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Title: L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891" ***

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L'ILLUSTRATION

_Prix du Numéro: 75 cent._

SAMEDI 30 MAI 1891

_49e année--Nº 2518_



[Illustration: LE VOYAGE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Toulouse:
arrivée du cortège présidentiel devant l'arc-de-triomphe de la Société
de Gymnastique.--D'après une photographie de M. Fachinetti (photographie
du Sport).]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Une partie du Paris qu'on appelle le tout Paris--le dessus du panier
de ce Paris--devait avoir, cette semaine, et n'aura qu'un peu plus tard,
son joujou, un joujou très artistique et très élégant. Il s'agit de
cette représentation donnée au théâtre de Trianon, au bénéfice de la
statue du sculpteur Houdon, né à Versailles et dont on inaugurera la
statue dans un mois.

        Où donc, où donc
        Mettra-t-on
        Houdon?

C'est un refrain narquois dont s'amusent quelques Versaillais. Ce qui
est certain, c'est que Houdon sera, pour les Parisiens et les
Parisiennes, un motif de distraction. On avait demandé à M. le ministre
des travaux publics de laisser rouvrir, pour un jour, ce délicieux petit
théâtre de Trianon fermé, je crois, depuis un siècle. Autorisation
donnée, puis retirée, l'État voulant être maître chez lui. Mais Houdon
n'en souffrira pas et le comité de sa statue restituera, comme il l'a
promis, une représentation _trianonesque_ comme au temps où la reine
jouait (fort mal, dit-on) la comédie dans cette bonbonnière.

Et alors, imaginez-vous l'empressement des mondaines à se rendre à cette
matinée d'une séduction si particulière! Houdon ne sera qu'un prétexte,
le _Devin de village_ même et la _Gageure imprévue_ ne serviront là que
d'étiquette. Ce qui sera piquant, attirant et tentant, ce sera cette
évocation du petit théâtre de Marie-Antoinette, à deux pas du _Temple de
l'amour_ où le Cupidon de marbre de Bouchardon semble rêver, appuyé sur
son arc.

Une _Matinée_ théâtrale à Trianon! Par exemple, voilà une idée! Et
originale, et nouvelle. Personne ne le connaît, ce petit théâtre, que
Louis-Philippe avait fait réparer, le malheureux, et qu'on a, Dieu
merci, remis dans son état primitif. L'idée d'assister à une
représentation du dix-huitième siècle en chapeau de paille et en robe de
linon fait tourner la tête de nos mondaines et chacune d'interroger:

--Ai-je mon fauteuil?

--Aurai-je ma place?

--Comment faut-il s'habiller pour Trianon?

--Fera-t-on un _goûter_ sur l'herbe pendant un entr'acte?

--Répondez-vous du temps?

-Et le _Descampativos_, y a-t-on songé?

Le Descampativos! Le bouquet de toutes ces fêtes champêtres et qui
divertissait tant le comte d'Artois, ce grand fou destiné à mourir dans
la peau du pieux Charles X! Il y a, on le conçoit, dans l'annonce et les
apprêts de cette _matinée_ de Trianon un petit parfum de poudre à la
maréchale qui doit monter au cerveau de nos duchesses. Un spectacle
royal en république! Le _Devin de village_ joué devant M. Yves Guyot!
Rien de plus piquant. Et puis, la route, le voyage, le _mail-coach_
attelé, les grelots, les rires, le _Dry_, aux Réservoirs, tout
l'accompagnement de la matinée. Houdon sera bien oublié. Sa statue en
profitera sans doute. Mais comme on l'oubliera, sa statue!

On eût souhaité, au lieu de la matinée, une fête de nuit, avec des
cuirassiers faisant la haie et portant des torches pour éclairer le
grand parc désert et noir de Versailles. Ce raffinement est impossible.
Houdon devra se passer de cuirassiers. Qu'il se console: il les
retrouvera lorsqu'on inaugurera la statue que M. Tony Noël a sculptée.

                                           *
                                         * *

Voila l'événement _bien parisien_ de la semaine. Le gros scandale du vol
présumé du secret de la mélinite est, lui, un événement national.
Mauvaise affaire, quoi qu'il y ait au fond, que cette affaire de la
mélinite. L'idée de trahison est faite de microbes moraux qui
empoisonnent la confiance. Les pauvres petits soldats qui n'en savent
pas plus long que leur nez, mais se disent tout simplement et tout
naïvement qu'ils tiennent le sort de la patrie au bout de leur fusil,
ont dû s'entre-regarder en se disant un peu effarés:

--Est-ce vrai ce qu'on dit? Nous serions donc trahis?

Oh! cette idée bête et terrible de la trahison! Lorsqu'elle court à
travers une foule, et surtout une foule française, elle est funeste. Ce
sont de grands enfants, les soldats, je les connais. On en fait ce qu'on
veut quand ils ont confiance, mais dès qu'ils ont la crainte vague d'un
danger mystérieux--et la fameuse idée de trahison est de ces
dangers-là--adieu le sang-froid.

On les rassure avec un rien.

Je me rappelle un coin de Gravelotte où les balles pleuvaient serrées.
On se tenait à plat ventre, mais pas une motte de terre pour se défiler.

--Mettez vos bidons devant vous, mes enfants!

Il y avait là des gamelles.

--Mettez les gamelles devant.

Autant valait, contre les balles, une feuille de papier que ces morceaux
de fer blanc. Qu'importe! Cela suffisait. Il se sentaient abrités, ils
se croyaient abrités; ils se moquaient des balles allemandes.

Mais lorsqu'à la chambrée ils vont se confier l'un à l'autre qu'on a pu
lire sur le _Petit Journal_ que le secret de la mélinite est vendu--ne
le fût-il pas--je vois d'ici le hochement de tête des petits troupiers.

Ne craignez rien, mes enfants, ce n'est pas la mélinite, c'est votre
bravoure gaie et bonne fille qui donne la victoire. En avant!

                                           *
                                         * *

J.-J. Weiss, mort la semaine dernière, avait été enfant de troupe. Il
connaissait et aimait les soldats et je n'oublierai jamais l'article
qu'il écrivit bien avant la guerre et où il nous montrait la sentinelle
prussienne montant sa faction sur le pont de Kehl et regardant en
rêvant--d'un rêve plein d'envie--la flèche ailée de la cathédrale de
Strasbourg. Weiss, qui _savait l'Allemagne_, nous avait avertis depuis
longtemps sans qu'il ait été jamais écouté. Il avait trop d'esprit, on
ne le prenait pas au sérieux. Cet homme, très profond, détestait les
pédants. Lorsqu'on le nomma à un poste des plus importants, sous le
ministère Émile Ollivier, je ne sais quel haut fonctionnaire s'écria:

--Mais on m'a dit qu'il allait souvent au bal de l'Opéra!

Plus tard, quand Gambetta appela J.-J. Weiss à la direction des affaires
étrangères, quel tolle! Weiss dut battre en retraite.

--Vous avez été en butte à bien des républicains imbéciles, lui disait
alors un jour un député légitimiste.

--Oui, répondit Weiss, et ce qu'il y a de plus triste c'est que tous les
partis ont leurs imbéciles!

Avec cette opinion--qui faisait le fond même de sa philosophie--J.-J.
Weiss n'était point pour réussir auprès des politiciens. Il alla
s'enterrer à Fontainebleau, y vécut parmi les livres classiques qu'il
aimait et disparut, salué par les journalistes comme un exemple du
talent et de la probité dans un métier qui a de ces figures d'élite et
d'exception.

Autre mort, qui, celui-là, met le Midi en deuil. Roumanille, le
fondateur du Félibrige, avec Mistral et Aubanel, Roumanille dont
l'_Indépendance belge_ a annoncé la disparition par ces mots:

«_Mort d'un troubadour._»

Un félibre, sinon un troubadour, un vrai poète qui remit en honneur la
langue provençale et dont la boutique de libraire, là-bas, non loin de
l'hôtel Crillon, fut le nid de ces rossignols du Midi, qui ont si bien
chanté depuis des années. On s'assemblait chez Roumanille, on y causait,
et le Félibrige est né là. Mistral est loin et n'aura pu se rendre à
Saint-Rémy où l'on a célébré le service funèbre du poète catholique;
mais les vers, les sonnets, les pleurs, les tristesses, n'ont pas manqué
derrière le convoi de Roumanille, notre Roumanille, comme on dit en
Avignon.

Pendant ce temps, à Paris, la prosaïque mais brûlante question des
omnibus faisait verser beaucoup d'encre. Les employés, tous les employés
de la Compagnie des omnibus ont décrété la grève générale.

--Quoi! plus d'omnibus à Paris?

--Plus d'omnibus.

Voilà la nouvelle qui nous arrivait lundi matin par les journaux. Les
pessimistes se disaient:

--La méchante affaire!

--Ce n'est rien, répondaient les optimistes, tout s'arrange: ou la
Compagnie cédera ou les employés mettront les pouces.

Et les optimistes, en fin de compte, ont toujours raison.

La preuve, c'est que le monde dure, quelque cataclysme qu'il paraisse,
ce très vieux monde. Je sais d'ailleurs, depuis hier, un remède pour
guérir du pessimisme. Remède que Schopenhauer ne connaissait pas.

On vend, en ce moment, à l'hôtel Drouot, la merveilleuse bibliothèque de
M. Ricardo Hérédia, comte de Benahavis, qui me parait être un fort
millionnaire en même temps qu'un bibliophile érudit. Il y a des trésors
dans ces livres, un _Don Quichotte_ extraordinaire, une _Jérusalem
délivrée_ du Tasse avec quarante-et-un dessins inédits de Cochin, une
collection de quarante aquarelles de Raffet, que sais-je? Mais ce qui
m'a le plus frappé, je l'avoue, dans ce musée, c'est un petit in-8° qui
ne vaut pas tel Missel ou tel Béranger extraordinaire, mais qui donne
aux atrabilaires une recette pour guérir leur mauvaise humeur.

Titre: _Le Royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancoliques_,
par Gabriel Dragu, docteur en médecine. _Paris, Jean Moreau_ (1615).

Vive Dieu! voilà un traité utile, une oeuvre originale, un livre de
poche et de chevet. Vous êtes triste? Vous avez ces vagues frissons de
terreur que M. Mæterlinck a notés dans l'_Intruse?_ Vite, feuilletez le
traité de Gabriel Dragu. Votre _état d'âme_ noircit à vue d'oeil comme
un fumeron qui s'éteint? Allons, un peu de ce _Royal syrop de pommes_,
et toute mélancolie est passée. C'est simple, agréable, et souverain. On
devrait publier ce traité à l'usage des générations nouvelles et le
mettre à la portée des écoliers. Nous avons besoin de gaieté, avec ou
sans sirop de pommes.

Et c'est pourquoi on a pris gaiement la grève des omnibus. Un omnibus!
Ce mot veut dire: qui est à tout le monde. On pouvait bien sourire en se
disant:

--C'est inattendu un omnibus qui n'est à personne!

D'ailleurs Paris sans omnibus a un aspect particulier. Un peu vide,
Paris. Ces grosses machines lourdes, désagréables à l'oeil, en
principe--eh bien! elles nous ont manqué sur le boulevard. Elles sont
devenues pittoresques à la longue. On en a l'habitude. Les _tapissières_
qui les remplaçaient faisaient tache, littéralement. Ce manque d'omnibus
n'avait qu'un avantage: on redoutait moins d'être écrasé.

                                           *
                                         * *

Nous allons avoir une cause célèbre qui ne sera peut-être pas joyeuse,
mais qui sera intéressante. C'est le procès de cette Mme Weiss (le
hasard rapproche ironiquement les mêmes noms) qui a tenté d'empoisonner
son mari et qui se faisait apporter le poison souhaité dans les petites
babouches turques de ses enfants. Une jeune femme _écrivassière_, comme
Mme Lafarge. Une empoisonneuse bas-bleu. Quelque chose en elle de
l'esprit poseur de Chambige. Mme Weiss tuait pour devenir libre, et
libre d'aimer l'_autre_, naturellement. Mais elle ne tuait pas ou
n'essayait pas de tuer sans phrase. Oh! non! Elle notait ses états
d'âme. Elle tenait le journal de ses sensations. Oh! ces amours qui se
sentent l'encre!

Voilà où le vieux docteur de 1615 a raison. Elle ne passerait point par
la cour d'assises, Mme Weiss, si elle eût songé à faire, de ses mains de
femme de lettres manquée, un peu de ce _Royal syrop de pommes_ avec
lequel Gabriel Dragu combattait et chassait les passions mélancoliques!
Dieu nous préserve des Bas-Bleus!

Ils ne versent pas tous--ou toutes--de la liqueur Foller et de l'arsenic
dans les tisanes conjugales. Mais la phrase, l'amour de la phrase, les
entraîne à des sottises aussi insupportables parfois que des crimes.

Ce n'est pas pour les aimables correspondantes qui m'ont répondu sur la
question des robes collantes ou flottantes que je dis cela. J'ai, parmi
beaucoup de lettres, reçu de très fins billets qui ne sentent ni le
_bas-bleuisme_, ni l'arsenic. Mais vraiment la femme est mieux faite
pour avoir des plumes sur la tête qu'une plume à la main.

--Et madame de Sévigné, monsieur Rastignac, qu'en faites-vous?

Oh! celle-là, c'est le contraire du bas-bleu. C'est la plus délicieuse
femme que je connaisse (parmi les ombres). Ayez l'esprit de Mme de
Sévigné, ayez son coeur surtout--et écrivez, si vous voulez. Vous êtes
pardonnée et applaudie d'avance. Mais, pour une Sévigné, que de dames
Weiss--hélas!

Rastignac.



FAMEUX CIERGE

Maintenant, à chaque fois que Giuseppe descendait de sa montagne vers
Florence «la ville fleurie»--_il Val d'Armo fiorentino_--Giuseppe
laissait à l'_Albergo Palescapa_ son grand mulet noir _Chérubino_ et,
pendant qu'au fond d'une cour, sous l'ombre d'un mûrier, l'animal
savourait son avoine à loisir,--une couverture rouge écarlate sur le
dos, en secouant de temps en temps son haut collier chargé de grelots et
de clous de cuivre--l'homme, avant toutes autres affaires, se dirigeait
vers la chapelle de l'_Annunziata_ où, depuis des siècles, le peuple
vénère une image de la Vierge, peinte, dit-on, par les anges.

Et, après avoir acheté et allumé un beau cierge de cire jaune, bosselant
entre ses doigts son chapeau mou d'un gris verdâtre, à deux genoux sur
les dalles de marbre, Giuseppe adressait à la madone cette naïve et
fervente prière:

«Santa Maria! je suis bien malheureux, depuis que, sous prétexte
d'admirer de plus près nos montagnes, et de peindre--très mal!--des
paysages, un grand Anglais aux poils jaunes, au gousset toujours rempli
de pièces jaunes, vient quotidiennement rôder et s'installer tout près
de ma maison; vous savez bien? là-haut, presque au sommet du Monte
Morello.

