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Title: Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 4
 - Mademoiselle Fifi; Madame Baptiste; La Rouille; Marroca; La Bûche; La Relique; Le Lit; Fou?; Réveil; Une Ruse; A Cheval; Un Réveillon; Mots d'Amour; Une Aventure parisienne; Deux Amis; Le Voleur; Nuit de Noël; Le Remplaçant; M. Jocaste (inédit)
Author: Maupassant, Guy de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 4
 - Mademoiselle Fifi; Madame Baptiste; La Rouille; Marroca; La Bûche; La Relique; Le Lit; Fou?; Réveil; Une Ruse; A Cheval; Un Réveillon; Mots d'Amour; Une Aventure parisienne; Deux Amis; Le Voleur; Nuit de Noël; Le Remplaçant; M. Jocaste (inédit)" ***

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  Au lecteur

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  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: Mademoiselle Fifi
  _Bruxelles, Kistemaeckers, 1882,
  complété par_ Mademoiselle Fifi (nouveaux contes)
  _Paris, Victor Havard, 1883,
  avec addition de_:
  M. Jocaste (_inédit_).



  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT



  MADEMOISELLE FIFI

  M. JOCASTE


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._



MADEMOISELLE FIFI.


Le major, commandant prussien, comte de Farlsberg, achevait de lire son
courrier, le dos au fond d'un grand fauteuil de tapisserie et ses pieds
bottés sur le marbre élégant de la cheminée, où ses éperons, depuis
trois mois qu'ils occupaient le château d'Uville, avaient tracé deux
trous profonds, fouillés un peu plus tous les jours.

Une tasse de café fumait sur un guéridon de marqueterie maculé par les
liqueurs, brûlé par les cigares, entaillé par le canif de l'officier
conquérant qui, parfois, s'arrêtant d'aiguiser un crayon, traçait sur
le meuble gracieux des chiffres ou des dessins, à la fantaisie de son
rêve nonchalant.

Quand il eut achevé ses lettres et parcouru les journaux allemands que
son vaguemestre venait de lui apporter, il se leva, et, après avoir
jeté au feu trois ou quatre énormes morceaux de bois vert, car ces
messieurs abattaient peu à peu le parc pour se chauffer, il s'approcha
de la fenêtre.

La pluie tombait à flots; une pluie normande qu'on aurait dit jetée par
une main furieuse, une pluie en biais, épaisse comme un rideau, formant
une sorte de mur à raies obliques, une pluie cinglante, éclaboussante,
noyant tout, une vraie pluie des environs de Rouen, ce pot de chambre
de la France.

L'officier regarda longtemps les pelouses inondées, et, là-bas,
l'Andelle gonflée qui débordait; et il tambourinait contre la vitre
une valse du Rhin, quand un bruit le fit se retourner: c'était son
second, le baron de Kelweingstein, ayant le grade équivalent à celui de
capitaine.

Le major était un géant, large d'épaules, orné d'une longue barbe en
éventail formant nappe sur sa poitrine; et toute sa grande personne
solennelle éveillait l'idée d'un paon militaire, un paon qui aurait
porté sa queue déployée à son menton. Il avait des yeux bleus, froids
et doux, une joue fendue d'un coup de sabre dans la guerre d'Autriche;
et on le disait brave homme autant que brave officier.

Le capitaine, un petit rougeaud à gros ventre, sanglé de force, portait
presque ras son poil ardent, dont les fils de feu auraient fait croire,
quand ils se trouvaient sous certains reflets, sa figure frottée de
phosphore. Deux dents perdues dans une nuit de noce, sans qu'il se
rappelât au juste comment, lui faisaient cracher des paroles épaisses,
qu'on n'entendait pas toujours; et il était chauve du sommet du crâne
seulement, tonsuré comme un moine, avec une toison de petits cheveux
frisés, dorés et luisants, autour de ce cerceau de chair nue.

Le commandant lui serra la main, et il avala d'un trait sa tasse de
café (la sixième depuis le matin), en écoutant le rapport de son
subordonné sur les incidents survenus dans le service; puis tous deux
se rapprochèrent de la fenêtre en déclarant que ce n'était pas gai. Le
major, homme tranquille, marié chez lui, s'accommodait de tout; mais le
baron-capitaine, viveur tenace, coureur de bouges, forcené trousseur
de filles, rageait d'être enfermé depuis trois mois dans la chasteté
obligatoire de ce poste perdu.

Comme on grattait à la porte, le commandant cria d'ouvrir, et un homme,
un de leurs soldats automates, apparut dans l'ouverture, disant par sa
seule présence que le déjeuner était prêt.

Dans la salle ils trouvèrent les trois officiers de moindre grade:
un lieutenant, Otto de Grossling; deux sous-lieutenants, Fritz
Scheunaubourg et le marquis Wilhem d'Eyrik, un tout petit blondin fier
et brutal avec les hommes, dur aux vaincus, et violent comme une arme à
feu.

Depuis son entrée en France, ses camarades ne l'appelaient plus que
Mademoiselle Fifi. Ce surnom lui venait de sa tournure coquette, de sa
taille fine qu'on aurait dit tenue en un corset, de sa figure pâle où
sa naissante moustache apparaissait à peine, et aussi de l'habitude
qu'il avait prise, pour exprimer son souverain mépris des êtres et des
choses, d'employer à tout moment la locution française--_fi, fi donc_,
qu'il prononçait avec un léger sifflement.


La salle à manger du château d'Uville était une longue et royale pièce
dont les glaces de cristal ancien, étoilées de balles, et les hautes
tapisseries des Flandres, tailladées à coups de sabre et pendantes par
endroits, disaient les occupations de Mademoiselle Fifi, en ses heures
de désœuvrement.

Sur les murs, trois portraits de famille, un guerrier vêtu de fer, un
cardinal et un président, fumaient de longues pipes de porcelaine,
tandis qu'en son cadre dédoré par les ans, une noble dame à poitrine
serrée montrait d'un air arrogant une énorme paire de moustaches faite
au charbon.

Et le déjeuner des officiers s'écoula presque en silence dans cette
pièce mutilée, assombrie par l'averse, attristante par son aspect
vaincu, et dont le vieux parquet de chêne était devenu sordide comme un
sol de cabaret.

A l'heure du tabac, quand ils commencèrent à boire, ayant fini de
manger, ils se mirent, de même que chaque jour, à parler de leur ennui.
Les bouteilles de cognac et de liqueurs passaient de main en main; et
tous, renversés sur leurs chaises, absorbaient à petits coups répétés,
en gardant au coin de la bouche le long tuyau courbé que terminait
l'œuf de faïence, toujours peinturluré comme pour séduire des
Hottentots.

Dès que leur verre était vide, ils le remplissaient avec un geste de
lassitude résignée. Mais Mademoiselle Fifi cassait à tout moment le
sien, et un soldat immédiatement lui en présentait un autre.

Un brouillard de fumée âcre les noyait, et ils semblaient s'enfoncer
dans une ivresse endormie et triste, dans cette saoulerie morne des
gens qui n'ont rien à faire.

Mais le baron, soudain, se redressa. Une révolte le secouait; il jura:
«Nom de Dieu, ça ne peut pas durer, il faut inventer quelque chose à la
fin.»

Ensemble le lieutenant Otto et le sous-lieutenant Fritz, deux Allemands
doués éminemment de physionomies allemandes lourdes et graves,
répondirent: «Quoi, mon capitaine?»

Il réfléchit quelques secondes, puis reprit: «Quoi? Eh bien, il faut
organiser une fête, si le commandant le permet.»

Le major quitta sa pipe: «Quelle fête, capitaine?»

Le baron s'approcha: «Je me charge de tout, mon commandant. J'enverrai
à Rouen _Le Devoir_ qui nous ramènera des dames; je sais où les
prendre. On préparera ici un souper; rien ne manque d'ailleurs, et, au
moins, nous passerons une bonne soirée.»

Le comte de Farlsberg haussa les épaules en souriant: «Vous êtes fou,
mon ami.»

Mais tous les officiers s'étaient levés, entouraient leur chef, le
suppliaient: «Laissez faire le capitaine, mon commandant, c'est si
triste ici.»

A la fin le major céda: «Soit,» dit-il; et aussitôt le baron fit
appeler _Le Devoir_. C'était un vieux sous-officier qu'on n'avait
jamais vu rire, mais qui accomplissait fanatiquement tous les ordres de
ses chefs, quels qu'ils fussent.

Debout, avec sa figure impassible, il reçut les instructions du baron;
puis il sortit; et, cinq minutes plus tard, une grande voiture du train
militaire, couverte d'une bâche de meunier tendue en dôme, détalait
sous la pluie acharnée, au galop de quatre chevaux.

Aussitôt un frisson de réveil sembla courir dans les esprits; les poses
alanguies se redressèrent, les visages s'animèrent, et on se mit à
causer.

Bien que l'averse continuât avec autant de furie, le major affirma
qu'il faisait moins sombre, et le lieutenant Otto annonçait avec
conviction que le ciel allait s'éclaircir. Mademoiselle Fifi elle-même
ne semblait pas tenir en place. Elle se levait, se rasseyait. Son œil
clair et dur cherchait quelque chose à briser. Soudain, fixant la dame
aux moustaches, le jeune blondin tira son revolver. «Tu ne verras pas
cela, toi,» dit-il; et, sans quitter son siège, il visa. Deux balles
successivement crevèrent les deux yeux du portrait.

Puis il s'écria: «Faisons la mine!»

Et brusquement les conversations s'interrompirent, comme si un intérêt
puissant et nouveau se fût emparé de tout le monde.

La mine, c'était son invention, sa manière de détruire, son amusement
préféré.

En quittant son château, le propriétaire légitime, le comte Fernand
d'Amoys d'Uville, n'avait eu le temps de rien emporter ni de rien
cacher, sauf l'argenterie enfouie dans le trou d'un mur. Or, comme il
était fort riche et magnifique, son grand salon, dont la porte ouvrait
dans la salle à manger, présentait, avant la fuite précipitée du
maître, l'aspect d'une galerie de musée.

Aux murailles pendaient des toiles, des dessins et des aquarelles de
prix, tandis que sur les meubles, les étagères, et dans les vitrines
élégantes, mille bibelots, des potiches, des statuettes, des bonshommes
de Saxe et des magots de Chine, des ivoires anciens et des verres de
Venise, peuplaient le vaste appartement de leur foule précieuse et
bizarre.

Il n'en restait guère maintenant. Non qu'on les eût pillés, le major
comte de Farlsberg ne l'aurait point permis; mais Mademoiselle Fifi, de
temps en temps, faisait la _mine_, et tous les officiers, ce jour-là,
s'amusaient vraiment pendant cinq minutes.

Le petit marquis alla chercher dans le salon ce qu'il lui fallait. Il
rapporta une toute mignonne théière de Chine famille Rose qu'il emplit
de poudre à canon, et, par le bec, il introduisit délicatement un long
morceau d'amadou, l'alluma, et courut reporter cette machine infernale
dans l'appartement voisin.

Puis il revint bien vite, en fermant la porte. Tous les Allemands
attendaient debout, avec la figure souriante d'une curiosité enfantine,
et, dès que l'explosion eut secoué le château, ils se précipitèrent
ensemble.

Mademoiselle Fifi, entrée la première, battait des mains avec délire
devant une Vénus de terre cuite dont la tête avait enfin sauté; et
chacun ramassa des morceaux de porcelaine, s'étonnant aux dentelures
étranges des éclats, examinant les dégâts nouveaux, contestant certains
ravages comme produits par l'explosion précédente; et le major
considérait d'un air paternel le vaste salon bouleversé par cette
mitraille à la Néron et sablé de débris d'objets d'art. Il en sortit le
premier, en déclarant avec bonhomie: «Ça a bien réussi, cette fois.»

Mais une telle trombe de fumée était entrée dans la salle à manger, se
mêlant à celle du tabac, qu'on ne pouvait plus respirer. Le commandant
ouvrit la fenêtre, et tous les officiers, revenus pour boire un dernier
verre de cognac, s'en approchèrent.

L'air humide s'engouffra dans la pièce, apportant une sorte de
poussière d'eau qui poudrait les barbes, et une odeur d'inondation. Ils
regardaient les grands arbres accablés sous l'averse, la large vallée
embrumée par ce dégorgement des nuages sombres et bas, et tout au loin
le clocher de l'église dressé comme une pointe grise dans la pluie
battante.

Depuis leur arrivée, il n'avait plus sonné. C'était, du reste, la
seule résistance que les envahisseurs eussent rencontrée aux environs:
celle du clocher. Le curé ne s'était nullement refusé à recevoir et à
nourrir des soldats prussiens; il avait même plusieurs fois accepté
de boire une bouteille de bière ou de bordeaux avec le commandant
ennemi, qui l'employait souvent comme intermédiaire bienveillant; mais
il ne fallait pas lui demander un seul tintement de sa cloche; il se
serait plutôt laissé fusiller. C'était sa manière à lui de protester
contre l'invasion, protestation pacifique, protestation du silence, la
seule, disait-il, qui convînt au prêtre, homme de douceur et non de
sang, et tout le monde, à dix lieues à la ronde, vantait la fermeté,
l'héroïsme de l'abbé Chantavoine, qui osait affirmer le deuil public,
le proclamer, par le mutisme obstiné de son église.

Le village entier, enthousiasmé par cette résistance, était prêt à
soutenir jusqu'au bout son pasteur, à tout braver, considérant cette
protestation tacite comme la sauvegarde de l'honneur national. Il
semblait aux paysans qu'ils avaient ainsi mieux mérité de la patrie
que Belfort et que Strasbourg, qu'ils avaient donné un exemple
équivalent, que le nom du hameau en deviendrait immortel, et, hormis
cela, ils ne refusaient rien aux Prussiens vainqueurs.

Le commandant et ses officiers riaient ensemble de ce courage
inoffensif; et comme le pays entier se montrait obligeant et souple à
leur égard, ils toléraient volontiers son patriotisme muet.

Seul, le petit marquis Wilhem aurait bien voulu forcer la cloche à
sonner. Il enrageait de la condescendance politique de son supérieur
pour le prêtre, et chaque jour il suppliait le commandant de le laisser
faire «Ding-don-don,» une fois, une seule petite fois, pour rire un
peu seulement. Et il demandait cela avec des grâces de chatte, des
cajoleries de femme, des douceurs de voix d'une maîtresse affolée par
une envie; mais le commandant ne cédait point, et Mademoiselle Fifi,
pour se consoler, faisait la _mine_ dans le château d'Uville.

Les cinq hommes restèrent là, en tas, quelques minutes, aspirant
l'humidité. Le lieutenant Fritz, enfin, prononça en jetant un rire
pâteux: «Ces temoiselles técitément, n'auront pas peau temps pour leur
bromenate.»

Là-dessus, on se sépara, chacun allant à son service, et le capitaine
ayant fort à faire pour les préparatifs du dîner.

Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la nuit tombante, ils se mirent
à rire en se voyant tous coquets et reluisants comme aux jours de
grande revue, pommadés, parfumés, tout frais. Les cheveux du commandant
semblaient moins gris que le matin, et le capitaine s'était rasé, ne
gardant que sa moustache, qui lui mettait une flamme sous le nez.

Malgré la pluie, on laissait la fenêtre ouverte et l'un d'eux parfois
allait écouter. A six heures dix minutes le baron signala un lointain
roulement. Tous se précipitèrent, et bientôt la grande voiture
accourut, avec ses quatre chevaux toujours au galop, crottés jusqu'au
dos, fumants et soufflants.

Et cinq femmes descendirent sur le perron, cinq belles filles choisies
avec soin par un camarade du capitaine à qui _Le Devoir_ était allé
porter une carte de son officier.

Elles ne s'étaient point fait prier, sûres d'être bien payées,
connaissant d'ailleurs les Prussiens, depuis trois mois qu'elles en
tâtaient, et prenant leur parti des hommes comme des choses. «C'est le
métier qui veut ça,» se disaient-elles en route, pour répondre sans
doute à quelque picotement secret d'un reste de conscience.

Et tout de suite on entra dans la salle à manger. Illuminée, elle
semblait plus lugubre encore en son délabrement piteux; et la table
couverte de viandes, de vaisselle riche et d'argenterie retrouvée dans
le mur où l'avait cachée le propriétaire, donnait à ce lieu l'aspect
d'une taverne de bandits qui soupent après un pillage. Le capitaine,
radieux, s'empara des femmes comme d'une chose familière, les
appréciant, les embrassant, les flairant, les évaluant à leur valeur de
filles à plaisir, et comme les trois jeunes gens voulaient en prendre
chacun une, il s'y opposa avec autorité, se réservant de faire le
partage, en toute justice, suivant les grades, pour ne blesser en rien
la hiérarchie.

Alors, afin d'éviter toute discussion, toute contestation et tout
soupçon de partialité, il les aligna par rang de taille, et s'adressant
à la plus grande, avec le ton du commandement: «Ton nom?»

Elle répondit en grossissant sa voix: «Paméla.»

Alors il proclama: «Numéro un, la nommée Paméla, adjugée au commandant.»

Ayant ensuite embrassé Blondine, la seconde, en signe de propriété,
il offrit au lieutenant Otto la grosse Amanda, Éva _la Tomate_ au
sous-lieutenant Fritz, et la plus petite de toutes, Rachel, une brune
toute jeune, à l'œil noir comme une tache d'encre, une juive dont le
nez retroussé confirmait la règle qui donne des becs courbes à toute sa
race, au plus jeune des officiers, au frêle marquis Wilhem d'Eyrik.

Toutes, d'ailleurs, étaient jolies et grasses, sans physionomies bien
distinctes, faites à peu près pareilles de tournure et de peau par les
pratiques d'amour quotidiennes et la vie commune des maisons publiques.

Les trois jeunes gens prétendaient tout de suite entraîner leurs
femmes, sous prétexte de leur offrir des brosses et du savon pour
se nettoyer; mais le capitaine s'y opposa sagement, affirmant
qu'elles étaient assez propres pour se mettre à table et que ceux qui
monteraient voudraient changer en descendant et troubleraient les
autres couples. Son expérience l'emporta. Il y eut seulement beaucoup
de baisers, des baisers d'attente.

Soudain Rachel suffoqua, toussant aux larmes et rendant de la fumée par
les narines. Le marquis, sous prétexte de l'embrasser, venait de lui
souffler un jet de tabac dans la bouche. Elle ne se fâcha point, ne dit
pas un mot, mais elle regarda fixement son possesseur avec une colère
éveillée tout au fond de son œil noir.

On s'assit. Le commandant lui-même semblait enchanté; il prit à sa
droite Paméla, Blondine à sa gauche, et déclara, en dépliant sa
serviette: «Vous avez eu là une charmante idée, capitaine.»

Les lieutenants Otto et Fritz, polis comme auprès des femmes du monde,
intimidaient un peu leurs voisines; mais le baron de Kelweingstein,
lâché dans son vice, rayonnait, lançait des mots grivois, semblait en
feu avec sa couronne de cheveux rouges. Il galantisait en français du
Rhin, et ses compliments de taverne, expectorés par le trou des deux
dents brisées, arrivaient aux filles au milieu d'une mitraille de
salive.

Elles ne comprenaient rien, du reste, et leur intelligence ne sembla
s'éveiller que lorsqu'il cracha des paroles obscènes, des expressions
crues, estropiées par son accent. Alors, toutes ensemble, elles
commencèrent à rire comme des folles, tombant sur le ventre de leurs
voisins, répétant les termes que le baron se mit alors à défigurer
à plaisir pour leur faire dire des ordures. Elles en vomissaient à
volonté, saoules aux premières bouteilles de vin, et, redevenant elles,
ouvrant la porte aux habitudes, elles embrassaient les moustaches
de droite et celles de gauche, pinçaient les bras, poussaient des
cris furieux, buvaient dans tous les verres, chantaient des couplets
français et des bouts de chansons allemandes appris dans leurs rapports
quotidiens avec l'ennemi.

Bientôt les hommes eux-mêmes, grisés par cette chair de femme étalée
sous leur nez et sous leurs mains, s'affolèrent, hurlant, brisant la
vaisselle, tandis que, derrière leur dos, des soldats impassibles les
servaient.

Le commandant seul gardait de la retenue.

Mademoiselle Fifi avait pris Rachel sur ses genoux, et, s'animant
à froid, tantôt il embrassait follement les frisons d'ébène de son
cou, humant par le mince intervalle entre la robe et la peau la douce
chaleur de son corps et tout le fumet de sa personne; tantôt, à
travers l'étoffe, il la pinçait avec fureur, la faisant crier, saisi
d'une férocité rageuse, travaillé par son besoin de ravage. Souvent
aussi, la tenant à pleins bras, l'étreignant comme pour la mêler à lui,
il appuyait longuement ses lèvres sur la bouche fraîche de la juive,
la baisait à perdre haleine; mais soudain il la mordit si profondément
qu'une traînée de sang descendit sur le menton de la jeune fille et
coula dans son corsage.

Encore une fois, elle le regarda bien en face, et, lavant la plaie,
murmura: «Ça se paye, cela.» Il se mit à rire, d'un rire dur. «Je
payerai,» dit-il.

On arrivait au dessert; on versait du champagne. Le commandant se leva,
et du même ton qu'il aurait pris pour porter la santé de l'impératrice
Augusta, il but:

«A nos dames!» Et une série de toasts commença, des toasts d'une
galanterie de soudards et de pochards, mêlés de plaisanteries obscènes,
rendues plus brutales encore par l'ignorance de la langue.

Ils se levaient l'un après l'autre, cherchant de l'esprit, s'efforçant
d'être drôles; et les femmes, ivres à tomber, les yeux vagues, les
lèvres pâteuses, applaudissaient chaque fois éperdument.

Le capitaine, voulant sans doute rendre à l'orgie un air galant, leva
encore une fois son verre et prononça: «A nos victoires sur les cœurs!»

Alors le lieutenant Otto, espèce d'ours de la forêt Noire, se dressa,
enflammé, saturé de boissons. Et envahi brusquement de patriotisme
alcoolique, il cria: «A nos victoires sur la France!»

Toutes grises qu'elles étaient, les femmes se turent et Rachel,
frissonnante, se retourna: «Tu sais, j'en connais, des Français, devant
qui tu ne dirais pas ça.»

Mais le petit marquis, la tenant toujours sur ses genoux se mit à rire,
rendu très gai par le vin: «Ah! ah! ah! je n'en ai jamais vu, moi.
Sitôt que nous paraissons, ils foutent le camp!»

La fille, exaspérée, lui cria dans la figure: «Tu mens, salaud!»

Durant une seconde, il fixa sur elle ses yeux clairs, comme il les
fixait sur les tableaux dont il crevait la toile à coups de revolver,
puis il se remit à rire: «Ah! oui, parlons-en, la belle! serions-nous
ici, s'ils étaient braves?» Et il s'animait: «Nous sommes leurs
maîtres! à nous la France!»

Elle quitta ses genoux d'une secousse et retomba sur sa chaise. Il
se leva, tendit son verre jusqu'au milieu de la table et répéta: «A
nous la France et les Français, les bois, les champs et les maisons de
France!»

Les autres, tout à fait saouls, secoués soudain par un enthousiasme
militaire, un enthousiasme de brutes, saisirent leurs verres en
vociférant: «Vive la Prusse!» et les vidèrent d'un seul trait.

Les filles ne protestaient point, réduites au silence et prises de
peur. Rachel elle-même se taisait, impuissante à répondre.

Alors, le petit marquis posa sur la tête de la juive sa coupe de
champagne emplie à nouveau: «A nous aussi, cria-t-il, toutes les femmes
de France!»

Elle se leva si vite, que le cristal, culbuté, vida, comme pour un
baptême, le vin jaune dans ses cheveux noirs, et il tomba, se brisant
à terre. Les lèvres tremblantes, elle bravait du regard l'officier qui
riait toujours, et elle balbutia, d'une voix étranglée de colère: «Ça,
ça, ça n'est pas vrai, par exemple, vous n'aurez pas les femmes de
France.»

Il s'assit pour rire à son aise, et, cherchant l'accent parisien: «Elle
est pien ponne, pien ponne, qu'est-ce alors que tu viens faire ici,
pétite?»

Interdite, elle se tut d'abord, comprenant mal dans son trouble, puis,
dès qu'elle eut bien saisi ce qu'il disait, elle lui jeta, indignée
et véhémente: «Moi! moi! Je ne suis pas une femme, moi, je suis une
putain; c'est bien tout ce qu'il faut à des Prussiens.»

Elle n'avait point fini qu'il la giflait à toute volée; mais comme il
levait encore une fois la main, affolée de rage, elle saisit sur la
table un petit couteau de dessert à lame d'argent, et, si brusquement
qu'on ne vit rien d'abord, elle le lui piqua droit dans le cou, juste
au creux où la poitrine commence.

Un mot qu'il prononçait fut coupé dans sa gorge, et il resta béant,
avec un regard effroyable.

Tous poussèrent un rugissement et se levèrent en tumulte; mais ayant
jeté sa chaise dans les jambes du lieutenant Otto, qui s'écroula
tout au long, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit avant qu'on eût pu
l'atteindre, et s'élança dans la nuit, sous la pluie qui tombait
toujours.

En deux minutes, Mademoiselle Fifi fut morte. Alors Fritz et Otto
dégainèrent et voulurent massacrer les femmes qui se traînaient à leurs
genoux. Le major, non sans peine, empêcha cette boucherie, fit enfermer
dans une chambre, sous la garde de deux hommes, les quatre filles
éperdues; puis, comme s'il eût disposé ses soldats pour un combat, il
organisa la poursuite de la fugitive, bien certain de la reprendre.

Cinquante hommes, fouettés de menaces, furent lancés dans le parc. Deux
cents autres fouillèrent les bois et toutes les maisons de la vallée.

La table, desservie en un instant, servait maintenant de lit mortuaire,
et les quatre officiers, rigides, dégrisés, avec la face dure des
hommes de guerre en fonctions, restaient debout près des fenêtres,
sondaient la nuit.

L'averse torrentielle continuait. Un clapotis continu emplissait les
ténèbres, un flottant murmure d'eau qui tombe et d'eau qui coule, d'eau
qui dégoutte et d'eau qui rejaillit.

Soudain un coup de feu retentit, puis un autre très loin, et, pendant
quatre heures, on entendit ainsi de temps en temps des détonations
proches ou lointaines et des cris de ralliement, des mots étranges
lancés comme appel par des voix gutturales.

Au matin, tout le monde rentra. Deux soldats avaient été tués et trois
autres blessés par leurs camarades dans l'ardeur de la chasse et
l'effarement de cette poursuite nocturne.

On n'avait pas retrouvé Rachel.

Alors les habitants furent terrorisés, les demeures bouleversées, toute
la contrée parcourue, battue, retournée. La juive ne semblait pas avoir
laissé une seule trace de son passage.

