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Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
Author: Bastiat, Frédéric
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT



LA MÊME ÉDITION

EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º

Prix des 6 volumes: 30 fr.


CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


2e ÉDITION


TOME QUATRIÈME


SOPHISMES ÉCONOMIQUES

PETITS PAMPHLETS

I



PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1863



PREMIÈRE PARTIE.

SOPHISMES

ÉCONOMIQUES



PREMIÈRE SÉRIE[1].

(6e édition.)

[Note 1: Le petit volume, contenant la première série des _Sophismes
économiques_, parut à la fin de 1845. Plusieurs des chapitres qu'il
contient avaient été publiés par le _Journal des Économistes_, dans
les numéros d'avril, juillet et octobre de la même année.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


     En économie politique, il y a beaucoup à apprendre et peu à
     faire.

                                                            (BENTHAM.)


J'ai cherché, dans ce petit volume, à réfuter quelques-uns des
arguments qu'on oppose à l'affranchissement du commerce.

Ce n'est pas un combat que j'engage avec les protectionistes. C'est
un principe que j'essaie de faire pénétrer dans l'esprit des hommes
sincères qui hésitent parce qu'ils doutent.

Je ne suis pas de ceux qui disent: La protection s'appuie sur des
intérêts.--Je crois qu'elle repose sur des erreurs, ou, si l'on veut,
sur des _vérités incomplètes_. Trop de personnes redoutent la liberté
pour que cette appréhension ne soit pas sincère.

C'est placer haut mes prétentions, mais je voudrais, je l'avoue, que
cet opuscule devînt comme le _manuel_ des hommes qui sont appelés à
prononcer entre les deux principes. Quand on ne s'est pas familiarisé
de longue main avec la doctrine de la liberté, les sophismes de la
protection reviennent sans cesse à l'esprit sous une forme ou sous
une autre. Pour l'en dégager, il faut à chaque fois un long travail
d'analyse, et ce travail, tout le monde n'a pas le temps de le faire;
les législateurs moins que personne. C'est pourquoi j'ai essayé de le
donner tout fait.

Mais, dira-t-on, les bienfaits de la liberté sont-ils donc si cachés
qu'ils ne se montrent qu'aux économistes de profession?

Oui, nous en convenons, nos adversaires dans la discussion ont sur
nous un avantage signalé. Ils peuvent en quelques mots exposer une
vérité incomplète; et, pour montrer qu'elle est _incomplète_, il nous
faut de longues et arides dissertations.

Cela tient à la nature des choses. La protection réunit sur un point
donné le bien qu'elle fait, et infuse dans la masse le mal qu'elle
inflige. L'un est sensible à l'oeil extérieur, l'autre ne se laisse
apercevoir que par l'oeil de l'esprit[2].--C'est précisément le
contraire pour la liberté.

[Note 2: Cet aperçu a donné lieu plus tard au pamphlet _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, compris dans le volume suivant.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il en est ainsi de presque toutes les questions économiques.

Dites: Voici une machine qui a mis sur le pavé trente ouvriers;

Ou bien: Voici un prodigue qui encourage toutes les industries;

Ou encore: La conquête d'Alger a doublé le commerce de Marseille;

Ou enfin: Le budget assure l'existence de cent mille familles;

Vous serez compris de tous, vos propositions sont claires, simples et
vraies en elles-mêmes. Déduisez-en ces principes:

Les machines sont un mal;

Le luxe, les conquêtes, les lourds impôts sont un bien;

Et votre théorie aura d'autant plus de succès que vous pourrez
l'appuyer de faits irrécusables.

Mais nous, nous ne pouvons nous en tenir à une cause et à son
effet prochain. Nous savons que cet effet même devient cause à son
tour. Pour juger une mesure, il faut donc que nous la suivions à
travers l'enchaînement des résultats, jusqu'à l'effet définitif. Et,
puisqu'il faut lâcher le grand mot, nous sommes réduits à _raisonner_.

Mais aussitôt nous voilà assaillis par cette clameur: Vous êtes des
théoriciens, des métaphysiciens, des idéologues, des utopistes, des
hommes à principes,--et toutes les préventions du public se tournent
contre nous.

Que faire donc? invoquer la patience et la bonne foi du lecteur, et
jeter dans nos déductions, si nous en sommes capables, une clarté si
vive que le vrai et le faux s'y montrent à nu, afin que la victoire,
une fois pour toutes, demeure à la restriction ou à la liberté.

J'ai à faire ici une observation essentielle.

Quelques extraits de ce petit volume ont paru dans le _Journal des
Économistes_.

Dans une critique, d'ailleurs très-bienveillante, que M. le vicomte
de Romanet a publiée (Voir le _Moniteur industriel_ des 15 et 18 mai
1845), il suppose que je demande la _suppression des douanes_. M. de
Romanet se trompe. Je demande la suppression du régime protecteur.
Nous ne refusons pas des taxes au gouvernement; mais nous voudrions,
si cela est possible, dissuader les gouvernés de se taxer les uns les
autres. Napoléon a dit: «La douane ne doit pas être un instrument
fiscal, mais un moyen de protéger l'industrie.»--Nous plaidons le
contraire, et nous disons: La douane ne doit pas être aux mains des
travailleurs un instrument de rapine réciproque, mais elle peut
être une machine fiscale aussi bonne qu'une autre. Nous sommes si
loin, ou, pour n'engager que moi dans la lutte, je suis si loin de
demander la suppression des douanes, que j'y vois pour l'avenir
l'ancre de salut de nos finances. Je les crois susceptibles de
procurer au Trésor des recettes immenses, et, s'il faut dire toute ma
pensée, à la lenteur que mettent à se répandre les saines doctrines
économiques, à la rapidité avec laquelle notre budget s'accroît,
je compte plus, pour la réforme commerciale, sur les nécessités du
Trésor que sur la force d'une opinion éclairée.

Mais enfin, me dira-t-on, à quoi concluez-vous?

Je n'ai pas besoin de conclure. Je combats des sophismes, voilà tout.

Mais, poursuit-on, il ne suffit pas de détruire, il faut édifier.--Je
pense que détruire une erreur, c'est édifier la vérité contraire.

Après cela, je n'ai pas de répugnance à dire quel est mon voeu. Je
voudrais que l'opinion fût amenée à sanctionner une loi de douanes
conçue à peu près en ces termes:

  Les objets de première nécessité paieront un droit _ad valorem_ de 5%
  Les objets de convenance                                          10%
  Les objets de luxe                                          15 ou 20%

Encore ces distinctions sont prises dans un ordre d'idées entièrement
étrangères à l'économie politique proprement dite, et je suis
loin de les croire aussi utiles et aussi justes qu'on le suppose
communément. Mais ceci n'est plus de mon sujet.



I.--ABONDANCE, DISETTE.


Qu'est ce qui vaut mieux pour l'homme et pour la société, l'abondance
ou la disette?

Quoi! s'écriera-t-on, cela peut-il faire une question? A-t-on jamais
avancé, est-il possible de soutenir que la disette est le fondement
du bien-être des hommes?

Oui, cela a été avancé; oui, cela a été soutenu; on le soutient tous
les jours, et je ne crains pas de dire que la _théorie de la disette_
est de beaucoup la plus populaire. Elle défraie les conversations,
les journaux, les livres, la tribune, et, quoique cela puisse
paraître extraordinaire, il est certain que l'économie politique aura
rempli sa tâche et sa mission pratique quand elle aura vulgarisé
et rendu irréfutable cette proposition si simple: «La richesse des
hommes, c'est l'abondance des choses.»

N'entend-on pas dire tous les jours: «L'étranger va nous inonder de
ses produits?» Donc on redoute l'abondance.

M. de Saint-Cricq n'a-t-il pas dit: «La production surabonde?» Donc
il craignait l'abondance.

Les ouvriers ne brisent-ils pas les machines? Donc ils s'effraient de
l'excès de la production ou de l'abondance.

M. Bugeaud n'a-t-il pas prononcé ces paroles: «Que le pain soit cher,
et l'agriculteur sera riche!» Or, le pain ne peut être cher que parce
qu'il est rare; donc M. Bugeaud préconisait la disette.

M. d'Argout ne s'est-il pas fait un argument contre l'industrie
sucrière de sa fécondité même? Ne disait-il pas: «La betterave n'a
pas d'avenir, et sa culture ne saurait s'étendre, parce qu'il
suffirait d'y consacrer quelques hectares par département pour
pourvoir à toute la consommation de la France?» Donc, à ses yeux,
le bien est dans la stérilité, dans la disette; le mal, dans la
fertilité, dans l'abondance.

La _Presse_, le _Commerce_ et la plupart des journaux quotidiens
ne publient-ils pas un ou plusieurs articles chaque matin pour
démontrer aux chambres et au gouvernement qu'il est d'une saine
politique d'élever législativement le prix de toutes choses par
l'opération des tarifs? Les trois pouvoirs n'obtempèrent-ils pas
tous les jours à cette injonction de la presse périodique? Or, les
tarifs n'élèvent les prix des choses que parce qu'ils en diminuent la
quantité _offerte_ sur le marché! Donc les journaux, les Chambres, le
ministère, mettent en pratique la théorie de la disette, et j'avais
raison de dire que cette théorie est de beaucoup la plus populaire.

Comment est-il arrivé qu'aux yeux des travailleurs, des publicistes,
des hommes d'État, l'abondance se soit montrée redoutable et la
disette avantageuse? Je me propose de remonter à la source de cette
illusion.

On remarque qu'un homme s'enrichit en proportion de ce qu'il tire un
meilleur parti de son travail, c'est-à-dire de ce qu'_il vend à plus
haut prix_. Il vend à plus haut prix à proportion de la rareté, de la
disette du genre de produit qui fait l'objet de son industrie. On en
conclut que, quant à lui du moins, la disette l'enrichit. Appliquant
successivement ce raisonnement à tous les travailleurs, on en déduit
la _théorie de la disette_. De là on passe à l'application, et, afin
de favoriser tous les travailleurs, on provoque artificiellement
la cherté, la disette de toutes choses par la prohibition, la
restriction, la suppression des machines et autres moyens analogues.

Il en est de même de l'abondance. On observe que, quand un produit
abonde, il se vend à bas prix: donc le producteur gagne moins. Si
tous les producteurs sont dans ce cas, ils sont tous misérables: donc
c'est l'abondance qui ruine la société. Et comme toute conviction
cherche à se traduire en fait, on voit, dans beaucoup de pays, les
lois des hommes lutter contre l'abondance des choses.

Ce sophisme, revêtu d'une forme générale, ferait peut-être peu
d'impression; mais appliqué à un ordre particulier de faits, à telle
ou telle industrie, à une classe donnée de travailleurs, il est
extrêmement spécieux, et cela s'explique. C'est un syllogisme qui
n'est pas _faux_, mais _incomplet_. Or, ce qu'il y a de _vrai_ dans
un syllogisme est toujours et nécessairement présent à l'esprit. Mais
l'_incomplet_ est une qualité négative, une donnée absente dont il
est fort possible et même fort aisé de ne pas tenir compte.

L'homme produit pour consommer. Il est à la fois producteur et
consommateur. Le raisonnement que je viens d'établir ne le considère
que sous le premier de ces points de vue. Sous le second, il aurait
conduit à une conclusion opposée. Ne pourrait-on pas dire, en effet:

Le consommateur est d'autant plus riche qu'il _achète_ toutes choses
à meilleur marché; il achète les choses à meilleur marché, en
proportion de ce qu'elles abondent, donc l'abondance l'enrichit; et
ce raisonnement, étendu à tous les consommateurs, conduirait à la
_théorie de l'abondance_!

C'est la notion imparfaitement comprise de l'_échange_ qui produit
ces illusions. Si nous consultons notre intérêt personnel, nous
reconnaissons distinctement qu'il est double. Comme _vendeurs_, nous
avons intérêt à la cherté, et par conséquent à la rareté; comme
acheteurs, au bon marché, ou, ce qui revient au même, à l'abondance
des choses. Nous ne pouvons donc point baser un raisonnement sur
l'un ou l'autre de ces intérêts avant d'avoir reconnu lequel des
deux coïncide et s'identifie avec l'intérêt général et permanent de
l'espèce humaine.

Si l'homme était un animal solitaire, s'il travaillait exclusivement
pour lui, s'il consommait directement le fruit de son labeur, en
un mot, _s'il n'échangeait pas_, jamais la théorie de la disette
n'eût pu s'introduire dans le monde. Il est trop évident que
l'abondance lui serait avantageuse, de quelque part qu'elle lui
vînt, soit qu'elle fût le résultat de son industrie, d'ingénieux
outils, de puissantes machines qu'il aurait inventées, soit qu'il
la dût à la fertilité du sol, à la libéralité de la nature, ou
même à une mystérieuse _invasion_ de produits que le flot aurait
apportés du dehors et abandonnés sur le rivage. Jamais l'homme
solitaire n'imaginerait, pour donner de l'encouragement, pour assurer
un aliment à son propre travail, de briser les instruments qui
l'épargnent, de neutraliser la fertilité du sol, de rendre à la mer
les biens qu'elle lui aurait apportés. Il comprendrait aisément que
le travail n'est pas un but, mais un moyen; qu'il serait absurde de
repousser le but, de peur de nuire au moyen. Il comprendrait que,
s'il consacre deux heures de la journée à pourvoir à ses besoins,
toute circonstance (machine, fertilité, don gratuit, n'importe) qui
lui épargne une heure de ce travail, le résultat restant le même, met
cette heure à sa disposition, et qu'il peut la consacrer à augmenter
son bien-être; il comprendrait, en un mot, qu'_épargne de travail_ ce
n'est autre chose que _progrès_.

Mais l'_échange_ trouble notre vue sur une vérité si simple. Dans
l'état social, et avec la séparation des occupations qu'il amène, la
production et la consommation d'un objet ne se confondent pas dans le
même individu. Chacun est porté à voir dans son travail non plus un
moyen, mais un but. L'échange crée, relativement à chaque objet, deux
intérêts, celui du producteur et celui du consommateur, et ces deux
intérêts sont toujours immédiatement opposés.

Il est essentiel de les analyser et d'en étudier la nature.

Prenons un producteur quel qu'il soit; quel est son intérêt immédiat?
Il consiste en ces deux choses, 1º que le plus petit nombre possible
de personnes se livrent au même travail que lui; 2º que le plus
grand nombre possible de personnes recherchent le produit de ce même
travail; ce que l'économie politique explique plus succinctement
en ces termes: que l'offre soit très-restreinte et la demande
très-étendue; en d'autres termes encore: concurrence limitée,
débouchés illimités.

Quel est l'intérêt immédiat du consommateur? Que l'offre du produit
dont il s'agit soit étendue et la demande restreinte.

Puisque ces deux intérêts se contredisent, l'un d'eux doit
nécessairement coïncider avec l'intérêt social ou général, et l'autre
lui est antipathique.

Mais quel est celui que la législation doit favoriser, comme étant
l'expression du bien public, si tant est qu'elle en doive favoriser
aucun?

Pour le savoir, il suffit de rechercher ce qui arriverait si les
désirs secrets des hommes étaient accomplis.

En tant que producteurs, il faut bien en convenir, chacun de nous
fait des voeux antisociaux. Sommes-nous vignerons? nous serions peu
fâchés qu'il gelât sur toutes les vignes du monde, excepté sur la
nôtre: _c'est la théorie de la disette_. Sommes-nous propriétaires
de forges? nous désirons qu'il n'y ait sur le marché d'autre fer
que celui que nous y apportons, quel que soit le besoin que le
public en ait, et précisément pour que ce besoin, vivement senti et
imparfaitement satisfait, détermine à nous en donner un haut prix:
_c'est encore la théorie de la disette_. Sommes-nous laboureurs? nous
disons, avec M. Bugeaud: Que le pain soit cher, c'est-à-dire rare,
et les agriculteurs feront bien leurs affaires; _c'est toujours la
théorie de la disette_.

Sommes-nous médecins? nous ne pouvons nous empêcher de voir que
certaines améliorations physiques, comme l'assainissement du
pays, le développement de certaines vertus morales, telles que la
modération et la tempérance, le progrès des lumières poussé au point
que chacun sût soigner sa propre santé, la découverte de certains
remèdes simples et d'une application facile, seraient autant de
coups funestes portés à notre profession. En tant que médecins, nos
voeux secrets sont antisociaux. Je ne veux pas dire que les médecins
forment de tels voeux. J'aime à croire qu'ils accueilleraient avec
joie une panacée universelle; mais, dans ce sentiment, ce n'est pas
le médecin, c'est l'homme, c'est le chrétien qui se manifeste; il
se place, par une noble abnégation de lui-même, au point de vue du
consommateur. En tant qu'exerçant une profession, en tant que puisant
dans cette profession son bien-être, sa considération et jusqu'aux
moyens d'existence de sa famille, il ne se peut pas que ses désirs,
ou, si l'on veut, ses intérêts, ne soient antisociaux.

Fabriquons-nous des étoffes de coton? nous désirons les vendre au
prix le plus avantageux _pour nous_. Nous consentirions volontiers à
ce que toutes les manufactures rivales fussent interdites, et si nous
n'osons exprimer publiquement ce voeu ou en poursuivre la réalisation
complète avec quelques chances de succès, nous y parvenons pourtant,
dans une certaine mesure, par des moyens détournés: par exemple,
en excluant les tissus étrangers, afin de diminuer la _quantité
offerte_, et de produire ainsi, par l'emploi de la force et à notre
profit, la _rareté_ des vêtements.

Nous passerions ainsi toutes les industries en revue, et nous
trouverions toujours que les producteurs, en tant que tels, ont des
vues antisociales. «Le marchand, dit Montaigne, ne fait bien ses
affaires qu'à la débauche de la jeunesse; le laboureur, à la cherté
des blés; l'architecte, à la ruine des maisons; les officiers de
justice; aux procez et aux querelles des hommes. L'honneur même et
practique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de
nos vices. Nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis mêmes,
ni soldats à la paix de la ville; ainsi du reste.»

Il suit de là que, si les voeux secrets de chaque producteur étaient
réalisés, le monde rétrograderait rapidement vers la barbarie. La
voile proscrirait la vapeur, la rame proscrirait la voile, et devrait
bientôt céder les transports au chariot, celui-ci au mulet, et le
mulet au porte-balle. La laine exclurait le coton, le coton exclurait
la laine, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la disette de toutes
choses eût fait disparaître l'homme même de dessus la surface du
globe.

Supposez pour un moment que la puissance législative et la force
publique fussent mises à la disposition du comité Mimerel, et que
chacun des membres qui composent cette association eût la faculté de
lui faire admettre et sanctionner une petite loi: est-il bien malaisé
de deviner à quel code industriel serait soumis le public?

       *       *       *       *       *

Si nous venons maintenant à considérer l'intérêt immédiat du
consommateur, nous trouverons qu'il est en parfaite harmonie avec
l'intérêt général, avec ce que réclame le bien-être de l'humanité.
Quand l'acheteur se présente sur le marché, il désire le trouver
abondamment pourvu. Que les saisons soient propices à toutes les
récoltes; que des inventions de plus en plus merveilleuses mettent à
sa portée un plus grand nombre de produits et de satisfactions; que
le temps et le travail soient épargnés; que les distances s'effacent;
que l'esprit de paix et de justice permette de diminuer le poids
des taxes; que les barrières de toute nature tombent; en tout cela,
l'intérêt immédiat du consommateur suit parallèlement la même ligne
que l'intérêt public bien entendu. Il peut pousser ses voeux secrets
jusqu'à la chimère, jusqu'à l'absurde, sans que ses voeux cessent
d'être humanitaires. Il peut désirer que le vivre et le couvert, le
toit et le foyer, l'instruction et la moralité, la sécurité et la
paix, la force et la santé s'obtiennent sans efforts, sans travail
et sans mesure, comme la poussière des chemins, l'eau du torrent,
l'air qui nous environne, la lumière qui nous baigne, sans que la
réalisation de tels désirs soit en contradiction avec le bien de la
société.

On dira peut-être que, si ces voeux étaient exaucés, l'oeuvre
du producteur se restreindrait de plus en plus, et finirait par
s'arrêter faute d'aliment. Mais pourquoi? Parce que, dans cette
supposition extrême, tous les besoins et tous les désirs imaginables
seraient complétement satisfaits. L'homme, comme la Toute-Puissance,
créerait toutes choses par un seul acte de sa volonté. Veut-on bien
me dire, dans cette hypothèse, en quoi la production industrielle
serait regrettable?

Je supposais tout à l'heure une assemblée législative composée
de travailleurs, dont chaque membre formulerait en loi son _voeu
secret_, en tant que producteur; et je disais que le code émané de
cette assemblée serait le monopole systématisé, la théorie de la
disette mise en pratique.

De même, une Chambre, où chacun consulterait exclusivement son
intérêt immédiat de consommateur, aboutirait à systématiser la
liberté, la suppression de toutes les mesures restrictives, le
renversement de toutes les barrières artificielles, en un mot, à
réaliser la théorie de l'abondance.

Il suit de là:

Que consulter exclusivement l'intérêt immédiat de la production,
c'est consulter un intérêt antisocial;

Que prendre exclusivement pour base l'intérêt immédiat de la
consommation, ce serait prendre pour base l'intérêt général.

Qu'il me soit permis d'insister encore sur ce point de vue, au
risque de me répéter.

Un antagonisme radical existe entre le vendeur et l'acheteur[3].

[Note 3: L'auteur a rectifié les termes de cette proposition dans un
ouvrage postérieur. Voir _Harmonies économiques_, chap. XI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Celui-là désire que l'objet du marché soit _rare_, peu offert, à un
prix élevé.

Celui-ci le souhaite _abondant_, très-offert, à bas prix.

Les lois qui devraient être au moins neutres, prennent parti pour le
vendeur contre l'acheteur, pour le producteur contre le consommateur,
pour la cherté contre le bon marché[4], pour la disette contre
l'abondance.

[Note 4: Nous n'avons pas en français un substantif pour exprimer
l'idée opposée à celle de _cherté_ (cheapness). Il est assez
remarquable que l'instinct populaire exprime cette idée par cette
périphrase: marché avantageux, _bon marché_. Les prohibitionistes
devraient bien réformer cette locution. Elle implique tout un système
économique opposé au leur.]

Elles agissent, sinon intentionnellement, du moins logiquement, sur
cette donnée: _Une nation est riche quand elle manque de tout_.

Car elles disent: C'est le producteur qu'il faut favoriser en lui
assurant un bon placement de son produit. Pour cela, il faut en
élever le prix; pour en élever le prix, il faut en restreindre
l'offre; et restreindre l'offre, c'est créer la disette.

Et voyez: je suppose que, dans le moment actuel, où ces lois ont
toute leur force, on fasse un inventaire complet, non en valeur,
mais en poids, mesures, volumes, quantités, de tous les objets
existants en France, propres à satisfaire les besoins et les goûts de
ses habitants, blés, viandes, draps, toiles, combustibles, denrées
coloniales, etc.

Je suppose encore que l'on renverse le lendemain toutes les barrières
qui s'opposent à l'introduction en France des produits étrangers.

Enfin, pour apprécier le résultat de cette réforme, je suppose que
l'on procède trois mois après à un nouvel inventaire.

N'est-il pas vrai qu'il se trouvera en France plus de blé, de
bestiaux, de drap, de toile, de fer, de houille, de sucre, etc., lors
du second qu'à l'époque du premier inventaire?

Cela est si vrai que nos tarifs protecteurs n'ont pas d'autre but
que d'empêcher toutes ces choses de parvenir jusqu'à nous, d'en
restreindre l'offre, d'en prévenir la dépréciation, l'abondance.

Maintenant, je le demande, le peuple est-il mieux nourri, sous
l'empire de nos lois, parce qu'il y a _moins_ de pain, de viande et
de sucre dans le pays? Est-il mieux vêtu parce qu'il y a _moins_ de
fil, de toiles et de draps? Est-il mieux chauffé parce qu'il y a
_moins_ de houille? Est-il mieux aidé dans ses travaux parce qu'il y
a _moins_ de fer, de cuivre, d'outils, de machines?

Mais, dit-on, si l'étranger nous _inonde_ de ses produits, il
emportera notre numéraire.

Eh qu'importe? L'homme ne se nourrit pas de numéraire, il ne se vêt
pas d'or, il ne se chauffe pas avec de l'argent. Qu'importe qu'il y
ait plus ou moins de numéraire dans le pays, s'il y a plus de pain
aux buffets, plus de viande aux crochets, plus de linge dans les
armoires, et plus de bois dans les bûchers?

Je poserai toujours aux lois restrictives ce dilemme:

Ou vous convenez que vous produisez la disette, ou vous n'en convenez
pas.

Si vous en convenez, vous avouez par cela même que vous faites au
peuple tout le mal que vous pouvez lui faire. Si vous n'en convenez
pas, alors vous niez avoir restreint l'offre, élevé les prix et, par
conséquent, vous niez avoir favorisé le producteur.

Vous êtes funestes ou inefficaces. Vous ne pouvez être utiles[5].

[Note 5: L'auteur a traité ce sujet avec plus d'étendue dans le XIe
chapitre des _Harmonies économiques_, puis, sous une autre forme,
dans l'article _Abondance_, écrit pour le _Dictionnaire de l'économie
politique_, et que nous reproduisons à la fin du 5e volume.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



II.--OBSTACLE, CAUSE.


L'obstacle pris pour la cause,--la disette prise pour
l'abondance,--c'est le même sophisme sous un autre aspect. Il est bon
de l'étudier sous toutes ses faces.

L'homme est primitivement dépourvu de tout.

Entre son dénûment et la satisfaction de ses besoins, il existe une
multitude d'_obstacles_ que le travail a pour but de surmonter. Il
est curieux de rechercher comment et pourquoi ces obstacles mêmes à
son bien-être sont devenus, à ses yeux, la cause de son bien-être.

J'ai besoin de me transporter à cent lieues. Mais entre les points de
départ et d'arrivée s'interposent des montagnes, des rivières, des
marais, des forêts impénétrables, des malfaiteurs, en un mot, des
_obstacles_; et, pour vaincre ces obstacles, il faudra que j'emploie
beaucoup d'efforts, ou, ce qui revient au même, que d'autres
emploient beaucoup d'efforts, et m'en fassent payer le prix. Il est
clair qu'à cet égard j'eusse été dans une condition meilleure si ces
obstacles n'eussent pas existé.

Pour traverser la vie et parcourir cette longue série de jours qui
sépare le berceau de la tombe, l'homme a besoin de s'assimiler une
quantité prodigieuse d'aliments, de se garantir contre l'intempérie
des saisons, de se préserver ou de se guérir d'une foule de maux.
La faim, la soif, la maladie, le chaud, le froid, sont autant
d'obstacles semés sur sa route. Dans l'état d'isolement, il devrait
les combattre tous par la chasse, la pêche, la culture, le filage,
le tissage, l'architecture, et il est clair qu'il vaudrait mieux
pour lui que ces obstacles n'existassent qu'à un moindre degré ou
même n'existassent pas du tout. En société, il ne s'attaque pas
personnellement à chacun de ces obstacles, mais d'autres le font pour
lui; et, en retour, il éloigne un des obstacles dont ses semblables
sont entourés.

Il est clair encore qu'en considérant les choses en masse, il
vaudrait mieux, pour l'ensemble des hommes ou pour la société,
que les obstacles fussent aussi faibles et aussi peu nombreux que
possible.

Mais si l'on scrute les phénomènes sociaux dans leurs détails, et les
sentiments des hommes selon que l'échange les a modifiés, on aperçoit
bientôt comment ils sont arrivés à confondre les besoins avec la
richesse et l'obstacle avec la cause.

La séparation des occupations, résultat de la faculté d'échanger,
fait que chaque homme, au lieu de lutter pour son propre compte avec
tous les obstacles qui l'environnent, n'en combat qu'_un_; le combat
non pour lui, mais au profit de ses semblables, qui, à leur tour, lui
rendent le même service.

Or, il résulte de là que cet homme voit la cause immédiate de sa
richesse dans cet obstacle qu'il fait profession de combattre pour
le compte d'autrui. Plus cet obstacle est grand, sérieux, vivement
senti, et plus, pour l'avoir vaincu, ses semblables sont disposés à
le rémunérer, c'est-à-dire à lever en sa faveur les obstacles qui le
gênent.

Un médecin, par exemple, ne s'occupe pas de faire cuire son pain, de
fabriquer ses instruments, de tisser ou de confectionner ses habits.
D'autres le font pour lui, et, en retour, il combat les maladies qui
affligent ses clients. Plus ces maladies sont nombreuses, intenses,
réitérées, plus on consent, plus on est forcé même à travailler
pour son utilité personnelle. À son point de vue, la maladie,
c'est-à-dire un obstacle général au bien-être des hommes, est une
cause de bien-être individuel. Tous les producteurs font, en ce qui
les concerne, le même raisonnement. L'armateur tire ses profits de
l'obstacle qu'on nomme _distance_; l'agriculteur, de celui qu'on
nomme _faim_; le fabricant d'étoffes, de celui qu'on appelle _froid_;
l'instituteur vit sur l'_ignorance_, le lapidaire sur la _vanité_,
l'avoué sur la _cupidité_, le notaire sur la _mauvaise foi_ possible,
comme le médecin sur les _maladies_ des hommes. Il est donc très-vrai
que chaque profession a un intérêt immédiat à la continuation, à
l'extension même de l'obstacle spécial qui fait l'objet de ses
efforts.

Ce que voyant, les théoriciens arrivent qui fondent un système sur
ces sentiments individuels, et disent: Le besoin, c'est la richesse;
le travail, c'est la richesse; l'obstacle au bien-être, c'est le
bien-être. Multiplier les obstacles, c'est donner de l'aliment à
l'industrie.

Puis surviennent les hommes d'État. Ils disposent de la force
publique; et quoi de plus naturel que de la faire servir à
développer, à propager les obstacles, puisque aussi bien c'est
développer et propager la richesse? Ils disent, par exemple: Si nous
empêchons le fer de venir des lieux où il abonde, nous créerons
chez nous un obstacle pour s'en procurer. Cet obstacle, vivement
senti, déterminera à payer pour en être affranchi. Un certain nombre
de nos concitoyens s'attachera à le combattre, et cet obstacle
fera leur fortune. Plus même il sera grand, plus le minerai sera
rare, inaccessible, difficile à transporter, éloigné des foyers de
consommation, plus cette industrie, dans toutes ses ramifications,
occupera de bras. Excluons donc le fer étranger; créons l'obstacle,
afin de créer le travail qui le combat.

Le même raisonnement conduira à proscrire les machines.

Voilà, dira-t-on, des hommes qui ont besoin de loger leur vin. C'est
un obstacle; et voici d'autres hommes qui s'occupent de le lever en
fabriquant des tonneaux. Il est donc heureux que l'obstacle existe,
puisqu'il alimente une portion du travail national et enrichit un
certain nombre de nos concitoyens. Mais voici venir une machine
ingénieuse qui abat le chêne, l'équarrit, le partage en une multitude
de douves, les assemble et les transforme en vaisseaux vinaires.
L'obstacle est bien amoindri, et avec lui la fortune des tonneliers.
Maintenons l'un et l'autre par une loi. Proscrivons la machine.

Pour pénétrer au fond de ce sophisme, il suffit de se dire que le
travail humain n'est pas un _but_, mais un _moyen_. _Il ne reste
jamais sans emploi._ Si un obstacle lui manque, il s'attaque à un
autre, et l'humanité est délivrée de deux obstacles par la même
somme de travail qui n'en détruisait qu'un seul.--Si le travail
des tonneliers devenait jamais inutile, il prendrait une autre
direction.--Mais avec quoi, demande-t-on, serait-il rémunéré?
précisément avec ce qui le rémunère aujourd'hui; car, quand une masse
de travail devient disponible par la suppression d'un obstacle, une
masse correspondante de rémunération devient disponible aussi.--Pour
dire que le travail humain finira par manquer d'emploi, il faudrait
prouver que l'humanité cessera de rencontrer des obstacles.--Alors le
travail ne serait pas seulement impossible, il serait superflu. Nous
n'aurions plus rien à faire, parce que nous serions tout-puissants,
et qu'il nous suffirait de prononcer un _fiat_ pour que tous nos
besoins et tous nos désirs fussent satisfaits[6].

[Note 6: Voyez, sur le même sujet, le chapitre XIV de la seconde
Série des _Sophismes_, et les chapitres III et XI des _Harmonies
économiques_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



III.--EFFORT, RÉSULTAT.


Nous venons de voir qu'entre nos besoins et leur satisfaction
s'interposent des obstacles. Nous parvenons à les vaincre ou à les
affaiblir par l'emploi de nos facultés. On peut dire d'une manière
très-générale que l'industrie est un effort suivi d'un résultat.

Mais sur quoi se mesure notre bien-être, notre richesse? Est-ce sur
le résultat de l'effort? est-ce sur l'effort lui-même?--Il existe
toujours un rapport entre l'effort employé et le résultat obtenu.--Le
progrès consiste-t-il dans l'accroissement relatif du second ou du
premier terme de ce rapport?

Les deux thèses ont été soutenues; elles se partagent, en économie
politique, le domaine de l'opinion.

Selon le premier système, la richesse est le résultat du travail.
Elle s'accroît à mesure que s'accroît le _rapport du résultat à
l'effort_. La perfection absolue, dont le type est en Dieu, consiste
dans l'éloignement infini des deux termes, en ce sens: effort nul,
résultat infini.

Le second professe que c'est l'effort lui-même qui constitue et
mesure la richesse. Progresser, c'est accroître _le rapport de
l'effort au résultat_. Son idéal peut être représenté par l'effort à
la fois éternel et stérile de Sisyphe[7].

[Note 7: Par ce motif, nous prions le lecteur de nous excuser si,
pour abréger, nous désignons dans la suite ce système sous le nom de
_Sisyphisme_.]

Naturellement, le premier accueille tout ce qui tend à diminuer
la peine et à augmenter le produit: les puissantes machines qui
ajoutent aux forces de l'homme, l'échange qui permet de tirer un
meilleur parti des agents naturels distribués à diverses mesures
sur la surface du globe, l'intelligence qui trouve, l'expérience qui
constate, la concurrence qui stimule, etc.

Logiquement aussi le second appelle de ses voeux tout ce qui a pour
effet d'augmenter la peine et de diminuer le produit: priviléges,
monopoles, restrictions, prohibitions, suppressions de machines,
stérilité, etc.

Il est bon de remarquer que la _pratique universelle_ des hommes est
toujours dirigée par le principe de la première doctrine. On n'a
jamais vu, on ne verra jamais un travailleur, qu'il soit agriculteur,
manufacturier, négociant, artisan, militaire, écrivain ou savant,
qui ne consacre toutes les forces de son intelligence à faire mieux,
à faire plus vite, à faire plus économiquement, en un mot, _à faire
plus avec moins_.

La doctrine opposée est à l'usage des théoriciens, des députés, des
journalistes, des hommes d'État, des ministres, des hommes enfin dont
le rôle en ce monde est de faire des expériences sur le corps social.

Encore faut-il observer qu'en ce qui les concerne personnellement,
ils agissent, comme tout le monde, sur le principe: obtenir du
travail la plus grande somme possible d'effets utiles.

On croira peut-être que j'exagère, et qu'il n'y a pas de vrais
_Sisyphistes_.

Si l'on veut dire que, dans la pratique, on ne pousse pas le principe
jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, j'en conviendrai volontiers.
Il en est même toujours ainsi quand on part d'un principe faux. Il
mène bientôt à des résultats si absurdes et si malfaisants qu'on est
bien forcé de s'arrêter. Voilà pourquoi l'industrie pratique n'admet
jamais le _Sisyphisme_: le châtiment suivrait de trop près l'erreur
pour ne pas la dévoiler. Mais, en matière d'industrie spéculative,
telle qu'en font les théoriciens et les hommes d'État, on peut
suivre longtemps un faux principe avant d'être averti de sa fausseté
par des conséquences compliquées auxquelles d'ailleurs on est
étranger; et quand enfin elles se révèlent, on agit selon le principe
opposé, on se contredit, et l'on cherche sa justification dans cet
axiome moderne d'une incomparable absurdité: en économie politique,
il n'y a pas de principe absolu.

Voyons donc si les deux principes opposés que je viens d'établir ne
règnent pas tour à tour, l'un dans l'industrie pratique, l'autre dans
la législation industrielle.

J'ai déjà rappelé un mot de M. Bugeaud; mais dans M. Bugeaud il y a
deux hommes, l'agriculteur et le législateur.

Comme agriculteur, M. Bugeaud tend de tous ses efforts à cette double
fin: épargner du travail, obtenir du pain à bon marché. Lorsqu'il
préfère une bonne charrue à une mauvaise; lorsqu'il perfectionne les
engrais; lorsque, pour ameublir son sol, il substitue, autant qu'il
le peut, l'action de l'atmosphère à celle de la herse ou de la houe;
lorsqu'il appelle à son aide tous les procédés dont la science et
l'expérience lui ont révélé l'énergie et la perfection, il n'a et ne
peut avoir qu'un but: _diminuer le rapport de l'effort au résultat_.
Nous n'avons même point d'autre moyen de reconnaître l'habileté du
cultivateur et la perfection du procédé que de mesurer ce qu'ils ont
retranché à l'un et ajouté à l'autre; et comme tous les fermiers du
monde agissent sur ce principe, on peut dire que l'humanité entière
aspire, sans doute pour son avantage, à obtenir soit le pain, soit
tout autre produit, à meilleur marché,--à restreindre la peine
nécessaire pour en avoir à sa disposition une quantité donnée.

Cette incontestable tendance de l'humanité une fois constatée devrait
suffire, ce semble, pour révéler au législateur le vrai principe,
et lui indiquer dans quel sens il doit seconder l'industrie (si
tant est qu'il entre dans sa mission de la seconder), car il serait
absurde de dire que les lois des hommes doivent opérer en sens
inverse des lois de la Providence.

Cependant on a entendu M. Bugeaud, député, s'écrier: «Je ne comprends
rien à la théorie du bon marché; j'aimerais mieux voir le pain plus
cher et le travail plus abondant.» Et en conséquence, le député de la
Dordogne vote des mesures législatives qui ont pour effet d'entraver
les échanges, précisément parce qu'ils nous procurent indirectement
ce que la production directe ne peut nous fournir que d'une manière
plus dispendieuse.

Or, il est bien évident que le principe de M. Bugeaud, député, est
diamétralement opposé à celui de M. Bugeaud, agriculteur. Conséquent
avec lui-même, il voterait contre toute restriction à la Chambre,
ou bien il transporterait sur sa ferme le principe qu'il proclame à
la tribune. On le verrait alors semer son blé sur le champ le plus
stérile, car il réussirait ainsi à _travailler beaucoup pour obtenir
peu_. On le verrait proscrire la charrue, puisque la culture à ongles
satisferait son double voeu: le pain plus cher et le travail plus
abondant.

La restriction a pour but avoué et pour effet reconnu d'augmenter le
travail.

Elle a encore pour but avoué et pour effet reconnu de provoquer la
cherté, qui n'est autre chose que la rareté des produits. Donc,
poussée à ses dernières limites, elle est le _Sisyphisme_ pur, tel
que nous l'avons défini: _travail infini, produit nul_.

       *       *       *       *       *

M. le baron Charles Dupin, le flambeau de la pairie, dit-on, dans
les sciences économiques, accuse les chemins de fer de _nuire à la
navigation_, et il est certain qu'il est dans la nature d'un moyen
plus parfait de restreindre l'emploi d'un moyen comparativement
plus grossier. Mais les rail-ways ne peuvent nuire aux bateaux qu'en
attirant à eux les transports; ils ne peuvent les attirer qu'en
les exécutant à meilleur marché, et ils ne peuvent les exécuter à
meilleur marché qu'_en diminuant le rapport de l'effort employé
au résultat obtenu_, puisque c'est cela même qui constitue le bon
marché. Lors donc que M. le baron Dupin déplore cette suppression
du travail pour un résultat donné, il est dans la doctrine du
_Sisyphisme_. Logiquement, comme il préfère le bateau au rail, il
devrait préférer le char au bateau, le bât au char, et la hotte à
tous les moyens de transport connus, car c'est celui qui exige le
plus de travail pour le moindre résultat.

       *       *       *       *       *

«Le travail constitue la richesse d'un peuple,» disait M. de
Saint-Cricq, ce ministre du commerce qui a tant imposé d'entraves
au commerce. Il ne faut pas croire que c'était là une proposition
elliptique, signifiant: «Les résultats du travail constituent la
richesse d'un peuple.» Non, cet économiste entendait bien dire
que c'est l'_intensité_ du travail qui mesure la richesse, et la
preuve, c'est que, de conséquence en conséquence, de restriction en
restriction, il conduisait la France, et il croyait bien faire, à
consacrer un travail double pour se pourvoir d'une quantité égale
de fer, par exemple. En Angleterre, le fer était alors à 8 fr.; en
France, il revenait à 16 fr. En supposant la journée du travail à
1 fr., il est clair que la France pouvait, par voie d'échange, se
procurer un quintal de fer avec huit journées prises sur l'ensemble
du travail national. Grâce aux mesures restrictives de M. de
Saint-Cricq, il fallait à la France seize journées de travail pour
obtenir un quintal de fer par la production directe.--Peine double
pour une satisfaction identique, donc richesse double; donc encore
la richesse se mesure non par le résultat, mais par l'intensité du
travail. N'est-ce pas là le _Sisyphisme_ dans toute sa pureté!

Et afin qu'il n'y ait pas d'équivoque possible, M. le ministre
a soin de compléter plus loin sa pensée, et de même qu'il vient
d'appeler _richesse_ l'intensité du travail, on va l'entendre appeler
_pauvreté_ l'abondance des résultats du travail ou des choses propres
à satisfaire nos besoins. «Partout, dit-il, des machines ont pris la
place des bras de l'homme; partout la production surabonde; partout
l'équilibre entre la faculté de produire et les moyens de consommer
est rompu.» On le voit, selon M. de Saint-Cricq, si la France était
dans une situation critique, c'est qu'elle produisait trop, c'est que
son travail était trop intelligent, trop fructueux. Nous étions trop
bien nourris, trop bien vêtus, trop bien pourvus de toutes choses;
la production trop rapide dépassait tous nos désirs. Il fallait
bien mettre un terme à ce fléau, et pour cela nous forcer, par des
restrictions, à travailler plus pour produire moins.

       *       *       *       *       *

J'ai rappelé aussi l'opinion d'un autre ministre du commerce, M.
d'Argout. Elle mérite que nous nous y arrêtions un instant. Voulant
porter un coup terrible à la betterave, il disait: «Sans doute la
culture de la betterave est utile, mais _cette utilité est limitée_.
Elle ne comporte pas les gigantesques développements que l'on se
plaît à lui prédire. Pour en acquérir la conviction, il suffit de
remarquer que cette culture sera nécessairement restreinte dans
les bornes de la consommation. Doublez, triplez si vous voulez
la consommation actuelle de la France, _vous trouverez toujours
qu'une très-minime portion du sol suffira aux besoins de cette
consommation_. (Voilà, certes, un singulier grief!) En voulez-vous la
preuve? Combien y avait-il d'hectares plantés en betterave en 1828?
3,130, ce qui équivaut à 1/10540e du sol cultivable. Combien y en
a-t-il, aujourd'hui que le sucre indigène a envahi le tiers de la
consommation? 16,700 hectares, soit 1/1978e du sol cultivable, ou
45 centiares par commune. Supposons que le sucre indigène ait déjà
envahi toute la consommation, nous n'aurions que 48,000 hectares de
cultivés en betterave, ou 1/689e du sol cultivable[8].»

[Note 8: Il est juste de dire que M. d'Argout mettait cet étrange
langage dans la bouche des adversaires de la betterave. Mais il se
l'appropriait formellement, et le sanctionnait d'ailleurs par la loi
même à laquelle il servait de justification.]

Il y a deux choses dans cette citation: les faits et la doctrine.
Les faits tendent à établir qu'il faut peu de terrain, de capitaux
et de main-d'oeuvre pour produire beaucoup de sucre, et que chaque
commune de France en serait abondamment pourvue en livrant à la
culture de la betterave un hectare de son territoire.--La doctrine
consiste à regarder cette circonstance comme funeste, et à voir dans
la puissance même et la fécondité de la nouvelle industrie la _limite
de son utilité_.

Je n'ai point à me constituer ici le défenseur de la betterave ou
le juge des faits étranges avancés par M. d'Argout[9]; mais il vaut
la peine de scruter la doctrine d'un homme d'État à qui la France
a confié pendant longtemps le sort de son agriculture et de son
commerce.

[Note 9: À supposer que 48,000 à 50,000 hectares suffisent à
alimenter la consommation actuelle, il en faudrait 150,000 pour
une consommation triple, que M. d'Argout admet comme possible.--De
plus, si la betterave entrait dans un assolement de six ans,
elle occuperait successivement 900,000 hectares, ou 1/38e du sol
cultivable.]

J'ai dit en commençant qu'il existe un rapport variable entre
l'effort industriel et son résultat; que l'imperfection absolue
consiste en un effort infini sans résultat aucun; la perfection
absolue en un résultat illimité sans aucun effort; et la
perfectibilité dans la diminution progressive de l'effort comparé au
résultat.

Mais M. d'Argout nous apprend que la mort est là où nous croyons
apercevoir la vie, et que l'importance d'une industrie est en
raison directe de son impuissance. Qu'attendre, par exemple, de la
betterave? Ne voyez-vous pas que 48,000 hectares de terrain, un
capital et une main-d'oeuvre proportionnés suffiront à approvisionner
de sucre toute la France? Donc c'est une industrie _d'une utilité
limitée_; limitée, bien entendu, quant au travail qu'elle exige,
seule manière dont, selon l'ancien ministre, une industrie puisse
être utile. Cette utilité serait bien plus limitée encore si,
grâce à la fécondité du sol ou à la richesse de la betterave, nous
recueillions sur 24,000 hectares ce que nous ne pouvons obtenir
que sur 48,000. Oh! s'il fallait vingt fois, cent fois plus de
terre, de capitaux et de bras _pour arriver au même résultat_, à la
bonne heure, on pourrait fonder sur la nouvelle industrie quelques
espérances, et elle serait digne de toute la protection de l'État,
car elle offrirait un vaste champ au travail national. Mais produire
beaucoup avec peu! cela est d'un mauvais exemple, et il est bon que
la loi y mette ordre.

Mais ce qui est vérité à l'égard du sucre ne saurait être erreur
relativement au pain. Si donc l'_utilité_ d'une industrie doit
s'apprécier, non par les satisfactions qu'elle est en mesure de
procurer avec une quantité de travail déterminée, mais, au contraire,
par le développement de travail qu'elle exige pour subvenir à une
somme donnée de satisfactions, ce que nous devons désirer évidemment,
c'est que chaque hectare de terre produise peu de blé, et chaque
grain de blé peu de substance alimentaire; en d'autres termes, que
notre territoire soit infertile; car alors la masse de terres, de
capitaux, de main-d'oeuvre qu'il faudra mettre en mouvement pour
nourrir la population sera comparativement bien plus considérable;
on peut même dire que le débouché ouvert au travail humain sera
en raison directe de cette infertilité. Les voeux de MM. Bugeaud,
Saint-Cricq, Dupin, d'Argout, seront satisfaits; le pain sera cher,
le travail abondant, et la France sera riche, riche comme ces
messieurs l'entendent.

Ce que nous devons désirer encore, c'est que l'intelligence humaine
s'affaiblisse et s'éteigne; car, tant qu'elle vit, elle cherche
incessamment à augmenter le _rapport de la fin au moyen et du produit
à la peine_. C'est même en cela, et exclusivement en cela, qu'elle
consiste.

Ainsi le _Sisyphisme_ est la doctrine de tous les hommes qui ont été
chargés de nos destinées industrielles. Il ne serait pas juste de
leur en faire un reproche. Ce principe ne dirige les ministères que
parce qu'il règne dans les Chambres; il ne règne dans les Chambres
que parce qu'il y est envoyé par le corps électoral, et le corps
électoral n'en est imbu que parce que l'opinion publique en est
saturée.

Je crois devoir répéter ici que je n'accuse pas des hommes tels que
MM. Bugeaud, Dupin, Saint-Cricq, d'Argout, d'être absolument, et en
toutes circonstances, _Sisyphistes_. À coup sûr ils ne le sont pas
dans leurs transactions privées; à coup sûr chacun d'entre eux se
procure, _par voie d'échange_, ce qu'il lui en coûterait plus cher de
se procurer _par voie de production directe_. Mais je dis qu'ils sont
_Sisyphistes_ lorsqu'ils empêchent le pays d'en faire autant[10].

[Note 10: Voyez, sur le même sujet, le chapitre XVI de la seconde
Série des _Sophismes_, et le chapitre VI des _Harmonies économiques_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



IV.--ÉGALISER LES CONDITIONS DE PRODUCTION.


On dit... mais, pour n'être pas accusé de mettre des sophismes dans
la bouche des protectionistes, je laisse parler l'un de leurs plus
vigoureux athlètes.

«On a pensé que la protection devait être chez nous simplement la
représentation de la différence qui existe entre le prix de revient
d'une denrée que nous produisons et le prix de revient de la denrée
similaire produite chez nos voisins... Un droit protecteur calculé
sur ces bases ne fait qu'assurer la libre concurrence...; la libre
concurrence n'existe que lorsqu'il y a égalité de conditions et de
charges. Lorsqu'il s'agit d'une course de chevaux, on pèse le fardeau
que doit supporter chacun des coureurs, et on égalise les conditions;
sans cela, ce ne sont plus des concurrents. Quand il s'agit de
commerce, si l'un des vendeurs peut livrer à meilleur marché, il
cesse d'être concurrent et devient monopoleur... Supprimez cette
protection représentative de la différence dans le prix de revient,
dès lors l'étranger envahit votre marché et le monopole lui est
acquis[11].»

[Note 11: M. le vicomte de Romanet.]

«Chacun doit vouloir pour lui, comme pour les autres, que la
production du pays soit protégée contre la concurrence étrangère,
_toutes les fois que celle-ci pourrait fournir les produits à plus
bas prix_[12].»

[Note 12: Mathieu de Dombasle.]

Cet argument revient sans cesse dans les écrits de l'école
protectioniste. Je me propose de l'examiner avec soin, c'est-à-dire
que je réclame l'attention et même la patience du lecteur. Je
m'occuperai d'abord des inégalités qui tiennent à la nature, ensuite
de celles qui se rattachent à la diversité des taxes.

Ici, comme ailleurs, nous retrouvons les théoriciens de la protection
placés au point de vue du producteur, tandis que nous prenons en
main la cause de ces malheureux consommateurs dont ils ne veulent
absolument pas tenir compte. Ils comparent le champ de l'industrie
au _turf_. Mais, au turf, la course est tout à la fois _moyen_ et
_but_. Le public ne prend aucun intérêt à la lutte en dehors de la
lutte elle-même. Quand vous lancez vos chevaux dans l'unique _but_
de savoir quel est le meilleur coureur, je conçois que vous égalisiez
les fardeaux. Mais si vous aviez pour _but_ de faire parvenir au
poteau une nouvelle importante et pressée, pourriez-vous, sans
inconséquence, créer des obstacles à celui qui vous offrirait les
meilleures conditions de vitesse? C'est pourtant là ce que vous
faites en industrie. Vous oubliez son résultat cherché, qui est le
_bien-être_; vous en faites abstraction, vous le sacrifiez même par
une véritable pétition de principes.

Mais puisque nous ne pouvons amener nos adversaires à notre point de
vue, plaçons-nous au leur, et examinons la question sous le rapport
de la production.

Je chercherai à établir:

1º Que niveler les conditions du travail, c'est attaquer l'échange
dans son principe;

2º Qu'il n'est pas vrai que le travail d'un pays soit étouffé par la
concurrence des contrées plus favorisées;

3º Que, cela fût-il exact, les droits protecteurs n'égalisent pas les
conditions de production;

4º Que la liberté nivelle ces conditions autant qu'elles peuvent
l'être;

5º Enfin, que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le
plus dans les échanges.


I. Niveler les conditions du travail, ce n'est pas seulement gêner
quelques échanges, c'est attaquer l'échange dans son principe, car
il est fondé précisément sur cette diversité, ou, si on l'aime
mieux, sur ces inégalités de fertilité, d'aptitudes, de climats, de
température, que vous voulez effacer. Si la Guyenne envoie des vins à
la Bretagne, et la Bretagne des blés à la Guyenne, c'est que ces deux
provinces sont placées dans des conditions différentes de production.
Y a-t-il une autre loi pour les échanges internationaux? Encore une
fois, se prévaloir contre eux des inégalités de conditions qui les
provoquent et les expliquent, c'est les attaquer dans leur raison
d'être. Si les protectionistes avaient pour eux assez de logique et
de puissance, ils réduiraient les hommes, comme des colimaçons, à
l'isolement absolu. Il n'y a pas, du reste, un de leurs sophismes
qui, soumis à l'épreuve de déductions rigoureuses, n'aboutisse à la
destruction et au néant.


II. Il n'est pas vrai, _en fait_, que l'inégalité des conditions
entre deux industries similaires entraîne nécessairement la chute de
celle qui est la moins bien partagée. Au turf, si un des coursiers
gagne le prix, l'autre le perd; mais, quand deux chevaux travaillent
à produire des utilités, chacun en produit dans la mesure de ses
forces, et de ce que le plus vigoureux rend plus de services, il ne
s'ensuit pas que le plus faible n'en rend pas du tout.--On cultive
du froment dans tous les départements de la France, quoiqu'il y
ait entre eux d'énormes différences de fertilité; et si par hasard
il en est un qui n'en cultive pas, c'est qu'il n'est pas bon, même
pour lui, qu'il en cultive. De même, l'analogie nous dit que, sous
le régime de la liberté, malgré de semblables différences, on
produirait du froment dans tous les royaumes de l'Europe, et s'il en
était un qui vînt à renoncer à cette culture, c'est que, _dans son
intérêt_, il trouverait à faire un meilleur emploi de ses terres,
de ses capitaux et de sa main-d'oeuvre. Et pourquoi la fertilité
d'un département ne paralyse-t-elle pas l'agriculteur du département
voisin moins favorisé? Parce que les phénomènes économiques ont une
souplesse, une élasticité, et, pour ainsi dire, des _ressources
de nivellement_ qui paraissent échapper entièrement à l'école
protectioniste. Elle nous accuse d'être systématiques; mais c'est
elle qui est systématique au suprême degré, si l'esprit de système
consiste à échafauder des raisonnements sur un fait et non sur
l'ensemble des faits.--Dans l'exemple ci-dessus, c'est la différence
dans la valeur des terres qui compense la différence de leur
fertilité.--Votre champ produit trois fois plus que le mien. Oui;
mais il vous a coûté dix fois davantage, et je puis encore lutter
avec vous.--Voilà tout le mystère.--Et remarquez que la supériorité,
sous quelques rapports, amène l'infériorité à d'autres égards.--C'est
précisément parce que votre sol est plus fécond qu'il est plus cher,
en sorte que ce n'est pas _accidentellement_, mais _nécessairement_
que l'équilibre s'établit ou tend à s'établir: et peut-on nier que la
liberté ne soit le régime qui favorise le plus cette tendance?

J'ai cité une branche d'agriculture; j'aurais pu aussi bien citer
une branche d'industrie. Il y a des tailleurs à Quimper, et cela
n'empêche pas qu'il n'y en ait à Paris, quoique ceux-ci paient bien
autrement cher leur loyer, leur ameublement, leurs ouvriers et leur
nourriture. Mais aussi ils ont une bien autre clientèle, et cela
suffit non-seulement pour rétablir la balance, mais encore pour la
faire pencher de leur côté.

Lors donc qu'on parle d'égaliser les conditions du travail, il
faudrait au moins examiner si la liberté ne fait pas ce qu'on demande
à l'arbitraire.

Ce nivellement naturel des phénomènes économiques est si important
dans la question, et, en même temps, si propre à nous faire admirer
la sagesse providentielle qui préside au gouvernement égalitaire de
la société, que je demande la permission de m'y arrêter un instant.

Messieurs les protectionistes, vous dites: Tel peuple a sur nous
l'avantage du bon marché de la houille, du fer, des machines, des
capitaux; nous ne pouvons lutter avec lui.

Cette proposition sera examinée sous d'autres aspects. Quant à
présent, je me renferme dans la question, qui est de savoir si,
quand une supériorité et une infériorité sont en présence, elles ne
portent pas en elles-mêmes, celle-ci la force ascendante, celle-là la
force descendante, qui doivent les ramener à un juste équilibre.

Voilà deux pays, A et B.--A possède sur B toutes sortes d'avantages.
Vous en concluez que le travail se concentre en A et que B est dans
l'impuissance de rien faire. A, dites-vous, vend beaucoup plus
qu'il n'achète; B achète beaucoup plus qu'il ne vend. Je pourrais
contester, mais je me place sur votre terrain.

Dans l'hypothèse, le travail est très-demandé en A, et bientôt il y
renchérit.

Le fer, la houille, les terres, les aliments, les capitaux sont
très-demandés en A, et bientôt ils y renchérissent.

Pendant ce temps-là, travail, fer, houille, terres, aliments,
capitaux, tout est très-délaissé en B, et bientôt tout y baisse de
prix.

Ce n'est pas tout. A vendant toujours, B achetant sans cesse, le
numéraire passe de B en A. Il abonde en A, il est rare en B.

Mais abondance de numéraire, cela veut dire qu'il en faut beaucoup
pour acheter toute autre chose. Donc, en A, à la _cherté réelle_ qui
provient d'une demande très-active, s'ajoute une _cherté nominale_
due à la surproportion des métaux précieux.

Rareté de numéraire, cela signifie qu'il en faut peu pour chaque
emplette. Donc en B, un _bon marché nominal_ vient se combiner avec
le _bon marché réel_.

Dans ces circonstances, l'industrie aura toutes sortes de motifs, des
motifs, si je puis le dire, portés à la quatrième puissance, pour
déserter A et venir s'établir en B.

Ou, pour rentrer dans la vérité, disons qu'elle n'aura pas attendu ce
moment, que les brusques déplacements répugnent à sa nature, et que,
dès l'origine, sous un régime libre, elle se sera progressivement
partagée et distribuée entre A et B, selon les lois de l'offre et de
la demande, c'est-à-dire selon les lois de la justice et de l'utilité.

Et quand je dis que, s'il était possible que l'industrie se
concentrât sur un point, il surgirait dans son propre sein et par
cela même une force irrésistible de décentralisation, je ne fais pas
une vaine hypothèse.

Écoutons ce que disait un manufacturier à la chambre de commerce
de Manchester (je supprime les chiffres dont il appuyait sa
démonstration):

«Autrefois nous exportions des étoffes; puis cette exportation
a fait place à celle des fils, qui sont la matière première des
étoffes; ensuite à celle des machines, qui sont les instruments de
production du fil; plus tard, à celle des capitaux, avec lesquels
nous construisons nos machines, et enfin, à celle de nos ouvriers et
de notre génie industriel, qui sont la source de nos capitaux. Tous
ces éléments de travail ont été les uns après les autres s'exercer là
où ils trouvaient à le faire avec plus d'avantages, là où l'existence
est moins chère, la vie plus facile, et l'on peut voir aujourd'hui,
en Prusse, en Autriche, en Saxe, en Suisse, en Italie, d'immenses
manufactures fondées avec des capitaux anglais, servies par des
ouvriers anglais et dirigées par des ingénieurs anglais.»

Vous voyez bien que la nature, ou plutôt la Providence, plus
ingénieuse, plus sage, plus prévoyante que ne le suppose votre
étroite et rigide théorie, n'a pas voulu cette concentration de
travail, ce monopole de toutes les supériorités dont vous arguez
comme d'un fait absolu et irrémédiable. Elle a pourvu, par des
moyens aussi simples qu'infaillibles, à ce qu'il y eût dispersion,
diffusion, solidarité, progrès simultané; toutes choses que vos lois
restrictives paralysent autant qu'il est en elles, car leur tendance,
en isolant les peuples, est de rendre la diversité de leur condition
beaucoup plus tranchée, de prévenir le nivellement, d'empêcher la
fusion, de neutraliser les contre-poids et de parquer les peuples
dans leur supériorité ou leur infériorité respective.


III. En troisième lieu, dire que, par un droit protecteur, on égalise
les conditions de production, c'est donner une locution fausse pour
véhicule à une erreur. Il n'est pas vrai qu'un droit d'entrée égalise
les conditions de production. Celles-ci restent après le droit ce
qu'elles étaient avant. Ce que le droit égalise tout au plus, ce sont
les _conditions de la vente_. On dira peut-être que je joue sur les
mots, mais je renvoie l'accusation à mes adversaires. C'est à eux de
prouver que _production_ et _vente_ sont synonymes, sans quoi je suis
fondé à leur reprocher, sinon de jouer sur les termes, du moins de
les confondre.

Qu'il me soit permis d'éclairer ma pensée par un exemple.

Je suppose qu'il vienne à l'idée de quelques spéculateurs parisiens
de se livrer à la production des oranges. Ils savent que les oranges
de Portugal peuvent se vendre à Paris 10 centimes, tandis qu'eux,
à raison des caisses, des serres qui leur seront nécessaires, à
cause du froid qui contrariera souvent leur culture, ne pourront pas
exiger moins d'un franc comme prix rémunérateur. Ils demandent que
les oranges de Portugal soient frappées d'un droit de 90 centimes.
Moyennant ce droit, les _conditions de production_, disent-ils,
seront égalisées, et la Chambre, cédant, comme toujours, à ce
raisonnement, inscrit sur le tarif un droit de 90 centimes par orange
étrangère.

Eh bien! je dis que les _conditions de production_ ne sont nullement
changées. La loi n'a rien ôté à la chaleur du soleil de Lisbonne,
ni à la fréquence ou à l'intensité des gelées de Paris. La maturité
des oranges continuera à se faire _naturellement_ sur les rives du
Tage et _artificiellement_ sur les rives de la Seine, c'est-à-dire
qu'elle exigera beaucoup plus de travail humain dans un pays que
dans l'autre. Ce qui sera égalisé, ce sont les _conditions de la
vente_: les Portugais devront nous vendre leurs oranges à 1 franc,
dont 90 centimes pour acquitter la taxe. Elle sera payée évidemment
par le consommateur français. Et voyez la bizarrerie du résultat. Sur
chaque orange portugaise consommée, le pays ne perdra rien; car les
90 centimes payés en plus par le consommateur entreront au Trésor. Il
y aura déplacement, il n'y aura pas perte. Mais, sur chaque orange
française consommée, il y aura 90 centimes de perte ou à peu près,
car l'acheteur les perdra bien certainement, et le vendeur, bien
certainement aussi, ne les gagnera pas, puisque, d'après l'hypothèse
même, il n'en aura tiré que le prix de revient. Je laisse aux
protectionistes le soin d'enregistrer la conclusion.


IV. Si j'ai insisté sur cette distinction entre les conditions de
production et les conditions de vente, distinction que messieurs les
prohibitionistes trouveront sans doute paradoxale, c'est qu'elle doit
m'amener à les affliger encore d'un autre paradoxe bien plus étrange,
et c'est celui-ci: Voulez-vous égaliser réellement les _conditions de
production_? laissez l'échange libre.

Oh! pour le coup, dira-t-on, c'est trop fort, et c'est abuser
des jeux d'esprit. Eh bien! ne fût-ce que par curiosité, je
prie messieurs les protectionistes de suivre jusqu'au bout mon
argumentation. Ce ne sera pas long.--Je reprends mon exemple.

Si l'on consent à supposer, pour un moment, que le profit moyen
et quotidien de chaque Français est de un franc, il s'ensuivra
incontestablement que pour produire _directement_ une orange en
France, il faudra une journée de travail ou l'équivalent, tandis que,
pour produire la contre-valeur d'une orange portugaise, il ne faudra
qu'un dixième de cette journée, ce qui ne veut dire autre chose, si
ce n'est que le soleil fait à Lisbonne ce que le travail fait à
Paris. Or, n'est-il pas évident que, si je puis produire une orange,
ou, ce qui revient au même, de quoi l'acheter, avec un dixième de
journée de travail, je suis placé, relativement à cette production,
exactement dans les mêmes conditions que le producteur portugais
lui-même, sauf le transport, qui doit être à ma charge? Il est donc
certain que la liberté égalise les conditions de production directe
ou indirecte, autant qu'elles peuvent être égalisées, puisqu'elle
ne laisse plus subsister qu'une différence inévitable, celle du
transport.

J'ajoute que la liberté égalise aussi les conditions de jouissance,
de satisfaction, de consommation, ce dont on ne s'occupe jamais, et
ce qui est pourtant l'essentiel, puisqu'en définitive la consommation
est le but final de tous nos efforts industriels. Grâce à l'échange
libre, nous jouirions du soleil portugais comme le Portugal lui-même;
les habitants du Havre auraient à leur portée, tout aussi bien que
ceux de Londres, et aux mêmes conditions, les avantages que la nature
a conférés à Newcastle sous le rapport minéralogique.


V. Messieurs les protectionistes, vous me trouvez en humeur
paradoxale: eh bien! je veux aller plus loin encore. Je dis, et je
le pense très-sincèrement, que, si deux pays se trouvent placés
dans des conditions de production inégales, _c'est celui des deux
qui est le moins favorisé de la nature qui a le plus à gagner à la
liberté des échanges_.--Pour le prouver, je devrai m'écarter un
peu de la forme qui convient à cet écrit. Je le ferai néanmoins,
d'abord parce que toute la question est là, ensuite parce que cela
me fournira l'occasion d'exposer une loi économique de la plus haute
importance, et qui, bien comprise, me semble destinée à ramener à la
science toutes ces sectes qui, de nos jours, cherchent dans le pays
des chimères cette harmonie sociale qu'elles n'ont pu découvrir dans
la nature. Je veux parler de la loi de la consommation, que l'on
pourrait peut-être reprocher à la plupart des économistes d'avoir
beaucoup trop négligée.

La consommation est la _fin_, la cause finale de tous les phénomènes
économiques, et c'est en elle par conséquent que se trouve leur
dernière et définitive solution.

Rien de favorable ou de défavorable ne peut s'arrêter d'une manière
permanente au producteur. Les avantages que la nature et la société
lui prodiguent, les inconvénients dont elles le frappent, glissent
sur lui, pour ainsi dire, et tendent insensiblement à aller
s'absorber et se fondre dans la communauté, la communauté, considérée
au point de vue de la consommation. C'est là une loi admirable dans
sa cause et dans ses effets, et celui qui parviendrait à la bien
décrire aurait, je crois, le droit de dire: «Je n'ai pas passé sur
cette terre sans payer mon tribut à la société.»

Toute circonstance qui favorise l'oeuvre de la production est
accueillie avec joie par le producteur, car l'_effet immédiat_ est
de le mettre à même de rendre plus de services à la communauté et
d'en exiger une plus grande rémunération. Toute circonstance qui
contrarie la production est accueillie avec peine par le producteur,
car l'_effet immédiat_ est de limiter ses services et par suite sa
rémunération. Il fallait que les biens et les maux _immédiats_ des
circonstances heureuses ou funestes fussent le lot du producteur,
afin qu'il fût invinciblement porté à rechercher les unes et à fuir
les autres.

De même, quand un travailleur parvient à perfectionner son industrie,
le bénéfice _immédiat_ du perfectionnement est recueilli par lui.
Cela était nécessaire pour le déterminer à un travail intelligent;
cela était juste, parce qu'il est juste qu'un effort couronné de
succès apporte avec lui sa récompense.

Mais je dis que ces effets bons et mauvais, quoique permanents en
eux-mêmes, ne le sont pas quant au producteur. S'il en eût été
ainsi, un principe d'inégalité progressive et, partant, infinie,
eût été introduit parmi les hommes, et c'est pourquoi ces biens et
ces maux vont bientôt s'absorber dans les destinées générales de
l'humanité.

Comment cela s'opère-t-il?--Je le ferai comprendre par quelques
exemples.

Transportons-nous au treizième siècle. Les hommes qui se livrent
à l'art de copier reçoivent, pour le service qu'ils rendent, une
_rémunération gouvernée par le taux général des profits_.--Parmi eux,
il s'en rencontre un qui cherche et trouve le moyen de multiplier
rapidement les exemplaires d'un même écrit. Il invente l'imprimerie.

D'abord, c'est un homme qui s'enrichit, et beaucoup d'autres qui
s'appauvrissent. À ce premier aperçu, quelque merveilleuse que
soit la découverte, on hésite à décider si elle n'est pas plus
funeste qu'utile. Il semble qu'elle introduit dans le monde, ainsi
que je l'ai dit, un élément d'inégalité indéfinie. Guttenberg fait
des profits avec son invention et étend son invention avec ses
profits, et cela sans terme, jusqu'à ce qu'il ait ruiné tous les
copistes.--Quant au public, au consommateur, il gagne peu, car
Guttenberg a soin de ne baisser le prix de ses livres que tout juste
ce qu'il faut pour sous-vendre ses rivaux.

Mais la pensée qui mit l'harmonie dans le mouvement des corps
célestes a su la mettre aussi dans le mécanisme interne de la
société. Nous allons voir les avantages économiques de l'invention
échapper à l'individualité, et devenir, pour toujours, le patrimoine
commun des masses.

En effet, le procédé finit par être connu. Guttenberg n'est plus
le seul à imprimer; d'autres personnes l'imitent. Leurs profits
sont d'abord considérables. Elles sont récompensées pour être
entrées les premières dans la voie de l'imitation, et cela était
encore nécessaire, afin qu'elles y fussent attirées et qu'elles
concourussent au grand résultat définitif vers lequel nous
approchons. Elles gagnent beaucoup, mais elles gagnent moins que
l'inventeur, car la _concurrence_ vient de commencer son oeuvre. Le
prix des livres va toujours baissant. Les bénéfices des imitateurs
diminuent à mesure qu'on s'éloigne du jour de l'invention,
c'est-à-dire à mesure que l'imitation devient moins méritoire...
Bientôt la nouvelle industrie arrive à son état normal; en d'autres
termes, la rémunération des imprimeurs n'a plus rien d'exceptionnel,
et, comme autrefois celle des scribes, elle n'est plus gouvernée
que _par le taux général des profits_. Voilà donc la production,
en tant que telle, replacée comme au point de départ.--Cependant
l'invention n'en est pas moins acquise; l'épargne du temps, du
travail, de l'effort pour un résultat donné, pour un nombre
déterminé d'exemplaires, n'en est pas moins réalisée. Mais comment
se manifeste-t-elle? par le bon marché des livres. Et au profit de
qui? Au profit du consommateur, de la société, de l'humanité.--Les
imprimeurs, qui désormais n'ont plus aucun mérite exceptionnel, ne
reçoivent pas non plus désormais une rémunération exceptionnelle.
Comme hommes, comme consommateurs, ils sont sans doute participants
des avantages que l'invention a conférés à la communauté. Mais voilà
tout. En tant qu'imprimeurs, en tant que producteurs, ils sont
rentrés dans les conditions ordinaires de tous les producteurs du
pays. La société les paie pour leur travail, et non pour l'utilité
de l'invention. Celle-ci est devenue l'héritage commun et gratuit de
l'humanité entière.

J'avoue que la sagesse et la beauté de ces lois me frappent
d'admiration et de respect. J'y vois le saint-simonisme: _À chacun
selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres_.--J'y vois le
communisme, c'est-à-dire la tendance des biens à devenir le _commun_
héritage des hommes;--mais un saint-simonisme, un communisme réglés
par la prévoyance infinie, et non point abandonnés à la fragilité,
aux passions et à l'arbitraire des hommes.

Ce que j'ai dit de l'imprimerie, on peut le dire de tous les
instruments de travail, depuis le clou et le marteau jusqu'à
la locomotive et au télégraphe électrique. La société jouit de
tous par l'abondance de ses consommations, et _elle en jouit
gratuitement_, car leur effet est de diminuer le prix des objets; et
toute cette partie du prix qui a été anéantie, laquelle représente
bien l'oeuvre de l'invention dans la production, rend évidemment
le produit _gratuit_ dans cette mesure. Il ne reste à payer que
le travail humain, le travail actuel, et il se paie, abstraction
faite du résultat dû à l'invention, du moins quand elle a parcouru
le cycle que je viens de décrire et qu'il est dans sa destinée
de parcourir.--J'appelle chez moi un ouvrier, il arrive avec
une scie, je lui paie sa journée à deux francs, et il me fait
vingt-cinq planches. Si la scie n'eût pas été inventée, il n'en
aurait peut-être pas fait une, et je ne lui aurais pas moins payé
sa journée. _L'utilité_ produite par la scie est donc pour moi un
don gratuit de la nature, ou plutôt c'est une portion de l'héritage
que j'ai reçu _en commun_, avec tous mes frères, de l'intelligence
de nos ancêtres.--J'ai deux ouvriers dans mon champ. L'un tient les
manches d'une charrue, l'autre le manche d'une bêche. Le résultat de
leur travail est bien différent, mais le prix de la journée est le
même, parce que la rémunération ne se proportionne pas à l'utilité
produite, mais à l'effort, au travail exigé.

J'invoque la patience du lecteur et je le prie de croire que je n'ai
pas perdu de vue la liberté commerciale. Qu'il veuille bien seulement
se rappeler la conclusion à laquelle je suis arrivé: _La rémunération
ne se proportionne pas aux_ UTILITÉS _que le producteur porte sur le
marché, mais à son travail_[13].

[Note 13: Il est vrai que le travail ne reçoit pas une rémunération
uniforme. Il y en a de plus ou moins intense, dangereux, habile, etc.
La concurrence établit pour chaque catégorie un prix courant, et
c'est de ce prix variable que je parle.]

J'ai pris mes exemples dans les inventions humaines. Parlons
maintenant des avantages naturels.

Dans tout produit, la nature et l'homme concourent. Mais la part
d'utilité qu'y met la nature est toujours gratuite. Il n'y a que
cette portion d'utilité qui est due au travail humain qui fait
l'objet de l'échange et par conséquent de la rémunération. Celle-ci
varie sans doute beaucoup à raison de l'intensité du travail, de
son habileté, de sa promptitude, de son à-propos, du besoin qu'on
en a, de l'absence momentanée de rivalité, etc., etc. Mais il n'en
est pas moins vrai, en principe, que le concours des lois naturelles
appartenant à tous, n'entre pour rien dans le prix du produit.

Nous ne payons pas l'air respirable, quoiqu'il nous soit si _utile_
que, sans lui, nous ne saurions vivre deux minutes. Nous ne le
payons pas néanmoins, parce que la nature nous le fournit sans
l'intervention d'aucun travail humain. Que si nous voulons séparer
un des gaz qui le composent, par exemple, pour faire une expérience,
il faut nous donner une peine, ou, si nous la faisons prendre à un
autre, il faut lui sacrifier une peine équivalente que nous aurons
mise dans un autre produit. Par où l'on voit que l'échange s'opère
entre des peines, des efforts, des travaux. Ce n'est véritablement
pas le gaz oxygène que je paie, puisqu'il est partout à ma
disposition, mais le travail qu'il a fallu accomplir pour le dégager,
travail qui m'a été épargné et qu'il faut bien que je restitue.
Dira-t-on qu'il y a autre chose à payer, des dépenses, des matériaux,
des appareils? mais encore, dans ces choses, c'est du travail que je
paie. Le prix de la houille employée représente le travail qu'il a
fallu faire pour l'extraire et la transporter.

Nous ne payons pas la lumière du soleil, parce que la nature nous
la prodigue. Mais nous payons celle du gaz, du suif, de l'huile,
de la cire, parce qu'il y a ici un travail humain à rémunérer; et
remarquez que c'est si bien au travail et non à l'utilité que la
rémunération se proportionne, qu'il peut fort bien arriver qu'un de
ces éclairages, quoique beaucoup plus intense qu'un autre, coûte
cependant moins cher. Il suffit pour cela que la même quantité de
travail humain en fournisse davantage.

Quand le porteur d'eau vient approvisionner ma maison, si je le
payais à raison de l'_utilité absolue_ de l'eau, ma fortune n'y
suffirait pas. Mais je le paie à raison de la peine qu'il a prise.
S'il exigeait davantage, d'autres la prendraient, et, en définitive,
au besoin, je la prendrais moi-même. L'eau n'est vraiment pas la
matière de notre marché, mais bien le travail fait à l'occasion de
l'eau. Ce point de vue est si important et les conséquences que
j'en vais tirer si lumineuses, quant à la liberté des échanges
internationaux, que je crois devoir élucider encore ma pensée par
d'autres exemples.

La quantité de substance alimentaire contenue dans les pommes de
terre ne nous coûte pas fort cher, parce qu'on en obtient beaucoup
avec peu de travail. Nous payons davantage le froment, parce que,
pour le produire, la nature exige une plus grande somme de travail
humain. Il est évident que, si la nature faisait pour celui-ci ce
qu'elle fait pour celles-là, les prix tendraient à se niveler. Il
n'est pas possible que le producteur de froment gagne d'une manière
permanente beaucoup plus que le producteur de pommes de terre. La loi
de la concurrence s'y oppose.

Si, par un heureux miracle, la fertilité de toutes les terres
arables venait à s'accroître, ce n'est point l'agriculteur, mais le
consommateur qui recueillerait l'avantage de ce phénomène, car il se
résoudrait en abondance, en bon marché. Il y aurait moins de travail
incorporé dans chaque hectolitre de blé, et l'agriculteur ne pourrait
l'échanger que contre un moindre travail incorporé dans tout autre
produit. Si, au contraire, la fécondité du sol venait tout à coup
à diminuer, la part de la nature dans la production serait moindre,
celle du travail plus grande, et le produit plus cher. J'ai donc eu
raison de dire que c'est dans la consommation, dans l'humanité que
viennent se résoudre, à la longue, tous les phénomènes économiques.
Tant qu'on n'a pas suivi leurs effets jusque-là, tant qu'on s'arrête
aux effets _immédiats_, à ceux qui affectent un homme ou une classe
d'hommes, _en tant que producteurs_, on n'est pas économiste; pas
plus que celui-là n'est médecin qui, au lieu de suivre dans tout
l'organisme les effets d'un breuvage, se bornerait à observer, pour
le juger, comment il affecte le palais ou le gosier.

Les régions tropicales sont très-favorisées pour la production du
sucre, du café. Cela veut dire que la nature fait la plus grande
partie de la besogne et laisse peu à faire au travail. Mais alors qui
recueille les avantages de cette libéralité de la nature? Ce ne sont
point ces régions, car la concurrence les amène à ne recevoir que la
rémunération du travail; mais c'est l'humanité, car le résultat de
cette libéralité s'appelle _bon marché_, et le bon marché appartient
à tout le monde.

Voici une zone tempérée où la houille, le minerai de fer, sont à la
surface du sol, il ne faut que se baisser pour en prendre. D'abord,
les habitants profiteront de cette heureuse circonstance, je le
veux bien. Mais bientôt, la concurrence s'en mêlant, le prix de
la houille et du fer baissera jusqu'à ce que le don de la nature
soit gratuitement acquis à tous, et que le travail humain soit seul
rémunéré, selon le taux général des profits.

Ainsi les libéralités de la nature, comme les perfectionnements
acquis dans les procédés de la production, sont ou tendent sans cesse
à devenir, sous la loi de la concurrence, le patrimoine commun et
_gratuit_ des consommateurs, des masses, de l'humanité. Donc, les
pays qui ne possèdent pas ces avantages ont tout à gagner à échanger
avec ceux qui les possèdent, parce que l'échange s'accomplit entre
_travaux_, abstraction faite des utilités naturelles que ces travaux
renferment; et ce sont évidemment les pays les plus favorisés qui ont
incorporé dans un travail donné le plus de ces _utilités naturelles_.
Leurs produits, représentant moins de travail, sont moins rétribués;
en d'autres termes, ils sont à _meilleur marché_, et si toute la
libéralité de la nature se résout en _bon marché_, évidemment ce
n'est pas le pays producteur, mais le pays consommateur, qui en
recueille le bienfait.

Par où l'on voit l'énorme absurdité de ce pays consommateur, s'il
repousse le produit précisément parce qu'il est à bon marché; c'est
comme s'il disait: «Je ne veux rien de ce que la nature donne. Vous
me demandez un effort égal à deux pour me donner un produit que je ne
puis créer qu'avec une peine égale à quatre; vous pouvez le faire,
parce que chez vous la nature a fait la moitié de l'oeuvre. Eh bien!
moi je le repousse, et j'attendrai que votre climat, devenu plus
inclément, vous force à me demander une peine égale à quatre, afin de
traiter avec vous _sur le pied de l'égalité_.»

A est un pays favorisé, B est un pays maltraité de la nature. Je
dis que l'échange est avantageux à tous deux, mais surtout à B,
parce que l'échange ne consiste pas en _utilités_ contre _utilités_,
mais en _valeur_ contre _valeur_. Or, A met _plus d'utilités sous
la même valeur_, puisque l'utilité du produit embrasse ce qu'y a
mis la nature et ce qu'y a mis le travail, tandis que la valeur ne
correspond qu'à ce qu'y a mis le travail.--Donc B fait un marché
tout à son avantage. En acquittant au producteur de A simplement son
travail, il reçoit par-dessus le marché plus d'utilités naturelles
qu'il n'en donne.

Posons la règle générale.

Échange, c'est troc de _valeurs_; la valeur étant réduite, par la
concurrence, à représenter du travail, échange, c'est troc de travaux
égaux. Ce que la nature a fait pour les produits échangés est donné
de part et d'autre _gratuitement et par-dessus le marché_, d'où il
suit rigoureusement que les échanges accomplis avec les pays les plus
favorisés de la nature sont les plus avantageux.

       *       *       *       *       *

La théorie dont j'ai essayé, dans ce chapitre, de tracer les
lignes et les contours demanderait de grands développements. Je ne
l'ai envisagée que dans ses rapports avec mon sujet, la liberté
commerciale. Mais peut-être le lecteur attentif y aura-t-il aperçu
le germe fécond qui doit dans sa croissance étouffer au-dessous de
lui, avec la protection, le fouriérisme, le saint-simonisme, le
communisme, et toutes ces écoles qui ont pour objet d'exclure du
gouvernement du monde la loi de la CONCURRENCE. Considérée au point
de vue du producteur, la concurrence froisse sans doute souvent
nos intérêts individuels et _immédiats_; mais, si l'on se place
au point de vue du but général de tous les travaux, du bien-être
universel, en un mot, de la _consommation_, on trouvera que la
concurrence joue, dans le monde moral, le même rôle que l'équilibre
dans le monde matériel. Elle est le fondement du vrai communisme,
du vrai socialisme, de cette égalité de bien-être et de conditions
si désirée de nos jours; et si tant de publicistes sincères, tant
de réformateurs de bonne foi les demandent à l'_arbitraire_, c'est
qu'ils ne comprennent pas la _liberté_[14].

[Note 14: La théorie esquissée dans ce chapitre est celle qui, quatre
ans plus tard, fut développée dans les _Harmonies économiques_.
Rémunération exclusivement réservée au travail humain; gratuité
des agents naturels; conquête progressive de ces agents au profit
de l'humanité, dont ils deviennent ainsi le patrimoine commun;
élévation du bien-être général et tendance au nivellement relatif
des conditions: on reconnaît là tous les éléments essentiels du plus
important des travaux de Bastiat.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



V.--NOS PRODUITS SONT GREVÉS DE TAXES.


C'est le même sophisme. On demande que le produit étranger soit
taxé, afin de neutraliser les effets de la taxe qui pèse sur le
produit national. Il s'agit donc encore d'égaliser les conditions de
la production. Nous n'aurions qu'un mot à dire: c'est que la taxe
est un obstacle artificiel qui a exactement le même résultat qu'un
obstacle naturel, celui de forcer la hausse du prix. Si cette hausse
arrive au point qu'il y ait plus de perte à créer le produit lui-même
qu'à le tirer du dehors en en créant la contre-valeur, _laissez
faire_. L'intérêt privé saura bien de deux maux choisir le moindre.
Je pourrais donc renvoyer le lecteur à la démonstration précédente;
mais le sophisme que j'ai ici à combattre revient si souvent dans les
doléances et les requêtes, j'allais dire les sommations de l'école
protectioniste, qu'il mérite bien une discussion spéciale.

Si l'on veut parler d'une de ces taxes exceptionnelles qui frappent
certains produits, je conviendrai volontiers qu'il est raisonnable
d'y soumettre le produit étranger. Par exemple, il serait absurde
d'affranchir de l'impôt le sel exotique; non qu'au point de vue
économique la France y perdît rien, au contraire. Quoi qu'on en dise,
les principes sont invariables; et la France y gagnerait, comme elle
gagnera toujours à éviter un obstacle naturel ou artificiel. Mais
ici l'obstacle a été mis dans un but fiscal. Il faut bien que ce but
soit atteint; et si le sel étranger se vendait sur notre marché,
franc de droit, le Trésor ne recouvrerait pas ses cent millions,
et il devrait les demander à quelque autre branche de l'impôt. Il
y aurait inconséquence évidente à créer un obstacle dans un but
pour ne pas l'atteindre. Mieux eût valu s'adresser tout d'abord
à cet autre impôt, et ne pas taxer le sel français. Voilà dans
quelles circonstances j'admets sur le produit étranger un droit _non
protecteur_, mais fiscal.

Mais prétendre qu'une nation, parce qu'elle est assujettie à des
impôts plus lourds que ceux de la nation voisine, doit se protéger
par ses tarifs contre la concurrence de sa rivale, c'est là qu'est le
sophisme, et c'est là que j'entends l'attaquer.

J'ai dit plusieurs fois que je n'entends faire que de la théorie,
et remonter, autant que j'en suis capable, aux sources des erreurs
des protectionistes. Si je faisais de la polémique, je leur dirais:
Pourquoi dirigez-vous les tarifs principalement contre l'Angleterre
et la Belgique, les pays les plus chargés de taxes qui soient
au monde? Ne suis-je pas autorisé à ne voir dans votre argument
qu'un prétexte?--Mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'on est
prohibitioniste par intérêt et non par conviction. La doctrine de
la protection est trop populaire pour n'être pas sincère. Si le
grand nombre avait foi dans la liberté, nous serions libres. Sans
doute c'est l'intérêt privé qui grève nos tarifs, mais c'est après
avoir agi sur les convictions. «La volonté, dit Pascal, est un des
principaux organes de la créance.» Mais la créance n'existe pas
moins pour avoir sa racine dans la volonté et dans les secrètes
inspirations de l'égoïsme.

Revenons au sophisme tiré de l'impôt.

L'État peut faire des impôts un bon ou un mauvais usage: il en fait
un bon usage quand il rend au public des services équivalents à la
valeur que le public lui livre. Il en fait mauvais usage quand il
dissipe cette valeur sans rien donner en retour.

Dans le premier cas, dire que les taxes placent le pays qui les paie
dans des conditions de production plus défavorables que celui qui en
est affranchi, c'est un sophisme.--Nous payons vingt millions pour
la justice et la police, c'est vrai; mais nous avons la justice et
la police, la sécurité qu'elles nous procurent, le temps qu'elles
nous épargnent; et il est très-probable que la production n'est
ni plus facile ni plus active parmi les peuples, s'il en est, où
chacun se fait justice soi-même.--Nous payons plusieurs centaines de
millions pour des routes, des ponts, des ports, des chemins de fer:
j'en conviens. Mais nous avons ces chemins, ces ports, ces routes;
et à moins de prétendre que nous faisons une mauvaise affaire en les
établissant, on ne peut pas dire qu'ils nous rendent inférieurs aux
peuples qui ne supportent pas, il est vrai, de budget de travaux
publics, mais qui n'ont pas non plus de travaux publics.--Et ceci
explique pourquoi, tout en accusant l'impôt d'être une cause
d'infériorité industrielle, nous dirigeons nos tarifs précisément
contre les nations qui sont les plus imposées. C'est que les taxes,
bien employées, loin de les détériorer, ont amélioré les _conditions
de production_ de ces peuples. Ainsi, nous arrivons toujours à
cette conclusion, que les sophismes protectionistes ne s'écartent
pas seulement du vrai, mais sont le contraire, l'antipode de la
vérité[15].

[Note 15: Voir _Harmonies_, ch. XVII.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Quant aux impôts qui sont improductifs, supprimez-les, si vous
pouvez; mais la plus étrange manière qu'on puisse imaginer d'en
neutraliser les effets, c'est assurément d'ajouter aux taxes
publiques des taxes individuelles. Grand merci de la compensation!
L'État nous a trop taxés, dites-vous. Eh! raison de plus pour ne pas
nous taxer encore les uns les autres!

Un droit protecteur est une taxe dirigée contre le produit étranger,
mais qui retombe, ne l'oublions jamais, sur le consommateur
national. Or le consommateur, c'est le contribuable. Et n'est-ce
pas un plaisant langage à lui tenir que de lui dire: «Parce que les
impôts sont lourds, nous élèverons pour toi le prix de toutes choses;
parce que l'État prend une partie de ton revenu, nous en livrerons
une autre partie au monopole?»

Mais pénétrons plus avant dans un sophisme si accrédité parmi nos
législateurs, quoiqu'il soit assez extraordinaire que ce soient
précisément ceux qui maintiennent les impôts improductifs (c'est
notre hypothèse actuelle) qui leur attribuent notre prétendue
infériorité industrielle, pour la racheter ensuite par d'autres
impôts et d'autres entraves.

Il me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de
nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prélevée
par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries
privilégiées.

Admettons que le fer étranger puisse se vendre sur notre marché à 8
francs et non plus bas, le fer français à 12 francs et non au-dessous.

Dans cette hypothèse, il y a pour l'État deux manières d'assurer le
marché national au producteur.

La première, c'est de frapper le fer étranger d'un droit de 5 francs.
Il est clair qu'il sera exclu, puisqu'il ne pourrait plus se vendre
qu'à 13 francs, savoir: 8 francs pour le prix de revient et 5 francs
pour la taxe, et qu'à ce prix il sera chassé du marché par le fer
français, que nous avons supposé être de 12 francs. Dans ce cas,
l'acheteur, le consommateur aura fait tous les frais de la protection.

L'État aurait pu encore imposer au public une taxe de 5 francs et la
donner en prime au maître de forge. L'effet protecteur eût été le
même. Le fer étranger eût été également exclu; car notre maître de
forge aurait vendu à 7 francs, ce qui, avec les 5 francs de prime,
lui ferait son prix rémunérateur de 12 francs. Mais en présence du
fer à 7 francs, l'étranger ne pourrait livrer le sien à 8.

Je ne puis voir entre ces deux systèmes qu'une seule différence: le
principe est le même, l'effet est le même; seulement dans un cas la
protection est payée par quelques-uns, dans l'autre par tous.

J'avoue franchement ma prédilection pour le second système. Il me
semble plus juste, plus économique et plus loyal: plus juste, parce
que si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses
membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il
épargnerait beaucoup de frais de perception, et ferait disparaître
beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait
clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire.

Mais si le système protecteur eût pris cette forme, ne serait-ce pas
une chose assez risible que d'entendre dire: «Nous payons de lourdes
taxes pour l'armée, la marine, la justice, les travaux publics,
l'université, la dette, etc.; cela passe un milliard. C'est pourquoi
il serait bon que l'État nous prît encore un autre milliard pour
soulager ces pauvres maîtres de forges, ces pauvres actionnaires
d'Anzin, ces malheureux propriétaires de forêts, ces utiles pêcheurs
de morue.»

Qu'on y regarde de près, et l'on s'assurera que c'est à cela que
se réduit la portée du sophisme que je combats. Vous avez beau
faire, messieurs, vous ne pouvez _donner de l'argent_ aux uns
qu'en le prenant aux autres. Si vous voulez absolument épuiser le
contribuable, à la bonne heure; mais au moins ne le raillez pas, et
ne venez pas lui dire: «Je te prends pour compenser ce que je t'ai
déjà pris.»

On ne finirait pas si l'on voulait relever tout ce qu'il y a de faux
dans ce sophisme. Je me bornerai à trois considérations.

Vous vous prévalez de ce que la France est accablée de taxes, pour
en induire qu'il faut protéger telle ou telle industrie.--Mais ces
taxes, nous avons à les payer malgré la protection. Si donc une
industrie se présente et dit: «Je participe au paiement des taxes;
cela élève le prix de revient de mes produits, et je demande qu'un
droit protecteur en élève aussi le prix vénal,» que demande-t-elle
autre chose, si ce n'est de se décharger de la taxe sur le reste
de la communauté? Sa prétention est de recouvrer, par l'élévation
du prix de ses produits, le montant de sa part de taxes. Or, le
total des impôts devant toujours rentrer au Trésor, et la masse
ayant à supporter cette élévation de prix, elle paie sa taxe et
celle de cette industrie.--Mais, dites-vous, on protégera tout le
monde.--D'abord cela est impossible; et, cela fût-il possible, où
serait le soulagement? Je paierai pour vous, vous paierez pour moi;
mais il ne faudra pas moins que la taxe se paie.

Ainsi, vous êtes dupes d'une illusion. Vous voulez payer des taxes
pour avoir une armée, une marine, un culte, une université, des
juges, des routes, etc., et ensuite vous voulez affranchir de sa
part de taxes d'abord une industrie, puis une seconde, puis une
troisième, toujours en en répartissant le fardeau sur la masse. Mais
vous ne faites rien que créer des complications interminables, sans
autre résultat que ces complications elles-mêmes. Prouvez-moi que
l'élévation du prix due à la protection retombe sur l'étranger, et
je pourrai voir dans votre argument quelque chose de spécieux. Mais
s'il est vrai que le public français payait la taxe avant la loi et
qu'après la loi il paie à la fois et la protection et la taxe, en
vérité, je ne puis voir ce qu'il y gagne.

Mais je vais bien plus loin: je dis que, plus nos impôts sont
lourds, plus nous devons nous empresser d'ouvrir nos ports et nos
frontières à l'étranger moins grevé que nous. Et pourquoi? Pour lui
repasser une plus grande partie de notre fardeau. N'est-ce point un
axiome incontestable en économie politique, que les impôts, à la
longue, retombent sur le consommateur? Plus donc nos échanges seront
multipliés, plus les consommateurs étrangers nous rembourseront
de taxes incorporées dans les produits que nous leur vendrons;
tandis que nous n'aurions à leur faire, à cet égard, qu'une moindre
restitution, puisque, d'après notre hypothèse, leurs produits sont
moins grevés que les nôtres.

Enfin, ces lourds impôts dont vous arguez pour justifier le régime
prohibitif, vous êtes-vous jamais demandé si ce n'est pas ce régime
qui les occasionne? Je voudrais bien qu'on me dit à quoi serviraient
les grandes armées permanentes et les puissantes marines militaires
si le commerce était libre.... Mais ceci regarde les hommes
politiques,

  Et ne confondons pas, pour trop approfondir,
        Leurs affaires avec les nôtres[16].

[Note 16: Voir, au tome V, le pamphlet _Paix et Liberté_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



VI.--BALANCE DU COMMERCE.


Nos adversaires ont adopté une tactique qui ne laisse pas que de
nous embarrasser. Établissons-nous notre doctrine? ils l'admettent
le plus respectueusement possible. Attaquons-nous leur principe? ils
l'abandonnent de la meilleure grâce du monde; ils ne demandent qu'une
chose, c'est que notre doctrine, qu'ils tiennent pour vraie, soit
reléguée dans les livres, et que leur principe, qu'ils reconnaissent
vicieux, règne dans la pratique des affaires. Cédez-leur le maniement
des tarifs, et ils ne vous disputeront pas le domaine de la théorie.

«Assurément, disait dernièrement M. Gauthier de Rumilly, personne
de nous ne veut ressusciter les vieilles théories de la balance du
commerce.»--Fort bien; mais, monsieur Gauthier, ce n'est pas tout
que de donner en passant un soufflet à l'erreur: il faudrait encore
ne pas raisonner, immédiatement après, et deux heures durant, comme
si cette erreur était une vérité.

Parlez-moi de M. Lestiboudois. Voilà un raisonneur conséquent, un
argumentateur logicien. Il n'y a rien dans ses conclusions qui ne
soit dans ses prémisses: il ne demande rien à la pratique qu'il ne
justifie par une théorie. Son principe peut être faux, c'est là la
question. Mais enfin il a un principe. Il croit, il proclame tout
haut que, si la France donne dix pour recevoir quinze, elle perd
cinq, et il est tout simple qu'il fasse des lois en conséquence.

«Ce qu'il y a d'important, dit-il, c'est qu'incessamment le
chiffre de l'importation va en augmentant et dépasse le chiffre
de l'exportation, c'est-à-dire que tous les ans la France achète
plus de produits étrangers et vend moins de produits nationaux.
Les chiffres en font foi. Que voyons-nous? en 1842, nous voyons
l'importation dépasser de 200 millions l'exportation. Ces faits
me semblent prouver, de la manière la plus nette, que le travail
national _n'est pas suffisamment protégé_, que nous chargeons le
travail étranger de notre approvisionnement, que la concurrence de
nos rivaux _opprime_ notre industrie. La loi actuelle me semble être
une consécration de ce fait, qu'il n'est pas vrai, ainsi que l'ont
déclaré les économistes, que, quand on achète, on vend nécessairement
une portion correspondante de marchandises. Il est évident qu'on
peut acheter, non avec ses produits habituels, non avec son revenu,
non avec les fruits du travail permanent, mais avec son capital,
avec les produits accumulés, économisés, ceux qui servent à la
reproduction, c'est-à-dire qu'on peut dépenser, dissiper les profits
des économies antérieures, qu'on peut s'appauvrir, qu'on peut marcher
à sa ruine, qu'on peut consommer entièrement le capital national.
_C'est précisément ce que nous faisons. Tous les ans nous donnons
200 millions à l'étranger._»

Eh bien, voilà un homme avec lequel on peut s'entendre. Il n'y a pas
d'hypocrisie dans ce langage. La balance du commerce y est avouée
tout net. La France importe 200 millions de plus qu'elle n'exporte.
Donc, la France perd 200 millions par an.--Et le remède? C'est
d'empêcher les importations. La conclusion est irréprochable.

C'est donc à M. Lestiboudois que nous allons nous attaquer, car
comment lutter avec M. Gauthier? Si vous lui dites: La balance du
commerce est une erreur, il vous répondra: C'est ce que j'ai avancé
dans mon exorde. Si vous lui criez: Mais la balance du commerce
est une vérité, il vous dira: C'est ce que j'ai consigné dans mes
conclusions.

L'école économiste me blâmera sans doute d'argumenter avec M.
Lestiboudois. Combattre la balance du commerce, me dira-t-on, c'est
combattre un moulin à vent.

Mais, prenez-y garde, la balance du commerce n'est ni si vieille, ni
si malade, ni si morte que veut bien le dire M. Gauthier; car toute
la Chambre, y compris M. Gauthier lui-même, s'est associée par ses
votes à la théorie de M. Lestiboudois.

Cependant, pour ne pas fatiguer le lecteur, je n'approfondirai pas
cette théorie. Je me contenterai de la soumettre à l'épreuve des
faits.

On accuse sans cesse nos principes de n'être bons qu'en théorie.
Mais, dites-moi, messieurs, croyez-vous que les livres des négociants
soient bons en pratique? Il me semble que, s'il y a quelque chose au
monde qui ait une autorité pratique, quand il s'agit de constater des
pertes et des profits, c'est la comptabilité commerciale. Apparemment
tous les négociants de la terre ne s'entendent pas depuis des siècles
pour tenir leurs livres de telle façon qu'ils leur présentent les
bénéfices comme des pertes, et les pertes comme des bénéfices. En
vérité, j'aimerais mieux croire que M. Lestiboudois est un mauvais
économiste.

Or, un négociant de mes amis, ayant fait deux opérations dont les
résultats ont été fort différents, j'ai été curieux de comparer à ce
sujet la comptabilité du comptoir à celle de la douane, interprétée
par M. Lestiboudois avec la sanction de nos six cents législateurs.

M. T... expédia du Havre un bâtiment pour les États-Unis, chargé
de marchandises françaises, et principalement de celles qu'on
nomme _articles de Paris_, montant à 200,000 fr. Ce fut le chiffre
déclaré en douane. Arrivée à la Nouvelle-Orléans, il se trouva que
la cargaison avait fait 10 p. 0/0 de frais et acquitté 30 p. 0/0 de
droits, ce qui la faisait ressortir à 280,000 fr. Elle fut vendue
avec 20 p. 0/0 de bénéfice, soit 40,000 fr., et produisit au total
320,000 fr., que le consignataire convertit en coton. Ces cotons
eurent encore à supporter, pour le transport, assurances, commission,
etc., 10 p. 0/0 de frais: en sorte qu'au moment où elle entra au
Havre, la nouvelle cargaison, revenait à 352,000 fr., et ce fut le
chiffre consigné dans les états de la douane. Enfin, M. T... réalisa
encore, sur ce retour, 20 p. 0/0 de profit, soit 70,400 fr.; en
d'autres termes, les cotons se vendirent 422,400 fr.

Si M. Lestiboudois l'exige, je lui enverrai un extrait des livres
de M. T... Il y verra figurer _au crédit_ du compte de _profits et
pertes_, c'est-à-dire comme bénéfices, deux articles, l'un de 40,000,
l'autre de 70,400 fr., et M. T... est bien persuadé qu'à cet égard sa
comptabilité ne le trompe pas.

Cependant, que disent à M. Lestiboudois les chiffres que la douane
a recueillis sur cette opération? Ils lui apprennent que la France
a exporté 200,000 fr. et qu'elle a importé 352,000 fr.; d'où
l'honorable député conclut «_qu'elle a dépensé et dissipé les profits
de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a
marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger_ 152,000 fr. _de
son capital_.»

Quelque temps après, M. T... expédia un autre navire également
chargé de 200,000 fr. de produits de notre travail national. Mais le
malheureux bâtiment sombra en sortant du port, et il ne resta autre
chose à faire à M. T... que d'inscrire sur ses livres deux petits
articles ainsi formulés:

_Marchandises diverses doivent à X_ fr. 200,000 pour achats de
différents objets expédiés par le navire N.

_Profits et pertes doivent à marchandises diverses_ fr. 200,000 _pour
perte définitive et totale_ de la cargaison.

Pendant ce temps-là, la douane inscrivait de son côté fr. 200,000
sur son tableau d'_exportations_; et comme elle n'aura jamais rien
à faire figurer en regard sur le tableau des _importations_, il
s'ensuit que M. Lestiboudois et la Chambre verront dans ce naufrage
_un profit clair et net_ de 200,000 fr. pour la France.

Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon
la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout
simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela
qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la
mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses
capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous
gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

C'est une plaisanterie, diront les protectionistes. Il est impossible
que nous disions de pareilles absurdités.--Vous les dites pourtant,
et, qui plus est, vous les réalisez, vous les imposez pratiquement à
vos concitoyens, autant du moins que cela dépend de vous.

La vérité est qu'il faudrait prendre la balance du commerce _au
rebours_, et calculer le profit national, dans le commerce extérieur,
par l'excédant des importations sur les exportations. Cet excédant,
les frais déduits, forme le bénéfice réel. Mais cette théorie, qui
est la vraie, mène directement à la liberté des échanges.--Cette
théorie, messieurs, je vous la livre comme toutes celles qui ont
fait le sujet des précédents chapitres. Exagérez-la tant que vous
voudrez, elle n'a rien à redouter de cette épreuve. Supposez, si
cela vous amuse, que l'étranger nous inonde de toutes sortes de
marchandises utiles, sans nous rien demander; que nos importations
sont _infinies_ et nos exportations _nulles_, je vous défie de me
prouver que nous en serons plus pauvres[17].

[Note 17: En mars 1850, l'auteur fut encore obligé de combattre le
même sophisme, qu'il entendit produire à la tribune nationale. Il
rectifia la démonstration précédente en excluant de ses calculs les
frais de transport, etc. Voir la fin du tome V.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



VII.--PÉTITION

     DES FABRICANTS DE CHANDELLES, BOUGIES, LAMPES, CHANDELIERS,
     RÉVERBÈRES, MOUCHETTES, ÉTEIGNOIRS, ET DES PRODUCTEURS DE SUIF,
     HUILE, RÉSINE, ALCOOL, ET GÉNÉRALEMENT DE TOUT CE QUI CONCERNE
     L'ÉCLAIRAGE.


À MM. les membres de la chambre des députés.

«MESSIEURS,

«Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les théories
abstraites; l'abondance, le bon marché vous touchent peu. Vous vous
préoccupez surtout du sort du producteur. Vous le voulez affranchir
de la concurrence extérieure, en un mot, vous voulez réserver le
_marché national_ au _travail national_.

«Nous venons vous offrir une admirable occasion d'appliquer votre...
comment dirons-nous? votre théorie? non, rien n'est plus trompeur que
la théorie; votre doctrine? votre système? votre principe? mais vous
n'aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant
aux principes, vous déclarez qu'il n'y en a pas en économie sociale;
nous dirons donc votre pratique, votre pratique sans théorie et sans
principe.

«Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé,
à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux
nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en _inonde_ notre
_marché national_ à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il
se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à
lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications
sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus
complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une
guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité
par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!),
d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il
se dispense envers nous.

«Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la
fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents,
volets, rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot,
de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles
la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au
préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté
le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui
à une lutte si inégale.

«Veuillez, messieurs les députés, ne pas prendre notre demande pour
une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons
que nous avons à faire valoir à l'appui.

«Et d'abord, si vous fermez, autant que possible tout accès à
la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière
artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en
proche, ne sera pas encouragée?

«S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de boeufs et de
moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies
artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais,
cette base de toute richesse agricole.

«S'il se consomme plus d'huile, on verra s'étendre la culture du
pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et épuisantes
viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l'élève des
bestiaux aura communiquée à notre territoire.

«Nos landes se couvriront d'arbres résineux. De nombreux essaims
d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trésors parfumés qui
s'évaporent aujourd'hui sans utilité, comme les fleurs d'où ils
émanent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un
grand développement.

«Il en est de même de la navigation: des milliers de vaisseaux iront
à la pêche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine
capable de soutenir l'honneur de la France et de répondre à la
patriotique susceptibilité des pétitionnaires soussignés, marchands
de chandelles, etc.

«Mais que dirons-nous de l'_article Paris_? Voyez d'ici les dorures,
les bronzes, les cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en
candélabres, briller dans de spacieux magasins, auprès desquels ceux
d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

«Il n'est pas jusqu'au pauvre résinier, au sommet de sa dune, ou au
triste mineur, au fond de sa noire galerie, qui ne voie augmenter son
salaire et son bien-être.

«Veuillez y réfléchir, messieurs; et vous resterez convaincus qu'il
n'est peut-être pas un Français, depuis l'opulent actionnaire d'Anzin
jusqu'au plus humble débitant d'allumettes, dont le succès de notre
demande n'améliore la condition.

«Nous prévoyons vos objections, messieurs; mais vous ne nous en
opposerez pas une seule que vous n'alliez la ramasser dans les
livres usés des partisans de la liberté commerciale. Nous osons vous
mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à
l'instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute
votre politique.

«Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France
n'y gagnera point, parce que le consommateur en fera les frais?

«Nous vous répondrons:

«Vous n'avez plus le droit d'invoquer les intérêts du consommateur.
Quand il s'est trouvé aux prises avec le producteur, en toutes
circonstances vous l'avez sacrifié.--Vous l'avez fait pour
_encourager le travail_, pour _accroître le domaine du travail_. Par
le même motif, vous devez le faire encore.

«Vous avez été vous-mêmes au-devant de l'objection. Lorsqu'on vous
disait: le consommateur est intéressé à la libre introduction du fer,
de la houille, du sésame, du froment, des tissus.--Oui, disiez-vous,
mais le producteur est intéressé à leur exclusion.--Eh bien, si les
consommateurs sont intéressés à l'admission de la lumière naturelle,
les producteurs le sont à son interdiction.

«Mais, disiez-vous encore, le producteur et le consommateur ne
font qu'un. Si le fabricant gagne par la protection, il fera
gagner l'agriculteur. Si l'agriculture prospère, elle ouvrira des
débouchés aux fabriques.--Eh bien! si vous nous conférez le monopole
de l'éclairage pendant le jour, d'abord nous achèterons beaucoup
de suifs, de charbons, d'huiles, de résines, de cire, d'alcool,
d'argent, de fer, de bronzes, de cristaux, pour alimenter notre
industrie, et, de plus, nous et nos nombreux fournisseurs, devenus
riches, nous consommerons beaucoup et répandrons l'aisance dans
toutes les branches du travail national.

«Direz-vous que la lumière du soleil est un don gratuit, et que
repousser des dons gratuits, ce serait repousser la richesse même
sous prétexte d'encourager les moyens de l'acquérir?

«Mais prenez garde que vous portez la mort dans le coeur de votre
politique; prenez garde que jusqu'ici vous avez toujours repoussé
le produit étranger _parce qu'il_ se rapproche du don gratuit,
et _d'autant plus_ qu'il se rapproche du don gratuit. Pour
obtempérer aux exigences des autres monopoleurs, vous n'aviez qu'un
_demi-motif_; pour accueillir notre demande, vous avez un _motif
complet_, et nous repousser précisément en vous _fondant_ sur ce que
nous sommes plus _fondés_ que les autres, ce serait poser l'équation:
+ × + =-; en d'autres termes, ce serait entasser _absurdité_ sur
_absurdité_.

«Le travail et la nature concourent en proportions diverses, selon
les pays et les climats, à la création d'un produit. La part qu'y met
la nature est toujours gratuite; c'est la part du travail qui en fait
la valeur et se paie.

«Si une orange de Lisbonne se vend à moitié prix d'une orange de
Paris, c'est qu'une chaleur naturelle et par conséquent gratuite fait
pour l'une ce que l'autre doit à une chaleur artificielle et partant
coûteuse.

«Donc, quand une orange nous arrive de Portugal, on peut dire qu'elle
nous est donnée moitié gratuitement, moitié à titre onéreux, ou, en
d'autres termes, à _moitié prix_ relativement à celle de Paris.

«Or, c'est précisément de cette _demi-gratuité_ (pardon du mot)
que vous arguez pour l'exclure. Vous dites: Comment le travail
national pourrait-il soutenir la concurrence du travail étranger
quand celui-là a tout à faire, et que celui-ci n'a à accomplir que
la moitié de la besogne, le soleil se chargeant du reste?--Mais
si la _demi-gratuité_ vous détermine à repousser la concurrence,
comment la _gratuité_ entière vous porterait-elle à admettre la
concurrence? Ou vous n'êtes pas logiciens, ou vous devez, repoussant
la demi-gratuité comme nuisible à notre travail national, repousser
_à fortiori_ et avec deux fois plus de zèle la gratuité entière.

«Encore une fois, quand un produit, houille, fer, froment ou tissu,
nous vient du dehors et que nous pouvons l'acquérir avec moins de
travail que si nous le faisions nous-mêmes, la différence est un _don
gratuit_ qui nous est conféré. Ce don est plus ou moins considérable,
selon que la différence est plus ou moins grande. Il est du quart, de
moitié, des trois quarts de la valeur du produit, si l'étranger ne
nous demande que les trois quarts, la moitié, le quart du paiement.
Il est aussi complet qu'il puisse l'être, quand le donateur, comme
fait le soleil pour la lumière, ne nous demande rien. La question,
et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour
la France le bénéfice de la consommation gratuite ou les prétendus
avantages de la production onéreuse. Choisissez, mais soyez logiques;
car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, la houille, le
fer, le froment, les tissus étrangers, _en proportion_ de ce que leur
prix se rapproche de _zéro_, quelle inconséquence ne serait-ce pas
d'admettre la lumière du soleil, dont le prix est à _zéro_, pendant
toute la journée?»



VIII.--DROITS DIFFÉRENTIELS.


Un pauvre cultivateur de la Gironde avait élevé avec amour un
plant de vigne. Après bien des fatigues et des travaux, il eut
enfin le bonheur de recueillir une pièce de vin, et il oublia que
chaque goutte de ce précieux nectar avait coûté à son front une
goutte de sueur. «--Je le vendrai, dit-il à sa femme, et avec
le prix j'achèterai du fil dont tu feras le trousseau de notre
fille.--L'honnête campagnard se rend à la ville, il rencontre
un Belge et un Anglais. Le Belge lui dit: Donnez-moi votre pièce
de vin, et je vous donnerai en échange quinze paquets de fil.
L'Anglais dit: Donnez-moi votre vin, et je vous donnerai vingt
paquets de fil; car, nous autres Anglais, nous filons à meilleur
marché que les Belges. Mais un douanier qui se trouvait là dit:
Brave homme, échangez avec le Belge, si vous le trouvez bon, mais
je suis chargé de vous empêcher d'échanger avec l'Anglais. Quoi!
dit le campagnard, vous voulez que je me contente de quinze paquets
de fil venus de Bruxelles, quand je puis en avoir vingt venus de
Manchester?--Certainement; ne voyez-vous pas que la France perdrait
si vous receviez vingt paquets, au lieu de quinze?--J'ai peine à
le comprendre, dit le vigneron.--Et moi à l'expliquer, repartit le
douanier; mais la chose est sûre: car tous les députés, ministres et
gazetiers sont d'accord sur ce point, que plus un peuple reçoit en
échange d'une quantité donnée de ses produits, plus il s'appauvrit.»
Il fallut conclure avec le Belge. La fille du campagnard n'eut que
les trois quarts de son trousseau, et ces braves gens en sont encore
à se demander comment il se fait qu'on se ruine en recevant quatre au
lieu de trois, et pourquoi on est plus riche avec trois douzaines de
serviettes qu'avec quatre douzaines.



IX.--IMMENSE DÉCOUVERTE!!!


Au moment où tous les esprits sont occupés à chercher des économies
sur les moyens de transport;

Au moment où, pour réaliser ces économies, on nivelle les routes, on
canalise les rivières, on perfectionne les bateaux à vapeur, on relie
à Paris toutes nos frontières par une étoile de fer, par des systèmes
de traction atmosphériques, hydrauliques, pneumatiques, électriques,
etc.;

Au moment enfin où je dois croire que chacun cherche avec ardeur et
sincérité la solution de ce problème:

«_Faire que le prix des choses, au lieu de consommation, se rapproche
autant que possible du prix qu'elles ont aux lieux de production_;»

Je me croirais coupable envers mon pays, envers mon siècle et
envers moi-même, si je tenais plus longtemps secrète la découverte
merveilleuse que je viens de faire.

Car les illusions de l'inventeur ont beau être proverbiales, j'ai
la certitude la plus complète d'avoir trouvé un moyen infaillible
pour que les produits du monde entier arrivent en France, et
réciproquement, avec une réduction de prix considérable.

Infaillible! et ce n'est encore qu'un des avantages de mon étonnante
invention.

Elle n'exige ni plans, ni devis, ni études préparatoires, ni
ingénieurs, ni machinistes, ni entrepreneurs, ni capitaux, ni
actionnaires, ni secours du gouvernement!

Elle ne présente aucun danger de naufrages, d'explosions, de chocs,
d'incendie, de déraillement!

Elle peut être mise en pratique du jour au lendemain!

Enfin, et ceci la recommandera sans doute au public, elle ne grèvera
pas d'un centime le budget; au contraire.--Elle n'augmentera pas le
cadre des fonctionnaires et les exigences de la bureaucratie; au
contraire.--Elle ne coûtera à personne sa liberté; au contraire.

Ce n'est pas le hasard qui m'a mis en possession de ma découverte,
c'est l'observation. Je dois dire ici comment j'y ai été conduit.

J'avais donc cette question à résoudre:

«Pourquoi une chose faite à Bruxelles, par exemple, coûte-t-elle plus
cher quand elle est arrivée à Paris?»

Or, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que cela provient de ce qu'il
existe entre Paris et Bruxelles des _obstacles_ de plusieurs sortes.
C'est d'abord la _distance_; on ne peut la franchir sans peine,
sans perte de temps; et il faut bien s'y soumettre soi-même ou
payer pour qu'un autre s'y soumette. Viennent ensuite des rivières,
des marais, des accidents de terrain, de la boue: ce sont autant
de _difficultés_ à surmonter. On y parvient en construisant des
chaussées, en bâtissant des ponts, en perçant des routes, en
diminuant leur résistance par des pavés, des bandes de fer, etc. Mais
tout cela coûte, et il faut que l'objet transporté supporte sa part
des frais. Il y a encore des voleurs sur les routes, ce qui exige une
gendarmerie, une police, etc.

Or, parmi ces _obstacles_, il en est un que nous avons jeté
nous-mêmes, et à grands frais, entre Bruxelles et Paris. Ce sont
des hommes embusqués le long de la frontière, armés jusqu'aux
dents et chargés d'opposer des _difficultés_ au transport des
marchandises d'un pays à l'autre. On les appelle _douaniers_. Ils
agissent exactement dans le même sens que la boue et les ornières.
Ils retardent, ils entravent, ils contribuent à cette différence
que nous avons remarquée entre le prix de production et le prix de
consommation, différence que notre problème est de réduire le plus
possible.

Et voilà le problème résolu. Diminuez le tarif.

--Vous aurez fait le chemin de fer du Nord sans qu'il vous en ait
rien coûté. Loin de là, vous épargnerez de gros traitements, et vous
commencerez dès le premier jour par mettre un capital dans votre
poche.

Vraiment, je me demande comment il a pu entrer assez de bizarrerie
dans nos cervelles pour nous déterminer à payer beaucoup de millions
dans l'objet de détruire les _obstacles naturels_ qui s'interposent
entre la France et l'étranger, et en même temps à payer beaucoup
d'autres millions pour y substituer des _obstacles artificiels_ qui
ont exactement les mêmes effets, en sorte que, l'obstacle créé et
l'obstacle détruit se neutralisant, les choses vont comme devant, et
le résidu de l'opération est une double dépense.

Un produit belge vaut à Bruxelles 20 fr., et, rendu à Paris, 30,
à cause des frais de transport. Le produit similaire d'industrie
parisienne vaut 40 fr. Que faisons-nous?

D'abord nous mettons un droit d'au moins 10 fr., sur le produit
belge, afin d'élever son prix de revient à Paris à 40 fr., et nous
payons de nombreux surveillants pour qu'il n'échappe pas à ce
droit, en sorte que dans le trajet il est chargé de 10 fr., pour le
transport et 10 fr., pour la taxe.

Cela fait, nous raisonnons ainsi: ce transport de Bruxelles à Paris,
qui coûte 10 fr., est bien cher. Dépensons deux ou trois cents
millions en rail-ways, et nous le réduirons de moitié.--Évidemment,
tout ce que nous aurons obtenu, c'est que le produit belge se vendra
à Paris 35 fr., savoir:

  20 fr.  son prix de Bruxelles.
  10 --   droit.
   5 --   port réduit par le chemin de fer.
  ------
  35 fr.  total, ou prix de revient à Paris.

Eh! n'aurions-nous pas atteint le même résultat en abaissant le tarif
à 5 fr.? Nous aurions alors:

  20 fr.  prix de Bruxelles.
   5 --   droit réduit.
  10 --   port par les routes ordinaires.
  ------
  35 fr.  total, ou prix de revient à Paris.

Et ce procédé nous eût épargné 200 millions que coûte le chemin
de fer, plus les frais de surveillance douanière, car ils doivent
diminuer à mesure que diminue l'encouragement à la contrebande.

Mais, dit-on, le droit est nécessaire pour protéger l'industrie
parisienne.--Soit; mais alors n'en détruisez pas l'effet par votre
chemin de fer.

Car, si vous persistez à vouloir que le produit belge revienne, comme
celui de Paris, à 40 fr., il vous faudra porter le droit à 15 fr.
pour avoir:

  20 fr. prix de Bruxelles.
  15 --  droit protecteur.
   5 --  port par le chemin de fer.
  ------
  40 fr. total à prix égalisés.

Alors je demande quelle est, sous ce rapport, l'utilité du chemin de
fer.

Franchement, n'y a-t-il pas quelque chose d'humiliant pour le
dix-neuvième siècle d'apprêter aux âges futurs le spectacle de
pareilles puérilités pratiquées avec un sérieux imperturbable? Être
dupe d'autrui n'est pas déjà très-plaisant; mais employer le vaste
appareil représentatif à se duper soi-même, à se duper doublement, et
dans une affaire de numération, voilà qui est bien propre à rabattre
un peu l'orgueil du _siècle des lumières_.



X.--RÉCIPROCITÉ.


Nous venons de voir que tout ce qui, dans le trajet, rend le
transport onéreux, agit dans le sens de la protection, ou, si on
l'aime mieux, que la protection agit dans le sens de tout ce qui rend
le transport onéreux.

Il est donc vrai de dire qu'un tarif est un marais, une ornière, une
lacune, une pente roide, en un mot, un _obstacle_ dont l'effet se
résout à augmenter la différence du prix de consommation au prix de
production. Il est de même incontestable qu'un marais, une fondrière,
sont de véritables tarifs protecteurs.

Il y a des gens (en petit nombre, il est vrai, mais il y en a) qui
commencent à comprendre que les obstacles, pour être artificiels,
n'en sont pas moins des obstacles, et que notre bien-être a plus à
gagner à la liberté qu'à la protection, précisément par la même
raison qui fait qu'un canal lui est plus favorable qu'un «chemin
sablonneux, montant et malaisé.»

Mais, disent-ils, il faut que cette liberté soit réciproque. Si nous
abaissions nos barrières devant l'Espagne, sans que l'Espagne les
abaissât devant nous, évidemment nous serions dupes. Faisons donc des
_traités de commerce_ sur la base d'une juste réciprocité, concédons
pour qu'on nous concède, faisons le _sacrifice_ d'acheter pour
obtenir l'avantage de vendre.

Les personnes qui raisonnent ainsi, je suis fâché de le leur
dire, sont, qu'elles le sachent ou non, dans le principe de la
protection; seulement elles sont un peu plus inconséquentes que les
protectionistes purs, comme ceux-ci sont plus inconséquents que les
prohibitionistes absolus.

Je le démontrerai par l'apologue suivant.


_Stulta et Puera._

Il y avait, n'importe où, deux villes, _Stulta_ et _Puera_. Elles
construisirent à gros frais une route qui les rattachait l'une à
l'autre. Quand cela fut fait, _Stulta_ se dit: Voici que _Puera_
m'inonde de ses produits, il faut y aviser. En conséquence, elle créa
et paya un corps d'_Enrayeurs_, ainsi nommés parce que leur mission
était de mettre des obstacles aux convois qui arrivaient de _Puera_.
Bientôt après, _Puera_ eut aussi un corps d'_Enrayeurs_.

Au bout de quelques siècles, les lumières ayant fait de grands
progrès, la capacité de _Puera_ se haussa jusqu'à lui faire
découvrir que ces obstacles réciproques pourraient bien n'être que
réciproquement nuisibles. Elle envoya un diplomate à _Stulta_,
lequel, sauf la phraséologie officielle, parla en ce sens: «Nous
avons créé une route, et maintenant nous embarrassons cette route.
Cela est absurde. Mieux eût valu laisser les choses dans leur
premier état. Nous n'aurions pas eu à payer, la route d'abord, et
puis les embarras. Au nom de _Puera_, je viens vous proposer, non
point de renoncer tout à coup à nous opposer des obstacles mutuels,
ce serait agir selon un principe, et nous méprisons autant que
vous les principes, mais d'atténuer quelque peu ces obstacles, en
ayant soin de pondérer équitablement à cet égard nos _sacrifices_
respectifs.»--Ainsi parla le diplomate. _Stulta_ demanda du temps
pour réfléchir. Elle consulta tour à tour ses fabricants, ses
agriculteurs. Enfin, au bout de quelques années, elle déclara que les
négociations étaient rompues.

