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Title: L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844" ***

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L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL

[Illustration.]

        Nº 63. Vol. III--SAMEDI 11 MAI 1844.
        Bureaux, Rue de Seine 33.

        Ab. pour Paris.--3 mois, 8 f.--6 mois. 16 f.--Un an, 30 f.
        Prix chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 f. 75 c.

        Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 f.--6 mois. 17 f.--Un an, 32 f.
        Pour l'Étranger,--10--20--40


SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Décoration de l'ordre de la Toison d'Or;
Portrait de lord Ellenborough, gouverneur général des Indes_.--Courrier
de Paris.--Courses de la Société d'Encouragement. Tiger sautant une
haie; _Coupe Janisset gagnée par Commodore Napier_.--Exposition des
Produits de l'Industrie. (Deuxième article.). Orfèvrerie et Bijouterie.
_Fontaine à thé de M. Mager; Couvert de chasse et Seau à rafraîchir le
vin, par M. Morel; Développement du Seau à glace; Flacon par M. Moret;
Bracelet par M. Morel._--Salon de 1844. (Septième et dernier article.)
_Traîneau par M. Milankiewicz; Giorgione Barbarelli faisant le portrait
de Gaston de Foix, par M. Baron: Jeune fille d'Albano, par M. de
Madrazo: Vue prise aux environs de Paris, par M. Français; l'Amour de
l'or, par M. Couture._--Second-Théâtre-Français. Sardanapale, tragédie
de M. Lefèvre. _Une Scène du 3e acte_--Le dernier des Commis Voyageurs,
roman par M. XXX. Chapitre VII. Récit: Agathe.--La Police
correctionnelle de Paris. _Le Panier à salade; la Grande Souricière; Vue
intérieure de la 6e chambre; Types de la Police
correctionnelle_.--Bulletin Bibliographique.--Allégorie de Mai. _Les
Gémeaux_.--Amusements des sciences. _Une gravure_.--Rébus.



Histoire de la Semaine.

[Illustration: Décoration de l'Ordre de la Toison d'Or.]

Le rappel de lord Ellenborough, du gouvernement général des possessions
anglaises dans l'Inde, bien qu'il n'ait rien de politique, bien qu'il ne
soit qu'un acte spontané du comité des secteurs, n'en a pas moins pris
les proportions d'un événement, par la vivacité du dépit avec laquelle
cette mesure a été d'abord accueillie par le cabinet. C'était à la suite
de la révolution ministérielle qui venait de ramener sir Robert Peel et
ses amis au pouvoir, et de rendre à lord Wellington son ancienne
influence sur la direction des affaires, que lord Ellenborough, qui
s'était fait remarquer par la fougue de son torysme, fut appelé à
occuper cette position par les directeurs, qui savaient, par cette
désignation, se rendre agréables au ministère nouveau et à ses puissants
adhérents. Lord Auckland avait déplorablement compromis les intérêts de
la compagnie, et l'armée de l'Inde presque tout entière, par la trouée
téméraire qu'il avait fait faire dans l'Afghanistan, et qu'avait
terminée un si épouvantable désastre. Les événements de Caboul avaient
rendu impossible l'administration de celui qui n'avait pas su les
prévoir, qui y avait si fatalement poussé huit de victimes; lord
Ellenborough le remplaça donc. Le nouveau gouverneur parut bien
comprendre, au début, que les intérêts de la compagnie et les
satisfactions de l'amour-propre

[Illustration: Lord Ellenborough, gouverneur général des Indes.]

anglais pouvaient ne pas être toujours en parfaite harmonie, et que
tandis que celles-ci étaient de porter le plus loin possible la
domination britannique, la compagnie pouvait ne pas trouver don compte à
opérer par la force armée sur des points aussi éloignés de sa base;
aussi le vit-on en quelque sorte consentir avec peine à tirer au moins
vengeance des massacres de Caboul, et ce fut presque malgré lui que les
généraux Nott et Pollock relevèrent le prestige des armes anglaises, en
allant encore une fois dicter des lois aux Afghans dans leur capitale,
avant d'abandonner leur funeste pays. Ce fut à la suite de cette
expédition obligatoire que lord Ellenborough publia cette fameuse
proclamation dans laquelle il crut devoir traiter l'idolâtrie indienne
avec tant de flatterie, et annoncer la translation du fond des gorges de
l'Afghanistan, au milieu de toutes sortes de fêtes, des fameuses portes
du temple de Soumatah, avec une complaisance si pompeuse, que les
susceptibilités religieuses de l'Angleterre furent profondément
choquées. Mais bientôt forcé à son tour, après avoir renoncé à la limite
qu'avait rêvée son prédécesseur, d'en assigner une à l'occupation
anglaise, on le vit, dans ce but, au lieu de recourir aux négociations,
exécuter successivement des entreprises violentes contre les Ameers du
Scinde et les Mahrattes de Gwalior. Le succès les couronna en
définitive, c'est tout ce qu'il faut pour les faire pardonner, à un ami
surtout, par les ministres du cabinet actuel; mais des hommes politiques
les blâmèrent, et les directeurs de la compagnie surtout se virent avec
beaucoup de regret engagés de nouveau dans la voie des conquêtes armées.
Toutefois, comme ce système compte des défenseurs, les directeurs, qui
voulaient en finir sans conteste avec celui qui le leur imposait, et
n'avoir point, à l'occasion de son rappel, à discuter la question
coloniale avec le cabinet, ont uniquement motivé cette mesure sur ce que
le gouverneur général prenait constamment vis-à-vis d'eux le ton et les
allures d'un dictateur, ne leur communiquait jamais ses plans,
n'écoutait jamais les conseils et les prenait souvent en mauvaise part.
Une dépêche où il répondait sur le ton du plus altier dédain à quelques
observations des directeurs, est arrivée tout à point pour justifier
plus complètement encore un reproche que rendaient déjà bien digne de
foi la témérité naturelle de l'esprit du noble lord, et la morgue
intraitable dont il avait fait preuve au Parlement. Le comité des
directeurs et le ministère ont fait choix, à l'unanimité, pour succéder
au gouverneur général rappelé, de sir Hardinger, ministre de la guerre.
On annonce qu'il s'embarquera avec sa famille dans la première quinzaine
de juin, pour se rendre à son nouveau poste. Cette détermination a
enlevé nécessairement son intérêt et sa vivacité à la discussion
qu'avait provoquée dans la chambre des communes la motion de M. Hume sur
le rappel de lord Ellenborough. Le compte rendu de ce débat, devenu
insignifiant, nous arrive, en attendant celui de la discussion nouvelle
du bill des manufactures.

La malle de l'Inde a apporté la nouvelle que le choléra avait éclaté à
Bombay et qu'il sévissait avec rigueur contre les Européens et surtout
contre les indigènes. Du 1er au 15 mars on avait compté 140 victimes du
fléau.

L'Espagne vient de voir une révolution nouvelle s'opérer dans son
administration. Il semble vraiment que nos gracieusetés aient porté
malheur à M. Gonzalès Bravo; tandis qu'il tendait une main pour recevoir
le grand cordon que nous lui envoyions, en échange de la Toison d'or
expédiée à M. Guizot, le portefeuille de premier ministre lui tombait de
l'autre. M. Olozaga, lui aussi, venait de recevoir une distinction de ce
genre quand il succomba sous une accusation de trahison. Le tort de M.
Gonzalès Bravo, c'est de s'être pris au sérieux. Le ministre de la
marine, M. Portillo, avait quelques démêlés avec le chef de la marine
espagnole, l'amiral Romay. M. Carasco, ministre des finances, était en
querelle de bourse avec M. Salamanca. Les deux ministres Portillo et
Carasco tombèrent en disgrâce, et il fut question de les remplacer.
Gonzalès Bravo était d'abord résigné à les sacrifier; mais au moment,
d'exécuter sa résolution il se crut assez fort pour imposer le maintien
de ses deux collègues, et tous les ministres offrirent leur démission,
convaincus quelle ne serait pas acceptée. Cependant on les prit au mot,
on l'accepta, et ils s'aperçurent trop tard qu'on cherchait une occasion
de les obliger à la retraite. Le général Narvaez a été chargé de
composer un cabinet nouveau; il en a pris la présidence et s'est réservé
le portefeuille de la guerre. Le marquis de Viluma, qui venait de partir
pour Londres, où il allait occuper le poste d'ambassadeur, a été rappelé
pour prendre le portefeuille des affaires étrangères; M. Mon, neveu de
Toreno, est chargé des finances; M. Pidal, beau-frère de M. Mon, élu
président de la chambre des députés en concurrence avec M. Lopez, et qui
a consenti à jouer le rôle qui lui a été soufflé dans l'intrigue contre
M. Olozaga, est ministre de l'intérieur; M. le général Armero ministre
de la marine, M. Mayans est le seul membre de l'ancien cabinet qui
conserve son portefeuille; il reste ministre de grâce et de justice. La
façon dont la grâce et la justice ont été administrées jusqu'ici lui
méritait bien en effet cette exception. Les modérés purs sont donc
maîtres absolus des affaires. Ils ont rompu même avec les transfuges du
parti progressiste; il n'y a plus qu'un pas à faire pour en revenir aux
partisans de l'_estatuto real_. Une dépêche télégraphique nous apprend
que l'état de siège a été levé à Madrid. Attendons pour apprécier la
portée réelle de cette mesure.

La place d'Almeida, au Portugal, s'est rendue aux troupes de dona Maria.
Le comte de Bomfin et un assez grand nombre d'officiers qui lui étaient
attachés sont passés en Espagne.

Nous nous sommes bornés, dans notre dernier numéro, à une simple
allusion à un fait qui s'était passé à Tunis et que nous croyions ne
devoir plus occuper l'attention publique; mais la façon dont les
journaux anglais y reviennent nous met dans l'obligation d'en parler. Un
Maltais, sujet anglais par conséquent, était en discussion d'intérêts
avec un de ses compatriotes, valet de chambre de sir Thomas Reade,
consul général d'Angleterre, le même qui joua à Sainte-Hélène un rôle si
odieux sous les ordres de sir Hudson-Lowe. Ce Maltais tua ce valet de
chambre dans la chaleur d'une dispute, ainsi qu'un drogman, sujet
tunisien, attaché au consulat britannique, et qui voulut s'interposer.
Le premier de ces deux crimes, le seul dans lequel on put supposer
préméditation, devait avoir la priorité dans les poursuites de la
justice, et l'accusé aurait dû être traduit devant une cour anglaise; le
cas si délicat d'une intervention musulmane se trouvait ainsi écarté de
droit. Sir Thomas Reade, prenant peu de souci de ce danger, et sans se
préoccuper de compromettre, par une mesure passionnée et imprudente, la
tranquillité de la population chrétienne à Tunis, a déféré le meurtrier
au tribunal du bey pour le meurtre peut-être involontaire du sujet
tunisien, au lieu de l'envoyer à Malte pour y être jugé sur le fait
principal, l'homicide du sujet anglais. Dès que la notification faite à
l'accusé fut connue, tous les consuls et les supérieurs des religieux en
mission apostolique dans ce pays, vivement préoccupés des suites d'un
tel événement, se réunirent chez le consul général de France, M. de
Lagau, pour s'entendre avec lui dans une conjoncture aussi déplorable.
Dans cette conférence, une lettre, signée par tous les agents des
puissances européennes, fut adressée collectivement à sir Thomas Reade,
pour le prier de revenir sur une mesure qui, par ses conséquences,
pouvait amener tant de malheurs au milieu d'une population dont le
supplice d'un chrétien allait réveiller le fanatisme. Rien ne put agir
sur le consul anglais, qui ne voulait qu'une chose, à quelque prix que
ce fût, la prompte vengeance de la mort de son valet de chambre. La
justice du bey est, en effet, fort expéditive; et les défenseurs de
l'accusé ne pouvant se faire entendre, se bornèrent à protester contre
toute la procédure et contre la condamnation à mort. Deux jours doivent
s'écouler entre la sentence et l'exécution. Ce délai paraissait trop
long à l'impatience de M. le consul général d'Angleterre. Il prit dès le
lendemain matin la direction des préparatifs du supplice, envoya
chercher un religieux, se rendit à la Goulette pour activer toutes les
dispositions, croyant enfin pouvoir assister au spectacle qu'il s'était
ménagé, quand M. de Lagau, qui l'avait devancé, obtint du bey, auquel il
fit entendre un langage à la fois ferme et entraînant, l'ordre de
suspendre l'exécution du condamné. Le retour, à Tunis, de notre consul
général fit renaître dans tous les coeurs l'espérance et la joie. Les
notables européens lui votèrent spontanément une adresse de
félicitations, qui fut bientôt couverte de signatures. Les feuilles
anglaises ont toutes discuté ces faits. Les unes donnent à entendre que
la justice est si mal rendue à Malte, que sir Thomas Reade aura été
déterminé à préférer encore la justice tunisienne, dans la crainte de
voir un meurtrier impuni. Mais, en vérité, si l'aveu est précieux, la
raison n'est pas bonne. La justice de Malte est rendue au nom de la
reine d'Angleterre, et c'est à son gouvernement à en réformer les abus,
à en améliorer, s'il est besoin, le personnel; mais le mauvais état de
choses actuel ne peut être une raison pour renoncer à un droit au
maintien duquel toutes les nations européennes et la cause de l'humanité
sont également attachées. D'autres disent à notre consul, à peu près
comme Martine du _Médecin malgré lui_: «Il nous plaît d'être jugés et
exécutés à Tunis; mêlez-vous de vos affaires.» Mais la similitude n'est
pas complète; quand la femme de Sganarelle était battue, cela ne faisait
de mal qu'à elle; mais quand la justice tunisienne et le fanatisme
mahométan se seront mis en appétit et en verve avec un sujet que
l'Angleterre leur aura livré, la population chrétienne sera bien
compromise sur ces bords. Des notes diplomatiques ont été échangées à ce
sujet.

La Porte nous a donné, à Latakié, les satisfactions exigées par M. de
Bourqueney, pour les mauvais traitements dirigés par des musulmans
contre des chrétiens, et pour violation de la résidence consulaire. Mais
notre chargé d'affaires a eu à faire au divan des remontrances sur la
façon de procéder des autorités dans cette affaire. Des individus fort
peu compromis ont été traités avec une excessive sévérité, tandis que
les véritables et principaux meneurs ont été traités avec de grands
ménagements. Nous trouvons dans le _Journal de Francfort_ quelques
lignes qui prouvent de même que la Porte saisit toutes les occasions de
protester contre les concessions qu'on lui arrache.
«Méhémet-Reschid-Pacha, lui écrit-on de Constantinople, destitué de son
poste à la suite de l'affaire du pavillon, a été parfaitement accueilli
à son arrivée ici, et il vient d'être nommé chef d'état-major de l'armée
de Romélie à Andrinople, où il s'est rendu ces jours derniers.»

La _Gazette officielle_ de Turin renferme les lignes suivantes: «Nous
avons parlé en son temps, y est-il dit, du déplorable événement arrivé à
l'agent consulaire d'Espagne à Mazayan, qui fut arraché de la maison du
vice-consul de S. M. notre souverain, et cruellement mis à mort. L'agent
et consul général de S. M. à Tanger fit immédiatement parvenir ses
réclamations au sultan de Maroc. Celui-ci, ayant reconnu la justice de
ces réclamations, a accordé la satisfaction due à la violation du
domicile consulaire, en faisant entendre qu'il était bien peiné de ce
qui était arrivé, et en assurant au gouvernement de S. M. que pareille
chose, occasionnée seulement par un excès instantané de colère de
Haggi-Mussa-el-Garbi, ne se renouvellerait pas. Ce différend, aussi
désagréable pour l'un que pour l'autre des deux gouvernements, est ainsi
terminé.» C'est parfait de modération. L'Espagne prendra-t-elle aussi
philosophiquement son parti?

La Grèce a vu former son premier ministère constitutionnel. M.
Mavrocordato en a été nommé président, en même temps que ministre des
finances; M. A. Londos, de l'intérieur; M. Tricoupis, des affaires
étrangères, et provisoirement de l'instruction et des cultes; M. A. Ch.
Londos, de la justice; M. Rodios, de la guerre. Tous ces choix
appartiennent au parti anglais; aussi M. Piscatory étant allé visiter
quelques parties de la Grèce, on a pensé qu'il voulait donner au cabinet
français le temps de lui faire passer des instructions sur la conduite
qu'il a à tenir dans la situation nouvelle qui nous est faite.

On a reçu de Londres des nouvelles de la Plata qui vont jusqu'au 19
février pour Buénos-Ayres, et jusqu'au 21 pour Montévidéo. Elles sont
favorables aux assiégés. L'armée d'invasion avait, à cette époque,
éprouvé de graves échecs. Urquiza et Oribe avaient, l'un et l'autre, été
battus, et les troupes de la république orientale avaient célébré avec
enthousiasme l'anniversaire du commencement de ce siège qu'elles
soutiennent depuis un an, avec des chances beaucoup meilleures depuis
quelque temps. D'autres dépêches vont même jusqu'à présenter la chute de
Rosas comme inévitable, par suite d'une insurrection à la tête de
laquelle s'est mise la province de Salta. Nous faisons des voeux ardents
pour que les vingt mille Français qui luttent sur ces bords contre la
mort, qui les a si longtemps menacés, recueillent le fruit de leur
courage et de leur confiance.

Munich vient d'être le théâtre de scènes sanglantes. Nulle part,
proportion gardée, il ne se consomme autant de bière que dans la
capitale de la Bavière. Aussi le gouvernement, pour éviter les troubles,
intervient-il dans la fixation du prix de cette boisson, comme à Paris
l'administration de la police dans celle du prix du pain. De son côté,
l'archevêque de Munich, pour maintenir chez le peuple cette prédilection
et le détourner de s'adonner de nouveau aux boissons spiritueuses, qu'il
a presque entièrement abandonnées, a pris la bicère sous sa protection,
et se rend, le 1er mai, chaque année, processionnellement avec son
clergé, dans toutes les brasseries de la capitale, pour bénir les
provisions qui s'y trouvent et les ustensiles qui s'emploient dans la
fabrication de cette boisson. Cette cérémonie eut lieu dans
l'après-midi, et le soir, le peuple, selon son habitude, se rendit en
foule aux brasseries pour boire de la bière nouvellement bénie.
Malheureusement, ce même jour, la taxe venait de subir une augmentation,
et la mesure avait été portée du prix de 6 kreutzers à 6 kreutzers et
demi. Cette hausse excita le plus vif mécontentement; des rassemblements
tumultueux et menaçants se formèrent; les rues furent dépavées, les
brasseries saccagées, et les maisons de plusieurs fonctionnaires furent
attaquées par la foule. La police fit battre la générale; les troupes
montrèrent de la mollesse, parce que les soldats, grands consommateurs
de bière, voyaient eux-mêmes d'un fort mauvais oeil l'augmentation,
cause du soulèvement populaire; mais, néanmoins, le sang coula ce
premier jour. On compta plusieurs blessés, entre autres un lieutenant et
deux ouvriers, qui ont reçu, annonce-t-on, des blessures mortelles.
Cependant les troupes ne firent pas feu. Le lendemain 2, on tenta de
renouveler, chez plusieurs brasseurs et dans les rues de la ville, les
scènes de la veille. L'hôtel et la vie du directeur de la police furent
particulièrement menacés. Quatre pièces d'artillerie, placées devant un
corps de garde où ce fonctionnaire s'était réfugié, ont été déchargées
sur le peuple après une assez longue hésitation de la part des
artilleurs, qui s'en firent répéter l'ordre par leurs officiers. Cette
terrible démonstration mit fin aux troubles, et un morne silence succéda
le soir dans les rues à cette agitation de deux jours.

