréchal Lefebvre[253], qui n'avait cessé de
dire aux artilleurs pendant le siège; «Je n'y entends rien; mais
fichez-moi un trou et j'y passerai.» L'ancien sergent aux gardes
françaises devint duc de Dantzick[254].

[Note 252: «La nuit était venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 56) mais il
n'était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce
champ de carnage où gisaient près de _quarante mille hommes_ morts,
mourants et blessés ... La moitié au moins des victimes de cette
tuerie était tombée de nos rangs, car si la canonnade du commencement
de l'action avait été plus meurtrière pour les Russes que pour nous,
nos attaques avaient été repoussées à plusieurs reprises, et rien à
la guerre n'entraîne plus de pertes qu'une attaque qui échoue.»--Dans
ses _Souvenirs militaires de 1804 à 1814_, page 148, le général de
Fezensac, qui faisait partie du 6e corps (celui du maréchal Ney),
raconte en ces termes sa visite au champ de bataille: «Le 9, au
matin, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau
et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de
bataille. Il était horrible et littéralement couvert de morts. Le
célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il
peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents
de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions,
parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et
il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «_Quel
massacre, et sans résultat!_» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre
aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait laissée le
champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels
on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les
habitants en fuite ...»]

[Note 253: Le 24 mai 1807.]

[Note 254: François-Joseph _Lefebvre_ (1755-1820). Il s'engagea aux
gardes-françaises le 10 septembre 1773 et y devint premier sergent
le 9 avril 1788. Général de brigade le 2 décembre 1793, général de
division le 10 janvier 1794, maréchal de France le 20 mai 1804, il
fut _créé duc de Dantzick_ le 28 mai 1807, quatre jours après la
prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de France le 4 juin
1814. Il eut de sa femme, la célèbre _Madame Sans-Gêne_, 14 enfants,
dont 12 fils, qui moururent tous avant leur père.]

Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts
et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons; nous
payâmes trop cher cette victoire: nous avions changé d'ennemi;
nous n'obtenions plus de succès sans que la veine française ne
fût largement ouverte. Koenigsberg est emporté[255]; à Tilsit un
armistice est conclu[256].

[Note 255: Le maréchal Soult l'occupa deux jours après la victoire de
Friedland, le 16 juin. Koenigsberg était la seconde capitale de la
Prusse. Cette place servait d'entrepôt général aux armées ennemies.
Soult lui imposa une contribution de huit millions de francs, s'y
empara d'une quantité énorme de magasins, de munitions, de fusils
anglais, et se rendit maître du fort de Pillau, qui assure la
navigation de la Baltique.]

[Note 256: Le 21 juin.]

Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un
radeau[257]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu'on
apercevait à peine: le sort du monde flottait sur le Niémen, où
plus tard il devait s'accomplir. À Tilsit on s'entretint d'un
traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne
était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées
moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte
devenait maître de l'Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses
dépendances au royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de
Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Égypte, ouvrant la
Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et
italiennes: c'étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon.
Un projet d'invasion de l'Inde par terre avait déjà été concerté en
1800 entre Napoléon et l'empereur Paul Ier.

[Note 257: La première entrevue des empereurs Napoléon et Alexandre
eut lieu le 25 juin.]

La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour
la reine de Prusse[258], ne voulut rien accorder à ses intercessions.
Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du
Niémen, et on lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des
empereurs[259]. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric,
fut rendue à la Prusse: on respectait le droit de l'ancienne
injustice; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des
territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe; Dantzick fut
rétabli dans son indépendance; on compta pour rien les hommes tués
dans ses rues et dans ses fossés: ridicules et inutiles meurtres de
la guerre! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois
frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de
Hollande et de Westphalie.

[Note 258: Depuis le début de la campagne, et jusqu'à la fin,
Napoléon, dans ses _Bulletins_, n'avait cessé de cribler d'épigrammes
la reine de Prusse; il n'avait pas rougi de descendre contre elle
jusqu'à l'insulte:

_1er bulletin de la Grande-Armée_, 8 octobre 1806:--«Maréchal,
dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous
d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a manqué; mais comme on
dit _qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats_,
soyons courtois, et marchons sans nous coucher pour la Saxe.»
L'Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est à
l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment de
dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts
l'incendie. Il semble voir _Armide dans son égarement_, mettant le
feu à son propre palais.»

_8e bulletin_, Weimar, 16 octobre.--«La reine de Prusse a été
plusieurs fois en vue de nos postes; elle est dans des transes et
dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son
régiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les généraux.
_Elle voulait du sang; le sang le plus précieux a coulé._»

_9e bulletin_, 16 octobre.--«La reine de Prusse était ici pour
souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie figure,
mais de peu d'esprit.»

_17e bulletin_, Postdam, 25 octobre.--«C'est de ce moment que la
reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et _les graves
occupations de sa toilette_, pour se mêler des affaires d'État,
influencer le roi et _susciter partout ce feu dont elle était
possédée_ ... (Vient ici le passage déjà cité à la note 2 de la page
195, sur la gravure où la reine de Prusse est représentée _appuyant
la main sur son coeur et ayant l'air de regarder l'empereur de
Russie_.)

_19e bulletin_, Charlottembourg, 27 octobre 1806.--«La reine, à son
retour de ses _ridicules et tristes voyages_ à Erfurth et à Weimar,
a passé la nuit à Berlin sans voir personne ... Tout le monde avoue
que _la reine est l'auteur des maux que soufre la nation prussienne_...
On a trouvé _dans l'appartement_ que la reine occupait à Postdam
le _portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait
présent_ ... On a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le
roi pendant trois ans ... Ces pièces démontreraient, si cela avait
besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les princes qui
laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires politiques.
Les notes, les rapports, _les papiers d'État étaient musqués_ et se
trouvaient _mêlés avec les chiffres et d'autres objets de toilette
de la reine_. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les
femmes de Berlin, mais aujourd'hui elles ont bien changé...»

_23e bulletin_, 30 octobre.--«Jusqu'à cette heure, nous avons 150
drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle
reine, _beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène
aux Troyens_.»]

[Note 259: Napoléon lui-même a raconté avec des insinuations peu
délicates les inutiles efforts que la reine fit pour le fléchir.
Pour toute concession il lui offrit une rose: «--Au moins avec
Magdebourg? lui dit la reine suppliante.--Je ferai observer à Votre
Majesté, lui répondit-il durement, que c'est moi qui l'offre, et vous
qui la recevez.»--Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie, fille du duc de
Mecklembourg-Strélitz, et de Caroline de Hesse-Darmstadt, née en
1776, avait épousé en 1793 le prince héréditaire de Prusse, devenu en
1797 Frédéric-Guillaume III. Elle mourut en 1810. Elle laissait deux
fils, dont l'un sera le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l'autre sera
l'empereur Guillaume Ier, qui recevra, le 2 septembre 1870, à Sedan,
l'épée du neveu de Napoléon.--La reine Louise fut enterrée dans le
parc de Charlottembourg. Ambassadeur à Berlin, en 1821, Chateaubriand
composa sur son tombeau une pièce de vers, dont voici la fin:

                  LE VOYAGEUR

  Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,
      A suspendu ces couronnes fanées?

                  LE GARDIEN

      Les beaux enfants dont ses vertus
      Ici-bas furent couronnées.

                  LE VOYAGEUR

  On vient.

                  LE GARDIEN

            C'est un époux: il porte ici ses pas
  Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

                  LE VOYAGEUR

  Il a donc tout perdu?

                  LE GARDIEN

                      Non: un trône lui reste.

                  LE VOYAGEUR

            Un trône ne console pas.]

       *       *       *       *       *

Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait
lui-même; presque simultanément il attaque la Russie, l'Espagne
et Rome: trois entreprises qui l'ont perdu. Vous avez vu dans le
_Congrès de Vérone_[260], dont la publication a devancé celle de ces
_Mémoires_, l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le traité
de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807[261]. Junot arrivé en
Portugal avait déclaré, d'après le décret de Bonaparte, que la maison
de Bragance _avait cessé de régner_; protocole adopté: vous savez
qu'elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui
se passait sur la terre, que Jean VI[262] ne connut ce décret que par
un numéro du _Moniteur_ apporté par hasard, et déjà l'armée française
était à trois marches de la capitale de la Lusitanie[263]. Il ne
restait à la cour qu'à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de
Gama et entendirent les chants de Camoëns.

[Note 260: _Congrès de Vérone, guerre d'Espagne, négociations,
colonies espagnoles_, par _M. de Chateaubriand_. Deux volumes in-8º,
1838.]

[Note 261: Le traité entre la France et l'Espagne, signé à
Fontainebleau, était destiné à demeurer secret. Il était fait trois
parts du Portugal,--qui pourtant n'était pas encore conquis et ne
devait jamais l'être entièrement. La partie nord,--sous le titre
de _Lusitanie septentrionale_, était attribuée à la princesse
Marie-Louise-Joséphine de Bourbon, et à son jeune fils, Charles-Louis
de Bourbon, roi d'Étrurie, dont le royaume (l'ancien grand-duché
de Toscane) était cédé à la France.--La partie sud (les Algarves
et l'Alentejo) était donnée en souveraineté à Godoï (prince de la
Paix), favori de la reine et du roi d'Espagne.--La partie centrale
(les provinces de Beira, Tras os Montès, Estrémadure) devait être
occupée par les troupes de Napoléon, mais s'il gardait ainsi en dépôt
le centre et le coeur du Portugal, c'était uniquement, disait le
traité, «_pour en disposer à la paix générale_». On promettait au roi
d'Espagne la moitié des colonies portugaises, et on lui donnait le
titre pompeux d'_Empereur des deux Amériques_. Puis venait un petit
article, jeté négligemment à la fin d'un annexe et qui était, en
réalité, tout le traité. Cet article stipulait «qu'un nouveau corps
de 40,000 hommes serait réuni à Bayonne, pour être prêt à entrer
en Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais
enverraient des renforts et menaceraient de l'attaquer.»]

[Note 262: Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine
Marie Ire, avait été nommé régent du royaume en 1792, lorsque sa mère
fut tombée en enfance. En 1807, à la suite de l'invasion française,
il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et
y prit le titre d'Empereur. Il fut proclamé roi du Portugal en 1816 à
la mort de sa mère, mais il ne revint dans ce pays qu'en 1821.]

[Note 263: Une armée d'environ 25,000 hommes, sous les ordres de
Junot, s'était mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807,
et s'était portée en Portugal. Moins de dix jours après, le 26
octobre, son avant-garde était à Abrantès, à vingt lieues de la
capitale, et le conseil du Régent ignorait encore son approche. Ce
prince n'avait connu la gravité de sa position qu'en recevant, le
25, le numéro du _Moniteur_, en date du 13, apporté à Lisbonne par
un bâtiment extraordinairement expédié de Londres à l'ambassadeur
anglais,--numéro renfermant cette sentence impériale: _La maison de
Bragance a cessé de régner en Europe._]

En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché
la Russie, le rideau se leva au midi; on vit d'autres régions
et d'autres scènes, le soleil de l'Andalousie, les palmiers du
Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans
l'arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des
guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.

Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la guerre changea;
Napoléon se trouva en contact avec l'Angleterre, son génie funeste,
et il lui apprit la guerre: l'Angleterre détruisit la flotte de
Napoléon à Aboukir, l'arrêta à Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses
derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d'évacuer l'Ibérie,
s'empara du midi de la France jusqu'à la Garonne, et l'attendit à
Waterloo: elle garde aujourd'hui sa tombe à Sainte-Hélène de même
qu'elle occupa son berceau en Corse.

Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napoléon, au nom de
Charles IV, tous les droits de ce monarque: le rapt des Espagnes
ne fait plus de Bonaparte qu'un prince d'Italie, à la façon de
Machiavel, sauf l'énormité du vol. L'occupation de la Péninsule
diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement
l'ami et l'allié, mais dont il porte au coeur la haine cachée. Dans
sa proclamation. Napoléon avait dit aux Espagnols: «Votre nation
périssait: j'ai vu vos maux, je vais y porter remède; je veux que
vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent: _Il fut le
régénérateur de notre patrie_[264].» Oui, il a été le régénérateur
de l'Espagne, mais il prononçait des paroles qu'il comprenait mal.
Un catéchisme d'alors, composé par des Espagnols, explique le sens
véritable de la prophétie:

[Note 264: _Proclamation de Napoléon aux Espagnols_, en date du 24
mai 1808.]

«Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?--Espagnol par la grâce de
Dieu.--Quel est l'ennemi de notre félicité?--L'empereur
des Français.--Qui est-ce?--Un méchant.--Combien a-t-il de
natures?--Deux, la nature humaine et la nature diabolique.--De qui
dérive Napoléon?--Du péché.--Quel supplice mérite l'Espagnol qui
manque à ses devoirs?--La mort et l'infamie des traîtres.--Que sont
les Français?--D'anciens chrétiens devenus hérétiques[265].»

[Note 265: Ce Catéchisme renfermait encore d'autres questions et
d'autres réponses. En voici quelques-unes:

«Combien y a-t-il d'empereurs des Français?--Un véritable en trois
personnes trompeuses.--Comment les nomme-t-on?--_Napoléon_, _Murat_
et _Manuel Godoï_ (le prince de la Paix).--Lequel des trois est le
plus méchant?--Ils le sont tous trois également.--De qui dérive
Napoléon?--Du péché.--Murat?--De Napoléon.--Et Godoï?--De la
fornication des deux.--Quel est l'esprit du premier?--L'orgueil et le
despotisme.--Du second?--La rapine et la cruauté.--Du troisième?--La
cupidité, la trahison et l'ignorance.--Comment les Espagnols
doivent-ils se conduire?--D'après les maximes de N.-S.-J.-C.--Qui
nous délivrera de nos ennemis?--La confiance entre nous autres et les
armes.--Est-ce un péché de mettre un Français à mort?--Non, mon père,
on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques.» (Mignet,
_Histoire de la Révolution française_, t. II, p. 836.)]

Bonaparte tombé a condamné en termes non équivoques son entreprise
d'Espagne: «J'embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire.
_L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop
cynique_, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai succombé; car
l'_attentat_ ne se présente plus que dans sa honteuse nudité, privé
de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon
intention. La postérité l'eût préconisé pourtant si j'avais réussi,
et avec raison peut-être, à cause de ses grands et heureux résultats.
Cette combinaison m'a perdu. Elle a perdu ma moralité en Europe,
ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre
d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs
de la France.»

Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, _est par trop
cynique_; mais ne nous y trompons pas: en s'accusant, le but de
Bonaparte est de chasser dans le désert, chargé de malédictions, un
attentat-émissaire, afin d'appeler sans réserve l'admiration sur
toutes ses autres actions.

L'affaire de Baylen perdue[266], les cabinets de l'Europe, étonnés
du succès des Espagnols, rougissent de leur pusillanimité.
Wellington[267] se lève pour la première fois sur l'horizon, au point
où le soleil se couche; une armée anglaise débarque le 31 juillet
1808 près de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises évacuent
la Lusitanie[268]. Soult avait en portefeuille des proclamations où
il s'intitulait Nicolas Ier roi de Portugal[269]. Napoléon rappela
de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim,
son beau-frère, il lui plut d'opérer une transmutation: il prit la
couronne de Naples sur la tête du premier et la posa sur la tête du
second; il enfonça d'un coup de main ces coiffures sur le front des
deux nouveaux rois, et ils s'en allèrent, chacun de son côté, comme
deux conscrits qui ont changé de shako[270].

[Note 266: Le 22 juillet 1808, le général Dupont, vaincu et cerné à
Baylen (Andalousie), signait la capitulation en vertu de laquelle
tout son corps d'armée était prisonnier de guerre. D'après le
_Rapport_ de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély _sur la capitulation_, le
corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en _présence sous
les armes_, 22,830 hommes, et en _effectif_, 27,067.]

[Note 267: Lorsqu'il débarqua en Portugal, le 31 juillet 1808, avec
dix mille hommes, renforcés de quatre mille quelques jours après,
Wellington ne portait encore que le nom de _sir Arthur Wellesley_. Ce
fut seulement après la bataille de Talaveyra (27 juillet 1809), qu'il
reçut la pairie et le titre de vicomte de Wellington. Il fut fait duc
à la bataille de Vittoria (21 juin 1813).]

[Note 268: Le 30 août 1808, Junot, battu le 21 à Vimeiro, dut signer
la convention de Cintra, aux termes de laquelle l'armée française
devait évacuer entièrement le territoire portugais, mais avec armes
et bagages et sans être prisonnière de guerre. Le gouvernement
anglais se chargeait de la transporter par mer à Lorient et à
Rochefort.]

[Note 269: Sur cette tentative du maréchal Soult et sur les moyens
dont il usa pour essayer de se faire roi de Portugal, le général
Thiébault a donné, dans ses _Mémoires_, tome IV, pages 337 et
suivantes, les détails les plus curieux.]

[Note 270: Le 6 juin 1808, décret impérial, daté de Bayonne, par
lequel Napoléon proclame roi des Espagnes et des Indes son frère
Joseph, transféré de Naples à Madrid.--Le 15 juillet 1808, autre
décret, déclarant roi de Naples, sous le nom de _Joachim-Napoléon_,
le maréchal Murat, grand-duc de Berg.]

Le 22 septembre, à Erfurt[271], Bonaparte donna une des dernières
représentations de sa gloire; il croyait s'être joué d'Alexandre et
l'avoir enivré d'éloges. Un général écrivait: «Nous venons de faire
avaler un verre d'opium au czar, et, pendant qu'il dormira, nous
irons nous occuper d'ailleurs.»

[Note 271: Chateaubriand commet ici une petite erreur de date. C'est
seulement le 27 septembre 1808 que Napoléon arriva à Erfurt et
qu'il eut avec Alexandre sa première entrevue. Les deux empereurs
se séparèrent le 14 octobre. Ce fut le 4 octobre qu'eut lieu la
représentation dans laquelle on joua l'_Oedipe_ de Voltaire et où
Talma dit le vers, si célèbre depuis:

  L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Ce soir-là «le parterre des rois» se composait des princes suivants:
le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi
de Westphalie, le duc de Weimar, le duc d'Oldenbourg, le duc de
Mecklembourg-Schwérin, le duc de Mecklembourg-Strélitz, le duc
Alexandre de Wurtemberg, le prince de la Tour-et-Taxis. (Voir le beau
livre de M. Albert Vandal sur _Napoléon et Alexandre Ier_, tome I,
pages 415 et 441.)]

Un hangar avait été transformé en salle de spectacle; deux fauteuils
à bras étaient placés devant l'orchestre pour les deux potentats; à
gauche et à droite, des chaises garnies pour les monarques; derrière
étaient des banquettes pour les princes: Talma, roi de la scène, joua
devant un parterre de rois. À ce vers:

  L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Alexandre serra la main de son _grand ami_, s'inclina et dit: «Je ne
l'ai jamais mieux senti.»

Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un niais; il en faisait
des risées; il l'admira quand il le supposa fourbe: «C'est un Grec
du Bas-Empire, disait-il, il faut s'en défier.» À Erfurt, Napoléon
affectait la fausseté effrontée d'un soldat vainqueur; Alexandre
dissimulait comme un prince vaincu: la ruse luttait contre le
mensonge, la politique de l'Occident et la politique de l'Orient
gardaient leurs caractères.

Londres éluda les ouvertures de paix qui lui furent faites, et le
cabinet de Vienne se déterminait sournoisement à la guerre. Livré de
nouveau à son imagination, Bonaparte, le 26 octobre, fit au Corps
législatif cette déclaration: «L'empereur de Russie et moi nous nous
sommes vus à Erfurt: nous sommes d'accord et invariablement unis pour
la paix comme pour la guerre.» Il ajouta: «Lorsque je paraîtrai
_au delà_ des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l'Océan pour
éviter la honte, la défaite ou la mort»: et le Léopard a paru _en
deçà_ des Pyrénées[272].

[Note 272: L'Empereur, dans ce même discours au Corps législatif,
annonçait solennellement «qu'il allait couronner dans Madrid le
roi d'Espagne et _planter ses aigles sur les forts de Lisbonne_,»
engagement théâtral qui n'empêchait pas nos troupes, à ce même
moment, d'évacuer le Portugal.]

Napoléon, qui croit toujours ce qu'il désire, pense qu'il reviendra
sur la Russie, après avoir achevé de soumettre l'Espagne en quatre
mois, comme il arriva depuis à la légitimité; conséquemment il retire
quatre-vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et de la
Prusse; il marche lui-même en Espagne[273]; il dit à la députation
de la ville de Madrid: «Il n'est aucun obstacle capable de retarder
longtemps l'exécution de mes volontés. Les Bourbons ne peuvent plus
régner en Europe; aucune puissance ne peut exister sur le continent
influencée par l'Angleterre.[274]»

[Note 273: Napoléon quitta Paris le 29 octobre 1808. Le 3 novembre,
il était à Bayonne, et le lendemain il entrait en Espagne.]

[Note 274: Réponse de Napoléon, le 15 décembre, à une députation
de la municipalité et des principaux membres du clergé de la ville
de Madrid. Dans cette réponse, il disait encore _qu'il lui serait
facile de gouverner l'Espagne, en y établissant autant de vice-rois
qu'il y avait de provinces_; que cependant il ne se refusait pas de
_céder au roi ses droits de conquête_ et de l'établir dans Madrid si
les habitants voulaient manifester leurs sentiments de fidélité et
donner l'exemple aux provinces. Qu'ils se hâtassent donc de prouver
la sincérité de leur soumission _en prêtant devant le Saint-Sacrement
un serment qui sortît non-seulement de la bouche mais du coeur_.--En
arrivant en Égypte, Bonaparte avait dit: «Peuples d'Égypte, je
respecte plus que les mameloucks Dieu, _son prophète et le Coran_.»
À Madrid, Napoléon respecte plus _le Saint-Sacrement_, que le
catholique peuple d'Espagne!]

Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et la prise de
Saragosse, dès le 21 février 1809, annonça la délivrance de l'univers.

Toute la vaillance des Français leur fut inutile: les forêts
s'armèrent, les buissons devinrent ennemis. Les représailles
n'arrêtèrent rien, parce que dans ce pays les représailles
sont naturelles. L'affaire de Baylen, la défense de Girone et
de Ciudad-Rodrigo, signalèrent la résurrection d'un peuple. La
Romana, du fond de la Baltique, ramène ses régiments en Espagne,
comme autrefois les Francs, échappés de la mer Noire, débarquèrent
triomphants aux bouches du Rhin[275]. Vainqueurs des meilleurs
soldats de l'Europe, nous versions le sang des moines avec cette
rage impie que la France tenait des bouffonneries de Voltaire et de
la démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ces milices du
cloître qui mirent un terme aux succès de nos vieux soldats: ils ne
s'attendaient guère à rencontrer ces enfroqués, à cheval, comme des
dragons de feu, sur les poutres embrasées des édifices de Saragosse,
chargeant leurs escopettes parmi les flammes au son des mandolines,
au chant des _boléros_ et au _requiem_ de la messe des morts: les
ruines de Sagonte applaudirent.

[Note 275: Le marquis de _La Romana_ (1761-1811). En juin 1807,
Napoléon avait obtenu du faible et imprévoyant Charles IV que 25,000
soldats espagnols fussent envoyés en Allemagne pour se joindre à
l'armée française. Ces troupes ne tardèrent pas à être dirigées sur
le Danemarck, pour s'opposer aux entreprises de l'Angleterre. Une
division très considérable, commandée par le général La Romana, avait
ses quartiers dans les îles de Fionie ou de Funen et de Langeland,
à huit cents lieues des Pyrénées. À la nouvelle des malheurs de
sa patrie, le marquis de La Romana résolut de lui porter secours,
et, déjouant la surveillance dont il était l'objet, il s'embarqua
sur des bâtiments anglais avec la majeure partie de sa division.
Le 17 août 1808, il débarquait en Espagne, où son arrivée n'allait
pas peu contribuer à enflammer encore davantage le patriotisme et
l'enthousiasme de ses compatriotes.]

Mais néanmoins le secret des palais des Maures, changés en basiliques
chrétiennes, fut pénétré; les églises dépouillées perdirent les
chefs-d'oeuvre de Velasquez et de Murillo; une partie des os de
Rodrigue à Burgos fut enlevée; on avait tant de gloire qu'on ne
craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on
n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Condé.

Lorsque, sortant des débris de Carthage, je traversai l'Hespérie
avant l'invasion des Français, j'aperçus les Espagnes encore
protégées de leurs antiques moeurs. L'Escurial me montra dans un seul
site et dans un seul monument la sévérité de la Castille: caserne
de cénobites, bâtie par Philippe II dans la forme d'un gril de
martyre, en mémoire de l'un de nos désastres, l'Escurial s'élevait
sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes
royales remplies ou à remplir, une bibliothèque à laquelle les
araignées avaient apposé leur sceau, et des chefs-d'oeuvre de Raphaël
moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fenêtres,
aux trois quarts brisées, s'ouvraient sur les espaces muets du ciel
et de la terre: la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois
le siècle et le dégoût du siècle.

Auprès du redoutable édifice à face d'Inquisition chassée au désert,
étaient un parc strié de genêts et un village dont les foyers enfumés
révélaient l'ancien passage de l'homme. Le Versailles des steppes
n'avait d'habitants que pendant le séjour intermittent des rois.
J'ai vu le mauvis, alouette de bruyère, perché sur la toiture à jour.
Rien n'était plus imposant que ces architectures saintes et sombres,
à croyance invincible, à mine haute, à taciturne expérience; une
insurmontable force attachait mes yeux aux dosserets secrets, ermites
de pierre qui portaient la religion sur leur tête.

Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard aux vallées de la
Sierra-Nevada et aux grèves des mers de Murcie! Là, au glas d'une
cloche qui ne tintera bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi
des laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des morts sans
mânes; là, dans des réfectoires vides, dans des préaux abandonnés où
Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche,
Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son cilice; à l'autel
d'une foi qui s'éteint, on s'accoutumait à mépriser le temps et la
vie: si l'on rêvait encore de passions, votre solitude leur prêtait
quelque chose qui allait bien à la vanité des songes.

À travers ces constructions funèbres on voyait passer l'ombre d'un
homme noir: c'était l'ombre de Philippe II, leur inventeur.

       *       *       *       *       *

Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les astrologues
appelaient la _planète traversière_: la même politique qui le jetait
dans l'Espagne vassale agitait l'Italie soumise. Que lui revenait-il
des chicanes faites au clergé? Le souverain pontife, les évêques, les
prêtres, le catéchisme même[276], ne surabondaient-ils pas en éloges
de son pouvoir? ne prêchaient-ils pas assez l'obéissance? Les faibles
États-Romains, diminués d'une moitié, lui faisaient-ils obstacle?
n'en disposait-il pas à sa volonté? Rome même n'avait-elle pas été
dépouillée de ses chefs-d'oeuvre et de ses trésors? il ne lui restait
que ses ruines.

[Note 276: Voici un fragment du Catéchisme en usage dans tous les
diocèses de l'Empire français:

«Suite du 4e commandement (Tes père et mère honoreras, etc.).

«_Demande._ Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs
envers Napoléon Ier, notre Empereur?

«_Réponse._ Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et
nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre Empereur, l'amour,
le respect, l'obéissance, la fidélité, le _service militaire_, les
_tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son Empire et
de son trône_; nous lui devons encore des _prières ferventes_ pour
son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l'État.

«_Demande._ Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers
notre Empereur?

«_Réponse._ C'est premièrement parce que Dieu, qui crée les empires
et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Empereur de
dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre
souverain, l'a rendu _le ministre de sa puissance et son image_ sur
la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, tant
par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné lui-même ce que
nous devons à notre souverain: il est né en obéissant à l'édit de
César-Auguste; il a payé l'impôt prescrit, et de même qu'il a ordonné
de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de
rendre à César ce qui appartient à César.

«_Demande._ Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir
envers notre Empereur?

«_Réponse._ Selon l'apôtre Saint-Paul, ils résisteraient à l'ordre
établi de Dieu même, et _se rendraient dignes de la damnation
éternelle_.» (_Catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'Empire
français_, p. 55 et 56. Paris, Mame frères, 1811.)]

Était-ce la puissance morale et religieuse du saint-siège dont
Napoléon avait peur? Mais, en persécutant la papauté, n'augmentait-il
pas cette puissance? Le successeur de saint Pierre, soumis comme il
l'était, ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de concert
avec le maître qu'en se trouvant forcé de se défendre contre
l'oppresseur? Qui poussait donc Bonaparte? la partie mauvaise de son
génie, son impossibilité de rester en repos: joueur éternel, quand il
ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait une fantaisie.

Il est probable qu'au fond de ces tracasseries il y avait quelque
cupidité de domination, quelques souvenirs historiques entrés de
travers dans ses idées et inapplicables au siècle. Toute autorité
(même celle du temps et de la foi) qui n'était pas attachée à
sa personne semblait à l'empereur une usurpation. La Russie et
l'Angleterre accroissaient sa soif de prépondérance, l'une par son
autocratie, l'autre par sa suprématie spirituelle. Il se rappelait
les temps du séjour des papes à Avignon, quand la France renfermait
dans ses limites la source de la domination religieuse: un pape
payé sur sa liste civile l'aurait charmé. Il ne voyait pas qu'en
persécutant Pie VII, en se rendant coupable d'une ingratitude sans
fruit, il perdait auprès des populations catholiques l'avantage
de passer pour le restaurateur de la religion: il gagnait à sa
convoitise le dernier vêtement du prêtre caduc qui l'avait couronné,
et l'honneur de devenir le geôlier d'un vieillard mourant. Mais enfin
il fallait à Napoléon un _département du Tibre_; on dirait qu'il
ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville
éternelle: Rome est toujours la grande dépouille de l'univers.

Pie VII avait sacré Napoléon. Prêt à retourner à Rome, on fit
entendre au pape qu'on le pourrait retenir à Paris: «Tout est prévu,
répondit le pontife; avant de quitter l'Italie, j'ai signé une
abdication régulière; elle est entre les mains du cardinal Pignatelli
à Palerme, hors de la portée du pouvoir des Français. Au lieu d'un
pape, il ne restera entre vos mains qu'un moine appelé Barnabé
Chiaramonti.»

Le premier prétexte de la querelle du chercheur de querelles fut
la permission accordée par le pape aux Anglais (avec lesquels lui
souverain pontife était en paix) de venir à Rome comme les autres
étrangers. Ensuite Jérôme Bonaparte ayant épousé aux États-Unis
mademoiselle Patterson, Napoléon désapprouva cette alliance: madame
Jérôme Bonaparte, prête d'accoucher, ne put débarquer en France et
fut obligée d'aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser le
mariage à Rome; Pie VII s'y refuse, ne trouvant à l'engagement aucune
cause de nullité, bien qu'il fût contracté entre un catholique et
une protestante[277]. Qui défendait les droits de la justice, de
la liberté et de la religion, du pape ou de l'empereur? Celui-ci
s'écriait: «Je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que
moi; il règne sur les esprits, et je ne règne que sur la matière:
les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre[278].» Ôtez la
mauvaise foi de Napoléon dans cette correspondance entre ces deux
hommes, l'un debout sur des ruines nouvelles, l'autre assis sur de
vieilles ruines, il reste un fonds extraordinaire de grandeur.

[Note 277: Le 24 décembre 1803, Jérôme Bonaparte avait épousé à
Baltimore Mlle Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson,
écuyer, président de la Banque de Baltimore et l'un des hommes les
plus riches des États-Unis. Au mois de mars 1805, les deux époux
vinrent en Europe et débarquèrent à Lisbonne, d'où, le 5 avril,
Jérôme partit pour Paris, engageant sa femme, déjà fort avancée dans
sa grossesse, à l'aller attendre en Hollande. Ce jour fut le dernier
où Mme Jérôme Bonaparte ait vu son mari. Celle-ci se rendit, non en
Hollande, mais en Angleterre, ainsi que le dit Chateaubriand, et, le
7 juillet 1805, elle accoucha d'un fils, qui fut baptisé sous le nom
de Jérôme-Napoléon Bonaparte. Dès le 24 mai précédent, l'Empereur
avait écrit au pape pour lui demander d'annuler le mariage. Pie VII
répondit, le 27 juin, qu'il n'était pas en son pouvoir de prononcer
une invalidation qui serait contraire aux lois de l'Église. «Si nous
usurpions, disait-il en terminant, une autorité que nous n'avons
pas, nous nous rendrions coupable d'un abus le plus abominable
devant le tribunal de Dieu et devant l'Église entière. Votre Majesté
même, dans sa justice, n'aimerait pas que nous prononçassions
un jugement contraire au témoignage de notre conscience et aux
principes invariables de l'Église.»--Au mois de novembre 1805, Mme
Jérôme Bonaparte retourna avec son fils aux États-Unis. Moins de
deux ans après, bien qu'elle ne fût pas morte, et qu'elle dût même
survivre à son mari, celui-ci épousait, le 12 août 1807, la princesse
Frédérique-Catherine de Wurtemberg. Le 8 décembre de la même année,
il était déclaré roi de Westphalie.]

[Note 278: C'est à M. de Fontanes que Napoléon dit un jour ces
paroles. En voici le texte complet: «Moi, je ne suis pas né à temps;
voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans être
contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que
moi, car il règne sur les esprits et je ne règne que sur la matière:
les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre.» _Histoire du
pape Pie VII_, par le chevalier Artaud de Montor.]

Une lettre datée de Benavente en Espagne, du théâtre de la
destruction, vient mêler le comique au tragique; on croit assister à
une scène de Shakspeare: le maître du monde prescrit à son ministre
des affaires étrangères d'écrire à Rome pour déclarer au pape que
lui, Napoléon, n'acceptera pas les cierges de la Chandeleur, que le
roi d'Espagne, Joseph, n'en veut pas non plus; les rois de Naples
et de Hollande, Joachim et Louis, doivent également refuser lesdits
cierges.

Le consul de France eut ordre de dire à Pie VII «que ce n'était ni
la pourpre ni la puissance qui donnent de la valeur à ces choses
(la pourpre et la puissance d'un vieillard prisonnier!), qu'il peut
y avoir en enfer des papes et des curés, et qu'un cierge bénit par
un curé peut être une chose aussi sainte que celui d'un pape.[279]»
Misérables outrages d'une philosophie de club.

[Note 279: Lettre de Napoléon au comte de Champagny, ministre
des relations extérieures, datée de _Benavente, 1er janvier
1809_.--_Correspondance de Napoléon Ier_, t. XVIII, p. 193.]

Puis Bonaparte, ayant fait une enjambée de Madrid à Vienne,
reprenant son rôle d'exterminateur, par un décret daté du 17 mai
1809, réunit les États de l'Église à l'empire français, déclare
Rome ville impériale libre, et nomme une _consulte_ pour en prendre
possession[280].

[Note 280: Dès le mois d'août 1807, afin, disait-il, d'assurer
ses communications avec Naples, Napoléon avait chargé le général
Lemarrois d'occuper une partie des États de l'Église, les provinces
d'Ancône, de Macerata, de Fermo et d'Urbin, et d'en percevoir les
revenus. Le 2 février 1808, les troupes françaises étaient entrées
à Rome, l'Empereur, cette fois, invoquant la nécessité de mettre
fin aux intrigues de la cour papale, intrigues dirigées contre sa
personne et son autorité. Le 2 avril suivant, un décret impérial
avait annexé au royaume d'Italie les légations d'Ancône, d'Urbin, de
Macerata et de Camerino. Le décret du 17 mai 1809 portant réunion
des États romains à l'Empire français n'était donc que la suite et
le couronnement d'une politique depuis longtemps conçue et dont le
dernier terme devait être fatalement l'enlèvement et la captivité du
pape.]

Le pape dépossédé résidait encore au Quirinal; il commandait encore
à quelques autorités dévouées, à quelques Suisses de sa garde;
c'était trop: il fallait un prétexte à une dernière violence; on
le trouva dans un incident ridicule, qui pourtant offrait une
preuve naïve d'affection: des pêcheurs du Tibre avaient pris un
esturgeon; ils le veulent porter à leur nouveau saint Pierre aux
Liens; aussitôt les agents français crient à l'_émeute_! et ce qui
restait du gouvernement papal est dispersé. Le bruit du canon du
château Saint-Ange annonce la chute de la souveraineté temporelle du
pontife[281]. Le drapeau pontifical abaissé fait place à ce drapeau
tricolore qui dans toutes les parties du monde annonçait la gloire et
les ruines. Rome avait vu passer et s'évanouir bien d'autres orages:
ils n'ont fait qu'enlever la poussière dont sa vieille tête est
couverte.

[Note 281: Le 10 juin 1809.]

       *       *       *       *       *

Le cardinal Pacca[282], un des successeurs de Consalvi qui s'était
retiré, courut auprès du saint-père. Tous les deux s'écrient:
_Consummatum est!_ Le neveu du cardinal, Tibère Pacca, apporte un
exemplaire imprimé du décret de Napoléon; le cardinal prend le
décret, s'approche d'une fenêtre dont les volets fermés ne laissaient
entrer qu'une lumière insuffisante, et veut lire le papier; il n'y
parvient qu'avec peine, en voyant à quelques pas de lui son infortuné
souverain et entendant les coups de canon du triomphe impérial. Deux
vieillards dans la nuit d'un palais romain luttaient seuls contre une
puissance qui écrasait le monde; ils tiraient leur vigueur de leur
âge: prêt à mourir on est invincible.

[Note 282: Barthélemy _Pacca_ (1756-1844), cardinal-doyen du
Sacré-Collège. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII,
rédigea et fit afficher la bulle d'excommunication lancée contre
Napoléon en 1809, fut enlevé de Rome en même temps que le Souverain
Pontife, et enfermé au fort de Fénestrelle. Il rejoignit le Pape à
Fontainebleau en 1813, le détermina à rétracter les concessions qu'il
venait de faire par le Concordat du 25 janvier et rentra avec lui à
Rome en 1814. Il a laissé d'intéressants _Mémoires_.]

Le pape signa d'abord une protestation solennelle; mais, avant de
signer la bulle d'excommunication depuis longtemps préparée, il
interrogea le cardinal Pacca: «Que feriez-vous? lui dit-il.--Levez
les yeux au ciel, répondit le serviteur, ensuite donnez vos ordres:
ce qui sortira de votre bouche sera ce que veut le ciel.» Le pape
leva les yeux, signa et s'écria: «Donnez cours à la bulle.»

Megacci posa les premières affiches de la bulle aux portes des
trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de
Saint-Jean-de-Latran[283]. Le placard fut arraché; le général
Miollis[284] l'expédia à l'empereur.

[Note 283: La bulle d'excommunication fut affichée dans la nuit du 10
au 11 juin.]

[Note 284: Sextius-Alexandre-François, comte _Miollis_ (1759-1828),
fit ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en
1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant militaire
des États-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, à Mantoue,
établi une fête en l'honneur de Virgile. Plus tard, il fit élever
une colonne à l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son frère,
Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne, de
1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lorsqu'il a peint, dans
_les Misérables_, avec de si admirables couleurs, le portrait de _M.
Charles-François-Bienvenu Myriel, évêque de D._]

Si quelque chose pouvait rendre à l'excommunication un peu de son
ancienne force, c'était la vertu de Pie VII: chez les anciens,
la foudre qui éclatait dans un ciel serein passait pour la plus
menaçante. Mais la bulle conservait encore un caractère de
faiblesse: Napoléon, compris parmi les _spoliateurs_ de l'Église,
n'était pas _expressément_ nommé. Le temps était aux frayeurs; les
timides se réfugièrent en sûreté de conscience dans cette absence
d'excommunication nominale. Il fallait combattre à coups de tonnerre;
il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas pris
le parti de se défendre; il fallait faire cesser le culte, fermer
les portes des temples, mettre les églises en interdit, ordonner
aux prêtres de ne plus administrer les sacrements. Que le siècle
fût propre ou non à cette haute aventure, utile était de la tenter:
Grégoire VII n'y eût pas manqué. Si d'une part il n'y avait pas assez
de foi pour soutenir une excommunication, de l'autre il n'y en avait
plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se fît chef
d'une Église séparée. L'empereur, par l'excommunication complète,
se fût trouvé dans des difficultés inextricables: la violence peut
fermer les églises, mais elle ne les peut ouvrir; on ne saurait ni
forcer le peuple à prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint
sacrifice. Jamais on n'a joué contre Napoléon toute la partie qu'on
pouvait jouer.

Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en
échec l'empire. Murat dépêcha sept cents Napolitains à Miollis,
l'inaugurateur de la fête de Virgile à Mantoue. Radet[285], général
de gendarmerie qui se trouvait à Rome, fut chargé d'enlever le pape
et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent prises, les
ordres donnés dans le plus grand secret et tout juste comme dans la
nuit de la Saint-Barthélemy: lorsqu'une heure après minuit frapperait
à l'horloge du Quirinal, les troupes rassemblées en silence devaient
monter intrépidement à l'escalade de la geôle de deux prêtres
décrépits.

[Note 285: Étienne _Radet_ (1762-1825). Il était l'homme des missions
pénibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de conduire
à Cette le duc d'Angoulême qui devait s'y embarquer pour l'Espagne.
Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé inspecteur général de
gendarmerie et grand prévôt de l'armée. Arrêté en 1816 et condamné
par un conseil de guerre à neuf ans de détention, il fut rendu à la
liberté par une ordonnance royale du mois de mars 1818.]

À l'heure attendue[286], le général Radet pénétra dans la cour du
Quirinal par la grande entrée; le colonel Siry, qui s'était glissé
dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le général monte
aux appartements: arrivé dans la salle des sanctifications, il y
trouve la garde suisse, forte de quarante hommes; elle ne fit aucune
résistance, ayant reçu l'ordre de s'abstenir: le pape ne voulait
avoir devant lui que Dieu.

[Note 286: C'était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.]

Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à la Porta Pia
avaient été brisées à coups de hache. Le pape, levé à la hâte,
se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences
ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques
prélats et des employés de la secrétairerie. Il était assis devant
une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on reste de part et
d'autre en silence. Radet pâle et déconcerté prit enfin la parole: il
déclare à Pie VII qu'il doit renoncer à la souveraineté temporelle
de Rome, et que si Sa Sainteté refuse d'obéir, il a ordre de la
conduire au général Miollis.

Le pape répondit que si les serments de fidélité obligeaient Radet
d'obéir aux injonctions de Bonaparte, à plus forte raison lui, Pie
VII, devait tenir les serments qu'il avait faits en recevant la
tiare; il ne pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l'Église
qui ne lui appartenait pas, et dont il n'était que l'administrateur.

Le pape ayant demandé s'il devait partir seul: «Votre Sainteté,
répondit le général, peut emmener avec elle son ministre.» Pacca
courut se revêtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.

Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l'office à
Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l'autel, blessé à la tête,
dépouillé de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du
préfet Cencius. Le peuple prit les armes; Cencius effrayé tomba
aux pieds de son captif: Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à
Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.

Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent la nuit dans
Agnani, forcèrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le
manteau pontifical sur les épaules, la tête ceinte de la tiare, les
mains armées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage:
Boniface en mourut de rage et de douleur.

Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même audace humaine, ni le
même orgueil du monde; les exemples étaient plus près de lui; ses
épreuves ressemblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même nom,
successeurs l'un de l'autre, ont été victimes de nos révolutions:
tous deux furent traînés en France par la _voie douloureuse_! l'un,
âgé de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer à Valence; l'autre,
septuagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII semblait
être le fantôme de Pie VI, repassant sur le même chemin.

Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste
maître déjà entre les mains des sbires et des gendarmes qui le
forçaient de descendre les escaliers sur les débris des portes jetées
à terre. Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798[287], trois
heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d'oeuvre
qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines
de la place Saint-Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé
du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia;
il fit le tour des murailles jusqu'à la porte du Peuple. Cette
Porte Pia, où tant de fois je me suis promené seul, fut celle par
laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, où
Pie VII avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse que
la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio que les refuges
de Claude Lorrain et du Poussin; merveilleux souvenirs de la beauté
des femmes et de la lumière de Rome; souvenirs du génie des arts
que protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et
consoler un prince captif et dépouillé.

[Note 287: Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on a imprimé
jusqu'ici: «le 20 février 1800». C'est le 20 février 1798 que le
Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le général Berthier, le futur
major-général de Napoléon, commandait alors à Rome. «Ici, je voudrais
pouvoir me taire, dit l'historien Botta, mais l'amour de la vérité
l'emporte, et je dirai que dans l'état d'abaissement où était tombé
le vénérable Pontife, il eut à supporter de la part des républicains
français des insultes telles, que ce n'eût pas été une faute beaucoup
plus grave de lui ôter la vie.» (Botta, _Histoire d'Italie de 1789 à
1814_, t. 3, p. 134.)]

Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa poche un _papetto_ de
vingt-deux sous comme un soldat à cinq sous par étape: il a recouvré
le Vatican. Bonaparte, au moment des exploits du général Radet, avait
les mains pleines de royaumes: que lui en est-il resté? Radet a
imprimé le récit de ses exploits; il en a fait faire un tableau qu'il
a laissé à sa famille: tant les notions de la justice et de l'honneur
sont brouillées dans les esprits.

Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontré les Napolitains
ses oppresseurs; il les bénit ainsi que la ville: cette bénédiction
apostolique se mêlant à tout, dans le malheur comme dans la
prospérité, donne un caractère particulier aux événements de la vie
de ces rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres rois.

Des chevaux de poste attendaient en dehors de la porte du Peuple. Les
persiennes de la voiture où monta Pie VII étaient clouées du côté
où il s'assit; le pape entré, les portières furent fermées à double
tour, et Radet mit les clefs dans sa poche; le chef des gendarmes
devait accompagner le pape jusqu'à la Chartreuse de Florence.

À Monterossi il y avait sur le seuil des portes des femmes qui
pleuraient: le général pria Sa Sainteté de baisser les rideaux de la
voiture pour se cacher. La chaleur était accablante. Vers le soir
Pie VII demanda à boire; le maréchal des logis Cardigny remplit une
bouteille d'une eau sauvage qui coulait sur le chemin; Pie VII but
avec grand plaisir. Sur la montagne de Radicofani le pape descendit
à une pauvre auberge; ses habits étaient trempés de sueur, et il
n'avait pas de quoi se changer; Pacca aida la servante à faire le
lit de Sa Sainteté. Le lendemain le pape rencontra des paysans;
il leur dit: «Courage et prières!» On traversa Sienne; on entra
dans Florence, une des roues de la voiture se brisa; le peuple ému
s'écriait: «_Santo padre! santo padre!_» Le pape fut tiré hors de la
voiture renversée par une portière. Les uns se prosternaient, les
autres touchaient les vêtements de Sa Sainteté, comme le peuple de
Jérusalem la robe du Christ.

Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse; il hérita
dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait
occupée Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans
la voiture et qu'il poussait des gémissements de souffrance. La
Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa; par une succession de
forêts de pins on arrivait aux Camaldules, et de là, de rocher en
rocher, à ce sommet de l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre
subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie; il n'eut que
le temps de demander un bréviaire au prieur; Pacca fut séparé du
souverain pontife.

De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de toutes parts;
on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l'eau, on lui
présentait des fruits; des gens de la campagne prétendaient le
délivrer et lui disaient: «_Vuole? dica._» Un pieux larron lui déroba
une épingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du
ciel.

À trois mille de Gênes une litière conduisit le pape au bord de
la mer; une felouque le transporta de l'autre côté de la ville à
Saint-Pierre d'Arena. Par la route d'Alexandrie et de Mondovi, Pie
VII gagna le premier village français; il y fut accueilli avec des
effusions de tendresse religieuse; il disait: «Dieu pourrait-il nous
ordonner de paraître insensible à ces marques d'affection?»

Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à
Grenoble: de même que ces garnisons d'Européens oubliées sur quelques
montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir
ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape
descend; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs
volent au-devant du nouvel opprimé; ils tombent à genoux; Pie VII
jette presque tout son corps hors de la portière; il étend ses mains
amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la
liberté de l'Italie avec l'épée, comme il avait défendu la liberté
de l'Espagne avec la foi; les deux glaives se croisent sur des têtes
héroïques.

De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré[288];
là, il s'était écrié quand on le montra au peuple: «_Ecce homo!_» Là,
Pie VI se sépara de Pie VII; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra;
il fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait vu
comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l'ombre accompagne le
corps. Pie VII portait l'anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu'il
expira: signe qu'il avait accepté les misères et les destinées de son
devancier.

[Note 288: Pie VI, traîné par le Directoire de prison en prison,
avait été amené à Valence le 11 juillet 1799; il mourut dans cette
ville le 29 août de la même année, en pardonnant à ceux qui depuis
dix-huit mois l'avaient traité avec tant de lâcheté et de barbarie:
«Recommandez surtout à mon successeur de pardonner aux Français comme
je leur pardonne de tout mon coeur.» Comme lui, son successeur sera
odieusement persécuté, et il pardonnera comme lui.]

À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements
de saint Basilisque; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui
dit: «Courage, mon frère Jean! demain nous serons ensemble.» Jean
répliqua: «Dieu soit loué de tout!» Il s'étendit à terre et mourut.

À Valence, Bonaparte commença la carrière d'où il s'élança sur Rome.
On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie
VI; on le poussa précipitamment à Avignon: c'était le faire rentrer
dans la petite Rome; il y put voir la glacière dans les souterrains
du palais d'une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de
l'ancien poète couronné[289], qui rappelait les successeurs de Saint
Pierre au Capitole.

[Note 289: Le poète Pétrarque, solennellement couronné au Capitole,
le jour de Pâques, 8 avril 1341, de lauriers qu'il consacra sur le
grand-autel de Saint Pierre. Il vécut longtemps à Avignon, qui était
alors la résidence des papes.]

Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes; au pont du
Var, il le voulut traverser à pied; il rencontra la population
divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs
habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond
silence. La reine d'Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi,
attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la
ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape
à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois; à son
grand étonnement, il tomba au milieu d'une illumination solitaire;
un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la
Corniche était pareillement illuminée; les vaisseaux aperçurent
de loin ces phares que le respect, l'attendrissement et la piété
allumaient pour le naufrage d'un moine captif. Napoléon revint-il
ainsi de Moscou? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des
bénédictions des peuples qu'il était précédé?

Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée[290], le
mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux
mandés à Paris furent exilés[291], et la consulte romaine formée
par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à
l'empire[292].

[Note 290: 6 juillet 1809.]

[Note 291: Ils avaient refusé d'assister au mariage de Napoléon et
de Marie-Louise. Après avoir juré de maintenir dans leur intégrité
les droits du Saint-Siège, et les voyant lésés par l'annulation du
mariage de l'Empereur, ils ne s'étaient pas cru permis de légitimer
par leur présence une seconde union. Napoléon les exila, confisqua
leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs traitements, et
leur interdit de porter les marques de la dignité cardinalice. Au
lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et des bas rouges,
ils durent porter des vêtements noirs. De là l'appellation que
les contemporains leur donnèrent et qui devait rester pour eux un
titre d'honneur: les _Cardinaux noirs_. Voici leurs noms: Consalvi,
di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti, della Somaglia,
Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppizoni et Gabrielli.]

[Note 292: Le Sénatus-consulte organique du 17 février 1810
sanctionna le décret du 17 mai 1809, qui avait ordonné la réunion à
l'Empire français de Rome et des États du pape.]

Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de
Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal
auteur, et qui permettait d'envoyer des bulles de confirmation à
différents évêques nommés[293]. L'empereur n'avait pas compté sur
tant de complaisance; il rejeta le bref parce qu'il lui eût fallu
mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il
avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre;
quelques-uns furent enfermés à Vincennes.

[Note 293: Bref du 20 septembre 1811.]

Le préfet de Nice écrivit à Pie VII que «défense lui était faite
de communiquer avec aucune église de l'empire, sous peine de
désobéissance; que lui, Pie VII, a cessé d'être l'organe de l'Église
parce qu'il prêche la rébellion et que _son âme est toute de fiel_;
que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est
assez puissante pour déposer un pape.»

Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dicté la minute d'une
pareille lettre?

Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de juin 1812,
le pape fut mandé en France. On lui enjoignit de changer d'habits:
dirigé sur Turin, il arriva à l'hospice du Mont-Cenis au milieu de
la nuit. Là, près d'expirer, il reçut l'extrême-onction. On ne lui
permit de s'arrêter que le temps nécessaire à l'administration du
dernier sacrement; on ne souffrit pas qu'il séjournât près du ciel.
Il ne se plaignit point; il renouvelait l'exemple de la mansuétude
de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu'elle
allait être décollée, voyant tomber l'agrafe de la chlamyde du
bourreau, elle dit à cet homme: «Voilà une agrafe d'or qui vient de
tomber de ton épaule; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n'as
gagné qu'avec beaucoup de travail.»

Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas à Pie VII de
descendre de voiture. S'il prenait quelque nourriture, c'était dans
cette voiture même, que l'on enfermait dans les remises de la poste.
Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau; Bonaparte trois
jours après franchissait le Niémen pour commencer son expiation. Le
concierge refusa de recevoir le captif, parce qu'aucun ordre ne lui
était encore parvenu. L'ordre envoyé de Paris, le pape entra dans le
château; il y fit entrer avec lui la justice céleste: sur la même
table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son
abdication.

Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le monde
politique, l'ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde
moral: sans la moindre utilité, il s'aliéna comme à plaisir les
peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les deux précipices
qu'il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une
étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l'Europe, comme
sur ce pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.

Pie VII n'est point étranger à ces _Mémoires_: c'est le premier
souverain auprès duquel j'aie rempli une mission dans ma carrière
politique, commencée et subitement interrompue sous le Consulat. Je
le vois encore me recevant au Vatican, le _Génie du christianisme_
ouvert sur sa table, dans le même cabinet où j'ai été admis aux pieds
de Léon XII et de Pie VIII. J'aime à rappeler ce qu'il a souffert:
les douleurs qu'il a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par
mon souvenir une dette de reconnaissance.

       *       *       *       *       *

Le 9 avril 1809, entre l'Angleterre, l'Autriche et l'Espagne,
se déclara la cinquième coalition, sourdement appuyée par le
mécontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant
de l'infraction de traités, passent tout à coup l'Inn à Braunau: on
leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire les Napoléon;
cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l'Espagne,
Bonaparte accourt en Bavière; il se met à la tête des Bavarois
sans attendre les Français; tout soldat lui était bon. Il défait à
Abensberg l'archiduc Louis[294], à Eckmühl l'archiduc Charles[295];
il scie en deux l'armée autrichienne, il effectue le passage de la
Salza[296].

[Note 294: 20 avril 1809.]

[Note 295: 22 avril.]

[Note 296: 28, 29, 30 avril.]

Il entre à Vienne[297]. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire
d'Essling. La relation de l'archiduc Charles porte que, le premier
jour, deux cent quatre-vingt-huit pièces autrichiennes tirèrent
cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de
quatre cents pièces jouèrent de part et d'autre. Le maréchal Lannes y
fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l'oublia;
l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui
les frappe.

[Note 297: Le 13 mai.]

La bataille de Wagram (6 juillet 1809) résume les différents combats
livrés en Allemagne: Bonaparte y déploie tout son génie. Le colonel
César de Laville, chargé de l'aller prévenir d'un désastre qu'éprouve
l'aile gauche, le trouve à l'aile droite dirigeant l'attaque du
maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à la gauche et
répare l'échec essuyé par Masséna. Ce fut alors, au moment où l'on
croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les
manoeuvres de l'ennemi, il s'écria: «La bataille est gagnée!» Il
oppose sa volonté à la victoire hésitante; il la ramène au feu comme
César ramenait par la barbe au combat ses vétérans étonnés. Neuf
cents bouches de bronze rugissent; la plaine et les moissons sont
en flammes; de grands villages disparaissant; l'action dure douze
heures. Dans une seule charge, Lauriston[298] marche au trot à
l'ennemi, à la tête de cent pièces de canon. Quatre jours après on
ramassait au milieu des blés des militaires qui achevaient de mourir
aux rayons du soleil sur des épis piétinés, couchés et collés par du
sang: les vers s'attachaient déjà aux plaies des cadavres avancés.

[Note 298: Jacques-Alexandre-Bernard _Law_, comte puis marquis
de _Lauriston_, né à Pondichéry le 1er février 1763. Il était le
petit-neveu du célèbre contrôleur John Law et le fils d'un maréchal
de camp gouverneur des possessions françaises dans l'Inde. Camarade
de Bonaparte à Briennne, il devint son aide de camp et assista à ses
côtés à la bataille de Marengo. Général de division d'artillerie et
comte de l'Empire (29 juin 1808), il se signala sur les champs de
bataille, particulièrement à Raab, à Wagram, à la Moskowa, à Lützen,
à Weissig, à Bautzen et à Wurtschen; très apprécié de l'Empereur,
il se vit chargé par lui de plusieurs missions diplomatiques,
notamment de l'ambassade de Pétersbourg en 1811. Louis XVIII le
nomma grand-cordon de la Légion d'honneur (29 juillet 1814), et
capitaine-lieutenant aux mousquetaires gris (20 février 1815).
Pendant les Cent-Jours, il resta fidèle au roi, qui le fit pair de
France (17 août 1815) et le créa marquis (20 décembre 1817). Il entra
dans le cabinet du duc de Richelieu comme ministre de la Maison du
roi, le 1er novembre 1820. Maréchal de France le 6 juin 1823, il prit
part à la guerre d'Espagne, assiégea et prit Pampelune et devint,
le 9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 août de l'année
suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison du roi
pour celles de grand veneur et de ministre d'État. Il mourut d'une
attaque d'apoplexie foudroyante dans la nuit du 10 au 11 juin 1828.]

Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commentaires de
Folard[299] et de Guischardt[300], de Tempelhoff[301] et de
Lloyd[302]; on étudiait l'ordre _profond_ et l'ordre _mince_; j'ai
fait manoeuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits
carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste
par la Révolution; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les
conquêtes de la République lui avaient fourni l'idée par les masses
réquisitionnaires. Il méprisa les places fortes qu'il se contenta
de masquer, s'aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups
de batailles. Il ne s'occupait point de retraites; il allait droit
devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner
les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un
point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait
rompu la ligne. Cette manoeuvre, qui lui fut propre, était d'accord
avec la _furie française_; mais elle n'eût point réussi avec des
soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la
fin de sa carrière, charger l'artillerie et emporter les redoutes
par la cavalerie. Qu'en est-il résulté? En menant la France à la
guerre, on a appris à l'Europe à marcher: il ne s'est plus agi que de
multiplier les moyens; les masses ont équipollé les masses. Au lieu
de cent mille hommes on en a pris six cent mille; au lieu de cent
pièces de canon on en a traîné cinq cents: la science ne s'est point
accrue; l'échelle seulement s'est élargie. Turenne en savait autant
que Bonaparte, mais il n'était pas maître absolu et ne disposait
pas de quarante millions d'hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer
dans la guerre civilisée que savait encore Moreau, guerre qui laisse
les peuples en repos tandis qu'un petit nombre de soldats font leur
devoir; il faudra en revenir à l'art des retraites, à la défense d'un
pays au moyen des places fortes, aux manoeuvres patientes qui ne
coûtent que des heures en épargnant des hommes. Ces énormes batailles
de Napoléon sont au delà de la gloire; l'oeil ne peut embrasser
ces champs de carnage qui, en définitive, n'amènent aucun résultat
proportionné à leurs calamités. L'Europe, à moins d'événements
imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la
guerre en l'exagérant: notre guerre d'Afrique n'est qu'une école
expérimentale ouverte à nos soldats.

[Note 299: Le chevalier de _Folard_ (1669-1752), auteur des
_Nouvelles découvertes sur la guerre_ et du _Commentaire, formant un
corps de science militaire_. Ses écrits sur la tactique lui valurent
le nom de _Végèce français_.]

[Note 300: Karl-Gotlieb _Guischardt_ (1724-1775), écrivain militaire
allemand, auteur des _Mémoires militaires sur les Grecs et les
Romains_ et de _Mémoires critiques et historiques sur plusieurs
points d'antiquités militaires_.]

[Note 301: Georges-Frédéric de _Tempelhoff_ (1737-1807), général et
écrivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une _Histoire
de la guerre de Sept ans en Allemagne_.]

[Note 302: Henri _Lloyd_ (1729-1783), écrivain militaire anglais,
auteur de l'_Introduction à l'histoire de la guerre en Allemagne_, de
_Mémoires politiques et militaires_ et de _la Philosophie de la
guerre_.]

Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon
montra l'impassibilité qui lui était propre et qu'il affectait afin
de paraître au-dessus des autres hommes; il dit froidement ou plutôt
il répéta son mot habituel dans de telles circonstances: «Voilà une
grande consommation!»

Lorsqu'on lui recommandait des officiers blessés, il répondait: «Ils
sont absents.» Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle
en affaiblit plusieurs: le soldat trop humain ne pourrait accomplir
son oeuvre; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris
de douleur, l'arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait
les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.

Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm[303].
Les Autrichiens, quoi qu'en disent nos bulletins, s'étaient retirés
en bon ordre et n'avaient pas laissé derrière eux un seul canon
monté. Bonaparte, en possession de Schoenbrünn, y travaillait à
la paix. «Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[304], j'étais venu
de Vienne pour travailler avec l'empereur. Après quelques moments
d'entretien, il me dit: «Je vais passer la revue; restez dans mon
cabinet; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue.» Je
restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime; il
rentra bientôt.--«Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous
a-t-il pas fait connaître qu'on lui faisait souvent la proposition
de m'assassiner?--Oui, sire; il m'a exprimé l'horreur avec laquelle
il rejetait ces propositions.--Eh bien! on vient d'en faire la
tentative. Suivez-moi.» J'entrai avec lui dans le salon. Là étaient
quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient
un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une figure agréable,
très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait
conserver un grand calme. C'était l'assassin. Il fut interrogé avec
une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant
d'interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses,
qui me frappèrent davantage.

[Note 303: Le 12 juillet 1809.]

[Note 304: M. de _Champagny_. Il avait été fait _duc de Cadore_ le
15 août 1809. Ancien membre de l'Assemblée constituante, emprisonné
sous la Terreur, conseiller d'État après le 18 brumaire, ambassadeur
à Vienne en 1801, il avait pris le portefeuille de l'Intérieur (8
août 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans après, le 8 août
1807, la disgrâce de Talleyrand l'avait fait passer du ministère de
l'Intérieur à celui des Relations extérieures. Il quitta ce dernier
ministère le 16 avril 1811 et devint ministre d'État, intendant
des domaines de la couronne et sénateur. En 1814, il adhéra des
premiers aux Bourbons, qui le firent pair de France. Pendant les
Cent-Jours, Napoléon lui rendit l'intendance des domaines de la
couronne et le nomma pair de l'Empire. La seconde Restauration le
rendit à la vie privée; mais, en 1819, M. Decazes le comprit dans la
fournée des soixante nouveaux pairs destinée à rendre la majorité au
ministère. M. de Champagny vécut encore assez pour prêter serment au
gouvernement de Juillet, et continua de siéger dans la Chambre des
pairs jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juillet 1834.]

«Pourquoi vouliez-vous m'assassiner?--Parce qu'il n'y aura jamais
de paix pour l'Allemagne tant que vous serez au monde.--Qui vous a
inspiré ce projet?--L'amour de mon pays.--Ne l'avez-vous concerté
avec personne?--Je l'ai trouvé dans ma conscience.--Ne saviez-vous
pas à quels dangers vous vous exposiez?--Je le savais; mais je serais
heureux de mourir pour mon pays.--Vous avez des principes religieux;
croyez-vous que Dieu autorise l'assassinat?--J'espère que Dieu me
pardonnera en faveur de mes motifs.--Est-ce que, dans les écoles que
vous avez suivies, on enseigne cette doctrine?--Un grand nombre de
ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et
disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie.--Que feriez-vous
si je vous mettais en liberté?--Je vous tuerais.»

«La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable
résolution qu'elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus
de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression
que je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus de
sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui.
Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi,
il me dit: «Il faut faire la paix.» Ce récit du duc de Cadore
méritait d'être cité en entier[305].

[Note 305: Le récit du général Rapp, dans ses _Mémoires_, p.
141 et suiv., est de tous points conforme à celui du duc de
Cadore.--Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui
avait voulu tuer Napoléon. Il s'appelait Frédéric Stapss. C'était
le 12 octobre, au moment où l'Empereur, passant une grande revue
à Schoenbrünn, assistait au défilé des troupes entre le maréchal
Berthier, son chef d'état-major, et le général Rapp, son aide de
camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main droite enfoncée sous
sa redingote, dans une poche d'où sortait un papier, s'avança vers
lui. Berthier, s'imaginant que ce jeune homme voulait présenter une
pétition, se plaça entre lui et l'Empereur, et lui dit de remettre
sa pétition à l'aide de camp Rapp. Stapss répondit qu'il voulait
parler à Napoléon lui-même; puis, comme il s'était avancé de nouveau
et s'approchait de très près, Rapp lui signifia de se retirer, en
ajoutant que, s'il avait quelque chose à demander, on l'écouterait
après la parade. Son regard et son air résolus donnèrent des soupçons
à l'aide de camp; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait
là, il le fit arrêter et conduire au château. On trouva sur lui un
couteau de cuisine. Stapss déclara qu'il avait voulu s'en servir pour
frapper Napoléon, mais qu'il ne pouvait rendre compte de sa conduite
qu'à Napoléon lui-même. (_Mémoires_ de Rapp, p. 141.)

Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'eût point de
complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à une
nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la
lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre
d'étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait: «La
fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage;
_on l'interrogera quand il sera refroidi et à jeun_». Il fera,
d'ailleurs, plus tard, des aveux complets. À Sainte-Hélène, il
dira un jour au médecin O'Meara, qu'il avait prescrit de ne donner
au prisonnier _aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et
seulement de l'eau_.» (_Napoléon en exil_, par O'Meara, 1822.)--M.
de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses _Mémoires_ (t.
II, p. 228): «On le garda au secret pendant quelques jours, lui
faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits
pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitution et de le forcer à
révéler le nom de ses complices.» Rapp constate que Stapss, lorsqu'il
fut exécuté, n'avait rien pris depuis trois jours. Au moment d'aller
à la mort, on lui offrit de la nourriture; il la refusa en disant
_qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice_.
Sa fermeté ne se démentit pas un instant. Son dernier cri fut: _Vive
la liberté! Vive l'Allemagne! Mort à son tyran!_ (_Mémoires_ de
Rapp, 147.)]

Les nations commençaient leur levée; elles annonçaient à Bonaparte
des ennemis plus puissants que les rois; la résolution d'un seul
homme du peuple sauvait alors l'Autriche. Cependant la fortune de
Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans
le palais même de l'empereur d'Autriche, il fait la paix[306]; cette
fois la fille des Césars est la palme remportée, mais Joséphine avait
été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas: avec sa première femme, la
vertu de l'onction divine sembla se retirer du triomphateur. J'aurais
pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j'ai vue dans
la cathédrale de Reims; à l'exception de Napoléon, les mêmes hommes y
figuraient.

[Note 306: Ce traité est appelé dans l'histoire _la paix de Vienne_.
L'Autriche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de
Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau,
couvrant cette dernière ville; plus d'un million sur la frontière
d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la
Save; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires détachés
de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière; les autres cédés
à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires
Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf
les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés à la Russie.
L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les changements survenus
_ou qui pourraient survenir_ en Espagne, en Portugal, en Italie; il
adhérait au système prohibitif adopté par la France et la Russie
à l'égard de l'Angleterre et s'engageait à cesser toute relation
commerciale avec cette dernière puissance. Ce traité, qui démantelait
entièrement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces
polonaises, lui ôtant ses défenses de l'Inn et des Alpes Carniques,
était fait moins en vue de la paix qu'en prévision d'une guerre
future: la _paix de Vienne_ devait durer quatre ans.]

Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite
intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé
dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse
pour ses blessures[307].

[Note 307: Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la
Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé auditeur
au Conseil d'État en 1808, il avait accompagné Napoléon pendant
la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif dans la
pacification avec l'Autriche. Après la signature du traité et le
départ de l'armée française, il était demeuré à Vienne avec la
mission tout officieuse d'aplanir certaines difficultés de détail,
surtout d'observer et de rendre compte: il était particulièrement
propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres, de
nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce
fut à lui que Metternich fit la première ouverture sur la possibilité
d'un mariage de l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison
d'Autriche. (Voir _Napoléon et Alexandre Ier_, par Albert Vandal,
tome II, chapitre VI.)]

Le 11 mars, le prince de Neuchâtel[308] épousa à Vienne, par
procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour
la France, accompagnée de la princesse Murat: Marie-Louise était
parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à
Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte
l'attendait[309]. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er
avril; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction
nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à
lui devenir infidèle, ainsi que l'avait été la première, en trompant
lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la
célébration du mariage religieux: mépris de la majesté des moeurs
royales et des lois saintes qui n'était pas d'un heureux augure[310].

[Note 308: Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.]

[Note 309: Napoléon n'avait point attendu Marie-Louise à Compiègne.
«Profitant, dit Norvins (_Mémorial_, t. III, p. 279), du trouble
du palais, de l'obscurité et du mauvais temps, l'Empereur s'était
esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite porte du
parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée où, précédé
d'un seul courrier, il se jeta avec Murat, enveloppés l'un et l'autre
dans de grands manteaux, et à toutes brides il alla s'embusquer à
deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de
l'église, pour y guetter l'arrivée de Marie-Louise ... Enfin parut la
voiture si désirée; à l'instant, comme un sous-lieutenant qui revoit
sa cousine, Napoléon s'élança de la calèche, ouvrit brusquement
la portière de la berline impériale, mit sa soeur Caroline sur le
devant, prit sa place et embrassa l'Impératrice. Tout cela se fit
si rapidement qu'il avait embrassé dix fois la jeune archiduchesse,
qu'elle savait à peine à qui elle devait cet impromptu. Ce fut
une affaire d'avant-postes, conçue et exécutée militairement:
Marie-Louise fut surprise et conquise.»]

[Note 310: «Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il
pleuvait à verse ... Tout Compiègne se précipita dans les cours,
et surtout dans la cour d'honneur ... Enfin à dix heures, par une
pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de l'auguste
couple. À l'instant toutes nos royautés des deux sexes vinrent
s'étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la descente
de la voiture impériale. L'Empereur en sortit, donnant la main à
l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille. Ainsi
fit-il dans la galerie, comme au pas de course ... Le souper fut
servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut en tiers que
la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant
de table. Or, qui de trois ôte un, reste deux ... Le lendemain, à
midi, l'Empereur déjeunait auprès du lit de l'Impératrice ... Ce fut
la chancellerie qui resta vierge, et Napoléon un simple mortel.»
Norvins, _Mémorial_, t. III, p. 280.--Voir aussi les _Mémoires_ de
M. de Bausset.]

