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Title: Physique de l'Amour - Essai sur l'instinct sexuel
Author: Gourmont, Remy de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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PHYSIQUE DE L'AMOUR

Essai sur l'instinct sexuel

Par

REMY DE GOURMONT


PARIS

MERCURE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMIII



CHAPITRE PREMIER

MATIÈRE D'UNE IDÉE


      La psychologie générale de l'amour.--L'amour selon les lois
      naturelles.--La sélection sexuelle.--Place de l'homme dans
      la nature.--Identité de la psychologie humaine et de la
      psychologie animale.--Caractère animal de l'amour.


Ce livre, qui n'est qu'un essai, parce que la matière de son idée est
immense, représente pourtant une ambition: on voudrait agrandir la
psychologie générale de l'amour, la faire commencer au commencement
même de l'activité mâle et femelle, situer la vie sexuelle de l'homme
dans le plan unique de la sexualité universelle.

Sans doute, quelques moralistes ont prétendu parler de l'amour selon
les lois naturelles. Mais ces lois naturelles, ils les ignoraient
profondément: tel Sénancour, dont le livre, entaché d'idéologie,
reste cependant ce qu'on a écrit de plus hardi sur un sujet que rien,
puisqu'il est essentiel, ne peut banaliser. Si Sénancour avait été au
courant de la science de son temps, s'il avait lu seulement Réaumur et
Bonnet, Buffon et Lamarck, s'il avait osé intégrer l'une dans l'autre
l'idée d'homme et celle d'animal, il aurait pu, étant un esprit sans
préjugés irréductibles, ordonner une œuvre qu'on lirait encore. Le
moment eût été heureux. On commençait à connaître les mœurs exactes
des animaux; Bonnet avait établi d'audacieux rapprochements entre la
génération charnelle et la génération végétale; l'essentiel de la
physiologie était trouvé; la science de la vie était claire, étant
brève: une théorie pouvait se tenter de limité psychologique dans la
série animale.

Une telle œuvre eût évité bien des sottises au siècle qui commençait.
On se serait accoutumé à ne considérer l'amour humain que comme une
des formes innombrables, et peut-être pas la plus curieuse, que revêt
l'instinct universel de reproduction, et ses anomalies apparentes
auraient rencontré une explication normale dans les extravagances mêmes
de la nature. Darwin est venu, et il a inauguré une méthode utile,
mais ses vues sont trop systématiques, son but trop explicatif, son
échelle des êtres, avec l'homme en haut, somme de l'effort universel,
d'une simplicité trop théologique. L'homme n'est pas au sommet de la
nature; il est dans la nature, l'une des unités de la vie, et rien de
plus. Il est le produit d'une évolution partielle et non le produit
de l'évolution totale; la branche où il fleurit part, ainsi que des
milliers d'autres branches, d'un tronc commun. D'ailleurs, Darwin,
soumis à la pudibonderie religieuse de sa race, a presque entièrement
négligé les faits sexuels stricts, et cela rend incompréhensible sa
théorie de la sélection sexuelle comme principe de changement. Mais
eût-il fait état du mécanisme de l'amour, ses conclusions, peut-être
plus logiques, n'en auraient pas moins été inexactes, car si la
sélection sexuelle a un but, il ne peut être que conservateur. La
fécondation est une réintégration d'éléments différenciés en un élément
unique; c'est un retour perpétuel à l'unité.

Il n'y a pas un grand intérêt à considérer les actes humains comme
les fruits de l'évolution, puisque sur des branches animales aussi
nettement séparées, aussi éloignées que les insectes et les mammifères,
on trouve des actes sexuels et des mœurs sociales très sensiblement
analogues, sinon identiques en beaucoup de points. Insectes et
mammifères, s'ils ont un ancêtre commun autre que la gelée primordiale,
que de possibilités différentes ne devait-il pas contenir en ses
contours amorphes pour s'être résolu, ici en une abeille, et là dans
une girafe! L'évolution qui aboutit à des résultats si divers n'a plus
que la valeur d'une idée métaphysique; la psychologie n'y cueillera
presque aucun fait valable.

Il faut donc laisser de côté la vieille échelle dont les
évolutionnistes gravissent si péniblement les échelons. Nous
imaginerons, métaphoriquement, un centre de vie d'où rayonnent les
multiples vies divergentes, sans tenir compte, passée la première étape
unicellulaire, des subordinations hypothétiques. On ne veut pas, et
bien au contraire, nier ni l'évolution générale, ni les évolutions
particulières; mais les généalogies sont trop incertaines et le fil qui
les relie se casse trop souvent: quelle est, par exemple, l'origine
des oiseaux, ces organismes qui semblent à la fois en progrès et en
régression sur les mammifères? Tout bien réfléchi, on considérera les
différents mécanismes de l'amour en tous les êtres dioïques comme
parallèles et contemporains.

L'homme se trouvera donc situé dans la foule, à la place indistincte
qui est la sienne, à côté des singes, des rongeurs et des
chauves-souris. Psychologiquement, il faudra le conférer très souvent
avec les insectes, cette autre floraison merveilleuse de la vie.
Quelle clarté, alors, que de lumières venant de tous les côtés! Cette
coquetterie de la femme, sa fuite devant le mâle, son retour, son
jeu de oui et non, cette attitude incertaine qui semble si cruelle à
l'amoureux, n'est-ce donc point particulier à la femelle de l'homme?
Nullement. Célimène est de toutes les espèces et des plus hétéroclites:
elle est araignée et elle est taupe; elle est moinelle et cantharide;
elle est grillonne et couleuvre. Un célèbre auteur dramatique, en une
pièce intitulée, je pense, La Fille Sauvage, représentait l'amour
féminin comme naturellement agressif. C'est une erreur. La femelle
attaquée par le mâle songe toujours à se dérober, et elle n'attaque
jamais, sauf en quelques espèces qui semblent très anciennes et qui ne
se sont peut-être perpétuées jusqu'à nos jours que par des prodiges
d'équilibre. Et encore faut-il faire cette réserve de principe, quand
on voit la femelle agressive, que c'est la seconde ou la quatrième
phase du jeu, peut-être, et non la première. La femelle dort jusqu'au
moment où le mâle la réveille; alors elle cède, joue ou se dérobe. La
réserve de la vierge devant l'homme est d'une pudeur bien modérée si on
la compare à la fuite éperdue de la jeune taupe!

Mais ceci n'est qu'un fait entre mille. Il n'est pas un mode d'agir
de l'homme instinctif qui ne se retrouve en telle espèce animale: et
cela se comprend sans peine, puisque l'homme est un animal, soumis aux
mêmes instincts essentiels qui gouvernent toute l'animalité, puisque
partout c'est la même matière qu'anime le même désir: vivre, perpétuer
la vie. La supériorité de l'homme, c'est la diversité immense de ses
aptitudes. Alors que les animaux sont réduits à une série de gestes
toujours pareils, l'homme varie à l'infini sa mimique; pourtant, le but
est le même et le résultat est le même: la copulation, la fécondation,
la ponte.

De la diversité des aptitudes humaines, du pouvoir que possède l'homme
de gagner par toutes sortes de chemins différents le terme nécessaire
de son activité, ou d'éluder ce terme et de suicider en lui l'espèce
dont il porte l'avenir, est née la croyance à la liberté. C'est une
illusion qu'il est difficile de ne pas avoir, et une idée qu'il faut
écarter si l'on veut penser d'une manière qui ne soit pas tout à
fait déraisonnable; mais il est certain qu'en fait la multiplicité
des activités possibles équivaut presque à la liberté. Sans doute,
c'est toujours le motif le plus fort qui l'emporte; mais le plus fort
aujourd'hui sera le plus faible demain: de là une variété dans les
allures humaines qui simule la liberté et, pratiquement, a des effets à
peu près pareils. Le libre arbitre n'est pas autre chose que la faculté
d'être déterminé successivement par un nombre très grand de motifs
et très différents. Dès que le choix est possible, il y a liberté,
encore que l'acte choisi soit rigoureusement déterminé et qu'il soit
impossible qu'il n'ait pas eu lieu. Les animaux ont une liberté
moindre, et d'autant plus restreinte que leurs aptitudes sont plus
limitées; mais dès qu'il y a vie, il y a liberté. La distinction, à ce
point de vue, entre l'homme et les animaux est de quantité, et non de
qualité. Il ne faut pas se laisser duper par la distinction scolastique
entre l'instinct et l'intelligence: l'homme est tout aussi chargé
d'instincts que l'insecte le plus visiblement instinctif: il y obéit
par des méthodes plus diverses, voilà tout.

S'il est clair que l'homme est un animal, il l'est donc aussi que c'est
un animal d'une complexité extrême. On retrouve en lui la plupart des
aptitudes à l'état d'unité chez les animaux. Il n'est guère une de
ses habitudes, une de ses vertus, un de ses vices (pour employer les
mots usuels), qu'on ne constate ici ou là chez un insecte, un oiseau
ou un autre mammifère: la monogamie et l'adultère, sa conséquence;
la polygamie, la polyandrie; la lascivité, la paresse, l'activité,
la cruauté, le courage, le dévouement, tout cela est commun chez
les animaux, mais alors cela qualifie l'espèce entière. A l'état de
différenciation où sont arrivés les individus des espèces humaines
supérieures et cultivées, chaque individu forme certainement une
variété séparée que détermine ce qu'on appelle d'un mot abstrait,
le caractère. Cette différenciation individuelle, très marquée dans
l'humanité, est moindre dans les autres espèces animales. Cependant,
nous observons des caractères très différents dans les chiens, les
chevaux et même les oiseaux d'une même race. Il est très probable que
les abeilles n'ont pas toutes le même caractère, puisque toutes ne sont
pas aussi promptes, par exemple, à faire usage de leur aiguillon dans
des circonstances analogues. Là encore la dissemblance n'est que de
degré entre l'homme et ses frères en vie et en sensibilité.

La solidarité, vaine idéologie, si on la restreint aux espèces
humaines! Il n'y a point d'abîme entre l'homme et l'animal; les deux
domaines sont séparés par un tout petit ruisseau qu'enjamberait un
enfant. Nous sommes des animaux; nous vivons des animaux et des animaux
vivent de nous. Nous sommes parasités et nous sommes parasites. Nous
sommes prédateurs et nous sommes la proie vivante des prédateurs.
Et quand nous faisons l'amour, c'est bien, selon l'expression des
théologiens, more bestiarum. L'amour est profondément animal: c'est sa
beauté.



CHAPITRE II

BUT DE LA VIE


      Importance de l'acte sexuel.--Son caractère inéluctable.
      --Animaux qui ne vivent que pour se reproduire.--Lutte
      pour l'amour et lutte pour la mort.--Femelles fécondées
      à la minute même de leur naissance.--Le maintien de la vie.


Quel est le but de la vie? Le maintien de la vie.

Mais l'idée même de but est une illusion humaine. Il n'y a ni
commencement, ni milieu, ni fin dans la série des causes. Ce qui est
a été causé par ce qui fut, et ce qui sera a pour cause ce qui est.
On ne peut concevoir ni un point de repos, ni un point de début. Née
de la vie, la vie engendrera éternellement la vie. Elle le doit et
elle le veut. Or, la vie est caractérisée sur la terre par l'existence
d'individus groupés en espèces, c'est-à-dire ayant le pouvoir, un
mâle s'étant uni à une femelle, de reproduire leur semblable. Qu'il
s'agisse de la conjugaison interne des protozoaires, de la fécondation
hermaphrodite, de la copulation des insectes ou des mammifères, l'acte
est le même: il est commun à tout ce qui vit, et non pas seulement à
l'animal, mais à la plante et peut-être aux minéraux limités par une
forme constante. Entre tous les actes possibles, dans la possibilité
que nous pouvons connaître ou imaginer, l'acte sexuel est donc le plus
important de tous les actes. Sans lui, la vie s'arrêterait: mais il est
absurde de supposer son absence puisque, dans ce cas, c'est la pensée
même qui disparaît.

La révolte est inutile contre une nécessité si évidente. Nos
délicatesses protestent vainement: l'homme et le plus dégoûtant de ses
parasites sont des produits d'un identique mécanisme sexuel. Ce que
nous avons jeté de fleurs sur l'amour peut le masquer comme un piège
à fauves: toutes nos activités évoluent autour de ce précipice et y
tombent les unes après les autres; le but de la vie humaine est le
maintien de la vie humaine.

L'homme ne se soustrait qu'en apparence à cette obligation de nature.
Il s'y soustrait comme individu et s'y soumet comme espèce. L'abus de
la pensée, les préjugés religieux, les vices, stérilisent une partie
de l'humanité; mais cette réserve est de pur intérêt sociologique:
qu'il soit chaste ou voluptueux, avare ou prodigue de sa chair, l'homme
n'en est pas moins, en tout état, soumis à la tyrannie sexuelle. Tous
les hommes ne se reproduisent pas; ni tous les animaux; non plus:
les faibles et les tard-venus, parmi les insectes, meurent avec leur
robe d'innocence et beaucoup de nids laborieusement peuplés par de
courageuses mères sont dévastés par des pirates ou par l'inclémence du
ciel. Que l'ascète ne vienne pas se vanter d'avoir soustrait son sang
à la pression du désir: l'importance même qu'il donne à sa victoire
affirme la puissance même de la volonté de vivre.

Une jeune fille l'avoue naïvement, avant tout amour, quand elle est
saine. Elle veut: «Se marier pour avoir des enfants.» Cette formule si
simple est la légende de la nature. Ce que l'animal poursuit, ce n'est
pas sa propre vie, c'est la reproduction. Sans doute beaucoup d'animaux
ne semblent avoir, dans une existence relativement longue, que de
brèves périodes sexuelles, mais il faut tenir compte du temps de la
gestation. En principe, la seule occupation de l'être est de rénover,
par l'acte sexuel, la forme dont il est revêtu. C'est pour cela qu'il
mange, pour cela qu'il construit. Cet acte est si bien le but unique et
précis qu'il constitue toute la vie d'un très grand nombre d'animaux,
cependant merveilleusement complexes.

L'éphémère naît le soir, s'accouple; la femelle pond pendant la nuit:
tous deux sont morts au matin, sans même avoir vu le soleil. Ces
petites bêtes sont si peu destinées à autre chose qu'à l'amour qu'elles
n'ont pas de bouche. Elles ne mangent ni ne boivent. On les voit
voleter en nuages au-dessus de l'eau, parmi les roseaux. Les mâles,
bien plus nombreux que les femelles, font un multiple office et tombent
épuisés. La pureté d'une telle vie s'admire chez beaucoup de papillons:
ceux du ver à soie, lourds et gauches, battent des ailes un instant,
quand ils naissent, puis s'accouplent et meurent. Le grand paon ou
bombyx du chêne, bien plus gros, ne mange pas davantage: et nous le
verrons cependant franchir des lieues de pays à la recherche de sa
femelle. Il n'a qu'une trompe rudimentaire et un semblant d'appareil
digestif. Ainsi une existence de deux ou trois jours s'écoule sans
avoir donné naissance à aucun acte égoïste. La lutte pour la vie,
fameux principe, est ici la lutte pour donner la vie, la lutte pour
mourir, car s'ils peuvent vivre trois jours en quêtant les femelles,
ils périssent dès que la fécondation est accomplie.

Chez toutes les abeilles solitaires, scolies, maçonnes, sphex, bembex,
anthophores, les mâles, premiers nés, rôdent autour des nids,
attendant la naissance des femelles. Sitôt parues, elles sont prises
et fécondées, connaissant ainsi, dans un même frisson, la lumière et
l'amour. Les femelles osmies, autres abeilles, sont ardemment guettées
par les mâles, qui les happent et les chevauchent dès leur sortie du
tube natal, la tige creusée de la ronce, s'envolent aussitôt avec elles
dans l'air où s'achèvent les noces. Et cependant que le mâle va errer
quelque temps avant de mourir, ivre de son œuvre, la femelle creuse
avec fièvre la demeure de sa progéniture, la cloisonne, y entasse le
miel des larves, pond, tourbillonne un instant et périt. L'an suivant,
les mêmes gestes se verront autour des mêmes ronces sectionnées par
le fagoteux, et ainsi de suite, sans que l'insecte se permette jamais
aucun dessein que la conservation d'une forme fragile, brève apparition
au-dessus des fleurs.

Le sitaris est un coléoptère parasite des nids de l'anthophore.
L'accouplement a lieu dès l'éclosion. Fabre a vu une femelle encore
dans les langes qu'un mâle, déjà libéré, accostait déjà, l'aidant à se
dévêtir, guettant l'apparition de l'extrémité de l'abdomen pour s'y
ruer aussitôt. L'amour des sitaris dure une minute, longue saison dans
une vie si courte: le mâle languit deux jours avant de s'éteindre; la
femelle, qui pond sur place dès qu'elle a été fécondée, meurt sans
avoir rien connu de la vie que la fonction maternelle, sur le lieu même
de sa naissance.

Il y a une espèce de papillon, les palingenia, dont on n'a jamais
vu la femelle. C'est qu'elle est fécondée avant même d'avoir pu se
débarrasser de son corset de nymphe, et qu'elle meurt, les yeux encore
fermés, mère à la fois et poupon au maillot.

Les moralistes aiment les abeilles, dont ils tirent des exemples et des
aphorismes. Elles nous conseillent le travail, l'ordre, l'économie, la
prévoyance, l'obéissance et plusieurs autres vertus. Adonnez-vous au
labeur, courageusement: la nature le veut. La nature veut tout. Elle
est complaisante à toutes les activités et ne refuse aucune analogie
à aucune de nos imaginations. Elle veut les constructions sociales
de l'abeille: elle veut aussi la vie toute d'amour du grand paon, de
l'osmie et du sitaris. Elle veut que les formes qu'elle a créées se
conservent indéfiniment et pour cela tous les moyens lui sont bons.
Mais si elle nous donne l'exemple laborieux de l'abeille, elle ne
nous cache pas l'exemple polyandrique de la mante et de ses cruelles
amours. Il n'y a pas dans la volonté de vivre la moindre trace de
notre pauvre petite morale humaine. Si l'on veut une morale unique,
c'est-à-dire un commandement universel, tel que toutes les espèces le
puissent écouter, tel que, en fait, elles le suivent selon l'esprit et
selon la lettre, si l'on veut, en d'autres termes, déterminer quel est
le but de la vie et le devoir des êtres vivants, il faut évidemment
trouver une formule qui totalise les contradictions, les brise et les
transforme en une affirmation. Il n'y en a qu'une et on la répétera,
sans craindre et sans permettre aucune objection: le but de la vie est
le maintien de la vie.



CHAPITRE III

ÉCHELLE DES SEXES


      La reproduction asexuée.--Formation de la colonie animale.
      --Limites de la reproduction asexuée.--La conjugaison.--
      Naissance des sexes.--Hermaphrodisme et parthénogenèse.--
      La fécondation chimique.--Universalité de la parthénogenèse.


Le mode primitif de reproduction des êtres est la reproduction asexuée,
ou que l'on considère comme telle, provisoirement, par comparaison avec
un mécanisme plus complexe. Il n'y a dans les premières formes vivantes
ni organes sexuels, ni éléments sexuels différenciés. L'animal se
reproduit par scissiparité ou par bourgeonnement. L'individu se divise
en deux, ou bien une protubérance se développe, forme un nouvel être
qui alors se détache.

La scissiparité, assez mal qualifiée, car, la division étant
transversale, la parité des deux parties est loin d'exister, se
rencontre chez les protozoaires, et au delà, chez des vers, des
astéries, des polypes.

Le bourgeonnement est commun aux protozoaires, aux infusoires, aux
cœlentérés, aux polypes d'eau douce, et à presque tous les végétaux. Un
troisième mode primitif, appelé sporulation, consiste en la production
dans l'organisme de cellules particulières, spores, qui se séparent,
deviennent des individus; on le trouve dans quelques protozoaires aussi
bien que dans les fougères, les algues, les champignons.

Les deux premiers modes, division et bourgeonnement, servent aussi à
la formation des colonies animales, quand l'individu nouveau conserve
un point d'attache avec l'individu générateur. C'est par cette notion
de colonie que l'on explique les êtres complexes, et même les animaux
supérieurs, en les considérant comme des réunions primitives d'êtres
simples qui se seraient différenciés en restant solidaires, se
partageant le travail physiologique. Les colonies de protozoaires sont
formées d'individus à fonctions identiques, vivant en égalité parfaite,
malgré la hiérarchie de position; les colonies de métazoaires sont
composées de membres spécialisés et dont la séparation peut être une
cause de mort pour l'individu total. Il y a donc, dans ce dernier cas,
un être nouveau composé d'éléments distincts, mais devenus, tout en
gardant une certaine autonomie essentielle, les organes d'une entité.

Les premiers organismes vivants se hiérarchisent donc ainsi: individu
unicellulaire, ou plastide; groupe de plastides, ou méride. Les
mérides, comme les protozoaires, peuvent se reproduire par voie
asexuée, division, bourgeonnement. Ils se séparent entièrement ou
restent unis au générateur S'ils restent unis, on a gravi un nouvel
échelon et l'on a atteint le zoïde. Ensuite, par colonies de zoïdes,
on aura ces individus encore plus complexes auxquels on donne le nom
de dèmes. Tous ces mots n'ont guère, naturellement, qu'une valeur
mnémotechnique. La nomenclature s'arrête, et la progression aussi, à
un certain moment, car l'évolution a un terme, une finalité, le milieu
même où évolue la vie. On dirait que, surgies de l'obscur centre
vital, les nouvelles tiges animées grandissent jusqu'à ce qu'elles
viennent frapper de la tête une voûte idéale qui s'oppose à toute
croissance. C'est alors la mort de l'espèce; et la nature, abandonnant
avec dédain son œuvre, recommence à pétrir, pour en tirer une nouvelle
forme, le limon initial. Le rêve d'une transformation indéfinie des
espèces actuelles est une pure chimère; elles disparaîtront une à une,
selon leur ordre d'ancienneté, selon aussi leur faculté d'adaptation
au milieu changeant, et l'on peut prévoir, si la terre dure, des
temps lointains où une faune inimaginable aura remplacé la faune
d'aujourd'hui, et l'homme même.

L'homme est un métazoaire, c'est-à-dire un animal à pluricellules
différenciées, comme l'éponge, comme le rotifère, comme l'annélide.
Il appartient à la série des artizoaires: une tête, un ventre, un
dos, symétrie bilatérale; à l'embranchement des vertébrés: squelette
interne, cartilagineux ou osseux; à la classe des mammifères, à la
sous-classe des placentaires, au groupe des primates, non loin des
chiroptères et des rongeurs.

Au point de vue du mécanisme de la transmission de la vie, les animaux
se divisent un peu différemment. D'une part, le bourgeonnement et la
division, ou scissiparité, se prolongent assez loin dans la série
des métazoaires, concurremment avec la reproduction sexuée; d'autre
part, il y a chez les protozoaires des phénomènes de conjugaison, une
union de cellules, qui ressemble à la fécondation véritable et en
joue le rôle: sans la régénération nucléaire qui en est le but et la
conséquence, la segmentation ni le bourgeonnement ne sauraient avoir
lieu, du moins indéfiniment.

En somme, la reproduction des êtres est toujours sexuelle; seulement
elle se produit dans un cas, les protozoaires, avec des éléments
non différenciés, et dans l'autre, les métazoaires, avec des
éléments différenciés, l'un mâle, l'autre femelle. Si l'on coupe
en morceaux une éponge, une hydre, on obtient autant d'individus
nouveaux. Ces individus ayant accompli leur croissance, on peut les
couper encore avec le même succès, et cela très longtemps, mais
non à l'infini. A un moment variable, après un certain nombre de
générations par fragmentation, il se produit une sénescence dans les
individus ainsi obtenus: coupés, les morceaux restent inertes. Ainsi
cette sorte de parthénogenèse artificielle a une limite comme la
parthénogenèse normale: pour que les individus retrouvent leur force
parthénogénétique, il faut leur laisser le temps de régénérer leurs
cellules par la conjugaison qui les féconde.

Toute fécondation n'est sans doute qu'un rajeunissement; ainsi
considérée, elle est uniforme dans toute la série animale et même
végétale. On devrait faire des expériences sur le bouturage et chercher
à quel moment la bouture de bouture commence à diminuer de vitalité.
Conjugaison et fécondation ont un même résultat: il faut que les
cellules A s'unissent aux cellules B (macro-nucléus et micro-nucléus
des protozoaires; ovule et spermatozoïde des métazoaires), pour que
l'organisme ait le pouvoir d'extérioriser utilement une partie de
sa substance. Quand l'organisme, trop complexe, a perdu la faculté
primitive de la segmentation, il se sert directement, pour se
reproduire, de certaines cellules différenciées dans ce but: ce sont
elles qui, mises en un tout, se réintègrent et donnent naissance à un
double de l'individu ou des individus générateurs. Du haut en bas de
l'échelle sexuelle, l'être nouveau sort invariablement d'une dualité.
La multiplication n'a lieu que dans l'espace. Dans le temps, ce qui se
produit, c'est un resserrement: deux donnent un.

La scissiparité est compatible avec l'existence même de sexes séparés,
comme dans l'étoile de mer. Cet animal fantastique, sans autre
instrument que ses ventouses, ouvre les huîtres, les enveloppe de son
estomac qu'elle dévagine (qu'elle vomit), les dévore. Il n'est pas
moins curieux par la variété de ses modes de reproduction, soit qu'il
se serve de son appareil sexuel, soit qu'il bourgeonne, soit qu'il se
sépare de l'un de ses bras, matière d'un nouvel être. Le classement
des animaux d'après leur mode de reproduction serait fort difficile:
on serait encore arrêté par l'hermaphrodisme. Ce mode, sans doute,
est primitif, puisque son type est la conjugaison des protozoaires;
mais il se complique singulièrement, quand il persiste, au moment,
par exemple, où il s'épanouit dans la série des mollusques, ces êtres
dont quelques-uns sont si luxurieusement organisés pour l'amour. Sa
forme simple, qui est des plus naïves, le sperme et les œufs produits
simultanément à l'intérieur d'un même individu, ne se rencontre qu'en
des organismes encore inférieurs. La parthénogenèse normale appartient
également à des animaux sommaires et à des animaux compliqués, aux,
rotifères et aux abeilles. Chez les arthropodes, c'est-à-dire les
insectes en général, les sexes sont toujours séparés, sauf chez
quelques arachnides tardigrades-; mais ce sont eux qui présentent
les plus beaux cas de parthénogenèse, de génération sans le secours
du mâle. Le mot ne doit pas être pris à la lettre. De même qu'il n'y
a pas de scissiparité indéfinie, sans conjugaison, il n'y a pas de
parthénogenèse indéfinie sans fécondation: la femelle est fécondée pour
plusieurs générations qui se transmettent ce même pouvoir; mais vient
un jour où de la femelle qui n'a pas connu le mâle naissent des mâles
et des femelles. Ils s'accouplent et produisent des femelles douées
de la faculté parthénogénétique. Cela a été longtemps un mystère,--et
c'en est encore un, car, à côté de la parthénogenèse normale, il y a
l'irrégulière, il y a les cas où, sans que l'on sache pourquoi, des
œufs non fécondés se comportent exactement comme des œufs fécondés.

Le cycle parthénogénétique des pucerons est célèbre; celui des
rotifères n'est pas moins curieux. Les mâles, plus petits, ne vivent
que deux ou trois jours, s'accouplent, meurent. Les femelles fécondées
pondent des œufs d'où ne naîtront que des femelles si les œufs ne
subissent pas une température supérieure à dix-huit degrés; au-dessus,
les œufs donnent des mâles. Entre les périodes d'accouplement, il y a
de longues parthénogenèses; il ne naît que des femelles produisant des
femelles, jusqu'à ce que la température ait permis enfin l'éclosion
des mâles. En deux ans, le puceron a dix ou douze générations
parthénogénétiques. Au mois de juillet de la deuxième année, on voit
paraître des individus ailés; ce sont encore des femelles, mais de deux
tailles et pondant de deux grosseurs: les moindres produisent des mâles
(le mâle est trois ou quatre fois plus petit que la femelle), les
autres des femelles, l'accouplement a lieu et le cycle recommence.

On crut longtemps que les pucerons étaient de vrais androgynes.
Réaumur et Bonnet, ayant vu des pucerons bien isolés se reproduire,
en étaient convaincus, lorsqu'un homme de génie, Trembley, célèbre
aussi par ses observations sur l'hydre, émit cette idée: Qui sait
si, chez les pucerons, un accouplement ne féconde pas plusieurs
générations? Il avait découvert le principe de la parthénogenèse. Les
faits lui donnèrent raison. Bonnet décrivit le mâle et la femelle, vit
l'accouplement et constata même l'ardeur génitale de ce gluant pou des
feuilles, de cette vache à lait des fourmis.

La parthénogenèse est une indication. Rien ne montre mieux l'importance
du mâle et la précision de sa fonction. La femelle semble tout; sans
le mâle, elle n'est rien. C'est la mécanique qui, pour marcher, doit
être remontée. Mais le mâle n'est qu'une clef. On a essayé d'obtenir la
fécondation à l'aide de fausses clefs. Des œufs d'oursins, d'étoiles
de mer, ont été amenés à l'éclosion par le contact d'excitants
chimiques, acides, alcalins, sucre, sel, alcool, éther, chloroforme,
strychnine, gaz, acide carbonique. On n'a pu cependant mener jusqu'à
l'âge adulte ces larves scientifiques et tout tend à démontrer que,
si on y parvenait, et si ces êtres artificiels étaient capables
de reproduction, ce ne serait que pour une période limitée. Cette
parthénogenèse provoquée n'est ni plus ni moins mystérieuse que
l'autre. Elle est anormale, sans doute, mais la parthénogenèse anormale
est assez fréquente dans la nature: des œufs de bombyx, d'étoiles
de mer, de grenouilles, éclosent parfois sans fécondation et très
probablement parce qu'ils ont rencontré, de cas fortuit, cet excitant
que d'excellents expérimentateurs leur ont prodigué. Que le sperme
agisse comme fécondant ou comme excitant, son action ne sera pas plus
facile à comprendre sous le second terme que sous le premier. La reine
abeille pond des œufs fécondés et des œufs non fécondés; les premiers
donnent des femelles, les seconds ne donnent jamais que des mâles:
ici l'élément mâle serait le produit d'une parthénogenèse, tandis que
l'élément femelle nécessiterait la fécondation préalable. C'est le
contraire chez les pucerons, où se suivent durant près de deux ans
des générations de femelles. Il y a un ordre en ces matières, comme
en tout, mais il n'est pas encore visible: on aperçoit seulement que,
si longue et si variée que soit la période parthénogénétique, elle
est limitée par la nécessité, pour le principe femelle, de s'unir
au principe mâle. Après tout, la fécondation héréditaire n'est pas
plus extraordinaire que la fécondation particulière: c'est un mode de
perpétuer la vie que l'exercice de la raison doit faire considérer
comme parfaitement normal.

Il faut, maintenant, à la fin de ce chapitre sommaire, oser dire que la
fécondation, telle qu'on la comprend vulgairement, est une illusion.
A prendre l'homme et la femme (ou n'importe quel métazoaire dioïque),
l'homme ne féconde pas la femme; ce qui se passe est à la fois plus
mystérieux et plus simple. Du mâle A, du grand mâle, et de la grande
femelle B naissent sans fécondation aucune, spontanément, des petits
mâles _a_ et des petites femelles _b_. Ces petits mâles sont appelés
spermatozoïdes, et ces petites femelles, ovules; c'est entre ces
deux êtres nouveaux, entre ces spores, que se produit la conjugaison
fécondatrice. On voit alors a et b se résoudre en un troisième animal,
_x_, lequel, par accroissement naturel, deviendra, soit A, soit B.
Alors le cycle recommence. L'union qui a lieu entre A et B n'est
qu'une préparation; A et B ne sont que des canaux qui véhiculent _a_
et _b_, et souvent de bien plus loin qu'eux-mêmes. Comme les pucerons
ou les bourdons, les mammifères, et nommément l'homme, sont soumis
à la génération alternée, une parthénogenèse séparant toujours la
conjugaison véritable des éléments différenciés. L'accouplement n'est
pas la fécondation; il n'en est que le mécanisme; son utilité n'est que
de mettre en relation deux produits parthénogénétiques. Cette relation
s'opère dans la femelle, ou hors de la femelle (poissons): le milieu a
une importance de fait, non de principe.



CHAPITRE IV

LE DIMORPHISME SEXUEL


      I. _Invertébrés_.--Formation du mâle.--Primitivité de la
      femelle.--Mâles minuscules: la bonellie.--Régression du mâle
      en organe mâle: les cirripèdes.--Généralité du dimorphisme
      sexuel.--Supériorité de la femelle chez la plupart des
      insectes.--Exceptions.--Le dimorphisme numérique.--La femelle
      chez les hyménoptères.--Multiplicité de ses activités.--Rôle
      purement sexuel du mâle.--Dimorphisme des fourmis, des
      termites.--Cigales et grillons.--Les araignées.--Les coléoptères.
      --Le ver luisant.--Étrangeté du dimorphisme chez la cochenille.


I. _Invertébrés_.-A un moment assez imprécis de l'évolution générale,
l'organe mâle se spécialise en individu mâle. C'est ce qu'aurait
dû figurer le symbolisme religieux. La femelle est primitive. Au
troisième mois, l'embryon humain a des organes uro-génitaux externes
qui ressemblent clairement aux organes féminins. Ils n'ont plus,
pour arriver à l'état féminin parfait, qu'une légère modification à
subir; pour devenir masculins, ils doivent subir une transformation
considérable et très complexe. Les organes génitaux externes de la
femme ne sont donc pas, comme on l'a dit souvent, le produit d'un
arrêt de développement; ce sont au contraire les organes mâles qui
subissent un développement supplémentaire, et d'ailleurs inutile, car
le pénis est un luxe et un danger: tel oiseau, qui s'en passe, n'en est
pas moins luxurieux.

On trouvera une preuve générale de la primitivité de l'état femelle
dans la petitesse extrême de certains mâles d'invertébrés, si
minuscules qu'on ne peut vraiment les considérer que comme des organes
mâles autonomes, ou même comme des spermatozoïdes. Le mâle des syngames
(c'est un parasite interne des oiseaux) est moins un être qu'un
appendice; il demeure en état de contact perpétuel avec les organes
de la femelle, inséré obliquement sur son côté, justifiant le nom de
«ver à deux têtes» qu'on a donné à cette vilaine bestiole double. La
bonellie femelle est un ver marin en forme de sac cornu d'une longueur
de quinze centimètres; le mâle est représenté par un minuscule filament
de un à deux millimètres, c'est-à-dire qu'il est environ mille fois
plus petit. Chaque femelle en nourrit une vingtaine. Ils vivent d'abord
dans son osophage, puis descendent dans l'oviducte où ils fécondent
les œufs. Leur fonction très précisée les sauve seule de l'accusation
de parasitisme; en fait, on les a pris longtemps pour des parasites,
cependant que l'on cherchait en vain le mâle de cette prodigieuse
bonellie.

Parallèlement au mâle, qui n'est qu'un organe sexuel individualisé,
on voit des mâles qui ont perdu à peu près tous leurs organes, sauf
l'organe mâle lui-même. Certains cirripèdes (mollusques attachés
par un pédoncule) hermaphrodites se sont fixés en parasites dans le
manteau d'autres cirripèdes: de là, diminution de volume, régression
des ovaires, abolition des fonctions nutritives, le pédoncule prenant
racine dans un milieu vivant et nourrissant. Mais un organe subsiste
en ces amoindris, l'organe mâle, et il prend même des proportions
énormes, absorbant l'animal tout entier. Il s'en faut donc de peu que
la transformation du mâle en pur organe sexuel ne soit entièrement
accomplie, comme on l'observe, d'ailleurs, chez les hydraires. Redevenu
partie intégrante d'un organisme dont il s'est antérieurement séparé
pour devenir un individu, le mâle ne fait que retourner à ses origines,
et ainsi les certifie.

La bonellie, qui est un des cas les plus accusés de dimorphisme,
est aussi un exemple de ce féminisme particulier que l'on rencontre
normalement dans la nature.

Car le féminisme règne dans la nature, surtout dans les espèces
inférieures et parmi les insectes. Ce n'est guère que dans la série
des mammifères et dans certains groupes d'oiseaux que le mâle est égal
ou supérieur à la femelle. On dirait qu'il a conquis lentement une
première place que la nature ne lui destinait pas. Il est possible que,
soulagé de tout souci, la fécondation terminée, il ait eu, plus que
la femelle, le loisir de cultiver sa force. Il est possible aussi, et
plus probable, que ces états extrêmement divers de ressemblance et de
dissemblance soient dus à des causes trop nombreuses et trop variées
pour que nous puissions en saisir l'enchaînement logique. Les faits
sont évidents: le mâle et la femelle diffèrent presque toujours et
très souvent diffèrent profondément. Que d'insectes pris vulgairement
pour des espèces diverses ne sont autre chose que des mâles et des
femelles se cherchant pour la pariade! Et ne faut-il pas une certaine
connaissance des oiseaux pour réunir en un couple ces deux merles,
l'un, le mâle, tout noir, l'autre, la femelle, dos brun, gorge grise et
ventre roux?

Tandis que l'hermaphrodisme exige nécessairement la similitude parfaite
des individus--sauf au cas, comme dans les cirripèdes, d'un mâle
parasite supplémentaire,--la séparation des sexes entraîne en principe
le dimorphisme, le rôle du mâle, ses modes d'activité, différant de
ceux de la femelle. Cette différence se rencontre aussi bien parmi les
plantes dioïques. L'exemple du chanvre est connu, quoique à rebours,
car les pieds que les paysans appellent mâles, et qui sont les plus
hauts, représentent précisément les femelles. La petite ortie, celle
qui aime les jardins, a les deux sexes sur le même pied; la grande,
celle qui préfère les terres incultes, est dioïque: le pied mâle a les
feuilles très longues, qui retombent, ainsi que les grappes de ses
fleurs, le long de la tige; les feuilles et les fleurs du pied femelle
sont courtes et se dressent presque droites. Ici le dimorphisme n'est
pas en faveur de la femelle, il est indifférent.

Chez les insectes, la femelle est presque toujours l'individu
supérieur. Ce n'est pas ce petit animal merveilleux, roi divergent et
minuscule de la nature, qui donnerait le spectacle de cette douve,
la bilhargie, dont la femelle, médiocre lame, vit, telle une épée au
fourreau, dans le ventre creusé du mâle! Cette vie lâche, ces amours
perpétuelles, feraient horreur à ces courageuses femelles scarabées, à
ces adroites chalicodomes, à ces lycoses sages et froides, à ces fières
et terribles guerrières, les mantes. Dans le monde de l'insecte, le
mâle est le sexe élégant et frêle, le sexe doux et sobre, sans autre
industrie que de plaire et d'aimer. C'est à la femelle que reviennent
les rudes travaux du puisatier et du maçon, les dangers de la chasse et
de la guerre.

Il y a des exceptions, mais on les rencontrerait surtout parmi les
parasites, ces dégradés; tel le xénos, qui vit indistinctement sur les
guêpes, les coléoptères et les névroptères. Le mâle est pourvu de deux
larges ailes; la femelle n'a ni ailes, ni pattes, ni yeux, ni antennes:
c'est un petit ver. Après la métamorphose, le mâle sort, vole quelque
peu, puis revient vers la femelle restée à l'intérieur de l'enveloppe
nymphale, et la féconde dans ses langes.

D'autres exceptions, celles-ci normales, sont fournies par les
papillons, c'est-à-dire par un genre d'insectes fort placides et qui,
sous cette forme, du moins, ne se livrent ni à la chasse, ni à aucun
métier. On appelle psyché un très petit papillon qui volette le matin
assez gauchement: c'est le mâle. La femelle est un ver énorme, quinze
fois plus long, dix fois plus gros. Les amants sont dans la proportion
d'un coq et d'une vache. Ici, le féminisme est dérisoire. Même
disproportion chez le bombyx du mûrier dont la femelle, beaucoup plus
lourde que le mâle, ne vole qu'avec peine, bête passive qui supporte
un accouplement de plusieurs heures; chez un papillon d'automne, la
cheimatobia, dont le mâle a deux paires de belles ailes sur un corps
en fuseau, dont la femelle est un tonnelet gros et gras aux ailes
rudimentaires, incapable de voler, grimpant péniblement aux arbres où
sa chenille se nourrit de bourgeons; chez un autre papillon encore,
celui que l'on nomme si absurdement orgye, dont le mâle a tous les
caractères du lépidoptère, cependant que la femelle, sans presque
d'ailes sur un corps renflé et lourd, simule l'aspect gracieux, d'un
monstrueux cloporte; chez le grêle, agile et fin liparis que le dessin
de ses ailes a fait nommer le zigzag et qui méconnaîtrait, sans la
puissance de l'instinct, sa femelle dans cette bête blanchâtre au lourd
abdomen, qui rumine immobile sur l'écorce des arbres. Des espèces
voisines, le moine, le cul-brun, le cul-doré, ne présentent que fort
peu de différences sexuelles.

Après le dimorphisme de masse, le dimorphisme numérique; un papillon
des îles Marquises forme une famille ainsi composée: un mâle et cinq
femelles toutes différentes, tellement diverses qu'on les a crues
longtemps espèces distinctes.

Ici l'avantage est clairement pour le mâle, seigneur d'un merveilleux
harem. La nature, profondément ignorante de nos mesquines idées de
justice et d'égalité, gâte infiniment certaines espèces animales, au
même moment qu'elle se prouve envers d'autres indifférente ou dure;
et tantôt, c'est le mâle qu'elle veut privilégié, et tantôt c'est la
femelle, en qui elle accumule toutes les supériorités et aussi toutes
les cruautés et tous les dédains.

Les hyménoptères comprennent les abeilles et les bourdons, les guêpes,
les scolies, les fourmis, les maçonnes, les sphex, les bembex, les
osmies, etc. Ce sont parmi les insectes ce que représentent, au
milieu des mammifères, les primates et même les humains. Mais, tandis
que la femme, sans être animalement inférieure à son mâle, reste
au-dessous de lui en presque toutes les activités intellectuelles,
chez les hyménoptères, la femelle est à la fois le cerveau et l'outil,
l'ingénieur, le manœuvre, l'amante, la mère et la nourrice, à moins
que, comme l'abeille, elle n'ait rejeté sur un troisième sexe tous
les soins qui ne sont pas uniquement sexuels. Les mâles font l'amour.
Le mâle du tachyte, sorte de guêpe voisine du sphex, est environ huit
fois plus petit que la femelle, mais c'est un petit amant très ardent
et outillé à merveille pour la quête amoureuse: ce diadème couleur de
citron, ce sont des yeux, une ceinture d'yeux, énormes, un phare d'où
il explore l'horizon, prêt à tomber comme une flèche sur la femelle qui
rôde. Fécondée, la tachyte se fait un nid cellulaire où elle entasse la
terrible mante, dont elle est l'ennemie toujours victorieuse: sachant
d'avance, intuition incompréhensible, si l'œuf qu'elle va pondre est
mâle ou femelle, elle augmente ou diminue, selon le sexe futur, les
provisions dont se nourrira la larve: le minuscule mâle est servi d'une
portion naine.

Le mâle du frelon est notablement plus petit que la femelle; le frelon
neutre est moindre encore. Le lophyre du pin est noir, la femelle est
jaune. Chez la chalicodome ou abeille maçonne, le mâle est roux; la
femelle, bien plus belle, est d'un beau noir velouté avec les ailes
violet sombre. Pendant que le mâle flâne et bourdonne, la femelle
construit avec un art patient le nid de mortier ingénieusement couvert
d'un large dôme où vivra, à l'état larvaire, sa progéniture. Cette
abeille vit en colonies, mais où le travail est individuel, chacun
achevant son labeur sans s'occuper de son voisin, si ce n'est parfois
pour le piller et le frustrer de son œuvre, type d'une civilisation
qui ne nous est pas inconnue. La femelle maçonne est armée, quoique
nullement agressive.

Chez beaucoup d'hyménoptères, la femelle porte seule l'épée; telle la
guêpe dorée, dorée sur fond bleu ou rouge, qui peut faire saillir de
son abdomen un long aiguillon; telle la femelle du philanthe, qui est
carnivore cependant que le mâle, inerme et puéril, se nourrit du pollen
des fleurs. Sans dédaigner ce dessert naturel, la philanthe, pourvue
d'un dard puissant, poignarde l'abeille chargée de nectar et lui pompe
le jabot. On voit la féroce petite bête pétrir, durant près d'une
demi-heure, l'abeille morte, la pressurer comme un citron, y boire
comme à une gourde. Mœurs charmantes, candeur de ces topazes ailées qui
bruissent autour des fleurs! Fabre a trouvé une excuse à cette sadique
gourmandise: la philanthe tue les abeilles pour en nourrir ses larves,
lesquelles ont une si grande répugnance pour le miel qu'elles périssent
à son contact; et c'est par dévouement maternel qu'elles s'enivrent de
ce poison! Tout est possible dans la nature. Mais il ne serait pas,
semble-t-il, déraisonnable de dire que si les larves de la philanthe
exècrent le miel, c'est parce que leur mère, qui l'aime beaucoup, ne
leur en a jamais donné une goutte.