Notre chambre des députés a fait trêve, samedi dernier, à la longue
discussion de la réforme des prisons, dans laquelle elle paraît engagée
pour un long temps encore, et a entendu un rapport de pétitions de
plusieurs milliers d'ouvriers de Paris, appelant la sollicitude des
représentants de la France sur d'autres ouvriers soumis au cruel régime
de la servitude, et venant demander l'abolition de l'esclavage dans nos
colonies. A coup sur les pétitionnaires et le pays ne pouvaient croire
qu'après les engagements solennels pris par les Chambres, par les
ministères précédents, par le ministère actuel lui-même, l'abolition de
l'esclavage trouverait encore des contradicteurs officiels. Cette
question et les moyens de la résoudre ont été l'objet des travaux les
plus suivis et les plus mûrs. M. le duc de Broglie, au nom de la grande
commission coloniale, a fait sur ce sujet un rapport où ont été
indiquées diverses solutions entre lesquelles le gouvernement peut
choisir; mais, en face de ce travail, qui établit aussi clairement
l'indispensable nécessité que la moralité de l'émancipation des
esclaves, le ministère reste inactif. La commission des pétitions, de
peur sans doute de troubler cette quiétude, proposait l'ordre du jour,
que son rapporteur motivait sur ce que les pétitionnaires s'exagéraient
assurément les souffrances de l'esclavage, et sur ce que le principe de
l'abolition de l'esclavage étant admis, c'était bien assez. Ce
laisser-aller d'égoïsme et de cruauté a inspiré à M. Agénor de Gasparin
une chaleureuse et éloquente réplique; c'est aux applaudissements d'une
grande majorité de la Chambre qu'il a fait justice de ces tableaux du
bonheur des esclaves, et qu'il a peint la situation de ces hommes qui ne
peuvent dire, en mettant la main sur leur coeur: Ma chair est à moi. La
pétition a, contre les conclusions de la commission, été renvoyée au
ministre. Ce renvoi sera-t-il enfin pris au sérieux? Restera-t-on
immobile en présence de cette démonstration nouvelle? et ne se
mettra-t-on pas enfin à préparer cette mesure de l'émancipation, qu'on
semble vouloir n'aborder jamais, pour pouvoir répondre toujours qu'elle
ne peut être improvisée?

L'enseignement secondaire n'aura point encore son code cette année, et
la discussion qu'on a provoquée ne sera qu'un semblant de satisfaction
donnée aux engagements de 1830 et aux impatiences des partis. On a
entendu à la tribune du Luxembourg plus d'un discours dont on eût pu
dire avec raison, connue M. Agénor de Gasparin le disait du rapport de
M. Denis: «C'est un anachronisme qui nous jette de vingt ans en
arrière.» Mais ajoutons bien vite qu'un noble et digne langage y a
aussi été tenu, et que M. Cousin y a combattu, avec autant d'esprit que
de fermeté et d'élévation, les prétentions exagérées mais sincères et
les concessions hypocrites.

Pendant ces discussions publiques, les commissions continuent leurs
travaux. Le rapport de celle des crédits supplémentaires à la chambre
des députés amènera un débat où nous verrons renaître les grandes
discussions politiques qui ont déjà animé cette assemblée. L'affaire de
Taïti sera reprise à cette occasion, et les grandes luttes
parlementaires seront ouvertes de nouveau.--La commission chargée de
l'examen du projet de loi sur le chemin de fer du Nord, en se prononçant
en majorité pour l'exécution de cette ligne et même pour son
exploitation par l'État, va également ramener des questions que la loi
de 1842, cette espèce de loi électorale, ne pouvait en effet prétendre
avoir bien définitivement résolues.

D'affreux désastres sont venus porter la terreur dans des contrées bien
diverses. A l'île Bourbon, où une chaleur excessive a amené des torrents
de pluie, le 1er janvier, une inondation formidable a emporté un pont,
ravagé toute la campagne et menacé la basse ville de Saint-Denis tout
entière.--Un violent incendie a éclaté à Brème, et huit personnes y ont
succombé.--Paris aussi a été le théâtre d'un sinistre du même genre qui
a fait trois victimes. Enfin de plusieurs points de nos départements on
signale des événements de ce genre, et en quelques endroits on a la
douleur d'être obligé de les attribuer à la malveillance.

Le cardinal Pacca, un des hommes les plus influents du sacré collège, et
qui était revêtu d'un grand nombre de foncions et de dignités, vient de
mourir. Sa succession a permis au pape de faire plusieurs heureux. Ses
obsèques ont été célébrées en grande pompe. S. S. y a assisté.--M.
Burnouf père, professeur au Collège de France et bibliothécaire de
l'Université, auquel l'étude de la langue grecque doit à coup sûr un peu
de la faveur qu'elle a reprise chez nous depuis trente ans, a été enlevé
aussi à la science et à sa famille.--Le conseil général de la Seine a
perdu également un de ses membres les plus laborieux et les plus
capables, M. Preschez, secrétaire de la chambre des notaires de Paris.



COURRIER DE PARIS

Les restaurateurs, les maîtres d'hôtel, les directeurs de théâtre, les
cafés, les fiacres, les tailleurs, les bottiers tout ce qui nourrit,
abrite, divertit, voiture, abreuve, chausse et habille l'humanité, est
dans le ravissement depuis quinze jours. Paris est assiégé, envahi,
inondé d'étrangers et de curieux; il en arrive de tous les points de
l'horizon, du nord, du midi, de l'ouest et de l'est, par ici et par là;
le printemps d'abord en est cause, cette charmante saison qui nous
sourit depuis avril, et nous caresse de son souffle doux et embaumé.
Allons à Paris, disent de tous côtés les riches de la province et les
hommes de loisir du chef-lieu, qui ont besoin de se distraire un peu de
la monotonie et de la régularité de la vie départementale. Partons! et
les voici qui s'entassent dans la diligence ou roulent en chaise de
poste, avec le cortège immense des cartons à chapeaux, des malles, des
porte-manteaux, des nécessaires, des sacs de nuit et des étuis de
parapluie; il y a des familles tout entières qui émigrent, depuis
l'aïeul jusqu'aux petits-enfants; la jeune fille est ravie en songeant
qu'elle va montrer sa plus jolie robe et son chapeau le plus joli aux
Tuileries et à l'Opéra; et le jeune homme, frais éclos du collège
vicinal, tressaille d'aise à l'idée qu'il dînera chez Véfour, qui sait!
chez les Provençaux ou au café de Paris; et que, le soir venu, il ira
voir jouer mademoiselle Plessis, mademoiselle Furgueil, madame Vollys et
mademoiselle Déjazet.

Paris est dont accru, en ce moment, de cette foule départementale que le
soleil invite, chaque année, à sortir de chez elle pour se hasarder et
se plonger dans l'océan parisien; on le reconnaît aisément à son air
curieux et empressé, et à certains excès de parure qui ne sont pas
scrupuleusement conformes à la règle du goût le plus exquis; la plus
jolie femme de département, la plus fine, la plus habile, la plus
distinguée, a toujours, le lendemain de son arrivée à Paris, quelque
chose qui la trahit, et fait voir qu'elle a passé l'hiver, ne fût-ce que
cinq ou six mois, hors de l'essence et de la quintessence parisienne;
c'est une nuance d'étoffe, c'est une couleur de ruban, c'est ce je ne
sais quoi qui se perd bien vite, dès qu'on a quitté ce pays mobile et
charmant où l'heure qui commence apporte un changement dans la fantaisie
et dans la mode de l'heure qui finit; mais cette allure, légèrement
arriérée, disparaît avec une visite à la marchande de modes et à la
couturière en crédit, et trois ou quatre promenades au bois de Boulogne
et au boulevard Italien. Rencontrez-vous madame, deux jours après son
entrée à Paris, cette rouille départementale a déjà disparu, et vous la
prenez pour une Parisienne pur sang.--Restent les provinciales incarnées
que dix ans d'études et de séjour à la Chaussée-d'Antin ne
parviendraient point à transformer; race éternellement vouée à
l'exagération du mauvais goût, qui sortent à midi en pleine rue, avec
une robe à trente-six volants et un chapeau surmonté d'un oiseau de
paradis.

Ces visiteurs annuels sont loin cependant de représenter le total des
étrangers qui pullulent en ce moment à Paris, et dont le chiffre
s'accroît tous les jours; Paris n'a pas seulement affaire aux curieux
qui visitent Paris pour Panis même, espèce qui se compose en grande
majorité d'administrateurs en congé, de propriétaires qui s'émancipent,
d'héritiers qui veulent prendre un peu de bon temps sur la succession,
et de jeunes mariés désireux de procurer à leur femme le plaisir de voir
la capitale pour la première fois, gratification obligée de toutes
fiançailles et de tout mariage récent, doux rayon de la lune de miel! Il
y a, en outre, la multitude que l'exposition de l'industrie fait, de
toutes parts, sortir du fond du département et du canton, et qui ajoute
un supplément extraordinaire à la population nomade que Paris reçoit
annuellement dans ces premiers beaux jours de mai. Les faiseurs de
chiffres et de recensements prétendent que ce supplément s'élève à plus
de quatre-vingt mille personnes; ce nombre ne paraîtra ni exagéré ni
invraisemblable, si on en croit les preuves qui se donnent pour
convaincre les incrédules. Ainsi le journal d'Angers atteste qu'il a été
délivré à la préfecture de Maine-et-Loire plus de 3,000 passe ports pour
Paris, depuis quinze jours; et le journal de Nantes, qui ne veut pas
être en reste, se vante, pour le compte de la Loire-Inférieure, de 6,000
passe ports expédiés en moins d'une semaine. Qu'on juge du reste par cet
échantillon, et de combien de pieds qui usent des bottes et de bouches
qui mangent, Paris, à l'heure qu'il est, se trouve augmenté. Nous ne
désespérons pas de pouvoir donner incessamment le total des livres de
pain et des coups de fourchette que cette invasion inaccoutumée produit,
par surcroît, chez les boulangers et dans les cuisines; la statistique
est une si belle chose!

Les théâtres surtout se ressentent de cette surabondance; la foule y
afflue. Tout à l'heure déserts et priant Dieu de leur venir en aide, les
voici maintenant remplis du parterre aux combles; Dieu leur a envoyé
l'exposition de l'industrie pour peupler leur solitude; il n'est pas
jusqu'au Gymnase, le plus délaissé des théâtres de Paris, qui ne fasse
ce qu'un appelle de l'argent en terme du métier; quant à l'Opéra, il
faut voir comme il est heureux et comme il se pavane! Lundi dernier on y
jouait _la Juive_; et le caissier a compté pour le total de la
représentation 10,000 fr. de recette! Il y a de quoi vraiment se
réjouir; ces bonnes fortunes inespérées raniment cette pauvre Académie
royale de musique, qui commençait à se sentir l'estomac aussi vide que
sa caisse. Le retour de Carlotta Grisi contribuera amplement à augmenter
cette prospérité de circonstance. Revenue de Londres depuis vingt-quatre
heures, Carlotta Grisi a repris tout aussitôt ses ailes de wili C'était
le surlendemain de cette recette monstrueuse de dix mille francs; si la
wili n'a pas encaissé ses dix mille francs à son tour, du moins peu s'en
est fallu: il ne restait pas une seule place vide ni en haut ni en bas,
et toute cette multitude avait l'oeil attentif, le cou tendu, et battait
des mains avec transport; il était aisé de voir à cette constance
d'attention, à cette bonne foi d'attitude, à cette chaleur
d'applaudissements, que l'Opéra n'avait pas affaire à son public
accoutumé, ou du moins qu'une forte dose d'éléments d'emprunt s'y était
infiltrée. Le public ordinaire l'Opéra n'a pas, en effet, cette naïveté
d'émotion et ce scrupule; il fait le nonchalant et le distrait, même au
morceau de chant le plus pathétique, même au pas de Carlotta le plus vif
et le plus amoureux, comme un sultan accoutumé à de pareils présents et
qui approuve mollement, en vainqueur blasé, du bout des doigts et du
bout des lèvres.

On se bat à _la Sirène_ d'Auber, on s'y précipite, on s'y étouffe;
l'Opéra-Comique est encore plus fêté que l'Opéra, si cela est possible;
c'est que la province a gardé toute la sincérité et toute l'ardeur de
son penchant ou plutôt de sa passion pour l'Opéra-Comique. Ce culte-là
est un de ceux qu'on aura peine à lui ôter; on aime l'Opéra-Comique en
province comme au plus beau temps de Martin et d'Ellevion; les trois
quarts des départements fredonnent encore avec satisfaction, tous les
malins en se levant:

        Oui, c'en est fait,  je me marie.
        Je veux vivre comme un Caton.

Ou bien:

        Enfant chéri des dames,
        Heureux en tous pays;
        Très-bien avec les femmes.
        Mal avec les maris.

Ou bien encore;

        L'hymen est un lien charmant,
        Lorsque l'on s'aime avec ivresse.

Quoi d'étonnant, après cela, que les départements, se trouvant de
passage à Paris, se ruent sur l'Opéra-Comique pour contenter leur amour,
cet amour qui ne trouve là-bas que de rares occasions de se satisfaire,
et pourrait bien, à tout prendre, ressembler à une passion malheureuse.

Le 5 mai a ramené l'anniversaire de la mort de Napoléon, et réveillé les
souvenirs de cet homme et de cette époque héroïques dans le coeur des
vieux soldats et des vieux serviteurs fidèles au génie et au malheur.
Tous ces adorateurs de l'empire et de l'Empereur, adoration touchante et
désintéressée, puisqu'elle ne s'adresse plus qu'à des ruines et à des
morts, tous ces gardiens d'un culte passé ont payé leur dette à la
mémoire de Napoléon, à l'occasion du grand et funèbre anniversaire; des
messes solennelles ont été célébrées dans la plupart des églises de
Paris, et, pendant toute la journée, ou a vu des mains pieuses déposer
sur l'airain de la colonne de la place Vendôme des couronnes de fleurs
funéraires et de lauriers. Ce jour-là, plus d'un brave survivant de nos
armées impériales s'est revêtu de son vieil uniforme pour venir saluer
la colonne héroïque et visiter les Invalides, temple militaire où repose
immobile le héros infatigable de tant d'entreprises gigantesques et de
tant de batailles. Là, c'était un grenadier de la garde; ici, un volite,
un cuirassier, un hussard, un chasseur à cheval; cependant la foule
étonnée s'arrête avec curiosité en les voyant passer, et les regardait
d'un oeil surpris et respectueux. Cette époque impériale est si loin de
nous, moins par les années que par les sentiments et par la grandeur des
événements, qu'il semble, quand par hasard on en rencontre quelques
témoins encore debout, voir des fantômes séculaires tout à coup évoqués
de la tombe et s'échappant de la nuit des siècles.

Par une circonstance assez singulière et que les superstitieux
pourraient prendre pour une allégorie, le jour même du 5 mai, l'aigle
dont nous avons dernièrement annoncé l'apparition sur les hautes tours
de Notre Dame, cet aigle errant qu'on voyait depuis quelque temps planer
sur plusieurs quartiers de Paris, tout à coup s'est abattu dans la
plaine de Mont-Rouge; des ouvriers de carrières se sont approchés, et
l'un d'eux a frappé de son bâton l'aigle impérial; celui étourdi du
coup, s'est laissé prendre; le vainqueur brutal a vendu son prisonnier
vingt francs à un oiseleur, et aujourd'hui le pauvre aigle est en cage.
Il y restera, car Jupiter et Napoléon ne sont plus là pour tonner!

Holà! oh! quel fracas! que nous arrive-t-il? est-ce la fin du monde?
d'où vient ce tourbillon de poussière? Rassurez-vous, ce n'est rien, ce
n'est qu'une maison qui s'écroule; et les locataires? et les passants?
Les locataires étaient absents, par bonheur;--quelle intelligence! aller
se promener la canne à la main, visiter ses parents ou ses voisins au
moment d'un pareil éboulement, n'est-ce pas une grande marque de
perspicacité? Quant aux passants, ils ne passaient pas de ce côté,
heureusement; de sorte que, par une fortune inexplicable, il n'y a eu ni
morts ni blessés; cette maison qui a pris de telles licences est une
maison du boulevard Bonne-Nouvelle, récemment reconstruite; il faut
espérer que l'exemple ne gagnera pas les maisons voisines, et que de
proche en proche nous n'assisterons pas à l'écroulement de la ville
entière, le cinquième étage et les mansardes descendant à l'entre-sol et
au rez-de-chaussée; mais qui sait? il ne faut pas trop s'y fier: les
mauvais exemples sont contagieux, et il y a à Paris plus d'un architecte
mal bâti qui fait des maisons qui lui ressemblent.

A propos de maisons, ou met en vente la maison d'or, vente volontaire et
non par autorité de justice; c'est le propriétaire qui se décide à se
défaire bénévolement de cet immeuble fameux et immense, véritable palais
de la bonne chère et du plaisir, temple du boudoir et du petit souper.
La mise à prix est de 2 millions, 50,000 francs; jamais cette maison n'a
mieux mérité son nom; 2 millions! ne voilà-t-il pas, en effet, de
l'argent de quoi bâtir une maison d'or?

On n'a pas oublié l'épouvantable aventure de la famille Pamel: le père,
furieux et privé de la raison, tuant sa femme et deux enfants, et en
laissant deux autres cruellement frappés et sanglants: ces deux
infortunés échappés à la mort ont trouvé deux âmes charitables qui les
ont adoptés et se chargent de leur éducation. Le sentiment public
n'était pas d'ailleurs resté indifférent en présence d'un tel malheur;
une souscription, ouverte au profit des deux pauvres survivants, a
produit près de 10,000 francs; ce serait une misère pour un Rothschild,
c'est un trésor pour ces petits malheureux! on aime à citer ces preuves
de la sensibilité publique. Nous sommes moins égoïstes et nous valons
mieux qu'on ne le dirait à l'apparence; et nos précepteurs politiques
ont beau faire.

Il faut espérer qu'enfin M. Adolphe Adam sera membre de l'Institut,
Académie des Beaux-Arts; voici bien huit ou dix fuis qu'il se présente
et frappe à la porte sans être admis; mais, pour le coup, tous les
augures sont en sa faveur et lui promettent le fauteuil de Berton. M.
Adolphe Adam est, en effet, un compositeur fécond et spirituel: ces
qualités là sont pas si ordinaires, même à l'Institut, qu'on puisse les
dédaigner. D'ailleurs M. Adolphe Adam n'a pas, pour cette succession de
Berton, de concurrents sérieux dans la musique dramatique: on lui oppose
M. Ambroise Thomas; mais M. Adam est un combattant lyrique plus éprouvé
et plus ancien, et il faut espérer que l'Académie des Beaux-Arts tiendra
compte des chevrons.

Mademoiselle Déjazet a définitivement rompu avec le théâtre du
Palais-Royal, après une intimité de près de dix années; Frétillon est
disponible et ne demande pas mieux que de contacter une nouvelle
liaison. Avis aux théâtres qui frétillent!

