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Title: Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur
Author: Bastiat, Frédéric
Language: French
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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT



LA MÊME ÉDITION

EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º

Prix des 6 volumes: 30 fr.


CORBEIL.--typ. et stér. de CRÉTÉ.



OEUVRES COMPLÈTES

DE

FRÉDÉRIC BASTIAT


MISES EN ORDRE

REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR


2e ÉDITION.


TOME CINQUIÈME


SOPHISMES ÉCONOMIQUES

PETITS PAMPHLETS

II



PARIS

GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES

Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.

14, RUE RICHELIEU

1863



SPOLIATION ET LOI[1].

[Note 1: Le 27 avril 1850, à la suite d'une discussion très-curieuse,
que le _Moniteur_ a reproduite, le Conseil général de l'agriculture,
des manufactures et du commerce émit le voeu suivant:

     «Que l'économie politique soit enseignée, par les professeurs
     rétribués par le gouvernement, non plus seulement au point de
     vue théorique du libre-échange, mais aussi et surtout au point
     de vue des faits et de la législation qui régit l'industrie
     française.»

C'est à ce voeu que répondit Bastiat par le pamphlet _Spoliation et
Loi_, publié d'abord dans le _Journal des Économistes_, le 15 mai
1850.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


À Messieurs les Protectionistes du Conseil général des Manufactures.


Messieurs les protectionistes, causons un moment avec modération et
de bonne amitié.

Vous ne voulez pas que l'économie politique croie et enseigne le
libre-échange.

C'est comme si vous disiez: «Nous ne voulons pas que l'économie
politique s'occupe de Société, d'Échange, de Valeur, de Droit, de
Justice, de Propriété. Nous ne reconnaissons que deux principes,
l'Oppression et la Spoliation.»

Vous est-il possible de concevoir l'économie politique sans société?
la société sans échanges? l'échange sans un rapport d'appréciation
entre les deux objets ou les deux services échangés? Vous est-il
possible de concevoir ce rapport, nommé _valeur_, autrement que
comme résultant du _libre_ consentement des échangistes? Pouvez-vous
concevoir qu'un produit en _vaut_ un autre si, dans le troc, une
des parties n'est pas _libre_[2]? Vous est-il possible de concevoir
le libre consentement des deux parties sans liberté? Vous est-il
possible de concevoir que l'un des contractants soit privé de
liberté, à moins qu'il ne soit opprimé par l'autre? Vous est-il
possible de concevoir l'échange entre un oppresseur et un opprimé,
sans que l'équivalence des services en soit altérée, sans que, par
conséquent, une atteinte soit portée au droit, à la justice, à la
propriété?

[Note 2: Voir la théorie de la valeur, au chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Que voulez-vous donc? dites-le franchement.

Vous ne voulez pas que l'échange soit libre!

Vous voulez donc qu'il ne soit pas libre?

Vous voulez donc qu'il se fasse sous l'influence de l'oppression? car
s'il ne se faisait pas sous l'influence de l'oppression, il se ferait
sous celle de la liberté, et c'est ce que vous ne voulez pas.

Convenez-en, ce qui vous gêne, c'est le droit, c'est la justice; ce
qui vous gêne, c'est la propriété, non la vôtre, bien entendu, mais
celle d'autrui. Vous souffrez difficilement que les autres disposent
librement de leur propriété (seule manière d'être propriétaire); vous
entendez disposer de la vôtre... et de la leur.

Et puis vous demandez aux économistes d'arranger en corps de doctrine
cet amas d'absurdités et de monstruosités; de faire, à votre usage,
la théorie de la Spoliation.

Mais c'est ce qu'ils ne feront jamais; car, à leurs yeux, la
Spoliation est un principe de haine et de désordre, et si elle revêt
une forme plus particulièrement odieuse, c'est surtout la _forme
légale_[3].

[Note 3: L'auteur avait exprimé cette opinion, trois ans auparavant,
dans le numéro du 28 novembre 1847 du journal _le Libre-Échange_.
Répondant au _Moniteur industriel_, il avait dit:

«Que le lecteur nous pardonne si nous nous faisons casuiste pour un
instant. Notre adversaire nous force à mettre le bonnet de docteur.
Aussi bien c'est sous le nom de _docteur_ qu'il lui plaît souvent de
nous désigner.

«Un acte _illégal_ est toujours _immoral_ par cela seul qu'il est
une désobéissance à la loi; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit
_immoral_ en lui-même. Quand un maçon (nous demandons pardon à notre
confrère d'appeler son attention sur si peu de chose), après une
rude journée de labeur, échange son salaire contre un coupon de drap
belge, il ne fait pas une action intrinsèquement immorale. Ce n'est
pas l'action en elle-même qui est immorale, c'est la violation de
la loi. Et la preuve, c'est que si la loi vient à changer, nul ne
trouvera à reprendre à cet échange. Il n'a rien d'immoral en Suisse.
Or ce qui est immoral de soi l'est partout et toujours. Le _Moniteur
industriel_ soutiendra-t-il que la moralité des actes dépend des
temps et des lieux?

«S'il y a des actes _illégaux_ sans être _immoraux_, il y en a qui
sont _immoraux_ sans être _illégaux_. Quand notre confrère altère nos
paroles en s'efforçant d'y trouver un sens qui n'y est pas; quand
certains personnages, après avoir déclaré dans l'intimité qu'ils sont
pour la liberté, écrivent et votent contre; quand un maître fait
travailler son esclave à coups de bâton, le Code peut ne pas être
violé, mais la conscience de tous les honnêtes gens est révoltée.
C'est dans la catégorie de ces actes et au premier rang que nous
plaçons les restrictions. Qu'un Français dise à un autre Français,
son égal ou qui devrait l'être:--Je t'interdis d'acheter du drap
belge, parce que je veux que tu sois forcé de venir à ma boutique. Si
cela te dérange, cela m'arrange; tu perdras quatre, mais je gagnerai
deux, et cela suffit.--Nous disons que c'est une action immorale. Que
celui qui se la permet l'exécute par ses propres forces ou à l'aide
de la loi, cela ne change rien au caractère de l'acte. Il est immoral
par nature, par essence; il l'eût été il y a dix mille ans, il le
serait aux antipodes, il le serait dans la lune, parce que, quoi
qu'en dise le _Moniteur industriel_, la loi, qui peut beaucoup, ne
peut cependant pas faire que ce qui est mal soit bien.

«Nous ne craignons pas même de dire que le concours de la loi aggrave
l'immoralité du fait. Si elle ne s'en mêlait pas, si, par exemple,
le fabricant faisait exécuter sa volonté restrictive par des gens à
ses gages, l'immoralité crèverait les yeux du _Moniteur industriel_
lui-même. Eh quoi! parce que ce fabricant a su s'épargner ce souci,
parce qu'il a su faire mettre à son service la force publique et
rejeter sur l'opprimé une partie des frais de l'oppression, ce qui
était immoral est devenu méritoire!

«Il peut arriver, il est vrai, que les gens ainsi foulés s'imaginent
que c'est pour leur plus grand bien, et que l'oppression résulte
d'une erreur commune aux oppresseurs et aux opprimés. Cela suffit
pour justifier les intentions et ôter à l'acte ce qu'il aurait
d'odieux sans cela. En ce cas, la majorité sanctionne la loi. Il faut
s'y soumettre; nous ne dirons jamais le contraire. Mais rien ne nous
empêchera de dire à la majorité que, selon nous, elle se trompe.»

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Ici, monsieur Benoît d'Azy, je vous prends à partie. Vous êtes un
homme modéré, impartial, généreux. Vous ne tenez ni à vos intérêts,
ni à votre fortune; c'est ce que vous proclamez sans cesse.
Dernièrement, au Conseil général, vous disiez: «S'il suffisait que
les riches abandonnassent ce qu'ils ont pour que le peuple fût
riche, nous serions tous prêts à le faire.» (Oui! oui! c'est vrai!)
Et hier, à l'Assemblée nationale: «Si je croyais qu'il dépendît de
moi de donner à tous les ouvriers le travail dont ils ont besoin,
je donnerais tout ce que je possède pour réaliser ce bienfait...,
malheureusement impossible.»

Encore que l'inutilité du sacrifice vous donne le vif chagrin de ne
le point faire, et de dire, comme Basile: «L'argent! l'argent! je
le méprise..., mais je le garde,» assurément, nul ne doutera d'une
générosité si retentissante, quoique si stérile. C'est une vertu
qui aime à s'envelopper d'un voile de pudeur, surtout quand elle
est purement latente et négative. Pour vous, vous ne perdez pas une
occasion de l'afficher, en vue de toute la France, sur le piédestal
de la tribune, au Luxembourg et au Palais législatif. C'est une
preuve que vous ne pouvez en contenir les élans, bien que vous en
conteniez à regret les effets.

Mais enfin, cet abandon de votre fortune, personne ne vous le
demande, et je conviens qu'il ne résoudrait pas le problème social.

Vous voudriez être généreux, et vous ne le pouvez avec fruit; ce que
j'ose vous demander, c'est d'être juste. Gardez votre fortune, mais
permettez-moi de garder la mienne. Respectez ma propriété comme je
respecte la vôtre. Est-ce de ma part une requête trop hardie?

Supposons que nous soyons dans un pays où règne la liberté
d'échanger, où chacun puisse disposer de son travail et de sa
propriété.--Vos cheveux se hérissent? Rassurez-vous, ce n'est qu'une
hypothèse.

Nous sommes donc aussi libres l'un que l'autre. Il y a bien une Loi
dans le Code, mais cette Loi, toute impartialité et justice, loin
de nuire à notre liberté, la garantit. Elle n'entrera en action
qu'autant que nous essayerions d'exercer l'oppression, vous sur moi
ou moi sur vous. Il y a une force publique, il y a des magistrats,
des gendarmes; mais ils ne font qu'exécuter la Loi.

Les choses étant ainsi, vous êtes maître de forges et je suis
chapelier. J'ai besoin de fer, pour mon usage ou pour mon industrie.
Naturellement, je me pose ce problème: «Quel est pour moi le moyen
de me procurer le fer, qui m'est nécessaire, avec la moindre somme
possible de travail?» En tenant compte de ma situation, de mes
connaissances, je découvre que le mieux pour moi est de faire des
chapeaux et de les livrer à un Belge, qui me donnera du fer en retour.

Mais vous êtes maître de forges, et vous vous dites: Je saurai
bien forcer ce coquin-là (c'est de moi qu'il s'agit) de venir à ma
boutique.

En conséquence, vous garnissez votre ceinture de sabres et de
pistolets, vous armez vos nombreux domestiques, vous vous rendez sur
la frontière, et là, au moment où je vais exécuter mon troc, vous
me criez:--Arrête! ou je te brûle la cervelle.--Mais, seigneur, j'ai
besoin de fer.--J'en ai à vendre.--Mais, seigneur, vous le tenez fort
cher.--J'ai mes raisons pour cela.--Mais, seigneur, j'ai mes raisons
aussi pour préférer le fer à bon marché.--Eh bien! entre tes raisons
et les miennes, voici qui va décider. Valets, en joue!

Bref, vous empêchez le fer belge d'entrer, et, du même coup, vous
empêchez mes chapeaux de sortir.

Dans l'hypothèse où nous sommes, c'est-à-dire sous le régime de la
liberté, vous ne pouvez contester que ce ne soit là, de votre part,
un acte manifeste d'Oppression et de Spoliation.

Aussi, je m'empresse d'invoquer la Loi, le magistrat, la force
publique. Ils interviennent; vous êtes jugé, condamné et justement
châtié.

Mais tout ceci vous suggère une idée lumineuse.

Vous vous dites: J'ai été bien simple de me donner tant de peine;
quoi! m'exposer à tuer ou à être tué! me déplacer! mettre en
mouvement mes domestiques! encourir des frais énormes! me donner le
caractère d'un spoliateur! mériter d'être frappé par la justice du
pays! et tout cela, pour forcer un misérable chapelier à venir à ma
boutique acheter du fer à mon prix! Si je mettais dans mes intérêts
la Loi, le magistrat et la force publique! si je leur faisais faire,
sur la frontière, cet acte odieux que j'y allais faire moi-même!

Échauffé par cette séduisante perspective, vous vous faites nommer
législateur et votez un décret conçu en ces termes:

ART. 1er. Il sera prélevé une taxe sur tout le monde (et notamment
sur mon maudit chapelier).

ART. 2. Avec le produit de cette taxe on paiera des hommes qui feront
bonne garde à la frontière, dans l'intérêt des maîtres de forges.

ART. 3. Ils veilleront à ce que nul ne puisse échanger avec des
Belges les chapeaux ou autres marchandises contre du fer.

ART. 4. Les ministres, procureurs de la République, douaniers,
percepteurs et geôliers sont chargés, chacun en ce qui le concerne,
de l'exécution de la présente loi.

Je conviens, Monsieur, que, sous cette forme, la Spoliation vous
serait infiniment plus douce, plus lucrative, moins périlleuse que
sous celle dont vous vous étiez d'abord avisé.

Je conviens qu'elle aurait pour vous un côté fort plaisant. Certes,
vous en pourriez rire dans votre barbe, car vous en auriez fait
passer tous les frais sur mes épaules.

Mais j'affirme que vous auriez introduit dans la société un principe
de ruine, d'immoralité, de désordre, de haines et de révolutions
incessantes; que vous auriez ouvert la porte à tous les essais du
socialisme et du communisme[4].

[Note 4: Voy., au tome IV, _Protectionisme et Communisme_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Vous trouvez, sans doute, mon hypothèse très-hardie. Eh bien!
retournons-la contre moi. J'y consens pour l'amour de la
démonstration.

Me voici ouvrier; vous êtes toujours maître de forges.

Il me serait avantageux d'avoir à bon marché, et même pour rien, des
instruments de travail. Or, je sais qu'il y a dans votre magasin des
haches et des scies. Donc, sans plus de façons, je pénètre chez vous
et fais main basse sur tout ce qui me convient.

Mais vous, usant du droit de légitime défense, vous repoussez d'abord
la force par la force; ensuite, appelant à votre aide la Loi, le
magistrat, la force publique, vous me faites jeter en prison, et bien
vous faites.

Oh! oh! me dis-je; j'ai été gauche en tout ceci. Quand on veut jouir
du bien d'autrui, ce n'est pas _en dépit_, c'est _en vertu_ de la Loi
qu'il faut agir, si l'on n'est pas un sot. En conséquence, comme vous
vous êtes fait protectioniste, je me fais socialiste. Comme vous vous
êtes arrogé le DROIT AU PROFIT, j'invoque le DROIT AU TRAVAIL ou aux
instruments de travail.

D'ailleurs, en prison, j'ai lu mon Louis Blanc, et je sais par coeur
cette doctrine: «Ce qui manque aux prolétaires pour s'affranchir, ce
sont les instruments de travail; la fonction du gouvernement est de
les leur fournir.» Et encore: «Dès qu'on admet qu'il faut à l'homme,
pour être vraiment libre, le _pouvoir_ d'exercer et de développer
ses facultés, il en résulte que la société doit à chacun de ses
membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne peut se
déployer, et les instruments de travail, sans lesquels l'activité
humaine ne peut se donner carrière. Or, par l'intervention de qui
la société donnera-t-elle à chacun de ses membres l'instruction
convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce n'est par
l'intervention de l'État[5]?»

[Note 5: _Organisation du travail_, pages 17 et 24 de l'introduction.]

Donc, moi aussi, fallût-il pour cela révolutionner mon pays, je force
les portes du Palais législatif. Je pervertis la Loi et lui fais
accomplir, à mon profit et à vos dépens, l'acte même pour lequel elle
m'avait jusqu'ici châtié.

Mon décret est calqué sur le vôtre.

ART. 1er. Il sera prélevé une taxe sur tous les citoyens, et
spécialement sur les maîtres de forges.

ART. 2. Avec le produit de cette taxe, l'État soldera un corps armé,
lequel prendra le titre de _gendarmerie fraternelle_.

ART. 3. Les gendarmes fraternels entreront dans les magasins
de haches, scies, etc., s'empareront de ces instruments et les
distribueront aux ouvriers qui en désirent.

Grâce à cette combinaison habile, vous voyez bien, Monsieur, que je
n'aurai plus les risques, ni les frais, ni l'odieux, ni les scrupules
de la Spoliation. L'État volera pour moi, comme il fait pour vous.
Nous serons à deux de jeu.

Reste à savoir comment se trouverait la société française de la
réalisation de ma seconde hypothèse, ou, tout au moins, comment elle
se trouve de la réalisation à peu près complète de la première.

Je ne veux pas traiter ici le point de vue économique de la question.
On croit que, lorsque nous réclamons le libre-échange, nous sommes
mus uniquement par le désir de laisser au travail et aux capitaux la
faculté de prendre leur direction la plus avantageuse. On se trompe:
cette considération n'est pour nous que secondaire; ce qui nous
blesse, ce qui nous afflige, ce qui nous épouvante dans le régime
protecteur, c'est qu'il est la négation du droit, de la justice, de
la propriété; c'est qu'il tourne, contre la propriété et la justice,
la Loi qui devait les garantir; c'est qu'il bouleverse ainsi et
pervertit les conditions d'existence de la société.--Et c'est sur ce
côté de la question que j'appelle vos méditations les plus sérieuses.

Qu'est-ce donc que la Loi, ou du moins que devrait-elle être?
quelle est sa mission rationnelle et morale? n'est-ce point de
tenir la balance exacte entre tous les droits, toutes les libertés,
toutes les propriétés? n'est-ce pas de faire régner entre tous la
justice? n'est-ce pas de prévenir et de réprimer l'Oppression et la
Spoliation, de quelque part qu'elles viennent?

Et n'êtes-vous pas effrayé de l'immense, radicale et déplorable
innovation qui s'introduit dans le monde, le jour où la Loi est
chargée d'accomplir elle-même le crime que sa mission était de
châtier? le jour où elle se tourne, en principe et en fait, contre
la liberté et la propriété?

Vous déplorez les symptômes que présente la société moderne; vous
gémissez sur le désordre qui règne dans les institutions et dans les
idées. Mais n'est-ce pas votre principe qui a tout perverti, idées et
institutions?

Quoi! la Loi n'est plus le refuge de l'opprimé, mais l'arme de
l'oppresseur! La Loi n'est plus une égide, mais une épée! La Loi ne
tient plus dans ses mains augustes une balance, mais de faux poids et
de fausses clefs! Et vous voulez que la société soit bien ordonnée!

Votre principe a écrit sur le fronton du Palais législatif ces mots:
Quiconque acquiert ici quelque influence peut y obtenir sa part de
Spoliation légale.

Et qu'est-il arrivé? Toutes les classes se sont ruées sur les portes
de ce palais, criant: À moi, à moi une part de Spoliation!

Après la révolution de Février, quand le suffrage universel a été
proclamé, j'ai espéré un moment que sa grande voix allait se faire
entendre pour dire: «Plus de Spoliation pour personne, justice pour
tous.»--Et c'est là qu'était la vraie solution du problème social.
Il n'en a pas été ainsi; la propagande protectioniste avait trop
profondément altéré, depuis des siècles, les sentiments et les idées.

Non, en faisant irruption dans l'Assemblée nationale, chaque classe
est venue pour s'y faire, en vertu de votre principe, de la Loi un
instrument de rapine. On a demandé l'impôt progressif, le crédit
gratuit, le droit au travail, le droit à l'assistance, la garantie
de l'intérêt, d'un minimum de salaire, l'instruction gratuite, les
avances à l'industrie, etc., etc.; bref, chacun a voulu vivre et se
développer aux dépens d'autrui.

Et sous quelle autorité a-t-on placé ces prétentions? Sous l'autorité
de vos précédents. Quels sophismes a-t-on invoqués? Ceux que vous
propagez depuis des siècles. Ainsi que vous, on a parlé de _niveler
les conditions du travail_. Ainsi que vous, on a déclamé contre la
_concurrence anarchique_. Ainsi que vous, on a bafoué le _laissez
faire_, c'est-à-dire la _liberté_. Ainsi que vous, on a dit que la
Loi ne devait pas se borner à être juste, mais qu'elle devait venir
en aide aux industries chancelantes, protéger le faible contre le
fort, assurer des profits aux individus aux dépens de la communauté,
etc., etc. Bref, le socialisme est venu faire, selon l'expression
de M. Ch. Dupin, la théorie de la Spoliation. Il a fait ce que vous
faites, ce que vous voulez que fassent avec vous et pour vous les
professeurs d'économie politique.

Vous avez beau être habiles, messieurs les restrictionistes, vous
avez beau radoucir le ton, vanter votre générosité latente, prendre
vos adversaires par les sentiments, vous n'empêcherez pas la logique
d'être la logique.

Vous n'empêcherez pas M. Billault de dire au législateur: Vous
accordez des faveurs aux uns, il faut en accorder à tous.

Vous n'empêcherez pas M. Crémieux de dire au législateur: Vous
enrichissez les manufacturiers, il faut enrichir les prolétaires.

Vous n'empêcherez pas M. Nadeau de dire au législateur: Vous ne
pouvez refuser de faire pour les classes souffrantes ce que vous
faites pour les classes privilégiées.

Vous n'empêcherez pas même votre coryphée, M. Mimerel, de dire au
législateur: «Je demande 25,000 primes pour les caisses de retraite
d'ouvriers,» et de développer ainsi sa motion:

     «Est-ce le premier exemple de cette nature qu'offre notre
     législation? Établirez-vous en système que l'État peut
     tout encourager, ouvrir à ses frais des cours de sciences,
     subventionner les beaux-arts, pensionner les théâtres, donner
     aux classes déjà favorisées de la fortune la haute instruction,
     les délassements les plus variés, les jouissances des arts,
     le repos de la vieillesse, donner tout cela à ceux qui ne
     connaissent pas de privations, faire payer leur part de ces
     sacrifices à ceux qui n'ont rien, et leur refuser tout, même
     pour les indispensabilités de la vie?...»

     .... «Messieurs, notre société française, nos moeurs, nos lois
     sont ainsi faites, que l'intervention de l'État, si regrettable
     qu'on la suppose, se rencontre partout, et que rien ne paraît
     stable, rien ne paraît durable si l'État n'y montre sa main.
     C'est l'État qui fait les porcelaines de Sèvres, les tapisseries
     des Gobelins; c'est l'État qui expose périodiquement, et à ses
     frais, les produits de nos artistes, ceux de nos manufactures;
     c'est l'État qui récompense nos éleveurs de bestiaux et nos
     armateurs de pêche. Il en coûte beaucoup pour tout cela; c'est
     là encore un impôt que tout le monde paye; tout le monde,
     entendez-vous bien! Et quel bien direct en retire le peuple?
     Quel bien direct lui font vos porcelaines, vos tapisseries, vos
     expositions? Ce principe de résister à ce que vous appelez un
     état d'entraînement, on peut le comprendre, quoique hier encore
     vous ayez voté des primes pour le lin; on peut le comprendre,
     mais à condition de consulter le temps; à la condition surtout
     de faire preuve d'impartialité. S'il est vrai que, par tous
     les moyens que je viens d'indiquer, l'État ait eu jusqu'ici
     l'apparence de venir plus directement au-devant des besoins
     des classes aisées que de celles moins favorisées, _il faut
     que cette apparence disparaisse_. Sera-ce en fermant nos
     manufactures des Gobelins, en proscrivant nos expositions?
     assurément non: mais _en faisant la part directe du pauvre dans
     cette distribution de bienfaits_[6].»

[Note 6: _Moniteur_ du 28 avril 1850.]

Dans cette longue énumération de faveurs accordées à quelques-uns
aux dépens de tous, on remarque l'extrême prudence avec laquelle M.
Mimerel a laissé dans l'ombre les faveurs douanières, encore qu'elles
soient la manifestation la plus explicite de la spoliation légale.
Tous les orateurs qui l'ont appuyé ou contredit se sont imposé la
même réserve. C'est fort habile! Peut-être espèrent-ils, _en faisant
la part du pauvre, dans cette distribution de bienfaits_, sauver la
grande iniquité dont ils profitent, mais dont ils ne parlent pas.

Ils se font illusion. Croient-ils qu'après avoir réalisé la
spoliation partielle par l'institution des douanes, d'autres classes
ne voudront pas, par d'autres institutions, réaliser la Spoliation
universelle?

Je sais bien que vous avez un sophisme toujours prêt; vous
dites: «Les faveurs que la loi nous accorde ne s'adressent pas à
l'industriel, mais à l'industrie. Les profits qu'elle nous permet de
prélever, aux dépens des consommateurs, ne sont qu'un dépôt entre nos
mains[7].»

[Note 7: _Moniteur_ du 28 avril. Voir l'opinion de M. Devinck.]

«Ils nous enrichissent, c'est vrai, mais notre richesse, nous mettant
à même de dépenser davantage, d'agrandir nos entreprises, retombe
comme une rosée féconde sur la classe ouvrière.»

Tel est votre langage; et ce que je déplore, c'est que vos misérables
sophismes ont assez perverti l'esprit public pour qu'on les
invoque aujourd'hui à l'appui de tous les procédés de Spoliation
légale. Les classes souffrantes disent aussi: Laissez-nous prendre
législativement le bien d'autrui. Nous aurons plus d'aisance;
nous achèterons plus de blé, plus de viande, plus de draps, plus
de fer, et ce que nous aurons reçu par l'impôt reviendra en pluie
bienfaisante aux capitalistes et aux propriétaires.

Mais, je l'ai déjà dit, je ne discute pas aujourd'hui les
conséquences économiques de la Spoliation légale. Quand MM. les
protectionistes le voudront, ils me trouveront prêt à examiner le
_sophisme des ricochets_[8], qui du reste peut être invoqué pour tous
les genres de vols et de fraudes.

[Note 8: Il se trouve implicitement réfuté aux chap. XII de la
première série, IV et XIII de la seconde série des _Sophismes_. Voy.,
tome IV, pages 74, 160 et 229.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Bornons-nous aux effets politiques et moraux de l'échange
législativement privé de liberté.

Je dis: le temps est venu de savoir enfin ce qu'est la Loi, ce
qu'elle doit être.

Si vous faites de la Loi, pour tous les citoyens, le palladium de
la liberté et de la propriété, si elle n'est que l'organisation du
droit individuel de légitime défense, vous fonderez sur la Justice
un gouvernement rationnel, simple, économique, compris de tous, aimé
de tous, utile à tous, soutenu par tous, chargé d'une responsabilité
parfaitement définie et fort restreinte, doué d'une solidité
inébranlable.

Si, au contraire, vous faites de la Loi, dans l'intérêt des individus
ou des classes, un instrument de Spoliation, chacun d'abord voudra
faire la Loi, chacun ensuite voudra la faire à son profit. Il y aura
cohue à la porte du Palais législatif, il y aura lutte acharnée
au dedans, anarchie dans les esprits, naufrage de toute moralité,
violence dans les organes des intérêts, ardentes luttes électorales,
accusations, récriminations, jalousies, haines inextinguibles,
force publique mise au service des rapacités injustes au lieu
de les contenir, notion du vrai et du faux effacée de tous les
esprits, comme notion du juste et de l'injuste effacée de toutes
les consciences, gouvernement responsable de toutes les existences
et pliant sous le poids d'une telle responsabilité, convulsions
politiques, révolutions sans issue, ruines sur lesquelles viendront
s'essayer toutes les formes du socialisme et du communisme: tels sont
les fléaux que ne peut manquer de déchaîner la perversion de la Loi.

Tels sont, par conséquent, messieurs les prohibitionistes, les fléaux
auxquels vous avez ouvert la porte, en vous servant de la Loi pour
étouffer la liberté dans l'échange, c'est-à-dire pour étouffer le
droit de propriété. Ne déclamez pas contre le socialisme, vous en
faites. Ne déclamez pas contre le communisme, vous en faites. Et
maintenant vous nous demandez, à nous économistes, de vous faire une
théorie qui vous donne raison et vous justifie! Morbleu! faites-la
vous-mêmes[9].

[Note 9: Dans cette réponse aux protectionistes, qu'il leur adressait
au moment de son départ pour les Landes, l'auteur, obligé d'indiquer
rapidement ses vues sur le domaine rationnel de la législation,
sentit le besoin de les exposer avec plus d'étendue. C'est ce qu'il
fit, peu de jours après, pendant un court séjour à Mugron, en
écrivant _La Loi_, pamphlet compris dans le précédent volume.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



GUERRE

AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE[10].

[Note 10: Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet
précédent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires
d'économie politique avaient été formellement demandées par les
membres du comité Mimerel, qui bientôt se radoucirent et se bornèrent
à prétendre que la théorie de la Protection devait être enseignée en
même temps que celle de la Liberté.

Ce fut avec l'arme de l'ironie que Bastiat, dans le nº du 13 juin
1847 du journal _le Libre-Échange_, combattit cette prétention qui se
produisait alors pour la première fois.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur propre
avantage, restreignent les échanges d'autrui, se plaignent de ce
que l'économie politique s'obstine à ne point exalter le mérite de
ces restrictions. S'ils n'espèrent pas obtenir la suppression de
la science, ils poursuivent du moins la destitution de ceux qui la
professent, tenant de l'inquisition cette sage maxime: «Voulez-vous
avoir raison de vos adversaires? fermez-leur la bouche.»

Nous n'avons donc point été surpris d'apprendre qu'à l'occasion du
projet de loi sur l'organisation des facultés ils ont adressé à M. le
ministre de l'instruction publique un mémoire fort étendu, dont nous
reproduisons quelques extraits.

«Y pensez-vous, monsieur le ministre? Vous voulez introduire dans
les facultés l'enseignement de l'économie politique! C'est donc un
parti pris de déconsidérer nos priviléges?»

«S'il est une maxime vénérable, c'est assurément celle-ci: En tous
pays, l'enseignement doit être en harmonie avec le principe du
gouvernement. Croyez-vous qu'à Sparte ou à Rome le trésor public
aurait payé des professeurs pour déclamer contre le butin fait à la
guerre ou contre l'esclavage? Et vous voulez qu'en France il soit
permis de discréditer la restriction[11]!»

[Note 11: Ici se montre le germe de _Baccalauréat et Socialisme_,
qu'on verra plus apparent encore dans les pages qui suivent. Voy. ce
pamphlet au tome IV.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

«La nature, monsieur le ministre, a voulu que les sociétés ne
puissent exister que sur les produits du travail, et, en même temps,
elle a rendu le travail pénible. Voilà pourquoi, à toutes les époques
et dans tous les pays, on remarque parmi les hommes une incurable
disposition à s'entre-dépouiller. Il est si doux de mettre la peine à
la charge de son voisin et de garder la rémunération pour soi!»

«La guerre est le premier moyen dont on se soit avisé. Pour s'emparer
du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus court et de plus simple.»

«L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raffiné, et il est
prouvé que ce fut un grand pas vers la civilisation que de réduire le
prisonnier en servitude au lieu de le tuer.»

«Enfin, à ces deux modes grossiers de Spoliation, le progrès des
temps en a substitué un autre beaucoup plus subtil, et qui, par cela
même, a bien plus de chances de durée, d'autant que son nom même,
_protection_, est admirablement trouvé pour en dissimuler l'odieux.
Vous n'ignorez pas combien les noms font quelquefois prendre le
change sur les choses.»

«Vous le voyez, monsieur le ministre, prêcher contre la protection,
dans les temps modernes, ou contre la guerre et l'esclavage, dans
l'antiquité, c'est tout un. C'est toujours ébranler l'ordre social
et troubler la quiétude d'une classe très-respectable de citoyens.
Et si la Rome païenne montra une grande sagesse, un prévoyant
esprit de conservation en persécutant cette secte nouvelle qui
venait dans son sein faire retentir les mots dangereux: _paix_ et
_fraternité_; pourquoi aurions-nous plus de pitié aujourd'hui pour
les professeurs d'économie politique? Pourtant, nos moeurs sont si
douces, notre modération est si grande, que nous n'exigeons pas que
vous les livriez aux bêtes. Défendez-leur de parler, et nous serons
satisfaits.»

«Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir, ne peuvent-ils
le faire avec quelque impartialité? Ne peuvent-ils accommoder un
peu la science à nos souhaits? Par quelle fatalité les professeurs
d'économie politique de tous les pays se sont-ils donné le mot pour
tourner contre le régime restrictif l'arme du raisonnement? Si ce
régime a quelques inconvénients, certes, il a aussi des avantages,
puisqu'il nous convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils
pas mettre un peu plus les inconvénients dans l'ombre et les
avantages en saillie?»

«D'ailleurs, à quoi servent les savants, sinon à faire la science?
Qui les empêche d'inventer une économie politique exprès pour nous?
Évidemment, il y a de leur part mauvaise volonté. Quand la sainte
inquisition de Rome trouva mauvais que Galilée fit tourner la terre,
ce grand homme n'hésita pas à la rendre immobile. Il en fit même la
déclaration à genoux. Il est vrai qu'en se relevant, il murmurait,
dit-on: _E pur si muove_. Que nos professeurs aussi déclarent
publiquement, et à genoux, que _la liberté ne vaut rien_, et nous
leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu que ce soit entre les
dents: _E pur è buona_.»

«Mais nous voulons subsidiairement pousser la modération plus loin
encore. Vous ne disconviendrez pas, monsieur le ministre, qu'il faut
être impartial avant tout. Eh bien! puisqu'il y a dans le monde
deux doctrines qui se heurtent, l'une ayant pour devise: _laissez
échanger_, et l'autre: _empêchez d'échanger_, de grâce, tenez la
balance égale, et faites professer l'une comme l'autre. Ordonnez que
notre économie politique soit aussi enseignée.»

«N'est-il pas bien décourageant de voir la science se mettre
toujours du côté de la liberté, et ne devrait-elle pas partager
un peu ses faveurs? Mais non, une chaire n'est pas plutôt érigée,
qu'on y voit apparaître, comme une tête de Méduse, la figure d'un
_libre-échangiste_.»

«C'est ainsi que J. B. Say a donné un exemple que se sont empressés
de suivre MM. Blanqui, Rossi, Michel Chevalier, Joseph Garnier. Que
serions-nous devenus si vos prédécesseurs n'avaient eu grand soin
de borner cet enseignement funeste? Qui sait? Cette année même nous
aurions à subir le bon marché du pain.»

«En Angleterre, Ad. Smith, Senior et mille autres ont donné le même
scandale. Bien plus, l'université d'Oxford crée une chaire d'économie
politique et y place... qui? un futur archevêque[12]; et voilà que,
M. l'archevêque se met à enseigner que la religion s'accorde avec la
science pour condamner cette partie de nos profits qui sort du régime
restrictif. Aussi qu'est-il advenu? C'est que peu à peu l'opinion
publique s'est laissé séduire, et, avant qu'il soit deux ans, les
Anglais auront le malheur d'être libres dans leurs ventes et leurs
achats. Puissent-ils être ruinés comme ils le méritent!»

[Note 12: M. Whateley, archevêque de Dublin, qui a fondé dans cette
ville une chaire d'économie politique, a exercé le professorat à
Oxford.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

«Mêmes faits en Italie. Rois, princes et ducs, grands et petits,
ont eu l'imprudence d'y tolérer l'enseignement économique, sans
imposer aux professeurs l'obligation de faire sortir de la science
des vues favorables aux restrictions. Des professeurs innombrables,
les Genovesi, les Beccaria, et de nos jours, M. Scialoja, comme il
fallait s'y attendre, se sont mis à prêcher la liberté, et voilà
la Toscane libre dans ses échanges, et voilà Naples qui sabre ses
tarifs.»

«Vous savez quels résultats a eus en Suisse le mouvement intellectuel
qui y a toujours dirigé les esprits vers les connaissances
économiques. La Suisse est libre, et semble placée au milieu de
l'Europe, comme la lumière sur le chandelier, tout exprès pour nous
embarrasser. Car, quand nous disons: La liberté a pour conséquence de
ruiner l'agriculture, le commerce et l'industrie, on ne manque pas
de nous montrer la Suisse. Un moment, nous ne savions que répondre.
Grâce au ciel, la _Presse_ nous a tirés de peine en nous fournissant
cet argument précieux: _La Suisse n'est pas inondée parce qu'elle est
petite_.»

«La science, la science maudite, menace de faire déborder sur
l'Espagne le même fléau. L'Espagne est la terre classique de la
protection. Aussi voyez-vous comme elle a prospéré! Et, sans tenir
compte des trésors qu'elle a puisés dans le Nouveau-Monde, de la
richesse de son sol, le régime prohibitif suffit bien pour expliquer
le degré de splendeur auquel elle est parvenue. Mais l'Espagne a des
professeurs d'économie politique, des La Sagra, des Florez Estrada,
et voici que le ministre des finances, M. Salamanca, prétend relever
le crédit de l'Espagne et gonfler son budget par la seule puissance
de la liberté commerciale.

«Enfin, monsieur le ministre, que voulez-vous de plus? En Russie, il
n'y a qu'un économiste, et il est pour le libre-échange.»

«Vous le voyez, la conspiration de tous les savants du monde contre
les entraves commerciales est flagrante. Et quel intérêt les presse?
Aucun. Ils prêcheraient la restriction qu'ils n'en seraient pas plus
maigres. C'est donc de leur part méchanceté pure. Cette unanimité a
les plus grands dangers. Savez-vous ce qu'on dira? À les voir si bien
d'accord, on finira par croire que ce qui les unit dans la même foi,
c'est la même cause qui fait que tous les géomètres du monde pensent
de même, depuis Archimède, sur le carré de l'hypoténuse.»

«Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous supplions de faire
enseigner impartialement deux doctrines contradictoires, ce ne peut
être de notre part qu'une demande subsidiaire, car nous pressentons
ce qui adviendrait; et tel que vous chargeriez de professer la
restriction pourrait bien, par ses études, être conduit vers la
liberté.»

«Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes, la science et
les savants et de revenir aux sages traditions de l'empire. Au lieu
de créer de nouvelles chaires d'économie politique, renversez celles,
heureusement en petit nombre, qui sont encore debout. Savez-vous
comment on a défini l'économie politique? _La science qui enseigne
aux travailleurs à garder ce qui leur appartient._ Évidemment un bon
quart de l'espèce humaine serait perdu, si cette science funeste
venait à se répandre.»

«Tenons-nous-en à la bonne et inoffensive éducation classique.
Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin. Quand ils scanderaient
sur le bout de leurs doigts, du matin au soir, les hexamètres des
_Bucoliques_, quel mal cela peut-il nous faire? Laissons-les vivre
avec la société romaine, avec les Gracques et Brutus, au sein d'un
sénat où l'on parle toujours de guerre, et au Forum où il est
toujours question de butin; laissons-les s'imprégner de la douce
philosophie d'Horace:

  Tra la la la, notre jeunesse,
  Tra la la la, se forme là.

«Qu'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et de
l'échange? Rome leur enseigne à mépriser le travail, _servile
opus_, et à ne reconnaître comme légitime d'autre échange que le
_væ victis_ du guerrier possesseur d'esclaves. C'est ainsi que nous
aurons une jeunesse bien préparée pour la vie de notre moderne
société.--Il y a bien quelques petits dangers. Elle sera quelque peu
républicaine; aura d'étranges idées sur la liberté et la propriété;
dans son admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera
peut-être un peu disposée à chercher noise à toute l'Europe et à
traiter les questions de politique, dans la rue, à coups de pavés.
C'est inévitable, et, franchement, monsieur le ministre, grâce à
Tite-Live, nous avons tous plus ou moins barboté dans cette ornière.
Après tout, ce sont là des dangers dont vous aurez facilement raison
avec quelques bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouvez-vous
opposer aux idées subversives des économistes, de ces audacieux
qui ont écrit, en tête de leur programme, cette atroce définition
de la propriété: Quand un homme a produit une chose à la sueur de
son front, puisqu'il a le droit de la consommer, il a celui de la
troquer[13]?»

[Note 13: Voy., au tome II, la déclaration de principes de la société
du _Libre-Échange_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

«Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que de recourir à
la réfutation.»

«Vite un bâillon, deux bâillons, trois bâillons!»



CAPITAL ET RENTE[14].

[Note 14: Cet opuscule fut publié en février 1849.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

INTRODUCTION.


Dans cet écrit, j'essaie du pénétrer la nature intime de ce qu'on
nomme l'_Intérêt des capitaux_, afin d'en prouver la légitimité et
d'en expliquer la perpétuité.

Ceci paraîtra bizarre; mais il est certain que ce que je redoute, ce
n'est pas d'être obscur, mais d'être trop clair. Je crains que le
lecteur ne se laisse rebuter par une série de véritables _Truismes_.
Comment éviter un tel écueil quand on n'a à s'occuper que de
faits connus de chacun par une expérience personnelle, familière,
quotidienne?

Alors, me dira-t-on, à quoi bon cet écrit? Que sert d'expliquer ce
que tout le monde sait?

Distinguons, s'il vous plaît. Une fois l'explication donnée, plus
elle est claire et simple, plus elle semble superflue. Chacun est
porté à s'écrier: «Je n'avais pas besoin qu'on résolût pour moi le
problème.» C'est l'oeuf de Colomb.

Mais ce problème si simple le paraîtrait peut-être beaucoup moins,
si on se bornait à le poser. Je l'établis en ces termes: «Mondor
prête aujourd'hui un instrument de travail qui sera anéanti dans
quelques jours. Le capital n'en produira pas moins intérêt à Mondor
ou à ses héritiers pendant l'éternité tout entière.» Lecteur, la main
sur la conscience, sentez-vous la solution au bord de vos lèvres?

Je n'ai pas le temps de recourir aux économistes. Autant que je puis
le savoir, ils ne se sont guère occupés de scruter l'_Intérêt_ jusque
dans sa raison d'être. On ne peut les en blâmer. À l'époque où ils
écrivaient, l'Intérêt n'était pas mis en question.

Il n'en est plus ainsi. Les hommes qui se disent et se croient
beaucoup plus _avancés_ que leur siècle ont organisé une propagande
active contre le Capital et la Rente. Ils attaquent, non pas dans
quelques applications abusives, mais _en principe_, la Productivité
des capitaux.

Un journal a été fondé pour servir de véhicule à cette propagande.
Il est dirigé par M. Proudhon, et a, dit-on, une immense publicité.
Le premier numéro de cette feuille contenait le Manifeste électoral
du _Peuple_. On y lit: «La Productivité du capital, ce que le
Christianisme a condamné sous le nom d'usure, telle est la vraie
cause de la misère, le vrai principe du prolétariat, l'éternel
obstacle à l'établissement de la République.»

Un autre journal, _la Ruche populaire_, après avoir dit d'excellentes
choses sur le travail, ajoute: «Mais, avant tout, il faut que
l'exercice du travail soit libre, c'est-à-dire que le travail soit
organisé de telle sorte, qu'_il ne faille pas payer aux argentiers_
et aux patrons ou maîtres cette liberté du travail, ce droit du
travail que mettent à si haut prix les exploiteurs d'hommes.»

La seule pensée que je relève ici, c'est celle exprimée dans les mots
soulignés comme impliquant la négation de l'Intérêt. Elle est, du
reste, commentée par la suite de l'article.

Voici comment s'exprime le célèbre démocrate socialiste Thoré;

«La Révolution sera toujours à recommencer tant qu'on s'attaquera
seulement aux conséquences, sans avoir la logique et le courage
d'abolir le principe lui-même.

«Ce principe c'est le capital, la fausse propriété, le revenu, la
rente, l'usure que l'ancien régime fait peser sur le travail.

«Le jour,--il y a bien longtemps,--où les aristocrates ont inventé
cette incroyable fiction: _Que le capital avait la vertu de se
reproduire tout seul_,--les travailleurs ont été à la merci des
oisifs.

«Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu de cent sous de plus
dans un sac de cent francs?

«Est-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont doublé dans le sac?

«Est-ce qu'une oeuvre d'art ou d'industrie en produit une autre au
bout de quatorze ans?

«Commençons donc par l'anéantissement de cette fiction funeste.»

Ici je ne discute ni ne réfute; je cite, pour établir que la
_productivité du capital_ est considérée, par un grand nombre de
personnes, comme un principe faux, funeste et inique. Mais qu'ai-je
besoin de citations? N'est-ce pas un fait bien connu que le peuple
attribue ses souffrances à ce qu'il appelle l'_exploitation
de l'homme par l'homme_? et cette locution:--_Tyrannie du
capital_,--n'est-elle pas devenue proverbiale?

Il ne peut pas exister un homme au monde, ce me semble, qui ne
comprenne toute la gravité de cette question:

«L'intérêt du capital est-il naturel, juste, légitime et aussi utile
à celui qui le paye, qu'à celui qui le perçoit?»

On répond: _non_, mais je dis: _oui_. Nous différons du tout au tout
sur la solution, mais il est une chose sur laquelle nous ne pouvons
différer, c'est le danger de faire accepter par l'opinion la fausse
solution quelle qu'elle soit.

Encore, si l'erreur est de mon côté, le mal n'est pas très-grand. Il
en faudra conclure que je ne comprends rien aux vrais intérêts des
masses, à la marche du progrès humain, et que tous mes raisonnements
sont autant de grains de sable, qui n'arrêteront certes pas le char
de la Révolution.

Mais si MM. Proudhon et Thoré se trompent, il s'ensuit qu'ils égarent
le peuple, qu'ils lui montrent le mal là où il n'est pas, qu'ils
donnent une fausse direction à ses idées, à ses antipathies, à ses
haines et à ses coups; il s'ensuit que le peuple égaré se précipite
dans une lutte horrible et absurde, où la victoire lui serait plus
funeste que la défaite, puisque, dans cette hypothèse, ce qu'il
poursuit, c'est la réalisation du mal universel, la destruction de
tous ses moyens d'affranchissement, la consommation de sa propre
misère.

C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une entière bonne foi.
«La pierre fondamentale de mon système, me disait-il, c'est la
_gratuité du crédit_. Si je me trompe là-dessus, le socialisme est
un vrai rêve.» J'ajoute: c'est un rêve pendant lequel le peuple se
déchire lui-même; faudra-t-il s'étonner s'il se trouveront meurtri et
tout sanglant au réveil?

En voilà assez pour ma justification, si, dans le cours du débat,
je me suis laissé entraîner à quelques trivialités et à quelques
longueurs[15].

[Note 15: Le but de l'auteur n'a pas été d'analyser ici l'_intérêt_
et d'en exposer tous les éléments, dont quelques-uns ne soulèvent
aucune objection de la part des socialistes eux-mêmes. Telle est,
par exemple, la prime d'assurance ou la compensation relative au
risque couru par le prêteur de ne pas recouvrer le montant de
sa créance.--Il s'est borné à défendre ce qui était attaqué, la
_productivité du capital_, et s'est efforcé de rendre cette vérité
accessible à toute les intelligences.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



CAPITAL ET RENTE.


J'adresse cet écrit aux ouvriers de Paris, particulièrement à ceux
qui se sont rangés sous la bannière de la _démocratie socialiste_.

J'y traite ces deux questions:

1º Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que le
capital produise une Rente?

2º Est-il conforme à la nature des choses et à la justice que la
Rente du capital soit perpétuelle?

Les ouvriers de Paris voudront bien reconnaître qu'on ne saurait
agiter un sujet plus important.

Depuis le commencement du monde, il avait été reconnu, du moins en
fait, que le capital devait produire un Intérêt.

Dans ces derniers temps, on affirme que c'est précisément là l'erreur
sociale qui est la cause du paupérisme et de l'inégalité.

Il est donc bien essentiel de savoir à quoi s'en tenir.

Car si le prélèvement d'un Intérêt au profit du Capital est une
iniquité, c'est à bon droit que les travailleurs se soulèvent contre
l'ordre social actuel; et on a beau leur dire qu'ils ne doivent
avoir recours qu'aux moyens légaux et pacifiques, c'est là une
recommandation hypocrite. Quand il y a d'un côté un homme fort,
pauvre et volé, et de l'autre un homme faible, riche et voleur, il
est assez singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le
persuader: «Attends que ton oppresseur renonce volontairement à
l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-même.» Cela ne peut pas être,
et ceux qui enseignent que le Capital est stérile par nature doivent
savoir qu'ils provoquent une lutte terrible et immédiate.

Si, au contraire, l'Intérêt du Capital est naturel, légitime,
conforme au bien général, aussi favorable à l'emprunteur qu'au
prêteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui exploitent
cette prétendue plaie sociale, conduisent les ouvriers à une lutte
insensée, injuste, qui ne peut avoir d'autre issue que le malheur de
tous.

En définitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant mieux si
ces deux puissances sont antagoniques! et que la lutte soit bientôt
finie! Mais si elles sont harmoniques, la lutte est le plus grand des
maux qu'on puisse infliger à la société.

Vous voyez donc bien, ouvriers, qu'il n'y a pas de question plus
importante que celle-ci: la rente du capital est-elle ou non
légitime? Dans le premier cas, vous devez renoncer immédiatement à
la lutte vers laquelle on vous pousse; dans le second, vous devez la
mener vivement et jusqu'au bout.

Productivité du capital; Perpétuité de la rente. Ces questions sont
difficiles à traiter. Je m'efforcerai d'être clair. Pour cela,
j'aurai recours à l'exemple plus qu'à la démonstration, ou plutôt je
mettrai la démonstration dans l'exemple.

Je commence par convenir qu'à la première vue, il doit vous paraître
singulier que le capital prétende à une rémunération, et surtout à
une rémunération perpétuelle.

Vous devez vous dire: Voilà deux hommes. L'un travaille soir et
matin, d'un bout d'année à l'autre et, s'il a consommé tout ce qu'il
a gagné, fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la
Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé qu'au Premier de
l'an et sa seule perspective est de recommencer. L'autre ne fait rien
de ses bras ni de son intelligence, du moins, s'il s'en sert, c'est
pour son plaisir; il lui est loisible de n'en rien faire, car il a
une _rente_. Il ne travaille pas; et cependant il vit bien, tout
lui arrive en abondance, mets délicats, meubles somptueux, élégants
équipages; c'est-à-dire qu'il détruit chaque jour des choses que
les travailleurs ont dû produire à la sueur de leur front, car ces
choses ne se sont pas faites d'elles-mêmes, et, quant à lui, il n'y
a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer
ce blé, verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et
nos filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous
travaillons donc pour lui et pour nous; pour lui d'abord, et pour
nous s'il en reste. Mais voici quelque chose de plus fort: si le
premier de ces deux hommes, le travailleur, consomme dans l'année
ce qu'on lui a laissé de profit dans l'année, il en est toujours au
point de départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans
un cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc
rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme dans
l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et les années
suivantes, et pendant l'éternité entière, une rente toujours égale,
intarissable, _perpétuelle_. Le capital est donc rémunéré non pas une
fois ou deux fois, mais un nombre indéfini de fois! En sorte qu'au
bout de cent ans, la famille qui a placé vingt mille francs à 5 pour
100 aura touché cent mille francs, ce qui ne l'empêchera pas d'en
toucher encore cent mille dans le siècle suivant. En d'autres termes,
pour vingt mille francs qui représentent son travail, elle aura
prélevé, en deux siècles, une valeur décuple sur le travail d'autrui.
N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à réformer?
Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de restreindre
quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple, que
neuf cents francs au lieu de mille, sans aucun travail, sans autre
peine que celle de placer cent francs par an, elle peut accroître
son Capital et sa Rente dans une progression si rapide qu'elle sera
bientôt en mesure de consommer autant que cent familles d'ouvriers
laborieux. Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte
dans son sein un cancer hideux, qu'il faut extirper, au risque de
quelques souffrances passagères?

Voilà, ce me semble, les tristes et irritantes réflexions que doit
susciter dans votre esprit l'active et trop facile propagande qui se
fait contre le capital et la rente.