Un des rares hyménoptères dont la femelle paraisse inférieure est la
mutille, fourmi-araignée. Le mâle est le plus gros, il a des ailes et
vit sur les fleurs. La femelle est aptère, mais pourvue d'un appareil
stridulant par lequel elle attire l'attention du mâle. Le mâle d'un
des cynips des galles du chêne, le cynips terminal, a le corps fauve,
avec de grandes ailes diaphanes; la femelle, brune et noire, n'a pas
d'ailes. Les deux sexes du cimbex jaune diffèrent tant de forme et de
couleur, le mâle svelte et brun avec une tache jaune, la femelle ronde,
abdomen jaune, tête noire, qu'on les a longtemps crus deux espèces
différentes.

Les fourmis, on le sait, de même que tous les hyménoptères sociaux,
se divisent en trois sexes: des femelles et des mâles également ailés
et des neutres sans ailes. La fécondation se fait dans les airs; les
amants montent, se joignent, retombent enlacés, nuage d'or que la mort
des mâles va dissoudre, cependant que les femelles, perdant leurs
ailes, rentrent au logis pour la ponte. Les ouvrières, ou neutres,
sont généralement plus petites; cela est sensible chez les grosses
rouges des bois qui se creusent des abris dans les souches. Les
fourmis blanches ou termites[1] montrent un dimorphisme très accentué:
la femelle, ou reine, sa tête ayant à peu près la grosseur d'une
tête d'abeille, exhibe un ventre de la grosseur du doigt et long en
proportion, qui arrive à être quinze cents fois plus gros que le reste
du corps. Ce tonneau sexuel pond continuellement, sans relâche aucune,
à la vitesse d'un ouf par seconde. Le mâle, et c'est la vision même de
la géante de Baudelaire, vit à l'ombre de cette femelle formidable,
montagne de force et de luxure. Il y a chez les termites, non un
quatrième sexe, mais une quatrième manière d'être asexué. A côté
des ouvriers, sont les soldats; ils en diffèrent par de puissantes
mandibules plantées sur une tête énorme. Tout est extraordinaire chez
les termites: leurs nids en cônes atteignent, relativement à l'homme et
à ses maisons, une hauteur de cinq à six cents mètres.

Moustiques, maringouins, tous les insectes du genre simulie, les
femelles seules piquent les mammifères et sucent leur sang. Il en
est de même chez les taons. Les mâles vivent sur les fleurs, sur
les troncs d'arbres. On les voit voler le long des allées ou des
clairières, dans les bois, avec un mouvement régulier de manège; ils
sont à l'affût, guettent les femelles: dès qu'un mâle a pu en saisir
une, il l'enlève, disparaît en l'air où a lieu la pariade. Seul le
grillon a un appareil stridulent; seule la femelle a un organe auditif:
il est situé dans les jambes antérieures. C'est également le mâle qui
bruit chez les cigales. Est-ce un appel d'amour? On le dit, mais on ne
l'a jamais prouvé. Les cigales, mâles et femelles, vivent en complète
promiscuité, rangées sur l'écorce des arbres: tant de musique est
inutile, et d'ailleurs si la cigale n'est pas sourde, elle a l'ouïe
presque insensible. Il est probable que le chant des insectes et des
oiseaux, s'il est parfois un appel d'amour, n'est le plus souvent
qu'un exercice physiologique, à la fois nécessaire et désintéressé.
Fabre, qui a vécu toute sa vie parmi les implacables bruits de la
campagne provençale, ne voit «dans le violon de la sauterelle, dans la
cornemuse de la rainette, dans les cymbales du cacan, que des moyens
propres à témoigner la joie de vivre, l'universelle joie que chaque
espèce animale célèbre à sa manière[2]». Mais alors pourquoi la femelle
est-elle muette? Appeler, de l'aurore au crépuscule, par un chant
presque continu, la compagne que l'on voit près de soi occupée à pomper
la sève d'un platane est certainement absurde, étant profondément
inutile; mais il n'en a peut-être pas toujours été ainsi. Les deux
sexes ont peut-être eu jadis des mœurs moins uniformes. Le platane qui
les a réunis dans la même pâture n'a pas toujours poussé en Provence.
Ce chant perpétuel a été utile en un temps où les sexes vivaient
séparés; il est resté le témoin d'habitudes anciennes. C'est d'ailleurs
un fait d'observation générale que les activités suivirent souvent à
leur période d'utilité. L'homme et tous les animaux sont pleins de
gestes maniaques dont le mouvement n'est explicable que par l'hypothèse
d'une finalité antérieure et différente.

Presque toujours l'araignée femelle est supérieure au mâle, en taille,
en industrie, en activité, en moyens de défense et d'attaque. On verra
plus loin leurs mœurs sexuelles; mais il faut noter ici leurs cas
particuliers de dimorphisme. Une épeire de Madagascar est énorme et
fort belle, noire, rouge, argent et or. Elle installe sous les arbres
une toile formidable près de laquelle on voit toujours un petit réseau
modeste et puéril: c'est l'œuvre d'un minuscule mâle qui guette
anxieux le moment d'aborder la terrible amante, d'oser les redoutables
noces où il y va de sa vie. L'argyronète, ou araignée d'eau, donne sa
revanche au mâle: il est plus gros, plus grand, pourvu de pattes plus
longues.

Le mâle triomphe encore, et bien plus fréquemment, dans le monde des
coléoptères. Sur la tête du scarabée appelé nasicorne, et jamais nom ne
fut plus exact, se dresse, en effet, une longue corne arquée, recourbée
en arrière, et tout son thorax est solidement cuirassé: la femelle n'a
ni corne ni cuirasse. Tout le monde connaît le cerf-volant ou lucane,
cet énorme coléoptère qui vole, certains soirs d'été, en bourdonnant
comme une toupie. Il est fort redouté à cause de l'air méchant que lui
donnent ses deux longues mandibules ramifiées en forme de bois de cerf
et que le vulgaire prend pour un dangereux étau. C'est le mâle. Son
appareil guerrier est un pur ornement, car, bête inoffensive, le lucane
vit de lécher le suc des arbres. Les femelles, bien plus petites, sont
dénuées de tout appareil guerrier; elles sont en très petit nombre
et c'est en s'exaltant à leur recherche que le mâle, dont la vie est
brève, et qui le sent, tourbillonne comme un fou et se cogne à nos
oreilles, qui en tremblent. Ici encore on devine des animaux qui ont
changé de mœurs plus vite que d'organes. Le vieux pirate a conservé ses
poignards et ses haches, mais adonné désormais, on ne sait pourquoi, au
régime végétarien, il a perdu jusqu'à la force de s'en servir; ce n'est
plus qu'un figurant. Mais peut-être que ce harnachement impressionne
la femelle? Elle cède plus volontiers à ce matamore qui lui donne
l'illusion de la force, cette beauté des mâles.

Le ver luisant est bien un ver; c'est une larve plutôt qu'un animal
définitif. Mais le mâle de cette femelle est un insecte parfait, pourvu
d'ailes et qui s'en sert pour chercher dans la nuit celle qui brille
d'autant plus que son désir est plus vif d'être vue et cavalée. Il y
a une variété de lampyres où les deux sexes sont également lumineux,
l'un dans l'air, le mâle, l'autre, la femelle, à terre, où elle attend
le mâle. Dès que l'accouplement est terminé, ils s'éteignent comme
des lampes. Il est donc évident que cette luminosité est d'un intérêt
purement sexuel. Quand la femelle voit la petite étoile volante
descendre vers elle, elle rassemble ses esprits, se prépare à cette
défense hypocrite, commune à tout son sexe, se fait belle et timide,
exulte de peur et tremble de joie. La lueur qui s'éteint est bien
symbolique de la destinée de presque tous les insectes et de beaucoup
d'autres animaux: l'amour accompli, leur raison disparaît et la vie
s'évanouit.

Le mâle de la cochenille a le corps allongé, avec des ailes très
déliées, transparentes et qui ressemblent de loin à des ailes
d'abeille; il est pourvu d'une sorte de queue formée de deux longues
soies. On le voit voler autour des nopals, tout d'un coup se poser sur
la femelle, qui ressemble à un gros cloporte rond et bombé. Deux fois
grosse comme le mâle, privée d'ailes, attachée par les pattes à une
branche où pénètre sa trompe, pompe en perpétuelle activité, elle a
l'aspect d'un fruit, d'une galle à pédoncule, ce qui lui a fait donner
par Réaumur le nom pittoresque de gallinsecte. En certaines espèces de
coccidés, le mâle est si petit qu'il donne la proportion d'une fourmi
se promenant sur une pêche. Ses allés et venues sont toutes pareilles
à celles de la fourmi qui cherche pour y mordre un point tendre; mais
lui, ce qu'il cherche, c'est la fente génitale: l'ayant trouvée,
souvent après de longues et anxieuses explorations, il l'emplit de ses
œuvres, puis se détache, tombe, meurt.


[1] Ce sont des névroptères, ou pseudo-névroptères; mais leurs mœurs
les rapprochent décidément des hyménoptères sociaux.

[2] _Souvenirs entomologiques_, tome V, p. 265.



CHAPITRE V

LE DIMORPHISME SEXUEL


      II. _Vertébrés_.--Insensible chez les poissons, les sauriens,
      les reptiles.--Le monde des oiseaux.--Dimorphisme favorable
      aux mâles: le loriot, les faisans, le combattant.--Paons
      et dindons.--Les paradisiers.--Le dimorphisme modéré des
      mammifères.--Effets de la castration sur le dimorphisme.


II. _Vertébrés_.-Les différences sexuelles sont généralement
insensibles parmi les poissons, les reptiles, les sauriens. Elles
s'accentuent quand on arrive aux vertébrés supérieurs, aux oiseaux et
aux mammifères, mais sans jamais atteindre à l'extrême dissemblance
qui caractérise un grand nombre d'arthropodes. Chez les oiseaux, la
disparité sera de coloration, de volume, de longueur, forme et frisure
des plumes; chez les mammifères, de taille, de poil, de barbe, de
cornes. Parfois la femelle des oiseaux est plus belle ou plus forte;
plus forte, d'envergure plus puissante chez le serpentaire, le busard,
le faucon, le vautour cendré et beaucoup de rapaces; plus belle chez
les turnices de l'Inde. L'un d'eux, le phalarope gris, résout en
faveur des femelles le rêve des femmes: il laisse à sa compagne les
brillantes couleurs, se contente de l'habit le plus terne et, ne
pouvant pondre, assume cependant la suite des soins maternels: c'est
lui qui couve.

En général, dans le monde des oiseaux, la nature est favorable au mâle.
C'est un prince dont l'épouse semble morganatique. Souvent plus petite,
comme la canepetière (sorte d'outarde), la fauvette des jardins, elle
est presque toujours vêtue telle qu'une Cendrillon. Les oiseaux que
les femmes font massacrer par millions pour se déguiser en perruches
ou en geais, ce sont des mâles pour la plupart: leurs sœurs à plumes
ont de modestes robes, et l'on dirait que cette humilité, devenue
favorable aux espèces, a été voulue par la nature, en prévision de
la bêtise et de la méchanceté humaines. Ce loriot jaune d'or, aux
ailes et à la queue noires, a pour amante un moineau vêtu de brun, de
verdâtre et de gris. Le faisan argenté (qui est un faux faisan) exhibe
une huppe noire surgissant de sa nuque blanc d'argent; son cou et son
dos sont du même métal; son ventre sombre a des reflets bleus; son
bec est bleu; ses joues, rouges, et rouges, ses pattes. Plus petite,
la femelle vêt tristement son ventre d'une chemise blanchâtre, son
dos, d'un manteau roux. Chez le vrai faisan, le dimorphisme est encore
plus accentué. Le mâle (il s'agit du, faisan commun), grand et fier,
et qui se laisse admirer volontiers, est, sur la nuque et le cou, vert
foncé; sur le dos, les flancs, le Ventre, la poitrine, rouge cuivre à
reflets violets; sa queue est rousse avec des bandes noires; une touffe
mordorée s'épanouit sur sa tête, et le tour de l'œil est d'un rouge
vif. Bien plus petite, l'humble femelle se couvre d'un plumage terreux,
tacheté de noir. Le beau faisan doré est en effet tout en or, or sur
vert. Sa queue et ses ailes jaunes, son ventre rouge safran achèvent la
splendeur de ce merveilleux mâle. La femelle se contente d'une pelisse
terre de Sienne qui couvre son dos et retombe sur son ventre peint en
ocre.

Une petite tête sortant d'un énorme tour de cou de blanches plumes
ébouriffées; un corps moyen; deux longues pattes. C'est le combattant.
Il faut ajouter à la tête un bec effilé, orné à la base d'une grappe
de raisin rouge. On ne sait de quelle couleur est le mâle; il est de
toutes les couleurs. On l'a laissé blanc, on le retrouve roux; il était
noir, le voici violet; plus tard, il apparaîtra tacheté ou barré dans
les tons les plus divers.

Son tour de cou est un ornement et un bouclier; il le perd, et sa
grappe de raisin, passée l'époque des amours et des combats. Cette
instabilité de plumage concorde d'une façon curieuse avec l'instabilité
du caractère; nul animal n'est plus irritable, plus disputeur. On ne
peut les conserver en captivité que solitaires ou dans l'obscurité.
La femelle, un peu moins turbulente, ne change jamais de robe,
invariablement grise avec, sur le dos, un peu de brun.

Paons et dindons, les mâles seuls peuvent étaler leur queue en
éventail, faire la roue; et seul fait la roue le mâle de l'outarde,
seul pourvu aussi de ses grandes barbes. La femelle du ménure dresse
comme le mâle une lyre de plumes: mais c'est une terne et médiocre
imitation de celle de son maître, qui brille de tous les tons, s'élève
et se courbe avec une grâce si paradoxale.

Chez l'oiseau du paradis, le dimorphisme est encore plus net que chez
les espèces précédentes. La nuque jaune citron, la gorge verte, le
front noir, le dos châtain brûlé, le mâle orne encore sa queue de deux
longues pennes, et ses flancs de deux belles plumes effilées, jaune
orange, ponctuées de rouge, qu'il étale comme des rames ou resserre à
volonté; la femelle, de couleur terne, est dépourvue de tout ornement.
C'est entre l'œil et l'oreille qu'un oiseau voisin des paradisiers,
le sifilet, s'attache deux fines plumes longues comme deux fois son
corps, et qui flottent, quand il marche, banderoles blanches à reflets
bleus. C'est un attirail d'amant, dont la femelle est par conséquent
dépourvue, et que le mâle perd sitôt après l'accouplement.

Les dissemblances du coq et de la poule sont assez précises pour
donner à tout le monde l'idée nette du dimorphisme chez les oiseaux
et montrer, parallèle à la différence des formes, la différence des
caractères.

Encore moins souvent que chez les oiseaux, le dimorphisme des
mammifères est rarement favorable aux femelles. On n'en citera qu'un
exemple, pris chez le tapir d'Amérique, où le mâle est plus petit que
la femelle. Presque toujours, c'est le contraire. Parfois les deux
sexes sont d'apparence identique: couguars, chats, panthères, servals.
S'il y a une règle, elle est difficile à formuler, car, à côté de ces
félins sans dimorphisme sexuel, les tigres, voici les lions où les
sexes déterminent nettement les formes générales.

Il y a, parmi les mammifères, des ressemblances bizarres et des
différences baroques. La taupe mâle et la taupe femelle apparaissent
à première vue identiques jusque dans leurs organes sexuels
extérieurs, le clitoris de la femelle étant, tout ainsi que le pénis
du mâle, perforé pour laisser passer l'urètre. Ici, la ressemblance
morphologique n'implique nullement, comme on le verra plus loin, la
parité des caractères: la femelle taupe est femelle excessivement. Une
différence baroque, c'est celle qui distingue les deux sexes du phoque
casqué, habitant du Groenland et de Terre-Neuve. Le mâle a la faculté
de gonfler la peau de sa tête jusqu'à s'en faire un énorme casque. Dans
quel but? Peut-être pour effrayer de naïfs ennemis. Fidèle à son rôle
de protégée, la femelle ignore cette simulation, propre aussi, par
d'autres moyens, aux guerriers chinois, à quelques insectes, comme la
mante, à des serpents, comme le cobra.

La femelle de l'ours brun, celle du kangourou, sont plus petites que
leurs mâles. Dans toute la série du genre cerf, sauf chez le renne, les
mâles seuls portent du bois, et c'est l'origine, nullement absurde,
d'une très vieille plaisanterie, les biches étant d'ailleurs lascives
et accueillant volontiers plusieurs mâles. Chez le taureau et la
vache, les différences sexuelles sont encore assez marquées; elles
diminuent entre l'étalon et la jument, s'affaiblissent encore du chien
à la chienne, deviennent nulles chez le chat. Dans tous les cas où le
dimorphisme, peu accentué, est la conséquence directe de la possession
d'organes spéciaux, la castration ramène le mâle vers le type
femelle[1]. C'est aussi visible chez les bœufs que chez les eunuques ou
les chevaux hongres. On peut voir dans ce fait une nouvelle preuve de
la primitivité de l'état femelle, puisqu'il suffit de l'ablation des
testicules pour donner au mâle cette mollesse de forme et de caractère
qui signalent les femelles. La masculinité est une augmentation,
une aggravation du type normal représenté par la féminité; c'est un
progrès, en ce sens que c'est un développement. Mais ce raisonnement,
bon pour les mammifères, serait détestable pour les insectes, où
l'accentuation du type est presque toujours fournie par la femelle.
Il n'y a pas de lois générales dans la nature, si ce n'est celles qui
régissent à la fois toute la matière. Avec la naissance de la vie,
la tendance unique diverge aussitôt en lignes multiples. Peut-être
même faudrait-il placer bien plus loin le point de divergence, car un
métal comme le radium semble différer autant des autres métaux qu'un
hyménoptère diffère d'un gastéropode.


[1] Il est vrai que la castration des femelles semble, au moins dans
les espèces humaines, les incliner vers le type mâle. Les effets de la
castration varient nécessairement selon l'âge du sujet.



CHAPITRE VI

LE DIMORPHISME SEXUEL


      III. _Vertébrés_ (suite).--_L'homme et la femme_.
      --Caractères et limites du dimorphisme humain.--Effets de la
      civilisation.--Le dimorphisme psychologique.--Le monde des
      insectes et le monde humain.--Le dimorphisme modéré, fondement
      du couple.--Solidité du couple humain.--Le dimorphisme et la
      polygamie.--Le couple favorise la femelle.--L'esthétique
      sexuelle.--Causes de la supériorité de la beauté féminine.


III. _Vertébrés_ (suite).--_L'homme et la femme._--Chez les primates,
le dimorphisme sexuel est peu accentué, surtout quand le mâle et la
femelle vivent la même vie à l'air libre, partagent les mêmes travaux.
Le gorille mâle, plus fort et très entêté, ne fuit aucun ennemi; la
femelle au contraire est presque craintive: surprise avec le mâle, elle
crie, donne l'alarme et disparaît. Cependant, attaquée quand elle est
seule avec son petit, elle tient tête. On distingue facilement l'orang
mâle de la femelle; le mâle est plus grand, pourvu de poils plus longs
et plus touffus, seul orné autour de la face d'une barbe en collier;
les femelles ont les parties glabres de la peau beaucoup moins
calleuses. Mais ce qui différencie grandement les deux sexes orangs et
gorilles, c'est la possession par le mâle de deux énormes sacs vocaux
qui lui descendent sur la poitrine, se prolongent jusque sous les
aisselles.

Grâce à ces réservoirs d'air, à ces poches de biniou, gonflés à
volonté, le mâle est capable de hurler très longtemps et avec une
extrême violence; chez la femelle, ces sacs restent très petits.
D'autres singes, notamment les singes hurleurs, sont pourvus de
ces magasins à air; quelques mammifères aussi, bien connus pour
l'extravagance de leurs cris, putois, porcs. Des oiseaux et des
batraciens ont des organes analogues.

De l'homme à la femme, le dimorphisme varie selon les races, ou plutôt
les espèces. Très faible dans la plupart des variétés rouges ou noires,
il s'accentue chez les Sémites, les Aryens, les Finnois. Mais il faut
distinguer, dans l'homme comme dans tous les animaux à sexes séparés,
le dimorphisme primaire, nécessaire, exigé par la spécialisation des
organes sexuels et de leurs annexes et le dimorphisme secondaire dont
la relation avec le sexe est moins évidente ou tout à fait incertaine.
Limité à ce qui n'est pas sexuel, le dimorphisme humain est des plus
faibles. Quasi nul dans la première enfance, il se développe aux
approches de la puberté, se maintient durant la période génitale,
s'atténue au point de disparaître, parfois, dans la vieillesse. Il
varie individuellement, même aux années de la plus grande activité
reproductrice, chez des êtres ou faiblement sexués, s'il s'agit de
mâles, ou fortement sexués, s'il s'agit de femelles: c'est-à-dire qu'il
y a des hommes et des femmes dont le type se rapproche beaucoup de ce
type humain idéal que l'on formerait par la fusion des deux sexes; ni
les uns ni les autres d'ailleurs n'échappent au dimorphisme radical
imposé par la différenciation des organes génitaux.

Laissées les exceptions, on constate entre l'homme et la femme un
dimorphisme moyen et constant qui s'exprime ainsi, le mâle étant
pris pour type: la femme est de moindre taille et de moindre force
musculaire; elle a les cheveux plus longs et, au contraire, le système
pileux fort peu développé sur le reste du corps, les aisselles et le
pubis exceptés; sans parler des mamelles, du ventre et des hanches,
dont la forme est sexuelle, elle est normalement plus grasse que le
mâle et, ce qui en est la conséquence, de peau plus fine; la capacité
de son crâne est inférieure de 15 p. 100 environ (homme = 100; femme
= 85) et son intelligence, moins spontanée, l'incline en général vers
des activités uniquement pratiques. Dans les espèces humaines très
inférieures, les crânes des deux sexes se différencient difficilement;
c'est le contraire parmi les races civilisées. La civilisation a
certainement accentué le dimorphisme initial de l'homme et de la
femme,--à moins qu'une des conditions mêmes de la civilisation ne soit
précisément une différence notable et morphologique et psychologique
entre les deux sexes. Dans ce cas, la civilisation n'aurait fait
qu'accentuer un dimorphisme originaire. C'est plus probable, car on
ne voit pas comment elle le créerait, s'il n'existait déjà, au moins
à l'état de tendance très forte. Des travaux identiques, une même
utilisation des activités instinctives ont pu réduire beaucoup chez
le chien, par exemple, et le cheval, le dimorphisme des formes; cela
n'a eu aucune influence sur le dimorphisme psychologique. La culture
de l'instinct n'a jamais pu effacer dans les races de chiens les plus
spécialisées cette couleur particulière que l'instinct reçoit du sexe.
Il est improbable que la culture intellectuelle puisse former des
femmes dépouillées de cette couleur caractéristique que leur sexe
donne à leur intelligence.

On se sert des mots instinct et intelligence pour flatter les préjugés.
L'instinct n'est qu'un mode de l'intelligence.

Le dimorphisme est un fait constant dans la série animale. Favorable
au mâle, favorable à la femelle, indifférent, il a toujours pour point
de départ la nécessité sexuelle. Il y a une besogne à accomplir: la
nature la partage également ou non entre le mâle et la femelle. Elle
ignore la justice et l'égalité, soumet les uns aux plus rudes travaux,
à la mutilation même, à la mort précoce, donne aux autres la liberté,
les loisirs, de longues heures de douce vie. Il faut que le couple
reproduise un certain nombre d'êtres pareils aux unités dont il est
lui-même formé: tout moyen est bon qui atteint ce résultat, et qui
l'atteint plus vite et plus sûrement. La nature, qui est impitoyable,
est pressée aussi. Son imagination, toujours active, invente sans
cesse de nouvelles formes qu'elle jette dans la vie, à mesure que les
premières nées achèvent leur cycle. Dans les mammifères supérieurs,
et particulièrement dans les espèces humaines, le moyen employé par
la nature pour assurer la perpétuité des types est la division du
travail. La femelle de l'insecte,--laissés provisoirement de côté
les hyménoptères sociaux--est pourvue à la fois des organes de son
sexe, des outils de son métier, des armes protectrices de la race; la
femelle, de l'homme a cédé au mâle les outils et les armes, ici réunis
en un instrument unique, le muscle. Ou plutôt, conservant elle aussi
la propriété de l'instrument, elle en abandonne l'usage. Elle n'est ni
la guerrière, ni la chasseresse, ni la maçonne, ni la bûcheronne: elle
est la femelle et le mâle est tout le reste. La division du travail
suppose la communauté. Pour que la femelle puisse céder au mâle le
soin de la subsistance et de la défense, il faut que le couple soit
établi et permanent. Le mâle de l'osmie (sorte d'abeille solitaire)
vient au jour avant la femelle; il pourrait préparer le nid, en choisir
l'emplacement tout au moins, y guider la femelle, travailler ou
veiller; mais il appartient à une série animale où les mâles ne sont
que des organes mâles et tout son rôle tient dans les seuls gestes de
la pariade. Le couple n'est pas formé. Quand il se forme, comme dans
un autre genre d'insectes, les scarabées, copris, sisyphes, géotrupes,
le travail se répartit également entre les deux sexes. Ici s'arrête
le parallèle, l'évolution sociale de l'insecte l'ayant conduit à des
différenciations fonctionnelles extrêmement compliquées et, sinon
inconnues, du moins anormales dans l'humanité. La société des abeilles
a pour base la femelle; la société humaine a pour base le couple. Ce
sont des organismes tellement différents qu'aucune comparaison entre
eux n'est possible, ni même utile. On ne peut envier les abeilles qu'en
les ignorant; une communauté d'où les relations sexuelles sont absentes
est réellement sans attrait pour un membre de la communauté humaine. La
ruche n'est pas une société, c'est une pouponnière.

Le couple n'est possible qu'avec un dimorphisme réel, mais modéré.
Il faut une différence, surtout de force, pour qu'il y ait union
vraie, c'est-à-dire subordonnée. Un couple à éléments égaux serait,
comme une société à éléments égaux, en état permanent d'anarchie:
deux êtres suffisent à l'anarchie, comme à la guerre. Un couple à
éléments trop dissemblables se trouverait, par l'écrasement du plus
faible, réduit à l'unité tyrannique. L'homme et la femme représentent
donc assez bien, et il en est de même chez les autres primates et les
carnivores (la plupart des herbivores sont polygames), les deux sexes
faits pour vivre unis et participer conjointement aux soins de leur
progéniture. L'état de couple, qui exige un certain dimorphisme, en
assure par cela même la perpétuité. Quand le couple se dissout, soit
en polygamie, soit en promiscuité, comme cela est arrivé chez les
musulmans et chez les chrétiens (une religion longtemps forte fait
fonction de race et de milieu), le dimorphisme s'accentue, chacun des
éléments échappant, dans une certaine mesure, à l'influence étroite de
l'autre sexe. Et de même si, par suite de l'identité de l'éducation, le
dimorphisme psychologique s'atténue, même légèrement--il ne s'atténue
jamais que légèrement--ou si les jeux physiques réduisent un peu les
différences physiques apparentes, le couple se forme moins facilement
et devient moins stable: de là l'adultère, les divorces, l'excès de
la prostitution. Dans toute société monogame, la prostitution est de
conséquence stricte; elle diminue plus ou moins dans les sociétés
polygames, où la femme libre se raréfie; enfin elle ne s'abolirait que
dans la promiscuité, c'est-à-dire dans la prostitution universelle.

La polygamie, outre son influence indirecte, en a une directe sur le
dimorphisme, par l'internement des femmes. Soustraite à la vie active,
au monde extérieur, à l'air même et à la lumière, la femelle du mâle
humain polygame devient plus blanche, quelle que soit sa couleur
initiale, plus grasse, plus lourde, plus bête aussi et plus adonnée
à toutes les variétés de l'onanisme. Chez les musulmans de l'Inde,
l'homme et la femme semblent appartenir à deux espèces différentes,
tant l'homme est bronzé, tant la femme est décolorée. Les prostituées
cloîtrées de l'Occident se décolorent aussi, et l'on reconnaîtrait
difficilement les deux sœurs en cette fille molle et blafarde, en cette
vachère dure et rouge. La liberté de la femme augmente également son
dimorphisme, mais par un autre procédé. Livrée sans frein au besoin,
à la nécessité de plaire, la femme échappée au couple exagère son
féminisme, redevient femelle à l'excès, puisque c'est en étant le
plus femelle qu'elle acquiert le plus de chances de séduire le mâle,
insensible à tout autre mérite. Et, à l'inverse, une femme d'éducation
masculine est, à égale beauté, moins que toute autre séductrice.

Donc, en même temps que la désagrégation du couple augmente le
dimorphisme féminin, la diminution du dimorphisme normal rend plus
malaisée ou plus précaire la transformation du couple. Le couple humain
est une harmonie difficile à réaliser, très facile à détruire, mais
à mesure qu'on le détruit on libère les éléments qui le reformeront
nécessairement.

(On reviendra plus loin sur la polygamie humaine et animale; mais il
fallait examiner ses rapports avec le dimorphisme. Toutes les questions
traitées dans ce livre sont d'ailleurs tellement enchevêtrées qu'il
sera difficile d'empêcher que l'une ou l'autre ne surgisse à propos
de n'importe laquelle. Si la méthode est moins nette, elle paraîtra
du moins plus loyale. Loin de vouloir mettre de la logique humaine
dans la nature, on s'applique ici à introduire dans la vieille logique
classique un peu de logique naturelle.)

Le seul but du couple est d'affranchir la femelle de tout souci qui
n'est pas purement sexuel, de lui permettre un accomplissement plus
parfait de sa fonction la plus importante. Le couple favorise donc là
femelle, mais il favorise aussi la race. Il est pleinement bienfaisant
quand la femme a acquis le droit à l'oisiveté maternelle. Il y a un
autre motif de croire à la légitimité d'une telle répartition de la
besogne utile entre les deux membres du couple, c'est que les travaux
masculins diminuent sa féminité, cependant que les travaux féminins
féminisent les mâles. Pour que le dimorphisme moyen et nécessaire
persistât, il faudrait, si la femme s'adonne aux exercices de l'homme,
que l'homme assumât toutes les besognes accessoires de la maternité.
Cela ne serait pas contraire à la souple logique naturelle: il y en a
des exemples chez les batraciens et chez les oiseaux. Mais on ne voit
pas bien ni l'utilité ni la possibilité d'un tel renversement des rôles
dans l'espèce humaine. Le devoir d'un être est de persévérer dans son
être et même d'augmenter les caractères qui le spécialisent. Le devoir
de la femme est de garder et d'accentuer son dimorphisme esthétique et
son dimorphisme psychologique.

Le point de vue esthétique oblige à poser pour la millième fois,
mais non à la résoudre, heureusement, cette question agréable de la
beauté de la femme. On peut juger quand il s'agit de taille, d'énergie
musculaire, d'ampleur respiratoire: cela se mesure et cela s'écrit
avec des chiffres. Quand il s'agit de beauté, il s'agit de sentiment,
c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus profond à la fois et de plus
personnel en chacun de nous, et de plus variable d'un homme à un autre.
Cependant, l'élément sexuel qui entre dans l'idée de beauté étant ici
à sa racine même, puisqu'il s'agit de la femme, l'opinion des hommes
est quasi unanime: dans le couple humain, c'est la femme qui représente
la beauté. Toute opinion divergente sera éternellement tenue pour
un paradoxe ou pour le produit de la plus fâcheuse des aberrations
sexuelles. Un sentiment ne donne pas ses raisons; il n'en a pas. Il
faut lui en prêter. La supériorité de la beauté féminine est réelle;
elle a une cause unique: l'unité de ligne. Ce qui rend la femme plus
belle, c'est l'invisibilité de ses organes génitaux. Le sexe, qui est
parfois un profit, est toujours une charge et toujours une tare; il
est fait pour la race, et non pour l'individu. Chez le mâle humain,
et précisément à cause de son attitude droite, le sexe est l'endroit
sensible par excellence et l'endroit visible, point d'attaque dans les
luttes corps à corps, point de mire pour le jet, obstacle pour l'œil,
soit comme rugosité sur une surface, soit comme brisure au milieu d'une
ligne. L'harmonie du corps féminin est donc géométriquement bien plus
parfaite, surtout si l'on considère le mâle et la femelle à l'heure
même du désir, au moment où ils présentent l'expression de vie la plus
intense et la plus naturelle. La femme alors, tous ses mouvements étant
intérieurs, ou visibles seulement par l'ondulation de ses courbes,
garde sa pleine valeur esthétique, tandis que l'homme, semblant tout
à coup régresser vers les états primitifs de l'animalité, apparaît
réduit, dépouillant toute beauté, à l'état simple et nu d'organe
génital. L'homme, il est vrai, prend sa revanche esthétique pendant la
grossesse et ses déformations.

Il faut dire aussi que le corps humain a de graves défauts de
proportion et qu'ils sont plus accentués chez la femelle que chez le
mâle. En général, le tronc est trop long et les jambes, par conséquent,
trop courtes. On dit qu'il y a dans les races aryennes deux types
esthétiques: l'un aux membres longs, l'autre aux membres courts. Ces
deux types sont en effet assez faciles à distinguer, mais ils se
présentent rarement avec des caractères aussi tranchés, et le premier,
d'ailleurs, est assez rare: c'est celui que la statuaire a vulgarisé en
l'améliorant. Il suffit de comparer une série de photographies d'après
l'art avec une série d'après le nu, pour se convaincre que la beauté du
corps humain est une création idéologique. Otés le sentiment égoïste
d'espèce et le délire sexuel, l'homme apparaîtrait très inférieur en
plénitude harmonique à la plupart des mammifères; le singe, son frère,
est franchement inesthétique.



CHAPITRE VII

LE DIMORPHISME SEXUEL ET LE FÉMINISME


      Infériorité et supériorité de la femelle selon les espèces
      animales.--Influence de l'alimentation sur la production
      des sexes.--La femelle aurait suffi.--Féminisme absolu
      et féminisme modéré.--Chimères: élimination du mâle et
      parthénogenèse humaine.


Ce n'est qu'après avoir étudié sérieusement le dimorphisme sexuel dans
les séries animales que l'on peut hasarder quelques réflexions sur le
féminisme. On a vu, en telles espèces, la femelle plus belle, plus
forte, plus active, plus intelligente; on a vu le contraire. On a vu
le mâle plus grand ou plus petit; on l'a vu, on le verra parasite, ou
pourvoyeur, maître permanent du couple ou de la troupe, fugitif amant,
esclave peureux que la femelle sacrifie, son plaisir accompli. Toutes
les attitudes, et les mêmes, sont attribuées par la nature aux deux
sexes; il n'y a pas, les fonctions spécifiques écartées, un rôle mâle
et un rôle femelle: l'un et l'autre, selon les commandements de leur
espèce, revêtent le même costume, chaussent le même masque, manient
le même épieu, outil ou sabre, sans que l'on puisse savoir, à moins de
remonter aux origines et de compulser les archives de la vie, lequel
joue en travesti, lequel joue au naturel.

L'abondance de la nourriture, et surtout azotée, produirait un plus
grand nombre de femelles. Chez certains animaux à transformation, on
peut agir directement sur les individus: des têtards repus d'aliments
mixtes, végétaux, larves et viandes hachées, ont donné un excès de
femelles approchant de la totalité (95 f.-5 m.). D'autre part, la
suralimentation tend à abolir dans les plantes les étamines, qui se
transforment en pétales, et même à muer les pétales en feuilles, les
boutons en bourgeons. La richesse vitale, le bien-être, la nutrition
intensive, abolissent le sexe; mais le dernier touché est le sexe
féminin, et c'est lui, en somme, qui persévérera obscurément dans la
plante asexuée, revenue aux moyens primitifs de la reproduction, au
bouturage. Si l'alimentation excessive tend à supprimer le mâle, c'est
donc que la séparation en deux sexes n'est qu'un moyen de diminuer les
charges de l'être total. Le type monoïque est une étape vers cette
simplification du travail; la femelle, à un moment, élimine son organe
mâle, refuse de le nourrir, se libère d'un fardeau dont l'utilité n'est
que momentanée. Et par la suite, pourvue elle-même avec surabondance
de tout ce qui entretient la vie, elle se dépouille elle-même de
l'appareil sexuel spécialisé, se rend asexuée, c'est-à-dire, car ici
l'identité des contraires est évidente, sexuée en toutes ses parties:
_tota femina sexus_.

Le mâle est un accident; la femelle aurait suffi. Si brillantes que
soient, en certaines espèces animales, les destinées du mâle, c'est
la femelle qui est primordiale. Dans l'humanité civilisée, elle naît
d'autant plus nombreuse que la civilisation atteint une plus grande
plénitude; et cette plénitude diminue également la fécondité générale:
qu'il s'agisse de l'homme ou d'un pommier, l'élément mâle croît
ou décroît selon la disette ou l'abondance de la nourriture. Mais
l'espèce humaine n'est plus assez plastique pour que les variations
de naissances soient jamais très grandes entre les deux sexes; et nul
animal à sang chaud ne l'est assez pour que cette cause, si active sur
les végétaux, soit assez forte pour amener la dissolution du mâle. Il
n'y a pas de lois naturelles, mais il y a des tendances, et il y a des
limites: les champs d'oscillation sont déterminés par le passé des
espèces, un fossé qui se courbe en clôture et ferme, presque de toutes
parts, les allées de l'avenir.

C'est un fait, désormais héréditaire, que le mâle de l'espèce humaine
a centralisé en lui la plupart des activités indépendantes du moteur
sexuel. Il est seul capable d'accomplir le travail désintéressé,
celui qui assure des buts étrangers à la conservation physique de
l'espèce, mais sans lesquels la civilisation serait impossible ou
très différente de ce qu'elle est et de l'idée que nous avons de son
avenir. Sans doute, dans l'humanité comme dans le reste de la nature,
c'est la femelle qui représente le sexe important. A la rigueur, comme
l'abeille maçonne, elle peut suffire aux indispensables besognes, bâtir
l'abri, assembler la nourriture, et le mâle pourrait, sans dommage
essentiel, en être réduit au rôle strict d'appareil fécondateur. Le
nombre des mâles, dans ce cas, pourrait et même devrait diminuer
assez rapidement, mais alors les sociétés humaines inclineraient vers
le type que représentent les abeilles sociales: le travail continu
étant incompatible avec les périodes de maternité, le sexe féminin
s'atrophierait, une femelle unique serait élevée à la dignité de
reine et de mère, et le reste du peuple travaillerait bêtement pour
un idéal extérieur â sa propre sensibilité. Des transformations plus
radicales ne seraient pas encore antinaturelles. La parthénogenèse
pourrait s'établir: quelques mâles naîtraient de siècle en siècle,
comme cela a lieu dans l'ordre intellectuel, qui féconderaient la
génération des reins, comme le génie féconde la génération des
cerveaux. Mais l'humanité, par la richesse de son intelligence, est
moins que les autres espèces animales soumise à la nécessité causale;
à force de remuer dans ses rets, elle déplace quelque corde et fait un
mouvement inattendu. La venue séculaire des mâles serait inutile si
quelque procédé mécanique était trouvé pour exciter à la vie les œufs
de la femme comme on excite les œufs des oursins. Les mâles, s'il en
naissait encore quelques-uns, de temps en temps, par un jeu atavique
de la nature, on les montrerait ainsi que des curiosités, tels nos
hermaphrodites.

L'idée féministe conduit à ces chimères. Mais s'il s'agit de détruire
le couple et de ne pas le reformer, s'il s'agit d'établir une vaste
promiscuité sociale, si le féminisme se résout dans cette formule: la
femme libre dans l'amour libre, il est bien plus chimérique encore que
toutes les chimères, qui ont au moins leur analogue dans la diversité
des mœurs animales. Oui, la parthénogenèse humaine est moins absurde:
elle représente un ordre, et la promiscuité est un désordre; l'ordre
est toujours plus probable que le désordre. Mais la promiscuité sociale
est encore impossible à cause de ceci, que la femme plus faible y
serait écrasée. Elle ne lutte avec l'homme que grâce aux privilèges
que lui concède l'homme, troublé par l'ivresse sexuelle, intoxiqué et
endormi par les fumées du désir. L'égalité factice qu'elle réclame
rétablirait son ancien esclavage, le jour où trop de femmes, où toutes
les femmes voudraient en jouir: et c'est encore une des solutions
possibles de la crise féministe. De quelque côté qu'on regarde cette
question, on voit le couple humain se reformer inévitablement.

Il est très difficile, du point de vue de la logique naturelle,
de sympathiser avec le féminisme modéré; on accepterait plutôt le
féminisme excessif. C'est que, s'il y a de très nombreux exemples de
féminisme dans la nature, il y en a très peu de l'égalité sexuelle.



CHAPITRE VIII

LES ORGANES DE L'AMOUR


      Le dimorphisme et le parallélisme sexuels.--Les organes sexuels
      de l'homme et de la femme.--Constance du parallélisme sexuel
      dans la série animale.--Les organes sexuels externes des
      mammifères placentaires.--Forme et position du pénis.--L'os
      pénial.--Le clitoris.--Le vagin.--Les mamelles.--La verge
      bifide des marsupiaux.--Organes sexuels des reptiles.--Les
      poissons et les oiseaux à organe pénial.--Organes génitaux des
      arthropodes.--Essai de classification animale d'après la forme,
      la disposition, la présence, l'absence des organes extérieurs
      de la reproduction.


Le dimorphisme sexuel, tant physique que psychique, a évidemment une
cause unique, le sexe; et cependant les organes par lesquels diffèrent
le moins les espèces qui diffèrent le plus, de femelle à mâle, sont
précisément les organes sexuels. C'est qu'ils sont rigoureusement faits
l'un pour l'autre, et que l'accord, ici, ne doit pas seulement être
harmonique, mais mécanique et mathématique. Ce sont des engrenages
qui doivent mordre l'un sur l'autre avec exactitude, soit que, comme
chez les oiseaux, il ne se produise qu'un abouchement précis de
deux orifices, soit que, comme chez les mammifères, la clef doive
pénétrer dans la serrure. Il y a dimorphisme, mais c'est celui du
moule et de la statue, du fourreau et de l'épée; pour les parties
dont le contact est moins étroit, le parallélisme n'en est pas moins
très sensible et très apparent. Cette similitude dans la différence a
frappé de tout temps les philosophes, aussi bien que les anatomistes,
depuis les insinuations logiques d'Aristote jusqu'à la théorie des
analogues de Geoffroy-Saint-Hilaire. Galien avait déjà perçu quelques
analogies, plus ou moins exactes: grandes lèvres et prépuce, ovaires
et testicules, scrotum et matrice. Il dit textuellement: «Toutes les
parties de l'homme se trouvent chez la femme; il n'y a de différence
qu'en un point, c'est que les parties de la femme sont internes
et celles de l'homme externes, à partir de la région du périnée.
Figurez-vous celles qui s'offrent les premières à votre imagination,
n'importe lesquelles, retournez en dehors celles de la femme, tournez
et repliez en dedans celles de l'homme, et vous les trouverez toutes
semblables. Supposez d'abord celles de l'homme rentrées et s'étendant
intérieurement entre le rectum et la vessie; dans cette supposition, le
scrotum occuperait la place des matrices avec les testicules situés
de chaque côté à l'orifice externe. La verge du mâle deviendrait le
col de la cavité qui se produit, et la peau de l'extrémité de la verge
qu'on nomme prépuce formerait le vagin. Supposez à l'inverse que la
matrice se retourne et tombe en dehors, ses testicules (ovaires) ne
se trouveraient-ils pas nécessairement en dedans de sa cavité, et
celle-ci ne les envelopperait-elle pas comme un scrotum? Le col, caché
jusque-là dans le périnée, ne deviendrait-il pas le membre viril, et
le vagin, qui n'est qu'un appendice cutané du col, ne deviendrait-il
pas le prépuce?» C'est ce passage que Diderot a transposé et rais
au courant de la science dans son Rêve de d'Alembert. Cette page de
littérature anatomique garde sa valeur d'expression: «La Femme a toutes
les parties de l'Homme, et la seule différence qu'il y art est celle
d'une bourse pendante au dehors ou d'une bourse retournée en dedans;
un fœtus femelle ressemble, à s'y tromper, à un fœtus mâle; la partie
qui occasionne l'erreur s'affaisse dans le fœtus femelle à mesure que
la bourse intérieure s'étend; elle ne s'oblitère jamais au point de
perdre sa première forme; elle est aussi le mobile de la volupté; elle
a soit gland, son prépuce, et on remarque à son extrémité un point qui
paraîtrait avoir été l'orifice d'un canal urinaire qui s'est fermé;
il y a dans l'Homme, depuis l'anus jusqu'au scrotum, intervalle qu'on
appelle le périnée, et du scrotum jusqu'à l'extrémité de la verge, une
couture qui semble être la reprise d'une vulve faufilée; les femmes qui
ont le clitoris excessif ont de la barbe; les eunuques n'en ont point,
leurs cuisses se fortifient, leurs hanches s'évasent, leurs genoux
s'arrondissent, et, en perdant l'organisation caractéristique d'un
sexe, ils semblent s'en retourner à la conformation caractéristique
de l'autre....» En termes moins littéraires, on considère comme
homologues, chez l'homme et la femme, l'ovaire et le testicule; les
petites lèvres, le capuchon clitoridien et le fourreau, le prépuce
péniens; les grandes lèvres et l'enveloppe du scrotum; le clitoris
et le pénis; le vagin et l'utricule prostatique. On trouvera dans
les traités spéciaux le détail de ces analogies, qui ne peuvent être
expliquées ici avec une précision scientifique. Le seul point à
retenir, c'est que les deux sexes, et non pas seulement chez l'homme,
bien entendu, et chez les mammifères, mais dans presque toutes les
séries animales et végétales, ne sont que la répétition du même être
avec spécialisation de fonction. Cette spécialisation peut s'étendre
à d'autres fonctions que la fonction sexuelle, au travail (abeilles,
fourmis), à la guerre (termites). Le soldat termite est extraordinaire;
il ne l'est pas plus que le mâle.