À cette nouvelle, les habitants de _Puera_ tinrent conseil. Un
vieillard (on a toujours soupçonné qu'il avait été secrètement acheté
par _Stulta_) se leva et dit: «Les obstacles créés par _Stulta_
nuisent à nos ventes, c'est un malheur. Ceux que nous avons créés
nous-mêmes nuisent à nos achats, c'est un autre malheur. Nous
ne pouvons rien sur le premier, mais le second dépend de nous.
Délivrons-nous au moins de l'un, puisque nous ne pouvons nous défaire
des deux. Supprimons nos _Enrayeurs_ sans exiger que _Stulta_ en
fasse autant. Un jour sans doute elle apprendra à mieux faire ses
comptes.»

Un second conseiller, homme de pratique et de faits, exempt
de principes et nourri de la vieille expérience des ancêtres,
répliqua: «N'écoutons pas ce rêveur, ce théoricien, ce novateur,
cet utopiste, cet économiste, ce _stultomane_. Nous serions tous
perdus si les embarras de la route n'étaient pas bien égalisés,
équilibrés et pondérés entre _Stulta_ et _Puera_. Il y aurait plus
de difficulté, pour _aller_ que pour _venir_, et pour _exporter_
que pour _importer_. Nous serions, relativement à _Stulta_, dans
les conditions d'infériorité où se trouvent le Havre, Nantes,
Bordeaux, Lisbonne, Londres, Hambourg, la Nouvelle-Orléans, par
rapport aux villes placées aux sources de la Seine, de la Loire,
de la Garonne, du Tage, de la Tamise, de l'Elbe et du Mississipi;
car il y a plus de difficultés à remonter les fleuves qu'à les
descendre.--(Une voix: Les villes des embouchures ont prospéré plus
que celles des sources.)--Ce n'est pas possible.--(La même voix:
Mais cela est.)--Eh bien, elles ont prospéré _contre les règles_.»
Un raisonnement si concluant ébranla l'assemblée. L'orateur acheva
de la convaincre en parlant d'indépendance nationale, d'honneur
national, de dignité nationale, de travail national, d'inondation
de produits, de tributs, de concurrence meurtrière; bref, il
emporta le maintien des obstacles; et, si vous en êtes curieux, je
puis vous conduire en certain pays où vous verrez de vos yeux des
cantoniers et des enrayeurs travaillant de la meilleure intelligence
du monde, par décret de la même assemblée législative et aux frais
des mêmes contribuables, les uns à déblayer la route et les autres à
l'embarrasser.



XI.--PRIX ABSOLUS.


Voulez-vous juger entre la liberté et la protection? voulez-vous
apprécier la portée d'un phénomène économique? Recherchez ses effets
_sur l'abondance ou la rareté des choses_, et non _sur la hausse
ou la baisse des prix_. Méfiez-vous des _prix absolus_: ils vous
mèneraient dans un labyrinthe inextricable.

M. Mathieu de Dombasle, après avoir établi que la protection
renchérit les choses, ajoute:

«L'excédant du prix augmente les dépenses de la vie, et _par
conséquent_ le prix du travail, et chacun retrouve dans l'excédant
du prix de ses produits l'excédant du prix de ses dépenses. Ainsi,
si tout le monde paie comme consommateur, tout le monde aussi reçoit
comme producteur.»

Il est clair qu'on pourrait retourner l'argument et dire:

«Si tout le monde reçoit comme producteur, tout le monde paie comme
consommateur.»

Or, qu'est-ce que cela prouve? Rien autre chose si ce n'est que la
protection _déplace_ inutilement et injustement la richesse. Autant
en fait la spoliation.

Encore, pour admettre que ce vaste appareil aboutît à de simples
compensations, faut-il adhérer au _par conséquent_ de M. de Dombasle,
et s'être assuré que le prix du travail s'élève avec le prix des
produits protégés. C'est une question de fait que je renvoie à
M. Moreau de Jonnès; qu'il veuille bien chercher si le taux des
salaires a progressé comme les actions des mines d'Anzin. Quant à
moi, je ne le pense pas, parce que je crois que le prix du travail,
comme tous les autres, est gouverné par le rapport de l'offre à la
demande. Or, je conçois bien que la _restriction_ diminue l'offre de
la houille, et par suite en élève le prix; mais je n'aperçois pas
aussi clairement qu'elle augmente la demande du travail de manière
à améliorer le taux des salaires. Je le conçois d'autant moins que
la quantité de travail demandé dépend du capital disponible. Or,
la protection peut bien déplacer les capitaux, les pousser d'une
industrie vers une autre, mais non les accroître d'une obole.

Au surplus, cette question du plus haut intérêt sera examinée
ailleurs. Je reviens aux _prix absolus_, et je dis qu'il n'est pas
d'absurdités qu'on ne puisse rendre spécieuses par des raisonnements
tels que celui de M. de Dombasle.

Imaginez qu'une nation isolée, possédant une quantité donnée de
numéraire, s'amuse à brûler, chaque année, la moitié de tout ce
qu'elle produit, je me charge de prouver, avec la théorie de M. de
Dombasle, qu'elle n'en sera pas moins riche.

En effet, par suite de l'incendie, toutes choses doubleront de prix,
et les inventaires faits avant et après le désastre offriront
exactement la même valeur _nominale_. Mais alors, qui aura perdu? Si
Jean achète le drap plus cher, il vend aussi plus cher son blé; et
si Pierre perd sur l'achat du blé, il se récupère sur la vente de
son drap. «Chacun retrouve dans l'excédant du prix de ses produits
(dirai-je) l'excédant du montant de ses dépenses; et si tout le monde
paie comme consommateur, tout le monde aussi reçoit comme producteur.»

Tout cela, c'est de l'amphigouri et non de la science. La vérité,
réduite à sa plus simple expression, la voici: que les hommes
détruisent le drap et le blé par l'incendie, ou par l'usage, l'effet
est le même _quant aux prix_, mais non _quant à la richesse_, car
c'est précisément dans l'usage des choses que consiste la richesse ou
le bien-être.

De même, la restriction, tout en diminuant l'abondance des choses,
peut en hausser le prix de manière à ce que chacun soit, si vous
voulez, _numérairement parlant_, aussi riche. Mais faire figurer
dans un inventaire trois hectolitres de blé à 20 francs ou quatre
hectolitres à 15 francs, parce que le résultat est toujours 60
francs, cela revient-il au même, au point de vue de la satisfaction
des besoins?

Et c'est à ce point de vue de la consommation que je ne cesserai
de ramener les protectionistes, car c'est là qu'est la fin de tous
nos efforts et la solution de tous les problèmes[18]. Je leur
dirai toujours: N'est-il pas vrai que la restriction, en prévenant
les échanges, en bornant la division du travail, en le forçant
à s'attaquer à des difficultés de situation et de température,
diminue en définitive la quantité produite par une somme d'efforts
déterminés? Et qu'importe que la moindre quantité produite sous le
régime de la protection ait la même _valeur nominale_ que la plus
grande quantité produite sous le régime de la liberté? L'homme ne vit
pas de _valeurs nominales_, mais de produits réels, et plus il a de
ces produits, n'importe le prix, plus il est riche.

[Note 18: Cette pensée revient souvent sous la plume de l'auteur.
Elle avait à ses yeux une importance capitale et lui dictait quatre
jours avant sa mort cette recommandation: «Dites à de F. de traiter
les questions économiques toujours au point de vue du consommateur,
car l'intérêt du consommateur ne fait qu'un avec celui de l'humanité.»

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Je ne m'attendais pas, en écrivant ce qui précède, à rencontrer
jamais un anti-économiste assez bon logicien pour admettre
explicitement que la richesse des peuples dépend de la valeur des
choses, abstraction faite de leur abondance. Voici ce que je trouve
dans le livre de M. de Saint-Chamans (pag. 210):

     «Si 15 millions de marchandises vendues aux étrangers sont pris
     sur le produit ordinaire, estimé 50 millions, les 35 millions
     restants de marchandises, ne pouvant plus suffire aux demandes
     ordinaires, augmenteront de prix, et s'élèveront à la valeur
     de 50 millions. Alors, le revenu du pays représentera 15
     millions de valeur de plus... Il y aura donc accroissement de
     richesses de 15 millions pour le pays, précisément le montant de
     l'importation du numéraire.»

Voilà qui est plaisant! Si une nation a fait dans l'année pour 50
millions de récoltes et marchandises, il lui suffit d'en vendre le
quart à l'étranger pour être d'un quart plus riche! Donc, si elle
en vendait la moitié, elle augmenterait de moitié sa fortune, et si
elle échangeait contre des écus son dernier brin de laine et son
dernier grain de froment, elle porterait son revenu à cent millions!
Singulière manière de s'enrichir que de produire l'infinie cherté par
la rareté absolue!

Au reste, voulez-vous juger des deux doctrines? soumettez-les à
l'épreuve de l'exagération.

Selon celle de M. de Saint-Chamans, les Français seraient tout aussi
riches, c'est-à-dire aussi bien pourvus de toutes choses avec la
millième partie de leurs produits annuels, parce qu'ils vaudraient
mille fois davantage.

Selon la nôtre, les Français seraient infiniment riches si leurs
produits annuels étaient d'une abondance infinie, et par conséquent
sans valeur aucune[19].

[Note 19: V. le chap. V de la seconde série des _sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies économiques_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XII.--LA PROTECTION ÉLÈVE-T-ELLE LE TAUX DES SALAIRES?


Un athée déblatérait contre la religion, contre les prêtres, contre
Dieu. «Si vous continuez, lui dit un des assistants, peu orthodoxe
lui-même, vous allez me convertir.»

Ainsi, quand on entend nos imberbes écrivailleurs, romanciers,
réformateurs, feuilletonistes ambrés, musqués, gorgés de glaces
et de champagne, serrant dans leur portefeuille les Ganneron, les
Nord et les Mackenzie, ou faisant couvrir d'or leurs tirades contre
l'égoïsme, l'individualisme du siècle; quand on les entend, dis-je,
déclamer contre la dureté de nos institutions, gémir sur le salariat
et le prolétariat; quand on les voit lever au ciel des yeux attendris
à l'aspect de la misère des classes laborieuses, misère qu'ils ne
visitèrent jamais que pour en faire de lucratives peintures, on est
tenté de leur dire: Si vous continuez ainsi, vous allez me rendre
indifférent au sort des ouvriers.

Oh! l'affectation! l'affectation! voilà la nauséabonde maladie
de l'époque! Ouvriers, un homme grave, un philanthrope sincère
a-t-il exposé le tableau de votre détresse, son livre a-t-il fait
impression, aussitôt la tourbe des réformateurs jette son grappin
sur cette proie. On la tourne, on la retourne, on l'exploite, on
l'exagère, on la presse jusqu'au dégoût, jusqu'au ridicule. On vous
jette pour tout remède les grands mots: organisation, association;
on vous flatte, on vous flagorne, et bientôt il en sera des ouvriers
comme des esclaves: les hommes sérieux auront honte d'embrasser
publiquement leur cause, car comment introduire quelques idées
sensées au milieu de ces fades déclamations?

Mais loin de nous cette lâche indifférence que ne justifierait pas
l'affectation qui la provoque!

Ouvriers, votre situation est singulière! on vous dépouille, comme je
le prouverai tout à l'heure... Mais non, je retire ce mot; bannissons
de notre langage toute expression violente et fausse peut-être, en
ce sens que la spoliation, enveloppée dans les sophismes qui la
voilent, s'exerce, il faut le croire, contre le gré du spoliateur
et avec l'assentiment du spolié. Mais enfin, on vous ravit la juste
rémunération de votre travail, et nul ne s'occupe de vous faire
rendre _justice_. Oh! s'il ne fallait pour vous consoler que de
bruyants appels à la philanthropie, à l'impuissante charité, à la
dégradante aumône, s'il suffisait des grands mots _organisation_,
_communisme_, _phalanstère_, on ne vous les épargne pas. Mais
_justice_, tout simplement _justice_, personne ne songe à vous la
rendre. Et cependant ne serait-il pas _juste_ que, lorsque après une
longue journée de labeur vous avez touché votre modique salaire, vous
le puissiez échanger contre la plus grande somme de satisfactions que
vous puissiez obtenir volontairement d'un homme quelconque sur la
surface de la terre?

Un jour, peut-être, je vous parlerai aussi d'association,
d'organisation, et nous verrons alors ce que vous avez à attendre de
ces chimères par lesquelles vous vous laissez égarer sur une fausse
quête.

En attendant, recherchons si l'on ne vous fait pas _injustice_ en
vous assignant législativement les personnes à qui il vous est permis
d'acheter les choses qui vous sont nécessaires: le pain, la viande,
la toile, le drap, et, pour ainsi dire, le prix artificiel que vous
devez y mettre.

Est-il vrai que la protection, qui, on l'avoue, vous fait payer cher
toutes choses et vous nuit en cela, élève proportionnellement le taux
de vos salaires?

De quoi dépend le taux des salaires?

Un des vôtres l'a dit énergiquement: Quand deux ouvriers courent
après un maître, les salaires baissent; ils haussent quand deux
maîtres courent après un ouvrier.

Permettez-moi, pour abréger, de me servir de cette phrase plus
scientifique et peut-être moins claire: «Le taux des salaires dépend
du rapport de l'offre à la demande du travail.»

Or, de quoi dépend l'_offre_ des bras?

Du nombre qu'il y en a sur la place; et sur ce premier élément la
protection ne peut rien.

De quoi dépend la _demande_ des bras?

Du capital national disponible. Mais la loi qui dit: «On ne recevra
plus tel produit du dehors; on le fera au dedans,» augmente-t-elle
ce capital? Pas le moins du monde. Elle le tire d'une voie pour le
pousser dans une autre, mais elle ne l'accroît pas d'une obole. Elle
n'augmente donc pas la demande des bras.

On montre avec orgueil telle fabrique.--Est-ce qu'elle s'est fondée
et s'entretient avec des capitaux tombés de la lune? Non, il a fallu
les soustraire soit à l'agriculture, soit à la navigation, soit à
l'industrie vinicole.--Et voilà pourquoi si, depuis le règne des
tarifs protecteurs, il y a plus d'ouvriers dans les galeries de nos
mines et dans les faubourgs de nos villes manufacturières, il y a
moins de marins dans nos ports, moins de laboureurs et de vignerons
dans nos champs et sur nos coteaux.

Je pourrais disserter longtemps sur ce thème. J'aime mieux essayer de
vous faire comprendre ma pensée par un exemple.

Un campagnard avait un fonds de terre de vingt arpents, qu'il
faisait valoir avec un capital de 10,000 francs. Il divisa son
domaine en quatre parts et y établit l'assolement suivant: 1º
maïs; 2º froment; 3º trèfle; 4º seigle. Il ne fallait pour lui et
sa famille qu'une bien modique portion du grain, de la viande, du
laitage que produisait la ferme, et il vendait le surplus pour
acheter de l'huile, du lin, du vin, etc.--La totalité de son
capital était distribuée chaque année en gages, salaires, payements
de comptes aux ouvriers du voisinage. Ce capital rentrait par
les ventes, et même il s'accroissait d'année en année; et notre
campagnard, sachant fort bien qu'un capital ne produit rien que
lorsqu'il est mis en oeuvre, faisait profiter la classe ouvrière
de ces excédants annuels qu'il consacrait à des clôtures, des
défrichements, des améliorations dans ses instruments aratoires et
dans les bâtiments de la ferme. Même il plaçait quelques réserves
chez le banquier de la ville prochaine, mais celui-ci ne les laissait
pas oisives dans son coffre-fort; il les prêtait à des armateurs,
à des entrepreneurs de travaux utiles, en sorte qu'elles allaient
toujours se résoudre en salaires.

Cependant le campagnard mourut, et, aussitôt maître de l'héritage,
le fils se dit: Il faut avouer que mon père a été dupe toute sa
vie. Il achetait de l'huile et payait ainsi _tribut_ à la Provence,
tandis que notre terre peut à la rigueur faire végéter des oliviers.
Il achetait du vin, du lin, des oranges, et payait _tribut_ à la
Bretagne, au Médoc, aux îles d'Hyères, tandis que la vigne, le
chanvre et l'oranger peuvent, tant bien que mal, donner chez nous
quelques produits. Il payait _tribut_ au meunier, au tisserand,
quand nos domestiques peuvent bien tisser notre lin et écraser notre
froment entre deux pierres.--Il se ruinait et, en outre, il faisait
gagner à des étrangers les salaires qu'il lui était si facile de
répandre autour de lui.

Fort de ce raisonnement, notre étourdi changea l'assolement du
domaine. Il le divisa en vingt soles. Sur l'une on cultiva l'olivier,
sur l'autre le mûrier, sur la troisième le lin, sur la quatrième la
vigne, sur la cinquième le froment, etc., etc. Il parvint ainsi à
pourvoir sa famille de toutes choses et à se rendre _indépendant_. Il
ne retirait plus rien de la circulation générale; il est vrai qu'il
n'y versait rien non plus. En fut-il plus riche? Non; car la terre
n'était pas propre à la culture de la vigne; le climat s'opposait aux
succès de l'olivier, et, en définitive, la famille était moins bien
pourvue de toutes ces choses que du temps où le père les acquérait
par voie d'échanges.

Quant aux ouvriers, il n'y eut pas pour eux plus de travail
qu'autrefois. Il y avait bien cinq fois plus de soles à cultiver,
mais elles étaient cinq fois plus petites; on faisait de l'huile,
mais on faisait moins de froment; on n'achetait plus de lin, mais
on ne vendait plus de seigle. D'ailleurs, le fermier ne pouvait
dépenser en salaires plus que son capital; et son capital, loin de
s'augmenter par la nouvelle distribution des terres, allait sans
cesse décroissant. Une grande partie se fixait en bâtiments et
ustensiles sans nombre, indispensables à qui veut tout entreprendre.
En résultat, l'offre des bras resta la même, mais les moyens de les
payer déclinaient, et il y eut forcément réduction de salaires.

Voilà l'image de ce qui se passe chez une nation qui s'isole par
le régime prohibitif. Elle multiplie le nombre de ses industries,
je le sais; mais elle en diminue l'importance; elle se donne, pour
ainsi parler, un _assolement industriel_ plus compliqué, mais non
plus fécond, au contraire, puisque le même capital et la même
main-d'oeuvre s'y attaquent à plus de difficultés naturelles. Son
capital fixe absorbe une plus grande partie de son capital circulant,
c'est-à-dire une plus grande part du fonds destiné aux salaires. Ce
qui en reste a beau se ramifier, cela n'en augmente pas la masse.
C'est l'eau d'un étang qu'on croit avoir rendue plus abondante,
parce que, distribuée dans une multitude de réservoirs, elle touche
le sol par plus de points et présente au soleil plus de surface;
et l'on ne s'aperçoit pas que c'est précisément pour cela qu'elle
s'absorbe, s'évapore et se perd.

Le capital et la main-d'oeuvre étant donnés, ils créent une masse de
produits d'autant moins grande qu'il rencontrent plus d'obstacles.
Il n'est pas douteux que les barrières internationales forçant,
dans chaque pays, ce capital et cette main d'oeuvre à vaincre plus
de difficultés de climat et de température, le résultat général
est moins de produits créés, ou, ce qui revient au même, moins de
satisfactions acquises à l'humanité. Or, s'il y a diminution générale
de satisfactions, comment votre part, ouvriers, se trouverait-elle
augmentée? Donc les riches, ceux qui font la loi, auraient arrangé
les choses de telle sorte que non-seulement ils subiraient leur
prorata de la diminution totale, mais même que leur portion déjà
réduite se réduirait encore de tout ce qui s'ajoute, disent-ils, à la
vôtre? Cela est-il possible? cela est-il croyable? Oh! c'est là une
générosité suspecte, et vous feriez sagement de la repousser[20].

[Note 20: V. au tome VI, le chap. XIV des _Harmonies_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XIII.--THÉORIE, PRATIQUE.


Partisans de la liberté des échanges, on nous accuse d'être des
théoriciens, de ne pas tenir assez compte de la pratique.

«Quel terrible préjugé contre M. Say, dit M. Ferrier[21], que cette
longue suite d'administrateurs distingués, que cette ligue imposante
d'écrivains qui tous ont vu autrement que lui, et M. Say ne se
le dissimule pas! Écoutons-le: «On a dit, à l'appui des vieilles
erreurs, qu'il faut bien qu'il y ait quelque fondement à des idées
si généralement adoptées par toutes les nations. Ne doit-on pas se
défier d'observations et de raisonnements qui renversent ce qui a été
tenu pour constant jusqu'à ce jour, ce qui a été tenu pour certain
par tant de personnages que rendaient recommandables leurs lumières
et leurs intentions? Cet argument, je l'avoue, est digne de faire
une profonde impression, et pourrait jeter du doute sur les points
les plus incontestables, si l'on n'avait vu tour à tour les opinions
les plus fausses, et que maintenant on reconnaît généralement pour
telles, reçues et professées par tout le monde pendant une longue
suite de siècles. Il n'y a pas encore bien longtemps que toutes les
nations, depuis la plus grossière jusqu'à la plus éclairée, et que
tous les hommes, depuis le portefaix jusqu'au philosophe le plus
savant, admettaient quatre éléments. Personne n'eût songé à contester
cette doctrine, qui pourtant est fausse; tellement qu'aujourd'hui
il n'y a pas d'aide-naturaliste qui ne se décriât s'il regardait la
terre, l'eau et le feu comme des éléments.»

[Note 21: _De l'Administration commerciale opposée à l'économie
politique_, page 5.]

Sur quoi M. Ferrier fait cette observation:

«Si M. Say croit répondre ainsi à l'objection très-forte qu'il
s'est proposée, il s'abuse étrangement. Que des hommes, d'ailleurs
très-éclairés, se soient trompés pendant plusieurs siècles sur
un point quelconque d'histoire naturelle, cela se comprend et ne
prouve rien. L'eau, l'air, la terre et le feu, éléments ou non, en
étaient-ils moins utiles à l'homme?.... Ces erreurs-là sont sans
conséquence; elles n'amènent pas de bouleversements, ne jettent
pas de malaise dans les esprits, elles ne blessent surtout aucun
intérêt, raison pour laquelle elles pourraient, sans inconvénient,
durer des milliers d'années. Le monde physique marche donc comme si
elles n'existaient pas. Mais en peut-il être ainsi des erreurs qui
attaquent le monde moral? Conçoit-on qu'un système d'administration
qui serait absolument faux, dommageable par conséquent, pût être
suivi, pendant plusieurs siècles et chez plusieurs peuples, avec
l'assentiment général de tous les hommes instruits? Expliquera-t-on
comment un tel système pourrait se lier avec la prospérité toujours
croissante des nations? M. Say avoue que l'argument qu'il combat
est digne de faire une impression profonde. Oui certes, et cette
impression reste, car M. Say l'a plutôt augmentée que détruite.»

Écoutons M. de Saint-Chamans:

«Ce n'est guère qu'au milieu du dernier siècle, de ce dix-huitième
siècle où toutes les matières, tous les principes sans exception,
furent livrés à la discussion des écrivains, que ces fournisseurs
d'idées _spéculatives_, appliquées à tout sans être applicables à
rien, commencèrent à écrire sur l'économie politique. Il existait
auparavant un système d'économie politique non écrit, mais _pratiqué_
par les gouvernements. Colbert, dit-on, en était l'inventeur, et
il était la règle de tous les États de l'Europe. Ce qu'il y a de
plus singulier, c'est qu'il l'est encore, malgré les anathèmes et
le mépris, malgré les découvertes de l'école moderne. Ce système,
que nos écrivains ont nommé le _système mercantile_, consistait
à... contrarier, par des prohibitions ou des droits d'entrée, les
productions étrangères qui pouvaient ruiner nos manufactures par
leur concurrence..... Ce système a été déclaré inepte, absurde,
propre à appauvrir tout pays, par les écrivains économistes de
toutes les écoles[22]; il a été banni de tous les livres, réduit
à se réfugier dans la _pratique_ de tous les peuples; et on ne
conçoit pas que, pour ce qui regarde la richesse des nations, les
gouvernements ne s'en soient pas rapportés aux savants auteurs plutôt
qu'à la _vieille expérience_ d'un système, etc..... On ne conçoit
pas surtout que le gouvernement français..... s'obstine, en économie
politique, à résister aux progrès des lumières et à conserver dans
sa _pratique_ ces vieilles erreurs que tous nos économistes de plume
ont signalées... Mais en voilà trop sur ce système mercantile,
qui n'a pour lui _que les faits_, et qui n'est soutenu par aucun
écrivain[23]!»

[Note 22: Ne pourrait-on pas dire: C'est un terrible préjugé contre
MM. Ferrier et Saint-Chamans que les économistes _de toutes les
écoles_, c'est-à-dire tous les hommes qui ont étudié la question,
soient arrivés à ce résultat: après tout, la liberté vaut mieux que
la contrainte, et les lois de Dieu sont plus sages que celles de
Colbert.]

[Note 23: _Du Système de l'impôt_, etc., par M. le vicomte de
Saint-Chamans, page 11.]

       *       *       *       *       *

Ne dirait-on pas, à entendre ce langage, que les économistes, en
réclamant pour chacun _la libre disposition de sa propriété_, ont
fait sortir de leur cervelle, comme les fouriéristes, un ordre social
nouveau, chimérique, étrange, une sorte de phalanstère sans précédent
dans les annales du genre humain! Il me semble que, s'il y a, en
tout ceci, quelque chose d'inventé, de contingent, ce n'est pas la
liberté, mais la protection; ce n'est pas la faculté d'échanger, mais
bien la douane, la douane appliquée à bouleverser artificiellement
l'ordre naturel des rémunérations.

Mais il ne s'agit pas de comparer, de juger les deux systèmes; la
question, pour le moment, est de savoir lequel des deux s'appuie sur
l'expérience.

Ainsi donc, Messieurs les Monopoleurs, vous prétendez que les _faits_
sont pour vous; que nous n'avons de notre côté que des _théories_.

Vous vous flattez même que cette longue série d'actes publics, cette
_vieille expérience_ de l'Europe que vous invoquez, a paru imposante
à M. Say; et je conviens qu'il ne vous a pas réfutés avec sa sagacité
habituelle.--Pour moi, je ne vous cède pas le domaine des _faits_,
car vous n'avez pour vous que des faits exceptionnels et contraints,
et nous avons à leur opposer les faits universels, les actes libres
et volontaires de tous les hommes.

Que disons-nous et que dites-vous?

--Nous disons:

«Il vaut mieux acheter à autrui ce qu'il en coûte plus cher de faire
soi-même.»

Et vous, vous dites:

«Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore qu'il en coûte moins
cher de les acheter à autrui.»

Or, Messieurs, laissant de côté la théorie, la démonstration, le
raisonnement, toutes choses qui paraissent vous donner des nausées,
quelle est celle de ces deux assertions qui a pour elle la sanction
de l'_universelle pratique_?

Visitez donc les champs, les ateliers, les usines, les magasins;
regardez au-dessus, au-dessous et autour de vous; scrutez ce qui
s'accomplit dans votre propre ménage; observez vos propres actes
de tous les instants, et dites quel est le principe qui dirige ces
laboureurs, ces ouvriers, ces entrepreneurs, ces marchands; dites
quelle est votre _pratique_ personnelle.

Est-ce que l'agriculteur fait ses habits? est-ce que le tailleur
produit le grain qu'il consomme? est-ce que votre ménagère ne cesse
pas de faire le pain à la maison aussitôt qu'elle trouve économie
à l'acheter au boulanger? est-ce que vous quittez la plume pour la
brosse, afin de ne pas payer _tribut_ au décrotteur? est-ce que
l'économie tout entière de la société ne repose pas sur la séparation
des occupations, sur la division du travail, sur l'_échange_ en un
mot? et l'échange est-il autre chose que ce calcul qui nous fait,
à tous tant que nous sommes, discontinuer la production directe,
lorsque l'acquisition indirecte nous présente épargne de temps et de
peine?

Vous n'êtes donc pas les hommes de la _pratique_, puisque vous ne
pourriez pas montrer un seul homme, sur toute la surface du globe,
qui agisse selon votre principe.

Mais, direz-vous, nous n'avons jamais entendu faire de notre principe
la règle des relations individuelles. Nous comprenons bien que ce
serait briser le lien social, et forcer les hommes à vivre, comme les
colimaçons, chacun dans sa carapace. Nous nous bornons à prétendre
qu'il domine _de fait_ les relations qui se sont établies entre les
agglomérations de la famille humaine.

Eh bien, cette assertion est encore erronée. La famille, la commune,
le canton, le département, la province, sont autant d'agglomérations
qui toutes, sans aucune exception, rejettent _pratiquement_ votre
principe et n'y ont même jamais songé. Toutes se procurent par voie
d'échange ce qu'il leur en coûterait plus de se procurer par voie de
production. Autant en feraient les peuples, si vous ne l'empêchiez
_par la force_.

C'est donc nous qui sommes les hommes de pratique et d'expérience;
car, pour combattre l'interdit que vous avez mis exceptionnellement
sur quelques échanges internationaux, nous nous fondons sur la
pratique et l'expérience de tous les individus et de toutes les
agglomérations d'individus dont les actes sont volontaires, et
peuvent par conséquent être invoqués en témoignage. Mais vous, vous
commencez par _contraindre_, par _empêcher_, et puis vous vous
emparez d'actes _forcés_ ou _prohibés_ pour vous écrier: «Voyez, la
pratique nous justifie!»

Vous vous élevez contre notre _théorie_, et même contre la _théorie_
en général. Mais, quand vous posez un principe antagonique au nôtre,
vous êtes-vous imaginé, par hasard, que vous ne faisiez pas de la
_théorie_? Non, non, rayez cela de vos papiers. Vous faites de la
théorie comme nous, mais il y a entre la vôtre et la nôtre cette
différence:

Notre théorie ne consiste qu'à observer les _faits_ universels, les
sentiments universels, les calculs, les procédés universels, et tout
au plus à les classer, à les coordonner pour les mieux comprendre.

Elle est si peu opposée à la pratique qu'elle n'est autre chose
que _la pratique expliquée_. Nous regardons agir les hommes mus
par l'instinct de la conservation et du progrès, et ce qu'ils
font librement, volontairement, c'est cela même que nous appelons
_économie politique_ ou économie de la société. Nous allons sans
cesse répétant: Chaque homme est _pratiquement_ un excellent
économiste, produisant ou échangeant selon qu'il y a plus d'avantage
à échanger ou à produire. Chacun, par l'expérience, s'élève à la
science, ou plutôt la science n'est que cette même expérience
scrupuleusement observée et méthodiquement exposée.

Mais vous, vous faites de la _théorie_ dans le sens défavorable
du mot. Vous imaginez, vous inventez des procédés qui ne sont
sanctionnés par la pratique d'aucun homme vivant sous la voûte
des cieux, et puis vous appelez à votre aide la contrainte et la
prohibition. Il faut bien que vous ayez recours _à la force_,
puisque, voulant que les hommes produisent ce qu'il leur est _plus
avantageux_ d'acheter, vous voulez qu'ils renoncent à un _avantage_,
vous exigez d'eux qu'ils se conduisent d'après une doctrine qui
implique contradiction, même dans ses termes.

Aussi, cette doctrine qui, vous en convenez, serait absurde dans
les relations individuelles, je vous défie de l'étendre, même en
spéculation, aux transactions entre familles, communes, départements
ou provinces. De votre propre aveu, elle n'est applicable qu'aux
relations internationales.

Et c'est pourquoi vous êtes réduits à répéter chaque jour:

«Les principes n'ont rien d'absolu. Ce qui est _bien_ dans
l'individu, la famille, la commune, la province, est _mal_ dans la
nation. Ce qui est _bon_ en détail,--savoir: acheter plutôt que
produire, quand l'achat est plus avantageux que la production,--cela
même est _mauvais_ en masse; l'économie politique des individus n'est
pas celle des peuples,» et autres balivernes _ejusdem farinæ_.

Et tout cela, pourquoi? Regardez-y de près. Pour nous prouver que
nous, consommateurs, nous sommes votre propriété! que nous vous
appartenons en corps et en âme! que vous avez sur nos estomacs et sur
nos membres un droit exclusif! qu'il vous appartient de nous nourrir
et de nous vêtir à votre prix, quelles que soient votre impéritie,
votre rapacité ou l'infériorité de votre situation!

Non, vous n'êtes pas les hommes de la pratique, vous êtes des hommes
d'abstraction..... et d'extorsion[24].

[Note 24: V. ci-après le chap. XV.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XIV.--CONFLIT DE PRINCIPES.


Il est une chose qui me confond, et c'est celle-ci:

Des publicistes sincères étudiant, au seul point de vue des
producteurs, l'économie des sociétés, sont arrivés à cette double
formule:

«Les gouvernements doivent disposer des consommateurs soumis à leurs
lois, en faveur du travail national;

«Ils doivent soumettre à leurs lois des consommateurs lointains, pour
en disposer en faveur du travail national.»

La première de ces formules s'appelle _Protection_; la seconde,
_Débouchés_.

Toutes deux reposent sur cette donnée qu'on nomme _Balance du
commerce_:

«Un peuple s'appauvrit quand il importe, et s'enrichit quand il
exporte.»

Car, si tout achat au dehors est un _tribut payé_, une perte, il est
tout simple de restreindre, même de prohiber les importations.

Et si toute vente au dehors est un _tribut reçu_, un profit, il est
tout naturel de se créer des _débouchés_, même par la force.

_Système protecteur, système colonial_: ce ne sont donc que deux
aspects d'une même théorie.--_Empêcher_ nos concitoyens d'acheter aux
étrangers, _forcer_ les étrangers à acheter à nos concitoyens, ce ne
sont que deux conséquences d'un principe identique.

Or, il est impossible de ne pas reconnaître que, selon cette
doctrine, si elle est vraie, l'utilité générale repose sur le
_monopole_ ou spoliation intérieure, et sur la _conquête_ ou
spoliation extérieure.

J'entre dans un des chalets suspendus aux flancs de nos Pyrénées.

Le père de famille n'a reçu, pour son travail, qu'un faible salaire.
La bise glaciale fait frissonner ses enfants à demi nus, le foyer est
éteint et la table vide. Il y a de la laine et du bois et du maïs
par delà la montagne, mais ces biens sont interdits à la famille
du pauvre journalier; car l'autre versant des monts, ce n'est plus
la France. Le sapin étranger ne réjouira pas le foyer du chalet;
les enfants du berger ne connaîtront pas le goût de la _méture_
biscaïenne, et la laine de Navarre ne réchauffera pas leurs membres
engourdis. Ainsi le veut l'utilité générale: à la bonne heure! mais
convenons qu'elle est ici en contradiction avec la justice.

Disposer législativement des consommateurs, les réserver au travail
national, c'est empiéter sur leur liberté, c'est leur interdire
une action, l'échange, qui n'a en elle-même rien de contraire à la
morale; en un mot, c'est leur faire _injustice_.

Et cependant cela est nécessaire, dit-on, sous peine de voir
s'arrêter le travail national, sous peine de porter un coup funeste à
la prospérité publique.

Les écrivains de l'école protectioniste arrivent donc à cette triste
conclusion, qu'il y a incompatibilité radicale entre la Justice et
l'Utilité.

       *       *       *       *       *

D'un autre côté, si chaque peuple est intéressé à _vendre_ et à ne
pas _acheter_, une action et une réaction violentes sont l'état
naturel de leurs relations, car chacun cherchera à imposer ses
produits à tous, et tous s'efforceront de repousser les produits de
chacun.

Une vente, en effet, implique un achat, et puisque, selon cette
doctrine, vendre c'est bénéficier, comme acheter c'est perdre, toute
transaction internationale implique l'amélioration d'un peuple et la
détérioration d'un autre.

Mais, d'une part, les hommes sont fatalement poussés vers ce qui
leur profite; de l'autre, ils résistent instinctivement à ce qui
leur nuit: d'où il faut conclure que chaque peuple porte en lui-même
une force naturelle d'expansion et une force non moins naturelle de
résistance, lesquelles sont également nuisibles à tous les autres;
ou, en d'autres termes, que l'antagonisme et la guerre sont l'état
_naturel_ de la société humaine.

Ainsi, la théorie que je discute se résume en ces deux axiomes:

L'Utilité est incompatible avec la Justice au dedans.

L'Utilité est incompatible avec la Paix au dehors.

Eh bien! ce qui m'étonne, ce qui me confond, c'est qu'un publiciste,
un homme d'État, qui a sincèrement adhéré à une doctrine
économique dont le principe heurte si violemment d'autres principes
incontestables, puisse goûter un instant de calme et de repos
d'esprit.

Pour moi, il me semble que, si j'avais pénétré dans la science
par cette porte, si je n'apercevais pas clairement que Liberté,
Utilité, Justice, Paix, sont choses non-seulement compatibles, mais
étroitement liées entre elles, et pour ainsi dire identiques, je
m'efforcerais d'oublier tout ce que j'ai appris; je me dirais:

«Comment Dieu a-t-il pu vouloir que les hommes n'arrivent à la
prospérité que par l'injustice et la guerre? Comment a-t-il pu
vouloir qu'ils ne renoncent à la guerre et à l'injustice qu'en
renonçant à leur bien-être?

«Ne me trompe-t-elle pas, par de fausses lueurs, la science qui
m'a conduit à l'horrible blasphème qu'implique cette alternative,
et oserai-je prendre sur moi d'en faire la base de la législation
d'un grand peuple? Et lorsqu'une longue suite de savants illustres
ont recueilli des résultats plus consolants de cette même science à
laquelle ils ont consacré toute leur vie, lorsqu'ils affirment que
la liberté et l'utilité s'y concilient avec la justice et la paix,
que tous ces grands principes suivent, sans se heurter, et pendant
l'éternité entière, des parallèles infinis, n'ont-ils pas pour eux
la présomption qui résulte de tout ce que nous savons de la bonté
et de la sagesse de Dieu, manifestées dans la sublime harmonie de
la création matérielle? Dois-je croire légèrement, contre une telle
présomption et contre tant d'imposantes autorités, que ce même Dieu
s'est plu à mettre l'antagonisme et la dissonance dans les lois du
monde moral? Non, non, avant de tenir pour certain que tous les
principes sociaux se heurtent, se choquent, se neutralisent, et sont
entre eux en un conflit anarchique, éternel, irrémédiable; avant
d'imposer à mes concitoyens le système impie auquel mes raisonnements
m'ont conduit, je veux en repasser toute la chaîne, et m'assurer
s'il n'est pas un point de la route où je me suis égaré.»

Que si, après un sincère examen, vingt fois recommencé, j'arrivais
toujours à cette affreuse conclusion, qu'il faut opter entre
le Bien et le Bon, découragé, je repousserais la science, je
m'enfoncerais dans une ignorance volontaire, surtout je déclinerais
toute participation aux affaires de mon pays, laissant à des hommes
d'une autre trempe le fardeau et la responsabilité d'un choix si
pénible[25].

[Note 25: V. ci-après les chap. XVIII, XX, et à la fin de ce volume,
la lettre à M. Thiers, intitulée _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XV.--ENCORE LA RÉCIPROCITÉ.


M. de Saint-Cricq disait: «Sommes-nous sûrs que l'étranger nous fera
autant d'achats que de ventes?»

M. de Dombasle: «Quel motif avons-nous de croire que les producteurs
anglais viendront chercher chez nous, plutôt que chez toute autre
nation du globe, les produits dont ils pourront avoir besoin, et des
produits pour une valeur équivalente à leurs exportations en France?»

J'admire comme les hommes, qui se disent _pratiques_ avant tout,
raisonnent en dehors de toute pratique!

Dans la pratique, se fait-il un échange sur cent, sur mille, sur dix
mille peut-être, qui soit un troc direct de produit contre produit?
Depuis qu'il y a des monnaies au monde, jamais aucun cultivateur
s'est-il dit: je ne veux acheter des souliers, des chapeaux, des
conseils, des leçons, qu'au cordonnier, au chapelier, à l'avocat,
au professeur qui m'achètera du blé tout juste pour une valeur
équivalente?--Et pourquoi les nations s'imposeraient-elles cette gêne?

Comment se passent les choses?

Supposons un peuple privé de relations extérieures.--Un homme a
produit du blé. Il le verse dans la circulation _nationale_ au plus
haut cours qu'il peut trouver, et il reçoit en échange... quoi? Des
écus, c'est-à-dire des mandats, des bons fractionnables à l'infini,
au moyen desquels il lui sera loisible de retirer aussi de la
circulation nationale, quand il le jugera à propos et jusqu'à due
concurrence, les objets dont il aura besoin ou envie. En définitive,
à la fin de l'opération, il aura retiré de la masse justement
l'équivalent de ce qu'il y a versé, et, en valeur, _sa consommation
égalera exactement sa production_.

Si les échanges de cette nation avec le dehors sont libres, ce n'est
plus dans la circulation _nationale_, mais dans la circulation
_générale_, que chacun verse ses produits et puise ses consommations.
Il n'a point à se préoccuper si ce qu'il livre à cette circulation
générale est acheté par un compatriote ou un étranger; si les bons
qu'il reçoit lui viennent d'un Français ou d'un Anglais; si les
objets contre lesquels il échange ensuite ces _bons_, à mesure de
ses besoins, ont été fabriqués en deçà ou au delà du Rhin ou des
Pyrénées. Toujours est-il qu'il y a, pour chaque individu, balance
exacte entre ce qu'il verse et ce qu'il puise dans le grand réservoir
commun; et si cela est vrai de chaque individu, cela est vrai de la
nation en masse.

La seule différence entre les deux cas, c'est que, dans le dernier,
chacun est en face d'un marché plus étendu pour ses ventes et ses
achats, et a, par conséquent, plus de chances de bien faire les uns
et les autres.

On fait cette objection: Si tout le monde se ligue pour ne pas
retirer de la circulation les produits d'un individu déterminé, il ne
pourra rien retirer à son tour de la masse. Il en est de même d'un
peuple.

RÉPONSE: Si ce peuple ne peut rien retirer de la masse, il n'y
versera rien non plus; il travaillera pour lui-même. Il sera
contraint de se soumettre à ce que vous voulez lui imposer d'avance,
à savoir: _l'isolement_.

Et ce sera l'idéal du régime prohibitif.

N'est-il pas plaisant que vous lui infligiez d'ores et déjà ce
régime, dans la crainte qu'il ne coure la chance d'y arriver un jour
sans vous?



XVI.--LES FLEUVES OBSTRUÉS PLAIDANT POUR LES PROHIBITIONISTES.


Il y a quelques années, j'étais à Madrid. J'allai aux cortès. On y
discutait un traité avec le Portugal sur l'amélioration du cours
du Duero. Un député se lève et dit: «Si le Duero est canalisé, les
transports s'y feront à plus bas prix. Les grains portugais se
vendront à meilleur marché dans les Castilles et feront à notre
_travail national_ une concurrence redoutable. Je repousse le projet,
à moins que MM. les ministres ne s'engagent à relever le tarif des
douanes de manière à rétablir l'équilibre.» L'assemblée trouva
l'argument sans réplique.

Trois mois après, j'étais à Lisbonne. La même question était soumise
au sénat. Un noble hidalgo dit: «Senhor presidente, le projet est
absurde. Vous placez des gardes, à gros frais, sur les rives du
Duero, pour empêcher l'invasion du grain castillan en Portugal, et,
en même temps, vous voulez, toujours à gros frais, faciliter cette
invasion. C'est une inconséquence à laquelle je ne puis m'associer.
Que le Duero passe à nos fils tel que nous l'ont laissé nos pères.»

       *       *       *       *       *

Plus tard, quand il s'est agi d'améliorer la Garonne, je me suis
rappelé les arguments des orateurs ibériens, et je me disais: Si les
députés de Toulouse étaient aussi bons économistes que celui de
Palencia, et les représentants de Bordeaux aussi forts logiciens que
ceux d'Oporto, assurément on laisserait la Garonne

  Dormir au bruit flatteur de son urne penchante,

car la canalisation de la Garonne favorisera, au préjudice de
Bordeaux, l'_invasion_ des produits toulousains, et, au détriment de
Toulouse, l'_inondation_ des produits bordelais.



XVII.--UN CHEMIN DE FER NÉGATIF.


J'ai dit que lorsque, malheureusement, on se plaçait au point de vue
de l'intérêt producteur, on ne pouvait manquer de heurter l'intérêt
général, parce que le producteur, en tant que tel, ne demande
qu'efforts, besoins et obstacles.

J'en trouve un exemple remarquable dans un journal de Bordeaux.

M. Simiot se pose cette question:

Le chemin de fer de Paris en Espagne doit-il offrir une solution de
continuité à Bordeaux?

Il la résout affirmativement par une foule de raisons que je n'ai pas
à examiner, mais par celle-ci, entre autres:

Le chemin de fer de Paris à Bayonne doit présenter une lacune à
Bordeaux, afin que marchandises et voyageurs, forcés de s'arrêter
dans cette ville, y laissent des profits aux bateliers, porte-balles,
commissionnaires, consignataires, hôteliers, etc.

Il est clair que c'est encore ici l'intérêt des agents du travail mis
avant l'intérêt des consommateurs.

Mais si Bordeaux doit profiter par la lacune, et si ce profit est
conforme à l'intérêt public, Angoulême, Poitiers, Tours, Orléans,
bien plus, tous les points intermédiaires, Ruffec, Châtellerault,
etc., etc., doivent aussi demander des lacunes, et cela dans
l'intérêt général, dans l'intérêt bien entendu du travail national,
car plus elles seront multipliées, plus seront multipliés aussi les
consignations, commissions, transbordements, sur tous les points de
la ligne. Avec ce système, on arrive à un chemin de fer composé de
lacunes successives, à un _chemin de fer négatif_.

Que MM. les protectionistes le veuillent ou non, il n'en est pas
moins certain que le _principe de la restriction_ est le même que le
_principe des lacunes_: le sacrifice du consommateur au producteur,
du but au moyen.



XVIII.--IL N'Y A PAS DE PRINCIPES ABSOLUS.


On ne peut trop s'étonner de la facilité avec laquelle les hommes se
résignent à ignorer ce qu'il leur importe le plus de savoir, et l'on
peut être sûr qu'ils sont décidés à s'endormir dans leur ignorance,
une fois qu'ils en sont venus à proclamer cet axiome: Il n'y a pas de
principes absolus.

Vous entrez dans l'enceinte législative. Il y est question de savoir
si la loi interdira ou affranchira les échanges internationaux.

Un député se lève et dit:

Si vous tolérez ces échanges, l'étranger vous inondera de ses
produits, l'Anglais de tissus, le Belge de houilles, l'Espagnol de
laines, l'Italien de soies, le Suisse de bestiaux, le Suédois de
fer, le Prussien de blé, en sorte qu'aucune industrie ne sera plus
possible chez nous.

Un autre répond:

Si vous prohibez ces échanges, les bienfaits divers que la nature a
prodigués à chaque climat seront, pour vous, comme s'ils n'étaient
pas. Vous ne participerez pas à l'habileté mécanique des Anglais, à
la richesse des mines belges, à la fertilité du sol polonais, à la
fécondité des pâturages suisses, au bon marché du travail espagnol,
à la chaleur du climat italien, et il vous faudra demander à une
production rebelle ce que par l'échange vous eussiez obtenu d'une
production facile.

Assurément, l'un de ces députés se trompe. Mais lequel? Il vaut
pourtant la peine de s'en assurer, car il ne s'agit pas seulement
d'opinions. Vous êtes en présence de deux routes, il faut choisir, et
l'une mène nécessairement à la _misère_.

Pour sortir d'embarras, on dit: Il n'y a point de principes absolus.

Cet axiome, si à la mode de nos jours, outre qu'il doit sourire à la
paresse, convient aussi à l'ambition.

Si la théorie de la prohibition venait à prévaloir, ou bien si
la doctrine de la liberté venait à triompher, une toute petite
loi ferait tout notre code économique. Dans le premier cas,
elle porterait: _tout échange au dehors est interdit_; dans le
second: _tout échange avec l'étranger est libre_, et bien des gros
personnages perdraient de leur importance.

Mais si l'échange n'a pas une nature qui lui soit propre, s'il n'est
gouverné par aucune loi naturelle, s'il est capricieusement utile
ou funeste, s'il ne trouve pas son aiguillon dans le bien qu'il
fait, sa limite dans le bien qu'il cesse de faire, si ses effets ne
peuvent être appréciés par ceux qui l'exécutent; en un mot, s'il n'y
a pas de principes absolus, oh! alors il faut pondérer, équilibrer,
réglementer les transactions, il faut égaliser les conditions du
travail, chercher le niveau des profits, tâche colossale, bien propre
à donner à ceux qui s'en chargent de gros traitements et une haute
influence.

En entrant dans Paris, que je suis venu visiter, je me disais:
Il y a là un million d'êtres humains qui mourraient tous en peu
de jours si des approvisionnements de toute nature n'affluaient
vers cette vaste métropole. L'imagination s'effraie quand elle
veut apprécier l'immense multiplicité d'objets qui doivent entrer
demain par ses barrières, sous peine que la vie de ses habitants
ne s'éteigne dans les convulsions de la famine, de l'émeute et
du pillage. Et cependant tous dorment en ce moment sans que leur
paisible sommeil soit troublé un seul instant par l'idée d'une aussi
effroyable perspective. D'un autre côté, quatre-vingts départements
ont travaillé aujourd'hui, sans se concerter, sans s'entendre, à
l'approvisionnement de Paris. Comment chaque jour amène-t-il ce qu'il
faut, rien de plus, rien de moins, sur ce gigantesque marché? Quelle
est donc l'ingénieuse et secrète puissance qui préside à l'étonnante
régularité de mouvements si compliqués, régularité en laquelle
chacun a une foi si insouciante, quoiqu'il y aille du bien-être et
de la vie? Cette puissance, c'est un _principe absolu_, le principe
de la liberté des transactions. Nous avons foi en cette lumière
intime que la Providence a placée au coeur de tous les hommes, à
qui elle a confié la conservation et l'amélioration indéfinie de
notre espèce, l'_intérêt_, puisqu'il faut l'appeler par son nom, si
actif, si vigilant, si prévoyant, quand il est libre dans son action.
Où en seriez-vous, habitants de Paris, si un ministre s'avisait
de substituer à cette puissance les combinaisons de son génie,
quelque supérieur qu'on le suppose? s'il imaginait de soumettre à
sa direction suprême ce prodigieux mécanisme, d'en réunir tous les
ressorts en ses mains, de décider par qui, où, comment, à quelles
conditions chaque chose doit être produite, transportée, échangée
et consommée? Oh! quoiqu'il y ait bien des souffrances dans votre
enceinte, quoique la misère, le désespoir, et peut-être l'inanition,
y fassent couler plus de larmes que votre ardente charité n'en
peut sécher, il est probable, il est certain, j'ose le dire, que
l'intervention arbitraire du gouvernement multiplierait à l'infini
ces souffrances, et étendrait sur vous tous les maux qui ne frappent
qu'un petit nombre de vos concitoyens.

Eh bien! cette foi que nous avons tous dans un principe,
quand il s'agit de nos transactions intérieures, pourquoi ne
l'aurions-nous pas, dans le même principe appliqué à nos transactions
internationales, assurément moins nombreuses, moins délicates et
moins compliquées? Et s'il n'est pas nécessaire que la préfecture
de Paris réglemente nos industries, pondère nos chances, nos
profits et nos pertes, se préoccupe de l'épuisement du numéraire,
égalise les conditions de notre travail dans le commerce intérieur,
pourquoi est-il nécessaire que la douane, sortant de sa mission
fiscale, prétende exercer une action protectrice sur notre commerce
extérieur[26]?

[Note 26: V. au tome Ier, la 1re lettre à M. de Lamartine et, au tome
VI, le chap. I, des _Harmonies économiques_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XIX.--INDÉPENDANCE NATIONALE.


Parmi les arguments qu'on fait valoir en faveur du régime restrictif,
il ne faut pas oublier celui qu'on tire de l'_indépendance nationale_.

«Que ferons-nous en cas de guerre, dit-on, si nous nous sommes mis à
la discrétion de l'Angleterre pour le fer et la houille?»

Les monopoleurs anglais ne manquent pas de s'écrier de leur côté:

«Que deviendra la Grande-Bretagne en temps de guerre, si elle se met,
pour les aliments, sous la dépendance des Français?»

On ne prend pas garde à une chose; c'est que cette sorte de
dépendance qui résulte des échanges, des transactions commerciales,
est une dépendance _réciproque_. Nous ne pouvons dépendre de
l'étranger sans que l'étranger dépende de nous. Or c'est là
l'essence même de la _société_. Rompre des relations naturelles, ce
n'est pas se placer dans un état d'indépendance, mais dans un état
d'isolement.

Et remarquez ceci: on s'isole dans la prévision de la guerre; mais
l'acte même de s'isoler est un commencement de guerre. Il la rend
plus facile, moins onéreuse et, partant, moins impopulaire. Que les
peuples soient les uns aux autres des débouchés permanents; que leurs
relations ne puissent être rompues sans leur infliger la double
souffrance de la privation et de l'encombrement, et ils n'auront plus
besoin de ces puissantes marines qui les ruinent, de ces grandes
armées qui les écrasent; la paix du monde ne sera pas compromise par
le caprice d'un Thiers ou d'un Palmerston, et la guerre disparaîtra
faute d'aliments, de ressources, de motifs, de prétextes et de
sympathie populaire.

Je sais bien qu'on me reprochera (c'est la mode du jour) de donner
pour base à la fraternité des peuples l'intérêt, le vil et prosaïque
intérêt. On aimerait mieux qu'elle eût son principe dans la charité,
dans l'amour, qu'il y fallût même un peu d'abnégation, et que,
froissant le bien-être matériel des hommes, elle eût le mérite d'un
généreux sacrifice.

Quand donc en finirons-nous avec ces puériles déclamations?
Quand bannirons-nous enfin la tartuferie de la science? Quand
cesserons-nous de mettre cette contradiction nauséabonde entre nos
écrits et nos actions? Nous huons, nous conspuons l'_intérêt_,
c'est-à-dire l'utile, le bien (car dire que tous les peuples sont
intéressés à une chose, c'est dire que cette chose est bonne en
soi), comme si l'intérêt n'était pas le mobile nécessaire, éternel,
indestructible, à qui la Providence a confié la perfectibilité
humaine! Ne dirait-on pas que nous sommes tous des anges de
désintéressement? Et pense-t-on que le public ne commence pas à voir
avec dégoût que ce langage affecté noircit précisément les pages
qu'on lui fait payer le plus cher? Oh! l'affectation! l'affectation!
c'est vraiment la maladie de ce siècle.

Quoi! parce que le bien-être et la paix sont choses corrélatives,
parce qu'il a plu à Dieu d'établir cette belle harmonie dans le monde
moral, vous ne voulez pas que j'admire, que j'adore ses décrets
et que j'accepte avec gratitude des lois qui font de la justice
la condition du bonheur? Vous ne voulez la paix qu'autant qu'elle
froisse le bien-être, et la liberté vous pèse parce qu'elle ne vous
impose pas des sacrifices? Et qui vous empêche, si l'abnégation a
pour vous tant de charmes, d'en mettre dans vos actions privées?
La société vous en sera reconnaissante, car quelqu'un au moins en
recueillera le fruit; mais vouloir l'imposer à l'humanité comme un
principe, c'est le comble de l'absurdité, car l'abnégation de tous,
c'est le sacrifice de tous, c'est le mal érigé en théorie.

Mais, grâce au ciel, on peut écrire et lire beaucoup de ces
déclamations sans que pour cela le monde cesse d'obéir à son mobile,
qui est, qu'on le veuille ou non, l'_intérêt_.

Après tout, il est assez singulier de voir invoquer les sentiments
de la plus sublime abnégation à l'appui de la spoliation elle-même.
Voilà donc à quoi aboutit ce fastueux désintéressement! Ces hommes si
poétiquement délicats qu'ils ne veulent pas de la paix elle-même si
elle est fondée sur le vil _intérêt_ des hommes, mettent la main dans
la poche d'autrui, et surtout du pauvre; car quel article du tarif
protége le pauvre? Eh! messieurs, disposez comme vous l'entendez de
ce qui vous appartient, mais laissez-nous disposer aussi du fruit de
nos sueurs, nous en servir ou l'échanger à notre gré. Déclamez sur le
renoncement à soi-même, car cela est beau; mais en même temps soyez
au moins honnêtes[27].

[Note 27: V. le pamphlet _Justice et Fraternité_, au présent
volume.--V. aussi l'introduction de _Cobden et la ligue anglaise_,
puis la _seconde campagne de la ligue_, au tome II.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XX.--TRAVAIL HUMAIN, TRAVAIL NATIONAL.


Briser les machines,--repousser les marchandises étrangères,--ce sont
deux actes qui procèdent de la même doctrine.

On voit des hommes qui battent des mains quand une grande
invention se révèle au monde,--et qui néanmoins adhèrent au régime
protecteur.--Ces hommes sont bien inconséquents!

Que reprochent-ils à la liberté du commerce? De faire produire par
des étrangers plus habiles ou mieux situés que nous des choses que,
sans elle, nous produirions nous-mêmes. En un mot, on l'accuse de
nuire au _travail national_.

De même, ne devraient-ils pas reprocher aux machines de faire
accomplir par des agents naturels ce qui, sans elles, serait l'oeuvre
de nos bras, et, par conséquent, de nuire au _travail humain_?

L'ouvrier étranger, mieux placé que l'ouvrier français, est, à
l'égard de celui-ci, une véritable _machine économique_ qui l'écrase
de sa concurrence. De même, une machine qui exécute une opération à
un prix moindre qu'un certain nombre de bras est, relativement à ces
bras, un vrai _concurrent étranger_ qui les paralyse par sa rivalité.

Si donc il est opportun de protéger le _travail national_ contre la
concurrence du _travail étranger_, il ne l'est pas moins de protéger
le _travail humain_ contre la rivalité du _travail mécanique_.

Aussi, quiconque adhère au régime protecteur, s'il a un peu de
logique dans la cervelle, ne doit pas s'arrêter à prohiber les
produits étrangers: il doit proscrire encore les produits de la
navette et de la charrue.

Et voilà pourquoi j'aime bien mieux la logique des hommes qui,
déclamant contre l'_invasion_ des marchandises exotiques, ont au
moins le courage de déclamer aussi contre l'_excès de production_ dû
à la puissance inventive de l'esprit humain.

Tel est M. de Saint-Chamans. «Un des arguments les plus forts,
dit-il, contre la liberté du commerce et le trop grand emploi des
machines, c'est que beaucoup d'ouvriers sont privés d'ouvrage ou par
la concurrence étrangère qui fait tomber les manufactures, ou par les
instruments qui prennent la place des hommes dans les ateliers.» (_Du
Système d'impôts_, p. 438.)

M. de Saint-Chamans a parfaitement vu l'analogie, disons mieux,
l'identité qui existe entre les _importations_ et les _machines_;
voilà pourquoi il proscrit les unes et les autres; et vraiment il y
a plaisir d'avoir affaire à des argumentateurs intrépides, qui, même
dans l'erreur, poussent un raisonnement jusqu'au bout.

Mais voyez la difficulté qui les attend!

S'il est vrai, _à priori_, que le domaine de l'_invention_ et celui
du _travail_ ne puissent s'étendre qu'aux dépens l'un de l'autre,
c'est dans les pays où il y a le plus de _machines_, dans le
Lancastre, par exemple, qu'on doit rencontrer le moins d'_ouvriers_.
Et si, au contraire, on constate _en fait_ que la mécanique et la
main-d'oeuvre coexistent à un plus haut degré chez les peuples riches
que chez les sauvages, il faut en conclure nécessairement que ces
deux puissances ne s'excluent pas.

Je ne puis pas m'expliquer qu'un être pensant puisse goûter quelque
repos en présence de ce dilemme:

Ou les inventions de l'homme ne nuisent pas à ses travaux comme
les faits généraux l'attestent, puisqu'il y a plus des unes et des
autres chez les Anglais et les Français que parmi les Hurons et les
Cherokées, et, en ce cas, j'ai fait fausse route, quoique je ne
sache ni où ni quand je me suis égaré. Je commettrais un crime de
lèse-humanité si j'introduisais mon erreur dans la législation de mon
pays.

Ou bien les découvertes de l'esprit limitent le travail des bras,
comme les faits particuliers semblent l'indiquer, puisque je
vois tous les jours une machine se substituer à vingt, à cent
travailleurs, et alors je suis forcé de constater une flagrante,
éternelle, incurable antithèse entre la puissance intellectuelle et
la puissance physique de l'homme; entre son progrès et son bien-être,
et je ne puis m'empêcher de dire que l'auteur de l'homme devait lui
donner de la raison ou des bras, de la force morale ou de la force
brutale, mais qu'il s'est joué de lui en lui conférant à la fois des
facultés qui s'entre-détruisent.

La difficulté est pressante. Or, savez-vous comment on en sort? Par
ce singulier apophthegme:

_En économie politique il n'y a pas de principe absolu._

En langage intelligible et vulgaire, cela veut dire:

«Je ne sais où est le vrai et le faux; j'ignore ce qui constitue
le bien ou le mal général. Je ne m'en mets pas en peine. L'effet
immédiat de chaque mesure sur mon bien-être personnel, telle est la
seule loi que je consente à reconnaître.»

Il n'y a pas de principes! mais c'est comme si vous disiez: Il n'y a
pas de faits; car les principes ne sont que des formules qui résument
tout un ordre de faits bien constatés.

Les machines, les importations ont certainement des effets. Ces
effets sont bons ou mauvais. On peut à cet égard différer d'avis.
Mais, quel que soit celui que l'on adopte, il se formule par un de
ces deux _principes_: Les machines sont un bien;--ou--les machines
sont un mal. Les importations sont favorables,--ou--les importations
sont nuisibles.--Mais dire: _Il n'y a pas de principes_, c'est
certainement le dernier degré d'abaissement où l'esprit humain
puisse descendre, et j'avoue que je rougis pour mon pays quand
j'entends articuler une si monstrueuse hérésie en face des chambres
françaises, avec leur assentiment, c'est-à-dire en face et avec
l'assentiment de l'élite de nos concitoyens; et cela pour se
justifier de nous imposer des lois en parfaite ignorance de cause.

Mais enfin, me dira-t-on, détruisez le _sophisme_. Prouvez que les
machines ne nuisent pas au _travail humain_, ni les importations au
_travail national_.

Dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de telles démonstrations
ne sauraient être très-complètes. J'ai plus pour but de poser les
difficultés que de les résoudre, et d'exciter la réflexion que de la
satisfaire. Il n'y a jamais pour l'esprit de conviction bien acquise
que celle qu'il doit à son propre travail. J'essayerai néanmoins de
le mettre sur la voie.

Ce qui trompe les adversaires des importations et des machines, c'est
qu'ils les jugent par leurs effets immédiats et transitoires, au lieu
d'aller jusqu'aux conséquences générales et définitives.

L'effet prochain d'une machine ingénieuse est de rendre superflue,
pour un résultat donné, une certaine quantité de main-d'oeuvre. Mais
là ne s'arrête point son action. Par cela même que ce résultat donné
est obtenu avec moins d'efforts, il est livré au public à un moindre
prix; et la somme des épargnes ainsi réalisée par tous les acheteurs,
leur sert à se procurer d'autres satisfactions, c'est-à-dire à
encourager la main-d'oeuvre en général, précisément de la quantité
soustraite à la main-d'oeuvre spéciale de l'industrie récemment
perfectionnée.--En sorte que le niveau du travail n'a pas baissé,
quoique celui des satisfactions se soit élevé.

Rendons cet ensemble d'effets sensible par un exemple.

Je suppose qu'il se consomme en France dix millions de chapeaux
à 15 francs; cela offre à l'industrie chapelière un aliment de
150 millions.--Une machine est inventée qui permet de donner les
chapeaux à 10 francs.--L'aliment pour cette industrie est réduit
à 100 millions, en admettant que la consommation n'augmente pas.
Mais les autres 50 millions ne sont point pour cela soustraits au
_travail humain_. Économisés par les acheteurs de chapeaux, ils
leur serviront à satisfaire d'autres besoins, et par conséquent à
rémunérer d'autant l'ensemble de l'industrie. Avec ces 5 francs
d'épargne, Jean achètera une paire de souliers, Jacques un livre,
Jérôme un meuble, etc. Le travail humain, pris en masse, continuera
donc d'être encouragé jusqu'à concurrence de 150 millions; mais cette
somme donnera le même nombre de chapeaux qu'auparavant, plus toutes
les satisfactions correspondant aux 50 millions que la machine aura
épargnés. Ces satisfactions sont le produit net que la France aura
retiré de l'invention. C'est un don gratuit, un tribut que le génie
de l'homme aura imposé à la nature.--Nous ne disconvenons pas que,
dans le cours de la transformation, une certaine masse de travail
aura été _déplacée_; mais nous ne pouvons pas accorder qu'elle aura
été détruite ou même diminuée.

De même quant aux importations.--Reprenons l'hypothèse.

La France fabriquait dix millions de chapeaux dont le prix de
revient était de 15 francs. L'étranger envahit notre marché en
nous fournissant les chapeaux à 10 francs.--Je dis que le _travail
national_ n'en sera nullement diminué.

Car il devra produire jusqu'à concurrence de 100 millions pour payer
10 millions de chapeaux à 10 francs.

Et puis, il restera à chaque acheteur 5 francs d'économie par
chapeau, ou, au total, 50 millions, qui acquitteront d'autres
jouissances, c'est-à-dire d'autres travaux.

Donc la masse du travail restera ce qu'elle était, et les jouissances
supplémentaires, représentées par 50 millions d'économie sur les
chapeaux, formeront le profit net de l'importation ou de la liberté
du commerce.

Et il ne faut pas qu'on essaye de nous effrayer par le tableau
des souffrances qui, dans cette hypothèse, accompagneraient le
déplacement du travail.

Car si la prohibition n'eût jamais existé, le travail se serait
classé de lui-même selon la loi de l'échange, et nul déplacement
n'aurait eu lieu.

Si, au contraire, la prohibition a amené un classement artificiel
et improductif du travail, c'est elle et non la liberté qui est
responsable du déplacement inévitable dans la transition du mal au
bien.

À moins qu'on ne prétende que, parce qu'un abus ne peut être détruit
sans froisser ceux qui en profitent, il suffit qu'il existe un moment
pour qu'il doive durer toujours[28].

[Note 28: V. dans la seconde série des _Sophismes_ le chap. XIV et
dans les _Harmonies économiques_, le chap. VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XXI.--MATIÈRES PREMIÈRES.


On dit: Le plus avantageux de tous les commerces est celui où l'on
donne des objets fabriqués en échange de matières premières. Car ces
matières premières sont un aliment pour le _travail national_.

Et de là on conclut:

Que la meilleure loi de douanes serait celle qui donnerait le plus
de facilités possible à l'entrée des _matières premières_, et qui
opposerait le plus d'obstacles aux objets qui ont reçu leur première
façon.

Il n'y a pas, en économie politique, de sophisme plus répandu que
celui-là. Il défraye non-seulement l'école protectioniste, mais
encore et surtout l'école prétendue libérale; et c'est là une
circonstance fâcheuse, car ce qu'il y a de pire, pour une bonne
cause, ce n'est pas d'être bien attaquée, mais d'être mal défendue.

La liberté commerciale aura probablement le sort de toutes les
libertés; elle ne s'introduira dans nos lois qu'après avoir pris
possession de nos esprits. Mais s'il est vrai qu'une réforme doive
être généralement comprise pour être solidement établie, il s'ensuit
que rien ne la peut retarder comme ce qui égare l'opinion; et quoi
de plus propre à l'égarer que les écrits qui réclament la liberté en
s'appuyant sur les doctrines du monopole?

Il y a quelques années, trois grandes villes de France, Lyon,
Bordeaux et le Havre, firent une levée de boucliers contre le
régime restrictif. Le pays, l'Europe entière s'émurent en voyant se
dresser ce qu'ils prirent pour le drapeau de la liberté.--Hélas!
c'était encore le drapeau du monopole! d'un monopole un peu plus
mesquin et beaucoup plus absurde que celui qu'on semblait vouloir
renverser.--Grâce au _sophisme_ que je vais essayer de dévoiler,
les pétitionnaires ne firent que reproduire, en y ajoutant une
inconséquence de plus, la doctrine de la _protection au travail
national_.

Qu'est-ce, en effet, que le régime prohibitif? Écoutons M. de
Saint-Cricq.

«Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il crée
les choses matérielles que réclament nos besoins, et que l'aisance
universelle consiste dans l'abondance de ces choses.»--Voilà le
principe.

«Mais il faut que cette abondance soit le produit du _travail
national_. Si elle était le produit du travail étranger, le travail
national s'arrêterait promptement.»--Voilà l'erreur. (_Voir le
sophisme précédent._)

«Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Réserver son
marché aux produits de son sol et de son industrie.»--Voilà le but.

«Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les
produits du sol et de l'industrie des autres peuples.»--Voilà le
moyen.

Rapprochons de ce système celui de la pétition de Bordeaux.

Elle divisait les marchandises en trois classes.

«La première renferme des objets d'alimentation et des _matières
premières, vierges de tout travail humain_. _En principe, une sage
économie exigerait que cette classe ne fût pas imposée._»--Ici point
de travail, point de protection.

«La seconde est composée d'objets qui ont reçu une _préparation_.
Cette préparation permet _qu'on la charge de quelques droits_.»--Ici
la protection commence parce que, selon les pétitionnaires, commence
le _travail national_.

«La troisième comprend des objets perfectionnés, qui ne peuvent
nullement servir au travail national; nous la considérons comme
la plus imposable.»--Ici, le travail, et la protection avec lui,
arrivent à leur maximum.

On le voit, les pétitionnaires professaient que le travail étranger
nuit au travail national, c'est l'_erreur_ du régime prohibitif.

Ils demandaient que le marché français fût réservé au _travail_
français; c'est le _but_ du régime prohibitif.

Ils réclamaient que le travail étranger fût soumis à des restrictions
et à des taxes.--C'est le _moyen_ du régime prohibitif.

Quelle différence est-il donc possible de découvrir entre les
pétitionnaires bordelais et le coryphée de la restriction?--Une
seule: l'extension plus ou moins grande à donner au mot _travail_.

M. de Saint-Cricq l'étend à tout.--Aussi, veut-il tout _protéger_.

«Le travail constitue _toute_ la richesse d'un peuple, dit-il:
protéger l'industrie agricole, _toute_ l'industrie agricole;
l'industrie manufacturière, _toute_ l'industrie manufacturière, c'est
le cri qui retentira toujours dans cette chambre.»

Les pétitionnaires ne voient de travail que celui des fabricants:
aussi n'admettent-ils que celui-là aux faveurs de la protection.

«Les matières premières sont _vierges de tout travail humain_. En
principe on ne devrait pas les imposer. Les objets fabriqués ne
peuvent plus servir au travail national; nous les considérons comme
les plus imposables.»

Il ne s'agit point ici d'examiner si la protection au travail
national est raisonnable. M. de Saint-Cricq et les Bordelais
s'accordent sur ce point, et nous, comme on l'a vu dans les chapitres
précédents, nous différons à cet égard des uns et des autres.

La question est de savoir qui, de M. de Saint-Cricq ou des Bordelais,
donne au mot _travail_ sa juste acception.

Or, sur ce terrain, il faut le dire, M. de Saint-Cricq a mille fois
raison, car voici le dialogue qui pourrait s'établir entre eux.

M. DE SAINT-CRICQ.--Vous convenez que le travail national doit être
protégé. Vous convenez qu'aucun travail étranger ne peut s'introduire
sur notre marché sans y détruire une quantité égale de notre
travail national. Seulement vous prétendez qu'il y a une foule de
marchandises pourvues de _valeur_, puisqu'elles se vendent, et qui
sont cependant _vierges de tout travail humain_. Et vous nommez,
entre autres choses, les blés, farines, viandes, bestiaux, lard, sel,
fer, cuivre, plomb, houille, laines, peaux, semences, etc.

Si vous me prouvez que la _valeur_ de ces choses n'est pas due au
travail, je conviendrai qu'il est inutile de les protéger.

Mais aussi, si je vous démontre qu'il y a autant de travail dans cent
francs de laine que dans 100 francs de tissus, vous devrez avouer que
la protection est due à l'une comme à l'autre.

Or, pourquoi ce sac de laine _vaut_-il 100 francs? N'est-ce point
parce que c'est son prix de revient? et le prix de revient est-il
autre chose que ce qu'il a fallu distribuer en gages, salaires,
main-d'oeuvre, intérêts, à tous les travailleurs et capitalistes qui
ont concouru à la production de l'objet?

LES PÉTITIONNAIRES.--Il est vrai que, pour la laine, vous pourriez
avoir raison. Mais un sac de blé, un lingot de fer, un quintal de
houille, sont-ils le produit du travail? N'est-ce point la nature qui
les _crée_?

M. DE SAINT-CRICQ.--Sans doute, la nature crée les éléments de toutes
ces choses, mais c'est le travail qui en produit la _valeur_. J'ai
eu tort moi-même de dire que le travail _crée_ les objets matériels,
et cette locution vicieuse m'a conduit à bien d'autres erreurs.--Il
n'appartient pas à l'homme de _créer_ et de faire quelque chose de
rien, pas plus au fabricant qu'au cultivateur; si par _production_ on
entendait _création_, tous nos travaux seraient improductifs, et les
vôtres, messieurs les négociants, plus que tous les autres, excepté
peut-être les miens.

L'agriculteur n'a donc pas la prétention d'avoir _créé_ le blé,
mais il a celle d'en avoir créé la _valeur_, je veux dire, d'avoir,
par son travail, celui de ses domestiques, de ses bouviers, de ses
moissonneurs, transformé en blé des substances qui n'y ressemblaient
nullement. Que fait de plus le meunier qui le convertit en farine, le
boulanger qui le façonne en pain?

Pour que l'homme puisse se vêtir en drap, une foule d'opérations
sont nécessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, les
véritables _matières premières_ de ce produit sont l'air, l'eau, la
chaleur, les gaz, la lumière, les sels qui doivent entrer dans sa
composition. Voilà les _matières premières_ qui véritablement sont
_vierges de tout travail humain_, puisqu'elles n'ont pas de _valeur_,
et je ne songe pas à les protéger.--Mais un premier _travail_
convertit ces substances en fourrages, un second en laine, un
troisième en fil, un quatrième en tissus, un cinquième en vêtements.
Qui osera dire que tout, dans cette oeuvre, n'est pas _travail_,
depuis le premier coup de charrue qui le commence jusqu'au dernier
coup d'aiguille qui le termine?

Et parce que, pour plus de célérité et de perfection dans
l'accomplissement de l'oeuvre définitive, qui est un vêtement, les
travaux se sont répartis entre plusieurs classes d'industrieux, vous
voulez, par une distinction arbitraire, que l'ordre de succession de
ces travaux soit la raison unique de leur importance, en sorte que
le premier ne mérite pas même le nom de travail, et que le dernier,
travail par excellence, soit seul digne des faveurs de la protection?

LES PÉTITIONNAIRES.--Oui, nous commençons à voir que le blé, non plus
que la laine, n'est pas tout à fait _vierge de travail humain_: mais
au moins l'agriculteur n'a pas, comme le fabricant, tout exécuté
par lui-même et ses ouvriers; la nature l'a aidé; et, s'il y a du
travail, tout n'est pas travail dans le blé.

M. DE SAINT-CRICQ.--Mais tout est travail dans sa _valeur_. Je veux
que la nature ait concouru à la formation matérielle du grain. Je
veux même qu'il soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que
je l'ai contrainte par mon travail; et quand je vous vends du blé,
remarquez bien ceci, ce n'est pas le _travail de la nature_ que je
vous fais payer, mais _le mien_.

Et, à votre compte, les objets fabriqués ne seraient pas non plus
des produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder
aussi par la nature? Ne s'empare-t-il pas, à l'aide de la machine à
vapeur, du poids de l'atmosphère, comme, à l'aide de la charrue, je
m'empare de son humidité? A-t-il créé les lois de la gravitation, de
la transmission des forces, de l'affinité?

LES PÉTITIONNAIRES.--Allons, va encore pour la laine, mais la houille
est assurément l'ouvrage et l'ouvrage exclusif de la nature. Elle est
bien _vierge de tout travail humain_.

M. DE SAINT-CRICQ.--Oui, la nature a fait la houille, mais _le
travail en a fait la valeur_. La houille n'avait aucune _valeur_
pendant les millions d'années où elle était enfouie ignorée à cent
pieds sous terre. Il a fallu l'y aller chercher: c'est un _travail_;
il a fallu la transporter sur le marché: c'est un autre _travail_;
et, encore une fois, le prix que vous la payez sur le marché n'est
autre chose que la rémunération de ces travaux d'extraction et de
transport[29].

[Note 29: Je ne mentionne pas explicitement cette partie de
rémunération afférente à l'entrepreneur, au capitaliste, etc., par
plusieurs motifs:

1º Parce que si l'on y regarde de près on verra que c'est toujours le
remboursement d'avances ou le paiement de _travaux_ antérieurs; 2º
parce que, sous le mot général _travail_, je comprends non-seulement
le salaire de l'ouvrier, mais la rétribution légitime de toute
coopération à l'oeuvre de la production; 3º enfin et surtout, parce
que la production des objets fabriqués est, aussi bien que celle des
matières premières, grevée d'intérêts et de rémunérations autres que
celles du _travail manuel_, et que l'objection, futile en elle-même,
s'appliquerait à la filature la plus ingénieuse, tout autant et plus
qu'à l'agriculture la plus grossière.]

On voit que jusqu'ici tout l'avantage est du côté de M. de
Saint-Cricq; que la _valeur_ des matières premières, comme celle des
matières fabriquées, représente les frais de production, c'est-à-dire
du _travail_; qu'il n'est pas possible de concevoir un objet pourvu
de _valeur_, et qui soit _vierge de tout travail humain_; que la
distinction que font les pétitionnaires est futile en théorie; que,
comme base d'une inégale répartition de _faveurs_, elle serait inique
en pratique, puisqu'il en résulterait que le tiers des Français,
occupés aux manufactures, obtiendraient les douceurs du monopole, par
la raison qu'ils produisent en _travaillant_, tandis que les deux
autres tiers, à savoir la population agricole, seraient abandonnés à
la concurrence, sous prétexte qu'ils produisent _sans travailler_.

On insistera, j'en suis sûr, et l'on dira qu'il y a plus d'avantage
pour une nation à importer des matières dites _premières_, qu'elles
soient ou non le produit du travail, et à exporter des objets
fabriqués.

C'est là une opinion fort accréditée.

«Plus les matières premières sont abondantes, dit la pétition de
Bordeaux, plus les manufactures se multiplient et prennent d'essor.»

«Les matières premières, dit-elle ailleurs, laissent une étendue sans
limite à l'oeuvre des habitants des pays où elles sont importées.»

«Les matières premières, dit la pétition du Havre, étant les éléments
du travail, il faut les soumettre _à un régime différent_ et les
admettre _de suite_ au taux _le plus faible_.»

La même pétition veut que la protection des objets fabriqués soit
réduite _non de suite_, mais dans un temps indéterminé; non au taux
_le plus faible_, mais à 20 p. 100.

«Entre autres articles dont le bas prix et l'abondance sont une
nécessité, dit la pétition de Lyon, les fabricants citent _toutes les
matières premières_.»

Tout cela repose sur une illusion.

Nous avons vu que toute _valeur_ représente du travail. Or, il est
très-vrai que le travail manufacturier décuple, centuple quelquefois
la _valeur_ d'un produit brut, c'est-à-dire répand dix fois, cent
fois plus de profits dans la nation. Dès lors on raisonne ainsi:
La production d'un quintal de fer ne fait gagner que 15 francs aux
travailleurs de toutes classes. La conversion de ce quintal de fer
en ressorts de montres, élève leurs profits à 10,000 francs; et
oserez-vous dire que la nation n'est pas plus intéressée à s'assurer
pour 10,000 francs que pour 15 francs de travail?

On oublie que les échanges internationaux, pas plus que les échanges
individuels, ne s'opèrent au poids ou à la mesure. On n'échange pas
un quintal de fer brut contre un quintal de ressorts de montre,
ni une livre de laine en suint contre une livre de laine en
cachemire;--mais bien une certaine valeur d'une de ces choses _contre
une valeur égale_ d'une autre. Or, troquer valeur égale contre valeur
égale, c'est troquer travail égal contre travail égal. Il n'est donc
pas vrai que la nation qui donne pour 100 francs de tissus ou de
ressorts gagne plus que celle qui livre pour 100 francs de laine ou
de fer.

Dans un pays où aucune loi ne peut être votée, aucune contribution
établie qu'avec le consentement de ceux que cette loi doit régir
ou que cet impôt doit frapper, on ne peut voler le public qu'en
commençant par le tromper. Notre ignorance est la _matière
première_ de toute extorsion qui s'exerce sur nous, et l'on peut
être assuré d'avance que tout _sophisme_ est l'avant-coureur d'une
spoliation.--Bon public, quand tu vois un sophisme dans une pétition,
mets la main sur ta poche, car c'est certainement là que l'on vise.

Voyons donc quelle est la pensée secrète que messieurs les armateurs
de Bordeaux et du Havre et messieurs les manufacturiers de Lyon
enveloppent dans cette distinction entre les produits agricoles et
les objets manufacturés?

«C'est principalement dans cette première classe (celle qui comprend
les matières premières, _vierges de tout travail humain_) que
se trouve, disent les pétitionnaires de Bordeaux, le _principal
aliment de notre marine marchande_... En principe, une sage économie
exigerait que cette classe ne fût pas imposée... La seconde (objets
qui ont reçu une préparation), on peut la _charger_. La troisième
(objets auxquels le travail n'a plus rien à faire), nous la
considérons comme _la plus imposable_.»

«Considérant, disent les pétitionnaires du Havre, qu'il est
indispensable de réduire _de suite_ au taux _le plus bas_ les
matières premières, afin que l'industrie puisse successivement mettre
en oeuvre les _forces navales_ qui lui fourniront ses premiers et
indispensables moyens de travail...»

Les manufacturiers ne pouvaient pas demeurer en reste de politesse
envers les armateurs. Aussi, la pétition de Lyon demande-t-elle la
libre introduction des matières premières, «pour prouver, y est-il
dit, que les intérêts des villes manufacturières ne sont pas toujours
opposés à ceux des villes maritimes.»

Non; mais il faut dire que les uns et les autres, entendus comme
font les pétitionnaires, sont terriblement opposés aux intérêts des
campagnes, de l'agriculture et des consommateurs.

Voilà donc, messieurs, où vous vouliez en venir! Voilà le but de vos
subtiles distinctions économiques! Vous voulez que la loi s'oppose
à ce que les produits _achevés_ traversent l'Océan, afin que le
transport beaucoup plus coûteux des matières brutes, sales, chargées
de résidus, offre plus d'aliment à votre marine marchande, et mette
plus largement en oeuvre vos _forces navales_. C'est là ce que vous
appelez une _sage économie_.

Eh! que ne demandez-vous aussi qu'on fasse venir les sapins de Russie
avec leurs branches, leur écorce et leurs racines; l'or du Mexique à
l'état de minerai; et les cuirs de Buénos-Ayres encore attachés aux
ossements de cadavres infects?

Bientôt, je m'y attends, les actionnaires des chemins de fer, pour
peu qu'ils soient en majorité dans les chambres, feront une loi qui
défende de fabriquer à Cognac l'eau-de-vie qui se consomme à Paris.
Ordonner législativement le transport de dix pièces de vin pour une
pièce d'eau-de-vie, ne serait-ce pas à la fois fournir à l'industrie
parisienne l'_indispensable aliment de son travail_, et mettre en
oeuvre les forces des locomotives?

Jusques à quand fermera-t-on les yeux sur cette vérité si simple?

L'industrie, les forces navales, le travail ont pour but le bien
général, le bien public; créer des industries inutiles, favoriser
des transports superflus, alimenter un travail surnuméraire, non
pour le bien du public, mais aux dépens du public, c'est réaliser
une véritable pétition de principe. Ce n'est pas le travail qui
est en soi-même une chose désirable, c'est la consommation: tout
travail sans résultat est une perte. Payer des marins pour porter à
travers les mers d'inutiles résidus, c'est comme les payer pour faire
ricocher des cailloux sur la surface de l'eau. Ainsi nous arrivons
à ce résultat, que tous les _sophismes économiques_, malgré leur
infinie variété, ont cela de commun qu'ils confondent le _moyen_ avec
le _but_, et développent l'un aux dépens de l'autre[30].

[Note 30: Voy., au premier volume, l'opuscule de 1834, intitulé:
_Réflexions sur les Pétitions_ de Bordeaux, le Havre, etc.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XXII.--MÉTAPHORES.


Quelquefois le sophisme se dilate, pénètre tout le tissu d'une longue
et lourde théorie. Plus souvent il se comprime, il se resserre, il se
fait principe, et se cache tout entier dans un mot.

Dieu nous garde, disait Paul-Louis, du malin et de la métaphore! Et,
en effet, il serait difficile de dire lequel des deux verse le plus
de maux sur notre planète.--C'est le démon, dites-vous; il nous met
à tous, tant que nous sommes, l'esprit de spoliation dans le coeur.
Oui, mais il laisse entière la répression des abus par la résistance
de ceux qui en souffrent. C'est le _sophisme_ qui paralyse cette
résistance. L'épée que la _malice_ met aux mains des assaillants
serait impuissante si le _sophisme_ ne brisait pas le bouclier aux
bras des assaillis; et c'est avec raison que Malebranche a inscrit
sur le frontispice de son livre cette sentence: _L'erreur est la
cause de la misère des hommes_.

Et voyez ce qui se passe. Des ambitieux hypocrites auront un intérêt
sinistre, comme, par exemple, à semer dans le public le germe des
haines nationales. Ce germe funeste pourra se développer, amener
une conflagration générale, arrêter la civilisation, répandre des
torrents de sang, attirer sur le pays le plus terrible des fléaux,
l'_invasion_. En tous cas, et d'avance, ces sentiments haineux nous
abaissent dans l'opinion des peuples et réduisent les Français qui
ont conservé quelque amour de la justice à rougir de leur patrie.
Certes ce sont là de grands maux; et pour que le public se garantît
contre les menées de ceux qui veulent lui faire courir de telles
chances, il suffirait qu'il en eût la claire vue. Comment parvient-on
à la lui dérober? Par la _métaphore_. On altère, on force, on déprave
le sens de trois ou quatre mots, et tout est dit.

Tel est le mot _invasion_ lui-même.

Un maître de forges français dit: Préservons-nous de l'_invasion_ des
fers anglais. Un landlord anglais s'écrie: Repoussons l'_invasion_
des blés français!--Et ils proposent d'élever des barrières
entre les deux peuples.--Les barrières constituent l'isolement,
l'isolement conduit à la haine, la haine à la guerre, la guerre à
l'_invasion_.--Qu'importe? disent les deux _sophistes_; ne vaut-il
pas mieux s'exposer à une _invasion_ éventuelle que d'accepter une
_invasion_ certaine?--Et les peuples de croire, et les barrières de
persister.

Et pourtant quelle analogie y a-t-il entre un échange et une
_invasion_? Quelle similitude est-il possible d'établir entre un
vaisseau de guerre qui vient vomir sur nos villes le fer, le feu
et la dévastation,--et un navire marchand qui vient nous offrir de
troquer librement, volontairement, des produits contre des produits?

J'en dirai autant du mot _inondation_. Ce mot se prend ordinairement
en mauvaise part, parce qu'il est assez dans les habitudes des
inondations de ravager les champs et les moissons.--Si, pourtant,
elles laissaient sur le sol une valeur supérieure à celle qu'elles
lui enlèvent, comme font les inondations du Nil, il faudrait, à
l'exemple des Égyptiens, les bénir, les déifier.--Eh bien! avant
de déclamer contre les _inondations_ des produits étrangers, avant
de leur opposer de gênants et coûteux obstacles, se demande-t-on
si ce sont là des inondations qui ravagent ou de celles qui
fertilisent?--Que penserions-nous de Méhémet-Ali, si, au lieu
d'élever à gros frais des barrages à travers le Nil, pour étendre le
domaine de ses _inondations_, il dépensait ses piastres à lui creuser
un lit plus profond, afin que l'Égypte ne fût pas souillée par ce
limon _étranger_ descendu des montagnes de la Lune? Nous exhibons
précisément ce degré de sagesse et de raison, quand nous voulons, à
grand renfort de millions, préserver notre pays.....--De quoi?--Des
bienfaits dont la nature a doté d'autres climats.

Parmi les _métaphores_ qui recèlent toute une funeste théorie,
il n'en est pas de plus usitée que celle que présentent les mots
_tribut_, _tributaire_.

Ces mots sont devenus si usuels, qu'on en fait les synonymes
d'_achat_, _acheteur_, et l'on se sert indifféremment des uns ou des
autres.

Cependant il y a aussi loin d'un _tribut_ à un _achat_ que d'un
_vol_ à un _échange_, et j'aimerais autant entendre dire: Cartouche
a enfoncé mon coffre-fort et il y a _acheté_ mille écus, que d'ouïr
répéter à nos honorables députés: Nous avons payé à l'Allemagne le
_tribut_ de mille chevaux qu'elle nous a vendus.

Car ce qui fait que l'action de Cartouche n'est pas un _achat_, c'est
qu'il n'a pas mis, et de mon consentement, dans mon coffre-fort, une
valeur équivalente à celle qu'il a prise.

Et ce qui fait que l'octroi de 500,000 francs que nous avons fait à
l'Allemagne n'est pas un _tribut_, c'est justement qu'elle ne les a
pas reçus à titre gratuit, mais bien en nous livrant en échange mille
chevaux que nous-mêmes avons jugé valoir nos 500,000 francs.

Faut-il donc relever sérieusement de tels abus de langage? Pourquoi
pas, puisque c'est très sérieusement qu'on les étale dans les
journaux et dans les livres.

Et qu'on n'imagine pas qu'ils échappent à quelques écrivains ignorant
jusqu'à leur langue! Pour un qui s'en abstient, je vous en citerai
dix qui se les permettent, et des plus huppés encore, les d'Argout,
les Dupin, les Villèle, les pairs, les députés, les ministres,
c'est-à-dire les hommes dont les paroles sont des lois, et dont les
sophismes les plus choquants servent de base à l'administration du
pays.

Un célèbre philosophe moderne a ajouté aux catégories d'Aristote
le sophisme qui consiste à renfermer dans un mot une pétition de
principe. Il en cite plusieurs exemples. Il aurait pu joindre le mot
_tributaire_ à sa nomenclature.--En effet, il s'agit de savoir si les
achats faits au dehors sont utiles ou nuisibles.--Ils sont nuisibles,
dites-vous.--Et pourquoi?--Parce qu'ils nous rendent _tributaires_ de
l'étranger.--Certes, voilà bien un mot qui pose en fait ce qui est en
question.

Comment ce trope abusif s'est-il introduit dans la rhétorique des
monopoleurs?

Des écus _sortent du pays_ pour satisfaire la rapacité d'un ennemi
victorieux.--D'autres écus _sortent aussi du pays_ pour solder des
marchandises.--On établit l'analogie des deux cas, en ne tenant
compte que de la circonstance par laquelle ils se ressemblent et
faisant abstraction de celle par laquelle ils diffèrent.

Cependant cette circonstance, c'est-à-dire le non-remboursement dans
le premier cas, et le remboursement librement convenu dans le second,
établit entre eux une différence telle qu'il n'est réellement pas
possible de les classer sous la même étiquette. Livrer 100 francs
_par force_ à qui vous serre la gorge, ou _volontairement_ à qui vous
donne l'objet de vos désirs, vraiment, ce sont choses qu'on ne peut
assimiler.--Autant vaudrait dire qu'il est indifférent de jeter le
pain à la rivière ou de le manger, parce que c'est toujours du pain
_détruit_. Le vice de ce raisonnement, comme celui que renferme le
mot _tribut_, consisterait à fonder une entière similitude entre
deux cas par leur ressemblance et en faisant abstraction de leur
différence.



CONCLUSION.


Tous les sophismes que j'ai combattus jusqu'ici se rapportent
à une seule question: le système restrictif; encore, par pitié
pour le lecteur, «j'en passe, et des meilleurs»: _droits acquis_,
_inopportunité_, _épuisement du numéraire_, etc., etc.

Mais l'économie sociale n'est pas renfermée dans ce cercle étroit.
Le fouriérisme, le saint-simonisme, le communisme, le mysticisme, le
sentimentalisme, la fausse philanthropie, les aspirations affectées
vers une égalité et une fraternité chimériques, les questions
relatives au luxe, aux salaires, aux machines, à la prétendue
tyrannie du capital, aux colonies, aux débouchés, aux conquêtes,
à la population, à l'association, à l'émigration, aux impôts, aux
emprunts, ont encombré le champ de la science d'une foule d'arguments
parasites, de _sophismes_ qui sollicitent la houe et la binette de
l'économiste diligent.

Ce n'est pas que je ne reconnaisse le vice de ce plan ou plutôt
de cette absence de plan. Attaquer un à un tant de sophismes
incohérents, qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent
les uns dans les autres, c'est se condamner à une lutte désordonnée,
capricieuse, et s'exposer à de perpétuelles redites.

Combien je préférerais dire simplement comment les choses _sont_,
sans m'occuper de mille aspects sous lesquels l'ignorance les
_voit_!... Exposer les lois selon lesquelles les sociétés prospèrent
ou dépérissent, c'est ruiner _virtuellement_ tous les sophismes à
la fois. Quand Laplace eut décrit ce qu'on peut savoir jusqu'ici
du mouvement des corps célestes, il dissipa, sans même les nommer,
toutes les rêveries astrologiques des Égyptiens, des Grecs et des
Hindous, bien plus sûrement qu'il n'eût pu le faire en les réfutant
directement dans d'innombrables volumes.--La vérité est une; le livre
qui l'expose est un édifice imposant et durable:

  Il brave les tyrans avides,
  Plus hardi que les Pyramides
  Et plus durable que l'airain.

L'erreur est multiple et de nature éphémère; l'ouvrage qui la combat
ne porte pas en lui-même un principe de grandeur et de durée.

Mais si la force et peut-être l'occasion[31] m'ont manqué pour
procéder à la manière des Laplace et des Say, je ne puis me refuser
à croire que la forme que j'ai adoptée a aussi sa modeste utilité.
Elle me semble surtout bien proportionnée aux besoins du siècle, aux
rapides instants qu'il peut consacrer à l'étude.

[Note 31: Nous avons fait remarquer, à la fin du chap. IV, qu'il
contient le germe très-apparent des doctrines développées dans les
_Harmonies économiques_. Ici maintenant se manifeste, de la part de
l'auteur, le désir et l'intention d'écrire ce dernier ouvrage, à la
première occasion favorable.

                                             (_Note de l'éditeur._)]

Un traité a sans doute une supériorité incontestable, mais à une
condition, c'est d'être lu, médité, approfondi. Il ne s'adresse qu'à
un public d'élite. Sa mission est de fixer d'abord et d'agrandir
ensuite le cercle des connaissances acquises.

La réfutation des préjugés vulgaires ne saurait avoir cette haute
portée. Elle n'aspire qu'à désencombrer la route devant la marche
de la vérité, à préparer les esprits, à redresser le sens public, à
briser dans des mains impures des armes dangereuses.

C'est surtout en économie sociale que cette lutte corps à corps, que
ces combats sans cesse renaissants avec les erreurs populaires ont
une véritable utilité pratique.

On pourrait ranger les sciences en deux catégories.

Les unes, à la rigueur, peuvent n'être sues que des savants. Ce
sont celles dont l'application occupe des professions spéciales.
Le vulgaire en recueille le fruit malgré l'ignorance; quoiqu'il ne
sache pas la mécanique et l'astronomie, il n'en jouit pas moins de
l'utilité d'une montre, il n'est pas moins entraîné par la locomotive
ou le bateau à vapeur sur la foi de l'ingénieur et du pilote. Nous
marchons selon les lois de l'équilibre sans les connaître, comme M.
Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Mais il est des sciences qui n'exercent sur le public qu'une
influence proportionnée aux lumières du public lui-même, qui tirent
toute leur efficacité non des connaissances accumulées dans quelques
têtes exceptionnelles, mais de celles qui sont diffusées dans la
raison générale. Telles sont la morale, l'hygiène, l'économie
sociale, et, dans les pays où les hommes s'appartiennent à eux-mêmes,
la politique. C'est de ces sciences que Bentham aurait pu dire
surtout: «Ce qui les répand vaut mieux que ce qui les avance.»
Qu'importe qu'un grand homme, un Dieu même, ait promulgué les lois
de la morale, aussi longtemps que les hommes, imbus de fausses
notions, prennent les vertus pour des vices et les vices pour des
vertus? Qu'importe que Smith, Say, et, selon M. de Saint-Chamans,
les économistes _de toutes les écoles_ aient proclamé, en fait de
transactions commerciales, la supériorité de la _liberté_ sur la
_contrainte_, si ceux-là sont convaincus du contraire qui font les
lois et pour qui les lois sont faites?

Ces sciences, que l'on a fort bien nommées sociales, ont encore ceci
de particulier que, par cela même qu'elles sont d'une application
usuelle, nul ne convient qu'il les ignore.--A-t-on besoin de
résoudre une question de chimie ou de géométrie? On ne prétend pas
avoir la science infuse; on n'a pas honte de consulter M. Thénard;
on ne se fait pas difficulté d'ouvrir Legendre ou Bezout.--Mais,
dans les sciences sociales, on ne reconnaît guère d'autorités.
Comme chacun fait journellement de la morale bonne ou mauvaise, de
l'hygiène, de l'économie, de la politique raisonnable ou absurde,
chacun se croit apte à gloser, disserter, décider et trancher en ces
matières.--Souffrez-vous? Il n'est pas de bonne vieille qui ne vous
dise du premier coup la cause et le remède de vos maux: «Ce sont
les humeurs, affirme-t-elle, il faut vous purger.»--Mais qu'est-ce
que les humeurs? et y a-t-il des humeurs? C'est ce dont elle ne se
met pas en peine.--Je songe involontairement à cette bonne vieille
quand j'entends expliquer tous les malaises sociaux par ces phrases
banales: C'est la surabondance des produits, c'est la tyrannie du
capital, c'est la pléthore industrielle, et autres sornettes dont on
ne peut pas même dire: _Verba et voces, prætereaque nihil_, car ce
sont autant de funestes erreurs.

       *       *       *       *       *

De ce qui précède il résulte deux choses: 1º Que les sciences
sociales doivent abonder en _sophismes_ beaucoup plus que les autres,
parce que ce sont celles où chacun ne consulte que son jugement ou
ses instincts; 2º que c'est dans ces sciences que le _sophisme_ est
spécialement malfaisant, parce qu'il égare l'opinion en une matière
où l'opinion c'est la force, c'est la loi.

Il faut donc deux sortes de livres à ces sciences: ceux qui les
exposent et ceux qui les propagent, ceux qui montrent la vérité et
ceux qui combattent l'erreur.

Il me semble que le défaut inhérent à la forme de cet opuscule, la
_répétition_, est ce qui en fait la principale utilité.

Dans la question que j'ai traitée, chaque sophisme a sans doute sa
formule propre et sa portée, mais tous ont une racine commune, qui
est l'_oubli des intérêts des hommes en tant que consommateurs_.
Montrer que les mille chemins de l'erreur conduisent à ce sophisme
_générateur_, c'est apprendre au public à le reconnaître, à
l'apprécier, à s'en défier en toutes circonstances.

Après tout, je n'aspire pas précisément à faire naître des
convictions, mais des doutes.

Je n'ai pas la prétention qu'en posant le livre le lecteur s'écrie:
_Je sais_; plaise au ciel qu'il se dise sincèrement: _J'ignore!_

«J'ignore, car je commence à craindre qu'il n'y ait quelque chose
d'illusoire dans les douceurs de la disette.» (Sophisme I.)

«Je ne suis plus si édifié sur les charmes de l'_obstacle_.»
(Sophisme II).

«L'_effort sans résultat_ ne me semble plus aussi désirable que le
_résultat sans effort_.» (Sophisme III.)

«Il se pourrait bien que le secret du commerce ne consiste pas, comme
celui des armes (selon la définition qu'en donne le spadassin du
_Bourgeois gentilhomme_), _à donner et à ne pas recevoir_.» (Sophisme
VI.)

«Je conçois qu'un objet _vaut_ d'autant plus qu'il a reçu plus de
façons; mais, dans l'échange, deux valeurs _égales_ cessent-elles
d'être égales parce que l'une vient de la charrue et l'autre de la
Jacquart?» (Sophisme XXI.)

«J'avoue que je commence à trouver singulier que l'humanité
s'améliore par des entraves, s'enrichisse par des taxes; et
franchement je serais soulagé d'un poids importun, j'éprouverais une
joie pure, s'il venait à m'être démontré, comme l'assure l'auteur des
_Sophismes_, qu'il n'y a pas incompatibilité entre le bien-être et la
justice, entre la paix et la liberté, entre l'extension du travail et
les progrès de l'intelligence.» (Sophismes XIV et XX.)

«Donc, sans me tenir pour satisfait par ses arguments, auxquels je
ne sais si je dois donner le nom de raisonnements ou de paradoxes,
j'interrogerai les maîtres de la science.»

Terminons par un dernier et important aperçu cette monographie du
_Sophisme_.

Le monde ne sait pas assez l'influence que le _Sophisme_ exerce sur
lui.

S'il en faut dire ce que je pense, quand le _droit du plus fort_ a
été détrôné, le _Sophisme_ a remis l'empire au _droit du plus fin_,
et il serait difficile de dire lequel de ces deux tyrans a été le
plus funeste à l'humanité.

Les hommes ont un amour immodéré pour les jouissances, l'influence,
la considération, le pouvoir, en un mot, pour les richesses.

Et, en même temps, ils sont poussés par une inclination immense à se
procurer ces choses aux dépens d'autrui.

Mais cet _autrui_, qui est le public, a une inclination non moins
grande à garder ce qu'il a acquis, pourvu qu'il le _puisse_ et qu'il
le _sache_.

La spoliation, qui joue un si grand rôle dans les affaires du monde,
n'a donc que deux agents: la _force_ et la _ruse_, et deux limites:
le _courage_ et les _lumières_.

La force appliquée à la spoliation fait le fond des annales humaines.
En retracer l'histoire, ce serait reproduire presque en entier
l'histoire de tous les peuples: Assyriens, Babyloniens, Mèdes,
Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Goths, Francs, Huns, Turcs,
Arabes, Mongols, Tartares, sans compter celle des Espagnols en
Amérique, des Anglais dans l'Inde, des Français en Afrique, des
Russes en Asie, etc., etc.

Mais, du moins, chez les nations civilisées, les hommes qui
produisent les richesses sont devenus assez nombreux et assez _forts_
pour les défendre.--Est-ce à dire qu'ils ne sont plus dépouillés?
Point du tout; ils le sont autant que jamais, et, qui plus est, ils
se dépouillent les uns les autres.

Seulement, l'agent est changé: ce n'est plus par _force_, c'est par
_ruse_ qu'on s'empare des richesses publiques.

Pour voler le public, il faut le tromper. Le tromper, c'est lui
persuader qu'on le vole pour son avantage; c'est lui faire accepter
en échange de ses biens des services fictifs, et souvent pis.--De là
le _Sophisme_.--Sophisme théocratique, Sophisme économique, Sophisme
politique, Sophisme financier.--Donc, depuis que la force est tenue
en échec, le _Sophisme_ n'est pas seulement un mal, c'est le génie du
mal. Il le faut tenir en échec à son tour.--Et, pour cela, rendre le
public plus _fin_ que les fins, comme il est devenu plus _fort_ que
les forts.

Bon public, c'est sous le patronage de cette pensée que je t'adresse
ce premier essai,--bien que la Préface soit étrangement transposée,
et la Dédicace quelque peu tardive[32].

                                              Mugron, 2 novembre 1845.

[Note 32: Cette pensée, qui termine la première série des
_Sophismes_, va être reprise et développée par l'auteur, au
commencement de la seconde série. L'influence de la Spoliation
sur les destinées de l'humanité le préoccupait vivement. Après
avoir plusieurs fois abordé ce sujet dans les _Sophismes_ et les
_Pamphlets_ (V. notamment _Propriété et Spoliation_,--_Spoliation
et Loi_), il lui destinait une place étendue dans la seconde partie
des _Harmonies_, parmi les _causes perturbatrices_. Enfin, dernier
témoignage de l'intérêt qu'il y attachait, il disait, à la veille
de sa mort: «Un travail bien important à faire, pour l'économie
politique, c'est d'écrire l'histoire de la Spoliation. C'est une
longue histoire dans laquelle, dès l'origine, apparaissent les
conquêtes, les migrations des peuples, les invasions et tous les
funestes excès de la force aux prises avec la justice. De tout
cela il reste encore aujourd'hui des traces vivantes, et c'est une
grande difficulté pour la solution des questions posées dans notre
siècle. On n'arrivera pas à cette solution tant qu'on n'aura pas bien
constaté en quoi et comment l'injustice, faisant sa part au milieu de
nous, s'est impatronisée dans nos moeurs et dans nos lois.»

                                               (_Note de l'éditeur._)]


FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.



SOPHISMES

ÉCONOMIQUES



DEUXIÈME SÉRIE[33].

(2e édition.)

[Note 33: La seconde série des _Sophismes économiques_, dont
plusieurs chapitres avaient figuré dans le _Journal des Économistes_
et le journal _le Libre Échange_, parut à la fin de janvier 1848.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


     La requête de l'industrie au gouvernement est aussi modeste que
     celle de Diogène à Alexandre: ÔTE-TOI DE MON SOLEIL.

                                                            (BENTHAM.)


I.--PHYSIOLOGIE DE LA SPOLIATION[34].

[Note 34: V. au tome VI, les chap. XVIII, XIX, XXII et XXIV pour les
développements projetés et commencés par l'auteur sur les _Causes
perturbatrices_ de l'harmonie des lois naturelles.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Pourquoi irais-je m'aheurter à cette science aride, l'_Économie
politique_?

Pourquoi?--La question est judicieuse. Tout travail est assez
répugnant de sa nature, pour qu'on ait le droit de demander où il
mène.

Voyons, cherchons.

Je ne m'adresse pas à ces philosophes qui font profession d'adorer,
la misère, sinon en leur nom, du moins au nom de l'humanité.

Je parle à quiconque tient la _Richesse_ pour quelque
chose.--Entendons par ce mot, non l'opulence de quelques-uns, mais
l'aisance, le bien-être, la sécurité, l'indépendance, l'instruction,
la dignité de tous.

Il n'y a que deux moyens de se procurer les choses nécessaires à la
conservation, à l'embellissement et au perfectionnement de la vie: la
PRODUCTION et la SPOLIATION.

Quelques personnes disent: La SPOLIATION est un accident, un abus
local et passager, flétri par la morale, réprouvé par la loi, indigne
d'occuper l'_Économie politique_.

Cependant, quelque bienveillance, quelque optimisme que l'on porte
au coeur, on est forcé de reconnaître que la SPOLIATION s'exerce
dans ce monde sur une trop vaste échelle, qu'elle se mêle trop
universellement à tous les grands faits humains pour qu'aucune
science sociale, et l'_Économie politique_ surtout, puisse se
dispenser d'en tenir compte.

Je vais plus loin. Ce qui sépare l'ordre social de la perfection (du
moins de toute celle dont il est susceptible), c'est le constant
effort de ses membres pour vivre et se développer aux dépens les uns
des autres.

En sorte que si la SPOLIATION n'existait pas, la société étant
parfaite, les sciences sociales seraient sans objet.

Je vais plus loin encore. Lorsque la SPOLIATION est devenue le moyen
d'existence d'une agglomération d'hommes unis entre eux par le lien
social, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui
la glorifie.

Il suffit de nommer quelques-unes des formes les plus tranchées
de la _Spoliation_ pour montrer quelle place elle occupe dans les
transactions humaines.

C'est d'abord la GUERRE.--Chez les sauvages, le vainqueur tue le
vaincu pour acquérir au gibier un droit, sinon incontestable, du
moins _incontesté_.

C'est ensuite l'ESCLAVAGE.--Quand l'homme comprend qu'il est possible
de féconder la terre par le travail, il fait avec son frère ce
partage: «À toi la fatigue, à moi le produit.»

Vient la THÉOCRATIE.--«Selon ce que tu me donneras ou me refuseras de
ce qui t'appartient, je t'ouvrirai la porte du ciel ou de l'enfer.»

Enfin arrive le MONOPOLE.--Son caractère distinctif est de laisser
subsister la grande loi sociale: _Service pour service_, mais de
faire intervenir la force dans le débat, et par suite, d'altérer la
juste proportion entre le _service reçu_ et le _service rendu_.

La Spoliation porte toujours dans son sein le germe de mort qui la
tue. Rarement c'est le grand nombre qui spolie le petit nombre. En ce
cas, celui-ci se réduirait promptement au point de ne pouvoir plus
satisfaire la cupidité de celui-là, et la Spoliation périrait faute
d'aliment.

Presque toujours c'est le grand nombre qui est opprimé, et la
Spoliation n'en est pas moins frappée d'un arrêt fatal.

Car si elle a pour agent la Force, comme dans la Guerre et
l'Esclavage, il est naturel que la Force à la longue passe du côté du
grand nombre.

Et si c'est la Ruse, comme dans la Théocratie et le Monopole, il est
naturel que le grand nombre s'éclaire, sans quoi l'intelligence ne
serait pas l'intelligence.

Une autre loi providentielle dépose un second germe de mort au coeur
de la Spoliation, c'est celle-ci:

La Spoliation ne _déplace_ pas seulement la richesse, elle en
_détruit_ toujours une partie.

La Guerre anéantit bien des valeurs.

L'Esclavage paralyse bien des facultés.

La Théocratie détourne bien des efforts vers des objets puérils ou
funestes.

Le Monopole aussi fait passer la richesse d'une poche à l'autre; mais
il s'en perd beaucoup dans le trajet.

Cette loi est admirable.--Sans elle, pourvu qu'il y eût équilibre de
force entre les oppresseurs et les opprimés, la Spoliation n'aurait
pas de terme.--Grâce à elle, cet équilibre tend toujours à se rompre,
soit parce que les Spoliateurs se font conscience d'une telle
déperdition de richesses, soit, en l'absence de ce sentiment, parce
que le mal empire sans cesse, et qu'il est dans la nature de ce qui
empire toujours de finir.

Il arrive en effet un moment où, dans son accélération progressive,
la déperdition des richesses est telle que le Spoliateur est moins
riche qu'il n'eût été en restant honnête.

Tel est un peuple à qui les frais de guerre coûtent plus que ne vaut
le butin.

Un maître qui paie plus cher le travail esclave que le travail libre.

Une Théocratie qui a tellement hébété le peuple et détruit son
énergie qu'elle n'en peut plus rien tirer.

Un Monopole qui agrandit ses efforts d'absorption à mesure qu'il y a
moins à absorber, comme l'effort de traire s'accroît à mesure que le
pis est plus desséché.

Le Monopole, on le voit, est une Espèce du Genre Spoliation. Il
a plusieurs Variétés, entre autres la Sinécure, le Privilége, la
Restriction.

Parmi les formes qu'il revêt, il y en a de simples et naïves. Tels
étaient les droits féodaux. Sous ce régime la masse est spoliée et le
sait. Il implique l'abus de la force et tombe avec elle.

D'autres sont très-compliquées: Souvent alors la masse est spoliée
et ne le sait pas. Il peut même arriver qu'elle croie tout devoir à
la Spoliation, et ce qu'on lui laisse, et ce qu'on lui prend, et ce
qui se perd dans l'opération. Il y a plus, j'affirme que, dans la
suite des temps, et grâce au mécanisme si ingénieux de la _coutume_,
beaucoup de Spoliateurs le sont sans le savoir et sans le vouloir.
Les Monopoles de cette variété sont engendrés par la Ruse et nourris
par l'Erreur. Ils ne s'évanouissent que devant la Lumière.

J'en ai dit assez pour montrer que l'Économie politique a une
utilité pratique évidente. C'est le flambeau qui, dévoilant la Ruse
et dissipant l'Erreur, détruit ce désordre social, la Spoliation.
Quelqu'un, je crois que c'est une femme, et elle avait bien raison,
l'a ainsi définie: _C'est la serrure de sûreté du pécule populaire._


_Commentaire._

Si ce petit livre était destiné à traverser trois ou quatre mille
ans, à être lu, relu, médité, étudié phrase à phrase, mot à mot,
lettre à lettre, de génération en génération, comme un Koran
nouveau; s'il devait attirer dans toutes les bibliothèques du monde
des avalanches d'annotations, éclaircissements et paraphrases,
je pourrais abandonner à leur sort, dans leur concision un peu
obscure, les pensées qui précèdent. Mais puisqu'elles ont besoin de
commentaire, il me paraît prudent de les commenter moi-même.

La véritable et équitable loi des hommes, c'est: _Échange librement
débattu de service contre service_. La Spoliation consiste à bannir
par force ou par ruse la liberté du débat afin de recevoir un service
sans le rendre.

La Spoliation par la force s'exerce ainsi: On attend qu'un homme ait
produit quelque chose, qu'on lui arrache, l'arme au poing.

Elle est formellement condamnée par le Décalogue: _Tu ne prendras
point._

Quand elle se passe d'individu à individu, elle se nomme _vol_ et
mène au bagne; quand c'est de nation à nation, elle prend nom
_conquête_ et conduit à la gloire.

Pourquoi cette différence? Il est bon d'en rechercher la cause. Elle
nous révélera une puissance irrésistible, l'Opinion, qui, comme
l'atmosphère, nous enveloppe d'une manière si absolue, que nous ne la
remarquons plus. Car Rousseau n'a jamais dit une vérité plus vraie
que celle-ci: «Il faut beaucoup de philosophie pour observer les
faits qui sont trop près de nous.»

Le _voleur_, par cela même qu'il agit isolément, a contre lui
l'opinion publique. Il alarme tous ceux qui l'entourent. Cependant,
s'il a quelques associés, il s'enorgueillit devant eux de ses
prouesses, et l'on peut commencer à remarquer ici la force de
l'Opinion; car il suffit de l'approbation de ses complices pour lui
ôter le sentiment de sa turpitude et même le rendre vain de son
ignominie.

Le _guerrier_ vit dans un autre milieu. L'Opinion qui le flétrit est
ailleurs, chez les nations vaincues; il n'en sent pas la pression.
Mais l'Opinion qui est autour de lui l'approuve et le soutient. Ses
compagnons et lui sentent vivement la solidarité qui les lie. La
patrie, qui s'est créé des ennemis et des dangers, a besoin d'exalter
le courage de ses enfants. Elle décerne aux plus hardis, à ceux qui,
élargissant ses frontières, y ont apporté le plus de butin, les
honneurs, la renommée, la gloire. Les poëtes chantent leurs exploits
et les femmes leur tressent des couronnes. Et telle est la puissance
de l'Opinion, qu'elle sépare de la Spoliation l'idée d'injustice et
ôte au spoliateur jusqu'à la conscience de ses torts.

L'Opinion, qui réagit contre la spoliation militaire, placée non chez
le peuple spoliateur, mais chez le peuple spolié, n'exerce que bien
peu d'influence. Cependant, elle n'est pas tout à fait inefficace,
et d'autant moins que les nations se fréquentent et se comprennent
davantage. Sous ce rapport, on voit que l'étude des langues et la
libre communication des peuples tendent à faire prédominer l'opinion
contraire à ce genre de spoliation.

Malheureusement, il arrive souvent que les nations qui entourent
le peuple spoliateur sont elles-mêmes spoliatrices, quand elles le
peuvent, et dès lors imbues des mêmes préjugés.

Alors, il n'y a qu'un remède: le temps. Il faut que les peuples aient
appris, par une rude expérience, l'énorme désavantage de se spolier
les uns les autres.

On parlera d'un autre frein: la moralisation. Mais la moralisation
a pour but de multiplier les actions vertueuses. Comment donc
restreindra-t-elle les actes spoliateurs quand ces actes sont mis
par l'Opinion au rang des plus hautes vertus? Y a-t-il un moyen plus
puissant de moraliser un peuple que la Religion? Y eut-il jamais
Religion plus favorable à la paix et plus universellement admise que
le Christianisme? Et cependant qu'a-t-on vu pendant dix-huit siècles?
On a vu les hommes se battre non-seulement malgré la Religion, mais
au nom de la Religion même.

Un peuple conquérant ne fait pas toujours la guerre offensive. Il
a aussi de mauvais jours. Alors ses soldats défendent le foyer
domestique, la propriété, la famille, l'indépendance, la liberté. La
guerre prend un caractère de sainteté et de grandeur. Le drapeau,
bénit par les ministres du Dieu de paix, représente tout ce qu'il y
a de sacré sur la terre; on s'y attache comme à la vivante image de
la patrie et de l'honneur; et les vertus guerrières sont exaltées
au-dessus de toutes les autres vertus.--Mais le danger passé,
l'Opinion subsiste, et, par une naturelle réaction de l'esprit de
vengeance qui se confond avec le patriotisme, on aime à promener le
drapeau chéri de capitale en capitale. Il semble que la nature ait
préparé ainsi le châtiment de l'agresseur.

C'est la crainte de ce châtiment, et non les progrès de la
philosophie, qui retient les armes dans les arsenaux, car, on ne
peut pas le nier, les peuples les plus avancés en civilisation font
la guerre, et se préoccupent bien peu de justice quand ils n'ont pas
de représailles à redouter. Témoin l'Hymalaya, l'Atlas et le Caucase.

Si la Religion a été impuissante, si la philosophie est impuissante,
comment donc finira la guerre?

L'Économie politique démontre que, même à ne considérer que le peuple
victorieux, la guerre se fait toujours dans l'intérêt du petit nombre
et aux dépens des masses. Il suffit donc que les masses aperçoivent
clairement cette vérité. Le poids de l'Opinion, qui se partage
encore, pèsera tout entier du côté de la paix[35].

[Note 35: Voy., tome I, la lettre adressée au président du Congrès de
la paix à Francfort.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

La Spoliation exercée par la force prend encore une autre forme. On
n'attend pas qu'un homme ait produit une chose pour la lui arracher.
On s'empare de l'homme lui-même; on le dépouille de sa propre
personnalité; on le contraint au travail; on ne lui dit pas: _Si tu
prends cette peine pour moi, je prendrai cette peine pour toi_, on
lui dit: _À toi toutes les fatigues, à moi toutes les jouissances._
C'est l'Esclavage, qui implique toujours l'abus de la force.

Or, c'est une grande question de savoir s'il n'est pas dans la
nature d'une force incontestablement dominante d'abuser toujours
d'elle-même. Quant à moi, je ne m'y fie pas, et j'aimerais autant
attendre d'une pierre qui tombe la puissance qui doit l'arrêter dans
sa chute, que de confier à la force sa propre limite.

Je voudrais, au moins, qu'on me montrât un pays, une époque où
l'Esclavage a été aboli par la libre et gracieuse volonté des maîtres.

L'Esclavage fournit un second et frappant exemple de l'insuffisance
des sentiments religieux et philanthropiques aux prises avec
l'énergique sentiment de l'intérêt. Cela peut paraître triste à
quelques Écoles modernes qui cherchent dans l'abnégation le principe
réformateur de la société. Qu'elles commencent donc par réformer la
nature de l'homme.

Aux Antilles, les maîtres professent de père en fils, depuis
l'institution de l'esclavage, la Religion chrétienne. Plusieurs fois
par jour ils répètent ces paroles: «Tous les hommes sont frères;
aimer son prochain, c'est accomplir toute la loi.»--Et pourtant
ils ont des esclaves. Rien ne leur semble plus naturel et plus
légitime. Les réformateurs modernes espèrent-ils que leur morale sera
jamais aussi universellement acceptée, aussi populaire, aussi forte
d'autorité, aussi souvent sur toutes les lèvres que l'Évangile? Et si
l'Évangile n'a pu passer des lèvres au coeur par-dessus ou à travers
la grande barrière de l'intérêt, comment espèrent-ils que leur morale
fasse ce miracle?

Mais quoi! l'Esclavage est-il donc invulnérable? Non; ce qui l'a
fondé le détruira, je veux dire l'_Intérêt_, pourvu que, pour
favoriser les intérêts spéciaux qui ont créé la plaie, on ne
contrarie pas les intérêts généraux qui doivent la guérir.

C'est encore une vérité démontrée par l'Économie politique, que le
travail libre est essentiellement progressif et le travail esclave
nécessairement stationnaire. En sorte que le triomphe du premier sur
le second est inévitable. Qu'est devenue la culture de l'indigo par
les noirs?

Le travail libre appliqué à la production du sucre en fera baisser
de plus en plus le prix. À mesure, l'esclave sera de moins en moins
lucratif pour son maître. L'esclavage serait depuis longtemps tombé
de lui-même en Amérique, si, en Europe, les lois n'eussent élevé
artificiellement le prix du sucre. Aussi nous voyons les maîtres,
leurs créanciers et leurs délégués travailler activement à maintenir
ces lois, qui sont aujourd'hui les colonnes de l'édifice.

Malheureusement, elles ont encore la sympathie des populations du
sein desquelles l'esclavage a disparu; par où l'on voit qu'encore ici
l'Opinion est souveraine.

Si elle est souveraine, même dans la région de la Force, elle l'est à
bien plus forte raison dans le monde de la Ruse. À vrai dire, c'est
là son domaine. La Ruse, c'est l'abus de l'intelligence; le progrès
de l'opinion, c'est le progrès des intelligences. Les deux puissances
sont au moins de même nature. Imposture chez le spoliateur implique
crédulité chez le spolié, et l'antidote naturel de la crédulité c'est
la vérité. Il s'ensuit qu'éclairer les esprits, c'est ôter à ce genre
de spoliation son aliment.

Je passerai brièvement en revue quelques-unes des spoliations qui
s'exercent par la Ruse sur une très-grande échelle.

La première qui se présente c'est la Spoliation par ruse théocratique.

De quoi s'agit-il? De se faire rendre en aliments, vêtements, luxe,
considération, influence, pouvoir, des services réels contre des
services fictifs.

Si je disais à un homme:--«Je vais te rendre des services
immédiats,»--il faudrait bien tenir parole; faute de quoi cet homme
saurait bientôt à quoi s'en tenir, et ma ruse serait promptement
démasquée.