Après tout, si les départements viennent à Paris, Paris le leur rend
bien et gagne les départements, sans compter les pays hors frontières:
Paris va dans sa maison de campagne. Paris va voir ses fermes et ses
bois; c'est aussi le temps où commencent les voyages: les Pyrénées, les
Alpes, le Rhin, Sua et Bade attirent les imaginations malades et les
corps délabrés. En définitive il sort de Paris autant de monde qu'il en
entre: équilibre! poids égal! dépens compensés!



Courses de la Société d'Encouragement.

Les courses fondées par la Société d'Encouragement ont commencé le
dimanche 28 avril. Trente deux chevaux étaient engagés; onze ont été
retirés, vingt et un se sont produits sur le turf pour disputer les cinq
prix de la journée. Une course nous a rappelé les temps honteux où la
victoire était disputée au pas et avec acharnement par un seul
combattant; _Nativa_, au prince de Beauvau, a gagné, sans se fatiguer
beaucoup, le prix du cadran, 3,000 francs. _Caméléon, Drummer_ et
_Governor_ ont fait hommage de leur entrée de 500 francs à _Nativa_; on
n'est pas plus généreux. Quant à _Ratopolis_ à M. Lupin, il est assez
redoutable pour que _Nativa_ se regarde, comme trop heureuse de lui
laisser emporter 1,000 francs et son entrée.

Pour la bourse de 1,000 francs, entrée 100 francs, six chevaux sont
partis; trois sont arrivés; _Dona Isabella_, première, _Barcarolle_
seconde, et _Quinola_ troisième; quant aux autres, nous croyons qu'ils
ne nous en voudront pas de notre silence; mais, qu'ils se consolent, ce
n'est pas au Champ-de-Mars seulement qu'il y a beaucoup d'appelés et peu
d'élus.

La maison Janisset ne se contente pas d'être la maison de prédilection
des riches et galants sportsmen de Paris. Tous les ans elle fait du
sport pour son propre compte; elle donne des prix de course; tantôt un
poignard entouré de pierres fines, tantôt une coupe d'un travail
précieux et exquis. Dimanche, la coupe est échue à M. de Rothschild et à
son cheval _Commodore Napier_. Elle tiendra dignement sa place sur les
dressoirs de l'honorable consul autrichien, mais _l'Illustration_ a
songé aux amateurs qui ne sont pas admis dans les salons de la rue
Laffitte; regardez admirez.

[Illustration: Courses de haies.--_Tiger_ sautant une haie.]

Le prix de l'administration des haras, 2,000 francs, entrée 100 fr.:
_Conjecture_, magnifique poulain de trois ans, à M. du Morny a battu
_Aise, Angelina_, à M. de Rothschild; le _Maître d'École_, au prince de
Beauvau; _Masmus_, à M. du Cambis et _Quinola_, à M. Fould. Ce succès
imprévu de _Conjecture_ donnera une nouvelle activité et une autre
direction aux paris sur le prix du Jockey-Club à Chantilly. Ce beau
cheval va se trouver élevé au rang des trois ou quatre favoris qui se
partagent les faveurs publiques.

[Illustration: Coupe Janisset, gagnée par _Commodore Napier_,
appartenant à M. de Rothschild.]

La course de haies inspirait un tout autre intérêt. 2,500 francs à
gagner, un tour et un tiers du Champ-de-Mars, six haies à franchir,
plusieurs bras ou jambes à se casser, tels sont les plaisirs promis aux
jockeys de _Tiger, Pantalon, Wild Irish Grit, Voyageur_ et _King of
the Gypsies_. Déjà, en 1843, _Tiger_ a battu _Pantalon_; mais _
Pantalon_ est opiniâtre, il tient à se faire battre une seconde fois.
_Tiger_ est trop complaisant pour ne pas lui rendre ce petit service.
_Voyageur_ et _King of the Gypsies_ ont voulu nous offrir tous les
plaisirs d'une course de haies. Et que serait une course de haies sans
quelque chute? Ils ont désarçonné leurs jockeys, qui heureusement ne se
sont pas blessés. Voyez sauter _Tiger_: quel immense développement! Il
n'a pas encore gagné, et déjà vous le proclamez vainqueur. Vous ne vous
êtes pas trompés: à _Tiger_ les 2,300 francs et l'honneur de la journée.

Les courses ont continué le dimanche 3 mai, mais le ciel était moins pur
et la foule moins grande. Les eaux de Versailles et un peu plus tard les
eaux du ciel leur ont fait une rude concurrence. L'enceinte réservée
compte moins de _sportsmen_ à 20 fr. par tête, mais tout autant de
sergents de ville et de commissaires de police. Les tribunes réservées
aux _merveilleuses_ ne se remplissent qu'avec peine; la crainte de la
pluie est-elle plus forte que le plaisir de se montrer? Les absents ont
eu tort; les courses ont été magnifiques d'imprévu, de vitesse et de
désappointement. M. A. Lupin, l'un de nos plus sérieux éleveurs, a vu,
au moment où il s'y attendait le moins, couronner ses sacrifices par le
succès. _Oremus_, dont il désespérait, a gagné les deux épreuves du prix
du ministère de l'agriculture et du commerce, 2,000 fr., avec une
facilité qui a soulevé mille bravos.

Prix de l'École Militaire, 2,000 fr., entrée 150 fr.; deux tours en
partie liée.--_Commodore Napier_; premier, à M. de Rothschild.

Le vainqueur du prix du printemps, _Edwin_, appartient encore à l'écurie
Rothschild.

Course particulière: pari 2,500 fr., moitié forfait; distance 3,200
mètres. Ont couru _Cattonian_ à M. Turner, et _Wild Irish Girl_ à sir
Ch. Ibbesson. _Cattonian_ est arrivé le premier.

Le conseil municipal de la ville de Paris s'est montré généreux: il a
voulu s'associer pour un prix de 6,000 fr. aux louables efforts de la
Société d'Encouragement, et ce prix de 6,000 fr. n'est pas allé en
aveugle s'abattre sur un éleveur indigne ou sur un vainqueur par hasard.
_Ratopolis_ à M. Lupin avait à lutter contre _Mustapha_ à M. Aumont,
l'un des gagnants présumés du derby de Chantilly. Il a mené la course si
vite, que deux cents pas après le départ _Qu'en Dira-t-on_, à M. de
Cambis, était presque distancé. _Aleindor_ a tenu un peu plus longtemps;
puis _Karagheuse, Prospero_, ont lâché pied; il n'est plus resté que
_Mustapha et Djaly. Ratopolis_ avait toujours la tête, et il l'a
constamment gardée jusqu'à l'arrivée.--Cette course est une des plus
vites que nous ayons encore vues. A jeudi et à dimanche les dernières
courses de Paris.



Exposition des Produits de l'Industrie.

(Deuxième article.--Voir t. III, p. 49 et 133.)

[Illustration: Exposition.--Fontaine à Thé.]

[Illustration:--Couvert de Chasse et Seau à rafraîchir le vin, par M.
Morel.]

Nos lecteurs doivent se rappeler à quelles solennités industrielles nous
les avons fait assister l'année dernière à pareille époque. Après la
fête du roi, dont le programme tourna malheureusement dans un cercle
assez restreint, et dont les divertissements ne brillent pas par la
variété, nous avons eu à leur montrer l'inauguration des deux chemins de
fer de Rouen et d'Orléans. La fête, après avoir déployé ses ressources
au centre de la ville, s'était portée aux extrémités, et s'était
continuée à trente lieues de Paris. Aujourd'hui encore les réjouissances
officielles n'ont été que le signal, que l'introduction d'une magnifique
fête industrielle, qui doit se prolonger pendant deux mois; et, cette
fois, ce n'est pas hors barrière, mais au coeur de la ville, que se
déploient ses magnificences. Ce ne sont pas les paisibles Parisiens qui
vont chercher, loin de leurs demeures, les plaisirs et les émotions;
c'est la province tout entière qui envahit Paris, et qui vient se

[Illustration: Développement de la frise du seau à glace.]

livrer pieds et poings liés, mais bourse déliée, aux bons hôteliers de
la capitale, aux restaurateurs et aux directeurs de spectacle. Aussi,
voyez dans cette foule ébahie, qui se promène le nez en l'air et les
mains sur les poches, quelle naïve admiration, comme tous les monuments
sont visités avec un pieux respect, et quel enthousiasme pour les
décorations de nos places et de nos jardins publics, pour la marqueterie
de mauvais goût de la place de la Révolution comme pour la place du
Carrousel, malgré son état pitoyable. Quant à nous, qui nous étions
résignés et habitués à voir Paris rentrer dans son calme de tous les ans
dès que les feuilles reparaissent aux arbres et les fleurs dans les
jardins, nous avons été surpris et effrayés de cette avalanche de
visiteurs qui vient avec fracas rouler dans les rues paisibles de Paris.

[Illustration: Bijouterie.--Étalon par M. Morel.]

[Illustration: Bijouterie--Bracelet par M. Morel.]

Mais, avec ces immenses machines qui fonctionnent maintenant à chaque
extrémité de Paris, nous devons nous attendre à bien d'autres miracles;
chaque coup de piston de cette machine amène, dix fois par jour, sans
gêne, sans trouble et sans malheur, des milliers de curieux provinciaux;
et la machine ne s'arrêtera pas, elle va, elle va toujours en avant, en
arrière, apportant, emportant, déposant, reprenant, et il ne tiendra pas
à elle que la France entière ne vienne jouir du magnifique spectacle que
lui offre en ce moment la capitale.

Aux deux extrémités d'une ligne, qui s'étend du Louvre aux
Champs-Elysées, c'est-à-dire à travers des palais et des jardins, les
artistes et les industriels ont été conviés à venir exposer leurs
oeuvres. Le. Musée de Peinture et le Palais de l'Industrie, tels sont
les deux termes d'une course entreprise à travers les Tuileries et la
place de la Révolution. Au Louvre, ou reçoit l'oeuvre d'art, l'oeuvre
exceptionnelle, le _chef-d'oeuvre_, le plus possible du moins; au Palais
de l'Industrie, le chef-d'oeuvre est prohibé; ce qu'on demande à
l'industriel c'est une fabrication bonne et continue, c'est de livrer à
un prix qu'il doit déclarer, en envoyant ses produits à l'exposition, et
aussi bien confectionnés que ceux qu'il expose, tout ce que le
consommateur peut lui demander. Pourtant, sans examiner ici comment
l'artiste et l'industriel ont répondu à l'appel qui leur a été fait,
sans nous préoccuper en ce moment du plus ou moins de perfection
apportée par l'artiste à son oeuvre, par l'industriel à sa fabrication,
disons que l'une et l'autre de ces deux expositions, celle qui finit et
celle qui commence, celle qui ne s'adresse qu'aux sentiments les plus
élevés de l'homme et celle qui parle plus spécialement à son
intelligence, que ces deux expositions sont bonnes à voir, et que c'est
un des plus imposants spectacles, un des fruits les plus admirables de
l'état de paix dans lequel nous vivons et de l'essor qu'a pris l'esprit
humain, que cette réunion d'hommes remarquables à un titre quelconque,
qui, à un jour donné, ont quitté le fond des provinces les plus
reculées, pour venir s'exposer aux regards de tous, et se faire juger
par leurs rivaux et leurs concitoyens.

D'autres ont rendu compte aux lecteurs de _l'Illustration_ de
l'exposition de peinture, et signalé à leur attention les ouvrages
remarquables du Salon: à nous maintenant de les promener dans ces vastes
salles où se presse aujourd'hui le public, et d'indiquer, bien
sommairement il est vrai, les produits qui nous ont semblé dignes de
notre juste admiration. Notre tâche a été rendue singulièrement
difficile par les retards qu'a subis le transport des objets qui doivent
figurer dans cette exposition, et qui, à l'heure où nous écrivons, ne
sont pas encore tous placés, étiquetés et numérotés. Pour la peinture,
un terme fatal est indiqué, passé lequel les portes sont impitoyablement
closes au retardataire, et le jour de l'ouverture, la foule arrive et
voit les tableaux rangés avec ordre: elle peut faire son choix et
distinguer telle ou telle oeuvre. Il n'en a pas été de même pour
l'industrie: le 1er mai, les salles de l'exposition étaient encore dans
un désordre difficile à décrire; les seuls objets que le public ait pu
examiner étaient les machines; partout ailleurs des barrières
s'opposaient au passage des curieux, qui, désappointés, refluaient, au
milieu des locomotives, des pompes et des machines à tisser. Ce n'est
donc pas encore l'impression générale que nous a causée la première vue
de l'exposition que nous pouvons exprimer à nos lecteurs.

La vue d'ensemble nous manque, et nous sommes obligés de nous en tenir
aux détails, qui, eux-mêmes, ne sont pas encore fort nombreux. Une autre
difficulté que nous devons signaler consiste dans la manière dont est
rédigé le livret de l'exposition. Le désordre y est tel qu'il est
impossible de se rendre compte de la quantité d'objets de la même
catégorie, à moins de se livrer à un travail long et minutieux. Les
exposants y sont rangés, nous le supposons du moins, par ordre
d'arrivée; les produits ne sont pas classés: cependant rien n'était plus
facile, et nous ne concevons pas que, pour une exposition prévue depuis
cinq ans, ordonnée depuis six mois, les listes d'exposants n'aient pas
été envoyées en temps utile pour qu'il fût possible de les classer
suivant les catégories qui ont présidé au choix du jury d'examen. Nous
serons donc obligés, malgré notre bonne volonté, de rendre à tous et à
chacun la justice qui leur est due, d'en passer sous silence, et
peut-être des meilleurs. Nous ferons comme l'abeille qui va butinant de
fleur en fleur, trop heureux si nous parvenons à amasser assez pour
satisfaire la juste curiosité de nos lecteurs.

Une première indication nécessaire pour guider les visiteurs dans la
promenade industrielle à laquelle nous les convions est celle des
galeries où le directeur de l'exposition, plus intelligent que le
rédacteur du livret, a réuni les produits de chaque branche d'industrie.

La galerie du milieu, ou cour couverte, renferme les machines; chèvres,
cabestans, locomotives, modèles de chemins de fer, chaudières, voitures,
machines à filer, à tisser, à faire le papier, et en général les
produits encombrants. Les quatre autres galeries sont formées de
quarante-deux travées triples à double galerie, avec une table au
milieu. La galerie du nord est occupée par l'orfèvrerie, les bronzes,
les instrument d'optique, de mathématique, de musique, l'horlogerie, les
armes, les cristaux; la galerie de l'est contient les porcelaines, les
faïences, les poteries de toute espèce, les papiers peints; la galerie
du midi, les étoffes précieuses; celle de l'ouest, les meubles, les
objets d'art et de luxe. Tel est le magnifique ensemble que doivent
présenter ces galeries, quand tous les produits seront classés et
arrangés symétriquement. Le Palais de l'Industrie est, de plus, entouré
d'une balustrade qui laisse, outre la promenade des Champs-Elysées et
l'enceinte, un espace de dix mètres de profondeur, où l'on voit déjà des
tentes, des pompes, des bestiaux envoyés par l'agriculture, innovation
qui va prendre un grand développement. Tout le pourtour de cette
balustrade est en outre éclairé pendant la unit par trente-deux
lanternes, d'après le système de MM. Busson et Rouen.

Nous avons donné à nos lecteurs, dans un article précédent, le chiffre
des industriels admis aux précédentes expositions; le nombre en est
encore augmenté en 1844: il est de 3,963. Plus de 5,000 s'étaient fait
inscrire, mais les jurys d'admission ont cru devoir en repousser un
certain nombre dont les produits ne présentaient pas les conditions
nécessaires: peut-être même, autant que nous avons pu en juger par un
premier aperçu, auraient-ils dû se montrer plus sévères dans leurs
choix, et ne pas laisser envahir les galeries par une foule de
productions indignes d'y figurer.

Avant de commencer avec nos lecteurs notre exploration à travers les
vastes galeries dont nous venons de leur indiquer les divisions
principales, il n'est peut-être pas hors de propos de jeter un coup
d'oeil rapide sur l'histoire générale de l'industrie en France, nous
pourrions presque dire de l'industrie dans tous les pays civilisés. En
effet, partout elle a suivi la même marche, passé par les mêmes phases,
grandi et vécu de la même manière. Nulle dans le premier âge des
peuples, quand la force est le droit, quand la seule matière nécessaire
à l'existence de chacun est pour ainsi dire le fer, elle prend naissance
dans les besoins plus développés, dans les distinctions de castes, qui
donnent pour lot aux uns de se battre sans travailler, et aux autres de
travailler sans se battre. L'industrie est d'abord un commerce
d'échange; l'invention d'un signe particulier, représentatif d'une
valeur purement de convention, de la monnaie, lui donne un caractère
différent, bientôt les besoins du luxe et les raffinements de la
civilisation lui impriment un essor remarquable; le commerce devient
industrie; les systèmes de douanes et de tarifs donnent une immense
valeur aux productions d'un pays, et lui permettent d'aborder les
marchés étrangers. Alors la science de l'industrie entre dans le domaine
de l'économie politique. Ce ne sont plus les commerçants qui la
pratiquent et l'enseignent; il ne sont plus que des instruments dociles
entre les mains d'un gouvernement éclairé.

Telle est ou au moins telle doit être l'industrie. Voyons si en France
elle a suivi la marche que nous venons d'indiquer sommairement. Nous ne
la prendrons pas à son berceau, ni même à la première trace qu'elle a
laissée dans l'histoire. Notre cadre ne le comporterait pas, et
d'ailleurs les développements que cette étude nécessiterait ne
pourraient trouver place ici. La véritable ère de notre industrie date
de l'époque où tant de grandes choses ont commencé en France, de celle
de l'émancipation et de la régénération sociale. Avant ce moment, elle a
seulement servi à faire naître, à propager et à hâter la maturité des
idées libérales, de la suppression des privilèges.

Deux grands hommes cependant, Henri IV et Sully, érigent en maxime de
gouvernement la nécessité d'encourager l'industrie, le commerce et
l'agriculture. Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État,
disait Sully, et dans sa conviction rigide, il ne négligeait rien pour
les aider. Henri IV étendait davantage et sur d'autres branches
d'industrie sa royale protection. Il plantait des mûriers, il dotait le
royaume de diverses manufactures de tapis de Perse, de glaces de Venise,
etc., et surtout, titre immortel de gloire, il prêtait son appui à la
construction du premier canal à point de partage conçu et exécuté en
France, du canal de Briare.

Colbert, après eux, est celui de tous les ministres des rois de France
qui s'est le plus occupé de l'industrie. Il sentait profondément que le
travail est la véritable force des États, il a favorisé l'agriculture,
principalement par des réductions d'impôt. Il a mis en oeuvre tous les
moyens propres à protéger l'industrie et à lui ouvrir de nouveaux
débouchés. Il appelait en France les manufacturiers et les savants les
plus célèbres des pays étrangers, et sous son administration, en moins
de vingt années, la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle
draperie; le Brabant, pour les dentelles; l'Italie, pour les soieries;
Venise, pour les glaces; l'Angleterre, pour la bonneterie; l'Allemagne,
pour le fer-blanc et les armes blanches, et la Hollande, pour les
toiles. Le canal du Languedoc était mené à bonne fin; enfin, Colbert fit
paraître l'ordonnance de 1664, code commercial de la France pendant plus
d'un siècle. Il fit rédiger, sous le titre de règlements, des traités
complets, où les procédés de fabrication étaient décrits avec le soin le
plus minutieux. Malheureusement les corporations immobilisèrent
l'industrie au moyen de ces instructions, qui devinrent leurs règles, et
des règles fixes et invariables fermant la porte à toute innovation, à
toute invention, et ôtant par suite à l'industrie son plus puissant
stimulant, la possibilité de la concurrence. C'est ainsi qu'une chose
excellente en principe et dans l'intention de son auteur devint une
force retardatrice du progrès industriel.

