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Title: L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891" ***

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L'ILLUSTRATION

Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 18 AVRIL 1891

49e Année.--N° 2512



[Illustration: M. ÉMILE PALAZOT Survivant de la caravane massacrée au
Sénégal.--Phot. Chalot.]

[Illustration: M. ÉDOUARD PAPILLON.--Phot. Chalot. M. ADOLPHE
VOITURET.--Phot. Blanc.]

LA CIVILISATION EN AFRIQUE.--Assassinat de deux explorateurs français au
Sénégal.



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

[P]lus de Chambres, pas de grand procès à la mode, aucun gros scandale,
aucune première sensationnelle: rien. Le calme. Mauvaises semaines pour
les chroniqueurs. Ce qu'il leur faut, c'est le tapage, les morts
illustres, les drames nouveaux. Mais, pour le moment, ils doivent
renoncer à tout cela. Il n'y a rien. La mode même ne saurait fournir
matière à causerie: elle est indécise comme le temps présent. Ce n'est
plus l'hiver, ce n'est pas le printemps.

Je sais bien que le 1er mai approche. Le 1er mai! Le grand Longchamps
des travailleurs, le jour du chômage immense, la fête internationale de
la _Sainte-Flême_. Il approche, le 1er mai, et nous n'avons pas l'air de
nous en douter.

C'est que, pareille à la manifestation de l'an dernier, la manifestation
de cette année ne semble pas devoir être bien dramatique. On se
promènera, on mettra sur pied des milliers de soldats, et chacun
rentrera chez soi, ceux-ci dans la caserne, ceux-là dans le logis où il
y aura une journée de salaire de moins. Et si vous voyez, le 1er mai,
des braves gens flâner, traîner leurs souliers le long des maisons, les
mains dans les poches, vous pourrez dire:

--Voilà des travailleurs!

On les reconnaîtra, ce jour-là, à ce signe: ils ne feront rien.

Ils ne feront rien de mal, voilà le certain, et, malgré les gros yeux
roulés par certains monteurs de têtes, il ne sera pas nécessaire de
mobiliser l'armée de Paris. On conjuguera le verbe manifester:

        Je manifeste,
        Tu manifestes,
        Il manifeste,
        Nous manifestons,
        Vous manifestez...

C'est un plaisir comme un autre et une façon d'inaugurer le mois de mai.

        Joli mois de mai, quand reviendras-tu?
        Que je manifeste et n'sois pas battu!

Il reviendra, et bientôt, et les Chambres avec lui et la vie politique
et les chasses au portefeuille et les discussions interminables. En
attendant, Paris a, pour se divertir, l'exposition de _Poil et Plume_
chez M. Bodinier. Poil, c'est le pinceau, plume, c'est la plume du
littérateur, le tout se mêlant pour attirer la curiosité publique. Je
vous en parlais l'autre jour. Et je dois constater maintenant que
l'exhibition a réussi.

Yvette Guilbert continue, elle aussi, à attirer la foule à la
_Bodinière_. Il paraît que M. Duquesnel a voulu engager la chanteuse à
la mode pour jouer le _Petit Faust_ à la Porte Saint-Martin. Yvette
Guilbert a refusé. Elle est reine dans son domaine, et elle s'y tient.

Étrange fille, décidément, une artiste rare, un type très particulier,
tout à fait moderne. Une diseuse exquise, profonde, originale. Elle fait
tout un drame de cette chanson de Xanrof, qui s'appelle _Sur la scène_,
le lamento d'une comédienne écoeurée qui vieillit, et qui n'a d'autre
ressource après avoir souffert «sur la scène» que de se jeter «dans la
Seine.»

Ces écoeurements, Yvette Guilbert--aujourd'hui célèbre--les a connus
avant d'être applaudie, et fêtée, et riche. Aux Variétés, où elle joua
un bout de rôle dans _Décoré_, sur d'autres scènes où elle chanta dans
les choeurs, on lui disait:

--Vous ne ferez jamais rien!

Un soir, une demi-actrice qui chantait un couplet dans je ne sais quelle
opérette fut malade. Yvette Guilbert la remplaça. Elle chanta ce couplet
avec toute son âme.

--Trop de zèle, lui dit-on.

Elle rêvait les succès de théâtre. Elle avait joué des vaudevilles à
Cluny. Mieux que cela, aux Bouffes du Nord, elle parut dans le rôle de
la princesse Georges, de Dumas. Le rôle de Desclée, tout simplement.
Mais, dégoûtée, elle ne savait plus que faire, lorsqu'un jour, en
sortant des Variétés, elle entend deux jeunes femmes arrêtées devant
l'affiche dire:

--Sont-elles bêtes, ces femmes, de jouer toute une soirée pour cent
francs par mois, quand nous en gagnons huit cents à chanter deux
chansons par soirée!

C'était deux chanteuses d'un café-concert. Elles s'éloignèrent des
Variétés. Yvette les suit, les écoute. Elles parlaient de leur
répertoire, des chansons nouvelles.

--Tiens! mais, se dit Yvette Guilbert, si je faisais comme elles? Si je
chantais? Elle avait pris des leçons d'un professeur du Conservatoire et
devait se faire présenter à M. Porel. Cette rencontre des deux
chanteuses chassait aussitôt toutes ses idées odéoniennes.

Elle alla droit à l'Eldorado, demanda une audition, fut engagée, puis
une discussion sur les appointements empêcha ses débuts et c'est au
Divan Japonais qu'elle devait assister à son lever d'étoile. Oh! une
étoile véritable! Une ingénue fin de siècle, l'a baptisée M. Hugues Le
Roux. Mais non, ce n'est pas une ingénue, c'est une créature souffrante,
profonde, avec des gaietés anglaises, une impassibilité féroce et
charmante. Quand on pense qu'elle a deviné le mot de Talma: «Peu de
gestes, mais qu'ils portent!»

Et, au ressouvenir de ses douleurs, de ses crève-coeur, Yvette Guilbert,
que les salons se disputent, qui va faire courir Paris cet été aux
Champs-Elysées, lorsqu'on la félicite de sa fortune, répond:

--C'est trop payé. Je chantais aussi bien quand je ne gagnais rien.

Puis, comme on lui disait de ne pas se briser la voix, dans le plein air
du concert d'été:

--Le grand air? Non seulement je ne le crains pas, mais je le désire!
C'est si bon, l'air, surtout après un hiver où l'on a respiré tous les
soirs l'odeur du gaz et celle du tabac.

Ainsi, avec des nostalgies de grisette avide de campagne, de verdure, de
feuilles fraîches, la diva songe à ces concerts de l'été où elle
jettera, sous les étoiles, les refrains des _Potaches_ ou celui des
_Bourgeois_ aux arbres des Champs-Elysées.

Et en disant qu'il n'y a pas eu de _première_ ces jours derniers, je me
trompais. M. et Mme Dieulafoy ont fait au public les honneurs de la
salle de l'_Apadâna_ au palais du Louvre. Voilà une évocation
extraordinaire d'un monde évanoui. Vous rappelez-vous ce palais qui fut
à l'Exposition des Arts-Libéraux une des attractions de 1889? On le
retrouve là, tout à fait achevé, et il semble qu'entre ces hautes
colonnes--représentées au vingtième de leur grandeur réelle--les vieux
tyrans de Perse se promènent lentement, dans leur luxe écrasant et
terrible. Les tigres étaient comme les chiens soumis de ces despotes.

M. et Mme Dieulafoy ont démonté et remonté pièce à pièce ces vestiges
d'une civilisation disparue. Ils ont transporté littéralement la Perse
antique dans notre vieille Europe comparativement très jeune. On accède
à cette salle de l'Apadâna par la galerie assyrienne et on éprouve, en
se trouvant dans ce décor étrange, la sensation que décrit si bien
Gautier dans le prologue du _Roman de la Momie_; un vivant se trouvant
comme face à face avec un monde mort..

Ah! l'on est loin de la _question de l'Opéra_ en face de l'Apadâna, on
en est très loin et pourtant cette question est celle qui a le plus
intéressé les Parisiens, bien qu'elle ait un peu traîné en longueur. Une
crise ministérielle eût moins surexcité l'attention et c'est chose assez
naturelle. On sait très bien qu'un changement de ministère ne nous
donnera pas plus de bonheur,--plus ça change plus c'est la même chose,
disait Alphonse Karr,--tandis qu'on peut toujours espérer qu'un
changement de direction dans un théâtre nous donnera plus de plaisir.

Là encore, il faut bien le reconnaître, plus ça change et plus c'est la
même chose. Et ce n'est pas étonnant. Il n'y a, au théâtre, qu'une
chose, c'est le succès, et, pour un négociant, en dépit de toutes les
grandes phrases, il y a le désir bien naturel d'éviter la faillite.

Ce qui est extraordinaire, c'est de reprocher à un directeur de faire de
l'argent. Mais quand la caisse est pleine cela prouve tout simplement
que la salle l'est aussi. Un directeur pneumatique, fit-il du grand art,
serait le plus pitoyable des directeurs.

J'ai entendu cet éloge:

--A la bonne heure, Vaucorbeil! Voilà un bon directeur de l'Opéra: il
s'y est ruiné!

Il y a de ces ironies. C'est comme la ferme volonté de mettre
_Lohengrin_ dans le programme. Il y a des candidats à l'Opéra dont le
titre éclatant est, aujourd'hui, d'apporter _Lohengrin_ à l'Académie
nationale de musique. Tout récemment encore, c'eût été un cas
rédhibitoire. _Lohengrin_ était chassé de l'Eden par un bataillon de
marmitons et une escouade de patriotes intolérants. _Lohengrin_ serait
porté à l'Opéra par des amis de l'art international ou plutôt de l'art,
sans épithète.

Mais, bon Dieu! qu'il doit y avoir de petites et grosses intrigues sous
cette question de l'Opéra! Les chanteuses agissent, les danseuses se
démènent. Pour combien de députés cette question d'art se résout-elle
simplement à ceci:

--Le nouveau directeur fera-t-il danser un pas à Mlle Legouvé ou à Mlle
Hirsch?

Qui écrirait la chronique de l'élection ou de la réélection du directeur
tracerait sans doute un joli chapitre d'histoire
politico-chorégraphique. Ce que j'en dis là est de pur racontage, et ce
n'est que le très petit côté de la question. Le nombre des
représentations à donner, voilà le grand point. C'est à quoi M.
Bourgeois, dit-on, tient le plus: il trouve que le magnifique monument
est trop souvent clos, et il demande aux candidats des représentations
plus fréquentes.

--Mais c'est impossible! disent les uns.

--Mais on les donnait pendant l'Exposition?

Ce sera le point décisif. Il faut que l'Opéra soit ouvert ou fermé, et
qu'il soit ouvert le plus souvent possible. Tant pis pour le directeur,
qui a déjà tant à faire de lutter contre les bronchites, enrouements,
coryzas, angines et autres refroidissements de ses pensionnaires!

Il est probable qu'une décision ministérielle aura été prise à l'heure
où paraîtront ces lignes. Et ce sera alors une _question_ de moins pour
les journalistes à court de copie et les reporters qui inventent les
_consultations_:

--Que pensez-vous de la _triple alliance_ devenue, dit-on, la _quadruple
alliance_?

--Quel est votre avis sur le bi-métallisme?

--Êtes-vous pour ou contre les répétitions générales?

Et autres points d'interrogation. «Les _consultations_, disait A. B.,
c'est ce qu'on appelle les articles à bon marché.»

Quelqu'un qui va fournir beaucoup d'articles aux journaux, s'il vient en
France comme on le dit, c'est le dramaturge M. Ibsen. L'auteur des
_Revenants_ est fort à la mode; on le joue à Londres comme à Paris, et
l'Odéon devait donner cet hiver une de ses dernières pièces, la _Maison
de Pompée_. Mlle Réjane a préféré jouer une pièce nouvelle, l'_Ennemie_,
de M. G. de Porto-Riche, qui s'appelait d'abord la _Femme_. La femme,
l'ennemie, c'est assez narquois. Ibsen est plus pessimiste encore.

Antoine va représenter son oeuvre la plus récente, et Ibsen, pour voir
le Théâtre-Libre (à peu près démoli), ferait le voyage de Paris. Je lui
prédis un joli succès de _reportage_. Le rédacteur en chef d'un journal
bien informé a promis plusieurs milliers de francs à celui de ses
collaborateurs qui _chambrerait_ le premier le dramaturge Ibsen. Les
reporters guettent la frontière. Dès qu'Ibsen sera signalé, ce sera un
steeple-chase. Je parie que, s'il l'apprend, Ibsen, ami du calme, reste
chez lui; sa gloire, c'est le repos, ce n'est pas l'écartèlement, et
tout grand homme est écartelé par la publicité. J'en sais qui ne s'en
plaignent point. Une cloche qui sonne pour vous ne vous assourdit pas!

Rastignac.



LE RECENSEMENT

«Où avez-vous passé la nuit du 11 au 12 avril?» C'est en cette
interrogation que se résume pour nombre de personnes l'opération du
recensement. Et elles n'ont pas tort de voir dans cette demande, que
d'aucuns trouvent indiscrète, tout le mécanisme du dénombrement
quinquennal. Il semble, en effet, que la France ait été immobilisée,
pour un instant, en face du photographe gouvernemental et qu'un cri
soudain ait retenti durant cette nuit du 11 au 12 avril: «Ne bougeons
plus!»

Soit! ne bougeons plus! Très bien et très facile pour ceux qui ont un
domicile, pour nous braves gens qui avons feu et lieu, foyer et logis!
mais les autres?

Les autres... ce sont de ceux-là que nous voudrions parler, et ils sont
nombreux, infiniment nombreux, rien qu'à Paris.

«Où avez-vous passé la nuit du 11 au 12 avril?» Nulle part! C'est ce
«nulle part»--domicile incertain--qu'il est intéressant de préciser, car
aucun journal n'a paru s'en préoccuper jusqu'ici.

Comment s'opère le recensement, ou, pour parler plus exactement, le
dénombrement des gens qui n'ont pas de domicile fixe: les saltimbanques,
les vagabonds, les voyageurs, les prisonniers, etc. Comment le
photographe officiel, l'enregistreur quinquennal, les a-t-il saisis?

Le voici.

Le ministre de l'Intérieur, dans les instructions qu'il a envoyées aux
préfets, et qui sont exactement les mêmes à chaque période de
recensement, les invite à informer les maires d'avoir, dans la matinée
du jour du dénombrement,--soit, cette année, le 12 avril au matin--à
faire dresser l'état des personnes qui, momentanément, séjournent sur le
territoire de leur commune. Des ordres sont donnés en conséquence à la
gendarmerie, aux agents de police et appariteurs, et toutes voitures de
marchands forains, de saltimbanques, banquistes, etc., tous bateaux
amarrés, gabarres, etc., sont accostés et visités, pour se rendre compte
du nombre, du sexe, de la nationalité et de l'âge des personnes qui y
sont en séjour. C'est l'oiseau saisi sur la branche où il perche et qui
va s'envoler.