D'un autre côté, j'en suis bien convaincu, il y a des moments où
votre intelligence conçoit des doutes et votre conscience des
scrupules. Vous devez vous dire quelquefois: Mais proclamer que le
capital ne doit pas produire d'intérêts, c'est proclamer que le prêt
doit être gratuit, c'est dire que celui qui a créé des Instruments
de travail, ou des Matériaux, ou des Provisions de toute espèce,
doit les céder sans compensation. Cela est-il juste? et puis, s'il
en est ainsi, qui voudra prêter ces instruments, ces matériaux, ces
provisions? qui voudra les mettre en réserve? qui voudra même les
créer? Chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne fera jamais
un pas en avant. Le capital ne se formera plus, puisqu'il n'y aura
plus _intérêt_ à le former. Il sera d'une rareté excessive. Singulier
acheminement vers le prêt gratuit! singulier moyen d'améliorer
le sort des emprunteurs que de les mettre dans l'impossibilité
d'emprunter à aucun prix! Que deviendra le travail lui-même? car il
n'y aura plus d'_avances_ dans la société, et l'on ne saurait citer
un seul genre de travail, pas même la chasse, qui se puisse exécuter
sans avances. Et nous-mêmes, que deviendrons-nous? Quoi! il ne nous
sera plus permis d'_emprunter_, pour travailler, dans l'âge de la
force, et de _prêter_, pour nous reposer, dans nos vieux jours? La
loi nous ravira la perspective d'amasser un peu de bien, puisqu'elle
nous interdira d'en tirer aucun parti? Elle détruira en nous et le
stimulant de l'épargne dans le présent, et l'espérance du repos dans
l'avenir? Nous aurons beau nous exténuer de fatigue, il faut renoncer
à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la
science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions des
_exploiteurs d'hommes_ si nous le prêtions à intérêt! Ah! ce monde,
qu'on ouvre devant nous comme un idéal, est encore plus triste et
plus aride que celui que l'on condamne, car de celui-ci, au moins,
l'espérance n'est pas bannie!

Ainsi, sous tous les rapports, à tous les points de vue, la question
est grave. Hâtons-nous d'en chercher la solution.

Le Code civil a un chapitre intitulé: De la manière dont se
transmet la propriété. Je ne crois pas qu'il donne à cet égard une
nomenclature bien complète. Quand un homme a fait par son travail,
une chose utile, en d'autres termes, quand il a créé une _valeur_,
elle ne peut passer entre les mains d'un autre homme que par un de
ces cinq modes: le _don_, l'_hérédité_, l'_échange_, le _prêt_ ou le
_vol_. Un mot sur chacun d'eux, excepté sur le dernier, quoiqu'il
joue dans le monde un plus grand rôle qu'on ne croit[16].

[Note 16: Voy., au tome IV, le chap. I de la seconde série des
_Sophismes_ et, au tome VI, les chap. XVIII, XIX et XXIII.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Le _Don_ n'a pas besoin d'être défini. Il est essentiellement
volontaire et spontané. Il dépend exclusivement du donateur et l'on
ne peut pas dire que le donataire y a droit. Sans doute la morale et
la religion font souvent un devoir aux hommes, surtout aux riches, de
se défaire gratuitement de ce qui est leur propriété, en faveur de
leurs frères malheureux. Mais c'est là une obligation toute morale.
S'il était proclamé en principe, s'il était admis en pratique, s'il
était consacré par la loi que chacun a droit à la propriété d'autrui,
le don n'aurait plus de mérite, la charité et la reconnaissance ne
seraient plus des vertus. En outre, une telle doctrine arrêterait
tout à coup et universellement le travail et la production, comme
un froid rigoureux pétrifie l'eau et suspend la vie; car qui
travaillerait quand il n'y aurait plus aucune connexité entre notre
travail et la satisfaction de nos besoins? L'économie politique ne
s'est pas occupée du _don_. On en a conclu qu'elle le repoussait,
que c'était une science sans entrailles. C'est là une accusation
ridicule. Cette science, étudiant les lois qui résultent de la
_mutualité des services_, n'avait pas à rechercher les conséquences
de la générosité à l'égard de celui qui reçoit, ni ses effets,
peut-être plus précieux encore, à l'égard de celui qui donne; de
telles considérations appartiennent évidemment à la morale. Il faut
bien permettre aux sciences de se restreindre; il ne faut pas surtout
les accuser de nier ou de flétrir ce qu'elles se bornent à juger
étranger à leur domaine.

L'_Hérédité_, contre laquelle, dans ces derniers temps, on s'est
beaucoup élevé, est une des formes du Don et assurément la plus
naturelle. Ce que l'homme a produit, il le peut consommer, échanger,
donner; quoi de plus naturel qu'il le donne à ses enfants? C'est
cette faculté, plus que toute autre, qui lui inspire le courage de
travailler et d'épargner. Savez-vous pourquoi on conteste le principe
de l'Hérédité? parce qu'on s'imagine que les biens ainsi transmis
sont dérobés à la masse. C'est là une erreur funeste; l'économie
politique démontre de la manière la plus péremptoire que toute valeur
produite est une création qui ne fait tort à qui que ce soit[17].
Voilà pourquoi on peut la consommer et, à plus forte raison, la
transmettre, sans nuire à personne; mais je n'insisterai pas sur ces
réflexions qui ne sont pas de mon sujet.

[Note 17: Voy., pour la théorie de la valeur, le chap. V du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

L'_Échange_, c'est le domaine principal de l'économie politique,
parce que c'est, de beaucoup, le mode le plus fréquent de la
transmission des propriétés, selon des conventions libres et
volontaires, dont cette science étudie les lois et les effets.

À proprement parler, l'Échange c'est la _mutualité des services_. Les
parties se disent entre elles: «Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela;» ou bien: «Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour toi.» Il
est bon de remarquer (car cela jettera un jour nouveau sur la notion
de _valeur_) que la seconde formule est toujours impliquée dans la
première. Quand on dit: «Fais ceci pour moi, et je ferai cela pour
toi,» on propose d'échanger service contre service. De même quand
on dit: «Donne-moi ceci, et je te donnerai cela,» c'est comme si
l'on disait: «Je te cède ceci que j'ai fait, cède-moi cela que tu as
fait.» Le travail est passé au lieu d'être actuel; mais l'Échange
n'en est pas moins gouverné par l'appréciation comparée des deux
services, en sorte qu'il est très-vrai de dire que le principe de
la _valeur_ est dans les services rendus et reçus à l'occasion des
produits échangés, plutôt que dans les produits eux-mêmes.

En réalité, les _services_ ne s'échangent presque jamais directement.
Il y a un intermédiaire qu'on appelle _monnaie_. Paul a confectionné
un habit, contre lequel il veut recevoir un peu de pain, un peu de
vin, un peu d'huile, une visite du médecin, une place au parterre,
etc. L'Échange ne se peut accomplir en nature; que fait Paul? Il
échange d'abord son habit contre de l'argent, ce qui s'appelle
_vente_; puis il échange encore cet argent contre les objets qu'il
désire, ce qui se nomme _achat_; ce n'est qu'alors que la _mutualité
des services_ a fini son évolution; ce n'est qu'alors que le travail
et la satisfaction se balancent dans le même individu; ce n'est
qu'alors qu'il peut dire: «J'ai fait ceci pour la société, elle a
fait cela pour moi.» En un mot, ce n'est qu'alors que l'Échange est
réellement accompli. Rien n'est donc plus exact que cette observation
de J. B. Say: «Depuis l'introduction de la monnaie, chaque échange
se décompose en deux facteurs, la _vente_ et l'_achat_.» C'est la
réunion de ces deux facteurs qui constitue l'échange complet.

Il faut dire aussi que la constante apparition de l'argent dans
chaque échange a bouleversé et égaré toutes les idées; les hommes
ont fini par croire que l'argent était la vraie richesse, et que
le multiplier c'était multiplier les services et les produits. De
là le régime prohibitif, de là le papier-monnaie, de là le célèbre
aphorisme: «Ce que l'un gagne, l'autre le perd,» et autres erreurs
qui ont ruiné et ensanglanté la terre[18].

[Note 18: Cette erreur est combattue dans le pamphlet intitulé:
_Maudit argent!_--Il vient immédiatement après celui-ci.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Après avoir beaucoup cherché, on a trouvé que pour que deux services
échangés eussent une valeur équivalente, pour que l'échange fût
_équitable_, le meilleur moyen c'était qu'il fût libre. Quelque
séduisante que soit au premier coup d'oeil l'intervention de l'État,
on s'aperçoit bientôt qu'elle est toujours oppressive pour l'une ou
l'autre des parties contractantes. Quand on scrute ces matières, on
est forcé de raisonner toujours sur cette donnée que l'_équivalence_
résulte de la liberté. Nous n'avons en effet aucun autre moyen de
savoir si, dans un moment déterminé, deux services _se valent_, que
d'examiner s'ils s'échangent couramment et librement entre eux.
Faites intervenir l'État, qui est la force, d'un côté ou de l'autre,
à l'instant tout moyen d'appréciation se complique et s'embrouille,
au lieu de s'éclaircir. Le rôle de l'État semble être de prévenir et
surtout de réprimer le dol et la fraude, c'est-à-dire de garantir la
liberté et non de la violer.

Je me suis un peu étendu sur l'_Échange_, quoique j'aie à m'occuper
principalement du _Prêt_. Mon excuse est que, selon moi, il y a
dans le prêt un véritable échange, un véritable service rendu
par le prêteur et qui met un service équivalent à la charge de
l'emprunteur,--deux services dont la valeur comparée ne peut être
appréciée, comme celle de tous les services possibles, que par la
liberté.

Or, s'il en est ainsi, la parfaite légitimité de ce qu'on nomme
loyer, fermage, intérêt, sera expliquée et justifiée.

Considérons donc le _Prêt_.

Supposons que deux hommes échangent deux services ou deux choses dont
l'équivalence soit à l'abri de toute contestation. Supposons par
exemple que Pierre dise à Paul: «Donne-moi dix pièces de dix sous
contre une pièce de cinq francs.» Il n'est pas possible d'imaginer
une équivalence plus incontestable. Quand ce troc est fait, aucune
des parties n'a rien à réclamer à l'autre. Les _services_ échangés
_se valent_. Il résulte de là que si l'une des parties veut
introduire dans le marché une clause additionnelle, qui lui soit
avantageuse et qui soit défavorable à l'autre partie, il faudra
qu'elle consente à une seconde clause qui rétablisse l'équilibre
et la loi de justice. Voir l'injustice dans cette seconde clause
de compensation, voilà certainement qui serait absurde. Cela posé,
supposons que Pierre, après avoir dit à Paul: «Donne-moi dix pièces
de dix sous, je te donnerai une pièce de cent sous,» ajoute: «Tu me
donneras les dix pièces de dix sous _actuellement_, et moi je ne
te donnerai la pièce de cent sous que _dans un an_;» il est bien
évident que cette nouvelle proposition change les charges et les
avantages du marché, qu'elle altère la proportion des deux services.
Ne saute-t-il pas aux yeux, en effet, que Pierre demande à Paul un
_service nouveau_, supplémentaire et d'une autre espèce? N'est-ce pas
comme s'il disait: «Rends-moi le _service_ de me laisser utiliser
à mon profit pendant un an cinq francs qui t'appartiennent et que
tu pourrais utiliser pour toi-même.» Et quelle bonne raison peut-on
avoir de soutenir que Paul est tenu de rendre gratuitement ce
service spécial; qu'il ne doit rien demander de plus en vue de cette
exigence; que l'État doit intervenir pour le forcer de la subir?
Comment comprendre que le publiciste qui prêche au peuple une telle
doctrine la concilie avec son principe: _la mutualité des services_?

J'ai introduit ici le numéraire. J'y ai été conduit par le désir de
mettre en présence deux objets d'échange d'une égalité de valeur
parfaite et incontestable. Je voulais prévenir des objections; mais,
à un autre point de vue, ma démonstration eût été plus frappante
encore, si j'avais fait porter la convention sur les services ou les
produits eux-mêmes.

Supposez, par exemple, une Maison et un Navire de valeurs si
parfaitement égales que leurs propriétaires soient disposés à les
échanger _troc pour troc_, sans soulte ni remise. En effet, le marché
se conclut par-devant notaire. Au moment de se mettre réciproquement
en possession, l'armateur dit au citadin: «Fort bien, la transaction
est faite, et rien ne prouve mieux sa parfaite équité que notre
libre et volontaire consentement. Nos conditions ainsi fixées, je
viens vous proposer une petite modification pratique. C'est que vous
me livrerez bien votre Maison aujourd'hui, mais moi, je ne vous
mettrai en possession de mon Navire que dans un an, et la raison qui
me détermine à vous faire cette demande c'est que, pendant cette
année de _terme_, je puis utiliser le navire.» Pour ne pas nous
embarrasser dans les considérations relatives à la détérioration de
l'objet prêté je supposerai que l'armateur ajoute: «Je m'obligerai
à vous remettre au bout de l'an le navire dans l'état où il est
aujourd'hui.» Je le demande à tout homme de bonne foi, je le demande
à M. Proudhon lui-même, le citadin ne sera-t-il pas en droit de
répondre: «La nouvelle clause que vous me proposez change entièrement
la proportion ou l'équivalence des services échangés. Par elle, je
serai privé, pendant un an, tout à la fois, de ma maison et de votre
navire. Par elle, vous utiliserez l'un et l'autre. Si, en l'absence
de cette clause, le _troc pour troc_ était juste, par cette raison
même, la clause m'est onéreuse. Elle stipule un désavantage pour
moi et un avantage pour vous. C'est un service nouveau que vous me
demandez; j'ai donc le droit de vous le refuser, ou de vous demander,
en compensation, un service équivalent.»

Si les parties tombent d'accord sur cette compensation, dont le
principe est incontestable, on pourra distinguer aisément deux
transactions dans une, deux échanges de services dans un. Il y a
d'abord le troc de la maison contre le navire; il y a ensuite le
délai accordé par l'une des parties, et la compensation corrélative à
ce délai concédée par l'autre. Ces deux nouveaux _services_ prennent
les noms génériques et abstraits de CRÉDIT et INTÉRÊT; mais les noms
ne changent pas la nature des choses, et je défie qu'on ose soutenir
qu'il n'y a pas là, au fond, _service contre service_ ou _mutualité
de services_. Dire que l'un de ces services ne provoque pas
l'autre, dire que le premier doit être rendu gratuitement, à moins
d'injustice, c'est dire que l'injustice consiste dans la réciprocité
des services, que la justice consiste à ce que l'une des parties
donne et ne reçoive pas, ce qui est contradictoire dans les termes.

Pour donner une idée de l'intérêt et de son mécanisme, qu'il me soit
permis de recourir à deux ou trois anecdotes. Mais, avant, je dois
dire quelques mots du capital.

Il y a des personnes qui se figurent que le capital c'est de
l'argent, et c'est précisément pourquoi on nie sa productivité;
car, comme dit M. Thoré, les écus ne sont pas doués de la faculté
de se reproduire. Mais il n'est pas vrai que Capital soit synonyme
d'argent. Avant la découverte des métaux précieux, il y avait des
capitalistes dans le monde, et j'ose même dire qu'alors, comme
aujourd'hui, chacun l'était à quelque degré.

Qu'est-ce donc que le capital? Il se compose de trois choses:

1º Des _Matériaux_ sur lesquels les hommes travaillent, quand ces
matériaux ont déjà une _valeur_ communiquée par un effort humain
quelconque, qui ait mis en eux le principe de la rémunération; laine,
lin, cuir, soie, bois, etc.;

2º Des _Instruments_ dont ils se servent pour travailler: outils,
machines, navires, voitures, etc., etc.;

3º Des _Provisions_ qu'ils consomment pendant la durée du travail:
vivres, étoffes, maisons, etc.

Sans ces choses, le travail de l'homme serait ingrat et à peu près
nul, et cependant ces choses ont elles-mêmes exigé un long travail,
surtout à l'origine. Voilà pourquoi on attache un grand prix à les
posséder, et c'est aussi la raison pour laquelle il est parfaitement
légitime de les échanger et vendre, d'en tirer avantage si on les met
en oeuvre, d'en tirer une rémunération si on les prête[19].

[Note 19: Voy., sur la notion du capital, le chap. VII du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

J'arrive à mes anecdotes.


Le sac de blé.

Mathurin, d'ailleurs pauvre comme Job, et réduit à gagner sa vie au
jour le jour, était cependant propriétaire, par je ne sais quel
héritage, d'un beau lopin de terre inculte. Il souhaitait ardemment
le défricher. Hélas, se disait-il, creuser des fossés, élever des
clôtures, défoncer le sol, le débarrasser de ronces et de pierres,
l'ameublir, l'ensemencer, tout cela pourrait bien me donner à manger
dans un an ou deux, mais non certes aujourd'hui et demain. Il m'est
impossible de me livrer à la culture avant d'avoir préalablement
accumulé quelques _Provisions_ qui me fassent subsister jusqu'à la
récolte, et j'apprends par expérience que le _travail antérieur_ est
indispensable pour rendre vraiment productif le _travail actuel_. Le
bon Mathurin ne se borna pas à faire ces réflexions. Il prit aussi
la résolution de travailler à la journée et de faire des épargnes
sur son salaire, pour acheter une bêche et un sac de blé, choses
sans lesquelles il faut renoncer aux plus beaux projets agricoles.
Il fit si bien, il fut si actif et si sobre, qu'enfin il se vit en
possession du bienheureux _sac de blé_. «Je le porterai au moulin,
dit-il, et j'aurai là de quoi vivre jusqu'à ce que mon champ se
couvre d'une riche moisson.» Comme il allait partir, Jérôme vint
lui emprunter son trésor. «Si tu veux me prêter ce sac de blé,
disait Jérôme, tu me rendras un grand _service_, car j'ai en vue un
travail très-lucratif, qu'il m'est impossible d'entreprendre faute de
Provisions pour vivre jusqu'à ce qu'il soit terminé.--J'étais dans
le même cas, répondit Mathurin, et si maintenant j'ai du pain assuré
pour quelques mois, je l'ai gagné aux dépens de mes bras et de mon
estomac. Sur quel principe de justice serait-il maintenant consacré à
la réalisation de ton entreprise et non de la mienne?»

On peut penser que le marché fut long. Il se termina cependant, et
voici sur quelles bases:

Premièrement, Jérôme promit de rendre au bout de l'an un _sac de blé_
de même qualité, de même poids, sans qu'il y manquât un seul grain.
Cette première clause est de toute justice, disait-il, sans elle
Mathurin ne _prêterait_ pas, il _donnerait_.

Secondement, il s'obligea à livrer _cinq litres de blé en sus de
l'hectolitre_. Cette clause n'est pas moins juste que l'autre,
pensait-il; sans elle, Mathurin me rendrait un service sans
compensation, il s'infligerait une privation, il renoncerait à sa
chère entreprise, il me mettrait à même d'accomplir la mienne, il me
ferait jouir, pendant un an, du fruit de ses épargnes, et tout cela
gratuitement. Puisqu'il ajourne son défrichement, puisqu'il me met à
même de réaliser un travail lucratif, il est bien naturel que je le
fasse participer, dans une mesure quelconque, à des profits que je ne
devrai qu'à son sacrifice.

De son côté, Mathurin, qui était quelque peu clerc, faisait ce
raisonnement. Puisqu'en vertu de la première clause, le _sac de blé_
me rentrera au bout de l'an, se disait-il, je pourrai le prêter de
nouveau; il me reviendra, à la seconde année; je le prêterai encore,
et ainsi de suite pendant l'éternité. Cependant, je ne puis nier
qu'il aura été mangé depuis longtemps. Voilà qui est bizarre que je
sois éternellement propriétaire d'un _sac de blé_, bien que celui
que j'ai prêté ait été détruit à jamais. Mais ceci s'explique: il
sera détruit au service de Jérôme. Il mettra Jérôme en mesure de
produire une _valeur_ supérieure, et par conséquent Jérôme pourra me
rendre un _sac de blé_ ou la _valeur_ sans éprouver aucun dommage; au
contraire. Et quant à moi, cette _valeur_ doit être ma propriété tant
que je ne la détruirai pas à mon usage; si je m'en étais servi pour
défricher ma terre, je l'aurais bien retrouvée sous forme de belle
moisson. Au lieu de cela, je la prête, je dois la retrouver sous
forme de restitution.

Je tire de la seconde clause un autre enseignement. Au bout de l'an,
il me rentrera cinq litres de blé en sus des cent litres que je
viens de prêter. Si donc je continuais à travailler à la journée,
et à épargner sur mon salaire, comme j'ai fait, dans quelque temps,
je pourrais prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, et
lorsque j'en aurais placé un assez grand nombre pour pouvoir vivre
sur la somme de ces rétributions de cinq litres, afférentes à chacun
d'eux, il me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un
peu de repos. Mais quoi! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dépens
d'autrui? Non certes, puisqu'il vient d'être reconnu qu'en prêtant
je rends _service_, je perfectionne le travail de mes emprunteurs,
et ne prélève qu'une faible partie de cet _excédant_ de production
dû à mon prêt et à mes épargnes. C'est une chose merveilleuse que
l'homme puisse ainsi réaliser un _loisir_ qui ne nuit à personne et
ne saurait être jalousé sans injustice.


La maison.

Mondor avait une maison. Pour la construire, il n'avait rien extorqué
à qui que ce soit. Il la devait à son travail personnel, ou, ce qui
est identique, à du travail équitablement rétribué. Son premier
soin fut de passer un marché avec un architecte, en vertu duquel,
moyennant cent écus par an, celui-ci s'obligea à entretenir la
maison toujours en bon état. Mondor se félicitait déjà des jours
heureux qu'il allait couler dans cet asile, déclaré sacré par
notre Constitution. Mais Valère prétendit en faire sa demeure. Y
pensez-vous? dit Mondor, c'est moi qui l'ai construite, elle m'a
coûté dix ans de pénibles travaux, et c'est vous qui en jouiriez!
On convint de s'en rapporter à des juges. On ne fut pas chercher
de profonds économistes, il n'y en avait pas dans le pays. Mais on
choisit des hommes justes et de bon sens; cela revient au même:
économie, politique, justice, bon sens, c'est tout un. Or voici ce
que les juges décidèrent. Si Valère veut occuper pendant un an la
maison de Mondor, il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La
première, de déguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon
état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la seule
durée. La seconde, de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci
paie annuellement à l'architecte pour réparer les outrages du temps;
car ces outrages survenant pendant que la maison est au service de
Valère, il est de toute justice qu'il en supporte les conséquences.
La troisième, c'est de rendre à Mondor un service équivalent à celui
qu'il en reçoit. Quant à cette équivalence de services, elle devra
être librement débattue entre Mondor et Valère.


Le rabot.

Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pauvre village,
un menuisier philosophe, car mes personnages le sont tous quelque
peu. Jacques travaillait matin et soir de ses deux bras robustes,
mais son intelligence n'était pas pour cela oisive. Il aimait à se
rendre compte de ses actions, de leurs causes et de leurs suites. Il
se disait quelquefois: Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne
puis faire que des meubles grossiers, et on me les paie comme tels.
Si j'avais un _rabot_, je contenterais mieux ma clientèle, et elle me
contenterait mieux aussi. C'est trop juste; je n'en puis attendre que
des services proportionnés à ceux que je lui rends moi-même. Oui, ma
résolution est prise, et je me fabriquerai un _Rabot_.

Cependant, au moment de mettre la main à l'oeuvre, Jacques fit encore
cette réflexion: Je travaille pour ma clientèle 300 jours dans
l'année. Si j'en mets 10 à faire mon rabot, à supposer qu'il me dure
un an, il ne me restera plus que 290 jours, pour confectionner des
meubles. Il faut donc, pour que je ne sois pas dupe en tout ceci,
qu'aidé du rabot, je gagne désormais autant en 290 jours que je
fais maintenant en 300 jours. Il faut même que je gagne davantage,
car sans cela il ne vaudrait pas la peine que je me lançasse dans
les innovations. Jacques se mit donc à calculer. Il s'assura qu'il
vendrait ses meubles perfectionnés à un prix qui le récompenserait
amplement des dix jours consacrés à faire le Rabot. Et quand il eut
toute certitude à cet égard, il se mit à l'ouvrage.

Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance, qui est dans
l'outil, d'augmenter la productivité du travail, est la base de la
solution qui va suivre.

Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un admirable
Rabot, d'autant plus précieux qu'il l'avait fait lui-même. Il en
sauta de joie, car, comme la bonne Perrette, il supputait tout le
profit qu'il allait tirer de l'ingénieux instrument; mais plus
heureux qu'elle, il ne se vit pas réduit à dire: «Adieu veau, vache,
cochon, couvée!»

Il en était à édifier ses beaux châteaux en Espagne, quand il fut
interrompu par son confrère Guillaume, menuisier au village voisin.
Guillaume, ayant admiré le Rabot, fut frappé des avantages qu'on en
pouvait retirer. Il dit à Jacques:

--Il faut que tu me rendes un _service_.

--Lequel?

--Prête-moi ce rabot pour un an.

Comme on pense bien, à cette proposition, Jacques ne manqua pas de se
récrier:

--Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce _service_, quel
service me rendras-tu de ton côté?

--Aucun. Ne sais-tu pas que le prêt doit être gratuit? ne sais-tu pas
que le capital est naturellement improductif? ne sais-tu pas que l'on
a proclamé la Fraternité? Si tu ne me rendais un _service_ que pour
en recevoir un de moi, quel serait ton mérite?

--Guillaume mon ami, la Fraternité ne veut pas dire que tous les
sacrifices seront d'un côté, sans cela, je ne vois pas pourquoi ils
ne seraient pas du tien. Je ne sais si le prêt doit être gratuit;
mais je sais que si je te prêtais gratuitement mon rabot pour un an,
ce serait te le donner. À te dire vrai, je ne l'ai pas fait pour cela.

--Et bien! passons un peu par-dessus les modernes axiomes
fraternitaires découverts par messieurs les socialistes. Je réclame
de toi un service; quel service me demandes-tu en échange?

--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut il ne
sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire réparer, ou que tu me remplaces les dix journées que je devrai
consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le Rabot
me revienne en bon état comme je te le livre.

--C'est trop juste, je me soumets à cette condition. Je m'engage à te
rendre ou un rabot semblable ou la _valeur_. Je pense que te voilà
satisfait et que tu n'as plus rien à me demander.

--Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et non pour
toi. J'en attendais un avantage, un travail plus achevé et mieux
rétribué, une amélioration dans mon sort. Je ne puis te céder tout
cela gratuitement. Quelle raison y a-t-il pour que ce soit moi qui
aie fait le Rabot et que ce soit toi qui en tires le profit? Autant
vaudrait que je te demandasse ta scie et ta hache. Quelle confusion!
et n'est-il pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de
ses propres mains, comme il garde ses mains elles-mêmes? Se servir,
sans rétribution, des mains d'autrui, cela s'appelle _esclavage_; se
servir, sans rétribution, du rabot d'autrui, cela peut-il s'appeler
fraternité?

--Mais puisqu'il est convenu que je te le rendrai au bout de l'an,
aussi poli et aussi affilé qu'il l'est maintenant.

--Il ne s'agit plus de l'année prochaine; il s'agit de cette
année-ci. J'ai fait ce Rabot pour améliorer mon travail et mon sort;
si tu te bornes à me le rendre dans un an, c'est toi qui en auras
le profit pendant toute une année; je ne suis pas tenu de te rendre
un tel _service_ sans en recevoir aucun de toi: si donc tu veux mon
Rabot, indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il
faut que tu me rendes un _service_ que nous allons débattre; il faut
que tu m'accordes une rétribution.

Et cela fut fait ainsi; Guillaume accorda une rétribution calculée de
telle sorte, que Jacques eut à la fin de l'année un rabot tout neuf
et, de plus, une compensation, consistant en une planche, pour les
avantages dont il s'était privé et qu'il avait cédés à son confrère.

Et il fut impossible à quiconque eut connaissance de cette
transaction d'y découvrir la moindre trace d'oppression et
d'injustice.

Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le Rabot
rentra en la possession de Jacques qui le prêta derechef, le recouvra
et le prêta une troisième et une quatrième fois. Il a passé dans les
mains de son fils, qui le loue encore. Pauvre Rabot! combien de fois
n'a-t-il pas vu changer tantôt sa lame, tantôt son manche! Ce n'est
plus le même Rabot, mais c'est toujours la même _Valeur_, du moins
pour la postérité de Jacques.

Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.

J'affirme d'abord que le _Sac de blé_ et le _Rabot_ sont ici le type,
le modèle, la représentation fidèle, le symbole de tout Capital,
comme les cinq litres de blé et la planche sont le type, le modèle,
la représentation, le symbole de tout Intérêt. Cela posé, voici,
ce me semble, une série de conséquences dont il est impossible de
contester la justesse:

1º Si l'abandon d'une planche par l'emprunteur au prêteur est une
rétribution naturelle, équitable, légitime, juste prix d'un service
réel, nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est dans la
nature du Capital de produire un Intérêt. Quand ce capital, comme
dans les exemples précédents, revêt la forme d'un _Instrument de
travail_, il est bien clair qu'il doit procurer un avantage à son
possesseur, à celui qui l'a fait, qui y a consacré son temps, son
intelligence et ses forces; sans cela, pourquoi l'eût-il fait? on
ne satisfait immédiatement aucun besoin avec des instruments de
travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des scies, si
ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit décidé à détourner
son temps vers de telles productions, il faut bien qu'il y ait été
déterminé par la considération de la puissance que ces instruments
ajoutent à sa puissance, du temps qu'ils lui épargnent, de la
perfection et de la rapidité qu'ils donnent à son travail, en un
mot, des avantages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'était
préparés par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on eût pu
utiliser d'une manière plus immédiate, alors qu'on est enfin à même
de les recueillir, est-on tenu de les conférer gratuitement à autrui?
Serait-ce un progrès, dans l'ordre social, que la Loi en décidât
ainsi, et que les citoyens payassent des fonctionnaires pour faire
exécuter par la force une telle Loi? J'ose dire qu'il n'y en a pas
un seul parmi vous qui le soutienne. Ce serait légaliser, organiser,
systématiser l'injustice elle-même, car ce serait proclamer qu'il y a
des hommes nés pour rendre et d'autres nés pour recevoir des services
gratuits. Posons donc en fait que l'intérêt est juste, naturel et
légitime.

2º Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première,
et, s'il se peut, plus satisfaisante encore, sur laquelle j'appelle
votre attention, c'est celle-ci: _L'intérêt ne nuit pas à
l'emprunteur_; je veux dire: L'obligation où se trouve l'emprunteur
de payer une rétribution pour avoir la jouissance d'un capital ne
peut empirer sa condition[20].

[Note 20: Voy. la 8e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_, au
présent volume.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Remarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont parfaitement
libres relativement à la transaction à laquelle le _Rabot_ peut
donner lieu. Cette transaction ne peut s'accomplir qu'autant qu'elle
convienne à l'un comme à l'autre. Le pis qui puisse arriver,
c'est que Jacques soit trop exigeant, et, en ce cas, Guillaume,
refusant le prêt, restera comme il était avant. Par cela même
qu'il souscrit à l'emprunt, il constate qu'il le considère comme
avantageux; il constate que, tout calcul fait, et en tenant compte
de la rétribution, quelle qu'elle soit, mise à sa charge, il trouve
encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter pas. Il ne se
détermine que parce qu'il a comparé les inconvénients aux avantages.
Il a calculé que le jour où il restituera le Rabot, accompagné de la
rétribution convenue, il aura encore fait plus d'ouvrage à travail
égal, grâce à cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il
n'emprunterait pas.

Les deux services dont il est ici question s'échangent selon la
Loi qui gouverne tous les Échanges: la loi de l'offre et de la
demande. Les prétentions de Jacques ont une limite naturelle et
infranchissable. C'est le point où la rétribution par lui demandée
absorberait tout l'avantage que Guillaume peut trouver à se servir
d'un Rabot. En ce cas, l'emprunt ne se réaliserait pas. Guillaume
serait tenu ou de se fabriquer lui-même un Rabot ou de s'en passer,
ce qui le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc
il gagne à emprunter.

Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira: Guillaume peut se tromper,
ou bien il peut être maîtrisé par la nécessité et subir une dure loi.

J'en conviens; mais je réponds: Quant aux erreurs de calcul, elles
tiennent à l'infirmité de notre nature, et en arguer contre la
transaction dont s'agit, c'est opposer une fin de non-recevoir à
toutes les transactions imaginables, à toutes les actions humaines.
L'erreur est un fait accidentel que l'expérience redresse sans cesse.
En définitive, c'est à chacun d'y veiller.--En ce qui concerne les
dures nécessités qui réduisent à des emprunts onéreux, il est clair
que ces nécessités existent antérieurement à l'emprunt. Si Guillaume
est dans une situation telle qu'il ne peut absolument pas se passer
d'un Rabot, et qu'il soit forcé d'en emprunter un à tout prix, cette
situation provient-elle de ce que Jacques s'est donné la peine de
fabriquer cet outil? n'existe-t-elle pas indépendamment de cette
circonstance? quelque dur, quelque âpre que soit Jacques, jamais il
ne parviendra à empirer la position supposée de Guillaume. Certes,
moralement, le prêteur pourra être blâmable; mais au point de vue
économique, jamais le prêt lui-même ne saurait être considéré comme
responsable de nécessités antérieures, qu'il n'a pas créées et qu'il
adoucit toujours dans une mesure quelconque.

Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai, c'est que
l'intérêt évident de Guillaume, personnifiant ici les emprunteurs,
est qu'il y ait beaucoup de Jacques et de Rabots, autrement dit, de
prêteurs et de capitaux. Il est bien clair que si Guillaume peut dire
à Jacques: «Vos prétentions sont exorbitantes, je vais m'adresser à
d'autres, il ne manque pas de Rabots dans le monde;»--il sera dans
une situation meilleure que si le Rabot de Jacques est le seul qui
se puisse prêter. Assurément, il n'y a pas d'aphorisme plus vrai que
celui-ci: _service pour service_. Mais n'oublions jamais qu'aucun
service n'a, comparativement aux autres, une valeur fixe et absolue.
Les parties contractantes sont libres. Chacune d'elles porte ses
exigences au point le plus élevé possible, et la circonstance la plus
favorable à ces exigences, c'est l'absence de rivalité. Il suit de
là que s'il y a une classe d'hommes plus intéressée que toute autre
à la formation, à la multiplication, à l'abondance des capitaux,
c'est surtout la classe emprunteuse. Or, puisque les capitaux ne se
forment et s'accumulent que sous le stimulant et par la perspective
d'une juste rémunération, qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle
s'inflige à elle-même, quand elle nie la légitimité de l'intérêt,
quand elle proclame la gratuité du crédit, quand elle déclame contre
la prétendue tyrannie du capital, quand elle décourage l'épargne, et
pousse ainsi à la rareté des capitaux et, par suite, à l'élévation de
la rente.

3º L'anecdote que je vous ai racontée vous met aussi sur la voie
d'expliquer ce phénomène, en apparence bizarre, qu'on appelle la
pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Puisque, en prêtant son
rabot, Jacques a pu très-légitimement stipuler cette condition qu'il
lui serait rendu au bout de l'an dans l'état même où il l'a cédé;
n'est-il pas bien clair qu'il peut, à partir de cette échéance,
soit l'employer à son usage, soit le prêter de nouveau, sous la
même condition? S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra
au bout de chaque année et cela indéfiniment. Jacques sera donc en
mesure de le prêter aussi indéfiniment, c'est-à-dire d'en tirer une
_rente perpétuelle_. On dira que le rabot s'use. Cela est vrai,
mais il s'use par la main et au profit de l'emprunteur. Celui-ci a
fait entrer cette déperdition graduelle en ligne de compte et en a
assumé sur lui, comme il le devait, les conséquences. Il a calculé
qu'il tirerait de cet outil un avantage suffisant pour consentir
à le rendre dans son état intégral, après avoir réalisé encore un
bénéfice. Aussi longtemps que Jacques n'usera pas ce capital par
lui-même et pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera
à ces avantages, qui permettent de le rétablir dans son intégrité, il
aura un droit incontestable à la restitution, et cela, indépendamment
de l'intérêt.

Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir démontré,
Jacques, bien loin de faire tort à Guillaume, lui a rendu _service_
en lui prêtant son rabot pour un an, par la même raison, il ne fera
pas tort, mais, au contraire, il rendra _service_ à un second, à un
troisième, à un quatrième emprunteur dans les périodes subséquentes.
Par où vous pouvez comprendre que l'intérêt d'un capital est aussi
naturel, aussi légitime, aussi utile la millième année que la
première.

Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prête pas qu'un
seul rabot. Il est possible qu'à force de travail, d'épargnes, de
privations, d'ordre, d'activité, il parvienne à prêter une multitude
de rabots et de scies, c'est-à-dire à rendre une multitude de
_services_. J'insiste sur ce point que si le premier prêt a été un
bien social, il en sera de même de tous les autres, car ils sont tous
homogènes et fondés sur le même principe. Il pourra donc arriver
que la somme de toutes les rétributions reçues par notre honnête
artisan, en échange des services par lui rendus, suffise pour le
faire subsister. En ce cas, il y aura un homme, dans le monde, qui
aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il fera bien
de se livrer au repos; je dis qu'il en aura le droit, et s'il en use,
ce ne sera aux dépens de qui que ce soit, bien au contraire. Que si
la société comprend un peu la nature des choses, elle reconnaîtra que
cet homme subsiste sur des services qu'il reçoit sans doute (ainsi
faisons-nous tous), mais qu'il reçoit très-légitimement en échange
d'autres services qu'il a lui-même rendus, qu'il continue à rendre
et qui sont très-réels, puisqu'ils sont librement et volontairement
acceptés.

Et ici on peut entrevoir une des plus belles harmonies du
monde social. Je veux parler du _Loisir_, non de ce loisir que
s'arrangent les castes guerrières et dominatrices par la spoliation
des travailleurs, mais du loisir, fruit légitime et innocent de
l'activité passée et de l'épargne. En m'exprimant ainsi, je sais
que je choque bien des idées reçues. Mais voyez! le loisir n'est-il
pas un ressort essentiel dans la mécanique sociale? sans lui, il
n'y aurait jamais eu dans le monde ni de Newton, ni de Pascal, ni
de Fénelon; l'humanité ne connaîtrait ni les arts, ni les sciences,
ni ces merveilleuses inventions préparées, à l'origine, par des
investigations de pure curiosité; la pensée serait inerte, l'homme
ne serait pas perfectible. D'un autre côté, si le loisir ne se
pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il était
un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux dépens d'autrui,
il n'y aurait pas de milieu entre ces deux maux: ou l'humanité
serait réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire,
dans l'ignorance éternelle, par l'absence d'un des rouages de
son mécanisme; ou bien, elle devrait conquérir ce rouage au prix
d'une inévitable injustice et offrir de toute nécessité le triste
spectacle, sous une forme ou une autre, de l'antique classification
des êtres humains en Maîtres et en Esclaves. Je défie qu'on me
signale, dans cette hypothèse, une autre alternative. Nous serions
réduits à contempler le plan providentiel qui gouverne la société
avec le regret de penser qu'il présente une déplorable lacune. Le
mobile du progrès y serait oublié, ou, ce qui est pis, ce mobile
ne serait autre que l'injustice elle-même.--Mais non, Dieu n'a pas
laissé une telle lacune dans son oeuvre de prédilection. Gardons-nous
de méconnaître sa sagesse et sa puissance; que ceux dont les
méditations incomplètes ne peuvent expliquer la légitimité du loisir,
imitent du moins cet astronome qui disait: À tel point du ciel, il
doit exister une planète qu'on finira par découvrir, car sans elle le
monde céleste n'est pas harmonie, mais discordance.

Eh bien! je dis que, bien comprise, l'histoire de mon humble
Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous élever jusqu'à la
contemplation d'une des harmonies sociales les plus consolantes et
les plus méconnues.

Il n'est pas vrai qu'il faille opter entre la négation ou
l'illégitimité du loisir; grâce à la rente et à sa naturelle
pérennité, le loisir peut surgir du travail et de l'épargne. C'est
une douce perspective que chacun peut avoir en vue; c'est une noble
récompense à laquelle chacun peut aspirer. Il fait son apparition
dans le monde, il s'y étend, il s'y distribue proportionnellement
à l'exercice de certaines vertus; il ouvre toutes les voies de
l'intelligence, il ennoblit, il moralise, il spiritualise l'âme
de l'humanité, non-seulement sans peser d'un poids quelconque sur
ceux de nos frères que les conditions de la vie vouent encore à de
rudes labeurs, mais de plus en les soulageant progressivement de ce
que ce labeur a de plus lourd et de plus répugnant. Il suffit que
les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, se prêtent
à des conditions de moins en moins onéreuses, qu'ils descendent,
qu'ils pénètrent dans toutes les couches sociales et que, par une
progression admirable, après avoir affranchi les prêteurs, ils hâtent
l'affranchissement des emprunteurs eux-mêmes. Pour cela, il faut que
les lois et les moeurs soient toutes favorables à l'épargne, source
du capital. C'est assez dire que la première de toutes les conditions
c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le
stimulant de l'épargne et sa raison d'être: la rente.

Tant que nous ne voyons passer de main en main, à titre de prêt,
que des _provisions_, des _matériaux_ et des _instruments_, choses
indispensables à la productivité du travail lui-même, les idées
exposées jusqu'ici ne trouveront pas beaucoup de contradicteurs. Qui
sait même si l'on ne me reprochera pas d'avoir fait un grand effort
pour enfoncer, comme on dit, une porte ouverte. Mais sitôt que c'est
le _numéraire_ qui se montre, comme matière de la transaction (et
c'est lui qui se montre presque toujours), aussitôt les objections
renaissent en foule. L'argent, dira-t-on, ne se reproduit pas de
lui-même ainsi que votre _sac de blé_; il n'aide pas le travail
comme votre _rabot_; il ne donne pas directement une satisfaction
comme votre _maison_. Il est donc impuissant, par sa nature, à
produire un intérêt, à se multiplier, et la rémunération qu'il exige
est une véritable extorsion.

Qui ne voit où est le sophisme? Qui ne voit que le numéraire n'est
qu'une forme transitoire que les hommes donnent un moment à d'autres
_valeurs_, à des utilités réelles, dans le seul but de faciliter
leurs arrangements? Au milieu des complications sociales, l'homme
qui est en mesure de prêter n'a presque jamais la chose même, dont
l'emprunteur a besoin. Jacques a bien un rabot; mais peut-être que
Guillaume désire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre; la
transaction favorable à tous les deux ne pourrait avoir lieu, et
alors qu'arrive-t-il? Il arrive que Jacques échange d'abord son rabot
contre de l'argent; il prêté l'argent à Guillaume, et Guillaume
échange l'argent contre une scie. La transaction s'est compliquée,
elle s'est décomposée en deux facteurs, ainsi que je l'ai exposé plus
haut en parlant de l'échange. Mais elle n'a pas pour cela changé de
nature. Elle ne contient pas moins tous les éléments du prêt direct.
Jacques ne s'en est pas moins défait d'un outil qui lui était utile;
Guillaume n'en a pas moins reçu un instrument qui perfectionne son
travail et augmente ses profits; il n'y a pas moins service rendu
de la part du prêteur, lui donnant droit à recevoir un service
équivalent de la part de l'emprunteur; cette juste équivalence
ne s'établit pas moins par le débat libre et contradictoire;
l'obligation bien naturelle de restituer à l'échéance la _valeur_
intégrale n'en constitue pas moins le principe de la pérennité de
l'intérêt.

«Est-ce qu'au bout d'un an, dit M. Thoré, vous trouverez un écu de
plus dans un sac de cent francs?»

Non certes, si 'emprunteur jette le sac de cent francs dans un coin.
À cette condition, le rabot non plus, ni le sac de blé, ne se
reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est pas pour laisser l'argent
dans le sac ou le rabot au crochet qu'on les emprunte. On emprunte
le rabot pour s'en servir, ou l'argent pour se procurer un rabot. Et
s'il est bien démontré que cet outil met l'emprunteur à même de faire
des profits qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le
prêteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de profits, on
comprend que la stipulation d'une part de cet excédant de profits en
faveur du prêteur est équitable et légitime.

L'ignorance du vrai rôle que joue le numéraire dans les transactions
humaines est la source des plus funestes erreurs. Je me propose de
lui consacrer un pamphlet tout entier[21].

[Note 21: Celui qui suit, sous le titre de _Maudit argent!_

                                               (_Note de l'éditeur._)]

D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon, ce qui l'a
amené à penser que la _gratuité du crédit_ était une conséquence
logique et définitive du progrès social, c'est l'observation de
ce phénomène qui nous montre l'intérêt décroissant à peu près en
raison directe de la civilisation. À des époques de barbarie, on le
voit en effet à 100 pour 100, et au delà. Plus tard, il descend à
80, à 60, à 50, à 40, à 20, à 10, à 8, à 5, à 4, à 3 pour 100. Ou
l'a même vu en Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conclusion:
«Puisque l'intérêt se rapproche de zéro à mesure que la société se
perfectionne, il atteindra zéro quand la société sera parfaite. En
d'autres termes, ce qui caractérise la perfection sociale c'est la
gratuité du crédit. Abolissons donc l'intérêt, et nous aurons atteint
le dernier terme du progrès[22].»

Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumentation peut
contribuer à populariser le dogme injuste, dangereux, subversif de
la gratuité du crédit, en le représentant comme coïncidant avec la
perfection sociale, le lecteur me permettra d'examiner en peu de mots
ce nouveau point de vue de la question.

[Note 22: Voy. la 10e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Qu'est-ce que l'_intérêt_? c'est le _service_ rendu, après libre
débat, par l'emprunteur au prêteur, en rémunération du _service_
qu'il en a reçu par le prêt.

D'après quelle loi s'établit le taux de ces _services_ rémunératoires
du prêt? D'après la loi générale qui règle l'équivalence de tous les
services, c'est-à-dire d'après la loi de l'offre et de la demande.
Plus une chose est facile à se procurer, moins on rend _service_ en
la cédant ou prêtant. L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les
Pyrénées, ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me
céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a beaucoup
de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un pays, on en obtient
l'usage (_coeteris paribus_) à des conditions plus favorables que
s'il y en a peu, par la simple raison que le prêteur rend en ce cas
un moindre _service relatif_.

Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abondent, plus
l'intérêt baisse.

Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? Non, parce que, je le
répète, le principe d'une rémunération est invinciblement dans le
prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire qu'il n'y aura plus
aucun motif d'épargner, de se priver, de former de nouveaux capitaux,
ni même de conserver les anciens. En ce cas, la dissipation ferait
immédiatement le vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt[23].

[Note 23: Pour la distinction entre les divers éléments de l'intérêt,
voy., au pamphlet _Gratuité du crédit_, les dernières pages de la 12e
lettre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

En cela, le genre de _services_ dont nous nous occupons ne diffère
d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une paire de bas qui
_valait_ 6 fr., n'a plus _valu_ successivement que 4 fr., 3 fr.,
2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point cette valeur descendra,
mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elle ne descendra jamais à
zéro, à moins que les bas ne finissent par se produire spontanément.
Pourquoi? Parce que le principe de la rémunération est dans le
travail; parce que celui qui travaille pour autrui rend un service
et doit recevoir un service: si l'on ne payait plus les bas, on
cesserait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas de
reparaître.

Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divisibilité à
l'infini, qui s'applique à la _valeur_ comme à la matière.

Il paraît d'abord paradoxal, mais il est bien su de tous les
mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pendant l'éternité
entière, ôter des fractions à un poids, sans jamais parvenir à
anéantir le poids lui-même. Il suffit que chaque fraction successive
soit moindre que la précédente, dans une proportion déterminée et
régulière.

Il est des pays où l'on s'attache à accroître la taille des chevaux
ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de la tête. Il est
impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans cette voie. Nul ne
peut dire qu'il a vu le plus grand cheval ou la plus petite tête de
mouton qui paraîtra jamais dans le monde. Mais l'on peut dire que
la taille des chevaux n'atteindra jamais l'Infini, non plus que les
têtes de moutons le Néant.

De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des bas ou
l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand on connaît la
nature des choses, que ni l'un ni l'autre n'arriveront jamais à
zéro, car le travail et le capital ne peuvent pas plus vivre sans
récompense que le mouton sans tête.

L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci: Puisque les
plus habiles agriculteurs sont ceux qui ont le plus réduit la tête
des moutons, nous serons arrivés à la perfection agricole quand
les moutons seront acéphales. Donc, pour réaliser nous-mêmes cette
perfection, coupons-leur le cou.

Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pourquoi
faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu nécessaire
de pénétrer ainsi jusque dans la nature intime de la rente? Je ne
terminerai pas sans faire remarquer une belle _moralité_ que l'on
peut tirer de cette loi: «La baisse de l'intérêt est proportionnelle
à l'abondance des capitaux.» Cette loi étant donnée, s'il y a une
classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce
que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent
et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte,
directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en
oeuvre des _matériaux_, qui se font aider par des _instruments_, qui
vivent sur des _provisions_, produits et économisés par d'autres
hommes.

Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade de
mille habitants, dénués de tout Capital ainsi défini. Elle périra
infailliblement dans les tortures de la faim.--Passons à une
hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que dix de ces sauvages
soient pourvus d'Instruments et de Provisions en quantité suffisante
pour travailler et vivre eux-mêmes jusqu'à la récolte, ainsi que
pour rémunérer les services de quatre-vingt-dix travailleurs. Le
résultat forcé sera la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair
encore que puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront
sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent, les dix
capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront le travail
aux conditions les plus dures, car ils le mettront aux enchères. Et
remarquez ceci: Si ces capitalistes portent au coeur des sentiments
dévoués, qui les induisent à s'imposer des privations personnelles
afin de diminuer les souffrances de quelques-uns de leurs frères,
cette générosité, qui se rattache à la morale, sera aussi noble
dans son principe qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette
fausse philanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois
économiques, ils ont la prétention de rémunérer largement le travail,
loin de faire du bien, ils feront du mal. Ils donneront double
salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hommes seront mieux pourvus,
tandis que quarante-cinq autres viendront augmenter le nombre de
ceux que la tombe va dévorer. L'hypothèse étant donnée, ce n'est pas
l'abaissement du salaire qui est le vrai fléau, mais la rareté du
capital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet du
mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le remède. Il
agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la souffrance autant
qu'il peut l'être et sauve autant de vies qu'une quantité déterminée
de subsistances permet d'en sauver.

Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y en ait cent,
deux cents, cinq cents, n'est-il pas évident que la condition de
toute la peuplade, et surtout celle des prolétaires, sera de plus
en plus améliorée? N'est-il pas évident que, toute considération de
générosité à part, ils obtiendront plus de travail et un meilleur
prix de leur travail? qu'eux-mêmes seront plus en mesure de former
des capitaux, sans qu'on puisse assigner de limite à cette facilité
toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être? Combien ne
seraient-ils donc pas insensés, s'ils admettaient des doctrines et
se livraient à des actes de nature à tarir la source des salaires, à
paralyser le mobile et le stimulant de l'épargne! Qu'ils apprennent
donc cette leçon: sans doute les capitaux sont bons pour ceux qui
les ont, qui le nie? mais ils sont utiles aussi à ceux qui n'ont pu
encore en former, et il importe à ceux qui n'en ont pas que d'autres
en aient.

Oui, si les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts,
ils rechercheraient avec le plus grand soin quelles sont les
circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de
favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils
accueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la prompte
formation des capitaux. Ils s'enthousiasmeraient pour la paix, la
liberté, l'ordre, la sécurité, l'union des classes et des peuples,
l'économie, la modération des dépenses publiques, et la simplicité
du mécanisme gouvernemental; car c'est sous l'empire de toutes ces
circonstances que l'épargne fait son oeuvre, met l'abondance à la
portée des masses, appelle à former des capitaux ceux même qui,
autrefois, étaient réduits à les empruntera à de dures conditions.
Ils repousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de
sa véritable fin une si grande part du travail humain, l'esprit de
monopole qui dérange l'équitable distribution des richesses telle
que la liberté seule peut la réaliser, la multiplicité des services
publics qui n'entreprennent sur notre bourse que pour gêner notre
liberté, et enfin ces doctrines subversives, haineuses, irréfléchies,
qui effrayent le capital, l'empêchent de se former, le forcent à
fuir, et en définitive le _renchérissent_, au détriment surtout des
travailleurs qui le mettent en oeuvre.