Tout paraît achevé; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui
manquait: comme Philippe-Auguste s'alliant à Isabelle de Hainaut, il
confond la dernière race avec la _race des grands rois_; le passé se
réunit à l'avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le
maître des siècles s'il se veut enfin fixer au sommet; mais il a la
puissance d'arrêter le monde et n'a pas celle de s'arrêter: il ira
jusqu'à ce qu'il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à
toutes les autres, la couronne du malheur.

L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d'un
fils[311]: sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils
éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera
qu'une valse triste, composée par lui-même à Schoenbrünn, et jouée
sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.

[Note 311: Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20,
cet avis solennel: «Aujourd'hui, 20 mars, à neuf heures du matin,
l'espoir de la France a été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est
heureusement accouchée d'un prince. Le _Roi de Rome_ et son auguste
Mère sont en parfaite santé.»--Le 17 février 1810, trois jours
après l'adhésion officielle de l'empereur d'Autriche au mariage de
l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon, le ministre d'État,
comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avait lu aux sénateurs réunis
en séance solennelle l'exposé des motifs du sénatus-consulte qui
réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir félicité Napoléon
de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Charlemagne,
le ministre, dévoilant la pensée maîtresse de son souverain, avait
ajouté: «Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de
_Roi de Rome_; qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce
un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en renouvelant les
splendeurs des arts.» L'article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat
s'empressa de voter, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte
le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome.» L'article 10
stipulait que les Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame
de Paris, le seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième
année de leur règne.» Et trois ans après sa naissance, le prince
impérial, le roi de Rome n'aura déjà plus de couronne et ne sera
plus pour l'Europe qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste
sera devenue une prophétie: «_Cogitaverunt consilia quoe non
potuerunt stabilire_»; et la menace qu'elle contient sera en voie
d'accomplissement: «_Fructum eorum de terra perdes et semen eorum a
filiis hominum._» Voir _le Roi de Rome_, par Henri Welschinger, p.
6.]



LIVRE II

     Projets et préparatifs de la guerre de Russie. -- Embarras de
     Napoléon. -- Réunion à Dresde. -- Bonaparte passe en revue son
     armée et arrive au bord du Niémen. -- Invasion de la Russie.
     -- Wilna. -- Le Sénateur polonais Wibicki. -- Le parlementaire
     russe Balachof. -- Smolensk. -- Murat. -- Le fils de Platof.
     -- Retraite des Russes. -- Le Borysthène. -- Obsession de
     Bonaparte. -- Kutuzof succède à Barclay dans le commandement
     de l'armée russe. -- Bataille de la Moskowa ou de Borodino.
     -- Bulletin. -- Aspect du champ de bataille. -- Extrait du
     dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. -- Marche en avant
     des Français. -- Rostopschin. -- Bonaparte au Mont-du-Salut. --
     Vue de Moscou. -- Entrée de Napoléon au Kremlin. -- Incendie de
     Moscou. -- Bonaparte gagne avec peine Petrowski. -- Écriteau de
     Rostopschin. -- Séjour sur les ruines de Moscou. -- Occupations
     de Bonaparte. -- Retraite. -- Smolensk. -- Suite de la retraite.
     -- Passage de la Bérésina. -- Jugement sur la campagne de
     Russie. -- Dernier bulletin de la Grande-Armée. -- Retour de
     Bonaparte à Paris. -- Harangue du Sénat. -- Malheurs de la
     France. -- Joies forcées. -- Séjour à ma vallée. -- Réveil de la
     légitimité. -- Le pape à Fontainebleau. -- Défections. -- Mort
     de Lagrange et de Delille. -- Batailles de Lützen, de Bautzen
     et de Dresde. -- Revers en Espagne. -- Campagne de Saxe ou
     des poètes. -- Bataille de Leipzick. -- Retour de Bonaparte à
     Paris. -- Traité de Valençay. -- Le corps législatif convoqué,
     puis ajourné. -- Les alliés passent le Rhin. -- Colère de
     Bonaparte. -- Premier jour de l'an 1814. -- Notes qui devinrent
     la brochure: _De Bonaparte et des Bourbons._ -- Je prends un
     appartement rue de Rivoli. -- Admirable campagne de France,
     1814. -- Je commence à imprimer ma brochure. -- Une note de
     Madame de Chateaubriand. -- La guerre établie aux barrières
     de Paris. -- Vue de Paris. -- Combat de Belleville. -- Faits
     de Marie-Louise et de la régence, -- M. de Talleyrand reste à
     Paris. -- Proclamation du prince généralissime Schwarzenberg. --
     Discours d'Alexandre. -- Capitulation de Paris.


Bonaparte ne voyait plus d'ennemis; ne sachant où prendre des
empires, faute de mieux il avait pris le royaume de Hollande à son
frère. Mais une inimitié secrète, qui remontait à l'époque de la mort
du duc d'Enghien, était restée au fond du coeur de Napoléon contre
Alexandre. Une rivalité de puissance l'animait; il savait ce que la
Russie pouvait faire et à quel prix il avait acheté les victoires
de Friedland et d'Eylau. Les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, des
suspensions d'armes forcées, une paix que le caractère de Bonaparte
ne pouvait supporter, des déclarations d'amitié, des serrements
de main, des embrassades, des projets fantastiques de conquêtes
communes, tout cela n'était que des ajournements de haine. Il restait
sur le continent un pays et des capitales où Napoléon n'était point
entré, un empire debout en face de l'empire français: les deux
colosses se devaient mesurer. À force d'étendre la France, Bonaparte
avait rencontré les Russes, comme Trajan, en passant le Danube, avait
rencontré les Goths.

[Illustration: Épisode de la Guerre de Russie.]

Un calme naturel, soutenu d'une piété sincère depuis qu'il était
revenu à la religion, inclinait Alexandre à la paix: il ne l'aurait
jamais rompue si l'on n'était venu le chercher. Toute l'année 1811
se passa en préparatifs. La Russie invitait l'Autriche domptée et
la Prusse pantelante à se réunir à elle dans le cas où elle serait
attaquée; l'Angleterre arrivait avec sa bourse. L'exemple des
Espagnols avait soulevé les sympathies des peuples; déjà commençait
à se former le lien de la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu à peu
la jeune Allemagne.

Bonaparte négociait, il faisait des promesses: il laissait espérer
au roi de Prusse la possession des provinces russes allemandes; le
roi de Saxe et l'Autriche se flattaient d'obtenir des agrandissements
dans ce qui restait encore de la Pologne; des princes de la
Confédération du Rhin rêvaient des changements de territoire à
leur convenance; il n'y avait pas jusqu'à la France que Napoléon
ne méditât d'élargir, quoiqu'elle débordât déjà sur l'Europe; il
prétendait l'augmenter nominativement de l'Espagne. Le général
Sébastiani lui dit: «Et votre frère?» Napoléon répliqua: «Qu'importe
mon frère! est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne?» Le maître
disposait par un mot du royaume qui avait coûté tant de malheurs et
de sacrifices à Louis XIV; mais il ne l'a pas gardé si longtemps.
Quant aux peuples, jamais homme n'en a moins tenu compte et ne les
a plus méprisés que Bonaparte: il en jetait des lambeaux à la meute
de rois qu'il conduisait à la chasse, le fouet à la main: «Attila,»
dit Jornandès, «menait avec lui une foule de princes tributaires
qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du maître des
monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.»

Avant de marcher en Russie avec ses alliées l'Autriche et la Prusse,
avec la Confédération du Rhin composée de rois et de princes,
Napoléon avait voulu assurer ses deux flancs qui touchaient aux
deux bords de l'Europe: il négociait deux traités, l'un au midi
avec Constantinople, l'autre au nord avec Stockholm. Ces traités
manquèrent.

Napoléon, à l'époque de son consulat, avait renoué des intelligences
avec la Porte: Sélim[312] et Bonaparte avaient échangé leurs
portraits; ils entretenaient une correspondance mystérieuse. Napoléon
écrivait à son compère, en date d'Osterode[313], 3 avril 1807: «Tu
t'es montré le digne descendant des Sélim et des Soliman. Confie-moi
tous tes besoins: je suis assez puissant et assez intéressé à tes
succès, tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te
refuser.» Charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant
bec à bec, comme aurait dit Saint-Simon.

[Note 312: Le sultan _Sélim III_. Il était monté sur le trône en
1789. Lorsque Bonaparte avait envahi l'Égypte, Sélim avait fait cause
commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la
France en 1802. Il fut étranglé en 1808.]

[Note 313: Dans les précédentes éditions des _Mémoires_, on a imprimé
à tort _Ostende_, au lieu d'Osterode. Après la campagne de Prusse
et de Pologne, Napoléon alla s'établir à Osterode (Hanovre) pour
y passer la saison froide, qui, ayant commencé fort tard, cette
année, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser des vivres,
en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudre le corps
décimé d'Augereau, de réorganiser ses troupes, et d'y rétablir la
discipline, altérée par les marches, les souffrances et les habitudes
de maraude.--Le texte complet de la lettre du 3 avril a été donné par
Ségur dans son _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée_, livre I,
chapitre III.]

Sélim renversé, Napoléon revient au système russe et songe à
partager la Turquie avec Alexandre; puis, bouleversé encore par un
nouveau cataclysme d'idées, il se détermine à l'invasion de l'empire
moscovite. Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande à Mahmoud
son alliance, requérant soudain de lui cent mille Turcs au bord du
Danube. Pour cette armée, il offre à la Porte la Valachie et la
Moldavie. Les Russes l'avaient devancé; leur traité était au moment
de se conclure, et il fut signé le 28 mai 1812[314].

[Note 314: Le traité du 28 mai, signé à Bucharest, n'était pas un
traité d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un traité de
paix, mettant fin à la querelle qui depuis longtemps divisait les
deux puissances. Le traité rendait à la Turquie la Moldavie et la
Valachie, après en avoir détaché cependant la Bessarabie, qu'il
incorporait à l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie des
Serbes sous la suzeraineté du sultan et renouvelait implicitement
le protectorat mal défini du tsar sur les principautés roumaines et
même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. La paix de
Bucharest assurait à la Russie l'entière disponibilité de ses forces.
Le traité du 28 mai resta ignoré de Napoléon, et ce fut seulement
à la fin d'octobre qu'il apprit que l'armée russe de Moldavie
s'avançait vers la Lithuanie.]

Au nord, les événements trompèrent également Bonaparte. Les Suédois
auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crimée:
par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras,
eût été dans l'impossibilité de réunir ses forces contre la France;
ce serait de la politique sur une vaste échelle, si le monde n'était
aujourd'hui rapetissé au moral comme au physique par la communication
des idées et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une
politique nationale, s'arrangea avec Pétersbourg.

Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par les Français,
et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait été
déposé. Gustave, loyal et fou, a augmenté le nombre des rois errants
sur la terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recommandation
pour les Pères de Terre sainte; c'est au tombeau de Jésus-Christ
qu'il se faut consoler. L'oncle de Gustave fut mis en place de son
neveu détrôné. Bernadotte, ayant commandé le corps d'armée français
en Poméranie, s'était attiré l'estime des Suédois; ils jetèrent les
yeux sur lui; Bernadotte fut choisi pour combler le vide que laissait
le prince de Holstein-Augustenbourg, prince héréditaire de Suède,
nouvellement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l'élection de
son ancien compagnon[315].

[Note 315: À la suite de la déposition de Gustave IV en 1809, son
oncle, le duc de Sudermanie, avait été proclamé roi sous le nom de
Charles XIII. Ce prince n'ayant pas d'enfants, les États, le 14
juin 1809, choisirent pour héritier de la couronne le prince de
Holstein-Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemarck. Moins d'un an
après, le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg
tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la place. Dans
ces circonstances, quelques officiers suédois, quelques professeurs
de l'Université d'Upsal, admirateurs passionnés de la France et de
son armée, se mirent en tête de chercher dans l'état-major impérial,
chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne. Leurs préférences
allèrent à Bernadotte, dont ils avaient apprécié la conduite et les
talents militaires dans la Poméranie suédoise. Le 21 août 1810,
les États l'élisaient comme _héritier du trône_ sous le nom de
Charles-Jean.]

L'inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut: Bernadotte
s'était opposé au 18 brumaire; ensuite il contribua, par des
conversations animées et par l'ascendant qu'il exerçait sur les
esprits, à ces brouillements qui amenèrent Moreau devant une cour de
justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en cherchant à ravaler un
caractère. Après le jugement de Moreau il fit présent à Bernadotte
d'une maison, rue d'Anjou, dépouille du général condamné; par une
faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph Bonaparte[316]
n'osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois[317] fut
donné à Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII
aux mains d'un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à
l'ambition de Napoléon; il pensa qu'il lui était plus sûr d'avoir
pour allié Alexandre, son voisin, que Napoléon, ennemi éloigné; il se
déclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour médiateur entre
la Russie et la France.

[Note 316: Joseph Bonaparte et Bernadotte avaient épousé les deux
soeurs, Marie-Julie Clary et Eugénie-Bernardine-Désirée Clary, filles
d'un négociant de Marseille. La première devint reine de Naples, puis
d'Espagne; la seconde, reine de Suède.]

[Note 317: Comme la maison de la rue d'Anjou, la terre de Grosbois
était une dépouille de Moreau.]

Bonaparte entre en fureur; il s'écrie: «Lui, le misérable, il me
donne des conseils! il veut me faire la loi! un homme qui tient tout
de ma bonté! quelle ingratitude! Je saurai bien le forcer de suivre
mon impulsion souveraine!» À la suite de ces violences, Bernadotte
signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-Pétersbourg[318].

[Note 318: Bernadotte s'engageait à entrer en campagne avec trente
mille hommes. La Norwège était promise à la Suède. Le 3 mai 1812,
l'Angleterre accéda au traité du 24 mars, qui fut le préliminaire de
la sixième coalition.]

Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de
_misérable_, oubliant qu'il ne sortait, lui Bonaparte, ni d'une
source plus élevée, ni d'une autre origine: la Révolution et les
armes. Ce langage insultant n'annonçait ni la hauteur héréditaire du
rang, ni la grandeur de l'âme. Bernadotte n'était point ingrat, il ne
devait rien à la bonté de Bonaparte.

L'empereur s'était transformé en un monarque de vieille race qui
s'attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit récompenser
ou punir en disant qu'il est satisfait ou mécontent. Beaucoup de
siècles passés sous la couronne, une longue suite de tombeaux à
Saint-Denis, n'excuseraient pas même ces arrogances. La fortune
ramena des États-Unis et du nord de l'Europe deux généraux français
sur le même champ de bataille, pour faire la guerre à un homme contre
lequel ils s'étaient d'abord réunis et qui les avait séparés. Soldat
ou roi, nul ne songeait alors qu'il y eût crime à vouloir renverser
l'oppresseur des libertés. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les
hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs; ils font vite une
route que des hommes plus débiles achèvent à pas lents.

       *       *       *       *       *

Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte s'obstina à la
guerre de Russie: le duc de Frioul[319], le comte de Ségur[320], le
duc de Vicence, consultés, opposèrent à cette entreprise une foule
d'objections: «Il ne faut pas,» disait courageusement le dernier
(_Histoire de la Grande-Armée_), «en s'emparant du continent et même
des États de la famille de son allié, accuser cet allié de manquer au
système continental. Quand les armées françaises couvraient l'Europe,
comment reprocher aux Russes leur armée? Fallait-il donc se jeter
par delà tous ces peuples de l'Allemagne, dont les plaies faites
par nous n'étaient point encore cicatrisées? Les Français ne se
reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière
naturelle ne limitait. Qui donc défendra la véritable France
abandonnée?--Ma renommée, répliqua l'empereur[321].» Médée avait
fourni cette réponse: Napoléon faisait descendre à lui la tragédie.

[Note 319: Gérard-Christophe-Michel _Duroc_ (1772-1813). Aide de camp
du général Bonaparte dès 1796, il ne cessa de jouir auprès de lui de
la plus entière confiance. Après le 18 brumaire, le premier Consul
lui confia les missions les plus délicates, successivement près des
cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm et de Saint-Pétersbourg.
Lors de la formation de la cour impériale en 1805, il fut créé grand
maréchal du palais et spécialement chargé de veiller à la sûreté de
la personne de Napoléon, qui le fit _duc de Frioul_, le 16 mars 1808.
Le 22 mai 1813, pendant la campagne de Saxe, il fut tué, d'un boulet
de canon, à côté de l'Empereur.]

[Note 320: Louis-Philippe, comte de _Ségur_ (1753-1830). Il était
le fils aîné du maréchal de Ségur. Ambassadeur en Russie sous Louis
XVI (1784-1789), il fut, sous Napoléon, conseiller d'État, sénateur
et grand maître des cérémonies, ce qui fut à son frère, le très
spirituel vicomte de Ségur, l'occasion de s'écrier chez ses amis:
_Ségur sans cérémonies._ Pair de France pendant les Cent-Jours, il
fut rappelé à la Chambre haute le 19 novembre 1819. Il était membre
de l'Académie française depuis 1803. On lui doit un grand nombre
d'ouvrages, et en particulier de très intéressants _Mémoires_. Il
était le père du général Philippe de Ségur, l'historien de _Napoléon
et la Grande-Armée pendant l'année 1812_.]

[Note 321: _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant
l'année 1812_, par le général _comte de Ségur_, livre II, chap. II.]

Il annonçait le dessein d'organiser l'empire en cohortes de ban
et d'arrière-ban: sa mémoire était une confusion de temps et de
souvenirs. À l'objection des divers partis existants encore dans
l'empire, il répondait: «Les royalistes redoutent plus ma perte
qu'ils ne la désirent. Ce que j'ai fait de plus utile et de plus
difficile a été d'arrêter le torrent révolutionnaire: il aurait tout
englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est
impossible: ai-je donc accompli les volontés du Destin? Je me sens
poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l'aurai atteint,
un atome suffira «pour m'abattre[322].» C'était encore une copie: les
Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne céder qu'à une
impulsion surnaturelle: _divino jussu perurgeri_.

[Note 322: Ségur, livre II, chap. II.]

L'absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de
la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas
s'attirer à la fois l'inimitié du ciel et de la terre: Napoléon prit
son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c'était la nuit) et lui
dit: «Voyez-vous cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je
ne la vois pas.--Eh bien, moi, je la vois[323].»

[Note 323: Ségur, livre II, chap. III.]

«Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulaincourt, vous êtes devenu
Russe.»

«Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napoléon) à demi renversé
sur un sofa, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort
tout à coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations;
il croit s'entendre nommer et s'écrie: Qui m'appelle? Alors il se
lève, marche avec agitation[324].» Quand le Balafré touchait à sa
catastrophe, il monta sur la terrasse du château de Blois, appelée
_le Perche aux Bretons_: sous un ciel d'automne, une campagne déserte
s'étendant au loin, on le vit se promener à grands pas avec des
mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires,
dit: «Rien n'est assez établi autour de moi pour une guerre aussi
lointaine; il faut la retarder de trois ans.» Il offrait de déclarer
au czar qu'il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au
rétablissement d'un royaume de Pologne: l'ancienne et la nouvelle
France ont également abandonné ce fidèle et malheureux pays.

[Note 324: Ségur, livre II, chap. IV.]

Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par
Bonaparte, est une des plus graves. Il a déclaré, depuis cette faute,
que s'il n'avait pas procédé à un rétablissement hautement indiqué,
c'est qu'il avait craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était
bien homme à être retenu par des considérations de famille! L'excuse
est si faible qu'elle ne le mène, en la donnant, qu'à maudire son
mariage avec Marie-Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la même
manière, l'empereur de Russie s'était écrié: «Me voilà renvoyé au
fond de mes forêts.» Bonaparte fut tout simplement aveuglé par
l'antipathie qu'il avait pour la liberté des peuples.

Le prince Poniatowski[325], lors de la première invasion de l'armée
française, avait organisé des troupes polonaises; des corps
politiques s'étaient assemblés; la France maintint deux ambassadeurs
successifs à Varsovie, l'archevêque de Malines[326] et M.
Bignon[327]. Français du Nord, les Polonais, braves et légers comme
nous, parlaient notre langue; ils nous aimaient comme des frères;
ils se faisaient tuer pour nous avec une fidélité où respirait leur
aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus; il lui
appartenait de leur rendre la vie: ne devait-on rien à ce peuple
sauveur de la chrétienté? Je l'ai dit à Alexandre à Vérone: «Si
Votre Majesté ne rétablit pas la Pologne, elle sera obligée de
l'exterminer.» Prétendre ce royaume condamné à l'oppression par
sa position géographique, c'est trop accorder aux collines et aux
rivières: vingt peuples entourés de leur seul courage ont gardé
leur indépendance, et l'Italie, remparée des Alpes, est tombée sous
le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de
reconnaître une autre fatalité, savoir: que les peuples belliqueux,
habitants des plaines, sont condamnés à la conquête: des plaines sont
accourus les divers envahisseurs de l'Europe.

[Note 325: Joseph, prince _Poniatowski_ (1762-1813). Après avoir,
dans la campagne de Russie, commandé le cinquième corps de la grande
armée, composé des divisions polonaises Dombrowski, Zayouschek
et Ficher, il commanda, pendant la campagne de Saxe, le 8e corps
(Polonais).]

[Note 326: Dominique-Georges-Frédéric _Dufour de Pradt_ (1759-1837).
Député du clergé du bailliage de Caux à l'Assemblée constituante, il
siégea au côté droit, émigra dès la fin de la session et s'établit
à Hambourg, où il publia, en 1798, sous le voile de l'anonyme, un
premier ouvrage, l'_Antidote au Congrès de Rastadt_, qui a été
longtemps attribué à Joseph de Maistre. Après le 18 brumaire, son
parent, le général Duroc, le présenta au premier Consul, dont il
fit si bien la conquête qu'il devint bientôt évêque de Poitiers,
archevêque de Malines, premier aumônier de l'Empereur, «l'aumônier du
dieu Mars», comme il s'appelait lui-même. En 1812, quand la guerre
de Russie fut décidée, Napoléon l'envoya comme ambassadeur dans le
grand-duché de Varsovie. En 1814, il prit une part très active au
rétablissement du gouvernement royal et fut un moment chancelier de
la Légion d'honneur. Sous la seconde Restauration, il se jeta dans
l'opposition et composa force brochures, dont l'une même lui valut
d'être traduit en cour d'assises. Après la révolution de juillet,
l'abbé de Pradt revint à ses premières opinions royalistes, et il
s'occupait à réunir les matériaux d'une histoire de la Restauration,
lorsqu'il succomba à une attaque d'apoplexie. Sainte-Beuve, qui
pourtant ne l'aime guère, a dit de lui: «L'abbé de Pradt était actif,
délié, infiniment spirituel en conversation; et, la plume à la
main, un écrivain plein de verve et pittoresque». Son _Histoire de
l'ambassade dans le grand duché de Varsovie en 1812_ est un pamphlet,
mais qui renferme des parties dont l'histoire devra faire son profit.]

[Note 327: Louis-Pierre-Édouard, baron _Bignon_ (1771-1841). Il
remplaça l'abbé de Pradt à Varsovie. Sous la Restauration, il fut, à
la Chambre des députés, de 1817 à 1830, un des chefs de l'opposition
libérale. Après 1830, il fut un instant ministre des Affaires
étrangères, puis ministre de l'Instruction publique. Une Ordonnance
royale du 3 octobre 1837 l'appela à la Chambre des pairs. Il a publié
une _Histoire de France_ depuis _le dix-huit brumaire jusqu'à la paix
de Tilsitt_ (1829-1880, 6 vol. in-8º) et une _Histoire de France sous
Napoléon, depuis la paix de Tilsitt jusqu'en 1812_ (1838, 4 vol.
in-8º). Ces deux ouvrages furent composés en exécution du testament
de Napoléon, qui portait: «Je lègue au baron Bignon 100,000 francs;
je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 à
1815.»]

Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la
cocarde nationale; pauvre qu'elle était, on la chargeait d'entretenir
une armée française de quatre-vingt mille hommes; le grand-duché de
Varsovie était promis au roi de Saxe[328]. Si la Pologne eût été
reformée en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu'à la mer
Noire reprenait son indépendance. Même dans l'abandon où Napoléon
laissait les Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient
qu'on les jetât en avant; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer
sans nous à Moscou: proposition inopportune! Le poète armé, Bonaparte
avait reparu; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour
signer un décret sur les théâtres.

[Note 328: Napoléon n'a jamais sérieusement songé, quelque favorables
que fussent les circonstances et quelque avantage qu'il y dût
trouver lui-même, à relever la nation polonaise, qui versait son
sang pour lui sur tous les champs de bataille de l'Europe. Sur
les vrais sentiments de Napoléon à l'égard de la Pologne et des
Polonais, voir les lettres publiées par la _Correspondance générale_,
et en particulier ces deux notes: _Au citoyen Talleyrand_, Paris,
17 octobre 1801: «J'ai oublié, citoyen ministre, dans la lettre
que j'ai eu l'honneur de vous écrire au sujet de l'_Almanach
national_, de vous parler de la Pologne dont le Premier Consul
désire qu'il ne soit pas question dans l'état des puissances. Cela
est d'une inutilité absolue».--_Notes sur un projet d'exposé de la
situation de l'Europe_ (Finkenstein, 18 mai 1807): «Ne pas parler
de l'indépendance de la Pologne et supprimer tout ce qui tend à
montrer l'Empereur comme le libérateur, attendu qu'il ne s'est pas
expliqué à ce sujet. _Napoléon_».--Enfin, dans des instructions au
général Bertrand (Eylau, 13 février 1807) on lit: «Il (le général
Bertrand) laissera entrevoir (à M. de Zartrow) que quant à la
Pologne, depuis que l'Empereur la connaît, il n'y attache plus aucune
importance».--_Napoléon Ier peint par lui-même_, par Raudot, p.
192-201.]

Quoi qu'on publie aujourd'hui à la louange de Bonaparte, ce grand
démocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels était
invincible; elle ne l'abandonna point alors même qu'il était entré
dans les déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki lui
apporta jusqu'à Wilna les résolutions de la Diète de Varsovie[329]:
«C'est à vous, disait-il dans son exagération sacrilège, c'est à
vous qui dictez au siècle son histoire, et en qui la force de la
Providence réside, c'est à vous d'appuyer des efforts que vous devez
approuver.» Il venait, lui, Wibicki, demander à Napoléon le Grand de
prononcer ces seules paroles: «Que le royaume de Pologne existe,»
et le royaume de Pologne existera. «Les Polonais se dévoueront
aux ordres du chef devant qui les siècles ne sont qu'un moment, et
l'espace qu'un point.»

[Note 329: Le 28 juin 1812, la Diète de Varsovie s'était constituée
en confédération générale; elle avait déclaré le royaume de Pologne
rétabli; convoqué les diétines, invité toute la Pologne à se
confédérer, sommé tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner la
Russie. Elle avait décidé en même temps qu'une députation se rendrait
auprès de l'Empereur des Français, pour l'engager à couvrir de sa
puissante protection le berceau de la Pologne renaissante. Napoléon
était alors à Wilna, et c'est dans cette ville que, le 11 juillet, il
donna audience à la députation polonaise.]

Napoléon répondit:

«Gentilshommes, députés de la Confédération de Pologne, j'ai entendu
avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je _penserais_
et _agirais_ comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée
de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme
civilisé.

«_Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup
de devoirs à remplir._ Si j'avais régné pendant le premier, le
second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé _mes
peuples_ pour la défendre.

«J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à
mes côtés, dans les champs d'Italie et dans ceux de l'Espagne.
J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous
voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions.

«Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne.
Je dois y ajouter _que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune
manoeuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne_.

«Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend
si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à
ma protection, par tout ce qui _pourra dépendre de moi dans les
circonstances_.»

Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Pologne a été
abandonnée; on a lâchement insulté sa passion; on lui a présenté
l'éponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la liberté elle
a dit: «J'ai soif, _sitio_.» «Quand la liberté, s'écrie Mickiewicz,
s'assiéra sur le trône du monde, elle jugera les nations. Elle dira
à la France: Je t'ai appelée, tu ne m'as pas écoutée: va donc à
l'esclavage.»

«Tant de sacrifices, tant de travaux,» dit l'abbé de Lamennais,
«doivent-ils être stériles? Les sacrés martyrs n'auraient-ils
semé dans les champs de la patrie qu'un esclavage éternel?
Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure triste des vents. Que
voyez-vous passer sur ces plaines? L'oiseau voyageur qui cherche un
lieu pour se reposer.»

       *       *       *       *       *

Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l'armée et se rendit à
Dresde[330]. C'est à Dresde qu'il rassembla les ressorts épars de la
Confédération du Rhin, et que, pour la première et la dernière fois,
il mit en mouvement cette machine qu'il avait fabriquée.

[Note 330: Il y arriva le 16 mai.]

Parmi les chefs-d'oeuvre exilés qui regrettent le soleil de l'Italie,
a lieu une réunion de l'empereur Napoléon et de l'impératrice
Marie-Louise, de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche, d'une
cohue de souverains grands et petits[331]. Ces souverains aspirent à
former de leurs diverses cours les cercles subordonnés de la cour
première: ils se disputent le vasselage; l'un veut être l'échanson
du sous-lieutenant de Brienne, l'autre son pannetier. L'histoire de
Charlemagne est mise à contribution par l'érudition des chancelleries
allemandes: plus on était élevé, plus on était rampant: «Une dame de
Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait précipitée pour
renouer les souliers de l'impératrice.»

[Note 331: Les princes de Weimar, de Cobourg, de Mecklembourg; le
grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération du Rhin; la reine
Catherine de Westphalie, le roi de Prusse et son fils le prince
royal.]

Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre à
un gala préparé, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur
la tête; François II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille,
l'impératrice Marie-Louise; la tourbe des princes venait pêle-mêle
derrière, dans un respectueux silence. L'impératrice d'Autriche
manquait au cortège; elle se disait souffrante, ne sortait de ses
appartements qu'en chaise à porteurs, pour éviter de donner le bras
à Napoléon, qu'elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles
s'était retiré au coeur des femmes.

Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu à l'écart: «Que me
veut ce prince?» s'écriait Bonaparte avec impatience. «N'est-ce pas
assez de l'importunité de ses lettres? Pourquoi veut-il me persécuter
encore de sa présence? Je n'ai pas besoin de lui.»

Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du _républicain_
Bonaparte était d'_avoir abandonné la cause des rois_. Les
négociations de la cour de Berlin avec le Directoire _décelaient en
ce prince_, disait Bonaparte, _une politique timide, intéressée,
sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des
trônes à de petits agrandissements_. Quand il regardait sur une carte
la nouvelle Prusse, il s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé
à cet homme tant de pays!» Des trois commissaires des alliés qui
le conduisirent à Fréjus, le commissaire prussien fut le seul que
Bonaparte reçut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport.
On a cherché la cause secrète de cette aversion de l'empereur pour
Guillaume; on l'a cru trouver dans telle et telle circonstance
particulière: en parlant de la mort du duc d'Enghien, je pense avoir
touché de plus près la vérité.

Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colonnes de ses armées:
Marlborough, dans cette même ville, allant saluer Charles XII,
aperçut sur une carte un tracé aboutissant à Moscou; il devina que le
monarque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de la guerre
de l'Occident. En n'avouant pas tout haut son projet d'invasion,
Bonaparte ne pouvait néanmoins le cacher; avec les diplomates
il mettait en avant trois griefs: l'ukase du 31 décembre 1810,
prohibant certaines importations en Russie, et détruisant, par cette
prohibition, le _système continental_; la protestation d'Alexandre
contre la réunion du duché d'Oldenbourg; les armements de la Russie.
Si l'on n'était accoutumé à l'abus des mots, on s'étonnerait de
voir donner pour cause légitime de guerre les règlements de douanes
d'un État indépendant et la violation d'un système que cet État
n'a pas adopté. Quant à la réunion du duché d'Oldenbourg et aux
armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence
avait osé montrer à Napoléon l'outrecuidance de ces reproches. La
justice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès des
affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux pieds prétendent
n'agir que d'après ses principes. Cependant le général Lauriston
fut envoyé à Saint-Pétersbourg et le comte de Narbonne au quartier
général d'Alexandre: messagers de paroles suspectes de paix et de
bon vouloir. L'abbé de Pradt avait été dépêché à la Diète polonaise;
il en revint surnommant son maître _Jupiter-Scapin_. Le comte de
Narbonne rapporta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance,
préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar professait toujours
pour Napoléon un enthousiasme naïf; mais il disait que la cause
des Russes était juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette
vérité, exprimée dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du
génie national: Bonaparte devint l'_Antechrist_.

Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Posen et à Thorn; il y
vit piller les Polonais par ses autres alliés. Il descend la Vistule,
s'arrête à Dantzick, Koenigsberg et Gumbinnen.

Chemin faisant, il passe en revue ses différentes troupes: aux vieux
soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland; avec les jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs
équipements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait dans ce
moment à la bonté.

       *       *       *       *       *

Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-cinq millions
cinq cent mille âmes reconnaissaient sa domination ou celle de sa
famille; la moitié de la population de la chrétienté lui obéissait;
ses ordres étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-neuf
degrés de latitude et trente degrés de longitude. Jamais expédition
plus gigantesque ne s'était vue, ne se reverra.

Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowisky, Napoléon proclame
la guerre: «Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée;
la première s'est terminée à Tilsit; la Russie est entraînée par la
fatalité: ses _destins_ doivent s'accomplir.»

Moscou répond à cette voix jeune encore par la bouche de son
métropolitain, âgé de cent dix ans: «La ville de Moscou reçoit
Alexandre, son Christ, comme une mère dans les bras de ses fils
zélés, et chante Hosanna! Béni soit celui qui arrive!» Bonaparte
s'adressait au Destin, Alexandre à la Providence.

Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen; il ordonna
d'y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs
passent le fleuve dans un bateau; ils ne trouvent personne sur
l'autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille,
vient à eux et leur demande qui ils sont. «Français.--Pourquoi
venez-vous en Russie?--Pour vous faire la guerre[332].» Le Cosaque
disparaît dans le bois; trois sapeurs tirent sur la forêt; on ne leur
répond point: silence universel.

[Note 332: _Ségur_, livre IV, ch. II.]

Bonaparte était demeuré toute une journée étendu sans force et
pourtant sans repos: il sentait quelque chose se retirer de lui. Les
colonnes de nos armées s'avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à
la faveur de l'obscurité, comme les Huns conduits par une biche dans
les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen; pour le reconnaître,
il en fallut toucher les bords.

Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des
populations lithuaniennes, s'avançant au-devant de leurs libérateurs,
on ne vit que des sables nus et des forêts désertes: «À trois cents
pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente
de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les
vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux.» (Ségur[333].)

[Note 333: _Ségur_, livre IV, ch. II.]

L'ensemble des forces obéissant à Napoléon se montait à six cent
quatre-vingt-mille trois cents fantassins, à cent soixante-seize
mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession,
Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Français.
L'infanterie active, sous les ordres immédiats de Bonaparte, était
répartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille
Italiens, de quatre-vingt-mille hommes de la Confédération du Rhin,
de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille
Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.

L'armée franchit le Niémen; Bonaparte passe lui-même le pont fatal
et pose le pied sur la terre russe. Il s'arrête et voit défiler ses
soldats, puis il échappe à la vue et galope au hasard dans une forêt,
comme appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient, il
écoute; l'armée écoutait: on se figure entendre gronder le canon
lointain; on était plein de joie: ce n'était qu'un orage; les combats
reculaient. Bonaparte s'abrita dans un couvent abandonné: double
asile de paix.

On a raconté que le cheval de Napoléon s'abattit et qu'on entendit
murmurer: «c'est un mauvais présage; un Romain reculerait[334].»
Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Bâtard, d'Édouard III,
et de Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.

[Note 334: _Ibid._]

Trois jours furent employés au passage des troupes[335]; elles
prenaient rang et s'avançaient. Napoléon s'empressait sur la route;
le temps lui criait: «Marche! marche!» comme parle Bossuet.

[Note 335: Les 24, 25 et 26 juin. «Il en passa pendant quarante-huit
heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver
au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant
l'ensemble des effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur
lui-même.» _Albert Vandal_, tome III, p. 487.]

À Wilna, Bonaparte reçut le sénateur Wibicki, de la Diète de
Varsovie: un parlementaire russe, Balachof, se présente à son tour;
il déclare qu'on pouvait encore traiter, qu'Alexandre n'était point
l'agresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans aucune
déclaration de guerre. Napoléon répond qu'Alexandre n'est qu'un
général à la parade; qu'Alexandre n'a que trois généraux: Kutuzof,
dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu'il est Russe;
Benningsen, déjà trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance;
Barclay, général de retraite. Le duc de Vicence, s'étant cru insulté
par Bonaparte dans la conversation, l'interrompit d'une voix irritée:
«Je suis bon Français; je l'ai prouvé: je le prouverai encore, en
répétant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra
l'armée, la France et l'empereur.»

Bonaparte avait dit à l'envoyé russe: «Croyez-vous que je me soucie
de vos jacobins de Polonais?» Madame de Staël rapporte ce dernier
propos; ses hautes liaisons la tenaient bien informée: elle affirme
qu'il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par un ministre de
Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes européens le nom de
Pologne et de Polonais: preuve surabondante du dégoût de Napoléon
pour ses braves suppliants.

Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des églises de Moscou;
sur la réponse, il s'écrie: «Comment, tant d'églises à une époque où
l'on n'est plus chrétien?--Pardon, sire, reprit le Moscovite, les
Russes et les Espagnols le sont encore.»

Balachof renvoyé avec des propositions inadmissibles, la dernière
lueur de paix s'évanouit. Les bulletins disaient: «Le voilà donc, cet
empire de Russie, de loin si redoutable! c'est un désert. Il faut
plus de temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu'à Napoléon
pour arriver à Moscou.»

       *       *       *       *       *

Bonaparte, parvenu à Witepsk[336], eut un moment l'idée de s'y
arrêter. Rentrant à son quartier général, après avoir vu Barclay
se retirer encore, il jeta son épée sur des cartes et s'écria:
«Je m'arrête ici! ma campagne de 1812 est finie: celle de 1813
fera le reste.» Heureux s'il eût tenu à cette résolution que tous
ses généraux lui conseillaient! Il s'était flatté de recevoir de
nouvelles propositions de paix: ne voyant rien venir, il s'ennuya;
il n'était qu'à vingt journées de Moscou. «Moscou la ville sainte!»
répétait-il. Son regard devenait étincelant, son air farouche:
l'ordre de partir est donné. On lui fait des observations; il les
dédaigne; Daru, interrogé, lui répond: «qu'il ne conçoit ni le but
ni la nécessité d'une pareille guerre». L'empereur réplique: «Me
prend-on pour un insensé? Pense-t-on que je fais la guerre par goût?»
Ne lui avait-on pas entendu dire à lui, empereur, «que la guerre
d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la
France?» Mais pour faire la paix il fallait être deux, et l'on ne
recevait pas une seule lettre d'Alexandre.

[Note 336: Le 28 juillet 1812.]

Et ces _chancres_ de qui venaient-ils? Ces inconséquences passent
inaperçues et se changent même au besoin en preuves de la candide
sincérité de Napoléon.

Bonaparte se croirait dégradé s'il s'arrêtait dans une faute qu'il
reconnaît. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu'aux moments
des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire
vivre; il est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les
Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas: il se précipite
à Smolensk. Les proclamations des Russes disaient: «Il vient
(Napoléon), la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres,
il vient nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Portons la croix
dans nos coeurs et le fer dans nos mains; arrachons les dents à ce
lion; renversons le tyran qui renverse la terre.»

Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve l'armée russe,
composée de cent vingt mille hommes: «Je les tiens!» s'écrie-t-il.
Le 17, au point du jour[337], Belliard poursuit une bande de
Cosaques et la jette dans le Dniéper; le rideau replié, on aperçoit
l'armée ennemie sur la route de Moscou; elle se retirait. Le rêve de
Bonaparte lui échappe encore. Murat, qui avait trop contribué à la
vaine poursuite, dans son désespoir voulait mourir. Il refusait de
quitter une de nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de
Smolensk non encore évacuée: «Retirez-vous tous: laissez-moi seul
ici!» s'écriait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette
citadelle: rangée sur des hauteurs qui s'élèvent en amphithéâtre,
notre armée contemplait le combat au-dessous: quand elle vit les
assaillants s'élancer à travers le feu et la mitraille, elle battit
des mains comme elle avait fait à l'aspect des ruines de Thèbes.

[Note 337: Le 17 août.]

Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un sous-officier de
Davout escalade les murs, parvient dans la citadelle au milieu de
la fumée; le son de quelques voix lointaines arrive à son oreille;
le pistolet à la main, il se dirige de ce côté et, à son grand
étonnement, il tombe dans une patrouille d'amis. Les Russes avaient
abandonné la ville, et les Polonais de Poniatowski l'avaient occupée.

Murat, par son costume extraordinaire, par le caractère de sa
vaillance qui ressemblait à la leur, excitait l'enthousiasme des
Cosaques. Un jour qu'il faisait sur leurs bandes une charge furieuse,
il s'emporte contre elles, les gourmande et leur commande: les
Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tournent bride et
obéissent à l'ordre du général ennemi.

Lorsque nous vîmes à Paris l'hetman Platof, nous ignorions ses
affections paternelles: en 1812 il avait un fils beau comme l'Orient;
ce fils montait un superbe cheval blanc de l'Ukraine; le guerrier de
dix-sept ans combattait avec l'intrépidité de l'âge qui fleurit et
espère: un uhlan polonais le tua. Étendu sur une peau d'ours, les
Cosaques vinrent respectueusement baiser sa main. Ils prononcent
des prières funèbres, l'enterrent sur une butte couverte de pins;
ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils défilent autour de la
tombe, la pointe de leur lance renversée contre terre: on croyait
voir les funérailles décrites par l'historien des Goths, ou les
cohortes prétoriennes renversant leurs faisceaux devant les cendres
de Germanicus, _versi fasces_. «Le vent fait tomber les flocons de
neige que le printemps du nord porte dans ses cheveux.» (Edda de
Soemund.)

       *       *       *       *       *

Bonaparte écrivit de Smolensk en France qu'il était maître des
salines russes et que son ministre du Trésor pouvait compter sur
quatre-vingts millions de plus.

La Russie fuyait vers le pôle: les seigneurs, désertant leurs
châteaux de bois, s'en allaient avec leurs familles, leurs serfs
et leurs troupeaux. Le _Dniéper_, ou l'ancien _Borysthène_, dont
les eaux avaient jadis été déclarées saintes par Wladimir, était
franchi: ce fleuve avait envoyé aux peuples civilisés des invasions
de Barbares; il subissait maintenant les invasions des peuples
civilisés. Sauvage déguisé sous un nom grec, il ne se rappelait
même plus les premières migrations des Slaves; il continuait de
couler inconnu parmi ses forêts, portant dans ses barques, au
lieu des enfants d'Odin, des châles et des parfums aux femmes de
Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Son histoire pour le monde ne
commence qu'à l'orient des montagnes où sont les _autels d'Alexandre_.

De Smolensk on pouvait également conduire une armée à
Saint-Pétersbourg et à Moscou. Smolensk aurait dû avertir le
vainqueur de s'arrêter; il en eut un moment l'envie: «L'empereur,
dit M. Fain[338], découragé, parla du projet de s'arrêter à
Smolensk.» Aux ambulances on commençait déjà à manquer de tout. Le
général Gourgaud[339] raconte que le général Lariboisière[340] fut
obligé de délivrer l'étoupe de ses canons pour panser les blessés.
Mais Bonaparte était entraîné; il se délectait à contempler aux deux
bouts de l'Europe les deux aurores qui éclairaient ses armées dans
des plaines brûlantes et sur des plateaux glacés.

[Note 338: _Manuscrit de 1812, contenant le précis des
événements de cette année, pour servir à l'histoire de
Napoléon._--Agathon-Jean-François, baron _Fain_ (1778-1837), fut
successivement attaché au secrétariat du Comité de Salut public, du
Directoire et du Consulat. Il devint, en 1806, secrétaire-archiviste
et, en 1809, secrétaire au cabinet de l'empereur. Il le suivit dès
lors dans toutes ses campagnes et ne le quitta qu'après l'abdication
de Fontainebleau. Il reprit son poste auprès de Napoléon le 20 mars
1815. Après la révolution de 1830, il fut nommé premier secrétaire
du cabinet du roi Louis-Philippe.--Outre le _Manuscrit de 1812_, le
baron Fain a publié le _Manuscrit de l'an III_, le _Manuscrit de
1813_ et le _Manuscrit de 1814_.]

[Note 339: Gaspard, baron _Gourgaud_ (1783-1852). Officier
d'ordonnance de l'empereur pendant la guerre de Russie, il fut blessé
à Smolensk, et, entré le premier au Kremlin, y découvrit une mine de
400,000 livres de poudre qui devait faire sauter la citadelle. Ce
service lui valut le titre de baron de l'Empire. En 1814, à Brienne,
il sauva la vie à l'empereur en tuant un cosaque dont la lance allait
le frapper. À la première Restauration, il entra dans les gardes du
corps du roi, mais, aux Cent-Jours, il reprit ses fonctions auprès
de Napoléon, qui le nomma général de brigade et son premier aide de
camp. Il accompagna l'empereur déchu à Sainte-Hélène, où il resta
jusqu'en 1818. Il a publié, en 1822-1823, avec le comte de Montholon,
les huit volumes des _Mémoires pour servir à l'histoire de France
sous Napoléon_, et, en 1825, _Napoléon et la Grande-Armée en Russie,
ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_.
Aide de camp de Louis-Philippe (1832), lieutenant général (1835),
pair de France (1841), il fut élu, le 13 mai 1849, représentant
des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative et soutint la politique
personnelle du prince-président.]

[Note 340: Jean-Ambroise Bastou, comte de _Lariboisière_ (1759-1814),
lieutenant d'artillerie en 1781, général de brigade en l'an XI,
général de division en 1807, comte de l'Empire en 1808, commandant
l'artillerie de la garde impériale, premier inspecteur de
l'artillerie en 1811.]

Roland, dans son cercle étroit de chevalerie, courait après
Angélique; les conquérants de première race poursuivent une plus
haute souveraine: point de repos pour eux qu'ils n'aient pressé
dans leurs bras cette divinité couronnée de tours, épouse du Temps,
fille du Ciel et mère des dieux. Possédé de sa propre existence,
Bonaparte avait tout réduit à sa personne; Napoléon s'était emparé de
Napoléon; il n'y avait plus que lui en lui. Jusqu'alors il n'avait
exploré que des lieux célèbres; maintenant il parcourait une voie
sans nom le long de laquelle Pierre avait à peine ébauché les villes
futures d'un empire qui ne comptait pas un siècle. Si les exemples
instruisaient, Bonaparte aurait pu s'inquiéter au souvenir de Charles
XII qui traversa Smolensk en cherchant Moscou. À Kolodrina il y eut
une affaire meurtrière: on avait enterré à la hâte les cadavres des
Français, de sorte de Napoléon ne put juger de la grandeur de sa
perte. À Dorogobouj, rencontre d'un Russe avec une barbe éblouissante
de blancheur descendant sur sa poitrine: trop vieux pour suivre sa
famille, resté seul à son foyer, il avait vu les prodiges de la fin
du règne de Pierre le Grand, et il assistait, dans une silencieuse
indignation, à la dévastation de son pays.

Une suite de batailles présentées et refusées amenèrent les Français
sur le champ de la Moskowa. À chaque bivouac, l'empereur allait
discutant avec ses généraux, écoutant leurs contentions, tandis qu'il
était assis sur des branches de sapin ou se jouait avec quelque
boulet russe qu'il poussait du pied.

Barclay, pasteur de Livonie, et puis général, était l'auteur
de ce système de retraite qui laissait à l'automne le temps de
le rejoindre: une intrigue de cour le renversa[341]. Le vieux
Kutuzof[342], battu à Austerlitz parce qu'on n'avait pas suivi son
opinion, laquelle était de refuser le combat jusqu'à l'arrivée du
prince Charles, remplaça Barclay. Les Russes voyaient dans Kutuzof
un général de leur nation, l'élève de Suwarof, le vainqueur du
grand vizir en 1811, et l'auteur de la paix avec la Porte, alors si
nécessaire à la Russie. Sur ces entrefaites, un officier moscovite
se présente aux avant-postes de Davout; il n'était chargé que de
propositions vagues; sa mission réelle semblait être de regarder et
d'examiner: on lui montra tout. La curiosité française, insouciante
et sans frayeur, lui demanda ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou:
«Pultava,» répondit-il.

[Note 341: Michel _Barclay de Tolly_, né en 1750, en Livonie, d'une
famille originaire d'Écosse; mort en 1818. Replacé à la tête des
troupes russes en 1813, après la bataille de Bautzen, il battit
Vandamme à Kulm, contribua puissamment au gain de la bataille de
Leipzig et fit capituler Paris (30 mars 1814). En récompense de ses
services, il fut nommé feld-maréchal et fait prince.]

[Note 342: Michel _Kutusof_ était né en 1745. Il avait donc 67 ans en
1812. Il mourut en 1813 à Bunzlau, en Silésie, étant encore à la tête
de ses troupes.]

Arrivé sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit enfin l'armée
russe arrêtée et formidablement retranchée. Elle comptait cent vingt
mille hommes et six cents pièces de canon; du côté des Français,
égale force. La gauche des Russes examinée, le maréchal Davout
propose à Napoléon de tourner l'ennemi: «Cela me ferait perdre
trop de temps,» répond l'empereur. Davout insiste; il s'engage à
avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; Napoléon
l'interrompt brusquement: «Ah! vous êtes toujours pour tourner
l'ennemi.»

On avait remarqué un grand mouvement dans le camp moscovite: les
troupes étaient sous les armes; Kutuzof, entouré des popes et des
archimandrites, précédé des emblèmes de la religion et d'une image
sacrée sauvée des ruines de Smolensk, parle à ses soldats du ciel et
de la patrie; il nomme Napoléon le despote universel.

Au milieu de ces chants de guerre, de ces choeurs de triomphe mêlés à
des cris de douleur, on entend aussi dans le camp français une voix
chrétienne; elle se distingue de toutes les autres; c'est l'hymne
saint qui monte seul sous les voûtes du temple. Le soldat dont la
voix tranquille, et pourtant émue, retentit la dernière, est l'aide
de camp du maréchal qui commandait la cavalerie de la garde. Cet
aide de camp s'est mêlé à tous les combats de la campagne de Russie;
il parle de Napoléon comme ses plus grands admirateurs; mais il
lui reconnaît des infirmités; il redresse des récits menteurs et
déclare que les fautes commises sont venues de l'orgueil du chef
et de l'oubli de Dieu dans les capitaines. «Dans le camp russe,»
dit le lieutenant-colonel de Baudus[343], «on sanctifia cette
vigile d'un jour qui devait être le dernier pour tant de braves.
 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le spectacle offert à mes yeux par la piété de l'ennemi, ainsi que
les plaisanteries qu'il dicta à un trop grand nombre d'officiers
placés dans nos rangs, me rappela que le plus grand de nos rois,
Charlemagne, se disposa, lui aussi à commencer la plus périlleuse
de ses entreprises par des cérémonies religieuses . . . . . . . .
«Ah! sans doute, parmi ces chrétiens égarés, il s'en trouva un grand
nombre dont la bonne foi sanctifia les prières; car si les Russes
furent vaincus à la Moskowa, notre entier anéantissement, dont ils
ne peuvent se glorifier en aucune façon, puisqu'il fut l'oeuvre
manifeste de la Providence, vint prouver quelques mois plus tard que
leur demande n'avait été que trop favorablement écoutée[344].»

[Note 343: _Études sur Napoléon_, par le lieutenant-colonel de
_Baudus_, ancien aide de camp de Bessières et de Soult; deux volumes
in-8º; Paris, 1841. Cet ouvrage est peut-être le meilleur qui ait
été écrit sur Napoléon; c'est à coup sûr le plus impartial, et il
mériterait d'être réimprimé.]

[Note 344: _Baudus_, t. II, p. 76.]

Mais où était le czar? Il venait de dire modestement à madame de
Staël fugitive qu'il regrettait _de n'être pas un grand général_.
Dans ce moment paraissait à nos bivouacs M. de Bausset[345],
officier du palais: sorti des bois tranquilles de Saint-Cloud, et
suivant les traces horribles de notre armée, il arrivait la veille
des funérailles à la Moskowa; il était chargé du portrait du roi
de Rome que Marie-Louise envoyait à l'empereur. M. Fain[346] et M.
de Ségur[347] peignent les sentiments dont Bonaparte fut saisi à
cette vue; selon le général Gourgaud, Bonaparte s'écria après avoir
regardé le portrait: «Retirez-le, il voit de trop bonne heure un
champ de bataille.»

[Note 345: Louis-François-Joseph de _Bausset_ (1770-1835). Il était
depuis 1805 préfet du palais et chambellan de l'empereur. Il a laissé
des _Mémoires anecdotiques sur l'intérieur du palais et sur quelques
événements de l'Empire depuis 1805 jusqu'au 1er mai 1814, pour servir
à l'histoire de Napoléon_. Quatre volumes in-8º, 1827-1828.]

[Note 346: _Manuscrit de 1812._]

[Note 347: _Ségur_, livre VI, chap. VIII.]

Le jour qui précéda l'orage fut extrêmement calme: «Cette espèce de
sagesse que l'on met,» dit M. de Baudus, «à préparer de si cruelles
folies, a quelque chose d'humiliant pour la raison humaine quand on y
pense de sang-froid à l'âge où je suis arrivé: car, dans ma jeunesse,
je trouvais cela bien beau.»

Vers le soir du 6[348], Bonaparte dicta cette proclamation; elle ne
fut connue de la plupart des soldats qu'après la victoire:

[Note 348: 6 septembre 1812.]

«Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la
victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera
l'abondance et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous
comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk et à Smolensk, et que la
postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que
l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de
Moscou.»

Bonaparte passa la nuit dans l'anxiété: tantôt il croyait que les
ennemis se retiraient, tantôt il redoutait le dénûment de ses soldats
et la lassitude de ses officiers. Il savait que l'on disait autour
de lui. «Dans quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour
ne trouver que de l'eau marécageuse, la famine et des bivouacs sur
des cendres? Chaque année la guerre s'aggrave; de nouvelles conquêtes
forcent d'aller chercher de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne lui
suffira plus; il lui faudra l'Asie.» Bonaparte, en effet, n'avait
pas vu avec indifférence les cours d'eau qui se jettent dans le
Volga; né pour Babylone, il l'avait déjà tentée par une autre route.
Arrêté à Jaffa à l'entrée occidentale de l'Asie, arrêté à Moscou à
la porte septentrionale de cette même Asie, il vint mourir dans les
mers qui bordent cette partie du monde d'où se levèrent l'homme et le
soleil.

Napoléon, au milieu de la nuit, fit appeler un de ses aides de camp;
celui-ci le trouva la tête appuyée dans ses deux mains: «Qu'est-ce
que la guerre?» disait-il; «un métier de barbares où tout l'art
consiste à être le plus fort sur un point donné[349]». Il se plaint
de l'inconstance de la fortune: il envoie examiner la position de
l'ennemi: on lui rapporte que les feux brillent du même éclat et en
égal nombre; il se tranquillise. À cinq heures du matin, Ney lui
envoie demander l'ordre d'attaque; Bonaparte sort et s'écrie: Allons
ouvrir les portes de Moscou.» Le jour paraît; Napoléon montrant
l'Orient qui commençait à rougir: «Voilà le soleil d'Austerlitz!»
s'écria-t-il...................

[Note 349: _Ségur_, livre VII, chap. VIII.]

«Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une
position très resserrée...............

«Cette position parut belle et forte. _Il était facile de manoeuvrer
et d'obliger l'ennemi à l'évacuer; mais cela aurait remis la
partie._..........................

«Le 7, à six heures du matin, le général comte Sorbier, qui avait
armé la batterie droite avec l'artillerie de la réserve de la garde,
commença le feu.

«À six heures et demie, le général Compans est blessé. À sept heures,
le prince d'Eckmühl a son cheval tué...............

«À sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se remet en mouvement et,
sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher
avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.

«À huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses
redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons
.............................

«Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte
Morand y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué
de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par
ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour
tenter encore la fortune. La garde impériale russe en fait partie.
Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite.
On craint pendant un moment qu'il n'enlève le village brûlé; la
division Friant s'y porte: quatre-vingts pièces de canon françaises
arrêtent d'abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se
tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille, n'osant
pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l'espoir de la
victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il fait charger
le quatrième corps de cavalerie qui pénètre dans les brèches que la
mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes
et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous
côtés...........................

«Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi:
la bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour
sa retraite et pour son salut, mais non pour la victoire.

«Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes; celle de
l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ
de bataille. Sur six cadavres il y en avait un français et cinq
russes. Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le
général Bagration a été blessé.

«Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un
coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé
pour le remplacer, tué d'un même coup une heure après.

«Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été
tués; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement.
Le prince d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont
couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les
troupes russes.

«Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskowa,
donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de
Moscou.

«L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied ni à cheval,
n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais
été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas
voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne;
mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à
deux sous le feu de nos batteries et en s'opiniâtrant à reprendre ce
qu'il avait perdu. C'est la cause de son immense perte[350].»

[Note 350: Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée.]

Ce bulletin froid et rempli de réticences est loin de donner une
idée de la bataille de Moskowa, et surtout des affreux massacres
à la grande redoute: quatre-vingt mille hommes furent mis hors de
combat; trente mille d'entre eux appartenaient à la France. Auguste
de La Rochejaquelein[351] eut le visage fendu d'un coup de sabre et
demeura prisonnier des Moscovites: il rappelait d'autres combats et
un autre drapeau. Bonaparte, passant en revue le 61e régiment presque
détruit, dit au colonel: «Colonel, qu'avez-vous fait d'un de vos
bataillons?--Sire, il est dans la redoute.» Les Russes ont toujours
soutenu et soutiennent encore avoir gagné la bataille: ils vont
élever une colonne triomphale funèbre sur les hauteurs de Borodino.

[Note 351: Auguste du Vergier, comte de _La Rochejaquelein_
(1783-1868). Il était le second frère de _Monsieur Henri_. L'ardeur
de son royalisme ne l'avait pas empêché de prendre du service dans
les armées impériales, où il entra avec le titre de sous-lieutenant.
La blessure qu'il avait reçue à la Moskowa et dont il porta la
trace toute sa vie lui valut d'être surnommé _le Balafré_. Sous la
Restauration, devenu colonel des grenadiers à cheval, puis maréchal
de camp, il prit part à la guerre d'Espagne en 1823 et combattit en
1828 dans les rangs de l'armée russe, alors en guerre contre les
Turcs. Mis en non-activité pour refus de serment, après la révolution
de 1830, il fut condamné à mort par contumace, en 1833, sous
l'inculpation d'avoir essayé de soulever la Vendée.--Il avait épousé,
en 1819, la fille aînée de la duchesse de Duras, qui fut l'une des
amies les plus dévouées de Chateaubriand.]

Le récit de M. de Ségur va suppléer à ce qui manque au bulletin de
Bonaparte: «L'empereur parcourut,» dit-il, «le champ de bataille.
Jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un
ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en
cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris; à
l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du Nord; partout
des soldats errants parmi des cadavres et cherchant des subsistances
jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles
blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres;
des bivouacs silencieux; plus de chants, point de récits: une morne
taciturnité.

«On voyait autour des aigles le reste des officiers et
sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait
pour garder le drapeau. Leurs vêtements étaient déchirés par
l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et
pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre,
un air fier, et même, à l'aspect de l'empereur, quelques cris de
triomphe, mais rares et excités: car, dans cette armée, capable à la
fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de
tous.............................

«L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre
était tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes,
qu'elles paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient
debout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de
vainqueurs vivants.

«Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher
pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé et
lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur,
jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes
oppressait, éclata; il se soulagea par des cris d'indignation, et par
une multitude de soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Puis il
dispersa les officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent ceux
qu'on entendait crier de toutes parts.

«On en trouvait surtout dans le fond des ravines où la plupart des
nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour
être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient
en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère: c'étaient les
plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou
impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre:
d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait
vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de
secourir, ni la pitié cruelle d'achever[352].»

[Note 352: _Ségur_, livre VII, chap. XII.]

Tel est le récit de M de Ségur. Anathème aux victoires non remportées
pour la défense de la patrie et qui ne servent qu'à la vanité d'un
conquérant!

La garde, composée de vingt-cinq mille hommes d'élite, ne fut point
engagée à la Moskowa: Bonaparte la refusa sous divers prétextes.
Contre sa coutume, il se tint à l'écart du feu et ne pouvait suivre
de ses propres yeux les manoeuvres. Il s'asseyait ou se promenait
près d'une redoute emportée la veille: lorsqu'on venait lui apprendre
la mort de quelques-uns de ses généraux, il faisait un geste de
résignation. On regardait avec étonnement cette impassibilité; Ney
s'écriait: «Que fait-il derrière l'armée? Là, il n'est à portée que
des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre
par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire partout
l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux
pour lui[353].» Murat avouait que dans cette grande journée il
n'avait plus reconnu le génie de Napoléon.

[Note 353: _Ségur_, livre VII, chap. XI.]

Des admirateurs sans réserve ont attribué l'engourdissement de
Napoléon à la complication des souffrances, dont, assurent-ils, il
était alors accablé; ils affirment qu'à tous moments il était obligé
de descendre de cheval, et que souvent il restait immobile, le front
appuyé contre des canons. Cela peut être: un malaise passager pouvait
contribuer dans ce moment à la prostration de son énergie; mais si
l'on remarque qu'il retrouva cette énergie dans la campagne de Saxe
et dans sa fameuse campagne de France, il faudra chercher une autre
cause de son inaction à Borodino. Comment! vous avouez dans votre
bulletin qu'_il était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi à
évacuer sa belle position, mais que cela aurait remis la partie_; et
vous, qui avez assez d'_activité d'esprit_ pour condamner à la mort
tant de milliers de nos soldats, vous n'avez pas assez de _force de
corps_ pour ordonner à votre garde d'aller au moins à leur secours?
Il n'y a d'autre explication à ceci que la nature même de l'homme:
l'adversité arrivait; sa première atteinte le glaça. La grandeur de
Napoléon n'était pas de cette qualité qui appartient à l'infortune;
la prospérité seule lui laissait ses facultés entières; il n'était
point fait pour le malheur.

Entre la Moskowa et Moscou, Murat engagea une affaire devant Mojaïsk.
On entra dans la ville où l'on trouva dix mille morts et mourants; on
jeta les morts par les fenêtres pour loger les vivants. Les Russes se
repliaient en bon ordre sur Moscou.

Dans la soirée du 13 septembre, Kutuzof avait assemblé un conseil
de guerre: tous les généraux déclarèrent que _Moscou n'était pas la
patrie_. Buturlin (_Histoire de la campagne de Russie_), le même
officier qu'Alexandre envoya au quartier de monseigneur le duc
d'Angoulême en Espagne, Barclay, dans son _Mémoire justificatif_,
donnent les motifs qui déterminèrent l'opinion du conseil. Kutuzof
proposa au roi de Naples une suspension d'armes, tandis que les
soldats russes traverseraient l'ancienne capitale des czars. La
suspension fut acceptée, car les Français voulaient conserver la
ville; Murat seulement serrait de près l'arrière-garde ennemie, et
nos grenadiers emboîtaient le pas du grenadier russe qui se retirait.
Mais Napoléon était loin du succès auquel il croyait toucher: Kutuzof
cachait Rostopschin.

Le comte Rostopschin[354] était gouverneur de Moscou. La vengeance
promettait de descendre du ciel: un ballon monstrueux, construit à
grands frais, devait planer sur l'armée française, choisir l'empereur
entre mille, s'abattre sur sa tête dans une pluie de fer et de feu. À
l'essai les ailes de l'aérostat se brisèrent; force fut de renoncer
à la bombe des nuées; mais les artifices restèrent à Rostopschin.
Les nouvelles du désastre de Borodino étaient arrivées à Moscou,
tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on se flattait encore de la
victoire dans le reste de l'empire. Rostopschin avait fait diverses
proclamations en prose rimée; il disait:

«Allons, mes amis les Moscovites, marchons aussi! Nous rassemblerons
cent mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent
cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout.»

[Note 354: Le comte Foedor _Rostopchin_ (1765-1826), lieutenant
général d'infanterie et grand chambellan de l'empereur Alexandre,
qui le nomma gouverneur de Moscou, à la veille de la guerre, le 29
mai 1812. Une de ses filles épousa le comte Eugène de Ségur, neveu
de l'historien de _Napoléon et la Grande-Armée_; elle a écrit pour
l'enfance des Contes qui ont eu une grande vogue. Mgr de Ségur, si
connu par ses vertus, sa charité et ses nombreux écrits en faveur
de la Religion, était le petit-fils de Rostopchin. Un autre de ses
petits-fils, le comte Anatole de Ségur, a publié, en 1874, la _Vie de
Rostopchin_.]

Il conseillait aux habitants de s'armer simplement de fourches, un
Français ne pesant pas plus qu'une gerbe.

On sait que Rostopschin a décliné toute participation à l'incendie
de Moscou[355], on sait aussi qu'Alexandre ne s'est jamais expliqué
à ce sujet. Rostopschin a-t-il voulu échapper au reproche des
nobles et des marchands dont la fortune avait péri? Alexandre
a-t-il craint d'être appelé _un Barbare_ par l'Institut? Ce siècle
est si misérable, Bonaparte en avait tellement accaparé toutes les
grandeurs, que quand quelque chose de digne arrivait, chacun s'en
défendait et en repoussait la responsabilité.

[Note 355: Le comte Rostopchin a publié, à Paris, en 1823, une
brochure intitulée: _La Vérité sur l'incendie de Moscou_, dans
laquelle il repousse la responsabilité de l'acte héroïque et
terrible qui a immortalisé son nom. Nul doute pourtant qu'il n'en
soit l'auteur. Voici, à cet égard, le témoignage d'un homme bien
placé pour savoir la vérité. Joseph de Maistre, alors ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, écrivait, le 22 novembre 1812, à M. le comte de
Front, ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne: «Je puis
enfin avoir l'honneur d'apprendre à Sa Majesté, _avec une certitude
parfaite, que l'incendie de Moscou est entièrement l'ouvrage des
Russes_, et n'est dû qu'à la politique terrible et profonde qui avait
résolu que l'ennemi, s'il entrait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir,
ni s'y enrichir. Dans une campagne très proche de la capitale,
on fabriquait depuis plusieurs jours toutes sortes d'artifices
incendiaires, et l'on disait au bon peuple qu'on préparait un ballon
pour détruire d'un seul coup toute l'armée française. M. le comte
Rostopchin, avant de partir, fit ouvrir les prisons et emmener les
pompes, ce qui est assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que
sa maison a été épargnée et que sa bibliothèque même n'a pas perdu
un livre. Voilà qui n'est pas équivoque. En y réfléchissant, on voit
qu'il ne convenait nullement à Napoléon de brûler cette superbe
ville, et, en réalité, il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais
tout a été inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres
reçus, et le vent à son tour ne servant que trop les incendiaires ...
Je doute que depuis l'incendie de Rome, sous Néron, l'oeil humain ait
rien vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent aucune
expression pour le décrire ... Je répète que la perte en richesses de
toute espèce se refuse à tout calcul; mais _la Russie et peut-être le
monde ont été sauvés par ce grand sacrifice_.» (_Correspondance de
Joseph de Maistre_, tome IV, p. 302.)]

L'incendie de Moscou restera une résolution héroïque qui sauva
l'indépendance d'un peuple et contribua à la délivrance de plusieurs
autres. Numance n'a point perdu ses droits à l'admiration des hommes.
Qu'importe que Moscou ait été brûlé! ne l'avait-il pas été déjà sept
fois? N'est-il pas aujourd'hui brillant et rajeuni, bien que dans
son vingt-unième bulletin Napoléon eût prédit que l'_incendie de
cette capitale retarderait la Russie de cent ans_? «Le malheur même
de Moscou,» dit admirablement madame de Staël, a régénéré l'empire:
cette ville religieuse a péri comme un martyr dont le sang répandu
donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent.» (_Dix années
d'exil._)

Où en seraient les nations si Bonaparte, du haut du Kremlin, eût
couvert le monde de son despotisme comme d'un drap mortuaire? Les
droits de l'espèce humaine passent avant tout. Pour moi, la terre
fût-elle un globe explosible, je n'hésiterais pas à y mettre le feu
s'il s'agissait de délivrer mon pays. Toutefois, il ne faut rien
moins que les intérêts supérieurs de la liberté humaine pour qu'un
Français, la tête couverte d'un crêpe et les yeux pleins de larmes,
puisse se résoudre à raconter une résolution qui devait devenir
fatale à tant de Français.

On a vu à Paris le comte Rostopschin, homme instruit et spirituel:
dans ses écrits la pensée se cache sous une certaine bouffonnerie;
espèce de Barbare policé, de poète ironique, dépravé même, capable de
généreuses dispositions, tout en méprisant les peuples et les rois:
les églises gothiques admettent dans leur grandeur des décorations
grotesques.

La débâcle avait commencé à Moscou; les routes de Cazan étaient
couvertes de fugitifs à pied, en voiture, isolés ou accompagnés de
serviteurs. Un présage avait un moment ranimé les esprits: un vautour
s'était embarrassé dans les chaînes qui soutenaient la croix de la
principale église; Rome eût, comme Moscou, vu dans ce présage la
captivité de Napoléon.

À l'approche des longs convois de blessés russes qui se présentaient
aux portes, toute espérance s'évanouit. Kutuzof avait flatté
Rostopschin de défendre la ville avec quatre-vingt-onze mille hommes
qui lui restaient: vous venez de voir que le conseil de guerre
l'obligeait de se retirer. Rostopschin demeura seul.

La nuit descend: des émissaires vont frapper mystérieusement aux
portes, annoncent qu'il faut partir et que Ninive est condamnée. Des
matières inflammables sont introduites dans les édifices publics
et les bazars, dans les boutiques et les maisons particulières;
les pompes sont enlevées. Alors Rostopschin ordonne d'ouvrir les
prisons: du milieu d'une troupe immonde on fait sortir un Russe et un
Français; le Russe, appartenant à une secte d'illuminés allemands,
est accusé d'avoir voulu livrer sa patrie et d'avoir traduit la
proclamation des Français; son père accourt; le gouverneur lui
accorde un moment pour bénir son fils: «Moi, bénir un traître!»
s'écrie le vieux Moscovite, et il le maudit. Le prisonnier est livré
à la populace et abattu.