Après la mort de Colbert, le mouvement commercial et industriel
s'arrêta. Un coup funeste d'ailleurs pour l'industrie, coup si funeste
qu'aujourd'hui même la France en sent encore la portée, la révocation de
l'édit de Nantes, vint frapper le commerce de la France. Plus de
cinquante mille familles sortirent du royaume, allant porter chez les
étrangers les arts, les manufactures et les richesses de leur ingrate
patrie.

Une des grandes entraves au développement de l'industrie était, nous
venons de le dire, rétablissement des corporations prenant pour règles
les instructions rédigées par Colbert. Un ministre de Louis XVI, Turgot,
le sentit, et il eut le courage de proposer et le bonheur de faire
sanctionner et enregistrer l'édit de 1776, qui proclame l'abolition des
_jurandes et maîtrises_. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée:
deux mois après, l'édit était rapporte, et Turgot forcé de donner sa
démission. Cet acte de honteuse faiblesse de la part du roi, loin de
conjurer l'orage qui grondait de tous côtés autour du trône, ne fit que
lui donner de nouvelles terres et, disons mieux, de nouveaux et plus
plausibles motifs. Quoi qu'il en soit, bien que Turgot ait succombé dans
la lutte, c'est à lui qu'on doit reporter l'honneur de la chute des
corporations qui n'eut pourtant lieu que quinze ans plus tard. Turgot
fut plus heureux dans l'exécution d'une autre mesure d'une importance
immense pour l'avenir agricole de la France, la suppression des douanes
intérieures et la libre circulation des grains; on lui doit aussi l'édit
sur la libre circulation des vins, sur la suppression de la corvée et la
confection des routes à prix d'argent.

Le commerce extérieur était enlacé à cette époque d'une multitude de
liens qui, sous le nom de tarifs de douanes et avec la prétention de
protéger les nationaux, livraient le marché français à une contrebande
effrénée. Un traité intervint en 1786 entre la France et l'Angleterre;
ce traité, en laissant subsister quelques prohibitions, remplaçait les
autres par des droits calculés sur le taux auquel s'opérait la
contrebande, tarif suffisamment protecteur, puisque malgré la
contrebande, nos fabriques faisaient des progrès évidents.

Enfin vint la révolution, qui devait donner l'essor le plus brillant à
toutes les libertés; ainsi l'égalité devint la loi, la division des
propriétés, la constitution de l'unité française sont dues à l'assemblée
constituante. En deux ans cette assemblée se signala par une foule de
mesures favorables au développement de l'industrie et du commerce. En
1790, fut décrétée la suppression des traites ou douanes intérieures,
tous droits seigneuriaux et féodaux sur la circulation, la vente, le
magasinage et la manutention des marchandises. La même année furent
décrétées la propriété des découvertes et perfectionnements industriels,
et la loi des brevets d'invention, et enfin, en 179, la constituante
vota l'abolition des jurandes et maîtrises, et établit en même temps un
droit de patente sur les fabricants et industriels de toutes les
classes. Plus tard elle vota le tarif des douanes en se basant sur les
principes suivants:

1º Affranchir de droits tes productions les plus indispensables à la
subsistance et les matières premières les plus utiles aux fabriques
nationales;

2° Imposer à l'entrée des droits d'autant plus forts sur les produits
des fabriques étrangères qu'ils sont moins nécessaires à la fabrication
ou aux fabriques nationales, ou qu'ils ont reçu à l'étranger une valeur
industrielle nuisible aux fabriques du même genre que possède le
royaume;

3° Favoriser autant que possible l'exportation du superflu des
productions de notre sol et de notre industrie, et retenir par des
droits les matières premières utiles à nos manufactures.

Tel est l'ensemble des grandes mesures qui signalèrent l'existence de
l'assemblée à laquelle la France doit les premiers pas qu'elle ait faits
dans la liberté et les premières bases sur lesquelles elle a fondé sa
grandeur future. A ce moment, d'ailleurs, commence la grande lutte de la
France contre l'Europe, lutte dont la partie commerciale devait se
personnifier dans le blocus continental. La crainte des invasions
étrangères a fait surgir comme par enchantement des arts tout nouveaux
en France. La fabrication des fusils, des armes blanches, du salpêtre,
de la poudre, des bouches à feu, fut ou créée ou renouvelée à cette
époque. De là date également l'alliance intime de la théorie et de la
pratique, de la science qui guide l'application, de la fabrication par
des procédés rationnels; la routine est abandonnée de tous côtés; les
faits chimiques et mécaniques, mieux étudiés, mieux connus, la
remplacent. A la Convention sont dus l'organisation de l'École Normale,
de renseignement au Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire des
arts et métiers, le bureau des longitudes, et enfin la création d'une
école qui a rendu à la France tant d'immenses services, de l'École
Polytechnique.

Nous passons sous silence les jours mauvais où le système prohibitif
reparut dans toute sa force; à ce moment, où la haine des étrangers
était profondément enracinée dans l'esprit français, on faisait entrer
précieusement dans les moeurs toutes les mesures qui semblaient devoir
leur être préjudiciables.

Nous nous arrêtons ici dans le tableau rapide que nous avons voulu
tracer de la marche de l'industrie; après les guerres de la révolution
et de l'empire sont venues des années de paix, pendant lesquelles le
gouvernement a cherché à donner à l'industrie tout son essor, au
commerce tout son développement. A-t-il réussi? Nous n'hésitons pas à
dire que chaque jour nous rapproche du but tant désiré, que les systèmes
de douanes s'améliorent, que les traités de commerce se concluent sous
des inspirations plus libérales, que les voies de communication, en se
perfectionnant, tendent à supprimer des dépenses improductives, et à
alléger les matières premières des énormes frais de transport qui pèsent
principalement sur elles et réagissent par conséquent sur le prix du
produit.

Maintenant, devons-nous faire commencer aux lecteurs la revue des
produits de l'exposition, ne devons-nous pas plutôt attendre que tout
soit en ordre et exhibé? Nous serions de ce dernier avis. Cependant nous
ne pouvons résister au plaisir d'offrir aujourd'hui à nos lecteurs le
dessin de quelques pièces d'orfèvrerie les plus remarquables de
l'exposition, nous réservant d'y revenir plus tard, et de donner une
idée générale des produits de l'orfèvrerie et du plaqué.

L'exposition de M. Mayer consiste en surtout, pièces de table et de
toilette en orfèvrerie. Nous avons retrouvé dans ces productions le bon
goût et surtout l'extrême habileté de nos ouvriers; la fontaine à thé
exécutée pour lord Seymour est un beau spécimen de la perfection à
laquelle l'art est arrivé.

Nous donnons quatre dessins d'un autre artiste en orfèvrerie et
bijouterie, M. Morel, un bracelet, un couvert de chasse et un flacon;
nous blâmerons dans ce dernier bijou la position forcée des deux torses
de femmes, espèce de cariatides qui descendent le long du flacon. Mais
la pièce capitale de l'exposition de M. Morel est un seau à rafraîchir
le vin. Ce seau, en argent, est d'un admirable travail; sur le pourtour
est une scène tout à fait symbolique, dont les dessins sont d'une grande
pureté; quatre personnages couchés et endormis par l'influence du vin,
dont on voit à leurs pieds les coupes vides, rêvent, et au-dessus de
chacun d'eux court, en guirlande, le sujet de son rêve, de ce rêve qu'il
fait, probablement, étant éveillé; au guerrier, la gloire, le laurier et
le char triomphal; au philosophe, la science et les douceurs de cette
divine maîtresse; au poète, les muses gracieuses, les harpes éoliennes,
le sourire de la beauté et les applaudissements de la foule; à l'homme
du peuple, enfin, aux épaules robustes, à l'imagination ardente, mais
peu raffinée, les jouissances matérielles. Tout cela est rendu avec un
rare bonheur d'expression, et fait honneur à l'artiste et à l'ouvrier.

Une autre fois nous reviendrons sur d'autres oeuvres non moins
remarquables, dues au ciseau d'artistes déjà connus et aimés du public,
mais que le défaut d'espace nous force à négliger aujourd'hui.



Salon de 1844.

(7e et dernier article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84, 103, 134 et 148.)

PEINTURE ET DIVERS.

Dans cet article, qui est le dernier donné par ce journal sur le Salon
de 1844, force nous est de faire une _Olla podrida_, de parler de tout
un peu, de la peinture, des pastels, de la gravure, etc. Nous dirions,
en commençant nos critiques, qu'entreprendre une revue de l'exposition,
c'était entreprendre une rude tâche. En effet, que d'erreurs nous aurons
commises, et pour combien d'omissions serons-nous blâmé par les artistes
dont les noms n'ont pas même été imprimés dans _l'Illustration!_ Qu'ils
soient justes à leur tour, nous ne pouvons pas refaire un livret
illustré; il nous faut choisir, et nous avons la liberté du choix.

Ceux que nous avons méconnus ou omis se consoleront en se disant qu'ils
ne sont pas les seuls; ceux que nous avons critiqués auront la ressource
de répondre que nous ne sommes pas infaillible; ceux que nous avons
loués nous remercieront du fond du coeur.

M. Romain Cazes a peint un _Ave Maria_ qui ne laisse pas d'être une
oeuvre à citer. Les figures ont une expression religieuse qui est tout à
fait dans le style convenable au sujet; l'_Ave Maria_ est traité avec
sagesse, et le peintre s'est occupé de rechercher la forme, qu'il a
trouvée, dans certaines parties complètement, faiblement dans d'autres
parties; mais l'intention n'échappe point aux yeux des spectateurs. La
couleur du tableau de M. Romain Cazes est agréable, un peu pâle
cependant. Son _Portrait de madame la baronne de P..._ doit avoir de la
ressemblance, car en y remarque une harmonie qui ne peut guère exister
dans un portrait, si ce portrait n'est point une copie exacte de
l'original.

La manière de M. Hippolyte Lazerges est plus sévère et plus large que
celle de M. Romain Cazes, et convient mieux aux tableaux de genre
religieux. L'_Agonie du Christ au jardin des Oliviers_ est peinte avec
conscience. Toutefois le grand écueil n'a point été évité, à savoir la
noblesse du personnage divin. Sommes-nous trop exigeant, ou bien le
peintre n'a-t-il pas assez étudié sa composition? C'est au public
connaisseur à décider. _Saint Jean évangéliste_ a plus de grandiose que
l'_Agonie du Christ_, quoique le peintre ait employé les mêmes moyens
pour ce tableau que pour l'autre. Saint Jean a un air véritablement
inspiré. M. Hippolyte Lazerges a exposé un bon _Portrait de M. R... B._

En nous rappelant la _Sainte Madeleine repentante_, exposée en 1842 par
M. Marcel Verdier, nous sommes surpris des progrès immenses de cet
artiste. Les _Jeunes Savoyardes_, de M. Verdier, sont d'une jolie
composition et d'une brillante couleur; la tête de la jeune fille brune
a de la gravité pensive; la petite fille brune a une espièglerie
charmante. Somme toute, son tableau a d'excellentes qualités. Nous
n'adresserons pas les mêmes éloges à M. Verdier pour ses _Portraits de
madame Léon Gozlan et de sa fille_, sans lui refuser néanmoins de la
netteté dans le dessin.

Le talent de M. Chambellan n'est pas tourné à la peinture religieuse, et
nous n'en voulons pour preuve que son tableau exposé sous le n° 303,
_Jésus-Christ guérit les malades qu'on amène de tous les pays_ a une
foule de qualités, excepté celles qui seraient le plus indispensables,
la majesté, l'expression religieuse, la pureté des formes. Nous
conseillons à M. Chambellan de reprendre son pinceau d'autrefois, pour
suivre ce précepte aussi juste que connu:

        Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.

Et vraiment, nous serions tenté d'en dire autant à M. Lécurieux, bien
qu'il ait mieux réussi. Affreuse page de l'histoire chrétienne que celle
où est rapporté le _Martyre de saint Bénigne!_ M. Lécurieux a voulu
reproduire les circonstances terribles de ce supplice en s'inspirant de
l'école espagnole, et peu s'en est fallu qu'à force de vigueur, il n'en
soit venu à une noirceur de tons déplorable et à une dureté de contours
fort peu admissible. M. Lécurieux s'est arrêté à temps. _Saint Bernard
allant fonder l'abbaye de Clairvaux dont il venait d'être nommé abbé_,
est un tableau estimable dont l'effet porte moins que les _Préparatifs
du martyre de saint Bénigne_.

La chose est pénible à dire, mais nous cherchons l'ancien M. Joseph
Beaume, l'auteur de tableaux si frais et si gracieux, celui qui nous
rappelait souvent, à distance, l'admirable Grenze, par la naïveté et la
bonhomie que l'on rencontrait dans ses compositions. Le retrouvons-nous
dans l'_Éducation de la Vierge_, qui est une de ces toiles que l'on
regarde avec indifférence, non pas à cause de leur peu de valeur, mais
parce qu'elles n'ont aucun cachet d'originalité? _Agar dans le désert_
ne nous satisfait pas davantage. Par bonheur, un joli petit tableau,
_Enfants surpris par la marée_, nous réconcilie avec M. Joseph Beaume;
il est là dans sa sphère, il donne du mouvement aux personnages, il
donne de l'expression aux figures.

Il faut s'arrêter devant le _Dernier banquet des Girondins_, par M.
Boilly. On lit dans l'_Histoire-musée de la république française_, par
M. Augustin Challamel: «Lorsqu'on fit sortir les Girondins de la salle
d'audience, tous crièrent: _Vive la république!_ et entonnèrent l'_hymne
des Marseillais_. Ils jetèrent à la foule les assignats qu'ils avaient
dans leurs poches. Arrivés dans leur prison, ils passèrent une partie de
la nuit et les premières heures du jour suivant à se préparer à la mort;
tour à tour gais ou sérieux, le coeur plein de regrets ou résignés à
leur sort.» Le _Dernier banquet des Girondins_ a été rendu par M. Boilly
avec une entente parfaite de la vérité historique. Nous ne reprochons au
peintre que ses tons sombres poussés à l'extrême.

_Halte de paysans bretons à Concarneaux_, petite toile signée du nom
d'Adolphe Couveley, est un délicieux tableau, qu'il est difficile de
trouver à cause de sa dimension. Les personnages sont disposés avec
beaucoup de goût, le dessin est d'une simplicité charmante, la couleur
est vraie.--Nous aimons aussi la _Lecture et l'Automne_, de M. Oscar
Guêt, dont la _Madeleine_ nous semble être un peu faiblement peinte. Ce
tableau a néanmoins des qualités réelles.

_Vendanges d'Alsace_, par M. Édouard Elmerich, a des tons séduisants.
Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples,
nous dirons que la couleur du tableau est agréable, et que son ensemble
plaît. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se préoccuper davantage de
la perspective: sa petite toile ressemble un peu à une fresque.--Au
contraire, M. Émile Loubon plaît surtout par sa manière de disposer les
plans. Ses _Bords de la Durance_ et ses _Souvenirs de la Camargue_ sont
assez sérieusement faits pour satisfaite le goût des artistes, et assez
agréablement peints pour plaire aux amateurs.--Le _Soir et la Rêverie_,
de M. Émile Wattier, rappellent Watteau, dont les oeuvres sont si
recherchées aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. Émile Wattier mît
ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--_Un Concert
rustique_, par M. Vennemann, rappelle Téniers, avec moins d'air et moins
de simplicité dans la composition.--_Raphaël et la Fornarina_, par M.
Michel Carré, attire les regards des visiteurs, soit à cause du sujet
risqué, soit à cause de la façon dont le tableau est peint.--Les quatres
petites toiles de M. Oscar Gué sont tout à fait jolies, notamment
_Blanche de Castille_, ou l'éducation de saint Louis, et _Jeanne
d'Albret_, ou l'enfance de Henri IV.

La _Nature morte_, de M. Charles Béranger, ressemble à toutes celles que
ce peintre a déjà exposées. Nous ne partageons pas complètement
l'enthousiasme de certaines personnes à l'endroit des tableaux de M.
Béranger. Les _Natures mortes_, de M. Henri Berthoud, sont exécutées
avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude
indispensable au genre!

La fable de _l'Huître et des Plaideurs_ a fourni à M. Charles Bouchez
l'occasion de faire un joli petit tableau, moitié genre, moitié paysage.
M. Charles Bouchez n'a pas été aussi bien inspiré pour ses _Vieux
Matelots._

Deux peintres ont abusé de leur talent, après avoir débuté avec éclat:
ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de la _Mort de César_,
est parvenu depuis, de chute en chute, au rôle de peintre d'actualité.
Les _Mystères de Paris_ fixent l'attention générale; aussitôt voici que
M. Court peint _Rigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de
Germain_, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni
l'étude de l'expression. Le _Domino_ attire l'oeil, voilà tout. Les
portraits de M. Court ne sont plus même aussi habilement peints que ceux
qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite,
après les avoir examinés avec attention, on y découvre des qualités qui
condamnent les oeuvres de M. Court. Le tableau officiel, du même
artiste, _S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans posant la première
pierre du pont-canal d'Agen_, est un de ces ouvrages qui se mesurent par
la grandeur plutôt que par la valeur d'exécution. M. Court nous
pardonnera notre sévérité à son égard; nous savons qu'il peut beaucoup;
nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques oeuvres lâchées, mais
il faudrait pour cela qu'il nous dédommageât par une belle composition,
telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy,
mérite, avons-nous dit, les mêmes reproches; ses portraits tombent de
plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu'à ceux qui
les commandent, ce qui est déjà quelque chose. Au point de vue de l'art,
les portraits de M. Jouy sont peints avec une déplorable facilité. Son
tableau officiel, le _Martyre de saint André_, n'est pas plus heureux
que celui de M. Court.

La fécondité des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus,
ou à peu près, vis-à-vis du monde artistique; la timidité d'un peintre
qui, lui aussi, a brillamment débuté, pourrait également le perdre. M.
Gaspard Lacroix ne se fie pas assez à lui-même, il ne produit pas assez.
De là une certaine hésitation dans le faire qui nuit à l'ensemble de ses
tableaux. _Les Laboureurs_, dont le sujet est emprunté au _Jocelyn_ de
M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la
disposition des plans; nous préférons _la Promenade sur l'eau_, M.
Gaspard Lacroix possède une véritable originalité; sa couleur est
brillante sans exagération, et il ménage parfaitement bien les effets de
lumière.

La _Vue prise en Bretagne_, par M. de Francesco, nous prouve que tes
études de détails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront
fructueusement pour ses travaux à venir. Que M. de Francesco y prenne
garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne
pas lui préférer les _Plantes aquatiques_ et l'_Arbrisseau de sureau_,
qu'on ne peut considérer que comme des études.

M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mérite
égal. L'Idylle est, en réalité, moins brillante de couleur que l'Élégie:
l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est délicieuse. L'Élégie a une
admirable tristesse.

Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxième degré,
c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec
verve, sinon avec supériorité.