Mais si je lui dis:--«En échange de tes services, je te rendrai
d'immenses services, non dans ce monde, mais dans l'autre. Après
cette vie, tu peux être éternellement heureux ou malheureux, et
cela dépend de moi; je suis un être intermédiaire entre Dieu et sa
créature, et puis, à mon gré, t'ouvrir les portes du ciel ou de
l'enfer.»--Pour peu que cet homme me croie, il est à ma discrétion.

Ce genre d'imposture a été pratiqué très en grand depuis l'origine du
monde, et l'on sait à quel degré de toute-puissance étaient arrivés
les prêtres égyptiens.

Il est aisé de savoir comment procèdent les imposteurs. Il suffit de
se demander ce qu'on ferait à leur place.

Si j'arrivais, avec des vues de cette nature, au milieu d'une
peuplade ignorante, et que je parvinsse, par quelque acte
extraordinaire et d'une apparence merveilleuse, à me faire passer
pour un être surnaturel, je me donnerais pour un envoyé de Dieu,
ayant sur les futures destinées des hommes un empire absolu.

Ensuite, j'interdirais l'examen de mes titres; je ferais plus: comme
la raison serait mon ennemi le plus dangereux, j'interdirais l'usage
de la raison même, au moins appliquée à ce sujet redoutable. Je
ferais de cette question, et de toutes celles qui s'y rapportent,
des questions _tabou_, comme disent les sauvages. Les résoudre, les
agiter, y penser même, serait un crime irrémissible.

Certes, ce serait le comble de l'art de mettre une barrière _tabou_
à toutes les avenues intellectuelles qui pourraient conduire à la
découverte de ma supercherie. Quelle meilleure garantie de sa durée
que de rendre le doute même sacrilége?

Cependant, à cette garantie fondamentale, j'en ajouterais
d'accessoires. Par exemple, pour que la lumière ne pût jamais
descendre dans les masses, je m'attribuerais, ainsi qu'à mes
complices, le monopole de toutes les connaissances, je les cacherais
sous les voiles d'une langue morte et d'une écriture hiéroglyphique,
et, pour n'être jamais surpris par aucun danger, j'aurais soin
d'inventer une institution qui me ferait pénétrer, jour par jour,
dans le secret de toutes les consciences.

Il ne serait pas mal non plus que je satisfisse à quelques besoins
réels de mon peuple, surtout si, en le faisant, je pouvais accroître
mon influence et mon autorité. Ainsi les hommes ont un grand besoin
d'instruction et de morale: je m'en ferais le dispensateur. Par
là je dirigerais à mon gré l'esprit et le coeur de mon peuple.
J'entrelacerais dans une chaîne indissoluble la morale et mon
autorité; je les représenterais comme ne pouvant exister l'une
sans l'autre, en sorte que si quelque audacieux tentait enfin de
remuer une question _tabou_, la société tout entière, qui ne peut se
passer de morale, sentirait le terrain trembler sous ses pas, et se
tournerait avec rage contre ce novateur téméraire.

Quand les choses en seraient là, il est clair que ce peuple
m'appartiendrait plus que s'il était mon esclave. L'esclave maudit
sa chaîne, mon peuple bénirait la sienne, et je serais parvenu à
imprimer, non sur les fronts, mais au fond des consciences, le sceau
de la servitude.

L'Opinion seule peut renverser un tel édifice d'iniquité; mais par où
l'entamera-t-elle; si chaque pierre est _tabou_?--C'est l'affaire du
temps et de l'imprimerie.

À Dieu ne plaise que je veuille ébranler ici ces croyances
consolantes qui _relient_ cette vie d'épreuves à une vie de
félicités! Mais qu'on ait abusé de l'irrésistible pente qui nous
entraîne vers elles, c'est ce que personne, pas même le chef de la
chrétienté, ne pourrait contester. Il y a, ce me semble, un signe
pour reconnaître si un peuple est dupe ou ne l'est pas. Examinez la
Religion et le prêtre; examinez si le prêtre est l'instrument de la
Religion, ou si la Religion est l'instrument du prêtre.

Si _le prêtre est l'instrument de la Religion_, s'il ne songe qu'à
étendre sur la terre sa morale et ses bienfaits, il sera doux,
tolérant, humble, charitable, plein de zèle; sa vie reflétera celle
de son divin modèle; il prêchera la liberté et l'égalité parmi les
hommes, la paix et la fraternité entre les nations; il repoussera les
séductions de la puissance temporelle, ne voulant pas faire alliance
avec ce qui a le plus besoin de frein en ce monde; il sera l'homme du
peuple, l'homme des bons conseils et des douces consolations, l'homme
de l'Opinion, l'homme de l'Évangile.

Si, au contraire, _la Religion est l'instrument du prêtre_, il la
traitera comme on traite un instrument qu'on altère, qu'on plie,
qu'on retourne en toutes façons, de manière à en tirer le plus grand
avantage pour soi. Il multipliera les questions _tabou_; sa morale
sera flexible comme les temps, les hommes et les circonstances. Il
cherchera à en imposer par des gestes et des attitudes étudiés; il
marmottera cent fois par jour des mots dont le sens sera évaporé,
et qui ne seront plus qu'un vain _conventionalisme_. Il trafiquera
des choses saintes, mais tout juste assez pour ne pas ébranler la
foi en leur sainteté, et il aura soin que le trafic soit d'autant
moins ostensiblement actif que le peuple est plus clairvoyant. Il
se mêlera des intrigues de la terre; il se mettra toujours du côté
des puissants à la seule condition que les puissants se mettront de
son côté. En un mot, dans tous ses actes, on reconnaîtra qu'il ne
veut pas faire avancer la Religion par le clergé, mais le clergé
par la Religion; et comme tant d'efforts supposent un but, comme ce
but, dans cette hypothèse, ne peut être autre que la puissance et la
richesse, le signe définitif que le peuple est dupe, c'est quand le
prêtre est riche et puissant.

Il est bien évident qu'on peut abuser d'une Religion vraie comme
d'une Religion fausse. Plus même son autorité est respectable, plus
il est à craindre qu'on ne pousse loin l'épreuve. Mais il y a bien de
la différence dans les résultats. L'abus insurge toujours la partie
saine, éclairée, indépendante d'un peuple. Il ne se peut pas que la
foi n'en soit ébranlée, et l'affaiblissement d'une religion vraie est
bien autrement funeste que l'ébranlement d'une Religion fausse.

La Spoliation par ce procédé et la clairvoyance d'un peuple sont
toujours en proportion inverse l'une de l'autre, car il est de la
nature des abus d'aller tant qu'ils trouvent du chemin. Non qu'au
milieu de la population la plus ignorante, il ne se rencontre des
prêtres purs et dévoués, mais comment empêcher la fourbe de revêtir
la soutane et l'ambition de ceindre la mitre? Les spoliateurs
obéissent à la loi malthusienne: ils multiplient comme les moyens
d'existence; et les moyens d'existence des fourbes, c'est la
crédulité de leurs dupes. On a beau chercher, on trouve toujours
qu'il faut que l'Opinion s'éclaire. Il n'y a pas d'autre Panacée.

Une autre variété de Spoliation par la ruse s'appelle _fraude
commerciale_, nom qui me semble beaucoup trop restreint, car ne s'en
rend pas coupable seulement le marchand qui altère la denrée ou
raccourcit son mètre, mais aussi le médecin qui se fait payer des
conseils funestes, l'avocat qui embrouille les procès, etc. Dans
l'échange entre deux services, l'un est de mauvais aloi; mais ici, le
service reçu étant toujours préalablement et volontairement agréé, il
est clair que la Spoliation de cette espèce doit reculer à mesure que
la clairvoyance publique avance.

Vient ensuite l'abus des _services publics_, champ immense de
Spoliation tellement immense que nous ne pouvons y jeter qu'un coup
d'oeil.

Si Dieu avait fait de l'homme un animal solitaire, chacun
travaillerait pour soi. La richesse individuelle serait en proportion
des services que chacun se rendrait à soi-même.

Mais _l'homme étant sociable, les services s'échangent les uns contre
les autres_, proposition que vous pouvez, si cela vous convient,
construire à rebours.

Il y a dans la société des besoins tellement généraux, tellement
universels, que ses membres y pourvoient en organisant des _services
publics_. Tel est le besoin de la sécurité. On se concerte, on se
cotise pour rémunérer en _services_ divers ceux qui rendent le
_service_ de veiller à la sécurité commune.

Il n'y a rien là qui soit en dehors de l'Économie politique: _Fais
ceci pour moi, je ferai cela pour toi._ L'essence de la transaction
est la même, le procédé rémunératoire seul est différent; mais cette
circonstance a une grande portée.

Dans les transactions ordinaires chacun reste juge soit du service
qu'il reçoit, soit du service qu'il rend. Il peut toujours ou refuser
l'échange ou le faire ailleurs, d'où la nécessité de n'apporter sur
le marché que des services qui se feront volontairement agréer.

Il n'en est pas ainsi avec l'État, surtout avant l'avénement des
gouvernements représentatifs. Que nous ayons ou non besoin de ses
services, qu'ils soient de bon ou de mauvais aloi, il nous faut
toujours les accepter tels qu'il les fournit et les payer au prix
qu'il y met.

Or, c'est la tendance de tous les hommes de voir par le petit bout
de la lunette les services qu'ils rendent, et par le gros bout les
services qu'ils reçoivent; et les choses iraient bon train si nous
n'avions pas, dans les transactions privées, la garantie du _prix
débattu_.

Cette garantie, nous ne l'avons pas ou nous ne l'avons guère dans
les transactions publiques.--Et cependant, l'État, composé d'hommes
(quoique de nos jours on insinue le contraire), obéit à l'universelle
tendance. Il veut nous _servir_ beaucoup, nous servir plus que nous
ne voulons, et nous faire agréer comme service _vrai_ ce qui est
quelquefois loin de l'être, et cela, pour nous imposer en retour des
_services_ ou contributions.

L'État aussi est soumis à la loi malthusienne. Il tend à dépasser le
niveau de ses moyens d'existence, il grossit en proportion de ces
moyens, et ce qui le fait exister c'est la substance des peuples.
Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la sphère
d'action de l'État. Liberté, activité privée, richesse, bien-être,
indépendance, dignité, tout y passera.

Car il y a une circonstance qu'il faut remarquer, c'est celle-ci:
Parmi les services que nous demandons à l'État, le principal est la
_sécurité_. Pour nous la garantir, il faut qu'il dispose d'une force
capable de vaincre toutes les forces, particulières ou collectives,
intérieures ou extérieures, qui pourraient la compromettre. Combinée
avec cette fâcheuse disposition que nous remarquons dans les hommes à
vivre aux dépens des autres, il y a là un danger qui saute aux yeux.

Aussi, voyez sur quelle immense échelle, depuis les temps
historiques, s'est exercée la Spoliation par abus et excès du
gouvernement? Qu'on se demande quels services ont rendus aux
populations et quels services en ont retirés les pouvoirs publics
chez les Assyriens, les Babyloniens, les Égyptiens, les Romains,
les Persans, les Turcs, les Chinois, les Russes, les Anglais, les
Espagnols, les Français? L'imagination s'effraie devant cette énorme
disproportion.

Enfin, on a inventé le gouvernement représentatif et, _à priori_, on
aurait pu croire que le désordre allait cesser comme par enchantement.

En effet, le principe de ces gouvernements est celui-ci:

«La population elle-même, par ses représentants, décidera la nature
et l'étendue des fonctions qu'elle juge à propos de constituer en
_services publics_, et la quotité de la rémunération qu'elle entend
attacher à ces _services_.»

La tendance à s'emparer du bien d'autrui et la tendance à défendre
son bien étaient ainsi mises en présence. On devait penser que la
seconde surmonterait la première.

Certes, je suis convaincu que la chose réussira à la longue. Mais il
faut bien avouer que jusqu'ici elle n'a pas réussi.

Pourquoi? par deux motifs bien simples: les gouvernements ont eu
trop, et les populations pas assez de sagacité.

Les gouvernements sont fort habiles. Ils agissent avec méthode,
avec suite, sur un plan bien combiné et constamment perfectionné
par la tradition et l'expérience. Ils étudient les hommes et leurs
passions. S'ils reconnaissent, par exemple, qu'ils ont l'instinct
de la guerre, ils attisent, ils excitent ce funeste penchant. Ils
environnent la nation de dangers par l'action de la diplomatie,
et tout naturellement ensuite, ils lui demandent des soldats, des
marins, des arsenaux, des fortifications: souvent même ils n'ont
que la peine de les laisser offrir; alors ils ont des grades, des
pensions et des places à distribuer. Pour cela, il faut beaucoup
d'argent; les impôts et les emprunts sont là.

Si la nation est généreuse, ils s'offrent à guérir tous les maux de
l'humanité. Ils relèveront, disent-ils, le commerce, feront prospérer
l'agriculture, développeront les fabriques, encourageront les lettres
et les arts, extirperont la misère, etc., etc. Il ne s'agit que de
créer des fonctions et payer des fonctionnaires.

En un mot, la tactique consiste à présenter comme services effectifs
ce qui n'est qu'entraves; alors la nation paie non pour être
servie, mais desservie. Les gouvernements, prenant des proportions
gigantesques, finissent par absorber la moitié de tous les revenus.
Et le peuple s'étonne de travailler autant, d'entendre annoncer
des inventions merveilleuses qui doivent multiplier à l'infini les
produits et... d'être toujours Gros-Jean comme devant.

C'est que, pendant que le gouvernement déploie tant d'habileté, le
peuple n'en montre guère. Ainsi, appelé à choisir ses chargés de
pouvoirs, ceux qui doivent déterminer la sphère et la rémunération de
l'action gouvernementale, qui choisit-il? Les agents du gouvernement.
Il charge le pouvoir exécutif de fixer lui-même la limite de
son activité et de ses exigences. Il fait comme le _Bourgeois
gentilhomme_, qui, pour le choix et le nombre de ses habits, s'en
remet... à son tailleur[36].

[Note 36: Voy., au tome I, la lettre adressée à M. Larnac, et au tome
V, les _Incompatibilités parlementaires_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Cependant les choses vont de mal en pis, et le peuple ouvre enfin les
yeux, non sur le remède (il n'en est pas là encore), mais sur le mal.

_Gouverner_ est un métier si doux que tout le monde y aspire. Aussi
les conseillers du peuple ne cessent de lui dire: Nous voyons tes
souffrances et nous les déplorons. Il en serait autrement si nous te
gouvernions.

Cette période, qui est ordinairement fort longue, est celle des
rébellions et des émeutes. Quand le peuple est vaincu, les frais
de la guerre s'ajoutent à ses charges. Quand il est vainqueur, le
personnel gouvernemental change et les abus restent.

Et cela dure jusqu'à ce qu'enfin le peuple apprenne à connaître et à
défendre ses vrais intérêts. Nous arrivons donc toujours à ceci: Il
n'y a de ressource que dans le progrès de la Raison publique.

Certaines nations paraissent merveilleusement disposées à devenir
la proie de la Spoliation gouvernementale. Ce sont celles où les
hommes, ne tenant aucun compte de leur propre dignité et de leur
propre énergie, se croiraient perdus s'ils n'étaient _administrés et
gouvernés_ en toutes choses. Sans avoir beaucoup voyagé, j'ai vu des
pays où l'on pense que l'agriculture ne peut faire aucun progrès si
l'État n'entretient des fermes expérimentales; qu'il n'y aura bientôt
plus de chevaux, si l'État n'a pas de haras; que les pères ne feront
pas élever leurs enfants ou ne leur feront enseigner que des choses
immorales, si l'État ne décide pas ce qu'il est bon d'apprendre,
etc., etc. Dans un tel pays, les révolutions peuvent se succéder
rapidement, les gouvernants tomber les uns sur les autres. Mais les
gouvernés n'en seront pas moins gouvernés à merci et miséricorde
(car la disposition que je signale ici est l'étoffe même dont les
gouvernements sont faits), jusqu'à ce qu'enfin le peuple s'aperçoive
qu'il vaut mieux laisser le plus grand nombre possible de _services_
dans la catégorie de ceux que les parties intéressées échangent _à
prix débattu_[37].

[Note 37: V. au présent tome, _l'État_, _la Loi_, et au tome VI, le
chapitre XVII, _Services privés et services publics_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Nous avons vu que la société est _échange des services_. Elle ne
devrait être qu'échange de bons et loyaux services. Mais nous avons
constaté aussi que les hommes avaient un grand intérêt et, par suite,
une pente irrésistible à exagérer la valeur relative des services
qu'ils rendent. Et véritablement, je ne puis apercevoir d'autre
limite à cette prétention que la libre acceptation ou le libre refus
de ceux à qui ces services sont offerts.

De là il arrive que certains hommes ont recours à la loi pour qu'elle
diminue chez les autres les naturelles prérogatives de cette liberté.
Ce genre de spoliation s'appelle Privilége ou Monopole. Marquons-en
bien l'origine et le caractère.

Chacun sait que les services qu'il apporte dans le marché général
y seront d'autant plus appréciés et rémunérés qu'ils y seront
plus rares. Chacun implorera donc l'intervention de la loi pour
éloigner du marché tous ceux qui viennent y offrir des services
analogues,--ou, ce qui revient au même, si le concours d'un
instrument est indispensable pour que le service soit rendu, il en
demandera à la loi la possession exclusive[38].

[Note 38: Pour la distinction entre les monopoles véritables et ce
qu'on a nommé les monopoles naturels, voir, au chap. V du tome VI,
la note qui accompagne l'exposé de la doctrine d'Adam Smith sur la
_valeur_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Cette variété de Spoliation étant l'objet principal de ce volume,
j'en dirai peu de chose ici, et me bornerai à une remarque.

Quand le monopole est un fait isolé, il ne manque pas d'enrichir
celui que la loi en a investi. Il peut arriver alors que chaque
classe de travailleurs, au lieu de poursuivre la chute de ce
monopole, réclame pour elle-même un monopole semblable. Cette
nature de Spoliation, ainsi réduite en système, devient alors la
plus ridicule des mystifications pour tout le monde, et le résultat
définitif est que chacun croit retirer _plus_ d'un marché général
_appauvri de tout_.

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que ce singulier régime introduit
en outre un antagonisme universel entre toutes les classes, toutes
les professions, tous les peuples; qu'il exige une interférence
constante, mais toujours incertaine de l'action gouvernementale;
qu'il abonde ainsi dans le sens des abus qui font l'objet du
précédent paragraphe; qu'il place toutes les industries dans une
insécurité irrémédiable, et qu'il accoutume les hommes à mettre
sur la loi, et non sur eux-mêmes, la responsabilité de leur propre
existence. Il serait difficile d'imaginer une cause plus active de
perturbation sociale[39].

[Note 39: Cette cause de perturbation, l'auteur devait bientôt
assister à son développement et la combattre avec énergie. V.
ci-après l'_État_, puis, au tome II, _Funestes illusions_ et, au tome
VI, les dernières pages du chap. IV.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


_Justification._

On dira: «Pourquoi ce vilain mot: Spoliation? Outre qu'il est
grossier, il blesse, il irrite, il tourne contre vous les hommes
calmes et modérés, il envenime la lutte.»

Je le déclare hautement, je respecte les personnes; je crois à la
sincérité de presque tous les partisans de la Protection; et je
ne me reconnais le droit de suspecter la probité personnelle, la
délicatesse, la philanthropie de qui que ce soit. Je répète encore
que la Protection est l'oeuvre, l'oeuvre funeste, d'une commune
erreur dont tout le monde, ou du moins la grande majorité, est à la
fois victime et complice.--Après cela je ne puis pas empêcher que les
choses ne soient ce qu'elles sont.

Qu'on se figure une espèce de Diogène mettant la tête hors de son
tonneau, et disant: «Athéniens, vous vous faites servir par des
esclaves. N'avez-vous jamais pensé que vous exerciez sur vos frères
la plus inique des spoliations?»

Ou encore, un tribun parlant ainsi dans le Forum: «Romains, vous avez
fondé tous vos moyens d'existence sur le pillage successif de tous
les peuples.»

Certes, ils ne feraient qu'exprimer une vérité incontestable.
Faudrait-il en conclure qu'Athènes et Rome n'étaient habitées que
par de malhonnêtes gens? que Socrate et Platon, Caton et Cincinnatus
étaient des personnages méprisables?

Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ces grands hommes vivaient
dans un milieu qui leur ôtait la conscience de leur injustice. On
sait qu'Aristote ne pouvait pas même se faire l'idée qu'une société
pût exister sans esclavage.

Dans les temps modernes, l'esclavage a vécu jusqu'à nos jours sans
exciter beaucoup de scrupules dans l'âme des planteurs. Des armées
ont servi d'instrument à de grandes conquêtes, c'est-à-dire à de
grandes spoliations. Est-ce à dire qu'elles ne fourmillent pas
de soldats et d'officiers, personnellement aussi délicats, plus
délicats peut-être qu'on ne l'est généralement dans les carrières
industrielles; d'hommes à qui la pensée seule d'un vol ferait monter
le rouge au front, et qui affronteraient mille morts plutôt que de
descendre à une bassesse?

Ce qui est blâmable ce ne sont pas les individus, mais le mouvement
général qui les entraîne et les aveugle, mouvement dont la société
entière est coupable.

Il en est ainsi du Monopole. J'accuse le système, et non point les
individus; la société en masse, et non tel ou tel de ses membres. Si
les plus grands philosophes ont pu se faire illusion sur l'iniquité
de l'esclavage, à combien plus forte raison des agriculteurs et des
fabricants peuvent-ils se tromper sur la nature et les effets du
régime restrictif?



II.--DEUX MORALES.


Arrivé, s'il y arrive, au bout du chapitre précédent, je crois
entendre le lecteur s'écrier:

«Eh bien! est-ce à tort qu'on reproche aux économistes d'être secs
et froids? Quelle peinture de l'humanité! Quoi! la Spoliation
serait une puissance fatale, presque normale, prenant toutes les
formes, s'exerçant sous tous les prétextes, hors la loi et par la
loi, abusant des choses les plus saintes, exploitant tour à tour la
faiblesse et la crédulité, et progressant en proportion de ce que ce
double aliment abonde autour d'elle! Peut-on faire du monde un plus
triste tableau?»

La question n'est pas de savoir s'il est triste, mais s'il est vrai.
L'histoire est là pour le dire.

Il est assez singulier que ceux qui décrient l'économie politique
(ou l'_économisme_, comme il leur plaît de nommer cette science),
parce qu'elle étudie l'homme et le monde tels qu'ils sont, poussent
bien plus loin qu'elle le pessimisme, au moins quant au passé et au
présent. Ouvrez leurs livres et leurs journaux. Qu'y voyez-vous?
L'aigreur, la haine contre la société; jusque-là que le mot même
_civilisation_ est pour eux synonyme d'injustice, désordre et
anarchie. Ils en sont venus à maudire la _liberté_, tant ils ont peu
de confiance dans le développement de la race humaine, résultat de sa
naturelle organisation. La liberté! c'est elle, selon eux, qui nous
pousse de plus en plus vers l'abîme.

Il est vrai qu'ils sont optimistes pour l'avenir. Car si l'humanité,
incapable par elle-même, fait fausse route depuis six mille ans, un
révélateur est venu, qui lui a signalé la voie du salut, et pour
peu que le troupeau soit docile à la houlette du pasteur, il sera
conduit dans cette terre promise où le bien-être se réalise sans
efforts, où l'ordre, la sécurité et l'harmonie sont le facile prix de
l'imprévoyance.

Il ne s'agit pour l'humanité que de consentir à ce que les
réformateurs changent, comme dit Rousseau, _sa constitution physique
et morale_.

L'économie politique ne s'est pas donné la mission de rechercher ce
que serait la société si Dieu avait fait l'homme autrement qu'il ne
lui a plu de le faire. Il peut être fâcheux que la Providence ait
oublié d'appeler, au commencement, dans ses conseils, quelques-uns
de nos organisateurs modernes. Et comme la mécanique céleste serait
toute différente, si le Créateur eût consulté Alphonse le Sage; de
même, s'il n'eût pas négligé les avis de Fourier, l'ordre social ne
ressemblerait en rien à celui où nous sommes forcés de respirer,
vivre et nous mouvoir. Mais, puisque nous y sommes, puisque _in
eo vivimus, movemur et sumus_, il ne nous reste qu'à l'étudier
et en connaître les lois, surtout si son amélioration dépend
essentiellement de cette connaissance.

Nous ne pouvons pas empêcher que le coeur de l'homme ne soit un foyer
de désirs insatiables.

Nous ne pouvons pas faire que ces désirs, pour être satisfaits,
n'exigent du travail.

Nous ne pouvons pas éviter que l'homme n'ait autant de répugnance
pour le travail que d'attrait pour la satisfaction.

Nous ne pouvons pas empêcher que, de cette organisation, ne résulte
un effort perpétuel parmi les hommes pour accroître leur part de
jouissances, en se rejetant, par la force ou la ruse, des uns aux
autres, le fardeau de la peine.

Il ne dépend pas de nous d'effacer l'histoire universelle,
d'étouffer la voix du passé attestant que les choses se sont ainsi
passées dès l'origine. Nous ne pouvons pas nier que la guerre,
l'esclavage, le servage, la théocratie, l'abus du gouvernement, les
priviléges, les fraudes de toute nature et les monopoles n'aient été
les incontestables et terribles manifestations de ces deux sentiments
combinés dans le coeur de l'homme: _attrait pour les jouissances_;
_répugnance pour la fatigue_.

«Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»--Mais chacun veut le
plus de pain et le moins de sueur possible. C'est la conclusion de
l'histoire.

Grâce au ciel, l'histoire montre aussi que la répartition des
jouissances et des peines tend à se faire d'une manière de plus en
plus égale parmi les hommes.

À moins de nier la clarté du soleil, il faut bien admettre que la
société a fait, sous ce rapport, quelques progrès.

S'il en est ainsi, il y a donc en elle une force naturelle et
providentielle, une loi qui fait reculer de plus en plus le principe
de l'iniquité et réalise de plus en plus le principe de la justice.

Nous disons que cette force est dans la société et que Dieu l'y
a placée. Si elle n'y était pas, nous serions réduits, comme les
utopistes, à la chercher dans des moyens artificiels, dans des
arrangements qui exigent l'altération préalable de la _constitution
physique et morale_ de l'homme, ou plutôt nous croirions cette
recherche inutile et vaine, parce que nous ne pouvons comprendre
l'action d'un levier sans point d'appui.

Essayons donc de signaler la force bienfaisante qui tend à surmonter
progressivement la force malfaisante, à laquelle nous avons donné le
nom de Spoliation, et dont la présence n'est que trop expliquée par
le raisonnement et constatée par l'expérience.

Tout acte malfaisant a nécessairement deux termes: le point d'où
il émane et le point où il aboutit; l'homme qui exerce l'acte, et
l'homme sur qui l'acte est exercé; ou, comme dit l'école, l'_agent_
et le _patient_.

Il y a donc deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprimé:
l'abstention volontaire de l'être _actif_, et la résistance de l'être
_passif_.

De là deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent: la
morale religieuse ou philosophique, et la morale que je me permettrai
d'appeler _économique_.

La morale religieuse, pour arriver à la suppression de l'acte
malfaisant, s'adresse à son auteur, à l'homme _en tant qu'agent_.
Elle lui dit: «Corrige-toi; épure-toi; cesse de faire le mal; fais
le bien, dompte tes passions; sacrifie tes intérêts; n'opprime pas
ton prochain que ton devoir est d'aimer et soulager; sois juste
d'abord et charitable ensuite.» Cette morale sera éternellement la
plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine
dans toute sa majesté; qui se prêtera le plus aux mouvements de
l'éloquence et excitera le plus l'admiration et la sympathie des
hommes.

La morale économique aspire au même résultat, mais s'adresse surtout
à l'homme _en tant que patient_. Elle lui montre les effets des
actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule à
réagir contre celles qui le blessent, à honorer celles qui lui sont
utiles. Elle s'efforce de répandre assez de bon sens, de lumière et
de juste défiance dans la masse opprimée pour rendre de plus en plus
l'oppression difficile et dangereuse.

Il faut remarquer que la morale économique ne laisse pas que d'agir
aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des biens et des
maux: des maux pour celui qui le subit, et des biens pour celui
qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut
de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte
toujours, et nécessairement, sur celle des biens, parce que le fait
même d'opprimer entraîne une déperdition de forces, crée des dangers,
provoque des représailles, exige de coûteuses précautions. La simple
exposition de ces effets ne se borne donc pas à provoquer la réaction
des opprimés, elle met du côté de la justice tous ceux dont le coeur
n'est pas perverti, et trouble la sécurité des oppresseurs eux-mêmes.

Mais il est aisé de comprendre que cette morale, plutôt virtuelle
qu'explicite, qui n'est après tout qu'une démonstration scientifique;
qui perdrait même de son efficacité, si elle changeait de caractère;
qui ne s'adresse pas au coeur, mais à l'intelligence; qui ne cherche
pas à persuader, mais à convaincre; qui ne donne pas des conseils,
mais des preuves; dont la mission n'est pas de toucher, mais
d'éclairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de
le priver d'aliments; il est aisé de comprendre, dis-je, que cette
morale ait été accusée de sécheresse et de prosaïsme.

Le reproche est vrai sans être juste. Il revient à dire que
l'économie politique ne dit pas tout, n'embrasse pas tout, n'est pas
la science universelle. Mais qui donc a jamais affiché, en son nom,
une prétention aussi exorbitante?

L'accusation ne serait fondée qu'autant que l'économie politique
présenterait ses procédés comme exclusifs, et aurait l'outrecuidance,
comme on dit, d'interdire à la philosophie et à la religion tous
leurs moyens propres et directs de travailler au perfectionnement de
l'homme.

Admettons donc l'action simultanée de la morale proprement dite et de
l'économie politique, l'une flétrissant l'acte malfaisant dans son
mobile, par la vue de sa laideur, l'autre le discréditant dans nos
convictions par le tableau de ses effets.

Avouons même que le triomphe du moraliste religieux, quand il se
réalise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en même
temps il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science
économique ne soit plus facile et plus sûr.

Dans quelques lignes qui valent mieux que beaucoup de gros volumes,
J.-B. Say a déjà fait observer que pour faire cesser le désordre
introduit par l'hypocrisie dans une famille honorable, il y avait
deux moyens: _corriger Tartuffe_ ou _déniaiser Orgon_. Molière, ce
grand peintre du coeur humain, paraît avoir constamment eu en vue le
second procédé, comme le plus efficace.

Il en est ainsi sur le théâtre du monde.

Dites-moi ce que fit César, et je vous dirai ce qu'étaient les
Romains de son temps.

Dites-moi ce qu'accomplit la diplomatie moderne, et je vous dirai
l'état moral des nations.

Nous ne payerions pas près de deux milliards d'impôts, si nous ne
donnions mission de les voter à ceux qui les mangent.

Nous n'aurions pas toutes les difficultés et toutes les charges de la
question africaine, si nous étions bien convaincus que _deux et deux
font quatre_ en économie politique comme en arithmétique.

M. Guizot n'aurait pas eu occasion de dire: _La France est assez
riche pour payer sa gloire_, si la France ne s'était jamais éprise de
la fausse gloire.

Le même homme d'État n'aurait jamais dit: _La liberté est assez
précieuse pour que la France ne la marchande pas_, si la France
comprenait bien que _lourd budget_ et _liberté_ sont incompatibles.

Ce ne sont pas, comme on croit, les monopoleurs, mais les monopolés
qui maintiennent les monopoles.

Et, en matière d'élections, ce n'est pas parce qu'il y a des
corrupteurs qu'il y a des corruptibles, c'est le contraire; et la
preuve, c'est que les corruptibles payent tous les frais de la
corruption. Ne serait-ce point à eux à la faire cesser?

Que la morale religieuse touche donc le coeur, si elle le peut,
des Tartuffes, des Césars, des colonistes, des sinécuristes, des
monopolistes, etc. La tâche de l'économie politique est d'éclairer
leurs dupes.

De ces deux procédés, quel est celui qui travaille le plus
efficacement au progrès social? Faut-il le dire? Je crois que c'est
le second. Je crains que l'humanité ne puisse échapper à la nécessité
d'apprendre d'abord la _morale défensive_.

J'ai beau regarder, lire, observer, interroger, je ne vois aucun
abus, s'exerçant sur une échelle un peu vaste, qui ait péri par la
volontaire renonciation de ceux qui en profitent.

J'en vois beaucoup, au contraire, qui cèdent à la virile résistance
de ceux qui en souffrent.

Décrire les conséquences des abus, c'est donc le moyen le plus
efficace de les détruire.--Et combien cela est vrai, surtout quand
il s'agit d'abus qui, comme le régime restrictif, tout en infligeant
des maux réels aux masses, ne renferment, pour ceux qui croient en
profiter, qu'illusion et déception!

Après cela, ce genre de moralisation réalisera-t-il à lui seul
toute la perfection sociale que la nature sympathique de l'âme
humaine et de ses plus nobles facultés fait espérer et prévoir? Je
suis loin de le prétendre. Admettons la complète diffusion de la
_morale défensive_, qui n'est après tout que la connaissance des
intérêts bien entendus toujours d'accord avec l'utilité générale
et la justice. Cette société, quoique certainement bien ordonnée,
pourrait être fort peu attrayante, où il n'y aurait plus de fripons,
uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; où le vice, toujours
_latent_ et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin
que de quelque aliment pour revivre; où la prudence de chacun
serait commandée par la vigilance de tous, et où la réforme enfin,
régularisant les actes extérieurs, mais s'arrêtant à l'épiderme,
n'aurait pas pénétré jusqu'au fond des consciences. Une telle société
nous apparaît quelquefois sous la figure d'un de ces hommes exacts,
rigoureux, justes, prêts à repousser la plus légère usurpation de
leurs droits, habiles à ne se laisser entamer d'aucun côté. Vous
l'estimez; vous l'admirez peut-être; vous en feriez votre député,
vous n'en feriez pas votre ami.

Que les _deux morales_, au lieu de s'entre-décrier, travaillent
donc de concert, attaquant le vice par les deux pôles. Pendant que
les économistes font leur oeuvre, dessillent les yeux des Orgons,
déracinent les préjugés, excitent de justes et nécessaires défiances,
étudient et exposent la vraie nature des choses et des actions, que
le moraliste religieux accomplisse de son côté ses travaux plus
attrayants mais plus difficiles. Qu'il attaque l'iniquité corps à
corps; qu'il la poursuive dans les fibres les plus déliées du coeur;
qu'il peigne les charmes de la bienfaisance, de l'abnégation, du
dévouement; qu'il ouvre la source des vertus là où nous ne pouvons
que tarir la source des vices, c'est sa tâche, elle est noble et
belle. Mais pourquoi contesterait-il l'utilité de celle qui nous est
dévolue?

Dans une société qui, sans être intimement vertueuse, serait
néanmoins bien ordonnée par l'action de la _morale économique_ (qui
est la connaissance de l'_économie_ du corps social), les chances du
progrès ne s'ouvriraient-elles pas devant la morale religieuse?

L'habitude, a-t-on dit, est une seconde nature.

Un pays où, de longue main, chacun serait déshabitué de l'injustice
par la seule résistance d'un public éclairé, pourrait être triste
encore. Mais il serait, ce me semble, bien préparé à recevoir un
enseignement plus élevé et plus pur. C'est un grand acheminement
vers le bien que d'être désaccoutumé du mal. Les hommes ne peuvent
rester stationnaires. Détournés du chemin du vice, alors qu'il
ne conduirait plus qu'à l'infamie, ils sentiraient d'autant plus
l'attrait de la vertu.

La société doit peut-être passer par ce prosaïque état, où les hommes
pratiqueront la vertu par calcul, pour de là s'élever à cette région
plus poétique, où elle n'aura plus besoin de ce mobile.



III.--LES DEUX HACHES.

PÉTITION DE JACQUES BONHOMME, CHARPENTIER, À M. CUNIN-GRIDAINE,
MINISTRE DU COMMERCE.


MONSIEUR LE FABRICANT-MINISTRE,

Je suis charpentier, comme fut Jésus; je manie la hache et
l'herminette pour vous servir.

Or, hachant et bûchant, depuis l'aube jusqu'à la nuit faite, sur les
terres de notre seigneur le roi, il m'est tombé dans l'idée que mon
travail était _national_ autant que le vôtre.

Et dès lors, je ne vois pas pourquoi la Protection ne visiterait pas
mon chantier, comme votre atelier.

Car enfin, si vous faites des draps, je fais des toits. Tous deux,
par des moyens divers, nous abritons nos clients du froid et de la
pluie.

Cependant, je cours après la pratique, et la pratique court après
vous. Vous l'y avez bien su forcer en l'empêchant de se pourvoir
ailleurs, tandis que la mienne s'adresse à qui bon lui semble.

Quoi d'étonnant? M. Cunin, ministre, s'est rappelé M. Cunin,
tisserand; c'est bien naturel. Mais, hélas! mon humble métier n'a pas
donné un ministre à la France, quoiqu'il ait donné un Dieu au monde.

Et ce Dieu, dans le code immortel qu'il légua aux hommes, n'a pas
glissé le plus petit mot dont les charpentiers se puissent autoriser
pour s'enrichir, comme vous faites, aux dépens d'autrui.

Aussi, voyez ma position. Je gagne trente sous par jour, quand il
n'est pas dimanche ou jour chômé. Si je me présente à vous en même
temps qu'un charpentier flamand, pour un sou de rabais vous lui
accordez la préférence.

Mais me veux-je vêtir? si un tisserand belge met son drap à côté du
vôtre, vous le chassez, lui et son drap, hors du pays.

En sorte que, forcément conduit à votre boutique, qui est la
plus chère, mes pauvres trente sous n'en valent, en réalité, que
vingt-huit.

Que dis-je? ils n'en valent pas vingt-six! car, au lieu d'expulser
le tisserand belge _à vos frais_ (ce serait bien le moins), vous me
faites payer les gens que, dans votre intérêt, vous mettez à ses
trousses.

Et comme un grand nombre de vos co-législateurs, avec qui vous vous
entendez à merveille, me prennent chacun un sou ou deux, sous couleur
de protéger qui le fer, qui la houille, celui-ci l'huile et celui-là
le blé, il se trouve, tout compte fait, que je ne sauve pas quinze
sous, sur les trente, du pillage.

Vous me direz sans doute que ces petits sous, qui passent ainsi, sans
compensation, de ma poche dans la vôtre, font vivre du monde autour
de votre château, vous mettant à même de mener grand train.--À quoi
je vous ferai observer que, si vous me les laissiez, ils feraient
vivre du monde autour de moi.

Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre-fabricant, sachant que je
serais mal reçu, je ne viens pas vous sommer, comme j'en aurais bien
le droit, de renoncer à la _restriction_ que vous imposez à votre
clientèle; j'aime mieux suivre la pente commune et réclamer, moi
aussi, un petit brin de _protection_.

Ici vous m'opposerez une difficulté: «L'ami, me direz-vous, je
voudrais bien te protéger, toi et tes pareils; mais comment conférer
des faveurs douanières au travail des charpentiers? Faut-il prohiber
l'entrée des maisons par terre et par mer?»

Cela serait passablement dérisoire; mais, à force d'y rêver, j'ai
découvert un autre moyen de favoriser les enfants de Saint-Joseph;
et vous l'accueillerez d'autant plus volontiers, je l'espère, qu'il
ne diffère en rien de celui qui constitue le privilége que vous vous
votez chaque année à vous-même.

Ce moyen merveilleux, c'est d'interdire en France l'usage des haches
aiguisées.

Je dis que cette _restriction_ ne serait ni plus illogique ni plus
arbitraire que celle à laquelle vous nous soumettez à l'occasion de
votre drap.

Pourquoi chassez-vous les Belges? Parce qu'ils vendent à meilleur
marché que vous. Et pourquoi vendent-ils à meilleur marché que
vous? Parce qu'ils ont sur vous, comme tisserands, une supériorité
quelconque.

Entre vous et un Belge il y a donc tout juste la différence d'une
hache obtuse à une hache affilée.

Et vous me forcez, moi charpentier, de vous acheter le produit de la
hache obtuse!

Considérez la France comme un ouvrier qui veut, par son travail, se
procurer toutes choses, et entre autres du drap.

Pour cela il y a deux moyens:

Le premier, c'est de filer et de tisser la laine;

Le second, c'est de fabriquer, par exemple, des pendules, des papiers
peints ou des vins, et de les livrer aux Belges contre du drap.

Celui de ces deux procédés qui donne le meilleur résultat peut être
représenté par la hache affilée, l'autre par la hache obtuse.

Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient _avec plus
de peine_ une pièce d'étoffe d'un métier à tisser (c'est la hache
obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affilée). Vous
le niez si peu, que c'est justement par la considération de cet
_excédant de peine_ (en quoi vous faites consister la richesse) que
vous recommandez, bien plus que vous _imposez_ la plus mauvaise des
deux haches.

Eh bien! soyez conséquent, soyez impartial, si vous ne voulez être
juste, et traitez les pauvres charpentiers comme vous vous traitez
vous-même.

Faites une loi qui porte:

«_Nul ne pourra se servir que de poutres et solives produits de
haches obtuses._»

À l'instant voici ce qui va arriver.

Là où nous donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois
cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel
puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et
maîtres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés,
partant bien payés. Qui voudra jouir d'un toit sera bien obligé d'en
passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est obligé de
se soumettre aux vôtres.

Et que ces théoriciens du _libre échange_ osent jamais révoquer en
doute l'utilité de la mesure, nous saurons bien où chercher une
réfutation victorieuse. Votre enquête de 1834 est là. Nous les
battrons avec, car vous y avez admirablement plaidé la cause des
prohibitions et des haches émoussées, ce qui est tout un.



IV.--CONSEIL INFÉRIEUR DU TRAVAIL.


«Quoi! vous avez le front de demander pour tout citoyen le droit de
vendre, acheter, troquer, échanger, rendre et recevoir service pour
service et juger pour lui-même à la seule condition de ne pas blesser
l'honnêteté et de satisfaire le trésor public? Vous voulez donc ravir
aux ouvriers le travail, le salaire et le pain?»

Voilà ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir
ce qu'en pensent les ouvriers eux-mêmes.

J'avais sous la main un excellent instrument d'enquête.

Ce n'étaient point ces _conseils supérieurs de l'industrie_, où de
gros propriétaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs
qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prétendent
travailleurs, font de cette philanthropie que l'on sait.

Non; c'étaient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers
_sérieux_, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers,
maçons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes,
épiciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fondé une _société
de secours mutuels_.

Je la transformai, de mon autorité privée, en _conseil inférieur du
travail_, et j'en obtins une enquête qui en vaut bien une autre,
quoiqu'elle ne soit pas bourrée de chiffres et enflée aux proportions
d'un _in-quarto_ imprimé aux frais de l'État.

Il s'agissait d'interroger ces braves gens sur la manière dont
ils sont, ou se croient affectés par le régime protecteur. Le
président me fit bien observer que c'était enfreindre quelque peu
les conditions d'existence de l'_association_. Car, en France, sur
cette terre de liberté, les gens qui s'_associent_ renoncent à
s'entretenir de _politique_, c'est-à-dire de leurs communs intérêts.
Cependant, après beaucoup d'hésitation, il mit la question à l'ordre
du jour.

On divisa l'assemblée en autant de commissions qu'elle présentait de
groupes formant des corps de métiers. On délivra à chacune un tableau
qu'elle devait remplir après quinze jours de discussions.

Au jour marqué, le vénérable président prit place au fauteuil (style
officiel, car c'était une chaise), et trouva sur le bureau (encore
style officiel, car c'était une table en bois de peuplier) une
quinzaine de rapports, dont il donna successivement lecture.

Le premier qui se présenta fut celui des _tailleurs_. Le voici aussi
exact que s'il était autographié.


EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES TAILLEURS.

          Inconvénients.                                   | Avantages.
                                                           |
  1º _À cause du régime protecteur_, nous payons plus      |
  cher le pain, la viande, le sucre, le bois, le fil, les  | _Néant[40]._
  aiguilles, etc., ce qui équivaut pour nous à une         |
  diminution considérable de salaire;                      |
                                                           |
  2º _À cause du régime protecteur_, nos clients aussi     |
  payent plus cher toutes choses, ce qui fait qu'il leur   |
  reste moins à dépenser en vêtements, d'où il suit que    |
  nous avons moins de travail, partant moins de profits;   |
                                                           |
  3º _À cause du régime protecteur_, les étoffes sont      |
  chères, on fait durer plus longtemps les habits ou l'on  |
  s'en passe. C'est encore une diminution d'ouvrage qui    |
  nous force à offrir nos services au rabais.              |

[Note 40: Nous avons eu beau prendre nos mesures, il nous a été
impossible d'apercevoir un côté quelconque par lequel le régime
protecteur fût avantageux à notre commerce.]

Voici un autre tableau:

EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES FORGERONS.

          Inconvénients.                                   | Avantages.
                                                           |
  1º Le régime protecteur nous frappe d'une taxe, qui      |
  ne va pas au Trésor, chaque fois que nous mangeons,      |
  buvons, nous chauffons et nous habillons;                |
                                                           |
  2º Il frappe d'une taxe semblable tous nos concitoyens   |
  qui ne sont pas forgerons; et, étant moins riches        | _Néant._
  d'autant, la plupart d'entre eux font des clous de bois  |
  et des loquets de ficelle, ce qui nous prive de travail; |
                                                           |
  3º Il tient le fer à si haut prix qu'on ne l'emploie dans|
  le pays ni aux charrues, ni aux grilles, ni aux balcons, |
  et notre métier, qui pourrait fournir du travail à tant  |
  de gens qui en manquent, nous en laisse manquer à        |
  nous-mêmes;                                              |
                                                           |
  4º Ce que le fisc manque de recouvrer à l'occasion des   |
  marchandises _qui n'entrent pas_, est pris sur notre sol |
  et sur nos lettres.                                      |

Tous les autres tableaux, que j'épargne au lecteur, chantaient le
même refrain. Jardiniers, charpentiers, cordonniers, sabotiers,
bateliers, meuniers, tous exhalaient les mêmes doléances.

Je déplorai qu'il n'y eût pas de laboureurs dans notre association.
Leur rapport eût été assurément fort instructif.

Mais, hélas! dans notre pays des Landes, les pauvres laboureurs,
tout _protégés_ qu'ils sont, n'ont pas le sou, et, après y avoir mis
leurs bestiaux, ils ne peuvent entrer eux-mêmes dans des _sociétés
de secours mutuels_. Les prétendues faveurs de la protection ne les
empêchent pas d'être les _parias_ de notre ordre social. Que dirai-je
des vignerons?

Ce que je remarquai surtout, c'est le bon sens avec lequel nos
villageois avaient aperçu non-seulement le mal direct que leur fait
le régime protecteur, mais aussi le mal indirect qui, frappant leur
clientèle, retombe par ricochet sur eux.

C'est ce que ne paraissent pas comprendre, me dis-je, les économistes
du _Moniteur industriel_.

Et peut-être les hommes, dont un peu de protection fascine les yeux,
notamment les agriculteurs, y renonceraient-ils volontiers, s'ils
apercevaient, ce côté de la question.

Ils se diraient peut-être: «Mieux vaut se soutenir par soi-même, au
milieu d'une clientèle aisée, que d'être _protégé_ au milieu d'une
clientèle appauvrie.»

Car vouloir enrichir tour à tour chaque industrie, en faisant
successivement le vide autour d'elles, c'est un effort aussi vain que
d'entreprendre de sauter par-dessus son ombre.



V.--CHERTÉ, BON MARCHÉ[41].

[Note 41: Ce chapitre est la reproduction d'un article du
_Libre-Échange_, nº du 25 juillet 1847.

  (_Note de l'éditeur._)]


Je crois devoir soumettre aux lecteurs quelques remarques, hélas!
théoriques, sur les illusions qui naissent des mots _cherté_,
_bon marché_. Au premier coup d'oeil on sera disposé, je le sais,
à trouver ces remarques un peu subtiles; mais, subtiles ou non,
la question est de savoir si elles sont vraies. Or, je les crois
parfaitement vraies et surtout très-propres à faire réfléchir les
hommes, en grand nombre, qui ont une foi sincère en l'efficacité du
régime protecteur.

Partisans de la liberté, défenseurs de la restriction, nous
sommes tous réduits à nous servir de ces expressions _cherté_,
_bon marché_. Les premiers se déclarent pour le _bon marché_,
ayant en vue l'intérêt du consommateur; les seconds se prononcent
pour la _cherté_, se préoccupant surtout du producteur. D'autres
interviennent disant: _Producteur et consommateur ne font qu'un_; ce
qui laisse parfaitement indécise la question de savoir si la loi doit
poursuivre le bon marché ou la cherté.

Au milieu de ce conflit, il semble qu'il n'y a, pour la loi, qu'un
parti à prendre, c'est de laisser les prix s'établir naturellement.
Mais alors on rencontre les ennemis acharnés du _laissez faire_.
Ils veulent absolument que la loi agisse, même sans savoir dans
quel sens elle doit agir. Cependant ce serait à celui qui veut
faire servir la loi à provoquer une cherté artificielle ou un bon
marché hors de nature, à exposer et faire prévaloir le motif de sa
préférence. L'_onus probandi_ lui incombe exclusivement. D'où il suit
que la liberté est toujours censée bonne jusqu'à preuve contraire,
car laisser les prix s'établir naturellement, c'est la liberté.

Mais les rôles sont changés. Les partisans de la cherté ont fait
triompher leur système, et c'est aux défenseurs des prix naturels
à prouver la bonté du leur. De part et d'autre on argumente avec
deux mots. Il est donc bien essentiel de savoir ce que ces deux mots
contiennent.

Disons d'abord qu'il s'est produit une série de faits propres à
déconcerter les champions des deux camps.

Pour engendrer la _cherté_, les restrictionistes ont obtenu des
droits protecteurs, et un bon marché, pour eux inexplicable, est venu
tromper leurs espérances.

Pour arriver au bon marché, les libres échangistes ont quelquefois
fait prévaloir la liberté, et, à leur grand étonnement, c'est
l'élévation des prix qui s'en est suivie.

Exemple: En France, pour favoriser l'agriculture, on a frappé la
laine étrangère d'un droit de 22 p. 100, et il est arrivé que la
laine nationale s'est vendue à plus vil prix après la mesure qu'avant.

En Angleterre, pour soulager le consommateur, on a dégrevé et
finalement affranchi la laine étrangère, et il est advenu que celle
du pays s'est vendue plus cher que jamais.

Et ce n'est pas là un fait isolé, car le prix de la laine n'a pas
une nature qui lui soit propre et le dérobe à la loi générale qui
gouverne les prix. Ce même fait s'est reproduit dans toutes les
circonstances analogues. Contre toute attente, la protection a amené
plutôt la baisse, la concurrence plutôt la hausse des produits.

Alors la confusion dans le débat a été à son comble, les
protectionistes disant à leurs adversaires: «Ce bon marché que vous
nous vantez tant, c'est notre système qui le réalise.» Et ceux-ci
répondant: «Cette cherté que vous trouviez si utile, c'est la liberté
qui la provoque[42].»

[Note 42: Récemment, M. Duchâtel, qui jadis demandait la liberté en
vue des bas prix, a dit à la Chambre: «Il ne me serait pas difficile
de prouver que la protection amène le bon marché.»]

Ne serait-ce pas plaisant de voir ainsi le _bon marché_ devenir le
mot d'ordre à la rue Hauteville, et la _cherté_ à la rue Choiseul?

Évidemment, il y a en tout ceci une méprise, une illusion qu'il faut
détruire. C'est ce que je vais essayer de faire.

Supposons deux nations isolées, chacune composée d'un million
d'habitants. Admettons que, toutes choses égales d'ailleurs, il y
ait chez l'une juste une fois plus de toutes sortes de choses que
chez l'autre, le double de blé, de viande, de fer, de meubles, de
combustible, de livres, de vêtements, etc.

On conviendra que la première sera le double plus riche.

Cependant il n'y a aucune raison pour affirmer que les _prix absolus_
différeront chez ces deux peuples. Peut-être même seront-ils plus
élevés chez le plus riche. Il se peut qu'aux États-Unis tout soit
nominalement _plus cher_ qu'en Pologne, et que les hommes y soient
néanmoins mieux pourvus de toutes choses; par où l'on voit que ce
n'est pas le prix absolu des produits, mais leur abondance, qui
fait la richesse. Lors donc qu'on veut juger comparativement la
restriction et la liberté, il ne faut pas se demander laquelle des
deux engendre le bon marché ou la cherté, mais laquelle des deux
amène l'abondance ou la disette.

Car, remarquez ceci: les produits s'échangeant les uns contre les
autres, une rareté relative de tout et une abondance relative de tout
laissent exactement au même point le prix absolu des choses, mais non
la condition des hommes.

Pénétrons un peu plus avant dans le sujet.

Quand on a vu les aggravations et les diminutions de droits produire
des effets si opposés à ceux qu'on en attendait, la dépréciation
suivre souvent la taxe et le renchérissement accompagner quelquefois
la franchise, il a bien fallu que l'économie politique cherchât
l'explication d'un phénomène qui bouleversait les idées reçues; car,
on a beau dire, la science, si elle est digne de ce nom, n'est que la
fidèle exposition et la juste explication des faits.

Or, celui que nous signalons ici s'explique fort bien par une
circonstance qu'il ne faut jamais perdre de vue.

C'est que la cherté a _deux causes_, et non une.

Il en est de même du bon marché[43].

[Note 43: L'auteur, dans le discours qu'il prononça, le 29 septembre
1846, à la salle Montesquieu, a, par une image saisissante, présenté
une démonstration de la même vérité. V. ce discours au tome II.

  (_Note de l'éditeur._)]

C'est un des points les mieux acquis à l'économie politique, que
le prix est déterminé par l'état de l'Offre comparé à celui de la
Demande.

Il y a donc deux termes qui affectent le prix: l'Offre et la Demande.
Ces termes sont essentiellement variables. Ils peuvent se combiner
dans le même sens, en sens opposé et dans des proportions infinies.
De là des combinaisons de prix inépuisables.

Le prix hausse, soit parce que l'Offre diminue, soit parce que la
Demande augmente.

Il baisse, soit que l'Offre augmente ou que la Demande diminue.

De là deux natures de cherté et deux natures de bon marché;

Il y a la _cherté_ de mauvaise nature, c'est celle qui provient de
la diminution de l'Offre; car celle-là implique _rareté_, implique
_privation_ (telle est celle qui s'est fait ressentir cette année sur
le blé): il y a la _cherté_ de bonne nature, c'est celle qui résulte
d'un accroissement de demande; car celle-ci suppose le développement
de la richesse générale.

De même, il y a un _bon marché_ désirable, c'est celui qui a sa
source dans l'abondance; et un _bon marché_ funeste, celui qui a pour
cause l'abandon de la demande, la ruine de la clientèle.

Maintenant, veuillez remarquer ceci: la restriction tend à provoquer
à la fois et celle de ces deux chertés et celui de ces deux bons
marchés qui sont de mauvaise nature: la mauvaise cherté, en ce
qu'elle diminue l'Offre, c'est même son but avoué, et le mauvais bon
marché, en ce qu'elle diminue aussi la Demande, puisqu'elle donne une
fausse direction aux capitaux et au travail, et accable la clientèle
de taxes et d'entraves.

En sorte que, _quant au prix_, ces deux tendances se neutralisent; et
voilà pourquoi, ce système, restreignant la Demande en même temps que
l'Offre, ne réalise pas même, en définitive, cette cherté qui est son
objet.

Mais, relativement à la condition du peuple, elles ne se neutralisent
pas; elles concourent au contraire à l'empirer.

L'effet de la liberté est justement opposé. Dans son résultat
général, il se peut qu'elle ne réalise pas non plus le bon marché
qu'elle promettait; car elle a aussi deux tendances, l'une vers le
bon marché désirable par l'extension de l'Offre ou l'abondance,
l'autre vers la cherté appréciable par le développement de la Demande
ou de la richesse générale. Ces deux tendances se neutralisent en
ce qui concerne les _prix absolus_; mais elles concourent en ce qui
touche l'amélioration du sort des hommes.

En un mot, sous le régime restrictif, et en tant qu'il agit, les
hommes reculent vers un état de choses où tout s'affaiblit, Offre et
Demande; sous le régime de la liberté, ils progressent vers un état
de choses où elles se développent d'un pas égal, sans que le prix
absolu des choses doive être nécessairement affecté. Ce prix n'est
pas un bon criterium de la richesse. Il peut fort bien rester le
même, soit que la société tombe dans la misère la plus abjecte, soit
qu'elle s'avance vers une grande prospérité.

Qu'il nous soit permis de faire en peu de mots l'application de cette
doctrine.

Un cultivateur du Midi croit tenir le Pérou parce qu'il est protégé
par des droits contre la rivalité extérieure. Il est pauvre comme
Job, n'importe; il n'en suppose pas moins que la protection
l'enrichira tôt ou tard. Dans ces circonstances, si on lui pose,
comme le fait le comité Odier, la question en ces termes:

«Voulez-vous, oui ou non, être assujetti à la concurrence étrangère?»
son premier mouvement est de répondre: «_Non._»--Et le comité Odier
donne fièrement un grand éclat à cette réponse.

Cependant il faut aller un peu plus au fond des choses. Sans doute,
la concurrence étrangère, et même la concurrence en général, est
toujours importune; et si une profession pouvait s'en affranchir
seule, elle ferait pendant quelque temps de bonnes affaires.

Mais la protection n'est pas une faveur isolée, c'est un système.
Si elle tend à produire, au profit de ce cultivateur, la rareté du
blé et de la viande, elle tend aussi à produire, au profit d'autres
industriels, la rareté du fer, du drap, du combustible, des outils,
etc., soit la rareté en toutes choses.

Or, si la rareté du blé agit dans le sens de son enchérissement, par
la diminution de l'Offre, la rareté de tous les autres objets contre
lesquels le blé s'échange agit dans le sens de la dépréciation du
blé par la diminution de la Demande; en sorte qu'il n'est nullement
certain qu'en définitive le blé soit d'un centime plus cher que sous
le régime de la liberté. Il n'y a de certain que ceci: que, comme il
y a moins de toutes choses dans le pays, chacun doit être moins bien
pourvu de toutes choses.

Le cultivateur devrait bien se demander s'il ne vaudrait pas mieux
pour lui qu'il entrât du dehors un peu de blé et de bétail, mais que,
d'un autre côté, il fût entouré d'une population aisée, habile à
consommer et à payer toutes sortes de produits agricoles.

Il y a tel département où les hommes sont couverts de haillons,
habitent des masures, se nourrissent de châtaignes. Comment
voulez-vous que l'agriculture y soit florissante? Que faire
produire à la terre avec l'espoir fondé d'une juste rémunération?
De la viande? On n'en mange pas. Du lait? On ne boit que l'eau des
fontaines. Du beurre? C'est du luxe. De la laine? On s'en passe
le plus possible. Pense-t-on que tous les objets de consommation
puissent être ainsi délaissés par les masses, sans que cet abandon
agisse sur les prix dans le sens de la baisse, en même temps que la
protection agit dans le sens de la hausse?

Ce que nous disons, d'un cultivateur, nous pouvons le dire d'un
manufacturier. Les fabricants de draps assurent que la concurrence
extérieure avilira les prix par l'accroissement de l'Offre. Soit;
mais ces prix ne se relèveront-ils pas par l'accroissement de
la Demande? La consommation du drap est-elle une quantité fixe,
invariable? Chacun en est-il aussi bien pourvu qu'il pourrait et
devrait l'être? et si la richesse générale se développait par
l'abolition de toutes ces taxes et de toutes ces entraves, le premier
usage qu'en ferait la population ne serait-il pas de se mieux vêtir?

La question, l'éternelle question, n'est donc pas de savoir si la
protection favorise telle ou telle branche spéciale d'industrie, mais
si, tout compensé, tout calcul fait, la restriction est, _par sa
nature_, plus productive que la liberté.

Or, personne n'ose le soutenir. C'est même ce qui explique cet aveu
qu'on nous fait sans cesse: «Vous avez raison en principe.»

S'il en est ainsi, si la restriction ne fait du bien à chaque
industrie spéciale qu'en faisant un plus grand mal à la richesse
générale, comprenons donc que le prix lui-même, à ne considérer
que lui, exprime un rapport entre chaque industrie spéciale et
l'industrie générale, entre l'Offre et la Demande, et que, d'après
ces prémisses, ce _prix rémunérateur_, objet de la protection, est
plus contrarié que favorisé par elle[44].

[Note 44: Dans le _Libre-Échange_ du 1er août 1847, l'auteur donna
sur ce sujet une explication que nous jugeons utile de reproduire ici.

  (_Note de l'éditeur._)]


Complément.

Sous ce titre, _cherté_, _bon marché_, nous avons publié un article
qui nous a valu les deux lettres suivantes. Nous les faisons suivre
de la réponse.

     MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

     Vous bouleversez toutes mes idées. Je faisais de la propagande
     au profit du libre-échange et trouvais si commode de mettre
     en avant le _bon marché_! J'allais partout disant: «Avec
     la liberté, le pain, la viande, le drap, le linge, le fer,
     le combustible, vont baisser de prix.» Cela déplaisait à
     ceux qui en vendent, mais faisait plaisir à ceux qui en
     achètent. Aujourd'hui vous mettez en doute que le résultat
     du libre-échange soit le _bon marché_. Mais alors à quoi
     servira-t-il? Que gagnera le peuple, si la concurrence
     étrangère, qui peut le froisser dans ses ventes, ne le favorise
     pas dans ses achats?


     MONSIEUR LE LIBRE-ÉCHANGISTE,

     Permettez-nous de vous dire que vous n'avez lu qu'à demi
     l'article qui a provoqué votre lettre. Nous avons dit que
     le libre-échange agissait exactement comme les routes, les
     canaux, les chemins de fer, comme tout ce qui facilite les
     communications, comme tout ce qui détruit des obstacles. Sa
     première tendance est d'augmenter l'abondance de l'article
     affranchi, et par conséquent d'en baisser le prix. Mais en
     augmentant en même temps l'abondance de toutes les choses contre
     lesquelles cet article s'échange, il en accroît la _demande_,
     et le prix se relève par cet autre côté. Vous nous demandez ce
     que gagnera le peuple? Supposez qu'il a une balance à plusieurs
     plateaux, dans chacun desquels il a, pour son usage, une
     certaine quantité des objets que vous avez énumérés. Si l'on
     ajoute un peu de blé dans un plateau, il tendra à s'abaisser;
     mais si l'on ajoute un peu de drap, un peu de fer, un peu de
     combustible aux autres bassins, l'équilibre sera maintenu. À ne
     regarder que le fléau, il n'y aura rien de changé. À regarder le
     peuple, on le verra mieux nourri, mieux vêtu et mieux chauffé.


     MONSIEUR LE RÉDACTEUR,

     Je suis fabricant de drap et protectioniste. J'avoue que votre
     article sur la _cherté_ et le _bon marché_ me fait réfléchir. Il
     y a là quelque chose de spécieux qui n'aurait besoin que d'être
     bien établi pour opérer une conversion.


     MONSIEUR LE PROTECTIONISTE,

     Nous disons que vos mesures restrictives ont pour but une chose
     inique, la _cherté artificielle_. Mais nous ne disons pas
     qu'elles réalisent toujours l'espoir de ceux qui les provoquent.
     Il est certain qu'elles infligent au consommateur tout le mal de
     la cherté. Il n'est pas certain qu'elles en confèrent le profit
     au producteur. Pourquoi? parce que si elles diminuent l'_offre_,
     elles diminuent aussi la _demande_.

     Cela prouve qu'il y a dans l'arrangement économique de ce monde
     une force morale, _vis medicatrix_, qui fait qu'à la longue
     l'ambition injuste vient s'aheurter à une déception.

     Veuillez remarquer, monsieur, qu'un des éléments de la
     prospérité de chaque industrie particulière, c'est la richesse
     générale. Le _prix_ d'une maison est non-seulement en raison
     de ce qu'elle a coûté, mais encore en raison du nombre et de
     la fortune des locataires. Deux maisons exactement semblables
     ont-elles nécessairement le même _prix_? Non certes, si l'une
     est située à Paris et l'autre en Basse-Bretagne. Ne parlons
     jamais de prix sans tenir compte des _milieux_, et sachons bien
     qu'il n'y a pas de tentative plus vaine que celle de vouloir
     fonder la prospérité des fractions sur la ruine du tout. C'est
     pourtant là la prétention du régime restrictif.

     La concurrence a toujours été et sera toujours importune à ceux
     qui la subissent. Aussi voit-on, en tous temps et en tous lieux,
     les hommes faire effort pour s'en débarrasser. Nous connaissons
     (et vous aussi peut-être) un conseil municipal où les marchands
     résidents font aux marchands forains une guerre acharnée. Leurs
     projectiles sont des droits d'octroi, de plaçage, d'étalage, de
     péage, etc., etc.

     Or, considérez ce qui serait advenu de Paris, par exemple, si
     cette guerre s'y était faite avec succès.

     Supposez que le premier cordonnier qui s'y est établi eût réussi
     à évincer tous les autres; que le premier tailleur, le premier
     maçon, le premier imprimeur, le premier horloger, le premier
     coiffeur, le premier médecin, le premier boulanger, eussent été
     aussi heureux. Paris serait encore aujourd'hui un village de
     12 à 1,500 habitants.--Il n'en a pas été ainsi. Chacun (sauf
     ceux que vous éloignez encore) est venu exploiter ce marché, et
     c'est justement ce qui l'a agrandi. Ce n'a été qu'une longue
     suite de froissements pour les ennemis de la concurrence; et de
     froissements en froissements, Paris est devenu une ville d'un
     million d'habitants. La richesse générale y a gagné, sans doute;
     mais la richesse particulière des cordonniers et des tailleurs
     y a-t-elle perdu? Pour vous, voilà la question. À mesure que
     les concurrents arrivaient, vous auriez dit: le prix des bottes
     va baisser. Et en a-t-il été ainsi? Non; car si l'_offre_ a
     augmenté, la _demande_ a augmenté aussi.

     Il en sera ainsi du drap, monsieur; laissez-le entrer. Vous
     aurez plus de concurrents, c'est vrai; mais aussi vous aurez
     plus de clientèle, et surtout une clientèle plus riche. Hé
     quoi! n'y avez-vous jamais songé en voyant les neuf dixièmes
     de vos compatriotes privés pendant l'hiver de ce drap que vous
     fabriquez si bien?

     C'est une leçon bien longue à apprendre que celle-ci:
     Voulez-vous prospérer? laissez prospérer votre clientèle.

     Mais quand elle sera sue, chacun cherchera son bien dans le
     bien général. Alors, les jalousies d'individu à individu, de
     ville à ville, de province à province, de nation à nation, ne
     troubleront plus le monde.



VI.--AUX ARTISANS ET AUX OUVRIERS[45].

[Note 45: Ce chapitre est tiré du _Courrier français_ (nº du 18
septembre 1846), dont les colonnes furent ouvertes à l'auteur pour
repousser les attaques de l'_Atelier_. Ce ne fut que deux mois plus
tard que parut la feuille du _Libre-Échange_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Plusieurs journaux m'ont attaqué devant vous. Ne voudrez-vous pas
lire ma défense?

Je ne suis pas défiant. Quand un homme écrit ou parle, je crois qu'il
pense ce qu'il dit.

Pourtant, j'ai beau lire et relire les journaux auxquels je réponds,
il me semble y découvrir de tristes tendances.

De quoi s'agissait-il? de rechercher ce qui vous est le plus
favorable, la restriction ou la liberté.

Je crois que c'est la liberté,--ils croient que c'est la
restriction;--à chacun de prouver sa thèse.

Était-il nécessaire d'insinuer que nous sommes les agents de
l'Angleterre, du Midi, du Gouvernement?

Voyez combien la récrimination, sur ce terrain, nous serait facile.

Nous sommes, disent-ils, agents des Anglais, parce que quelques-uns
d'entre nous se sont servis des mots _meeting_, _free-trader_!

Et ne se servent-ils pas des mots _drawback_, _budget_?

Nous imitons Cobden et la démocratie anglaise!

Et eux, ne parodient-ils pas Bentinck et l'aristocratie britannique?

Nous empruntons à la perfide Albion la doctrine de la liberté!

Et eux, ne lui empruntent-ils pas les arguties de la protection?

Nous suivons l'impulsion de Bordeaux et du Midi!

Et eux, ne servent-ils pas la cupidité de Lille et du Nord?

Nous favorisons les secrets desseins du ministère, qui veut détourner
l'attention de sa politique!

Et eux, ne favorisent-ils pas les vues de la liste civile, qui gagne,
par le régime protecteur, plus que qui que ce soit au monde?

Vous voyez donc bien que, si nous ne méprisions cette guerre de
dénigrement, les armes ne nous manqueraient pas.

Mais ce n'est pas ce dont il s'agit.

La question, et je ne la perdrai pas de vue, est celle-ci:

_Qu'est-ce qui vaut mieux pour les classes laborieuses, être libres,
ou n'être pas libres d'acheter au dehors?_

Ouvriers, on vous dit: «Si vous êtes libres d'acheter au dehors ce
que vous faites maintenant vous-mêmes, vous ne le ferez plus; vous
serez sans travail, sans salaire et sans pain; c'est donc pour votre
bien qu'on restreint votre liberté.»

Cette objection revient sous toutes les formes. On dit, par exemple:
«Si nous nous habillons avec du drap anglais, si nous faisons nos
charrues avec du fer anglais, si nous coupons notre pain avec des
couteaux anglais, si nous essuyons nos mains dans des serviettes
anglaises, que deviendront les ouvriers français, que deviendra le
_travail national_?»

Dites-moi, ouvriers, si un homme se tenait sur le port de Boulogne,
et qu'à chaque Anglais qui débarque, il dît: Voulez-vous me donner
ces bottes anglaises, je vous donnerai ce chapeau français?--Ou
bien: Voulez-vous me céder ce cheval anglais, je vous céderai ce
tilbury français?--Ou bien: Vous plaît-il d'échanger cette machine
de Birmingham contre cette pendule de Paris?--Ou encore: Vous
arrange-t-il de troquer cette houille de Newcastle contre ce vin de
Champagne?--Je vous le demande, en supposant que notre homme mît
quelque discernement dans ses propositions, peut-on dire que notre
_travail national_, pris en masse, en serait affecté?

Le serait-il davantage quand il y aurait vingt de ces offreurs de
services à Boulogne au lieu d'un, quand il se ferait un million de
trocs au lieu de quatre, et quand on ferait intervenir les négociants
et la monnaie pour les faciliter et les multiplier à l'infini?

Or, qu'un pays achète à l'autre en gros pour revendre en détail, ou
en détail pour revendre en gros, si on suit la chose jusqu'au bout,
on trouvera toujours que le _commerce_ n'est qu'un ensemble de _trocs
pour trocs_, _produits contre produits_, _services pour services_. Si
donc un _troc_ ne nuit pas au _travail national_, puisqu'il implique
autant de _travail national donné_ que de _travail étranger reçu_,
cent mille millions de trocs ne lui nuiront pas davantage.

Mais où sera le profit? direz-vous.--Le profit est de faire le
meilleur emploi des ressources de chaque pays, de manière à ce qu'une
même somme de travail donne partout plus de satisfaction et de
bien-être.

Il y en a qui emploient envers vous une singulière tactique. Ils
commencent par convenir de la supériorité du système libre sur le
système prohibitif, sans doute pour n'avoir pas à se défendre sur ce
terrain.

Ensuite, ils font observer que, dans le passage d'un système à
l'autre, il y aura quelque _déplacement_ de travail.

Puis, ils s'étendent sur les souffrances que doit entraîner, selon
eux, ce _déplacement_. Ils les exagèrent, ils les grossissent, ils en
font le sujet principal de la question, ils les présentent comme le
résultat exclusif et définitif de la réforme, et s'efforcent ainsi de
vous enrôler sous le drapeau du monopole.

C'est du reste une tactique qui a été mise au service de tous les
abus; et je dois avouer naïvement une chose, c'est qu'elle embarrasse
toujours les amis des réformes même les plus utiles au peuple.--Vous
allez comprendre pourquoi.

Quand un abus existe, tout s'arrange là-dessus.

Des existences s'y rattachent, d'autres à celles-là, et puis d'autres
encore, et cela forme un grand édifice.

Y voulez-vous porter la main? Chacun se récrie et--remarquez bien
ceci--les criards paraissent toujours, au premier coup d'oeil, avoir
raison, parce qu'il est plus facile de montrer le dérangement, qui
doit accompagner la réforme, que l'arrangement qui doit la suivre.

Les partisans de l'abus citent des faits particuliers; ils nomment
les personnes et leurs fournisseurs et leurs ouvriers qui vont être
froissés,--tandis que le pauvre diable de réformateur ne peut s'en
référer qu'au _bien général_ qui doit se répandre insensiblement dans
les masses.--Cela ne fait pas, à beaucoup près, autant d'effet.

Ainsi, est-il question d'abolir l'esclavage?--«Malheureux! dit-on aux
noirs, qui va désormais vous nourrir? Le commandeur distribue des
coups de fouet, mais il distribue aussi le manioc.»

Et l'esclave regrette sa chaîne, car il se demande: D'où me viendra
le manioc?

Il ne voit pas que ce n'est pas le commandeur qui le nourrit, mais
son propre travail, lequel nourrit aussi le commandeur.

Quand, en Espagne, on réforma les couvents, on disait aux mendiants:
«Où trouverez-vous le potage et la bure? «Le prieur est votre
Providence. N'est-il pas bien commode de s'adresser à lui?»

Et les mendiants de dire: «C'est vrai. Si le prieur s'en va, nous
voyons bien ce que nous perdrons, mais nous ne voyons pas ce qui nous
viendra à la place.»

Ils ne prenaient pas garde que si les couvents faisaient des aumônes,
ils en vivaient; en sorte que le peuple avait plus à leur donner qu'à
en recevoir.

De même, ouvriers, le monopole vous met à tous imperceptiblement des
taxes sur les épaules, et puis, avec le produit de ces taxes, il vous
fait travailler.

Et vos faux amis vous disent: S'il n'y avait pas de monopole, qui
vous ferait travailler?

Et vous répondez: C'est vrai, c'est vrai. Le travail que nous
procurent les monopoleurs est certain. Les promesses de la liberté
sont incertaines.

Car vous ne voyez pas qu'on vous soutire de l'argent d'abord, et
qu'ensuite on vous rend une partie de cet argent contre votre travail.

Vous demandez qui vous fera travailler? Eh, morbleu! vous vous
donnerez du travail les uns aux autres! Avec l'argent qu'on ne vous
prendra plus, le cordonnier se vêtira mieux et fera travailler le
tailleur. Le tailleur renouvellera plus souvent sa chaussure et fera
travailler le cordonnier. Et ainsi de suite pour tous les états.

On dit qu'avec la liberté il y aura moins d'ouvriers aux mines et aux
filatures.

Je ne le crois pas. Mais si cela arrive, c'est _nécessairement_ qu'il
y en aura plus travaillant librement en chambre et au soleil.

Car si ces mines et ces filatures ne se soutiennent, comme on le dit,
qu'à l'aide de taxes mises à leur profit sur _tout le monde_, une
fois ces taxes abolies, _tout le monde_ en sera plus aisé, et c'est
l'aisance de tous qui alimente le travail de chacun.

Pardonnez-moi si je m'arrête encore sur cette démonstration. Je
voudrais tant vous voir du côté de la liberté!

En France, les capitaux engagés dans l'industrie donnent, je suppose,
5 p. 100 de profit.--Mais voici Mondor qui a dans une usine 100,000
fr. qui lui laissent 5 p. 100 de perte.--De la perte au gain, la
différence est 10,000 fr.--Que fait-on?--Tout chattement, on répartit
entre vous un petit impôt de 10,000 fr. qu'on donne à Mondor; vous
ne vous en apercevez pas, car la chose est fort habilement déguisée.
Ce n'est pas le percepteur qui vient vous demander votre part de
l'impôt; mais vous le payez à Mondor, maître de forges, chaque fois
que vous achetez vos haches, vos truelles et vos rabots.--Ensuite
on vous dit: Si vous ne payez pas cet impôt, Mondor ne fera plus
travailler; ses ouvriers, Jean et Jacques, seront sans ouvrage.
Corbleu! si on vous remettait l'impôt, ne feriez-vous pas travailler
vous-mêmes, et pour votre compte encore?

Et puis, soyez tranquilles, quand il n'aura plus ce doux oreiller du
supplément de prix par l'impôt, Mondor s'ingéniera pour convertir sa
perte en bénéfice, et Jean et Jacques ne seront pas renvoyés. Alors,
tout sera profit _pour tous_.

Vous insisterez peut-être, disant: «Nous comprenons qu'après la
réforme, il y aura en général plus d'ouvrage qu'avant; mais, en
attendant, Jean et Jacques seront sur la rue.»

À quoi je réponds:

1º Quand l'ouvrage ne se déplace que pour augmenter, l'homme qui a du
coeur et des bras n'est pas longtemps sur la rue;

2º Rien n'empêche que l'État ne réserve quelques fonds pour prévenir,
dans la transition, des chômages auxquels, quant à moi, je ne crois
pas;

3º Enfin, si, pour sortir d'une ornière et entrer dans un état
meilleur pour tous, et surtout plus juste, il faut absolument braver
quelques instants pénibles, les ouvriers sont prêts, ou je les
connais mal. Plaise à Dieu qu'il en soit de même des entrepreneurs!

Eh quoi! parce que vous êtes ouvriers, n'êtes-vous pas intelligents
et moraux? Il semble que vos prétendus amis l'oublient. N'est-il pas
surprenant qu'ils traitent devant vous une telle question, parlant de
salaires et d'intérêts, sans prononcer seulement le mot _justice_?
Ils savent pourtant bien que la restriction est _injuste_. Pourquoi
donc n'ont-ils pas le courage de vous en prévenir et de vous dire:
«Ouvriers, une iniquité prévaut dans le pays, mais elle vous profite,
il faut la soutenir.»--Pourquoi? parce qu'ils savent que vous
répondriez: Non.

Mais il n'est pas vrai que cette iniquité vous profite. Prêtez-moi
encore quelques moments d'attention, et jugez vous-mêmes.

Que protége-t-on en France? Des choses qui se font par de gros
entrepreneurs dans de grosses usines, le fer, la houille, le drap,
les tissus, et l'on vous dit que c'est, non dans l'intérêt des
entrepreneurs, mais dans le vôtre, et pour vous assurer du travail.

Cependant toutes les fois que le _travail étranger_ se présente sur
notre marché sous une forme telle qu'il puisse vous nuire, mais qu'il
serve les gros entrepreneurs, ne le laisse-t-on pas entrer?

N'y a-t-il pas à Paris trente mille Allemands qui font des habits et
des souliers? Pourquoi les laisse-t-on s'établir à vos côtés, quand
on repousse le drap? Parce que le drap se fait dans de grandes usines
appartenant à des fabricants législateurs. Mais les habits se font
en chambre par des ouvriers. Pour convertir la laine en drap, ces
messieurs ne veulent pas de concurrence, parce que c'est leur métier:
mais, pour convertir le drap en habits, ils l'admettent fort bien,
parce que c'est le vôtre.

Quand on a fait des chemins de fer, on a repoussé les rails anglais,
mais on a fait venir des ouvriers anglais. Pourquoi? Eh! c'est tout
simple: parce que les rails anglais font concurrence aux grandes
usines, et que les bras anglais ne font concurrence qu'à vos bras.

Nous ne demandons pas, nous, qu'on repousse les tailleurs allemands
et les terrassiers anglais. Nous demandons qu'on laisse entrer les
draps et les rails. Nous demandons justice pour tous, égalité devant
la loi pour tous!

C'est une dérision que de venir nous dire que la restriction
douanière a en vue votre avantage. Tailleurs, cordonniers,
charpentiers, menuisiers, maçons, forgerons, marchands, épiciers,
horlogers, bouchers, boulangers, tapissiers, modistes, je vous mets
au défi de me citer une seule manière dont la restriction vous
profite et, quand vous voudrez, je vous en citerai quatre par où elle
vous nuit.

Et après tout, cette abnégation que vos journaux attribuent aux
monopoleurs, voyez combien elle est vraisemblable.

Je crois qu'on peut appeler _taux naturel des salaires_ celui qui
s'établirait _naturellement_ sous le régime de la liberté. Lors donc
qu'on vous dit que la restriction vous profite, c'est comme si on
vous disait qu'elle ajoute un _excédant_ à vos salaires _naturels_.
Or, un excédant _extra-naturel_ de salaires doit être pris quelque
part; il ne tombe pas de la lune, et il doit être pris sur ceux qui
le payent.

Vous êtes donc conduits à cette conclusion que, selon vos prétendus
amis, le régime protecteur a été créé et mis au monde pour que les
capitalistes fussent sacrifiés aux ouvriers.

Dites, cela est-il probable?

Où est donc votre place à la chambre des pairs? Quand est-ce que vous
avez siégé au Palais-Bourbon? Qui vous a consultés? D'où vous est
venue cette idée d'établir le régime protecteur?

Je vous entends me répondre: Ce n'est pas nous qui l'avons établi.
Hélas! nous ne sommes ni pairs ni députés, ni conseillers d'État. Ce
sont les capitalistes qui ont fait la chose.

Par le grand Dieu du ciel! Ils étaient donc bien disposés ce jour-là!
Quoi! les capitalistes ont fait la loi; ils ont établi le régime
prohibitif, et cela pour que vous, ouvriers, lissiez des profits à
leurs dépens!

Mais voici qui est plus étrange encore.

Comment se fait il que vos prétendus amis, qui vous parlent
aujourd'hui de la bonté, de la générosité, de l'abnégation des
capitalistes, vous plaignent sans cesse de ne pas jouir de vos droits
politiques? À leur point de vue, qu'en pourriez-vous faire?--Les
capitalistes ont le monopole de la législation; c'est vrai. Grâce
à ce monopole, ils se sont adjugé le monopole du fer, du drap, de
la toile, de la houille, du bois, de la viande, c'est encore vrai.
Mais voici vos prétendus amis qui disent qu'en agissant ainsi, les
capitalistes se sont dépouillés sans y être obligés, pour vous
enrichir sans que vous y eussiez droit! Assurément, si vous étiez
électeurs et députés, vous ne feriez pas mieux vos affaires; vous ne
les feriez même pas si bien.

Si l'organisation industrielle qui nous régit est faite dans votre
intérêt, c'est donc une perfidie de réclamer pour vous des droits
politiques; car ces démocrates d'un nouveau genre ne sortiront jamais
de ce dilemme: la loi, faite par la bourgeoisie, vous donne _plus_
ou vous donne _moins_ que vos salaires naturels. Si elle vous donne
_moins_, ils vous trompent en vous invitant à la soutenir. Si elle
vous donne _plus_, ils vous trompent encore en vous engageant à
réclamer des droits politiques, alors que la bourgeoisie vous fait
des sacrifices que, dans votre honnêteté, vous n'oseriez pas voter.

Ouvriers, à Dieu ne plaise que cet écrit ait pour effet de jeter
dans vos coeurs des germes d'irritation contre les classes riches! Si
des _intérêts_ mal entendus ou sincèrement alarmés soutiennent encore
le monopole, n'oublions pas qu'il a sa racine dans des _erreurs_ qui
sont communes aux capitalistes et aux ouvriers. Loin donc de les
exciter les uns contre les autres, travaillons à les rapprocher.
Et pour cela que faut-il faire? S'il est vrai que les naturelles
tendances sociales concourent à effacer l'inégalité parmi les hommes,
il ne faut que laisser agir ces tendances, éloigner les obstructions
artificielles qui en suspendent l'effet, et laisser les relations
des classes diverses s'établir sur le principe de la JUSTICE qui se
confond, du moins dans mon esprit, avec le principe de la LIBERTÉ[46].

[Note 46: V. au tome II, la polémique directe contre divers journaux.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



VII.--CONTE CHINOIS.


On crie à la cupidité, à l'égoïsme du siècle!

Pour moi, je vois que le monde, Paris surtout, est peuplé de Décius.

Ouvrez les mille volumes, les mille journaux, les mille feuilletons
que les presses parisiennes vomissent tous les jours sur le pays;
tout cela n'est-il pas l'oeuvre de petits saints?

Quelle verve dans la peinture des vices du temps! Quelle tendresse
touchante pour les masses! Avec quelle libéralité on invite les
riches à partager avec les pauvres, sinon les pauvres à partager
avec les riches! Que de plans de réformes sociales, d'améliorations
sociales, d'organisations sociales! Est-il si mince écrivain qui ne
se dévoue au bien-être des classes laborieuses? Il ne s'agit que de
leur avancer quelques écus pour leur procurer le loisir de se livrer
à leurs élucubrations humanitaires.

Et l'on parle ensuite de l'égoïsme, de l'individualisme de notre
époque!

Il n'y a rien qu'on n'ait la prétention de faire servir au bien-être
et à la moralisation du peuple, rien, pas même la _Douane_.--Vous
croyez peut-être que c'est une machine à impôt, comme l'octroi,
comme le péage au bout du pont? Point du tout: C'est une institution
essentiellement civilisatrice, fraternitaire et égalitaire. Que
voulez-vous? c'est la mode. Il faut mettre ou affecter de mettre du
sentiment, du sentimentalisme partout, jusque dans la guérite du
_qu'as-tu là?_

Mais, pour réaliser ces aspirations philanthropiques, la douane, il
faut l'avouer, a de singuliers procédés.

Elle met sur pied une armée de directeurs, sous directeurs,
inspecteurs, sous-inspecteurs, contrôleurs, vérificateurs, receveurs,
chefs, sous-chefs, commis, surnuméraires, aspirants-surnuméraires et
aspirants à l'aspirance, sans compter le _service actif_, et tout
cela pour arriver à exercer sur l'industrie du peuple cette action
négative qui se résume par le mot _empêcher_.

Remarquez que je ne dis pas _taxer_, mais bien réellement _empêcher_.

Et _empêcher_ non des actes réprouvés par les moeurs ou contraires à
l'ordre public, mais des transactions innocentes et même favorables,
on en convient, à la paix et à l'union des peuples.

Cependant l'humanité est si flexible et si souple que, de manière ou
d'autre, elle surmonte toujours les _empêchements_. C'est l'affaire
d'un surcroît de travail.

Empêche-t-on un peuple de tirer ses aliments du dehors, il les
produit au dedans. C'est plus pénible, mais il faut vivre.
L'empêche-t-on de traverser la vallée, il franchit les pics. C'est
plus long, mais il faut arriver.

Voilà qui est triste, mais voici qui est plaisant. Quand la loi a
créé ainsi une certaine somme d'obstacles, et que, pour les vaincre,
l'humanité a détourné une somme correspondante de travail, vous
n'êtes plus admis à demander la réforme de la loi; car si vous
montrez l'_obstacle_, on vous montre le travail qu'il occasionne,
et si vous dites: Ce n'est pas là du travail créé, mais _détourné_,
on vous répond comme l'_Esprit public_:--«L'appauvrissement seul
est certain et immédiat; quant à l'enrichissement, il est plus
qu'hypothétique.»

Ceci me rappelle une histoire chinoise que je vais vous conter.

Il y avait en Chine deux grandes villes: _Tchin_ et _Tchan_. Un
magnifique canal les unissait. L'empereur jugea à propos d'y faire
jeter d'énormes quartiers de roche pour le mettre hors de service.

Ce que voyant, Kouang, son premier mandarin, lui dit:

--Fils du Ciel, vous faites une faute.

À quoi l'empereur répondit:

--Kouang, vous dites une sottise.

Je ne rapporte ici, bien entendu, que la substance du dialogue.

Au bout de trois lunes, le céleste empereur fit venir le mandarin et
lui dit:

--Kouang, regardez.

Et Kouang, ouvrant les yeux, regarda.

Et il vit, à une certaine distance du canal, une multitude d'hommes
_travaillant_. Les uns faisaient des déblais, les autres des
remblais, ceux-ci nivelaient, ceux-là pavaient, et le mandarin, qui
était fort lettré, pensa en lui-même: Ils font une route.

Au bout de trois autres lunes, l'empereur ayant appelé Kouang, lui
dit:

--Regardez.

Et Kouang regarda.

Et il vit que la route était faite, et il remarqua que le long du
chemin, de distance en distance, s'élevaient des hôtelleries. Une
cohue de piétons, de chars, de palanquins allaient et venaient,
et d'innombrables Chinois, accablés par la fatigue, portaient et
reportaient de lourds fardeaux de _Tchin_ à _Tchan_ et de _Tchan_ à
_Tchin_.--Et Kouang se dit: C'est la destruction du canal qui donne
du travail à ces pauvres gens. Mais l'idée ne lui vint pas que ce
travail était _détourné_ d'autres emplois.

Et trois lunes se passèrent, et l'empereur dit à Kouang:

--Regardez.

Et Kouang regarda.

Et il vit que les hôtelleries étaient toujours pleines de voyageurs,
et que ces voyageurs ayant faim, il s'était groupé autour d'elles des
boutiques de bouchers, boulangers, charcutiers et marchands de nids
d'hirondelles.--Et que ces honnêtes artisans ne pouvant aller nus, il
s'était aussi établi des tailleurs, des cordonniers, des marchands de
parasols et d'éventails, et que, comme on ne couche pas à la belle
étoile, même dans le Céleste Empire, des charpentiers, des maçons et
couvreurs étaient accourus. Puis vinrent des officiers de police,
des juges, des fakirs; en un mot, il se forma une ville avec ses
faubourgs autour de chaque hôtellerie.

Et l'empereur dit à Kouang: Que vous en semble?

Et Kouang répondit: Je n'aurais jamais cru que la destruction d'un
canal put créer pour le peuple autant de travail; car l'idée ne lui
vint pas que ce n'était pas du travail créé, mais _détourné_; que les
voyageurs mangeaient, lorsqu'ils passaient sur le canal aussi bien
que depuis qu'ils étaient forcés de passer sur la route.

Cependant, au grand étonnement des Chinois, l'empereur mourut et ce
fils du Ciel fut mis en terre.

Son successeur manda Kouang, et lui dit: Faites déblayer le canal.

Et Kouang dit au nouvel empereur:

--Fils du Ciel, vous faites une faute.

Et l'empereur répondit:

--Kouang, vous dites une sottise.

Mais Kouang insista et dit: Sire, quel est votre but?

--Mon but, dit l'empereur, est de faciliter la circulation des hommes
et des choses entre _Tchin_ et _Tchan_, de rendre le transport
moins dispendieux, afin que le peuple ait du thé et des vêtements à
meilleur marché.

Mais Kouang était tout préparé. Il avait reçu la veille quelques
numéros du _Moniteur industriel_, journal chinois. Sachant bien sa
leçon, il demanda la permission de répondre, et l'ayant obtenue,
après avoir frappé du front le parquet par neuf fois, il dit:

«Sire, vous aspirez à réduire, par la facilité du transport, le prix
des objets de consommation pour les mettre à la portée du peuple,
et pour cela, vous commencez par lui faire perdre tout le travail
que la destruction du canal avait fait naître. Sire, en économie
politique, le bon marché absolu...--L'empereur: Je crois que vous
récitez.--Kouang: C'est vrai: il me sera plus commode de lire.--Et
ayant déployé l'_Esprit public_, il lut: «En économie politique, le
bon marché absolu des objets de consommation n'est que la question
secondaire. Le problème réside dans l'équilibre du prix du travail
avec celui des objets nécessaires à l'existence. L'abondance
du travail est la richesse des nations, et le meilleur système
économique est celui qui leur fournit la plus grande somme de travail
possible. N'allez pas demander s'il vaut mieux payer une tasse de thé
4 cash ou 8 cash, une chemise 5 tales ou 10 tales. Ce sont là des
puérilités indignes d'un esprit grave. Personne ne conteste votre
proposition. La question est de savoir s'il vaut mieux payer un objet
plus cher et avoir, par l'abondance et le prix du travail, plus de
moyens de l'acquérir; ou bien s'il vaut mieux appauvrir les sources
du travail, diminuer la masse de la production nationale, transporter
par des _chemins qui marchent_ les objets de consommation, à meilleur
marché, il est vrai, mais en même temps enlever à une portion de nos
travailleurs les possibilités de les acheter même à ces prix réduits.»

L'empereur n'étant pas bien convaincu, Kouang lui dit: Sire, daignez
attendre. J'ai encore le _Moniteur industriel_ à citer.

Mais l'empereur dit:

--Je n'ai pas besoins de vos journaux chinois pour savoir que créer
des _obstacles_, c'est appeler le travail de ce côté. Mais ce n'est
pas ma mission. Allez, désobstruez le canal. Ensuite nous réformerons
la douane.

Et Kouang s'en alla, s'arrachant la barbe et criant: Ô Fô! ô Pê! ô
Lî! et tous les dieux monosyllabiques et circonflexes du Cathay,
prenez en pitié votre peuple; car il nous est venu un empereur de
l'_école anglaise_, et je vois bien qu'avant peu nous manquerons de
tout, puisque nous n'aurons plus besoin de rien faire.



VIII.--POST HOC, ERGO PROPTER HOC[47].

[Note 47: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 6 décembre 1846.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Le plus commun et le plus faux des raisonnements:

Des souffrances réelles se manifestent en Angleterre.

Ce fait vient à la suite de deux autres:

1º La réforme douanière;

2º La perte de deux récoltes consécutives.

À laquelle de ces deux dernières circonstances faut-il attribuer la
première?

Les protectionistes ne manquent pas de s'écrier: «C'est cette
liberté maudite qui fait tout le mal. Elle nous promettait monts
et merveilles, nous l'avons accueillie, et voilà que les fabriques
s'arrêtent et le peuple souffre: _Cum hoc, ergo propter hoc_.»

La liberté commerciale distribue de la manière la plus uniforme et
la plus équitable les fruits que la Providence accorde au travail de
l'homme. Si ces fruits sont enlevés, en partie, par un fléau, elle
ne préside pas moins à la bonne distribution de ce qui en reste. Les
hommes sont moins bien pourvus, sans doute; mais faut-il s'en prendre
à la liberté ou au fléau?

La liberté agit sur le même principe que les assurances. Quand un
sinistre survient, elle répartit sur un grand nombre d'hommes, sur
un grand nombre d'années, des maux qui, sans elle, s'accumuleraient
sur un peuple et sur un temps. Or, s'est-on jamais avisé de dire que
l'incendie n'est plus un fléau depuis qu'il y a des assurances?

En 1842, 43 et 44, la réduction des taxes a commencé en Angleterre.
En même temps les récoltes y ont été très-abondantes, et il est
permis de croire que ces deux circonstances ont concouru à la
prospérité inouïe dont ce pays a donné le spectacle pendant cette
période.

En 1845, la récolte a été mauvaise: en 1846, plus mauvaise encore.

Les aliments ont renchéri; le peuple a dépensé ses ressources pour
se nourrir, et restreint ses autres consommations. Les vêtements ont
été moins demandés, les fabriques moins occupées, et le salaire a
manifesté une tendance à la baisse. Heureusement que, dans cette même
année, les barrières restrictives ayant été de nouveau abaissées, une
masse énorme d'aliments a pu parvenir sur le marché anglais. Sans
cette circonstance, il est à peu près certain qu'en ce moment une
révolution terrible ensanglanterait la Grande-Bretagne.

Et l'on vient accuser la liberté des désastres qu'elle prévient et
répare du moins en partie!

Un pauvre lépreux vivait dans la solitude. Ce qu'il avait touché,
nul ne le voulait toucher. Réduit à se suffire à lui-même, il
traînait dans ce monde une misérable existence. Un grand médecin le
guérit. Voilà notre solitaire en pleine possession de la _liberté
des échanges_. Quelle belle perspective s'ouvrait devant lui! Il se
plaisait à calculer le bon parti que, grâce à ses relations avec les
autres hommes, il pourrait tirer de ses bras vigoureux. Il vint à
se les rompre tous les deux. Hélas! son sort fut plus horrible. Les
journalistes de ce pays, témoins de sa misère, disaient: «Voyez à
quoi l'a réduit la faculté d'échanger! Vraiment, il était moins à
plaindre quand il vivait seul.--Eh! quoi, répondait le médecin, ne
tenez-vous aucun compte de ses deux bras cassés? n'entrent-ils pour
rien dans sa triste destinée? Son malheur est d'avoir perdu les bras,
et non point d'être guéri de la lèpre. Il serait bien plus à plaindre
s'il était manchot et lépreux par-dessus le marché.»

_Post hoc, ergo propter hoc_; méfiez-vous de ce sophisme.



IX.--LE VOL À LA PRIME[48].

[Note 48: Tiré du _Journal des économistes_, nº de janvier 1846.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


On trouve mon petit livre des SOPHISMES trop théorique, scientifique,
métaphysique. Soit. Essayons du genre trivial, banal, et, s'il le
faut, brutal. Convaincu que le public est _dupe_ à l'endroit de la
protection, je le lui ai voulu prouver. Il préfère qu'on le lui crie.
Donc vociférons:

  Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne!

Une explosion de franchise fait mieux souvent que les
circonlocutions les plus polies. Vous vous rappelez Oronte et le mal
qu'a le misanthrope, tout misanthrope qu'il est, à le convaincre de
sa folie.

  ALCESTE. On s'expose à jouer un mauvais personnage.

  ORONTE.  Est-ce que vous voulez me déclarer par là
                    Que j'ai tort de vouloir.....

  ALCESTE.                              Je ne dis pas cela.
                    Mais.....

  ORONTE.  Est-ce que j'écris mal?

  ALCESTE.                         Je ne dis pas cela.
                    Mais enfin.....

  ORONTE.  Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet?.....

  ALCESTE. Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

Franchement, bon public, _on te vole_. C'est cru, mais c'est clair.

Les mots _vol_, _voler_, _voleur_, paraîtront de mauvais goût à
beaucoup de gens. Je leur demanderai comme Harpagon à Élise: Est-ce
le mot ou la chose qui vous fait peur?

«Quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui
appartient pas, est coupable de vol.» (_C. pén. art._ 379.)

_Voler_: Prendre furtivement ou par force. (_Dictionnaire de
l'Académie._)

_Voleur_: Celui qui exige plus qu'il ne lui est dû. (_Id._)

Or, le monopoleur qui, de par une loi de sa façon, m'oblige à
lui payer 20 fr. ce que je puis avoir ailleurs pour 15, ne me
soustrait-il pas frauduleusement 5 fr. qui m'appartiennent?

Ne prend-il pas furtivement ou par force?

N'exige-t-il pas plus qu'il ne lui est dû?

Il soustrait, il prend, il exige, dira-t-on; mais non point
_furtivement_ ou _par force_; ce qui caractériserait le vol.

Lorsque nos bulletins de contributions se trouvent chargés des 5 fr.
pour la prime, que soustrait, prend ou exige le monopoleur, quoi de
plus _furtif_, puisque si peu d'entre nous s'en doutent? Et pour ceux
qui ne sont pas dupes, quoi de plus _forcé_, puisqu'au premier refus
le garnisaire est à nos portes?

Au reste, que les monopoleurs se rassurent. Les vols _à la prime_
ou _au tarif_, s'ils blessent l'équité tout aussi bien que le vol à
l'américaine, ne violent pas la loi; ils se commettent, au contraire,
de par la loi; ils n'en sont que pires, mais ils n'ont rien à démêler
avec la _correctionnelle_.

D'ailleurs, bon gré, mal gré, nous sommes tous _voleurs_ et _volés_
en cette affaire. L'auteur de ce volume a beau crier _au voleur_
quand il achète, on peut crier après lui quand il vend[49]; s'il
diffère de beaucoup de ses compatriotes, c'est seulement en ceci: il
sait qu'il perd au jeu plus qu'il n'y gagne, et eux ne le savent pas;
s'ils le savaient, le jeu cesserait bientôt.

[Note 49: Possédant un champ qui le fait vivre, il est de la classe
des _protégés_. Cette circonstance devrait désarmer la critique. Elle
montre que, s'il se sert d'expressions dures, c'est contre la chose
et non contre les intentions.]

Je ne me vante pas, au surplus, d'avoir le premier restitué à la
chose son vrai nom. Voici plus de soixante ans que Smith disait:

«Quand des industriels s'assemblent, on peut s'attendre à ce qu'une
conspiration va s'ourdir contre les poches du public.» Faut-il s'en
étonner, puisque le public n'en prend aucun souci?

Or donc, une assemblée d'industriels délibère officiellement sous le
nom de _Conseils généraux_. Que s'y passe-t-il et qu'y résout-on?

Voici, fort en abrégé, le procès-verbal d'une séance.

«UN ARMATEUR. Notre marine est aux abois (digression belliqueuse).
Cela n'est pas surprenant, je ne saurais construire sans fer. J'en
trouve bien à 10 fr. _sur le marché du monde_; mais, de par la loi,
le maître de forges français me force à le lui payer 15 fr.: c'est
donc 5 fr. qu'il me soustrait. Je demande la liberté d'acheter où bon
me semble.

«UN MAÎTRE DE FORGES. _Sur le marché du monde_, je trouve à faire
opérer des transports à 20 fr.--Législativement, l'armateur en exige
30: c'est donc 10 fr. qu'il me _prend_. Il me pille, je le pille;
tout est pour le mieux.

«UN HOMME D'ÉTAT. La conclusion de l'armateur est bien imprudente.
Oh! cultivons l'union touchante qui fait notre force; si nous
effaçons un iota à la théorie de la protection, adieu la théorie
entière.

«L'ARMATEUR. Mais pour nous la protection a failli: je répète que la
marine est aux abois.

«UN MARIN. Eh bien! relevons la _surtaxe_, et que l'armateur, qui
prend 30 au public pour son fret, en prenne 40.

«UN MINISTRE. Le gouvernement poussera jusqu'aux dernières limites le
beau mécanisme de la _surtaxe_; mais je crains que cela ne suffise
pas[50].

[Note 50: Voici le texte: «Je citerai encore les lois de douane
des 9 et 11 juin dernier, qui ont en grande partie pour objet
d'encourager la navigation lointaine, en augmentant sur plusieurs
articles les _surtaxes_ afférentes au pavillon étranger. Nos lois
de douane, vous le savez, sont généralement dirigées vers ce but,
et peu à peu la _surtaxe_ de 10 francs, établie par la loi du 28
avril 1816 et souvent insuffisante, _disparaît_ pour faire place...
à une protection plus efficace et plus en harmonie avec la _cherté_
relative de notre navigation.»--Ce _disparaît_ est précieux.

                       (M. CUNIN-GRIDAINE, séance du 15 décembre 1845,
                                             _discours d'ouverture_.)]

«UN FONCTIONNAIRE. Vous voilà tous bien empêchés pour peu de chose.
N'y a-t-il de salut que dans le tarif, et oubliez-vous l'impôt? Si
le consommateur est bénévole, le contribuable ne l'est pas moins.
Accablons-le de taxes, et que l'armateur soit satisfait. Je propose
5 fr. de prime, à prendre sur les contributions publiques, pour être
livrés au constructeur pour chaque quintal de fer qu'il emploiera.

«_Voix confuses._ Appuyé, appuyé! _Un agriculteur_: À moi 3 fr. de
_prime_ par hectolitre de blé! _Un tisserand_: À moi 2 fr. de prime
par mètre de toile! etc., etc.

«LE PRÉSIDENT. Voilà qui est entendu; notre session aura enfanté
le système des _primes_, et ce sera sa gloire éternelle. Quelle
industrie pourra perdre désormais, puisque nous avons deux moyens si
simples de convertir les pertes en profits: le tarif et la prime? La
séance est levée.»

Il faut que quelque vision surnaturelle m'ait montré en songe la
prochaine apparition de la _prime_ (qui sait même si je n'en ai pas
suggéré la pensée à M. Dupin). lorsqu'il y a quelques mois j'écrivais
ces paroles:

«Il me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de
nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prélevée
par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries
privilégiées.»

Et après avoir comparé le droit protecteur à la prime:

«J'avoue franchement ma prédilection pour ce dernier système; il me
semble plus juste, plus économique et plus loyal. Plus juste, parce
que si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses
membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il
épargnerait beaucoup de frais de perception et ferait disparaître
beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait
clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire[51].»

[Note 51: _Sophismes économiques_, 1re série, chap. V, pag. 49 et 50.]

Puisque l'occasion nous en est si bénévolement offerte, étudions
le _vol à la prime_. Aussi bien, ce qu'on en peut dire s'applique
au _vol au tarif_, et comme celui-ci est un peu mieux déguisé, le
filoutage direct aidera à comprendre le filoutage indirect. L'esprit
procède ainsi du simple au composé.

Mais quoi! n'y a-t-il pas quelque variété de vol plus simple encore?
Si fait, il y a le _vol de grand chemin_: il ne lui manque que d'être
légalisé, monopolisé, ou, comme on dit aujourd'hui, _organisé_.

Or, voici ce que je lis dans un récit de voyages:

«Quand nous arrivâmes au royaume de A..., toutes les industries
se disaient en souffrance. L'agriculture gémissait, la fabrique
se plaignait, le commerce murmurait, la marine grognait et le
gouvernement ne savait à qui entendre. D'abord, il eut la pensée de
taxer d'importance tous les mécontents, et de leur distribuer le
produit de ces taxes, après s'être fait sa part: c'eût été comme,
dans notre chère Espagne, la loterie. Vous êtes mille, l'État
vous prend une piastre à chacun; puis subtilement il escamote 250
piastres, et en répartit 750, en lots plus ou moins forts, entre
les joueurs. Le brave Hidalgo qui reçoit trois quarts de piastre,
oubliant qu'il a donné piastre entière, ne se possède pas de joie et
court dépenser ses quinze réaux au cabaret. C'eût été encore quelque
chose comme ce qui se passe en France. Quoi qu'il en soit, tout
barbare qu'était le pays, le gouvernement ne compta pas assez sur la
stupidité des habitants pour leur faire accepter de si singulières
protections, et voici ce qu'il imagina.

«La contrée était sillonnée de routes. Le gouvernement les fit
exactement kilométrer, puis il dit à l'agriculteur: «Tout ce que tu
pourras voler aux passants entre ces deux bornes est à toi: que cela
te serve de _prime_, de protection, d'encouragement.» Ensuite, il
assigna à chaque manufacturier, à chaque armateur, une portion de
route à exploiter, selon cette formule:

  Dono tibi et concedo
  Virtutem et puissantiam
      Volandi,
      Pillandi,
      Derobandi,
      Filoutandi,
      Et escroquandi,
  Impunè per totam istam
        Viam.

«Or, il est arrivé que les naturels du royaume de A... sont
aujourd'hui si familiarisés avec ce régime, si habitués à ne tenir
compte que de ce qu'ils volent et non de ce qui leur est volé, si
profondément enclins à ne considérer le pillage qu'au point de vue
du pillard, qu'ils regardent comme un _profit national_ la somme de
tous les vols particuliers, et refusent de renoncer à un système de
_protection_ en dehors duquel, disent-ils, il n'est pas une industrie
qui puisse se suffire.»

Vous vous récriez? Il n'est pas possible, dites-vous, que tout un
peuple consente à voir un _surcroît de richesses_ dans ce que les
habitants se dérobent les uns aux autres.

Et pourquoi pas? Nous avons bien cette conviction en France, et tous
les jours nous y organisons et perfectionnons le _vol réciproque_
sous le nom de primes et tarifs protecteurs.

N'exagérons rien toutefois: convenons que, sous le rapport du _mode
de perception_ et quant aux circonstances collatérales, le système du
royaume de A... peut être pire que le nôtre; mais disons aussi que,
quant aux principes et aux effets nécessaires, il n'y a pas un atome
de différence entre toutes ces espèces de vols légalement organisés
pour fournir des suppléments de profits à l'industrie.

Remarquez que si le _vol de grand chemin_ présente quelques
inconvénients d'exécution, il a aussi des avantages qu'on ne trouve
pas dans le _vol au tarif_.

Par exemple: on en peut faire une répartition équitable entre tous
les producteurs. Il n'en est pas de même des droits de douane.
Ceux-ci sont impuissants par leur nature à protéger certaines classes
de la société, telles que artisans, marchands, hommes de lettres,
hommes de robe, hommes d'épée, hommes de peine, etc., etc.

Il est vrai que le _vol à la prime_ se prête aussi à des subdivisions
infinies, et, sous ce rapport, il ne le cède pas en perfection au
_vol de grand chemin_; mais, d'un autre côté, il conduit souvent à
des résultats si bizarres, si jocrisses, que les naturels du royaume
de A... s'en pourraient moquer avec grande raison.

Ce que perd le volé, dans le vol de grand chemin, est gagné par
le voleur. L'objet dérobé reste au moins dans le pays. Mais, sous
l'empire du _vol à la prime_, ce que l'impôt soustrait aux Français
est conféré souvent aux Chinois, aux Hottentots, aux Cafres, aux
Algonquins, et voici comme:

Une pièce de drap vaut _cent francs_ à Bordeaux. Il est impossible
de la vendre au-dessous, sans y perdre. Il est impossible de la
vendre au-dessus, la _concurrence_ entre les marchands s'y oppose.
Dans ces circonstances, si un Français se présente pour avoir ce
drap, il faudra qu'il le paie _cent francs_, ou qu'il s'en passe.
Mais si c'est un Anglais, alors le gouvernement intervient et dit
au marchand: Vends ton drap, je te ferai donner _vingt francs_ par
les contribuables. Le marchand, qui ne veut ni ne peut tirer que
cent francs de son drap, le livre à l'Anglais pour 80 francs. Cette
somme, ajoutée aux 20 francs, produit du _vol à la prime_, fait tout
juste son compte. C'est donc exactement comme si les contribuables
eussent donné 20 francs à l'Anglais, sous la condition d'acheter
du drap français à 20 francs de rabais, à 20 francs au-dessous des
frais de production, à 20 francs au-dessous de ce qu'il nous coûte à
nous-mêmes. Donc, le _vol à la prime_ a ceci de particulier, que les
_volés_ sont dans le pays qui le tolère, et les _voleurs_ disséminés
sur la surface du globe.

Vraiment, il est miraculeux que l'on persiste à tenir pour démontrée
cette proposition: _Tout ce que l'individu vole à la masse est un
gain général_. Le mouvement perpétuel, la pierre philosophale, la
quadrature du cercle sont tombés dans l'oubli; mais la théorie du
_Progrès par le vol_ est encore en honneur. _À priori_ pourtant, on
aurait pu croire que de toutes les puérilités c'était la moins viable.

Il y en a qui nous disent: Vous êtes donc les partisans du _laissez
passer_? des économistes de l'école surannée des Smith et des Say?
Vous ne voulez donc pas l'_organisation du travail_? Eh! messieurs,
organisez le travail tant qu'il vous plaira. Mais nous veillerons,
nous, à ce que vous n'organisiez pas le _vol_.

D'autres plus nombreux répètent: _primes_, _tarifs_, tout cela a
pu être exagéré. Il en faut user sans en abuser. Une sage liberté,
combinée avec une protection modérée, voilà ce que réclament les
hommes _sérieux_ et pratiques. Gardons-nous des _principes absolus_.

C'est précisément, selon le voyageur espagnol, ce qui se disait au
royaume de A... «Le vol de grand chemin, disaient les sages, n'est
ni bon ni mauvais; cela dépend des circonstances. Il ne s'agit
que de bien _pondérer_ les choses, et de nous bien payer, nous
fonctionnaires, pour cette oeuvre de pondération. Peut-être a-t-on
laissé au pillage trop de latitude, peut-être pas assez. Voyons,
examinons, balançons les comptes de chaque travailleur. À ceux qui ne
gagnent pas assez, nous donnerons un peu plus de route à exploiter.
Pour ceux qui gagnent trop, nous réduirons les heures, jours ou mois
de pillage.»

Ceux qui parlaient ainsi s'acquirent un grand renom de modération, de
prudence et de sagesse. Ils ne manquaient jamais de parvenir aux plus
hautes fonctions de l'État.

Quant à ceux qui disaient: Réprimons les injustices et les fractions
d'injustice; ne souffrons ni _vol_, ni _demi-vol_, ni _quart de vol_,
ceux-là passaient pour des idéologues, des rêveurs ennuyeux qui
répétaient toujours la même chose. Le peuple, d'ailleurs, trouvait
leurs raisonnements trop à sa portée. Le moyen de croire vrai ce qui
est si simple!



X.--LE PERCEPTEUR.

  JACQUES BONHOMME, Vigneron;
  M. LASOUCHE, Percepteur.


L. Vous avez récolté vingt tonneaux de vin?

J. Oui, à force de soins et de sueurs.

--Ayez la bonté de m'en délivrer six et des meilleurs.

--Six tonneaux sur vingt! bonté du ciel! vous me voulez ruiner. Et,
s'il vous plaît, à quoi les destinez-vous?

--Le premier sera livré aux créanciers de l'État. Quand on a des
dettes, c'est bien le moins d'en servir les intérêts.

--Et où a passé le capital?

--Ce serait trop long à dire. Une partie fut mise jadis en cartouches
qui firent la plus belle fumée du monde. Un autre soldait des hommes
qui se faisaient estropier sur la terre étrangère après l'avoir
ravagée. Puis, quand ces dépenses eurent attiré chez nous nos amis
les ennemis, ils n'ont pas voulu déguerpir sans emporter de l'argent,
qu'il fallut emprunter.

--Et que m'en revient-il aujourd'hui?

--La satisfaction de dire:

  Que je suis fier d'être Français
  Quand je regarde la colonne!

--Et l'humiliation de laisser à mes héritiers une terre grevée d'une
rente perpétuelle. Enfin, il faut bien payer ce qu'on doit, quelque
fol usage qu'on en ait fait. Va pour un tonneau, mais les cinq
autres?

--Il en faut un pour acquitter les services publics, la liste civile,
les juges qui vous font restituer le sillon que votre voisin veut
s'approprier, les gendarmes qui chassent aux larrons pendant que vous
dormez, le cantonier qui entretient le chemin qui vous mène à la
ville, le curé qui baptise vos enfants, l'instituteur qui les élève,
et votre serviteur qui ne travailler pas pour rien.

--À la bonne heure, service pour service. Il n'y a rien à dire.
J'aimerais tout autant m'arranger directement avec mon curé et mon
maître d'école; mais je n'insiste pas là-dessus, va pour le second
tonneau. Il y a loin jusqu'à six.

--Croyez-vous que ce soit trop de deux tonneaux pour votre contingent
aux frais de l'armée et de la marine?

--Hélas! c'est peu de chose, eu égard à ce qu'elles me coûtent déjà;
car elles m'ont enlevé deux fils que j'aimais tendrement.

--Il faut bien maintenir l'équilibre des forces européennes.

--Eh, mon Dieu! l'équilibre serait le même, si l'on réduisait partout
ces forces de moitié ou des trois quarts. Nous conserverions nos
enfants et nos revenus. Il ne faudrait que s'entendre.

--Oui; mais on ne s'entend pas.

--C'est ce qui m'abasourdit. Car, enfin, chacun en souffre.

--Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme.

--Vous faites le plaisant, monsieur le percepteur, est-ce que j'ai
voix au chapitre?

--Qui avez-vous nommé pour député?

--Un brave général d'armée, qui sera maréchal sous peu si Dieu lui
prête vie...

--Et sur quoi vit le brave général?

--Sur mes tonneaux, à ce que j'imagine.

--Et qu'adviendrait-il s'il votait la réduction de l'armée et de
votre contingent?

--Au lieu d'être fait maréchal, il serait mis à la retraite.

--Comprenez-vous maintenant que vous avez vous-même.....

--Passons au cinquième tonneau, je vous prie.

--Celui-ci part pour l'Algérie.

--Pour l'Algérie! Et l'on assure que tous les musulmans sont
oenophobes, les barbares! Je me suis même demandé souvent s'ils
ignorent le médoc parce qu'ils sont mécréants, ou, ce qui est plus
probable, s'ils sont mécréants parce qu'ils ignorent le médoc.
D'ailleurs, quels services me rendent-ils en retour de cette
ambroisie qui m'a tant coûté de travaux?

--Aucun; aussi n'est-elle pas destinée à des musulmans, mais à de
bons chrétiens qui passent tous les jours en Barbarie.

--Et qu'y vont-ils faire qui puisse m'être utile?

--Exécuter des razzias et en subir; tuer et se faire tuer; gagner des
dyssenteries et revenir se faire traiter; creuser des ports, percer
des routes, bâtir des villages et les peupler de Maltais, d'Italiens,
d'Espagnols et de Suisses qui vivent sur votre tonneau et bien
d'autres tonneaux que je viendrai vous demander encore.

--Miséricorde! ceci est trop fort, je vous refuse net mon tonneau. On
enverrait à Bicêtre un vigneron qui ferait de telles folies. Percer
des routes dans l'Atlas, grand Dieu! quand je ne puis sortir de chez
moi! Creuser des ports en Barbarie quand la Garonne s'ensable tous
les jours! M'enlever mes enfants que j'aime pour aller tourmenter
les Kabyles! Me faire payer les maisons, les semences et les chevaux
qu'on livre aux Grecs et aux Maltais, quand il y a tant de pauvres
autour de nous!

--Des pauvres! justement, on débarrasse le pays de ce _trop-plein_.

--Grand merci! en les faisant suivre en Algérie du capital qui les
ferait vivre ici.

--Et puis vous jetez les bases d'un _grand empire_, vous portez la
_civilisation_ en Afrique, et vous décorez votre patrie d'une gloire
immortelle.

--Vous êtes poëte, monsieur le percepteur; mais moi je suis vigneron,
et je refuse.

--Considérez que, dans quelque mille ans, vous recouvrerez vos
avances au centuple. C'est ce que disent ceux qui dirigent
l'entreprise.

--En attendant, ils ne demandaient d'abord, pour parer aux frais,
qu'une pièce de vin, puis deux, puis trois, et me voilà taxé à un
tonneau! Je persiste dans mon refus.

--Il n'est plus temps. Votre _chargé de pouvoirs_ a stipulé pour vous
l'octroi d'un tonneau ou quatre pièces entières.

--Il n'est que trop vrai. Maudite faiblesse! Il me semblait aussi en
lui donnant ma procuration que je commettais une imprudence, car qu'y
a-t-il de commun entre un général d'armée et un pauvre vigneron?

--Vous voyez bien qu'il y a quelque chose de commun entre vous, ne
fût-ce que le vin que vous récoltez et qu'il se vote à lui-même, en
votre nom.

--Raillez-moi, je le mérite, monsieur le percepteur. Mais soyez
raisonnable, là, laissez-moi au moins le sixième tonneau. Voilà
l'intérêt des dettes payé, la liste civile pourvue, les services
publics assurés, la guerre d'Afrique perpétuée. Que voulez-vous de
plus?

--On ne marchande pas avec moi. Il fallait dire vos intentions à M.
le général. Maintenant, il a disposé de votre vendange.

--Maudit grognard! Mais enfin, que voulez-vous faire de ce pauvre
tonneau, la fleur de mon chai? Tenez, goûtez ce vin. Comme il est
moelleux, corsé, étoffé, velouté, rubané!...

--Excellent! délicieux! Il fera bien l'affaire de M. D... le
fabricant de draps.

--De M. D... le fabricant? Que voulez-vous dire?

--Qu'il en tirera un bon parti.

--Comment? qu'est-ce? Du diable si je vous comprends!

--Ne savez-vous pas que M. D... a fondé une superbe entreprise, fort
utile au pays, laquelle, tout balancé, laisse chaque année une perte
considérable?

--Je le plains de tout mon coeur. Mais qu'y puis-je faire?

--La Chambre a compris que, si cela continuait ainsi, M. D... serait
dans l'alternative ou de mieux opérer ou de fermer son usine.

--Mais quel rapport y a-t-il entre les fausses spéculations de M.
D... et mon tonneau?

--La Chambre a pensé que si elle livrait à M. D... un peu de vin
pris dans votre cave, quelques hectolitres de blé prélevés chez vos
voisins, quelques sous retranchés aux salaires des ouvriers, ses
pertes se changeraient en bénéfices.

--La recette est infaillible autant qu'ingénieuse. Mais, morbleu!
elle est terriblement inique. Quoi! M. D... se couvrira de ses pertes
en me prenant mon vin?

--Non pas précisément le vin, mais le prix. C'est ce qu'on nomme
_primes d'encouragement_. Mais vous voilà tout ébahi! Ne voyez-vous
pas le grand service que vous rendez à la patrie?

--Vous voulez dire à M. D...?

--À la patrie. M. D... assure que son industrie prospère, grâce à cet
arrangement, et c'est ainsi, dit-il, que le pays s'enrichit. C'est ce
qu'il répétait ces jours-ci à la Chambre dont il fait partie.

--C'est une supercherie insigne! Quoi! un malotru fera une sotte
entreprise, il dissipera ses capitaux; et s'il m'extorque assez
de vin ou de blé pour réparer ses pertes et se ménager même des
profits, on verra là un gain général!

--Votre _fondé de pouvoirs_ l'ayant jugé ainsi, il ne vous reste plus
qu'à me livrer les six tonneaux de vin et à vendre le mieux possible
les quatorze tonneaux que je vous laisse.

--C'est mon affaire.

--C'est, voyez-vous, qu'il serait bien fâcheux que vous n'en
tirassiez pas un grand prix.

--J'y aviserai.

--Car il y a bien des choses à quoi ce prix doit faire face.

--Je le sais, Monsieur, je le sais.

--D'abord, si vous achetez du fer pour renouveler vos bêches et vos
charrues, une loi décide que vous le paierez au maître de forges deux
fois ce qu'il vaut.

--Ah çà, mais c'est donc la forêt Noire?

--Ensuite, si vous avez besoin d'huile, de viande, de toile, de
houille, de laine, de sucre, chacun, de par la loi, vous les cotera
au double de leur valeur.

--Mais c'est horrible, affreux, abominable!

--À quoi bon ces plaintes? Vous-même, par votre _chargé de
procuration_...

--Laissez-moi en paix avec ma procuration. Je l'ai étrangement
placée, c'est vrai. Mais on ne m'y prendra plus et je me ferai
représenter par bonne et franche paysannerie.

--Bah! vous renommerez le brave général.

--Moi, je renommerai le général, pour distribuer mon vin aux
Africains et aux fabricants?

--Vous le renommerez, vous dis-je.

--C'est un peu fort. Je ne le renommerai pas, si je ne veux pas.

--Mais vous voudrez et vous le renommerez.

--Qu'il vienne s'y frotter. Il trouvera à qui parler.

--Nous verrons bien. Adieu. J'emmène vos six tonneaux et vais en
faire la répartition, comme le général l'a décidé[52].

[Note 52: V. au tome Ier la _lettre à M. Larnac_, et au tome V, les
_Incompatibilités parlementaires_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XI.--L'UTOPISTE[53].

[Note 53: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 17 janvier 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


--Si j'étais ministre de Sa Majesté!...

--Eh bien, que feriez-vous?

--Je commencerais par... par..., ma foi, par être fort embarrassé.
Car enfin, je ne serais ministre que parce que j'aurais la majorité;
je n'aurais la majorité que parce que je me la serais faite; je ne
me la serais faite, honnêtement du moins, qu'en gouvernant selon
ses idées... Donc, si j'entreprenais de faire prévaloir les miennes
en contrariant les siennes, je n'aurais plus la majorité, et si je
n'avais pas la majorité, je ne serais pas ministre de Sa Majesté.