Le général, prévenu, ordonna d'étouffer l'affaire, pour ne point donner
de mauvais exemple dans l'armée, et il frappa d'une peine disciplinaire
le commandant, qui punit ses inférieurs. Le général avait dit: «On ne
fait pas la guerre pour s'amuser et caresser des filles publiques.» Et
le comte de Farlsberg, exaspéré, résolut de se venger sur le pays.

Comme il lui fallait un prétexte afin de sévir sans contrainte, il fit
venir le curé et lui ordonna de sonner la cloche à l'enterrement du
marquis d'Eyrik.

Contre toute attente, le prêtre se montra docile, humble, plein
d'égards. Et quand le corps de Mademoiselle Fifi, porté par des
soldats, précédé, entouré, suivi de soldats qui marchaient le fusil
chargé, quitta le château d'Uville, allant au cimetière, pour la
première fois la cloche tinta son glas funèbre avec une allure allègre,
comme si une main amie l'eût caressée.

Elle sonna le soir encore, et le lendemain aussi, et tous les jours;
elle carillonna tant qu'on voulut. Parfois même, la nuit, elle se
mettait toute seule en branle et jetait doucement deux ou trois sons
dans l'ombre, prise de gaietés singulières, réveillée on ne sait
pourquoi. Tous les paysans du lieu la dirent alors ensorcelée, et
personne, sauf le curé et le sacristain, n'approchait plus du clocher.

C'est qu'une pauvre fille vivait là-haut, dans l'angoisse et la
solitude, nourrie en cachette par ces deux hommes.

Elle y resta jusqu'au départ des troupes allemandes. Puis, un soir, le
curé ayant emprunté le char-à-bancs du boulanger, conduisit lui-même sa
prisonnière jusqu'à la porte de Rouen. Arrivé là, le prêtre l'embrassa;
elle descendit et regagna vivement à pied le logis public, dont la
patronne la croyait morte.

Elle en fut tirée quelque temps après par un patriote sans préjugés
qui l'aima pour sa belle action, puis l'ayant ensuite chérie pour
elle-même, l'épousa, en fit une Dame qui valut autant que beaucoup
d'autres.



MADAME BAPTISTE.


Quand j'entrai dans la salle des voyageurs de la gare de Loubain, mon
premier regard fut pour l'horloge. J'avais à attendre deux heures dix
minutes l'express de Paris.

Je me sentis las soudain comme après dix lieues à pied; puis je
regardai autour de moi comme si j'allais découvrir sur les murs un
moyen de tuer le temps; puis je ressortis et m'arrêtai devant la porte
de la gare, l'esprit travaillé par le désir d'inventer quelque chose à
faire.

La rue, sorte de boulevard planté d'acacias maigres, entre deux rangs
de maisons inégales et différentes, des maisons de petite ville,
montait une sorte de colline, et tout au bout on apercevait des arbres
comme si un parc l'eût terminée.

De temps en temps un chat traversait la chaussée, enjambant les
ruisseaux d'une manière délicate. Un roquet pressé sentait le pied de
tous les arbres, cherchant des débris de cuisine. Je n'apercevais aucun
homme.

Un morne découragement m'envahit. Que faire? Que faire? Je songeais
déjà à l'interminable et inévitable séance dans le petit café du chemin
de fer, devant un bock imbuvable et l'illisible journal du lieu,
quand j'aperçus un convoi funèbre qui tournait une rue latérale pour
s'engager dans celle où je me trouvais.

La vue du corbillard fut un soulagement pour moi. C'était au moins dix
minutes de gagnées.

Mais soudain mon attention redoubla. Le mort n'était suivi que par
huit messieurs dont un pleurait. Les autres causaient amicalement.
Aucun prêtre n'accompagnait. Je pensai: «Voici un enterrement civil,»
puis je réfléchis qu'une ville comme Loubain devait contenir au
moins une centaine de libres penseurs qui se seraient fait un devoir
de manifester. Alors, quoi? La marche rapide du convoi disait
bien pourtant qu'on enterrait ce défunt-là sans cérémonie, et, par
conséquent, sans religion.

Ma curiosité désœuvrée se jeta dans les hypothèses les plus
compliquées; mais, comme la voiture funèbre passait devant moi, une
idée baroque me vint, c'était de suivre avec les huit messieurs.
J'avais là une heure au moins d'occupations et je me mis en marche,
d'un air triste, derrière les autres.

Les deux derniers se retournèrent avec étonnement, puis se parlèrent
bas. Ils se demandaient certainement si j'étais de la ville. Puis
ils consultèrent les deux précédents, qui se mirent à leur tour à me
dévisager. Cette attention investigatrice me gênait, et, pour y mettre
fin, je m'approchai de mes voisins. Les ayant salués, je dis: «Je vous
demande bien pardon, messieurs, si j'interromps votre conversation.
Mais apercevant un enterrement civil, je me suis empressé de le suivre
sans connaître, d'ailleurs, le mort que vous accompagnez.» Un des
messieurs prononça: «C'est une morte.» Je fus surpris et je demandai:
«Cependant c'est bien un enterrement civil, n'est-ce pas?»

L'autre monsieur, qui désirait évidemment m'instruire, prit la parole:
«Oui et non. Le clergé nous a refusé l'entrée de l'église.» Je poussai,
cette fois, un «Ah!» de stupéfaction. Je ne comprenais plus du tout.

Mon obligeant voisin me confia, à voix basse: «Oh! c'est toute une
histoire. Cette jeune femme s'est tuée, et voilà pourquoi on n'a pas pu
la faire enterrer religieusement. C'est son mari que vous voyez là, le
premier, celui qui pleure.»

Alors, je prononçai, en hésitant: «Vous m'étonnez et vous m'intéressez
beaucoup, monsieur. Serait-il indiscret de vous demander de me conter
cette histoire? Si je vous importune, mettez que je n'ai rien dit.»

Le monsieur me prit le bras familièrement. «Mais pas du tout, pas du
tout. Tenez, restons un peu derrière. Je vais vous dire ça, c'est fort
triste. Nous avons le temps, avant d'arriver au cimetière, dont vous
voyez les arbres là-haut, car la côte est rude.»

Et il commença: «Figurez-vous que cette jeune femme, Mme Paul Hamot,
était la fille d'un riche commerçant du pays, M. Fontanelle. Elle eut,
étant toute enfant, à l'âge de onze ans, une aventure terrible: un
valet la souilla. Elle en faillit mourir, estropiée par ce misérable
que sa brutalité dénonça. Un épouvantable procès eut lieu et révéla
que depuis trois mois la pauvre martyre était victime des honteuses
pratiques de cette brute. L'homme fut condamné aux travaux forcés à
perpétuité.

«La petite fille grandit, marquée d'infamie, isolée, sans camarade, à
peine embrassée par les grandes personnes qui auraient cru se tacher
les lèvres en embrassant son front.

«Elle était devenue pour la ville une sorte de monstre, de phénomène.
On disait tout bas: «Vous savez, la petite Fontanelle?» Dans la rue
tout le monde se retournait quand elle passait. On ne pouvait même
pas trouver de bonnes pour la conduire à la promenade, les servantes
des autres familles se tenant à l'écart comme si une contagion se fût
émanée de l'enfant pour s'étendre à tous ceux qui l'approchaient.

«C'était pitié de voir cette pauvre petite sur le cours où vont jouer
les mioches toutes les après-midi. Elle restait toute seule, debout
près de sa domestique, regardant d'un air triste les autres gamins qui
s'amusaient. Quelquefois, cédant à une irrésistible envie de se mêler
aux enfants, elle s'avançait timidement, avec des gestes craintifs
et entrait dans un groupe d'un pas furtif, comme consciente de son
indignité. Et aussitôt, de tous les bancs, accouraient les mères, les
bonnes, les tantes, qui saisissaient par la main les fillettes confiées
à leur garde et les entraînaient brutalement. La petite Fontanelle
demeurait isolée, éperdue, sans comprendre; et elle se mettait à
pleurer, le cœur crevant de chagrin. Puis elle courait se cacher la
figure, en sanglotant, dans le tablier de sa bonne.

«Elle grandit; ce fut pis encore. On éloignait d'elle les jeunes filles
comme d'une pestiférée. Songez donc que cette jeune personne n'avait
plus rien à apprendre, rien; qu'elle n'avait plus droit à la symbolique
fleur d'oranger; qu'elle avait pénétré, presque avant de savoir lire,
le redoutable mystère que les mères laissent à peine deviner, en
tremblant, le soir seulement du mariage.

«Quand elle passait dans la rue, accompagnée de sa gouvernante, comme
si on l'eût gardée à vue dans la crainte incessante de quelque nouvelle
et terrible aventure, quand elle passait dans la rue, les yeux toujours
baissés sous la honte mystérieuse qu'elle sentait peser sur elle, les
autres jeunes filles, moins naïves qu'on ne pense, chuchotaient en la
regardant sournoisement, ricanaient en dessous, et détournaient bien
vite la tête d'un air distrait, si par hasard elle les fixait.

«On la saluait à peine. Seuls, quelques hommes se découvraient. Les
mères feignaient de ne l'avoir pas aperçue. Quelques petits voyous
l'appelaient «madame Baptiste», du nom du valet qui l'avait outragée et
perdue.

«Personne ne connaissait les tortures secrètes de son âme, car elle
ne parlait guère et ne riait jamais. Ses parents eux-mêmes semblaient
gênés devant elle comme s'ils lui en eussent éternellement voulu de
quelque faute irréparable.

«Un honnête homme ne donnerait pas volontiers la main à un forçat
libéré, n'est-ce pas, ce forçat fût-il son fils? M. et Mme Fontanelle
considéraient leur fille comme ils eussent fait d'un fils sortant du
bagne.

«Elle était jolie et pâle, grande, mince, distinguée. Elle m'aurait
beaucoup plu, monsieur, sans cette affaire.

«Or, quand nous avons eu un nouveau sous-préfet, voici maintenant
dix-huit mois, il amena avec lui son secrétaire particulier, un drôle
de garçon qui avait mené la vie dans le quartier Latin, paraît-il.

«Il vit Mlle Fontanelle et en devint amoureux. On lui dit tout. Il
se contenta de répondre: «Bah, c'est justement là une garantie pour
l'avenir. J'aime mieux que ce soit avant qu'après. Avec cette femme-là,
je dormirai tranquille.»

«Il fit sa cour, la demanda en mariage et l'épousa. Alors, ayant du
toupet, il fit des visites de noce comme si de rien n'était. Quelques
personnes les rendirent, d'autres s'abstinrent. Enfin, on commençait à
oublier et elle prenait place dans le monde.

«Il faut vous dire qu'elle adorait son mari comme un dieu. Songez
qu'il lui avait rendu l'honneur, qu'il l'avait fait rentrer dans
la loi commune, qu'il avait bravé, forcé l'opinion, affronté les
outrages, accompli, en somme, un acte de courage que bien peu d'hommes
accompliraient. Elle avait donc pour lui une passion exaltée et
ombrageuse.

«Elle devint enceinte, et, quand on apprit sa grossesse, les personnes
les plus chatouilleuses lui ouvrirent leur porte, comme si elle eût été
définitivement purifiée par la maternité. C'est drôle, mais c'est comme
ça...

«Tout allait donc pour le mieux, quand nous avons eu, l'autre jour,
la fête patronale du pays. Le préfet, entouré de son état-major et
des autorités, présidait le concours des orphéons, et il venait de
prononcer son discours, lorsque commença la distribution des médailles
que son secrétaire particulier, Paul Hamot, remettait à chaque
titulaire.

«Vous savez que dans ces affaires-là il y a toujours des jalousies et
des rivalités qui font perdre la mesure aux gens.

«Toutes les dames de la ville étaient là, sur l'estrade.

«A son tour s'avança le chef de musique du bourg de Mormillon. Sa
troupe n'avait qu'une médaille de deuxième classe. On ne peut pas en
donner de première classe à tout le monde, n'est-ce pas?

«Quand le secrétaire particulier lui remit son emblème, voilà que cet
homme le lui jette à la figure en criant: «Tu peux la garder pour
Baptiste, ta médaille. Tu lui en dois même une de première classe aussi
bien qu'à moi.»

«Il y avait là un tas de peuple qui se mit à rire. Le peuple n'est pas
charitable ni délicat, et tous les yeux se sont tournés vers cette
pauvre dame.

«Oh, monsieur, avez-vous jamais vu une femme devenir folle?--Non.--Eh
bien, nous avons assisté à ce spectacle-là! Elle se leva et retomba sur
son siège trois fois de suite, comme si elle eût voulu se sauver et
compris qu'elle ne pourrait traverser toute cette foule qui l'entourait.

«Une voix, quelque part, dans le public, cria encore: «Ohé, madame
Baptiste!» Alors une grande rumeur eut lieu faite de gaietés et
d'indignations.

«C'était une houle, un tumulte; toutes les têtes remuaient. On se
répétait le mot; on se haussait pour voir la figure que faisait cette
malheureuse; des maris enlevaient leurs femmes dans leurs bras afin de
la leur montrer; des gens demandaient: «Laquelle, celle en bleu?» Les
gamins poussaient des cris de coq; de grands rires éclataient de place
en place.

«Elle ne remuait plus, éperdue, sur son fauteuil d'apparat, comme
si elle eût été placée en montre pour l'assemblée. Elle ne pouvait
ni disparaître, ni bouger, ni dissimuler son visage. Ses paupières
clignotaient précipitamment comme si une grande lumière lui eût brûlé
les yeux, et elle soufflait à la façon d'un cheval qui monte une côte.

«Ça fendait le cœur de la voir.

«M. Hamot avait saisi à la gorge ce grossier personnage, et ils se
roulaient par terre au milieu d'un tumulte effroyable.

«La cérémonie fut interrompue.

«Une heure après, au moment où les Hamot rentraient chez eux, la jeune
femme, qui n'avait pas prononcé un seul mot depuis l'insulte, mais
qui tremblait comme si tous ses nerfs eussent été mis en danse par un
ressort, enjamba tout à coup le parapet du pont sans que son mari ait
eu le temps de la retenir, et se jeta dans la rivière.

«L'eau est profonde sous les arches. On fut deux heures avant de
parvenir à la repêcher. Elle était morte, naturellement.»


Le conteur se tut. Puis il ajouta: «C'est peut-être ce qu'elle avait de
mieux à faire dans sa position. Il y a des choses qu'on n'efface pas.

«Vous saisissez maintenant pourquoi le clergé a refusé la porte de
l'église. Oh! si l'enterrement avait été religieux, toute la ville
serait venue. Mais vous comprenez que le suicide s'ajoutant à l'autre
histoire, les familles se sont abstenues; et puis, il est bien
difficile, ici, de suivre un enterrement sans prêtres.»

Nous franchissions la porte du cimetière. Et j'attendis, très ému,
qu'on eût descendu la bière dans la fosse pour m'approcher du pauvre
garçon qui sanglotait et lui serrer énergiquement la main.

Il me regarda avec surprise à travers ses larmes, puis prononça:
«Merci, monsieur.» Et je ne regrettai pas d'avoir suivi ce convoi.

_Madame Baptiste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 28 novembre 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.



LA ROUILLE.


Il n'avait eu, toute sa vie, qu'une inapaisable passion: la chasse. Il
chassait tous les jours, du matin au soir, avec un emportement furieux.
Il chassait hiver comme été, au printemps comme à l'automne, au marais,
quand les règlements interdisaient la plaine et les bois; il chassait
au tiré, à courre, au chien d'arrêt, au chien courant, à l'affût, au
miroir, au furet. Il ne parlait que de chasse, rêvait chasse, répétait
sans cesse: «Doit-on être malheureux quand on n'aime pas la chasse!»

Il avait maintenant cinquante ans sonnés, se portait bien, restait
vert, bien que chauve, un peu gros, mais vigoureux; et il portait tout
le dessous de la moustache rasé pour bien découvrir les lèvres et
garder libre le tour de la bouche, afin de pouvoir sonner du cor plus
facilement.

On ne le désignait dans la contrée que par son petit nom: M. Hector. Il
s'appelait le baron Hector Gontran de Coutelier.

Il habitait, au milieu des bois, un petit manoir, dont il avait hérité,
et, bien qu'il connût toute la noblesse du département et rencontrât
tous ses représentants mâles dans les rendez-vous de chasse, il ne
fréquentait assidûment qu'une famille: les Courville, des voisins
aimables, alliés à sa race depuis des siècles.

Dans cette maison il était choyé, aimé, dorloté, et il disait: «Si
je n'étais pas chasseur, je voudrais ne point vous quitter.» M. de
Courville était son ami et son camarade depuis l'enfance. Gentilhomme
agriculteur, il vivait tranquille avec sa femme, sa fille et son
gendre, M. de Darnetot, qui ne faisait rien, sous prétexte d'études
historiques.

Le baron de Coutelier allait souvent dîner chez ses amis, surtout pour
leur raconter ses coups de fusil. Il avait de longues histoires de
chiens et de furets dont il parlait comme de personnages marquants
qu'il aurait beaucoup connus. Il dévoilait leurs pensées, leurs
intentions, les analysait, les expliquait: «Quand Médor a vu que le
râle le faisait courir ainsi, il s'est dit: «Attends, mon gaillard,
nous allons rire.» Alors, en me faisant signe de la tête d'aller me
placer au coin du champ de trèfle, il s'est mis à quêter de biais,
à grand bruit, en remuant les herbes pour pousser le gibier dans
l'angle où il ne pourrait plus échapper. Tout est arrivé comme il
l'avait prévu; le râle, tout d'un coup, s'est trouvé sur la lisière.
Impossible d'aller plus loin sans se découvrir. Il s'est dit:
«Pincé, nom d'un chien!» et s'est tapi. Médor alors tomba en arrêt
en me regardant; je lui fais un signe, il force.--Brrrou--le râle
s'envole--j'épaule--pan!--il tombe; et Médor, en le rapportant, remuait
la queue pour me dire: «Est-il joué, ce tour-là, monsieur Hector?»

Courville, Darnetot et les deux femmes riaient follement de ces récits
pittoresques où le baron mettait toute son âme. Il s'animait, remuait
les bras, gesticulait de tout le corps, et quand il disait la mort du
gibier, il riait d'un rire formidable, et demandait toujours comme
conclusion: «Est-elle bonne, celle-là?»

Dès qu'on parlait d'autre chose, il n'écoutait plus et s'asseyait tout
seul à fredonner des fanfares. Aussi, dès qu'un instant de silence se
faisait entre deux phrases, dans ces moments de brusques accalmies
qui coupent la rumeur des paroles, on entendait tout à coup un air de
chasse: «Ton ton, ton taine ton ton», que le baron poussait en gonflant
les joues comme s'il eût tenu son cor.

Il n'avait jamais vécu que pour la chasse et vieillissait sans
s'en douter ni s'en apercevoir. Brusquement, il eut une attaque de
rhumatisme et demeura deux mois au lit. Il faillit mourir de chagrin
et d'ennui. Comme il n'avait pas de bonne, faisant préparer sa cuisine
par un vieux serviteur, il n'obtenait ni cataplasmes chauds, ni petits
soins, ni rien de ce qu'il faut aux souffrants. Son piqueur fut son
garde-malade, et cet écuyer qui s'ennuyait au moins autant que son
maître, dormait jour et nuit dans un fauteuil, pendant que le baron
jurait et s'exaspérait entre ses draps.

Les dames de Courville venaient parfois le voir, et c'étaient pour lui
des heures de calme et de bien-être. Elles préparaient sa tisane,
avaient soin du feu, lui servaient gentiment son déjeuner, sur le bord
du lit, et quand elles partaient il murmurait: «Sacrebleu! vous devriez
bien venir loger ici.» Et elles riaient de tout leur cœur.


Comme il allait mieux et recommençait à chasser au marais; il vint
un soir dîner chez ses amis; mais il n'avait plus son entrain ni sa
gaieté. Une pensée incessante le torturait, la crainte d'être ressaisi
par les douleurs avant l'ouverture. Au moment de prendre congé, alors
que les femmes l'enveloppaient en un châle, lui nouaient un foulard au
cou, et qu'il se laissait faire pour la première fois de sa vie, il
murmura d'un ton désolé: «Si ça recommence, je suis un homme foutu.»

Lorsqu'il fut parti, Mme de Darnetot dit à sa mère: «Il faudrait marier
le baron.»

Tout le monde leva les bras. Comment n'y avait-on pas encore songé? On
chercha toute la soirée parmi les veuves qu'on connaissait, et le choix
s'arrêta sur une femme de quarante ans, encore jolie, assez riche, de
belle humeur et bien portante, qui s'appelait Mme Berthe Vilers.

On l'invita à passer un mois au château. Elle s'ennuyait. Elle vint.
Elle était remuante et gaie; M. de Coutelier lui plut tout de suite.
Elle s'en amusait comme d'un jouet vivant, et passait des heures
entières à l'interroger sournoisement sur les sentiments des lapins et
les machinations des renards. Il distinguait gravement les manières de
voir différentes des divers animaux, et leur prêtait des plans et des
raisonnements subtils comme aux hommes de sa connaissance.

L'attention qu'elle lui donnait le ravit, et, un soir, pour lui
témoigner son estime, il la pria de chasser, ce qu'il n'avait encore
jamais fait pour aucune femme. L'invitation parut si drôle qu'elle
accepta. Ce fut une fête pour l'équiper; tout le monde s'y mit, lui
offrit quelque chose et elle apparut vêtue en manière d'amazone, avec
des bottes, des culottes d'homme, une jupe courte, une jaquette de
velours trop étroite pour la gorge et une casquette de valet de chiens.

Le baron semblait ému comme s'il allait tirer son premier coup de
fusil. Il lui expliqua minutieusement la direction du vent, les
différents arrêts des chiens, la façon de tirer les gibiers; puis il
la poussa dans un champ, en la suivant pas à pas avec la sollicitude
d'une nourrice qui regarde son nourrisson marcher pour la première fois.

Médor rencontra, rampa, s'arrêta, leva la patte. Le baron, derrière
son élève, tremblait comme une feuille. Il balbutiait: «Attention,
attention, des per... des per... des perdrix.»

Il n'avait pas fini qu'un grand bruit s'envola de terre,--brrr, brrr,
brrr--et un régiment de gros oiseaux monta dans l'air en battant des
ailes.

Mme Vilers, éperdue, ferma les yeux, lâcha les deux coups, recula d'un
pas sous la secousse du fusil, puis, quand elle reprit son sang-froid,
elle aperçut le baron qui dansait comme un fou, et Médor rapportant
deux perdrix dans sa gueule.

A dater de ce jour, M. de Coutelier fut amoureux d'elle.

Il disait en levant les yeux: «Quelle femme!» et il venait tous les
soirs maintenant pour causer chasse. Un jour, M. de Courville, qui
le reconduisait et l'écoutait s'extasier sur sa nouvelle amie, lui
demanda brusquement: «Pourquoi ne l'épousez-vous pas?» Le baron resta
saisi: «Moi? moi? l'épouser?... mais... au fait...» Et il se tut.
Puis serrant précipitamment la main de son compagnon, il murmura: «Au
revoir, mon ami,» et disparut à grands pas dans la nuit.

Il fut trois jours sans revenir. Quand il reparut, il était pâli par
ses réflexions, et plus grave que de coutume. Ayant pris à part M. de
Courville: «Vous avez eu là une fameuse idée. Tâchez de la préparer à
m'accepter. Sacrebleu, une femme comme ça, on la dirait faite pour moi.
Nous chasserons ensemble toute l'année.»

M. de Courville, certain qu'il ne serait pas refusé, répondit: «Faites
votre demande tout de suite, mon cher. Voulez-vous que je m'en charge?»
Mais le baron se troubla soudain; et balbutiant: «Non... non..., il
faut d'abord que je fasse un petit voyage... un petit voyage... à
Paris. Dès que je serai revenu, je vous répondrai définitivement.» On
n'en put obtenir d'autres éclaircissements et il partit le lendemain.


Le voyage dura longtemps. Une semaine, deux semaines, trois semaines se
passèrent, M. de Coutelier ne reparaissait pas. Les Courville, étonnés,
inquiets, ne savaient que dire à leur amie qu'ils avaient prévenue de
la démarche du baron. On envoyait tous les deux jours prendre chez lui
de ses nouvelles; aucun de ses serviteurs n'en avait reçu.

Or, un soir, comme Mme Vilers chantait en s'accompagnant au piano, une
bonne vint, avec un grand mystère, chercher M. de Courville, en lui
disant tout bas qu'un monsieur le demandait. C'était le baron, changé,
vieilli, en costume de voyage. Dès qu'il vit son vieil ami, il lui
saisit les mains, et d'une voix un peu fatiguée: «J'arrive à l'instant,
mon cher, et j'accours chez vous, je n'en puis plus.» Puis il hésita,
visiblement embarrassé: «Je voulais vous dire... tout de suite... que
cette... cette affaire... vous savez bien... est manquée.»

M. de Courville le regardait stupéfait: «Comment? manquée? Et
pourquoi?--Oh! ne m'interrogez pas, je vous prie, ce serait trop
pénible à dire, mais soyez sûr que j'agis en... en honnête homme. Je
ne peux pas... Je n'ai pas le droit, vous entendez, pas le droit,
d'épouser cette dame. J'attendrai qu'elle soit partie pour revenir chez
vous; il me serait trop douloureux de la revoir. Adieu.»

Et il s'enfuit.

Toute la famille délibéra, discuta, supposa mille choses. On conclut
qu'un grand mystère était caché dans la vie du baron, qu'il avait
peut-être des enfants naturels, une vieille liaison. Enfin l'affaire
paraissait grave et, pour ne point entrer en des complications
difficiles, on prévint habilement Mme Vilers, qui s'en retourna veuve
comme elle était venue.

Trois mois encore se passèrent. Un soir, comme il avait fortement dîné
et qu'il titubait un peu, M. de Coutelier, en fumant sa pipe le soir
avec M. de Courville, lui dit: «Si vous saviez comme je pense souvent à
votre amie, vous auriez pitié de moi.»

L'autre, que la conduite du baron en cette circonstance avait un peu
froissé, lui dit sa pensée vivement: «Sacrebleu, mon cher, quand on
a des secrets dans son existence, on ne s'avance pas d'abord comme
vous l'avez fait; car, enfin, vous pouviez prévoir le motif de votre
reculade, assurément.»

Le baron confus cessa de fumer.

«Oui et non. Enfin, je n'aurais pas cru ce qui est arrivé.»