«Pour toi, dit Rostopschin au Français, tu devais désirer l'arrivée
de tes compatriotes: sois libre. Va dire aux tiens que la Russie n'a
eu qu'un seul traître et qu'il est puni.»

Les autres malfaiteurs relâchés reçoivent, avec leur grâce, les
instructions pour procéder à l'incendie, quand le moment sera venu.
Rostopschin sort le dernier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau
quitte le dernier son bord dans un naufrage.

Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avant-garde. Une hauteur
restait à franchir; elle touchait à Moscou de même que Montmartre
à Paris; elle s'appelait le _Mont-du-Salut_, parce que les Russes
y priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèlerins en
apercevant Jérusalem. Moscou _aux coupoles dorées_, disent les poètes
slaves, resplendissait à la lumière du jour, avec ses deux cent
quatre-vingt-quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses maisons
ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose: il n'y manquait que
les cyprès et le Bosphore. Le Kremlin faisait partie de cette masse
couverte de fer poli ou peinturé. Au milieu d'élégantes villas de
briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés de
bois de sapins, palmiers de ce ciel: Venise, aux jours de sa gloire,
ne fut pas plus brillante dans les flots de l'Adriatique. Ce fut
le 14 septembre, à deux heures de l'après-midi, que Bonaparte, par
un soleil orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle conquête.
Moscou, comme une princesse européenne aux confins de son empire,
parée de toutes les richesses de l'Asie, semblait amenée là pour
épouser Napoléon.

Une acclamation s'élève: «Moscou! Moscou!» s'écrient nos soldats;
ils battent encore des mains: au temps de la vieille gloire, ils
criaient, revers ou prospérités, vive le roi! «Ce fut un beau
moment,» dit le lieutenant-colonel de Baudus, «que celui où le
magnifique panorama présenté par l'ensemble de cette immense cité
s'offrit tout à coup à mes regards. Je me rappellerai toujours
l'émotion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise;
elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par un mouvement
empreint d'une pensée religieuse. En apercevant Moscou, les régiments
entiers se jetèrent à genoux et remercièrent le Dieu des armées de
les avoir conduits par la victoire dans la capitale de leur ennemi le
plus acharné[356].»

[Note 356: _Baudus_, t. II, p. 102]

Les acclamations cessent; on descend muets vers la ville; aucune
députation ne sort des portes pour présenter les clefs dans un bassin
d'argent. Le mouvement de la vie était suspendu dans la grande cité.
Moscou chancelait silencieuse devant l'étranger: trois jours après
elle avait disparu; la Circassienne du Nord, la belle fiancée,
s'était couchée sur son bûcher funèbre.

Lorsque la ville était encore debout, Napoléon en marchant vers
elle s'écriait: «La voilà donc cette ville fameuse!» et il
regardait: Moscou, délaissée, ressemblait à la cité pleurée dans les
_Lamentations_. Déjà Eugène et Poniatowski ont débordé les murailles;
quelques-uns de nos officiers pénètrent dans la ville; ils reviennent
et disent à Napoléon: «Moscou est déserte!--Moscou est déserte?
c'est invraisemblable! qu'on m'amène les boyards.» Point de boyards,
il n'est resté que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnées,
fenêtres fermées: aucune fumée ne s'élève des foyers d'où s'en
échapperont bientôt des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte
hausse les épaules.

Murat, s'étant avancé jusqu'au Kremlin, y est reçu par les hurlements
des prisonniers devenus libres pour délivrer leur patrie: on est
contraint d'enfoncer les portes à coups de canon.

Napoléon s'était porté à la barrière de Dorogomilow; il s'arrêta
dans une des premières maisons du faubourg, fit une course le long
de la Moskowa, ne rencontra personne. Il revint à son logement,
nomma le maréchal Mortier[357] gouverneur de Moscou, le général
Durosnel[358] commandant de la place et M. de Lesseps[359] chargé
de l'administration en qualité d'intendant. La garde impériale
et les troupes étaient en grande tenue pour paraître devant un
peuple absent. Bonaparte apprit bientôt avec certitude que la ville
était menacée de quelque événement. À deux heures du matin on lui
vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de
Dorogomilow et vient s'abriter au Kremlin: c'était dans la matinée
du 15. Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le palais
de Pierre le Grand; son orgueil satisfait écrivit quelques mots à
Alexandre, à la réverbération du bazar qui commençait à brûler,
comme autrefois Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ
d'Austerlitz.

[Note 357: Adolphe-Édouard-Casimir-Joseph _Mortier_ (1768-1835).
Maréchal de France le 19 mai 1804, duc de Trévise le 2 juillet
1808, il était, lors de la campagne de Russie, commandant de la
jeune garde. En 1814, il partagea le commandement de Paris avec
Marmont et, comme lui, défendit héroïquement la capitale dans la
journée du 30 mars. Pair de France pendant les Cent-Jours et sous la
Restauration, il fut, sous la monarchie de Juillet, ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, grand-chancelier de la Légion d'honneur, ministre
de la guerre et président du Conseil (18 novembre 1834-12 mars 1835).
Le 28 juillet 1835, il fut tué sur le boulevard du Temple, aux côtés
du roi Louis-Philippe, par l'explosion de la machine Fieschi.]

[Note 358: Antoine-Jean-Auguste _Durosnel_ (1771-1849). Napoléon le
fit comte en 1808 et le choisit pour un de ses aides de camp. Après
la campagne de Russie, il fut nommé, en 1813, gouverneur de la ville
de Dresde, où il resta jusqu'à la capitulation. Après la révolution
de Juillet, il devint aide de camp de Louis-Philippe, fut député de
1830 à 1837 et pair de France de 1837 à 1848.]

[Note 359: Jean-Baptiste-Barthélemy, baron de _Lesseps_ (1766-1834).
Attaché à la carrière des consulats, il était en Russie avec le titre
de commissaire général des relations commerciales, lorsqu'éclata la
guerre de 1812, et il fut forcé de suivre l'armée dans sa retraite.
De 1815 à 1833, il remplit avec distinction les fonctions de consul
général à Lisbonne. Il était l'oncle de M. Ferdinand de Lesseps, le
créateur de l'isthme de Suez.]

Dans le bazar on voyait de longues rangées de boutiques toutes
fermées. On contient d'abord l'incendie; mais dans la seconde nuit il
éclate de toutes parts; des globes lancés par des artifices crèvent,
retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les églises. Une
bise violente pousse les étincelles et lance les flammèches sur le
Kremlin: il renfermait un magasin à poudre; un parc d'artillerie
avait été laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De quartier
en quartier nos soldats sont chassés par les effluves du volcan.
Des Gorgones et des Méduses, la torche à la main, parcourent les
carrefours livides de cet enfer; d'autres attisent le feu avec des
lances de bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nouveau
Pergame, se précipite aux croisées, s'écrie: «Quelle résolution
extraordinaire! quels hommes! ce sont des Scythes![360]»

[Note 360: _Ségur_, livre VIII, chap. VI.]

Le bruit se répand que le Kremlin est miné: des serviteurs se
trouvent mal, des militaires se résignent. Les bouches des divers
brasiers en dehors s'élargissent, se rapprochent, se touchent:
la tour de l'Arsenal, comme un haut cierge, brûle au milieu d'un
sanctuaire embrasé. Le Kremlin n'est plus qu'une île noire contre
laquelle se brise une mer ondoyante de feu. Le ciel, reflétant
l'illumination, est comme traversé des clartés mobiles d'une aurore
boréale.

La troisième nuit descendait; on respirait à peine dans une vapeur
suffocante: deux fois des mèches ont été attachées au bâtiment
qu'occupait Napoléon. Comment fuir? les flammes attroupées bloquent
les portes de la citadelle. En cherchant de tous les côtés, on
découvre une poterne qui donnait sur la Moskowa. Le vainqueur avec sa
garde se dérobe par ce guichet de salut. Autour de lui dans la ville,
des voûtes se fendent en mugissant, des clochers d'où découlaient des
torrents de métal liquéfié se penchent, se détachent et tombent. Des
charpentes, des poutres, des toits craquant, pétillant, croulant,
s'abîment dans un Phlégéthon dont ils font rejaillir la lame ardente
et des millions de paillettes d'or. Bonaparte ne s'échappe que sur
les charbons refroidis d'un quartier déjà réduit en cendres; il gagna
Petrowski, villa du czar.

Le général Gourgaud, critiquant l'ouvrage de M. de Ségur, accuse
l'officier d'ordonnance de l'empereur de s'être trompé[361]: en
effet, il demeure prouvé, par le récit de M. de Baudus[362], aide
de camp du maréchal Bessières, et qui servit lui-même de guide à
Napoléon, que celui-ci ne s'évada pas par une poterne, mais qu'il
sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de Sainte-Hélène,
Napoléon revoyait brûler la ville des Scythes: «Jamais,» dit-il,
«en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie
n'égaleront la réalité de celui de Moscou.»

[Note 361: _Napoléon et la Grande-Armée en Russie, ou Examen critique
de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_. 1824.]

[Note 362: _Baudus_, _t._ II, _p._ 127.]

Remémorant antérieurement cette catastrophe, Bonaparte écrit
encore: «_Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai
trouvée à l'île d'Elbe._» Kutuzof avait d'abord pris sa route à
l'orient; ensuite il se rabattit au midi. Sa marche de nuit était
à demi éclairée par l'incendie lointain de Moscou, dont il sortait
un bourdonnement lugubre; on eût dit que la cloche qu'on n'avait
jamais pu monter à cause de son énorme poids eût été magiquement
suspendue au haut d'un clocher brûlant pour tinter les glas. Kutuzof
atteignit Voronowo, possession du comte Rostopschin; à peine avait-il
entrevu la superbe demeure, qu'elle s'enfonce dans le gouffre de
nouvelle conflagration. Sur la porte de fer d'une église, on lisait
cet écriteau, la _scritta morta_, de la main du propriétaire: «J'ai
embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux
au sein de ma famille; les habitants de cette terre, au nombre de
dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le
feu à ma maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.
Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un
mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des
cendres.

                                                        «ROSTOPSCHIN.»

Bonaparte avait au premier moment admiré les feux et les Scythes
comme un spectacle apparenté à son imagination; mais bientôt le mal
que cette catastrophe lui faisait le refroidit et le fit retourner
à ses injurieuses diatribes. En envoyant la lettre de Rostopchin
en France, il ajoute: «Il paraît que Rostopschin est aliéné; les
Russes le regardent comme une espèce de Marat.» Qui ne comprend pas
la grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour soi quand le
temps des sacrifices sera venu.

Alexandre avait appris sans abattement son adversité.
«Reculerons-nous,» écrivait-il dans ses instructions circulaires,
«quand l'Europe nous encourage de ses regards? Servons-lui d'exemple;
saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations
dans la cause de la vertu et de la liberté.» Suivait une invocation
au Très-Haut.

Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu, de vertu, de
liberté, est puissant: il plaît aux hommes, les rassure et les
console; combien il est supérieur à ces phrases affectées, tristement
empruntées des locutions païennes, et fatalisées à la turque: _il
fut, ils ont été, la fatalité les entraîne_! phraséologie stérile,
toujours vaine, alors même qu'elle est appuyée sur les plus grandes
actions.

Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre, Napoléon y rentra le
18. Il avait rencontré, en revenant, des foyers allumés sur la fange,
nourris avec des meubles d'acajou et des lambris dorés. Autour de
ces foyers en plein air étaient des militaires noircis, crottés, en
lambeaux, couchés sur des canapés de soie ou assis dans des fauteuils
de velours, ayant pour tapis sous leurs pieds, dans la boue, des
châles de cachemire, des fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de
la Perse, mangeant dans des plats d'argent une pâte noire ou de la
chair sanguinolente de cheval grillé.

Un pillage irrégulier ayant commencé, on le régularisa; chaque
régiment vint à son tour à la curée. Des paysans chassés de leurs
huttes, des Cosaques, des déserteurs de l'ennemi, rôdaient autour des
Français et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient rongé.
On emportait tout ce qu'on pouvait prendre; bientôt, surchargé de ces
dépouilles, on les jetait, quand on venait à se souvenir qu'on était
à six cents lieues de son toit.

Les courses que l'on faisait pour trouver des vivres produisaient
des scènes pathétiques: une escouade française ramenait une vache;
une femme s'avança, accompagnée d'un homme qui portait dans ses bras
un enfant de quelques mois; ils montraient du doigt la vache qu'on
venait de leur enlever. La mère déchira les misérables vêtements qui
couvraient son sein, pour montrer qu'elle n'avait plus de lait; le
père fit un mouvement comme s'il eût voulu briser la tête de l'enfant
sur une pierre. L'officier fit rendre la vache, et il ajoute:
«L'effet que produisit cette scène sur mes soldats fut tel, que,
pendant longtemps, il ne fut pas prononcé une seule parole dans les
rangs.»

Bonaparte avait changé de rêve; il déclarait qu'il voulait marcher
à Saint-Pétersbourg; il traçait déjà la route sur ses cartes; il
expliquait l'excellence de son plan nouveau, la certitude d'entrer
dans la seconde capitale de l'empire: «Qu'a-t-il à faire désormais
sur des ruines? Ne suffit-il pas à sa gloire qu'il soit monté au
Kremlin?» Telles étaient les nouvelles chimères de Napoléon; l'homme
touchait à la folie, mais ses songes étaient encore ceux d'un esprit
immense.

«Nous ne sommes qu'à quinze marches de Saint-Pétersbourg, dit M.
Fain: Napoléon pense à se rabattre sur cette capitale.» Au lieu de
quinze marches, à cette époque et dans de pareilles circonstances,
il faut lire _deux mois_. Le général Gourgaud ajoute que toutes
les nouvelles qu'on recevait de Saint-Pétersbourg annonçaient la
peur qu'on avait du mouvement de Napoléon. Il est certain qu'à
Saint-Pétersbourg on ne doutait point du succès de l'empereur s'il se
présentait; mais on se préparait à lui laisser une seconde carcasse
de cité, et la retraite sur Archangel était jalonnée. On ne soumet
point une nation dont le pôle est la dernière forteresse. De plus les
flottes anglaises, pénétrant au printemps dans la Baltique, auraient
réduit la prise de Saint-Pétersbourg à une simple destruction.

Mais tandis que l'imagination sans frein de Bonaparte jouait avec
l'idée d'un voyage à Saint-Pétersbourg, il s'occupait sérieusement
de l'idée contraire: sa foi dans son espérance n'était pas telle
qu'elle lui ôtât tout bon sens. Son projet dominant était d'apporter
à Paris une paix signée à Moscou. Par là il se serait débarrassé des
périls de la retraite, il aurait accompli une étonnante conquête, et
serait rentré aux Tuileries le rameau d'olivier à la main. Après le
premier billet qu'il avait écrit à Alexandre en arrivant au Kremlin,
il n'avait négligé aucune occasion de renouveler ses avances. Dans
un entretien bienveillant avec un officier russe, M. de Toutelmine,
sous-directeur de l'hôpital des Enfants trouvés à Moscou, hôpital
miraculeusement épargné de l'incendie, il avait glissé des paroles
favorables à un accommodement. Par M. Jacowlef, frère de l'ancien
ministre russe à Stuttgard, il écrivit directement à Alexandre, et
M. Jacowlef prit l'engagement de remettre cette lettre au czar sans
intermédiaire. Enfin le général Lauriston fut envoyé à Kutuzof:
celui-ci promit ses bons offices pour une négociation pacifique; mais
il refusa au général Lauriston de lui délivrer un sauf-conduit pour
Saint-Pétersbourg.

Napoléon était toujours persuadé qu'il exerçait sur Alexandre
l'empire qu'il avait exercé à Tilsit et à Erfurt, et cependant
Alexandre écrivait le 21 octobre au prince Michel Larcanowitz: «J'ai
appris, à mon extrême mécontentement, que le général Benningsen a
eu une entrevue avec le roi de Naples ................... Toutes
les déterminations dans les ordres qui vous sont adressés par moi
doivent vous convaincre que ma résolution est inébranlable, que dans
ce moment aucune proposition de l'ennemi ne pourrait m'engager à
terminer la guerre et à affaiblir par là le devoir sacré de venger la
patrie.»

Les généraux russes abusaient de l'amour-propre et de la
simplicité de Murat, commandant de l'avant-garde; toujours charmé
de l'empressement des Cosaques, il empruntait des bijoux de ses
officiers pour faire des présents à ses courtisans du Don; mais
les généraux russes, loin de désirer la paix, la redoutaient.
Malgré la résolution d'Alexandre, ils connaissaient la faiblesse de
leur empereur, et ils craignaient la séduction du nôtre. Pour la
vengeance, il ne s'agissait que de gagner un mois, que d'attendre les
premiers frimas: les voeux de la chrétienté moscovite suppliaient le
ciel de hâter ses tempêtes.

Le général Wilson, en qualité de commissaire anglais à l'armée russe,
était arrivé; il s'était déjà trouvé sur le chemin de Bonaparte en
Égypte. Fabvier, de son côté, était revenu de notre armée du midi à
celle du nord. L'Anglais poussait Kutuzof à l'attaque, et l'on savait
que les nouvelles apportées par Fabvier n'étaient pas bonnes. Des
deux bouts de l'Europe, les deux seuls peuples qui combattaient pour
leur liberté se donnaient la main par-dessus la tête du vainqueur
à Moscou. La réponse d'Alexandre n'arrivait point; les estafettes
de France s'attardèrent; l'inquiétude de Napoléon augmentait; des
paysans avertissaient nos soldats: «Vous ne connaissez pas notre
climat, leur disaient-ils; dans un mois le froid vous fera tomber les
ongles.» Milton, dont le grand nom agrandit tout, s'exprime aussi
naïvement dans sa _Moscovie_: «Il fait si froid dans ce pays, que la
sève des branches mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui
qui brûle.»

Bonaparte, sentant qu'un pas rétrograde rompait le prestige et
faisait évanouir la terreur de son nom, ne pouvait se résoudre à
descendre: malgré l'avertissement du prochain péril, il restait,
attendant de minute en minute des réponses de Saint-Pétersbourg; lui,
qui avait commandé avec tant d'outrages, soupirait après quelques
mots miséricordieux du vaincu. Il s'occupe au Kremlin d'un règlement
pour la Comédie Française; il met trois soirées à achever ce
majestueux ouvrage[363]; il discute avec ses aides de camp le mérite
de quelques vers nouveaux arrivés de Paris; autour de lui on admirait
le sang-froid du grand homme, tandis qu'il y avait encore des
blessés de ses derniers combats expirant dans des douleurs atroces,
et que, par ce retard de quelques jours, il dévouait à la mort les
cent mille hommes qui lui restaient. La servile stupidité du siècle
prétend faire passer cette pitoyable affectation pour la conception
d'un esprit incommensurable.

[Note 363: Décret sur la surveillance, l'organisation,
l'administration, la comptabilité, la police et la discipline du
Théâtre-Français, daté du quartier impérial de Moscou, le 15 octobre
1812. Modifié sur quelques points, ce décret est encore en vigueur
dans ses dispositions principales.]

Bonaparte visita les édifices du Kremlin. Il descendit et remonta
l'escalier sur lequel Pierre le Grand fit égorger les Strélitz;
il parcourut la salle des festins où Pierre se faisait amener les
prisonniers, abattant une tête entre chaque rasade, proposant à ses
convives, princes et ambassadeurs, de se divertir de la même façon.
Des hommes furent roués alors, et des femmes enterrées vives; on
pendit deux mille Strélitz dont les corps restèrent accrochés autour
des murailles.

Au lieu de l'ordonnance sur les théâtres, Bonaparte eût mieux fait
d'écrire au Sénat conservateur la lettre que des bords du Pruth,
Pierre écrivait au sénat de Moscou: «Je vous annonce que, trompé
par de faux avis, et sans qu'il y ait de ma faute, je me trouve
ici enfermé dans mon camp par une armée quatre fois plus forte que
la mienne. S'il arrive que je sois pris, vous n'avez plus à me
considérer comme votre czar et seigneur, ni à tenir compte d'aucun
ordre qui pourrait vous être porté de ma part, quand même vous y
reconnaîtriez ma propre main. Si je dois périr, vous choisirez pour
mon successeur le plus digne d'entre vous.»

Un billet de Napoléon, adressé à Cambacérès, contenait des ordres
inintelligibles: on délibéra, et quoique la signature du billet
portât un nom allongé d'un nom antique, l'écriture ayant été
reconnue pour être celle de Bonaparte, on déclara que les ordres
inintelligibles devaient être exécutés.

Le Kremlin renfermait un double trône pour deux frères: Napoléon
ne partageait pas le sien. On voyait encore dans les salles le
brancard brisé d'un coup de canon sur lequel Charles XII blessé se
faisait porter à la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l'ordre
des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les tombeaux des
czars, se souvint-il qu'aux jours de fête on les couvrait de draps
mortuaires superbes; que lorsqu'un sujet avait quelque grâce à
solliciter, il déposait sa supplique sur un des tombeaux, et que le
czar avait seul le droit de l'en retirer?

Ces placets de l'infortune, présentés par la mort à la puissance,
n'étaient point du goût de Napoléon. Il était occupé d'autres soins:
moitié désir de tromper, moitié nature, il prétendait, comme en
quittant l'Égypte, faire venir des comédiens de Paris à Moscou, et il
assurait qu'un chanteur italien arrivait. Il dépouilla les églises
du Kremlin, entassa dans ses fourgons des ornements sacrés et des
images de saints avec les croissants et les queues de cheval conquis
sur les mahométans. Il enleva l'immense croix de la tour du grand
Yvan; son projet était de la planter sur le dôme des Invalides: elle
eût fait le pendant des chefs-d'oeuvre du Vatican dont il avait
décoré le Louvre. Tandis qu'on détachait cette croix, des corneilles
vagissantes voletaient autour: «Que me veulent ces oiseaux?» disait
Bonaparte.

On touchait au moment fatal: Daru élevait des objections contre
divers projets qu'exposait Bonaparte: Quel parti prendre donc?
s'écria l'empereur.--Rester ici, faire de Moscou un grand camp
retranché: y passer l'hiver; faire saler les chevaux qu'on ne
pourra nourrir; attendre le printemps: nos renforts et la Lithuanie
armée viendront nous délivrer et achever la conquête.--C'est un
conseil de lion, répond Napoléon: mais que dirait Paris? La France
ne s'accoutumerait pas à mon absence[364].»--«Que dit-on de moi à
Athènes?» disait Alexandre.

[Note 364: _Ségur_, liv. VIII, chap. XI.]

Il se replonge aux incertitudes: partira-t-il? ne partira-t-il pas?
Il ne sait. Maintes délibérations se succèdent. Enfin une affaire
engagée à Winkovo, le 18 octobre, le détermine subitement à sortir
des débris de Moscou avec son armée: ce jour-là même, sans appareil,
sans bruit, sans tourner la tête, voulant éviter la route directe de
Smolensk, il s'achemine par l'une des deux routes de Kalouga.

[Illustration: Alexandre Ier.]

Durant trente-cinq jours, comme ces formidables dragons de l'Afrique
qui s'endorment après s'être repus, il s'était oublié; c'était
apparemment les jours nécessaires pour changer le sort d'un homme
pareil. Pendant ce temps-là, l'astre de sa destinée s'inclinait.
Enfin il se réveille pressé entre l'hiver et une capitale incendiée;
il se glisse au dehors des décombres: il était trop tard; cent
mille hommes étaient condamnés. Le maréchal Mortier, commandant
l'arrière-garde, a l'ordre, en se retirant, de faire sauter le
Kremlin[365].

[Note 365: On achève d'imprimer à Saint-Pétersbourg les papiers
d'État sur cette campagne, trouvés dans le cabinet d'Alexandre après
sa mort. Ces documents, formant cinq à six volumes, jetteront sans
doute un grand jour sur les événements si curieux d'une partie de
notre histoire. Il sera bon de lire avec précaution les récits de
l'ennemi, et cependant avec moins de défiance que les documents
officiels de Bonaparte. Il est impossible de se figurer à quel point
celui-ci altérait la réalité et la rendait insaisissable; ses propres
victoires se transformaient en roman dans son imagination. Toutefois,
au bout de ses relations fantasmagoriques, restait cette vérité,
à savoir que Napoléon, par une raison ou par une autre, était le
maître du monde. (Paris, note de 1814.) CH.]

Bonaparte, se trompant ou voulant tromper les autres, écrit le 18
d'octobre au duc de Bassano une lettre que rapporte M. Fain: «Vers
les premières semaines de novembre, mandait-il, j'aurai ramené mes
troupes dans le carré qui est entre Smolensk, Mohilow, Minsk et
Witepsk. Je me décide à ce mouvement, parce que Moscou n'est plus
une position militaire; j'en vais chercher une autre plus favorable
au début de la campagne prochaine. Les opérations auront alors à se
diriger sur Pétersbourg et sur Kiew.» Pitoyable forfanterie, s'il ne
s'agissait que du secours passager d'un mensonge; mais dans Bonaparte
une idée de conquête, malgré l'évidence contraire de la raison,
pouvait toujours être une idée de bonne foi.

On marchait sur Malojaroslawetz: par l'embarras des bagages et des
voitures mal attelées de l'artillerie, le troisième jour de marche
on n'était encore qu'à dix lieues de Moscou. On avait l'intention
de devancer Kutuzof: l'avant-garde du prince Eugène le prévint en
effet à Fominskoï. Il restait encore cent mille hommes d'infanterie
au début de la retraite. La cavalerie était presque nulle, à
l'exception de trois mille cinq cents chevaux de la garde. Nos
troupes, ayant atteint la nouvelle route de Kalouga le 21, entrèrent
le 22 à Borowsk, et le 23 la division Delzons occupa Malojaroslawetz.
Napoléon était dans la joie; il se croyait échappé.

Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, la terre trembla:
cent quatre-vingt-trois milliers de poudre, placés sous les voûtes
du Kremlin, déchirèrent le palais des czars. Mortier qui fit sauter
le Kremlin, était réservé à la machine infernale de Fieschi. Que de
mondes passés entre ces deux explosions si différentes et par les
temps et par les hommes!

Après ce sourd mugissement, une forte canonnade vint à travers le
silence dans la direction de Malojaroslawetz: autant Napoléon avait
désiré ouïr ce bruit en entrant en Russie, autant il redoutait de
l'entendre en sortant. Un aide de camp du vice-roi annonce une
attaque générale des Russes: à la nuit les généraux Compans et Gérard
arrivèrent en aide au prince Eugène. Beaucoup d'hommes périrent des
deux côtés; l'ennemi parvint à se mettre à cheval sur la route de
Kalouga, et fermait l'entrée du chemin intact qu'on avait espéré
suivre. Il ne restait d'autre ressource que de retomber dans la route
de Mojaïsk et de rentrer à Smolensk par les vieux sentiers de nos
malheurs: on le pouvait; les oiseaux du ciel n'avaient pas encore
achevé de manger ce que nous avions semé pour retrouver nos traces.

Napoléon logea cette nuit à Ghorodnia dans une pauvre maison où les
officiers attachés aux divers généraux ne purent se mettre à couvert.
Ils se réunirent sous la fenêtre de Bonaparte; elle était sans volets
et sans rideaux: on en voyait sortir une lumière, tandis que les
officiers restés en dehors étaient plongés dans l'obscurité. Napoléon
était assis dans sa chétive chambre, la tête abaissée sur ses deux
mains; Murat, Berthier et Bessières se tenaient debout à ses côtés,
silencieux et immobiles. Il ne donna point d'ordre, et monta à
cheval le 25 au matin, pour examiner la position de l'armée russe.

À peine était-il sorti que roula jusqu'à ses pieds un éboulement de
Cosaques. La vivante avalanche avait franchi la Luja, et s'était
dérobée à la vue, le long de la lisière des bois. Tout le monde mit
l'épée à la main, l'empereur lui-même. Si ces maraudeurs avaient eu
plus d'audace, Bonaparte demeurait prisonnier. À Malojaroslawetz
incendié, les rues étaient encombrées de corps à moitié grillés,
coupés, sillonnés, mutilés par les roues de l'artillerie, qui avaient
passé sur eux. Pour continuer le mouvement sur Kalouga, il eût fallu
livrer une seconde bataille; l'empereur ne le jugea pas convenable.
Il s'est élevé à cet égard une discussion entre les partisans
de Bonaparte et les amis des maréchaux. Qui donna le conseil de
reprendre la première route parcourue par les Français? Ce fut
évidemment Napoléon: une grande sentence funèbre à prononcer ne lui
coûtait guère; il en avait l'habitude.

Revenu le 26 à Borowsk, le lendemain, près de Véréia, on présenta
au chef de nos armées le général Witzingerode et son aide de camp
le comte Nariskin: ils s'étaient laissé surprendre en entrant
trop tôt dans Moscou. Bonaparte s'emporta: «Qu'on fusille ce
général!» s'écrie-t-il hors de lui; «c'est un déserteur du royaume
de Wurtemberg; il appartient à la confédération du Rhin.» Il se
répand en invectives contre la noblesse russe et finit par ces mots:
«J'irai à Saint-Pétersbourg, je jetterai cette ville dans la Newa»,
et subitement il commanda de brûler un château que l'on apercevait
sur une hauteur: le lion blessé se ruait en écumant sur tout ce qui
l'environnait.

Néanmoins, au milieu de ses folles colères, lorsqu'il intimait à
Mortier l'ordre de détruire le Kremlin, il se conformait en même
temps à sa double nature; il écrivait au duc de Trévise des phrases
de sensiblerie; pensant que ses missives seraient connues, il lui
enjoignait avec un soin tout paternel de sauver les hôpitaux; «car
c'est ainsi, ajoutait-il, que j'en ai usé à Saint-Jean-d'Acre.»
Or, en Palestine il fit fusiller les prisonniers turcs, et, sans
l'opposition de Desgenettes, il eût empoisonné ses malades! Berthier
et Murat sauvèrent le prince Witzingerode.

Cependant Kutuzof nous poursuivait mollement. Wilson pressait-il
le général russe d'agir, le général répondait: «Laissez venir la
neige.» Le 29 septembre, on touche aux fatales collines de la
Moskowa: un cri de douleur et de surprise échappe à notre armée. De
vastes boucheries se présentaient, étalant quarante mille cadavres
diversement consommés. Des files de carcasses alignées semblaient
garder encore la discipline militaire; des squelettes détachés en
avant, sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient les commandants
et dominaient la mêlée des morts. Partout armes rompues, tambours
défoncés, lambeaux de cuirasses et d'uniformes, étendards déchirés,
dispersés entre des troncs d'arbres coupés à quelques pieds du sol
par les boulets: c'était la grande redoute de la Moskowa.

Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en
mouvement: un soldat français privé des deux jambes se frayait
un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs
entrailles au dehors. Le corps d'un cheval effondré par un obus
avait servi de guérite à ce soldat; il y vécut en rongeant sa loge
de chair; les viandes putréfiées des morts à la portée de sa main
lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d'amadou pour
emmaillotter ses os. L'effrayant remords de la gloire se traînait
vers Napoléon: Napoléon ne l'attendit pas.

Le silence des soldats, hâtés du froid, de la faim et de l'ennemi,
était profond; ils songeaient qu'ils seraient bientôt semblables
aux compagnons dont ils apercevaient les restes. On n'entendait
dans ce reliquaire que la respiration agitée et le bruit du frisson
involontaire des bataillons en retraite.

Plus loin on retrouva l'abbaye de Kotloskoï transformée en hôpital;
tous les secours y manquaient; là restait encore assez de vie pour
sentir la mort. Bonaparte, arrivé sur le lieu, se chauffa du bois
de ses chariots disloqués. Quand l'armée reprit sa marche, les
agonisants se levèrent, parvinrent au seuil de leur dernier asile,
se laissèrent dévaler jusqu'au chemin, tendirent aux camarades qui
les quittaient leurs mains défaillantes: ils semblaient à la fois les
conjurer et les ajourner.

À chaque instant retentissait la détonation des caissons qu'on
était forcé d'abandonner. Les vivandiers jetaient les malades dans
les fossés. Des prisonniers russes qu'escortaient des étrangers au
service de la France, furent dépêchés par leurs gardes: tués d'une
manière uniforme, leur cervelle était répandue à côté de leur tête.
Bonaparte avait emmené l'Europe avec lui; toutes les langues se
parlaient dans son armée; toutes les cocardes, tous les drapeaux
s'y voyaient. L'Italien, forcé au combat, s'était battu comme un
Français; l'Espagnol avait soutenu sa renommée de courage: Naples et
l'Andalousie n'avaient été pour eux que les regrets d'un doux songe.
On a dit que Bonaparte n'avait été vaincu que par l'Europe entière,
et c'est juste; mais on oublie que Bonaparte n'avait vaincu qu'à
l'aide de l'Europe, de force ou de gré son alliée.

La Russie résista seule à l'Europe guidée par Napoléon; la France,
restée seule et défendue par Napoléon, tomba sous l'Europe retournée;
mais il faut dire que la Russie était défendue par son climat, et
que l'Europe ne marchait qu'à regret sous son maître. La France, au
contraire, n'était préservée ni par son climat ni par sa population
décimée; elle n'avait que son courage et le souvenir de sa gloire.

Indifférent aux misères de ses soldats, Bonaparte n'avait souci que
de ses intérêts: lorsqu'il campait, sa conversation roulait sur des
ministres vendus, disait-il, aux Anglais, lesquels ministres étaient
les fomentateurs de cette guerre; ne se voulant pas avouer que cette
guerre venait uniquement de lui. Le duc de Vicence, qui s'obstinait à
racheter un malheur par sa noble conduite, éclatait au milieu de la
flatterie au bivouac. Il s'écriait: «Que d'atroces cruautés! Voilà
donc la civilisation que nous apportons en Russie!» Aux incroyables
dires de Bonaparte, il faisait un geste de colère et d'incrédulité,
et se retirait. L'homme que la moindre contradiction mettait en
fureur souffrait les rudesses de Caulaincourt en expiation de la
lettre qu'il l'avait jadis chargé de porter à Ettenheim. Quand on a
commis une chose reprochable, le ciel en punition vous en impose
les témoins; en vain les anciens tyrans les faisaient disparaître;
descendus aux enfers, ces témoins entraient dans le corps des Furies
et revenaient.

Napoléon, ayant traversé Gjatsk, poussa jusqu'à Wiasma; il le
dépassa, n'ayant point trouvé l'ennemi qu'il craignait d'y
rencontrer. Il arriva le 3 novembre à Slawskowo: là il apprit qu'un
combat s'était donné derrière lui à Wiasma; ce combat contre les
troupes de Miloradowitch nous fut fatal: nos soldats, nos officiers
blessés, le bras en écharpe, la tête enveloppée de linge, miracle de
vaillance, se jetaient sur les canons ennemis.

Cette suite d'affaires dans les mêmes lieux, ces couches de morts
ajoutées à des couches de morts, ces batailles doublées de batailles,
auraient deux fois immortalisé des champs funestes, si l'oubli ne
passait rapidement sur notre poussière. Qui pense à ces paysans
laissés en Russie? Ces rustiques sont-ils contents d'avoir été _à
la grande bataille sous les murs de Moscou_? Il n'y a peut-être que
moi qui, dans les soirées d'automne, en regardant voler au haut du
ciel les oiseaux du Nord, me souvienne qu'ils ont vu la tombe de
nos compatriotes. Des compagnies industrielles se sont transportées
au désert avec leurs fourneaux et leurs chaudières; les os ont été
convertis en noir animal: qu'il vienne du chien ou de l'homme, le
vernis est du même prix, et il n'est pas plus brillant, qu'il ait
été tiré de l'obscurité ou de la gloire. Voilà le cas que nous
faisons des morts aujourd'hui! Voilà les rites sacrés de la nouvelle
religion! _Diis Manibus._ Heureux compagnons de Charles XII, vous
n'avez point été visités par ces hyènes sacrilèges! Pendant l'hiver,
l'hermine fréquente les neiges virginales, et pendant l'été les
mousses fleuries de Pultava.

Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à dix-huit degrés
au-dessous de zéro: tout disparaît sous la blancheur universelle.
Les soldats sans chaussure sentent leurs pieds mourir; leurs doigts
violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher
brûle; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur
haleine congelée; leurs méchants habits deviennent une casaque de
verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol
de petits sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel côté les
fleuves coulent; on est obligé de casser la glace pour apprendre à
quel orient il faut se diriger. Égarés dans l'étendue, les divers
corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnaître,
de même que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse. Les
sapins changés en cristaux immobiles s'élèvent çà et là, candélabres
de ces pompes funèbres. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs
sans maîtres suivaient à distance cette retraite de cadavres.

Il était dur, après les marches, d'être obligé, à l'étape déserte, de
s'entourer des précautions d'un ost sain, largement pourvu, de poser
des sentinelles, d'occuper des postes, de placer des grand'gardes.
Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du nord, on ne
savait ni où s'asseoir, ni où se coucher; les arbres jetés bas avec
tous leurs albâtres refusaient de s'enflammer; à peine parvenait-on à
faire fondre un peu de neige, pour y démêler une cuillerée de farine
de seigle. On ne s'était pas reposé sur le sol nu que des hurlements
de Cosaques faisaient retentir les bois; l'artillerie volante de
l'ennemi grondait; le jeûne de nos soldats était salué comme le
festin des rois, lorsqu'ils se mettent à table; les boulets roulaient
leurs pains de fer au milieu des convives affamés. À l'aube, que ne
suivait point l'aurore, on entendait le battement d'un tambour drapé
de frimas ou le son enroué d'une trompette: rien n'était triste comme
cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu'elle
ne réveillait plus. Le jour grandissant éclairait des cercles de
fantassins roidis et morts autour des bûchers expirés.

Quelques survivants partaient; ils s'avançaient vers des horizons
inconnus qui, reculant toujours, s'évanouissaient à chaque pas dans
le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes
de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après
des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l'Océan
semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées
des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et
petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons
dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en
présence de mes vieux jours, ô mes camarades! (les soldats sont
frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années,
lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misérable et si
délaissé, la bruyère des Ardennes.

Les grandes armées russes suivaient la nôtre: celle-ci était partagée
en plusieurs divisions qui se subdivisaient en colonnes: le prince
Eugène commandait l'avant-garde, Napoléon le centre, l'arrière-garde
le maréchal Ney. Retardés de divers obstacles et combats, ces corps
ne conservaient pas leur exacte distance: tantôt ils se devançaient
les uns les autres, tantôt ils marchaient sur une ligne horizontale,
très souvent sans se voir et sans communiquer ensemble faute de
cavalerie. Des Tauridiens, montés sur de petits chevaux dont les
crins balayaient la terre, n'accordaient de repos ni jour ni nuit
à nos soldats harassés par ces taons de neige. Le paysage était
changé: là où l'on avait vu un ruisseau, on retrouvait un torrent que
des chaînes de glace suspendaient aux bords escarpés de sa ravine.
«Dans une seule nuit,» dit Bonaparte (Papiers de Sainte-Hélène),
«on perdit trente mille chevaux: on fut obligé d'abandonner presque
toute l'artillerie, forte alors de cinq cents bouches à feu; on ne
put emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, faute
de chevaux, faire de reconnaissance ni envoyer une avant-garde de
cavalerie reconnaître la route. Les soldats perdaient le courage et
la raison, et tombaient dans la confusion. La circonstance la plus
légère les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour jeter
la frayeur dans tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils
erraient séparément pour chercher du feu. Ceux qu'on envoyait en
éclaireurs abandonnaient leurs postes et allaient chercher les moyens
de se réchauffer dans les maisons. Ils se répandaient de tous côtés,
s'éloignaient de leurs corps et devenaient facilement la proie de
l'ennemi. D'autres se couchaient sur la terre, s'endormaient: un peu
de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des
milliers de soldats périrent. Les Polonais sauvèrent quelques-uns
de leurs chevaux et un peu de leur artillerie; mais les Français et
les soldats des autres nations n'étaient plus les mêmes hommes. La
cavalerie a surtout beaucoup souffert. Sur quarante mille hommes, je
ne crois pas qu'il en soit échappé trois mille.»

Et vous qui racontiez cela sous le beau soleil d'un autre hémisphère,
n'étiez-vous que le témoin de tant de maux?

Le jour même (6 novembre) où le thermomètre tomba si bas, arriva de
France, comme une fresaie égarée, la première estafette que l'on
eût vue depuis longtemps: elle apportait la mauvaise nouvelle de la
conspiration de Malet[366]. Cette conspiration eut quelque chose du
prodigieux de l'étoile de Napoléon. Au rapport du général Gourgaud,
ce qui fit le plus d'impression sur l'empereur fut la preuve trop
évidente «que les principes monarchiques dans leur application à sa
monarchie avaient jeté des racines si peu profondes que de grands
fonctionnaires, à la nouvelle de la mort de l'empereur, oublièrent
que, le souverain étant mort, un autre était là pour lui succéder.»

[Note 366: La conspiration du général Malet avait éclaté le 23
octobre, précisément le jour où le maréchal Mortier, mettant à
exécution les ordres de l'empereur, faisait sauter le Kremlin. Peu
s'en fallut que Malet, ce jour-là, ne fît sauter l'Empire. Enfermé
dans une prison, sans argent, sans complices, dénué de tous moyens,
Malet avait entrepris de renverser Napoléon, et il faillit réussir.
La conspiration Malet fut une conspiration de génie.]

Bonaparte à Sainte-Hélène (_Mémorial_ de Las Cases) racontait qu'il
avait dit à sa cour des Tuileries, en parlant de la conspiration
de Malet: «Eh bien, messieurs, vous prétendiez avoir fini votre
révolution; vous me croyiez mort: mais le roi de Rome, vos serments,
vos principes, vos doctrines? Vous me faites frémir pour l'avenir!»
Bonaparte raisonnait logiquement; il s'agissait de sa dynastie:
aurait-il trouvé le raisonnement aussi juste s'il s'était agi de la
race de saint Louis?

Bonaparte apprit l'accident de Paris au milieu d'un désert, parmi les
débris d'une armée presque détruite dont la neige buvait le sang; les
droits de Napoléon fondés sur la force s'anéantissaient en Russie
avec sa force, tandis qu'il avait suffi d'un seul homme pour les
mettre en doute dans la capitale: hors de la religion, de la justice
et de la liberté, il n'y a point de droits.

Presque au même moment que Bonaparte apprenait ce qui s'était passé
à Paris, il recevait une lettre du maréchal Ney. Cette lettre lui
faisait part «que les meilleurs soldats se demandaient pourquoi
c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres;
pourquoi l'aigle ne protégeait plus et tuait; pourquoi il fallait
succomber par bataillons, puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir?»

Quand l'aide de camp de Ney voulut entrer dans des particularités
affligeantes, Bonaparte l'interrompit: Colonel, je ne vous demande
pas ces détails.»--Cette expédition de la Russie était une vraie
extravagance que toutes les autorités civiles et militaires de
l'Empire avaient blâmée: les triomphes et les malheurs que rappelait
la route de retraite aigrissaient ou décourageaient les soldats: sur
ce chemin monté et redescendu, Napoléon pouvait trouver aussi l'image
des deux parts de sa vie.

Le 9 novembre, on avait enfin gagné Smolensk. Un ordre de Bonaparte
avait défendu d'y laisser entrer personne avant que les postes
n'eussent été remis à la garde impériale. Des soldats du dehors
confluent au pied des murailles; les soldats du dedans se tiennent
renfermés. L'air retentit des imprécations des désespérés forclos,
vêtus de sales lévites de Cosaques, de capotes rapetassées, de
manteaux et d'uniformes en loques, de couvertures de lit ou de
cheval, la tête couverte de bonnets, de mouchoirs roulés, de
schakos défoncés, de casques faussés et rompus; tout cela sanglant
ou neigeux, percé de balles ou haché de coups de sabre. Le visage
hâve et dévalé, les yeux sombres et étincelants, ils regardaient
au haut des remparts en grinçant les dents, ayant l'air de ces
prisonniers mutilés qui, sous Louis le Gros, portaient dans leur main
droite leur main gauche coupée: on les eût pris pour des masques
en furie ou pour des malades affolés, échappés des hôpitaux. La
jeune et la vieille garde arrivèrent; elles entrèrent dans la place
incendiée à notre premier passage. Des cris s'élèvent contre la
troupe privilégiée: «L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes?»
Ces cohortes faméliques courent tumultuairement aux magasins comme
une insurrection de spectres; on les repousse; on se bat: les tués
restent dans les rues, les femmes, les enfants, les mourants sur les
charrettes. L'air était empesté de la corruption d'une multitude
d'anciens cadavres; des militaires étaient atteints d'imbécillité ou
de folie; quelques-uns dont les cheveux s'étaient dressés et tordus,
blasphémant ou riant d'un rire hébété, tombaient morts. Bonaparte
exhale sa colère contre un misérable fournisseur impuissant dont
aucun des ordres n'avait été exécuté.

L'armée de cent mille hommes, réduite à trente mille, était côtoyée
d'une bande de cinquante mille traîneurs: il ne se trouvait plus que
dix-huit cents cavaliers montés. Napoléon en donna le commandement à
M. de Latour-Maubourg[367]. Cet officier, qui menait les cuirassiers
à l'assaut de la grande redoute de Borodino, eut la tête fendue de
coups de sabre; depuis il perdit une jambe à Dresde. Apercevant
son domestique qui pleurait, il lui dit: «De quoi te plains-tu? tu
n'auras plus qu'une botte à cirer.» Ce général, resté fidèle au
malheur, est devenu le gouverneur de Henri V dans les premières
années de l'exil du jeune prince: j'ôte mon chapeau en passant devant
lui, comme en passant devant l'honneur.

[Note 367: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de _Latour-Maubourg_
(1768-1850), sous-lieutenant dans les gardes du corps avec rang
de lieutenant-colonel le 6 mars 1789, colonel du 3e régiment de
chasseurs le 5 février 1792, général de brigade le 2 décembre 1805,
général de division le 14 mai 1807, baron de l'Empire le 12 février
1808. Il eut la cuisse emportée par un boulet, non à Dresde, comme
le dit Chateaubriand, mais à Wachau (16 octobre 1813). Le 22 mars
1814, il fut créé comte de l'Empire. La Restauration le fit pair de
France le 4 juin 1814, marquis par lettres patentes du 31 août 1817,
et ambassadeur à Londres. Il occupait ce dernier poste lorsqu'il fut
appelé au ministère de la guerre le 19 novembre 1819. Le 15 décembre
1821, il fut nommé gouverneur des Invalides. Il donna sa démission de
pair à la révolution de 1830, se retira à Melun, puis alla rejoindre
les Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne
rentra en France qu'en 1848.]

On séjourna par force jusqu'au 14 dans Smolensk. Napoléon ordonna au
maréchal Ney de se concerter avec Davout et de démembrer la place en
la déchirant avec des fougasses: pour lui, il se rendit à Krasnoï, où
il s'établit le 16, après que cette station eut été pillée par les
Russes. Les Moscovites rétrécissaient leur cercle: la grande armée
dite de Moldavie était dans le voisinage; elle se préparait à nous
cerner tout à fait et à nous jeter dans la Bérésina.

Le reste de nos bataillons diminuait de jour en jour. Kutuzof,
instruit de nos misères, remuait à peine: «Sortez seulement un moment
de votre quartier général,» s'écriait Wilson; «avancez-vous sur les
hauteurs, vous verrez que le dernier moment de Napoléon est venu. La
Russie réclame cette victime: il n'y a plus qu'à frapper; une charge
suffira; dans deux heures la face de l'Europe sera changée.»

Cela était vrai; mais il n'y aurait eu que Bonaparte de
particulièrement frappé, et Dieu voulait appesantir sa main sur la
France.

Kutuzof répondait: «Je fais reposer mes soldats tous les trois jours;
je rougirais, je m'arrêterais aussitôt, si le pain leur manquait
un seul instant. J'escorte l'armée française ma prisonnière; je la
châtie dès qu'elle veut s'arrêter ou s'éloigner de la grande route.
Le terme de la destinée de Napoléon est irrévocablement marqué: c'est
dans les marais de la Bérésina que s'éteindra le météore en présence
de toutes les armées russes. Je leur aurai livré Napoléon affaibli,
désarmé, mourant: c'est assez pour ma gloire.»

Bonaparte avait parlé du _vieux_ Kutuzof avec ce dédain insultant
dont il était si prodigue: le _vieux_ Kutuzof à son tour lui rendait
mépris pour mépris.

L'armée de Kutuzof était plus impatiente que son chef; les Cosaques
eux-mêmes s'écriaient: «Laissera-t-on ces squelettes sortir de leurs
tombeaux?»

Cependant on ne voyait pas le quatrième corps[368] qui avait dû
quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napoléon le 16 à Krasnoï; les
communications étaient coupées; le prince Eugène, qui menait la
queue, essaya vainement de les rétablir: tout ce qu'il put faire, ce
fut de tourner les Russes et d'opérer sa jonction avec la garde sous
Krasnoï; mais toujours les maréchaux Davout et Ney ne paraissaient
pas.

[Note 368: C'était celui du prince Eugène. Il comprenait les
divisions françaises Delzons et Broussier, la garde royale italienne,
la division italienne Pino, la cavalerie de la garde italienne et une
brigade légère italienne, commandée par le général Villata.]

Alors Napoléon retrouva subitement son génie: il sort de Krasnoï
le 17, un bâton à la main, à la tête de sa garde réduite à treize
mille hommes, pour affronter d'innombrables ennemis, dégager la
route de Smolensk, et frayer un passage aux deux maréchaux. Il ne
gâta cette action que par la réminiscence d'un mot peu proportionné
à son masque: «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse
le général.» Henri IV, partant pour le siège d'Amiens, avait dit:
«J'ai assez fait le roi de France, il est temps que je fasse le roi
de Navarre.» Les hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait
Napoléon, se chargeaient d'artillerie et pouvaient à chaque instant
le foudroyer; il y jette un coup d'oeil et dit: «Qu'un escadron de
mes chasseurs s'en empare!» Les Russes n'avaient qu'à se laisser
rouler en bas, leur seule masse l'eût écrasé; mais, à la vue de ce
grand homme et des débris de la garde serrée en bataillon carré, ils
demeurèrent immobiles, comme fascinés; son regard arrêta cent mille
hommes sur les collines.

Kutuzof, à propos de cette affaire de Krasnoï, fut honoré à
Pétersbourg du surnom de Smolenski: apparemment pour n'avoir pas,
sous le bâton de Bonaparte, désespéré du salut de la République.

       *       *       *       *       *

Après cet inutile effort. Napoléon repassa le Dniéper le 19 et vint
camper à Orcha: il y brûla les papiers qu'il avait apportés pour
écrire sa vie dans les ennuis de l'hiver, si Moscou restée entière
lui eût permis de s'y établir. Il s'était vu forcé de jeter dans le
lac de Semlewo l'énorme croix de saint Jean: elle a été retrouvée par
des Cosaques et replacée sur la tour du grand Yvan.

À Orcha les inquiétudes étaient grandes: malgré la tentative de
Napoléon pour la rescousse du Maréchal Ney, il manquait encore. On
reçut enfin de ses nouvelles à Baranni: Eugène était parvenu à le
rejoindre. Le général Gourgaud raconte le plaisir que Napoléon en
éprouva, bien que le bulletin et les relations des amis de l'empereur
continuent de s'exprimer avec une réserve jalouse sur tous les faits
qui n'ont pas un rapport direct avec lui. La joie de l'armée fut
promptement étouffée; on passait de péril en péril. Bonaparte se
rendait de Kokhanow à Tolozcim, lorsqu'un aide de camp lui annonça la
perte de la tête du pont de Borisow, enlevé par l'armée de Moldavie
au général Dombrowski[369]. L'armée de Moldavie, surprise à son tour
par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrière la Bérésina
après avoir détruit le pont. Tchitchagof se trouvait ainsi en face de
nous de l'autre côté de la rivière.

[Note 369: Le général Dombrowski commandait une des divisions
polonaises qui formaient le cinquième corps, placé sous les ordres du
prince Poniatowski.]

Le général Corbineau[370], commandant une brigade de notre cavalerie
légère, renseigné par un paysan, avait découvert au-dessous de
Borisow le gué de Vésélovo. Sur cette nouvelle, Napoléon, dans la
soirée du 24, fit partir de Bobre Éblé[371] et Chasseloup[372] avec
les pontonniers et les sapeurs: ils arrivèrent à Stoudianka, sur la
Bérésina, au gué indiqué.

[Note 370: Jean-Baptiste-Juvénal, baron, puis comte _Corbineau_
(1776-1848). Pendant la guerre de Russie, il commanda la 6e brigade
de cavalerie, faisant partie du deuxième corps, sous les ordres du
duc de Reggio. À la fin de la campagne, il fut nommé aide de camp
de l'empereur, puis général de division et comte de l'Empire en
1813. Pendant les Cent-Jours, il reprit son service d'aide de camp
auprès de Napoléon. Retraité le 1er janvier 1816, il fut rappelé à
l'activité en 1830 et nommé pair de France le 11 septembre 1835. Ce
fut le général Corbineau qui fit arrêter le prince Louis-Napoléon à
Boulogne, lors de la tentative du 6 août 1840.]

[Note 371: Jean-Baptiste _Éblé_ (1758-1812), général d'artillerie,
«modèle de courage, d'intégrité, d'honneur», selon la très juste
expression de la comtesse de Chastenay, qui l'avait beaucoup
connu et qui ajoute: «Digne, par son savoir, sa capacité, ses
longs et continuels services, de diriger l'artillerie, il fut
poursuivi par une jalousie implacable et constamment victime de la
faveur. Ses efforts, au passage de la Bérésina, son dévouement à
ses compatriotes, à la cause de l'humanité, l'oubli de sa propre
conservation, lui coûtèrent sa généreuse vie. Nommé, faute de
concurrents, premier inspecteur général de l'artillerie, il avait
cessé d'exister avant d'en recevoir la nouvelle.» (_Mémoires de Mme
de Chastenay_, t. II, p. 221.)]

[Note 372: François, marquis de _Chasseloup-Laubat_ (1754-1833).
Il était général de division du génie depuis le 18 septembre 1799.
Pendant la campagne de 1812, il traça les ouvrages avancés du pont
de Kowno et le camp retranché de Wilna, et contribua beaucoup, par
la construction des ponts sur la Bérésina, à sauver les débris de
l'armée. Bien que Napoléon l'eût fait, en 1813, comte de l'Empire et
membre du Sénat conservateur, il ne fut pas des derniers à voter la
déchéance de l'empereur et fut nommé pair de France par Louis XVIII,
le 4 juin 1814. Il se tint à l'écart pendant les Cent-Jours et fut
créé marquis par le roi en 1817.]

Deux ponts sont jetés; une armée de quarante mille Russes campait au
bord opposé. Quelle fut la surprise des Français, lorsqu'au lever
du jour ils aperçurent le rivage désert et l'arrière-garde de la
division de Tchaplitz en pleine retraite! Ils n'en croyaient pas
leurs yeux. Un seul boulet, le feu de la pipe d'un Cosaque eussent
suffi pour mettre en pièces ou pour brûler les faibles pontons de
d'Éblé. On court avertir Bonaparte; il se lève à la hâte, sort, voit
et s'écrie: «J'ai trompé l'amiral!» L'exclamation était naturelle;
les Russes avortaient au dénouement et commettaient une faute qui
devait prolonger la guerre de trois années; mais leur chef n'avait
point été trompé. L'amiral Tchitchagof avait tout aperçu; il s'était
simplement laissé aller à son caractère: quoique intelligent et
fougueux, il aimait ses aises; il craignait le froid, restait au
poêle, et pensait qu'il aurait toujours le temps d'exterminer les
Français quand il se serait bien chauffé: il céda à son tempérament.
Retiré aujourd'hui à Londres[373], ayant abandonné sa fortune et
renoncé à la Russie, Tchitchagof a fourni au _Quarterly-Review_ de
curieux articles sur la campagne de 1812: il cherche à s'excuser,
ses compatriotes lui répondent; c'est une querelle entre des
Russes. Hélas! si Bonaparte, par la construction de ses deux ponts
et l'incompréhensible retraite de la division Tchaplitz, était
sauvé, les Français ne l'étaient pas: deux autres armées russes
s'aggloméraient sur la rive du fleuve que Napoléon se préparait à
quitter. Ici celui qui n'a point vu doit se taire et laisser parler
les témoins.

[Note 373: L'amiral Paul Tchitchagof avait épousé la fille d'un
amiral anglais, miss Elisabeth Proby. Sa perte le plongea dans une
douleur inconsolable, et il ne tarda pas à aller fixer son existence
en Angleterre, auprès de la famille de sa femme. Il mourut à Paris,
au mois de septembre 1849, âgé de 82 ans. C'était un grand ami de
Mme Swetchine et de Joseph de Maistre. Les lettres de de Maistre
à l'amiral (_Correspondance_, tomes III, p. 393, 439, 449, 461,
481; IV, 489; V, 455; VI, 133) sont parmi les plus belles du grand
écrivain.]

«Le dévouement des pontonniers dirigés par d'Éblé,» dit
Chambray[374], «vivra autant que le souvenir du passage de la
Bérésina. Quoique affaiblis par les maux qu'ils enduraient depuis si
longtemps, quoique privés de liqueurs et d'aliments substantiels, on
les vit, bravant le froid qui était devenu très rigoureux, se mettre
dans l'eau quelquefois jusqu'à la poitrine; c'était courir à une mort
presque certaine; mais l'armée les regardait; ils se sacrifièrent
pour son salut.»

[Note 374: Le général M{is} de _Chambray_ (1783-1838), auteur d'une
_Histoire de l'expédition de Russie en 1812_, trois volumes in-8º,
1833.]

«Le désordre régnait chez les Français,» dit à son tour M. de Ségur,
«et les matériaux avaient manqué aux deux ponts; deux fois, dans la
nuit du 26 au 27, celui des voitures s'était rompu et le passage en
avait été retardé de sept heures: il se brisa une troisième fois
le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre côté, les traîneurs
dispersés dans les bois et dans les villages environnants n'avaient
pas profité de la première nuit, et le 27, quand le jour avait
reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les ponts.

«Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient,
s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de
toutes parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant
une masse profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux et de
chariots assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les
premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les
gardes et par les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient
écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que
charriait la Bérésina. Il s'élevait de cette immense et horrible
cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur,
mêlée de gémissements et d'affreuses imprécations ...... Le désordre
avait été si grand, que, vers deux heures, quand l'empereur s'était
présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir
un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg,
renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de ces malheureux
..................... La multitude immense entassée sur la rive,
pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable
encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets
ennemis tombèrent au milieu de ce chaos: ils furent le signal d'un
désespoir universel..............................

«Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers de cette foule
de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses
côtés; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là
qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants
dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà
submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

«Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva
et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en
vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce
malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux,
et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.

«Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de
gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y
affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et
rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de
cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent
surpris entre elles; puis s'entre-choquant, la plupart, violemment
renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient.
Alors des rangs entiers d'hommes éperdus poussés sur ces obstacles
s'y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d'autres
infortunés qui se succèdent sans interruption.

«Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de
leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et
leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié comme des ennemis.
Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon,
du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des
obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables,
cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes
qu'elle engloutissait[375].»

[Note 375: _Ségur_, livre XI, chap. VIII et IX.]

Les autres témoignages sont d'accord avec les récits de M. de Ségur:
pour leur collation et leur preuve, je ne citerai plus que ce passage
des _Mémoires de Vaudoncourt_:

«La plaine assez grande qui se trouve devant Vésévolo offre, le
soir, un spectacle dont l'horreur est difficile à peindre. Elle est
couverte de voitures et de fourgons, la plupart renversés les uns sur
les autres et brisés. Elle est jonchée de cadavres d'individus non
militaires, parmi lesquels on ne voit que trop de femmes et d'enfants
traînés, à la suite de l'armée, jusqu'à Moscou, ou fuyant cette
ville pour suivre leurs compatriotes, et que la mort avait frappés
de différentes manières. Le sort de ces malheureux, au milieu de la
mêlée des deux armées, fut d'être écrasés sous les roues des voitures
ou sous les pieds des chevaux; frappés par les boulets ou par les
balles des deux partis; noyés en voulant passer les ponts avec les
troupes, ou dépouillés par les soldats ennemis et jetés nus sur la
neige où le froid termina bientôt leurs souffrances[376].»

[Note 376: _Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre entre la
France et la Russie en 1812_, par le général de Vaudoncourt, 1816.]

Quel gémissement Bonaparte a-t-il pour une pareille catastrophe, pour
cet événement de douleur, un des plus grands de l'histoire; pour des
désastres qui surpassent ceux de l'armée de Cambyse? Quel cri est
arraché de son âme? Ces quatre mots de son bulletin: «_Pendant la
journée du 26 et du 27 l'armée passa._» Vous venez de voir comment!
Napoléon ne fut pas même attendri par le spectacle de ces femmes
élevant dans leurs bras leurs nourrissons au-dessus des eaux. L'autre
grand homme qui par la France a régné sur le monde, Charlemagne,
grossier barbare apparemment, chanta et pleura (poète qu'il était
aussi) l'enfant englouti dans l'Èbre en se jouant sur la glace:

  Trux puer adstricto glacie dum ludit in Hebro.

Le duc de Bellune était chargé de protéger le passage. Il avait
laissé en arrière le général Partouneaux[377] qui fut obligé de
capituler. Le duc de Reggio, blessé de nouveau, était remplacé dans
son commandement par le maréchal Ney. On traversa les marais de la
Gaina: la plus petite prévoyance des Russes aurait rendu les chemins
impraticables. À Malodeczno, le 3 décembre, se trouvèrent toutes les
estafettes arrêtées depuis trois semaines. Ce fut là que Napoléon
médita d'abandonner le drapeau. «Puis-je rester,» disait-il, «à
la tête d'une déroute?» À Smorgoni, le roi de Naples et le prince
Eugène le pressèrent de retourner en France. Le duc d'Istrie porta
la parole; dès les premiers mots Napoléon entra en fureur, il
s'écria: «Il n'y a que mon plus mortel ennemi qui puisse me proposer
de quitter l'armée dans la situation où elle se trouve.» Il fit un
mouvement pour se jeter sur le maréchal, son épée nue à la main. Le
soir il fit rappeler le duc d'Istrie et lui dit: «Puisque vous le
voulez tous, il faut bien que je parte.» La scène était arrangée; le
projet de départ était arrêté lorsqu'elle fut jouée. M. Fain assure
en effet que l'empereur s'était déterminé à quitter l'armée pendant
la marche _qui le ramena le 4 de Malodeczno à Biclitza_. Telle fut la
comédie par laquelle l'immense acteur dénoua son drame tragique.

[Note 377: Louis, comte _Partouneaux_ (1770-1835). Général de
division depuis le 27 août 1803, il avait les plus brillants états
de services. Pendant la campagne de 1812, il commanda la 1re
division du 9e corps, placé sous les ordres du duc de Bellune. Lors
de la retraite, il fut posté à Borizow pour tromper l'ennemi et
permettre à l'armée de franchir la Bérésina. Dans la nuit du 27 au
28 novembre, il fut attaqué, à l'est, par les cosaques de Platof, au
nord, par Wittgenstein, à l'ouest, par Tabetchakof; acculé contre
la Bérésina par des forces supérieures, n'ayant lui-même que 2,000
hommes, il dut mettre bas les armes. Dans le 29e bulletin. Napoléon,
cherchant à rejeter sur d'autres des responsabilités qui devaient
tout entières peser sur lui seul, essaya de flétrir un de ses plus
glorieux soldats. Le général a victorieusement répondu dans deux
brochures: _Adresse et rapports sur l'affaire du 27 au 28 novembre
1812, qu'a eue la 1re division du 9e corps de la Grande-Armée au
passage de la Bérésina_ (1815).--_Lettre sur le compte rendu par
plusieurs historiens de la campagne de Russie et par le 29e bulletin,
de l'affaire du 27 au 28 novembre 1812_ (1817). La Restauration lui
donna le commandement de la 8e division militaire (Marseille), puis
de la 10e (Toulouse), le fit comte en 1817 et, en 1820, commandant de
la 1re division d'infanterie de la garde royale.]

À Smorgoni l'empereur écrivit son vingt-neuvième bulletin. Le 5
décembre il monta sur un traîneau avec M. de Caulaincourt: il était
dix heures du soir. Il traversa l'Allemagne caché sous le nom de
son compagnon de fuite. À sa disparition, tout s'abîma: dans une
tempête, lorsqu'un colosse de granit s'ensevelit sous les sables
de la Thébaïde, nulle ombre ne reste au désert. Quelques soldats
dont il ne restait de vivant que les têtes finirent par se manger
les uns les autres sous des hangars de branches de pins. Des maux
qui paraissaient ne pouvoir augmenter se complètent: l'hiver, qui
n'avait encore été que l'automne de ces climats, descend. Les Russes
n'avaient plus le courage de tirer, dans des régions de glace, sur
les ombres gelées que Bonaparte laissait vagabondes après lui.

À Wilna on ne rencontra que des Juifs qui jetaient sous les pieds de
l'ennemi les malades qu'ils avaient d'abord recueillis par avarice.
Une dernière déroute abîma le demeurant des Français, à la hauteur
de Ponary. Enfin on touche au Niémen: des trois ponts sur lesquels
nos troupes avaient défilé, aucun n'existait; un pont, ouvrage de
l'ennemi, dominait les eaux congelées. Des cinq cent mille hommes,
de l'innombrable artillerie qui, au mois de juin, avaient traversé
le fleuve, on ne vit repasser à Kowno qu'un millier de fantassins
réguliers, quelques canons et trente mille misérables couverts de
plaies. Plus de musique, plus de chants de triomphe; la bande à la
face violette, et dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir
ouverts, marchait en silence sur le pont ou rampait de glaçons en
glaçons jusqu'à la rive polonaise. Arrivés dans des habitations
échauffées par des poêles, les malheureux expirèrent: leur vie se
fondit avec la neige dont ils étaient enveloppés. Le général Gourgaud
affirme que cent vingt-sept mille hommes repassèrent le Niémen: ce
serait toujours même à ce compte une perte de trois cent treize mille
hommes dans une campagne de quatre mois[378].

[Note 378: Dans ses _Mémoires_, toujours si dramatiques et si
intéressants, mais souvent si étrangement inexacts, le général Marbot
(tome III, p. 233) n'a pas craint d'avancer que «la perte totale
des Français régnicoles fut, pendant la campagne de Russie, de
_soixante-cinq mille hommes seulement_». Il traite de _libellistes_
et de _romanciers_ les historiens qui donnent un chiffre plus élevé.
Or, M. Thiers, qui n'était pourtant pas un _détracteur de Napoléon_,
après avoir étudié avec le plus grand soin tous les états de troupes,
est arrivé à cette conclusion (tome XIV, p. 671): «Il n'y a aucune
exagération à dire que _trois cent mille hommes_ (de la Grande-Armée)
moururent par le feu, par la misère ou par le froid. La part des
Français dans cette horrible hécatombe fut de plus des deux tiers.»
Le chiffre donné par Chateaubriand concorde, on le voit, avec celui
que devait trouver plus tard M. Thiers.]

Murat, parvenu à Gumbinnen, rassembla ses officiers et leur dit: «Il
n'est plus possible de servir un insensé; il n'y a plus de salut dans
sa cause; aucun prince de l'Europe ne croit plus à ses paroles ni à
ses traités.» De là il se rendit à Posen et, le 16 janvier 1813, il
disparut. Vingt-trois jours après, le prince de Schwarzenberg quitta
l'armée: elle passa sous le commandement du prince Eugène. Le général
York[379], d'abord blâmé ostensiblement par Frédéric-Guillaume et
bientôt réconcilié avec lui, se retira en emmenant les Prussiens: la
défection européenne commençait.

[Note 379: Le général _York_ commandait le corps prussien qui faisait
partie du 10e corps de la Grande-Armée, placé sous les ordres du
maréchal duc de Tarente. Il avait conclu, le 30 décembre 1812, avec
les généraux russes Clausewitz et Diebitsch, une convention, par
laquelle il s'engageait à observer la neutralité jusqu'au moment où
le roi de Prusse lui aurait transmis ses instructions.]

       *       *       *       *       *

Dans toute cette campagne Bonaparte fut inférieur à ses généraux, et
particulièrement au maréchal Ney. Les excuses que l'on a données de
la fuite de Bonaparte sont inadmissibles: la preuve est là, puisque
son départ, qui devait tout sauver, ne sauva rien. Cet abandon, loin
de réparer les malheurs, les augmenta et hâta la dissolution de la
Fédération rhénane.

Le vingt-neuvième et dernier bulletin de la grande armée, daté de
Molodetschino le 3 décembre 1812, arrivé à Paris le 18, n'y précéda
Napoléon que de deux jours[380]: il frappa la France de stupeur,
quoiqu'il soit loin de s'exprimer avec la franchise dont on l'a loué;
des contradictions frappantes s'y remarquent et ne parviennent pas
à couvrir une vérité qui perce partout. À Sainte-Hélène (comme on
l'a vu ci-dessus), Bonaparte s'exprimait avec plus de bonne foi: ses
révélations ne pouvaient plus compromettre un diadème alors tombé de
sa tête. Il faut pourtant écouter encore un moment le ravageur:

«Cette armée,» dit-il dans le bulletin du 3 décembre 1812, «si belle
le 6, était bien différente dès le 14. Presque sans cavalerie, sans
artillerie, sans transports, nous ne pouvions nous éclairer à un
quart de lieue...

«Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être
au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent
ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent
que malheurs et catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout
conservèrent leur gaieté, leurs manières ordinaires, et virent une
nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter.

«Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours marché au milieu
de sa garde, la cavalerie commandée par le maréchal duc d'Istrie,
et l'infanterie commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a été
satisfaite du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été
prête à se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais
les circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a
suffi, et qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.

«Le prince de Neuchâtel, le grand maréchal[381], le grand écuyer[382]
et tous les aides de camp et les officiers militaires de la maison de
l'empereur, ont toujours accompagné Sa Majesté.

«Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir
les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre
compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y
faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de
sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy,
et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur
dans tous ses mouvements. La santé de Sa Majesté n'a jamais été
meilleure.»