Le parallélisme sexuel est constant à peu près chez tous les vertébrés
et les arthropodes; il va jusqu'à l'identité chez les mollusques
hermaphrodites, si l'on compare alors non les deux sexes, mais deux
individus. Il s'étend, pour chaque sexe considéré séparément, tout le
long de la chaîne zoologique. A partir du chaînon où l'être se sépare
en deux, on voit s'esquisser les organes sexuels tels qu'ils arrivent
dans les animaux supérieurs à un haut degré de complexité, tels que,
tout en acquérant des différences de forme ou de position, ils gardent
une remarquable stabilité de structure; on dirait presque identité dans
les marsupiaux, les reptiles, les poissons, les oiseaux. Pour être
clair, il faut procéder du connu à l'inconnu: l'homme est la figure
de comparaison à laquelle on rapporte nécessairement les observations
faites sur les autres animaux.

Il n'est pas indifférent de connaître le mécanisme normal de l'amour,
puisqu'une des prétentions des moralistes est d'en régler les
mouvements. L'ignorance est tyrannique; ceux qui ont inventé la
morale naturelle connaissaient fort peu la nature: cela leur permit
d'être sévères, aucune notion précise n'embarrassant la certitude de
leurs gestes. On devient plus discret, quand on a contemplé le tableau
prodigieux des habitudes érotiques de l'animalité, et même tout à fait
inhabile à décider si, oui ou non, un fait est, ou n'est pas naturel.
En vérité, tout est naturel.

L'homme est un mammifère placentaire: à ce titre, ses organes génitaux
et la manière de s'en servir lui sont communs avec tous les animaux à
poil, mamelles et ombilic. Il n'est pas d'ordinaire entièrement couvert
de poils, mais il n'est guère une région du corps où ils ne puissent
pousser et les deux sexes en sont également pourvus, avec une abondance
souvent extrême, au pubis et aux aisselles. L'organe mâle et actif du
mammifère est le pénis, complété, le plus souvent à l'extérieur, par
les testicules. Le pénis est, à la fois, conduit excréteur de l'urine
et du sperme; une relation analogue existe chez la femelle, et c'est
très exactement que l'ensemble de ces organes emmêlés ont été appelés
génito-urinaires ou, selon un terme plus récent, uro-génitaux, car il
en est de même dans toute la série animale, que l'urètre débouche
à l'extérieur, ou qu'il aboutisse, comme chez les oiseaux, dans un
cloaque, vestibule commun à toutes les excrétions.

Le pénis des bimanes descend librement; il pend en avant du pubis chez
les quadrumanes et les chéiroptères (chauves-souris). La chauve-souris
se rapproche étrangement de l'homme ou, en général, des primates:
cinq doigts aux mains, dont un pouce, cinq doigts aux pieds, mamelles
pectorales, flux mensuel, pénis libre; c'est une petite caricature
humaine dont le vol effaré et brusque enveloppe le soir nos maisons.
Chez les carnassiers, les ruminants, les pachydermes, les solipèdes et
plusieurs autres familles de mammifères, le pénis est engainé dans un
fourreau qui s'applique le long du ventre. Il est ainsi mieux préservé
contre les accidents, les piqûres d'insectes, en même temps que sa
sensibilité se conserve intacte. Des voyageurs, au dire de Buffon, ont
vu les Patagons chercher un résultat analogue en se nouant le prépuce
au-dessus du gland, comme un sac avec une cordelette: ainsi la main
de l'homme lui permet de perfectionner son corps ou de le mutiler.
Les mutilations et les déformations sexuelles, circoncision des
Sémites et des sauvages, excision des illuminés russes, perforation
transversale du gland, aplatissement chirurgical de la verge, sont
extrêmement fréquentes. La main des chéiroptères est entravée; celle
des quadrumanes n'a qu'un rôle sexuel, la masturbation. Elle peut
cependant servir de bouclier contre les dangers extérieurs; beaucoup
de quadrupèdes, pourtant mieux abrités, se servent dans le même but de
leur queue: quand ils la ramènent entre leurs jambes, c'est tantôt un
geste psychologique, pudeur ou refus des femelles, tantôt un geste de
préservation. Le mouvement de la Vénus pudique, celui de l'homme qui
sort nu d'un bain n'ont pas d'autre origine. Les singes, dès qu'ils
cessent de remuer, portent leurs mains à leurs parties sexuelles. Des
Polynésiens, avant le christianisme, avaient l'habitude, quand ils
restaient debout, de tenir à pleines mains leur scrotum, la verge
pendante entre deux doigts, attitude de dandy sauvage. Le scrotum
manque à quelques espèces, comme Pline l'avait déjà remarqué: _Testes
elephanto occulti_. Chez le chameau, les testicules roulent sous la
peau de la région inguinale; les testicules des rats sont également
internes, mais ils sortent à la saison du rut et prennent alors un
développement énorme. Les singes ont souvent la peau des bourses
bleue, rouge ou verte, comme aussi d'autres parties dénudées de leur
corps.

Le chameau, le dromadaire, les chats ont l'extrémité du pénis repliée
en arrière (cette position explique la manière dont les matous
projettent l'urine); elle ne se redresse et ne se porte en avant que
dans l'érection. Le fourreau des rongeurs, et non plus seulement la
verge, se dirige en arrière et aboutit tout près de l'anus, et devant.
Le pénis est grêle chez les ruminants, le sanglier; gras et rond
chez les solipèdes, l'éléphant, le lamentin; gras et conique chez le
dauphin; cylindrique chez les rongeurs et les primates. Le gland, qui
affecte toutes les formes intermédiaires entre la boule et la pointe,
prend, chez le rhinocéros, celle d'une grossière fleur de lys. Il se
hérisse chez le chat de petites épines inclinées vers la base et, chez
l'agouti, la gerboise, il est muni de crochets rétenteurs qui agrippent
les organes de la femelle.

La verge de beaucoup de mammifères, véritable membre, est soutenue par
un os intérieur formé aux dépens de la cloison conjonctive qui sépare
les deux corps caverneux. Cet os pénial se rencontre chez beaucoup de
quadrumanes, chimpanzés, orangs, chez la plupart des carnassiers (la
hyène exceptée), chiens, loups, félins, martre, loutre, blaireau;
chez les rongeurs, le castor, les phoques, les cétacés; il manque
chez les ruminants, les pachydermes, les insectivores, les édentés.
Chez l'homme, on en trouve trace, parfois, sous la forme d'un mince
cartilage, prismatique. Énorme dans l'énorme pénis des baleines, il
ressemble à un battant de cloche. L'os pénial diminue la capacité
érectile de la verge, en arrêtant le développement des corps caverneux;
mais il assure la rigidité du membre, obtenue dans l'autre type pénial
par l'afflux du sang qui produit un gonflement. L'homme devrait avoir
un os pénial; il l'a perdu au cours des âges et c'est sans doute fort
heureux, car une rigidité permanente, ou trop facilement obtenue, eût
augmenté jusqu'à la folie la salacité de son espèce. C'est peut-être
à cette cause qu'est due la rareté des grands singes, pourtant forts
et agiles. Cela serait confirmé, si le cartilage pénial se rencontrait
régulièrement chez les hommes très lascifs, ou avec une certaine
fréquence dans les races humaines les plus adonnées à l'érotisme.

Le pénis se retrouve dans la femelle sous la forme du clitoris. Presque
aussi volumineux qu'un pénis vrai chez les quadrumanes, il est atrophié
en d'autres espèces. Chez les femmes, il varie individuellement,
quelques-unes étant, sous ce rapport, quadrumanes. Parfois le clitoris
est perforé, pour laisser passage à l'urètre (quelques singes, la
taupe); une légère trace de cet ancien méat se voit sur la tête du
clitoris féminin. Dans les espèces dont les mâles ont un os pénial, les
femelles possèdent souvent un os clitoridien, et rien n'affirme plus
nettement le parallélisme de ces deux organes dont l'un ne sert plus
qu'à la volupté, après avoir été peut-être, en des temps très éloignés,
et quand l'homme rampait parmi les invertébrés marins, un instrument
réel de la fécondation. Les grandes lèvres, qui limitent l'orifice
général de la vulve, n'existent que chez la femme et, moins marquées,
chez la femelle orang. Circulaire chez les rongeurs, transversale,
exemple unique, chez la hyène, cette bête hétéroclite, la vulve est
longitudinale dans tous les autres mammifères. Complètement imperforé
chez la taupe, le vagin est plus ou moins fermé par une membrane, que
déchire le pénis aux premières approches, chez la femme, plusieurs
quadrumanes, quelques petits singes, le ouistiti, quelques carnassiers,
l'ours, la hyène, le phoque à ventre blanc, le daman (ongulés);
elle est remplacée, chez le chien, le chat, les ruminants, par un
étranglement annulaire entre le vagin et le vestibule. L'hymen n'est
donc nullement particulier aux vierges humaines, et il n'y a nulle
gloire à un privilège que l'on partage avec les ouistitis!

La menstruation se rencontre chez les quadrumanes, chez les
chauves-souris; d'autres femelles de mammifères présentent un
écoulement sanguinolent, mais limité à la période du rut. La position
des mamelles est variable, ainsi que leur nombre: inguinales chez les
ruminants, les solipèdes, les cétacés, ventrales chez les chiens, les
porcs, elles sont pectorales, et toujours au nombre de deux, chez
presque tous les primates, les chiroptères, les éléphants et chez les
Siréniens qui, à cause de cela, sans doute, parurent aux; marins de
jadis semblables à leurs femmes.

D'autres particularités et correspondances seront examinées au
chapitre suivant, qui traitera du mécanisme de l'amour, de la méthode
employée par les divers animaux pour utiliser leurs organes selon
le commandement de la nature. Il reste à considérer les mammifères
inférieurs et les autres vertébrés dont les instruments de fécondation
ressemblent sensiblement à ceux des mammifères.

Chez l'homme et les autres placentaires, la verge bifide est un fait
tératologique qui ne se rencontre que chez des monstres doubles
incomplets. C'est au contraire la forme la plus générale chez les
marsupiaux. A ce pénis double, au moins à partir du gland, correspond
naturellement un double vagin; il en est ainsi chez la sarigue, le
Kangourou. La bipartite originelle se retrouve régulièrement dans
l'utérus de quelques placentaires, lièvres, rats, chauves-souris, les
carnivores. L'utérus des marsupiaux est simple et sans rétrécissement
au col. On sait que leurs petits n'y séjournent que fort peu de temps,
qu'ils naissent, non à l'état de fœtus, mais à l'état de germes, et
achèvent leur développement dans la poche marsupiale. Une sarigue,
destinée à acquérir la taille d'un chat ordinaire, est à sa naissance
à peu près de la grosseur d'un haricot. Ces animaux diffèrent donc
profondément des autres mammifères.

Parmi les reptiles, les uns, comme les crocodiles et la plupart des
chéloniens, n'ont qu'une verge simple; quelques tortues ont l'extrémité
du pénis bifide; il est multifide chez le trionix, tortue Carnivore et
justement qualifiée de féroce. Les sauriens et les ophidiens peuvent
déployer en dehors du cloaque deux verges érectiles; elles sont chez
les sauriens, ou lézards, courtes, rondes et hérissées d'épines. Les
femelles n'ont de clitoris que quand leur mâle n'a qu'une seule verge;
du moins cet organe n'est-il bien constitué que chez les crocodiliens
et les chéloniens.

La copulation est inconnue des batraciens, dont le contact est
cependant très étroit; elle est inconnue de la plupart des poissons,
dont les amours sont exempts même du contact. Cependant quelques
sélaciens (les squales, les raies), peut-être aussi un ou deux
téléostéens (poissons osseux) et la lamproie, possèdent un organe
copulateur qui pénètre réellement dans l'organe femelle.

Les oiseaux qui possèdent un pénis, ou un tubercule érectile et
rétractile qui en fait l'office, sont l'autruche, le casoar, le canard,
le cygne, l'oie, l'outarde, le nandou et quelques espèces voisines;
leurs femelles ont un organe clitoridien. Chez l'autruche, c'est une
véritable verge, longue de cinq ou six pouces, creusée d'un sillon
qui sert de conduit à la liqueur séminale, énorme dans l'érection,
en forme de langue. La femelle a un clitoris et le coït s'accomplit
exactement comme chez les mammifères. Le cygne et le canard sont
également fort bien doués d'un tubercule érectile apte à la copulation;
et cela explique, en même temps que l'histoire de Léda, la réputation
libidineuse du canard et ses exploits dans les basses-cours, véritables
abbayes de Thélème.

On ne peut pas décrire ici les organes copulateurs des arthropodes,
qui comprennent les insectes proprement dits. Il suffit de noter que,
si Variées que soient leurs formes, ils se comportent sensiblement
comme ceux des mammifères supérieurs et se composent des deux pièces
essentielles: le pénis, renfermé dans un étui pénial, et le vagin,
prolongé par la poche copulatrice, qui reçoit le pénis. Pour les
poissons et les oiseaux, les organes externes faisant défaut, tout se
réduit à des méthodes que l'on examinera dans la suite. Les mollusques
hermaphrodites, à l'appareil sexuel si merveilleusement compliqué,
doivent également être considérés à part. Enfin, les mœurs amoureuses
des insectes formeront une suite de chapitres exemplaires.

Dès à présent, en ne tenant compte que des organes extérieurs du mâle
ou des organes qui, internes au repos, surgissent au moment du coït, on
pourrait essayer une vague classification nouvelle des séries animales.

1. Présence d'un pénis ou d'un tubercule copulateur érectile:
mammifères placentaires, depuis l'homme jusqu'aux marsupiaux
exclusivement; quelques coureurs et palmipèdes; les crocodiliens; les
chéloniens; quelques sélaciens; les arthropodes; les rotifères.

2. Présence d'un pénis bifide: les marsupiaux; les sauriens; les
chéloniens; les scorpionides.

3. Disjonction de l'appareil sécréteur et de l'appareil copulateur:
araignées, libellules.

4. Absence de pénis, copulation par contact: monotrèmes
(ornithorynque), oiseaux, batraciens, crustacés.

5. Pas de copulation; fécondation extérieure des œufs: poissons,
échinodermes.

6. Transmission indirecte du sperme avec ou sans contact (par le
spermatophore): céphalopodes, orthoptères.

7. Hermaphrodisme: mollusques, tuniciers, vers.

8. Reproduction monogame: les protozoaires et quelques-uns des derniers
métazoaires.

Il faudrait bien des distinctions et des exceptions pour rendre ce
tableau un peu moins imprécis. Il n'est cependant pas inexact, quoique
incomplet et sans nuances, et il permet de voir que la séparation
des sexes avec appareils copulateurs bien caractérisés n'est pas un
signe absolu de supériorité animale; que cependant il se rencontre
chez les animaux les mieux doués; que les oiseaux, avec leur système
génital à peine esquissé, semblent représenter dans la nature un type
élevé, par la simplicité des organes et des moyens; que les sexes sans
copulation profonde ou superficielle tendent, comme chez les poissons,
à devenir ou à demeurer identiques; que tous les modes de fécondation
différents de la copulation sont exclusivement attribués à des espèces
inférieures; que l'hermaphrodisme ne fut qu'un essai limité à une
catégorie d'êtres particulièrement manques pour tout ce qui n'est
pas reproduction; que l'absence de sexe caractérise uniquement les
premières formes de la vie.

Si l'on considère, non plus le mode de copulation, mais l'appareil
lui-même, avec sa partie mâle, le pénis, et sa partie femelle,
le vagin, on voit nettement que ces organes très particuliers ne
se rencontrent guère, bien dessinés, que dans les deux grands
embranchements où l'intelligence est le plus développée: les
mammifères, les arthropodes. Il y aurait peut-être une certaine
corrélation entre la copulation complète et profonde et le
développement cérébral.



CHAPITRE IX

LE MÉCANISME DE L'AMOUR


      I. La Copulation: Vertébrés.--Ses variétés très nombreuses et
      sa fixité spécifique.--Immoralité apparente de la nature.--
      L'ethnographie sexuelle.--Mécanisme humain.--Le cavalage.
      --Forme et durée de l'accouplement chez divers mammifères.
      --Aberrations sexuelles chirurgicales: l'ampallang.--La
      douleur, comme frein sexuel.--L'hymen.--La taupe.--Passivité
      de la femelle.--L'ovule, figure psychologique de la
      femelle.--Manie d'attribuer aux animaux des vertus humaines.
      --La pudeur des éléphants.--Mécanisme de l'accouplement
      chez les baleines, les phoques, les tortues.--Chez certains
      ophidiens et certains poissons.


I. _La Copulation: Vertébrés_.-Les _Figuræ Veneris_ de Forberg épuisent
en quarante-huit exemples les modes de conjugaison accessibles à
l'espèce humaine; les manuels érotiques de l'Inde imaginent quelques
variantes, quelques perfectionnements voluptueux. Mais il s'en faut
de beaucoup que toutes ces juxtapositions soient favorables à la
fécondation; la plupart même n'ont été inventées que pour éluder un
résultat trop logique et trop matériel. Les animaux assurément, les
plus déliés comme les plus stupides, ignorent toute méthode de fraude
conjugale; nulle dissociation, il est inutile de le dire, ne peut se
faire dans leur cerveau rudimentaire entre la sensation sexuelle et
la sensation maternelle, la sensation paternelle encore bien moins.
L'ingéniosité de chaque espèce est donc brève; mais l'ingéniosité
universelle de la faune est immense, et il est peu d'imaginations
humaines, parmi celles que nous qualifions de perverses et même de
monstrueuses, qui ne soient le droit et la norme en telle ou telle
région de l'empire des bêtes. Des pratiques fort analogues (encore
que très différentes par le but) à diverses pratiques onanistes, à la
spermatophagie même, au sadisme, sont imposées à d'innocentes bêtes
et représentent pour elles la vertu familiale et la chasteté. Un
médecin, qui n'en a pas tiré beaucoup de gloire, inventa ou propagea la
fécondation artificielle: il imitait les libellules et les araignées;
M. de Sade aimait à imaginer des ruts où le sang coulait en même temps
que le sperme: berquinades, si l'on contemple, non sans effarement,
les mœurs d'un ingénieux orthoptère, la mante religieuse, l'insecte
qui prie Dieu, comme disent les Provençaux, la _prego-Diou_, la
prophétesse, disaient les Grecs! Les vers de Baudelaire, bafouant
ceux qui veulent «aux choses de l'amour mêler l'honnêteté», ont une
valeur non pas seulement morale, mais scientifique. En amour, tout est
vrai, tout est juste, tout est noble, dès que, comme chez les animaux
les plus fous, il s'agit d'un jeu inspiré par le désir créateur. Il
est plus difficile, sans doute, de justifier les fantaisies purement
exonératrices, surtout si on se laisse aveugler par l'idée de finalité
spécifique; on peut affirmer cependant, et on n'en dira pas davantage
sur ce sujet, que des animaux n'ignorent ni la sodomie ni l'onanisme,
et qu'ils y cèdent, poussés par la nécessité, en l'absence des
femelles. Sénancour a écrit sur ces pratiques dans l'humanité des pages
sages et hardies.

L'ethnographie sexuelle existe à peine. Les renseignements épars sur ce
sujet, pourtant très important, n'ont pas été coordonnés; cela serait
peu, ils n'ont pas été vérifiés. On ne sait de précis sur les usages
coïtaux que ce que la vie en apprend, les questions de ce genre étant
fort difficiles à poser et les réponses toujours équivoques. Il y a
là toute une science qui a été corrompue par la pudeur chrétienne.
Un mot d'ordre encore obéi a été lancé jadis, et l'on cache tout ce
qui unit sexuellement l'homme à l'animal, tout ce qui prouve l'unité
d'origine de ce qui a vie et sentiment. Les médecins qui ont étudié
cette question n'ont connu que l'anormal, que la maladie: il serait
imprudent de conclure de leurs observations à des pratiques générales.
La meilleure source, du moins pour les races européennes, c'est
encore la casuistique. De l'énumération des péchés contre la chasteté
relevés par les confesseurs de profession, on pourrait, après quelque
étude, déduire les mœurs sexuelles secrètes de l'humanité civilisée.
Mais il faudrait bien se garder de conserver soit la vieille idée du
péché, soit l'idée, identique sous une forme moderne, de faute, de
délit, d'erreur. Des pratiques communes à tout un groupe ethnique ne
peuvent pas être jugées autrement que normales, et il importe peu
qu'elles soient stygmatisées par les apologistes des bonnes mœurs. Ce
qui est bon, c'est ce qui est, et ce qui est contient ce qui sera. Il
est assuré que les bimanes et les quadrumanes sont fort libertins,
que cela tienne à leur souplesse physique ou à leur intelligence.
C'est un fait indéniable et insurmontable, quoique fâcheux. Le couple
humain a tiré de cette tendance mille fantaisies érotiques qui, en
se disciplinant, ont abouti à la création d'une véritable méthode
sexuelle, soit de plaisir désintéressé, soit de préservation contre
la fécondité: n'est-ce point important et comment disserter sur la
dépopulation, par exemple, si l'on perd de vue ce fait primordial? Que
peut le raisonnement, moral ou patriotique, devant un instinct qui est
devenu, ou redevenu une pratique intelligente et consciente, liée à
ce qu'il y a de plus profond dans la sensibilité humaine? Il est fort
difficile, surtout quand il s'agit de l'homme, de faire le départ entre
le normal et l'anormal. Mais qu'est-ce que le normal, qu'est-ce que le
naturel? La nature ignore cet adjectif qu'on a tiré de son sein plein
d'illusions, peut-être par ironie, peut-être par ignorance.

Il n'est pas très utile de décrire le cavalage humain, qui d'ailleurs
n'est pas strictement un cavalage, la femelle étant attaquée par
devant. Le cavalage véritable a été, comme on le sait, vanté par
Lucrèce, quoiqu'il ait, ce qui n'enlève rien à ses mérites, un
air franchement animal; c'est la forme de l'amour appelée par les
théologiens _more bestiarum_, et par Lucrèce _more ferarum_, ce qui est
la même chose:

    Et quibus ipsa modis tractetur blanda voluptas,
    Et quoque permagni refert; nam more ferarum,
    Quadrupedumque magis ritu, plerumque putantur
    Concipere uxores, quia sic loca sumere possunt,
    Pectoribus positis, sublatis semina lumbis.

Ce mode, préconisé par Lucrèce comme le plus favorable à la
fécondation, est celui de presque tous les mammifères, de presque
tous les insectes et de beaucoup de familles animales. Les singes,
grands et petits, n'en connaissent pas d'autre. L'architecture de leur
corps leur rendrait fort difficile la copulation face à face. Il ne
faut pas oublier, en effet, que la station debout n'est jamais que
momentanée, même chez les orangs et les chimpanzés; ils ne tiennent pas
beaucoup mieux en équilibre que les ours, beaucoup moins bien que les
kangourous, les marmottes ou les écureuils: même quand ils se dressent,
on sent qu'ils ont quatre pattes. L'amour, chez eux, n'est pas libéré
des saisons, et quoiqu'ils soient libidineux toute l'année, ils ne
semblent aptes à la génération que durant quelques semaines de rut:
alors leurs organes génitaux acquièrent une rigidité permanente; les
mamelles des guenons, aussi maigres d'ordinaire que celles du mâle,
ne se gonflent que pendant cette même période. Il y a donc très loin,
au point de vue sexuel, de l'homme aux grands singes, ses voisins
anatomiques.

L'homme, et même parmi les espèces les plus humbles, a dompté l'amour
et l'a rendu son esclave quotidien, en même temps qu'il a varié
les accomplissements de son désir et qu'il en a rendu possible le
renouvellement à bref intervalle. Cette domestication de l'amour est
une œuvre intellectuelle, due à la richesse et à la puissance de
notre système nerveux, capable aussi bien des longs silences que des
longs discours physiologiques, de l'action et de la réflexion. Le
cerveau de l'homme est un maître ingénieux qui a su tirer d'organes,
sans supériorité bien évidente, les travaux les plus compliqués, les
jouissances les plus aiguës; sa maîtrise est très faible chez les
quadrumanes et les autres mammifères; elle est très forte chez beaucoup
d'insectes, comme on l'expliquera en un chapitre ultérieur.

On n'attend pas une description minutieuse du mécanisme extérieur
de l'amour chez toutes les espèces animales. Cela serait long,
difficile et ennuyeux. Quelques exemples suffiront, parmi les plus
caractéristiques. La durée du coït est extrêmement variable, même chez
les mammifères supérieurs. Très lent chez le chien, l'accouplement
n'est qu'un éclair chez le taureau, chez le bélier, où il s'appelle la
«lutte». Le taureau ne fait vraiment qu'entrer et sortir, et c'est
un spectacle très philosophique, car on comprend aussitôt que ce qui
pousse cette bête fougueuse vers la femelle, ce n'est pas l'attrait
d'un plaisir trop rapide pour être profondément senti, mais une force
extérieure à l'individu, quoique incluse dans son organisme. Par sa
durée excessive et douloureuse, le coït du chien prête d'ailleurs à des
réflexions analogues:

    In triviis quum sæpe canes discedere aventes
    Diversi cupidine summis ex viribus tendunt.
                                            (LUCRÈCE.)

C'est que la verge du chien contient un os creux dont la cavité laisse
passage à l'urètre. Autour de cet os se trouvent des tissus érectiles
dont l'un, le nœud de la verge, se gonfle démesurément pendant le
coït et empêche la disjonction des deux animaux, l'acte accompli. Ils
restent longtemps penauds, n'arrivent à se libérer que longtemps après
que leur désir s'est mué en dégoût, figure grotesque et lamentable de
bien des liaisons humaines.

Notre autre animal familier, le chat, n'a pas de plus heureuses amours.
Son pénis est en effet garni d'épines, de papilles cornées, vers la
pointe, et l'intromission, autant que la séparation, ne va pas sans
gémissements. C'est ce que l'on entend la nuit, cris de douleur et non
de volupté, hurlements de la bête que la nature a prise au piège. Cela
n'empêche pas la femelle d'être fort entreprenante: répondant à l'appel
du mâle, qui la poursuit, elle l'excite de cent façons, le mordille à
la nuque et au ventre, avec une insistance qui a donné, dit-on, une
métaphore à la langue érotique. Mais la morsure à la nuque est bien
plus curieuse, étant d'une intention bien moins directe. Les chiennes
aussi mordent à la nuque le mâle avec lequel elles préludent. C'est
vers la nuque que se trouve le bulbe, noyau d'origine des nerfs qui
gouvernent la région sacrée, les fonctions génitales.

La douleur qui accompagne les actes sexuels doit être exactement
différenciée de la douleur passive. Il est très possible (les femmes
pourraient en témoigner) que les soupirs ou même les cris poussés en
de tels moments soient l'expression d'une sensation mélangée, où la
joie ait presque autant de part que la souffrance. Ne jugeons pas
les exclamations félines d'après l'acuité de leur timbre; massacrées
par la verge cruelle de leur mâle, les chattes hurlent, mais elles
attendent la bénédiction suprême. La rigueur des premières approches
n'est peut-être que la promesse de délices plus profondes: c'est ce que
certaines femmes ont pensé.

On sait que la langue des chats est rugueuse: telle est la langue et
aussi toutes les muqueuses des nègres. Cette âpreté de surface augmente
notablement le plaisir génital, comme en témoignent ceux qui ont
connu des négresses; elle a été perfectionnée. Les Dayaks de Bornéo
se transpercent l'extrémité du pénis, à travers la fosse naviculaire,
pour y adapter une cheville terminée de chaque côté par des touffes
de poils rigides en forme de brosse. Avant de se donner, les femmes,
par certaines ruses, certains gestes traditionnels, indiquent la
longueur de la brosse qu'elles désirent. A Java, on remplace cet
appareil, appelé ampallang, par un fourreau, plus ou moins épais,
de peau de chèvre. En d'autres pays, ce sont des incrustations de
petits cailloux qui font du gland une masse bosselée; et ces cailloux
sont parfois substitués par de minuscules grelots, si bien que les
hommes font, quand ils courent, un bruit de mules, et que les femmes
attentives jugent de leur valeur d'après l'intensité de leur musique
sexuelle. Ces coutumes, signalées par de Paw chez certains indigènes
de l'Amérique, n'ont pas été observées récemment, sans doute parce
que la pudeur chrétienne des voyageurs modernes oblitère leurs yeux et
leurs oreilles, quand il convient. Aucun usage ne s'abolit que devant
un autre usage plus utile à la sensualité, et l'imagination, en ces
matières, semble, au lieu de reculer, faire des progrès. Il est vrai
que les inventeurs se cachent, même dans les pays sauvages, la morale
sexuelle tendant à devenir uniforme.

Ces artifices, qui nous paraissent singuliers, ont certainement
été créés ù l'instigation des femmes, puisque ce sont elles qui en
profitent. Les mâles s'y sont soumis, heureux sans doute de se délivrer
ainsi, au prix d'une souffrance passagère, de la terrible lascivité
de leurs femelles. Raclées, écorchées par de tels instruments, elles
doivent, au moins pour quelques jours, fuir le mâle et cuver en silence
leurs souvenirs luxurieux. Les Chinois et les Japonais, dont les femmes
sont également très lascives, connaissent des moyens analogues; ils ont
aussi inventé, pour dompter leurs compagnes, d'ingénieuses méthodes
onanistes qui leur permettent, cependant que la paix règne au foyer,
de vaquer à leurs affaires. Étrange dissemblance entre les races ou
espèces humaines: les Aryens, dans le même but, se sont servis du
frein religieux, de la prière, de l'idée de péché, et finalement de la
liberté, c'est-à-dire du plaisir de vanité qui étourdit la femme et
l'invite à plaire à autrui avant de se satisfaire elle-même.

La femme n'est pas le seul mammifère pour lequel, en dehors de la forme
singulière du pénis, les premières approches soient douloureuses;
mais il n'est peut-être aucune femelle qui ait, autant que la taupe,
de justes motifs pour craindre le mâle. Sa vulve, extérieurement
imperforée, est voilée de peau velue comme le reste du corps; elle
doit, pour être fécondée, subir une véritable opération chirurgicale.
On sait comment vivent ces bêtes, creusant, à la recherche de leur
nourriture, de longues galeries souterraines, dont les déblais,
rejetés de place en place, forment les taupinières. A l'époque du rut,
oubliant ses chasses, le mâle se met en quête d'une femelle et, dès
qui l'a devinée, il creuse dans sa direction, excave avec fureur la
terre hostile. Se sentant pourchassée, la femelle fuit. L'instinct
héréditaire la fait trembler devant l'outil qui va lui ouvrir le
ventre, devant ce redoutable pénis armé d'une tarière qui perfora sa
mère et toutes ses aïeules. Elle fuit, elle creuse, à mesure que le
mâle s'avance, des tunnels enchevêtrés où peut-être son persécuteur
finira par perdre son chemin; mais le mâle, lui aussi, est instruit par
l'hérédité: il ne suit pas la femelle, il la contourne, l'enveloppe,
finit par l'acculer dans une impasse, et, tandis qu'elle enfonce
encore dans la terre son museau aveugle, il l'agrippe, l'opère et la
féconde. Quel plus charmant emblème de la pudeur que cette petite bête
au pelage noir et doux? Et quelle vierge humaine montra jamais une
telle constance à garder sa vertu? Et laquelle, seule dans la nuit d'un
palais souterrain, userait ses mains à ouvrir les murs, toute sa force
à fuir son amant? Des philosophes ont cru que la pudeur sexuelle était
un sentiment artificiel, fruit des civilisations: ils ne connaissaient
pas l'histoire de la taupe, ni aucune des histoires vraies qui sont
dans la nature, car presque toutes les femelles sont craintives,
presque toutes réagissent, à l'apparition du mâle, par la peur et par
la fuite. Nos vertus ne sont jamais que des tendances physiologiques,
et les plus belles sont celles dont il est interdit même d'essayer
l'explication. Pourquoi la chatte est-elle violente et pourquoi la
taupe est-elle peureuse? Sans doute la taupe se tient dans la règle,
tout en exagérant sa rigueur, mais pourquoi cette règle?

Il n'y a pas de règle; il n'y a que des faits que nous groupons sous
des modes perceptibles à notre intelligence, des faits toujours
provisoires et qu'un changement de perspective suffirait à dénaturer.
La notion de règle, la notion de loi, aveux de notre impuissance à
poursuivre dans ses origines logiques la généalogie d'un fait. La loi,
c'est une manière de dire, une abréviation, un point de repos. La
loi, c'est la moitié des faits plus un. Toute loi est à la merci d'un
accident, d'une rencontre inopinée; et pourtant, sans l'idée de loi,
tout ne serait que nuit dans la connaissance.

«Le mâle, dit Aristote, en son Traité de la génération, représente la
forme spécifique; la femelle, la matière. Elle est passive en tant que
femelle, tandis que le mâle est actif.»

La pudeur sexuelle est un fait de passivité sexuelle. Le moment
arrivera, pour la femelle, d'être, à son tour, active et forte, quand
elle sera fécondée, quand elle aura à donner le jour et la pâture à
la postérité de sa race. Le mâle alors redeviendra inerte: partage
équitable de la dépense des forces, juste division du travail. Cette
passivité de l'élément femelle se retrouve dans la figuration même
de l'animalité, formée par l'œuf et le spermatozoïde. On en voit le
jeu dans un microscope: l'œuf attend, solide comme une forteresse ou
comme une femme que beaucoup d'hommes regardent et convoitent; les
petits animaux se mettent en marche, ils assiègent l'enceinte, ils la
heurtent de leur tête: l'un d'eux a brisé la muraille, il entre, et dès
que sa queue de têtard a franchi la brèche, la blessure se referme.
Toute l'activité de cette femelle embryonnaire se réduit à ce geste; la
plupart de ses grandes sœurs n'en connaissent pas d'autre. Leur libre
arbitre, presque toujours, consiste en ceci: qu'elles accueillent un
seul des arrivants, sans que l'on puisse bien savoir si c'est un choix
physiologique ou un choix mécanique.

La femelle attend, ou elle fuit, ce qui est encore une manière
d'attendre, une manière active; car, non seulement _se cupit ante
videri_, mais elle désire être prise, elle veut accomplir sa destinée.
C'est sans doute pour cela que, dans les espèces où le mâle est faible
ou timide, la femelle se résigne à une agression exigée par le souci
des générations futures. En somme, il y a deux forces en présence:
l'une est l'aimant, l'autre l'aiguille. La plupart du temps, la femelle
est l'aimant; parfois elle est l'aiguille. Ce sont des détails de
mécanisme qui ne modifient pas la marche générale de la machine et
son but. A l'origine de tout sentiment, il y a un fait irréductible et
incompréhensible en soi. Le raisonnement commun part du sentiment pour
expliquer le fait; cela donne l'absurde résultat de faire courir la
pensée dans une piste fermée, comme un cheval de cirque. L'ignorantisme
kantien est le chef-d'œuvre de ces exercices de manège, où, partant de
l'écurie catégorique, le savant quadrupède y retourne nécessairement,
ayant crevé tous les disques en papier du raisonnement scolastique.
Les observateurs des mœurs animales tombent régulièrement dans ce
préjugé d'attribuer aux bêtes les principes directeurs qu'une longue
éducation philosophique et surtout chrétienne a inculqués à la rétive
docilité humaine. Toussenel et Romanes ne sont que rarement supérieurs
en clairvoyance aux plus humbles possesseurs d'un prodigieux chien,
d'un chat miraculeux: il faut rejeter comme apocryphes les anecdotes
sur l'intelligence des animaux et surtout celles où l'on vante leur
sensibilité, où l'on célèbre leurs vertus. Non pas qu'elles soient
nécessairement inexactes, mais parce que la manière de les interpréter
a vicié, dans le principe, la manière de les regarder. Un seul
observateur m'a paru digne de foi en ces matières: c'est; J.-H. Fabre,
l'homme qui, depuis Réaumur, a pénétré le plus avant dans l'intimité
des insectes, et dont l'œuvre est véritablement créatrice, peut-être
sans qu'il s'en soit douté, de la psychologie générale des animaux.

C'est la manie d'attribuer aux bêtes la connaissance intuitive de
notre catéchisme moral qui a créé la légende de la pudeur sexuelle
des éléphants. Ces chastes monstres, disait-on, se cachent pour faire
l'amour; animés d'une sensibilité toute romantique, ils ne sauraient
s'épancher que dans le mystère des jungles, dans le labyrinthe
des forêts vierges: et c'est pourquoi on n'en aurait jamais vu se
reproduire en captivité. Rien de plus sot: l'éléphant de jardin
public ou de cirque fait assez volontiers l'amour, quoique avec moins
d'entrain que dans la forêt natale, ainsi que presque tous les animaux
nouvellement captifs. Il se reproduit sous l'œil de l'homme avec une
indifférence parfaite, et nul cornac n'empêche l'éléphante, qui est
fort lascive, de manifester à haute voix ses désirs impudiques. Comme
sa vulve s'ouvre non pas entre les jambes, mais vers le milieu de
l'abdomen, Buffon avait cru qu'elle devait se mettre sur le dos pour
recevoir le mâle. Il n'en est rien, mais elle est cependant soumise à
un geste particulier: elle s'agenouille.

Les baleines, qui sont de beaucoup les plus grands mammifères,
obéissent à un rite spécial commandé par leur absence de membres
et l'élément où elles vivent: les deux colosses s'inclinent sur le
côté, comme des navires blessés et, obliquement, ventre à ventre, se
joignent. L'organe mâle est énorme, même à l'état de repos, six à huit
pieds de long (deux à trois mètres) sur quinze à dix-huit pouces de
circonférence. La vulve de la femelle est longitudinale; tout près et
devant se trouve le mamelon qui, en cas de lactation, fait une longue
saillie. Ce mamelon est pourvu d'un pouvoir éjaculateur; le baleineau
s'y accroche par les lèvres et le lait lui est envoyé comme par une
pompe, merveilleuse accommodation des organes aux nécessités du milieu.

L'anatomie force les femelles des phoques et des morses à se renverser
sur le dos pour recevoir le mâle. Dans l'espèce appelée communément
lion marin, la femelle semble, selon des observations peut-être
écourtées, faire les avances. Le mâle étant étalé au repos, elle se
roule devant lui, l'agace, cependant qu'il grogne. Elle parvient à
l'émouvoir et ils s'en vont jouer dans l'eau. Au retour, la femelle se
place sur le dos, et le mâle, qui est bien plus gros et bien plus long,
la couvre en s'arcboutant sur ses bras. L'accouplement dure de sept
à huit minutes. L'attitude des femelles phoques est également celle
des hérissonnes et, vraiment, le cavalage serait ici particulièrement
épineux. Malgré son toit, le mâle de la tortue grimpe sur la femelle et
s'y installe, cramponné à la carapace avec les ongles dont ses pieds
antérieurs sont armés: il y demeure quinze jours, ayant introduit
lentement dans les organes patients sa verge longue et ronde, terminée
par une sorte de boule à pointe, pressant de toutes ses forces l'énorme
clitoris de la femelle. Nous voici loin des mammifères et de la fougue
du taureau; cet accouplement, qui dure toute une saison, nous achemine
vers la paresse voluptueuse des dégoûtants et merveilleux gastéropodes.
D'après des récits qui ne sont peut-être pas contradictoires, les
crocodiles s'accoupleraient dans l'eau, selon les uns, sur terre, selon
les autres; dans l'eau, latéralement; sur terre, la femelle renversée.
Ce serait le mâle qui mettrait lui-même la femelle sur le dos, puis, le
coït accompli, lui aiderait à se relever: spectacle charmant, que je ne
puis garantir véridique, mais qui donnerait la meilleure idée de la
galanterie de ces anciens dieux!

J'ignore si la remarque en fut jamais faite: le caducée de Mercure
représente deux serpents accouplés. Décrire le caducée, c'est décrire
le mécanisme de l'amour chez les ophidiens. Le pénis bifurqué pénètre
dans le vagin, les corps s'enlacent de plis et de replis, cependant
que les deux têtes se redressent sur les cols raidis et se regardent
fixement, longtemps, les yeux dans les yeux.

Quelques poissons ont un organe pénial; ils peuvent donc réaliser une
véritable copulation; tels squales, roussettes, requins, biches. Les
mâles agrippent; les femelles et les maintiennent avec des crochets
souvent formés, aux dépens de la nageoire abdominale, par des pièces
cartilagineuses qui pénètrent dans l'orifice femelle et servent de
glissoire au pénis. Le mâle de la raie saisit la femelle, la retourne,
se colle sur elle ventre à ventre, la maintient avec ses tenailles
péniale et réalise l'accouplement, lâchant sa semence qui pénètre dans
le cloaque. L'opération se répète à plusieurs reprises, séparée par la
mise au jour des raitons, qui naissent vivants, et dure jusqu'à ce que
la femelle soit déchargée de la plus grande partie de ses œufs.



CHAPITRE X

LE MÉCANISME DE L'AMOUR


      II. _La Copulation_ (suite): _Arthropodes_.--Les
      scorpions.--Les gros crustacés aquatiques.--Les petits
      crustacés.--L'hydrachne.--Le scutellère.--Le hanneton.--Les
      papillons.--Les mouches, etc.--Sur la variation des mœurs
      sexuelles animales.


II. _La Copulation_ (suite): _Arthropodes_.--C'est parmi les insectes,
les batraciens, les mollusques qu'on rencontre les modes de fécondation
les plus curieux et les plus éloignés du mécanisme habituel aux
mammifères; avant d'en venir là, on donnera par quelques exemples une
idée des mœurs sexuelles de toutes sortes de bêtes choisies parmi les
arthropodes.

Voici les scorpions, ces représentants terrestres des crustacés
aquatiques. Les deux sexes sont identiques, organes génitaux
ordinairement invisibles, cachés entre l'abdomen et le céphalothorax
(partie antérieure où la tête sans cou prolonge directement le thorax).
Le mâle est pourvu de deux pénis rigides englobés dans un fourreau
double, mais formant un seul canal; il les insère, tenant la femelle
ventre à ventre, dans la vulve, l'une des branches inclinant à droite,
l'autre à gauche, vers chacun des deux oviductes. Même mécanisme
chez les crustacés, à moins, ce qui est assez rare, qu'ils soient
hermaphrodites. Comme le scorpion, les homards, les langoustes, les
écrevisses, les crabes, s'accouplent selon un rite qui ressemble
singulièrement aux habitudes humaines. Singulière vision que celle
de cette homarde qui, à l'attaque du mâle, se renverse sur le dos,
souffre patiemment que le mâle s'étende sur elle, enlaçant aux
siennes ses pattes et ses pinces! Vision de sabbat que Callot ou Doré
n'auraient peinte qu'avec peur! Peut-être voudra-t-on penser à cela
et considérer avant de l'ouvrir le vendre cuirassé de ces bêtes qui
ont propagé leur espèce, parmi les algues, dans les trous des rochers?
Les glandes génitales des crustacés sont excellentes; on mange aussi
très volontiers celles des oursins: il n'y a même que cela de bon
dans ces bêtes rugueuses. Les mâles des gros crustacés ont des canaux
éjaculateurs qui sont érectiles, se dressent en forme de double verge
d'entre la première paire de pattes; les femelles sont parallèlement
pourvues de deux vulves ouvrant sur la troisième pièce sternale ou à la
base des pattes qui correspondent à ce segment. La copulation s'opère
par des actes vifs, réitérés deux ou trois fois, l'espace d'un quart
d'heure. Le mâle de la crevette des ruisseaux, qui nage couché sur le
côté, tient sa femelle entre ses pattes et progresse ainsi par bonds:
elle est beaucoup plus petite que lui. Même mécanisme chez l'aselle et
le talitre, ou puce de mer.

Il y a beaucoup de singularités dans les mœurs sexuelles des petits
crustacés: le mâle du bopyre vit en parasite sur la femelle, quatre
à cinq, fois plus grosse que lui; et, ce qui augmente l'étrangeté,
c'est que la femelle elle-même est le parasite du palémon. C'est elle
qui forme cette petite boursouflure, grisâtre une fois cuite, qui se
voit sur le côté de la tête des crevettes devenues roses. Les pêcheurs
affirment volontiers que cette tache ovale représente une petite
sole, mais ils racontent bien d'autres merveilles: que les anatifes,
par exemple, ces moules pédonculées que l'on voit sur les vieux bois
rejetés par la mer, ne sont autre chose que des embryons de canards
sauvages, et tel brave marin les a vus lui-même prendre leur vol[1].
Le mâle de la linguatule est également bien plus petit que la femelle;
il n'a qu'un seul testicule, mais deux longs organes copulateurs qui
perforent simultanément la femelle, éjaculant vers les deux ovaires.
C'est encore un petit mâle que l'hydrachne, acarien aquatique; deux
ou trois fois moindre que la femelle, il est seul pourvu d'une queue,
au bout de laquelle se trouvent ses organes génitaux; ceux de la
femelle sont formés d'une papille placée sous le ventre et que signale,
entourant le pertuis, une tache blanche. Le mâle nage, la femelle vient
à sa rencontre, se relève obliquement, fait coïncider son point blanc
avec l'extrémité caudale de son amant, et la jonction s'accomplit. On
voit alors le mâle entraîner la femelle qui gigote; l'accouplement,
avec des repos, mais sans que cesse le contact profond, dure plusieurs
jours.