--Je suppose que vous le soyez et que par conséquent la majorité ne
soit pas pour vous un obstacle; que feriez-vous?

--Je rechercherais de quel côté est le _juste_.

--Et ensuite?

--Je chercherais de quel côté est l'_utile_.

--Et puis?

--Je chercherais s'ils s'accordent ou se gourment entre eux.

--Et si vous trouviez qu'ils ne s'accordent pas?

          --Je dirais au roi Philippe:
          Reprenez votre portefeuille.

  La rime n'est pas riche et le style en est vieux;
  Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
  Que ces _transactions_ dont le bon sens murmure,
  Et que l'_honnêteté_ parle là toute pure?

--Mais si vous reconnaissez que le _juste_ et l'_utile_ c'est tout
un?

--Alors, j'irai droit en avant.

--Fort bien. Mais pour réaliser l'utilité par la justice, il faut une
troisième chose.

--Laquelle?

--La possibilité.

--Vous me l'avez accordée.

--Quand?

--Tout à l'heure.

--Comment?

--En me concédant la majorité.

--Il me semblait aussi que la concession était fort hasardée, car
enfin elle implique que la majorité voit clairement ce qui est juste,
voit clairement ce qui est utile, et voit clairement qu'ils sont en
parfaite harmonie.

--Et si elle voyait clairement tout cela, le bien se ferait, pour
ainsi dire, tout seul.

--Voilà où vous m'amenez constamment: à ne voir de réforme possible
que par le progrès de la raison générale.

--Comme à voir, par ce progrès, toute réforme infaillible.

--À merveille. Mais ce progrès préalable est lui-même un peu long.
Supposons-le accompli. Que feriez-vous? car je suis pressé de vous
voir à l'oeuvre, à l'exécution, à la pratique.

--D'abord, je réduirais la taxe des lettres à 10 centimes.

--Je vous avais entendu parler de 5 centimes[54].

[Note 54: L'auteur avait dit en effet 5 centimes, en mai 1846, dans
un article du _Journal des économistes_, qui est devenu le chap. XII
de la seconde série des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Oui; mais comme j'ai d'autres réformes en vue, je dois procéder
avec prudence pour éviter le déficit.

--Tudieu! quelle prudence! Vous voilà déjà en déficit de 30 millions.

--Ensuite, je réduirais l'impôt du sel à 10 fr.

--Bon! vous voilà en déficit de 30 autres millions. Vous avez sans
doute inventé un nouvel impôt?

--Le ciel m'en préserve! D'ailleurs, je ne me flatte pas d'avoir
l'esprit si inventif.

--Il faut pourtant bien... ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous
allez simplement diminuer la dépense. Je n'y pensais pas.

--Vous n'êtes pas le seul.--J'y arriverai, mais, pour le moment, ce
n'est pas sur quoi je compte.

--Oui-dà! vous diminuez la recette sans diminuer la dépense, et vous
évitez le déficit?

--Oui, en diminuant en même temps d'autres taxes.

(Ici l'interlocuteur, posant l'index de la main droite sur son
sinciput, hoche la tête; ce qui peut se traduire ainsi: il bat la
campagne).

--Par ma foi! le procédé est ingénieux. Je verse 100 francs au
trésor, vous me dégrevez de 5 francs sur le sel, de 5 francs sur la
poste; et pour que le trésor n'en reçoive pas moins 100 francs, vous
me dégrevez de 10 francs sur quelque autre taxe?

--Touchez là; vous m'avez compris.

--Du diable si c'est vrai! Je ne suis pas même sûr de vous avoir
entendu.

--Je répète que je balance un dégrèvement par un autre.

--Morbleu! j'ai quelques instants à perdre: autant vaut que je vous
écoute développer ce paradoxe.

--Voici tout le mystère: je sais une taxe qui vous coûte 20 francs
et dont il ne rentre pas une obole au trésor; je vous fais remise de
moitié et fais prendre à l'autre moitié le chemin de l'hôtel de la
rue de Rivoli.

--Vraiment! vous êtes un financier sans pareil. Il n'y a qu'une
difficulté. En quoi est-ce, s'il vous plaît, que je paie une taxe qui
ne va pas au trésor?

--Combien vous coûte cet habit?

--100 francs.

--Et si vous eussiez fait venir le drap de Verviers, combien vous
coûterait-il?

--80 francs.

--Pourquoi donc ne l'avez-vous pas demandé à Verviers?

--Parce que cela est défendu.

--Et pourquoi cela est-il défendu?

--Pour que l'habit me revienne à 100 francs au lieu de 80.

--Cette défense vous coûte donc 20 francs?

--Sans aucun doute.

--Et où passent-ils, ces 20 francs?

--Et où passeraient-ils? Chez le fabricant de drap.

--Eh bien! donnez-moi 10 francs pour le trésor, je ferai lever la
défense, et vous gagnerez encore 10 francs.

--Oh! oh! je commence à y voir clair. Voici le compte du trésor: il
perd 5 francs sur la poste, 5 sur le sel, et gagne 10 francs sur le
drap. Partant quitte.

--Et voici votre compte à vous: vous gagnez 5 francs sur le sel, 5
francs sur la poste et 10 francs sur le drap.

--Total, 20 francs. Ce plan me sourit assez. Mais que deviendra le
pauvre fabricant de draps?

--Oh! j'ai pensé à lui. Je lui ménage des compensations, toujours au
moyen de dégrèvements profitables au trésor; et ce que j'ai fait pour
vous à l'occasion du drap, je le fais pour lui à l'égard de la laine,
de la houille, des machines, etc.; en sorte qu'il pourra baisser son
prix sans perdre.

--Mais êtes-vous sûr qu'il y aura balance?

--Elle penchera de son côté. Les 20 francs que je vous fais gagner
sur le drap, s'augmenteront de ceux que je vous économiserai encore
sur le blé, la viande, le combustible, etc. Cela montera haut; et
une épargne semblable sera réalisée par chacun de vos trente-cinq
millions de concitoyens. Il y a là de quoi épuiser les draps de
Verviers et ceux d'Elbeuf. La nation sera mieux vêtue, voilà tout.

--J'y réfléchirai; car tout cela se brouille un peu dans ma tête.

--Après tout, en fait de vêtements, l'essentiel est d'être vêtu. Vos
membres sont votre propriété et non celle du fabricant. Les mettre à
l'abri de grelotter est votre affaire, et non la sienne! Si la loi
prend parti pour lui contre vous, la loi est injuste, et vous m'avez
autorisé à raisonner dans l'hypothèse que ce qui est injuste est
nuisible.

--Peut-être me suis-je trop avancé; mais poursuivez l'exposé de votre
plan financier.

--Je ferai donc une loi de douanes.

--En deux volumes in-folio?

--Non, en deux articles.

--Pour le coup, on ne dira plus que ce fameux axiome: «Nul n'est
censé ignorer la loi,» est une fiction. Voyons donc votre tarif.

--Le voici:

Art. 1er. Toute marchandise importée paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.

--Même les _matières premières_?

--À moins qu'elles n'aient point de _valeur_.

--Mais elles en ont toutes, peu ou _prou_.

--En ce cas, elles paieront peu ou _prou_.

--Comment voulez-vous que nos fabriques luttent avec les fabriques
étrangères qui ont les _matières premières_ en franchise?

--Les dépenses de l'État étant données, si nous fermons cette
source de revenus, il en faudra ouvrir une autre: cela ne diminuera
pas l'infériorité relative de nos fabriques, et il y aura une
administration de plus à créer et à payer.

--Il est vrai; je raisonnais comme s'il s'agissait d'annuler la
taxe et non de la déplacer. J'y réfléchirai. Voyons votre second
article?...

--Art. 2. Toute marchandise exportée paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.

--Miséricorde! monsieur l'utopiste. Vous allez vous faire lapider, et
au besoin je jetterai la première pierre.

--Nous avons admis que la majorité est éclairée.

--Éclairée! soutiendrez-vous qu'un _droit de sortie_ ne soit pas
onéreux?

--Toute taxe est onéreuse, mais celle-ci moins qu'une autre.

--Le carnaval justifie bien des excentricités. Donnez-vous le plaisir
de rendre spécieux, si cela est possible, ce nouveau paradoxe.

--Combien avez-vous payé ce vin?

--Un franc le litre.

--Combien l'auriez-vous payé hors barrière?

--Cinquante centimes.

--Pourquoi cette différence?

--Demandez-le à l'octroi qui a prélevé dix sous dessus.

--Et qui a établi l'octroi?

--La commune de Paris, afin de paver et d'éclairer les rues.

--C'est donc un droit d'importation. Mais si c'étaient les
communes limitrophes qui eussent érigé l'octroi à leur profit,
qu'arriverait-il?

--Je n'en paierais pas moins 1 fr. mon vin de 50 c., et les autres 50
c. paveraient et éclaireraient Montmartre et les Batignoles.

--En sorte qu'en définitive c'est le consommateur qui paie la taxe?

--Cela est hors de doute.

--Donc, en mettant un droit à l'exportation, vous faites contribuer
l'étranger à vos dépenses.

--Je vous prends en faute, ce n'est plus de la _justice_.

--Pourquoi pas? Pour qu'un produit se fasse, il faut qu'il y ait dans
le pays de l'instruction, de la sécurité, des routes, des choses
qui coûtent. Pourquoi l'étranger ne supporterait-il pas les charges
occasionnées par ce produit, lui qui, en définitive, va le consommer?

--Cela est contraire aux idées reçues.

--Pas le moins du monde. Le dernier acheteur doit rembourser tous les
frais de production directs ou indirects.

--Vous avez beau dire, il saute aux yeux qu'une telle mesure
paralyserait le commerce et nous fermerait des débouchés.

--C'est une illusion. Si vous payiez cette taxe en sus de toutes
les autres, vous avez raison. Mais si les 100 millions prélevés par
cette voie dégrèvent d'autant d'autres impôts, vous reparaissez
sur les marchés du dehors avec tous vos avantages, et même avec
plus d'avantages, si cet impôt a moins occasionné d'embarras et de
dépenses.

--J'y réfléchirai.--Ainsi, voilà le sel, la poste et la douane
réglés. Tout est-il fini là?

--À peine je commence.

--De grâce, initiez-moi à vos autres utopies.

--J'avais perdu 60 millions sur le sel et la poste. La douane me les
fait retrouver; mais elle me donne quelque chose de plus précieux.

--Et quoi donc, s'il vous plaît?

--Des rapports internationaux fondés sur la justice, et une
probabilité de paix qui équivaut à une certitude. Je congédie l'armée.

--L'armée tout entière?

--Excepté les armes spéciales, qui se recruteront volontairement
comme toutes les autres professions. Vous le voyez, la conscription
est abolie.

--Monsieur, il faut dire le recrutement.

--Ah! j'oubliais. J'admire comme il est aisé, en certains pays, de
perpétuer les choses les plus impopulaires en leur donnant un autre
nom.

--C'est comme les _droits réunis_, qui sont devenus des
_contributions indirectes_.

--Et les _gendarmes_ qui ont pris nom _gardes municipaux_.

--Bref, vous désarmez le pays sur la foi d'une utopie.

--J'ai dit que je licenciais l'armée et non que je désarmais le pays.
J'entends lui donner au contraire une force invincible.

--Comment arrangez-vous cet amas de contradictions?

--J'appelle tous les citoyens au service.

--Il valait bien la peine d'en dispenser quelques-uns pour y appeler
tout le monde.

--Vous ne m'avez pas fait ministre pour laisser les choses comme
elles sont. Aussi, à mon avénement au pouvoir, je dirai comme
Richelieu: «Les maximes de l'État sont changées.» Et ma première
maxime, celle qui servira de base à mon administration, c'est
celle-ci: Tout citoyen doit savoir deux choses: pourvoir à son
existence et défendre son pays.

--Il me semble bien, au premier abord, qu'il y a quelque étincelle de
bon sens là-dessous.

--En conséquence, je fonde la défense nationale sur une loi en deux
articles:

Art. 1er. Tout citoyen valide, sans exception, restera sous les
drapeaux pendant quatre années, de 21 à 25 ans, pour y recevoir
l'instruction militaire.

--Voilà une belle économie! vous congédiez 400,000 soldats et vous en
faites 10 millions.

--Attendez mon second article.

Art. 2. À moins qu'il ne prouve, à 21 ans, savoir parfaitement
l'école de peloton.

--Je ne m'attendais pas à cette chute. Il est certain que pour
éviter quatre ans de service, il y aurait une terrible émulation,
dans notre jeunesse, à apprendre le _par le flanc droit_ et la
_charge en douze temps_. L'idée est bizarre.

--Elle est mieux que cela. Car enfin, sans jeter la douleur dans les
familles, et sans froisser l'égalité, n'assure-t-elle pas au pays,
d'une manière simple et peu dispendieuse, 10 millions de défenseurs
capables de défier la coalition de toutes les armées permanentes du
globe?

--Vraiment, si je n'étais sur mes gardes, je finirais par
m'intéresser à vos fantaisies.

_L'utopiste s'échauffant_: Grâce au ciel, voilà mon budget soulagé
de 200 millions! Je supprime l'octroi, je refonds les contributions
indirectes, je...

--Et! monsieur l'utopiste!

_L'utopiste s'échauffant de plus en plus_: Je proclame la liberté des
cultes, la liberté d'enseignement. Nouvelles ressources. J'achète les
chemins de fer, je rembourse la dette, j'affame l'agiotage.

--Monsieur l'utopiste!

--Débarrassé de soins trop nombreux, je concentre toutes les forces
du gouvernement à réprimer la fraude, distribuer à tous prompte et
bonne justice, je...

--Monsieur l'utopiste, vous entreprenez trop de choses, la nation ne
vous suivra pas!

--Vous m'avez donné la majorité.

--Je vous la retire.

--À la bonne heure! alors je ne suis plus ministre, et mes plans
restent ce qu'ils sont, des UTOPIES.



XII.--LE SEL, LA POSTE, LA DOUANE[55].

1846.

[Note 55: Tiré du _Journal des économistes_, nº de mai 1846.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


On s'attendait, il y a quelques jours, à voir le mécanisme
représentatif enfanter un produit tout nouveau et que ses rouages
n'étaient pas encore parvenus à élaborer: _le soulagement du
contribuable_.

Chacun était attentif: l'expérience était intéressante autant
que nouvelle. Les forces aspirantes de cette machine ne donnent
d'inquiétude à personne. Elle fonctionne, sous ce rapport, d'une
manière admirable, quels que soient le temps, le lieu, la saison et
la circonstance.

Mais, quant aux réformes qui tendent à simplifier, égaliser et
alléger les charges publiques, nul ne sait encore ce qu'elle peut
faire.

On disait: Vous allez voir: voici le moment; c'est l'oeuvre des
_quatrièmes sessions_, alors que la popularité est bonne à quelque
chose. 1842 nous valut les chemins de fer; 1846 va nous donner
l'abaissement de la taxe du sel et des lettres; 1850 nous réserve le
remaniement des tarifs et des contributions indirectes. La quatrième
session, c'est le _jubilé_ du contribuable.

Chacun était donc plein d'espoir, et tout semblait favoriser
l'expérience. _Le Moniteur_ avait annoncé que, de trimestre en
trimestre, les sources du revenu vont toujours grossissant; et quel
meilleur usage pouvait-on faire de ces rentrées inattendues, que de
permettre au villageois un grain de sel de plus pour son eau tiède,
une lettre de plus du champ de bataille où se joue la vie de son
fils?

Mais qu'est-il arrivé? Comme ces deux matières sucrées qui, dit-on,
s'empêchent réciproquement de cristalliser; ou comme ces deux chiens
dont la lutte fut si acharnée qu'il n'en resta que les deux queues,
les deux réformes se sont entre-dévorées. Il ne nous en reste que
les queues, c'est-à-dire force projets de lois, exposés des motifs,
rapports, statistiques et annexes, où nous avons la consolation
de voir nos souffrances, philanthropiquement appréciées et
homoeopathiquement calculées.--Quant aux réformes elles-mêmes, elles
n'ont pas cristallisé. Il ne sort rien du creuset, et l'expérience a
failli.

Bientôt les chimistes se présenteront devant le jury pour expliquer
cette déconvenue, et ils diront,

L'un: «J'avais _proposé_ la réforme postale; mais la Chambre a voulu
dégrever le sel, et j'ai dû la retirer.»

L'autre: «J'avais _voté_ le dégrèvement du sel; mais le ministère a
proposé la réforme postale, et le vote n'a pas abouti.»

Et le jury, trouvant la raison excellente, recommencera l'épreuve sur
les mêmes données, et renverra à l'oeuvre les mêmes chimistes.

Ceci nous prouve qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de
raisonnable, malgré la source, dans la pratique qui s'est introduite
depuis un demi-siècle de l'autre côté du détroit, et qui consiste,
pour le public, à ne poursuivre qu'une réforme à la fois. C'est long,
c'est ennuyeux; mais ça mène à quelque chose.

Nous avons une douzaine de reformes sur le chantier; elles se
pressent comme les ombres à la porte de l'oubli, et pas une n'entre.

  Ohimè! che lasso!
  Una a la volta, per carità.

C'est ce que disait _Jacques Bonhomme_ dans un dialogue avec _John
Bull_ sur la _réforme postale_. Il vaut la peine d'être rapporté.


JACQUES BONHOMME, JOHN BULL.

JACQUES BONHOMME. Oh! qui me délivrera de cet ouragan de réformes!
J'en ai la tête fendue. Je crois qu'on en invente tous les jours:
réforme universitaire, financière, sanitaire, parlementaire; réforme
électorale, réforme commerciale, réforme sociale, et voici venir la
réforme _postale_!

JOHN BULL. Pour celle-ci, elle est si facile à faire et si utile,
comme nous l'éprouvons chez nous, que je me hasarde à vous la
conseiller.

JACQUES. On dit pourtant que ça a mal tourné en Angleterre, et que
votre Échiquier y a laissé dix millions.

JOHN. Qui en ont enfanté cent dans le public.

JACQUES. Cela est-il bien certain?

JOHN. Voyez tous les signes par lesquels se manifeste la satisfaction
publique. Voyez la nation, Peel et Russel en tête, donner à M.
Rowland Hill, à la façon britannique, des témoignages substantiels
de gratitude. Voyez le pauvre peuple ne faire circuler ses lettres
qu'après y avoir déposé l'empreinte de ses sentiments au moyen de
pains à cacheter qui portent cette devise: _À la réforme postale, le
peuple reconnaissant_. Voyez les chefs de la ligue déclarer en plein
parlement que, sans elle, il leur eût fallu trente ans pour accomplir
leur grande entreprise, pour affranchir la nourriture du pauvre.
Voyez les officiers du _Board of trade_ déclarer qu'il est fâcheux
que la monnaie anglaise ne se prête pas à une réduction plus radicale
encore du port des lettres! Quelles preuves vous faut-il de plus?

JACQUES. Oui, mais le Trésor?

JOHN. Est-ce que le Trésor et le public ne sont pas dans la même
barque?

JACQUES. Pas tout à fait.--Et puis, est-il bien certain que notre
système postal ait besoin d'être réformé?

JOHN. C'est là la question. Voyons un peu comment se passent les
choses. Que deviennent les lettres qui sont mises à la poste?

JACQUES. Oh! c'est un mécanisme d'une simplicité admirable: le
directeur ouvre la boîte à une certaine heure, et il en retire, je
suppose, cent lettres.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il les inspecte l'une après l'autre. Un tableau
géographique sous les yeux, et une balance en main, il cherche à
quelle catégorie chacune d'elles appartient sous le double rapport de
la distance et du poids. Il n'y a que onze zones et autant de degrés
de pesanteur.

JOHN. Cela fait bien 121 combinaisons pour chaque lettre.

JACQUES. Oui, et il faut doubler ce nombre, parce que la lettre peut
appartenir ou ne pas appartenir au _service rural_.

JOHN. C'est donc 24,200 recherches pour les cent lettres.--Que fait
ensuite M. le directeur?

JACQUES. Il inscrit le poids sur un coin et la taxe au beau
milieu de l'adresse, sous la figure d'un hiéroglyphe convenu dans
l'administration.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Il timbre; il partage les lettres en dix paquets, selon les
bureaux avec lesquels il correspond. Il additionne le total des taxes
des dix paquets.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il inscrit les dix sommes, en long, sur un registre
et, en travers, sur un autre.

JOHN. Et ensuite?

JACQUES. Ensuite il écrit une lettre à chacun des dix directeurs
correspondants, pour l'informer de l'article de comptabilité qui le
concerne.

JOHN. Et si les lettres sont affranchies?

JACQUES. Oh! alors j'avoue que le service se complique un peu. Il
faut recevoir la lettre, la peser et mesurer, comme devant, toucher
le payement et rendre monnaie; choisir parmi trente timbres celui qui
convient; constater sur la lettre son numéro d'ordre, son poids et sa
taxe; transcrire l'adresse tout entière sur un premier registre, puis
sur un second, puis sur un troisième, puis sur un bulletin détaché;
envelopper la lettre dans le bulletin, envoyer le tout bien ficelé au
directeur correspondant, et relater chacune de ces circonstances dans
une douzaine de colonnes choisies parmi cinquante qui bariolent les
sommiers.

JOHN. Et tout cela pour 40 centimes!

JACQUES. Oui, en moyenne.

JOHN. Je vois qu'en effet le _départ_ est assez simple. Voyons
comment les choses se passent à l'_arrivée_.

JACQUES. Le directeur ouvre la dépêche.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il lit les dix avis de ses correspondants.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il compare le total accusé par chaque avis avec le total qui
résulte de chacun des dix paquets de lettres.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il fait le total des totaux, et sait de quelle somme en bloc
il rendra les facteurs responsables.

JOHN. Et après?

JACQUES. Après, tableau des distances et balance en main, il vérifie
et rectifie la taxe de chaque lettre.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il inscrit de registre en registre, de colonne en colonne,
selon d'innombrables occurrences, les _plus trouvés_ et les _moins
trouvés_.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il se met en correspondance avec le dix directeurs pour
signaler des erreurs de 10 ou 20 centimes.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il remanie toutes les lettres reçues pour les donner aux
facteurs.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il fait le total des taxes que chaque facteur prend en
charge.

JOHN. Et après?

JACQUES. Le facteur vérifie; on discute la signification des
hiéroglyphes. Le facteur avance la somme, et il part.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur va chez le destinataire; il frappe à la porte, un
domestique descend. Il y a six lettres à cette adresse. On additionne
les taxes, séparément d'abord, puis en commun. On en trouve pour 2
fr. 70 cent.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le domestique va trouver son maître; celui-ci procède à la
vérification des hiéroglyphes. Il prend les 3 pour des 2, et les 9
pour des 4; il a des doutes sur les poids et les distances; bref,
il faut faire monter le facteur, et, en l'attendant, il cherche à
deviner le signataire des lettres, pensant qu'il serait sage de les
refuser.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur arrive et plaide la cause de l'administration. On
discute, on examine, on pèse, on mesure; enfin le destinataire reçoit
cinq lettres et en _rebute_ une.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il ne s'agit plus que du payement. Le domestique va chez
l'épicier chercher de la monnaie. Enfin, au bout de vingt minutes, le
facteur est libre et il court recommencer de porte en porte la même
cérémonie.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il revient au bureau. Il compte et recompte avec le
directeur. Il remet les lettres rebutées et se fait restituer ses
avances. Il rend compte des objections des destinataires relativement
aux poids et aux distances.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le directeur cherche les registres, les sommiers, les
bulletins spéciaux, pour faire ses comptes de _rebuts_.

JOHN. _Go on, if you please._

JACQUES. Et ma foi, je ne suis pas directeur. Nous arriverions
ici aux comptes de dizaines, de vingtaines, de fin du mois; aux
moyens imaginés, non-seulement pour établir, mais pour contrôler
une comptabilité si minutieuse portant sur 50 millions de francs,
résultant de taxes moyennes de 43 centimes, et de 116 millions de
lettres, chacune desquelles peut appartenir à 242 catégories.

JOHN. Voilà une simplicité très-compliquée. Certes, l'homme qui a
résolu ce problème devait avoir cent fois plus de génie que votre M.
Piron ou notre Rowland-Hill.

JACQUES. Mais vous, qui avez l'air de rire de notre système,
expliquez-moi le vôtre.

JOHN. En Angleterre, le gouvernement fait vendre, dans tous les lieux
où il le juge utile, des enveloppes et des bandes à un penny pièce.

JACQUES. Et après?

JOHN. Vous écrivez, pliez votre lettre en quatre, la mettez dans une
de ces enveloppes, la jetez ou l'envoyez à la poste.

JACQUES. Et après?

JOHN. Après, tout est dit. Il n'y a ni poids, ni distances, ni
_plus trouvés_, ni _moins trouvés_, ni _rebuts_, ni bulletins, ni
registres, ni sommiers, ni colonnes, ni comptabilité, ni contrôle, ni
monnaie à donner et à recevoir, ni hiéroglyphes, ni discussions et
interprétations, ni forcement en recette, etc., etc.

JACQUES. Vraiment, cela paraît simple. Mais ce ne l'est-il pas trop?
Un enfant comprendrait cela. C'est avec de pareilles réformes qu'on
étouffe le génie des grands administrateurs. Pour moi, je tiens à la
manière française. Et puis, votre _taxe uniforme_ a le plus grand de
tous les défauts. Elle est injuste.

JOHN. Pourquoi donc?

JACQUES. Parce qu'il est injuste de faire payer autant pour une
lettre qu'on porte au voisinage que pour celle qu'on porte à cent
lieues.

JOHN. En tous cas, vous conviendrez que l'injustice est renfermée
dans les limites d'un penny.

JACQUES. Qu'importe? c'est toujours une injustice.

JOHN. Elle ne peut même jamais s'étendre qu'à un demi-penny, car
l'autre moitié est afférente à des frais fixes pour toutes les
lettres, quelle que soit la distance.

JACQUES. Penny ou demi-penny, il y a toujours là un principe
d'injustice.

JOHN. Enfin cette injustice qui, au _maximum_, ne peut aller qu'à un
demi-penny dans un cas particulier, s'efface pour chaque citoyen dans
l'ensemble de sa correspondance, puisque chacun écrit tantôt au loin,
tantôt au voisinage.

JACQUES. Je n'en démords pas. L'injustice est atténuée à l'infini si
vous voulez, elle est inappréciable, infinitésimale, homoeopathique,
mais elle existe.

JOHN. L'État vous fait-il payer plus cher le gramme de tabac que vous
achetez à la rue de Clichy que celui qu'on vous _débite_ au quai
d'Orsay?

JACQUES. Quel rapport y a-t-il entre les deux objets de comparaison?

JOHN. C'est que, dans un cas comme dans l'autre, il a fallu faire les
frais d'un transport. Il serait juste, mathématiquement, que chaque
prise de tabac fût plus chère rue de Clichy qu'au quai d'Orsay de
quelque millionième de centime.

JACQUES. C'est vrai, il ne faut vouloir que ce qui est possible.

JOHN. Ajoutez que votre système de poste n'est juste qu'en
apparence. Deux maisons se trouvent côte à côte, mais l'une en
dehors, l'autre en dedans de la zone. La première payera 10 centimes
de plus que la seconde, juste autant que coûte en Angleterre le port
entier de la lettre. Vous voyez bien que, malgré les apparences,
l'injustice se commet chez vous sur une bien plus grande échelle.

JACQUES. Cela semble bien vrai. Mon objection ne vaut pas
grand'chose, mais reste toujours la perte du revenu.

Ici, je cessai d'entendre les deux interlocuteurs. Il paraît
cependant que Jacques Bonhomme fut entièrement converti; car,
quelques jours après, le rapport de M. de Vuitry ayant paru, il
écrivit la lettre suivante à l'honorable législateur:


J. BONHOMME À M. DE VUITRY, DÉPUTÉ, RAPPORTEUR DE LA COMMISSION
CHARGÉE D'EXAMINER LE PROJET DE LOI RELATIF À LA TAXE DES LETTRES.

«MONSIEUR,

«Bien que je n'ignore pas l'extrême défaveur qu'on crée contre soi
quand on se fait l'avocat d'une _théorie absolue_, je ne crois pas
devoir abandonner la cause _de la taxe unique et réduite au simple
remboursement du service rendu_.

«En m'adressant à vous, je vous fais beau jeu assurément. D'un
côté, un cerveau brûlé, un réformateur de cabinet, qui parle de
renverser tout un système brusquement, sans transition; un rêveur
qui n'a peut-être pas jeté les yeux sur cette montagne de lois,
ordonnances, tableaux, annexes, statistiques qui accompagnent votre
rapport; et, pour tout dire en un mot, un _théoricien_!--De l'autre,
un législateur grave, prudent, modéré, qui a pesé et comparé, qui
ménage les intérêts divers, qui rejette tous les _systèmes_, ou, ce
qui revient au même, en compose un de ce qu'il emprunte à tous les
autres: certes, l'issue de la lutte ne saurait être douteuse.

«Néanmoins, tant que la question est pendante, les convictions ont le
droit de se produire. Je sais que la mienne est assez tranchée pour
appeler sur les lèvres du lecteur le sourire de la raillerie. Tout ce
que j'ose attendre du lui, c'est de me le prodiguer, s'il y a lieu,
après et non avant d'avoir écouté mes raisons.

«Car enfin, moi aussi, je puis invoquer l'_expérience_. Un grand
peuple en a fait l'épreuve. Comment la juge-t-il? On ne nie pas qu'il
ne soit habile en ces matières, et son jugement a quelque poids.

«Eh bien, il n'y a pas une voix en Angleterre qui ne bénisse la
_réforme postale_. J'en ai pour témoin la souscription ouverte
en faveur de M. Rowland-Hill; j'en ai pour témoin la manière
originale dont le peuple, à ce que me disait John Bull, exprime sa
reconnaissance; j'en ai pour témoin cet aveu si souvent réitéré de
la Ligue: «Jamais, sans le _penny-postage_, nous n'aurions développé
l'opinion publique qui renverse aujourd'hui le système protecteur.»
J'en ai pour témoin, ce que je lis dans un ouvrage émané d'une plume
officielle:

     «La taxe des lettres doit être réglée non dans un but de
     fiscalité, mais dans l'unique objet de couvrir la dépense.»

«À quoi M. Mac-Gregor ajoute:

     «Il est vrai que la taxe étant descendue au niveau de notre plus
     petite monnaie, il n'est pas possible de l'abaisser davantage,
     quoiqu'elle donne du revenu. Mais ce revenu, qui ira sans cesse
     grossissant, doit être consacré à améliorer le service et à
     développer notre système de paquebots sur toutes les mers.»

«Ceci me conduit à examiner la pensée fondamentale de la commission,
qui est, au contraire, que la taxe des lettres doit être pour l'État
une source de revenus.

«Cette pensée domine tout votre rapport, et j'avoue que, sous
l'empire de cette préoccupation, vous ne pouviez arriver à rien de
grand, à rien de complet; heureux si, en voulant concilier tous les
systèmes, vous n'en avez pas combiné les inconvénients divers.

«La première question qui se présente est donc celle-ci: La
correspondance entre les particuliers est-elle une bonne _matière
imposable_?

«Je ne remonterai pas aux principes abstraits. Je ne ferai pas
remarquer que la société n'étant que la communication des idées,
l'objet de tout gouvernement doit être de favoriser et non de
contrarier cette communication.

«J'examinerai les faits existants.

«La longueur totale des routes royales, départementales et vicinales
est d'un million de kilomètres; en supposant que chacun a coûté
100,000 francs, cela fait un capital de cent milliards dépense par
l'État pour favoriser la locomotion des choses et des hommes.

«Or, je vous le demande si un de vos honorables collègues proposait à
la Chambre un projet de loi ainsi conçu:

     «À partir de 1er janvier 1847, l'État percevra sur tous les
     voyageurs une taxe calculée, non-seulement pour couvrir les
     dépenses des routes, mais encore pour faire rentrer dans ses
     caisses quatre ou cinq fois le montant de cette dépense....»

«Ne trouveriez-vous pas cette proposition antisociale et monstrueuse?

«Comment se fait-il que cette pensée de _bénéfice_, que dis-je? de
simple _rémunération_, ne se soit jamais présentée à l'esprit; quand
il s'est agi de la circulation des choses, et qu'elle vous paraisse
si naturelle, quand il est question de la circulation des idées?

«J'ose dire que cela tient a l'habitude. S'il était question de créer
la poste, à coup sûr il paraîtrait monstrueux de l'établir sur le
_principe fiscal_.

«Et veuillez remarquer qu'ici l'oppression est mieux caractérisée.

«Quand l'État a ouvert une route, il ne force personne à s'en servir.
(Il le ferait sans doute si l'usage de la route était taxe.) Mais
quand la poste royale existe, nul n'a plus la faculté d'écrire par
une autre voie, fût-ce à sa mère.

«Donc, en principe, la taxe des lettres devrait être _rémunératoire_,
et, par ce motif, _uniforme_.

«Que si l'on part de cette idée, comment ne pas être émerveillé de la
facilité, de la beauté, de la simplicité de la réforme?

«La voici tout entière, et, sauf rédaction, formulée en projet de loi:

     «ART. 1er. À partir du 1er janvier 1847, il sera exposé en
     vente, partout où l'administration le jugera utile, des
     _enveloppes et des bandes timbrées_ au prix de cinq (ou dix)
     centimes.

     «2. Toute lettre mise dans une de ces enveloppes et ne dépassant
     pas le poids de 15 grammes, tout _journal_ ou _imprimé_ mis sous
     une de ces bandes et ne dépassant pas..... grammes, sera porté
     et remis, sans frais, à son adresse.

     «3. La comptabilité de la poste est entièrement supprimée.

     «4. Toute criminalité et pénalité en matière de ports de lettres
     sont abolies.»

«Cela est bien simple, je l'avoue, beaucoup trop simple, et je
m'attends à une nuée d'objections.

«Mais, à supposer que ce système ait des inconvénients, ce n'est
pas la question; il s'agit de savoir si le vôtre n'en a pas de plus
grands encore.

«Et de bonne foi, peut-il, sous quelque aspect que ce soit (sauf le
revenu), supporter un instant la comparaison?

«Examinez-les tous les deux; comparez-les sous les rapports de
la facilité, de la commodité, de la célérité, de la simplicité,
de l'ordre, de l'économie, de la justice, de l'égalité, de la
multiplication des affaires, de la satisfaction des sentiments, du
développement intellectuel et moral, de la puissance civilisatrice,
et dites, la main sur la conscience, s'il est possible d'hésiter un
moment.

«Je me garderai bien de développer chacune de ces considérations.
Je vous donne les _en-tête_ de douze chapitres et laisse le reste
en blanc, persuadé que personne n'est mieux en état que vous de les
remplir.

«Mais, puisqu'il n'y a qu'une seule objection, le _revenu_, il faut
bien que j'en dise un mot.

«Vous avez fait un tableau duquel il résulte que la taxe unique, même
à 20 centimes, constituerait le Trésor en perte de 22 millions.

«À 10 centimes, la perte serait de 28 millions, et à 5 centimes, de
33 millions, hypothèses si effrayantes que vous ne les formulez même
pas.

«Mais permettez-moi de vous dire que les chiffres, dans votre
rapport, dansent avec un peu trop de laisser aller. Dans tous vos
tableaux, dans tous vos calculs, vous sous-entendez ces mots: _Toutes
choses égales d'ailleurs_. Vous supposez les mêmes frais avec une
administration simple qu'avec une administration compliquée; le même
nombre de lettres avec la taxe moyenne de 43 qu'avec la taxe unique
à 20 cent. Vous vous bornez à cette règle de trois: 87 millions
de lettres à 42 cent. 1/2 ont donné tant. Donc, à 20 cent. elles
donneraient tant; admettant néanmoins quelques distinctions quand
elles sont contraires à la réforme.

«Pour évaluer le sacrifice réel du Trésor, il faudrait savoir
d'abord ce qu'on économiserait sur le service; ensuite, dans quelle
proportion s'augmenterait l'activité de la correspondance. Ne tenons
compte que de cette dernière donnée, parce que nous pouvons supposer
que l'épargne réalisée sur les frais se réduirait à ceci, que le
personnel actuel ferait face à un service plus développé.

«Sans doute il n'est pas possible de fixer le chiffre de
l'accroissement dans la circulation des lettres; mais, en ces
matières, une analogie raisonnable a toujours été admise.

«Vous dites vous-même qu'en Angleterre une réduction de 7/8 dans la
taxe a amené une augmentation de 360 pour cent dans la correspondance.

«Chez nous, l'abaissement à 5 cent. de la taxe qui est actuellement,
en moyenne, de 43 cent., constituerait aussi une réduction de 7/8.
Il est donc permis d'attendre le même résultat, c'est-à-dire 417
millions de lettres, au lieu de 116 millions.

«Mais calculons sur 300 millions.

«Y a-t-il exagération à admettre qu'avec une taxe de moitié moindre,
nous arriverons à 8 lettres par habitant, quand les Anglais sont
parvenus à 13?

  «Or, 300 millions de lettres à 5 c. donnent               15 mil.
  100 millions de journaux et imprimés à 5 c.                5
  Voyageurs par les malles-postes                            4
  Articles d'argent                                          4
                                                            -------
              TOTAL des recettes                            28 mil.

  La dépense actuelle (qui pourra diminuer) est de 31 mil.
  À déduire celle des paquebots                     5
  Reste sur les dépêches, voyageurs et articles d'argent    26 mil.
                                                            -------
  Produit net                                                2
  Aujourd'hui le produit net est de                         19
                                                            -------
  _Perte_, ou plutôt _réduction de gain_                    17 mil.

«Maintenant je demande si l'État; qui fait un _sacrifice positif_
de 800 millions par an pour faciliter la circulation _gratuite_ des
personnes, ne doit pas faire un _sacrifice négatif_ de 17 millions
pour _ne pas gagner_ sur la circulation des idées?

«Mais enfin le fisc, je le sais, a ses habitudes; et autant il
contracte avec facilité celle de voir grossir les recettes, autant
il s'accoutume malaisément à les voir diminuer d'une obole. Il
semble qu'il soit pourvu de ces valvules admirables qui, dans notre
organisation, laissent le sang affluer dans une direction, mais
l'empêchent de rétrograder. Soit. Le fisc est un peu vieux pour que
nous puissions changer ses allures. N'espérons donc pas le décider à
se dessaisir. Mais que dirait-il, si moi, Jacques Bonhomme, je lui
indiquais un moyen simple, facile, commode, essentiellement pratique,
de faire un grand bien au pays, sans qu'il lui en coûtât un centime!

  «La poste donne brut au Trésor                  50 mil.
  Le sel                                          70
  La douane                                      160
                                                 --------
          «TOTAL pour ces trois services         280 mil.

«Eh bien! mettez la taxe des lettres au taux uniforme de 5 cent.

«Abaissez la taxe du sel à 10 fr. le quintal, comme la Chambre l'a
voté.

«Donnez-moi la faculté de modifier le tarif des douanes, en ce sens
qu'IL ME SERA FORMELLEMENT INTERDIT D'ÉLEVER AUCUN DROIT, MAIS QU'IL
ME SERA LOISIBLE DE LES ABAISSER À MON GRÉ.

«Et moi, Jacques Bonhomme, je vous garantis, non pas 280, mais 300
millions. Deux cents banquiers de France seront mes cautions. Je ne
demande pour ma prime que ce que ces trois impôts produiront en sus
des 300 millions.

«Maintenant ai-je besoin d'énumérer les avantages de ma proposition?

«1º Le peuple recueillera tout le bénéfice du _bon marché_ dans le
prix d'un objet de première nécessité, le sel.

«2º Les pères pourront écrire à leurs fils, les mères à leurs filles.
Les affections, les sentiments, les épanchements de l'amour et de
l'amitié ne seront pas, comme aujourd'hui, refoulés par la main du
fisc au fond des coeurs.

«3º Porter une lettre d'un ami à un ami ne sera pas inscrit sur nos
codes comme une action criminelle.

«4º Le commerce refleurira avec la liberté; notre marine marchande se
relèvera de son humiliation.

«5º Le fisc gagnera d'abord _vingt millions_; ensuite, tout ce que
fera affluer vers les autres branches de contributions l'épargne
réalisée par chaque citoyen sur le sel, les lettres et sur les objets
dont les droits auront été abaissés.

«Si ma proposition n'est pas acceptée, que devrai-je en conclure?
Pourvu que la compagnie de banquiers que je présente offre des
garanties suffisantes, sous quel prétexte pourrait-on rejeter mon
offre? Il n'est pas possible d'invoquer l'_équilibre des budgets_. Il
sera bien rompu, mais rompu de manière à ce que les recettes excèdent
les dépenses. Il ne s'agit pas ici d'une théorie, d'un système, d'une
statistique, d'une probabilité, d'une conjecture; c'est une offre,
une offre comme celle d'une compagnie qui demande la concession d'un
chemin de fer. Le fisc me dit ce qu'il retire de la poste, du sel et
de la douane. J'offre de lui donner _plus_. L'objection ne peut donc
pas venir de lui. J'offre de diminuer le tarif du sel, de la poste
et de la douane; je m'engage à ne pas l'élever; l'objection ne peut
donc pas venir des contribuables.--De qui viendrait-elle donc?--Des
monopoleurs?--Reste à savoir si leur voix doit étouffer en France
celle de l'État et celle du peuple. Pour nous en assurer, je vous
prie de transmettre ma proposition au conseil des ministres.

                                                   «JACQUES BONHOMME.»

«_P. S._ Voici le texte de mon offre:

«Moi, Jacques Bonhomme, représentant une compagnie de banquiers et
capitalistes, prête à donner toutes garanties et à déposer tous
cautionnements qui seront nécessaires;

«Ayant appris que l'État ne tire que 280 millions de la douane, de la
poste et du sel, au moyen des droits tels qu'ils sont actuellement
fixés;

«J'offre de lui donner 300 millions du produit brut de ces trois
services;

«Même alors qu'il réduirait la taxe du sel de 30 francs à 10 francs;

«Même alors qu'il réduirait la taxe des lettres de 42-1/2 cent. en
moyenne, à une taxe unique et uniforme de 5 à 10 centimes;

«À la seule condition qu'il me sera permis non point d'_élever_ (ce
qui me sera formellement interdit), mais d'_abaisser_, autant que je
le voudrai, les droits de douane.

                                                   «JACQUES BONHOMME.»

Mais vous êtes fou, dis-je à Jacques Bonhomme, qui me communiquait sa
lettre; vous n'avez jamais rien su prendre avec modération. L'autre
jour vous vous récriiez contre l'_ouragan des réformes_, et voilà
que vous en réclamez trois, faisant de l'une la condition des deux
autres. Vous vous ruinerez.--Soyez tranquille, dit-il, j'ai fait tous
mes calculs. Plaise à Dieu qu'ils acceptent! Mais ils n'accepteront
pas.--Là-dessus, nous nous quittâmes la tête pleine, lui de chiffres,
moi de réflexions, que j'épargne au lecteur.



XIII.--LA PROTECTION OU LES TROIS ÉCHEVINS.

Démonstration en quatre tableaux.


PREMIER TABLEAU.

     (La scène se passe dans l'hôtel de l'échevin Pierre. La fenêtre
     donne sur un beau parc; trois personnages sont attablés près
     d'un bon feu.)

PIERRE. Ma foi! vive le feu quand Gaster est satisfait! Il faut
convenir que c'est une douce chose. Mais, hélas! que de braves gens,
comme le _Roi d'Yvetot_,

  Soufflent, faute de bois,
    Dans leurs doigts.

Malheureuses créatures! le ciel m'inspire une pensée charitable. Vous
voyez ces beaux arbres, je les veux abattre et distribuer le bois aux
pauvres.

PAUL _et_ JEAN. Quoi! gratis?

PIERRE. Pas précisément. C'en serait bientôt fait de mes bonnes
oeuvres, si je dissipais ainsi mon bien. J'estime que mon parc vaut
vingt mille livres; en l'abattant, j'en tirerai bien davantage.

PAUL. Erreur. Votre bois sur pied a plus de valeur que celui des
forêts voisines, car il rend des services que celui-ci ne peut pas
rendre. Abattu, il ne sera bon, comme l'autre, qu'au chauffage, et ne
vaudra pas un denier de plus la voie.

PIERRE. Ho, ho! Monsieur le théoricien, vous oubliez que je suis,
moi, un homme de pratique. Je croyais ma réputation de spéculateur
assez bien établie, pour me mettre à l'abri d'être taxé de niaiserie.
Pensez-vous que je vais m'amuser à vendre mon bois au prix du bois
flotté?

PAUL. Il le faudra bien.

PIERRE. Innocent! Et si j'empêche le bois flotté d'arriver à Paris?

PAUL. Ceci changerait la question. Mais comment vous y prendrez-vous?

PIERRE. Voici tout le secret. Vous savez que le bois flotté paye à
l'entrée dix sous la voie. Demain je décide les Échevins à porter
le droit à 100, 200, 300 livres, enfin, assez haut pour qu'il n'en
entre pas de quoi faire une bûche.--Eh! saisissez-vous?--Si le bon
peuple ne veut pas crever de froid, il faudra bien qu'il vienne à mon
chantier. On se battra pour avoir mon bois, je le vendrai au poids
de l'or, et cette charité bien ordonnée me mettra à même d'en faire
d'autres.

PAUL. Morbleu! la belle invention! elle m'en suggère une autre de
même force.

JEAN. Voyons, qu'est-ce? La philanthropie est-elle aussi en jeu?

PAUL. Comment avez-vous trouvé ce beurre de Normandie?

JEAN. Excellent.

PAUL. Hé, hé! il me paraissait passable tout à l'heure. Mais ne
trouvez-vous pas qu'il prend à la gorge? J'en veux faire de meilleur
à Paris. J'aurai quatre ou cinq cents vaches; je ferai au pauvre
peuple une distribution de lait, de beurre et de fromage.

PIERRE _et_ PAUL. Quoi! charitablement?

PAUL. Bah! mettons toujours la charité en avant. C'est une si belle
figure que son masque même est un excellent passe-port. Je donnerai
mon beurre au peuple, le peuple me donnera son argent. Est-ce que
cela s'appelle vendre?

JEAN. Non, selon le _Bourgeois Gentilhomme_; mais appelez-le comme il
vous plaira, vous vous ruinerez. Est-ce que Paris peut lutter avec la
Normandie pour l'élève des vaches?

PAUL. J'aurai pour moi l'économie du transport.

JEAN. Soit. Mais encore, en payant le transport, les Normands sont à
même de _battre_ les Parisiens.

PAUL. Appelez-vous _battre_ quelqu'un, lui livrer les choses à bas
prix?

JEAN. C'est le mot consacré. Toujours est-il que vous serez battu,
vous.

PAUL. Oui, comme Don Quichotte. Les coups retomberont sur Sancho.
Jean, mon ami, vous oubliez l'_octroi_.

JEAN. L'octroi! qu'a-t-il à démêler avec votre beurre?

PAUL. Dès demain, je réclame _protection_; je décide la commune à
prohiber le beurre de Normandie et de Bretagne. Il faudra bien que le
peuple s'en passe, ou qu'il achète le mien, et à mon prix encore.

JEAN. Par la sambleu, Messieurs, votre philanthropie m'entraîne.

  On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups.

Mon parti est pris. Il ne sera pas dit que je suis Échevin indigne.
Pierre, ce feu pétillant a enflammé votre âme; Paul, ce beurre a
donné du jeu aux ressorts de votre esprit; eh bien! je sens aussi que
cette pièce de salaison stimule mon intelligence. Demain, je vote
et fais voter l'exclusion des porcs, morts ou vifs; cela fait, je
construis de superbes loges en plein Paris,

  Pour l'animal immonde aux Hébreux défendu.

Je me fais porcher et charcutier. Voyons comment le bon peuple
lutécien évitera de venir s'approvisionner à ma boutique.

PIERRE. Eh, Messieurs, doucement, si vous renchérissez ainsi le
beurre et le salé, vous rognez d'avance le profit que j'attendais de
mon bois.

PAUL. Dame! ma spéculation n'est plus aussi merveilleuse, si vous me
rançonnez avec vos bûches et vos jambons.

JEAN. Et moi, que gagnerai-je à vous faire surpayer mes saucisses, si
vous me faites surpayer les tartines et les falourdes?

PIERRE. Eh bien! voilà-t-il pas que nous allons nous quereller?
Unissons-nous plutôt. Faisons-nous des concessions réciproques.
D'ailleurs, il n'est pas bon de n'écouter que le vil intérêt;
l'humanité est là, ne faut-il pas assurer le chauffage du peuple?

PAUL. C'est juste. Et il faut que le peuple ait du beurre à étendre
sur son pain.

JEAN. Sans doute. Et il faut qu'il puisse mettre du lard dans son
pot-au-feu.

ENSEMBLE. En avant la charité! vive la philanthropie! à demain! à
demain! nous prenons l'octroi d'assaut.

PIERRE. Ah! j'oubliais. Encore un mot: c'est essentiel. Mes amis,
dans ce siècle d'égoïsme, le monde est méfiant, et les intentions les
plus pures sont souvent mal interprétées. Paul, plaidez pour le bois;
Jean, défendez le beurre, et moi je me voue au cochon _local_. Il est
bon de prévenir les soupçons malveillants.

PAUL _et_ JEAN (_en sortant_). Par ma foi! voilà un habile homme!


DEUXIÈME TABLEAU.

Conseil des Échevins.

PAUL. Mes chers collègues, il entre tous les jours des masses de
bois à Paris, ce qui en fait sortir des masses de numéraire. De ce
train, nous sommes tous ruinés en trois ans, et que deviendra le
pauvre peuple? (_Bravo!_) Prohibons le bois étranger.--Ce n'est pas
pour moi que je parle, car, de tout le bois que je possède, on ne
ferait pas un cure-dents. Je suis donc parfaitement désintéressé
dans la question. (_Bien, bien!_) Mais voici Pierre qui a un parc,
il assurera le chauffage à nos concitoyens, qui ne seront plus sous
la dépendance des charbonniers de l'Yonne. Avez-vous jamais songé au
danger que nous courons de mourir de froid, s'il prenait fantaisie
aux propriétaires des forêts étrangères de ne plus porter du bois à
Paris? Prohibons donc le bois. Par là nous préviendrons l'épuisement
de notre numéraire, nous créerons l'industrie bûcheronne, et nous
ouvrirons à nos ouvriers une nouvelle source de travail et de
salaires. (_Applaudissements._)

JEAN. J'appuie la proposition si philanthropique, et surtout si
désintéressée, ainsi qu'il le disait lui-même, de l'honorable
préopinant. Il est temps que nous arrêtions cet insolent _laissez
passer_, qui a amené sur notre marché une concurrence effrénée, en
sorte qu'il n'est pas une province un peu bien située, pour quelque
production que ce soit, qui ne vienne nous _inonder_, nous la vendre
à vil prix, et détruire le travail parisien. C'est à l'État à niveler
les conditions de production par des droits sagement pondérés, à ne
laisser entrer du dehors que ce qui y est plus cher qu'à Paris, et
à nous soustraire ainsi à une lutte inégale. Comment, par exemple,
veut-on que nous puissions faire du lait et du beurre à Paris, en
présence de la Bretagne et de la Normandie? Songez donc, Messieurs,
que les Bretons ont la terre à meilleur marché, le foin plus à
portée, la main-d'oeuvre à des conditions plus avantageuses. Le bon
sens ne dit-il pas qu'il faut égaliser les chances par un tarif
d'octroi protecteur? Je demande que le droit sur le lait et le
beurre soit porté à 1,000 p. 100, et plus s'il le faut. Le déjeuner
du peuple en sera un peu plus cher, mais aussi comme ses salaires
vont hausser! nous verrons s'élever des étables, des laiteries, se
multiplier des barates, et se fonder de nouvelles industries.--Ce
n'est pas que j'aie le moindre intérêt à ma proposition. Je ne suis
pas vacher, ni ne veux l'être. Je suis mû par le seul désir d'être
utile aux classes laborieuses. (_Mouvement d'adhésion._)

PIERRE. Je suis heureux de voir dans cette assemblée des hommes
d'État aussi purs, aussi éclairés, aussi dévoués aux intérêts du
peuple. (_Bravos._) J'admire leur abnégation, et je ne saurais mieux
faire que d'imiter un si noble exemple. J'appuie leur motion, et j'y
ajoute celle de prohiber les porcs du Poitou. Ce n'est pas que je
veuille me faire porcher ni charcutier; en ce cas, ma conscience me
ferait un devoir de m'abstenir. Mais n'est-il pas honteux, Messieurs,
que nous soyons _tributaires_ de ces paysans poitevins, qui ont
l'audace de venir, jusque sur notre propre marché, s'emparer d'un
travail que nous pourrions faire nous-mêmes; qui, après nous avoir
inondés de saucisses et de jambons, ne nous prennent peut-être rien
en retour? En tout cas, qui nous dit que la balance du commerce
n'est pas en leur faveur et que nous ne sommes pas obligés de leur
payer un solde en argent? N'est-il pas clair que, si l'industrie
poitevine s'implantait à Paris, elle ouvrirait des débouchés assurés
au travail parisien?--Et puis, Messieurs, n'est-il pas fort possible,
comme le disait si bien M. Lestiboudois[56], que nous achetions le
salé poitevin, non pas avec nos revenus, mais avec nos capitaux? Où
cela nous mènerait-il? Ne souffrons donc pas que des rivaux avides,
cupides, perfides, viennent vendre ici les choses à bon marché, et
nous mettre dans l'impossibilité de les faire nous-mêmes. Échevins,
Paris nous a donné sa confiance, c'est à nous de la justifier. Le
peuple est sans ouvrage, c'est à nous de lui en créer, et si le
salé lui coûte un peu plus cher, nous aurons du moins la conscience
d'avoir sacrifié nos intérêts à ceux des masses comme tout bon
échevin doit faire. (_Tonnerre d'applaudissements._)

[Note 56: Voy. chap. VI de la I{re} série des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

UNE VOIX. J'entends qu'on parle beaucoup du pauvre peuple; mais, sous
prétexte de lui donner du travail, on commence par lui enlever ce qui
vaut mieux que le travail même, le bois, le beurre et la soupe.

PIERRE, PAUL _et_ JEAN. Aux voix! aux voix! à bas les utopistes, les
théoriciens, les généralisateurs! Aux voix! aux voix! (_Les trois
propositions sont admises._)


TROISIÈME TABLEAU.

Vingt ans après.

LE FILS. Père, décidez-vous, il faut quitter Paris. On n'y peut plus
vivre. L'ouvrage manque et tout y est cher.

LE PÈRE. Mon enfant, tu ne sais pas ce qu'il en coûte d'abandonner le
lieu qui nous a vus naître.

LE FILS. Le pire de tout est d'y périr de misère.

LE PÈRE. Va, mon fils, cherche une terre plus hospitalière. Pour moi,
je ne m'éloignerai pas de cette fosse où sont descendus ta mère, tes
frères et tes soeurs. Il me tarde d'y trouver enfin, auprès d'eux, le
repos qui m'a été refusé dans cette ville de désolation.

LE FILS. Du courage, bon père, nous trouverons du travail à
l'étranger, en Poitou, en Normandie, en Bretagne. On dit que toute
l'industrie de Paris se transporte peu à peu dans ces lointaines
contrées.

LE PÈRE. C'est bien naturel. Ne pouvant plus nous vendre du bois et
des aliments, elles ont cessé d'en produire au delà de leurs besoins;
ce qu'elles ont de temps et de capitaux disponibles, elle les
consacrent à faire elle-mêmes ce que nous leur fournissions autrefois.

LE FILS. De même qu'à Paris on cesse de faire de beaux meubles et de
beaux vêtements, pour planter des arbres, élever des porcs et des
vaches. Quoique bien jeunes, j'ai vu de vastes magasins, de somptueux
quartiers, des quais animés sur ces bords de la Seine envahis
maintenant par des prés et des taillis.

LE PÈRE. Pendant que la province se couvre de villes, Paris se fait
campagne. Quelle affreuse révolution! Et il a suffi de trois Échevins
égarés, aidés de l'ignorance publique, pour attirer sur nous cette
terrible calamité.

LE FILS. Contez-moi cette histoire, mon père.

LE PÈRE. Elle est bien simple. Sous prétexte d'implanter à Paris
trois industries nouvelles et de donner ainsi de l'aliment au
travail des ouvriers, ces hommes firent prohiber le bois, le beurre
et la viande. Ils s'arrogèrent le droit d'en approvisionner leurs
concitoyens. Ces objets s'élevèrent d'abord à un prix exorbitant.
Personne ne gagnait assez pour s'en procurer, et le petit nombre
de ceux qui pouvaient en obtenir, y mettant tous leurs profits,
étaient hors d'état d'acheter autre chose; toutes les industries
par cette cause s'arrêtèrent à la fois, d'autant plus vite que les
provinces n'offraient non plus aucuns débouchés. La misère, la mort,
l'émigration commencèrent à dépeupler Paris.

LE FILS. Et quand cela s'arrêtera-t-il?

LE PÈRE. Quand Paris sera devenu une forêt et une prairie.

LE FILS. Les trois Échevins doivent avoir fait une grande fortune?

LE PÈRE. D'abord, ils réalisèrent d'énormes profits; mais à la longue
ils ont été enveloppés dans la misère commune.

LE FILS. Comment cela est-il possible?

LE PÈRE. Tu vois cette ruine, c'était un magnifique hôtel entouré
d'un beau parc. Si Paris eût continué à progresser, maître Pierre en
tirerait plus de rente qu'il ne vaut aujourd'hui en capital.

LE FILS. Comment cela se peut-il, puisqu'il s'est débarrassé de la
concurrence?

LE PÈRE. La concurrence pour vendre a disparu, mais la concurrence
pour acheter disparaît aussi tous les jours et continuera de
disparaître, jusqu'à ce que Paris soit rase campagne et que le
taillis de maître Pierre n'ait pas plus de valeur qu'une égale
superficie de taillis dans la forêt de Bondy. C'est ainsi que le
monopole, comme toute injustice, porte en lui-même son propre
châtiment.

LE FILS. Cela ne me semble pas bien clair, mais ce qui est
incontestable, c'est la décadence de Paris. N'y a-t-il donc aucun
moyen de renverser cette mesure inique que Pierre et ses collègues
firent adopter il y a vingt ans?

LE PÈRE. Je vais te confier mon secret. Je resta à Paris pour cela;
j'appellerai le peuple à mon aide. Il dépend de lui de replacer
l'octroi sur ses anciennes bases, de le dégager de ce funeste
principe qui s'est enté dessus et y a végété comme un fungus parasite.

LE FILS. Vous devez réussir dès le premier jour.

LE PÈRE. Oh! l'oeuvre est au contraire difficile et laborieuse.
Pierre, Paul et Jean s'entendent à merveille. Ils sont prêts à tout
plutôt que de laisser entrer le bois, le beurre et la viande à Paris.
Ils ont pour eux le peuple même, qui voit clairement le travail que
lui donnent les trois industries protégées, qui sait à combien de
bûcherons et de vachers elles donnent de l'emploi, mais qui ne peut
avoir une idée aussi précise du travail qui se développerait au grand
air de la liberté.

LE FILS. Si ce n'est que cela, vous l'éclairerez.

LE PÈRE. Enfant, à ton âge on ne doute de rien. Si j'écris, le peuple
ne me lira pas; car, pour soutenir sa malheureuse existence, il n'a
pas trop de toutes ses heures. Si je parle, les Échevins me fermeront
la bouche. Le peuple restera donc longtemps dans son funeste
égarement; les partis politiques, qui fondent leurs espérances sur
ses passions, s'occuperont moins de dissiper ses préjugés que de
les exploiter. J'aurai donc à la fois sur les bras les puissants du
jour, le peuple et les partis. Oh! je vois un orage effroyable prêt
à fondre sur la tête de l'audacieux qui osera s'élever contre une
iniquité si enracinée dans le pays.

LE FILS. Vous aurez pour vous la justice et la vérité.

LE PÈRE. Et ils auront pour eux la force et la calomnie. Encore, si
j'étais jeune! mais l'âge et la souffrance ont épuisé mes forces.

LE FILS. Eh bien, père, ce qui vous en reste, consacrez-le au
service de la patrie. Commencez cette oeuvre d'affranchissement et
laissez-moi pour héritage le soin de l'achever.


QUATRIÈME TABLEAU.

L'agitation.

JACQUES BONHOMME. Parisiens, demandons la réforme de l'_octroi_;
qu'il soit rendu à sa première destination. Que tout citoyen soit
libre d'acheter du bois, du beurre et de la viande où bon lui semble.

LE PEUPLE. Vive, vive la LIBERTÉ!

PIERRE. Parisiens, ne vous laissez pas séduire à ce mot. Que vous
importe la liberté d'acheter, si vous n'en avez pas les moyens? et
comment en aurez-vous les moyens, si l'ouvrage vous manque? Paris
peut-il produire du bois à aussi bon marché que la forêt de Bondy? de
la viande à aussi bas prix que le Poitou? du beurre à d'aussi bonnes
conditions que la Normandie? Si vous ouvrez la porte à deux battants
à ces produits rivaux, que deviendront les vachers, les bûcherons et
les charcutiers? Ils ne peuvent se passer de protection.

LE PEUPLE. Vive, vive la PROTECTION!

JACQUES. La protection! Mais vous protége-t-on, vous, ouvriers?
ne vous faites-vous pas concurrence les uns aux autres? Que les
marchands de bois souffrent donc la concurrence à leur tour. Ils
n'ont pas le droit d'élever par la loi le prix de leur bois, à moins
qu'ils n'élèvent aussi, par la loi, le taux des salaires. N'êtes-vous
plus ce peuple amant de l'égalité?

LE PEUPLE. Vive, vive l'ÉGALITÉ!

PIERRE. N'écoutez pas ce factieux. Nous avons élevé le prix du bois,
de la viande et du beurre, c'est vrai; mais c'est pour pouvoir donner
de bons salaires aux ouvriers. Nous sommes mus par la charité.

LE PEUPLE. Vive, vive la CHARITÉ!

JACQUES. Faites servir l'octroi, si vous pouvez, à hausser les
salaires, ou ne le faites pas servir à renchérir les produits. Les
Parisiens ne demandent pas la charité, mais la justice.

LE PEUPLE. Vive, vive la JUSTICE!

PIERRE. C'est précisément la cherté des produits qui amènera par
ricochet la cherté des salaires.

LE PEUPLE. Vive, vive la CHERTÉ!

JACQUES. Si le beurre est cher, ce n'est pas parce que vous payez
chèrement les ouvriers; ce n'est pas même que vous fassiez de grands
profits, c'est uniquement parce que Paris est mal placé pour cette
industrie, parce que vous avez voulu qu'on fît à la ville ce qu'on
doit faire à la campagne, et à la campagne ce qui se faisait à la
ville. Le peuple n'a pas plus de travail, seulement il travaille à
autre chose. Il n'a pas plus de salaires, seulement il n'achète plus
les choses à aussi bon marché.

LE PEUPLE. Vive, vive le BON MARCHÉ!

PIERRE. Cet homme vous séduit par ses belles phrases. Posons la
question dans toute sa simplicité. N'est-il pas vrai que si nous
admettons le beurre, le bois, la viande, nous en seront inondés?
nous périrons de pléthore. Il n'y a donc d'autre moyen, pour nous
préserver de cette invasion de nouvelle espèce, que de lui fermer la
porte, et, pour maintenir le prix des choses, que d'en occasionner
artificiellement la rareté.

QUELQUES VOIX FORT RARES. Vive, vive la RARETÉ!

JACQUES. Posons la question dans toute sa vérité. Entre tous les
Parisiens, on ne peut partager que ce qu'il y a dans Paris; s'il y
a moins de bois, de viande, de beurre, la part de chacun sera plus
petite. Or il y en aura moins, si nous les repoussons que si nous
les laissons entrer. Parisiens, il ne peut y avoir abondance pour
chacun qu'autant qu'il y a abondance générale.

LE PEUPLE. Vive, vive l'ABONDANCE!

PIERRE. Cet homme a beau dire, il ne vous prouvera pas que vous soyez
intéressés à subir une concurrence effrénée.

LE PEUPLE. À bas, à bas la CONCURRENCE!

JACQUES. Cet homme a beau déclamer, il ne vous fera pas goûter les
douceurs de la restriction.

LE PEUPLE. À bas, à bas la RESTRICTION!

PIERRE. Et moi, je déclare que si l'on prive les pauvres vachers
et porchers de leur gagne-pain, si on les sacrifie à des théories,
je ne réponds plus de l'ordre public. Ouvriers, méfiez-vous de cet
homme. C'est un agent de la perfide Normandie, il va chercher ses
inspirations à l'étranger. C'est un traître, il faut le pendre. (_Le
peuple garde le silence._)

JACQUES. Parisiens, tout ce que je dis aujourd'hui, je le disais il y
a vingt ans, lorsque Pierre s'avisa d'exploiter l'octroi à son profit
et à votre préjudice. Je ne suis donc pas un agent des Normands.
Pendez-moi si vous voulez, mais cela n'empêchera par l'oppression
d'être oppression. Amis, ce n'est ni Jacques ni Pierre qu'il faut
tuer, mais la liberté si elle vous fait peur, ou la restriction si
elle vous fait mal.

LE PEUPLE. Ne pendons personne et affranchissons tout le monde.



XIV.--AUTRE CHOSE[57].

[Note 57: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 21 mars 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


--Qu'est-ce que la restriction?

--C'est une prohibition partielle.

--Qu'est-ce que la prohibition?

--C'est une restriction absolue.

--En sorte que ce que l'on dit de l'une est vrai de l'autre?

--Oui, sauf le degré. Il y a entre elles le même rapport qu'entre
l'arc de cercle et le cercle.

--Donc, si la prohibition est mauvaise, la restriction ne saurait
être bonne?

--Pas plus que l'arc ne peut être droit si le cercle est courbe.

--Quel est le nom commun à la restriction et à la prohibition?

--Protection.

--Quel est l'effet définitif de la protection?

--D'exiger des hommes _un plus grand travail pour un même résultat_.

--Pourquoi les hommes sont-ils si attachés au régime protecteur?

--Parce que la liberté devant amener un même résultat _pour un
moindre travail_, cette diminution apparente de travail les effraye.

--Pourquoi dites-vous _apparente_?

--Parce que tout travail épargné peut être consacré à _autre chose_.

--À quelle autre chose?

--C'est ce qui ne peut être précisé et n'a pas besoin de l'être.

--Pourquoi?

--Parce que, si la somme des satisfactions de la France actuelle
pouvait être acquise avec une diminution d'un dixième sur la somme
de son travail, nul ne peut préciser quelles satisfactions nouvelles
elle voudrait se procurer avec le travail resté disponible. L'un
voudrait être mieux vêtu, l'autre mieux nourri, celui-ci mieux
instruit, celui-là plus amusé.

--Expliquez-moi le mécanisme et les effets de la protection.

--La chose n'est pas aisée. Avant d'aborder le cas compliqué, il
faudrait l'étudier dans le cas le plus simple.

--Prenez le cas le plus simple que vous voudrez.

--Vous rappelez-vous comment s'y prit Robinson, n'ayant pas de scie,
pour faire une planche?

--Oui. Il abattit un arbre, et puis avec sa hache taillant la tige à
droite et à gauche, il la réduisit à l'épaisseur d'un madrier.

--Et cela lui donna bien du travail?

--Quinze jours pleins.

--Et pendant ce temps de quoi vécut-il?

--De ses provisions.

--Et qu'advint-il à la hache?

--Elle en fut tout émoussée.

--Fort bien. Mais vous ne savez peut-être pas ceci: au moment de
donner le premier coup de hache, Robinson aperçut une planche jetée
par le flot sur le rivage.

--Oh! l'heureux à-propos! il courut la ramasser?

--Ce fut son premier mouvement; mais il s'arrêta, raisonnant ainsi:

«Si je vais chercher cette planche, il ne m'en coûtera que la fatigue
de la porter, le temps de descendre et de remonter la falaise.

«Mais si je fais une planche avec ma hache, d'abord je me procurerai
du travail pour quinze jours, ensuite j'userai ma hache, ce qui me
fournira l'occasion de la réparer, et je dévorerai mes provisions,
troisième source de travail, puisqu'il faudra les remplacer. Or,
_le travail, c'est la richesse_. Il est clair que je me ruinerais
en allant ramasser la planche naufragée. Il m'importe de protéger
mon _travail personnel_, et même, à présent que j'y songe, je puis
me créer un travail additionnel; en allant repousser du pied cette
planche dans la mer!»

--Mais ce raisonnement était absurde!

--Soit. Ce n'en est pas moins celui que fait toute nation qui se
_protége_ par la prohibition. Elle repousse la planche qui lui est
offerte en échange d'un petit travail, afin de se donner un travail
plus grand. Il n'y a pas jusqu'au travail du douanier dans lequel
elle ne voie un gain. Il est représenté par la peine que se donna
Robinson pour aller rendre aux flots le présent qu'ils voulaient
lui faire. Considérez la nation comme un être collectif, et vous ne
trouverez pas entre son raisonnement et celui de Robinson un atome de
différence.

--Robinson ne voyait-il pas que le temps épargné, il le pouvait
consacrer à faire _autre chose_?

--Quelle _autre chose_?

--Tant qu'on a devant soi des besoins et du temps, on a toujours
_quelque chose_ à faire. Je ne suis pas tenu de préciser le travail
qu'il pouvait entreprendre.

--Je précise bien celui qui lui aurait échappé.

--Et moi, je soutiens que Robinson, par un aveuglement incroyable,
confondait le travail avec son résultat, le but avec les moyens, et
je vais vous le prouver...

--Je vous en dispense. Toujours est-il que voilà le système
restrictif ou prohibitif dans sa plus simple expression. S'il vous
paraît absurde sous cette forme, c'est que les deux qualités de
producteur et de consommateur se confondent ici dans le même individu.

--Passez donc à un exemple plus compliqué.

--Volontiers.--À quelque temps de là, Robinson ayant rencontré
Vendredi, ils se lièrent et se mirent à travailler en commun. Le
matin, ils chassaient pendant six heures et rapportaient quatre
paniers de gibier. Le soir, ils jardinaient six heures et obtenaient
quatre paniers de légumes.

Un jour une pirogue aborda l'_Île du Désespoir_. Un bel étranger en
descendit et fut admis à la table de nos deux solitaires. Il goûta
et vanta beaucoup les produits du jardin et, avant de prendre congé
de ses hôtes, il leur tint ce langage:

«Généreux insulaires, j'habite une terre beaucoup plus giboyeuse que
celle-ci, mais où l'horticulture est inconnue. Il me sera facile de
vous apporter tous les soirs quatre paniers de gibier, si vous voulez
me céder seulement deux paniers de légumes.»

À ces mots, Robinson et Vendredi s'éloignèrent pour tenir conseil,
et le débat qu'ils eurent est trop intéressant pour que je ne le
rapporte pas ici _in extenso_.

VENDREDI.--Ami, que t'en semble?

ROBINSON.--Si nous acceptons, nous sommes ruinés.

V.--Est-ce bien sûr? Calculons.

R.--C'est tout calculé. Écrasés par la concurrence, la chasse est
pour nous une industrie perdue.

V.--Qu'importe? si nous avons le gibier.

R.--Théorie! Il ne sera pas le produit de notre travail.

V.--Si fait, morbleu, puisque, pour l'avoir, il faudra donner des
légumes!

R.--Alors que gagnerons-nous?

V.--Les quatre paniers de gibier nous coûtent six heures de travail.
L'étranger nous les donne contre deux paniers de légumes qui ne nous
prennent que trois heures.--C'est donc trois heures qui restent à
notre disposition.

R.--Dis donc, qui sont soustraites à notre activité. C'est là
précisément notre perte. _Le travail, c'est la richesse_, et si nous
perdons un quart de notre temps, nous serons d'un quart moins riches.

V.--Ami, tu fais une méprise énorme. Même gibier, mêmes légumes, et,
par-dessus le marché, trois heures disponibles, c'est du progrès, ou
il n'y en a pas en ce monde.

R.--Généralité! Que ferons-nous de ces trois heures?

V.--Nous ferons _autre chose_.

R.--Ah! je t'y prends. Tu ne peux rien préciser. _Autre chose, autre
chose_, c'est bientôt dit.

V.--Nous pêcherons, nous embellirons notre case, nous lirons la
_Bible_.

R.--Utopie! Est-il bien certain que nous ferons ceci plutôt que cela?

V.--Eh bien, si les besoins nous font défaut, nous nous reposerons.
N'est-ce rien que le repos?

R.--Mais quand on se repose, on meurt de faim.

V.--Ami, tu es dans un cercle vicieux. Je parle d'un repos qui ne
retranche rien sur notre gibier ni sur nos légumes. Tu oublies
toujours qu'au moyen de notre commerce avec l'étranger, neuf heures
de travail nous donneront autant de provisions qu'aujourd'hui douze.

R.--On voit bien que tu n'as pas été élevé en Europe. Tu n'as
peut-être jamais lu le _Moniteur industriel_? Il t'aurait appris
ceci: «Tout temps épargné est une perte sèche. Ce n'est pas de manger
qui importe, c'est de travailler. Tout ce que nous consommons, si ce
n'est pas le produit direct de notre travail, ne compte pas. Veux-tu
savoir si tu es riche? Ne regarde pas à les satisfactions, mais à ta
peine.» Voilà ce que le _Moniteur industriel_ t'aurait appris. Pour
moi, qui ne suis pas un théoricien, je ne vois que la perte de notre
chasse.

V.--Quel étrange renversement d'idées! Mais...

R.--Pas de _mais_. D'ailleurs, il y a des raisons politiques pour
repousser les offres intéressées du perfide étranger.

V.--Des raisons politiques!

R.--Oui. D'abord, il ne nous fait ces offres que parce qu'elles lui
sont avantageuses.

V.--Tant mieux, puisqu'elles nous le sont aussi.

R.--Ensuite, par ces trocs, nous nous mettrons dans sa dépendance.

V.--Et lui dans la nôtre. Nous aurons besoin de son gibier, lui de
nos légumes, et nous vivrons en bonne amitié.

R.--Système! Veux-tu que je te mette sans parole?

V.--Voyons; j'attends encore une bonne raison.

R.--Je suppose que l'étranger apprenne à cultiver un jardin et que
son île soit plus fertile que la nôtre. Vois-tu la conséquence?

V.--Oui. Nos relations avec l'étranger cesseront. Il ne nous prendra
plus de légumes, puisqu'il en aura chez lui avec moins de peine. Il
ne nous apportera plus de gibier, puisque nous n'aurons rien à lui
donner en échange, et nous serons justement alors comme tu veux que
nous soyons aujourd'hui.

R.--Sauvage imprévoyant! Tu ne vois pas qu'après avoir tué notre
chasse en nous inondant de gibier, il tuera notre jardinage en nous
inondant de légumes.

V.--Mais ce ne sera jamais qu'autant que nous lui donnerons _autre
chose_, c'est-à-dire que nous trouverons _autre chose_ à produire
avec économie de travail pour nous.

R.--_Autre chose, autre chose!_ Tu en viens toujours là. Tu es dans
le vague, ami _Vendredi_; il n'y a rien de pratique dans tes vues.

La lutte se prolongea longtemps et laissa chacun, ainsi qu'il arrive
souvent, dans sa conviction. Cependant, Robinson ayant sur Vendredi
un grand ascendant, son avis prévalut, et quand l'étranger vint
chercher la réponse, Robinson lui dit:

«--Étranger, pour que votre proposition soit acceptée, il faudrait
que nous fussions bien sûrs de deux choses:

«La première, que votre île n'est pas plus giboyeuse que la nôtre;
car nous ne voulons lutter qu'_à armes égales_.

«La seconde, que vous perdrez au marché. Car, comme dans tout échange
il y a nécessairement un gagnant et un perdant, nous serions dupes si
vous ne l'étiez pas.--Qu'avez-vous à dire?

«--Rien, dit l'étranger.» Et ayant éclaté de rire, il regagna sa
pirogue.

--Le conte ne serait pas mal, si Robinson n'était pas si absurde.

--Il ne l'est pas plus que le comité de la rue Hauteville.

--Oh! c'est bien différent. Vous supposez tantôt un homme seul,
tantôt, ce qui revient au même, deux hommes vivant en communauté.
Ce n'est pas là notre monde; la séparation des occupations,
l'intervention des négociants et du numéraire changent bien la
question.

--Cela complique en effet les transactions, mais n'en change pas la
nature.

--Quoi! vous voulez comparer le commerce moderne à de simples trocs?

--Le commerce n'est qu'une multitude de trocs; la nature propre du
troc est identique à la nature propre du commerce, comme un petit
travail est de même nature qu'un grand, comme la gravitation qui
pousse un atome est de même nature que celle qui entraîne un monde.

--Ainsi, selon vous, ces raisonnements si faux dans la bouche de
Robinson ne le sont pas moins dans la bouche de nos protectionistes?

--Non; seulement l'erreur s'y cache mieux sous la complication des
circonstances.

--Eh bien! arrivez donc à un exemple pris dans l'ordre actuel des
faits.

--Soit; en France, vu les exigences du climat et des habitudes, le
drap est une chose utile. L'essentiel est-il _d'en faire_ ou _d'en
avoir_?

--Belle question! pour en avoir, il faut en faire.

--Ce n'est pas indispensable. Pour en avoir, il faut que quelqu'un le
fasse, voilà qui est certain; mais il n'est pas d'obligation que ce
soit la personne ou le pays qui le consomme, qui le produise. Vous
n'avez pas fait celui qui vous habille si bien; la France n'a pas
fait le café dont elle déjeune.

--Mais j'ai acheté mon drap, et la France son café.

--Précisément, et avec quoi?

--Avec de l'argent.

--Mais vous n'avez pas fait l'argent, ni la France non plus.

--Nous l'avons acheté.

--Avec quoi?

--Avec nos produits qui sont allés au Pérou.

--C'est donc en réalité votre travail que vous échangez contre du
drap, et le travail français qui s'est échangé contre du café.

--Assurément.

--Il n'est donc pas de nécessité rigoureuse de faire ce qu'on
consomme?

--Non, si l'on fait _autre chose_ que l'on donne en échange.

--En d'autres termes, la France a deux moyens de se procurer une
quantité donnée de drap. Le premier, c'est de le faire; le second,
c'est de faire _autre chose_, et de troquer _cette autre chose_ à
l'étranger contre du drap. De ces deux moyens, quel est le meilleur?

--Je ne sais trop.

--N'est-ce pas celui qui, _pour un travail déterminé, donne une plus
grande quantité de drap_?

--Il semble bien.

--Et lequel vaut mieux, pour une nation, d'avoir le choix entre ces
deux moyens ou que la loi lui en interdise un, au risque de tomber
justement sur le meilleur?

--Il me paraît qu'il vaut mieux pour elle avoir le choix, d'autant
qu'en ces matières elle choisit toujours bien.

--La loi, qui prohibe le drap étranger, décide donc que si la France
veut avoir du drap, il faut qu'elle le fasse _en nature_, et qu'il
lui est interdit de faire cette _autre chose_ avec laquelle elle
pourrait acheter du drap étranger?

--Il est vrai.

--Et comme elle oblige à faire le drap et défend de faire l'_autre
chose_, précisément parce que cette autre chose exigerait moins de
travail (sans quoi elle n'aurait pas besoin de s'en mêler), elle
décrète donc virtuellement que, par un travail déterminé, la France
n'aura qu'un mètre de drap en le faisant, quand, pour le même
travail, elle en aurait eu deux mètres en faisant l'_autre chose_.

--Mais, pour Dieu! quelle autre chose?

--Eh! pour Dieu! qu'importe? ayant le choix, elle ne fera _autre
chose_ qu'autant qu'il y ait quelque _autre chose_ à faire.

--C'est possible; mais je me préoccupe toujours de l'idée que
l'étranger nous envoie du drap et ne nous prenne pas l'_autre
chose_, auquel cas nous serions bien attrapés. En tout cas, voici
l'objection, même à votre point de vue. Vous convenez que la France
fera cette _autre chose_ à échanger contre du drap, avec moins de
travail que si elle eût fait le drap lui-même.

--Sans doute.

--Il y aura donc une certaine quantité de son travail frappée
d'inertie.

--Oui, mais sans qu'elle soit moins bien vêtue, petite circonstance
qui fait toute la méprise. Robinson la perdait de vue; nos
protectionistes ne la voient pas ou la dissimulent. La planche
naufragée frappait aussi d'inertie, pour quinze jours, le travail
de Robinson, en tant qu'appliqué à faire une planche, mais sans
l'en priver. Distinguez donc, entre ces deux espèces de diminution
de travail, celle qui a pour effet la _privation_ et celle qui a
pour cause la _satisfaction_. Ces deux choses sont fort différentes
et, si vous les assimilez, vous raisonnez comme Robinson. Dans les
cas les plus compliqués, comme dans les plus simples, le sophisme
consiste en ceci: _Juger de l'utilité du travail par sa durée et
son intensité, et non par ses résultats_; ce qui conduit à cette
police économique: _Réduire les résultats du travail dans le but d'en
augmenter la durée et l'intensité_[58].

[Note 58: Voy. chap II et III de la 1re série des _Sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



XV.--LE PETIT ARSENAL DU LIBRE-ÉCHANGISTE[59].

[Note 59: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 26 avril 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


--Si l'on vous dit: Il n'y a point de principes absolus. La
prohibition peut être mauvaise et la restriction bonne.

Répondez: La restriction _prohibe_ tout ce qu'elle empêche d'entrer.

--Si l'on vous dit: L'agriculture est la mère nourricière du pays.

Répondez: Ce qui nourrit le pays, ce n'est précisément pas
l'agriculture, mais le _blé_.

--Si l'on vous dit: La base de l'alimentation du peuple, c'est
l'agriculture.

Répondez: La base de l'alimentation du peuple, c'est le _blé_. Voilà
pourquoi une loi qui fait obtenir, par du travail agricole, _deux_
hectolitres de blé, aux dépens de _quatre_ hectolitres qu'aurait
obtenus, sans elle, un même travail industriel, loin d'être une loi
d'alimentation, est une loi d'inanition.

--Si l'on vous dit: La restriction à l'entrée du blé étranger induit
à plus de culture et, par conséquent, à plus de production intérieure.

Répondez: Elle induit à semer sur les roches des montagnes et sur les
sables de la mer. Traire une vache et traire toujours donne plus
de lait; car qui peut dire le moment où l'on n'obtiendra plus une
goutte? Mais la goutte coûte cher.

--Si l'on vous dit: Que le pain soit cher, et l'agriculteur devenu
riche enrichira l'industriel.

Répondez: Le pain est cher quand il y en a peu, ce qui ne peut faire
que des pauvres, ou, si vous voulez, des riches _affamés_.

--Si l'on insiste, disant: Quand le pain renchérit, les salaires
s'élèvent.

Répondez en montrant, en avril 1847, les cinq sixièmes des ouvriers à
l'aumône.

--Si l'on vous dit: Les profits des ouvriers doivent suivre la cherté
de la subsistance.

Répondez: Cela revient à dire que, dans un navire sans provisions,
tout le monde a autant de biscuit, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait
pas.

--Si l'on vous dit: Il faut assurer un bon prix à celui qui vend du
blé.

Répondez: Soit; mais alors il faut assurer un bon salaire à celui qui
l'achète.

--Si l'on vous dit: Les propriétaires, qui font la loi, ont élevé le
prix du pain sans s'occuper des salaires, parce qu'ils savent que,
quand le pain renchérit, les salaires haussent _tout naturellement_.

Répondez: Sur ce principe, quand les ouvriers feront la loi, ne les
blâmez pas, s'ils fixent un bon taux des salaires, sans s'occuper de
protéger le blé, car ils savent que, si les salaires sont élevés, les
subsistances renchérissent _tout naturellement_.

--Si l'on vous dit: Que faut-il donc faire?

Répondez: Être juste envers tout le monde.

--Si l'on vous dit: Il est essentiel qu'un grand pays ait
l'industrie du fer.

Répondez: ce qui est plus essentiel, c'est que ce grand pays _ait du
fer_.

--Si l'on vous dit: Il est indispensable qu'un grand pays ait
l'industrie du drap.

Répondez: Ce qui est plus indispensable, c'est que, dans ce grand
pays, les citoyens _aient du drap_.

--Si l'on vous dit: Le travail, c'est la richesse.

Répondez: C'est faux.

Et, par voie de développement, ajoutez: Une saignée n'est pas la
santé; et la preuve qu'elle n'est pas la santé, c'est qu'elle a pour
but de la rendre.

--Si l'on vous dit: Forcer les hommes à labourer des roches et à
tirer une once de fer d'un quintal de minerai, c'est accroître leur
travail et par suite leur richesse.

Répondez: Forcer les hommes à creuser des puits en leur interdisant
l'eau de la rivière, c'est accroître leur travail _inutile_, mais non
leur richesse.

--Si l'on vous dit: Le soleil donne sa chaleur et sa lumière sans
rémunération.

Répondez: Tant mieux pour moi, il ne m'en coûte rien pour voir clair.

--Et si l'on vous réplique: L'industrie, en général, perd ce que vous
auriez payé pour l'éclairage.

Ripostez: Non; car n'ayant rien payé au soleil, ce qu'il m'épargne me
sert à payer des habits, des meubles et des bougies.

--De même, si l'on vous dit: Ces coquins d'Anglais ont des capitaux
_amortis_.

Répondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront pas payer
l'intérêt.

--Si l'on vous dit: Ces perfides Anglais trouvent le fer et la
houille au même gîte.

Répondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront rien payer pour
les rapprocher.

--Si l'on vous dit: Les Suisses ont de gras pâturages qui coûtent peu.

Répondez: L'avantage est pour nous, car ils nous demanderont une
moindre quantité de notre travail pour fournir des moteurs à notre
agriculture et des aliments à nos estomacs.

--Si l'on vous dit: Les terres de Crimée n'ont pas de valeur et ne
paient pas de taxes.

Répondez: Le profit est pour nous qui achetons du blé exempt de ces
charges.

--Si l'on vous dit: Les serfs de Pologne travaillent sans salaire.

Répondez: Le malheur est pour eux et le profit pour nous, puisque
leur travail est déduit du prix du blé que leurs maîtres nous vendent.

--Enfin, si l'on vous dit: Les autres nations ont sur nous une foule
d'avantages.

Répondez: Par l'échange, elles sont bien forcées de nous y faire
participer.

--Si l'on vous dit: Avec la liberté, nous allons être inondés de
pain, de boeuf à la mode, de houille et de paletots.

Répondez: Nous n'aurons ni faim ni froid.

--Si l'on vous dit: Avec quoi paierons-nous?

Répondez: Que cela ne vous inquiète pas. Si nous sommes inondés,
c'est que nous aurons pu payer, et si nous ne pouvons payer, nous ne
serons pas inondés.

--Si l'on vous dit: J'admettrais le libre-échange, si l'étranger, en
nous portant un produit, nous en prenait un autre; mais il emportera
notre numéraire.

Répondez: Le numéraire, pas plus que le café, ne pousse dans les
champs de la Beauce, et ne sort des ateliers d'Elbeuf. Pour nous,
payer l'étranger avec du numéraire, c'est comme le payer avec du café.

--Si l'on vous dit: Mangez de la viande.

Répondez: Laissez-la entrer.

--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: Quand on n'a pas de quoi
acheter du pain, il faut acheter du boeuf.

Répondez: Conseil aussi judicieux que celui de M. Vautour à son
locataire:

  Quand on n'a pas de quoi payer son terme,
  Il faut avoir une maison à soi.

--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: L'État doit enseigner au
peuple pourquoi et comment il faut manger du boeuf.

Répondez: Que l'État laisse seulement entrer le boeuf, et quant à le
manger, le peuple le plus civilisé du monde est assez grand garçon
pour l'apprendre sans maître!

--Si l'on vous dit: L'État doit tout savoir et tout prévoir pour
diriger le peuple, et le peuple n'a qu'à se laisser diriger.

Répondez: Y a-t-il un État en dehors du peuple et une prévoyance
humaine en dehors de l'humanité? Archimède aurait pu répéter
tous les jours de sa vie. Avec un levier et un point d'appui, je
remuerai le monde, qu'il ne l'aurait pas pour cela remué, faute de
point d'appui et de levier.--Le point d'appui de l'État, c'est la
nation, et rien de plus insensé que de fonder tant d'espérances
sur l'État, c'est-à-dire de supposer la science et la prévoyance
collectives, après avoir posé en fait l'imbécillité et l'imprévoyance
individuelles.

--Si l'on vous dit: Mon Dieu! je ne demande pas de faveur, mais
seulement un droit sur le blé et la viande, qui compense les lourdes
taxes auxquelles la France est assujettie; un simple petit droit égal
à ce que ces taxes ajoutent au prix de revient de mon blé.

Répondez: Mille pardons, mais moi aussi je paie des taxes. Si donc
la protection, que vous vous votez à vous-même, a cet effet de grever
pour moi votre blé tout juste de votre quote-part aux taxes, votre
doucereuse demande ne tend à rien moins qu'à établir entre nous cet
arrangement par vous formulé: «Attendu que les charges publiques sont
pesantes, moi, vendeur de blé, je ne paierai rien du tout, et toi,
mon voisin l'acheteur, tu paieras deux parts, savoir: la tienne et
la mienne.» Marchand de blé, mon voisin, tu peux avoir pour toi la
force; mais, à coup sûr, tu n'as pas pour toi la raison.

--Si l'on vous dit: Il est pourtant bien dur pour moi, qui paie des
taxes, de lutter sur mon propre marché, avec l'étranger qui n'en paie
pas.

Répondez:

1º D'abord, ce n'est pas _votre_ marché, mais _notre_ marché. Moi,
qui vis de blé et qui le paie, je dois être compté pour quelque chose;

2º Peu d'étrangers, par le temps qui court, sont exempts de taxes;

3º Si la taxe que vous votez vous rend, en routes, canaux, sécurité,
etc., plus qu'elle ne vous coûte, vous n'êtes pas justifiés de
repousser, à mes dépens, la concurrence d'étrangers qui ne paient
pas la taxe, mais n'ont pas non plus la sécurité, les routes, les
canaux. Autant vaudrait dire: Je demande un droit compensateur, parce
que j'ai de plus beaux habits, de plus forts chevaux, de meilleures
charrues que le laboureur russe;

4º Si la taxe ne rend pas ce qu'elle coûte, ne la votez pas;

5º Et en définitive, après avoir voté la taxe, vous plaît-il de vous
y soustraire? Imaginez un système qui la rejette sur l'étranger. Mais
le tarif fait retomber votre quote-part sur moi, qui ai déjà bien
assez de la mienne.

--Si l'on vous dit: Chez les Russes, la liberté du commerce est
nécessaire _pour échanger leurs produits avec avantage_. (Opinion de
M. Thiers dans les bureaux, avril 1847.)

Répondez: La liberté est nécessaire partout et par le même motif.

--Si l'on vous dit: Chaque pays a ses besoins. C'est d'après cela
qu'_il faut agir_. (M. Thiers.)

Répondez: C'est d'après cela qu'_il agit de lui-même_ quand on ne
l'en empêche pas.

--Si l'on vous dit: Puisque nous n'avons pas de tôles, il faut en
permettre l'introduction. (M. Thiers.)

Répondez: Grand merci.

--Si l'on vous dit: Il faut du fret à la marine marchande. Le défaut
de chargement au retour fait que notre marine ne peut lutter contre
la marine étrangère. (M. Thiers.)

Répondez: Quand on veut tout faire chez soi, on ne peut avoir de fret
ni à l'aller ni au retour. Il est aussi absurde de vouloir une marine
avec le régime prohibitif, qu'il le serait de vouloir des charrettes
là où l'on aurait défendu tous transports.

--Si l'on vous dit: À supposer que la protection soit injuste, tout
s'est arrangé là-dessus; il y a des capitaux engagés, des droits
acquis; on ne peut sortir de là sans souffrance.

Répondez: Toute injustice profite à quelqu'un (excepté, peut-être,
la restriction qui à la longue ne profite à personne); arguer du
dérangement que la cessation de l'injustice occasionne à celui qui en
profite, c'est dire qu'une injustice, par cela seul qu'elle a existé
un moment, doit être éternelle.



XVI.--LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE[60].

(RAPPORT AU ROI.)

[Note 60: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 13 décembre 1846.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


SIRE,

Quand on voit ces hommes du _Libre-Échange_ répandre audacieusement
leur doctrine, soutenir que le droit d'acheter et de vendre est
impliqué dans le droit de propriété (insolence que M. Billault a
relevée en vrai avocat), il est permis de concevoir de sérieuses
alarmes sur le sort du _travail national_; car que feront les
Français de leurs bras et de leur intelligence quand ils seront
libres?

L'administration que vous avez honorée de votre confiance a dû
se préoccuper d'une situation aussi grave, et chercher dans sa
sagesse une _protection_ qu'on puisse substituer à celle qui paraît
compromise:--Elle vous propose D'INTERDIRE À VOS FIDÈLES SUJETS
L'USAGE DE LA MAIN DROITE.

Sire, ne nous faites pas l'injure de penser que nous avons adopté
légèrement une mesure qui, au premier aspect, peut paraître bizarre.
L'étude approfondie du _régime protecteur_ nous a révélé ce
syllogisme, sur lequel il repose tout entier:

Plus on travaille, plus on est riche;

Plus on a de difficultés à vaincre, plus on travaille;

_Ergo_, plus on a de difficultés à vaincre, plus on est riche.

Qu'est-ce, en effet, que la _protection_, sinon une application
ingénieuse de ce raisonnement en forme, et si serré qu'il résisterait
à la subtilité de M. Billault lui-même?

Personnifions le pays. Considérons-le comme un être collectif aux
trente millions de bouches, et, par une conséquence naturelle, aux
soixante millions de bras. Le voilà qui fait une pendule, qu'il
prétend troquer en Belgique contre dix quintaux de fer. Mais, nous
lui disons: Fais le fer toi-même.--Je ne le puis, répond-il, cela me
prendrait trop de temps, je n'en ferais pas cinq quintaux pendant que
je fais une pendule.--Utopiste! répliquons-nous, c'est pour cela même
que nous te défendons de faire la pendule et t'ordonnons de faire le
fer. Ne vois-tu pas que nous te créons du travail?

Sire, il n'aura pas échappé à votre sagacité que c'est absolument
comme si nous disions au pays: _Travaille de la main gauche et non de
la droite._

Créer des obstacles pour fournir au travail l'occasion de se
développer, tel est le principe de la _restriction_ qui se meurt.
C'est aussi le principe de la _restriction_ qui va naître. Sire,
réglementer ainsi, ce n'est pas innover, c'est persévérer.

Quant à l'efficacité de la mesure, elle est incontestable. Il est
malaisé, beaucoup plus malaisé qu'on ne pense, d'exécuter de la main
gauche ce qu'on avait coutume de faire de la droite. Vous vous en
convaincrez, Sire, si vous daignez condescendre à expérimenter notre
système sur un acte qui vous soit familier, comme, par exemple, celui
de brouiller des cartes. Nous pouvons donc nous flatter d'ouvrir au
travail une carrière illimitée.

Quand les ouvriers de toute sorte seront réduits à leur main gauche,
représentons-nous, Sire, le nombre immense qu'il en faudra pour
faire face à l'ensemble de la consommation actuelle, en la supposant
invariable, ce que nous faisons toujours quand nous comparons entre
eux des systèmes de production opposés. Une demande si prodigieuse de
main-d'oeuvre ne peut manquer de déterminer une hausse considérable
des salaires, et le paupérisme disparaîtra du pays comme par
enchantement.

Sire, votre coeur paternel se réjouira de penser que les bienfaits
de l'ordonnance s'étendront aussi sur cette intéressante portion de
la grande famille dont le sort excite toute votre sollicitude. Quelle
est la destinée des femmes en France? Le sexe le plus audacieux et
le plus endurci aux fatigues les chasse insensiblement de toutes les
carrières.

Autrefois elles avaient la ressource des bureaux de loterie. Ils ont
été fermés par une philanthropie impitoyable; et sous quel prétexte?
«Pour épargner, disait-elle, le denier du pauvre.» Hélas, le pauvre
a-t-il jamais obtenu, d'une pièce de monnaie, des jouissances aussi
douces et aussi innocentes que celles que renfermait pour lui l'urne
mystérieuse de la fortune? Sevré de toutes les douceurs de la vie,
quand il mettait, de quinzaine en quinzaine, le prix d'une journée
de travail sur un _quaterne sec_, combien d'heures délicieuses
n'introduisait-il pas au sein de sa famille? L'espérance avait
toujours sa place au foyer domestique. La mansarde se peuplait
d'illusions: la femme se promettait d'éclipser ses voisines par
l'éclat de sa mise, le fils se voyait tambour-major, la fille se
sentait entraînée vers l'autel au bras de son fiancé.

  C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve!

Oh! la loterie, c'était la poésie du pauvre, et nous l'avons laissée
échapper!

La loterie défunte, quels moyens avons-nous de pourvoir nos
protégées? Le tabac et la poste.

Le tabac, à la bonne heure; il progresse, grâce au ciel et aux
habitudes distinguées que d'augustes exemples ont su, fort
habilement, faire prévaloir parmi notre élégante jeunesse.

Mais la poste!... Nous n'en dirons rien, elle fera l'objet d'un
rapport spécial.

Sauf donc le tabac, que reste-t-il à vos sujettes? Rien que la
broderie, le tricot et la couture, tristes ressources qu'une science
barbare, la mécanique, restreint de plus en plus.

Mais sitôt que votre ordonnance aura paru, sitôt que les mains
droites seront coupées ou attachées, tout va changer de face. Vingt
fois, trente fois plus de brodeuses, lisseuses et repasseuses,
lingères, couturières et chemisières ne suffiront pas à la
consommation (honni soit qui mal y pense) du royaume; toujours en la
supposant invariable, selon notre manière de raisonner.

Il est vrai que cette supposition pourra être contestée par de froids
théoriciens, car les robes seront plus chères et les chemises aussi.
Autant ils en disent du fer, que la France tire de nos mines, comparé
à celui qu'elle pourrait _vendanger_ sur nos coteaux. Cet argument
n'est donc pas plus recevable contre la _gaucherie_ que contre la
_protection_; car cette cherté même est le résultat et le signe de
l'excédant d'efforts et de travaux qui est justement la base sur
laquelle, dans un cas comme dans l'autre, nous prétendons fonder la
prospérité de la classe ouvrière.

Oui, nous nous faisons un touchant tableau de la prospérité de
l'industrie couturière. Quel mouvement! quelle activité! quelle vie!
Chaque robe occupera cent doigts au lieu de dix. Il n'y aura plus une
jeune fille oisive, et nous n'avons pas besoin, Sire, de signaler
à votre perspicacité les conséquences morales de cette grande
révolution. Non seulement il y aura plus de filles occupées, mais
chacune d'elles gagnera davantage, car elles ne pourront suffire à la
demande; et si la concurrence se montre encore, ce ne sera plus entre
les ouvrières qui font les robes, mais entre les belles dames qui les
portent.

Vous le voyez, Sire, notre proposition n'est pas seulement conforme
aux traditions économiques du gouvernement, elle est encore
essentiellement morale et démocratique.

Pour apprécier ses effets, supposons-la réalisée, transportons-nous
par la pensée dans l'avenir; imaginons le système en action depuis
vingt ans. L'oisiveté est bannie du pays; l'aisance et la concorde,
le contentement et la moralité ont pénétré avec le travail dans
toutes les familles; plus de misère, plus de prostitution. La main
gauche étant fort gauche à la besogne, l'ouvrage surabonde et la
rémunération est satisfaisante. Tout s'est arrangé là-dessus; les
ateliers se sont peuplés en conséquence. N'est-il pas vrai, Sire, que
si, tout à coup, des utopistes venaient réclamer la liberté de la
main droite, ils jetteraient l'alarme dans le pays? N'est-il pas vrai
que cette prétendue réforme bouleverserait toutes les existences?
Donc notre système est bon, puisqu'on ne le pourrait détruire sans
douleurs.

Et cependant, nous avons le triste pressentiment qu'un jour il se
formera (tant est grande la perversité humaine!) une association pour
la liberté des mains droites.

Il nous semble déjà entendre les libre-dextéristes tenir, à la salle
Montesquieu, ce langage:

«Peuple, tu te crois plus riche parce qu'on t'a ôté l'usage d'une
main; tu ne vois que le surcroît de travail qui t'en revient. Mais
regarde donc aussi la cherté qui en résulte, le décroissement
forcé de toutes les consommations. Cette mesure n'a pas rendu plus
abondante la source des salaires, le capital. Les eaux qui coulent de
ce grand réservoir sont dirigées vers d'autres canaux, leur volume
n'est pas augmenté, et le résultat définitif est, pour la nation en
masse, une déperdition de bien-être égale à tout ce que des millions
de mains droites peuvent produire de plus qu'un égal nombre de mains
gauches. Donc, liguons-nous, et, au prix de quelques dérangements
inévitables, conquérons le droit de travailler de toutes mains.»

Heureusement, Sire, il se formera une _association pour la défense
du travail par la main gauche_, et les _Sinistristes_ n'auront pas
de peine à réduire à néant toutes ces généralités et idéalités,
suppositions et abstractions, rêveries et utopies. Ils n'auront qu'à
exhumer le _Moniteur industriel_ de 1846: ils y trouveront, contre la
_liberté des échanges_, des arguments tout faits, qui pulvérisent si
merveilleusement la _liberté de la main droite_, qu'il leur suffira
de substituer un mot à l'autre.

«La ligue parisienne pour la _liberté du commerce_ ne doutait pas
du concours des ouvriers. Mais les ouvriers ne sont plus des hommes
que l'on mène par le bout du nez. Ils ont les yeux ouverts et ils
savent mieux l'économie politique que nos professeurs patentés...
La _liberté du commerce_, ont-ils répondu, nous enlèverait notre
travail, et le travail c'est notre propriété réelle, grande,
souveraine: _avec le travail, avec beaucoup de travail, le prix
des marchandises n'est jamais inaccessible_. Mais sans travail, le
pain ne coûtât-il qu'un sou la livre, l'ouvrier est forcé de mourir
de faim. Or, vos doctrines, au lieu d'augmenter la somme actuelle
du travail en France, la diminueront, c'est-à-dire que vous nous
réduirez à la misère.» (Numéro du 13 octobre 1846.)».

«Quand il y a trop de marchandises à vendre, leur prix s'abaisse à la
vérité; mais comme le salaire diminue quand la marchandise perd de sa
valeur, il en résulte qu'au lieu d'être en état d'acheter, nous ne
pouvons plus rien acheter. C'est donc quand la marchandise est à vil
prix, que l'ouvrier est le plus malheureux.» (Gauthier de Rumilly,
_Moniteur industriel_ du 17 novembre.)

Il ne sera pas mal que les _Sinistristes_ entremêlent quelques
menaces dans leurs belles théories. En voici le modèle:

«Quoi! vouloir substituer le travail de la main droite à celui
de la main gauche et amener ainsi l'abaissement forcé, sinon
l'anéantissement du salaire, seule ressource de presque toute la
nation!

«Et cela au moment où des récoltes incomplètes imposent déjà de
pénibles sacrifices à l'ouvrier, l'inquiètent sur son avenir, le
rendent plus accessible aux mauvais conseils et prêt à sortir de
cette conduite si sage qu'il a tenue jusqu'ici!»

Nous avons la confiance, Sire, que, grâce à des raisonnements si
savants, si la lutte s'engage, la main gauche en sortira victorieuse.

Peut-être se formera-t-il aussi une association, dans le but de
rechercher si la main droite et la main gauche n'ont pas tort toutes
deux, et s'il n'y a point entre elles une troisième main, afin de
tout concilier.

Après avoir peint les _Dextéristes_ comme séduits par la _libéralité
apparente d'un principe dont l'expérience n'a pas encore vérifié
l'exactitude_, et les _Sinistristes_ comme se cantonnant dans des
positions acquises:

«Et l'on nie, dira-t-elle, qu'il y ait un troisième parti à prendre
au milieu du conflit! et l'on ne voit pas que les ouvriers ont à se
défendre à la fois et contre ceux qui ne veulent rien changer à la
situation actuelle, parce qu'ils y trouvent avantage, et contre ceux
qui rêvent un bouleversement économique dont ils n'ont calculé ni
l'étendue ni la portée!» (_National_ du 16 octobre.)

Nous ne voulons pourtant pas dissimuler à Votre Majesté, Sire, que
notre projet a un côté vulnérable. On pourra nous dire: Dans vingt
ans, toutes les mains gauches seront aussi habiles que le sont
maintenant les mains droites, et vous ne pourrez plus compter sur la
_gaucherie_ pour accroître le travail national.

À cela, nous répondons que, selon de doctes médecins, la partie
gauche du corps humain a une faiblesse naturelle tout à fait
rassurante pour l'avenir du travail.

Et, après tout, consentez, Sire, à signer l'ordonnance, et un grand
principe aura prévalu: _Toute richesse provient de l'intensité
du travail_. Il nous sera facile d'en étendre et varier les
applications. Nous décréterons, par exemple, qu'il ne sera plus
permis de travailler qu'avec le pied. Cela n'est pas plus impossible
(puisque cela s'est vu) que d'extraire du fer des vases de la Seine.
On a vu même des hommes écrire avec le dos. Vous voyez, Sire, que
les moyens d'accroître le travail national ne nous manqueront pas.
En désespoir de cause, il nous resterait la ressource illimitée des
amputations.

Enfin, Sire, si ce rapport n'était destiné à la publicité, nous
appellerions votre attention sur la grande influence que tous les
systèmes analogues à celui que nous vous soumettons sont de nature à
donner aux hommes du pouvoir. Mais c'est une matière que nous nous
réservons de traiter en conseil privé.



XVII.--DOMINATION PAR LE TRAVAIL[61].

[Note 61: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 14 février 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


«De même qu'en temps de guerre on arrive à la domination par la
supériorité des armes, peut-on, en temps de paix, arriver à la
domination par la supériorité du travail?»

Cette question est du plus haut intérêt, à une époque où on ne paraît
pas mettre en doute que, dans le champ de l'industrie, comme sur le
champ de bataille, _le plus fort écrase le plus faible_.

Pour qu'il en soit ainsi, il faut que l'on ait découvert, entre le
travail qui s'exerce sur les choses et la violence qui s'exerce sur
les hommes, une triste et décourageante analogie; car comment ces
deux sortes d'actions seraient-elles identiques dans leurs effets, si
elles étaient opposées par leur nature?

Et s'il est vrai qu'en industrie comme en guerre, la domination
est le résultat nécessaire de la supériorité, qu'avons-nous à nous
occuper de progrès, d'économie sociale, puisque nous sommes dans un
monde où tout a été arrangé de telle sorte, par la Providence, qu'un
même effet, l'oppression, sort fatalement des principes les plus
opposés?

À propos de la politique toute nouvelle où la liberté commerciale
entraîne l'Angleterre; beaucoup de personnes font cette objection
qui préoccupe, j'en conviens, les esprits les plus sincères:
«L'Angleterre fait-elle autre chose que poursuivre le même but
par un autre moyen? N'aspire-t-elle pas toujours à l'universelle
suprématie? Sûre de la supériorité de ses capitaux et de son travail,
n'appelle-t-elle pas la libre concurrence pour étouffer l'industrie
du continent, régner en souveraine, et conquérir le privilége de
nourrir et vêtir les peuples ruinés?»

Il me serait facile de démontrer que ces alarmes sont chimériques;
que notre prétendue infériorité est de beaucoup exagérée; qu'il n'est
aucune de nos grandes industries qui, non-seulement ne résiste, mais
encore ne se développe sous l'action de la concurrence extérieure,
et que son effet infaillible est d'amener un accroissement de
consommation générale, capable d'absorber à la fois les produits du
dehors et ceux du dedans.

Aujourd'hui je veux attaquer l'objection de front, lui laissant toute
sa force et tout l'avantage du terrain qu'elle a choisi. Mettant de
côté les Anglais et les Français, je rechercherai, d'une manière
générale, si, alors même que, par sa supériorité dans une branche
d'industrie, un peuple vient à étouffer l'industrie similaire d'un
autre peuple, celui-là a fait un pas vers la domination et celui-ci
vers la dépendance; en d'autres termes, si tous deux ne gagnent pas
dans l'opération, et si ce n'est pas le vaincu qui y gagne davantage.

Si l'on ne voit dans un produit que l'_occasion d'un travail_, il
est certain que les alarmes des protectionistes sont fondées. À
ne considérer le fer, par exemple, que dans ses rapports avec les
maîtres de forges, on pourrait craindre que la concurrence d'un
pays, où il serait un don gratuit de la nature, n'éteignît les hauts
fourneaux dans un autre pays où il y aurait rareté de minerai et de
combustible.

Mais est-ce là une vue complète du sujet? Le fer n'a-t-il des
rapports qu'avec ceux qui le font? est-il étranger à ceux qui
l'emploient? sa destination définitive, unique, est-elle d'être
produit? et s'il est utile, non à cause du travail dont il est
l'occasion, mais à raison des qualités qu'il possède, des nombreux
services auxquels sa dureté, sa malléabilité le rendent propre, ne
s'ensuit-il pas que l'étranger ne peut en réduire le prix, même au
point d'en empêcher la production chez nous, sans nous faire plus
de bien, sous ce dernier rapport, qu'il ne nous fait de mal sous le
premier?

Qu'on veuille bien considérer qu'il est une foule de choses que les
étrangers, par les avantages naturels dont ils sont entourés, nous
empêchent de produire directement, et à l'égard desquelles, nous
sommes placés, _en réalité_, dans la position hypothétique que nous
examinons quant au fer. Nous ne produisons chez nous ni le thé, ni le
café, ni l'or, ni l'argent. Est-ce à dire que notre travail en masse
en est diminué? Non, seulement pour créer la contre-valeur de ces
choses, pour les acquérir par voie d'échange, nous détachons de notre
travail général une portion _moins grande_ qu'il n'en faudrait pour
les produire nous-mêmes. Il nous en reste plus à consacrer à d'autres
satisfactions. Nous sommes plus riches; plus forts d'autant. Tout ce
qu'a pu faire la rivalité extérieure, même dans les cas où elle nous
interdit d'une manière absolue une forme déterminée de travail, c'est
de l'économiser, d'accroître notre puissance productive. Est-ce là,
pour l'étranger, le chemin de la _domination_?

Si l'on trouvait en France une mine d'or, il ne s'ensuit pas
que nous eussions intérêt à l'exploiter. Il est même certain que
l'entreprise devrait être négligée, si chaque once d'or absorbait
plus de notre travail qu'une once d'or achetée au Mexique avec du
drap. En ce cas, il vaudrait mieux continuer à voir nos mines dans
nos métiers.--Ce qui est vrai de l'or l'est du fer.

L'illusion provient de ce qu'on ne voit pas une chose. C'est que
la supériorité étrangère n'empêche jamais le travail national que
sous une forme déterminée, et ne le rend superflu sous cette forme
qu'en mettant à notre disposition le résultat même du travail ainsi
anéanti. Si les hommes vivaient dans des cloches, sous une couche
d'eau, et qu'ils dussent se pourvoir d'air par l'action de la pompe,
il y aurait là une source immense de travail. Porter atteinte à ce
travail, _en laissant les hommes dans cette condition_, ce serait
leur infliger un effroyable dommage. Mais si le travail ne cesse
que parce que la nécessité n'y est plus, parce que les hommes
sont placés dans un autre milieu, où l'air est mis, sans effort,
en contact avec leurs poumons, alors la perte de ce travail n'est
nullement regrettable, si ce n'est aux yeux de ceux qui s'obstinent à
n'apprécier, dans le travail, que le travail même.

C'est là précisément cette nature de travail qu'anéantissent
graduellement les machines, la liberté commerciale, le progrès en
tout genre; non le travail utile, mais le travail devenu superflu,
surnuméraire, sans objet, sans résultat. Par contre, la protection le
remet en oeuvre; elle nous replace sous la couche d'eau, pour nous
fournir l'occasion de pomper; elle nous force à demander l'or à la
mine nationale inaccessible, plutôt qu'à nos métiers nationaux. Tout
son effet est dans ce mot: _déperdition de forces_.

On comprend que je parle ici des effets généraux, et non des
froissements temporaires qu'occasionne le passage d'un mauvais
système à un bon. Un dérangement momentané accompagne nécessairement
tout progrès. Ce peut être une raison pour adoucir la transition; ce
n'en est pas une pour interdire systématiquement tout progrès, encore
moins pour le méconnaître.

On nous représente l'industrie comme une lutte. Cela n'est pas vrai,
ou cela n'est vrai que si l'on se borne à considérer chaque industrie
dans ses effets, sur une autre industrie similaire, en les isolant
toutes deux, par la pensée, du reste de l'humanité. Mais il y a
autre chose; il y a les effets sur la consommation, sur le bien-être
général.

Voilà pourquoi il n'est pas permis d'assimiler, comme on le fait, le
travail à la guerre.

Dans la guerre, _le plus fort accable le plus faible_.

Dans le travail, _le plus fort communique de la force au plus
faible_. Cela détruit radicalement l'analogie.

Les Anglais ont beau être forts et habiles, avoir des capitaux
énormes et _amortis_, disposer de deux grandes puissances de
production, le fer et le feu; tout cela se traduit en _bon marché_ du
produit. Et qui gagne au bon marché du produit? Celui qui l'achète.

Il n'est pas en leur puissance d'anéantir d'une manière absolue une
portion quelconque de notre travail. Tout ce qu'ils peuvent faire,
c'est de le rendre superflu pour un résultat acquis, de donner l'air
en même temps qu'ils suppriment la pompe, d'accroître ainsi notre
force disponible, et de rendre, chose remarquable, leur prétendue
domination d'autant plus impossible que leur supériorité serait plus
incontestable.

Ainsi nous arrivons, par une démonstration rigoureuse et consolante,
à cette conclusion, que le _travail_ et la _violence_, si opposés par
leur nature, ne le sont pas moins, quoi qu'en disent protectionistes
et socialistes, par leurs effets.

Il nous a suffi pour cela de distinguer entre du travail _anéanti_
et du travail _économisé_.

Avoir moins de fer _parce qu'on_ travaille moins, ou avoir plus de
fer _quoiqu'on_ travaille moins, ce sont choses plus que différentes;
elles sont opposées. Les protectionistes les confondent, nous ne les
confondons pas. Voilà tout.

Qu'on se persuade bien une chose. Si les Anglais mettent en oeuvre
beaucoup d'activité, de travail, de capitaux, d'intelligence, de
forces naturelles, ce n'est pas pour nos beaux yeux. C'est pour se
donner à eux-mêmes beaucoup de satisfactions, en échange de leurs
produits. Ils veulent certainement recevoir au moins autant qu'ils
donnent, et _ils fabriquent chez eux le paiement de ce qu'ils
achètent ailleurs_. Si donc ils nous inondent de leurs produits,
c'est qu'ils entendent être inondés des nôtres. Dans ce cas, le
meilleur moyen d'en avoir beaucoup pour nous-mêmes, c'est d'être
libres de choisir, pour l'acquisition, entre ces deux procédés:
production immédiate, production médiate. Tout le machiavélisme
britannique ne nous fera pas faire un mauvais choix.

Cessons donc d'assimiler puérilement la concurrence industrielle à la
guerre; fausse assimilation qui tire tout ce qu'elle a de spécieux
de ce qu'on isole deux industries rivales pour juger les effets de
la concurrence. Sitôt qu'on fait entre en ligne de compte l'effet
produit sur le bien-être général, l'analogie disparaît.

Dans une bataille, celui qui est tué est bien tué, et l'armée est
affaiblie d'autant. En industrie, une usine ne succombe qu'autant que
l'ensemble du travail national remplace ce qu'elle produisait, _avec
un excédant_. Imaginons un état de choses où, pour un homme resté sur
le carreau, il en ressuscite deux pleins de force et de vigueur. S'il
est une planète où les choses sa passent ainsi, il faut convenir que
la guerre s'y fait, dans des conditions si différentes de ce que nous
la voyons ici-bas, qu'elle n'en mérite pas même le nom.

Or, c'est là le caractère distinctif de ce qu'on a nommé si mal à
propos _guerre industrielle_.

Que les Belges et les Anglais baissent le prix de leur fer, s'ils le
peuvent, qu'ils le baissent encore et toujours, jusqu'à l'anéantir.
Ils peuvent bien par là éteindre un de nos hauts fourneaux, tuer un
de nos soldats; mais je les défie d'empêcher qu'aussitôt, et par une
conséquence _nécessaire_ de ce bon marché lui-même, mille autres
industries ne ressuscitent, ne se développent, plus profitables que
l'industrie mise hors de combat.

Concluons que la domination par le travail est impossible et
contradictoire, puisque toute supériorité qui se manifeste chez un
peuple se traduit en bon marché et n'aboutit qu'à communiquer de la
force à tous les autres. Bannissons de l'économie politique toutes
ces expressions empruntées au vocabulaire des batailles: _Lutter
à armes égales_, _vaincre_, _écraser_, _étouffer_, _être battu_,
_invasion_, _tribut_. Que signifient ces locutions? Pressez-les,
et il n'en sort rien... Nous nous trompons, il en sort d'absurdes
erreurs et de funestes préjugés. Ce sont ces mots qui arrêtent
la fusion des peuples, leur pacifique, universelle, indissoluble
alliance, et le progrès de l'humanité[62]!

[Note 62: Si l'auteur eût vécu, il eût probablement publié une
troisième série de _Sophismes_. Les principaux éléments de
cette publication nous ont semblé préparés dans les colonnes du
_Libre-Échange_, et, à la fin du tome II, nous les présentons réunis.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


FIN DE LA SECONDE SÉRIE.



PAMPHLETS

SUIVIS DE

DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.



PAMPHLETS

SUIVIS DE

DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.


ORDRE DE LA PUBLICATION DES PAMPHLETS, du vivant de l'auteur.

  Propriété et Loi.--Justice et Fraternité.
  Protectionisme et Communisme.
  Capital et Rente.
  Paix et Liberté ou le Budget républicain.
  Incompatibilités parlementaires.
  L'État.--Maudit argent[63].
  Gratuité du Crédit.
  Baccalauréat et Socialisme.
  Spoliation et Loi.--Mélanges.
  Propriété et Spoliation.
  La Loi.
  Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.

[Note 63: C'est immédiatement après ce pamphlet que parut la première
édition des _Harmonies économiques_.]


ORDRE DE LEUR CLASSEMENT DANS CE VOLUME et le suivant.

IVe VOLUME.

  Propriété et Loi.--Justice et Fraternité.
  L'État.
  La Loi.
  Propriété et Spoliation.
  Baccalauréat et Socialisme.
  Protectionisme et Communisme.

Ve VOLUME.

  Spoliation et Loi.
  Guerre aux Chaires d'Économie politique.
  Capital et Rente.
  Maudit argent.
  Gratuité du Crédit.
  Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
  Paix et Liberté.
  Incompatibilités parlementaires.
  Discours sur l'Impôt des Boissons.
      --   sur la Répression des Coalitions d'ouvriers.
  Réflexions sur l'Amendement de M. Mortimer-Ternaux.
      --    sur la Balance du commerce.

  (_Note de l'éditeur._)



PROPRIÉTÉ ET LOI[64].

[Note 64: Article inséré au nº du 15 mai 1848 du _Journal des
Économistes_.

                                               (_Note de l'Éditeur._)]


La confiance de mes concitoyens m'a revêtu du titre de _législateur_.

Ce titre, je l'aurais certes décliné, si je l'avais compris comme
faisait Rousseau.

«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple, dit-il, doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de
transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et
solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive
en quelque sorte sa vie et son être; d'altérer la constitution
physique de l'homme pour la renforcer, etc., etc... S'il est vrai
qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand
législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit
proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là
n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher.»

Rousseau, étant convaincu que l'état social était d'invention
humaine, devait placer très-haut la loi et le législateur. Entre le
législateur et le reste des hommes, il voyait la distance ou plutôt
l'abîme qui sépare le mécanicien de la matière inerte dont la
machine est composée.

Selon lui, la loi devait transformer les personnes, créer ou ne
créer pas la propriété. Selon moi, la société, les personnes et les
propriétés existent antérieurement aux lois, et, pour me renfermer
dans un sujet spécial, je dirai: Ce n'est pas parce qu'il y a des
lois qu'il y a des propriétés, mais parce qu'il y a des propriétés
qu'il y a des lois.

L'opposition de ces deux systèmes est radicale. Les conséquences qui
en dérivent vont s'éloignant sans cesse; qu'il me soit donc permis de
bien préciser la question.

J'avertis d'abord que je prends le mot _propriété_ dans le sens
général, et non au sens restreint de _propriété foncière_. Je
regrette, et probablement tous les économistes regrettent avec moi,
que ce mot réveille involontairement en nous l'idée de la possession
du sol. J'entends par _propriété_ le droit qu'a le travailleur sur la
valeur qu'il a créée par son travail.

Cela posé, je me demande si ce droit est de création légale, ou s'il
n'est pas au contraire antérieur et supérieur à la loi? S'il a fallu
que la loi vînt donner naissance au droit de propriété, ou si, au
contraire, la propriété était un fait et un droit préexistants qui
ont donné naissance à la loi? Dans le premier cas, le législateur
a pour mission d'organiser, modifier, supprimer même la propriété,
s'il le trouve bon; dans le second, ses attributions se bornent à la
garantir, à la faire respecter.

Dans le préambule d'un projet de constitution publié par un des plus
grands penseurs des temps modernes, M. Lamennais, je lis ces mots:

«Le peuple français déclare qu'il reconnaît des droits et des devoirs
antérieurs et supérieurs à toutes les lois positives et indépendants
d'elles.

«Ces droits et ces devoirs, directement émanés de Dieu, se résument
dans le triple dogme qu'expriment ces mots sacrés: Égalité, Liberté,
Fraternité.»

Je demande si le droit de Propriété n'est pas un de ceux qui, bien
loin de dériver de la loi positive, précèdent la loi et sont sa
raison d'être?

Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une question subtile
et oiseuse. Elle est immense, elle est fondamentale. Sa solution
intéresse au plus haut degré la société, et l'on en sera convaincu,
j'espère, quand j'aurai comparé, dans leur origine et par leurs
effets, les deux systèmes en présence.

       *       *       *       *       *

Les économistes pensent que la _Propriété_ est un fait providentiel
comme la _Personne_. Le Code ne donne pas l'existence à l'une plus
qu'à l'autre. La Propriété, est une conséquence nécessaire de la
constitution de l'homme.

Dans la force du mot, l'homme _naît propriétaire_, parce qu'il naît
avec des besoins dont la satisfaction est indispensable à la vie,
avec des organes et des facultés dont l'exercice est indispensable
à la satisfaction de ces besoins. Les facultés ne sont que le
prolongement de la personne; la propriété n'est que le prolongement
des facultés. Séparer l'homme de ses facultés, c'est le faire mourir;
séparer l'homme du produit de ses facultés, c'est encore le faire
mourir.