Eh quoi! à cet égard, la Révolution de Février n'est-elle pas une
dure leçon? n'est-il pas évident que l'_insécurité_ qu'elle a jetée
dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre, l'avénement
des théories funestes auxquelles je fais allusion et qui, des clubs,
ont failli pénétrer dans les régions législatives, ont élevé partout
le taux de l'intérêt? N'est-il pas évident que dès lors il a été
plus difficile aux prolétaires de se procurer ces _matériaux_,
_instruments_ et _provisions_ sans lesquels le travail est
impossible? n'est-ce pas là ce qui amène le chômage, et le chômage
n'amène-t-il pas à son tour la baisse des salaires? Ainsi le travail
manque aux prolétaires précisément par la même cause qui grève d'un
surcroît de prix, en raison de la hausse de l'intérêt, les objets
qu'ils consomment. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut
dire, en d'autres termes, que le même objet conserve son prix, mais
que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui, celle de
l'ouvrier.

Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur l'industrie
parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé un fait bien
saisissant et qui prouve mieux que tous les raisonnements combien
l'insécurité et l'incertitude nuisent à la formation des capitaux.
On avait remarqué que, pendant la période la plus fâcheuse, les
dépenses populaires de pure fantaisie n'avaient pas diminué. Les
petits théâtres, les barrières, les cabarets, les débits de tabac
étaient aussi fréquentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête,
les travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène. «À quoi
bon épargner? qui sait le sort qui nous attend? qui sait si l'intérêt
ne va pas être aboli? qui sait si l'État, devenu prêteur universel
à titre gratuit, ne voudra pas faire avorter tous les fruits, que
nous pourrions attendre de nos économies?» Eh bien! je dis que si de
telles idées pouvaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en
serait assez pour faire de notre belle France une Turquie. La misère
y deviendrait générale et endémique; et, à coup sûr, les premiers
frappés seraient les plus pauvres.

Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation _artificielle_
du travail; savez-vous pourquoi? Parce qu'on ignore les lois de
son organisation _naturelle_; c'est-à-dire de cette organisation
merveilleuse qui résulte de la liberté. On vous dit que la liberté
fait saillir ce qu'on nomme l'antagonisme radical des classes;
qu'elle crée et met aux prises deux intérêts opposés, l'intérêt des
capitalistes et ceux des prolétaires. Mais il faudrait commencer
par prouver que cet antagonisme existe par le voeu de la nature;
et ensuite, il resterait à démontrer comment les arrangements de
la _contrainte_ valent mieux que ceux de la _liberté_, car entre
Liberté et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à
démontrer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre
avantage et au préjudice des riches.--Mais non, cet antagonisme
radical, cette opposition naturelle d'intérêts n'existent pas. Ce
n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations perverties et en délire.
Non, un plan si défectueux n'est pas sorti de la Pensée Divine. Pour
l'affirmer, il faut commencer par nier Dieu. Et voyez comme, en
vertu des lois sociales et par cela seul que les hommes échangent
librement entre eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel
lien harmonique rattache les classes les unes aux autres! Voilà
des propriétaires de terre: quel est leur intérêt? que le sol soit
fécond et le soleil bienfaisant; mais qu'en résulte-t-il? que le blé
abonde, qu'il _baisse de prix_, et l'avantage tourne au profit de
ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des fabricants: quelle est
leur constante pensée? de perfectionner leur travail, d'augmenter
la puissance de leurs machines, de se procurer, aux meilleures
conditions, les matières premières. Et à quoi tout cela aboutit-il?
à l'abondance et au _bas prix_ des produits, c'est-à-dire que tous
les efforts des fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent
en un profit pour le public consommateur, dont vous faites partie.
Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien! les capitalistes
n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés de faire valoir,
d'économiser, de tirer bon parti de leurs avances. C'est fort bien,
mais mieux ils réussissent, plus ils favorisent l'abondance des
capitaux, et, par une suite nécessaire, la baisse de l'intérêt. Or,
à qui profite la baisse de l'intérêt? n'est-ce pas à l'emprunteur
d'abord, et, en définitive, aux consommateurs des choses que les
capitaux concourent à produire[24]?

[Note 24: Voy. les pages 30 à 45 du tome IV.--Voy. aussi le chap.
VIII du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Il est donc certain que le résultat final des efforts de chaque
classe, c'est le bien commun de toutes.

On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne disconviens
pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur parti possible de sa
situation, mais, dans ce sens, on ne réalise que ce qui est possible.
Or, jamais il n'est possible aux capitaux de tyranniser le travail
que lorsqu'ils sont rares, car alors ils font la loi, ils mettent la
main-d'oeuvre aux enchères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus
impossible que lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le
travail qui commande.

Arrière donc les jalousies de classes, les malveillances, les haines
sans fondement, les défiances injustes. Ces passions dépravées
nuisent à ceux qui les nourrissent dans leur coeur. Ce n'est pas
là de la morale déclamatoire; c'est un enchaînement de causes
et d'effets susceptible d'être rigoureusement, mathématiquement
démontré; et il n'en est pas moins sublime parce qu'il satisfait
autant l'intelligence que le sentiment.

Je résume toute cette dissertation par ces mots: Ouvriers,
travailleurs, prolétaires, classes dénuées et souffrantes,
voulez-vous améliorer votre sort? Vous n'y réussirez pas par la
lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a trois choses
qui ne peuvent perfectionner la communauté tout entière sans étendre
sur vous leurs bienfaits, ces trois choses sont: PAIX, LIBERTÉ et
SÉCURITÉ.



MAUDIT ARGENT[25].

[Note 25: Publié dans le numéro d'avril 1849 du _Journal des
économistes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


--Maudit argent! maudit argent! s'écriait d'un air désolé F*
l'économiste, au sortir du Comité des finances où l'on venait de
discuter un projet de papier-monnaie.

--Qu'avez-vous? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit pour la plus
encensée des divinités de ce monde?

--Maudit argent! maudit argent!

--Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je n'aie entendu
blasphémer, la paix, la liberté, la vie, et Brutus a été jusqu'à
dire: Vertu! tu n'es qu'un nom! Mais si quelque chose a échappé
jusqu'ici...

--Maudit argent! maudit argent!

--Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé? Crésus
vient-il de vous éclabousser? Mondor vous a-t-il ravi l'amour de
votre mie? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre vous une diatribe au
gazetier?

--Je n'envie pas le char de Crésus; ma renommée, par son néant,
échappe à la langue de Zoïle; et quant à ma mie, jamais, jamais
l'ombre même de la tache la plus légère...

--Ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous êtes, vous aussi, inventeur
d'une réorganisation sociale, _système_ F*. Votre société, vous la
voulez plus parfaite que celle de Sparte, et pour cela toute monnaie
doit en être sévèrement bannie. Ce qui vous embarrasse, c'est de
décider vos adeptes à vider leur escarcelle. Que voulez-vous? c'est
l'écueil de tous les réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fît
merveille s'il parvenait à vaincre toutes les résistances, et si
l'humanité tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire
molle; mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute,
applaudit ou dédaigne, et..... va comme devant.

--Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour. Au lieu
d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a plu à Dieu
d'inventer, ayant d'ailleurs le bonheur de les trouver admirables
dans leur développement progressif. Et c'est pour cela que je répète:
Maudit argent! maudit argent!

--Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste? Eh, morbleu! vous avez
un moyen simple de vous satisfaire. Jetez votre bourse dans la Seine,
ne vous réservant que cent sous pour prendre une action de la Banque
d'échange.

--Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire le signe
trompeur!

--Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous êtes un nouveau
Diogène, et vous allez m'affadir d'une tirade à la Sénèque, sur le
mépris des richesses.

--Le Ciel m'en préserve! Car la richesse, voyez-vous, ce n'est pas un
peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du pain pour ceux qui ont
faim, des vêtements pour ceux qui sont nus, du bois qui réchauffe,
de l'huile qui allonge le jour, une carrière, ouverte à votre fils,
une dot assurée à votre fille, un jour de repos pour la fatigue,
un cordial pour la défaillance, un secours glissé dans la main du
pauvre honteux, un toit contre l'orage, des ailes aux amis qui se
rapprochent, une diversion pour la tête que la pensée fait plier,
l'incomparable joie de rendre heureux ceux qui nous sont chers.
La richesse, c'est l'instruction, l'indépendance, la dignité, la
confiance, la charité, tout ce que le développement de nos facultés
peut livrer aux besoins du corps et de l'esprit; c'est le progrès,
c'est la civilisation. La richesse, c'est l'admirable résultat
civilisateur de deux admirables agents, plus civilisateurs encore
qu'elle-même: le travail et l'échange[26].

[Note 26: Voy. le chap. VI du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Bon! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithyrambe à la
richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous accabliez l'or de vos
imprécations?

--Eh! ne comprenez-vous pas que c'était tout simplement une boutade
d'économiste! Je maudis l'argent précisément parce qu'on le confond,
comme vous venez de faire, avec la richesse, et que de cette
confusion sortent des erreurs et des calamités sans nombre. Je le
maudis, parce que sa fonction dans la société est mal comprise et
très-difficile à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille
toutes les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour
la cause, alpha pour oméga; parce que sa présence dans le monde,
bienfaisante par elle-même, y a cependant introduit une notion
funeste, une pétition de principes, une théorie à rebours, qui,
dans ses formes multiples, a appauvri les hommes et ensanglanté la
terre. Je le maudis, parce que je me sens incapable de lutter contre
l'erreur à laquelle il a donné naissance autrement que par une longue
et fastidieuse dissertation que personne n'écoutera. Ah! si je tenais
au moins sous ma main un auditeur patient et bénévole!

--Morbleu! il ne sera pas dit que faute d'une victime vous resterez
dans l'état d'irritation où je vous vois. J'écoute; parlez,
dissertez, ne vous gênez en aucune façon.

--Vous me promettez de prendre intérêt...

--Je vous promets de prendre patience.

--C'est bien peu.

--C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et expliquez-moi
d'abord comment une méprise sur le numéraire, si méprise il y a, se
trouve au fond de toutes les erreurs économiques.

--Là, franchement, la main sur la conscience, ne vous est-il jamais
arrivé de confondre la richesse avec l'argent?

--Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'économie politique.
Mais, après tout, qu'en résulterait-il?

--Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans influence
sur vos actes; car, voyez-vous, en matière de travail et d'échange,
quoiqu'il y ait autant d'opinions que de têtes, nous agissons tous de
la même manière.

--À peu près comme nous marchons d'après les mêmes principes; encore
que nous ne soyons pas d'accord sur la théorie de l'équilibre et de
la gravitation.

--Justement. Quelqu'un qui serait conduit par ses inductions à croire
que, pendant la nuit, nous avons la tête en bas et les pieds en haut,
pourrait faire là-dessus de beaux livres, mais il se tiendrait comme
tout le monde.

--Je le crois bien. Si non, il serait vite puni d'être trop bon
logicien.

--De même, cet homme mourrait bientôt de faim qui, s'étant persuadé
que l'argent est la richesse réelle, serait conséquent jusqu'au
bout. Voilà pourquoi cette théorie est fausse, car il n'y a de
théorie vraie que celle qui résulte des faits mêmes, tels qu'ils se
manifestent en tous temps ou en tous lieux.

--Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence de l'intérêt
personnel, la conséquence funeste de l'acte erroné tend incessamment
à redresser l'erreur. Mais si celle dont vous parlez a si peu
d'influence, pourquoi vous donne-t-elle tant d'humeur?

--C'est que, quand un homme, au lieu d'agir pour lui-même, décide
pour autrui, l'intérêt personnel, cette sentinelle si vigilante et
si sensible, n'est plus là pour crier: Aïe! La responsabilité est
déplacée. C'est Pierre qui se trompe, et c'est Jean qui souffre; le
faux système du législateur devient forcément la règle d'action de
populations entières. Et voyez la différence. Quand vous avez de
l'argent et grand'faim, quelle que soit votre théorie du numéraire,
que faites-vous?

--J'entre chez un boulanger et j'achète du pain.

--Vous n'hésitez pas à vous défaire de votre argent?

--Je ne l'ai que pour cela.

--Et si, à son tour, ce boulanger a soif, que fait-il?

--Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec l'argent que je
lui ai donné.

--Quoi! il ne craint pas de se ruiner?

--La véritable ruine serait de ne manger ni boire.

--Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont libres,
agissent de même?

--Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim pour entasser
des sous?

--Loin de là, je trouve qu'ils agissent sagement, et je voudrais
que la théorie ne fût autre chose que la fidèle image de cette
universelle pratique. Mais supposons maintenant que vous êtes le
législateur, le roi absolu d'un vaste empire où il n'y a pas de mines
d'or.

--La fiction me plaît assez.

--Supposons encore que vous êtes parfaitement convaincu de ceci: La
richesse consiste uniquement et exclusivement dans le numéraire;
qu'en concluriez-vous?

--J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour moi d'enrichir
mon peuple, ou pour lui de s'enrichir lui-même, que de soutirer le
numéraire des autres peuples.

--C'est-à-dire de les appauvrir. La première conséquence à laquelle
vous arriveriez serait donc celle-ci: Une nation ne peut gagner que
ce qu'une autre perd.

--Cet axiome a pour lui l'autorité de Bacon et de Montaigne.

--Il n'en est pas moins triste, car enfin il revient à dire: Le
progrès est impossible. Deux peuples, pas plus que deux hommes, ne
peuvent prospérer côte à côte.

--Il semble bien que cela résulte du principe.

--Et comme tous les hommes aspirent à s'enrichir, il faut dire que
tous aspirent, en vertu d'une loi providentielle, à ruiner leurs
semblables.

--Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'économie politique.

--Détestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi absolu. Ce n'est
pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne limite votre puissance.
Qu'allez-vous faire en vertu de cette doctrine: la richesse, c'est
l'argent?

--Mes vues se porteront à accroître sans cesse, au sein de mon
peuple, la masse du numéraire.

--Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Comment vous y
prendrez-vous? Qu'ordonnerez-vous?

--Je n'ordonnerai rien; je défendrai. Je défendrai, sous peine de
mort, de faire sortir un écu du pays.

--Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?

--N'importe. Dans le système où nous raisonnons, lui permettre
d'exporter des écus, ce serait lui permettre de s'appauvrir.

--En sorte que, de votre aveu, vous le forceriez à se conduire
sur un principe opposé à celui qui vous guide vous-même dans des
circonstances semblables. Pourquoi cela?

--C'est sans doute parce que ma propre faim me pique, et que la faim
des peuples ne pique pas les législateurs.

--Eh bien! je puis vous dire que votre plan échouerait, et qu'il n'y
a pas de surveillance assez vigilante pour empêcher, quand le peuple
a faim, les écus de sortir, si le blé a la liberté d'entrer.

--En ce cas, ce plan, erroné ou non, est inefficace pour le bien
comme pour le mal, et nous n'avons plus à nous en occuper.

--Vous oubliez que vous êtes législateur. Est-ce qu'un législateur
se rebute pour si peu, quand il fait ses expériences sur autrui? Le
premier décret ayant échoué, ne chercheriez-vous pas un autre moyen
d'atteindre votre but?

--Quel but?

--Vous avez la mémoire courte; celui d'accroître, au sein de votre
peuple, la masse du numéraire supposé être la seule et vraie richesse.

--Ah! vous m'y remettez; pardon. Mais c'est que, voyez-vous, on a dit
de la musique: Pas trop n'en faut; je crois que c'est encore plus
vrai de l'économie politique. M'y revoilà. Mais je ne sais vraiment
qu'imaginer...

--Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que votre premier
décret ne résolvait le problème que négativement. Empêcher les écus
de sortir, c'est bien empêcher la richesse de diminuer, mais ce n'est
pas l'accroître.

--Ah! je suis sur la voie... ce blé libre d'entrer... Il me vient une
idée lumineuse... Oui, le détour est ingénieux, le moyen infaillible,
je touche au but.

--À mon tour, je vous demanderai: quel but?

--Eh! morbleu, d'accroître la masse du numéraire.

--Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plaît?

--N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'élève toujours,
la première condition est qu'on ne l'entame jamais?

--Bien.

--Et la seconde qu'on y ajoute toujours?

--Très-bien.

--Donc le problème sera résolu, en négatif et positif, comme disent
les socialistes, si d'un côté j'empêche l'étranger d'y puiser, et si,
de l'autre, je le force à y verser.

--De mieux en mieux.

--Et pour cela deux simples décrets où le numéraire ne sera pas même
mentionné. Par l'un, il sera défendu à mes sujets de rien acheter au
dehors; par l'autre, il leur sera ordonné d'y beaucoup vendre.

--C'est un plan fort bien conçu.

--Est-il nouveau? Je vais aller me pourvoir d'un brevet d'invention.

--Ne vous donnez pas cette peine; la priorité vous serait contestée.
Mais prenez garde à une chose.

--Laquelle?

--Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que vous empêcherez
vos sujets d'acheter des produits étrangers. Il suffira d'en prohiber
l'entrée. Trente ou quarante mille douaniers feront l'affaire.

--C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on leur donne ne sort
pas du pays.

--Sans doute; et dans notre système, c'est l'essentiel. Mais pour
forcer la vente au dehors, comment procéderez-vous?

--Je l'encouragerai par des primes, au moyen de quelques bons impôts
frappés sur mon peuple.

--En ce cas, les exportateurs, contraints par leur propre rivalité,
baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si vous faisiez cadeau
à l'étranger de ces primes ou de ces impôts.

--Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.

--C'est juste. Cela répond à tout; mais si votre système est si
avantageux, les rois vos voisins l'adopteront. Ils reproduiront vos
décrets; ils auront des douaniers et repousseront vos produits, afin
que chez eux non plus la pile d'argent ne diminue pas.

--J'aurai une armée et je forcerai leurs barrières.

--Ils auront une armée et forceront les vôtres.

--J'armerai des navires, je ferai des conquêtes, j'acquerrai des
colonies, et créerai à mon peuple des consommateurs qui seront bien
obligés de manger notre blé et boire notre vin[27].

[Note 27: Voy., au tome II, l'introduction de _Cobden et la Ligue_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront vos
conquêtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilà la guerre partout
et le monde en feu.

--J'augmenterai mes impôts, mes douaniers, ma marine et mon armée.

--Les autres vous imiteront.

--Je redoublerai d'efforts.

--Ils feront de même. En attendant, rien ne prouve que vous aurez
réussi à beaucoup vendre.

--Il n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts commerciaux se
neutralisent.

--Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces douaniers, ces
soldats, ces vaisseaux, ces contributions écrasantes, cette tension
perpétuelle vers un résultat impossible, cet état permanent de
guerre ouverte ou secrète avec le monde entier, ne sont-ils pas la
conséquence logique, nécessaire de ce que le législateur s'est coiffé
de cette idée (qui n'est, vous en êtes convenu, à l'usage d'aucun
homme agissant pour lui-même): «La richesse, c'est le numéraire;
accroître le numéraire, c'est accroître la richesse?»

--J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le législateur
doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la guerre
universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour se ruiner que
les hommes se déchirent.

--Et souvenez-vous qu'avant d'être roi, ce même axiome vous avait
conduit par la logique à ces maximes: «Ce que l'un gagne, l'autre
le perd. Le profit de l'un est le dommage de l'autre;» lesquelles
impliquent un antagonisme irrémédiable entre tous les hommes.

--Il n'est que trop certain. Philosophe ou législateur, soit que je
raisonne ou que j'agisse, partant de ce principe: l'argent, c'est la
richesse,--j'arrive toujours à cette conclusion ou à ce résultat:
la guerre universelle. Avant de le discuter, vous avez bien fait
de m'en signaler les conséquences; sans cela, je n'aurais jamais
eu le courage de vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation
économique; car, à vous parler net, cela n'est pas divertissant.

--À qui le dites-vous? C'est à quoi je pensais quand vous m'entendiez
murmurer: Maudit argent! Je gémissais de ce que mes compatriotes
n'ont pas le courage d'étudier ce qu'il leur importe tant de savoir.

--Et pourtant, les conséquences sont effrayantes.

--Les conséquences! Je ne vous en ai signalé qu'une. J'aurais pu vous
en montrer de plus funestes encore.

--Vous me faites dresser les cheveux sur la tête! Quels autres maux
a pu infliger à l'humanité cette confusion entre l'Argent et la
Richesse?

--Il me faudra longtemps pour les énumérer. C'est une doctrine qui
a une nombreuse lignée. Son fils aîné, nous venons de faire sa
connaissance, s'appelle _régime prohibitif_; le cadet, _système
colonial_; le troisième, _haine au capital_; le Benjamin,
_papier-monnaie_.

--Quoi! le papier-monnaie procède de la même erreur?

--Directement. Quand les législateurs, après avoir ruiné les hommes
par la guerre et l'impôt, persévèrent dans leur idée, ils se disent:
«Si le peuple souffre, c'est qu'il n'a pas assez d'argent. Il en
faut faire.» Et comme il n'est pas aisé de multiplier les métaux
précieux, surtout quand on a épuisé les prétendues ressources de la
prohibition, «nous ferons du numéraire fictif, ajoutent-ils, rien
n'est plus aisé, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille!
ils seront tous riches.»

--En effet, ce procédé est plus expéditif que l'autre, et puis il
n'aboutit pas à la guerre étrangère.

--Non, mais à la guerre civile.

--Vous êtes bien pessimiste. Hâtez-vous donc de traiter la question
au fond. Je suis tout surpris de désirer, pour la première fois,
savoir si l'argent (ou son signe) est la richesse.

--Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont immédiatement
aucun de leurs besoins avec des écus. S'ils ont faim, c'est du pain
qu'il leur faut; s'ils sont nus, des vêtements; s'ils sont malades,
des remèdes; s'ils ont froid, un abri, du combustible; s'ils aspirent
à apprendre, des livres; s'ils désirent se déplacer, des véhicules,
et ainsi de suite. La richesse d'un pays se reconnaît à l'abondance
et à la bonne distribution de toutes ces choses.

Par où vous devez reconnaître avec bonheur combien est fausse
cette triste maxime de Bacon: _Ce qu'un peuple gagne, l'autre le
perd nécessairement_; maxime exprimée d'une manière plus désolante
encore par Montaigne, en ces termes: _Le profit de l'un est le
dommage de l'autre_. Lorsque Sem, Cham et Japhet se partagèrent les
vastes solitudes de cette terre, assurément chacun d'eux put bâtir,
dessécher, semer, récolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se
mieux vêtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en
un mot, et accroître ses jouissances, sans qu'il en résultât une
dépression nécessaire dans les jouissances analogues de ses frères.
Il en est de même de deux peuples.

--Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans relations entre
eux, peuvent, en travaillant plus, en travaillant mieux, prospérer
côte à côte sans se nuire. Ce n'est pas là ce qui est nié par les
axiomes de Montaigne et de Bacon. Ils signifient seulement que,
dans le commerce qui se fait entre deux peuples ou deux hommes, si
l'un gagne, il faut que l'autre perde. Et cela est évident de soi;
l'échange n'ajoutant rien par lui-même à la masse de ces choses
utiles dont vous parliez, si après l'échange une des parties se
trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve en
avoir moins.

--Vous vous faites de l'échange une idée bien incomplète, incomplète
au point d'en devenir fausse. Si Sem est sur une plaine fertile en
blé, Japhet sur un coteau propre à produire du vin, Cham sur de
gras pâturages, il se peut que la séparation des occupations, loin
de nuire à l'un d'eux, les fasse prospérer tous les trois. Cela
doit même arriver, car la distribution du travail, introduite par
l'échange, aura pour effet d'accroître la masse du blé, du vin et
de la viande à partager. Comment en serait-il autrement, si vous
admettez la liberté de ces transactions? Dès l'instant que l'un
des trois frères s'apercevrait que le travail, pour ainsi dire
sociétaire, le constitue en perte permanente, comparativement au
travail solitaire, il renoncerait à échanger. L'échange porte avec
lui-même son titre à notre reconnaissance. Il s'accomplit, donc il
est bon[28].

[Note 28: Voy. le chap. IV du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Mais l'axiome de Bacon est vrai quand il s'agit d'or et d'argent.
Si l'on admet qu'à un moment déterminé il en existe dans le monde une
quantité donnée, il est bien clair qu'une bourse ne se peut emplir
qu'une autre bourse ne se vide.

--Et si l'on professe que l'or est la richesse, la conclusion est
qu'il y a parmi les hommes des déplacements de fortune et jamais de
progrès général. C'est justement ce que je disais en commençant. Que
si, au contraire, vous voyez la vraie richesse dans l'abondance des
choses utiles propres à satisfaire nos besoins et nos goûts, vous
comprendrez comme possible la prospérité simultanée. Le numéraire
ne sert qu'à faciliter la transmission d'une main à l'autre de ces
choses utiles, ce qui s'accomplit aussi bien avec une once de métal
rare, comme l'or, qu'avec une livre de métal plus abondant, comme
l'argent, ou avec un demi-quintal de métal plus abondant encore,
comme le cuivre. D'après cela, s'il y avait à la disposition de tous
les Français une fois plus de toutes ces choses utiles, la France
serait le double plus riche, bien que la quantité de numéraire restât
la même; mais il n'en serait pas ainsi s'il y avait le double de
numéraire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.

--La question est de savoir si la présence d'un plus grand nombre
d'écus n'a pas précisément pour effet d'augmenter la masse des choses
utiles.

--Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes? Les aliments,
les vêtements, les maisons, le combustible, tout cela vient de la
nature et du travail, d'un travail plus ou moins habile s'exerçant
sur une nature plus ou moins libérale.

--Vous oubliez une grande force, qui est l'échange. Si vous avouez
que c'est une force, comme vous êtes convenu que les écus le
facilitent, vous devez convenir qu'ils ont une puissance indirecte de
production.

--Mais j'ai ajouté qu'un peu de métal rare facilite autant de
transactions que beaucoup de métal abondant, d'où il suit qu'on
n'enrichit pas un peuple en le _forçant_ de donner des choses utiles
pour avoir plus d'argent.

--Ainsi, selon vous, les trésors qu'on trouve en Californie
n'accroîtront pas la richesse du monde?

--Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouissances, aux
satisfactions réelles de l'humanité prise dans son ensemble. Si l'or
de la Californie ne fait que remplacer dans le monde celui qui se
perd et se détruit, cela peut avoir son utilité. S'il en augmente
la masse, il la dépréciera. Les chercheurs d'or seront plus riches
qu'ils n'eussent été sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se
trouvera l'or actuel au moment de la dépréciation, se procureront
moins de satisfactions à somme égale. Je ne puis voir là un
accroissement, mais un déplacement de la vraie richesse, telle que je
l'ai définie.

--Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de la peine à me
faire comprendre que je ne suis pas plus riche, toutes choses égales
d'ailleurs, si j'ai deux écus, que si je n'en ai qu'un.

--Aussi n'est-ce pas ce que je dis.

--Et ce qui est vrai de moi l'est de mon voisin, et du voisin de mon
voisin, et ainsi de suite, de proche en proche, en faisant le tour
du pays. Donc, si chaque Français a plus d'écus, la France est plus
riche.

--Et voilà votre erreur, l'erreur commune, consistant à conclure _de
un à tous_ et du particulier au général.

--Quoi! n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus concluante? Ce
qui est vrai de chacun ne l'est-il pas de tous? Qu'est-ce que _tous_,
sinon les _chacuns_ nommés en une seule fois? Autant vaudrait me dire
que _chaque_ Français pourrait tout à coup grandir d'un pouce, sans
que la taille moyenne de tous les Français fût plus élevée.

--Le raisonnement est spécieux, j'en conviens, et voilà justement
pourquoi l'illusion qu'il recèle est si commune. Examinons pourtant.

Dix joueurs se réunissaient dans un salon. Pour plus de facilité,
ils avaient coutume de prendre chacun dix jetons contre lesquels
ils déposaient cent francs sous le chandelier, de manière à ce que
chaque jeton correspondit à dix francs. Après la partie on réglait
les comptes, et les joueurs retiraient du chandelier autant de fois
dix francs qu'ils pouvaient représenter de jetons. Ce que voyant,
l'un d'eux, grand arithméticien peut-être, mais pauvre raisonneur,
dit: Messieurs, une expérience invariable m'apprend qu'à la fin de
la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai plus de jetons.
N'avez-vous pas fait la même observation sur vous-mêmes? Ainsi ce qui
est vrai de moi est successivement vrai de chacun de vous, et _ce
qui est vrai de chacun l'est de tous_. Donc nous serions tous plus
riches, en fin de jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien
n'est plus aisé; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui
fut fait. Mais quand la partie terminée, on en vint au règlement,
on s'aperçut que les mille francs du chandelier ne s'étaient pas
miraculeusement multipliés, suivant l'attente générale. Il fallut
les partager, comme on dit, _au prorata_, et le seul résultat (bien
chimérique!) obtenu, fut celui-ci: chacun avait bien le double de
jetons, mais chaque jeton, au lieu de correspondre à _dix_ francs,
n'en représentait plus que _cinq_. Il fut alors parfaitement constaté
que ce qui est vrai de chacun ne l'est pas toujours de tous.

--Je le crois bien: vous supposez un accroissement général de jetons,
sans un accroissement correspondant de la mise sous le chandelier.

--Et vous, vous supposez un accroissement général d'écus sans un
accroissement correspondant des choses dont ces écus facilitent
l'échange.

--Est-ce que vous assimilez les écus à des jetons?

--Non certes, à d'autres égards; oui, au point de vue du raisonnement
que vous m'opposiez et que j'avais à combattre. Remarquez une chose.
Pour qu'il y ait accroissement général d'écus dans un pays, il faut,
ou que ce pays ait des mines, ou que son commerce se fasse de telle
façon qu'il donne des choses utiles pour recevoir du numéraire. _Hors
de ces deux hypothèses_, un accroissement universel est impossible,
les écus ne faisant que changer de mains, et, dans ce cas, encore
qu'il soit bien vrai que chacun pris individuellement soit d'autant
plus riche qu'il a plus d'écus, on n'en peut pas déduire la
généralisation que vous faisiez tout à l'heure, puisqu'un écu de plus
dans une bourse implique de toute nécessité un écu de moins dans une
autre. C'est comme dans votre comparaison avec la taille moyenne.
Si chacun de nous ne grandissait qu'aux dépens d'autrui, il serait
bien vrai de chacun pris individuellement qu'il sera plus bel homme,
s'il a la bonne chance, mais cela ne sera jamais vrai de tous pris
collectivement.

--Soit. Mais dans les deux hypothèses que vous avez signalées,
l'accroissement est réel, et vous conviendrez que j'ai raison.

--Jusqu'à un certain point.

L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, les hommes
consentent à donner des choses utiles qui ont une valeur aussi.
Lors donc qu'il y a des mines dans un pays, si ce pays en extrait
assez d'or pour acheter au dehors une chose utile, par exemple, une
locomotive, il s'enrichit de toutes les jouissances que peut procurer
une locomotive, exactement comme s'il l'avait faite. La question
pour lui est de savoir s'il dépense plus d'efforts dans le premier
procédé que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or, il se
déprécierait et il arriverait quelque chose de pis que ce que vous
voyez en Californie, car là du moins on se sert des métaux précieux
pour acheter des choses utiles faites ailleurs. Malgré cela, on y
court risque de mourir de faim sur des monceaux d'or. Que serait-ce,
si la loi en défendait l'exportation?

Quant à la seconde hypothèse, celle de l'or qui nous arrive par le
commerce, c'est un avantage ou un inconvénient, selon que le pays
en a plus ou moins besoin, comparativement au besoin qu'il a aussi
des choses utiles dont il faut se défaire pour l'acquérir. C'est aux
intéressés à en juger, et non à la loi; car si la loi part de ce
principe, que l'or est préférable aux choses utiles, n'importe la
valeur, et si elle parvient à agir efficacement dans ce sens, elle
tend à faire de la France une Californie retournée, où il y aura
beaucoup de numéraire pour acheter, et rien à acheter. C'est toujours
le système dont Midas est le symbole.

--L'or qui entre implique une _chose utile_ qui sort, j'en conviens,
et, sous ce rapport, il y a une satisfaction soustraite au pays.
Mais n'est-elle pas remplacée avec avantage? et de combien de
satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il pas la source, en
circulant de main en main, en provoquant le travail et l'industrie,
jusqu'à ce qu'enfin il sorte à son tour, et implique l'entrée d'une
chose utile?

--Vous voilà au coeur de la question. Est-il vrai qu'un écu soit
le principe qui fait produire tous les objets dont il facilite
l'échange? On convient bien qu'un écu de cinq francs ne _vaut_
que cinq francs; mais on est porté à croire que cette valeur a un
caractère particulier; qu'elle ne se détruit pas comme les autres,
ou ne se détruit que très à la longue; qu'elle se renouvelle,
pour ainsi dire, à chaque transmission; et qu'en définitive cet
écu a valu autant de fois cinq francs qu'il a fait accomplir de
transactions, qu'il vaut à lui seul autant que toutes les choses
contre lesquelles il s'est successivement échangé; et on croit cela,
parce qu'on suppose que, sans cet écu, ces choses ne se seraient pas
même produites. On dit: Sans lui, le cordonnier aurait vendu une
paire de souliers de moins; par conséquent, il aurait acheté moins
de boucherie; le boucher aurait été moins souvent chez l'épicier,
l'épicier chez le médecin, le médecin chez l'avocat, et ainsi de
suite.

--Cela me paraît incontestable.

--C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du numéraire,
abstraction faite des mines et de l'importation.

Vous avez un écu. Que signifie-t-il en vos mains? Il y est comme le
témoin et la preuve que vous avez, à une époque quelconque, exécuté
un travail, dont, au lieu d'en profiter, vous avez fait jouir la
société, en la personne de votre client. Cet écu témoigne que vous
avez rendu un _service_ à la société, et, de plus, il en constate
la valeur. Il témoigne, en outre, que vous n'avez pas encore retiré
de la société un service _réel_ équivalent, comme c'était votre
droit. Pour vous mettre à même de l'exercer, quand et comme il vous
plaira, la société, par les mains de votre client, vous a donné une
_reconnaissance_, un _titre_, un _bon de la République_, un _jeton_,
un _écu_ enfin, qui ne diffère des titres fiduciaires qu'en ce qu'il
porte sa valeur en lui-même, et si vous savez lire, avec les yeux
de l'esprit, les inscriptions dont il est chargé, vous déchiffrerez
distinctement ces mots: «_Rendez au porteur un service équivalent à
celui qu'il a rendu à la société, valeur reçue constatée, prouvée et
mesurée par celle qui est en moi-même_[29].»

[Note 29: _Mutualité des services._ D'après tout ce qui précède,
la société peut être considérée comme un immense bazar où chacun
va d'abord déposer ses produits, en faire reconnaître et fixer la
valeur. Après cela, il est autorisé à prélever, sur l'ensemble de
tous ces dépôts, des produits à son choix pour une valeur égale. Or,
comment s'apprécie cette valeur? par le service reçu et rendu. Nous
avons donc exactement ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce
bazar d'échange, dont on a tant ri; et la société, plus ingénieuse
que M. Proudhon, nous le donne en nous épargnant le dérangement
matériel d'y transporter nos marchandises. Pour cela, elle a inventé
la monnaie, moyennant quoi elle réalise l'entrepôt à domicile.

                                     (_Ébauche inédite de l'auteur._)]

Maintenant, vous me cédez votre écu. Ou c'est à titre gratuit, ou
c'est à titre onéreux. Si vous me le donnez comme prix d'un service,
voici ce qui en résulte: votre compte de satisfactions réelles avec
la société se trouve réglé, balancé et fermé. Vous lui aviez rendu
un service contre un écu, vous lui restituez maintenant l'écu contre
un service; partant quitte quant à vous. Pour moi je suis justement
dans la position où vous étiez tout à l'heure. C'est moi qui
maintenant suis en avance envers la société du service que je viens
de lui rendre en votre personne. C'est moi qui deviens son créancier
de la valeur du travail que je vous ai livré, et que je pouvais me
consacrer à moi-même. C'est donc entre mes mains que doit passer le
titre de cette créance, le témoin et la preuve de la dette sociale.
Vous ne pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j'ai à
recevoir, c'est parce que j'ai donné. Vous ne pouvez pas dire surtout
que la société est plus riche d'un écu, parce qu'un de ses membres a
un écu de plus, puisqu'un autre l'a de moins.

Que si vous me cédez cet écu gratuitement, en ce cas, il est certain
que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en serez d'autant plus
pauvre, et la fortune sociale, prise en masse, ne sera pas changée;
car cette fortune, je l'ai déjà dit, consiste en services réels, en
satisfactions effectives, en choses utiles. Vous étiez créancier de
la société, vous m'avez substitué à vos droits, et il importe peu à
la société, qui est redevable d'un service, de le rendre à vous ou à
moi. Elle s'acquitte en le rendant au porteur du litre.

--Mais si nous avions tous beaucoup d'écus, nous retirerions tous de
la société beaucoup de services. Cela ne serait-il pas bien agréable?

--Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de décrire, et qui est
l'image de la réalité, on ne retire du milieu social des services que
parce qu'on y en a versé. Qui dit _service_, dit à la fois service
_reçu_ et _rendu_, car ces deux termes s'impliquent, en sorte qu'il
doit toujours y avoir balance. Vous ne pouvez songer à ce que la
société rende plus de services qu'elle n'en reçoit, et c'est pourtant
là la chimère qu'on poursuit au moyen de la multiplication des écus,
de l'altération des monnaies, du papier-monnaie, etc.

--Tout cela paraît assez raisonnable _en théorie_, mais, dans la
pratique, je ne puis me tirer de la tête, quand je vois comment les
choses se passent, que si, par un heureux miracle, le nombre des écus
venait à se multiplier, de telle sorte que chacun de nous en vît
doubler sa petite provision, nous serions tous plus à l'aise; nous
ferions tous plus d'achats, et l'industrie en recevrait un puissant
encouragement.

--Plus d'achats! Mais acheter quoi? Sans doute des objets utiles,
des choses propres à procurer des satisfactions efficaces, des
vivres, des étoffes, des maisons, des livres, des tableaux.
Vous devriez donc commencer par prouver que toutes ces choses
s'engendrent d'elles-mêmes, par cela seul qu'on fond à l'hôtel des
Monnaies des lingots tombés de la lune, ou qu'on met en mouvement à
l'Imprimerie nationale la planche aux assignats; car vous ne pouvez
raisonnablement penser que si la quantité de blé, de draps, de
navires, de chapeaux, de souliers reste la même, la part de chacun
puisse être plus grande, parce que nous nous présenterons tous
sur le marché avec une plus grande quantité de francs métalliques
ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs. Dans l'ordre social, les
choses utiles sont ce que les travailleurs eux-mêmes mettent sous
le chandelier, et les écus qui circulent de main en main, ce sont
les jetons. Si vous multipliez les francs, sans multiplier les
choses utiles, il en résultera seulement qu'il faudra plus de francs
pour chaque échange, comme il fallut aux joueurs plus de jetons
pour chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se passe pour
l'or, l'argent et le cuivre. Pourquoi le même troc exige-t-il plus
de cuivre que d'argent, plus d'argent que d'or? N'est-ce pas parce
que ces métaux sont répandus dans le monde en proportions diverses?
Quelle raison avez-vous de croire que si l'or devenait tout à coup
aussi abondant que l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de
l'autre pour acheter une maison?

--Vous pouvez avoir raison, mais je désire que vous ayez tort. Au
milieu des souffrances qui nous environnent, si cruelles en elles
mêmes, si dangereuses par leurs conséquences, je trouvais quelque
consolation à penser qu'il y avait un moyen facile de rendre heureux
tous les membres de la société.

--L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est déjà pas si
facile d'en augmenter la masse dans un pays privé de mines.

--Non, mais il est aisé d'y substituer autre chose. Je suis d'accord
avec vous que l'or et l'argent ne rendent guère de services que
comme instruments d'échanges. Autant en fait le papier-monnaie,
le billet de banque, etc. Si donc nous avions tous beaucoup de
cette monnaie-là, si facile à créer, nous pourrions tous beaucoup
acheter, nous ne manquerions de rien. Votre cruelle théorie dissipe
des espérances, des illusions, si vous voulez, dont le principe est
assurément bien philanthropique.

--Oui, comme tous les voeux stériles que l'on peut former pour la
félicité universelle. L'extrême facilité du moyen que vous invoquez
suffit pour en démontrer l'inanité. Croyez-vous que s'il suffisait
d'imprimer des billets de banque pour que nous pussions tous
satisfaire nos besoins, nos goûts, nos désirs, l'humanité serait
arrivée jusqu'ici sans recourir à ce moyen? Je conviens avec vous que
la découverte est séduisante. Elle bannirait immédiatement du monde,
non-seulement la spoliation sous ses formes si déplorables, mais le
travail lui-même, sauf celui de la planche aux assignats. Reste à
comprendre comment les assignats achèteraient des maisons que nul
n'aurait bâties, du blé que nul n'aurait cultivé, des étoffes que nul
n'aurait pris la peine de tisser[30].

[Note 30: Voy. la 12e lettre du pamphlet _Gratuité du crédit_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Une chose me frappe dans votre argumentation. D'après vous-même,
s'il n'y a pas gain, il n'y a pas perte non plus à multiplier
l'instrument de l'échange, ainsi qu'on le voit par l'exemple de vos
joueurs, qui en furent quittes pour une déception fort bénigne. Alors
pourquoi repousser la pierre philosophale, qui nous apprendrait
enfin le secret de changer les cailloux en or, et, en attendant,
le papier-monnaie? Êtes-vous si entêté de votre logique, que vous
refusiez une expérience sans risques? Si vous vous trompez, vous
privez la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'un bienfait
immense. Si l'erreur est de leur côté, il ne s'agit pour le peuple,
d'après vous-même, que d'une espérance déçue. La mesure, excellente
selon eux, est neutre selon vous. Laissez donc essayer, puisque le
pis qui puisse arriver, ce n'est pas la réalisation d'un mal, mais la
non-réalisation d'un bien.

--D'abord, c'est déjà un grand mal, pour un peuple, qu'une espérance
déçue. C'en est un autre que le gouvernement annonce la remise de
plusieurs impôts sur la foi d'une ressource qui doit infailliblement
s'évanouir. Néanmoins votre remarque aurait de la force, si, après
l'émission du papier-monnaie et sa dépréciation, l'équilibre des
valeurs se faisait instantanément, avec une parfaite simultanéité,
en toutes choses et sur tous les points du territoire. La mesure
aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, à une mystification
universelle, dont le mieux serait de rire en nous regardant les
uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent.
L'expérience en a été faite, et chaque fois que les despotes ont
altéré la monnaie...

--Qui propose d'altérer les monnaies?

--Eh, mon Dieu! forcer les gens à prendre en paiement des chiffons
de papier qu'on a officiellement baptisés _francs_, ou les forcer de
recevoir comme pesant cinq grammes une pièce d'argent qui n'en pèse
que deux et demi, mais qu'on a aussi officiellement appelée _franc_,
c'est tout un, si ce n'est pis; et tous les raisonnements qu'on peut
faire en faveur des assignats ont été faits en faveur de la fausse
monnaie légale. Certes, en se plaçant au point de vue où vous étiez
tout à l'heure, et où vous paraissez être encore, lorsqu'on croyait
que multiplier l'instrument des échanges c'était multiplier les
échanges eux-mêmes, ainsi que les choses échangées, on devait penser
de très-bonne foi que le moyen le plus simple était de dédoubler
les écus et de donner législativement aux moitiés la dénomination
et la valeur du tout. Eh bien! dans un cas comme dans l'autre, la
dépréciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la cause.
Ce qu'il me reste à vous démontrer, c'est que cette dépréciation,
qui, pour le papier, peut aller jusqu'à zéro, s'opère en faisant
successivement des dupes parmi lesquelles les pauvres, les gens
simples, les ouvriers, les campagnards occupent le premier rang.

--J'écoute; mais abrégez. La dose d'Économie politique est un peu
forte pour une fois.

--Soit. Nous sommes donc bien fixés sur ce point, que la richesse
c'est l'ensemble des choses utiles que nous produisons par le
travail, ou mieux encore, les résultats de tous les efforts que
nous faisons pour la satisfaction de nos besoins et de nos goûts.
Ces choses utiles s'échangent les unes contre les autres, selon les
convenances de ceux à qui elles appartiennent. Il y a deux formes à
ces transactions: l'une s'appelle _troc_; c'est celle où l'on rend un
service pour recevoir immédiatement un service équivalent. Sous cette
forme, les transactions seraient extrêmement limitées. Pour qu'elles
pussent se multiplier, s'accomplir à travers le temps et l'espace,
entre personnes inconnues et par fractions infinies, il a fallu
l'intervention d'un agent intermédiaire: c'est la monnaie. Elle donne
lieu à l'échange, qui n'est autre chose qu'un troc complexe. C'est
là ce qu'il faut remarquer et comprendre. L'_échange_ se décompose
en deux _trocs_, en deux facteurs, la _vente_ et l'_achat_, dont la
réunion est nécessaire pour le constituer. Vous _vendez_ un service
contre un écu, puis, avec cet écu, vous _achetez_ un service. Ce
n'est qu'alors que le troc est complet; ce n'est qu'alors que votre
effort a été suivi d'une satisfaction réelle. Évidemment vous ne
travaillez à satisfaire les besoins d'autrui que pour qu'autrui
travaille à satisfaire les vôtres. Tant que vous n'avez en vos mains
que l'écu qui vous a été donné contre votre travail, vous êtes
seulement en mesure de réclamer le travail d'une autre personne.
Et c'est quand vous l'aurez fait, que l'évolution économique sera
accomplie quant à vous, puisqu'alors seulement vous aurez obtenu, par
une satisfaction réelle, la vraie récompense de votre peine. L'idée
de _troc_ implique service rendu et service reçu. Pourquoi n'en
serait-il pas de même de celle d'échange, qui n'est qu'un troc en
partie double?

Et ici, il y a deux remarques à faire: d'abord, c'est une
circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu de
numéraire dans le monde. S'il y en a beaucoup il en faut beaucoup;
s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque transaction; voilà tout.
La seconde observation, c'est celle-ci: comme on voit toujours
reparaître la monnaie à chaque échange, on a fini par la regarder
comme le _signe_ et la _mesure_ des choses échangées.

--Nierez-vous encore que le numéraire ne soit le _signe_ des choses
utiles dont vous parlez?

--Un louis n'est pas plus le signe d'un sac de blé qu'un sac de blé
n'est le signe d'un louis.

--Quel mal y a-t-il à ce que l'on considère la monnaie comme le signe
de la richesse?

--Il y a cet inconvénient, qu'on croit qu'il suffit d'augmenter le
signe pour augmenter les choses signifiées, et l'on tombe dans toutes
les fausses mesures que vous preniez vous-même quand je vous avais
fait roi absolu. On va plus loin. De même qu'on voit dans l'argent
le signe de la richesse, on voit aussi dans le papier-monnaie le
signe de l'argent, et l'on en conclut qu'il y a un moyen très-facile
et très-simple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.

--Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la monnaie ne
soit la _mesure_ des valeurs?

--Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement que réside
l'illusion.

Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes choses à
celle du numéraire. On dit: ceci _vaut_ 5, 10, 20, fr., comme on dit:
ceci _pèse_ 5, 10, 20 grammes, ceci _mesure_ 5, 10, 20 mètres, cette
terre contient 5, 10, 20 ares, etc., et de là on a conclu que la
monnaie était la _mesure_ des _valeurs_.

--Morbleu, c'est que l'apparence y est.

--Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais non la
réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de pesanteur, de
superficie est une quantité _convenue_ et immuable. Il n'en est pas
de même de la valeur de l'or et de l'argent. Elle varie tout aussi
bien que celle du blé, du vin, du drap, du travail, et par les mêmes
causes, car elle a la même source et subit les mêmes lois. L'or
est mis à notre portée absolument comme le fer, par le travail des
mineurs, les avances des capitalistes, le concours des marins et des
négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il coûte plus ou moins à
produire, qu'il y en a plus ou moins sur le marché, qu'il y est plus
ou moins recherché; en un mot, il subit, quant à ses fluctuations,
la destinée de toutes les productions humaines. Mais voici quelque
chose d'étrange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur
du numéraire varie, c'est aux autres produits contre lesquels il
s'échange que le langage attribue la variation. Ainsi, je suppose
que toutes les circonstances relatives à l'or restent les mêmes,
et que la récolte du blé soit emportée. Le blé haussera; on dira:
L'hectolitre de blé qui valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison,
car c'est bien la valeur du blé qui a varié, et le langage ici est
d'accord avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons
que toutes les circonstances relatives au blé restent les mêmes, et
que la moitié de tout l'or existant dans le monde soit engloutie;
cette fois, c'est la valeur de l'or qui haussera. Il semble qu'on
devrait dire: Ce napoléon qui _valait_ 20 fr. en _vaut_ 40. Or,
savez-vous comment on s'exprime? Comme si c'était l'autre terme de
comparaison qui eût baissé, et l'on dit: Le blé qui _valait_ 20 fr.
n'en _vaut_ que dix.

--Cela revient parfaitement au même, quant au résultat.

--Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturbations, toutes les
duperies qui doivent se produire dans les échanges, quand la valeur
de l'intermédiaire varie, sans qu'on en soit averti par un changement
de dénomination. On émet des pièces altérées ou des billets qui
portent le nom de _vingt francs_, et conserveront ce nom à travers
toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite d'un
quart, de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins des _pièces_
ou _billets de vingt francs_. Les gens habiles auront soin de ne
livrer leurs produits que contre un nombre de billets plus grand.
En d'autres termes, ils demanderont quarante francs de ce qu'ils
vendaient autrefois pour vingt. Mais les simples s'y laisseront
prendre. Il se passera bien des années avant que l'évolution soit
accomplie pour toutes les valeurs. Sous l'influence de l'ignorance
et de la _coutume_, la journée du manoeuvre de nos campagnes restera
longtemps à _un franc_, quand le prix vénal de tous les objets
de consommation se sera élevé autour de lui. Il tombera dans une
affreuse misère, sans en pouvoir discerner la cause. Enfin, Monsieur,
puisque vous désirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de
porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois la
fausse monnaie, quelque forme qu'elle prenne, mise en circulation,
il faut que la dépréciation survienne, et se manifeste par la hausse
universelle de tout ce qui est susceptible de se vendre. Mais cette
hausse n'est pas instantanée et égale pour toutes choses. Les
habiles, les brocanteurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien;
car c'est leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en
reconnaître la cause, et même de spéculer dessus. Mais les petits
marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoivent tout le choc.
Le riche n'en est pas plus riche, le pauvre en devient plus pauvre.
Les expédients de cette espèce ont donc pour effet d'augmenter
la distance qui sépare l'opulence de la misère, de paralyser les
tendances sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un
même niveau, et il faut ensuite des siècles aux classes souffrantes
pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans leur marche vers
l'_égalité des conditions_.

--Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller méditer sur la
dissertation à laquelle vous venez de vous livrer avec tant de
complaisance.

--Êtes-vous déjà à bout de la vôtre? C'est à peine si j'ai commencé.
Je ne vous ai pas encore parlé de la _haine du capital_, de la
_gratuité du crédit_; sentiment funeste, erreur déplorable, qui
s'alimente à la même source!