C'est au contraire, chez des insectes supérieurement doués, la femelle
qui traîne son mâle: la fourmi porte le sien sur son dos, cependant
qu'il; courbe en arc son abdomen vers la vulve; ainsi chargée, elle
vole, elle monte, elle plane, puis tombe avec lui, comme une goutte
d'eau. Il meurt sur place, la femelle se relève, gagne son nid, pond,
avant d'accueillir la mort. Les noces des fourmis, c'est toute une
fourmilière à la fois; la chute des amants simule une cascade dorée et
la résurrection des femelles jaillit au soleil comme une écume rousse.
La scutellère est un insecte tantôt de forme carrée, écussonnale,
ressemblant à la verte punaise des bois, tantôt long et cylindrique,
avec, sur les ailes, des points et des lignes de toutes les couleurs.
L'une d'elles, scutiforme, qualifiée de «lineata, dos rouge avec des
raies noires, est commune sur les ombellifères. La copulation a lieu
bout à bout: on les observe ainsi nouées, la femelle remorquant son
mâle, plus petit, de feuille en feuille, d'ombelle en ombelle[2].
Les forficules s'accouplent également bout à bout; les puces, où le
mâle est moindre, se tiennent ventre à ventre, pattes enlacées; la
position est plus singulière, rappelant celle des libellules, chez la
louvette, petit insecte qui vit sur les genêts et se jette volontiers
sur l'homme: la vulve est en effet située près de la bouche.

Les coléoptères s'adonnent au cavalage; l'acte a une durée très
variable, depuis deux heures jusqu'à deux jours. Le hanneton mâle
poursuit la femelle avec ferveur: il est si ardent qu'il cavale souvent
d'autres mâles, trompé par l'odeur de rut qui flotte dans l'air. Il
saisit la femelle et la tient serrée avec ses pattes antérieures et
avec ses crochets génitaux. L'union se prolonge un jour et une nuit;
enfin le mâle épuisé fait la culbute, tombe sur le dos, tout en
demeurant accroché par les pièces péniales, et la femelle, qui s'en va
brouter, impassible, le traîne le long des feuilles, jusqu'à ce que la
mort le détache de sa claie: alors elle pond et meurt à son tour. Les
papillons sont également très fervents, les mâles faisant de véritables
voyages, comme l'a prouvé J.-H. Fabre, en quête des femelles. Ils
volent souvent accouplés, la femelle plus robuste supportant aisément
le mâle: c'est un spectacle très fréquent à la campagne que ces
papillons à quatre paires d'ailes qui roulent, étourdis un peu, de
fleur en fleur, bateau ivre qui va où ses voiles le mènent.

Avec les mouches, le féminisme s'introduit franchement dans le
mécanisme même de l'amour. Ce sont les femelles qui possèdent
l'appareil copulateur; ce sont elles qui enfoncent leur oviducte, alors
véritable verge, dans le ventre du mâle; ce sont elles qui font-le
geste dominateur, le mâle n'agit qu'en saisissant cette tarière avec
les crochets qui entourent sa fente génitale. C'est cette même vrille
qui sert à lai femelle à creuser le bois, la terre ou la chair pour y
déposer ses œufs. L'accouplement a lieu bout à bout: il est des plus
faciles à observer.

Voilà assez d'exemples pour que l'on puisse se rendre compte de ce
qu'il y a de permanent dans le mécanisme de la copulation vraie, et
de ce qu'il y a de variable dans ses modes extérieurs. Étant données
les deux pièces capitales de l'appareil, l'épée et son fourreau, la
nature laisse aux espèces le soin d'imaginer, dirait-on, la meilleure
manière de s'en servir, et toute méthode lui paraît bonne, qui est
féconde. Elle en a de plus singulières, car les inventions, sexuelles
de l'humanité sont presque toutes antérieures ou extérieures à l'homme!
Il n'en est aucune dont le modèle, et même perfectionné, ne lui soit
offert par les animaux, par les plus humbles.

S'il n'y a pas de règle générale, s'il n'y a pas une manière morale
de féconder une femelle et une manière immorale, il faut reconnaître
que le même mode est fixe dans la même espèce, ou dans le même genre,
ou dans la même famille. Je ne pense pas qu'on ait jamais observé de
variation dans les mœurs sexuelles de l'animalité; cependant les actes
de pure exonération étant possibles, la méthode de l'amour ne peut
pas être considérée comme rigoureusement fixe. Elle a varié chez les
abeilles sociales, partant des rapports de couple, de l'agressivité
du mâle, pour aboutir à la fécondation politique et autoritaire d'une
seule femelle par un seul mâle choisi entre cent esclaves favoris. Le
mécanisme lui-même a dû se modifier, en même temps que les organes, se
plier aux circonstances corporelles et de milieu, sous la pression du
système nerveux qui commande des actes sans se soucier des instruments
qui l'accompliront. On trouve la preuve de ces changements dans
l'hermaphrodisme accidentel d'un grand nombre d'invertébrés et même
de poissons, tels que la morue, le hareng, le scombre: changement
fondamental, puisqu'il fait passer l'animal d'une catégorie supérieure
à une catégorie inférieure; c'est un rappel des origines, sans doute,
et l'indication que les espèces soumises à ces accidents sont loin
d'être physiologiquement fixées. Il est très probable que des accidents
analogues, moins accentués, visibles quelquefois par la malformation
extérieure, invisibles dans leur influence psychologique, sont la
cause de certaines tendances anormales, de certains goûts en contraste
avec le sexe apparent et même réel. Mais ceci ne répondrait pas encore
à la véritable question: y-a-t-il chez les animaux, en dehors des
aberrations purement mécaniques, des fantaisies érotiques? On ne peut
dire non avec certitude. L'animal ne suit qu'un sillon; quand il l'a
tracé, s'il lui est donné de vivre une autre saison, il revient sur ses
pas, attentif à la même besogne, soumis à toujours les mêmes gestes.
Sans doute, mais les animaux familiers à l'homme, ou ses voisins,
le chien, le singe, peut-être le chat, sont assurément capables de
fantaisies érotiques: il est donc difficile de refuser cette tendance
aux autres animaux, aux hyménoptères, par exemple, si intelligents. Qui
sait d'ailleurs si certains modes excentriques de copulation ne sont
pas des fantaisies fixées, devenues des habitudes qui ont supplanté
une méthode antérieure, l'animal étant peu capable de superposer deux
coutumes?

Il reste du moins acquis que le mécanisme de l'amour est dans la nature
d'une infinie variété et que, s'il apparaît stable dans la plupart
des espèces fixes, il est, en son ensemble, extrêmement oscillant,
capricieux et fantaisiste.


[1] Le nom de ces cirripèdes (il en a été question plus haut) témoigne
de cette superstition: anatife est l'abrégé de anatifère, qui porte des
canards, latin _anas, anatis_. «...Un arbre tout aussi merveilleux,
c'est celui qui produit les barnacles; car les fruits de cet arbre se
changent en oiseaux» (Voyages de Mandeville.)

[2] Ceci ne semble pas général. J'ai observé récemment, sur les
ombelles de la carotte sauvage, de nombreux couples de scutellères,
procédant par cavalage, le mâle inerte, couché sur la femelle qui se
promenait, s'agitait à la moindre alerte. Forme: étroite, presque
cylindrique; couleur: rouge orange, avec deux courtes bandes noires;
fort suçoir, longues antennes. L'union dure au moins un jour et une
nuit.



CHAPITRE XI

LE MÉCANISME DE L'AMOUR


      III. Des oiseaux aux poissons.-Mâles sans pénis.--Accouplement
      par simple contact.--Salacité des oiseaux.--Copulation des
      batraciens: crapaud accoucheur, crapaud aquatique, crapaud
      terrestre, crapaud pipa.--Parasitisme fœtal.--Chasteté des
      poissons.--Les sexes séparés dans l'amour.--Fécondation
      onanistique.--Les céphalopodes: le spermatophore.


III. _Des oiseaux aux poissons_.--C'est vers le milieu du deuxième mois
que se dessine dans le fœtus humain la séparation du cloaque en deux
régions; une cloison se forme qui isolera absolument la voie digestive
de la voie uro-génitale. La persistance du cloaque n'est pas un signe
de primitivité, puisqu'on la trouve à la fois chez les sélaciens, les
batraciens, les reptiles, les monotrèmes et les oiseaux. La région
uro-génitale des marsupiaux et de plusieurs rongeurs est soumise à un
sphincter unique, témoin d'une réunion originaire.

Le cloaque de l'oiseau est divisé en trois chambres, pour les trois
fonctions, l'orifice extérieur étant nécessairement unique, par
définition. C'est avec cet appareil rudimentaire que le commun des
oiseaux vaque aux plaisirs de l'amour. Le mâle étant dépourvu de toute
pièce érectile, le coït n'est qu'un simple contact, une pression,
peut-être un frottement; si déplaisante que soit la comparaison,
c'est un jeu analogue au baiser bouche à bouche, ou bien, si l'on
veut, à la pesée de deux tribades serrées vulve à vulve. Loin d'être
une régression ou un arrêt, c'est un progrès, peut-être; le mâle, du
moins, y gagne en sécurité et en vigueur, n'étant obligé qu'à très
peu de développement musculaire. La salacité de certains oiseaux est
bien connue, et l'on ne voit point que l'absence de pénis extérieur
diminue leur ardeur, atténue la volupté qu'ils trouvent à ces contacts
succincts. Peut-être le plaisir génital direct se concentre-t-il dans
une papille vasculaire qui se gonfle un peu au moment des approches;
elle est très rudimentaire, souvent inappréciable, mais il semble bien
que c'est un organe excitateur, producteur de volupté. Le mâle monte
sur la femelle, la maintient des pattes et du bec, les deux cloaques se
superposent et le sperme coule dans l'oviducte. On voit des moineaux
répéter jusqu'à vingt fois de suite l'acte sexuel, toujours avec la
même trépidation, la même expression de contentement; la femelle s'en
lasse la première, manifeste son impatience. Les oiseaux sont surtout
intéressants par leurs mœurs, par ce qu'ils mettent de jeu autour de
l'amour, leurs parades, leurs combats; on les retrouvera en plusieurs
autres chapitres.

Les batraciens ne vivent guère que pour la reproduction. Hors de la
saison des amours, ils demeurent tout engourdis. Le rut les surexcite
et ces animaux glacés et lents se révèlent ardents et acharnés. Les
mâles se battent pour la possession des femelles; celui qui en tient
une, rien ne peut la lui faire lâcher. On en a vu rester fermes au
poste, même après qu'on leur eut coupé les jambes postérieures, même
après l'ablation de la moitié du corps. La copulation n'est cependant
qu'un simulacre; elle a lieu par simple contact, en l'absence de tout
organe extérieur, même chez les salamandres, malgré les bourrelets
qui entourent leur cloaque, esquisse d'un appareil resté extrêmement
rudimentaire, peut-être problématique. Chez les anoures, le mâle, plus
petit que la femelle, grimpe sur son dos, passe ses pattes antérieures,
ses bras, sous ses aisselles, demeure ainsi, peau contre peau, pendant
un mois, deux mois. Au bout de ce temps, les flancs pressés de la
femelle laissent enfin s'écouler les œufs, et il les féconde, à mesure
qu'ils tombent. Tel est l'accouplement des grenouilles; il dure de
quinze à vingt jours. Le mâle se hisse sur la femelle, l'enveloppe
de ses bras, croise les mains sur sa poitrine, la tenant étroitement
embrassée. Alors il reste immobile, en un état extatique, insensible à
tout choc extérieur, à toute blessure. Il semble bien que le seul but
de cet enlacement soit d'exercer soit une pression, soit une excitation
sur le ventre de la femelle et de lui faire rendre ses œufs. Elle en
pond un millier que le mâle au passage arrose de sperme.

Tous les anoures (batraciens sans queue) pressent ainsi leur femelle,
tel qu'un citron; mais le mécanisme de la fécondation des œufs est
assez variable. Le crapaud accoucheur, enlacé comme ses pareils, aide,
avec ses pattes de derrière, à la sortie du chapelet, qu'il déroule
grain à grain, dévotieusement, cependant que la femelle, immobile
dévidoir, se prête volontiers à cette manœuvre qu'elle ressent
peut-être comme une caresse. Le crapaud aquatique ne tire pas sur le
chapelet; il le reçoit sur ses pattes et quand il tient une dizaine,
il l'arrose, en éjaculant dessus avec un mouvement de reins, dit le
vieux Rœsel[1], pareil à celui du chien dans le coït. Quant au vulgaire
crapaud terrestre, celui qui sonne dans l'air calme du soir comme une
pure cloche de cristal, il attend que tous les œufs soient sortis, les
arrange en un tas, puis, tout excité de soubresauts, les inonde.

Mais nulle patience batracienne n'est plus curieuse que celle du
crapaud pipa. C'est une hideuse bête aux petits yeux, à la bouche
entourée de barbillons, la peau vert noirâtre pleine de verrues et de
bouffissures. A mesure que les œufs sont pondus, le mâle les féconde;
ensuite il les prend avec ses larges pattes palmées et les étale sur
le dos de la femelle. Autour de chaque ouf, il se forme une petite
pustule protectrice, à l'intérieur de laquelle éclosent les petits.
Une femelle où l'éclosion commence présente ce spectacle étrange d'un
dos d'où émergent çà et là des têtes et des pattes, d'où surgissent
des petits crapauds qui semblent nés d'un paradoxe[2]. Cette formation
montre une fois de plus que tout est bon à la nature qui ne veut
qu'arriver à ses fins, qui ne songe qu'à la perpétuité de la vie. Une
poche incubatrice était nécessaire et elle a été oubliée: peu importe,
l'animal s'en fera une, aux dépens de lui-même ou aux dépens d'une
autre espèce. Les petits du pipa exercent un véritable parasitisme,
commandé par une distraction de la nature. Que le dépôt des œufs ait
lieu sur le dos de la mère ou dans les tissus d'un animal étranger,
le parasitisme n'en est pas moins évident; tout au plus y a-t-il une
question de degré. C'est à ce point de vue qu'il serait permis de
considérer l'évolution interne, normale, des produits sexuels comme
une évolution parasitaire: le petit du mammifère est un parasite de
sa mère, comme le petit de l'ichneumon est un parasite de la chenille
qui lui a servi d'utérus. Ainsi considérée, la notion du parasitisme
temporaire, larvaire, disparaîtrait, ou plutôt prendrait une très
grande extension, enveloppant un nombre considérable de faits jusqu'ici
répartis en catégories irréductibles.

La fécondation par contact est très rare chez les poissons, autres que
les sélaciens. On ne la rencontre guère que chez les lophobranches et
quelques autres poissons vivipares, tels que la blennie: la laitance
pénètre sans copulation dans les organes femelles et les œufs se
développent soit dans ces organes, soit dans une poche que le mâle
porte sous le ventre, soit même dans la bouche du mâle qui a la vertu
d'assurer ainsi la venue au monde de ses enfants. Les lophobranches
sont des poissons de tout point singuliers: l'un d'eux l'hippocampe,
ce ludion à tête de cheval, donne une bonne idée de la famille. Les
poissons ordinaires, ceux que l'on connaît, ceux que l'on mange, quel
que soit l'ordre où les ait rangés M. de Lacépède, sont des bêtes
chastes, dénuées de toute fantaisie érotique.

Ce qui semble l'essentiel? de la volupté leur est inconnu. Les mâles
ignorent la possession; les femelles, le don; nuls attouchements, nul
frottis, nulle caresse. L'objet du désir du mâle, ce n'est pas la
femelle, ce sont les œufs; ceux qu'elle va pondre et qu'il guette; ceux
qu'elle a déjà pondus et qu'il cherche: excitation toute pareille à
celles qui produisent l'onanisme, à celles qu'engendre le fétichisme
chez certains aberrés et qui joue à la vue d'un soulier, d'un ruban,
s'amortit jusqu'à la frigidité devant la femme elle-même. Le poisson
répand sa semence sur des œufs dont il n'a jamais vu la mère, qu'il
rencontre flottants. Souvent même, ils lâchent, tous deux au hasard,
l'un ses œufs, l'autre sa laitance, et la jonction des deux éléments
se fait au gré des courants ou selon le remuement des vagues. Parfois
ils font un couple discret. La femelle remonte le fleuve, s'arrête aux
fonds d'herbe ou de sable; le mâle la suit, obéissant à son geste. De
telles mœurs ont permis de cultiver les poissons avec certitude, comme
des champignons, et mieux. On prend une femelle mûre, gonflée d'œufs,
on l'exprime comme une orange; puis on vide le mâle de sa laitance,
et la nature se charge du reste. Ce procédé n'est plus possible avec
certaines espèces qui manœuvrent de concert, le mâle renversé sur le
dos, l'orifice génital sous celui de la pondeuse, éjaculant à mesure.

On sait que les saumons remontent par troupes souvent très denses les
fleuves, et jusqu'aux rivières, jusqu'aux ruisseaux, pour déposer
leur frai en des coins calmes et propices. Ensuite, ils redescendent,
exténués par les barrages et les chutes franchis à coups de queue,
par leurs exercices génitaux. La colonne est souvent guidée par une
femelle, et les autres femelles viennent ensuite, suivies des vieux
mâles, les jeunes formant l'arrière-garde. Quand elle a trouvé un
endroit convenable, une des pondeuses s'arrête, creuse le sable avec
son ventre, laisse dans le trou un paquet d'œufs qu'un vieux mâle
arrose aussitôt; mais le patriarche a été suivi par de jeunes saumons
qui l'imitent, fécondent aussi ces mêmes œufs. Il y aurait, chez ces
poissons, une sorte d'école où des gens d'expérience enseigneraient aux
nouveaux venus dans la vie les procédés de la fécondation. Ce mélange
d'œufs et de semences de tout âge serait singulièrement favorable au
maintien du type spécifique, si l'instabilité du milieu n'amenait
des rencontres entre éléments appartenant à des variétés voisines:
malgré le bon vouloir des naturalistes, saumons et truites ne forment
pratiquement qu'une seule famille, et rien n'est plus difficile,
par exemple, que de déterminer l'espèce d'un jeune saumon ou de
différencier du saumon commun la truite de mer.

Les amours des poissons (et aussi des échinodermes, astéries, oursins,
etc.) se réduisent donc la plupart du temps à celles d'un ovule et
d'un spermatozoïde. C'est l'essentiel. Mais une telle simplification a
quelque chose de choquant pour la sensibilité d'un vertébré supérieur
ou d'un insecte habitué aux parades amoureuses, aux caresses, aux
contacts multipliés ou prolongés, à la présence et à la complicité de
l'autre sexe.

Cette manière d'aimer à distance n'est certes pas inconnue des hommes,
mais il semble qu'ils y soient conduits par la nécessité plus encore
que par le goût, par la morale plutôt que par la recherche du plus
grand plaisir. Les satisfactions génitales obtenues en dehors du
contact sexuel, outre qu'elles sont nécessairement infécondes, sauf
en de scabreuses expériences scientifiques, exercent souvent sur les
systèmes nerveux et musculaire une dépression plus grande que même les
excès pratiqués en commun. Mais ce résultat n'est pas tellement évident
qu'on puisse le tourner en principe de moralité, et il reste, tout bien
considéré, que l'onanisme fait partie des gestes de la nature. Une
conclusion différente serait plus agréable; mais des milliards d'êtres
protesteraient dans tous les océans et sous les roseaux, de tous les
fleuves. On peut aller plus loin et insinuer que cette méthode, qui
nous paraît monstrueuse ou, car il s'agit de poissons, singulière, est
peut-être supérieure au procédé laborieux du cavalage, si laid, en
général, et si incommode. Mais il n'y a pas dans la nature terrestre,
pas plus que dans l'univers concevable, un haut et un bas, un envers
et un endroit; il n'y a ni bon ni mauvais, ni bien ni mal, mais des
états de vie qui remplissent leur but, puisqu'ils existent et que
leur but est l'existence. Sans doute le désaccord entre la volonté et
les organes est constant à tous les degrés de la vie et très accentué
chez l'homme, où les volontés sont multiples, mais le système nerveux,
en somme, reste le maître et gouverne, même au péril de sa vie. Ce
n'est pas le hasard des circonstances et des milieux qui a gonflé en
papille, puis en pénis, le spermiducte de certains poissons, qui a
formé à ce pénis une gaine aux dépens de la nageoire caudale, c'est
la volonté des ganglions cérébraux. L'évolution du système nerveux
est toujours plus avancée que celle des organes, ce qui est une cause
d'incohérence, en même temps que de progrès ou de changement. Le jour
où le cerveau n'a plus d'ordres à donner, ou lorsque les organes ont
épuisé leurs facultés d'obéissance, l'espèce se fixe; si elle s'est
fixée en état d'incohérence, elle marche vers une mort certaine, comme
les monotrèmes. Beaucoup d'espèces semblent avoir été détruites en
pleine évolution par les exigences contradictoires d'un système nerveux
capricieux et tyrannique.

Il faut que le céphalopode mâle féconde la femelle. Comment le
fera-t-il, n'ayant pas d'organe vecteur du sperme? Il s'en façonnera
un. On crut pendant longtemps que les femelles des argonautes étaient
toutes hantées d'un parasite. Cette bête mystérieuse n'est autre
chose que l'instrument même de la fécondation. Le mâle a une poche où
s'accumule le sperme; de cette poche où ils s'enveloppent de bourses
qu'on appelle spermatophores, les animalcules se dirigent tous vers le
troisième bras de l'argonaute, et ce bras s'élargit en spatule, s'arme
d'un flagellum, perd ses ventouses, puis, quand il est lourd de vie,
comme une grappe mûre, se détache, vogue vers la femelle, aborde à son
ventre, se loge dans la cavité palléale, extravase la semence dans les
organes où elle va rencontrer les ovules. L'organe mâle apparaît donc
ici comme un individu temporaire, un être tierce entre le père et la
mère, un messager qui porte à la femelle le trésor génital du mâle.
Ni l'un ni l'autre ne se connaissent. Le mâle ignore tout de l'être
pour lequel il se coupe un membre, le membre, et de son fécondateur la
femelle ne connaît que l'organe seul qui la féconde. Plus compliquée un
peu que celle des poissons, plus ancienne aussi, probablement, cette
méthode ne semble possible que pour des animaux aquatiques. Cependant
c'est celle de beaucoup de végétaux: ce bras nageur rappelle les grains
ailés de pollen qui voguent au loin vers les pistils. Très peu de
fleurs se peuvent féconder directement; à presque toutes il faut un
entremetteur, le vent, l'insecte, l'oiseau. La nature a donné des ailes
au phallus, bien des milliers d'années avant l'imagination des peintres
pompéiens; elle a pensé à cela, non pour le plaisir des femmes timides,
mais pour la satisfaction des plus hideuses bêtes qui peuplent les
océans, les seiches, les calmars et les pieuvres!


[1] Dans son _Historia naturalis ranarum_, 1758, § _Bufo aquaticus_.

[2] Le dos comme chambre gestative, cela se retrouve dans les
pucerons, à l'une de leurs phases parthénogénétiques. Cf. J.-H. Fabre,
_Souvenirs_, VIII, _les Pucerons du térébinthe_.



CHAPITRE XII

LE MÉCANISME DE l'AMOUR


      IV. _L'Hermaphrodisme_.--Vie sexuelle des huîtres.--Les
      gastéropodes.--L'idée de reproduction et l'idée de volupté.--
      Mécanisme de la fécondation réciproque: les hélices.--Mœurs
      spintriennes.--Réflexions sur l'hermaphrodisme.


IV. _L'Hermaphrodisme_.-Les poissons sont les seuls vertébrés parmi
lesquels on rencontre l'hermaphrodisme, soit accidentellement, cyprins,
harengs, scombres, soit régulièrement, sargue, sparaillon, séran.
Les myxines, poissons très humbles, vivant en parasites, sont des
hermaphrodites alternatifs, comme les huîtres, comme les ascidies;
la glande génitale fonctionne d'abord comme testicule, ensuite comme
ovaire. L'amphioxus, ce pont de l'invertébré au vertébré, n'est
pas hermaphrodite. Les formes les mieux caractérisées et les plus
compliquées de l'hermaphrodisme se rencontrent chez les mollusques, et
principalement chez les gastéropodes.

L'hermaphrodisme alternatif des huîtres produit des effets qui ont été
observés de toute antiquité. Le conseil populaire de s'abstenir des
huîtres pendant les mois sans r est basé sur un fait, et ce fait est
sexuel. De septembre à mai, elles sont mâles, elles ont des testicules,
elles élaborent du sperme, elles sont bonnes; de juin à août, les
ovaires bourgeonnent, se remplissent d'œufs qui deviennent blanchâtres
à mesure qu'ils mûrissent, elles sont femelles, elles sont mauvaises:
la fécondation s'opère à ce moment, les spermatozoïdes nés dans la
période précédente faisant enfin leur office. Les superstitions, les
préjugés, avant d'être rejetés, doivent être observés et analysés
minutieusement: il y a presque toujours dans l'enveloppe grossière un
fruit de vérité.

Dans l'hermaphrodisme des échinodermes, des poissons, il n'y a jamais
auto-fécondation, les produits sexuels se rencontrant en dehors des
animaux, qui n'ont ni organes copulateurs, ni vie génitale de relation;
c'est un simple croisement de germes. A une phase plus complexe,
les individus portent des organes mâles extérieurs et des organes
femelles, mais ils ne peuvent s'en servir qu'avec le concours d'un
autre individu faisant office soit de mâle, soit de femelle. Là, une
nouvelle distinction s'impose: ou bien l'animal sera successivement
le mâle, puis la femelle; ou bien il sera l'un et l'autre au même
moment. La réunion des deux sexes semble bien inutile, selon la logique
humaine, quand les deux glandes génitales mûrissent à des époques
différentes; on la comprend mieux quand la fécondation réciproque
est simultanée, puisque cela double le nombre des femelles et assure
mieux la conservation de l'espèce. Quant à l'idée de volupté, il faut
en faire abstraction. Outre que nous ne pouvons en juger que par une
analogie très lointaine et même douteuse, vu la dissemblance des
systèmes nerveux, il faut l'écarter comme inutile. La volupté est un
résultat et non un but. Dans le plus grand nombre des espèces animales,
le coït n'est que le prélude de la mort, et souvent l'amour et la mort
font à la même minute leur office suprême. La copulation des insectes
est un suicide: serait-il raisonnable de la considérer comme motivée
par le désir de mourir? Il faut disjoindre l'idée de volupté et l'idée
d'amour, si l'on veut comprendre quelque chose aux mouvements tragiques
qui engendrent perpétuellement la vie aux dépens de la vie elle-même.
La volupté n'explique rien. La mort toute simple serait commandée aux
êtres, comme moyen de reproduction, qu'ils obéiraient avec la même
fougue: et ceci se voit même dans l'humanité. Des dithyrambes sur la
volupté seraient d'ailleurs fort déplacés à propos des chatouillements
réciproques que se font deux escargots sur une feuille de vigne; le
sujet est plutôt pénible.

Voici donc deux hélices, toutes les deux bisexuées, répondant
exactement à la parole de la Bible: «Il les créa mâle et femelle»;
leurs organes génitaux sont très développés; le pénis et l'oviducte
débouchent dans un vestibule, lequel, dans l'acte copulateur, se
dévagine en partie, de sorte que le pénis et le vagin viennent
affleurer l'orifice: c'est alors qu'il y a intromission réciproque.
Dans le vestibule débouche un troisième organe, sans analogue chez les
animaux supérieurs, une pochette qui contient un petit dard, un stylet
pierreux: c'est un organe excitateur, l'aiguille avec quoi piquer les
désirs. Les bêtes, qui ont préludé à l'amour par le jeûne, par de
longs frôlements, par des journées entières de pressions gluantes,
se décident enfin, les épées sortent du fourreau; elles se lardent
consciencieusement l'une à l'autre, et cela fait surgir les pénis hors
de leur gaine: la double pariade s'accomplit.

Il y a des espèces où la position des organes est telle que le même
individu ne peut pas être en même temps la femelle de celui dont il
est le mâle; mais il peut, au moment qu'il agit comme mâle, servir de
femelle à un autre mâle, lequel est la femelle d'un troisième, et ainsi
de suite. Et cela explique ces chapelets de gastéropodes spintriens où
l'on voit se réaliser innocemment, et selon le vœu inéluctable de la
nature, des imaginations charnelles dont se vante l'humanité érotique.
Vue à cette lumière des mœurs animales, la débauche perd tout son
caractère et tout son sel, parce qu'elle perd toute son immoralité.
L'homme, qui réunit en lui toutes les aptitudes des animaux, tous
leurs instincts laborieux, toutes leurs industries, ne pouvait éviter
l'héritage de leurs méthodes sexuelles: et il n'y a pas une luxure qui
n'ait dans la nature son type normal.

Avant de sortir de ce milieu répugnant, que l'on regarde encore les
sangsues. Hermaphrodites, elles pratiquent également la fécondation
réciproque, mais la position de leurs sexes les oblige à une attitude
singulière: la verge saillit d'un pore situé vers la bouche; le vagin
est au-dessus de l'anus. La copulation des vilaines bêtes forme donc un
tête-à-queue, la ventouse buccale coïncidant avec la ventouse anale.

Les animaux à deux sexes ne comportent nécessairement aucun
dimorphisme sexuel. Mais ni cette identité des individus, ni la double
fonction dont ils sont investis ne contredisent la loi générale
qui semble vouloir que la procréation d'un individu soit due à des
éléments provenant de deux individus différents. L'autofécondation
est exceptionnelle, très rare. Que ranimai possède les deux glandes
génitales ou l'une des deux seulement, il faut un mâle, ou un individu
agissant comme mâle, et une femelle, ou un individu agissant comme
femelle, pour perpétuer la vie. L'hermaphrodisme alternatif confirme
ces données, soit que la même glande se transforme totalement et tour
à tour en principe mâle, puis en principe femelle, soit que, partagée
entre une moitié mâle et une moitié femelle, ces deux moitiés mûrissent
simultanément ou successivement. Quand il y a alternance totale ou
partielle, c'est le principe mâle qui est prêt le premier et qui
attend: ainsi l'agressivité du mâle et la passivité de la femelle sont
visibles dès les plus obscures manifestations de la vie sexuelle: la
psychologie fondamentale d'une ascidie ne diffère pas de celle d'un
insecte ou de celle d'un mammifère.



CHAPITRE XIII

LE MÉCANISME DE l'AMOUR


      V. _Fécondation artificielle_.--Disjonction de
      l'appareil sécréteur et de l'appareil copulateur.--Les
      araignées.--Découverte de leur méthode copulatrice.--Brutalité
      de la femelle.--Mœurs de l'épeire.--L'argyronète.--La
      tarentule.--Exceptions: les faucheurs.--Les libellules.--Les
      demoiselles, les vierges et les jouvencelles.--Tableau de leurs
      amours.


V. _Fécondation artificielle_.--L'appareil sécréteur du sperme et
l'appareil copulateur sont parfois disjoints. La femelle a un vagin
situé normalement; le mâle n'a point de pénis ou bien il est placé à
un endroit du corps qui n'est pas en symétrie avec l'organe récepteur.
Il faut donc, selon les cas, eu que le mâle, comme on l'a vu pour les
céphalopodes, se fabrique un pénis artificiel, et c'est ce que fait
l'araignée, eu bien se livre à des manœuvres compliquées pour dompter
la femelle et amener la coïncidence des deux orifices: c'est ce que
fait la libellule.

La méthode de la plupart des aranéides ressemble étrangement à
la pratique médicale que l'on appelle fécondation artificielle,
quoiqu'elle le soit à peine davantage que la fécondation normale. Ici
et là, il s'agit de mettre les spermatozoïdes sur le chemin où ils
rencontreront les ovules: peu importe que ce soit une verge ou une
seringue qui soit le véhicule. Chez les araignées, c'est une seringue.
On a cru longtemps que l'organe génital tout entier se trouvait dans
les palpes du mâle: mais, l'anatomie n'y découvrant rien de semblable,
Savigny pensa que l'introduction des palpes dans la vulve n'était
qu'une manœuvre excitatrice, et que la véritable copulation venait
ensuite. On n'avait observé que la moitié de l'acte, la seconde phase.
La première consiste en ceci: que le mâle, avec ses palpes, recueille
à son ventre la semence et la porte ensuite dans l'organe femelle. Le
péripalpe maxillaire, ou antenne, ainsi transformé en pénis, renferme
un canal en spirale que le mâle charge en l'appliquant à l'embouchure
de ses canaux spermatiques. On le voit s'ouvrir à l'articulation d'un
des nœuds, laisser paraître un bourrelet blanc, se replier, s'enfoncer
dans la vulve, sortir, et l'insecte fuir. Système merveilleusement
adapté aux circonstances, car la femelle est féroce et dévore
volontiers son amant! Mais est-ce la férocité de la bête qui a modifié
le système fécondateur, ou bien est-ce le système, si peu tendre, qui
incline la patiente à ne trouver qu'un ennemi dans un soupirant qui
s'avance la corne en avant? Les actes producteurs d'effets constants
et utiles nous semblent toujours ordonnés selon une logique admirable;
il n'y a qu'à s'abandonner à quelque paresse d'esprit pour être amené,
tout doucement, à les qualifier de providentiels et l'on tombe peu à
peu dans les rets innocents de la finalité.

Sans doute, et ce n'est pas niable, il y a une finalité générale,
mais il faut la concevoir comme représentée tout entière par l'état
présent de la nature. Ce ne sera pas une conception d'ordre, c'est
une conception de fait; et, en tout cas, les moyens mis en œuvre pour
atteindre ce fait ne doivent nullement être intégrés dans la finalité
même. Aucun des procédés de la génération, par exemple, ne porte la
marque de la nécessité. Ce n'est pas la férocité de l'araignée qui a
commandé ses mœurs sexuelles; la mante femelle est plus féroce encore
et la méthode des mantes est le cavalage. Il ne semble pas que rien
dans la nature soit ordonné en vue d'un bien; les causes aveuglément
engendrent des causes: les unes maintiennent la vie, les autres la
font progresser, les autres la détruisent; nous les qualifions
différemment, selon l'inspiration de notre sensibilité, mais elles sont
inqualifiables, elles sont des mouvements, et cela seul. Le ricochet
du galet sur l'eau est réussi ou n'est pas réussi, cela n'a aucune
importance en soi, et il n'en sera rien de plus, rien de moins. C'est
une image de la finalité suprême: après huit ou dix bondissements, la
vie, comme le caillou jeté par l'enfant, tombera dans l'abîme et avec
lui tout le bien et tout le mal, tous les faits et toutes les idées,
toutes les choses.

L'idée de finalité ramenée à l'idée de fait, on n'est plus tenté de
vouloir expliquer la nature. On essaiera modestement de reconstituer la
chaîne des causes et, comme il y manquera toujours un très grand nombre
d'anneaux et que l'absence d'un seul anneau suffit à fausser tout le
raisonnement, ce sera avec une piété tempérée par le scepticisme.

L'épeire, bien qu'araignée, n'est pas une vilaine bête; elle est
épiscopale, elle porte sur le dos une jolie croix blanche renversée.
Les grosses sont les femelles; les toutes petites, les mâles. Toutes
les deux accrochent leurs toiles aux buissons, aux arbrisseaux, vivent
sans se connaître tant que l'instinct n'a pas parlé. Un jour vient
où le mâle s'inquiète; les moucherons ne lui suffisent plus; il part,
il abandonne la demeure qu'il ne reverra peut-être jamais. Il n'est
pas en effet sans inquiétude et de la peur se mêle à son désir, car
l'amante qu'il va solliciter est une ogresse. Aussi se ménage-t-il une
retraite, en cas de conflit; de la toile de la femelle à une branche
voisine il tend un fil, chemin d'arrivée, porte de sortie. Souvent,
dès qu'il se montre, l'air effaré, l'épeire se jette sur lui, et sans
formes le dévore. Est-ce férocité? Non, c'est stupidité. Elle aussi
attend le mâle, mais son attention demeure partagée entre la venue
du visiteur et la venue de la proie. La toile a tressailli, elle
bondit, enlace, dévore. Peut-être un second mâle, s'il s'en présente
d'aventure, sera-t-il accueilli volontiers, ce premier sacrifice
accompli; peut-être cette méprise, si c'en est une, va-t-elle éveiller
tout à fait l'attention amoureuse de cette femelle distraite? Férocité,
stupidité; il y a une autre explication, que je donnerai plus tard,
à propos de la mante et de la sauterelle verte: il est très probable
que le sacrifice du mâle, ou d'un mâle, est absolument nécessaire
et que c'est un rite sexuel. Le petit mâle approche donc; s'il est
reconnu, et si sa venue coïncide avec l'état génital de la femelle,
elle ne se comporte pas autrement que toutes ses pareilles, et, bien
qu'elle soit et plus grosse et plus forte, elle fuit, se laisse, pleine
de coquetterie, glisser le long d'un fil; le mâle imite ce jeu, il
descend; elle remonte, il remonte; alors la connaissance est faite,
ils se tâtent, se palpent, le mâle emplit sa pompe, la pariade a lieu.
Elle est rapide, le mâle demeurant aux aguets, prêt à fuir au moindre
mouvement de l'adversaire: et souvent il n'en a pas le temps. A peine
la fécondation est-elle opérée que l'ogresse se retourne, bondissante,
et dévore l'amant sur le lieu même de ses amours. On dit même qu'elle
n'attend pas toujours la fin de l'opération et que, préférant un bon
repas à une caresse, elle interrompt le jeu d'un coup de mandibules.
Quand le mâle a le bonheur de pouvoir fuir, il disparaît prompt comme
l'éclair, glisse comme la foudre le long de son fil.

L'argyronète use de manœuvres analogues, mais plus curieuses encore.
C'est une araignée aquatique, qui descend dans l'eau au moyen d'une
ingénieuse petite cloche à plongeur, nid futur. La femelle ayant
construit sa cloche, le mâle, qui n'ose se présenter, imagine cette
ruse de construire une autre cloche immédiatement voisine de celle
de la femelle. Ensuite, au moment propice, il crève le mur mitoyen,
profite de la surprise causée par son entrée brusque. Quand il s'agit
de ne pas être mangé, tous les moyens sont bons.

La tarentule, dont les mœurs sont loin d'être douces, n'est pas
cruelle avec son amant. Ce monstre qui ne tisse pas de toile file
des amours idylliques. Ce sont de longs préludes, des jeux puérils,
de fines caresses, des bondissements d'agneaux. Enfin, la femelle se
soumet entièrement. Le mâle, alors, la dispose à son gré, lui fait
prendre l'attitude la plus favorable, et, couché obliquement sur elle,
doucement, à plusieurs reprises, puisant le sperme à son abdomen,
l'insinue avec chacun de ses palpes, l'un après l'autre, dans la vulve
gonflée de la femelle. La disjonction a lieu brusquement, par un saut.
Plus tendres encore sont les amours des araignées sauteuses, ces bêtes
qui s'avancent par petites saccades, s'arrêtent, guettent, bondissent
sur leur proie, insecte ou mouche, ou bien, pendues à un long fil qui
flotte, se laissent porter au gré du vent. Quand le mâle et la femelle
se rencontrent, ils s'approchent, se tâtent de leurs pattes antérieures
et de leurs tenailles, s'éloignent, reviennent, recommencent. Après
mille jeux, ils se posent tête à tête et le mâle grimpe sur la
femelle, s'allonge sur elle jusqu'à ce qu'il ait atteint l'abdomen.
Alors il en soulève l'extrémité, applique son palpe à l'orifice de
la vulve, puis se retire. Le même acte recommence plusieurs fois;
la femelle s'y prête avec complaisance, ne fait aucune avanie à son
compagnon.

Il y a quelques exceptions à cette méthode des araignées: ainsi les
faucheurs, ces petites boules montées sur d'immenses pattes, opèrent
par cavalage. Les mâles ont une verge rétractile fixée à l'abdomen
par deux ligaments; la femelle un oviducte qui s'ouvre en vulve et
s'élargit intérieurement en une vaste poche, séjour des œufs. Le
mâle ne vient à bout de la femelle, fort rétive à l'amour, qu'en lui
saisissant les mandibules avec ses pinces. Domptée par cette morsure,
elle se laisse faire: l'accouplement ne dure que quelques secondes.

La libellule, joliment appelée la demoiselle, est un des plus beaux
insectes du monde, et le plus beau, assurément, de ceux qui volent,
dans nos climats; aucune couleur douce de papillon ne vaut les nuances
mouvantes de son souple abdomen, les tons vifs de sa tête qui semble
casquée d'acier bleui. Comment les décrire? Il est difficile d'en
trouver deux de pareilles: celle-ci a le corps fauve avec un abdomen
gris pâle, taché de jaune, les pattes noires, les ailes diaphanes,
avec des bordures ou des nervures brunes, noires et blanches; celle-là
a la tête jaune, les yeux bruns, le corselet brun, veiné de vert,
l'abdomen touché de vert et de jaune, les ailes irisées; cette autre,
la Vierge, est d'un vert doré ou d'un bleu à reflets verts, les ailes
immaculées; cette autre, la Jouvencelle, aux ailes invisibles à force
d'être fines, revêt toutes les nuances, bleu de métal, vert mordoré,
violet d'iris, fauve de chrysanthème, mais quelle que soit sa couleur
fondamentale, elle la cercle, élégant barillet, d'anneaux, de velours
noir. Les naturalistes divisent ces bestioles en libellules, aeshnes,
agrions; Fabricius dispute avec Linné: les paysans et les enfants,
car les grandes personnes, et sérieuses, méprisent la nature, les
nomment «demoiselles, vierges et jouvencelles». Les unes volent très
haut, parmi les arbres, d'autres se tiennent le long des ruisseaux
et des étangs, d'autres aiment les fougères, les ajoncs, les genêts.
J'ai passé des journées de soleil à les observer, espérant voir leurs
amours; je les ai vues, et j'ai su que Réaumur ne nous a pas trompés.
C'était à la surface d'un étang et parmi les fleurs du bord, un matin
de juillet, un matin de flamme. La Vierge, au corselet vert bleu,
aux ailes presque invisibles, voletait en grand nombre, lentement,
comme avec sérieux; l'heure de la pariade était venue. Et partout,
des couples se formaient, des anneaux d'azur pendaient aux herbes,
frissonnaient sur la feuille de la lentille d'eau, partout des flèches
bleues et des flèches vertes jouaient à se fuir, à se frôler, à se
joindre. Les gros yeux et la forte tête de la libellule donnent à cette
chose étincelante un air grave.

Le canal éjaculateur aboutit au neuvième anneau de l'abdomen,
c'est-à-dire à la pointe; l'appareil copulateur est fixé au deuxième
anneau, c'est-à-dire près du col, et se compose d'un pénis, de crochets
et d'un réservoir: le mâle repliant son long ventre emplit d'abord le
réservoir, ensuite le transvide dans les organes de la femelle. Il
poursuit longtemps l'amante qu'il veut, joue avec elle, enfin la saisit
au-dessus du col avec les pinces qui terminent son abdomen, puis, se
roulant comme un serpent, s'incline en avant et continue de voler, bête
à quatre paires d'ailes. En cette attitude, le mâle, sûr de lui, l'air
indifférent d'un maître de l'heure, chasse les insectes, visite les
fleurs et les aisselles des plantes où sommeillent les moucherons, les
saisissant avec sa patte pour les porter à sa bouche. Enfin la femelle
cède, replie par en dessous son abdomen flexible, en fait coïncider
l'ouverture avec le pénis pectoral du mâle: et les deux bestioles ne
sont plus qu'une splendide bague à double chaton, une bague frémissante
de vie et de feu.



Aucun geste d'amour plus charmant ne peut être imaginé que celui de
la femelle recourbant lentement son corps bleu, faisant la moitié du
chemin vers son amant, qui, dressé sur ses pattes antérieures supporte,
les muscles tendus, tout le poids de ce mouvement. On dirait, tant cela
est immatériel et pur, deux; idées qui se joignent dans la limpidité
d'une pensée nécessaire.



CHAPITRE XIV

LE MÉCANISME DE L'AMOUR


      VI. _Le Cannibalisme sexuel_.--Les femelles qui mangent le mâle
      et celles qui mangent le spermatophore.--Utilité probable de
      ces pratiques.--La fécondation par le mâle total.--Amours du
      dectique à front blanc.--La sauterelle verte.--L'analote des
      Alpes.--L'éphippigère.--Autres réflexions sur le cannibalisme
      sexuel.--Amours de la mante religieuse.