«Entre nous, _buona Vergine!_ Je croirais plutôt que ce faux touriste et
mauvais peintre n'en veut qu'à Bianca, ma femme; car il a une façon qui
ne me plaît guère de regarder jusqu'au fond des beaux yeux veloutés de
ma Bianca avec ses vilains yeux couleur d'acier, à lui, cet hérétique!

«_Per Bacco! Santa Madré di Dio!_ si je croyais... quelle belle
_coltellata_ je lui planterais dans le ventre ou entre les épaules!
Mais, je vous en prie, accordez-moi la grâce de m'aider un peu. Il y a
des choses qui feraient si bien l'affaire de ce maudit; tenez: quatre ou
cinq membres de cassés dans un précipice, ou bien une bonne petite
avalanche par dessus sa tête, un coup de sang, une colique de plomb, le
stylet d'un _signor bandito..._

«Ah! _Vergine santisima!_ écoutez ma prière! écoutez le _povero_
Giuseppe, et il vous offrira encore de beaux cierges et vous récitera de
pieuses «neuvaines!»

                                           *
                                         * *

Ces litanies, très sincères, avaient beau procurer une consolation
momentanée au mari jaloux de la coquette Bianca; au retour précipité de
ces pèlerinages, Giuseppe, réconforté, plus calme, avait beau ressentir
enfin le soulagement de pouvoir un peu se raisonner, se répéter qu'en
somme, si belle, si désirable qu'elle fût, avec sa peau ambrée, sa
taille splendide, ses lèvres pourpres, Bianca, la rieuse, ne méritait
pas d'être, à bon droit, soupçonnée; qu'après tout, elle avait plutôt
raison de se montrer gracieuse et attrayante... vu que les écus de
l'Anglais, sortant tout seuls de leur gousset, pour le moindre service,
pour quelques fruits, une tasse de lait de chèvre, une hospitalité
momentanée quand il faisait mauvais temps, n'étaient pas à dédaigner par
cette épidémie toujours croissante de lourds impôts.

... Giuseppe n'était plus... le Giuseppe d'autrefois!

--Ah! autrefois! jeune et joyeux, fort et beau, libre chez lui, amoureux
naturellement artiste, il n'avait pas son pareil pour chanter, cheveux
au vent, par la montagne.

Sa voix chaude et vibrante réveillait tous les échos.

On pouvait l'entendre jusqu'aux grands sapins noirs rigides dans les
brumes balayées des tourmentes, et même plus haut encore, tout à fait
aux dernières cimes où la neige, sur les rochers sombres, ressemble aux
blanches dentelles qui couronnent les fronts des veuves.

Maintenant tout cela était fini! Dans l'air pur, les échos les plus
proches, ceux du _Monte Morello_, du _Poggio-Incontro_, du _Monte
Pilli_, de la chaîne du _Casentino_, du Monte _Sinario_ et des _Monts de
Pistoja_, ne répétaient plus que des psalmodies de cloches plaintives,
ou, très lointaines, des sonneries militaires mélancoliques aussi, comme
toutes les musiques militaires d'Italie, pleines d'une vieille poésie
très impressionnante... On n'entendait plus la voix de Giuseppe.

Maintenant même, si, parfois, le grand mulet noir avait la
malencontreuse idée de troubler, par ses braiements vigoureux, le
silence des sentiers escarpés et les sombres méditations de son
conducteur; et pan! et v'lan! les coups de bâton pleuvaient... comme si
c'eût été sur le dos d'un hérétique et séducteur anglais aux poils
jaunes!

N'est-ce pas aussi que les Anglais «comme il faut», qui veulent
s'occuper sérieusement de peinture, au pays des Médicis, se trouvent et
se rencontrent dans les musées _Pilli_ et _Uffizzi_, et non pas comme au
retour de Giuseppe, ce soir de décembre-là, au fond de la modeste
demeure de Giuseppe, en tête à tête, une fois de plus, avec Bianca...
sous prétexte qu'au dehors il commençait à pleuvoir? Allons donc!

Et, si,--d'un rire épais et goguenard,--ces insolents buveurs de gin se
mettent à vous rire au nez, lorsque, pour devancer une demande imminente
d'explication, Bianca, très rusée, intervertit les rôles, se pose la
première en interrogatrice de mauvaise humeur, en ménagère économe et
jalouse:

--Giuseppe! Je n'aime pas que vous arriviez si tard!... Est-ce une femme
qui vous retient ainsi, chaque fois, maintenant que vous allez à la
ville? ou perdez-vous votre temps et votre argent à jouer et à boire?...

Si, surtout, au moment où l'on obéit humblement à la voix de la compagne
aimée, où l'on s'excuse et rend franchement des comptes, au lieu d'en
demander:

--_Cara mia!_ eh bien, oui! j'ai fait des dépenses: j'ai fait brûler un
nouveau cierge, un cierge haut comme cela, devant l'autel privilégié de
l'_Annunziata_, pour une intention particulière... pour notre bonheur!

Si, alors que Bianca, superstitieuse comme toute belle sinon bonne
Florentine, se contente d'esquisser une moue silencieuse, ces
protestants sacrilèges, installés à califourchon sur une chaise au coin
de votre foyer, vont jusqu'à vous proférer des outrages et des
blasphèmes...

N'a-t-on pas le droit, en Italien toujours impénétrable, toujours
souriant d'un mystérieux sourire, et conservant, malgré toute émotion,
le même visage d'une pâleur mate, n'a-t-on pas même «le devoir» sacré de
regarder de tels hommes, à la dérobée, avec une flamme qui vous jaillit
de la prunelle, pareille à l'éclair d'un diamant noir... et de murmurer
sourdement entre ses dents serrées:

«A la première occasion, cela se paiera!»

                                           *
                                         * *

La bonne occasion pour Giuseppe se présenta trois jours après.

Une fantaisie avait pris l'Anglais d'aller assister d'abord à un lever
de soleil sur la pointe la plus élevée du Poggio; puis de visiter,
là-haut, entre ces pics neigeux, deux grottes connues seulement de
quelques montagnards. Giuseppe, naturellement choisi pour guide,
racontait des merveilles de ces cavernes; mais l'accès en était assez
difficile; il fallait avoir bon pied, bon oeil, et le mépris du vertige:
car elles étaient creusées au flanc de rochers à pic au-dessus d'un
abîme... et on n'y pouvait descendre qu'à l'aide d'une corde à noeuds
longue d'une trentaine de mètres.

... Arrivés de grand matin au sommet solitaire du _Poggio_, sous les
étoiles pâlissantes, les deux hommes commencèrent par jouir longuement
du spectacle grandiose offert à leurs yeux: l'aurore sur les
montagnes... C'était admirable, c'était sublime!

Plongés, chacun, dans une contemplation religieuse et de graves
rêveries, ils n'échangèrent que très peu de paroles, jusqu'au moment
où--le soleil déjà un peu haut, le ciel toujours sans nuage,--Giuseppe
installa solidement sa corde, et descendit le premier aux fameuses
cavernes.

Qu'avait-il donc, Giuseppe? il était tout drôle, à présent...
Frileusement drapé dans son manteau sous lequel, d'un geste brusque, il
portait par instants la main, on eût dit qu'il respirait avec peine,
comme s'il eût eu un poids énorme sur la poitrine, comme s'il eût
éprouvé le besoin de se rafraîchir tout le sang, à la façon dont, aux
lendemains d'ivresses, les matelots hument les vents du large.

C'est que, lestement descendu à son tour, «l'_autre_» était alors si
facile à «_supprimer_», l'autre, l'Anglais haï, qui poussait des
«hurrah» d'enthousiasme sous ces excavations merveilleuses, hautes comme
des voûtes de cathédrale, illuminées mieux que de reflets de vitraux,
par des flamboiements de glaçons, des étincelles de givre, des
stalactites miroitant dans une grande coulée de blond soleil...

D'un coup de couteau! c'est si sûr, un bon couteau, bien emmanché au
bout d'un bras robuste: malheureusement cela a l'inconvénient de se
voir... sur un cadavre.

Une forte poussée au bord du précipice vaudrait peut-être mieux? cela
«l'_aiderait_» à se briser le crâne, en bas, sur les rochers: pourtant,
aussi, on saurait qu'il était venu dans ces parages avec Giuseppe; il y
aurait enquête sur enquête; or, Giuseppe, par suite de certains petits
péchés de contrebande, avait une sainte horreur des «carabiniers».

Ces considérations, plus ou moins intéressées, le décidèrent à regrimper
le long de sa corde à noeuds, à regret... sans s'être offert la
satisfaction de remonter seul... C'était vraiment dommage!... Quel beau
coup manqué!... Soudain, au moment même où il remettait le pied sur la
terre ferme, une idée de génie lui vint.

Il se pencha, s'agenouilla et tira son couteau.

L'Anglais qui remontait tranquillement, à la force des poignets, et se
trouvait au milieu de son ascension, sentit une brusque secousse qui le
fit osciller.

--Aoh! attention! cria-t-il rudement.

Le reste des paroles qu'allait prononcer le malheureux s'arrêta dans sa
gorge: en levant les yeux, il venait de voir Giuseppe darder sur lui des
yeux féroces, ricaner d'un rire mauvais, le couteau grand ouvert, à deux
doigts de la corde.

--_What?_

--Ce qu'il y a! _povero imbécille!_ il y a que c'est mon tour de rire!
s'écria le montagnard. Tu t'es moqué de moi, plusieurs fois, n'est-ce
pas? eh bien, je te tiens maintenant!

--Giuseppe!

--Pas de Giuseppe! Oui, tu t'es moqué de mes cierges à la madone, il n'y
a pas longtemps; tu as blasphémé comme un païen, comme un chien que tu
es... Ici tu es pris!... Ne bouge pas ou je coupe!

Terrifié, le pauvre excursionniste jeta un regard au-dessous de lui, et
sentit que ses cheveux se dressaient d'effroi sur sa tête... A une
profondeur insensée, comme en des lacs de brouillards tièdes, des roches
noires surgissaient...

--Giuseppe! fit-il d'une voix qui devenait involontairement suppliante.

--Ah! tu as peur! tu as raison d'avoir peur; tiens, si je coupais, comme
ceci, vois-tu?

--Grâce! je paierai...

--Je ne veux pas de tes écus.

--Alors, quoi?

--Écoute.

--Yes! j'écoute...

--Tu vas me _jurer_ de faire brûler, demain, devant la madone de
l'Annunziata, le plus gros cierge qu'aura la vieille marchande assise à
la porte de l'église.

--Mais je ne suis pas...

--Veux-tu que je coupe? Je sais bien, _per Bacco!_ que tu n'es qu'un
impie. N'essaie pas de monter, sinon...

Et le terrible couteau esquissait dans l'air une impitoyable entaille.

--Yes! yes! je jure!

--Et tu ne m'ennuieras pas après, ni moi, ni ma femme, Bianca, ma
femme... à... moi... à moi seul! comprends-tu, _imbécille_. Tu ne te
plaindras à personne... Jure sur ce que tu as de plus sacré, ou bien...

--Je jure! Yes!

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur!

--C'est dit! Si tu me trompes... regarde!.... Je te retrouverai...

L'Italien fit le signe de la croix avec son couteau.

Le lendemain, vers huit heures du matin, les fidèles qui, tout en se
tenant très mal, égrenaient bruyamment des chapelets, dans l'église de
l'Annunziata, regardaient avec quelque surprise un grand jeune homme,
vêtu d'un complet à carreaux, ayant l'allure et la physionomie d'un
Anglais, qui allumait, devant la statue miraculeuse de la Vierge, un
cierge de cire jaune plus gros que le bras.

Non loin de là, adossé à la grille de la chapelle mortuaire des
_Falconieri_, une main sous sa cappa, un grand Italien bronzé échangea
avec ce pieux personnage un léger salut d'intelligence et d'approbation.

Le samedi suivant, le même Anglais était à Brindisi et prenait le
paquebot pour le Caire.

Depuis, Giuseppe a recouvré sa belle humeur et sa voix sonore... Il
chante avec tant d'entrain que Cherubino, le mulet noir, en oublie la
longueur des sentiers escarpés, et bat allègrement la mesure sur les
rochers avec ses fers terminés en griffes recourbées...

Pierre Duo.



[Illustration: LE VOYAGE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Réception au
château de Pau: les Basques de la vallée d'Ossau offrant à M. Carnot une
paire de petits sabots enfermés dans un écrin.--D'après un croquis de
notre envoyé spécial, M. Clair-Guyot.]



[Illustration: LES FÊTES UNIVERSITAIRES DE LAUSANNE 1. Le cortège des
professeurs se rendant de la cathédrale au théâtre.--2. Le cortège des
étudiants.--3. Sur le Haut-Lac.--4.--La cantate exécutée devant le
palais fédéral. 5.--Sortie du banquet de la Halle-au-Blé.--D'après des
instantanés de M. Henriau, notre envoyé spécial.]



LES BUREAUX DE PLACEMENT

(Suite et fin)

Il y a peu de chose à dire au sujet de la petite bourgeoisie et du petit
commerce qui cherchent des bonnes à faibles gages, entre 20 et 25 francs
par mois.

Ceux-là s'adressent de préférence à une catégorie de bureaux de
placement intermédiaires, dont nous présentons ici un des directeurs.

Nous sommes rue du Jour, chez le père Lambinet, directeur d'un bureau
honnête et tranquille. Pendant une accalmie le père Lambinet a laissé le
bureau seul et il descend lui-même, le pinceau à colle d'une main, le
papier gribouillé de l'autre, coller sur sa tôle rouge une petite
modification, une bonne phénix dont on a immédiatement besoin dans une
maison bien du quartier Mouffetard!

[Illustration: Une modification.]

La bonne phénix, on peut la voir un peu plus loin. C'est la femme de
confiance, entre deux âges, un peu alourdie déjà, mais robuste encore,
et honnête; souhaitons-lui d'entrer en place, à la grande satisfaction
du père Lambinet.

Celle-là n'appartient pas seulement à la catégorie des bonnes proprement
dites, mais bien plutôt à celle des _femmes de ménage_, milieu curieux
encore celui-là, mais plus mobile, moins saisissable, l'espèce étant
nombreuse aussi, et plus disséminée.

Elle ne fait pas, en effet, partie intégrante d'un ménage; cheval de
renfort plutôt que bonne, elle fait les gros ouvrages dans deux ou trois
maisons et est payée à l'heure et non au mois.

Elle n'est pas non plus du ressort absolu du bureau de placement, mais
se place surtout par intermédiaires, racontars et recommandations de
voisinage, et confine par instants à la garde-malade dont, pendant les
nombreux chômages auxquels elle est sujette, elle prend la place et
l'emploi.

C'est un type de transition comme la gouvernante dont nous parlerons
tout à l'heure.

Mais nous n'avons pas fini, et il nous faut encore dessiner quelques
silhouettes aperçues au vol dans les bureaux de placement. Fixons-les:

D'abord la fille fraîchement arrivée de sa province et dont le
déballage, comme dit le prospectus d'une agence, a lieu le vendredi.