Il y a des publicistes qui se préoccupent beaucoup de savoir comment
Dieu aurait dû faire l'homme: pour nous, nous étudions l'homme tel
que Dieu l'a fait; nous constatons qu'il ne peut vivre sans pourvoir
à ses besoins; qu'il ne peut pourvoir à ses besoins sans travail, et
qu'il ne peut travailler s'il n'est pas SÛR d'appliquer à ses besoins
le fruit de son travail.

Voilà pourquoi nous pensons que la Propriété est d'institution
divine, et que c'est sa _sûreté_ ou sa _sécurité_ qui est l'objet de
la loi humaine.

Il est si vrai que la _Propriété_ est antérieure à la loi, qu'elle
est reconnue même parmi les sauvages qui n'ont pas de lois, ou du
moins de lois écrites. Quand un sauvage a consacré son travail à
se construire une hutte, personne ne lui en dispute la possession
ou la Propriété. Sans doute un autre sauvage plus vigoureux peut
l'en chasser, mais ce n'est pas sans indigner et alarmer la tribu
tout entière. C'est même cet abus de la force qui donne naissance à
l'association, à la convention, à la _loi_, qui met la force publique
au service de la Propriété. Donc la loi naît de la Propriété, bien
loin que la Propriété naisse de la Loi.

On peut dire que le principe de la propriété est reconnu jusque parmi
les animaux. L'hirondelle soigne paisiblement sa jeune famille dans
le nid qu'elle a construit par ses efforts.

La plante même vit et se développe par assimilation, par
_appropriation_. Elle s'_approprie_ les substances, les gaz, les sels
qui sont à sa portée. Il suffirait d'interrompre ce phénomène pour la
faire dessécher et périr.

De même l'homme vit et se développe par _appropriation_.
L'appropriation est un phénomène naturel, providentiel, essentiel
à la vie, et la _propriété_ n'est que l'appropriation devenue un
droit par le travail. Quand le travail a rendu _assimilables_,
_appropriables_ des substances qui ne l'étaient pas, je ne vois
vraiment pas comment on pourrait prétendre que, de droit, le
phénomène de l'appropriation doit s'accomplir au profit d'un autre
individu que celui qui a exécuté le travail.

C'est en raison de ces faits primordiaux, conséquences nécessaires
de la constitution même de l'homme, que la Loi intervient. Comme
l'aspiration vers la vie et le développement peut porter l'homme
fort à dépouiller l'homme faible, et à violer ainsi le droit du
travail, il a été convenu que la force de tous serait consacrée à
prévenir et réprimer la violence. La mission de la Loi est donc
de faire respecter la Propriété. Ce n'est pas la Propriété qui est
conventionnelle, mais la Loi.

       *       *       *       *       *

Recherchons maintenant l'origine du système opposé.

Toutes nos constitutions passées proclament que la _Propriété_ est
sacrée, ce qui semble assigner pour but à l'association commune le
libre développement, soit des individualités, soit des associations
particulières, par le travail. Ceci implique que la Propriété est un
droit antérieur à la Loi, puisque la Loi n'aurait pour objet que de
garantir la _Propriété_.

Mais je me demande si cette déclaration n'a pas été introduite dans
nos chartes pour ainsi dire instinctivement, à titre de phraséologie,
de lettre morte, et si surtout elle est au fond de toutes les
convictions sociales?

Or, s'il est vrai, comme on l'a dit, que la littérature soit
l'expression de la société, il est permis de concevoir des doutes
à cet égard; car jamais, certes, les publicistes, après avoir
respectueusement salué le principe de la propriété, n'ont autant
invoqué l'intervention de la loi, non pour faire respecter la
Propriété, mais pour modifier, altérer, transformer, équilibrer,
pondérer, et organiser la propriété, le crédit et le travail.

Or, ceci suppose qu'on attribue à la Loi, et par suite au
Législateur, une puissance absolue sur les personnes et les
propriétés.

Nous pouvons en être affligés, nous ne devons pas en être surpris.

Où puisons-nous nos idées sur ces matières et jusqu'à la notion du
_Droit_? Dans les livres latins, dans le Droit romain.

Je n'ai pas fait mon Droit, mais il me suffit de savoir que c'est
là la source de nos théories, pour affirmer qu'elles sont fausses.
Les Romains devaient considérer la Propriété comme un fait purement
conventionnel, comme un produit, comme une création artificielle
de la Loi écrite. Évidemment, ils ne pouvaient, ainsi que le fait
l'économie politique, remonter jusqu'à la constitution même de
l'homme, et apercevoir le rapport et l'enchaînement nécessaire
qui existent entre ces phénomènes: besoins, facultés, travail,
propriété. C'eût été un contre-sens et un suicide. Comment eux, qui
vivaient de rapine, dont toutes les propriétés étaient le fruit de la
spoliation, qui avaient fondé leurs moyens d'existence sur le labeur
des esclaves, comment auraient-ils pu, sans ébranler les fondements
de leur société, introduire dans la législation cette pensée, que
le vrai titre de la propriété, c'est le travail qui l'a produite?
Non, ils ne pouvaient ni le dire, ni le penser. Ils devaient avoir
recours à cette définition empirique de la propriété, _jus utendi et
abutendi_, définition qui n'a de relation qu'avec les effets, et non
avec les causes, non avec les origines; car les origines, ils étaient
bien forcés de les tenir dans l'ombre.

Il est triste de penser que la science du Droit, chez nous, au
dix-neuvième siècle, en est encore aux idées que la présence de
l'Esclavage avait dû susciter dans l'antiquité; mais cela s'explique.
L'enseignement du Droit est monopolisé en France, et le monopole
exclut le progrès.

Il est vrai que les juristes ne font pas toute l'opinion publique
mais il faut dire que l'éducation universitaire et cléricale prépare
merveilleusement la jeunesse française à recevoir, sur ces matières,
les fausses notions des juristes, puisque, comme pour mieux s'en
assurer, elle nous plonge tous, pendant les dix plus belles années
de notre vie, dans cette atmosphère de guerre et d'esclavage qui
enveloppait et pénétrait la société romaine.

Ne soyons donc pas surpris de voir se reproduire, dans le
dix-huitième siècle, cette idée romaine que la propriété est un fait
conventionnel et d'institution légale; que, bien loin que la Loi
soit un corollaire de la Propriété, c'est la Propriété qui est un
corollaire de la Loi. On sait que, selon Rousseau, non-seulement
la propriété, mais la société tout entière était le résultat d'un
contrat, d'une _invention_ née dans la tête du Législateur.

«L'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les
autres. Cependant ce droit _ne vient point de la nature_. Il est donc
fondé sur les _conventions_.»

Ainsi le droit qui sert de base à tous les autres est purement
_conventionnel_. Donc la _propriété_, qui est un droit postérieur,
est _conventionnelle_ aussi. _Elle ne vient pas de la nature._

Robespierre était imbu des idées de Rousseau. Dans ce que dit l'élève
sur la propriété, on reconnaîtra les théories et jusqu'aux formes
oratoires du maître.

«Citoyens, je vous proposerai d'abord quelques articles nécessaires
pour compléter votre théorie de la _propriété_. Que ce mot n'alarme
personne. Âmes de boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux pas
toucher à vos trésors, quelque impure qu'en soit la source..... Pour
moi, j'aimerais mieux être né dans la cabane de Fabricius que dans le
palais de Lucullus, etc., etc.»

Je ferai observer ici que, lorsqu'on analyse la notion de propriété,
il est irrationnel et dangereux de faire de ce mot le synonyme
d'opulence, et surtout d'opulence mal acquise. La chaumière de
Fabricius est une propriété aussi bien que le palais de Lucullus.
Mais qu'il me soit permis d'appeler l'attention du lecteur sur la
phrase suivante, qui renferme tout le système:

«En définissant la liberté, ce premier besoin de l'homme, le plus
sacré des droits qu'_il tient de la nature_, nous avons dit, avec
raison, qu'elle avait pour limite le droit d'autrui. Pourquoi
n'avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, _qui est une
institution sociale_, comme si les lois éternelles de la nature
étaient moins inviolables que les _conventions_ des hommes?»

Après ces préambules, Robespierre établit les principes en ces termes:

«Art. 1er. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et
de disposer de la portion de biens qui lui est garantie _par la loi_.

«Art. 2. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.»

Ainsi Robespierre met en opposition la _Liberté_ et la _Propriété_.
Ce sont deux droits d'origine différente: l'un vient de la nature,
l'autre est d'institution sociale. Le premier est _naturel_, le
second _conventionnel_.

La limite uniforme que Robespierre pose à ces deux droits aurait dû,
ce semble, l'induire à penser qu'ils ont la même source. Soit qu'il
s'agisse de liberté ou de propriété, respecter le droit d'autrui,
ce n'est pas détruire ou altérer le droit, c'est le reconnaître et
le confirmer. C'est précisément parce que la propriété est un droit
antérieur à la loi, aussi bien que la liberté, que l'un et l'autre
n'existent qu'à la condition de respecter le droit d'autrui, et
la loi a pour mission de faire respecter cette limite, ce qui est
reconnaître et maintenir le principe même.

Quoi qu'il en soit, il est certain que Robespierre, à l'exemple de
Rousseau, considérait la propriété comme une institution sociale,
comme une convention. Il ne la rattachait nullement à son véritable
titre, qui est le travail. C'est le droit, disait-il, de disposer de
la portion de biens _garantie par la loi_.

Je n'ai pas besoin de rappeler ici qu'à travers Rousseau et
Robespierre la notion romaine sur la propriété s'est transmise à
toutes nos écoles dites socialistes. On sait que le premier volume
de Louis Blanc, sur la Révolution, est un dithyrambe au philosophe de
Genève et au chef de la Convention.

Ainsi, cette idée que le droit de propriété est d'institution
sociale, qu'il est une invention du législateur, une création de la
loi, en d'autres termes, qu'il est inconnu à l'homme dans l'_état
de nature_, cette idée, dis-je, s'est transmise des Romains jusqu'à
nous, à travers l'enseignement du droit, les études classiques, les
publicistes du dix-huitième siècle, les révolutionnaires de 93, et
les modernes organisateurs.

       *       *       *       *       *

Passons maintenant aux conséquences des deux systèmes que je viens de
mettre en opposition, et commençons par le système juriste.

La première est d'ouvrir un champ sans limite à l'imagination des
utopistes.

Cela est évident. Une fois qu'on pose en principe que la Propriété
tient son existence de la Loi, il y a autant de modes possibles
d'organisation du travail, qu'il y a de lois possibles dans la tête
des rêveurs. Une fois qu'on pose en principe que le législateur
est chargé d'arranger, combiner et pétrir à son gré les personnes
et les propriétés, il n'y a pas de bornes aux modes imaginables
selon lesquels les personnes et les propriétés pourront être
arrangées, combinées et pétries. En ce moment, il y a certainement en
circulation, à Paris, plus de cinq cents projets sur l'organisation
du travail, sans compter un nombre égal de projets sur l'organisation
du crédit. Sans doute ces plans sont contradictoires entre eux, mais
tous ont cela de commun qu'ils reposent sur cette pensée: La loi crée
le droit de propriété; le législateur dispose en maître absolu des
travailleurs et des fruits du travail.

Parmi ces projets, ceux qui ont le plus attiré l'attention publique
sont ceux de Fourier, de Saint-Simon, d'Owen, de Cabet, de Louis
Blanc. Mais ce serait folie de croire qu'il n'y a que ces cinq modes
possibles d'organisation. Le nombre en est illimité. Chaque matin
peut en faire éclore un nouveau, plus séduisant que celui de la
veille, et je laisse à penser ce qu'il adviendrait de l'humanité
si, alors qu'une de ces inventions lui serait imposée, il s'en
révélait tout à coup une autre plus spécieuse. Elle serait réduite à
l'alternative ou de changer tous les matins son mode d'existence, ou
de persévérer à tout jamais dans une voie reconnue fausse, par cela
seul qu'elle y serait une fois entrée.

       *       *       *       *       *

Une seconde conséquence est d'exciter chez tous les rêveurs la soif
du pouvoir. J'imagine une organisation du travail. Exposer mon
système et attendre que les hommes l'adoptent s'il est bon, ce serait
supposer que le principe d'action est en eux. Mais dans le système
que j'examine, le principe d'action réside dans le Législateur.
«Le législateur, comme dit Rousseau, doit se sentir de force à
transformer la nature humaine.» Donc, ce à quoi je dois aspirer,
c'est à devenir législateur afin d'imposer l'ordre social de mon
invention.

Il est clair encore que les systèmes qui ont pour base cette idée que
le droit de propriété est d'institution sociale, aboutissent tous ou
au privilége le plus concentré, ou au communisme le plus intégral,
selon les mauvaises ou les bonnes intentions de l'inventeur. S'il
a des desseins sinistres, il se servira de la loi pour enrichir
quelques-uns aux dépens de tous. S'il obéit à des sentiments
philanthropiques, il voudra égaliser le bien-être, et, pour cela, il
pensera à stipuler en faveur de chacun une participation légale et
uniforme aux produits créés. Reste à savoir si, dans cette donnée, la
création des produits est possible.

À cet égard, le Luxembourg nous a présenté récemment un spectacle
fort extraordinaire. N'a-t-on pas entendu, en plein dix-neuvième
siècle, quelques jours après la révolution de Février, faite au
nom de la liberté, un homme plus qu'un ministre, un membre du
gouvernement provisoire, un fonctionnaire revêtu d'une autorité
révolutionnaire et illimitée, demander froidement si, dans la
répartition des salaires, il était bon d'avoir égard à la force, au
talent, à l'activité, à l'habileté de l'ouvrier, c'est-à-dire à la
richesse produite; ou bien si, ne tenant aucun compte de ces vertus
personnelles, ni de leur effet utile, il ne vaudrait pas mieux donner
à tous désormais une rémunération uniforme? Question qui revient à
celle-ci: Un mètre de drap porté sur le marché par un paresseux se
vendra-t-il pour le même prix que deux mètres offerts par un homme
laborieux? Et, chose qui passe toute croyance, cet homme a proclamé
qu'il préférait l'uniformité des profits, quel que fût le travail
offert en vente, et il a décidé ainsi, dans sa sagesse, que, quoique
_deux_ soient _deux_ par nature, ils ne seraient plus _qu'un_ de par
la _loi_.

Voilà où l'on arrive quand on part de ce point que la loi est plus
forte que la nature.

L'auditoire, à ce qu'il paraît, a compris que la constitution même
de l'homme se révoltait contre un tel arbitraire; que jamais on ne
ferait qu'un mètre de drap donnât droit à la même rémunération que
deux mètres. Que s'il en était ainsi, la concurrence qu'on veut
anéantir serait remplacée par une autre concurrence mille fois
plus funeste; que chacun ferait à qui travaillerait moins, à qui
déploierait la moindre activité, puisque aussi bien, de par la loi,
la récompense serait toujours garantie et égale pour tous.

Mais le citoyen Blanc avait prévu l'objection, et, pour prévenir ce
doux, _far-niente_, hélas! si naturel à l'homme, quand le travail
n'est pas rémunéré, il a imaginé de faire dresser dans chaque commune
un _poteau_ où seraient inscrits les noms des paresseux. Mais il n'a
pas dit s'il y aurait des inquisiteurs pour découvrir le péché de
paresse, des tribunaux pour le juger, et des gendarmes pour exécuter
la sentence. Il est à remarquer que les utopistes ne se préoccupent
jamais de l'immense machine gouvernementale, qui peut seule mettre en
mouvement leur mécanique légale.

Comme les délégués du Luxembourg se montraient quelque peu
incrédules, est apparu le citoyen Vidal, secrétaire du citoyen Blanc,
qui a achevé la pensée du maître. À l'exemple de Rousseau, le citoyen
Vidal ne se propose rien moins que de changer la nature de l'homme et
les lois de la Providence[65].

[Note 65: Voy., au tome Ier, le compte rendu de l'ouvrage de M. Vidal
sur la _Répartition des richesses_, et au tome II, la réponse à cinq
lettres publiées par M. Vidal dans le journal _la Presse_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il a plu à la Providence de placer dans l'individu les _besoins_ et
leurs conséquences, les _facultés_ et leurs conséquences, créant
ainsi l'_intérêt personnel_, autrement dit, l'instinct de la
conservation et l'amour du développement comme le grand ressort de
l'humanité. M. Vidal va changer tout cela. Il a regardé l'oeuvre de
Dieu, et il a vu qu'elle n'était pas bonne. En conséquence, partant
de ce principe que la loi et le législateur peuvent tout, il va
supprimer, par décret, l'_intérêt personnel_. Il y substitue le
_point d'honneur_.

Ce n'est plus pour vivre, faire vivre et élever leur famille que les
hommes travailleront, mais pour obéir au _point d'honneur_, pour
éviter le fatal _poteau_, comme si ce nouveau mobile n'était pas
encore de l'_intérêt personnel_ d'une autre espèce.

M. Vidal cite sans cesse ce que le point d'honneur fait faire aux
armées. Mais, hélas! il faut tout dire, et si l'on veut enrégimenter
les travailleurs, qu'on nous dise donc si le Code militaire, avec ses
trente cas de peine de mort, deviendra le Code des ouvriers?

Un effet plus frappant encore du principe funeste que je m'efforce
ici de combattre, c'est l'incertitude qu'il tient toujours suspendue,
comme l'épée de Damoclès, sur le travail, le capital, le commerce
et l'industrie; et ceci est si grave que j'ose réclamer toute
l'attention du lecteur.

Dans un pays, comme aux États-Unis, où l'on place le droit de
Propriété au-dessus de la Loi, où la force publique n'a pour mission
que de faire respecter ce droit naturel, chacun peut en toute
confiance consacrer à la production son capital et ses bras. Il n'a
pas à craindre que ses plans et ses combinaisons soient d'un instant
à l'autre bouleversés par la puissance législative.

Mais quand, au contraire, posant en principe que ce n'est pas le
travail, mais la Loi qui est le fondement de la Propriété, on admet
tous les faiseurs d'utopies à imposer leurs combinaisons, d'une
manière générale et par l'autorité des décrets, qui ne voit qu'on
tourne contre le progrès industriel tout ce que la nature a mis de
prévoyance et de prudence dans le coeur de l'homme?

Quel est en ce moment le hardi spéculateur qui oserait monter une
usine ou se livrer à une entreprise? Hier on décrète qu'il ne sera
permis de travailler que pendant un nombre d'heures déterminé.
Aujourd'hui on décrète que le salaire de tel genre de travail sera
fixé; qui peut prévoir le décret de demain, celui d'après-demain,
ceux des jours suivants? Une fois que le législateur se place à cette
distance incommensurable des autres hommes; qu'il croit, en toute
conscience, pouvoir disposer de leur temps, de leur travail, de leurs
transactions, toutes choses qui sont des _Propriétés_, quel homme,
sur la surface du pays, a la moindre connaissance de la position
forcée où la Loi le placera demain, lui et sa profession? Et, dans de
telles conditions, qui peut et veut rien entreprendre?

Je ne nie certes pas que, parmi les innombrables systèmes que ce
faux principe fait éclore, un grand nombre, le plus grand nombre même
ne partent d'intentions bienveillantes et généreuses. Mais ce qui est
redoutable, c'est le principe lui-même. Le but manifeste de chaque
combinaison particulière est d'égaliser le bien-être. Mais l'effet
plus manifeste encore du principe sur lequel ces combinaisons sont
fondées, c'est d'égaliser la misère; je ne dis pas assez; c'est de
faire descendre aux rangs des misérables les familles aisées, et de
décimer par la maladie et l'inanition les familles pauvres.

J'avoue que je suis effrayé pour l'avenir de mon pays, quand je songe
à la gravité des difficultés financières que ce dangereux principe
vient aggraver encore.

Au 24 février, nous avons trouvé un budget qui dépasse les
proportions auxquelles la France peut raisonnablement atteindre;
et, en outre, selon le ministre actuel des finances, pour près d'un
milliard de dettes immédiatement exigibles.

À partir de cette situation, déjà si alarmante, les dépenses ont été
toujours grandissant, et les recettes diminuant sans cesse.

Ce n'est pas tout. On a jeté au public, avec une prodigalité sans
mesure, deux sortes de promesses. Selon les unes, on va le mettre en
possession d'une foule innombrable d'institutions bienfaisantes, mais
coûteuses. Selon les autres, on va dégrever tous les impôts. Ainsi,
d'une part, on va multiplier les crèches, les salles d'asile, les
écoles primaires, les écoles secondaires gratuites, les ateliers de
travail, les pensions de retraite de l'industrie. On va indemniser
les propriétaires d'esclaves, dédommager les esclaves eux-mêmes;
l'État va fonder des institutions de crédit; prêter aux travailleurs
des instruments de travail; il double l'armée, réorganise la marine,
etc., etc., et d'autre part, il supprime l'impôt du sel, l'octroi et
toutes les contributions les plus impopulaires.

Certes, quelque idée qu'on se fasse des ressources de la France, on
admettra du moins qu'il faut que ces ressources se développent pour
faire face à cette double entreprise si gigantesque et, en apparence,
si contradictoire.

Mais voici qu'au milieu de ce mouvement extraordinaire, et qu'on
pourrait considérer comme au-dessus des forces humaines, même alors
que toutes les énergies du pays seraient dirigées vers le travail
productif, un cri s'élève: _Le droit de propriété est une création de
la loi._ En conséquence, le législateur peut rendre à chaque instant,
et selon les théories systématiques dont il est imbu, des décrets qui
bouleversent toutes les combinaisons de l'industrie. Le travailleur
n'est pas propriétaire d'une chose ou d'une valeur parce qu'il l'a
créée par le travail, mais parce que la loi d'aujourd'hui la lui
garantit. La loi de demain peut retirer cette garantie, et alors la
propriété n'est plus légitime.

Je le demande, que doit-il arriver? C'est que le capital et le
travail s'épouvantent; c'est qu'ils ne puissent plus compter sur
l'avenir. Le capital, sous le coup d'une telle doctrine, se cachera,
désertera, s'anéantira. Et que deviendront alors les ouvriers, ces
ouvriers pour qui vous professez une affection si vive, si sincère,
mais si peu éclairée? Seront-ils mieux nourris quand la production
agricole sera arrêtée? Seront-ils mieux vêtus quand nul n'osera
fonder une fabrique? Seront-ils plus occupés quand les capitaux
auront disparu?

Et l'impôt, d'où le tirerez-vous? Et les finances, comment
se rétabliront-elles? Comment paierez-vous l'armée? Comment
acquitterez-vous vos dettes? Avec quel argent prêterez-vous les
instruments du travail? Avec quelles ressources soutiendrez-vous ces
institutions charitables, si faciles à décréter?

Je me hâte d'abandonner ces tristes considérations. Il me reste à
examiner dans ses conséquences le principe opposé à celui qui prévaut
aujourd'hui, le principe économiste, le principe qui fait remonter
au travail, et non à la loi, le droit de propriété, le principe qui
dit: La Propriété existe avant la Loi; la loi n'a pour mission que de
faire respecter la propriété partout où elle est, partout où elle se
forme, de quelque manière que le travailleur la crée, isolément ou
par association, pourvu qu'il respecte le droit d'autrui.

D'abord, comme le principe des juristes renferme virtuellement
l'esclavage, celui des économistes contient la _liberté_. La
propriété, le droit de jouir du fruit de son travail, le droit de
travailler, de se développer, d'exercer ses facultés, comme on
l'entend, sans que l'État intervienne autrement que par son action
protectrice, c'est la liberté.--Et je ne puis encore comprendre
pourquoi les nombreux partisans des systèmes opposés laissent
subsister sur le drapeau de la République le mot _liberté_. On dit
que quelques-uns d'entre eux l'ont effacé pour y substituer le
mot _solidarité_. Ceux-là sont plus francs et plus conséquents.
Seulement, ils auraient dû dire _communisme_, et non _solidarité_;
car la solidarité des intérêts, comme la propriété, existe en dehors
de la loi.

Il implique encore l'_unité_. Nous l'avons déjà vu. Si le législateur
crée le droit de propriété, il y a pour la propriété autant de
manières d'être qu'il peut y avoir d'erreurs dans les têtes
d'utopistes, c'est-à-dire l'infini. Si, au contraire, le droit de
propriété est un fait providentiel, antérieur à toute législation
humaine, et que la législation humaine a pour but de faire respecter,
il n'y a place pour aucun autre système.

C'est encore la _sécurité_, et ceci est de toute évidence: qu'il soit
bien reconnu, au sein d'un peuple, que chacun doit pourvoir à ses
moyens d'existence, mais aussi que chacun a aux fruits de son travail
un droit antérieur et supérieur à la loi; que la loi humaine n'a été
nécessaire et n'est intervenue que pour garantir à tous la liberté
du travail et la propriété de ses fruits, il est bien évident qu'un
avenir de sécurité complète s'ouvre devant l'activité humaine. Elle
n'a plus à craindre que la puissance législative vienne, décret sur
décret, arrêter ses efforts, déranger ses combinaisons, dérouter sa
prévoyance. À l'abri de cette sécurité, les capitaux se formeront
rapidement. L'accroissement rapide des capitaux, de son côté, est
la raison unique de l'accroissement dans la valeur du travail. Les
classes ouvrières seront donc dans l'aisance; elles-mêmes concourront
à former de nouveaux capitaux. Elles seront plus en mesure de
s'affranchir du salariat, de s'associer aux entreprises, d'en fonder
pour leur compte, de reconquérir leur dignité.

Enfin, le principe éternel que l'État ne doit pas être producteur,
mais procurer la sécurité aux producteurs, entraîne nécessairement
l'économie et l'ordre dans les finances publiques par conséquent,
seul il rend possible la bonne assiette et la juste répartition de
l'impôt.

En effet, l'État, ne l'oublions jamais, n'a pas de ressources qui lui
soient propres. Il n'a rien, il ne possède rien qu'il ne le prenne
aux travailleurs. Lors donc qu'il s'ingère de tout, il substitue
la triste et coûteuse activité de ses agents à l'activité privée.
Si, comme aux États-Unis, on en venait à reconnaître que la mission
de l'État est de procurer à tous une complète _sécurité_, cette
mission, il pourrait la remplir avec quelques centaines de millions.
Grâce à cette économie, combinée avec la prospérité industrielle,
il serait enfin possible d'établir l'impôt direct, unique, frappant
exclusivement la _propriété réalisée_ de toute nature.

Mais, pour cela, il faut attendre que des expériences, peut-être
cruelles, aient diminué quelque peu notre foi dans l'État et augmenté
notre foi dans l'Humanité.

Je terminerai par quelques mois sur l'Association du _libre-échange_.
On lui a beaucoup reproché ce titre. Ses adversaires se sont réjouis,
ses partisans se sont affligés de ce que les uns et les autres
considéraient comme une faute.

«Pourquoi semer ainsi l'alarme? disaient ces derniers. Pourquoi
inscrire sur votre drapeau un _principe_? Pourquoi ne pas vous borner
à réclamer dans le tarif des douanes ces modifications sages et
prudentes que le temps a rendues nécessaires, et dont l'expérience a
constaté l'opportunité?»

Pourquoi? parce que, à mes yeux du moins, jamais le libre-échange n'a
été une question de douane et de tarif, mais une question de droit,
de justice, d'ordre public, de Propriété. Parce que le privilége,
sous quelque forme qu'il se manifeste, implique la négation ou le
mépris de la propriété; parce que l'intervention de l'État pour
niveler les fortunes, pour grossir la part des uns aux dépens des
autres, c'est du _communisme_, comme une goutte d'eau est aussi
bien de l'eau que l'Océan tout entier; parce que je prévoyais que
le principe de la propriété, une fois ébranlé sous une forme, ne
tarderait pas à être attaqué sous mille formes diverses; parce que
je n'avais pas quitté ma solitude pour poursuivre une modification
partielle de tarifs, qui aurait impliqué mon adhésion à cette fausse
notion que _la loi est antérieure à la propriété_, mais pour voler
au secours du principe opposé, compromis par le régime protecteur;
parce que j'étais convaincu que les propriétaires fonciers et les
capitalistes avaient eux-mêmes déposé, dans le tarif, le germe de ce
_communisme_ qui les effraie maintenant, puisqu'ils demandaient _à la
loi_ des suppléments de profits, au préjudice des classes ouvrières.
Je voyais bien que ces classes ne tarderaient pas à réclamer aussi,
en vertu de l'égalité, le bénéfice de _la loi appliquée à niveler le
bien-être_, ce qui est le _communisme_.

Qu'on lise le premier acte émané de notre Association, le programme
rédigé dans une séance préparatoire, le 10 mai 1846; on se convaincra
que ce fut là notre pensée dominante.

     «L'Échange est un droit naturel comme la Propriété. Tout
     citoyen qui a créé ou acquis un produit, doit avoir l'option
     ou de l'appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à
     quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en
     échange l'objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand
     il n'en fait aucun usage contraire à l'ordre public et aux
     bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
     autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est blesser la
     loi de justice.

     «C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre
     peut exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en
     cela par la loi et la force publique, cherche ses succès dans
     l'oppression de toutes les autres?»

Nous placions tellement la question au-dessus des tarifs, que nous
ajoutions:

     «Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
     d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des
     taxes destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient
     déterminées par les besoins du Trésor.

     «Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour
     but de repousser le produit étranger, au détriment du fisc
     lui-même, afin d'exhausser artificiellement le prix du produit
     national similaire, et de rançonner ainsi la communauté au
     profit d'une classe, dès ce moment la Protection, ou plutôt
     la Spoliation se manifeste, et C'EST LA le principe que
     l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à effacer
     complétement de nos lois.»

Certes, si nous n'avions poursuivi qu'une modification immédiate
des tarifs, si nous avions été, comme on l'a prétendu, les agents
de quelques intérêts commerciaux, nous nous serions bien gardés
d'inscrire sur notre drapeau un mot qui implique un principe.
Croit-on que je n'aie pas pressenti les obstacles que nous
susciterait cette déclaration de guerre à l'injustice? Ne savais-je
pas très-bien qu'en louvoyant, en cachant le but, en voilant la
moitié de notre pensée, nous arriverions plus tôt à telle ou telle
conquête partielle? Mais en quoi ces triomphes, d'ailleurs éphémères,
eussent-ils dégagé et sauvegardé le grand principe de la Propriété,
que nous aurions nous-même tenu dans l'ombre et mis hors de cause?

Je le répète, nous demandions l'abolition du régime protecteur, non
comme une bonne mesure gouvernementale, mais comme une justice,
comme la réalisation de la liberté, comme la conséquence rigoureuse
d'un droit supérieur à la loi. Ce que nous voulions au fond, nous ne
devions pas le dissimuler dans la forme[66].

[Note 66: Voy., au tome Ier, la lettre adressée, dès janvier 1845, à
M. de Lamartine sur le _Droit au travail_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Le temps approche où l'on reconnaîtra que nous avons eu raison de
ne pas consentir à mettre, dans le titre de notre Association, un
leurre, un piége, une surprise, une équivoque, mais la franche
expression d'un principe éternel d'ordre et de justice, car il n'y a
de puissance que dans les principes; eux seuls sont le flambeau des
intelligences, le point de ralliement des convictions égarées.

Dans ces derniers temps, un tressaillement universel a parcouru,
comme un frisson d'effroi, la France tout entière. Au seul mot de
_communisme_, toutes les existences se sont alarmées. En voyant
se produire au grand jour et presque officiellement les systèmes
les plus étranges, en voyant se succéder des décrets subversifs,
qui peuvent être suivis de décrets plus subversifs encore, chacun
s'est demandé dans quelle voie nous marchions. Les capitaux se sont
effrayés, le crédit a fui, le travail a été suspendu, la scie et
le marteau se sont arrêtés au milieu de leur oeuvre, comme si un
funeste et universel courant électrique eût paralysé tout à coup les
intelligences et les bras. Et pourquoi? Parce que le principe de la
propriété, déjà compromis essentiellement par le régime protecteur,
a éprouvé de nouvelles secousses, conséquences de la première; parce
que l'intervention de la Loi en matière d'industrie, et _comme moyen
de pondérer les valeurs et d'équilibrer les richesses_, intervention
dont le régime protecteur a été la première manifestation, menace
de se manifester sous mille formes connues ou inconnues. Oui, je le
dis hautement, ce sont les propriétaires fonciers; ceux que l'on
considère comme les propriétaires par excellence, qui ont ébranlé
le principe de la propriété, puisqu'ils en ont appelé _à la loi_
pour donner à leurs terres et à leurs produits une valeur factice.
Ce sont les capitalistes qui ont suggéré l'idée du nivellement des
fortunes _par la loi_. Le _protectionisme_ a été l'avant-coureur du
_communisme_; je dis plus, il a été sa première manifestation. Car,
que demandent aujourd'hui les classes souffrantes? Elles ne demandent
pas autre chose que ce qu'ont demandé et obtenu les capitalistes et
les propriétaires fonciers. Elles demandent l'_intervention de la
loi_ pour équilibrer, pondérer, égaliser la richesse. Ce qu'ils ont
fait par la douane elles veulent le faire par d'autres institutions;
mais le principe est toujours le même, _prendre législativement
aux uns pour donner aux autres_; et certes, puisque c'est vous,
propriétaires et capitalistes, qui avez fait admettre ce funeste
principe, ne vous récriez donc pas si de plus malheureux que vous en
réclament le bénéfice. Ils y ont au moins un titre que vous n'aviez
pas[67].

[Note 67: Voy., au tome II, la réunion des articles sur la question
des subsistances et, ci-après, _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Mais on ouvre les yeux enfin, on voit vers quel abîme nous pousse
cette première atteinte portée aux conditions essentielles de toute
sécurité sociale. N'est-ce pas une terrible leçon, une preuve
sensible de cet enchaînement de causes et d'effets, par lequel
apparaît à la longue la justice des rétributions providentielles, que
de voir aujourd'hui les riches s'épouvanter devant l'envahissement
d'une fausse doctrine, dont ils ont eux-mêmes posé les bases iniques,
et dont ils croyaient faire paisiblement tourner les conséquences
à leur seul profit? Oui, prohibitionistes, vous avez, été les
promoteurs du communisme. Oui, propriétaires, vous avez détruit dans
les esprits la vraie notion de la Propriété. Cette notion, c'est
l'Économie politique qui la donne, et vous avez proscrit l'Économie
politique, parce que, au nom du droit de propriété, elle combattait
vos injustes priviléges[68].--Et quand elles ont saisi le pouvoir,
quelle a été aussi la première pensée de ces écoles modernes qui vous
effraient? C'est de supprimer l'Économie politique, car la science
économique, c'est une protestation perpétuelle contre ce _nivellement
légal_ que vous avez recherché et que d'autres recherchent
aujourd'hui à votre exemple. Vous avez demandé à la Loi autre chose
et plus qu'il ne faut demander à la Loi, autre chose et plus que la
Loi ne peut donner. Vous lui avez demandé, non la sécurité (c'eût
été votre droit), mais la _plus-value_ de ce qui vous appartient,
ce qui ne pouvait vous être accordé sans porter atteinte aux droits
d'autrui. Et maintenant, la folie de vos prétentions est devenue la
folie universelle.--Et si vous voulez conjurer l'orage qui menace
de vous engloutir, il ne vous reste qu'une ressource. Reconnaissez
votre erreur; renoncez à vos priviléges; faites rentrer la Loi dans
ses attributions, renfermez le Législateur dans son rôle. Vous nous
avez délaissés, vous nous avez attaqués, parce que vous ne nous
compreniez pas sans doute. À l'aspect de l'abîme que vous avez ouvert
de vos propres mains, hâtez-vous de vous rallier à nous, dans notre
propagande en faveur du droit de propriété, en donnant, je le répète,
à ce mot sa signification la plus large, en y comprenant et les
facultés de l'homme et tout ce qu'elles parviennent à produire, qu'il
s'agisse de travail ou d'échange!

[Note 68: Voy., au tome V, _Spoliation et Loi_;--_Guerre aux chaires
d'économie politique_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

La doctrine que nous défendons excite une certaine défiance, à raison
de son extrême simplicité; elle se borne à demander à la loi SÉCURITÉ
pour tous. On a de la peine à croire que le mécanisme gouvernemental
puisse être réduit à ces proportions. De plus, comme cette doctrine
renferme la _Loi_ dans les limites de la _Justice universelle_, on
lui reproche d'exclure la Fraternité. L'Économie politique n'accepte
pas l'accusation. Ce sera l'objet d'un prochain article.



JUSTICE ET FRATERNITÉ[69].

[Note 69: Article inséré au nº du 15 juin 1848, du _Journal des
économistes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


L'École économiste est en opposition, sur une foule de points, avec
les nombreuses Écoles socialistes, qui se disent plus _avancées_, et
qui sont, j'en conviens volontiers, plus actives et plus populaires.
Nous avons pour adversaires (je ne veux pas dire pour détracteurs)
les communistes, les fouriéristes, les owénistes, Cabet, L. Blanc,
Proudhon, P. Leroux et bien d'autres.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces écoles diffèrent entre elles
au moins autant qu'elles diffèrent de nous. Il faut donc, d'abord,
qu'elles admettent un principe commun à toutes, que nous n'admettons
pas; ensuite, que ce principe se prête à l'infinie diversité que nous
voyons entre elles.

Je crois que ce qui nous sépare radicalement, c'est ceci:

L'Économie politique conclut à ne demander À LA LOI que la Justice
universelle.

Le Socialisme, dans ses branches diverses, et par des applications
dont le nombre est naturellement indéfini, demande de plus À LA LOI
la réalisation du dogme de la Fraternité.

Or, qu'est-il arrivé? Le Socialisme admet, avec Rousseau, que
l'ordre social tout entier est dans la Loi. On sait que Rousseau
faisait reposer la société sur un contrat. Louis Blanc, dès la
première page de son livre sur la Révolution, dit: «Le principe de la
fraternité est celui qui, regardant comme solidaires les membres de
la grande famille, tend à organiser un jour les sociétés, _oeuvre de
l'homme_, sur le modèle du corps humain, oeuvre de Dieu.»

Partant de ce point, que la société est l'_oeuvre de l'homme_,
l'oeuvre de la loi, les socialistes doivent en induire que rien
n'existe dans la société, qui n'ait été ordonné et arrangé d'avance
par Législateur.

Donc, voyant l'Économie politique se borner à demander À LA LOI
Justice partout et pour tous, Justice universelle, ils ont pensé
qu'elle n'admettait pas la Fraternité dans les relations sociales.

Le raisonnement est serré. «Puisque la société est toute dans la loi,
disent-ils, et puisque vous ne demandez à la loi que la justice,
vous excluez donc la fraternité de la loi, et par conséquent de la
société.»

De là ces imputations de rigidité, de froideur, de dureté, de
sécheresse, qu'on a accumulées sur la science économique et sur ceux
qui la professent.

Mais la majeure est-elle admissible? Est-il vrai que toute la société
soit renfermée dans la loi? On voit de suite que si cela n'est pas,
toutes ces imputations croulent.

Eh quoi! dire que la loi positive, qui agit toujours avec autorité,
par voie de contrainte, appuyée sur une force coercitive, montrant
pour sanction la baïonnette ou le cachot, aboutissant à une clause
pénale; dire que la loi qui ne décrète ni l'affection, ni l'amitié,
ni l'amour, ni l'abnégation, ni le dévouement, ni le sacrifice, ne
peut davantage décréter ce qui les résume, la Fraternité, est-ce donc
anéantir ou nier ces nobles attributs de notre nature? Non certes;
c'est dire seulement que la société est plus vaste que la loi; qu'un
grand nombre d'actes s'accomplissent, qu'une foule de sentiments se
meuvent en dehors et au-dessus de la loi.

Quant à moi, au nom de la science, je proteste de toutes mes forces
contre cette interprétation misérable, selon laquelle, parce que
nous reconnaissons à la loi une limite, on nous accuse de nier tout
ce qui est au delà de cette limite. Ah! qu'on veuille le croire,
nous aussi nous saluons avec transport ce mot Fraternité, tombé il
y a dix-huit siècles du haut de la montagne sainte et inscrit pour
toujours sur notre drapeau républicain. Nous aussi nous désirons voir
les individus, les familles, les nations s'associer, s'entr'aider,
s'entre-secourir dans le pénible voyage de la vie mortelle. Nous
aussi nous sentons battre notre coeur et couler nos larmes au récit
des actions généreuses, soit qu'elles brillent dans la vie des
simples citoyens, soit qu'elles rapprochent et confondent les classes
diverses, soit surtout qu'elles précipitent les peuples prédestinés
aux avant-postes du progrès et de la civilisation.

Et nous réduira-t-on à parler de nous-mêmes? Eh bien! qu'on scrute
nos actes. Certes, nous voulons bien admettre que ces nombreux
publicistes qui, de nos jours, veulent étouffer dans le coeur
de l'homme jusqu'au sentiment de l'intérêt, qui se montrent si
impitoyables envers ce qu'ils appellent l'individualisme, dont la
bouche se remplit incessamment des mots dévouement, sacrifice,
fraternité; nous voulons bien admettre qu'ils obéissent exclusivement
à ces sublimes mobiles qu'ils conseillent aux autres, qu'ils donnent
des exemples aussi bien que des conseils, qu'ils ont eu soin de
mettre leur conduite en harmonie avec leurs doctrines; nous voulons
bien les croire, sur leur parole, pleins de désintéressement et de
charité; mais enfin, il nous sera permis de dire que sous ce rapport
nous ne redoutons pas la comparaison.

Chacun de ces Décius a un plan qui doit réaliser le bonheur de
l'humanité, et tous ont l'air de dire que si nous les combattons,
c'est parce que nous craignons ou pour notre fortune, ou pour
d'autres avantages sociaux. Non; nous les combattons, parce que nous
tenons leurs idées pour fausses, leurs projets pour aussi puérils
que désastreux. Que s'il nous était démontré qu'on peut faire
descendre à jamais le bonheur sur terre par une organisation factice,
ou en décrétant la fraternité, il en est parmi nous qui, quoique
économistes, signeraient avec joie ce décret de la dernière goutte de
leur sang.

Mais il ne nous est pas démontré que la fraternité se puisse imposer.
Si même, partout où elle se manifeste, elle excite si vivement notre
sympathie, c'est parce qu'elle agit en dehors de toute contrainte
légale. La fraternité est spontanée, ou n'est pas. La décréter,
c'est l'anéantir. La LOI peut bien _forcer_ l'homme à rester juste;
vainement elle essaierait de le _forcer_ à être dévoué.

Ce n'est pas moi, du reste, qui ai inventé cette distinction. Ainsi
que je le disais tout à l'heure, il y a dix-huit siècles, ces paroles
sortirent de la bouche du divin fondateur de notre religion:

«_La loi vous dit: Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez
pas qui vous fût fait._

«_Et moi, je vous dis: Faites aux autres ce que vous voudriez que les
autres fissent pour vous._»

Je crois que ces paroles fixent la limite qui sépare la Justice
de la Fraternité. Je crois qu'elles tracent en outre une ligne
de démarcation, je ne dirai pas absolue et infranchissable, mais
théorique et rationnelle, entre le domaine circonscrit de la loi et
la région sans borne de la spontanéité humaine.

Quand un grand nombre de familles, qui toutes, pour vivre, se
développer et se perfectionner, ont besoin de travailler, soit
isolément, soit par association, mettent en commun une partie de
leurs forces, que peuvent-elles demander à cette force commune, si
ce n'est la protection de toutes les personnes, de tous les travaux,
de toutes les propriétés, de tous les droits, de tous les intérêts?
cela, qu'est-ce autre chose que la Justice universelle? Évidemment le
droit de chacun a pour limite le droit absolument semblable de tous
les autres. La loi ne peut donc faire autre chose que reconnaître
cette limite et la faire respecter. Si elle permettait à quelques-uns
de la franchir, ce serait au détriment de quelques autres. La loi
serait injuste. Elle le serait bien plus encore si, au lieu de
tolérer cet empiétement, elle l'ordonnait.

Qu'il s'agisse, par exemple, de propriété: le principe est que ce que
chacun a fait par son travail lui appartient, encore que ce travail
ait été comparativement plus ou moins habile, persévérant, heureux,
et par suite plus ou moins productif. Que si deux travailleurs
veulent unir leurs forces, pour partager le produit suivant des
proportions convenues, ou échanger entre eux leurs produits, ou si
l'un veut faire à l'autre un prêt ou un don, qu'est-ce qu'a à faire
la loi? Rien, ce me semble, si ce n'est exiger l'exécution des
conventions, empêcher ou punir le dol, la violence et la fraude.

Cela veut-il dire qu'elle interdira les actes de dévouement et de
générosité? Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ira-t-elle
jusqu'à les ordonner? Voilà précisément le point qui divise les
économistes et les socialistes.

Si les socialistes veulent dire que, pour des circonstances
extraordinaires, pour des cas urgents, l'État doit préparer quelques
ressources, secourir certaines infortunes, ménager certaines
transitions, mon Dieu, nous serons d'accord; cela s'est fait; nous
désirons que cela se fasse mieux. Il est cependant un point, dans
cette voie, qu'il ne faut pas dépasser; c'est celui où la prévoyance
gouvernementale viendrait anéantir la prévoyance individuelle en
s'y substituant. Il est de toute évidence que la charité organisée
ferait, en ce cas, beaucoup plus de mal permanent que de bien
passager.

Mais il ne s'agit pas ici de mesures exceptionnelles. Ce que nous
recherchons, c'est ceci: la Loi, considérée au point de vue général
et théorique, a-t-elle pour mission de constater et faire respecter
la limite des droits réciproques _préexistants_, ou bien de faire
directement le bonheur des hommes, en provoquant des actes de
dévouement, d'abnégation et de sacrifices mutuels?

Ce qui me frappe dans ce dernier système (et c'est pour cela que dans
cet écrit fait à la hâte j'y reviendrai souvent), c'est l'incertitude
qu'il fait planer sur l'activité humaine et ses résultats, c'est
l'inconnu devant lequel il place la société, inconnu qui est de
nature à paralyser toutes ses forces.

La Justice, on sait ce qu'elle est, où elle est. C'est un point fixe,
immuable. Que la loi la prenne pour guide, chacun sait à quoi s'en
tenir, et s'arrange en conséquence.

Mais la Fraternité, où est son point détermine? quelle est sa limite?
quelle est sa forme? Évidemment c'est l'infini. La fraternité, en
définitive, consiste à faire un sacrifice pour autrui, à _travailler_
pour autrui. Quand elle est libre, spontanée, volontaire, je la
conçois, et j'y applaudis. J'admire d'autant plus le sacrifice
qu'il est plus entier. Mais quand on pose au sein d'une société ce
principe, que la Fraternité sera imposée par la loi, c'est-à-dire,
en bon français, que la répartition des fruits du travail sera faite
législativement, sans égard pour les droits du travail lui-même; qui
peut dire dans quelle mesure ce principe agira, de quelle forme un
caprice du législateur peut le revêtir, dans quelles institutions un
décret peut du soir au lendemain l'incarner? Or, je demande si, à ces
conditions, une société peut exister?

Remarquez que le Sacrifice, de sa nature, n'est pas, comme la
Justice, une chose qui ait une limite. Il peut s'étendre, depuis
le don de l'obole jetée dans la sébile du mendiant jusqu'au don de
la vie, _usque ad mortem, mortem autem crucis_. L'Évangile, qui a
enseigné la Fraternité aux hommes, l'a expliquée par ses conseils. Il
nous a dit: «Lorsqu'on vous frappera sur la joue droite, présentez la
joue gauche. Si quelqu'un veut vous prendre votre veste, donnez-lui
encore votre manteau.» Il a fait plus que de nous expliquer la
fraternité, il nous en a donné le plus complet, le plus touchant et
le plus sublime exemple au sommet du Golgotha.

Eh bien! dira-t-on que la Législation doit pousser jusque-là
la réalisation, par mesure administrative, du dogme de la
Fraternité? Ou bien s'arrêtera-t-elle en chemin? Mais à quel degré
s'arrêtera-t-elle, et selon quelle règle? Cela dépendra aujourd'hui
d'un scrutin, demain d'un autre.

Même incertitude quant à la forme. Il s'agit d'imposer des sacrifices
à quelques-uns pour tous, ou à tous pour quelques-uns. Qui peut me
dire comment s'y prendra la loi? car on ne peut nier que le nombre
des formules fraternitaires ne soit indéfini. Il n'y a pas de jour où
il ne m'en arrive cinq ou six par la poste, et toutes, remarquez-le
bien, complétement différentes. En vérité, n'est-ce pas folie de
croire qu'une nation peut goûter quelque repos moral et quelque
prospérité matérielle, quand il est admis en principe que, du soir au
lendemain, le législateur peut la jeter toute entière dans l'un des
cent mille moules fraternitaires qu'il aura momentanément préféré?

Qu'il me soit permis de mettre en présence, dans leurs conséquences
les plus saillantes, le système économiste et le système socialiste.

Supposons d'abord une nation qui adopte pour base de sa législation
la Justice, la Justice universelle.

Supposons que les citoyens disent au gouvernement: «Nous prenons sur
nous la responsabilité de notre propre existence; nous nous chargeons
de notre travail, de nos transactions, de notre instruction, de nos
progrès, de notre culte; pour vous, votre seule mission sera de nous
contenir tous, et sous tous les rapports, dans les limites de nos
droits.»

Vraiment, on a essayé tant de choses, je voudrais que la fantaisie
prît un jour à mon pays, ou à un pays quelconque, sur la surface du
globe, d'essayer au moins celle-là. Certes, le mécanisme, on ne le
niera pas, est d'une simplicité merveilleuse. Chacun exerce tous ses
droits comme il l'entend, pourvu qu'il n'empiète pas sur les droits
d'autrui. L'épreuve serait d'autant plus intéressante, qu'en point de
fait, les peuples qui se rapprochent le plus de ce système surpassent
tous les autres en sécurité, en prospérité, en égalité et en dignité.
Oui, s'il me reste dix ans de vie, j'en donnerais volontiers neuf
pour assister, pendant un an, à une telle expérience faite dans ma
patrie.--Car voici, ce me semble, ce dont je serais l'heureux témoin.

En premier lieu, chacun serait fixé sur son avenir, en tant qu'il
peut être affecté par la loi. Ainsi que je l'ai fait remarquer, la
justice exacte est une chose tellement déterminée, que la législation
qui n'aurait qu'elle en vue serait à peu près immuable. Elle ne
pourrait varier que sur les moyens d'atteindre de plus en plus ce
but unique: faire respecter les personnes et leurs droits. Ainsi,
chacun pourrait se livrer à toutes sortes d'entreprises honnêtes sans
crainte et sans incertitude. Toutes les carrières seraient ouvertes
à tous; chacun pourrait exercer ses facultés librement, selon qu'il
serait déterminé par son intérêt, son penchant, son aptitude, ou
les circonstances; il n'y aurait ni priviléges, ni monopoles, ni
restrictions d'aucune sorte.

Ensuite, toutes les forces du gouvernement étant appliquées à
prévenir et à réprimer les dols, les fraudes, les délits, les
crimes, les violences, il est à croire qu'elles atteindraient
d'autant mieux ce but qu'elles ne seraient pas disséminées, comme
aujourd'hui, sur une foule innombrable d'objets étrangers à leurs
attributions essentielles. Nos adversaires eux-mêmes ne nieront pas
que prévenir et réprimer l'injustice ne soit la mission principale
de l'État. Pourquoi donc cet art précieux de la prévention et de la
répression a-t-il fait si peu de progrès chez nous? Parce que l'État
le néglige pour les mille autres fonctions dont on l'a chargé. Aussi
la Sécurité n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le trait distinctif
de la société française. Elle serait complète sous le régime dont je
me suis fait, pour le moment, l'analyste; sécurité dans l'avenir,
puisque aucune utopie ne pourrait s'imposer en empruntant la force
publique; sécurité dans le présent, puisque cette force serait
exclusivement consacrée à combattre et anéantir l'injustice.

Ici, il faut bien que je dise un mot des conséquences qu'engendre la
Sécurité. Voilà donc la Propriété sous ses formes diverses, foncière,
mobilière, industrielle, intellectuelle, manuelle, complétement
garantie. La voilà à l'abri des atteintes des malfaiteurs et, qui
plus est, des atteintes de la Loi. Quelle que soit la nature des
services que les travailleurs rendent à la société ou se rendent
entre eux, ou échangent au dehors, ces services auront toujours
leur _valeur naturelle_. Cette valeur sera bien encore affectée par
les événements, mais au moins elle ne pourra jamais l'être par les
caprices de la loi, par les exigences de l'impôt, par les intrigues,
les prétentions et les influences parlementaires. Le prix des choses
et du travail subira donc le minimum possible de fluctuation, et sous
l'ensemble de toutes ces conditions réunies, il n'est pas possible
que l'industrie ne se développe, que les richesses ne s'accroissent,
que les capitaux ne s'accumulent avec une prodigieuse rapidité.

Or, quand les capitaux se multiplient, ils se font concurrence entre
eux; leur rémunération diminue, ou, en d'autres termes, l'intérêt
baisse. Il pèse de moins en moins sur le prix des produits. La part
proportionnelle du capital dans l'oeuvre commune va décroissant sans
cesse. Cet agent du travail plus répandu devient à la portée d'un
plus grand nombre d'hommes. Le prix des objets de consommation est
soulagé de toute la part que le capital prélève en moins; la vie
est à bon marché, et c'est une première condition essentielle pour
l'affranchissement des classes ouvrières[70].

[Note 70: Voy., au tome V, le pamphlet _Capital et Rente_, et aux
_Harmonies économiques_, tome VI, le chapitre VII.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En même temps, et par un effet de la même cause (l'accroissement
rapide du capital), les salaires haussent de toute nécessité. Les
capitaux, en effet, ne rendent absolument rien qu'à la condition
d'être mis en oeuvre. Plus ce fonds des salaires est grand et occupé,
relativement à un nombre déterminé d'ouvriers, plus le salaire hausse.

Ainsi, le résultat nécessaire de ce régime de justice exacte, et par
conséquent de liberté et de sécurité, c'est de relever les classes
souffrantes de deux manières, d'abord en leur donnant la vie à bon
marché, ensuite en élevant le taux des salaires.

Il n'est pas possible que le sort des ouvriers soit ainsi
naturellement et doublement amélioré, sans que leur condition morale
s'élève et s'épure. Nous sommes donc dans la voie de l'Égalité.
Je ne parle pas seulement de cette égalité devant la loi, que le
système implique évidemment puisqu'il exclut toute injustice, mais de
l'égalité de fait, au physique et au moral, résultant de ce que la
rémunération du travail augmente à mesure et par cela même que celle
du capital diminue.

Si nous jetons les yeux sur les rapports de ce peuple avec les autres
nations, nous trouvons qu'ils sont tous favorables à la paix. Se
prémunir contre toute agression, voilà sa seule politique. Il ne
menace ni n'est menacé. Il n'a pas de diplomatie et bien moins encore
de diplomatie armée. En vertu du principe de Justice universelle,
nul citoyen ne pouvant, dans son intérêt, faire intervenir la loi
pour empêcher un autre citoyen d'acheter ou de vendre au dehors, les
relations commerciales de ce peuple seront libres et très-étendues.
Personne ne conteste que ces relations ne contribuent au maintien
de la paix. Elles constitueront pour lui un véritable et précieux
système de défense, qui rendra à peu près inutiles les arsenaux,
les places fortes, la marine militaire et les armées permanentes.
Ainsi, toutes les forces de ce peuple seront affectées à des travaux
productifs, nouvelle cause d'accroissement de capitaux avec toutes
les conséquences qui en dérivent.

Il est aisé de voir qu'au sein de ce peuple, le gouvernement est
réduit à des proportions fort exiguës, et les rouages administratifs
à une grande simplicité. De quoi s'agit-il? de donner à la force
publique la mission unique de faire régner la justice parmi les
citoyens. Or, cela se peut faire à peu de frais et ne coûte
aujourd'hui même en France que vingt-six millions. Donc cette nation
ne paiera pour ainsi dire pas d'impôts. Il est même certain que la
civilisation et le progrès tendront à y rendre le gouvernement de
plus en plus simple et économique, car plus la justice sera le fruit
de bonnes habitudes sociales, plus il sera opportun de réduire la
force organisée pour l'imposer.

Quand une nation est écrasée de taxes, rien n'est plus difficile
et je pourrais dire impossible que de les répartir également. Les
statisticiens et les financiers n'y aspirent plus. Il y a cependant
une chose plus impossible encore, c'est de les rejeter sur les
riches. L'État ne peut avoir beaucoup d'argent qu'en épuisant tout le
monde et les masses surtout. Mais dans le régime si simple, auquel je
consacre cet inutile plaidoyer, régime qui ne réclame que quelques
dizaines de millions, rien n'est plus aisé qu'une répartition
équitable. Une contribution unique, proportionnelle à la propriété
réalisée, prélevée en famille et sans frais au sein des conseils
municipaux, y suffit. Plus de cette fiscalité tenace, de cette
bureaucratie dévorante, qui sont la mousse et la vermine du corps
social; plus de ces contributions indirectes, de cet argent arraché
par force et par ruse, de ces piéges fiscaux tendus sur toutes les
voies du travail, de ces entraves qui nous font plus de mal encore
par les libertés qu'elles nous ôtent que par les ressources dont
elles nous privent.

Ai-je besoin de montrer que l'ordre serait le résultat infaillible
d'un tel régime? D'où pourrait venir le désordre? Ce n'est pas de la
misère; elle serait probablement inconnue dans le pays, au moins à
l'état chronique; et si, après tout, il se révélait des souffrances
accidentelles et passagères, nul ne songerait à s'en prendre à
l'État, au gouvernement, à la loi. Aujourd'hui qu'on a admis en
principe que l'État est institué pour distribuer la richesse à tout
le monde, il est naturel qu'on lui demande compte de cet engagement.
Pour le tenir, il multiplie les taxes et fait plus de misères qu'il
n'en guérit. Nouvelles exigences de la part du public, nouvelles
taxes de la part de l'État, et nous ne pouvons que marcher de
révolution en révolution. Mais s'il était bien entendu que l'État
ne doit prendre aux travailleurs que ce qui est rigoureusement
indispensable pour les garantir contre toute fraude et toute
violence, je ne puis apercevoir de quel côté viendrait le désordre.

Il est des personnes qui penseront que, sous un régime aussi simple,
aussi facilement réalisable, la société serait bien morne et bien
triste. Que deviendrait la grande politique? à quoi serviraient les
hommes d'État? La représentation nationale elle-même, réduite à
perfectionner le Code civil et le Code pénal, ne cesserait-elle pas
d'offrir à la curieuse avidité du public le spectacle de ses débats
passionnés et de ses luttes dramatiques?

Ce singulier scrupule vient de l'idée que gouvernement et société,
c'est une seule et même chose; idée fausse et funeste s'il en fut. Si
cette identité existait, simplifier le gouvernement, ce serait, en
effet, amoindrir la société.

Mais est-ce que, par cela seul que la force publique se bornerait
à faire régner la justice, cela retrancherait quelque chose à
l'initiative des citoyens? Est-ce que leur action est renfermée, même
aujourd'hui, dans des limites fixées par la loi? Ne leur serait-il
pas loisible, pourvu qu'ils ne s'écartassent pas de la justice, de
former des combinaisons infinies, des associations de toute nature,
religieuses, charitables, industrielles, agricoles, intellectuelles,
et même phalanstériennes et icariennes? N'est-il pas certain, au
contraire, que l'abondance des capitaux favoriserait toutes ces
entreprises? Seulement, chacun s'y associerait volontairement à ses
périls et risques. Ce que l'on veut, par l'intervention de l'État,
c'est s'y associer aux risques et aux frais du public.

On dira sans doute: Dans ce régime, nous voyons bien la justice,
l'économie, la liberté, la richesse, la paix, l'ordre et l'égalité,
mais nous n'y voyons pas la fraternité.

Encore une fois, n'y a-t-il dans le coeur de l'homme que ce que le
législateur y a mis? A-t-il fallu, pour que la fraternité fît son
apparition sur la terre, qu'elle sortît de l'urne d'un scrutin?
Est-ce que la loi vous interdit la charité, par cela seul qu'elle
ne vous impose que la justice? Croit-on que les femmes cesseront
d'avoir du dévouement et un coeur accessible à la pitié, parce que
le dévouement et la pitié ne leur seront pas ordonnés par le Code?
Et quel est donc l'article du Code qui, arrachant la jeune fille aux
caresses de sa mère, la pousse vers ces tristes asiles où s'étalent
les plaies hideuses du corps et les plaies plus hideuses encore de
l'intelligence? Quel est l'article du Code qui détermine la vocation
du prêtre? À quelle loi écrite, à quelle intervention gouvernementale
faut-il rapporter la fondation du christianisme, le zèle des apôtres,
le courage des martyrs, la bienfaisance, de Fénelon ou de François de
Paule, l'abnégation de tant d'hommes qui, de nos jours, ont exposé
mille fois leur vie pour le triomphe de la cause populaire[71]?

[Note 71: Dans la pratique, les hommes ont toujours distingué
entre un _marché_ et un acte de pure bienveillance. Je me suis
plu quelquefois à observer l'homme le plus charitable, le coeur
le plus dévoué, l'âme la plus fraternelle que je connaisse. Le
curé de mon village pousse à un rare degré l'amour du prochain et
particulièrement du pauvre. Cela va si loin que lorsque, pour venir
au secours du pauvre, il s'agit de soutirer l'argent du riche, le
brave homme n'est pas très-scrupuleux sur le choix des moyens.

Il avait retiré chez lui une religieuse septuagénaire, de celles que
la révolution avait dispersées dans le monde. Pour donner une heure
de distraction à sa pensionnaire, lui, qui n'avait jamais touché
une carte, apprit le piquet; et il fallait le voir se donner l'air
d'être passionné pour le jeu, afin que la religieuse se persuadât à
elle-même qu'elle était utile à son bienfaiteur. Cela a duré quinze
ans. Mais voici ce qui transforme un acte de simple condescendance en
véritable héroïsme.--La bonne religieuse était dévorée d'un cancer,
qui répandait autour d'elle une horrible puanteur, dont elle n'avait
pas la conscience. Or, on remarqua que le curé ne prenait jamais de
tabac pendant la partie, de peur d'éclairer la pauvre infirme sur
sa triste position.--Combien de gens ont eu la croix, ce 1er mai,
incapables de faire un seul jour ce que mon vieux prêtre a fait
pendant quinze années!

Eh bien! j'ai observé ce prêtre et je puis assurer que, lorsqu'il
faisait un marché, il était tout aussi vigilant qu'un honorable
commerçant du Marais. Il défendait son terrain, regardait au poids, à
la mesure, à la qualité, au prix, et ne se croyait nullement tenu de
mêler la charité et la fraternité à cette affaire.

Dépouillons donc ce mot _Fraternité_ de tout ce que, dans ces
derniers temps, on y a joint de faux, de puéril et de déclamatoire.

         (_Ébauche inédite de l'auteur, écrite vers la fin de 1847._)]

Chaque fois que nous jugeons un acte bon et beau, nous voudrions,
c'est bien naturel, qu'il se généralisât. Or, voyant au sein de la
société une force à qui tout cède, notre première pensée est de la
faire concourir à décréter et imposer l'acte dont il s'agit. Mais la
question est de savoir si l'on ne déprave pas ainsi et la nature de
cette force et la nature de l'acte, rendu obligatoire de volontaire
qu'il était. Pour ce qui me concerne, il ne peut pas m'entrer dans la
tête que la loi, qui est la force, puisse être utilement appliquée à
autre chose qu'à réprimer les torts et maintenir les droits.

Je viens de décrire une nation où il en serait ainsi. Supposons
maintenant qu'au sein de ce peuple l'opinion prévale que la loi ne se
bornera plus à imposer la justice; qu'elle aspirera encore à imposer
la fraternité.

Qu'arrivera-t-il? Je ne serai pas long à le dire, car le lecteur n'a
qu'à refaire en le renversant le tableau qui précède.

D'abord, une incertitude effroyable, une insécurité mortelle planera
sur tout le domaine de l'activité privée; car la fraternité peut
revêtir des milliards de formes inconnues, et, par conséquent, des
milliards de décrets imprévus. D'innombrables projets viendront
chaque jour menacer toutes les relations établies. Au nom de la
fraternité, l'un demandera _l'uniformité des salaires_, et voilà
les classes laborieuses réduites à l'état de castes indiennes; ni
l'habileté, ni le courage, ni l'assiduité, ni l'intelligence ne
pourront les relever; une loi de plomb pèsera sur elles. Ce monde
leur sera comme l'enfer du Dante: _Lasciate ogni speranza, voi
ch'entrate_.--Au nom de la fraternité, un autre demandera que le
travail soit réduit à dix, à huit, à six, à quatre heures; et voilà
la production arrêtée.--Comme il n'y aura plus de pain pour apaiser
la faim, de drap pour garantir du froid, un troisième imaginera de
remplacer le pain et le drap par du _papier-monnaie forcé_. N'est-ce
pas avec des écus que nous achetons ces choses? Multiplier les écus,
dira-t-il, c'est multiplier le pain et le drap; multiplier le papier,
c'est multiplier les écus. Concluez.--Un quatrième exigera qu'on
décrète l'abolition de la concurrence;--un cinquième, l'abolition
de l'intérêt personnel;--celui-ci voudra que l'État fournisse du
travail; celui-là, de l'instruction, et cet autre, des pensions à
tous les citoyens.--En voici un autre qui veut abattre tous les rois
sur la surface du globe, et décréter, au nom de la fraternité, la
guerre universelle. Je m'arrête. Il est bien évident que, dans cette
voie, la source des utopies est inépuisable. Elles seront repoussées,
dira-t-on. Soit; mais il est _possible_ qu'elles ne le soient pas,
et cela suffit pour créer l'_incertitude_, le plus grand fléau du
travail.

Sous ce régime, les capitaux ne pourront se former. Ils seront rares,
chers, concentrés. Cela veut dire que les salaires baisseront, et que
l'inégalité creusera, entre les classes, un abîme de plus en plus
profond.

Les finances publiques ne tarderont pas d'arriver à un complet
désarroi. Comment pourrait-il en être autrement quand l'État est
chargé de fournir tout à tous? Le peuple sera écrasé d'impôts, on
fera emprunt sur emprunt; après avoir épuisé le présent, on dévorera
l'avenir.

Enfin, comme il sera admis en principe que l'État est chargé
de faire de la fraternité en faveur des citoyens, on verra le
peuple tout entier transformé en solliciteur. Propriété foncière,
agriculture, industrie, commerce, marine, compagnies industrielles,
tout s'agitera pour réclamer les faveurs de l'État. Le Trésor public
sera littéralement au pillage. Chacun aura de bonnes raisons pour
prouver que la fraternité légale doit être entendue dans ce sens:
«Les avantages pour moi et les charges pour les autres.» L'effort
de tous tendra à arracher à la législature un lambeau de privilége
_fraternel_. Les classes souffrantes, quoique ayant le plus de
titres, n'auront pas toujours le plus de succès; or, leur multitude
s'accroîtra sans cesse, d'où il suit qu'on ne pourra marcher que de
révolution en révolution.

En un mot, on verra se dérouler tout le sombre spectacle dont, pour
avoir adopté cette funeste idée de _fraternité légale_, quelques
sociétés modernes nous offrent la préface.

Je n'ai pas besoin de le dire: cette pensée a sa source dans des
sentiments généreux, dans des intentions pures. C'est même par là
qu'elle s'est concilié si rapidement la sympathie des masses, et
c'est par là aussi qu'elle ouvre un abîme sous nos pas, si elle est
fausse.

J'ajoute que je serai heureux, pour mon compte, si on me démontre
qu'elle ne l'est pas. Eh! mon Dieu, si l'on peut décréter la
fraternité universelle, et donner efficacement à ce décret la
sanction de la force publique; si, comme le veut Louis Blanc, on
peut faire disparaître du monde, par assis et levé, le ressort de
l'intérêt personnel; si l'on peut réaliser législativement cet
article du programme de la Démocratie pacifique: _Plus d'égoïsme_;
si l'on peut faire que l'État donne tout à tous, sans rien recevoir
de personne, qu'on le fasse. Certes, je voterai le décret et me
réjouirai que l'humanité arrive à la perfection et au bonheur par un
chemin si court et si facile.

Mais, il faut bien le dire, de telles conceptions nous semblent
chimériques et futiles jusqu'à la puérilité. Qu'elles aient éveillé
des espérances dans la classe qui travaille, qui souffre, et n'a
pas le temps de réfléchir, cela n'est pas surprenant. Mais comment
peuvent-elles égarer des publicistes de mérite?

À l'aspect des souffrances qui accablent un grand nombre de nos
frères, ces publicistes ont pensé qu'elles étaient imputables à la
_liberté_ qui est la justice. Ils sont partis de cette idée que le
système de la liberté, de la justice exacte, avait été mis légalement
à l'épreuve, et qu'il avait failli. Ils en ont conclu que le temps
était venu de faire faire à la législation un pas de plus, et qu'elle
devait enfin s'imprégner du principe de la _fraternité_. De là, ces
écoles saint-simoniennes, fouriéristes, communistes, owénistes;
de là, ces tentatives d'organisation du travail; ces déclarations
que l'État doit la subsistance, le bien-être, l'éducation à tous
les citoyens; qu'il doit être généreux, charitable, présent à tout,
dévoué à tous; que sa mission est d'allaiter l'enfance, d'instruire
la jeunesse, d'assurer du travail aux forts, de donner des retraites
aux faibles; en un mot, qu'il a à intervenir directement pour
soulager toutes les souffrances, satisfaire et prévenir tous les
besoins, fournir des capitaux à toutes les entreprises, des lumières
à toutes les intelligences, des baumes à toutes les plaies, des
asiles à toutes les infortunes, et même des secours et du sang
français à tous les opprimés sur la surface du globe.

Encore une fois, qui ne voudrait voir tous ces bienfaits découler sur
le monde de la _loi_ comme d'une source intarissable? Qui ne serait
heureux de voir l'État assumer sur lui toute peine, toute prévoyance,
toute responsabilité, tout devoir, tout ce qu'une Providence, dont
les desseins sont impénétrables, a mis de laborieux et de lourd à la
charge de l'humanité, et réserver aux individus dont elle se compose
le côté attrayant et facile, les satisfactions, les jouissances, la
certitude, le calme, le repos, un présent toujours assuré, un avenir
toujours riant, la fortune sans soins, la famille sans charges, le
crédit sans garanties, l'existence sans efforts?

Certes, nous voudrions tout cela, _si c'était possible_. Mais, est-ce
possible? Voilà la question. Nous ne pouvons comprendre ce qu'on
désigne par l'État. Nous croyons qu'il y a, dans cette perpétuelle
personnification de l'État, la plus étrange, la plus humiliante des
mystifications. Qu'est-ce donc que cet État qui prend à sa charge
toutes les vertus, tous les devoirs, toutes les libéralités? D'où
tire-t-il ces ressources, qu'on le provoque à épancher en bienfaits
sur les individus? N'est-ce pas des individus eux-mêmes? Comment donc
ces ressources peuvent-elles s'accroître en passant par les mains
d'un intermédiaire parasite et dévorant? N'est-il pas clair, au
contraire, que ce rouage est de nature à absorber beaucoup de forces
utiles et à réduire d'autant la part des travailleurs? Ne voit-on pas
aussi que ceux-ci y laisseront, avec une portion de leur bien-être,
une portion de leur liberté?

À quelque point de vue que je considère la loi humaine, je ne vois
pas qu'on puisse raisonnablement lui demander autre chose que la
Justice.

Qu'il s'agisse, par exemple, de religion. Certes, il serait à désirer
qu'il n'y eût qu'une croyance, une foi, un culte dans le monde, à la
condition que ce fût la _vraie foi_. Mais, quelque désirable que soit
l'Unité,--la diversité, c'est-à-dire la recherche et la discussion
valent mieux encore, tant que ne luira pas pour les intelligences
le signe infaillible auquel cette _vraie foi_ se fera reconnaître.
L'intervention de l'État, alors même qu'elle prendrait pour prétexte
la Fraternité, serait donc une oppression, une _injustice_, si elle
prétendait fonder l'Unité; car qui nous répond que l'État, à son
insu peut-être, ne travaillerait pas à étouffer la vérité au profit
de l'erreur? L'Unité doit résulter de l'universel assentiment de
convictions libres et de la naturelle attraction que la vérité exerce
sur l'esprit des hommes. Tout ce qu'on peut donc demander à la loi,
c'est la liberté pour toutes les croyances, quelque anarchie qui
doive en résulter dans le monde pensant. Car, qu'est-ce que cette
anarchie prouve? que l'Unité n'est pas à l'origine, mais à la fin de
l'évolution intellectuelle. Elle n'est pas un point de départ, elle
est une résultante. La loi qui l'imposerait serait injuste, et si la
justice n'implique pas nécessairement la fraternité, on conviendra du
moins que la fraternité exclut l'injustice.

De même pour l'enseignement. Qui ne convient que, si l'on pouvait
être d'accord sur le meilleur enseignement possible, quant à
la matière et quant à la méthode, l'enseignement unitaire ou
gouvernemental serait préférable, puisque, dans l'hypothèse, il ne
pourrait exclure législativement que l'erreur? Mais, tant que ce
criterium n'est pas trouvé, tant que le législateur, le ministre de
l'instruction publique, ne porteront pas sur leur front un signe
irrécusable d'infaillibilité, la meilleure chance pour que la vraie
méthode se découvre et absorbe les autres, c'est la diversité,
les épreuves, l'expérience, les efforts individuels, placés sous
l'influence de l'_intérêt au succès_, en un mot, la liberté. La
pire chance, c'est l'éducation décrétée et uniforme; car dans ce
régime, l'Erreur est permanente, universelle et irrémédiable. Ceux
donc qui, poussés par le sentiment de la fraternité, demandent que
la _loi_ dirige et impose l'éducation, devraient se dire qu'ils
courent la chance que la loi ne dirige et n'impose que l'erreur;
que l'interdiction légale peut frapper la Vérité, en frappant les
intelligences qui croient en avoir la possession. Or, je le demande,
est-ce une fraternité véritable que celle qui a recours à la force
pour imposer, ou tout au moins pour risquer d'imposer l'Erreur? On
redoute la diversité, on la flétrit sous le nom d'anarchie; mais
elle résulte forcément de la diversité même des intelligences et
des convictions, diversité qui tend d'ailleurs à s'effacer par la
discussion, l'étude et l'expérience. En attendant, quel titre a un
système à prévaloir sur les autres par la loi ou la force? Ici encore
nous trouvons que cette prétendue fraternité, qui invoque la loi, ou
la contrainte légale, est en opposition avec la Justice.

Je pourrais faire les mêmes réflexions pour la presse, et, en vérité,
j'ai peine à comprendre pourquoi ceux qui demandent l'Éducation
Unitaire par l'État, ne réclament pas la Presse Unitaire par l'État.
La presse est un enseignement aussi. La presse admet la discussion,
puisqu'elle en vit. Il y a donc là aussi diversité, anarchie.
Pourquoi pas, dans ces idées, créer un ministère de la publicité et
le charger d'inspirer tous les livres et tous les journaux de France?
Ou l'État est infaillible, et alors nous ne saurions mieux faire
que de lui soumettre le domaine entier des intelligences; ou il ne
l'est pas, et, en ce cas, il n'est pas plus rationnel de lui livrer
l'éducation que la presse.

Si je considère nos relations avec les étrangers, je ne vois pas non
plus d'autre règle prudente, solide, acceptable pour tous, telle
enfin qu'elle puisse devenir une _loi_, que la Justice. Soumettre ces
relations au principe de la fraternité légale, forcée, c'est décréter
la guerre perpétuelle, universelle, car c'est mettre obligatoirement
notre force, le sang et la fortune des citoyens, au service de
quiconque les réclamera pour servir une cause qui excite la sympathie
du législateur. Singulière fraternité. Il y a longtemps que Cervantes
en a personnifié la vanité ridicule.

Mais c'est surtout en matière de travail que le dogme de la
fraternité me semble dangereux, lorsque, contrairement à l'idée qui
fait l'essence de ce mot sacré, on songe à le faire entrer dans nos
Codes, avec accompagnement de la disposition pénale qui sanctionne
toute loi positive.

La fraternité implique toujours l'idée de dévouement, de sacrifice,
c'est en cela qu'elle ne se manifeste pas sans arracher des larmes
d'admiration. Si l'on dit, comme certains socialistes, que ses actes
sont _profitables_ à leur auteur, il n'y a pas à les décréter; les
hommes n'ont pas besoin d'une loi pour être déterminés à faire des
profits. En outre, ce point de vue ravale et ternit beaucoup l'idée
de fraternité.

Laissons-lui donc son caractère, qui est renfermé dans ces mots:
_Sacrifice volontaire déterminé par le sentiment fraternel_.

Si vous faites de la fraternité une prescription légale, dont les
actes soient prévus et rendus obligatoires par le Code industriel,
que reste-t-il de cette définition? Rien qu'une chose: le sacrifice;
mais le sacrifice involontaire, forcé, déterminé par la crainte
du châtiment. Et, de bonne foi, qu'est-ce qu'un sacrifice de
cette nature, imposé à l'un au profit de l'autre? Est-ce de la
fraternité? Non, c'est de l'injustice; il faut dire le mot, c'est
de la spoliation légale, la pire des spoliations, puisqu'elle est
systématique, permanente et inévitable.

Que faisait Barbès quand, dans la séance du 15 mai, il décrétait un
impôt d'un milliard en faveur des classes souffrantes? Il mettait en
pratique votre principe. Cela est si vrai, que la proclamation de
Sobrier, qui conclut comme le discours de Barbès, est précédée de ce
préambule: «Considérant qu'il faut que la fraternité ne soit plus un
vain mot, mais se manifeste par des actes, décrète: les capitalistes,
connus comme tels, verseront, etc.»

Vous qui vous récriez, quel droit avez-vous de blâmer Barbès et
Sobrier? Qu'ont-ils fait, si ce n'est être un peu plus conséquents
que vous, et pousser un peu plus loin votre propre principe?

Je dis que lorsque ce principe est introduit dans la législation,
alors même qu'il n'y ferait d'abord qu'une apparition timide, il
frappe d'inertie le capital et le travail; car rien ne garantit
qu'il ne se développera pas indéfiniment. Faut-il donc tant de
raisonnements pour démontrer que, lorsque les hommes n'ont plus la
certitude de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas
ou travaillent moins? L'insécurité, qu'on le sache bien, est, pour
les capitaux, le principal agent de la paralysation. Elle les chasse,
elle les empêche de se former; et que deviennent alors les classes
mêmes dont on prétendait soulager les souffrances? Je le pense
sincèrement, cette cause seule suffit pour faire descendre en peu de
temps la nation la plus prospère au-dessous de la Turquie.

Le sacrifice imposé aux uns en faveur des autres, par l'opération
des taxes, perd évidemment le caractère de fraternité. Qui donc
en a le mérite? Est-ce le législateur? Il ne lui en coûte que de
déposer une boule dans l'urne. Est-ce le percepteur? Il obéit à la
crainte d'être destitué. Est-ce le contribuable? Il paie à son corps
défendant. À qui donc rapportera-t-on le mérite que le dévouement
implique? Où en cherchera-t-on la moralité?

La spoliation extra-légale soulève toutes les répugnances, elle
tourne contre elle toutes les forces de l'opinion et les met
en harmonie avec les notions de justice. La spoliation légale
s'accomplit, au contraire, sans que la conscience en soit troublée,
ce qui ne peut qu'affaiblir au sein d'un peuple le sentiment moral.

Avec du courage et de la prudence, on peut se mettre à l'abri de
la spoliation contraire aux lois. Rien ne peut soustraire à la
spoliation légale. Si quelqu'un l'essaie, quel est l'affligeant
spectacle qui s'offre à la société? Un spoliateur armé de la loi, une
victime résistant à la loi.

Quand, sous prétexte de fraternité, le Code impose aux citoyens des
sacrifices réciproques, la nature humaine ne perd pas pour cela ses
droits. L'effort de chacun consiste alors à apporter peu à la masse
des sacrifices, et à en retirer beaucoup. Or, dans cette lutte,
sont-ce les plus malheureux qui gagnent? Non certes, mais les plus
influents et les plus intrigants.

L'union, la concorde, l'harmonie, sont-elles au moins le fruit de la
fraternité ainsi comprise? Ah! sans doute, la fraternité, c'est la
chaîne divine qui, à la longue, confondra dans l'unité les individus,
les familles, les nations et les races; mais c'est à la condition
de rester ce qu'elle est, c'est-à-dire le plus libre, le plus
spontané, le plus volontaire, le plus méritoire, le plus religieux
des sentiments. Ce n'est pas son masque qui accomplira le prodige,
et la spoliation légale aura beau emprunter le nom de la fraternité,
et sa figure, et ses formules, et ses insignes; elle ne sera jamais
qu'un principe de discorde, de confusion, de prétentions injustes,
d'effroi, de misère, d'inertie et de haines.

On nous fait une grave objection. On nous dit: Il est bien vrai
que la liberté, l'égalité devant la loi, c'est la justice. Mais la
justice exacte reste neutre entre le riche et le pauvre, le fort et
le faible, le savant et l'ignorant, le propriétaire et le prolétaire,
le compatriote et l'étranger. Or, _les intérêts étant naturellement
antagoniques_, laisser aux hommes leur liberté, ne faire intervenir
entre eux que des lois justes, c'est sacrifier le pauvre, le faible,
l'ignorant, le prolétaire, l'athlète qui se présente désarmé au
combat.

     «Que pouvait-il résulter, dit M. Considérant, de cette liberté
     industrielle, sur laquelle on avait tant compté, de ce fameux
     principe de _libre concurrence_, que l'on croyait si fortement
     doué d'un caractère d'organisation démocratique? Il n'en pouvait
     sortir que l'asservissement général, l'inféodation collective
     des masses dépourvues de capitaux, d'armes industrielles,
     d'instruments de travail, d'éducation enfin, à la classe
     industriellement pourvue et bien armée. On dit: «La lice
     est ouverte, tous les individus sont appelés au combat, les
     conditions sont égales pour tous les combattants.» Fort bien,
     on n'oublie qu'une seule chose, c'est que, sur ce grand champ
     de guerre, les uns sont instruits, aguerris, équipés, armés
     jusqu'aux dents, qu'ils ont en leur possession un grand train
     d'approvisionnement, de matériel, de munitions et de machines
     de guerre, qu'ils occupent toutes les positions, et que les
     autres dépouillés, nus, ignorants, affamés, sont obligés, pour
     vivre au jour le jour et faire vivre leurs femmes et leurs
     enfants, d'implorer de leurs _adversaires_ eux-mêmes un travail
     quelconque et un maigre salaire[72].»

[Note 72: Voy. ci-après _Propriété et Spoliation_, y compris la
note finale. Voy. aussi, au tome II, la réponse à une lettre de M.
Considérant.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Quoi! l'on compare le travail à la guerre! Ces armes, qu'on nomme
capitaux, qui consistent en approvisionnements de toute espèce, et
qui ne peuvent jamais être employés qu'à vaincre la nature rebelle,
on les assimile, par un sophisme déplorable, à ces armes sanglantes
que, dans les combats, les hommes tournent les uns contre les autres!
En vérité, il est trop facile de calomnier l'ordre industriel quand,
pour le décrire, on emprunte tout le vocabulaire des batailles.

La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les
socialistes et les économistes, consiste en ceci: Les socialistes
croient à l'antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes
croient à l'harmonie naturelle, ou plutôt à l'harmonisation
nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là.

Partant de cette donnée que les intérêts sont naturellement
antagoniques, les socialistes sont conduits, par la force de
la logique, à chercher pour les intérêts une organisation
_artificielle_, ou même à étouffer, s'ils le peuvent, dans le coeur
de l'homme, le sentiment de l'intérêt. C'est ce qu'ils ont essayé
au Luxembourg. Mais s'ils sont assez fous, ils ne sont pas assez
forts, et il va sans dire qu'après avoir déclamé, dans leurs livres,
contre l'individualisme, ils vendent leurs livres et se conduisent
absolument comme le vulgaire dans le train ordinaire de la vie.

Ah! sans doute, si les intérêts sont naturellement antagoniques, il
faut fouler aux pieds la Justice, la Liberté, l'Égalité devant la
loi. Il faut refaire le monde, ou, comme ils disent, _reconstituer
la société_ sur un des plans nombreux qu'ils ne cessent d'inventer.
À l'intérêt, principe désorganisateur, il faut substituer le
_dévouement_ légal, imposé, involontaire, forcé, en un mot la
Spoliation organisée; et comme ce nouveau principe ne peut que
soulever des répugnances et des résistances infinies, on essaiera
d'abord de le faire accepter sous le nom menteur de Fraternité, après
quoi on invoquera la loi, qui est la force.

Mais si la Providence ne s'est pas trompée, si elle a arrangé les
choses de telle sorte que les intérêts, sous la loi de justice,
arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques; si,
selon l'expression de M. de Lamartine, ils se font par la liberté
une justice que l'arbitraire ne peut leur faire; si l'égalité des
droits est l'acheminement le plus certain, le plus direct vers
l'égalité de fait, oh! alors, nous pouvons ne demander à la loi que
justice, liberté, égalité, comme on ne demande que l'éloignement des
obstacles pour que chacune des gouttes d'eau qui forment l'Océan
prenne son niveau.

Et c'est là la conclusion à laquelle arrive l'Économie politique.
Cette conclusion, elle ne la cherche pas, elle la trouve; mais
elle se réjouit de la trouver; car enfin, n'est-ce pas une vive
satisfaction pour l'esprit que de voir l'harmonie dans la liberté,
quand d'autres sont réduits à la demander à l'arbitraire?

Les paroles haineuses que nous adressent souvent les socialistes sont
en vérité bien étranges! Eh quoi! si par malheur nous avons tort, ne
devraient-ils pas le déplorer? Que disons-nous? Nous disons: Après
mûr examen, il faut reconnaître que Dieu a bien fait, en sorte que la
meilleure condition du progrès, c'est la justice et la liberté.

Les Socialistes nous croient dans l'erreur; c'est leur droit. Mais
ils devraient au moins s'en affliger; car notre erreur, si elle est
démontrée, implique l'urgence de substituer l'artificiel au naturel,
l'arbitraire à la liberté, l'invention contingente et humaine à la
conception éternelle et divine.

Supposons qu'un professeur de chimie vienne dire: «Le monde est
menacé d'une grande catastrophe; Dieu n'a pas bien pris ses
précautions. J'ai analysé l'air qui s'échappe des poumons humains,
et j'ai reconnu qu'il n'était plus propre à la respiration; en sorte
qu'en calculant le volume de l'atmosphère, je puis prédire le jour où
il sera vicié tout entier, et où l'humanité périra par la phthisie,
à moins qu'elle n'adopte un mode de respiration artificielle de mon
invention.»

Un autre professeur se présente et dit: «Non, l'humanité ne périra
pas ainsi. Il est vrai que l'air qui a servi à la vie animale est
vicié pour cette fin; mais il est propre à la vie végétale, et celui
qu'exhalent les végétaux est favorable à la respiration de l'homme.
Une étude incomplète avait induit à penser que Dieu s'était trompé;
une recherche plus exacte montre qu'il a mis l'harmonie dans ses
oeuvres. Les hommes peuvent continuer à respirer comme la nature l'a
voulu.»

Que dirait-on si le premier professeur accablait le second d'injures,
en disant: «Vous êtes un chimiste au coeur dur, sec et froid; vous
prêchez l'horrible _laissez faire_; vous n'aimez pas l'humanité,
puisque vous démontrez l'inutilité de mon appareil respiratoire?»

Voilà toute notre querelle avec les socialistes. Les uns et
les autres nous voulons l'harmonie. Ils la cherchent dans les
combinaisons innombrables qu'ils veulent que la loi impose aux
hommes; nous la trouvons dans la nature des hommes et des choses.

Ce serait ici le lieu de démontrer que les intérêts tendent à
l'harmonie, car c'est toute la question; mais il faudrait faire un
cours d'économie politique, et le lecteur m'en dispensera pour le
moment[73]. Je dirai seulement ceci: Si l'Économie politique arrive à
reconnaître l'harmonie des intérêts, c'est qu'elle ne s'arrête pas,
comme le Socialisme, aux conséquences immédiates des phénomènes,
mais qu'elle va jusqu'aux effets ultérieurs et définitifs. C'est là
tout le secret. Les deux écoles diffèrent exactement comme les deux
chimistes dont je viens de parler; l'une voit la partie, et l'autre
l'ensemble. Par exemple, quand les socialistes voudront se donner la
peine de suivre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au consommateur,
au lieu de s'arrêter au producteur, les effets de la concurrence, ils
verront qu'elle est le plus puissant agent égalitaire et progressif,
qu'elle se fasse à l'intérieur ou qu'elle vienne du dehors. Et c'est
parce que l'économie politique trouve, dans cet effet définitif,
ce qui constitue l'harmonie, qu'elle dit: Dans mon domaine, _il
y a beaucoup à apprendre et peu à faire_. Beaucoup à apprendre,
puisque l'enchaînement des effets ne peut être suivi qu'avec une
grande application; peu à faire, puisque de l'effet définitif sort
l'harmonie du phénomène tout entier.

[Note 73: Déjà plusieurs chapitres des _Harmonies économiques_
avaient alors été publiés dans le _Journal des Économistes_, et
l'auteur ne devait pas tarder à continuer cet ouvrage.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il m'est arrivé de discuter cette question avec l'homme éminent que
la Révolution a élevé à une si grande hauteur. Je lui disais: La
loi agissant par voie de contrainte, on ne peut lui demander que la
justice. Il pensait que les peuples peuvent de plus attendre d'elle
la fraternité. Au mois d'août dernier, il m'écrivait: «Si jamais,
dans un temps de crise, je parviens au timon des affaires, votre
idée sera la moitié de mon symbole.» Et moi, je lui réponds ici:
«La seconde moitié de votre symbole étouffera la première, car vous
ne pouvez faire de la fraternité légale sans faire de l'injustice
légale[74].»

[Note 74: Au moment où l'on préparait à Marseille, en août 1847,
une réunion publique en faveur de la liberté des échanges, Bastiat
rencontra M. de Lamartine en cette ville et s'entretint longuement
avec lui de la liberté commerciale, puis de la liberté en toute
chose, dogme fondamental de l'économie politique.--Voy., au tome II,
la note qui suit le discours prononcé à Marseille. Voy. aussi, au
tome Ier, les deux lettres à M. de Lamartine.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En terminant, je dirai aux Socialistes: Si vous croyez que l'économie
politique repousse l'association, l'organisation, la fraternité, vous
êtes dans l'erreur.

L'association! Et ne savons-nous pas que c'est la société même se
perfectionnant sans cesse?

L'organisation! Et ne savons-nous pas qu'elle fait toute la
différence qu'il y a entre un amas d'éléments hétérogènes et les
chefs-d'oeuvre de la nature?

La fraternité! Et ne savons-nous pas qu'elle est à la justice ce que
les élans du coeur sont aux froids calculs de l'esprit?

Nous sommes d'accord avec vous là-dessus; nous applaudissons à vos
efforts pour répandre sur le champ de l'humanité une semence qui
portera ses fruits dans l'avenir.

Mais nous nous opposons à vous, dès l'instant que vous faites
intervenir la loi et la taxe, c'est-à-dire la contrainte et la
spoliation; car, outre que ce recours à la force témoigne que vous
avez plus de foi en vous que dans le génie de l'humanité, il suffit,
selon nous, pour altérer la nature même et l'essence de ce dogme dont
vous poursuivez la réalisation[75].

[Note 75: «Il y a trois régions pour l'Humanité: une inférieure,
celle de la Spoliation;--une supérieure, celle de la Charité;--une
intermédiaire, celle de la Justice.»

«Les Gouvernements n'exercent jamais qu'une action qui a pour
sanction la Force. Or, il est permis de forcer quelqu'un d'être
juste, non de le forcer d'être charitable. La Loi, quand elle veut
faire par la force ce que la morale fait faire par la persuasion,
bien loin de s'élever à la région de la Charité, tombe dans le
domaine de la Spoliation.»

«Le propre domaine de la Loi et des Gouvernements, c'est la Justice.»

Cette pensée de l'auteur fut écrite de sa main sur un album
d'autographes, qu'envoya la société des gens de lettres, en 1850, à
l'exposition de Londres. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle nous
semble résumer le pamphlet qui précède.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



L'ÉTAT[76].

[Note 76: Pour expliquer la forme de cette composition, rappelons
qu'elle fut insérée au _Journal des Débats_, nº du 25 septembre 1848.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Je voudrais qu'on fondât un prix, non de cinq cents francs, mais d'un
million, avec couronnes, croix et rubans, en faveur de celui qui
donnerait une bonne, simple et intelligible définition de ce mot:
l'ÉTAT.

Quel immense service ne rendrait-il pas à la société!

L'ÉTAT! Qu'est-ce? où est-il? que fait-il? que devrait-il faire?

Tout ce que nous en savons, c'est que c'est un personnage mystérieux,
et assurément le plus sollicité, le plus tourmenté, le plus affairé,
le plus conseillé, le plus accusé, le plus invoqué et le plus
provoqué qu'il y ait au monde.

Car, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je gage
dix contre un que depuis six mois vous faites des utopies; et si
vous en faites, je gage dix contre un que vous chargez l'ÉTAT de les
réaliser.

Et vous, Madame, je suis sûr que vous désirez du fond du coeur guérir
tous les maux de la triste humanité, et que vous n'y seriez nullement
embarrassée si l'ÉTAT voulait seulement s'y prêter.

Mais, hélas! le malheureux, comme Figaro, ne sait ni qui entendre,
ni de quel côté se tourner. Les cent mille bouches de la presse et de
la tribune lui crient à la fois:

«Organisez le travail et les travailleurs.

Extirpez l'égoïsme.

Réprimez l'insolence et la tyrannie du capital.

Faites des expériences sur le fumier et sur les oeufs.

Sillonnez le pays de chemins de fer.

Irriguez les plaines.

Boisez les montagnes.

Fondez des fermes-modèles.

Fondez des ateliers harmoniques.

Colonisez l'Algérie.

Allaitez les enfants.

Instruisez la jeunesse.

Secourez la vieillesse.

Envoyez dans les campagnes les habitants des villes.

Pondérez les profits de toutes les industries.

Prêtez de l'argent, et sans intérêt, à ceux qui en désirent.

Affranchissez l'Italie, la Pologne et la Hongrie.

Élevez et perfectionnez le cheval de selle.

Encouragez l'art, formez-nous des musiciens et des danseuses.

Prohibez le commerce et, du même coup, créez une marine marchande.

Découvrez la vérité et jetez dans nos têtes un grain de raison.
L'État a pour mission d'éclairer, de développer, d'agrandir, de
fortifier, de spiritualiser et de sanctifier l'âme des peuples[77].»

[Note 77: Cette dernière phrase est de M. de Lamartine. L'auteur la
cite de nouveau dans le pamphlet qui va suivre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--«Eh! Messieurs, un peu de patience, répond l'ÉTAT, d'un air piteux.

«J'essaierai de vous satisfaire, mais pour cela il me faut quelques
ressources. J'ai préparé des projets concernant cinq ou six impôts
tout nouveaux et les plus bénins du monde. Vous verrez quel plaisir
on a à les payer.»

Mais alors un grand cri s'élève: «Haro! haro! le beau mérite de faire
quelque chose avec des ressources! Il ne vaudrait pas la peine de
s'appeler l'ÉTAT. Loin de nous frapper de nouvelles taxes, nous vous
sommons de retirer les anciennes. Supprimez:

L'impôt du sel;

L'impôt des boissons;

L'impôt des lettres;

L'octroi;

Les patentes;

Les prestations.»

Au milieu de ce tumulte, et après que le pays a changé deux ou trois
fois son ÉTAT pour n'avoir pas satisfait à toutes ces demandes,
j'ai voulu faire observer qu'elles étaient contradictoires. De quoi
me suis-je avisé, bon Dieu! ne pouvais-je garder pour moi cette
malencontreuse remarque?

Me voilà discrédité à tout jamais; et il est maintenant reçu que je
suis un homme _sans coeur et sans entrailles_, un philosophe sec,
un individualiste, un bourgeois, et, pour tout dire en un mot, un
économiste de l'école anglaise ou américaine.

Oh! pardonnez-moi, écrivains sublimes, que rien n'arrête, pas même
les contradictions. J'ai tort, sans doute, et je me rétracte de grand
coeur. Je ne demande pas mieux, soyez-en sûrs, que vous ayez vraiment
découvert, en dehors de nous, un être bienfaisant et inépuisable,
s'appelant l'ÉTAT, qui ait du pain pour toutes les bouches, du
travail pour tous les bras, des capitaux pour toutes les entreprises,
du crédit pour tous les projets, de l'huile pour toutes les plaies,
du baume pour toutes les souffrances, des conseils pour toutes les
perplexités, des solutions pour tous les doutes, des vérités pour
toutes les intelligences, des distractions pour tous les ennuis,
du lait pour l'enfance, du vin pour la vieillesse, qui pourvoie à
tous nos besoins, prévienne tous nos désirs, satisfasse toutes nos
curiosités, redresse toutes nos erreurs, toutes nos fautes, et nous
dispense tous désormais de prévoyance, de prudence, de jugement,
de sagacité, d'expérience, d'ordre, d'économie, de tempérance et
d'activité.

Et pourquoi ne le désirerais-je pas? Dieu me pardonne, plus j'y
réfléchis, plus je trouve que la chose est commode, et il me tarde
d'avoir, moi aussi, à ma portée, cette source intarissable de
richesses et de lumières, ce médecin universel, ce trésor sans fond,
ce conseiller infaillible que vous nommez l'ÉTAT.

Aussi je demande qu'on me le montre, qu'on me le définisse, et
c'est pourquoi je propose la fondation d'un prix pour le premier
qui découvrira ce phénix. Car enfin, on m'accordera bien que cette
découverte précieuse n'a pas encore été faite, puisque, jusqu'ici,
tout ce qui se présente sous le nom d'ÉTAT, le peuple le renverse
aussitôt, précisément parce qu'il ne remplit pas les conditions
quelque peu contradictoires du programme.

Faut-il le dire? je crains que nous ne soyons, à cet égard, dupes
d'une des plus bizarres illusions qui se soient jamais emparées de
l'esprit humain.

L'homme répugne à la Peine, à la Souffrance. Et cependant il est
condamné par la nature à la Souffrance de la Privation, s'il ne
prend pas la Peine du Travail. Il n'a donc que le choix entre ces
deux maux: Comment faire pour les éviter tous deux? Il n'a jusqu'ici
trouvé et ne trouvera jamais qu'un moyen: c'est de _jouir du travail
d'autrui_; c'est de faire en sorte que la Peine et la Satisfaction
n'incombent pas à chacun selon la proportion naturelle, mais que
toute la peine soit pour les uns et toutes les satisfactions pour
les autres. De là l'esclavage, de là encore la spoliation, quelque
forme qu'elle prenne: guerres, impostures, violences, restrictions,
fraudes, etc., abus monstrueux, mais conséquents avec la pensée qui
leur a donné naissance. On doit haïr et combattre les oppresseurs, on
ne peut pas dire qu'ils soient absurdes.

L'esclavage s'en va, grâce au Ciel, et, d'un autre côté, cette
disposition où nous sommes à défendre notre bien, fait que la
Spoliation directe et naïve n'est pas facile. Une chose cependant est
restée. C'est ce malheureux penchant primitif que portent en eux tous
les hommes à faire deux parts du lot complexe de la vie; rejetant la
Peine sur autrui et gardant la Satisfaction pour eux-mêmes. Reste à
voir sous quelle forme nouvelle se manifeste cette triste tendance.

L'oppresseur n'agit plus directement par ses propres forces sur
l'opprimé. Non, notre conscience est devenue trop méticuleuse
pour cela. Il y a bien encore le tyran et la victime, mais entre
eux se place un intermédiaire qui est l'État, c'est-à-dire la loi
elle-même. Quoi de plus propre à faire taire nos scrupules et, ce
qui est peut-être plus apprécié, à vaincre les résistances? Donc,
tous, à un titre quelconque, sous un prétexte ou sous un autre, nous
nous adressons à l'État. Nous lui disons: «Je ne trouve pas qu'il
y ait, entre mes jouissances et mon travail, une proportion qui
me satisfasse. Je voudrais bien, pour établir l'équilibre désiré,
prendre quelque peu sur le bien d'autrui. Mais c'est dangereux. Ne
pourriez-vous me faciliter la chose? ne pourriez-vous me donner une
bonne place? ou bien gêner l'industrie de mes concurrents? ou bien
encore me prêter gratuitement des capitaux que vous aurez pris à
leurs possesseurs? ou élever mes enfants aux frais du public? ou
m'accorder des primes d'encouragement? ou m'assurer le bien-être
quand j'aurai cinquante ans? Par ce moyen, j'arriverai à mon but en
toute quiétude de conscience, car la loi elle-même aura agi pour moi,
et j'aurai tous les avantages de la spoliation sans en avoir ni les
risques ni l'odieux!

Comme il est certain, d'un côté, que nous adressons tous à l'État
quelque requête semblable, et que, d'une autre part, il est avéré que
l'État ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail
des autres, en attendant une autre définition de l'État, je me crois
autorisé à donner ici la mienne. Qui sait si elle ne remportera pas
le prix? La voici:

L'ÉTAT, _c'est la grande fiction à travers laquelle_ TOUT LE MONDE
_s'efforce de vivre aux dépens de_ TOUT LE MONDE.

Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins,
voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose
l'afficher, on se le dissimule à soi-même; et alors que fait-on? On
imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'ÉTAT, et chaque classe
tour à tour vient lui dire: «Vous qui pouvez prendre loyalement,
honnêtement, prenez au public, et nous partagerons.» Hélas! l'État
n'a que trop de pente à suivre le diabolique conseil; car il est
composé de ministres, de fonctionnaires, d'hommes enfin, qui, comme
tous les hommes, portent au coeur le désir et saisissent toujours
avec empressement l'occasion de voir grandir leurs richesses et
leur influence. L'État comprend donc bien vite le parti qu'il peut
tirer du rôle que le public lui confie. Il sera l'arbitre, le maître
de toutes les destinées; il prendra beaucoup, donc il lui restera
beaucoup à lui-même; il multipliera le nombre de ses agents, il
élargira le cercle de ses attributions; il finira par acquérir des
proportions écrasantes.

Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est l'étonnant aveuglement
du public en tout ceci. Quand des soldats heureux réduisaient les
vaincus en esclavage, ils étaient barbares, mais ils n'étaient pas
absurdes. Leur but, comme le nôtre, était de vivre aux dépens
d'autrui; mais, comme nous, ils ne le manquaient pas. Que devons-nous
penser d'un peuple où l'on ne paraît pas se douter que le _pillage
réciproque_ n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque;
qu'il n'en est pas moins criminel parce qu'il s'exécute légalement et
avec ordre; qu'il n'ajoute rien au bien-être public; qu'il le diminue
au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que
nous nommons l'ÉTAT?

Et cette grande chimère, nous l'avons placée, pour l'édification du
peuple, au frontispice de la Constitution. Voici les premiers mots du
préambule:

«La France s'est constituée en République pour... appeler tous les
citoyens à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de
bien-être.»

Ainsi, c'est la France ou l'_abstraction_ qui appelle les Français ou
les _réalités_ à la moralité, au bien-être, etc. N'est-ce pas abonder
dans le sens de cette bizarre illusion qui nous porte à tout attendre
d'une autre énergie que la nôtre? N'est-ce pas donner à entendre
qu'il y a, à côté et en dehors des Français, un être vertueux,
éclairé, riche, qui peut et doit verser sur eux ses bienfaits?
N'est-ce pas supposer, et certes bien gratuitement, qu'il y a entre
la France et les Français, entre la simple dénomination abrégée,
abstraite, de toutes les individualités et ces individualités mêmes,
des rapports de père à fils, de tuteur à pupille, de professeur à
écolier? Je sais bien qu'on dit quelquefois métaphoriquement: La
patrie est une mère tendre. Mais pour prendre en flagrant délit
d'inanité la proposition constitutionnelle, il suffit de montrer
qu'elle peut être retournée, je ne dirai pas sans inconvénient, mais
même avec avantage. L'exactitude souffrirait-elle si le préambule
avait dit:

«Les Français se sont constitués en République pour appeler la
France à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de
bien-être?»

Or, quelle est la valeur d'un axiome où le sujet et l'attribut
peuvent chasser-croiser sans inconvénient? Tout le monde comprend
qu'on dise: la mère allaitera l'enfant. Mais il serait ridicule de
dire: l'enfant allaitera la mère.

Les Américains se faisaient une autre idée des relations des citoyens
avec l'État, quand ils placèrent en tête de leur Constitution ces
simples paroles:

«Nous, le peuple des États-Unis, pour former une union plus parfaite,
établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à
la défense commune, accroître le bien-être général et assurer les
bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons,
etc.»

Ici point de création chimérique, point d'_abstraction_ à laquelle
les citoyens demandent tout. Ils n'attendent rien que d'eux-mêmes et
de leur propre énergie.

Si je me suis permis de critiquer les premières paroles de notre
Constitution, c'est qu'il ne s'agit pas, comme on pourrait le
croire, d'une pure subtilité métaphysique. Je prétends que cette
_personnification_ de l'ÉTAT a été dans le passé et sera dans
l'avenir une source féconde de calamités et de révolutions.

Voilà le Public d'un côté, l'État de l'autre, considérés, comme deux
êtres distincts, celui-ci tenu, d'épandre sur celui-là, celui-là
ayant droit de réclamer de celui-ci le torrent des félicités
humaines. Que doit-il arriver?

Au fait, l'État n'est pas manchot et ne peut l'être. Il a deux mains,
l'une pour recevoir et l'autre pour donner, autrement dit, la main
rude et la main douce. L'activité de la seconde est nécessairement
subordonnée à l'activité de la première. À la rigueur, l'État peut
prendre et ne pas rendre. Cela s'est vu et s'explique par la nature
poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une
partie et quelquefois la totalité de ce qu'elles touchent. Mais ce
qui ne s'est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut
même concevoir, c'est que l'État rende au public plus qu'il ne lui
a pris. C'est donc bien follement que nous prenons autour de lui
l'humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de
conférer un avantage particulier à quelques-unes des individualités
qui constituent la communauté, sans infliger un dommage supérieur à
la communauté entière.

Il se trouve donc placé, par nos exigences, dans un cercle vicieux
manifeste.

S'il refuse le bien qu'on exige de lui, il est accusé d'impuissance,
de mauvais vouloir, d'incapacité. S'il essaie de le réaliser, il
est réduit à frapper le peuple de taxes redoublées, à faire plus de
mal que de bien, et à s'attirer, par un autre bout, la désaffection
générale.

Ainsi, dans le public deux espérances, dans le gouvernement deux
promesses: _beaucoup de bienfaits et pas d'impôts_. Espérances et
promesses qui, étant contradictoires, ne se réalisent jamais.

N'est-ce pas là la cause de toutes nos révolutions? Car entre l'État,
qui prodigue les promesses impossibles, et le public, qui a conçu
des espérances irréalisables, viennent s'interposer deux classes
d'hommes: les ambitieux et les utopistes. Leur rôle est tout tracé
par la situation. Il suffit à ces courtisans de popularité de crier
aux oreilles du peuple: «Le pouvoir te trompe; si nous étions à sa
place, nous te comblerions de bienfaits et t'affranchirions de taxes.»

Et le peuple croit, et le peuple espère, et le peuple fait une
révolution.

Ses amis ne sont pas plus tôt aux affaires, qu'ils sont sommés de
s'exécuter. «Donnez-moi donc du travail, du pain, des secours, du
crédit, de l'instruction, des colonies, dit le peuple, et cependant,
selon vos promesses, délivrez-moi des serres du fisc.»

L'_État_ nouveau n'est pas moins embarrassé que l'État ancien,
car, en fait d'impossible, on peut bien promettre, mais non tenir.
Il cherche à gagner du temps, il lui en faut pour mûrir ses vastes
projets. D'abord il fait quelques timides essais; d'un côté, il étend
quelque peu l'instruction primaire; de l'autre, il modifie quelque
peu l'impôt des boissons (1830). Mais la contradiction se dresse
toujours devant lui: s'il veut être philanthrope, il est forcé de
rester fiscal; et s'il renonce à la fiscalité, il faut qu'il renonce
aussi à la philanthropie.

Ces deux promesses s'empêchent toujours et nécessairement l'une
l'autre. User du crédit, c'est-à-dire dévorer l'avenir, est bien un
moyen actuel de les concilier; on essaie de faire un peu de bien
dans le présent aux dépens de beaucoup de mal dans l'avenir. Mais ce
procédé évoque le spectre de la banqueroute qui chasse le crédit. Que
faire donc? Alors l'État nouveau prend son parti en brave; il réunit
des forces pour se maintenir, il étouffe l'opinion, il a recours à
l'arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il déclare qu'on
ne peut administrer qu'à la condition d'être impopulaire; bref, il se
proclame _gouvernemental_.

Et c'est là que d'autres courtisans de popularité l'attendent. Ils
exploitent la même illusion, passent par la même voie, obtiennent le
même succès, et vont bientôt s'engloutir dans le même gouffre.

C'est ainsi que nous sommes arrivés en Février. À cette époque,
l'illusion qui fait le sujet de cet article avait pénétré plus avant
que jamais dans les idées du peuple, avec les doctrines socialistes.
Plus que jamais, il s'attendait à ce que l'_État_, sous la forme
républicaine, ouvrirait toute grande la source des bienfaits et
fermerait celle de l'impôt. «On m'a souvent trompé, disait le peuple,
mais je veillerai moi-même à ce qu'on ne me trompe pas encore une
fois.»

Que pouvait faire le gouvernement provisoire? Hélas! ce qu'on fait
toujours en pareille conjoncture: promettre, et gagner du temps. Il
n'y manqua pas, et pour donner à ses promesses plus de solennité, il
les fixa dans des décrets. «Augmentation de bien-être, diminution de
travail, secours, crédit, instruction gratuite, colonies agricoles,
défrichements, et en même temps réduction sur la taxe du sel, des
boissons, des lettres, de la viande, tout sera accordé... vienne
l'Assemblée nationale.»

L'Assemblée nationale est venue, et comme on ne peut réaliser deux
contradictions, sa tâche, sa triste tâche, s'est bornée à retirer,
le plus doucement possible, l'un après l'autre, tous les décrets du
gouvernement provisoire.

Cependant, pour ne pas rendre la déception trop cruelle, il a bien
fallu transiger quelque peu. Certains engagements ont été maintenus,
d'autres ont reçu un tout petit commencement d'exécution. Aussi
l'administration actuelle s'efforce-t-elle d'imaginer de nouvelles
taxes.

Maintenant je me transporte par la pensée à quelques mois dans
l'avenir, et je me demande, la tristesse dans l'âme, ce qu'il
adviendra quand des agents de nouvelle création iront dans nos
campagnes prélever les nouveaux impôts sur les successions, sur les
revenus, sur les profits de l'exploitation agricole. Que le Ciel
démente mes pressentiments, mais je vois encore là un rôle à jouer
pour les courtisans de popularité.

Lisez le dernier Manifeste des Montagnards, celui qu'ils ont émis à
propos de l'élection présidentielle. Il est un peu long, mais, après
tout, il se résume en deux mots: _L'État doit beaucoup donner aux
citoyens et peu leur prendre._ C'est toujours la même tactique, ou,
si l'on veut, la même erreur.

«L'État doit gratuitement l'instruction et l'éducation à tous les
citoyens.»

Il doit:

«Un enseignement général et professionnel approprié, autant que
possible, aux besoins, aux vocations et aux capacités de chaque
citoyen.»

Il doit:

«Lui apprendre ses devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers
lui-même; développer ses sentiments, ses aptitudes et ses facultés,
lui donner enfin la science de son travail, l'intelligence de ses
intérêts et la connaissance de ses droits.»

Il doit:

«Mettre à la portée de tous les lettres et les arts, le patrimoine
de la pensée, les trésors de l'esprit, toutes les jouissances
intellectuelles qui élèvent et fortifient l'âme.»

Il doit:

«Réparer tout sinistre, incendie, inondation, etc. (cet _et cætera_
en dit plus qu'il n'est gros) éprouvé par un citoyen.»

Il doit:

«Intervenir dans les rapports du capital avec le travail et se faire
le régulateur du crédit.»

Il doit:

«À l'agriculture des encouragements sérieux et une protection
efficace.»

Il doit:

«Racheter les chemins de fer, les canaux, les mines,» et sans doute
aussi les administrer avec cette capacité industrielle qui le
caractérise.

Il doit:

«Provoquer les tentatives généreuses, les encourager et les aider par
toutes les ressources capables de les faire triompher. Régulateur du
crédit, il commanditera largement les associations industrielles et
agricoles, afin d'en assurer le succès.»

L'État doit tout cela, sans préjudice des services auxquels il fait
face aujourd'hui; et, par exemple, il faudra qu'il soit toujours à
l'égard des étrangers dans une attitude menaçante; car, disent les
signataires du programme, «liés par cette solidarité sainte et par
les précédents de la France républicaine, nous portons nos voeux et
nos espérances au delà des barrières que le despotisme élève entre
les nations: le droit que nous voulons pour nous, nous le voulons
pour tous ceux qu'opprime le joug des tyrannies; nous voulons que
notre glorieuse armée soit encore, s'il le faut, l'armée de la
liberté.»

Vous voyez que la main douce de l'État, cette bonne main qui donne et
qui répand, sera fort occupée sous le gouvernement des Montagnards.
Vous croyez peut-être qu'il en sera de même de la main rude, de cette
main qui pénètre et puise dans nos poches?

Détrompez-vous. Les courtisans de popularité ne sauraient pas leur
métier, s'ils n'avaient l'art, en montrant la main douce; de cacher
la main rude.

Leur règne sera assurément le jubilé du contribuable.

«C'est le superflu, disent-ils, non le nécessaire que l'impôt doit
atteindre.»

Ne sera-ce pas un bon temps que celui où, pour nous accabler de
bienfaits, le fisc se contentera d'écorner notre superflu?

Ce n'est pas tout. Les Montagnards aspirent à ce que «l'impôt perde
son caractère oppressif et ne soit plus qu'un acte de fraternité.»

Bonté du ciel! je savais bien qu'il est de mode de fourrer la
fraternité partout, mais je ne me doutais pas qu'on la pût mettre
dans le bulletin du percepteur.

Arrivant aux détails, les signataires du programme disent:

«Nous voulons l'abolition immédiate des impôts qui frappent les
objets de première nécessité, comme le sel, les boissons, _et
cætera_.

«La réforme de l'impôt foncier, des octrois, des patentes.

«La justice gratuite, c'est-à-dire la simplification des formes et la
réduction des frais.» (Ceci a sans doute trait au timbre.)

Ainsi, impôt foncier, octrois, patentes, timbre, sel, boissons,
postes, tout y passe. Ces messieurs ont trouvé le secret de donner
une activité brûlante à la _main douce_ de l'État tout en paralysant
sa _main rude_.

Eh bien, je le demande au lecteur impartial, n'est-ce pas là de
l'enfantillage, et, de plus, de l'enfantillage dangereux? Comment le
peuple ne ferait-il pas révolution sur révolution, s'il est une fois
décidé à ne s'arrêter que lorsqu'il aura réalisé cette contradiction:
«Ne rien donner à l'État et en recevoir beaucoup!»

Croit-on que si les Montagnards arrivaient au pouvoir, ils ne
seraient pas les victimes des moyens qu'ils emploient pour le saisir?

Citoyens, dans tous les temps deux systèmes politiques ont été en
présence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons.
Selon l'un, l'État doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup
prendre. D'après l'autre, sa double action doit se faire peu sentir.
Entre ces deux systèmes il faut opter. Mais quant au troisième
système, participant des deux autres, et qui consiste à tout exiger
de l'État sans lui rien donner, il est chimérique, absurde, puéril,
contradictoire, dangereux. Ceux qui le mettent en avant, pour se
donner le plaisir d'accuser tous les gouvernements d'impuissance
et les exposer ainsi à vos coups, ceux-là vous flattent et vous
trompent, ou du moins ils se trompent eux-mêmes.

Quant à nous, nous pensons que l'État, ce n'est ou ce ne devrait
être autre chose que la _force commune_ instituée, non pour être
entre tous les citoyens un instrument d'oppression et de spoliation
réciproque, mais, au contraire, pour garantir à chacun le sien, et
faire régner la justice et la sécurité[78].

[Note 78: Voy. au tome VI, le chap. XVII des _Harmonies_, et au tome
Ier, l'opuscule de 1830, intitulé: _Aux électeurs du département des
Landes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



LA LOI[79].

[Note 79: Ce fut en juin 1850 que l'auteur, pendant quelques jours
passés dans sa famille à Mugron, écrivit ce pamphlet.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


La loi pervertie! La loi--et à sa suite toutes les forces collectives
de la nation,--la Loi, dis-je, non-seulement détournée de son but,
mais appliquée à poursuivre un but directement contraire! La Loi
devenue l'instrument de toutes les cupidités, au lieu d'en être le
frein! La Loi accomplissant elle-même l'iniquité qu'elle avait pour
mission de punir! Certes, c'est là un fait grave, s'il existe, et sur
lequel il doit m'être permis d'appeler l'attention de mes concitoyens.

Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la
Vie,--la vie physique, intellectuelle et morale.

Mais la vie ne se soutient pas d'elle-même. Celui qui nous l'a donnée
nous a laissé le soin de l'entretenir, de la développer, de la
perfectionner.

Pour cela, il nous a pourvus d'un ensemble de Facultés merveilleuses;
il nous a plongés dans un milieu d'éléments divers. C'est par
l'application de nos facultés à ces éléments que se réalise le
phénomène de l'_Assimilation_, de l'_Appropriation_, par lequel la
vie parcourt le cercle qui lui a été assigné.

Existence, Facultés, Assimilation,--en d'autres termes,
Personnalité, Liberté, Propriété,--voilà l'homme.

C'est de ces trois choses qu'on peut dire, en dehors de toute
subtilité démagogique, qu'elles sont antérieures et supérieures à
toute législation humaine.

Ce n'est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la
Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire;
c'est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété
préexistent que les hommes font des Lois.

Qu'est-ce donc que la Loi? Ainsi que je l'ai dit ailleurs, c'est
l'organisation collective du Droit individuel de légitime défense[80].

[Note 80: Voy. au tome V, les deux dernières pages du pamphlet,
_Spoliation et Loi_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le droit
de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque ce sont
les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la Vie, éléments
qui se complètent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un
sans l'autre. Car que sont nos Facultés, sinon un prolongement de
nôtre Personnalité, et qu'est-ce que la Propriété si ce n'est un
prolongement de nos Facultés?

Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force, sa
Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le Droit
de se concerter, de s'entendre, d'organiser une Force commune pour
pourvoir régulièrement à cette défense.

Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d'être, sa
légitimité dans le Droit individuel; et la Force commune ne peut
avoir rationnellement d'autre but, d'autre mission que les forces
isolées auxquelles elle se substitue.

Ainsi, comme la Force d'un individu ne peut légitimement attenter à
la Personne, à la Liberté, à la Propriété d'un autre individu, par la
même raison la Force commune ne peut être légitimement appliquée à
détruire la Personne, la Liberté, la Propriété des individus ou des
classes.

Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme dans
l'autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera dire que
la Force nous a été donnée non pour défendre nos Droits, mais pour
anéantir les Droits égaux de nos frères? Et si cela n'est pas vrai de
chaque force individuelle, agissant isolément, comment cela serait-il
vrai de la force collective, qui n'est que l'union organisée des
forces isolées?

Donc, s'il est une chose évidente, c'est celle-ci: La Loi, c'est
l'organisation du Droit naturel de légitime défense; c'est la
substitution de la force collective aux forces individuelles, pour
agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d'agir, pour faire ce
que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les Personnes, les
Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun dans son Droit, pour
faire régner entre tous la JUSTICE.

Et s'il existait un peuple constitué sur cette base, il me semble
que l'ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les idées. Il me
semble que ce peuple aurait le gouvernement le plus simple, le plus
économique, le moins lourd, le moins senti, le moins responsable, le
plus juste, et par conséquent le plus solide qu'on puisse imaginer,
quelle que fût d'ailleurs sa forme politique.

Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu'il a toute la
plénitude comme toute la responsabilité de son Existence. Pourvu que
la personne fût respectée, le travail libre et les fruits du travail
garantis contre toute injuste atteinte, nul n'aurait rien à démêler
avec l'État. Heureux, nous n'aurions pas, il est vrai, à le remercier
de nos succès; mais malheureux, nous ne nous en prendrions pas plus
à lui de nos revers que nos paysans ne lui attribuent la grêle ou la
gelée. Nous ne le connaîtrions que par l'inestimable bienfait de la
SURETÉ.

On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de
l'État dans les affaires privées, les Besoins et les Satisfactions
se développeraient dans l'ordre naturel. On ne verrait point les
familles pauvres chercher l'instruction littéraire avant d'avoir
du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des
campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne verrait
pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de population,
provoqués par des mesures législatives, déplacement qui rendent si
incertaines et si précaires les sources mêmes de l'existence, et
aggravent par là, dans une si grande mesure, la responsabilité des
gouvernements.

Par malheur, il s'en faut que la Loi se soit renfermée dans son rôle.
Même il s'en faut qu'elle ne s'en soit écartée que dans des vues
neutres et discutables. Elle a fait pis: elle a agi contrairement à
sa propre fin; elle a détruit son propre but; elle s'est appliquée à
anéantir cette Justice qu'elle devait faire régner, à effacer, entre
les Droits, cette limite que sa mission était de faire respecter;
elle a mis la force collective au service de ceux qui veulent
exploiter, sans risque et sans scrupule, la Personne, la Liberté ou
la Propriété d'autrui; elle a converti la Spoliation en Droit, pour
la protéger, et la légitime défense en crime, pour la punir.

Comment cette perversion de la Loi s'est-elle accomplie? Quelles en
ont été les conséquences?

La Loi s'est pervertie sous l'influence de deux causes bien
différentes: l'égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.

Se conserver, se développer, c'est l'aspiration commune à tous les
hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de
ses facultés et de la libre disposition de leurs produits, le progrès
social serait incessant, ininterrompu, infaillible.

Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune. C'est
de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux dépens les
uns des autres. Ce n'est pas là une imputation hasardée, émanée
d'un esprit chagrin et pessimiste. L'histoire en rend témoignage
par les guerres incessantes, les migrations de peuples, les
oppressions sacerdotales, l'universalité de l'esclavage, les fraudes
industrielles et les monopoles dont ses annales sont remplies.

Cette disposition funeste prend naissance dans la constitution même
de l'homme, dans ce sentiment primitif, universel, invincible, qui le
pousse vers le bien-être et lui fait fuir la douleur.

L'homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une
appropriation perpétuelle, c'est-à-dire par une perpétuelle
application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De là
la Propriété.

Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s'assimilant, en
s'appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la
Spoliation.

Or, le travail étant en lui-même une peine, et l'homme étant
naturellement porté à fuir la peine, il s'ensuit, l'histoire est là
pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse que
le travail, elle prévaut; elle prévaut sans que ni religion ni morale
puissent, dans ce cas, l'empêcher.