VI. Le Cannibalisme sexuel.--L'araignée mange son mâle; la mante
mange son mâle; chez les locustiens, les femelles, fécondées par
un spermatophore, une énorme grappe génitale que le mâle dépose
sous leur ventre, rongent jusqu'au dernier lambeau l'enveloppe des
spermatozoïdes. Ces deux faits doivent sans doute être rapprochés. Que
la femelle dévore le mâle tout entier ou seulement le produit de sa
glande génitale, il s'agit très probablement dans les deux cas d'un
acte complémentaire de la fécondation. Il y aurait dans le mâle des
éléments assimilables nécessaires au développement des œufs, à peu
près comme l'albumen des graines, plantule avortée, est nécessaire à
la nourriture de l'embryon végétal, plantule survivante. Les plantes,
d'après de récentes études, naîtraient jumelles: pour vivre, il faut
que l'une des deux mange l'autre. Transporté dans la vie animale, et
légèrement modifié, ce mécanisme explique ce que l'on a appelé, par
sentimentalisme, la férocité sexuelle des mantes et des araignées. La
vie est faite de vie. Rien ne vit qu'aux dépens de la vie. Le mâle des
insectes meurt presque toujours aussitôt après la pariade; chez les
locustiens, il est littéralement vidé par l'effort génital: que la
femelle le respecte, qu'elle le dévore, sa vie n'en sera guère ni plus
longue, ni plus brève. Il est sacrifié; pourquoi, si cela est bon à
l'espèce, ne serait-il pas mangé? Enfin, il l'est. C'est son destin,
et il le pressent, du moins le mâle araignée, car le mâle mante se
laisse ronger avec un parfait stoïcisme. L'un regimbe au sacrifice;
l'autre s'y soumet. Il s'agit bien d'un rite et non d'un accident
ou d'un crime. Des expériences pourraient se tenter. On empêcherait
la femelle dectique de picoter la graine de gui dont le mâle s'est
déchargé sur elle; on surveillerait l'accouplement des mantes, que l'on
isolerait aussitôt: et l'on suivrait toutes les phases de la ponte et
de l'éclosion. Si la spermatophagie du dectique est inutile, inutile
le meurtre de la mante mâle, cela annulera les réflexions précédentes;
d'autres surgiraient.

Le dectique à front blanc est, comme tous les locustiens (sauterelles),
un insecte très vieux; il existait dès l'époque de la houille, et
c'est peut-être cette ancienneté qui explique la singularité de sa
méthode fécondatrice. Comme chez les céphalopodes, ses contemporains,
il a recours au spermatophore; cependant il y a pariade, il y a
embrassement; il y a même jeux et mamours. Voici le couple face à
face, se caressant avec leurs longues antennes, «aussi fines que des
cheveux», dit Fabre; après un moment, ils se quittent. Le lendemain,
nouvelle rencontre, nouvelles blandices. Un autre jour, Fabre surprend
le mâle terrassé par sa femelle, qui l'accable de son étreinte, lui
mordille le ventre. Le mâle se dégage et fuit, mais un nouvel assaut le
dompte et le voilà gisant, culbuté sur le dos. Cette fois la femelle,
dressée sur ses hautes pattes, le tient ventre à ventre, elle recourbe
l'extrémité de son abdomen, la victime en fait autant, il y a jonction,
et bientôt des flancs convulsionnés du mâle on voit sourdre quelque
chose d'énorme, comme si la bête expulsait ses entrailles. «C'est,
continue le merveilleux observateur[1], une outre opaline semblable
en grosseur et en couleur à une baie de gui», outre à quatre poches au
moins, réunies par de faibles sillons. Cette outre, le spermatophore,
la femelle la reçoit et, collée à son ventre, elle l'emporte. Remis de
son coup de foudre, le mâle se relève, fait sa toilette; la femelle
mange, tout en se promenant. «De temps à autre, elle se hausse sur ses
échasses, se boucle en anneau et saisit de ses mandibules son faix
opalin, qu'elle mordille doucement.» Elle en détache des parcelles, les
mâche soigneusement, les avale. Ainsi, cependant que les particules
fécondantes s'extravasent vers les œufs qu'ils vont animer, la femelle
dévore la poche spermatique. Après y avoir goûté miette à miette, elle
l'arrache tout d'un coup, la pétrit, l'ingurgite entière. Pas une
parcelle n'en est perdue; la place est nette, et l'oviscapte nettoyé,
lavé, poli. Le mâle, durant ce repas, s'est remis à chanter, mais ce
n'est plus un chant d'amour; il va mourir, il meurt: passant près de
lui, à ce moment, la femelle le regarde, le flaire, lui ronge la cuisse.

Fabre n'a pu voir la pariade de la sauterelle verte, qui a lieu la
nuit, mais il en a observé les longs préludes, il a vu le jeu lent
des molles antennes. Quant au résultat de l'accouplement, il est le
même que chez tous les locustiens, et la femelle pareillement mâche
et avale l'ampoule génitale. C'est une redoutable bête de proie, qui
dévore toute vive une énorme cigale, qui hume sans peur les entrailles
d'un hanneton gigotant. On ne dit pas si elle mange son mâle, mort ou
vif; c'est assez probable, car il est fort timide. Un autre dectique,
l'analote des Alpes, a donné à Fabre ce spectacle effarant: le mâle
sur le dos, la femelle sur le ventre, les organes génitaux se joignant
bout à bout par ce seul contact, et cependant qu'elle reçoit la caresse
fécondante, cette femelle énigmatique, l'avant-corps relevé, rongeant
un autre mâle, maintenu sous ses griffes le ventre ouvert, impassible,
à petites bouchées! Le mâle analote est beaucoup plus petit et plus
faible que la femelle; comme son confrère araignée, il fuit au plus
vite, l'accouplement fini; il est très souvent croqué. Dans le cas
observé par Fabre, le repas qui accompagnait l'amour était, sans doute,
la suite d'une première pariade: ces locustiennes, en effet, ont cette
autre habitude, rare chez les insectes, d'accepter plusieurs amants.
Vraiment cette Marguerite de Bourgogne cannibale est un beau type de
bête, donne un beau spectacle, non de l'immoralité, vain mot, de la
sérénité de la nature, qui permet tout, veut tout, pour laquelle il n'y
a ni vices, ni vertus, mais seulement des mouvements et des réactions
chimiques!

Le spermatophore de l'éphippigère est énorme, près de la moitié du
volume de la bête. Le repas nuptial s'accomplit selon le même rite, et
la femelle y joint, ayant épuisé son outre, le pauvre mâle épuisé. Elle
n'attend même pas qu'il soit mort; elle le dépèce agonisant, membre à
membre: ayant fécondé la femelle de tout son sang, il doit encore la
nourrir de toute sa chair.

Cette chair du mâle est sans doute pour la mère future un puissant
réconfort. Les femelles des mammifères, après la mise bas, dévorent le
placenta. On a interprété différemment cet acte habituel. Les uns y
voient une précaution contre l'ennemi: il faut abolir les traces d'un
état qui indique nettement un être affaibli, sans défense, entouré
de petits, proie savoureuse et à la merci de tous les crocs; pour
d'autres, c'est une récupération de forces. Cette dernière opinion
semble plus vraisemblable, surtout si l'on songe aux habitudes des
locustiens. Le spermatophore, en effet, est analogue, avant, à ce que
représente, après, le placenta. D'autre part, la fécondation, avant
d'être un acte spécifique, rentre dans les phénomènes généraux de la
nutrition: c'est l'intégration d'une force dans une autre force, et
rien de plus. La dévoration du mâle ne représenterait donc, partielle
ou complète, que la forme la plus primitive de l'union des cellules,
cette jonction de deux unités en une seule qui précède la segmentation,
la nourrit, la rend possible pendant un temps limité, après quoi une
nouvelle conjugaison est nécessaire. Si les actes actuels ne sont
qu'une survivance, s'ils ont duré alors que leur utilité avait disparu,
c'est une autre question, et que, une fois encore, je renvoie aux
expérimentateurs. Il me suffirait d'avoir fait accepter ce principe
général que les actes des animaux, quels qu'ils soient, ne peuvent être
compris que si on les dépouille des qualifications sentimentales dont
les a revêtus une humanité ignorante et corrompue par le finalisme
providentiel. Tout en reconnaissant l'immense valeur sociale des
préjugés, il doit être permis à l'analyse de les décortiquer et de les
moudre. Rien ne paraît plus clair que l'expression d'amour maternel,
et rien n'est plus répandu dans la nature entière: rien cependant
ne donne une plus fausse interprétation des actes que ces deux mots
prétendent expliquer. On en fait une vertu, c'est-à-dire, selon le
sens chrétien, un acte volontaire; on semble croire qu'il dépend de la
mère d'aimer ou de ne pas aimer ses enfants, et l'on considère comme
coupables celles qui se relâchent dans leurs soins ou qui les oublient.
Comme la génération, l'amour maternel est un commandement; c'est la
condition seconde de la perpétuité de la vie. Des mères parfois en sont
dénuées; des mères aussi sont stériles: la volonté n'intervient ni dans
un cas ni dans l'autre. Comme le reste de la nature, comme nous-mêmes,
les animaux vivent soumis à la nécessité, ils font ce qu'ils doivent
faire, autant que le permettent leurs organes. La mante qui mange son
mari est une excellente pondeuse et qui prépare avec passion l'avenir
de sa progéniture.

D'après les observations de Fabre, qui a surveillé, en cage, des
couples de ces insectes singuliers, ce sont les femelles des mantes,
bien plus fortes que les mâles, bien plus de proie, qui se livrent à la
lutte pour l'amour. Les combats sont meurtriers: la femelle vaincue est
aussitôt mangée.

Le mâle est timide. Au moment du désir, il se borne à des poses, à
des œillades, que la femelle semble considérer avec indifférence
ou avec dédain. Las de parader, cependant, il se décide, et, les
ailes étalées, tout frémissant, saute sur le dos de l'ogresse. La
pariade dure cinq ou six heures: quand le nœud se dénoue, l'amant est
régulièrement mangé. Elle est polyandre, cette femelle terrible. Alors
que les autres insectes refusent le mâle, quand leurs ovaires ont
été fécondés, la mante en accepte deux, trois, quatre, jusqu'à sept:
et cette barbe-bleue, l'œuvre accomplie, les croque sans rémission.
Fabre a vu mieux. La mante est presque le seul insecte qui ait un cou;
la tète ne se joint pas immédiatement au thorax, et ce cou est long,
flexible en tous les sens. Alors, cependant que le mâle l'enlace et la
féconde, la femelle tourne la tête en arrière et tranquillement ronge
son compagnon de plaisir. En voici un qui n'a déjà plus de tête. Cet
autre a disparu jusqu'au corsage et ses restes s'agrippent à la femelle
qui dévore ainsi le mâle par les deux bouts, tirant de son époux à la
fois la volupté de l'amour et la volupté de la table. Le double plaisir
ne cesse que lorsque la cannibale attaque le ventre: le mâle tombe
en lambeaux et la femelle l'achève par terre. Poiret a vu une scène
peut-être encore plus extraordinaire. Un mâle saute sur une femelle
et va s'accoupler. La femelle fait virer sa tête, dévisage l'intrus
et brusquement, d'un coup de sa patte-mâchoire, une merveilleuse
petite faux dentelée, lui tranche la tête. Sans se déconcerter, le
mâle se cale, se déploie, fait l'amour comme si rien ne s'était passé
d'anormal. La pariade eut lieu et la femelle voulut bien attendre la
fin de l'opération pour achever son repas de noces.

Ce décapité qui fait l'amour s'explique par ceci, que le cerveau des
insectes ne semble pas avoir la direction unique des mouvements; ces
animaux peuvent donc vivre sans ganglion cervical. Une sauterelle
sans tête porte encore à sa bouche, au bout de trois heures, sa patte
froissée, mouvement qui lui est familier, à l'état intégral.

La petite mante, ou mante décolorée, est presque aussi féroce que sa
grande sœur, la mante religieuse; mais l'empuse, espèce fort voisine,
semble pacifique.


[1] Souvenirs, VI.



CHAPITRE XV

LA PARADE SEXUELLE


      Universalité de la caresse, des préludes amoureux.--Leur rôle
      dans la fécondation.--Jeux sexuels des oiseaux.--Comment
      se caressent les cantharides.--Combats des mâles.--Combats
      simulés chez les oiseaux.--La danse des tétras.--L'oiseau
      jardinier.--Sa maison de campagne.--Son goût pour les
      fleurs.--Réflexions sur l'origine de l'art.--Combats des
      grillons.--Parade des papillons.--Le sens de l'orientation
      sexuelle.--Le grand-paon.--Soumission des animaux aux ordres de
      la nature.--Transmutation des valeurs physiques.--Calendrier
      du rut.


On a pu se convaincre, par les faits rapportés dans les chapitres
précédents, que les jeux de l'amour, préludes, caresses, combats,
ne sont nullement particuliers à l'espèce humaine. A presque tous
les degrés de l'échelle animale, ou plutôt dans toutes les branches
de l'éventail animal, le mâle est le même, la femelle est la même.
C'est toujours la figure que donne le mécanisme intime de l'union de
l'animalcule et de l'ovule: une forteresse, vers laquelle _amans volat,
currit et lœtatur_. Tout le passage de l'_Imitation_ (1. III, ch.
iv, § 4) est une merveilleuse psychologie de l'amour dans la nature,
de l'attraction sexuelle telle qu'elle est sensible dans toute la
série des êtres. Il faut que l'assiégeant entre dans la forteresse; il
emploie la violence, quelquefois, la douce violence; plus souvent la
ruse, la caresse.

La caresse, ces gestes charmants, de grâce et de tendresse, nous
les faisons nécessairement, non parce que nous sommes des hommes,
mais parce que nous sommes des animaux. Leur but est d'aviver la
sensibilité, de disposer l'organisme, d'accomplir avec joie sa fonction
suprême. Ils ne sont agréables à l'individu, très probablement, ils
ne sont perçus comme volupté que parce qu'ils sont utiles à l'espèce.
Ce caractère de nécessité est naturellement plus appréciable chez les
animaux que chez l'homme. La caresse y revêt des formes fixes, dont le
baiser d'ailleurs donne bien l'idée, et elle fait partie intégrante du
cavalage. Prélude, mais prélude qui ne peut être omis sans compromettre
la partie essentielle du drame. Il arrive cependant que l'homme, apte
à se surexciter cérébralement, abrège ou même néglige le prologue du
coït; cela se voit aussi chez quelques-uns des mammifères domestiques,
taureau, étalon. La vue seule de l'autre sexe, et l'odeur aussi, sans
doute, suffisent à déterminer un état qui permet la jonction immédiate.
Il n'en est déjà plus de même chez cet autre animal, plus domestique
encore, le chien: les deux sexes se livrent d'abord à des jeux, à des
explorations; ils se demandent l'un l'autre leur consentement; on se
fait la cour; parfois le mâle, malgré son état, recule; plus souvent la
femelle abaisse sa queue, pont-levis, et ferme la forteresse. On sait
aussi les agaceries que se font les oiseaux. M. Mantegazza a raconté
agréablement les jeux sexuels de deux vautours, la femelle, emprisonnée
dans la carcasse d'un cheval presque dévoré, s'interrompant de
becqueter la charogne pour gémir profondément, en redressant la tête,
pour regarder en l'air. Un autre vautour planait au-dessus du charnier
et répondait aux gémissements de la vautouresse. Cependant, quand le
mâle surexcité descendit vers la femelle qu'il croyait vaincue, elle
s'enfonça dans la carcasse, après une lutte brève qui fit comprendre
au mâle que l'heure n'était pas venue et le mit en fuite. Après cela,
les gémissements recommencèrent; la femelle semblait fâchée; elle était
montée sur sa cage d'ossements, gonflant ses ailes, relevant la queue,
toute roucoulante. L'union eut lieu enfin dans un grand bruit de
plumes froissées et d'ossements heurtés.

Le même auteur a noté avec précision les préludes compliqués auxquels
se livrèrent sous ses yeux deux moineaux. En voici le résumé, pour
ainsi dire graphique: Une troupe de moineaux sur un toit le matin; ils
sont calmes, font leur toilette. Survient un gros mâle qui jette un cri
violent: une des femelles riposte aussitôt, non par un cri, mais par un
acte: elle s'éloigne de la troupe. Le mâle la rejoint; elle s'envole
vers un toit voisin; là, c'est avec le mâle qui l'a suivie un long
caquetage, bec à bec. Nouvelle fuite; le mâle se repose au soleil, puis
rejoint encore une fois la pierrette. Les assauts commencent; le mâle
est repoussé. La femelle se dérobe en sautillant, par petits bonds. Le
bord du toit arrête la fuite; elle profite de ce prétexte, et se livre.

Mais, c'est le prodigieux; insecte qu'il faut interroger. On connaît
les cantharides, ces beaux coléoptères auxquels la pharmacie a fait
une si vilaine réputation. La femelle ronge sa feuille de frêne; le
mâle survient, monte sur son dos, l'enlace de ses pattes postérieures.
Alors, de son abdomen allongé, il fouette les flancs de la femelle,
alternativement à droite et à gauche, avec une rapidité frénétique.
En même temps, de ses pattes antérieures, il lui masse, lui flagelle
furieusement la nuque; tout son corps trépide et vibre. La femelle
reste passive, attend le calme. Il vient. Sans lâcher prise, le mâle
étend en croix ses pattes de devant, se détend un peu, oscillant de
la tête et du corselet. La femelle se remet à brouter. Le calme est
bref; les folies du mâle recommencent. Puis, c'est une autre manœuvre:
avec le pli des jambes et des tarses, il saisit les antennes de la
femelle, la force à relever la tête, en même temps qu'il redouble ses
coups de fouet sur les flancs. Nouvelle pose; nouvelle reprise de la
flagellation: enfin, la femelle s'ouvre. L'accouplement dure un jour
et une nuit, après quoi le mâle tombe, mais tout en restant noué à la
femelle, qui le traîne, le pénis attaché à ses organes, de feuille
en feuille. Parfois, il broute aussi, un peu, çà et là; quand il se
détache, c'est pour mourir. La femelle pond, meurt à son tour.

La cérocome, insecte voisin de la cantharide, a des mœurs analogues;
mais la femelle est encore plus froide, et le mâle est obligé d'en
tâter plus d'une avant de trouver qui lui réponde. Il a beau cribler
de ses coups de pattes les flancs de la compagne élue, elle reste
insensible, inerte. Ce manège a tout l'air, d'ailleurs, d'être passé
à l'état de manie dans les muscles des mâles, si bien qu'à défaut de
femelles ils se chevauchent et se tambourinent les uns les autres.
Sitôt qu'un mâle est chargé d'un autre mâle, il prend l'attitude
femelle, se tient coi; on voit des pyramides de trois et quatre mâles:
alors celui du dessus est le seul qui agite la frénésie de ses pattes
amoureuses; les autres se tiennent immobiles, comme si leur position
d'être cavales les transformait aussitôt en bêtes passives: cela tient
sans doute à l'écrasement de leurs muscles[1].

Il est rare que la femelle facilite au mâle l'accomplissement de son
œuvre; mais il a un autre obstacle à vaincre, très souvent: les autres
mâles. Il n'y a aucun rapport, contrairement à ce que Ton pourrait
croire, entre le caractère social du mâle et son caractère amoureux;.
Des animaux féroces se montrent à ce moment beaucoup plus placides
que des animaux doux et même craintifs. Qui croirait que le timide
lapin est un amant impétueux, tyrannique et jaloux? Il faut que la
femelle lui cède à son premier désir, sinon il se fâche. Elle est
d'ailleurs fort lascive, la lapine; la gestation n'arrête nullement
ses amours. Le lièvre, qui ne passe point pour brave, est un mâle
ardent et convaincu; il se bat furieusement avec ses pareils pour la
possession d'une femelle. Ce sont des animaux fort bien outillés pour
l'amour, pénis très développé, clitoris presque aussi gros. Les mâles
font de véritables voyages, courent des nuits entières, à la recherche
des hases, qui sont sédentaires: de même que les lapines, elles ne se
refusent jamais, mêmes déjà pleines.

Martres, putois, zibelines, rats se livrent, à l'époque du rut, de
violents combats. Les rats accompagnent ces luttes de cris aigus. Les
cerfs, les sangliers, un grand nombre d'autres espèces, se battent
jusqu'à la mort pour la possession des femelles; cette pratique n'est
pas inconnue à l'humanité. Il n'est pas jusqu'aux lourdes tortues que
l'amour n'exaspère: le mâle est vaincu, qui a été renversé sur le dos.

Plus fins, destinés peut-être à une civilisation supérieure et
charmante, les oiseaux se plaisent aussi à lutter, parfois le duel
est sérieux, comme chez les gallinacés (combats de coqs) souvent, il
est de courtoisie, de simulacre. La femelle du coq de roche, qui vit
au Brésil, est fauve et sans beauté; le mâle est jaune orange, la
crête bordée de rouge foncé, les pennes des ailes et de la queue d'un
rouge brun. On voit ceci: les femelles rangées en cercle, comme une
foule autour de baladins; ce sont les mâles qui se pavanent, font des
grâces, remuent leurs plumes chatoyantes, se font admirer, se font
désirer. De temps en temps, une femelle s'avoue séduite: un couple se
forme. Mais les tétras, coqs de bruyère de l'Amérique du Nord, ont des
habitudes encore plus curieuses. Leurs luttes sont devenues exactement
ce que nous en avons fait, des danses. Ce n'est même plus le tournoi,
c'est le tour de valse. Ce qui achève de prouver que ces parades
sont bien une survivance, une transformation, c'est que les mâles,
à force de s'y amuser, s'y livrent non seulement avant, mais après
l'accouplement. Il les pratiquent même, pour se désennuyer, pendant
la couvaison, en l'absence des femelles absorbées par leur devoir
maternel. Des voyageurs[2] décrivent ainsi la danse des tétras: «Ils
se rassemblent vingt ou trente en une place choisie, et là se mettent
à danser, mais comme des fous. Ouvrant leurs ailes, ils rassemblent
leurs pieds, sautent, comme des hommes dans la danse du sac. Ensuite,
ils s'avancent l'un vers l'autre, font un tour de valse, passent à un
second partenaire et ainsi de suite. Cette contredanse des poulets de
prairie est des plus amusantes. Ils s'y absorbent assez pour qu'on
puisse les bien approcher.»

Des oiseaux d'Australie et de Nouvelle-Guinée[3] font l'amour avec
un cérémonial charmant. Pour attirer son amante, le mâle construit
une véritable maisonnette de campagne ou, s'il est moins habile, un
rustique berceau de verdure. Il plante des rameaux, des brindilles
vertes, car il est petit, de la taille d'un merle, qu'il courbe en
voûte souvent de plus d'un mètre de long. Le sol, il le jonche de
feuilles, de fleurs, de fruits rouges, d'ossements blancs, de brillants
cailloux, de morceaux de métal, de bijoux volés aux environs. On dit
que les colons australiens, quand il leur manque une bague ou une
paire de ciseaux, vont les chercher dans ces tentes de verdure. Notre
pie manifeste un certain goût pour les objets éclatants: on en a fait
des contes. Le «jardinier» de la Nouvelle-Guinée est plus ingénieux
encore; il l'est au point que son œuvre semble une œuvre humaine et
qu'on y est pris. Il fait avec son seul bec et ses seules pattes aussi
bien et mieux que tels paysans, montrant même un goût du décor qui
leur manque souvent. On cherche l'origine de l'art: la voilà, dans ce
jeu sexuel d'un oiseau. Nos manifestations esthétiques ne sont que le
développement du même instinct de plaire qui, en une espèce, surexcite
le mâle, en une autre anime la femelle. S'il y a un surplus, il sera
dépensé sans but, pour le pur plaisir: c'est l'art humain; son origine
est celle de l'art des oiseaux et de l'art des insectes.

La _Grande Encyclopédie_ a donné l'image de la maison de plaisance
du Jardinier, que l'on appelle savamment l'_Amblyornis inornata_,
parce que cet artiste est sans beauté personnelle. On dirait la
construction de quelque pygmée intelligent et fin. En voici d'ailleurs
la description, telle que ce même ouvrage la résume d'après un voyageur
italien, M. O. Beccari[4]: «En traversant une magnifique forêt, M.
Beccari se trouva tout à coup en présence d'une petite cabane de forme
conique, précédée d'une pelouse parsemée de fleurs, et il reconnut
aussitôt dans cette hutte le genre de construction que les chasseurs
de M. Bruijn avaient signalée à leur maître comme l'œuvre d'un oiseau
à livrée sombre et un peu plus gros qu'un merle. Il en prit un croquis
très exact et, en contrôlant par ses propres observations les récits
des indigènes, il reconnut le procédé suivi par l'oiseau pour élever
cette cabane qui ne représente pas un nid, mais plutôt une habitation
de plaisance. L'amblyornis choisit une petite clairière au sol
parfaitement uni et au centre de laquelle se dresse un arbrisseau.
Autour de cet arbrisseau, qui servira d'axe à l'édifice, l'oiseau
apporte un peu de mousse, puis il enfonce obliquement dans le sol des
rameaux d'une plante qui continue à végéter quelque temps et qui, par
leur juxtaposition, constituent les parois inclinées de la hutte. Sur
un côté, cependant, ces rameaux s'écartent légèrement pour former une
porte en avant de laquelle s'étend une belle pelouse dont les éléments
ont été amenés péniblement, touffe à touffe, d'une certaine distance.
Après avoir soigneusement nettoyé cette pelouse, l'amblyornis y sème
des fleurs et des fruits qu'il va cueillir aux environs et qu'il
renouvelle de temps en temps.»

Ce jardinier primitif appartient à la famille des oiseaux de Paradis,
si remarquables par la beauté de leur plumage. Il semble que, ne
pouvant se parer par lui-même, il ait extériorisé son instinct,
D'après les voyageurs, ces cabanes sont de véritables maisons de
rendez-vous, le vide-bouteilles du XVIIe siècle, la folie du
XVIIIe. L'oiseau galant la pare de tout ce qui pourra plaire
à la femelle qu'il y convie; si elle est satisfaite, c'est le lieu des
amours après avoir été celui des déclarations. Je ne sais si on a donné
à ces curiosités toute l'importance qu'elles ont et dans l'histoire
des oiseaux et dans celle de l'humanité. Le savant, seul informé de
tels détails, n'y comprend rien, généralement. L'un d'eux, que je lis,
songe à la pie voleuse et ajoute: ces traits, qui leur sont communs,
rattachent étroitement les paradisiers aux corvidés. Sans doute: mais
ce n'est pas très important. Le fait grave est ceci: la cueillaison
d'une fleur. Le fait utile explique l'animalité; le fait inutile
explique l'homme. Or, il est capital de montrer que le fait inutile
n'est point spécial à l'homme.

Ce sont egalemént des combats de parade que ceux des grillons, mais
peut-être pour une autre cause: la faiblesse de leurs armes offensives
relativement à la solidité de leur cuirasse. Il y a cependant un
vainqueur et un vaincu. Le vaincu décampe; le vainqueur chante. Puis,
il se lustre, trépigne, semble nerveux. Souvent, dit Fabre, l'émotion
le rend muet; ses élytres trépident sans produire de son. Quant à la
grillonne, témoin du duel, elle court, dès qu'il s'achève, se cacher
sous quelque feuille. «Elle écarte un peu le rideau, cependant, et
regarde, et désire être vue. Après ce jeu, elle se montre tout à fait;
le grillon se précipite, fait brusquement demi-tour et, rampant en
arrière, se coule sous le ventre de la femelle. L'œuvre achevée, il
détale au plus vite, car, nous sommes devant un énigmatique orthoptère,
la femelle le croque volontiers. C'est la chanson du mâle grillon qui
attire la femelle. Quand elle l'entend, elle écoute, s'oriente, obéit
à l'appel. Il en est de même chez les cigales, bien que les deux sexes
vivent le plus souvent côte à côte. En imitant le bruit des mâles, on
peut tromper les femelles et les faire venir.

Tantôt la vue, tantôt l'odorat guide le mâle. Beaucoup d'hyménoptères,
doués d'un puissant organe visuel, guettent les femelles, en
interrogeant les alentours. Ainsi font également la plupart des
papillons diurnes. Quand le mâle aperçoit une femelle, il la poursuit,
mais c'est pour la devancer, pour se faire voir, et il semble la
tenter de lents battements d'ailes. Cette parade dure parfois assez
longtemps. Enfin, leurs antennes se touchent, leurs ailes se frôlent,
et ils s'envolent de compagnie. L'accouplement a très souvent lieu
dans l'air; ainsi procèdent les piérides. En certaines espèces, les
bombyx, par exemple, dont les femelles sont lourdes et même aptères,
le mâle, qui est au contraire très vif, en féconde plusieurs, allant
de l'une à l'autre, et c'est cela sans doute qui a donné aux papillons
leur réputation d'inconstance. Ils vivent trop peu pour la mériter:
beaucoup, nés le matin, ne voient pas un second soleil. On pourrait
bien plutôt en faire le symbole de la pensée pure. Il y en a qui ne
mangent pas; et, parmi ceux qui ne mangent pas, il y en a que la
nature voue à la virginité. Hermaphrodites d'un genre singulier, mâles
à droite, femelles à gauche, ils figurent deux moitiés sexuelles
soudées selon la ligne médiane. Les organes dont le centre est coupé
par cette ligne ne sont donc que des demi-organes, bons à rien sinon à
l'amusement des observateurs. Les papillons hybrides, produits par le
croisement de deux espèces, ne sont pas très rares; ils sont également
impropres à la reproduction.

L'accouplement des papillons de jour ne dure que quelques minutes; il
se prolonge souvent pendant une nuit et un jour chez les papillons
de nuit, sphinx, phalènes, noctuelles. Si c'est une récompense, elle
est due à leurs courageux voyages en quête de la femelle pressentie.
Le grand-paon fait plusieurs lieues de pays pour tenter de satisfaire
son amour. Blanchard raconte l'histoire de ce naturaliste qui, ayant
capturé et enfermé dans sa poche une femelle de bombyx, rentra chez lui
escorté d'un nuage formé de plus de deux cents mâles. Au printemps,
dans un endroit où le grand-paon est si rare qu'on en récolte
difficilement un ou deux par an, la présence d'une femelle en cage peut
attirer une centaine de mâles, comme Fabre en a fait l'expérience. Ces
mâles si fiévreux ne sont doués que d'une ardeur très brève. Qu'ils
aient ou non touché la femelle, ils ne vivent que deux ou trois jours.
Insectes énormes, plus gros que l'oiseau-mouche, ils ne mangent pas;
leurs pièces buccales ne sont qu'un ornement et un décor: ils naissent
pour se reproduire et pour mourir. Les mâles semblent infiniment plus
nombreux que les femelles et il est probable qu'il n'y en a pas plus
d'un sur cent qui puisse accomplir sa destinée. Celui qui manque la
femelle pourchassée, qui arrive trop tard, est perdu: sa vie est si
brève qu'il lui sera très difficile d'en découvrir une seconde. Il est
vrai que, dans les conditions normales, la femelle cavalée doit cesser
aussitôt d'émettre son odeur sexuelle; les mâles ne sont attirés par la
même que pendant un temps beaucoup plus court et leurs quêtes ont des
chances d'être moins infructueuses. Est-ce bien l'odorat tout seul qui
les guide?

A huit heures du matin chez Fabre, à Serignan, on voit éclore un cocon
de petit-paon; il en sort une femelle immédiatement emprisonnée sous la
cloche de grillage. A midi, un mâle arrive; c'est le premier que Fabre,
qui a passé là sa vie, ait jamais vu. Le vent souffle du nord, il vient
du nord, donc à contre odeur. A deux heures, il y en a dix. Venus sans
hésiter jusqu'à la maison, ils se troublent, se trompent de fenêtre,
errent de pièce en pièce, ne vont jamais directement vers la femelle.
On dirait qu'à ce moment ils doivent faire usage d'un autre sens,
peut-être la vue, malgré leur état de bêtes crépusculaires, et que la
cage les gêne. Peut-être aussi est-il d'usage que la femelle vienne
jouer au-devant d'eux? Il est toutefois évident que l'odorat joue un
très grand rôle; le mystère ne serait pas moins grand si on supposait
l'exercice d'un sens parti culier, le sens de l'orientation sexuelle.
Fabre a obtenu le même succès avec la femelle d'un autre papillon très
rare, le bombyx du chêne, ou minime à bande: en une matinée, soixante
mâles étaient accourus, tournoyant autour de la prisonnière. On observe
des faits analogues, sinon identiques, chez certains serpents, chez des
mammifères: tout le monde a vu, à la campagne, des chiens, attirés par
une femelle en chaleur, venir de très loin, de près d'une lieue, sans
que l'on puisse comprendre comment leur organisme a été averti.

Les explications sont vaines en ces matières. Elles amusent la
curiosité sans satisfaire la raison. Ce qu'on perçoit nettement, c'est
une nécessité; il faut que l'acte s'accomplisse: pour cela, tous les
obstacles, quels qu'ils soient, seront vaincus. Ni la distance, ni
la difficulté du voyage, ni le danger des approches ne parviennent à
rebuter l'instinct. Chez l'homme, qui possède parfois la force de se
dérober aux commandements sexuels, la désobéissance peut avoir des
résultats heureux. La chasteté, pareille à un transmutateur, change en
énergie intellectuelle ou sociale l'énergie sexuelle sans emploi; chez
les animaux, cette transmutation des valeurs physiques est impossible.

L'aiguille de direction reste en une position immuable: l'obéissance
est inéluctable. C'est pourquoi il y a une si profonde rumeur dans
la nature quand les ordres printaniers sont promulgués. Les fleurs
végétales ne sont pas les seules à s'ouvrir: les sexes de chair
fleurissent aussi. Les oiseaux, les poissons prennent des couleurs
neuves et plus vives. Il y a des chants, il y a des jeux, il y a des
pèlerinages. Les saumons qui vivaient tranquilles à la bouche des
fleuves, il leur faut s'assembler, partir, remonter les courants,
franchir les écluses, s'écorcher sur les roches qui forment barrages et
cataractes, s'exténuer, flèches, à bondir par-dessus tous les obstacles
humains et naturels. Mâles et femelles arrivent exténués au bout de
leur voyage, la frayère de sable fin où les unes vont déposer leurs
œufs, où les autres vont répandre héroïquement la laitance faite de
leur sang.

Le printemps n'est pas la seule saison du rut. Le calendrier de l'amour
s'étend le long de toute l'année. En hiver, ce sont les loups, les
renards; au printemps, les oiseaux, les poissons; en été, les insectes,
beaucoup de mammifères; en automne, les cerfs. L'hiver est très souvent
la saison élue par les animaux polaires; la zibeline s'accouple en
janvier; l'hermine, en mars; le glouton, au commencement et à la fin de
l'hiver. Les animaux domestiques ont souvent plusieurs saisons: pour
le chien, le chat, les oiseaux privés, c'est le printemps et c'est
l'automne. On trouve en tout temps des jeunes loutres. La plupart des
insectes meurent après la pariade; mais non tous les hémiptères, ni
l'abeille mère, ni certains coléoptères, ni certaines mouches. Le cerf
et l'étalon s'épuisent, mais non pas le bélier, ni le taureau, ni le
bouc. La durée de la portée, chez les placentaires, semble dans une
certaine relation avec le volume de l'animal: jument, onze à douze
mois; ânesse, douze mois et demi; vache, biche, neuf mois; brebis,
chèvre, louve, renarde, cinq mois; truie, quatre mois; chienne, deux
mois; chatte, six semaines; lapine, un mois.

Il y a des singularités: fécondée en août, la chevrette ne met bas
que sept mois et demi plus tard, la croissance de l'embryon restant
longtemps stationnaire, pour recommencer au printemps. Chez la
chauve-souris, l'ovulation n'a lieu qu'à la fin de l'hiver, bien
qu'elle ait reçu le mâle à l'automne: les femelles que l'on prend,
pendant l'hibernation, ont le vagin gonflé d'un sperme inerte qui
n'agira qu'au réveil printanier.

[1] Pour ces deux observations, cf. Fabre, _Souvenirs_, tome II:
_Cérocomes, mylabres et zonitis_.

[2] Milton et Cheaddle. _De l'Atlantique au Pacifique_, p. 171 de la
traduction française.

[3] L'un n'a pas de nom prononçable; les savants le désignent par cet
assemblage de lettres: Ptilinorhynches. L'autre est appelé joliment par
les sauvages le Jardinier.

[4] Le titre de son étude est déjà très curieux: Les cabanes et les
jardins de l'Amblyornis (Annales du Musée d'histoire naturelle de
Gênes, 1876).



CHAPITRE XVI

LA POLYGAMIE


      Rareté de la monogamie.--Goût du changement chez les
      animaux.--Rôles de la monogamie et de la polygamie dans la
      stabilité ou l'instabilité des types spécifiques.--Lutte du
      couple et de la polygamie.--Les couples parmi les poissons,
      les batraciens, les sauriens.--Monogamie des pigeons, des
      rossignols.--Monogamie des carnassiers, des rongeurs.
      --Mœurs du lapin.--La mangouste.--Causes inconnues de la
      polygamie.--Rareté et surabondance des mâles.--La polygamie
      chez les insectes.--Chez les poissons.--Chez les gallinacés
      et les palmipèdes.--Chez les herbivores.--Le harem de
      l'antilope.--La polygamie humaine.--Comment elle tempère le
      couple chez les civilisés.


Il n'y a d'animaux monogames que ceux qui ne font l'amour qu'une
fois dans leur vie. Les exceptions à cette règle n'ont pas assez de
constance pour être érigées en contre-règle. Il y a des monogamies de
fait; il n'y en a pas de nécessaires, dès que l'existence de l'animal
est assez longue pour lui permettre de se reproduire plusieurs fois.
Les femelles des mammifères en liberté fuient presque toujours le
mâle qui les a déjà servies; il leur faut du nouveau. La chienne
n'accueille qu'à la dernière extrémité le chien de la précédente
saison. Ceci me semble la lutte de l'espèce contre la variété.
Le couple est formateur de variétés. La polygamie les ramène au
type général de l'espèce. Les individus d'une espèce franchement
polygame doivent présenter une ressemblance très grande; si l'espèce
incline à une certaine monogamie, les dissemblances deviennent plus
nombreuses. Ce n'est pas une illusion qui nous fait reconnaître dans
les races humaines à peu près monogames une moindre uniformité de
type que dans les sociétés polygames ou livrées à la promiscuité,
ou chez les espèces animales. L'exemple du chien semble le plus mal
choisi entre tous ceux qu'il était possible de prendre. Il n'en est
rien, c'est le meilleur, attendu qu'en recevant successivement des
individus de variétés différentes, la chienne tend à produire des
individus, non d'une variété spécialisée, mais au contraire d'un type
où s'emmêlent des variétés multiples, individus qui, en se croisant
et en se recroisant à leur tour, finiraient, si les chiens vivaient à
l'état libre, par constituer une espèce unique. La liberté sexuelle
tend à établir l'uniformité du type; la monogamie lutte contre cette
tendance et maintient la diversité. Une autre conséquence de cette
manière de voir est qu'il faudra considérer la monogamie comme
favorable au développement intellectuel, l'intelligence étant une
différenciation qui s'accomplira d'autant plus souvent que seront plus
nombreux les individus et les groupes déjà différenciés physiquement.
Que l'uniformité physique engendre l'uniformité de sensibilité,
puis d'intelligence, cela n'a point besoin d'être expliqué: or les
intelligences ne comptent, ne marquent que par leurs différences;
uniformes, elles sont comme si elles n'étaient pas impuissantes à
s'accrocher les unes aux autres, à réagir les unes contre les autres,
faute d'aspérités, faute de courants contraires. C'est le troupeau dont
chaque membre fait le même geste de fuir, de mordre ou de rugir.

Ni les conditions de la monogamie absolue, ni celles de la promiscuité
absolue ne semblent se rencontrer à l'heure actuelle dans l'humanité,
ni chez les animaux; mais on voit le couple, en plusieurs espèces
animales et humaines, soit à l'état de tendance, soit à l'état
d'habitude. Plus souvent, surtout parmi les insectes, le père reste
indifférent, même s'il survit quelque temps, aux conséquences de
l'acte génital. D'autres fois, les luttes entre les mâles en réduisent
tellement le nombre qu'un seul mâle demeure le maître et le servant
d'une grande quantité de femelles. Il faut aussi distinguer entre la
polygamie vraie et la polygamie successive; entre la monogamie d'une
saison et celle de la vie entière; enfin, considérer à part les animaux
qui ne font l'amour qu'une seule fois ou durant une saison unique
suivie de mort.

Ces différentes variétés et toutes leurs nuances demanderaient une
classification méthodique. Ce serait un long travail et qui peut-être
n'atteindrait pas à une véritable exactitude, car, chez les animaux,
comme chez l'homme, il faut compter avec le caprice, en matière
sexuelle: quand une fidèle colombe est fatiguée de son amant, elle
prend son vol et forme bientôt, avec quelque mâle adultère, un nouveau
couple. Le couple est naturel, mais non le couple permanent. L'homme
ne s'y est jamais plié qu'avec peine, encore que cela soit une des
principales conditions de sa supériorité.

Les mamelles du mâle ne semblent pas prouver la primordialité du couple
chez les mammifères. Bien qu'il y ait des exemples véridiques de mâles
ayant donné du lait, il est difficile de considérer les mamelles
du mâle comme destinées à un rôle véritable, à un allaitement de
fortune[1]. Ce remplacement a été trop rarement observé pour qu'on en
puisse tirer argument. L'embryologie explique très bien l'existence de
cet organe inutile. L'instrument inutile est d'ailleurs aussi fréquent
dans la nature que l'absence de l'instrument utile. La concordance
parfaite de l'organe et de l'acte est rare.

Quand il s'agit des insectes, qui ne vivent qu'une saison d'amour,
parfois deux saisons réelles, si, nés à l'automne, ils peuvent
s'engourdir pour l'hiver, la polygamie est presque toujours la
conséquence de la rareté des mâles, ou de la surabondance des femelles.
L'espace leur est trop vaste, la nourriture trop abondante, pour qu'il
naisse entre mâles des combats vraiment meurtriers. D'ailleurs, l'amour
accompli, la minuscule gent ailée ne demande qu'à mourir; le couple ne
se forme que pour la durée de la fécondation; les deux bêtes reprennent
aussitôt leur liberté, qui est celle de pondre, pour la femelle, pour
le mâle celle de languir et, parfois, de jeter au vent une dernière
chanson. Il y a des exceptions à cette règle, mais si l'on considérait
les exceptions du même regard que la règle, on ne verrait dans la
nature que ce que l'on voit dans le sein d'un fleuve, de vagues
mouvements, des ombres passantes. Pour concevoir quelque réalité, il
faut concevoir la règle, d'abord, instrument de vision et de mesure.
Chez la plupart des insectes, le mâle ne fait rien que de vivre; il
dépose sa semence dans le réceptacle de la femelle, reprend son vol,
s'évanouit. Il ne partage aucun des travaux préparatoires de la ponte.
Seule, la femelle sphex engage sa lutte terrible et habile avec le
grillon, qu'elle paralyse de trois coups de poignard dans les trois
centres nerveux moteurs; seule, elle creuse le terrier oblique au fond
duquel vivront les larves; seule, elle le pare, l'emplit de provisions,
le clôt. Seule, la femelle cercéris entasse dans la galerie profonde,
fruit de ses fouilles, les charançons ou les buprestes immobilisés,
nourriture de sa postérité. Seule, l'osmie, seule, la guêpe, seule, la
philanthe,-mais il faudrait citer presque tous les hyménoptères. On
comprend mieux que, quand l'insecte dépose ses œufs soit au hasard,
sans manœuvres préalables, soit par le jeu d'instruments spéciaux, la
coopération du mâle fasse défaut: seule, la femelle des cigales peut
enfoncer dans l'écorce de l'olivier son adroite tarière.

Il est cependant des couples parmi les insectes. Voici, au milieu
des coléoptères, les bousiers, voici les nécrophores. Géotrupes
stercoraires, copris lunaires, onitis bison, sisyphes, travaillent
fort sagement deux à deux à préparer les vivres de la famille future.
Alors, c'est le mâle qui semble le maître; c'est lui qui dirige la
manœuvre dans les opérations compliquées des nécrophores. Un couple
s'empresse autour d'un cadavre, quelque mulot; presque toujours un ou
deux mâles isolés se joignent à eux; la troupe s'organise, et l'on voit
l'ingénieur en chef explorer le terrain, donner des ordres. La femelle
les attend, immobile, prête à obéir, à suivre le mouvement. Dès qu'il
y a couple, le mâle commande. Le mâle nécrophore assiste la femelle
pendant les travaux de l'arrangement de la cellule et de la ponte. La
plupart des bousiers, sisyphes ou copris, façonnent et transportent
ensemble la pilule qui servira de nourriture aux larves: leur couple
ressemble entièrement à celui des oiseaux. On pourrait croire que,
dans ce cas, la monogamie est nécessitée par la nature des travaux;
nullement: le mâle, en d'autres espèces fort voisines, celui du
scarabée sacré, par exemple, laisse la femelle édifier seule la boule
excrémentitielle où elle enfermera ses œufs.

En montant aux vertébrés, on trouve aussitôt quelques exemples d'une
sorte de monogamie: c'est quand le poisson mâle sert lui-même de
couveuse à sa progéniture, soit qu'il la loge dans une poche spéciale,
soit qu'il l'hospitalise héroïquement dans sa bouche. Cela est rare,
puisque le plus souvent, chez les poissons, les sexes ne s'approchent
pas, et même ne se connaissent pas. Les batraciens, au contraire, sont
monogames; la femelle ne pond que sous la pression du mâle et c'est une
opération si lente, précédée de si longues manœuvres, que la saison
entière y est occupée. Le mâle du crapaud commun s'enroule aux jambes,
à mesure qu'il est dévidé, le long chapelet des œufs, et quand il est
complet, il s'en va, le soir, déposer son fardeau dans la mare voisine.
Les sauriens aussi semblent presque tous monogames. Le lézard avec
sa lézarde forme un couple qui, dit-on, dure plusieurs années. Leurs
amours sont ardentes; ils se serrent étroitement ventre à ventre.