[Note 380: Napoléon arriva à Paris le 20 décembre, deux jours, en
effet, après la publication du 29e bulletin. «On était, dit Mme de
Chastenay (_Mémoires_, II, 221), dans toute la stupeur causée par
le bulletin de consternation, quand on apprit avec un redoublement
de surprise que l'empereur était aux Tuileries. Il avait, en effet,
parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement qu'un courrier; sa
voiture s'étant brisée à Meaux, il s'était jeté, avec le duc de
Vicence, dans le cabriolet de la poste et avait paru, vers dix heures
du soir, à la grille des Tuileries, où, dans ce honteux équipage, la
garde avait eu quelque peine à reconnaître son empereur ... Un bain,
un bon souper, quelques heures de repos avaient réparé ses forces;
les tailleurs avaient travaillé à lui préparer des vêtements,--il
n'avait sauvé que ceux dont il était couvert,--et, le lendemain
avant midi, tous les corps constitués, en députation au palais, le
félicitaient sur son retour, sans lui demander, comme Auguste, ce
qu'il avait fait de ses légions.»]

[Note 381: Duroc, grand maréchal du palais.]

[Note 382: Caulaincourt.]

Quel résumé de tant de victoires! Bonaparte avait dit aux Directeurs:
«Qu'avez-vous fait de cent mille Français, tous mes compagnons
de gloire? Ils sont morts!» La France pouvait dire à Bonaparte:
Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq cent mille soldats
du Niémen, tous mes enfants ou mes alliés? Ils sont morts!»

Après la perte de ces cent mille soldats républicains regrettés de
Napoléon, du moins la patrie fut sauvée: les derniers résultats de la
campagne de Russie ont amené l'invasion de la France et la perte de
tout ce que notre gloire et nos sacrifices avaient accumulé depuis
vingt ans.

Bonaparte a sans cesse été gardé par un _bataillon sacré qui ne le
perdit pas de vue dans tous ses mouvements_; dédommagement des trois
cent mille existences immolées: mais pourquoi la _nature ne les
avait-elle pas trempées assez fortement_? Elles auraient conservé
_leurs manières ordinaires_. Cette vile chair à canon méritait-elle
que _ses mouvements_ eussent été aussi précieusement surveillés que
ceux de Sa Majesté?

Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par ces mots: «_La santé
de Sa Majesté n'a jamais été meilleure._»

Familles, séchez vos larmes: Napoléon se porte bien.

À la suite de ce rapport, on lisait cette remarque officielle dans
les journaux: «C'est une pièce historique du premier rang; Xénophon
et César ont ainsi écrit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre
ses _Commentaires_.» Quelle démence de comparaison académique! Mais,
laissant à part la bénévole réclame littéraire, on devait être
satisfait parce que d'effroyables calamités causées par Napoléon lui
avaient fourni l'occasion de montrer ses talents comme écrivain!
Néron a mis le feu à Rome, et il chante l'incendie de Troie. Nous
étions arrivés jusqu'à la féroce dérision d'une flatterie qui
déterrait dans ses souvenirs Xénophon et César, afin d'outrager le
deuil éternel de la France.

Le Sénat conservateur accourt: «Le Sénat,» dit Lacépède[383],
«s'empresse de présenter au pied du trône de V. M. I. et R. l'hommage
de ses félicitations sur l'_heureuse arrivée_ de V. M. au milieu
de ses peuples. Le Sénat, premier conseil de l'empereur et _dont
l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en
mouvement_, est établi pour la conservation de cette monarchie et de
l'hérédité de votre trône, _dans une quatrième dynastie_. La France
et la postérité le trouveront, dans toutes les circonstances, fidèle
à ce devoir sacré, et tous ses membres seront toujours prêts à périr
pour la défense de ce _palladium_ de la sûreté et de la prospérité
nationales.» Les membres du Sénat l'ont merveilleusement prouvé en
décrétant la déchéance de Napoléon!

[Note 383: Bernard-Germain-Étienne de Laville-sur-Illon, comte de
_Lacépède_ (1756-1825), député à l'Assemblée législative en 1791,
membre du Sénat conservateur, pair en 1814, pair des Cent-Jours,
de nouveau pair de France en 1819. Continuateur de Buffon, il a
publié l'_Histoire naturelle des Poissons_, l'_Histoire naturelle
des Cétacés_, et aussi celle des _Serpents_: Chateaubriand s'en
souviendra tout à l'heure.]

L'empereur répond: «Sénateurs, ce que vous me dites m'est fort
agréable. J'ai à coeur LA GLOIRE ET LA PUISSANCE de la France;
mais nos premières pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la
tranquillité intérieure ..... POUR CE TRÔNE auquel sont attachées
DÉSORMAIS les destinées de la patrie ..... J'ai demandé à la
Providence un nombre _d'années déterminé_ ..... J'ai réfléchi à ce
qui a été fait aux différentes époques; j'y penserai encore.»

L'historien des reptiles, en osant congratuler Napoléon sur les
prospérités publiques, est cependant effrayé de son courage; il
a peur _d'être_; il a bien soin de dire que l'autorité du Sénat
_n'existe_ que lorsque le monarque la réclame _et la met en
mouvement_. On avait tant à craindre de l'indépendance du Sénat!

Bonaparte, s'excusant à Saint-Hélène, dit: «Sont-ce les Russes qui
m'ont anéanti? Non, ce sont de faux rapports, de sottes intrigues,
de la trahison, de la bêtise, bien des choses enfin qu'on saura
peut-être un jour et qui pourront atténuer ou justifier les deux
fautes grossières, en diplomatie comme en guerre, que l'on a le droit
de m'adresser.»

Des fautes qui n'entraînent que la perte d'une bataille ou d'une
province permettent des excuses en paroles mystérieuses, dont on
renvoie l'explication à l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la
société, et font passer sous le joug l'indépendance d'un peuple, ne
sont pas effacées par les défaites de l'orgueil.

Après tant de calamités et de faits héroïques, il est rude à la
fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles du Sénat qu'entre
l'horreur et le mépris.

Lorsque Bonaparte arriva précédé de son bulletin, la consternation
fut générale. «On ne comptait dans l'Empire, dit M. de Ségur, que
des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfants;
presque plus d'hommes faits! où étaient-ils? Les pleurs des femmes,
les cris des mères, le disaient assez! Penchées laborieusement sur
cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la
guerre en lui.»

Au retour de la Bérésina, il n'en fallut pas moins danser par ordre:
c'est ce qu'on apprend des _Souvenirs pour servir à l'histoire_, de
la reine Hortense. On fut contraint d'aller au bal, la mort dans le
coeur, pleurant intérieurement ses parents ou ses amis. Tel était le
déshonneur auquel le despotisme avait condamné la France: on voyait
dans les salons ce que l'on rencontre dans les rues, des créatures
se distrayant de leur vie en chantant leur misère pour divertir les
passants.

Depuis trois ans j'étais retiré à Aulnay: sur mon coteau de pins, en
1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à
l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine,
elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans
notre univers cherchait-elle? à qui adressait-elle ses pas dans le
désert du ciel?

Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue des Saints-Pères, à
l'hôtel Lavalette, madame Lavalette mon hôtesse, la sourde, me vint
réveiller munie de son long cornet: «Monsieur! monsieur! Bonaparte
est mort! Le général Malet a tué Hulin. Toutes les autorités sont
changées. La révolution est faite.»

Bonaparte était si aimé que pendant quelques instants Paris fut dans
la joie, excepté les autorités burlesquement arrêtées. Un souffle
avait presque jeté bas l'Empire. Évadé de prison à minuit, un soldat
était maître du monde au point du jour; un songe fut près d'emporter
une réalité formidable. Les plus modérés disaient: «Si Napoléon n'est
pas mort, il reviendra corrigé par ses fautes et par ses revers;
il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos enfants sera
sauvé.» Deux heures après sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour
m'apprendre l'arrestation de Malet: _il ne me cacha pas_ (c'était
sa phrase coutumière) _que tout était fini_. Le jour et la nuit se
firent au même moment. J'ai raconté comment Bonaparte reçut cette
nouvelle dans un champ de neige près de Smolensk.

Le _sénatus-consulte_ du 12 janvier 1813 mit à la disposition de
Napoléon revenu deux cent cinquante mille hommes; l'inépuisable
France vit sortir de son sang par ses blessures de nouveaux soldats.
Alors on entendit une voix depuis longtemps oubliée; quelques
vieilles oreilles françaises crurent en reconnaître le son: c'était
la voix de Louis XVIII; elle s'élevait du fond de l'exil[384]. Le
frère de Louis XVI annonçait des principes à établir un jour dans une
charte constitutionnelle; premières espérances de liberté qui nous
venaient de nos anciens rois.

[Note 384: Louis XVIII était alors établi, dans le comté de
Buckingham, au château de Hartwell, domaine agreste et modeste d'un
particulier anglais, M. Sée.]

Alexandre, entré à Varsovie, adresse une proclamation à l'Europe:

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Si le Nord imite le sublime exemple qu'offrent les Castillans,
le deuil du monde est fini. L'Europe, sur le point de devenir la
proie d'_un monstre_, recouvrerait à la fois son indépendance et sa
tranquillité. Puisse enfin de ce _colosse sanglant qui menaçait le
continent de sa criminelle éternité_ ne rester qu'un long souvenir
d'horreur et de pitié!»

Ce _monstre_, ce _colosse sanglant qui menaçait le continent de
sa criminelle éternité_, était si peu instruit par l'infortune
qu'à peine échappé aux Cosaques, il se jeta sur un vieillard qu'il
retenait prisonnier.

       *       *       *       *       *

Nous avons vu l'enlèvement du pape à Rome, son séjour à Savone, puis
sa détention à Fontainebleau. La discorde s'était mise dans le sacré
collège: des cardinaux voulaient que le saint-père résistât pour
le spirituel, et ils eurent ordre de ne porter que des bas noirs;
quelques-uns furent envoyés en exil dans les provinces; quelques
chefs du clergé français enfermés à Vincennes: d'autres cardinaux
opinaient à la soumission complète du pape; ils conservèrent leurs
bas rouges: c'était une seconde représentation des cierges de la
Chandeleur.

Lorsqu'à Fontainebleau le pape obtenait quelque relâchement de
l'obsession des cardinaux rouges, il se promenait seul dans les
galeries de François Ier: il y reconnaissait la trace des arts qui
lui rappelaient la ville sacrée, et de ses fenêtres il voyait les
pins que Louis XVI avait plantés en face des appartements sombres
où Monaldeschi fut assassiné. De ce désert, comme Jésus, il pouvait
prendre en pitié les royaumes de la terre. Le septuagénaire à moitié
mort, que Bonaparte lui-même vint tourmenter, signa machinalement
ce concordat de 1813[385], contre lequel il protesta bientôt après
l'arrivée des cardinaux Pacca et Consalvi.

[Note 385: Il fut signé au palais de Fontainebleau, le 25 janvier
1813. En voici les principales dispositions:--La résidence à Paris
n'est pas textuellement imposée au Saint-Père; il est seulement
indiqué en termes un peu vagues qu'il se fixera en France ou dans le
royaume d'Italie.--Les domaines qu'il possédait, et _qui ne sont pas
aliénés_, seront administrés par ses agents ou chargés d'affaires.
Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à concurrence de
2,000,000 de francs de revenus.--_Dans les six mois_ qui suivront la
notification d'usage de la _nomination par l'empereur aux archevêchés
et évêchés de l'Empire et du royaume d'Italie_, le pape donnera
l'institution canonique. _Les six mois expirés_ sans que le pape ait
accordé l'institution, le _métropolitain_, et, à son défaut, ou s'il
s'agit du métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province,
_procédera à l'institution de l'évêque nommé_.]

Lorsque Pacca rejoignit le captif avec lequel il était parti de Rome,
il s'imaginait trouver une grande foule autour de la geôle royale; il
ne rencontra dans les cours que de rares serviteurs et une sentinelle
placée au haut de l'escalier en fer à cheval. Les fenêtres et les
portes du palais étaient fermées: dans la première antichambre des
appartements était le cardinal Doria, dans les autres salles se
tenaient quelques évêques français. Pacca fut introduit auprès de Sa
Sainteté: elle était debout, immobile, pâle, courbée, amaigrie, les
yeux enfoncés dans la tête.

Le cardinal lui dit qu'il avait hâté son voyage pour se jeter à ses
pieds; le pape répondit: «Ces cardinaux nous ont entraîné à la table
et nous ont fait signer.» Pacca se retira à l'appartement qu'on lui
avait préparé, confondu qu'il était de la solitude des demeures, du
silence des yeux, de l'abattement des visages et du profond chagrin
empreint sur le front du pape. Retourné auprès de Sa Sainteté, il
«la trouva (c'est lui qui parle) dans un état digne de compassion
et qui faisait craindre pour ses jours. Elle était anéantie par une
tristesse inconsolable en parlant de ce qui était arrivé; cette
pensée de tourment l'empêchait de dormir et ne lui permettait de
prendre de nourriture que ce qui suffisait pour ne pas consentir à
mourir:--De cela, disait-elle, je mourrai fou comme Clément XIV.»

Dans le secret de ces galeries déshabitées où la voix de saint Louis,
de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV ne se faisait plus
entendre, le saint-père passa plusieurs jours à écrire la minute
et la copie de la lettre qui devait être remise à l'empereur. Le
cardinal Pacca emportait caché dans sa robe le papier dangereux à
mesure que le pape y ajoutait quelques lignes. L'ouvrage achevé, le
pape le remit, le 24 mars 1813, au colonel Lagorsse et le chargea de
le porter à l'empereur. Il fit lire en même temps une allocution aux
divers cardinaux qui se trouvaient près de lui: il regarde comme nul
le bref qu'il avait donné à Savone et le concordat du 23 janvier.
«Béni soit le Seigneur, dit l'allocution, qui n'a pas éloigné de
nous sa miséricorde! Il a bien voulu nous humilier par une salutaire
confusion. À nous donc soit l'humiliation pour le bien de notre âme;
à lui dans tous les siècles l'exaltation, l'honneur et la gloire!

  «Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813.»

Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais. La conscience
du pape étant allégée, le visage du martyr devint serein; son sourire
et sa bouche retrouvèrent leur grâce et ses yeux le sommeil.

Napoléon menaça d'abord de _faire sauter la tête de dessus les
épaules de quelques-uns des prêtres de Fontainebleau_; il pensa à
se déclarer chef de la religion de l'État; puis, retombant dans son
naturel, il feignit de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa
fortune décroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres moines,
rentré par ses malheurs dans le sein de la foule, semblait avoir
repris le grand rôle de tribun des peuples, et donné le signal de la
déposition de l'oppresseur des libertés publiques.

       *       *       *       *       *

La mauvaise fortune amène les trahisons et ne les justifie pas; en
mars 1813, la Prusse à Kalisch s'allie avec la Russie[386]. Le 3
mars, la Suède fait un traité avec le cabinet de Saint-James: elle
s'oblige à fournir trente mille hommes. Hambourg est évacué par les
Français, Berlin occupé par les Cosaques, Dresde pris par les Russes
et les Prussiens[387].

[Note 386: Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie fut
signé le 1er mars 1813.]

[Note 387: Berlin fut occupé par les Cosaques le 4 mars 1813;
Hambourg fut évacué par les Français le 12 mars; Dresde fut pris par
les Russes et les Prussiens le 21.]

La défection de la Confédération du Rhin se prépare. L'Autriche
adhère à l'alliance de la Russie et de la Prusse. La guerre se rouvre
en Italie où le prince Eugène s'est transporté.

En Espagne, l'armée anglaise défait Joseph à Vitoria[388], les
tableaux dérobés aux églises et aux palais tombent dans l'Èbre: je
les avais vus à Madrid et à l'Escurial; je les ai revus lorsqu'on les
restaurait à Paris: le flot et Napoléon avaient passé sur ces Murillo
et ces Raphaël, _velut umbra_. Wellington, s'avançant toujours, bat
le maréchal Soult à Roncevaux[389]: nos grands souvenirs faisaient le
fond des scènes de nos nouvelles destinées.

[Note 388: La bataille de Vitoria eut lieu le 21 juin 1813. À la
nouvelle de cette défaite, qui consommait pour lui la perte de
l'Espagne, Napoléon rappela Joseph et lui enjoignit de se retirer en
son château de Mortefontaine, avec défense d'y voir personne, sous
peine d'être arrêté.]

[Note 389: 28-31 juillet 1813.]

Le 14 février, à l'ouverture du Corps législatif, Bonaparte déclara
qu'il avait toujours voulu la paix et qu'elle était nécessaire au
monde. Ce monde ne lui réussissait plus. Du reste, dans la bouche
de celui qui nous appelait _ses sujets_, aucune sympathie pour les
douleurs de la France: Bonaparte levait sur nous des souffrances,
comme un tribut qui lui était dû.

Le 3 avril, le Sénat conservateur ajoute cent quatre-vingt mille
combattants à ceux qu'il a déjà alloués; coupes extraordinaires
d'hommes au milieu des coupes réglées. Le 10 avril enlève
Lagrange[390]; l'abbé Delille expira quelques jours après[391]. Si
dans le ciel la noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la
pensée, le chantre de _la Pitié_ est placé plus près du trône de Dieu
que l'auteur de la _Théorie des fonctions analytiques_. Bonaparte
avait quitté Paris le 15 avril.

[Note 390: Joseph-Louis, comte _Lagrange_ (1736-1813), célèbre
mathématicien, membre de l'Institut, comte de l'Empire,
grand-officier de la Légion d'honneur. Ce géomètre plaisait fort à
Napoléon, n'étant point un _idéologue_. On lui demandait un jour
comment il pouvait voter les terribles conscriptions annuelles:
«Cela, répondit-il, ne change pas sensiblement les tables de la
mortalité.»--Son corps fut déposé au Panthéon.]

[Note 391: Delille mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai
1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de France,
sur un lit de parade, la tête couronnée de lauriers et le visage
légèrement peint. Son convoi eut quelque chose d'une apothéose,
et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande solennité
nationale. Elles égalèrent en éclat celles du maréchal Bessières, duc
d'Istrie, mort, lui aussi, le 1er mai, dans le combat qui précéda la
bataille de Lützen, et dont les obsèques avaient été, par ordre de
l'empereur, entourées d'une pompe extraordinaire.]

       *       *       *       *       *

Les levées de 1812, se succédant, s'étaient arrêtées en Saxe.
Napoléon arrive. L'honneur du vieil ost expiré est remis à deux cent
mille conscrits qui se battent comme les grenadiers de Marengo. Le 2
mai, la bataille de Lützen est gagnée: Bonaparte, dans ces nouveaux
combats, n'emploie presque plus que l'artillerie. Entré dans Dresde,
il dit aux habitants: «Je n'ignore pas à quel transport vous vous
êtes livrés lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse sont
entrés dans vos murs. Nous voyons encore sur le pavé le fumier des
fleurs que vos _jeunes filles_ ont semées sur les pas des monarques.»
Napoléon se souvenait-il des _jeunes filles de Verdun_? C'était du
temps de ses belles années.

À Bautzen[392], autre triomphe, mais où s'ensevelissent le général
du génie Kirgener, et Duroc, grand maréchal du palais. «Il y a une
autre vie, dit l'empereur à Duroc: nous nous reverrons.» Duroc se
souciait-il de le revoir[393]?

[Note 392: 19 mai 1813.]

[Note 393: Le 22 mai 1813, à Wurtzen, Duroc escortait, avec les
ducs de Vicence et de Trévise, l'Empereur, qui descendait au galop
un petit chemin creux pour gagner une éminence d'où il put juger de
l'effet de la charge des 14,000 cavaliers du général Latour-Maubourg,
dans la plaine de Reichenbach. Tout à coup, un boulet vint frapper un
arbre, ricocha, tua le général Kirgener, de l'escorte, et atteignit
mortellement Duroc au bas-ventre; on le transporta dans une petite
ferme, où il expira au bout de quelques heures. Ses cendres reposent
aux Invalides, à côté de celles de l'Empereur.]

Le 26 et le 27 août, on s'aborde sur l'Elbe dans des champs déjà
fameux[394]. Revenu de l'Amérique, après avoir vu Bernadotte à
Stockholm, et Alexandre à Prague, Moreau a les deux jambes emportées
d'un boulet à Dresde, à côté de l'Empereur de Russie: vieille
habitude de la fortune napoléonienne. On apprit la mort du vainqueur
de Hohenlinden, dans le camp français, par un chien perdu, sur le
collier duquel était écrit le nom du nouveau Turenne; l'animal,
demeuré sans maître, courait au hasard parmi les morts: _Te, janitor
Orci_[395]!

[Note 394: Bataille de Dresde (26 et 27 août 1813).]

[Note 395:

  Te Stygii tremuere lacus, te Janitor Orci.
                                      (Virgile, _Énéide_, VIII, 296.)]

Le prince de Suède, devenu généralissime de l'armée du nord de
l'Allemagne, avait adressé, le 15 d'août, une proclamation à ses
soldats:

«Soldats, le même sentiment qui guida les Français de 1792, et qui
les porta à s'unir et à combattre les armées qui étaient sur leur
territoire, doit diriger aujourd'hui votre valeur contre celui qui,
après avoir envahi le sol qui vous a vus naître, enchaîne encore vos
frères, vos femmes et vos enfants.»

Bonaparte, encourant la réprobation unanime, s'élançait contre la
liberté qui l'attaquait de toutes parts, sous toutes les formes.
Un sénatus-consulte du 28 août annule la déclaration d'un jury
d'Anvers[396]: bien petite infraction, sans doute, aux droits des
citoyens, après l'énormité d'arbitraire dont avait usé l'empereur;
mais il y a au fond des lois une sainte indépendance dont les cris
sont entendus: cette oppression d'un jury fit plus de bruit que les
oppressions diverses dont la France était la victime.

[Note 396: Le 21 juillet 1813, le Jury d'Anvers avait acquitté
les nommés Werbrouck, Lacoste, Biard et Petit, accusés d'être
auteurs ou complices de dilapidations commises dans la gestion et
l'administration de l'octroi d'Anvers. Le sénatus-consulte du 28
août annula la déclaration du Jury et chargea la Cour de cassation
de renvoyer les quatre acquittés devant une Cour impériale qui
prononcerait sur eux sans jury. Cette audacieuse violation de la loi
eût peut-être passé inaperçue lorsque l'Empereur était à l'apogée de
sa fortune; venant après les désastres de Russie et d'Espagne, elle
souleva en Europe une indignation générale.]

Enfin, au midi, l'ennemi avait touché notre sol; les Anglais,
obsession de Bonaparte et cause de presque toutes ses fautes,
passèrent la Bidassoa le 7 octobre: Wellington, l'homme fatal, mit le
premier le pied sur la terre de France.

S'obstinant à rester en Saxe, malgré la prise de Vandamme en
Bohême[397] et la défaite de Ney près de Berlin par Bernadotte[398],
Napoléon revint sur Dresde. Alors le Landsturm[399] se lève; une
guerre nationale, semblable à celle qui a délivré l'Espagne,
s'organise.

[Note 397: Le 30 août 1813, le général Vandamme, qui occupait à Kulm,
sur le revers des montagnes de Bohême, avec une armée de 30,000
hommes, une position très forte, s'était trouvé entouré par un
cercle de 130,000 ennemis. Les Français résistèrent en désespérés.
Le général Corbineau finit par s'ouvrir un passage en abandonnant
l'artillerie, mais nous avions eu cinq ou six mille tués ou blessés,
et nous laissions sept mille prisonniers aux mains des vainqueurs.
Vandamme était du nombre, ainsi que le général Haxo, aide de camp
de l'Empereur, et plusieurs autres généraux. 60 pièces de canon,
18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve,
tous les bagages, enfin, tombèrent aux mains de l'ennemi (_Souvenirs
militaires_ du duc de Fezensac, p. 411 et suivantes). Inaugurée par
les brillantes victoires de Lützen et de Bautzen la campagne de
Saxe se terminait par un désastre qui ne se devait pas réparer et
qu'allait bientôt suivre le désastre, plus grand encore, de Leipsick.]

[Note 398: Le 6 septembre 1813, Ney est battu par le prince de
Suède, Bernadotte, et par le général prussien Bulow, à Dennewitz,
près de Berlin. Il perd, avec les deux tiers de son artillerie, ses
munitions, ses bagages, et plus de 10,000 hommes.]

[Note 399: De _land_, terre, et _sturm_, tocsin;--nom donné en
Allemagne et en Suisse à une levée en masse de tous les hommes en
état de porter les armes, et qui a lieu lorsque la patrie est en
danger.]

       *       *       *       *       *

On a appelé les combats de 1813 la campagne de Saxe: ils seraient
mieux nommés la _campagne de la jeune Allemagne_ ou _des poètes_.
À quel désespoir Bonaparte ne nous avait-il pas réduits par son
oppression, puisqu'en voyant couler notre sang, nous ne pouvons nous
défendre d'un mouvement d'intérêt pour cette généreuse jeunesse
saisissant l'épée au nom de l'indépendance? Chacun de ces combats
était une protestation pour les droits des peuples.

Dans une de ses proclamations, datée de Kalisch le 25 mars 1813,
Alexandre appelait aux armes les populations de l'Allemagne, leur
promettant, au nom de ses frères les rois, des institutions libres.
Ce signal fit éclater la _Burschenschaft_[400], déjà secrètement
formée. Les universités d'Allemagne s'ouvrirent; elles mirent de
côté la douleur pour ne songer qu'à la réparation de l'injure: «Que
les lamentations et les larmes soient courtes, la tristesse et la
douleur longues, disaient les Germains d'autrefois; à la femme
il est décent de pleurer, à l'homme de se souvenir: _Lamenta ac
lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt. Feminis lugere
honestum est, viris meminisse._» Alors la jeune Allemagne court à la
délivrance de la patrie; alors se pressèrent ces Germains, _alliés
de l'Empire_, dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de
javelots, _velut tela atque arma_.

[Note 400: De _bursch_, camarade, et _schaft_, confrérie;--nom donné
à une association formée en 1815 par les étudiants des universités
allemandes qui, deux ans auparavant, avaient quitté leurs études pour
prendre part à la guerre de la délivrance.]

Le professeur Fichte[401] faisait à Berlin, en 1813, une leçon sur le
_devoir_; il parla des calamités de l'Allemagne, et termina sa leçon
par ces paroles: «Le cours sera donc suspendu jusqu'à la fin de la
campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous serons
morts pour reconquérir la liberté.» Les jeunes auditeurs se lèvent en
poussant des cris: Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et
va inscrire son nom sur les rôles d'un corps partant pour l'armée.

[Note 401: Jean-Gottlieb _Fichte_ (1762-1814). Professeur de
philosophie à Iéna d'abord, ensuite à Berlin, il avait prononcé, en
cette dernière ville, de 1807 à 1808, malgré l'occupation française,
ses fameux _Discours à la nation allemande_, qui préparèrent le
réveil de l'Allemagne. Ses principaux ouvrages sont les _Principes
d'une théorie de la science_ (1794), _Principes du droit naturel_
(1796-1797), _Système de morale_ (1798), _la Destination de l'homme_
(1800), _Méthode pour arriver à la vie bienheureuse_ (1806).]

Tout ce que Bonaparte avait méprisé et insulté lui devient péril:
l'intelligence descend dans la lice contre la force brutale; Moscou
est la torche à la lueur de laquelle la Germanie ceint son baudrier:
«Aux armes! s'écrie la muse. Le Phénix de la Russie s'est élancé
de son bûcher!» Cette reine de Prusse, si faible et si belle, que
Napoléon avait accablée de ses ingénéreux outrages, se transforme
en une ombre implorante et implorée: «Comme elle dort doucement!»
chantent les bardes. «Ah! puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton
peuple lavera dans le sang la rouille de son épée! Éveille-toi alors!
éveille-toi! sois l'ange de la liberté et de la vengeance!»

Koerner[402] n'a qu'une crainte, celle de _mourir en prose_: «Poésie!
poésie! s'écrie-t-il, rends-moi la mort à la clarté du jour!»

[Note 402: Charles-Théodore _Koerner_ (1791-1813). Il était poète
du théâtre de la cour, à Vienne, lorsqu'en 1813 il s'enrôla dans le
régiment des chasseurs volontaires de Lutzow. Il se servit aussi
vaillamment de l'épée que de la lyre. Chacune de ses pièces, à peine
composée, courait aussitôt les armées et enflammait tous les coeurs.
Elles ont été réunies après sa mort, en 1814, sous ce titre: _Lyre et
Épée_.]

Il compose au bivouac l'hymne _de la Lyre et de l'Épée_.

LE CAVALIER

«Dis-moi, ma bonne épée, l'épée de mon flanc, pourquoi l'éclair de
ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un oeil
d'amour, ma bonne épée, l'épée qui fait ma joie. Hourra!


L'ÉPÉE

«C'est que c'est un brave cavalier qui me porte: voilà ce qui
enflamme mon regard; c'est que je suis la force d'un homme libre:
voilà ce qui fait ma joie. Hourra!


LE CAVALIER

«Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du
coeur: je t'aime comme si tu m'étais fiancée; je t'aime comme une
maîtresse chérie.


L'ÉPÉE

«Et moi, je me suis donnée à toi! à toi ma vie, à toi mon âme
d'acier! Ah! si nous sommes fiancés, quand me diras-tu: Viens, viens,
ma maîtresse chérie!» Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers
du Nord, un de ces hommes de batailles et de solitudes, dont Saxo
Grammaticus dit: «Il tomba, rit et mourut.»

       *       *       *       *       *

Ce n'était point le froid enthousiasme d'un scalde en sûreté: Koerner
avait l'épée au flanc; beau, blond et jeune, Apollon à cheval,
il chantait la nuit comme l'Arabe sur sa selle; son _maoual_, en
chargeant l'ennemi, était accompagné du galop de son destrier.
Blessé à Lützen, il se traîna dans les bois, où des paysans le
retrouvèrent; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick, à peine
âgé de vingt-cinq ans[403]: il s'était échappé des bras d'une femme
qu'il aimait, et s'en allait dans tout ce que la vie a de délices.
«Les femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le jeune homme
resplendissant et debout; il n'est pas moins beau lorsqu'il tombe au
premier rang.»

[Note 403: Koerner ne mourut pas à Leipsick (octobre 1813); il fut
frappé à mort par un boulet dans une rencontre à Gadebusch, dans le
Mecklembourg, le 27 août 1813. Il n'avait que vingt-deux ans.]

Les nouveaux Arminius, nourris à l'école de la Grèce, avaient un
bardit général: quand ces étudiants abandonnèrent la paisible
retraite de la science pour les champs de bataille, les joies
silencieuses de l'étude pour les périls bruyants de la guerre, Homère
et les Niebelungen pour l'épée, qu'opposèrent-ils à notre hymne de
sang, à notre cantique révolutionnaire? Ces strophes pleines de
l'affection religieuse, et de la sincérité de la nature humaine:

«Quelle est la patrie de l'Allemand? Nommez-moi cette grande patrie!
Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que des chants
allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de
l'Allemand.

«La patrie de l'Allemand est le pays où le serrement de mains suffit
pour tout serment, où la bonne foi pure brille dans tous les regards,
où l'affection siège brûlante dans tous les coeurs.

«Ô Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et donne-nous cet
esprit si pur, si vraiment allemand, pour que nous puissions vivre
fidèles et bons. Là est la patrie de l'Allemand, tout ce pays est sa
patrie[404].»

[Note 404: Ces strophes sont tirées d'une des plus belles pièces
d'Ernest-Maurice _Arndt_, _la Patrie de l'Allemand_. Comme à Théodore
Koerner, le patriotisme a dicté à Maurice Arndt, dans ses _Chants de
guerre_ (1813-1815), d'admirables inspirations. Seulement, tandis
que Koerner mourait à vingt-deux ans, Arndt devait mourir presque
centenaire. Né le 26 décembre 1769, il est mort le 29 janvier 1869.]

Ces camarades de collège, maintenant compagnons d'armes, ne
s'inscrivaient point dans ces _ventes_ où des septembriseurs vouaient
des assassinats au poignard: fidèles à la poésie de leurs rêveries,
aux traditions de l'histoire, au culte du passé, ils firent d'un
vieux château, d'une antique forêt, les asiles conservateurs de la
_Burschenschaft_. La reine de Prusse était devenue leur patronne, en
place de la reine des nuits.

Du haut d'une colline, du milieu des ruines, les écoliers-soldats,
avec leurs professeurs-capitaines, découvraient le faîte des salles
de leurs universités chéries: émus au souvenir de leur docte
antiquité, attendris à la vue du sanctuaire de l'étude et des jeux de
leur enfance, ils juraient d'affranchir leur pays, comme Melchthal,
Furst et Stauffacher prononcèrent leur triple serment à l'aspect
des Alpes, par eux immortalisées, illustrés par elles. Le génie
allemand a quelque chose de mystérieux; la Thécla de Schiller est
encore la fille teutonne douée de prescience et formée d'un élément
divin. Les Allemands adorent aujourd'hui la liberté dans un vague
indéfinissable, de même qu'autrefois ils appelaient _Dieu_ le secret
des bois: _Deorum nominibus appellant secretum illud_ ... L'homme
dont la vie était un dithyrambe en action ne tomba que quand les
poètes de la jeune Allemagne eurent chanté et pris le glaive contre
leur rival Napoléon, le poète armé.

Alexandre était digne d'avoir été le héraut envoyé aux jeunes
Allemands: il partageait leurs sentiments élevés, et il était dans
cette position de force qui rend possibles les projets; mais il se
laissa effrayer de la terreur des monarques qui l'environnaient. Ces
monarques ne tinrent point leurs promesses; ils ne donnèrent point
à leurs peuples des institutions généreuses. Les enfants de la Muse
(flamme par qui les masses inertes des soldats avaient été animées)
furent plongés dans des cachots en récompense de leur dévouement
et de leur noble crédulité. Hélas! la génération qui rendit
l'indépendance aux Teutons est évanouie; il n'est demeuré en Germanie
que de vieux cabinets usés. Ils appellent le plus haut qu'ils peuvent
Napoléon un grand homme, pour faire servir leur présente admiration
d'excuse à leur bassesse passée. Dans le sot enthousiasme pour
l'homme qui continue à aplatir les gouvernements après les avoir
fouettés, à peine se souvient-on de Koerner: «Arminius, libérateur de
la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux Grecs qui n'admirent qu'eux,
peu célèbre chez les Romains qu'il avait vaincus; mais les nations
barbares le chantent encore, _caniturque barbaras apud gentes_.»

       *       *       *       *       *

Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de Leipsick ce combat
que les Allemands ont appelé la _bataille des nations_. Vers la fin
de la seconde journée, les Saxons et les Wurtembergeois, passant
du camp de Napoléon sous les drapeaux de Bernadotte, décidèrent
le résultat de l'action; victoire entachée de trahison. Le prince
de Suède, l'empereur de Russie et le roi de Prusse pénètrent dans
Leipsick à travers trois portes différentes. Napoléon, ayant éprouvé
une perte immense, se retira. Comme il n'entendait rien aux retraites
de sergent, ainsi qu'il l'avait dit, il fit sauter des ponts
derrière lui. Le prince Poniatowski, blessé deux fois, se noie dans
l'Elster: la Pologne s'abîma avec son dernier défenseur[405].

[Note 405: Le prince Poniatowski avait été nommé maréchal de France
sur le champ de bataille, le 16 octobre 1813, à la première des trois
journées de Leipsick. Trois jours après, quand la grande défaite fut
consommée, chargé de protéger la retraite de l'armée, il fit des
prodiges de valeur, et lorsqu'il ne fut plus possible de résister,
il s'élança dans l'Elster plutôt que de se rendre, et s'y noya (19
octobre).]

Napoléon ne s'arrêta qu'à Erfurt: de là son bulletin annonça que
son armée, toujours victorieuse, _arrivait comme une armée battue_:
Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napoléon au faîte de la
prospérité.

Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d'une fortune
abandonnée, essayent d'exterminer à Hanau[406] le reste de nos
soldats. Wrède[407] est renversé par les seuls gardes d'honneur:
quelques conscrits, déjà vétérans, lui passent sur le ventre; ils
sauvent Bonaparte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé
en fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud le 9
novembre; l'infatigable de Lacépède revient lui dire: «Votre Majesté
a tout surmonté.» M. de Lacépède avait parlé convenablement des
ovipares[408]; mais il ne se pouvait tenir debout.

[Note 406: Après le désastre de Leipsick, Napoléon et les débris de
son armée suivirent, pour rentrer en France, la route de Weissenfeld,
Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et
bavaroise, commandée par le général Wrède, voulut lui barrer le
chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son
énergie pour combattre d'anciens alliés devenus inopinément nos
ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes, tués
ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ
5,000 hommes. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande
Armée en Allemagne.]

[Note 407: Charles-Philippe, prince de _Wrède_ (1769-1838),
feld-maréchal bavarois. Par suite de l'étroite alliance qui
unissait la Bavière à la France, il servit Napoléon de 1805 à 1809,
et il le fit avec autant de vaillance que de talent. Pendant la
campagne de Russie, il se couvrit de gloire, surtout à Polotsk et à
Valontina-Cora. À Leipsick, il se battait encore dans nos rang, mais
le désastre éprouvé par Napoléon détacha de lui la Bavière. Lors de
la campagne de France, en 1814, il battit Oudinot à Bar-sur-Aube,
et fut fait prince; il avait été fait feld-maréchal après Wagram.
Le général de Wrède est un des généraux les plus remarquables de la
période napoléonienne.]

[Note 408: Lacépède avait publié en 1788 l'_Histoire générale et
particulière des quadrupèdes ovipares_.]

La Hollande reprend son indépendance et rappelle le prince
d'Orange[409]. Le 1er décembre les puissances alliées déclarent
«qu'elles ne font point la guerre à la France, mais à l'empereur
seul, ou plutôt à cette prépondérance qu'il a trop longtemps exercée,
hors des limites de son empire, pour le malheur de l'Europe et de la
France[410].»

[Note 409: Le 24 novembre 1813, le gouvernement provisoire établi à
Amsterdam à la suite du soulèvement de cette ville (16 novembre),
proclama l'indépendance des Provinces-Unies, et rappela le prince
d'Orange.]

[Note 410: Déclaration de Francfort, signée dans cette ville par les
souverains alliés. Elle est datée du 1er décembre 1813, mais elle ne
parut que dans la _Gazette de Francfort_ du 7.]

Quand on voit s'approcher le moment où nous allions être renfermés
dans notre ancien territoire, on se demande à quoi donc avaient servi
le bouleversement de l'Europe et le massacre de tant de millions
d'hommes? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son
cours.

Par le traité de Valençay du 11 décembre, le misérable Ferdinand
VII est renvoyé à Madrid: ainsi se termina obscurément à la hâte
cette criminelle entreprise d'Espagne, première cause de la perte
de Napoléon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer
un peuple ou un roi; mais le retour est difficile: Jacques Clément
raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud; ses
confrères lui demandèrent en riant combien son ouvrage durerait:
«Assez pour le chemin que j'ai à faire, répondit-il: je dois aller,
non revenir.»

       *       *       *       *       *

Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813. Étonnant sur
le champ de bataille, remarquable dans son conseil d'État, Bonaparte
n'a plus la même valeur en politique: la langue de la liberté,
il l'ignore: s'il veut exprimer des affections congéniales, des
sentiments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il plaque
des paroles émues à son insensibilité: «Mon coeur,» dit-il au Corps
législatif, «a besoin de la présence et de l'affection de mes
_sujets_. Je n'ai jamais été séduit par la prospérité; l'adversité
me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais conçu et exécuté de
grands desseins pour la prospérité et le bonheur du monde. _Monarque
et père_, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à
celle des familles.»

Un article officiel du _Moniteur_ avait dit, au mois de juillet 1804,
_sous l'Empire_, que _la France ne passerait jamais le Rhin, et que
ses armées ne le passeraient plus_.

Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre 1813, depuis Bâle,
jusqu'à Schaffouse, avec plus de cent mille hommes; le 31 du même
mois, l'armée de Silésie, commandée par Blücher, le franchit à son
tour, depuis Manheim jusqu'à Coblentz.

Par ordre de l'empereur, le Sénat et le Corps législatif avaient
nommé deux commissions chargées de prendre connaissance des
documents relatifs aux négociations avec les puissances coalisées;
prévision d'un pouvoir qui, se refusant à des conséquences devenues
inévitables, voulait en laisser la responsabilité à une autre
autorité[411].

[Note 411: Le Sénat avait désigné comme commissaires MM. de
Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de Barbé-Marbois, de
Beurnonville.--Le Corps législatif avait choisi MM. Lainé, Raynouard,
Maine de Biran, Flaugergues et Gallois.]

La commission du Corps législatif, que présidait M. Lainé, osa dire
«que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français
étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre
une patrie et des lois protectrices; que Sa Majesté doit être
suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui
garantissent aux Français les droits de la liberté, de la propriété,
et à la nation le libre exercice de ses droits politiques[412].»

[Note 412: Le Corps législatif, réuni en comité secret, le 29
décembre, entendit le rapport de la commission. M. Raynouard l'avait
terminé par le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur. On
décida, à la majorité de 223 voix sur 254, que le rapport serait
imprimé pour les membres seuls du Corps législatif, afin qu'ils
pussent le méditer, et voter sur le projet d'adresse en connaissance
de cause. Le 30, Napoléon assembla un conseil de gouvernement, auquel
furent appelés les ministres et les grands dignitaires. Malgré
l'opposition de l'archichancelier Cambacérès et celle de plusieurs
autres membres du conseil, Napoléon signa le décret qui prononçait
pour le lendemain, 31 décembre, l'ajournement du Corps législatif,
et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à l'imprimerie et
partout où il en serait trouvé les copies du rapport de M. Lainé.]

Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les épreuves
du rapport; un décret du 31 décembre ajourne le Corps législatif;
les portes de la salle sont fermées. Bonaparte traite les membres
de la commission législative d'_agents payés par l'Angleterre_: «Le
nommé Lainé, disait-il, est un traître qui correspond avec le prince
régent par l'intermédiaire de Desèze; Raynouard, Maine de Biran et
Flaugergues sont des factieux[413].»

[Note 413: Allocution de Napoléon adressée, le 1er janvier, à la
députation du Corps législatif.]

Le soldat s'étonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu'il
abandonnait et qui, en se noyant pour lui obéir, criaient encore:
«Vive l'empereur!» Il appelait le rapport de la commission une motion
sortie d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans
lequel n'éclate son aversion pour la République dont il était sorti;
mais il en détestait moins les crimes que les libertés. À propos de
ce même rapport il ajoutait: «Voudrait-on rétablir la souveraineté du
peuple? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple; car je prétends être
toujours là où réside la souveraineté.» Jamais despote n'a expliqué
plus énergiquement sa nature: c'est le mot retourné de Louis XIV:
«L'État, c'est moi.»

À la réception du premier jour de l'an 1814, on s'attendait à quelque
scène. J'ai connu un homme attaché à cette cour, lequel se préparait
à tout hasard à mettre l'épée à la main. Napoléon ne dépassa pas
néanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa aller avec
cette plénitude qui causait quelquefois de la confusion à ses
hallebardiers mêmes: «Pourquoi, s'écria-t-il, parler devant l'Europe
de ces débats domestiques? Il faut laver son linge sale en famille.
Qu'est-ce qu'un trône? un morceau de bois recouvert d'un morceau
d'étoffe: tout dépend de celui qui s'y assied. La France a plus
besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes
qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas. Dans trois mois nous aurons
la paix, ou l'ennemi sera chassé de notre territoire, ou je serai
mort.»

C'était dans le sang que Bonaparte était accoutumé à laver le linge
des Français. Dans trois mois on n'eut point la paix, l'ennemi ne fut
point chassé de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie:
la mort n'était point son fait. Accablée de tant de malheurs et de
l'ingrate obstination du maître qu'elle s'était donné, la France se
voyait envahie avec l'inerte stupeur qui naît du désespoir.

Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un bataillons de gardes
nationales[414]; un autre décret avait formé un conseil de régence
présidé par Cambacérès et composé de ministres, à la tête duquel
était placée l'impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, revenu
d'Espagne avec ses pillages, est déclaré commandant général de Paris.
Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l'armée, et va
jeter une éclatante flamme en s'éteignant.

[Note 414: Décret du 6 janvier 1814.]

       *       *       *       *       *

La surveille, le pape avait été rendu à l'indépendance; la main qui
allait à son tour porter des chaînes fut contrainte de briser les
fers qu'elle avait donnés: la Providence avait changé les fortunes,
et le vent qui soufflait au visage de Napoléon poussait les alliés à
Paris.

Pie VII, averti de sa délivrance[415], se hâta de faire une courte
prière dans la chapelle de François Ier; il monta en voiture et
traversa cette forêt qui, selon la tradition populaire, voit paraître
le grand veneur de la mort quand un roi va descendre à Saint-Denis.

[Note 415: Chateaubriand a été ici induit en erreur par le _Manuscrit
de 1814_, du baron Fain, lequel est d'ordinaire très exact. M. Fain
et, avec lui, la plupart des historiens ont prétendu que Napoléon, à
cette fin de janvier 1814, avait décidé de mettre le pape en liberté
et l'avait fait partir pour Rome. M. Thiers, mieux informé, a très
bien montré que Napoléon n'avait nullement en vue, à ce moment, la
délivrance de l'auguste captif. Déjà les armées ennemies avaient
occupé Dijon. Leurs coureurs d'avant-garde et quelques bandes de
cosaques avaient apparu aux environs de Montereau. L'empereur,
qui allait quitter Paris pour se rendre à Châlons et commencer la
campagne de France, ne se souciait pas de laisser le Saint-Père à
portée d'un coup de main de ses adversaires; il ne voulait pas non
plus le rendre libre, de peur de compliquer ses affaires d'Italie. Il
le fit donc partir de Fontainebleau, sous la conduite d'un commandant
de gendarmerie, qui avait mission de le conduire, non à Rome, mais
à Savone. Ce fut seulement le 10 mars, alors qu'il était obligé de
se retirer sur Soissons, après les combats malheureux sur Laon,
que Napoléon se décida à publier un décret par lequel il annonçait
rétablir le pape dans la possession de ses États. Le même jour, il
mandait au duc de Rovigo: «Écrivez à l'officier de gendarmerie qui
est auprès du pape de le conduire, par la route d'Asti, de Tortone
et de Plaisance, à Parme, d'où il le remettra aux avant-postes
napolitains. L'officier de gendarmerie dira au Saint-Père que, sur
la demande qu'il a faite de retourner à son siège, j'y ai consenti,
et que j'ai donné ordre qu'on le transportât aux avant-postes
napolitains.»--Voir Thiers, t. XVII, p. 208, et d'Haussonville,
_L'Église romaine et le premier Empire_, t. V, p. 316, 325, 326.]

Le pape voyageait sous la surveillance d'un officier de
gendarmerie[416] qui l'accompagnait dans une seconde voiture. À
Orléans, il apprit le nom de la ville dans laquelle il entrait.

[Note 416: Le colonel de gendarmerie Lagorsse.]

Il suivit la route du Midi aux acclamations de la foule, de ces
provinces où Napoléon devait bientôt passer, à peine en sûreté sous
la garde des commissaires étrangers. Sa Sainteté fut retardée dans
sa marche par la chute même de son oppresseur: les autorités avaient
cessé leurs fonctions; on n'obéissait à personne; un ordre écrit de
Bonaparte, ordre qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu
la plus haute tête et fait tomber un royaume, était un papier sans
cours: quelques minutes de puissance manquèrent à Napoléon pour qu'il
pût protéger le captif que sa puissance avait persécuté. Il fallut
qu'un mandat provisoire des Bourbons achevât de rendre la liberté au
pontife qui avait ceint de leur diadème une tête étrangère: quelle
confusion de destinées!

Pie VII cheminait au milieu des cantiques et des larmes, au son des
cloches, aux cris de: Vive le pape! Vive le chef de l'Église! On lui
apportait, non les clefs des villes, des capitulations trempées de
sang et obtenues par le meurtre, mais on lui présentait des malades
à guérir, de nouveaux époux à bénir au bord de sa voiture; il disait
aux premiers: «Dieu vous console!» Il étendait sur les seconds ses
mains pacifiques; il touchait de petits enfants dans les bras de
leurs mères. Il ne restait aux villes que ceux qui ne pouvaient
marcher. Les pèlerins passaient la nuit sur les champs pour attendre
l'arrivée d'un vieux prêtre délivré. Les paysans, dans leur naïveté
trouvaient que le saint-père ressemblait à Notre-Seigneur; des
protestants attendris disaient: «Voilà le plus grand homme de son
siècle.» Telle est la grandeur de la véritable société chrétienne,
où Dieu se mêle sans cesse avec les hommes; telle est sur la force
du glaive et du sceptre la supériorité de la puissance du faible,
soutenu de la religion et du malheur.

Pie VII traversa Carcassonne, Béziers, Montpellier et Nîmes,
pour réapprendre l'Italie. Au bord du Rhône, il semblait que les
innombrables croisés de Raymond de Toulouse passaient encore la revue
à Saint-Remy. Le pape revit Nice, Savone, Imola, témoins de ses
afflictions récentes et des premières macérations de sa vie: on aime
à pleurer où l'on a pleuré. Dans les conditions ordinaires, on se
souvient des lieux et des temps du bonheur. Pie VII repassait sur ses
vertus et sur ses souffrances, comme un homme dans sa mémoire revit
de ses passions éteintes.

À Bologne, le pape fut laissé aux mains des autorités autrichiennes.
Murat, Joachim-Napoléon, roi de Naples, lui écrivit le 4 avril 1814:

«Très saint père, le sort des armes m'ayant rendu maître des États
que vous possédiez lorsque vous fûtes forcé de quitter Rome, je ne
balance pas à les remettre sous votre autorité, renonçant en votre
faveur à tous mes droits de conquête sur ces pays.»

Qu'a-t-on laissé à Joachim et à Napoléon mourants?

Le pape n'était pas encore arrivé à Rome qu'il offrit un asile à la
mère de Bonaparte. Des légats avaient repris possession de la ville
éternelle. Le 23 mai, au milieu du printemps, Pie VII aperçut le dôme
de Saint-Pierre. Il a raconté avoir répandu des larmes en revoyant
le dôme sacré. Prêt à franchir la Porte du Peuple, le Pontife fut
arrêté: vingt-deux orphelines vêtues de robes blanches, quarante-cinq
jeunes filles portant de grandes palmes dorées, s'avancèrent en
chantant des cantiques. La multitude criait: Hosanna! Pignatelli,
qui commandait les troupes sur le Quirinal lorsque Radet emporta
d'assaut le jardin des Olives de Pie VII, conduisait à présent la
marche des palmes. En même temps que Pignatelli changeait de rôle, de
nobles parjures, à Paris, reprenaient derrière le fauteuil de Louis
XVIII leurs fonctions de grands domestiques: la prospérité nous est
transmise avec ses esclaves, comme autrefois une terre seigneuriale
était vendue avec ses serfs.

       *       *       *       *       *

Au second livre de ces _Mémoires_, on lit (je revenais alors de mon
premier exil de Dieppe): «On m'a permis de revenir à ma vallée. La
terre tremble sous les pas du soldat étranger: j'écris, comme les
derniers Romains, au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour je
trace des pages aussi agitées que les événements de ce jour; la
nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois
solitaires, je retourne au silence des années qui dorment dans la
tombe et à la paix de mes plus jeunes souvenirs.»

Ces pages agitées que je traçais le jour étaient des notes
relatives aux événements du moment, lesquelles, réunies, devinrent
ma brochure: _De Bonaparte et des Bourbons_. J'avais une si haute
idée du génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats, qu'une
invasion de l'étranger, heureuse jusque dans ses derniers résultats,
ne me pouvait tomber dans la tête: mais je pensais que cette
invasion, en faisant sentir à la France le danger où l'ambition de
Napoléon l'avait réduite, amènerait un mouvement intérieur, et
que l'affranchissement des Français s'opérerait de leurs propres
mains. C'était dans cette idée que j'écrivais mes notes, afin que
si nos assemblées politiques arrêtaient la marche des alliés, et se
résolvaient à se séparer d'un grand homme, devenu un fléau, elles
sussent à qui recourir; l'abri me paraissait être dans l'autorité,
modifiée selon les temps, sous laquelle nos aïeux avaient vécu
pendant huit siècles: quand dans l'orage on ne trouve à sa portée
qu'un vieil édifice, tout en ruines qu'il est, on s'y retire.

Dans l'hiver de 1813 à 1814, je pris un appartement rue de
Rivoli[417], en face de la première grille du jardin des Tuileries,
devant laquelle j'avais entendu crier la mort du duc d'Enghien.
On ne voyait encore dans cette rue que les arcades bâties par le
gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur
dentelure latérale de pierres d'attente.

[Note 417: Dans une maison appartenant à son ami Alexandre de
Laborde. Voir ci-dessus la note de la page 58.]

Il ne fallait rien moins que les maux dont la France était écrasée,
pour se maintenir dans l'éloignement que Napoléon inspirait et pour
se défendre en même temps de l'admiration qu'il faisait renaître
sitôt qu'il agissait: c'était le plus fier génie d'action qui ait
jamais existé; sa première campagne en Italie et sa dernière campagne
en France (je ne parle pas de Waterloo) sont ses deux plus belles
campagnes; Condé dans la première, Turenne dans la seconde, grand
guerrier dans celle-là, grand homme dans celle-ci; mais différentes
dans leurs résultats: par l'une il gagna l'empire, par l'autre il
le perdit. Ses dernières heures de pouvoir, toutes déracinées,
toutes déchaussées qu'elles étaient, ne purent être arrachées, comme
les dents d'un lion, que par les efforts du bras de l'Europe. Le
nom de Napoléon était encore si formidable que les armées ennemies
ne passèrent le Rhin qu'avec terreur; elles regardaient sans cesse
derrière elles pour bien s'assurer que la retraite leur serait
possible; maîtresses de Paris, elles tremblaient encore. Alexandre
jetant les yeux sur la Russie, en entrant en France, félicitait les
personnes qui pouvaient s'en aller, et il écrivait à sa mère ses
anxiétés et ses regrets.

Napoléon bat les Russes à Saint-Dizier, les Prussiens et les Russes
à Brienne, comme pour honorer les champs dans lesquels il avait
été élevé[418]. Il culbute l'armée de Silésie à Montmirail, à
Champaubert, et une partie de la grande armée à Montereau[419]. Il
fait tête partout; va et revient sur ses pas; repousse les colonnes
dont il est entouré. Les alliés proposent un armistice; Bonaparte
déchire les préliminaires de la paix offerte et s'écrie: «Je suis
plus près de Vienne que l'empereur d'Autriche de Paris!»

[Note 418: Reprise de Saint-Dizier par Napoléon en personne, le 27
janvier. Combat victorieux de Brienne, le 29.]

[Note 419: Victoire de Champaubert, le 10 février; victoire de
Montmirail, le 11; victoire de Montereau, le 18.]

La Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre, pour se
réconforter mutuellement, conclurent à Chaumont un nouveau traité
d'alliance[420]; mais au fond, alarmées de la résistance de
Bonaparte, elles songeaient à la retraite. À Lyon, une armée se
formait sur le flanc des Autrichiens[421]; dans le midi, le maréchal
Soult arrêtait les Anglais; le congrès de Châtillon, qui ne fut
dissous que le 18 mars, négociait encore[422]. Bonaparte chassa
Blücher des hauteurs de Craonne[423]. La grande armée alliée n'avait
triomphé le 27 février, à Bar-sur-Aube, que par la supériorité du
nombre. Bonaparte se multipliant avait recouvré Troyes que les alliés
réoccupèrent[424]. De Craonne il s'était porté sur Reims. «Cette
nuit, dit-il, j'irai prendre mon beau-père à Troyes[425].»

[Note 420: Par le traité de Chaumont, conclu, le 1er mars 1814, entre
l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, les quatre
puissances s'engageaient, dans le cas où la France n'accepterait pas
les conditions de la paix proposée par les Alliés, le 17 février, à
poursuivre la guerre avec vigueur et à employer tous leurs moyens,
dans un parfait concert, afin de procurer une paix générale.--Chacune
des trois puissances continentales devait tenir constamment en
campagne active 150,000 hommes au complet.--Aucune négociation
séparée n'aurait lieu avec l'ennemi commun.--L'Angleterre fournirait
un subside annuel de 120 millions de francs, à répartir entre ses
trois alliés.--Le but du traité étant de maintenir l'équilibre en
Europe et de prévenir les envahissements qui, depuis si longtemps,
désolaient le monde, la durée en était fixée à une période de vingt
années.]

[Note 421: Elle était placée sous les ordres du maréchal Augereau,
duc de Castiglione.]

[Note 422: Le Congrès de Châtillon, entre les quatre puissances
alliées et la France, s'était ouvert le 5 février 1814. La France
était représentée par le duc de Vicence; l'Autriche, par le comte
de Stadion; la Prusse, par le baron de Humboldt; la Russie, par le
comte Razumowsky; l'Angleterre, par sir Charles Stewart, frère de
lord Castlereagh, chef du cabinet britannique. L'Angleterre était
représentée en outre par lord Cathcart et lord Aberdeen.]

[Note 423: Le 7 mars.]

[Note 424: Le 27 février, Napoléon avait repris Troyes sur les
Alliés, qui réoccupèrent cette ville le 4 mars.]

[Note 425: Le 13 mars, l'empereur entra à Reims, après un combat très
vif avec un corps russe qui s'en était emparé le 12.]

Le 20 mars, une affaire eut lieu près d'Arcis-sur-Aube[426]. Parmi
un feu roulant d'artillerie, un obus étant tombé au front d'un carré
de la garde, le carré parut faire un léger mouvement: Bonaparte se
précipite sur le projectile dont la mèche fume, il la fait flairer à
son cheval; l'obus crève, et l'empereur sort sain et sauf du milieu
de la foudre brisée.

[Note 426: La bataille d'Arcis-sur-Aube dura deux jours (20 et 21
mars). Ce fut la dernière bataille que Napoléon livra en personne
dans cette campagne. Il dut abandonner le terrain à l'ennemi; mais
ces deux journées n'en furent pas moins des plus glorieuses pour nos
soldats et pour leur chef. Les 20,000 hommes de Napoléon avaient
résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40,000 à
90,000.]

La bataille devait recommencer le lendemain; mais Bonaparte, cédant
à l'inspiration du génie, inspiration qui lui fut néanmoins funeste,
se retire afin de se porter sur le derrière des troupes confédérées,
les séparer de leurs magasins et grossir son armée des garnisons des
places frontières. Les étrangers se préparaient à se replier sur
le Rhin, lorsque Alexandre, par un de ces mouvements du ciel qui
changent tout un monde, prit le parti de marcher à Paris dont le
chemin devenait libre[427]. Napoléon croyait entraîner la masse des
ennemis, et il n'était suivi que de dix mille hommes de cavalerie
qu'il pensait être l'avant-garde des principales troupes, et qui lui
masquaient le mouvement réel des Prussiens et des Moscovites. Il
dispersa ses dix mille chevaux à Saint-Dizier et Vitry, et s'aperçut
alors que la grande armée alliée n'était pas derrière; cette armée,
se précipitant sur la capitale, n'avait devant elle que les maréchaux
Marmont et Mortier avec environ douze mille conscrits.

[Note 427: J'ai entendu le général Pozzo raconter que c'était lui
qui avait déterminé l'empereur Alexandre à marcher en avant. CH.--Ce
fut le 24 mars, à Sommepuis, que la résolution de marcher sur Paris
fut prise, dans une conférence à laquelle assistaient l'empereur
Alexandre, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de Nesselrode,
le prince de Schwarzenberg, le roi de Prusse et Blücher. M. Thiers
(tome XVII, p. 546) dit, comme Chateaubriand, que la détermination
d'Alexandre fut due surtout aux conseils et aux instances du comte
Pozzo di Borgo, «lequel, ayant acquis sur les Alliés une influence
proportionnée à son esprit, ne se lassait pas de leur répéter qu'il
fallait marcher sur Paris».]

Napoléon se dirige à la hâte sur Fontainebleau[428]: là une sainte
victime, en se retirant, avait laissé le rémunérateur et le vengeur.
Toujours dans l'histoire marchent ensemble deux choses: qu'un homme
s'ouvre une voie d'injustice, il s'ouvre en même temps une voie de
perdition dans laquelle, à une distance marquée, la première route
vient tomber dans la seconde.

[Note 428: Il arriva à Fontainebleau dans la nuit du 30 au 31 mars.
Dans cette nuit même, à deux heures du matin, la capitulation de
Paris était signée par les colonels Denys et Fabvier, au nom des
maréchaux Mortier et Marmont.]

       *       *       *       *       *

[Illustration: Napoléon à Brienne.]

Les esprits étaient fort agités: l'espoir de voir cesser, coûte que
coûte, une guerre cruelle qui pesait depuis vingt ans sur la France
rassasiée de malheur et de gloire, l'emportait dans les masses sur la
nationalité. Chacun s'occupait du parti qu'il aurait à prendre dans
la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer
chez madame de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de
la journée. MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, accouraient avec la
foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les
événements retirent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible
et dévouée, que nous retrouverons à Gand, tenait fidèle compagnie à
madame de Chateaubriand. Madame la duchesse de Duras était aussi à
Paris, et j'allais voir souvent madame la marquise de Montcalm, soeur
du duc de Richelieu[429].

[Note 429: La marquise de _Montcalm_ était la demi-soeur du duc de
Richelieu. Leur père, le duc de Fronsac, s'était marié deux fois:
d'abord, avec Mlle d'Hautefort, dont il eut un fils, le futur
ministre de la Restauration; puis avec Mlle de Gallifet, qui lui
donna deux filles, Armande et Simplicie, plus tard marquises de
Montcalm et de Jumilhac.]

Je continuais d'être persuadé, malgré l'approche des champs de
bataille, que les alliés n'entreraient pas à Paris et qu'une
insurrection nationale mettrait fin à nos craintes. L'obsession de
cette idée m'empêchait de sentir aussi vivement que je l'aurais fait
la présence des armées étrangères: mais je ne me pouvais empêcher de
réfléchir aux calamités que nous avions fait éprouver à l'Europe, en
voyant l'Europe nous les rapporter.

Je ne cessais de m'occuper de ma brochure; je la préparais comme un
remède lorsque le moment de l'anarchie viendrait à éclater. Ce n'est
pas ainsi que nous écrivons aujourd'hui, bien à l'aise, n'ayant à
redouter que la guerre des feuilletons: la nuit je m'enfermais à
clef; je mettais mes paperasses sous mon oreiller, deux pistolets
chargés sur ma table: je couchais entre ces deux muses. Mon texte
était double; je l'avais composé sous la forme de brochure, qu'il a
gardée, et en façon de discours, différent à quelques égards de la
brochure; je supposais qu'à la levée de la France, on se pourrait
assembler à l'Hôtel de Ville, et je m'étais préparé sur deux thèmes.

Madame de Chateaubriand a écrit quelques notes à diverses époques
de notre vie commune[430]; parmi ces notes, je trouve le paragraphe
suivant:

«M. de Chateaubriand écrivait sa brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Si cette brochure avait été saisie, le jugement n'était
pas douteux: la sentence était l'échafaud. Cependant l'auteur mettait
une négligence incroyable à la cacher. Souvent, quand il sortait,
il l'oubliait sur sa table; sa prudence n'allait jamais au delà de
la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de
chambre, garçon fort honnête, mais qui pouvait se laisser tenter.
Pour moi, j'étais dans des transes mortelles: aussi, dès que M. de
Chateaubriand était sorti, j'allais prendre le manuscrit et je le
mettais sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperçois
que je ne l'ai plus, et, bien sûre de l'avoir senti en sortant, je
ne doute pas de l'avoir perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit
entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté: je tombe
sans connaissance au milieu du jardin; de bonnes gens m'assistèrent,
ensuite me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel
supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais entre une crainte,
qui était presque une certitude, et un léger espoir d'avoir oublié de
prendre la brochure! En approchant de la chambre de mon mari, je me
sentais de nouveau défaillir; j'entre enfin; rien sur la table, je
m'avance vers le lit; je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien;
je le soulève, je vois le rouleau de papier! Le coeur me bat chaque
fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans
ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si
grand si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud, car enfin
c'était quelqu'un qui m'était bien plus cher que moi-même que j'en
voyais délivré.»

[Note 430: Voir au tome II, l'Appendice nº X: _Le Cahier rouge._]

Que je serais malheureux si j'avais pu causer un moment de peine à
madame de Chateaubriand!

J'avais pourtant été obligé de mettre un imprimeur[431] dans mon
secret: il avait consenti à risquer l'affaire; d'après les nouvelles
de chaque heure, il me rendait ou venait reprendre des épreuves à
moitié composées, selon que le bruit du canon se rapprochait ou
s'éloignait de Paris: pendant près de quinze jours je jouai ainsi ma
vie à croix ou pile.

[Note 431: M. Mame.]

       *       *       *       *       *

Le cercle se resserrait autour de la capitale: à chaque instant
on apprenait un progrès de l'ennemi. Pêle-mêle entraient, par les
barrières, des prisonniers russes et des blessés français traînés
dans des charrettes: quelques-uns à demi morts tombaient sous les
roues qu'ils ensanglantaient. Des conscrits appelés de l'intérieur
traversaient la capitale en longue file, se dirigeant sur les armées.
La nuit on entendait passer sur les boulevards extérieurs des trains
d'artillerie, et l'on ne savait si les détonations lointaines
annonçaient la victoire décisive ou la dernière défaite.

La guerre vint s'établir enfin aux barrières de Paris. Du haut des
tours de Notre-Dame on vit paraître la tête des colonnes russes,
ainsi que les premières ondulations du flux de la mer sur une plage.
Je sentis ce qu'avait dû éprouver un Romain lorsque, du faîte du
Capitole, il découvrit les soldats d'Alaric et la vieille cité des
Latins à ses pieds, comme je découvrais les soldats russes, et à
mes pieds la vieille cité des Gaulois. Adieu donc, Lares paternels,
foyers conservateurs des traditions du pays, toits sous lesquels
avaient respiré et cette Virginie sacrifiée par son père à la pudeur
et à la liberté, et cette Héloïse vouée par l'amour aux lettres et à
la religion.

Paris depuis des siècles n'avait point vu la fumée des camps de
l'ennemi, et c'est Bonaparte qui, de triomphe en triomphe, a amené
les Thébains à la vue des femmes de Sparte. Paris était la borne dont
il était parti pour courir la terre: il y revenait laissant derrière
lui l'énorme incendie de ses inutiles conquêtes.

On se précipitait au Jardin des Plantes que jadis aurait pu protéger
l'abbaye fortifiée de Saint-Victor: le petit monde des cygnes et des
bananiers, à qui notre puissance avait promis une paix éternelle,
était troublé. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand cèdre,
par-dessus les greniers d'abondance que Bonaparte n'avait pas eu le
temps d'achever, au delà de l'emplacement de la Bastille et du donjon
de Vincennes (lieux qui racontaient notre successive histoire), la
foule regardait les feux de l'infanterie au combat de Belleville.
Montmartre est emporté; les boulets tombent jusque sur les boulevards
du Temple. Quelques compagnies de la garde nationale sortirent et
perdirent trois cents hommes dans les champs autour du tombeau des
_martyrs_. Jamais la France militaire ne brilla d'un plus vif éclat
au milieu de ses revers; les derniers héros furent les cent cinquante
jeunes gens de l'École polytechnique, transformés en canonniers
dans les redoutes du chemin de Vincennes. Environnés d'ennemis, ils
refusaient de se rendre; il fallut les arracher de leurs pièces:
le grenadier russe les saisissait noircis de poudre et couverts de
blessures; tandis qu'ils se débattaient dans ses bras, il élevait en
l'air avec des cris de victoire et d'admiration ces jeunes palmes
françaises, et les rendait toutes sanglantes à leurs mères.

Pendant ce temps-là Cambacérès s'enfuyait avec Marie-Louise, le roi
de Rome et la régence. On lisait sur les murs cette proclamation:

  _Le roi Joseph, lieutenant général de l'Empereur,
  commandant en chef de la garde nationale._

«Citoyens de Paris,

«Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de l'impératrice et du
roi de Rome: je reste avec vous. Armons-nous pour défendre cette
ville, ses monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout
ce qui nous est cher. Que cette vaste cité devienne un camp pour
quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ses murs
qu'il espère franchir en triomphe.»

Rostopschin n'avait pas prétendu défendre Moscou; il le brûla. Joseph
annonçait qu'il ne quitterait jamais les Parisiens, et il décampait à
petit bruit, nous laissant son courage placardé au coin des rues.

M. de Talleyrand faisait partie de la régence nommée par Napoléon. Du
jour où l'évêque d'Autun cessa d'être, sous l'Empire, ministre des
relations extérieures, il n'avait rêvé qu'une chose, la disparition
de Bonaparte suivie de la régence de Marie-Louise; régence dont lui,
prince de Bénévent, aurait été le chef. Bonaparte, en le nommant
membre d'une régence provisoire en 1814, semblait avoir favorisé
ses désirs secrets. La mort napoléonienne n'était point survenue;
il ne resta à M. de Talleyrand qu'à clopiner aux pieds du colosse
qu'il ne pouvait renverser, et à tirer parti du moment pour ses
intérêts: le savoir-faire était le génie de cette homme de compromis
et de marchés. La position se présentait difficile: demeurer dans la
capitale était chose indiquée; mais si Bonaparte revenait, le prince
séparé de la régence fugitive, le prince retardataire, courait risque
d'être fusillé; d'un autre côté, comment abandonner Paris au moment
où les alliés y pouvaient pénétrer? Ne serait-ce pas renoncer au
profit du succès, trahir ce lendemain des événements, pour lequel M.
de Talleyrand était fait? Loin de pencher vers les Bourbons, il les
craignait à cause de ses diverses apostasies. Cependant, puisqu'il
y avait une chance quelconque pour eux, M. de Vitrolles[432],
avec l'assentiment du prélat marié, s'était rendu à la dérobée au
congrès de Châtillon, en chuchoteur non avoué de la légitimité. Cette
précaution apportée, le prince, afin de se tirer d'embarras à Paris,
eut recours à un de ces tours dans lesquels il était passé maître.

[Note 432: Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de _Vitrolles_
(1774-1854). Il s'enrôla à dix-sept ans dans l'armée de Condé;
rayé de la liste des émigrés sous le Consulat, il fut créé baron
de l'Empire le 15 juin 1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec
Talleyrand, il s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit
auprès des Alliés, plaida auprès du czar la cause des Bourbons. Après
une entrevue à Nancy avec le comte d'Artois, il le précéda à Paris
et fut nommé par ce prince secrétaire d'État provisoire (16 avril
1814). Pendant les Cent-Jours, il essaya d'organiser la résistance
dans le Midi, fut arrêté et enfermé à Vincennes, puis à l'Abbaye. Un
ordre de Fouché lui rendit la liberté après Waterloo. Député de 1815
à 1816, ministre d'État et membre du Conseil privé (septembre 1816),
il devint le principal agent de la politique personnelle de Monsieur.
En 1818, il perdit son titre de secrétaire d'État, que le roi ne
lui rendit que le 7 janvier 1834. Il fut nommé, en 1827, ministre
plénipotentiaire à Florence et fut appelé à la pairie le 7 janvier
1830. La chute de la branche aînée le rendit à la vie privée. Il a
laissé des _Mémoires_ aussi intéressants que spirituels.]