Pourquoi le vendredi? Mystère et cuisine apparemment.

Voyez-la, elle vient pour se placer d'abord comme bonne à tout faire, à
10, 15 ou 20 francs par mois, pour apprendre le métier.

Notre dessin nous la montre rougeaude et poupine, les dents blanches
derrière de grosses lèvres rouges, le nez camard, l'air ahuri, avec de
petits yeux enfoncés dans la graisse des joues; les cheveux drus sont
plantés bas sur le front.

Qui sait ce qui se passe dans ce peu de cervelle? C'est la bécasse,
proie facile qui fournira la victime des drames passionnels de bas
étage. Plusieurs motifs ont pu la pousser à venir à Paris: d'abord une
vague curiosité, un appétit de la grande ville; peut-être aussi pour y
oublier des peines de coeur; à moins que dans une situation déjà...
compromettante, elle ne soit venue pour se soustraire à la colère des
siens. Tels sont, en effet, les trois raisons qui décident en général
les filles à quitter leur pays; quelques-unes cependant le quittent avec
l'idée délibérée de mal tourner et de s'amuser; le plus petit nombre
avec celle de ramasser de l'argent et d'économiser.

A côté de la fille nouvellement débarquée et bête, nous voyons le valet
de pied depuis longtemps déjà arrivé et _dans le bateau._

La véritable _ficelle_ du métier. _Monsieur avait un caractère stupide_:
de quel air dédaigneux ne laisse-t-il pas tomber du bout de ses lèvres
blêmes cette phrase qui renferme tout un monde de mépris de caste et de
rancoeurs! pourquoi n'est-ce pas lui qui est le maître au fond?

Et il va, de maison en maison, toujours fier, dédaigneux et ficelle.
C'est le coq de la profession.

Dans les immenses casernes du boulevard Malesherbes où les filles sont
nombreuses, il règne en maître dans le poulailler du sixième étage sous
les combles.

[Illustration: Femme de confiance.]

[Illustration: Fraîchement arrivée de province.]

[Illustration:--Monsieur avait un caractère stupide.]

Un bon type maintenant, pour finir: le cordon bleu.

C'est la femme arrivée du métier. On a vu, plus haut, la filière qu'elle
a suivie. Elle est à la cuisine ce que le vieux brisquard est au
régiment, elle en connaît tous les «fourbis». Trente-cinq ans de gratte
ou d'anse du panier ont arrondi son pécule, son but maintenant est de
rentrer chez elle, et d'instinct elle épousera un gendarme, lui aussi
cantinier retraité.

Qui de nous ne l'a pas rencontrée endimanchée? reconnaissable à ses
moustaches, à sa figure cuite par le coup de feu, au nez épais,
hypertrophié, variqueux, grâce à la chaleur et au vin? Bonne femme au
fond, sensible, et qui rendra sûrement heureux l'élu de son coeur.

Nous avons à dessin omis de parler de la gouvernante; elle est en effet
une espèce à part et n'appartient que de loin au personnel domestique
avec lequel elle est d'ailleurs en perpétuelle rivalité. Ni chair ni
poisson, tient le milieu entre l'institutrice et la femme de chambre,
mal vue au reste par les deux. Sujet perpétuel de discussions entre le
maître qui veut l'imposer à l'office et ce dernier qui la repousse avec
énergie.

Nous en avons fini avec les bureaux de placement et les figures que l'on
y rencontre. Un mot encore pour classer le monde de l'antichambre par
ordre de mérite et par nationalité.

La Française, très recherchée, très demandée partout, très vive,
intelligente, propre et honnête, n'a qu'un défaut: chère, et puis, en
général, célibataire et sans enfants qu'elle n'aime pas et ne sait pas
soigner. Très demandée, avons-nous dit: une exception cependant pour la
Bretonne et la Provençale, toutes deux d'une propreté intermittente, et
pour la Parisienne, à l'index à cause de sa coquetterie.

Puis viennent: l'Alsacienne, archi-travailleuse, un vrai cheval, probe
et honnête, mais au coeur trop tendre malheureusement. A bientôt autant
de pays que de places, sans compter trois cousins et un fiancé, tous
militaires d'ailleurs, en souvenir de l'Alsace, pays de garnison;
l'Allemande, que l'on prend en général à cause de la langue et surtout
pour soigner les enfants, ce qu'elle fait à la perfection; l'Anglaise,
que par contre l'on refuse partout avec obstination, d'un placement
ultra-difficile; c'est la bonne de luxe que l'on ne prend que par chic
et par genre, mais qui, paresseuse comme un loir, ne rend aucun service
dans la maison quand elle n'a pas la prétention de se faire servir; la
Suissesse enfin, la reine, la perle des domestiques, le phénix qui
réunit toutes les qualités, la joie du bureau de placement qui en écoule
toute l'année tant qu'il en veut; c'est le plus beau fleuron de sa
couronne, celle qui lui rapporte le plus.

Hacks.



[Illustration: Cordon bleu.]



LA GRÈVE DES EMPLOYÉS D'OMNIBUS

[Illustration: Ceux qui ont profité de la grève.]

[Illustration: Les rôles renversés.]

[Illustration: Cocher réglementaire.]

[Illustration: Cocher improvisé.]

[Illustration: Conducteur.]

[Illustration: Souvenir de l'Exposition universelle.]

[Illustration: En détresse.]

[Illustration: Mme WEISS]



L'AFFAIRE D'AÏN-FEZZA

Les annales judiciaires ne renferment pas beaucoup de causes célèbres
comme celles que la cour d'assises d'Oran examine en ce moment.
L'empoisonneuse d'Aïn-Fezza, Mme Weiss, est digne de rester légendaire.

On connaît les faits: Mme Weiss, femme de l'administrateur de la commune
d'Aïn-Fezza, est accusée d'avoir versé à son mari du poison que lui
fournissait son complice, un ingénieur du chemin de fer de Bel-Abbès à
Tlemcen, M. Roques.

Elle a essayé de s'empoisonner elle-même quand on est venu la chercher
pour la conduire en prison; puis elle a songé à se défendre. Elle dit
maintenant quelle a cédé à sa passion fatale pour son amant. On sait
que, lorsque tout fut découvert, celui-ci était en Espagne. C'est là
qu'il fut arrêté et qu'il se fit justice pour échapper à la cour
d'assises.

Lui mort, Mme Weiss a beau jeu pour rejeter la responsabilité du crime
sur le séducteur. Elle n'y manque point. Elle a rédigé des mémoires et
des notes, où brillent de réelles qualités littéraires à côté d'une rare
inconscience morale. Elle a raconté ses antécédents, sa jeunesse cahotée
dans une éducation douteuse, parmi des compagnons ou des compagnes que
préoccupait surtout le plaisir.

Les psychologues ne perdront rien aux débats de cet intéressant procès
qui met toute l'Algérie en émoi. Mme Weiss attend le verdict avec une
crânerie qui ne se dément point. Son mari s'est retiré en France avec
ses enfants.



[Illustration: M. ROQUES]



[Illustration: Le barrage de Venette, près Compiègne, où a eu lieu
l'accident du yacht «le Ryssel».--Phot. Benoît.]



[Illustration: L'épave du torpilleur «Edmond-Fontaine», abordé par le
«Surcouf» à l'entrée de Cherbourg. D'après une photographie de M. Jules
Desrez, de Cherbourg.]



LE VÉLOCIPÈDE

Dans l'hygiénique évolution sportive à laquelle nous assistons en France
depuis quelques années, le vélocipède tient une place de plus en plus
importante que ses détracteurs eux-mêmes sont obligés de lui
reconnaître.

Aucun sport n'a grandi plus soudainement, tout en ayant eu à lutter pied
à pied comme lui contre la routine et le parti-pris. Il n'en est pas non
plus dont les premiers adeptes aient plus courageusement travaillé en
vue de la victoire finale, sous les railleries parfois acerbes d'un
public toujours porté à trouver ridicule ce qui est nouveau.

Tout le monde sait ce qu'est un vélocipède, en a vu au moins un, à un
parent ou à un ami qui a «osé» devenir cycliste; et ceux qui ne vélocent
pas encore se demandent souvent, en voyant passer une de ces élégantes
machines modernes ou en lisant un fait-divers vélocipédique à sensation,
pourquoi eux aussi ne deviendraient pas vélocipédistes.

Ce qu'on ignore, à moins d'être un sportsman pratiquant et bien au
courant des choses du cycle, ce sont les côtés quasi-techniques de la
vélocipédie, les plus intéressants à mon avis. Autant de sujets divers
sur lesquels on pourrait écrire des volumes et que je vais essayer de
résumer le plus brièvement possible dans le cadre restreint de cet
article.

Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, le vélocipède est d'origine
assez ancienne, et fut inventé chez nous.

Le premier parut en France, sous le Directoire; il y aura donc bientôt
un siècle. On l'appelait célérifère ou draisienne, du nom de son
inventeur, le baron Drais de Sombrun.

[Illustration: Célérifère ou Draisienne.]

Construit en bois, il se composait de deux roues basses, reliées entre
elles par une pièce horizontale sur laquelle s'asseyait le cavalier,
L'instrument, très lourd dans sa grossière simplicité, n'avait point de
pédales. Le cavalier l'enfourchait et, du bout des pieds, frappait le
sol en arrière, alternativement à droite et à gauche, ce qui faisait
avancer l'appareil.

Il eut une vogue réelle quoiqu'il ne servît que sur plaine ou en
descente et dut faire surtout le bonheur des savetiers de l'époque,
grâce à l'usure des semelles de ceux qui le montaient.

En réalité, c'était le premier pas--le seul qui coûte, assure-t-on.

Au premier engouement succéda une assez longue période de marasme.

On pouvait croire le vieux célérifère à tout jamais disparu, lorsqu'en
1855 le serrurier Michaux--sujet de statue pour l'avenir!--un Français
encore celui-là, eut l'ingénieuse idée d'adapter deux pédales à la roue
de devant.

[Illustration: Le vélocipède en bois.]

Le vélocipède moderne était enfin trouvé dans sa forme encore
rudimentaire mais définitivement pratique.

Les perfectionnements furent dès lors incessants.

Ce n'est toutefois qu'en 1867, après l'Exposition, que la nouvelle
vélocipédie fit un pas sérieux en avant. A Paris, la vogue reprit; le
prince impérial véloça aux Tuileries, plusieurs «athénées» de location
vélocipédique furent ouverts en province, notamment à Marseille.

Puis vint la guerre de 1870-71 qui permit aux Anglais de s'emparer de
l'invention française et de la perfectionner à leur profit.

Le résultat de ces perfectionnements ne se fit pas longtemps attendre et
dès 1872 apparurent, venant d'Angleterre, les premiers bicycles en fer
_plein_, à roues déjà très inégales de diamètre.

L'année suivante, un fabricant de Paris les copia et en 1874 un autre
fabricant français établi à Tours inventa la fameuse jante _creuse_ en
acier. Il réussit à construire ainsi un grand bicycle de 1 m,40 du poids
extraordinaire de 0 kil. 500 que les Anglais s'empressèrent de lui
acheter, dit-on, mille francs.

Le merveilleux principe, non breveté, de la jante creuse passa ainsi, à
son tour, chez nos voisins.

Les lourds bicycles de 25 à 30 kilog. à roues presque égales, à
frottement mal ajustés et grinçants, étaient dès lors démodés et les
jantes, après avoir été successivement entourées de corde tressée ou de
cuir pour amortir la trépidation, étaient maintenant garnies de
caoutchouc, de ce fameux caoutchouc qui révolutionne toute l'industrie
vélocipédique depuis quelques mois, ainsi qu'on le verra plus loin.

La grande roue prit des proportions gigantesques; la petite roue de
derrière devint lilliputienne. Le bicycle--vélocipède le plus élégant de
tous--fut le roi du jour.

Il restait cependant un grand progrès à accomplir encore. Le bicycle,
très élégant dans ses formes esthétiques, était dangereux et difficile à
monter à cause de sa hauteur. Le tricycle d'alors, très lourd et très
disgracieux, était trop fatigant.

On chercha un moyen terme et on le trouva.

C'est vers 1885 qu'apparut la fameuse bicyclette à chaîne horizontale et
à roues égales, instrument merveilleux de légèreté et d'élégance qui
sillonne par milliers nos routes aujourd'hui.

Le développement de la vélocipédie fut alors immense.

On peut dire que l'invention de la bicyclette a complètement
révolutionné le cyclisme en permettant aux personnes de tous les âges de
pratiquer le sport sans les dangers du _grand bi_ ni les fatigues de
l'ancien _tri_.

A vrai dire, ce grand succès a été aidé dans une certaine mesure par les
perfectionnements considérables du tricycle devenu aujourd'hui beaucoup
plus léger et gracieux.

Enfin, dernière transformation, toute récente celle-là, qui provoque
presque une crise dans la fabrication des cycles, les caoutchoucs ont
été complètement modifiés depuis le commencement de l'an dernier.

Au lieu des minces bandes de gutta couvrant à peine des jantes très
étroites, on voit surgir depuis quelques mois des vélos à caoutchoucs
énormes qui ressemblent parfois à des bouées de sauvetage!

Caoutchoucs _pneumatiques_ et caoutchoucs _creux_ ou _coussins_ (en
anglais _cushion tyres_), tels sont les noms des nouveaux systèmes, tous
les deux d'invention anglaise.

[Illustration: Coupe du caoutchouc pneumatique.]

Le caoutchouc pneumatique Dunlop (du nom de l'inventeur, M. Dunlop de
Belfast) est le premier et le plus connu. C'est un tube flexible de
caoutchouc pur (D) épais de 2 millimètres, d'environ 37 millimètres de
diamètre et coupé d'une longueur égale à la circonférence de la roue à
laquelle il doit être appliqué. Ce tube est fixé dans un second tube de
toile (C) pourvu d'ailes (C') qui permettent de le fixer à la jante (G).

Une soupape à air (E) ayant été adapté et les extrémités du tube ayant
été réunies, une enveloppe extérieure de caoutchouc (A) de 10
millimètres d'épaisseur vers son milieu et de 2 millimètres sur les
côtés est cimentée avec la toile qui enferme le tube et s'étend sur ses
bords. Enfin, une autre couche de toile est collée à la jante pour
assurer le tout et lui donner un aspect convenable.

[Illustration: Bicyclette à caoutchoucs pneumatiques.]

Le cycliste gonfle le caoutchouc pneumatique au moyen d'une petite pompe
à air _ad hoc_ qu'il porte avec lui et qui s'adapte à la soupape.

Le caoutchouc creux dans sa forme primitive la plus simple se compose
d'un tube de caoutchouc traversé dans toute sa longueur par un canal
plus ou moins circulaire.

[Illustration: Bicyclette à caoutchoucs creux.]