Les oiseaux sont généralement considérés comme monogames, sauf les
gallinacés et les palmipèdes; mais les exceptions apparaissent si
nombreuses qu'il faudrait nommer les espèces une à une. La fidélité
des pigeons est légendaire; elle est peut-être une légende. Le pigeon
mâle a en effet des tendances à l'infidélité et même à la polygamie. Il
trompe sa compagne; il va jusqu'à lui infliger la honte d'une concubine
sous le toit conjugal I Et ces deux épouses, il les tyrannise, il
se les asservit en les battant. La pigeonne, il est vrai, n'est pas
toujours d'humeur facile. Elle a ses caprices. Parfois, se refusant
à son compagnon, elle déserte, va se livrer au premier venu. On ne
trouvera ici aucune des anecdotes zoologiques sur l'industrie des
oiseaux, leur union dans le dévouement à l'espèce. Les mœurs de ces
nouveaux venus dans le monde sont très instables; cependant, chez
certains gallinacés, monogames par exception, comme les perdrix, les
mâles semblent travaillés par des désirs contraires; ils subissent
le couple plutôt qu'ils ne le choisissent, et leur participation à
l'élevage est souvent fort restreinte. On a même vu des mâles de
perdrix rouges abandonner leur femelle après la pariade et se réunir en
troupe séparée avec des mâles vagabonds. Un couple parfait, c'est celui
du rossignol; les deux parents couvent, chacun à leur tour. Le mâle,
quand la femelle vient le relever, reste près d'elle et chante tant
qu'elle repose sur les œufs. Plus dévoué encore est le talégalle mâle,
sorte de dindon d'Australie. Il façonne le nid qui est un amas énorme
de feuilles mortes, puis la femelle ayant pondu, il surveille les œufs,
vient de temps en temps les découvrir pour les exposer au soleil. Il
prend également soin des petits, qu'il abrite sous les feuilles jusqu'à
ce qu'ils soient capables de voler.

Parmi les mammifères, les carnivores, les rongeurs pratiquent souvent
une certaine monogamie, au moins temporaire. Les renards vivent en
couples, s'occupent de l'éducation des renardeaux. On voit leurs vraies
mœurs dans le vieux «Roman du Renart»;: Renart vagabonde, cherchant
proie et aubaines, cependant que dame Hermeline, sa femme, l'attend au
logis, en son repaire de Maupertuis. La renarde apprend à ses enfants
l'art de tuer et de dépecer; leur apprentissage se fait sur le gibier
encore vivant que le mâle pourvoyeur apporte à la maison. Le lapin
est fort rude en amour; le hamster, autre rongeur, devient souvent
Carnivore, durant la saison du rut; on dit même qu'il dévore volontiers
ses petits et que la femelle, craignant sa férocité, le quitte avant de
mettre bas. Ces aberrations s'exagèrent en captivité et atteignent la
femelle elle-même. On sait que la lapine dévore parfois sa progéniture;
cela arrive surtout lorsqu'on a l'imprudence de toucher ou même de
regarder de trop près les lapereaux. Cela suffît pour amener une
perturbation violente du sentiment maternel. On a observé la même
démence chez une renarde qui avait mis bas en cage; un jour quelqu'un
passa, considéra les renardeaux; un quart d'heure après, ils étaient
étranglés.

On a donné de cette pratique, chez les lapines, diverses explications
dont la plus simple en apparence est que la lapine tue ses petits,
poussée par la soif, pour boire leur sang. C'est bien dantesque,
pour des lapines. On dit aussi, et cela concerne alors les lapins
sauvages et les lapins privés, que les femelles surprises tuent leurs
petits, n'ayant point l'industrie, comme les hases, les chattes, les
chiennes, de les transporter en un autre lieu, d'en sauver au moins
un, pendu par la peau du cou. La troisième explication est que,
dévorant leur arrière-faix, comme presque tous les mammifères, et
cela par motif physiologique, sans doute, les lapines, mises en goût,
continuent le repas et absorbent les lapereaux. Sans rejeter aucune
de ces explications, on pourrait en présenter plusieurs autres.
D'abord, il n'y a point que les femelles qui dévorent leurs petits;
les mâles y sont également enclins. Très lascif, le mâle lapin cherche
à se débarrasser de sa progéniture, pour suspendre l'allaitement
et chevaucher à nouveau la femelle. D'autre part, il est constant
que la lapine mère, dès qu'elle a repris l'habitude du mâle, alors
qu'elle allaite encore, cesse aussitôt de reconnaître ses petits, ses
brèves idées tournées toutes vers la progéniture nouvelle, future.
Des causes différentes peuvent engendrer des actes identiques, et des
raisonnements divers aboutir aux mêmes conclusions. Il y a raisonnement
dans ce cas du lapin; or, il n'y a raisonnement que lorsqu'il y a
erreur initiale, lorsqu'il y a trouble dans l'intellect. Ce trouble
et le massacre final, voilà tout ce que l'on peut constater: le
raisonnement échappe à notre analyse.

Le lapin est-il vraiment monogame? Peut-être d'une monogamie
saisonnière ou de nécessité. Le mâle, en tout cas, ne s'occupe
nullement des petits, sinon pour les étrangler; aussi la femelle, sitôt
pleine, se réfugie-t-elle dans un terrier isolé. Leur accouplement,
qui a surtout lieu vers le soir, se répète souvent jusqu'à cinq ou six
fois par heure, la femelle s'accroupissant d'une façon singulière; la
disjonction est très brusque, le mâle se renversant de côté en jetant
un petit cri. Ce qui fait douter de la monogamie réelle du lapin,
c'est qu'un mâle suffit fort bien pour huit ou dix femelles, qu'ils
sont très coureurs et se livrent entre eux à de meurtriers combats.
Il faut sans doute distinguer selon les espèces. Buffon prétend que,
dans un clapier, les plus vieux lapins ont autorité sur les jeunes. Un
observateur des mœurs des lapins, M. Mariot-Didieux, admet ce trait
de sociabilité supérieure chez les angoras, variété que Buffon avait
précisément étudiée.

Les lapins sont encore sujets à d'autres aberrations: des chasseurs
prétendent qu'ils poursuivent les hases, les fatiguent et les abîment
par leur fougue libidineuse: il est toutefois certain que ces
accouplements n'ont jamais donné aucun produit.

La mangouste d'Egypte vit en famille. Il est, paraît-il, fort curieux
de les voir aller en maraude, le mâle d'abord, puis la femelle, puis
les petits, à la file indienne. Femelle et petits ne quittent pas le
père des yeux, imitant avec soin tous ses gestes: on dirait un gros
serpent qui rampe sous les roseaux. Le loup, qui vit en couple, comme
le renard, assiste sa femelle et la nourrit, mais il ne connaît pas
ses petits et les dévore aussitôt, quand ils tombent sous sa patte.
Certains grands singes, les gibbons, les orangs, sont temporairement
monogames.

La polygamie s'expliquerait par la rareté des mâles; ce n'est pas le
cas pour les mammifères, où les mâles sont presque constamment plus
nombreux. C'est Buffon qui, le premier, remarqua cette prédominance; il
n'en a pas donné, ni personne depuis, une explication satisfaisante.
On a cru remarquer que, chez l'homme, du moins, c'est le géniteur le
plus âgé qui donne son sexe et d'autant plus sûrement que la différence
d'âge est plus grande; mais, à ce compte, il ne devrait presque jamais
naître que des mâles. On a dit aussi que plus la femme est jeune et
plus elle enfante de mâles. Les mariages précoces d'autrefois auraient
été producteurs de mâles plus que les mariages tardifs d'aujourd'hui.
Rien de tout cela n'est sérieux. Ce qui reste hors de doute, c'est que
l'humanité européenne, pour n'observer que celle-là, donne un surcroît
de mâles. La proportion moyenne se tient aux environs de 105, avec les
extrêmes de 101 en Russie et de 113 en Grèce, la moyenne française
représentant assez exactement la moyenne générale. On n'arrive à
distinguer dans ces variations ni l'influence de la race, ni celle du
climat, ni celle du taux de la natalité, ni rien de particulièrement
appréciable. Il naît plus d'hommes mâles, il naît aussi plus de moutons
mâles: c'est un fait qui, étant constant, sera difficilement expliqué.

Donc, ici surabondance, là pénurie de mâles; mais ni la surabondance ne
détermine les mœurs, ni probablement la pénurie. Il y a si peu de mâles
parmi les cousins que Fabre a été le premier à les reconnaître; la
proportion serait environ d'un mâle pour dix femelles. Cela n'engendre
nullement la polygamie, attendu que ces bestioles périssent sitôt après
la pariade. Sur dix femelles, il y en à neuf qui meurent vierges, et
même sans avoir jamais vu de mâles, et même sans savoir qu'il existe
des mâles: peut-être que le célibat augmente leur férocité, car ce sont
elles, et elles seules, qui nous sucent le sang. On suppute également
que les femelles araignées sont de dix à vingt fois plus nombreuses
que les mâles: peut-être le mâle, qui a échappé aux mâchoires de sa
compagne, a-t-il le courage d'aller risquer une seconde fois sa vie?
C'est possible, l'araignée survivant à ses amours et vivant même
plusieurs années. La polygamie semble exister, dans sa forme la plus
raffinée, chez une araignée, où les mâles sont particulièrement rares,
la cténize. La femelle se creuse en terre un nid où le mâle descend; il
y séjourne quelque temps, puis s'en va, revient: il a plusieurs ménages
entre lesquels il partage équitablement son temps.

La polygamie d'un curieux petit poisson, l'épinoche, est du même genre,
quoique plus naïve. Le mâle avec des herbes construit un nid, puis il
part, en quête d'une femelle, l'introduit, l'invite à pondre; à peine
sa première compagne s'est-elle éloignée qu'il en amène une autre. Il
ne s'arrête que quand les œufs amoncelés font un suffisant trésor;
alors il les féconde selon le mode ordinaire. Ensuite, il garde le nid
contre les malfaiteurs, surveille l'éclosion. Étrange renversement
des rôles: ces petits connaissent leur père; leur mère est peut-être
cette passante qui joue entre deux eaux, ou celle-là qui fuit comme
une ombre, ou cette autre qui mordille un brin d'herbe? Quand le monde
des épinoches sera raisonnable, c'est-à-dire absurde, il se livrera
sans doute à la recherche de la maternité? «Pourquoi, demanderont leurs
philosophes, le père aurait-il seul la charge d'élever ses enfants?
Jusqu'ici on n'en sait rien, sinon qu'il les élève avec amour et avec
joie. Il n'y a point à de telles questions, chez les épinoches ou chez
les hommes, d'autres réponses que celles que donnent les faits. On
pourrait demander aussi pourquoi l'humanité n'est pas hermaphrodite, à
la manière des escargots, ce qui répartirait strictement les plaisirs
et les charges de l'amour, car tous les escargots coïtent et tous les
escargots pondent. Mais pourquoi la femelle a-t-elle les ovaires et
le mâle, les testicules; pourquoi cette fleur, les pistils et cette
autre, les étamines? On arrive à l'enfantillage. Il ne faut pas vouloir
corriger la nature. Il est déjà si difficile de la comprendre un peu,
telle qu'elle est! Quand elle veut établir la responsabilité absolue du
père, elle établit le couple strict, et surtout la polygamie absolue.
Le pigeon n'est déjà plus certain d'être le père de ses enfants; le
coq ne saurait en douter, seul mâle entre toutes les femelles. Mais la
nature n'a pas d'intentions secondes; elle veille à ce que, temporaires
ou durables, fugitifs ou permanents, les couples soient féconds: et
c'est tout.

Les gallinacés et les palmipèdes renferment quelques-uns des oiseaux
qui nous sont le plus connus et le plus utiles. Presque tous sont
polygames. Le coq a besoin d'environ une douzaine de poules; il peut
en servir un bien plus grand nombre, mais son ardeur finit alors par
l'épuiser. Le canard, fort lascif, est accusé de sodomie. Non seulement
il est polygame, mais tout lui est bon. Il serait plutôt un exemple
naturel de promiscuité. Un jars suffit à dix ou douze femelles; le
faisan, à huit ou dix. Il en faut bien davantage au tétras lyrure; il
mène après lui un harem de sultan. Dès l'aube, en la saison des amours,
le mâle se met à siffler avec un bruit comme celui de l'acier sur la
meule; en même temps, il dresse et ouvre l'éventail de sa queue, écarte
et gonfle ses ailes. Quand le soleil se lève, il rejoint ses femelles,
danse devant elles, cependant qu'elles le boivent des yeux, puis les
coche, selon son caprice, avec une grande vivacité.

La polygamie est la règle parmi les herbivores; taureaux, boucs,
étalons, bisons sont faits pour régner sur un troupeau de femelles. La
domesticité change leur polygamie permanente en polygamie successive.
Les cerfs vont de femelle en femelle sans s'attacher à aucune; les
biches suivent cet exemple. Une espèce immédiatement voisine donne au
contraire l'exemple du couple. Le chevreuil et la chevrette vivent en
famille, élevant leurs petits jusqu'à l'âge de l'amour. Il faut au mâle
de certaine antilope d'Asie, plus de cent femelles dociles. Ces harems
ne peuvent naturellement se former que par la destruction des autres
mâles. Cent femelles, cela représente peut-être plus de cent mâles mis
hors de combat, les mâles étant toujours en plus grand nombre parmi les
mammifères. L'utilité de telles hécatombes n'est pas certaine pour la
race. Sans doute, on peut supposer que le mâle roi est le plus fort ou
l'un des plus forts de sa génération, et il y a là un élément heureux;
mais quelle que soit sa vigueur, elle doit, à un moment donné, fléchir
devant cent femelles à satisfaire. Certaines femelles sont oubliées;
d'autres sont fécondées en des moments de fatigue: pour quelques bons
produits, il y a un grand nombre de créations médiocres. Il est vrai
qu'elles sont destinées, si ce sont des mâles, à périr dans les combats
futurs; mais si ce sont des femelles, et si elles reçoivent les faveurs
du maître, ce système peut avoir pour conséquence une dégradation
progressive de l'espèce. Il est probable, cependant, que l'équilibre
nécessaire se rétablit; des combats entre les femelles, combats de
coquetterie, d'agaceries, de féminité, s'établissent sans doute: et
c'est le triomphe final du mâle le plus mâle et des femelles les plus
femelles.

Virey, dans le «Nouveau dictionnaire d'histoire naturelle», de
Déterville, a prétendu que les grands singes polygames s'entendent
fort bien avec les femmes indigènes. C'est possible, mais aucun
produit n'est jamais né de ces aberrations, qu'il faut laisser dans le
chapitre théologique de la bestialité. Les hommes et les femmes, môme
de race aryenne, ont tenu à prouver quelquefois, par la singularité de
leurs goûts, l'animalité foncière de l'espèce humaine. Cela est d'un
intérêt surtout psychologique, et si l'on ne peut tirer aucun argument,
pour l'évolution, des rapports fortuits entre une femme et un chien,
entre un homme et une chèvre, l'accouplement entre primates d'ordres
différents ne prouvera pas davantage. Il y a cependant un rapport entre
les hommes et les singes; c'est qu'ils se divisent les uns les autres
en polygames et en monogames, au moins temporaires; mais cela ne les
différencie pas de la plupart des autres familles animales.

Dans la plupart des espèces humaines, il y a une polygamie foncière,
dissimulée sous une monogamie d'apparence. Ici, les généralisations ne
sont plus possibles; l'individu surgit qui, avec sa fantaisie, fausse
toutes les observations et annihile toutes les statistiques. Celui-ci
est monogame; son frère est polygame. Cette femme n'a connu qu'un
seul homme, et sa mère appartenait à tous. On peut constater l'usage
universel du mariage et en conclure à la monogamie; cela sera vrai
ou cela sera faux, selon l'époque, le milieu, la race, les tendances
morales du moment. La morale est essentiellement instable, puisqu'elle
ne représente qu'une sorte de manuel idéal du bonheur; comme cet idéal,
la morale se modifie.

Physiologiquement, la monogamie n'est aucunement requise par les
conditions normales de vie humaine. Les enfants? Mais si l'assistance
du père est nécessaire, elle peut s'exercer sur les enfants de
plusieurs femmes aussi bien que sur les enfants d'une seule femme. La
durée de l'élevage chez les civilisés est d'ailleurs excessive; elle se
prolonge, quand il s'agit de certaines carrières, jusqu'au voisinage de
l'âge mûr. Normalement, la puberté devrait libérer le petit de l'homme,
comme elle libère le petit des autres mammifères. Le couple pourrait
alors n'avoir qu'une durée de dix à quinze ans; mais la fécondité de
la femme accumule les enfants à un an d'intervalle, si bien que, tant
que dure la virilité du père, il y a au moins un être faible en droit
d'exiger sa protection. La polygamie humaine ne pourrait donc que par
exception être successive, si l'homme était un animal obéissant,
soumis aux règles sexuelles normales, et toujours fécond; mais, en
fait, elle est fréquente et le divorce l'a légalisée. L'autre et
vraie polygamie, la polygamie actuelle, temporaire ou permanente, est
moins rare encore chez les peuples de civilisation européenne, mais
presque toujours secrète et jamais légale; elle a pour corollaire une
polyandrie exercée dans les mêmes conditions. Cette sorte de polygamie,
fort différente de celle des Mormons et des Turcs, des gallinacés et
des antilopes, n'est pas non plus la promiscuité. Elle ne dissout pas
le couple, elle en diminue la tyrannie, le rend plus désirable Rien
ne favorise le mariage, et, par suite, la stabilité sociale, comme
l'indulgence en fait de polygamie temporaire. Les Romains l'avaient
bien compris, qui légalisèrent le concubinat. On ne peut traiter
ici une question qui s'éloigne trop des questions naturelles. Pour
résumer d'un mot la réponse que l'on voudrait y faire, on dirait que
l'homme, et principalement l'homme civilisé, est voué au couple, mais
qu'il ne le supporte qu'à condition d'en sortir et d'y rentrer à son
gré. Cette solution semble concilier ses goûts contradictoires; plus
élégante que celle que donne, ou que ne donne pas le divorce, toujours
à recommencer, elle est conforme non seulement aux tendances humaines,
mais aussi aux tendances animales. Elle est doublement favorable à
l'espèce en assurant à la fois l'élevage convenable des enfants et la
satisfaction entière d'un besoin qui, dans l'état de civilisation, ne
se sépare ni du plaisir esthétique, ni du plaisir sentimental.


[1] On croit cependant que le mâle de la chauve-souris allaite l'un
des deux petits que produit régulièrement le couple. Mais ces animaux
sont si particuliers, si hétéroclites, que cet exempler s'il est
authentique, ne serait pas un argument décisif.



CHAPITRE XVII

L'AMOUR CHEZ LES ANIMAUX SOCIAUX


      Organisation de la reproduction chez les hyménoptères.--Les
      abeilles.--Noces de la reine.--La mère abeille, cause et
      conscience de la ruche.--Royauté sexuelle.--Les limites
      de l'intelligence chez les abeilles.--Logique naturelle
      et logique humaine.--Les guêpes.--Les bourdons.--Les
      fourmis.--Notes sur leurs mœurs.--État très avancé de
      leur civilisation.--L'esclavage et le parasitisme chez
      les fourmis.--Les termites.--Les neuf principales formes
      actives des termites.--Ancienneté de leur civilisation.--Les
      castors.--Tendance des animaux industrieux à l'inactivité.


Les hyménoptères sociaux, bourdons, frelons, guêpes, abeilles, ont,
en amour, des mœurs particulières, très différentes de celles des
autres espèces animales. Ce n'est pas la monogamie, puisqu'on n'y
rencontre rien qui ressemble à un couple; ni la polygamie, puisque les
mâles ne connaissent qu'une fois la femelle, quand cela leur arrive,
et puisque les femelles sont fécondées pour toute leur vie par un
seul accouplement. C'est plutôt une sorte de matriarcat, encore que
l'abeille, par exemple, ne soit généralement la mère que d'une partie
de la ruche dont elle est la souveraine, l'autre partie provenant
de la reine qui s'est éloignée avec le nouvel essaim, ou de celle
qui est restée dans la ruche primitive. Il y a environ, dans les
essaims très fournis, six ou sept cent mâles peur une femelle. La
copulation a lieu dans les airs, comme pour les fourmis; elle n'est
possible qu'après qu'un long vol a empli d'air des poches qui font
saillir l'organe du mâle. D'entre ces poches, ou vessies aérifères,
en formes de cornes perforées, sort le pénis, qui est un petit corps
blanc, charnu et recourbé à la pointe. Dans le vagin, qui est rond,
large et court s'ouvre la poche à sperme, réservoir qui peut contenir,
dit-on, une vingtaine de millions de spermatozoïdes, destinés à
féconder les œufs, pendant plusieurs années, au fur et à mesure de la
ponte. La forme du pénis et la manière dont le sperme s'agglutine,
par un liquide visqueux, en véritable spermatophore, causent la mort
du mâle. La pariade achevée, il veut se dégager et n'y réussit qu'en
laissant dans le vagin non seulement son pénis, mais tous les organes
qui en dépendent. Il tombe comme un sac vide, cependant que la reine,
revenue à la ruche, se pose à l'entrée, fait sa toilette, aidée
par les ouvrières, qui s'empressent: doucement, de ses mandibules,
elle arrache l'épine restée à son ventre, nettoie la place, avec
un soin lustral. Ensuite, elle entre dans la seconde période de sa
vie, la maternité. Ce pénis, qui reste enfoncé dans le vagin après
la copulation, fait songer au dard des combattantes qui demeure, lui
aussi, dans la blessure qu'il a faite: qu'il s'agisse d'amour ou de
guerre, la trop courageuse bestiole doit expirer, épuisée et mutilée;
il y a là une facilité particulière de déhiscence qui semble fort rare.

Les noces de la reine abeille sont restées longtemps absolument
mystérieuses et, encore aujourd'hui, il n'y a qu'un très petit nombre
d'observateurs qui en aient été les témoins lointains. Réaumur, ayant
isolé une reine et un mâle, assista à un jeu ou à un combat, à des
mouvements qu'il interpréta ingénieusement. Il ne put voir le véritable
coït, qui n'a jamais lieu que dans les airs. Son récit, que rien depuis
n'a confirmé, est singulier. Il nous montre la reine s'approchant d'un
mâle, le léchant avec sa trompe, lui présentant du miel, le flattant
avec ses pattes, tournant autour de lui, enfin, irritée de la froideur
de l'amant, montant sur son dos, appliquant sa vulve sur l'organe du
mâle qu'il décrit assez bien et qu'il montre tout baigné d'une liqueur
blanche et visqueuse[1]. Les préludes véritables, à l'état de liberté,
du moins, contredisent le grand observateur. La femelle ne semble
nullement agressive. Voici les trois récits authentiques que j'ai pu
découvrir:

«Le 6 juillet 1849, M. Hannemann, apiculteur à Wurtemburg, en Thuringe,
était assis près de mon rucher, lorsque son attention fut éveillée
par un bourdonnement inaccoutumé. Soudain il vit trente à quarante
bourdons[2] poursuivant rapidement une mère, à la hauteur de vingt à
trente pieds. Le groupe occupait un espace apparent de deux pieds de
diamètre. Quelquefois, dans leur course, ils descendaient à dix pieds
de terre, puis se relevaient, allant du nord au midi.... Il put les
suivre environ cent pas, après quoi un bâtiment les lui fit perdre de
vue. Le groupe de bourdons figurait une sorte de cône dont la mère
était le sommet, puis ce cône s'élargit en un globe dont elle était
le centre; à ce moment, la mère réussit à se dégager et elle pointa
en l'air, toujours suivie par les bourdons, qui avaient, en dessous
d'elle, reformé le cône[3].»

Quelques années plus tard, le Rév. Millette, à Witemarsh, observa la
phase finale de l'acte. Pendant la mise en ruche, il aperçut au vol
une des mères qui, l'instant d'après, était arrêtée par un bourdon.
Après avoir volé l'espace d'une verge, ils tombèrent ensemble à terre,
accrochés l'un à l'autre. Il s'approcha et les captura tous les deux,
au moment même où le bourdon s'était délivré de l'étreinte, et les
porta à sa maison, où il les mit en liberté dans une pièce close. La
mère, fâchée, vola vers la fenêtre; le bourdon, après s'être traîné un
instant sur la main ouverte, tomba à terre et mourut. Tous les deux,
mâle et femelle, avaient à la pointe de l'abdomen des gouttes d'une
liqueur blanche comme du lait; en pressant le bourdon, on vit qu'il
était dépouillé de ses organes génitaux[4].

Ayant vu sortir la mère, M. Carrey ferma l'entrée de la ruche. Pendant
son absence, qui dura un quart d'heure, trois faux-bourdons vinrent
devant l'entrée et, la trouvant close, se tinrent au vol. Lorsque la
mère, étant de retour, ne fut qu'à trois pieds de la ruche, l'un des
bourdons vola très rapidement vers elle, lui jetant les pattes autour
du corps. Ils s'arrêtèrent et se posèrent sur un long brin d'herbe.
A ce moment, une explosion se fit distinctement entendre, et ils
furent séparés. Le bourdon tomba à terre tout à fait mort et l'abdomen
fortement contracté. Après avoir décrit quelques circuits en l'air, la
mère rentra à la ruche[5].

Sauf en ce qui concerne l'explosion finale, ces trois récits concordent
assez bien, donnant une idée exacte d'une des pariades les plus
difficiles à observer.

C'est d'ailleurs là le seul point encore à demi obscur de la vie des
abeilles. On sait tout le reste, leurs trois sexes, rigoureusement
spécialisés, l'industrie précise des cirières, la diligence des
cueilleuses, le sens politique de ces extraordinaires amazones, leurs
initiatives, quand la ruche est trop dense, pour la formation de
nouveaux essaims, les duels des reines où le peuple s'interpose, le
massacre des mâles dès qu'ils sont inutiles, l'art des nourrices à
transformer une larve vulgaire en larve de reine, l'activité méthodique
de ces républiques où toutes les volontés réunies en une seule
conscience n'ont d'autre but que le salut commun et la conservation de
la race.

Ce sont cependant ces vertus, trop mécaniques, qui font l'infériorité
de l'abeille; les ouvrières sont extrêmement laborieuses et sages,
mais elles manquent même de cette légère personnalité qui caractérise
les insectes sexués. La reine, beaucoup moins raisonnable, est plus
vivante; elle est capable de jalousie, de fureur, de désespoir, quand
elle sent sa royauté menacée par la nouvelle reine que les nourrices
ont élevée en secret. Les mâles inutiles, bruyants, pillards,
parasites, tout enivrés du sperme vain qui les gonfle, ont également
quelque chose de plus séduisant que les honnêtes travailleuses, plus
jolis, d'ailleurs, plus forts et aussi plus fuselés, plus élégants. Les
amateurs des abeilles, généralement, méprisent ces mousquetaires; ce
sont eux cependant qui incarnent l'animalité, c'est-à-dire la beauté de
l'espèce. S'il est vrai, comme le croit M. Maeterlinck[6], que c'est
le plus vigoureux des sept ou huit cents mâles qui finit par séduire
la reine vierge, leur oisiveté, leur gourmandise, leur tournoiement
étourdi deviennent autant de vertus.

Il semble bien que les reines, et même les ouvrières, puissent sans
fécondation préalable pondre des œufs donnant des mâles; mais pour
avoir des femelles et des reines, il faut la copulation: or, comme les
reines seules peuvent recevoir le mâle, une ruche sans reine est une
ruche perdue. Ceci est le point de vue pratique; le point de vue sexuel
conduit à des réflexions différentes. Une femelle peut, toute seule,
donner naissance à un mâle, mais pour que l'œuf produise une femelle,
il faut qu'il soit fécondé par ce mâle né spontanément; on assiste là à
une véritable extériorisation de l'organe mâle, à une segmentation de
la puissance génitale en deux forces, la force mâle, la force femelle.
Ainsi désunie, elle acquiert une faculté nouvelle qui se déploiera
pleinement par la réintégration en une force unique des deux moitiés
de la force initiale. Mais pourquoi les ovules parthénogénétiques
donnent-ils nécessairement des mâles, chez les abeilles, et des
femelles, chez les pucerons? C'est à quoi il est tout à fait impossible
de répondre. On voit seulement que la parthénogenèse est toujours
transitoire et qu'après tel nombre de générations virginales la
fécondation normale intervient toujours.

On ne peut pas dire que la mère abeille soit une véritable reine, un
véritable chef, mais elle est le personnage important de la ruche,
celui sans lequel la vie s'arrête. Les ouvrières ont l'air d'être
les maîtresses; en réalité, leur centre nerveux est la reine; elles
n'agissent que pour elle, que par elle. Sa disparition affole la ruche
et la pousse à des tentatives absurdes, comme la transformation en
pondeuse d'une nourrice qui ne donnera que des produits d'un seul sexe,
des bouches inutiles. C'est en réfléchissant sur ce dernier expédient
que l'on peut mesurer toute l'importance du sexe, comprendre l'absolu
de sa royauté. Le sexe est roi, et il n'est de royauté que sexuelle.
La neutralisation des ouvrières, qui les met en dehors de la norme,
si elle est une cause d'ordre dans la ruche, est surtout une cause de
mort. Il n'y a d'êtres vivants que ceux qui peuvent perpétuer la vie.

L'intérêt qu'offrent les abeilles est très grand; il ne surpasse pas
celui que l'on peut trouver dans l'observation de la plupart des
hyménoptères, sociaux ou solitaires, ou de certains névroptères, tels
que les termites ou encore des castors, ou de beaucoup d'oiseaux. Mais
les abeilles ont été, durant des siècles, nos producteurs de sucre, et
les seuls; de là, la tendresse de l'homme pour des insectes précieux
entre tous. Leur intelligence est assez développée, mais elle montre
vite ses bornes. On a prétendu qu'elles connaissent leur maître; c'est
une erreur manifeste. Les relations des abeilles et de l'homme sont
purement humaines. Il est évident qu'elles ignorent aussi absolument
l'homme que tous les autres insectes, que tous les autres invertébrés.
Elles se laissent exploiter, dans le sens de leur instinct, jusqu'aux
limites de la famine et de l'épuisement musculaire. Le mot de
Virgile est excessivement vrai, dans tous les sens où on voudra le
prendre: _Sic vos non vobis mellificatis apes_. Ces êtres si fins,
si spirituels, se laissent prendre aux grossiers simulacres inventés
par notre ruse industrielle. Quand ils ont rempli de miel, provisions
d'hiver, leurs rayons de cire, on enlève ces rayons, on les remplace
par des alvéoles en papier verni: et les graves abeilles, tout à coup
amnésiées, se mettent à ignorer leurs longs travaux; devant ces rayons
vierges, elles n'ont qu'une idée, les remplir. Elles se remettent au
travail avec un entrain qui, chez tout autre homme qu'un apiculteur,
excite une véritable pitié. Ces méchants ont inventé la ruche à rayons
mobiles. Les abeilles n'en sauront jamais rien. Les abeilles sont
stupides.

Mais nous, qui voyons les limites de l'intelligence chez les abeilles,
nous devons considérer celles de notre propre intelligence. Elle a les
siennes; il est possible de concevoir des cerveaux qui, nous ayant
observés, pourraient dire aussi: les hommes sont stupides. Toute
intelligence est limitée: c'est même ce heurt contre les limites,
contre le mur, qui, par la douleur qu'il cause, engendre la conscience.
Ne rions pas trop des abeilles qui garnissent joyeusement les rayons
mobiles de leurs ruches perfectionnées. Nous sommes peut-être les
esclaves d'un maître qui nous exploite et que nous ne connaîtrons
jamais.

La polygamie, ou, si l'on veut, la polyandrie des abeilles, prétexte
de cette digression, est donc purement virtuelle; elle est à l'état
de possibilité, mais elle ne se réalise jamais, puisque la fécondité
de la reine est assurée par un acte unique. La multiplicité excessive
des mâles répond sans doute à un ordre ancien où les femelles étaient
plus nombreuses. En tout cas, que sur près d'un millier de mâles il
n'y en ait jamais que deux ou trois d'utilisés, dix si l'on veut, en
supposant des essaimages très fréquents, cela démontre bien qu'il ne
faut pas préjuger des mœurs d'une espèce animale par la surabondance
de l'un ou de l'autre sexe, et, d'une façon générale, qu'il ne faut
pas subordonner la logique naturelle à notre logique humaine, dérivée
de la logique mathématique. Les faits, dans la nature, s'enchaînent
selon mille nœuds dont pas un seul n'est démêlable par le raisonnement
humain. Quand l'un de ces enchevêtrements se dénoue sous nos yeux,
nous admirons la simplicité de son mécanisme, nous croyons comprendre,
nous généralisons, nous nous préparons à ouvrir avec cette clef les
prochains mystères: illusion! C'est toujours à recommencer. Et voilà
pourquoi les sciences d'observation deviennent toujours plus obscures à
mesure qu'on pénètre plus avant dans le labyrinthe de la vie.

Il n'y a rien chez les guêpes, les frelons, qui ressemble à de la
polygamie, même en puissance. Une femelle fécondée ayant passé
l'hiver construit elle-même, au printemps, les premières assises du
nid, puis pond des œufs, dont il naît des individus asexués; ces
ouvrières assument alors toute la besogne matérielle, achèvent le
nid, surveillent les larves que la femelle continue de mettre au
jour. Ce sont maintenant des mâles et des femelles; l'accouplement
s'étant produit, les mâles meurent, puis les ouvrières, les femelles
s'engourdissent: celles qui auront survécu fonderont autant de tribus
nouvelles.

La génération des bourdons est plus curieuse, la différenciation des
castes plus compliquée. Il y a chez eux des mâles, des ouvrières, des
petites femelles, des grandes femelles. Une grande femelle, ayant
passé l'hiver, fonde un nid dans la terre, souvent parmi la mousse (il
y a une variété appelée bourdon des mousses), construit une alvéole
en cire, pond. De ces premiers œufs, il sort des ouvrières qui, comme
chez les guêpes, construisent le nid définitif, butinent, fabriquent
le miel et, plus laborieuses encore que les abeilles, qui craignent
singulièrement l'humidité, courent encore la campagne longtemps après
la chute du jour. Après les ouvrières, ce sont les petites femelles
qui viennent au monde; elles n'ont d'autre fonction que de pondre,
sans avoir été fécondées, des œufs dont il naîtra des mâles. En même
temps, la reine produit des grandes femelles qui s'accouplent aussitôt
avec les mâles. Puis toute la colonie meurt, comme chez les guêpes,
à l'exception des grandes femelles fécondées, par lesquelles, au
printemps suivant, ce cycle compliqué recommencera.

Chez les fourmis, les castes sont au nombre de trois, de quatre, si
l'on admet la division des neutres en ouvrières et en soldats, comme
chez les termites. Ici, de même que chez les abeilles, les neutres
sont la base de la république, les mâles mourant après la pariade,
les femelles après la ponte. «Il y a, dit M. Janet[7], des ouvrières
tellement différentes des autres par le développement de leurs
mandibules et le volume de leur tête, qu'on les a distinguées sous le
nom de soldats, nom qui est en rapport avec le rôle défensif qu'elles
remplissent dans la colonie.» Ces soldats sont aussi bouchers, dépècent
les proies trop grosses ou dangereuses. La spécialisation est la seule
supériorité des neutres, qui pour le reste semblent inférieures aux
femelles et aux mâles, pour la taille, la musculature, les organes
visuels. Les femelles sont parfois presque moitié plus grosses que
les neutres; les mâles ont un volume intermédiaire. Les fourmis
manifestent une intelligence bien supérieure à celle des abeilles. Il
semble vraiment que, devant ce petit peuple, on touche à l'humanité.
Songez que les fourmis ont des esclaves et des animaux domestiques. Les
pucerons d'abord, ceux qui vivent sur les racines et, au besoin, ceux
du rosier, qu'elles vont traire et qui se laissent faire, soumis par
une longue hérédité. _Aphis formicarum vacca_, dit brièvement Linné.
Mais des troupeaux épars dans les prairies ne leur suffisent pas, elles
entretiennent dans l'intérieur même de leurs fourmilières des colonies
de pucerons esclaves et de staphylins domestiques. Les staphylins sont
de petits coléoptères à abdomen mobile; une de leurs espèces ne se
rencontre que chez les fourmis. Ils sont domestiqués au point de ne
plus savoir se nourrir eux-mêmes: les fourmis leur dégorgent dans la
bouche la nourriture qui leur est nécessaire. En retour, les staphylins
fournissent à leurs maîtres un régal analogue à celui qu'ils tirent des
pucerons: du bouquet de poils qui se dresse à la base de leur abdomen
semble suinter une liqueur délectable; du moins voit-on les fourmis
sucer ces poils avec beaucoup d'avidité. L'animal se laisse faire. Il
est si bien chez lui, dans les fourmilières, que le même observateur[8]
les a vus promener sans crainte leur accouplement parmi le peuple
affairé, le mâle juché sur le dos de la femelle, solidement cramponné à
la touffe mellifère, délices des fourmis!

On sait que les fourmis rousses font la guerre aux fourmis noires
et volent leurs nymphes, lesquelles, écloses en captivité, leur
fournissent d'excellents domestiques, attentifs et obéissants.
L'humanité blanche, elle aussi, s'est trouvée, à un moment de son
histoire, devant une pareille occasion; mais, moins avisée que les
fourmis rousses, elle l'a laissée fuir, par sentimentalisme, trahissant
ainsi sa destinée, renonçant, sous l'inspiration chrétienne, au
développement complet et logique de sa civilisation. N'est-il pas
amusant que l'on nous présente comme anti-naturel ce fait, l'esclavage,
qui est au contraire à l'état normal et excessivement naturel chez
le plus intelligent des animaux? Et dans un ordre d'idées en rapport
plus direct avec le sujet de ce livre, la neutralisation d'une partie
du peuple en castes vouées à la continence, si c'est également une
tentative antinaturelle, comment se fait-il que les hyménoptères
sociaux, fourmis, abeilles, bourdons, et des névroptères, les termites,
l'aient menée à bien et en aient fait le fondement de leur état social?
Rien de pareil, sans doute, ne s'est jamais montré chez les mammifères;
mais les mammifères, hormis l'homme, ce monstre, et y compris les
castors, sont infiniment inférieurs aux insectes. Si les mœurs des
oiseaux sociaux (car il y en a de tels) étaient mieux connues, on y
trouverait peut-être des pratiques analogues, la coopération sexuelle
de tous les membres d'un peuple étant inutile à la conservation de la
race; d'autre part, les espèces inférieures, voisines d'une espèce
supérieure, étant logiquement appelées à disparaître, l'esclavage
est excellent pour elles, qui assure leur perpétuité et la sorte
d'évolution qui convient le mieux à leur faiblesse.

Une petite fourmi brune, l'_anergates_, n'a pas d'ouvrières; pour
vivre, la tribu s'établit en parasite dans une fourmilière où elle
se fait servir par les travailleuses d'une autre espèce. Quelle
ingéniosité chez les sexués, quelle docilité chez, les asexués[1]
Les fourmis ouvrières sont bien nettement les femelles dégénérées,
chez qui la sensibilité sexuelle s'est transformée tout entière en
sensibilité maternelle. On observe d'ailleurs, en beaucoup d'espèces,
un type intermédiaire, la femelle-ouvrière, qui donne la clef de cette
évolution. Il faut noter aussi qu'après leur fécondation toutes les
femelles ne rentrent pas dans la cité; où elles sont tombées, elles
construisent, comme les mères bourdons, un nid provisoire, agissant
alors comme ouvrières, en attendant la première ponte, qui produira
exclusivement des ouvrières réelles et permettra la constitution
normale de la nouvelle fourmilière.

Il y a chez les fourmis, comme chez les papillons, des hermaphrodites
selon la ligne médiane, ou parfois selon une ligne oblique; cela donne
des êtres absurdes, moitié l'un, moitié l'autre, ou des singularités
de cette sorte: une femelle à tête d'ouvrière et faisant fonction
d'ouvrière[9].

La polygamie par massacre des mâles, comme chez les herbivores, chez
les gallinacés, semble un acheminement vers une répartition des sexes
plus logique, plus économique. Si les antilopes se perpétuent fort
bien avec un seul mâle pour une centaine de femelles, n'est-ce pas une
indication qu'une partie au moins des mâles sacrifiés aurait pu ne pas
naître? Et ne vaudrait-il pas mieux, dans l'intérêt des antilopes,
qu'une partie de ces mâles, s'ils doivent continuer à naître, fussent
normalement asexués, comme il arrive pour les mâles termites, et
chargés de quelque besogne sociale?

L'organisation des termites est très belle; elle peut terminer cette
brève, revue des sociétés animales établies sur la neutralisation des
sexes. On a déjà noté, aux chapitres du dimorphisme, la diversité de
leurs formes sexuelles, correspondant à quatre castes bien distinctes.
L'examen minutieux d'une de leurs républiques permet d'affirmer
des différenciations bien plus nombreuses, chacune des castes
principales passant par des formes larvaires et nymphales actives, des
formes adolescentes, comme en présentent d'ailleurs la plupart des
névroptères, telles les libellules. En tenant compte de toutes les
nuances, on peut observer dans un état (c'est le mot usité) de termites
une quinzaine de formes différentes, toutes assez bien caractérisées.
Les principales sont: 1° les ouvrières; 2° les soldats; 3° les petits
mâles; 4° les petites femelles; 5° les grands mâles; 6° les grandes
femelles; 7° les nymphes à petits étuis; 8° les nymphes à longs étuis;
9° les larves. Quand on attaque une termitière, les soldats arrivent
à la brèche, fort menaçants, singuliers avec leurs corps tout en
tête, tout en mandibules. L'ennemi en déroute, les ouvrières viennent
réparer les dégâts. Il y a parfois plusieurs femelles pondeuses;
parfois, il n'y a qu'un mâle: la copulation a toujours lieu en dehors
du nid et, comme chez les fourmis, les mâles périssent, cependant
que les femelles fécondées deviennent l'origine d'un nouvel état.
Les expéditions des termites voyageurs, communs ainsi que le termite
belliqueux dans l'Afrique du Sud, sont naturellement dirigées par
les soldats. Sparmann[10] les a observés pendant son voyage au Cap,
et les a vus à peu près comme des sous-officiers en serre-file, en
grimpant à la pointe des feuilles pour surveiller le défilé, battant
des pieds si l'ordre était mauvais ou trop lent, signal immédiatement
compris et auquel le peuple, tout en obéissant aussitôt, répondait
par un sifflement. Il y a là quelque chose de si merveilleux qu'on
hésite à suivre entièrement l'interprétation du voyageur. Ce n'est
plus, en effet, la discipline spontanée et mécanique des fourmis; ce
serait l'obéissance consentie, si difficile à obtenir des humanités
inférieures. Après tout, rien n'est impossible et il faut, en ces
matières, sans être crédule, ne s'étonner de rien. Les névroptères
sont d'ailleurs extrêmement anciens sur la terre; ils datent d'avant
la houille: leur civilisation est de quelques milliers de siècles plus
vieille que les civilisations humaines.

Les castors sont les seuls mammifères, l'homme excepté, dont
l'industrie signale une intelligence voisine de celle des insectes.
Leurs sociétés cependant n'offrent aucune complication, simple
assemblage des couples. Ils attendent pour construire leurs digues que
les femelles aient mis bas, ce qui arrive vers la fin de juillet; on ne
voit pas d'autres rapports entre leurs mœurs sexuelles et leurs travaux
merveilleux.

Ces arbres énormes abattus, couchés à l'endroit voulu, ces pilotis
enfoncés dans le sol du fleuve et reliés entre eux par des branchages
tordus, ces digues imperméables, toute cette besogne dure et
compliquée, le castor ne l'accepte que poussé par la nécessité. Il
lui faut un lac artificiel à niveau constant; s'il le rencontre, créé
par la nature, il se borne à édifier ses habituelles huttes. Ainsi
les osmies, les chalicodomes, ou les xylocopes,--ou l'homme, si un
nid tout préparé leur échoit, se hâtent d'en profiter. L'instinct de
construction n'est nullement aveugle; c'est une faculté qui ne sera
employée, très souvent, qu'à la dernière extrémité: l'habitant actuel
du bassin de la Loire arrange encore des cavernes à usage de maisons;
l'abeille profite, à son dam, mais elle n'en sait rien, des rayons tout
faits qu'on lui glisse dans sa niche. Le castor du Rhône, l'homme
ayant pris soin de lui construire des barrages excellents, s'est reposé
depuis. Le palais des contes de fées qu'un coup de baguette fait surgir
au cœur de la forêt, tel est bien l'idéal humain et l'idéal animal.