Quand donc s'arrête la spoliation? Quand elle devient plus onéreuse,
plus dangereuse que le travail.

Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but d'opposer le
puissant obstacle de la force collective à cette funeste tendance;
qu'elle devrait prendre parti pour la propriété contre la Spoliation.

Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par une
classe d'hommes. Et la Loi n'existant point sans sanction, sans
l'appui d'une force prépondérante, il ne se peut pas qu'elle ne mette
en définitive cette force aux mains de ceux qui légifèrent.

Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant que nous
avons constaté dans le coeur de l'homme, explique la perversion à
peu près universelle de la Loi. On conçoit comment, au lieu d'être
un frein à l'injustice, elle devient un instrument et le plus
invincible instrument d'injustice. On conçoit que, selon la puissance
du législateur, elle détruit, à son profit, et à divers degrés, chez
le reste des hommes, la Personnalité par l'esclavage, la Liberté par
l'oppression, la Propriété par la spoliation.

Il est dans la nature des hommes de réagir contre l'iniquité dont
ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organisée par la
Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spoliées
tendent, par des voies pacifiques ou par des voies révolutionnaires,
à entrer pour quelque chose dans la confection des Lois. Ces classes,
selon le degré de lumières où elles sont parvenues, peuvent se
proposer deux buts bien différents quand elles poursuivent ainsi la
conquête de leurs droits politiques: ou elles veulent faire cesser la
spoliation légale, ou elles aspirent à y prendre part.

Malheur, trois fois malheur aux nations où cette dernière pensée
domine dans les masses, au moment où elles s'emparent à leur tour de
la puissance législative!

Jusqu'à cette époque la spoliation légale s'exerçait par le petit
nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez les
peuples, où le droit de légiférer est concentré en quelques mains.
Mais le voilà devenu universel, et l'on cherche l'équilibre dans
la spoliation universelle. Au lieu d'extirper ce que la société
contenait d'injustice, on la généralise. Aussitôt que les classes
déshéritées ont recouvré leurs droits politiques, la première pensée
qui les saisit n'est pas de se délivrer de la spoliation (cela
supposerait en elles des lumières quelles ne peuvent avoir), mais
d'organiser, contre les autres classes et à leur propre détriment,
un système de représailles,--comme s'il fallait, avant que le règne
de la justice arrive, qu'une cruelle rétribution vînt les frapper
toutes, les unes à cause de leur iniquité, les autres à cause de leur
ignorance.

Il ne pouvait donc s'introduire dans la Société un plus grand
changement et un plus grand malheur que celui-là: la Loi convertie en
instrument de spoliation.

Quelles sont les conséquences d'une telle perturbation? Il faudrait
des volumes pour les décrire toutes. Contentons-nous d'indiquer les
plus saillantes.

La première, c'est d'effacer dans les consciences la notion du juste
et de l'injuste.

Aucune société ne peut exister si le respect des Lois n'y règne à
quelque degré; mais le plus sûr, pour que les lois soient respectées,
c'est qu'elles soient respectables. Quand la Loi et la Morale sont
en contradiction, le citoyen se trouve dans la cruelle alternative
ou de perdre la notion de Morale ou de perdre le respect de la Loi,
deux malheurs aussi grands l'un que l'autre et entre lesquels il est
difficile de choisir.

Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la Justice,
que Loi et Justice, c'est tout un, dans l'esprit des masses. Nous
avons tous une forte disposition à regarder ce qui est légal comme
légitime, à ce point qu'il y en a beaucoup qui font découler
faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc que la Loi ordonne
et consacre la Spoliation pour que la spoliation semble juste et
sacrée à beaucoup de consciences. L'esclavage, la restriction,
le monopole trouvent des défenseurs non-seulement dans ceux qui
en profitent, mais encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de
proposer quelques doutes sur la moralité de ces institutions. «Vous
êtes, dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un théoricien,
un contempteur des lois; vous ébranlez la base sur laquelle repose
la société.» Faites-vous un cours de morale, ou d'économie
politique? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir au
gouvernement ce voeu:

     «Que la science soit désormais enseignée, _non plus_ au seul
     point de vue du Libre-Échange (de la Liberté, de la Propriété,
     de la Justice), ainsi que cela a eu lieu jusqu'ici, mais aussi
     et surtout au point de vue des faits et de la législation
     (contraire à la Liberté, à la Propriété, à la Justice) qui régit
     l'industrie française.»

     «Que, dans les chaires publiques salariées par le Trésor, le
     professeur s'abstienne rigoureusement de porter la moindre
     atteinte au respect dû aux _lois en vigueur_[81], etc.»

[Note 81: Conseil général des manufactures, de l'agriculture et du
commerce. (Séance du 6 mai 1850.)]

En sorte que s'il existe une loi qui sanctionne l'esclavage ou le
monopole, l'oppression ou la spoliation sous une forme quelconque, il
ne faudra pas même en parler; car comment en parler sans ébranler le
respect qu'elle inspire? Bien plus, il faudra enseigner la morale et
l'économie politique au point de vue de cette loi, c'est-à-dire sur
la supposition qu'elle est juste par cela seul qu'elle est Loi.

Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c'est de
donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à la
politique proprement dite, une prépondérance exagérée.

Je pourrais prouver cette proposition de mille manières. Je me
bornerai, par voie d'exemple, à la rapprocher du sujet qui a
récemment occupé tous les esprits: le suffrage universel.

Quoi qu'en pensent les adeptes de l'École de Rousseau, laquelle
se dit _très-avancée_ et que je crois _reculée_ de vingt siècles,
le suffrage _universel_ (en prenant ce mot dans son acception
rigoureuse) n'est pas un de ces dogmes sacrés, à l'égard desquels
l'examen et le doute même sont des crimes.

On peut lui opposer de graves objections.

D'abord le mot _universel_ cache un grossier sophisme. Il y a en
France trente-six millions d'habitants. Pour que le droit de suffrage
fût _universel_, il faudrait qu'il fût reconnu à trente-six millions
d'électeurs. Dans le système le plus large, on ne le reconnaît qu'à
neuf millions. Trois personnes sur quatre sont donc exclues et, qui
plus est, elles le sont par cette quatrième. Sur quel principe se
fonde cette exclusion? sur le principe de l'Incapacité. Suffrage
universel veut dire: suffrage universel des capables. Restent ces
questions de fait: quels sont les capables? l'âge, le sexe, les
condamnations judiciaires sont-ils les seuls signes auxquels on
puisse reconnaître l'incapacité?

Si l'on y regarde de près, on aperçoit bien vite le motif pour
lequel le droit de suffrage repose sur la présomption de capacité,
le système le plus large ne différant à cet égard du plus restreint
que par l'appréciation des signes auxquels cette capacité peut se
reconnaître, ce qui ne constitue pas une différence de principe, mais
de degré.

Ce motif, c'est que l'électeur ne stipule pas pour lui, mais pour
tout le monde.

Si, comme le prétendent les républicains de la teinte grecque et
romaine, le droit de suffrage nous était échu avec la vie, il serait
inique aux adultes d'empêcher les femmes et les enfants de voter.
Pourquoi les empêche-t-on? Parce qu'on les présume incapables. Et
pourquoi l'Incapacité est-elle un motif d'exclusion? Parce que
l'électeur ne recueille pas seul la responsabilité de son vote; parce
que chaque vote engage et affecte la communauté tout entière; parce
que la communauté a bien le droit d'exiger quelques garanties, quant
aux actes d'où dépendent son bien-être et son existence.

Je sais ce qu'on peut répondre. Je sais aussi ce qu'on pourrait
répliquer. Ce n'est pas ici le lieu d'épuiser une telle controverse.
Ce que je veux faire observer, c'est que cette controverse même
(aussi bien que la plupart des questions politiques) qui agite,
passionne et bouleverse les peuples, perdrait presque toute son
importance, si la Loi avait toujours été ce qu'elle devrait être.

En effet, si la Loi se bornait à faire respecter toutes les
Personnes, toutes les Libertés, toutes les Propriétés; si elle
n'était que l'organisation du Droit individuel de légitime défense,
l'obstacle, le frein, le châtiment opposé à toutes les oppressions, à
toutes les spoliations, croit-on que nous nous disputerions beaucoup,
entre citoyens, à propos du suffrage plus ou moins universel?
Croit-on qu'il mettrait en question le plus grand des biens, la
paix publique? Croit-on que les classes exclues n'attendraient
pas paisiblement leur tour? Croit-on que les classes admises
seraient très-jalouses de leur privilége? Et n'est-il pas clair que
l'intérêt étant identique et commun, les uns agiraient, sans grand
inconvénient, pour les autres?

Mais que ce principe funeste vienne à s'introduire, que, sous
prétexte d'organisation, de réglementation, de protection,
d'encouragement, la Loi peut _prendre aux uns pour donner aux
autres_, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes
pour augmenter celle d'une classe, tantôt celle des agriculteurs,
tantôt celle des manufacturiers, des négociants, des armateurs, des
artistes, des comédiens; oh! certes, en ce cas, il n'y a pas de
classe qui ne prétende, avec raison, mettre, elle aussi, la main
sur la Loi; qui ne revendique avec fureur son droit d'élection et
d'éligibilité; qui ne bouleverse la société plutôt que de ne pas
l'obtenir. Les mendiants et les vagabonds eux-mêmes vous prouveront
qu'ils ont des titres incontestables. Ils vous diront: «Nous
n'achetons jamais de vin, de tabac, de sel, sans payer l'impôt, et
une part de cet impôt est données législativement en primes, en
subventions à des hommes plus riches que nous. D'autres font servir
la Loi à élever artificiellement le prix du pain, de la viande, du
fer, du drap. Puisque chacun exploite la Loi à son profit, nous
voulons l'exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le _Droit à
l'assistance_, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela,
il faut que nous soyons électeurs et législateurs, afin que nous
organisions en grand l'Aumône pour notre classe, comme vous avez
organisé en grand la Protection pour la vôtre. Ne nous dites pas
que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez, selon la
proposition de M. Mimerel, une somme de 600,000 francs pour nous
faire taire et comme un os à ronger. Nous avons d'autres prétentions
et, en tout cas, nous voulons stipuler pour nous-mêmes comme les
autres classes ont stipulé pour elles-mêmes!»

Que peut-on répondre à cet argument? Oui, tant qu'il sera admis en
principe que la Loi peut être détournée de sa vraie mission, qu'elle
peut violer les propriétés au lieu de les garantir, chaque classe
voudra faire la Loi, soit pour se défendre contre la spoliation,
soit pour l'organiser aussi à son profit. La question politique sera
toujours préjudicielle, dominante, absorbante; en un mot, on se
battra à la porte du Palais législatif. La lutte ne sera pas moins
acharnée au dedans. Pour en être convaincu, il est à peine nécessaire
de regarder ce qui se passe dans les Chambres en France et en
Angleterre; il suffit de savoir comment la question y est posée.

Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la Loi est
une cause perpétuelle de haine, de discorde, pouvant aller jusqu'à
la désorganisation sociale? Jetez les yeux sur les États-Unis. C'est
le pays du monde où la Loi reste le plus dans son rôle, qui est de
garantir à chacun sa liberté et sa propriété. Aussi c'est le pays
du monde où l'ordre social paraît reposer sur les bases les plus
stables. Cependant, aux États-Unis même, il est deux questions, et
il n'en est que deux, qui, depuis l'origine, ont mis plusieurs fois
l'ordre politique en péril. Et quelles sont ces deux questions? Celle
de l'Esclavage et celle des Tarifs, c'est-à-dire précisément les
deux seules questions où, contrairement à l'esprit général de cette
république, la Loi a pris le caractère spoliateur. L'Esclavage est
une violation, sanctionnée par la loi, des droits de la Personne.
La Protection est une violation, perpétrée par la loi, du droit de
Propriété; et certes, il est bien remarquable qu'au milieu de tant
d'autres débats, ce double _fléau légal_, triste héritage de l'ancien
monde, soit le seul qui puisse amener et amènera peut-être la rupture
de l'Union. C'est qu'en effet on ne saurait imaginer, au sein d'une
société, un fait plus considérable que celui-ci: _La Loi devenue un
instrument d'injustice._ Et si ce fait engendre des conséquences si
formidables aux États-Unis, où il n'est qu'une exception, que doit-ce
être dans notre Europe, où il est un Principe, un Système?

M. de Montalembert, s'appropriant la pensée d'une proclamation
fameuse de M. Carlier, disait: Il faut faire la guerre au
Socialisme.--Et par Socialisme, il faut croire que, selon la
définition de M. Charles Dupin, il désignait la Spoliation.

Mais de quelle Spoliation voulait-il parler? Car il y en a de deux
sortes. Il y a la _spoliation extra-légale_ et la _spoliation légale_.

Quant à la spoliation extra-légale, celle qu'on appelle vol,
escroquerie, celle qui est définie, prévue et punie par le Code
pénal, en vérité, je ne pense pas qu'on la puisse décorer du nom
de Socialisme. Ce n'est pas celle qui menace systématiquement la
société dans ses bases. D'ailleurs, la guerre contre ce genre de
spoliation n'a pas attendu le signal de M. de Montalembert ou de M.
Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du monde; la France
y avait pourvu, dès longtemps avant la révolution de février, dès
longtemps avant l'apparition du Socialisme, par tout un appareil de
magistrature, de police, de gendarmerie, de prisons, de bagnes et
d'échafauds. C'est la Loi elle-même qui conduit cette guerre, et ce
qui serait, selon moi, à désirer, c'est que la Loi gardât toujours
cette attitude à l'égard de la Spoliation.

Mais il n'en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti pour elle.
Quelquefois elle l'accomplit de ses propres mains, afin d'en épargner
au bénéficiaire la honte, le danger et le scrupule. Quelquefois
elle met tout cet appareil de magistrature, police, gendarmerie et
prison au service du spoliateur, et traite en criminel le spolié qui
se défend. En un mot, il y a la _spoliation légale_, et c'est de
celle-là sans doute que parle M. de Montalembert.

Cette spoliation peut n'être, dans la législation d'un peuple, qu'une
tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu'il y a de mieux à faire,
sans tant de déclamations et de jérémiades, c'est de l'y effacer le
plus tôt possible, malgré les clameurs des intéressés. Comment la
reconnaître? C'est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux
uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur
appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit
d'un citoyen et au détriment des autres, un acte que ce citoyen ne
pourrait accomplir lui-même sans crime. Hâtez-vous d'abroger cette
Loi; elle n'est pas seulement une iniquité, elle est une source
féconde d'iniquités; car elle appelle les représailles, et si vous
n'y prenez garde, le fait exceptionnel s'étendra, se multipliera
et deviendra systématique. Sans doute, le bénéficiaire jettera les
hauts cris; il invoquera les _droits acquis_. Il dira que l'État doit
Protection et Encouragement à son industrie; il alléguera qu'il est
bon que l'État l'enrichisse, parce qu'étant plus riche il dépense
davantage, et répand ainsi une pluie de salaires sur les pauvres
ouvriers. Gardez-vous d'écouter ce sophiste, car c'est justement
par la systématisation de ces arguments que se systématisera la
_spoliation légale_.

C'est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d'enrichir toutes
les classes aux dépens les unes des autres; c'est de généraliser
la Spoliation sous prétexte de l'_organiser_. Or, la spoliation
légale peut s'exercer d'une multitude infinie de manières; de là
une multitude infinie de plans d'organisation: tarifs, protection,
primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction
gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit
à l'assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit,
etc., etc. Et c'est l'ensemble de tous ces plans, en ce qu'ils ont de
commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme.

Or le socialisme, ainsi défini, formant un corps de doctrine, quelle
guerre voulez-vous lui faire, si ce n'est une guerre de doctrine?
Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde, abominable. Réfutez-la.
Cela vous sera d'autant plus aisé qu'elle est plus fausse, plus
absurde, plus abominable. Surtout, si vous voulez être fort,
commencez par extirper de votre législation tout ce qui a pu s'y
glisser de Socialisme,--et l'oeuvre n'est pas petite.

On a reproché à M. de Montalembert de vouloir tourner contre le
Socialisme la force brutale. C'est un reproche dont il doit être
exonéré, car il a dit formellement: Il faut faire au Socialisme la
guerre qui est compatible avec la loi, l'honneur et la justice.

Mais comment M. de Montalembert ne s'aperçoit-il pas qu'il se place
dans un cercle vicieux? Vous voulez opposer au Socialisme la Loi?
Mais précisément le Socialisme invoque la Loi. Il n'aspire pas à la
spoliation extra-légale, mais à la spoliation légale. C'est de la Loi
même, à l'instar des monopoleurs de toute sorte, qu'il prétend se
faire un instrument; et une fois qu'il aura la Loi pour lui, comment
voulez-vous tourner la Loi contre lui? Comment voulez-vous le placer
sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de vos prisons?

Aussi que faites-vous? Vous voulez l'empêcher de mettre la main à
la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors du Palais
législatif. Vous n'y réussirez pas, j'ose vous le prédire, tandis
qu'au dedans on légiférera sur le principe de la Spoliation légale.
C'est trop inique, c'est trop absurde.

Il faut absolument que cette question de Spoliation légale se vide,
et il n'y a que trois solutions.

Que le petit nombre spolie le grand nombre.

Que tout le monde spolie tout le monde.

Que personne ne spolie personne.

Spoliation partielle, Spoliation universelle, absence de Spoliation,
il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu'un de ces trois
résultats.

Spoliation _partielle_,--c'est le système qui a prévalu tant que
l'électorat a été _partiel_, système auquel on revient pour éviter
l'invasion du Socialisme.

Spoliation _universelle_,--c'est le système dont nous avons été
menacés quand l'électorat est devenu _universel_, la masse ayant
conçu l'idée de légiférer sur le principe des législateurs qui l'ont
précédée.

Absence de Spoliation,--c'est le principe de justice, de paix,
d'ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je
proclamerai de toute la force, hélas! bien insuffisante, de mes
poumons, jusqu'à mon dernier souffle.

Et, sincèrement, peut-on demander autre chose à la Loi? La Loi, ayant
pour sanction nécessaire la Force, peut-elle être raisonnablement
employée à autre chose qu'à maintenir chacun dans son Droit? Je
défie qu'on la fasse sortir de ce cercle, sans la tourner, et, par
conséquent, sans tourner la Force contre le Droit. Et comme c'est là
la plus funeste, la plus illogique perturbation sociale qui se puisse
imaginer, il faut bien reconnaître que la véritable solution, tant
cherchée, du problème social, est renfermée dans ces simples mots: LA
LOI, C'EST LA JUSTICE ORGANISÉE.

Or, remarquons-le bien: organiser la Justice par la Loi, c'est-à-dire
par la Force, exclut l'idée d'organiser par la Loi ou par la Force
une manifestation quelconque de l'activité humaine: Travail, Charité,
Agriculture, Commerce, Industrie, Instruction, Beaux-Arts, Religion;
car il n'est pas possible qu'une de ces organisations secondaires
n'anéantisse l'organisation essentielle. Comment imaginer, en effet,
la Force entreprenant sur la Liberté des citoyens, sans porter
atteinte à la Justice, sans agir contre son propre but?

Ici je me heurte au plus populaire des préjugés de notre époque. On
ne veut pas seulement que la Loi soit juste; on veut encore qu'elle
soit philanthropique. On ne se contente pas qu'elle garantisse à
chaque citoyen le libre et inoffensif exercice de ses facultés,
appliquées à son développement physique, intellectuel et moral; on
exige d'elle qu'elle répande directement sur la nation le bien-être,
l'instruction et la moralité. C'est le côté séduisant du Socialisme.

Mais, je le répète, ces deux missions de la Loi se contredisent. Il
faut opter. Le citoyen ne peut en même temps être libre et ne l'être
pas. M. de Lamartine m'écrivait un jour: «Votre doctrine n'est que la
moitié de mon programme; vous en êtes resté à la Liberté, j'en suis à
la Fraternité.» Je lui répondis:»La seconde moitié de votre programme
détruira la première.» Et, en effet, il m'est tout à fait impossible
de séparer le mot _fraternité_ du mot _volontaire_. Il m'est tout à
fait impossible de concevoir la Fraternité _légalement_ forcée, sans
que la Liberté soit _légalement_ détruite, et la Justice _légalement_
foulée aux pieds.

La Spoliation légale a deux racines: l'une, nous venons de le voir,
est dans l'Égoïsme humain; l'autre est dans la fausse Philanthropie.

Avant d'aller plus loin, je crois devoir m'expliquer sur le mot
Spoliation.

Je ne le prends pas, ainsi qu'on le fait trop souvent, dans une
acception vague, indéterminée, approximative, métaphorique: je m'en
sers au sens tout à fait scientifique, et comme exprimant l'idée
opposée à celle de la Propriété. Quand une portion de richesses passe
de celui qui l'a acquise, sans son consentement et sans compensation,
à celui qui ne l'a pas créée, que ce soit par force ou par ruse,
je dis qu'il y a atteinte à la Propriété, qu'il y a Spoliation. Je
dis que c'est là justement ce que la Loi devrait réprimer partout
et toujours. Que si la Loi accomplit elle-même l'acte qu'elle
devrait réprimer, je dis qu'il n'y a pas moins Spoliation, et même,
socialement parlant, avec circonstance aggravante. Seulement, en
ce cas, ce n'est pas celui qui profite de la Spoliation qui en est
responsable, c'est la Loi, c'est le législateur, c'est la société, et
c'est ce qui en fait le danger politique.

Il est fâcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J'en ai
vainement cherché un autre, car en aucun temps, et moins aujourd'hui
que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos discordes une
parole irritante. Aussi, qu'on le croie ou non, je déclare que je
n'entends accuser les intentions ni la moralité de qui que ce soit.
J'attaque une idée que je crois fausse, un système qui me semble
injuste, et cela tellement en dehors des intentions, que chacun de
nous en profite sans le vouloir et en souffre sans le savoir. Il
faut écrire sous l'influence de l'esprit de parti ou de la peur pour
révoquer en doute la sincérité du Protectionisme, du Socialisme et
même du Communisme, qui ne sont qu'une seule et même plante, à trois
périodes diverses de sa croissance. Tout ce qu'on pourrait dire,
c'est que la Spoliation est plus visible, par sa partialité, dans le
Protectionisme[82], par son universalité, dans le Communisme; d'où il
suit que des trois systèmes le Socialisme est encore le plus vague,
le plus indécis, et par conséquent le plus sincère.

[Note 82: Si la protection n'était accordée, en France, qu'à une
seule classe, par exemple, aux maîtres de forges, elle serait si
absurdement spoliatrice qu'elle ne pourrait se maintenir. Aussi nous
voyons toutes les industries protégées se liguer, faire cause commune
et même se recruter de manière à paraître embrasser l'ensemble du
_travail national_. Elles sentent instinctivement que la Spoliation
se dissimule en se généralisant.]

Quoi qu'il en soit, convenir que la spoliation légale a une de ses
racines dans la fausse philanthropie, c'est mettre évidemment les
intentions hors de cause.

Ceci entendu, examinons ce que vaut, d'où vient et où aboutit cette
aspiration populaire qui prétend réaliser le Bien général par la
Spoliation générale.

Les socialistes nous disent: Puisque la Loi organise la justice,
pourquoi n'organiserait-elle pas le travail, l'enseignement, la
religion?

Pourquoi? Parce qu'elle ne saurait organiser le travail,
l'enseignement, la religion, sans désorganiser la Justice.

Remarquez donc que la Loi, c'est la Force, et que, par conséquent,
le domaine de la Loi ne saurait dépasser légitimement le légitime
domaine de la Force.

Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice, elles
ne lui imposent rien qu'une pure négation. Elles ne lui imposent
que l'abstention de nuire. Elles n'attentent ni à sa Personnalité,
ni à sa Liberté, ni à sa Propriété. Seulement elles sauvegardent la
Personnalité, la Liberté et la Propriété d'autrui. Elles se tiennent
sur la défensive; elles défendent le Droit égal de tous. Elles
remplissent une mission dont l'innocuité est évidente, l'utilité
palpable, et la légitimité incontestée.

Cela est si vrai qu'ainsi qu'un de mes amis me le faisait remarquer,
dire que _le but de la Loi est de faire régner la Justice_, c'est
se servir d'une expression qui n'est pas rigoureusement exacte.
Il faudrait dire: _Le but de la Loi est d'empêcher l'Injustice de
régner._ En effet, ce n'est pas la Justice qui a une existence
propre, c'est l'Injustice. L'une résulte de l'absence de l'autre.

Mais quand la Loi,--par l'intermédiaire de son agent nécessaire,
la Force,--impose un mode de travail, une méthode ou une matière
d'enseignement, une foi ou un culte, ce n'est plus négativement,
c'est positivement qu'elle agit sur les hommes. Elle substitue
la volonté du législateur à leur propre volonté, l'initiative du
législateur à leur propre initiative. Ils n'ont plus à se consulter,
à comparer, à prévoir; la Loi fait tout cela pour eux. L'intelligence
leur devient un meuble inutile; ils cessent d'être hommes; ils
perdent leur Personnalité, leur Liberté, leur Propriété.

Essayez d'imaginer une forme de travail imposée par la Force, qui ne
soit une atteinte à la Liberté; une transmission de richesse imposée
par la Force, qui ne soit une atteinte à la Propriété. Si vous n'y
parvenez pas, convenez donc que la Loi ne peut organiser le travail
et l'industrie sans organiser l'Injustice.

Lorsque du fond de son cabinet, un publiciste promène ses regards sur
la société, il est frappé du spectacle d'inégalité qui s'offre à lui.
Il gémit sur les souffrances qui sont le lot d'un si grand nombre
de nos frères, souffrances dont l'aspect est rendu plus attristant
encore par le contraste du luxe et de l'opulence.

Il devrait peut-être se demander si un tel état social n'a pas pour
cause d'anciennes Spoliations, exercées par voie de conquête, et
des Spoliations nouvelles, exercées par l'intermédiaire des Lois.
Il devrait se demander si, l'aspiration de tous les hommes vers le
bien-être et le perfectionnement étant donnée, le règne de la justice
ne suffit pas pour réaliser la plus grande activité de Progrès et la
plus grande somme d'Égalité, compatibles avec cette responsabilité
individuelle que Dieu a ménagée comme juste rétribution des vertus et
des vices.

Il n'y songe seulement pas. Sa pensée se porte vers des combinaisons,
des arrangements, des organisations légales ou factices. Il cherche
le remède dans la perpétuité et l'exagération de ce qui a produit le
mal.

Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l'avons vu, n'est
qu'une véritable négation, est-il aucun de ces arrangements légaux,
qui ne renferme le principe de la Spoliation?

Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de richesses,»--et vous
vous adressez à la Loi. Mais la Loi n'est pas une mamelle qui se
remplisse d'elle-même, ou dont les veines lactifères aillent puiser
ailleurs que dans la société. Il n'entre rien au trésor public, en
faveur d'un citoyen ou d'une classe, que ce que les autres citoyens
et les autres classes ont été _forcés_ d'y mettre. Si chacun n'y
puise que l'équivalent de ce qu'il y a versé, votre Loi, il est
vrai, n'est pas spoliatrice, mais elle ne fait rien pour ces hommes
qui _manquent de richesses_, elle ne fait rien pour l'égalité. Elle
ne peut être un instrument d'égalisation qu'autant qu'elle prend
aux uns pour donner aux autres, et alors elle est un instrument de
Spoliation. Examinez à ce point de vue la Protection des tarifs, les
primes d'encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le
Droit à l'assistance, le Droit à l'instruction, l'impôt progressif,
la gratuité du crédit, l'atelier social, toujours vous trouverez au
fond la Spoliation légale, l'injustice organisée.

Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de lumières,»--et vous
vous adressez à la Loi. Mais la Loi n'est pas un flambeau répandant
au loin une clarté qui lui soit propre. Elle plane sur une société
où il y a des hommes qui savent et d'autres qui ne savent pas;
des citoyens qui ont besoin d'apprendre et d'autres qui sont
disposés à enseigner. Elle ne peut faire que de deux choses l'une:
ou laisser s'opérer librement ce genre de transactions, laisser se
satisfaire librement cette nature de besoins; ou bien forcer à cet
égard les volontés et prendre aux uns de quoi payer des professeurs
chargés d'instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut pas
faire qu'il n'y ait, au second cas, atteinte à la Liberté et à la
Propriété, Spoliation légale.

Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de moralité ou de
religion,»--et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi c'est la
Force, et ai-je besoin de dire combien c'est une entreprise violente
et folle que de faire intervenir la force en ces matières?

Au bout de ses systèmes et de ses efforts, il semble que le
Socialisme, quelque complaisance qu'il ait pour lui-même, ne
puisse s'empêcher d'apercevoir le monstre de la Spoliation légale.
Mais que fait-il? Il le déguise habilement à tous les yeux, même
aux siens, sous les noms séducteurs de Fraternité, Solidarité,
Organisation, Association. Et parce que nous ne demandons pas tant
à la Loi, parce que nous n'exigeons d'elle que Justice, il suppose
que nous repoussons la fraternité, la solidarité, l'organisation,
l'association, et nous jette à la face l'épithète d'_individualistes_.

Qu'il sache donc que ce que nous repoussons, ce n'est pas
l'organisation naturelle, mais l'organisation forcée.

Ce n'est pas l'association libre, mais les formes d'association qu'il
prétend nous imposer.

Ce n'est pas la fraternité spontanée, mais la fraternité légale.

Ce n'est pas la solidarité providentielle, mais la solidarité
artificielle, qui n'est qu'un déplacement injuste de Responsabilité.

Le Socialisme, comme la vieille politique d'où il émane, confond
le Gouvernement et la Société. C'est pourquoi, chaque fois que nous
ne voulons pas qu'une chose soit faite par le Gouvernement, il en
conclut que nous ne voulons pas que cette chose soit faite du tout.
Nous repoussons l'instruction par l'État; donc nous ne voulons pas
d'instruction. Nous repoussons une religion d'État; donc nous ne
voulons pas de religion. Nous repoussons l'égalisation par l'État;
donc nous ne voulons pas d'égalité, etc., etc. C'est comme s'il nous
accusait de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous
repoussons la culture du blé par l'État.

Comment a pu prévaloir, dans le monde politique, l'idée bizarre
de faire découler de la Loi ce qui n'y est pas: le Bien, en mode
positif, la Richesse, la Science, la Religion?

Les publicistes modernes, particulièrement ceux de l'école
socialiste, fondent leurs théories diverses sur une hypothèse
commune, et assurément la plus étrange, la plus orgueilleuse qui
puisse tomber dans un cerveau humain.

Ils divisent l'humanité en deux parts. L'universalité des hommes,
moins un, forme la première; le publiciste, à lui tout seul, forme la
seconde et, de beaucoup, la plus importante.

En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne portent en
eux-mêmes ni un principe d'action, ni un moyen de discernement;
qu'ils sont dépourvus d'initiative; qu'ils sont de la matière inerte,
des molécules passives, des atomes sans spontanéité, tout au plus une
végétation indifférente à son propre mode d'existence, susceptible de
recevoir, d'une volonté et d'une main extérieures, un nombre infini
de formes plus ou moins symétriques, artistiques, perfectionnées.

Ensuite chacun d'eux suppose sans façon qu'il est lui-même, sous les
noms d'Organisateur, de Révélateur, de Législateur, d'Instituteur, de
Fondateur, cette volonté et cette main, ce mobile universel, cette
puissance créatrice dont la sublime mission est de réunir en société
ces matériaux épars, qui sont des hommes.

Partant de cette donnée, comme chaque jardinier, selon son caprice,
taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes, en cônes, en
vases, en espaliers, en quenouilles, en éventails, chaque socialiste,
suivant sa chimère, taille la pauvre humanité en groupes, en séries,
en centres, en sous-centres, en alvéoles, en ateliers sociaux,
harmoniques, contrastés, etc., etc.

Et de même que le jardinier, pour opérer la taille des arbres,
a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le
publiciste, pour arranger sa société, a besoin de forces qu'il ne
peut trouver que dans les Lois; loi de douane, loi d'impôt, loi
d'assistance, loi d'instruction.

Il est si vrai que les socialistes considèrent l'humanité comme
matière à combinaisons sociales, que si, par hasard, ils ne sont pas
bien sûrs du succès de ces combinaisons, ils réclament du moins une
parcelle d'humanité comme _matière à expériences_: on sait combien
est populaire parmi eux l'idée d'_expérimenter tous les systèmes_, et
on a vu un de leurs chefs venir sérieusement demander à l'assemblée
constituante une commune avec tous ses habitants, pour faire son
essai.

C'est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant de
la faire en grand. C'est ainsi que le chimiste sacrifie quelques
réactifs, que l'agriculteur sacrifie quelques semences et un coin de
son champ pour faire l'épreuve d'une idée.

Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et ses
arbres, entre l'inventeur et sa machine, entre le chimiste et ses
réactifs, entre l'agriculteur et ses semences!... Le socialiste croit
de bonne foi que la même distance le sépare de l'humanité.

Il ne faut pas s'étonner que les publicistes du dix-neuvième siècle
considèrent la société comme une création artificielle sortie du
génie du Législateur.

Cette idée, fruit de l'éducation classique, a dominé tous les
penseurs, tous les grands écrivains de notre pays.

Tous ont vu entre l'humanité et le législateur les mêmes rapports qui
existent entre l'argile et le potier.

Bien plus, s'ils ont consenti à reconnaître, dans le coeur de
l'homme, un principe d'action et, dans son intelligence, un principe
de discernement, ils ont pensé que Dieu lui avait fait, en cela,
un don funeste, et que l'humanité, sous l'influence de ces deux
moteurs, tendait fatalement vers sa dégradation. Ils ont posé en fait
qu'abandonnée à ses penchants, l'humanité ne s'occuperait de religion
que pour aboutir à l'athéisme, d'enseignement que pour arriver à
l'ignorance, de travail et d'échanges que pour s'éteindre dans la
misère.

Heureusement, selon ces mêmes écrivains, il y a quelques hommes,
nommés Gouvernants, Législateurs, qui ont reçu du ciel, non-seulement
pour eux-mêmes, mais pour tous les autres, des tendances opposées.

Pendant que l'humanité penche vers le Mal, eux inclinent au Bien;
pendant que l'humanité marche vers les ténèbres, eux aspirent à la
lumière; pendant que l'humanité est entraînée vers le vice, eux sont
attirés par la vertu. Et, cela posé, ils réclament la Force, afin
qu'elle les mette à même de substituer leurs propres tendances aux
tendances du genre humain.

Il suffit d'ouvrir, à peu près au hasard, un livre de philosophie,
de politique ou d'histoire pour voir combien est fortement enracinée
dans notre pays cette idée, fille des études classiques et mère du
Socialisme, que l'humanité est une matière inerte recevant du pouvoir
la vie, l'organisation, la moralité et la richesse;--ou bien, ce qui
est encore pis, que d'elle-même l'humanité tend vers sa dégradation
et n'est arrêtée sur cette pente que par la main mystérieuse du
Législateur. Partout le Conventionalisme classique nous montre,
derrière la société passive, une puissance occulte qui, sous les noms
de Loi, Législateur, ou sous cette expression plus commode et plus
vague de ON, meut l'humanité, l'anime, l'enrichit et la moralise.

     BOSSUET. «Une des choses qu'ON (qui?) imprimait le plus
     fortement dans l'esprit des Égyptiens, c'était l'amour de la
     patrie.... _Il n'était pas permis_ d'être inutile à l'État;
     la Loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de
     père en fils. On ne pouvait ni en avoir deux ni changer de
     profession... Mais il y avait une occupation qui _devait_ être
     commune, c'était l'étude des lois et de la sagesse. L'ignorance
     de la religion et de la police du pays n'était excusée en aucun
     état. Au reste, chaque profession avait son canton qui lui était
     assigné (par qui?)... Parmi de bonnes lois, ce qu'il y avait
     de meilleur, c'est que tout le monde était nourri (par qui?)
     dans l'esprit de les observer..... Leurs mercures ont rempli
     l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque
     rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et
     tranquille.»

Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d'eux-mêmes:
patriotisme, richesses, activité, sagesse, inventions, labourage,
sciences, tout leur venait par l'opération des Lois ou des Rois. Il
ne s'agissait pour eux que de _se laisser faire_. C'est à ce point
que Diodore ayant accusé les Égyptiens de rejeter la lutte et la
musique, Bossuet l'en reprend. Comment cela est-il possible, dit-il,
puisque ces arts avaient été inventés par Trismégiste?

De même chez les Perses:

     «Un des premiers soins _du prince_ était de faire fleurir
     l'agriculture... Comme il y avait des charges établies pour
     la conduite des armées, il y en avait aussi pour veiller aux
     travaux rustiques... Le respect qu'ON inspirait aux Perses pour
     l'autorité royale allait jusqu'à l'excès.»

Les Grecs, quoique pleins d'esprit, n'en étaient pas moins étrangers
à leurs propres destinées, jusque-là que, d'eux-mêmes, ils ne se
seraient pas élevés, comme les chiens et les chevaux, à la hauteur
des jeux les plus simples. Classiquement, c'est une chose convenue
que tout vient du dehors aux peuples.

     «Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage,
     _avaient été cultivés_ de bonne heure par des Rois et des
     colonies venues d'Égypte. C'est de là qu'ils avaient appris
     les exercices du corps, la _course à pied_, à cheval et sur
     des chariots.... Ce que les Égyptiens leur avaient appris de
     meilleur était à se rendre dociles, à se laisser former par des
     lois pour le bien public.»

FÉNELON. Nourri dans l'étude et l'admiration de l'antiquité, témoin
de la puissance de Louis XIV, Fénelon ne pouvait guère échapper à
cette idée que l'humanité est passive, et que ses malheurs comme ses
prospérités, ses vertus comme ses vices lui viennent d'une action
extérieure, exercée sur elle par la Loi ou celui qui la fait. Aussi,
dans son utopique Salente, met-il les hommes, avec leurs intérêts,
leurs facultés, leurs désirs et leurs biens, à la discrétion absolue
du Législateur. En quelque matière que ce soit, ce ne sont jamais eux
qui jugent pour eux-mêmes, c'est le Prince. La nation n'est qu'une
matière informé, dont le Prince est l'âme. C'est en lui que réside
la pensée, la prévoyance, le principe de toute organisation, de tout
progrès et, par conséquent, la Responsabilité.

Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout le
X{me} livre de Télémaque. J'y renvoie le lecteur, et me contente de
citer quelques passages pris au hasard dans ce célèbre poëme, auquel,
sous tout autre rapport, je suis le premier à rendre justice.

Avec cette crédulité surprenante qui caractérise les classiques,
Fénelon admet, malgré l'autorité du raisonnement et des faits, la
félicité générale des Égyptiens, et il l'attribue, non à leur propre
sagesse, mais à celle de leurs Rois.

     «Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans
     apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne
     agréablement situées, des terres qui se couvrent tous les ans
     d'une moisson dorée, sans se reposer jamais; des prairies
     pleines de troupeaux; des laboureurs accablés sous le poids
     des fruits que la terre épanchait de son sein; des bergers qui
     faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs
     chalumeaux à tous les échos d'alentour. _Heureux_, disait
     Mentor, _le peuple qui est conduit par un sage Roi_.

     «Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance
     répandues dans toute la campagne d'Égypte, où l'on comptait
     jusqu'à vingt-deux mille villes; la justice exercée en faveur du
     pauvre _contre_ le riche; la bonne éducation des enfants qu'on
     accoutumait à l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour
     des arts et des lettres; l'exactitude pour toutes les cérémonies
     de la religion, le désintéressement, le désir de l'honneur,
     la fidélité pour les hommes et la crainte pour les dieux, que
     chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point
     d'admirer ce bel ordre. _Heureux_, me disait-il, _le peuple
     qu'un sage Roi conduit ainsi_.»

Fénelon fait, sur la Crète, une idylle encore plus séduisante. Puis
il ajoute, par la bouche de Mentor:

     «Tout ce que vous verrez dans cette île merveilleuse est le
     fruit des lois de Minos. L'éducation qu'il faisait donner aux
     enfants rend le corps sain et robuste. ON les accoutume d'abord
     à une vie simple, frugale et laborieuse; ON suppose que toute
     volupté amollit le corps et l'esprit; ON ne leur propose jamais
     d'autre plaisir que celui d'être invincibles par la vertu et
     d'acquérir beaucoup de gloire.... Ici ON punit trois vices
     qui sont impunis chez les autres peuples, l'ingratitude, la
     dissimulation et l'avarice. Pour le faste et la mollesse, ON n'a
     jamais besoin de les réprimer, car ils sont inconnus en Crète...
     ON n'y souffre ni meubles précieux, ni habits magnifiques, ni
     festins délicieux, ni palais dorés.»

C'est ainsi que Mentor prépare son élève à triturer et manipuler,
dans les vues les plus philanthropiques sans doute, le peuple
d'Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne l'exemple à
Salente.

Voilà comment nous recevons nos premières notions politiques. On
nous enseigne à traiter les hommes à peu près comme Olivier de Serres
enseigne aux agriculteurs à traiter et mélanger les terres.

     MONTESQUIEU. «Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que
     toutes les lois le favorisent; que ces mêmes lois, par leurs
     dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les
     grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande
     aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque
     citoyen riche dans une telle médiocrité qu'il ait besoin de
     travailler pour conserver ou pour acquérir.....»

Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.

     «Quoique dans la démocratie l'égalité réelle soit l'âme de
     l'État, cependant elle est si difficile à établir qu'une
     exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours.
     Il suffit que l'ON établisse un cens qui réduise ou fixe les
     différences à un certain point. Après quoi c'est à des lois
     particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les
     charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
     accordent aux pauvres....»

C'est bien là encore l'égalisation des fortunes par la loi, par la
force.

     «Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les
     unes étaient militaires, comme Lacédémone; d'autres étaient
     commerçantes, comme Athènes. Dans les unes ON _voulait_ que les
     citoyens fussent oisifs; dans les autres ON _cherchait_ à donner
     de l'amour pour le travail.»

     «Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue du génie
     qu'il fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant
     tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils
     montreraient à l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mêlant le
     larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
     l'extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus
     grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla
     lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
     les murailles: on y a de l'ambition sans espérance d'être mieux;
     on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
     mari, ni père; la pudeur même est ôtée à la chasteté. _C'est par
     ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire...._»

     «Cet extraordinaire que l'on voyait dans les institutions de la
     Grèce, nous l'avons vu _dans la lie et la corruption des temps
     modernes_. Un législateur honnête homme a formé un peuple où
     la probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez les
     Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le
     premier ait eu la paix pour objet comme l'autre a eu la guerre,
     ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis _leur_
     peuple, dans l'ascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres,
     dans les préjugés qu'ils ont vaincus, dans les passions qu'ils
     ont soumises.»

     «Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu
     en faire un crime à la _Société_, qui regarde le plaisir de
     commander comme le seul bien de la vie; mais il sera toujours
     beau _de gouverner les hommes en les rendant plus heureux_....»

     «_Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront
     la communauté des biens_ de la République de Platon, ce respect
     qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les
     étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité faisant le
     commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
     notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.»

L'engouement vulgaire aura beau s'écrier: C'est du Montesquieu, donc
c'est magnifique! c'est sublime! j'aurai le courage de mon opinion et
de dire:

  Quoi! vous avez le front de trouver cela beau!

Mais c'est affreux! abominable! et ces extraits, que je pourrais
multiplier, montrent que, dans les idées de Montesquieu, les
personnes, les libertés, les propriétés, l'humanité entière ne sont
que des matériaux propres à exercer la sagacité du Législateur.

ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprême autorité des démocrates,
fasse reposer l'édifice social sur la _volonté générale_, personne
n'a admis, aussi complétement que lui, l'hypothèse de l'entière
passivité du genre humain en présence du Législateur.

     «S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce
     d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que
     l'autre doit proposer. _Celui-ci est le mécanicien qui invente
     la machine_, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la
     fait marcher.»

Et que sont les hommes en tout ceci? La machine qu'on monte et qui
marche, ou plutôt la matière brute dont la machine est faite!

Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et
les sujets, il y a les mêmes rapports qu'entre l'agronome et
l'agriculteur, l'agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus
de l'humanité est donc placé le publiciste, qui régente les
Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces termes
impératifs:

     «Voulez-vous donner de la consistance à l'État? rapprochez les
     degrés extrêmes autant qu'il est possible. Ne souffrez ni des
     gens opulents ni des gueux.

     Le sol est-il ingrat on stérile, ou le pays trop serré pour les
     habitants, _tournez-vous_ du côté de l'industrie et des arts,
     dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous
     manquent... Dans un bon terrain, _manquez-vous_ d'habitants,
     donnez tous vos soins à l'agriculture, qui multiplie les hommes,
     et _chassez_ les arts, qui ne feraient qu'achever de dépeupler
     le pays... Occupez-vous des rivages étendus et commodes,
     _couvrez la mer_ de vaisseaux, vous aurez une existence
     brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que
     des rochers inaccessibles, _restez barbares_ et ichthyophages,
     vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, et, à coup
     sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous,
     chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne
     d'une manière particulière, et rend sa législation propre à lui
     seul. C'est ainsi qu'autrefois les Hébreux, et récemment les
     Arabes, ont eu pour principal objet la religion; les Athéniens,
     les lettres; Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine;
     Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L'auteur de l'_Esprit des
     Lois_ a montré par quel art _le législateur dirige l'institution
     vers chacun de ces objets_... Mais si le législateur, se
     trompant dans son objet, prend un principe différent de celui
     qui naît de la nature des choses, que l'un tende à la servitude
     et l'autre à la liberté; l'un aux richesses, l'autre à la
     population; l'un à la paix, l'autre aux conquêtes; on verra les
     lois s'affaiblir insensiblement, la constitution s'altérer, et
     l'État ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou
     changé, et que l'invincible nature ait repris son empire.»

Mais si la nature est assez invincible pour _reprendre_ son empire,
pourquoi Rousseau n'admet-il pas qu'elle n'avait pas besoin du
Législateur pour _prendre_ cet empire dès l'origine? Pourquoi
n'admet-il pas qu'obéissant à leur propre initiative, les hommes se
_tourneront_ d'eux-mêmes vers le commerce sur des rivages étendus et
commodes, sans qu'un Lycurgue, un Solon, un Rousseau s'en mêlent, au
risque de _se tromper_?

Quoi qu'il en soit, on comprend la terrible responsabilité que
Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs, conducteurs,
législateurs et manipuleurs de Sociétés. Aussi est-il, à leur égard,
très-exigeant.

     «Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
     sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine,
     de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout
     parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout, dont cet
     individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être;
     d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer, de
     substituer une existence partielle et morale à l'existence
     physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature.
     Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces pour
     lui en donner qui lui soient étrangères...»

Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes de
Rousseau?

     RAYNAL. «Le climat, c'est-à-dire le ciel et le sol, est la
     première règle du législateur. _Ses_ ressources lui dictent
     ses devoirs. C'est d'abord _sa_ position locale qu'il doit
     consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des
     lois relatives à la navigation... Si la colonie est portée dans
     les terres, un législateur doit prévoir et leur genre et leur
     degré de fécondité..»

     «C'est surtout dans la distribution de la propriété qu'éclatera
     la sagesse de la législation. En général, et dans tous les pays
     du monde, quand on fonde une colonie, il faut donner des terres
     à tous les hommes, c'est-à-dire à chacun une étendue suffisante
     pour l'entretien d'une famille...»

     «Dans une île sauvage qu'ON _peuplerait_ d'enfants, ON
     n'aurait qu'à laisser éclore les germes de la vérité dans les
     développements de la raison... Mais quand ON établit un peuple
     déjà vieux dans un pays nouveau, l'habileté consiste _à ne lui
     laisser_ que les opinions et les habitudes nuisibles dont on
     ne peut le guérir et le corriger. Veut-on empêcher qu'elles
     ne se transmettent, ON veillera sur la seconde génération par
     une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un
     législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer
     d'avance des hommes sages pour l'instruction de la jeunesse...
     Dans une colonie naissante, toutes les facilités sont ouvertes
     aux précautions du Législateur qui veut _épurer le sang et les
     moeurs d'un peuple_. Qu'il ait du génie et de la vertu, les
     terres et les hommes qu'il aura _dans ses mains_ inspireront
     à son âme un plan de société, qu'un écrivain ne peut jamais
     tracer que d'une manière vague et sujette à l'instabilité des
     hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de
     circonstances trop difficiles à prévoir et à combiner...»

Ne semble-t-il pas entendre un professeur d'agriculture dire à ses
élèves: «Le climat est la première règle de l'agriculteur? _Ses_
ressources lui dictent _ses_ devoirs. C'est d'abord _sa_ position
locale qu'il doit consulter. Est-il sur un sol argileux, il doit se
conduire de telle façon. A-t-il affaire à du sable, voici comment il
doit s'y prendre. Toutes les facilités sont ouvertes à l'agriculteur
qui veut nettoyer et améliorer son sol. Qu'il ait de l'habileté, les
terres, les engrais qu'il aura _dans ses mains_ lui inspireront un
plan d'exploitation, qu'un professeur ne peut jamais tracer que d'une
manière vague et sujette à l'instabilité des hypothèses, qui varient
et se compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles
à prévoir et à combiner.»

Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir quelquefois
que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous disposez si
arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des êtres intelligents
et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu, comme vous, la faculté de
voir, de prévoir, de penser et de juger pour eux-mêmes!

MABLY. (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la
négligence de la sécurité, et poursuit ainsi:)

     «Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts
     du gouvernement se sont relâchés. _Donnez-leur_ une nouvelle
     tension (c'est au lecteur que Mably s'adresse), et le mal sera
     guéri... Songez moins à punir des fautes qu'à encourager les
     vertus _dont vous avez besoin_. Par cette méthode vous rendrez
     à _votre république_ la vigueur de la jeunesse. C'est pour
     n'avoir pas été connue des peuples libres qu'ils ont perdu la
     liberté! Mais si les progrès du mal sont tels que les magistrats
     ordinaires ne puissent y remédier efficacement, _ayez recours_
     à une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et
     la puissance considérable. L'imagination des citoyens a besoin
     alors d'être frappée...»

Et tout dans ce goût durant vingt volumes.

Il a été une époque où, sous l'influence de tels enseignements, qui
sont le fond de l'éducation classique, chacun a voulu se placer en
dehors et au-dessus de l'humanité, pour l'arranger, l'organiser et
l'instituer à sa guise.

     CONDILLAC. «Érigez-vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon.
     Avant que de poursuivre la lecture de cet écrit, amusez-vous
     à donner des lois à quelque peuple sauvage d'Amérique ou
     d'Afrique. Établissez dans des demeures fixes ces hommes
     errants; apprenez-leur à nourrir des troupeaux...; travaillez
     à développer les qualités sociales que la nature a mises en
     eux... Ordonnez-leur de commencer à pratiquer les devoirs de
     l'humanité... Empoisonnez par des châtiments les plaisirs que
     promettent les passions, et vous verrez ces barbares, à chaque
     article de votre législation, perdre un vice et prendre une
     vertu.»

     «Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d'entre eux ont été
     heureux. Quelle en est la cause? c'est que les législateurs ont
     presque toujours ignoré que l'objet de la société est d'unir les
     familles par un intérêt commun.»

     «L'impartialité des lois consiste en deux choses: à établir
     l'égalité dans la fortune et dans la dignité des citoyens... À
     mesure que vos lois établiront une plus grande égalité, elles
     deviendront plus chères à chaque citoyen... Comment l'avarice,
     l'ambition, la volupté, la paresse, l'oisiveté, l'envie, la
     haine, la jalousie agiteraient-elles des hommes égaux en fortune
     et en dignité, et à qui les lois ne laisseraient pas l'espérance
     de rompre l'égalité?» (Suit l'idylle.)

     «Ce qu'on vous a dit de la république de Sparte doit vous donner
     de grandes lumières sur cette question. Aucun autre État n'a
     jamais eu des lois plus conformes à l'ordre de la nature et de
     l'égalité[83].»

[Note 83: Dans le pamphlet _Baccalauréat et Socialisme_ (le 5me
d'après notre classement), l'auteur, par une série de citations
analogues, montre encore la filiation de la même erreur.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il n'est pas surprenant que les dix-septième et dix-huitième siècles
aient considéré le genre humain comme une matière inerte attendant,
recevant tout, forme, figure, impulsion, mouvement et vie d'un grand
Prince, d'un grand Législateur, d'un grand Génie. Ces siècles étaient
nourris de l'étude de l'antiquité, et l'antiquité nous offre en
effet partout, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, le spectacle
de quelques hommes manipulant à leur gré l'humanité asservie par
la force ou par l'imposture. Qu'est-ce que cela prouve? Que, parce
que l'homme et la société sont perfectibles, l'erreur, l'ignorance,
le despotisme, l'esclavage, la superstition doivent s'accumuler
davantage au commencement des temps. Le tort des écrivains que j'ai
cités n'est pas d'avoir constaté le fait, mais de l'avoir proposé,
comme règle, à l'admiration et à l'imitation des races futures. Leur
tort est d'avoir, avec une inconcevable absence de critique, et sur
la foi d'un _conventionalisme_ puéril, admis ce qui est inadmissible,
à savoir la grandeur, la dignité, la moralité et le bien-être de
ces sociétés factices de l'ancien monde; de n'avoir pas compris que
le temps produit et propage la lumière; qu'à mesure que la lumière
se fait, la force passe du côté du Droit, et la société reprend
possession d'elle-même.

Et en effet, quel est le travail politique auquel nous assistons?
Il n'est autre que l'effort instinctif de tous les peuples vers la
liberté[84]. Et qu'est-ce que la Liberté, ce mot qui a la puissance
de faire battre tous les coeurs et d'agiter le monde, si ce
n'est l'ensemble de toutes les libertés, liberté de conscience,
d'enseignement, d'association, de presse, de locomotion, de travail,
d'échange; en d'autres termes, le franc exercice, pour tous, de
toutes les facultés inoffensives; en d'autres termes encore, la
destruction de tous les despotismes, même le despotisme légal, et la
réduction de la Loi à sa seule attribution rationnelle, qui est de
régulariser le Droit individuel de légitime défense ou de réprimer
l'injustice.

[Note 84: Pour qu'un peuple soit heureux, il est indispensable que
les individus qui le composent aient de la prévoyance, de la prudence
et de cette confiance les uns dans les autres qui naît de la sûreté.

Or, il ne peut guère acquérir ces choses que par l'expérience.
Il devient prévoyant, quand il a souffert pour n'avoir pas
prévu;--Prudent, quand sa témérité a été souvent punie, etc., etc.

Il résulte de là que la liberté commence toujours par être
accompagnée des maux qui suivent l'usage inconsidéré qu'on en fait.

À ce spectacle, des hommes se lèvent qui demandent que la liberté
soit proscrite.

«Que l'État, disent-ils, soit prévoyant et prudent pour tout le
monde.»

Sur quoi, je pose ces questions:

1º Cela est-il possible? Peut-il sortir un État expérimenté d'une
nation inexpérimentée?

2º En tout cas, n'est-ce pas étouffer l'expérience dans son germe?

Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l'individu
s'instruira-t-il par les conséquences de ses actes? Il sera donc en
tutelle à perpétuité?

Et l'État ayant tout ordonné sera responsable de tout.

Il y a là un foyer de révolutions, et de révolutions sans issue,
puisqu'elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant
l'expérience, on a interdit le progrès.

                         (_Pensée tirée des manuscrits de l'auteur._)]

Cette tendance du genre humain, il faut en convenir, est grandement
contrariée, particulièrement dans notre patrie, par la funeste
disposition,--fruit de l'enseignement classique,--commune à tous les
publicistes, de se placer en dehors de l'humanité pour l'arranger,
l'organiser et l'instituer à leur guise.

Car, pendant que la société s'agite pour réaliser la Liberté, les
grands hommes qui se placent à sa tête, imbus des principes des
dix-septième et dix-huitième siècles, ne songent qu'à la courber sous
le philanthropique despotisme de leurs inventions sociales et à lui
faire porter docilement, selon l'expression de Rousseau, le joug de
la félicité publique, telle qu'ils l'ont imaginée.

On le vit bien en 1789. À peine l'ancien régime légal fut-il
détruit, qu'on s'occupa de soumettre la société nouvelle à d'autres
arrangements artificiels, toujours en partant de ce point convenu:
l'omnipotence de la Loi.

SAINT-JUST. «Le Législateur commande à l'avenir. C'est à lui de
_vouloir le bien_. C'est à lui de rendre les hommes ce qu'_il veut_
qu'ils soient.»

ROBESPIERRE. «La fonction du gouvernement est de diriger les forces
physiques et morales de la nation vers le but de son institution.»

BILLAUD-VARENNES. «_Il faut_ recréer le peuple qu'on veut rendre à
la liberté. Puisqu'_il faut_ détruire d'anciens préjugés, changer
d'antiques habitudes, perfectionner les affections dépravées,
restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés; il
faut donc une action forte, une impulsion véhémente... Citoyens,
l'inflexible austérité de Lycurgue devint à Sparte la base
inébranlable de la république; le caractère faible et confiant de
Solon replongea Athènes dans l'esclavage. Ce parallèle renferme toute
la science du gouvernement.»

LEPELLETIER. «Considérant à quel point l'espèce humaine est
dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière
régénération et, si je puis m'exprimer ainsi, de créer un nouveau
peuple.»

On le voit, les hommes ne sont rien que de vils matériaux. Ce n'est
pas à eux de _vouloir le bien_;--ils en sont incapables,--c'est au
Législateur, selon Saint-Just. Les hommes ne sont que ce qu'_il veut_
qu'ils soient.

Suivant Robespierre, qui copie littéralement Rousseau, le
Législateur commence par assigner le but de l'_institution de la
nation_. Ensuite les gouvernements n'ont plus qu'à diriger vers ce
but toutes les _forces physiques et morales_. La nation elle-même
reste toujours passive en tout ceci, et Billaud-Varennes nous
enseigne qu'elle ne doit avoir que les préjugés, les habitudes,
les affections et les besoins que le Législateur autorise. Il va
jusqu'à dire que l'inflexible austérité d'un homme est la base de la
république.

On a vu que, dans le cas où le mal est si grand que les magistrats
ordinaires n'y peuvent remédier, Mably conseillait la dictature
pour faire fleurir la vertu. «_Ayez recours_, dit-il, à une
magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance
considérable. L'imagination des citoyens a besoin d'être frappée.»
Cette doctrine n'a pas été perdue. Écoutons Robespierre:

«Le principe du gouvernement républicain, c'est la vertu, et son
moyen, pendant qu'il s'établit, la terreur. Nous voulons substituer,
dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur,
les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de
la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du
malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité,
l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la
bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la
vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la
grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime,
puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole, misérable;
c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République
à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.»

À quelle hauteur au-dessus du reste de l'humanité se place ici
Robespierre! Et remarquez la circonstance dans laquelle il parle.
Il ne se borne pas à exprimer le voeu d'une grande rénovation du
coeur humain; il ne s'attend même pas à ce qu'elle résultera d'un
gouvernement régulier. Non, il veut l'opérer lui-même et par la
terreur. Le discours, d'où est extrait ce puéril et laborieux amas
d'antithèses, avait pour objet d'exposer les _principes de morale
qui doivent diriger un gouvernement révolutionnaire_. Remarquez
que, lorsque Robespierre vient demander la dictature, ce n'est pas
seulement pour repousser l'étranger et combattre les factions; c'est
bien pour faire prévaloir par la terreur, et préalablement au jeu de
la Constitution, ses propres principes de morale. Sa prétention ne
va à rien moins que d'extirper du pays, par la terreur, _l'égoïsme,
l'honneur, les usages, les bienséances, la mode, la vanité, l'amour
de l'argent, la bonne compagnie, l'intrigue, le bel esprit, la
volupté et la misère_. Ce n'est qu'après que lui, Robespierre, aura
accompli ces _miracles_,--comme il les appelle avec raison,--qu'il
permettra aux lois de reprendre leur empire.--Eh! misérables, qui
vous croyez si grands, qui jugez l'humanité si petite, qui voulez
tout réformer, réformez-vous vous-mêmes, cette tâche vous suffit.

Cependant, en général, messieurs les Réformateurs, Législateurs et
Publicistes ne demandent pas à exercer sur l'humanité un despotisme
immédiat. Non, ils sont trop modérés et trop philanthropes pour cela.
Ils ne réclament que le despotisme, l'absolutisme, l'omnipotence de
la Loi. Seulement ils aspirent à faire la Loi.

Pour montrer combien cette disposition étrange des esprits a été
universelle, en France, de même qu'il m'aurait fallu copier tout
Mably, tout Raynal, tout Rousseau, tout Fénelon, et de longs extraits
de Bossuet et Montesquieu, il me faudrait aussi reproduire le procès
verbal tout entier des séances de la Convention. Je m'en garderai
bien et j'y renvoie le lecteur.

On pense bien que cette idée dut sourire à Bonaparte. Il l'embrassa
avec ardeur et la mit énergiquement en pratique. Se considérant comme
un chimiste, il ne vit dans l'Europe qu'une matière à expériences.
Mais bientôt cette matière se manifesta comme un réactif puissant.
Aux trois quarts désabusé, Bonaparte, à Sainte-Hélène, parut
reconnaître qu'il y a quelque initiative dans les peuples, et il se
montra moins hostile à la liberté. Cela ne l'empêcha pas cependant de
donner par son testament cette leçon à son fils: «Gouverner, c'est
répandre la moralité, l'instruction et le bien-être.»

Est-il nécessaire maintenant de faire voir par de fastidieuses
citations d'où procèdent Morelly, Babeuf, Owen, Saint-Simon, Fourier?
Je me bornerai à soumettre au lecteur quelques extraits du livre de
Louis Blanc sur l'organisation du travail.

     «Dans notre projet, la société reçoit l'impulsion du pouvoir.»
     (Page 126).

En quoi consiste l'impulsion que le Pouvoir donne à la société? À
imposer le _projet_ de M. L. Blanc.

D'un autre côté, la société, c'est le genre humain.

Donc, en définitive, le genre humain reçoit l'impulsion de M. L.
Blanc.

Libre à lui, dira-t-on. Sans doute le genre humain est libre de
suivre les _conseils_ de qui que ce soit. Mais ce n'est pas ainsi que
M. L. Blanc comprend la chose. Il entend que son projet soit converti
en _Loi_, et par conséquent imposé de force par le pouvoir.

     «Dans notre projet, l'État ne fait que donner au travail
     une législation (_excusez du peu_), en vertu de laquelle
     le mouvement industriel peut et doit s'accomplir _en toute
     liberté_. Il (l'État) ne fait que placer la liberté sur une
     pente (_rien que cela_) qu'elle descend, une fois qu'elle y est
     placée, par la seule force des choses et par une suite naturelle
     du _mécanisme établi_.»

Mais quelle est cette pente?--Celle indiquée par M. L. Blanc.--Ne
conduit-elle pas aux abîmes?--Non, elle conduit au bonheur.--Comment
donc la société ne s'y place-t-elle pas d'elle-même?--Parce qu'elle
ne sait ce qu'elle veut et qu'elle a besoin d'_impulsion_.--Qui lui
donnera cette impulsion?--Le pouvoir.--Et qui donnera l'impulsion au
pouvoir?--L'inventeur du mécanisme, M. L. Blanc.

Nous ne sortons jamais de ce cercle: l'humanité passive et un grand
homme qui la meut par l'intervention de la Loi.

Une fois sur cette pente, la société jouirait-elle au moins de
quelque liberté?--Sans doute.--Et qu'est-ce que la liberté?

     «Disons-le une fois pour toutes: la liberté consiste non pas
     seulement dans le DROIT accordé, mais dans le POUVOIR donné à
     l'homme d'exercer, de développer ses facultés, sous l'empire de
     la justice et sous la sauvegarde de la loi.»

     «Et ce n'est point là une distinction vaine: le sens en est
     profond, les conséquences en sont immenses. Car dès qu'on admet
     qu'il faut à l'homme, pour être vraiment libre, le POUVOIR
     d'exercer et de développer ses facultés, il en résulte que la
     société doit à chacun de ses membres l'instruction convenable,
     sans laquelle l'esprit humain ne _peut_ se déployer, et les
     instruments de travail, sans lesquels l'activité humaine ne
     _peut_ se donner carrière. Or, par l'intervention de qui la
     société donnera-t-elle à chacun de ses membres l'instruction
     convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce
     n'est par l'intervention de l'État?»

Ainsi la liberté, c'est le pouvoir.--En quoi consiste ce POUVOIR?--À
posséder l'instruction et les instruments de travail.--Qui _donnera_
l'instruction et les instruments de travail?--La société, _qui les
doit_.--Par l'intervention de qui la société donnera-t-elle des
instruments de travail à ceux qui n'en ont pas?--Par l'_intervention
de l'État_.--À qui l'État les prendra-t-il?

C'est au lecteur de faire la réponse et de voir où tout ceci aboutit.

Un des phénomènes les plus étranges de notre temps, et qui
étonnera probablement beaucoup nos neveux, c'est que la doctrine
qui se fonde sur cette triple hypothèse: l'inertie radicale
de l'humanité,--l'omnipotence de la Loi,--l'infaillibilité du
Législateur,--soit le symbole sacré du parti qui se proclame
exclusivement démocratique.

Il est vrai qu'il se dit aussi _social_.

En tant que démocratique, il a une foi sans limite en l'humanité.

Comme _social_, il la met au-dessous de la boue.

S'agit-il de droits politiques, s'agit-il de faire sortir de son sein
le Législateur, oh! alors, selon lui, le peuple a la science infuse;
il est doué d'un tact admirable; _sa volonté est toujours droite, la
volonté générale ne peut errer_. Le suffrage ne saurait être trop
_universel_. Nul ne doit à la société aucune garantie. La volonté
et la capacité de bien choisir sont toujours supposées. Est-ce que
le peuple peut se tromper? Est-ce que nous ne sommes pas dans le
siècle des lumières? Quoi donc! Le peuple sera-t-il éternellement en
tutelle? N'a-t-il pas conquis ses droits par assez d'efforts et de
sacrifices? N'a-t-il pas donné assez de preuves de son intelligence
et de sa sagesse? N'est-il pas arrivé à sa maturité? N'est-il pas en
état de juger pour lui-même? Ne connaît-il pas ses intérêts? Y a-t-il
un homme ou une classe qui ose revendiquer le droit de se substituer
au peuple, de décider et d'agir pour lui? Non, non, le peuple veut
être _libre_, et il le sera. Il veut diriger ses propres affaires, et
il les dirigera.

Mais le Législateur est-il une fois dégagé des comices par
l'élection, oh! alors le langage change. La nation rentre dans la
passivité, dans l'inertie, dans le néant, et le Législateur prend
possession de l'omnipotence. À lui l'invention, à lui la direction,
à lui l'impulsion, à lui l'organisation. L'humanité n'a plus qu'à
se laisser faire; l'heure du despotisme a sonné. Et remarquez
que cela est fatal; car ce peuple, tout à l'heure si éclairé, si
moral, si parfait, n'a plus aucunes tendances, ou, s'il en a, elles
l'entraînent toutes vers la dégradation. Et on lui laisserait un
peu de Liberté! Mais ne savez-vous pas que, selon M. Considérant,
_la liberté conduit fatalement au monopole_? Ne savez-vous pas que
la liberté c'est la concurrence? et que la concurrence, suivant M.
L. Blanc, c'est _pour le peuple un système d'extermination, pour la
bourgeoisie une cause de ruine_? Que c'est pour cela que les peuples
sont d'autant plus exterminés et ruinés qu'ils sont plus libres,
témoin la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et les États-Unis? Ne
savez-vous pas, toujours selon M. L. Blanc, que _la concurrence
conduit au monopole_, et que, _par la même raison, le bon marché
conduit à l'exagération des prix_? Que _la concurrence tend à tarir
les sources de la consommation et pousse la production à une activité
dévorante_? Que _la concurrence force la production à s'accroître et
la consommation à décroître_;--d'où il suit que les peuples libres
produisent pour ne pas consommer;--_qu'elle est tout à la fois
oppression et démence_, et qu'il faut absolument que M. L. Blanc s'en
mêle?

Quelle liberté, d'ailleurs, pourrait-on laisser aux hommes? Serait-ce
la liberté de conscience? Mais on les verra tous profiter de la
permission pour se faire athées. La liberté d'enseignement? Mais les
pères se hâteront de payer des professeurs pour enseigner à leurs
fils l'immoralité et l'erreur; d'ailleurs, à en croire M. Thiers,
si l'enseignement était laissé à la liberté nationale, il cesserait
d'être national, et nous élèverions nos enfants dans les idées des
Turcs ou des Indous, au lieu que, grâce au despotisme légal de
l'université, ils ont le bonheur d'être élevés dans les nobles idées
des Romains. La liberté du travail? Mais c'est la concurrence, qui a
pour effet de laisser tous les produits non consommés, d'exterminer
le peuple et de ruiner la bourgeoisie. La liberté d'échanger? Mais
on sait bien, les protectionistes l'ont démontré à satiété, qu'un
homme se ruine quand il échange librement et que, pour s'enrichir, il
faut échanger sans liberté. La liberté d'association? Mais, d'après
la doctrine socialiste, liberté et association s'excluent, puisque
précisément on n'aspire à ravir aux hommes leur liberté que pour les
forcer de s'associer.

Vous voyez donc bien que les démocrates socialistes ne peuvent,
en bonne conscience, laisser aux hommes aucune liberté, puisque,
par leur nature propre, et si ces messieurs n'y mettent ordre, ils
tendent, de toute part, à tous les genres de dégradation et de
démoralisation.

Reste à deviner, en ce cas, sur quel fondement on réclame pour eux,
avec tant d'instance, le suffrage universel.

Les prétentions des organisateurs soulèvent une autre question,
que je leur ai souvent adressée, et à laquelle, que je sache, ils
n'ont jamais répondu. Puisque les tendances naturelles de l'humanité
sont assez mauvaises pour qu'on doive lui ôter sa liberté, comment
se fait-il que les tendances des organisateurs soient bonnes? Les
Législateurs et leurs agents ne font-ils pas partie du genre humain?
Se croient-ils pétris d'un autre limon que le reste des hommes? Ils
disent que la société, abandonnée à elle-même, court fatalement aux
abîmes parce que ses instincts sont pervers. Ils prétendent l'arrêter
sur cette pente et lui imprimer une meilleure direction. Ils ont
donc reçu du ciel une intelligence et des vertus qui les placent en
dehors et au-dessus de l'humanité; qu'ils montrent leurs titres. Ils
veulent être _bergers_, ils veulent que nous soyons _troupeau_. Cet
arrangement présuppose en eux une supériorité de nature, dont nous
avons bien le droit de demander la preuve préalable.

Remarquez que ce que je leur conteste, ce n'est pas le droit
d'inventer des combinaisons sociales, de les propager, de les
conseiller, de les expérimenter sur eux-mêmes, à leurs frais et
risques; mais bien le droit de nous les imposer par l'intermédiaire
de la Loi, c'est-à-dire des forces et des contributions publiques.

Je demande que les Cabétistes, les Fouriéristes, les Proudhoniens,
les Universitaires, les Protectionistes renoncent non à leurs
idées spéciales, mais à cette idée qui leur est commune, de nous
assujettir de force à leurs groupes et séries, à leurs ateliers
sociaux, à leur banque gratuite, à leur moralité gréco-romaine, à
leurs entraves commerciales. Ce que je leur demande, c'est de nous
laisser la faculté de juger leurs plans et de ne pas nous y associer,
directement ou indirectement, si nous trouvons qu'ils froissent nos
intérêts, ou s'ils répugnent à notre conscience.

Car la prétention de faire intervenir le pouvoir et l'impôt, outre
qu'elle est oppressive et spoliatrice, implique encore cette
hypothèse préjudicielle: l'infaillibilité de l'organisateur et
l'incompétence de l'humanité.

Et si l'humanité est incompétente à juger pour elle-même, que
vient-on nous parler de suffrage universel?

Cette contradiction dans les idées s'est malheureusement reproduite
dans les faits, et pendant que le peuple français a devancé tous les
autres dans la conquête de ses droits, ou plutôt de ses garanties
politiques, il n'en est pas moins resté le plus gouverné, dirigé,
administré, imposé, entravé et exploité de tous les peuples.

Il est aussi celui de tous où les révolutions sont le plus
imminentes, et cela doit être.

Dès qu'on part de cette idée, admise par tous nos publicistes et
si énergiquement exprimée par M. L. Blanc en ces mots: «La société
reçoit l'impulsion du pouvoir;» dès que les hommes se considèrent
eux-mêmes comme sensibles mais passifs, incapables de s'élever
par leur propre discernement et par leur propre énergie à aucune
moralité, à aucun bien-être, et réduits à tout attendre de la Loi;
en un mot, quand ils admettent que leurs rapports avec l'État sont
ceux du troupeau avec le berger, il est clair que la Responsabilité
du pouvoir est immense. Les biens et les maux, les vertus et les
vices, l'égalité et l'inégalité, l'opulence et la misère, tout
découle de lui. Il est chargé de tout, il entreprend tout, il fait
tout; donc il répond de tout. Si nous sommes heureux, il réclame
à bon droit notre reconnaissance; mais si nous sommes misérables,
nous ne pouvons nous en prendre qu'à lui. Ne dispose-t-il pas, en
principe, de nos personnes et de nos biens? La Loi n'est-elle pas
omnipotente? En créant le monopole universitaire, il s'est fait fort
de répondre aux espérances des pères de famille privés de liberté;
et si ces espérances sont déçues, à qui la faute? En réglementant
l'industrie, il s'est fait fort de la faire prospérer, sinon il eût
été absurde de lui ôter sa liberté; et si elle souffre, à qui la
faute? En se mêlant de pondérer la balance du commerce, par le jeu
des tarifs, il s'est fait fort de le faire fleurir; et si, loin de
fleurir, il se meurt, à qui la faute? En accordant aux armements
maritimes sa protection en échange de leur liberté, il s'est fait
fort de les rendre lucratifs; et s'ils sont onéreux, à qui la faute?

Ainsi, il n'y a pas une douleur dans la nation dont le Gouvernement
ne se soit volontairement rendu responsable. Faut-il s'étonner que
chaque souffrance soit une cause de révolution?

Et quel est le remède qu'on propose? C'est d'élargir indéfiniment le
domaine de la Loi, c'est-à-dire la Responsabilité du gouvernement.

Mais si le gouvernement se charge d'élever et de régler les
salaires et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assister toutes
les infortunes et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assurer des
retraites à tous les travailleurs et qu'il ne le puisse; s'il se
charge de fournir à tous les ouvriers des instruments de travail
et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'ouvrir à tous les affamés
d'emprunts un crédit gratuit et qu'il ne le puisse; si, selon les
paroles que nous avons vues avec regret échapper à la plume de M. de
Lamartine, «l'État se donne la mission d'éclairer, de développer,
d'agrandir, de fortifier, de spiritualiser, et de sanctifier l'âme
des peuples,» et qu'il échoue; ne voit-on pas qu'au bout de chaque
déception, hélas! plus que probable, il y a une non moins inévitable
révolution?

Je reprends ma thèse et; je dis: immédiatement après la science
économique et à l'entrée de la science politique[85], se présente une
question dominante. C'est celle-ci:

Qu'est-ce que la Loi? que doit-elle être? quel est son domaine?
quelles sont ses limites? où s'arrêtent, par suite, les attributions
du Législateur?

[Note 85: L'économie politique précède la politique; celle-là dit si
les intérêts humains sont naturellement harmoniques ou antagoniques;
ce que celle-ci devrait savoir avant de fixer les attributions du
gouvernement.]

Je n'hésite pas à répondre: _La Loi, c'est la force commune organisée
pour faire obstacle à l'Injustice_,--et pour abréger, LA LOI, C'EST
LA JUSTICE.

Il n'est pas vrai que le Législateur ait sur nos personnes et nos
propriétés une puissance absolue, puisqu'elles préexistent et que son
oeuvre est de les entourer de garanties.

Il n'est pas vrai que la Loi ait pour mission de régir nos
consciences, nos idées, nos volontés, notre instruction, nos
sentiments, nos travaux, nos échanges, nos dons, nos jouissances.

Sa mission est d'empêcher qu'en aucune de ces matières le droit de
l'un n'usurpe le droit de l'autre.

La Loi, parce qu'elle a pour sanction nécessaire la Force, ne peut
avoir pour domaine légitime que le légitime domaine de la force, à
savoir: la Justice.

Et comme chaque individu n'a le droit de recourir à la force que
dans le cas de légitime défense, la force collective, qui n'est que
la réunion des forces individuelles, ne saurait être rationnellement
appliquée à une autre fin.

La Loi, c'est donc uniquement l'organisation du droit individuel
préexistant de légitime défense.

La Loi, c'est la Justice.

Il est si faux qu'elle puisse opprimer les personnes ou spolier les
propriétés, même dans un but philanthropique, que sa mission est de
les protéger.

Et qu'on ne dise pas qu'elle peut au moins être philanthropique,
pourvu qu'elle s'abstienne de toute oppression, de toute spoliation;
cela est contradictoire. La Loi ne peut pas ne pas agir sur nos
personnes ou nos biens; si elle ne les garantit, elle les viole par
cela seul qu'elle agit, par cela seul qu'elle est.

La Loi, c'est la Justice.

Voilà qui est clair, simple, parfaitement défini et délimité,
accessible à toute intelligence, visible à tout oeil, car la Justice
est une quantité donnée, immuable, inaltérable, qui n'admet ni _plus_
ni _moins_.

Sortez de là, faites la Loi religieuse, fraternitaire, égalitaire,
philanthropique, industrielle, littéraire, artistique, aussitôt vous
êtes dans l'infini, dans l'incertain, dans l'inconnu, dans l'utopie
imposée, ou, qui pis est, dans la multitude des utopies combattant
pour s'emparer de la Loi et s'imposer; car la fraternité, la
philanthropie n'est pas comme la justice des limites fixes. Où vous
arrêterez-vous? Où s'arrêtera la Loi? L'un, comme M. de Saint-Cricq,
n'étendra sa philanthropie que sur quelques classes d'industriels,
et il demandera à la Loi qu'elle _dispose des consommateurs en
faveur des producteurs_. L'autre, comme M. Considérant, prendra en
main la cause des travailleurs et réclamera pour eux de la Loi
un MINIMUM _assuré, le vêtement, le logement, la nourriture et
toutes choses nécessaires à l'entretien de la vie_. Un troisième,
M. L. Blanc, dira, avec raison, que ce n'est là qu'une fraternité
ébauchée et que la Loi doit donner à tous les instruments de travail
et l'instruction. Un quatrième fera observer qu'un tel arrangement
laisse encore place à l'inégalité et que la Loi doit faire pénétrer,
dans les hameaux les plus reculés, le luxe, la littérature et les
arts. Vous serez conduits ainsi jusqu'au _communisme_, ou plutôt la
législation sera... ce qu'elle est déjà:--le champ de bataille de
toutes les rêveries et de toutes les cupidités.

La Loi, c'est la Justice.

Dans ce cercle, on conçoit un gouvernement simple, inébranlable.
Et je défie qu'on me dise d'où pourrait venir la pensée d'une
révolution, d'une insurrection, d'une simple émeute contre une force
publique bornée à réprimer l'injustice. Sous un tel régime, il y
aurait plus de bien-être, le bien-être serait plus également réparti,
et quant aux souffrances inséparables de l'humanité, nul ne songerait
à en accuser le gouvernement, qui y serait aussi étranger qu'il
l'est aux variations de la température. A-t-on jamais vu le peuple
s'insurger contre la cour de cassation ou faire irruption dans le
prétoire du juge de paix pour réclamer le minimum de salaires, le
crédit gratuit, les instruments de travail, les faveurs du tarif, ou
l'atelier social? Il sait bien que ces combinaisons sont hors de la
puissance du juge, et il apprendrait de même qu'elles sont hors de la
puissance de la Loi.

Mais faites la Loi sur le principe fraternitaire, proclamez que c'est
d'elle que découlent les biens et les maux, qu'elle est responsable
de toute douleur individuelle, de toute inégalité sociale, et vous
ouvrez la porte à une série sans fin de plaintes, de haines, de
troubles et de révolutions.

La Loi, c'est la Justice.

Et il serait bien étrange qu'elle pût être équitablement autre
chose! Est-ce que la justice n'est pas le droit? Est-ce que les
droits ne sont pas égaux? Comment donc la Loi interviendrait-elle
pour me soumettre aux plans sociaux de MM. Mimerel, de Melun, Thiers,
Louis Blanc, plutôt que pour soumettre ces messieurs à mes plans?
Croit-on que je n'aie pas reçu de la nature assez d'imagination pour
inventer aussi une utopie? Est-ce que c'est le rôle de la Loi de
faire un choix entre tant de chimères et de mettre la force publique
au service de l'une d'elles?

La Loi, c'est la Justice.

Et qu'on ne dise pas, comme on le fait sans cesse, qu'ainsi conçue
la Loi, athée, individualiste et sans entrailles, ferait l'humanité
à son image. C'est là une déduction absurde, bien digne de cet
engouement gouvernemental qui voit l'humanité dans la Loi.

Quoi donc! De ce que nous serons libres, s'ensuit-il que nous
cesserons d'agir? De ce que nous ne recevrons pas l'impulsion de la
Loi, s'ensuit-il que nous serons dénués d'impulsion? De ce que la
Loi se bornera à nous garantir le libre exercice de nos facultés,
s'ensuit-il que nos facultés seront frappées d'inertie? De ce que
la Loi ne nous imposera pas des formes de religion, des modes
d'association, des méthodes d'enseignement, des procédés de travail,
des directions d'échange, des plans de charité, s'ensuit-il que nous
nous empresserons de nous plonger dans l'athéisme, l'isolement,
l'ignorance, la misère et l'égoïsme? S'ensuit-il que nous ne saurons
plus reconnaître la puissance et la bonté de Dieu, nous associer,
nous entr'aider, aimer et secourir nos frères malheureux, étudier les
secrets de la nature, aspirer aux perfectionnements de notre être?

La Loi, c'est la Justice.

Et c'est sous la Loi de justice, sous le régime du droit, sous
l'influence de la liberté, de la sécurité, de la stabilité, de la
responsabilité, que chaque homme arrivera à toute sa valeur, à toute
la dignité de son être, et que l'humanité accomplira avec ordre, avec
calme, lentement sans doute, mais avec certitude, le progrès, qui est
sa destinée.

Il me semble que j'ai pour moi la théorie; car quelque question que
je soumette au raisonnement, qu'elle soit religieuse, philosophique,
politique, économique; qu'il s'agisse de bien-être, de moralité,
d'égalité, de droit, de justice, de progrès, de responsabilité, de
solidarité, de propriété, de travail, d'échange, de capital, de
salaires, d'impôts, de population, de crédit, de gouvernement; à
quelque point de l'horizon scientifique que je place le point de
départ de mes recherches, toujours invariablement j'aboutis à ceci:
la solution du problème social est dans la Liberté.

Et n'ai-je pas aussi pour moi l'expérience? Jetez les yeux sur le
globe. Quels sont les peuples les plus heureux, les plus moraux,
les plus paisibles? Ceux où la Loi intervient le moins dans
l'activité privée; où le gouvernement se fait le moins sentir; où
l'individualité a le plus de ressort et l'opinion publique le plus
d'influence; où les rouages administratifs sont les moins nombreux
et les moins compliqués; les impôts les moins lourds et les moins
inégaux; les mécontentements populaires les moins excités et les
moins justifiables; où la responsabilité des individus et des
classes est la plus agissante, et où, par suite, si les moeurs ne
sont pas parfaites elles tendent invinciblement à se rectifier; où
les transactions, les conventions, les associations sont le moins
entravées; où le travail, les capitaux, la population, subissent les
moindres déplacements artificiels; où l'humanité obéit le plus à sa
propre pente; où la pensée de Dieu prévaut le plus sur les inventions
des hommes; ceux, en un mot, qui approchent le plus de cette
solution: Dans les limites du droit, tout par la libre et perfectible
spontanéité de l'homme; rien par la Loi ou la force que la Justice
universelle.

Il faut le dire: il y a trop de grands hommes dans le monde; il y
a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés,
conducteurs de peuples, pères des nations, etc., etc. Trop de gens se
placent au-dessus de l'humanité pour la régenter, trop de gens font
métier de s'occuper d'elle.

On me dira: Vous vous en occupez bien, vous qui parlez. C'est vrai.
Mais on conviendra que c'est dans un sens et à un point de vue bien
différents, et si je me mêle aux réformateurs c'est uniquement pour
leur faire lâcher prise.

Je m'en occupe non comme Vaucanson, de son automate, mais comme un
physiologiste, de l'organisme humain: pour l'étudier et l'admirer.

Je m'en occupe, dans l'esprit qui animait un voyageur célèbre.

Il arriva au milieu d'une tribu sauvage. Un enfant venait de naître
et une foule de devins, de sorciers, d'empiriques l'entouraient,
armés d'anneaux, de crochets et de liens. L'un disait: cet enfant
ne flairera jamais le parfum d'un calumet, si je ne lui allonge les
narines. Un autre: il sera privé du sens de l'ouïe, si je ne lui fais
descendre les oreilles jusqu'aux épaules. Un troisième: il ne verra
pas la lumière du soleil, si je ne donne à ses yeux une direction
oblique. Un quatrième: il ne se tiendra jamais debout, si je ne lui
courbe les jambes. Un cinquième: il ne pensera pas, si je ne comprime
son cerveau. Arrière, dit le voyageur. Dieu fait bien ce qu'il fait;
ne prétendez pas en savoir plus que lui, et puisqu'il a donné des
organes à cette frêle créature, laissez ses organes se développer, se
fortifier par l'exercice, le tâtonnement, l'expérience et la Liberté.

Dieu a mis aussi dans l'humanité tout ce qu'il faut pour qu'elle
accomplisse ses destinées. Il y a une physiologie sociale
providentielle comme il y a une physiologie humaine providentielle.
Les organes sociaux sont aussi constitués de manière à se développer
harmoniquement au grand air de la Liberté. Arrière donc les
empiriques et les organisateurs! Arrière leurs anneaux, leurs
chaînes, leurs crochets, leurs tenailles! arrière leurs moyens
artificiels! arrière leur atelier social, leur phalanstère, leur
gouvernementalisme, leur centralisation, leurs tarifs, leurs
universités, leurs religions d'État, leurs banques gratuites ou
leurs banques monopolisées, leurs compressions, leurs restrictions,
leur moralisation ou leur égalisation par l'impôt! Et puisqu'on a
vainement infligé au corps social tant de systèmes, qu'on finisse par
où l'on aurait dû commencer, qu'on repousse les systèmes, qu'on mette
enfin à l'épreuve la Liberté,--la Liberté, qui est un acte de foi en
Dieu et en son oeuvre.



PROPRIÉTÉ ET SPOLIATION.


Première lettre[86].

[Note 86: Elle parut dans le _Journal des Débats_, nº du 24 juillet
1848.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


                                                         Juillet 1848.

L'assemblée nationale est saisie d'une question immense, dont la
solution intéresse au plus haut degré la prospérité et le repos de
la France. Un Droit nouveau frappe à la porte de la Constitution:
c'est le _Droit au travail_. Il n'y demande pas seulement une place;
il prétend y prendre, en tout ou en partie, celle du _Droit de
propriété_.

M. Louis Blanc a déjà proclamé provisoirement ce droit nouveau, et
l'on sait avec quel succès;

M. Proudhon le réclame pour tuer la Propriété;

M. Considérant, pour la raffermir, en la légitimant.

Ainsi selon ces publicistes, la Propriété porte en elle quelque chose
d'injuste et de faux, un germe de mort. Je prétends démontrer qu'elle
est la vérité et la justice même, et que ce qu'elle porte dans son
sein, c'est le principe du progrès et de la vie.

Ils paraissent croire que, dans la lutte qui va s'engager, les
pauvres sont intéressés au triomphe du _droit au travail_ et les
riches à la défense du _droit de propriété_. Je me crois en mesure de
prouver que le droit de propriété est essentiellement démocratique,
et que tout ce qui le nie ou le viole est fondamentalement
aristocratique et anarchique.

J'ai hésité à demander place dans un journal pour une dissertation
d'économie sociale. Voici ce qui peut justifier cette tentative:

D'abord, la gravité et l'actualité du sujet.

Ensuite, MM. Louis Blanc, Considérant, Proudhon ne sont pas seulement
publicistes; ils sont aussi chefs d'écoles; ils ont derrière eux
de nombreux et ardents sectateurs, comme le témoigne leur présence
à l'assemblée nationale. Leurs doctrines exercent dès aujourd'hui
une influence considérable,--selon moi, funeste dans le monde des
affaires,--et, ce qui ne laisse pas d'être grave, elles peuvent
s'étayer de concessions échappées à l'orthodoxie des maîtres de la
science.

Enfin, pourquoi ne l'avouerais-je pas? quelque chose, au fond de ma
conscience, me dit qu'au milieu de cette controverse brûlante, il me
sera peut-être donné de jeter un de ces rayons inattendus de clarté
qui illuminent le terrain où s'opère quelquefois la réconciliation
des écoles les plus divergentes.

C'en est assez, j'espère pour que ces lettres trouvent grâce auprès
des lecteurs.

Je dois établir d'abord le reproche qu'on adresse à la Propriété.

Voici en résumé comment M. Considérant s'en explique. Je ne crois pas
altérer sa théorie, en l'abrégeant[87].

[Note 87: Voir le petit volume publié par M. Considérant sous ce
titre: _Théorie du Droit de propriété et du Droit au travail_.]

«Tout homme possède légitimement la chose que son activité a créée.
Il peut la consommer, la donner, l'échanger, la transmettre, sans que
personne, ni même la société tout entière, ait rien à y voir.

«Le propriétaire possède donc légitimement non-seulement les produits
qu'il a créés sur le sol, mais encore la _plus-value_ qu'il a donnée
au sol lui-même par la culture.

«Mais il y a une chose qu'il n'a pas créée, qui n'est le fruit
d'aucun travail; c'est la terre brute, c'est le capital primitif,
c'est la puissance productive des agents naturels. Or, le
propriétaire s'est emparé de ce capital. Là est l'usurpation, la
confiscation, l'injustice, l'illégitimité permanente.

«L'espèce humaine est placée sur ce globe pour y vivre et se
développer. _L'espèce_ est donc usufruitière de la surface du globe.
Or, maintenant, cette surface est confisquée par le petit nombre, à
l'exclusion du grand nombre.

«Il est vrai que cette confiscation est inévitable; car comment
cultiver, si chacun peut exercer à l'aventure et en liberté ses
droits naturels, c'est-à-dire les droits de la sauvagerie?

«Il ne faut donc pas détruire la propriété, mais il faut la
légitimer. Comment? par la reconnaissance du _droit au travail_.

«En effet, les sauvages n'exercent leurs quatre droits (chasse,
pêche, cueillette et pâture) que sous la condition du travail; c'est
donc sous la même condition que la société doit aux prolétaires
l'équivalent de l'usufruit dont elle les a dépouillés.

«En définitive, la société doit à tous les membres de l'espèce, à
charge de travail, un salaire qui les place dans une condition telle,
qu'elle puisse être jugée aussi favorable que celle des sauvages.

«Alors la propriété sera légitime de tous points, et la
réconciliation sera faite entre les riches et les pauvres.»

Voilà toute la théorie de M. Considérant[88]. Il affirme que cette
question de la propriété est des plus simples, qu'il ne faut qu'un
peu de bon sens pour la résoudre, et que cependant personne, avant
lui, n'y avait rien compris.

[Note 88: M. Considérant n'est pas le seul qui la professe, témoin le
passage suivant, extrait du _Juif errant_ de M. Eugène Sue:

«_Mortification_ exprimerait mieux le manque complet de ces choses
essentiellement vitales, qu'une société équitablement organisée
devrait, oui, devrait forcément à tout travailleur actif et probe,
puisque la civilisation l'a dépossédé de tout droit au sol, et qu'il
naît avec ses bras pour seul patrimoine.

«Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du
moins, il a pour se nourrir les animaux des forêts, les oiseaux de
l'air, les poissons des rivières, les fruits de la terre; et, pour
s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

«Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu, le civilisé qui regarde
la Propriété comme sainte et sacrée peut donc, en retour de son rude
labeur quotidien qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire
suffisant pour _vivre sainement_, rien de plus, rien de moins.»]

Le compliment n'est pas flatteur pour le genre humain; mais, en
compensation, je ne puis qu'admirer l'extrême modestie que l'auteur
met dans ses conclusions.

Que demande-t-il, en effet, à la société?

Qu'elle reconnaisse le Droit au travail comme l'équivalent, au profit
de l'_espèce_, de l'usufruit de la terre brute.

Et à combien estime-t-il cet équivalent?

À ce que la terre brute peut faire vivre de sauvages.

Comme c'est à peu près un habitant par lieue carrée, les
propriétaires du sol français peuvent légitimer leur usurpation à
très-bon marché assurément. Ils n'ont qu'à prendre l'engagement que
trente à quarante mille non-propriétaires s'élèveront, à leur côté, à
toute la hauteur des Esquimaux.

Mais, que dis-je? Pourquoi parler de la France? Dans ce système, il
n'y a plus de France, il n'y a plus de propriété nationale, puisque
l'_usufruit_ de la terre appartient, de plein droit, à l'_espèce_.

Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la théorie de
M. Considérant, cela me mènerait trop loin. Je ne veux m'attaquer
qu'à ce qu'il y a de grave et de sérieux au fond de cette théorie, je
veux dire la question de la _Rente_.

Le système de M. Considérant peut se résumer ainsi:

Un produit agricole existe par le concours de deux actions:

L'_action de l'homme_, ou le travail, qui donne ouverture au droit de
propriété;

L'_action de la nature_, qui devrait être gratuite, et que les
propriétaires font injustement tourner à leur profit. C'est là ce qui
constitue l'usurpation des droits de l'_espèce_.

Si donc je venais à prouver que les hommes, dans leurs transactions,
ne se font réciproquement payer _que leur travail_, qu'ils ne font
pas entrer dans le prix des choses échangées l'_action de la nature_,
M. Considérant devrait se tenir pour complétement satisfait.

Les griefs de M. Proudhon contre la propriété sont absolument
les mêmes. «La propriété, dit-il, cessera d'être abusive _par la
mutualité des services_.» Donc, si je démontre que les hommes
n'échangent entre eux que des _services_, sans jamais se débiter
réciproquement d'une obole pour l'usage de ces _forces naturelles_
que Dieu a données gratuitement à tous, M. Proudhon, de son côté,
devra convenir que son utopie est réalisée.

Ces deux publicistes ne seront pas fondés à réclamer le _droit au
travail_. Peu importe que ce droit fameux soit considéré par eux
sous un jour si diamétralement opposé que, selon M. Considérant,
il doit légitimer la propriété, tandis que, selon M. Proudhon, il
doit la tuer; toujours est-il qu'il n'en sera plus question, pourvu
qu'il soit bien prouvé que, sous le régime propriétaire, les hommes
échangent peine contre peine, effort contre effort, travail contre
travail, _service contre service_, le concours de la nature étant
toujours livré _par-dessus le marché_; en sorte que les forces
naturelles, _gratuites_ par destination, ne cessent pas de rester
_gratuites_ à travers toutes les transactions humaines.

On voit que ce qui est contesté, c'est la légitimité de la _Rente_,
parce qu'on suppose qu'elle est, en tout ou en partie, un paiement
injuste que le consommateur fait au propriétaire, non pour un service
personnel, mais pour des bienfaits gratuits de la nature.

J'ai dit que les réformateurs modernes pouvaient s'appuyer sur
l'opinion des principaux économistes[89].

[Note 89: Cette proposition se trouve plus amplement développée aux
chapitres V et IX des _Harmonies économiques_, tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En effet, Adam Smith dit que la Rente est souvent un intérêt
raisonnable du capital dépensé sur les terres en amélioration, mais
que souvent aussi cet intérêt n'est _qu'une partie de la Rente_.

Sur quoi Mac-Culloch fait cette déclaration positive:

«Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme payée pour
l'usage _des forces naturelles et de la puissance inhérente au
sol_. Elle est entièrement distincte de la somme payée à raison des
constructions, clôtures, routes et autres améliorations foncières. La
rente est donc toujours un monopole.»

Buchanan va jusqu'à dire que «la Rente est une portion du revenu des
consommateurs qui passe dans la poche du propriétaire.»

Ricardo:

«Une portion de la Rente est payée pour l'usage du capital qui a été
employé à améliorer la qualité de la terre, élever des bâtisses,
etc.; _l'autre est donnée pour l'usage des puissances primitives et
indestructibles du sol_.»

Scrope:

«La valeur de la terre et la faculté d'en tirer une _rente_ sont
dues à deux circonstances: 1º _à l'appropriation de ses puissances
naturelles_; 2º au travail appliqué à son amélioration. Sous le
premier rapport, la Rente est un monopole. C'est une restriction
à l'usufruit des dons que le Créateur a faits aux hommes pour
leurs besoins. Cette restriction n'est juste qu'autant qu'elle est
nécessaire pour le bien commun.»

Senior:

«Les instruments de la production sont le travail et _les
agents naturels_. Les agents naturels ayant été appropriés, les
propriétaires _s'en font payer l'usage_ sous forme de rente, qui
n'est la récompense d'aucun sacrifice quelconque, et est reçue par
ceux qui n'ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent
à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté.»

Après avoir dit qu'une partie de la Rente est l'intérêt du capital,
Senior ajoute:

«Le surplus est prélevé par le propriétaire des agents naturels
et forme sa récompense, non pour avoir travaillé ou épargné, mais
simplement pour n'avoir pas gardé quand il pouvait garder, pour avoir
permis que les dons de la nature fussent acceptés.»

Certes, au moment d'entrer en lutte avec des hommes qui proclament
une doctrine spécieuse en elle-même, propre à faire naître des
espérances et des sympathies parmi les classes souffrantes, et qui
s'appuie sur de telles autorités, il ne suffit pas de fermer les
yeux sur la gravité de la situation; il ne suffit pas de s'écrier
dédaigneusement qu'on n'a devant soi que des rêveurs, des utopistes,
des insensés, ou même des factieux; il faut étudier et résoudre la
question une fois pour toutes. Elle vaut bien un moment d'ennui.

Je crois qu'elle sera résolue d'une manière satisfaisante pour tous,
si je prouve que la propriété non-seulement laisse à ce qu'on nomme
les prolétaires l'usufruit gratuit des agents naturels, mais encore
décuple et centuple cet usufruit. J'ose espérer qu'il sortira de
cette démonstration la claire vue de quelques _harmonies_ propres à
satisfaire l'intelligence et à apaiser les prétentions de toutes les
écoles économistes, socialistes et même communistes[90].

[Note 90: Voy. à la fin de cet opuscule, la réclamation que provoqua
cette première lettre, de la part de M. Considérant, et la réponse de
F. Bastiat.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Deuxième lettre.

Quelle inflexible puissance que celle de la Logique!

De rudes conquérants se partagent une île; ils vivent de _Rentes_
dans le loisir et le faste, au milieu des vaincus laborieux et
pauvres. Il y a donc, dit la Science, une autre source de _valeurs_
que le travail.

Alors elle se met à décomposer la Rente et jette au monde cette
théorie:

«La Rente, c'est, pour une partie, l'intérêt d'un capital dépensé.
Pour une autre partie, _c'est le monopole d'agents naturels usurpés
et confisqués_.»

Bientôt cette économie politique _de l'école anglaise_ passe le
détroit. La Logique socialiste s'en empare et dit aux travailleurs:
Prenez garde! dans le prix du pain que vous mangez, il entre trois
éléments. Il y a le travail du laboureur, vous le devez; il y a le
travail du propriétaire, vous le devez; il y a le travail de la
nature, vous ne le devez pas. Ce que l'on vous prend à ce titre,
c'est un monopole, comme dit Scrope; c'est une taxe prélevée sur les
dons que Dieu vous a faits, comme dit Senior.

La Science voit le danger de sa distinction. Elle ne la retire
pas néanmoins, mais l'explique: «Dans le mécanisme social, il est
vrai, dit-elle, que le rôle du propriétaire est commode, mais il est
nécessaire. On travaille pour lui, et il paie avec la chaleur du
soleil et la fraîcheur des rosées. Il faut en passer par là, sans
quoi il n'y aurait pas de culture.»

«Qu'à cela ne tienne, répond la Logique, j'ai mille organisations
en réserve pour effacer l'injustice, qui d'ailleurs n'est jamais
nécessaire.»

Donc, grâce à un faux principe, ramassé dans l'_école anglaise_, la
Logique bat en brèche la propriété foncière. S'arrêtera-t-elle là?
Gardez-vous de le croire. Elle ne serait pas la Logique.

Comme elle a dit à l'agriculteur: La loi de la vie végétale ne peut
être une propriété et donner un profit;

Elle dira au fabricant de drap: La loi de la gravitation ne peut être
une propriété et donner un profit;

Au fabricant de toiles: La loi de l'élasticité des vapeurs ne peut
être une propriété et donner un profit;

Au maître de forges: La loi de la combustion ne peut être une
propriété et donner un profit;

Au marin: Les lois de l'hydrostatique ne peuvent être une propriété
et donner un profit;

Au charpentier, au menuisier, au bûcheron: Vous vous servez de scies,
de haches, de marteaux; vous faites concourir ainsi à votre oeuvre la
dureté des corps et la résistance des milieux. Ces lois appartiennent
à tout le monde, et ne doivent pas donner lieu à un profit.

Oui, la Logique ira jusque-là, au risque de bouleverser la société
entière; après avoir nié la Propriété foncière, elle niera la
productivité du capital, toujours en se fondant sur cette donnée que
le Propriétaire et le Capitaliste se font rétribuer pour l'usage des
puissances naturelles. C'est pour cela qu'il importe de lui prouver
qu'elle part d'un faux principe; qu'il n'est pas vrai que dans aucun
art, dans aucun métier, dans aucune industrie, on se fasse payer
les forces de la nature, et qu'à cet égard l'agriculture n'est pas
privilégiée.

Il est des choses qui sont _utiles_ sans que le travail intervienne:
la terre, l'air, l'eau, la lumière et la chaleur du soleil; les
matériaux et les forces que nous fournit la nature.

Il en est d'autres qui ne deviennent _utiles_ que parce que le
travail s'exerce sur ces matériaux et s'empare de ces forces.

L'_utilité_ est donc due quelquefois à la nature seule, quelquefois
au travail seul, presque toujours à l'activité combinée du travail et
de la nature.

Que d'autres se perdent dans les définitions. Pour moi, j'entends par
_Utilité_ ce que tout le monde comprend par ce mot, dont l'étymologie
marque très-exactement le sens. Tout ce qui _sert_, que ce soit de
par la nature, de par le travail ou de par les deux, est _Utile_.

J'appelle _Valeur_ cette portion seulement d'_utilité_ que le travail
communique ou ajoute aux choses, en sorte que deux choses se _valent_
quand ceux qui les ont _travaillées_ les échangent librement l'une
contre l'autre. Voici mes motifs:

Qu'est-ce qui fait qu'un homme refuse un échange? c'est la
connaissance qu'il a que la chose qu'on lui offre exigerait de lui
moins de travail que celle qu'on lui demande. On aura beau lui dire:
J'ai moins travaillé que vous, mais la gravitation m'a aidé, et je la
mets en ligne de compte; il répondra: Je puis aussi me servir de la
gravitation, avec un travail égal au vôtre.

Quand deux hommes sont isolés, s'ils travaillent, _c'est pour se
rendre service à eux-mêmes_; que l'échange intervienne, chacun
_rend service_ à l'autre et en reçoit un service _équivalent_. Si
l'un d'eux se fait aider par une puissance naturelle qui soit à
la disposition de l'autre, cette puissance ne comptera pas dans le
marché; le droit de refus s'y oppose.

Robinson chasse et Vendredi pêche. Il est clair que la quantité de
poisson échangée contre du gibier sera déterminée par le travail.
Si Robinson disait à Vendredi: «La nature prend plus de peine pour
faire un oiseau que pour faire un poisson; donne-moi donc plus de
ton travail que je ne t'en donne du mien, puisque je te cède, en
compensation, un plus grand effort de la nature...» Vendredi ne
manquerait pas de répondre: «Il ne t'est pas donnée, non plus qu'à
moi, d'apprécier les efforts de la nature. Ce qu'il faut comparer,
c'est ton travail au mien, et si tu veux établir nos relations sur
ce pied que je devrai, d'une manière permanente, travailler plus que
toi, je vais me mettre à chasser, et tu pêcheras si tu veux.»

On voit que la libéralité de la nature, dans cette hypothèse, ne peut
devenir un monopole à moins de violence. On voit encore que si elle
entre pour beaucoup dans l'_utilité_, elle n'entre pour rien dans la
_valeur_.

J'ai signalé autrefois la métaphore comme un ennemi de l'économie
politique, j'accuserai ici la métonymie du même méfait[91].

[Note 91: Voy. le chap. XXII de la I{re} série des _Sophismes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Se sert-on d'un langage bien exact quand on dit: «L'eau _vaut_ deux
sous?»

On raconte qu'un célèbre astronome ne pouvait se décider à dire: Ah!
le beau coucher du soleil! Même en présence des dames, il s'écriait,
dans son étrange enthousiasme: Ah! le beau spectacle que celui de la
rotation de la terre, quand les rayons du soleil la frappent par la
tangente!

Cet astronome était exact et ridicule. Un économiste ne le serait pas
moins qui dirait: Le travail qu'il faut faire pour aller chercher
l'eau à la source vaut deux sous.

L'étrangeté de la périphrase n'en empêche pas l'exactitude.

En effet, l'eau ne _vaut_ pas. Elle n'a pas de _valeur_, quoiqu'elle
ait de l'_utilité_. Si nous avions tous et toujours une source à nos
pieds, évidemment l'eau n'aurait aucune _valeur_, puisqu'elle ne
pourrait donner lieu à aucun échange. Mais est-elle à un quart de
lieue, il faut l'aller chercher, c'est un travail, et voilà l'origine
de la _valeur_. Est-elle à une demi-lieue, c'est un travail double,
et, partant, une _valeur_ double, quoique l'_utilité_ reste la même.
L'eau est pour moi un don gratuit de la nature, à la condition de
l'aller chercher. Si je le fais moi-même, je me rends un service
moyennant une peine. Si j'en charge un autre, je lui donne une
peine et lui dois un service. Ce sont deux peines, deux services à
comparer, à débattre. Le don de la nature reste toujours gratuit. En
vérité, il me semble que c'est dans le _travail_ et non dans l'eau
que réside la _valeur_, et qu'on fait une métonymie aussi bien quand
on dit: _L'eau vaut deux sous_, que lorsqu'on dit: _J'ai bu une
bouteille._

L'air est un don gratuit de la nature, il n'a pas de _valeur_. Les
économistes disent: Il n'a pas de valeur d'échange, mais il a de la
valeur d'usage. Quelle langue! Eh! Messieurs, avez-vous pris à tâche
de dégoûter de la science? Pourquoi ne pas dire tout simplement: Il
n'a pas de _valeur_, mais il a de l'_utilité_? Il a de l'_utilité_
parce qu'il _sert_. Il n'a pas de _valeur_ parce que la nature a fait
tout et le _travail_ rien. Si le travail n'y est pour rien, personne
n'a à cet égard de _service_ à rendre, à recevoir ou à rémunérer.
Il n'y a ni peine à prendre, ni échange à faire; il n'y a rien à
comparer, il n'y a pas de _valeur_.

Mais entrez dans une cloche à plongeur et chargez un homme de vous
envoyer de l'air par une pompe pendant deux heures; il prendra une
peine, il vous rendra un service; vous aurez à vous _acquitter_.
Est-ce l'air que vous paierez? Non, c'est le travail. Donc, est-ce
l'air qui a acquis de la _valeur_? Parlez ainsi pour abréger, si vous
voulez, mais n'oubliez pas que c'est une _métonymie_; que l'air reste
gratuit; et qu'aucune intelligence humaine ne saurait lui assigner
une _valeur_; que s'il en a une, c'est celle qui se mesure par la
peine prise, comparée à la peine donnée en échange.

Un blanchisseur est obligé de faire sécher le linge dans un grand
établissement par l'action du feu. Un autre se contente de l'exposer
au soleil. Ce dernier prend moins de peine; il n'est ni ne peut être
aussi exigeant. Il ne me fait donc pas payer la chaleur des rayons du
soleil, et c'est moi consommateur qui en profite.

Ainsi la grande loi économique est celle-ci:

Les services s'échangent contre des services.

_Do ut des; do ut facias; facio ut des; facio ut facias; fais ceci
pour moi, et je ferai cela pour toi_, c'est bien trivial, bien
vulgaire; ce n'en est pas moins le commencement, le milieu et la fin
de la science[92].

[Note 92: «Il ne suffit pas que la valeur ne soit pas dans la
matière ou dans les forces naturelles. Il ne suffit pas qu'elle
soit exclusivement dans les _services_. Il faut encore que les
services eux-mêmes ne puissent pas avoir une _valeur_ exagérée. Car
qu'importe à un malheureux ouvrier de payer le blé cher, parce que le
propriétaire se fait payer les puissances productives du sol ou bien
se fait payer démesurément son intervention?»

«C'est l'oeuvre de la Concurrence d'égaliser les services sur le pied
de la justice. Elle y travaille sans cesse.»

                                       (_Pensée inédite de l'auteur._)

Pour les développements sur la _Valeur_ et la _Concurrence_, voy. les
chap. V et X des _Harmonies économiques_, au tome VI.

Voy., de plus, au présent volume, les exemples cités pag. 38 et suiv.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Nous pouvons tirer de ces trois exemples cette conclusion générale:
Le consommateur rémunère tous les _services_ qu'on lui rend, toute
la peine qu'on lui épargne, tous les travaux qu'il occasionne; mais
il jouit, sans les payer, des dons gratuits de la nature et des
puissances que le producteur a mises en oeuvre.

Voilà trois hommes qui ont mis à ma disposition de l'air, de l'eau et
de la chaleur, sans se rien faire payer que leur peine.

Qu'est-ce donc qui a pu faire croire que l'agriculteur, qui se sert
aussi de l'air, de l'eau et de la chaleur, me fait payer la prétendue
_valeur intrinsèque_ de ces _agents naturels_? qu'il me porte en
compte de l'utilité créée et de l'utilité non créée? que, par
exemple, le prix du blé vendu à 18 fr. se décompose ainsi:

  12 fr. pour le travail actuel,    } propriété légitime;
  3 fr. pour le travail antérieur,  }

3 fr. pour l'air, la pluie, le soleil, la vie végétale, propriété
illégitime?

Pourquoi tous les économistes de l'_école anglaise_ croient-ils que
ce dernier élément s'est furtivement introduit dans la valeur du blé?


Troisième lettre.

_Les services s'échangent contre des services._ Je suis obligé de me
faire violence pour résister à la tentation de montrer ce qu'il y a
de simplicité, de vérité et de fécondité dans cet axiome.

Que deviennent devant lui toutes ces subtilités: _Valeur d'usage
et valeur d'échange, produits matériels et produits immatériels,
classes productives et classes improductives?_ Industriels, avocats,
médecins, fonctionnaires, banquiers, négociants, marins, militaires,
artistes, ouvriers, tous tant que nous sommes, à l'exception des
hommes de rapine, nous rendons et recevons des _services_. Or, ces
services réciproques étant seuls commensurables entre eux, c'est en
eux seuls que réside la _valeur_, et non dans la matière gratuite et
dans les agents naturels gratuits qu'ils mettent en oeuvre. Qu'on ne
dise donc point, comme c'est aujourd'hui la mode, que le négociant
est un intermédiaire parasite. Prend-il ou ne prend-il pas une peine?
Nous épargne-t-il ou non du travail? Rend-il ou non des _services_?
S'il rend des _services_, il crée de la _valeur_ aussi bien que le
fabricant[93].

[Note 93: Voy., sur la question des intermédiaires, au tome V, le
chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et au
tome VI, le commencement du chap. XVI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Comme le fabricant, pour faire tourner ses mille broches,
s'empare, par la machine à vapeur, du poids de l'atmosphère et de
l'expansibilité des gaz, de même le négociant, pour exécuter ses
transports, se sert de la direction des vents et de la fluidité
de l'eau. Mais ni l'un ni l'autre ne nous font payer ces _forces
naturelles_, car plus ils en sont secondés, plus ils sont forcés
de baisser leurs prix. Elles restent donc ce que Dieu a voulu
qu'elles fussent, un don gratuit, sous la condition du travail, pour
l'humanité tout entière.

En est-il autrement en agriculture? C'est ce que j'ai à examiner.

Supposons une île immense habitée par quelques sauvages. L'un d'entre
eux conçoit la pensée de se livrer à la culture. Il s'y prépare de
longue main, car il sait que l'entreprise absorbera bien des journées
de travail avant de donner la moindre récompense. Il accumule des
provisions, il fabrique de grossiers instruments. Enfin le voilà
prêt; il clôt et défriche un lopin de terre.

Ici deux questions:

Ce sauvage blesse-t-il les Droits de la communauté?

Blesse-t-il ses Intérêts?

Puisqu'il y a cent mille fois plus de terres que la communauté n'en
pourrait cultiver, il ne blesse pas plus ses droits que je ne blesse
ceux de mes compatriotes quand je puise dans la Seine un verre d'eau
pour boire, ou dans l'atmosphère un pied cube d'air pour respirer.

Il ne blesse pas davantage ses intérêts. Bien au contraire: ne chassant
plus ou chassant moins, ses compagnons ont proportionnellement plus
d'espace; en outre, s'il produit plus de subsistances qu'il n'en peut
consommer, il lui reste un excédant à échanger.

Dans cet échange, exerce-t-il la moindre oppression sur ses
semblables? Non, puisque ceux-ci sont libres d'accepter ou de refuser.

Se fait-il payer le concours de la terre, du soleil et de la pluie?
Non, puisque chacun peut recourir, comme lui, à ces agents de
production.

Veut-il vendre son lopin de terre, que pourra-t-il obtenir?
L'équivalent de son travail, et voilà tout. S'il disait: Donnez-moi
d'abord autant de votre temps que j'en ai consacré à l'opération,
et ensuite une autre portion de votre temps pour la valeur de la
terre brute; on lui répondrait: Il y a de la terre brute à côté de
la vôtre, je ne puis que vous restituer votre temps, puisque, avec
un temps égal, rien ne m'empêche de me placer dans une condition
semblable à la vôtre. C'est justement la réponse que nous ferions
au porteur d'eau qui nous demanderait deux sous pour la valeur de
son service et deux pour la valeur de l'eau; par où l'on voit que
la terre et l'eau ont cela de commun, que l'une et l'autre beaucoup
d'_utilité_, et que ni l'une ni l'autre n'ont de _valeur_.

Que si notre sauvage voulait _affermer_ son champ, il ne trouverait
jamais que la rémunération de son travail sous une autre forme. Des
prétentions plus exagérées rencontreraient toujours cette inexorable
réponse: «Il y a des terres dans l'île», réponse plus décisive que
celle du meunier de Sans-Souci: «Il y a des juges à Berlin[94].»

[Note 94: Nous avons entendu naguère nier la légitimité du fermage.
Sans aller jusque-là, beaucoup de personnes ont de la peine à
comprendre la pérennité du loyer des capitaux. Comment, disent-elles,
un capital une fois formé peut-il donner un revenu éternel? Voici,
par un exemple, cette légitimité et cette pérennité expliquées.

J'ai cent sacs de blé, je pourrais m'en servir pour vivre pendant
que je me livre à un travail utile. Au lieu de cela, je les prête
pour un an. Que me doit l'emprunteur? la restitution intégrale de
mes cent sacs de blé. Ne me doit-il que cela? En ce cas, j'aurais
rendu un service sans en recevoir. Il me doit donc, outre la
simple restitution de mon prêt, un _service_, une rémunération qui
sera déterminée par les lois de l'offre et de la demande: c'est
l'_intérêt_. On voit qu'au bout de l'an, j'ai encore cent sacs de
blé à prêter; et ainsi de suite pendant l'éternité. L'intérêt est
une petite portion du travail que mon prêt a mis l'emprunteur à
même d'exécuter. Si j'ai assez de sacs de blé pour que les intérêts
suffisent à mon existence, je puis être un homme de loisir sans faire
tort à personne, et il me serait facile de montrer que le loisir,
ainsi acheté, est lui-même un des ressorts progressifs de la société.]

Ainsi, à l'origine du moins, le propriétaire, soit qu'il vende les
produits de sa terre, ou sa terre elle-même, soit qu'il l'afferme, ne
fait autre chose que rendre et recevoir des _services_ sur le pied de
l'égalité. Ce sont ces services qui se comparent, et par conséquent
qui _valent_, la valeur n'étant attribuée au sol que par abréviation
ou _métonymie_.

Voyons ce qui survient à mesure que l'île se peuple et se cultive.

Il est bien évident que la facilité de se procurer des matières
premières, des subsistances et du _travail_ y augmente pour tout le
monde, sans privilége pour personne, comme on le voit aux États-Unis.
Là, il est absolument impossible aux propriétaires de se placer
dans une position plus favorable que les autres travailleurs,
puisque, à cause de l'abondance des terres, chacun a le choix de se
porter vers l'agriculture si elle devient plus lucrative que les
autres carrières. Cette liberté suffit pour maintenir l'_équilibre
des services_. Elle suffit aussi pour que les _agents naturels_,
dont on se sert dans un grand nombre d'industries aussi bien qu'en
agriculture, ne profitent pas aux producteurs, en tant que tels, mais
au public consommateur.

Deux frères se séparent; l'un va à la pêche de la baleine, l'autre
va défricher des terres dans le _Far-West_. Ils échangent ensuite de
l'huile contre du blé. L'un porte-t-il plus en compte la _valeur_ du
sol que la _valeur_ de la baleine? La comparaison ne peut porter que
sur les _services_ reçus et rendus. Ces services seuls ont donc de la
_valeur_.

Cela est si vrai que, si la nature a été très-libérale du côté de
la terre, c'est-à-dire si la récolte est abondante, le prix du
blé baisse, et _c'est le pêcheur qui en profite_. Si la nature a
été libérale du côté de l'Océan, en d'autres termes, si la pêche
a été heureuse, c'est l'huile qui est à bon marché, _au profit de
l'agriculteur_. Rien ne prouve mieux que le don gratuit de la nature,
quoique mis en oeuvre par le producteur, reste toujours gratuit pour
les masses, à la seule condition de payer cette mise en oeuvre qui
est le _service_.

Donc, tant qu'il y aura abondance de terres incultes dans le pays,
l'équilibre se maintiendra entre les services réciproques, et tout
avantage exceptionnel sera refusé aux propriétaires.

Il n'en serait pas ainsi, si les propriétaires parvenaient à
interdire tout nouveau défrichement. En ce cas, il est bien clair
qu'ils feraient la loi au reste de la communauté. La population
augmentant, le besoin de subsistance se faisant de plus en plus
sentir, il est clair qu'ils seraient en mesure de se faire payer plus
cher leurs _services_, ce que le langage ordinaire exprimerait ainsi,
par métonymie: _Le sol a plus de valeur._ Mais la preuve que ce
privilége inique conférerait une _valeur factice_ non à la matière,
mais aux services, c'est ce que nous voyons en France et à Paris
même. Par un procédé semblable à celui que nous venons de décrire,
la loi limite le nombre des courtiers, agents de change, notaires,
bouchers; et qu'arrive-t-il? C'est qu'en les mettant à même de mettre
à haut prix leurs _services_, elle crée en leur faveur un capital
qui n'est incorporé dans aucune matière. Le besoin d'abréger fait
dire alors: «Cette étude, ce cabinet, ce brevet _valent_ tant,» et la
_métonymie_ est évidente. Il en est de même pour le sol.

Nous arrivons à la dernière hypothèse, celle où le sol de l'île
entière est soumis à l'appropriation individuelle et à la culture.

Ici il semble que la position relative des deux classes va changer.

En effet, la population continue de s'accroître; elle va encombrer
toutes les carrières, excepté la seule où la place soit prise.
Le propriétaire fera donc la loi de l'échange! Ce qui limite la
_valeur d'un service_, ce n'est jamais la volonté de celui qui le
rend, c'est quand celui à qui on l'offre peut s'en passer, ou se le
rendre à lui-même, ou s'adresser à d'autres. Le prolétaire n'a plus
aucune de ces alternatives. Autrefois il disait au propriétaire:
«Si vous me demandez plus que la rémunération de votre travail, je
cultiverai moi-même;» et le propriétaire était forcé de se soumettre.
Aujourd'hui le propriétaire a trouvé cette réplique: «Il n'y a plus
de place dans le pays.» Ainsi, qu'on voie la Valeur dans les choses
ou dans les services, l'agriculteur profitera de l'absence de toute
concurrence, et comme les propriétaires feront la loi aux fermiers
et aux ouvriers des campagnes, en définitive ils la feront à tout le
monde.

Cette situation nouvelle a évidemment pour cause unique ce fait, que
les non-propriétaires ne peuvent plus contenir les exigences des
possesseurs du sol par ce mot: «Il reste du sol à défricher.»

Que faudrait-il donc pour que l'_équilibre des services_ fût
maintenu, pour que l'hypothèse actuelle rentrât à l'instant dans
l'hypothèse précédente? Une seule chose: c'est qu'à côté de notre
île il en surgît une seconde, ou, mieux encore, des continents non
entièrement envahis par la culture.

Alors le travail continuerait à se développer, se répartissant dans
de justes proportions entre l'agriculture et les autres industries,
sans oppression possible de part ni d'autre, puisque si le
propriétaire disait à l'artisan: «Je te vendrai mon blé à un prix qui
dépasse la rémunération normale du travail,» celui-ci se hâterait de
répondre: «Je travaillerai pour les propriétaires du continent, qui
ne peuvent avoir de telles prétentions.»

Cette période arrivée, la vraie garantie des masses est donc dans la
liberté de l'échange, dans le droit du travail[95].

[Note 95: Cette hypothèse a été examinée de nouveau par l'auteur dans
la dernière partie de sa lettre à M. Thiers. Voy. ci-après les 12
dernières pages de _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Le _droit du travail_, c'est la liberté, c'est la propriété.
L'artisan est propriétaire de son oeuvre, de ses services ou du
prix qu'il en a retiré, aussi bien que le propriétaire du sol.
Tant que, en vertu de ce droit, il peut les échanger sur toute
la surface du globe contre des produits agricoles, il maintient
_forcément_ le propriétaire foncier dans cette position d'_égalité_
que j'ai précédemment décrite, où _les services s'échangent contre
des services_, sans que la possession du sol confère par elle-même,
pas plus que la possession d'une machine à vapeur ou du plus simple
outil, un avantage indépendant du travail.