Ce vide intérieur permet au caoutchouc de se déplacer rapidement sous
une charge, particulièrement lorsqu'il passe sur les inégalités de la
surface d'une route; il le rend plus élastique que le caoutchouc plein.

Le caoutchouc creux est moins gros et, partant, moins disgracieux que le
pneumatique. Sa moyenne est de 25 à 40 millimètres.

Les opinions des cyclistes sont fort partagées sur les avantages et les
inconvénients des deux systèmes, et il est bien évident qu'on en est
encore à la période des tâtonnements.

Au pneumatique paraît appartenir l'avenir, mais lorsqu'il aura subi
certains perfectionnements qui l'empêcheront de crever--inconvénient qui
a déjà disparu dans une notable mesure, surtout pour les pneumatiques de
route, plus solides que ceux de course. Actuellement, le pneumatique est
le meilleur caoutchouc pour la course, et le creux pour la route, tout
bien considéré.

Le poids de la machine se trouve forcément augmenté par l'adaptation de
ces nouveaux caoutchoucs; mais on peut presque entièrement regagner la
différence en construisant la partie métallique avec plus de légèreté
et, somme toute, l'ensemble du véloce est beaucoup plus protégé contre
les trépidations--cause principale d'usure--que dans les anciennes
machines.

Les résultats obtenus avec les caoutchoucs creux ou pneumatiques sont
d'ailleurs magnifiques.

Sur de bons terrains, ils donnent, à effort égal, une augmentation de
vitesse sensible, mais où leurs avantages sont inappréciables, c'est sur
les routes mal pavées où le vélocipédiste était le plus souvent obligé
de mettre pied à terre et où il peut aujourd'hui rouler confortablement.

[Illustration: Le grand bicycle.]

La forme des cycles modernes varie à l'infini. Elle peut cependant se
ramener aux principaux types suivants:

Le grand _bicycle_, cité plus haut, le plus beau de tous, mais qui
disparaît de jour en jour depuis l'apparition de la bicyclette.

[Illustration: Bicyclette à cadre.]

La _bicyclette_, dont le corps est formé d'un cadre ou d'un tube droit,
et dont les roues ont en moyenne de 65 à 85 centimètres de diamètre.

[Illustration: Bicyclette à corps droit.]

Le _tricycle_ perfectionné à roues basses et de diamètre égal ou à peu
près (70 à 90 centime environ).

[Illustration: Le tricycle perfectionné.]

[Illustration: Tricycle tandem.]

Le _tandem_, machine à deux places situées l'une derrière l'autre, comme
le nom l'indique. Le tandem remplace très avantageusement le vieux
sociable à places latérales. C'est le cycle familial.

La _triplette_, machine à trois places, également longitudinales. La
triplette a 4 roues; montée par trois hommes bien entraînés, elle peut
atteindre sur route de très grandes vitesses.

Enfin, le _monocycle_ a une seule roue, instrument de pure adresse qui
n'a rien de sportif, mais sur lequel certains acrobates font des
merveilles d'équilibre.

En somme, la bicyclette et le tricycle sont de beaucoup les modèles les
plus en usage.

On monte beaucoup plus celle-là que celui-ci; mais le tricycle qui est
chaque jour perfectionné ne paraît pas devoir complètement disparaître
comme est en voie de le faire le grand bicycle.

Tous les deux ont leurs qualités et leurs défauts.

La bicyclette est préférable pour les promenades et les petites
excursions rapides, c'est-à-dire dans les neuf dixièmes des cas. Le
tricycle vaut mieux pour les longs voyages qui exigent un bagage
important et une allure régulière.

Leur marche est fort différente; mais à la fin d'une longue journée de
route bicyclettiste et tricycliste arriveront ensemble à l'étape, sans
plus de fatigue l'un que l'autre.

                                           *
                                         * *

La bicyclette et le tricycle sont munis d'une chaîne Vaucanson engrenant
deux pignons d'inégal diamètre. Le grand pignon est actionné directement
par les pédales et le petit actionne à son tour la ou les roues
motrices, de sorte que pour un tour de pédale on fait plus d'un tour de
roue.

Cette différence entre les deux rotations s'appelle multiplication de la
machine.

Une bicyclette multipliée par exemple à 1 m. 50 et qui a une roue
motrice de 70 centimètres de diamètre avance donc en réalité comme si
cette roue avait 1 m. 50 de diamètre.

On croit généralement qu'il suffit d'augmenter le développement de la
roue motrice pour accroître la vitesse de marche: ce serait vrai si la
force humaine n'était pas limitée de telle sorte que plus l'espace
parcouru par tour de pédale augmente, plus l'effort à exercer s'accroît,
au point de dépasser bientôt les forces musculaires du vélocipédiste.

En pratique, on ne multiplie généralement pas une machine de course
au-delà de 1 m. 70 et une machine de route au-delà de 1 m. 60,
c'est-à-dire que la machine avance de 5 mètres environ à chaque tour de
pédales, le développement de la circonférence étant d'un peu plus de
trois fois le diamètre.

Quant à la vitesse de marche, elle est extrêmement variable, selon la
force du veloceman, son degré d'entraînement, l'état des routes, le
profil du terrain, etc., etc. En course, on est arrivé à soutenir
pendant trois heures une vitesse de 32 kilomètres à l'heure, mais il
s'agit ici de pistes spéciales, et sur route ordinaire la vitesse des
velocemen, même les plus exercés, se réduit sensiblement. Cependant,
nous venons de voir Mills, vainqueur de la grande course de Bordeaux à
Paris, effectuer en 26 h. 35 m. le trajet de 577 kilomètres entre ces
deux villes, soit une vitesse de 21 kilom. 750 m. à l'heure, obtenue sur
un terrain détrempé et malgré une pluie presque continuelle.

Hâtons-nous d'ajouter que ce sont là des vitesses extraordinaires,
obtenues à la suite d'un entraînement tout spécial, auquel peuvent seuls
se soumettre de véritables bicyclistes professionnels. L'amateur qui
croirait pouvoir obtenir d'emblée de tels résultats s'exposerait aux
mêmes mécomptes qu'un cavalier qui voudrait voyager au train d'un cheval
de course. Dans les conditions ordinaires, on obtient facilement douze à
quinze kilomètres à l'heure et l'on peut, à cette allure, faire sans
fatigue exagérée soixante à cent kilomètres par jour, ce qui est déjà un
résultat suffisant pour assurer au vélocipède une supériorité
considérable sur le cheval attelé ou monté.

C'est là qu'est l'avenir réel du cyclisme. C'est le côté du sport vers
lequel inclinent déjà avec raison les neuf dixièmes des vélocipédistes.

Le tourisme vélocipédique a, lui aussi, ses difficultés, et, si les bons
coureurs sont rares, les vrais touristes le sont également.

Marcher devant soi, pendant quelques heures, voire même quelques jours,
sur des routes connues et faciles, est assurément fort agréable. C'est
même ce qui motive le succès énorme du véloce, et ceux qui n'ont jamais
goûté ce plaisir de l'excursion vélocipédique ne sauraient en deviner
tous les charmes.

Mais partir pour un long voyage qui doit durer des semaines ou des mois,
en pays qui ne sont guère fréquentés que par les paysans qui les
habitent; emporter avec soi armes et bagages; savoir voyager
intelligemment au lieu de manger aveuglément de la route, si j'ose
m'exprimer ainsi: tout cela demande des qualités spéciales au moins
aussi méritoires que celles du coureur sur piste.

Nous citerons, parmi les voyages qui ont eu le plus de retentissement
dans le monde du sport par le choix et les obstacles naturels de
l'itinéraire, celui que M. Maurice Martin, du journal français _Le
Véloce-sport_, fit l'été dernier pour ce journal à travers les montagnes
du Cantal, des Cévennes, de la Savoie, de la Suisse et des Vosges.

M. Maurice Martin a ainsi parcouru en pays constamment accidenté 3,126
kilomètres, soit en ligne droite à peu près la distance vélocipédique de
Paris à Saint-Pétersbourg. Le voyage a duré 73 jours, dont 38 jours de
marche effective, soit une moyenne quotidienne de 81 kilomètres, chiffre
le plus recommandable pour le tourisme qui veut être intelligemment
pratiqué.

Le vélocipède est un merveilleux instrument, un courrier fidèle et
rapide, presque aérien dans sa gracieuse légèreté, et, depuis la
disparition des diligences d'antan, c'est bien le seul explorateur de
nos belles routes de France si délaissées aujourd'hui.

Très critiqué jadis au point de vue médical, il l'est beaucoup moins
aujourd'hui, depuis que de nombreux médecins n'ont pas craint de le
pratiquer eux-mêmes et de le conseiller comme un excellent exercice de
plein air.

Ainsi que je le disais au début de cet article, il y est désormais
définitivement implanté, et ceux qui croyaient à un engouement passager,
à une mode, s'aperçoivent qu'il y a mieux au fond de ce succès.

En Angleterre, on évalue à 500,000 le nombre des cyclistes, en Allemagne
à 200,000, aux États-Unis à 150,000, en Hollande à 10,000, en Belgique à
10,000, sans compter les autres pays vélocipédiques principaux, tels que
l'Australie, l'Autriche, l'Italie, la Suisse, le Danemark, etc.

En France, on estime à 100,000 environ leur nombre actuel; mais, de tout
les pays, c'est celui où l'accroissement paraît prendre les plus grandes
proportions, car c'est lui qui possède les routes les plus nombreuses,
les meilleures et les mieux entretenues, de l'aveu des étrangers
eux-mêmes. C'est, de plus, un de ceux où l'on commence à comprendre le
mieux la valeur pratique du vélocipède, et où il est le plus employé,
surtout dans les campagnes, par les médecins, ecclésiastiques, notaires,
huissiers, percepteurs, voyageurs de commerce, etc.

La presse vélocipédique universelle ne comprend pas moins de 40 ou 45
organes spéciaux, dont quelques-uns sont très importants.

Parmi les plus connus, je citerai en Angleterre The _Cyclist_ et
_Wheeling_ qui tirent chaque semaine à 60, 70 pages, et même davantage,
et en France le _Véloce-Sport_ également hebdomadaire.

On voit quelle est l'importance de ce nouveau sport tout moderne.

Aucun autre ne saurait mieux réaliser que lui la fameuse formule de
l'agréable dans l'utile.

Course, tourisme, hygiène et patriotisme, tel est son vaste domaine.

L'avenir est au vélocipède.

Paul Verlin.



DE BORDEAUX A PARIS EN BICYCLE

Nous ne pouvions pas rester indifférents à l'événement qui a passionné,
ces jours derniers, le monde vélocipédique et nous donnons ci-contre le
portrait de M. Mills, le champion anglais qui a accompli le tour de
force extraordinaire de fournir une course de 577 kilomètres en 26 h. 31
m.

Parti de Bordeaux le 23 courant à 5 heures du matin, il est arrivé le
lendemain matin à 7 h. 35 à la Porte-Maillot sous une pluie battante qui
l'avait du reste accompagné durant toute la seconde moitié de son
parcours et la photographie que nous reproduisons a été prise dès son
arrivée dans sa tenue de voyage et sur la bicyclette Humber qu'il
montait.

Quoique le champion anglais n'ait voulu convenir d'aucune fatigue
physique, il était visible que cette course de résistance faite dans des
conditions exceptionnelles avait altéré ses traits et qu'il n'aurait pas
pu continuer plus longtemps.

M. Mills n'a pris pendant le voyage que le temps d'avaler quelques
bouchées de viande crue et quelques gorgées de bouillon et ces haltes
n'ont pas dépassé chacune trois minutes. Des entraîneurs qui se
relayaient de distance en distance l'ont accompagne pendant tout le
chemin. Ce sont eux qui devaient, lui aplanir les difficultés de la
route, l'éclairer pendant la nuit, lui céder leur machine en cas
d'accident.

Les nombreuses côtes que l'on rencontre, surtout en approchant de Paris,
ont été gravies à toute vitesse et descendues, à ce qu'il parait, avec
une rapidité vertigineuse, 40 à 50 kilomètres à l'heure, et, à cet
effet, il avait été ajouté à la pédale de la bicyclette un fer recourbé
destiné à maintenir le pied et à l'empêcher de glisser, la machine
n'ayant pas de frein.

Sur les trente-huit coureurs engagés, dix-sept seulement sont arrivés,
le second en 27 h. 50 m., le dernier en 61 heures.

[Illustration: M. MILLS Vainqueur du voyage en bicycle de Bordeaux à
Paris. D'après une photographie de M. Nadar.]



[Illustration: M. TURPIN.--Phot. Tourtin.]

L'AFFAIRE TURPIN

C'est une figure curieuse que celle de l'auteur de _Comment on a vendu
la mélinite_. S'il était né au pays d'Edison, sans aucun doute son nom
serait depuis longtemps dans toutes les bouches et il serai
archi-millionnaire comme son illustre confrère américain. Né en France,
il est aujourd'hui sous les verrous, au secret, au Dépôt!

Rien du type commun de l'inventeur raté. Quarante-cinq ans, de caractère
doux et gai, tel nous le représentent ses amis qu'il a conservés
nombreux et chauds. Fils d'un industriel, licencié ès-lettres, Eugène
Turpin s'adonna d'abord à la fabrication des jouets en caoutchouc. C'est
alors qu'il découvrit les couleurs inoffensives dont l'emploi fut imposé
aussitôt aux fabricants de jouets. Cette importante découverte lui fit
décerner par l'Académie le prix Montyon. Mais avec ce premier succès
commencèrent ses déboires. Les marchands de jouets obtinrent que les
procédés nouveaux de fabrication tombassent dans le domaine public. Il
abandonna la fabrication des jouets: son importante découverte profita à
tout le monde, excepté à lui-même.

Entré comme chimiste chargé des matières explosibles dans une usine de
Saint-Denis, il s'adonna tout entier à des recherches sur les explosifs.
Allant à rencontre des théories scientifiques universellement professées
et admises, il se convainquit bientôt de la fausseté de certaines
données et fut ainsi amené successivement à la découverte de la
panclastite et de la mélinite. Sollicité de toutes parts, M. Turpin,
ainsi qu'il l'affirme dans son livre, voulut conserver à son pays tout
le bénéfice de sa découverte. En 1885, il entra en relations avec le
ministère de la guerre--relations pleines de déboires qu'il expose dans
cette oeuvre de rage: _Comment on a vendu la mélinite_.

La mélinite, rapporte-t-il, devait, dans les intentions du général
Campenon, alors ministre de la guerre, et les siennes propres, être
achetée et assurée exclusivement à la France. Le général Boulanger qui
arriva ensuite au ministère se borna à traiter avec lui pour une durée
de dix mois. A l'expiration de ce délai l'inventeur reprenait possession
de son procédé.

Les expériences officielles, qui eurent un retentissement si grand et si
opportun au moment de l'affaire Schnaebelé, furent concluantes,
puisqu'elles valurent à l'inventeur la croix de la Légion d'honneur.