M. de Courville, impatienté, reprit: «On doit tout prévoir.»

Mais M. de Coutelier, en sondant de l'œil les ténèbres pour être sûr
qu'on ne les écoutait pas, reprit à voix basse:

«Je vois bien que je vous ai blessé et je vais tout vous dire pour me
faire excuser. Depuis vingt ans, mon ami, je ne vis que pour la chasse.
Je n'aime que ça, vous le savez, je ne m'occupe que de ça. Aussi, au
moment de contracter des devoirs envers cette dame, un scrupule, un
scrupule de conscience m'est venu. Depuis le temps que j'ai perdu
l'habitude de... de... de l'amour, enfin, je ne savais plus si je
serais encore capable de... de... vous savez bien... Songez donc? voici
maintenant seize ans exactement que... que... que... pour la dernière
fois, vous comprenez. Dans ce pays-ci, ce n'est pas facile de... de...
vous y êtes. Et puis j'avais autre chose à faire, j'aime mieux tirer
un coup de fusil. Bref, au moment de m'engager devant le maire et le
prêtre à... à... ce que vous savez, j'ai eu peur. Je me suis dit:
Bigre, mais si... si... j'allais rater. Un honnête homme ne manque
jamais à ses engagements et je prenais là un engagement sacré vis-à-vis
de cette personne. Enfin, pour en avoir le cœur net, je me suis promis
d'aller passer huit jours à Paris.

«Au bout de huit jours, rien, mais rien. Et ce n'est pas faute d'avoir
essayé. J'ai pris ce qu'il y avait de mieux dans tous les genres. Je
vous assure qu'elles ont fait ce qu'elles ont pu... Oui... certainement
elles n'ont rien négligé... Mais que voulez-vous, elles se retiraient
toujours... bredouilles... bredouilles... bredouilles.

«J'ai attendu alors quinze jours, trois semaines, espérant toujours.
J'ai mangé dans les restaurants un tas de choses poivrées, qui m'ont
perdu l'estomac, et... et... rien... toujours rien.

«Vous comprenez que, dans ces circonstances, devant cette constatation,
je ne pouvais que... que... que me retirer. Ce que j'ai fait.»

M. de Courville se tordait pour ne pas rire. Il serra gravement les
mains du baron en lui disant: «Je vous plains,» et le reconduisit
jusqu'à mi-chemin de sa demeure. Puis, lorsqu'il se trouva seul avec sa
femme, il lui dit tout, en suffoquant de gaieté. Mais Mme de Courville
ne riait point; elle écoutait, très attentive, et lorsque son mari eut
achevé, elle répondit avec un grand sérieux: «Le baron est un niais,
mon cher; il avait peur, voilà tout. Je vais écrire à Berthe de
revenir, et bien vite.»

Et comme M. de Courville objectait le long et inutile essai de leur
ami, elle reprit: «Bah! quand on aime sa femme, entendez-vous, cette
chose-là... revient toujours.»

Et M. de Courville ne répliqua rien, un peu confus lui-même.


_La Rouille_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 14 septembre 1882, sous
le titre de _M. de Coutelier_ et signé: MAUFRIGNEUSE.



MARROCA.


Mon ami, tu m'as demandé de t'envoyer mes impressions, mes aventures,
et surtout mes histoires d'amour sur cette terre d'Afrique qui
m'attirait depuis si longtemps. Tu riais beaucoup, d'avance, de mes
tendresses noires, comme tu disais, et tu me voyais déjà revenir suivi
d'une grande femme en ébène, coiffée d'un foulard jaune, et ballottante
en des vêtements éclatants.

Le tour des Mauricaudes viendra sans doute, car j'en ai vu déjà
plusieurs qui m'ont donné quelque envie de me tremper en cette encre;
mais je suis tombé pour mon début sur quelque chose de mieux et de
singulièrement original.

Tu m'as écrit, dans ta dernière lettre: «Quand je sais comment on aime
dans un pays, je connais ce pays à le décrire, bien que ne l'ayant
jamais vu.» Sache qu'ici on aime furieusement. On sent, dès les
premiers jours, une sorte d'ardeur frémissante, un soulèvement, une
brusque tension des désirs, un énervement courant au bout des doigts,
qui surexcitent à les exaspérer nos puissances amoureuses et toutes
nos facultés de sensation physique, depuis le simple contact des mains
jusqu'à cet innommable besoin qui nous fait commettre tant de sottises.

Entendons-nous bien. Je ne sais si ce que vous appelez l'amour du
cœur, l'amour des âmes, si l'idéalisme sentimental, le platonisme
enfin, peut exister sous ce ciel; j'en doute même. Mais l'autre amour,
celui des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement
terrible en ce climat. La chaleur, cette constante brûlure de l'air
qui vous enfièvre, ces souffles suffocants du Sud, ces marées de feu
venues du grand désert si proche, ce lourd siroco, plus ravageant,
plus desséchant que la flamme, ce perpétuel incendie d'un continent
tout entier brûlé jusqu'aux pierres par un énorme et dévorant soleil,
embrasent le sang, affolent la chair, embestialisent.

Mais j'arrive à mon histoire. Je ne te dis rien de mes premiers temps
de séjour en Algérie. Après avoir visité Bône, Constantine, Biskra
et Sétif, je suis venu à Bougie par les gorges du Chabet et une
incomparable route au milieu des forêts kabyles, qui suit la mer en
la dominant de deux cents mètres et serpente selon les festons de la
haute montagne, jusqu'à ce merveilleux golfe de Bougie aussi beau que
celui de Naples, que celui d'Ajaccio et que celui de Douarnenez, les
plus admirables que je connaisse. J'excepte dans ma comparaison cette
invraisemblable baie de Porto, ceinte de granit rouge, et habitée
par les fantastiques et sanglants géants de pierre qu'on appelle les
«Calanche» de Piana, sur les côtes Ouest de la Corse.

De loin, de très loin, avant de contourner le grand bassin où dort
l'eau pacifique, on aperçoit Bougie. Elle est bâtie sur les flancs
rapides d'un mont très élevé et couronné par des bois. C'est une tache
blanche dans cette pente verte; on dirait l'écume d'une cascade tombant
à la mer.

Dès que j'eus mis le pied dans cette toute petite et ravissante ville,
je compris que j'allais y rester longtemps. De partout l'œil embrasse
un vaste cercle de sommets crochus, dentelés, cornus et bizarres,
tellement fermé qu'on découvre à peine la pleine mer et que le golfe a
l'air d'un lac. L'eau bleue, d'un bleu laiteux, est d'une transparence
admirable, et le ciel d'azur, d'un azur épais, comme s'il avait reçu
deux couches de couleur, étale au-dessus sa surprenante beauté. Ils
semblent se mirer l'un dans l'autre et se renvoyer leurs reflets.

Bougie est la ville des ruines. Sur le quai, en arrivant, on rencontre
un débris si magnifique qu'on le dirait d'opéra. C'est la vieille porte
Sarrazine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la
cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux
de monuments sarrazins, des restes de constructions arabes.

J'avais loué dans la ville haute une petite maison mauresque. Tu
connais ces demeures si souvent décrites. Elles ne possèdent point de
fenêtres en dehors; mais une cour intérieure les éclaire du haut en
bas. Elles ont, au premier, une grande salle fraîche où l'on passe les
jours, et tout en haut une terrasse où l'on passe les nuits.

Je me mis tout de suite aux coutumes des pays chauds, c'est-à-dire à
faire la sieste après mon déjeuner. C'est l'heure étouffante d'Afrique,
l'heure où l'on ne respire plus, l'heure où les rues, les plaines, les
longues routes aveuglantes sont désertes, où tout le monde dort, essaye
au moins de dormir, avec aussi peu de vêtements que possible.

J'avais installé dans ma salle à colonnettes d'architecture arabe un
grand divan moelleux, couvert de tapis du Djebel-Amour. Je m'étendais
là-dessus à peu près dans le costume d'Assan, mais je n'y pouvais guère
reposer, torturé par ma continence.

Oh! mon ami, il est deux supplices de cette terre que je te souhaite
de ne jamais connaître: le manque d'eau et le manque de femmes. Lequel
est le plus affreux? Je ne sais. Dans le désert, on commettrait toutes
les infamies pour un verre d'eau claire et froide. Que ne ferait-on pas
en certaines villes du littoral pour une belle fille fraîche et saine?
Car elles ne manquent pas, les filles, en Afrique! Elles foisonnent,
au contraire; mais, pour continuer ma comparaison, elles y sont
tout aussi malfaisantes et pourries que le liquide fangeux des puits
sahariens.

Or, voici qu'un jour, plus énervé que de coutume, je tentai, mais en
vain, de fermer les yeux. Mes jambes vibraient comme piquées en dedans;
une angoisse inquiète me retournait à tout moment sur mes tapis. Enfin,
n'y tenant plus, je me levai et je sortis.

C'était en juillet, par une après-midi torride. Les pavés des rues
étaient chauds à cuire du pain; la chemise, tout de suite trempée,
collait au corps, et, par tout l'horizon, flottait une petite vapeur
blanche, cette buée ardente du siroco, qui semble de la chaleur
palpable.

Je descendis près de la mer et, contournant le port, je me mis à suivre
la berge le long de la jolie baie où sont les bains. La montagne
escarpée, couverte de taillis, de hautes plantes aromatiques aux
senteurs puissantes, s'arrondit en cercle autour de cette crique où
trempent, tout le long du bord, de gros rochers bruns.

Personne dehors; rien ne remuait; pas un cri de bête, un vol d'oiseau,
pas un bruit, pas même un clapotement, tant la mer immobile paraissait
engourdie sous le soleil. Mais dans l'air cuisant, je croyais saisir
une sorte de bourdonnement de feu.

Soudain, derrière une de ces roches à demi noyées dans l'onde
silencieuse, je devinai un léger mouvement et, m'étant retourné,
j'aperçus, prenant son bain, se croyant bien seule à cette heure
brûlante, une grande fille nue, enfoncée jusqu'aux seins. Elle tournait
la tête vers la pleine mer et sautillait doucement sans me voir.

Rien de plus étonnant que ce tableau: cette belle femme dans cette eau
transparente comme du verre, sous cette lumière aveuglante. Car elle
était belle merveilleusement, cette femme, grande, modelée en statue.

Elle se retourna, poussa un cri, et, moitié nageant, moitié marchant,
se cacha tout à fait derrière sa roche.

Comme il fallait bien qu'elle sortît, je m'assis sur la berge et
j'attendis. Alors elle montra tout doucement sa tête surchargée de
cheveux noirs liés à la diable. Sa bouche était large, aux lèvres
retroussées comme des bourrelets; ses yeux énormes, effrontés, et
toute sa chair un peu brunie par le climat semblait une chair d'ivoire
ancien, dure et douce, de belle race blanche teintée par le soleil des
nègres.

Elle me cria: «Allez-vous-en.» Et sa voix pleine, un peu forte comme
toute sa personne, avait un accent guttural. Je ne bougeai point. Elle
ajouta: «Ça n'est pas bien de rester là, monsieur.» Les _r_, dans sa
bouche, roulaient comme des chariots. Je ne remuai pas davantage. La
tête disparut.

Dix minutes s'écoulèrent, et les cheveux, puis le front, puis les yeux
se remontrèrent avec lenteur et prudence, comme font les enfants qui
jouent à cache-cache pour observer celui qui les cherche.

Cette fois, elle eut l'air furieux; elle cria: «Vous allez me faire
attraper mal. Je ne partirai pas tant que vous serez là.» Alors je
me levai et m'en allai, non sans me retourner souvent. Quand elle me
jugea assez loin, elle sortit de l'eau, à demi courbée, me tournant
ses reins, et elle disparut dans un creux du roc, derrière une jupe
suspendue à l'entrée.

Je revins le lendemain. Elle était encore au bain, mais vêtue d'un
costume entier. Elle se mit à rire en me montrant ses dents luisantes.

Huit jours après, nous étions amis. Huit jours de plus, et nous le
devenions encore davantage.

Elle s'appelait Marroca, d'un surnom sans doute, et prononçait ce
mot comme s'il eût contenu quinze _r_. Fille de colons espagnols,
elle avait épousé un Français nommé Pontabèze. Son mari était employé
de l'État. Je n'ai jamais su bien au juste quelles fonctions il
remplissait. Je constatai qu'il était fort occupé, et je n'en demandai
pas plus long.

Alors, changeant l'heure de son bain, elle vint chaque jour après mon
déjeuner faire la sieste en ma maison. Quelle sieste! Si c'est là se
reposer!

C'était vraiment une admirable fille, d'un type un peu bestial, mais
superbe. Ses yeux semblaient toujours luisants de passion; sa bouche
entr'ouverte, ses dents pointues, son sourire même avaient quelque
chose de férocement sensuel, et ses seins étranges, allongés et droits,
aigus comme des poires de chair, élastiques comme s'ils eussent
renfermé des ressorts d'acier, donnaient à son corps quelque chose
d'animal, faisaient d'elle une sorte d'être inférieur et magnifique, de
créature destinée à l'amour désordonné, éveillaient en moi l'idée des
obscènes divinités antiques dont les tendresses libres s'étalaient au
milieu des herbes et des feuilles.

Et jamais femme ne porta dans ses flancs de plus inapaisables désirs.
Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements
de dents, des convulsions et des morsures, étaient suivies presque
aussitôt d'assoupissements profonds comme une mort. Mais elle se
réveillait brusquement en mes bras, toute prête à des enlacements
nouveaux, la gorge gonflée de baisers.

Son esprit, d'ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et
un rire sonore lui tenait lieu de pensée.

Fière par instinct de sa beauté, elle avait en horreur les voiles les
plus légers, et elle circulait, courait, gambadait dans ma maison avec
une impudeur inconsciente et hardie. Quand elle était enfin repue
d'amour, épuisée de cris et de mouvement, elle dormait à mes côtés,
sur le divan, d'un sommeil fort et paisible, tandis que l'accablante
chaleur faisait pointer sur sa peau brunie de minuscules gouttes de
sueur, dégageait d'elle, de ses bras relevés sous sa tête, de tous ses
replis secrets, cette odeur fauve qui plaît aux mâles.

Quelquefois elle revenait le soir, son mari étant de service je ne
sais où. Nous nous étendions alors sur la terrasse, à peine enveloppés
en de fins et flottants tissus d'Orient.

Quand la grande lune illuminante des pays chauds s'étalait en plein
dans le ciel, éclairant la ville et le golfe avec son cadre arrondi
de montagnes, nous apercevions alors sur toutes les autres terrasses
comme une armée de silencieux fantômes étendus qui parfois se levaient,
changeaient de place et se recouchaient sous la tiédeur langoureuse du
ciel apaisé.

Malgré l'éclat de ces soirées d'Afrique, Marroca s'obstinait à
se mettre nue encore sous les clairs rayons de la lune; elle ne
s'inquiétait guère de tous ceux qui nous pouvaient voir, et souvent
elle poussait par la nuit, malgré mes craintes et mes prières, de longs
cris vibrants, qui faisaient au loin hurler les chiens.

Comme je sommeillais un soir, sous le large firmament tout barbouillé
d'étoiles, elle vint s'agenouiller sur mon tapis, et approchant de ma
bouche ses grandes lèvres retournées:

«Il faut, dit-elle, que tu viennes dormir chez moi.»

Je ne comprenais pas. «Comment chez toi?

--Oui, quand mon mari sera parti, tu viendras dormir à sa place.»

Je ne pus m'empêcher de rire.

«Pourquoi ça, puisque tu viens ici?»

Elle reprit, en me parlant dans la bouche, me jetant son haleine chaude
au fond de la gorge, mouillant ma moustache de son souffle: «C'est pour
me faire un souvenir.» Et l'_r_ de souvenir traîna longtemps avec un
fracas de torrent sur des roches.

Je ne saisissais point son idée. Elle passa ses bras à mon cou. «Quand
tu ne seras plus là, dit-elle, j'y penserai. Et quand j'embrasserai mon
mari, il me semblera que ce sera toi.»

Et les _rrrai_ et les _rrra_ prenaient en sa voix des grondements de
tonnerres familiers.

Je murmurai attendri et très égayé:

«Mais tu es folle. J'aime mieux rester chez moi.»

Je n'ai, en effet, aucun goût pour les rendez-vous sous un toit
conjugal; ce sont là des souricières où sont toujours pris les
imbéciles. Mais elle me pria, me supplia, pleura même, ajoutant: «Tu
verras comme je t'aimerrrai.» _T'aimerrrai_ retentissait à la façon
d'un roulement de tambour battant la charge.

Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l'expliquais
point; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde
contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe
avec délices l'homme abhorré et le veut encore tromper chez lui, dans
ses meubles, dans ses draps.

Je lui dis: «Ton mari est très méchant pour toi?»

Elle prit un air fâché. «Oh non, très bon.

--Mais tu ne l'aimes pas, toi?»

Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.

«Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas
tant que toi, mon cœurrr.»

Je ne comprenais plus du tout et, comme je cherchais à deviner, elle
appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le
pouvoir, puis elle murmura: «Tu viendrras, dis?»

Je résistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en alla.

Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut,
s'arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda: «Viendras-tu
ce soir dorrrmirrr chez moi? Si tu ne viens pas, je m'en vais.»

Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là
valaient bien un mois. Je criai: «Oui» et j'ouvris les bras. Elle s'y
jeta.


Elle m'attendit, à la nuit, dans une rue voisine et me guida.

Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai
d'abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai
dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies
de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes.
Marroca semblait folle de joie: elle sautait, répétant: «Te voilà chez
nous, te voilà chez toi.»

J'agis en effet comme chez moi.

J'étais un peu gêné, je l'avoue, même inquiet. Comme j'hésitais, dans
cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un
homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute
action, elle me l'arracha de force et emporta dans la pièce voisine,
avec toutes mes autres hardes, ce fourreau de la virilité.

Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon pouvoir,
si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions guère encore au
repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous
firent tressaillir, et une voix forte d'homme cria: «Marroca, c'est
moi.»

Elle fit un bond: «Mon mari! Vite, cache-toi sous le lit.» Je cherchais
éperdument mon pantalon; mais elle me poussa haletante: «Va donc, va
donc.»

Je m'étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur
lequel j'étais si bien.

Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire,
la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperçus pas,
mais qu'elle posa vivement quelque part, et, comme son mari perdait
patience, elle répondit d'une voix forte et calme: «Je ne trrrouve
pas les allumettes;» puis soudain: «Les voilà, je t'ouvrrre.» Et elle
ouvrit.

L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste
se trouvait en proportion, il devait être un colosse.

J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire; puis il
dit avec un accent marseillais: «Z'ai oublié ma bourse, té, il a fallu
revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon cœur.» Il alla
vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait; puis Marroca
s'étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revint à elle,
et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en
phrases irritées, une mitraille d'_r_ furieux.

Les pieds étaient si près de moi qu'une envie folle, stupide,
inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.

Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa. «Tu es bien
méçante aujourd'hui,» dit-il. Mais il en prit son parti. «Adieu,
pétite.» Un nouveau baiser sonna; puis les gros pieds se retournèrent,
me firent voir leurs clous en s'éloignant, passèrent dans la pièce
voisine et la porte de la rue se referma.

J'étais sauvé!

Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que
Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux
éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une
chaise. Mais je me relevai d'un bond; une chose froide gisait sous moi,
et comme je n'étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m'avait
saisi. Je me retournai. Je venais de m'asseoir sur une petite hachette
à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à
cette place? Je ne l'avais pas aperçue en entrant.

Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaieté, poussait des cris,
toussait, les deux mains sur son ventre.

Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre
vie stupidement; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous
me blessaient un peu.

«Et si ton mari m'avait vu», lui demandai-je.

Elle répondit: «Pas de danger.

--Comment! pas de danger. Elle est raide celle-là! Il lui suffisait de
se baisser pour me trouver.»

Elle ne riait plus; elle souriait seulement en me regardant de ses
grands yeux fixes, où germaient de nouveaux désirs.

«Il ne se serait pas baissé.»

J'insistai. «Par exemple! S'il avait seulement laissé tomber son
chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'étais propre,
moi, dans ce costume.»

Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le
ton, comme si elle m'eût dit: «Je t'adorrre», elle murmura: «Alorrrs,
il ne se serait pas relevé.»

Je ne comprenais point:

«Pourquoi ça?»

Elle cligna de l'œil avec malice, allongea sa main vers la chaise où
je venais de m'asseoir, et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses
lèvres entr'ouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela
me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu
luisait.

Elle fit le geste de la prendre; puis, m'attirant du bras gauche tout
contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa
le mouvement qui décapite un homme à genoux!...


Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux,
l'amour et l'hospitalité!


_Marroca_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 mars 1882, sous le titre de
_Marauca_, et signé: MAUFRIGNEUSE.

Le texte du livre est un peu plus étendu que celui du journal.



LA BÛCHE.


Le salon était petit, tout enveloppé de tentures épaisses, et
discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait,
tandis qu'une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une
lumière molle, ombrée par un abat-jour d'ancienne dentelle, sur les
deux personnes qui causaient.

Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais
une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme
un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu'à
la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si
longtemps, l'épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la
main, l'odeur légère qui vous saute à l'odorat lorsqu'on ouvre une
boîte de poudre d'iris florentine.

Lui était un ami d'autrefois, resté garçon, un ami de toutes les
semaines, un compagnon de voyage dans l'existence. Rien de plus
d'ailleurs.

Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux
regardaient le feu, rêvant à n'importe quoi, en l'un de ces silences
amis des gens qui n'ont point besoin de parler toujours pour se plaire
l'un près de l'autre.

Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées,
croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon,
roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d'elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis
que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l'énorme charbon
et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues
autour.

Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit, et
l'homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et
voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l'âtre, voilà pourquoi
je ne me suis jamais marié.»

Elle le considéra, tout étonnée, avec cet œil curieux des femmes qui
veulent savoir, cet œil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où
la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle
demanda: «Comment ça?

Il reprit: «Oh! c'est tout une histoire, une assez triste et vilaine
histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à
coup entre un de mes meilleurs amis qui s'appelait, de son petit nom,
Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux
inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque
étrangers l'un à l'autre. Or voici le secret de notre éloignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions
jamais; et l'amitié qui nous liait semblait si forte que rien n'aurait
pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m'annonça son mariage.

Je reçus un coup dans la poitrine, comme s'il m'avait volé ou trahi.
Quand un ami se marie, c'est fini, bien fini. L'affection jalouse d'une
femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère
point l'attachement vigoureux et franc, cet attachement d'esprit, de
cœur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l'amour qui les soude l'un à l'autre,
l'homme et la femme sont toujours étrangers d'âme, d'intelligence;
ils restent deux belligérants; ils sont d'une race différente; il
faut qu'il y ait toujours un dompteur et un dompté, un maître et un
esclave; tantôt l'un, tantôt l'autre; ils ne sont jamais deux égaux.
Ils s'étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d'ardeur; ils ne
se les serrent jamais d'une large et forte pression loyale, de cette
pression qui semble ouvrir les cœurs, les mettre à nu, dans un élan de
sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier
et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui
les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir
avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu'entre
deux hommes.

Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante,
une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l'adorer.

D'abord, j'allais peu dans la maison, craignant de gêner leur
tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant
m'attirer, m'appeler sans cesse, et m'aimer.

Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie
commune, et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la
nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien
triste à présent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir,
Julien m'écrivit de venir dîner. J'y allai. «Mon bon, dit-il, il va
falloir que je m'absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne
serai pas de retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je
rentrerai. J'ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»

La jeune femme sourit: «C'est moi, d'ailleurs, qui ai eu l'idée de vous
envoyer chercher», reprit-elle.

Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis
sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n'y pris pas garde.
On se mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.

Aussitôt qu'il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit
brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais
trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour,
le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai
d'abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit
les silences embarrassants. Elle ne me répondait rien et restait
en face de moi, de l'autre côté de la cheminée, la tête baissée,
le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en
une difficile méditation. Quand je fus à sec d'idées banales, je me
tus. C'est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver
des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l'air, je
sentais de l'invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet
avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes,
bonnes ou mauvaises, d'une autre personne à votre égard.

Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez
donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu'il va s'éteindre.»
J'ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une
bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres
morceaux de bois aux trois quarts consumés.

Et le silence recommença.

Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu'elle
nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux,
des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant,
dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.»

Et nous voilà partis sur le canapé.

Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu'est-ce que vous feriez
si une femme vous disait qu'elle vous aime?»

Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n'est pas prévu, et puis,
ça dépendrait de la femme.»

Alors elle se mit à rire, d'un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces
rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:

«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.» Elle se tut, puis
reprit:

«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»

Je l'avouai; oui, j'avais été amoureux. «Racontez-moi ça», dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque. Elle m'écoutait attentivement,
avec des marques fréquentes d'improbation et de mépris; et soudain:
«Non, vous n'y entendez rien. Pour que l'amour fût bon, il faudrait,
il me semble, qu'il bouleversât le cœur, tordît les nerfs et ravageât
la tête, il faudrait qu'il fût--comment dirai-je?--dangereux, terrible
même, presque criminel, presque sacrilège, qu'il fût une sorte de
trahison; je veux dire qu'il a besoin de rompre des obstacles sacrés,
des lois, des liens fraternels; quand l'amour est tranquille, facile,
sans périls, légal, est-ce bien de l'amour?»

Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette
exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche;
et, appuyée sur les coussins, elle était allongée, couchée, la tête
contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie
rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d'une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle
s'appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je
vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que
j'eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient
attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.

Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m'amusais pas! Quoi!
tromper Julien? devenir l'amant de cette petite folle perverse et
rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne
suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l'amour
pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l'amitié
trahie! Non, cela ne m'allait guère. Mais que faire? imiter Joseph!
rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante
en sa perfidie, cette fille, et enflammée d'audace, et palpitante et
acharnée. Oh! que celui qui n'a jamais senti sur sa bouche le baiser
profond d'une femme prête à se donner, me jette la première pierre...

..... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n'est-ce pas? Une
minute de plus et... j'étais... non, elle était... pardon c'est lui
qui l'était!... ou plutôt qui l'aurait été, quand voilà qu'un bruit
terrible nous fit bondir.

La bûche, oui, la bûche, madame, s'élançait dans le salon, renversant
la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant
le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu'elle allait infailliblement
flamber.

Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la
cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s'ouvrit! Julien, tout
joyeux, rentrait. Il s'écria: «Je suis libre, l'affaire est finie deux
heures plus tôt!»

Oui, mon amie, sans la bûche, j'étais pincé en flagrant délit. Et vous
apercevez d'ici les conséquences!

Or je fis en sorte de n'être plus repris dans une situation pareille,
jamais, jamais. Puis je m'aperçus que Julien me battait froid, comme
on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu, il
m'éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir.

Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner!


_La Bûche_ a paru dans le _Gil-Blas_ du jeudi 26 janvier 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



LA RELIQUE.


_Monsieur l'abbé Louis d'Ennemare, à Soissons._

  MON CHER ABBÉ,

Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la façon la plus bête,
pour une mauvaise plaisanterie que j'ai faite presque involontairement
à ma fiancée.

J'ai recours à toi, mon vieux camarade, dans l'embarras où je me
trouve; car tu peux me tirer d'affaire. Je t'en serai reconnaissant
jusqu'à la mort.

Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître; mais connaît-on
jamais les femmes? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs
idées sont à surprises. Tout cela est plein de détours, de retours,
d'imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours,
d'entêtements qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu'un petit
oiseau est venu se poser sur le bord d'une fenêtre.