M. Laborie[433], devenu peu après, sous M. Dupont de Nemours[434],
secrétaire particulier du gouvernement provisoire, alla trouver M.
de Laborde[435], attaché à la garde nationale; il lui révéla le
départ de M. de Talleyrand: «Il se dispose, lui dit-il, à suivre
la régence; il vous semblera peut-être nécessaire de l'arrêter,
afin d'être à même de négocier avec les alliés, si besoin est.» La
comédie fut jouée en perfection. On charge à grand bruit les voitures
du prince; il se met en route en plein midi, le 30 mars: arrivé à la
barrière d'Enfer, on le renvoie inexorablement chez lui, malgré ses
protestations[436]. Dans le cas d'un retour miraculeux, les preuves
étaient là, attestant que l'ancien ministre avait voulu rejoindre
Marie-Louise et que la force armée lui avait refusé le passage.

[Note 433: Sur _Laborie_, voir la note 1 de la page 268 du tome II.]

[Note 434: Pierre-Samuel _Dupont de Nemours_ (1739-1817). Il avait
fait partie de la Constituante et du Conseil des Anciens. Sous le
Consulat et l'Empire, il refusa les fonctions publiques que Napoléon
lui offrit. Au mois d'avril 1814, il accepta la place de secrétaire
du gouvernement provisoire et fut nommé par Louis XVIII conseiller
d'État et intendant de la marine à Toulon. Quand Napoléon revint de
l'île d'Elbe, Dupont de Nemours s'embarqua pour l'Amérique, où il
avait déjà habité, de 1799 à 1802, et où ses deux fils dirigeaient
une importante exploitation agricole. Une chute qu'il fit dans
une rivière et les attaques de la goutte dont il souffrait depuis
longtemps l'enlevèrent deux ans après (6 août 1817).]

[Note 435: Sur M. de Laborde, voir ci-dessus la note 3 de la page
251.]

[Note 436: Voir Henry Houssaye, _1814_, p. 519.]

       *       *       *       *       *

Cependant, à la présence des alliés, le comte Alexandre de Laborde et
M. Tourton, officiers supérieurs de la garde nationale, avaient été
envoyés auprès du généralissime prince de Schwarzenberg, lequel avait
été l'un des généraux de Bonaparte pendant la campagne de Russie.
La proclamation du généralissime fut connue à Paris dans la soirée
du 30 mars. Elle disait: «Depuis vingt ans l'Europe est inondée de
sang et de larmes: les tentatives pour mettre un terme à tant de
malheurs ont été inutiles, parce qu'il existe, dans le principe même
du gouvernement qui vous opprime, un obstacle insurmontable à la
paix. Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie: la
conservation et la tranquillité de votre ville seront l'objet des
soins des alliés. C'est dans ces sentiments que l'Europe, en armes
devant vos murs, s'adresse à vous.»

Quelle magnifique confession de la grandeur de la France: _L'Europe,
en armes devant vos murs, s'adresse à vous!_

Nous qui n'avions rien respecté, nous étions respectés de ceux
dont nous avions ravagé les villes et qui, à leur tour, étaient
devenus les plus forts. Nous leur paraissions une nation sacrée; nos
terres leur semblaient une campagne d'Élide que, de par les dieux,
aucun bataillon ne pouvait fouler. Si, nonobstant, Paris eût cru
devoir faire une résistance, fort aisée, de vingt-quatre heures,
les résultats étaient changés; mais personne, excepté les soldats
enivrés de feu et d'honneur, ne voulait plus de Bonaparte, et, dans
la crainte de le conserver, on se hâta d'ouvrir les barrières.

Paris capitula le 31 mars: la capitulation militaire est signée aux
noms des maréchaux Mortier et Marmont par les colonels Denys[437]
et Fabvier[438]; la capitulation civile eut lieu au nom des maires
de Paris. Le conseil municipal et départemental députa au quartier
général russe pour régler les divers articles: mon compagnon d'exil,
Christian de Lamoignon, était du nombre des mandataires[439].
Alexandre leur dit:

«Votre empereur, qui était mon allié, est venu jusque dans le coeur
de mes États y apporter des maux dont les traces dureront longtemps;
une juste défense m'a amené jusqu'ici. Je suis loin de vouloir rendre
à la France les maux que j'en ai reçus. Je suis juste, et je sais que
ce n'est pas le tort des Français. Les Français sont mes amis, et
je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal.
Napoléon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spéciale à la
ville de Paris; je protégerai, je conserverai tous les établissements
publics; je n'y ferai séjourner que des troupes d'élite; je
conserverai votre garde nationale, qui est composée de l'élite de vos
citoyens. C'est à vous d'assurer votre bonheur à venir; il faut vous
donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure
à l'Europe. C'est à vous à émettre votre voeu: vous me trouverez
toujours prêt à seconder vos efforts.»

[Note 437: Charles-Marie _Denys_, comte de _Damrémont_ (1783-1837).
Il était, en 1814, aide de camp du duc de Raguse. En 1815, il suivit
le roi à Gand. Il se signala en 1823 par sa brillante conduite dans
la guerre d'Espagne, fit partie, en 1830, de l'expédition d'Alger,
s'empara de Bône et d'Oran, fut nommé pair de France en 1835 et fut
tué, le 12 octobre 1837, au siège de Constantine.]

[Note 438: Charles-Nicolas, baron _Fabvier_ (1782-1855). Réformé,
puis mis en disponibilité sous la seconde Restauration, il prit
part à la conspiration militaire d'août 1820, quitta la France et,
en 1823, se rendit en Grèce, où il offrit ses services à la cause
de l'indépendance. En 1828, il fut chargé d'accompagner les troupes
françaises envoyées en Morée. Le gouvernement de Juillet le fit
lieutenant général et pair de France. La République de 1848 le mit
à la retraite comme général de division, mais le nomma ambassadeur
à Constantinople. De 1849 à 1851, il fit partie de l'Assemblée
législative et vota avec la majorité monarchiste. Il refusa toute
faveur après le coup d'État de décembre 1851 et rentra dans la vie
privée.]

[Note 439: Sur la conduite et la noble attitude de Christian de
Lamoignon en cette circonstance, voyez les _Mémoires du chancelier
Pasquier_, tome II, p. 238.]

Paroles qui furent accomplies ponctuellement: le bonheur de la
victoire aux yeux des alliés l'emportait sur tout autre intérêt.
Quels devaient être les sentiments d'Alexandre, lorsqu'il aperçut
les dômes des édifices de cette ville où l'étranger n'était jamais
entré que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles de notre
civilisation et de notre intelligence; de cette inviolable cité,
défendue pendant douze siècles par ses grands hommes; de cette
capitale de la gloire que Louis XIV semblait encore protéger de son
ombre, et Bonaparte de son retour!



LIVRE II

     Entrée des alliés dans Paris. -- Bonaparte à Fontainebleau. --
     La régence à Blois. -- Publication de ma brochure: _De Bonaparte
     et des Bourbons_. -- Le Sénat rend le décret de déchéance.
     -- Hôtel de la rue Saint-Florentin. -- M. de Talleyrand. --
     Adresses du gouvernement provisoire. -- Constitution proposée
     par le Sénat. -- Arrivée du comte d'Artois. -- Abdication de
     Bonaparte à Fontainebleau. -- Itinéraire de Napoléon à l'île
     d'Elbe. -- Louis XVIII à Compiègne. -- Son entrée à Paris.
     -- La vieille garde. -- Faute irréparable. -- Déclaration de
     Saint-Ouen. -- Traité de Paris. -- La Charte. -- Départ des
     alliés. -- Première année de la Restauration. -- Est-ce aux
     royalistes qu'il faut s'en prendre de la Restauration? --
     Premier ministère. -- Je publie les _Réflexions politiques_.
     -- Madame la duchesse de Duras. -- Je suis nommé ambassadeur
     en Suède. -- Exhumation des restes de Louis XVI. -- Premier 21
     janvier à Saint-Denis.


Dieu avait prononcé une de ces paroles par qui le silence de
l'éternité est de loin en loin interrompu. Alors se souleva, au
milieu de la présente génération, le marteau qui frappa l'heure que
Paris n'avait entendu sonner qu'une fois: le 25 décembre 496, Reims
annonça le baptême de Clovis, et les portes de Lutèce s'ouvrirent
aux Francs; le 30 mars 1814, après le baptême de sang de Louis
XVI, le vieux marteau resté immobile se leva de nouveau au beffroi
de l'antique monarchie; un second coup retentit, les Tartares
pénétrèrent dans Paris. Dans l'intervalle de mille trois cent
dix-huit ans, l'étranger avait insulté les murailles de la capitale
de notre empire sans y pouvoir entrer jamais, hormis quand il s'y
glissa appelé par nos propres divisions. Les Normands assiégèrent la
cité des _Parisii_; les _Parisii_ donnèrent la volée aux éperviers
qu'ils portaient sur le poing; Eudes, enfant de Paris et roi
futur, _rex futurus_, dit Abbon, repoussa les pirates du Nord: les
_Parisiens_ lâchèrent leurs aigles en 1814; les alliés entrèrent au
Louvre.

Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur
qui implorait la paix à genoux; Bonaparte avait commandé le carnage
de la Moskowa; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou;
Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine:
à quelles représailles devions-nous donc nous attendre? vous l'allez
voir.

J'avais erré dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis
dévastés par des conquérants dont il ne reste aucune trace, et
j'étais réservé au spectacle des hordes caucasiennes campées dans
la cour du Louvre. Dans ces événements de l'histoire qui, selon
Montaigne, «sont maigres témoins de notre prix et capacité»,
ma langue s'attache à mon palais: _Adhæret lingua mea faucibus
meis_[440].

[Note 440: _Et lingua mea adhoesit faucibus meis_. Psaume XXI, verset
16.]

L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi, à dix
jours seulement de l'anniversaire de la mort du duc d'Enghien, 21
mars 1804. Était-ce la peine à Bonaparte d'avoir commis une action de
si longue mémoire, pour un règne qui devait durer si peu? L'empereur
de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je
les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au dedans de
moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer
le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines
de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître
contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.

Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans
exemple dans les annales du monde: l'ordre, la paix et la modération
régnèrent partout; les boutiques se rouvrirent; des soldats russes
de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues
par de petits polissons français qui se moquaient d'eux, comme des
pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris
pour les vainqueurs; ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient
l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule
l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où logeaient les
rois et les princes étrangers[441]. Le 31 mars 1814, des armées
innombrables occupaient la France; quelques mois après, toutes ces
troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans
verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L'ancienne
France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières; on
partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers; on lui
rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les
avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de
combats, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe à l'autre;
Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-oeuvre conquis et la
liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à
ses lumières qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes,
doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui seul de tous
les souverains de l'Europe avait compris qu'à l'âge de civilisation
auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu'en
vertu d'une constitution libre.

[Note 441: L'empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries,
mais à l'Élysée; il n'y resta du reste, que quelques heures et
accepta l'offre du prince de Talleyrand, qui s'était empressé de
mettre à la disposition du czar son hôtel de la rue Saint-Florentin.
C'est à l'Élysée qu'il reçut une députation de royalistes, composée
de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo de Lévis, Ferrand,
de Semallé et Sosthène de la Rochefoucauld. M. de Semallé dit,
dans ses _Mémoires_, encore inédits: «Alexandre avait d'abord
fixé sa résidence à l'Élysée-Bourbon, et c'est dans ce palais que
la députation fut reçue. M. de Semallé a la certitude que M. de
Talleyrand se rendit dans la nuit auprès de M. de Nesselrode pour lui
faire sentir la nécessité d'une marque de confiance de l'empereur
en venant loger à son hôtel de la rue Saint-Florentin, et par là le
mettre à même de dominer les événements.»

Le roi de Prusse occupa l'hôtel de Villeroi, rue de Bourbon
(aujourd'hui rue de Lille); les princes Henri et Guillaume de
Prusse descendirent à l'hôtel de Salm, quai d'Orsay. Cet hôtel
était, depuis 1802, le palais de la Légion d'honneur. Le prince
de Schwarzenberg qui, au moment de l'entrée des Alliés à Paris,
représentait l'empereur d'Autriche absent, était logé dans l'hôtel
qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la
Chaussée-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arriva que le 16 avril;
il habita l'ancien hôtel Charost, rue du faubourg Saint-Honoré. Cet
hôtel était contigu à l'Élysée-Bourbon.]

Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étrangers, nous avons
confondu l'invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent
nullement.

Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence
et ne s'attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le
bonheur que ses sujets, privés d'une constitution, avaient d'être
gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue: «Je ne suis
qu'un «accident heureux.»

Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration
de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens;
il lui répliqua: «Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour
cela?» Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se
souvenant que Bonaparte s'était plu dans les palais de Vienne, de
Berlin et de Moscou.

Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme,
il dit: «Si j'étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât.»

Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le
salon de la Paix: «En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il à
Bonaparte?»

Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha
derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir
passer le cortège.

Il avait quelquefois des manières élégamment affectueuses. Visitant
une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des _folles
par amour_ était considérable: «Jusqu'à présent il ne l'est pas,
répondit-elle, mais il est à craindre qu'il n'augmente à dater du
moment de l'entrée de Votre Majesté à Paris.»

Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar: «Il y a longtemps,
sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici.--Je serais
venu plus tôt, répondit-il: n'accusez de mon retard que la valeur
française.» Il est certain qu'en passant le Rhin il avait regretté de
ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.

À l'Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés qui l'avaient
vaincu à Austerlitz: ils étaient silencieux et sombres; on
n'entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours
désertes et leur église dénudée; Alexandre s'attendrit à ce bruit des
braves: il ordonna qu'on leur ramenât douze canons russes.

On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz: «Non,
dit-il, il suffit que j'aie passé sur ce pont avec mon armée.»

Alexandre avait quelque chose de calme et de triste: il se promenait
dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il
avait l'air étonné de son triomphe; ses regards presque attendris
erraient sur une population qu'il semblait considérer comme
supérieure à lui: on eût dit qu'il se trouvait un Barbare au milieu
de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être
aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale
incendiée; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où
il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui
fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune
changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient
profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien.

       *       *       *       *       *

Que faisait le vainqueur de Borodino? Aussitôt qu'il avait appris
la résolution d'Alexandre, il avait envoyé l'ordre au major
d'artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrière de
Grenelle: Rostopschin avait mis le feu à Moscou; mais il en avait
fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau où il était
revenu, Napoléon s'avança jusqu'à Villejuif: de là il jeta un regard
sur Paris; des soldats étrangers en gardaient les barrières; le
conquérant se rappelait les jours où ses grenadiers veillaient sur
les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.

Les événements détruisent les événements: quelle pauvreté ne nous
paraît pas aujourd'hui la douleur de Henri IV apprenant à Villejuif
la mort de Gabrielle, et retournant à Fontainebleau! Bonaparte
retourna aussi à cette solitude; il n'y était attendu que par le
souvenir de son auguste prisonnier: le captif de la paix venait de
quitter le château afin de le laisser libre pour le captif de la
guerre, tant le _malheur_ est prompt à remplir ses «places.»

La régence s'était retirée à Blois. Bonaparte avait ordonné que
l'impératrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux,
disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits à Vienne en
triomphe; mais en même temps il avait enjoint à Joseph de rester
dans la capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et il
accusa le ci-devant roi d'Espagne d'avoir tout perdu. Les ministres,
les membres de la régence, les frères de Napoléon, sa femme et
son fils, arrivèrent pêle-mêle à Blois, emportés dans la débâcle:
fourgons, bagages, voitures, tout était là; les carrosses même du
roi y étaient et furent traînés à travers les boues de la Beauce à
Chambord, seul morceau de la France laissé à l'héritier de Louis
XIV. Quelques ministres passèrent outre, et s'allèrent cacher
jusqu'en Bretagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise à
porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient:
on parlait de deux camps et d'une réquisition générale. Pendant
plusieurs jours on ignora ce qui se passait à Paris; l'incertitude
ne cessa qu'à l'arrivée d'un roulier dont le passe-port était
contre-signé _Sacken_. Bientôt le général russe Schouwalof descendit
à l'auberge de la Galère: il fut soudain assiégé par les grands,
pressés d'obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant
de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la régence
ses frais de route et l'arriéré de ses appointements: d'une main on
tenait ses passeports, de l'autre son argent, prenant soin d'envoyer
en même temps son adhésion au gouvernement provisoire, car on ne
perdit point la tête. Madame mère et son frère, le cardinal Fesch,
partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise
et son fils de la part de François II. Joseph et Jérôme se retirèrent
en Suisse, après avoir inutilement voulu forcer l'impératrice à
s'attacher à leur sort. Marie-Louise se hâta de rejoindre son père:
médiocrement attachée à Bonaparte, elle trouva le moyen de se
consoler et se félicita d'être délivrée de la double tyrannie de
l'époux et du maître. Quand Bonaparte rapporta l'année suivante cette
confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci, à peine arrachés à leurs
longues tribulations, n'avaient pas eu quatorze ans d'une prospérité
inouïe pour s'accoutumer aux aise du trône.

       *       *       *       *       *

Cependant Napoléon n'était point encore détrôné; plus de quarante
mille des meilleurs soldats de la terre étaient autour de lui:
il pouvait se retirer derrière la Loire; les armées françaises
arrivées d'Espagne grondaient dans le midi; la population militaire
bouillonnante pouvait répandre ses laves; parmi les chefs étrangers
même, il s'agissait encore de Napoléon ou de son fils pour régner
sur la France: pendant deux jours Alexandre hésita. M. de Talleyrand
inclinait secrètement, comme je l'ai dit, à la politique qui tendait
à couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons; s'il
n'entrait pas alors tout à fait dans le plan de la régence de
Marie-Louise, c'est que Napoléon n'ayant point péri, il craignait,
lui prince de Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une
minorité menacée par l'existence d'un homme inquiet, imprévu,
entreprenant et encore dans la vigueur de l'âge[442].

[Note 442: Voyez plus loin _les Cent-Jours à Gand_ et le portrait
de M. de Talleyrand, vers la fin de ces _Mémoires_. (Paris, note de
1839.) CH.]

Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma brochure _De
Bonaparte et des Bourbons_ pour faire pencher la balance[443]: on
sait quel fut son effet. Je me jetai à corps perdu dans la mêlée pour
servir de bouclier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore
debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai au nom de
la légitimité, afin d'ajouter à ma parole l'autorité des affaires
positives. J'appris à la France ce que c'était que l'ancienne famille
royale; je dis combien il existait de membres de cette famille,
quels étaient leurs noms et leur caractère: c'était comme si j'avais
fait le dénombrement des enfants de l'empereur de la Chine, tant
la République et l'Empire avaient envahi le présent et relégué les
Bourbons dans le passé. Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs
fois mentionné, que ma brochure lui avait plus profité qu'une armée
de cent mille hommes; il aurait pu ajouter qu'elle avait été pour lui
un certificat de vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la
couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne.

[Note 443: Voici le titre complet de l'écrit de Chateaubriand:
_De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à
nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de
l'Europe._ D'après M. de Lescure (_Chateaubriand_, p. 93), il aurait
paru le 30 mars 1814. Cela n'est pas tout à fait exact, non plus
que l'indication donnée par M. Henry Houssaye, dans les premières
éditions de son très remarquable ouvrage sur 1814, où il est dit,
page 570: «La philippique de Chateaubriand parut le 3 avril.» C'est
le 4 avril seulement que le _Journal des Débats_ publia un premier
extrait de la fameuse brochure; la mise en vente eut lieu le mercredi
5 avril.

Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, le grand écrivain,
en composant et en publiant son éloquente philippique, n'a pas
manqué aux lois de la générosité, de l'honneur et du patriotisme. On
oublie trop aisément que ces pages véhémentes, passionnées, ont été
préparées, écrites avant la chute de l'Empire, à quelques pas des
Tuileries, sous l'oeil d'une police qui pénétrait partout et pour
laquelle il n'y avait rien de sacré. On oublie trop aisément que, dès
le 5 août 1806, alors que l'Empire était à l'apogée de sa grandeur
et se pouvait rire des vaines attaques d'une presse impuissante,
Napoléon écrivait lui-même à l'un de ses maréchaux, à Berthier, une
lettre datée de Saint-Cloud, pour lui signifier qu'il eût à faire
fusiller dans les vingt-quatre heures les libraires d'Augsbourg et
de Nuremberg, coupables d'avoir vendu une brochure de M. de Gentz
dirigée contre sa politique. Il ordonnait en même temps que les
libraires de Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochure,
fussent condamnés comme contumaces et fusillés s'ils étaient saisis.
(_Correspondance de Napoléon_, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui
reçurent leur exécution dans la mesure du possible: le libraire Palm,
arrêté à Nuremberg le 26 août, fut traduit sur-le-champ devant une
commission militaire et fusillé trois heures après sa condamnation.
Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque courage à préparer
une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination,
ébranlée sans doute, mais encore formidable, de l'homme qui avait
écrit la lettre de Saint-Cloud.

Rien de moins fondé, d'ailleurs, que le reproche adressé à l'auteur
de _Buonaparte et les Bourbons_ d'avoir brisé entre les mains de
l'empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec
succès pour le salut de la patrie. Lorsque parurent, dans le _Journal
des Débats_ du 4 avril les premiers extraits de la brochure, la
déchéance de Napoléon avait déjà été votée par le Sénat, par le
Conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif
présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé, la
veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d'Essonnes (3
avril), et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre,
Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier avaient arraché à l'empereur son
abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer
la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter
loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et
lui seul attirés.

À cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et
les coalisés: la Victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,
s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne
s'agissait plus que de savoir si le trône, d'où il allait descendre,
appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de
Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se
pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire
pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon le
mot de Louis XVIII, plus qu'une armée.

Pour apprécier, du reste, avec une entière équité un écrit de la
nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout
l'opinion des contemporains. Or, voici ce qu'au mois d'avril 1814
Mme de Rémusat, qui avait vu de près l'empereur, écrivait à son
fils: «Malheureusement, cet écrit ne renferme pas une exagération
par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de
haine et naturellement généreuse. Eh bien! mon enfant, je mettrais
mon nom à chacune des pages de ce livre, s'il en était besoin, pour
attester qu'il est un tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin.»
(_Correspondance de M. de Rémusat_, t. I, avril 1814.)]

Dès le début de ma carrière politique je devins populaire dans la
foule, mais dès lors aussi je manquai ma fortune auprès des hommes
puissants. Tout ce qui avait été esclave sous Bonaparte m'abhorrait;
d'un autre côté j'étais suspect à tous ceux qui voulaient mettre la
France en vasselage. Je n'eus pour moi dans le premier moment, parmi
les souverains, que Bonaparte lui-même. Il parcourut ma brochure à
Fontainebleau: le duc de Bassano la lui avait portée; il la discuta
avec impartialité, disant: «Ceci est juste; cela n'est pas juste. Je
n'ai point de reproche à faire à Chateaubriand; il m'a résisté dans
ma puissance; mais ces canailles, tels et tels!» et il les nommait.

Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère, alors
même que j'attaquais Napoléon avec le plus de vivacité.

La postérité n'est pas aussi équitable dans ses arrêts qu'on le dit;
il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme
il y a des passions, des erreurs de proximité. Quand la postérité
admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains
de l'homme admiré n'eussent pas de cet homme l'idée qu'elle en
a. Cela s'explique pourtant: les choses qui blessaient dans ce
personnage sont passées; ses infirmités sont mortes avec lui; il
n'est resté de ce qu'il fut que sa vie impérissable; mais le mal
qu'il causa n'en est pas moins réel; mal en soi-même et dans son
essence, et surtout pour ceux qui l'ont supporté.

Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte: les
patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris
de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la France
épuisée, labourant son sol avec des femmes; on ne voit plus les
parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants des villages
frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire; on
ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues,
les passants attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y
cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères,
de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se
lamentait des triomphes; on oublie que la moindre allusion contre
Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec
transport; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les
ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression
et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée
toujours, de cette existence remise en question chaque matin par
l'impossibilité du repos.

La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même:
si la France eût été fanatique de Bonaparte, l'eût-elle abandonné
deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort
pour le garder; si la France devait tout à Bonaparte, gloire,
liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures,
monuments, littérature, beaux-arts; si, avant lui, la nation n'avait
rien fait elle-même; si la République, dépourvue de génie et de
courage, n'avait ni défendu, ni agrandi le sol; la France a donc été
bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de
ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité
d'un pareil bienfaiteur?

Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait
pas cependant, et pourquoi? Parce qu'il est évident qu'au moment
de sa chute la France n'a pas prétendu défendre Napoléon; dans nos
dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur et le
contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus:
c'est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à
répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.

La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun
espérait qu'elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions
nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu'elles nous
avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires
qu'elle remportait étaient gagnées en notre nom; avec elle il
n'était question que de la France; c'était toujours la France qui
avait triomphé, qui avait vaincu; c'étaient nos soldats qui avaient
tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou
funèbres; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient
une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics: tels
furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert; les deux derniers destinés à
tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain
le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur
mort tout à coup après ses triomphes d'Altenkirken, de Neuwied et de
Kleinnister.

Sous l'Empire, nous disparûmes; il ne fut plus question de nous, tout
appartenait à Bonaparte: _J'ai ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé; mes
aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets._

Qu'arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables
et opposées? Nous n'abandonnâmes point la République dans ses revers;
elle nous tuait, mais elle nous honorait; nous n'avions pas la honte
d'être la propriété d'un homme; grâce à nos efforts, elle ne fut
point envahie; les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer
à Zurich.

Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acquisitions, il a
succombé, non parce qu'il était vaincu, mais parce que la France n'en
voulait plus. Grande leçon! qu'elle nous fasse à jamais ressouvenir
qu'il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de
l'homme.

Les esprits indépendants de toute nuance et de toute opinion tenaient
un langage uniforme à l'époque de la publication de ma brochure. La
Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de
Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et écrivaient
comme moi. Lanjuinais disait: «Nous avons été chercher un maître
parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves.»

Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur:

  Un Corse a des Français dévoré l'héritage.
  Élite des héros au combat moissonnés,
  Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés,
  Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance.
  Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France.
  De ces pleurs, de ce sang un homme est l'héritier.
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes,
  Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes.
  .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
  Mais, lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers,
  Il vint contre l'empire échanger des lauriers,
  Je n'ai point caressé sa brillante _infamie_;
  Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie
  Et, tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs
  Lui vendre avec l'État des vers adulateurs,
  Le _tyran_ dans sa cour remarqua mon absence;
  Car je chante la gloire et non pas la puissance.
                                        (_Promenade_, 1805.)

Madame de Staël portait un jugement non moins rigoureux de Napoléon:

«Ne serait-ce pas une grande leçon pour l'espèce humaine, si ces
directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes très peu
guerriers, se relevaient de leur poussière, et demandaient compte
à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la
République; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris; compte de
trois millions de Français qui ont péri depuis Cadix jusqu'à Moscou;
compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour
la cause de la liberté en France, et qui s'est maintenant changée en
aversion invétérée?»

  (_Considérations sur la Révolution française._)

Écoutons Benjamin Constant:

«Celui qui, depuis douze années, se proclamait destiné à conquérir le
monde, a fait amende honorable de ses prétentions .......... Avant
même que son territoire ne soit envahi, il est frappé d'un trouble
qu'il ne peut dissimuler. À peine ses limites sont-elles touchées,
qu'il jette au loin toutes ses conquêtes. Il exige l'abdication d'un
de ses frères, il consacre l'expulsion d'un autre; sans qu'on le lui
demande, il déclare qu'il renonce à tout.

«Tandis que les rois, même vaincus, n'abjurent point leur dignité,
pourquoi le vainqueur de la terre cède-t-il au premier échec? Les
cris de sa famille, nous dit-il, déchirent son coeur. N'étaient-ils
pas de cette famille ceux qui périssaient en Russie dans la triple
agonie des blessures, du froid et de la famine? Mais, tandis qu'ils
expiraient, désertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté;
maintenant, le danger qu'il partage lui donne une sensibilité subite.

«La peur est un mauvais conseiller, là surtout où il n'y a
pas de conscience; il n'y a dans l'adversité, comme dans le
bonheur, de mesure que dans la morale. Où la morale ne gouverne
pas, le bonheur se perd par la démence, l'adversité par
l'avilissement  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle
frayeur, cette pusillanimité soudaine, sans exemple encore au milieu
de nos orages? L'orgueil national trouvait (c'était un tort) un
certain dédommagement à n'être opprimé que par un chef invincible.
Aujourd'hui que reste-il? Plus de prestige, plus de triomphes, un
empire mutilé, l'exécration du monde, un trône dont les pompes
sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n'a pour tout
entourage que les ombres errantes du duc d'Enghien, de Pichegru, de
tant d'autres qui furent égorgés pour le fonder[444].»

[Note 444: _De l'esprit de conquête_, édition d'Allemagne. CH.]

Ai-je été aussi loin que cela dans mon écrit _De Bonaparte et des
Bourbons_? Les proclamations des autorités en 1814, que je vais à
l'instant reproduire, n'ont-elles pas redit, affirmé, confirmé ces
opinions diverses? Que les autorités qui s'expriment de la sorte
aient été lâches et dégradées par leur première adulation, cela nuit
aux rédacteurs de ces adresses, mais n'ôte rien à la force de leurs
arguments.

Je pourrais multiplier les citations; mais je n'en rappellerai
plus que deux, à cause de l'opinion des deux hommes: Béranger, ce
constant et admirable admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir
s'excuser lui-même, témoin ces paroles: «Mon admiration enthousiaste
et constante pour le génie de l'empereur, cette idolâtrie, ne
m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de
l'Empire.» Paul-Louis Courier, parlant de l'avènement de Napoléon
au trône, dit: «Que signifie, dis-moi .... un homme comme lui,
Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde,
vouloir qu'on l'appelle _majesté_! être Bonaparte et se faire _sire_!
Il aspire à descendre: mais non, il croit monter en s'égalant aux
rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses idées sont
au-dessous de sa fortune. Ce César l'entendait bien mieux, et aussi
c'était un autre homme: il ne prit point de titres usés; mais il fit
de son nom un titre supérieur à celui des rois[445].» Les talents
vivants ont pris la route de la même indépendance, M. de Lamartine à
la tribune[446], M. de Latouche dans la retraite[447]: dans deux ou
trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces nobles
accents:

  Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires,
  Cet homme ignorant Dieu, qui l'avait envoyé, etc.[448]

[Note 445: Lettre à M. N..., datée de _Plaisance, mai 1804_.
(_Oeuvres de Paul-Louis Courier_, t. III, p. 51.)]

[Note 446: Dans son admirable discours du 26 mai 1840, sur la
translation des restes mortels de Napoléon, il fit entendre ces
prophétiques paroles: «Quoique admirateur de ce grand homme, je
n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me
prosterne pas devant cette mémoire; je ne suis pas de cette religion
napoléonienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque
temps substituer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse
de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi
sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop
impétueux du sang français, qu'on nous représente comme impatient
de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui
est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la bonté des
nations. J'ai bien vu un philosophe déifier aussi la gloire et
diviniser ce fléau de Dieu. Je n'ai fait qu'en rire. Dans la bouche
d'un philosophe, ces paradoxes brillants n'ont aucun danger; ce n'est
qu'un sophisme. Dans la bouche d'un homme d'État, cela prend un
autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt
les crimes ou les malheurs des nations. _Prenez garde de donner une
pareille épée pour jouet à un pareil peuple!_»]

[Note 447: Hyacinte Thabaud de _Latouche_ (1785-1851), poète et
romancier. Son nom restera attaché à la publication des _Poésies_
d'André Chénier (1819). Il eut aussi l'honneur, compatriote de George
Sand, de la deviner tout d'abord, de lui indiquer la vraie voie et de
lui rendre les premiers pas plus faciles. Possesseur, à Aulnay, d'une
petite maison voisine de celle qu'avait habitée Chateaubriand, il
s'appelait volontiers l'_Ermite de la Vallée-aux-Loups_.]

[Note 448: _Odes et Ballades_, ode sur _Buonaparte_. Voir aussi, dans
le même recueil, l'ode qui a pour titre: _Les Deux Îles_.]

Enfin, à l'extérieur, le jugement européen était tout aussi sévère.
Je ne citerai parmi les Anglais que le sentiment des hommes de
l'opposition, lesquels s'accommodaient de tout dans notre Révolution
et la justifiaient de tout: lisez Mackintosh dans sa plaidoirie
pour Peltier. Sheridan, à l'occasion de la paix d'Amiens, disait au
parlement: «Quiconque arrive en Angleterre, en sortant de France,
croit s'échapper d'un donjon pour respirer l'air et la vie de
l'indépendance.»

Lord Byron, dans son Ode à Napoléon, le traite de la plus indigne
manière:

  'T is done--but yesterday a king!
    And arm'd with kings to strive,
  And now thou art a namless thing
    So abject--yet alive.

«C'en est fait! hier encore un roi! et armé pour combattre les
rois! Et aujourd'hui tu es une _chose_ sans nom, si abjecte! vivant
néanmoins.»

L'ode entière est de ce train; chaque strophe enchérit sur l'autre,
ce qui n'a pas empêché lord Byron de célébrer le tombeau de
Sainte-Hélène. Les poètes sont des oiseaux: tout bruit les fait
chanter.

Lorsque l'élite des esprits les plus divers se trouve d'accord dans
un jugement, aucune admiration factice ou sincère, aucun arrangement
de faits, aucun système imaginé après coup, ne sauraient infirmer la
sentence. Quoi! on pourrait, comme le fit Napoléon, substituer sa
volonté aux lois, persécuter toute vie indépendante, se faire une
joie de déshonorer les caractères, de troubler les existences, de
violenter les moeurs particulières autant que les libertés publiques;
et les oppositions généreuses qui s'élèveraient contre ces énormités
seraient déclarées calomnieuses et blasphématrices! Qui voudrait
défendre la cause du faible contre le fort, si le courage, exposé à
la vengeance des viletés du présent, devait encore attendre le blâme
des lâchetés de l'avenir!

Cette illustre minorité, formée en partie des enfants des Muses,
devint graduellement la majorité nationale: vers la fin de l'Empire
tout le monde détestait le despotisme impérial. Un reproche grave
s'attachera à la mémoire de Bonaparte: il rendit son joug si pesant
que le sentiment hostile contre l'étranger s'en affaiblit, et qu'une
invasion, déplorable aujourd'hui en souvenir, prit, au moment de son
accomplissement, quelque chose d'une délivrance: c'est l'opinion
républicaine même, énoncée par mon infortuné et brave ami Carrel.
«Le retour des Bourbons, avait dit à son tour Carnot, produisit en
France un enthousiasme universel; ils furent accueillis avec une
effusion de coeur inexprimable, les anciens républicains partagèrent
sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait
particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société
avaient tellement souffert, qu'il ne se trouvait personne qui ne fût
réellement dans l'ivresse[449].»

[Note 449: _Mémoire au Roi_, par Carnot; 1814.]

Il ne manque à la sanction de ces opinons qu'une autorité qui les
confirme: Bonaparte s'est chargé d'en certifier la vérité. En prenant
congé de ses soldats dans la cour de Fontainebleau, il confesse
hautement que la France le rejette: «La France elle-même, dit-il, a
voulu d'autres destinées.» Aveu inattendu et mémorable, dont rien ne
peut diminuer le poids ni amoindrir la valeur.

Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice: dans les
moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la
désapprobation d'un honnête homme veille, et qu'elle demeure comme un
frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes
qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné,
lorsqu'il y avait tant d'avantages à l'être, tant de grâces à
recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir
pour des sincérités. Honneur donc aux La Fayette, aux de Staël, aux
Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lemercier, aux
Lanjuinais, aux Chénier, qui, debout au milieu de la foule rampante
des peuples et des rois, ont osé mépriser la victoire et protester
contre la tyrannie!

       *       *       *       *       *

Le 2 avril les sénateurs, à qui l'on ne doit qu'un seul article de la
charte de 1814, l'ignoble article qui leur conserve leurs pensions,
décrétèrent la déchéance de Bonaparte. Si ce décret, libérateur pour
la France, infâme pour ceux qui l'ont rendu, fait à l'espèce humaine
un affront, en même temps il enseigne à la postérité le prix des
grandeurs et de la fortune, quand elles ont dédaigné de s'asseoir sur
les bases de la morale, de la justice et de la liberté.

  DÉCRET DU SÉNAT CONSERVATEUR

«Le Sénat conservateur, considérant que dans une monarchie
constitutionnelle le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution
ou du pacte social;

«Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouvernement
ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter, pour
l'avenir, sur des actes de sagesse et de justice; mais qu'ensuite il
a déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, notamment en
levant des impôts, en établissant des taxes autrement qu'en vertu de
la loi, contre la teneur expresse du serment qu'il avait prêté à son
avènement au trône, conformément à l'article 53 des constitutions du
28 floréal an XII;

«Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple, lors même qu'il
venait d'ajourner sans nécessité le Corps législatif, et de faire
supprimer, comme criminel, un rapport de ce corps, auquel il
contestait son titre et son rapport à la représentation nationale;

«Qu'il a entrepris une suite de guerres, en violation de l'article 50
de l'acte des constitutions de l'an VIII, qui veut que la déclaration
de guerre soit proposée, discutée, décrétée et promulguée, comme des
lois;

«Qu'il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs décrets portant
peine de mort, nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant
à faire considérer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que
dans l'intérêt de son ambition démesurée;

«Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les
prisons d'État;

«Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les
pouvoirs, et détruit l'indépendance des corps judiciaires;

«Considérant que la liberté de la presse, établie et consacrée comme
l'un des droits de la nation, a été constamment soumise à la censure
arbitraire de sa police, et qu'en même temps il s'est toujours servi
de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvés,
de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme, et
d'outrages contre les gouvernements étrangers;

«Que des actes et rapports, entendus par le Sénat, ont subi des
altérations dans la publication qui en a été faite;

«Considérant que, au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt,
du bonheur et de la gloire du peuple français, aux termes de son
serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie par son
refus de traiter à des conditions que l'intérêt national obligeait
d'accepter et qui ne compromettaient pas l'honneur français; par
l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes
et en argent; par l'abandon des blessés sans secours, sans pansement,
sans subsistances; par différentes mesures dont les suites étaient
la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les
maladies contagieuses;

«Considérant que, par toutes ces causes, le gouvernement impérial
établi par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, ou 18 mai
1804, a cessé d'exister, et que le voeu manifeste de tous les
Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le
rétablissement de la paix générale et qui soit aussi l'époque d'une
réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille
européenne, le Sénat déclare et décrète ce qui suit: _Napoléon déchu
du trône; le droit d'hérédité aboli dans sa famille; le peuple
français et l'armée déliés envers lui du serment de fidélité._»

Le Sénat Romain fut moins dur lorsqu'il déclara Néron ennemi public:
l'histoire n'est qu'une répétition des mêmes faits appliqués à des
hommes et à des temps divers.

Se représente-t-on l'empereur lisant le document officiel à
Fontainebleau? Que devait-il penser de ce qu'il avait fait, et des
hommes qu'il avait appelés à la complicité de son oppression de
nos libertés? Quand je publiai ma brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_, pouvais-je m'attendre à la voir amplifiée et convertie
en décret de déchéance par le Sénat? Qui empêcha ces législateurs,
aux jours de la prospérité, de découvrir les maux dont ils
reprochaient à Bonaparte d'être l'auteur, de s'apercevoir que la
constitution avait été violée? Quel zèle saisissait tout à coup
ces muets _pour la liberté de la presse_? Ceux qui avaient accablé
Napoléon d'adulations au retour de chacune de ses guerres, comment
trouvaient-ils maintenant qu'il ne les avait entreprises que _dans
l'intérêt de son ambition démesurée_? Ceux qui lui avaient jeté tant
de conscrits à dévorer, comment s'attendrissaient-ils soudain sur
des soldats blessés, _abandonnés sans secours, sans pansement, sans
subsistances_? Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris
qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux: je le leur
plains pour cette heure, parce qu'ils en auront encore besoin pendant
et après les Cent-Jours.

Lorsque je demande ce que Napoléon à Fontainebleau pensait des actes
du Sénat, sa réponse était faite: un ordre du jour du 5 avril 1814,
non publié officiellement, mais recueilli dans divers journaux au
dehors de la capitale, remerciait l'armée de sa fidélité en ajoutant:

«Le Sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a
oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;
que c'est lui qui a sauvé une partie de ses membres de l'orage de la
Révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de
la nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la constitution pour
la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches à l'empereur
sans remarquer que, comme premier corps de l'État, il a pris part à
tous les événements. Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles
publiés contre les gouvernements étrangers: il oublie qu'ils furent
rédigés dans son sein. Si longtemps que la fortune s'est montrée
fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle
plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir. Si l'empereur
avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde
reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
mépris[450].»

[Note 450: Le texte complet de cet ordre du jour a été donné par le
baron Fain dans son _Manuscrit de Mil huit cent quatorze_, p. 375.]

C'est un hommage rendu par Bonaparte lui-même à la liberté de
la presse: il devait croire qu'elle avait quelque chose de bon,
puisqu'elle lui offrait un dernier abri et un dernier secours.

Et moi qui me débats contre le temps, moi qui cherche à lui faire
rendre compte de ce qu'il a vu, moi qui écris ceci si loin des
événements passés, sous le règne de Philippe, héritier contrefait
d'un si grand héritage, que suis-je entre les mains de ce Temps, ce
grand dévorateur des siècles que je croyais arrêtés, de ce Temps qui
me fait pirouetter dans les espaces avec lui?

Alexandre était descendu chez M. de Talleyrand[451]. Je n'assistai
point aux conciliabules: on les peut lire dans les récits de l'abbé
de Pradt[452] et des divers tripotiers qui maniaient dans leurs sales
et petites mains le sort d'un des plus grands hommes de l'histoire
et la destinée du monde. Je comptais pour rien dans la politique en
dehors des masses; il n'y avait pas d'intrigant subalterne qui n'eût
aux antichambres beaucoup plus de droit et de faveur que moi: homme
futur de la Restauration possible, j'attendais sous les fenêtres,
dans la rue.

[Note 451: M. de Talleyrand habitait l'hôtel qui fait le coin de la
place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Après la mort du
prince de Talleyrand, il fut occupé par la princesse de Liéven. Il
est aujourd'hui la propriété de M. Alphonse de Rothschild.]

[Note 452: _Récit historique sur la restauration de la royauté en
France le 31 mars 1814_, par M. de Pradt, 1815.]

Par les machinations de l'hôtel de la rue Saint-Florentin, le
Sénat conservateur nomma un gouvernement provisoire composé du
général Beurnonville[453], du sénateur Jaucourt[454], du duc
de Dalberg[455], de l'abbé de Montesquiou[456] et de Dupont de
Nemours[457]; le prince de Bénévent se nantit de la présidence.

[Note 453: Pierre-Riel, marquis de _Beurnonville_ (1752-1821).
Ministre de la guerre (4 février--11 mars 1793); général en chef de
l'armée de Sambre-et-Meuse, puis de l'armée du Nord; ambassadeur à
Berlin, puis à Madrid, sous le Consulat; sénateur le 1er février
1805; comte de l'Empire le 23 mai 1808.--Louis XVIII le nomma
ministre d'État, pair de France le 4 juin 1814, maréchal de France le
3 juillet 1816. En 1817, il le créa marquis et, en 1820, lui donna le
cordon bleu à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux.]

[Note 454: Arnail-François, marquis de _Jaucourt_ (1757-1852). Il
était sénateur depuis le 31 octobre 1803. Napoléon l'avait fait comte
le 26 avril 1808. Nommé, le 13 mai 1814, par Louis XVIII, ministre
d'État et pair de France, il fut chargé, le 4 juin, de l'intérim des
Affaires étrangères, tandis que Talleyrand représentait la France
au Congrès de Vienne. Pendant les Cent-Jours, il fut de ceux que
Napoléon mit hors la loi. Il suivit le roi à Gand, et à la seconde
Restauration, après avoir été quelque temps ministre de la marine, il
devint membre du conseil privé.]

[Note 455: Emerick-Joseph-Wolfgand-Héribert, duc de _Dalberg_
(1773-1833). Il était le neveu de Charles de Dalberg, qui fut
archichancelier de l'Empire, prince-primat de la Confédération du
Rhin et grand-duc de Francfort. Naturalisé Français après le traité
de Vienne (1809), et chargé de négocier le mariage de Napoléon avec
Marie-Louise, Emerick de Dalberg fut créé duc de l'Empire (14 août
1810), conseiller d'État (14 octobre suivant), et reçut une dotation
de quatre millions. Il suivit M. de Talleyrand dans sa disgrâce et se
retrouva à ses côtés en 1814.]

[Note 456: François-Xavier-Marc-Antoine, duc de
_Montesquiou-Fezensac_ (1756-1832). Député du clergé de la ville de
Paris à l'Assemblée constituante, il avait été l'un des principaux
orateurs du côté droit. L'Empire l'avait exilé à Menton. Il fut
ministre de l'Intérieur du 13 mai 1814 au 20 mars 1815. Pair de
France le 17 août 1815, membre de l'Académie française en vertu
de l'ordonnance du 21 mars 1816, créé comte en 1817, puis duc en
1821, il fut autorisé à transmettre la pairie à son neveu Raymond
de Montesquiou, plus tard duc de Fezensac et auteur des _Souvenirs
militaires de 1804 à 1814_.]

[Note 457: Voir sur Dupont de Nemours la note 2 de la page 383. Il
ne fit pas partie, à proprement parler, du Gouvernement provisoire,
auprès duquel il remplissait seulement les fonctions de secrétaire.]

En rencontrant ce nom pour la première fois, je devrais parler du
personnage qui prit dans les affaires d'alors une part remarquable;
mais je réserve son portrait pour la fin de mes _Mémoires_.

L'intrigue qui retint M. de Talleyrand à Paris, lors de l'entrée des
alliés, a été la cause de ses succès au début de la Restauration.
L'empereur de Russie le connaissait pour l'avoir vu à Tilsit. Dans
l'absence des autorités françaises, Alexandre descendit à l'hôtel de
l'Infantado[458] que le maître de l'hôtel se hâta de lui offrir.

[Note 458: Au commencement du règne de Louis XVI, l'hôtel de la
rue Saint-Florentin appartenait au duc de Fitz-James, qui le
vendit en 1787 à la duchesse de l'Infantado. De là le nom que lui
donne ici Chateaubriand et qui est celui sous lequel cet hôtel
était généralement désigné sous l'Empire et au commencement de la
Restauration.]

Dès lors, M. de Talleyrand passa pour l'arbitre du monde; ses salons
devinrent le centre des négociations. Composant le gouvernement
provisoire à sa guise, il y plaça les partners de son whist: l'abbé
de Montesquiou y figura seulement comme une réclame de la légitimité.

Ce fut à l'infécondité de l'évêque d'Autun que les premières oeuvres
de la Restauration furent confiées: il frappa cette Restauration de
stérilité, et lui communiqua un germe de flétrissure et de mort.

       *       *       *       *       *

Les premiers actes du gouvernement provisoire, placé sous la
dictature de son président, furent des proclamations adressées aux
soldats et au peuple.

«Soldats, disaient-elles aux premiers, la France vient de briser le
joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d'années. Voyez
tout ce que vous avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps
de finir les maux de la patrie. Vous êtes ses plus nobles enfants;
vous ne pouvez appartenir à celui qui l'a ravagée, qui a voulu
rendre votre nom odieux à toutes les nations, qui aurait peut-être
compromis votre gloire si un homme qui N'EST PAS MÊME FRANÇAIS
pouvait jamais affaiblir l'honneur de nos armes et la générosité de
nos soldats[459].»

[Note 459: _Adresse du Gouvernement provisoire aux armées
françaises_, en date du 2 avril 1814.]

Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta
tant de victoires n'est _plus même Français_! Lorsqu'au temps de la
Ligue Du Bourg rendit la Bastille à Henri IV, il refusa de quitter
l'écharpe noire et de prendre l'argent qu'on lui offrait pour la
reddition de la place. Sollicité de reconnaître le roi, il répondit
«que c'était sans doute un très bon prince, mais qu'il avait donné sa
foi à M. de Mayenne; qu'au reste Brissac était un traître, et que,
pour le lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques, en
présence du roi, et lui mangerait le coeur du ventre.» Différence des
temps et des hommes!

Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au
peuple français; elle lui disait:

«Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef
un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères
de la grandeur. Sur les ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le
despotisme; il devait au moins _par reconnaissance devenir Français_
avec vous: _il ne l'a jamais été_. Il n'a cessé d'entreprendre sans
but et sans motif des guerres injustes, en aventurier qui veut être
fameux. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques, même
quand des revers inouïs punissent avec tant d'éclat l'orgueil et
l'abus de la victoire. Il n'a su régner ni dans l'intérêt national,
ni dans l'intérêt même de son despotisme. Il a détruit tout ce qu'il
voulait créer, et recréé tout ce qu'il voulait détruire. Il ne
croyait qu'à la force; la force l'accable aujourd'hui: juste retour
d'une ambition insensée.»

Vérités incontestables, malédictions méritées; mais qui les donnait,
ces malédictions? que devenait ma pauvre petite brochure, serrée
entre ces virulentes adresses? ne disparaît-elle pas entièrement? Le
même jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les signes
et les emblèmes du gouvernement impérial; si l'Arc de Triomphe eût
existé, on l'aurait abattu. Mailhe, qui vota le premier la mort de
Louis XVI[460], Cambacérès, qui salua le premier Napoléon du nom
d'empereur, reconnurent avec empressement les actes du gouvernement
provisoire.

[Note 460: Jean Baptiste _Mailhe_ (1754-1834), député de la
Haute-Garonne à la Convention. Par suite du roulement qui s'opéra
entre les départements pour les appels nominaux, il fut appelé le
premier à voter dans le procès du roi. En avril 1814, il envoya une
adresse au Sénat pour le féliciter d'avoir prononcé la déchéance de
Napoléon.]

Le 6, le Sénat broche une constitution: elle reposait à peu près
sur les bases de la charte future; le Sénat était maintenu comme
Chambre haute; la dignité des sénateurs était déclarée inamovible
et héréditaire; à leur titre de majorat était attachée la dotation
des sénatoreries; la constitution rendait ces titres et majorats
transmissibles aux descendants du possesseur: heureusement que ces
ignobles hérédités avaient en elles des Parques, comme disaient les
anciens.

L'effronterie sordide de ces sénateurs qui, au milieu de l'invasion
de leur patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe même dans
l'immensité des événements publics.

N'aurait-il pas été plus commode pour les Bourbons d'adopter en
arrivant le gouvernement établi, un Corps législatif muet, un Sénat
secret et esclave, une presse enchaînée? À la réflexion, on trouve
la chose impossible: les libertés naturelles, se redressant dans
l'absence du bras qui les courbait, auraient repris leur ligne
verticale sous la faiblesse de la compression. Si les princes
légitimes avaient licencié l'armée de Bonaparte, comme ils auraient
dû le faire, (c'était l'opinion de Napoléon à l'île d'Elbe), et
s'ils eussent conservé en même temps le gouvernement impérial, c'eût
été trop de briser l'instrument de la gloire pour ne garder que
l'instrument de la tyrannie: la charte était la rançon de Louis XVIII.

       *       *       *       *       *

Le 12 avril, le comte d'Artois arriva en qualité de lieutenant
général du royaume. Trois ou quatre cents hommes à cheval allèrent
au-devant de lui; j'étais de la troupe. Il charmait par sa
bonne grâce, différente des manières de l'Empire. Les Français
reconnaissaient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes moeurs,
leur ancienne politesse et leur ancien langage; la foule l'entourait
et le pressait; consolante apparition du passé, double abri qu'il
était contre l'étranger vainqueur et contre Bonaparte encore
menaçant. Hélas! ce prince ne remettait le pied sur le sol français
que pour y voir assassiner son fils et pour retourner mourir sur
cette terre d'exil dont il revenait; il y a des hommes à qui la vie a
été jetée au cou comme une chaîne.

On m'avait présenté au frère du roi, on lui avait fait lire ma
brochure, autrement il n'aurait pas su mon nom: il ne se rappelait ni
de m'avoir vu à la cour de Louis XVI, ni au camp de Thionville, et
n'avait sans doute jamais entendu parler du _Génie du christianisme_:
c'était tout simple. Quand on a beaucoup et longuement souffert,
on ne se souvient plus que de soi; l'infortune personnelle est une
compagne un peu froide, mais exigeante; elle vous obsède; elle ne
laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous quitte point,
s'empare de vos genoux et de votre couche.

La veille du jour de l'entrée du comte d'Artois, Napoléon, après
avoir inutilement négocié avec Alexandre par l'entremise de M. de
Caulaincourt, avait fait connaître l'acte de son abdication:

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était
le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur
Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses
héritiers au trône de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun
sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire
à l'intérêt des Français.»

À ces paroles éclatantes l'empereur ne tarda pas de donner, par son
retour, un démenti non moins éclatant: il ne lui fallut que le temps
d'aller à l'île d'Elbe. Il resta à Fontainebleau jusqu'au 20 avril.

Le 20 d'avril étant arrivé, Napoléon descendit le perron à deux
branches qui conduit au péristyle du château désert de la monarchie
des Capets. Quelques grenadiers, restes des soldats vainqueurs de
l'Europe, se formèrent en ligne dans la grande cour, comme sur leur
dernier champ de bataille; ils étaient entourés de ces vieux arbres,
compagnons mutilés de François Ier et de Henri IV. Bonaparte adressa
ces paroles aux derniers témoins de ses combats:

«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde,
je vous fais mes adieux: depuis vingt ans je suis content de vous; je
vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi, une
partie de l'armée a trahi ses devoirs et _la France elle-même a voulu
d'autres destinées_.

«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu
entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été
malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.

«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi;
n'abandonnez pas notre chère patrie, trop longtemps malheureuse!
Aimez-la toujours, aimez-la bien, cette chère patrie.

«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux lorsque je
saurai que vous l'êtes.

«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai
sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous
avons fait.

«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général ...
Venez, général ...» (Il serre le général Petit[461] dans ses bras.)
«Qu'on m'apporte l'aigle!...» (Il la baise.) «Chère aigle! que ces
baisers retentissent dans le coeur de tous les braves! ... Adieu, mes
enfants! ... Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon
souvenir[462].»

[Note 461: Le baron _Petit_ (1772-1856). Il était, depuis le 23 juin
1813, général de brigade de la garde impériale. Au lendemain des
adieux de Fontainebleau, il prêta serment à Louis XVIII, qui le fit
chevalier de Saint-Louis. À Waterloo, il était à côté de Cambronne,
et, à la tête des survivants de la garde, il protégea la fuite de
l'empereur. Louis-Philippe le créa pair de France le 3 octobre 1837
et l'appela, en 1842, au commandement de l'hôtel des Invalides.
Napoléon III le nomma sénateur le 27 mars 1852. À sa mort, le général
Petit fut enterré aux Invalides, dont il avait gardé le commandement
sous les ordres du prince Jérôme Bonaparte.]

[Note 462: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome I. p. 215),
après avoir reproduit le discours de Fontainebleau, tel que le
donne Chateaubriand, M. Alfred Nettement ajoute: «Nous adoptons
la version de ce discours donnée par M. de Chateaubriand dans ses
_Mémoires d'Outre-Tombe_. C'est celle qui nous a paru la plus
vraisemblable, par le désordre même des idées et par ce qu'elle a
d'entrecoupé dans l'accent. Sans doute, M. de Chateaubriand n'était
pas à Fontainebleau, mais il était parfaitement en mesure de savoir
ce que l'empereur avait dit, et il n'est pas douteux qu'il ait fait
tous ses efforts pour rétablir l'exactitude textuelle des paroles de
l'empereur.» Dans le _Manuscrit de 1814_, le baron Fain a donné de
ce discours une version qui diffère sur quelques points de celle des
_Mémoires d'Outre-Tombe_. «C'est, dit Alfred Nettement, la version
du bonapartisme militant et hostile, celle où toutes les paroles
qui pouvaient sembler favorables aux Bourbons avaient disparu et où
le désordre des idées a fait place à une composition plus étudiée.
C'est le même discours, si l'on veut, mais avec des corrections, des
retranchements et des retouches.»]

Cela dit, Napoléon lève sa tente qui couvrait le monde.

       *       *       *       *       *

Bonaparte avait demandé à l'Alliance des commissaires, afin d'être
protégé par eux jusqu'à l'île que les souverains lui accordaient en
toute propriété et en avancement d'hoirie. Le comte Schouwalof fut
nommé pour la Russie, le général Koller pour l'Autriche, le colonel
Campbell pour l'Angleterre, et le comte Waldbourg-Truchsess pour la
Prusse; celui-ci a écrit l'_Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau
à l'île d'Elbe_. Cette brochure et celle de l'abbé de Pradt sur
l'ambassade de Pologne sont les deux comptes rendus dont Napoléon
a été le plus affligé. Il regrettait sans doute alors le temps de
sa libérale censure, quand il faisait fusiller le pauvre Palm,
libraire allemand, pour avoir distribué à Nuremberg l'écrit de M. de
Gentz: _L'Allemagne dans son profond abaissement_[463]. Nuremberg, à
l'époque de la publication de cet écrit, étant encore ville libre,
n'appartenait point à la France: Palm n'aurait-il pas dû deviner
cette conquête!

[Note 463: La famille du malheureux libraire a publié à Nuremberg, en
1814, un livre qui raconte de la manière la plus complète et la plus
saisissante le procès et l'exécution de _Johann Philipp Palm_. Cet
épisode eut dans toute l'Allemagne un retentissement considérable.]

Le comte de Waldbourg fait d'abord le récit de plusieurs
conversations qui précédèrent à Fontainebleau le départ. Il rapporte
que Bonaparte donnait les plus grands éloges à lord Wellington et
s'informait de son caractère et de ses habitudes. Il s'excusait
de n'avoir pas fait la paix à Prague, à Dresde et à Francfort; il
convenait qu'il avait eu tort, mais qu'il avait alors d'autres
vues. «Je n'ai point été usurpateur, ajoutait-il, parce que je n'ai
accepté la couronne que d'après le voeu unanime de la nation, tandis
que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un vil
Sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI.»

Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son récit:

«L'empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21
vers midi, après avoir eu encore avec le général Koller un long
entretien dont voici le résumé: Eh bien! vous avez entendu hier mon
discours à la vieille garde; il vous a plu et vous avez vu l'effet
qu'il a produit. Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si
Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat
français . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les cris de _Vive l'empereur_ cessèrent dès que les troupes
françaises ne furent plus avec nous. À Moulins nous vîmes les
premières cocardes blanches, et les habitants nous reçurent aux
acclamations de _Vivent les alliés!_ Le colonel Campbell partit
de Lyon en avant, pour aller chercher à Toulon ou à Marseille une
frégate anglaise qui pût, d'après le voeu de Napoléon, le conduire
dans son île.

«À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla
quelques groupes qui crièrent _Vive Napoléon!_ Le 24, vers midi,
nous rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'empereur
et le maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau,
et tendit les bras à Augereau, qui l'embrassa, mais sans le saluer.
_Où vas-tu comme ça_? lui dit l'empereur en le prenant par le bras,
_tu vas à la cour_? Augereau répondit que pour le moment il allait
à Lyon; ils marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant
la route de Valence. L'empereur fit au maréchal des reproches sur
sa conduite envers lui et lui dit: _Ta proclamation est bien bête;
pourquoi des injures contre moi? Il fallait simplement dire: Le voeu
de la nation s'étant prononcé en faveur d'un nouveau souverain, le
devoir de l'armée est de s'y conformer. Vive le roi! vive Louis
XVIII!_ Augereau alors se mit aussi à tutoyer Bonaparte, et lui fit
à son tour d'amers reproches sur son insatiable ambition, à laquelle
il avait tout sacrifié, même le bonheur de la France entière. Ce
discours fatiguant l'empereur, il se tourna avec brusquerie du côté
du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore son chapeau, et se jeta dans
sa voiture.

«Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette
de dessus sa tête; et seulement, lorsque l'empereur fut remonté dans
sa voiture, il lui fit un geste méprisant de la main en lui disant
adieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Le 25 nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de: _Vive
le roi! vive Louis XVIII!_

«Le même jour, le matin, l'empereur trouva un peu en avant d'Avignon,
à l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple
rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux
cris de: _Vive le roi! vivent les alliés! À bas le tyran, le coquin,
le mauvais gueux! ..._ Cette multitude vomit encore contre lui mille
invectives.

«Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour arrêter ce scandale, et
diviser la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de
ces forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils,
les avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que
d'augmenter encore leur misère....

«Dans tous les endroits que nous traversâmes, il fut reçu de la
même manière. À Orgon[464], petit village où nous changeâmes de
chevaux, la rage du peuple était à son comble; devant l'auberge même
où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence à laquelle était
suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de sang, avec
une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel sera tôt
ou tard le sort du tyran_.

[Note 464: Chef-lieu de canton du département des Bouches-du-Rhône,
sur la rive gauche de la Durance.]

«Le peuple se cramponnait à la voiture de Napoléon, et cherchait à le
voir pour lui adresser les plus fortes injures. L'empereur se cachait
derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle
et défait, ne disant pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous
parvînmes à le tirer de ce mauvais pas.

«Le comte Schouwalof, à côté de la voiture de Bonaparte, harangua
la populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un
malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation
où il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers
et qui se trouve aujourd'hui à la merci de votre générosité!
Abandonnez-le à lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est
la seule arme que vous devez employer contre cet homme, qui a cessé
d'être dangereux. Il serait au-dessous de la nation française d'en
prendre une autre vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours,
et Bonaparte, voyant l'effet qu'il produisait, faisait des signes
d'approbation à Schouwalolf, et le remercia ensuite du service qu'il
lui avait rendu.

«À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la
précaution de se déguiser: il mit une mauvaise redingote bleue,
un chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un
cheval de poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi
pour un courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes
à Saint-Cannat[465] bien après lui. Ignorant les moyens qu'il avait
pris pour se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus
grand danger, car nous voyions sa voiture entourée de gens furieux
qui cherchaient à ouvrir les portières: elles étaient heureusement
bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La ténacité des
femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le leur livrer,
disant: «Il l'a si bien mérité envers nous et envers vous-mêmes, que
nous ne vous demandons qu'une chose juste.»

[Note 465: Village du canton de Lambesc, arrondissement d'Aix
(Bouches-du-Rhône).]

«À une demi-lieue de Saint-Cannat, nous atteignîmes la voiture de
l'empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge
située sur la grande route et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes,
et ce n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement
dont il s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur
de ce bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul
courrier; sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée
de cocardes blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés
à l'avance. Son valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous
pria de faire passer l'empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en
arrivant il s'était annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de
nous conformer à ce désir, et j'entrai le premier dans une espèce
de chambre où je fus frappé de trouver le ci-devant souverain du
monde plongé dans de profondes réflexions, la tête appuyée dans ses
mains. Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il
se leva en sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir
son visage arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me
fit asseoir près de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la
chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais lorsqu'elle
sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le
laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps
dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.

«Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell
avait passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à
Toulon. Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghers.

«On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui
avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune
nourriture, dans la crainte d'être empoisonné. Cependant, nous voyant
manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs
qui l'agitaient, et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant
d'y goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois
il jetait dessous la table ce qu'il avait accepté, pour faire croire
qu'il l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un
flacon de vin qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même
avec nous.

«Il parla beaucoup et fut d'une amabilité très remarquable. Lorsque
nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, il
nous fit connaître combien il croyait sa vie en danger; il était
persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le
faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

«Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il
pourrait se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple
d'Aix, car on l'avait prévenu qu'une très grande foule l'attendait
à la poste. Il nous déclara donc que ce qui lui paraissait le plus
convenable, c'était de retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de là
une autre route pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en
aucun cas, consentir à ce projet, et nous cherchâmes à le persuader
de se rendre directement à Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous
tâchâmes de le convaincre qu'il était impossible que le gouvernement
français pût avoir des intentions si perfides à son égard sans que
nous en fussions instruits, et que la populace, malgré les indécences
auxquelles elle se portait, ne se rendrait pas coupable d'un crime de
cette nature.

«Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point
ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui
s'était passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu.--Eh
bien! lui avait-elle dit, avez-vous rencontré Bonaparte?--_Non_,
avait-il répondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il
pourra se sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer:
aussi faut-il convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi
donc, on va l'embarquer pour son île?--_Mais oui._--On le noiera,
n'est-ce pas?--_Je l'espère bien!_ lui répliqua Napoléon. _Vous voyez
donc_, ajouta-t-il, _à quel danger je suis exposé_.

«Alors, il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses
irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas
quelque part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper,
ou si la fenêtre, dont il avait fait fermer les volets en arrivant,
n'était pas trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.

«La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras
extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il
tressaillait et changeait de couleur.

«Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions; et comme, de temps
en temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en
avait témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs  . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«L'aide de camp du général Schouwalof vint dire que le peuple qui
était ameuté dans la rue était presque entièrement retiré. L'empereur
résolut de partir à minuit.

«Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens pour
ne pas être reconnu.

«Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du général
Schouwalof de se vêtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec
lesquels il était arrivé dans l'auberge.

«Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel
autrichien, mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de
Sainte-Thérèse, que portait le général, mit une casquette de voyage
sur sa tête, et se couvrit du manteau du général Schouwalof.

«Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi
équipé, les voitures s'avancèrent; mais, avant de descendre, nous
fîmes une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous
devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite
le soi-disant empereur, l'aide de camp du général Schouwalof, ensuite
le général Koller, l'empereur, le général Schouwalof et moi qui avais
l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit
la suite de l'empereur.

«Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine
extrême pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait
_son tyran_.

«L'aide de camp de Schouwalof (le major Olewief) prit la place
de Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général
Koller dans sa calèche  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Toutefois l'empereur ne se rassurait pas; il restait toujours dans
la calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer,
afin que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même
le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit qu'il ne
savait pas chanter, Bonaparte lui dit de siffler.

«C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la
calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du
général et encensé par la fumée du cocher.

«À Saint-Maximin[466], il déjeuna avec nous. Comme il entendit dire
que le sous-préfet d'Aix était dans cet endroit, il le fit appeler,
et l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en
uniforme autrichien; j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des
insultes des Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu
de vous, tandis que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de
ma garde. Je ne trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie.
C'est une méchante race que les Provençaux; ils ont commis toutes
sortes d'horreurs et de crimes dans la Révolution et sont tout prêts
à recommencer: mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors
ce sont des lâches. Jamais la Provence ne m'a fourni un seul régiment
dont j'aurais pu être content. Mais ils seront peut-être demain aussi
acharnés contre Louis XVIII qu'ils le paraissent aujourd'hui contre
moi,_ etc.

[Note 466: Chef-lieu de canton du Var, à quatre lieues de Brignoles.]

«Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne
ferait jamais rien de la nation française s'il la traitait avec trop
de ménagements. Puis, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il
lève des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt
la haine de ses sujets_.

«Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé
en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux
royalistes qui devaient être pendus pour avoir porté la cocarde
blanche. _Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces
enragés; et aujourd'hui,_ continua-t-il, _ces hommes recommenceraient
les mêmes excès contre celui d'entre eux qui se refuserait à porter
la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple français!_

«Nous apprîmes qu'il y avait au Luc[467] deux escadrons de hussards
autrichiens: et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes
l'ordre au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter
l'empereur jusqu'à Fréjus.»

[Note 467: Le Luc, chef-lieu de canton du Var.]

Ici finit la narration du comte de Waldbourg: ces récits font mal à
lire. Quoi! les commissaires ne pouvaient-ils mieux protéger celui
dont ils avaient l'honneur de répondre? Qu'étaient-ils pour affecter
des airs si supérieurs avec un pareil homme? Bonaparte dit avec
raison que, s'il l'eût voulu, il aurait pu voyager accompagné d'une
partie de sa garde. Il est évident qu'on était indifférent à son
sort; on jouissait de sa dégradation; on consentait avec plaisir aux
marques de mépris que la victime requérait pour sa sûreté: il est si
doux de tenir sous ses pieds la destinée de celui qui marchait sur
les plus hautes têtes, de se venger de l'orgueil par l'insulte! Aussi
les commissaires ne trouvent pas un mot, même un mot de sensibilité
philosophique, sur un tel changement de fortune, pour avertir l'homme
de son néant et de la grandeur des jugements de Dieu! Dans les rangs
des alliés, les anciens adulateurs de Napoléon avaient été nombreux:
quand on s'est mis à genoux devant la force, on n'est pas reçu à
triompher du malheur. La Prusse, j'en conviens, avait besoin d'un
effort de vertu pour oublier ce qu'elle avait souffert, elle, son
roi et sa reine; mais cet effort devait être fait. Hélas! Bonaparte
n'avait eu pitié de rien; tous les coeurs s'étaient refroidis pour
lui. Le moment où il s'est montré le plus cruel, c'est à Jaffa; le
plus petit, c'est sur la route de l'île d'Elbe: dans le premier cas,
les nécessités militaires lui ont servi d'excuse; dans le second, la
dureté des commissaires étrangers donne le change aux sentiments des
lecteurs et diminue son abaissement.

Le gouvernement provisoire de France ne me semble pas lui-même tout
à fait irréprochable: je rejette les calomnies de Maubreuil[468];
néanmoins, dans la terreur qu'inspirait encore Napoléon à ses anciens
domestiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se présenter à
leurs yeux que comme un malheur.

[Note 468: D'après plusieurs historiens, le marquis de _Maubreuil_,
aventurier besoigneux, aussi dénué de scrupules que d'argent,
aurait été chargé par Talleyrand, au mois d'avril 1814 d'assassiner
Napoléon. Le ministre de la guerre Dupont, Anglès ministre de la
police et Bourrienne, directeur des postes, les commandants des
troupes russes et autrichiennes, l'empereur de Russie, l'empereur
d'Autriche lui-même auraient approuvé la mission donnée à Maubreuil.
C'est là une abominable calomnie.