Il faut clore ici ces observations sur les sociétés naturelles, en
faisant remarquer que si elles sont aujourd'hui basées sur tout autre
chose que la polygamie, il semble bien qu'elles furent à l'origine
des sociétés ou de polygamie, ou de communisme sexuel. Si l'on part
du communisme, on le verra très bien évoluer soit vers le couple,
soit vers la polygamie, s'il s'agit des mammifères; soit vers la
neutralisation sexuelle, s'il s'agit des insectes. Le couple, la
polygamie, la neutralisation, ce sont des méthodes; le communisme
sexuel n'est pas une méthode, et c'est pourquoi il faut le considérer
tel que le chaos d'où l'ordre peu à peu est sorti.


[1] _Mémoires_, tome V.

[2] Faux-bourdons, abeilles mâles.

[3] _Bienenzeitung_ (_Gazette des Abeilles_), Janvier 1850.

[4] _Fariner and Gardener_, 1859.

[5] _Copulation de l'abeille mère_, dans _l'Apiculteur_, 6e année, 1862.

[6] _La Vie des Abeilles_.

[7] Recherches sur l'anatomie de la fourmi.

[8] Muller, traduit par Brullé, dans le _Dictionnaire d'Histoire
naturelle de Guérin_, au mot _Pselaphiens_.

[9] E. Rambert, d'après A. Forel, _Les Mœurs des fourmis_
(_Bibliothèque universelle_, tome LV).

[10] Cité dans le _Dictionnaire d'histoire naturelle_, de Guérin.



CHAPITRE XVIII

LA QUESTION DES ABERRATIONS


      Deux sortes d'aberrations sexuelles.--Les aberrations
      sexuelles des animaux.--Celles des hommes.--Le croisement des
      espèces.--La chasteté.--La pudeur.--Variétés et localisations
      de la pudeur sexuelle.--Création artificielle de la
      pudeur.--Sorte de pudeur naturelle à toutes les femelles.--La
      cruauté.--Tableau de carnage.--Le grillon dévoré vivant.--Mœurs
      des carabes.--Tout être vivant est proie.--Nécessité de tuer ou
      d'être tué.


Les aberrations sexuelles sont de deux sortes. La cause de l'erreur est
interne, ou elle est externe. La fleur de l'_arum muscivorum_ (gouet
gobe-mouche) attire par son odeur cadavéreuse les mouches en quête de
chairs corrompues pour y déposer leurs œufs. Schopenhauer a appuyé sur
ce fait (ou sur un fait analogue) une théorie, très juste mais un peu
sommaire, de l'aberration à cause extérieure. L'aberration à cause
intérieure trouvera parfois son explication en ceci, que ce sont les
mêmes artères qui irriguent, les mêmes nerfs qui animent la région
sacrée, tant antérieure que postérieure; les trois canaux excréteurs
sont d'ailleurs toujours voisins et parfois communs, au moins pour
une partie de leur trajet. On a parlé sérieusement de la sodomie du
canard, mais l'anatomie refuse de comprendre. Qu'un canard hante son
pareil ou une cane, il s'adresse, ici et là, à un orifice unique, porte
unique d'un vestibule où débouchent toutes les excrétions. Sans doute
ce canard est aberré, et, plus encore, son complice, mais la nature
mérite aussi quelques reproches. En général, les aberrations animales
demandent des explications toutes simples. Il y a un désir ardent, un
besoin très pressant; s'il n'est satisfait, une inquiétude, qui peut
aller jusqu'à une sorte de folie momentanée, s'empare de l'animal, le
jette, aveugle, sur toutes sortes d'illusions. Cela peut aller, sans
aucun doute, jusqu'à l'hallucination. Il y a aussi un besoin purement
musculaire d'esquisser tout au moins l'acte sexuel, soit passif, soit
actif; on voit même, par un singulier renversement, les vaches en
chaleur monter les unes sur les autres, soient qu'elles aient l'idée de
provoquer ainsi le mâle, soit que la représentation visuelle qu'elles
se font de l'acte désiré les force à en essayer la simulation: c'est un
exemple merveilleux, parce qu'il est absurde, de la force motrice des
images.

Il y a deux parts dans l'acte sexuel, la part de l'espèce et la part de
l'individu; mais la part de l'espèce ne lui est donnée qu'au moyen de
l'individu. Relativement au mâle en rut, il s'agit d'un besoin pur et
simple, naturel. Il faut qu'il vide ses canaux spermatiques: faute de
femelles, les cerfs, dit-on, frottent leur verge contre les arbres afin
de provoquer l'éjaculation. Les chiennes chaudes se grattent la vulve
sur le sol. Tels sont les rudiments de l'onanisme, porté tout d'un coup
par les primates à un si haut degré de perfection. On a vu des mâles
cantharides, eux-mêmes chevauchés, chevaucher d'autres mâles; l'argule,
petit crustacé parasite des poissons d'eau douce, est si ardent qu'il
s'adresse souvent à d'autres mâles, ou à des femelles pleines et même
mortes. De la bête microscopique à l'homme, l'aberration est partout;
mais il faut plutôt l'appeler, au moins chez les animaux, impatience.
Les animaux ne sont aucunement de pures machines; ils sont, aussi bien
que l'homme, capables d'imagination; ils rêvent, ils ont des illusions,
ils subissent des désirs dont la source est dans le mouvement intérieur
de leur organisme. La vue, l'odeur d'une femelle surexcite le mâle;
mais, loin de toute femelle, la logique du mouvement vital suffit
parfaitement à les mettre en état de rut; il en est absolument de même
pour les femelles. Si l'état de rut, si la sensibilisation des parties
génitales s'établit loin du sexe nécessaire, voilà une cause naturelle
d'aberration, car il faut user cette sensibilité spéciale: le premier
simulacre venu, ou même le premier obstacle propice sera l'adversaire
contre lequel l'animal exaspéré exercera cette puissance dont il est
tourmenté.

On peut appliquer à l'homme les principes généraux de cette
psychologie, mais à condition de ne pas oublier que, sa sensibilité
génitale étant apte à se réveiller à tout moment, les causes
d'aberration se multiplient pour lui à l'infini. Il y aurait très peu
d'hommes et de femmes aberrés, si les habitudes morales permettaient
la satisfaction toute simple des besoins sexuels, si les deux sexes
avaient la possibilité de se joindre toujours au moment opportun. Il
resterait les aberrations d'ordre anatomique; elles seraient moins
fréquentes et moins tyranniques si, au lieu de s'ingénier à rendre
très difficiles les rapports sexuels, ils étaient favorisés par les
mœurs. Mais cette aisance n'est possible que dans la promiscuité,
qui est un mal peut-être pire que l'aberration. Ainsi, toutes les
questions sont insolubles, et on ne peut perfectionner la nature qu'en
la désorganisant. L'ordre humain est souvent un désordre pire que le
désordre spontané, parce que c'est une finalité forcée et prématurée,
une dérivation inopportune du fleuve vital.

Il est improbable que la sélection sexuelle soit un principe de
variation; son rôle est au contraire de maintenir l'espèce en l'état.
Les causes de variation seront les changements dans le climat, la
nature du sol, le milieu général, et aussi la maladie, les troubles de
la circulation sanguine et nerveuse,-peut-être certaines aberrations
sexuelles. Peut-être, car les croisements entre individus d'espèces
différentes vivant en liberté semblent difficiles, dès que l'espèce
est réellement autre chose qu'une variété en évolution, une forme qui
se cherche encore. A ce stade, tout est possible; mais il s'agit des
espèces. Les mulets, les bardeaux, les léporides sont des produits
artificiels; on n'en a jamais rencontré dans la nature libre. Il est
fort difficile d'obtenir la pariade d'un lièvre et d'une lapine; la
lapine récalcitre et le lièvre marque peu d'enthousiasme. La jument,
très souvent, refuse l'âne; si elle tourne la tête au moment de la
monte, il faut lui bander les yeux pour dompter son dégoût; il en est
de même de l'ânesse à qui l'on offre un étalon. Quant au produit du
taureau et de la jument, le célèbre jumart, ce n'est qu'une chimère:
il suffit de comparer la verge effilée du taureau à la verge massive
du cheval pour se convaincre que deux instruments si différents ne
peuvent se suppléer l'un l'autre. Cependant, il serait imprudent
d'éliminer cette forme de l'aberration sexuelle d'entre les causes de
la variabilité des espèces. C'est peut-être une de ses justifications.

De toutes les aberrations sexuelles, la plus singulière est peut-être
encore la chasteté. Non qu'elle soit antinaturelle, rien n'est
anti-naturel; mais à cause des prétextes auxquels elle obéit. Les
abeilles, les fourmis, les termites présentent des exemples de chasteté
parfaite et en même temps de chasteté utilisée, de chasteté sociale.
Involontaire et congénital, l'état neutre, chez les insectes, est un
état de fait, équivalent à l'état sexuel et origine d'une activité
caractérisée. Chez les hommes, c'est un état, souvent d'apparence ou
transitoire, obtenu par la volonté ou exigé par la nécessité, état
précaire, si difficile à maintenir qu'on a accumulé autour de lui
toutes sortes de murailles morales et religieuses, et même réelles,
faites de vraies pierres et de vrai mortier. La chasteté permanente et
volontaire est presque toujours une pratique religieuse. Les hommes ont
de tout temps été persuadés que la perfection de l'être ne s'obtient
que par un tel renoncement. Cela paraît absurde; c'est au contraire
d'une logique très droite. Le seul moyen de ne pas être un animal
est de s'abstenir de l'acte auquel se livrent nécessairement tous
les animaux sans exception. C'est le même motif qui a fait imaginer
l'abstinence, le jeûne; mais comme on ne peut vivre sans manger,
alors qu'on peut vivre sans faire l'amour, cette seconde méthode de
perfectionnement est restée à l'état d'esquisse.

Il est vrai, l'ascétisme, dont l'homme seul est capable, est un des
moyens qui peuvent nous élever au-dessus de l'animalité; mais il ne
suffit pas seul; seul, il n'est bon à rien, peut-être qu'à exciter un
orgueil stérile. Il faut y joindre l'exercice actif de l'intelligence.
Reste à savoir si l'ascétisme, qui prive la sensibilité d'une de ses
nourritures les plus saines et les plus excitantes, est favorable à
l'exercice de l'intelligence. Comme il n'est nullement nécessaire
de résoudre ici cette question, on ne dira rien de plus que ceci,
provisoirement: il ne faut pas mépriser la chasteté, il ne faut pas
dédaigner l'ascétisme.

La pudeur est-elle une aberration? Des observateurs indulgents ont cru
la constater chez les éléphants aussi bien que chez les lapins. La
pudeur de l'éléphant est un axiome populaire, qui fait que les bonnes
femmes reluquent avec componction, dans les cirques, la grosse bête qui
se cache pour faire l'amour. Pendant l'accouplement, dit un célèbre
éleveur de lapins[1], «le mâle et la femelle doivent être seuls, en
demi-obscurité. Cette solitude et cette obscurité sont d'autant plus
nécessaires que certaines femelles manifestent des signes de pudeur.»
La pudeur des animaux est une rêverie. Comme la pudeur humaine,
elle n'est que le masque de la peur, la cristallisation d'habitudes
craintives, nécessitées par l'état inerme où se trouvent des animaux
se livrant au coït. Cela est fort connu et n'exige plus aucune
explication. Mais le besoin de la reproduction est si tyrannique qu'il
ne laisse pas toujours même aux animaux les plus timides, la présence
d'esprit de se cacher pour faire l'amour. Le plus domestiqué de nos
animaux ne manifeste, à ce moment, ni peur ni pudeur, on ne le sait que
trop.

Chez l'homme, chez le civilisé comme chez le non civilisé, la peur
sexuelle, la pudeur, a pris mille formes dont la plupart ne semblent
plus avoir aucun lien avec le sentiment originel dont elles sont
dérivées. On constate d'ailleurs ceci, que si le milieu où se trouve le
couple est tel qu'aucune attaque, aucune moquerie n'est à craindre, la
pudeur disparaît en partie ou tout à fait selon le degré de sécurité
et le degré d'excitation. Pour une foule populaire un soir de fête, il
n'y a plus guère de pudeur que la pudeur légale; l'exemple d'un couple
plus hardi suffit, si aucune autorité n'est à redouter, pour libérer
tous les appétits, et l'on voit clairement alors que l'homme, qui ne
se cache plus pour manger, ne se cache pour faire l'amour que par
soumission à l'usage.

De l'acte génital, la pudeur s'est étendue aux organes sexuels
extérieurs, par un mécanisme très simple et très logique. Mais là, il
faut distinguer, je pense, entre la pudeur génitale, née de l'habitude
de vêtir le corps tout entier, et celle qui a porté les hommes à ne
se couvrir qu'une région particulière. Le chaud, le froid, la pluie,
les insectes expliquent le vêtement, mais non le pagne ou la feuille,
surtout quand la feuille, imposée aux femmes mariées, par exemple,
est défendue aux vierges, ou quand cette symbolique feuille est si
réduite qu'elle ne sert à rien, qu'elle n'est plus qu'un signe. Dans ce
dernier cas, elle n'a même peut-être aucune relation directe avec la
pudeur génitale; elle n'est plus qu'un ornement matrimonial, analogue
à l'anneau ou au collier, un signe, en effet, et qui indique l'état.
Il est possible aussi que, chez certaines peuplades où les hommes vont
entièrement nus, les femmes ne portent un tablier que pour se préserver
des mouches, des œstres; à peu près comme le paysan drape d'herbes ou
de feuilles le mufle de son cheval. Bien souvent, cependant, on est
forcé de reconnaître, dans ces coutumes, la preuve d'une sensibilité
génitale particulière, analogue à la pudeur des civilisés. Un matelot
anglais, lors des premières explorations, se fit conspuer par des
femmes maories, non parce qu'il se présentait nu, ce qui était, au
contraire, exigé par la coutume, mais parce qu'il se présentait le
gland découvert. Ce détail les choquait extrêmement. Exemple curieux de
la localisation de la pudeur: toutes les parties du corps se pouvaient
et se devaient montrer, toutes excepté cette petite surface. À bien
réfléchir, la pudeur des Européennes, au bal ou à la plage, est à peu
près aussi saugrenue que celle des Maories, ou que celle des fellahines
qui, à la survenue d'un étranger, relèvent leur chemise, unique
vêtement, pour s'en couvrir la face!

La pudeur sexuelle, telle qu'on l'observe aujourd'hui chez les peuples
les plus variés, est tout à fait artificielle. Livingstone assure avoir
développé la pudeur chez des petites filles cafres en les habillant.
Surprises en négligé, elles se couvraient les seins,-et cela dans une
race où la femme va entièrement nue, sauf un fil à la ceinture, d'où
pend un autre fil. Mais le vêtement n'est qu'une des causes de la
pudeur ou des habitudes qui nous en donnent l'illusion, et le sentiment
de crainte associé à l'acte sexuel n'explique pas tout le reste. Il y
a une pudeur particulière à la femelle, un ensemble de mouvements de
recul qu'on ne peut assimiler à rien, rattacher à rien. Le geste de
la Vénus pudique n'est pas un geste purement féminin; presque toutes
les femelles, et surtout mammifères, le possèdent: la femelle qui se
refuse rabat sa queue et la serre entre ses jambes; il y a évidemment
là l'origine de l'une des formes particulières de la pudeur. On en a
donné dans un précédent chapitre des exemples caractéristiques.

L'homme est insaisissable, le moindre de ses sentiments habituels a
des racines multiples et souvent contradictoires dans une sensibilité
variable et toujours excessive. Il est le moins pondéré et le moins
raisonnable de tous les animaux, quoique le seul qui ait pu se faire
une idée de la raison; c'est un animal fou, c'est-à-dire qui se répand
de tous les côtés, qui démêle tout en théorie et dans la pratique
emmêle tout, qui désire et veut tant de choses, qui jette ses muscles
à tant d'activités diverses que ses actes sont à la fois les plus
sensés et les plus absurdes, les plus conformes et les plus opposés au
développement logique de la vie. Mais il tire parti même de l'erreur,
surtout de l'erreur, fatale à tous les animaux, et c'est là son
originalité, comme l'a vu Pascal, comme l'a répété Nietzsche.

Si le mot pudeur n'est pas exact, appliqué aux animaux, bien que l'on
trouve dans leurs mœurs la lointaine origine de ce sentiment complexe
et raffiné, le mot cruauté, quand il s'agit des actes naturels de
défense ou de nutrition, ne l'est pas davantage. La cruauté humaine
est souvent une aberration; la cruauté des bêtes est une nécessité,
un fait normal, souvent la condition même de leur existence. Un
philosophe anarchiste, disciple attardé et naïf de Jean-Jacques, a
cru démêlée dans la nature un altruisme universel; il a refait avec
d'autres paroles, un autre esprit, et quelques exemples nouveaux, les
livres enfantins de Bernardin de Saint-Pierre, et abusé, sous prétexte
d'incliner les hommes à la bonté, du droit que l'on a de se promener
dans la nature sans la voir et sans la comprendre. La nature n'est ni
bonne, ni mauvaise, ni altruiste, ni égoïste; elle est un ensemble de
forces dont aucune ne cède que sous une pesée supérieure. Sa conscience
est celle d'une balance; étant d'une indifférence parfaite, elle est
d'une équité absolue. Mais la sensibilité d'une balance est d'un ordre
unique; la sensibilité de la nature est infinie à toutes les actions
et à toutes les réactions. Que le fort mange le faible ou que le
faible mange le fort, il n'y a compensation que dans notre illusion
humaine: en réalité, une vie s'est agrandie aux dépens d'une autre
vie et, dans un cas comme dans l'autre, l'énergie totale n'a été ni
diminuée ni augmentée. Il n'y a ni forts ni faibles: il y a un niveau
qui tend à rester constant. Notre sentimentalisme nous fait percevoir
des drames là où il ne se passe rien de plus troublant que des faits
généraux de nutrition. Cependant, on peut les regarder, ces faits,
d'un peu plus près; et alors la parité des organismes animaux et de
l'organisme humain nous portera à qualifier de cruels certains actes
qui, œuvre d'un homme, mériteraient précisément ce nom. Mais s'il faut
dire cruauté pour se comprendre soi-même, il faut aussi se souvenir que
cette cruauté est inconsciente, qu'elle n'est pas sentie par l'animal
dévorant, qu'aucun élément de méchanceté n'entre dans son acte, et que
l'homme, d'ailleurs, ce juge, ne se prive nullement de manger des bêtes
vivantes quand elles sont meilleures crues que cuites et vivantes que
mortes.

Un philanthe, sorte de guêpe, happe une abeille pour nourrir ses
larves; tout en la transportant vers son nid, il lui presse le ventre,
la suce, la vide de tout son miel. Mais, à l'entrée du nid, une mante
fait le guet, son bras à double scie se déclanche: le philanthe est
saisi au passage. Et l'on voit ceci: la mante rongeant le ventre du
philanthe, cependant qu'il continue de lécher le ventre de l'abeille.
Et la mante est si vorace qu'on la couperait en deux sans lui faire
lâcher prise: quelle chaîne de carnages!

Les larves du sphex, autre guêpe, sont nourries de grillons vivants,
réduits par une piqûre à l'immobilité. Sitôt éclose, la larve attaque
le grillon sur le ventre duquel, à une place choisie, l'oeuf a été
pondu. Le pauvre insecte paralysé proteste par de faibles remuements
d'antennes, de mandibules: en vain; il est dévoré vivant, fibre à
fibre, par un gros ver qui lui ronge les entrailles, avec assez
d'habileté pour ne toucher d'abord qu'aux parties non essentielles à la
vie et conserver sa proie jusqu'à la fin fraîche et savoureuse. Telle
est la mansuétude de la nature, cette bonne mère.

Les carabes sont de beaux coléoptères, violets, pourpres, dorés. Ils
ne se nourrissent que de proies vivantes, qu'ils mangent lentement,
s'attaquant d'abord au ventre, s'enfonçant peu à peu dans la cavité
palpitante. Les hélices, les limaces sont ainsi dépecées par des
bandes de carabes qui les fouillent et les déchirent au milieu d'un
bouillonnement de salive.

Tout n'est, dans la nature, que vol et assassinat. Ce sont les actes
normaux. Les espèces herbivores seules sont innocentes, peut-être par
imbécillité; toujours occupées à manger, leur nourriture étant peu
substantielle, elles n'ont pas le temps de développer leurs forces:
ce sont des proies inévitables, une sorte d'herbe supérieure qui sera
broutée à la première occasion. Mais les carnivores sont parfaitement
dévorés à leur tour par leurs commensaux plus robustes ou plus adroits.
Très peu de bêtes meurent de leur belle mort. Les géotrupes, scarabées
nécrophores, leur besogne finie et la ponte achevée, se dévorent les
uns les autres, pour passer le temps, peut-être, pour atteindre plus
gaiement leur minute dernière. Les animaux ne sont que de deux sortes,
chasseurs et gibier, mais il n'est guère de chasseur qui ne soit
gibier à son heure. On ne voit pas chez les animaux cette invention
purement humaine, l'élevage pour la boucherie ou, ce qui est plus
extraordinaire, pour la chasse. Les fourmis savent traire les pucerons,
leurs vaches, ou les staphylins, leurs chèvres; elles ne savent pas les
engraisser et les égorger.

Cent autres traits de cruauté animale sont épars dans ce volume. On en
recueillerait beaucoup d'autres, et cela pourrait former un ouvrage
édifiant, par ce temps de sentimentalisme. Non pas qu'on voulût, bien
au contraire, les donner à l'homme comme autant d'exemples; mais cela
pourrait tout de même nous apprendre que le premier devoir d'un être
vivant est de vivre et que toute vie n'est pas autre chose qu'une somme
suffisante de meurtres. Hommes ou tigres, sphex ou carabes sont soumis
à la même nécessité: ou tuer ou mourir, ou verser le sang ou manger
de l'herbe. Mais manger de l'herbe, autant se suicider: demandez aux
moutons.


[1] Mariot-Didieux, Guide pratique de l'éducateur de lapins.
(Bibliothèque des professions industrielles et agricoles, série H, n°
17.)



CHAPITRE XIX

L'INSTINCT


      L'instinct.--Si on peut l'opposer à l'intelligence.--L'instinct
      chez l'homme.--Primordialité de l'intelligence.--Rôle
      conservateur de l'instinct.--Rôle modificateur de
      l'intelligence.--L'intelligence et la conscience.--Parité
      de l'instinct chez les animaux et chez l'homme.--Caractère
      mécanique de l'acte instinctif.--L'instinct modifié par
      l'intelligence.--l'habitude du travail créant le travail
      inutile.--Objections à l'identification de l'instinct et de
      l'intelligence tirées de la vie des insectes.


La question de l'instinct est peut-être la plus énervante qui soit. Les
esprits simples la voient résolue quand ils ont opposé à ce mot l'autre
mot: intelligence. C'est la position élémentaire du problème, et rien
de plus. Non seulement cela n'explique rien, mais cela s'oppose même
à toute explication. Si l'instinct et l'intelligence ne sont pas des
phénomènes du même ordre, réductibles l'un à l'autre, le problème est
insoluble et nous ne saurons jamais ni ce que c'est que l'instinct, ni
ce que c'est que l'intelligence.

Dans cette opposition vulgaire, on sous-entend assez naïvement
que les animaux sont tout instinct et l'homme tout intelligence.
Cette erreur, purement de rhétorique, a jusqu'ici empêché, non la
solution du problème, qui semble fort lointaine, mais son exposé
scientifique. Il ne comporte que deux formules: Ou bien l'instinct
est une fructification de l'intelligence; ou bien l'intelligence
est un accroissement de l'instinct. Il faut choisir et savoir qu'en
choisissant on fait, selon les cas, de l'instinct ou de l'intelligence,
la graine ou la fleur d'une même plante: la sensibilité.

On établirait d'abord qu'entre l'homme et les animaux il n'y a, pour
les manifestations de l'instinct et pour celles de l'intelligence,
aucune différence essentielle. La vie de tous les hommes, non moins que
la vie de tous les animaux, est bâtie sur l'instinct; et il n'est, sans
doute, aucun animal qui ne puisse donner des signes de spontanéité,
c'est-à-dire d'intelligence. L'instinct semble antérieur parce que,
dans tous les animaux, l'homme excepté, la quantité et surtout la
qualité des faits instinctifs surpasse de beaucoup la valeur et le
nombre des faits intellectuels. C'est exact, mais en admettant cette
hiérarchie, si on explique, assez difficilement, la formation de
l'intelligence chez l'homme et chez les animaux qui en manifestent
des lueurs plus ou moins perceptibles, on renonce, par cela même, à
toute tentative ultérieure qui puisse donner quelques notions sur la
formation de l'instinct. Si c'est mécaniquement que l'abeille construit
ses rayons, si cet acte est aussi nécessaire que l'évaporation de l'eau
refroidie, inutile d'aller plus loin: on est en présence d'un fait qui
ne donnera jamais rien de plus.

Si, au contraire, on considère l'intelligence comme antérieure, le
champ d'investigation s'allonge à l'infini et, au lieu d'un problème
radicalement insoluble, on en obtient cent mille et plus, autant que
d'espèces animales, dont aucun n'est simple, mais dont aucun n'est
absurde. Cette manière de voir entraîne, il est vrai, à de graves
conséquences. Il faut alors regarder la matière comme une simple forme
allotropique de l'intelligence ou, si l'on veut, tenir l'intelligence
et la matière pour des équivalents, admettre que l'intelligence n'est
que de la matière douée de sensibilité, et dont le pouvoir de se
diversifier extrêmement trouve des limites infranchissables dans les
formes mêmes qu'elle revêt. La preuve de ces limites, c'est l'instinct.
Quand des actes sont devenus instinctifs, ils sont devenus invincibles.

Une espèce, c'est un groupe d'instincts, dont la tyrannie, un jour,
deviendra sourde à toute tentative de mouvement. L'évolution est
limitée par la résistance de ce qui est, luttant contre ce qui pourrait
être. Vient un moment où une espèce est une masse trop lourde pour être
remuée par l'intelligence: alors elle reste en place, et c'est la mort,
mais compensée par la survenue permanente d'autres espèces, formes
nouvelles revêtues par l'inépuisable Protée.

On n'ajoutera rien, ici, à cette théorie, si ce n'est quelques faits
qui lui sont favorables et aussi quelques objections.

La vieille distinction de l'intelligence et de l'instinct, quoique
fausse et superficielle, pourrait s'adapter aux vues que l'on vient de
résumer. On attribuerait à l'instinct la série des actes conservateurs
de l'état présent dans une espèce; à l'intelligence, les actes qui
peuvent tendre à modifier cet état. L'instinct serait l'esclavage,
la sujétion à la coutume; l'intelligence représenterait la liberté,
c'est-à-dire le choix, les actes qui, tout en étant nécessaires,
puisqu'ils sont, ont été déterminés par un ensemble de causes
antérieures à celles qui régissent l'instinct. L'intelligence serait le
fonds, la réserve, la source qui, après de longs creusements, vient
sourdre entre les rochers. Dans tout ce que suggère l'intelligence, la
conscience de l'espèce fait un départ; ce qui est utile s'incorpore à
l'instinct en l'agrandissant et en le diversifiant; ce qui est inutile
périt,--ou bien se met à fleurir en extravagances, comme chez l'homme,
comme chez les oiseaux danseurs et jardiniers, ou ces pies qu'un joyau
séduit, ces alouettes qu'un miroir attire! On appellerait donc instinct
la série des aptitudes utiles; intelligence, la série des aptitudes de
luxe: mais qu'est-ce que l'utile, qu'est-ce que l'inutile? Qui osera
taxer d'inutile cette modulation d'un oiseau, ce sourire d'une femme?
Il n'y aurait utilité et inutilité que s'il y avait aussi finalité.
Mais la finalité ne peut être considérée comme un but; elle n'est qu'un
fait, et qui pourrait être différent.

Cette utilisation des termes anciens, si elle était possible, ne
devrait jamais devenir le prétexte d'une nouvelle différenciation
radicale entre l'instinct et l'intelligence; on ne s'en servirait
que pour définir par opposition deux états dont les manifestations
présentent d'appréciables nuances. La grande objection à
l'identification essentielle de l'instinct et de l'intelligence vient
d'une habitude d'esprit que nous a longtemps imposée la philosophie
spiritualiste: l'instinct serait inconscient et l'intelligence serait
consciente. Mais l'analyse psychologique ne permet pas de lier
rigoureusement à la conscience l'activité intellectuelle. Sans la
conscience, tout se passerait peut-être, dans l'homme le plus réfléchi,
exactement comme cela se passe sous l'œil paterne de la conscience.
Selon la curieuse comparaison analogique de M. Ribot, la conscience,
c'est la veilleuse interne qui éclaire un cadran; elle a sur la marche
de l'intelligence la même influence exactement, ni plus ni moins, que
cette veilleuse sur la marche de l'horloge. Savoir si les animaux sont
doués de conscience est assez difficile, et peut-être assez inutile,
à moins que l'on n'admette que la lueur de cette veilleuse, par son
rayonnement lumineux ou calorique, ne réagisse sur le mécanisme de la
machine, comme l'enseigne M. Fouillée. En somme, la conscience, elle
aussi, est un fait, et aucun fait ne meurt sans conséquences: il n'y a
ni causes premières, ni causes dernières. En tout cas, on retiendra,
parce que cela est évident, que, même si la conscience est un réactif
possible, l'intelligence peut s'exercer sans elle: le plus conscient
des hommes, encore, a des phases d'intellectualité inconsciente; de
longues séries d'actes raisonnables peuvent être perpétrés sans
que leur reflet soit visible dans le miroir, sans que la veilleuse
de l'horloge ait été allumée. Il ne semble pas, en somme, que de la
matière nerveuse puisse exister sans intelligence ou sensibilité; quant
à la conscience, elle est un surcroît. Il n'y a donc pas lieu de tenir
compte de la vieille objection scolastique contre l'identification de
l'intelligence et de l'instinct.

Qu'y a-t-il de sérieux dans cette autre: que l'homme, s'il a eu jadis
des instincts, les a perdus?

L'animal qui a les plus riches instincts doit aussi être, ou avoir
été, le plus riche en intelligence. Et réciproquement: l'activité
intellectuelle suppose une activité instinctive très variée, soit dans
le présent, soit dans l'avenir. Si l'homme n'avait pas d'instincts,
il serait en train de se les créer. Il a des instincts nombreux et il
s'en crée tous les jours de nouveaux: constamment, une partie de son
intelligence se cristallise en actes instinctifs.

Mais si l'on considère les différents instincts qui se rencontrent
chez les espèces animales, on n'en trouvera guère qui ne soient en
même temps humains. Les grandes activités humaines sont instinctives.
Sans doute, l'homme peut ne pas construire des palais; mais il ne
peut pas se dispenser d'une cabane, d'un nid dans une caverne ou sur
la fourche d'un arbre: tels les grands singes, beaucoup de mammifères,
les oiseaux, la plupart des insectes. Sa nourriture ne dépend que
fort peu du choix; il faut qu'elle contienne certains éléments
indispensables: nécessité identique à celle qui régit les animaux et
jusqu'aux plantes dont les racines plongent vers le suc désiré, dont
les rameaux s'allongent en quête de la lumière. Le chant, la danse,
la lutte, et, pour les groupes, la guerre, instincts humains, ne sont
pas inconnus à tous les animaux. Le goût des choses brillantes, autre
instinct humain, est assez fréquent chez les oiseaux; il est vrai que
les oiseaux n'en ont encore rien fait et que l'homme en a tiré tous les
arts somptuaires. Reste l'amour: mais je pense que cet instinct suprême
est la limite sacrée des objections.

Les actes utiles, habituellement répétés, peuvent devenir invincibles,
tels de véritables mouvements instinctifs. Un chasseur[1] passant
l'hiver dans une cabane isolée, au Canada, engage une femme indienne
pour tenir son ménage. Elle arrive le soir, fait aussitôt fondre de
la neige, commence à laver, remue tout, empêche tout sommeil. L'hôte
se fâche. Silence. Dès qu'il s'est endormi, la ménagère reprend son
travail mécanique, et ainsi de suite, si bien que l'humble Indienne eut
le dernier mot. Ici, exactement comme chez les insectes, on a l'exemple
d'une besogne qui, dès qu'elle est commencée, doit aller jusqu'à son
achèvement. L'insecte ne peut pas s'interrompre; s'il y est obligé,
par une cause extérieure, il reprend l'œuvre non pas au point où il la
retrouve réellement, mais au point où il l'avait réellement laissée.
Ainsi, on enlève tout entier le nid qu'une chalicodome était en train
de maçonner sur un galet; l'abeille revient, ne trouve rien, puisqu'il
n'y a plus rien, mais, au lieu de recommencer son édification, la
continue. Il ne restait plus qu'à fermer l'ouverture; elle la ferme,
c'est-à-dire qu'elle dépose, sur le dôme idéal d'un nid absent, la
dernière bouchée de mortier: puis, l'instinct satisfait, sûre d'avoir
assuré sa postérité, elle se retire, s'en va mourir. On obtient le
même jeu mécanique avec le pélopée, avec d'autres constructeurs. Les
chenilles processionnaires ont coutume de faire de longues courses
à la file indienne sur les branches de leur pin natal, en quête
de nourriture: qu'on les place sur le rebord d'une vasque, elles
tourneront stupidement pendant plus de trente heures, sans que l'une
d'elles ait jamais l'idée d'interrompre le cercle en inclinant sur la
tangente. Elles mourront sur leur piste, fermes dans leur obéissance;
à mesure que l'une tombe, les rangs se resserrent, et c'est tout.
Voilà les extrêmes de l'instinct et, à notre grande surprise, ils
sont à peu près pareils chez une Indienne des grands lacs et chez la
processionnaire du pin.

Mais que d'autres cas où l'instinct des animaux, s'unissant à
l'intelligence libre, donne des exemples d'une sagacité humaine.
Nous avons vu ces mêmes abeilles maçonnes et les xylocopes et les
abeilles domestiques profiter avec empressement d'un nid tout fait,
d'un trou préparé dans le bois, de rayons factices disposés pour
recevoir le miel; les osmies, qui pondent dans des tiges de ronces
coupées, où elles organisent une série de chambrettes, se sont
fort bien accommodées, chez M. J.-H. Fabre, de tubes de verre, ce
qui a heureusement permis au grand observateur de pénétrer dans
leur intimité. L'instinct est tour à tour bête comme une machine
et intelligent comme un cerveau; ces deux modes extrêmes doivent
correspondre à des habitudes très anciennes et à des habitudes très
récentes. Il est certain qu'il n'y a pas relativement longtemps que
la serpe du paysan prépare à l'osmie des tiges tronçonnées de ronces.
Avant cette époque, elle organisait son nid, comme elle le fait encore,
dans des coquilles vides d'escargot ou dans quelque cavité naturelle.
Elles sont très curieuses, ces osmies, abeilles solitaires extrêmement
actives; on les voit, ayant épuisé leurs ovaires, mais non leur force
musculaire, construire des nids surérogatoires, les pourvoir de miel,
les clore avec soin sans avoir pu y déposer aucun ouf; elles les
ferment même sans miel, si elles ne trouvent plus de fleurs, montrant
ainsi une véritable frénésie de travail, une authentique manie analogue
à celle qui pousse l'homme à déplacer des cailloux, à fumer, à boire,
à marcher plutôt que de demeurer immobile[2]. Si l'osmie vivait plus
longtemps, elle inventerait peut-être quelque jeu qui, d'abord vain,
finirait, comme une quantité d'imaginations humaines, par devenir pour
la race tout entière un besoin à la fois et un bienfait.

La théorie qui fait de l'instinct une cristallisation partielle de
l'intelligence est extrêmement séduisante; il faut, je pense, la
tenir pour vraie. Cependant, la contemplation du monde des insectes
fait surgir contre elle une objection énorme. M. Fabre l'a formulée
dix fois, avec une ingéniosité toujours nouvelle, au cours de ses
merveilleux récits. La voici: l'insecte, presque toujours, naît adulte,
et après la mort de ses parents; il n'a reçu d'eux, comme les petits
des oiseaux ou des mammifères, ni l'éducation directe, ni l'éducation
par l'exemple. Une poule apprend à ses poussins à picorer (il est vrai
qu'elle n'apprend pas à ses canetons à barboter, et qu'ils font son
désespoir, spectacle bien amusant), une osmie ne peut rien enseigner
à ses enfants. Et cependant les osmies nouvelles feront exactement ce
qu'ont fait les anciennes. L'insecte ouvre sa coque, se brosse les
antennes, fait sa toilette, ouvre les ailes, s'envole pour la vie, se
dirige sans hésitation vers la pâture qu'il lui faut, reconnaît et fuit
les ennemis de sa race, fait l'amour, construit enfin un nid identique
au berceau d'où il est sorti. On voit bien que les acquisitions de
l'individu ont passé dans sa descendance, mais comment? Car comment
ont-elles pu se fixer dans les nerfs et dans le sang en quelques brèves
journées de vie? C'est sans aucun apprentissage que le sphex; paralyse
de trois coups de poignard, toujours infaillibles, le grillon qu'il
destine à ses larves. Comment le sphex a-t-il appris cela, puisque, si
le grillon est tué et non paralysé, les larves meurent empoisonnées
par la pourriture, puisque, si la paralysie n'est pas durable, la
victime se réveille et détruit le sphex dans l'œuf? La manœuvre de
cette guêpe, et de beaucoup d'autres hyménoptères tueurs, a ceci de
fâcheux pour nos raisonnements, qu'elle doit être parfaite, sous peine
de mort. Cependant, il faut bien admettre que le sphex s'est formé
lentement, comme tous les animaux complexes, et que son génie n'est que
la somme des acquisitions intellectuelles lentement cristallisées dans
l'espèce. Quant au mécanisme de cette transformation de l'intelligence
en instinct, il a pour moteur le principe d'utilité; seuls deviennent
des actes instinctifs les actes intelligents, utiles à la conservation
de l'espèce.

La science de ces hyménoptères tueurs va si loin qu'elle devançait,
encore hier, la science humaine. L'insecte s'attaque au système
nerveux; il sait que c'est là et non dans les membres que réside le
principe du mouvement. Si le système nerveux est centralisé, comme
chez les charançons, leur ennemi, le cercéris, ne donne qu'un coup
de poignard; si les mouvements dépendent de trois ganglions, il donne
trois coups de poignard; s'il y a neuf ganglions, il donne neuf coups
de poignard: ainsi fait l'ammophile hérissée, quand elle a besoin
pour ses larves de la chenille de la noctuelle, appelée communément
ver gris; si un coup d'aiguillon dans le ganglion cervical paraît
trop dangereux, le chasseur se borne à le mâchonner doucement, pour
amener le degré nécessaire d'immobilité. Il est assez singulier que
les hyménoptères sociaux, qui savent faire tant de choses difficiles,
ignorent la savante manœuvre du poignard. L'abeille pique au hasard, et
si brutalement qu'elle se mutile elle-même en ne faisant souvent à son
adversaire qu'une insignifiante blessure. La civilisation collective a
diminué son génie individuel.


[1] Voir Milton et Cheaddle, ouvr. cité.

[3] Rapprocher de ces réflexions le mot précieux d'un garde-chasse: «Il
faut connaître les habitudes des bêtes, même leurs manies, car elles en
ont comme nous.» (Le Figaro, 31 août 1903.)



CHAPITRE XX

LA TYRANNIE DU SYSTÈME NERVEUX


      Accord et désaccord entre les organes et les actes.--Les
      tarses du scarabée sacré.--La main de l'homme.--Adaptation
      médiocre des organes sexuels à la copulation.--Origine de
      la luxure.--L'animal est un système nerveux servi par des
      organes.--L'organe ne détermine pas l'aptitude.--La main de
      l'homme inférieure à son génie.--Substitution des sens l'un
      par l'autre.--Union et rôle des sens dans l'amour.--L'homme
      et l'animal sous la tyrannie du système nerveux.--Usure de
      l'humanité compensée par ses acquisitions.--Les héritiers de
      l'homme.


C'est une croyance universelle que la nature, ou Dieu, dans leur
sagesse inconsciente ou providentielle, ont disposé les organes
corporels selon la meilleure forme possible: perfection de l'œil,
de la main, de la patte-mâchoire de la mante, des pièces sexuelles
de l'homme, de l'oiseau ou du scarabée, des tarses fournisseurs des
hyménoptères, de la queue du castor, des jarrets de la sauterelle, du
tambour de la cigale. C'est quelquefois vrai et très souvent faux. Il
arrive qu'une concordance exacte apparaisse entre l'organe et l'acte
qu'il doit accomplir; mais il arrive aussi, et ce n'est pas rare, que
les organes ne semblent nullement avoir été faits pour l'office dont
ils s'acquittent: la plupart, vraiment, sont des outils de fortune,
avec quoi un être se tire comme il peut de la besogne qu'il veut, qu'il
doit faire.

Les pattes antérieures des scarabées sont si peu destinées à modeler
et à rouler des pelotes de bouse qu'à ce métier leurs tarses se sont
usés, comme s'useraient peut-être des doigts humains condamnés à pétrir
à cru la glaise et le mortier. En considérant le scarabée, il faut
songer à cela, à une humanité sans doigts, les ayant perdus au travail
par une longue et lente diminution des ongles, des os, des chairs.
Le scarabée est un modeleur; rien ne lui serait plus utile que des
doigts; au lieu de les perdre par l'usage, il aurait dû se les créer
plus longs, plus résistants, plus souples. Il les a perdus et c'est
avec des moignons qu'il tourne les boulettes qui seront sa nourriture
ou celle de ses enfants. Cet insecte est donc condamné à une besogne
qui lui devient de plus en plus difficile, à mesure que l'espèce
vieillit. Il resterait à savoir si les ancêtres du scarabée sacré
possédaient des tarses. Horus Appolo lui accorde autant de doigts que
le mois a de jours, c'est-à-dire trente, ce qui correspond bien aux
six pattes à cinq tarses du scarabée. S'il a bien observé, la question
est résolue; mais ce témoignage unique ne suffit pas, et d'ailleurs
il est invraisemblable qu'une pareille usure soit l'ouvrage de si
peu de siècles. Horus, et un savant comme Latreille s'y est laissé
prendre lui-même, a été dupe de la symétrie; s'il a regardé de près
un scarabée, et s'il a vu les pattes antérieures dénuées de tarses,
il a mis ce manquement sur le compte du hasard ou de l'accident. M.
Fabre a, du moins, constaté un fait indiscutable, c'est que, pas
plus à l'état de nymphe qu'à l'état adulte, le scarabée n'est, aux
pattes antérieures, pourvu de tarses. S'il n'en a jamais eu, notre
raisonnement tire de cette négation une nouvelle force: car alors,
et moins que jamais, il n'est pas possible de trouver la moindre
concordance logique entre les moignons de l'insecte et la besogne de
modeleur et de tourneur à laquelle il est condamné par la nature.

Ce scarabée est un type auquel on peut rapporter un très grand nombre
d'autres exemples; les hyménoptères fouisseurs sont tout à fait
dépourvus d'outils en rapport avec leurs travaux de carriers ou de
puisatiers: aussi, leur œuvre terminée, la plupart de ces fragiles
insectes sont-ils fort endommagés. On connaît les architectures des
castors: qui oserait les attribuer, sans la certitude que nous a donnée
l'observation, à ces gros rats.

Les philosophes du dix-huitième siècle se posaient cette question:
l'homme est-il l'homme parce qu'il a des mains, ou bien a-t-il des
mains parce qu'il est l'homme? On peut répondre hardiment que les mains
de l'homme, si merveilleuses qu'elles nous paraissent, n'ajoutent à
peu près rien à son intelligence. On ne voit pas à quoi elles sont
indispensables, sinon à jouer du piano. Ce qui constitue l'homme,
c'est son intelligence, son système nerveux. L'organe extérieur est
secondaire: n'importe quoi, bec, queue prenante, dents, trompe, pattes,
eût fait l'office de mains. Il y a des nids d'oiseau que nulle habileté
manuelle ne serait capable de tisser.

Pas plus que les organes de travail, les organes reproducteurs ne
sont très bien adaptés à leur fin. Sans doute, ils l'atteignent, mais
souvent au prix d'efforts qu'une meilleure disposition atténuerait ou
ferait entièrement disparaître. Le mécanisme interne est ou semble
merveilleux; le mécanisme externe est rudimentaire et ne donne un
résultat, dirait-on, que grâce à l'ingéniosité toujours renouvelée
des couples. L'instinct, dans un de ses actes les plus nécessaires,
est souvent mis à une dure épreuve. L'aventure plausible de Daphnis a
dû se renouveler bien souvent, encore que la souplesse du corps humain
se prête assez bien à l'accouplement; mais qui n'a été surpris de voir
un lourd taureau sauter gauchement sur la vache meuglante, replier le
long de son dos ses jarrets inutiles, haleter, et ne réussir souvent
que grâce aux bons offices d'un valet de ferme? Chez les castors, dit
A. de Quatrefages[1], l'orifice externe des organes de la génération
s'ouvre dans un cloaque placé tellement sous la queue qu'on a peine à
comprendre comment peut se faire l'accouplement.

Certaines pariades sont de véritables tours de force, et l'animal,
que ce soit la scutellère, un tout petit insecte, ou l'éléphant,
un colosse, est obligé à des positions tout à fait différentes de
ses gestes normaux. La nature, qui veut fermement la perpétuité des
espèces, n'en a pas encore trouvé le moyen unique et simple; ou bien,
l'ayant trouvé, le bourgeonnement, elle l'a délaissé pour adopter la
diversité des organes, des moyens et des gestes.