Je n'ai pas à t'apprendre que ta cousine est religieuse à l'extrême,
élevée par les Dames blanches ou noires de Nancy.

Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores sans doute, c'est
qu'elle est exaltée en tout comme en dévotion. Sa tête s'envole à la
façon d'une feuille cabriolant dans le vent; et elle est femme, ou
plutôt jeune fille, plus qu'aucune autre, tout de suite attendrie ou
fâchée, partant au galop pour l'affection comme pour la haine, et
revenant de la même façon; et jolie... comme tu sais; et charmeuse plus
qu'on ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais.

Donc, nous étions fiancés; je l'adorais comme je l'adore encore. Elle
semblait m'aimer.

Un soir je reçus une dépêche qui m'appelait à Cologne pour une
consultation suivie peut-être d'une opération grave et difficile. Comme
je devais partir le lendemain, je courus faire mes adieux à Gilberte
et dire pourquoi je ne dînerais point chez mes futurs beaux-parents le
mercredi, mais seulement le vendredi, jour de mon retour. Oh! prends
garde aux vendredis, je t'assure qu'ils sont funestes!

Quand je parlai de mon départ, je vis une larme dans ses yeux; mais
quand j'annonçai ma prochaine revenue, elle battit aussitôt des mains
et s'écria: «Quel bonheur! vous me rapporterez quelque chose; presque
rien, un simple souvenir; mais un souvenir choisi pour moi. Il faut
découvrir ce qui me fera le plus de plaisir, entendez-vous? Je verrai
si vous avez de l'imagination.»

Elle réfléchit quelques secondes, puis ajouta: «Je vous défends d'y
mettre plus de vingt francs. Je veux être touchée par l'intention,
par l'invention, monsieur, non par le prix.» Puis, après un nouveau
silence, elle dit à mi-voix, les yeux baissés: «Si cela ne vous coûte
rien, comme argent, et si c'est bien ingénieux, bien délicat, je
vous... je vous embrasserai.»

J'étais à Cologne le lendemain. Il s'agissait d'un accident affreux qui
mettait au désespoir une famille entière. Une amputation était urgente.
On me logea, on m'enferma presque; je ne vis que des gens en larmes qui
m'assourdissaient; j'opérai un moribond qui faillit trépasser entre
mes mains; je restai deux nuits près de lui; puis, quand j'aperçus une
chance de salut, je me fis conduire à la gare.

Or je m'étais trompé, j'avais une heure à perdre. J'errais par les rues
en songeant encore à mon pauvre malade, quand un individu m'aborda.

Je ne sais pas l'allemand; il ignorait le français; enfin je compris
qu'il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte me traversa le
cœur; je connaissais sa dévotion fanatique. Voilà mon cadeau trouvé.
Je suivis l'homme dans un magasin d'objets de sainteté, et je pris un
«bétit morceau d'un os des once mille fierges».

La prétendue relique était enfermée dans une charmante boîte en vieil
argent qui décida mon choix.

Je mis l'objet dans ma poche et je montai dans mon wagon.

En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je le
pris... La boîte s'était ouverte, la relique était perdue! J'eus beau
fouiller ma poche, la retourner; le petit os, gros comme la moitié
d'une épingle, avait disparu.

Je n'ai, tu le sais, mon cher abbé, qu'une foi moyenne; tu as la
grandeur d'âme, l'amitié, de tolérer ma froideur, et de me laisser
libre, attendant l'avenir, dis-tu; mais je suis absolument incrédule
aux reliques des brocanteurs en piété et tu partages mes doutes absolus
à cet égard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton ne
me désola point; et je me procurai, sans peine, un fragment analogue
que je collai soigneusement dans l'intérieur de mon bijou.

Et j'allai chez ma fiancée.

Dès qu'elle me vit entrer, elle s'élança devant moi, anxieuse et
souriante: «Qu'est-ce que vous m'avez rapporté?»

Je fis semblant d'avoir oublié; elle ne me crut pas. Je me laissai
prier, supplier même, et, quand je la sentis éperdue de curiosité,
je lui offris le saint médaillon. Elle demeura saisie de joie. «Une
relique! Oh! une relique!» Et elle baisait passionnément la boîte.
J'eus honte de ma supercherie.

Mais une inquiétude l'effleura, qui devint aussitôt une crainte
horrible, et, me fixant au fond des yeux:

«Êtes-vous bien sûr qu'elle soit authentique?

--Absolument certain.

--Comment cela?»

J'étais pris. Avouer que j'avais acheté cet ossement à un marchand
courant les rues, c'était me perdre. Que dire? Une idée folle me
traversa l'esprit; je répondis à voix basse, d'un ton mystérieux:

«Je l'ai volée, pour vous.»

Elle me contempla avec ses grands yeux émerveillés et ravis. «Oh! vous
l'avez volée. Où ça?--Dans la cathédrale, dans la châsse même des onze
mille vierges.» Son cœur battait; elle défaillait de bonheur; elle
murmura:

«Oh! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi tout!»

C'était fini, je ne pouvais plus reculer. J'inventai une histoire
fantastique avec des détails précis et surprenants. J'avais donné
cent francs au gardien de l'édifice pour le visiter seul; la châsse
était en réparation; mais je tombais juste à l'heure du déjeuner des
ouvriers et du clergé; en enlevant un panneau que je recollai ensuite
soigneusement, j'avais pu saisir un petit os (oh! si petit) au milieu
d'une quantité d'autres (je dis une quantité en songeant à ce que
doivent produire les débris de onze mille squelettes de vierges). Puis
je m'étais rendu chez un orfèvre et j'avais acheté un bijou digne de la
relique.

Je n'étais pas fâché de lui faire savoir que le médaillon m'avait coûté
cinq cents francs.

Mais elle ne songeait guère à cela; elle m'écoutait frémissante, en
extase. Elle murmura: «Comme je vous aime!» et se laissa tomber dans
mes bras.

Remarque ceci: j'avais commis, pour elle, un sacrilège. J'avais volé;
j'avais violé une église, violé une châsse; violé et volé des reliques
sacrées. Elle m'adorait pour cela; me trouvait tendre, parfait, divin.
Telle est la femme, mon cher abbé, toute la femme.

Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancés. Elle avait
organisé dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique pour y placer
cette parcelle de côtelette qui m'avait fait accomplir, croyait-elle,
ce divin crime d'amour; et elle s'exaltait là devant, soir et matin.

Je l'avais priée du secret, par crainte, disais-je, de me voir arrêté,
condamné, livré à l'Allemagne. Elle m'avait tenu parole.

Or, voilà qu'au commencement de l'été, un désir fou lui vint de voir
le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si bien son père (sans lui
avouer sa raison secrète) qu'il l'emmena à Cologne en me cachant cette
excursion, selon le désir de sa fille.

Je n'ai pas besoin de te dire que je n'ai pas vu la cathédrale à
l'intérieur. J'ignore où est le tombeau (s'il y a tombeau?) des onze
mille vierges. Il paraît que ce sépulcre est inabordable, hélas!

Je reçus, huit jours après, dix lignes me rendant ma parole; plus une
lettre explicative du père, confident tardif.

A l'aspect de la châsse, elle avait compris soudain ma supercherie,
mon mensonge, et, en même temps, ma réelle innocence. Ayant demandé au
gardien des reliques si aucun vol n'avait été commis, l'homme s'était
mis à rire en démontrant l'impossibilité d'un semblable attentat.

Mais du moment que je n'avais pas fracturé un lieu sacré et plongé ma
main profane au milieu de restes vénérables, je n'étais plus digne de
ma blonde et délicate fiancée.

On me défendit l'entrée de la maison. J'eus beau prier, supplier, rien
ne put attendrir la belle dévote.

Je fus malade de chagrin.

Or, la semaine dernière, sa cousine, qui est aussi la tienne, Mme
d'Arville, me fit prier de la venir trouver.

Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j'apporte une relique,
une vraie, authentique, certifiée par Notre Saint-Père le Pape, d'une
vierge et martyre quelconque.

Je deviens fou d'embarras et d'inquiétude.

J'irai à Rome, s'il le faut. Mais je ne puis me présenter au Pape à
l'improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et puis je doute qu'on
confie aux particuliers des reliques véritables.

Ne pourrais-tu me recommander à quelque monsignor, ou seulement à
quelque prélat français, propriétaire de fragments d'une sainte?
Toi-même, n'aurais-tu pas en tes collections le précieux objet réclamé?

Sauve-moi, mon cher abbé, et je te promets de me convertir dix ans plus
tôt!

Mme d'Arville, qui prend la chose au sérieux, m'a dit: «Cette pauvre
Gilberte ne se mariera jamais.»

Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d'une stupide
fumisterie? Je t'en supplie, fais qu'elle ne soit pas la onze mille et
unième.

Pardonne, je suis indigne; mais je t'embrasse et je t'aime de tout mon
cœur.

Ton vieil ami,

  HENRI FONTAL.


_La Relique_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 17 octobre 1882, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.



LE LIT.


Par une torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes
semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d'une voix
mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d'anciennes
soieries d'église gisait en un coin.

C'étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des
guirlandes brodées s'enroulaient autour des lettres symboliques sur un
fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse de blanche qu'elle fut
jadis.

Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et
une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites _à la toilette_,
conseillères et protectrices d'amours prohibées, qui brocantent sur la
chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles
nippes.

Soudain on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une
robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour
de la croix, de longs iris bleus montant jusqu'aux pieds de l'emblème
sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l'eus
achetée, je m'aperçus qu'elle était demeurée vaguement odorante, comme
pénétrée d'un reste d'encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si
légères et si douces senteurs d'autrefois qui semblent des souvenirs de
parfums, l'âme des essences évaporées.

Quand je l'eus chez moi, j'en voulus couvrir une petite chaise de
la même époque charmante, et, la maniant pour prendre les mesures,
je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la
doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies
et l'encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracé
sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne: «A monsieur,
monsieur l'abbé d'Argencé.»

Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et
voici la quatrième:

  «Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon
  lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement
  rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J'ai un livre, un livre que
  j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je
  lequel? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je
  veux vous dire à quoi.

  «On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et
  je vous écris sur ce mignon pupitre que j'ai reçu de vous.

  «Étant depuis trois jours en mon lit, c'est à mon lit que je pense,
  et même dans le sommeil j'y médite encore.

  «Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est là qu'on naît, c'est
  là qu'on aime, c'est là qu'on meurt.

  «Si j'avais la plume de M. de Crébillon, j'écrirais l'histoire d'un
  lit. Et que d'aventures émouvantes, terribles, aussi que d'aventures
  gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes! Que d'enseignements
  n'en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde?

  «Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que
  de choses j'y ai découvertes depuis trois jours et comme je l'aime
  davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens
  que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose
  d'eux en cette couche.

  «Oh! comme je ne comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux,
  des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si
  spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au
  tombeau. Songez-y, mon ami; songez à tout; revoyez des vies entières
  entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur
  nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois
  siècles qu'il est là?

  «Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un
  soupir, puis elle gémit; et les vieux parents l'entourent; et voilà
  que d'elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé,
  tout ridé. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent
  douloureusement joyeuse; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et
  tend les bras et suffoque; et, autour, on pleure avec délices, car
  ce petit morceau de créature vivante séparé d'elle, c'est la famille
  continuée, la prolongation du sang, du cœur et de l'âme des vieux
  qui regardent, tout tremblants.

  «Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à
  chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés
  d'allégresse, ils se sentent délicieusement l'un près de l'autre et,
  peu à peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond,
  ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices
  humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur
  lit s'émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même
  animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d'amour s'accomplit.
  Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes
  faisant de deux êtres un seul et donnant à chacun, dans le même
  moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui
  descend en eux comme un feu dévorant et céleste?

  «Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre année, dans
  quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard?

    Et quand au lit nous serons
    Entrelacés, nous ferons
    Les lascifs, selon les guises
    Des amants qui librement
    Pratiquent folâtrement
    Sous les draps cent mignardises.

  «Ces vers-là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon
  lit, d'où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de
  tapisserie.

  «Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu
  leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des
  espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui
  ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de
  désespoirs épouvantables, de gémissements d'agonie, de bras tendus
  vers les choses passées, d'appels aux bonheurs terminés à jamais; que
  de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux
  retournés, dans ce lit, où je vous écris, depuis trois siècles qu'il
  prête aux hommes son abri!

  «Le lit, songez-y, c'est le symbole de la vie, je me suis aperçue de
  cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit.

  «Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs?

  «Mais c'est aussi là qu'on souffre! Il est le refuge des malades, un
  lieu de douleurs aux corps épuisés.

  «Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu'il
  n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit.
  Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures
  comme nous leur couche de mollesse et de repos.

  «Que d'autres choses me sont encore venues! mais je n'ai le temps de
  vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes? et puis je
  suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m'étendre
  tout au long et dormir quelque peu.

  «Me venez voir demain trois heures; peut-être serai-je mieux et vous
  le pourrai-je montrer.

  «Adieu, mon ami; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je
  vous tends aussi mes lèvres.»


_Le Lit_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 16 mars 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



FOU?


Suis-je fou? ou seulement jaloux? je n'en sais rien, mais j'ai souffert
horriblement. J'ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c'est
vrai; mais la jalousie haletante, mais l'amour exalté, trahi, condamné,
mais la douleur abominable que j'endure, tout cela ne suffit-il pas
pour nous faire commettre des crimes et des folies sans être vraiment
criminel par le cœur ou par le cerveau?

Oh! j'ai souffert, souffert, souffert d'une façon continue, aiguë,
épouvantable. J'ai aimé cette femme d'un élan frénétique... Et
cependant est-ce vrai? L'ai-je aimée? Non, non, non. Elle m'a possédé
âme et corps, envahi, lié. J'ai été, je suis sa chose, son jouet.
J'appartiens à son sourire, à sa bouche, à son regard, aux lignes de
son corps, à la forme de son visage; je halète sous la domination de
son apparence extérieure; mais Elle, la femme de tout cela, l'être de
ce corps, je la hais, je la méprise, je l'exècre, je l'ai toujours
haïe, méprisée, exécrée; car elle est perfide, bestiale, immonde,
impure; elle est la _femme de perdition_, l'animal sensuel et faux chez
qui l'âme n'est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un
air libre et vivifiant; elle est la bête humaine, moins que cela: elle
n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu'habite
l'Infamie.

Les premiers temps de notre liaison furent étranges et délicieux. Entre
ses bras toujours ouverts je m'épuisais dans une rage d'inassouvissable
désir. Ses yeux, comme s'ils m'eussent donné soif, me faisaient ouvrir
la bouche. Ils étaient gris à midi, teintés de vert à la tombée du
jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou; je jure qu'ils
avaient ces trois couleurs.

Aux heures d'amour ils étaient bleus, comme meurtris, avec des pupilles
énormes et nerveuses. Ses lèvres, remuées d'un tremblement, laissaient
jaillir parfois la pointe rose et mouillée de sa langue qui palpitait
comme celle d'un reptile, et ses paupières lourdes se relevaient
lentement, découvrant ce regard ardent et anéanti qui m'affolait.

En l'étreignant dans mes bras je regardais son œil et je frémissais,
secoué tout autant par le besoin de tuer cette bête que par la
nécessité de la posséder sans cesse.

Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses
pas faisait une commotion dans mon cœur, et quand elle commençait à
se dévêtir, laissant tomber sa robe, et sortant, infâme et radieuse,
du linge qui s'écrasait autour d'elle, je sentais tout le long de
mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine
essoufflée, une défaillance infinie et lâche.

Un jour, je m'aperçus qu'elle était lasse de moi. Je le vis dans son
œil, au réveil. Penché sur elle, j'attendais chaque matin ce premier
regard. Je l'attendais, plein de rage, de haine, de mépris pour cette
brute endormie dont j'étais l'esclave. Mais quand le bleu pâle de
sa prunelle, ce bleu liquide comme de l'eau, se découvrait, encore
languissant, encore fatigué, encore malade des récentes caresses,
c'était comme une flamme rapide qui me brûlait, exaspérant mes ardeurs.
Ce jour-là, quand s'ouvrit sa paupière, j'aperçus un regard indifférent
et morne qui ne désirait plus rien.

Oh! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite.
C'était fini, fini, pour toujours. Et j'en eus la preuve à chaque
heure, à chaque seconde.

Quand je l'appelais des bras et des lèvres, elle se retournait ennuyée,
murmurant: «Laissez-moi donc!» ou bien: «Vous êtes odieux!» ou bien:
«Ne serai-je jamais tranquille!»

Alors, je fus jaloux. Mais jaloux comme un chien, et rusé, défiant,
dissimulé. Je savais bien qu'elle recommencerait bientôt, qu'un autre
viendrait pour rallumer ses sens.

Je fus jaloux avec frénésie; mais je ne suis pas fou; non, certes, non.

J'attendis; oh! j'épiais; elle ne m'aurait pas trompé; mais elle
restait froide, endormie. Elle disait parfois: «Les hommes me
dégoûtent.» Et c'était vrai.

Alors je fus jaloux d'elle-même; jaloux de son indifférence, jaloux
de la solitude de ses nuits; jaloux de ses gestes, de sa pensée que
je sentais toujours infâme, jaloux de tout ce que je devinais. Et
quand elle avait parfois, à son lever, ce regard mou qui suivait jadis
nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hanté son
âme et remué ses désirs, il me venait des suffocations de colère,
des tremblements d'indignation, des démangeaisons de l'étrangler, de
l'abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la
gorge, tous les secrets honteux de son cœur.

Suis-je fou?--Non.

Voilà qu'un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu'une passion
nouvelle vivait en elle. J'en étais sûr, indubitablement sûr. Elle
palpitait comme après mes étreintes; son œil flambait, ses mains
étaient chaudes, toute sa personne vibrante dégageait cette vapeur
d'amour d'où mon affolement était venu.

Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l'enveloppait
comme un filet.

Je ne découvrais rien, pourtant.

J'attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s'épanouissait dans
l'éclosion d'une incompréhensible ardeur; elle s'apaisait dans le
bonheur d'une insaisissable caresse.

Et, tout à coup, je devinai! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis
pas fou!

Comment dire cela? Comment me faire comprendre? Comment exprimer cette
abominable et incompréhensible chose?

Voici de quelle manière je fus averti.

Un soir, je vous l'ai dit, un soir, comme elle rentrait d'une longue
promenade à cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine
battante, les jambes cassées, les yeux meurtris, sur une chaise basse,
en face de moi. Je l'avais vue comme cela! Elle aimait! Je ne pouvais
m'y tromper!

Alors, perdant la tête, pour ne plus la contempler, je me tournai vers
la fenêtre, et j'aperçus un valet emmenant par la bride vers l'écurie
son grand cheval, qui se cabrait.

Elle aussi suivait de l'œil l'animal ardent et bondissant. Puis, quand
il eut disparu, elle s'endormit tout à coup.

Je songeai toute la nuit; et il me sembla pénétrer des mystères que je
n'avais jamais soupçonnés. Qui sondera jamais les perversions de la
sensualité des femmes? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices
et l'assouvissement étrange des plus étranges fantaisies?

Chaque matin, dès l'aurore, elle partait au galop par les plaines et
les bois; et, chaque fois, elle rentrait alanguie, comme après des
frénésies d'amour.

J'avais compris! j'étais jaloux maintenant du cheval nerveux et
galopant; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait
d'une course folle; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant,
ses oreilles; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front à
travers les branches; jaloux de la selle qui la portait et qu'elle
étreignait de sa cuisse.

C'était tout cela qui la faisait heureuse, qui l'exaltait,
l'assouvissait, l'épuisait et me la rendait ensuite insensible et
presque pâmée.

Je résolus de me venger. Je fus doux et plein d'attentions pour elle.
Je lui tendais la main quand elle allait sauter à terre après ses
courses effrénées. L'animal furieux ruait vers moi; elle le flattait
sur son cou recourbé, l'embrassait sur ses naseaux frémissants sans
essuyer ensuite ses lèvres; et le parfum de son corps, en sueur comme
après la tiédeur du lit, se mêlait sous ma narine à l'odeur âcre et
fauve de la bête.

J'attendis mon jour et mon heure. Elle passait chaque matin par le même
sentier, dans un petit bois de bouleaux qui s'enfonçait vers la forêt.

Je sortis avant l'aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets
cachés sur ma poitrine, comme si j'allais me battre en duel.

Je courus vers le chemin qu'elle aimait; je tendis la corde entre deux
arbres; puis je me cachai dans les herbes.

J'avais l'oreille contre le sol; j'entendis son galop lointain; puis je
l'aperçus là-bas, sous les feuilles comme au bout d'une voûte, arrivant
à fond de train. Oh! je ne m'étais pas trompé, c'était cela! Elle
semblait transportée d'allégresse, le sang aux joues, de la folie dans
le regard; et le mouvement précipité de la course faisait vibrer ses
nerfs d'une jouissance solitaire et furieuse.

L'animal heurta mon piège des deux jambes de devant, et roula, les
os cassés. Elle! je la reçus dans mes bras. Je suis fort à porter un
bœuf. Puis, quand je l'eus déposée à terre, je m'approchai de Lui qui
nous regardait; alors, pendant qu'il essayait de me mordre encore, je
lui mis un pistolet dans l'oreille... et je le tuai... comme un homme.

Mais je tombai moi-même, la figure coupée par deux coups de cravache;
et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre
balle dans le ventre.

Dites-moi, suis-je fou?


_Fou?_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 23 août 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



RÉVEIL.


Depuis trois ans qu'elle était mariée, elle n'avait point quitté le val
de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille,
sans enfants, heureuse dans sa maison, cachée sous les arbres, et que
les ouvriers appelaient «le château».

M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, était bon. Elle l'aimait; et
jamais une pensée coupable n'avait pénétré dans son cœur. Sa mère
venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s'installer à Paris
pour l'hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.

Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait
la rivière s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers
flottaient d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils
à un grand étang d'où émergeaient les toits des maisons. Puis cette
nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce
vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres
sans se reconnaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se
dressaient, moisis dans cette humidité.

Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient
le trou blanc de la vallée, voyaient surgir, au-dessus des brumes
accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des
établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le
ciel deux serpents de fumée noire.

Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un
nuage de coton.

Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la
jeune femme d'aller passer l'hiver à Paris chez sa mère, l'air du
vallon devenant dangereux pour sa poitrine.

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée
où s'étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles
familiers et l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma à sa vie
nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.

Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque
chose d'indécis et d'endormi, une marche un peu traînante, un sourire
un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des
hommes lui firent la cour. Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait
avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de
l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le mariage.

La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres
barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance.
Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir
à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu'elles y étaient
déjà contraintes avec l'époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement
son mari s'ils avaient vécu comme deux amis, s'en tenant aux chastes
baisers qui sont les caresses des âmes.

Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus
dans les yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes,
des déclarations jetées dans l'oreille quand on repassait au salon
après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu'il les
fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le
cœur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente,
en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant
s'épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à
qui les adorations sont dues.

Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans
le salon déjà sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie,
tremble et tombe à genoux. C'était pour elle une joie exquise et
nouvelle de sentir cette passion qui ne l'effleurait pas, de dire
non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et
de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se
redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui
tremblait à ses pieds.

Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots
durs tombant comme un jet d'eau glacée sur les protestations ardentes,
des intonations à faire se tuer celui qui l'eût adorée éperdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se
ressemblaient guère.

L'un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi,
homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.

L'autre, M. D'Avancelle, frémissait en l'approchant, osait à peine
deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir
désespéré par des regards éperdus et par l'assiduité de sa présence
auprès d'elle.

Elle appelait le premier le «Capitaine Fracasse» et le second «Mouton
Fidèle»; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attaché à
ses pas, dont elle usait comme d'un domestique.

Elle eût bien ri si on lui eût dit qu'elle l'aimerait.

Elle l'aima pourtant d'une singulière façon. Comme elle le voyait sans
cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute
l'allure de sa personne, comme on prend l'habitude de ceux près de qui
on vit continuellement.

Bien souvent en ses rêves son visage la hantait; elle le revoyait tel
qu'il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné; et elle
s'éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l'entendre
encore, et le sentir près d'elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre
peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous
deux sur l'herbe.

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les
baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son
haleine, et, d'une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait
pleine de tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde,
heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu à peu il l'enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les
yeux sans qu'elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se
rencontrèrent. Elle s'abandonna.

Ce fut (la réalité n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un
bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s'éveilla, vibrante, éperdue, et ne se put rendormir, tant elle
se sentait obsédée, possédée toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle
se sentit rougir; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour,
elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle
se rappelait l'enlacement délicieux de son rêve.

Elle l'aima, elle l'aima d'une étrange tendresse, raffinée et
sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutât
l'accomplissement du désir qui s'était éveillé dans son âme.

Il s'en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu'à la peur qu'elle
avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait.


Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d'amour
exalté, où les âmes seules s'étreignaient. Et ils se séparaient ensuite
énervés, défaillants, enfiévrés.

Leurs lèvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils
savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.

Elle comprit qu'elle ne résisterait plus longtemps; et, comme elle
ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu'elle désirait
retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il répondit une lettre excellente en la dissuadant de revenir en plein
hiver, de s'exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de
la vallée.

Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne
comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son cœur.

Février était clair et doux, et bien qu'elle évitât maintenant de se
trouver longtemps seule avec Mouton Fidèle, elle acceptait parfois de
faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.

On eût dit ce soir-là, que toutes les sèves s'éveillaient, tant les
souffles de l'air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas; la
nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrés l'un contre l'autre.
Elle se disait: «C'est fini, c'est fini, je suis perdue», sentant en
elle un soulèvement de désirs, l'impérieux besoin de cette suprême
étreinte qu'elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches
à tout instant se cherchaient, s'attachaient l'une à l'autre, et se
repoussaient pour se retrouver aussitôt.

Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte,
affolée et défaillante.

M. Paul Péronel l'attendait dans le petit salon sans lumière.

En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se
mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée
au charme de paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre,
pensant à l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre
elle, dans une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se
rappelait plus qu'il existait un autre homme au monde, et quand son
oreille tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime», c'était
lui, l'autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui
serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui qui
jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui qu'elle
étreignait, qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan de son
cœur, de toute l'ardeur exaspérée de son corps.

Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.

Le capitaine Fracasse, à genoux près d'elle, la remerciait
passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria:
«Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en.»

Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle
se tordit en bégayant: «Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez
volée, allez-vous-en.»

Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.


Le lendemain, elle retournait au val de Ciré. Son mari, surpris, lui
reprocha ce coup de tête. «Je ne pouvais plus vivre loin de toi»,
dit-elle.

Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois, et
quand il lui demandait: «Qu'as-tu donc, tu sembles malheureuse. Que
désires-tu?» Elle répondait: «Rien. Il n'y a que les rêves de bons dans
la vie.»