--Quoi! ce soulèvement effrayant des Prolétaires contre les
Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent avec la
Richesse?

--Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement, certains
capitalistes se sont arrogé des monopoles, des priviléges, qui
suffiraient pour expliquer ce sentiment. Mais, lorsque les
théoriciens de la démagogie ont voulu le justifier, le systématiser,
lui donner l'apparence d'une opinion raisonnée, et le tourner
contre la nature même du capital, ils ont eu recours à cette fausse
économie politique au fond de laquelle se retrouve toujours la même
confusion. Ils ont dit au peuple: «Prends un écu, mets-le sous verre;
oublie-le là pendant un an; va regarder ensuite, et tu te convaincras
qu'il n'a engendré ni dix sous, ni cinq sous, ni aucune fraction de
sou. Donc l'argent ne produit pas d'intérêts.» Puis, substituant au
mot _argent_ son prétendu synonyme, _capital_, ils ont fait subir
à leur _ergo_ cette modification: «Donc le capital ne produit pas
d'intérêts[31].» Ensuite est venue la série des conséquences: «Donc
celui qui prête un capital n'en doit rien retirer; donc celui qui te
prête un capital, s'il en retire quelque chose, te vole; donc tous
les capitalistes sont des voleurs; donc les richesses, devant servir
gratuitement à ceux qui les empruntent, appartiennent en réalité à
ceux à qui elles n'appartiennent pas; donc il n'y a pas de propriété;
donc, tout est à tous; donc....»

[Note 31: Voy. l'introduction de _Capital et Rente_, page 25.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

--Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme, je vous
l'avoue, me semble admirablement enchaîné. Je voudrais bien éclaircir
la question. Mais, hélas! je ne suis plus maître de mon attention.
Je sens dans ma tête un bourdonnement confus des mots _numéraire_,
_argent_, _services_, _capital_, _intérêts_; c'est au point que,
vraiment, je ne m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plaît,
l'entretien à un autre jour.

--En attendant voici un petit volume intitulé _Capital et Rente_.
Il dissipera peut-être quelques-uns de vos doutes. Jetez-y un coup
d'oeil quand vous vous ennuierez.

--Pour me désennuyer?

--Qui sait! Un clou chasse l'autre; un ennui chasse un autre ennui;
_similia similibus_...

--Je ne décide pas si vous voyez sous leur vrai jour les fonctions
du numéraire et l'économie politique en général. Mais, de votre
conversation, il me reste ceci: c'est que ces questions sont de
la plus haute importance; car, la paix ou la guerre, l'ordre ou
l'anarchie, l'union ou l'antagonisme des citoyens sont au bout de la
solution. Comment se fait-il qu'en France on sache si peu une science
qui nous touche tous de si près, et dont la diffusion aurait une
influence si décisive sur le sort de l'humanité? Serait-ce que l'État
ne la fait pas assez enseigner?

--Pas précisément. Cela tient à ce que, sans le savoir, il s'applique
avec un soin infini à saturer tous les cerveaux de préjugés et tous
les coeurs de sentiments favorables à l'esprit d'anarchie, de guerre
et de haine. En sorte que, lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et
d'union se présente, elle a beau avoir pour elle la clarté et la
vérité, elle trouve la place prise.

--Décidément, vous êtes un affreux pessimiste. Quel intérêt
l'État peut-il avoir à fausser les intelligences au profit des
révolutions, des guerres civiles et étrangères? Il y a certainement
de l'exagération dans ce que vous dites.

--Jugez-en. À l'époque où nos facultés intellectuelles commencent
à se développer, à l'âge où les impressions sont si vives, où les
habitudes de l'esprit se contractent avec une si grande facilité;
quand nous pourrions jeter un regard sur notre société et la
comprendre, en un mot, quand nous arrivons à sept ou huit ans, que
fait l'État? Il nous met un bandeau sur les yeux, nous fait sortir
tout doucement du milieu social qui nous environne, pour nous
plonger, avec notre esprit si prompt, notre coeur si impressionnable,
dans le sein de la société romaine. Il nous retient là une dizaine
d'années, tout le temps nécessaire pour donner à notre cerveau un
empreinte ineffaçable. Or, remarquez que la société romaine est
directement l'opposé de ce qu'est ou devrait être notre société.
Là, on vivait de guerre; ici, nous devrions haïr la guerre. Là,
on haïssait le travail; ici, nous devons vivre du travail. Là, on
fondait les moyens de subsistance sur l'esclavage et la rapine;
ici, sur l'industrie libre. La société romaine s'était organisée en
conséquence de son principe. Elle devait admirer ce qui la faisait
prospérer. On y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons
vices. Ses poëtes, ses historiens devaient exalter ce qu'ici nous
devons mépriser. Les mots mêmes: _liberté_, _ordre_, _justice_,
_peuple_, _honneur_, _influence_, etc., ne pouvaient avoir la
même signification à Rome qu'ils ont, ou devraient avoir à Paris.
Comment voulez-vous que toute cette jeunesse, qui sort des écoles
universitaires ou monacales, qui a eu pour catéchisme Tite-Live et
Quinte-Curce, ne comprenne pas la liberté comme les Gracques, la
vertu comme Caton, le patriotisme comme César? Comment voulez-vous
qu'elle ne soit pas factieuse et guerrière? Comment voulez-vous
surtout qu'elle prenne le moindre intérêt au mécanisme de notre ordre
social? Croyez-vous que son esprit est bien préparé à le comprendre?
Ne voyez-vous pas qu'elle devrait, pour cela, se défaire de ses
impressions pour en recevoir de tout opposées?

--Que concluez-vous de là?

--Le voici; le plus pressé, ce n'est pas que l'État enseigne, mais
qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont détestables, mais le
pire de tous, c'est le monopole de l'enseignement[32].

[Note 32: Voy., au tome IV, _Baccalauréat et Socialisme_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



GRATUITÉ DU CRÉDIT.



PREMIÈRE LETTRE[33].

[Note 33: La brochure _Capital et Rente_ avait fait une certaine
impression sur les classes ouvrières, à qui l'auteur s'adressait,
et produit une scission dans certaine portion du socialisme. La
_Voix du Peuple_ jugea donc nécessaire de combattre cet écrit.--Au
premier article de M. Chevé, Bastiat fit demander à la rédaction la
permission de répondre et l'obtint. Mais il fut prévenu que, pour la
continuation de la discussion, M. Proudhon se substituait à M. Chevé.
Les répliques se succédèrent à peu près de semaine en semaine jusqu'à
la treizième lettre, dans laquelle M. Proudhon déclara le débat clos.
Il fit de la collection des treize lettres un volume sous ce titre:
_Intérêt et Principal_. Bastiat, usant de son droit, publia de son
côté la même collection, augmentée d'une quatorzième lettre, et lui
donna pour titre: _Gratuité du crédit_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


F. C. CHEVÉ.

L'un des rédacteurs de la _Voix du Peuple_,

À FRÉDÉRIC BASTIAT.

     Adhésion à la formule: le prêt est un service qui doit
     s'échanger contre un service.--Distinction sur la nature des
     services.--Le service qui consiste à céder l'usage temporaire
     d'une propriété ne doit pas être rémunéré par la cession
     définitive d'une propriété.--Conséquences funestes de l'intérêt
     pour l'emprunteur, pour le prêteur lui-même et pour la société
     tout entière.


                                                      22 octobre 1849.

Tous les principes d'économie sociale que vous avez propagés avec
un talent si remarquable concluent forcément, inévitablement, à
l'abolition de l'intérêt ou de la rente. Curieux de savoir par
quelle étrange contradiction votre logique, toujours si vive et si
sûre, reculait devant cette conclusion définitive, j'interrogeai
votre pamphlet intitulé: _Capital et Rente_, et je m'aperçus, avec
une surprise mêlée de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous
que l'épaisseur d'une simple équivoque.

--Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de deux choses
cependant bien distinctes, l'_usage_ et la _propriété_.

Comme nous, vous partez de ce principe fondamental et incontesté:
réciprocité, mutualité, équivalence des services. Seulement, en
confondant l'usage et la propriété, et en identifiant ces deux ordres
de nature diverse et sans équivalence possible, vous détruisez toute
mutualité, toute réciprocité, toute équivalence véritable, renversant
ainsi, de vos propres mains, le principe que vous avez posé.

C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même contre
vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de l'abolition de la
rente, ce juge que vous avez invoqué contre elle?

Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de courtoisie.
Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons le choix du lieu,
de l'heure et des armes, et, sans nous plaindre des désavantages
du terrain, nous acceptons la discussion dans les termes où vous
l'avez posée. Bien plus, nous contentant de suivre un à un tous
les exemples, toutes les démonstrations de votre écrit _Capital et
Rente_, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la malheureuse
équivoque qui seule vous a empêché de conclure contre la rente. Les
clauses de ce débat vous semblent-elles, ou non, loyales?

Entrons donc en matière.

Paul échange avec Pierre dix pièces de 50 centimes contre 100
sous: voilà le troc pour troc, l'échange de propriété contre
propriété.--Mais Pierre dit à Paul: «Tu me donneras les dix pièces de
10 sous actuellement, et moi je te donnerai la pièce de 100 sous dans
un an.» Voilà «un service nouveau et d'une autre espèce que Pierre
demande à Paul.»

--Mais quelle est la nature de ce service? Pierre demande-t-il à
Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle somme quelle qu'elle
soit? non, mais simplement de lui laisser l'_usage_ de celle-ci
pendant un an. Or, puisque tout service doit être payé par un service
équivalent, un service d'_usage_ doit donc être échangé contre un
service d'_usage_: rien de moins, rien de plus.--Pierre dira à Paul:
Tu me donnes l'_usage_ de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te
devrai donc en retour le même service, c'est-à-dire l'_usage_ de dix
pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste, oui ou non?

Un homme échange un navire contre une maison: voilà le troc pour
troc, l'échange de propriété contre propriété.--Mais l'armateur veut,
en outre, avoir l'usage de la maison pendant un an, avant de livrer
son navire. Le propriétaire lui dit: «C'est un service nouveau que
vous me demandez, j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en
compensation un service équivalent.»--Évidemment, répond l'armateur,
vous me donnez, une année durant, l'_usage_ d'une valeur de 20,000
fr., je suppose, je vous devrais donc en échange l'_usage_ d'une
égale valeur de 20,000. Rien de plus juste. Mais comme je paie
votre propriété par celle de mon navire, ce n'est pas une propriété
nouvelle, mais un simple _usage_ que vous me concédez, je ne dois
donc vous concéder aussi que l'_usage_ d'une même valeur, et pour un
temps égal. «Les services échangés se valent.» Exiger plus serait un
vol.

Mathurin prête un sac de blé «à Jérôme qui promet de rendre, au
bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de même poids, sans
qu'il en manque un seul grain.»--Mathurin voudrait, en outre, cinq
litres de blé en sus de l'hectolitre, pour le service qu'il rend
à Jérôme.--Non, reprend celui-ci, ce serait une injustice et une
spoliation, tu ne me donnes la propriété de rien, car, au bout de
l'an, je dois te remettre la valeur exacte de ce que tu me livres
aujourd'hui. Ce que tu me concèdes, c'est l'_usage_ pendant un an
de ton sac de blé, tu as donc droit à l'_usage_ de la même valeur
pendant une année aussi. Rien au delà; sinon il n'y aurait plus
mutualité, réciprocité, équivalence des services.

De son côté, Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait ce
raisonnement: «Ce que m'objecte Jérôme est incontestable; et, en
effet, si au bout de l'an, il me rentre cinq litres de blé en sus
des cent litres que je viens de prêter, et que dans quelque temps
je puisse prêter deux sacs de blé, puis trois, puis quatre, lorsque
j'en aurai placé un assez grand nombre pour vivre sur la somme de
ces rétributions,» je pourrai manger en ne faisant rien, et sans
jamais dépenser mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant
quelqu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi, mais
autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est un vol. Et
cela se comprend, car le service que j'aurai rendu n'est qu'un _prêt_
ou l'_usage_ d'une valeur, tandis que le service qu'on m'aurait remis
en échange serait un _don_ ou la _propriété_ d'une chose. Il n'y a
donc justice, égalité, équivalence de services que dans le sens où
l'entend Jérôme.

Valère veut occuper, un an durant, la maison de Mondor. «Il sera
tenu de se soumettre à trois conditions. La première, de déguerpir
au bout de l'an, et de rendre la maison en bon état, sauf les
dégradations inévitables qui résultent de la seule durée. La seconde,
de rembourser à Mondor les 300 francs que celui-ci paie annuellement
à l'architecte pour réparer les outrages du temps; car ces outrages
survenant pendant que la maison est au service de Valère, il est de
toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troisième c'est
de rendre à Mondor un service équivalent à celui qu'il en reçoit.»
Or, ce service est l'_usage_ d'une maison pendant un an. Valère devra
donc à Mondor l'_usage_ de la même valeur pendant le même laps de
temps. Cette valeur devra être librement débattue entre les deux
contractants.

Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guillaume dit à
Jacques:

--Il faut que tu me rendes un service.

--Lequel?

--Prête-moi ce rabot pour un an.

--Y penses-tu, Guillaume! Et, si je te rends ce service, quel service
me rendras-tu de ton côté?

--Le même, bien entendu; et si tu me _prêtes_ une valeur de 20 francs
pour un an, je devrai te _prêter_, à mon tour, la même valeur pendant
une égale durée.

--D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au rebut: il ne
sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en rendes un autre
exactement semblable, ou que tu me donnes assez d'argent pour le
faire réparer, ou que tu me remplaces les deux journées que je devrai
consacrer à le refaire. De manière ou d'autre, il faut que le rabot
me revienne en bon état, comme je te le livre.

--C'est trop juste, je me soumets à cette condition; je m'engage à te
rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.

--Indépendamment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut
que tu me rendes un service que nous allons débattre.

--Le service est bien simple. De même que pour ton rabot cédé, je
dois te rendre un rabot pareil, ou égale valeur en argent; de même
pour l'_usage_ de cette valeur pendant un an, je te dois l'_usage_ de
pareille somme pendant un an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas
«les services échangés se valent.»

Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquences dont il est
impossible de contester la justesse:

1º Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement temporaire par
l'emprunteur de l'_usage_ d'une valeur égale «est une rétribution
naturelle, équitable, juste prix d'un service d'_usage_, nous pouvons
en conclure, en généralisant, qu'il est CONTRAIRE à la nature du
capital de produire un intérêt.» En effet, il est bien clair qu'après
l'usage réciproque des deux services échangés, chaque propriétaire
n'étant rentré que dans la valeur exacte de ce qu'il possédait
auparavant, il n'y a intérêt ou productivité du capital ni pour
l'un ni pour l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le
prêteur ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée qu'autant
que l'emprunteur ne tirerait lui-même aucun intérêt de la valeur
rendue; qu'ainsi, l'intérêt du capital est la négation de lui-même
et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, Mondor et Jacques qu'à la
condition d'être supprimé pour Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume.
Toutes choses étant, en réalité, instruments de production au même
titre, les premiers ne peuvent prélever l'intérêt de la valeur prêtée
qu'autant que les seconds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur
remise en échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui même
et le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir
échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spolier l'un
au profit de l'autre, «c'est légaliser, organiser, systématiser
l'injustice elle-même.» Posons donc en fait que l'intérêt est
illégitime, inique et spoliateur.

2º Une seconde conséquence, non moins remarquable que la première,
c'est que l'intérêt nuit à l'emprunteur, au prêteur lui-même, et à
la société tout entière. Il nuit à l'emprunteur et le spolie, car
il est évident que si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume doivent
rendre une valeur plus grande que celle qu'ils ont reçue, il n'y a
pas équivalence de services, et que la valeur qu'ils rendent en plus
étant produite par eux et prélevée par d'autres, ils sont spoliés
d'autant. Il nuit au prêteur, parce que, quand celui-ci a recours à
l'emprunt, il est victime de la même spoliation. Il nuit à l'un et
à l'autre et à la société tout entière, parce que l'intérêt ou la
rente, augmentant considérablement le prix de revient de tous les
produits, chaque consommateur se trouve spolié d'autant sur tout
ce qu'il achète; que les travailleurs, ne pouvant plus racheter
leurs produits au prix de leur salaire, sont forcés de réduire leur
consommation; que cette réduction de consommation amène le chômage;
que ce chômage entraîne une réduction nouvelle de consommation,
et qu'il exige le don improductif de sommes énormes englouties
par l'assistance publique ou privée, et la répression des crimes
toujours croissants enfantés par le manque de travail et la misère.
D'où une perturbation effroyable dans la loi de l'offre et de la
demande, et dans tous les rapports d'économie sociale; un obstacle
infranchissable «à la formation, à la multiplication, à l'abondance
des capitaux;» l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale
des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part. Que
la société «comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige quand elle
proclame la légitimité de l'intérêt.»

3º Les anecdotes que nous avons racontées mettent aussi sur la voie
d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phénomène qu'on appelle la
pérennité ou la perpétuité de l'intérêt. Dès qu'infidèles au principe
de l'équivalence des services, Paul, Mathurin, Mondor et Jacques
veulent échanger, non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage
contre la propriété, il arrive qu'en quatorze ans environ, ils ont
reçu la valeur de leur bien, en un siècle dix fois cette valeur, et
que, le prêtant ainsi indéfiniment, ils en recevront mille, cent
mille, un million de fois la valeur, _sans jamais cesser d'en être
propriétaires_. De sorte que le simple _usage_ du sac de blé, de la
maison, du rabot, équivaudra à la _propriété_, non pas d'un, mais
d'un million, d'un milliard, et ainsi de suite, de sacs de blé, de
maisons, de rabots. C'est la faculté de vendre toujours de nouveau le
même objet et d'en recevoir toujours de nouveau le prix, sans jamais
céder la propriété de ce qu'on vend. Les valeurs échangées sont-elles
égales? Les services réciproques se valent-ils? Car remarquez bien
ceci: les instruments de production sont un service pour les prêteurs
comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme, Valère et Guillaume
ont reçu un service qui consiste dans l'_usage_ d'une pièce de cent
sous, d'un sac de blé, d'une maison, d'un rabot, ils ont rendu, en
échange, un service qui consiste dans la _propriété_ d'un milliard
de pièces de cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à
moins de démontrer que l'usage de 5 francs égale la propriété de 5
milliards, il faut reconnaître que l'intérêt du capital est un vol.

Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une succession
d'individus peuvent échanger 5 francs, un sac de blé, une maison,
un rabot contre un milliard et plus de pièces de 5 francs, de sacs
de blé, de maisons, de rabots, il y a un homme dans le monde qui
reçoit un milliard de plus qu'il n'a produit.--Or, ce milliard, c'est
la subsistance de cent, de mille autres; et en supposant que le
salaire qui reste à ces mille spoliés suffise encore à les nourrir,
en travaillant jusqu'à leur dernière heure, c'est le loisir de mille
individus qu'un seul engloutit, c'est-à-dire leur vie morale et
intellectuelle.--Ces hommes auxquels on enlève ainsi, au profit d'un
seul, toute vie de l'âme et de la pensée fussent peut-être devenus
des Newtons, des Fénelons, des Pascals, réalisant de merveilleuses
découvertes dans les sciences et dans les arts, et avançant d'un
siècle les progrès de l'humanité.--Mais non, «grâce à la rente et
à sa monstrueuse pérennité,» le loisir est interdit précisément à
tous ceux qui travaillent du berceau jusqu'à la tombe, et devient
le privilége exclusif des quelques oisifs qui, par l'intérêt
du capital, s'approprient, sans rien faire, le fruit du labeur
accablant des travailleurs.--La presque totalité de «l'humanité
est réduite à croupir dans la vie végétative et stationnaire, dans
l'ignorance éternelle,» par suite de cette spoliation de la rente,
qui lui enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite.--Sans la
rente, au contraire, personne ne recevant exactement que ce qu'il a
produit, un nombre immense d'hommes, maintenant oisifs ou livrés à
un travail improductif et souvent destructeur, seraient contraints
de travailler, ce qui augmenterait d'autant la somme de la richesse
générale ou du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours
à ceux qui l'ont réellement acquis par leur propre travail ou par
celui de leurs pères.

Mais, dit-on: «Si le capital ne doit plus produire d'intérêt, qui
voudra créer les instruments de travail, les matériaux et les
provisions de toute espèce dont il se compose? Chacun les consommera
à mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le capital
ne se formera plus puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former.»
Singulière équivoque en vérité! Est-ce que le laboureur n'a pas
avantage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa récolte
au marché que contre une valeur égale une fois payée, sans aucune
rente ou intérêt du capital? Est-ce que l'industriel n'a pas avantage
à doubler et à tripler ses produits, bien qu'il ne les vende que pour
une somme équivalente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du
capital? Est-ce que 100,000 francs écus cesseront de valoir 100,000
francs, parce qu'ils ne produiront plus intérêt? Est-ce que 500,000
francs en terres, en maisons, en machines ou autrement cesseront
d'être 500,000 francs parce que l'on n'en tirera plus la rente?
En un mot, la richesse acquise, sous quelque forme et de quelque
manière qu'elle le soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que
je ne pourrai m'en servir pour spolier autrui?--Qui voudra créer la
richesse? Mais tous ceux qui désireront être riches.--Qui épargnera?
Mais tous ceux qui voudront vivre le lendemain sur le travail de la
veille.--Quel intérêt y aura-t-il à former le capital? L'intérêt de
posséder 10,000 francs quand on aura produit 10,000 francs, d'en
posséder 100,000, quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.

«La loi, dites-vous, nous ravira la perspective d'amasser un peu de
bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti.» Tout au
contraire, la loi assurera à tous la perspective d'amasser autant de
richesses qu'ils ont produit de travail, en interdisant à chacun de
spolier son voisin du fruit de ses labeurs, et en voulant que les
services échangés se vaillent: usage contre usage et propriété contre
propriété. «Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de
l'épargne dans le présent, et l'espérance du repos dans l'avenir.
Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut renoncer à
transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puisque la
science moderne le frappe de stérilité, puisque nous deviendrions
des exploiteurs d'hommes si nous prêtions à intérêt.» Tout au
contraire, l'abolition de l'intérêt du capital ravive en vous le
stimulant de l'épargne dans le présent et vous assure l'espérance du
repos dans l'avenir, puisqu'elle vous empêche, vous, travailleurs,
d'être dépouillés, par la rente, de la plus grande part du fruit de
votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser que la
somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend l'épargne plus
indispensable encore à tous, riches ou pauvres. Non-seulement vous
pourrez transmettre à vos fils et à vos filles un petit pécule, sans
devenir exploiteurs d'hommes, mais ce pécule, vous l'obtiendrez avec
bien moins de fatigues qu'aujourd'hui; car, si gagnant 10 fr. par
jour et en dépensant 5, les 5 autres vous sont actuellement enlevés
par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du capital, vous
n'avez, après quarante années des plus rudes travaux, pas une obole à
laisser à vos enfants; tandis que, la rente abolie, vous aurez plus
de 60,000 francs à leur léguer.

Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt du capital,
tiennent uniquement à ce qu'on se borne toujours à prendre la
question par un seul côté, au lieu de l'envisager sous ses deux
faces réciproques. On démontre à merveille que la valeur prêtée est
un service, un moyen de travail et de production pour l'emprunteur;
mais on oublie que la valeur rendue est également un service, un
moyen de travail et de production, au même titre pour le prêteur, et
qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même temps
donné, l'intérêt du capital est une absurdité non moins qu'une
spoliation. On énumère avec pompe les bénéfices d'une épargne qui,
en se multipliant indéfiniment par la rente, produit l'opulence
scandaleuse de quelques oisifs; mais on oublie que ces bénéfices,
prélevés par celui qui ne fait rien sur celui qui travaille,
produisent la misère effroyable des masses, auxquelles ils enlèvent
souvent la subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et
la possibilité de laisser quelque chose à leurs fils. On proclame
à grands frais la nécessité de la formation des capitaux, et l'on
ne voit pas que l'intérêt restreint cette formation en un nombre
presque imperceptible de mains, tandis que l'abolition de la rente
y appellerait tout le monde sans exception, et que les capitaux se
multiplieraient dans une proportion d'autant plus grande que chacun
devrait compenser par le chiffre de la valeur du fonds l'intérêt
supprimé. «Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'il y
aura un motif de plus d'épargner, de se priver, de former de nouveaux
capitaux et de conserver les anciens,» puisque d'abord toute richesse
acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite chacun pouvant
toujours s'enrichir en proportion exacte de son travail et de son
épargne, nul ne sera conduit par l'opulence et la misère excessives
à la dissipation et à l'imprévoyance; qu'enfin tous vivant, non
plus sur l'intérêt, mais sur le fonds, il faudra nécessairement que
l'importance du capital compense le chiffre de la rente abolie.

Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant par lui-même aucune
valeur intrinsèque et absolue, a cependant une valeur de service
et d'usage dans la numération ou la multiplication des valeurs,
puisque chaque nombre s'accroît d'une dizaine, selon les zéros qui
le suivent. Dire que le taux naturel et vrai de l'intérêt est zéro,
c'est donc dire simplement que l'usage ne peut s'échanger que contre
l'usage et jamais contre la propriété. De même qu'une paire de bas
se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de même l'_usage_ d'une
valeur ne doit se payer que par l'_usage_ pendant le même temps
d'une valeur égale. C'est là sans doute empêcher la spoliation de la
propriété par la propriété, mais, à coup sûr, ce n'est pas la rendre
acéphale.

Vous voulez l'épargne qui constitue la formation des capitaux.
Supprimez donc la rente qui enlève l'épargne des travailleurs,
rend l'épargne superflue au riche qui retrouve toujours dans le
revenu la richesse qu'il dépensé toujours, et, impossible au pauvre
dont le salaire ne dépasse jamais, s'il les égale, les besoins de
sa subsistance. Vous voulez l'abondance des capitaux. Supprimez
donc la rente qui empêche les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des
travailleurs de pouvoir jamais acquérir et conserver le capital ou
la richesse. Vous voulez la conciliation du capital et du travail.
Supprimez donc la rente qui éternise l'antagonisme de ces deux
choses, en détruisant l'équivalence et la réciprocité des services,
et en amenant une exploitation du travail par le capital telle, qu'en
un temps donné, le premier paie au second 5 milliards pour l'usage
d'une seule pièce de cent sous, comme nous l'avons montré plus haut.
Vous voulez l'harmonie des classes. Supprimez donc la rente, afin
que, les services s'échangeant sans cesse contre des services égaux
et de même nature, chacun reste toujours possesseur de la somme
exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y avoir ni
exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.

Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne sera
nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à se porter
les gardiens naturels de cette société, dont ils ne conspirent
aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la leur. Alors on ne
parlera plus d'organisation artificielle du travail, parce qu'on
aura l'organisation naturelle et vraie. Alors on repoussera les
arrangements de la contrainte, parce qu'on possédera ceux de la
liberté. Alors tomberont, comme d'elles-mêmes, «les jalousies de
classe, les malveillances, les haines sans fondement, les défiances
injustes;» car la parfaite égalité de l'échange, l'incontestable
équivalence des services «sera susceptible d'être rigoureusement,
mathématiquement démontrée,» et la justice absolue qu'elle consacrera
«n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle satisfera autant
l'intelligence que le sentiment.»

Vous le voyez, Monsieur, j'ai suivi pas à pas, et je pourrais dire
lettre à lettre, chacun des exemples, chacune des démonstrations
contenues dans votre écrit _Capital et Rente_, et il m'a suffi de
rétablir la distinction entre l'usage et la propriété, et d'éviter
ainsi l'équivoque qui nous sépare, pour conclure de vos propres
pensées et de vos propres paroles à l'abolition de la rente. Ce
n'est pas ma lettre, c'est votre ouvrage lui-même qui contient
cette conclusion depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi
n'ai-je fait que le reproduire, souvent littéralement et en n'en
changeant que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse
équivoque. Cette réfutation n'est pas de moi, mais de vous. Comment
donc pourriez-vous récuser votre propre témoignage?

C'est le principe même de la rente que vous avez voulu justifier. Là
se bornait votre tâche.

C'est le principe même de l'abolition de la rente que j'ai, ce me
semble, mathématiquement démontré par vos propres aphorismes. Là doit
se borner aussi mon oeuvre.

Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous arrêter
vous-même.

La question de principe une fois vidée, s'il arrivait, ce que
Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice et
l'illégitimité de l'intérêt, il resterait sans doute à traiter la
question d'application.

Je ne veux point la préjuger ici, puisqu'elle sort évidemment du
cercle que vous-même avez tracé. Cependant, quelques mots seront
utiles peut-être pour démontrer, non pas seulement la possibilité,
mais la facilité pratique de réaliser l'abolition de la rente par
la liberté seule, et même avant que la loi la sanctionne. Au fond,
tout le problème se réduit à ceci: Donner aux travailleurs le moyen
d'acquérir, soit par à-compte, soit de toute autre manière, la
_propriété_ de toutes les choses dont l'intérêt, le louage, fermage
ou loyer leur fait éternellement payer la valeur pour n'en avoir que
le simple _usage_. Or, ce moyen est possible.

En effet, supposez,--et ce fait n'est plus une supposition, mais
une oeuvre maintenant en plein cours d'exécution;--supposez qu'une
sorte de banque privée se forme afin d'émettre des billets que les
associations ouvrières de toutes les professions indispensables
s'engagent à recevoir pour le montant d'un cinquième, par
exemple, de tous les achats qui leur seront faits. Supposez que
ces billets, échangés contre de l'argent par tous les hommes qui
veulent l'abolition de l'intérêt, et qui en trouvent l'écoulement
immédiat dans les associations, produisent une somme nécessaire pour
construire des maisons où la rente sera abolie, et où le prix de
loyer donnera toujours droit à une valeur égale sur le montant de la
propriété elle-même qu'on acquerra ainsi, en vingt-cinq ans, par le
seul payement des termes.

Supposez que l'opération se continue ainsi indéfiniment par
l'émission, soit des anciens, soit de nouveaux billets, et qu'elle
embrasse, non-seulement les maisons, mais tous les instruments
de production et les terres, où le prix de louage et de fermage
rembourserait de la même manière la valeur de la propriété elle-même.
Voici la rente abolie sous toutes ses formes, non-seulement pour
les capitaux sur lesquels opère cette banque, et qui arriveront
nécessairement à un chiffre colossal, mais bientôt pour tous les
autres, qui, par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au
même taux, c'est-à-dire au simple échange de valeurs égales contre
valeurs égales, sans aucun intérêt ou rente de part ni d'autre.

J'élimine tous détails pour être bref, et je me contente de résumer
en deux mots le principe sommaire de l'opération. Toutes les idées
économiques vous sont trop familières, Monsieur, pour que vous ne
saisissiez pas de suite le résultat de ce mécanisme, d'ailleurs si
simple. C'est assez pour que vous puissiez voir d'un regard comment
il est possible, sinon même facile, de tuer la rente par l'abolition
de la rente, l'intérêt du capital par la suppression de cet intérêt,
et d'amener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour où
le prêt, le louage, le fermage ou loyer ne seront plus qu'une des
formes de l'échange dont ils constituent aujourd'hui une déviation
monstrueuse, et où se réaliseront dans toute la plénitude de leur
vérité vos propres principes: mutualité, réciprocité, équivalence des
services.

Le principe du moyen d'application posé, variez-en les formes, les
éléments, les conditions, le mécanisme; simplifiez, perfectionnez-en
la base; étendez, universalisez-en l'action; substituez librement,
partout, au signe monétaire, un signe d'échange qui ne puisse
permettre l'intérêt; frappez dans toute circulation le capital du
caractère d'improductivité; solidarisez volontairement le travail; en
un mot, reproduisez cette combinaison de l'abolition de la rente sous
tous les modes du possible: c'est là le domaine de la liberté. Il
suffit de montrer que le moyen pratique existe; laissez le génie de
l'homme agir, et vous verrez s'il ne sait pas s'en servir.

Quoi qu'il en soit, et indépendamment de toute opinion sur les moyens
pratiques, l'égalité, la justice n'en restent pas moins toujours ce
qu'elles sont, la vérité n'en est pas moins la vérité, et l'intérêt
du capital, illégitime en droit, absurde et monstrueux en principe,
spoliateur en fait, commande l'anathème de tous les hommes de bien,
la malédiction des races opprimées, et la juste indignation de
quiconque porte une âme généreuse et pleine de sympathie pour tout ce
qui souffre et pleure. C'est à ce titre, Monsieur, que je le dénonce
à vos coups, persuadé qu'après l'avoir envisagé de nouveau, et dans
sa hideuse iniquité, vous ne trouverez point de plus noble tâche que
de consacrer votre talent si remarquable de verve, de lucidité, de
pittoresque et d'incisif, à combattre ce fléau, source de toutes ces
indescriptibles misères auxquelles le monde est en proie.

Permettez-moi donc de terminer cette trop longue épître par les
paroles suivantes de votre écrit, qui sont comme la pierre d'attente
et le préambule de cette grande oeuvre de réhabilitation à laquelle
l'égalité, la justice et l'amour du peuple vous convient:

     Voilà deux hommes. L'un travaille soir et matin, d'un bout de
     l'année à l'autre, et s'il a consommé tout ce qu'il a gagné,
     fût-ce par force majeure, il reste pauvre. Quand vient la
     Saint-Sylvestre, il ne se trouve pas plus avancé qu'au premier
     de l'an, et sa seule perspective est de recommencer. L'autre
     ne fait rien de ses bras ni de son intelligence, du moins,
     s'il s'en sert, c'est pour son plaisir; il lui est loisible
     de n'en rien faire, car il a une rente. Il ne travaille pas;
     et cependant il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets
     délicats, meubles somptueux, élégants équipages, c'est-à-dire
     qu'il détruit chaque jour des choses que les travailleurs ont
     dû produire à la sueur de leur front; car ces choses ne se sont
     pas faites d'elles-mêmes, et, quant à lui, il n'y a pas mis les
     mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce blé,
     verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et nos
     filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous
     travaillons donc pour lui et pour nous; pour lui d'abord, et
     pour nous s'il en reste.

     Mais voici quelque chose de plus fort: si le premier de ces deux
     hommes, le travailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a
     laissé de profit dans l'année, il en est toujours au point de
     départ, et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans un
     cercle éternel et monotone de fatigues. Le travail n'est donc
     rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier, consomme
     dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année d'après, et
     les années suivantes, et pendant l'éternité entière, une rente
     toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital est donc
     rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre indéfini
     de fois! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a
     placé 20,000 fr. à 5 pour 100 aura touché 100,000 fr., ce qui
     ne l'empêchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le siècle
     suivant. En d'autres termes, pour 20,000 fr. qui représentent
     son travail, elle aura prélevé, en deux siècles, une valeur
     décuple sur le travail d'autrui.

     N'y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à
     réformer?

     Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de
     restreindre quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par
     exemple, que 900 fr. au lieu de 1,000,--sans aucun travail,
     sans autre peine que celle de placer 100 francs par an, elle
     peut accroître son capital et sa rente dans une progression si
     rapide, qu'elle sera bientôt en mesure de consommer autant que
     cent familles d'ouvriers laborieux.

     Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte dans
     son sein un cancer hideux qu'il faut extirper, au risque de
     quelques souffrances passagères?

C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez, Monsieur, à extirper.
Vous voulez pour l'échange la _liberté_, veuillez donc aussi
l'ÉGALITÉ, afin que la _fraternité_, en les couronnant toutes deux,
amène sur le monde le règne de la justice, de la paix et de la
conciliation universelle.

                                                             F. CHEVÉ.



DEUXIÈME LETTRE.

F. BASTIAT,

Au rédacteur de la _Voix du Peuple_.

     L'usage d'une propriété est une valeur.--Toute valeur peut
     s'échanger contre une autre.--Fécondité du CAPITAL.--Sa
     coopération n'est pas rémunérée aux dépens du TRAVAIL.--Cette
     rémunération n'est pas exclusivement attachée à la circonstance
     du PRÊT.


                                                     12 novembre 1849.

L'ardeur extrême avec laquelle le peuple, en France, s'est mis à
creuser les problèmes économiques, et l'inconcevable indifférence
des classes aisées à l'égard de ces problèmes, forment un des traits
les plus caractéristiques de notre époque. Pendant que les anciens
journaux, organes et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la
guerroyante et stérile politique de parti, les feuilles destinées
aux classes ouvrières agitent incessamment ce qu'on peut appeler les
questions de fond, les questions sociales. Malheureusement, je le
crains bien, elles s'égarent dès leurs premiers pas dans cette voie.
Mais en pouvait-il être autrement? Elles ont du moins le mérite de
chercher la vérité. Tôt ou tard la possession de la vérité sera leur
récompense.

Puisque vous voulez bien, Monsieur, m'ouvrir les colonnes de la
_Voix du Peuple_, je poserai devant vos lecteurs, et m'efforcerai de
résoudre ces deux questions:

1º L'intérêt des capitaux est-il légitime?

2º Est-il prélevé aux dépens du travail et des travailleurs?

Nous différons sur la solution; mais il est un point sur lequel nous
sommes certainement d'accord: c'est que l'esprit humain ne peut
s'attaquer (sauf les problèmes religieux) à des questions plus graves.

Si c'est moi qui me trompe, si l'intérêt est une taxe abusive,
prélevée par le capital sur tous les objets de consommation, j'aurai
à me reprocher d'avoir, à mon insu, étançonné par mes arguments
le plus ancien, le plus effroyable et le plus universel abus que
le génie de la spoliation ait jamais imaginé; abus auquel ne se
peuvent comparer, quant à la généralité des résultats, ni le pillage
systématique des peuples guerriers, ni l'esclavage, ni le despotisme
sacerdotal. Une déplorable erreur économique aurait tourné contre
la démocratie cette flamme démocratique que je sens brûler dans mon
coeur.

Mais si l'erreur est de votre côté, si l'intérêt est non-seulement
naturel, juste et légitime, mais encore utile et profitable, même à
ceux qui le paient, vous conviendrez que votre propagande ne peut
que faire, malgré vos bonnes intentions, un mal immense. Elle induit
les travailleurs à se croire victimes d'une injustice qui n'existe
pas; à prendre pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l'irritation
dans une classe et la frayeur dans l'autre. Elle détourne ceux
qui souffrent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en
les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une prétendue
spoliation qui les empêche de voir et de combattre les spoliations
réelles. Elle familiarise les esprits avec cette pensée funeste que
l'ordre, la justice et l'union ne peuvent renaître que par une
transformation universelle (aussi détestable qu'impossible dans
l'hypothèse) de tout le système selon lequel s'accomplissent, depuis
le commencement du monde, le Travail et les Échanges.

Il n'est donc pas de question plus grave. Je la reprendrai au point
où la discussion l'a amenée.

Oui, Monsieur, vous avez raison. Comme vous dites, nous ne sommes
séparés que par l'épaisseur d'une Équivoque portant sur les mots
Usage et Propriété. Mais cette équivoque suffit pour que vous croyiez
devoir marcher, plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma
foi me pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de départ, la
distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas à devenir un abîme
incommensurable.

La première chose à faire, c'est de revenir sur nos pas, jusqu'à ce
que nous ayons retrouvé le point de départ sur lequel nous sommes
d'accord. Ce terrain qui nous est commun, c'est la _mutualité des
services_.

J'avais dit: Celui qui prête une maison, un sac de blé, un rabot,
une pièce de monnaie, un navire, en un mot une VALEUR, pour
un temps déterminé, rend un _service_. Il doit donc recevoir,
outre la restitution de cette valeur à l'échéance, un _service
équivalent_.--Vous convenez qu'il doit, en effet, recevoir _quelque
chose_. C'est un grand pas vers la solution, car c'est ce quelque
chose que j'appelle INTÉRÊT.

Voyons, Monsieur, nous accordons-nous sur ce point de départ?
Vous me prêtez, pour toute l'année 1849, 1,000 fr. en écus, ou un
instrument de travail estimé 1,000 fr.,--ou un approvisionnement
valant 1,000 fr.,--ou une maison valant 1,000 fr. C'est en 1849 que
je recueillerai tous les avantages que peut procurer cette _valeur_
créée par votre travail et non par le mien. C'est en 1849 que vous
vous priverez volontairement, en ma faveur, de ces avantages que
vous pourriez très-légitimement vous réserver. Suffira-t-il, pour
que nous soyons quittes, pour que les services aient été équivalents
et réciproques, pour que la justice soit satisfaite, suffira-t-il
qu'au premier de l'an 1850, je vous restitue intégralement, mais
uniquement, vos écus, votre machine, votre blé, votre maison? Prenez
garde, s'il en doit être ainsi, je vous avertis que le rôle que je
me réserverai toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui
d'emprunteur: ce rôle est commode, il est tout profit; il me met à
même d'être logé et pourvu toute ma vie aux dépens d'autrui;--à la
condition toutefois de trouver un prêteur, ce qui, dans ce système,
ne sera pas facile; car qui bâtira des maisons pour les louer
_gratis_ et se contenter, de terme en terme, de la pure restitution?

Aussi n'est-ce pas là ce que vous prétendez. Vous reconnaissez (et
c'est ce que je tiens à bien constater) que celui qui a prêté une
maison ou une valeur quelconque, a rendu un _service_ dont il n'est
pas rémunéré par la simple remise des clefs au terme, ou le simple
remboursement à l'échéance. Il y a donc, d'après vous comme d'après
moi, _quelque chose_ à stipuler en sus de la restitution. Nous
pouvons ne pas nous accorder sur la nature et le nom de ce _quelque
chose_; mais _quelque chose_ est dû par l'emprunteur. Et puisque vous
admettez, d'une part, la _mutualité des services_, puisque, d'autre
part, vous avouez que le prêteur a rendu _service_, permettez-moi
d'appeler provisoirement _cette chose_ due par l'emprunteur un
_service_.

Eh bien! Monsieur, il me semble que la question a fait un pas, et
même un grand pas, car voici où nous en sommes:

Selon votre théorie, tout aussi bien que selon la mienne, entre le
prêteur et l'emprunteur, cette convention est parfaitement légitime
qui stipule:

1º La restitution intégrale, à l'échéance, de l'objet prêté;

2º Un _service_ à rendre par l'emprunteur au prêteur, en
compensation du service qu'il en a reçu.

Maintenant, quels seront la nature et le nom de ce service dû
par l'emprunteur? Je n'attache pas à ces questions l'importance
scientifique que vous y mettez. Elles peuvent être abandonnées
aux contractants eux-mêmes, dans chaque cas particulier. C'est
véritablement leur affaire de débattre la nature et l'équivalence
des services à échanger, aussi bien que leur appellation spéciale.
La science a fini quand elle en a montré la cause, l'origine et la
légitimité. L'emprunteur s'acquittera en blé, en vin, en souliers, en
main-d'oeuvre, selon son état. Dans la plupart des circonstances, et
seulement pour plus de commodité, il paiera en argent; et comme on
ne se procure l'argent qu'avec du travail, on pourra dire qu'il paie
avec du travail. Ce paiement, juste et légitime d'après vous-même,
pourquoi me défendriez-vous de le baptiser _loyer_, _fermage_,
_escompte_, _rente_, _prêt_, _intérêt_, selon l'occurrence?

Mais venons-en à l'équivoque qui nous sépare, à la prétendue
confusion que je fais, dites-vous, entre l'_usage_ et la _propriété_,
entre le _prêt_ de la chose et une _cession_ absolue.

Vous dites: Celui qui emprunte une propriété, une valeur, étant tenu
de la rendre intégralement à l'échéance, n'a reçu, au fond, qu'un
_usage_. Ce qu'il doit, ce n'est pas une propriété, une valeur, mais
l'_usage_ d'une propriété, d'une valeur équivalente. Identifier ces
deux ordres de nature diverse _sans équivalence possible_, c'est
détruire la _mutualité des services_.

Pour aller à la racine de l'objection, il faudrait remuer tous les
fondements de l'économie sociale. Vous n'attendez pas de moi un tel
travail, mais je vous demanderai si, selon vous, l'_usage_ d'une
valeur n'a pas lui-même une _valeur_? s'il n'est pas susceptible
d'être _évalué_? D'après quelle règle, sur quel principe,
empêcherez-vous deux contractants de comparer un _usage_ à une somme
d'argent, à une quantité de main-d'oeuvre, et d'échanger sur ces
bases, si cela les arrange? Vous me prêtez une maison de 20,000
francs; par là vous me rendez un _service_. Entendez-vous dire
que, malgré mon consentement et le vôtre, je ne puis m'acquitter,
au nom de la science, qu'en vous prêtant aussi une maison de même
valeur? Mais cela est absurde, car si nous avions tous des maisons,
nous resterions chacun dans la nôtre, et quelle serait la raison
d'être du prêt? Si vous allez jusqu'à prétendre que _mutualité de
services_ implique que les deux services échangés doivent être
non-seulement égaux en valeur, mais _identiques en nature_, vous
supprimez l'échange aussi bien que le prêt. Un chapelier devra dire
à son client: Ce que je vous cède, ce n'est pas de l'argent, mais un
chapeau; ce que vous me devez, c'est un chapeau, et non de l'argent.

Que si vous reconnaissez que les services s'_évaluent_ et
s'échangent, précisément parce qu'ils diffèrent de nature, vous
devez convenir que la cession d'un usage qui est un _service_, peut
très-légitimement s'évaluer en blé, en argent, en main d'oeuvre.
Prenez-y garde, votre théorie, tout en laissant parfaitement
subsister le principe de l'intérêt, ne tend à rien moins qu'à frapper
d'inertie toutes les transactions.

Vous ne réformez pas, vous paralysez.

Je suis cordonnier. Mon métier doit me faire vivre; mais pour
l'exercer, il faut que je sois logé, et je n'ai pas de maison. D'un
autre côté, vous avez consacré votre travail à en bâtir une; mais
vous ne savez pas faire vos souliers ni ne voulez aller pieds nus.
Nous pouvons nous arranger: vous me logerez, je vous chausserai. Je
profiterai de votre travail comme vous du mien: nous nous rendrons
réciproquement service. Le tout est d'arriver à une juste évaluation,
à une parfaite équivalence, et je n'y vois d'autre moyen que le libre
débat.

Et, sous prétexte qu'il y a cession d'un objet matériel, d'un côté,
et que, de l'autre, il n'y a cession que d'un _usage_, la théorie
viendrait nous dire: Cette transaction ne se fera pas, elle est
illégitime, abusive et spoliatrice; il s'agit de deux services _qui
n'ont pas d'équivalence possible_, et que vous n'avez ni la faculté
d'_évaluer_, ni le droit d'échanger!

Ne voyez-vous pas, Monsieur, qu'une telle théorie tue à la fois et
l'échange et la liberté? Quelle est donc l'autorité qui viendra
anéantir ainsi notre commun et libre consentement? Sera-ce la loi?
sera-ce l'État? Mais je croyais, moi, que nous faisions la loi,
que nous payions l'État pour protéger nos droits et non pour les
supprimer.

Ainsi, nous étions d'accord tout à l'heure sur ce point, que
l'emprunteur doit _quelque chose_ en sus de la simple restitution.
Accordons-nous maintenant sur cet autre point, que ce _quelque chose_
est susceptible d'être _évalué_, et par conséquent d'être acquitté,
selon la convenance des contractants, sous une des formes quelconques
que peut affecter la valeur.

La conséquence qui s'ensuit, c'est que, à l'échéance, le prêteur doit
recouvrer:

1º La valeur intégrale prêtée;

2º La valeur du service rendu par le prêt.

Je n'ai pas besoin de répéter ici comment la restitution intégrale de
l'objet prêté implique nécessairement la pérennité de l'intérêt.

Examinons maintenant, en peu de mots, cette seconde question:

_L'intérêt du capital est-il prélevé aux dépens du travail?_

Vous le savez aussi bien que moi, Monsieur, on se ferait une idée
bien circonscrite de l'intérêt, si l'on supposait qu'il n'apparaît
qu'à l'occasion du prêt.--Quiconque fait concourir un capital à la
création d'un produit entend être rémunéré non-seulement pour son
travail, mais pour son capital; de telle sorte que l'intérêt entre
comme élément dans le prix de tous les objets de consommation.

Il ne suffit peut-être pas de démontrer la légitimité de l'intérêt
aux hommes qui n'ont pas de capitaux. Ils seraient sans doute
tentés de dire: puisque l'intérêt est légitime, il faut bien que
nous le subissions; mais c'est un grand malheur, car sans cela nous
obtiendrions toutes choses à meilleur marché.

Ce grief est complétement erroné; ce qui fait que les jouissances
humaines se rapprochent de plus en plus de la _gratuité_ et de la
_communauté_, c'est l'intervention du capital. Le capital c'est la
puissance démocratique, philanthropique et égalitaire par excellence.
Aussi, celui qui en fera comprendre l'action rendra le plus signalé
service à la société, car il fera cesser cet antagonisme de classes
qui n'est fondé que sur une erreur.

Il m'est de toute impossibilité de faire entrer dans un article de
journal la théorie des capitaux[34]. Je dois me borner à indiquer ma
pensée par un exemple, une anecdote, une hypothèse qui est l'image de
toutes les transactions humaines.

[Note 34: Voy., sur la _Théorie du capital_, le chap. VII du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Plaçons-nous au point de départ de l'humanité, à cette époque où nous
pouvons supposer qu'il n'existait aucun capital. Quelle était alors
la valeur, mesurée au travail, d'un objet quelconque, d'une paire
de bas, d'un sac de blé, d'un meuble, d'un livre, etc.; en d'autres
termes, au prix de quel travail ces objets auraient-ils été achetés?
Je ne crains pas de dire que la réponse est contenue dans ce mot:
l'_Infini_. De tels objets étaient alors tout à fait inaccessibles à
l'humanité.

Qu'il s'agisse d'une paire du bas de coton. Aucun homme ne serait
parvenu à la produire avec cent ni avec mille journées de travail.

D'où vient qu'aujourd'hui, en France, il n'y a pas un ouvrier si
malheureux qu'il ne puisse obtenir une paire de bas de coton avec
son travail d'une journée?--C'est justement parce que du capital
concourt à la création de ce produit. Le genre humain a inventé des
instruments qui forcent la nature à une collaboration _gratuite_.

Il est bien vrai qu'en décomposant le prix de cette paire de bas,
vous trouvez qu'une partie assez considérable de ce prix se rapporte
au capital. Il faut bien payer le _squatter_ qui a défriché la terre
de la Caroline; il faut bien payer la voile qui pousse le navire de
New-York au Havre; il faut bien payer la machine qui fait tourner
dix mille broches. Mais c'est justement parce que nous payons ces
instruments qu'ils font concourir la nature et qu'ils substituent
son action _gratuite_ à l'action _onéreuse_ du travail. Si nous
supprimions successivement cette série d'intérêts à payer, nous
supprimerions par cela même les instruments et la collaboration
naturelle qu'ils mettent en oeuvre; en un mot, nous reviendrions au
point de départ, à l'époque où mille journées de travail n'auraient
pas suffi pour se procurer une paire de bas. Il en est ainsi de
toutes choses.

Vous pensez que l'intérêt est prélevé _par celui qui ne fait rien
sur celui qui travaille_. Ah! Monsieur, avant de laisser tomber une
seconde fois dans le public cette triste et irritante assertion,
scrutez-la jusque dans la racine. Demandez-lui ce qu'elle contient,
et vous vous assurerez qu'elle ne porte en elle que des erreurs et
des tempêtes. Vous invoquez mon apologue du Rabot, permettez-moi d'y
revenir.