Le zèle royaliste dont Maubreuil avait fait preuve, après l'entrée
des Alliés à Paris, lui avait valu les bonnes grâces de M. Laborie,
secrétaire adjoint du gouvernement provisoire; mais son protecteur
n'ayant rien pu lui procurer, il imagina, pour se tirer d'affaire, le
coup le plus hardi.

Sous prétexte d'aller à la recherche d'une partie des diamants de
la couronne, qui avaient été emportés hors de Paris et que l'on
ne retrouvait pas, il arrêta, le 21 avril, au village de Fossard,
près de Montereau, la reine de Westphalie, qui retournait en
Allemagne, et s'empara de onze caisses contenant les bijoux et
les diamants de la princesse et quatre-vingt mille francs en or.
Lorsque la nouvelle de ce beau coup vint à Paris, les souverains,
et en particulier l'empereur Alexandre, témoignèrent la plus vive
irritation et demandèrent la punition des coupables. Maubreuil
cependant était revenu à Paris, dans la nuit du 23 au 24 avril; il
porta aux Tuileries les caisses qu'il avait prises et dont l'une
s'était, disait-il, brisée et vidée en route. Il remit en même temps
quatre sacs, contenant de l'or, suivant lui. Le lendemain, lorsque
les caisses furent ouvertes par le serrurier qui avait fabriqué les
clefs, elles se trouvèrent presque vides; les sacs renfermaient
des pièces d'argent de vingt sous, au lieu de pièces d'or de vingt
francs. La police eut bientôt la preuve que la caisse brisée, celle
précisément qui contenait les objets les plus précieux, avait été
ouverte, à Versailles, dans une chambre d'auberge, par Maubreuil et
son complice, un sieur Dasies. De plus, dans un des appartements
occupés par Maubreuil à Paris,--il en avait trois ou quatre--on
trouva sur le lit un superbe diamant ayant appartenu à la reine
de Westphalie. Les preuves du vol étaient certaines. Maubreuil
paya d'audace. Il déclara qu'il était parti de Paris avec mission
d'assassiner l'empereur; que cette mission lui avait été donnée par
M. de Talleyrand; que, malgré l'horreur qu'elle lui inspirait, il
s'en était chargé, de peur qu'elle ne fût donnée à un autre. «Il
avait, continuait-il, tout arrangé pour tromper les criminelles
intentions de ceux qui l'avaient employé, et il avait cherché, en
leur apportant un trésor, en satisfaisant leur avidité, à apaiser
leur mécontentement.» Cela ne tenait pas debout; mais, dans les
circonstances où l'on se trouvait, ces mensonges pouvaient produire
dans le public, surtout parmi les soldats, l'effet le plus déplorable
et le plus funeste. Le gouvernement crut que le plus sage était de
ne rien précipiter, de garder les prévenus en prison, d'attendre du
temps et de la marche des événements conseil et secours.

M. Pasquier a donné sur cet épisode, au tome II de ses _Mémoires_
(pages 365 à 375), les détails les plus circonstanciés. Son récit ne
laisse rien subsister du roman de Maubreuil. Le témoignage du baron
Pasquier est ici d'autant moins suspect qu'il se montre en toute
rencontre très hostile à Talleyrand. «Cette aventure, dit-il en
terminant, a eu dans le monde un bien long retentissement. Au moment
où j'écris, après treize années écoulées, elle a servi de prétexte à
une _calomnie_ qui a porté à M. de Talleyrand un des coups les plus
sensibles qui pussent atteindre sa vieillesse, en donnant à entendre
qu'il avait pu connaître un projet d'attentat contre la vie de
l'empereur Napoléon. J'ai dit avec une entière sincérité tout ce qui
est venu à ma connaissance sur cette affaire. Rien ne peut justifier,
_rien ne peut donner une apparence de fondement à cette odieuse
allégation_.» Voir aussi les _Souvenirs du comte de Semallé_, pages
198 à 206.]

On voudrait douter de la vérité des faits rapportés par le comte de
Waldbourg-Truchsess, mais le général Koller a confirmé, dans une
_suite de l'Itinéraire de Waldbourg_, une partie de la narration
de son collègue; de son côté, le général Schouwalof m'a certifié
l'exactitude des faits: ses paroles contenues en disaient plus que
le récit expansif de Waldbourg. Enfin l'_Itinéraire de Fabry_[469]
est composé sur des documents français authentiques, fournis par des
témoins oculaires.

[Note 469: _Itinéraire de Buonaparte de Doulevent à Fréjus_ (par
Fabry), 1814.--Jean-Baptiste-Germain _Fabry_ (1780-1821) est l'auteur
de nombreuses publications, écrites avec talent et animées d'un
esprit profondément religieux et royaliste. Sous ce titre: _Le
Spectateur français au XIXe siècle_, il fit paraître, de 1805 à 1815,
un recueil formé des meilleurs articles publiés dans le _Mercure_
et le _Journal des Débats_, par Chateaubriand, Bonald, Dussault,
de Féletz, etc. De 1814 à 1819, il publia, outre l'_Itinéraire de
Doulevent à Fréjus_, _La Régence à Blois ou les derniers moments
du gouvernement impérial_ (1814); _l'Itinéraire de Buonaparte
de l'île d'Elbe à l'île Sainte-Hélène_ (1816); _Le Génie de la
Révolution considéré dans l'éducation_ (3 volumes, 1817-1818); _Les
Missionnaires de 1793_ (1819).]

Maintenant que j'ai fait justice des commissaires et des alliés,
est-ce bien le vainqueur du monde que l'on aperçoit dans
l'_Itinéraire de Waldbourg_? Le héros réduit à des déguisements et
à des larmes, pleurant sous une veste de courrier au fond d'une
arrière-chambre d'auberge! Était-ce ainsi que Marius se tenait
sur les ruines de Carthage, qu'Annibal mourut en Bithynie, César
au Sénat! Comment Pompée se déguisa-t-il? en se couvrant la tête
de sa toge. Celui qui avait revêtu la pourpre se mettant à l'abri
sous la cocarde blanche, poussant le cri de salut: Vive le roi! ce
roi dont il avait fait fusiller un héritier! Le maître des peuples
encourageant les humiliations que lui prodiguaient les commissaires
afin de le mieux cacher, enchanté que le général Koller sifflât
devant lui, qu'un cocher lui fumât à la figure, forçant l'aide de
camp du général Schouwalof à jouer le rôle de l'empereur, tandis que
lui Bonaparte portait l'habit d'un colonel autrichien et se couvrait
du manteau d'un général russe! Il fallait cruellement aimer la vie:
ces immortels ne peuvent consentir à mourir.

Moreau disait de Bonaparte: «Ce qui le caractérise, c'est le mensonge
et l'amour de la vie: je le battrai et je le verrai à mes pieds me
demander grâce.» Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la
nature de Bonaparte; il tombait dans la même erreur que Lord Byron.
Au moins, à Sainte-Hélène, Napoléon, agrandi par les Muses, bien
que peu noble dans ses démêlés avec le gouverneur anglais, n'eut à
supporter que le poids de son immensité. En France, le mal qu'il
avait fait lui apparut personnifié dans les veuves et les orphelins,
et le contraignit de trembler sous les mains de quelques femmes.

Cela est trop vrai; mais Bonaparte ne doit pas être jugé d'après les
règles que l'on applique aux grands génies, parce que la magnanimité
lui manquait. Il y a des hommes qui ont la faculté de monter et qui
n'ont pas la faculté de descendre. Lui, Napoléon, possédait les deux
facultés: comme l'ange rebelle, il pouvait raccourcir sa taille
incommensurable pour la renfermer dans un espace mesuré; sa ductilité
lui fournissait des moyens de salut et de renaissance: avec lui tout
n'était pas fini quand il semblait avoir fini. Changeant à volonté
de moeurs et de costume, aussi parfait dans le comique que dans le
tragique, cet acteur savait paraître naturel sous la tunique de
l'esclave comme sous le manteau de roi, dans le rôle d'Attale ou dans
le rôle de César. Encore un moment, et vous verrez, du fond de sa
dégradation, le nain relever sa tête de Briarée; Asmodée sortira en
fumée énorme du flacon où il s'était comprimé. Napoléon estimait la
vie pour ce qu'elle lui rapportait; il avait l'instinct de ce qui lui
restait encore à peindre; il ne voulait pas que la toile lui manquât
avant d'avoir achevé ses tableaux.

Sur les frayeurs de Napoléon, Walter Scott, moins injuste que les
commissaires, remarque avec candeur que la fureur du peuple fit
beaucoup d'impression sur Bonaparte, qu'il répandit des larmes, qu'il
montra plus de faiblesse que n'en admettait son courage reconnu; mais
il ajoute: «Le danger était d'une espèce particulièrement horrible et
propre à intimider ceux à qui la terreur des champs de bataille était
familière: le plus brave soldat peut frémir devant la mort des de
Witt.»

Napoléon fut soumis à ces angoisses révolutionnaires dans les mêmes
lieux où il commença sa carrière avec la Terreur.

Le général prussien, interrompant une fois son récit s'est cru
obligé de révéler un mal que l'empereur ne cachait pas: le comte de
Waldbourg a pu confondre ce qu'il voyait avec les souffrances dont
M. de Ségur avait été témoin dans la campagne de Russie, lorsque
Bonaparte, contraint de descendre de cheval, s'appuyait la tête
contre des canons[470]. Au nombre des infirmités des guerriers
illustres, la véritable histoire ne compte que le poignard qui perça
le coeur de Henri IV, ou le boulet qui emporta Turenne.

[Note 470: Ségur, livre VII, chapitre X.]

Après le récit de l'arrivée de Bonaparte à Fréjus, Walter Scott,
débarrassé des grandes scènes, retombe avec joie dans son talent;
il s'en _va en bavardin_, comme parle madame de Sévigné; il devise
du passage de Napoléon à l'île d'Elbe, de la séduction exercée par
Bonaparte sur les matelots anglais, excepté sur Hinton, qui ne
pouvait entendre les louanges données à l'empereur sans murmurer le
mot _humbug_. Quand Napoléon partit, Hinton souhaita à _son honneur_
bonne santé et meilleure chance une autre fois. Napoléon était toutes
les misères et toutes les grandeurs de l'homme.

       *       *       *       *       *

Tandis que Bonaparte, connu de l'univers, s'échappait de France au
milieu des malédictions, Louis XVIII, oublié partout, sortait de
Londres sous une voûte de drapeaux blancs et de couronnes. Napoléon,
en débarquant à l'île d'Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII, en
débarquant à Calais[471], eût pu voir Louvel[472]; il y rencontra
le général Maison[473], chargé, seize ans après, d'embarquer Charles
X à Cherbourg. Charles X, apparemment pour le rendre digne de sa
mission future, donna dans la suite à M. Maison le bâton de maréchal
de France, comme un chevalier, avant de se battre, conférait la
chevalerie à l'homme inférieur avec lequel il daignait se mesurer.

[Note 471: Louis XVIII débarqua à Calais le 24 avril 1814. Il avait
quitté la France le 22 juin 1791.]

[Note 472: Louvel a déclaré lui-même dans un de ses interrogatoires,
que dès le premier jour de la Restauration, il avait juré
d'_exterminer tous les Bourbons_, et qu'au mois d'avril 1814, il
s'était rendu à pied de Metz à Calais dans le dessein de frapper
Louis XVIII.]

[Note 473: Nicolas-Joseph _Maison_ (1771-1840). Il avait pris une
part glorieuse à toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire.
Napoléon l'avait créé baron (2 juillet 1808), puis comte (14 août
1813). Louis XVIII le nomma grand cordon de Saint-Louis et de la
Légion d'honneur, gouverneur de Paris et pair de France (4 juin
1814). Pendant les Cent-Jours, il ne voulut accepter aucune charge
de l'Empereur, et, le 31 août 1817, il fut fait marquis. Le 22
février 1829, à la suite de l'expédition de Morée, qu'il avait
dirigée en chef, il reçut le bâton de maréchal de France. Sous la
monarchie de Juillet, il fut ambassadeur à Vienne (de 1831 à 1833),
et à Saint-Pétersbourg (de 1833 à 1835). Ministre de la guerre,
du 30 avril 1835 au 6 septembre 1836, il était aux côtés du roi
Louis-Philippe lors de l'attentat de Fieschi.]

Je craignais l'effet de l'apparition de Louis XVIII. Je me hâtai de
le devancer dans cette résidence d'où Jeanne d'Arc tomba aux mains
des Anglais[474] et où l'on me montra un volume atteint d'un des
boulets lancés contre Bonaparte. Qu'allait-on penser à l'aspect de
l'invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu dire comme
Attila: «L'herbe ne croît plus partout où mon cheval a passé!» Sans
mission et sans goût j'entrepris (on m'avait jeté un sort) une tâche
assez difficile, celle de peindre _l'arrivée à Compiègne_, de faire
voir le fils de saint Louis tel que je l'idéalisai à l'aide des
Muses. Je m'exprimai ainsi:

[Note 474: Compiègne. Louis XVIII y arriva le 29 avril.]

«Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de
France, qui étaient allés au devant de S. M. Ce n'a plus été des cris
de _Vive le roi!_ mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne
distinguait rien que les accents de l'attendrissement et de la joie.
Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et
des épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de
velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or. Quand il est assis
dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne
entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans .......
Les maréchaux Macdonald, Ney, Moncey, Sérurier, Brune, le prince de
Neuchâtel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont
obtenu pareillement du roi les paroles les plus affectueuses. Telle
est en France la force du souverain légitime, cette magie attachée au
nom du roi. Un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout, sans
suite, sans gardes, sans richesses; il n'a rien à donner, presque
rien à promettre. Il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d'une
jeune femme; il se montre à des capitaines qui ne l'ont jamais vu, à
des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? c'est
le roi! Tout le monde tombe à ses pieds[475].»

[Note 475: COMPIÈGNE, _avril 1814_; par M. de Chateaubriand. Paris,
Le Normant, 1814, in-8.--_Oeuvres complètes_, Tome XXIV, _Mélanges
politiques_.]

Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais
d'atteindre, était vrai quant aux chefs; mais je mentais à l'égard
des soldats. J'ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore,
le spectacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant dans
Paris le 3 mai, alla descendre à Notre-Dame: on avait voulu épargner
au roi l'aspect des troupes étrangères; c'était un régiment de la
vieille garde à pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à
Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que figures
humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et
d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de
l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs
têtes, qui sentaient le feu et la poudre; ces mêmes hommes, privés
de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide
du temps, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée
de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie
de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient
descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas
voir; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le
mépris de la rage; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient
voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes,
c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait
trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont été mis à une
pareille épreuve et n'ont souffert un tel supplice. Si dans ce
moment ils eussent été appelés à la vengeance, il aurait fallu les
exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mangé la terre.

Au bout de la ligne était un jeune hussard, à cheval; il tenait un
sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement
convulsif de colère. Il était pâle; ses yeux pivotaient dans leur
orbite; il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant
claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait que
le premier son. Il aperçut un officier russe: le regard qu'il lui
lança ne peut se dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il
fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se
précipiter sur le roi.

La Restauration, à son début, commit une faute irréparable:
elle devait licencier l'armée en conservant les maréchaux, les
généraux, les gouverneurs militaires, les officiers dans leurs
pensions, honneurs et grades; les soldats seraient rentrés ensuite
successivement dans l'armée reconstituée, comme ils l'ont fait depuis
dans la garde royale: la légitimité n'eût pas eu d'abord contre elle
ces soldats de l'Empire organisés, embrigadés, dénommés comme ils
l'étaient aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre eux
du temps passé, nourrissant des regrets et des sentiments hostiles à
leur nouveau maître.

La misérable résurrection de la Maison-Rouge[476], ce mélange de
militaires de la vieille monarchie et de soldats du nouvel empire,
augmenta le mal: croire que des vétérans illustrés sur mille champs
de bataille ne seraient pas choqués de voir des jeunes gens[477],
très braves sans doute, mais pour la plupart neufs au métier des
armes, de les voir porter, sans les avoir gagnées, les marques d'un
haut grade militaire, c'était ignorer la nature humaine.

[Note 476: Les mousquetaires de la Maison militaire du Roi, qui
étaient ainsi nommés à cause de leur uniforme rouge.]

[Note 477: Alfred de Vigny, alors âgé de dix-sept ans, fut placé dans
les mousquetaires de la Maison du Roi. Aux Cent-Jours, les quatre
compagnies rouges accompagnèrent Louis XVIII jusqu'à la frontière.
«Mes camarades, dit Alfred de Vigny, étaient en avant, sur la route,
à la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et
leurs habits rouges, tout à l'horizon, au nord; les lanciers de
Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas,
montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à
l'autre horizon». _Servitude et grandeur militaires_, page 44.]

Pendant le séjour que Louis XVIII avait fait à Compiègne, Alexandre
était venu le visiter. Louis XVIII le blessa par sa hauteur: il
résulta de cette entrevue la déclaration du 2 mai, de Saint-Ouen.
Le roi y disait: qu'il était résolu à donner pour base de la
constitution qu'il destinait à son peuple les garanties suivantes:
_le gouvernement représentatif divisé en deux corps, l'impôt
librement consenti, la liberté publique et individuelle, la liberté
de la presse, la liberté des cultes, les propriétés inviolables et
sacrées, la vente des biens nationaux irrévocable, les ministres
responsables, les juges inamovibles et le pouvoir judiciaire
indépendant, tout Français admissible à tous les emplois_, etc., etc.

Cette déclaration, quoiqu'elle fût naturelle à l'esprit de Louis
XVIII, n'appartenait néanmoins ni à lui, ni à ses conseillers;
c'était tout simplement le temps qui partait de son repos: ses ailes
avaient été ployées, sa fuite suspendue depuis 1792; il reprenait
son vol ou son cours. Les excès de la Terreur, le despotisme de
Bonaparte, avaient fait rebrousser les idées; mais, sitôt que les
obstacles qu'on leur avait opposés furent détruits, elles affluèrent
dans le lit qu'elles devaient à la fois suivre et creuser. On reprit
les choses au point où elles s'étaient arrêtées; ce qui s'était passé
fut comme non avenu: l'espèce humaine, reportée au commencement de
la Révolution, avait seulement perdu quarante ans[478] de sa vie;
or, qu'est-ce que quarante ans dans la vie générale de la société?
Cette lacune a disparu lorsque les tronçons coupés du temps se sont
rejoints.

[Note 478: Le manuscrit des _Mémoires_ porte bien _quarante_ ans.
Est-ce simplement un _lapsus calami_, ou Chateaubriand, qui était,
il est vrai, un assez pauvre calculateur, comptait-il vraiment
_quarante_ ans, de 1792 à 1814?]

Le 30 mai 1814 fut conclu le traité de Paris entre les alliés et
la France. On convint que dans le délai de deux mois toutes les
puissances qui avaient été engagées de part et d'autre dans la
présente guerre enverraient des plénipotentiaires à Vienne pour
régler dans un congrès général les arrangements définitifs.

Le 4 juin, Louis XVIII parut en séance royale dans une assemblée
collective du Corps législatif et d'une fraction du Sénat. Il
prononça un noble discours; vieux, passés, usés, ces fastidieux
détails ne servent plus que de fil historique.

La charte, pour la plus grande partie de la nation, avait
l'inconvénient d'être _octroyée_: c'était remuer, par ce mot très
inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire.
Louis XVIII aussi datait son bienfait de l'an dix-neuvième de son
règne, regardant Bonaparte comme non avenu, de même que Charles II
avait sauté à pieds joints par-dessus Cromwel: c'était une espèce
d'insulte aux souverains qui avaient tous reconnu Napoléon, et qui
dans ce moment même se trouvaient dans Paris. Ce langage suranné
et ces prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien à la
légitimité du droit et n'étaient que de puérils anachronismes[479].
À cela près, la charte remplaçant le despotisme, nous apportant la
liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience.
Néanmoins, les royalistes qui en recueillaient tant d'avantages,
qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer chétif, ou des
places obscures dont ils avaient vécu sous l'Empire, étaient appelés
à une haute et publique existence, ne reçurent le bienfait qu'en
grommelant; les libéraux, qui s'étaient arrangés à coeur joie de
la tyrannie de Bonaparte, trouvèrent la charte un véritable code
d'esclaves. Nous sommes revenus au temps de Babel; mais on ne
travaille plus à un monument commun de confusion: chacun bâtit sa
tour à sa propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste, si
la charte parut défectueuse, c'est que la révolution n'était pas à
son terme; le principe de l'égalité et de la démocratie était au fond
des esprits et travaillait en sens contraire de l'ordre monarchique.

[Note 479: Malgré ce que dit ici Chateaubriand, il n'est que juste
de reconnaître que Louis XVIII avait fait preuve d'une dignité
vraiment royale en ne consentant pas à tenir la couronne des mains
des sénateurs, et en proclamant qu'il la tenait de son droit. Il y
avait dans cette attitude, il le faut bien dire, autant de vérité que
de noblesse. Le comte de Lille, l'exilé d'Hartwell, n'avait d'autre
titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de
Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII.--On
reproche à Louis XVIII d'avoir daté le commencement de son règne,
en 1814, comme s'il eût vraiment été roi depuis la mort de Louis
XVII, et on ne reproche pas à Napoléon, revenant de l'île d'Elbe,
d'avoir voulu biffer de l'histoire tout ce qui s'était fait en son
absence. Lui qui avait, le 11 avril 1814, renoncé solennellement au
trône pour lui et ses héritiers, il déclare, dans sa proclamation
du 1er mars 1815, que _tout ce qui a été fait_ depuis la rentrée
des Bourbons est _illégitime_. Il décrète, le 13 mars, à Lyon, que
«toutes les promotions faites dans la Légion d'honneur par tout
autre grand-maître que lui, et tous brevets signés par d'autres
personnes que le comte Lacépède, grand chancelier _inamovible_ de
la Légion d'honneur, étaient nuls et non avenus». Il ne consent
à donner un acte constitutionnel qu'autant qu'il sera une simple
addition aux constitutions impériales. «Napoléon, dit M. Duvergier
de Hauranne (_Histoire du gouvernement parlementaire_, t. II, p.
501), n'admettait pas qu'un autre eût été le souverain légitime de la
France, et il _prétendait avoir régné pendant ses onze mois de séjour
à l'île d'Elbe_.» C'est ce que reconnaît également le secrétaire de
son cabinet et son confident pendant la tragédie des Cent-Jours, M.
Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome II de ses _Mémoires_, page 45:
«Napoléon fut encore déterminé (à l'Acte additionnel) par une autre
considération: il regardait les Constitutions de l'Empire comme les
titres de propriété de sa couronne, et il aurait craint, en les
annulant, d'opérer une espèce de novation, qui lui aurait donné l'air
de recommencer un nouveau règne. Car Napoléon, après avoir voué au
ridicule les prétentions du «roi d'Hartwell», était enclin lui-même
à se persuader que _son règne n'avait point été interrompu par son
séjour à l'île d'Elbe_.»]

Les princes alliés ne tardèrent pas à quitter Paris: Alexandre, en
se retirant, fit célébrer un sacrifice religieux sur la place de la
Concorde[480]. Un autel fut élevé où l'échafaud de Louis XVI avait
été dressé. Sept prêtres moscovites célébrèrent l'office, et les
troupes étrangères défilèrent devant l'autel. Le _Te Deum_ fut chanté
sur un des beaux airs de l'ancienne musique grecque. Les soldats et
les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bénédiction.
La pensée des Français se reportait à 1793 et à 1794, alors que les
boeufs refusaient de passer sur des pavés que leur rendait odieux
l'odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fête des expiations
ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions
barbares, ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de
peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine? Ce sont
là des spectacles que ne verront plus les faibles générations qui
suivront mon siècle.

[Note 480: Chateaubriand commet ici une légère erreur de date.
L'empereur Alexandre quitta Paris le 2 juin 1814. Ce n'est pas à
ce moment, et à la veille de son départ, qu'il fit célébrer un
service religieux sur la place Louis XV. Cette cérémonie avait eu
lieu presque au lendemain de l'entrée des Alliés, alors que ni le
comte d'Artois ni Louis XVIII n'étaient encore arrivés à Paris, le
dimanche 10 avril. Ce jour-là, l'empereur de Russie, le roi de Prusse
et le prince de Schwarzenberg, représentant l'empereur d'Autriche,
passèrent en revue leurs troupes respectives, rangées en ligne, au
nombre de 80 000 hommes, depuis le boulevard de l'Arsenal jusqu'à
celui de la Madeleine. À une heure, sur la place Louis XV, une messe
fut dite par un évêque et six prêtres du rite grec. Un _Te Deum_ fut
chanté pour remercier Dieu d'avoir donné la paix à la France et au
monde. Les troupes alliées défilèrent devant l'autel, qu'entourait
la garde nationale de Paris, sous les ordres de son commandant, le
général Dessolle. (_Journal des Débats_, nº du 11 avril 1814).]

       *       *       *       *       *

Dans la première année de la Restauration, j'assistai à la troisième
transformation sociale: j'avais vu la vieille monarchie passer à la
monarchie constitutionnelle et celle-ci à la république; j'avais vu
la République se convertir en despotisme militaire, je voyais le
despotisme militaire revenir à une monarchie libre, les nouvelles
idées et les nouvelles générations se reprendre aux anciens principes
et aux vieux hommes. Les maréchaux d'empire devinrent des maréchaux
de France; aux uniformes de la garde de Napoléon se mêlèrent les
uniformes des gardes du corps et de la Maison-Rouge, exactement
taillés sur les anciens patrons, le vieux duc d'Havré[481], avec
sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la
tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal
Victor, boiteux de la façon de Bonaparte; le duc de Mouchy[482],
qui n'avait jamais vu brûler une amorce, défilait à la messe
auprès du maréchal Oudinot[483], criblé de blessures; le château
des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon, au lieu
de l'odeur de la poudre, se remplissait de la fumée des déjeuners
qui montait de toutes parts: sous messieurs les gentilshommes de
la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la
garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. Dans les rues, on
voyait des émigrés caducs avec des airs et des habits d'autrefois,
hommes les plus respectables sans doute, mais aussi étrangers parmi
la foule moderne que l'étaient les capitaines républicains parmi les
soldats de Napoléon. Les dames de la cour impériale introduisaient
les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les
_détours_ du palais. Arrivaient des députations de Bordeaux, ornées
de brassards; des capitaines de paroisse de la Vendée, surmontés
de chapeaux à la Rochejaquelein. Ces personnages divers gardaient
l'expression des sentiments, des pensées, des habitudes, des moeurs
qui leur étaient familières. La liberté, qui était au fond de cette
époque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup
d'oeil ne pas devoir vivre; mais on avait peine à reconnaître cette
liberté parce qu'elle portait les couleurs de l'ancienne monarchie
et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage
constitutionnel; les royalistes faisaient des fautes grossières en
parlant charte; les impérialistes en étaient encore moins instruits;
les conventionnels, devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de
Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantôt dans le dialecte
républicain qu'ils avaient presque oublié, tantôt dans l'idiome de
l'absolutisme qu'ils avaient appris à fond. Des lieutenants généraux
étaient promus à la garde des lièvres. On entendait des aides de camp
du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des
peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité.

[Note 481: Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de _Croy_, duc _d'Havré_
(1744-1839). Il était déjà maréchal de camp, lorsqu'il avait été élu
en 1789 député de la noblesse aux États-Généraux par le bailliage
d'Amiens et de Ham. En 1814, Louis XVIII le nomma pair de France,
lieutenant-général et capitaine des gardes du corps. Il avait alors
70 ans.]

[Note 482: Philippe-Louis-Marie-Antoine de _Noailles_, prince de
_Poix_, duc de _Mouchy_ (1752-1819). Comme le duc d'Havré, il était
maréchal de camp en 1789, et avait été, comme lui, envoyé aux
États-Généraux par la noblesse du bailliage d'Amiens et de Ham.
Comme le duc d'Havré encore, il fut nommé en 1814 pair de France,
lieutenant-général et capitaine des gardes du corps.]

[Note 483: Charles-Nicolas _Oudinot_, duc de _Reggio_ (1767-1847).
Il avait été nommé maréchal de France le 12 juillet 1809 et duc
de Reggio le 14 avril 1810. Louis XVIII le nomma en 1814 ministre
d'État, pair de France et commandant du corps royal des grenadiers
et des chasseurs à pied de France. En 1815, il chercha à s'opposer
à la marche de Napoléon sur Paris, mais ne put conduire ses troupes
plus loin que Troyes. D'abord exilé dans ses terres par l'Empereur,
puis autorisé à habiter Montmorency, il fut nommé, au retour de
Louis XVIII, l'un des majors-généraux de la garde royale, membre du
conseil privé et commandant de la garde nationale de Paris. Ses états
de service constatent qu'il avait reçu vingt blessures; il avait eu
notamment les deux jambes cassées, et la droite cassée deux fois.]

Ces métamorphoses seraient odieuses, si elles ne tenaient en partie
à la flexibilité du génie français. Le peuple d'Athènes gouvernait
lui-même; des harangueurs s'adressaient à ses passions sur la
place publique; la foule souveraine était composée de sculpteurs,
de peintres, d'ouvriers, _regardeurs de discours et auditeurs
d'actions_, dit Thucydide. Mais quand, bon ou mauvais, le décret
était rendu, qui, pour l'exécuter, sortait de cette masse incohérente
et inexperte? Socrate, Phocion, Périclès, Alcibiade.

       *       *       *       *       *

Est-ce aux royalistes qu'il faut _s'en prendre de la Restauration_,
comme on l'avance aujourd'hui? Pas le moins du monde: ne dirait-on
pas que trente millions d'hommes étaient consternés tandis qu'une
poignée de légitimistes accomplissaient, contre la volonté de tous,
une restauration détestée, en agitant quelques mouchoirs et en
mettant à leur chapeau un ruban de leur femme? L'immense majorité
des Français était, il est vrai, dans la joie; mais cette majorité
n'était point _légitimiste_ dans le sens borné du mot, et comme ne
s'appliquant qu'aux rigides partisans de la vieille monarchie. Cette
majorité était une foule prise dans toutes les nuances des opinions,
heureuse d'être délivrée, et violemment animée contre l'homme qu'elle
accusait de tous ses malheurs[484]; de là le succès de ma brochure.
Combien comptait-on d'aristocrates avoués proclamant le nom du roi?
MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Polignac, échappés de
leur geôle, M. Alexis de Noailles, M. Sosthène de La Rochefoucauld.
Ces sept ou huit hommes, que le peuple méconnaissait et ne suivait
pas, faisaient-ils la loi à toute une nation?

[Note 484: Le témoignage de Mme de Chastenay, dans ses intéressants
_Mémoires_, concorde ici pleinement avec celui de Chateaubriand. On
vit dès lors, écrit-elle (tome II, page 304), revêtus du signe du
royalisme, ceux qui, voués à sa cause par le seul instinct de leur
naissance, avaient aspiré toute leur vie à son rétablissement et
n'avaient cessé de l'espérer; ceux qui avaient cessé de le croire
possible et qui s'empressaient de donner le change aux calculs passés
de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infidélité;
enfin, les hommes de l'ancienne noblesse qui, ayant pris parti sous
le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer d'avoir pris de
l'expérience dans une des deux carrières ouvertes, et de ne point
offrir au roi des services incapables et inutiles ... D'autres, et
dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien de ce qu'ils
avaient pu obtenir ou mériter sous un régime écrasé de son propre
poids, saluaient une aurore nouvelle; _d'autres enfin, au seul
titre de citoyens, d'hommes honnêtes et éclairés, réprouvaient le
destructeur de la France qui, pour prix de tant de sang et de gloire,
l'avait livrée aux étrangers; ils acclamaient un régime de paix
qu'une heureuse nécessité forçait désormais d'accueillir, et ceux-ci
étaient les plus nombreux_.»]

Madame de Montcalm m'avait envoyé un sac de douze cents francs pour
les distribuer à la pure race légitimiste: je le lui renvoyai,
n'ayant pas trouvé à placer un écu. On attacha une ignoble corde
au cou de la statue qui surmontait la colonne de la place Vendôme;
il y avait si peu de royalistes pour faire du train à la gloire
et pour tirer sur la corde, que ce furent les autorités, toutes
bonapartistes, qui descendirent l'image de leur maître à l'aide d'une
potence: le colosse courba de force la tête; il tomba aux pieds de
ces souverains de l'Europe, tant de fois prosternés devant lui.
Ce sont les hommes de la République et de l'Empire qui saluèrent
avec enthousiasme la Restauration. La conduite et l'ingratitude des
personnages élevés par la Révolution furent abominables envers celui
qu'ils affectent aujourd'hui de regretter et d'admirer.

Impérialistes et libéraux, c'est vous entre les mains desquels
est échu le pouvoir, vous qui vous êtes agenouillés devant les
fils de Henri IV! Il était tout naturel que les royalistes fussent
heureux de retrouver leurs princes et de voir finir le règne de
celui qu'ils regardaient comme un usurpateur; mais vous, créatures
de cet usurpateur, vous dépassiez en exagération les sentiments
des royalistes. Les ministres, les grands dignitaires, prêtèrent
à l'envi serment à la légitimité; toutes les autorités civiles et
judiciaires faisaient queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie
proscrite, amour à la race antique qu'elles avaient cent et cent fois
condamnée. Qui composait ces proclamations, ces adresses adulatrices
et outrageantes pour Napoléon, dont la France était inondée? des
royalistes? Non: les ministres, les généraux, les autorités choisis
et maintenus par Bonaparte. Où se tripotait la Restauration? chez
des royalistes? Non: chez M. de Talleyrand. Avec qui? avec M. de
Pradt, aumônier du _dieu Mars_ et saltimbanque mitré. Avec qui et
chez qui dînait en arrivant le lieutenant général du royaume? chez
des royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'évêque d'Autun,
avec M. de Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux _infâmes princes
étrangers_? aux châteaux des royalistes? Non: à la Malmaison, chez
l'impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier,
par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement? à la
légitimité. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre, chez ce
brutal Tartare? les classes de l'Institut, les savants, les gens de
lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres;
ils en revenaient charmés, comblés d'éloges et de tabatières. Quant
à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle
part; on nous comptait pour rien. Tantôt on nous faisait dire dans
la rue d'aller nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne pas
crier trop haut _Vive le roi!_ d'autres s'étant chargés de ce soin.
Loin de forcer aucun à être légitimiste, les puissants déclaraient
que personne ne serait obligé de changer de rôle et de langage, que
l'évêque d'Autun ne serait pas plus contraint de dire la messe sous
la royauté qu'il n'avait été contraint d'y aller sous l'Empire. Je
n'ai point vu de châtelaine, point de Jeanne d'Arc, proclamer le
souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main;
mais madame de Talleyrand[485], que Bonaparte avait attachée à son
mari comme un écriteau, parcourait les rues en calèche, chantant des
hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendillants
aux fenêtres des familiers de la cour impériale faisaient croire
aux bons Cosaques qu'il y avait autant de lis dans les coeurs des
bonapartistes convertis que de chiffons blancs à leurs croisées.
C'est merveille en France que la contagion, et l'on crierait _À bas
ma tête!_ si on l'entendait crier à son voisin. Les impérialistes
entraient jusque dans nos maisons et nous faisaient, nous autres
bourbonistes, exposer en drapeau sans tache les restes de blanc
renfermés dans nos lingeries: c'est ce qui arriva chez moi; mais
madame de Chateaubriand n'y voulut entendre, et défendit vaillamment
ses mousselines[486].

[Note 485: Elle était née à Pondichéry, où son père, nommé Worley,
était capitaine de port. À seize ans, elle épousa un Suisse, _M.
Grant_, qui résida successivement avec elle à Chandernagor et à
Calcutta; elle se laissa enlever et emmener en Europe. Après de
nombreuses aventures, elle devint, sous le Directoire, la maîtresse
de Talleyrand et vécut publiquement avec lui. Le premier Consul
intima à son ministre l'ordre de l'épouser, ce qui fut fait, après
que Talleyrand eût reçu de la cour de Rome un bref qui le déliait
de ses voeux, et après que M. Grant, alors à Paris eut consenti à
divorcer, moyennant une grosse somme et une bonne place ... au Cap
de Bonne-Espérance. Le mariage de l'ancien évêque d'Autun fut du
reste purement civil. Quand vint la Restauration, il fit à sa femme
une pension de 60,000 livres, à la condition qu'elle irait se fixer
en Angleterre. Un jour qu'elle était revenue à Paris (c'était sous
le ministère Decazes), Louis XVIII demanda, non sans malice, au
prince de Talleyrand, s'il était vrai que sa femme se fût permis
de débarquer en France et d'arriver d'un trait de Calais à Paris:
«Rien de plus vrai, sire, répondit-il; il fallait bien que moi aussi
j'eusse mon vingt mars.»]

[Note 486: La plupart des traits de cette admirable page sont
empruntés à Mme de Chateaubriand qui, dans ses _Souvenirs_, décrit
ainsi La journée du 31 mars 1814 et celles qui suivirent:

«P***, M*** et P*** étaient à l'avant-garde de toutes les parades
du moment, et chacun savait par eux que le prince de Bénévent, en
changeant de maître, ne serait obligé de changer ni de rôle ni de
langage; que l'ex-évêque d'Autun ne serait pas plus obligé à la messe
sous les Bourbons que sous Bonaparte, et qu'il serait aussi bon
ministre sous la Restauration qu'il l'avait été sous l'Empire, Mme de
Talleyrand (femme divorcée de M. Grant) parcourait les rues dans une
calèche découverte, en chantant des hymnes à la louange de la pieuse
famille des Bourbons. Elle et les dames de sa suite avaient fait
autant de drapeaux de leurs mouchoirs, qu'elles agitaient avec une
grâce infinie. Cinquante calèches suivaient et imitaient le mouvement
donné, de sorte que les Alliés, qui arrivaient en ce moment par la
place Vendôme, crurent qu'il y avait réellement autant de lis dans le
coeur des Français que de drapeaux blancs en l'air. Les bons Cosaques
n'auraient jamais osé croire que ces belles bourbonnéennes du 31 mars
étaient des enragées bonapartistes le 30. Il n'y a qu'en France qu'on
sait si bien se retourner ... Les royalistes accouraient aussi de
leur côté, mais pas si vite que ceux qui croyaient ne pouvoir faire
assez tôt l'hommage d'un dévouement dont on pouvait douter. Bientôt
les cris de: Vive le Roi! se firent entendre de toutes parts. L'élan
était donné, et, en France surtout, on crierait _à bas ma tête!_ si
on l'entendait crier à ses voisins. On envahissait les maisons pour
avoir des rubans et même des jupons blancs, que l'on coupait pour
faire des cocardes, les boutiques ne pouvant y suffire. Le bleu et
le rouge étaient foulés aux pieds, surtout par les bonapartistes;
et tout ce qui restait des trois couleurs fut, dit-on, porté dans
les cachettes du Luxembourg en attendant que leur tour revînt. Un de
nos amis vint me demander la permission de faire main-basse sur ma
garde-robe; mais il me trouva peu disposée à chanter la victoire
avant de connaître les résultats, et je gardai mes jupons...»]

Le Corps législatif transformé en Chambre des députés, et la Chambre
des pairs, composée de cent cinquante-quatre membres, nommés à vie,
dans lesquels on comptait plus de soixante sénateurs, formèrent
les deux premières Chambres législatives[487]. M. de Talleyrand,
installé au ministère des affaires étrangères, partit pour le
congrès de Vienne, dont l'ouverture était fixée au 3 de novembre, en
exécution de l'article 32 du traité du 30 mai; M. de Jaucourt eut
le portefeuille pendant un intérim qui dura jusqu'à la bataille de
Waterloo. L'abbé de Montesquiou devint ministre de l'intérieur, ayant
pour secrétaire général M. Guizot; M. Malouet entra à la marine; il
décéda et fut remplacé par M. Beugnot[488]; le général Dupont[489]
obtint le département de la guerre; on lui substitua le maréchal
Soult[490], qui s'y distingua par l'érection du monument funèbre
de Quiberon; le duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M.
Anglès[491] préfet de police, le conseiller Dambray ministre de la
justice, l'abbé Louis ministre des finances.

[Note 487: Le Corps législatif de l'Empire était conservé jusqu'aux
élections prochaines; il changeait seulement de nom et prenait
celui de Chambre des députés. Quant à la Chambre des pairs, nommée
par le roi, si elle ne se composait pas exclusivement d'anciens
sénateurs, ces derniers y étaient cependant de beaucoup les plus
nombreux: «Quatorze maréchaux de l'Empire, dit M. Alfred Nettement,
représentaient les illustrations militaires de la nouvelle armée, et
formaient, avec quatre-vingt-sept membres de l'ancien Sénat impérial,
les deux tiers de la nouvelle Chambre des pairs, qui contenait ainsi
en tout _quatre-vingt-onze anciens sénateurs_, car sur les quatorze
maréchaux il y en avait quatre revêtus de ce titre. La part faite
aux hommes de la Révolution et de l'Empire était donc de cent-un
membres sur cent cinquante-quatre ... La part faite aux représentants
de l'ancienne société française était seulement de cinquante-trois
membres, et parmi les pairs de cette catégorie il y en avait
plusieurs qui appartenaient aux opinions qui dominaient depuis la
Révolution». (_Histoire de la Restauration_, par Alfred Nettement,
tome I, p. 444.)]

[Note 488: Jacques-Claude, comte _Beugnot_ (1761-1835). Ancien
membre de la Législative de 1791, où il s'était signalé par son
courage et son talent, il avait été successivement sous l'Empire
préfet de Rouen, conseiller d'État, ministre des Finances du roi
Jérôme et préfet de Lille. Louis XVIII lui confia le portefeuille de
la Marine, le 3 décembre 1814. Il suivit le roi à Gand et reçut au
retour la direction générale des Postes. Député de 1816 à 1820, pair
de France de 1830 à 1835, le comte Beugnot a laissé la réputation
d'un des hommes les plus spirituels de son temps. Une de ses plus
fines plaisanteries est celle qu'il laissa échapper dans une séance
des comités secrets de la Chambre de 1815. Un membre ayant demandé
que la figure du Christ sur la croix fût placée au-dessus de la
tête du président: «Je demande en outre, ajouta le comte Beugnot,
qu'on inscrive au-dessous ses dernières paroles: «_Mon Dieu,
pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!_»--Il avait
écrit de très spirituels _Mémoires_, qui ont été publiés par son
fils.]

[Note 489: Pierre-Antoine, comte _Dupont de l'Étang_ (1765-1840).
Il avait été l'un des plus brillants généraux de l'Empire, et
l'heure semblait proche où il serait élevé au maréchalat, lorsque
la capitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses
services et briser son épée. Napoléon l'avait fait traduire devant
une commission militaire (février 1812) qui «le destitua de ses
grades militaires, lui retira ses décorations, raya son nom du
catalogue de la Légion d'honneur, lui défendit à l'avenir de porter
l'habit militaire, de prendre le titre de comte, mit sous séquestre
ses dotations et ordonna son transfert dans une prison d'État, pour
y être détenu jusqu'à nouvel ordre».--La nomination du général
Dupont au ministère de la Guerre est du 9 avril 1814; elle n'est
donc point imputable à Louis XVIII, qui n'était pas encore rentré,
mais à Talleyrand et à ses collègues du gouvernement provisoire.
Le général Dupont, député de la Charente de 1815 à 1830, siégea au
centre-gauche, parmi les constitutionnels. Outre plusieurs écrits en
prose, il a composé une traduction en vers des _Odes_ d'Horace et un
poème en dix chants, _l'Art de la guerre_.]

[Note 490: Le maréchal Soult remplaça le général Dupont au Ministère
de la Guerre le 3 décembre 1814.]

[Note 491: Jules-Jean-Baptiste, comte _Anglès_ (1778-1828). Auditeur,
puis maître des requêtes au Conseil d'État, il était entré en
1809 au ministère de la Police, à la 3e division, chargée de la
correspondance avec les départements annexés. Il fut un moment
ministre de la Police en 1814. Le 22 août 1815, il fut élu à la
Chambre des Députés par le département des Hautes-Alpes. En 1818, il
redevint préfet de police et conserva ces fonctions jusqu'en 1821. Le
comte Anglès était un homme de beaucoup d'esprit, et il n'était pas
le dernier à rire des traits malicieux que Béranger lui décochait
dans ses chansons.]

Le 21 octobre, l'abbé de Montesquiou présenta la première loi au
sujet de la presse; elle soumettait à la censure tout écrit de moins
de vingt feuilles d'impression: M. Guizot élabora cette première loi
de liberté[492].

[Note 492: Voir les _Mémoires_ de M. Guizot, tome I, chapitre II.]

Carnot adressa une lettre au roi[493]; il avouait que les Bourbons
_avaient été reçus avec joie_; mais, ne tenant aucun compte ni de la
brièveté du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait,
avec des conseils hasardés, des leçons hautaines: tout cela ne vaut
quand on doit accepter le rang de _ministre_ et le titre de _comte_
de l'Empire; point ne convient de se montrer fier envers un prince
faible et libéral quand on a été soumis devant un prince violent
et despotique; quand, machine usée de la Terreur, on s'est trouvé
insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne.
Je fis imprimer en réponse les _Réflexions politiques_[494]; elles
contiennent la substance de la _Monarchie selon la Charte_. M. Lainé,
président de la Chambre des députés, parla au roi de cet ouvrage avec
éloge. Le roi paraissait toujours charmé des services que j'avais le
bonheur de lui rendre; le ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules
la casaque de héraut de la légitimité: mais plus l'ouvrage avait
de succès, moins l'auteur plaisait à Sa Majesté. Les _Réflexions
politiques_ divulguèrent mes doctrines constitutionnelles: la cour
en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer.
Louis XVIII disait à ses familiers: «Donnez-vous de garde d'admettre
jamais un poète dans vos affaires: il perdra tout. Ces gens-là ne
sont bons à rien.»

[Note 493: _Mémoire au Roi_, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, six
cent mille exemplaires de cet écrit, qui circulait clandestinement
sous toutes les formes, manuscrit, imprimé et lithographié. (Henry
Houssaye, _1815_, tome I, p. 68.) Sur les incidents relatifs à ce
célèbre _Mémoire_, d'abord destiné à la publicité, ensuite modifié
pour être remis à Louis XVIII, puis publié à l'insu de l'auteur et
désavoué par lui dans le _Journal des Débats_ du 8 octobre 1814,
voyez les _Mémoires de Carnot publiés par son fils_ (tome II, p.
366-372).]

[Note 494: _Réflexions politiques sur quelques écrits du Jour et sur
les intérêts de tous les Français._ (Décembre 1814.) C'est un des
meilleurs écrits de Chateaubriand.]

Une forte et vive amitié remplissait alors mon coeur: la duchesse
de Duras[495] avait de l'imagination, et un peu même dans le visage
de l'expression de madame de Staël: on a pu juger de son talent
d'auteur par _Ourika_. Rentrée de l'émigration, renfermée pendant
plusieurs années dans son château d'Ussé, au bord de la Loire, ce
fut dans les beaux jardins de Méréville que j'en entendis parler
pour la première fois, après avoir passé auprès d'elle à Londres
sans l'avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l'éducation de ses
charmantes filles, Félicie et Clara[496]. Des rapports de famille,
de province, d'opinions littéraires et politiques, m'ouvrirent la
porte de sa société. La chaleur de l'âme, la noblesse du caractère,
l'élévation de l'esprit, la générosité de sentiments, en faisaient
une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me
prit sous sa protection; car, malgré ce que j'avais fait pour la
monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir
reçus de moi, j'avais été mis si fort à l'écart que je songeais à me
retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait: dans ces solitudes
que Napoléon m'avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes,
n'aurais-je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries? Quand
j'entrai dans ces salons au retour de la légitimité, ils me firent
une impression presque aussi pénible que le jour où j'y vis Bonaparte
prêt à tuer le duc d'Enghien. Madame de Duras parla de moi à M. de
Blacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aller où je voudrais.
Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses
amis, qu'on déterra une ambassade vacante, l'ambassade de Suède.
Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire
présent de moi à son bon frère le roi Bernadotte[497]. Celui-ci ne se
figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockholm pour le détrôner? Eh!
bon Dieu! princes de la terre, je ne détrône personne; gardez vos
couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je
_n'en veux mie_.

[Note 495: Claire de Coetnempren de _Kersaint_, duchesse de
_Duras_ (1777-1829). Fille du comte Guy de Kersaint, député à la
Législative et à la Convention, guillotiné le 4 décembre 1793,
elle quitta la France après l'exécution de son père, et passa avec
sa mère à Philadelphie, puis à la Martinique, patrie de Mme de
Kersaint. Celle-ci étant morte à son tour, et un parent, établi aux
colonies, ayant laissé à la jeune orpheline une succession assez
considérable, elle vint en Angleterre, où, en 1797, elle épousa
Amédée-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus tard, à la mort
de son père, allait être le duc de Duras. Elle rentra en France à
l'époque du Consulat, mais se tint à l'écart de la cour impériale,
retirée le plus souvent au château d'Ussé, en Touraine. Au retour
des Bourbons, le duc de Duras fut nommé pair de France et premier
gentilhomme de la Chambre. La duchesse eut alors un salon, qui fut
bientôt l'un des plus recherchés de Paris, et dont M. Villemain, l'un
des habitués, parle en ces termes: «Le salon de Mme la duchesse de
Duras était naturellement _monarchique_, mais avec des nuances très
marquées de _constitutionalisme_ anglais, de _libéralisme_ français,
d'amour des lettres, de goût des arts, et en particulier d'admiration
pour M. de Chateaubriand et d'impatient désir de le voir ministre».
Elle a écrit plusieurs petits romans: _Édouard_, _Ourika_, _Frère
Ange_, _Olivier_, les _Mémoires de Sophie_. Les deux premiers, que
ses amis publièrent presque de force, parurent en 1820 et 1824,
avec le plus vif succès. Les trois autres sont encore inédits. La
duchesse de Duras avait composé pendant ses dernières années des
pages éminemment chrétiennes, qui ont paru en 1839 sous ce titre:
_Réflexions et prières inédites_.]

[Note 496: L'aînée, Claire-Louise-Augustine-_Félicité_-Magloire,
que l'on appelait _Félicie_, née en émigration le 19 août 1798,
avait épousé, le 30 septembre 1813, Charles-Léopold-Henri de la
Trémoille, prince de Talmont, fils du héros vendéen. Devenue veuve le
7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 septembre
1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaquelein, maréchal
de camp, frère cadet des généraux vendéens, Henri et Louis.--La
cadette, _Claire_-Henriette-Philippine-Benjamine, dite _Clara_, née à
Londres le 25 septembre 1799, épousa, le 30 août 1819, Henri-Louis,
comte de Chastellux, secrétaire de la légation française à Berlin.
Le comte de Chastellux, à l'occasion de son mariage, fut créé duc de
Rauzan et autorisé, par ordonnance royale du 15 août 1819, à ajouter
à son nom celui de Duras. Il est dénommé, dans l'acte de naissance
d'un de ses enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de
Rauzan.--La duchesse de Rauzan est morte à Paris le 11 novembre 1863.]

[Note 497: Dans les derniers moments de la première Restauration,
Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Stockholm. Il allait se
rendre--sans enthousiasme--auprès de Bernadotte, quand Napoléon
débarqua de l'île d'Elbe.]

Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l'appeler
ma soeur, que j'eus le bonheur de revoir à Paris pendant plusieurs
années, est allée mourir à Nice[498]: encore une plaie rouverte. La
duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Staël: je ne puis
comprendre comment je ne fus pas attiré sur les traces de madame
Récamier, revenue d'Italie en France; j'aurais salué le secours qui
venait en aide à ma vie: déjà je n'appartenais plus à ces matins
qui se consolent eux-mêmes, je touchais à ces heures du soir qui ont
besoin d'être consolées.

[Note 498: Au mois de janvier 1829.]

       *       *       *       *       *

Le 30 décembre de l'année 1814, les Chambres législatives furent
ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour
l'assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent
exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai à
cette exhumation dans le cimetière[499] où Fontaine et Percier ont
élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l'imitation
d'une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus
remarquable de Paris. Ce cloître formé d'un enchaînement de tombeaux,
saisit l'imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de
ces _Mémoires_, j'ai parlé des exhumations de 1815[500]: au milieu
des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que
cette tête m'avait adressé à Versailles.

[Note 499: L'ancien cimetière de la Madeleine, rue
d'Anjou-Saint-Honoré, nº 48.]

[Note 500: Voir tome I, page 205.]

Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui
devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l'a jamais été.
J'écrivis la pompe funèbre du 21 janvier; je disais: «Ces religieux
qui vinrent avec l'oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis,
ne recevront point le descendant du saint roi. _Dans ces demeures
souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis
XVI se trouvera seul! ..._ Comment tant de morts se sont-ils levés?
Pourquoi Saint-Denis est-il désert? Demandons plutôt pourquoi son
toit est rétabli, pourquoi son autel est debout? Quelle main a
reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides!
La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons.
Ô Providence! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne
faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI[501].»

[Note 501: _Le Vingt-et-un janvier_, par M. de Chateaubriand. 1815,
Le Normant, éditeur, in-8º, 24 p.]

J'ai désiré assez longtemps que l'image de Louis XVI fût placée dans
le lieu même où le martyr répandit son sang: je ne serais plus de cet
avis. Il faut louer les Bourbons d'avoir, dès le premier moment de
leur retour, songé à Louis XVI; ils devaient toucher leur front avec
ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant
je crois qu'ils n'auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à
Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la
Convention entière; de là le reproche annuel qu'une cérémonie funèbre
répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une
assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à
la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs
malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et
des autres: nous avons eu des solennités pour les barricades, des
chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet;
mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des
jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d'âge en âge
le saint le plus obscur? Si les jeûnes et les prières institués pour
le sacrifice de Charles Ier durent encore, c'est qu'en Angleterre
l'État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique,
et qu'en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1649 est devenu
jour _férié_. En France, il n'en est pas de la sorte: Rome seule
a le droit de commander en religion; dès lors, qu'est-ce qu'une
ordonnance qu'un prince publie, un décret qu'une assemblée politique
promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de
les effacer? Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une fête
qui peut être abolie, que le témoignage d'une catastrophe tragique
non consacrée par le culte, n'est pas convenablement placé sur le
chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs.
Par le temps actuel, il serait à craindre qu'un monument élevé dans
le but d'imprimer l'effroi des excès populaires donnât le désir de
les imiter: le mal tente plus que le bien; en voulant perpétuer la
douleur, on ne fait souvent que perpétuer l'exemple. Les siècles
n'adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de
pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.

En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux[502],
chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi; je
le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI
reprit sa couche à Saint-Denis; Louis XVIII, de son côté, dormit au
Louvre: les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois
et de sceptres légitimes: vaine restauration du trône et de la tombe
dont le temps a déjà balayé la double poussière.

[Note 502: M. Desclozeaux (et non _Ducluzeau_, comme le portent les
précédentes éditions des _Mémoires_), était un fidèle royaliste, qui
s'était rendu propriétaire de l'ancien cimetière de la Madeleine,
pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profanés.]

Puisque j'ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se
répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j'étais oppressé quand,
la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à
demi détendue: que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines
parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite: morale vulgaire
qui sortait du spectacle même; mais mon esprit ne s'arrêtait pas
là; je perçais jusqu'à la nature de l'homme. Tout est-il vide et
absence dans la région des sépulcres? N'y a-t-il rien dans ce rien?
N'est-il point d'existences de néant, des pensées de poussière? Ces
ossements n'ont-ils point des modes de vie qu'on ignore? Qui sait
les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts? Les
choses qu'ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des
idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux? Songes, avenirs, joies,
douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et
vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies,
intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions
d'un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans
lesquels elles s'engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit
un coeur? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des
tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et éternel? Ce rire est-il
le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l'imposture de
cet univers? Fermons les yeux; remplissons l'abîme désespéré de la
vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr: «Je suis
chrétien.»



LIVRE IV

     L'Île d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour de l'Île
     d'Elbe. -- Torpeur de la légitimité. -- Article de Benjamin
     Constant. -- Ordre du jour du maréchal Soult. -- Séance royale.
     -- Pétition de l'école de droit à la Chambre des Députés. --
     Projet de défense de Paris. -- Fuite du roi. -- Je pars avec
     Madame de Chateaubriand. -- Embarras de la route. -- Le duc
     d'Orléans et le prince de Condé. -- Tournai. -- Bruxelles. --
     Souvenirs. -- Le duc de Richelieu. -- Le roi à Gand m'appelle
     auprès de lui. -- Les Cent-Jours à Gand. -- Suite des Cent-Jours
     à Gand. -- Affaires à Vienne.


Bonaparte avait refusé de s'embarquer sur un vaisseau français, ne
faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu'elle était
victorieuse; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages
dont il avait accablé la perfide Albion; il ne voyait plus de digne
de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l'_Undaunted_
qui le transporta au port de son premier exil; il n'était pas sans
inquiétude sur la manière dont il serait reçu: la garnison française
lui remettrait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires
italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer
libres de tout maître; le drapeau tricolore et le drapeau blanc
flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout
s'arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec
des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir
l'_auguste victime_. Les autorités civiles et religieuses furent
ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire
général, publia un mandement: «La divine Providence,» disait la
pieuse injonction, «a voulu que nous fussions à l'avenir les sujets
de Napoléon le Grand. L'île d'Elbe, élevée à un honneur aussi
sublime, reçoit dans son sein l'oint du Seigneur. Nous ordonnons
qu'un _Te Deum_ solennel soit chanté en actions de grâces, etc.»

L'empereur avait écrit au général Dalesme[503], commandant de la
garnison française, qu'il eût à faire connaître aux Elbois qu'il
_avait fait choix_ de leur île pour son séjour, en considération de
la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Il mit pied à terre à
Porto-Ferrajo[504], au milieu du double salut de la frégate anglaise
qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit
sous le dais de la paroisse à l'église où l'on chanta le _Te Deum_.
Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui
ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut
ensuite conduit à la mairie; son logement y était préparé. On déploya
le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d'une bande rouge
semée de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le
suivaient avec des raclements d'allégresse. Le trône, dressé à la
hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et
de loques d'écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier
s'arrangeait de ces parades: Napoléon jouait à la chapelle, comme il
amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur de son
palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps.
Il forma sa maison: elle se composait de quatre chambellans, de trois
officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara
qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du
soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y résider, du pavillon
destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa
vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le
pouvoir royal; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son
rang de son génie; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place
publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de
lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient
dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes,
du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie
et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l'île d'Elbe.

[Note 503: Jean-Baptiste, baron _Dalesme_ (1763-1832). Général de
brigade, député de la Haute-Vienne au Corps législatif, de 1802 à
1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui
le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours,
il fut gouverneur de l'île d'Elbe, et quitta le service à la seconde
Restauration. Réintégré en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.]

[Note 504: Le 4 mai 1814.]

Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,

  Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[505],

Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait de
traverser; il n'avait point renoncé à déchirer son suaire; mais il
lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de
son monument quelque apparition de fantôme. C'est pourquoi, comme
sil n'eût pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans ses
carrières de fer cristallisé et d'aimant; on l'eût pris pour l'ancien
inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d'avoir
affecté jadis le revenu des forges d'_Illua_ à la Légion d'honneur;
500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baignée
dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers: «Où avais-je la
tête? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides décrets de cette
nature.» Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait
d'en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit
cinq ou six toises de grand chemin et traça l'emplacement de quatre
grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage.
Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il voulait
vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d'Angleterre:
et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la
vue de la mer qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces
mots lui échappèrent: «Diable! il faut l'avouer, mon île est très
petite.» Dans quelques heures il eut visité son domaine; il y voulut
joindre un rocher appelé _Pianosa_. «L'Europe va m'accuser, dit-il
en riant, d'avoir déjà fait une conquête.» Les puissances alliées se
réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats;
il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le
drapeau.

[Note 505: _Énéide_, livre X, vers 174.]

La présence de Napoléon sur les côtes de l'Italie, qui avait vu
commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat
était voisin; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou
publiquement à sa retraite; sa mère et sa soeur, la princesse
Pauline, le visitèrent; on s'attendait à voir bientôt arriver
Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant:
reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au
coin le plus écarté de l'île: sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait
de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l'écouter, songeait à se
défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord
reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit
dans sa yole blanche.[506]

[Note 506: Le 1er septembre, Napoléon avait reçu la visite de la
comtesse Walewska. Les _Souvenirs_ de Pons (de l'Hérault) renferment
à ce sujet de curieux détails. La chaleur excessive de l'été avait
fatigué l'Empereur, qui avait quitté Porto-Ferrajo pour aller
s'établir sous les châtaigniers touffus de Marciana. «De l'ombre
et de l'eau, avait-il dit en riant, c'est le bonheur, et je vais
chercher le bonheur.» Il fit dresser sous les arbres sa tente de
campagne, pendant que Madame Mère venait habiter l'ermitage de
Marciana. Un matin, une jeune femme accompagnée d'un enfant de quatre
ou cinq ans débarquèrent mystérieusement dans l'île. Au cours de la
traversée, la voyageuse, après avoir dit: «le fils de l'Empereur»,
avait ajouté: «mon fils». Évidemment, c'était l'Impératrice et le
Roi de Rome! Les marins, la population, l'entourage de l'Empereur ne
le mirent pas un instant en doute. Cependant la jeune dame s'était
rendue immédiatement à Marciana et à la tente impériale. «Mme la
comtesse Walewska et son fils, dit Pons (de l'Hérault) (_Souvenirs
et anecdotes de l'île d'Elbe_, pages 213 et 578), restèrent environ
cinquante heures avec l'Empereur; pendant ce temps, l'Empereur ne
reçut plus personne, pas même Madame Mère, et l'on peut dire qu'il
se mit en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, après
cinquante heures, la dame alla s'embarquer à Longone pour retourner
sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les
marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger imminent pour
elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation: l'Empereur envoya
un officier d'ordonnance pour faire retarder le départ de l'intrépide
voyageuse; elle était en pleine mer ... L'Empereur eut des heures
d'angoisse. Ses alarmes durèrent jusqu'au moment où Mme la comtesse
Walewska lui eut appris elle-même que le péril était passé.»]

Si nous eussions été moins confiants, il nous eût été facile de
découvrir l'approche d'une catastrophe. Bonaparte était trop près de
son berceau et de ses conquêtes: son île funèbre devait être plus
lointaine et entourée de plus de flots. On ne s'explique pas comment
les alliés avaient imaginé de reléguer Napoléon sur les rochers où
il devait faire l'apprentissage de l'exil: pouvait-on croire qu'à la
vue des Apennins, qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte,
d'Arcole et de Marengo, qu'en découvrant Venise, Rome et Naples,
ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrésistibles ne
s'empareraient pas de son coeur? Avait-on oublié qu'il avait remué la
terre et qu'il avait partout des admirateurs et des obligés, les uns
et les autres ses complices? Son ambition était déçue, non éteinte;
l'infortune et la vengeance en ranimaient les flammes: quand le
prince des ténèbres du bord de l'univers créé aperçut l'homme et le
monde, il résolut de les perdre.

Avant d'éclater, le terrible captif se contint pendant quelques
semaines. Auprès de l'immense _Pharaon_ public qu'il tenait, son
génie négociait une fortune ou un royaume. Les Fouché, les Guzman
d'Alfarache, pullulaient. Le grand acteur avait établi depuis
longtemps le mélodrame à sa police et s'était réservé la haute scène;
il s'amusait des victimes vulgaires qui disparaissaient dans les
trappes de son théâtre.

Le bonapartisme, dans la première année de la Restauration, passa
du simple désir à l'action, à mesure que ses espérances grandirent
et qu'il eut mieux connu le caractère faible des Bourbons. Quand
l'intrigue fut nouée au dehors, elle se noua au-dedans, et la
conspiration devint flagrante. Sous l'habile administration de M.
Ferrand[507], M. de Lavallette[508] faisait la correspondance: les
courriers de la monarchie portaient les dépêches de l'empire. On ne
se cachait plus; les caricatures annonçaient un retour souhaité:
on voyait des aigles rentrer par les fenêtres du château des
Tuileries, d'où sortaient par les portes un troupeau de dindons;
le _Nain jaune_[509] ou _vert_ parlait de plumes de _cane_.[510]
Les avertissements venaient de toutes parts, et l'on n'y voulait
pas croire. Le gouvernement suisse s'était inutilement empressé de
prévenir le gouvernement du roi des menées de Joseph Bonaparte,
retiré dans le pays de Vaud. Une femme arrivée de l'Île d'Elbe
donnait les détails les plus circonstanciés de ce qui se passait à
Porto-Ferrajo, et la police la fit jeter en prison. On tenait pour
certain que Napoléon n'oserait rien tenter avant la dissolution du
congrès, et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient vers
l'Italie. D'autres, plus avisés encore, faisaient des voeux pour que
le _petit caporal_, _l'ogre_, le _prisonnier_, abordât les côtes de
France; cela serait trop heureux; on en finirait d'un seul coup! M.
Pozzo di Borgo déclarait à Vienne que le délinquant serait accroché
à une branche d'arbre. Si l'on pouvait avoir certains papiers, on y
trouverait la preuve que dès 1814 une conspiration militaire était
ourdie et marchait parallèlement avec la conspiration politique
que le prince de Talleyrand conduisait à Vienne, à l'instigation
de Fouché. Les amis de Napoléon lui écrivirent que s'il ne hâtait
son retour, il trouverait sa place prise aux Tuileries par le duc
d'Orléans: ils s'imaginent que cette révélation servit à précipiter
le retour de l'empereur. Je suis convaincu de l'existence de ces
menées, mais je crois aussi que la cause déterminante qui décida
Bonaparte était tout simplement la nature de son génie.

[Note 507: Antoine-François-Claude, comte _Ferrand_ (1751-1825). Il
était directeur général des Postes. À la seconde Restauration, il
fut nommé pair de France et entra à l'Académie française. Il avait
composé plusieurs ouvrages, dont le principal est _l'Esprit de
l'Histoire, ou Lettres politiques et morales d'un père à son fils sur
la manière d'étudier l'histoire en général et particulièrement celle
de la France_. Ses _Mémoires_ ont été publiés en 1897 par le vicomte
de Broc.]

[Note 508: Antoine-Marie Chamant, comte de _Lavallette_ (1769-1830),
directeur général des Postes sous l'Empire. Ses _Mémoires_ ont paru
en 1831.]

[Note 509: Le _Nain Jaune_, qui paraissait depuis 1810 avec ce
sous-titre: _Journal des arts, des sciences et de la littérature_,
se transforma en journal semi-politique à la fin de 1814, sous
l'inspiration, dit-on, des habitués du salon de l'ex-reine Hortense.
Les rédacteurs du _Nain Jaune_, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-Vincent,
Étienne, Jouy, Harel, étaient en effet bonapartistes, mais ils
eurent soin de cacher leur drapeau, n'attaquèrent jamais le roi
et prirent pour épigraphe: _Le Roi et la Charte_. Sous le couvert
de ce pavillon, ils déversèrent le ridicule sur les hommes et les
tendances du ministère et du parti royaliste. Louis XVIII, qui avait
du goût pour l'esprit, s'amusait des épigrammes du mordant journal.
À des courtisans qui réclamaient la suppression du _Nain Jaune_,
il répondit un jour: «Non, c'est par cette feuille que j'ai appris
des choses qu'un roi ne doit point ignorer.»--Voir Henry Houssaye,
_1815_, tome I, page 67.]

[Note 510: Un correspondant du _Nain Jaune_ lui écrivait, à la date
du 28 février 1815: «J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire, sans
pouvoir obtenir de réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une
plume de _canne_: j'en essayerai.» (_Le Nain Jaune_ du 5 mars.)--La
ville de _Cannes_ est à peu de distance du golfe Jouan.]

La conspiration de Drouet d'Erlon et de Lefebvre-Desnoëttes venait
d'éclater[511]. Quelques jours avant la levée de boucliers de ces
généraux, je dînais chez M. le maréchal Soult, nommé ministre de la
guerre le 3 décembre 1814; un niais racontait l'exil de Louis XVIII
à Hartwell; le maréchal écoutait; à chaque circonstance il répondait
par ces deux mots: «C'est historique.»--On apportait les pantoufles
de Sa Majesté.--«C'est historique!» Le roi avalait, les jours
maigres, trois oeufs frais avant de commencer son dîner.--«C'est
historique!» Cette réponse me frappa. Quand un gouvernement n'est
pas solidement établi, tout homme dont la conscience ne compte pas
devient, selon le plus ou moins d'énergie de son caractère, un quart,
une moitié, un trois quarts de conspirateur; il attend la décision de
la fortune: les événements font plus de traîtres que les opinions.

[Note 511: Un complot, mi-impérialiste, mi-révolutionnaire, avait
éclaté, le 9 mars 1815, dans les départements du Nord. Les généraux
Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon,
devaient, d'après le plan concerté par les conjurés, se rendre à
La Fère, s'emparer du parc d'artillerie, entraîner le régiment en
garnison dans cette ville, se réunir à Noyon au général Drouet
d'Erlon et aux troupes qu'il aurait amenées de Lille, et de là
marcher sur Paris. L'énergie du général d'Aboville, qui commandait à
La Fère, fit échouer la conjuration.]

       *       *       *       *       *

Tout à coup le télégraphe annonça aux braves et aux incrédules
le débarquement de l'homme[512]: _Monsieur_ court à Lyon avec le
duc d'Orléans et le maréchal Macdonald; il en revient aussitôt. Le
maréchal Soult, dénoncé à la Chambre des députés, cède sa place le 11
mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant lui, pour ministre
de la guerre de Louis XVIII en 1815, le général qui avait été son
dernier ministre de la guerre en 1814.

[Note 512: Le maréchal Masséna, dans la soirée du 3 mars, adressa
de Marseille au ministre de la Guerre la dépêche qui annonçait le
débarquement de Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le télégraphe
aérien s'arrêtait à Lyon. La dépêche fut donc portée par un courrier
jusqu'à Lyon et n'arriva à Paris que le 5 mars vers midi. Ému de la
gravité de la nouvelle, Chappe, le directeur-général des télégraphes
(frère de l'inventeur) prit sur lui d'apporter cette dépêche à M. de
Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au maréchal
Soult. Vitrolles présenta la dépêche toute cachetée à Louis XVIII
qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur la table en disant
avec le plus grand calme: «--C'est Bonaparte qui est débarqué sur
les côtes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre
de la Guerre. Il verra ce qu'il y aura à faire.»--(_Mémoires de
M. de Vitrolles_, tome II, p. 283-285).--Pendant deux jours, le
Gouvernement tint la nouvelle secrète, et c'est seulement le 7 mars
qu'elle fut annoncée officiellement dans le _Moniteur_.]