Mouton Fidèle vint la voir l'été suivant.

Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle
ne l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Paul Péronel l'avait
brutalement réveillée.

Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en
retournant: «Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et
inexplicables.»


_Réveil_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 20 février 1883, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



UNE RUSE.


Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade.
Elle n'était qu'un peu souffrante de ces malaises féminins qu'ont
souvent les jolies femmes: un peu d'anémie, des nerfs, et un soupçon de
fatigue, de cette fatigue qu'éprouvent parfois les nouveaux époux à la
fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour.

Elle était étendue sur sa chaise longue et causait: «Non, docteur,
je ne comprendrai jamais qu'une femme trompe son mari. J'admets même
qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne tienne aucun compte de ses promesses,
de ses serments! Mais comment oser se donner à un autre homme! Comment
cacher cela aux yeux de tous. Comment pouvoir aimer dans le mensonge et
dans la trahison?»

Le médecin souriait.

«Quant à cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne réfléchit guère à
toutes ces subtilités quand l'envie vous prend de faillir. Je suis même
certain qu'une femme n'est mûre pour l'amour vrai qu'après avoir passé
par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage qui n'est,
suivant un homme illustre, qu'un échange de mauvaise humeur pendant le
jour, et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une
femme ne peut aimer passionnément qu'après avoir été mariée. Si je la
pouvais comparer à une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que
lorsqu'un mari a essuyé les plâtres.

Quant à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces
occasions-là. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec
génie des cas les plus difficiles.»

Mais la jeune femme semblait incrédule...

«Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'après coup de ce qu'on aurait dû
faire dans les occasions périlleuses, et les femmes sont certes encore
plus disposées que les hommes à perdre la tête.»

Le médecin leva les bras.

«Après coup, dites-vous? Nous autres, nous n'avons l'inspiration
qu'après coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite
histoire arrivée à une de mes clientes à qui j'aurais donné le bon Dieu
sans confession, comme on dit.

«Ceci s'est passé dans une ville de province.

«Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil
si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les
cloches de la ville sonnaient au feu.

«Tout à coup je m'éveillai: c'était ma sonnette, celle de la rue, qui
tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre,
j'agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes
battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante; puis
Jean parut, tenant une lettre qui disait: «Mme Lelièvre prie avec
instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement.»

«Je réfléchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs,
tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis: «Le docteur Siméon, fort
souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M.
Bonnet.»

«Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.

«Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de
nouveau, et Jean vint dire: «C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je
ne sais pas au juste, tant il est caché), qui voudrait parler bien vite
à monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes.»

«Je me dressai. «Faites entrer.»

«J'attendis, assis dans mon lit.

«Une espèce de fantôme noir apparut et dès que Jean fut sorti, se
découvrit. C'était Mme Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée
depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour
avoir épousé la plus jolie personne de la province.

«Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens
affolés, et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans
qu'un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: «Vite, vite...
vite... Docteur... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre...»

«Elle s'arrêta suffoquant, puis reprit: «Mon mari va... va rentrer du
cercle...»

«Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j'étais en chemise, et
je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai: «C'est vous-même
qui êtes venue tout à l'heure?» Elle, debout comme une statue,
pétrifiée par l'angoisse, murmura: «Non... c'est ma bonne... elle
sait...» Puis, après un silence: «Moi, j'étais restée... près de lui.»
Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après
un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument
avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis, ses
larmes, soudain, s'arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans par
du feu, et redevenue tragiquement calme: «Allons vite!» dit-elle.

«J'étais prêt, mais je m'écriai: «Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler
mon coupé.» Elle répondit: «J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait.»
Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partîmes.

«Quand elle fut à mon côté, dans l'obscurité de la voiture, elle me
saisit brusquement la main et, la broyant dans ses doigts fins, elle
balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du cœur
déchiré: «Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je
l'aimais, je l'aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois.»

«Je demandai: «Est-on réveillé, chez vous?» Elle répondit: «Non,
personne, excepté Rose, qui sait tout.»

«On s'arrêta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison;
nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout; et nous voilà
montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par
terre au haut de l'escalier, avec une bougie allumée à son côté,
n'ayant pas osé demeurer près du mort.

«Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après
une lutte. Le lit fripé, meurtri, défait, restait ouvert, semblait
attendre; un drap traînait jusqu'au tapis; des serviettes mouillées,
dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté
d'une cuvette et d'un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de
cuisine mêlée à des souffles de Lubin écœurait dès la porte.

«Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre
était étendu.

«Je m'approchai; je le considérai; je le tâtai; j'ouvris les yeux;
je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui
grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis: «Aidez-moi
à le porter sur le lit.» Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai
le cœur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai:
«C'est fini, habillons-le bien vite.» Ce fut une chose affreuse à voir!

«Je prenais un à un les membres comme ceux d'une énorme poupée, et
je les tendais aux vêtements qu'apportaient les femmes. On passa les
chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l'habit où nous
eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras.

«Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent
à genoux, tandis que je les éclairais; mais comme les pieds étaient
enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouvé le
tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux.

«Sitôt que l'horrible toilette fut terminée, je considérai notre œuvre
et je dis: «Il faudrait le repeigner un peu.» La bonne alla chercher
le démêloir et la brosse de sa maîtresse; mais comme elle tremblait
et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et
mêlés, Mme Lelièvre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la
chevelure avec douceur, comme si elle l'eût caressée. Elle refit la
raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son
doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des
familiarités d'amour.

«Et tout à coup, lâchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la
tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette
face morte qui ne lui souriait plus; puis, s'abattant sur lui, elle
l'étreignit à pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers
tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints,
sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme
s'il eût pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait
plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d'une voix
déchirante: «Adieu, chéri.»

«Mais la pendule sonna minuit.

«J'eus un sursaut: «Bigre, minuit, c'est l'heure où ferme le cercle.
Allons, madame, de l'énergie.»

«Elle se redressa. J'ordonnai: «Portons-le dans le salon.» Nous le
prîmes tous trois, et l'ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé,
puis j'allumai les candélabres.

«La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'était Lui
déjà. Je criai: «Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette,
et refaites la chambre, dépêchez-vous, nom de Dieu! Voilà M. Lelièvre
qui rentre.»

«J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre,
palpaient les murs. Alors j'appelai: «Par ici, mon cher, nous «avons eu
un accident.»

«Et le mari stupéfait parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il
demanda: «Quoi? Qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cela?»

«J'allai vers lui: «Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras.
J'étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre
ami qui m'avait amené dans sa voiture. Voilà qu'il s'est affaissé
tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans
connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à
le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.»

«L'époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau; puis il empoigna
sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m'attelai entre les
jambes, comme un cheval entre deux brancards, et nous voilà descendant
l'escalier, éclairés maintenant par la femme.

«Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui
parlai, l'encourageant pour tromper son cocher: «Allons, mon brave ami,
ce ne sera rien; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas? Du courage,
voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini.»

«Comme je sentais qu'il allait s'écrouler, qu'il me glissait entre les
mains, je lui flanquai un grand coup d'épaule qui le jeta en avant et
le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui.

«Le mari, inquiet, me demandait: «Croyez-vous que ce soit grave?» Je
répondis: «Non» en souriant et je regardai la femme. Elle avait passé
son bras sous celui de l'époux légitime et elle plongeait son œil fixe
dans le fond obscur du coupé.

«Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de
la route le mort me retomba sur l'oreille droite.

«Quand nous fûmes arrivés chez lui, j'annonçai qu'il avait perdu
connaissance en chemin. J'aidai à le remonter dans sa chambre; puis
je constatai le décès; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa
famille éperdue. Enfin, je regagnai mon lit, non sans jurer contre les
amoureux.»


Le docteur se tut, souriant toujours.

La jeune femme crispée demanda:

«Pourquoi m'avez-vous raconté cette épouvantable histoire?»

Il salua galamment.

«Pour vous offrir mes services, à l'occasion.»


_Une Ruse_ a paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 25 septembre 1882, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.



À CHEVAL.


Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari.
Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était
devenue une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de
famille noble qui veut tenir son rang quand même.

Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir
paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on
vivotait en gardant les apparences.

Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était
entré, commis à quinze cents francs, au Ministère de la Marine.
Il avait échoué sur cet écueil comme tous ceux qui ne sont point
préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui
voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les
résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des aptitudes
spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte,
tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.

Ses trois premières années de bureau furent horribles.

Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés
et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes
rues du faubourg Saint-Germain, et il s'était fait un cercle de
connaissances.

Étrangers à la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates
nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du haut
en bas de ces demeures, les locataires étaient titrés; mais l'argent
semblait rare au premier comme au sixième.

Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas
déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par
l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une
jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa.

Ils eurent deux enfants en quatre ans.


Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne
connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Élysées, le
dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce
à des billets de faveur offerts par un collègue.

Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié
à l'employé par son chef; et il reçut une gratification extraordinaire
de trois cents francs.

En rapportant cet argent, il dit à sa femme:

«Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une
partie de plaisir pour les enfants.»

Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la
campagne.

«Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume; nous louerons un
break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au
manège. Cela me fera du bien.»

Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.

Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné,
le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de
toute sa force, il lui disait:

«Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade.»

Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait
autour de la salle en criant:

«C'est papa à dada.»

Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un œil émerveillé, en
songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval; et pendant tous les
repas elle l'écoutait parler d'équitation, raconter ses exploits de
jadis, chez son père. Oh! il avait été à bonne école, et, une fois la
bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!

Il répétait à sa femme en se frottant les mains:

«Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais
enchanté. Tu verras comme je monte; et, si tu veux, nous reviendrons
par les Champs-Élysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons
bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du
Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs.»

Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant
la porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait
fait coudre des sous-pieds à son pantalon et manœuvrait une cravache
achetée la veille.

Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête,
tâta le cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins,
ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute
la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et
pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là qu'il
reconnaissait excellent.

Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les
sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un étrier, retomba sur
l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son
cavalier.

Hector, ému, tâchait de le calmer:

«Allons, tout beau, mon ami, tout beau.»

Puis quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son
aplomb, celui-ci demanda:

«Est-on prêt?»

Toutes les voix répondirent:

«Oui.»

Alors, il commanda:

«En route!»

Et la cavalcade s'éloigna.

Tous les regards étaient tendus sur lui. Il trottait à l'anglaise en
exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il
rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt
à s'abattre sur la crinière, et il tenait ses yeux fixes devant lui,
ayant la figure crispée et les joues pâles.

Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui
portait l'autre, répétaient sans cesse:

«Regardez papa, regardez papa!»

Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif,
poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs,
finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait
de l'arrêter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher
descendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector
l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme:

«Empêche donc les enfants de crier comme ça, tu me ferais emporter!»

On déjeuna sur l'herbe, dans le bois du Vésinet, avec les provisions
déposées dans les coffres.

Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment
se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien et il le
caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.

Il déclara:

«C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers
moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son
maître; il ne bougera plus maintenant.»

Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Élysées.

La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les côtés, les
promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se
déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde.
Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le
vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières.

Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule
de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait
dans une buée d'or.

Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi
soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les roues, au
grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de
son cavalier.

La voiture était loin maintenant, loin derrière, et voilà qu'en face du
Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et
prit le galop.

Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas
tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait
à fond de train. Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de
toute sa force:

«Holà! hé! holà! là-bas!»

Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route
jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une
locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air,
après trois culbutes sur la tête.

Des voix criaient:

«Arrêtez-le!»

Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant:

«Au secours!»

Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les
oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville
qui venait de se jeter à sa rencontre.

En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma
autour de lui. Un vieux monsieur surtout, un vieux monsieur portant une
grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait
exaspéré. Il répétait:

«Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi. On ne
vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un
cheval.»

Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait
morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de
poussière.

«Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et
allons chez le commissaire de police.»

Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait
son cheval. Une foule suivait; et soudain le break parut. Sa femme
s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il
expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce
n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna.

Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector
de Gribelin, attaché au Ministère de la Marine, et on attendit des
nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint.
Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en
dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq
ans, et dénommée Mme Simon.

Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit
de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.

Une cohue stationnait devant la porte; la bonne femme, affaissée
dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux
médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on
craignait une lésion interne.

Hector lui parla:

«Souffrez-vous beaucoup?

--Oh! oui.

--Où ça?

--C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.»

Un médecin s'approcha:

«C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident?

--Oui, monsieur.

--Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé; j'en
connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que
je m'en charge?»

Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé.

Sa femme l'attendait dans les larmes: il l'apaisa:

«Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours il n'y
paraîtra plus; je l'ai envoyée dans une maison de santé; ce n'est rien.»

Ce n'est rien!

En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles
de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air
satisfait.

«Eh bien?» dit-il.

Elle répondit:

«Oh! mon pauv' monsieur, ça n' change pas. Je me sens quasiment
anéantie. N'y a pas de mieux.»

Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant
survenir.

Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint
clair, l'œil limpide, se mit à geindre en l'apercevant:

«Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n'peux pu. J'en ai pour
jusqu'à la fin de mes jours.»

Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le
médecin leva les bras:

«Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on
essaye de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil
sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle
me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue
marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part.»

La vieille écoutait, immobile, l'œil sournois.

Huit jours se passèrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne
quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait,
causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à
l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante
ans d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon
porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse.

Hector éperdu venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille
et sereine, et déclarant:

«Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu.»

Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisses:

«Et Mme Simon?»

Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré:

«Rien de changé, absolument rien!»

On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On
économisa davantage encore; la gratification tout entière y passa.

Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour
de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant
d'un œil malin.

«Il faut la faire marcher,» dit l'un.

Elle s'écria:

«Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu!»

Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas;
mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en
poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son
siège avec des précautions infinies.

Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité
du travail.

Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa
choir sur une chaise en balbutiant:

«Il vaudrait mieux encore la prendre ici, ça nous coûterait moins cher.»

Il bondit:

«Ici, chez nous, y penses-tu?»

Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans
les yeux:

«Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute!...»


_A Cheval_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 14 janvier 1883.



UN RÉVEILLON.


Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais
avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour
les passions nouvelles.

J'étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville,
seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château
seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins
gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent,
semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait
seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens, dont on voyait les
portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues,
recevaient cérémonieusement les nobles voisins.

Quant à nous, nous nous étions réfugiés simplement dans la cuisine,
seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains
sombres s'éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la
vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant
le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que
nos chiens d'arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé
de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre
chambre.

C'était l'unique pièce qu'on eût fait plafonner et plâtrer partout, à
cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à
la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse
accrochés aux murs; et nous nous glissions grelottants dans nos lits,
aux deux coins de cette case sibérienne.

A une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer,
et les puissants souffles de l'Océan, jour et nuit, faisaient soupirer
les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier
tout le vénérable bâtiment qui s'emplissait de vent par ses tuiles
disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui
ne fermaient plus.


Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions
nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où
rôtissait un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon.

Mon cousin leva la tête: «Il ne fera pas chaud en se couchant,» dit-il.

Indifférent, je répliquai: «Non, mais nous aurons du canard aux étangs,
demain matin.»

La servante qui mettait notre couvert à un bout de la table, et celui
des domestiques à l'autre bout, demanda: «Ces messieurs savent-ils que
c'est ce soir le réveillon?»

Nous n'en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le
calendrier. Mon compagnon reprit: «Alors, c'est ce soir aussi la messe
de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonné toute la journée!»

La servante répliqua: «Oui et non, monsieur; on a sonné aussi parce que
le père Fournel est mort.»

Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Âgé de
quatre-vingt-seize ans, il n'avait jamais été malade jusqu'au moment
où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare
par une nuit obscure. Le lendemain il s'était mis au lit. Depuis lors
il agonisait.

Mon cousin se tourna vers moi: «Si tu veux, dit-il, nous irons
tout à l'heure voir ces pauvres gens.» Il voulait parler de la
famille du vieux, son petit-fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa
petite-belle-fille, d'une année plus jeune. La génération intermédiaire
n'existait plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure,
à l'entrée du hameau, sur la droite.

Mais je ne sais pourquoi cette idée de Noël, au fond de cette solitude,
nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tête-à-tête, nous nous
racontions des histoires de réveillons anciens, des aventures de cette
nuit folle, les bonnes fortunes passées et les réveils du lendemain,
les réveils à deux avec leurs surprises hasardeuses, l'étonnement des
découvertes.

De cette façon, notre dîner dura longtemps. De nombreuses pipes le
suivirent, et, envahis par ces gaietés de solitaires, ces gaietés
communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous
parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs
confidentiels du cœur qui s'échappent en ces heures d'effusion.

La bonne, partie depuis longtemps, reparut: «Je vais à la messe,
monsieur.

--Déjà!

--Il est minuit moins trois quarts.

--Si nous allions aussi jusqu'à l'église? demanda Jules, cette messe de
Noël est bien curieuse aux champs.»

J'acceptai et nous partîmes, enveloppés en nos fourrures de chasse.

Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru
saisissait les poumons, desséchait la gorge. Le ciel profond, net et
dur, était criblé d'étoiles qu'on eût dit pâlies par la gelée; elles
scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace,
des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sèche
et retentissante, les sabots des paysans sonnaient, et, par tout
l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs
notes grêles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glaciale.

La campagne ne dormait point. Des coqs, trompés par ces bruits,
chantaient, et en passant le long des étables, on entendait remuer les
bêtes troublées par ces rumeurs de vie.

En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel.--«Voici leur
baraque, dit-il, entrons!»

Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez
elle pour se rendre à l'église, nous ayant aperçus: «Ils sont à la
messe, messieurs, ils vont prier pour le père.

--Nous les verrons en sortant,» dit mon cousin.

La lune à son déclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de
faucille au milieu de cette semaille infinie de grains luisants jetés
à poignée dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux
tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait
sans répit. Entre les cours des fermes plantées d'arbres, au milieu
des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre.
C'étaient les lanternes de corne que portaient les paysans devant
leurs femmes en bonnet blanc, enveloppées de longues mantes noires, et
suivies des mioches mal éveillés, se tenant la main dans la nuit.

Par la porte ouverte de l'église, on apercevait le chœur illuminé.
Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la pauvre nef,
et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant-Jésus de cire
étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa
nudité rose et maniérée.

L'office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux,
priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient,
tout remués, l'image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains,
naïvement convaincus autant qu'intimidés par l'humble splendeur de
cette représentation puérile.

L'air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit: «Sortons! on
est encore mieux dehors.»

Et sur la route déserte, pendant que tous les campagnards prosternés
grelottaient dévotement, nous nous mîmes à recauser de nos souvenirs,
si longtemps que l'office était fini quand nous revînmes au hameau.

Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. «Ils veillent
leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela
leur fera plaisir.»


Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce noire, vernie
de saleté, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, était
pleine d'une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande
table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre
dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu,
filait jusqu'au plafond l'âcre fumée de sa mèche en champignon.--Et les
deux Fournel, l'homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.

Mornes, avec l'air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient
gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux,
un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps
en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau,
l'écrasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouchées, puis mâchaient
avec lenteur.

Quand le verre de l'homme était vide, la femme, prenant la cruche au
cidre, le remplissait.

A notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de
«faire comme eux» et, sur notre refus, se remirent à manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda: «Eh bien,
Anthime, votre grand-père est mort?

--Oui, mon pauv' monsieur, il a passé tantôt.»

Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle.
Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai: «Il était bien vieux.»

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit: «Oh! son temps
était terminé, il n'avait plus rien à faire ici.»

Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et
je priai qu'on me le montrât.

Les deux paysans, jusque-là placides, s'émurent brusquement. Leurs yeux
inquiets s'interrogèrent, et ils ne répondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L'homme alors, d'un air soupçonneux et sournois, demanda: «A quoi qu'ça
vous servirait?

--A rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours; pourquoi ne
voulez-vous pas le montrer?»

Le paysan haussa les épaules. «Oh! moi, j'veux ben; seulement, à c'te
heure-ci, c'est malaisé.»

Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les
petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas et demeuraient face à
face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents,
qui semble dire: «Allez-vous-en», mon cousin parla avec autorité:
«Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre.» Mais
l'homme, ayant pris son parti, répondit d'un air renfrogné: «C'est pas
la peine, il n'y est pu, monsieur.

--Mais alors, où donc est-il?»

La femme coupa la parole à son mari:

«J'vas vous dire: J'l'avons mis jusqu'à d'main dans la huche, parce que
j'avions point d'place.»

Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur
table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l'intérieur du grand
coffre béant, au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une
sorte de long paquet d'où sortait, par un bout, une tête maigre avec
des cheveux blancs ébouriffés, et, par l'autre bout, deux pieds nus.

C'était le vieux, tout sec, les yeux clos, roulé dans son manteau de
berger, et dormant là son dernier sommeil, au milieu d'antiques et
noires croûtes de pain, aussi séculaires que lui.

Ses enfants avaient réveillonné dessus!

Jules, indigné, tremblant de colère, cria: «Pourquoi ne l'avez-vous pas
laissé dans son lit, manants que vous êtes?»

Alors la femme se mit à larmoyer, et très vite: «J'vas vous dire, mon
bon monsieur, j'avons qu'un lit dans la maison. J'couchions avec lui
auparavant puisque j'étions qu'trois. D'puis qu'il est si malade,
j'couchons par terre; c'est dur, mon brave monsieur, dans ces temps
ici. Eh ben, quand il a été trépassé, tantôt, j'nous sommes dit comme
ça: Puisqu'il n'souffre pu, c't'homme, à quoi qu'ça sert de l'laisser
dans l'lit? j'pouvons ben l'mettre jusqu'à d'main dans la huche, et je
r'prendrions l'lit c'te nuit qui s'ra si froide. J'pouvions pourtant
pas coucher avec ce mort, mes bons messieurs!...»

Mon cousin, exaspéré, sortit brusquement en claquant la porte, tandis
que je le suivais, riant aux larmes.



MOTS D'AMOUR.


  Dimanche.

  MON GROS COQ CHÉRI,

Tu ne m'écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc
cessé de m'aimer? Pourquoi? Qu'ai-je fait? Dis-le-moi, je t'en supplie,
mon cher amour! Moi, je t'aime tant, tant, tant! Je voudrais t'avoir
toujours près de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon
cœur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la
pensée. Je t'adore, je t'adore, je t'adore, ô mon beau coq.

Ta poulette.

  SOPHIE.


  Lundi.

  MA CHÈRE AMIE,

Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N'importe.
Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle
lui sera peut-être profitable.

Si tu avais été sourde et muette, je t'aurais sans doute aimée
longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles; voilà tout.
Un poète a dit:

  Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares
  Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
  Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
  J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.

En amour, vois-tu, on fait toujours chanter des rêves; mais pour que
les rêves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on
parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que
font les âmes, à moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes
n'éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles.

Tu ne comprends rien, n'est-ce pas? Tant mieux. Je continue. Tu es
assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que
j'aie jamais vues.

Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de SONGE que les
tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour? Je ne le
crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui
montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche
ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement
suave, de doux à faire sangloter.

Alors tu m'appelles tranquillement: «Mon gros lapin adoré.» Et il me
semble tout à coup que j'entre dans ta tête, que je vois fonctionner
ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me
gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir.

Tu continues à ne point comprendre, n'est-ce pas? J'y comptais.

Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi? Tu es entrée
brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupes; nous nous
sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des
fous..., puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parlé.

Mais, quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos
yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans
aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant,
tu as murmuré: «A bientôt!» Voilà tout ce que tu as dit, et tu ne
t'imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce
que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.

Vois-tu, ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés,
un peu supérieurs, l'amour est un instrument si compliqué qu'un rien
le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule
de certaines choses, quand vous aimez, et le grotesque des expressions
vous échappe.

Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune
est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse
femme blonde? Pourquoi le geste câlin de l'une sera-t-il déplacé
chez l'autre? Pourquoi certaines caresses, charmantes de la part de
celle-ci, seront-elles gênantes de la part de celle-là? Pourquoi?
parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite
harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole,
de la manifestation tendre, avec la personne qui agit, parle,
manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses
cheveux et la physionomie de sa beauté.

Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes,
qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses
amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer
autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être
une Didon et non plus une Juliette, écœurerait infailliblement neuf
amants sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons
de leur éloignement.

Comprends-tu?--Non.--Je l'espérais bien.

A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresses, ce fut fini
pour moi, mon amie.

Quelquefois nous nous embrassions cinq minutes, d'un seul baiser
interminable, éperdu, un de ces baisers qui font se fermer les yeux,
comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les
conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis,
quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire
clair: «C'est bon, mon gros chien!» Alors je t'aurais battue.

Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes
que tu as trouvés sans doute dans la _Cuisinière bourgeoise_, le
_Parfait jardinier_ et les _Éléments d'histoire naturelle à l'usage des
classes inférieures_. Mais cela n'est rien encore.

La caresse d'amour est brutale, bestiale, et plus, quand on y songe.
Musset a dit:

  Je me souviens encor de ces spasmes terribles,
  De ces baisers muets, de ces muscles ardents,
  De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
  S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles,

ou grotesques!... Oh! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit
pervers, te pouvait donc souffler tes mots... de la fin?

Je les ai collectionnés; mais, par amour pour toi, je ne les montrerai
pas.

Et puis tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais moyen de lâcher
un «_je t'aime_» exalté, en certaines occasions si singulières, qu'il
me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants
où cette parole-là: «_Je t'aime!_» est si déplacée qu'elle en devient
inconvenante, sache-le bien.

Mais tu ne comprends pas.

Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide.
Peu m'importe, d'ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais
les délicats sont dégoûtés, et ils ont souvent, pour peu de chose,
d'invincibles répugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine.

Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes
qui connaissent si bien l'irrésistible séduction des bas de soie fins
et brodés, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des
précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes,
et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffinés, toutes
les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent
jamais l'irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées
ou niaisement tendres.

Un mot brutal, parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir
le cœur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne
n'est-il pas sublime? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut
aussi savoir se taire et éviter en certains moments les phrases à la
Paul de Kock.

Et je t'embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien.

  RENÉ.


_Mots d'amour_ a paru dans _le Gil-Blas_ du 2 février 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



UNE AVENTURE PARISIENNE.


Est-il un sentiment plus aigu que la curiosité chez la femme? Oh!
savoir, connaître, toucher ce qu'on a rêvé! Que ne ferait-elle pas pour
cela? Une femme, quand sa curiosité impatiente est en éveil, commettra
toutes les folies, toutes les imprudences, aura toutes les audaces,
ne reculera devant rien. Je parle des femmes vraiment femmes, douées
de cet esprit à triple fond qui semble, à la surface, raisonnable et
froid, mais dont les trois compartiments secrets sont remplis: l'un,
d'inquiétude féminine toujours agitée; l'autre, de ruse colorée en
bonne foi, de cette ruse de dévots, sophistique et redoutable; le
dernier enfin, de canaillerie charmante, de tromperie exquise, de
délicieuse perfidie, de toutes ces perverses qualités qui poussent au
suicide les amants imbécilement crédules, mais ravissent les autres.