Il n'est pas jusqu'à ceux de notre espèce, que l'homme, bien qu'ils
lui soient chers, ne puisse critiquer; il l'a fait; sa critique a
été de les diversifier encore, ce qui est une manière de simplifier
la besogne fatale, en la rendant plus amène. Cette diversité, la
morale l'a qualifiée du nom de luxure. C'est une péjoration qui
pourrait s'appliquer aussi à l'exercice de nos autres sens. Tout
n'est que luxure. Luxure, la variété des nourritures, leur cuisson,
leur assaisonnement, la culture des espèces alimentaires; luxure, les
exercices de l'œil, la décoration, la toilette, la peinture; luxure, la
musique; luxure, les exercices merveilleux de la main, si merveilleux
que le produit direct de l'activité manuelle peut être singé par une
machine, jamais égalé; luxure, les fleurs, les parfums; luxure, les
voyages rapides, le goût des paysages; luxure, tout art, toute science,
toute civilisation; luxure aussi, la diversité des gestes humains,
car l'animal, dans sa vertueuse sobriété, n'a qu'un geste pour chaque
sens, toujours le même; et si ce geste change, ce qui est probable,
mais lent et invisible, il n'y en a jamais qu'un. L'animal ignore la
diversité, l'accumulation des aptitudes: l'homme seul est luxurieux. Il
y a un principe que j'appellerai l'individualisme des espèces. Chaque
espèce est un individu qui tire parti, de son mieux, pour ses fins
utiles, des organes qui lui sont dévolus. Une espèce d'hyménoptères
se sent-elle obligée, pour soustraire ses œufs à de nouveaux ennemis,
de creuser la terre, elle se sert des outils qu'elle possède sans se
soucier qu'ils aient ou non été disposés pour la fouille; elle agit
ainsi, pressée par la nécessité, comme, en temps d'inondation, l'homme
grimpe aux arbres, comme il court sur les toits en cas d'incendie. Le
besoin est indépendant de l'organe; il le précède et ne le crée pas
toujours. Dans l'acte sexuel, le besoin ordonne le geste: l'animal
s'adapte à des positions qui lui sont étrangères et très difficiles.
L'accouplement est presque toujours une grimace. On dirait que la
nature a mis là l'organe mâle, ici l'organe femelle, et qu'elle a
laissé à l'ingéniosité spécifique le soin d'en faire la jointure.

Il est permis, je pense, de conclure, de la médiocre adaptation des
animaux au milieu et des organes aux actes, que ce n'est pas le
milieu qui les façonne absolument, et que ce ne sont pas les organes
qui gouvernent absolument les actes. On se sent alors incliné à
reprendre la définition de l'homme donnée par Bonald, et même à la
trouver admirable, juste, rigoureuse: Une intelligence servie par
des organes. Non pas obéie, toujours; servie, ce qui implique une
imperfection, un désaccord entre l'ordre et l'accomplissement. Mais
ce n'est pas seulement à l'homme que s'applique cette phrase, dont
l'origine spiritualiste ne diminue nullement la valeur aphoristique;
elle qualifie tout animal. L'animal est un centre nerveux servi par
les différents outils où viennent aboutir ses rameaux. Il commande
et les outils obéissent, bons ou mauvais. S'ils étaient incapables
de faire leur besogne, au moins dans sa partie essentielle, l'animal
périrait. Il y a des formes de parasitisme qui semblent la conséquence
d'un renoncement général des organes; impuissant à entrer en relations
directes avec le monde extérieur, desservi par la mollesse des muscles,
le système nerveux dirige vers un havre, où il l'échoué, l'esquif dont
il a le gouvernement.

M. Fabre dit, en pensant particulièrement aux insectes: «L'organe ne
détermine pas l'aptitude.» Voilà qui confirme fort heureusement la
manière de voir de Bonald. Jetée à la fin d'un chapitre, sans presque
rien qui la justifie directement, cette affirmation n'en a que plus de
valeur. C'est la conclusion, non d'une dissertation, mais d'une longue
suite d'observations scientifiques. Quant aux faits que l'on pourrait
mettre dedans, et qui sont innombrables, on les classerait sous deux
chefs: l'animal se sert comme il peut des organes qu'il possède;-il
ne s'en sert pas toujours. Le cerf-volant, le mieux armé de tous nos
insectes, est inoffensif; tel carabe, d'allure pacifique, est une
redoutable bête de proie. A propos de la pilule où le scarabée enferme
son ouf, de l'habileté avec laquelle elle est malaxée et feutrée, dans
l'obscurité d'un trou, par l'insecte manchot, Fabre dit simplement:
«L'idée me vient d'un éléphant qui voudrait faire de la dentelle.»
Mais en quel insecte verrons-nous un parfait accord entre l'œuvre et
l'organe? Est-ce chez l'abeille? Il n'y paraît guère. L'abeille se
sert pour battre et modeler la cire, embouteiller le miel, des mêmes
organes exactement que ses sœurs, ammophile, bembex, sphex, fourmi,
chalicodome, utilisent pour creuser la terre, fouiller le sable, tracer
des souterrains, maçonner des maisonnettes. La libellule ne fait
rien des crochets qui rendent redoutable le termite, et elle rôde,
paresseuse, cependant que, comme elle, névroptère et rien de plus, son
frère industrieux élève des himalayas.

La courtilière est si bien organisée pour creuser le sol, avec ses
jambes courtes, arquées, puissantes, qu'elle entamerait du grès: elle
ne hante que la terre molle des jardins. L'antophore, au contraire,
sans autres instruments que ses médiocres mandibules, ses pattes
velues, force le ciment qui lie les pierres des murs, entame la terre
durcie des talus, le long des routes.

Les insectes, d'ailleurs, comme les hommes, ne demandent qu'à ne rien
faire et à laisser dormir leurs outils; le xylocope, ce beau bourdon
violet, qui doit creuser dans le bois, pour y pondre, une galerie
longue comme deux fois la main, s'il trouve un trou convenable tout
préparé, s'en empare et se borne aux menus travaux d'aménagement.
En somme, les insectes sont presque rares qui, comme les mouches
porte-scie (tenthrèdes), se servent d'un instrument précis pour un
travail précis.

La main de l'homme, revenons-y encore, lui est utile parce qu'il est
intelligent. En soi, la main n'est rien. A preuve les singes et les
rongeurs qui n'en font rien, qui ne s'en servent que pour grimper aux
arbres, s'épouiller, éplucher des noix. Nos cinq doigts, mais rien
n'est plus répandu dans la nature, où ce n'est qu'un signe de vétusté:
les sauriens les ont, et n'en sont pas plus malins. C'est sans doigts,
sans mains, sans membres, que des larves d'insectes se contruisent de
merveilleuses coques mosaïquées, se tissent des tentes en bourre de
soie, exercent les métiers de plâtrier, de mineur, de charpentier. Mais
cette main de l'homme, devenue la plus grande merveille du monde, voyez
combien elle est inférieure à son génie et comment, pour obéir aux
ordres toujours plus précis de son intelligence, il a dû l'allonger,
l'affiner, la compliquer. Est-ce la main qui a créé les machines?
L'intelligence de l'homme dépasse immensément ses organes; elle les
submerge; elle leur demande l'impossibilité et l'absurde: de là, les
chemins de fer, le télégraphe, le microscope et tout ce qui multiplie
la puissance d'organes devenus rudimentaires devant les exigences du
cerveau, notre maître. Il a demandé aussi aux organes sexuels plus
qu'ils ne pouvaient donner: et c'est pour les satisfaire que furent
inventés ces gestes qui jettent sur le lit de l'amour tant de fleurs et
tant de rêves.

Il est difficile de faire comprendre que l'œil voit, non parce qu'il
est un œil, mais parce qu'il se trouve au bout des filets nerveux qui
sont sensibles à la lumière. Au bout des filets qui perçoivent le
son, il entendrait. Sans doute, il est adapté à sa fonction, comme
l'oreille à la sienne, mais cette fonction est un effet et non une
cause. Les yeux des insectes sont très différents des nôtres. On a
parlé des expériences d'un savant allemand, qui prétend faire arriver
les images visuelles au cerveau sans l'intermédiaire de l'œil. C'est
suspect, mais non absurde: les insectes sont certainement doués
de l'odorat, mais on n'a jamais pu, sur aucun d'eux, en découvrir
l'organe; et, d'autre part, le rôle des antennes, qui semble
considérable dans leur vie, reste fort obscur, puisque l'ablation
de ces appendices n'a pas toujours une influence mesurable sur leur
activité[2].

Les organes les plus évidemment utiles sont quelquefois insérés dans
une position qui diminue leur valeur. Voyez ce cheval au repos vers
lequel, face à face, un autre cheval se dirige (les rues de Paris
donnent facilement ce spectacle); comment va-t-il faire pour évaluer
le danger, reconnaître le mouvement? Va-t-il regarder? Non. Ses yeux
sont faits pour voir de côté, non en face. Il a recours à ses longues
oreilles, les dresse, amène leur pavillon dans la direction du bruit.
Rassuré, il les ramène, reprend son calme.

Le cheval regarde avec ses oreilles. Ses œillères, par quoi on prétend
le forcer à regarder droit devant lui, ne servent qu'à le rendre quasi
aveugle, ce qui diminue peut-être son impressionnabilité. Les chevaux
réellement aveugles rendent d'ailleurs les mêmes services que les
autres.

Les sens, comme on le sait, se substituent les uns aux autres, dans
une certaine mesure; mais, à l'état normal, ils semblent plutôt se
renforcer mutuellement, se prêter un certain appui. On ne ferme
les yeux, pour mieux entendre, que lorsqu'on est bien fixé sur la
provenance du son. Et encore, est-ce vraiment pour mieux entendre?
N'est-ce pas plutôt pour réfléchir et entendre à la fois, pour
opérer une concentration intérieure que la vue, organe essentiel de
l'exploration, pourrait troubler?

C'est dans l'amour que cette alliance de tous les sens s'exerce le plus
intimement. Chez les animaux supérieurs, aussi bien que chez l'homme,
ils viennent chacun, ensemble ou par groupe, renforcer le sens génital.
Aucun ne reste inactif; l'œil, l'ouïe, l'odorat, le tact, le goût même
entrent en jeu. C'est ainsi que l'on explique l'éclat des plumages,
la danse, le chant, les odeurs sexuelles. L'œil des femelles, chez
les oiseaux, est plus sensible que celui du mâle; c'est le contraire
chez l'homme; mais les femelles de l'oiseau et de l'homme sont
particulièrement touchées par le chant ou par la parole. Les deux sexes
du chien ont pareillement recours à l'odorat; la vue ne semble jouer
dans leurs accès sexuels qu'un rôle insignifiant, puisque de minuscules
bêtes canines ne craignent pas de s'adresser à des monstres qui, pour
un homme, dépasseraient la taille du mammouth. Souvent les insectes,
avant la pariade, se caressent avec leurs mystérieuses antennes; mais
le mâle est parfois doté d'un appareil stridulant: le grillon et le
mâle de la cigale tambourinent pour charmer leurs compagnes.

Il n'est pas nécessaire d'exposer comment chez l'homme, et surtout chez
le mâle, tous les sens concourent à l'amour, à moins que les préjugés
moraux ou religieux n'arrêtent leur élan. Il en devait être ainsi dans
un animal aussi sensible, d'une sensibilité aussi complexe et aussi
multipliée. L'abstention d'un seul des cinq sens dans l'accouplement
humain suffit à en affaiblir singulièrement la volupté. La froideur de
beaucoup de femmes doit provenir, moins d'une diminution de leur sens
génital que de la médiocrité générale de leurs sens. L'intelligence
n'étant que le fruit mûri de la sensibilité générale, il arrive très
souvent qu'elle se trouve dans un certain rapport d'intensité avec la
sensibilité sexuelle. Froideur absolue pourrait signifier stupidité.
Il est cependant des exceptions, et trop nombreuses, pour que l'on
puisse généraliser cet accord. Il arrive en effet que l'intelligence,
au lieu d'être la somme de la sensibilité, en est, pour ainsi dire,
la déviation ou la transmutation. Il n'y a plus que très peu de
sensibilité; elle est presque tout entière devenue intelligence.

Tout animal organisé a un maître, c'est son système nerveux; et il n'y
a sans doute de vie véritable que là où il y a un système nerveux, que
ce soit l'arbre magnifique, infiniment ramifié, des mammifères et des
oiseaux, la double corde à nouds des mollusques, la tête de clou qui se
plante, chez les ascidies, entre l'orifice buccal et l'orifice anal.
Dès que cette matière nouvelle apparaît, elle règne despotiquement et
l'imprévu fait son apparition dans le monde. On dirait un conquérant,
ou plutôt un intrus, un parasite entré furtivement et qui s'est élevé
au rôle de roi.

L'animal supporte mieux que l'homme cette tyrannie. Son maître lui
demande moins de choses.

Souvent même, il ne lui en demande qu'une seule: créer un être à son
exacte ressemblance. L'animal est sain, c'est-à-dire réglé; l'homme est
fou, c'est-à-dire déréglé: il a tant d'ordres à exécuter à la fois,
qu'il n'en accomplit presque aucun parfaitement bien. Dans les pays à
civilisation très complexe, il ne sait presque plus se reproduire et
l'espèce périclite. Elle disparaîtrait, si les moyens de défense n'y
compensaient la stérilité.

On ne peut pas dire que l'humanité ait atteint ses bornes
intellectuelles, quoique son évolution physique semble accomplie;
mais comme les exemplaires humains supérieurs sont presque toujours
stériles ou capables seulement d'une postérité médiocre, il se
trouve que, seule entre les autres valeurs, l'intelligence ne se
transmet pas par la génération. Alors le cercle se ferme et le même
effort aboutit sans cesse au même recommencement. Cependant, là
encore, des moyens artificiels interviennent, et la transmission des
acquisitions de l'intelligence est relativement assurée par toutes
sortes d'instruments. Ce mécanisme, bien inférieur à celui de la
génération charnelle, permet du moins, si les formes les plus exquises
de l'intelligence disparaissent à mesure qu'elles fleurissent, d'en
conserver partiellement le contenu. Les notions se transmettent,
et c'est un résultat, quoique la plupart restent vaines, faute de
sensibilités assez puissantes pour se les assimiler et en refaire de la
véritable vie.

Enfin, si l'homme devait abdiquer, ce qui semble improbable,
l'animalité est assez riche pour lui susciter un héritier. Les
candidats à l'humanité sont en très grand nombre, et ce ne sont pas
ceux auxquels penserait le vulgaire. Qui sait si nos descendants,
quelque jour, ne se trouveront pas en face d'un rival, fort de toute sa
jeunesse? La création n'a pas chômé, depuis que l'homme a surgi; depuis
ce monstre, la nature a continué son labeur: le hasard humain peut se
reproduire demain.

1901-1903.


[1] Dictionnaire d'histoire naturelle de d'Orbigny.

[2] Expériences de J. H. Fabre sur les abeilles maçonnes, l'ammophile
hérissée, le grand paon.



BIBLIOGRAPHIE

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INDEX

ESPÈCES ANIMALES ET AUTRES DIVISIONS ZOOLOGIQUES

A la suite du nom de certains animaux peu connus ou prêtant à
équivoque, un mot abrégé indique la classe, Tordre, le genre, etc.,
etc., selon les cas, où on, le rattache. Cette précaution n'est prise
que dans un but de clarté et pour éviter des recherches. Ainsi: Xénos
(ac.) signifie que ce petit parasite des hyménoptères est un acarien.
Ce dernier mot sera expliqué par le premier dictionnaire technique:
xénos est plus difficile à trouver.

Voici la liste de ces abréviations:

Ac.= Acariens.
Ar.= Araignées.
Carn. = Carnivores.
Ceph. = Céphalopodes.
Ch. = Chéloniens.
Col. = Coléoptères.
Cr. is. = Crustacés isopodes.
Cr. par. = Cr. parasites.
Dipt. = Diptères.
Ech. = Echinodermes.
Hem. = Hémiptères.
Hym.= Hyménoptères.
Lep. = Lépidoptères.
Mam. = Mammifères.
Nevr. = Névroptères.
Ois. = Oiseaux.
Onq. = Ongulés.
Orth. = Orthoptères.
Poiss. = Poissons.
Pol.= Polypes.
Ps. nevr. = Pseudonévroptères.
Rong.= Rongeurs.
Tun.= Tuniciers.
Vers = Vers.


Abeilles, 9, 14, 21, 29, 32, 42, 44, 66, 76, 83, 123,
  184, 208 à 218, 223, 228, 235, 243, 249, 255, 256, 260.
Abeilles maçonnes, 19, 76, 256, 272.
  --Voyez _Chalicodome_.
Abeilles solitaires, 19.
Aeshnes (Nevr.).--Voyez _Libellules_.
Agouti (Rong.), 87.
Agrions (Nevr.).--Voyez _Libellules_.
Alouette, 251.
Amblyornis (Ois.), 174 à 176.
Ammophile hérissée (Hym), 260, 269, 272.
Amphioxus (Poiss.), 139.
Analote des Alpes (Ortii.), 160, 161.
Anatife, 118.--Voyez _Cirripèdes_.
Anatifère, 119.--Voyez _Cirripèdes_.
Ane, 184, 234.
Anergates, 224.--Voyez _Fourmis_.
Anesse, 235.--Voyez _Ane_.
Annélides (Vers), 26.
Anoures.--Voyez _Batraciens_.
Antilope, 202, 203, 206, 225.
Antophore (Hym.), 19, 20, 270.
Aphis.--Voyez _Pucerons_.
Arachnides tardigrades, 29.
Aranéides.--Voyez _Araignées_.
Araignée d'eau.--Voyez _Argyronite_.
Araignées, 11, 48, 94, 97, 145 à 152, 156, 157, 160, 199.
Araignées sauteuses, 151.
Argonautes (Cépii.), 134, 135.
Argulê (Cr. par.), 232.
Argyronète (Ar.), 49, 150, 151.
Arthropodes, 29, 52, 83, 93, 94, 95, 116 à 125.
Artizoaires, 26.
Ascidies (f un.), 139, 144, 275.
Aselle (Cn. is.), 118.
Astéries (Ech.), 23, 134.
Autruche, 92.

Baleine, 88, 113.
Bardeau, 234.

Barnacles, 119.--Voyez Cirripèdes.
Batraciens, 61, 70, 92, 94, 116, 126, 128 à 131, 192.
Bélier, 102, 184.
Bembex (Hym.), 19, 42, 269.
Biche, 57, 184, 262.--Voyez _Cerf_.
Biche (Poiss.), 115.
Bilhargie (Vers), 39.
Bimanes.--Voyez _Homme_.
Bison, 202.
Blaireau, 88.
Blennie (Poiss.), 131.
Bœuf, 58.
Bombyx, 32, 40, 179, 180.
Bombyx du chêne, 182.--Voyez _Grand-Paon_.
Bombyx du mûrier, 40.
Bonellie (Vers), 36, 37.
Bopyre (Cr. is.), 118.
Bouc, 184, 202.
Bourdons, 34, 42, 208, 220, 223, 224.
Bousiers (Col.), 191.
Brebis, 184.
Bupreste, 190.
Busard (Ois.), 52.

Cacan (Hem.).--Voyez _Cigale de l'orne_.
Calmar (Ceph.), 138.
Canard, 92, 93, 202, 231, 258.
Cane, 231.--Voyez _Canard_.
Canepetière (Ois.), 53.
Cantharide (Col.), 11, 169, 170, 232.
Carabes (Col.), 244, 246, 269.
Carnassiers.--Voyez _Carnivores_.
Carnivores, 66, 85, 87, 89, 91, 194, 245.
Casoar, 92.
Castor, 88, 216, 223, 227, 229, 261, 264, 265.
Céphalopodes, 94, 136 à 138, 158.
Cercéris (Hym.), 190, 260.
Cerfs, 57, 172, 183, 184, 202, 232.
Cerf-volant (Col.).--Voy. Lucane.
Cérocome (Col.), 170, 171.
Cétacés, 88, 90.
Chalicodome (Hym.), 39, 42, 43, 44, 228, 255, 269.
Chameau, 86, 87.
Charançons, 190, 259.
Chat, 56, 58, 87, 89, 91, 103 à 105, 108, 111, 124, 184, 195.
Chauves-souris, 10, 85, 90, 91, 184, 189.
Cheimatobia (Lep.), 41.
Chéiroptères, 26, 86.--Voyez Chauve-Souris.
Chéloniens, 91, 92, 94.--Voyez Tortues.
Chenilles processionnaires,255.
Cheval, 14, 58, 63, 167, 184, 235, 272, 273.
Chèvre, 184, 204.
Chevrette, 184, 202.--Voyez _Chevreuil_.
Chevreuil, 202.
Chien, 14, 58, 63, 87, 89, 90, 102 à 104, 111, 124,
  168, 182, 184, 185, 186, 195, 204, 232, 274.
Chimpanzé, 87, 101.
Cigale (Hem.), 47, 160, 178, 191, 261, 274.
Cigale de l'orne (Hem.), 47.
Cimbex jaune (Hym.), 45.
Cirripèdes (Crust.), 37, 38, 119.
Cobra, 57.
Coccidés (Hem.), 51.
Cochenille (Hem.), 51.
Cœlentérés (Pol.), 24.
Coléoptères, 40, 49, 121, 184, 191, 244.
Colombe, 188.
Combattant (Ois.), 54.
Copris (Col.), 65, 191.
Coq, 56, 172, 201.
Coqs de bruyère.--Voyez _Tétras_.
Coq de roche, 172.
Corvidés, 177.
Couguar (Carn.), 56.
Couleuvre, 11.
Coureurs (Ois.), 94.
Courtilière (Okth.), 269, 270.
Cousin (Dipt.), 199.
Crabes, 117.
Crapaud, 192.
Crapaud accoucheur, 129.
Crapaud aquatique, 129.
Crapaud pipa, 130, 131.
Crapaud terrestre, 129.
Crevette.--Voyez Palémon
Crevette des ruisseaux, 118.
Crocodiles, 91, 92, 94, 114.
Crustacés, 94, 116 à 119.
Cténize (Ar.), 200.
Cul-brun (Lep.), 41.
Cul-doré (Lep.), 41.
Cygne, 92.
Cynips terminal (Hym.), 45.
Cyprins, 139.

Daman (Ong.), 89.
Dauphin, 87.
Dectiques (Orth.), 157.
Dectique à front blanc, 158, 159.
Demoiselle.--Voyez _Libellule_.
Dindon, 55.
Douves (Vers), 39.
Dromadaire, 87.

Echinodermes, 94, 134, 140.
Ëcrevisse, 117.
Écureuil, 101.
Édentés, 88.
Éléphant, 86, 87, 90, 112, 237, 265.
Empuse (Orth.), 165.
Epeire (Ar.), 48, 148, 149.
Éphémère (Ps. Nevr.), 19.
Éphippigère (Orth.), 161.
Épinoche, 200, 201.
Éponge, 26, 27.
Escargot, 142, 201.
Étalon, 58, 202, 235.--Voyez Cheval.
Étoile de mer, 28, 31, 32.--Voyez Astéries.

Faisan, 54, 202.
Faisan argenté, 53.
Faisan doré, 54.
Faucheur (Ar.), 152.
Faucon, 52.
Fauvette, 53.
Faux-Bourdons.--Voyez Abeilles.
Félidés.--Voyez Félins.
Félins, 56, 87.
Femme, 11, 18, 33, 35, 42, 60 à 71, 77, 78, 80, 81,
   82, 88, 89,104 à 107,110, 132, 138, 204, 205, 233,
   239, 240, 251, 254, 274.
   --Voyez _Homme_.
Forficule (Orth.), 120.
Fourmis, 31, 42, 45, 83, 119, 120, 209, 220, 221,
   222, 223, 224, 225, 227, 235, 245, 269.
Fourmis blanches (Nevr.).--Voyez Termites.
Frelon (Hym.), 43, 208, 219.

Gallinacés, 172, 192, 193, 201, 206, 225.
Gallinsectes (Hem.), 51.
Gastéropodes, 59, 114, 139, 143.
Géotrupe (Col.), 65, 191, 245.
Gerboise (Rong.), 87.
Gibbon, 198.
Girafe, 10.
Glouton (Mam.), 184.
Gorille, 60, 61.
Grand-Paon (Lep.), 19, 21, 180, 272.
Grenouilles, 32, 129.
Grillon (Orth.), 11, 47, 177, 178, 190, 244, 259, 274.
Guêpe dorée, 44.
Guêpes, 40, 42, 190, 208, 219, 220.

Hamster (Rong.), 194.
Hanneton, 121, 160.
Hareng, 123, 139.
Hase, 195, 197.--Voyez _Lièvre_.
Hélice (Gast.), 142, 247.
Hémiptères, 184.
Herbivores, 66, 202, 225, 244.
Hérisson, 114.
Hermine, 184.
Hippocampe (Poiss.), 132.
Hirudinées.--Voyez _Sangsues_.
Homard, 117.
Homme, 7, 8, 10, 12, 13, 14, 17, 18, 26, 33, 34, 42,
   48, 60 à 72, 75, 78, 80, 81, 82, 83, 84, 85, 88, 89,
   90, 93, 98, 99, 100, 101, 102, 105, 110, 121, 122,
   124, 135, 136, 143, 167, 177, 182, 188, 198, 199,
   201, 204, 205, 206, 216, 217, 218, 223, 233, 235,
   236, 238, 239, 241, 243, 245, 246, 248, 249, 252,
   253, 254, 257, 261, 264, 266, 267, 268, 270, 271,
   273 à 277.
Huître, 28, 139, 140.
Humaines (Espèces ou variétés).-Voyez _Homme_.
Humanité.--Voy. _Homme_.
Hurleurs (Singes), 61.
Hydraire, 37.
Hydre d'eau douce (Pol.), 27.
Hyène, 87, 89.
Hyménoptères, 42, 44, 45, 59, 65, 124, 178, 208 à 225,
   259, 260, 261, 263, 267, 270.

Ichneumon (Hym.), 131.
Infusoires, 24.
Insectes, 9, 10, 13, 16, 18, 20, 29, 38, 39, 42, 47, 51,
   57, 58, 65, 66, 93, 101, 102, 112, 116, 119, 134,
   140, 144, 146, 151, 154, 157, 165, 169, 183, 184,
   187, 189, 190, 191, 217, 224, 228, 235, 239, 254,
   255, 258, 259, 268, 269, 270, 271, 272, 274.
Insectivores, 88.
Invertébrés, 35, 36, 89, 123, 217.
Jardinier (Ois.).--Voyez _Amblyornis_.
Jars, 202.--Voyez _Oie_.
Jouvencelle.--Voyez _Libellule_.
Jumart, 235.
Jument, 58, 184, 234.--Voyez _Cheval_.
Kangourou, 57, 91, 101.

Lamentin (Mam. _nageurs_), 87.
Lamproie, 92.
Lampyres (Col.), 50.
Langouste, 117.
Lapin, 171, 172, 184, 194 à 197, 234, 238.
Lapin angora, 197.
Lépidoptères.--Voyez _Papillons_.
Léporides, 234.
Lézards, 91, 192.--Voyez _Sauriens_.
Libellules, 94, 97, 121, 145, 152 à 154, 226, 269.
Lièvre, 91, 172, 234.
Limaces, 244.
Languatules (Ac), 119.
Lion, 56.
Lion marin, 113.
Liparis (Lep.), 41.
Locustiens (Orth.), 156 à 162.
Lophobranches (Poiss.), 131, 132.
Lophyre du pin (Hym.), 43.
Loriot, 53.
Loup, 87, 183, 184, 197.
Loutre, 88 184
Louve, 182.--Voyez Loup.
Louvette (Ac), 121.
Lucane (Col.), 49, 269.
Lycose (Ar.), 39.
Lyrure (Ois.), 202.

Mammifères, 9, 10, 13, 16, 26, 34, 38, 42, 52, 56, 58,
   61, 64, 72, 80 à 95, 101, 102, 114, 116, 131, 161,
   167, 182, 183, 185, 188, 194, 198, 205, 223, 229,
   240, 254, 258, 275.
Mangouste (Carn.), 197.
Mantes (Orth.), 22, 39, 43, 57, 147, 149, 156, 157,
   158, 163, 164, 243, 261.
Mante religieuse (Orth.), 22, 97, 163, 165, 243.
Mante décolorée (Orth.), 165.
Maringouins (Dipt.), 46.
Marmotte, 101.
Marsupiaux, 83, 91, 93, 94, 126.
Martre, 87, 172.
Ménure (Ois.), 55.
Merle, 38.
Métazoaires, 24, 26, 27, 28, 33, 94.
Minime à bande (Lep.)--Voy. _Bombyx du chêne_.
Moine (Lep.), 41.
Moineau, 11, 127, 169.
Mollusques, 29, 83, 93, 94, 116, 139, 275.
Monotrèmes, 94, 126, 136.
Morue, 123.
Morse, 113.
Mouches, 122, 151, 184, 230, 239.
Mouches porte-scie, 270.--Voyez _Tenihrèdes_.
Moustiques (Dipt.), 46.
Mouton, 199, 246.
Mulet, 234.
Mulot, 191.
Mutille (Hym.), 45.
Myxine (Poiss.), 139.

Nandou (Ois.), 92.
Nécrophores (Col.), 191, 243.
Névroptères, 40, 46, 216, 225, 227.
Noctuelle (Lep.), 180, 260.

Œstre, 239.
Oie, 92.
Oiseau du paradis, 55, 177.
Oiseaux, 10, 13, 14, 36, 38, 47, 52, 53, 56, 61, 70, 79,
   83, 85, 92, 93, 94, 95, 124, 127, 128, 168, 172 à 177,
   183, 184, 191, 192, 193, 201, 216, 224, 251, 254,
   258, 261, 264, 273, 274, 275.
Onitis (Col.), 191.
Ophidiens, 57, 91, 115.
Orang, 60, 61, 87, 101, 198.
Orgye (Lep.), 41.
Ornithorynque, 94.
Orthoptères, 94, 97, 178.
Osmies (Hym.), 20, 21, 42, 65, 190, 228, 256 à 258.
Ouistiti, 89, 90.
Ours, 89, 101.
Ours brun, 57.
Oursins, 31, 77, 117, 134.
Outarde, 53, 55, 92.

Pachyderme, 85, 88.
Palémon (Crust.), 118.
Palingenia (Lep.), 21.
Palmipède, 94, 193, 201.
Panthère, 56.
Paon 55
Papillons, 19, 40, 41, 121, 178 à 182, 225.
Paradisiers (Ois.), 56, 174 à 177.
Pélopée (Hym.), 255.
Perce-oreille.--Voyez _Forficule_.
Perdrix rouge, 193.
Petit-Paon (Lep.), 181.
Phalarope (Ois.), 52.
Phalène (Lep.), 180.
Philanthe (Hym.), 44, 190, 243.
Phoque, 88, 89, 113, 114.
Phoque casqué, 57.
Pie, 174, 177, 251.
Piéride, 179.
Pieuvre, 138.
Pigeon, 193, 201.
Placentaires, 26, 90, 91, 184
Poissons, 34, 52, 83, 92, 93, 94, 95, 115, 123, 124 à 139,
   140, 183, 192.
Polypes, 23, 24.
Porc, 61, 90, 184.
Poule, 56, 258.--Voyez _Coq_.
Poulet de prairie.--Voyez _Tétras._
Primates, 26, 42, 60, 85, 87, 90, 204, 232.
Processionnaires (Chenilles) 255 256.
Protozoaires, 16, 23 à 29, 94.
Psyché (Lep.), 40.
Ptilinorhynches (Ois.), 174.
Puce (Dipt.), 120.
Pucerons (Hem.), 30, 31, 32, 34, 215, 221, 222, 245
Putois, 61, 172.

Quadrumanes.--Voyez _Singes_.
Quadrupèdes, 86.

Raie, 92, 115.
Rainette (Batr.), 47.
Rapaces (Ois.), 52.
Rat, 86, 91, 172.
Renard, 183, 184,194, 195.
Renne, 57.
Reptiles, 52, 83, 91, 126.
Requin, 115.
Rhinocéros, 87.
Rongeurs, 10, 26, 87 à 89, 126, 194, 270.
Rossignol, 193.
Rotifères, 26, 29, 30, 94.
Roussette (Poiss.), 115.
Ruminants, 85, 87 à 90.

Salamandre, 128.
Sanglier, 87, 172.
Sangsues, 143.
Sargue (Poiss.), 139.
Sarigue, 91.
Saumons, 133, 134, 183.
Sauriens, 52, 91, 94, 192, 270.--Voyez _Lézards_.
Sauterelles, 47, 165, 261.--Voyez _Locustiens_.
Sauterelle verte, 149, 159.
Scarabées, 39, 65, 245, 261, 262, 263, 269.
Scarabée nasicorne, 49.
Scarabée sacré, 191, 262.
Scolies (Hym.), 19, 42.
Scombre (Poiss.), 123, 139.
Scorpions, 94, 116, 117.
Scutellère (Hem.), 120, 265.
Seiches (Ceph.), 138.
Sélaciens (Poiss.), 92, 94, 126, 131.
Séran (Poiss.), 139.
Serpentaire (Ois.), 52.
Serpents, 182.--Voyez _Ophidiens_.
Serval (Garn.), 56.
Sifilet (Ois.), 56.
Simulies (Dipt.), 46.
Singes, 10, 61, 72, 85 à 90, 99, 101, 102, 124, 198, 204, 254, 270.
Siréniens (Mam. nageurs), 90.
Sisyphe (Col.), 65, 191.
Sitaris (Col.), 20, 21.
Solipèdes, 85, 87, 90.
Sparaillon (Poiss.), 139.
Sphex (Hym.), 19, 42, 190, 244, 246, 259, 269.
Sphinx, 180.
Squales (Poiss.), 92, 115.
Staphylins (Col.), 222, 245.
Syngames (Vers), 36.

Tachyte (Hym.), 42, 43.
Talégalle (Ois.), 194.
Talitre (Crust.), 118.
Taons (Dipt.), 46.
Tapir, 56.
Tarentule (Ar.), 151.
Taupe, 11, 57, 89, 107, 108.
Taureau, 57, 102, 114, 167, 184, 202, 235, 265.
Téléostéens (Poiss.), 92.
Tenthrèdes (Hym.), 270.
Termites (Nevr.), 46, 83, 216, 221, 223 à 227, 235, 269.
Têtards (Batr.), 74.
Tétras (Ois.), 173, 174.
Tétras lyrure.--Voyez _Lyrure_.
Tigre, 56, 246.
Tortues, 91, 114, 172.--Voyez _Chéloniens_.
Trionix (Chel.), 91.
Truite de mer, 134.
Tuniciers, 94.

Vache, 57, 184, 231, 265.--Voyez _Taureau_.
Vautour, 168.
Vautour cendré, 52.
Ver à deux têtes.--Voyez _Syngame_.
Ver à soie, 19.--Voyez _Bombyx du mûrier_.
Ver gris.--Voyez _Noctuelle_.
Vers, 23, 94.
Vertébrés, 52, 60, 83, 90, 96 à 115, 134, 139, 192.
Vierge.--Voy. _Libellule_.

Xénos (Ac), 40, 291
Xylocope (Hym.), 228, 256, 270.

Zibeline, 172, 183.
Zig-zag (Lep.).--Voyez _Liparis_.



TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

MATIÈRE D'UNE IDÉE

La psychologie générale de l'amour.--L'amour selon les lois
naturelles.--La sélection sexuelle.--Place de l'homme dans la
nature.--Identité de la psychologie humaine et de la psychologie
animale.--Caractère animal de l'amour.

CHAPITRE II

BUT DE LA VIE

Importance de l'acte sexuel.--Son caractère inéluctable.--Animaux qui
ne vivent que pour se reproduire.--Lutte pour l'amour et lutte pour
la mort.--Femelles fécondées à la minute môme de leur naissance.--Le
maintien de la vie.

CHAPITRE III

ÉCHELLE DES SEXES

La reproduction asexuée.--Formation de la colonie animale.
--Limites de la reproduction asexuée.--La conjugaison.--Naissance
des sexes.--Hermaphrodisme et parthénogenèse.--La fécondation
chimique.--Universalité de la parthénogenèse.

CHAPITRE IV

LE DIMORPHISME SEXUEL

1. Invertébrés.--Formation du mâle.--Primitivité de la femelle.--Mâles
minuscules: la bonellie.--Régression du mâle en organe mâle: les
cirripèdes.--Généralité du dimorphisme sexuel.--Supériorité de la
femelle chez la plupart des insectes.--Exceptions.--Le dimorphisme
numérique.--La femelle chez les hyménoptères.--Multiplicité de ses
activités.--Rôle purement sexuel du mâle.--Dimorphisme des fourmis, des
termites.--Cigales et grillons.--Les araignées.--Les coléoptères.--Le
ver luisant.--Étrangeté du dimorphisme chez la cochenille.

CHAPITRE V

LE DIMORPHISME SEXUEL

II. Vertébrés.--Insensible chez les poissons, les sauriens, les
reptiles.--Le monde des oiseaux.--Dimorphisme favorable aux mâles:
le loriot, les faisans, le combattant.--Paons et dindons.--Les
paradisiers.--Le dimorphisme modéré des mammifères.--Effets de la
castration sur le dimorphisme.

CHAPITRE VI

LE DIMORPHISME SEXUEL

III. Vertébrés (suite).--L'homme et la femme.--Caractères et limites
du dimorphisme humain.--Effets de la civilisation.--Le dimorphisme
psychologique.--Le monde des insectes et le monde humain.--Le
dimorphisme modéré, fondement du couple.--Solidité du couple
humain.--Le dimorphisme et la polygamie.--Le couple favorise la
femelle.--L'esthétique sexuelle.--Causes de la supériorité de la beauté
féminine.

CHAPITRE VII

LE DIMORPHISME SEXUEL ET LE FÉMINISME

Infériorité et supériorité de la femelle selon les espèces
animales.--Influence de l'alimentation sur la production des sexes.--La
femelle aurait suffi.--Féminisme absolu et féminisme modéré.--Chimères:
élimination du mâle et parthénogenèse humaine.

CHAPITRE VIII

LES ORGANES DE L'AMOUR

Le dimorphisme et le parallélisme sexuels.--Les organes sexuels
de l'homme et de la femme.--Constance du parallélisme sexuel dans
la série animale.--Les organes sexuels externes des mammifères
placentaires.--Forme et position du pénis.--L'os pénial.--Le
clitoris.--Le vagin.--Les mamelles.--La verge bifide des marsupiaux.
--Organes sexuels des reptiles.--Les poissons et les oiseaux à organe
pénial.--Organes génitaux des arthropodes.--Essai de classification
animale d'après la forme, la disposition, la présence, l'absence des
organes extérieurs de la reproduction.

CHAPITRE IX

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

I. La Copulation: Vertébrés.--Ses variétés très nombreuses et sa
fixilé spécifique.--Immoralité apparente de la nature.--L'ethnographie
sexuelle.--Mécanisme humain.--Le cavalage.--Forme et durée de
l'accouplement chez divers mammifères.--Aberrations sexuelles
chirurgicales: l'ampallang.--La douleur, comme frein sexuel.--L'hymen.
--La taupe.--Passivité de la femelle.--L'ovule, figure psychologique
de la femelle.--Manie d'attribuer aux animaux des vertus humaines.--La
pudeur des éléphants.--Mécanisme de l'accouplement chez les baleines,
les phoques, les tortues.--Chez certains ophidiens et certain: poissons.

CHAPITRE X

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

IL La Copulation (suite); Arthropodes.--Les scorpions.--Les gros
crustacés aquatiques.--Les petits crustacés.--L'hydrachne.--Le
scutellère.--Le hanneton.--Les papillons.--Les mouches, etc.--Sur la
variation des mœurs sexuelles animales.

CHAPITRE XI

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

III. Des oiseaux aux poissons.--Mâles sans pénis.--Accouplement par
simple contact.--Salacité des oiseaux.--Copulation des batraciens:
crapaud accoucheur, crapaud aquatique, crapaud terrestre, crapaud
pipa.--Parasitisme fœtal.--Chasteté des poissons.--Les sexes séparés
dans l'amour.--Fécondation onanistique.--Les céphalopodes: le
spermatophore.

CHAPITRE XII

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

IV. L'hermaphrodisme.--Vie sexuelle des huîtres.--Les gastéropodes.
--L'idée de reproduction et l'idée de volupté.--Mécanisme de la
fécondation réciproque: les hélices.--Mœurs spintriennes.--Réflexions
sur l'hermaphrodisme.

CHAPITRE XIII

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

V. Fécondation artificielle.--Disjonction de l'appareil sécréteur
et de l'appareil copulateur.--Les araignées.--Découverte de
leur méthode copulatrice.--Brutalité de la femelle.--Mœurs
de l'épeire.--L'argyronète.--La tarentule.--Exceptions: les
faucheurs.--Les libellules.--Les demoiselles, les vierges et les
jouvencelles.--Tableau de leurs amours.

CHAPITRE XIV

LE MÉCANISME DE L'AMOUR

VI. Le Cannibalisme sexuel.--Les femelles qui mangent le mâle et celles
qui mangent le spermatophore.--Utilité probable de ces pratiques.--La
fécondation par le mâle total.--Amours du dectique à front blanc.--La
sauterelle verte.--L'analote des Alpes.--L'éphippigère.--Autres
réflexions sur le cannibalisme sexuel.--Amours de la mante religieuse.

CHAPITRE XV

LA PARADE SEXUELLE

Universalité de la caresse, des préludes amoureux.--Leur rôle dans la
fécondation.--Jeux sexuels des oiseaux.--Comment se caressent les
cantharides.--Combats des mâles.--Combats simulés chez les oiseaux.--La
danse des tétras.--L'oiseau jardinier.--Sa maison de campagne.--Son
goût pour les fleurs.--Réflexions sur l'origine de l'art.--Combats
des grillons.--Parade des papillons.--Le sens de l'orientation
sexuelle.--Le grand-paon.--Soumission des animaux aux ordres de la
nature. Transmutation des valeurs physiques.--Calendrier du rut.

CHAPITRE XVI

LA POLYGAMIE

Rareté de la monogamie.--Goût du changement chez les animaux.--Rôle
de la monogamie et de la polygamie dans la stabilité ou l'instabilité
des types spécifiques.--Lutte du couple et de la polygamie.--Les
couples parmi les insectes.--Parmi les poissons, les batraciens, les
sauriens.--Monogamie des pigeons, des rossignols.--Monogamie des
carnassiers, des rongeurs.--Mœurs du lapin.--La mangouste.--Causes
inconnues de la polygamie.--Rareté et surabondance des mâles.--La
polygamie chez les insectes.--Chez les poissons.--Chez les gallinacés
et les palmipèdes.--Chez les herbivores.--Le harem de l'antilope.--La
polygamie humaine.--Comment elle tempère le couple chez les civilisés.

CHAPITRE XVII

L'AMOUR CHEZ LES ANIMAUX SOCIAUX

Organisation de la reproduction chez les hyménoptères.--Les
abeilles.--Noces de la reine.--La mère abeille, cause et conscience
de la ruche.--Royauté sexuelle.--Les limites de l'intelligence chez
les abeilles.--Logique naturelle et logique humaine.--Les guêpes.--Les
bourdons.--Les fourmis.--Notes sur leurs mœurs.--État très avancé
de leur civilisation.--L'esclavage et le parasitisme chez les
fourmis.--Les termites.--Les neuf principales formes actives des
termites.--Ancienneté de leur civilisation.--Les castors.--Tendance
des animaux industrieux à l'inactivité.


CHAPITRE XVIII

LA QUESTION DES ABERRATIONS

Deux sortes d'aberrations sexuelles.--Les aberrations sexuelles
des animaux.--Celles des hommes.--Le croisement des espèces.--La
chastelé.--La pudeur--Variété et localisations de la pudeur
sexuelle.--Création artificielle de la pudeur.--Sorte de pudeur
naturelle à toutes les femelles.--La cruauté.--Tableau de carnage.--Le
grillon dévoré vivant.--Mœurs des carabes.--Tout être vivant est
proie.--Nécessité de tuer ou d'être tué.


CHAPITRE XIX

L'INSTINCT

L'instinct.--Si on peut l'opposer à l'intelligence.--L'instinct chez
l'homme.--Primordialité de l'intelligence.--Rôle conservateur de
l'instinct.--Rôle modificateur de l'intelligence.--L'intelligence
et la conscience.--Parité de l'instinct chez les animaux et chez
l'homme.--Caractère mécanique de l'acte instinctif.--L'instinct
modifié par l'intelligence.--L'habitude du travail créant le
travail inutile.--Objections à l'identification de l'instinct et de
l'intelligence tirées de la vie des insectes.

CHAPITRE XX

LA TYRANNIE DU SYSTÈME NERVEUX

Accord et désaccord entre les organes et les actes.--Les tarses
du scarabée sacré.--La main de l'homme.--Adaptation médiocre des
organes sexuels à la copulation.--Origine de la luxure.--L'animal
est un système nerveux servi par des organes.--L'organe ne
détermine pas l'aptitude.--La main de l'homme inférieure à son
génie.--Substitution des sens l'un par l'autre.--Union et rôle des
sens dans l'amour.--L'homme et l'animal sous la tyrannie du système
nerveux.--Usure de l'humanité compensée par ses acquisitions.--Les
héritiers de l'homme.

BIBLIOGRAPHIE

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