Rien que de ce chef, au recensement dernier (1886), on a trouvé 6,923
saltimbanques, 13,241 marchands forains et 4,903 «mariniers
pénicheurs»--Ce sont les citoyens «migrateurs» de notre pays, car ils
vont d'une région à l'autre, n'ayant pied ferme nulle part.--Est-ce
tout? non.

Les voyageurs qui ont passé la nuit du 11 au 12 avril en chemin de fer,
les a-t-on comptés?

On ne les a pas comptés. Pourquoi?--On a supposé que, sauf de rares
exceptions, ces personnes ont un domicile certain et fixe où elles
auront, dès le soir, inscrit leurs noms sur les feuilles de recensement,
ou bien, qu'à leur arrivée, le matin du 12, dans le lieu où elle se
rendaient, elles ont été inscrites, à titre de passagers, sur les
feuilles déposées dans les hôtelleries. Si vous avez lu avec quelque
soin votre feuille personnelle, vous y aurez vu, tout au bas, une case
réservée aux «passagers». Ces passagers, ce sont les hôtes arrivés
durant la nuit ou au matin même du 12, avant midi, dans une ville autre
que celle de leur domicile.

Il est certain qu'il y a, de ce chef, des erreurs. L'opération du
dénombrement pour les voyageurs s'appuie sur cette hypothèse que les
voyages en France ne durent pas plus de 24 heures et que, par
conséquent, du 11 avril à midi jusqu'au 12 avril à midi, le voyageur
aura mis pied à terre quelque part, soit durant la nuit, soit au matin,
à l'arrivée. Or, cette hypothèse est inexacte.

                                           *
                                         * *

Au contraire, le recensement des prisonniers, des malades dans les
hôpitaux et des soldats dans les casernes, s'opère avec un soin et une
précision absolus.

Dans les prisons de Paris, notamment, chaque détenu a une feuille de
recensement qui est remplie par les soins du greffier pénitentiaire à
l'aide du registre d'écrou. L'écrou contient exactement les
renseignements mêmes exigés par les recenseurs: noms, prénoms, âge,
condition sociale, etc., et bien d'autres encore. Dès samedi soir, ce
recensement s'est opéré dans toutes les prisons de la Seine, et, au
Dépôt, elle a présenté certaines difficultés, parce que les sorties et
les entrées dans ce vaste établissement sont incessantes. On a porté
comme «hôtes de passage» toute la population couchée à 8 heures.
Néanmoins, il y a eu des entrées par les voitures cellulaires de minuit,
et les vagabonds arrêtés ont été inscrits sur les listes: ç'a été une
petite surprise pour ces gens sans domicile.

Les feuilles de recensement ne portent pour les détenus aucune
indication qui permette de se rendre compte de leur situation
momentanée. La plus absolue discrétion est observée, et le domicile
indiqué est le dernier habité par le prisonnier. S'il n'a pas de
domicile fixe, cas des innombrables vagabonds arrêtés à Paris, on les
inscrit sous la désignation «de passage à Paris». Quant à la profession,
elle reste le plus ordinairement mal qualifiée, car il est peu d'hommes
qui avouent n'avoir jamais eu d'état. Le vagabond a toujours eu un
métier, qui n'est souvent qu'un souvenir de jeunesse. C'est celui-là
qu'il se donne.

Ces Statistiques, justes le plus souvent, en ce qui concerne l'âge, la
nationalité, l'état de mariage ou de célibat, sont donc inexactes la
plupart du temps en ce qui concerne la profession.

La population pénitentiaire n'est pas négligeable, il s'en faut. Au
dernier recensement (1886), elle comprenait au total 50,897 individus,
dont 43,967 hommes et 6,930 femmes. La répartition de ce personnel se
décomposait ainsi: dans les prisons centrales, 13,912 hommes et 1,830
femmes; dans les prisons d'arrondissement, dites prisons de courtes
peines, 24,976 hommes et 3,975 femmes, et enfin dans les maisons
d'éducation correctionnelle 5,079 garçons et 1,125 filles.

Le dénombrement actuel donnera des chiffres inférieurs, car l'usage de
la libération conditionnelle a diminué le contingent pénitentiaire, qui
va se trouver réduit encore par l'application de la loi Bérenger.

Dans les casernes le dénombrement s'opère d'une façon différente. Il
n'est pas individuel, mais fait en bloc, sauf pour les officiers et les
sous-officiers rengagés qui remplissent les imprimés ordinaires. En
effet, les officiers et les sous-officiers (d'après la législation
nouvelle, en cas de rengagement) peuvent contracter mariage sous les
drapeaux. D'où une distinction nécessaire à établir entre eux et les
hommes. Les simples soldats sont numériquement désignés par catégorie
d'âge.

Il est à noter cependant que certains simples soldats sont mariés.
Ceux-ci sont recensés à part. On ne se doute guère dans le public que
plusieurs milliers de soldats ont contracté mariage avant de partir pour
le service. Mariés à 18, 19, 20 ans, ces hommes sont des exceptions.
Néanmoins, le recensement de 1886 portait leur nombre à 2,981 pour toute
l'armée française, et, chose particulière, sur ce chiffre il y avait 274
soldats originaires de la Corse où l'on se marie de bonne heure: ce
n'est pas un tort pour des hommes qui vivent du travail des champs. Dans
les villes où on ne se marie pas assez tôt, ce retard n'est peut-être
pas une des moindres causes de démoralisation. Il est vrai que les
conditions de la grande industrie moderne sont un empêchement au
mariage.

Enfin, dans les hôpitaux, comme dans les asiles de nuit, les malades ou
les réfugiés sont recensés à titre «d'hôtes de passage».
L'administration de l'assistance publique a prescrit d'établir, au nom
de chacun d'eux, un bulletin individuel. Tous ces bulletins ont été
placés sous une feuille récapitulative, sur laquelle le nombre des
hospitalisés est indiqué, sans inscription de noms, à la suite de la
rubrique «Hôtes de passage-voyageurs.»

                                           *
                                         * *

L'opération du recensement est une des formalités administratives qui
crispent le plus les Parisiens. Et vraiment il y a de quoi: c'est un
oeil indiscret porté dans la vie privée, et pour un rien on y trouverait
une inquisition policière. La nécessité où chacun est mis de donner la
composition de son «ménage» est parfois agaçante, car il faut ouvrir au
recensement le secret de cet home auquel nous tenons tant, nous
Parisiens, qui aimons a vivre à notre guise, tout en restant les plus
honnêtes gens du monde. Aussi que de petits subterfuges sont employés
qui compromettent un peu l'exactitude de la statistique officielle! En
réalité il ne faut pas hésiter à dire que, sauf le nombre des personnes
et leur sexe, toutes les autres indications, au moins à Paris, sont plus
ou moins sujettes à caution. Il y a une indication tout à fait inutile
dans les statistiques et dont la suppression assurerait une certitude
beaucoup plus grande: c'est le nom de famille. Ceci paraît, au premier
abord, un paradoxe, une idée étrange. Eh bien, rien n'est plus certain.
A quoi sert-il de mettre votre nom sur la feuille de recensement? Mon
nom de famille n'importe guère au gouvernement et c'est la seule chose
sur laquelle ne se basera aucune statistique ultérieure. Chaque habitant
n'est qu'une unité, mâle ou femelle, jeune ou vieille, mariée ou non.
Mais si à mon nom de fille vous m'obligez à accoler mon âge vrai, si
vous m'obligez à dire quelle est la condition exacte des personnes qui
vivent sous mon toit, à déclarer divorcée ma soeur que l'on croit veuve,
si vous m'astreignez à donner ma profession, alors que, dame de grande
famille, je vis de mon travail, honorable mais dissimulé, de couturière
ou de brodeuse, je m'irrite, je m'insurge, et je déclare que ce sont là
mes affaires, que c'est même là mon honneur, que cette ombre est la paix
de ma vie, et je trouve étrange que vous veniez vous mêler de ma vie
intérieure où nul n'a à mettre le nez.

Ces froissements sont parfaitement légitimes et ils expliquent les
réponses parfois un peu ironiques qui sont faites aux interrogations des
recenseurs.

Nous avons eu entre les mains un certain nombre de bulletins du
recensement de 1886. Quelques maires de Paris avaient cru devoir à cette
époque s'irriter de la façon dont les fiches étaient remplies, et ils
s'étaient même adressés à l'administration supérieure pour s'en
plaindre. La préfecture de la Seine et la préfecture de police aussi ne
firent pas grande attention à ces doléances et on ne molesta personne,
parce qu'il y a certaines susceptibilités en définitive fort honorables,
alors même que la correction administrative ou sociale trouverait à y
reprendre.

Nous avons retenu le souvenir de plusieurs de ces désignations
manifestement inexactes. Ainsi, parmi les pensionnaires de
Sainte-Périne, aucune ne s'était donné sur son bulletin plus de
cinquante-neuf ans. Or, il était de notoriété dans l'établissement que
«la plus jeune» de ces dames avait soixante-sept ans bien sonnés.
Beaucoup se donnèrent comme veuves qui jamais n'avaient connu le mariage
qu'en rêve. De même à Bicêtre, les vieillards avaient la coquetterie de
se dire presque tous célibataires, tandis qu'un grand nombre de ces
«jeunes gens» était connu par de retentissantes aventures conjugales. On
n'avoue pas aisément ses malheurs, même au gouvernement.

Quant à la rubrique: «profession», rien n'est plus étrange que les
euphémismes employés. Les «dames de compagnie» abondent, les «nièces»
aussi. Pour les «rentières», elles pullulent, et peut-être serait-on
surpris si l'on comparaît la liste des «rentières» avec celle des
pauvres malheureuses qui sont inscrites au bureau de bienfaisance.
L'orgueil humain est incommensurable. Eh! mon Dieu, est-ce bien de
l'orgueil? N'y faut-il pas voir aussi un peu de fierté légitime? On
cache sa misère, même à un oeil invisible. Est-ce un si grand tort?

Puis il y a les prudhommes, les naïfs, qui profitent de l'occasion pour
révéler ou leurs tristesses ou leurs espérances. Nous nous rappelons
avoir vu cette mention sur un bulletin: «Trois enfants dont un a des
pattes de homard».--C'était vrai: un des enfants avait les doigts de
chaque main réunis en deux sortes de pinces comme un homard.--C'était
inutile pour le recensement.

Tel autre père de famille écrivait: «Deux fils, que je destine à l'École
polytechnique.»--Un troisième: «Deux filles, l'une religieuse, l'autre
qui a mal tourné, j'espère la ramener au bien.»

Puis il y a les ennemis du gouvernement qui profitent de l'occasion pour
lui dire son fait. Profession: «Anarchiste-révolutionnaire», ou encore:

«Communard en disponibilité». Enfin les fantaisistes: «Vétérinaire des
chevaux de bois» ou «ancien officier... d'académie».

Tout cela est innocent. Mais comment s'en accommodent les statistiques
officielles? Il doit y avoir du déchet.

                                           *
                                         * *

Le recensement est pourtant chose sérieuse, car c'est sur cette
opération que sont basées un grand nombre de prévisions
gouvernementales. Et d'abord l'électorat. Le nombre des électeurs en
France est connu d'après ces listes et le nombre des députés varie par
suite dans chaque département; puis le nombre des conscrits, puis aussi
le rendement des impôts indirects qui croissent avec la population,
puisqu'ils sont fondés sur le nombre des consommateurs. Le tabac,
l'alcool, rapportent d'autant plus au trésor que le chiffre des citoyens
est plus élevé.

Les tables d'assurances sur la vie ont pour assiette la longévité
moyenne des habitants d'un pays et cette moyenne c'est le recensement
qui permet de l'établir. Ne nous rajeunissons donc pas trop, car si la
vie moyenne est courte, les primes d'assurances en vue d'un capital
payable à la mort de l'assuré seront plus élevées.

Enfin au point de vue de la moralité dans son expression la plus
haute--l'accroissement de la population--les résultats du dénombrement
ont une importance essentielle. La victoire, non seulement militaire,
mais industrielle, restera aux nations les plus nombreuses. C'est le
recensement qui nous permettra de tirer notre horoscope pour la
grandeur, l'avenir et la sécurité de la France.

Le recensement donne donc la formule même de la situation matérielle et
morale d'un pays. Il fournit au statisticien, aussi bien qu'au
philosophe, matière à déductions. C'est l'avenir qu'il recèle dans ses
multiples calculs. Il est l'échelle où se mesure le degré de vitalité et
de civilisation d'un peuple. Pardonnons-lui dès lors ses petits ennuis
en faveur des utiles enseignements qu'il nous apportera.

X...



[Illustration: La chapelle Saint-Jérôme, à l'Hôtel des Invalides,
sépulture de famille du prince Napoléon.]

[Illustration: MUSÉE DU LOUVRE.--Restauration du palais d'Artaxercès,
par M. Marcel Dieulafoy.]

[Illustration: Plan de la Cité royale de Suse reconstituée par M.
Dieulafoy.]



L'APADANA D'ARTAXERCÈS MNÉMON

AU LOUVRE

Lors de l'ouverture du musée des antiquités persanes au Louvre, nous
avons raconté comment la mission Dieulafoy avait pu, du fond du golfe
Persique, parvenir jusqu'à Dizfoul, ville située non loin de
l'emplacement de Suse, l'une des capitales de l'ancien empire perse.
Nous avons également dit comment, surmontant toutes difficultés ou en
dépit du dangereux contact de populations superstitieuses et pillardes
n'admettant qu'à grand peine l'autorité du schah de Perse, la mission
avait fouillé le tumulus formé par l'amoncellement des débris de palais
successivement écroulés les uns sur les autres et avait eu l'heureuse
fortune de rapporter en France des épaves de l'art persan aux époques
des Darius et des Artaxercès. Ce musée de la Susiane vient de se
compléter par une restauration sur échelle réduite de l'_Apadâna_ ou
salle du Trône, construite au cinquième siècle avant le Christ, sous le
règne d'Artaxercès Mnémon, fils de Darius II, le frère et le vainqueur
du jeune Cyrus tué à Cunaxa, malgré l'aide d'un contingent grec parmi
lequel se trouvaient les dix mille de Xénophon.