Celle dont je veux dire l'aventure était une petite provinciale,
platement honnête jusque-là. Sa vie, calme en apparence, s'écoulait
dans son ménage, entre un mari très occupé et deux enfants, qu'elle
élevait en femme irréprochable. Mais son cœur frémissait d'une
curiosité inassouvie, d'une démangeaison d'inconnu. Elle songeait
à Paris, sans cesse, et lisait avidement les journaux mondains. Le
récit des fêtes, des toilettes, des joies, faisait bouillonner ses
désirs; mais elle était surtout mystérieusement troublée par les
échos pleins de sous-entendus, par les voiles à demi soulevés en des
phrases habiles, et qui laissent entrevoir des horizons de jouissances
coupables et ravageantes.

De là-bas elle apercevait Paris dans une apothéose de luxe magnifique
et corrompu. Et pendant les longues nuits de rêve, bercée par le
ronflement régulier de son mari qui dormait à ses côtés sur le dos,
avec un foulard autour du crâne, elle songeait à ces hommes connus
dont les noms apparaissent à la première page des journaux comme
de grandes étoiles dans un ciel sombre; et elle se figurait leur
vie affolante, avec de continuelles débauches, des orgies antiques
épouvantablement voluptueuses et des raffinements de sensualité si
compliqués qu'elle ne pouvait même se les figurer.

Les boulevards lui semblaient être une sorte de gouffre des passions
humaines; et toutes leurs maisons recélaient assurément des mystères
d'amour prodigieux.

Elle se sentait vieillir cependant. Elle vieillissait sans avoir
rien connu de la vie, sinon ces occupations régulières, odieusement
monotones et banales qui constituent, dit-on, le bonheur du foyer. Elle
était jolie encore, conservée dans cette existence tranquille comme un
fruit d'hiver dans une armoire close; mais rongée, ravagée, bouleversée
d'ardeurs secrètes. Elle se demandait si elle mourrait sans avoir connu
toutes ces ivresses damnantes, sans s'être jetée une fois, une seule
fois, tout entière dans ce flot des voluptés parisiennes.

Avec une longue persévérance, elle prépara un voyage à Paris, inventa
un prétexte, se fit inviter par des parents, et, son mari ne pouvant
l'accompagner, partit seule.

Sitôt arrivée, elle sut imaginer des raisons qui lui permettraient au
besoin de s'absenter deux jours ou plutôt deux nuits, s'il le fallait,
ayant retrouvé, disait-elle, des amis qui demeuraient dans la campagne
suburbaine.

Et elle chercha. Elle parcourut les boulevards sans rien voir, sinon
le vice errant et numéroté. Elle sonda de l'œil les grands cafés,
lut attentivement la petite correspondance du _Figaro_, qui lui
apparaissait chaque matin comme un tocsin, un rappel de l'amour.

Et jamais rien ne la mettait sur la trace de ces grandes orgies
d'artistes et d'actrices; rien ne lui révélait les temples de ces
débauches qu'elle imaginait fermés par un mot magique, comme la
caverne des _Mille et une Nuits_ et ces catacombes de Rome, où
s'accomplissaient secrètement les mystères d'une religion persécutée.

Ses parents, petits bourgeois, ne pouvaient lui faire connaître aucun
de ces hommes en vue dont les noms bourdonnaient dans sa tête; et,
désespérée, elle songeait à s'en retourner, quand le hasard vint à son
aide.

Un jour, comme elle descendait la rue de la Chaussée-d'Antin, elle
s'arrêta à contempler un magasin rempli de ces bibelots japonais si
colorés qu'ils donnent aux yeux une sorte de gaieté. Elle considérait
les mignons ivoires bouffons, les grandes potiches aux émaux flambants,
les bronzes bizarres, quand elle entendit, à l'intérieur de la
boutique, le patron qui avec force révérences, montrait à un gros petit
homme chauve de crâne, et gris de menton, un énorme magot ventru, pièce
unique, disait-il.

Et à chaque phrase du marchand, le nom de l'amateur, un nom célèbre,
sonnait comme un appel de clairon. Les autres clients, des jeunes
femmes, des messieurs élégants, contemplaient d'un coup d'œil furtif
et rapide, d'un coup d'œil comme il faut et manifestement respectueux,
l'écrivain renommé qui, lui, regardait passionnément le magot de
porcelaine. Ils étaient aussi laids l'un que l'autre, laids comme deux
frères sortis du même flanc.

Le marchand disait: «Pour vous, monsieur Jean Varin, je le laisserai
à mille francs; c'est juste ce qu'il me coûte. Pour tout le monde ce
serait quinze cents; mais je tiens à ma clientèle d'artistes et je lui
fais des prix spéciaux. Ils viennent tous chez moi, monsieur Jean
Varin. Hier, M. Busnach m'achetait une grande coupe ancienne. J'ai
vendu l'autre jour deux flambeaux comme ça (sont-ils beaux, dites?) à
M. Alexandre Dumas. Tenez, cette pièce que vous tenez là, si M. Zola la
voyait, elle serait vendue, monsieur Varin.»

L'écrivain très perplexe hésitait, sollicité par l'objet, mais songeant
à la somme; et il ne s'occupait pas plus des regards que s'il eût été
seul dans un désert.

Elle était entrée tremblante, l'œil fixé effrontément sur lui, et elle
ne se demandait même pas s'il était beau, élégant ou jeune. C'était
Jean Varin lui-même, Jean Varin!

Après un long combat, une douloureuse hésitation, il reposa la potiche
sur une table. «Non, c'est trop cher,» dit-il.

Le marchand redoublait d'éloquence. «Oh! monsieur Jean Varin, trop
cher? cela vaut deux mille francs comme un sou.»

L'homme de lettres répliqua tristement en regardant toujours le
bonhomme aux yeux d'émail: «Je ne dis pas non; mais c'est trop cher
pour moi.»

Alors, elle, saisie d'une audace affolée, s'avança: «Pour moi,
dit-elle, combien ce bonhomme?»

Le marchand, surpris, répliqua:

«Quinze cents francs, madame.»

«Je le prends.»

L'écrivain, qui jusque-là ne l'avait pas même aperçue, se retourna
brusquement, et il la regarda des pieds à la tête en observateur,
l'œil un peu fermé; puis, en connaisseur, il la détailla.

Elle était charmante, animée, éclairée soudain par cette flamme qui
jusque-là dormait en elle. Et puis une femme qui achète ainsi un
bibelot quinze cents francs n'est pas la première venue.

Elle eut alors un mouvement de ravissante délicatesse; et se tournant
vers lui, la voix tremblante: «Pardon, monsieur, j'ai été sans doute un
peu vive; vous n'aviez peut-être pas dit votre dernier mot.»

Il s'inclina: «Je l'avais dit, madame.»

Mais elle, tout émue: «Enfin, monsieur, aujourd'hui ou plus tard, s'il
vous convient de changer d'avis, ce bibelot est à vous. Je ne l'ai
acheté que parce qu'il vous avait plu.»

Il sourit, visiblement flatté. «Comment donc me connaissiez-vous?»
dit-il.

Alors elle lui parla de son admiration, lui cita ses œuvres, fut
éloquente.

Pour causer, il s'était accoudé à un meuble, et plongeant en elle ses
yeux aigus, il cherchait à la deviner.

Quelquefois, le marchand, heureux de posséder cette réclame vivante,
de nouveaux clients étant entrés, criait à l'autre bout du magasin:
«Tenez, regardez ça, monsieur Jean Varin, est-ce beau?» Alors toutes
les têtes se levaient, et elle frissonnait de plaisir à être vue ainsi
causant intimement avec un Illustre.

Grisée enfin, elle eut une audace suprême, comme les généraux qui vont
donner l'assaut.--«Monsieur, dit-elle, faites-moi un grand, un très
grand plaisir. Permettez-moi de vous offrir ce magot comme souvenir
d'une femme qui vous admire passionnément et que vous aurez vue dix
minutes.»

Il refusa. Elle insistait. Il résista, très amusé, riant de grand cœur.

Elle, obstinée, lui dit: «Eh bien! je vais le porter chez vous tout de
suite; où demeurez-vous?»

Il refusa de donner son adresse; mais elle, l'ayant demandée au
marchand, la connut, et, son acquisition payée, elle se sauva vers un
fiacre. L'écrivain courut pour la rattraper, ne voulant point s'exposer
à recevoir ce cadeau qu'il ne saurait à qui rapporter. Il la joignit
quand elle sautait en voiture, et il s'élança, tomba presque sur elle,
culbuté par le fiacre qui se mettait en route; puis il s'assit à son
côté, fort ennuyé.

Il eut beau prier, insister, elle se montra intraitable. Comme ils
arrivaient devant la porte, elle posa ses conditions. «Je consentirai,
dit-elle, à ne point vous laisser cela, si vous accomplissez
aujourd'hui toutes mes volontés.»

La chose lui parut si drôle, qu'il accepta.

Elle demanda: «Que faites-vous ordinairement à cette heure-ci?»

Après un peu d'hésitation: «Je me promène», dit-il.

Alors, d'une voix résolue, elle ordonna: «Au Bois!»

Ils partirent.

Il fallut qu'il lui nommât toutes les femmes connues, surtout les
impures, avec des détails intimes sur elles, leur vie, leurs habitudes,
leur intérieur, leurs vices.

Le soir tomba. «Que faites-vous tous les jours à cette heure?»
dit-elle.

Il répondit en riant: «Je prends l'absinthe.»

Alors, gravement, elle ajouta: «Alors, monsieur, allons prendre
l'absinthe.»

Ils entrèrent dans un grand café du boulevard qu'il fréquentait, et où
il rencontra des confrères. Il les lui présenta tous. Elle était folle
de joie. Et ce mot sonnait sans répit dans sa tête: «Enfin, enfin!»

Le temps passait, elle demanda: «Est-ce l'heure de votre dîner?»

Il répondit: «Oui, madame.»

«Alors, monsieur, allons dîner.»

En sortant du café Bignon: «Le soir, que faites-vous?» dit-elle.

Il la regarda fixement: «Cela dépend; quelquefois je vais au théâtre.»

«Eh bien, monsieur, allons au théâtre.»

Ils entrèrent au Vaudeville, par faveur, grâce à lui, et, gloire
suprême, elle fut vue par toute la salle à son côté, assise aux
fauteuils de balcon.

La représentation finie, il lui baisa galamment la main: «Il me
reste, madame, à vous remercier de la journée délicieuse.....» Elle
l'interrompit.--«A cette heure-ci, que faites-vous toutes les nuits?»

«Mais... mais... je rentre chez moi.»

Elle se mit à rire, d'un rire tremblant.

«Eh bien, monsieur... allons chez vous.»

Et ils ne parlèrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secouée
des pieds à la tête, ayant des envies de fuir et des envies de rester,
avec, tout au fond du cœur, une bien ferme volonté d'aller jusqu'au
bout.

Dans l'escalier, elle se cramponnait à la rampe, tant son émotion
devenait vive; et il montait devant, essoufflé, une allumette-bougie à
la main.

Dès qu'elle fut dans la chambre, elle se déshabilla bien vite et se
glissa dans le lit sans prononcer une parole; et elle attendit, blottie
contre le mur.

Mais elle était simple comme peut l'être l'épouse légitime d'un notaire
de province, et lui plus exigeant qu'un pacha à trois queues. Ils ne se
comprirent pas, pas du tout.

Alors il s'endormit. La nuit s'écoula, troublée seulement par le tic
tac de la pendule; et elle, immobile, songeait aux nuits conjugales; et
sous les rayons jaunes d'une lanterne chinoise elle regardait, navrée,
à son côté, ce petit homme sur le dos, tout rond, dont le ventre en
boule soulevait le drap comme un ballon gonflé de gaz. Il ronflait
avec un bruit de tuyau d'orgue, des renâclements prolongés, des
étranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient de son repos pour
se rebrousser étrangement, fatigués de leur longue station fixe sur ce
crâne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et un filet de salive
coulait d'un coin de sa bouche entr'ouverte.

L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux fermés. Elle
se leva, s'habilla sans bruit, et, déjà elle avait ouvert à moitié la
porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'éveilla en se frottant
les yeux.

Il demeura quelques secondes avant de reprendre entièrement ses sens,
puis, quand toute l'aventure lui fut revenue, il demanda: «Eh bien,
vous partez?»

Elle restait debout, confuse. Elle balbutia: «Mais oui, voici le matin.»

Il se mit sur son séant: «Voyons, dit-il, à mon tour, j'ai quelque
chose à vous demander.»

Elle ne répondait pas, il reprit: «Vous m'avez bigrement étonné depuis
hier. Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout ça; car je
n'y comprends rien.»

Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. «J'ai voulu
connaître... le... le vice... eh bien... eh bien, ce n'est pas drôle.»

Elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue.

L'armée des balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les
pavés, poussant toutes les ordures au ruisseau. Du même mouvement
régulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils
repoussaient les boues en demi-cercle devant eux; et, de rue en rue,
elle les retrouvait comme des pantins montés, marchant automatiquement
avec un ressort pareil.

Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque chose,
de pousser au ruisseau, à l'égout, ses rêves surexcités.

Elle rentra, essoufflée, glacée, gardant seulement dans sa tête la
sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin.

Et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota.


_Une aventure parisienne_ a paru dans _le Gil-Blas_ du jeudi 22
décembre 1881, sous le titre: _Une Épreuve_.



DEUX AMIS.


Paris était bloqué, affamé et râlant. Les moineaux se faisaient bien
rares sur les toits, et les égouts se dépeuplaient. On mangeait
n'importe quoi.

Comme il se promenait tristement par un clair matin de janvier le
long du boulevard extérieur, les mains dans les poches de sa culotte
d'uniforme et le ventre vide, M. Morissot, horloger de son état et
pantouflard par occasion, s'arrêta net devant un confrère qu'il
reconnut pour un ami. C'était M. Sauvage, une connaissance du bord de
l'eau.

Chaque dimanche, avant la guerre, Morissot partait dès l'aurore, une
canne en bambou d'une main, une boîte en fer-blanc sur le dos. Il
prenait le chemin de fer d'Argenteuil, descendait à Colombes, puis
gagnait à pied l'île Marante. A peine arrivé en ce lieu de ses rêves,
il se mettait à pêcher; il pêchait jusqu'à la nuit.

Chaque dimanche, il rencontrait là un petit homme replet et jovial, M.
Sauvage, mercier, rue Notre-Dame-de-Lorette, autre pêcheur fanatique.
Ils passaient souvent une demi-journée côte à côte, la ligne à la main
et les pieds ballants au-dessus du courant, et ils s'étaient pris
d'amitié l'un pour l'autre.

En certains jours, ils ne parlaient pas. Quelquefois ils causaient;
mais ils s'entendaient admirablement sans rien dire, ayant des goûts
semblables et des sensations identiques.

Au printemps, le matin, vers dix heures, quand le soleil rajeuni
faisait flotter sur le fleuve tranquille cette petite buée qui coule
avec l'eau, et versait dans le dos des deux enragés pêcheurs une bonne
chaleur de saison nouvelle, Morissot parfois disait à son voisin:
«Hein! quelle douceur?» et M. Sauvage répondait: «Je ne connais rien de
meilleur.» Et cela leur suffisait pour se comprendre et s'estimer.

A l'automne, vers la fin du jour, quand le ciel ensanglanté par le
soleil couchant jetait dans l'eau des figures de nuages écarlates,
empourprait le fleuve entier, enflammait l'horizon, faisait rouges
comme du feu les deux amis, et dorait les arbres roussis déjà,
frémissants d'un frisson d'hiver, M. Sauvage regardait en souriant
Morissot et prononçait: «Quel spectacle?» Et Morissot émerveillé
répondait, sans quitter des yeux son flotteur: «Cela vaut mieux que le
boulevard, hein?»


Dès qu'ils se furent reconnus, ils se serrèrent les mains
énergiquement, tout émus de se retrouver en des circonstances si
différentes. M. Sauvage, poussant un soupir, murmura: «En voilà des
événements.» Morissot, très morne, gémit: «Et quel temps! c'est
aujourd'hui le premier beau jour de l'année.»

Le ciel était, en effet, tout bleu et plein de lumière.

Ils se mirent à marcher côte à côte, rêveurs et tristes. Morissot
reprit: «Et la pêche? hein! quel bon souvenir?»

M. Sauvage demanda: «Quand y retournerons-nous?»

Ils entrèrent dans un petit café et burent ensemble une absinthe; puis
ils se remirent à se promener sur les trottoirs.

Morissot s'arrêta soudain: «Une seconde verte, hein?» M. Sauvage y
consentit: «A votre disposition.» Et ils pénétrèrent chez un autre
marchand de vins.

Ils étaient fort étourdis en sortant, troublés comme des gens à
jeun dont le ventre est plein d'alcool. Il faisait doux. Une brise
caressante leur chatouillait le visage.

M. Sauvage, que l'air tiède achevait de griser, s'arrêta: «Si on y
allait?

--Où çà?

--A la pêche, donc.

--Mais où?

--Mais à notre île. Les avant-postes français sont auprès de Colombes.
Je connais le colonel Dumoulin; on nous laissera passer facilement.»

Morissot frémit de désir: «C'est dit. J'en suis.» Et ils se séparèrent
pour prendre leurs instruments.

Une heure après, ils marchaient côte à côte sur la grand'route. Puis
ils gagnèrent la villa qu'occupait le colonel. Il sourit de leur
demande et consentit à leur fantaisie. Ils se remirent en marche, munis
d'un laissez-passer.

Bientôt ils franchirent les avant-postes, traversèrent Colombes
abandonné, et se trouvèrent au bord des petits champs de vigne qui
descendent vers la Seine. Il était environ onze heures.

En face, le village d'Argenteuil semblait mort. Les hauteurs d'Orgemont
et de Sannois dominaient tout le pays. La grande plaine qui va jusqu'à
Nanterre était vide, toute vide, avec ses cerisiers nus et ses terres
grises.

M. Sauvage, montrant du doigt les sommets, murmura: «Les Prussiens sont
là-haut!» Et une inquiétude paralysait les deux amis devant ce pays
désert.

«Les Prussiens!» Ils n'en avaient jamais aperçu, mais ils les sentaient
là depuis des mois, autour de Paris, ruinant la France, pillant,
massacrant, affamant, invisibles et tout-puissants. Et une sorte de
terreur superstitieuse s'ajoutait à la haine qu'ils avaient pour ce
peuple inconnu et victorieux.

Morissot balbutia: «Hein! si nous allions en rencontrer?»

M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant
malgré tout: «Nous leurs offrirons une friture.»

Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le
silence de tout l'horizon.

A la fin M. Sauvage se décida: «Allons, en route! mais avec
précaution.» Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en
deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'œil inquiet,
l'oreille tendue.

Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du
fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge,
ils se blottirent dans les roseaux secs.

Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas
dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout
seuls.

Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.


En face d'eux, l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La
petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des
années.

M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second, et
d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête
argentée frétillant au bout du fil: une vraie pêche miraculeuse.

Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet
à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. Et une joie
délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve
un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.

Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils
n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient le
reste du monde; ils pêchaient.

Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit
trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.

Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas, sur
la gauche, la grande silhouette du mont Valérien, qui portait au front
une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de cracher.

Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse,
et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.

Puis d'autres suivirent, et de moment en moment la montagne jetait
son haleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient
lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.

M. Sauvage haussa les épaules: «Voilà qu'ils recommencent», dit-il.

Morissot, qui regardait anxieusement plonger coup sur coup la plume de
son flotteur, fut pris soudain d'une colère d'homme paisible contre ces
enragés qui se battaient ainsi, et il grommela: «Faut-il être stupide
pour se tuer comme ça.»

M. Sauvage reprit: «C'est pis que des bêtes.»

Et Morissot, qui venait de saisir une ablette, déclara: «Et dire que ce
sera toujours ainsi tant qu'il y aura des gouvernements.»

M. Sauvage l'arrêta: «La République n'aurait pas déclaré la guerre...»

Morissot l'interrompit: «Avec les rois on a la guerre au dehors; avec
la République on a la guerre au dedans.»

Et tranquillement ils se mirent à discuter, débrouillant les grands
problèmes politiques avec une raison saine d'hommes doux et bornés,
tombant d'accord sur ce point, qu'on ne serait jamais libres. Et le
mont Valérien tonnait sans repos, démolissant à coups de boulets des
maisons françaises, broyant des vies, écrasant des êtres, mettant fin
à bien des rêves, à bien des joies attendues, à bien des bonheurs
espérés, ouvrant en des cœurs de femmes, en des cœurs de filles, en
des cœurs de mères, là-bas, en d'autres pays, des souffrances qui ne
finiraient plus.

«C'est la vie, déclara M. Sauvage.

--Dites plutôt que c'est la mort», reprit en riant Morissot.

Mais ils tressaillirent effarés, sentant bien qu'on venait de marcher
derrière eux, et ayant tourné les yeux, ils aperçurent, debout contre
leurs épaules, quatre hommes, quatre grands hommes armés et barbus,
vêtus comme des domestiques en livrée et coiffés de casquettes plates,
les tenant en joue au bout de leurs fusils.

Les deux lignes s'échappèrent de leurs mains et se mirent à descendre
la rivière.

En quelques secondes, ils furent saisis, attachés, emportés, jetés dans
une barque et passés dans l'île.

Et derrière la maison qu'ils avaient crue abandonnée, ils aperçurent
une vingtaine de soldats allemands.

Une sorte de géant velu, qui fumait, à cheval sur une chaise, une
grande pipe de porcelaine, leur demanda, en excellent français: «Eh
bien, messieurs, avez-vous fait bonne pêche?»

Alors un soldat déposa aux pieds de l'officier le filet plein de
poissons qu'il avait eu soin d'emporter. Le Prussien sourit: «Eh!
eh! je vois que ça n'allait pas mal. Mais il s'agit d'autre chose.
Écoutez-moi et ne vous troublez pas.

«Pour moi, vous êtes deux espions envoyés pour me guetter. Je vous
prends et je vous fusille. Vous faisiez semblant de pêcher, afin de
mieux dissimuler vos projets. Vous êtes tombés entre mes mains, tant
pis pour vous; c'est la guerre.

«Mais comme vous êtes sortis par les avant-postes, vous avez assurément
un mot d'ordre pour rentrer. Donnez-moi ce mot d'ordre et je vous fais
grâce.»

Les deux amis, livides, côte à côte, les mains agitées d'un léger
tremblement nerveux, se taisaient.

L'officier reprit: «Personne ne le saura jamais, vous rentrerez
paisiblement. Le secret disparaîtra avec vous. Si vous refusez, c'est
la mort, et tout de suite. Choisissez.»

Ils demeuraient immobiles sans ouvrir la bouche.

Le Prussien, toujours calme, reprit en étendant la main vers la
rivière: «Songez que dans cinq minutes vous serez au fond de cette
eau. Dans cinq minutes! Vous devez avoir des parents?»

Le mont Valérien tonnait toujours.

Les deux pêcheurs restaient debout et silencieux. L'Allemand donna des
ordres dans sa langue. Puis il changea sa chaise de place pour ne pas
se trouver trop près des prisonniers; et douze hommes vinrent se placer
à vingt pas, le fusil au pied.

L'officier reprit: «Je vous donne une minute, pas deux secondes de
plus.»

Puis il se leva brusquement, s'approcha des deux Français, prit
Morissot sous le bras, l'entraîna plus loin, lui dit à voix basse:
«Vite, ce mot d'ordre? votre camarade ne saura rien, j'aurai l'air de
m'attendrir.»

Morissot ne répondit rien.

Le Prussien entraîna alors M. Sauvage et lui posa la même question.

M. Sauvage ne répondit pas.

Ils se retrouvèrent côte à côte.

Et l'officier se mit à commander. Les soldats élevèrent leurs armes.

Alors le regard de Morissot tomba par hasard sur le filet plein de
goujons, resté dans l'herbe, à quelques pas de lui.

Un rayon de soleil faisait briller le tas de poissons qui s'agitaient
encore. Et une défaillance l'envahit. Malgré ses efforts, ses yeux
s'emplirent de larmes.

Il balbutia: «Adieu, monsieur Sauvage.»

M. Sauvage répondit: «Adieu, monsieur Morissot.»

Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par d'invincibles
tremblements.

L'officier cria: Feu!

Les douze coups n'en firent qu'un.

M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla,
pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel,
tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à
la poitrine.

L'Allemand donna de nouveaux ordres.

Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des
pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts, puis ils les
portèrent sur la berge.

Le mont Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une
montagne de fumée.

Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux
autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant
balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe,
puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les
pieds d'abord.

L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de
toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.

Un peu de sang flottait.

L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: «C'est le tour des poissons
maintenant.»

Puis il revint vers la maison.

Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le ramassa,
l'examina, sourit, cria: «Wilhem!»

Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la
pêche des deux fusillés, commanda: «Fais-moi frire tout de suite
ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera
délicieux.»

Puis il se remit à fumer sa pipe.


_Deux amis_ ont paru dans _le Gil-Blas_ du lundi 5 février 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.



LE VOLEUR.


Puisque je vous dis qu'on ne la croira pas.

--Racontez tout de même.

--Je le veux bien. Mais j'éprouve d'abord le besoin de vous affirmer
que mon histoire est vraie en tous points, quelque invraisemblable
qu'elle paraisse. Les peintres seuls ne s'étonneront point, surtout les
vieux qui ont connu cette époque de charges furieuses, cette époque où
l'esprit farceur sévissait si bien qu'il nous hantait encore dans les
circonstances les plus graves.»

Et le vieil artiste se mit à cheval sur une chaise.

Ceci se passait dans la salle à manger d'un hôtel de Barbizon.

Il reprit: «Donc nous avions dîné ce soir-là chez le pauvre Sorieul,
aujourd'hui mort, le plus enragé de nous. Nous étions trois seulement:
Sorieul, moi, et Le Poittevin, je crois; mais je n'oserais affirmer
que c'était lui. Je parle, bien entendu, du peintre de marine Eugène
Le Poittevin, mort aussi, et non du paysagiste bien vivant et plein de
talent.

«Dire que nous avions dîné chez Sorieul, cela signifie que nous étions
gris. Le Poittevin seul avait gardé sa raison, un peu noyée, il est
vrai, mais claire encore. Nous étions jeunes, en ce temps-là. Étendus
sur des tapis, nous discourions extravagamment dans la petite chambre
qui touchait à l'atelier. Sorieul, le dos à terre, les jambes sur une
chaise, parlait batailles, discourait sur les uniformes de l'Empire, et
soudain, se levant, il prit dans sa grande armoire aux accessoires une
tenue complète de hussard et s'en revêtit. Après quoi il contraignit Le
Poittevin à se costumer en grenadier. Et comme celui-ci résistait, nous
l'empoignâmes, et après l'avoir déshabillé, nous l'introduisîmes dans
un uniforme immense où il fut englouti.