Il aurait bien dû donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe,
lorsqu'il l'a peint _au bivouac de la garde nationale, dans la soirée du
5 juin 1832._ D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des
circonstances trop affreuses. Ce tableau a été commandé à M. Biard par
la maison du roi; c'est affaire particulière. Mais, nous le répétons
d'après bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard
outrage singulièrement la personne royale. A la rigueur, on le
condamnerait pour crime de lèse-majesté. Et cependant, que de véritable
talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte
à M. Biard de la difficulté qu'il a vaincue pour peindre tous ces
uniformes de garde nationale!

_La Baie de la Madeleine, au Spitzberg_, a le tort d'être une
continuation de son interminable série de tableaux à ours blancs, à
buttes de neige, à aurores boréales. Ici, ce sont des phoques. Pour
Dieu, l'année prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire
connaissance avec d'autres animaux polaires.

On va rire devant la _Pudeur orientale_, et, sans pruderie, nous nous
abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au
domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en
voulons à leur auteur. Il ressemble à un poète de talent composant des
vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries
épicées. M. Biard ne mérite pas les mêmes reproches pour sa
_Convalescence_ et pour son _Appartement à louer_, sujets plus
admissibles, et en même temps mieux réussis.

Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supériorité,
M. Alexandre Colin veut être peintre universel. Neuf tableaux composent
son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des
sujets religieux, des sujets historiques, les _Quatre Saisons_ et une
_Plage_ à Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas éparpiller son
talent; il lui arrivera malheur, à une époque où les spécialités sont
encore forcées de se restreindre.

Les animaux de M. Verboeckhoven ne nous font pas oublier ceux de M.
Brascassat, mais ils sont dessinés et peints avec science. On peut
reprocher à M. Verboeckhoven de la lourdeur et une composition souvent
mal ordonnée. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de légèreté,
quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.

[Illustration: Départ de Wilna, guerre de 1812, par M. Charles
Malankiewicz.]

Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a
point été commandé à l'auteur, c'est le _Retour de son A. R. monseigneur
le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, après la prise de la
smalah d'Abd-el-Kader_. M. Benjamin Rimbaud y a déployé beaucoup
d'habileté; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrangé.--Avec
M. Eugène Appert, dont la réputation n'a pas encore égalé le talent, il
faut être sévère, et cela dans son intérêt. Lorsqu'on fait un tableau
tel que la _Vision de saint Owens_, rempli de qualités du premier ordre,
on doit être blâmé pour avoir composé une toile telle que les
_Baigneuses dans les lagunes_, pénible et malheureuse imitation de la
manière de M. Decamps.--Nous avons remarqué _le Dante commenté en place
publique_, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et
les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui
écoutent à gauche ont, l'une une belle tête de profil, l'autre une belle
tête de face. M. Auguste Gendron devra se préoccuper avant tout de son
coloris; il est pâle.--_L'Enfance de Callot_, par M. Alexandre Debacq,
plaît par le sujet et par l'exécution--M. Auguste Bourget, qui illustra
dernièrement _la Chine et les Chinois_, a exposé un joli paysage, _la
Vallée de l'Acacongue_, où les Gahutchos sont groupés avec art. Sa
_Mosquée dans le territoire d'Assam_ produit moins d'effet, sans avoir
pour cela moins de mérite.

Le premier des tableaux de genre historique exposés au Salon de cette
année est sans contredit le _Giorgione Barbarelli_, de M. Baron. Quel
peintre a plus de goût que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris est
_Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de
Nemours_. Le célèbre maître du Titien naquit à Castel-Franco en 1478, et
mourut en 1511, à l'âge de trente-trois ans. Sa carrière de peintre fut
courte et brillante; il vivait dans l'intimité des plus hauts
personnages de son temps.

M. Baron le représente _pourtraictant Gaston de Foix_, et environné de
galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de
faire un plus grand éloge du tableau de M. Baron, que de le déclarer
mieux peint encore que les _Condottieri_ de l'exposition dernière; il
faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant à
l'expression des figures, à la pose des personnages, à l'ajustement des
accessoires, il n'y a rien à reprendre. C'est toujours le même goût
exquis, le même charme délicieux que l'on remarque dans les ouvrages de
M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la
surabondance des détails et par la coquetterie des tons, auxquels le
peintre a sacrifié un peu la perspective.

M. Frédéric de Madrazo a exposé une _Jeune fille d'Albano_ prenant de
l'eau bénite en entrant à l'église. C'est une charmante étude qui fait
le plus grand honneur à son auteur. M. de Madrazo est un des peintres
les plus renommés de l'Espagne; il réside d'ordinaire à Madrid, où il
s'est occupé, pendant les dernières années, de la restauration des
tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.

Un autre étranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoyé aussi au Salon
un tableau, que nous reproduisons également, car c'est une oeuvre de
mérite (voir la page précédente). Napoléon, assis dans un traîneau et
enveloppé d'épaisses fourrures, part de Wilna en 1812.

M. Français est le paysagiste qui nous plaît par excellence: une allée
de forêt, un site aux environs de Paris, un fourré de bois, lui
suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-études qui
obtiennent tant de succès, et que tout le monde peut apprécier. Sous ce
titre: _Novembre, Paysage_, M. Louis Français a exposé un tableau
excellent, où l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de
l'automne, quand les arbres vont être entièrement dépouillés de leurs
feuilles, et quand les bois ont conservé encore une teinte dorée qui
plaît aux yeux et fait regretter les beaux jours de l'été. La _Vue prise
aux environs de Paris_, à Bougival, brille surtout par les fonds. Le
grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien
dessinées; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu
froide de la nature.

Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette
année. Par exemple, dans le genre composé, tel que l'exécute M Paul
Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang très-recommandable,
_Narcisse à la Fontaine_ est loin d'être sans défauts, et nous
reprochons même à M. Desgoffe sa couleur effacée; mais comme lignes
c'est un ouvrage de maître. _La Campagne de Rome_, plus heureuse sous le
rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumière manque dans ce
paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est généralement un peu vague: on
voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque
Schoeffer a envoyé cinq paysages, dont trois composés; plus de fermeté
dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voilà ce que nous
souhaitons à M. Francisque Schoeffer.--Les deux paysages de M. Stanislas
Thierrée révèlent un talent déjà acquis chez cet artiste. Son _Étude de
Forêt_, notamment, est exécutée avec soin.--M. Alphonse Testard, dans sa
_Vue prise au canal de l'Ourcq_, a fait preuve de science en matière de
perspective; mais la couleur de son tableau est pâle; le mirage des
arbres dans le canal produit de l'effet. _Un Vieux Lapin_, nature morte,
par le même, est une jolie miniature... à l'huile.

[Illustration: Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de
Foix, tableau par M. Baron.]

[Illustration: Jeune Fille d'Albano, par M. Madrazo, de Madrid.]

[Illustration: Vue prise aux environs de Paris, par M. Louis Français.]

L'_Amour de l'or_, par M. Thomas Couture, a obtenu le succès que nous
lui avions prédit. Plusieurs critiques ont reproché à ce tableau d'avoir
besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant
sous ses mains des pièces d'or et des pierreries; deux femmes, une brune
et une blonde, lui offrent leurs charmes, un écrivain lui montre sa
plume, une pauvre mère tient son enfant et demande l'aumône. L'avare
reste insensible, il n'a que l'_Amour de l'or_. Appelez l'oeuvre de M.
Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, énigmatique;
donnez-lui toutes les épithètes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas
moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.

Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, né sans
bras, dont les ouvrages peuvent être considérés comme des tours de
force. Nous lui devons des éloges pour les portraits de femme qu'il a
peints: passables, ils auraient droit à notre indulgence; remarquables,
ils ont droit à notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien
ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est
sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec
verve.--M. Antoine Chazal, qui a exposé un _Groupe de fleurs et de
fruits dans un vase orné d'un bas-relief, que nous nous plaisons à
mentionner, a envoyé aussi un très-beau portrait.--Citons enfin les
portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie;
mesdames Louise Desnos et Godefroy.

Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait
de l'injustice, ces différentes branches de l'art de la peinture étant
cette année en progrès.

Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout à fait hors
ligue; sa _Vue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyères et
Carqueiranne_, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois
aquarelles de mademoiselle Anaïs Colin présentent de belles têtes
d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pèchent que par la dureté
du dessin;--les trois paysages de feu Gué valent les plus charmantes
oeuvres de cet artiste qui a tant de droits à nos regrets.--M. Petit et
M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a exposé une
jolie _Vue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo_; le second un
très-pittoresque _Souvenir d'un des vieux châteaux des bords du Rhin_.

Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout à
cause de la grâce, du charme et de la poésie qu'on remarque dans ses
ouvrages. Il est certain que _Frasquita, Nedjmé et Noémi_ sont de
délicieuses petites créations, dont les charmes ne laissent personne
froid ou insensible. _Petit Tony_ est un enfant ravissant, un de ces
enfants gâtés qui font l'orgueil de leur mère. Le _Portrait de M.
Mélesville a du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugène
Tourneux, dont nous avons reproduit _la Bohémienne_ dans notre premier
article, a exposé les _Rois Mages_, une _Etude de femme_ d'un fort beau
caractère, et un Portrait spirituellement fait.--_Jouvenceau et
Jouvencelle_, de M. Antonin Moine, ont de la poésie.--Les portraits de
M. Eugène Giraud sont dignes de la réputation acquise à ce peintre, dont
les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers
a rendu au pastel _la Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil_, et
_les Environs de Charenton, près Paris_; l'effet de brouillard de ce
dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont
encore plus magnifiques que son aquarelle; dans son _Corsaire poursuivi
par un navire de guerre par un gros temps_, tout est remarquable, les
vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.

Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de
madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les
portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On. _de las
Marismas_, par M. Passot.

Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une
exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrêtez
guère dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquités aux
galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre à regarder au
Louvre ce que vous trouvez étalé dans les magasins d'estampes, il nous
suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les
travaux les plus remarquables de la gravure.

La gravure au burin est représentée d'abord par M. Achille Martinet,
qui, dans sa _Vierge au palmier_, d'après Raphaël, a déployé toutes les
ressources de l'art;--par M. Eugène Aubert père, qui a gravé deux
paysages d'après Salvator Rosa et Ruysdael, et une _Marine_, d'après
Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant réussi qu'à moitié
dans la _Bénédiction_, d'après Raphaël;--par M. Aristide Louis, auteur
de _Mignon regrettant la patrie_, et de _Mignon aspirant au ciel_,
reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M.
Mercuri, qui a exposé les _Portraits de Christophe Colomb_ et du
_Tasse_;--par M. Victor Normand, dont le Portrait de _Michel-Ange_ pèche

[Illustration: L'amour de l'or, par M. Couture.]

par la dureté des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le
beau tableau de Murillo, _Saint Gilles devant le pape_.--La gravure à la
manière noire et à l'aqua-tinta est représentée par M. Jazet, qui a
exposé le _Jour de Pâques à Saint Pierre de Rome_, d'après M. Horace
Vernet, et les _Derniers moments de la reine Élisabeth d'Angleterre_,
d'après M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dont _l'Arabe en prière_
et le _Poste au désert_, d'après M. Horace Vernet, sont gravés avec une
étonnante habileté;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une façon
ravissante la _Jeune fille avec un chien_, de M. Winterhalter;--par M.
Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup les _Adieux de Napoléon à son
fils_, ni la _Faust et Marguerite_;--par M. Alexandre Manceau, qui a
gravé avec supériorité l'_Agar dans le désert_, de M.
Murat.--Mentionnons aussi trois dessins, _la Vierge d'Orléans_, d'après
Raphaël, par M. Mercuri;--le _Portrait de Velasquez_, par M. Desjardins,
et la _Courtisane_, d'après Sigalon, par M. Vacquez.

Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de
l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que
nous nous occupions de ce grand événement national. _L'Illustration_
attend les artistes au Salon de l'année prochaine.



Théâtres.

Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, tragédie en cinq actes, de M.
Lefèvre.

Les théâtres sont d'une indigence et d'une stérilité sans égale; il y a
longtemps qu'ils n'avaient mis le public à un pareil régime de famine;
depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas
rencontré deux pièces dignes seulement d'une mention et d'un coup
d'oeil. Quelques chétifs vaudevilles, voilà tout ce que le ciel lui a
envoyé pour sa consommation; il faut excepter cependant la _Jane Grey_
de M. Alexandre Soumet, oeuvre sérieuse et politique qui a rompu un
instant cette monotonie de vaine pâture; faut-il faire aussi une
exception pour le _Sardanapale_ de M. Lefèvre? Certes, _Sardanapale_
semble, à la première vue, mériter qu'on en parle avec ménagement et
avec respect; d'abord _Sardanapale_ est une tragédie en cinq actes, ni
plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragédie en cinq actes n'est
pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M.
Lefèvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au sérieux;
or le bon goût consiste, sinon la franchise, à faire croire aux gens
qu'on est de leur propre avis sur eux-mêmes, et qu'on les accepte pour
ce qu'ils s'estiment. Nous déclarons donc positivement que M. Lefèvre
est un auteur tragique des plus respectables, et _Sardanapale_ une
tragédie très-grave et très-capable de vous ôter l'envie de vous
divertir. Quant à être une bonne tragédie, c'est autre chose; et dût M.
Lefèvre jouer avec nous le rôle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et
ne pas être complètement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que
sa tragédie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragédie; nous
ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'où la pousse Alceste. M.
Lefèvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses
vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir
faits.

La tragédie de M. Lefèvre débute de la façon la plus ordinaire et comme
tant de vieilles tragédies, c'est-à-dire, par deux traîtres et une
conspiration; ces deux traîtres sont, d'une part, le prêtre Belesès; de
l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs
secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale à bas de son
trône et de s'y mettre à sa place.

Sardanapale n'est pas homme à se douter du piège qu'on lui tend ni du
tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose à faire, vraiment! Une
fête sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin
fumeux dans les coupes brûlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir,
l'insouciance, voilà les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefèvre l'a
pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de
Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.

Le voluptueux serait donc détrôné du premier coup par le traître Arbace
et l'infâme Belesès, si l'honnête Salemènes et Zara la Juive ne
veillaient sur lui et ne dépistaient la conspiration d'une lieue à la
ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est là une raison suffisante pour
expliquer sa perspicacité et sa clairvoyance. De son côté, Salemènes
professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dévouement pour
Sardanapale, le seigneur et maître du royaume.

[Illustration: Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, scène du 3e acte:
Sardanapale, M. Bouchet; Salemènes, M. Rouvière; Belesès, M. Rey;
Arbace, M. Achille Pirnia, M. Vorbel; Zara, Mlle Maxime; Saphira, Mlle
Garcia.]

«Prenez carde, sire, dit Salemènes; ces gens-là en veulent à votre
couronne et à votre vie!--Faites attention. Majesté, ajoute Zara; ces
polissons s'apprêtent à vous en faire voir de cruelles!» Mais
Sardanapale ne s'émeut pas plus de ses propres dangers que s'il s
agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prévoyant Salemènes fait
arrêter préventivement Belesès et Arbace, et Sardanapale le débonnaire
donne immédiatement l'ordre de les remettre en liberté. Et aussi
qu'arrive-t-il? Mes deux scélérats lèvent l'étendard de la révolte
(vieux style) et attaquent le palais.

Cependant que fait Sardanapale? Retiré dans un lieu de plaisance sur
l'Euphrate, il boit, mange et fait l'amour conformément à sa devise; son
échanson remplit sa coupe; ses esclaves sourient de leur plus voluptueux
sourire et dansent à son profit des danses assyriennes qui ne sont pas
sans analogie avec la polka. Il y a parmi ces complaisantes bayadères
une certaine brune d'Assyrie qui laisse dénouer complaisamment sa
ceinture par le roi, trait de bonne volonté qui excite la jalousie de
Zara et l'oblige à faire des gros yeux à Sardanapale.

«Aux armes! crie un esclave, Belesès est là, et Arbace aussi!
Défendez-vous, sire!--Diable dit Sardanapale, ceci me contrarie.
J'aimerais mieux rire et boire et narguer le chagrin.» Enfin il se
décide, prend son casque et son bouclier, et part pour la bataille; il
se bat, pardieu, comme un lion. Le ciel d'abord récompense sa bravoure:
Arbace et Belesès sont mis en déroute, et Sardanapale recommence sa
bonne vie de membre du caveau de Ninive et de Babylone. Zara, qui a sur
le coeur la ceinture démunie, Zara, qui pense après tout qu'une Juive un
peu comme il faut ne doit pas permettre qu'on lui fasse _des traits_,
Zara, dans un violent accès de jalousie, est sur le point de tuer
Sardanapale; mais le poignard lui tombe des mains au moment de frapper.

Non-seulement Zara n'assassine pas Sardanapale,--qu'elle en reçoive mon
sincère compliment,--mais elle finit par lui sauver la vie. Voici
comment: Arbace et Belesès sont incorrigibles et reviennent à la charge.
Dans ce second combat, Sardanapale est complètement vaincu; un peu plus,
il était tué, si Zara n'avait détourné le fer: mais, comme on dit en
Assyrie, Sardanapale n'a fait que reculer pour mieux sauter; Belesès et
Arbace, en effet, vont s'emparer de sa personne. Pour leur échapper,
Sardanapale fait préparer ce fameux bûcher dont vous avez sans doute
entendu parler, et s'y jette tout vif avec Zara, non sans avoir pleuré
ses péchés passés, demandé pardon au Dieu des Juifs, ce qui n'est pas
sans originalité, et dit une espèce de _mea culpa_, trait rare pour
Sardanapale.

Je ne nommerai pas Byron à côté de M. Lefèvre, comme l'ont fait tous les
critiques de lundi dernier; Byron, en effet, a composé un Sardanapale
étincelant de poésie; le Sardanapale de M. Lefevrc est de la prose
incorrecte et rimée. Quelle analogie y a-t-il donc entre les deux
ouvrages? la similitude des faits? Mais que sont les faits quand la
forme et le style sont si complètement dissemblables?

Pour ne parler que de M. Lefèvre, nous sommes, en bonne conscience,
contraint de lui dire que des scènes de mélodrame ne constituent pas un
intérêt tragique ni une oeuvre tragique, pas plus que ses alexandrins
alignés tant bien que mal, et remarquables surtout par l'impropriété des
mots, ne sont de la poésie. Le parterre de l'Odéon a paru partager cet
avis: il a traité Sardanapale assez peu courtoisement le premier jour,
et, après la troisième représentation, tout a été dit: Sardanapale s'est
trouvé enterré.



Le dernier des Commis Voyageurs..

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138 et 150.)


VII.

RÉCIT.--AGATHE.

«Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause,
sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier.
C'est pourtant l'une des opérations les plus brillantes dont j'aie
parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait
pas complètement donné dans le panneau; il fallut achever sa conquête,
le fasciner, l'éblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour
cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres
que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné
Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota
d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses
paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses,
et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'oeil
d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa
défaite; dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa
main, de cette main jusque là si rebelle, un ordre de vingt balles de
poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour
moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce
certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur
surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterré.