L'Apadâna faisait partie de ce que M. Dieulafoy appelle l'acropole ou
cité royale de Suse, dont nos lecteurs ont un plan sous les yeux. Cette
cité se composait: au nord d'une citadelle semi-circulaire; au
nord-ouest, d'un réduit ou ensemble de défenses appelé le Donjon; à
l'ouest, du palais proprement dit et du harem, habitations du roi, de
ses femmes et de la cour; enfin, au sud, de la salle du Trône ou
Apadâna. Ces diverses constructions s'élevaient sur un plateau factice
de briques et de terre et dominaient l'immense plaine de la Susiane,
dont nous donne l'aspect le panorama peint par M. Jambon pour encadrer
la reproduction de l'Apadâna. Tout cet ensemble de palais et de défenses
se trouvait enfermé dans une triple enceinte d'épaisses murailles de
briques crues se dominant de l'extérieur à l'intérieur, flanquées de
tours à créneaux et à mâchicoulis très rapprochées les unes des autres
et précédées de deux fossés. Les trois murailles et leurs fossés
présentaient une largeur de quatre-vingt-dix mètres et circonscrivaient
un espace de seize hectares. Un point à remarquer en examinant le plan
du système défensif de l'acropole de Suse, c'est qu'il réalisait déjà
les divisions de l'architecture militaire de notre moyen-âge, avec ses
tours, ses avancées, ses détours, ses flanquements, ses chiennes, ainsi
qu'on le dit encore aujourd'hui, devant rendre difficile l'accès de la
place et la marche de l'assaillant en cas de surprise.

L'Apadâna, que notre dessinateur a représenté dans le paysage du temps,
c'est-à-dire s'élevant au milieu de jardins plantés de sycomores et de
palmiers, végétant sur le sol artificiel de l'acropole, était affecté à
la vie officielle du roi. Là il recevait les ambassadeurs, donnait ses
audiences et, à certaines époques de l'année, se montrait au peuple. Il
avait, ainsi que l'a indiqué une inscription, remplacé l'Apadâna de
Darius 1er, le vaincu de Marathon, brûlé et renversé sous le règne de
Xercès, le vaincu de Salamine. L'édifice formait un vaste quadrilatère
orienté aux quatre points cardinaux, bâti sur un soubassement de 18
mètres de hauteur, mesurant 108 mètres de longueur sur environ 93 de
largeur; il se trouvait constitué par quatre pylônes d'angle, à hautes
et épaisses murailles de briques, ne présentant d'ouverture qu'à leur
base, mais couronnés par une frise de faïence sur le fond de laquelle se
détachaient en bas-reliefs des lions héraldiques polychromes. Entre les
pylônes, à l'est et à l'ouest, régnaient deux portiques à double rang de
six colonnes séparés de la salle du trône par une muraille percée de
portes libres au-dessus desquelles régnait la grande frise des archers
dits Immortels, dont le musée possède de si beaux exemplaires. Au nord,
le portique était semblable, mais limité par un plus fort relief de
pylônes.

Le côté du sud, celui que représente notre dessin, est, à proprement
parler, la vraie façade de l'Apadâna. La salle s'ouvre directement,
l'oeil peut embrasser toute la longueur des sept nefs et l'effet de ces
trente-six colonnes est merveilleux, que l'on regarde de face ou de
trois quarts.

De ce côté, les colonnes cannelées, au nombre de six, hautes de 21
mètres, de 1 mètre et demi de diamètre à la base, sont en marbre gris de
grain très fin, amené de montagnes situées à environ quarante lieues de
Suse; elles partent d'une base carrée pour se terminer en double
chapiteau superposés, l'un, l'inférieur, affectant la figure du lotus
égyptien avec couronnement de volutes ioniques; l'autre, formé par un
groupe de taureaux agenouillés, aux cornes, aux oreilles, aux yeux et
aux pieds dorés. Les colonnes des portiques partent d'une base ronde,
plus ornementée que celle des colonnes de façade, mais elles n'ont pour
chapiteaux que les doubles têtes de taureaux. Cette décoration des
chapiteaux était une réminiscence des arts des Égyptiens et des Grecs
avec lesquels les Perses du temps des Achéménides se trouvaient en
rapports constants, mais les motifs décoratifs en avaient été modifiés
suivant le symbolisme et l'instinct national. Sur les chapiteaux de
façade reposent les poutres du toit; au-dessus règne une frise à fond de
faïence avec lions polychromes comme au sommet des pylônes. Tout cet
ensemble de soixante-douze colonnes supportait le plafond en poutres de
cèdre, présentant un volume de 3,000 mètres cubes et un poids de 2,000
tonnes de bois de cèdre, qui avaient été traînés, à bras d'homme, du
Liban à Suse, c'est-à-dire sur un parcours de 1,800 kilomètres. Ce
plafond de cèdre était recouvert d'une couche de terre, et celle-ci
protégée par de grandes tuiles plates en terre cuite, avec couvre-joints
de même matière. Les autres colonnes de la façade et les ouvertures des
portiques étaient fermés par des vélums de tapisseries, mis en jeu par
des systèmes de mâts et de cordages. Le sol était pavé de marbre,
recouvert de tapis, et la superficie de la salle du trône mesurait 3,000
mètres carrés; celle de tout l'Apadâna, plus de 10,000.

Le trône, d'or et d'ivoire, se dressait vers l'extrémité nord de la
salle, caché par des tentures qui s'écartaient pendant un court moment,
de telle sorte que le peuple ne faisait qu'entrevoir dans sa pompe
mystérieuse et royale le Roi des rois, le Roi Grand, ainsi que
l'appellent les inscriptions conservées dans le musée.

Telle était cette salle du trône des souverains Achéménides, restituée
par l'étude des diverses substructions, comme par celle des débris
ramenés au jour par M. Dieulafoy, et par la comparaison de ce qui
subsiste encore avec les textes des auteurs grecs. Pour réaliser des
oeuvres d'une telle grandeur, remuer des masses d'un tel volume et les
tirer de si loin, les architectes persans n'eurent à leur disposition
que les bras des hommes, mais là où pour un effort nous dépensons un
quintal de charbon, eux, pour un semblable effort, dépensaient peut-être
une vie d'homme.

Paul Laurencin.



NOTES ET IMPRESSIONS

J'appelle peuple tout ce qui pense bassement et communément: le grand
monde en est rempli.

Mme de Lambert.

                                           *
                                         * *

Nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a perdu son fils.

Joseph de Maistre.

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                                         * *

Les poètes et les héros sont de même race. Il n'y a entre eux d'autre
différence que celle de l'idée au fait.

Lamartine.

                                           *
                                         * *

Les femmes sont étonnantes: ou elles ne pensent à rien, ou elles pensent
à autre chose.

Alex. Dumas.

                                           *
                                         * *

C'est bien peu du mérite de la sincérité, si l'on n'en possède le
charme.

Daniel Stern.

                                           *
                                         * *

Plus d'un fonctionnaire parvenu à force de ramper croit pouvoir se
moquer de la _scala santa_ qu'on ne gravit qu'à genoux.

Paul Masson.

                                           *
                                         * *

Il y en a qui protègent pour obliger, et d'autres qui obligent pour
protéger. Les premiers seuls ont la bonté pour mobile.

Guy Delaforest.

                                           *
                                         * *

Dans ce monde, ç'a été et ce sera toujours la même chose: c'est le
cheval qui tire et le cocher qui reçoit le pourboire.

X.

                                           *
                                         * *

Trouver les hommes en général sots, méchants, indignes qu'on leur
veuille du bien, est un beau prétexte pour se dispenser de leur en
faire.

                                           *
                                         * *

L'escroquerie a le plus souvent pour complices ceux qui se plaignent
d'en être dupes.

G.-M. Valtour.



INSTALLATION DU JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE

(SUITE ET FIN)

La caravane, délicieusement silhouettée maintenant, et plus que doublée,
se remet en mouvement et s'engage dans la vallée. De loin en loin
quelque maison délabrée, perdue dans les éboulis, ou, sur un roc
escarpé, faisant corps avec lui par la forme et par le ton, quelque
ruine de château-fort qui autrefois commandait l'entrée du Val.

[Illustration: M. ROMEU, viguier de France.]

Tout cela est solitaire et grandiose. Enfin, voici un bourg qui
apparaît, bien en lumière: la paroisse de San-Julia. Toute la population
est sur pied, sympathique et curieuse avec une pointe goguenarde; nous
saluons, on nous répond en riant. Peut-être les «illustres conseillers»,
qui ne sortent leurs défroques officielles qu'en de rares occasions,
excitent-ils plus que nous cette innocente gaieté.

Mais il nous tarde d'arriver à Andorre-la-Vieille, le chef-lieu de la
petite république. Encore quelques circuits, quelques montées abruptes,
quelques descentes à pic sur les rocs glissants, et, tout à coup, la
vallée s'aplanit, s'ouvre en un vaste cirque au fond duquel s'étendent
des prairies merveilleusement irriguées. Andorre apparaît dans le
lointain, perchée sur un monticule.

A vrai dire, la première impression produite par la vieille cité
andorranne est plutôt décevante. Les maisons uniformément grises et
d'aspect délabré, construites pour la plupart en pierre sèche, n'ont
rien de particulièrement pittoresque; mais cette simplicité même
apparaît, après réflexion, comme étant bien en harmonie avec la vie
primitive et fruste des habitants, demeurée, à peu de chose près, ce
qu'elle était au moyen-âge.

[Illustration: Le battle épiscopal.]

L'absence de routes carrossables et de télégraphe a contribué, tout
autant que le régime politique exceptionnel sous lequel vivent les
Andorrans, à entretenir le caractère originel de leur race, les
particularités frappantes de leur manière d'être et de leur physionomie.
Le type est d'ailleurs intéressant à étudier. Ce qui domine dans
l'expression du visage, c'est la finesse pénétrante, l'observation
curieuse et méfiante. Le regard est perçant, dissimulé sous une épaisse
broussaille de sourcils noirs; la bouche est fine et comme fendue par un
coup de rasoir; les lignes du front accusent la volonté tenace et
expriment plutôt le souci que la sérénité calme. En somme, c'est une
race virile et forte que celle de ces montagnards, pâtres, muletiers et
chasseurs.

Nous passons trois bonnes journées auprès d'eux, vivant de leur vie,
tantôt assis avec la famille, sous le manteau de la cheminée, tantôt
participant aux actes officiels de l'installation solennelle qui est le
but de notre voyage.

[Illustration: M. SICARD, le nouveau juge des appellations.]

L'assermentation de M. Sicard jurant sur les Évangiles de «respecter et
de maintenir les coutumes écrites et non écrites d'Andorre» mérite une
mention spéciale. C'est dans le vieux palais des Vallées, qu'elle a eu
lieu devant le conseil général assemblé.

La salle des séances communique avec une chapelle par une grande porte à
deux battants. Le nouveau juge, après s'être recueilli quelques instants
devant l'autel, traverse la double haie des conseillers vêtus de noir,
et prononce devant le syndic des vallées la formule sacramentelle.

[Illustration: M. PALLEROLA, viguier épiscopal.]

Dans la pièce à côté, la table est dressée pour un vrai festin de
Gargantua, dont le menu invraisemblable contraste avec les habitudes
frugales des Andorrans.

Rien de modeste, en effet, comme le repas pris quotidiennement en commun
entre deux séances du conseil: un simple bouillon avalé à la hâte,
debout, dans le réfectoire. Voilà pour le déjeuner. Entre temps, on se
réunit dans la cuisine du Palais, et c'est là, auprès des marmites
fumantes, que l'on s'entretient des intérêts de la Vallée, que l'on
discute la question du Casino dont un parti fin de siècle voudrait
favoriser l'établissement, ou du télégraphe qui, à peine installé, il y
a quelques années, avait été violemment détruit par le parti
«conservateur». Qui l'emportera dans la lutte engagée à cette heure
entre les éléments jeunes, animés de l'esprit moderne, et les vieux
Andorrans fidèles au passé? Toutes nos sympathies, nous l'avouons sans
réserves, sont acquises à ces derniers.

Eug. Burnand.

[Illustration: Le Palais des Vallées.]

[Illustration: INSTALLATION DU JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE. Le repas
des Conseillers, entre deux séances. Dessin d'après nature de notre
envoyé spécial. M. Eugène Burnand.]

[Illustration: INSTALLATION DU JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE. La
cuisine du Conseil dans le palais des Vallées. Dessin d'après nature de
notre envoyé spécial, M Eugène Burnand.]



HISTOIRE DE LA SEMAINE

Mgr Lavigerie; les Frères armés en Afrique.

Les correspondances de Biskra rapportent que l'inauguration de la
première maison fondée par le cardinal Lavigerie a eu lieu le 5 avril
dernier et a produit une profonde impression. L'_Illustration_ a publié
dernièrement des documents très complets sur les Frères armés d'Afrique,
ou plutôt du Sahara: nous n'y reviendrons que pour constater la
sympathie témoignée par les populations de l'extrême-sud à ces
pionniers, qui sont appelés à leur rendre de si grands services. Cette
sympathie est d'ailleurs toute naturelle. C'est pour aider un jour la
France à achever, dans le Sahara et le Soudan, l'oeuvre commencée par
ses soldats, que les Frères du Sahara forment à Biskra une congrégation.
Ils ne font de voeux d'aucune sorte. Ils emploient leur noviciat à
s'instruire dans les connaissances spéciales que comporte la culture
saharienne; ils se consacrent aux soins des blessés et des malades, et
aussi au maniement des armes qui, dans un telle région, leur seront
toujours nécessaires pour défendre leur vie et protéger celle des
esclaves délivrés qui voudront se grouper autour d'eux dans les centres
qu'ils ont créés.

Dans ces conditions, on comprend que la solennité de l'inauguration
devait avoir un réel éclat, et, en effet, une foule considérable
d'Européens et un nombre plus grand encore d'indigènes étaient venus y
assister.

Le cardinal Lavigerie présidait, assisté de l'évêque de Constantine et
de plusieurs missionnaires et prêtres africains.

Dans la matinée, le cardinal avait béni les habits des nouveaux Frères,
qui les ont aussitôt revêtus. Dans la journée a eu lieu en grande pompe
la bénédiction des bâtiments de la maison nouvelle.

L'évêque de Constantine a prononcé à cette occasion une très chaude
allocution, dans laquelle il a exprimé en termes, souvent éloquents, son
admiration pour cette conception aussi hardie que sainte et patriotique.

Le cardinal a aussi pris la parole. Il a marqué à grands traits les
étapes de l'oeuvre de civilisation qu'il poursuivait et à laquelle la
dernière institution créée par lui doit faire faire un grand pas. Mais,
chose à laquelle on ne pouvait s'attendre, il a profité de cette
occasion pour formuler sur les confins du désert une nouvelle
déclaration, plus formelle et plus décisive encore que les précédentes,
sur l'évolution des catholiques en faveur du régime actuel.

Guillaume II et la marine allemande.--L'empereur d'Allemagne, que nous
avons montré tour à tour socialiste, pédagogue, artiste et diplomate,
revient à ses premiers instincts, c'est-à-dire à ses instincts
militaires. C'est de la marine qu'il s'occupe aujourd'hui et, comme on
va le voir, ses projets peuvent avoir une influence sérieuse sur la
politique maritime des autres puissances.