Le délai de dix mois expiré, continue M. Turpin, le traité définitif ne
fut pas conclu. Après plusieurs années d'attente, il se décida à entrer
en négociations avec la maison Armstrong. C'est au cours de ses
négociations qu'il découvrit le scandale qu'il dénonce dans la seconde
partie de son livre: «La Trahison».

Le détonateur et la fusée inventés par lui pour adapter la mélinite aux
projectiles (dont le ministère de la guerre, seul, avait eu
communication) auraient été livrés dès 1888 à la maison anglaise par un
M. Triponé.

On offrait à M. Turpin 750,000 francs et des intérêts sur toutes les
affaires d'armement qui seraient faites avec ses inventions. Il n'hésita
pas, et rentra en France pour dénoncer la trahison.

Une commission d'enquête fut nommée d'urgence. Elle fonctionna jusqu'en
février: M. de Freycinet a déclaré à la tribune de la Chambre que M.
Turpin «se déroba» aux convocations de la commission. Triponé était
toujours libre. C'est alors que M. Turpin publia le livre qui l'a
conduit au Dépôt.

Cette grave et mystérieuse affaire est aujourd'hui entre les mains de la
justice. C'est à celle-ci de faire la lumière, et il est sage,
croyons-nous, avant de prendre parti, d'attendre qu'elle ait prononcé.

Ajoutons qu'en ces derniers temps M. Turpin avait entrepris
d'importantes études sur la dirigeabilité des ballons en collaboration
avec un de nos principaux ingénieurs aéronautes, M. Gabriel Yon. Il
était sur la voie de nouvelles piles électriques, plus légères que
celles connues jusqu'à ce moment, et qui devaient faire faire un pas
définitif à la question de la direction des aérostats.

F. D.



L'INAUGURATION DE LA STATUE DE BORDA

Le 21 mai, on a inauguré à Dax, en présence de M. Carnot, de ses invités
et des délégués de l'Institut de France (MM. l'amiral Paris et Bouquet
de la Grye), la statue de Borda, le savant marin que Dax honore comme un
de ses illustres enfants et qui vécut de 1733 à 1799. La statue est
l'oeuvre du sculpteur Aubé. Elle montre Borda en uniforme de lieutenant
de vaisseau, debout, dans une attitude pensive. Il tient dans la main
gauche le sextant dont il est l'inventeur. Des acclamations ont retenti
de toutes parts quand, le voile tombé, le bronze est apparu aux yeux de
tous. On a salué le vaillant marin que tous les officiers de la flotte
sont accoutumés à vénérer puisque le vaisseau-école où se forme leur
jeunesse porte le nom de Borda.

Le voyage du président de la République ne pouvait avoir de meilleur
couronnement que cette solennité patriotique.

[Illustration: LA STATUE DE BORDA Inaugurée à Dax par le président de la
République le 24 mai. D'après une photographie de M. Soubaigné.]



LE COEUR DE SITA

_Grand, ballet en trois actes et six tableaux, représenté à
l'Éden-Théâtre._

VALSE LENTE

LIVRET DE M. DE BARRIGUE DE FONTAINIEU.

MUSIQUE DE M. CHARLES DE SIVRY.

[Partition musicale.]



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--_Les tarifs douaniers._--La discussion
générale est close et, il faut le reconnaître, elle a été très
brillante. Les orateurs qui se sont succédé à la tribune ont fait preuve
de compétence, et se sont montrés pour la plupart fort éloquents dans la
défense de leurs idées, au point que protectionnistes et
libre-échangistes triomphaient tour à tour. Mais quand on est arrivé à
l'examen de l'article 1er, celui qui, en réalité, contient toute la loi,
les choses se sont gâtées et on a constaté encore une fois combien il
était plus facile de parler sur des généralités que d'aborder le terrain
pratique. Ce fameux article premier spécifie que, dans ses relations
commerciales, la France aura deux tarifs: un tarif minimum au-dessous
duquel le gouvernement ne pourra pas traiter et un tarif maximum qui ne
pourra être dépassé en aucun cas.

Mais à ce propos a été soulevée une question des plus graves, car il ne
s'agit de rien moins que de savoir si toute la loi présentée en ce
moment au parlement ne constitue pas une violation flagrante de la
Constitution.

En effet, la constitution établit que le pouvoir exécutif a tout pouvoir
pour traiter avec les puissances au mieux des intérêts du pays, sous sa
pleine responsabilité et sous cette réserve seulement qu'il devra faire
ratifier par les deux Chambres les conventions passées avec l'étranger.
Or si la loi sur les tarifs douaniers était adoptée sans modifications
dans les termes où elle est présentée, il en résulterait que le
gouvernement, lié par le tarif minimum, n'aurait plus la liberté
d'action que la constitution a voulu lui assurer.

M. Félix Faure, député du Havre, a signalé cette difficulté dès que
l'article premier est venu en discussion. M. Ribot, qui était plus
particulièrement en cause en sa qualité de ministre des affaires
étrangères, puisqu'il sera chargé de conclure les traités, a répondu au
nom du gouvernement. Dans un discours très diplomatique, le ministre a
dit en substance que le gouvernement tiendra compte des chiffres du
tarif minimum et qu'il en fera la base de ses négociations, mais
cependant sans abdiquer les prérogatives qu'il tient de la constitution.
Et comme les Chambres devront toujours homologuer les traités conclus
par nos négociateurs, le droit du parlement restera entier et sa
politique commerciale pourra toujours prévaloir.

M. Peytral a pris alors la parole et, dans une courte harangue très
substantielle et très logique, il a démontré ce qu'avait de spécieux le
système du double tarif. Il n'est pas douteux, a-t-il dit, que dès les
premières négociations du premier traité de commerce qu'il nous faudra
conclure, le gouvernement, en face des intérêts considérables qui se
trouveront en jeu, n'hésitera pas à descendre, pour quelques articles,
au-dessous du tarif minimum, et il n'est pas douteux non plus que les
chambres ratifieront les concessions faites par le gouvernement. Il en
sera de même pour les traités suivants, si bien qu'au bout de quelques
mois, par suite de toutes ces modifications successives, le tarif
minimum sera mis en pièces et on se trouvera ramené à la situation
actuelle: c'est-à-dire au maintien du tarif général avec les nations qui
ne nous font aucune concession, et au tarif conventionnel, sans minimum
spécifié à l'avance, avec les nations qui nous accordent un régime de
faveur à titre de réciprocité.

Cette argumentation solide a fait grande impression sur la Chambre et M.
Méline a si bien senti l'effet produit sur la majorité qu'il a cru
nécessaire d'intervenir: son discours» avait pour but d'établir que le
gouvernement devait être lié par le tarif minimum, en sorte que, s'il
croyait nécessaire d'y déroger, il serait tenu de demander au parlement
une sorte d'autorisation préalable. Sur ce, de nombreuses protestation
se sont fait entendre et M. Floquet lui-même s'est fait leur interprète
en déclarant qu'il ne laisserait pas mettre en discussion une motion qui
aurait pour effet de limiter les prérogatives conférées au gouvernement
par la constitution.

Le président du conseil, M. de Freycinet, ne pouvait garder le silence
dans un pareil débat. Sa déclaration, formulée en termes assez habiles
pour ménager le tout-puissant M. Méline sans rien abandonner des droits
constitutionnels du pouvoir exécutif, tend à établir que le ministère
considérera le tarif minimum comme une base d'indication pour négocier,
mais qu'en réalité il se croira autorisé à le laisser de côté, quand
l'intérêt national semblera le commander.

On aurait pu croire qu'après ce long débat la question devait être
élucidée pour tout le monde. Nullement, et, en fin de compte, la
majorité manifestement embarrassée s'est décidée à remettre à une date
ultérieure le vote définitif sur ce fameux article premier qui contient
toute l'économie de la loi. S'il est voté tel qu'il a été rédigé par la
commission, il constituera une violation de la constitution et le
gouvernement aura la faculté de n'en tenir aucun compte. On a dit que
toute cette procédure aboutissait à une véritable incohérence. Le mot
n'est pas trop fort. Le parlement consacrera peut-être la théorie du
double tarif. En réalité, il n'y en aura qu'un: le tarif général, car le
tarif minimum sera celui que décidera le gouvernement suivant les
intérêts commerciaux ou politiques du moment.

En pareille matière, d'ailleurs, la Chambre elle-même est appelée à se
déjuger. Elle a voté naguère un droit de cinq francs par cent quintaux
sur l'importation du blé. Or, elle a dû suspendre les débats sur les
tarifs pour examiner une proposition de M. Viger tendant à réduire ce
droit de deux francs, en raison du mauvais état de la récolte. Cette
réduction a été votée par 319 voix contre 136, preuve que les
circonstances sont plus fortes que les convictions protectionnistes,
même les plus ardentes.

_Notre armement_.--La discussion économique a été interrompue par une
question posée par M. Le Hérissé au ministre de la marine au sujet de
notre artillerie de marine. Il s'agissait d'une accusation formulée par
M. Gerville Reache et d'après laquelle l'administration de la marine
aurait acheté des canons à une maison anglaise et lui aurait en même
temps livré une certaine quantité de notre poudre sans fumée. M. Rarbey
a formellement déclaré qu'aucune quantité de poudre sans fumée sortant
de nos arsenaux n'a été donnée à une usine ou à un arsenal étranger.
Quant aux canons, il reconnaît que l'administration en a acheté deux à
la maison Armstrong pour faire des expériences. Comme on ne se saurait
reprocher à la marine de se mettre au courant des progrès faits à
l'étranger, la Chambre n'a pu que se borner à prendre acte des
déclarations faites par le gouvernement et elle a voté l'ordre du jour
pur et simple qu'avait réclamé le ministre.

Mais sur cette affaire est venue s'en greffer une autre beaucoup plus
grave. M. Turpin, inventeur d'un explosif auquel il donne le nom de
mélinite, a fait paraître récemment une brochure dans laquelle il a
accusé catégoriquement un officier, M. Triponé, d'avoir livré à
l'Angleterre le secret de cet explosif. A la suite de ces révélations,
la justice a mis en état d'arrestation non seulement M. Triponé, mais M.
Turpin lui-même, pour avoir dévoilé dans sa brochure certains procédés
de fabrication. Cette double arrestation a produit l'émotion la plus
vive et l'opinion en a été profondément affectée, bien que le
gouvernement ait fait savoir, pour rassurer le public, que l'explosif
dont il s'agit avait été refusé non seulement par l'Angleterre, mais
aussi par l'Italie, à qui l'offre en a été également faite.

D'ailleurs M. de Freycinet, interrogé à ce sujet à la Chambre par M.
Letellier, a fourni les explications les plus détaillées avec
l'intention visible d'apporter dans le pays cette persuasion que les
révélations de M. Turpin, même reconnues exactes, ne compromettaient en
rien notre défense nationale.

Belgique: l'agitation ouvrière et la révision.--Malgré l'énergie dont
ils étaient doués, les nombreux ouvriers belges qui s'étaient mis en
grève souffraient cruellement de leur résolution. Les fonds commençaient
à manquer et les misères étaient grandes. Aussi la plupart ont-ils été
fort heureux d'apprendre la décision prise par la commission de la
Chambre chargée d'examiner la question de la révision.

Cette commission, dite section centrale, ne s'est pas prononcée, il est
vrai, pour le suffrage universel, comme le réclamaient les grévistes.
Elle s'est bornée, d'accord avec le gouvernement, à déclarer qu'il y
avait lieu de procéder à la révision de la constitution, dans le sens
d'une extension du droit électoral. Mais, avec une sagesse dont il faut
les louer, les ouvriers ont profité de cette satisfaction donnée, même
sous une forme réduite, à leurs revendications, et ils ont presque
partout repris le travail.

Ce vote de la section centrale, prélude d'une grande réforme pacifique,
aura probablement pour effet de consolider le ministère catholique à la
tête duquel se trouve M. Beernaert, bien qu'il se soit donné l'apparence
de céder à la menace de grève générale qu'avaient formulée les chefs du
parti ouvrier. Mais, en somme, on ne pourra pas lui savoir mauvais gré
d'avoir abrégé une crise qui n'avait déjà que trop duré.

Portugal: le nouveau ministère.--Les diverses tentatives faites par le
roi pour trouver un homme politique qui voulut bien se charger de
constituer un nouveau ministère ayant successivement échoué, le général
d'Abreu de Sousa, président du dernier cabinet, a été prié de rester aux
affaires.

Celui-ci a accepté, mais aucun de ses ancien collègues ne reste au
pouvoir. Les affaires étrangères sont attribuées au comte de Valbom, à
qui incombe le devoir de signer la convention avec l'Angleterre et de la
faire agréer par les Chambres. M. Mariano Carvalho prend le portefeuille
des finances et, entrant immédiatement en fonctions, il est venu
immédiatement à Paris afin de s'entendre avec un groupe de financiers
français en vue de certains arrangements à conclure.

Les autres ministres sont: M. Lopa Vaz, portefeuille de l'intérieur; M.
Moraës Carvalho, justice; Julio Nilhena, marine et colonies; Franco
Castellobranco, travaux publics.

Les événements de Serbie.--La reine Nathalie, qui était retournée à
Belgrade, malgré une convention en vertu de laquelle il lui était
interdit, comme à son mari d'ailleurs, de séjourner en Serbie, a déclaré
par une lettre rendue publique qu'elle ne quitterait la capitale que
contrainte par la force. Elle a tenu parole, et c'est avec
l'intervention de la gendarmerie et d'une partie de l'armée, car la
garnison était sur pied, que les régents ont fait exécuter l'ordre
d'expulsion rendu contre la reine. Mais ce n'a pas été sans peine. Bien
qu'il soit toujours délicat de se prononcer sur des querelles de ménage,
surtout quand il s'agit d'époux royaux, la sympathie générale va
naturellement à la femme, et plus encore à la mère qui est surtout en
jeu ici et qui ne peut se résigner à se séparer de son fils. Il n'est
donc pas surprenant que la jeunesse de Belgrade se soit enflammée pour
sa cause et ait tenté de répondre à la force par la force, en sorte que
le sang a coulé et qu'on s'est demandé un moment si cette petite émeute
n'allait pas être une révolution.

L'ordre matériel a été cependant rétabli, mais l'inquiétude n'en
subsiste pas moins dans le gouvernement de la régence, et la cause de
cette inquiétude est tout simplement que la reine a dit en partant: «Au
revoir, et à bientôt!» Or, étant donné le caractère de la reine
Nathalie, cette formule de politesse familière prend les proportions
d'une véritable déclaration de guerre. Il est permis de prévoir de
nouveaux événements en Serbie.

Le conflit Italo-Américain.--La solution à laquelle s'est arrêté le
gouvernement des États-Unis, dans l'affaire du lynchage de la
Nouvelle-Orléans, est loin de constituer une satisfaction pour l'Italie.