«J'avais donc conquis, à la pointe de l'élocution, mon entrée chez le
fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice à Poussepain, qu'il
défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit, à faire chaque jour
un nouveau siège. Si je l'emportai, ce ne fut qu'à force de flonflons
patriotiques et même anacréontiques. Le cerbère montrait-il les dents,
je l'endormais à l'aide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le
seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des
outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir
vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus
accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres
recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à
peu avec l'habitude de me voir; je l'égayais, je lui devenais
nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes
aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile.
Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je
t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magnétisais en chantant,
avec toute la magnificence de ma voix;

          O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!
        Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,
                Fais-lui crier par les échos:
          Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)

«C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je
m'emparais de son intimité. Cependant, nos relations n'avaient pas
encore franchi les sphères commerciales, et madame Poussepain était
toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour
Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau
diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper
volontairement de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne
m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce
heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua
sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il
songea à moi et à mes chansons, comme il eut songé à un baume ou à un
spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à l'hôtel et m'exprimer
le désir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris goût à cette
entreprise; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain,
si bien gardée, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en présence de la
victime qui y gémissait sous la garde d'un magicien. L'histoire
commençait comme un roman; seulement la princesse était l'épouse
légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela
près, je nageais en pleine chevalerie.

«Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement qu'avec une
certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que
l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un accès des plus rudes; sa
figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour
se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme
lui soulevait le pied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le
déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le
supporter. Quoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de
dextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une
partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se
mêlait aux jurons brillants et variés qui sortaient de sa bouche, comme
un feu de file. Je ne m'étais jamais fait illusion sur les avantages
physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en négligé, il dépassa mon
attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de
l'Apollon du Belvédère que ne l'était ce jour-là le ci-devant capitaine,
de la vieille, décoré de la main du grand homme. La goutte lui avait
poussé les yeux si avant sous le crâne, que les prunelles étaient à
peine visibles; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la
couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait
s'être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de colon, surmonté d'une
mèche altière, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du
masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le désordre qui
résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans
voiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie
osseuse et noire, où l'acier et le plomb avaient pratiqué de larges
entailles et de nombreuses solutions de continuité.

«Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue,
Beaupertuis, je fus ébloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez
rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane
en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie,
c'étaient la candeur et la grâce. Peut-être avez-vous remarqué, Édouard,
le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la
figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses
bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien
en elle qui trahit la femme; on eût dit une jeune fille. Le regard
qu'elle arrêta sur moi était, à la fois curieux et effarouché; il ne se
ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de
cette modestie étudiée qui est une arme de plus à l'usage des coquettes.
Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur était
une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non,
jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la
vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions
fugitives; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes
dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse
de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une
allusion maligne.

--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, répliqua le jeune homme en se
prêtant à la plaisanterie.

--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus
sérieux. Les bons coeurs sont comme les bons vins, ils gagnent à
vieillir.»

Et il reprit son récit.

«Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, Édouard; on a
trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne
mesurerai ni ses méplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses
narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne
décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient
ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je
n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son
buste et de ce qu'il réunissait de charme sous tous les aspects; je ne
dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des
extrémités les plus délicates et les plus distinguées que l'on pût voir.
C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par
l'ensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse,
où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était
une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et
Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes
royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de
manière à rendre des points à tous les voyageurs de l'antiquité et des
temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle
part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de
souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grâce exquise, des
traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, par-dessus
tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de
vivacité, que je n'ai jamais rencontrés ailleurs. Mais, Dieu me
pardonne! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions.
Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes;
contentons-nous de les adorer.

«C'est ce que je fis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité
l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai
encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes
vicissitudes galantes, je n'ai éprouvé ici-bas qu'une seule passion
véritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des années ont passé sur
ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant
je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère
et quelle sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout,
même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme
était enchaînée à cette maison et à ses hôtes; tout ce qui ne s'y
rattachait pas m'était devenu indifférent. À quoi ne me résignai-je pas!
J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs.
J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques,
je partageais avec elle le calice des mauvais procédés; et ainsi
s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot
d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffisait à mon
bonheur; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux. Il faut aimer,
Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et
des joies ineffables qui y reposent.

«Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile à
amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables;
moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un
sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de
Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès
ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je
touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque
impériale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait
ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aiguë,
ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une
effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se
lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs,
la romance plaintive ne faisait que les accroître, et il fallut chercher
un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.

«Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le
contraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée d'hiver. La
pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues pâlies trahissaient
sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable; un temps orageux
exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses
douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre, je
voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous
l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies
épouvantables d'étrangler cet homme et de délivrer l'ange dont il
lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une
incurable infirmité me semblait un fait contre nature; cette enfant
n'était pas arrivée à la fleur de l'âge, ne s'était pas épanouie à la
beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces
mauvaises pensées, et cherchai une autre diversion aux maux du patient.
Dans le genre badin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu:
ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de
l'ironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je
craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne
s'effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous
nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu
d'un fort accès.

«--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une
chanson d'un style léger, mais foncièrement militaire.»

«L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son
lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je
commençai:

        Un grenadier est une rose
        Qui brille de mille couleurs;
        Il n'est point de périls qu'il n'ose
        Les affronter par sa valeur (_bis_).
        Chanteur, danseur, il danse, il chante,
        D'un lit de paille il se contente;
        Le dieu d'amour voltige auprès (_bis_).
        Voilà (_quater_) le grenadier français (_bis_).

«A mesure que je débitais ma symphonie militaire, je voyais les
convulsions de mon malade se calmer comme par enchantement; le visage
reprit plus de sérénité, l'oeil s'anima, l'attitude devint plus
tranquille. Les doses de laudanum que nous lui administrions toutes les
demi-heures produisaient un effet moins prompt et moins sûr que ce
simple et innocent flonflon. Cela tenait du prodige. Il est vrai,
Beaupertuis, que j'y mettais un accent inimitable et une pantomime qui
semblait empruntée à la vie des camps. Agathe était là; je me surpassais
à son intention. Tous les deux nous étions émerveillés du résultat, et
pour assurer l'action du remède, je m'empressai de redoubler la dose.

«--Autre couplet, dis-je, et je chantai:

        Le sapeur est très-respectable,
        Sincère à son gouvernement;
        Franc buveur, militaire aimable,
        Esclave de son fourniment (_bis_).
        A son pays vouer sa barbe,
        Au feu rester droit comme un _arbe_,
        De rien ne redoutant jamais (_bis_).
        Voilà (_quater_) le vrai sapeur français  (_bis_)

«Vous me croirez si vous le voulez, Beaupertuis, mais je vous déclare,
foi de Potard, que l'accès de goutte s'arrêta devant ce couplet et ceux
qui le suivirent. Poussepain, qui, depuis cinq semaines, se livrait à la
plus affreuse collection de grimaces qui ait jamais déshonoré un visage
humain, se sentit soulagé comme par miracle: ses membres devinrent plus
souples, sa bouche se délia, le sourire reparut sur ses lèvres, et, au
moment où je m'y attendais le moins, il fit chorus. C'était un homme
sauvé. Dès lors, je me prodiguai; je passai en revue mon répertoire
facétieux; par exemple, _le conscrit de Corbeil, qui n'avait pas son
pareil_, et une foule d'autres nocturnes appropriés à mon auditeur.
Poussepain accueillait ces cantates avec des éclats de rire qui devaient
lui désopiler la rate, rétablir la circulation du sang et donner une
issue à la bile qui engorgeait ses vaisseaux. Au bout d'une semaine de
ce traitement musical, un mieux sensible se manifesta; les douleurs
avaient perdu de leur énergie et de leur fréquence, l'appétit était
revenu, la langue était belle, le pouls régulier, la physionomie
meilleure. Je continuai mon système de médication et prodiguai mes sons
de poitrine: le succès couronna mes efforts.

«Dans le cours de cette cure, j'eus avec Poussepain un entretien
singulier, dont je ne compris le sens que plus tard. Au milieu de ces
barcarolles d'un genre folâtre, je me trouvais entraîné parfois à en
essayer quelques-unes qui arrivaient jusqu'à la limite de l'Anacréon.
C'était voilé pourtant et pouvait se chanter parfaitement devant le
sexe. J'avais même obtenu avec ces mélodies, spirituelles, mais
transparentes, un succès fou dans les meilleures sociétés. Exemple: _Ma
Lisa, tiens bien ton bonnet!_ Genre léger, si l'on veut, mais d'une
légèreté accessible à des oreilles de femmes mariées; pour les autres,
je ne dis pas. Eh bien! un jour, au moment où j'entamais cette
barcarolle, dans laquelle j'excellais, l'ex-dragon me secoua le bras de
manière à me le désarticuler.

«--Potard, me dit-il à demi-voix, ne vous lancez pas tant. Il ne faut
pas jouer ces airs-là sans sourdine.

«--De quoi! lui répondis-je, c'est très-décent; vous allez voir,
capitaine.

«--Du tout, du tout, reprit-il avec un peu de brusquerie; il y a des
jeunesses ici; gardez la chose pour un autre endroit.

«--Comment! des jeunesses! Il y a votre femme, capitaine, dis-je en
insistant. Quand je vous dis que c'est gazé au possible; on chanterait
cela à la cour.

«--Non, non, Potard; pas devant cette innocente, je vous en prie; ce
serait mal.»

«Quand je vis que Poussepain le prenait ainsi, je n'insistai plus; mais
ces paroles me revenaient sans cesse à l'esprit. Une jeunesse! une
innocente! On ne parle pas ordinairement ainsi de sa femme; je m'y
perdais. D'un autre côté, les manières d'Agathe avaient quelque chose
d'inexplicable. La pauvre enfant m'aimait, je n'en pouvais douter; tout
la trahissait, son regard, ses gestes, ses paroles. Sans nous parler,
nous nous étions compris. Tout ce je que faisais pour elle, à son
intention, allait droit à son coeur, et un coup d'oeil expressif venait
à l'instant m'en remercier. Dans les longues veillées écoulées au chevet
du malade, ce langage muet, où l'amour place tant d'éloquence, nous
tient lieu de tous les plaisirs et de toutes les distractions. Nous
vivions ainsi l'un dans l'autre, et l'un par l'autre, et ce bonheur
mystérieux et doux semblait nous suffire.

«Cependant, j'avais pu remarquer qu'Agathe n'apportait pas, dans notre
complicité tacite, la prudence ordinaire d'une femme et cette timidité
qui naît toujours de la certitude du péril. Elle semblait s'abandonner à
un sentiment nouveau pour elle avec le calme d'une conscience pure, sans
que rien indiquât une lutte, même légère, contre le sentiment du devoir.
Cette conduite ne pouvait provenir que d'une perversité profonde ou
d'une simplicité inouïe. La candeur de la jeune femme, l'innocence
empreinte sur son front, écartaient la première hypothèse et
justifiaient la seconde. Mais il restait toujours là-dessous une énigme
à éclaircir. J'essayai de le faire en pressant Agathe, en lui adressant
ces demi-mots qui sont presqu'un aveu. Elle ne me comprit pas ou ne
parut pas me comprendre. Je n'osai pas insister, de peur d'éveiller les
soupçons du fabricant de moutarde, et remis l'explication à une occasion
plus sûre. L'abandon d'Agathe m'obligeait à beaucoup de réserve, et plus
d'une fois, en présence de son irascible mari, je me fis forcé de
contenir, par la froideur de mon attitude, des démonstrations qui
auraient pu nous trahir. Telle était la situation étrange qui se
prolongeait entre nous.

«Il avait été convenu que nous célébrerions la convalescence et la
guérison de Poussepain par un gala en petit comité. Pour la première
fois, j'étais admis à la table de l'ex-dragon et faisais diversion à
l'éternel tête-à-tête qu'il poursuivait depuis le jour de son mariage.
Pour que notre homme en fût venu là, il fallait une je l'eusse fasciné.
Depuis que son Empereur était descendu dans la tombe, Poussepain n'avait
plus qu'une chose au monde, la bonne chère et le bon vin; j'oublie à
dessein sa femme. Aussi se piquait-il d'être gourmet et connaisseur en
crus de Bourgogne. Son patriotisme provincial ne lui permettait pas de
pousser plus loin ses recherches, mais dans les limites de la Côte-d'Or
et même du Beaujolais, il s'estimait passé maître en matière de
dégustation. Sa cave se ressentait de cette prétention, et sa santé
aussi. Il y puisait ces accès que je venais de guérir avec des romances.
Peut-être la diète et les tisanes y avaient-elles légèrement concouru;
mais l'honneur le plus réel en revenait à mes sons de poitrine.

«Poussepain craignait sans doute les tortures de la goutte, mais il
aimait encore plus le bouquet du liquide bourguignon. A peine guéri d'un
accès, sur-le-champ il avait le soin de s'en ménager un autre, et
n'épargnait rien pour qu'il fût plus violent que le premier. Son
existence s'écoulait ainsi entre deux tisanes, dont l'une était
l'expiation de l'autre, et celle-ci la revanche de celle-là. Agathe
était habituée à ces alternatives, et passait d'un mari goutteux à un
mari en goguette. Seulement, dans ce dernier état, elle avait à essuyer
de plus le passage de la Bérésina ou la campagne d'Égypte.

«Le dîner de convalescence fut splendide; Poussepain aimait à bien faire
les choses. Mais le luxe de la table n'était rien auprès de celui des
vins. Volney, Pomard, Clos-Vougeot, Itémanée, Thorins, Nuits, tous les
grands crus y passèrent, et le grognard ne s'en tint pas à une seule
année; il avait à venger trois mois d'eau chaude. Vous savez,
Beaupertuis, que j'ai laissé un nom parmi les hommes qui lèvent
agréablement le coude. Eh bien! Poussepain faillit me compromettre ce
soir-là. Heureusement une autre ivresse balançait l'effet du bourgogne.
Agathe était près de moi; nos regards ne se quittaient pas; nos mains et
nos pieds se touchaient. Peu à peu, la surveillance de Poussepain
s'était relâchée, sa langue s'embarrassait déjà, et c'est à peine s'il
avait la force d'articuler quelques mois.

«Attention, Potard, dit-il de sa voix la plus solennelle, je vais vous
raconter une histoire.

«--Miséricorde, me dit tout bas la pauvre Agathe, nous y voici. Je me
sauve.

«--Potard, mon bon Potard, poursuivit l'ex-capitaine de dragons, avec
une effusion qu'il venait de trouver au fond de dix bouteilles, vous
êtes un brave garçon... je veux faire quelque chose pour vous... Vous
aimez la mémoire de l'Empereur... Vive l'Empereur!... Je vais vous
raconter le passage de la Bérésina.»

XXX.

(La suite à un prochain numéro.)



La Police correctionnelle de Paris.

(Voir tome I, page 85.)

Dans un précédent article, nous avons jeté un rapide coup d'oeil sur
l'aspect général des audiences de la police correctionnelle; nous
compléterons aujourd'hui cette esquisse, en nous arrêtant sur les
détails du tableau, et en faisant passer sous les yeux de nos lecteurs
les physionomies si diverses des malheureux que le vice ou la misère
amènent chaque jour sur la fatale sellette îles prévenus.

L'idée que le public se fait du caractère des audiences correctionnelles
est complètement inexacte; il se les représente vulgairement sous la
forme joviale du vaudeville judiciaire, que son imagination, amie des
contrastes, place volontiers en regard du drame grave et sérieux de la
cour d'assises. Le contraste n'est pas si grand; et, sauf la différence
des dénouements, les deux représentations de la justice répressive
offrent plus d'une triste analogie.

La police correctionnelle est par le fait le premier degré de la
juridiction criminelle; nous pourrions dire qu'elle sert de premier
échelon à la cour d'assises, car le délit conduit au crime, le vol
simple au vol qualifié et au meurtre. C'est vainement qu'on a appliqué à
ce tribunal l'illusoire qualification de correctionnel; faut-il s'en
prendre à l'inefficacité de notre code pénal? aux mauvais résultats de
notre système pénitentiaire? Il est malheureusement incontestable que la
police correctionnelle ne corrige pas. Nous n'en voulons pour preuve que
les cas nombreux de récidives qui se présentent à chacune de ses
audiences: sur vingt prévenus on en rencontre à peine cinq qui soient
purs de tout antécédent judiciaire; les quinze autres arrivent devant la
justice escortés de trois, quatre, six, douze condamnations antérieures.

Si cette preuve n'établit pas assez clairement le contre-sens de cette
appellation _police correctionnelle_, en voici une autre d'une éloquence
toute matérielle.

En 1828, une seule chambre du tribunal de première instance, la sixième,
tenant, comme aujourd'hui, cinq audiences par semaine, suffisait pour
juger toutes les affaires de la compétence de la police correctionnelle.

L'année suivante, la septième chambre civile affecta, par semaine, trois
de ses audiences à la connaissance des délits correctionnels; en 1836,
les affaires civiles disparurent complètement de cette chambre, dont les
cinq audiences furent envahies par les causes correctionnelles.

Trois ans après, la huitième chambre civile subissait la même
mollification que la septième avait subie; comme celle-ci, elle consacra
d'abord trois audiences à suppléer les deux chambres correctionnelles;
depuis 1840, ses cinq audiences suffisent à peine à cette destination
supplémentaire.

Il est donc évident qu'il se commet aujourd'hui trois fois plus de
délits qu'il ne s'en commettait il y a seize ans.

Ceci prouve que si le chiffre des corrections augmente dans le sens
pénal du mot, il diminue d'autant dans la signification morale.

Mais l'on en jugera mieux encore en pénétrant avec nous dans l'enceinte
du sanctuaire. Bien que les trois chambres aient aujourd'hui une
importance égale sous le rapport de la gravité des délits que l'on y
juge, la sixième a conservé le premier rang dans la hiérarchie. C'est la
chambre mère, la chambre doyenne, et sa distribution intérieure est
mieux adaptée à sa destination spéciale que dans ses deux acolytes; chez
ces dernières on aperçoit les traces de l'invasion du correctionnel sur
le civil: le civil, modeste dans ses exigences de localité, se contente
d'un tribunal flanqué de deux sièges latéraux, l'un pour le ministère
public, l'autre pour le greffier; puis d'une barre à hauteur d'appui,
assez solidement construite pour supporter le poids des dossiers des
avocats belligérants, et pour résister à leurs coups de poing oratoires.
A cela se borne le mobilier essentiel; comme objet de luxe, comme
superfluité, ajoutez-y quelques banquettes pour MM. les clercs d'avoués
et pour les avocats stagiaires, et vous aurez une chambre civile
complète et suffisamment meublée.

Mais si le correctionnel met le civil à la porte, il exigera, avant de
prendre possession des lieux, bien des changements intérieurs, des
réparations, des additions; d'abord il faudra que l'architecte du palais
lui construise un banc des prévenus, puis une chambre d'attente pour les
témoins, puis une enceinte réservée pour l'auditoire en sabots et en
blouse qui constitue la publicité de l'audience, publicité exigée par la
loi.

Les deux chambres supplémentaires sont donc assez, mal à l'aise dans
leurs locaux usurpés; elle attendent avec une certaine impatience la
construction promise d'un nouveau palais de justice; elles l'attendent,
mais ne l'espèrent pas, car la promesse et le projet prennent de jour en
jour un caractère de plus en plus vague, de plus en plus fantastique.

Entrons donc à la sixième chambre, la seule véritable chambre
correctionnelle par son origine et sa disposition, la seule enfin qui
soit chez elle, et qu'il soit permis de visiter sans indiscrétion
malséante.

Mais je vous dis entrons, et cette invitation de cicérone ne laisse pas
que d'être quelque peu téméraire et hasardée. L'entrée n'en est pas si
facile que cela.