En effet, voici les idées qu'a exposées Guillaume II aux officiers qu'il
avait convoquas à l'Académie de marine à Kiel.

D'après l'empereur, la marine de l'ancienne confédération germanique
était un instrument de défense, et même, à ce point de vue, elle n'a
joué qu'un rôle très effacé. En 1870 on a vu des navires français dans
la Baltique, une mer fermée cependant; les navires allemands ont été
maintenus par ordre dans les ports. Quand le 12 août, les cuirassés
français étaient en vue d'Héligoland, l'amiral Jachmann voulait
attaquer: un ordre de Berlin vint le lui défendre. Le motif de cette
inaction était non seulement la faiblesse numérique de la flotte, mais
aussi le manque d'instruction stratégique chez l'état-major.

L'empereur a développé ensuite cette idée que la marine devait adopter
désormais, comme principe général, la tactique qui a fait le succès de
l'armée prussienne: attaquer, toujours attaquer. «Dans un certain sens,
a dit Guillaume II, la tâche de la flotte cuirassée, des canonnières et
des torpilleurs, doit être la même que celle de la cavalerie sur terre.
A l'exemple d'un corps de cavalerie, une escadre doit concentrer en un
seul effort tous ses éléments, chercher le corps à corps et s'efforcer
d'anéantir l'ennemi parle choc le plus violent.»

Enfin, d'une façon générale, l'empereur a fait entendre que, dans sa
pensée, la flotte aurait à jouer un rôle considérable si la guerre
venait à être déclarée et il a ajouté qu'il comptait tout
particulièrement sur les marins pour la défense et la gloire du pays.
Cette déclaration n'est pas nouvelle, car Guillaume II, comme la plupart
des souverains militaires, accorde toujours une place privilégiée au
corps d'officiers auquel il s'adresse, l'arme qu'ils représentent étant
invariablement celle qui doit avoir le plus d'influence sur le sort des
batailles. Mais, en mettant de côté cette petite flatterie, toute de
style, et d'ailleurs très excusable, il n'en reste pas moins du discours
impérial, que l'Allemagne se prépare à accroître ses forces maritimes.

Depuis 1870, de grands progrès ont déjà été réalisés dans ce sens. On va
en faire d'autres, cela est certain, et d'autant plus rapides que les
Allemands, ayant eu à créer leur marine de toutes pièces, ne sont pas
embarrassés par des traditions quelquefois funestes ou des préjugés
invétérés comme dans les autres pays, et ils profitent des expériences
coûteuses faites par les autres puissances. Aussi toutes les nations
maritimes sont-elles tenues de suivre ce mouvement et de prévoir la
nécessité de nouveaux sacrifices, si elles ne veulent pas déchoir de
leur rang. C'est ainsi que chaque année devient plus lourde, pour les
contribuables de tous les pays, cette charge déjà énorme que cause le
système des armements à outrance.

Il y a souvent intérêt à rapprocher les petites choses des grandes, et
peut-être y a-t-il lieu de rappeler ici un fait qui est passé inaperçu
et qui prouve cependant que l'empereur d'Allemagne se préoccupe des
progrès à réaliser dans la marine, sous toutes les formes. L'année
dernière, il se faisait recevoir membre du Royal Yacht Squadron, le club
nautique le plus aristocratique de l'Angleterre, que préside le prince
de Galles. Tout récemment le _Thistle_, un yacht de course célèbre qui a
été lutter aux États-Unis pour reprendre la coupe de l'_América_, était
acheté par un Allemand dont on ne faisait pas connaître le nom. Or, on
affirme que cet acheteur mystérieux n'est autre que l'empereur
d'Allemagne en personne. Si la chose est vraie--et elle paraît
l'être--ce serait la preuve que Guillaume II comprend cette théorie que
rien n'est plus propre à développer le sens marin chez un peuple que la
pratique du yachting et surtout du yachting de course. C'est, chez nous,
l'opinion de beaucoup de marins d'élite et, entre autres, du plus
autorisé de tous, l'amiral Jurien de la Gravière, qui a fait, de la
marine dans tous les temps et chez tous les peuples, l'étude de toute sa
vie. Il serait curieux que l'empereur d'Allemagne se fût emparé de ces
idées et voulût les faire triompher dans son pays, en payant le premier
d'exemple.

Nécrologie.--M. Henry Delval, chef du service administratif à
Porto-Novo.

Le célèbre Barnum, entrepreneur de spectacles, inventeur de la grande
réclame moderne.

Le colonel Mélard, directeur du génie à Perpignan.

Le général Appert, ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg.



POIL ET PLUME

La grande excuse des littérateurs qui exhibent actuellement leurs
inventions plastiques au Théâtre d'Application de la rue Saint-Lazare,
c'est d'avoir cédé à une pensée charitable: le produit des entrées est
en effet destiné à une oeuvre de bienfaisance spécialement
professionnelle. Peintres ou sculpteurs, les exposants ne le sont guère,
et cela n'a rien d'étonnant, puisque la pratique sérieuse de l'art exige
de longues études qu'ils n'ont eu ni la volonté ni le loisir de
poursuivre. A deux ou trois exceptions près, la peinture que nous voyons
là est de la peinture d'«intentionnistes»: des tableaux pensés et qui
n'ont pas voulu sortir de derrière la tête ou bien de timides ébauches
que l'auteur considère _in petto_ comme des hardiesses suprêmes
défendues aux gens du métier.

Il y a aussi la variété bon enfant qui n'affiche aucune prétention; des
croquis griffonnés en marge de la copie d'imprimerie, pendant ces
minutes de paresse intellectuelle, qui sont souvent des heures, où la
pensée de l'écrivain flotte dans les brouillards; des têtes
fantastiques, des silhouettes d'amis qui, par hasard, se sont trouvées
rappeler suffisamment la dominante de leurs traits; des coins de
paysage, des bouts de maisons où l'on a passé des jours heureux. Il y a
enfin la série des phénomènes atmosphériques: fantaisies crépusculaires,
ciels chargés d'orages, mares ensanglantées par le soleil couchant, avec
leur bordure d'arbres qui se dressent en fantômes; en un mot tout le
décor de la peinture littéraire, mis en scène, cette fois, par des
littérateurs.

L'exposition est divisée en deux parties: d'un côté le «Louvre», une
pancarte nous l'indique, où l'on voit les oeuvres des morts, de l'autre
le Luxembourg, où sont rassemblées celles des littérateurs vivants;
ceux-ci, sans aucun doute, n'envient pas la gloire de leurs voisins.
Victor Hugo est l'un des maîtres du Louvre, avec une série de ses
dessins romantiques que l'on a déjà vus dans plusieurs expositions et
qui, d'ailleurs, ont été gravés en grande partie: nous avons là
d'intéressantes transcriptions graphiques des images de haut pittoresque
qui hantaient l'esprit de l'illustre poète, mais elles sont loin
d'atteindre à l'éloquence de son langage écrit; le crayon à la main,
Gustave Doré est son maître; nul ne l'égale quand il tient la plume. La
peinture obéit à des lois de statique, qui sont inéluctables; les jeux
de la forme et de la lumière ont pour théâtre le milieu atmosphérique où
tout est réglé d'avance, la nature ne livrant rien au hasard. Hugo ne se
souciait guère du vrai; ainsi parvient-il difficilement à rendre ses
peintures vraisemblables.

Alfred de Musset nous apparaît, au contraire, timide comme un enfant
dans ses essais de dessinateur; il ne sort guère du profil et se montre
très attentif à saisir la ressemblance de ses modèles.

Timide aussi, mais beaucoup plus sûr de sa main, Théophile Gautier a
peint à l'huile et au pastel des portraits qui devaient être
ressemblants; on y devine un grand effort vers l'exactitude. Il vaudrait
peut-être mieux que cette peinture fût plus mauvaise: au moins
pourrait-on invoquer l'inexpérience du célèbre et charmant critique.

Auguste de Châtillon, l'auteur de la _Levrette en paletot_, avait un
certain tempérament de peintre: sa tête d'enfant ne déparerait pas
l'oeuvre de Couture. Dans le portrait de Baudelaire par lui même, un
simple croquis à la plume, le sens artiste existe également; il y a des
reprises, des repentirs qui recèlent un coin de vérité. Le plus artiste
des maîtres du Louvre des littérateurs, nous le voyons en Jules de
Goncourt; sa _Vue de la rue de la Vieille Lanterne_, où Gérard de Nerval
alla se pendre, est un excellent morceau d'aquatinte; ses eaux-fortes
ont un accent remarquable et une grande liberté de faire; enfin, il
peint habilement à l'aquarelle.

Avec M. Edmond de Goncourt, nous rentrons dans le monde des vivants; il
expose une délicate aquarelle, rehaussée de plume, où le portrait de son
frère est spirituellement dessiné, quoique sans grand respect pour
l'anatomie des formes. Cette oeuvre, comme d'ailleurs la plupart de
celles qui sont exposées par les autres littérateurs contemporains,
pêche par le dessin. Nous trouvons çà et là de jolies touches de
couleurs, des impressions d'ensemble agréablement résumées, des idées de
peinture fort intelligentes, c'est le dessin qui trahit l'inexpérience
des exposants. Aussi s'adressent-ils de préférence au genre qui leur
semble le plus apte à masquer leur défaillances; l'aquarelle avec ses
tons frais, sa grâce juvénile, cette sorte de beauté du diable qui est
en elle, ne s'insurge pas contre les adroits escamotages qu'on lui fait
subir; elle est d'autre part fertile en heureuses rencontres dont le
pinceau le plus naïf peut avoir l'aubaine; joignez à cela la rapidité de
l'exécution, la légèreté du bagage quelle comporte, et vous comprendrez
que les littérateurs-peintres la tiennent en grande estime. Il y a
beaucoup d'aquarelles à l'Exposition dont nous parlons, et il y en a de
fort jolies. M. Bergerat, pour son compte, n'en montre pas moins d'une
douzaine, faciles, harmonieuses de ton et surtout variées comme faire et
comme sujet; il sera un «professionnel» quand il voudra, mais qu'il ne
se hâte pas de le vouloir; la plume de Caliban vaut infiniment mieux que
son pinceau. M. Ernest d'Hervilly, très adroit metteur en scène, se
déclare, au catalogue, élève de l'École des «beaux-arbres»: il fait
honneur à cette école nouvelle. M. Henri Morel, enfin, expose
d'excellentes marines, et Gyp des éventails d'une coloration charmante;
on les croirait exécutés au Japon sur des dessins envoyés d'Epinal.

Les pastellistes sont également nombreux parmi les littérateurs, et
certains ont une très réelle habileté. Le poète Jean Rameau voit et
peint un peu trop en poète, je veux dire que ses images s'éloignent trop
sensiblement de la vérité vraie, mais elles sont fort curieuses
d'intention et de composition. M. Firmin Javel, qui a pris pour devise:
«Glissez, pastels, n'appuyez pas», est cependant un peu lourd; sans
doute parce que sa très réelle organisation de peintre le rend exigeant
pour lui-même et qu'il ne veut pas se contenter d'à-peu-près. N'oublions
pas de nommer M. Haraucourt, fin et distingué, et M. Louis Gallet.

Les peintres à l'huile ne manquent pas non plus dans la littérature;
nous avons Arsène Houssaye qui s'inspire de Diaz; Maurice Montégut,
souvent heureux dans ses audaces; Raoul Ponchon qui joue du couteau
comme Courbet; Clovis Hugues, bon et solide peintre à l'ancienne; O.
Mirbeau et Camille Lemonnier, épris au contraire des hardiesses de l'art
moderne, et disciples adroits de l'école dite du «Potage Julienne» ou
encore du «Pain à cacheter complémentaire et contrasté».

En résumé, nous partageons la manière de voir du rédacteur du catalogue:
cette exposition ne manquait pas à la France, et elle ne prétend
nullement à combler une lacune artistique; mais, ajoute M. Bergerat, on
peut y passer un bon quart d'heure: c'est beaucoup par le temps qui
court.

Alfred de Lostalot.



[Illustration: ÉMILE BERGERAT.--La vieille Maugrabine.]

[Illustration: GYP.--Déclaration d'amour de Georges Ohnet à la Langue
française.]

[Illustration: VICTORIEN SARDOU.--Projet de décor pour la «Haine».]

[Illustration: HENRI MEILHAC.--Charge.]

[Illustration: A. FRANCE.--Tête d'enfant.]

[Illustration: JULES DE GONCOURT.--Masque de l'abbé Raynal.]

[Illustration: JULES LEMAITRE.--Portrait de M. Hugues Le Roux.]

[Illustration: BAUDELAIRE.--Son portrait peint par lui-même.]

[Illustration: E. DE GONCOURT.--Jules de Goncourt dans son salon.]

[Illustration: ALFRED DE MUSSET.--Portrait d'Alexandre de Musset.]

POIL ET PLUME.--Salon des littérateurs-peintres, ouvert le 11 avril dans
les galeries du Théâtre d'Application.



LE MANOMÈTRE DE LA TOUR EIFFEL

[Illustration: La lecture des pressions.]

[Illustration: Disposition du tube manométrique dans la tour.]

[Illustration: LE LABORATOIRE.--Pompe de compression servant à refouler
le liquide dans le tube.]



LE GÉNÉRAL APPERT

Le général Appert vient de mourir à soixante-treize ans, après avoir
fourni une longue et brillante carrière de soldat qui fut couronnée par
d'éminents services diplomatiques rendus à la patrie.

On peut en trois dates résumer cette noble existence: Appert gagna sa
croix de chevalier de la Légion d'honneur à la bataille de l'Isly; il
fut fait grand-officier à Champigny; il a été fait grand-croix au retour
de son ambassade à Saint-Pétersbourg. Ainsi, notre glorieuse conquête
algérienne, l'héroïsme de la défense nationale, l'habile préparation de
nos ententes internationales, les jours de gloire, les jours de deuil et
les jours d'espérance de la patrie, doivent quelque chose au général
Appert.

Il était né à Saint-Rémy-sur-Bucy (Marne) en 1817. A dix-neuf ans, il
entrait à l'École de Saint-Cyr, puis il passait par l'École d'état-major
et était nommé lieutenant en 1842. C'est sur la terre d'Afrique que le
lieutenant Appert fait ses débuts.

En 1853 le chef de bataillon Appert rentre en France, mais ce n'est
point pour longtemps. L'année suivante, on va se battre en Crimée.
Appert y est, avec le maréchal Pélissier, qui fut séduit par les
brillantes et aimables qualités de son aide-de-camp, et voulut l'emmener
avec lui quand il alla à Londres, en 1858, comme ambassadeur. C'est là
que Appert fit son apprentissage de diplomate.