Après une enquête qui a duré six semaines sur l'assassinat du chef de la
police, M. Hennessy, et sur celui des Italiens, le grand jury a résumé
ses travaux dans un rapport, qui est en somme la justification non
dissimulée des lyncheurs. D'après ce rapport, le rassemblement du 14
mars était composé de plusieurs milliers de personnes, et les citoyens
les plus influents y ont pris part, «usant de leur droit de discuter les
graves questions qui intéressent la ville» et plus loin: «Vivement
impressionné par un désir de justice dû au parjure et à la
subordination, le peuple, dans un élan spontané, a agi de telle façon
qu'il serait difficile de déterminer le degré de responsabilité de
chacun. L'enquête détaillée ne révèle aucun fait qui puisse autoriser la
mise en accusation des personnes dénoncées.»

Le gouvernement de Washington s'est donc trouvé dans un grand embarras,
pris entre les obligations que lui créent les principes du droit
international et la constitution des États qui ne lui permet pas
d'intervenir à la Nouvelle-Orléans. Il y a là une situation anormale et
il n'est pas étonnant que le gouvernement italien ait réellement
l'intention qu'on lui prête d'adresser prochainement à toute les
puissances une circulaire sur cette question. Cette circulaire aurait
pour but de démontrer la nécessité d'une action solidaire, et d'une
entente en vue d'obtenir du gouvernement des États-Unis qu'il trouve le
moyen de garantir aux États européens la protection de leurs sujets, sur
quelque point que ce soit du territoire de l'Union.

En attendant, le consul d'Italie à la Nouvelle-Orléans a été rappelé à
Rome pour donner des explications détaillées sur les incidents qui se
sont produits dans cette ville depuis le mois d'octobre dernier. On n'a
pas manqué de voir dans cette résolution du gouvernement italien le
parti-pris de rompre d'une façon presque absolue toutes relations
diplomatiques avec le gouvernement des États-Unis. Aussi le bruit a-t-il
couru que M. Porter, ministre des États-Unis à Rome, allait être à son
tour rappelé. Mais celui-ci a fait aussitôt démentir ce bruit et a
déclaré publiquement qu'il ne songeait nullement à quitter l'Italie, par
la raison que son gouvernement considère comme certaine la conclusion
d'un règlement amiable du différend. D'après M. Porter, il se pourrait
que, si les deux gouvernements ne réussissent pas à se mettre d'accord,
l'affaire fût soumise à un arbitrage.

_Nécrologie._--M. J. J. Weiss, homme de lettres.

M. Champigny, président du tribunal de Meaux.

M. Jean Pierre Bonafont, médecin principal des armées de terre.

Le général de division Charles-Claude Munier.

M. Adrien du Sommerard, ancien directeur du Crédit foncier de France,
descendant du fondateur du Musée de Cluny.

Le poète provençal Joseph Roumanille.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Cinq années de séjour aux îles Canaries_, par le docteur R. Verneau,
ouvrage couronné par l'Académie des sciences. (A. Hennuyer, édit., 1 vol
in-8, gr. pl. et cartes.)--Faut-il voir dans les Canaries l'Atlantide de
Platon, les Gorgades d'Hésiode, les Hespérides de Diodore de Sicile? On
l'a prétendu. Mais Platon, Hésiode, Diodore, croyaient-ils bien
eux-mêmes à l'existence de ces mythiques régions dont le siège reculait
toujours devant les progrès de la géographie? Ce qui parait probable,
c'est que Pline et Ptolémée connurent les Canaries et en firent les Iles
Fortunées; ce qui est certain, c'est qu'elles furent authentiquement
découvertes et acquises à la carte du monde, au treizième siècle, par un
Français, devenu Génois, Lancelot Maloisel, qui a laissé son nom à l'une
des îles, Lancelotte; c'est que leur premier conquérant fut un baron
normand, Jean de Béthencourt, qui s'en fit donner, en 1402,
l'investiture par le roi de Castille, et dont les héritiers furent
dépouillés un demi-siècle plus tard. Depuis lors, l'Espagne n'a cessé de
les posséder. Sept îles constituent l'archipel canarien: Lancerotte,
Fortaventure, la Grande Canarie, la Gomère, la Palme, l'Île-de-Fer.
Pendant cinq années, le docteur Verneau les a parcourues dans tous les
sens, en sa multiple qualité de médecin, de géologue, d'anthropologiste,
de géographe; sans parler ici du résultat scientifique de ses
recherches, ce qui ressort de la lecture de son livre, c'est que les
Canariens n'ont rien de sauvage, que leur hospitalité est affable, que
leur climat est doux. Pourquoi l'Europe poitrinaire n'irait-elle pas,
comme le propose l'auteur, y créer des stations hivernales? De Bordeaux,
il n'y a que 3,000 kilomètres!

L. P.


_Idéal_, par Mme Marthe Stiévenart. 1 vol. in-12. 3 fr. (Alphonse
Lemerre). Est-ce un retour vers l'idéal qui se traduit par les chants
des poètes? Est-ce une protestation isolée et courageuse contre des
tendances dont le but n'est que trop conforme au résultat, et qui nous
rabaissent au niveau de véritables brutes dont l'intelligence est au
service de leurs sens? Protestation, à coup sûr, mais pas isolée,
croyons-nous, et signe de ce retour dont les gens trop bien intentionnés
veulent aussi trouver la preuve dans les manifestations confuses des
symbolistes et des décadents. Avec l'auteur d'idéal nous n'avons pas à
craindre une manifestation de ce genre. Nous avons de la poésie claire
et parfaitement compréhensible, des sentiments tout unis qui n'en sont
pas moins forts, d'autant plus forts qu'ils sont accessibles à tous.
Comme il le dit, ses vers il les a écrits tout simplement avec son
coeur. Et il se demande si cela est bien prudent. Eh bien, oui, nous
croyons pouvoir le rassurer, ou la rassurer, puisque l'auteur est une
femme: Idéal sera très bien accueilli par un public las du réalisme et
du naturalisme, comme il mérite de l'être par tous ceux qui restent
persuadés que c'est encore au fond du coeur que gît la meilleure source
de poésie.

L. P.


_Bas-bleus_, par Albert Cim. 1 in-12, 3 fr. 50. (Savine,
éditeur).--Quelqu'un qui ne ménage pas les femmes de lettres, c'est
notre confrère Albert Cim, car il ne faut pas s'attendre à trouver dans
_Bas-bleus_ un dithyrambe en leur honneur. Bien plutôt prendrait-il pour
épigraphe le mot de Rétif de la Bretonne, qu'il cite d'ailleurs: «La
femme de lettres, c'est la femme monstre», ou celui de Sainte-Beuve: «La
femme qui se fait auteur, si distinguée quelle soit, et même plus elle
l'est, perd son principal charme qui est d'être à un et non à tous». La
satire de son livre est impitoyable, et nous voyons d'ici se former
contre lui toute une ligue de bas plus ou moins bleus et d'un bleu plus
ou moins tendre. Il nous montre d'ailleurs qu'il sait à quoi s'en tenir,
mais surtout qu'en fait d'aménités, c'est vis-à-vis les unes des autres
que les femmes de lettres sont le moins en reste. Très documenté, comme
on dit, et vif de forme, le roman de M. Albert Cim vient à son heure,
lorsque la question du rôle de la femme dans la société préoccupe le
plus les esprits et que nous sommes exposés à un danger beaucoup plus
grand que la femme bas-bleu, à la femme savante.

L. P.


_La confession d'un amant_, par Marcel Prévost, 1 in-12, 3 fr. 50 (Alph.
Lemerre, éditeur).--C'est à M. Alexandre Dumas, ce grand directeur de
conscience littéraire, que M. Marcel Prévost a dédié son volume, et le
confesseur était bien choisi, car il a parlé, répondu, et, comme la
confession était faite à haute voix, la voix du directeur s'est aussi
fait entendre _urbi et orbi_, comme il convient à un grand évêque de
lettres. C'est pour M. Prévost une bonne fortune, que le talent
justifie. Tout le monde a lu maintenant le livre favorisé d'une critique
si haute et l'analyse en serait superflue. L'action, d'ailleurs, en
serait vite contée. Là n'est pas son intérêt, mais dans l'étude du
sentiment dans une âme neuve, un peu craintive, qui s'abandonne et se
retire, aime dans la douleur et souffre dans la joie, à la recherche
d'un idéal qu'elle s'effraie d'effleurer... Au fond, beaucoup de
mélancolie, une sentimentalité maladive; mais, à la fin, la guérison,
puisque la confession finit sur une résolution virile bannissant les
émotions de l'amour égoïste, pour la vie de sacrifice et les joies de
l'action, pour la pitié active et l'effort utile.

L. P.


M. P. Farine, avocat à la Cour d'appel, vient de publier à la librairie
Marpon et Flammarion une nouvelle édition de son: _Guide du divorce, de
la séparation de corps et de la séparation de biens_. L'ouvrage a obtenu
un grand succès à l'apparition, preuve qu'il a sa raison d'être et son
utilité. La nouvelle édition qui paraît aujourd'hui a été remaniée,
augmentée, et mise au courant de toutes les décisions que la
jurisprudence a apportées sur cette question à peu près neuve en France.

Dans la Bibliothèque des _Grands écrivains français_ (Hachette), à lire
le _Bernardin de Saint-Pierre_, par Arvède Barine, un livre d'une très
fine analyse et d'une grande élégance de style. L'hommage était bien dû
à cet écrivain un peu oublié de ses successeurs de lettres qui lui
doivent tant, mais vivant encore auprès de ce public bien autrement
fidèle, le peuple, qui n'oublie jamais ce qui l'a profondément touché et
à ce titre conservera la mémoire éternelle de Paul et de Virginie.



LE VOYAGE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.

Le voyage du président de la République dans le Sud-Ouest a conservé
jusqu'au bout son caractère d'enthousiaste cordialité. Nous ne pouvons
relever ici tous les épisodes de cette excursion si intéressante à tous
égards; contentons-nous de souligner les scènes qui avaient, à côté de
leur signification patriotique, un cachet de pittoresque tout
particulier.

D'abord, à Toulouse, au moment où le cortège présidentiel est arrivé
devant l'arc-de-triomphe des gymnastes. La foule accourue de toutes
parts, pour rendre hommage au chef de l'État, se tenait dans les rues et
les places trop étroites pour une telle affluence. Et rien n'était plus
joli que la vue des gymnastes agiles accrochas de tout côtés à
l'arc-de-triomphe lui-même: c'étaient de véritables grappes humaines qui
formaient, autour du monument, de singuliers festons.

Nous arrivons à Pau. M. Carnot a couché au château qui garde le souvenir
d'Henri IV; il a dormi dans la chambre même de Jeanne d'Albret, la mère
du Béarnais. Les populations d'alentour viennent lui souhaiter la
bienvenue pendant son séjour rapide. Voici la délégation de la vallée
d'Ossau que l'on se montre avec curiosité. Ils sont vraiment curieux à
voir ces montagnards râblés, à l'oeil vif, à la démarche fière. Un jeune
garçon, revêtu lui aussi du costume national, se détache du groupe et
offre à M. Carnot deux charmants petits sabots couverts de cuir noir,
dans une boîte en velours rouge.



LES FÊTES UNIVERSITAIRES DE LAUSANNE

Lausanne, la vieille cité vaudoise si pittoresquement assise au penchant
des derniers contreforts du mont Jorat, conviait la semaine dernière à
une réunion toute internationale les plus célèbres représentants du haut
enseignement en Europe, et la brillante jeunesse des étudiants suisses
et étrangers. Il s'agissait de fêter dignement la transformation de son
Académie en Université, et si le soleil, premier invité aux
réjouissances, a mis peu d'empressement à répondre aux pressantes
sollicitations qui lui ont été faites, il n'en a pas été de même des
professeurs et étudiants étrangers qui se sont rendus en très grand
nombre à ces solennités: l'accueil si cordial qui leur a partout été
fait leur laissera pour longtemps un charmant souvenir de l'hospitalité
suisse.

Le lundi tous les professeurs et étudiants, arrivés de la veille,
assistaient à un service religieux d'inauguration dans la vieille
cathédrale, et se formaient ensuite en cortège pour se rendre au théâtre
où devaient être prononcés les discours officiels. Peu après les invités
prenaient place à un grand banquet organisé à la Grenette, halle aux
blés qui, pour la circonstance, avait été agrandie d'une tente pavoisée
aux couleurs fédérales et cantonales.

Rien aussi n'était plus pittoresque que l'aspect de la place Montbenon
le lendemain, au moment où 2,000 enfants des différents pensionnats et
écoles de Lausanne, groupés sur les degrés et sur une estrade devant le
beau monument du tribunal fédéral, unissaient leurs voix fraîches et
argentines pour chanter la cantate Pestalozzi. Enfin, un des clous de
cette fête a été la promenade sur le Haut-Lac à l'aide de trois grands
bateaux qui transportèrent à Montreux tous les invités.

La fête vénitienne du soir sur le lac et le déjeuner champêtre du
lendemain ont été gravement compromis par le mauvais temps, mais la
belle humeur des étudiants n'a pas une minute abdiqué devant le
désespérant entêtement du ciel et l'on peut, dire que les fêtes
universitaires de Lausanne resteront pour ceux qui les ont vues un des
meilleurs parmi les bons souvenirs qu'on classe soigneusement dans sa
mémoire; personne n'oubliera chez nous les marques de profonde sympathie
et de franc enthousiasme qui ont accueilli partout le nom français dans
ce petit pays de la liberté.

M. J.-J



LA GRÈVE DES EMPLOYÉS D'OMNIBUS

Cela ne faisait de doute pour personne: une grève guidée par des cochers
et conduite par des conducteurs de profession devait rouler à fond de
train. En 48 heures, en effet, sans cahots, elle arrivait à destination,
la Compagnie seule, peut-être, un peu malmenée le long du chemin.

Montrons-en d'abord les acteurs: le cocher réglementaire et le
conducteur.

Le conducteur a l'air perplexe; quant au cocher, regardez-le, son bout
de cigare à la bouche, l'attitude bonasse, mais l'oeil malin; lui, il se
sait le pivot de la grève, irremplaçable; il a le permis, lui, sans lui
pas d'omnibus possible! et moi, a-t-il l'air de dire, moi, on ne m'aura
qu'avec des concessions; on-ne-me-rem-pla-ce-ra-pas!

Et de fait il a raison, voyez son remplaçant, le cocher improvisé; non
vraiment, ce n'est pas ça et franchement, je vous le demande,
confieriez-vous votre tête et vos trois sous à un pareil guide? Poser la
question, c'est la résoudre.

Il faut maintenant détruire une légende: on a parlé d'encombrement, de
files innombrables de gens furieux attendant en maugréant devant les
bureaux d'omnibus, de Paris troublé, que sais-je encore! Eh bien, de
tout ça, regardez notre dessin et voyez ce qu'il en reste. Ne se
croirait-on pas revenu au temps de l'Exposition universelle, où les
carrioles et tapissières suppléaient au service des omnibus absolument
insuffisant? Voyez: tout y est, l'inscription à la craie sur les
panneaux, ou au charbon sur la tente blanche, tout, jusqu'au gamin du
premier plan qui nous assourdit de son cri: Montrouge! Montrouge! comme
jadis: Exposition! Exposition! Et comme jadis on s'entasse en riant.
Trop spirituel le Parisien pour se fâcher.