La porte principale s'ouvre au-dessus du double escalier de pierre que
vous voyez à l'une des extrémités de la vaste salle des Pas Perdus. Un
garde municipal en garde les abords, bien mieux gardés encore par la
foule des curieux et des oisifs qui encombrent, bien avant l'heure de
l'ouverture des portes, les degrés du double escalier. Essayez de vous
frayer un passage à travers cette foule compacte et serrée, elle vous
repoussera par le cri: _à la queue!_ qui a pour elle toute la valeur
d'un principe de droit commun. Que si, soutenu par une volonté
énergique, vous foulez le principe aux pieds et parvenez à percer
jusqu'au seuil la cohorte hurlante, le garde municipal vous saisira au
collet et vous demandera de quel droit vous prétendez pénétrer dans
l'audience publique.

«Êtes-vous témoin? montrez votre assignation.

--Je n'en ai pas...

--En ce cas, vous n'entrerez point.

--J'attendrai.

--Vous ne pouvez rester là; mettez-vous à la queue.»

Ne répondez pas, ne répliquez pas; le garde municipal est ennemi des
colloques; n'ouvrez même pas la bouche, une simple velléité de dialogue
lui paraît un attentat à ses épaulettes de laine rouge dans l'exercice
de leur consigne, et la crosse de son fusil, la vigueur de sa poigne, le
violon du poste voisin, seront les arguments irrétorquables par lesquels
l'honnête gendarme croira devoir répondre à une pacifique intention de
résistance.

Croyez-moi, il est plus sage et plus prudent d'obtempérer à la consigne,
si peu gracieuse qu'elle soit dans sa forme. Par exemple, en
redescendant l'escalier armez-vous de philosophie; vos allures de
conquérant ont froissé tantôt bien des amours-propres, vous subirez à
votre tour la peine du talion; un gros rire railleur accompagnera votre
retraite Heureux si vous en êtes quitte à si bon marché, et si, parvenu
au bas de l'escalier, vous retrouvez votre redingote entière, et le
contenu de vos poches intact.

Mais ne perdez pas courage pour ce premier échec; il vous reste encore
un second assaut à tenter. Au pied du grand escalier de pierre, tout à
l'angle de la salle des Pas-Perdus, ne voyez-vous pas une sorte de voûte
sombre et ténébreuse qui s'enfonce dans le flanc du monument? avancez
lentement, à tâtons, dans cette obscurité profonde, vous finirez par
vous heurter, tout au fond, à un petit escalier noir, roide et délabré,
qui monte en spirale vers une région moins opaque où règne une sorte de
demi-jour douteux. Grimpez à cette échelle tournante, arrêtez-vous à la
première porte qui s'offrira à vous, et sonnez avec discrétion, cette
porte est la porte secrète, l'entrée particulière, l'entrée de faveur de
la sixième chambre.

Un garçon d'audience, en habit bleu, en cravate blanche, aux manières
douces et polies, complètement étranger à la gendarmerie départementale
et municipale, entrouvrira la porte et vous demandera ce que vous
désirez.--Comme votre désir n'est qu'un simple désir de curiosité,
gardez-vous bien de ne pas mentir. L'honnête garçon se verrait forcé,
quoiqu'à regret, de vous fermer doucement la porte sur le nez. Mais à
l'aide d'un petit mensonge tout à fait inoffensif, en alléguant que vous
êtes le client d'un avocat, le cousin d'un plaignant, ou l'ami intime
d'un témoin, la porte vous sera courtoisement ouverte, et vous serez
tout doucement introduit dans la salle d'audience de la sixième chambre
de police correctionnelle.

La porte par laquelle vous venez d'entrer conduit à la chambre du
conseil et à la salle d'attente des témoins. Au-dessus de la porte est
un ornement en relief, représentant la figure allégorique de la Vérité,
tenant à la main son symbolique miroir. La porte principale est
surmontée aussi d'une allégorie de la Justice: la figure est à demi
couchée, sa main gauche tient les classiques balances; un glaive
flamboyant brille dans sa main droite. Ce terrible attribut nous semble
manquer de justesse, en égard à la localité. La police correctionnelle
ne happe pas avec le glaive; elle punit par la privation de la liberté;
ainsi un trousseau de clefs eût été sans doute un emblème plus exact et
plus vrai dans la main de la Justice correctionnelle, que cette
fantastique épée flamboyante, épouvantail que la cour d'assises pourrait
revendiquer à bon droit.

L'audience n'est pas ouverte encore; les juges n'ont pas encore pris
place sur leurs sièges de cuir vert à clous dorés; mais la salle est
déjà envahie, encombrée par les curieux, par les témoins, par les
avocats, par les jeunes stagiaires qui viennent se familiariser avec la
pratique des débats judiciaires. La foule des simples spectateurs se
rue, se pousse, se bouscule, dans l'espace qui lui est accordé au fond
du prétoire. C'est à qui obtiendra, par droit de conquête, les premières
places, contre la cloison à hauteur d'appui qui sépare cette sorte de
parterre public des banquettes réservées aux témoins, et qui est coupée
au milieu par un vaste poêle chauffé avec une parcimonie hygiénique. Les
places des témoins se garnissent avec plus d'ordre et plus de calme. Les
personnes qui doivent déposer dans une même affaire se groupent, se
rapprochent, se racontent ce qu'elles ont vu et entendu, et prononcent
par anticipation la condamnation ou l'acquittement du prévenu que leur
déposition doit charger ou défendre.

Sur leurs assignations, les témoins sont convoqués pour dix heures; mais
à dix heures on n'ouvre que les portes de la salle, et l'audience
commence rarement avant onze heures. Ce retard n'accommode guère les
impatients, qui ne se rendent qu'en rechignant à l'invitation de la
justice, ni les ouvriers qui perdent le salaire de leur journée et ne
reçoivent comme compensation qu'une misérable taxe de 2 fr. Aussi
voit-on tous ces gens-là trépigner, s'agiter, assaillir l'audiencier de
questions, et être tentés de crier comme au spectacle: «Commencez!»

Quant aux témoins de bonne volonté, à ceux qui tiennent à honneur de
venir éclairer la justice de leurs lumières, et qui se font un plaisir
du spectacle nouveau pour eux auquel ils vont assister, on les reconnaît
aisément à leur attitude calme et posée, à leur toilette quelque peu
endimanchée, un naïf béotisme de leurs observations échangées à voix
basse. Ils ne manquent jamais de prendre l'audiencier pour un avocat,
les avocats pour les juges, le greffier pour le procureur du roi.

Si vous voulez avoir des renseignements fidèles sur les habitudes de
l'audience, sur tout ce qui se rattache à la police correctionnelle,
approchez-vous discrètement de cette bonne et respectable figure de
rentier qui cause là-bas, tout près du barreau, avec un de ces
questionneurs ébahis qui viennent pour la première fois dans l'enceinte
d'un tribunal, et pour qui tout est sujet d'étonnement et d'informations
incessantes.

Le vieux monsieur qui répond avec une complaisance si bénévole aux mille
points d'interrogation que lui pose son voisin, n'est ni un témoin, ni un
plaignant, ni, encore moins, un prévenu. Aucun devoir, aucune fonction,
aucun intérêt de chicane ne l'appelle dans le prétoire, et pourtant il
est plus exact, plus fidèle à l'audience que les journalistes, les
huissiers, les juges et les grands municipaux. Dès l'ouverture des
portes, on le voit entrer des premiers, se placer invariablement
derrière le banc des avocats, appuyer ses deux mains sur sa canne, son
menton sur ses deux mains, attendre patiemment l'entrée du tribunal,
prêter une attention soutenue aux débats, aux plaidoiries, aux
réquisitoires, approuver ou blâmer silencieusement chaque jugement
prononcé, et ne sortir de la salle que le dernier. Cet honnête vieillard
est l'habitué de la police correctionnelle. Petit commerçant retiré des
affaires, vieux célibataire sans famille, n'ayant dans son intérieur
d'autre société que son chat et son serin, trop vertueux pour hanter les
commères ses voisines, trop rangé pour fréquenter les cafés et se livrer
aux coûteux passe-temps du domino ou du tric-trac, trop inoffensif
citoyen pour prendre quelque intérêt à la polémique des journaux, il
s'est créé une distraction, une occupation, je dirai presque un devoir
quotidien, en s'imposant le singulier plaisir d'assister aux débats de
la police correctionnelle, et d'y assister tous les jours avec une
régularité, une ponctualité vraiment édifiante et curieuse!

Il se plaît, en attendant l'ouverture de l'audience, à prêter l'oreille
aux propos des voisins, à se mêler à leurs conversations, à leur donner
des renseignements officieux, à les instruire sur les habitudes du
tribunal, à leur faire en un mot les honneurs de l'audience.

«Monsieur, dit-il et répète-t-il presque chaque jour au témoin que le
hasard lui a donné pour voisin; vous voyez la droite du tribunal,
c'est-à-dire à votre gauche, cette estrade entourée d'une cloison à
hauteur d'appui: c'est le banc des prévenus, c'est là que viendront se
placer, à tour de rôle, les prisonniers que l'on va juger dans un
moment.

--Mais, monsieur, je n'y vois encore qu'un garde municipal; où sont donc
les prisonniers?

[Illustration: Voiture appelée panier à salade, servant au transfèrement
des prisonniers.]

--Je vais vous le dire, monsieur; ne remarquez-vous pas que cette
étroite enceinte parquée, qui forme le banc des inculpés, est percée
dans le mur d'une petite porte jaune?

--Parfaitement, monsieur.

--Cette petite porte conduit par un étroit escalier à une étroite
chambre à peine éclairée, à peine aérée, où sont transférés les inculpés
en état d'arrestation préventive qui seront jugés aujourd'hui. On
appelle cette espèce de cachot la petite souricière. Avant d'être
entassés dans ce bouge malsain, les prévenus ont fait une halte dans la
grande souricière, qui est située dans les caves du Palais-de-Justice, à
une profondeur de cinq ou six mètres au-dessous des dalles de marbre de
la salle des Pas-Perdus.

C'est là que, dès le matin, les prisonniers qui doivent comparaître dans
la journée devant une des trois chambres correctionnelles, sont amenés
des prisons de la Force, des Madelonnettes, de la Hoquette, de
Sainte-Pélagie, de Saint-Lazare. Ce transfert se fait au moyen d'une
voiture spéciale, nommée _panier à salade_, et sous la garde et la
responsabilité d'un huissier audiencier et de plusieurs gendarmes.

--Panier à salade! voilà un singulier nom pour une voiture!

--Monsieur, ces voitures ont été ainsi nommées parce que, dans
l'origine, elles étaient construites en osier, comme sont façonnés les
paniers à salade. Aujourd'hui elles sont fabriquées plus solidement, et
leur forme est celle d'une grande carriole hermétiquement fermée; mais,
en changeant de forme et d'éléments de construction, elles ont conservé
leur dénomination primitive.

--Monsieur, je vous remercie de ces curieux renseignements; je les
rapporterai à ma femme, qui en sera charmée.

Monsieur est, sans aucun doute, avocat?

--Non, monsieur; j'aurais pu l'être, mais je ne le suis pas. Je suis
tout simplement un habitué de la police correctionnelle; j'y viens tous
les jours d'audience, après mon déjeuner, et j'y reste jusqu'à l'heure
de mon dîner; je préfère les émotions calmes et modérées de la police
correctionnelle aux émotions trop violentes de la cour d'assises;
j'écoute avec intérêt les débats de chaque affaire, je me passionne
doucement pour ou contre le prévenu; j'écoute les plaidoiries des
avocats, ce qui n'est pas toujours amusant, mais enfin il n'est pas de
plaisirs sans peines; je discute mentalement les arguments de l'avocat
du roi, et pendant que les juges délibèrent, je me plais à formuler en
moi-même le jugement qu'ils s'apprêtent à rendre; si ma décision est
conforme à la leur, je suis excessivement ravi. Bref, c'est là pour moi
une récréation économique, instructive et intéressante tout à la fois.
Je suis connu des juges, des avocats, des journalistes, des audienciers,
des gendarmes mêmes; et l'on me laisse entrer sans difficulté comme un
ami de la maison, comme un accessoire indispensable de l'audience.

--Monsieur, j'envie votre sort... Il me semble que vous devez regretter
tous les jours de n'être point avocat.

--Chut! dit le vieil habitué, nous sommes tout près du barreau, et ces
messieurs pourraient nous entendre. Écoutez: on voit bien, monsieur,
sans vous offenser, que vous ne fréquentez pas nos audiences...

[Illustration: La grande Souricière, au Palais-de-Justice.]

--Hélas! monsieur, j'y viens aujourd'hui pour la première fois.

--C'est donc cela: entre nous, monsieur, dit le loquace cicérone en
baissant de plus en plus la voix, la profession d'avocat de police
correctionnelle ne peut faire envie à personne, et, quant à moi, je
l'estime un assez triste métier.

--Monsieur, vous m'étonnez!

--D'abord, dans les trois quarts des causes correctionnelles, l'avocat
est complètement inutile; que diable voulez-vous qu'il vienne dire, par
exemple, pour ce repris de justice qui a rompu son ban pour la dixième
fois; pour cet incorrigible voleur qui comparaît sur la sellette avec
une recommandation de douze ou quinze condamnations antérieures; pour
cet honnête ivrogne qui a appelé un sergent de ville du nom peu
respectueux de mouchard; pour ces vagabonds qui ne demandent qu'un
séjour dans les prisons durant la rude saison d'hiver; pour ces pauvres
vieilles femmes prévenues de mendicité et qui réclament comme une faveur
d'être envoyées dans un dépôt hospitalier? Croyez-vous que la faconde
des avocats soit de quelque utilité dans ces sortes d'affaires? qu'elle
puisse conjurer la sévérité du tribunal envers les uns, et qu'il soit
besoin de leurs phrases creuses et banales pour exciter la pitié,
l'indulgence en faveur des autres? Pas le moins du inonde, monsieur;
aussi les juges profitent-ils le plus souvent du temps pendant lequel
ces orateurs superflus débitent leurs plaidoiries, pour délibérer sur le
sort de leurs clients, ou pour s'entretenir de leurs soirées, de leurs
récoltes, ou de la séance de la chambre des députés. Puis, quand ils ont
accordé une honnête latitude à l'éloquence du défenseur, le président
l'interrompt par ces mots sacramentels;

«C'est entendu.» Notez bien qu'il ne dit jamais: «C'est écouté.» Ici les
synonymes ont leur valeur. Plus d'une fois, monsieur, j'ai remarqué que
cette manière d'entendre et de ne pas écouter certains défenseurs est un
bonheur pour le client défendu; et dernièrement encore, de deux prévenus
inculpés de délits semblables, l'un, qui n'avait pas d'avocat, a été
condamné à six mois de prison; l'autre, qui en avait un, en a eu pour un
an. Après cela, monsieur, je vous dirai qu'il faut que tout le monde
vive; et, en fait, ces causes sont si peu et si mal payées aux avocats,
qu'il leur en faut un certain nombre pour leur donner des moyens
d'existence. Je me suis laissé dire par un audiencier fort spirituel et
fort malin qui m'honore de son amitié, des choses incroyables sur la
manière dont quelques-uns de ces messieurs font ce qu'on appelle le
_client_. Le client ne vient pas toujours de lui-même, il faut
l'attirer, le chercher, l'accrocher parfois au passage. C'est une espèce
de chasse à l'affût, au miroir ou à courre. Les plus intrépides vont
bravement dans les prisons offrir leurs services à ces honnêtes clients;
ils y retrouvent aussi leurs anciennes pratiques, et veillent à ce qu'un
confrère perfide ne s'avise pas de les détourner à son profit. Les
écrivains de la salle des Pas-Perdus sont aussi les fournisseurs de
certains avocats, moyennant le partage des maigres honoraires reçus.
Enfin l'avocat correctionnel qui arrive le matin au Palais, sans
affaires, sans causes, ne désespère pas d'en attraper quelques-unes
avant l'ouverture de l'audience en se promenant dans la salle des
Pas-Perdus, et en offrant ses services aux plaideurs effarés, qu'il juge
sur la mine assez naïfs pour accepter ses bons offices, assez riches
pour les payer.»

[Illustration: Vue intérieure de la Police correctionnelle de Paris, 6e
chambre.]

Mais la voix de l'huissier de service interrompt les indiscrétions du
vénérable habitué:

«L'audience! messieurs, ôtez vos chapeaux!»

A ces mots les avocats se lèvent et se découvrent pendant que les juges
et le substitut montent à leurs sièges; l'auditoire s'installe,
s'arrange de son mieux pour bien voir, pour bien entendre; le greffier
essaie sa plume, les rédacteurs des journaux judiciaires se placent dans
la tribune qui leur est réservée au-dessous du siège du ministère
public; le vieil habitué hume d'un air satisfait et attentif une prise
de tabac. Le silence s'établit, et le président prononce la formule;

«L'audience est ouverte: audiencier, appelez les causes.»

(La suite à un prochain numéro.)

[Illustration:
L'Huissier. Le Journaliste. L'Avocat. Le Garde-Municipal. L'Habitué.
Types de la police correctionnelle.]



Bulletin bibliographique.

_Histoire de la Poésie française à l'époque impériale, ou Exposé par
ordre de genres de ce que les poètes français ont produit de plus
remarquable depuis la fin du dix-huitième siècle jusqu'aux premières
années de la restauration_; par Bernard Jullien.--Paris, 1844. _Paulin_.
2 vol. grand in-18.

M. B. Jullien a entrepris d'exposer, dans un cours professé à l'Athénée
royal, l'histoire critique de la littérature française à l'époque
impériale, en faisant toutefois remonter cette époque jusqu'au moment où
Napoléon a pris, sous le titre de consul, le gouvernement de la France.
Les leçons des années 1842 et 1843 ont été consacrées à l'histoire de la
poésie. Ce ces leçons que le professeur publie aujourd'hui, telles qu'il
les a prononcées, sauf quelquefois quelques différences à peu près
inévitables entre un cours et un livre, et dont il rend compte dans sa
préface.

On trouve aussi dans cette préface un programme par lequel M. Jullien
avait annoncé son cours, et qu'il est convenable de transcrire ici,
parce qu'il fait connaître nettement le but du professeur, et les motifs
qui l'ont déterminé dans le choix de son sujet. Voici ce programme:

«La littérature impériale est aujourd'hui peu connue: elle est surtout
peu estimée; peut-être cela vient-il précisément de ce qu'on ne la lit
guère, qu'on la juge par oui-dire et sur parole.

«On se rappelle en effet les combats que se sont livres, à une époque
encore peu éloignée de nous, deux doctrines littéraires fort opposées en
apparence: les deux partis ont tour à tour triomphé dans les journaux et
recueils périodiques qui recevaient leurs inspirations. La lassitude du
public, la fatigue des combattants, ont seules terminé la guerre; la
victoire, cela devait être, est restée à celle des deux armées qui se
portait, à droit ou à tort, comme promotrice des idées nouvelles. Tous
les journaux ont subi le joug du vainqueur. Ceux qui ont refusé de
courber la tête ont été contraints de garder le silence; et bientôt il a
été dit, écrit, répété partout et accepté sans réclamation, que l'esprit
français, par une raison ou par une autre, avait à peu près sommeillé
pendant quinze ans; que cette époque, frappée d'une stérilité houleuse,
n'avait rien produit qui méritât d'occuper les loisirs, à plus forte
raison d'appeler l'étude de nos contemporains.