La hardiesse de l'entreprise était inouïe. Sous le point de vue
politique, on pourrait regarder cette entreprise comme le crime
irrémissible et la faute capitale de Napoléon. Il savait que les
princes encore réunis au congrès, que l'Europe encore sous les
armes, ne souffriraient pas son rétablissement; son jugement devait
l'avertir qu'un succès, s'il l'obtenait, ne pouvait être que d'un
jour: il immolait à sa passion de reparaître sur la scène le repos
d'un peuple qui lui avait prodigué son sang et ses trésors; il
exposait au démembrement la patrie dont il tenait tout ce qu'il avait
été dans le passé et tout ce qu'il sera dans l'avenir. Il y eut dans
cette conception fantastique un égoïsme féroce, un manque effroyable
de reconnaissance et de générosité envers la France.

Tout cela est vrai selon la raison pratique, pour un homme à
entrailles plutôt qu'à cervelle; mais, pour les êtres de la nature de
Napoléon, une raison d'une autre sorte existe; ces créatures à haut
renom ont une allure à part: les comètes décrivent des courbes qui
échappent au calcul; elles ne sont liées à rien, ne paraissent bonnes
à rien; s'il se trouve un globe sur leur passage, elles le brisent
et rentrent dans les abîmes du ciel; leurs lois ne sont connues
que de Dieu. Les individus extraordinaires sont les monuments de
l'intelligence humaine; ils n'en sont pas la règle.

Bonaparte fut donc moins déterminé à son entreprise par les faux
rapports de ses amis que par la nécessité de son génie: il se croisa
en vertu de la foi qu'il avait en lui. Ce n'est pas tout de naître,
pour un grand homme: il faut mourir. L'île d'Elbe était-elle une
fin pour Napoléon? Pouvait-il accepter la souveraineté d'un carré
de légumes, comme Dioclétien à Salone? S'il eût attendu plus tard,
aurait-il eu plus de chances de succès, alors qu'on eût été moins ému
de son souvenir, que ses vieux soldats eussent quitté l'armée, que
les nouvelles positions sociales eussent été prises?

Eh bien! il fit un coup de tête contre le monde: à son début, il dut
croire ne s'être pas trompé sur le prestige de sa puissance.

Une nuit, entre le 25 et le 26 février, au sortir d'un bal dont la
princesse Borghèse faisait les honneurs, il s'évade avec la victoire,
longtemps sa complice et sa camarade; il franchit une mer couverte
de nos flottes, rencontre deux frégates, un vaisseau de 74 et le
brick de guerre _le Zéphyr_ qui l'accoste et l'interroge; il répond
lui-même aux questions du capitaine; la mer et les flots le saluent,
et il poursuit sa course. Le tillac de _l'Inconstant_, son petit
navire, lui sert de promenoir et de cabinet; il dicte au milieu des
vents, et fait copier sur cette table agitée trois proclamations
à l'armée et à la France; quelques felouques, chargées de ses
compagnons d'aventure, portent, autour de sa barque amirale, pavillon
blanc semé d'étoiles. Le 1er mars, à trois heures du matin, il aborde
la côte de France entre Cannes et Antibes, dans le golfe Jouan, il
descend, parcourt la rivière, cueille des violettes et bivouaque
dans une plantation d'oliviers. La population stupéfaite se retire.
Il manque Antibes et se jette dans les montagnes de Grasse, traverse
Sernon, Barrème, Digne et Gap. À Sisteron, vingt hommes le peuvent
arrêter, et il ne trouve personne. Il s'avance sans obstacle parmi
ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l'égorger.
Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre
quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction
de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient
pas; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache
dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs
éblouis. Enveloppés dans une trombe ardente, les fantômes sanglants
d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, d'Eylau,
de la Moskowa, de Lützen, de Bautzen, lui font un cortège avec un
million de morts. Du sein de cette colonne de feu et de nuée, sortent
à l'entrée des villes quelques coups de trompette mêlés aux signaux
du labarum tricolore: et les portes des villes tombent. Lorsque
Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent mille fantassins
et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars à
Moscou, il fut moins étonnant que lorsque, rompant son ban, jetant
ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris, coucher
paisiblement aux Tuileries.

Auprès du prodige de l'invasion d'un seul homme, il en faut placer
un autre qui fut le contre-coup du premier: la légitimité tomba en
défaillance; la pâmoison du coeur de l'État gagna les membres et
rendit la France immobile. Pendant vingt jours, Bonaparte marche par
étapes; ses aigles volent de clocher en clocher, et, sur une route
de deux cents lieues, le gouvernement, maître de tout, disposant de
l'argent et des bras, ne trouve ni le temps ni le moyen de couper
un pont, d'abattre un arbre, pour retarder au moins d'une heure la
marche d'un homme à qui les populations ne s'opposaient pas, mais
qu'elles ne suivaient pas non plus.

Cette torpeur du gouvernement semblait d'autant plus déplorable que
l'opinion publique à Paris était fort animée; elle se fût prêtée à
tout, malgré la défection du maréchal Ney. Benjamin Constant écrivait
dans les gazettes:

«Après avoir versé tous les fléaux sur notre patrie, il a quitté le
sol de la France. Qui n'eût pensé qu'il le quittait pour toujours?
Tout à coup il se présente et promet encore aux Français la liberté,
la victoire, la paix. Auteur de la constitution la plus tyrannique
qui ait régi la France, il parle aujourd'hui de liberté? Mais
c'est lui qui, durant quatorze ans, a miné et détruit la liberté.
Il n'avait pas l'excuse des souvenirs, l'habitude du pouvoir; il
n'était pas né sous la pourpre. Ce sont ses concitoyens qu'il a
asservis, ses égaux qu'il a enchaînés. Il n'avait pas hérité de la
puissance; il a voulu et médité la tyrannie: quelle liberté peut-il
promettre? Ne sommes-nous pas mille fois plus libres que sous son
empire? Il promet la victoire, et trois fois il a laissé ses troupes,
en Égypte, en Espagne et en Russie, livrant ses compagnons d'armes à
la triple agonie du froid, de la misère et du désespoir. Il a attiré
sur la France l'humiliation d'être envahie; il a perdu les conquêtes
que nous avions faites avant lui. Il promet la paix, et son nom seul
est un signal de guerre. Le peuple assez malheureux pour le servir
redeviendrait l'objet de la haine européenne; son triomphe serait le
commencement d'un combat à mort contre le monde civilisé ... Il n'a
donc rien à réclamer ni à offrir. Qui pourrait-il convaincre, ou qui
pourrait-il séduire? La guerre intestine, la guerre extérieure, voilà
les présents qu'il nous apporte.»

       *       *       *       *       *

L'ordre du jour du maréchal Soult, daté du 8 mars 1815, répète à peu
près les idées de Benjamin Constant avec une effusion de loyauté:

«Soldats,

«Cet homme qui naguère abdiqua aux yeux de l'Europe un pouvoir
usurpé, dont il avait fait un si fatal usage, est descendu sur le sol
français qu'il ne devait plus revoir.

«Que veut-il? la guerre civile: que cherche-t-il? des traîtres: où
les trouvera-t-il? serait-ce parmi ces soldats qu'il a trompés et
sacrifiés tant de fois, en égarant leur bravoure? Serait-ce au sein
de ces familles que son nom seul remplit encore d'effroi?

«Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pourrons
abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort
d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le croit, l'insensé!
et son dernier acte de démence achève de le faire connaître.

«Soldats, l'armée française est la plus brave armée de l'Europe, elle
sera aussi la plus fidèle.

«Rallions-nous autour de la bannière des lis, à la voix de ce père
du peuple, de ce digne héritier des vertus du grand Henri. Il vous a
tracé lui-même les devoirs que vous avez à remplir. Il met à votre
tête ce prince, modèle des chevaliers français, dont l'heureux retour
dans notre patrie a déjà chassé l'usurpateur, et qui aujourd'hui va,
par sa présence, détruire son seul et dernier espoir.»

       *       *       *       *       *

Louis XVIII se présenta le 16 mars à la Chambre des députés; il
s'agissait du destin de la France et du monde. Quand Sa Majesté
entra, les députés et les spectateurs dans les tribunes se
découvrirent et se levèrent; une acclamation ébranla les murs de la
salle. Louis XVIII monte lentement à son trône; les princes, les
maréchaux et les capitaines des gardes se rangent aux deux côtés du
roi. Les cris cessent; tout se tait: dans cet intervalle de silence,
on croyait entendre les pas lointains de Napoléon. Sa Majesté,
assise, regarde un moment l'assemblée et prononce ce discours d'une
voix ferme:

«Messieurs,

«Dans ce moment de crise où l'ennemi public a pénétré dans une partie
de mon royaume et qu'il menace la liberté de tout le reste, je viens
au milieu de vous resserrer encore les liens qui, vous unissant
avec moi, font la force de l'État; je viens, en m'adressant à vous,
exposer à toute la France mes sentiments et mes voeux.

«J'ai revu ma patrie; je l'ai réconciliée avec les puissances
étrangères, qui seront, n'en doutez pas, fidèles aux traités qui
nous ont rendus à la paix; j'ai travaillé au bonheur de mon peuple;
j'ai recueilli, je recueille tous les jours les marques les plus
touchantes de son amour; pourrais-je à soixante ans mieux terminer ma
carrière qu'en mourant pour sa défense?

«Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains pour la France:
celui qui vient allumer parmi nous les torches de la guerre civile
y apporte aussi le fléau de la guerre étrangère; il vient remettre
notre patrie sous son joug de fer; il vient enfin détruire cette
charte constitutionnelle que je vous ai donnée, cette charte, mon
plus beau titre aux yeux de la postérité, cette charte que tous les
Français chérissent et que je jure ici de maintenir: rallions-nous
donc autour d'elle.»

       *       *       *       *       *

Le roi parlait encore quand un nuage répandit l'obscurité dans la
salle; les yeux se tournèrent vers la voûte pour chercher la cause
de cette soudaine nuit. Lorsque le monarque législateur cessa de
parler, les cris de _Vive le roi!_ recommencèrent au milieu des
larmes. «L'assemblée, dit avec vérité le _Moniteur_, électrisée par
les sublimes paroles du roi, était debout, les mains étendues vers le
trône. On n'entendait que ces mots: _Vive le roi! mourir pour le roi!
le roi à la vie à la mort!_ répétés avec un transport que tous les
coeurs français partageront.»

En effet, le spectacle était pathétique: un vieux roi infirme, qui,
pour prix du massacre de sa famille et vingt-trois années d'exil,
avait apporté à la France la paix, la liberté, l'oubli de tous les
outrages et de tous les malheurs; ce patriarche des souverains venant
déclarer aux députés de la nation qu'à son âge, après avoir revu sa
patrie, il ne pouvait mieux terminer sa carrière qu'en mourant pour
la défense de son peuple! Les princes jurèrent fidélité à la charte;
ces serments tardifs furent clos par celui du prince de Condé et
par l'adhésion du père du duc d'Enghien. Cette héroïque race prête
à s'éteindre, cette race d'épée patricienne, cherchant derrière
la liberté un bouclier contre une épée plébéienne, plus jeune,
plus longue et plus cruelle, offrait, en raison d'une multitude de
souvenirs, quelque chose d'extrêmement triste.

Le discours de Louis XVIII, connu au dehors, excita des transports
inexprimables. Paris était tout royaliste et demeura tel pendant les
Cent-Jours. Les femmes particulièrement étaient bourbonistes.

La jeunesse adore aujourd'hui le souvenir de Bonaparte, parce qu'elle
est humiliée du rôle que le gouvernement actuel fait jouer à la
France en Europe; la jeunesse, en 1814, saluait la Restauration,
parce qu'elle abattait le despotisme et relevait la liberté. Dans
les rangs des volontaires royaux on comptait M. Odilon Barrot, grand
nombre d'élèves de l'École de médecine, et l'École de droit tout
entière[513]; celle-ci adressa la pétition suivante, le 13 mars, à la
Chambre des députés:

«Messieurs,

«Nous nous offrons au roi et à la patrie; l'École de droit tout
entière demande à marcher. Nous n'abandonnerons ni notre souverain,
ni notre constitution. Fidèles à l'honneur français, nous vous
demandons des armes. Le sentiment d'amour que nous portons à Louis
XVIII vous répond de la constance de notre dévouement. Nous ne
voulons plus de fers, nous voulons la liberté. Nous l'avons, on vient
nous l'arracher: nous la défendrons jusqu'à la mort. Vive le roi!
vive la constitution!»

[Note 513: La formation du bataillon des élèves de l'École de droit
eut lieu dès le 14 mars 1815; l'effectif s'élevait à 1,200 hommes; le
drapeau avait été offert par les dames otages de Marie-Antoinette;
il portait sur la cravate cette devise: _Pour le bon droit_. Après
avoir été exercés à Vincennes, les volontaires, au nombre de sept
cents environ, rejoignirent les gardes du corps à Beauvais, le 26
mars, jour de Pâques; ils passèrent la frontière, et furent cantonnés
à Ypres. Louis XVIII les assimila aux officiers de sa maison et fit
délivrer des brevets de sous-lieutenants à ceux qui voulurent rester
dans l'armée. Le 30 juillet, le bataillon rentrait à Paris, aux
applaudissements d'une foule immense venue à sa rencontre.--Retenus
en France par leur âge, les professeurs de l'École refusèrent
du moins de se rendre auprès de Napoléon, et ce ne fut que sur
l'invitation expresse du ministre de l'Intérieur qu'ils envoyèrent
une adresse dans laquelle ils se déclaraient reconnaissants de voir
l'Empereur renoncer à tout esprit de conquête.--_L'École de droit de
Paris en 1814, 1815, 1816, d'après des documents inédits_, par M.
Colmet d'Aage, doyen honoraire. Voir aussi la très curieuse brochure
de M. Alexandre Guillemin, avocat à la Cour royale de Paris, _le
Patriotisme des volontaires royaux de l'École de droit de Paris_,
1822.]

Dans ce langage énergique, naturel et sincère, on sent la générosité
de la jeunesse et l'amour de la liberté. Ceux qui viennent nous dire
aujourd'hui que la Restauration fut reçue avec dégoût et douleur
par la France sont ou des ambitieux qui jouent une partie, ou des
hommes naissants qui n'ont point connu l'oppression de Bonaparte,
ou de vieux menteurs révolutionnaires impérialisés qui, après
avoir applaudi comme les autres au retour des Bourbons, insultent
maintenant, selon leur coutume, ce qui est tombé, et retournent à
leur instinct de meurtre, de police et de servitude.

       *       *       *       *       *

Le discours du roi m'avait rempli d'espoir. Des conférences se
tenaient chez le président de la Chambre des députés, M. Lainé. J'y
rencontrai M. de La Fayette: je ne l'avais jamais vu que de loin à
une autre époque, sous l'Assemblée constituante. Les propositions
étaient diverses; la plupart faibles, comme il advient dans le péril:
les uns voulaient que le roi quittât Paris et se retirât au Havre;
les autres parlaient de le transporter dans la Vendée; ceux-ci
barbouillaient des phrases sans conclusion; ceux-là disaient qu'il
fallait attendre et voir venir: ce qui venait était pourtant fort
visible. J'exprimai une opinion fort différente: chose singulière!
M. de La Fayette l'appuya, et avec chaleur[514]. M. Lainé et le
maréchal Marmont étaient aussi de mon avis. Je disais donc:

«Que le roi tienne parole; qu'il reste dans sa capitale. La garde
nationale est pour nous. Assurons-nous de Vincennes. Nous avons les
armes et l'argent: avec l'argent nous aurons la faiblesse et la
cupidité. Si le roi quitte Paris, Paris laissera entrer Bonaparte;
Bonaparte maître de Paris est maître de la France. L'armée n'est
pas passée tout entière à l'ennemi; plusieurs régiments, beaucoup
de généraux et d'officiers, n'ont point encore trahi leur serment:
demeurons ferme, ils resteront fidèles. Dispersons la famille royale,
ne gardons que le roi. Que MONSIEUR aille au Havre, le duc de Berry
à Lille, le duc de Bourbon dans la Vendée, le duc d'Orléans à Metz:
madame la duchesse et M. le duc d'Angoulême sont déjà dans le Midi.
Nos divers points de résistance empêcheront Bonaparte de concentrer
ses forces. Barricadons-nous dans Paris. Déjà les gardes nationales
des départements voisins viennent à notre secours. Au milieu de ce
mouvement, notre vieux monarque, sous la protection du testament de
Louis XVI, la charte à la main, restera tranquille assis sur son
trône aux Tuileries; le corps diplomatique se rangera autour de
lui; les deux Chambres se rassembleront dans les deux pavillons du
château; la maison du roi campera sur le Carrousel et dans le jardin
des Tuileries. Nous borderons de canons les quais et la terrasse de
l'eau: que Bonaparte nous attaque dans cette position; qu'il emporte
une à une nos barricades; qu'il bombarde Paris, s'il le veut et
s'il a des mortiers; qu'il se rende odieux à la population entière,
et nous verrons le résultat de son entreprise! Résistons seulement
trois jours, et la victoire est à nous. Le roi, se défendant dans son
château, causera un enthousiasme universel. Enfin, s'il doit mourir,
qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de Napoléon
soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie,
gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit
de la liberté du genre humain.»

[Note 514: M. de La Fayette confirme, dans des Mémoires précieux pour
les faits que l'on a publiés depuis sa mort, la rencontre singulière
de son opinion et de la mienne au retour de Bonaparte. M. de La
Fayette aimait sincèrement l'honneur et la liberté. (Note de Paris,
1840.) CH.]

Ainsi je parlai: on n'est jamais reçu à dire que tout est perdu quand
on n'a rien tenté. Qu'y aurait-il eu de plus beau qu'un vieux fils
de saint Louis renversant avec des Français, en quelques moments,
un homme que tous les rois conjurés de l'Europe avaient mis tant
d'années à abattre?

Cette résolution, en apparence désespérée, était au fond très
raisonnable et n'offrait pas le moindre danger. Je resterai à
toujours convaincu que Bonaparte, trouvant Paris ennemi et le roi
présent, n'aurait pas essayé de les forcer. Sans artillerie, sans
vivres, sans argent, il n'avait avec lui que des troupes réunies au
hasard, encore flottantes, étonnées de leur brusque changement de
cocarde, de leurs serments prononcés à la volée sur les chemins:
elles se seraient promptement divisées. Quelques heures de retard
perdaient Napoléon; il suffisait d'avoir un peu de coeur. On pouvait
déjà même compter sur une partie de l'armée; les deux régiments
suisses gardaient leur foi: le maréchal Gouvion Saint-Cyr ne fit-il
pas reprendre la cocarde blanche à la garnison d'Orléans deux jours
après l'entrée de Bonaparte dans Paris? De Marseille à Bordeaux,
tout reconnut l'autorité du roi pendant le mois de mars entier: à
Bordeaux, les troupes hésitaient; elles seraient restées à madame
la duchesse d'Angoulême, si l'on avait appris que le roi était
aux Tuileries et que Paris se défendait. Les villes de province
eussent imité Paris. Le 10e de ligne se battit très bien sous le duc
d'Angoulême; Masséna se montrait cauteleux et incertain; à Lille,
la garnison répondit à la vive proclamation du maréchal Mortier. Si
toutes ces preuves d'une fidélité possible eurent lieu en dépit d'une
fuite, que n'auraient-elles point été dans le cas d'une résistance?

Mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de nouveau ravagé
la France; nos princes ne seraient point revenus avec les armées
ennemies; la légitimité eût été sauvée par elle-même. Une seule chose
eût été à craindre après le succès: la trop grande confiance de la
royauté dans ses forces, et par conséquent des entreprises sur les
droits de la nation.

Pourquoi suis-je venu à une époque où j'étais si mal placé? Pourquoi
ai-je été royaliste contre mon instinct dans un temps où une
misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre?
Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me
prenaient pour un écervelé, quand je parlais courage; pour un
révolutionnaire, quand je parlais liberté?

Il s'agissait bien de défense! Le roi n'avait aucune frayeur,
et mon plan lui plaisait assez par une certaine grandeur
_louis-quatorzième_; mais d'autres figures étaient allongées.
On emballait les diamants de la couronne (autrefois acquis des
deniers particuliers des souverains), en laissant trente-trois
millions d'écus au trésor et quarante-deux millions en effets. Ces
soixante-quinze millions étaient le fruit de l'impôt: que ne le
rendait-on au peuple plutôt que de le laisser à la tyrannie!

Une double procession montait et descendait les escaliers du pavillon
du Flore; on s'enquérait de ce qu'on avait à faire: point de
réponse. On s'adressait au capitaine des gardes; on interrogeait les
chapelains, les chantres, les aumôniers: rien. De vaines causeries,
de vains débits de nouvelles. J'ai vu des jeunes gens pleurer de
fureur en demandant inutilement des ordres et des armes; j'ai vu
des femmes se trouver mal de colère et de mépris. Parvenir au roi,
impossible; l'étiquette fermait la porte.

La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un ordre de _courir
sus_[515]: Louis XVIII, sans jambes, _courir sus_ le conquérant qui
enjambait la terre! Cette formule des anciennes lois, renouvelée à
cette occasion, suffit pour montrer la portée d'esprit des hommes
d'État de cette époque. _Courir sus_ en 1815! _courir sus!_ et _sus_
qui? _sus_ un loup? _sus_ un chef de brigand? _sus_ un seigneur
félon? Non: _sus_ Napoléon qui avait _couru sus_ les rois, les avait
saisis et marqués pour jamais à l'épaule de son _N_ ineffaçable!

[Note 515: Ordonnance royale du 6 mars, déclarant Bonaparte traître
et rebelle et enjoignant à tout militaire, garde national ou simple
citoyen «de lui courir sus».--_Moniteur_, 7 mars.]

De cette ordonnance, considérée de plus près, sortait une vérité
politique que personne ne voyait: la race légitime, étrangère à la
nation pendant vingt-trois années, était restée au jour et à la place
où la Révolution l'avait prise, tandis que la nation avait marché
dans le temps et l'espace. De là impossibilité de s'entendre et de se
rejoindre; religion, idées, intérêts, langage, terre et ciel, tout
était différent pour le peuple et pour le roi, parce qu'ils étaient
séparés par un quart de siècle équivalant à des siècles.

[Illustration: Benjamin Constant.]

Mais si l'ordre de _courir sus_ paraît étrange par la conservation
du vieil idiome de la loi, Bonaparte eut-il d'abord l'intention
d'agir mieux, tout en employant un nouveau langage? Des papiers
de M. d'Hauterive[516], inventoriés par M. Artaud, prouvent qu'on
eut beaucoup de peine à empêcher Napoléon de faire fusiller le duc
d'Angoulême, malgré la pièce officielle du _Moniteur_, pièce de
parade qui nous reste: il trouvait mauvais que ce prince se fût
défendu[517]. Et pourtant le fugitif de l'île d'Elbe, en quittant
Fontainebleau, avait recommandé aux soldats d'être _fidèles au
monarque_ que la France s'était choisi. La famille de Bonaparte avait
été respectée; la reine Hortense avait accepté de Louis XVIII le
titre de duchesse de Saint-Leu; Murat, qui régnait encore à Naples,
n'eut son royaume vendu que par M. de Talleyrand pendant le congrès
de Vienne.

[Note 516: Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte _d'Hauterive_
(1754-1830). Il fut, sous le Directoire, l'Empire et la Restauration,
le principal collaborateur de Talleyrand. Il rédigea, pendant qu'il
était aux affaires, 62 traités politiques et commerciaux. On lui doit
plusieurs écrits, dont le plus remarquable, publié en 1800, a pour
titre: _De l'état de la France à la fin de l'an VIII_.]

[Note 517: Postérieurement à l'époque où Chateaubriand écrivait ces
lignes, le chevalier Artaud de Montor a publié l'Histoire de la
_Vie et des travaux du comte d'Hauterive_. On y trouve de curieux
détails sur cet épisode de 1815. Le général de Grouchy avait d'abord
reçu de la bouche d'un des hommes de confiance de l'Empereur
l'ordre de partir pour le Midi, où le duc d'Angoulême commandait
quelques milliers d'hommes, de le prendre et _de le faire fusiller
sur-le-champ_. Le général s'était récrié contre cette commission,
déclarant qu'il ferait la guerre en homme d'honneur, et non en
sauvage, et qu'avant de partir il verrait l'Empereur pour le lui
dire. L'Empereur ne manifesta ni mécontentement ni surprise, il
n'avoua ni ne désavoua l'ordre: «Vous irez, dit-il, dans le Midi,
vous acculerez le prince à la mer jusqu'à ce qu'il s'embarque.
Partez.» Puis il rappela M. de Grouchy et, d'un ton assuré et ferme,
lui dit: «Souvenez-vous surtout de l'ordre que vous recevez de moi:
si vous prenez le prince, gardez-vous bien qu'il tombe un cheveu de
sa tête.» Après un moment et le signe d'une profonde réflexion: «Non,
vous garderez le prince jusqu'à ce que je sois informé et que vous
receviez mes ordres.» Le général partit. (_Vie du comte d'Hauterive_,
page 398.--1839.)]

Cette époque, où la franchise manque à tous, serre le coeur: chacun
jetait en avant une profession de foi, comme une passerelle pour
traverser la difficulté du jour; quitte à changer de direction,
la difficulté franchie: la jeunesse seule était sincère, parce
qu'elle touchait à son berceau. Bonaparte déclare solennellement
qu'il renonce à la couronne; il part et revient au bout de neuf
mois. Benjamin Constant imprime son énergique protestation contre
le tyran[518], et il change en vingt-quatre heures. On verra plus
tard, dans un autre livre de ces _Mémoires_, qui lui inspira ce
noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit pas de
rester fidèle. Le maréchal Soult anime les troupes contre leur ancien
capitaine; quelques jours après il rit aux éclats de sa proclamation
dans le cabinet de Napoléon, aux Tuileries, et devient major général
de l'armée à Waterloo; le maréchal Ney baise les mains du roi, jure
de lui ramener Bonaparte enfermé dans une cage de fer[519], et il
livre à celui-ci tous les corps qu'il commande. Hélas! et le roi de
France? ... Il déclare qu'à soixante ans il ne peut mieux terminer
sa carrière qu'en mourant pour la défense de son peuple .... et il
fuit à Gand! À cette impossibilité de vérité dans les sentiments, à
ce désaccord entre les paroles et les actions, on se sent saisi de
dégoût pour l'espèce humaine.

[Note 518: L'article de Benjamin Constant parut dans le _Journal des
Débats_ du 19 mars. Voici la fin de cette éloquente philippique,
de cet inoubliable article,--que seul, son auteur devait, dès le
lendemain, oublier: «Du côté du Roi, la liberté constitutionnelle, la
sûreté, la paix; du côté de Bonaparte, la servitude, l'anarchie et
la guerre. Qui pourrait hésiter? Quel peuple serait plus digne que
nous de mépris si nous lui tendions les bras? Nous deviendrions la
risée de l'Europe après en avoir été la terreur ...; et, du sein de
cette abjection profonde, qu'aurions-nous à dire à ce Roi que nous
aurions pu ne pas rappeler, car les puissances voulaient respecter
l'indépendance du voeu national? ... Lui dirions-nous: Vous avez cru
aux Français, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé ...;
si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble,
bon, sensible; une année de votre règne n'a pas fait répandre autant
de larmes, qu'un seul jour du règne de Bonaparte. Mais, il reparaît
sur l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de
notre sang et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se
montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni votre
confiance ne nous attendrit, ni votre vieillesse ne nous frappe de
respect! Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouvé qu'un
troupeau d'esclaves. Parisiens, tel ne sera pas votre langage, tel
ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible
sous la Monarchie, j'ai vu le Roi se rallier à la nation. Je n'irai
pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir
l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour
racheter une vie honteuse!»]

[Note 519: C'est le 7 mars que le maréchal Ney, après avoir baisé la
main du roi, lui avait dit: «Sire, j'espère bien venir à bout de le
ramener dans une cage de fer.» Louis XVIII, qui avait le sentiment
des convenances, dit à mi-voix après le départ de Ney: «Je ne lui en
demandais pas tant!» (_Souvenirs du baron de Barante_, II, 105).--Ney
arriva le 10 mars à Besançon, siège de son commandement. Tout fier
encore de ses paroles au roi, il les répéta au sous-préfet de
Poligny, et celui-ci ayant objecté que mieux vaudrait le ramener mort
dans un tombereau, le maréchal reprit: «--Non, vous ne connaissez
pas Paris; il faut que les Parisiens voient.» Il disait encore:
«--C'est bien heureux que l'homme de l'île d'Elbe ait tenté sa folle
entreprise, car ce sera le dernier acte de sa tragédie, le dénouement
de la _Napoléonade_.» Toutes ses paroles révélaient l'exaltation et
même la haine: «--Je fais mon affaire de Bonaparte, répétait-il, nous
allons attaquer la bête fauve.» Henry Houssaye, _1815_, tome II, p.
301.]

Louis XVIII, au 20 mars, prétendait mourir au milieu de la France;
s'il eût tenu parole, la légitimité pouvait encore durer un
siècle; la nature même semblait avoir ôté au vieux roi la faculté
de se retirer, en l'enchaînant d'infirmités salutaires; mais les
destinées futures de la race humaine eussent été entravées par
l'accomplissement de la résolution de l'auteur de la charte.
Bonaparte accourut au secours de l'avenir; ce Christ de la mauvaise
puissance prit par la main le nouveau paralytique et lui dit:
«Levez-vous et emportez votre lit; _surge, tolle lectum tuum_.»

       *       *       *       *       *

Il était évident que l'on méditait une escampative: dans la crainte
d'être retenu, on n'avertissait pas même ceux qui, comme moi,
auraient été fusillés une heure après l'entrée de Napoléon à Paris.
Je rencontrai le duc de Richelieu dans les Champs-Élysées: «On nous
trompe,» me dit-il; «je monte la garde ici, car je ne compte pas
attendre tout seul l'empereur aux Tuileries.»

Madame de Chateaubriand avait envoyé, le soir du 19, un domestique
au Carrousel, avec ordre de ne revenir que lorsqu'il aurait la
certitude de la fuite du roi. À minuit, le domestique n'étant pas
rentré, je m'allai coucher. Je venais de me mettre au lit quand M.
Clausel de Coussergues entra. Il nous apprit que Sa Majesté était
partie et qu'elle se dirigeait sur Lille. Il m'apportait cette
nouvelle de la part du chancelier, qui, me sachant en danger, violait
pour moi le secret et m'envoyait douze mille francs à reprendre sur
mes appointements de ministre de Suède. Je m'obstinai à rester,
ne voulant quitter Paris que quand je serais physiquement sûr du
déménagement royal. Le domestique envoyé à la découverte revint: il
avait vu défiler les voitures de la cour. Madame de Chateaubriand me
poussa dans sa voiture, le 20 mars, à quatre heures du matin. J'étais
dans un tel accès de rage que je ne savais où j'allais ni ce que je
faisais.

Nous sortîmes par la barrière Saint-Martin. À l'aube, je vis des
corbeaux descendre paisiblement des ormes du grand chemin où ils
avaient passé la nuit pour prendre aux champs leur premier repas,
sans s'embarrasser de Louis XVIII et de Napoléon: ils n'étaient pas,
eux, obligés de quitter leur patrie, et, grâce à leurs ailes, ils
se moquaient de la mauvaise route où j'étais cahoté. Vieux amis de
Combourg! nous nous ressemblions davantage quand jadis, au lever du
jour, nous déjeunions des mûres de la ronce dans nos halliers de la
Bretagne!

La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, madame de
Chateaubriand souffrante: elle regardait à tout moment par la lucarne
du fond de la voiture si nous n'étions pas poursuivis. Nous couchâmes
à Amiens, où naquit Du Cange; ensuite à Arras, patrie de Robespierre:
là, je fus reconnu. Ayant envoyé demander des chevaux, le 22 au
matin, le maître de poste les dit retenus pour un général qui portait
à Lille la nouvelle de _l'entrée triomphale de l'empereur et roi à
Paris_; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais
pour moi. Je courus à la poste et, avec de l'argent, je levai la
difficulté.

Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux heures du matin,
nous trouvâmes les portes fermées; ordre était de ne les ouvrir à
qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le roi était
entré dans la ville. J'engageai le postillon pour quelques louis à
gagner, en dehors des glacis, l'autre côté de la place et à nous
conduire à Tournai; j'avais, en 1792, fait à pied, pendant la nuit,
ce même chemin avec mon frère. Arrivé à Tournai, j'appris que Louis
XVIII était certainement entré dans Lille avec le maréchal Mortier,
et qu'il comptait s'y défendre. Je dépêchai un courrier à M. de
Blacas[520], le priant de m'envoyer une permission pour être reçu
dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant,
mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand
à Tournai, je remontais en voiture pour me rendre à Lille, lorsque
le prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le roi était
parti et que le maréchal Mortier l'avait fait accompagner jusqu'à
la frontière. D'après ces explications, il restait prouvé que Louis
XVIII n'était plus à Lille lorsque ma lettre y parvint.

[Note 520: Pierre-Louis-Jean-Casimir, duc de _Blacas d'Aulps_
(1771-1839). Capitaine de cavalerie au moment de la Révolution, il
émigra dès 1790, et servit à l'armée de Condé et en Vendée. Étant
passé en Italie, il obtint la confiance du comte de Provence (depuis
Louis XVIII), confiance qu'il justifia par le service le plus
constant et le plus désintéressé. Il suivit Louis XVIII à Mittau et à
Hartwell et ne rentra en France qu'avec lui. Les titres de ministre
de la maison du roi, de grand-maître de la garde-robe, d'intendant
des bâtiments récompensèrent alors son dévouement. À la seconde
Restauration, le roi, qu'il avait accompagné à Gand le fit pair de
France, ambassadeur à Naples, puis à Rome. Il fut créé duc le 30
avril 1821. M. de Blacas, qui après 1830 avait voulu une fois encore
partager l'exil de ses princes, mourut à Prague le 17 novembre 1839.]

Le duc d'Orléans suivit de près le prince de Condé. Mécontent en
apparence, il était aise au fond de se trouver hors de la bagarre;
l'ambiguïté de sa déclaration et de sa conduite portait l'empreinte
de son caractère. Quant au vieux prince de Condé, l'émigration était
son dieu Lare. Lui n'avait pas peur de monsieur de Bonaparte; il
se battait si l'on voulait, il s'en allait si l'on voulait: les
choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle; il ne savait pas
trop s'il s'arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s'il
irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant
nous, me chargeant de recommander le café de l'auberge à ceux de sa
maison qu'il avait laissés derrière lui. Il ignorait que j'avais
donné ma démission à la mort de son petit-fils; il n'était pas bien
sûr d'avoir eu un petit-fils; il sentait seulement dans son nom un
certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir à quelque
Condé qu'il ne se rappelait plus.

Vous souvient-il de mon premier passage à Tournai avec mon frère,
lors de ma première émigration? Vous souvient-il, à ce propos, de
l'homme métamorphosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle
sortaient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui mettaient
le feu partout? En 1815, nous étions bien nous-mêmes une pluie de
corbeaux; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hélas! je n'étais
plus avec mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la République et
l'Empire avaient passé: que de révolutions s'étaient aussi accomplies
dans ma vie! Le temps m'avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes
générations du moment, laissez venir vingt-trois années, et vous
direz à ma tombe où en sont vos amours et vos illusions d'aujourd'hui.

À Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin: M. Bertin de
Vaux[521] s'en retourna à Paris; l'autre Bertin, Bertin l'aîné, était
mon ami. Vous savez par ces _Mémoires_ ce qui m'attachait à lui.

[Note 521: Louis-François _Bertin de Vaux_ (1771-1842) fut l'un des
fondateurs du _Journal des Débats_, ce qui ne l'empêcha pas d'être
agent de change, de créer (1801) une maison de banque à Paris et de
siéger comme juge et comme vice-président au Tribunal de Commerce
de la Seine (1805). Député de Versailles sous la Restauration, il
accepta la place de conseiller d'État lorsque Chateaubriand entra
dans le premier ministère Villèle, et il démissionna le jour où
Chateaubriand se vit arracher son portefeuille. Rentré au Conseil
d'État sous le ministère Martignac, il se retira de nouveau à
l'avènement du cabinet Polignac et fit partie des 221. Il fut
nommé pair de France le 11 octobre 1832. Ses fonctions publiques
ne l'empêchèrent pas de continuer jusqu'à sa mort, au _Journal des
Débats_, sa très active direction.]

De Tournai nous allâmes à Bruxelles: là je ne retrouvai ni le baron
de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus
morts ou vieux, ce qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier
qui m'avait donné asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume;
de soldat j'étais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis
XVIII; il était à Gand, où l'avaient conduit MM. de Blacas et de
Duras[522]: leur intention avait été d'abord d'embarquer le roi pour
l'Angleterre. Si le roi avait consenti à ce projet, jamais il ne
serait remonté sur le trône.

[Note 522: Amédée-Bretagne-Malo de Durfort, duc de _Duras_
(1771-1838). Premier gentilhomme de la Chambre du roi, il accompagna
Louis XVIII à Gand et revint avec lui. Il avait été nommé pair de
France le 4 juin 1814; après la Révolution de 1830, il se retira de
la vie politique.]

Étant entré dans un hôtel garni pour examiner un appartement,
j'aperçus le duc de Richelieu fumant à demi couché sur un sofa, au
fond d'une chambre noire. Il me parla des princes de la manière la
plus brutale, déclarant qu'il s'en allait en Russie et ne voulait
plus entendre parler de ces gens-là. Madame la duchesse de Duras,
arrivée à Bruxelles, eut la douleur d'y perdre sa nièce.

La capitale du Brabant m'est en horreur; elle n'a jamais servi que
de passage à mes exils; elle a toujours porté malheur à moi ou à mes
amis.

Un ordre du roi m'appela à Gand. Les volontaires royaux et la petite
armée du duc de Berry avaient été licenciés à Béthune, au milieu de
la boue et des accidents d'une débâcle militaire: on s'était fait des
adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du roi restèrent
et furent cantonnés à Alost; mes deux neveux, Louis et Christian de
Chateaubriand, faisaient partie de ce corps.

On m'avait donné un billet de logement dont je ne profitai pas: une
baronne dont j'ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand
à l'auberge et nous offrit un appartement chez elle: elle nous priait
de si bonne grâce! «Vous ne ferez aucune attention,» nous dit-elle,
«à ce que vous contera mon mari: il a la tête ... vous comprenez?
Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire; elle a des moments
terribles, la pauvre enfant! mais elle est du reste douce comme un
mouton. Hélas! ce n'est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin;
c'est mon fils Louis, le dernier de mes enfants: si Dieu n'y met la
main, il sera pire que son père.» Madame de Chateaubriand refusa
poliment d'aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.

Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son
conseil. L'empire de ce grand monarque consistait en une maison
du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une
ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le
chef-lieu d'une préfecture de Bonaparte: ces noms font entre eux un
assez bon nombre d'événements et de siècles.

L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma
ministre de l'intérieur par _intérim_[523]. Ma correspondance avec
les _départements_ ne me donnait pas grand'besogne; je mettais
facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets,
maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos
frontières; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais
tomber les clochers; mon budget ne m'enrichissait guère; je n'avais
point de fonds secrets; seulement, par un abus criant, _je cumulais_;
j'étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du
roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit
de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour
d'une table couverte d'un tapis vert dans le cabinet du roi. M.
de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l'instruction
publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore
que sa personne: il citait ses illustres aïeux les rois d'Irlande
et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles Ier
et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et
des paroles qu'il avait versées au conseil, avec une dame accourue
de Paris par enthousiasme de son génie; il cherchait vertueusement à
la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard
plus avant.

[Note 523: Les autres ministres étaient: M. Louis, aux Finances; le
duc de Feltre, à la Guerre; M. Beugnot, à la Marine; M. Dambray,
chancelier de France; M. de Jaucourt, aux Affaires étrangères, par
_intérim_, le prince de Talleyrand étant à Vienne. M. de Blacas
était ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal avait par
_intérim_ le portefeuille de l'Instruction publique.]

Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras
parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque
j'ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de
tout ce que des esprits et des coeurs droits peuvent trouver dans une
conformité de goûts, d'idées, de principes et de sentiments. Madame
de Duras était ambitieuse pour moi: elle seule a connu d'abord ce
que je pouvais valoir en politique; elle s'est toujours désolée de
l'envie et de l'aveuglement qui m'écartaient des conseils du roi;
mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon
caractère apportait à ma fortune: elle me grondait, elle me voulait
corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et
me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-même ne
pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l'attachement et à
la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amitié
supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer
vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme.
Un homme vous protège par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous
valez: voilà pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre
si doux.

Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse, d'une âme si
noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de
la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de
La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les
inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient
dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous
pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des
jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos
amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer
nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un
remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé
de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur
mort.

La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec
sa mère. Nous faisions, à nous deux, de mauvais couplets sur l'air
de _la Tyrolienne_. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites
filles qui sont aujourd'hui de jeunes grand'mères. Quand vous avez
quitté une femme, mariée devant vous à seize ans, si vous revenez
seize ans après, vous la retrouvez au même âge: «Ah! madame, vous
n'avez pas pris un jour!» Sans doute: mais c'est à la fille que vous
contez cela, à la fille que vous conduirez encore à l'autel. Mais
vous, triste témoin des deux hymens, vous encoffrez les seize années
que vous avez reçues à chaque union: présent de noces qui hâtera
votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.

Le maréchal Victor[524] était venu se placer auprès de nous, à Gand,
avec une simplicité admirable: il ne demandait rien, n'importunait
jamais le roi de son empressement; on le voyait à peine; je ne sais
si on lui fit jamais l'honneur et la grâce de l'inviter une seule
fois au dîner de Sa Majesté. J'ai retrouvé dans la suite le maréchal
Victor; j'ai été son collègue au ministère et toujours la même
excellente nature m'est apparue. À Paris, en 1823, M. le dauphin
fut d'une grande dureté pour cet honnête militaire: il était bien
bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévouement si modeste une
ingratitude si à l'aise! La candeur m'entraîne et me touche, lors
même qu'en certaines occasions elle arrive à la dernière expression
de sa naïveté. Ainsi le maréchal m'a raconté la mort de sa femme dans
le langage du soldat, et il m'a fait pleurer: il prononçait des mots
scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicité, qu'on
aurait pu même les écrire.

[Note 524: Claude-Victor _Perrin_, _duc de Bellune_ (1766-1841). Le
nom de _Victor_, sous lequel il s'est illustré, n'était qu'un de ses
prénoms. La bataille de Friedland lui valut le bâton de maréchal, et
Napoléon le créa duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair de France
le 4 juin 1814, il devint, à la seconde rentrée de Louis XVIII, l'un
des quatre majors-généraux de la Garde royale (septembre 1815); il
fut ministre de la Guerre, du 14 décembre 1821 au 10 octobre 1823.
Après la Révolution de 1830, il resta fidèle à la branche aînée des
Bourbons.]

M. de Vaublanc[525] et M. Capelle[526] nous rejoignirent. Le
premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du
Montesquieu? en voici; du Bossuet? en voilà. À mesure que la partie
paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des
voyageurs.

[Note 525: Vincent-Marie Viénot, comte de _Vaublanc_ (1756-1845),
député à la Législative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au Corps
législatif sous l'Empire et aux Chambres de la Restauration; ministre
de l'Intérieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816. Il a laissé des
_Mémoires_ qui sont du plus vif intérêt, surtout pour la période
révolutionnaire, pendant laquelle son rôle fut des plus honorables et
des plus courageux.]

[Note 526: Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_ (1775-1843).
Après avoir été préfet de la Méditerranée (Livourne) en 1807 et du
Léman (Genève) en 1810, il reçut de Louis XVIII en 1814 la préfecture
de l'Ain, et en 1815 suivit le roi à Gand. Au retour, il devint
préfet du Doubs (1815), conseiller d'État (1816), secrétaire général
du ministère de l'Intérieur (1822), préfet de Seine-et-Oise (1828).
Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet reconstitué par M. de
Polignac, après la démission de MM. de Chabrol et de Courvoisier. Un
nouveau département ayant été créé, celui des Travaux publics, il
en devint titulaire. Signataire des Ordonnances de juillet, il fut
condamné par contumace à la prison perpétuelle, rentra en France en
1836, après l'amnistie, et mourut à Montpellier le 25 octobre 1843.
Il était baron de l'Empire.]

L'abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l'auberge où
j'étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux,
et je la veillais. Les deux nouveaux venus s'installèrent dans une
chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison;
il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les
oreilles: entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la
voix; l'abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait
à M. Beugnot: «Toi, ministre? tu ne le seras plus, tu n'as fait que
des sottises!» Je n'entendis pas clairement la réponse de M. le
comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal.
L'abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. À travers
le fracas, je saisis ces mots: «Le duc d'Angoulême? il faut qu'il
achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste
des forêts de l'État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin,
le bois de Boulogne, les Champs-Élysées: à quoi ça sert-il? hein!»
La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis; son talent
était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des
finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un
autre secret qu'Orphée, qui _faisoit aller après soi les bois par
son beau vieller_. Dans l'argot du temps on appelait M. Louis un
homme _spécial_; sa spécialité financière l'avait conduit à entasser
l'argent des contribuables dans le trésor, pour le faire prendre par
Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n'avait pas
voulu de cet homme spécial, qui n'était pas du tout un homme unique.

L'abbé Louis était venu jusqu'à Gand réclamer son ministère: il était
fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié
solennellement à la première fédération du Champ de Mars: l'évêque
faisait le prêtre, l'abbé Louis le diacre et l'abbé Desrenaudes[527]
le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable
profanation, disait au baron Louis: «L'abbé, tu étais bien beau en
diacre au Champ de Mars!» Nous avons supporté cette honte derrière la
grande tyrannie de Bonaparte: devions-nous la supporter plus tard?

[Note 527: On a imprimé à tort, dans toutes les éditions des
_Mémoires_, l'abbé _d'Ernaud_. Le sous-diacre de Talleyrand à la
fameuse messe du 14 juillet 1790 était l'abbé _Desrenaudes_.--Martial
Borye Desrenaudes était, à l'époque de la Révolution, grand vicaire
de l'évêque d'Autun. Très instruit, doué d'un véritable talent
d'écrivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire précieux. Au moment
où la Constituante allait se séparer, l'évêque d'Autun soumit à
ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan
d'instruction publique, ayant à sa base l'école communale, et à
son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit deux séances (10 et
11 septembre 1791), fut entendue jusqu'au bout avec la plus grande
faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet ouvrage
«un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style
embellissent les idées philosophiques». Talleyrand, pour la rédaction
de ce célèbre rapport, avait eu recours à la plume de Desrenaudes.
Le sous-diacre de la messe de la Fédération cessa en 1792 d'exercer
les fonctions ecclésiastiques, devint, après le 18 brumaire, membre
du Tribunat, puis conseiller de l'Université et censeur impérial. Il
continua d'être censeur sous la Restauration et mourut en 1825.]

Le roi _très chrétien_ s'était mis à l'abri de tout reproche de
cagoterie: il possédait dans son conseil un évêque marié, M. de
Talleyrand; un prêtre concubinaire, M. Louis; un abbé peu pratiquant,
M. de Montesquiou.

Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d'une certaine
facilité de parole, avait l'esprit étroit et dénigrant, le coeur
haineux, le caractère aigre. Un jour que j'avais péroré au Luxembourg
pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant
moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup
de genou dans la cuisse, ce qui n'était pas de bon goût; je le lui
rendis, ce qui n'était pas poli: nous jouions au coadjuteur et au duc
de La Rochefoucauld. L'abbé de Montesquiou appelait plaisamment M. de
Lally-Tolendal «un animal à l'anglaise.»

On pêche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat:
nous allions, _tutti quanti_, manger ce bon poisson dans une
guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M.
Laborie ne manquait point au rendez-vous: je l'avais rencontré
pour la première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il
entra par une fenêtre chez madame de Beaumont, et se sauva par une
autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que
ses billets, aimant à rendre des services comme d'autres aiment à
les recevoir, il a été calomnié: la calomnie n'est pas l'accusation
du calomnié, c'est l'excuse du calomniateur. J'ai vu se lasser des
promesses dont M. Laborie était riche; mais pourquoi? Les chimères
sont comme la torture: ça fait toujours passer une heure ou deux.
J'ai souvent mené en main, avec une bride d'or, de vieilles rosses de
souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de
jeunes et fringantes espérances.

Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier[528], homme de
raison et de probité. M. Guizot[529] daignait nous honorer de sa
présence[530].

[Note 528: Claude-Philibert-Édouard, baron _Mounier_ (1784-1843),
fils du célèbre constituant Joseph Mounier. Il avait été, sous
l'Empire, nommé maître des requêtes au Conseil d'État et intendant
des domaines de la couronne. Louis XVIII l'avait confirmé dans ces
deux postes. Conseiller d'État en 1816, président de la commission
mixte de liquidation en 1817, directeur général de l'administration
départementale et de la police en 1818, il se retira à la chute du
ministère Richelieu, fut nommé pair de France le 5 mars 1819, reprit
ses fonctions d'intendant des bâtiments de la couronne et rentra
au Conseil d'État sous le ministère Martignac. Il abandonna ses
fonctions salariées à la révolution de juillet et continua seulement
de siéger à la Chambre des pairs.--Le comte d'Hérisson a publié en
1896 les _Souvenirs intimes et Notes du baron Mounier_.]

[Note 529: Sur le voyage à Gand de M. Guizot, voir ses _Mémoires_,
tome I, chapitre III.]

[Note 530: Louis XVIII lui-même, très friand du poisson qu'on y
servait, se faisait quelquefois conduire à cette guinguette appelée
le _strop_ (_Louis XVIII à Gand_, par M. Édouard Romberg).]

       *       *       *       *       *

On avait établi à Gand un _Moniteur_[531]: mon rapport au roi du
12 mai[532], inséré dans ce journal, prouve que mes sentiments sur
la liberté de la presse et sur la domination étrangère ont en tout
temps été les mêmes. Je puis aujourd'hui citer ces passages; ils ne
démentent point ma vie:

«Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institutions dont vous
aviez posé la base ... Vous aviez déterminé une époque pour le
commencement de la pairie héréditaire; le ministère eût acquis plus
d'unité; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres,
selon l'esprit même de la charte; une loi eût été proposée afin
qu'on pût être élu membre de la Chambre des députés avant quarante
ans et que les citoyens eussent une véritable carrière politique.
On allait s'occuper d'un code pénal pour les délits de la presse,
après l'adoption de laquelle loi la presse eût été entièrement
libre, car cette liberté est inséparable de tout gouvernement
représentatif...........

«Sire, et c'est ici l'occasion d'en faire la protestation solennelle:
tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont
inviolablement attachés aux principes d'une sage liberté; ils puisent
auprès de vous cet amour des lois, de l'ordre et de la justice, sans
lesquels il n'est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu'il nous
soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la
dernière goutte de notre sang, à vous suivre au bout de la terre, à
partager avec vous les tribulations qu'il plaira au Tout-Puissant
de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous
maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple,
que le voeu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des
Français. S'il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours
morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée; mais nous
n'aurions plus été que vos soldats, nous aurions cessé d'être vos
conseillers et vos ministres..................

«Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse; il
n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa
vie pour prévenir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Français,
nous sommes Français! Sensibles à l'honneur de notre patrie, fiers de
la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous
voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu'à la dernière
goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager
avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus
profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays.»

[Note 531: Presqu'en arrivant à Gand, c'est-à-dire dans la première
quinzaine d'avril, le roi et son conseil fondèrent un journal dont
la direction fut confiée aux frères Bertin et qui s'appela le
_Moniteur_. Sur la réclamation du gouvernement des Pays-Bas, qui
voyait des difficultés à la coexistence dans le royaume de deux
_Moniteurs_, on remplaça bientôt le premier titre par celui de
_Journal universel_, mais ce n'en était pas moins l'organe officiel
de Louis XVIII.]

[Note 532: _Rapport sur l'état de la France, fait au roi dans son
conseil_, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire
de S. M. Très-Chrétienne près la cour de Suède. Gand, de l'imprimerie
royale, mai 1815, in-8º, 63 pages.]

Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la charte ce qui lui manquait
encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui
menaçait la France: je n'étais pourtant qu'un banni dont les voeux
étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les
portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les États des
souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la
liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et
dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers: ces circonstances
ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j'osais exprimer.

Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand retentissement; il
fut réimprimé par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette
occasion, et pour lequel j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir
un brevet stérile d'imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir
d'une manière peu digne de lui: à l'occasion de mon rapport on fit
ce que le Directoire avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de
Cléry, on en falsifia des lambeaux: j'étais censé proposer à Louis
XVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour
les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si
l'impression de la pièce originale dans le _Moniteur de Gand_, à date
fixe et connue, ne confondait pas l'imposture: mais on avait besoin
d'un mensonge d'une heure. Le pseudonyme chargé d'un pamphlet sans
sincérité était un militaire d'un grade assez élevé: il fut destitué
après les Cent-Jours; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il
avait tenue envers moi; il m'envoya ses amis; ils me prièrent de
m'interposer afin qu'un homme de mérite ne perdît pas ses seuls
moyens d'existence: j'écrivis au ministre de la guerre, et j'obtins
une pension de retraite pour cet officier[533]. Il est mort: la
femme de cet officier est restée attachée à madame de Chateaubriand
avec une reconnaissance à laquelle j'étais loin d'avoir des droits.
Certains procédés sont trop estimés; les personnes les plus vulgaires
sont susceptibles de ces générosités. On se donne un renom de vertu
à peu de frais: l'âme supérieure n'est pas celle qui pardonne; c'est
celle qui n'a pas besoin de pardon.

[Note 533: Tout ceci--est-il besoin de le dire?--est rigoureusement
exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un très louable sentiment
de discrétion, n'a pas cru devoir nommer dans ses _Mémoires_, était
un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques lignes de la lettre
que Chateaubriand écrivit en sa faveur au duc de Feltre, ministre de
la guerre:

                                               «_Paris, 22 août 1816._

«Un monsieur Bail, inspecteur aux revues, a fait une brochure contre
moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place. Oserais-je, monsieur
le duc, espérer de votre indulgence que vous voudrez bien lui rendre
vos bontés. La personne du roi est respectée dans la brochure.
Veuillez, Monsieur le Maréchal, oublier ce qui ne regarde que moi.»

          (Lettre autographe au duc de Feltre.--Catalogues Charavay.)]

Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé que _j'avais rendu
à Gand des services essentiels_: s'il jugeait trop favorablement mon
rôle, du moins il y avait dans son sentiment une appréciation de ma
valeur politique.

       *       *       *       *       *

Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues
antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux; car, au
fond, dans notre mesquine catastrophe j'apercevais la catastrophe
de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants
était l'_enclos du Béguinage_: je parcourais ce petit univers
de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses oeuvres
chrétiennes; région calme, placée comme les syrtes africaines au
bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le
sentiment religieux est si haut, qu'il n'est jamais étranger aux plus
graves révolutions: les solitaires de la Thébaïde et les Barbares,
destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et
des existences qui s'excluent.

J'étais reçu gracieusement dans l'enclos comme l'auteur du _Génie du
christianisme_: partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés
m'arrivent; ensuite les mères m'amènent leurs enfants; ceux-ci me
récitent mon chapitre sur la _première communion_. Puis se présentent
des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le
bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est
annoncé comme celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis touché
de cette double réputation: c'est le seul souvenir agréable de moi
que je conserve; je me déplais dans tout le reste de ma personne et
de ma renommée.

J'étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M.
et madame d'Ops, père et mère vénérables entourés d'une trentaine
d'enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M.
Coppens, un gala, que je fus forcé d'accepter, se prolongea depuis
une heure de l'après-midi jusqu'à huit heures du soir. Je comptai
neuf services: on commença par les confitures et l'on finit par les
côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux
seuls savent composer un livre.

Mon _ministère_ me retenait à Gand; madame de Chateaubriand, moins
occupée, alla voir Ostende, où je m'embarquai pour Jersey en 1792.
J'avais descendu exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels
je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé: toujours des
fables dans ma carrière! Les misères et les joies de ma première
émigration revivaient dans ma pensée; je revoyais l'Angleterre, mes
compagnons d'infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir
encore. Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant
des ombres; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le
sentiment de ma vie réelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis
jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire: on dirait
que nul ne peut devenir mon compagnon s'il n'a passé à travers la
tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres
trouveront une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle;
qu'un de mes amis s'en aille de la terre, c'est comme s'il venait
demeurer à mes foyers; il ne me quitte plus. À mesure que le monde
présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations
actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les
frais de leur mépris en ce qui me touche: je ne m'aperçois même pas
de leur existence.

Ma toison d'or n'était pas encore à Bruges[534], madame de
Chateaubriand ne me l'apporta pas. À Bruges, en 1426, il y _avait
un homme appelé Jean_, lequel inventa ou perfectionna la peinture à
l'huile: remercions Jean de Bruges[535]; sans la propagation de sa
méthode, les chefs-d'oeuvre de Raphaël seraient aujourd'hui effacés.
Où les peintres flamands ont-ils dérobé la lumière dont ils éclairent
leurs tableaux? Quel rayon de la Grèce s'est égaré au rivage de la
Batavie?

[Note 534: C'est à Bruges que l'Ordre de la Toison d'Or fut institué
en 1429 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.]

[Note 535: Jean _Van Eyck_ (1386-1440), né à Maas-Eyck. Il alla de
bonne heure s'établir à Bruges avec son frère aîné Hubert Van Eyck,
ce qui le fait souvent appeler _Jean de Bruges_.]

Après son voyage d'Ostende, madame de Chateaubriand fit une course
à Anvers. Elle y vit, dans un cimetière, des âmes du purgatoire en
plâtre toutes barbouillées de noir et de feu. À Louvain elle me
recruta un bègue, savant professeur, qui vint tout exprès à Gand pour
contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il
me dit: «Illus ...ttt ...rr ...;» sa parole manqua à son admiration
et je le priai à dîner. Quand l'helléniste eut bu du curaçao, sa
langue se délia. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le
vin nous faisait trouver clair comme de l'eau. À force de tenir tête
à mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais; du moins je ne
me comprenais plus.

Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d'auberge à Anvers: une
jeune Anglaise, nouvellement accouchée, se mourait; pendant deux
heures elle fit entendre des plaintes; puis sa voix s'affaiblit, et
son dernier gémissement, que saisit à peine une oreille étrangère,
se perdit dans un éternel silence. Les cris de cette voyageuse,
solitaire et abandonnée, semblaient préluder aux mille voix de la
mort prêtes à s'élever à Waterloo.

La solitude accoutumée de Gand était rendue plus sensible par la
foule étrangère qui l'animait alors, et qui bientôt s'allait écouler.
Des recrues belges et anglaises apprenaient l'exercice sur les places
et sous les arbres des promenades; des canonniers, des fournisseurs,
des dragons, mettaient à terre des trains d'artillerie, des troupeaux
de boeufs, des chevaux qui se débattaient en l'air tandis qu'on les
descendait suspendus dans des sangles; des vivandières débarquaient
avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris: tout cela se
rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intérêt,
au grand rendez-vous de destruction que leur avait donné Bonaparte.
On voyait des politiques gesticuler le long d'un canal, auprès d'un
pêcheur immobile; des émigrés trotter de chez le roi chez _Monsieur_,
de chez _Monsieur_ chez le roi. Le chancelier de France, M. Dambray,
habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au
conseil pour amender la charte; le duc de Lévis allait faire sa cour
avec des savates débordées qui lui sortaient des pieds, parce que,
fort brave et nouvel Achille, il avait été blessé au talon. Il était
plein d'esprit, on peut en juger par le recueil de ses pensées[536].

[Note 536: Gaston-Pierre-Marc, duc de _Lévis_ (1764-1830). Après
avoir fait partie de la Constituante comme député de la noblesse
du bailliage de Senlis, il émigra pour aller servir à l'armée des
princes (1792). Blessé à Quiberon (1795), il réussit à s'embarquer
pour l'Angleterre, ne revint en France qu'après le 18 brumaire,
et s'occupa alors, non sans succès, de travaux littéraires. Il
publia successivement, de 1808 à 1814, _Maximes et réflexions sur
différents sujets_, la _Suite des quatre Facardins_, imitation des
Contes d'Hamilton, _Voyage de Khani ou Nouvelles Lettres chinoises_,
_Souvenirs et Portraits_, _L'Angleterre au commencement du XIXe
siècle_. Nommé pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814, il
fut fait, en 1815, membre du conseil privé, et entra à l'Académie
française par ordonnance royale en 1816.--Mme de Chateaubriand, dans
ses _Souvenirs_, trace ce piquant portrait du duc de Lévis: «En fait
de femmes de la Société, il n'y avait de Françaises à Gand que Mme
la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, la duchesse de Bellune,
la marquise de la Tour du Pin et moi; encore la duchesse de Lévis y
vint-elle fort tard avec son mari, qui arriva en si piteux équipage
que M. de Chateaubriand fut obligé de lui prêter jusqu'à des bas
pour aller chez le roi: les bas allaient encore, mais pour le reste,
c'était une vraie toilette de carnaval; le bon duc ne s'en mettait
pas plus en peine à Gand qu'aux Tuileries, où sa garde-robe n'était
pas mieux montée. Les souliers, par exemple, manquaient toujours;
il s'était abonné aux savates parce que, disait-il, il avait eu une
blessure au talon qui l'empêchait de relever les quartiers de son
soulier.»]

Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues.
Louis XVIII sortait chaque après-dînée dans un carrosse à six chevaux
avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour
faire le tour de Gand, tout comme s'il eût été dans Paris. S'il
rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en
passant un petit signe de tête de protection.

Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prééminence de son
berceau; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans
une crèche ou dans un temple, sur un autel d'or ou d'argile. Jamais
son infortune ne lui arracha la plus petite concession; sa hauteur
croissait en raison de son abaissement; son diadème était son nom; il
avait l'air de dire: «Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siècles écrits
sur mon front.» Si l'on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui
importait: n'étaient-elles pas gravées sur le globe? Avait-on envoyé
des commissaires les gratter dans tous les coins de l'univers! Les
avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry, en Amérique, à Lima et à
Mexico; dans l'Orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean-d'Acre,
au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée; dans l'Occident, sur
les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l'Escurial, aux
voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l'écusson de
tous les rois? Les avait-on arrachées à l'aiguille de la boussole, où
elles semblent annoncer le règne des lis aux diverses régions de la
terre?

L'idée fixe de la grandeur, de l'antiquité, de la dignité, de la
majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire.
On en sentait la domination; les généraux mêmes de Bonaparte la
confessaient; ils étaient plus intimidés devant ce vieillard
impotent que devant le maître terrible qui les avait commandés dans
cent batailles. À Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques
triomphants l'honneur de dîner à sa table, il passait sans façon
le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la
cour du Louvre; il les traitait comme des vassaux qui n'avaient
fait que leur devoir en amenant des hommes d'armes à leur seigneur
suzerain. En Europe il n'est qu'une monarchie, celle de France; le
destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes
les races royales sont d'hier auprès de la race de Hugues Capet,
et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était
l'ancienne royauté du monde: du bannissement des Capets datera l'ère
de l'expulsion des rois.

Plus cette superbe du descendant de saint Louis était impolitique
(elle est devenue funeste à ses héritiers), plus elle plaisait à
l'orgueil national: les Français jouissaient de voir des souverains
qui, vaincus, avaient porté les chaînes d'un homme, porter,
vainqueurs, le joug d'une race.

La foi inébranlable de Louis XVIII dans son sang est la puissance
réelle qui lui rendit le sceptre; c'est cette foi qui, à deux
reprises, fit tomber sur sa tête une couronne pour laquelle l'Europe
ne croyait pas, ne prétendait pas épuiser ses populations et ses
trésors. Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les
batailles qu'il n'avait pas livrées. Louis XVIII était la légitimité
incarnée; elle a cessé d'être visible quand il a disparu.

       *       *       *       *       *

Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des courses à part.
Les barques glissant sur d'étroits canaux, obligées de traverser dix
à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, avaient l'air de
voguer sur l'herbe; elles me rappelaient les canaux sauvages dans
les marais à folle avoine du Missouri. Arrêté au bord de l'eau,
tandis qu'on immergeait des zones de toile écrue, mes yeux erraient
sur les clochers de la ville; l'histoire m'apparaissait sur les
nuages du ciel.

Les Gantois s'insurgent contre Henri de Châtillon, gouverneur pour la
France; la femme d'Édouard III met au monde Jean de Gand, tige de la
maison de Lancastre; règne populaire d'Artevelle: «Bonnes gens, qui
vous meut? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quoi puis-je
vous avoir courroucés?»--Il vous faut mourir! criait le peuple: c'est
ce que le temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs de
Bourgogne; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les sièges
et les prises de Gand.

Quand j'avais rêvé parmi les siècles, le son d'un petit clairon ou
d'une musette écossaise me réveillait. J'apercevais des soldats
vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la
Batavie: toujours destructions, puissances abattues; et, en fin de
compte, quelques ombres évanouies et des noms passés.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des
compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes
fournissaient près d'un dixième des grenadiers de la vieille garde:
cette terrible milice fut tirée en partie du berceau de nos pères, et
elle s'est venue faire exterminer auprès de ce berceau. La _Lys_[537]
a-t-elle donné sa fleur aux armes de nos rois?

[Note 537: La _Lys_, rivière de France et de Belgique, qui prend sa
source un peu au-dessous de Béthune et se jette dans l'Escaut à
Gand.]

Les moeurs espagnoles impriment leur caractère: les édifices de Gand
me retraçaient ceux de Grenade; moins le ciel de la Vega. Une grande
ville presque sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi
déserts que ces rues ... vingt-six îles formées par ces canaux,
qui n'étaient pas ceux de Venise, une énorme pièce d'artillerie du
moyen-âge, voilà ce qui remplaçait à Gand la cité des Zegris, le
Duero et le Xenil, le Généralife et l'Alhambra: mes vieux songes,
vous reverrai-je jamais?

Madame la duchesse d'Angoulême, embarquée sur la Gironde, nous arriva
par l'Angleterre avec le général Donnadieu et M. Desèze, qui avait
traversé l'Océan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la
duchesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse: ils s'étaient
jetés dans la diligence et sauvés de Paris par la route de Bordeaux.
Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique: «Ce scélérat
de Chateaubriand, disait l'un d'eux, n'est pas si bête! depuis trois
jours, sa voiture était chargée dans sa cour: l'oiseau a déniché. Ce
n'est pas l'embarras, si Napoléon l'avait attrapé!...»

Madame la duchesse de Lévis[538] était une personne très belle, très
bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras était agitée. Elle
ne quittait point madame de Chateaubriand; elle fut à Gand notre
compagne assidue. Personne n'a répandu dans ma vie plus de quiétude,
chose dont j'ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon
existence sont ceux que j'ai passés à Noisiel, chez cette femme dont
les paroles et les sentiments n'entraient dans votre âme que pour y
ramener la sérénité. Je les rappelle avec regret, ces moments écoulés
sous les grands marronniers de Noisiel! L'esprit apaisé, le coeur
convalescent, je regardais les ruines de l'abbaye de Chelles, les
petites lumières des barques arrêtées parmi les saules de la Marne.

[Note 538: Pauline-Louise-Françoise de Paule _Charpentier d'Ennery_,
mariée au duc de Lévis par contrat du 26 mai 1785. Elle mourut le 2
novembre 1819.]

Le souvenir de madame de Lévis est pour moi celui d'une silencieuse
soirée d'automne. Elle a passé en peu d'heures; elle s'est mêlée
à la mort comme à la source de tout repos. Je l'ai vue descendre
sans bruit dans son tombeau au cimetière du Père-Lachaise; elle est
placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprès de son
fils Saint-Marcellin, tué en duel. C'est ainsi qu'en m'inclinant au
monument de madame de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres
sépulcres; l'homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une
autre; pendant la nuit, les diverses fleurs qui ne s'ouvrent qu'à
l'ombre s'épanouissent.

À l'affectueuse bonté de Madame de Lévis pour moi était jointe
l'amitié de M. le duc de Lévis le père: je ne dois plus compter que
par générations. M. de Lévis écrivait bien; il avait l'imagination
variée et féconde qui sentait sa noble race comme on la retrouvait à
Quiberon dans son sang répandu sur les grèves.

Tout ne devait pas finir là; c'était le mouvement d'une amitié qui
passait à la seconde génération. M. le duc de Lévis le fils,[539]
aujourd'hui attaché à M. le comte de Chambord, s'est approché de moi;
mon affection héréditaire ne lui manquera pas plus que ma fidélité à
son auguste maître. La nouvelle et charmante duchesse de Lévis[540],
sa femme, réunit au grand nom de d'Aubusson les plus brillantes
qualités du coeur et de l'esprit: il y a de quoi vivre quand les
grâces empruntent à l'histoire des ailes infatigables!

[Note 539: Gaston-François-Christophe-Victor, _duc de Ventadour
et de Lévis_ (1794-1863). Il reçut sous l'Empire un brevet de
sous-lieutenant, devint aide de camp du duc d'Angoulême en 1814, prit
part, en 1823, à la guerre d'Espagne, comme chef de bataillon, et, en
1828, à l'expédition de Morée, comme colonel. Appelé à succéder comme
pair de France à son père, mort le 15 février 1830, il refusa de
siéger après la révolution de Juillet, et il accompagna dans l'exil
la famille royale. Il fut longtemps un des principaux conseillers du
comte de Chambord et mourut à Venise le 9 février 1863.]

[Note 540: Marie-Catherine-Amanda _d'Aubusson_, fille de
Pierre-Raymond-Hector d'Aubusson, comte de la Feuillade, et de sa
première femme Agathe-Renée Barberie de Refuveille. Née en 1798,
elle épousa le 10 mars 1821, Gaston-François-Christophe-Victor, duc
de Ventadour, plus tard duc de Lévis. Elle mourut sans enfants le
10 mars 1854.--Sa soeur aînée, Henriette-Blanche, s'était mariée en
1812 à Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence et général de
division, qui fut tué, cinq mois après son mariage, à la bataille de
la Moskowa.]

       *       *       *       *       *

À Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan[541] existait. Chaque jour
apportait de France à Monsieur des nouvelles qu'enfantait l'intérêt
ou l'imagination.