Mais si, usurpant la puissance législative, les propriétaires
défendent aux prolétaires de travailler pour le dehors contre de la
subsistance, alors l'équilibre des services est rompu. Par respect
pour l'exactitude scientifique, je ne dirai pas que par là ils
élèvent artificiellement la _valeur du sol ou des agents_ naturels;
mais je dirai qu'ils élèvent artificiellement la _valeur de leurs
services_. Avec _moins_ de travail ils paient _plus_ de travail.
Ils oppriment. Ils font comme tous les monopoleurs brevetés; ils
font comme les propriétaires de l'autre période qui prohibaient les
défrichements; ils introduisent dans la société une cause d'inégalité
et de misère; ils altèrent les notions de justice et de propriété;
ils creusent sous leurs pas un abîme[96].

[Note 96: Sur la propriété foncière, voy. les chap. IX et XIII des
_Harmonies économiques_, au tome VI.--Voy. aussi, au tome II, la
seconde parabole du discours prononcé, le 29 septembre 1846, à la
salle Montesquieu.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Mais quel soulagement pourraient trouver les non-propriétaires dans
la proclamation du _droit au travail_? En quoi ce droit nouveau
accroîtrait-il les subsistances ou les travaux à distribuer aux
masses? Est-ce que tous les capitaux ne sont pas consacrés à faire
travailler? Est-ce qu'ils grossissent en passant par les coffres de
l'État? Est-ce qu'en les ravissant au peuple par l'impôt, l'État ne
ferme pas au moins autant de sources de travail d'un côté qu'il en
ouvre de l'autre?

Et puis, en faveur de qui stipulez-vous ce droit? Selon la théorie
qui vous l'a révélé, ce serait en faveur de quiconque n'a plus sa
part d'usufruit de la terre brute. Mais les banquiers, négociants,
manufacturiers, légistes, médecins, fonctionnaires, artistes,
artisans ne sont pas propriétaires fonciers. Voulez-vous dire
que les possesseurs du sol seront tenus d'assurer du travail à
tous ces citoyens? Mais tous se créent des débouchés les uns aux
autres. Entendez-vous seulement que les riches, propriétaires ou
non-propriétaires du sol, doivent venir au secours des pauvres? Alors
vous parlez d'_assistance_, et non d'un droit ayant sa source dans
l'appropriation du sol.

En fait de droits, celui qu'il faut réclamer, parce qu'il est
incontestable, rigoureux, sacré, c'est le _droit du travail_; c'est
la liberté, c'est la propriété, non celle du sol seulement, mais
celle des bras, de l'intelligence, des facultés, de la personnalité,
propriété qui est violée si une classe peut interdire aux autres
l'_échange libre des services_ au dehors comme au dedans. Tant que
cette liberté existe, la propriété foncière n'est pas un privilége;
elle n'est, comme toutes les autres, que la _propriété d'un travail_.

Il me reste à déduire quelques conséquences de cette doctrine.


Quatrième lettre.

Les physiocrates disaient: La terre seule est productive.

Certains économistes ont dit: Le travail seul est productif.

Quand on voit le laboureur courbé sur le sillon qu'il arrose de
ses sueurs, on ne peut guère nier son concours à l'oeuvre de la
production. D'un autre côté, la nature ne se repose pas. Et le rayon
qui perce la nue, et la nue que chasse le vent, et le vent qui amène
la pluie, et la pluie qui dissout les substances fertilisantes, et
ces substances qui développent dans la jeune plante le mystère de
la vie, toutes les puissances connues et inconnues de la nature
préparent la moisson pendant que le laboureur cherche dans le sommeil
une trêve à ses fatigues.

Il est donc impossible de ne pas le reconnaître: le Travail et la
nature se combinent pour accomplir le phénomène de la production.
L'_utilité_, qui est le fonds sur lequel vit le genre humain, résulte
de cette coopération, et cela est aussi vrai de presque toutes les
industries que de l'agriculture.

Mais, dans les échanges que les hommes accomplissent entre eux,
il n'y a qu'une chose qui se compare et se puisse comparer, c'est
le travail humain, c'est le service reçu et rendu. Ces services
sont seuls commensurables entre eux; c'est donc eux seuls qui sont
rémunérables, c'est en eux seuls que réside la Valeur, et il est
très-exact de dire qu'en définitive l'homme n'est _propriétaire_ que
de son oeuvre _propre_.

Quant à la portion d'utilité due au concours de la nature, quoique
très-réelle, quoique immensément supérieure à tout ce que l'homme
pourrait accomplir, elle est _gratuite_; elle se transmet de main
en main par-dessus le marché; elle est sans Valeur proprement
dite. Et qui pourrait apprécier, mesurer, déterminer la valeur des
lois naturelles qui agissent, depuis le commencement du monde,
pour produire un effet quand le travail les sollicite? à quoi les
comparer? comment les _évaluer_? Si elles avaient une Valeur,
elles figureraient sur nos comptes et nos inventaires; nous nous
ferions rétribuer pour leur usage. Et comment y parviendrions-nous,
puisqu'elles sont à la disposition de tous sous la même condition,
celle du travail[97]?

[Note 97: Sur l'objection tirée d'un prétendu accaparement des agents
naturels, voy., au tome V, la lettre XIVe de _Gratuité du crédit_,
et, au tome VI, les deux dernières pages du chap. XIV.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Ainsi, toute production utile est l'oeuvre de la nature qui agit
gratuitement et du travail qui se rémunère.

Mais, pour arriver à la production d'une utilité donnée, ces deux
contingents, _travail humain_, _forces naturelles_, ne sont pas
dans des rapports fixes et immuables. Bien loin de là. Le progrès
consiste à faire que la proportion du _concours naturel_ s'accroisse
sans cesse et vienne diminuer d'autant, en s'y substituant, la
proportion du _travail humain_. En d'autres termes, pour une quantité
donnée d'utilité, la coopération gratuite de la _nature_ tend à
remplacer de plus en plus la coopération onéreuse du _travail_. La
partie _commune_ s'accroît aux dépens de la partie rémunérable et
_appropriée_.

Si vous aviez à transporter un fardeau d'un quintal, de Paris à
Lille, sans l'intervention d'aucune force naturelle, c'est-à-dire
à dos d'homme, il vous faudrait un mois de fatigue; si, au lieu de
prendre cette peine vous-même, vous la donniez à un autre, vous
auriez à lui restituer une peine égale, sans quoi il ne la prendrait
pas. Viennent le traîneau, puis la charrette, puis le chemin de fer;
à chaque progrès, c'est une partie de l'oeuvre mise à la charge des
forces naturelles, c'est une diminution de peine à prendre ou à
rémunérer. Or, il est évident que toute rémunération anéantie est une
conquête, non au profit de celui qui rend le service, mais de celui
qui le reçoit, c'est-à-dire de l'humanité.

Avant l'invention de l'imprimerie, un scribe ne pouvait copier une
Bible en moins d'un an, et c'était la mesure de la rémunération
qu'il était en droit d'exiger. Aujourd'hui, on peut avoir une Bible
pour 5 francs, ce qui ne répond guère qu'à une journée de travail.
La force naturelle et _gratuite_ s'est donc substituée à la force
rémunérable pour deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties sur trois
cents; une partie représente le _service_ humain et reste _Propriété
personnelle_; deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties représentent le
_concours naturel_, ne se paient plus et sont par conséquent tombées
dans le domaine de la gratuité et de la communauté.

Il n'y a pas un outil, un instrument, une machine qui n'ait eu pour
résultat de diminuer le concours du travail humain, soit la Valeur du
produit, soit encore ce qui fait le fondement de la Propriété.

Cette observation qui, j'en conviens, n'est que bien imparfaitement
exposée ici, me semble devoir rallier sur un terrain commun, celui
de la _Propriété_ et de la _Liberté_, les écoles qui se partagent
aujourd'hui d'une manière si fâcheuse l'empire de l'opinion.

Toutes les écoles se résument en un axiome.

Axiome Économiste: Laissez faire, laissez passer.

Axiome Égalitaire: Mutualité des services.

Axiome Saint-Simonien: À chacun selon sa capacité, à chaque capacité
selon ses oeuvres.

Axiome Socialiste: Partage équitable entre le capital, le talent et
le travail.

Axiome Communiste: Communauté des biens.

Je vais indiquer (car je ne puis faire ici autre chose) que la
doctrine exposée dans les lignes précédentes satisfait à tous ces
voeux.

ÉCONOMISTES. Il n'est guère nécessaire de prouver que les Économistes
doivent accueillir une doctrine qui procède évidemment de _Smith_ et
de _Say_, et ne fait que montrer une conséquence des lois générales
qu'ils ont découvertes. _Laissez faire, laissez passer_, c'est ce que
résume le mot _liberté_, et je demande s'il est possible de concevoir
la notion de _propriété_ sans liberté. Suis-je propriétaire de mes
oeuvres, de mes facultés, de mes bras, si je ne puis les employer
à rendre des _services_ volontairement acceptés? Ne dois-je pas
être _libre_ ou d'exercer mes forces isolément, ce qui entraîne la
nécessité de l'échange, ou de les unir à celles de mes frères, ce qui
est _association_ ou échange sous une autre forme?

Et si la liberté est gênée, n'est-ce pas la Propriété elle-même qui
est atteinte? D'un autre côté, comment les _services_ réciproques
auront-ils tous leur juste Valeur relative, s'ils ne s'échangent pas
librement, si la loi défend au travail humain de se porter vers ceux
qui sont les mieux rémunérés? La propriété, la justice, l'égalité,
l'équilibre des services ne peuvent évidemment résulter que de
la Liberté. C'est encore la Liberté qui fait tomber le concours
des forces naturelles dans le domaine _commun_; car, tant qu'un
privilége légal m'attribue l'exploitation exclusive d'une force
naturelle, je me fais payer non-seulement pour mon travail, mais pour
l'usage de cette force. Je sais combien il est de mode aujourd'hui de
maudire la liberté. Le siècle semble avoir pris au sérieux l'ironique
refrain de notre grand chansonnier:

  Mon coeur en belle haine
    A pris la liberté.
    Fi de la liberté!
    À bas la liberté!

Pour moi, qui l'aimai toujours par instinct, je la défendrai toujours
par raison.

ÉGALITAIRES. La _mutualité des services_ à laquelle ils aspirent est
justement ce qui résulte du régime _propriétaire_.

En apparence, l'homme est propriétaire de la chose tout entière,
de toute l'utilité que cette chose renferme. En réalité, il n'est
propriétaire que de sa Valeur, de cette portion d'utilité communiquée
par le travail, puisque, en la cédant, il ne peut se faire rémunérer
que pour le _service_ qu'il rend. Le représentant des égalitaires
condamnait ces jours-ci à la tribune la Propriété, restreignant ce
mot à ce qu'il nomme les _usures_, l'usage du sol, de l'argent,
des maisons, du crédit, etc. Mais ces _usures_ sont du travail
et ne peuvent être que du travail. Recevoir un service implique
l'obligation de le rendre. C'est en quoi consiste la _mutualité des
services_. Quand je prête une chose que j'ai produite à la sueur de
mon front, et dont je pourrais tirer parti, je rends un _service_
à l'emprunteur, lequel me doit aussi un _service_. Il ne m'en
rendrait aucun s'il se bornait à me restituer la chose au bout de
l'an. Pendant cet intervalle, il aurait profité de mon travail à mon
détriment. Si je me faisais rémunérer pour autre chose que pour mon
travail, l'objection des Égalitaires serait spécieuse. Mais il n'en
est rien. Une fois donc qu'ils se seront assurés de la vérité de la
théorie exposée dans ces articles, s'ils sont conséquents, ils se
réuniront à nous pour raffermir la Propriété et réclamer ce qui la
complète ou plutôt ce qui la constitue, la Liberté.

SAINT-SIMONIENS: _À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon
ses oeuvres._

C'est encore ce que réalise le régime propriétaire.

Nous nous rendons des services réciproques; mais ces services ne sont
pas proportionnels à la durée ou à l'intensité du travail. Ils ne se
mesurent pas au dynamomètre ou au chronomètre. Que j'aie pris une
peine d'une heure ou d'un jour, peu importe à celui à qui j'offre
mon service. Ce qu'il regarde, ce n'est pas la peine que je prends,
mais celle que je lui épargne[98]. Pour économiser de la fatigue et
du temps, je cherche à me faire aider par une _force naturelle_.
Tant que nul, excepté moi, ne sait tirer parti de cette force, je
rends aux autres, à temps égal, plus de services qu'ils ne s'en
peuvent rendre eux-mêmes. Je suis bien rémunéré, je m'enrichis sans
nuire à personne. La _force naturelle_ tourne à mon seul profit, ma
capacité est récompensée: _À chacun selon sa capacité._ Mais bientôt
mon secret se divulgue. L'imitation s'empare de mon procédé, la
concurrence me force à réduire mes prétentions. Le prix du produit
baisse jusqu'à ce que mon travail ne reçoive plus que la rémunération
normale de tous les travaux analogues. La _force naturelle_ n'est
pas perdue pour cela; elle m'échappe, mais elle est recueillie par
l'humanité tout entière, qui désormais se procure une satisfaction
égale avec un moindre travail. Quiconque exploite cette force pour
son propre usage prend moins de peine qu'autrefois et, par suite,
quiconque l'exploite pour autrui a droit à une moindre rémunération.
S'il veut accroître son bien-être, il ne lui reste d'autre ressource
que d'accroître son travail. _À chaque capacité selon ses oeuvres._
En définitive, il s'agit de _travailler mieux_ ou de _travailler
plus_, ce qui est la traduction rigoureuse de l'axiome saint-simonien.

[Note 98: Sur _l'Effort épargné_, considéré comme l'élément le plus
important de la valeur, voy. le chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

SOCIALISTES. _Partage équitable entre le talent, le capital et le
travail._

L'équité dans le partage résulte de la loi: _les services s'échangent
contre les services_, pourvu que ces échanges soient libres,
c'est-à-dire pourvu que la Propriété soit reconnue et respectée.

Il est bien clair d'abord que celui qui a plus de _talent_ rend
plus de _services_, à peine égale; d'où il suit qu'on lui alloue
volontairement une plus grande rémunération.

Quant au Capital et au Travail, c'est un sujet sur lequel je regrette
de ne pouvoir m'étendre ici, car il n'en est pas qui ait été présenté
au public sous un jour plus faux et plus funeste.

On représente souvent le Capital comme un monstre dévorant, comme
l'ennemi du Travail. On est parvenu ainsi à jeter une sorte
d'antagonisme irrationnel entre deux puissances qui, au fond, sont
de même origine, de même nature, concourent, s'entr'aident, et
ne peuvent se passer l'une de l'autre. Quand je vois le Travail
s'irriter contre le Capital, il me semble voir l'Inanition repousser
les aliments.

Je définis le Capital ainsi: _Des matériaux, des instruments et des
provisions_, dont l'usage est _gratuit_, ne l'oublions pas, en tant
que la nature a concouru à les produire, et dont la Valeur seule,
fruit du travail, se fait payer.

Pour exécuter une oeuvre utile, il faut des _matériaux_; pour peu
qu'elle soit compliquée, il faut des _instruments_; pour peu qu'elle
soit de longue haleine, il faut des _provisions_. Par exemple: pour
qu'un chemin de fer soit entrepris, il faut que la société ait
épargné assez de moyens d'existence pour faire vivre des milliers
d'hommes pendant plusieurs années.

Matériaux, instruments, provisions sont eux-mêmes le fruit d'un
travail antérieur, lequel n'a pas encore été rémunéré. Lors donc que
le travail antérieur et le travail actuel se combinent pour une fin,
pour une oeuvre commune, ils se rémunèrent l'un par l'autre; il y a
là échange de travaux, _échange de services_ à conditions débattues.
Quelle est celle des deux parties qui obtiendra les meilleures
conditions? Celle qui a moins besoin de l'autre. Nous rencontrons ici
l'inexorable loi de l'offre et de la demande; s'en plaindre c'est
une puérilité et une contradiction. Dire que le travail doit être
très-rémunéré quand les travailleurs sont nombreux et les capitaux
exigus, c'est dire que chacun doit être d'autant mieux pourvu que la
provision est plus petite.

Pour que le travail soit demandé et bien payé, il faut donc qu'il
y ait dans le pays beaucoup de matériaux, d'instruments et de
provisions, autrement dit, beaucoup de Capital.

Il suit de là que l'intérêt fondamental des ouvriers est que le
capital se forme rapidement; que par leur prompte accumulation, les
matériaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une
active concurrence. Il n'y a que cela qui puisse améliorer le sort
des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que
les capitaux se forment? C'est que chacun soit sûr d'être réellement
_propriétaire_, dans toute l'étendue du mot, de son travail et de ses
épargnes. Propriété, sécurité, liberté, ordre, paix, économie, voilà
ce qui intéresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degré,
les prolétaires.

COMMUNISTES. À toutes les époques, il s'est rencontré des coeurs
honnêtes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des
Fénelon, qui, blessés par le spectacle des souffrances humaines et
de l'inégalité des conditions, ont cherché un refuge dans l'utopie
_communiste_.

Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que le régime
propriétaire tend à réaliser de plus en plus, sous nos yeux, cette
utopie. C'est pour cela que j'ai dit en commençant que la propriété
était essentiellement démocratique.

Sur quel fonds vit et se développe l'humanité? sur tout ce qui
_sert_, sur tout ce qui est _utile_. Parmi les choses _utiles_, il
y en a auxquelles le travail humain reste étranger, l'air, l'eau,
la lumière du soleil; pour celles-là la gratuité, la Communauté est
entière. Il y en a d'autres qui ne deviennent _utiles_ que par la
coopération du travail et de la nature. L'_utilité_ se décompose
donc en elles. Une portion y est mise par le Travail, et celle-là
seule est rémunérable, a de la Valeur et constitue la Propriété.
L'autre portion y est mise par les agents naturels, et celle-ci reste
gratuite et Commune.

Or, de ces deux forces, qui concourent à produire l'_utilité_, la
seconde, celle qui est gratuite et commune, se substitue incessamment
à la première, celle qui est onéreuse et par suite rémunérable.
C'est la loi du progrès. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui ne
cherche un auxiliaire dans les puissances de la nature, et quand il
l'a trouvé, aussitôt il en fait jouir l'humanité tout entière, en
abaissant proportionnellement le prix du produit.

Ainsi, dans chaque produit donné, la portion d'utilité qui est à
titre _gratuit_ se substitue peu à peu à cette autre portion qui
reste à titre _onéreux_.

Le fonds _commun_ tend donc à dépasser dans des proportions
indéfinies le fonds _approprié_, et l'on peut dire qu'au sein de
l'humanité le domaine de la communauté s'élargit sans cesse.

D'un autre côté, il est clair que, sous l'influence de la liberté,
la portion d'utilité qui reste rémunérable ou appropriable tend
à se répartir d'une manière sinon rigoureusement égale, du moins
proportionnelle aux _services_ rendus, puisque ces services mêmes
sont la mesure de la rémunération.

On voit par là avec quelle irrésistible puissance le principe de
la Propriété tend à réaliser l'égalité parmi les hommes. Il fonde
d'abord un _fonds commun_ que chaque progrès grossit sans cesse, et à
l'égard duquel l'égalité est parfaite, car tous les hommes sont égaux
devant une valeur _anéantie_, devant une utilité qui a cessé d'être
rémunérable. Tous les hommes sont égaux devant cette portion du prix
des livres que l'imprimerie a fait disparaître.

Ensuite, quant à la portion d'utilité qui correspond au travail
humain, à la peine ou à l'habileté, la concurrence tend à établir
l'équilibre des rémunérations, et il ne reste d'inégalité que celle
qui se justifie par l'inégalité même des efforts, de la fatigue, du
travail, de l'habileté, en un mot, des _services_ rendus; et, outre
qu'une telle inégalité sera éternellement juste, qui ne comprend que,
sans elle, les efforts s'arrêteraient tout à coup?

Je pressens l'objection! Voilà bien, dira-t-on, l'optimisme des
économistes. Ils vivent dans leurs théories et ne daignent pas jeter
les yeux sur les faits. Où sont, dans la réalité, ces tendances
égalitaires? Le monde entier ne présente-t-il pas le lamentable
spectacle de l'opulence à côté du paupérisme? du faste insultant
le dénûment? de l'oisiveté et de la fatigue? de la satiété et de
l'inanition?

Cette inégalité, ces misères, ces souffrances, je ne les nie pas.
Et qui pourrait les nier? Mais je dis: Loin que ce soit le principe
de la Propriété qui les engendre, elles sont imputables au principe
opposé, au principe de la Spoliation.

C'est ce qui me reste à démontrer.


Cinquième lettre.

Non, les économistes ne pensent pas, comme on le leur reproche, que
nous soyons dans le meilleur des mondes. Ils ne ferment ni leurs
yeux aux plaies de la société, ni leurs oreilles aux gémissements de
ceux qui souffrent. Mais, ces douleurs, ils en cherchent la cause,
et ils croient avoir reconnu que, parmi celles sur lesquelles la
société peut agir, il n'en est pas de plus active, de plus générale
que l'injustice. Voilà pourquoi ce qu'ils invoquent, avant tout et
surtout, c'est la justice, la justice universelle.

L'homme veut améliorer son sort, c'est sa première loi. Pour que
cette amélioration s'accomplisse, un travail préalable ou une
_peine_ est nécessaire. Le même principe qui pousse l'homme vers son
bien-être le porte aussi à éviter cette _peine_ qui en est le moyen.
Avant de s'adresser à son propre travail, il a trop souvent recours
au travail d'autrui.

On peut donc appliquer à l'_intérêt personnel_, ce qu'Esope disait
de la langue: Rien au monde n'a fait plus de bien ni plus de mal.
L'intérêt personnel crée tout ce par quoi l'humanité vit et se
développe; il stimule le travail, il enfante la _propriété_. Mais,
en même temps, il introduit sur la terre toutes les injustices qui,
selon leurs formes, prennent des noms divers et se résument dans ce
mot: _Spoliation_.

_Propriété_, _spoliation_, soeurs nées du même père, salut et fléau
de la société, génie du bien et génie du mal, puissances qui se
disputent, depuis le commencement, l'empire et les destinées du monde!

Il est aisé d'expliquer, par cette origine commune à la Propriété et
à la Spoliation, la facilité avec laquelle Rousseau et ses modernes
disciples ont pu calomnier et ébranler l'ordre social. Il suffisait
de ne montrer l'_Intérêt personnel_ que par une de ses faces.

Nous avons vu que les hommes sont naturellement Propriétaires de
leurs oeuvres, et qu'en se transmettant des uns aux autres ces
propriétés ils se rendent des _services_ réciproques.

Cela posé, le caractère général de la Spoliation consiste à employer
la force ou la ruse pour altérer à notre profit l'équivalence des
services.

Les combinaisons de la Spoliation sont inépuisables, comme les
ressources de la sagacité humaine. Il faut deux conditions pour
que les services échangés puissent être tenus pour légitimement
équivalents. La première, c'est que le jugement de l'une des parties
contractantes ne soit pas faussé par les manoeuvres de l'autre; la
seconde, c'est que la transaction soit libre. Si un homme parvient
à extorquer de son semblable un service réel, en lui faisant croire
que ce qu'il lui donne en retour est aussi un service réel, tandis
que ce n'est qu'un service illusoire, il y a spoliation. À plus forte
raison, s'il a recours à la force.

On est d'abord porté à penser que la Spoliation ne se manifeste
que sous la forme de ces _vols_ définis et punis par le Code. S'il
en était ainsi, je donnerais, en effet, une trop grande importance
sociale à des faits exceptionnels, que la conscience publique
réprouve et que la loi réprime. Mais, hélas! il y a la spoliation qui
s'exerce avec le consentement de la loi, par l'opération de la loi,
avec l'assentiment et souvent aux applaudissements de la société.
C'est cette Spoliation seule qui peut prendre des proportions
énormes, suffisantes pour altérer la distribution de la richesse dans
le corps social, paralyser pour longtemps la force de nivellement qui
est dans la Liberté, créer l'inégalité permanente des conditions,
ouvrir le gouffre de la misère, et répandre sur le monde ce déluge de
maux que des esprits superficiels attribuent à la Propriété. Voilà la
Spoliation dont je parle, quand je dis qu'elle dispute au principe
opposé, depuis l'origine, l'empire du monde. Signalons brièvement
quelques-unes de ses manifestations.

Qu'est-ce d'abord que la guerre, telle surtout qu'on la comprenait
dans l'antiquité? Des hommes s'associaient, se formaient en corps de
nation, dédaignaient d'appliquer leurs facultés à l'exploitation de
la nature pour en obtenir des moyens d'existence; mais, attendant que
d'autres peuples eussent formé des _propriétés_, ils les attaquaient,
le fer et le feu à la main, et les dépouillaient périodiquement de
leurs biens. Aux vainqueurs alors non-seulement le butin, mais la
gloire, les chants des poëtes, les acclamations des femmes, les
récompenses nationales et l'admiration de la postérité! Certes,
un tel régime, de telles idées universellement acceptées devaient
infliger bien des tortures, bien des souffrances, amener une bien
grande inégalité parmi les hommes. Est-ce la faute de la Propriété?

Plus tard, les spoliateurs se raffinèrent. Passer les vaincus au
fil de l'épée, ce fut, à leurs yeux, détruire un trésor. Ne ravir
que des propriétés, c'était une spoliation transitoire; ravir les
hommes avec les choses, c'était organiser la spoliation permanente.
De là l'esclavage, qui est la spoliation poussée jusqu'à sa
limite idéale, puisqu'elle dépouille le vaincu de toute propriété
actuelle et de toute propriété future, de ses oeuvres, de ses
bras, de son intelligence, de ses facultés, de ses affections, de
sa personnalité tout entière. Il se résume en ceci: exiger d'un
homme tous les services que la force peut lui arracher, et ne lui
en rendre aucun. Tel a été l'état du monde jusqu'à une époque qui
n'est pas très-éloignée de nous. Tel il était en particulier à
Athènes, à Sparte, à Rome, et il est triste de penser que ce sont
les idées et les moeurs de ces républiques que l'éducation offre à
notre engouement et fait pénétrer en nous par tous les pores. Nous
ressemblons à ces plantes, auxquelles l'horticulteur a fait absorber
des eaux colorées et qui reçoivent ainsi une teinte artificielle
ineffaçable. Et l'on s'étonne que des générations ainsi instruites
ne puissent fonder une République honnête! Quoi qu'il en soit, on
conviendra qu'il y avait là une cause d'inégalité qui n'est certes
pas imputable au régime propriétaire tel qu'il a été défini dans les
précédents articles.

Je passe par-dessus le _servage_, le _régime féodal_ et ce qui l'a
suivi jusqu'en 89. Mais je ne puis m'empêcher de mentionner la
Spoliation qui s'est si longtemps exercée par l'abus des influences
religieuses. Recevoir des hommes des services positifs, et ne leur
rendre en retour que des services imaginaires, frauduleux, illusoires
et dérisoires, c'est les spolier de leur consentement, il est vrai;
circonstance aggravante, puisqu'elle implique qu'on a commencé
par pervertir la source même de tout progrès, le jugement. Je
n'insisterai pas là-dessus. Tout le monde sait ce que l'exploitation
de la crédulité publique, par l'abus des religions vraies ou fausses,
avait mis de distance entre le sacerdoce et le vulgaire dans l'Inde,
en Égypte, en Italie, en Espagne. Est-ce encore la faute de la
Propriété?

Nous venons au dix-neuvième siècle, après ces grandes iniquités
sociales qui ont imprimé sur le sol une trace profonde; et qui peut
nier qu'il faut du temps pour qu'elle s'efface, alors même que
nous ferions prévaloir dès aujourd'hui dans toutes nos lois, dans
toutes nos relations, le principe de la propriété, qui n'est que la
_liberté_, qui n'est que l'expression de la _justice universelle_?
Rappelons-nous que le _servage_ couvre, de nos jours, la moitié
de l'Europe; qu'en France, il y a à peine un demi-siècle que la
féodalité a reçu le dernier coup; qu'elle est encore dans toute sa
splendeur en Angleterre; que toutes les nations font des efforts
inouïs pour tenir debout de puissantes armées, ce qui implique ou
qu'elles menacent réciproquement leurs propriétés, ou que ces armées
ne sont elles-mêmes qu'une grande spoliation. Rappelons-nous que
tous les peuples succombent sous le poids de dettes dont il faut
bien rattacher l'origine à des folies passées; n'oublions pas que
nous-mêmes nous payons des millions annuellement pour prolonger la
vie artificielle de colonies à esclaves, d'autres millions pour
empêcher la traite sur les côtes d'Afrique (ce qui nous a impliqués
dans une de nos plus grandes difficultés diplomatiques), et que
nous sommes sur le point de livrer 100 millions aux planteurs pour
couronner les sacrifices que ce genre de spoliation nous a infligés
sous tant de formes.

Ainsi le passé nous tient, quoi que nous puissions dire. Nous ne
nous en dégageons que progressivement. Est-il surprenant qu'il y ait
de l'Inégalité parmi les hommes, puisque le principe Égalitaire,
la Propriété, a été jusqu'ici si peu respecté? D'où viendra le
nivellement des conditions qui est le voeu ardent de notre époque
et qui la caractérise d'une manière si honorable? Il viendra de
la simple Justice, de la réalisation de cette loi: _Service pour
service._ Pour que deux services s'échangent selon leur _valeur_
réelle, il faut deux choses aux parties contractantes: lumières dans
le jugement, liberté dans la transaction. Si le jugement n'est pas
éclairé, en retour de services réels, on acceptera, même librement,
des services dérisoires. C'est encore pis si la force intervient dans
le contrat.

Ceci posé, et reconnaissant qu'il y a entre les hommes une inégalité
dont les causes sont historiques, et ne peuvent céder qu'à l'action
du temps, voyons si du moins notre siècle, faisant prévaloir partout
la _justice_, va enfin bannir la force et la ruse des transactions
humaines, laisser s'établir naturellement l'équivalence des services,
et faire triompher la cause démocratique et égalitaire de la
Propriété.

Hélas! je rencontre ici tant d'abus naissants, tant d'exceptions,
tant de déviations directes ou indirectes, apparaissant à l'horizon
du nouvel ordre social, que je ne sais par où commencer.

Nous avons d'abord les priviléges de toute espèce. Nul ne peut
se faire avocat, médecin, professeur, agent de change, courtier,
notaire, avoué, pharmacien, imprimeur, boucher, boulanger, sans
rencontrer des prohibitions légales. Ce sont autant de _services_
qu'il est défendu de rendre, et, par suite, ceux à qui l'autorisation
est accordée les mettent à plus haut prix, à ce point que ce
privilége seul, sans travail, a souvent une grande valeur. Ce dont
je me plains ici, ce n'est pas qu'on exige des garanties de ceux
qui rendent ces _services_, quoiqu'à vrai dire la garantie efficace
se trouve en ceux qui les reçoivent et les paient. Mais encore
faudrait-il que ces garanties n'eussent rien d'exclusif. Exigez de
moi que je sache ce qu'il faut savoir pour être avocat ou médecin,
soit; mais n'exigez pas que je l'aie appris en telle ville, en tel
nombre d'années, etc.

Vient ensuite le prix artificiel, la valeur supplémentaire qu'on
essaie de donner, par le jeu des tarifs, à la plupart des choses
nécessaires, blé, viande, étoffes, fer, outils, etc.

Il y a là évidemment un effort pour détruire l'équivalence dès
services, une atteinte violente à la plus sacrée de toutes les
propriétés, celle des bras et des facultés. Ainsi que je l'ai
précédemment démontré, quand le sol d'un pays a été successivement
occupé, si la population ouvrière continue à croître, son droit est
de limiter les prétentions du propriétaire foncier, en travaillant
pour le dehors, en faisant venir du dehors sa subsistance. Cette
population n'a que du travail à livrer en échange des produits, et
il est clair que si le premier terme s'accroît sans cesse, quand
le second demeure stationnaire, il faudra donner plus de travail
contre moins de produits. Cet effet se manifeste par la baisse des
salaires, le plus grand des malheurs, quand elle est due à des
causes naturelles, le plus grand des crimes, quand elle provient de
la loi.

Arrive ensuite l'impôt. Il est devenu un moyen de vivre
très-recherché. Ou sait que le nombre des places a toujours été
croissant et que le nombre des solliciteurs s'accroît encore plus
vite que le nombre des places. Or, quel est le solliciteur qui se
demande s'il rendra au public des _services_ équivalents à ceux qu'il
en attend? Ce fléau est-il près de cesser? Comment le croire, quand
on voit que l'opinion publique elle-même pousse à tout faire faire
par cet être fictif _l'État_, qui signifie _une collection d'agents
salariés_? Après avoir jugé tous les hommes sans exception capables
de gouverner le pays, nous les déclarons incapables de se gouverner
eux-mêmes. Bientôt il y aura deux ou trois agents salariés auprès de
chaque Français, l'un pour l'empêcher de trop travailler, l'autre
pour faire son éducation, un troisième pour lui fournir du crédit, un
quatrième pour entraver ses transactions, etc., etc. Où nous conduira
cette illusion qui nous porte à croire que l'État est un personnage
qui a une fortune inépuisable indépendante de la nôtre?

Le peuple commence à savoir que la machine gouvernementale est
coûteuse. Mais ce qu'il ne sait pas, c'est que le fardeau retombe
_inévitablement_ sur lui. On lui fait croire que si jusqu'ici sa part
a été lourde, la République a un moyen, tout en augmentant le fardeau
général, d'en repasser au moins la plus grande partie sur les épaules
du riche. Funeste illusion! Sans doute on peut arriver à ce que le
percepteur s'adresse à telle personne plutôt qu'à telle autre, et
que, matériellement, il reçoive l'argent de la main du riche. Mais
l'impôt une fois payé, tout n'est pas fini. Il se fait un travail
ultérieur dans la société, il s'opère des réactions sur la valeur
respective des services, et l'on ne peut pas éviter que la charge ne
se répartisse à la longue sur tout le monde, le pauvre compris. Son
véritable intérêt est donc, non qu'on frappe une classe, mais qu'on
les ménage toutes, à cause de la solidarité qui les lie.

Or, rien annonce-t-il que le temps soit venu où les taxes vont être
diminuées?

Je le dis sincèrement: je crois que nous entrons dans une voie
où, avec des formes fort douces, fort subtiles, fort ingénieuses,
revêtues des beaux noms de solidarité et de fraternité, la spoliation
va prendre des développements dont l'imagination ose à peine mesurer
l'étendue. Cette forme, la voici: Sous la dénomination d'_État_, on
considère la collection des citoyens comme un être réel, ayant sa
vie propre, sa richesse propre, indépendamment de la vie et de la
richesse des citoyens eux-mêmes, et puis chacun s'adresse à cet être
fictif pour en obtenir qui l'instruction, qui le travail, qui le
crédit, qui les aliments, etc., etc. Or, l'État ne peut rien donner
aux citoyens qu'il n'ait commencé par le leur prendre. Les seuls
effets de cet intermédiaire, c'est d'abord une grande déperdition
de forces, et ensuite la complète destruction de l'_équivalence des
services_, car l'effort de chacun sera de livrer le moins possible
aux caisses de l'État et d'en retirer le plus possible. En d'autres
termes, le Trésor public sera au pillage. Et ne voyons-nous pas dès
aujourd'hui quelque chose de semblable? Quelle classe ne sollicite
pas les faveurs de l'État? Il semble que c'est en lui qu'est le
principe de vie. Sans compter la race innombrable de ses propres
agents, l'agriculture, les manufactures, le commerce, les arts, les
théâtres, les colonies, la navigation attendent tout de lui. On
veut qu'il défriche, qu'il irrigue, qu'il colonise, qu'il enseigne
et même qu'il amuse. Chacun mendie une prime, une subvention, un
encouragement et surtout la _gratuité_ de certains services, comme
l'instruction et le crédit. Et pourquoi pas demander à l'État la
gratuité de tous les services? pourquoi pas exiger de l'État qu'il
nourrisse, abreuve, loge et habille gratuitement tous les citoyens?

Une classe était restée étrangère à ces folles prétentions,

  Une pauvre servante au moins m'était restée,
  Qui de ce mauvais air n'était pas infectée;

c'était le peuple proprement dit, l'innombrable classe des
travailleurs. Mais la voilà aussi sur les rangs. Elle verse largement
au Trésor; en toute justice, en vertu du principe de l'égalité, elle
a les mêmes droits à cette dilapidation universelle dont les autres
classes lui ont donné le signal. Regrettons profondément que le jour
où sa voix s'est fait entendre, ç'ait été pour demander part au
pillage et non pour le faire cesser. Mais cette classe pouvait-elle
être plus éclairée que les autres? N'est-elle pas excusable d'être
dupe de l'illusion qui nous aveugle tous?

Cependant, par le seul fait du nombre des solliciteurs, qui est
aujourd'hui égal au nombre des citoyens, l'erreur que je signale
ici ne peut être de longue durée, et l'on en viendra bientôt, je
l'espère, à ne demander à l'État que les seuls services de sa
compétence, justice, défense nationale, travaux publics, etc.

Nous sommes en présence d'une autre cause d'inégalité, plus
active peut-être que toutes les autres, _la guerre au Capital_.
Le Prolétariat ne peut s'affranchir que d'une seule manière, par
l'accroissement du capital national. Quand le capital s'accroît plus
rapidement que la population, il s'ensuit deux effets infaillibles
qui tous deux concourent à améliorer le sort des ouvriers: baisse des
produits, hausse des salaires. Mais, pour que le capital s'accroisse,
il lui faut avant tout de la _sécurité_. S'il a peur, il se cache,
s'exile, se dissipe et se détruit. C'est alors que le travail
s'arrête et que les bras s'offrent au rabais. Le plus grand de tous
les malheurs pour la classe ouvrière, c'est donc de s'être laissé
entraîner par des flatteurs à une guerre contre le capital, aussi
absurde que funeste. C'est une menace perpétuelle de spoliation pire
que la spoliation même.

En résumé, s'il est vrai, comme j'ai essayé de le démontrer, que
la Liberté, qui est la libre disposition des propriétés, et, par
conséquent, la consécration suprême du Droit de Propriété; s'il est
vrai, dis-je, que la Liberté tend invinciblement à amener la _juste
équivalence des services_, à réaliser progressivement l'Égalité,
à rapprocher tous les hommes d'un même niveau qui s'élève sans
cesse, ce n'est pas à la Propriété qu'il faut imputer l'Inégalité
désolante dont le monde nous offre encore le triste aspect, mais au
principe opposé, à la Spoliation, qui a déchaîné sur notre planète
les guerres, l'esclavage, le servage, la féodalité, l'exploitation
de l'ignorance et de la crédulité publiques, les priviléges, les
monopoles, les restrictions, les emprunts publics, les fraudes
commerciales, les impôts excessifs, et, en dernier lieu, la guerre au
capital et l'absurde prétention de chacun de vivre et se développer
aux dépens de tous.


RÉCLAMATION DE M. CONSIDÉRANT ET RÉPONSE DE F. BASTIAT,

Publiées par le _Journal des Débats_, dans son nº du 28 juillet 1848.

     MONSIEUR,

     Dans les discussions graves dont la question sociale va être
     l'objet, je suis bien décidé à ne pas permettre que l'on donne
     au public, comme m'appartenant, des opinions qui ne sont pas
     les miennes, ou qu'on présente les miennes sous un jour qui les
     altère et les défigure.

     Je n'ai pas défendu le principe de la _propriété_, pendant vingt
     ans, contre les Saint-Simoniens qui niaient le droit d'hérédité,
     contre les Babouvistes, les Owenistes, et contre toutes les
     variétés de Communistes, pour consentir à me voir rangé parmi
     les adversaires de ce _droit de propriété_ dont je crois avoir
     établi la légitimité logique sur des bases assez difficiles à
     ébranler.

     Je n'ai pas combattu, au Luxembourg, les doctrines de M. Louis
     Blanc, je n'ai pas été maintes fois attaqué par M. Proudhon
     comme un des défenseurs les plus acharnés de la propriété,
     pour pouvoir laisser, sans réclamation, M. Bastiat me faire
     figurer chez vous, avec ces deux socialistes, dans une sorte de
     triumvirat _anti-propriétaire_.

     Comme je voudrais d'ailleurs n'être pas forcé de réclamer de
     votre loyauté des insertions trop considérables de ma prose
     dans vos colonnes, et qu'en ceci vous devez être d'accord avec
     mon désir, je vous demande la permission de faire à M. Bastiat,
     avant qu'il aille plus loin, quelques observations propres à
     abréger beaucoup les réponses qu'il peut me forcer de lui faire
     et peut-être même à m'en dispenser complétement.

     1º Je ne voudrais pas que M. Bastiat, lors même qu'il croit
     analyser ma pensée très-fidèlement, donnât, en guillemettant
     et comme citations textuelles de ma brochure sur le droit de
     propriété et le droit au travail, ou de tout autre écrit, des
     phrases qui sont de lui, et qui, notamment dans l'avant-dernière
     de celles qu'il me prête, rendent inexactement mes idées. Ce
     procédé n'est pas heureux, et peut mener celui qui l'emploie
     beaucoup plus loin qu'il ne le voudrait lui-même. Abrégez et
     analysez comme vous l'entendez, c'est votre droit; mais ne
     donnez pas à votre abréviation analytique le caractère d'une
     citation textuelle.

     2º M. Bastiat dit: «Ils (les trois socialistes parmi lesquels je
     figure) paraissent croire que dans la lutte qui va s'engager,
     les pauvres sont intéressés au triomphe du _droit au travail_,
     et les riches à la défense du _droit de propriété_.» Je ne
     crois pour ma part, et même je ne crois pas _paraître croire_
     rien de semblable. Je crois, au contraire, que les riches sont
     aujourd'hui plus sérieusement intéressés que les pauvres à
     la reconnaissance du _droit au travail_. C'est la pensée qui
     domine tout mon écrit, publié pour la première fois, non pas
     aujourd'hui, mais il y a dix ans, et composé pour donner aux
     gouvernants et à la propriété un avertissement salutaire, en
     même temps que pour défendre la propriété contre la logique
     redoutable de ses adversaires. Je crois, en outre, que le
     _droit de propriété_ est tout autant dans l'intérêt des pauvres
     que dans celui des riches; car je regarde la négation de ce
     droit comme la négation du principe de l'individualité; et
     sa suppression, en quelque état de société que ce fût, me
     paraîtrait le signal d'un retour à l'état sauvage, dont je ne me
     suis jamais, que je sache, montré très-partisan.

     3º Enfin M. Bastiat s'exprime ainsi:

     «Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la
     théorie de M. Considérant... Je ne veux m'attaquer qu'à ce qu'il
     y a de grave et de sérieux au fond de cette théorie, je veux
     dire la question de la _Rente_. Le système de M. Considérant
     peut se résumer ainsi: Un produit agricole existe par le
     concours de deux actions: _l'action de l'homme_, ou le travail,
     qui donne ouverture au droit de propriété; _l'action de la
     nature_, qui devrait être gratuite, et que les propriétaires
     font injustement tourner à leur profit. C'est là ce qui
     constitue l'usurpation des droits de l'espèce.»

     J'en demande mille fois pardon à M. Bastiat, mais il n'y a pas
     un mot dans ma brochure qui puisse l'autoriser à me prêter les
     opinions qu'il m'attribue bien gratuitement ici. En général,
     je déguise peu ma pensée, et quand je pense midi, je n'ai
     pas l'habitude de dire quatorze heures. Que M. Bastiat donc,
     s'il veut me faire l'honneur de battre ma brochure en brèche,
     combatte ce que j'y ai mis et non ce qu'il y met. Je n'y ai pas
     écrit un mot contre la _Rente_; la question de la _Rente_, que
     je connais comme tout le monde, n'y figure ni de près ni de
     loin, ni en espèce ni même en apparence; et quand M. Bastiat me
     fait dire «que l'action de la nature devrait être gratuite, que
     les propriétaires la font injustement tourner à leur profit, et
     que c'est là ce qui constitue, suivant moi, l'usurpation des
     droits de l'_espèce_,» il reste encore et toujours dans un ordre
     d'idées que je n'ai pas le moins du monde abordé; il me prête
     une opinion que je considère comme absurde, et qui est même
     diamétralement opposée à toute la doctrine de mon écrit. Je ne
     me plains pas du tout, en effet, de ce que les propriétaires
     jouissent de l'_action de la nature_; je demande, pour ceux qui
     n'en jouissent pas, le droit à un travail qui leur permette de
     pouvoir, à côté des propriétaires, créer des produits et vivre
     en travaillant, quand la propriété (agricole ou industrielle) ne
     leur en offre pas le moyen.

     Au reste, Monsieur, je n'ai pas la prétention grande de
     discuter, contradictoirement avec M. Bastiat, mes opinions dans
     vos colonnes. C'est une faveur et un honneur auxquels je ne
     suis point réservé. Que M. Bastiat fasse donc de mon système
     des décombres et de la poussière, je ne me croirai en droit de
     réclamer votre hospitalité pour mes observations que quand,
     faute d'avoir compris, il m'attribuera des doctrines dont je
     n'aurai point pris la responsabilité. Je sais bien qu'il devient
     souvent facile de terrasser les gens quand on leur fait dire ce
     que l'on veut en place de ce qu'ils disent; je sais bien surtout
     qu'on a toujours plus aisément raison contre les _socialistes_,
     quand on les combat confusément et en bloc que quand on les
     prend chacun pour ce qu'ils proposent; mais, à tort ou à raison,
     je tiens pour mon compte à ne porter d'autre responsabilité que
     la mienne.

     La discussion qu'engage dans vos colonnes M. Bastiat porte,
     monsieur le Rédacteur, sur des sujets trop délicats et trop
     graves pour que, en ceci du moins, vous ne soyez pas de
     mon avis. Je me tiens donc pour assuré que vous approuverez
     ma juste susceptibilité, et que vous donnerez loyalement à
     ma réclamation, dans vos colonnes, une place visible et un
     caractère lisible.

                                                       V. CONSIDÉRANT,
                                             _Représentant du peuple_.

     Paris, le 24 juillet 1848.

M. Considérant se plaint de ce que j'ai altéré ou défiguré son
opinion sur la propriété. Si j'ai commis cette faute, c'est bien
involontairement, et je ne saurais mieux faire, pour la réparer, que
de citer des textes.

Après avoir établi qu'il y a deux sortes de Droits, le Droit
naturel, qui est l'expression des rapports résultant de la nature
même des êtres ou des choses, et le Droit conventionnel ou légal,
_qui n'existe qu'à la condition de régir des rapports faux_, M.
Considérant poursuit ainsi:

     «Cela posé, nous dirons nettement que la Propriété telle qu'elle
     a été généralement constituée _chez tous les peuples industrieux
     jusqu'à nos jours_, est entachée d'illégitimité et pèche contre
     le Droit... L'espèce humaine est placée sur la terre pour y
     vivre et se développer. L'espèce est donc usufruitière de la
     surface du globe...

     «Or, sous le régime qui constitue la Propriété dans toutes
     les nations civilisées, le fonds commun sur lequel l'Espèce a
     plein droit d'usufruit a été envahi; il se trouve confisqué par
     le petit nombre à l'exclusion du grand nombre. Eh bien! n'y
     eût-il en fait qu'un seul homme exclu de son droit à l'usufruit
     du fonds commun par la nature du régime de propriété, cette
     exclusion constituerait à elle seule une atteinte au Droit, et
     le régime de propriété qui la consacrerait serait certainement
     injuste, illégitime.

     «Tout homme qui venant au monde dans une société civilisée ne
     possède rien et trouve la terre confisquée tout autour de lui,
     ne pourrait-il pas dire à ceux qui lui prêchent le respect pour
     le régime existant de la propriété, en alléguant le respect
     qu'on doit au droit de propriété: «Mes amis, entendons-nous et
     distinguons un peu les choses; je suis fort partisan du droit
     de propriété et très-disposé à le respecter à l'égard d'autrui,
     à la seule condition qu'autrui le respecte à mon égard. Or, en
     tant que membre de l'espèce, j'ai droit à l'usufruit du fonds,
     qui est la propriété commune de l'espèce et que la nature n'a
     pas, que je sache, donné aux uns au détriment des autres. En
     vertu du régime de propriété que je trouve établi en arrivant
     ici, le fonds commun est confisqué et très-bien gardé. Votre
     régime de propriété est donc fondé sur la spoliation de mon
     droit d'usufruit. Ne confondez pas le droit de propriété avec le
     régime particulier de propriété que je trouve établi par votre
     droit factice.»

     «Le régime actuel de la propriété est donc illégitime et repose
     sur une fondamentale spoliation.»

M. Considérant arrive enfin à poser le _principe fondamental_ du
droit de propriété en ces termes:

     «Tout homme possède légitimement la chose que son travail, son
     intelligence, ou plus généralement que son activité a créée.»

Pour montrer la portée de ce principe, il suppose une première
génération cultivant une île isolée. Les résultats du travail de
cette génération se divisent en deux catégories.

     «La première comprend les produits du sol qui appartenaient
     à cette première génération en sa qualité d'usufruitière,
     augmentés, raffinés ou fabriqués par son travail, par son
     industrie: ces produits bruts ou fabriqués consistent soit en
     objets de consommation, soit en instruments de travail. Il
     est clair que ces produits appartiennent en toute et légitime
     propriété à ceux qui les ont créés par leur activité...

     «Non-seulement cette génération a créé les produits que
     nous venons de désigner... mais encore elle a ajouté une
     _plus-value_ à la valeur primitive du sol par la culture, par
     les constructions, par tous les travaux de fonds et immobiliers
     qu'elle a exécutés.

     «Cette _plus-value_ constitue évidemment un produit, une valeur
     due à l'activité de la première génération.»

M. Considérant reconnaît que cette seconde valeur est aussi une
propriété légitime. Puis il ajoute:

     «Nous pouvons donc parfaitement reconnaître que, quand la
     seconde génération arrivera, elle trouvera sur la terre deux
     sortes de capitaux:

     «A. Le _capital primitif ou naturel_, qui n'a pas été créé par
     les hommes de la première génération, c'est-à-dire la valeur de
     la terre brute.

     «B. Le _capital créé_ par la première génération, comprenant,
     1º les produits, denrées et instruments qui n'auront pas été
     consommés et usés par la première génération; 2º la _plus-value_
     que le travail de la première génération aura ajoutée à la
     valeur de la terre brute.

     «Il est donc évident et il résulte clairement et nécessairement
     du principe fondamental du Droit de propriété tout à l'heure
     établi, que chaque individu de la deuxième génération a un
     Droit égal au capital Primitif ou Naturel, tandis qu'il n'a
     aucun Droit à l'autre Capital, au Capital Créé par la première
     génération. Chaque individu de celle-ci pourra donc disposer de
     sa part du Capital Créé en faveur de tels ou tels individus de
     la seconde génération qu'il lui plaira choisir, enfants, amis,
     etc.»

Ainsi dans cette seconde génération il y a deux sortes d'individus
ceux qui héritent du capital créé et ceux qui n'en héritent pas. Il y
a aussi deux sortes de capitaux, le capital primitif ou naturel et le
capital créé. Ce dernier appartient légitimement aux héritiers, mais
le premier appartient légitimement à tout le monde. _Chaque individu
de la seconde génération a un droit égal au capital primitif._ Or il
est arrivé que les héritiers du capital créé se sont emparés aussi du
capital non créé, l'ont envahi, usurpé, confisqué. Voilà pourquoi et
en quoi le _régime actuel_ de la propriété est illégitime, contraire
au droit et repose sur une fondamentale spoliation.

Je puis certainement me tromper; mais il me semble que cette doctrine
reproduit exactement, quoique en d'autres termes, celle de Buchanan,
Mac-Culloch et Senior sur la _Rente_. Eux aussi reconnaissent la
propriété légitime de ce qu'on a créé par le travail. Mais ils
regardent comme illégitime l'usurpation de ce que M. Considérant
appelle la _valeur de la terre brute_, et de ce qu'ils nomment _force
productive_ de la terre.

Voyons maintenant comment cette injustice peut être réparée.

     «Le sauvage jouit, au milieu des forêts, des savanes, des quatre
     droits naturels: chasse, pêche, cueillette, pâture. Telle est la
     première forme du Droit.

     «Dans toutes les sociétés civilisées, l'homme du peuple, le
     prolétaire, qui n'hérite de rien et ne possède rien, est
     purement et simplement dépouillé de ces droits. On ne peut
     donc pas dire que le droit primitif ait ici changé de forme,
     puisqu'il n'existe plus. La forme a disparu avec le fond.

     «Or quelle serait la forme sous laquelle le Droit pourrait se
     concilier avec les conditions d'une société industrieuse? La
     réponse est facile. Dans l'état sauvage, pour user de son droit,
     l'homme est _obligé d'agir_. Les travaux de la pêche, de la
     chasse, de la cueillette, de la pâture, sont les conditions de
     l'exercice de son droit. Le droit primitif n'est donc que le
     _droit à ces travaux_.

     «Eh bien! qu'une société industrieuse, qui a pris possession
     de la terre, et qui enlève à l'homme la faculté d'exercer à
     l'aventure et en liberté sur la surface du sol ses quatre
     droits naturels; que cette société reconnaisse à l'individu, en
     compensation de ces droits, dont elle le dépouille, le DROIT AU
     TRAVAIL,--alors en principe, et sauf application convenable,
     l'individu n'aura plus à se plaindre. En effet, son droit
     primitif était le droit au travail exercé au sein d'un atelier
     pauvre, au sein de la nature brute; son droit actuel serait le
     même droit exercé dans un atelier mieux pourvu, plus riche, où
     l'activité individuelle doit être plus productive.

     «La condition _sine quâ non_, pour la légitimité de la
     propriété, est donc que la société reconnaisse au prolétaire le
     _droit au travail_, et qu'elle lui _assure_ au moins autant de
     moyens de subsistance, pour un exercice d'activité donné, que
     cet exercice eût pu lui en procurer dans l'état primitif.»

Maintenant je laisse au lecteur à juger si j'avais altéré ou défiguré
les opinions de M. Considérant.

M. Considérant croit être un défenseur acharné du _droit de
propriété_. Sans doute il défend ce droit tel qu'il le comprend, mais
il le comprend à sa manière, et la question est de savoir si c'est la
bonne. En tout cas, ce n'est pas celle de tout le monde.

Il dit lui-même que, _quoiqu'il ne fallût qu'une modeste dose de bon
sens pour résoudre la question de la propriété, elle n'a jamais été
bien comprise._ Il m'est bien permis de ne pas souscrire à cette
condamnation de l'intelligence humaine.

Ce n'est pas seulement la théorie que M. Considérant accuse. Je la
lui abandonnerais, pensant avec lui qu'en cette matière, comme en
bien d'autres, elle s'est souvent fourvoyée.

Mais il condamne aussi la pratique universelle. Il dit nettement:

«La propriété, telle qu'elle a été généralement constituée _chez
tous les peuples industrieux jusqu'à nos jours_, est entachée
d'illégitimité et pèche singulièrement contre le droit.»

Si donc M. Considérant est un défenseur acharné de la propriété,
c'est au moins d'un mode de propriété différent de celui qui a été
reconnu et pratiqué parmi les hommes depuis le commencement du monde.

Je suis bien convaincu que M. Louis Blanc et M. Proudhon se disent
aussi défenseurs de la propriété comme ils l'entendent.

Moi-même je n'ai pas d'autre prétention que de donner de la propriété
une explication que je crois vraie et qui peut-être est fausse.

Je crois que la propriété foncière, telle qu'elle se forme
naturellement, est toujours le fruit du travail; qu'elle repose par
conséquent sur le principe même établi par M. Considérant; qu'elle
n'exclut pas les prolétaires de l'usufruit de la terre brute; qu'au
contraire elle décuple et centuple pour eux cet usufruit: qu'elle
n'est donc pas entachée d'illégitimité, et que tout ce qui l'ébranle
dans les faits et dans les convictions est une calamité autant pour
ceux qui ne possèdent pas le sol que pour ceux qui le possèdent.

C'est ce que je voudrais m'efforcer de démontrer, autant que cela se
peut faire dans les colonnes d'un journal.

                                                           F. BASTIAT.



BACCALAURÉAT

ET SOCIALISME


CITOYENS REPRÉSENTANTS,

J'ai soumis à l'Assemblée un amendement qui a pour objet la
_suppression des grades universitaires_. Ma santé ne me permet pas
de le développer à la tribune. Permettez-moi d'avoir recours à la
plume[99].

[Note 99: Vingt ans auparavant, l'auteur, dans son premier écrit,
signalait déjà la liberté de l'enseignement comme l'une des réformes
que la nation devait s'efforcer d'obtenir. Voy., au tome Ier,
l'opuscule intitulé: _Aux électeurs du département des Landes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

La question est extrêmement grave. Quelque défectueuse que soit
la loi qui a été élaborée par votre commission, je crois qu'elle
marquerait un progrès signalé sur l'état actuel de l'instruction
publique, si elle était amendée ainsi que je le propose.

Les grades universitaires ont le triple inconvénient d'_uniformiser_
l'enseignement (l'uniformité n'est pas l'unité) et de l'_immobiliser_
après lui avoir imprimé la _direction la plus funeste_.

S'il y a quelque chose au monde qui soit progressif par nature, c'est
l'enseignement. Qu'est-ce, en effet, sinon la transmission, de
génération en génération, des connaissances acquises par la société,
c'est-à-dire d'un trésor qui s'épure et s'accroît tous les jours?

Comment est-il arrivé que l'enseignement, en France, soit demeuré
uniforme et stationnaire, à partir des ténèbres du moyen âge? Parce
qu'il a été monopolisé et renfermé, par les grades universitaires,
dans un cercle infranchissable.

Il fut un temps où, pour arriver à quelque connaissance que ce soit,
il était aussi nécessaire d'apprendre le latin et le grec, qu'il
était indispensable aux Basques et aux Bas-Bretons de commencer par
apprendre le français. Les langues vivantes n'étaient pas fixées;
l'imprimerie n'avait pas été découverte; l'esprit humain ne s'était
pas appliqué à pénétrer les secrets de la nature. Être instruit,
c'était savoir ce qu'avaient pensé Épicure et Aristote. Dans les
rangs élevés on se vantait de ne savoir pas lire: Une seule classe
possédait et communiquait l'instruction, celle des Clercs. Quelle
pouvait être alors cette instruction? Évidemment, elle devait être
bornée à la connaissance des langues mortes, et principalement du
latin. Il n'y avait que des livres latins; on n'écrivait qu'en latin;
le latin était la langue de la religion; les Clercs ne pouvaient
enseigner que ce qu'ils avaient appris, le latin.

On comprend donc qu'au moyen âge l'enseignement fût circonscrit à
l'étude des langues mortes, fort improprement dites savantes.

Est-il naturel, est-il bon qu'il en soit ainsi au dix-neuvième
siècle? Le latin est-il un instrument nécessaire à l'acquisition
des connaissances? Est-ce dans les écrits que nous ont laissés les
Romains qu'on peut apprendre la religion, la physique, la chimie,
l'astronomie, la physiologie, l'histoire, le droit, la morale, la
technologie industrielle, ou la science sociale?

Savoir une langue, comme savoir lire, c'est posséder un instrument.
Et n'est-il pas étrange que nous passions toute notre jeunesse à nous
rendre maîtres d'un instrument qui n'est plus bon à rien,--ou pas à
grand'chose, puisqu'on n'a rien de plus pressé, quand on commence à
le savoir, que de l'oublier?--Hélas! que ne peut-on oublier aussi
vite les impressions que laisse cette funeste étude!

Que dirions-nous si, à Saint-Cyr, pour préparer la jeunesse aux
sciences militaires modernes, on lui enseignait exclusivement à
lancer des pierres avec la fronde?

La loi de notre pays décide que les carrières les plus honorables
seront fermées à quiconque n'est pas Bachelier. Elle décide, en
outre, que pour être bachelier il faut avoir bourré sa tête de
latinité, au point de n'y pas laisser entrer autre chose. Or,
qu'arrive-t-il, de l'aveu de tout le monde? C'est que les jeunes gens
_ont calculé la juste mesure rigoureusement nécessaire pour atteindre
le grade_, et ils s'en tiennent là. Vous vous récriez, vous gémissez.
Eh! ne comprenez-vous pas que c'est le cri de la conscience publique
qui ne veut pas se laisser imposer un effort inutile?

Enseigner un instrument qui, dès qu'on le sait, ne rend plus aucun
son, c'est une anomalie bien bizarre! Comment s'est-elle perpétuée
jusqu'à nos jours? L'explication est dans ce seul mot: MONOPOLE. Le
monopole est ainsi fait qu'il frappe d'immobilisme tout ce qu'il
touche.

Aussi, j'aurais désiré que l'Assemblée législative réalisât la
liberté, c'est-à-dire le progrès de l'enseignement. Il est maintenant
décidé qu'il n'en sera pas ainsi. Nous n'aurons pas la liberté
complète. Qu'il me soit permis de tenter un effort pour en sauver un
lambeau.

La liberté peut être considérée au point de vue des personnes et
relativement aux matières--_ratione personæ et ratione materiæ_,
comme disent les légistes; car supprimer la concurrence des méthodes,
ce n'est pas un moindre attentat à la liberté que de supprimer la
concurrence des hommes.

Il y en a qui disent: «La carrière de l'enseignement va être libre,
car chacun y pourra entrer.» C'est une grande illusion.

L'État, ou pour mieux dire le parti, la faction, la secte, l'homme
qui s'empare momentanément, et même très-légalement, de l'influence
gouvernementale, peut donner à l'enseignement la direction qu'il lui
plaît, et façonner à son gré toutes les intelligences par le seul
mécanisme des grades.

Donnez à un homme la collation des grades, et, tout en vous laissant
libres d'enseigner, l'enseignement sera, de fait, dans la servitude.

Moi, père de famille, et le professeur avec lequel je me concerte
pour l'éducation de mon fils, nous pouvons croire que la véritable
instruction consiste à savoir ce que les choses sont et ce qu'elles
produisent, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre moral. Nous
pouvons penser que celui-là est le mieux instruit qui se fait l'idée
la plus exacte des phénomènes et sait le mieux l'enchaînement des
effets aux causes. Nous voudrions baser l'enseignement sur cette
donnée.--Mais l'État a une autre idée. Il pense qu'être savant c'est
être en mesure de scander les vers de Plaute, et de citer, sur le feu
et sur l'air, les opinions de Thalès et de Pythagore.

Or, que fait l'État? Il nous dit: Enseignez ce que vous voudrez à
votre élève; mais, quand il aura vingt ans, je le ferai interroger
sur les opinions de Pythagore et de Thalès, je lui ferai scander
les vers de Plaute, et, s'il n'est assez fort en ces matières pour
me prouver qu'il y a consacré toute sa jeunesse, il ne pourra être
ni médecin, ni avocat, ni magistrat, ni consul, ni diplomate, ni
professeur.

Dès lors, je suis bien forcé de me soumettre, car je ne prendrai pas
sur moi la responsabilité de fermer à mon fils tant de si belles
carrières. Vous aurez beau me dire que je suis libre; j'affirme que
je ne le suis pas, puisque vous me réduisez à faire de mon fils, du
moins à mon point de vue, un pédant,--peut-être _un affreux petit
rhéteur_,--et, à coup sûr, un turbulent factieux.

Car si encore les connaissances exigées par le baccalauréat avaient
quelques rapports avec les besoins et les intérêts de notre
époque! si du moins elles n'étaient qu'inutiles! mais elles sont
déplorablement funestes. Fausser l'esprit humain, c'est le problème
que semblent s'être posé et qu'ont résolu les corps auxquels a été
livré le monopole de l'enseignement. C'est ce que je vais essayer de
démontrer.

Depuis le commencement de ce débat, l'Université et le Clergé se
renvoient les accusations comme des balles. Vous pervertissez la
jeunesse avec votre rationalisme philosophique, dit le Clergé; vous
l'abrutissez avec votre dogmatisme religieux, répond l'Université.

Surviennent les conciliateurs qui disent: La religion et la
philosophie sont soeurs. Fusionnons le libre examen et l'autorité.
Université, Clergé, vous avez eu tour à tour le monopole;
partagez-le, et que ça finisse.

Nous avons entendu le vénérable évêque de Langres apostropher
ainsi l'Université: «C'est vous qui nous avez donné la génération
socialiste de 1848.»

Et M. Crémieux s'est hâté de rétorquer l'apostrophe en ces termes:
«C'est vous qui avez élevé la génération révolutionnaire de 1793.»

S'il y a du vrai dans ces allégations, que faut-il en conclure?
Que les deux enseignements ont été funestes, non par ce qui les
différencie, mais par ce qui leur est commun.

Oui, c'est ma conviction: il y a entre ces deux enseignements un
point commun, c'est l'abus des études classiques, et c'est par là
que tous deux ont perverti le jugement et la moralité du pays. Ils
diffèrent en ce que l'un fait prédominer l'élément religieux,
l'autre l'élément philosophique; mais ces éléments, loin d'avoir fait
le mal, comme on se le reproche, l'ont atténué. Nous leur devons de
n'être pas aussi barbares que les barbares sans cesse proposés, par
le latinisme, à notre imitation.

Qu'on me permette une supposition un peu forcée, mais qui fera
comprendre ma pensée.

Je suppose donc qu'il existe quelque part, aux antipodes, une nation
qui, haïssant et méprisant le travail, ait fondé tous ses moyens
d'existence sur le pillage successif de tous les peuples voisins et
sur l'esclavage. Cette nation s'est fait une politique, une morale,
une religion, une opinion publique conformes au principe brutal qui
la conserve et la développe. La France ayant donné au Clergé le
monopole de l'éducation, celui-ci ne trouve rien de mieux à faire
que d'envoyer toute la jeunesse française chez ce peuple, vivre
de sa vie, s'inspirer de ses sentiments, s'enthousiasmer de ses
enthousiasmes, et respirer ses idées comme l'air. Seulement il a soin
que chaque écolier parte muni d'un petit volume appelé: _l'Évangile_.
Les générations ainsi élevées reviennent sur le sol de la patrie; une
révolution éclate: je laisse à penser le rôle qu'elles y jouent.

Ce que voyant, l'État arrache au Clergé le monopole de l'enseignement
et le remet à l'Université. L'Université, fidèle aux traditions,
envoie, elle aussi, la jeunesse aux antipodes, chez le peuple pillard
et possesseur d'esclaves, après l'avoir toutefois approvisionnée d'un
petit volume intitulé: _Philosophie_. Cinq ou six générations ainsi
élevées ont à peine revu le sol natal qu'une seconde révolution vient
à éclater. Formées à la même école que leurs devancières, elles s'en
montrent les dignes émules.

Alors vient la guerre entre les monopoleurs. C'est votre petit
livre qui a fait tout le mal, dit le Clergé. C'est le vôtre, répond
l'Université.

Eh non, Messieurs, vos petits livres ne sont pour rien en tout ceci.
Ce qui a fait le mal, c'est l'idée bizarre, par vous deux conçue
et exécutée, d'envoyer la jeunesse française, destinée au travail,
à la paix, à la liberté, s'imprégner, s'imbiber et se saturer des
sentiments et des opinions d'un peuple de brigands et d'esclaves.

J'affirme ceci: Les doctrines subversives auxquelles on a donné le
nom de _socialisme_ ou _communisme_ sont le fruit de l'enseignement
classique, qu'il soit distribué par le Clergé ou par l'Université.
J'ajoute que le Baccalauréat imposera de force l'enseignement
classique même à ces écoles prétendues libres qui doivent, dit-on,
surgir de la loi. C'est pour cela que je demande la suppression des
grades.

On vante beaucoup l'étude du latin comme moyen de développer
l'intelligence; c'est du pur _conventionalisme_. Les Grecs, qui
n'apprenaient pas le latin, ne manquaient pas d'intelligence, et
nous ne voyons pas que les femmes françaises en soient dépourvues,
non plus que de bon sens. Il serait étrange que l'esprit humain ne
pût se renforcer qu'en se faussant; et ne comprendra-t-on jamais que
l'avantage très-problématique qu'on allègue, s'il existe, est bien
chèrement acheté par le redoutable inconvénient de faire pénétrer
dans l'âme de la France, avec la langue des Romains, leurs idées,
leurs sentiments, leurs opinions et la caricature de leurs moeurs?

Depuis que Dieu a prononcé sur les hommes cet arrêt: Vous mangerez
votre pain à la sueur de votre front,--l'existence est pour eux
une si grande, si absorbante affaire que, selon les moyens qu'ils
prennent pour y pourvoir, leurs moeurs, leurs habitudes, leurs
opinions, leur morale, leurs arrangements sociaux doivent présenter
de grandes différences.

Un peuple qui vit de chasse ne peut ressembler à un peuple qui vit de
pêche, ni une nation de pasteurs à une nation de marins.

Mais ces différences ne sont encore rien en comparaison de celle qui
doit caractériser deux peuples dont l'un vit de travail et l'autre de
vol.

Car entre chasseurs, pêcheurs, pasteurs, laboureurs, commerçants,
fabricants, il y a ceci de commun, que tous cherchent la satisfaction
de leurs besoins dans l'action qu'ils exercent sur les choses. Ce
qu'ils veulent soumettre à leur empire, c'est la nature.

Mais les hommes qui fondent leurs moyens d'existence sur le pillage
exercent leur action sur d'autres hommes; ce qu'ils aspirent
ardemment à dominer, ce sont leurs semblables.

Pour que les hommes existent, il faut nécessairement que cette action
sur la nature, qu'on nomme travail, soit exercée.

Il se peut que les fruits de cette action profitent à la nation qui
s'y livre; il est possible aussi qu'ils arrivent de seconde main, et
par force, à un autre peuple superposé sur le peuple travailleur.

Je ne puis développer ici toute cette pensée: mais qu'on veuille bien
y réfléchir, et l'on restera convaincu qu'entre deux agglomérations
d'hommes placées dans des conditions si opposées tout doit différer,
moeurs, coutumes, jugements, organisation, morale, religion; et à ce
point que les mots mêmes destinés à exprimer les relations les plus
fondamentales, comme les mots famille, propriété, liberté, vertu,
société, gouvernement, république, peuple, ne peuvent représenter,
chez l'une et chez l'autre, les mêmes idées.

Un peuple de guerrier comprend bientôt que la Famille peut affaiblir
le dévouement militaire (nous le sentons nous-mêmes, puisque nous
l'interdisons à nos soldats); cependant, il ne faut pas que la
population s'arrête. Comment résoudre le problème? Comme firent
Platon en théorie et Lycurgue en pratique: par la _promiscuité_.
Platon, Lycurgue, voilà pourtant des noms qu'on nous habitue à ne
prononcer qu'avec idolâtrie.

Pour ce qui est de la Propriété, je défie qu'on en trouve dans toute
l'antiquité une définition passable. Nous disons, nous: l'homme est
propriétaire de lui-même, par conséquent de ses facultés, et, par
suite, du produit de ses facultés. Mais les Romains pouvaient-ils
concevoir une telle notion? Possesseurs d'esclaves, pouvaient-ils
dire: l'homme s'appartient? Méprisant le travail, pouvaient-ils dire:
l'homme est propriétaire du produit de ses facultés? C'eût été ériger
en système le suicide collectif.

Sur quoi donc l'antiquité faisait-elle reposer la propriété? Sur la
loi,--idée funeste, la plus funeste qui se soit jamais introduite
dans le monde, puisqu'elle justifie l'usage et l'abus de tout ce
qu'il plaît à la loi de déclarer _propriété_, même des fruits du vol,
même de l'homme.

Dans ces temps de barbarie, la Liberté ne pouvait être mieux
comprise. Qu'est-ce que la Liberté? C'est l'ensemble des libertés.
Être libre, sous sa responsabilité, de penser et d'agir, de
parler et d'écrire, de travailler et d'échanger, d'enseigner et
d'apprendre, cela seul est être libre. Une nation disciplinée en
vue d'une bataille sans fin peut-elle ainsi concevoir la Liberté?
Non, les Romains prostituaient ce nom à une certaine audace dans
les luttes intestines que suscitait entre eux le partage du butin.
Les chefs voulaient tout; le peuple exigeait sa part. De là les
orages du Forum, les retraites au mont Aventin, les lois agraires,
l'intervention des tribuns, la popularité des conspirateurs; de là
cette maxime: _Malo periculosam libertatem_, etc., passée dans notre
langue, et dont j'enrichissais, au collége, tous mes livres de classe:

  Ô liberté! que tes orages
  Ont de charme pour les grands coeurs!

Beaux exemples, sublimes préceptes, précieuses semences à déposer
dans l'âme de la jeunesse française!

Que dire de la morale romaine? Et je ne parle pas ici des rapports
de père à fils, d'époux à épouse, de patron à client; de maître à
serviteur, d'homme à Dieu, rapports que l'esclavage, à lui tout seul,
ne pouvait manquer de transformer en un tissu de turpitudes; je veux
ne m'arrêter qu'à ce qu'on nomme le beau côté de la république, le
_patriotisme_. Qu'est-ce que ce patriotisme? la haine de l'étranger.
Détruire toute civilisation, étouffer tout progrès, promener sur
le monde la torche et l'épée, enchaîner des femmes, des enfants,
des vieillards aux chars de triomphe, c'était là la gloire, c'était
là la vertu. C'est à ces atrocités qu'étaient réservés le marbre
des statuaires et le chant des poëtes. Combien de fois nos jeunes
coeurs n'ont-ils pas palpité d'admiration, hélas! et d'émulation à
ce spectacle! C'est ainsi que nos professeurs, prêtres vénérables,
pleins de jours et de charité, nous préparaient à la vie chrétienne
et civilisée, tant est grande la puissance du _conventionalisme_!

La leçon n'a pas été perdue; et c'est de Rome sans doute que nous
vient cette sentence vraie du vol, fausse du travail: _Un peuple perd
ce qu'un autre gagne_, sentence qui gouverne encore le monde.

Pour nous faire une idée de la morale romaine, imaginons, au milieu
de Paris, une association d'hommes haïssant le travail, décidés à
se procurer des jouissances par la ruse et la force, par conséquent
en guerre avec la société. Il ne faut pas douter qu'il ne se formât
bientôt au sein de cette association une certaine morale et même
de fortes vertus. Courage, persévérance, dissimulation, prudence,
discipline, constance dans le malheur, secret profond, point
d'honneur, dévouement à la communauté, telles seront sans doute
les vertus que la nécessité et l'opinion développeraient parmi
ces brigands; telles furent celles des flibustiers; telles furent
celles des Romains. On dira que, quant à ceux-ci, la grandeur de
leur entreprise et l'immensité du succès a jeté sur leurs crimes un
voile assez glorieux pour les transformer en vertus.--Et c'est pour
cela que cette école est si pernicieuse. Ce n'est pas le vice abject,
c'est le vice couronné de splendeur qui séduit les âmes.

Enfin, relativement à la _société_, le monde ancien a légué au
nouveau deux fausses notions qui l'ébranlent et l'ébranleront
longtemps encore.

L'une: Que _la société est un état hors de nature, né d'un contrat_.
Cette idée n'était pas aussi erronée autrefois qu'elle l'est de nos
jours. Rome, Sparte, c'étaient bien deux associations d'hommes ayant
un but commun et déterminé: le pillage; ce n'étaient pas précisément
des sociétés, mais des armées.

L'autre, corollaire de la précédente: Que _la loi crée les droits_,
et que, par suite, le législateur et l'humanité sont entre eux dans
les mêmes rapports que le potier et l'argile. Minos, Lycurgue,
Solon, Numa avaient fabriqué les sociétés crétoise, lacédémonienne,
athénienne, romaine. Platon était fabricant de républiques
imaginaires devant servir de modèle aux futurs _instituteurs des
peuples_ et _pères des nations_.

Or, remarquez-le bien, ces deux idées forment le caractère spécial,
le cachet distinctif du _socialisme_, en prenant ce mot dans le sens
défavorable et comme la commune étiquette de toutes les utopies
sociales.

Quiconque, ignorant que le corps social est un ensemble de lois
naturelles, comme le corps humain, rêve de créer une société
artificielle, et se prend à manipuler à son gré la famille, la
propriété, le droit, l'humanité, est socialiste. Il ne fait pas de la
physiologie, il fait de la statuaire; il n'observe pas, il invente;
il ne croit pas en Dieu, il croit en lui-même; il n'est pas savant,
il est tyran; il ne sert pas les hommes, il en dispose; il n'étudie
pas leur nature, il la change, suivant le conseil de Rousseau[100].
Il s'inspire de l'antiquité; il procède de Lycurgue et de Platon.--Et
pour tout dire, à coup sûr, il est _bachelier_.

[Note 100: «Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine...,
d'altérer la constitution physique et morale de l'homme, etc.»
(_Contrat social_, chap. VII.)]

Vous exagérez, me dira-t-on, il n'est pas possible que notre
studieuse jeunesse puise, dans la belle antiquité, des opinions et
des sentiments si déplorables.

Et que voulez-vous qu'elle y puise que ce qui y est? Faites un effort
de mémoire et rappelez-vous dans quelle disposition d'esprit, au
sortir du collége, vous êtes entré dans le monde. Est-ce que vous
ne brûliez pas du désir d'imiter les ravageurs de la terre et les
agitateurs du Forum? Pour moi, quand je vois la société actuelle
jeter les jeunes gens, par dizaines de mille, dans le moule des
Brutus et des Gracques, pour les lancer ensuite, incapables de tout
travail honnête (_opus servile_), dans la presse et dans la rue,
je m'étonne qu'elle résiste à cette épreuve. Car l'enseignement
classique n'a pas seulement l'imprudence de nous plonger dans la
vie romaine. Il nous y plonge en nous habituant à nous passionner
pour elle, à la considérer comme le beau idéal de l'humanité, type
sublime, trop haut placé pour les âmes modernes, mais que nous devons
nous efforcer d'imiter sans jamais prétendre à l'atteindre[101].

[Note 101: Voy. les pages 365 à 380 du présent volume.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Objectera-t-on que le Socialisme a envahi les classes qui n'aspirent
pas au Baccalauréat?

Je répondrai avec M. Thiers:

     «L'enseignement secondaire apprend aux enfants des classes
     aisées les langues anciennes..... Ce ne sont pas seulement des
     mots qu'on apprend aux enfants en leur apprenant le grec et
     le latin, ce sont de nobles et sublimes choses (la spoliation,
     la guerre et l'esclavage), c'est l'histoire de l'humanité sous
     des images simples, grandes, _ineffaçables_..... L'instruction
     secondaire forme ce qu'on appelle les classes éclairées d'une
     nation. Or, si les classes éclairées ne sont pas la nation tout
     entière, elles la caractérisent. Leurs vices, leurs qualités,
     leurs penchants bons et mauvais sont bientôt ceux de la nation
     tout entière, elles font le peuple lui-même par la contagion de
     leurs idées et de leurs sentiments[102].» (Très-bien.)

[Note 102: Rapport de M. Thiers sur la loi de l'instruction
secondaire. 1844.]

Rien n'est plus vrai, et rien n'explique mieux les déviations
funestes et factices de nos révolutions.

     «L'antiquité, ajoutait M. Thiers, osons le dire à un siècle
     orgueilleux de lui-même, l'antiquité est _ce qu'il y a de plus
     beau au monde_. Laissons, Messieurs, laissons l'enfance dans
     l'antiquité, comme dans un asile _calme_, _paisible_ et _sain_,
     destiné à la conserver fraîche et pure.»

Le calme de Rome! la paix de Rome! la pureté de Rome! oh! si la
longue expérience et le remarquable bon sens de M. Thiers n'ont pu le
préserver d'un engouement si étrange, comment voulez-vous que notre
ardente jeunesse s'en défende[103]?

[Note 103: L'éloignement ne contribue pas peu à donner à des figures
antiques un caractère de grandeur. Si l'on nous parle du citoyen
romain, nous ne nous représentons pas ordinairement un brigand
occupé d'acquérir, aux dépens de peuples pacifiques, du butin et
des esclaves; nous ne le voyons pas circuler, à demi nu, hideux de
malpropreté, dans des rues bourbeuses; nous ne le surprenons pas
fouettant jusqu'au sang ou mettant à mort l'esclave qui montre un peu
d'énergie et de fierté.--Nous préférons nous représenter une belle
tête supportée par un buste plein de force et de majesté, et drapé
comme une statue antique. Nous aimons à contempler ce personnage dans
ses méditations sur les hautes destinées de sa patrie. Il nous semble
voir sa famille entourant le foyer qu'honore la présence des dieux;
l'épouse préparant le simple repas du guerrier et jetant un regard
de confiance et d'admiration sur le front de son époux; les jeunes
enfants attentifs aux discours d'un vieillard qui endort les heures
par le récit des exploits et des vertus de leur père...

Oh! que d'illusions seraient dissipées si nous pouvions évoquer le
passé, nous promener dans les rues de Rome, et voir de près les
hommes que, de loin, nous admirons de si bonne foi!...

           (_Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830._)]

Ces jours-ci l'Assemblée nationale a assisté à un dialogue comique,
digne assurément du pinceau de Molière.

     M. THIERS, s'adressant du haut de la tribune, et sans rire, à
     M. Barthélemy Saint-Hilaire: «Vous avez tort; non pas sous le
     rapport de l'art, mais _sous le rapport moral_, de préférer pour
     des Français surtout, qui sont une nation latine, les lettres
     grecques aux latines.»

     M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE, aussi sans rire: «Et Platon!»

     M. THIERS, toujours sans rire: «On a bien fait, on fait bien de
     soigner les études grecques et latines. Je préfère les latines
     _dans un but moral_. Mais on a voulu que ces pauvres jeunes
     gens sussent en même temps l'allemand, l'anglais, les sciences
     exactes, les sciences physiques, l'histoire, etc.»

_Savoir ce qui est_, voilà le mal. S'imprégner des moeurs romaines,
voilà la moralité!

M. Thiers n'est ni le premier ni le seul qui ait succombé à cette
illusion, j'ai presque dit à cette mystification. Qu'il me soit
permis de signaler, en peu de mots, l'empreinte profonde (et quelle
empreinte!) que l'enseignement classique a imprimée à la littérature,
à la morale et à la politique de notre pays.

C'est un tableau que je n'ai ni le loisir ni la prétention d'achever,
car quel écrivain ne devrait comparaître? Contentons-nous d'une
esquisse.

Je ne remonterai pas à Montaigne. Chacun sait qu'il était aussi
Spartiate par ses velléités qu'il l'était peu par ses goûts.

Quant à Corneille, dont je suis l'admirateur sincère, je crois qu'il
a rendu un triste service à l'esprit du siècle en revêtant de beaux
vers, en donnant un cachet de grandeur sublime à des sentiments
forcés, outrés, farouches, antisociaux, tels que ceux-ci:

  Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
  S'attacher au combat contre un autre soi-même...
  Une telle vertu n'appartenait qu'à nous...
  Rome a choisi mon bras, je n'examine rien,
  Avec une allégresse aussi pleine et sincère
  Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère.

Et j'avoue que je me sens disposé à partager le sentiment de Curiace,
en en faisant l'application non à un fait particulier, mais à
l'histoire de Rome tout entière, quand il dit:

  Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain
  Pour conserver encor quelque chose d'humain.

_Fénelon._ Aujourd'hui, le _Communisme_ nous fait horreur, parce
qu'il nous effraie; mais la longue fréquentation des anciens
n'avait-elle pas fait un communiste de Fénelon, de cet homme que
l'Europe moderne regarde avec raison comme le plus beau type de la
perfection morale? Lisez son _Télémaque_, ce livre qu'on se hâte de
mettre dans les mains de l'enfance; vous y verrez Fénelon empruntant
les traits de la Sagesse elle-même pour instruire les législateurs.
Et sur quel plan organise-t-il sa société-modèle? D'un côté, le
législateur pense, invente, agit: de l'autre, la société, impassible
et inerte, se laisse faire. Le mobile moral, le principe d'action
est ainsi arraché à tous les hommes pour être l'attribut d'un seul.
Fénelon, précurseur de nos modernes organisateurs les plus hardis,
décide de l'alimentation, du logement, du vêtement, des jeux, des
occupations de tous les Salentins. Il dit ce qu'il leur sera permis
de boire et de manger, sur quel plan leurs maisons devront être
bâties, combien elles auront de chambres, comment elles seront
meublées.

Il dit... mais je lui cède la parole.

     «Mentor établit des magistrats à qui les marchands rendaient
     compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et
     de leurs entreprises... D'ailleurs, la liberté du commerce
     était entière... Il défendit toutes les marchandises de pays
     étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse... Il
     retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des
     étoffes façonnées, etc..... Il régla les habits, la nourriture,
     les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes
     les conditions différentes.

     «Réglez les conditions par la naissance, disait-il au roi...;
     les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de
     blanc...; celles du second rang, de bleu...; les troisièmes, de
     vert...; les quatrièmes d'un jaune aurore...; les cinquièmes,
     d'un rouge pâle ou rose...; les sixièmes, d'un gris de lin...;
     et les septièmes, qui seront les dernières du peuple, d'une
     couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits de sept
     conditions différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves
     seront vêtus de gris brun. ON[104] ne souffrira jamais aucun
     changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des
     habits.

     [Note 104: Les pétrisseurs de sociétés ont quelquefois assez de
     pudeur pour ne pas dire: JE ferai, JE disposerai. Ils se servent
     volontiers de cette forme détournée, mais équivalente: ON fera,
     ON ne souffrira pas.]

     «Il régla de même la nourriture des citoyens et des esclaves.

     «Il retrancha ensuite la musique molle et efféminée.

     «Il donna des modèles d'une architecture simple et gracieuse. Il
     voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un
     péristyle, avec de petites chambres pour toutes _les personnes
     libres_.

     «Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'empêchèrent
     pas qu'il n'autorisât tous les grands bâtiments destinés aux
     courses de chevaux et de chariots, aux _combats de lutteurs et à
     ceux du ceste_.

     «La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu'il
     n'est pas permis d'abandonner; mais il voulut qu'on souffrît
     dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts.»

Ne reconnaît-on pas là une imagination enflammée par la lecture de
Platon et l'exemple de Lycurgue, s'amusant à faire ses expériences
sur les hommes comme sur de la vile matière?

Et qu'on ne justifie pas de telles chimères en disant qu'elles sont
le fruit d'une excessive bienveillance. Autant il en est de tous les
organisateurs et désorganisateurs de sociétés.

_Rollin._ Il est un autre homme, presque l'égal de Fénelon par
l'intelligence et par le coeur, et qui, plus que Fénelon, s'est
occupé d'éducation, c'est Rollin. Eh bien! à quel degré d'abjection
intellectuelle et morale la longue fréquentation de l'antiquité
n'avait-elle pas réduit ce bonhomme Rollin! On ne peut lire ses
livres sans se sentir saisi de tristesse et de pitié. On ne sait s'il
est chrétien ou païen, tant il se montre impartial entre Dieu et les
dieux. Les miracles de la Bible et les légendes des temps héroïques
trouvent en lui la même crédulité. Sur sa physionomie placide on
voit toujours errer l'ombre des passions guerrières; il ne parle que
de javelots, d'épées et de catapultes. C'est pour lui, comme pour
Bossuet, un des problèmes sociaux les plus intéressants, de savoir
si la phalange macédonienne valait mieux que la légion romaine. Il
exalte les Romains pour ne s'être adonnés qu'aux sciences qui ont
pour objet la domination: l'éloquence, la politique, la guerre. À ses
yeux, toutes les autres connaissances sont des sources de corruption,
et ne sont propres qu'à incliner les hommes vers la paix; aussi
il les bannit soigneusement de ses colléges, aux applaudissements
de M. Thiers. Tout son encens est pour Mars et Bellone; à peine
s'il en détourne quelques grains pour le Christ. Triste jouet du
_conventionalisme_ qu'a fait prédominer l'instruction classique, il
est si décidé d'avance à admirer les Romains, que, en ce qui les
concerne, la simple abstention des plus grands forfaits est mise par
lui au niveau des plus hautes vertus. Alexandre, pour avoir regretté
d'avoir assassiné son meilleur ami, Scipion, pour n'avoir pas enlevé
une femme à son époux, font preuve, à ses yeux, d'un héroïsme
inimitable. Enfin, s'il a fait de chacun de nous une _contradiction
vivante_, il en est, certes, le plus parfait modèle.

On pense bien que Rollin était enthousiaste du Communisme et des
institutions lacédémoniennes. Rendons-lui justice, cependant; son
admiration n'est pas exclusive. Il reprend, avec les ménagements
convenables, ce législateur d'avoir imprimé à son oeuvre quatre
taches légères:

  1º L'oisiveté,
  2º La promiscuité,
  3º Le meurtre des enfants,
  4º L'assassinat en masse des esclaves.

Ces quatre réserves une fois faites, le bonhomme, rentrant dans le
_conventionalisme_ classique, voit en Lycurgue non un homme, mais un
dieu, et trouve sa police parfaite.

L'intervention du législateur en toutes choses paraît à Rollin si
indispensable, qu'il félicite très-sérieusement les Grecs de ce qu'un
homme nommé _Pélasge_ soit venu leur enseigner à manger du gland.
Avant, dit-il, ils broutaient l'herbe comme les bêtes.

Ailleurs, il dit:

     «Dieu devait l'empire du monde aux Romains en récompense de
     leurs grandes vertus, qui ne sont qu'apparentes. Il n'aurait pas
     fait justice s'il avait accordé à ces vertus, qui n'ont rien de
     réel, un moindre prix.»

Ne voit-on pas clairement ici le conventionalisme et le christianisme
se disputer, dans la personne de Rollin, une pauvre âme en peine?
L'esprit de cette phrase, c'est l'esprit de tous les ouvrages du
fondateur de l'enseignement en France. Se contredire, faire Dieu se
contredire et nous apprendre à nous contredire, c'est tout Rollin,
c'est tout le Baccalauréat.

Si la Promiscuité et l'Infanticide éveillent les scrupules de Rollin,
à l'égard des institutions de Lycurgue, il se passionne pour tout
le reste, et trouve même, moyen de justifier le vol. Voici comment.
Le trait est curieux, et se rattache assez à mon sujet pour mériter
d'être rapporté.

Rollin commence par poser en principe que la LOI CRÉE LA
PROPRIÉTÉ,--principe funeste, commun à tous les organisateurs, et
que nous retrouverons bientôt dans la bouche de Rousseau, de Mably,
de Mirabeau, de Robespierre et de Babeuf. Or, puisque la loi est la
raison d'être de la propriété, ne peut-elle pas être aussi bien la
raison d'être du vol? Qu'opposer à ce raisonnement?

     «Le vol était permis à Sparte, dit Rollin, il était sévèrement
     puni chez les Scythes. La raison de cette différence est
     sensible, c'est que la loi, _qui seule décide de la propriété et
     de l'usage des biens_, n'avait rien accordé chez les Scythes à
     un particulier sur le bien d'un autre, et que la loi, chez les
     Lacédémoniens, avait fait tout le contraire.»

Ensuite, le bon Rollin, dans l'ardeur de son plaidoyer en faveur du
vol et de Lycurgue, invoque la plus incontestable des autorités,
celle de Dieu:

     «Rien n'est plus ordinaire, dit-il, que des droits semblables
     accordés sur le bien d'autrui: c'est ainsi que Dieu
     non-seulement avait donné aux pauvres le pouvoir de cueillir du
     raisin dans les vignes et de glaner dans les champs, et d'en
     emporter les gerbes entières, mais avait encore accordé à tout
     passant sans distinction la liberté d'entrer autant de fois
     qu'il lui plaisait dans la vigne d'autrui, et d'en manger autant
     de raisin qu'il voulait, _malgré le maître de la vigne_. Dieu en
     rend lui-même la première raison. C'est que la terre d'Israël
     était à lui et que les Israélites n'en jouissaient qu'à cette
     condition onéreuse.»

On dira, sans doute, que c'est là une doctrine personnelle à Rollin.
C'est justement ce que je dis. Je cherche à montrer à quel état
d'infirmité morale la fréquentation habituelle de l'effroyable
Société antique peut réduire les plus belles et les plus honnêtes
intelligences.

_Montesquieu._ On a dit de Montesquieu qu'il avait retrouvé les
titres du genre humain. C'est un de ces grands écrivains dont chaque
phrase a le privilége de faire autorité. À Dieu ne plaise que je
veuille amoindrir sa gloire! Mais que ne faut-il pas penser de
l'éducation classique, si elle est parvenue à égarer cette noble
intelligence au point de lui faire admirer dans l'antiquité les
institutions les plus barbares?

     Les anciens Grecs, pénétrés de la nécessité que les peuples qui
     vivaient sous un gouvernement populaire fussent élevés _à la
     vertu_, firent pour l'inspirer des institutions singulières.
     Les lois de Crète étaient l'original de celles de Lacédémone; et
     celles de Platon en étaient la correction.

     Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue de génie
     qu'il fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant
     tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils
     montreraient à l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mêlant le
     larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
     l'extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus
     grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla
     lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
     les murailles; on y a de l'ambition sans espérance d'être mieux;
     _on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
     mari, ni père_; la pudeur même est ôtée à la chasteté. C'est par
     ces chemins que Sparte est menée _à la grandeur et à la gloire_;
     mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu'on
     n'obtenait rien contre elle en gagnant des batailles, si on ne
     parvenait à lui ôter sa police.

                            (_Esprit des Lois_, livre IV, chap. VIII.)

     _Ceux qui voudront_ faire des institutions pareilles établiront
     la communauté des biens de la république de Platon; ce respect
     qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les
     étrangers, pour la conservation des moeurs, et la cité faisant
     le commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
     notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.

Montesquieu explique en ces termes la grande influence que les
anciens attribuaient à la musique.

     ... Je crois que je pourrais expliquer ceci: Il faut se mettre
     dans l'esprit que dans les villes grecques, surtout celles qui
     avaient _pour principal objet_ la guerre, tous les travaux
     et toutes les professions qui pouvaient conduire à gagner de
     l'argent étaient regardés comme _indignes d'un homme libre_.
     «La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux
     qui les exercent; ils obligent à s'asseoir à l'ombre ou près du
     feu: on n'a de temps ni pour ses amis ni pour la république.» Ce
     ne fut que dans _la corruption_ de quelques démocraties que les
     artisans parvinrent à être citoyens. C'est ce qu'Aristote nous
     apprend; et il soutient qu'une bonne république ne leur donnera
     jamais le droit de cité.

     L'agriculture était encore une profession _servile_, et
     ordinairement c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait: les
     Ilotes, chez les Lacédémoniens; les Périéciens chez les Crétois;
     les Pénestes, chez les Thessaliens; d'autres peuples esclaves,
     dans d'autres républiques.

     Enfin, tout le commerce était _infâme_ chez les Grecs. _Il
     aurait fallu qu'un citoyen eût rendu des services à un esclave_,
     à un locataire, à un étranger: cette idée _choquait l'esprit de
     la liberté grecque_. Aussi Platon veut-il dans ses lois qu'on
     punisse un citoyen qui ferait le commerce.

     ON était donc _fort embarrassé_ dans les républiques grecques:
     ON ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce,
     à l'agriculture ni aux arts; ON ne voulait pas non plus qu'ils
     fussent oisifs. Ils trouvaient une occupation dans les exercices
     qui dépendent de la gymnastique et dans ceux qui avaient du
     _rapport à la guerre_. L'institution ne leur en donnait point
     d'autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une société
     d'athlètes et de combattants. Or ces exercices, si propres à
     faire des gens durs et sauvages, avaient besoin d'être tempérés
     par d'autres qui pussent adoucir les moeurs. La musique, qui
     tient à l'esprit par les organes du corps, était très-propre à
     cela.

                                         (_Esprit des Lois_, livre V.)

Voilà l'idée que l'enseignement classique nous donne de la Liberté.
Voici maintenant comment il nous enseigne à comprendre l'Égalité et
la Frugalité:

     Quoique dans la démocratie l'égalité réelle soit l'âme de
     l'État, cependant elle est si difficile à établir qu'une
     exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours.
     Il suffit que l'on établisse un cens qui réduise ou fixe les
     différences à un certain point; après quoi c'est à des lois
     particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les
     charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
     accordent aux pauvres.

                                (_Esprit des Lois_, livre V, chap. V.)

     Il ne suffit pas dans une bonne démocratie que les portions de
     terre soient égales; il faut qu'elles soient petites comme chez
     les Romains...

     Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalité, la
     frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique
     différentes, sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une
     sans l'autre.

                                        (_Esprit des Lois_, chap. VI.)

     Les Samnites avaient une coutume qui, dans une petite
     république, et surtout dans la situation où était la leur,
     devait produire d'_admirables effets_. On assemblait tous les
     jeunes gens et on les jugeait. Celui qui était déclaré _le
     meilleur_ de tous prenait pour sa femme la fille qu'il voulait;
     celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore, et
     ainsi de suite... Il serait difficile d'imaginer une récompense
     plus noble, plus grande, moins à charge à un petit État, plus
     capable d'agir sur l'un et l'autre sexe.

     Les Samnites descendaient des Lacédémoniens; et Platon, dont les
     institutions ne sont que la _perfection_ des lois de Lycurgue,
     donna à peu près une pareille loi.

                            (_Esprit des Lois_, livre VII, chap. XVI.)

_Rousseau._ Aucun homme n'a exercé sur la révolution française
autant, d'influence que Rousseau. «Ses ouvrages, dit L. Blanc,
étaient sur la table du comité de salut public.» «Ses paradoxes,
dit-il encore, que son siècle prit pour des hardiesses littéraires,
devaient bientôt retentir dans les assemblées de la nation sous la
forme de vérités dogmatiques et _tranchantes comme l'épée_.» Et, afin
que le lien moral qui rattache Rousseau à l'antiquité ne soit pas
méconnu, le même panégyriste ajoute: «Son style rappelait le langage
pathétique et véhément d'un _fils de Cornélie_.»

Qui ne sait, d'ailleurs, que Rousseau était l'admirateur le plus
passionné des idées et des moeurs qu'on est convenu d'attribuer
aux Romains et aux Spartiates? Il dit lui-même que la lecture de
Plutarque l'a fait ce qu'il est.

Son premier écrit fut dirigé contre l'intelligence humaine. Aussi,
dès les premières pages, il s'écrie:

     Oublierai-je que ce fut dans le sein de la Grèce qu'on vit
     s'élever cette cité aussi célèbre par son _heureuse ignorance_
     que par la _sagesse_ de ses lois, cette république _de
     demi-dieux plutôt que d'hommes_, tant leurs vertus semblaient
     supérieures à l'humanité? Ô Sparte! opprobre éternel d'une vaine
     doctrine! tandis que les vices conduits par les beaux-arts
     s'introduisaient dans Athènes, tandis qu'un tyran y rassemblait
     avec tant de soin les ouvrages du prince des poëtes, tu chassais
     de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les
     savants!

          (_Discours sur le rétablissement des sciences et des arts._)

Dans son second ouvrage, le _Discours sur l'inégalité des
conditions_, il s'emporta avec plus de véhémence, encore contre
toutes les bases de la société et de la civilisation. C'est pourquoi
il se croyait l'interprète de la sagesse antique:

     «Je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons
     de _mes maîtres_, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges,
     et le genre humain pour auditeur.»

L'idée dominante de ce discours célèbre peut se résumer ainsi:
Le sort le plus affreux attend ceux qui, ayant le malheur de
naître après nous, ajouteront leurs connaissances aux nôtres. Le
développement de nos facultés nous rend déjà très-malheureux. Nos
pères l'étaient moins étant plus ignorants. Rome approchait de la
perfection; Sparte l'avait réalisée, autant que la perfection est
compatible avec l'état social. Mais le vrai bonheur pour l'homme,
c'est de vivre dans les bois, seul, nu, sans liens, sans affections,
sans langage, sans religion, sans idées, sans famille, enfin dans cet
état où il était si rapproché de la bête qu'il est fort douteux qu'il
se tînt debout et que ses mains ne fussent pas des pieds.

Malheureusement, cet âge d'or ne s'est pas perpétué. Les hommes ont
passé par un état intermédiaire qui ne laissait pas que d'avoir des
charmes:

     «Tant qu'ils se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant
     qu'ils se contentèrent de coudre leurs habits de peaux avec des
     arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le
     corps de diverses couleurs... tant qu'ils ne s'occupèrent que
     des ouvrages _qu'un seul_ pouvait faire, ils vécurent libres,
     sains, bons et heureux.»

Hélas! ils ne surent pas s'arrêter à ce premier degré de culture:

     «Dès l'instant qu'un homme _eut besoin du secours d'un autre_
     (voilà la société qui fait sa funeste apparition); dès qu'on
     s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions
     pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le
     travail devint nécessaire...

     «La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont
     l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poëte,
     c'est l'or et l'argent, pour le philosophe, c'est le _fer_ et le
     _blé_ qui ont civilisé les hommes et _perdu le genre humain_.

Il fallut donc sortir de l'_état de nature_ pour entrer dans la
_société_. Ceci est l'occasion du troisième ouvrage de Rousseau, _le
Contrat social_.

Il n'entre pas dans mon sujet d'analyser ici cette oeuvre; je
me bornerai à faire remarquer que les idées gréco-romaines s'y
reproduisent à chaque page.

Puisque la société est un pacte, chacun a droit de stipuler pour
lui-même.

     Il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les
     conditions de la société.

Mais cela n'est pas facile.

     Comment les régleront-ils? sera-ce d'un commun accord, par
     une inspiration subite?... Comment une multitude aveugle, qui
     souvent ne sait ce qu'elle veut, exécuterait-elle d'elle-même
     une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de
     législation?... De là la nécessité d'un législateur.

Ainsi le suffrage universel est aussitôt escamoté en pratique
qu'admis en théorie.

Car comment s'y prendra ce législateur, qui _doit être, à tous
égards, un homme extraordinaire, qui, osant entreprendre d'instituer
un peuple, doit se sentir en état de changer la nature humaine,
d'altérer la constitution physique et morale de l'homme_, qui doit,
en un mot, _inventer la machine_ dont les hommes sont la matière?

Rousseau prouve fort bien ici que le législateur ne peut compter ni
sur la force, ni sur la persuasion. Comment sortir de ce pas? Par
l'imposture.

     «Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations à
     recourir à l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur
     propre sagesse... Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus
     des âmes vulgaires, est celle dont le législateur met les
     décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner, par
     l'autorité divine, ceux que ne pourrait ébranler la prudence
     humaine. Mais il n'appartient pas à tout le monde de faire
     parler les _dieux_.» (_Les Dieux! les Immortels!_ réminiscence
     classique.)

Comme Platon et Lycurgue, ses maîtres, comme les Spartiates et les
Romains, ses héros, Rousseau donnait aux mots _travail_ et _liberté_
un sens selon lequel ils expriment deux idées incompatibles. Dans
l'état social, il faut donc opter: renoncer à être libre, ou
mourir de faim. Il y a cependant une issue à la difficulté, c'est
l'esclavage.

     «À l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est
     plus libre; il n'est plus!

     «Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le
     faisait lui-même. Il était sans cesse assemblé sur la place;
     _des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire était la
     liberté_. N'ayant plus les mêmes avantages, comment conserver
     les mêmes droits? Vous donnez plus à votre gain qu'à votre
     liberté, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère.

     «Quoi! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude?
     Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est pas
     dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus
     que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où on ne
     peut sauver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où
     le citoyen ne peut être extrêmement libre que l'esclave ne soit
     extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour
     vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous
     l'êtes, etc.»

Voilà bien le conventionalisme classique. Les anciens avaient été
poussés à se donner des esclaves par leurs instincts brutaux. Mais
comme c'est un parti pris, une tradition de collége de trouver beau
tout ce qu'ils ont fait, on leur attribue des raisonnements raffinés
sur la quintessence de la liberté.

L'opposition qu'établit Rousseau entre l'état de la nature et l'état
social est aussi funeste à la morale privée qu'à la morale publique.
Selon ce système, la société est le résultat d'un pacte qui donne
naissance à la Loi, laquelle, à son tour, tire du néant la justice et
la moralité. Dans l'état de nature, il n'y a ni moralité ni justice.
Le père n'a aucun devoir envers son fils, le fils envers son père,
le mari envers sa femme, la femme envers son mari. «Je ne dois rien
à qui je n'ai rien promis; je ne reconnais à autrui que ce qui m'est
inutile; j'ai un droit illimité à tout ce qui me tente et que je puis
atteindre.»

Il suit de là que si le pacte social une fois conclu vient à être
dissous, tout s'écroule à la fois, société, loi, moralité, justice,
devoir. «Chacun, dit Rousseau, rentre dans ses droits primitifs, et
reprend sa liberté naturelle en perdant la liberté conventionnelle
pour laquelle il y renonça.»

Or, il faut savoir qu'il faut bien peu de chose pour que le pacte
social soit dissous. Cela arrive toutes les fois qu'un particulier
viole ses engagements ou se soustrait à l'exécution d'une loi
quelconque. Qu'un condamné s'évade quand la société lui dit: _Il
est expédient que tu meures_; qu'un citoyen refuse l'impôt, qu'un
comptable mette la main dans la caisse publique, _à l'instant_ le
contrat social est violé, tous les devoirs moraux cessent, la justice
n'existe plus, les pères, les mères, les enfants, les époux ne se
doivent rien; chacun a un droit illimité à tout ce qui le tente; en
un mot, la population tout entière rentre dans l'état de nature.

Je laisse à penser les ravages que doivent faire de pareilles
doctrines aux époques révolutionnaires.

Elles ne sont pas moins funestes à la morale privée. Quel est le
jeune homme, entrant dans le monde plein de fougue et de désirs,
qui ne se dise: «Les impulsions de mon coeur sont la voix de la
nature, qui ne se trompe jamais. Les institutions qui me font
obstacle viennent des hommes, et ne sont que des conventions
arbitraires auxquelles je n'ai pas concouru. En foulant aux pieds ces
institutions, j'aurai le double plaisir de satisfaire mes penchants
et de me croire un héros.»

Faut-il rappeler ici cette triste et douloureuse page des
_Confessions_?

     «Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants trouvés, ainsi
     que les deux premiers. Il en fut de même des deux suivants, car
     j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, que,
     si je ne m'en vantai pas, ce fut uniquement par égard pour leur
     mère... En livrant mes enfants à l'éducation publique... _je me
     regardais comme un membre de la république de Platon!_»

_Mably._ Il n'est pas besoin de citations pour prouver la
gréco-romano-manie de l'abbé Mably. Homme tout d'une pièce, d'un
esprit plus étroit, d'un coeur moins sensible que Rousseau, l'idée
chez lui admettait moins de tempéraments et de mélanges. Aussi fut-il
franchement platonicien, c'est-à-dire communiste. Convaincu, comme
tous les classiques, que l'humanité est une matière première pour les
fabricants d'institutions, comme tous les classiques aussi, il aimait
mieux être fabricant que matière première. En conséquence, il se pose
comme Législateur. À ce titre, il fut d'abord appelé à _instituer_
la Pologne, et il ne paraît pas avoir réussi. Ensuite, il offrit aux
Anglo-Américains le brouet noir des Spartiates, à quoi il ne put les
décider. Outré de cet aveuglement, il prédit la chute de l'Union et
ne lui donna pas pour cinq ans d'existence.

Qu'il me soit permis de faire ici une réserve. En citant les
doctrines absurdes et subversives d'hommes tels que Fénelon, Rollin,
Montesquieu, Rousseau, je n'entends certes pas dire qu'on ne doive
à ces grands écrivains des pages pleines de raison et de moralité.
Mais ce qu'il y a de faux dans leurs livres vient du conventionalisme
classique, et ce qu'il y a de vrai dérive d'une autre source. C'est
précisément ma thèse que l'enseignement exclusif des lettres grecques
et latines fait de nous tous des _contradictions vivantes_. Il nous
tire violemment vers un passé dont il glorifie jusqu'aux horreurs,
pendant que le christianisme, l'esprit du siècle et ce fonds de
bon sens qui ne perd jamais ses droits, nous montrent l'idéal dans
l'avenir.

Je vous fais grâce de Morelly, Brissot, Raynal, justifiant, que
dis-je? exaltant à l'envi la guerre, l'esclavage, l'imposture
sacerdotale, la communauté des biens, l'oisiveté. Qui pourrait se
méprendre sur la source impure de pareilles doctrines? Cette source,
j'ai pourtant besoin de la nommer encore, c'est l'éducation classique
telle qu'elle nous est imposée à tous par le Baccalauréat.

Ce n'est pas seulement dans les oeuvres littéraires que la _calme,
paisible et pure_ antiquité a versé son poison, mais encore dans les
livres des jurisconsultes. Je défie bien qu'on trouve dans aucun de
nos légistes quelque chose qui approche d'une notion raisonnable
sur le droit de propriété. Et que peut être une législation d'où
cette notion est absente? Ces jours-ci, j'ai eu l'occasion d'ouvrir
le _Traité du droit des gens_, par Vattel. J'y vois que l'auteur a
consacré un chapitre à l'examen de cette question: _Est-il permis
d'enlever des femmes?_ Il est clair que la légende des Romains et des
Sabines nous a valu ce précieux morceau. L'auteur, après avoir pesé,
avec le plus grand sérieux, le _pour_ et le _contre_, se décide en
faveur de l'affirmative. Il devait cela à la gloire de Rome. Est-ce
que les Romains ont eu jamais tort? Il y a un _conventionalisme_ qui
nous défend de le penser; ils sont Romains, cela suffit. Incendie,
pillage, rapt, tout ce qui vient d'eux est _calme, paisible et pur_.

Alléguera-t-on que ce ne sont là que des appréciations personnelles!
Il faudrait que notre société jouât de bonheur pour que l'action
uniforme de l'enseignement classique, renforcée par l'assentiment de
Montaigne, Corneille, Fénelon, Rollin, Montesquieu, Rousseau, Raynal,
Mably, ne concourût pas à former l'opinion générale. C'est ce que
nous verrons.

En attendant, nous avons la preuve que l'idée communiste ne
s'était pas emparée seulement de quelques individualités, mais
de corporations entières, et les plus instruites comme les plus
influentes. Quand les jésuites voulurent organiser un ordre social
au Paraguay, quels furent les plans que leur suggérèrent leurs études
passées? Ceux de Minos, Platon et Lycurgue. Ils réalisèrent le
communisme, qui, à son tour, ne manqua pas de réaliser ses tristes
conséquences. Les Indiens descendirent à quelques degrés au-dessous
de l'état sauvage. Cependant, telle était la prévention invétérée des
Européens en faveur des institutions communistes, toujours présentées
comme le type de la perfection, qu'on célébrait de toutes parts le
bonheur et la vertu de ces êtres sans nom (car ce n'étaient plus des
hommes), végétant sous la houlette des jésuites.

Rousseau, Mably, Montesquieu, Raynal, ces grands prôneurs des
Missions, avaient-ils vérifié les faits? Pas le moins du monde.
Est-ce que les livres grecs et latins peuvent tromper? Est-ce qu'on
peut s'égarer en prenant pour guide Platon? Donc, les Indiens du
Paraguay étaient heureux ou devaient l'être, sous peine d'être
misérables contre toutes les règles. Azara, Bougainville et d'autres
voyageurs partirent sous l'influence de ces idées préconçues pour
aller admirer tant de merveilles. D'abord, la triste réalité avait
beau leur crever les yeux, ils ne pouvaient y croire. Il fallut
pourtant se rendre à l'évidence, et ils finirent par constater, à
leur grand regret, que le communisme, séduisante chimère, est une
affreuse réalité.

La logique est inflexible. Il est bien clair que les auteurs que je
viens de citer n'avaient pas osé pousser leur doctrine jusqu'au bout.
Morelly et Brissot se chargèrent de réparer cette inconséquence. En
vrais platoniciens, ils prêchèrent ouvertement la communauté des
biens et des femmes, et cela, remarquons-le bien, en invoquant sans
cesse les exemples et les préceptes de cette belle antiquité que tout
le monde est convenu d'admirer.

Tel était, sur la Famille, la Propriété, la Liberté, la Société,
l'état où l'éducation donnée par le clergé avait réduit l'opinion
publique en France, quand éclata la Révolution. Elle s'explique,
sans doute, par des causes étrangères à l'enseignement classique.
Mais est-il permis de douter que cet enseignement n'y ait mêlé une
foule d'idées fausses, de sentiments brutaux, d'utopies subversives,
d'expérimentations fatales? Qu'on lise les discours prononcés à
l'Assemblée législative et à la Convention. C'est la langue de
Rousseau et de Mably. Ce ne sont que prosopopées, invocations,
apostrophes à Fabricius, à Caton, aux deux Brutus, aux Gracques, à
Catilina. Va-t-on commettre une atrocité? On trouve toujours, pour
la glorifier, l'exemple d'un Romain. Ce que l'éducation a mis dans
l'esprit passe dans les actes. Il est convenu que Sparte et Rome
sont des modèles; donc il faut les imiter ou les parodier. L'un
veut instituer les jeux Olympiques, l'autre les lois agraires et un
troisième le brouet noir dans les rues.

Je ne puis songer à épuiser ici cette question, bien digne qu'une
main exercée y consacre autre chose qu'un pamphlet «De l'influence
des lettres grecques et latines sur l'esprit de nos révolutions.» Je
dois me borner à quelques traits.

Deux grandes figures dominent la Révolution française et semblent la
personnifier: Mirabeau et Robespierre. Quelle était leur doctrine sur
la Propriété?

Nous avons vu que les peuples qui, dans l'antiquité, avaient fondé
leurs moyens d'existence sur la rapine et l'esclavage ne pouvaient
rattacher la propriété à son véritable principe. Ils étaient obligés
de la considérer comme un fait de convention, et ils la faisaient
reposer sur la loi; ce qui permet d'y faire entrer l'esclavage et le
vol, comme l'explique si naïvement Rollin.

Rousseau avait dit aussi: «La propriété est de convention et
d'institution humaine, au lieu que la liberté est un don de la
nature.»

Mirabeau professait la même doctrine:

     «La propriété, dit-il, est une _création sociale_. Les lois
     ne protégent pas, ne maintiennent pas seulement la propriété,
     _elles la font naître_, elles la déterminent, elles lui donnent
     le rang et l'étendue qu'elle occupe dans les droits des
     citoyens.»

Et quand Mirabeau s'exprimait ainsi, ce n'était pas pour faire de
la théorie. Son but actuel était d'engager le législateur à limiter
l'exercice d'un droit qui était bien à sa discrétion, puisqu'il
l'avait créé.

Robespierre reproduit les définitions de Rousseau.

     «En définissant la Liberté, ce premier besoin de l'homme, le
     plus sacré des droits qu'il _tient de la nature_, nous avons
     dit, avec raison, qu'elle a pour limite le droit d'autrui.
     Pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la Propriété,
     _qui est une institution sociale_, comme si les lois de la
     nature étaient moins inviolables que les _conventions_ des
     hommes?»

Après ce préambule, Robespierre passe à la définition.

     «La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
     disposer des biens qui lui sont garantis _par la loi_.»

Ainsi voilà l'opposition bien marquée entre la Liberté et la
Propriété. Ce sont deux droits d'origine différente. L'un vient _de
la nature_, l'autre est _d'institution sociale_. Le premier est
_naturel_, le second _conventionnel_.

Or, qui fait la loi? Le législateur. Il peut donc mettre à l'exercice
du droit de propriété, puisqu'il le confère, les conditions qu'il lui
plaît.

Aussi Robespierre se hâte de déduire de sa définition le _droit au
travail_, le _droit à l'assistance_ et _l'impôt progressif_.

     «La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses
     membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant des
     moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.

     «Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
     envers le pauvre. _Il appartient à la loi_ de déterminer la
     manière dont cette dette doit être acquittée.

     «Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est nécessaire
     à leur subsistance sont dispensés de contribuer aux dépenses
     publiques. Les autres doivent les supporter _progressivement_,
     selon l'étendue de leur fortune.»

Robespierre, dit M. Sudre, adoptait ainsi toutes les mesures qui,
dans l'esprit de leurs inventeurs, comme dans la réalité, constituent
la transition de la propriété au communisme. Par l'application du
_Traité des lois_ de Platon, il s'acheminait, sans le savoir, vers la
réalisation de l'état social décrit dans le livre de la _République_.

(On sait que Platon a fait deux livres: l'un pour signaler la
perfection idéale--communauté des biens et des femmes--c'est le livre
de la _République_; l'autre pour enseigner les moyens de transition,
c'est le _Traité des lois_.)

Robespierre peut être considéré, d'ailleurs, comme un enthousiaste
de la _calme, paisible et pure_ antiquité. Son discours même sur la
Propriété abonde en déclamations du goût de celles-ci: «Aristide
n'aurait pas envié les trésors de Crassus! La chaumière de Fabricius
n'a rien à envier au palais de Crassus!» etc.

Une fois que Mirabeau et Robespierre attribuaient, en principe, au
législateur la faculté de fixer la limite du droit de propriété,
il importe peu de savoir à quel degré ils jugeaient opportun de
placer cette limite. Il pouvait leur convenir de ne pas aller plus
loin que le droit au travail, le droit à l'assistance et l'impôt
progressif. Mais d'autres, plus conséquents, ne s'arrêtaient pas
là. Si la loi, qui crée la propriété et en dispose, peut faire un
pas vers l'égalité, pourquoi n'en ferait-elle pas deux? Pourquoi ne
réaliserait-elle pas l'égalité absolue?

Aussi Robespierre fut dépassé par Saint-Just, cela devait être, et
Saint-Just par Babeuf, cela devait être encore. Dans cette voie, il
n'y a qu'un terme raisonnable. Il a été marqué par le divin Platon.

Saint-Just... mais je me laisse trop circonscrire dans la question
de propriété. J'oublie que j'ai entrepris de montrer comment
l'éducation classique a perverti toutes les notions morales.
Convaincu que le lecteur voudra bien me croire sur parole, quand
j'affirme que Saint-Just a dépassé Robespierre dans la voie du
communisme, je reprends mon sujet.

Il faut d'abord savoir que les erreurs de Saint-Just se rattachaient
aux études classiques. Comme tous les hommes de son temps et du
nôtre, il était imprégné d'Antiquité. Il se croyait un Brutus. Retenu
loin de Paris par son parti, il écrivait:

     «Ô Dieu! faut-il que Brutus languisse, oublié, loin de Rome! Mon
     parti est pris, cependant, et si Brutus ne tue point les autres,
     il se tuera lui-même.»

Tuer! il semble que ce soit ici-bas la destination de l'homme.

Tous les hellénistes et latinistes sont convenus que le principe
d'une république, c'est la _vertu_, et Dieu sait ce qu'ils entendent
par ce mot! C'est pourquoi Saint-Just écrivait:

     «Un gouvernement républicain a la Vertu pour principe, sinon la
     Terreur.»

C'est encore un opinion dominante dans l'antiquité que le travail est
infâme. Aussi Saint-Just le condamnait en ces termes:

     «Un métier s'accorde mal avec le véritable citoyen. La main de
     l'homme n'est faite que pour la terre et pour les armes.»

Et c'est pour que personne ne pût s'avilir à exercer un métier qu'il
voulait distribuer des terres à tout le monde.

Nous avons vu que, selon les idées des anciens, le législateur est à
l'humanité ce que le potier est à l'argile. Malheureusement, quand
cette idée domine, nul ne veut être argile et chacun veut être
potier. On pense bien que Saint-Just s'attribuait le beau rôle:

     «Le jour où je me serai convaincu qu'il est impossible _de
     donner_ aux Français des moeurs douces, sensibles et inexorables
     pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai.

     «S'il y avait des moeurs, tout irait bien; il faut des
     institutions pour les épurer. Pour réformer les moeurs, il faut
     commencer par contenter le besoin et l'intérêt. Il faut donner
     quelques terres à tout le monde.

     «Les enfants sont vêtus de toile en toute saison. Ils couchent
     sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en
     commun, et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de
     pain et d'eau. Ils ne peuvent goûter de chair qu'après l'âge de
     seize ans.

     «Les hommes âgés de vingt-cinq ans seront tenus de déclarer
     tous les ans, dans le temple, les noms de leurs amis. Celui qui
     abandonne son ami sans raison suffisante sera banni!»

Ainsi Saint-Just, à l'imitation de Lycurgue, Platon, Fénelon,
Rousseau, s'attribue à lui-même sur les moeurs, les sentiments, les
richesses et les enfants des Français, plus de droits et de puissance
que n'en ont tous les Français ensemble. Que l'humanité est petite
auprès de lui! ou plutôt elle ne vit qu'en lui. Son cerveau est le
cerveau, son coeur est le coeur de l'humanité.

Voilà donc la marche imprimée à la révolution parle conventionalisme
gréco-latin. Platon a marqué l'idéal. Prêtres et laïques, au
dix-septième et au dix-huitième siècle, se mettent à célébrer cette
merveille. Vient l'heure de l'action: Mirabeau descend le premier
degré, Robespierre le second, Saint-Just le troisième, Antonelle
le quatrième, et Babeuf, plus logique que tous ses prédécesseurs,
se dresse au dernier, au communisme absolu, au platonisme pur. Je
devrais citer ici ses écrits; je me bornerai à dire, car ceci est
caractéristique, qu'il les signait _Caïus Gracchus_.

L'esprit de la révolution, au point de vue qui nous occupe, se montre
tout entier dans quelques citations. Que voulait Robespierre?
«_Élever les âmes à la hauteur des vertus républicaines des peuples
antiques._» (3 nivôse an III.) Que voulait Saint-Just? «_Nous offrir
le bonheur de Sparte et d'Athènes._» (23 nivôse an III.) Il voulait
en outre «_Que tous les citoyens portassent sous leur habit le
couteau de Brutus._» (Ibid.) Que voulait le sanguinaire Carrier?
«_Que toute la jeunesse envisage désormais le brasier de Scævola,
la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron et l'épée de Caton._» Que
voulait Rabaut Saint-Étienne? «_Que, suivant les principes des
Crétois et des Spartiates, l'État s'empare de l'homme dès le berceau
et même avant la naissance._» (16 décembre 1692). Que voulait la
section des Quinze-Vingts? «_Qu'on consacre une église à la liberté,
et qu'on fasse élever un autel sur lequel brûlera un feu perpétuel
entretenu par de jeunes vestales._» (21 novembre 1794.) Que voulait
la Convention tout entière? «_Que nos communes ne renferment
désormais que des Brutus et des Publicola._» (19 mars 1794.)

Tous ces sectaires étaient de bonne foi cependant, et ils n'en
étaient que plus dangereux; car la sincérité dans l'erreur, c'est du
fanatisme, et le fanatisme est une force, surtout quand il agit sur
des masses préparées à subir son action. L'universel enthousiasme en
faveur d'un type social ne peut être toujours stérile, et l'opinion
publique, éclairée ou égarée, n'en est pas moins la reine du monde.
Quand une de ces erreurs fondamentales,--telle que la Glorification
de l'Antiquité,--pénétrant par l'enseignement dans tous les cerveaux
avec les premières lueurs de l'intelligence, s'y fixe à l'état de
_conventionalisme_, elle tend à passer des esprits aux actes. Qu'une
révolution fasse alors sonner l'heure des expériences, et qui peut
dire sous quel nom terrible apparaîtra celui qui, cent ans plus tôt,
se fût appelé Fénelon? Il eût déposé son idée dans un roman, il meurt
pour elle sur l'échafaud; il eût été poëte, il se fait martyr; il eût
amusé la société, il la bouleverse.