«Il est permis aujourd'hui de ne pas accepter une condamnation si
rigoureuse: il est permis de réviser ce procès, d'appeler, comme le
voulait l'auteur de _la Métromanie_;

                   «Du parterre en tumulte au parterre attentif.

«Voilà plus d'un quart de siècle que l'empire a cessé; les passions sont
éteintes, les haines ne subsistent plus, les comparaisons ne peuvent
irriter personne, les louanges données aux morts ne porteront aucun
ombrage aux vivants.

«Faisons donc de nouveau l'inventaire des productions de cette époque,
examinons de sang-froid, et pièces en main, ce qu'elle nous a laissé;
peut-être y trouverons-nous la preuve que la France n'a pas alors dû
toute sa gloire aux armes; qu'elle n'était pas, dans la littérature,
aussi déchue qu'on a bien voulu le dire, et que plusieurs des ouvrages
qu'elle a vus naître pourront, comme ceux des siècles précédents,
affronter sans crainte le jugement de la postérité.»

M. Jullien se propose donc de tous ramener à l'étude de la littérature
impériale; il n'en est pas seulement l'historien, il s'en constitue le
défenseur, et voudrait la réhabiliter dans l'opinion publique. Cette
tentative, quel qu'en soit le succès, ne peut du moins que lui faire
honneur: car elle est, ou s'en aperçoit en le lisant, le résultat d'une
d'une consciencieuse et d'une véritable conviction. Tout le monde sans
doute, même après avoir lu M. Jullien, ne partagera pas cette
conviction; mais les bons esprits n'en reconnaîtront pas moins l'utilité
d'un travail entrepris dans des vues honorables, exécuté avec soin, et
destiné par son auteur à renouer la chaîne de nos traditions
littéraires. On trouvera d'ailleurs, dans un discours préliminaire placé
en tête du premier volume, et qui peut être considéré comme un
développement du programme, l'exposition des principes qui ont préside à
tout ce travail, ainsi que l'indication des ouvrages et des recueils
dans lesquels l'auteur a pu puiser des documents où trouver des secours.

L'ouvrage lui-même se divise en quatre livres, dont le premier est
consacré à la poésie lyrique, le second à la poésie narrative, le
troisième à la poésie expositive et le quatrième à la poésie dramatique.
Nous allons présenter un court aperçu de ce que chacun de ces livres
contient de plus remarquable.

Dans le livre premier, ou dans la poésie lyrique, nous rencontrons
Delille, mentionné pour son _Dithyrambe sur l'immortalité de l'Âme_;
Fontanes, Chénier et surtout Lebrun, sans compter quelques autres,
Theveneau, par exemple, mathématicien et poète, aujourd'hui bien oublié,
quoiqu'il ait fait quelques beaux vers, et donné un commentaire,
autrefois recherché, sur les _Leçons de Mathématiques_ de Lacaille et
Marie. Nous signalerons encore un article sur les poésies de
circonstance adressées à Napoléon et à sa famille, et spécialement sur
le recueil intitulé _Hommages poétiques à Leurs Majestés Impériales_,
recueil qui, à défaut de beaux vers, peut fournir au philosophe plus
d'un sujet de réflexions, et dans lequel on remarque la signature de
poètes plus ou moins célèbres: Béranger, Michaud, Baour-Lormian,
Millevoie, Soumet, Viennet et déjà Casimir Delavigne. Après les poèmes
originaux viennent les traductions ou imitations: l'_Anacréon_ de
Saint-Victor, l'_Horace_ de Daru, l'_Ossian_ de Baour-Lormian, et le
livre est terminé par quelques pages sur la chanson, genre toujours
fécond en France, et dans lequel se distinguent, entre beaucoup
d'autres, à l'époque impériale, Desaugiers et Béranger.

Dans la poésie narrative, l'auteur comprend naturellement tous les
ouvrages qui se présentent sous la forme du récit, depuis l'épopée
jusqu'au conte. Il s'occupe non-seulement des poèmes originaux, mais
aussi des traductions en vers, parmi lesquelles se distinguent
l'_Énéide_ et _le Paradis perdu_ de Delille et _la Jérusalem délivrée_
de Baour-Lormian Les grandes épopées du temps de l'empire sont
aujourd'hui plus oubliées que celles du dix-septième siècle, dont
Boileau du moins maintient le souvenir; mais parmi les auteurs qui ont
consacré leurs veilles à des poèmes narratifs d'un genre moins élevé,
quelques-uns ont vu leurs efforts moins ambitieux couronnés d'un plus
heureux succès. Tels sont: Parny, qui vivra longtemps encore; Creuze de
Lesser, dont le poème de la Chevalerie conserve des lecteurs; Parseval
de Grandmaison, dont M. Jullien juge les _Amours épiques_ avec sévérité;
M. Roux de Rochelle, dont _les Trois Âges_ sont traités plus
favorablement; M. Viennet, dont _la Philippide_, publiée seulement en
1828, mais composée en partie sous l'empire, obtient ici de grands
éloges, accompagnés toutefois de critiques, relatives au plan de
l'ouvrage et au défaut d'intérêt. Nous citerons encore _la Navigation_
d'Esmenard, ouvrage qu'il n'est pas facile, comme l'avait déjà fait
observer l'Institut (Rapport de la classe de la langue et de la
littérature française sur les prix décennaux, pages 59 et 136), de
rapporter à un genre déterminé, mais que M. Jullien regarde comme un
poème cyclique à cause de la forme historique que son auteur lui a
donnée. Nepomucène Lemercier figure aussi dans ce livre pour un assez
grand nombre de poèmes dont la plupart n'ont jamais eu de lecteurs. Son
_Atlantide_ donne cependant lieu à des considérations assez curieuses,
et la _Panhypocrisiade_, négligée à son apparition, mais justement
remarquée depuis pour les beautés originales qu'elle présente, méritait
d'arrêter quelque temps l'attention de notre critique, qui lui accorde
en effet un assez long article. Nous regrettons que M. Jullien n'ait pu
réussir à se procurer _les Quatre Métamorphoses_ du même auteur; il
aurait pu s'assurer par lui-même que si la sévère délicatesse de nos
habitudes littéraires réprouve le choix du sujet, l'exécution du moins
mérite les éloges qui lui ont été décernés par les meilleurs juges. Aux
poèmes de longue haleine succèdent les contes, dans lesquels Andrieux
surtout obtint beaucoup de succès; puis enfin _les contes brefs_,
c'est-à-dire ces petits récits resserrés dans les proportions de la
simple épigramme, dont ils ont le tour vif et la pointe finale. Nos
poètes y ont souvent réussi, et Pons (de Verdun) notamment s'y est
distingué au commencement de ce siècle.

Sous le titre de poésie expositive, le troisième livre comprend les
poèmes didactiques et descriptifs, l'élégie, l'épître, la satire,
l'idylle, l'apologue et l'épigramme. Cette partie de l'histoire de la
poésie impériale nous offre des noms qui ont obtenu et conservé plus ou
moins d'éclat: Delille, dont l'astre a pâli, mais dont la renommée dure
encore; Fontanes, poète correct et pur, dont le talent convenait à la
poésie tempérée; Chénedolle, qui célébra _le Génie de l'Homme_; Michaud,
qui trouva dans ses malheurs le sujet de son _Printemps d'un Proscrit_;
Castel, qui, dans son poème des _Plantes_, développa en vers agréables
un sujet qui lui était vraiment connu; Legouvé, qui mit son succès sous
la protection du sexe auquel il consacra ses chants; Campenon, que
_l'Homme des Champs_ de Delille n'a pas empêché de donner sa _Maison des
Champs_; Berchoux, le chantre de _la Gastronomie_; Colnet, qui enseigne
_l'Art de Dîner en Ville_; Tissot, qui a mieux réussi que tout autre à
compléter le Virgile de Delille; madame Dufrénoy, qui a charmé ses
douleurs en les chantant; Millevoie, versificateur distingué auquel le
pressentiment, puis les approches de la mort ont inspire deux pièces
touchantes et vraiment poétiques; Chénier, génie incomplet, mais
vigoureux, qui ne se déploya jamais plus à l'aise que dans la satire;
Arnault, qui fut original dans l'apologue; Lebrun, fécond et souvent
heureux dans l'épigramme.

Le quatrième et dernier livre a pour objet la poésie dramatique,
comprise dans toute son étendue, depuis la tragédie jusqu'au vaudeville.

La tragédie, M. Jullien le dit lui-même (tome II, page 458), est la
partie faible de la poésie impériale. Il signale toutefois comme
méritant plus spécialement des éloges, l'_Omasis_ de Baour-Lormian, le
_Tibère_ de Chénier et l'_Agamemnon_ de Lemercier; «Trois ouvrages qui
lui semblent dominer tous les autres, l'un par la richesse et l'harmonie
du style, l'autre par la profondeur des caractères, le troisième par la
conduite et l'intérêt de l'action.» Plus d'un lecteur s'étonnera sans
doute de voir figurer dans cette liste de trois ouvrages la tragédie
d'_Omasis_ et de n'y pas trouver _les Templiers_.

Le drame et la comédie ont été plus heureux; la comédie surtout, genre
éminemment français, et qui, à toutes les époques de notre littérature,
a produit des ouvrages remarquables. Nous trouvons Collin-d'Harleville,
Picard, Duval, Andrieux, Étienne, Lemercier, dont le _Pinto_,
tardivement apprécié, est l'ouvrage le plus original du théâtre
impérial; plusieurs autres, dont les productions paraissent encore sur
la scène.

Dans une section particulière on peut lire des détails peu connus de la
génération actuelle sur les petites pièces qui ont fait rire la
génération précédente, et dans une autre il est question des opéras les
plus fameux, _le Triomphe de Trajan, la Vestale, Fernand Cortez_,
accueillis avec tant de faveur, mais que d'autres ouvrages, soutenus par
une musique d'un autre genre, écartent aujourd'hui du théâtre.

Vient enfin une conclusion, ou récapitulation générale, dans laquelle M.
Jullien compare la littérature française de l'empire à celle des époques
précédentes, sous le double rapport du nombre et de la valeur des
productions. Le résultat de cette comparaison assignerait, si l'on
admettait toutes les appréciations de l'auteur, un rang fort élevé à la
période littéraire dont il a tracé l'histoire. Cette manière de voir
s'écarte assurément beaucoup des idées qui ont cours aujourd'hui, et
celui qui écrit ces lignes est fort disposé, sur ce sujet du moins, à
penser comme tout le monde. Il appartient d'ailleurs à chacun de se
former une opinion d'après ses lumières personnelles et son goût
particulier. Au surplus, le livre que nous annonçons offre en abondance
les éléments propres à éclairer le jugement du lecteur. Les ouvrages n'y
sont pas seulement jugés, ils sont analysés, et des citations nombreuses
permettent d'apprécier le talent et de reconnaître la manière des
poètes. M. Jullien suit en cela l'exemple de La Harpe; il a même ici un
avantage sur l'auteur du _Lycée_; celui-ci, en effet, traitant des plus
belles époques de notre littérature, rapporte souvent des passages que
tout le monde connaît; ceux que transcrit M. Jullien, empruntés à des
auteurs bien moins lus, auront souvent le charme de la nouveauté;
quelques-uns, extraits de livres presque inconnus, causeront cette
surprise agréable qui accompagne la découverte d'une richesse qu'on ne
soupçonnait pas. Qui a lu, par exemple, le _Moïse_ Lemercier, et qui ne
saura gré a M. Jullien de lui avoir fait connaître le monologue de Core,
morceau bien remarquable perdu dans un bien mauvais poème?

Les dispositions matérielles du livre sont elles-mêmes calculées pour la
plus grande utilité du lecteur; des indications précises permettent de
recourir aux ouvrages cités; des tables méthodiques et une ample table
alphabétique donnent le moyen de retrouver facilement le sujet et le
point précis auxquels on peut avoir besoin de se reporter.

V.



L'Algérie ancienne et moderne, depuis les premiers établissements des
Carthaginois jusqu'à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; par M. Léon
Galibert. 1 vol. grand in-8 de 658 pages, orné de gravures sur acier et
sur bois.--Paris, 1844. Furne. 20 fr.

Ce beau volume dont nous avons. Il y a plus d'un an, annoncé la
publication et prédit le succès, est depuis longtemps terminé: nos
espérances n'ont point été trompées. Jamais, peut-être, la librairie
Furne n'avait édité un ouvrage, même illustré, plus complet et plus
intéressant. MM. Rouergue et Rattet ont dignement rempli la tâche qui
leur avait été confiée; des cartes et des costumes coloriés des
principaux corps de l'armée d'Afrique complètent la curieuse collection
de paysages ou de tableaux que ces artistes distingués ont dessinée et
gravée tout exprès pour l'_Algérie ancienne et moderne_; mais dans ce
bulletin c'est la partie littéraire d'un livre qui doit seule nous
occuper. Voyons donc comment M. Léon Galibert a conçu et exécuté
l'important travail auquel il a mis son nom.

Le chapitre premier de l'_Algérie ancienne et moderne_ a pour titre:
Description physique de la région du l'Atlas. Avant d'entreprendre le
récit des événements historiques dont l'Afrique a été le théâtre, avant
de dérouler cette longue série de guerres et d'invasions qui ont tant de
fois changé la face de ce pays, ruiné ses villes et influé de mille
manières sur l'existence de ses habitants M. Léon Galibert esquisse
rapidement la physionomie de cette contrée; il gravit ses montagnes, il
parcourt ses plaines et ses vallées autrefois si fertiles, et qui
offrent encore à l'industrie moderne de si grandes ressources; il
indique les différentes zones de cette riche végétation africaine, ainsi
que les animaux qui s'y trouvent; il constate enfin les divers
phénomènes de climatologie qui s'y succèdent, les vents qui y règnent,
la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct a
pour but de donner dès l'abord une notion exacte de l'Afrique
septentrionale, et de dégager le récit principal de toutes les
descriptions qui l'auraient nécessairement surcharge.

Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique
occidentale? Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils
concourir les tribus libyennes à leur commerce, à leurs conquêtes?
Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils de ces éléments
organisés pour détruire Carthage? Comment ces peuples, qui depuis sept
cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne,
acceptèrent-ils ensuite celle de Rome? Comment, après quatre siècles de
soumission apparente, les vit-on passer presque sans résistance sous le
joug des Vandales, puis sous celui des Gréco-Byzantins, et enfin se
laisser confondre dans le flot arabe qui leur imposa son langage et ses
croyances?

«Ce sont toutes ces révolutions que j'ai entrepris d'étudier et que
j'essaierai d'expliquer, dit M. Léon Galibert dans son avant-propos;
travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un genre,
surtout en rapprochements du plus haut intérêt, car cette même terre où
la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats,
d'intrépides capitaines, des généraux illustres, fut aussi le théâtre
des mémorables batailles que se livrèrent Scipion et Annibal; c'est là
que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa couronne de
triomphateur du genre humain; c'est là que les factions de Rome, qui se
disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles;
c'est là que mourut Caton; c'est là que Pompée, Marius et Sylla
consolidèrent leur gloire. Massinissa, le roi de Constantine, le fidèle
allié des Romains, ainsi que ses descendants, les Micipsa, les Juba,
sont les types de ces chefs arabes qui, épris aujourd'hui de la
supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous.
Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est Taclaricas, c'est Firmus; car, en
Afrique, les hommes sont toujours les mêmes, les noms seuls ne font que
changer. Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et
ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une suprématie nationale
et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposeront toujours
le morcellement des tribus africaines, leurs moeurs égoïstes et leur
caractère envieux.»

A la domination des Gréco-Byzantins succéda, dans l'Afrique
septentrionale, celle des Arabes. Cette période nous fait assister au
magnifique déploiement de la civilisation d'orient, qui de l'Afrique
envahit l'Espagne, et ne s'arrêta qu'aux plaines de Poitiers, grâce aux
efforts de la France et aux victoires de Charles Martel. M. Léon
Galibert suit tour à tour les Arabes et les Maures dans leurs conquêtes
intérieures et dans leurs expéditions au dehors; en Sicile, en Italie,
sur les côtes de notre belle Provence, où existent encore tant de traces
de leur passage.

Les véritables annales de L'Algérie ne commencent qu'au seizième siècle;
c'est alors seulement qu'Alger, sous l'influence de deux étrangers, les
frères Barberousse, devient le siège de cette espèce de république
religieuse et militaire qui fut élevée contre la chrétienté, comme
Rhodes l'était depuis un siècle contre l'islamisme; c'est alors
seulement que se forme ce terrible gouvernement appelé _l'odjeac
d'Alger_, qui en quelques années envahit toutes les principautés
voisines. Mostaganem, Médéah, Tenez, Tlemcen, Constantine, reconnaissent
sa souveraineté; Tunis lui est même un instant soumis, et Alger finit
par imposer son nom à tout le territoire qui s'étend depuis Tabarque
jusqu'à Milonia. Au dehors, le bruit de ses conquêtes et l'influence de
ses chefs se répandent avec non moins de rapidité. Alger, à son berceau,
est tour à tour l'auxiliaire ou la terreur des États les plus puissants
de l'Europe. Le sultan Sélim prend l'odjeac sous sa protection; Soliman
l'appelle à son secours; François 1er paie son concours 800,000 cens
d'or; Charles-Quint lui-même, vainqueur à Pavie et à Tunis, est obligé
de courber le front sous la fatalité qui brise ses vaisseaux et jette
l'épouvante parmi son armée.

Les Turcs restèrent pendant plus de trois siècles maîtres de l'Algérie,
les puissances européennes essayèrent vainement de la leur disputer;
mais les indigènes protestèrent toujours contre la souveraineté qu'ils
s'arrogeaient. Trois siècles de possession n'avaient pas subi pour
légitimer et consolider leur pouvoir. Ils étaient obligés de subir la
loi qui a constamment pesé sur tous les conquérants de l'Afrique
septentrionale, c'est-à-dire de combattre pour se maintenir, lorsqu'en
1830 la France s'empara enfin de cette terre qui doit être désormais et
à toujours française.

Le récit de la conquête d'Alger et de tous les événements qui l'ont
suivie depuis quatorze années remplissent les deux tiers de _l'Algérie
ancienne et moderne_. Nous n'analyserons pas cette partie de l'ouvrage
de M. Léon Galibert; bornons-nous à constater qu'il n'a rien négligé
pour que son travail, aussi impartial que complet, fût vraiment digne
des brillantes campagnes dont il s'était fait l'historien.

M. Léon Galibert s'est arrête au 22 juin 1843, c'est-à-dire à la prise
de la Smalah d'Abd-el-Kader. Un dernier chapitre intitulé: «Situation
de la domination française 1830-1843», renferme une masse de documents
curieux sur le gouvernement et l'administration, l'armée, les finances,
l'organisation judiciaire, le rétablissement du culte chrétien, les
travaux publics, le mouvement commercial, les progrès de la
colonisation, la création d'établissements d'instruction publique, les
sciences et les arts, etc. Enfin ce magnifique volume, si plein de
faits, se termine par une statistique historique des régiments envoyés
en Afrique depuis 1830.



[Illustration: Allégorie du mois de Mai.--Les Gémeaux.]



Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

Le duel était défendu sous Richelieu.

[Illustration: Nouveau rébus.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "L'Illustration, No. 0063, 11 Mai 1844" ***

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