Nommé divisionnaire en 1875, le général Appert a commandé de 1880 à 1882
le 17e corps d'armée à Toulouse. Sa carrière militaire devait s'arrêter
là, mais il avait encore assez de verdeur d'esprit, et toujours assez de
dévouement patriotique pour se tenir prêt à répondre à l'appel de son
pays. Il fut appelé à l'ambassade de Saint-Pétersbourg et rendit à la
France dans ce haut poste des services que nous n'avons pas oubliés.

[Illustration: LE GÉNÉRAL APPERT D'après la photographie de la maison
Appert.]



RÉEMPOISSONNEMENT DE LA SEINE

Il y a quelques jours a eu lieu à Bougival, un peu au-dessous du barrage
de la machine de Marly, l'immersion de 10,000 alevins de truites et de
saumons de Californie destinés a réempoissonner la Seine dépeuplée, dans
cette région, par les explosions de dynamite qui, l'hiver dernier,
assurèrent la dislocation de la banquise formée en cet endroit.

L'opération, assez simple en elle-même, avait attiré un grand nombre de
curieux en raison de la publicité exceptionnelle donnée au conflit
provoqué par un ingénieur des ponts-et-chaussées qui, sous prétexte
qu'il n'avait pas été consulté, s'était opposé à l'immersion des petits
poissons. L'affaire se termina, comme on sait, par une forte mercuriale
de M. Yves Guyot à l'adresse de son trop zélé subordonné.

Il eût été d'ailleurs bien dommage que cet essai si intéressant n'eut
pas lieu, et ne vint, point corroborer les résultats favorables déjà
obtenus.

Le saumon de Californie atteint en trois ans le poids de cinq
kilogrammes, et est, à partir de ce moment, capable de reproduction. Sa
chair est exquise, comparable à celle de la truite dont le développement
est moins rapide, mais tout aussi sûr.

Les alevins immergés dimanche n'étaient âgés que de deux mois: les
truites mesuraient en moyenne quatre centimètres de longueur, et les
saumons sept centimètres. Leur transport a eu lieu dans trois récipients
de tôle, pesant ensemble, eau comprise, 350 kilogrammes, et munis de
tubes à air par lesquels, durant le voyage, les employés ont, à l'aide
de pompes, assuré la respiration des petits poissons.

Notre gravure représente l'immersion, au moment où les cylindres dont la
température vient d'être prise et comparée à celle de la Seine pour
éviter une transition trop brusque aux alevins, sont descendus avec
précaution dans le fleuve.

[Illustration: LE REEMPOISSONNEMENT DE LA SEINE.--Immersion de 40,000
alevins, à Bougival.]



L'Oeuvre de la civilisation en Afrique.

L'administration des colonies s'est émue des faits signalés par notre
dernier numéro. Elle a cherché non pas à les nier, ce qui n'était pas
possible, mais à en atténuer la portée, par la note officieuse dont
voici le texte.

Un journal illustré a publié, sous le titre de: «l'Oeuvre de la
civilisation en Afrique», des dessins à sensation, accompagnés d'une
note explicative de laquelle il résulterait qu'à la suite de la prise de
Nioro, dans le Soudan, un grand nombre de fugitifs appartenant aux
bandes d'Ahmadou auraient été faits prisonniers et tués aux environs de
Bakel, sur le haut Sénégal. D'autres auraient été emmenés comme captifs
par les habitants des villages avoisinants.

La publication de ces dessins et le récit qui les accompagne sont
présentés de manière à laisser croire que l'exécution aurait eu lieu à
l'instigation des représentants de l'autorité française.

Nous sommes autorisés à déclarer qu'il n'en est rien.

Il résulte des rapports officiels reçus au sous-secrétariat d'État des
colonies qu'un grand nombre de Toucouleurs et Pentils, originaires du
Fouta ou de la banlieue de Saint-Louis, et qui s'étaient joints aux
bandes d'Ahmadou, ont abandonné la Kaarta après la prise du Nioro. Ils
se sont présentés aux environs de Bakel et Matam, cherchant à se frayer
de force un passage, pillant et rançonnant les habitants, qui ont eu à
se défendre les armes à la main.

Dès que le colonel Dodds, commandant des troupes du Sénégal, a eu
connaissance de ces faits, il a offert à ces fugitifs de leur fournir
les moyens de rejoindre leurs anciens cantonnements, à condition qu'ils
fissent leur entière soumission.

Sept mille environ de ces malheureux, que les fatigues de la route et
les privations avaient réduits à la plus grande misère, ont été
recueillis à Matam.

Ils ont été nourris par les soins de l'autorité française, qui s'est
employée activement à les protéger contre les violences des populations
indigènes qu'ils avaient précédemment pillées et rançonnées. C'est dans
ce sens que s'est produite l'intervention de nos officiers et de nos
administrateurs, fidèles en cela à des traditions d'humanité et de
générosité qui ne se sont jamais démenties.

Cette note, qualifiée d'aveu déguisé par quelques-uns de nos confrères,
a fait l'objet de la lettre suivante, que nous avons adressée aux
journaux qui l'avaient insérée, et qui paraît devoir clore le débat, car
elle n'a fait l'objet d'aucune réplique:

«Dans une note relative aux dessins _à sensation_ publiés par
l'_Illustration_ sur les exécutions de prisonniers au Sénégal, vous
déclarez que ces dessins et le récit qui les accompagne sont présentés
de manière à laisser croire que ces massacres auraient eu lieu à
l'instigation des représentants de l'autorité française, ce qui serait
faux.

En ce qui concerne nos gravures, je me bornerai à vous faire remarquer
quelles reproduisent toutes des photographies que je tiens, du reste, à
votre disposition.

Quant à notre article, il n'est que le résumé des lettres qui
accompagnaient ces photographies. Si nous étions amenés à publier ces
lettres, on verrait que notre récit est malheureusement loin de pouvoir
être taxé d'exagération.

L'_Illustration_ n'est pas un journal de parti. Nous avons cru devoir
dénoncer des faits, mais non attaquer des personnes, et, pour vous
donner à cet égard une preuve de notre bonne foi, je vous signale
spontanément une particularité que vous ne visez pas et qui pourrait
peut-être prêter à une regrettable confusion: la photographie
représentant M. le gouverneur de La Mothe et le colonel Archinard à bord
de la Cigale est antérieure de trois mois aux exécutions. Nous n'avons
pas dit que le voyage de la Cigale fut motivé par ces exécutions, mais
il suffit qu'il puisse y avoir doute à ce sujet pour que la loyauté me
fasse un devoir de dissiper tout malentendu.

Encore une fois, nous n'accusons personne: nous nous sommes émus de
cruautés qui nous affligent comme Français et comme patriotes. S'il y a
des responsabilités à mettre au jour, c'est l'affaire du gouvernement et
non la nôtre. Mon rôle se borne à établir l'exactitude de nos
renseignements.

Veuillez agréer, etc.

Le directeur de l'_Illustration_,

L. Marc.



LES THÉÂTRES

Théâtre-Français: _Une Visite de noces_, comédie en un acte de M. A.
Dumas. _Les Fourberies de Scapin_ les trois Coquelin.

La première représentation d'_Une Visite de noces_, au Gymnase, date du
10 octobre 1871. Je n'ai pas oublié l'effet de la répétition générale.
Le public de ces dernières répétitions était alors des plus restreints.
Quelques habitués du théâtre et quelques amis de l'auteur, tout au plus.
La salle n'était pas occupée comme à présent par un millier de
spectateurs dont la masse constitue une vraie première, et dont les
impressions et le jugement déterminent sans appel le succès ou la chute
de l'oeuvre. C'était une dernière épreuve sur laquelle l'auteur et les
comédiens avaient la faculté de faire leurs corrections. M. Jules
Lemaitre qui réclame, et avec juste raison, contre ces chambrées
dangereuses qui ne laissent plus le temps de retoucher la pièce si
besoin est, aurait applaudi lui-même à ces petits comités si discrets,
où tout pouvait se discuter entre amis, la toile une fois baissée. Et
vraiment la _Visite de noces_ avait besoin, plus que tout autre, de ce
huis-clos.

Je me souviens encore de mon voisin de stalle. Il connaissait M.
Alexandre Dumas; il le savait l'homme de toutes les tentatives, de
toutes les audaces; il le suivait donc dans cet acte partout où il lui
plaisait de le conduire, avec toute son attention: bon jeu, bon argent,
sans se méfier de lui. Il croyait à Mme de Morancé, telle que l'auteur
la lui présentait: c'est-à-dire à une femme arrivée à ce point
d'impudeur qu'elle donne la liste de toutes ses amours, avec détails à
l'appui sur le plus ou moins de mérites de chacun d'eux, et à qui, je
vous le demande? à M. de Cigneroy, la première en date de ses passions.
Mon voisin me regarda un peu étonné. Je connaissais la pièce et ne fis,
par conséquent, aucune réflexion, j'attendais pour jouir de sa surprise.
Le dialogue sur la scène s'engagea plus vif encore jusqu'au moment où
Cigneroy proposa à Mme de Morancé de partir pour ce temple élevé par le
dieu Paphos à Vénus sa mère, et dans lequel, selon la fable, se trouvait
un autel merveilleux où brûlait un feu qu'aucune pluie, aucun vent ne
pouvait éteindre.

A ce moment, mon voisin parut stupéfait de cette scène. Il était temps
que la pièce se retournât. Il était temps de dire que tout cela n'était
qu'une comédie jouée par Mme de Morancé. La pièce démasqua alors sa
batterie. Mon ami partit en applaudissements: le surlendemain, le
public, qui avait passé par les mêmes émotions, fit de même. Il salua de
ses bravos redoublés cette indignation de la femme, ce dégoût de Mme de
Morancé pour cet homme qui a cru un instant à toutes ces bassesses, à
toutes ces souillures. M. Dumas avait pleinement trompé son public, et
ce public, qui ne tint pas rancune de ces supercheries, l'en avait
chaleureusement remercié. La presse, qui en était à la morale en ce
temps-là, se montra assez sévère à cette Visite de noces: elle accusa
ses audaces. Le spectateur, lui, se montra plus indulgent, il lui
suffisait de s'être intéressé à l'oeuvre. Il ne discute pas; il n'écoute
pas entre les phrases, et prend ce qu'on lui donne; rien en deçà rien en
delà, il est désintéressé, comme un homme qui, n'ayant pas à juger et à
rendre compte de ses jugements, ne se soucie que de l'heure qu'il a
devant lui, et se livre à la comédie, si la comédie le prend toutefois.

La situation de la _Visite de noce_ est raide, je l'avoue; le mot est
cru et parfois même d'un crudité inquiétante; mais le prodigieux talent
de l'auteur sauve et couvre tout; c'est du Dumas, le Dumas des préfaces,
net, serré, vigoureux, donnant à sa pensée solide et concise la solidité
et la concision de la forme. Cette supériorité ne suffirait pas à elle
seule pour assurer la vitalité de l'oeuvre. Il y a là une vérité,
exagérée sans doute, comme toutes les vérités mises à la scène. C'est
pour cela que la pièce s'écoute avec tant d'attention. Le fait
dramatique n'est rien, l'observation est tout. La Rochefoucauld a dit:
«La jalousie naît souvent avec l'amour, mais elle ne meurt pas toujours
avec lui». M. Dumas met cette maxime en scène; on pourrait plus mal
choisir; mais je ne conseille pas aux jeunes auteurs dramatiques
d'imiter l'exemple de M. Dumas; il est probable qu'ils ne se tireraient
pas comme lui d'affaire dans une aussi grande entreprise. Ce problème
psychologique est le plus difficile que j'aie vu poser au théâtre; il ne
fallait rien moins que tout le talent de M. Dumas pour le résoudre.

C'est Mlle Bartet qui joue le rôle de Mme de Morancé; elle y est de tous
points charmante. Mlle Muller fait Fernande. Cygneroi est joué par M. Le
Bargy, qui, à mon avis, ne jette pas assez la bride sur le cou de son
rôle. M. Coquelin aîné fait Le Bonnard avec tant de finesse, tant
d'esprit, qu'on ne regrette pas qu'il manque de bonhomie.

Avant une _Visite de noces_, nous avons eu les _Fourberies de Scapin_,
jouées par les trois Coquelin, c'est-à-dire une des plus complètes
interprétations que nous ayons vue de la merveilleuse bouffonnerie de
Molière. Coquelin aîné, dans le rôle d'Argante, est un comédien achevé,
au-dessus de l'éloge; Coquelin cadet, dans Géronte, dépasse un peu la
farce de la comédie italienne; Jean Coquelin, vif, hardi, endiablé, a
toutes les heureuses qualités de ses vingt ans; M. Féraudy est bien
divertissant dans Sylvestre, Mlle Bertiny bien jolie dans Hyacinthe;
Mlle Kalb bien gaie dans Zerbinette, dont le rire a gagné toute la
salle. Le jeune Dehelly tient gentiment le rôle de Léandre; M. Boucher
joue le personnage effacé d'Octave avec ce goût, ce soin, cette
perfection, qu'il apporte dans tous ces rôles de Molière.

M. Savigny.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Au Sahara_, par Hugues Le Roux. 1 volume in-12, illustré d'après des
photographies de l'auteur gravées par Petit, 3 fr. 50, (Marpon et
Flammarion).--Rentré dans sa vie ancienne, l'auteur se demande si tout
ce qu'il a vu n'est pas un rêve, et si ce beau pays du mirage il l'a
vraiment traversé. Oui, et c'est pour se le prouver sans doute à
lui-même qu'il nous a retracé ses souvenirs. Et notre impression est
aussi la sienne, à nous qui n'avons pas vu, jointe au grand désir de
voir, à l'envie de nous en aller aussi, là-bas, par delà la mer, du côté
du désert, à dos de chameau, pendant que cela se fait encore, pendant
que le manteau blanc des Arabes erre encore parmi les palmiers, le long
des mosquées, pendant que le muezzin chante encore la prière au haut des
minarets, avant que le chemin de fer ne sillonne les sables et ne fasse
envoler le mirage en reculant la limite du désert. Et sans doute il n'en
est que temps. L'heure viendra, l'heure approche de la banalité et de
l'uniformité sans merci! Heureux M. Hugues Le Roux d'avoir pu, lui le
chroniqueur parisien, faire encore à cheval et à chameau coureur une
course de deux mille kilomètres entre le Maroc et la Tunisie! Cela n'est
pas encore banal, et c'est voir le désert comme il doit être vu.