Cependant il y a dans la réalité une puissance supérieure au
conventionalisme le plus universel. Quand l'éducation a déposé
dans le corps social une semence funeste, il y a en lui une force
de conservation, _vis medicatrix_, qui le fait se débarrasser à la
longue, à travers les souffrances et les larmes, du germe délétère.

Lors donc que le communisme eut assez effrayé et compromis la
société, une réaction devint infaillible. La France se prit à
reculer vers le despotisme. Dans son ardeur, elle eût fait bon
marché même des légitimes conquêtes de la Révolution. Elle eut le
Consulat et l'Empire. Mais, hélas! ai-je besoin de faire observer
que l'infatuation romaine la suivit dans cette phase nouvelle?
L'Antiquité est là, toujours là pour justifier toutes les formes
de la violence. Depuis Lycurgue jusqu'à César, que de modèles à
choisir! Donc,--et j'emprunte ici le langage de M. Thiers,--«nous
qui, après avoir été Athéniens avec Voltaire, avons un moment voulu
être Spartiates sous la Convention, nous nous fîmes soldats de César
sous Napoléon.» Peut-on méconnaître l'empreinte que notre engouement
pour Rome a laissée sur cette époque? Eh! mon Dieu, cette empreinte
est partout. Elle est dans les édifices, dans les monuments, dans
la littérature, dans les modes même de la France impériale: elle
est dans les noms ridicules imposés à toutes nos institutions. Ce
n'est pas par hasard, sans doute, que nous vîmes surgir de toute
part des _Consuls_, un _Empereur_, des _Sénateurs_, des _Tribuns_,
des _Préfets_, des _Sénatus-Consultes_, des _Aigles_, des _Colonnes
trajanes_, des _Légions_, des _Champs de Mars_, des _Prytanées_, des
_Lycées_.

La lutte entre les principes révolutionnaires et
contre-révolutionnaires semblait devoir se terminer aux journées de
Juillet 1830. Depuis cette époque, les forces intellectuelles de
ce pays se sont tournées vers l'étude des questions sociales, ce
qui n'a rien en soi que de naturel et d'utile. Malheureusement,
l'Université donne le premier branle à la marche de l'esprit humain,
et le dirige encore vers les sources empoisonnées de l'Antiquité; de
telle sorte que notre malheureuse patrie en est réduite à recommencer
son passé et à traverser les mêmes épreuves. Il semble qu'elle
soit condamnée à tourner dans ce cercle: Utopie, expérimentation,
réaction.--Platonisme littéraire, communisme révolutionnaire,
despotisme militaire.--Fénelon, Robespierre, Napoléon!--Peut-il
en être autrement? La jeunesse, où se recrutent la littérature et
le journalisme, au lieu de chercher à découvrir et à exposer les
lois naturelles de la société, se borne à reprendre en sous-oeuvre
cet axiome græco-romain: _L'ordre social est une création du
Législateur_. Point de départ déplorable qui ouvre une carrière
sans limites à l'imagination, et n'est que l'enfantement perpétuel
du _Socialisme_.--Car, si la société est une invention, qui ne veut
être l'inventeur? qui ne veut être ou Minos, ou Lycurgue, ou Platon,
ou Numa, ou Fénelon, ou Robespierre, ou Babeuf, ou Saint-Simon,
ou Fourier, ou Louis Blanc, ou Proudhon? Qui ne trouve glorieux
_d'instituer un Peuple_? Qui ne se complaît dans le titre de _Père
des nations_? Qui n'aspire à combiner, comme des éléments chimiques,
la Famille et la Propriété?

Mais, pour donner carrière à sa fantaisie ailleurs que dans les
colonnes d'un journal, il faut tenir le pouvoir, il faut occuper le
point central où aboutissent tous les fils de la puissance publique.
C'est le préalable obligé de toute expérimentation. Chaque secte,
chaque école fera donc tous ses efforts pour chasser du gouvernement
l'école ou la secte dominante, en sorte que, sous l'influence
de l'enseignement classique, la vie sociale ne peut être qu'une
interminable série de luttes et de révolutions, ayant pour objet la
question de savoir à quel utopiste restera la faculté de faire sur le
peuple, comme sur une vile matière, des expériences!

Oui, j'accuse le Baccalauréat de préparer, comme à plaisir, toute
la jeunesse française aux utopies socialistes, aux expérimentations
sociales. Et c'est là sans doute la raison d'un phénomène fort
étrange, je veux parler de l'impuissance que manifestent à réfuter
le socialisme ceux-là mêmes qui s'en croient menacés. Hommes de
la bourgeoisie, propriétaires, capitalistes, les systèmes de
Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Leroux, de Proudhon ne
sont, après tout, que des doctrines. Elles sont fausses, dites-vous.
Pourquoi ne les réfutez-vous pas? Parce que vous avez bu à la même
coupe: parce que la fréquentation des anciens, parce que votre
engouement de convention pour tout ce qui est Grec ou Romain vous ont
inoculé le socialisme.

  Vous en êtes un peu dans votre âme entiché.

Votre nivellement des fortunes par l'action des tarifs, votre loi
d'assistance, vos appels à l'instruction gratuite, vos primes
d'encouragement, votre centralisation, votre foi dans l'État, votre
littérature, votre théâtre, tout atteste que vous êtes socialistes.
Vous différez des apôtres par le degré, mais vous êtes sur la même
pente. Voilà pourquoi, quand vous vous sentez distancés, au lieu de
réfuter,--ce que vous ne savez pas faire, et ce que vous ne pourriez
faire sans vous condamner vous-mêmes,--vous vous tordez les bras,
vous vous arrachez les cheveux, vous en appelez à la compression, et
vous dites piteusement: _La France s'en va!_

Non, la France ne s'en va pas. Car voici ce qui arrive: pendant
que vous vous livrez à vos stériles lamentations, les socialistes
se réfutent eux-mêmes. Ses docteurs sont en guerre ouverte.
Le phalanstère y est resté; la triade y est restée, l'atelier
national y est resté; votre nivellement des conditions par la Loi y
restera. Qu'y a-t-il encore debout? _Le crédit gratuit._ Que n'en
démontrez-vous l'absurdité? Hélas! c'est vous qui l'avez inventé.
Vous l'avez prêché pendant mille ans. Quand vous n'avez pu étouffer
l'Intérêt, vous l'avez réglementé. Vous l'avez soumis au _maximum_,
donnant ainsi à penser que la _propriété est une création de la Loi_,
ce qui est justement l'idée de Platon, de Lycurgue, de Fénelon, de
Rollin, de Robespierre; ce qui est, je ne crains pas de l'affirmer,
l'essence et la quintessence non-seulement du socialisme, mais du
communisme. Ne me vantez donc pas un enseignement qui ne vous a rien
enseigné de ce que vous devriez savoir, et qui vous laisse consternés
et muets devant la première chimère qu'il plaît à un fou d'imaginer.
Vous n'êtes pas en mesure d'opposer la vérité à l'erreur; laissez au
moins les erreurs se détruire les unes par les autres. Gardez-vous de
bâillonner les utopistes, et d'élever ainsi leur propagande sur le
piédestal de la persécution. L'esprit des masses laborieuses, sinon
des classes moyennes, s'est attaché aux grandes questions sociales.
Il les résoudra. Il arrivera à trouver pour ces mots: Famille,
Propriété, Liberté, Justice, Société, d'autres définitions que
celles que nous fournit votre enseignement. Il vaincra non-seulement
le socialisme qui se proclame tel, mais encore le socialisme qui
s'ignore. Il tuera votre universelle intervention de l'État, votre
centralisation, votre unité factice, votre système protecteur, votre
philanthropie officielle, vos lois sur l'usure, votre diplomatie
barbare, votre enseignement monopolisé.

Et c'est pourquoi je dis: Non, la France ne s'en va pas. Elle sortira
de la lutte, plus heureuse, plus éclairée, mieux ordonnée, plus
grande, plus libre, plus morale, plus religieuse que vous ne l'avez
faite.

Après tout, veuillez bien remarquer ceci: quand je m'élève contre les
études classiques, je ne demande pas qu'elles soient _interdites_; je
demande seulement qu'elles ne soient pas _imposées_. Je n'interpelle
pas l'État pour lui dire: Soumettez tout le monde à mon opinion, mais
bien: Ne me courbez pas sous l'opinion d'autrui. La différence est
grande, et qu'il n'y ait pas de méprise à cet égard.

M. Thiers, M. de Riancey, M. de Montalembert, M. Barthélemy
Saint-Hilaire, pensent que l'atmosphère romaine est excellente pour
former le coeur et l'esprit de la jeunesse, soit. Qu'ils y plongent
leurs enfants; je les laisse libres. Mais qu'ils me laissent libre
aussi d'en éloigner les miens comme d'un air pestiféré. Messieurs
les réglementaires, ce qui vous paraît sublime me semble odieux, ce
qui satisfait votre conscience alarme la mienne. Eh bien! suivez vos
inspirations, mais laissez-moi suivre la mienne. Je ne vous force
pas, pourquoi me forceriez-vous?

Vous êtes très-convaincus qu'au point de vue social et moral le
beau idéal est dans le passé. Moi, je le vois dans l'avenir. «Osons
le dire à un siècle orgueilleux de lui-même, disait M. Thiers,
l'antiquité _est ce qu'il y a de plus beau au monde_.» Pour moi,
j'ai le bonheur de ne pas partager cette opinion désolante. Je dis
désolante, car elle implique que, par une loi fatale, l'humanité va
se détériorant sans cesse. Vous placez la perfection à l'origine
des temps, je la mets à la fin. Vous croyez la société rétrograde,
je la crois progressive. Vous croyez que nos opinions, nos idées,
nos moeurs doivent, autant que possible, être jetées dans le moule
antique; j'ai beau étudier l'ordre social de Sparte et de Rome, je
n'y vois que violences, injustices, impostures, guerres perpétuelles,
esclavage, turpitudes, fausse politique, fausse morale, fausse
religion. Ce que vous admirez, je l'abhorre. Mais enfin, gardez
votre jugement et laissez-moi le mien. Nous ne sommes pas ici des
avocats plaidant l'un pour l'enseignement classique, l'autre contre,
devant une assemblée chargée de décider en violentant ma conscience
ou la vôtre. Je ne demande à l'État que sa neutralité. Je demande la
liberté pour vous comme pour moi. J'ai du moins sur vous l'avantage
de l'impartialité, de la modération et de la modestie.

Trois sources d'enseignement vont s'ouvrir: celui de l'État, celui du
Clergé, celui des Instituteurs prétendus libres.

Ce que je demande, c'est que ceux-ci soient libres, en effet, de
tenter, dans la carrière, des voies nouvelles et fécondes. Que
l'Université enseigne ce qu'elle chérit, le grec et le latin; que
le Clergé enseigne ce qu'il sait, le grec et le latin. Que l'une et
l'autre fassent des platoniciens et des tribuns; mais qu'ils ne nous
empêchent pas de former, par d'autres procédés, des hommes pour notre
pays et pour notre siècle.

Car, si cette liberté nous est interdite, quelle amère dérision
n'est-ce pas que de venir nous dire à chaque instant: Vous êtes
_libres_!

Dans la séance du 23 février, M. Thiers est venu dire pour la
quatrième fois:

     «Je répéterai éternellement ce que j'ai dit: La liberté que
     donne la loi que nous avons rédigée, c'est la liberté selon la
     Constitution.

     «Je vous mets au défi de prouver autre chose. Prouvez-moi que ce
     n'est pas la liberté; pour moi, je soutiens qu'il n'y en a pas
     d'autre possible.

     «Autrefois, on ne pouvait pas enseigner sans la permission du
     gouvernement. Nous avons supprimé l'autorisation préalable; tout
     le monde pourra enseigner.

     «Autrefois on disait: Enseignez telles choses; n'enseignez pas
     telles autres. Aujourd'hui nous disons: Enseignez tout ce que
     vous voudrez enseigner.»

C'est une chose douloureuse de s'entendre adresser un tel défi et
d'être condamné au silence. Si la faiblesse de ma voix ne m'eût
interdit la tribune, j'aurais répondu à M. Thiers.

Voyons donc à quoi se réduit, au point de vue de l'instituteur, du
père de famille et de la société, cette Liberté que vous dites si
entière.

En vertu de votre loi, je fonde un collége. Avec le prix de
la pension, il me faut acheter ou louer le local, pourvoir à
l'alimentation des élèves et payer les professeurs. Mais à côté de
mon Collége, il y a un Lycée. Il n'a pas à s'occuper du local et des
professeurs. Les contribuables, _moi compris_, en font les frais.
Il peut donc baisser le prix de la pension de manière à rendre mon
entreprise impossible. Est-ce là de la liberté? Une ressource me
reste cependant, c'est de donner une instruction si supérieure à la
vôtre, tellement recherchée du public, qu'il s'adresse à moi malgré
la cherté relative à laquelle vous m'avez réduit. Mais ici, je vous
rencontre, et vous me dites: Enseignez ce que vous voudrez, mais,
si vous vous écartez de ma routine, toutes les carrières libérales
seront fermées à vos élèves. Est-ce là de la liberté?

Maintenant je me suppose père de famille; je mets mes fils dans une
institution libre: quelle est la position qui m'est faite? Comme
père, je paye l'éducation de mes enfants, sans que nul me vienne en
aide; comme contribuable et comme catholique, je paye l'éducation des
enfants des autres, car je ne puis refuser l'impôt qui soudoie les
Lycées, ni guère me dispenser, en temps de carême, de jeter dans le
bonnet du frère quêteur l'obole qui doit soutenir les Séminaires. En
ceci, du moins, je suis libre. Mais le suis-je quant à l'impôt? Non,
non, dites que vous faites de la _Solidarité_, au sens socialiste,
mais n'ayez pas la prétention de faire de la Liberté.

Et ce n'est là que le très-petit côté de la question. Voici qui est
plus grave. Je donne la préférence à l'enseignement libre, parce que
votre enseignement officiel (auquel vous me forcez à concourir, sans
en profiter) me semble communiste et païen; ma conscience répugne
à ce que mes fils s'imprègnent des idées spartiates et romaines
qui, à mes yeux du moins, ne sont que la violence et le brigandage
glorifiés. En conséquence, je me soumets à payer la pension pour mes
fils, et l'impôt pour les fils des autres. Mais qu'est-ce que je
trouve? Je trouve que votre enseignement mythologique et guerrier a
été indirectement imposé au collége libre, par l'ingénieux mécanisme
de vos grades, et que je dois courber ma conscience à vos vues sous
peine de faire de mes enfants des parias de la société.--Vous m'avez
dit quatre fois que j'étais libre. Vous me le diriez cent fois, que
cent fois je vous répondrais: Je ne le suis pas.

Soyez inconséquents, puisque vous ne pouvez l'éviter, et je vous
concède que dans l'état actuel de l'opinion publique vous ne pouviez
fermer les colléges officiels. Mais posez une limite à votre
inconséquence. Ne vous plaignez-vous pas tous les jours de l'esprit
de la jeunesse? de ses tendances socialistes? de son éloignement pour
les idées religieuses? de sa passion pour les expéditions guerrières,
passion telle, que, dans nos assemblées délibérantes, il est à
peine permis de prononcer le mot de _paix_, et il faut prendre les
précautions oratoires les plus ingénieuses pour parler de justice
quand il s'agit de l'étranger? Des dispositions si déplorables
ont une cause sans doute. À la rigueur ne serait-il pas possible
que votre enseignement mythologique, platonicien, belliqueux et
factieux y fût pour quelque chose? Je ne vous dis pas de le changer
cependant, ce serait trop exiger de vous. Mais je vous dis: Puisque
vous laissez naître à côté de vos Lycées, et dans des conditions déjà
bien difficiles, des écoles dites _libres_, permettez-leur d'essayer,
à leurs périls et risques, les voies chrétiennes et scientifiques.
L'expérience vaut la peine d'être faite. Qui sait? Peut-être,
sera-t-elle un progrès. Et vous voulez l'étouffer dans son germe!

Enfin, examinons la question au point de vue de la Société, et
remarquons d'abord qu'il serait étrange que la société fût libre, en
matière d'enseignement, si les instituteurs et les pères de famille
ne le sont pas.

La première phrase du rapport de M. Thiers sur l'instruction
secondaire, en 1844, proclamait cette terrible vérité:

     «L'éducation publique est l'intérêt peut-être le plus grand
     d'une nation civilisée, et, par ce motif, _le plus grand objet
     de l'ambition des partis_.»

Il semble que la conclusion à tirer de là, c'est qu'une nation qui
ne veut pas être la proie des partis doit se hâter de supprimer
l'éducation _publique_, c'est-à-dire _par l'État_, et de proclamer la
liberté de l'enseignement. S'il y a une éducation confiée au pouvoir,
les partis auront un motif de plus pour chercher à s'emparer du
pouvoir, puisque, du même coup, ce sera s'emparer de l'enseignement,
_le plus grand objet de leur ambition_. La soif de gouverner
n'inspire-t-elle pas déjà assez de convoitise? ne provoque-t-elle pas
assez de luttes, de révolutions et de désordres? et est-il sage de
l'irriter encore par l'appât d'une si haute influence?

Et pourquoi les partis ambitionnent-ils la direction des études?
Parce qu'ils connaissent ce mot de Leibnitz: «Faites-moi maître
de l'enseignement, et je me charge de changer la face du monde.»
L'enseignement par le pouvoir, c'est donc l'enseignement par un
parti, par une secte momentanément triomphante; c'est l'enseignement
au profit d'une idée, d'un système exclusif. «Nous avons fait
la république, disait Robespierre, il nous reste à faire des
républicains; tentative qui a été renouvelée en 1848. Bonaparte ne
voulait faire que des soldats, Frayssinous que des dévots, Villemain
que des rhéteurs. M. Guizot ne ferait que doctrinaires, Enfantin
que des saint-simoniens, et tel qui s'indigne de voir l'humanité
ainsi dégradée, s'il était jamais en position de dire _l'État c'est
moi_, serait peut-être tenté de ne faire que des économistes. Eh
quoi! ne verra-t-on jamais le danger de fournir aux partis, à mesure
qu'ils s'arrachent le pouvoir l'occasion d'imposer universellement
et uniformément leurs opinions, que dis-je? leurs erreurs _par
la force_? Car c'est bien employer la force que d'interdire
législativement toute autre idée que celle dont on est soi-même
infatué.

Une telle prétention est essentiellement monarchiste, encore que
nul ne l'affiche plus résolument que le parti républicain; car
elle repose sur cette donnée que les gouvernés sont faits pour les
gouvernants, que la société appartient au pouvoir, qu'il doit la
façonner à son image; tandis que, selon notre droit public, assez
chèrement conquis, le pouvoir n'est qu'une émanation de la société,
une des manifestations de sa pensée.

Je ne puis concevoir, quant à moi, surtout dans la bouche des
républicains, un cercle vicieux plus absurde que celui-ci: D'année en
année, par le mécanisme du suffrage universel, la pensée nationale
s'incarnera dans les magistrats, et puis ces magistrats façonneront à
leur gré la pensée nationale.

Cette doctrine implique ces deux assertions: Pensée nationale fausse,
pensée gouvernementale infaillible.

Et s'il en est ainsi, républicains, rétablissez donc tout à la fois
Autocratie, Enseignement par l'État, Légitimité, Droit divin, Pouvoir
absolu, irresponsable et infaillible, toutes institutions qui ont un
principe commun et émanent de la même source.

S'il y a, dans le monde, un homme (ou une secte) infaillible,
remettons-lui non-seulement l'éducation, mais tous les pouvoirs, et
que ça finisse. Sinon, éclairons-nous le mieux que nous pourrons,
mais n'abdiquons pas.

Maintenant, je répète ma question: Au point de vue social, la loi
que nous discutons réalise-t-elle la liberté?

Autrefois il y avait une Université. Pour enseigner, il fallait sa
permission. Elle imposait ses idées et ses méthodes, et force était
d'en passer par là. Elle était donc, selon la pensée de Leibnitz,
maîtresse des générations, et c'est pour cela sans doute que son chef
prenait le titre significatif de _grand maître_.

Maintenant tout cela est renversé. Il ne restera à l'Université que
deux attributions: 1º le droit de dire ce qu'il faudra savoir pour
obtenir les grades: 2º le droit de fermer d'innombrables carrières à
ceux qui ne se seront pas soumis.

Ce n'est presque rien, dit-on. Et moi je dis: Ce rien est tout.

Ceci m'entraîne à dire quelque chose d'un mot qui a été souvent
prononcé dans ce débat: c'est le mot UNITÉ; car beaucoup de personnes
voient dans le Baccalauréat le moyen d'imprimer à toutes les
intelligences une direction, sinon raisonnable et utile, du moins
uniforme, et bonne en cela.

Les admirateurs de l'Unité sont fort nombreux, et cela se conçoit.
Par décret providentiel, nous avons tous foi dans notre propre
jugement, et nous croyons qu'il n'y a au monde qu'une opinion
juste, à savoir: la nôtre. Aussi nous pensons que le législateur
ne pourrait mieux faire que de l'imposer à tous, et, pour plus de
sûreté, nous voulons tous être ce législateur. Mais les législateurs
se succèdent, et qu'arrive-t-il? C'est qu'à chaque changement, une
Unité en remplace une autre. L'enseignement par l'État fait donc
prévaloir l'uniformité en considérant isolément chaque période;
mais, si l'on compare les périodes successives, par exemple, la
Convention, le Directoire, l'Empire, la Restauration, la Monarchie
de Juillet, la République, on retrouve la diversité et, qui pis est,
la plus subversive de toutes les diversités, celle qui produit
dans le domaine intellectuel, comme sur un théâtre, des changements
à vue, selon le caprice des machinistes. Laisserons-nous toujours
descendre l'intelligence nationale, la conscience publique à ce degré
d'abaissement et d'indignité?

Il y a deux sortes d'Unités. L'une est un point de départ. Elle est
imposée par la force, par ceux qui détiennent momentanément la force.
L'autre est un résultat, la grande consommation de la perfectibilité
humaine. Elle résulte de la naturelle gravitation des intelligences
vers la vérité.

La première Unité a pour principe le mépris de l'espèce humaine,
et pour instrument le despotisme. Robespierre était Unitaire quand
il disait: «J'ai fait la république; je vais me mettre à faire des
républicains.» Napoléon était Unitaire quand il disait: «J'aime la
guerre, et je ferai de tous les Français des guerriers.» Frayssinous
était Unitaire quand il disait: «J'ai une foi, et par l'éducation je
plierai à cette foi toutes les consciences.» Procuste était Unitaire
quand il disait: «Voilà un lit: je raccourcirai ou j'allongerai
quiconque en dépassera ou n'en atteindra pas les dimensions.»
Le Baccalauréat est Unitaire quand il dit: «La vie sociale sera
interdite à quiconque ne subit pas mon programme.» Et qu'on
n'allègue pas que le conseil supérieur pourra tous les ans changer
ce programme; car, certes, on ne pourrait imaginer une circonstance
plus aggravante. Quoi donc! la nation tout entière serait assimilée à
l'argile que le potier brise quand il n'est pas satisfait de la forme
qu'il lui a donnée?

Dans son rapport de 1844, M. Thiers se montrait admirateur
très-ardent de cette nature d'Unité, tout en regrettant qu'elle fût
peu conforme au génie des nations modernes.

     «Le pays où ne règne pas la liberté d'enseignement, disait-il,
     serait celui où l'État, animé d'une volonté absolue, voulant
     jeter la jeunesse dans le même moule, la frapper, comme une
     monnaie, à son effigie, ne souffrirait aucune diversité dans le
     régime d'éducation, et, pendant plusieurs années, ferait vivre
     tous les enfants sous le même habit, les nourrirait des mêmes
     aliments, les appliquerait aux mêmes études, les soumettrait aux
     mêmes exercices, les plierait, etc...

     «Gardons nous, ajoutait-il, de calomnier cette prétention de
     l'État d'imposer l'unité de caractère à la nation, et de la
     regarder comme une inspiration de la tyrannie. On pourrait
     presque dire, au contraire, que cette volonté forte de l'État
     d'amener tous les citoyens à un type commun, s'est proportionnée
     au patriotisme de chaque pays. C'est dans les républiques
     anciennes, où la patrie était le plus adorée, le mieux servie,
     qu'elle montrait des exigences les plus grandes à l'égard des
     moeurs et de l'esprit des citoyens... Et nous qui, dans le
     siècle écoulé, avons présenté toutes les faces de la société
     humaine, nous qui, après avoir été Athéniens avec Voltaire,
     avons un moment voulu être Spartiates sous la Convention,
     soldats de César sous Napoléon, si nous avons un moment songé à
     imposer d'une manière absolue le joug de l'État sur l'éducation,
     c'est sous la Convention nationale, au moment de la plus grande
     exaltation patriotique.»

Rendons justice à M. Thiers. Il ne proposait pas de suivre de tels
exemples. «Il ne faut, disait-il, ni les imiter ni les flétrir.
C'était du délire, mais le délire du patriotisme.»

Il n'en reste pas moins que M. Thiers se montre encore ici fidèle à
ce jugement par lui prononcé: «L'Antiquité est ce qu'il y a de plus
beau au monde.» Il montre une prédilection secrète pour le despotisme
absolu de l'État, une admiration instinctive pour les institutions
de Crète et de Lacédémone qui donnaient au législateur le pouvoir
de jeter toute la jeunesse dans le moule, de la frapper, comme une
monnaie, à son effigie, etc., etc.

Et je ne puis m'empêcher de signaler ici, car cela rentre bien dans
mon sujet, les traces de ce _conventionalisme_ classique qui nous
fait admirer dans l'antiquité, comme des vertus, ce qui était le
résultat de la plus dure et de la plus immorale des nécessités.
Ces anciens qu'on exalte, je ne saurais trop le répéter, vivaient
de brigandage, et, pour rien au monde, n'auraient touché un outil.
Ils avaient pour ennemi le genre humain tout entier. Ils s'étaient
condamnés à une guerre perpétuelle et placés dans l'alternative de
toujours vaincre ou de périr. Dès lors il n'y avait et ne pouvait y
avoir pour eux qu'un métier, celui de soldat. La communauté devait
s'attacher à développer uniformément chez tous les citoyens les
qualités militaires, et les citoyens se soumettaient à cette _unité_
qui était la garantie de leur existence[105].

[Note 105: Dans l'ébauche à laquelle nous avons emprunté la note
précédente (page 454), l'auteur examine ces deux questions:

1º Si le renoncement à soi-même est un ressort politique préférable à
l'intérêt personnel;

2º Si les peuples anciens, et notamment les Romains, ont mieux
pratiqué ce renoncement que les modernes.

Il se prononce, on le pense bien, pour la négative sur la première
comme sur la seconde. Voici l'un de ses motifs à l'égard de celle-ci:

«Lorsque je sacrifie une partie de ma fortune à faire construire des
murs et un toit, qui me préservent des voleurs et de l'intempérie
des saisons, on ne peut pas dire que je sois animé du renoncement à
moi-même, mais qu'au contraire, j'aspire à ma conservation.

«De même lorsque les Romains sacrifiaient leurs divisions intestines
à leur salut, lorsqu'ils exposaient leur vie dans les combats,
lorsqu'ils se soumettaient au joug d'une discipline presque
insupportable, ils ne renonçaient pas à eux-mêmes; bien au contraire,
ils embrassaient le seul moyen qu'ils eussent de se conserver et
d'échapper à l'extermination dont les menaçait sans cesse la réaction
des peuples contre leurs violences.

«Je sais que plusieurs Romains ont fait preuve d'une grande
abnégation personnelle, et se sont dévoués pour le salut de
Rome. Mais cela s'explique aisément. L'intérêt qui détermina
leur organisation politique n'était pas leur seul mobile. Des
hommes habitués à vaincre ensemble, à détester tout ce qui est
étranger à leur association, doivent avoir un orgueil national, un
patriotisme très-exalté. Toutes les nations guerrières, depuis les
hordes sauvages jusqu'aux peuples civilisés, qui ne font la guerre
qu'accidentellement, tombent dans l'exaltation patriotique. À plus
forte raison les Romains dont l'existence même était une guerre
permanente. Cet orgueil national si exalté, joint au courage que
donnent les habitudes guerrières, au mépris de la mort qu'il inspire,
à l'amour de la gloire, au désir de «vivre dans la postérité, devait
fréquemment produire des actions éclatantes.

«Aussi, je ne dis pas qu'aucune vertu ne puisse surgir d'une société
purement militaire. Je serais démenti par les faits, et les bandes de
brigands elles-mêmes nous offrent des exemples de courage, d'énergie
de dévouement, de mépris de la mort, de libéralité, etc.--Mais je
prétends que, comme les bandes de pillards, les peuples pillards, au
point de vue du renoncement à soi-même, ne l'emportent pas sur les
peuples industrieux, et j'ajoute que les vices énormes et permanents
de ceux-là ne peuvent être effacés par quelques actions éclatantes,
indignes peut-être du nom de vertu, puisqu'elles tournent au
détriment de l'humanité.»

           (_Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830._)]

Mais qu'y a-t-il de commun entre ces temps de barbarie et les temps
modernes?

Aujourd'hui, dans quel objet précis et bien déterminé frapperait-on
tous les citoyens, comme une monnaie, à la même effigie? Est-ce
parce qu'ils se destinent tous à des carrières diverses? Sur quoi se
fonderait-on pour les jeter dans le même moule?... _et qui tiendra
le moule?_ Question terrible, qui devrait nous faire réfléchir. _Qui
tiendra le moule?_ S'il y a un moule (et le Baccalauréat en est
un), chacun en voudra tenir le manche, M. Thiers, M. Parisis, M.
Barthélemy Saint-Hilaire, moi, les rouges, les blancs, les bleus, les
noirs. Il faudra donc se battre pour vider cette question préalable,
qui renaîtra sans cesse. N'est-il pas plus simple de briser ce moule
fatal, et de proclamer loyalement la Liberté?

D'autant que la Liberté, c'est le terrain où germe la véritable
Unité et l'atmosphère qui la féconde. La concurrence a pour effet de
provoquer, révéler et universaliser les bonnes méthodes, et de faire
sombrer les mauvaises. Il faut bien admettre que l'esprit humain a
une plus naturelle proportion avec la vérité qu'avec l'erreur, avec
ce qui est bien qu'avec ce qui est mal, avec ce qui est utile qu'avec
ce qui est funeste. S'il n'en était pas ainsi, si la chute était
naturellement réservée au Vrai, et le triomphe au Faux, tous nos
efforts seraient vains; l'humanité serait fatalement poussée, comme
le croyait Rousseau, vers une dégradation inévitable et progressive.
Il faudrait dire, avec M. Thiers: _L'antiquité est ce qu'il y a de
plus beau au monde_, ce qui n'est pas seulement une erreur, mais un
blasphème.--Les intérêts des hommes, bien compris, sont harmoniques,
et la lumière qui les leur fait comprendre brille d'un éclat toujours
plus vif. Donc les efforts individuels et collectifs, l'expérience,
les tâtonnements, les déceptions même, la concurrence, en un mot,
la Liberté--font graviter les hommes vers cette Unité, qui est
l'expression des lois de leur nature, et la réalisation du bien
général.

Comment est-il arrivé que le parti _libéral_ soit tombé dans cette
étrange contradiction de méconnaître la liberté, la dignité, la
perfectibilité de l'homme, et de leur préférer une Unité factice,
stationnaire, dégradante, imposée tour à tour par tous les
despotismes au profit des systèmes les plus divers?

Il y a à cela plusieurs raisons: c'est d'abord qu'il a reçu, lui
aussi, l'empreinte romaine de l'éducation classique. N'a-t-il pas
pour meneurs des Bacheliers? Ensuite, à travers les péripéties
parlementaires, il espère bien voir tomber en ses mains cet
instrument précieux, ce _moule_ intellectuel, objet, selon M. Thiers,
de toutes les ambitions. Enfin les nécessités de la défense contre
l'injuste agression de l'Europe, en 92, n'ont pas peu contribué à
populariser en France l'idée d'une puissante Unité.

Mais de tous les mobiles qui déterminent le libéralisme à sacrifier
la liberté, le plus puissant est la crainte que lui inspirent, en
matière d'éducation, les envahissements du clergé.

Cette crainte je ne la partage pas, mais je la comprends.

Considérez, dit le libéralisme, la situation du clergé en France,
sa savante hiérarchie, sa forte discipline, sa milice de quarante
mille membres, tous célibataires et occupant le premier poste dans
chaque commune du pays, l'influence qu'il doit à la nature de ses
fonctions, celle qu'il tire de la parole qu'il fait retentir sans
contradiction et avec autorité en chaire, ou qu'il murmure au
confessionnal, les liens qui l'attachent à l'État par le budget des
cultes, ceux qui l'assujettissent à un chef spirituel qui est en même
temps roi étranger, le concours que lui prête une compagnie ardente
et dévouée, les ressources qu'il trouve dans les aumônes dont il est
le distributeur; considérez qu'il regarde comme son premier devoir
de s'emparer de l'éducation, et dites si, dans ces conditions, la
liberté de l'enseignement n'est pas un leurre.

Il faudrait un volume pour traiter cette vaste question et toutes
celles qui s'y rattachent. Je me bornerai à une considération, et je
dis:

Sous un régime libre, _ce n'est pas le Clergé qui fera la conquête de
l'Enseignement, mais l'Enseignement qui fera la conquête du Clergé.
Ce n'est pas le Clergé qui frappera le Siècle à son effigie, mais le
Siècle qui fera le Clergé à son image._

Peut-on douter que l'enseignement, dégagé des entraves
universitaires, soustrait, par la suppression des grades, au
conventionalisme classique, ne s'élançât, sous l'aiguillon de la
rivalité, dans des voies nouvelles et fécondes? Les institutions
libres, qui surgiront laborieusement entre les lycées et les
séminaires, sentiront la nécessité de donner à l'intelligence humaine
sa véritable nourriture, à savoir: la science de ce que les choses
sont et non la science de ce qu'on en disait il y a deux mille ans.
«L'antiquité des temps est l'enfance du monde, dit Bacon, et, à
proprement parler, c'est notre temps qui est l'antiquité, le monde
ayant acquis du savoir et de l'expérience en vieillissant.» L'étude
des oeuvres de Dieu et de la nature dans l'ordre moral et dans
l'ordre matériel, voilà la véritable instruction, voilà celle qui
dominera dans les institutions libres. Les jeunes gens qui l'auront
reçue se montreront supérieurs par la force de l'intelligence, la
sûreté du jugement, l'aptitude à la pratique de la vie, aux _affreux
petits rhéteurs_ que l'université et le clergé auront saturés de
doctrines aussi fausses que surannées. Pendant que les uns seront
préparés aux fonctions sociales de notre époque, les autres seront
réduits d'abord à oublier, s'ils peuvent, ce qu'ils auront appris,
ensuite à apprendre ce qu'ils devraient savoir. En présence de
ces résultats, la tendance des pères de famille sera de préférer
les écoles libres, pleines de séve et de vie, à ces autres écoles
succombant sous l'esclavage de la routine.

Qu'arrivera-t-il alors? Le clergé, toujours ambitieux de conserver
son influence, n'aura d'autre ressource que de substituer, lui
aussi, l'enseignement des choses à l'enseignement des mots, l'étude
des vérités positives à celle des doctrines de convention, et la
substance à l'apparence.

Mais, pour enseigner, il faut savoir, et, pour savoir, il faut
apprendre. Le clergé sera donc forcé de changer la direction de
ses propres études, et la rénovation s'introduira jusque dans les
séminaires. Or, pense-t-on qu'une autre nourriture ne fasse pas
d'autres tempéraments? Car, prenons-y garde, il ne s'agit pas ici
seulement de changer la matière, mais la méthode de l'enseignement
clérical. La connaissance des oeuvres de Dieu et de la nature
s'acquiert par d'autres procédés intellectuels que celle des
théogonies. Observer les faits et leur enchaînement est une chose;
admettre sans examen un texte _tabou_ et en tirer les conséquences
en est une autre. Quand la science remplace l'intuition, l'examen
se substitue à l'autorité, la méthode philosophique à la méthode
dogmatique; un autre but exige un autre procédé, et d'autres procédés
donnent à l'esprit d'autres habitudes.

Il n'est donc pas douteux que l'introduction de la science dans les
séminaires, résultat infaillible de la liberté d'enseignement, ne
doive avoir pour effet de modifier, au sein de ces institutions,
jusqu'aux habitudes intellectuelles. Et c'est là, j'en ai la
conviction, l'aurore d'une grande et désirable révolution, celle qui
réalisera l'Unité religieuse.

Je disais tout à l'heure que le _conventionalisme_ classique faisait
de nous tous des contradictions vivantes, Français par nécessité et
Romains par l'éducation. Ne pourrait-on pas dire aussi qu'au point de
vue religieux nous sommes des contradictions vivantes?

Nous sentons tous dans le coeur une puissance irrésistible qui nous
pousse vers la religion, et en même temps nous sentons dans notre
intelligence une force non moins irrésistible qui nous en éloigne, et
d'autant plus, c'est un point de fait, que l'intelligence est plus
cultivée, en sorte qu'un grand docteur a pu dire: _Litterati minus
credunt_.

Oh! c'est un triste spectacle! Depuis quelque temps surtout, nous
entendons pousser de profonds gémissements sur l'affaiblissement
des croyances religieuses, et, chose étrange, ceux-là mêmes qui ont
laissé s'éteindre dans leur âme jusqu'à la dernière étincelle de la
foi sont le plus disposés à trouver le doute impertinent... chez les
autres. «Soumets ta raison, disent-ils au peuple, sans quoi tout est
perdu. C'est bon à moi de m'en rapporter à la mienne, car elle est
d'une trempe particulière, et, pour observer le Décalogue, je n'ai
pas besoin de le croire révélé. Même quand je m'en écarterais quelque
peu, le mal n'est pas grand; mais toi, c'est différent, tu ne peux
l'enfreindre sans mettre en péril la société... et mon repos.»

C'est ainsi que la peur cherche un refuge dans l'hypocrisie. On
ne croit pas, mais on fait semblant de croire. Pendant que le
scepticisme est au fond, une religiosité de calcul se montre à la
surface, et voici qu'un _conventionalisme_ nouveau, et de la pire
espèce, déshonore l'esprit humain.

Et cependant tout n'est pas hypocrisie dans ce langage. Encore qu'on
ne croie pas tout, encore qu'on ne pratique rien, il y a au fond, des
coeurs, comme dit Lamennais, une racine de foi qui ne sèche jamais.

D'où vient cette bizarre et dangereuse situation? ne serait-ce pas
qu'aux vérités religieuses, primordiales et fondamentales, auxquelles
toutes les sectes et toutes les écoles adhèrent d'un consentement
commun, se sont agrégés, avec le temps, des institutions, des
pratiques, des rites, que l'intelligence, malgré qu'on en ait, ne
peut admettre? Et ces additions humaines ont-elles aucun autre
support, dans l'esprit même du clergé, que le dogmatisme par lequel
il les rattache aux vérités primordiales non contestées?

L'Unité religieuse se fera, mais elle ne se fera que lorsque chaque
secte aura abandonné ces institutions parasites auxquelles je fais
allusion. Qu'on se rappelle que Bossuet en faisait bon marché quand
il discutait avec Leibnitz sur les moyens de ramener à l'Unité toutes
les confessions chrétiennes. Ce qui paraissait possible et bon au
grand docteur du dix-septième siècle, serait-il regardé comme trop
audacieux par les docteurs du dix-neuvième? Quoi qu'il en soit, la
liberté de l'enseignement, en faisant pénétrer d'autres habitudes
intellectuelles dans le clergé, sera sans doute un des plus puissants
instruments de la grande rénovation religieuse qui seule peut
désormais satisfaire les consciences et sauver la société[106].

[Note 106: Voir, dans _Justice et Fraternité_, les pages 316 et 317.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Les sociétés ont un tel besoin de morale, que le corps qui s'en
fait, au nom de Dieu, le gardien et le distributeur, acquiert
sur elles une influence sans bornes. Or, il est d'expérience que
rien ne pervertit plus les hommes que l'influence illimitée. Il
arrive donc un temps où, loin que le sacerdoce persiste à n'être
que l'instrument de la religion, c'est la religion qui devient
l'instrument du sacerdoce. Dès ce moment un antagonisme fatal
s'introduit dans le monde. La Foi et l'Intelligence, chacune de
leur côté, tirent tout à elles. Le prêtre ne cesse d'ajouter, à
des vérités sacrées, des erreurs qu'il proclame non moins sacrées,
offrant ainsi à l'opposition du laïque des motifs de plus en plus
solides, des arguments de plus en plus sérieux. L'un cherche à faire
passer le faux avec le vrai. L'autre ébranle le vrai avec le faux.
La religion devient superstition, et la philosophie incrédulité.
Entre ces deux extrêmes, la masse flotte dans le doute, et on
peut dire que l'humanité traverse une époque critique. Cependant
l'abîme se creuse toujours plus profond, et la lutte se poursuit
non-seulement d'homme à homme, mais encore dans la conscience de
chaque homme, avec des chances diverses. Une commotion politique
vient-elle épouvanter la société, elle se jette, par peur, du côté
de la foi; une sorte de religiosité hypocrite prend le dessus, et
le prêtre se croit vainqueur. Mais le calme n'a pas plutôt reparu,
le prêtre n'a pas plutôt essayé de mettre à profit la victoire, que
l'intelligence reprend ses droits et recommence son oeuvre. Quand
donc cessera cette anarchie? quand est-ce que se scellera l'alliance
entre l'intelligence et la foi?--Quand la foi ne sera plus une arme;
quand le sacerdoce, redevenu ce qu'il doit être, l'instrument de la
religion, abandonnera les formes qui l'intéressent, pour le fond
qui intéresse l'humanité. Alors ce ne sera pas assez de dire que la
religion et la philosophie sont soeurs, il faudra dire qu'elles se
confondent dans l'Unité.

Mais je descends de ces régions élevées, et, revenant aux grades
universitaires, je me demande si le clergé éprouvera une grande
répugnance à abandonner les voies routinières de l'enseignement
classique, ce à quoi, d'ailleurs, il ne sera nullement obligé.

Il serait plaisant que le communisme platonicien, le paganisme, les
idées et les moeurs façonnées par l'esclavage et le brigandage,
les odes d'Horace, les métamorphoses d'Ovide, trouvassent leurs
derniers défenseurs et professeurs dans les prêtres de France! Il ne
m'appartient pas de leur donner des avis. Mais ils me permettront
bien de citer ici l'extrait d'un journal qui, si je ne me trompe, est
rédigé par des ecclésiastiques:

     Quels sont donc, parmi les docteurs de l'Église, les apologistes
     de l'enseignement païen? Est-ce saint Clément, qui a écrit que
     la science profane est semblable aux fruits et aux confitures
     qu'on ne doit servir qu'à la fin du repas? Est-ce Origène,
     qui a écrit que, dans les coupes dorées de la poésie païenne,
     il y a des poisons mortels? Est-ce Tertullien qui appelle les
     philosophes païens les patriarches des hérétiques: _Patriarchæ
     hæreticorum_? Est-ce saint Irénée, qui déclare que Platon a été
     l'assaisonnement de toutes les hérésies? Est-ce Lactance, qui
     constatait que de son temps les hommes lettrés étaient ceux qui
     avaient le moins de foi? Est-ce saint Ambroise disant qu'il est
     très-dangereux pour les chrétiens de s'occuper de l'éloquence
     profane? Est-ce saint Jérôme enfin, qui, dans sa lettre à
     Eustochie, condamnant avec énergie l'étude des païens, disait:
     Qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres? Quel
     accord peut-il exister entre le Christ et Bélial? Qu'a affaire
     Horace avec le Psautier, Virgile avec l'Évangile?... Saint
     Jérôme qui regrette si cruellement le temps qu'il a consacré
     dans sa jeunesse à l'étude des lettres païennes: «Malheureux
     que j'étais, je me privais de nourriture pour ne pas quitter
     Cicéron; dès le grand matin, j'avais Plaute dans les mains. Si
     quelquefois, rentrant en moi-même, je commençais la lecture
     des prophètes, leur style me paraissait inculte, et, parce que
     j'étais aveugle, je niais la lumière.»

Mais écoutons parler saint Augustin:

     «Les études par lesquelles je suis parvenu à lire les écrits
     des autres et à écrire ce que je pense étaient pourtant bien
     plus utiles et bien plus solides que celles auxquelles on me
     força depuis de m'adonner, qui concernaient les aventures de je
     ne sais quel Énée, et qui me faisaient pleurer sur le sort de
     Didon, mourant d'amour, tandis qu'oubliant mes propres fautes,
     je trouvais moi-même la mort dans ces lectures funestes...
     Ce sont pourtant ces folies qu'on appelle les _belles et
     honnêtes lettres_: _Tales dementiæ honestiores et uberiores
     litteræ putantur_... Qu'ils crient contre moi ces _marchands de
     belles-lettres_, je ne les crains pas, et je m'applique à sortir
     des mauvaises voies que j'ai suivies... Il est vrai que, de ces
     études, j'ai retenu beaucoup d'expressions qu'il est utile de
     savoir, mais _tout cela peut s'apprendre ailleurs que dans des
     lectures si frivoles_, et on devrait conduire les enfants dans
     une voie moins dangereuse. Mais qui ose te résister, ô maudit
     torrent de la coutume!... N'est-ce pas pour suivre ton cours
     qu'on m'a fait lire l'histoire de Jupiter qui, en même temps,
     tient la foudre et commet l'adultère? On sait bien que c'est
     inconciliable; mais, à l'aide de ce faux tonnerre, on diminue
     l'horreur qu'inspire l'adultère et on porte les jeunes gens à
     imiter les actions d'un dieu criminel.

     «Et néanmoins, ô torrent infernal, on précipite dans tes flots
     tous les enfants, on fait de cet usage coupable une grande
     affaire. Cela s'accomplit publiquement, sous les yeux des
     magistrats, pour un salaire convenu... C'est le vin de l'erreur
     que nous présentaient dans notre enfance des maîtres ivres; ils
     nous châtiaient quand nous refusions de nous en abreuver, et
     nous ne pouvions en appeler de leur sentence à aucun juge qui
     ne fût ivre comme eux. Mon âme était ainsi la proie des esprits
     impurs, car ce n'est pas d'une seule manière qu'on offre des
     sacrifices aux démons.»

Ces plaintes si éloquentes, ajoute la feuille catholique, cette
critique si amère, ces reproches si durs, ces regrets si touchants,
ces conseils si judicieux, ne s'adressent-ils pas aussi bien à
notre siècle qu'à celui pour lequel écrivait saint Augustin? Ne
conserve-t-on pas, sous le nom d'enseignement classique, le même
système d'études contre lequel saint Augustin s'élève avec tant
de force? Ce torrent du paganisme n'a-t-il pas inondé le monde?
Ne précipite-t-on pas chaque année, dans ses flots, des milliers
d'enfants qui y perdent la foi, les moeurs, le sentiment et la
dignité humaine, l'amour de la liberté, la connaissance de leurs
droits et de leurs devoirs, qui en sortent tout imprégnés des fausses
idées du paganisme, de sa fausse morale, de ses fausses vertus, non
moins que de ses vices et de son profond mépris pour l'humanité?

Et cet effroyable désordre moral ne naît pas d'une perversion de
volontés individuelles abandonnées à leur libre arbitre. Non, il est
législativement imposé par le mécanisme des grades universitaires.
M. de Montalembert lui-même, tout en regrettant que l'étude des
lettres antiques ne fût pas assez forte, a cité les rapports des
inspecteurs et doyens des facultés. Ils sont unanimes pour constater
la résistance, je dirai presque la révolte du sentiment public
contre une tyrannie si absurde et si funeste. Tous constatent que
la jeunesse française calcule avec une précision mathématique ce
qu'on l'oblige d'apprendre et ce qu'on lui permet d'ignorer, en fait
d'études classiques, et qu'elle s'arrête juste à la limite où les
grades s'obtiennent. En est-il de même dans les autres branches des
connaissances humaines, et n'est-il pas de notoriété publique que,
pour dix admissions, il se présente cent candidats tous supérieurs
à ce qu'exigent les programmes? Que le législateur compte donc la
raison publique et l'esprit des temps pour quelque chose.

Est-ce un barbare, un Welche, un Gépide qui ose ici prendre la
parole? Méconnaît-il la suprême beauté des monuments littéraires
légués par l'antiquité, ou les services rendus à la cause de la
civilisation par les démocraties grecques?

Non certes, il ne saurait trop répéter qu'il ne demande pas à la loi
de proscrire, mais de ne pas prescrire. Qu'elle laisse les citoyens
libres. Ils sauront bien remettre l'histoire dans son véritable jour,
admirer ce qui est digne d'admiration, flétrir ce qui mérite le
mépris, et se délivrer de ce _conventionalisme_ classique qui est la
plaie funeste des sociétés modernes. Sous l'influence de la liberté,
les sciences naturelles et les lettres profanes, le christianisme et
le paganisme, sauront bien se faire, dans l'éducation, la juste part
qui leur revient, et c'est ainsi que se rétablira entre les idées,
les moeurs et les intérêts, l'Harmonie qui est, pour les consciences
comme pour les sociétés, la condition de l'ordre.

       *       *       *       *       *

LIBERTÉ, ÉGALITÉ[107].

[Note 107: Dans les premiers mois de 1850, l'auteur, qui travaillait
au second volume des _Harmonies_, commençait pour ce volume un
chapitre intitulé: Liberté, Égalité. Il renonça bientôt à lui donner
cette destination et ne l'acheva point. Nous reproduisons ici ce
fragment qui rentre dans l'idée de l'opuscule qu'on vient de lire.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Les mots ont leurs changeantes destinées comme les hommes. En voici
deux que tour à tour l'humanité divinise ou maudit,--de telle
sorte qu'il est bien difficile à la philosophie d'en parler de
sang-froid.--Il fut un temps où celui-là eût risqué sa tête qui
aurait osé examiner les syllabes sacrées, car l'examen suppose un
doute ou la possibilité d'un doute. Aujourd'hui, au contraire, il
n'est pas prudent de les prononcer en certain lieu, et ce lieu est
celui d'où sortent les lois qui dirigent la France!--Grâce au ciel,
je n'ai à m'occuper ici de la Liberté et de l'Égalité qu'au point de
vue économique. Par ce motif, j'espère que le titre de ce chapitre
n'affectera pas d'une manière trop douloureuse les nerfs du lecteur.

Mais comment se fait-il que le mot _Liberté_ fasse quelquefois
palpiter tous les coeurs, enflamme l'enthousiasme des peuples et soit
le signal des actions les plus héroïques, tandis que, dans d'autres
circonstances, il semble ne s'échapper du rauque gosier populaire que
pour répandre partout le découragement et l'effroi? Sans doute il n'a
pas toujours le même sens et ne réveille pas la même idée.

Je ne puis m'empêcher de croire que notre éducation toute romaine
entre pour beaucoup dans cette anomalie.....

Pendant de longues années le mot _Liberté_ frappe nos jeunes organes,
portant avec lui un sens qui ne peut s'ajuster aux moeurs modernes.
Nous en faisons le synonyme de suprématie nationale au dehors, et
d'une certaine équité, au dedans, pour le partage du butin conquis.
Ce partage était en effet, entre le peuple romain et le sénat, le
grand sujet des dissentions, au récit desquelles nos jeunes âmes
prennent toujours parti pour le peuple. C'est ainsi que luttes
du Forum et liberté finissent par former dans notre esprit une
association d'idées indestructibles. Être libre, c'est lutter; la
région de la liberté, c'est la région des orages...

Ne nous tardait-il pas de quitter le collége pour aller tonner
dans les places publiques contre le _barbare étranger_ et l'_avide
patricien_?

Comment la liberté ainsi comprise peut-elle manquer d'être tour
à tour un objet d'enthousiasme ou d'effroi pour une population
laborieuse?...

Les peuples ont été et sont encore tellement opprimés, qu'ils
n'ont pu et ne peuvent conquérir la liberté que par la lutte. Ils
s'y résignent quand ils sentent vivement l'oppression, et ils
entourent les défenseurs de la liberté de leurs hommages et de leur
reconnaissance. Mais la lutte est souvent longue, sanglante, mêlée
de triomphes et de revers; elle peut engendrer des fléaux pires que
l'oppression... Alors le peuple, fatigué du combat, sent le besoin de
reprendre haleine. Il se tourne contre les hommes qui exigent de lui
des sacrifices au-dessus de ses forces, et se prend à redouter le mot
magique au nom duquel on le prive de sécurité et même de liberté...

Quoique la lutte soit nécessaire pour conquérir la liberté,
n'oublions pas que la liberté n'est pas la lutte, pas plus que
le port n'est la manoeuvre. Les écrivains, les politiques, les
discoureurs imbus de l'idée romaine font cette confusion. Les masses
ne la font pas. Lutter pour lutter leur répugne, et c'est en cela
qu'elles justifient le mot profond: Il y a quelqu'un qui a plus
d'esprit que les gens d'esprit, ce quelqu'un, c'est _tout le monde_...

Un fonds commun d'idées rattache les uns aux autres les mots
_Liberté_, _égalité_, _propriété_, _sécurité_.

_Liberté_, qui a pour étymologie _poids_, _balance_, implique l'idée
de justice, d'égalité, d'harmonie, d'équilibre--ce qui exclut la
lutte, ce qui est justement l'inverse de l'interprétation romaine.

D'un autre côté, liberté c'est _propriété_ généralisée. Mes facultés
m'appartiennent-elles si je ne suis pas libre d'en faire usage, et
l'esclavage n'est-il pas la négation la plus complète de la propriété
comme de la liberté?

Enfin, liberté c'est _sécurité_, car sécurité c'est encore propriété
garantie non-seulement dans le présent mais dans l'avenir...

Puisque les Romains, j'insiste là-dessus, vivaient de butin et
chérissaient la liberté;--puisqu'ils avaient des esclaves et
chérissaient la liberté,--il est bien évident que l'idée de liberté
n'était pour eux nullement incompatible avec les idées de vol et
d'esclavage.--Donc il doit en être de même de toutes nos générations
collégiennes, et ce sont celles qui régentent le monde. Dans leur
esprit la propriété du produit des facultés, ou la propriété des
facultés elles-mêmes n'a rien de commun avec la liberté, est un
bien infiniment moins précieux. Aussi les atteintes théoriques à la
propriété ne les émeuvent guère. Loin de là, pour peu que les lois
y procèdent avec une certaine symétrie et dans un but en apparence
philanthropique, cette sorte de communisme les charme...

Il ne faut pas croire que ces idées disparaissent quand le premier
feu de la jeunesse est éteint, quand on s'est passé la fantaisie
de troubler, à la manière des tribuns romains, le repos de la
cité; quand on a eu le bonheur de prendre part à quatre ou cinq
insurrections, et qu'on a fini par choisir un état, travailler et
acquérir de la _propriété_.--Non, ces idées ne passent pas. Sans
doute on tient à sa propriété, on la défend avec énergie; mais on
fait peu de cas de la propriété d'autrui... Qu'il s'agisse de la
violer, pourvu que ce soit par l'intervention de la loi, on n'en
a pas le moindre scrupule...--Notre préoccupation à tous est de
courtiser la loi, de tâcher de nous mettre dans ses bonnes grâces;
et, si elle a pour nous un sourire, vite nous lui demandons de violer
à notre profit la propriété ou la liberté d'autrui... Cela se fait
avec une naïveté charmante non-seulement par ceux qui s'avouent
communistes ou communautaires, mais encore par ceux qui se proclament
fanatiques de la propriété, par ceux que le seul mot de communisme
met en fureur, par des courtiers, des fabricants, des armateurs,
et même par les propriétaires par excellence, les propriétaires
fonciers...



PROTECTIONISME

ET COMMUNISME.

À MONSIEUR THIERS.


MONSIEUR,

Ne soyez point ingrat envers la révolution de Février. Elle vous
a surpris, froissé peut-être; mais aussi elle vous a préparé,
comme auteur, comme orateur, comme conseiller intime[108], des
triomphes inattendus. Parmi ces succès, il en est un assurément fort
extraordinaire. Ces jours derniers on lisait dans _la Presse_:

«L'association pour la défense du travail national (l'ancien comité
Mimerel) vient d'adresser à tous ses correspondants une circulaire,
pour leur annoncer qu'une souscription est ouverte à l'effet de
concourir à la propagation dans les ateliers du livre de M. Thiers
sur la Propriété. L'association souscrit elle-même pour 5,000
exemplaires.»

[Note 108: Au moment où parut cet opuscule, c'est-à-dire en janvier
1849, M. Thiers était fort en crédit à l'Élysée.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

J'aurais voulu être présent quand cette flatteuse annonce est tombée
sous vos yeux. Elle a dû y faire briller un éclair de joie railleuse.

On a bien raison de le dire: les voies de Dieu sont aussi
infaillibles qu'impénétrables. Car si vous voulez bien m'accorder
pour un instant (ce que j'essaierai bientôt de démontrer) que le
Protectionisme, en se généralisant, devient Communisme comme un
carpillon devient carpe; pourvu que Dieu lui prête vie, il est
déjà assez singulier que ce soit un champion du Protectionisme qui
se pose comme le pourfendeur du Communisme; mais, ce qui est plus
extraordinaire et plus consolant encore, c'est qu'une puissante
association, qui s'était formée pour propager théoriquement et
pratiquement le principe communiste (dans la mesure qu'elle jugeait
profitable à ses membres), consacre aujourd'hui la moitié de ses
ressources à détruire le mal qu'elle a fait avec l'autre moitié.

Je le répète, c'est là un spectacle consolant. Il nous rassure sur
l'inévitable triomphe de la vérité, puisqu'il nous montre les vrais
et premiers propagateurs des doctrines subversives, effrayés de leurs
succès, élaborer maintenant le contre-poison et le poison dans la
même officine.

Ceci suppose, il est vrai, l'identité du principe Communiste et du
principe Prohibitioniste, et peut-être n'admettez-vous pas cette
identité, quoique à vrai dire, il ne me paraît pas possible que
vous ayez pu, sans en être frappé, écrire quatre cents pages sur la
Propriété. Peut-être pensez-vous que quelques efforts consacrés à la
liberté commerciale ou plutôt au _Libre-Échange_, l'impatience d'une
discussion sans résultat, l'ardeur du combat, la vivacité de la lutte
m'ont fait voir, comme cela ne nous arrive que trop souvent à nous
autres polémistes, les erreurs de mes adversaires à travers un verre
grossissant. Sans doute, c'est mon imagination, afin d'en avoir plus
facilement raison, qui gonfle la théorie du _Moniteur industriel_ aux
proportions de celle du _Populaire_. Quelle apparence que de grands
manufacturiers, d'honnêtes propriétaires, de riches banquiers,
d'habiles hommes d'État se soient faits, sans le savoir et sans le
vouloir, les initiateurs, les apôtres du Communisme en France?--Et
pourquoi pas, je vous prie? Il y a bien des ouvriers, pleins d'une
foi sincère dans le _droit au travail_, par conséquent communistes
sans le savoir, sans le vouloir, qui ne souffriraient pas qu'on les
considérât comme tels. La raison en est que, dans toutes les classes,
l'intérêt incline la volonté, et la volonté, comme dit Pascal, est
le principal organe de la créance. Sous un autre nom, beaucoup
d'industriels, fort honnêtes gens d'ailleurs, font du Communisme
comme on en fait toujours, c'est-à-dire à la condition que le bien
d'autrui sera seul mis en partage. Mais sitôt que, le principe
gagnant du terrain, il s'agit de livrer aussi au partage leur propre
bien, oh! alors le Communisme leur fait horreur. Ils répandaient
le _Moniteur industriel_, maintenant ils propagent le livre de la
Propriété. Pour s'en étonner, il faudrait ignorer le coeur humain,
ses ressorts secrets, et combien il a de pente à se faire habile
casuiste.

Non, Monsieur, ce n'est pas la chaleur de la lutte qui m'a fait voir
sous ce jour la doctrine prohibitioniste, car c'est au contraire
parce que je la voyais sous ce jour, avant la lutte, que je m'y suis
engagé[109]. Veuillez me croire; étendre quelque peu notre commerce
extérieur, résultat accessoire qui n'est certes pas à dédaigner,
ce ne fut jamais mon motif déterminant. J'ai cru et crois encore
que la Propriété est engagée dans la question. J'ai cru et je crois
encore que notre tarif douanier, à cause de l'esprit qui lui a donné
naissance et des arguments par lesquels on le défend, a fait au
principe même de la Propriété une brèche par laquelle tout le reste
de notre législation menace de passer.

[Note 109: Voy., au tome Ier, les lettres adressées à M. de
Lamartine en janvier 1845 et octobre 1846, et, au tome II, l'article
_Communisme_, du 27 juin 1847.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En considérant l'état des esprits, il m'a semblé qu'un Communisme
qui, je dois le dire pour être juste, n'a pas la conscience de
lui-même et de sa portée, était sur le point de nous déborder. Il
m'a semblé que ce Communisme-là (car il y en a de plusieurs espèces)
se prévalait très-logiquement de l'argumentation prohibitioniste et
se bornait à en presser les déductions. C'est donc sur ce terrain
qu'il m'a paru utile de le combattre; car puisqu'il s'armait de
sophismes propagés par le comité Mimerel, il n'y avait pas espoir de
le vaincre tant que ces sophismes resteraient debout et triomphants
dans la conscience publique. C'est à ce point de vue que nous nous
sommes placés à Bordeaux, à Paris, à Marseille, à Lyon, quand nous
avons fondé l'Association du LIBRE-ÉCHANGE. La liberté commerciale,
considérée en elle-même, est sans doute pour les peuples un bien
précieux; mais enfin, si nous n'avions eu qu'elle en vue, nous
aurions donné à notre association le titre d'_Association pour la
liberté commerciale_, ou, plus politiquement encore, _pour la réforme
graduelle des tarifs_. Mais le mot _Libre-Échange_ implique _libre
disposition du fruit de son travail_, en d'autres termes _Propriété_,
et c'est pour cela que nous l'avons préféré[110]. Certes, nous
savions que ce mot nous susciterait bien des difficultés. Il
affirmait un principe, et, dès lors, il devait ranger parmi nos
adversaires tous les partisans du Principe opposé. Bien plus, il
répugnait extrêmement aux hommes même les mieux disposés à nous
seconder, c'est-à-dire aux négociants, plus préoccupés alors de
réformer la douane que de vaincre le Communisme. Le Havre, tout en
sympathisant à nos vues, refusa d'adopter notre bannière. De toute
part on me disait: «Nous obtiendrons plutôt quelques adoucissements
à notre tarif en n'affichant pas des prétentions absolues.» Je
répondais: Si vous n'avez que cela en vue, agissez par vos chambres
de commerce. On me disait encore: «Le mot _Libre-Échange_ effraie
et éloigne le succès.» Rien n'était plus vrai; mais je tirais de
l'effroi même causé par ce mot mon plus fort argument pour son
adoption. Plus il épouvante, disais-je, plus cela prouve que la
notion de Propriété s'efface des esprits. La doctrine Prohibitioniste
a faussé les idées, et les fausses idées ont produit la Protection.
Obtenir par surprise ou par le bon vouloir du ministre une
amélioration accidentelle du tarif, c'est pallier un effet, non
détruire une cause. Je maintins donc le mot _Libre-Échange_, non
en dépit, mais en raison des obstacles qu'il devait nous créer;
obstacles qui, révélant la maladie des esprits, étaient la preuve
certaine que les bases mêmes de l'ordre social étaient menacées.

[Note 110: Voy., au tome II, l'article _Libre-Échange_, du 20
décembre 1846.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il ne suffisait pas de signaler notre but par un mot; il fallait
encore le définir. C'est ce que nous fîmes et je transcris ici, comme
pièce à l'appui, le premier acte ou le manifeste de cette association.

     Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les
     soussignés sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de
     proclamer le _but_, la _limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de
     leur association.

     L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout
     citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l'option
     ou de l'appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à
     quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en
     échange l'objet qu'il préfère. Le priver de cette faculté, quand
     il n'en fait aucun usage contraire à l'ordre public et aux
     bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
     autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est blesser la
     loi de la Justice.

     C'est encore violer les conditions de l'Ordre; car quel ordre
     peut exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en
     cela par la loi et la force publique, cherche ses succès dans
     l'oppression de toutes les autres?

     C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux
     destinées humaines, manifestée par l'infinie variété des
     climats, des saisons, des forces naturelles et des aptitudes,
     biens que Dieu n'a si inégalement répartis entre les hommes que
     pour les unir, par l'échange, dans les liens d'une universelle
     fraternité.

     C'est contrarier le développement de la prospérité publique,
     puisque celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de
     choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse
     direction à ses efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux
     agents que la nature avait mis à sa disposition.

     Enfin, c'est compromettre la paix entre les peuples; car c'est
     briser les relations qui les unissent et qui rendent les guerres
     impossibles, à force de les rendre onéreuses.

     L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.

     Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
     d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des
     taxes destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient
     déterminées par la seule considération des besoins du Trésor.

     Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but
     de repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même,
     afin d'exhausser artificiellement le prix du produit national
     similaire, et de rançonner ainsi la communauté au profit d'une
     classe, dès cet instant la Protection ou plutôt la Spoliation se
     manifeste, et _c'est là_ le principe que l'Association aspire
     à ruiner dans les esprits et à effacer complétement de nos
     lois, indépendamment de toute réciprocité et des systèmes qui
     prévalent ailleurs.

     De ce que l'Association poursuit la destruction complète du
     régime protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une
     telle réforme s'accomplisse en un jour, et sorte d'un seul
     scrutin. Même pour revenir du mal au bien et d'un état de
     choses artificiel à une situation naturelle, des précautions
     peuvent être commandées par la prudence. Ces détails
     d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la mission de
     l'Association est de propager, de populariser le Principe.

     Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne
     les cherchera ailleurs que dans les voies constitutionnelles et
     légales.

     Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
     politiques. Elle ne se met au service d'aucune industrie,
     d'aucune classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse
     la cause de l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la
     libre communication, de la fraternité entre tous les hommes, la
     cause de l'intérêt général, qui se confond partout, et sous tous
     les aspects, avec celle du _Public consommateur_.

Y a-t-il un mot dans ce programme qui ne révèle le désir ardent
de raffermir ou même de rétablir dans les esprits la notion de
Propriété, pervertie par le Régime Restrictif? N'est-il pas évident
que l'intérêt commercial y est au second plan et l'intérêt social
au premier? Remarquez que le tarir, en lui-même, bon ou mauvais au
point de vue administratif ou fiscal, nous occupe peu. Mais sitôt
qu'il agit _intentionnellement_ dans le sens protecteur, c'est-à-dire
sitôt qu'il manifeste une pensée de spoliation et la négation, en
principe, du droit de Propriété, nous le combattons, non comme
tarif, mais comme système. C'EST LÀ, disons-nous, la pensée que nous
nous efforcerons de ruiner dans les intelligences afin de la faire
disparaître de nos lois.

On demandera sans doute pourquoi, ayant en vue une question générale
de cette importance, nous avons circonscrit la lutte sur le terrain
d'une question spéciale.

La raison en est simple. Il fallait opposer association à
association, engager des intérêts et des soldats dans notre armée.
Nous savions bien qu'entre Prohibitionistes et Libres-Échangistes la
polémique ne peut se prolonger sans remuer et, à la fin, résoudre
toutes les questions morales, politiques, philosophiques, économiques
qui se rattachent à la Propriété; et puisque le comité Mimerel, en ne
s'occupant que d'un but spécial, avait compromis ce principe, nous
devions espérer relever ce principe en poursuivant, nous aussi, le
but spécial opposé.

Mais qu'importe ce que j'ai pu dire ou penser en d'autres temps?
Qu'importe que j'aie aperçu ou cru apercevoir une certaine connexité
entre le Protectionisme et le Communisme? L'essentiel est de savoir
si cette connexité existe. C'est ce que je vais examiner.

Vous vous rappelez sans doute le jour où, avec votre habileté
ordinaire, vous fîtes arriver sur les lèvres de M. Proudhon cet aveu
devenu célèbre: «Donnez-moi le Droit au travail, et je vous abandonne
le Droit de propriété.» M. Proudhon ne cachait pas qu'à ses yeux ces
deux Droits sont incompatibles.

Si la Propriété est incompatible avec le Droit au travail, et si le
droit au travail est fondé sur le même principe que la Protection,
qu'en devrons-nous conclure, sinon que la Protection est elle-même
incompatible avec la Propriété? En géométrie on regarde comme une
vérité incontestable que deux choses égales à une troisième sont
égales entre elles.

Or, il est arrivé qu'un orateur éminent, M. Billault, a cru devoir
soutenir à la tribune le Droit au travail. Cela n'était pas facile
en présence de l'aveu échappé à M. Proudhon. M. Billault comprenait
fort bien que faire intervenir l'État pour pondérer les fortunes et
niveler les situations, c'est se mettre sur la pente du Communisme;
et qu'a-t-il dit pour déterminer l'Assemblée nationale à violer la
propriété et son principe? Il vous a dit tout simplement que ce qu'il
vous demandait de faire vous le faisiez déjà par vos tarifs. Sa
prétention ne va pas au delà d'une application un peu plus large de
doctrines par vous admises et appliquées. Voici ses paroles:

     Portez vos regards sur nos tarifs de douane; par leurs
     prohibitions, leurs taxes différentielles; leurs primes, leurs
     combinaisons de tous genres, c'est la société qui aide, qui
     soutient, qui retarde ou avance toutes les combinaisons du
     travail national (très-bien); elle ne tient pas seulement la
     balance entre le travail français, qu'elle protége, et le
     travail étranger, mais, sur le sol de la patrie, les diverses
     industries la voient encore, et sans cesse, intervenir
     entre elles. Entendez devant son tribunal les réclamations
     perpétuelles des unes contre les autres; voyez, par exemple, les
     industries qui emploient le fer se plaignant de la protection
     accordée au fer français contre le fer étranger; celles qui
     emploient le lin ou le coton filés protestant contre la
     protection accordée au fil français, contre l'exclusion du
     fil étranger, et ainsi des autres. La société (_il fallait
     dire le gouvernement_) se trouve donc forcément mêlée à toutes
     les luttes, à tous les embarras du travail; elle y intervient
     activement tous les jours, directement, indirectement, et la
     première fois que vous aurez des questions de douane, vous le
     verrez, vous serez, bon gré mal gré, forcés de prendre fait et
     cause, et de faire par vous-mêmes la part de tous les intérêts.

     Ce ne saurait donc être une objection contre la dette de la
     société envers le travailleur dénué, que cette nécessité qu'elle
     créerait au gouvernement d'intervenir dans la question du
     travail.

Et veuillez bien remarquer que M. Billault, dans son argumentation,
n'a nullement eu la pensée de vous infliger une sanglante ironie.
Ce n'est pas un Libre-Échangiste déguisé se complaisant à rendre
palpable l'inconséquence des Protectionistes. Non, M. Billault est
lui-même protectioniste _bonâ fide_. Il aspire au nivellement des
fortunes par la Loi. Dans cette voie, il juge l'action des tarifs
utile; et rencontrant comme obstacle le Droit de propriété, il saute
par-dessus, comme vous faites. On lui montre ensuite le Droit au
travail qui est un second pas dans la même voie. Il rencontre encore
comme obstacle le Droit de propriété; il saute encore par-dessus.
Mais, se retournant, il est tout surpris de voir que vous ne le
suivez plus. Il vous en demande le motif. Si vous lui répondiez:
J'admets en principe que la loi peut violer la Propriété, mais je
trouve inopportun qu'elle le fasse sous la forme du Droit au travail;
M. Billault vous comprendrait, et discuterait avec vous cette
question secondaire d'opportunité. Mais vous lui opposez le Principe
même de la Propriété. Cela l'étonne et il se croit en droit de vous
dire: Ne faites pas aujourd'hui le bon apôtre, et si vous repoussez
le Droit au travail, que ce ne soit pas au moins en vous fondant
sur le Droit de Propriété, puisque ce Droit vous le violez par vos
tarifs quand cela vous convient. Il pourrait ajouter avec quelque
raison: Par les tarifs protecteurs vous violez souvent la propriété
du pauvre au profit du riche. Par le Droit au travail vous violeriez
la propriété du riche à l'avantage du pauvre. Par quel malheur le
scrupule s'empare-t-il si tard de vous[111]?

[Note 111: Cette pensée par laquelle, suivant l'auteur, M. Billault
pouvait fortifier son argumentation, un autre protectioniste devait
l'adopter bientôt. Elle fut développée par M. Mimerel, dans un
discours prononcé le 27 avril 1850, devant le conseil général de
l'agriculture, des manufactures et du commerce. Voy. le passage de ce
discours cité au tome V, dans l'opuscule _Spoliation et Loi_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Entre M. Billault et vous il n'y a donc qu'une différence. Tous deux
vous cheminez dans la même voie, celle du Communisme. Seulement,
vous n'y avez fait qu'un pas, et il en a fait deux. Sous ce rapport,
l'avantage, à mes yeux du moins, est de votre côté. Mais vous le
perdez du côté de la logique. Car, puisque vous marchez comme lui,
le dos tourné à la Propriété, il est au moins fort plaisant que
vous vous posiez comme son chevalier. C'est une inconséquence que
M. Billault a su éviter. Mais, hélas! c'est pour tomber, lui aussi,
dans une triste logomachie! M. Billault est trop éclairé pour ne pas
sentir, au moins confusément, le danger de chacun de ses pas dans
une voie, qui aboutit au Communisme. Il ne se donne pas le ridicule
de se poser en champion de la Propriété au moment où il la viole;
mais qu'imagine-t-il pour se justifier? Il invoque l'axiome favori de
quiconque veut concilier deux choses inconciliables: _Il n'y a pas de
principes._ Propriété, Communisme, prenons un peu partout; selon la
circonstance.

     «À mon sens, le pendule de la civilisation, qui oscille de l'un
     à l'autre principe, selon les besoins du moment, mais qui s'en
     va toujours marquant un progrès de plus, après avoir fortement
     incliné vers la liberté absolue de l'individualisme, revient
     vers la nécessité de l'action gouvernementale.»

Il n'y a donc rien de vrai dans le monde, il n'y a pas de principes
puisque _le pendule doit osciller d'un principe à l'autre selon les
besoins du moment_. Ô métaphore, où nous conduirais-tu, si l'on te
laissait faire[112]!

[Note 112: Voy., au présent volume, page 94, le chap. XVIII des
_Sophismes_. Voy. aussi les p. 101 et 102.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Ainsi que vous le disiez fort judicieusement à la tribune, on ne
peut pas dire--encore moins écrire--tout à la fois. Il doit être
bien entendu que je n'examine pas ici le côté économique du régime
protecteur; je ne recherche pas encore si, au point de vue de la
richesse nationale, il fait plus de bien que de mal ou plus de
mal que de bien. Le seul point que je veux prouver c'est qu'il
n'est autre chose qu'une manifestation du Communisme. MM. Billault
et Proudhon ont commencé la démonstration. Je vais essayer de la
compléter.

Et d'abord que faut-il entendre par _Communisme_? Il y a plusieurs
manières, sinon de réaliser la communauté des biens, du moins de le
tenter. M. de Lamartine en comptait quatre. Vous pensez qu'il y en a
mille et je suis de votre avis. Cependant je crois que toutes peuvent
rentrer dans trois catégories générales, dont une seule, selon moi,
offre de véritables dangers.

Premièrement, deux ou plusieurs hommes peuvent imaginer de mettre
leur travail et leur vie en commun. Tant qu'ils ne cherchent ni à
troubler la sécurité, ni à restreindre la liberté, ni à usurper la
propriété d'autrui, ni directement ni indirectement, s'ils font
du mal ils se le font à eux-mêmes. La tendance de ces hommes sera
toujours d'aller poursuivre dans de lointains déserts la réalisation
de leur rêve. Quiconque a réfléchi sur ces matières sait que les
malheureux périront à la peine, victimes de leurs illusions.
De nos jours, les communistes de cette espèce ont donné à leur
chimérique Élysée le nom d'Icarie, comme s'ils avaient eu le triste
pressentiment du dénouement affreux vers lequel on les précipite.
Nous devons gémir sur leur aveuglement, nous devrions les avertir
s'ils étaient en état de nous entendre, mais la société n'a rien à
redouter de leurs chimères.

Une autre forme du Communisme, et assurément la plus brutale,
c'est celle-ci: Faire une masse de toutes les valeurs existantes et
partager _ex æquo_. C'est la spoliation devenue règle dominante et
universelle. C'est la destruction non-seulement de la Propriété,
mais encore du travail et du mobile même qui détermine l'homme
à travailler. Ce Communisme-là est si violent, si absurde, si
monstrueux, qu'en vérité je ne puis le croire dangereux. C'est ce que
je disais, il y a quelque temps, devant une assemblée considérable
d'électeurs appartenant en grande majorité aux classes souffrantes.
Une explosion de murmures accueillit mes paroles.

J'en témoignai ma surprise. «Quoi! disait-on, M. Bastiat ose dire que
le Communisme n'est pas dangereux! Il est donc communiste! Eh bien,
nous nous en doutions, car communistes, socialistes, économistes, ce
sont fils de même lignage, comme c'est prouvé par la rime.» J'eus
quelque peine à me tirer de ce mauvais pas. Mais cette interruption
même prouvait la vérité de ma proposition. Non, le Communisme n'est
pas dangereux quand il se montre dans sa forme la plus naïve, celle
de la pure et simple spoliation il n'est pas dangereux puisqu'il fait
horreur.

Je me hâte de dire que si le Protectionisme peut être et doit être
assimilé au Communisme, ce n'est pas à celui que je viens de décrire.

Mais le Communisme revêt une troisième forme.

Faire intervenir l'État, lui donner pour mission de pondérer les
profits et d'équilibrer les fortunes, en prenant aux uns, sans
consentement, pour donner aux autres, sans rétribution, le charger de
réaliser l'oeuvre du nivellement par voie de spoliation, assurément
c'est bien là du Communisme. Les procédés employés par l'État, dans
ce but, non plus que les beaux noms dont on décore cette pensée, n'y
font rien. Qu'il en poursuive la réalisation par des moyens directs
ou indirects, par la restriction ou par l'impôt, par les tarifs
ou par le Droit au travail; qu'il la place sous l'invocation de
l'égalité, de la solidarité, de la fraternité, cela ne change pas
la nature des choses; le pillage des propriétés n'en est pas moins
du pillage parce qu'il s'accomplit avec régularité, avec ordre,
systématiquement et par l'action de la loi.

J'ajoute que c'est là, à notre époque, le Communisme vraiment
dangereux. Pourquoi? Parce que, sous cette forme, nous le voyons
incessamment prêt à tout envahir. Et voyez! l'un demande que l'État
fournisse gratuitement aux artisans, aux laboureurs des _instruments
de travail_; c'est l'inviter à les ravir à d'autres artisans et
laboureurs. L'autre veut que l'État prête sans intérêt; il ne le peut
faire sans violer la propriété. Un troisième réclame l'éducation
gratuite à tous les degrés; gratuite! cela veut dire: aux dépens
des contribuables. Un quatrième exige que l'État subventionne les
associations d'ouvriers, les théâtres, les artistes, etc. Mais ces
subventions, c'est autant de valeur soustraite à ceux qui l'avaient
légitimement gagnée. Un cinquième n'a pas de repos que l'État n'ait
fait artificiellement hausser le prix d'un produit pour l'avantage
de celui qui le vend; mais c'est au détriment de celui qui l'achète.
Oui, sous cette forme, il est bien peu de personnes qui, une fois ou
autre, ne soient communistes. Vous l'êtes, M. Billault l'est, et je
crains qu'en France nous ne le soyons tous à quelque degré. Il semble
que l'intervention de l'État nous réconcilie avec la spoliation,
en en rejetant la responsabilité sur tout le monde, c'est-à-dire
sur personne, ce qui fait qu'on jouit du bien d'autrui en parfaite
tranquillité de conscience. Cet honnête M. Tourret, un des hommes les
plus probes qui se soient jamais assis sur les bancs ministériels,
ne commençait-il pas ainsi son exposé des motifs du projet de
loi sur les avances à l'agriculture? «Il ne suffit pas de donner
l'instruction pour cultiver les arts, il faut encore fournir les
instruments de travail.» Après ce préambule, il soumet à l'Assemblée
nationale un projet de loi dont le premier article est ainsi conçu:

     Art. 1er. Il est ouvert, sur le budget de 1849, au ministre de
     l'agriculture et du commerce, un crédit de 10 millions destiné
     à faire des avances aux propriétaires et associations de
     propriétaires de fonds ruraux.

Avouez que si la langue législative se piquait d'exactitude,
l'article devrait être ainsi rédigé:

     Le ministre de l'agriculture et du commerce est autorisé,
     pendant l'année 1849, à prendre 10 millions dans la poche des
     laboureurs qui en ont grand besoin et _à qui ils appartiennent_,
     pour les verser dans la poche d'autres laboureurs qui en ont
     également besoin et _à qui ils n'appartiennent pas_.

N'est-ce pas là un fait communiste, et en se généralisant ne
constitue-t-il pas le Communisme?

Tel manufacturier, qui se laisserait mourir plutôt que de dérober une
obole, ne se fait pas le moindre scrupule de porter à la législature
cette requête: «Faites une loi qui élève le prix de mon drap, de mon
fer, de ma houille, et me mette à même de rançonner mes acheteurs.»
Comme le motif sur lequel il se fonde est qu'il n'est pas content de
son gain, tel que le fait l'échange libre ou le libre-échange (ce
que je déclare être la même chose, quoi qu'on en dise), comme, d'un
autre côté, nous sommes tous mécontents de notre gain et disposés
à invoquer la législature, il est clair, du moins à mes yeux, que
si elle ne se hâte de répondre: «Cela ne me regarde pas; je ne suis
pas chargée de violer les propriétés, mais de les garantir,» il
est clair, dis-je, que nous sommes en plein Communisme. Les moyens
d'exécution mis en oeuvre par l'État peuvent différer, mais ils ont
le même but et se rattachent au même principe.

Supposez que je me présente à la barre de l'Assemblée nationale,
et que je dise: J'exerce un métier, et je ne trouve pas que mes
profits soient suffisants. C'est pourquoi je vous prie de faire un
décret qui autorise MM. les percepteurs à prélever, à mon profit,
seulement un pauvre petit centime sur chaque famille française.--Si
la législature accueille ma demande, on pourra, si l'on veut, ne voir
là qu'un fait isolé de spoliation légale, qui ne mérite pas encore
le nom de Communisme. Mais si tous les Français, les uns après les
autres, viennent faire la même supplique, et si la législature les
examine dans le but avoué de réaliser l'égalité des fortunes, c'est
dans ce principe, suivi d'effets, que je vois et que vous ne pouvez
vous empêcher de voir le Communisme.

Que pour réaliser sa pensée la législature se serve du douanier ou du
percepteur, de la contribution directe ou de l'impôt indirect, de la
restriction ou de la prime, peu importe. Se croit-elle autorisée à
_prendre_ et à _donner_ sans compensation? Croit-elle que sa mission
est d'équilibrer les profits? Agit-elle en conséquence de cette
croyance? Le gros du public approuve-t-il, provoque-t-il cette façon
d'agir? En ce cas, je dis que nous sommes sur la pente du Communisme,
soit que nous en ayons ou non la conscience.

Et si l'on me dit: L'État n'agit point ainsi en faveur de tout le
monde, mais seulement en faveur de quelques classes, je répondrai:
Alors il a trouvé le moyen d'empirer le communisme lui-même.

Je sens, Monsieur, qu'on peut jeter du doute sur ces déductions,
à l'aide d'une confusion fort facile. On me citera des faits
administratifs très-légitimes, des cas où l'intervention de l'État
est aussi équitable qu'utile; puis, établissant une apparente
analogie entre ces cas et ceux contre lesquels je me récrie, on
me mettra dans mon tort, on me dira: Ou vous ne devez pas voir le
Communisme dans la Protection, ou vous devez le voir dans toute
action gouvernementale.

C'est un piége dans lequel je ne veux pas tomber. C'est pourquoi
je suis obligé de rechercher quelle est la circonstance précise qui
imprime à l'intervention de l'État le caractère communiste.

Quelle est la mission de l'État? Quelles sont les choses que les
citoyens doivent confier à la force commune? quelles sont celles
qu'ils doivent réserver à l'activité privée? Répondre à ces
questions, ce serait faire un cours de politique. Heureusement je
n'en ai pas besoin pour résoudre le problème qui nous occupe.

Quand les citoyens, au lieu de se rendre à eux-mêmes un Service,
le transforment en Service public, c'est-à-dire quand ils jugent à
propos de se cotiser pour faire exécuter un travail ou se procurer
une satisfaction _en commun_, je n'appelle pas cela du _Communisme_,
parce que je n'y vois pas ce qui fait son cachet spécial: _le
nivellement par voie de spoliation_. L'État _prend_, il est vrai, par
l'Impôt, mais _rend_ par le Service. C'est une forme particulière,
mais légitime, de ce fondement de toute société, l'_échange_. Je vais
plus loin. En confiant un service spécial à l'État, les citoyens
peuvent faire une bonne ou une mauvaise opération. Ils la font bonne
si, par ce moyen, le service est fait avec plus de perfection et
d'économie. Elle est mauvaise dans l'hypothèse contraire; mais,
dans aucun cas, je ne vois apparaître le principe communiste. Dans
le premier, les citoyens ont réussi; dans le second, ils se sont
trompés, voilà tout; et si le Communisme est une erreur, il ne
s'ensuit pas que toute erreur soit du Communisme.

Les économistes sont en général très-défiants à l'endroit de
l'intervention gouvernementale. Ils y voient des inconvénients de
toute sorte, une dépression de la liberté, de l'énergie, de la
prévoyance et de l'expérience individuelles, qui sont le fonds le
plus précieux des sociétés. Il leur arrive donc souvent de combattre
cette intervention. Mais ce n'est pas du tout du même point de vue et
par le même motif qui leur fait repousser la Protection. Qu'on ne se
fasse donc pas un argument contre nous de notre prédilection, trop
prononcée peut-être, pour la liberté, et qu'on ne dise pas: Il n'est
pas surprenant que ces messieurs repoussent le régime protecteur, car
ils repoussent l'intervention de l'État en toutes choses.

D'abord, il n'est pas vrai que nous la repoussions en toutes choses.
Nous admettons que c'est la mission de l'État de maintenir l'ordre,
la sécurité, de faire respecter les personnes et les propriétés, de
réprimer les fraudes et les violences. Quant aux services qui ont un
caractère, pour ainsi parler, industriel, nous n'avons pas d'autre
règle que celle-ci: que l'État s'en charge s'il en doit résulter
pour la masse une économie de forces. Mais, pour Dieu, que, dans le
calcul, on fasse entrer en ligne de compte tous les inconvénients
innombrables du travail monopolisé par l'État.

Ensuite, je suis forcé de le répéter, autre chose est de voter
contre une nouvelle attribution faite à l'État sur le fondement que,
tout calcul fait, elle est désavantageuse et constitue une perte
nationale; autre chose est de voter contre cette nouvelle attribution
parce qu'elle est illégitime, spoliatrice, et qu'elle donne pour
mission au gouvernement de faire précisément ce que sa mission
rationnelle est d'empêcher et de punir. Or, nous avons contre le
Régime dit Protecteur ces deux natures d'objections, mais la dernière
l'emporte de beaucoup dans notre détermination de lui faire, bien
entendu par les voies légales, une guerre acharnée.

Ainsi, qu'on soumette, par exemple, à un conseil municipal la
question de savoir s'il vaut mieux laisser chaque famille envoyer
chercher sa provision d'eau à un quart de lieue, ou s'il est
préférable que l'autorité prélève une cotisation pour faire venir
l'eau sur la place du village; je n'aurai aucune objection de
_principe_ à faire à l'examen de cette question. Le calcul des
avantages et des inconvénients pour tous sera le seul élément de la
décision. On pourra se tromper dans ce calcul, mais l'erreur même qui
entraînera une perte de propriété, ne constituera pas une violation
systématique de la propriété.

Mais que M. le maire propose de fouler une industrie pour le profit
d'une autre, d'interdire les sabots pour l'avantage des cordonniers,
ou quelque chose d'analogue; alors je lui dirai qu'il ne s'agit plus
ici d'un calcul d'avantages et d'inconvénients, il s'agit d'une
perversion de l'autorité, d'un détournement abusif de la force
publique; je lui dirai: Vous qui êtes dépositaire de l'autorité et
de la force publiques pour châtier la spoliation, comment osez-vous
appliquer l'autorité et la force publiques à protéger et systématiser
la spoliation?

Que si la pensée de M. le maire triomphe, si je vois, par suite
de ce précédent, toutes les industries du village s'agiter pour
solliciter des faveurs aux dépens les unes des autres, si, au milieu
de ce tumulte d'ambitions sans scrupule, je vois sombrer jusqu'à la
notion même de Propriété, il me sera bien permis de penser que, pour
la sauver du naufrage, la première chose à faire est de signaler ce
qu'il y a d'inique dans la mesure qui a été le premier anneau de
cette chaîne déplorable.

Il ne me serait pas difficile, Monsieur, de trouver dans votre
ouvrage des passages qui vont à mon sujet et corroborent mes vues.
À vrai dire, il me suffirait de l'ouvrir au hasard. Oui, si,
renouvelant un jeu d'enfant, j'enfonçais une épingle dans ce livre,
je trouverais, à la page indiquée par le sort, la condamnation
implicite ou explicite du Régime Protecteur, la preuve de l'identité
de ce régime, en principe, avec le Communisme. Et pourquoi ne
ferais-je pas cette épreuve? Bon, m'y voilà. L'épingle a désigné la
page 283; j'y lis:

     «C'est donc une grave erreur que de s'en prendre à la
     concurrence, et de n'avoir pas aperçu que si le peuple est
     producteur, il est consommateur aussi, et que recevant moins
     d'un côté (ce que je nie, et vous le niez vous-même quelques
     lignes plus bas), payant moins de l'autre, reste alors,
     au profit de tous, la différence d'un système qui retient
     l'activité humaine, à un système qui la lance à l'infini dans la
     carrière en lui disant de ne s'arrêter jamais.»

Je vous défie de dire que ceci ne s'applique pas aussi bien à la
concurrence qui se fait par-dessus la Bidassoa qu'à celle qui se fait
par-dessus la Loire.--Donnons encore un coup d'épingle. C'est fait;
nous voici à la page 325.

     «Les droits sont ou ne sont pas: s'ils sont, ils entraînent
     des conséquences absolues... Il y a plus, si le droit est, il
     est de tous les instants; il est entier aujourd'hui, hier,
     demain, après-demain, en été comme en hiver, non pas quand il
     vous plaira de le déclarer en vigueur, mais quand il plaira à
     l'ouvrier de l'invoquer!»

Soutiendrez-vous qu'un maître de forges a le droit indéfini,
perpétuel, de m'empêcher de produire indirectement deux quintaux de
fer dans mon usine, qui est une vigne, pour l'avantage d'en produire
directement un seul dans son usine, qui est une forge? Ce droit aussi
est ou n'est pas. S'il est, il est entier aujourd'hui, hier, demain,
après-demain, en été comme en hiver, non pas quand il vous plaira de
le déclarer en vigueur, mais quand il plaira au _maître de forges_ de
l'invoquer!

       *       *       *       *       *

Tentons encore le sort. Il nous désigne la page 63: j'y lis cet
aphorisme:

     «La Propriété n'est pas, si je ne puis la _donner_ aussi bien
     que la _consommer_.»

Nous disons, nous: «La Propriété n'est pas, si je ne puis
l'_échanger_ aussi bien que la _consommer_.» Et permettez-moi
d'ajouter que le _droit d'échanger_ est au moins aussi précieux,
aussi socialement important, aussi caractéristique de la propriété
que le _droit de donner_. Il est à regretter que dans un ouvrage
destiné à examiner la propriété sous tous ses aspects, vous ayez cru
devoir consacrer deux chapitres au Don, qui n'est guère en péril, et
pas une ligne à l'Échange, si impudemment violé sous l'autorité même
des lois du pays.

Encore un coup d'épingle. Ah! il nous met à la page 47.

     «L'homme a une première propriété dans sa personne et ses
     facultés. Il en a une seconde, moins adhérente à son être,
     mais non moins sacrée, dans le produit de ces facultés qui
     embrasse tout ce qu'on appelle les biens de ce monde, et que
     la société est intéressée au plus haut point à lui GARANTIR,
     car, sans cette garantie, point de travail, sans travail, pas
     de civilisation, pas même le nécessaire, mais la misère, le
     brigandage et la barbarie.»

Eh bien, Monsieur, dissertons, si vous le voulez, sur ce texte.

Comme vous, je vois la propriété d'abord dans la _libre disposition_
de la personne, ensuite des facultés, enfin du produit des facultés,
ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'à un certain point de vue,
Liberté et Propriété se confondent.

À peine oserais-je dire, comme vous, que la Propriété du produit
de nos facultés est moins adhérente à notre être que celle de ces
facultés elles-mêmes. Matériellement, cela est incontestable; mais
qu'on prive un homme de ses facultés ou de leur produit, le résultat
est le même, et ce résultat s'appelle _Esclavage_. Nouvelle preuve
d'une identité de nature entre la Liberté et la Propriété. Si je
fais tourner par force tout le travail d'un homme à mon profit, cet
homme est mon esclave. Il l'est encore si, le laissant travailler
librement, je trouve le moyen, par force ou par ruse, de m'emparer
du fruit de son travail. Le premier genre d'oppression est plus
odieux, le second est plus habile. Comme on a remarqué que le travail
libre est plus intelligent et plus productif, les maîtres se sont
dit: N'usurpons pas directement les facultés de nos esclaves, mais
accaparons le produit plus riche de leurs facultés libres, et donnons
à cette forme nouvelle de servitude le beau nom de _protection_.

Vous dites encore que la société est intéressée à _garantir_ la
propriété. Nous sommes d'accord; seulement je vais plus loin que
vous, et si par la _société_ vous entendez le _gouvernement_, je dis
que sa seule mission, en ce qui concerne la propriété, est de la
_garantir_; que s'il essaie de la _pondérer_, par cela même, au lieu
de la garantir, il la viole. Ceci mérite d'être examiné.

Quand un certain nombre d'hommes, qui ne peuvent vivre sans travail
et sans propriétés, se cotisent pour solder une _force commune_,
évidemment ils ont pour but de travailler et de jouir du fruit de
leur travail en toute sécurité, et non point de mettre leurs facultés
et propriétés à la merci de cette force. Même avant toute forme de
gouvernement régulier, je ne crois pas qu'on puisse contester aux
individualités le _droit de défense_, le droit de défendre leurs
personnes, leurs facultés et leurs biens.

Sans prétendre philosopher ici sur l'origine et l'étendue des droits
des gouvernements, vaste sujet bien propre à effrayer ma faiblesse,
permettez-moi de vous soumettre une idée. Il me semble que les
droits de l'État ne peuvent être que la régularisation de droits
personnels _préexistants_. Je ne puis, quant à moi, concevoir un
_droit collectif_ qui n'ait sa racine dans le _droit individuel_ et
ne le suppose. Donc, pour savoir si l'État est légitimement investi
d'un droit, il faut se demander si ce droit réside dans l'individu
en vertu de son organisation et en l'absence de tout gouvernement.
C'est sur cette idée que je repoussais, il y a quelques jours, le
droit au travail. Je disais: Puisque Pierre n'a pas le droit d'exiger
directement de Paul que celui-ci lui donne du travail, il n'est pas
davantage fondé à exercer ce prétendu droit par l'intermédiaire de
l'État, car l'État n'est que la _force commune_ créée par Pierre
et par Paul, à leurs frais, dans un but déterminé, lequel ne
saurait jamais être de rendre juste ce qui ne l'est pas. C'est à
cette pierre de touche que je juge aussi entre la _garantie_ et la
_pondération_ des propriétés par l'État. Pourquoi l'État a-t-il le
droit de _garantir_, même par force, à chacun sa Propriété? Parce
que ce droit préexiste dans l'individu. On ne peut contester aux
individualités, le _droit de légitime défense_, le droit d'employer
la force au besoin pour repousser les atteintes dirigées contre leurs
personnes, leurs facultés et leurs biens. On conçoit que ce droit
individuel, puisqu'il réside en tous les citoyens, puisse revêtir
la forme collective et légitimer la _force commune_. Et pourquoi
l'État n'a-t-il pas le droit de _pondérer_ les propriétés? Parce
que pour les pondérer il faut les ravir aux uns et en gratifier les
autres. Or, aucun des trente millions de Français n'ayant le droit de
prendre, par force, sous prétexte d'arriver à l'égalité, on ne voit
pas comment ils pourraient investir de ce droit la _force commune_.

Et remarquez que le droit de _pondération_ est destructif du droit
de _garantie_. Voilà des sauvages. Ils n'ont pas encore fondé de
gouvernement. Mais chacun d'eux a le _droit de légitime défense_,
et il n'est pas difficile de voir que c'est ce droit qui deviendra
la base d'une _force commune légitime_. Si l'un de ces sauvages
a consacré son temps, ses forces, son intelligence à se créer un
arc et des flèches, et qu'un autre veuille les lui ravir, toutes
les sympathies de la tribu seront pour la victime; et si la
cause est soumise au jugement des vieillards, le spoliateur sera
infailliblement condamné. Il n'y a de là qu'un pas à organiser la
force publique. Mais, je vous le demande, cette force a-t-elle
pour mission, du moins pour mission légitime, de régulariser l'acte
de celui qui défend, en vertu du droit, sa propriété, ou l'acte de
celui qui viole, contre le droit, la propriété d'autrui? Il serait
assez singulier que la force collective fût fondée non sur le droit
individuel, mais sur sa violation permanente et systématique! Non,
l'auteur du livre que j'ai sous les yeux ne peut soutenir une
semblable thèse. Mais ce n'est pas tout qu'il ne la soutienne pas,
il eût peut-être dû la combattre. Ce n'est pas tout d'attaquer ce
Communisme grossier et absurde que quelques sectaires posent dans
des feuilles décriées. Il eût peut-être été bon de dévoiler et de
flétrir cet autre Communisme audacieux et subtil qui, par la simple
perversion de la juste idée des droits de l'État, s'est insinué dans
quelques branches de notre législation et menace de les envahir
toutes.

Car, Monsieur, il est bien incontestable que par le jeu des tarifs,
au moyen du régime dit Protecteur, les gouvernements réalisent
cette monstruosité dont je parlais tout à l'heure. Ils désertent
ce droit de légitime défense préexistant dans chaque citoyen,
source et raison d'être de leur propre mission, pour s'attribuer un
prétendu droit de nivellement par voie de spoliation, droit qui ne
résidant antérieurement en personne ne peut résider davantage dans la
communauté.

Mais à quoi bon insister sur ces idées générales? À quoi bon
démontrer ici l'absurdité du Communisme, puisque vous l'avez fait
vous-même (sauf quant à une de ses manifestations, et selon moi la
plus pratiquement menaçante), beaucoup mieux que je ne saurais le
faire?

Peut-être me dites-vous que le principe du Régime Protecteur n'est
pas en opposition avec le principe de la Propriété. Voyons donc les
procédés de ce régime.

Il y en a deux: la prime et la restriction.

Quant à la prime, cela est évident. J'ose défier qui que ce soit de
soutenir que le dernier terme du système des primes, poussé jusqu'au
bout, ne soit pas le Communisme absolu. Les citoyens travaillent à
l'abri de la force commune chargée, comme vous dites, de _garantir_ à
chacun le sien, _suum cuique_. Mais voici que l'État, avec les plus
philanthropiques intentions du monde, entreprend une tâche toute
nouvelle, toute différente, et, selon moi, non-seulement exclusive,
mais destructive de la première. Il lui plaît de se faire juge des
profits, de décider que tel travail n'est pas assez rémunéré, que tel
autre l'est trop; il lui plaît de se poser en _pondérateur_ et de
faire, comme dit M. Billault, osciller le pendule de la civilisation
du côté opposé à la _liberté de l'individualisme_. En conséquence,
il frappe sur la communauté tout entière une contribution pour faire
un cadeau, sous le nom de primes, aux exportateurs d'une nature
particulière de produits. Sa prétention est de favoriser l'industrie;
il devrait dire _une_ industrie aux dépens de _toutes_ les autres.
Je ne m'arrêterai pas à montrer qu'il stimule la branche gourmande
aux dépens des branches à fruits; mais, je vous le demande, en
entrant dans cette voie, n'autorise-t-il pas tout travailleur à venir
réclamer une prime, s'il apporte la preuve qu'il ne gagne pas autant
que son voisin? L'État a-t-il pour mission d'écouter, d'apprécier
toutes ces requêtes et d'y faire droit? Je ne crois pas; mais ceux
qui le croient doivent avoir le courage de revêtir leur pensée de sa
formule et de dire: Le gouvernement n'est pas chargé de garantir les
propriétés, mais de les niveler. En d'autres termes: il n'y a pas de
Propriété.

Je ne traite ici qu'une question de principe. Si je voulais scruter
les primes à l'exportation dans leurs effets économiques, je les
montrerais sous le jour le plus ridicule, car elles ne sont qu'un
don gratuit fait par la France à l'étranger. Ce n'est pas le vendeur
qui la reçoit, mais l'acheteur, en vertu de cette loi que vous
avez vous-même constatée à propos de l'impôt: le consommateur, en
définitive, supporte toutes les charges, comme il recueille tous les
avantages de la production. Aussi, il nous est arrivé au sujet de ces
primes la chose la plus mortifiante et la plus mystifiante possible.
Quelques gouvernements étrangers ont fait ce raisonnement: «Si nous
élevons nos droits d'entrée d'un chiffre égal à la prime payée par
les contribuables français, il est clair que rien ne sera changé pour
nos consommateurs, car le prix de revient sera pour eux le même.
La marchandise dégrévée de 5 fr. à la frontière française paiera 5
fr. de plus à la frontière allemande; c'est un moyen infaillible de
mettre nos dépenses publiques à la charge du Trésor français.» Mais
d'autres gouvernements, m'assure-t-on, ont été plus ingénieux encore.
Ils se sont dit: «La prime donnée par la France est bien un cadeau
qu'elle nous fait; mais si nous élevons le droit, il n'y a pas de
raison pour qu'il entre chez nous plus de cette marchandise que par
le passé; nous mettons nous-mêmes une borne à la générosité de ces
excellents Français. Abolissons, au contraire, provisoirement ces
droits; provoquons ainsi une introduction inusitée de leurs draps,
puisque chaque mètre porte avec lui un pur don gratuit.» Dans le
premier cas, nos primes ont été au fisc étranger; dans le second,
elles ont profité, mais sur une plus large échelle, aux simples
citoyens.

Passons à la restriction.

Je suis artisan, menuisier, par exemple. J'ai un petit atelier,
des outils, quelques matériaux. Tout cela est incontestablement à
moi, car j'ai fait ces choses, ou, ce qui revient au même, je les
ai achetées et payées. De plus, j'ai des bras vigoureux, un peu
d'intelligence et beaucoup de bonne volonté. C'est avec ce fonds que
je dois pourvoir à mes besoins et à ceux de ma famille. Remarquez que
je ne puis produire directement rien de ce qui m'est nécessaire, ni
fer, ni bois, ni pain, ni vin, ni viandes, ni étoffes, etc., mais
j'en puis produire la _valeur_. En définitive, ces choses doivent,
pour ainsi dire, sortir, sous une autre forme, de ma scie et de mon
rabot. Mon intérêt est d'en recevoir honnêtement la plus grande
quantité possible contre chaque quantité donnée de mon travail. Je
dis honnêtement, car je ne désire violer la propriété et la liberté
de personne. Mais je voudrais bien qu'on ne violât pas non plus ma
propriété ni ma liberté. Les autres travailleurs et moi, d'accord sur
ce point, nous nous imposons des sacrifices, nous cédons une partie
de notre travail à des hommes appelés _fonctionnaires_, parce que
nous leur donnons la _fonction_ spéciale de garantir notre travail et
ses fruits de toute atteinte, qu'elle vienne du dehors ou du dedans.

Les choses ainsi arrangées, je m'apprête à mettre en activité mon
intelligence, mes bras, ma scie et mon rabot. Naturellement j'ai
toujours les yeux fixés sur les choses qui sont nécessaires à mon
existence. Ce sont ces choses que je dois produire indirectement
en en créant la _valeur_. Le problème est pour moi de les produire
le plus avantageusement possible. En conséquence, je jette un coup
d'oeil sur le monde des _valeurs_, résumé dans ce qu'on appelle un
prix courant. Je constate, d'après les données de ce prix courant,
que le moyen pour moi d'avoir la plus grande quantité possible de
combustible, par exemple, avec la plus petite quantité possible de
travail, c'est de faire un meuble, de le livrer à un Belge, qui me
donnera en retour de la houille.

Mais il y a en France un travailleur qui cherche de la houille dans
les entrailles de la terre. Or, il est arrivé que les fonctionnaires,
que le mineur et moi _contribuons_ à payer pour maintenir à chacun
de nous la liberté du travail, et la libre disposition de ses
produits (ce qui est la Propriété), il est arrivé, dis-je, que ces
fonctionnaires ont conçu une autre pensée, et se sont donné une
autre mission. Ils se sont mis en tête qu'ils devaient _pondérer_
mon travail et celui du mineur. En conséquence, ils m'ont défendu
de me chauffer avec du combustible belge, et quand je vais à la
frontière avec mon meuble pour recevoir la houille, je trouve que
ces fonctionnaires empêchent la houille d'entrer, ce qui revient au
même que s'ils empêchaient mon meuble de sortir. Je me dis alors:
Si nous n'avions pas imaginé de payer des fonctionnaires afin de
nous épargner le soin de défendre nous-mêmes notre propriété, le
mineur aurait-il eu le droit d'aller à la frontière m'interdire un
échange avantageux, sous le prétexte qu'il vaut mieux pour lui que
cet échange ne s'accomplisse pas? Assurément non. S'il avait fait
une tentative aussi injuste, nous nous serions battus sur place,
lui, poussé par son injuste prétention, moi, fort de mon droit de
légitime défense. Nous avions nommé et nous payions un fonctionnaire
précisément pour éviter de tels combats. Comment donc se fait-il que
je trouve le mineur et le fonctionnaire d'accord pour restreindre ma
liberté et mon industrie, pour rétrécir le cercle où mes facultés
pourront s'exercer? Si le fonctionnaire avait pris mon parti, je
concevrais son droit; il dériverait du mien, car la légitime défense
est bien un droit. Mais où a-t-il puisé celui d'aider le mineur dans
son injustice? J'apprends alors que le fonctionnaire a changé de
rôle. Ce n'est plus un simple mortel investi de droits à lui délégués
par d'autres hommes qui, par conséquent, les possédaient. Non. Il
est un être supérieur à l'humanité, puisant ses droits en lui-même,
et parmi ses droits, il s'arroge celui de pondérer les profits, de
tenir l'équilibre entre toutes les positions et conditions. C'est
fort bien, dis-je, en ce cas, je vais l'accabler de réclamations et
de requêtes, tant que je verrai un homme plus riche que moi sur la
surface du pays. Il ne vous écoutera pas, m'est-il répondu, car s'il
vous écoutait il serait Communiste, et il se garde bien d'oublier que
sa mission est de _garantir_ les propriétés, non de les niveler.

Quel désordre, quelle confusion dans les faits! et comment
voulez-vous qu'il n'en résulte pas, du désordre et de la confusion
dans les idées? Vous avez beau combattre le Communisme, tant qu'on
vous verra le ménager, le choyer, le caresser dans cette partie de
la législation qu'il a envahie, vos efforts seront vains. C'est un
serpent qui, avec votre approbation, par vos soins, a glissé sa tête
dans nos lois et dans nos moeurs, et maintenant vous vous indignez de
ce que la queue s'y montre à son tour!

Il est possible, Monsieur, que vous me fassiez une concession; vous
me direz, peut-être: Le régime protecteur repose sur le principe
communiste. Il est contraire au droit, à la propriété, à la liberté;
il jette le gouvernement hors de sa voie et l'investit d'attributions
arbitraires qui n'ont pas d'origine rationnelle. Tout cela n'est que
trop vrai; mais le régime protecteur est _utile_; sans lui le pays,
succombant sous la concurrence étrangère, serait ruiné.

Ceci nous conduirait à examiner la restriction au point de vue
économique. Mettant de côté toute considération de justice, de
droit, d'équité, de propriété, de liberté, nous aurions à résoudre
la question de pure utilité, la question vénale, pour ainsi parler,
et vous conviendrez que cela n'est pas mon sujet. Prenez garde
d'ailleurs qu'en vous prévalant de l'utilité pour justifier le
mépris du droit, c'est comme si vous disiez: «Le Communisme, ou la
spoliation, condamné par la justice, peut néanmoins être admis comme
expédient.» Et convenez qu'un tel aveu est plein de dangers.

Sans chercher à résoudre ici le problème économique, permettez-moi
une assertion. J'affirme que j'ai soumis au calcul arithmétique les
avantages et les inconvénients de la protection au point de vue de
la seule richesse, et toute considération d'un ordre supérieur mise
de côté. J'affirme, en outre, que je suis arrivé à ce résultat: que
toute mesure restrictive produit un avantage et deux inconvénients,
ou, si vous voulez, un profit et deux pertes, chacune de ces pertes
égale au profit, d'où il résulte une perte sèche, définitive,
laquelle vient rendre ce consolant témoignage qu'en ceci, comme en
bien d'autres choses, et j'ose dire en tout, Utilité et Justice
concordent.

Ceci n'est qu'une affirmation, c'est vrai; mais on peut l'appuyer de
preuves mathématiques.

Ce qui fait que l'opinion publique s'égare sur ce point, c'est que le
Profit de la protection est visible à l'oeil nu, tandis que des deux
Pertes égales qu'elle entraîne, l'une se divise à l'infini entre tous
les citoyens, et l'autre ne se montre qu'à l'oeil investigateur de
l'esprit.

Sans prétendre faire ici cette démonstration, qu'il me soit permis
d'en indiquer la base.

Deux produits, A et B, ont en France une valeur normale de 50 et 40.
Admettons que A ne vaille en Belgique que 40. Ceci posé, si la France
est soumise au régime restrictif, elle aura la jouissance de A et de
B en détournant de l'ensemble de ses efforts une quantité égale à 90,
car elle sera réduite à produire A directement. Si elle est libre,
cette somme d'efforts, égale à 90, fera face: 1º à la production de B
qu'elle livrera à la Belgique pour en obtenir A; 2º à la production
d'un autre B pour elle-même; 3º à la production de C.

C'est cette portion de travail disponible appliqué à la production
de C dans le second cas, c'est-à-dire créant une nouvelle richesse
égale à 10, sans que pour cela la France soit privée ni de A ni de
B, qui fait toute la difficulté. À la place de A, mettez du fer; à
la place de B, du vin, de la soie, des articles Paris; à la place
de C, mettez de la richesse absente, vous trouverez toujours que la
Restriction restreint le bien-être national[113].

[Note 113: Voy., au tome II, les articles _Un profit contre deux
pertes, Deux pertes contre un profit_.]

Voulez-vous que nous sortions de cette pesante algèbre? je le veux
bien. Vous ne nierez pas que si le régime prohibitif est parvenu à
faire quelque bien à l'industrie houillère ce n'est qu'en élevant le
prix de la houille. Vous ne nierez pas non plus que cet excédant de
prix, depuis 1822 jusqu'à nos jours, n'ait occasionné une dépense
supérieure, pour chaque satisfaction déterminée, à tous ceux qui
emploient ce combustible, en d'autres termes, qu'il ne représente
une _perte_. Peut-on dire que les producteurs de houille, outre
l'intérêt de leurs capitaux et les profits ordinaires de l'industrie,
ont recueilli, par le fait de la restriction, un _extra-bénéfice_
équivalent à cette perte? Il le faudrait pour que la protection, sans
cesser d'être injuste, odieuse, spoliatrice et communiste, fût au
moins _neutre_ au point de vue purement économique. Il le faudrait
pour qu'elle méritât d'être assimilée à la simple Spoliation qui
déplace la richesse sans la détruire. Mais vous affirmez vous-même,
page 236, «que les mines de l'Aveyron, d'Alais, de Saint-Étienne, du
Creuzot, d'Anzin, les plus célèbres de toutes, n'ont pas produit un
revenu de 4 p. 100 du capital engagé!» Pour qu'un capital en France
donne 4 p. 100, il n'a pas besoin de protection. Où est donc ici le
profit à opposer à la perte signalée?

Ce n'est pas tout. Il y a là une autre perte nationale. Puisque, par
le renchérissement relatif du combustible, tous les consommateurs
de houille ont perdu, ils ont dû restreindre proportionnellement
leurs autres consommations, et l'ensemble du travail national a été
nécessairement découragé dans cette mesure. C'est cette perte qu'on
ne fait jamais entrer en ligne de compte, parce qu'elle ne frappe pas
les regards.

Permettez-moi encore une observation dont je suis surpris qu'on ne se
soit pas plus frappé. C'est que la protection appliquée aux produits
agricoles se montre dans toute son odieuse iniquité à l'égard de
ce qu'on nomme les Prolétaires, tout en nuisant, à la longue, aux
propriétaires fonciers eux-mêmes.

Imaginons dans les mers du Sud une île dont le sol soit devenu la
propriété privée d'un certain nombre d'habitants.

Imaginons, sur ce territoire approprié et borné, une population
prolétaire toujours croissante ou tendant à s'accroître[114].

[Note 114: Voy., au présent tome, la 3e lettre de l'opuscule
_Propriété et Spoliation_, p. 407 et suiv.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Cette dernière classe ne pourra rien produire _directement_ de ce qui
est indispensable à la vie. Il faudra qu'elle livre son travail à des
hommes qui soient en mesure de lui fournir en échange des aliments,
et même des matériaux de travail; des céréales, des fruits, des
légumes, de la viande, de la laine, du lin, du cuir, du bois, etc.

Son intérêt évident est que le marché où se vendent ces choses soit
le plus étendu possible. Plus elle se trouvera en présence d'une plus
grande abondance de ces produits agricoles, plus elle en recevra pour
chaque quantité donnée de son propre travail.

Sous un régime libre, on verra une foule d'embarcations aller
chercher des aliments et des matériaux dans les îles et les
continents voisins, et y porter en paiement des produits façonnés.
Les propriétaires jouiront de toute la prospérité à laquelle ils ont
droit de prétendre; un juste équilibre sera maintenu entre la valeur
du travail industriel et celle du travail agricole.

Mais, dans cette situation, les propriétaires de l'île font ce
calcul: Si nous empêchions les prolétaires de travailler pour les
étrangers et d'en recevoir en échange des subsistances et des
matières premières, ils seraient bien forcés de s'adresser à nous.
Comme leur nombre croît sans cesse, et que la concurrence qu'ils se
font entre eux est toujours plus active, ils se presseraient sur
cette portion d'aliments et de matériaux qu'il nous resterait à
exposer en vente, après avoir prélevé ce qui nous est nécessaire, et
nous ne pourrions manquer de vendre nos produits à très-haut prix.
En d'autres termes, l'équilibre serait rompu dans la valeur relative
de leur travail et du nôtre. Ils consacreraient à nos satisfactions
un plus grand nombre d'heures de labeur. Faisons donc une loi
prohibitive de ce commerce qui nous gêne, et, pour l'exécution de
cette loi, créons un corps de fonctionnaires que les prolétaires
contribueront avec nous à payer.

Je vous le demande, ne serait-ce pas le comble de l'oppression, une
violation flagrante de la plus précieuse de toutes les Libertés, de
la première et de la plus sacrée de toutes les Propriétés?

Cependant, remarquez-le bien, il ne serait peut-être pas difficile
aux propriétaires fonciers de faire accepter cette loi comme un
bienfait par les travailleurs. Ils ne manqueraient pas de leur dire:

«Ce n'est pas pour nous, honnêtes créatures, que nous l'avons faite,
mais pour vous. Notre intérêt nous touche peu, nous ne pensons qu'au
vôtre. Grâce à cette sage mesure, l'agriculture va prospérer; nous,
propriétaires, nous deviendrons riches, ce qui nous mettra à même de
vous faire beaucoup travailler, et de vous payer de bons salaires.
Sans elle nous serions réduits à la misère, et que deviendriez-vous?
L'île serait inondée de subsistances et de matériaux de travail venus
du dehors, vos barques seraient toujours à la mer; quelle calamité
nationale! L'abondance, il est vrai, régnerait autour de vous, mais y
prendriez-vous part? Ne dites pas que vos salaires se maintiendraient
et s'élèveraient parce que les étrangers ne feraient qu'augmenter le
nombre de ceux qui vous commandent du travail. Qui vous assure qu'il
ne leur prendra pas fantaisie de vous livrer leurs produits pour
rien? En ce cas, n'ayant plus ni travail ni salaires, vous périrez
d'inanition au milieu de l'abondance. Croyez-nous, acceptez notre
loi avec reconnaissance. Croissez et multipliez; ce qu'il restera de
vivres dans l'île, au delà de notre consommation, vous sera livré
contre votre travail, qui, par ce moyen, vous sera toujours assuré.
Surtout gardez-vous de croire qu'il s'agit ici d'un débat entre vous
et nous, dans lequel votre liberté et votre propriété sont en jeu.
N'écoutez jamais ceux qui vous le disent. Tenez pour certain que le
débat est entre vous et l'étranger, ce barbare étranger, que Dieu
maudisse, et qui veut évidemment vous exploiter en vous offrant
des transactions perfides, que vous êtes libres d'accepter ou de
repousser.»

Il n'est pas invraisemblable qu'un pareil discours, convenablement
assaisonné de sophismes sur le numéraire, la balance du commerce, le
travail national, l'agriculture nourricière de l'État, la perspective
d'une guerre, etc., etc., n'obtînt le plus grand succès, et ne fît
sanctionner le décret oppresseur par les opprimés eux-mêmes, s'ils
étaient consultés. Cela s'est vu et se verra.

Mais les préventions des propriétaires et des prolétaires ne changent
pas la nature des choses. Le résultat sera une population misérable,
affamée, ignorante, pervertie, moissonnée par l'inanition, la maladie
et le vice. Le résultat sera encore le triste naufrage, dans les
intelligences, des notions du Droit, de la Propriété, de la Liberté
et des vraies attributions de l'État.

Et ce que je voudrais bien pouvoir démontrer ici, c'est que le
châtiment remontera bientôt aux propriétaires eux-mêmes, qui auront
préparé leur propre ruine par la ruine du public consommateur; car,
dans cette île, on verra la population, de plus en plus abaissée, se
jeter sur les aliments les plus inférieurs. Ici elle se nourrira de
châtaignes, là de maïs, plus loin de millet, de sarrasin, d'avoine,
de pommes de terre. Elle ne connaîtra plus le goût du blé et de la
viande. Les propriétaires seront tout étonnés de voir l'agriculture
décliner. Ils auront beau s'agiter, se réunir en comices, y ressasser
éternellement le fameux adage: «Faisons des fourrages; avec des
fourrages, on a des bestiaux; avec des bestiaux, des engrais; avec
des engrais, du blé.» Ils auront beau créer de nouveaux impôts pour
distribuer des primes aux producteurs de trèfle et de luzerne; ils se
briseront toujours contre cet obstacle: une population misérable hors
d'état de payer la viande, et, par conséquent, de donner le premier
mouvement à cette triviale rotation. Ils finiront par apprendre, à
leurs dépens, que mieux vaut subir la concurrence, en face d'une
clientèle riche, que d'être investi d'un monopole en présence d'une
clientèle ruinée.

Voilà pourquoi je dis: non-seulement la prohibition c'est du
Communisme, mais c'est du Communisme de la pire espèce. Il commence
par mettre les facultés et le travail du pauvre, sa seule Propriété,
à la discrétion du riche: il entraîne une perte sèche pour la masse,
et finit par envelopper le riche lui-même dans la ruine commune. Il
investit l'État du singulier droit de prendre à ceux qui ont peu pour
donner à ceux qui ont beaucoup; et quand, en vertu de ce principe,
les déshérités du monde invoqueront l'intervention de l'État pour
opérer un nivellement en sens inverse, je ne sais vraiment pas ce
qu'il y aura à leur répondre. En tout cas, la première réponse, et la
meilleure, serait de renoncer à l'oppression.

Mais j'ai hâte d'en finir avec ces calculs. Après tout, quelle est
la position du débat? Que disons-nous et que dites-vous? Il y a un
point, et c'est le point capital, sur lequel nous sommes d'accord:
c'est que l'intervention du législateur pour niveler les fortunes en
prenant aux uns de quoi gratifier les autres, c'est du _communisme_,
c'est la mort de tout travail, de toute épargne, de tout bien-être,
de toute justice, de toute société.

Vous vous apercevez que cette doctrine funeste envahit sous toutes
les formes les journaux et les livres, en un mot le domaine de la
spéculation et vous l'y attaquez avec vigueur.

Moi, je crois reconnaître qu'elle avait précédemment pénétré, avec
votre assentiment et votre assistance, dans la législation et dans le
domaine de la pratique, et c'est là que je m'efforce de la combattre.

Ensuite, je vous fais remarquer l'inconséquence où vous tomberiez si,
combattant le Communisme en perspective, vous ménagiez, bien plus,
vous encouragiez le Communisme en action.

Si vous me répondez: «J'agis ainsi parce que le Communisme réalisé
par les tarifs, quoique opposé à la Liberté, à la Propriété, à la
Justice, est néanmoins d'accord avec l'Utilité générale, et cette
considération me fait passer par-dessus toutes les autres;» si vous
me répondez cela, ne sentez-vous pas que vous ruinez d'avance tout
le succès de votre livre, que vous en détruisez la portée, que vous
le privez de sa force et donnez raison, au moins sur la partie
philosophique et morale de la question, aux communistes de toutes les
nuances?

Et puis, Monsieur, un esprit aussi éclairé que le vôtre pourrait-il
admettre l'hypothèse d'un antagonisme radical entre l'Utile et le
Juste? Voulez-vous que je parle franchement? Plutôt que de hasarder
une assertion aussi subversive, aussi impie, j'aimerais mieux dire:
«Voici une question spéciale dans laquelle, au premier coup d'oeil,
il me semble que l'Utilité et la Justice se heurtent. Je me réjouis
que tous les hommes qui ont passé leur vie à l'approfondir en jugent
autrement; je ne l'ai sans doute pas assez étudiée.» Je ne l'ai pas
assez étudiée! Est-ce donc un aveu si pénible que, pour ne pas le
faire, on se jette dans l'inconséquence jusqu'à nier la sagesse des
lois providentielles qui président au développement des sociétés
humaines? Car quelle plus formelle négation de la Sagesse Divine
que de décider l'incompatibilité essentielle de la Justice et de
l'Utilité! Il m'a toujours paru que la plus cruelle angoisse dont un
esprit intelligent et consciencieux puisse être affligé, c'est de
trébucher à cette borne. De quel côté se mettre, en effet, quel parti
prendre en face d'une telle alternative? Se prononcera-t-on pour
l'Utilité? c'est à quoi inclinent les hommes qui se disent pratiques.
Mais à moins qu'ils ne sachent pas lier deux idées, ils s'effraieront
sans doute de