Voilà un homme qui veut faire des planches. Il n'en fera pas une dans
l'année, car il n'a que ses dix doigts. Je lui prête une scie et un
rabot,--deux instruments, ne le perdez pas de vue, qui sont le fruit
de mon travail et dont je pourrais tirer parti pour moi-même. Au
lieu d'une planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc
mis à même, en me privant de ma chose, d'avoir quatre-vingt-quinze
planches au lieu d'une,--et vous venez dire que je l'opprime et le
vole! Quoi! grâce à une scie et à un rabot que j'ai fabriqués à la
sueur de mon front, une production centuple est, pour ainsi dire,
sortie du néant, la société entre en possession d'une jouissance
centuple, un ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a
fait cent; et parce qu'il me cède librement et volontairement, un
vingtième de cet _excédant_, vous me représentez comme un tyran et
un voleur! L'ouvrier verra fructifier son travail, l'humanité verra
s'élargir le cercle de ses jouissances; et je suis le seul au monde,
moi, l'auteur de ces résultats, à qui il sera défendu d'y participer,
même du consentement universel!

Non, non; il ne peut en être ainsi. Votre théorie est aussi
contraire à la justice, à l'utilité générale, à l'intérêt même
des ouvriers, qu'à la pratique de tous les temps et de tous les
lieux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle n'est pas moins contraire au
rapprochement des classes, à l'union des coeurs, à la réalisation de
la fraternité humaine, qui est plus que la justice, mais ne peut se
passer de la justice.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



TROISIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Désaveu de la distinction introduite par M. Chevé.--Adhésion
     à la formule: le prêt est un service; un service est une
     valeur.--Antinomie.--Le prêteur ne se prive pas.--Nécessité
     d'organiser le crédit gratuit.--Interrogations catégoriques.


                                                     19 novembre 1849.

La révolution de Février a pour but, dans l'ordre politique et dans
l'ordre économique, de fonder la liberté absolue de l'homme et du
citoyen.

La formule de cette Révolution est, dans l'ordre politique,
l'organisation du suffrage universel, soit l'absorption du pouvoir
dans la société;--dans l'ordre économique, l'organisation de la
circulation et du crédit, soit encore l'absorption de la qualité de
capitaliste dans celle de travailleur.

Sans doute, cette formule ne donne pas, à elle seule, l'intelligence
complète du système: elle n'en est que le point de départ,
l'_aphorisme_. Mais elle suffit pour expliquer la Révolution dans son
actualité et son immédiateté; elle nous autorise, par conséquent, à
dire que la Révolution n'est et ne peut être autre chose que cela.

Tout ce qui tend à développer la Révolution ainsi conçue, tout
ce qui en favorise l'essor, de quelque part qu'il vienne, est
essentiellement révolutionnaire: nous le classons dans la catégorie
du _mouvement_.

Tout ce qui s'oppose à l'application de cette idée, tout ce qui la
nie ou qui l'entrave, qu'il soit le produit de la démagogie ou de
l'absolutisme, nous l'appelons _résistance_.--Si cette résistance a
pour auteur le gouvernement, ou qu'elle agisse de connivence avec le
gouvernement, elle devient _réaction_.

La résistance est légitime quand elle est de bonne foi et qu'elle
s'accomplit dans les limites de la liberté républicaine: elle
n'est alors que la consécration du libre examen, la sanction du
suffrage universel. La réaction, au contraire, tendant, au nom
de l'autorité publique et dans l'intérêt d'un parti, à supprimer
violemment la manifestation des idées, est une atteinte à la liberté;
se traduit-elle en loi d'exil, de déportation, de transportation,
etc., elle est alors un crime contre la souveraineté du peuple.
L'ostracisme est le suicide des républiques.

En rendant compte, dans la _Voix du Peuple_, du projet d'impôt
sur le capital présenté par M. de Girardin, nous n'avons point
hésité à y reconnaître l'une des manifestations les plus hardies
de l'idée révolutionnaire; et bien que l'auteur de ce projet ait
été, et soit peut-être encore attaché à la dynastie d'Orléans; bien
que ses tendances personnelles fassent de lui un homme éminemment
gouvernemental; bien qu'enfin il se soit constamment rangé dans
le parti de la Conservation contre celui de la Révolution, nous
n'en pensons pas moins que son idée appartient au mouvement; à ce
titre, nous l'avons revendiquée comme nôtre; et si M. de Girardin
était capable de renier sa propre pensée, nous la reprendrions en
sous-oeuvre, et nous nous en ferions un argument de plus contre les
adversaires de la Révolution.

C'est d'après cette règle de critique élevée, et pour ainsi dire
_impersonnelle_, que nous allons répondre à M. Bastiat.

M. Bastiat, au rebours de M. de Girardin, est un écrivain tout
pénétré de l'esprit démocratique: si l'on ne peut encore dire de lui
qu'il est socialiste, à coup sûr c'est déjà plus qu'un philanthrope.
La manière dont il entend et expose l'économie politique le place,
ainsi que M. Blanqui, sinon fort au-dessus, du moins fort en avant
des autres économistes, fidèles et immuables disciples de J. B. Say.
M. Bastiat, en un mot, est dévoué corps et âme à la République, à
la liberté, à l'égalité, au progrès: il l'a prouvé mainte fois avec
éclat par ses votes à l'Assemblée nationale.

Malgré cela, nous rangeons M. Bastiat parmi les hommes de la
résistance: sa théorie du capital et de l'intérêt, diamétralement
opposée aux tendances les plus authentiques, aux besoins les plus
irrésistibles de la Révolution, nous en fait une loi. Puissent nos
lecteurs, à notre exemple, séparer toujours ainsi les questions de
personnes d'avec les questions de principes! la discussion et la
charité y gagneront.

M. Bastiat commence sa réponse par une observation d'une justesse
frappante, que nous croyons d'autant plus utile de rappeler, qu'elle
tombe d'aplomb sur lui:

«L'ardeur extrême, dit M. Bastiat, avec laquelle le peuple,
en France, s'est mis à creuser les problèmes économiques, et
l'inconcevable indifférence des classes aisées à l'égard de ces
problèmes, forment un des traits les plus caractéristiques de notre
époque. Pendant que les anciens journaux, organes et miroirs de la
bonne société, s'en tiennent à la guerroyante et stérile politique
de parti, les feuilles destinées aux classes ouvrières agitent
incessamment ce qu'ont peut appeler les questions de fond, les
questions sociales.»

Eh bien! nous dirons à M. Bastiat:

Vous êtes vous-même, sans vous en douter, un exemple de cette
_indifférence inconcevable_ avec laquelle les hommes de la classe
aisée étudient les problèmes sociaux; et tout économiste de premier
ordre que vous puissiez vous dire, vous ignorez complétement où
en est cette question du capital et de l'intérêt, que vous vous
êtes chargé de défendre. Aussi en arrière des idées que des faits,
vous nous parlez exactement comme ferait un rentier d'avant 89.
Le socialisme, qui, depuis dix ans, proteste contre le capital et
l'intérêt, est totalement inconnu de vous; vous n'en avez pas lu les
mémoires; car si vous les avez lus, comment se fait-il que, vous
préparant à le réfuter, vous passiez sous silence toutes ses preuves?

Vraiment, à vous voir raisonner contre le socialisme de notre âge,
on vous prendrait pour un Épiménide se réveillant en sursaut, après
quatre-vingts ans de sommeil. Est-ce bien à nous que vous adressez
vos dissertations patriarcales? Est-ce le prolétaire de 1849 que vous
voulez convaincre? Commencez donc par étudier ses idées; placez-vous,
avec lui, dans l'actualité des doctrines: répondez aux raisons,
vraies ou fausses, qui le déterminent, et ne lui apportez pas les
vôtres, qu'il sait depuis un temps immémorial. Cela vous surprendra
sans doute d'entendre dire que vous, membre de l'Académie des
sciences morales et politiques[35], lorsque vous parlez de capital
et d'intérêt, vous n'êtes plus à la question! C'est pourtant ce que
nous nous chargeons, pour aujourd'hui, de vous prouver. Après, nous
reprendrons la question elle-même, si vous en avez le désir.

[Note 35: Bastiat n'était pas précisément membre de l'Institut, mais
seulement membre correspondant.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Nous nions d'abord, ceci vous le savez de reste, nous nions avec le
christianisme et l'Évangile, la légitimité en soi du prêt à intérêt;
nous la nions avec le judaïsme et le paganisme; avec tous les
philosophes et législateurs de l'antiquité. Car vous remarquerez ce
premier fait, qui a bien aussi sa valeur; l'usure n'a pas plutôt paru
dans le monde, qu'elle a été niée. Les législateurs et les moralistes
n'ont cessé de la combattre, et s'ils ne sont parvenus à l'éteindre,
du moins ont-ils réussi jusqu'à certain point à lui rogner les
ongles, en fixant une _limite_, un taux légal à l'intérêt.

Telle est donc notre première proposition, la seule dont, à ce qu'il
semble, vous ayez entendu parler: Tout ce qui, dans le remboursement
du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation: _Quodcumque
sorti accedit, usura est_.

Mais ce que vous ne savez point, et qui vous émerveillera peut-être,
c'est que cette négation fondamentale de l'intérêt ne détruit
point, à nos yeux, le principe, le droit, si vous voulez, qui donne
naissance à l'intérêt, et qui, malgré les condamnations de l'autorité
séculière et ecclésiastique, l'a fait perdurer jusqu'à nos jours;
en sorte que le véritable problème pour nous n'est pas de savoir si
l'usure, en soi, est illicite, nous sommes à cet égard de l'avis de
l'Église,--ou si elle a une raison d'existence, nous sommes, sous ce
rapport, de l'opinion des économistes. Le problème est de savoir
comment on parviendra à supprimer l'abus sans endommager le droit;
comment, en un mot, on sortira de cette contradiction.

Expliquons mieux cela, s'il est possible.

D'un côté, il est très-vrai, ainsi que vous l'établissez vous-même
péremptoirement, que le prêt est un _service_. Et comme tout service
est une _valeur_, conséquemment comme il est de la nature de tout
service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son
_prix_, ou, pour employer le mot technique, qu'il doit _porter
intérêt_.

Mais il est vrai aussi, et cette vérité subsiste à côté de la
précédente, que celui qui prête, dans les conditions ordinaires du
métier de prêteur, ne se _prive_ pas, comme vous le dites, du capital
qu'il prête. Il le prête, au contraire, précisément parce que ce
prêt ne constitue pas pour lui une privation; il le prête, parce
qu'il n'en a que faire pour lui-même, étant suffisamment d'ailleurs
pourvu de capitaux; il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son
intention, ni dans sa puissance de le faire personnellement valoir;
parce qu'en le gardant entre ses mains, ce capital, stérile de sa
nature, resterait stérile, tandis que par le prêt et par l'intérêt
qui en résulte, il produit un bénéfice qui permet au capitaliste de
vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler, c'est, en économie
politique aussi bien qu'en morale, une proposition contradictoire,
une chose impossible.

Le propriétaire qui possède deux domaines, l'un à Tours, l'autre
à Orléans, et qui est forcé de fixer sa résidence dans l'un qu'il
exploite, par conséquent d'abandonner l'autre; ce propriétaire-là
peut-il dire qu'il se prive de sa chose, parce qu'il n'a pas, comme
Dieu, l'ubiquité d'action et de domicile? Autant vaudrait dire que
nous sommes privés du séjour de New-York parce que nous habitons à
Paris. Convenez donc que la privation du capitaliste est comme la
privation du maître qui a perdu son esclave, comme la privation du
prince chassé par ses sujets, comme la privation du voleur qui,
voulant escalader une maison, trouve les chiens aux aguets et les
habitants aux fenêtres.

Or, en présence de cette affirmation et de cette négation
diamétralement opposées, appuyées l'une et l'autre de raisons égales,
mais qui, ne se répondant pas, ne peuvent s'entre-détruire, quel
parti prendre? Vous persistez dans votre affirmation, et vous dites:
Vous ne voulez pas me payer d'intérêt? Soit! je ne veux pas vous
prêter mon capital. Tâchez de travailler sans capitaux! De notre
côté, nous persistons dans notre négation, et nous disons: Nous ne
vous paierons pas d'intérêt, parce que l'intérêt, dans l'économie
sociale, est le prix de l'oisiveté; la cause première de l'inégalité
des fortunes et de la misère. Aucun de nous ne voulant céder, nous
arrivons à l'immobilisme.

Tel est donc le point auquel le socialisme saisit la question.
D'un côté, la justice commutative de l'intérêt; de l'autre,
l'impossibilité organique, l'immoralité de ce même intérêt. Et,
pour vous le dire tout d'abord, le socialisme n'a la prétention de
convertir personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie
politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles
ont raison toutes deux. Voici seulement comment il analyse le
problème, et ce qu'il propose à son tour, par-dessus les arguments
des vieux prêteurs, trop _intéressés_ pour qu'on les croie sur
parole, et les déclamations des Pères de l'Église, restées sans effet.

Puisque la théorie de l'usure a fini par prévaloir dans les habitudes
chrétiennes, comme dans l'usage des païens; puisque l'hypothèse ou
la fiction de la productivité du capital est entrée dans la pratique
des peuples, acceptons cette fiction économique comme nous avons
accepté pendant trente-trois ans la fiction constitutionnelle; et
voyons ce que cette fiction peut produire, développée dans toutes ses
conséquences. Au lieu de repousser purement et simplement l'idée,
comme a fait l'Église, ce qui ne pouvait mener à rien, faisons-en la
déduction historique et philosophique; et puisque le mot est plus que
jamais à la mode, décrivons-en la révolution. Aussi bien, faut-il que
cette idée réponde à quelque chose de réel, qu'elle indique un besoin
quelconque de l'esprit mercantile, pour que les peuples n'aient
jamais hésité à lui faire le sacrifice de leurs croyances les plus
vives et les plus sacrées.

Voici donc comment le socialisme, parfaitement convaincu de
l'insuffisance de la théorie économique, aussi bien que de la
doctrine ecclésiastique, traite à son tour la question de l'usure.

D'abord il observe que le principe de la productivité du capital ne
fait aucune acception de personnes, ne constitue pas un privilége:
ce principe est vrai de tout capitaliste, sans distinction de titre
ou de dignité. Ce qui est légitime pour Pierre est légitime pour
Paul: tous deux ont le même droit à l'usure, ainsi qu'au travail.
Lors donc,--je reprends ici l'exemple dont vous vous êtes servi,--que
vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué
pour polir vos planches, si, de mon côté, je vous prête la scie que
j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à
un intérêt. Le droit du capital est le même pour tous: tous, dans la
mesure de leurs prestations et de leurs emprunts, doivent percevoir
et acquitter l'intérêt. Telle est la première conséquence de votre
théorie, qui ne serait pas une théorie sans la généralité, sans la
réciprocité du droit qu'elle crée: cela est d'une évidence intuitive
et immédiate.

Supposons donc que de tout le capital que j'emploie, soit sous la
forme d'instrument de travail, soit sous celle de matière première,
la moitié me soit prêtée par vous; supposons en même temps que de
tout le capital que vous mettez en oeuvre, la moitié vous soit
prêtée par moi, il est clair que les intérêts que nous devrons nous
payer mutuellement se compenseront; et si, de part et d'autre, les
capitaux avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde ou
la redevance sera nul.

Dans la société, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi, sans
doute. Les prestations que se font réciproquement les producteurs
sont loin d'être égales; partant, les intérêts qu'ils ont à se payer
ne le sont pas non plus: de là, l'inégalité des conditions et des
fortunes.

Mais la question est de savoir si cet équilibre de la prestation en
capital, travail et talent; si, par conséquent, l'égalité du revenu
pour tous les citoyens, parfaitement admissible en théorie, peut
se réaliser dans la pratique; si cette réalisation est dans les
tendances de la société; si, enfin, et contre toute attente, elle
n'est pas la conclusion fatale de la théorie de l'usure elle-même?

Or, c'est ce qu'affirme le socialisme quand il est parvenu à se
comprendre lui-même, socialisme qui ne se distingue plus alors de la
science économique, étudiée à la fois dans son expérience acquise
et dans la puissance de ses déductions. En effet, que nous dit, sur
cette grande question de l'intérêt, l'histoire de la civilisation,
l'histoire de l'économie politique?

C'est que la prestation mutuelle des capitaux, matériels et
immatériels, tend à s'équilibrer de plus en plus, et cela par
diverses causes que nous allons énumérer, et que les économistes les
plus rétrogrades ne peuvent méconnaître:

1º La division du travail, ou séparation des industries, qui,
multipliant à l'infini les instruments de travail et les matières
premières, multiplie dans la même proportion le prêt des capitaux;

2º L'accumulation des capitaux, accumulation qui résulte de la
variété des industries, et dont l'effet est de produire entre les
capitalistes une concurrence analogue à celle des marchands, par
conséquent d'opérer insensiblement la baisse du loyer des capitaux et
la réduction du taux de l'intérêt;

3º La faculté toujours plus grande de circulation qu'acquièrent les
capitaux, par le numéraire et la lettre de change;

4º Enfin, la sécurité publique.

Telles sont les causes générales qui, depuis des siècles, ont amené
entre les producteurs une réciprocité de prestations de plus en plus
équilibrée, par suite, une compensation de plus en plus égale des
intérêts, une baisse continue du prix des capitaux.

Ces faits ne peuvent être niés: vous les avouez vous-même; seulement,
vous en méconnaissez le principe et la signification, quand vous
attribuez au capital le mérite du progrès opéré dans le domaine de
l'industrie et de la richesse; tandis que ce progrès a pour cause,
non le _capital_, mais la CIRCULATION du capital.

Les faits étant de la sorte analysés et classés, le socialisme se
demande si, pour provoquer cet équilibre du crédit et du revenu, il
ne serait pas possible d'agir directement, non sur les capitaux,
remarquez-le bien, mais sur la circulation; s'il ne serait pas
possible d'organiser cette circulation, de manière à produire tout
d'un coup entre les capitalistes et les producteurs, deux termes
actuellement en opposition, mais que la théorie démontre devoir
être synonymes, l'équivalence des prestations, en d'autres termes,
l'égalité des fortunes.

À cette question, le socialisme répond encore: Oui, cela est
possible, et de plusieurs manières.

Supposons d'abord, pour nous renfermer dans les conditions du crédit
actuel, lequel s'effectue surtout par l'entremise du numéraire;
supposons que tous les producteurs de la République, au nombre de
plus de dix millions, se cotisent chacun pour une somme représentant
1 pour 100 seulement de leur capital. Cette cotisation de 1 pour 100
sur la totalité du capital mobilier et immobilier du pays, formerait
une somme de UN MILLIARD.

Supposons qu'à l'aide de cette cotisation une banque soit fondée, en
concurrence de la Banque mal nommée de France, et faisant l'escompte
et le crédit sur hypothèque, à 1/2 pour 100.

Il est évident, en premier lieu, que l'escompte des valeurs de
commerce se faisant à 1/2 pour 100, le prêt sur hypothèque à 1/2
pour 100, la commandite, etc., à 1/2 pour 100, le capital monnaie
serait immédiatement frappé, entre les mains de tous les usuriers et
prêteurs d'argent, d'improductivité absolue; l'intérêt serait nul, le
crédit gratuit.

Si le crédit commercial et hypothécaire, en autres termes, si le
capital argent, le capital dont la fonction est exclusivement de
circuler était gratuit, le capital maison le deviendrait lui-même
bientôt; les maisons ne seraient plus en réalité capital, elles
seraient marchandise, cotée à la Bourse comme les eaux-de-vie et les
fromages, et louée ou vendue, deux termes devenus alors synonymes, À
PRIX DE REVIENT.

Si le capital maison, de même que le capital argent, était gratuit,
ce qui revient à dire, si l'usage en était payé à titre d'échange,
non de prêt, le capital terre ne tarderait pas à devenir gratuit à
son tour; c'est-à-dire que le fermage, au lieu d'être la redevance
payée au propriétaire non exploitant, serait la compensation du
produit entre les terres de qualité supérieure et les terres de
qualité inférieure; ou, pour mieux dire, il n'y aurait plus, en
réalité, ni fermiers, ni propriétaires, il y aurait seulement des
laboureurs et des vignerons, comme il y a des menuisiers et des
mécaniciens.

Voulez-vous une autre preuve de la possibilité de ramener, par le
développement des institutions économiques, tous les capitaux à la
gratuité.

Supposons qu'au lieu de ce système d'impôts, si compliqué, si
onéreux, si vexatoire, que nous a légué la féodalité nobiliaire, un
seul impôt soit établi, non plus sur la production, la circulation,
la consommation, l'habitation, etc.; mais, comme la justice l'exige
et comme le veut la science économique, sur le capital net afférent
à chaque individu. Le capitaliste perdant par l'impôt autant ou
plus qu'il ne gagne par la rente et l'intérêt, serait obligé ou de
faire valoir par lui-même, ou de vendre: l'équilibre économique, par
cette intervention si simple, et d'ailleurs inévitable, du fisc, se
rétablirait encore.

Telle est, en somme, la théorie du socialisme sur le capital et
l'intérêt.

Non-seulement nous affirmons, d'après cette théorie qui, d'ailleurs,
nous est commune avec les économistes, et sur la foi du développement
industriel, que telles sont la tendance et la portée du prêt à
intérêt; nous prouvons encore, par les résultats subversifs de
l'économie actuelle, et par la démonstration des causes de la misère,
que cette tendance est nécessaire, et l'extinction de l'usure
inévitable.

En effet, le prix du prêt, loyer de capitaux, intérêt d'argent,
usure, en un mot, faisant, comme il a été dit, partie intégrante du
prix des produits, et cette usure n'étant pas égale pour tous, il
s'ensuit que le prix des produits, composé qu'il est de salaire et
d'intérêts, ne peut pas être acquitté par ceux qui n'ont pour le
payer que leur salaire et point d'intérêt; en sorte que, par le fait
de l'usure, le travail est condamné au chômage et le capital à la
banqueroute.

Cette démonstration, dans le genre de celles que les mathématiciens
appellent réduction à l'absurde, de l'impossibilité organique du
prêt à intérêt, a été reproduite cent fois dans le socialisme:
pourquoi les économistes n'en parlent-ils pas?

Voulez-vous donc sérieusement réfuter les idées socialistes sur le
prêt à intérêt? Voici les questions auxquelles vous avez à répondre:

1º Est-il vrai que si, au for extérieur, la prestation du capital est
un _service_ qui a sa valeur, qui par conséquent doit être payé;--au
for intérieur, cette prestation n'entraîne point pour le capitaliste
une privation réelle; conséquemment qu'elle ne suppose pas le droit
de rien exiger pour prix du prêt?

2º Est-il vrai que l'usure, pour être irréprochable, doit être égale;
que la tendance de la société conduit à cette égalisation, en sorte
que l'usure n'est irréprochable que lorsqu'elle est devenue égale
pour tous, c'est-à-dire nulle?

3º Est-il vrai qu'une banque nationale, faisant le crédit et
l'escompte _gratis_, soit chose possible?

4º Est-il vrai que par l'effet de cette gratuité du crédit et de
l'escompte, comme par l'action de l'impôt simplifié et ramené à sa
véritable forme, la rente immobilière disparaît, ainsi que l'intérêt
de l'argent?

5º Est-il vrai qu'il y ait contradiction et impossibilité
mathématique dans l'ancien système?

6º Est-il vrai que l'économie politique, après avoir, sur la
question de l'usure, contredit pendant plusieurs milliers d'années
la théologie, la philosophie, la législation, arrive, par sa propre
théorie, au même résultat?

7º Est-il vrai, enfin, que l'usure n'a été, dans son institution
providentielle, qu'un instrument d'égalité et de progrès, absolument
comme, dans l'ordre politique, la monarchie absolue a été un
instrument de liberté et de progrès; comme, dans l'ordre judiciaire,
l'épreuve de l'eau bouillante, le duel et la question ont été, à leur
tour, des instruments de conviction et de progrès?

Voilà ce que nos adversaires sont tenus d'examiner, avant de nous
accuser d'infirmité scientifique et intellectuelle; voilà, monsieur
Bastiat, sur quels points devra porter à l'avenir votre controverse,
si vous voulez qu'elle aboutisse. La question est clairement et
catégoriquement posée: permettez-nous de croire qu'après en avoir
pris lecture, vous reconnaîtrez qu'il y a dans le socialisme du
dix-neuvième siècle quelque chose qui dépasse la portée de votre
vieille économie politique.

                                                       P. J. PROUDHON.



QUATRIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     Circonscription logique du débat.--Dire oui et non
     n'est pas répondre.--Futilité de l'objection fondée sur
     ce que le capitaliste ne se prive pas.--Productivité
     naturelle et nécessaire du CAPITAL démontrée par des
     exemples.--Considérations sur le loisir.


                                                     26 novembre 1849.

Monsieur, vous me posez sept questions. Veuillez vous rappeler
qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une seule:

_L'intérêt du capital est-il légitime?_

Cette question est grosse de tempêtes. Il faut la vider. En
acceptant la loyale hospitalité de vos colonnes, je n'ai pas eu en
vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de crédit que le
fertile génie des socialistes peut enfanter. Je me suis demandé
si l'_intérêt_, qui entre dans le prix de toutes choses, est une
spoliation; si, par conséquent, le monde se partage entre des
capitalistes voleurs et des travailleurs volés. Je ne le crois pas,
mais d'autres le croient. Selon que la vérité est de mon côté ou du
leur, l'avenir réservé à notre chère patrie est la concorde, ou une
lutte sanglante et inévitable. La question vaut donc la peine d'être
sérieusement étudiée.

Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de départ! Notre oeuvre se
bornerait à détruire, dans l'esprit des masses, des erreurs funestes
et des préventions dangereuses. Nous montrerions au peuple le
capital, non comme un parasite avide, mais comme une puissance amie
et féconde. Nous le lui montrerions,--et ici je reproduis presque
vos expressions,--s'accumulant par l'activité, l'ordre, l'épargne,
la prévoyance, la séparation des travaux, la paix et la sécurité
publique; se distribuant, en vertu de la liberté, entre toutes les
classes; se mettant de plus en plus à la portée de tous, par la
modicité croissante de sa rémunération; rachetant l'humanité enfin du
poids de la fatigue et du joug des besoins.

Mais comment nous élever à d'autres vues du problème social, lorsque,
à cette première question: L'intérêt du capital est-il légitime? vous
répondez: OUI et NON.

OUI: car--«il est très-vrai que le prêt est un _service_, et comme
tout service est une _valeur_, conséquemment, comme il est de sa
nature d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix,
_qu'il doit porter intérêt_.»

NON: car--«le prêt, par l'intérêt qui en résulte, produit un bénéfice
qui permet au capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans
travailler, c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.»

OUI: car--«la négation fondamentale de l'intérêt ne détruit pas à
nos yeux le principe, le _droit_ qui donne naissance à l'intérêt. Le
véritable problème, pour nous, n'est pas de savoir si l'usure a une
raison d'existence; nous sommes, sous ce rapport, de l'opinion des
économistes.»

NON: car--«nous nions, avec le christianisme et l'Évangile, la
légitimité en soi du prêt à intérêt.»

OUI: car--«l'usure n'a été, dans son institution providentielle,
qu'un instrument d'utilité et de progrès.»

NON: car--«tout ce qui, en remboursement du prêt, est donné en sus du
prêt est usure, spoliation.»

OUI et NON, enfin: car--«le socialisme n'a la prétention de convertir
personne, ni l'Église, qui nie l'intérêt, ni l'économie politique,
qui l'affirme, d'autant moins qu'il est convaincu qu'elles ont raison
toutes deux.»

Il y en a qui disent: ces solutions contradictoires sont un amusement
que M. Proudhon donne à son esprit. D'autres: Il ne faut voir là
que des coups de pistolet que M. Proudhon tire dans la rue, pour
faire mettre le public aux fenêtres. Pour moi, qui sais que vous
les appliquez à tous les sujets: liberté, propriété, concurrence,
machines, religion, je les tiens pour une conception sincère et
sérieuse de votre intelligence.

Mais, Monsieur, pensez-vous que le peuple puisse vous suivre
longtemps dans le dédale de vos _Antinomies_? Son génie ne s'est
pas façonné sur les bancs vermoulus de la Sorbonne. Les fameux:
_Quidquid dixeris, argumentabor_,--_Ego verò contrà_--ne vont pas à
ses franches allures; il veut voir le fond des choses, et il sent
instinctivement qu'au fond des choses il y a un _Oui_ ou un _Non_,
mais qu'il ne peut y avoir un _Oui_ et un _Non_ fondus ensemble.
Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira: Il faut
pourtant bien que l'intérêt soit légitime ou illégitime, juste ou
injuste, providentiel ou satanique, propriété ou spoliation.

La _contradiction_, soyez-en sûr, est ce qu'il y a de plus difficile
à faire accepter, même aux esprits subtils, à plus forte raison au
peuple.

Si je m'arrête à la première moitié, j'ose dire à la bonne moitié de
votre _thèse_, en quoi différez-vous des économistes?

Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un _service_,
qui donne droit à un _service_ équivalent, lequel est susceptible
d'évaluation et s'appelle _intérêt_.

Vous convenez que le seul moyen de dégager l'équivalence de ces deux
services, c'est de les laisser s'échanger librement, puisque vous
repoussez l'intervention de l'État, et proclamez, dès le début de
votre article, la liberté de l'homme et du citoyen.

Vous convenez que l'intérêt a été, dans son institution
providentielle, un instrument d'égalité et de progrès.

Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui certes ne
s'accumuleraient pas si toute rémunération leur était déniée),
l'Intérêt tend à baisser, à mettre l'instrument du travail, la
matière première et l'approvisionnement, toujours à la portée plus
facile de classes plus nombreuses.

Vous convenez que les obstacles, qui arrêtent cette désirable
diffusion du capital, sont artificiels et se nomment priviléges,
restrictions, monopoles; qu'ils ne peuvent être la conséquence fatale
de la liberté, puisque vous invoquez la liberté.

Voilà une doctrine qui, par sa simplicité, sa grandeur, sa
concordance, le parfum de justice qui s'en exhale, s'impose aux
convictions, entraîne les coeurs, et fait pénétrer, dans tous
les replis de l'intelligence, le sentiment de la certitude.
Que reprochez-vous donc à l'économie politique? Est-ce d'avoir
repoussé les formules diverses--et par suite refusé de prendre le
nom--du socialisme? Oui, elle a combattu le saint-simonisme et le
fouriérisme; vous les avez combattus comme elle. Oui, elle a réprouvé
les théories du Luxembourg; vous les avez réprouvées comme elle. Oui,
elle a lutté contre le communisme; vous avez fait plus, vous l'avez
écrasé.

D'accord avec l'économie politique sur le capital, son origine,
sa mission, son droit, ses tendances;--d'accord avec elle sur
le principe à promouvoir, la liberté;--d'accord avec elle sur
l'ennemi à combattre, l'intervention abusive de l'État dans les
transactions honnêtes;--d'accord avec elle dans ses luttes contre
les manifestations passées du socialisme;--d'où vient que vous vous
retournez contre elle? C'est que vous avez trouvé au socialisme
une nouvelle formule: la _contradiction_, ou, si vous aimez mieux,
l'_antinomie_. C'est pourquoi vous apostrophez l'économie politique
et lui dites:

Tu es vieille d'un siècle. Tu n'es plus au courant des questions du
jour. Tu n'envisages la question que sous une face. Tu te fondes
sur la légitimité et l'utilité de l'intérêt, et tu as raison, car
il est utile et légitime; mais ce que tu ne comprends pas, c'est
qu'en même temps il est nuisible et illégitime. Cette contradiction
t'émerveille; la gloire du néo-socialisme est de l'avoir découverte,
et c'est par là qu'il dépasse ta portée.

Avant de chercher, ainsi que vous m'y invitez, à faire sortir une
solution de ces prémisses contradictoires, il faut savoir si la
contradiction existe, et nous sommes ramenés par là à creuser de plus
en plus ce problème:

_L'intérêt du capital est-il légitime?_

Mais que puis-je dire? Mon oeil se fixe sur l'épée de Damoclès
que vous tenez suspendue sur ma tête. Plus concluantes seront mes
raisons, plus vous vous frotterez les mains, disant: On ne saurait
mieux prouver ma _thèse_. Que si, des bas-fonds du communisme, il
s'élève contre mes arguments une réfutation spécieuse, vous vous
frotterez les mains encore, disant: Voici du secours qui arrive à mon
_antithèse_. Ô antinomie! tu es vraiment une citadelle imprenable; tu
ressembles, trait pour trait, au _scepticisme_. Comment convaincre
Pyrrhon, qui vous dit: Je doute si tu me parles ou si je te parle; je
doute si tu es et si je suis; je doute si tu affirmes; je doute si je
doute?

Voyons néanmoins sur quelle base vous faites reposer la seconde
moitié de l'antinomie.

Vous invoquez d'abord les Pères de l'Église, le judaïsme et le
paganisme. Permettez-moi de les récuser en matière économique.
Vous l'avouez vous-même, Juifs et gentils ont parlé dans un sens
et agi dans un autre. Quand il s'agit d'étudier les lois générales
auxquelles obéit la société, la manière dont les hommes agissent
universellement a plus de poids que quelques sentences.

Vous dites: «Celui qui prête ne se _prive_ pas du capital qu'il
prête. Il le prête, au contraire, parce que ce prêt ne constitue pas
pour lui une privation; il le prête, parce qu'il n'en a que faire
pour lui-même, étant suffisamment pourvu, d'ailleurs, de capitaux. Il
le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention ni dans sa
puissance de le faire personnellement valoir[36].»

[Note 36: L'argument tiré de ce que le capitaliste _ne se prive pas_,
n'est pas exclusivement à l'usage des socialistes: Considérer comme
un élément important de la légitimité de l'intérêt la _privation_
éprouvée par le prêteur, est une opinion qui fut soutenue, le 15 juin
1849, dans le _Journal des Économistes_, à l'occasion du pamphlet
_Capital et Rente_, récemment publié.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Et qu'importe, s'il l'a créé par son travail, précisément pour le
prêter? Il n'y a là qu'une équivoque sur l'effet nécessaire de la
séparation des occupations. Votre argument attaque la _vente_ aussi
bien que le _prêt_. En voulez-vous la preuve? Je vais reproduire
votre phrase, en substituant _Vente_ à _Prêt_ et _Chapelier_ à
_Capitaliste_.

«Celui qui vend, dirai-je, ne se _prive_ pas du chapeau qu'il vend.
Il le vend, au contraire, parce que cette vente ne constitue pas
pour lui une privation. Il le vend parce qu'il n'en a que faire
pour lui-même, étant d'ailleurs suffisamment pourvu de chapeaux. Il
le vend enfin parce qu'il n'est ni dans son intention, ni dans sa
puissance de le faire personnellement servir.»

En faveur de votre _antithèse_, vous alléguez encore la compensation.

«Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué
pour polir vos planches. Si, de mon côté, je vous prête la scie que
j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pareillement à un
intérêt..... Si, de part et d'autre, les capitaux avancés sont égaux,
les intérêts se balançant, le solde sera nul.»

Sans doute; et si les capitaux avancés sont inégaux, un solde
légitime apparaîtra. C'est précisément ainsi que les choses se
passent. Encore ici, ce que vous dites du prêt, on peut le dire de
l'échange et même du travail; parce que des travaux échangés se
compensent, en concluez-vous que le travail a été anéanti?

Le socialisme moderne aspire, dites-vous, à réaliser cette prestation
mutuelle des capitaux, afin que l'intérêt, partie intégrante du
prix de toutes choses, se compense pour tous et, par conséquent,
s'annule.--Qu'il se compense, ce n'est pas idéalement impossible, et
je ne demande pas mieux. Mais il y faut d'autres façons qu'une Banque
d'invention nouvelle. Que le socialisme égalise chez tous les hommes
l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les
besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, et
alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera peu que l'intérêt
se cote à demi pour cent ou à cinquante pour cent.

Vous nous reprochez de méconnaître la signification du socialisme,
parce que nous ne fondons pas de grandes espérances sur ses rêves
de _crédit gratuit_. Vous nous dites: «Vous attribuez au capital le
mérite et le progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la
richesse, tandis que le progrès a pour cause non le _capital_, mais
la CIRCULATION du capital.»

Je crois que c'est vous qui prenez ici l'effet pour la cause. Pour
que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe; et, pour qu'il
existe, il faut qu'il soit provoqué à naître par la perspective des
récompenses attachées aux vertus qui l'engendrent. Ce n'est pas
parce qu'il circule que le capital est utile; c'est parce qu'il est
utile qu'il circule. Son utilité intrinsèque fait que les uns le
_demandent_, que les autres l'_offrent_; de là la circulation qui n'a
besoin que d'une chose: ÊTRE LIBRE.

Mais ce que je déplore surtout, c'est de voir séparer en deux classes
antagoniques les capitalistes et les travailleurs, comme s'il y
avait un seul travailleur au monde qui ne fût, à quelque degré,
capitaliste, comme si capital et travail n'étaient pas une même
chose; comme si rémunérer l'un ce n'était pas rémunérer l'autre.
Ce n'est certes pas à vous qu'il faut démontrer cette proposition.
Permettez-moi, cependant, de l'élucider par un exemple; car, vous
le savez bien, nous n'écrivons pas l'un pour l'autre, mais pour le
public.

Deux ouvriers se présentent, égaux d'activité, de force, d'adresse.
L'un n'a que ses bras; l'autre a une hache, une scie, une herminette.
Je paie au premier 3 fr. par jour, au second 3 fr. 75 c. Il semble
que le salaire soit inégal; creusons la matière, et nous nous
convaincrons que cette inégalité apparente est de l'égalité réelle.

D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier l'_usure_ des
outils qu'il _use_ à mon service et à mon profit. Il faut bien qu'il
trouve, dans un accroissement de salaire, de quoi entretenir cet
outillage et maintenir sa position. De ce chef, je lui donne 5 sous
de plus par jour qu'au simple manoeuvre, sans que l'égalité soit le
moins du monde blessée.

Ensuite,--et j'invoque ici l'attention du lecteur, car nous sommes
au vif de la question;--pourquoi le charpentier a-t-il des outils?
Apparemment parce qu'il les a faits _avec du travail_ ou payés _par
du travail_, ce qui est tout un. Supposons qu'il les ait faits en
consacrant à cette création tout le premier mois de l'année. Le
manoeuvre, qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services
pendant 300 jours, tandis que le charpentier-capitaliste n'aura plus
que 270 journées disponibles ou rémunérables. Il faut donc que 270
journées, avec outils, lui produisent autant que 300 journées sans
outils; en d'autres termes, que les premières se paient 5 sous de
plus.

Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est décidé à
faire ses outils, il a eu un but, assurément fort légitime, celui
d'améliorer sa condition. On ne peut lui mettre dans la bouche ce
raisonnement: «Je vais accumuler des approvisionnements, m'imposer
des privations, afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien
gagner. Ce mois, je le consacrerai à fabriquer des outils qui me
mettront à même de débiter beaucoup plus d'ouvrage au profit de
mon client; ensuite, je lui demanderai de régler mon salaire pour
les onze mois suivants, de manière à gagner juste autant, tout
compris, que si j'étais resté manoeuvre.» Non, cela ne peut être
ainsi. Il est évident que ce qui a stimulé, dans cet artisan, la
sagacité, l'habileté, la prévoyance, la privation, c'est l'espoir, le
très-juste espoir d'obtenir pour son travail une meilleure récompense.

Ainsi nous arrivons à ce que la rétribution du charpentier se
décompose comme il suit:

  1º 3 fr.  » c, salaire brut.

  2º »     25    usure des outils.

  3º »     25    compensation du temps consacré à faire les outils.

  4º »     25    juste rémunération de l'habileté, de la prévoyance,
                      de la privation.
  ---------------
      3 fr. 75 c.

Où peut-on voir là injustice, iniquité, spoliation? Que signifient
toutes ces clameurs si absurdement élevées contre notre charpentier
devenu capitaliste?

Et remarquez bien que l'excédant de salaire qu'il reçoit n'est obtenu
_aux dépens_ de personne; moi qui le paie, j'ai moins que personne à
m'en plaindre. Grâce aux outils, une production supplémentaire a été
pour ainsi dire tirée du néant. Cet excédant d'utilité se partage
entre le capitaliste et moi qui, comme consommateur, représente ici
la communauté, l'humanité tout entière.

Autre exemple,--car il me semble que ces analyses directes des faits
instruisent plus que la controverse.

Le laboureur a un champ rendu presque improductif par la surabondance
d'humidité. En homme primitif, il prend un vase et va puiser l'eau
qui noie ses sillons. Voilà un travail excessif; qui doit le payer?
évidemment l'acquéreur de la récolte. Si l'homme n'avait jamais
imaginé d'autre procédé de desséchement, le blé serait si cher,
_quoiqu_'il n'y eût pas de capital à rémunérer (ou plutôt _parce
que_), que l'on n'en produirait pas; et tel a été le sort de
l'humanité pendant des siècles.

Mais notre laboureur s'avise de faire une rigole. Voilà le capital
qui paraît. Qui doit payer les frais de cet ouvrage? Ce n'est pas
l'acquéreur de la première récolte. Cela serait injuste, puisque la
rigole doit favoriser un nombre indéterminé de récoltes successives.
Comment donc se réglera la répartition? Par la loi de l'intérêt et
de l'amortissement. Il faut que le laboureur, comme le charpentier,
retrouve les quatre éléments de rémunération que j'énumérais tout à
l'heure, ou il ne fera pas la rigole.

Et, encore que le prix du blé se trouve ici grevé d'un intérêt, ce
serait tomber dans une hérésie économique que de dire: cet intérêt
est une perte pour le consommateur. Bien au contraire; c'est parce
que le consommateur paie l'intérêt de ce capital, sous forme de
rigole, qu'il ne paie pas l'épuisement, beaucoup plus dispendieux, à
force de bras.--Et, si vous observez la chose de près, vous verrez
que c'est toujours du _travail_ qu'il paie; seulement, dans le
second cas, il intervient une coopération de la nature, très-utile,
très-productive, mais qui ne se paie pas.

Votre plus grand grief contre l'intérêt est qu'il permet aux
capitalistes de vivre sans travailler. «Or, dites-vous, vivre sans
travailler, c'est, en économie politique comme en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.»

Sans doute, vivre sans travailler, pour l'homme tel qu'il a plu à
Dieu de le faire, est, d'une manière absolue, chose impossible. Mais
ce qui n'est pas impossible à l'homme, c'est de vivre deux jours sur
le travail d'un seul. Ce qui n'est pas impossible à l'humanité, ce
qui est même une conséquence providentielle de sa nature perfectible,
c'est d'accroître incessamment la proportion des résultats obtenus
aux efforts employés. Si un artisan a pu améliorer son sort en
fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne l'améliorerait-il
pas davantage encore en créant des machines plus compliquées, en
déployant plus d'activité, plus de génie, plus de prévoyance; en
se soumettant à de plus longues privations? Que si le talent, la
persévérance, l'ordre, l'économie, l'exercice de toutes les vertus,
se perpétuent dans la famille; pourquoi ne parviendrait-elle pas, à
la longue, au loisir relatif, ou, pour mieux dire, à s'initier à des
travaux d'un ordre plus élevé?

Pour que ce loisir provoquât avec justice, chez ceux qui n'y sont
pas encore parvenus, l'irritation et l'envie, il faudrait qu'il fût
acquis aux dépens d'autrui, et j'ai prouvé qu'il n'en était pas
ainsi. Il faudrait, de plus, qu'il ne fût pas l'éternelle aspiration
de tous les hommes.

Je terminerai cette lettre, déjà trop longue, par une considération
sur le loisir.

Quelle que soit mon admiration sincère pour les admirables lois
de l'économie sociale, quelque temps de ma vie que j'aie consacré
à étudier cette science, quelque confiance que m'inspirent ses
solutions, je ne suis pas de ceux qui croient qu'elle embrasse
toute la destinée humaine. Production, distribution, circulation,
consommation des richesses, ce n'est pas tout pour l'homme. Il n'est
rien, dans la nature, qui n'ait sa cause finale; et l'homme aussi
doit avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence
matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délicatesse
de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa puissance
d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve dans la moindre
fleur un sujet de contemplation? que ses organes saisissent avec tant
de vivacité et rapportent à l'âme, comme les abeilles à la ruche,
tous les trésors de beauté et d'harmonie que la nature et l'art ont
répandus autour de lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux
au moindre trait de dévouement qu'il entend raconter? D'où viennent
ces flux et ces reflux d'affection que son coeur élabore comme il
élabore le sang et la vie? D'où lui viennent son amour de l'humanité
et ses élans vers l'infini? Ce sont là les indices d'une noble
destination qui n'est pas circonscrite dans l'étroit domaine de la
production industrielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle? Ce
n'est pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle
soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindre si,
courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne lui
reste aucun loisir pour développer ses organes, ses affections, son
intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus
élevé dans sa nature; ce qui est en germe chez tous les hommes, mais
latent et inerte, faute de loisir, chez un trop grand nombre d'entre
eux[37].

[Note 37: Voy., au tome VI, la fin du chap. VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Quelle est la puissance qui allégera pour tous, dans une certaine
mesure, le fardeau de la peine? Qui abrégera les heures de travail?
Qui desserrera les liens de ce joug pesant qui courbe aujourd'hui
vers la matière, non-seulement les hommes, mais les femmes et les
enfants qui n'y semblaient pas destinés?--C'est le capital; le
capital qui, sous la forme de roue, d'engrenage, de rail, de chute
d'eau, de poids, de voile, de rame, de charrue, prend à sa charge
une si grande partie de l'oeuvre primitivement accomplie aux dépens
de nos nerfs et de nos muscles; le capital qui fait concourir, de
plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la nature.
Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les hommes, et
particulièrement des classes souffrantes. Ce qu'elles doivent
désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie, se répande sans compte
ni mesure.--Et s'il y a un triste spectacle au monde,--spectacle
qu'on ne pourrait définir que par ces mots: suicide matériel, moral
et collectif,--c'est de voir ces classes, dans leur égarement, faire
au capital une guerre acharnée.--Il ne serait ni plus absurde, ni
plus triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se
concerter pour paralyser les bras et tuer le travail.

En me résumant, monsieur Proudhon, je vous dirai ceci: Le jour où
nous serons d'accord sur cette première donnée, l'intérêt du capital,
déterminé par le libre débat, est légitime;--je me ferai un plaisir
et un devoir de discuter loyalement avec vous les autres questions
que vous me posez.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



CINQUIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Réclamation sur les limites du débat.--L'intérêt a
     été mais n'est plus légitime.--Inductions tirées de
     l'histoire.--L'illégitimité succède à la légitimité.--Impéritie
     et mauvais vouloir de la société.--C'est de la circulation du
     CAPITAL, et non du CAPITAL même, que naît le progrès de la
     richesse sociale.


                                                      3 décembre 1849.

Monsieur, votre dernière lettre se termine par ces paroles:

«Le jour où nous serons d'accord sur cette première donnée: l'intérêt
du capital est légitime;--je me ferai un plaisir et un devoir de
discuter loyalement avec vous les autres questions que vous me posez.»

Je vais, Monsieur, tâcher de vous donner satisfaction.

Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette question, que je
voudrais pouvoir rendre moins brusque: Qu'êtes-vous venu faire à la
_Voix du Peuple_?--Réfuter la théorie du crédit gratuit, la théorie
de l'abolition de tout intérêt des capitaux, de toute rente de la
propriété.

Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite sur le
terrain de cette théorie? de la suivre dans son principe, sa méthode,
son développement? d'examiner ce qui la constitue, les preuves de
vérité qu'elle apporte, le sens des faits qu'elle cite, et qui
contredisent, abrogent, d'une manière éclatante, le fait, ou plutôt
la fiction que vous vous efforcez de soutenir de la productivité du
capital? Cela est-il d'une discussion sérieuse et loyale? Depuis
quand a-t-on vu les philosophes répondre à un système de philosophie
par cette fin de non-recevoir: Mettons-nous premièrement d'accord
sur le système en vogue, après quoi nous examinerons le nouveau?
Depuis quand est-il reçu dans les sciences que l'on doit repousser
impitoyablement, par la question préalable, tout fait, toute idée,
toute théorie qui contredit la théorie généralement admise?

Quoi! vous entreprenez de me réfuter et de me convaincre; et puis, au
lieu de saisir mon système corps à corps, vous me présentez le vôtre!
Pour me répondre, vous commencez par exiger que je tombe d'accord
avec vous de ce que je nie positivement! En vérité, n'aurais-je pas,
dès ce moment, le droit de vous dire: Gardez votre théorie du prêt à
intérêt, puisqu'elle vous agrée, et laissez-moi ma théorie du prêt
gratuit, que je trouve plus avantageuse, plus morale, plus utile et
beaucoup plus pratique? Au lieu de discuter, comme nous l'avions
espéré, nous en serons quittes pour médire l'un de l'autre, et nous
décrier réciproquement. À l'avantage!...

Voilà, Monsieur, comment se terminerait la discussion, si, par
malheur pour votre théorie, elle n'était forcée, afin de se
maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je vais avoir
l'honneur de vous démontrer, en suivant votre lettre de point en
point.

Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans doute, sur
la loi de _contradiction_ dont je me suis servi pour tracer la marche
de la théorie socialiste. Croyez-moi, Monsieur, il y a toujours peu
de gloire à acquérir, pour un homme d'intelligence, à rire des choses
qu'il n'entend pas, surtout quand elles reposent sur des autorités
aussi respectables que la loi de contradiction. La dialectique,
fondée par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et
employée par une moitié de l'Europe, et ce n'est pas un titre
d'honneur pour notre pays assurément, quand nos voisins ont porté si
loin la spéculation philosophique, d'en être resté à Proclus et à
saint Thomas. À force d'éclectisme et de matérialisme, nous avons
perdu jusqu'à l'intelligence de nos traditions; nous n'entendons pas
même Descartes; car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait
à Kant, Fichte, Hegel, et au delà.

Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est
importune, et revenons à l'ancienne méthode. Vous savez ce que l'on
entend, dans la logique ordinaire, par distinction. À défaut de
professeur de philosophie, Diafoirus le jeune vous l'aurait appris.
C'est le procédé qui vous est le plus familier, et qui témoigne le
mieux de la subtilité de votre esprit. Je vais donc, pour répondre à
votre question, faire usage du _distinguo_: peut-être alors ne vous
sera-t-il plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.

Vous demandez: l'intérêt du capital est-il légitime, _oui_ ou _non_?
Répondez à cela, sans antinomie et sans antithèse.

Je réponds: DISTINGUONS, s'il vous plaît. Oui, l'intérêt du capital a
pu être considéré comme légitime dans un temps; non, il ne peut plus
l'être dans un autre. Cela vous offre-t-il quelque ambage, quelque
équivoque? Je vais tâcher de dissiper toutes les ombres.

La monarchie absolue a été légitime dans un temps: ce fut une des
conditions du développement politique. Elle a cessé d'être légitime
à une autre époque, parce qu'elle était devenue un obstacle au
progrès.--Il en a été de même de la monarchie constitutionnelle:
c'était, en 89 et jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convînt
à notre pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de
décadence.

La polygamie a été légitime à une époque: c'était le premier pas
fait hors de la promiscuité communautaire. Elle est condamnée de nos
jours comme contraire à la dignité de la femme: nous la punissons des
galères.

Le combat judiciaire, l'épreuve de l'eau bouillante, la torture
elle-même, lisez M. Rossi, eurent également leur légitimité. C'était
la première forme donnée à la justice. Nous y répugnons maintenant,
et tout magistrat qui y aurait recours se rendrait coupable d'un
attentat.

Sous saint Louis, les arts et métiers étaient féodalisés, organisés
corporativement et hérissés de priviléges. Cette réglementation était
alors utile et légitime; elle avait pour but de faire surgir, en face
de la féodalité terrienne et nobiliaire, la féodalité du travail.
Elle a été abandonnée depuis, et avec raison: depuis 89, l'industrie
est libre.