_Les artistes célèbres: Corot_, par Roger-Milès. Ouvrage accompagné de
30 gravures (Librairie de l'Art, 29, cité d'Antin).--Peu d'artistes ont
laissé plus de sympathies et les ont mieux méritées que le peintre des
brumes matinales et des paysages crépusculaires. Il fallait un poète
pour le présenter aux lecteurs et M. Roger-Milès avait ce qu'il faut
pour remplir la tâche. Aussi lira-t-on avec plaisir les pages
d'excellente critique qu'il lui a consacrées en les semant de ces
délicates et touchantes anecdotes qui achevaient de faire admirer le
peintre en faisant aimer l'homme.

_Nouvel armorial du bibliophile_. Guide de l'amateur des livres
armoriés, par M. Joannis Guigard. (Paris, E. Rondeau, 1891, 2 vol. gr.
in-8° de 900 pages en tout. Prix: 50 fr.)--Voici un ouvrage utile et
curieux: notez ces deux points ci. Par son objet il s'adresse aux
collectionneurs de tout genre; à l'artiste par les illustrations qu'il
renferme; aux gens de lettres, par les notices et les portraits
littéraires dont il est semé.

Il a pour but de déterminer le bibliophile d'après le symbole frappé sur
ses volumes. L'instinct de la possession chez les amateurs est si grand,
si intense, dit M. Guigard dans sa courte mais substantielle préface,
qu'il s'étend jusque par delà le tombeau.

Le nombre de ces «enfiévrés» du livre est fort considérable. La plupart
ont laissé des traces de leur passion favorite, et c'est à découvrir et
identifier ces traces que l'auteur a consacré dix années de recherches.

Le Nouvel armorial du bibliophile contient plus de 2,500 marques
bibliographiques; écussons, chiffres ou monogrammes, devises ou
légendes. Le tout, accompagné de nombreux modèles de reliure artistique
tirés des bibliothèques particulières les plus célèbres, tant de la
France que de l'étranger.

_Répertoire de la Comédie-Française_, tome VII, 1890, par Charles
Gueullette (Librairie des Bibliophiles.)--Excellent ouvrage et joli
volume. Les amateurs de théâtre et les bibliophiles le guettent
suffisamment pour qu'il soit à peu près inutile de leur en signaler la
publication. Aussi le faisons-nous pour mémoire et presque, oserons-nous
dire, pour notre satisfaction personnelle. Spirituelle préface de M.
Henri de Lapommeraye, ayant pour sujet la bienfaisance des artistes de
la Comédie. Portrait de Mlle Blanche Pierson gravé à l'eau-forte par
Abot.

_Agora_, par M. Brau de Saint-Pol-Lias (1 vol., chez Calmann-Lévy, 3,
rue Auber et à la Librairie Nouvelle). Les romans exotiques sont à la
mode, et Pierre Loti a fait de nombreux imitateurs. Dernièrement nous
parlions ici même du récent ouvrage de M. Dargène, _Sous la croix du
Sud_, qui nous fait vivre, avec une intensité de sensations vraiment
merveilleuse, en pleine Calédonie. Aujourd'hui M. Brau de Saint-Pol-Lias
nous mène en Australie, dans un récit charmant, tout plein de sentiment.
Décidément nous avons assez de notre vieille Europe, et les pays
exotiques deviennent la fontaine de Jouvence ou vont s'abreuver nos
jeunes écrivains. Ne nous en plaignons pas, nous que le sort condamne à
voyager autour de notre chambre.

_Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts: La Musique française_,
par H. Lavoix fils. 1 vol. in-4° de 350 pages orné de 200 gravures. 3
fr. 50 (Maison Quantin, May et Motteroz, directeurs).--Résumé lucide et
bien complet de ce que doivent savoir sur l'École française de musique
l'artiste et l'homme du monde, oeuvre de sincérité et de patientes
recherches, qui vient à point pour remettre en lumière et en honneur
notre musique nationale, tragique, dramatique ou comique, en présence de
l'envahissement de l'influence wagnérienne.

_Guide Jacquot_. Ouvrage de luxe. Reliure simple, 500 pages avec
magnifique carte du Sud-Ouest, gravée par Erhard frères, spécialement
pour le guide. Prix du premier volume (VIe région, Pyrénées) 5 fr. En
vente au _Veloce Sport_, 3, rue du Château-Trompette, Bordeaux, et chez
les principaux libraires..

Ce premier volume d'un ouvrage considérable auquel M. André Jacquot,
inspecteur adjoint des Forêts, travaille depuis quatorze ans, vient
d'attirer vivement l'attention des sportsmen.

Depuis que le chemin de fer a remplacé la diligence du bon vieux temps,
nos belles routes de France, si pittoresques, ont été malheureusement
bien délaissées.

Avec l'apparition du vélocipède, et son succès inespéré, elles sont
brusquement revenues en faveur. Un _vade-mecum_ manquait à nos cyclistes
français.

C'est à ce travail considérable, qui ne comprendra pas moins de onze
volumes, que M. André Jacquot vient de consacrer son talent et son
expérience.

Le premier volume du guide Jacquot donne la description fidèle et
complète de toutes les routes du sud-ouest de la France, situées au sud
d'une ligne idéale, allant de l'embouchure de la Gironde à Narbonne et
Perpignan. Soit environ 10,000 kilom. de route.

État des routes, inclinaisons du sol, distances kilométriques de village
à village, rien n'a été oublié dans ce guide précieux appelé à rendre
d'inestimables services, non seulement aux cyclistes, mais en général à
tous les sportsmen de la route.

Nous félicitons nos confrères du _Veloce-Sport_ de cette belle édition
que nous ne saurions trop recommander au monde sportif français.



NOS GRAVURES


L'ASSASSINAT DE DEUX FRANÇAIS AU SÉNÉGAL.

Au moment même où, par la publication de nos documents sur les
exécutions du Soudan (1), nous protestions contre un système de
«civilisation» qui ne peut avoir, selon nous, que de funestes
conséquences, un grave événement--l'assassinat de deux
Français--survenait, comme pour appuyer d'un douloureux exemple notre
démonstration. Sans vouloir établir, en effet, un rapport direct entre
ces faits, n'est-on pas amené à se demander si les uns ne sont pas la
conséquence inévitable des autres? C'est l'histoire des Espagnols au
Mexique, c'est l'histoire, pourrait-on dire, de tous les peuples
conquérants qui, reçus en amis d'abord dans les pays qu'ils rêvent de
soumettre, ne tardent pas à y déchaîner la sauvagerie par leurs propres
excès. Un homme qui connaît admirablement le Sénégal et dont le nom fait
autorité en matière de colonies et de colonisation, M. de Lanessan,
vient précisément de traiter la question dans un excellent article dont
nous détachons les deux passages suivants:

«Dans ma jeunesse, j'ai connu cette même partie de la côte occidentale
d'Afrique aussi paisible et favorable aux Français qu'il est possible de
l'imaginer. On pouvait aller partout sans armes et avec la certitude de
trouver le meilleur accueil. Dès qu'on mettait le pied dans un village,
on était entouré par la population entière, avec les chefs en tête, et
c'était à qui nous prodiguerait le plus d'amitiés...»
......................................................................

[Note 1: Voir à ce sujet la note, page 342 du présent numéro.]

«Il paraît que tout cela est changé. Les villages s'insurgent, nos
commerçants sont assassinés et nos explorateurs sont obligés de
rebrousser chemin pour éviter le même sort.

«Est-ce qu'il n'y a pas lieu de se demander quelles sont les causes
d'une transformation aussi profonde des dispositions du pays à notre
égard? Si l'on cherchait bien, je suis convaincu qu'on trouverait
l'origine de ces faits dans quelque faute plus ou moins grave, commise
par nos nationaux, dans quelque violation des coutumes de ces gens, dans
quelque brutalité à l'égard des femmes ou des violences envers les
chefs.»

On ne saurait mieux dire, assurément. Aussi avons-nous été plus
tristement émus que surpris par la dépêche du Sénégal nous annonçant que
deux négociants français, MM. Adolphe Voituret et Édouard Papillon,
partis de Marseille le 10 février dernier avec un troisième compagnon,
M. Émile Palazot, avaient été assassinés par les indigènes de la rivière
Laou, à Kenassou, village situé à 60 kilom. de la côte.

MM. Voituret et Papillon avaient été envoyés sur la côte d'ivoire par la
société d'études de l'Ouest africain, pour établir des relations entre
la France et les tribus de la rivière Laou. Ils étaient débarqués, dans
les premiers jours de mars, à Grand-Bassam, à mille kilomètres environ à
l'ouest du Dahomey. De là, ils avaient longé la côte jusqu'à Gran-Laou,
station placée à l'embouchure de la rivière, dont la partie supérieure a
été explorée par le capitaine Binger. M. Palazot était resté à Gran-Laou
pour recevoir les marchandises expédiées de France. Ses compagnons
s'étaient avancés dans l'intérieur avec une escorte de cinquante
indigènes. C'est là qu'ils ont trouvé la mort. M. Voituret, officier de
réserve, homme d'une rare énergie, était le chef de l'expédition. Il
n'avait que trente-deux ans. M. Papillon avait trente-quatre ans. Il
s'était vaillamment battu au Tonkin.

Ces hardis explorateurs n'avaient point, comme on pourrait être tenté de
le croire, entrepris ce voyage dans un but de spéculation. M. Palazot,
notamment, était dans une très belle situation de fortune et ses deux
compagnons n'avaient été inspirés, comme lui, que par un sentiment
patriotique.


LA CHAPELLE SAINT-JÉRÔME

Il y a quinze jours encore, le public qui visite quotidiennement l'Hôtel
des Invalides passait indifférent devant la chapelle Saint-Jérôme. Les
dernières volontés du prince Napoléon, qui a manifesté le désir d'être
enterré dans cette chapelle, ont appelé de nouveau sur elle l'attention
et déterminé une sorte de pèlerinage vers un coin de l'Hôtel
complètement oublié.

Des quatre chapelles qui entourent le tombeau de l'empereur, la chapelle
Saint-Jérôme est celle qui se trouve à gauche, en entrant par la grande
porte de la place Vauban, et le plan qui suit en donne exactement la
position.

[Illustration.]

Les trois issues en sont fermées par des grilles en fer que le public ne
franchit pas, mais chaque grille donne juste en face d'une des trois
cryptes.

Dans celle du milieu est un autel en marbre blanc, sur lequel est posé
un coffret en bronze dont cette inscription indique le pieux emploi:

Ici est renfermé--le coeur de Frédérique-Catherine-Sophie-Dorothée
Princesse de Wurtemberg, Épouse de Jérôme Napoléon, Roi de Westphalie,
Décédé le 28 novembre 1835.

Dans celle de gauche, un sarcophage en marbre noir et vert des Alpes
contient la dépouille mortelle du roi de Westphalie, et l'urne funéraire
est surmontée d'une statue en bronze sous laquelle est gravé le nom de
Jérôme Napoléon I.

Ce monument fut élevé vers 1862 par l'architecte M. Charles Normand qui
avait déjà bâti pour le prince la maison pompéienne de l'avenue d'Antin,
et ce même architecte fut chargé par lui de décorer provisoirement la
crypte de droite qu'il destinait à ce moment à sa dernière demeure. Mais
cette seconde urne, reproduisant fidèlement le modèle de celle du roi de
Westphalie, sauf la statue, les aigles et la couronne royale, n'est
qu'une simple maquette en bois peint destinée seulement à désigner, sur
l'emplacement choisi, l'importance que le monument aurait du avoir.

Triste ironie des choses d'ici-bas! Ce César déclassé n'aura eu toute sa
vie qu'un tombeau hypothétique, dans lequel la destinée ne lui a pas
accordé de dormir son dernier sommeil.

Ab.


LE MANOMÈTRE DE LA TOUR EIFFEL

Lorsqu'on a construit la tour de trois cents mètres, on n'avait pas
seulement pour but, en la montrant au monde entier convoqué à
l'Exposition universelle, de faire constater à quel degré de perfection
est arrivé en France l'art de l'ingénieur; on se proposait aussi de
l'utiliser ultérieurement pour des expériences scientifiques. Pendant la
construction tout a été prévu dans ce but, et après les installations du
sommet relatives à la météorologie, on continue à monter d'autres
appareils qui permettent de faire des expériences impossibles
jusqu'alors avec les moyens dont on dispose dans les laboratoires
ordinaires.

Le premier de ces appareils qui vient d'être terminé est le grand
manomètre à air libre construit sur les indications de M. Cailletet,
membre de l'Institut, et offert généreusement à la science par M. Eiffel
qui l'a fait construire dans ses ateliers.

L'instrument se compose d'un tube d'acier de 300 mètres de haut qu'on
peut remplir de mercure de façon à avoir une pression directe d'environ
400 atmosphères. La base de ce tube arrive au pilier ouest de la tour
dans lequel se trouve installé le laboratoire destiné aux observations
et que représente la figure 3. Le mercure est renfermé dans le récipient
représenté au milieu de notre gravure et au fond duquel aboutit
l'extrémité du tube de 300 mètres; la partie supérieure de ce récipient
est mise en communication avec une pompe foulante représentée à gauche.
Il suffit de manoeuvrer cette pompe pour refouler de l'eau sur le
mercure et le forcer ainsi à s'élever peu à peu dans le tube jusqu'au
haut de la tour. Ce résultat atteint, la pompe cesse de fonctionner. On
sait qu'une colonne de 76 centimètres de mercure représente un
atmosphère, on dispose donc au bas de la tour de 330/76 ou 395
atmosphères. Il est clair qu'on peut obtenir toutes les pressions
intermédiaires en ne refoulant le mercure que jusqu'à une certaine
hauteur dans le tube; mais, celui-ci étant en acier, il était impossible
de voir jusqu'où il montait exactement.

On a tourné la difficulté de la façon suivante: De 3 mètres en 3 mètres
environ, sur toute la hauteur on a disposé des tubes de verre verticaux
qu'on met à volonté en communication avec le tube d'acier au moyen de
robinets. Tous ces tubes sont facilement accessibles puisqu'ils suivent
tout le temps les escaliers de la tour. Le tube principal ne pouvait en
effet être établi sur une ligne droite verticale partant du sommet, il
lui fallait pour supports les piliers de la tour et ceux-ci sont
inclinés; la figure 2 représente la disposition adoptée pour son
installation.

Lorsqu'on veut faire une expérience avec une pression déterminée on
envoie un aide à la hauteur correspondante (fig. 1); il ouvre alors la
communication dont nous venons de parler, entre le tube d'acier et le
tube de verre, et attend l'arrivée du mercure. Il a emporté avec lui un
téléphone qu'il relie à la ligne suivant le tube dans toute sa longueur
et qui le met en communication avec le laboratoire. Il suit la montée du
mercure dans le tube de verre soigneusement gradué et au moyen du
téléphone il guide l'opérateur qui manoeuvre la pompe pour l'arrêter au
moment voulu. Si, par hasard, le mercure arrivait à dépasser la hauteur
du tube de verre, il retomberait par un trop plein dans un tube de fer
qui le ramènerait au laboratoire. Toutes les précautions ont été prises
pour que les opérations se fassent avec facilité et précision. L'une des
principales applications à laquelle pourra servir ce manomètre sera la
graduation directe des manomètres de haute pression.