[Note 541: Au château des Tuileries, le pavillon Marsan, à l'angle du
Jardin et de la rue de Rivoli, était, sous Louis XVIII, habité par le
comte d'Artois.]

M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour royale, ami
intime de Fouché[542], descendit au milieu de nous; il se fit
reconnaître et fut mis en rapport avec M. Capelle.

[Note 542: M. Gaillard avait été secrétaire de Fouché. Voir les
_Mémoires de Madame de Chastenay_, tome I, p. 49.]

Quand je me rendais chez Monsieur[543], ce qui était rare, son
entourage m'entretenait, à paroles couvertes et avec maints soupirs,
d'un _homme qui (il fallait en convenir) se conduisait à merveille:
il entravait toutes les opérations de l'empereur; il défendait le
faubourg Saint-Germain_, etc., etc. Le fidèle maréchal Soult était
aussi l'objet des prédilections de Monsieur, et, après Fouché,
l'homme le plus loyal de France.

[Note 543: Le comte d'Artois avait son pavillon Marsan à l'_hôtel
des Pays-Bas_, place d'armes, où il était logé avec sa suite et ses
équipages, et payait mille francs par jour.--Louis XVIII occupait
l'hôtel que le comte J.-B. d'Hane de Steenhuyse, l'un des habitants
notables de la ville, avait mis à sa disposition. Cet hôtel est
aujourd'hui en partie transformé en magasin d'épicerie.]

Un jour, une voiture s'arrête à la porte de mon auberge, j'en vois
descendre madame la baronne de Vitrolles: elle arrivait chargée
des pouvoirs du duc d'Otrante. Elle remporta un billet écrit de
la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une
reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché
n'en voulait pas davantage; armé de ce billet, il était sûr de son
avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question
à Gand que des immenses obligations que l'on avait à l'excellent
M. Fouché de Nantes, que de l'impossibilité de rentrer en France
autrement que par le bon plaisir de ce juste: l'embarras était de
faire goûter au roi le nouveau rédempteur de la monarchie.

Après les Cent-Jours, madame de Custine me força de dîner chez elle
avec Fouché. Je l'avais vu une fois, cinq ans auparavant, à propos
de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. L'ancien ministre
savait que je m'étais opposé à sa nomination à Roye, à Gonesse, à
Arnouville; et comme il me supposait puissant, il voulait faire sa
paix avec moi. Ce qu'il y avait de mieux en lui, c'était la mort de
Louis XVI: le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que tous
les révolutionnaires, battant l'air de phrases vides, il débitait un
ramas de lieux communs farcis de _destin_, de _nécessité_, de _droit
des choses_, mêlant à ce non-sens philosophique des non-sens sur le
progrès et la marche de la société, d'impudentes maximes au profit du
fort contre le faible; ne se faisant faute d'aveux effrontés sur la
justice des succès, le peu de valeur d'une tête qui tombe, l'équité
de ce qui prospère, l'iniquité de ce qui souffre, affectant de parler
des plus affreux désastres avec légèreté et indifférence, comme un
génie au-dessus de ces niaiseries. Il ne lui échappa, à propos de
quoi que ce soit, une idée choisie, un aperçu remarquable. Je sortis
en haussant les épaules au crime.

M. Fouché ne m'a jamais pardonné ma sécheresse et le peu d'effet
qu'il produisit sur moi. Il avait pensé me fasciner en faisant
monter et descendre à mes yeux, comme une gloire du Sinaï, le
coutelas de l'instrument fatal; il s'était imaginé que je tiendrais
à colosse l'énergumène qui, parlant du sol de Lyon, avait dit:
«Ce sol sera bouleversé; sur les débris de cette ville superbe et
rebelle s'élèveront des chaumières éparses que les amis de l'égalité
s'empresseront de venir habiter ........... Nous aurons le courage
énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs ......
Il faut que leurs cadavres ensanglantés, précipités dans le Rhône,
offrent sur les deux rives et à son embouchure l'impression de
l'épouvante et l'image de la toute-puissance du peuple ..............
Nous célébrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux
cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.»

Ces horribles pretintailles ne m'imposèrent point: parce que M.
_de Nantes_ avait délayé des forfaits républicains dans de la boue
impériale; que le sans-culotte, métamorphosé en duc, avait enveloppé
la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d'honneur, il ne
m'en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jacobins détestent
les hommes qui ne font aucun cas de leurs atrocités et qui méprisent
leurs meurtres; leur orgueil est irrité, comme celui des auteurs dont
on conteste le talent.

       *       *       *       *       *

En même temps que Fouché envoyait à Gand M. Gaillard négocier avec
le frère de Louis XVI, ses agents à Bâle pourparlaient avec ceux du
prince de Metternich au sujet de Napoléon II, et M. de Saint-Léon,
dépêché par ce même Fouché, arrivait à Vienne pour traiter de la
couronne _possible_ de M. le duc d'Orléans. Les amis du duc d'Otrante
ne pouvaient pas plus compter sur lui que ses ennemis: au retour des
princes légitimes, il maintint sur la liste des exilés son ancien
collègue M. Thibaudeau[544], tandis que de son côté M. de Talleyrand
retranchait de la liste ou ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit,
selon son caprice. Le faubourg Saint-Germain n'avait-il pas bien
raison de croire en M. Fouché?

[Note 544: Auguste-Clair _Thibaudeau_ (1765-1854), membre de la
Convention, où il vota la mort du roi, puis député au Conseil
des Cinq-Cents, il fut l'un des serviteurs les plus empressés de
Napoléon, qui le fit conseiller d'État, préfet de la Gironde et
des Bouches-du-Rhône, comte de l'Empire (31 décembre 1809). Aux
Cent-Jours, il fut nommé commissaire dans la 6e division militaire
et promu pair. Frappé d'exil par l'Ordonnance du 24 juillet 1815,
il ne rentra en France qu'après la révolution de Juillet. Napoléon
III en fit un sénateur et un grand officier de la Légion d'honneur.
Thibaudeau a laissé de nombreux écrits: _Mémoires sur la Convention
et le Directoire_ (1824); _Mémoires sur le Consulat_ (1826);
_Histoire générale de Napoléon Bonaparte_ (1827-1828); _le Consulat
et l'Empire ou Histoire de France et de Napoléon Bonaparte, de 1799
à 1815_ (1837-1838, 10 vol. in-8º); _Histoire des États généraux_
(1843).]

M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets dont l'un
était adressé à M. de Talleyrand: le duc d'Otrante proposait à
l'ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s'il y voyait jour,
le fils d'Égalité. Quelle probité dans ces négociations! qu'on était
heureux d'avoir affaire à de si honnêtes gens! Nous avons pourtant
admiré, encensé, béni ces Cartouche; nous leur avons fait la cour;
nous les avons appelés monseigneur! Cela explique le monde actuel. M.
de Montrond vint de surcroît après M. de Saint-Léon[545].

[Note 545: M. de Saint-Léon était une créature de Fouché; M.
de Montrond était un des familiers de Talleyrand, et le plus
spirituel de tous. Avec lui, le prince n'avait jamais le dernier
mot.--«Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait
un jour M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de
préjugés.»--«Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime tant M. de
Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.»]

M. le duc d'Orléans ne conspirait pas de fait, mais de consentement;
il laissait intriguer les affinités révolutionnaires: douce société!
Au fond de ce bois, le plénipotentiaire du roi de France prêtait
l'oreille aux ouvertures de Fouché.

À propos de l'arrestation de M. de Talleyrand à la barrière d'Enfer,
j'ai dit quelle avait été jusqu'alors l'idée fixe de M. de Talleyrand
sur la régence de Marie-Louise: il fut obligé de se ranger par
l'événement à l'éventualité des Bourbons; mais il était toujours mal
à l'aise; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un
évêque marié ne serait jamais sûr de sa place. L'idée de substituer
la branche cadette à la branche aînée lui sourit donc, et d'autant
plus qu'il avait eu d'anciennes liaisons avec le Palais-Royal.

Prenant parti, toutefois sans se découvrir en entier, il hasarda
quelques mots du projet de Fouché à Alexandre. Le czar avait cessé
de s'intéresser à Louis XVIII: celui-ci l'avait blessé à Paris par
son affectation de supériorité de race; il l'avait encore blessé en
rejetant le mariage du duc de Berry avec une soeur de l'empereur; on
refusait la princesse pour trois raisons: elle était schismatique;
elle n'était pas d'une assez vieille souche; elle était d'une famille
de fous: raisons qu'on ne présentait pas debout, mais de biais, et
qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet
de plainte contre le vieux souverain de l'exil, le czar accusait
l'alliance projetée entre l'Angleterre, la France et l'Autriche.
Du reste, il semblait que la succession fût ouverte; tout le monde
prétendait hériter des fils de Louis XIV: Benjamin Constant, au nom
de madame Murat, plaidait les droits que la soeur de Napoléon croyait
avoir au royaume de Naples; Bernadotte jetait un regard lointain sur
Versailles, apparemment parce que le roi de Suède venait de Pau.

La Besnardière[546], chef de division aux relations extérieures,
passa à M. de Caulaincourt; il brocha un rapport, _des griefs et
contredits de la France_ à l'endroit de la légitimité. La ruade
lâchée, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport à
Alexandre: mécontent et mobile, l'autocrate fut frappé du pamphlet de
La Besnardière. Tout à coup, en plein congrès, à la stupéfaction de
chacun, le czar demande si ce ne serait pas matière à délibération
d'examiner en quoi M. le duc d'Orléans pourrait convenir comme roi
à la France et à l'Europe. C'est peut-être une des choses les plus
surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-être est-il plus
extraordinaire encore qu'on en ait si peu parlé[547]. Lord Clancarthy
fit échouer la proposition russe: sa seigneurie déclara n'avoir point
de pouvoirs pour traiter une question aussi grave: «Quant à moi,
dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre
M. le duc d'Orléans sur le trône de France serait remplacer une
usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse
aux monarques que toutes les autres usurpations.» Les membres du
congrès allèrent dîner et marquèrent avec le sceptre de saint Louis,
comme avec un fétu, le feuillet où ils en étaient restés dans leurs
protocoles.

[Note 546: Jean-Baptiste de Gouy, comte de _la Besnardière_, né à
Périers (Manche). Employé depuis 1795 au département des affaires
étrangères, il y était devenu le collaborateur intime de Talleyrand,
auquel plaisaient sa personne et son travail. Il accompagna le prince
au Congrès de Vienne; à son retour, fut titré comte par le Roi, le
22 août 1815, nommé conseiller d'État en service extraordinaire, et
directeur des travaux politiques. En 1819, il se retira complètement
en Touraine, venant seulement chaque année passer quelques semaines à
Paris, où il mourut le 30 avril 1843.]

[Note 547: Une brochure qui vient de paraître, intitulée; _Lettres
de l'Étranger_, et qui semble écrite par un diplomate habile et bien
instruit, indique cette étrange négociation russe à Vienne (Paris,
note de 1840).--CH.]

Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit
volte-face: prévoyant que le coup retentirait, il rendit compte à
Louis XVIII (dans une dépêche que j'ai vue et qui portait le nº 25
ou 27) de l'étrange séance du congrès[548]: il se croyait obligé
d'informer Sa Majesté d'une démarche aussi exorbitante, parce que
cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles
du roi: singulière naïveté pour M. le prince de Talleyrand.

[Note 548: On prétend qu'en 1830, M. de Talleyrand a fait enlever des
Archives particulières de la Couronne sa correspondance avec Louis
XVIII, de même qu'il avait fait enlever dans les Archives de l'Empire
tout ce qu'il avait écrit, lui, M. de Talleyrand, relativement à
la mort du duc d'Enghien et aux affaires d'Espagne (Paris, note de
1840).--CH.]

Il avait été question d'une déclaration de l'Alliance, afin de
bien avertir le monde qu'on n'en voulait qu'à Napoléon; qu'on ne
prétendait imposer à la France ni une forme obligée de gouvernement,
ni un souverain qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie
de la déclaration fut supprimée, mais elle fut positivement annoncée
dans le journal officiel de Francfort. L'Angleterre, dans ses
négociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage
libéral, qui n'est qu'une précaution contre la tribune parlementaire.

On voit qu'à la seconde restauration, pas plus qu'à la première, les
alliés ne se souciaient point du rétablissement de la légitimité:
l'événement seul a tout fait. Qu'importait à des souverains dont
la vue était si courte que la mère des monarchies de l'Europe fût
égorgée? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes et d'avoir des
gardes? Aujourd'hui les monarques sont si solidement assis, le globe
dans une main, l'épée dans l'autre!

M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à Vienne, craignait
que les Anglais, dont l'opinion ne lui était plus aussi favorable,
engageassent la partie militaire avant que toutes les armées
fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la
prépondérance: c'est pourquoi il voulait amener le roi à rentrer par
les provinces du sud-est, afin qu'il se trouvât sous la tutelle des
troupes de l'Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington
avait donc l'ordre précis de ne point commencer les hostilités; c'est
donc Napoléon qui a voulu la bataille de Waterloo: on n'arrête point
les destinées d'une telle nature.

Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été
généralement ignorés; c'est encore de même qu'on s'est formé une
opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la France: on
les a crus l'oeuvre unique d'une troupe de souverains victorieux
acharnés à notre perte; malheureusement, s'ils sont durs, ils ont été
envenimés par une main française: quand M. de Talleyrand ne conspire
pas, il trafique.

La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tôt ou tard sera sa proie;
la France devait favoriser ce désir, car la Saxe obtenant un
dédommagement dans les cercles du Rhin, Landau nous restait avec
nos enclaves; Coblentz et d'autres forteresses passaient à un petit
État ami qui, placé entre nous et la Prusse, empêchait les points
de contact; les clefs de la France n'étaient point livrées à l'ombre
de Frédéric. Pour trois millions qu'il en coûta à la Saxe, M. de
Talleyrand s'opposa aux combinaisons du cabinet de Berlin; mais,
afin d'obtenir l'assentiment d'Alexandre à l'existence de la vieille
Saxe, notre ambassadeur fut obligé d'abandonner la Pologne au czar,
bien que les autres puissances désirassent qu'une Pologne quelconque
rendît les mouvements du Moscovite moins libres dans le Nord. Les
Bourbons de Naples se rachetèrent, comme le souverain de Dresde, à
prix d'argent[549]. M. de Talleyrand prétendait qu'il avait droit à
une subvention, en échange de son duché de Bénévent: il vendait sa
livrée en quittant son maître. Lorsque la France perdait tant, M.
de Talleyrand n'aurait-il pu perdre aussi quelque chose? Bénévent,
d'ailleurs, n'appartenait pas au grand chambellan: en vertu du
rétablissement des anciens traités, cette principauté dépendait des
États de l'Église.

[Note 549: «Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve, c'est que M.
de Talleyrand, au congrès de Vienne, ne perdit pas l'occasion de
reprendre sous mains ses habitudes de trafic et de marchés: 6
millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser
leur restauration, et l'on a su les circonstances assez particulières
et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement.» Un de ses
hommes de confiance, M. de Perray, qui l'avait accompagné à Vienne,
et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent,
fut, au mois de juin 1815, dépêché à Naples par le prince, pour
hâter le payement des 6 millions promis. On faisait des difficultés,
parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que
déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons
de Naples. Bref, de Perray rapporta les 6 millions en traites sur
la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie à son
arrivée. Cependant de Perray, à qui il avait été alloué 1 500 francs
pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2 000; il en fut pour 500
francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait,
de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui
se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la vit, s'en montra
mécontent, parce que cela affichait le voyage. (Sainte-Beuve,
_Nouveaux Lundis_, tome XII, p. 80.)]

Telles étaient les transactions diplomatiques que l'on passait à
Vienne, tandis que nous séjournions à Gand. Je reçus, dans cette
dernière résidence, cette lettre de M. de Talleyrand:

                                                  «Vienne, le 4 avril.

«J'ai appris avec grand plaisir, monsieur, que vous étiez à Gand, car
les circonstances exigent que le roi soit entouré d'hommes forts et
indépendants.

«Vous aurez sûrement pensé qu'il était utile de réfuter par des
publications fortement raisonnées toute la nouvelle doctrine que l'on
veut établir dans les pièces officielles qui paraissent en France.

«Il y aurait de l'utilité à ce qu'il parût quelque chose dont l'objet
serait d'établir que la déclaration du 31 mars, faite à Paris par les
alliés, que la déchéance, que l'abdication, que le traité du 11 avril
qui en a été la conséquence, sont autant de conditions préliminaires,
indispensables et absolues du traité du 30 mai; c'est-à-dire que sans
ces conditions préalables le traité n'eût pas été fait. Cela posé,
celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation,
rompt la paix que ce traité a établie. Ce sont donc lui et ses
complices qui déclarent la guerre à l'Europe.

«Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce
sens ferait du bien; il faut seulement qu'elle soit bien faite,
ainsi chargez-vous-en.

«Agréez, monsieur, l'hommage de mon sincère attachement et de ma
haute considération,

                                                          «TALLEYRAND.

«J'espère avoir l'honneur de vous voir à la fin du mois.»

       *       *       *       *       *

Notre ministre à Vienne était fidèle à sa haine contre la grande
chimère échappée des ombres; il redoutait un coup de fouet de son
aile. Cette lettre montre du reste tout ce que M. de Talleyrand
était capable de faire, quand il écrivait seul: il avait la bonté
de m'enseigner le _motif_, s'en rapportant à mes fioritures. Il
s'agissait bien de quelques phrases diplomatiques sur la déchéance,
sur l'abdication, sur le traité du 11 avril et du 30 mai, pour
arrêter Napoléon! Je fus très reconnaissant des instructions en vertu
de mon brevet d'_homme fort_, mais je ne les suivis pas: ambassadeur
_in petto_, je ne me mêlais point en ce moment des _affaires
étrangères_; je ne m'occupais que de mon _ministère de l'intérieur
par intérim_.

Mais que se passait-il à Paris?



APPENDICE



I

L'ARTICLE DU MERCURE[550]

[Note 550: Ci-dessus, p. 8.]


L'article du _Mercure_ fut un événement. Il parut le 4 juillet
1807. L'empire était à son apogée. Napoléon venait d'avoir à Tilsit
son entrevue avec Alexandre. Si sa gloire n'avait jamais été plus
haute, jamais son despotisme n'avait été plus absolu. L'attaquer en
face à ce moment, faire entendre, au milieu du silence universel,
une voix libre, fière, indépendante, dénoncer les vices du pouvoir
absolu, rappeler à la France et à l'Europe ces Bourbons, dont le nom
est presque aboli, mais dont le droit et les titres ne se peuvent
prescrire, une telle entreprise était, à une telle heure, d'une
intrépidité rare, et, seule, elle suffirait à rendre immortel le nom
de Chateaubriand.

On a lu, dans le précédent volume, la page superbe, qui ouvre
l'article: «C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né
dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus,
et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du
maître du monde ...» Puis, c'est la Turquie, dont l'écrivain évoque
l'image, à propos du despotisme impérial: «Si nous avions jamais
pensé que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements
possibles, _quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien
guéri de cette opinion_.» Et comme si le sens des allusions, éparses
dans l'article, n'eût pas été assez clair, l'auteur parlait, avec
un respect attendri, des princes de la Maison de France: «En quel
lieu du monde, disait-il, nos tempêtes n'ont-elles point jeté les
enfants de saint Louis? ... Il nous était réservé de retrouver au
fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois[551],
dont nous avions entendu prononcer l'oraison funèbre dans un grenier
à Londres. Ah! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura
vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français
aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les
respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'eussent été rien
pour des princesses; la prière d'un chrétien, en terre étrangère,
aura peut-être été agréable à des saintes.» D'autres passages
montraient l'auteur se complaisant à l'idée du génie en lutte contre
la force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il
disait: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien
qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est pas
anéanti, quoique le temple soit désert.» Et, s'animant, à cette
idée, il écrivait: «Après tout, qu'importent les revers, si notre
nom prononcé dans la postérité va faire battre un coeur généreux
deux mille ans après notre vie!» Et il ajoutait, pour plus de clarté
dans l'allusion: «Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius,
les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison
ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre
toute la puissance de Sylla.»

[Note 551: _Mesdames_ Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis
XVI. Toutes deux avaient été enterrées à Trieste, où elles étaient
mortes, Mme Victoire, le 8 juin 1799, et Mme Adélaïde, le 18 février
1800.]

D'après Chateaubriand, quand l'article fut mis sous les yeux de
l'Empereur, celui-ci se serait écrié: «Chateaubriand croit-il que
je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer
sur les marches des Tuileries.»--Sainte-Beuve ne veut pas que
Napoléon se soit laissé aller à cette violence de langage et qu'il
ait proféré une telle menace. Il semble bien pourtant qu'ici encore
Chateaubriand ne s'est pas départi de son habituelle exactitude.
M. Villemain, qui avait été sous l'Empire, le disciple chéri et le
confident de Fontanes, raconte, en effet, cet incident dans les mêmes
termes que Chateaubriand, mais avec des détails plus précis, qu'il
tenait évidemment de Fontanes lui-même: «Après le lourd et méticuleux
silence, écrit-il, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napoléon
fut très irrité de cet article du _Mercure_. Il en parla lui-même
dans sa cour avec impatience et menace. «Chateaubriand, dit-il _à M.
de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc_, croit-il que je suis
un imbécile, que je ne le comprends pas? je le ferai sabrer sur les
marches de mon palais[552].»

[Note 552: Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 160.]

Je trouve encore un écho de la grande et très réelle colère de
Napoléon, dans la lettre qu'il écrivait de Saint-Cloud à M. de
Lavallette, le 14 août 1807: «Il est temps enfin que ceux qui ont,
directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons,
se souviennent de l'Histoire sainte et de ce qu'a fait David[553]
contre la race d'Achab. _Cette observation est bonne aussi pour M. de
Chateaubriand et pour sa clique[554]._»

[Note 553: Il veut dire _Jéhu_.]

[Note 554: _Lettres inédites de Napoléon Ier_, publiées par Léon
Lecestre, t. I, p. 100.--1897.]

Et à quelques jours de là, le 1er septembre, Joubert, qui avait
un instant tremblé pour son ami, écrivait à Chênedollé: «Le
_pauvre garçon_ (Chateaubriand) a eu pour sa part d'assez grièves
tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère est resté
quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin _le tonnerre a
grondé, le nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à
Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé_. Tout cela a
été vif _et même violent_, mais court...»

Napoléon, d'ailleurs, ne s'en tint point à une simple menace.
Chateaubriand, nous l'avons vu, avait acheté la propriété du
_Mercure_ pour une somme de 20,000 francs. C'était à peu près
toute sa fortune. Il en fut dépossédé. Au mois d'octobre 1807, le
privilège du _Mercure_ lui fut retiré, et ce recueil fut réuni à _la
Décade_, organe du parti opposé, et qui s'intitulait alors: _Revue
philosophique, littéraire et politique_[555].

[Note 555: _Histoire politique et littéraire de la Presse en France_,
par Eugène Hatin, t. VII, p. 569.]

Chateaubriand était ruiné; mais, outre que la chose pour lui n'était
pas nouvelle, il se pouvait consoler en voyant le prodigieux succès
de son article. On en multipliait les copies, on en apprenait par
coeur les passages les plus significatifs, M. Guizot relate, à ce
sujet, dans ses _Mémoires_, un curieux épisode de sa jeunesse:

     En août 1807, dit-il, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en
     allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement
     de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore
     inconnu moi-même, j'écrivis à Mme de Staël pour lui demander
     l'honneur de la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de
     Lausanne, où elle se trouvait alors. J'étais assis à côté
     d'elle; je venais de Paris; elle me questionna sur ce qui s'y
     passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le public et les
     salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans le
     _Mercure_, qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une
     phrase surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement,
     car elle s'était gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le
     silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la
     chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble
     devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
     faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé
     de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère,
     Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des
     cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré
     à un enfant obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent
     était sans doute ému et saisissant, comme j'étais ému et saisi
     moi-même; Mme de Staël me prit vivement par le bras en me
     disant: «Je suis sûre que vous joueriez très bien la tragédie;
     restez avec nous et prenez place dans _Andromaque_.» C'était
     là, chez elle, le goût et l'amusement du moment. Je me défendis
     de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint à
     M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup
     en s'en inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la
     phrase était vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car
     le _Mercure_ fut supprimé précisément à cause de cette phrase.
     Ainsi, l'empereur Napoléon, vainqueur de l'Europe et maître
     absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir qu'on dît
     que son historien futur naîtrait peut-être sous son règne, et se
     tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron sous sa garde.
     C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir de
     telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger[556]!

[Note 556: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M.
Guizot, t. I. p. 11.]



II

LES MARTYRS ET M. GUIZOT[557]


Les _Martyrs_, lors de leur apparition, furent l'objet de nombreuses
et violentes critiques. Ces attaques ne restèrent pas d'ailleurs sans
réponse. Le _Bulletin de Lyon_, dans une suite de _sept_ articles,
publiés à partir du 13 mai 1809, se livra à un examen approfondi
de l'ouvrage et s'attacha à le défendre, surtout au point de vue
du Christianisme. Ces articles, bientôt réunis en brochure[558],
étaient anonymes; ils avaient pour auteur M. Guy-Marie Deplace,
homme instruit et religieux, qui devait avoir l'honneur, quelques
années plus tard, d'être chargé par Joseph de Maistre de préparer
l'édition du _Pape_. Si remarquable qu'elle fût, la brochure de M.
Deplace n'arriva point à Paris et n'y eut aucun écho. Heureusement,
à cette même date, Chateaubriand allait trouver, à Paris même, un
autre défenseur, dont les articles, pleins de vigueur et d'éclat,
obtinrent un vif succès. Insérés dans _le Publiciste_, le journal de
M. Suard, ils étaient signés _G_; leur auteur était M. Guizot, alors
à ses débuts[559]. Chateaubriand en fut très touché et s'empressa
de le témoigner au jeune écrivain. Un demi-siècle plus tard, M.
Guizot relisait encore avec plaisir cette correspondance, et il a eu
la bonne idée d'insérer dans ses _Mémoires_ trois des lettres que
l'auteur des _Martyrs_ lui écrivit à cette époque[560]. Ces lettres
sont trop intéressantes, elles seront ici trop bien à leur place,
pour que nous hésitions à les reproduire.

[Note 557: Ci-dessus, p. 14.]

[Note 558: Examen de la critique des _Martyrs_, insérée dans le
_Journal de l'Empire_; extrait du _Bulletin de Lyon_.--Lyon, s. d.
in-8º, 95 p.]

[Note 559: Les articles de M. Guizot ont été reproduits dans le
_Temps passé_, mélanges de critique littéraire et de morale, par M.
et Mme Guizot, tome II, pp. 216 à 286.--Paris 1887.]

[Note 560: _Mémoires_ de M. Guizot, tome I, pp. 377 et suivantes.]


I

                                        _Val-de-Loup, ce 12 mai 1809._

Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême
plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant
d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera
toujours assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus
que je n'en mérite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par
la finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas,
comme les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce
que nous n'y avons pas été formés et habitués par de grands poètes:
cela est très ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez
bon pour dire que je commencerai pour nous cette mythologie, on
pourrait répondre que je viens trop tard, que notre goût est formé
sur d'autres modèles, etc., etc.... Cependant, il resterait toujours
le Tasse et tous les poèmes latins _catholiques_ du moyen âge. C'est
la seule objection de fait que l'on trouve contre votre critique.

Véritablement, Monsieur, je le dis très sincèrement, les critiques
qui ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine
honte pour les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble
avoir compris mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si
généralement oubliées que l'on juge un ouvrage de sens et d'un
immense travail comme on parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un
roman? Et tous ces cris contre le merveilleux! ne dirait-on pas que
c'est moi qui suis l'auteur de ce merveilleux? que c'est une chose
inouïe, singulière, inconnue? Et pourtant nous avons le Tasse,
Milton, Klopstock, Gessner, Voltaire même! Et si l'on ne peut pas
employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura donc plus d'épopée
chez les modernes, car le merveilleux est essentiel au poème épique,
et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter dans un sujet
tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, comme tout
en France. La question était de savoir si mon ouvrage était bon ou
mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir
s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette
espèce.

Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage;
je ne puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est
tout à fait décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage
fort supérieur à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du
style et des caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le
IIIe livre, que vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de
l'ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais
porté plus haut que dans la peinture du bonheur des justes, dans la
description de la lumière du ciel et dans le morceau sur la Vierge.
Il excuse la longueur des deux discours du Père et du Fils sur la
_nécessité_ d'établir ma _machine_ épique. Sans ces discours plus de
_récit_, plus d'_action_; le récit et l'action sont motivés par les
discours des essences incréées.

Je vous rapporte ceci. Monsieur, non pour vous convaincre, mais
pour vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un
objet sous dix faces différentes. Je n'aime point, comme vous,
Monsieur, la description des tortures; mais elle m'a paru absolument
nécessaire dans un ouvrage sur des _martyrs_. Cela est consacré par
toute l'histoire et par tous les arts. La peinture et la sculpture
chrétiennes ont choisi ces sujets; ce sont là les véritables
_combats_ du sujet. Vous qui savez tout, Monsieur, vous savez
combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai retranché des _Acta
Martyrum_, surtout en faisant disparaître les douleurs _physiques_
et opposant des images gracieuses à d'horribles tourments. Vous
êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui est ou
l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poète.

Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon
ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on
ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce
_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de
la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré.
Montrez-moi mes fautes, Monsieur, je les corrigerai. Je ne méprise
que les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons
secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et
l'honneur dans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages
de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de
vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité
si vous étiez assez aimable pour venir me la demander.

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
considération.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine.


II

                                        _Val-de-Loup, ce 30 mai 1809._

Bien loin. Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir
extrême de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je
passerai condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai
avec vous que nous autres Français nous ne nous y ferons jamais.
Mais je ne saurais, Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient
fondés sur une hérésie. Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une
_rédemption_, ce qui serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui
est tout à fait conforme à la foi. Dans tous les temps, l'Église a
cru que le sang d'un martyr pouvait effacer les péchés du peuple
et le délivrer de ses maux. Vous savez mieux que moi, sans doute,
qu'autrefois, dans les temps de guerre et de calamités, on enfermait
un religieux dans une tour ou dans une cellule, où il jeûnait et
priait pour le salut de tous. Je n'ai laissé sur mon intention aucun
doute, car je fais dire positivement à l'Éternel, dans le troisième
livre, qu'Eudore attirera les bénédictions du ciel sur les chrétiens
_par le mérite du sang de Jésus-Christ_; ce qui est, comme vous
voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et la leçon même du
catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante d'ailleurs, et
consacrée par toute l'antiquité, a été reçue dans notre religion: la
mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en passant,
j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente tombée
dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre
coupable patrie; ceux que nous avons égorgés prient peut-être en ce
moment même pour _nous_; vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.

Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me
font oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un
temps où l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage
telle opinion; vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas
d'après votre conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous
écrivez?» On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des
hommes comme vous qui sont là pour protester contre la bassesse des
temps, et pour conserver au genre humain la tradition de l'honneur.
En dernier résultat, Monsieur, si vous examinez bien les _Martyrs_,
vous y trouverez beaucoup à reprendre, sans doute; mais, tout bien
considéré, vous verrez que pour le plan, les caractères et le style,
c'est le moins mauvais et le moins défectueux de mes faibles écrits.

J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le
fils du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais
je le crois un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est
revenu en France, il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de
l'occasion qui m'a procuré l'honneur de faire connaissance avec
mademoiselle de Meulan[561]: elle m'a paru, comme dans ce qu'elle
écrit, pleine d'esprit, de goût et de raison. Je crains bien de
l'avoir importunée par la longueur de ma visite: j'ai le défaut
de rester partout où je trouve des gens aimables, et surtout des
caractères élevés et des sentiments généreux.

Je vous renouvelle bien sincèrement. Monsieur, l'assurance de ma
haute estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends
avec une vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon
ermitage, ou celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je
vous en prie, Monsieur, mes très humbles salutations et toutes mes
civilités.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.

[Note 561: Mlle Pauline de Meulan, que M. Guizot devait épouser trois
ans plus tard, le 7 avril 1812.]


III

                                       _Val-de-Loup, ce 12 juin 1809._

J'ai été absent de ma vallée. Monsieur, pendant quelques jours, et
c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me
voilà bien convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est
échappé, à la vérité, contre mon intention. Mais enfin il y est; je
vais sur-le-champ l'effacer pour la première édition.

J'ai lu vos deux premiers articles. Monsieur. Je vous en renouvelle
mes remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au
delà du peu que je vaux.

Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très
exact. Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui
connaît les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu
échapper à l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle.
Il forme, au milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de
catafalque de marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait
pu l'écraser, mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une
circonstance très extraordinaire et qui mériterait de plus longs
détails que ceux qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.

Je voudrais bien. Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces
détails dans votre solitude. Malheureusement, madame de Chateaubriand
est malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce
pourtant point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous
recevoir dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à
présent, se réunir pour se consoler. Les idées généreuses et les
sentiments élevés deviennent tous les jours si rares qu'on est trop
heureux quand on les retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma
Société pût vous être agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous
prie de remercier beaucoup pour moi.

Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et
de l'honneur.

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais
le petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont
fort exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres
édifiantes_ (Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant
à M. de Volney, il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est
évident qu'il n'a jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas
passé Ramlé ou Rama, l'ancienne Arimathie.

Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terræ Sancto_
d'Adrichomius.



III

ARMAND DE CHATEAUBRIAND[562]

[Note 562: Ci-dessus, p. 24.]


M. le comte G. de Contades, dans son livre, _Émigrés et
Chouans_[563], a consacré une intéressante et très complète étude
à Armand de Chateaubriand. Si l'on rapproche son travail des pages
des _Mémoires d'outre-tombe_, il ressort de cette comparaison
que Chateaubriand, même dans les plus petits détails, est resté
scrupuleusement exact, et que son récit ne renferme pas une seule
erreur.

[Note 563: Un vol. in-18, Perrin et Cie, éditeurs, 1895.]

Du même âge que son cousin, et comme lui né à Saint-Malo en 1768,
Armand de Chateaubriand était capitaine au régiment de Poitou,
lorsqu'il émigra en 1790. À l'armée des princes il servit, en
qualité de simple soldat, dans la même compagnie que le futur
auteur du _Génie du christianisme_. Tous deux portèrent l'uniforme
des gentilshommes bretons, couleur bleu de roi avec retroussis
à l'hermine. Tous deux, après s'être battus sous les murs de
Thionville, durent aller chercher un refuge à Jersey; mais tandis
que François s'en éloignait bientôt pour aller à Londres, Armand
restait dans l'île et s'y mariait. À l'époque de son mariage (1795),
Armand de Chateaubriand était chargé de la correspondance des princes
avec les royalistes de Bretagne. Nul service n'était plus périlleux.
Armand de Chateaubriand le continua, une fois marié, avec le même
zèle et la même audace. De 1794 à 1797, il ne fit pas moins de
vingt-cinq voyages, des îles anglaises en France[564], bravant, avec
une inconcevable témérité, et les périls de la mer et les dangers de
la côte.

[Note 564: _Livre des rapports des différents voyages faits en
France, et des différentes missions remplies par M. de Chateaubriand
par ordre du prince de Bouillon, depuis le mois de décembre 1794
jusqu'au mois d'août 1797. British Museum, Puisaye papers_, t. XXVI.]

À la suite du traité de paix d'Amiens (25 mars 1802), le gouvernement
français exigea de l'Angleterre que certains agents particulièrement
actifs fussent éloignés de Jersey. Armand de Chateaubriand était
de ceux-là, et il lui fallut se rendre à Londres. C'était, pour le
proscrit, comme un second exil dans l'exil même.

Dès que la paix fut rompue, il reprit le chemin de Jersey, et demanda
bientôt qu'il lui fût permis de reprendre son dangereux service,
de courir de nouveau les périls d'autrefois. Ce fut seulement en
1808 que l'autorisation lui en fut donnée. Le 25 septembre, il
s'embarquait à Jersey pour la côte de France. Le même jour, à 11
heures du soir, il abordait près de Saint-Cast. C'est à ce moment que
le prend le récit des _Mémoires_, pour le conduire jusqu'à la plaine
de Grenelle, le matin du 31 mars 1809.

Sainte-Beuve a pris texte de ce douloureux épisode pour adresser à
Chateaubriand le plus sanglant des reproches. Il l'accuse de n'avoir
rien fait pour empêcher l'exécution de son cousin, de s'être refusé
à le sauver alors qu'il lui était facile de le faire. «Napoléon,
dit-il, lui aurait très probablement accordé la grâce de son cousin,
arrêté pour conspiration, qui n'aurait pas été fusillé, si l'écrivain
qui se posait en adversaire avait consenti à la demander directement
au maître et à lui en savoir gré. Les _Mémoires_ laissés par Mme de
Rémusat, s'ils sont publiés, nous diront un jour cela.»--Et plus
loin, revenant sur ce sujet et insistant, Sainte-Beuve ajoute: «La
vérité est que M. de Chateaubriand ayant fait parler à l'Empereur
par Mme de Rémusat en faveur de ce cousin, l'Empereur répondit très
nettement: «M. de Chateaubriand veut la grâce de son cousin? pourquoi
ne la demande-t-il pas lui-même?» Mais M. de Chateaubriand, qui,
apparemment, ne voulait pas en savoir gré ensuite ni contracter
une obligation personnelle, ne fit point de demande en grâce toute
franche et directe, et la condamnation eut son effet. _Il tenait
plus à son grief et à sa vengeance future qu'à son cousin[565]»._

[Note 565: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t.
I, p. 103 et 385.]

De telles et si odieuses accusations se doivent prouver. Où est
la preuve de Sainte-Beuve? Elle se trouve, selon lui, dans les
_Mémoires_ de Mme de Rémusat: «_Ils nous diront un jour cela_»,
écrit-il avec assurance. De deux choses l'une: ou Sainte-Beuve
n'avait pas lu les Mémoires de Mme de Rémusat, et alors comment
osait-il être aussi affirmatif? ou il les avait lus, et alors
il mentait. Ces Mémoires, en effet, ont été publiés en 1879, et
nous savons maintenant qu'ils ne disent pas un mot du procès et
de l'exécution d'Armand de Chateaubriand,--et cela pour une bonne
raison: l'exécution est du mois de mars 1809, et les Mémoires de Mme
de Rémusat ne vont pas au delà du mois de mars 1808.

_La vérité est_, n'en déplaise à Sainte-Beuve, que Chateaubriand fit
l'impossible pour sauver la vie de son compagnon d'enfance. Il eut
tout d'abord recours à Fontanes, et celui-ci s'adressa à l'Empereur;
ce fut en vain. Il eut recours aussi à Mme de Rémusat, qui n'eut
pas de peine à décider l'impératrice Joséphine et la reine Hortense
à intervenir: elles ne purent rien obtenir. Chateaubriand alors
se résolut à une démarche, qui dut singulièrement lui coûter. Il
sollicita une audience de Fouché et implora de lui la grâce de son
parent. De tout cela, Sainte-Beuve ne veut rien savoir. D'après lui,
une seule démarche pouvait être utile: il fallait que Chateaubriand
écrivît directement à l'Empereur, et il ne l'a pas voulu faire,
il s'est refusé à cette démarche nécessaire. Or il se trouve que,
contrairement à l'affirmation de Sainte-Beuve, Chateaubriand a fait
cette démarche. Il a écrit directement à Napoléon, et Napoléon a jeté
sa lettre au feu.

Mme de Chateaubriand, dans ses _Souvenirs_, partout si exacts et
si sincères, a donné sur tous ces épisodes des détails, dont la
précision ne saurait laisser place à aucun doute:

     Nous apprîmes, dit-elle, que notre cousin Armand de
     Chateaubriand avait été arrêté sur les côtes de Bretagne
     et qu'il était déjà depuis treize jours en prison à Paris.
     Malgré sa répugnance, mon mari demanda une audience à Fouché
     et se rendit chez lui avec Mme de Custine qui le connaissait
     beaucoup. Fouché nia que notre cousin fût arrêté, et plus
     tard, quand il se vit obligé d'en convenir, il dit qu'il nous
     l'avait caché, parce que lui-même n'était pas sûr que le
     détenu fût M. de Chateaubriand. Il n'était déjà plus temps de
     sauver ce malheureux jeune homme: il fut condamné. Mon mari
     écrivit à Bonaparte, mais comme quelques expressions de la
     lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit: «Chateaubriand
     me demande justice, il l'aura»; et Fouché ayant fait presser
     l'exécution, Armand fut fusillé le lendemain, jour du
     Vendredi-Saint, à 4 heures du matin, dans la plaine de Grenelle
     ... Mon mari fut averti du moment de l'exécution, mais seulement
     à 5 heures; quand il arriva dans la plaine de Grenelle, son
     malheureux cousin avait déjà payé sa dette à la fidélité; il
     était encore palpitant et couvert du sang qu'il venait de
     répandre pour les Bourbons ... Pendant le procès du malheureux
     Armand, l'impératrice Joséphine et la reine Hortense firent
     tout ce qu'elles purent pour le sauver; et en général, hors le
     cardinal Fesch, toute la famille fut admirable.

Chateaubriand porta le deuil de son cousin, et, le croirait-on? les
entours de l'Empereur--sinon l'Empereur lui-même--lui en firent un
crime. On lit dans les _Mémoires_ du baron de Méneval, secrétaire de
Napoléon:

     M. de Chateaubriand saisit plus tard (l'auteur vient de parler
     de l'article du _Mercure_) une autre occasion _de braver
     l'Empereur, en portant, avec une affectation insultante, le
     deuil d'un de ses cousins_. Celui-ci, chargé d'une mission
     secrète des princes de la maison de Bourbon, avait été arrêté en
     état de flagrant délit et condamné à mort[566].

[Note 566: _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_,
par le baron DE MÉNEVAL, t. I, p. 318.--Cf. _Souvenirs du comte de
Semallé_, p. 114 et suiv.]



IV

LE DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE[567].

[Note 567: Ci-dessus, p. 33.]


Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Sa mort laissait
vacante une place à l'Institut, dans la _seconde classe_, affectée à
la langue et à la _littérature française_. Il ne se pouvait guère que
Chateaubriand songeât à le remplacer et qu'il posât sa candidature.
Sans doute les plus grands écrivains avaient toujours tenu à honneur
d'être membres de l'Académie française. Mais il convient ici de se
rappeler qu'en 1811 l'Académie n'était pas ce qu'elle avait été avant
1789 et ce qu'elle est redevenue depuis 1816. La Convention avait
supprimé l'Académie française le 8 août 1793. Lorsqu'elle avait créé
l'Institut, le 25 octobre 1795, non seulement elle ne l'avait pas
rétablie, mais elle s'était attachée à en abolir jusqu'aux derniers
vestiges; elle s'était appliquée à en rendre le retour impossible.
Dans le nouvel _Institut, la Littérature_--c'est-à-dire ce qui
avait été autrefois l'Académie française--était reléguée au dernier
rang, dans ce qu'on appelait la «troisième classe». Sur les huit
sections dont se composait cette classe, on avait réservé aux lettres
deux sections seulement, celles de _Grammaire_ et de _Poésie_.
Chacune de ces deux sections devait être composée de douze membres,
dont six résidant à Paris et six résidant dans les départements.
Vingt-quatre membres, dont _douze_ obligatoirement pris parmi les
_grammairiens_ et les _poètes_ de chefs-lieux de district, voilà ce
qui restait des _Quarante_! Il est vrai que, pour rehausser leur
prestige, la Convention leur donnait pour confrères des comédiens
et des chanteurs, _la déclamation_ étant mise sur la même ligne
que la poésie. Comme les poètes de département, les _comédiens de
province_ avaient droit, eux aussi, à un certain nombre de places
dans la troisième classe de l'Institut! Du reste, plus de secrétaire
perpétuel, plus de discours de réception, plus de recrutement par les
membres de la classe même; les choix étaient faits par l'Institut
tout entier. Une vacance se produisait-elle dans la section de
_Poésie_, c'étaient les mathématiciens et les chimistes, les
géomètres et les comédiens qui décidaient de l'élection. L'oeuvre de
destruction était donc complète.

Lorsqu'il rétablit l'ordre en France, Napoléon Bonaparte fit, pour
les lettres, les sciences et les arts, ce qu'il avait fait pour la
religion, pour la magistrature, l'administration et les finances. Il
rendit, le 23 janvier 1803, un arrêté signé de son nom, à l'exclusion
de ceux de ses deux collègues[568]. Cet arrêté, sous couleur de
réorganiser l'Institut n'allait à rien moins qu'à détruire l'oeuvre
de la Convention: il mettait à néant le décret du 25 octobre 1795.

[Note 568: Arrêté du Gouvernement contenant une nouvelle organisation
de l'Institut. 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803).]

L'arrêté du 23 janvier, en effet, supprimait la classe des sciences
morales et politiques.

Il rétablissait l'Académie des inscriptions et belles-lettres sous le
nom de classe d'histoire et de littérature ancienne.

Il donnait à la classe des sciences mathématiques et physiques
l'ancienne forme de l'Académie royale des sciences.

Il faisait, dans une certaine mesure, revivre l'Académie française
sous le nom de classe de la langue et de la littérature française.

Il rétablissait les secrétaires perpétuels.

Il rétablissait au profit du chef du gouvernement le droit de
confirmer ou non les élections.

Il supprimait les 144 associés pris dans les départements, et les
remplaçait par des «correspondants», qui ne porteraient pas le titre
de membres ni l'habit de l'Institut.

Il supprimait la section de _Déclamation_ et fermait les portes de
l'Institut aux comédiens et aux chanteurs.

Il supprimait les élections faites en commun par l'Institut tout
entier et y substituait les nominations faites par chacune des
classes où des places viendraient à vaquer.

Il supprimait l'interdiction faite aux membres de l'Institut d'être
de plusieurs classes à la fois.

Il supprimait les quatre séances publiques annuelles dans lesquelles
toutes les classes étaient réunies.

Ce décret réparateur avait été préparé par Chaptal, alors ministre de
l'Intérieur, dont le rapport n'est rien moins qu'un très habile et
très éloquent réquisitoire contre l'oeuvre de la Convention. Sur deux
points cependant, Bonaparte n'avait pas accepté les propositions de
Chaptal. Il avait bien consenti à restaurer les anciennes académies,
mais il n'avait pu se décider à leur rendre leur nom. Ce nom les
faisait dater du règne des Bourbons, et c'est ce qu'il ne voulait
pas. De plus, l'Académie française rétablie avec son nom, c'était
la littérature replacée au premier rang et au-dessus des sciences,
ce qui n'était pas conforme à ses idées. «C'était surtout, dit M.
Paul Mesnard dans son excellente _Histoire de l'Académie française_,
la littérature reconnue comme une puissance et cherchant peut-être
à ressaisir cette direction de l'opinion publique qui, au XVIIIe
siècle, l'avait rendue si redoutable»[569]. Bonaparte ne l'entendait
pas ainsi. L'arrêté consulaire du 23 janvier maintint la division
de l'Institut en classes. _Les sciences physiques et mathématiques_
restèrent dans la première. _La langue et la littérature française_
furent placées dans la seconde. Par le nombre de ses membres, par son
mode d'élection, par plusieurs de ses prérogatives, cette seconde
classe était bien la reproduction de l'ancienne Académie française,
mais elle n'en portait pas le nom, et cela suffisait pour qu'elle
ne recouvrât ni son autorité ni son prestige. _Membre de l'Académie
française_, il n'y avait presque rien au-dessus de ce titre. _Membre
de la IIe Classe_, cela ne disait rien au public. Chateaubriand
était donc médiocrement soucieux d'un honneur qui n'ajouterait
rien à son illustration. Et dans tous les cas il ne pouvait lui
convenir de remplacer Chénier, puisqu'aussi bien il lui faudrait
alors faire l'éloge d'un homme qui n'avait pas seulement poursuivi
de ses railleries _Atala_ et le _Génie du christianisme_,--ce qui,
après tout, se pouvait pardonner,--mais qui avait voté la mort de
Louis XVI, qui avait bafoué le pape et traîné le catholicisme dans
la boue. Ses amis pensèrent autrement. Ils estimèrent que l'Institut
serait pour lui un abri protecteur, et comme un lieu d'asile où il
serait moins exposé aux tracasseries de la police. Et pendant que
ses amis le pressaient ainsi de poser sa candidature, il se trouva
que, dans les plus hautes régions du pouvoir, et au ministère même
de la police, on travaillait à lui ouvrir les portes de l'Académie.
Bourrienne[570], dont le témoignage est appuyé par celui du duc de
Rovigo[571], raconte que tous deux s'intéressaient à sa nomination;
Rovigo se chargeait de vaincre les difficultés qui pourraient
venir de l'empereur. Mais, loin de rencontrer de ce côté aucune
opposition, la candidature de Chateaubriand était, au contraire,
accueillie très favorablement par le souverain. D'après le baron de
Méneval, secrétaire de Napoléon, ce serait l'Empereur lui-même qui
aurait désigné l'auteur du _Génie du christianisme_ aux suffrages
de l'Académie. Le témoignage de Méneval est ici confirmé par celui
de Las Cases, dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_[572], où il est
raconté qu'un jour, aux Tuileries, Napoléon, après une lecture de
quelques pages du grand écrivain, aurait dit tout d'un coup: «Comment
se fait-il que Chateaubriand ne soit pas de l'Institut?»

[Note 569: Paul Mesnard, p. 213.]

[Note 570: _Mémoires de M. de Bourrienne_, t. IX, p. 51.]

[Note 571: _Mémoires du duc de Rovigo_, t. V, p. 17.]

[Note 572: Tome II, p. 632.--Édition Bourdin, 1842.]

Amis et adversaires s'unissaient donc pour poser sa candidature, et
il lui devenait impossible de s'y soustraire. Les adversaires étaient
même plus pressants que les amis, s'il en faut croire une lettre de
Chateaubriand lui-même, écrite à M. Abel le 29 septembre 1815, et où
nous trouvons ces lignes: «J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de
me présenter pour candidat à l'Institut, sous peine d'être renfermé à
Vincennes pour le reste de mes jours.»[573]

[Note 573: Charavay, Vente d'autographes du 15 juillet 1878
(Collection Fillon, sections V à VIII, n. 1173, p. 129).]

Il commença donc ses visites. Il y a plus d'une manière de faire
les visites académiques. On peut les faire, par exemple, à la façon
de Sainte-Beuve, façon si bien décrite par Théodore Pavie, dans une
lettre à son frère Victor:

«.... À travers la fumée d'un long et noir cigare de _Tuti-Corin_,
j'avisai dans la rue un petit monsieur en lévite brune, élégamment
taillée; sur la tête un étroit chapeau placé comme le tien, sur le
sommet du crâne, mais reposant sur une espèce de _chiendent_ roux
et collé aux tempes. Il précédait à pied un cabriolet de remise
auquel il signalait de la main la route à suivre, tandis que lui-même
s'arrêtait à toutes les bornes,

  Comme fait un toutou qu'on lâche le matin.

C'était ce cher _Delorme_, en visite d'académicien, joufflu et
rouge comme une pomme d'api avant les gelées, pareil en tout à
celui qui, d'après la chanson badine de Musset, serait _grand
chantre à Saint-Thomas d'Aquin_. Quand il est en tenue, notre ami
ressemble un peu trop à un instituteur primaire ou à un notaire de
campagne...»[574]

[Note 574: Cartons de Victor Pavie: correspondance de Théodore Pavie.]

Chateaubriand fit ses visites d'une façon plus cavalière, en
gentilhomme. Un contemporain, le député Auguis, rédacteur en son
temps du _Journal de Paris_ et du _Courrier français_, aimait à
raconter comment les choses se passèrent. Chateaubriand se rendit
à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants,
il faisait la visite entière. Au fretin, il remettait sa carte
et ne descendait point du fougueux coursier. «Quand on en vint à
la délibération, ajoutait M. Auguis, M.*** vota pour le cheval
du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reçu visite.»[575]

[Note 575: Journal inédit de M. Ferdinand Denis, cité par l'abbé
Pailhès, _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, p. 130.]

En ce temps-là du reste on ne laissait pas les candidats se morfondre
pendant des semestres entiers. Quarante jours révolus après la mort
de Chénier, le mercredi 20 février 1811, la seconde classe procéda
à l'élection. Chateaubriand fut nommé à la presque unanimité des
votants; ces derniers, il est vrai, n'étaient que vingt-cinq. Les
abstentions avaient été nombreuses, Combien, parmi les Quarante de
1811, à qui certains souvenirs de la Révolution ou leurs opinions
philosophiques ne permettaient pas de voter pour l'auteur du _Génie
du christianisme_!

De même que les élections, à cette époque, suivaient de près les
vacances, de même aussi il s'écoulait peu de temps entre le jour
de l'élection et celui de la réception. Dès le milieu d'avril,
Chateaubriand prévint l'Académie que son discours était fait. Une
commission de cinq membres, désignés par le sort, fut chargée d'en
entendre la lecture. C'étaient MM. François de Neufchâteau, le comte
Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.
Le mercredi 24 avril, la commission déclara que, divisée d'opinion
sur la question de savoir si le discours pouvait être approuvé, elle
en référait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitôt lu,
devant l'Académie, non par l'auteur lui-même, comme quelques voix
l'avaient demandé, mais en son absence, et par l'un des membres de
la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut
un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être
admis. Chateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut
aussitôt prévenu de cette décision.[576]

[Note 576: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son
influence littéraire et politique sur son temps_, p. 184.]

Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, l'un des familiers de l'Empereur,
courut l'avertir de cet incident, plus politique à ses yeux que
littéraire. Il était porteur du discours, dont Napoléon prit
immédiatement connaissance. Grande fut son irritation. Tout le
discours lui parut dirigé contre lui. Le comte de Ségur, grand maître
des cérémonies et membre de la seconde classe, était de ceux qui
avaient opiné pour que le discours fût admis. Ce fut lui qui reçut
le premier les éclats de la colère du Maître. Son fils, le général
Philippe de Ségur, nous a conservé, dans ses _Mémoires_, tous les
détails de cet incident. C'était le 24 avril, le soir, à Saint-Cloud.
Il y avait spectacle. L'Empereur, au sortir de sa loge, rencontrant
le grand maître des cérémonies, lui dit assez brusquement: «Venez
au coucher, monsieur!» Le comte de Ségur l'y suivit. Napoléon, dès
qu'il l'aperçut en avant de la foule nombreuse d'officiers de sa cour
rangés en cercle autour de sa personne, vint droit à lui. «Monsieur,
s'écria-t-il aussitôt, les gens de lettres veulent donc mettre le feu
à la France! J'ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir
le calme, et les idéologues voudraient rétablir l'anarchie! Sachez,
monsieur, que la résurrection de la monarchie est un mystère. C'est
comme l'arche! Ceux qui y touchent peuvent être frappés de la foudre!
Comment l'Académie ose-t-elle parler des régicides quand moi, qui
suis couronné et qui dois les haïr plus qu'elle, je dîne avec eux et
je m'asseois à côté de Cambacérès?--Votre Majesté, répondit M. de
Ségur, veut sans doute parler de la commission de l'Institut, mais
je ne vois pas en quoi elle a pu mériter de pareils reproches.--Elle
en a mérité de plus graves, repartit l'Empereur, et vous et M.
de Fontanes, comme conseiller d'État, et comme grand-maître de
l'Université, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes!» M.
de Ségur répliqua: «Je ne vous crois point capable, sire, de cette
injustice. On peut trouver naturel d'entendre blâmer la condamnation
à mort de Louis XVI sans croire contrarier un gouvernement qui
vient de dresser à Saint-Denis des autels expiatoires!» À ces mots,
l'Empereur en colère, frappant du pied, s'écria: «Je sais ce que je
dois faire, et quand et comment je dois le faire! Ce n'est point à
vous de le juger, vous n'êtes point ici au Conseil d'État, et je ne
vous demande point votre avis!--Je ne le donne pas, répondit M. de
Ségur, je me justifie!--Et comment, reprit l'Empereur, justifiez-vous
une pareille inconvenance?--Sire, M. de Chateaubriand, dans son
discours, compare Chénier à Milton, qui était un grand homme, et,
quand il le condamne, c'est en ne traitant que d'erreur d'une âme
élevée le républicanisme et le vote de Chénier. Je n'ai vu à cela
rien d'inconvenant.--Enfin, ajouta Napoléon, au lieu de faire l'éloge
de son prédécesseur, il a condamné tous les régicides, dont une
partie est dans l'Institut. L'auriez-vous osé comme lui en face
d'eux?--Et c'est justement, sire, dit M. de Ségur, ce que j'ai fait
dans le _Tableau politique de l'Europe_[577], quand ils gouvernaient
encore, sous la République, et là, ce que M. de Chateaubriand appelle
seulement une erreur, je l'ai appelé un crime! Ces messieurs ne
m'en ont pas su mauvais gré, ils sont plus accoutumés que vous ne
le pensez aux discussions politiques.--Monsieur, reprit l'Empereur,
on lit froidement un ouvrage dans son cabinet, il n'en est pas de
même d'un discours prononcé en public, cela aurait fait un scandale
honteux.--En le permettant, répondit M. de Ségur, ç'aurait été tout
au plus un scandale de vingt-quatre heures; en le défendant, ce
sera peut-être celui d'un mois!--Je vous répète, Monsieur, reprit
rudement l'Empereur, que je ne demande pas de conseils. Vous présidez
la seconde classe de l'Institut, je vous ordonne de lui dire que
je ne veux pas qu'on traite de politique dans ses séances.--En
ce cas, sire, ajouta M. de Ségur, je dois renoncer à l'éloge de
Malesherbes, qu'elle m'a chargé de faire.--Je n'y vois pas un très
grand mal, répondit Napoléon. Puis, de sa voix brève et la plus
impérieuse:--Exécutez mes ordres! Allez, et songez bien que, si la
classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club[578]!»

[Note 577: _Tableau historique et politique de l'Europe, de 1766 à
1796._]

[Note 578: _Histoire et Mémoires_, par le général Philippe de Ségur.]

Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de la
secrétairerie d'État et membre de la seconde classe, comme M. de
Ségur, vint chercher l'arrêt définitif du Maître sur le discours, il
dut traverser le salon, où attendaient quelques grands dignitaires,
des généraux, des sénateurs. Entré dans le cabinet de l'Empereur,
il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant
toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme
l'avant-veille avec M. de Ségur, mais un monologue, au cours
duquel il arriva, par moments, à Napoléon, de parler d'une voix
retentissante: «Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il,
ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme
secret du présent, malgré quelques louanges; je dirais à l'auteur,
s'il était là, devant moi: Vous n'êtes pas de ce pays-ci, monsieur.
Votre admiration, vos voeux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni
mes intentions, ni mes actes. Eh bien! si vous êtes mal à l'aise
en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous
entendons pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez
pas mon oeuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire;
sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix
et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[579].»

[Note 579: Villemain, p. 187.]

Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentuées, les mots:
«_Sortez, monsieur!_» trois fois répétés sur un ton de colère,
avaient traversé la double porte du cabinet et étaient arrivés au
salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s'écarta de lui;
on semblait ne pas le voir, ou craindre de l'aborder. À un de ses
amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait
cet accueil, et son ami de lui répondre: «Mon Dieu! c'est l'effet
de quelques paroles qu'on a trop entendues ici. L'Empereur paraît
bien irrité: il semble qu'il vous a destitué, qu'il vous exile,
comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante; cela consterne vos amis et
tient tout le monde à distance et en observation.» M. Daru rassura
son interlocuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris;
qu'il s'agissait seulement d'exiler un académicien; que cela même
n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours; puis,
saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se
rapprochèrent de lui, il sortit en riant[580].

[Note 580: Villemain, p. 188.--Voir aussi Charles de Lacretelle,
_Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome V, pp. 86-88.]

Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit à Saint-Cloud
le 28 avril, et reçut des mains du ministre son manuscrit, raturé en
plusieurs passages de la main même de Napoléon.

Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu'il fît un nouveau
discours. Il s'y refusa, et, dans la séance du mercredi 2 mai, on lut
de sa part, à l'Académie, la lettre que voici:

     «Monsieur le Président,

     Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas
     de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de
     fixer l'époque à laquelle je désirerai avoir l'honneur d'être
     reçu à l'Académie.

     Je suis, avec respect, etc...

                                                     DE CHATEAUBRIAND.

     29 avril 1811.

Son élection ne fut pas annulée; mais les effets en demeurèrent
suspendus. Il ne fut point admis, sous l'Empire, à prendre place
parmi ses confrères.

Non prononcé, le discours de Chateaubriand eut plus de retentissement
que s'il avait été lu en séance publique. Au témoignage de
l'auteur, dans ses _Mémoires_, j'ajouterai ici celui de deux de ses
contemporains. «On en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit
M. Villemain; on se communiqua des copies, et on fit des lectures à
petit bruit de cette oeuvre interdite[581].» M. de Marcellus dit, de
son côté: «Je conserve encore moi-même une copie du discours, tel
qu'il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite après
l'époque où il devait être prononcé. Je l'avais transcrit en entier
de ma main au collège, entre une leçon de rhétorique et l'autre. J'ai
confronté les deux textes (après la publication du discours dans les
_Mémoires_); il y a dans le mien, en plus: «Un Français fut toujours
libre au pied du trône.»

[Note 581: Villemain, p. 189.]

Cet épisode de la nomination de Chateaubriand à l'Académie a donné
lieu, dans des _Mémoires_ récemment publiés, ceux du comte Ferrand,
à une étrange accusation. Parlant de la publication de la _Monarchie
selon la Charte_ (septembre 1816) et du _Post-Scriptum_, où le roi
Louis XVIII était personnellement mis en cause, le comte Ferrand
écrit ce qui suit:

     Le Roi, quoique personnellement offensé, ne voulut point user de
     l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antérieur
     et _dont la preuve était dans les cartons de la police_.
     Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à
     l'Académie française. Cette question se traita comme si c'eût
     été une grâce qu'on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il
     la présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda
     que l'on payât ses dettes; elles montaient à 70,000 francs. Le
     paiement fut convenu et effectué en deux termes par Maret, duc
     de Bassano. La nomination fut faite[582].

[Note 582: _Mémoires du comte Ferrand_, ministre d'État sous Louis
XVIII, p. 178.--Paris, 1897.]

À l'appui de sa singulière et monstrueuse accusation, il eut
peut-être été séant que M. le comte Ferrand produisît ses preuves.
Elles étaient, à l'en croire, «dans les cartons de la police», à
l'époque où parut _la Monarchie selon la Charte_, c'est-à-dire en
1816. Elles y étaient donc également en 1815. Mais alors comment
expliquera-t-on que le gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas
fait sortir des «cartons» où elles étaient déposées? Chateaubriand
avait publié, en 1814, contre _Bonaparte_ le plus sanglant et le
plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse attaque
légitimait, certes, toutes les représailles. On devait d'autant
moins hésiter à y recourir, en 1815, qu'à ce moment l'auteur de
_Bonaparte et les Bourbons_ était à Gand, auprès de Louis XVIII,
avec le titre de ministre de l'Intérieur, et qu'il venait, dans son
_Rapport au Roi_, de renouveler ses attaques contre l'Empereur. Le
gouvernement impérial ne laissa point son nouvel écrit sans réponse.
Plusieurs brochures furent lancées contre lui. Elles étaient les plus
injurieuses du monde et les plus perfides; quelques-unes sortaient
des bureaux de la police. Dans aucune, il n'est fait allusion aux
70,000 francs versés par M. Maret. M. Maret est redevenu ministre
d'État; il peut déshonorer le plus redoutable ennemi de son maître;
il n'a pour cela qu'un mot à dire; et ce mot, il ne le dit pas! La
Police a entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une
arme terrible, et elle refuse de s'en servir! À qui fera-t-on croire
ces choses, et que de tels scrupules aient arrêté un seul instant la
Police des Cent-Jours?

Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu'en 1811, au moment de
sa nomination à l'Académie, Chateaubriand n'avait pas reçu 70,000
francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n'avait pas payé
ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans
ses lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment
n'étaient pas écrites en vue de la publicité.

Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en Italie:

     J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où
     j'aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous
     ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel
     soleil! quelle lumière! quels souvenirs! Combien nous sommes
     barbares en deçà des Alpes! Si j'étais riche et que je pusse
     voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et
     peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome.
     Mais je deviens vieux; _je n'ai pas un sou_, et ne pouvant plus
     parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut
     faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe
     ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie.....

Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la duchesse de
Duras, à celle qu'il appelle sa soeur:

     Il faut qu'Ussé[583] soit bien loin, car la réponse de ma soeur
     a été bien longtemps en route. J'attendais avec impatience le
     premier mot écrit du _château de la belle cousine_. Je suis
     désolé de voir que ma cousine est très triste. Je ne suis pas
     gai non plus. _Mes affaires vont très mal. Rien ne s'arrange; et
     j'ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais
     comment j'échapperai à la catastrophe qui me menace..._

[Note 583: Le château d'Ussé en Touraine, résidence de madame de
Duras.]

Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en 1811, que Mme de
Duras a dû prendre, au commencement de 1812, l'initiative de régler
les créanciers du grand écrivain. M. Bardoux, dans son livre sur
_la Duchesse de Duras_, nous a fourni sur cet incident de précieux
détails. Chateaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un
créancier son manuscrit du _Dernier Abencerage_; M. de Tocqueville
lui procura l'argent nécessaire pour le dégager. Quant à Mme de
Duras, elle travaillait à constituer une société de dix actionnaires
qui paieraient les dettes et rendraient ainsi à l'auteur d'_Atala_
la liberté d'esprit nécessaire pour composer de nouvelles oeuvres.
L'emprunt qu'il allait ainsi contracter serait gagé sur son travail.
Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien
de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa
correspondance, appelle familièrement l'_Adrienne_. Ses deux neveux,
Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur côté, de
prendre deux actions[584].

[Note 584: A. Bardoux, _la Duchesse de Duras_, p. 124.]

Tandis que sa vaillante amie, sa _soeur_ dévouée poursuit la
conclusion de cet emprunt, il lui écrit: «J'attends une offre
sérieuse d'un pays étranger, et j'espère trouver une autre patrie
moins ingrate et plus généreuse.»

Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu'il est allé à Chartres
chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute: Si je puis parvenir à
garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de
la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[585] qui puisse
m'occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la
solitude et ne calme mieux la tête et le coeur que le travail. Cet
été, j'irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car _je suis
si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me déplacer_...»

[Note 585: Les _Études Historiques_, dont il commençait dès lors à
s'occuper.]

Le chiffre de ses dettes s'élevait à une quarantaine de mille francs.
Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques
milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n'avaient
donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M.
Ferrand, dont la caution ici, décidément, n'est pas bourgeoise.

À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre
d'actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n'en restait pas
moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la _chère
soeur_: «Vous êtes la seule personne à qui je peux dire: _N'oubliez
pas le trimestre_; au lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans
ce temps-ci, on n'a pas le sou; si ce n'était pas ce temps-ci, je
n'aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères,
que je vous prie de n'en plus parler.» Et l'année suivante encore, en
1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu'il
écrit, toujours à Mme de Duras: «_Faute d'argent_, j'ai renoncé
aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon
désert. Je travaille à l'histoire ... Il est singulier comme cette
histoire de France est toute à faire, et comme on s'en est jamais
douté.» Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France:
«C'est bien dommage, chère soeur, qu'il faille abandonner cette belle
entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de
notre petite société. Je n'entends plus parler de personne, _si ce
n'est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe
de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la
torture_.»

Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'étrange allégation du
comte Ferrand. Encore un mot cependant.

Chateaubriand, nous l'avons vu tout à l'heure, écrivait à Mme de
Duras: «Si je puis parvenir à _garder mon champ et mes livres_, je
serai la plus heureuse personne de la terre.» À la fin de 1816, à la
date où M. Ferrand écrit que l'auteur des _Martyrs_ s'est vendu à
l'Empire pour 70,000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors
que rien ne l'y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'État,
qui représentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs.
Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu'il est forcé de
vendre son _champ_ et ses _livres_. Le _Journal des Débats_ du 12
avril 1817 annonce la mise aux enchères de la _Vallée-aux-Loups_,
et le même journal annonce, le 29 avril, que «la bibliothèque de M.
de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la
salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin.»



V

LES PRIX DÉCENNAUX ET LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[586].

[Note 586: Voir ci-dessus p. 51.]


Par un décret daté d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10
septembre 1804), Napoléon avait établi: «qu'il y aurait de dix ans
en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de
grands prix donnés de sa propre main.» La première de ces solennités
était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix,
connus sous le nom de _prix décennaux_, et destinés à récompenser
les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient
honoré les sciences, les lettres et les arts dans la période de dix
années, écoulée au moment de la distribution, devaient être au nombre
de vingt-deux, neuf de 10,000 francs, treize de 5,000 francs. Un
décret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua
trente-cinq, dix-neuf de première classe, seize de seconde. _La
classe de langue et de littérature française_ avait pour sa part à
porter son jugement sur cinq des grands prix de première classe, sur
quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient
être attribués _au poème épique, à la tragédie, à la comédie,
à l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la
nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du
style; au meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale,
soit d'éducation; au meilleur poème didactique ou descriptif; aux
meilleurs petits poèmes dont les sujets seraient tirés de l'histoire
de France; à la traduction en vers de poèmes grecs ou latins; au
meilleur poème lyrique mis en musique_.

À qui serait confiée la tâche délicate d'assigner à chacun sa place
et son rang. Voici quelles étaient à cet égard les dispositions des
décrets de l'an XII et de 1809. Un jury composé des présidents et des
secrétaires perpétuels de chacune des classes de l'Institut était
appelé à donner son avis sur les ouvrages présentés au concours.
Ce jugement, en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux
diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa compétence,
de l'examiner et de le réformer s'il y avait lieu. Mais cet arrêt
des classes n'était pas lui-même en dernier ressort; à l'empereur
seul, juge suprême, était réservé le droit de rendre une sentence
définitive; en matière de science, de littérature et de beaux-arts,
comme en toutes choses, il était l'arbitre souverain: c'était lui
qui, par décret impérial, devait décerner les prix.

Le jour approchait cependant où la solennité, projetée en l'an XII,
à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu
à Paris dans le Louvre de François Ier, de Louis XIV et de Napoléon.
Le 12 décembre 1809, dans l'_Exposé de la situation de l'Empire_ lu
au corps législatif, le ministre de l'Intérieur, M. de Montalivet,
parla en termes pompeux de la fête brillante qui se préparait: «La
première