Je vous répète donc, et, en conscience, je crois parler clair: Oui,
le prêt à intérêt a été, dans un temps, légitime, lorsque toute
centralisation démocratique du crédit et de la circulation était
impossible: il ne l'est plus, maintenant que cette centralisation est
devenue une nécessité de l'époque, partant un devoir de la société,
un droit du citoyen. C'est pour cela que je m'élève contre l'usure;
je dis que la société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt:
l'intérêt je l'appelle VOL.

Bon gré, mal gré, il faut donc que vous descendiez sur le terrain
où je vous appelle: car, si vous refusez de le faire, si vous vous
renfermez dans la bonne foi de votre ancienne possession, alors
j'accuserai votre mauvais vouloir; je crierai partout, comme le
Mascarille de Molière: _Au voleur! au voleur! au voleur!_

Pour en finir tout à fait avec l'antinomie, je vais maintenant, à
l'aide des exemples précédemment cités, vous dire en peu de mots ce
qu'elle ajoute à la distinction. Cela ne sera pas inutile à notre
controverse.

Vous concevez donc qu'une chose peut être vraie, juste, légitime,
dans un temps, et fausse, inique, criminelle, dans un autre. Vous ne
pouvez pas ne pas le concevoir, puisque cela est.

Or, se demande le philosophe, comment une chose, vraie un jour, ne
l'est-elle pas un autre jour? La vérité peut-elle changer ainsi? La
vérité n'est-elle pas la vérité? Faut-il croire qu'elle n'est qu'une
fantaisie, une apparence, un préjugé? Y a-t-il, enfin, ou n'y a-t-il
pas une cause à ce changement? Au-dessus de la vérité qui change,
existerait-il, par hasard, une vérité qui ne change point, une vérité
absolue, immuable?

En deux mots, la philosophie ne s'arrête point au fait tel que le lui
révèlent l'expérience et l'histoire; elle cherche à l'expliquer.

Eh bien! la philosophie a trouvé, ou, si vous aimez mieux, elle a cru
voir que cette altération des institutions sociales, ce revirement
qu'elles éprouvent après un certain nombre de siècles, provient de ce
que les idées dont elles sont l'expression, possèdent en elles-mêmes
une sorte de faculté évolutive, un principe de mobilité perpétuelle,
provenant de leur essence contradictoire.

C'est ainsi que l'intérêt du capital, légitime alors que le prêt est
un service rendu de citoyen à citoyen, mais qui cesse de l'être quand
la société a conquis le pouvoir d'organiser le crédit gratuitement
pour tout le monde, cet intérêt, dis-je, est contradictoire dans
son essence, en ce que, d'une part, le service rendu par le prêteur
a droit à une rémunération; et que, d'un autre côté, tout salaire
suppose produit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prêt. La
révolution qui s'opère dans la légitimité du prêt vient de là. Voici
comment le socialisme pose la question; voilà aussi sur quel terrain
les défenseurs de l'ancien régime doivent se placer.

Se renfermer dans la tradition, se borner à dire: Le prêt est un
service rendu, donc il doit être payé; sans vouloir entrer dans
les considérations qui tendent à abroger l'intérêt, ce n'est pas
répondre. Le socialisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit:
Je n'ai que faire de votre service, service pour vous, spoliation
pour moi, tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir
des mêmes avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution.
M'imposer un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la
circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement
injuste, c'est me voler.

Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intérêt, consiste à
confondre les époques, je veux dire à confondre ce qui, dans le prêt,
est légitime avec ce qui ne l'est pas, tandis que moi, au contraire,
je les distingue soigneusement. C'est ce que je vais achever de vous
rendre intelligible par l'analyse de votre lettre.

Je prends un à un tous vos arguments.

Dans ma première réponse, je vous avais fait observer que celui
qui prête ne se _prive_, pas de son capital.--Vous me répondez:
Qu'importe, s'il a créé son capital tout exprès pour le prêter?

En disant cela, vous trahissez votre propre cause. Vous acquiescez,
par ces paroles, à mon _antithèse_, qui consiste à dire: La cause
secrète pour laquelle le prêt à intérêt, légitime hier, ne l'est
plus aujourd'hui, c'est ce que le prêt, en lui-même, n'entraîne pas
privation. Je prends acte de cet aveu.

Mais vous vous accrochez à l'intention: Qu'importe, dites vous, si le
prêteur a créé ce capital tout exprès pour le prêter?

À quoi je réplique: Et que me fait à mon tour votre intention, si je
n'ai pas réellement besoin de votre service, si le prétendu service
que vous voulez me rendre ne me devient nécessaire que par le mauvais
vouloir et l'impéritie de la société? Votre crédit ressemble à celui
que fait le corsaire à l'esclave, quand il lui donne la liberté
contre rançon. Je proteste contre votre crédit à 5 pour 100, parce
que la société a le pouvoir et le devoir de me le faire à 0 pour 100;
et, si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de vol; je dis
qu'elle est complice, fautrice, organisatrice du vol.

Assimilant le prêt à la _vente_, vous dites: votre argument s'attaque
à celle-ci aussi bien qu'à celui-là. En effet, le chapelier qui vend
des chapeaux ne s'en _prive_ pas.

Non, car il reçoit de ses chapeaux, il est censé du moins en
recevoir immédiatement la valeur, ni _plus_ ni _moins_. Mais le
capitaliste prêteur, non-seulement n'est pas privé, puisqu'il rentre
intégralement dans son capital; il reçoit plus que le capital, plus
que ce qu'il apporte à l'échange; il reçoit, en sus du capital, un
intérêt qu'aucun produit positif de sa part ne représente. Or, un
service qui ne coûte pas de travail à celui qui le rend, est un
service susceptible de devenir gratuit: c'est ce que vous-même vous
nous apprendrez tout à l'heure.

Après avoir reconnu la _non-privation_ qui accompagne le prêt,
vous convenez cependant «qu'_il n'est pas idéalement impossible
que l'intérêt_, qui, aujourd'hui, fait partie intégrante du prix
des choses, se _compense pour tout le monde_, et, par conséquent,
_s'annule_.»--«Mais, ajoutez-vous, il y faut d'autres façons qu'une
banque nouvelle. Que le socialisme égalise; chez tous les hommes,
l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les
besoins, les goûts, les vertus, les vices, et même les chances, et
alors il aura réussi.»

En sorte que vous n'entrez dans la question que pour l'éluder
aussitôt. Le socialisme, au point où il est parvenu, prétend
justement que c'est à l'aide d'une réforme de la banque et de l'impôt
que l'on peut arriver à cette compensation. Au lieu de passer, comme
vous faites, sur cette prétention du socialisme, arrêtez-vous-y, et
réfutez-la: vous en aurez fini avec toutes les utopies du monde.
Car, le socialisme affirme,--et sans cela le socialisme n'existerait
pas, il ne serait rien,--que ce n'est point en égalisant chez tous
les hommes «l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la
prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même
les chances,» qu'on parviendra à compenser l'intérêt et égaliser
le revenu net; il soutient qu'il faut, au contraire, commencer
par centraliser le crédit et annuler l'intérêt, pour égaliser les
facultés, les besoins et les chances. Qu'il n'y ait plus parmi nous
de voleurs, et nous serons tous vertueux, tous heureux! Voilà la
profession de foi du socialisme! J'éprouve le plus vif regret à vous
le dire: mais vous connaissez si peu le socialisme, que vous vous
heurtez contre lui sans le voir.

Vous persistez à attribuer au capital tous les progrès de la richesse
sociale, que j'attribue, moi, à la circulation; et vous me dites, à
ce propos, que je prends l'effet pour la cause.

Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez, sans vous
en apercevoir, votre propre thèse. J. B. Say a démontré, et vous ne
l'ignorez pas, que le _transport_ d'une valeur, que cette valeur
s'appelle argent ou marchandise, constitue lui-même une valeur; que
c'est un produit aussi réel que le blé et le vin; qu'en conséquence,
le service du commerçant et du banquier mérite d'être rémunéré tout
comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur ce principe
que vous vous appuyez vous-même quand vous réclamez un salaire pour
le capitaliste, qui, par la prestation de son capital, dont on lui
garantit la rentrée, fait office de transport, de circulation. Par
cela seul que je prête, disiez-vous dans votre première lettre, je
rends un service, je crée une valeur. Telles étaient vos paroles, que
nous avons admises: en cela, nous étions l'un et l'autre d'accord
avec le maître.

Je suis donc fondé à dire que ce n'est pas le capital lui-même, mais
la circulation du capital: c'est cette nature de service, produit,
marchandise, valeur, réalité, qu'on appelle en économie politique
_mouvement_ ou _circulation_, et qui, au fond, constitue toute la
matière de la science économique, qui est la cause de la richesse.
Ce service, nous le payons à tous ceux qui le rendent; mais nous
affirmons qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou
l'argent, il dépend de la société de nous en faire jouir elle-même,
et gratuitement; que si elle ne le fait pas, il y a fraude et
spoliation.--Comprenez-vous maintenant où est le véritable point de
la question sociale?...

Après avoir déploré de voir les capitalistes et les travailleurs
séparés en deux classes antagoniques, ce qui n'est pas la faute du
socialisme assurément,--vous prenez la peine, fort inutile, de me
démontrer par des exemples que tout travailleur est, à quelque degré,
capitaliste, et fait oeuvre de capitalisation, c'est-à-dire d'usure.
Qui donc a jamais songé à le nier? Qui vous a dit que ce que nous
reconnaissons comme légitimé, en un temps, chez le capitaliste, nous
le réprouvons, dans le même temps, chez l'ouvrier?

Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et service se
décompose actuellement de la manière suivante:

1º Matière première;

2º Amortissement des instruments de travail et frais;

3º Salaire du travail;

4º Intérêt du capital.

Il en est ainsi dans toutes les professions, agriculture, industrie,
commerce, transports. Ce sont les Fourches Caudines de tout ce qui
n'est point parasite, capitaliste ou manoeuvre. Vous n'avez que faire
de nous donner à ce sujet de longs détails, très-intéressants du
reste, et où l'on voit que se complaît votre imagination.

Je vous le répète: la question, pour le socialisme, est de faire
que ce quatrième élément qui entre dans la composition du prix des
choses, à savoir, l'intérêt du capital, se compense entre tous les
producteurs, et par conséquent, s'annule. Nous soutenons que cela est
possible; que si cela est possible, c'est un devoir à la société de
procurer la gratuité du crédit à tous; qu'autrement, ce ne serait
pas une société, mais une conspiration des capitalistes contre les
travailleurs, un pacte de rapine et d'assassinat.

Concevez donc, une fois, qu'il ne s'agit point pour vous de nous
expliquer comment les capitaux se forment, comment ils se multiplient
par l'intérêt, comment l'intérêt entre dans la composition du prix
des produits, comment tous les travailleurs sont eux-mêmes coupables
du péché d'usure: nous savons dès longtemps toutes ces choses, autant
que nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des
propriétaires.

Nous disons: Le système économique fondé sur la fiction de la
productivité du capital, justifiable à une autre époque, est
désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance sont
démontrées: c'est lui qui est la cause de toutes les misères
actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction du
gouvernement représentatif, dernière formule de la tyrannie parmi les
hommes.

Je ne vous suivrai point dans les considérations, toutes religieuses,
par lesquelles vous terminez votre lettre. La religion, permettez-moi
de vous le dire, n'a rien à faire avec l'économie politique. Une
véritable science se suffit à elle-même; hors de cette condition,
elle n'est pas. S'il faut à l'économie politique une sanction
religieuse pour suppléer à l'impuissance de ses théories, et
si, de son côté, la religion, pour excuser la stérilité de son
dogme, allègue les exigences de l'économie politique, il arrivera
que l'économie politique et la religion, au lieu de se soutenir
mutuellement, s'accuseront l'une l'autre; elles périront toutes deux.

Commençons par faire justice, et nous aurons de surcroît la liberté,
la fraternité, la richesse; le bonheur même de l'autre vie n'en
sera que plus assuré. L'inégalité du revenu capitaliste est-elle,
oui ou non, la cause première de la misère physique, morale et
intellectuelle qui afflige aujourd'hui la société? Faut-il compenser
le revenu entre tous les hommes, rendre gratuite la circulation
des capitaux, en l'assimilant à l'échange des produits, et annuler
l'intérêt? Voilà ce que demande le socialisme, et à quoi il faut
répondre.

Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous fournit
la solution dans la centralisation démocratique et gratuite du
crédit, combinée avec un système d'impôt unique, remplaçant tous les
autres impôts, et assis sur le capital.

Qu'on vérifie cette solution; qu'on essaie de l'appliquer. C'est
la seule manière de réfuter le socialisme; hors de là, nous ferons
retentir plus fort que jamais notre cri de guerre: _La propriété
c'est le vol!_

P. J. PROUDHON.



SIXIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     Est-il vrai que prêter n'est plus aujourd'hui rendre un
     service?--La société est-elle un capitaliste tenu de
     prêter gratuitement?--Explication sur la circulation des
     capitaux.--Chimères appelées par leur nom.--Ce qui est vrai,
     c'est que l'intérêt dispense d'une rémunération plus onéreuse.


                                                     10 décembre 1849.

Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur le vôtre,
et vous me dites: Qu'êtes-vous venu faire à la _Voix du Peuple_, si
ce n'est réfuter la théorie du crédit gratuit, etc.?

Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la _Voix du Peuple_;
la _Voix du Peuple_ est venue à moi. De tous côtés, on parlait du
crédit gratuit, et chaque jour voyait éclore un plan nouveau pour la
réalisation de cette idée.

Alors je me dis: Il est inutile de combattre ces plans l'un après
l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et indestructible
à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la fois, c'est renverser
leur base commune.

Et je publiai la brochure _Capital et Rente_.

La _Voix du Peuple_, ne trouvant pas ma démonstration concluante,
l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y avez consenti
loyalement: c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la
discussion.

D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et
universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux qui
veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe sur le
principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort. L'_onus probandi_ leur
incombe.

Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat préalable?
Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile, bienfaisant,
indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est
une chimère?

Permettez-moi donc, Monsieur, de m'en tenir à cette question
dominante: L'intérêt est-il légitime et utile?

Par pitié pour l'ignorance où vous me voyez (ainsi que bon nombre
de nos lecteurs) de la philosophie germanique, vous voulez bien,
métamorphosant Kant en Diafoirus, substituer à la _loi de la
contradiction_ celle de la _distinction_.

Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met à l'aise. Mon
esprit se refuse invinciblement, je l'avoue, à admettre que deux
assertions contradictoires puissent être vraies en même temps. Je
respecte, comme je le dois, quoique de confiance, Kant, Fichte et
Hegel. Mais si leurs livres entraînent l'esprit du lecteur à admettre
des propositions comme celles-ci: _Le Vol, c'est la propriété; la
Propriété, c'est le vol; le jour, c'est la nuit_; je bénirai le Ciel,
tous les jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces livres
sous mes yeux. À ces sublimes subtilités, votre intelligence s'est
aiguisée; la mienne y eût infailliblement succombé, et, bien loin de
me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus me comprendre
moi-même.

Enfin, à cette question: L'intérêt est-il légitime? vous répondez,
non plus en allemand: _Oui et non_, mais en latin: _Distinguo_.
«Distinguons; oui, l'intérêt du capital a pu être considéré comme
légitime dans un temps; non, il ne peut plus l'être dans un autre.»

Eh bien! votre condescendance hâte, ce me semble, la conclusion de ce
débat. Elle prouve surtout que j'avais bien choisi le terrain; car,
que prétendez-vous? Vous dites qu'à un moment donné, la rémunération
du capital passe de la légitimité à l'illégitimité; c'est-à-dire
que le capital lui-même se dépouille de sa nature pour revêtir une
nature opposée. Certes, la présomption n'est pas pour vous, et c'est
à celui qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une
affirmation si étrange, à la prouver.

J'avais fait résulter la légitimité de l'intérêt de ce que le prêt
est un _service_, lequel est susceptible d'être _évalué_, a, par
conséquent, une _valeur_ et peut s'échanger contre toute autre valeur
égale. Je croyais même que vous étiez convenu de la vérité de cette
doctrine, en ces termes:

«Il est très-vrai, comme vous l'établissez vous-même péremptoirement,
que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur,
comme il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il
s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot
technique, qu'il doit _porter intérêt_.»

Voilà ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui vous
dites: Distinguons, prêter c'était rendre service autrefois, ce n'est
plus rendre service maintenant.

Or, si prêter n'est pas rendre service, il va sans dire que l'intérêt
est, je ne dis pas illégitime, mais impossible.

Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue:

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je voudrais monter un magasin, j'ai besoin de
dix mille francs, veuillez me les prêter.

LE PRÊTEUR. Volontiers, nous allons débattre les conditions.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, je n'accepte pas de conditions. Je garderai
votre argent un an, deux ans, vingt ans, après quoi je vous le
rendrai purement et simplement, attendu que _tout ce qui, dans
le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure,
spoliation_.

LE PRÊTEUR. Mais puisque vous venez me demander un _service_, il est
bien naturel que je vous en demande un autre.

L'EMPRUNTEUR. Monsieur, _je n'ai que faire de votre service_.

LE PRÊTEUR. En ce cas, je garderai mon capital, dussé-je le manger.

L'EMPRUNTEUR. «Monsieur, je suis socialiste, et le socialisme,
redoublant d'énergie, proteste et vous dit par ma bouche: je n'ai que
faire de votre service, service pour vous et spoliation pour moi,
tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir des mêmes
avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution. M'imposer un
tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la circulation des
capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement injuste, c'est me
voler.»

LE PRÊTEUR. Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que vous ne
voyez pas, dans le prêt, un service, abstenez-vous d'emprunter,
comme moi de prêter. Que si la _société_ vous offre des _avantages_
sans _rétribution_, adressez-vous à elle, c'est bien plus commode;
et, quant à _organiser la circulation des capitaux_, ainsi que vous
me sommez de le faire, si vous entendez par là que les miens vous
arrivent gratis, par l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce
procédé indirect tout juste les mêmes objections qui m'ont fait vous
refuser le prêt direct et gratuit.

La Société! J'ai été surpris, je l'avoue, de voir apparaître dans
un écrit émané de vous, ce personnage nouveau, ce capitaliste
accommodant.

Eh quoi! Monsieur, vous qui, dans la même feuille où vous m'adressez
votre lettre, avez combattu avec une si rude énergie les systèmes de
Louis Blanc et de Pierre Leroux, n'avez-vous dissipé la fiction de
l'_État_ que pour y substituer la fiction de la _Société_?

Qu'est-ce donc que la Société, en dehors de quiconque prête ou
emprunte, perçoit ou paie l'intérêt inhérent au prix de toutes
choses? Quel est ce _Deus ex machinâ_ que vous faites intervenir
d'une manière si inattendue pour donner le mot du problème? Y a-t-il,
d'un côté, la masse entière des travailleurs, marchands, artisans,
capitalistes, et, de l'autre, la Société, personnalité distincte,
possédant des capitaux en telle abondance qu'elle en peut prêter à
chacun sans compte ni mesure, et cela sans _rétribution_?

Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez; je n'en veux pour preuve que
votre article sur l'État. Vous savez bien que la société n'a d'autres
capitaux que ceux qui sont entre les mains des capitalistes grands et
petits. Serait-ce que la Société doit s'emparer de ces capitaux et
les faire circuler gratuitement, sous prétexte de les organiser? En
vérité, je m'y perds, et il me semble que, sous votre plume, cette
limite s'efface sans cesse, qui sépare, aux yeux de la conscience
publique, la propriété du vol.

En cherchant à pénétrer jusqu'à la racine de l'erreur que je combats
ici, je crois la trouver dans la confusion que vous faites entre les
_frais de circulation des capitaux_ et les _intérêts des capitaux_.
Vous croyez qu'on peut arriver à la circulation gratuite, et vous en
concluez que le prêt sera gratuit. C'est comme si l'on disait que
lorsque les frais de transport de Bordeaux à Paris seront anéantis,
les vins de Bordeaux se donneront pour rien à Paris. Vous n'êtes pas
le premier qui se soit fait cette illusion. Law disait: «La loi de la
circulation est la seule qui puisse sauver les empires.» Il agit sur
ce principe, et, au lieu de sauver la France, il la perdit.

Je dis: une chose est la circulation des capitaux et les frais
qu'elle entraîne; autre chose est l'intérêt des capitaux. Les
capitaux d'une nation consistent en matériaux de toutes sortes,
approvisionnements, outils, marchandises, espèces, et ces choses-là
ne se prêtent pas pour rien. Selon que la société est plus ou
moins avancée, il y a plus ou moins de facilité à faire passer un
capital donné, ou sa valeur, d'un lieu à un autre lieu, d'une main
à une autre main; mais cela n'a rien de commun avec l'abolition de
l'intérêt. Un Parisien désire prêter, un Bayonnais désire emprunter.
Mais le premier n'a pas la chose qui convient au second. D'ailleurs,
ils ne connaissent pas réciproquement leurs intentions; ils ne
peuvent s'aboucher, s'accorder, conclure. Voilà les obstacles à la
_circulation_. Ces obstacles vont diminuant sans cesse, d'abord par
l'intervention du numéraire, puis par celle de la lettre de change,
successivement par celle du banquier, de la Banque nationale, des
banques libres.

C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs des capitaux,
comme il est heureux pour les consommateurs de vin, que les moyens
de transport se perfectionnent. Mais, d'une part, jamais les frais
de circulation ne peuvent descendre à zéro, puisqu'il y a toujours
là un intermédiaire qui rend _service_; et, d'autre part, ces frais
fussent-ils complétement anéantis, l'Intérêt subsisterait encore,
et n'en serait même pas sensiblement affecté. Il y a des banques
libres aux États-Unis; elles sont sous l'influence des ouvriers
eux-mêmes, qui en sont les actionnaires; et, de plus, elles sont,
vu leur nombre, toujours à leur portée; chaque jour, les uns y
déposent leurs économies, les autres y reçoivent les avances qui
leur sont nécessaires; la circulation est aussi facile, aussi rapide
que possible. Est-ce à dire que le crédit y soit gratuit, que les
capitaux ne produisent pas d'intérêt à ceux qui prêtent, et n'en
coûtent pas à ceux qui empruntent? Non, cela signifie seulement que
prêteurs et emprunteurs s'y rencontrent plus facilement qu'ailleurs.

Ainsi, gratuité absolue de la circulation,--chimère.

Gratuité du crédit,--chimère.

Imaginer que la première de ces gratuités, si elle était possible,
impliquerait la seconde,--troisième chimère.

Vous voyez que je me suis laissé entraîner sur votre terrain, et,
puisque j'y ai fait trois pas, j'en ferai deux autres.

Vous voulez _organiser la circulation_ de telle sorte que chacun
perçoive autant d'intérêt qu'il en paie, et c'est là ce qui
réalisera, dites-vous, l'égalité des fortunes.

Or, je dis:

Compensation universelle des intérêts,--chimère.

Égalité absolue des fortunes, comme conséquence de cette
chimère,--autre chimère.

Toute valeur se compose de deux éléments: la rémunération du travail
et la rémunération du capital. Pour que ces deux éléments entrassent,
en proportion identique, dans toutes valeurs égales, il faudrait
que toute oeuvre humaine admît le même emploi de machines, la même
consommation d'approvisionnements, le même contingent de travail
actuel et de travail accumulé.

Vôtre banque fera-t-elle jamais que le commissionnaire du coin, dont
toute l'industrie consiste à louer son temps et ses jambes, fasse
intervenir autant de capital dans ses services que l'imprimeur ou le
fabricant de bas? Remarquez que, pour qu'une paire de bas de coton
arrive à ce commissionnaire, il a fallu l'intervention d'une terre,
qui est un capital; d'un navire, qui est un capital; d'une filature,
qui est un capital. Direz-vous que lorsque le commissionnaire
échange son service, estimé 3 francs, contre un livre estimé 3
francs, il est dupe en ce que l'élément _travail actuel_ domine
dans le service, et l'élément _travail accumulé_ dans le livre?
Qu'importe, si les deux objets de l'échange _se valent_, si leur
équivalence est déterminée par le libre débat? Pourvu que ce qui vaut
cent s'échange contre ce qui vaut cent, qu'importe la proportion
des deux éléments qui constituent chacune de ces valeurs égales?
Nierez-vous la légitimité de la rémunération afférente au capital? Ce
serait revenir sur un point déjà acquis à la discussion. D'ailleurs,
sur quel fondement le _travail ancien_ serait-il, plus que le
_travail actuel_, exclu de toute rétribution?

Le travail se divise en deux catégories bien distinctes:

Ou il est exclusivement consacré à la production d'un objet, comme
lorsque l'agriculteur sème, sarcle, moissonne et égrène son blé,
lorsque le tailleur coupe et coud un habit, etc.;

Ou il sert à la production d'une série indéterminée d'objets
semblables, comme quand l'agriculteur clôt, amende, dessèche son
champ, ou que le tailleur meuble son atelier.

Dans le premier cas, tout le travail doit être payé par l'acquéreur
de la récolte ou de l'habit; dans le second, il doit être payé sur
un nombre indéterminé de récoltes ou d'habits. Et certes, il serait
absurde de dire que le travail de cette seconde catégorie ne doit pas
être payé du tout, parce qu'il prend le nom de capital.

Or, comment parvient-il à répartir la rémunération qui lui est due
sur un nombre indéfini d'acheteurs successifs? par les combinaisons
de l'amortissement et de l'intérêt, combinaisons que l'humanité
a inventées dès l'origine, combinaisons ingénieuses, que les
socialistes seraient bien embarrassés de remplacer. Aussi tout leur
génie se borne à les supprimer, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est
tout simplement supprimer l'humanité.

Mais quand on accorderait comme réalisable tout ce qui vient d'être
démontré chimérique: gratuité de circulation, gratuité de prêt,
compensation d'intérêts, je dis qu'on n'arriverait pas encore à
l'égalité absolue des fortunes. Et la raison en est simple. Est-ce
que la Banque du Peuple aurait la prétention de changer le coeur
humain? Fera-t-elle que tous les hommes soient également forts,
actifs, intelligents, ordonnés, économes, prévoyants? fera-t-elle
que les goûts, les penchants, les aptitudes, les idées ne varient
à l'infini? que les uns ne préfèrent dormir au soleil, pendant que
les autres s'épuisent au travail? qu'il n'y ait des prodigues et
des avares, des gens ardents à poursuivre les biens de ce monde, et
d'autres plus préoccupés de la vie future? Il est clair que l'égalité
absolue des fortunes ne pourrait être que la résultante de toutes ces
égalités impossibles et de bien d'autres.

Mais si l'égalité absolue des fortunes est chimérique, ce qui ne
l'est pas, c'est l'approximation constante de tous les hommes vers
un même niveau physique, intellectuel et moral, sous le régime de
la liberté. Parmi toutes les énergies qui concourent à ce grand
nivellement, une des plus puissantes, c'est celle du capital. Et
puisque vous m'avez offert vos colonnes, permettez-moi d'appeler un
moment l'attention de vos lecteurs sur ce sujet. Ce n'est pas tout de
démontrer que l'intérêt est légitime, il faut encore prouver qu'il
est utile, même à ceux qui le supportent. Vous avez dit que l'intérêt
a été autrefois «un instrument d'égalité et de progrès.» Ce qu'il a
été, il l'est encore et le sera toujours, parce qu'en se développant
il ne change pas de nature.

Les travailleurs seront peut-être étonnés de m'entendre affirmer ceci:

De tous les éléments qui entrent dans le prix des choses, celui
qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est précisément
l'intérêt ou la rémunération du capital, parce que ce paiement leur
en épargne toujours un plus grand.

Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un fardeau soit
transporté à Lille; c'est un présent qu'il veut faire à sa mère. S'il
n'y avait pas de capital au monde (et il n'y en aurait pas si toute
rémunération lui était déniée), ce transport coûterait à Pierre au
moins deux mois de fatigues, soit qu'il le fît lui-même, soit qu'il
se fît rendre ce service par un autre; car il ne pourrait l'exécuter
lui-même qu'en charriant le fardeau par monts et par vaux, sur ses
épaules, et nul ne pourrait l'exécuter pour lui que de la même
manière.

Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne demandent à
Pierre qu'une journée de son travail pour lui en épargner soixante?
Parce que le capital est intervenu sous forme de char, de chevaux,
de rails, de wagons, de locomotives. Sans doute, Pierre doit payer
tribut à ce capital; mais c'est justement pour cela qu'il fait ou
fait faire en un jour ce qui lui aurait demandé deux mois.

Jean est maréchal ferrant, fort honnête homme, mais qu'on entend
souvent déclamer contre la propriété. Il gagne 3 francs par jour;
c'est peu, c'est trop peu; mais enfin, comme le blé vaut environ 18
francs l'hectolitre, Jean peut dire qu'il fait jaillir de son enclume
un hectolitre de blé par semaine ou la valeur, soit 52 hectolitres
par an. Je suppose maintenant qu'il n'y eût pas de capital, et que,
mettant notre maréchal en face de 1,000 hectares de terre, on lui
dît: Disposez de ce sol, qui est doué d'une grande fertilité; tout
le blé que vous ferez croître est à vous. Jean répondrait sans
doute: «Sans chevaux, sans charrue, sans hache, sans instruments
d'aucune sorte, comment voulez-vous que je débarrasse le sol des
arbres, des racines, des herbes, des pierres, des eaux stagnantes qui
l'obstruent? je n'y ferai pas pousser une gerbe de blé en dix ans.»
Donc, que Jean fasse enfin cette réflexion: «Ce que je ne pourrais
faire en dix ans, d'autres le font pour moi, et ne me demandent
qu'une semaine de travail. Il est clair que c'est un avantage pour
moi de rémunérer le capital, car si je ne le rémunérais pas, il n'y
en aurait pas, et les autres seraient aussi embarrassés devant ce sol
que je le suis moi-même.»

Jacques achète tous les matins, pour un sou, la _Voix du Peuple_.
Comme il gagne 100 sous par jour, ou 50 centimes par heure, c'est
six minutes de travail qu'il échange contre le prix d'un numéro,
prix dans lequel se trouvent comprises deux rémunérations, celle
du travail et celle du capital. Comment Jacques ne se dit-il pas
quelquefois: «Si aucun capital n'intervenait dans l'impression de la
_Voix du Peuple_, je ne l'obtiendrais ni à un sou ni à 100 francs?»

Je pourrais passer en revue tous les objets qui satisfont les besoins
des travailleurs, et la même réflexion reviendrait sans cesse. Donc
le capital n'est pas le _tyran_ que l'on dit. Il rend des services,
de grands services; il est de toute justice qu'il en soit rémunéré.
Cette rémunération diminue de plus en plus à mesure que le capital
abonde. Pour qu'il abonde, il faut qu'on soit intéressé à le former,
et pour qu'on soit intéressé à le former, il faut être soutenu par
l'espoir d'une rémunération. Quel est l'artisan, quel est l'ouvrier
qui portera ses économies à la Caisse d'épargne, ou même qui fera des
économies, si l'on commence par déclarer que l'intérêt est un vol et
qu'il faut le supprimer?

Non, non, c'est là une propagande insensée; elle heurte la raison, la
morale, la science économique, les intérêts du pauvre, les croyances
unanimes du genre humain manifestées par la pratique universelle.
Vous ne prêchez pas, il est vrai, la _tyrannie du capital_, mais
vous prêchez la _gratuité du crédit_, ce qui est tout un. Dire que
toute rémunération accordée au capital est un vol, c'est dire que
le capital doit disparaître de la surface du globe, c'est dire que
Pierre, Jean, Jacques, doivent exécuter les transports, se procurer
le blé, les livres, avec autant de travail qu'il leur en faudrait
pour produire ces choses directement et sans autre ressource que
leurs mains.

Marche, marche, capital! poursuis ta carrière, réalisant du bien pour
l'humanité! C'est toi qui as affranchi les esclaves; c'est toi qui as
renversé les châteaux forts de la féodalité! Grandis encore; asservis
la nature; fais concourir aux jouissances humaines la gravitation,
la chaleur, la lumière, l'électricité; prends à ta charge ce qu'il y
a de répugnant et d'abrutissant dans le travail mécanique; élève la
démocratie, transforme les machines humaines en _hommes_, en hommes
doués de loisirs, d'idées, de sentiment et d'espérances!

Permettez-moi, Monsieur, en finissant, de vous adresser un reproche.
Au début de votre lettre, vous m'aviez promis de renoncer pour
aujourd'hui à l'antinomie; vous la terminez cependant par cette
antinomie que vous appelez votre _cri de guerre_: _La propriété,
c'est le vol_.

Oui, vous l'avez bien caractérisée; c'est, en effet, un lugubre
tocsin, un sinistre cri de guerre. Mais j'ai l'espoir que, sous ce
rapport, elle a perdu quelque chose de sa puissance. Il y a dans
l'esprit des masses un fond de bon sens qui ne perd pas ses droits,
et se révolte enfin contre ces paradoxes étranges donnés pour de
sublimes découvertes. Oh! que n'ayez-vous établi votre active
propagande sur cet autre axiome, assurément plus impérissable que
le vôtre: _Le vol, c'est le contraire de la propriété!_ Alors, avec
votre indomptable énergie, votre style populaire, votre dialectique
invincible, je ne puis mesurer le bien qu'il vous eût été donné de
répandre sur notre chère patrie et sur l'humanité.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



SEPTIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Reproches.--Les commissionnaires de roulage et les chemins de
     fer.--Excursion rétrospective chez les Hébreux, les Grecs et les
     Romains.--_Nescheck_, _Tokos_, _Foenus_, _Interesse_.--L'intérêt
     issu du contrat de pacotille.--Intervention des monnaies et
     conséquences.--Moïse, Solon, Lycurgue.--La force seule maintient
     l'intérêt.--Deux apologues.


                                                     17 décembre 1849.

Notre discussion n'avance pas, et la faute en est à vous seul.
Par votre refus systématique de vous placer sur le terrain où je
vous appelle, et votre obstination à m'attirer sur le vôtre, vous
méconnaissez en ma personne le droit qu'a tout novateur à l'examen;
vous manquez au devoir qu'impose à tout économiste, défenseur
naturel de la tradition et des usages établis, l'apparition des
idées nouvelles; vous compromettez, enfin, la charité publique, en
m'obligeant à attaquer ce que je reconnaissais, dans une certaine
mesure, comme irréprochable et légitime.

Vous l'avez voulu: que votre désir soit accompli!

Permettez-moi d'abord de résumer notre controverse.

Dans une première lettre, vous avez essayé de montrer, par la théorie
et par de nombreux exemples, que le _prêt_ était un _service_,
et que, tout service ayant une _valeur_, il avait le droit de se
faire _payer_: d'où vous déduisiez immédiatement, contre moi, cette
conclusion, que la gratuité du crédit était une chimère, partant, le
socialisme une protestation sans principes comme sans motifs.

Ainsi peu importe de savoir si c'est vous qui avez sollicité l'entrée
de la _Voix du Peuple_, ou si c'est moi qui vous ai offert la
publicité de ses colonnes: en fait, et chacune de vos lettres en
témoigne, vous n'avez eu d'autre but que de renverser, par une fin de
non-recevoir, la théorie du crédit gratuit.

Je vous ai donc répondu, et j'ai dû vous répondre, sans entrer dans
l'examen de votre théorie de l'intérêt, que si vous vouliez combattre
utilement et sérieusement le socialisme, il fallait l'attaquer en
lui-même et dans ses propres doctrines; que le socialisme, sans
nier d'une manière absolue la légitimité de l'intérêt considéré à
un certain point de vue et à une certaine époque de l'histoire,
affirmait la possibilité, dans l'état actuel de l'économie sociale,
d'organiser, par le concours des travailleurs, un système de prêt
sans rétribution, et, par suite, de donner à tous la garantie du
crédit et du travail. J'ai dit, enfin, que c'était là ce que vous
aviez à examiner, si vous vouliez que la discussion aboutît.

Dans votre seconde lettre, vous avez péremptoirement refusé de
suivre cette marche, alléguant que pour vous, et d'après mon aveu,
l'intérêt ne constituant dans son principe ni crime, ni délit, il
était impossible d'admettre que le prêt pût s'effectuer sans intérêt;
qu'il était inconcevable qu'une chose pût être vraie et fausse tout
à la fois; bref, que tant que la criminalité de l'intérêt ne vous
serait pas démontrée, vous tiendriez la théorie du crédit gratuit
comme non avenue. Tout cela assaisonné de force plaisanteries sur
la loi de contradiction, que vous ne comprenez point, et flanqué
d'exemples très-propres, je l'avoue, à faire comprendre le mécanisme
de l'intérêt, mais qui ne prouvent absolument rien contre la gratuité.

Dans ma réplique, je crois vous avoir prouvé, en me servant de
votre propre méthode, que rien n'est moins rare, dans la société,
que de voir une institution, un usage, d'abord libéral et légitime,
devenir, avec le temps, une entrave à la liberté et une atteinte
à la justice; qu'il en était ainsi du prêt à intérêt le jour où il
était démontré que le crédit peut être donné à tous sans rétribution;
que d'ores et déjà, refuser d'examiner cette possibilité du crédit
gratuit constituait un déni de justice, une offense à la foi
publique, un défi au prolétariat. Je renouvelai donc auprès de vous
mes instances, et je vous dis: Ou vous examinerez les diverses
propositions du socialisme, ou je déclare que l'intérêt de l'argent,
la rente de la terre, le loyer des maisons et des capitaux, est une
spoliation, et que la propriété, ainsi constituée, est un vol.

Chemin faisant, j'indiquais sommairement les causés qui, selon moi,
altèrent la moralité de l'intérêt, et les moyens de le supprimer.

Certes, il semblait que, pour justifier votre théorie désormais
accusée de vol et de larcin, vous ne pouviez plus vous dispenser
d'aborder enfin la doctrine nouvelle, qui prétend donner l'exclusion
à l'intérêt. C'était, j'ose le dire, ce à quoi s'attendaient tous
nos lecteurs. En évitant de faire la critique de l'intérêt, je
faisais preuve de conciliation et d'amour de la paix. Il me répugnait
d'incriminer la bonne foi des capitalistes, et de jeter la suspicion
sur les propriétaires. Je désirais surtout abréger une dispute
fatigante, et hâter la conclusion définitive. Vraie ou fausse, vous
disais-je, légitime ou illégitime, morale ou immorale; j'accepte
l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à toutes les
illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me démontrez
que la prestation des capitaux, de même que la circulation des
valeurs, ne saurait, dans aucun cas, être gratuite. C'était, comme
l'on dit, faire fondement les choses, et couper court à bien des
discussions tout à fait oiseuses dans un journal, et, permettez-moi
de le dire, fort périlleuses en ce moment.

Est-il, oui ou non, possible d'abolir l'intérêt de l'argent, par
suite, la rente de la terre, le loyer des maisons, le produit
des capitaux, d'une part, en simplifiant l'impôt, et de l'autre,
en organisant une banque de circulation et de crédit, au nom et
pour le compte du Peuple? C'est ainsi, selon moi, que la question
devait être posée entre nous. L'amour de l'humanité, de la vérité,
de la concorde, nous en faisait à tous deux une loi. Que fait le
Peuple depuis Février? Qu'a fait l'Assemblée constituante? Que fait
aujourd'hui la Législative, si ce n'est de rechercher les moyens
d'améliorer le sort du travailleur, sans alarmer les intérêts
légitimes, sans infirmer le droit du propriétaire? Cherchons donc si
la gratuité du crédit ne serait point, par hasard, un de ces moyens.

Telles étaient mes paroles. J'osai croire qu'elles seraient
entendues. Au lieu d'y répondre, comme je l'espérais, vous vous
retranchez dans votre fin de non-recevoir. À cette interrogation de
ma part: «_Prouver que la gratuité du crédit est chose possible,
facile, pratique, n'est-ce pas prouver que l'intérêt du crédit
est désormais chose nuisible et illégitime?_»--vous répondez, en
retournant la phrase: «Prouver que l'intérêt est (ou a été) légitime,
juste, utile, bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que
la gratuité du crédit est une chimère?» Vous raisonnez juste comme
les entrepreneurs de roulage à l'égard des chemins de fer.

Voyez-les, en effet, adresser leurs doléances au public qui les
délaisse, et qui court à la concurrence:--Est-ce que le chariot
et la malbrouck ne sont pas des institutions utiles, légitimes,
bienfaisantes, indestructibles? Est-ce qu'en transportant vos
personnes, et vos produits, nous ne vous rendons pas un service?
Est-ce que ce service n'est pas une valeur? Est-ce que toute valeur
ne doit pas être payée? Est-ce qu'en faisant le transport à 25 c. par
tonne et kilomètre, tandis que la locomotive le fait, il est vrai, à
10 c., nous sommes des voleurs? Est-ce que le commerce ne s'est pas
développé perpétuellement et universellement par le roulage, la bête
de somme, la navigation à voiles ou à rames? Que nous importent donc
et la vapeur, et la pression atmosphérique, et l'électricité? Prouver
la réalité et la légitimité de la voiture à quatre roues, n'est-ce
pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère?

Voilà, Monsieur, où vous conduit votre argumentation. Votre dernière
lettre n'a, comme les précédentes, et du commencement à la fin, pas
d'autre sens. Peur conserver au capital l'intérêt que je lui refuse,
vous me répondez par la question préalable, vous opposez à mon idée
novatrice votre routine; vous protestez contre le rail et la machine
à vapeur. Je serais désolé de vous dire rien de blessant; mais, en
vérité, Monsieur, il me semble que j'aurais le droit, dès ce moment,
de briser là et de vous tourner le dos.

Je ne le ferai point: je veux vous donner satisfaction jusqu'à la
fin, en vous montrant comment, pour me servir de vos paroles, _la
rémunération du capital passe de la légitimité à l'illégitimité_,
et comment la gratuité du crédit est la conclusion finale de la
pratique de l'intérêt. Cette discussion, par elle-même, ne manque pas
d'importance; je m'efforcerai surtout de la rendre pacifique.

Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même, au point
de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement
des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est
que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être,
que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique
l'exigence du prêteur; la force, voilà ce qui fait la résignation de
l'emprunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines, la
nécessité fait place à la liberté, et qu'à la force succède le droit,
le capitaliste perd son excuse, et la revendication s'ouvre pour le
travailleur contre le propriétaire.

Au commencement, la terre est indivise; chaque famille vit de
sa chasse, pêche, cueillette, ou pâturage; l'industrie est toute
domestique; l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. Il n'y a ni
commerce, ni propriété.

Plus tard, les tribus s'agglomérant, les nations commencent à se
former; la caste apparaît née de la guerre et du patriarcat. La
propriété s'établit peu à peu; mais, selon le droit héroïque, le
maître, quand il ne cultive pas de ses propres mains, exploite par
ses esclaves, comme plus tard le seigneur par ses serfs. Le fermage
n'existe point encore; la rente, qui indique ce rapport, est inconnue.

À cette époque, le commerce se fait surtout en échanges. Si l'or
et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est plutôt comme
marchandise que comme agent de circulation et unité de valeur: on
les pèse, on ne les compte pas. Le change, l'agio qui en est la
conséquence, le prêt à intérêt, la commandite, toutes ces opérations
d'un commerce développé, auxquelles donne lieu la monnaie, sont
inconnues. Longtemps ces moeurs primitives se sont conservées parmi
les populations agricoles. Ma mère, simple paysanne, nous racontait
qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant,
pour salaire de six semaines de travail, avec sa nourriture, une
paire de sabots et un pain de seigle.

C'est dans le commerce de mer qu'il faut rechercher l'origine du prêt
à intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du
contrat de pacotille, fut sa première forme; de même que le bail à
ferme ou à cheptel fut l'analogue de la commandite.

Qu'est-ce que le contrat de pacotille? Un traité par lequel un
industriel et un patron de navire conviennent de mettre en commun,
pour le commerce étranger, le premier, une certaine quantité de
marchandises qu'il se charge de procurer; le second, son travail de
navigateur: le _bénéfice_ résultant de la vente devant être partagé
par portions égales, ou suivant une proportion convenue; les risques
et avaries mis à la charge de la société.

Le bénéfice ainsi prévu, quelque considérable, qu'il puisse être,
est-il légitime? On ne saurait le révoquer en doute. Le bénéfice, à
cette première époque des relations commerciales, n'est pas autre
chose que l'incertitude qui règne, entre les échangistes, sur la
valeur de leurs produits respectifs: c'est un avantage qui existe
plutôt dans l'opinion que dans la réalité, et qu'il n'est pas rare
de voir les deux parties, avec une égale raison, s'attribuer l'une
et l'autre. Combien une once d'or vaut-elle de livres d'étain? Quel
rapport de prix entre la pourpre de Tyr et la peau de zibeline? Nul
ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phénicien, qui, pour un ballot de
fourrures, livre dix palmes de son étoffe, s'applaudit de son marché:
autant en pense, de son côté, le chasseur hyperboréen, fier de sa
casaque rouge. Et telle est encore la pratique des Européens avec les
sauvages de l'Australie, heureux de donner un porc pour une hache,
une poule pour un clou ou un grain de verre.

L'incommensurabilité des valeurs: telle est, à l'origine, la source
des bénéfices du commerce. L'or et l'argent entrent donc dans le
trafic, d'abord comme marchandises; puis bientôt en vertu de leur
éminente échangeabilité, comme termes de comparaison, comme monnaies.
Dans l'un et l'autre cas, l'or et l'argent portent bénéfice à
l'échange, en premier lieu, par le fait même de l'échange; ensuite,
pour le risque couru. Le contrat d'assurance apparaît ici comme
le frère jumeau du contrat à la grosse; la prime stipulée dans le
premier est corrélative, identique, à la part de bénéfice convenue
dans le second.

Cette _part_ de bénéfice, par laquelle s'exprime la participation
du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits ou ses fonds,
c'est tout un dans le commerce, a reçu le nom latin d'_interesse_,
c'est-à-dire participation, _intérêt_.

À ce moment donc, et dans les conditions que je viens de définir,
qui pourrait accuser de dol la pratique de l'intérêt? L'intérêt,
c'est l'_alea_, le gain obtenu contre la fortune; c'est le bénéfice
aléatoire du commerce, bénéfice irréprochable tant que la comparaison
des valeurs n'a pas fourni les idées corrélatives de _cherté_, de
_bon marché_, de proportion; de PRIX. La même analogie; la même
identité, que l'économie politique a signalée de tout temps et avec
raison, entre l'intérêt de l'argent et la rente de la terre, existe,
au début des relations commerciales, entre ce même intérêt et le
bénéfice du commerce: au fond, l'échange est la forme commune, le
point de départ de toutes ces transactions.

Vous voyez, Monsieur, que l'opposition énergique que je fais au
capital, ne m'empêche point de rendre justice à la bonne foi
originelle de ses opérations. Ce n'est pas moi qui marchanderai
jamais avec la vérité. Je vous ai dit qu'il existait dans le prêt
à intérêt un côté vrai, honnête, légitime; je viens de l'établir
d'une façon qui, ce me semble, vaut encore mieux que la vôtre, en ce
qu'elle ne sacrifie rien à l'égoïsme, n'ôte rien à la charité. C'est
l'impossibilité d'évaluer les objets avec exactitude, qui fonde, au
commencement, la légitimité de l'intérêt, comme, plus tard, c'est la
recherche des métaux précieux qui la soutient. Il faut bien que le
prêt à intérêt ait eu sa raison positive et nécessitante pour qu'il
se soit développé et généralisé comme on l'a vu; il le faut, dis-je,
à peine de damner, avec les théologiens, l'humanité tout entière, que
je fais profession, quant à moi, de considérer comme infaillible et
sainte.

Mais qui ne voit déjà que le bénéfice du commerçant doit diminuer
progressivement avec le risque couru et avec l'arbitraire des
valeurs, pour n'être plus à la fin que le juste prix du service rendu
par lui, le salaire de son travail? Qui ne voit pareillement que
l'intérêt doit s'atténuer avec les chances que court le capital,
et la privation qu'éprouve le capitaliste; en sorte que s'il y a
garantie de remboursement de la part du débiteur, et si la peine du
créancier est zéro, l'intérêt doit devenir zéro?

Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre, parce qu'elle
marque le point de transition ou de séparation entre la part de
bénéfice, _interesse_, afférente au capitaliste dans le contrat à
la grosse, et l'usure proprement dite; une autre cause, dis-je,
tout à fait accidentelle, contribua singulièrement à vulgariser la
fiction de la productivité du capital, et par suite la pratique
de l'intérêt. Ce furent, chez les gens de commerce, les exigences
de la comptabilité, la nécessité de presser les rentrées ou
remboursements. Quel stimulant plus énergique, je vous le demande,
pouvait-on imaginer à l'égard du débiteur indolent et retardataire,
que cette aggravation, _foenus_, cet enfantement, _tokos_, incessant
du principal? Quel huissier plus inflexible que ce serpent de
l'usure, comme dit l'hébreu? L'usure, disent les vieux rabbins,
est appelée serpent, _neschek_, parce que le créancier MORD le
débiteur, lorsqu'il lui réclame plus qu'il ne lui a donné. Et c'est
cet instrument de police, cette espèce de garde du commerce lancé
par le créancier à la gorge de son débiteur, dont on a voulu faire
un principe de justice commutative, une loi de l'économie sociale!
Il faut n'avoir jamais mis le pied dans une maison de négoce, pour
méconnaître à ce point l'esprit et le but de cette invention vraiment
diabolique du génie mercantile.

Suivons maintenant le progrès de l'institution, car nous touchons au
moment où le _neschek_, le _tokos_, le _foenus_, l'_usure_, enfin, se
distinguant du bénéfice aléatoire, ou _interesse_, de l'expéditeur,
va devenir une institution: et voyons d'abord comment s'en est
généralisée la pratique. Nous tâcherons, après, de déterminer les
causes qui doivent en amener l'abolition.

Nous venons de voir que ce fut chez les peuples navigateurs, faisant
pour les autres le courtage et l'entrepôt, et opérant surtout sur
les marchandises précieuses et les métaux, que se développa d'abord
la spéculation mercantile; et du même coup la spéculation de
l'_interesse_, ou contrat à la grosse. C'est de là que l'usure, comme
une peste, s'est propagée, sous toutes les formes, chez les nations
agricoles.

L'opération, irréprochable en soi, de l'_interesse_, avait créé
un précédent justificatif; la méthode, qu'on pourrait appeler de
coercition et sûreté, du _foenus_; aggravation progressive du
capital; donnait le moyen; la prépondérance acquise, par l'or et
l'argent sur les autres marchandises, le privilége qu'ils reçurent,
du consentement universel, de représenter la richesse et de servir
d'évaluateur commun à tous les produits, fournit l'occasion. Quand
l'or fut devenu le roi de l'échange, le symbole de la puissance,
l'instrument de toute félicité, chacun voulut avoir de l'or; et comme
il était impossible qu'il y en eût pour tout le monde, il ne se donna
plus qu'avec prime; son usage fut mis à prix. Il se loua au jour,
à la semaine et à l'an, comme le joueur de flûte et la prostituée.
C'était une conséquence de l'invention de la monnaie, de faire
estimer à vil prix, en comparaison de l'or, tous les autres biens,
et de faire consister la richesse réelle, comme l'épargne, dans les
écus. L'exploitation capitaliste, honnie de toute l'antiquité, mieux
renseignée que nous assurément, sur cette matière, car elle touchait
aux origines, fut ainsi fondée: il était réservé à notre siècle de
lui fournir des docteurs et des avocats.