Voulez-vous maintenant la note triste? Voyez, sur le boulevard
Sébastopol, ces quatre grands débris qui se consolent entre eux.

Quatre voitures de tramways dételées, abandonnées sur la voie publique,
mélancoliques et tristes: elles regardent l'espace devant elles de leurs
lanternes comme de deux grands yeux vides, et ne voient pas de chevaux
venir; c'est en vain que leurs timons se dressent, en l'air comme des
bras éplorés se tendant vers la force publique qui, sous la forme de
deux agents, les garde; ils ne rencontrent partout que l'indifférence et
l'abandon, malheureuses victimes de la grève qui ont payé les pots... je
veux dire les vitres cassées.

A la Chapelle c'est un autre tableau: on pourrait l'appeler le cauchemar
d'un actionnaire. L'omnibus est dételé, sans chevaux, mais il marche,
grâce à la pente, omnibus-fantôme, sans voyageurs, sans conducteur, avec
l'impériale bondée de cochers en grève qui ont voulu s'offrir le régal
de jouer au _voyageur._

Au fond de tout cela qu'y a-t-il en définitive? Une grève sérieuse qui
s'est gaiement déroulée, non sans quelque bruit, devant un public plutôt
sympathique qu'indifférent, qui a enfin eu cette originalité, ayant été
faite par des hommes, de profiter d'abord à des animaux.

Voyez-les, à l'écurie, s'en donner à coeur joie: à vous les ruades,
bienheureux chevaux, de l'avoine à discrétion et rien à faire, n'est-ce
pas là, pour vous, le comble du bonheur?



L'ACCIDENT DE VENETTE

Vendredi dernier, vers 10 h. 1/2 du matin, une petite embarcation à
vapeur, de plaisance, le _Ryssel_, sous la conduite d'un pilote et d'un
mécanicien, descendait l'Oise, un peu au dessous de Compiègne. Il y
avait à bord sept personnes, dont quatre dames; tout le monde ignorait
qu'à Venelle, à 1,500 mètres environ en aval de Compiègne, se trouve un
barrage contigu à l'écluse. Ce barrage, très visible de l'aval de la
rivière dans laquelle il produit une chute de 2 m., est au contraire
invisible de l'amont, ou, du moins, ne peut se voir que lorsqu'on en est
très rapproché. Aucun ouvrage extérieur, aucun signal n'en indique
d'ailleurs la présence.

Aussi le _Ryssel_ arrivait-il, confiant, sur le barrage de toute la
vitesse de sa machine, accrue encore par la rapidité du courant. Les
riverains, voyant le danger, poussaient de grands cris qui ne furent pas
compris, et ce n'est qu'à une dizaine de mètres du barrage que le pilote
aperçut l'obstacle.

A ce moment, la catastrophe était inévitable; peut-être pouvait-elle
être atténuée par une manoeuvre hardie, c'est-à-dire en conservant toute
sa vitesse et attaquant le barrage tout, droit; le _Ryssel_ pouvait
réussir, grâce à son faible tirant d'eau, à escalader la crête du
barrage sur les 10 ou 50 centimètres d'eau qui la couvrent; au
contraire, le mécanicien renversa la marche et le pilote poussa toute la
barre d'un bord; le bateau se mit en travers, le courant le dressa sur
le barrage, le renversa par dessus, en semant sa cargaison humaine, neuf
personnes en tout, qui, précipitées dans le rapide, roulées,
contusionnées, furent entraînées au loin, et pour la plupart noyées
avant qu'on put leur porter secours. Trois personnes seulement, Mme A.
Crépy et R. Bommart, et M. G. Toussin, furent sauvées.



LE TORPILLEUR «EDMOND-FONTAINE»

L'_Edmond-Fontaine_ était un torpilleur de haute mer de 41 mètres de
longueur, déplaçant 66 tonnes et monté par un équipage de 21 hommes. Il
a coulé dans la nuit du 6 au 7 mai, à l'entrée de Cherbourg, au cours
d'un simulacre d'attaque de la division cuirassée de la Manche contre ce
port, qui était défendu par six torpilleurs de la défense mobile. Cette
fois, c'est aveuglé par la lumière électrique d'un cuirassé, le
_Surcouf_, que le torpilleur, qui appartenait à la division assaillante,
a été abordé.

Tout le monde sait l'impression que l'on ressent lorsqu'on passe de
l'obscurité à une lumière éblouissante. Il faut alors quelques minutes
pour que la rétine perçoive les objets qu'elle distingue très bien en
temps ordinaire. On conçoit donc que si le projecteur électrique d'un
cuirassé frappe à l'improviste un torpilleur, il aveugle complètement le
capitaine et l'homme de barre. C'est ce qui est arrivé pour
l'_Edmond-Fontaine_. Or, celui-ci était lancé à toute vitesse, et
lorsque le capitaine a pu se rendre compte de sa position, il reconnut
que son unique et très problématique chance de salut était de passer à
l'avant du cuirassé, qui faisait machine en arrière. C'était là une
manoeuvre hardie et qui a failli réussir à quelques secondes près.
Malheureusement le torpilleur ne put franchir complètement l'obstacle,
et son arrière fut atteint.

L'_Edmond-Fontaine_ a coulé par 13 mètres d'eau à mer basse. On vient de
le ramener à terre, et notre dessin montre les graves avaries qu'il a
subies.



J.-J. WEISS.

[Illustration: M. J.-J. WEISS]

J.-J. Weiss vient de mourir dans sa paisible retraite de Fontainebleau,
loin de la politique, au milieu des livres. Ceux-ci l'ont consolé des
déceptions de celle-là.

Weiss se préparait à l'École de Saint-Cyr quand de brillants succès dans
les lettres, un prix d'honneur de philosophie au concours général,
déterminèrent sa véritable vocation. Il entra à l'École normale
supérieure. Il arrivait à la vie active sous le second empire, au moment
du réveil des idées libérales. Il prit part aux luttes que l'opposition
entreprenait dans le _Courrier du Dimanche_, dans le _Journal de Paris_,
contre le régime de 1852. Aussi, lorsque les idées de libéralisme
l'emportèrent dans les conseils du gouvernement, Weiss fut nommé
secrétaire général du ministère des Beaux-Arts.

La Révolution du 4 septembre vint clore brusquement ce rêve de
fonctionnarisme à peine esquissé. Mais l'Assemblée nationale fit de
Weiss un conseiller d'État.

Gambetta, qui voulait que la République accueillit tous ceux qui
honoraient la patrie sans leur demander un passeport d'origine, prit
Weiss comme directeur des affaires politiques, à son arrivée au
ministère des affaires étrangères. Les radicaux reprochèrent vivement à
Gambetta cette marque d'intelligent éclectisme: ils n'eurent pas à la
reprocher longtemps.

Rendu à la littérature, Weiss a reçu, il y a trois ans, le viatique des
littérateurs que les caprices de la chance n'ont point favorisés: une
place de bibliothécaire. Il en a vécu ses derniers jours.

Nous devons à l'obligeance de l'éditeur de la partition du _Coeur de
Sita_ le morceau de musique que nous publions aujourd'hui. La valse
lente est une des plus charmantes pages que M. de Sivry ait écrite pour
le ballet que l'Éden-Théâtre représente en ce moment avec succès.



[Illustration]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.


Cependant, si l'avenir était assuré, le présent n'en était pas moins
assez difficile, et quand, au milieu des embarras contre lesquels il
avait à lutter chaque jour, survenait une demande de plus de soixante
mille francs, à laquelle il fallait faire droit sans retard du jour au
lendemain, il ne le pouvait que par un nouvel emprunt.

Ce fut ce qu'il expliqua à son gendre en se rendant chez le notaire, et,
comme Sixte confus exprimait tout son chagrin du trouble qu'il apportait
dans sa vie si tranquille, il ne permit pas que la question se plaçât
sur ce terrain.

--Je vous ai dit, mon cher enfant, que je vous considérais comme
copropriétaire de l'héritage de Gaston. Ce n'était pas là un propos en
l'air, un engagement vague qu'on prend dans l'espérance de ne pas le
tenir. Je ne veux donc pas de vos excuses. Et même j'ajoute que jusqu'à
un certain point je ne suis qu'à moitié fâché de ce qui arrive, puisque
cela me permet de vous prouver la sincérité de ma parole.

--Je n'avais pas besoin de cela.

--J'en suis certain. Mais, puisque les choses sont ainsi, il vaut mieux
les envisager à ce point de vue, et ne considérer que le rapprochement
que cet incident amènera entre nous.

--Vous êtes trop bon pour moi, mon cher père, trop indulgent.

--Qui peut sonder l'entraînement auquel vous avez cédé!

Il le sondait au contraire parfaitement, cet entraînement, qui chez
Sixte était un fait d'hérédité. Est-ce que Gaston n'avait pas plus d'une
fois subi cette ivresse du jeu, lui d'ordinaire si calme, si maître de
soi? Quoi d'étonnant à ce que Sixte la subit à son tour? Tel fils, tel
père. S'il était heureux que sur beaucoup de points Sixte ressemblât à
Gaston, il fallait accepter la ressemblance complète, celle pour le
mauvais comme celle pour le bon, celle pour les défauts comme celle pour
les qualités. En tout cas, il y avait cela d'heureux dans cette
aventure, qu'elle s'était produite avant que Sixte eût trouvé le
testament de Gaston. Que serait-il arrivé, et jusqu'où ne se serait-il
pas laissé entraîner, si cette fâcheuse partie s'était engagée quelques
mois, quelques semaines plus tard, alors que, se sachant seul légataire
de la fortune de Gaston, il n'aurait point été retenu par l'inquiétude
d'avoir à demander la somme qu'il perdrait? Tandis que, dans les
circonstances présentes, cette perte pouvait, et même, semblait-il,
devait être une leçon pour l'avenir, celle dont profite le chat échaudé;
il se souviendrait.

Rébénacq n'avait pas les soixante-cinq mille francs chez lui, mais il
promettait de les verser dès le lendemain à Bayonne; seulement, au lieu
de pouvoir faire un emprunt au Crédit Foncier et de bénéficier de
conditions modérées, il faudrait subir la loi d'un prêteur dur, qui
profiterait des circonstances pour exiger un intérêt de cinq pour cent,
avec première hypothèque sur la terre d'Ourteau tout entière, non
seulement pour cette somme de soixante-cinq mille francs, mais encore
pour celles précédemment empruntées par Barincq, c'est-à-dire pour un
total de cent-dix mille francs, de façon à être seul créancier.

Comme il n'y avait pas moyen d'attendre, il fallut bien en passer par
là, et, de nouveau, Sixte en revenant au château exprima à son beau-père
toute sa désolation de l'entraîner dans des affaires si pénibles.

--Laissez-moi vous dire que je considère ces sacrifices que je vous
impose comme un prêt, dont je vous demande de vous rembourser en
diminuant de dix mille francs tous les ans la pension que vous nous
servez.

--Vous n'y pensez pas, mon cher enfant.

--J'y pense beaucoup, au contraire, et je suis sûr que ma femme se
joindra à moi pour vous demander qu'il en soit ainsi; cette suppression
ne sera pas une privation bien dure pour nous, et elle sera une leçon
utile pour moi.

--Ne parlons pas de ça.

--Et moi je vous prie de me permettre d'en parler.

--Non, non, dix fois non. Je sais, je sens pourquoi vous me faites cette
proposition, que j'apprécie comme elle le mérite, croyez-le; c'est votre
réponse au langage que ma femme vous a tenu tout à l'heure. Je comprends
qu'il vous ait blessé, profondément peiné... Mais persister dans votre
idée serait montrer une rancune peu compatible avec un caractère droit
comme le vôtre. Voyez-vous, mon ami, quand il s'agit de gens d'un
certain âge, c'est d'après ce qu'ils ont souffert qu'on doit les juger,
et vous savez que pour tout ce qui est argent la vie de ma femme n'a été
qu'un long martyre.

--Soyez certain que je n'en veux pas à Mme Barincq; elle n'avait que
trop raison dans ses reproches.

--Ce qui n'empêche pas qu'elle eût mieux fait de les taire, puisqu'ils
ne servaient à rien.

Bien que Sixte n'en voulut pas à sa belle-mère, il n'en persista pas
moins dans son idée de rembourser ces soixante-cinq mille francs au
moyen d'une retenue sur la pension qu'on leur servait. Ce fut ce qu'il
expliqua le soir à sa femme en rentrant à Bayonne.

--Tu serais le mari pauvre de Mlle Barincq riche, dit-elle, que je
trouverais tes scrupules exagérés, tu comprends donc que je ne peux pas
partager ceux d'un mari riche, qui a épousé une fille pauvre, et qui
n'aurait qu'un mot à dire pour prendre ce qu'il veut bien demander.
Mais, enfin, il suffit que tu tiennes à ce remboursement pour que je le
veuille avec toi. Je t'assure que dépenser dix mille francs de plus ou
de moins par an est tout à fait insignifiant pour moi: nous nous
arrangerons pour faire cette économie.

En rentrant, Sixte trouva une lettre de d'Arjuzanx arrivée en leur
absence, et il la donna tout de suite à lire à sa femme:

«Mon cher camarade,

«Je pars pour Paris, d'où je ne reviendrai que dans huit jours; ne te
gêne donc en rien pour moi; prends ton temps, ces huit jours et tous
ceux que tu voudras. Amitiés,

«D'Arjuzanx»

--Tu vois, dit Sixte.

--Quoi?

--Que d'Arjuzanx n'est pas ce que tu crois.

--Je vois que cet ami a joué contre toi d'autant plus gros jeu que tu
étais moins en veine.

--A sa place tout joueur en eût fait autant.

--Donc, c'est en joueur qu'il faut le traiter, non en ami.


VIII

En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui
était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs,
le jour de son retour à Biarritz. Mais Sixte n'accepta pas cette
combinaison:

--En me prêtant vingt-cinq mille francs d'Arjuzanx a agi en ami, dit-il,
à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui
envoyant sèchement son argent.

Il n'y avait pas à répliquer; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que
Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans
l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrégerait sa visite.

Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il
trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des
Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant; deux des
convives de ce dîner étaient assis près d'eux.

Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put
l'attirer dans une pièce voisine.

--Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.

Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il
tira de sa poche gonflée.

--Qu'est-ce que c'est que tout ça? demanda d'Arjuzanx.

--Les soixante-cinq mille francs que je te dois.

--Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés.

--Et quarante mille que tu m'as gagnés.

D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit
dans la poche de son veston et repoussa les autres.

--Reprends cela, dit-il.

Sixte le regarda étonné.

--As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs? dit
d'Arjuzanx.

--Tu me les as gagnés.

--Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience.
J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants
d'erreur.

--Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible
d'accepter.