G. Mareschal.


[Illustration: BARNUM Mort à Bridgeport (États-Unis), le 6 avril.--Phot.
Rockwood.]

BARNUM

L'Amérique vient de perdre, en Barnum, un homme dont la célébrité, bien
que n'étant pas de celles dont s'enorgueillit un peuple, durera autant
que le nom--qui est immortel.

Phinéas Taylor Barnum est né à Bethel (Connecticut) le 5 juillet 1810.
Son père Philo Barnum était fermier, son grand-père Éphraïm capitaine
dans l'armée fédérale des États-Unis. Son père mort le 7 septembre 1825,
le jeune Barnum, qui jusque là était resté à l'école, ne dut plus
compter que sur lui-même. Il entra comme employé chez James S. Keeler et
Lewis Whitlock, collecteurs de la loterie à Grassy Plain. Après avoir
épousé le 8 novembre 1829 miss Charity Hallett à New-York, il entra dans
le journalisme, et fonda en 1831, à Dunbary, le _Héraut de la Liberté_.
C'est à cette époque que commence pour lui le rôle qui a rendu son nom
légendaire. Apprenant en 1835 que se trouvait à Philadelphie une vieille
négresse présentée comme phénomène de longévité, il s'en rendit
acquéreur pour la somme de 1,000 dollars, et l'exhiba comme étant Joice
Heth, nourrice de Washington, âgée de cent-soixante-un ans. Dès lors, il
avait trouvé sa voie.

Bientôt il rencontre le jeune Charles Stratton, un enfant de cinq ans à
qui il en donne onze; il en fait le «Général Tom Pouce», et avec lui
parcourt l'Europe de 1812 à 1814; les bénéfices sont tels qu'en se
séparant de son pensionnaire devenu trop grand, il lui donne 200,000
francs; en 1850, la tournée qu'il fait en compagnie de la cantatrice
Jenny Lind lui rapporte 3,000,000 de francs. Rentré en Amérique en 1859,
il ne doute plus de rien et se fait élire au parlement comme démocrate.

Son musée américain et ses tournées en Europe et en Amérique lui avaient
rapporté une fortune colossale.

Depuis six mois environ Barnum agonisait à Bridgeport où la mort est
venue l'enlever le 6 avril.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.


Incontestablement Gaston avait passé par des états divers, ballotté
entre les extrêmes: un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y
croyant pas; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et qui
d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait
très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.

En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment
les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston
avaient suivies.

Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son
testament pour le déposer à Rébénacq; il y avait certitude chez lui; et,
dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne
voir que son fils: c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime
ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations
qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social; mais la loi naturelle se
détermine par d'autres raisons plus humaines: pour elle un fils,
légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère; en vertu de
ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était
parfaitement juste. Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi
en sa paternité ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir,
puis détruite, le fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était
attaché à tort, avait cédé la première place au frère, et le testament
avait été repris chez Rébénacq.

Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une
grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été
découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui
renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans
un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes.

Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière
volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart? au contraire, après l'avoir
retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré?

Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la
vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de
Gaston, qui ne faisait rien à la légère.

A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander
pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait
intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive; mais cette
question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique: pour le
détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et
vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second
testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le
papier.

Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament
existait, mais ce qui était non moins certain, c'est qu'il avait voulu
le faire; or, lorsqu'il s'agit du testament, c'est l'intention du
testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement,
aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu
de soin apporté à ce papier, insignifiant désormais.

Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un
frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est
aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.

Serait-ce continuer Gaston, serait ce suivre ses intentions, que
d'accepter comme valable ce testament?

De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait
pas.


VIII

Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin
un peu de sommeil; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait
si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla, il se sentit l'esprit
tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours
depuis son séjour à Ourteau.

Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il
monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers; et quand, au haut
d'une colline, le caprice du chemin le mit en face de presque toute la
terre d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois,
s'étalait sous la lumière rasante du soleil levant, il haussa les
épaules à la pensée qu'un moment il avait admis la possibilité
d'abandonner tout cela.

--Quelle folie c'eût été! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au
testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été
les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont
le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait
l'accent vibrant encore quand elle lui disait: «Tant que ça ira bien,
j'irai moi-même; le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de
nouvelles secousses.»

Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de
ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en
ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,
où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.

Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé
dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa
makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route
allègrement.

Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il
rentra pour déjeuner. Comme Mme Barincq arrivait lentement, d'un air
dolent, il l'interpella de loin:

--Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.

Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un choeur de vieux
vaudeville sur un air de valse:

        Allons, à table, et qu'on oublie
        Un léger moment de chagrin.
        Que la plus douce sympathie
        Prenne sa place à ce festin.

--A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que
dans celles que tu montrais hier soir.

--Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas
bien grave.

--Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit; je t'ai
entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur
ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que
tu avais.

--Je gagnais de l'appétit.

--Tu ferais bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.

Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant:

--Évidemment, ce testament n'a aucune valeur; il ne peut pas en avoir.

Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se
demander si, lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de
l'évidence, on se préoccupe de cette évidence: reconnue et constatée,
c'est fini; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire: «il est
évident qu'il fait jour.» N'est-il pas admis que la répétition d'un même
mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le
prononce machinalement, un aveu de ses soucis, de ses désirs? Si ce
testament était réellement sans valeur, pourquoi se répéter à chaque
instant qu'évidemment il n'en avait aucune? répéter n'est pas prouver.

Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se
place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on
lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt
personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu
d'instituer le capitaine légataire universel, ce fut Anie qu'il
instituât, comment le jugerait-il? Trouverait-il encore qu'évidemment il
n'avait aucune valeur? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était
excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrît le testament, qu'en
penserait-il? notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point
son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre
compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui, plus tard,
l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers
insignifiants, le déclarerait-il nul? En un mot, les conclusions d'une
conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une
conscience qui ne pouvait pas sc placer au-dessus de considérations
personnelles?

La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle
le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,
et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était naturel après une
nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités de
la veille.

Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en
remettre à son jugement; mais il n'avait pas plutôt pris cette
résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il
l'abandonnait: car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,
ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,
d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne
se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues? Ce
n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa
femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui
qu'il consulterait; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait
le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.

Qu'était au juste Rébénacq, en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,
il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il
l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,
l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,
on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la
vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce
testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son
caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce
jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,
par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là
se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la
défiance: s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se
laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre
que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de
notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel, l'acte
même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui
qui l'avait écrit.

Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point:
avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de
Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.

A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les
raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11
novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en
réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter
à cette conclusion basée sur la stricte observation des faits cependant,
en même temps que sur la logique.

Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la
nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient
éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son
insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour
pour les siens?

Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et
n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la
logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que
leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait: sa
conviction que le retrait du testament démontrait le changement de
volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais
combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points
de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce
changement!

Gaston avait voulu que le capitaine fut son légataire universel parce
qu'il le croyait son fils; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il
doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,
l'induction, la logique, la vraisemblance; mais pourquoi avait-il douté
de cette paternité? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait
précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait
les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs
auxquels depuis deux jours il se livrait.

Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf
heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq: si quelqu'un était
en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire; mais
ne pouvant pas le questionner franchement, il commença par l'entretenir
de diverses affaires et ce fut seulement au moment de partir qu'il
aborda son sujet:

--Quand tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a
repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour
le détruire.

--A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des
raisons pour l'une comme pour l'autre; l'inventaire a prouvé que celle
de la destruction était la bonne.

--De ce retrait, tu avais conclu que ce testament n'exprimait plus les
intentions de Gaston.

--S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.

--Cela paraît évident.

--Dis que c'est clair comme la lumière du soleil: un testament n'est pas
d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve
le besoin de le relire de temps en temps.

--Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu
changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine?

--Ma foi, non; à quoi bon! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces
sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit
et si nous n'allions pas en trouver un autre; nous n'avons trouvé ni
celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des
sentiments était bonne.

--Mais qui a provoqué et amené ces modifications?

--Ah! voilà; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston
avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.

--Sais-tu si, quand il t'a repris l'acte, un fait quelconque avait pu
confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine n'était
pas son fils?

--Comment veux-tu que je sache cela?

--Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce
moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.

--Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu
me redemander son testament, mais la cause de ce trouble, je l'ignore.

--Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il
aurait faite, un témoignage, une lettre.

--Comme explication non, comme supposition oui; je t'ai dit qu'il était
possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une
lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à
coup, qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son
fils, mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais
rien. Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout
examiner, tout admettre, même l'absurde.

--Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le
changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son
fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires?

--Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même.
Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston
auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté; du tien, par
exemple.

--Du mien!

--Assurément. Si Gaston m'a un mois avant sa mort repris le testament
qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment cet
acte n'exprimait plus sa volonté.

--N'est-ce pas?

--Cela est incontestable. Mais quelle volonté? A qui s'appliquait-elle?
Au capitaine? A toi? Dans mes suppositions je partais de l'idée que
Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais
pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent
et admettre qu'il avait très bien pu vouloir changer celles faites en ta
faveur ou à ton détriment.

--Mais c'est vrai, ce que tu dis là!

--Tu n'y avais pas pensé?

--Non... Oh non!

Non, assurément il n'y avait pas pensé, mais maintenant tout ce qu'il
avait si laborieusement bâti s'écroulait.

--Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,
continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,
pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je
partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,
sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et
par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres
personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre
quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument
rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston
ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il
s'agit de toi, par exemple: Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il
t'a fait; il reprend donc l'acte, soit pour augmenter ce legs, soit pour
le diminuer; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le reconnais,
n'est-ce pas?

--Oui... Je le reconnais.

--Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs
n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au
contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter; la colère qu'il
éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme
dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette
somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son
coeur, plus fort, plus vivace, à mesure qu'il s'affaiblissait, et qu'en
présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs de votre
enfance; tu vois donc que les probabilités d'un changement de sentiments
du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un changement de
sentiments du père pour le fils; il y a eu un moment où tu n'étais plus
un frère pour Gaston; il peut tout aussi bien y en avoir eu un autre où
le capitaine n'a plus été un fils pour lui.

--Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre?

--Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour
l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du
sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte
grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère;
sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché
au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait
éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta
fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour
des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel
s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te
faisant ainsi son héritier.

--Que je voudrais te croire!

Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut
qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour
d'affection fraternelle:

--Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas
résister aux faits. L'acte a été détruit, n'est-il pas vrai? Alors que
veux-tu de plus?


IX

Détruit, il n'eût voulu rien de plus; mais précisément il ne l'était
pas, et cet entretien ne le rendait que plus solide, puisque, au lieu
d'éclaircir les difficultés, il les obscurcissait encore en les
compliquant.

Il avait fallu un aveuglement vraiment incroyable, que seul l'intérêt
personnel expliquait, pour s'imaginer que Gaston ne pouvait penser qu'à
son fils en modifiant ses dispositions, alors que la raison disait qu'il
pouvait tout aussi bien penser à d'autres, celui-ci ou celui-là.

Si, au lieu de vouloir déshériter son fils, il avait voulu déshériter
son frère, quelle valeur pouvait-on attribuer à toutes les suppositions
qui reposaient sur la première hypothèse? Une seule chose l'appuierait
d'une façon sérieuse: ce serait de découvrir une preuve, ou simplement
un indice que Gaston avait eu des motifs pour changer ses sentiments à
l'égard du capitaine et, par suite, ses dispositions testamentaires
envers lui.

Les seuls témoignages qu'il pût consulter étaient les lettres de
Léontine Dufourcq à Gaston, et aussi celles du capitaine trouvées à
l'inventaire. Jusqu'à ce jour il n'avait pas ouvert ces liasses, retenu
par un sentiment de délicatesse envers la mémoire de son frère, mais, à
cette heure, ses scrupules devaient céder devant la nécessité. Après le
déjeuner, il mit les lettres dans ses poches, et, pour être certain de
ne pas se laisser surprendre par sa femme ou sa fille, il alla s'asseoir
dans un bois où il serait en sûreté.

La première liasse qu'il ouvrit fut celle de Léontine; elle se composait
d'une quarantaine de lettres, toutes numérotées de la main de Gaston par
ordre de date; les plis, fortement marqués, montraient qu'elles avaient
été souvent lues.

Et, cependant, il ne lui fallut pas longtemps pour constater qu'elles
étaient, pour la plupart, d'une banalité et d'une incohérence telles que
Gaston, assurément, n'avait pas pu les lire et les relire pour leur
agrément. S'il les avait si souvent feuilletées, au point d'en user le
papier il fallait donc qu'il leur demandât autre chose que ce qu'elles
donnaient réellement.

Quelle chose?--le parfum d'un amour qui lui était resté cher--ou
l'éclaircissement d'un mystère qui n'avait cessé de le tourmenter?

C'était ce qu'il fallait trouver, ou tout au moins chercher sans idée
préconçue, avec un esprit libre, résolu à ne se laisser diriger que par
la vérité.

La première lettre commençait à l'installation de Léontine à Bordeaux,
dans une maisonnette du quai de la Souys, c'est-à-dire à une courte
distance de la gare du Midi, par où Gaston arrivait et repartait; elle
se rapportait presque exclusivement à cette installation, sur laquelle
elle insistait avec assez de détails pour qu'on put retrouver cette
maisonnette si elle était encore debout; en quelques mots seulement elle
se plaignait de la tristesse que lui promettait cette nouvelle
existence, loin de sa soeur, loin de son pays, enfermée dans cette
maison isolée, où elle n'aurait pour toute distraction que le passage
des trains sur le pont, et la vue des bateaux de rivière qui montaient
et descendaient avec le mouvement de la marée; mais c'était un sacrifice
qu'elle faisait à son amour, sans se plaindre.

Dans la suivante, la plainte se précisait: qui lui eût dit qu'elle
serait obligée de se cacher dans le faubourg d'une grande ville, sous un
faux nom, et que la récompense de sa tendresse et de sa confiance serait
cette vie misérable de fille déshonorée? quelle plus grande preuve
d'amour pouvait-elle donner que de l'accepter? En serait-elle
récompensée un jour? Tout ce qu'elle demandait dans le présent, c'était
que ce sacrifice servît au moins à calmer une jalousie qui la
désespérait.