Tant que, se confondant avec la prime de l'assurance ou la part de
bénéfice du contrat à la grosse, l'usure s'était renfermée dans la
spéculation maritime, et n'avait eu d'action que sur l'étranger, elle
avait paru inoffensive aux législateurs. Ce n'est que lorsqu'elle
commença de s'exercer entre concitoyens et compatriotes, que les
lois divines et humaines fulminèrent contre elle l'interdit. Tu ne
placeras point ton argent à intérêt sur ton frère, dit la loi de
Moïse, mais oui bien sur l'étranger: _Non foenerabis proximo tuo,
sed alieno_. Comme si le législateur avait dit: de peuple à peuple,
le bénéfice du commerce et le croît des capitaux n'expriment qu'un
rapport entre valeurs d'opinion, valeurs qui, par conséquent,
s'équilibrent; de citoyen à citoyen, le produit devant s'échanger
contre le produit, le travail contre le travail, et le prêt d'argent
n'étant qu'une anticipation de cet échange, l'intérêt constitue
une différence qui rompt l'égalité commerciale, enrichit l'un au
détriment de l'autre, et entraîne, à la longue, la subversion de la
société.

Aussi fut-ce d'après ce principe que le même Moïse voulut que toute
dette fût périmée et cessât d'être exigible à chaque cinquantième
année: ce qui voulait dire que cinquante années d'intérêt ou
cinquante annuités, en supposant que le prêt eût été fait la première
année après le jubilé, remboursaient le capital.

C'est pour cela que Solon, appelé à la présidence de la république
par ses concitoyens, et chargé d'apaiser les troubles qui agitaient
la cité, commença par abolir les dettes, c'est-à-dire par liquider
toutes les usures. La gratuité du crédit fut pour lui la seule
solution du problème révolutionnaire posé de son temps, la condition
_sine quâ non_ d'une république démocratique et sociale.

C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu versé dans
les questions de crédit et de finance, poussant à l'extrême
ses appréhensions, avait banni de Lacédémone le commerce et la
monnaie: ne trouvant pas, contre la subalternisation des citoyens
et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'autre remède que cette
solution Icarienne.

Mais tous ces efforts, mal concertés, plus mal encore secondés, des
anciens moralistes et législateurs, devaient rester impuissants. Le
mouvement usuraire les débordait, sans cesse activé par le luxe et la
guerre, et bientôt par l'analogie tirée de la propriété elle-même.
D'un côté, l'état antagonique des peuples, entretenant les périls
de la circulation, fournissait sans cesse de nouveaux prétextes à
l'usure: de l'autre, l'égoïsme des castes régnantes devait étouffer
les principes d'organisation égalitaire. À Tyr, à Carthage, à
Athènes, à Rome, partout dans l'antiquité comme de nos jours, ce
furent les hommes libres, les patriciens, les bourgeois, qui prirent
l'usure sous leur protection, et exploitèrent, par le capital, la
plèbe et les affranchis.

Le christianisme parut alors, et après quatre siècles de combat,
commença l'abolition de l'esclavage. C'est à cette époque qu'il faut
placer la grande généralisation du prêt à intérêt sous la forme du
bail à ferme et à loyer.

J'ai dit plus haut que, dans l'antiquité, le propriétaire foncier,
lorsqu'il ne faisait pas valoir par lui-même et par sa famille, comme
cela avait lieu chez les Romains, dans les premiers temps de la
république, exploitait par ses esclaves: telle fut généralement la
pratique des maisons patriciennes. Alors le sol et l'esclave étaient
enchaînés l'un à l'autre; le colon était dit: _adscriptus glebæ_,
attaché à la glèbe: la propriété de l'homme et de la chose était
indivise. Le prix d'une métairie était à la fois en raison, 1º de la
superficie et de la qualité du sol, 2º de la quantité du bétail, 3º
du nombre des esclaves.

Quand l'émancipation de l'esclave fut proclamée, le propriétaire
perdit l'homme et garda la terre; absolument, comme aujourd'hui,
en affranchissant les noirs, nous réservons au maître la propriété
du sol et du matériel. Pourtant, au point de vue de l'antique
jurisprudence, comme du droit naturel et chrétien, l'homme, né pour
le travail, ne peut se passer d'instruments de travail; le principe
de l'émancipation impliquait une loi agraire qui en fût la garantie
et la sanction; sans cela, cette prétendue émancipation n'était qu'un
acte d'odieuse cruauté, une infâme hypocrisie. Et si, d'après Moïse,
l'intérêt ou l'annuité du capital rembourse le capital, ne pouvait-on
pas dire que le servage rembourse la propriété? Les théologiens et
les légistes du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction
inexplicable, et qui dure encore, ils continuèrent à déblatérer
contre l'usure, mais ils donnèrent l'absolution au fermage et au
loyer.

Il résulta de là que l'esclave émancipé, et quelques siècles plus
tard, le serf affranchi, sans moyens d'existence, dut se faire
fermier et payer tribut. Le maître ne s'en trouva que plus riche.
Je te fournirai, dit-il, la terre; tu fourniras le travail et nous
partagerons. C'était une imitation rurale des us et coutumes du
négoce: je te prêterai dix talents, disait au travailleur l'homme
aux écus; tu les feras valoir: et puis, ou nous partagerons le
bénéfice; ou bien, tant que tu garderas mon argent, tu me paieras un
20e; ou bien, enfin, si tu l'aimes mieux, à l'échéance tu me rendras
le double. De là naquit la rente foncière, inconnue des Russes et
des Arabes. L'exploitation de l'homme par l'homme, grâce à cette
métamorphose, passa en force de loi: l'usure, condamnée dans le prêt
à intérêt, tolérée dans le contrat à la grosse, fut canonisée dans
le fermage. Dès lors les progrès du commerce et de l'industrie ne
servirent qu'à la faire entrer de plus en plus dans les moeurs. Il
fallait qu'il en fût ainsi pour mettre en lumière toutes les variétés
de la servitude et du vol, et poser la vraie formule de la liberté
humaine.

Une fois engagée dans cette pratique de l'_interesse_, si étrangement
compris, si abusivement appliqué, la société commença de tourner dans
le cercle de ses misères. C'est alors que l'inégalité des conditions
parut une loi de la civilisation, et le mal une nécessité de notre
nature.

Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travailleurs, pour
s'affranchir de l'exploitation du capitaliste: c'étaient d'une part,
comme nous l'avons dit plus haut, l'équilibration progressive des
valeurs, et, par suite, la baisse de prix des capitaux; de l'autre,
la réciprocité de l'intérêt.

Mais il est évident que le revenu du capital, représenté surtout
par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la baisse; car,
comme vous le dites très-bien, Monsieur, si mon capital ne doit me
rapporter plus rien, au lieu de le prêter, je le garde, et, pour
avoir voulu refuser la dîme, le travailleur chômera. Quant à la
réciprocité des usures, on conçoit, à toute force, qu'elle puisse
exister d'entrepreneur à entrepreneur, de capitaliste à capitaliste,
de propriétaire à propriétaire; mais de propriétaire, capitaliste ou
entrepreneur, à celui qui n'est qu'ouvrier, cette réciprocité est
impossible. Il est impossible, dis-je, que, l'intérêt du capital
s'ajoutant, dans le commerce, au salaire de l'ouvrier pour composer
le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse racheter ce qu'il a
lui-même produit. _Vivre en travaillant_ est un principe qui, sous le
régime de l'intérêt, implique contradiction.

La société une fois acculée dans cette impasse, l'absurdité de
la théorie capitaliste est démontrée par l'absurdité de ses
conséquences; l'iniquité, en soi, de l'intérêt résulte de ses
effets homicides; et, tant que la propriété aura pour corollaire
et _postulatum_ la rente et l'usure, son affinité avec le vol sera
établie. Peut-elle exister dans d'autres conditions? Quant à moi, je
le nie; mais cette recherche est étrangère à la question qui nous
occupe en ce moment, et je ne m'y engagerai point.

Considérez, maintenant, dans quelle situation se trouvent à la
fois,--par suite de l'invention de la monnaie, de la prépondérance
du numéraire, et de l'assimilation faite entre le prêt d'argent et
la location de la terre et des immeubles,--et le capitaliste et le
travailleur.

Le premier,--car je tiens à le justifier, même à vos yeux,--obligé
par le préjugé monétaire, ne peut se dessaisir gratuitement de
son capital en faveur de l'ouvrier. Non que ce dessaisissement
lui cause une privation, puisque, dans ses mains, le capital est
stérile; non qu'il coure risque de le perdre, puisque, par les
précautions de l'hypothèque, il est assuré du remboursement; non
que cette prestation lui coûte la moindre peine, à moins que vous
ne considériez comme peine le compte des écus et la vérification du
gage; mais c'est qu'en se dessaisissant, pour un temps quelconque, de
son argent, de cet argent qui, par sa prérogative, est, comme on l'a
si justement dit, du _pouvoir_, le capitaliste diminue sa puissance
et sa sécurité.

Ce serait tout autre chose, si l'or et l'argent n'étaient qu'une
marchandise ordinaire, si l'on ne tenait pas plus à la possession
des écus qu'à celle du blé, du vin, de l'huile ou du cuir; si la
simple faculté de travailler donnait à l'homme la même sécurité que
la possession de l'argent. Sous ce monopole de la circulation et de
l'échange, l'usure devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son
intention, devant la justice, n'est point incriminable: dès que son
argent est sorti de son coffre, il n'est plus en sûreté.

Or, cette nécessité qui, par le fait d'un préjugé involontaire et
universellement répandu, incombe au capitaliste, constitue pour le
travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des
tyrannies, la tyrannie de la force.

Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette
partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les conséquences
théoriques et pratiques du prêt à intérêt et de son analogue,
le fermage? Je me borne, pour aujourd'hui, à vous en énumérer
quelques-unes, sur lesquelles j'appelle votre attention, et qui
pourront, si vous y tenez, devenir l'objet ultérieur de notre débat.

C'est qu'en vertu du principe de l'intérêt, ou du produit _net_, un
individu peut réellement et légitimement vivre sans travailler: c'est
la conclusion de votre avant-dernière lettre, et telle est, en effet,
la condition à laquelle aujourd'hui tout le monde aspire.

C'est que, si le principe du produit _net_ est vrai de l'individu,
il doit l'être aussi de la nation; qu'ainsi, le capital mobilier
et immobilier de la France, par exemple, étant évalué à 132
milliards, ce qui donne, à 5 pour 100 par an d'intérêt, 6 milliards
600 millions, la moitié au moins du peuple français pourrait,
si elle voulait, vivre sans rien faire; qu'en Angleterre, où le
capital accumulé est beaucoup plus considérable qu'en France, et la
population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu'à la nation toute
entière, depuis la reine Victoria jusqu'au dernier rattacheur de fils
de Liverpool, de vivre en rentière, se promenant la canne à la main,
ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette proposition,
évidemment absurde, que, grâce à son capital, une nation a plus de
revenu que son travail n'en produit.

C'est que la totalité des salaires en France, étant annuellement
d'environ 6 milliards, et la somme des revenus du capital aussi de
6 milliards, ce qui porte à 12 milliards la valeur marchande de la
production annuelle, le peuple producteur, qui est en même temps
le peuple consommateur, peut et doit acheter, avec 6 milliards de
salaires qui lui sont alloués, les 12 milliards que le commerce lui
demande pour prix de ses marchandises, sans quoi le capitaliste se
trouverait sans revenu.

C'est que l'intérêt étant de sa nature perpétuel, et ne pouvant, en
aucun cas, ainsi que le voulait Moïse, être porté en remboursement
du capital; de plus, chaque année d'intérêt pouvant être replacée à
usure, et former un nouveau prêt, et engendrer, par conséquent, un
nouvel intérêt, le plus petit capital peut, avec le temps, produire
des sommes prodigieuses, que ne représenterait pas même une masse
d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Price l'a démontré
dans sa théorie de l'amortissement.

C'est que la productivité du capital étant la cause immédiate,
unique, de l'inégalité des fortunes et de l'accumulation incessante
des capitaux dans un petit nombre de mains, il faut admettre,
malgré le progrès des lumières, malgré la révélation chrétienne et
l'extension des libertés publiques, que la société est naturellement
et nécessairement divisée en deux castes, une caste de capitalistes
exploiteurs, et une caste de travailleurs exploités.

C'est que ladite caste de capitalistes, disposant souverainement,
par la prestation intéressée de ses capitaux, des instruments de
production et des produits, a le droit, selon son bon plaisir,
d'arrêter le travail et la circulation, comme nous la voyons faire
depuis deux ans, au risque de faire mourir le peuple;--de changer la
direction naturelle des choses, comme cela se voit dans les États du
Pape, où la terre cultivable est, depuis un temps immémorial, livrée,
pour la convenance des propriétaires, à la vaine pâture, et où le
peuple ne vit que des aumônes et de la curiosité des étrangers;--de
dire à une masse de citoyens: _Vous êtes de trop sur la terre; au
banquet de la vie, il n'y a pas de place pour vous_, comme fit la
comtesse de Strafford, lorsqu'elle expulsa de ses domaines, en une
seule fois, 17,000 paysans; et comme fit, l'année dernière, le
gouvernement français, quand il transporta en Algérie, 4,000 familles
de bouches inutiles.

Je vous le demande à présent: si le préjugé de l'or, si la fatalité
de l'institution monétaire excuse, justifie le capitaliste, n'est-il
pas vrai qu'elle crée pour le travailleur ce régime de force brutale,
qui ne se distingue de l'esclavage antique que par une plus profonde
et une plus scélérate hypocrisie!

LA FORCE, Monsieur, voilà le premier et le dernier mot d'une société
organisée sur le principe de l'intérêt, et qui, depuis 3,000 ans,
fait effort contre l'intérêt. Vous le constatez vous-même, sans
retenue comme sans scrupule, quand vous reconnaissez avec moi que le
capitaliste _ne se prive point_; avec J. B. Say, que sa fonction est
de _ne rien faire_; quand vous lui faites tenir ce langage effronté
que réprouve toute conscience humaine:

«Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que vous ne voyez pas dans
le prêt un service, abstenez-vous d'emprunter, comme moi de prêter.
Que si la _société_ vous offre des _avantages_ sans _rétribution_,
adressez-vous à elle, c'est bien plus commode. Et quant à _organiser
la circulation des capitaux_, ainsi que vous me sommez de le faire,
si vous entendez par là que les miens vous arrivent gratis par
l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce procédé indirect tout
juste les mêmes objections qui m'ont fait vous refuser le prêt direct
et gratuit.»

Prenez-y garde, Monsieur; le peuple n'est que trop disposé à croire
que c'est uniquement par amour de ses priviléges que la caste
capitaliste, en ce moment dominante, repousse l'organisation du
crédit qu'il réclame; et le jour où le mauvais vouloir de cette
caste lui serait démontré, toute excuse disparaissant à ses yeux, sa
vengeance ne connaîtrait plus de bornes.

Voulez-vous savoir quelle démoralisation épouvantable vous créez
parmi les travailleurs, avec votre théorie du capital, qui n'est
autre, comme je viens de vous le dire, que la théorie du droit de la
FORCE? Il me suffira de reproduire vos propres arguments. Vous aimez
les apologues: je vais, pour concréter ma pensée, vous en proposer
quelques-uns.

Un millionnaire se laisse tomber dans la rivière. Un prolétaire
vient à passer; le capitaliste lui fait signe: le dialogue suivant
s'établit:

LE MILLIONNAIRE. Sauvez-moi, ou je péris.

LE PROLÉTAIRE. Je suis à vous, mais je veux pour ma peine un million.

LE MILLIONNAIRE. Un million pour tendre la main à ton frère qui
se noie! Qu'est-ce que cela te coûte? Une heure de retard! Je te
rembourserai, je suis généreux, un quart de journée.

LE PROLÉTAIRE. Dites-moi, n'est-il pas vrai que je vous rends un
service en vous tirant de là?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Tout service a-t-il droit à une récompense?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Ne suis-je pas libre?

LE MILLIONNAIRE. Oui.

LE PROLÉTAIRE. Alors, je veux un million: c'est mon dernier prix.
Je ne vous force pas, je ne vous impose rien malgré vous; je ne
vous empêche point de crier: _À la barque!_ et d'appeler quelqu'un.
Si le pêcheur, que j'aperçois là-bas, à une lieue d'ici, veut vous
faire cet avantage sans rétribution, adressez-vous à lui: c'est plus
commode.

LE MILLIONNAIRE. Malheureux! tu abuses de ma position. La religion,
la morale! l'humanité!...

LE PROLÉTAIRE. Ceci regarde ma conscience. Au reste, l'heure
m'appelle, finissons en. Vivre prolétaire, ou mourir millionnaire:
lequel voulez-vous?

Sans doute, Monsieur, vous me direz que la religion, la morale,
l'humanité, qui nous commandent de secourir notre semblable dans la
détresse, n'ont rien de commun avec l'intérêt. Je le pense comme
vous: mais que trouvez-vous à redire à l'exemple suivant?

Un missionnaire anglais, allant à la conversion des infidèles, fait
naufrage en route, et aborde dans un canot, avec sa femme et quatre
enfants, à l'île de...--Robinson, propriétaire de cette île par
droit de première occupation, par droit de conquête, par droit de
travail, ajustant le naufragé avec son fusil, lui défend de porter
atteinte à sa propriété. Mais comme Robinson est humain, qu'il a
l'âme chrétienne, il veut bien indiquer à cette famille infortunée un
rocher voisin, isolé au milieu des eaux, où elle pourra se sécher et
reposer, sans crainte, de l'Océan.

Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson de lui prêter
sa bêche et un petit sac de semences.

J'y consens, dit Robinson; mais à une condition: c'est que tu me
rendras 99 boisseaux de blé sur 100 que tu récolteras.

LE NAUFRAGÉ. C'est une avanie! Je vous rendrai ce que vous m'aurez
prêté, et à charge de revanche.

ROBINSON. As-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher?

LE NAUFRAGÉ. Non.

ROBINSON. Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de
cultiver ton île, et de vivre en travaillant?

LE NAUFRAGÉ. Oui.

ROBINSON. Tout service mérite-t-il rémunération?

LE NAUFRAGÉ. Oui.

ROBINSON. Eh bien! la rémunération que je demande, c'est 99 pour 100.
Voilà mon prix.

LE NAUFRAGÉ. Transigeons: je rendrai le sac de blé et la bêche, avec
5 pour 100 d'intérêt. C'est le taux légal.

ROBINSON. Oui, taux légal, lorsqu'il y a concurrence, et que la
marchandise abonde, comme le prix légal du pain est de 30 centimes le
kilogramme, quand il n'y a pas disette.

LE NAUFRAGÉ. 99 pour 100 de ma récolte! mais c'est un vol, un
brigandage!

ROBINSON. Est-ce que je te fais violence? est-ce que je t'oblige
à prendre ma bêche et mon blé? Ne sommes-nous pas libres l'un et
l'autre?

LE NAUFRAGÉ. Il le faut. Je périrai à la tâche; mais ma femme, mes
enfants!... Je consens à tout; je signe. Prêtez-moi, par-dessus le
marché, votre scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.

ROBINSON. Oui-dà! J'ai besoin de ma hache et de ma scie. Il m'en a
coûté huit jours de peine pour les fabriquer. Je te les prêterai
cependant, mais à la condition que tu me donneras 99 planches sur 100
que tu fabriqueras.

LE NAUFRAGÉ. Eh parbleu! je vous rendrai votre hache et votre scie,
et vous ferai cadeau de cinq de mes planches en reconnaissance de
votre peine.

ROBINSON. Alors, je garde ma scie et ma hache. Je ne t'oblige point.
Je suis libre.

LE NAUFRAGÉ. Mais vous ne croyez donc point en Dieu! Vous êtes un
exploiteur de l'humanité, un malthusien, un juif!

ROBINSON. La religion, mon père, nous enseigne que «l'homme a une
noble destination, qui n'est point circonscrite dans l'étroit domaine
de la production industrielle. Quelle est cette fin? Ce n'est pas en
ce moment le lieu de soulever cette question. Mais, quelle qu'elle
soit, ce que je puis te dire, c'est que nous ne pouvons l'atteindre,
si, courbés sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il ne
nous reste aucun loisir pour développer nos organes, nos affections,
notre intelligence, notre sens du beau, ce qu'il y a de plus pur
et de plus élevé dans notre nature... Quelle est donc la puissance
qui nous donnera ce loisir bienfaisant, image et avant-goût de
l'éternelle félicité? C'est le capital.» J'ai travaillé jadis; j'ai
épargné, précisément en vue de te prêter: tu feras un jour comme moi.

LE NAUFRAGÉ. Hypocrite!

ROBINSON. Tu m'injuries: adieu! Tu n'as qu'à couper les arbres avec
tes dents, et scier tes planches avec tes ongles.

LE NAUFRAGÉ. Je cède à la force. Mais, du moins, faites-moi l'aumône
de quelques médicaments pour ma pauvre fille qui est malade. Cela ne
vous coûtera aucune peine; j'irai les cueillir moi-même dans votre
propriété.

ROBINSON. Halte-là! ma propriété est sacrée. Je te défends d'y mettre
le pied: sinon tu auras affaire avec ma carabine. Cependant, je
suis bon homme; je te permets de venir cueillir tes herbes: mais tu
m'amèneras ton autre fille, qui me paraît jolie...

LE NAUFRAGÉ. Infâme! tu oses tenir à un père un pareil langage!

ROBINSON. Est-ce un service que je vous rends à tous, à toi et à tes
filles, en vous sauvant la vie par mes remèdes? Oui ou non?

LE NAUFRAGÉ. Assurément; mais le prix que tu y mets?

ROBINSON. Est-ce que je la prends de force, ta fille?--N'est-elle
pas libre? ne l'es-tu pas toi-même?... Et puis, ne sera-t-elle pas
heureuse de partager mes loisirs? Ne prendra-t-elle pas sa part du
revenu que tu me paies? En faisant d'elle ma fille de compagnie, ne
deviens-je pas votre bienfaiteur? Va, tu n'es qu'un ingrat!

LE NAUFRAGÉ. Arrête, propriétaire! J'aimerais mieux voir ma fille
morte que déshonorée. Mais je la sacrifie pour sauver l'autre. Je ne
te demande plus qu'une chose: c'est de me prêter tes outils de pêche;
car avec le blé que tu nous laisses, il nous est impossible de vivre.
Un de mes fils, en pêchant, nous procurera quelque supplément.

ROBINSON. Soit: je te rendrai encore ce service. Je ferai plus: je
te débarrasserai de ton autre fils, et me chargerai de sa nourriture
et de son éducation. Il faut que je lui apprenne à tirer le fusil, à
manier le sabre, et à vivre comme moi, sans rien faire. Car, comme
je me défie de vous tous, et que vous pourriez fort bien ne me pas
payer, je suis bien aise, à l'occasion, d'avoir main-forte. Coquins
de pauvres, qui prétendez qu'on vous prête sans intérêt! Impies, qui
ne voulez pas de l'exploitation de l'homme par l'homme!

Un jour, Robinson, s'échauffant à la chasse, prend un
refroidissement, et tombe malade. Sa concubine, dégoûtée de lui, et
qui entretenait, avec son jeune compagnon, des relations intimes, lui
dit: Je vous soignerai et vous guérirai, mais à une condition: c'est
que vous me ferez donation de tous vos biens. Autrement, je vous
laisse.

ROBINSON. Ô toi que j'ai tant aimée, à qui j'ai sacrifié honneur,
conscience, humanité, voudrais-tu me laisser sur le lit de douleur?

LA SERVANTE. Et moi, je ne vous aimais pas, c'est pour cela que je
ne vous dois rien. Si vous m'avez entretenue, je vous ai livré ma
personne: nous sommes quittes. Ne suis-je pas libre? Et suis-je
obligée après vous avoir servi de maîtresse, de vous servir encore de
garde-malade?

ROBINSON. Mon enfant, ma chère enfant, je te prie, calme-toi. Sois
bonne, sois douce, sois gentille; je vais, en ta faveur, faire mon
testament.

LA SERVANTE. Je veux une donation, ou je pars.

ROBINSON. Tu m'assassines! Dieu et les hommes m'abandonnent.
Malédiction sur l'univers! Que le tonnerre m'écrase, et que l'enfer
m'engloutisse!

Il meurt désespéré.

                                                       P. J. PROUDHON.



HUITIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     La preuve de l'impossibilité dispense d'examiner la
     possibilité.--Protestation contre le fatalisme.--Vérités
     immuables.--Jugement sur les pérégrinations à travers les champs
     de l'histoire.--Apologues retournés contre leur auteur.--Lois
     des capitaux résumées en cinq propositions.


                                                     24 décembre 1849.

La gratuité du crédit est-elle possible?

La gratuité du crédit est-elle impossible?

Il est clair que, résoudre une de ces questions, c'est résoudre
l'autre.

Vous me reprochez de manquer à la charité parce que je maintiens le
débat sur la seconde.

Voici mon motif:

Rechercher si la gratuité du crédit est _possible_, c'eût été me
laisser entraîner à discuter la _Banque du Peuple_, l'_impôt sur le
capital_, les _ateliers nationaux_, l'_organisation du travail_, en
un mot, les mille moyens par lesquels chaque école prétend réaliser
cette gratuité. Tandis que, pour s'assurer qu'elle est _impossible_,
il suffisait d'analyser la nature intime du capital; ce qui atteint
mon but, et, à ce qu'il me semble, le vôtre.

On pose à Galilée cinquante arguments contre la rotation de la terre.
Faut-il qu'il les réfute tous? Non: il prouve qu'elle tourne, et tout
est dit: _E pur si muove._

Comme novateur, dites-vous, j'ai droit à l'examen.--Sans doute;
mais, avant tout, la société, comme défenderesse, a droit qu'on lui
prouve son tort. Vous traduisez le capital et l'intérêt au tribunal
de l'opinion, les accusant d'injustice, de spoliation. À vous à
prouver leur culpabilité; à eux à prouver leur innocence.--Vous avez,
dites-vous, plusieurs moyens de les faire rentrer dans le droit. Il
faut d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'examen de vos inventions
ne peut venir qu'après, puisqu'il suppose l'accusation fondée, ce
qu'ils nient.

Cette marche est tellement logique, que vous y acquiescez en ces
termes:

«Vraie ou fausse, légitime ou illégitime, morale ou immorale,
j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à
toutes les illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me
démontrez que la prestation des capitaux, de même que la circulation
des valeurs, ne saurait, en aucun cas, être gratuite.»

Or, que fais-je autre chose? C'est bien là mon terrain: prouver
que le capital porte en lui-même l'indestructible principe de la
rémunérabilité.

Cette doctrine, vous l'avez d'abord combattue par la théorie des
_contradictions_, ensuite par celle des _distinctions_. L'intérêt,
avez-vous dit, a eu sa raison d'existence autrefois, il ne l'a plus
aujourd'hui. Il fut un instrument d'égalité et de progrès, il n'est
plus que vol et oppression.--Et, là-dessus, vous citez plusieurs
institutions et usages d'abord légitimes et libéraux, devenus plus
tard injustes et funestes à la liberté, entre autres, la torture, le
jugement par l'eau bouillante, l'esclavage, etc.

Je repousse, quant à moi, ce fatalisme cruel qui consiste à justifier
tous les excès comme ayant servi la cause de la civilisation.
L'esclavage, la torture, les épreuves judiciaires, n'ont pas avancé,
mais retardé la marche de l'humanité. Il en eût été de même de
l'intérêt, s'il n'avait été, comme vous le dites, qu'un abus de la
force.

En outre, s'il y a des choses qui changent, il y en a qui ne changent
pas. Depuis la création, il a été vrai que les trois angles d'un
triangle sont égaux à deux angles droits, et cela sera vrai jusqu'au
jugement dernier et au delà. De même, il a toujours été vrai, il
le sera toujours, que le _travail accumulé_, ou le capital, mérite
récompense.

Vous comparez ma logique à celle d'un entrepreneur qui dirait: «Que
m'importent la vapeur, la pression atmosphérique, l'électricité?
Prouver la légitimité du char à quatre roues, n'est-ce pas prouver
que l'invention des chemins de fer est une chimère?»

J'accepte la similitude; mais voici comment:

Je reconnais que le chemin de fer est un progrès. Je me réjouis
de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais si l'on en
voulait conclure à la _gratuité des transports_, si l'on disait: un
prix quelconque pour les transports a pu être légitime autrefois,
mais le temps est venu où ils doivent s'exécuter gratuitement, je
répondrais: la conclusion est fausse. De progrès en progrès, ce prix
peut diminuer sans cesse, mais il ne peut arriver à zéro, parce qu'il
y aura toujours là une intervention de travail humain, un _service_
humain, qui porte en lui-même le principe de la rémunérabilité.

De même, je reconnais que le loyer des capitaux va baissant en
raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en réjouis, car ils
pénètrent ainsi de plus en plus dans toutes les classes, et les
soulagent, pour chaque satisfaction donnée, du poids du travail.
Mais, de cette baisse constante de l'intérêt, je ne puis conclure à
son anéantissement absolu, parce que jamais les capitaux ne naîtront
spontanément, qu'ils seront toujours un service plus ou moins grand,
et que dès lors ils portent en eux-mêmes, ainsi que les transports,
le principe de la rémunérabilité.

Ainsi, Monsieur, je ne vois aucun motif de déplacer ce débat au
moment de le clore; et il me semble qu'il n'est pas un de nos
lecteurs qui ne considérât ma tâche comme remplie, si je prouvais
ces propositions:

Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils, machines,
maisons, etc.), tout capital résulte d'un travail antérieur, et
féconde un travail ultérieur.

Parce qu'il résulte d'un travail antérieur, celui qui le cède reçoit
une rémunération.

Parce qu'il féconde un travail ultérieur, celui qui l'emprunte doit
une rémunération.

Et vous le dites vous-même: «Si la peine du créancier est zéro,
l'intérêt doit devenir zéro.»

Donc, qu'avons-nous à rechercher? Ceci:

Est-il possible qu'un capital se forme sans peine?

Si c'est possible, j'ai tort; le crédit doit être gratuit.

Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit être
rémunéré. Vous avez beau faire; la question se réduit à ces termes:
Le temps est-il arrivé, arrivera-t-il jamais où les capitaux écloront
spontanément sans la participation d'aucun effort humain?

Mais, dans une revue rétrospective pleine de verve, vous élançant
vers la Palestine, vers Athènes, Sparte, Tyr, Rome, Carthage, vous
m'entraînez par la tangente hors du cercle où je ne puis vous
retenir. Eh bien! avant d'y rentrer, j'essaierai, sinon de vous
suivre, du moins de faire quelques pas avec vous.

Vous débutez ainsi:

«Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même au point
de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement
des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est
que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être,
que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique
l'exigence du prêteur; la force, voilà ce qui fait la résignation
de l'emprunteur. Mais à mesure que, dans les relations humaines, la
nécessité fait place à la vérité, et qu'à la force succède le droit,
le capitaliste perd son excuse.»

Il perd plus que cela; il perd le seul titre que vous lui
reconnaissez. Si, sous l'empire de la liberté et du droit, l'intérêt
persiste, c'est sans doute qu'il a, quoi que vous en disiez, une
autre _raison d'être_ que la _force_.

En vérité, je ne comprends plus votre _distinguo_. Vous disiez:
«L'intérêt a été juste autrefois, il ne l'est plus aujourd'hui.» Et
quelle raison en donnez-vous? Celle-ci: «Jadis la force régnait,
aujourd'hui c'est le droit.» Loin de conclure de là que l'intérêt a
passé de la légitimité à l'illégitimité, n'est-ce pas le contraire
qui se déduit de vos prémisses?

Et certes, le fait confirmerait cette déduction; car l'usure a
pu être odieuse quand on devenait capitaliste par la rapine, et
l'intérêt est justifié depuis qu'on le devient par le travail.

«C'est dans le commerce de mer qu'il faut chercher l'origine de
l'intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du
contrat de pacotille, fut sa première forme.»

Je crois que le capital a une nature qui lui est propre, parfaitement
indépendante de l'élément par lequel les hommes exécutent leurs
transports. Qu'ils voyagent et fassent voyager leurs marchandises par
terre, par eau ou par l'air, en char, en barque ou en ballon, cela ne
confère ni ne retire aucun droit au capital.

Il est d'ailleurs permis de penser que la pratique de l'intérêt a
été antérieure à celle du commerce maritime. Très-probablement le
patriarche Abraham ne prêtait pas des troupeaux sans se réserver une
part quelconque dans le croît, et ceux qui, après le déluge, bâtirent
à Babylone les premières maisons, n'en cédaient sans doute pas
l'usage sans rétribution.

Eh quoi! Monsieur, ces transactions, qui ont prévalu et
s'accomplissent volontairement depuis le commencement du monde, sous
les noms de location, intérêt, fermage, baux, loyer, ne seraient pas
sorties des entrailles mêmes de l'humanité! Elles seraient nées du
_Contrat de pacotille_!

Ensuite, à propos du contrat à la grosse, vous faites une théorie du
bénéfice qu'en vérité je crois inadmissible.--Mais la discuter ici,
ce serait nous écarter du sujet.

Enfin vous arrivez à cette tige de toutes les erreurs économiques, à
savoir: la confusion entre les capitaux et le numéraire; confusion à
l'aide de laquelle il est aisé d'embrouiller la question. Mais vous
n'y croyez pas vous-même, et je n'en veux pour preuve que ce que vous
disiez naguère à M. Louis Blanc: «L'argent n'est pas une richesse
pour la société: c'est tout simplement un moyen de circulation qui
pourrait très-avantageusement être remplacé par du papier, par une
substance _de nulle valeur_.»

Veuillez donc croire que lorsque je parle de la productivité du
capital (outils, instruments, etc.) mis en oeuvre par le travail, je
n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu prolifique à l'argent.

Vous suivrai-je, Monsieur, en Palestine, à Athènes et Lacédémone?
Vraiment, cela n'est pas nécessaire. Un mot seulement sur le _Non
foenerabis_ de Moïse.

J'admire la dévotion qui a saisi certains socialistes (avec lesquels
je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont découvert, à l'appui de
leur thèse, quelques textes dans l'Ancien et le Nouveau Testament,
les conciles et les Pères de l'Église. Je me permettrai de leur
adresser cette question: Entendent-ils nous donner ces autorités
comme infaillibles en matière de sciences et d'économie sociale?

Certes, ils n'iront pas jusqu'à me répondre: Nous tenons pour
infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour faillibles ceux
qui ne nous conviennent pas.--Quand on invoque les livres sacrés, à
ce titre et comme dépositaires de la volonté indiscutable de Dieu,
il faut tout prendre, sous peine de jouer une puérile comédie. Eh
bien! sans parler d'une multitude de sentences de l'Ancien Testament,
qui ne peuvent, sans danger, être prises au pied de la lettre, il y
a, dans l'Évangile, d'autres textes que le fameux _Mutuum date_, dont
ils veulent déduire la gratuité du crédit, entre autres ceux-ci:

«Heureux ceux qui pleurent.

«Heureux ceux qui souffrent.

«Il y aura toujours des pauvres parmi vous.

«Rendez à César ce qui appartient à César.

«Obéissez aux puissances.

«Ne vous préoccupez pas du lendemain.

«Faites comme le lis, qui ne file ni ne tisse.

«Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sème.

«Si on vous frappe sur la joue gauche, tendez encore la joue droite.

«Si on vous vole votre manteau, donnez encore votre robe.»

Que diraient messieurs les socialistes, si nous fondions sur un de
ces textes la politique et l'économie sociale?

Il est permis de croire que lorsque le fondateur du christianisme
a dit à ses disciples: _Mutuum date_, il a entendu leur donner un
conseil de charité et non faire un cours d'économie politique.
Jésus était charpentier, il travaillait pour vivre. Dès lors, il ne
pouvait faire du _don_ une prescription absolue. Je crois pouvoir
ajouter, sans irrévérence, qu'il se faisait payer très légitimement,
non-seulement pour le travail consacré à faire des planches, mais
aussi pour le travail consacré à faire des scies et des rabots,
c'est-à-dire pour le capital.

Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par lesquels
vous terminez voire lettre, sans vous faire observer que, loin
d'infirmer ma doctrine, ils condamnent la vôtre; car on n'en peut
déduire la _gratuité du crédit_ qu'à la condition d'en déduire aussi
la _gratuité du travail_. Votre second drame me porte un grand coup
d'épée; mais, par le premier, vous m'avez charitablement muni d'une
cuirasse à toute épreuve.

En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener à reconnaître
qu'il est des circonstances où on est tenu en conscience de prêter
gratuitement? Vous imaginez une de ces situations extraordinaires
qui font taire tous les instincts personnels et mettent en jeu le
principe sympathique, la pitié, la commisération, le dévouement,
le sacrifice.--Un insulaire est bien pourvu de toutes choses. Il
rencontre des naufragés que la mer a jetés nus sur la plage. Vous me
demandez s'il est permis à cet insulaire de tirer, dans son intérêt,
tout le parti possible de sa position, de pousser ses exigences
jusqu'aux dernières limites, de demander mille pour cent de ses
capitaux, et même de les louer au prix de l'honneur.

Je vois le piége. Si je réponds: Oh! dans ce cas, il faut voler,
sans conditions, au secours de son frère, partager avec lui jusqu'à
la dernière bouchée de pain. Vous triompherez, disant: Enfin mon
adversaire a avoué qu'il est des occasions où le crédit doit être
gratuit.

Heureusement, vous m'avez fourni vous-même la réponse dans le premier
apologue, que j'aurais inventé, si vous ne m'aviez prévenu.

Un homme passe sur le bord d'un fleuve. Il aperçoit un de ses frères
qui se noie, et, pour le sauver, n'a qu'à lui tendre la main.
Pourra-t-il, en conscience, profiter de l'occasion pour stipuler les
conditions les plus extrêmes, pour dire au malheureux qui se débat
dans le torrent: Je suis libre, je dispose de mon travail. Meurs, ou
donne-moi toute ta fortune!

Je me figure, Monsieur, que si un brave ouvrier se rencontre dans ces
circonstances, il se jettera dans l'eau sans hésiter, sans calculer,
sans spéculer sur son salaire et même sans y songer.

Mais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas question de capital;
il s'agit de travail. C'est du travail qui, en conscience, doit
être sacrifié. Est-ce que vous déduirez de là, comme règle normale
des transactions humaines, comme loi de l'économie politique, la
_gratuité du travail_? Et parce que, dans un cas extrême, le service
doit être gratuit, renoncerez-vous théoriquement à votre axiome:
_mutualité des services_?

Et cependant, si de votre second apologue vous concluez qu'on est
toujours tenu de _prêter_ pour rien, du premier vous devez conclure
qu'on est toujours obligé de _travailler_ gratis.

La vérité est que, pour élucider une question d'économie politique,
vous avez imaginé deux cas où toutes les lois de l'économie politique
sont suspendues. Qui jamais a songé à nier que, dans certaines
circonstances, nous ne soyons tenus de sacrifier capital, intérêt,
travail, vie, réputation, affections, santé, etc.? Mais est-ce là la
loi des transactions ordinaires? Et recourir à de tels exemples pour
faire prévaloir la gratuité du crédit, ou la gratuité du travail,
n'est-ce pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité
de la marche ordinaire des choses?

Vous recherchez, Monsieur, quelles sont, pour la classe travailleuse,
les conséquences du prêt à intérêt, et vous en énumérez
quelques-unes, m'invitant à en faire l'objet ultérieur de ce débat.

Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en ait de
très-spécieuses et même de très-sérieuses. Il est même impossible,
dans une lettre, de les relever une à une; j'essaierai de les réfuter
toutes à la fois, par la simple exposition de la loi selon laquelle
se répartissent, suivant moi, entre le capital et le travail, les
produits de leur coopération; et c'est par là que je rentrerai dans
ma modeste circonférence économique.

Permettez-moi d'établir cinq propositions qui me semblent
susceptibles d'être mathématiquement démontrées.

1º _Le capital féconde le travail._

Il est bien clair qu'on obtient de plus grands résultats avec
une charrue que sans charrue; avec une scie que sans scie;
avec une route que sans route; avec des approvisionnements que
sans approvisionnements, etc., d'où nous pouvons conclure que
l'intervention du capital accroît la masse des produits à partager.

2º _Le capital est du travail._

Charrues, scies, routes, approvisionnements, ne se font pas tout
seuls, et le travail à qui on les doit a droit à être rémunéré.

Je suis obligé de rappeler ici ce que j'ai dit dans ma dernière
lettre sur la différence dans le mode de rétribution quand elle
s'applique au capital ou au travail.

La peine que prend chaque jour le porteur d'eau doit lui être payée
par ceux qui profitent de cette peine quotidienne. Mais la peine
qu'il a prise pour fabriquer sa brouette et son tonneau doit lui être
payée par un nombre indéterminé de consommateurs.

De même l'ensemencement, le labourage, le sarclage, la moisson,
ne regardent que la récolte actuelle. Mais les clôtures, les
défrichements, les desséchements, les bâtisses entrent dans le prix
de revient d'une série indéfinie de récoltes successives.

Autre chose est le travail actuel du cordonnier qui fait des
souliers, du tailleur qui fait des habits, du charpentier qui fait
des madriers, de l'avocat qui fait des mémoires; autre chose est le
travail accumulé qu'ont exigé la forme, l'établi, la scie, l'étude du
droit.

C'est pourquoi le travail de la première catégorie se rémunère par
le salaire, celui de la seconde catégorie par les combinaisons
de l'intérêt et de l'amortissement, qui ne sont autre chose qu'un
salaire ingénieusement réparti sur une multitude de consommateurs.

3º _À mesure que le capital s'accroît l'intérêt baisse, mais de telle
sorte que le revenu total du capitaliste augmente._

Ce qui a lieu sans injustice et sans préjudice pour le travail,
parce que, ainsi que nous allons le voir, l'excédant de revenu du
capitaliste est pris sur l'excédant de produit dû au capital.

Ce que j'affirme ici, c'est que, quoique l'intérêt baisse, le revenu
total du capitaliste augmente de toute nécessité, et voici comment:

Soit 100 le capital, et le taux de l'intérêt 5. Je dis que l'intérêt
ne peut descendre à 4 sans que le capital s'accumule au moins
au-dessus de 120. En effet, on ne serait pas stimulé à accroître le
capital, s'il en devait résulter diminution, ou même stationnement
du revenu. Il est absurde de dire que le capital étant 100 et le
revenu 5, le capital peut être porté à 200 et le taux descendre à 2;
car, dans le premier cas, on aurait 5 francs de rente, et dans le
second on n'aurait que 4 francs. Le moyen serait trop simple et trop
commode: on mangerait la moitié du capital pour faire reparaître le
revenu.

Ainsi, quand l'intérêt baisse de 5 à 4, de 4 à 3, de 3 à 2, cela veut
dire que le capital s'est accru de 100 à 200, de 200 à 400, de 400 à
800, et que le capitaliste touche successivement pour revenu 5, 8 et
12. Et le travail n'y perd rien, bien au contraire: car il n'avait à
sa disposition qu'une force égale à 100, puis il a eu une force égale
à 200, et enfin une force égale à 800, avec cette circonstance qu'il
paie de moins en moins cher une quantité donnée de cette force.

Il suit de là que ces calculateurs sont bien malhabiles qui vont
disant: «L'intérêt baisse, donc il doit cesser.» Eh morbleu! il
baisse, relativement à chaque 100 fr.; mais c'est justement parce
que le nombre de 100 fr. augmente que l'intérêt baisse. Oui, le
multiplicateur s'amoindrit, mais ce n'est que par la raison même qui
fait grossir le multiplicande, et je défie le dieu de l'arithmétique
lui-même d'en conclure que le produit arrivera ainsi à zéro[38].

[Note 38: Cette loi, d'une décroissance qui, quoique indéfinie,
n'arrive jamais à zéro, loi bien connue des mathématiciens, gouverne
une foule de phénomènes économiques et n'a pas été assez observée.

Citons-en un exemple familier.

Tout le monde sait que dans une grande ville, dans un quartier riche
et populeux, on peut gagner davantage tout en réduisant les prix de
vente. C'est ce qu'on exprime familièrement par cette locution: _Se
retrouver sur la quantité_:

Supposons quatre marchands de couteaux, l'un au village, l'autre à
Bayonne, le troisième à Bordeaux, le quatrième à Paris.

Nous pourrons avoir le tableau suivant:

              Nombre        Bénéfice
           des couteaux       par       Bénéfice total.
              vendus.       couteau.

  Village       100          1 fr.  »        100 fr.

  Bayonne       200          »     75        150

  Bordeaux      400          »     50        200

  Paris       1,000          »     25        250

On voit ici un multiplicateur (deuxième colonne) décroître sans
cesse, parce que le multiplicande (première colonne) s'accroît
toujours; la progression constante du produit total (troisième
colonne) exclut l'idée que le multiplicateur arrive jamais à zéro,
alors même qu'on passerait de Paris à Londres, et à des villes de
plus en plus grandes et riches.

Ce qu'il faut bien observer ici, c'est que l'acheteur n'a pas à se
plaindre de l'accroissement progressif du bénéfice total réalisé par
le marchand, car ce qui l'intéresse, lui acheteur, c'est le profit
proportionnel prélevé sur lui comme rémunérateur du service rendu, et
ce profit diminue sans cesse. Ainsi, à des points de vue divers, le
vendeur et l'acheteur progressent en même temps.

C'est la loi des capitaux. Bien connue, elle révèle aussi l'harmonie
des intérêts entre le capitaliste et le prolétaire, et leur progrès
simultané.]

4º _À mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les
produits), _la_ PART ABSOLUE _qui revient au capital augmente, et sa_
PART PROPORTIONELLE _diminue_.

Cela n'a plus besoin de démonstration. Le capital retire
successivement 5, 4, 3 pour chaque 100 fr. qu'il met dans
l'association; donc son prélèvement _relatif_ diminue. Mais comme
il met successivement dans l'association 100 fr., 200 fr., 400 fr.,
il se trouve qu'il retire, pour sa part totale, d'abord 5, puis 8,
ensuite 12, et ainsi de suite; donc son prélèvement _absolu_ augmente.

5º _À mesure que les capitaux augmentent_ (et avec eux les produits),
_la part proportionnelle et la part absolue du travail augmentent_.

Comment pourrait-il en être autrement? puisque le capital voit
grossir sa part absolue, encore qu'il ne prélève successivement que
1/2, 1/3, 1/4, 1/5 du produit total, le travail, à qui successivement
il revient 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, entre évidemment dans le partage pour
une part progressive, dans le sens proportionnel comme dans le sens
absolu.

La loi de cette répartition peut être figurée aux yeux par les
chiffres suivants, qui n'ont pas la prétention d'être précis, mais
que je produis pour élucider ma pensée.

                    Produit       Part            Part
                     total.    du capital.     du travail.

  1re période.       1000     1/2 ou 500      1/2 ou  500

  2e      --         1800     1/3 ou 600      2/3 ou 1200

  3e      --         2800     1/4 ou 700      3/4 ou 2100

  4e      --         4000     1/5 ou 800      4/5 ou 3200

On voit par là comment l'accroissement successif des produits,
correspondant à l'accumulation progressive des capitaux, explique ce
double phénomène, à savoir, que la part absolue du capital augmente,
encore que sa part proportionnelle diminue, tandis que la part du
travail augmente à la fois dans les deux sens.

De tout ce qui précède, il résulte ceci:

Pour que le sort des masses s'améliore, il faut que le loyer des
capitaux baisse.

Pour que l'intérêt baisse, il faut que les capitaux se multiplient.

Pour que les capitaux se multiplient, il faut cinq choses:
_activité_, _économie_, _liberté_, _paix_ et _sécurité_.

Et ces biens, qui importent à tout le monde, importent encore plus à
la classe ouvrière.

Ce n'est pas que je nie les souffrances des travailleurs, mais je
dis qu'ils sont sur une fausse piste quand ils les attribuent à
l'_infâme_ capital.

Telle est ma doctrine. Je la livre avec confiance à la bonne foi des
lecteurs. On a dit que je m'étais constitué l'avocat du _privilége
capitaliste_. Ce n'est pas à moi, c'est à elle de répondre.

Cette doctrine, j'ose le dire, est consolante et concordante. Elle
tend à l'union des classes; elle montre l'accord des principes; elle
détruit l'antagonisme des personnes et des idées; elle satisfait
l'intelligence et le coeur.

En est-il de même de celle qui sert de nouveau pivot au socialisme?
qui dénie au capital tout droit à une récompense? qui ne voit partout
que contradiction, antagonisme et spoliation? qui irrite les classes
les unes contre les autres? qui représente l'iniquité comme un fléau
universel, dont tout homme, à quelque degré, est coupable et victime?

Que si néanmoins le principe de la gratuité du crédit est vrai, il
faut bien l'admettre: _Fiat justitia, ruat coelum_. Mais s'il est
faux!!

Quant à moi, je le tiens pour faux, et, en terminant, je vous
remercie de m'avoir loyalement fourni l'occasion de le combattre.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



NEUVIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Grave imputation.--Négation de cinq propositions.--Arguments
     tirés des opérations de la Banque de France.--Méfaits de cette
     Banque.


                                                     31 décembre 1849.

Vous m'avez trompé.

J'attendais de vous une controverse sérieuse: vos lettres ne sont
qu'une perpétuelle et insipide mystification. Quand vous auriez fait
un pacte avec l'usure, pour embrouiller la question et empêcher notre
débat d'aboutir, en l'embarrassant d'incidents, de hors-d'oeuvre, de
vétilles et de chicanes, vous n'eussiez pu vous y prendre autrement.

De quoi s'agit-il entre nous, s'il vous plaît? de savoir si l'intérêt
de l'argent doit ou non être aboli. Je vous l'ai dit moi-même: c'est
là le pivot du socialisme, la cheville ouvrière de la Révolution.

Une question préjudicielle s'élève donc tout d'abord, celle de
savoir si, en fait, il y a possibilité d'abolir cet intérêt. Vous
le niez; je l'affirme: lequel croire de nous deux? Évidemment, ni
l'un ni l'autre. Il faut examiner la chose: voilà ce que dicte le
sens commun, ce que la plus simple notion d'équité prescrit. Vous,
au contraire, vous repoussez cet examen. Depuis deux mois que nous
avons ouvert, dans la _Voix du Peuple_, cette assise solennelle où le
capital devait être jugé, et l'usure condamnée ou absoute, vous ne
cessez de me répéter sur tous les tons cette ritournelle:

«Le capital, tel que je le comprends, tel qu'il m'apparaît dans sa
nature intime, est productif. Cette conviction me suffit: je ne veux
pas en savoir davantage. D'ailleurs, vous reconnaissez qu'en prêtant
à intérêt, je rends service et ne suis point voleur; qu'ai-je donc
besoin de vous entendre? Quand j'ai prouvé, dans mon système, que
la gratuité du crédit est impossible, et que vous accordez qu'un
honnête homme peut, en toute sûreté de conscience, tirer de son fonds
un revenu, vous devez tenir cette même gratuité pour impossible. Ce
qui est démontré vrai, dans un système, ne peut devenir faux dans un
autre: autrement, il faudrait dire qu'une même chose peut être vraie
et fausse tout à la fois, ce que mon esprit se refuse absolument à
comprendre. Je ne sors pas de là.»

Où donc, monsieur, avez-vous appris, je ne dis pas à raisonner, car
il appert dès le commencement de cette polémique que le raisonnement
en vous se réduit à affirmer et confirmer toujours votre proposition,
sans infirmer celle de votre adversaire, mais à discuter? Le dernier
clerc de procureur vous dirait qu'en tout débat, il faut examiner
successivement et contradictoirement le dire de chaque partie; et,
puisque nous avons pris le public pour juge, il est évident qu'une
fois votre système exposé et débattu, il faut aborder le mien.

Avec vous les choses ne se passent point ainsi. Satisfait de la
concession que je vous ai faite, à savoir, que dans l'état actuel
des choses le prêt à intérêt ne peut être considéré comme un acte
illicite, vous tenez la nécessité de l'intérêt pour démontrée; et
là-dessus, sous prétexte que vous n'entendez rien à l'antinomie, me
fermant la bouche, vous faites défaut au débat. Est-ce discuter, je
vous le demande?