«Je me déguisai moi-même en cuirassier. Et Sorieul nous fit exécuter un
mouvement compliqué. Puis il s'écria: «Puisque nous sommes ce soir des
soudards, buvons comme des soudards.»

«Un punch fut allumé, avalé, puis une seconde fois la flamme s'éleva
sur le bol rempli de rhum. Et nous chantions à pleine gueule des
chansons anciennes, des chansons que braillaient jadis les vieux
troupiers de la grande armée.

«Tout à coup Le Poittevin, qui restait, malgré tout, presque maître de
lui, nous fit taire; puis, après un silence de quelques secondes, il
dit à mi-voix: «Je suis sûr qu'on a marché dans l'atelier.» Sorieul
se leva comme il put, et s'écria: «Un voleur! quelle chance!» Puis,
soudain, il entonna la _Marseillaise_:

  Aux armes, citoyens!

«Et, se précipitant sur une panoplie, il nous équipa, selon nos
uniformes. J'eus une sorte de mousquet et un sabre; Le Poittevin, un
gigantesque fusil à baïonnette, et Sorieul, ne trouvant pas ce qu'il
fallait, s'empara d'un pistolet d'arçon qu'il glissa dans sa ceinture,
et d'une hache d'abordage qu'il brandit. Puis il ouvrit avec précaution
la porte de l'atelier, et l'armée entra sur le territoire suspect.

«Quand nous fûmes au milieu de la vaste pièce encombrée de toiles
immenses, de meubles, d'objets singuliers et inattendus, Sorieul nous
dit: «Je me nomme général. Tenons un conseil de guerre. Toi, les
cuirassiers, tu vas couper la retraite à l'ennemi, c'est-à-dire donner
un tour de clef à la porte. Toi, les grenadiers, tu seras mon escorte.»

«J'exécutai le mouvement commandé, puis je rejoignis le gros des
troupes qui opérait une reconnaissance.

«Au moment où j'allais le rattraper derrière un grand paravent, un
bruit furieux éclata. Je m'élançai, portant toujours une bougie à la
main. Le Poittevin venait de traverser d'un coup de baïonnette la
poitrine d'un mannequin dont Sorieul fendait la tête à coups de hache.
L'erreur reconnue, le général commanda: «Soyons prudents», et les
opérations recommencèrent.

«Depuis vingt minutes au moins on fouillait tous les coins et recoins
de l'atelier, sans succès, quand Le Poittevin eut l'idée d'ouvrir un
immense placard. Il était sombre et profond, j'avançai mon bras qui
tenait la lumière, et je reculai stupéfait; un homme était là, un homme
vivant, qui m'avait regardé.

«Immédiatement, je refermai le placard à deux tours de clef, et on tint
de nouveau conseil.

«Les avis étaient très partagés. Sorieul voulait enfumer le voleur, Le
Poittevin parlait de le prendre par la famine. Je proposai de faire
sauter le placard avec de la poudre.

«L'avis de Le Poittevin prévalut, et, pendant qu'il montait la garde
avec son grand fusil, nous allâmes chercher le reste du punch et
nos pipes, puis on s'installa devant la porte fermée, et on but au
prisonnier.

«Au bout d'une demi-heure, Sorieul dit: «C'est égal, je voudrais bien
le voir de près. Si nous nous emparions de lui par la force?»

«Je criai: «Bravo!» chacun s'élança sur ses armes; la porte du placard
fut ouverte, et Sorieul, armant son pistolet qui n'était pas chargé, se
précipita le premier.

«Nous le suivîmes en hurlant. Ce fut une bousculade effroyable dans
l'ombre, et après cinq minutes d'une lutte invraisemblable, nous
ramenâmes au jour une sorte de vieux bandit à cheveux blancs, sordide
et déguenillé.

«On lui lia les pieds et les mains, puis on l'assit dans un fauteuil.
Il ne prononça pas une parole.

«Alors Sorieul, pénétré d'une ivresse solennelle, se tourna vers nous:
«Maintenant nous allons juger ce misérable.»

«J'étais tellement gris que cette proposition me parut toute naturelle.

«Le Poittevin fut chargé de présenter la défense et moi de soutenir
l'accusation.

«Il fut condamné à mort à l'unanimité moins une voix, celle de son
défenseur.

«Nous allons l'exécuter», dit Sorieul. Mais un scrupule lui vint: «Cet
homme ne doit pas mourir privé des secours de la religion. Si on allait
chercher un prêtre?» J'objectai qu'il était tard. Alors Sorieul me
proposa de remplir cet office et il exhorta le criminel à se confesser
dans mon sein.

«L'homme, depuis cinq minutes, roulait des yeux épouvantés, se
demandant à quel genre d'êtres il avait affaire. Alors il articula
d'une voix creuse, brûlée par l'alcool: «Vous voulez rire, sans doute.»
Mais Sorieul l'agenouilla de force, et, par crainte que ses parents
eussent omis de le faire baptiser, il lui versa sur le crâne un verre
de rhum.

«Puis il lui dit:

«Confesse-toi à monsieur; ta dernière heure a sonné.»

«Éperdu, le vieux gredin se mit à crier: «Au secours!» avec une telle
force qu'on fut contraint de le bâillonner pour ne pas réveiller
tous les voisins. Alors il se roula par terre, ruant et se tordant,
renversant les meubles, crevant les toiles. A la fin, Sorieul
impatienté, cria: «Finissons-en.» Et visant le misérable étendu par
terre, il pressa la détente de son pistolet. Le chien tomba avec un
petit bruit sec. Emporté par l'exemple, je tirai à mon tour. Mon fusil,
qui était à pierre, lança une étincelle dont je fus surpris.

«Alors Le Poittevin prononça gravement ces paroles: «Avons-nous bien le
droit de tuer cet homme?»

«Sorieul, stupéfait, répondit: «Puisque nous l'avons condamné à mort!»

«Mais Le Poittevin reprit: «On ne fusille pas les civils, celui-ci doit
être livré au bourreau. Il faut le conduire au poste.»

«L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il
ne pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle,
solidement attaché, et je l'emportai avec Le Poittevin; tandis que
Sorieul, armé jusqu'aux dents, fermait la marche.

«Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé,
nous reconnut et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de
nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire
et refusa notre prisonnier.

«Sorieul insista; alors le soldat nous invita sévèrement à retourner
chez nous sans faire de bruit.

«La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai:
«Qu'allons-nous faire du voleur?»

«Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet
homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné,
ligaturé sur sa planche.

«Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne,
et, enlevant son bâillon, je lui demandai: «Eh bien, mon pauv'vieux,
comment ça va-t-il?»

«Il gémit: «J'en ai assez, nom d'un chien!» Alors Sorieul devint
paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fit asseoir, le tutoya,
et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien
vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous
regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre; nous lui
aurions volontiers soutenu la tête et on trinqua.

«Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais comme le jour commençait
à paraître, il se leva et, d'un air fort calme: «Je vais être obligé de
vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi.»

«Nous fûmes désolés; on voulut le retenir encore, mais il se refusa à
rester plus longtemps.

«Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'éclaira dans
le vestibule, criant: «Prenez garde à la marche sous la porte cochère.»


On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et
il ajouta, en se campant en face de nous:

«Mais le plus drôle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie.»


_Le Voleur_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mercredi 21 juin 1882, sous la
signature: MAUFRIGNEUSE.



NUIT DE NOËL.


Le réveillon! le réveillon! Ah! mais non, je ne réveillonnerai pas.»

Le gros Henri Templier disait cela d'une voix furieuse, comme si on lui
eût proposé une infamie.

Les autres, riant, s'écrièrent: «Pourquoi te mets-tu en colère?»

Il répondit: «Parce que le réveillon m'a joué le plus sale tour du
monde, et que j'ai gardé une insurmontable horreur pour cette nuit
stupide de gaieté imbécile.

--Quoi donc?

--Quoi? Vous voulez le savoir; eh bien, écoutez:

«Vous vous rappelez comme il faisait froid, voici deux ans, à cette
époque; un froid à tuer les pauvres dans la rue. La Seine gelait; les
trottoirs glaçaient les pieds à travers les semelles des bottines; le
monde semblait sur le point de crever.

«J'avais alors un gros travail en train et je refusai toute invitation
pour le réveillon, préférant passer la nuit devant ma table. Je dînai
seul; puis je me mis à l'œuvre. Mais voilà que, vers dix heures, la
pensée de la gaieté courant Paris, le bruit des rues qui me parvenait
malgré tout, les préparatifs de souper de mes voisins, entendus à
travers les cloisons, m'agitèrent. Je ne savais plus ce que je faisais;
j'écrivais des bêtises, et je compris qu'il fallait renoncer à l'espoir
de produire quelque chose de bon cette nuit-là.

«Je marchai un peu à travers ma chambre. Je m'assis, je me relevai. Je
subissais, certes, la mystérieuse influence de la joie du dehors, et je
me résignai.

«Je sonnai ma bonne et je lui dis: «Angèle, allez m'acheter de quoi
souper à deux: des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, du
jambon, des gâteaux. Montez-moi deux bouteilles de champagne; mettez le
couvert et couchez-vous.»

«Elle obéit, un peu surprise. Quand tout fut prêt, j'endossai mon
pardessus, et je sortis.

«Une grosse question restait à résoudre: Avec qui allai-je
réveillonner? Mes amies étaient invitées partout. Pour en avoir une, il
aurait fallu m'y prendre d'avance. Alors, je songeai à faire en même
temps une bonne action. Je me dis: Paris est plein de pauvres et belles
filles qui n'ont pas un souper sur la planche, et qui errent en quête
d'un garçon généreux. Je veux être la Providence de Noël d'une de ces
déshéritées.

«Je vais rôder, entrer dans les lieux de plaisir, questionner, chasser,
choisir à mon gré.

«Et je me mis à parcourir la ville.

«Certes, je rencontrai beaucoup de pauvres filles cherchant aventure,
mais elles étaient laides à donner une indigestion, ou maigres à geler
sur pied si elles s'étaient arrêtées.

«J'ai un faible, vous le savez, j'aime les femmes nourries. Plus elles
sont en chair, plus je les préfère. Une colosse me fait perdre la
raison.

«Soudain, en face du théâtre des Variétés, j'aperçus un profil à mon
gré. Une tête, puis, par devant, deux bosses, celle de la poitrine,
fort belle, celle du dessous surprenante: un ventre d'oie grasse. J'en
frissonnai, murmurant: Sacristi, la belle fille! Un point me restait à
éclaircir: le visage.

«Le visage, c'est le dessert; le reste, c'est... c'est le rôti.

«Je hâtai le pas, je rejoignis cette femme errante, et, sous un bec de
gaz je me retournai brusquement.

«Elle était charmante, toute jeune, brune, avec de grands yeux noirs.

«Je fis ma proposition qu'elle accepta sans hésiter.

«Un quart d'heure plus tard, nous étions attablés dans mon appartement.

«Elle dit en entrant: «Ah! on est bien ici.»

«Et elle regarda autour d'elle avec la satisfaction visible d'avoir
trouvé la table et le gîte en cette nuit glaciale. Elle était superbe,
tellement jolie qu'elle m'étonnait, et grosse à ravir mon cœur pour
toujours.

«Elle ôta son manteau, son chapeau; s'assit et se mit à manger; mais
elle ne paraissait pas en train, et parfois sa figure un peu pâle
tressaillait comme si elle eût souffert d'un chagrin caché.

«Je lui demandai: «Tu as des embêtements?»

«Elle répondit: «Bah! oublions tout.»

«Et elle se mit à boire. Elle vidait d'un trait son verre de champagne,
le remplissait et le revidait encore, sans cesse.

«Bientôt un peu de rougeur lui vint aux joues et elle commença à rire.

«Moi, je l'adorais déjà, l'embrassant à pleine bouche, découvrant
qu'elle n'était ni bête, ni commune, ni grossière comme les filles du
trottoir. Je lui demandai des détails sur sa vie. Elle répondit: «Mon
petit, cela ne te regarde pas!»

«Hélas! une heure plus tard...

«Enfin, le moment vint de se mettre au lit, et, pendant que j'enlevais
la table dressée devant le feu, elle se déshabilla vivement et se
glissa sous les couvertures.

«Mes voisins faisaient un vacarme affreux, riant et chantant comme des
fous, et je me disais: «J'ai eu rudement raison d'aller chercher cette
belle fille; je n'aurais jamais pu travailler.»

«Un profond gémissement me fit me retourner. Je demandai: «Qu'as-tu,
ma chatte?» Elle ne répondit pas, mais elle continuait à pousser des
soupirs douloureux, comme si elle eût souffert horriblement.

«Je repris: «Est-ce que tu te trouves indisposée?»

«Et soudain elle jeta un cri, un cri déchirant. Je me précipitai, une
bougie à la main.

«Son visage était décomposé par la douleur, et elle se tordait
les mains, haletante, envoyant du fond de sa gorge ces sortes de
gémissements sourds qui semblent des râles et qui font défaillir le
cœur.

«Je demandai, éperdu: «Mais qu'as-tu? dis-moi, qu'as-tu?»

«Elle ne répondit pas et se mit à hurler.

«Tout à coup les voisins se turent, écoutant ce qui se passait chez moi.

«Je répétais: «Où souffres-tu, dis-moi, où souffres-tu?»

«Elle balbutia: «Oh! mon ventre! mon ventre!»

«D'un seul coup je relevai la couverture, et j'aperçus...

«Elle accouchait, mes amis.

«Alors je perdis la tête; je me précipitai sur le mur que je heurtai
à coups de poing, de toute ma force, en vociférant: «Au secours, au
secours!»

«Ma porte s'ouvrit; une foule se précipita chez moi, des hommes
en habit, des femmes décolletées, des Pierrots, des Turcs, des
Mousquetaires. Cette invasion m'affola tellement que je ne pouvais même
plus m'expliquer.

«Eux, ils avaient cru à quelque accident, à un crime peut-être, et ne
comprenaient plus.

«Je dis enfin: «C'est... c'est... cette... cette femme qui... qui
accouche.»

«Alors tout le monde l'examina, dit son avis. Un capucin surtout
prétendait s'y connaître, et voulait aider la nature.

«Ils étaient gris comme des ânes. Je crus qu'ils allaient la tuer,
et je me précipitai, nu-tête, dans l'escalier pour chercher un vieux
médecin qui habitait dans une rue voisine.

«Quand je revins avec le docteur, toute ma maison était debout; on
avait rallumé le gaz de l'escalier; les habitants de tous les étages
occupaient mon appartement; quatre débardeurs attablés achevaient mon
champagne et mes écrevisses.

«A ma vue, un cri formidable éclata, et une laitière me présenta dans
une serviette un affreux petit morceau de chair, ridée, plissée,
geignante, miaulant comme un chat, et elle me dit: «C'est une fille.»

«Le médecin examina l'accouchée, déclara douteux son état, l'accident
ayant eu lieu immédiatement après un souper, et il partit en annonçant
qu'il allait m'envoyer immédiatement une garde-malade et une nourrice.

«Les deux femmes arrivèrent une heure après, apportant un paquet de
médicaments.

«Je passai la nuit dans un fauteuil, trop éperdu pour réfléchir aux
suites.

«Dès le matin, le médecin revint. Il trouva la malade assez mal.

«Il me dit: «Votre femme, monsieur...»

«Je l'interrompis: «Ce n'est pas ma femme.»

«Il reprit: «Votre maîtresse, peu m'importe.» Et il énuméra les soins
qu'il lui fallait, le régime, les remèdes.

«Que faire? Envoyer cette malheureuse à l'hôpital. J'aurais passé pour
un manant dans toute la maison, dans tout le quartier.

«Je la gardai. Elle resta dans mon lit six semaines.

«L'enfant? Je l'envoyai chez des paysans de Poissy. Il me coûte encore
cinquante francs par mois. Ayant payé dans le début, me voici forcé de
payer jusqu'à ma mort.

«Et, plus tard, il me croira son père.

«Mais, pour comble de malheur, quand la fille a été guérie... elle
m'aimait..., elle m'aimait éperdument, la gueuse.

--Eh bien?

--Eh bien, elle était devenue maigre comme un chat de gouttière, et
j'ai flanqué dehors cette carcasse qui me guette dans la rue, se cache
pour me voir passer, m'arrête le soir, quand je sors, pour me baiser la
main, m'embête enfin à me rendre fou.

«Et voilà pourquoi je ne réveillonnerai plus jamais.»


_Nuit de Noël_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 26 décembre 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.



LE REMPLAÇANT.


--Mme Bonderoi?

--Oui, Mme Bonderoi.

--Pas possible?

--Je--vous--le--dis.

--Mme Bonderoi, la vieille dame à bonnets de dentelle, la dévote, la
sainte, l'honorable Mme Bonderoi dont les petits cheveux follets et
faux ont l'air collés autour du crâne?

--Elle-même.

--Oh! voyons, vous êtes fou?

--Je--vous--le--jure.

--Alors, dites-moi tous les détails?

--Les voici. Du temps de M. Bonderoi, l'ancien notaire, Mme Bonderoi
utilisait, dit-on, les clercs pour son service particulier. C'est
une de ces respectables bourgeoises à vices secrets et à principes
inflexibles, comme il en est beaucoup. Elle aimait les beaux garçons;
quoi de plus naturel? N'aimons-nous pas les belles filles?

Une fois que le père Bonderoi fut mort, la veuve se mit à vivre en
rentière paisible et irréprochable. Elle fréquentait assidûment
l'église, parlait dédaigneusement du prochain, et ne laissait rien à
dire sur elle.

Puis elle vieillit, elle devint la petite bonne femme que vous
connaissez, pincée, sûrie, mauvaise.

Or, voici l'aventure invraisemblable arrivée jeudi dernier.

Mon ami Jean d'Anglemare est, vous le savez, capitaine aux dragons,
caserné dans le faubourg de la Rivette.

En arrivant au quartier, l'autre matin, il apprit que deux hommes de
sa compagnie s'étaient flanqué une abominable tripotée. L'honneur
militaire a des lois sévères. Un duel eut lieu. Après l'affaire, les
soldats se réconcilièrent; et, interrogés par leur officier, lui
racontèrent le sujet de la querelle. Ils s'étaient battus pour Mme
Bonderoi.

--Oh!

--Oui, mon ami, pour Mme Bonderoi!

Mais je laisse la parole au cavalier Siballe:

«Voilà l'affaire, mon cap'taine. Ya z'environ dix-huit mois, je me
promenais sur le Cours, entre six et sept heures du soir, quand une
particulière m'aborda.

Elle me dit, comme si elle m'avait demandé son chemin: «Militaire,
voulez-vous gagner honnêtement dix francs par semaine?»

Je lui répondis sincèrement: «A vot' service, madame.»

Alors ell' me dit: «Venez me trouver demain, à midi. Je suis Mme
Bonderoi, 6, rue de la Tranchée.

--J' n'y manquerai pas, madame, soyez tranquille.»

Puis, ell' me quitta d'un air content en ajoutant: «Je vous remercie
bien, militaire.

--C'est moi qui vous remercie, madame.»

Ça ne laissa pas que d' me taquiner jusqu'au lendemain.

A midi, je sonnais chez elle.

Ell' vint m'ouvrir elle-même. Elle avait un tas de petits rubans sur la
tête.

«Dépêchons-nous, dit-elle, parce que ma bonne pourrait rentrer.»

Je répondis: «Je veux bien me dépêcher. Qu'est-ce qu'il faut faire?»

Alors, elle se mit à rire et riposta: «Tu ne comprends pas, gros malin?»

Je n'y étais plus, mon cap'taine, parole d'honneur.

Ell' vint s'asseoir tout près de moi; et me dit: «Si tu répètes un mot
de tout ça, je te ferai mettre en prison. Jure que tu seras muet.»

Je lui jurai ce qu'ell' voulut. Mais je ne comprenais toujours pas.
J'en avais la sueur au front. Alors je retirai mon casque ousqu'était
mon mouchoir. Elle le prit, mon mouchoir, et m'essuya les cheveux
des tempes. Puis v'là qu'ell' m'embrasse et qu'ell' me souffle dans
l'oreille:

«Alors, tu veux bien?»

Je répondis: «Je veux bien ce que vous voudrez, madame, puisque je suis
venu pour ça.»

Alors ell' se fit comprendre ouvertement par des manifestations. Quand
j' vis de quoi il s'agissait, je posai mon casque sur une chaise et je
lui montrai que dans les dragons on ne recule jamais, mon cap'taine.

Ce n'est pas que ça me disait beaucoup, car la particulière n'était pas
dans sa primeur.

Mais y ne faut pas se montrer trop regardant dans le métier, vu que les
picaillons sont rares. Et puis on a de la famille qu'il faut soutenir.
Je me disais: «Y aura cent sous pour le père, là-dessus.»

Quand la corvée a été faite, mon cap'taine, je me suis mis en position
de me retirer. Elle aurait bien voulu que je ne parte pas sitôt. Mais
je lui dis: «Chacun son dû, madame. Un p'tit verre ça coûte deux sous,
et deux p'tits verres ça coûte quatre sous.»

Ell' comprit bien le raisonnement et me mit un p'tit napoléon de dix
balles au fond de la main. Ça ne m'allait guère, c'te monnaie-là, parce
que ça vous coule dans la poche, et quand les pantalons ne sont pas
bien cousus, on la retrouve dans ses bottes, ou bien on ne la retrouve
pas.

Alors que je regardais ce pain à cacheter jaune en me disant ça, ell'
me contemple, et puis ell' devient rouge, et ell' se trompe sur ma
physionomie, et ell' me demande:

«Est-ce que tu trouves que c'est pas assez?»

Je lui réponds:

«Ce n'est pas précisément ça, madame, mais, si ça ne vous faisait rien,
j'aimerais mieux deux pièces de cent sous.»

Ell' me les donna et je m'éloignai.

Or, voilà dix-huit mois que ça dure, mon cap'taine. J'y vas tous les
mardis, le soir, quand vous consentez à me donner permission. Elle aime
mieux ça, parce que sa bonne est couchée.

Or donc, la semaine dernière je me trouvai indisposé, et il me fallut
tâter de l'infirmerie. Le mardi arrive, pas moyen de sortir, et je
me mangeais les sangs par rapport aux dix balles dont je me trouve
accoutumé.

Je me dis: «Si personne y va, je suis rasé; qu'elle prendra pour sûr un
artilleur.» Et ça me révolutionnait.

Alors, je fais demander Paumelle, que nous sommes pays, et je lui
dis la chose: «Y aura cent sous pour toi, cent sous pour moi, c'est
convenu.»

Y consent et le vl'à parti. J'y avais donné les renseignements. Y
frappe; ell' ouvre; ell' le fait entrer; ell' l'y regarde pas la tête
et s'aperçoit point qu' c'est pas le même.

Vous comprenez, mon cap'taine, un dragon et un dragon, quand ils ont
le casque, ça se ressemble.

Mais soudain, elle découvre la transformation, et ell' demande d'un air
de colère:

«Qu'est-ce que vous êtes? Qu'est-ce que vous voulez? Je ne vous connais
pas, moi?»

Alors Paumelle s'explique. Il démontre que je suis indisposé et il
expose que je l'ai envoyé pour remplaçant.

Elle le regarde, lui fait aussi jurer le secret, et puis elle
l'accepte, comme bien vous pensez, vu que Paumelle n'est pas mal aussi
de sa personne.

Mais quand ce limier-là fut revenu, mon cap'taine, il ne voulait plus
me donner mes cent sous. Si ça avait été pour moi, j'aurais rien dit,
mais c'était pour le père, et là-dessus, pas de blague.

Je lui dis:

«T'es pas délicat dans tes procédés, pour un dragon; que tu
déconsidères l'uniforme.»

Il a levé la main, mon cap'taine, en disant que c'te corvée-là, ça
valait plus du double.

Chacun son jugement, pas vrai? Fallait point qu'il accepte. J'y ai mis
mon poing dans le nez. Vous avez connaissance du reste.»

Le capitaine d'Anglemare riait aux larmes en me disant l'histoire.
Mais il m'a fait aussi jurer le secret qu'il avait garanti aux deux
soldats. Surtout, n'allez pas me trahir; gardez ça pour vous, vous me
le promettez?

--Oh! ne craignez rien. Mais comment tout cela s'est-il arrangé en
définitive?

--Comment? Je vous le donne en mille!... La mère Bonderoi garde ses
deux dragons, en leur réservant chacun leur jour. De cette façon tout
le monde est content.

--Oh! elle est bien bonne, bien bonne!

--Et les vieux parents ont du pain sur la planche. La morale est
satisfaite.»


_Le Remplaçant_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 2 janvier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.



M. JOCASTE.


Madame, vous rappelez-vous notre grande querelle, un soir, dans le
petit salon japonais, à propos de ce père qui commit un inceste? Vous
rappelez-vous votre indignation, les mots violents que vous me jetiez,
toute l'exaltation de votre colère, et vous rappelez-vous tout ce que
j'ai dit pour défendre cet homme? Vous m'avez condamné. J'en appelle.

Personne au monde, prétendiez-vous, personne ne pourrait absoudre
l'infamie dont je me faisais l'avocat. Je vais aujourd'hui raconter ce
drame en public.

Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un, non pour excuser le fait
immonde et brutal, mais pour comprendre qu'on ne peut lutter contre
certaines fatalités qui semblent des fantaisies horribles de la nature
toute-puissante!


On l'avait mariée à seize ans, avec un homme vieux et dur, un homme
d'affaires avide de sa dot. C'était une mignonne créature blonde, gaie
et rêveuse en même temps, avec de grands appétits de bonheur idéal. La
désillusion lui tomba sur le cœur et le broya. Elle comprit tout d'un
coup la vie, l'avenir perdu, le désastre de ses espérances, et un seul
désir lui demeura dans l'âme, celui d'avoir un enfant pour occuper son
amour.

Elle n'en eut pas.

Deux ans se passèrent. Elle aima. C'était un jeune homme de vingt-trois
ans, qui l'adorait à commettre toutes les folies pour elle. Elle
résista cependant résolument et longtemps. Il s'appelait Pierre Martel.

Mais, un soir d'hiver, ils se trouvèrent seuls, chez elle. Il était
venu prendre une tasse de thé. Puis ils s'étaient assis, tout près du
feu, sur un siège bas. Ils ne parlaient guère, harponnés par le désir,
les lèvres pleines de cette soif sauvage qui les jette sur d'autres
lèvres, les bras frémissants du besoin de s'ouvrir et d'étreindre.

La lampe voilée de dentelles versait une lumière intime dans le salon
silencieux.

Gênés tous deux, ils prononçaient parfois quelques mots, mais quand
leurs yeux se rencontraient, une secousse soulevait leurs cœurs.

Que peuvent les sentiments appris contre la violence des instincts? Que
peut le préjugé de la pudeur contre l'irrésistible volonté de la nature?