--Je n'en ai pas la pensée; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu
et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont
passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que
tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu
n'en as maintenant pour ces quarante mille francs. Je t'ai donné alors
ta revanche. Faisons-en autant.

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--Parce que...

D'Arjuzanx lui coupa la parole:

--Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que
je ne prendrais pas ton argent, je ne le prendrai pas.

Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.

Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx; la
discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait
les quarante mille francs par un chèque.

Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine
précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie
continuait.

Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant
le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi; puis
il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement; mais à l'instant
même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella:

--Fais-tu vingt-cinq louis contre moi? dit-il.

Sixte eut une seconde d'hésitation; une nouvelle partie commençait, les
adversaires allaient relever les cartes données; Sixte crut sentir que
tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.

--Pourquoi non? dit-il.

Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui
offrait? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le
gêner, et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement;
quelques coups heureux abrégeraient d'autant les mois de privation qu'il
allait imposer à sa femme.

Il perdit.

--Quitte ou double, n'est-ce pas? dit d'Arjuzanx.

--Soit.

Il perdit encore.

Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en
était pas de même de mille; il fallait donc tâcher de les regagner.

--Nous continuons? dit-il.

--Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.

--Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.

--C'est fait.

En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait
les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde
se produisaient en lui: tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait
interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte,
puis instantanément pâli en répondant: «Pourquoi non?» maintenant cette
pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains étaient
agitées d'un léger tremblement; penché sur la table de jeu, il semblait
qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui les
tenait, et les abattît lui-même, exactement comme au cochonnet le joueur
accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement
symbolique, la boule qui roule.

Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique; pour la
troisième fois elles furent contre lui.

Évidemment la veine devait changer.

--Toujours? demanda-t-il.

--Parbleu!

Il gagna.

Raisonnable, il eut dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi;
mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire!
ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui?

--Continuons-nous? demanda-t-il.

--Tant que tu voudras.

--Cent louis?

--Tout ce que tu voudras.

Il gagna encore.

Décidément la chance était pour lui; son heure avait sonné: encore
quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il lui
avait été si dur de demander.

--Doublons-nous? dit-il.

--Assurément, répondit d'Arjuzanx.

La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur
qui du coeur était montée au front et aux joues; il respirait plus
largement, ses mains ne tremblaient plus.

On s'était groupé autour d'eux; et chacun était plus attentif à leur
duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.

--Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement,
dit de la Vigne à son voisin.

--Croyez-vous?

Qu'il le voulut ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx
perdit encore.

--Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à
Sixte.

A ce moment un domestique entra dans le salon.

--Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant
à Sixte et à de la Vigne en même temps.

Ils voulurent refuser.

--Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous,
M. de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.

On insista de divers côtés.

D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau:

--Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos
dépêches au télégraphe.

Déjà de la Vigne avait pris place au bureau; quand il quitta la chaise,
Sixte le remplaça:

«Retenu à dîner avec de la Vigne; à ce soir.

«Valentin.»

Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit:

--Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le
pressentiment que tu me le reprendrais bientôt? ça me semble bien
vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.

Cette insistance frappa Sixte; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un
empressement si peu déguisé à le pousser au jeu?

Ce fut la question qu'il se posa: d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une
nouvelle perte? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne
cherchait-il que des occasions de la perdre?

C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège; pourquoi
n'en serait-il pas de même maintenant? rien en lui ne permettait de
supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable
d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas
reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de
vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux?

Cependant, quoi qu'il se dit, il ne put pas pendant le dîner ne pas
regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle,
bien vide, la conversation de ses voisins: assurément cette salle à
manger ne le reverrait pas souvent; qu'il sût profiter de sa soirée pour
regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours
auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette
maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas
maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune,
jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions
banales.

Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir
entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur;
ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou
échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et
qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le
calme de la raison; or, dans la partie qu'il voulait engager pour
profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout
cela, et ne subir pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de
son estomac trop chargé; il mangea donc très peu et but encore moins,
malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux
que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.

Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas
tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées: une grande
pour le baccara, deux petites pour l'écarté; il voulait choisir son
moment et ne pas commettre les folies de ceux qui courant après leur
argent se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et
sûr qu'il devait y descendre; puisqu'une heureuse chance lui avait
permis de rattraper trois cents louis, il devrait manoeuvrer avec cette
somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir
jamais.

Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre:

--Tu ne me donnes pas ma revanche? dit-il.

--Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne?

--Je suis à ta disposition.

--Tout à l'heure; le temps de finir ce cigare.

Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans
s'y asseoir; il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx,
et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups
insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne
pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui
demander plus d'une courte série heureuse; quand il l'aurait obtenue il
s'en tiendrait là.

Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à
d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient
décider de cette lutte.

--Combien? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.

--Veux-tu cent louis?

--Parfaitement.

En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois
parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas
les perdre toutes: il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord
contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il
comptait.

En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses
mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son coeur comme de
son esprit: il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.

D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait
clairement qu'il n'était plus le même homme; sa nonchalance, son
indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme
qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais
remarquée.

Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce
genre; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait
donner toute son attention.

La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.

--Nous doublons, n'est-ce pas? demanda d'Arjuzanx.

--N'est-ce pas entendu?

--Alors cela est dit une fois pour toutes.

--Sans doute; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer
cette convention.

--Nous serons d'accord.

Lentement ils avaient relevé leurs cartes.

--J'en demande? dit d'Arjuzanx.

--J'en refuse.

D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la vole assurée.

--Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit
d'Arjuzanx.

--Je n'en serais pas fâché.

--Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.

Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écart
avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les
entouraient, attentifs, silencieux.

A son tour d'Arjuzanx fit trois points:

--Je commence à me défendre, dit-il.

Cependant il perdit; mais la partie suivante fut pour lui, et ils
recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.

--Faisons-nous quitte ou double? dit-il.

Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa
veine n'était pas épuisée; mais, comme il avait eu quatre points contre
cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la
retenir.

--Oui, dit-il.

Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas;
il était à découvert, il devait au moins s'acquitter: puisque d'Arjuzanx
consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à
ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes;
il était déraisonnable, impossible, absurde, contraire à toutes les
règles d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains; le jeu
n'est-il pas une bascule réglée par des lois immuables?

--Toujours, dit-il.

Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne
parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards
muets qu'on se communiquait ses impressions.

Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou
et il s'en inquiéta; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs;
cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit;
certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'oeil.

Au moins lui enleva-t-elle la décision: par prudence, par excès de
conscience, il demanda des cartes et il en donna, quand il aurait dû en
refuser, et jouer hardiment.

Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer:
ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et
aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter des
fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer
sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même
ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être?

Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire; les
fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit
maintenant par trop d'audace. Et, chaque fois qu'il perdait, il répétait
son mot:

--Toujours.

Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa
prononciation une différence qui en disait long sur son état; en même
temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.

A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait:
on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie;
mais, maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes,
qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte: puisque tout le
monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait quelle ne
pouvait pas durer: un coup heureux, et il s'acquittait.

Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait:

--Toujours.

Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas:

--Parfaitement.

Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face:

--Comment toujours? dit-il d'une voix nette et dure.

--N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que nous doublons toujours?

--Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention...

Il y eut un moment de silence saisissant.

--... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement
articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous?

Il compta les jetons rangés devant lui.

-Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact?

-Oui, dit Sixte la gorge étranglée.

-Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille francs,
puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille; puis
soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent
soixante-seize mille où nous sommes.

Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la
justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation; mais
personne ne pensa faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier au
drame qui se dé roulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre
comment il s'était engagé et où il allait.

--Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes? continua
d'Arjuzanx.

Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son
sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à
lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au
contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus
considérable; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence
insignifiant et cependant décisif:--le soin que d'Arjuzanx mettait à ne
pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le
tutoiement.

Le baron reprit:

--Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est; je peux
jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur
parole, non cinq cent cinquante mille, qui excéderaient peut-être
l'engagement qu'on pourrait tenir.

Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses
impressions; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table,
mais sans sortir du salon; de la Vigne ne fut pas de ces derniers: une
place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.

Mais rien n'indiquait que Sixte dut se laisser entraîner à un éclat; son
attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup
sous lequel il est tombé assommé.

Cependant, après quelques secondes, il se leva:

--Il est évident, dit-il, que je n'ai même pas ces deux cent
soixante-seize mille francs sur moi.

--N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures
pour dégager sa parole?

[Illustration]



IX

Comme Sixte mettait le pied sur le trottoir dans la rue, il sentit qu'on
lui prenait le bras; il se retourna: c'était de la Vigne.

--Comment t'es-tu laissé entraîner? demanda celui-ci.

Ah! comment...

--Tu n'as pas vu que c'était un coup monté?

--Trop tard.

--Nous rentrons?

Sixte ne répondit pas.

--Nous prenons une voiture?

--Non; j'ai besoin d'être seul, de marcher.

--Tu descendras en arrivant à Bayonne.

--Ne me laisseras-tu pas tranquille?

--Ah!

Sixte, malgré son désarroi, eut conscience de ses paroles:

--Sois assuré que j'ai été sensible au mouvement qui t'a fait prendre
place auprès de moi pendant que le baron parlait!

--C'était naturel.

--Tu as cru à une altercation; elle était impossible puisqu'il était
dans son droit, et que j'étais, moi, dans mon tort. Merci.

Et Sixte lui tendit la main.

Cependant de la Vigne ne bougeait pas.

--Adieu, dit Sixte en s'éloignant.

Mais il n'avait pas fait trois pas qu'il s'arrêta:

--De la Vigne!

Il revint vers son camarade.

--Tiens, dit-il en lui tendant des liasses de billets de banque.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--Quarante mille francs que je te prie de me garder; comme tu montes en
voiture ils sont mieux dans tes poches que dans les miennes; tu me les
donneras demain.

Cette fois il quitta son camarade au milieu de la rue, et de la Vigne
fut abasourdi de voir qu'au lieu de se diriger vers Bayonne il prenait
une direction précisément opposée, comme s'il voulait gagner la côte des
Basques.

C'est qu'en effet telle était l'intention de Sixte; son parti était
pris: se jeter à la mer du haut de la falaise noire et ruisselante qui,
à pic, s'élève au-dessus de la grève.

Et, par les rues désertes de la ville, il descendit vers le Port-Vieux,
courant plutôt que marchant, le visage fouetté par le vent froid qui
soufflait du large avec un bruit sinistre que dominait le mugissement
rauque de la marée montante déjà haute.

C'était quand d'Arjuzanx avait dit: «Si notre argent n'est pas sur cette
table, notre parole y est»; que sa résolution s'était formée dans son
esprit: son honneur engagé, il n'avait que sa vie à donner pour payer sa
dette, il la donnait.

Il avait dépassé les bains du Port-Vieux et constaté que l'heure de la
pleine mer ne devait pas être éloignée; quand il se laisserait tomber de
la falaise, la vague le recevrait et l'emporterait.

C'était sans aucune faiblesse qu'il envisageait sa mort; ce serait fini;
fini pour lui, fini pour les siens qu'il n'entraînerait pas dans son
désastre.

Mais cette pensée des siens, celle de sa femme l'amollit; ce n'était pas
seulement sa vie qu'il sacrifiait, c'était aussi le bonheur de celle
qu'il aimait. Quel désespoir, quel écroulement, quel vide pour elle! ils
n'étaient mariés que depuis deux mois; elle était si heureuse du
présent; elle faisait de si beaux projets! Elle ne l'aurait même pas
revu. Il ne l'aurait pas embrassée une dernière fois d'un baiser qu'elle
retrouverait.

Il s'arrêta, et après un moment d'hésitation revint sur ses pas pour
prendre la route de Bayonne: il avait vingt-quatre heures devant lui, ou
tout au moins il avait jusqu'au matin avant qu'on apprît ce qui s'était
passé.

Que de fois il l'avait parcourue à cheval avec sa femme, cette route
qu'il suivait maintenant à pied, seul, dans la nuit! cette évocation eut
cela de bon qu'elle l'arracha aux angoisses de l'heure présente et du
lendemain, pour le maintenir dans ce passé si plein de souvenirs qui
l'enchaînaient, doux ou passionnés, tendres ou joyeux.

Comme il approchait de Bayonne, il entendit dans le silence deux heures
sonner au clocher de la cathédrale: au lieu d'entrer en ville, il longea
le rempart et descendit aux allées Marines.

Cette fois sa maison était sombre: Anie ne l'avait pas attendu. Il
ouvrit les portes sans faire de bruit, et alluma une bougie, qui était
préparée, à la veilleuse de l'escalier.

Arrivé à la porte de leur chambre, il écouta et n'entendit rien;
assurément Anie s'était endormie. Alors, au lieu d'entrer dans la
chambre, il tourna avec précaution le bouton de la porte de son cabinet
de travail, qu'il referma sans bruit.

Une glace sans tain s'ouvrait au-dessus de la cheminée dans le mur qui
séparait la chambre du cabinet, masquée par un store à l'italienne à ce
moment à demi baissé: dans la chambre deux lampes et une statuette
garnissaient la tablette de cette cheminée; dans le cabinet c'était un
vase avec une fougère et deux flambeaux.

D'une main écartant les frondes de la fougère, et de l'autre approchant
son bougeoir de la glace, Sixte regarda dans la chambre. Tout d'abord
ses yeux se perdirent dans l'obscurité. Mais, s'étant fait un abat-jour
avec sa main de façon à projeter la lumière en avant, il aperçut dans le
lit lui faisant face la tête de sa femme se détachant sur la blancheur
du linge.

Puisqu'elle ne bougeait pas, puisqu'elle ne l'appelait pas, c'est
qu'elle dormait: cela lui fut un soulagement; il avait du temps devant
lui.

Dans ses deux heures de chemin, il n'avait pas uniquement pensé à Anie,
il avait encore arrêté son plan, dont ce sommeil facilitait l'exécution:
ce n'était pas seulement l'embrasser, qu'il voulait, c'était aussi
qu'elle eût sa dernière pensée: il s'assit à son bureau placé devant la
cheminée et se mit à écrire:

«Tes pressentiments ne te trompaient pas: devenu notre ennemi
inexplicable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi;
aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize
mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai
réfléchi; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la
nuit, d'une manière lucide, sans mensonge; et de cette froide vision est
résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre--un adieu. Un
adieu, ma belle et chère Anie. Oh! si chère, si aimée! plus que dans le
bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas
mourir qui m'effraie; c'est briser notre vie amoureuse; c'est ne plus
voir Anie; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle
le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je
l'aime plus que moi-même, et que je préfère--cherchant le meilleur pour
elle--la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari
coupable?

«Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton
père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la
pensée que je laisse presqu'intacte une fortune doublement tienne, qui
te gardera indépendante et fière.

«Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je
ne t'abandonne pas?

«Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la
tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de
te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.

«Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été
courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée
m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre
de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de coeur et de chair,
rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain.»

_(A suivre.)_

Hector Malot.

[Illustration:]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891" ***

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