Les suivantes roulaient sur cette jalousie, mais dans une forme vague
qui ne révélait rien de nouveau: Gaston était jaloux du jeune Anglais
Arthur Burn qui avait habité chez les soeurs Dufourcq et Léontine
s'appliquait à détruire cette jalousie. Elle n'avait jamais vu dans
Arthur Burn qu'un pensionnaire comme les autres, et le seul sentiment
qu'il lui eût inspiré, c'était la pitié. Comment n'eût-elle pas eu de
compassion pour un pauvre garçon condamné à mort qui passait ses
journées dans la souffrance? Mais, d'autre part, comment eut-elle
éprouvé de l'amour pour un infirme qui faisait de son corps une boîte à
pharmacie? Pouvait-on admettre, raisonnablement, qu'elle était assez
aveugle, ou assez folle, pour préférer à un homme jeune, sain,
vigoureux, doué de toutes les qualités qui rendaient Gaston
irrésistible, un invalide chagrin, couvert d'emplâtres, qui puait la
maladie, et que les servantes, même les moins difficiles, refusaient de
soigner? Il avait quitté Peyrehorade en même temps qu'elle s'installait
à Bordeaux. Cela était vrai. Mais qu'importait? Est-ce que, s'il y avait
eu complicité entre eux, elle n'aurait pas su obtenir de lui qu'il se
conduisit de manière à éviter les soupçons? Était-ce quand il y avait le
plus grand intérêt dans le présent comme dans l'avenir, pour elle et
plus encore pour son enfant, à ne pas les provoquer, qu'elle allait
commettre une imprudence, aussi bête que maladroite?

Douze lettres se succédaient dans ce ton, montrant ainsi que, pendant
plusieurs semaines, Léontine n'avait écrit à Gaston que pour se
défendre, et que, malgré tout, les griefs de celui-ci ne cédaient point
à ses argumentations. Quand elle ne plaidait point pour sa fidélité,
elle se répandait en protestations de tendresse qui semblaient indiquer
qu'elle avait trouvé dans Manon Lescaut un modèle, qu'en fille illettrée
qu'elle était elle imitait servilement: Je te jure, mon cher Gaston, que
tu es l'idole de mon coeur et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse
aimer de la façon dont je t'aime. Je t'adore, compte là-dessus, mon
chéri, et ne t'inquiète pas du reste.» Gaston, grand chasseur bien plus
que grand lecteur, et surtout lecteur de romans, avait pu prendre cela
pour de l'inédit et s'en contenter; tel qu'il était, il n'y avait rien
d'invraisemblable à admettre que Léontine l'adorait et faisait de lui
l'idole de son coeur.

Mais ce dont il ne pouvait certainement pas se contenter, c'était des
explications relatives à Arthur Burn; la lettre qui suivait celles-là le
prouvait par son papier si usé aux plis qu'il avait été raccommodé avec
des bandes de timbres-poste; combien fallait-il qu'il eût été lu de
fois, relu, tourné et retourné, étudié, pour en arriver à cet état de
vétusté!

«Est-ce que si j'avais eu des reproches à m'adresser, idole de mon
coeur, j'aurais jamais avoué m'être rencontrée avec M. Burn? Est-ce que,
si j'avais voulu nier cette rencontre, je n'aurais pas pu le faire de
façon à te convaincre qu'elle n'avait jamais eu lieu? Ce n'était pas
bien difficile, cela. Qui m'avait vue? Un homme en qui tu pouvais
n'avoir qu'une confiance douteuse. J'aurais contesté son témoignage; je
t'aurais affirmé n'être pas sortie ce jour-là. Et, entre lui et moi,
j'ai la fierté de croire que tu n'aurais pas hésité. Mais c'eût été un
mensonge, une bassesse, une chose indigne de moi, indigne de mon amour,
un soupçon contre toi, ce que je n'ai jamais fait, ce que je ne ferai
jamais, car je ne veux pas plus m'abaisser moi-même devant toi que je ne
peux t'abaisser dans mon coeur.

«C'est pourquoi, quand tu m'as dit, le visage bouleversé, les yeux
sombres et la voix tremblante d'angoisse et de colère, je crois bien des
deux: «Tu as vu M. Burn?» je t'ai répondu: «C'est vrai»; et je t'ai
expliqué comment cette rencontre, due seulement au hasard, avait eu
lieu.

«Pourtant, malgré mes explications aussi franches que claires, je sens
bien que tu es parti fâché contre moi, et, ce qui est plus triste
encore, inquiet et malheureux. Je ne veux pas que cela soit, mon chéri;
je ne veux pas que tu doutes de moi qui t'adore; je ne veux pas que tu
te tourmentes; c'est bien assez que tu aies à souffrir de notre
séparation.

«Aussi, après l'affreuse nuit que je viens de passer à me désespérer de
t'avoir fait de la peine, je veux que ma première pensée, ce matin en me
levant, soit pour te rassurer en te répétant ce que j'ai dit: il me
semble que quand tu le verras en ordre sur le papier, s'il m'est
possible de mettre de l'ordre dans mes idées, tu reconnaîtras que dans
cette malheureuse rencontre il n'y a rien pour te tourmenter.

«Comme je te l'ai dit, j'étais sortie pour une petite promenade sur le
quai. En cela j'ai eu tort, je le reconnais; j'aurais dû restera la
maison. Mais que veux-tu, n'avoir pour toute distraction que de regarder
passer les trains ou les bateaux, cela devient ennuyeux à la fin; et
n'avoir pour tout exercice qu'à tourner dans un jardin grand comme une
serviette, ça étourdit.

«J'étais donc sortie, et machinalement sans savoir ce que je faisais, où
j'allais, sans me rendre compte de la distance, j'étais arrivée au bout
du pont, où je m'étais arrêtée à regarder le mouvement des navires
mouillés dans la rivière que la marée montante faisait tourner sur leurs
ancres, quand je sens que quelqu'un s'est arrêté derrière moi, tout
contre moi, et me regarde.

[Illustration.]

«Tu penses si je suis émue. Alors, sans même me retourner, je veux
continuer mon chemin. Mais une main me prend doucement par le bras, et
une voix me dit avec l'accent anglais: «Je vous fais peur,
mademoiselle?» C'était M. Burn. Je te demande si je pouvais l'éviter,
malgré l'envie que j'en avais. Il me dit qu'il vient d'Arcachon où il
est resté depuis son départ de Peyrehorade, et qu'il se rend à la gare
de la Bastide pour prendre le train de Paris. Moi je ne lui dis rien,
pensant qu'il va m'abandonner. Pas du tout. Comme il est en avance, il
trouve que c'est un moyen de tuer le temps que de me faire la
conversation.

«C'est à ce moment, sans doute, qu'est passé celui qui t'a dit m'avoir
vue en compagnie de M. Burn; ce ne peut être qu'à ce moment, puisque
nous ne sommes pas restés ensemble plus de huit ou dix minutes. J'avoue
que je n'ai pas bien conscience du temps, car j'étais mal à mon aise. Je
n'avais su que répondre quand il m'avait montré de la surprise de me
rencontrer à Bordeaux, alors qu'il me croyait en Champagne; et je ne
savais aussi que dire pendant qu'il m'examinait: je sentais que ma
grossesse sautait aux yeux, ainsi que ma confusion. Ces quelques
instants dont on me fait un crime m'ont, pourtant été bien cruels.
Enfin, il me quitta avec un air de pitié qui n'était pas pour me rendre
courage, et je rentrai à la maison, me reprochant cette malheureuse
sortie, mais sans prévoir les conséquences qu'elle allait avoir.

«Voilà la vérité, idole de mon coeur, toute la vérité, telle que je te
l'ai dite franchement, telle que je te la répète pour qu'elle te
rassure, te calme, pour qu'elle t'empêche de douter de moi. Interroge ta
conscience, mon chéri, et je suis sûre que sa voix te répondra que tu ne
peux me soupçonner. Écoute-la, écoute aussi la raison qui te dira que je
serais la plus bête ou la plus folle des femmes de te tromper. Suis-je
cette bête? Suis-je cette folle? Folle d'amour, oui, je la suis; folle
d'amour pour toi, je l'ai été du jour où je t'ai vu, et je la serai
jusqu'à la mort. Parce que je t'ai écouté, parce que j'ai cédé à ta
parole, à tes beaux yeux, à ta passion, à ton élégance, à ta noblesse, à
tout ce qui fait ton prestige, peux-tu supposer que j'aurais cédé à un
autre? Mais il n'y a qu'un Gaston au monde pour moi, et il ne peut pas
me faire un crime de ce qu'il est irrésistible.

«C'est m'accuser du plus misérable et du plus lâche des crimes, de
penser que M. Burn peut être pour moi autre chose qu'un indifférent.
Est-ce que j'aurais eu des yeux pour toi, est-ce que je t'aurais écouté,
est-ce que je me serais donnée, si j'avais aimé ce pauvre garçon, ou
même si simplement j'avais été aimée de lui? Il est orphelin, il est
riche, il ne dépend de personne, ni d'une famille, ni du monde, ni de
rien: aimée par lui, je me serais fait épouser, et malade comme il
l'est, ayant besoin de soins, j'imagine que cela n'aurait pas été
difficile... au cas où il m'aurait aimée, bien entendu.

«As-tu un indice, une preuve, n'importe quoi qui laisse supposer que
j'aie fait ce calcul? Je te le demande, et m'en rapporte à tes
souvenirs.

«Quand nous nous sommes vus, avais-je l'air d'une fille gardée par un
sentiment tendre, un amour, un engagement, des projets quelconques?
T'ai-je jamais opposé la moindre résistance dans tout ce que tu as voulu
de moi? N'ai-je pas été aussi souple entre tes mains, aussi docile à tes
désirs que peut l'être une fille libre de toute dépendance étrangère?

«Je ne dis pas cela pour m'être donnée à toi, car j'ai cédé autant à mon
amour qu'au tien, mais pour le reste, pour tout ce qui s'est passé à
partir de ce moment.

«Quand tu as voulu que je cache ma grossesse, t'ai-je opposé de la
résistance? Et, cependant, j'avais bien le droit d'élever la voix et de
te dire que, puisque j'étais une honnête fille, tu avais des devoirs
d'honnête homme envers moi. L'ai-je fait? Non. Tu m'as représenté que tu
devais ménager ton père et les lois du monde auquel tu appartiens, qu'il
fallait attendre, ne rien brusquer, et sans résistance, mais non sans
souffrance, sans honte, sans chagrin, j'ai accepté ce que tu voulais.

«Tu as trouvé que je devais quitter ma soeur et notre maison pour venir
me cacher ici, je t'ai obéi sans t'opposer d'objections, bien que je ne
fusse pas assez aveugle pour ne pas voir ce que serait la vie que tu
m'imposais, loin de toi dont je serais séparée, loin des miens,
prisonnière, abandonnée, seule avec mes pensées qui ne seraient pas
gaies, je l'imaginais bien.

«Est-ce qu'à ce moment j'aurais accepté si M. Burn ne m'avait pas été
étranger?

«Je n'ai vu que toi, je n'ai pensé qu'à la plus grande marque d'amour
qu'il me fût possible de te donner.

«Pour tout dire, pour être franche jusqu'au bout, j'ajoute que j'ai
pensé aussi à notre enfant, et que ce que je faisais pour toi, tu le lui
rendrais.

«Que tu doutes de moi, que tu m'accuses, rien ne peut m'être plus cruel,
et il faut que je t'aime comme je t'aime, que je sois ton esclave, ta
chose, pour le supporter sans révolte; mais, enfin, si douloureux que
cela soit, dans le moment où tu me frappes de tes soupçons, je ne perds
pas tout courage parce que je sais que je te ferai revenir à d'autres
sentiments, et qu'il n'y a de coupable en toi que ta nature inquiète et
jalouse. Tu es ainsi, et ne peux rien contre toi; ton esprit toujours en
éveil t'emporte et rien ne t'arrête, ni la raison, ni la vraisemblance,
ni la justice, jusqu'à ce que la voix de ton coeur parle et te montre
ton erreur.

«Mais si je peux, maintenant que je te connais, accepter ces doutes, je
ne veux pas qu'ils effleurent notre enfant; je ne veux pas que tu le
regardes de cet air sombre et anxieux dont tu regardes la mère en te
posant toutes sortes de questions folles ou absurdes: pour lui je ferai
tous les sacrifices; et par lui tu auras toujours la femme la plus
tendre, la plus soumise, la plus dévouée, la plus fidèle jusqu'à mon
dernier soupir.

«De toi à lui il n'y a pas de question à te poser, tu n'as qu'un mot à
dire: «--Je suis son père, et lui dois la tendresse, les soins l'amour
d'un père.»

«C'est pour lui que je t'écris cette longue lettre, bien plus que pour
moi, car malgré tout je sens que je n'ai pas à plaider ma cause qui est
si bonne qu'en ce moment même, j'en suis sûre, tu ne penses qu'à me
faire oublier le chagrin que tu m'as causé. Sois tranquille, cela ne
sera pas difficile, et tu n'auras qu'à paraître pour me trouver telle
que j'ai toujours été et serai toujours,

«Ta bien aimée,

«Léontine.»

Il avait lu les lettres précédentes aussi vivement que le permettait
leur écriture peu nette; de celle-là, au contraire, il pesa chaque mot,
chaque phrase, et quand il arriva à la fin, il la reprit au
commencement.

Mais, si attentif qu'il fût, il n'y trouva rien qu'il ne connût déjà, si
ce n'est des indications sur le caractère et la nature de Léontine qui
justifiaient tous les soupçons.

Malgré ses protestations d'amour et ses serments, il paraissait bien
certain que cette coquette de village avait manoeuvré entre Arthur Burn
et Gaston de façon à les ménager également, écrivant très probablement à
celui-ci les mêmes lettres qu'à celui-là, sans savoir au juste lequel
des deux était le plus «idole de son coeur», à moins qu'il ne le fussent
ni l'un ni l'autre.

S'il en était ainsi, et tout semblait l'indiquer, on comprenait par
quelles incertitudes Gaston, passionnément épris de cette femme, avait
passé et quels avaient été ses soupçons; mais, si toute sa vie il
s'était débattu contre l'obsession du doute, lui qui mieux que tout
autre était en situation de trancher la question de paternité,
n'était-ce pas folie de s'imaginer qu'après trente ans passés on verrait
clair là où il s'était perdu dans l'obscurité, n'ayant pour se guider
que ces lettres? Quand on les relirait cent fois comme Gaston les avait
lues, elles ne livreraient pas plus leur secret que trente ans
auparavant: des inductions, des hypothèses, elles les permettaient
toutes; des certitudes, elles n'en fourniraient aucune, si les dernières
n'étaient pas plus précises.

Elles ne l'étaient point: partout Léontine se défendait contre la
jalousie de Gaston par de vagues protestations; nulle part elle prenait
corps à corps un des griefs, auxquels elle répondait: «Je t'aime, compte
là-dessus»; et c'était toujours le même refrain.

_(A suivre.)_

Hector Malot.

[Illustration.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891" ***

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