Leurs doigts, par hasard, se touchèrent. Et cela suffit. La force
brutale des sens les jeta l'un à l'autre. Ils s'étreignirent et elle
s'abandonna.

Elle fut grosse. De son amant ou de son mari? Le pouvait-elle savoir?
Mais de l'amant, sans doute.

Alors une épouvante la harcela; elle se croyait certaine de mourir en
couches, et sans cesse elle faisait jurer à celui qui l'avait ainsi
possédée de veiller sur l'enfant durant toute sa vie, de ne lui rien
refuser, d'être tout pour lui, tout, et même, s'il le fallait, de
commettre un crime pour son bonheur.

Cette obsession touchait à la folie; elle s'exaltait de plus en plus
en approchant de sa délivrance.

Elle succomba en accouchant d'une fille.


Ce fut pour le jeune homme un désespoir épouvantable, un désespoir si
furieux qu'il ne le pouvait cacher. Le mari, peut-être, eut des doutes;
peut-être savait-il que sa fille ne pouvait être née de lui! Il ferma
sa porte à celui qui se croyait le père véritable et lui cacha l'enfant
qu'il fit élever en secret.

Et beaucoup d'années s'écoulèrent.

Pierre Martel oublia, comme on oublie tout. Il devint riche, mais
il n'aima plus et ne se maria pas. Sa vie était celle de tout le
monde, celle d'un homme heureux et tranquille. Aucune nouvelle ne lui
venait plus de l'époux qu'il avait trompé, ni de la jeune fille qu'il
supposait sienne.

Or, il reçut un matin une lettre d'un indifférent lui apprenant, par
hasard, la mort de son ancien rival, et un trouble vague, une sorte
de remords l'envahit. Qu'était devenue cette enfant, son enfant? Ne
pouvait-il rien pour elle? Il s'informa. Elle avait été recueillie par
une tante, et elle était pauvre, pauvre à toucher la misère.

Il voulut la voir et l'aider. Il se fit présenter chez la seule parente
de l'orpheline.

Son nom même n'éveilla aucun souvenir. Il avait quarante ans et
semblait encore un jeune homme. On le reçut sans qu'il osât dire qu'il
avait connu la mère, de crainte de faire naître plus tard quelque
soupçon.

Or, dès qu'elle entra dans le petit salon où il attendait anxieusement
sa venue, il tressaillit d'une surprise qui touchait à l'épouvante.
C'était elle! l'autre! la morte!

Elle avait le même âge, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, la même
taille, le même sourire, la même voix. L'illusion si complète
l'affolait; il ne savait plus, il perdait la tête; tout son amour
tumultueux d'autrefois bouillonnait dans le fond de son cœur. Elle
aussi était gaie et simple. Tout de suite amis et la main tendue.

Quand il fut rentré chez lui, il s'aperçut que la vieille souffrance
s'était rouverte, et il pleura éperdument, la tête enfermée en ses
mains, il pleura l'autre, hanté de souvenirs, poursuivi par les mots
familiers qu'elle disait, retombé soudain dans un désespoir sans issue.

Et il fréquenta la maison qu'habitait la jeune fille. Il ne pouvait
plus se passer d'elle, de sa causerie rieuse, du bruit de sa robe, des
intonations de sa parole. Il les confondait maintenant en sa pensée
et dans son cœur, la disparue et la vivante, oubliant la distance,
le temps passé, la mort, aimant toujours l'autre en celle-ci, aimant
celle-ci en souvenir de l'autre, ne cherchant plus à comprendre, à
savoir, ne se demandant même plus si elle pouvait être sa fille.

Mais parfois la vue de la gêne où vivait celle qu'il adorait de cette
passion double, confuse et incompréhensible pour lui-même, le torturait
affreusement.

Que pouvait-il faire? Offrir de l'argent? A quel titre? De quel droit?
Jouer le rôle de tuteur? Il semblait à peine plus vieux qu'elle: on
l'aurait cru son amant. La marier? Cette pensée surgie soudain en son
âme, l'épouvanta. Puis il s'apaisa. Qui donc voudrait d'elle? Elle
n'avait rien, mais rien.

La tante le regardait venir, voyant bien qu'il aimait cette enfant. Et
il attendait. Quoi? Le savait-il?

Un soir, ils se trouvèrent seuls. Ils causaient doucement, côte à côte,
sur le canapé du petit salon. Tout à coup il lui prit la main dans un
mouvement paternel. Et il la garda, troublé du cœur et des sens malgré
sa volonté, n'osant plus repousser cette main qu'elle lui abandonnait,
et se sentant défaillir s'il la gardait. Et brusquement elle se laissa
tomber dans ses bras. Car elle l'aimait ardemment, comme sa mère
l'avait aimé, comme si elle eût hérité de cette passion fatale.

Éperdu, il posa ses lèvres dans ses cheveux blonds, et comme elle
relevait la tête pour s'enfuir, leurs bouches se rencontrèrent.

On devient fou en certains moments. Ils le furent.

Quand il se retrouva dans la rue, il se mit à marcher devant lui sans
savoir ce qu'il allait faire.


Je me rappelle, madame, votre cri indigné: «Il n'avait plus qu'à se
tuer!»

Je vous ai répondu: «Et elle? fallait-il qu'il la tuât aussi?»

Cette enfant l'aimait avec égarement, avec folie, de cette passion
fatale et héréditaire qui l'avait abattue, vierge, ignorante et
éperdue sur la poitrine de cet homme. Elle avait agi ainsi dans cette
irrésistible ivresse de l'être entier qui ne sait plus, qui se donne,
que l'instinct tumultueux emporte, jette à l'étreinte d'un amant, comme
il jette la bête au mâle.

S'il se tuait, que deviendrait-elle?... Elle mourrait!... Elle mourrait
déshonorée, désespérée, abominablement torturée.

Que faire?

L'abandonner, la doter, la marier?... Elle mourrait encore; elle
mourrait de chagrin, sans accepter son argent ni un autre époux,
puisqu'elle s'était livrée à lui. Il avait brisé sa vie, détruit tout
bonheur possible pour elle; il l'avait condamnée à l'éternelle misère,
à l'éternel désespoir, aux flammes éternelles, à l'éternelle solitude
ou à la mort.

Et puis, il l'aimait aussi, lui! Il l'aimait avec horreur, maintenant,
mais aussi avec emportement. C'était sa fille, soit. Le hasard des
fécondations, la loi brutale de la reproduction, un contact d'une
seconde avaient fait sa fille de cet être qu'aucun lien légal
n'attachait à lui, qu'il chérissait comme il avait chéri sa mère, et
même plus, comme si deux passions se fussent accumulées en lui.

Était-elle bien sa fille d'ailleurs? Et puis, qu'importe? Qui donc le
saurait?

Et le souvenir ardent lui revenait des serments faits à la mourante.
«Il avait promis qu'il donnerait toute sa vie à cette enfant, qu'il
commettrait un crime s'il le fallait, pour son bonheur.»

Et il l'aimait, se plongeant dans la pensée de son forfait abominable
et doux, déchiré de douleur et ravagé de désirs.

Qui donc le saurait?... puisque l'autre était mort, le père!

«Soit! se dit-il; ce secret infâme pourra me rompre le cœur. Comme
elle ne le saurait soupçonner, j'en porterai seul le poids.»

Il demanda sa main, et l'épousa.

Je ne sais pas s'il fut heureux, mais j'aurais fait comme lui, madame.


_M. Jocaste_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 23 janvier 1883, sous
la signature: MAUFRIGNEUSE.



APPENDICE

NOTE.


_Mademoiselle Fifi_ parut pour la première fois en juin 1882 chez
Kistemaeckers, à Bruxelles.

Voici ce qu'en écrivait Francisque Sarcey dans un article intitulé: _La
loi sur les écrits pornographiques_ (_XIXe Siècle_, mardi 4 juillet
1882):

  Je regrette le penchant qui semble emporter aujourd'hui des jeunes
  gens d'un mérite incontestable vers des sujets scabreux... Ce n'est
  plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent à peindre; ils
  marquent je ne sais quel goût étrange pour la prostituée, la femme en
  carte ou en maison.

  Tenez! prenez M. Guy de Maupassant; c'est un jeune, comme on dit,
  et un jeune tout plein de talent. Il sait voir et sait dire... Eh
  bien! je ne puis m'expliquer son acharnement à revenir, dans tous les
  volumes qu'il publie, sur ce vilain objet d'études...

  A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu
  dignes d'intérêt? Ces âmes dépravées ne sont plus capables que d'un
  petit nombre de sentiments, qui tiennent tous de l'animalité. Le tour
  en est bientôt fait, et l'auteur a beau s'être armé d'une analyse
  très pénétrante: où il n'y a rien le roi perd ses droits...

  Je n'ai pu m'empêcher de me dire, en lisant _La Maison Tellier_:
  «Voilà de l'excellent style dépensé bien mal à propos!» Or, cette
  fois, c'est le tour de _Mademoiselle Fifi_.

  Encore une histoire du même genre!... Est-ce qu'il ne serait pas
  temps pour M. Guy de Maupassant de porter sur d'autres objets son
  goût d'observation et son talent de style?

  Qu'il y prenne garde! Le public commence à être bien las de ces
  vilaines peintures. Ce ne sont pas les magistrats qui en condamneront
  l'auteur à la prison ou à l'amende... M. Guy de Maupassant doit
  craindre l'arrêt d'un juge infiniment plus redoutable...


Albert Wolff, de son côté, écrivait dans son Courrier de Paris
(_Figaro_, vendredi 21 juillet 1882):

  Il n'est pas, parmi les romanciers nouveaux, un seul qui me plaise
  autant que M. Guy de Maupassant; aucun d'eux ne m'irrite au même
  degré que lui... Il y a un parti pris, commun à toute la jeune
  littérature; on appelle cela étudier les bas-fonds de la société...
  Pour un homme de talent comme M. de Maupassant, il ne peut y avoir
  ni honneur, ni profit à renforcer ce bataillon déjà considérable
  d'égoutiers de lettres... Croyez bien ceci, M. de Maupassant, il
  n'est pas nécessaire de toujours traîner sa plume dans les mauvais
  lieux pour être un homme de talent.


Maupassant répondit dans les deux articles que nous reproduisons ici.


RÉPONSE À M. FRANCISQUE SARCEY.

  _Le Gaulois_, 28 juillet 1882.

Dans un article, dont je lui suis infiniment reconnaissant, malgré ses
réserves, M. Francisque Sarcey soulève à mon sujet plusieurs questions
littéraires. J'aurais préféré répondre aux théories de l'éminent
critique sans avoir été nommé, pour n'avoir point l'air de plaider
ma propre cause; car j'estime qu'un écrivain n'a jamais le droit de
prendre la parole pour un fait personnel: mais, dans le cas présent, la
discussion passe bien au-dessus de ma tête.

M. Sarcey a écrit: «Voici, ce me semble, que nous sommes descendus plus
bas. Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se plaisent
à peindre, ils marquent un je ne sais quel goût étrange pour la
prostituée...»

Et plus loin: «A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des
êtres aussi peu dignes d'intérêt? Ces âmes dégradées ne sont plus
capables que d'un très petit nombre de sentiments qui tiennent tous de
l'animalité.»

M. Sarcey, en ce cas, passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la
littérature existe les écrivains ont toujours énergiquement réclamé la
liberté la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo,
Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrités de la
prétention des critiques d'imposer un genre aux romanciers.

Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux
idéalistes de n'être point réalistes, etc.

L'écrivain est et doit rester seul maître, seul juge de ce qu'il se
sent capable d'écrire. Mais il appartient aux critiques, aux confrères,
au public, d'apprécier s'il a accompli bien ou mal l'œuvre qu'il
s'était imposée. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'exécution.

S'il me prend fantaisie de critiquer ou de contester le talent d'un
homme, je ne le puis faire qu'en me plaçant à son point de vue, en
pénétrant ses intentions secrètes. Je n'ai pas le droit de reprocher
à M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou à M. Zola de ne
point choisir des personnages vertueux.

Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous soit point permis de garder des
préférences pour un certain ordre d'idées ou de sujets.

Nous touchons là à la question la plus discutée depuis une dizaine
d'années. Je ne puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que
de citer un passage d'une très remarquable lettre de M. Taine, dont je
ne partage point l'opinion, opinion qui concorde d'ailleurs avec celle
de M. Francisque Sarcey:

  «Dans le second rôle, il ne me reste qu'à vous prier d'ajouter à
  vos observations une autre série d'observations. Vous peignez des
  paysans, des petits bourgeois, des ouvriers, des étudiants et des
  filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultivée, la haute
  bourgeoisie, ingénieurs, médecins, professeurs, grands industriels et
  commerçants.

  «A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme né dans
  l'aisance, héritier de trois ou quatre générations honnêtes,
  laborieuses et rangées, a plus de chances d'être probe, délicat et
  instruit. L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des
  plantes de serre.

  «Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est
  expérimentale...»

Ajoutons encore à cela le vœu formulé par un maître romancier, Edmond
de Goncourt, de voir les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde,
les procédés d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps
déjà les écrivains pour analyser les humbles classes!

Et maintenant étonnons-nous de ce que les gens qui semblent les seuls
intéressants à étudier soient toujours négligés par les hommes de
lettres.

Pourquoi? Est-ce, comme le dit Edmond de Goncourt, parce que la
difficulté de pénétration dans les cœurs, les âmes et les intentions
est infiniment plus difficile? Peut-être un peu. Mais il existe une
autre raison.

Le romancier moderne cherche avant tout à surprendre l'humanité sur
le fait. Ce qu'il a donc intérêt à dégager d'abord dans toute action
humaine, c'est le mobile initial, l'origine mystérieuse du vouloir,
et surtout les déterminants communs à toute la race, les impulsions
instinctives.

Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catégories
d'individus plus simples, c'est surtout une sorte de vernis, de
conventions, un badigeonnage d'hypocrisie compliquée.

Le romancier se trouve donc placé dans cette alternative: faire le
monde tel qu'il le voit, lever les voiles de grâce et d'honnêteté,
constater ce qui est sous ce qui paraît, montrer l'humanité toujours
semblable sous ses élégances d'emprunt, ou bien se résoudre à créer un
monde gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand, Jules
Sandeau et Octave Feuillet.

Non point qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne
dépeindre que les surfaces attrayantes, que les apparences aimables;
mais, quand un écrivain est doué d'un tempérament qui ne lui permet
d'exprimer que ce qu'il croit être la vérité, on ne le peut contraindre
à tromper et à se tromper consciemment.

M. Francisque Sarcey s'irrite et s'étonne que la courtisane et la fille
depuis une quarantaine d'années aient envahi notre littérature, se
soient emparées du roman et du théâtre.

Je pourrais répondre en citant _Manon Lescaut_ et toute la littérature
pimentée de la fin du dernier siècle. Mais les citations ne sont jamais
concluantes.

La vraie raison n'est-elle pas celle-ci: les lettres sont entraînées
maintenant vers l'observation précise; or la femme a dans la vie deux
fonctions, l'amour et la maternité. Les romanciers, peut-être à tort,
ont toujours estimé la première de ces fonctions plus intéressante pour
les lecteurs que la seconde, et ils ont d'abord observé la femme dans
l'exercice professionnel de ce pourquoi elle semblait née.

De tous les sujets, l'amour est celui qui touche le plus au public.
C'est de la femme d'amour qu'on s'est surtout occupé.

Et puis, il existe chez l'homme de profondes différences d'intelligence
créées par l'instruction, le milieu, etc.; il n'en est pas de même
chez la femme, son rôle humain est restreint; ses facultés demeurent
limitées; du haut en bas de l'échelle sociale, elle reste la même.
Des filles épousées deviennent en peu de temps de remarquables femmes
du monde; elles s'adaptent au milieu où elles se trouvent. Un proverbe
dit qu'on a vu des rois épouser des bergères. Nous coudoyons chaque
jour des bergères, et même moins, qui sont devenues des dames et qui
tiennent leur rang tout comme d'autres.

Chez les femmes, il n'est point de classes. Elles ne sont quelque chose
dans la société que par ceux qui les épousent ou qui les patronnent. En
les prenant pour compagnes, légitimes ou non, les hommes sont-ils donc
toujours si scrupuleux sur leur provenance? Faut-il l'être davantage en
les prenant pour sujets littéraires?

M. Taine dit en sa lettre: «L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou
moins des plantes de serre...»

Pour l'esprit, je ne le conteste pas; quant à l'honneur?... Je me
rappelle qu'un jour on discutait cette question devant une jeune femme
de province, mais du meilleur monde, et aristocrate jusqu'aux ongles.
Elle s'irritait d'entendre dire qu'il y eut plus de sentiments droits
et simplement nobles dans les classes moyennes que dans les classes
hautes. Puis, comme on citait des exemples, elle se mit à rire tout
à coup et convint que nous avions un peu, rien qu'un peu raison.
Un souvenir lui était revenu: comme la guerre de 1870 venait de
finir, elle fut chargée par un comité de quêter pour la libération du
territoire, dans la grande ville manufacturière qu'elle habitait. Elle
commença par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes,
mais elle y trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient
l'argent du dîner. Et des femmes du peuple, attendries, la voulaient
embrasser, et des hommes en offrant leurs sous lui serraient les mains
à la faire crier. Quand elle pénétra dans les quartiers bourgeois,
on répondait que les maîtres étaient sortis, ou bien quand elle les
surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient
hypocritement, se montraient gueux, avec des phrases.

Un jour enfin, comme elle n'avait point trouvé chez lui un gros
industriel, elle le rencontra en sortant. Il s'excusa, avec mille
politesses, la fit entrer, monter deux étages, lui offrit des biscuits
et du malaga; puis, apportant ses livres de commerce, lui prouva que,
n'ayant rien gagné durant toute cette année d'invasion, il ne pouvait
par conséquent rien donner à la patrie.

Et la quêteuse ajouta: «Nous conservons toujours un peu de parti pris
bienveillant pour les gens de notre monde; au fond vous avez peut-être
raison.»

  GUY DE MAUPASSANT.


RÉPONSE À M. ALBERT WOLFF.

  _Le Gaulois_, vendredi 28 juillet 1882.

LES BAS-FONDS.

M. Albert Wolff, en critiquant vivement les tendances de la jeune école
littéraire, lui reproche de ne jamais étudier que les bas-fonds, et il
ajoute avec toute raison: «Mais ces mots (les bas-fonds) n'impliquent
pas forcément la seule étude des filles et des pochards, de ce qu'on
appelle si gracieusement dans cette littérature-là, les saligauds et
les salopes. Les bas-fonds de la société commencent avec la déchéance
des caractères, avec l'écroulement de l'honneur, quelle que soit
la caste qui en souffre. Quel vaste champ ouvert à l'observation
du romancier! Nous avons les bas-fonds de l'aristocratie, de la
bourgeoisie, des artistes, des financiers et des ouvriers...»

Et, me prenant personnellement à partie, M. Wolff me reproche de
n'avoir pas répondu franchement l'autre jour à Francisque Sarcey. Toute
question personnelle mise de côté, j'ai revendiqué la liberté absolue
pour le romancier de choisir son sujet comme il l'entend. Je vais
aujourd'hui, si M. Wolff le veut bien, me mettre complètement d'accord
sur cette question des bas-fonds.

La bas-fondmanie, qui sévit assurément, n'est qu'une réaction trop
violente contre l'idéalisme exagéré qui précéda.

Les romanciers ont aujourd'hui, n'est-ce pas? la prétention de faire
des romans vraisemblables. Ce principe admis, cet idéal artistique une
fois posé (et chaque époque a le sien), l'étude unique et continue
de ce qu'on appelle les bas-fonds serait aussi illogique que la
représentation constante d'un monde poétiquement parfait.

Quelle différence existerait-il entre une œuvre dont tous les
personnages seraient sages comme des images, et une autre œuvre dont
tous les personnages seraient vils et criminels? Aucune. Dans l'une
comme dans l'autre subsisterait un parti pris de bien comme de mal, qui
ne s'accorderait en rien avec la prétention adoptée de rendre la vie,
c'est-à-dire d'être plus équitable, plus juste, plus vraisemblable que
la vie même.

Dans le roman, tel que le comprenaient nos aînés, on recherchait
les exceptions, les fantaisies de l'existence, les aventures rares
et compliquées. On créait avec cela une sorte de monde nullement
humain, mais agréable à l'imagination. Cette manière de procéder a été
baptisée: «Méthode ou Art idéaliste.»

Du roman, tel qu'on le comprend aujourd'hui, on cherche à bannir les
exceptions. On veut faire, pour ainsi dire, une moyenne des événements
humains, et en déduire une philosophie générale, ou plutôt dégager les
idées générales des faits, des habitudes, des mœurs, des aventures qui
se reproduisent le plus généralement.

De là cette nécessité d'observer avec impartialité et indépendance.

La vie a des écarts que le romancier doit éviter de choisir, étant
donnée sa méthode actuelle. Les nécessités impérieuses de son art
doivent lui faire souvent même sacrifier la vérité stricte à la simple
mais logique vraisemblance.

Ainsi les accidents sont fréquents. Les chemins de fer broient des
voyageurs, la mer en engloutit, les cheminées écrasent les passants
pendant les coups de vent. Or, quel romancier de la nouvelle école
oserait, au milieu d'un récit, supprimer par un de ces accidents
imprévus un de ses personnages principaux.

La vie de chaque homme étant considérée comme un roman, chaque fois
qu'un homme meurt de cette manière, c'est cependant un roman que la
nature interrompt brusquement. Dans ce cas, nous n'avons pas le droit
de copier la nature. Car nous devons toujours prendre les moyennes et
les généralités.

Donc, ne voir dans l'humanité qu'une classe d'individus (que cette
classe soit d'en haut ou d'en bas), qu'une catégorie de sentiments,
qu'un seul ordre d'événements, est assurément une marque d'étroitesse
d'esprit, un signe de myopie intellectuelle.

Balzac que nous citons tous, quelles que soient nos tendances,
parce que son esprit est aussi varié qu'étendu,--Balzac considérait
l'humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par
grandes séries d'êtres et de passions.

Si nous semblons aujourd'hui abuser du microscope, et toujours étudier
le même insecte humain, tant pis pour nous. C'est que nous sommes
impuissants à nous montrer plus vastes.

Mais rassurons-nous. L'école littéraire actuelle élargira sans doute
peu à peu les limites de ses études, et se débarrassera surtout des
partis pris.

En y regardant de près, la persistante reproduction des «bas-fonds»
n'est, en réalité, qu'une protestation contre la théorie séculaire des
choses poétiques.

Toute la littérature sentimentale a vécu depuis des temps indéfinis sur
cette croyance qu'il existait des séries de sentiments et de choses
essentiellement nobles et poétiques, et que seuls ces sentiments et
ces choses pouvaient fournir des sujets aux écrivains.

Les poètes, pendant des siècles, n'ont chanté que les jeunes filles,
les étoiles, le printemps et les fleurs. Dans le drame, les basses
passions elles-mêmes, la haine, la jalousie, avaient quelque chose
d'emporté et de magnifique.

Aujourd'hui, on rit des chanteurs de rosée, et on a compris que toutes
les actions de la vie, que toutes les choses ont, en art, un égal
intérêt; mais aussitôt cette vérité découverte, les écrivains, par
esprit de réaction, se sont peut-être obstinés à ne dépeindre que
l'opposé de ce qu'on avait célébré jusque-là. Quand cette crise sera
passée, et elle doit toucher à sa fin, les romanciers verront d'un œil
juste et d'un esprit égal tous les êtres et tous les faits, et leur
œuvre, selon leur talent, embrassera le plus possible de vie dans
toutes ses manifestations.

C'est justement pour se débarrasser de préjugés littéraires qu'on s'est
mis à en créer d'autres tout opposés aux premiers.

S'il est enfin une devise que doive prendre le romancier moderne, une
devise résumant en quelques mots ce qu'il tente, n'est-ce pas celle-ci:

«Je tâche que rien de ce qui touche les hommes ne me soit étranger.»

  GUY DE MAUPASSANT.



  TABLE DES MATIÈRES.


                                              Pages.

  Mademoiselle Fifi                                1

  Madame Baptiste                                 29

  La Rouille                                      43

  Marroca                                         59

  La Bûche                                        79

  La Relique                                      91

  Le Lit                                         103

  Fou?                                           113

  Réveil                                         125

  Une Ruse                                       137

  A Cheval                                       151

  Un Réveillon                                   167

  Mots d'Amour                                   181

  Une Aventure parisienne                        191

  Deux Amis                                      207

  Le Voleur                                      223

  Nuit de Noël                                   235

  Le Remplaçant                                  247

  M. Jocaste (_inédit_)                          257


  APPENDICE.
  Note                                           271

  Réponse à M. Francisque Sarcey                 274

  Réponse à M. Albert Wolff (Les Bas-Fonds)      281



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  Édition ornée de 15 compositions de G. Rochegrosse,
  gravées en couleurs par Mortier.
  Un volume grand in-8º carré, tiré à 150 exemplaires,
  sur vélin.                                             Prix: 280 fr.


  THÉODORE DE BANVILLE

  GRINGOIRE

  Édition ornée de 30 compositions de E. Malassis, gravées
  en couleurs par Mortier.
  Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,
  sur vélin.                                             Prix: 225 fr.


  GEORGES CAIN

  CROQUIS DU VIEUX PARIS

  60 bois originaux de Tony Beltrand.
  Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires,
  sur vélin.                                             Prix: 180 fr.


  ALFRED DE MUSSET

  LES NUITS

  Édition ornée de 16 compositions de Nourrigat, gravées à
  l'eau-forte par l'artiste.
  Un volume in-8º, tiré à 300 exemplaires.                Prix: 80 fr.


  ÉMILE GEBHART

  AUTOUR D'UNE TIARE

  Édition ornée de 25 compositions de G. Bondoux, gravées
  en couleurs par Mortier.
  Un volume in-8º, tiré à 100 exemplaires,
  sur vélin.                                             Prix: 225 fr.


  ERCKMANN-CHATRIAN

  L'AMI FRITZ

  Edition ornée de 16 compositions de E. Malassis, gravées
  en couleurs par Mortier.
  Un volume in-8º, tiré à 150 exemplaires,
  sur vélin.                                             Prix: 250 fr.

  _En préparation_: PETRONE, =LE SATYRICON=, illustré
  et décoré par Rochegrosse.


       *       *       *       *       *


  Liste des modifications:

  Page 201: «nomma» remplacé par «nommât» (Il fallut qu'il lui nommât)
  Page 228: «Soreuil»  par «Sorieul» (dont Sorieul fendait la tête)





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 4
 - Mademoiselle Fifi; Madame Baptiste; La Rouille; Marroca; La Bûche; La Relique; Le Lit; Fou?; Réveil; Une Ruse; A Cheval; Un Réveillon; Mots d'Amour; Une Aventure parisienne; Deux Amis; Le Voleur; Nuit de Noël; Le Remplaçant; M. Jocaste (inédit)" ***

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