Forcé par une conduite si étrange, je fais alors un pas vers vous.
Ma méthode de démonstration avait paru vous faire quelque peine:
je quitte cette méthode, et vous montre, en employant la forme
ordinaire de raisonnement, que tout change dans la société; que ce
qui à une époque fut un progrès, à une autre devient une entrave;
qu'ainsi, en faisant abstraction du temps, la même idée, le même
fait, change complétement de caractère, selon l'aspect sous lequel
on le considère; que rien n'empêche de croire que l'intérêt soit
précisément dans ce cas; qu'en conséquence votre fin de non-recevoir
ne peut être admise, et qu'il faut décidément examiner avec moi
l'hypothèse de la gratuité du crédit, de l'abolition de l'intérêt.

À cela que répondez-vous? c'est à peine si j'ose vous le rappeler.
Parce que, par égard pour vous, j'avais cru devoir changer de
méthode, vous m'accusez, d'abord de _tergiversation_, ensuite de
_fatalisme_! J'ai fait avec vous, permettez-moi cette comparaison, ce
que le professeur de mathématiques fait avec ses élèves, lorsqu'à une
démonstration difficile, il en substitue une autre plus saisissable
à leur intelligence. Car, sachez-le bien, monsieur, la dialectique
hégélienne, qui cependant n'est pas toute la logique, est au
syllogisme et à l'induction ce que le calcul différentiel est à la
géométrie ordinaire. Il vous est permis d'en rire; c'est le droit
de l'esprit humain de rire de tout ce qu'il a une fois compris et
deviné; mais il faut comprendre, sans quoi le rire n'est que la
grimace de l'insensé. Et vous, pour prix de ma complaisance, vous me
décernez le sarcasme: je ne suis, à vous entendre, qu'un sophiste.
Est-ce sérieux?

Je fais plus encore. Vous aviez dit,--je cite vos propres
paroles:--_Montrez-moi comment l'intérêt, de légitime devient
illégitime, et je consens à discuter la théorie du crédit gratuit._

Pour satisfaire à ce désir, d'ailleurs très légitime, je fais
l'historique de l'intérêt, j'écris la biographie de l'usure.
Je montre que cette pratique a sa cause dans un concours de
circonstances politiques et économiques, indépendant de la volonté
des contractants, et inévitable à l'origine des sociétés, savoir:
1º L'incommensurabilité des valeurs, résultant de la non-séparation
des industries, et de l'absence des termes de comparaison; 2º
les risques du commerce; 3º l'habitude, introduite de bonne
heure parmi les négociants et devenue peu à peu constante et
générale, de compter un excédant proportionnel à titre d'amende ou
indemnité (_dommage-intérêt_), à tout débiteur retardataire; 4º
la prépondérance des métaux précieux et monnayés sur les autres
marchandises; 5º la pratique combinée des contrats de _pacotille_,
d'_assurance_, et _à la grosse_; 6º enfin, l'établissement de la
rente foncière, imitée de l'intérêt de l'argent, et qui, admise
sans contestation par les casuistes, devait servir plus tard à la
justification de ce même intérêt.

Pour rendre la démonstration complète, je prouve ensuite, par
un simple rapport arithmétique, que l'intérêt, excusable comme
_accident_, dans les conditions où il a pris naissance, et où il
s'est ensuite développé, devient absurde et spoliateur, dès qu'on
prétend le généraliser et en faire une RÈGLE d'économie publique;
qu'il est en contradiction formelle avec le principe économique,
que dans la société le produit _net_ est identique au produit
_brut_, en sorte que tout prélèvement exercé par le capital sur le
travail constitue, dans la balance sociale, une erreur de compte et
une impossibilité. Je prouve, enfin, que si, à une autre époque,
l'intérêt a servi de mobile à la circulation des capitaux, il
n'est plus aujourd'hui pour cette circulation, de même que l'impôt
sur le sel, le vin, le sucre, la viande, de même que la douane
elle-même, qu'une entrave; que c'est à lui qu'il faut rapporter la
stagnation des affaires, le chômage de l'industrie, la détresse de
l'agriculture, et l'imminence toujours grandissante d'une banqueroute
universelle.

Tout cela était d'histoire, de théorie et de pratique, comme
de calcul: vous avez remarqué vous-même que je n'avais pas une
seule fois fait appel, contre l'intérêt, à la fraternité, à la
philanthropie, à l'autorité de l'Évangile et des Pères de l'Église.
J'ai peu de foi à la philanthropie; quant à l'Église, elle n'a
jamais rien entendu à cette matière, et sa casuistique, depuis le
Christ jusqu'à Pie IX, est tout simplement absurde. Absurde, dis-je,
soit quand elle condamne l'intérêt, sans aucune considération
des circonstances qui l'excusent, qui l'exigent; soit quand elle
restreint ses anathèmes à l'usure d'argent, et fait, pour ainsi dire,
acception de l'usure terrienne.

À cette exposition, dont vous avez vous-même apprécié l'intérêt, que
répondez-vous, dans votre quatrième lettre?--Rien.

Niez-vous l'histoire?--Point.

Contestez-vous mes calculs?--Non.

Que dites-vous donc?--Vous rebattez votre éternel refrain: Celui qui
prête rend service; dès lors il est prouvé que _le capital porte en
soi l'indestructible principe de la rémunération_. Sur quoi, vous
me donnez, comme expression de la sagesse des siècles, cinq ou six
aphorismes, excellents pour endormir les mauvaises consciences, mais
qui, je vous le prouverai tout à l'heure, sont tout ce que la routine
la plus brute a fait jamais dire de plus absurde. Puis, faisant votre
signe de croix, vous déclarez la discussion close. _Amen!_

Vous êtes économiste, monsieur Bastiat, membre de l'Académie des
sciences morales et politiques, membre du comité des finances, membre
du congrès de la Paix, membre de la ligue anglo-française pour le
libre-échange, et, ce qui vaut mieux que tout cela, honnête homme
et homme d'esprit. Eh bien! je suis forcé, pour mettre à couvert
votre intelligence et votre loyauté, de vous prouver, par A plus
B, que vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous avez
entrepris de parler, ni du capital, ni de l'intérêt, ni du prix, ni
de la valeur, ni de la circulation, ni de la finance, ni de toute
l'économie politique, pas plus que de la métaphysique allemande.

Avez-vous, dans votre vie, entendu parler de la Banque de France?
Faites-moi le plaisir, quelque jour, d'y jeter le pied; ce n'est
pas loin de l'Institut. Vous trouverez là M. d'Argout, qui, en fait
de capital et d'intérêt, en sait plus que vous et que tous les
économistes de Guillaumin. La Banque de France est une compagnie
de capitalistes, formée, il y a une cinquantaine d'années, à la
sollicitation de l'État, et par privilége de l'État, pour exercer
l'usure sur tout le territoire de France. Depuis sa fondation, elle
n'a cessé de prendre de continuels accroissements: la révolution de
Février en a fait, par l'adjonction des banques départementales,
le premier pouvoir de la République. Le principe sur lequel
cette compagnie s'est formée est exactement le vôtre. Ils ont
dit: Nous avons acquis nos capitaux par notre travail, ou par le
travail de nos pères. Pourquoi donc, en les faisant servir à la
circulation générale, en les mettant au service de notre pays, n'en
tirerions-nous pas un salaire légitime, quand le propriétaire foncier
tire un revenu de sa terre; quand le constructeur de maisons tire
loyer de ses maisons; quand l'entrepreneur tire de sa marchandise
un bénéfice supérieur aux frais de sa gestion; quand l'ouvrier
qui assemble nos parquets fait entrer dans le prix de sa journée
un _quantum_ pour l'usure de ses outils, lequel _quantum_ dépasse
assurément ce qui serait nécessaire pour amortir la somme qu'ils lui
ont coûtée?

Cette argumentation, vous le voyez, est on ne peut plus plausible.
C'est celle qu'on a opposée de tout temps, et avec juste raison, à
l'Église, quand elle a voulu condamner l'intérêt exclusivement à la
rente; c'est le thème qui revient dans chacune de vos lettres.

Or, savez-vous où ce beau raisonnement a conduit les actionnaires,
que je tiens tous, ainsi que M. d'Argout, pour très-honnêtes gens,
de la Banque de France?--Au vol, oui, monsieur, au vol le plus
manifeste, le plus éhonté, le plus détestable; car c'est ce vol qui,
lui seul, depuis Février, arrête le travail, empêche les affaires,
fait périr le peuple du choléra, de la faim et du froid, et qui,
dans le but secret d'une restauration monarchique, souffle le
désespoir parmi les classes travailleuses.

C'est ici surtout que je me propose de vous faire voir comment
l'intérêt, de légitime devient illégitime; et, ce qui vous surprendra
bien davantage encore, comment le crédit payé, dès l'instant qu'il
ne se fait pas voleur, qu'il ne réclame que le prix qui lui est
légitimement dû, devient crédit gratuit.

Quel est le capital de la Banque de France?

D'après le dernier inventaire, 90 millions.

Quel est le taux légal, convenu entre la Banque et l'État, pour les
escomptes?--4 p. 100 l'an.

Donc le produit annuel, légal et légitime de la Banque de France, le
juste prix de ses services, c'est, pour un capital de 90 millions à 4
p. 100 l'an, 3 millions 600 mille francs de revenu.

3,600,000 francs, voilà suivant la fiction de la productivité du
capital, ce que le commerce français doit chaque année à la Banque de
France en rémunération de son capital, qui est de 90 millions.

Dans ces conditions, les actions de la Banque de France sont comme
des immeubles qui rendraient régulièrement 40 francs de revenu:
émises à 1,000 francs, elles valent 1,000 francs.

Or, savez-vous ce qui arrive?

Consultez le même inventaire: vous y verrez que lesdites actions,
au lieu d'être cotées 1,000 fr., le sont à 2,400.--Elles étaient,
la semaine dernière, à 2,445; et, pour peu que le portefeuille se
remplît, elles monteraient à 2,500 et 3,000 fr.--Ce qui veut dire que
le capital de la Banque, au lieu de lui rapporter 4 pour 100, taux
légal et convenu, produit 8, 10 et 12 pour 100.

Le capital de la Banque s'est donc doublé, triplé?--C'est, en
effet, ce qui devrait avoir lieu d'après la théorie énoncée dans vos
troisième et quatrième propositions, savoir, que _l'intérêt baisse à
mesure que le capital s'accroît, mais de telle sorte que le revenu
total du capitaliste augmente_.

Eh bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est resté le même,
90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu de son privilége, et
à l'aide de son mécanisme financier, a trouvé moyen d'opérer avec
le commerce comme si son capital était, non plus seulement de 90
millions, mais de 450, c'est-à-dire cinq fois plus grand.

Est-il possible, direz-vous?--Voici le procédé; il est fort simple,
et j'en puis parler: c'est précisément un de ceux que se proposait
d'employer la _Banque du Peuple_, pour arriver à l'annihilation de
l'intérêt.

Pour éviter les ports d'espèces, et la manipulation encombrante
des écus, la Banque de France fait usage de bons de crédit,
représentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves, et qu'on appelle
_Billets de Banque_. Ce sont ces billets qu'elle remet d'ordinaire à
ses clients, contre les lettres de change et billets à ordre qu'ils
lui portent, et dont elle se charge d'opérer, sous garantie toutefois
des tireurs comme des tirés, le recouvrement.

Le papier de la Banque a, de la sorte, un double gage: le gage des
écus qui sont dans la caisse, et le gage des valeurs de commerce qui
sont dans le portefeuille. La sécurité donnée par ce double gage est
si grande, qu'il est reçu dans le commerce de préférer le papier aux
espèces, que chacun aime autant savoir à la Banque que dans le tiroir
de sa commode.

On conçoit même, en thèse absolue, qu'à l'aide de ce procédé, la
Banque de France puisse se passer entièrement de capital et faire
l'escompte sans numéraire: en effet, les valeurs de commerce qu'elle
reçoit à l'escompte, et contre lesquelles elle donne ses billets,
devant lui être remboursées, à l'échéance, par pareille somme, soit
en argent, soit en billets, il suffirait que les porteurs de billets
n'eussent jamais la fantaisie de les convertir en écus, pour que le
roulement s'effectuât tout en papier. Alors, la circulation aurait
pour base, non plus le crédit de la Banque, dont le capital serait
ainsi hors de service, mais le crédit public, par l'acceptation
générale des billets.

Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout à fait comme
l'indique la théorie. Jamais on n'a vu le papier de Banque se
substituer entièrement au numéraire; il y a seulement _tendance_ à
cette substitution. Or, voici ce qui résulte de cette tendance.

La Banque spéculant, et avec pleine sécurité, sur le crédit public,
sûre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas ses escomptes au
montant de son encaisse; elle émet toujours plus de billets qu'elle
n'a d'argent: ce qui signifie que pour une partie de ses crédits, au
lieu de remettre une valeur réelle et d'opérer un véritable change,
elle ne fait qu'un transport d'écritures, ou virement de parties,
sans aucun emploi de capital. Ce qui tient ici lieu de capital à
la Banque, c'est, je le répète, l'usage établi, la confiance du
commerce, en un mot, le crédit public.

Il semble donc qu'alors le taux de l'escompte doive baisser dans la
proportion de la surémission des billets; que si, par exemple, le
capital de la Banque est 90 millions, et la somme des billets 112
millions, le capital fictif étant le quart du capital réel, l'intérêt
de 4 pour 100 devra se réduire, pour les escomptes, à 3. Quoi de
plus juste, en effet? Le crédit public n'est-il pas une propriété
publique? Les billets surémis par la Banque n'ont-ils pas pour gage
unique les obligations réciproques des citoyens? L'acceptation de
ce papier, sans gage métallique, ne repose-t-elle pas exclusivement
sur leur confiance mutuelle? N'est-ce pas cette confiance qui crée
seule toute la probabilité du signe? En quoi le capital de la Banque
y est-il intervenu? En quoi la garantie y paraît-elle?

Vous pouvez déjà, par ce simple aperçu, juger combien est fausse
votre proposition nº 3, suivant laquelle: baisse d'intérêt suppose
augmentation corrélative de capitaux. Rien n'est plus faux que cette
proposition: il est démontré, au contraire, par la théorie et par la
pratique de toutes les banques, qu'une banque peut très-bien tirer un
intérêt de 4 pour 100 de ses capitaux en mettant à 3 pour 100 le taux
de ses escomptes: nous verrons tout à l'heure qu'elle peut descendre
beaucoup plus bas.

Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de capital, émet, par
hypothèse, pour 112 millions de billets: qui, par conséquent, opère,
à l'aide du crédit public, comme si son capital s'était accru de 90
millions à 112; pourquoi, dis-je, ne réduit-elle pas ses escomptes
dans la même proportion? Pourquoi cet intérêt de 4 pour 100, encaissé
par la Banque, pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien? Me
donnerez-vous une raison qui justifie ce trop perçu de 1 pour 100 sur
112 millions? Quant à moi, monsieur,

  J'appelle un chat un chat, et Rollet un fripon.

et je dis tout uniment que la Banque VOLE.

Mais ceci n'est rien.

Tandis que la Banque de France émet, en place d'écus, des billets,
une partie de ses recouvrements continue à s'opérer en numéraire:
en sorte que, le capital de fondation restant toujours le même, 90
millions, l'encaisse, soit le montant des espèces présentes à la
Banque, s'élève progressivement à 100, 200, 300 millions: il est
aujourd'hui de 431 millions!

Cette accumulation d'espèces, dont certaines gens ont la manie de
s'affliger, est le fait décisif qui anéantit la théorie de l'intérêt,
et qui démontre de la manière la plus palpable la nécessité du crédit
gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.

C'est un point admis en théorie, que l'échange des produits peut
très-bien s'opérer sans monnaie: vous le reconnaissez vous-même, et
tous les économistes le savent. Or, ce que démontre la théorie est
justement ce que la pratique réalise sous nos yeux. La circulation
fiduciaire remplaçant peu à peu la circulation métallique, le papier
étant préféré à l'écu, le public aimant mieux s'acquitter avec le
numéraire qu'avec les billets, et la Banque étant toujours provoquée,
soit par les besoins de l'État qui lui emprunte, soit par ceux du
commerce qui vient en masse à l'escompte, soit par toute autre cause,
à faire sans cesse des émissions nouvelles; il en résulte que l'or
et l'argent sortent de la circulation et vont s'engouffrer à la
Banque, et que là, s'ajoutant sans cesse à l'encaisse, la faculté de
multiplier les billets devient littéralement illimitée.

C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque est
arrivé à la somme énorme de 431 millions. De ce fait, il résulte
que la compagnie de la Banque, malgré le renouvellement de son
privilége, n'est plus seule en titre: elle a acquis, par le fait de
l'augmentation de son encaisse, un associé plus puissant qu'elle:
cet associé, c'est le pays, le pays, qui figure chaque semaine, dans
le bilan de la Banque de France, pour un capital variable de 340 à
350 millions. Et, comme les intérêts sont conjoints et indivisibles,
on peut dire, en toute vérité, que ce n'est plus la compagnie
privilégiée de 1803, qui est banquière; ce n'est pas non plus l'État
qui lui a donné son brevet: c'est le commerce, c'est l'industrie, ce
sont les producteurs, c'est toute la nation, qui, en acceptant le
papier de la Banque, de préférence aux écus, l'a véritablement gagée,
et fondée, à la place de l'ancienne Banque de France, au capital de
90 millions, une Banque nationale au capital de 431.

Un décret de l'Assemblée nationale, qui aurait pour objet de
rembourser les actions de la Banque de France, et de la convertir
en une Banque centrale, commanditée par tous les citoyens français,
ne serait qu'une déclaration de ce fait, maintenant accompli, de
l'absorption de la compagnie dans la nation.

Ceci posé, je reprends mon raisonnement de tout à l'heure.

L'intérêt, convenu entre la Compagnie et l'État, est 4 pour 100 l'an
de son capital.

Ce capital est de 90 millions.

L'encaisse est aujourd'hui, 31 décembre 1849, de 431 millions.

Le montant des billets émis, de 436 millions.

Le capital, réel ou fictif, sur lequel la Banque opère, ayant presque
quintuplé, le taux de l'escompte devrait être réduit au cinquième de
l'intérêt stipulé dans le contrat d'institution de la Banque, quelque
chose comme 3/4 pour 100.

Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que vos
propositions soient aussi sûres que celles d'Euclide. Il n'est
pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prouvent
sans réplique, que l'intérêt ne baisse qu'au fur et à mesure de
l'augmentation des capitaux. Entre le _prix_ de la marchandise et
l'_intérêt_ du capital, il n'y a point la moindre analogie; la loi
de leurs oscillations n'est pas la même; et tout ce que vous avez
ressassé depuis six semaines, à propos du capital et de l'intérêt,
est entièrement dépourvu de raison. La pratique universelle des
banques et la raison spontanée du peuple vous donnent, sur tous ces
points, le plus humiliant démenti.

Croiriez-vous maintenant, monsieur, car, en vérité, vous ne me
paraissez au courant de rien, que la Banque de France, compagnie
d'honnêtes gens, de philanthropes, d'hommes craignant Dieu,
incapables de transiger avec leur conscience, continue à prendre 4
p. 100 sur tous ses escomptes, sans faire jouir le public de la plus
légère bonification? Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. 100
sur un capital de 431 millions, dont elle n'est pas propriétaire,
qu'elle règle les dividendes de ses actionnaires, et qu'elle fait
coter ses actions à la Bourse? Est-ce du vol, cela, oui ou non?

Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que la moindre partie
des méfaits de cette société d'agioteurs, instituée par Napoléon tout
exprès dans le but de faire fleurir le parasitisme gouvernemental et
propriétaire, et de sucer le sang du peuple. Ce ne sont pas quelques
millions de plus ou de moins qui peuvent atteindre d'une manière
dangereuse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai
révélé des larcins de la Banque de France n'est que bagatelle: ce
sont les conséquences qu'il faut surtout considérer.

La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains la fortune et la
destinée du pays.

Si elle faisait remise à l'industrie et au commerce d'une différence
sur le taux de ses escomptes, proportionnelle à l'augmentation de son
encaisse; si, en autres termes, le prix de son crédit était réduit
à 3/4 p. 100, ce qu'elle devrait faire pour s'exempter de tout vol,
cette réduction produirait instantanément, sur toute la face de la
République, et en Europe, des conséquences incalculables. Un livre
ne suffirait pas à les énumérer: je me bornerai à vous en signaler
quelques-unes.

Si donc le crédit de la Banque de France, devenue Banque nationale,
était de 3/4 p. 100 au lieu de 4, les banquiers ordinaires, les
notaires, les capitalistes, et jusqu'aux actionnaires de la Banque
même, seraient bientôt forcés, par la concurrence, de réduire leurs
intérêts, escomptes et dividendes au maximum de 1 p. 100, frais
d'acte et commission compris. Quel mal, pensez-vous, ferait cette
réduction aux débiteurs chirographaires, ainsi qu'au commerce et à
l'industrie, dont la charge annuelle, de ce seul fait, est d'au moins
deux milliards?

Si la circulation financière s'opérait à un taux d'escompte
représentant seulement les frais d'administration et de rédaction,
enregistrement, etc., l'intérêt compté dans les achats et ventes qui
se font à terme, tomberait à son tour de 6 p. 100 à zéro, ce qui veut
dire qu'alors les affaires se feraient au comptant: il n'y aurait
plus de dettes. De combien pensez-vous encore que s'en trouverait
diminué le chiffre honteux des suspensions de payements, faillites et
banqueroutes?

Mais, de même que dans la société le produit _net_ ne se distingue
pas du produit _brut_; de même, dans l'ensemble des fait économiques,
le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
désignent point en réalité deux choses distinctes; ils ne désignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit:
il n'y a de différence entre eux que dans l'économie domestique;
elle est nulle dans l'économie publique. Si donc l'intérêt, après
être tombé, pour le numéraire, à 3/4 p. 100, c'est-à-dire à zéro,
puisque 3/4 p. 100 ne représentent plus que le service de la
Banque, tombait encore à zéro pour les marchandises; par l'analogie
des principes et des faits, il tomberait encore à zéro pour les
immeubles: le fermage et le loyer finiraient par se confondre dans
l'amortissement.--Croyez-vous, monsieur, que cela empêchât d'habiter
les maisons et de cultiver la terre?...

Si, grâce à cette réforme essentielle de l'appareil circulatoire, le
travail n'avait plus à payer au capital qu'un intérêt représentant
le juste prix du service que rend le capitaliste, l'argent et
les immeubles n'ayant plus aucune valeur reproductive, n'étant
plus estimés que comme _produits_, comme choses consommables et
fongibles, la faveur qui s'attache à l'argent et aux capitaux se
porterait tout entière sur les produits; chacun, au lieu de resserrer
sa consommation, ne songerait qu'à l'étendre. Tandis qu'aujourd'hui,
grâce à l'interdiction mise sur les objets de consommation par
l'intérêt, le débouché reste toujours, et de beaucoup, insuffisant;
ce serait la production qui, à son tour, ne suffirait pas: le travail
serait donc de fait, comme de droit, garanti.

La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 3 milliards environ
d'intérêt, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit, plus 5
milliards que le même intérêt lui fait perdre en chômage, plus 5
milliards que la classe parasite, coupée aux vivres, serait alors
forcée de produire: la production nationale se trouverait doublée, et
le bien-être du travailleur quadruplerait.--Et vous, monsieur, que
le culte de l'intérêt n'empêche point d'élever votre pensée vers un
autre monde, que dites-vous de cet amendement aux choses d'ici-bas?
Est-il clair, à présent, que ce n'est pas la multiplication des
capitaux qui fait baisser l'intérêt, mais bien, au contraire, la
baisse de l'intérêt qui multiplie les capitaux?

Mais tout cela déplaît à MM. les capitalistes, et n'est point du goût
de la Banque. La Banque tient à la main la corne d'abondance que lui
a confiée le peuple: ce sont ces 341 millions de numéraire accumulé
dans ses caves, et qui témoignent si haut de la puissance du crédit
public. Pour ranimer le travail et répandre partout la richesse, la
Banque n'aurait à faire qu'une chose: ce serait de réduire le taux
de ses escomptes au chiffre voulu pour la production d'un intérêt
à 4 pour 100 sur 90 millions. Elle ne le veut pas. Pour quelques
millions de plus à distribuer à ses actionnaires, et qu'elle vole,
elle préfère faire perdre au pays, sur la production de chaque
année, 10 milliards. Afin de payer le parasitisme, de solder les
vices, d'assouvir la crapule de deux millions de fonctionnaires,
d'agioteurs, d'usuriers, de prostituées, de mouchards, et
d'entretenir cette lèpre du gouvernement, elle fera pourrir, s'il le
faut, dans la misère, trente-quatre millions d'hommes.--Encore une
fois, est-ce du vol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de
l'assassinat avec préméditation et guet-apens?

Ai-je tout dit?--Non; j'en aurais pour dix volumes; mais il
faut en finir. Je terminerai par un trait qui me paraît, à moi,
le chef-d'oeuvre du genre, et sur lequel j'appelle toute votre
attention. Avocat du capital, vous ne connaissez pas toutes les
roueries du capital.

La somme de numéraire, je ne dirai pas existant, mais circulant en
France, y compris l'encaisse de la Banque, ne dépasse pas, suivant
l'évaluation la plus commune, 1 milliard.

À 4 pour 100 d'intérêt,--je raisonne toujours dans l'hypothèse du
crédit payé,--c'est donc une somme de 40 millions que le peuple
travailleur doit chaque année pour le service de ce capital.

Sauriez-vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de 40 millions,
nous payons 1,600 millions,--je dis _seize cents millions_,--le
louage dudit capital?

1,600 millions, 160 pour 100! dites-vous: Impossible!...--Quand je
vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien à l'économie politique.
Voici le fait qui, pour vous, j'en suis sûr, est encore une énigme.

La somme des créances hypothécaires, d'après les auteurs les
mieux informés, est de 12 milliards, quelques-uns la portent à 16
milliards, ci:

                                                    12 milliards.
  Celle des créances chirographaires, au
  moins                                              6
  La commandite, environ                             2
  À quoi il convient d'ajouter la dette publique,    8
                                                    --
                                   Total.           28 milliards,

que l'agriculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le travail,
qui produit tout, et l'État, qui ne produit rien, et pour qui le
travail paye, doivent au capital.

Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent prêté, ou
censé l'avoir été, qui à 4 pour 100, qui à 5, qui à 6, qui à 8, qui à
12, et jusqu'à 15.

Je prends pour moyenne de l'intérêt, en ce qui concerne les trois
premières catégories, 6 pour 100: soit donc, sur 20 milliards, 1,200
millions.--Ajoutez l'intérêt de la dette publique, environ 400
millions: en tout 1,600 millions d'intérêt annuel, pour un capital de
1 milliard.

Or çà, dites-moi, est-ce aussi la rareté de l'argent qui est cause de
la multiplication exorbitante de ces usures? Non, puisque toutes ces
sommes ont été prêtées, comme nous venons de le dire, à un taux moyen
de 6 pour 100. Comment donc un intérêt, stipulé à 6 pour 100, est-il
devenu un intérêt de 160 pour 100? Je m'en vais vous le dire.

Vous saurez, monsieur, vous qui croyez que tout capital est
naturellement et nécessairement productif, que cette productivité n'a
pas lieu également pour tous; qu'elle ne s'exerce d'habitude que sous
deux espèces, l'espèce dite immeubles (terre et maison), quand on en
trouve le placement, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujours
sûr; et l'espèce argent. L'argent, l'argent surtout! Voilà le capital
par excellence, le capital qui se prête, c'est-à-dire qui se loue,
qui se fait payer, qui produit toutes ces merveilles financières,
que nous voyons s'élaborer à la Banque, à la Bourse, dans tous les
ateliers de l'usure et de l'intérêt.

Mais l'argent n'est point chose qui s'exploite comme la terre, ni
qui se consomme par l'usage comme une maison ou un habit. Ce n'est
pas autre chose qu'un _bon d'échange_, ayant créance chez tous les
négociants et producteurs, et avec lequel, vous qui faites des
sabots, vous pouvez vous procurer une casquette. En vain, par le
ministère de la Banque, le papier se substitue peu à peu, et du
consentement de tous, au numéraire: le préjugé tient bon, et si le
papier de banque est reçu à l'égal de l'argent, c'est qu'on se flatte
de pouvoir, à volonté, l'échanger contre de l'argent. On ne veut que
de l'argent.

Lorsque je loue de l'argent, c'est donc, au fond, la faculté
d'échanger mon produit, présent ou futur, mais non encore vendu,
que je loue: l'argent, en lui-même, m'est inutile. Je ne le prends
que pour le dépenser; je ne le consomme ni ne le cultive. L'échange
conclu, l'argent redevient disponible, capable, par conséquent, de
donner lieu à une nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu; et
comme, par l'accumulation des intérêts, le capital argent, d'échange
en échange, revient toujours à sa source, il s'ensuit que la
relocation, toujours faite par la même main, profite toujours au même
personnage.

Direz-vous que, l'argent servant à l'échange des capitaux et des
produits, l'intérêt qu'on lui paye s'adresse moins à lui qu'aux
capitaux échangés; et qu'ainsi 1,600 millions d'intérêts payés pour
1 milliard de numéraire, représentent en réalité le loyer de 25 à 30
milliards de capitaux? Cela a été dit ou écrit quelque part par un
économiste de votre école[39].

[Note 39: Que M. Proudhon se soit fait illusion sur la valeur
très-douteuse des chiffres et des arguments employés dans cette
lettre, cela se conçoit à la rigueur. Mais il est bien difficile de
regarder comme une erreur involontaire l'incroyable confusion qu'il
fait ici entre _le numéraire_ et _le capital_ de la nation.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Une pareille allégation ne peut se soutenir un instant. D'où vient,
je vous prie, que les maisons se louent, que les terres s'afferment,
que les marchandises vendues à terme portent intérêt? Cela vient
précisément de l'usage de l'argent; de l'argent, qui intervient,
comme un agent fiscal, dans toutes les transactions; de l'argent,
qui empêche les maisons et les terres, au lieu de se louer, de
s'échanger, et les marchandises de se placer au comptant. L'argent
donc, intervenant partout comme capital supplémentaire, agent de
circulation, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'agit
de payer, c'est bien le service qu'il rend qu'il est question de
rémunérer.

Et, puisque d'un autre côté nous avons vu, d'après l'exposé
du mécanisme de la Banque de France et les conséquences de
l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de 90 millions espèces,
devant produire un intérêt de 4 p. 100 l'an, ne comporte, selon la
masse d'affaires traitées par la Banque, qu'un escompte de 3, de
2, de 1, de 3/4 p. 100, il est bien évident que les 1,600 millions
d'intérêts que le peuple paye à ses usuriers, banquiers, rentiers,
notaires et commanditaires ont uniquement pour objet d'acquitter le
loyer d'un milliard, or et argent, à moins que vous ne préfériez
reconnaître, avec moi, que ces 1,600 millions sont le produit du
vol...

Je vous l'ai dit, monsieur, dès le commencement de cette dispute,
et je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'accuser les
hommes. Ce que j'incrimine, ce sont les idées et les institutions.
Sous ce rapport, j'ai été, dans toute cette discussion, plus juste
que l'Église, plus charitable que l'Évangile même. Vous avez vu avec
quel soin j'ai séparé, dans la question du prêt à intérêt, l'homme de
l'institution, la conscience de la théorie. Jamais je n'accuserai la
société: en dépit de tous les crimes de mes semblables, et des vices
de mon propre coeur, je crois à la sainteté du genre humain.

Cependant, quand je réfléchis que c'est contre des folies pareilles
que la Révolution se débat aujourd'hui; quand je vois des millions
d'hommes sacrifiés à de si exécrables utopies, je suis près de céder
à ma misanthropie, et je ne me sens plus le courage de la réfutation.
Alors, j'essaye d'élever et d'ennoblir, par la sublimité de la
dialectique, les misères de mon sujet: votre impitoyable routine me
ramène sans cesse à la hideuse réalité.

La production à doubler,

Le bien-être du travailleur à quadrupler:

Voilà ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple réforme de banque,
nous pourrions, si nous le voulions, réaliser, sans dictature, sans
communisme, sans phalanstère, sans Icarie et sans Triade. Un décret,
en douze articles, de l'Assemblée nationale; une simple déclaration
de ce fait, que la Banque de France, par l'augmentation de son
numéraire, est devenue Banque nationale; qu'en conséquence elle doit
fonctionner au nom et pour le compte de la nation, et le taux des
escomptes être réduit à 3/4 p. 100,--et la Révolution est aux trois
quarts faite.

Mais c'est ce que nous ne voulons pas, ce que nous refusons de
comprendre, tant nos bavardages politiques et nos hâbleries
parlementaires ont étouffé en nous à la fois le sens moral et le sens
pratique;

C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle du
parasitisme;

Ce que ne veut pas le gouvernement, créé tout exprès pour soutenir,
protéger, encourager le parasitisme;

Ce que ne veut pas la majorité de l'Assemblée nationale, composée de
parasites et de fauteurs de parasites;

Ce que ne veut pas la minorité, entêtée de gouvernement, et qui
se demande ce que deviendra la société quand elle n'aura plus de
parasites;

Ce que ne veulent pas les socialistes eux-mêmes, prétendus
révolutionnaires, à qui la liberté, l'égalité, la richesse, le
travail, ne sont rien, s'il leur faut abandonner ou seulement
ajourner leurs chimères, et renoncer à l'espoir du gouvernement;

Ce que ne sait pas demander le prolétariat, ahuri de théories
sociales, de toasts à l'amour et d'homélies fraternelles.

Va donc, capital; va, continue d'exploiter ce misérable peuple!
Consume cette bourgeoisie hébétée, pressure l'ouvrier, rançonne le
paysan, dévore l'enfance, prostitue la femme, et garde tes faveurs
pour le lâche qui dénonce, pour le juge qui condamne, pour le soldat
qui fusille, pour l'esclave qui applaudit. La morale des marchands
de cochons est devenue celle des honnêtes gens. Malédiction sur mes
contemporains!

                                                       P. J. PROUDHON.



DIXIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     À qui le droit de se plaindre d'avoir été trompé? Dialogue.--Les
     inductions tirées d'un établissement privilégié, la Banque
     de France, ne prouvent rien dans le débat.--Ouvertures
     conciliantes.--Prendre la liberté du crédit pour juge en dernier
     ressort de la question de gratuité.--Souvenir à l'antinomie.


                                                       6 janvier 1850.

Je vous ai trompé, dites-vous; non, je me suis trompé.

Admis sous votre tente, à votre foyer, pour discuter, au milieu de
vos propres amis, une question grave, si mes arguments tombaient sous
votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous
serait sacrée. Vous négligez mes arguments et qualifiez ma personne.
Je me suis trompé.

En écrivant dans votre journal, m'adressant à vos lecteurs, mon
devoir était de me renfermer sévèrement dans le sujet en discussion.
J'ai cru que, comprenant la gêne de ma position, vous vous croiriez
tenu de vous imposer, chez vous, sous votre toit, la même gêne.--Je
me suis trompé.

Je me disais: M. Proudhon a un esprit indépendant. Rien au monde ne
l'entraînera à manquer aux devoirs de l'hospitalité. Mais M. Louis
Blanc vous ayant fait honte de votre urbanité _envers un économiste_,
vous en avez eu honte, en effet.--Je me suis trompé.

Je me disais encore: la discussion sera loyale. _Le droit à une
rémunération est-il inhérent au capital comme au travail lui-même?_
Telle était la question à résoudre, afin d'en conclure pour ou contre
la gratuité du crédit. Sans espérer tomber d'accord avec vous sur
la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la
question. Mais voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez
sans cesse avec amertume, presque avec colère, c'est de l'approfondir
et de m'y renfermer. Nous avions avant tout à vérifier un PRINCIPE
d'où dépend, selon vous, la valeur du socialisme, et vous redoutez la
lumière que je cherche à concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à
l'aise sur le terrain du débat; vous le fuyez sans cesse.--Je me suis
trompé.

Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas à nos lecteurs, et sans
qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut se résumer ainsi:

--Il fait jour.

--Il fait nuit.

--Voyez: le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes,
sur la surface entière du pays, vont, viennent, marchent, se
conduisent de manière à rendre témoignage à la lumière.

--Cela prouve qu'_il fait jour_. Mais j'affirme qu'en même temps _il
fait nuit_.

--Comment cela se peut-il?

--En vertu de la belle loi des _Contradictions_. N'avez-vous pas lu
_Kant_, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les
propositions qui se contredisent?

--Alors, cessons de discuter; car, avec cette logique, nous ne
saurions nous entendre.

--Eh bien! puisque vous ne comprenez pas la sublime clarté des
_contradictions_, je vais condescendre à votre ignorance et vous
prouver ma thèse par la méthode des _distinctions_. Il y a du jour
qui éclaire et du jour qui n'éclaire pas.

--Je ne suis pas plus avancé.

--Il me reste encore pour ressource le système des _digressions_.
Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.

--Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé qu'_il fait jour_; vous en
convenez, tout est dit.

--Vous ressassez toujours même assertion et mêmes preuves: vous avez
prouvé qu'_il fait jour_, soit; maintenant, prouvez-moi qu'_il ne
fait pas nuit_.

--Cela est-il sérieux?

Quand un homme se lève, et, s'adressant au peuple, lui dit: Le
moment est venu où la _société_ te doit le capital gratis, où tu
dois avoir des maisons, des outils, des instruments, des matériaux,
des approvisionnements _pour rien_; quand un homme, dis-je, tient
ce langage, il doit s'attendre à rencontrer un adversaire qui lui
demande quelle est la nature intime du capital. Vous aurez beau
invoquer la _contradiction_, la _distinction_ et la _digression_, je
vous ramènerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rôle; et
peut-être, est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre,
et que je ne sais pas raisonner.

Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il
faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce
mot: Capital.

Dans votre lettre du 17 décembre vous disiez: «Si la peine du
créancier est zéro, l'intérêt du créancier doit devenir zéro.»

Soit. Mais il en résulte ceci:

Si la peine du créancier est quelque chose, l'intérêt doit être
quelque chose.

Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les outils, les
provisions naissent spontanément. Hors de là, vous n'êtes pas fondé à
dire que la peine du capitaliste est zéro, et que, par ce motif, sa
rémunération doit être zéro.

En vérité, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot: Capital;
car vous en donnez, dans votre lettre, deux définitions toutes
différentes.

D'un côté, le capital d'une nation, ce serait le _numéraire_ qu'elle
possède. C'est de cette donnée que vous partez pour prouver que le
taux de l'intérêt, en France, est de 160 pour 100. Vous calculez
ainsi: La somme du numéraire est de un milliard. On paye pour les
intérêts de toutes les dettes hypothécaires, chirographaires,
commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le capital se fait
payer au taux de 100 pour 100.

Il résulte de là qu'à vos yeux _capital_ et _numéraire_ c'est une
seule et même chose.

Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de l'intérêt bien
modérée. Vous eussiez dû dire que le capital prélève encore quelque
chose sur le prix de tout produit, et vous seriez arrivé ainsi à
estimer l'intérêt à 4 ou 500 pour 100.

Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette singulière
définition du capital, vous la renversez vous-même en ces termes:

«Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.»

Voici une base autrement large que celle du numéraire. Si le
Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons,
marchandises, argent, etc.), assurément le capital national est de
plus d'un milliard, et votre évaluation du taux de l'intérêt est un
non-sens.

Convaincu que tout ce débat repose sur la notion du capital, souffrez
que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par
voie de définition, mais par voie de description.

Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne et dépense 5
fr. par jour.

Cela veut dire qu'il rend des services à la société et que la société
lui rend des services équivalents, les uns et les autres estimés
1,500 fr., les pièces de cent sous n'étant ici qu'un moyen de
faciliter les échanges.

Supposons que cet artisan économise 1 franc par jour. Qu'est-ce que
cela signifie? Cela signifie qu'il rend à la société des services
pour 1,500 francs, et qu'il n'en retire actuellement des services que
pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social,
où, quand et sous la forme qu'il lui plaira, des services, bien et
dûment gagnés, jusqu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces
de cent sous qu'il a conservées sont à la fois le titre et le moyen
d'exécution de son droit.

Au bout de l'an, notre menuisier peut donc, s'il le juge à propos,
revendiquer son droit acquis sur la société. Il peut lui demander
des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle,
la boutique; il peut encore augmenter son outillage, acquérir des
instruments plus parfaits, se mettre à même de rendre son travail
ultérieur plus productif. C'est ce _droit acquis_ que j'appelle
_capital_.

Les choses en sont là, quand le forgeron, son voisin, vient dire
au menuisier: Tu as acquis, par ton travail, tes économies, tes
_avances_, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'à
concurrence de 300 fr.; substitue-moi à ton droit pour un an; car
j'en userai de manière à avoir plus de marteaux, plus de fer, plus de
houille, en un mot, à améliorer ma condition et mon industrie.

--Je suis dans le même cas, dit le menuisier; cependant je veux bien
te céder mes droits et m'en priver pour un an, si tu veux me faire
participer pour quelque chose à l'_excédant_ des profits que tu vas
faire.

Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui
osera le déclarer illégitime?

Voilà donc l'intérêt défini, et, comme vous l'avez dit, il a dû se
présenter, à l'origine, sous forme d'un partage de bénéfices, d'une
part accordée au capital sur l'_excédant_ des profits qu'il a aidé à
réaliser.

C'est cette part afférente au capital que je dis être d'autant plus
grande ou plus petite, que le capital lui-même est plus rare ou plus
abondant.

Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodité, pour
n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à débattre des comptes,
etc., ont traité à _forfait_ sur cette part. Comme le métayage s'est
transformé en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime
fixe; de même l'intérêt, au lieu d'être une participation variable
aux bénéfices, est devenu une rémunération déterminée. Il a un taux,
et ce taux, grâce au ciel, tend à baisser en proportion de l'ordre,
de l'activité, de l'économie, de la sécurité qui règnent dans la
société!

Et certes, si vous voulez la gratuité du crédit, vous êtes tenu de
prouver que le capital n'est pas né du travail de celui qui le prête
et qu'il ne féconde pas le travail de celui qui l'emprunte.

Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le menuisier
qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen
d'accroître la production et ne cède qu'une partie de l'excédant?
Est-ce un tiers quelconque dans la société? Est-ce la société
elle-même qui obtient de la forge plus de produits et des produits
moins chers?

Il est vrai que les transactions relatives au capital peuvent
donner lieu à des tromperies, à des abus de force ou de ruse, à
des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais nié et est-ce
là l'objet de notre débat? N'y a-t-il pas beaucoup de transactions
relatives au travail, où le capital n'est pour rien, et auxquelles on
peut adresser le même reproche? Et serait-il plus logique de conclure
de ces abus, dans le premier cas, à la _gratuité du crédit_, que dans
le second à la _gratuité du travail_?

Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série d'arguments
que vous cherchez dans les procédés de la Banque de France. Si
même je me décide à revenir sur la résolution que j'avais prise de
clore cette discussion, c'est que je suis bien aise de saisir cette
occasion de protester énergiquement contre une imputation qui a été
mal à propos dirigée contre moi.

On a dit que je m'étais constitué le défenseur du _privilége
capitaliste_.

Non; je ne défends aucun privilége; je ne défends autre chose que
les droits du capital considéré en lui-même. Vous serez assez juste,
monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'agissait pas entre nous de
questions de faits particuliers, mais d'une question de science.

Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.

Par votre théorie des _contradictions_, vous rendez contradictoire ce
qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi, par une théorie
de _conciliation_ non moins étrange, rendre identique ce qui est
contradictoire; par exemple, la liberté et le privilége?

Qu'avait donc à faire le privilége de la Banque de France dans
notre débat? Quand, où ai-je justifié ce privilége et le mal qu'il
engendre? Ce mal a-t-il été contesté par aucun de mes amis? Lisez
plutôt le livre de M. Ch. Coquelin.

Mais quand, pour atteindre la légitime rémunération du capital, vous
frappez les illégitimes extorsions du privilége, cet artifice ne
renferme-t-il pas l'aveu que vous êtes impuissant contre les droits
du Capital exercés sous l'empire de la liberté?

L'émission d'une chose que le public recherche,--à savoir, les
_Bons au porteur_,--est interdite à tous les Français, hors un. Ce
privilége met celui qui en est investi en situation de faire de gros
profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le
capital a droit de recevoir une récompense _librement_ consentie?

Remarquez ceci: le capital, qui, comme vous dites, ne se distingue
pas du produit, représente du travail, tellement que, depuis le début
de cette discussion, vous ne portez jamais un coup à l'un qui ne
retombe sur l'autre; c'est ce que je vous ai montré, dans ma dernière
lettre, à propos de deux apologues: Pour prouver qu'il est des cas où
on est tenu, en conscience, de prêter gratis, vous supposez un riche
capitaliste en face d'un pauvre naufragé.--Et vous-même, un instant
avant, vous aviez placé un ouvrier en présence d'un capitaliste
près d'être englouti dans les flots. Que s'ensuit-il? qu'il est des
circonstances où le capital, comme le travail, doivent se _donner_.
Mais on n'en peut pas plus conclure à la gratuité normale de l'un,
qu'à la gratuité normale de l'autre.

Maintenant, vous me parlez des méfaits du capital, et me citez en
exemple un _capital privilégié_. Je vous répondrai, en vous citant du
_travail privilégié_.

Je suppose qu'un réformateur, plus radical que vous, se lève au
milieu du peuple et lui dise: «Le travail doit être gratuit; le
salaire est un vol. _Mutuum date, nil indè sperantes._ Et, pour vous
prouver que les produits du travail sont illégitimes, je vous signale
cet agent de change qui exploite le privilége exclusif de faire des
courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville,
ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques, excepté la
sienne: vous voyez bien que le travail ne porte pas en lui-même le
principe de la rémunération, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et
que le salaire doit être aboli.»

Assurément, en entendant le réformateur assimiler les rétributions
_forcées_ aux rétributions _libres_, vous seriez fondé à lui adresser
cette question: Où avez-vous appris à raisonner?

Eh bien! monsieur, si vous concluez du privilége de la Banque à la
gratuité du crédit, je crois pouvoir retourner contre vous cette
question que vous m'adressez dans votre dernière lettre: Où avez-vous
appris à raisonner?

«Dans Hegel, direz-vous. Il m'a fourni une logique infaillible.»
Malebranche aussi avait imaginé une méthode de raisonnement, au moyen
de laquelle il ne devait jamais se tromper... et il s'est trompé
toute sa vie, au point qu'on a pu dire de ce philosophe:

  Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou.

Laissons donc là la Banque de France. Que vous appréciiez bien ou
mal ses torts, que vous exagériez ou non son action funeste, elle a
un privilége, cela suffit pour qu'elle ne puisse en rien éclairer ce
débat.

Peut-être, néanmoins, pourrions-nous trouver là un terrain de
conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes
d'accord? C'est de réclamer et poursuivre avec énergie la liberté des
transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au
numéraire, aux billets de banque, que toutes les autres. Je voudrais
qu'on pût librement ouvrir partout des boutiques d'argent, des
bureaux de prêt et d'emprunt, comme on ouvre boutique de souliers ou
de comestibles.

Vous croyez à la gratuité du crédit; je n'y crois pas. Mais enfin,
à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce fait que les
transactions de crédit doivent être libres?

Assurément, s'il est dans la nature du capital de se prêter
gratuitement, ce sera sous le régime de la liberté, et sans doute
vous ne demandez pas cette révolution à la contrainte.

Attaquons donc le privilége de la Banque de France, ainsi que tous
les priviléges. Réalisons la liberté et laissons-la agir. Si vous
avez raison, s'il est dans la nature du crédit d'être gratuit, la
liberté développera cette nature,--et soyez bien convaincu que je
serai, si je vis encore, le premier à m'en réjouir. J'emprunterai
gratis, et pour le reste de mes jours, une belle maison sur le
boulevard, avec un mobilier assorti et un million au bout. Mon
exemple sera sans doute contagieux, et il y aura force emprunteurs
dans le monde. Pourvu que les prêteurs ne fassent pas défaut, nous
mènerons tous joyeuse vie.

Et puisque le sujet m'y entraîne, voulez-vous, tout profane que
je suis, que je dise un mot, en terminant, de la métaphysique des
_antinomies_? Je n'ai pas étudié Hegel, mais je vous ai lu, et voici
l'idée que je m'en suis formée.

Oui, il est une multitude de choses dont on peut dire avec vérité
qu'elles sont un _bien_ et un _mal_, selon qu'on les considère dans
leur rapport avec l'infirmité humaine ou au point de vue de la
perfection absolue.

Nos jambes sont un bien, car elles nous permettent de nous
transporter d'un lieu à un autre. Elles sont un mal aussi, car elles
attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquité.

Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace; il est un bien
et un mal: un bien parce qu'il est efficace; un mal parce qu'il est
douloureux.

Il est donc vrai que l'on peut voir des _antinomies_ dans chacune
de ces idées: _Capital_, _intérêt_, _propriété_, _concurrence_,
_machines_, _État_, _travail_, etc.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à payer
d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spontanément et sans
mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de capitaux.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas à
travailler: un _fiat_ suffirait à satisfaire ses désirs.

Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'aurions que faire
de gouvernement ni d'État. Comme il n'y aurait pas de procès, il ne
faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni délits, il
ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne
faudrait pas d'armées.

Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas
de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude des
satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du _tien_ et du
_mien_.

Les choses étant ainsi, on conçoit qu'une métaphysique subtile,
abusant du dogme incontestable de la perfectibilité humaine, vienne
dire: Nous marchons vers un temps où le crédit sera gratuit, où
l'État sera anéanti. Ce n'est même qu'alors que la société sera
parfaite, car les idées _intérêt_, _État_, sont exclusives de l'idée:
_Perfection_.

Autant elle en pourrait dire des idées: _travail_, _bras_, _jambes_,
_yeux_, _estomac_, _intelligence_, _vertu_, etc.

Et certes, cette métaphysique tomberait dans le plus grossier
sophisme, si elle ajoutait: Puisque la société ne sera arrivée à la
perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus l'intérêt et l'État,
supprimons l'État et l'intérêt, et nous aurons là société parfaite.

C'est comme si elle disait: Puisque l'homme n'aura plus que faire
de ses jambes quand il aura le don de l'ubiquité, pour le rendre
ubiquiste, coupons-lui les jambes.

Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est
un remède; que ce n'est pas la suppression du remède qui fait la
perfection, que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remède
inutile[40].

[Note 40: L'auteur avait déjà présenté, sous une autre forme, la
réfutation de ce sophisme. Voy. page 57.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle peut troubler
et égarer les esprits, si elle est habilement maniée par un vigoureux
publiciste.

Il lui sera aisé, en effet, de montrer, tour à tour, comme un
_bien_ et comme un _mal_, la propriété, la liberté, le travail, les
machines, le capital, l'intérêt, la magistrature, l'État.

Il pourra intituler son livre: _Contradictions économiques_. Tout y
sera alternativement attaqué et défendu. Le faux y revêtira toujours
les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand écrivain, il couvrira
les principes du bouclier le plus solide, en même temps qu'il
tournera contre eux les armes les plus dangereuses.

Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes les
causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir où est la vérité,
où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le scepticisme, il
implorera le maître et lui dira ce qu'on disait à Kant: _De grâce,
dégagez l'inconnue_. Mais l'inconnue ne se dégagera pas.

Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez
par où prendre le terrible athlète, car celui-ci s'est ménagé, par
son système, un monde de refuges.

Lui direz-vous: Je viens défendre la propriété? Il vous répondra: Je
l'ai défendue mieux que vous.--Et cela est vrai. Lui direz-vous: Je
viens attaquer la propriété? Il vous répondra: Je l'ai attaquée avant
vous.--Et c'est encore vrai. Soyez pour ou contre le crédit, l'État,
le travail, la religion, vous le trouverez toujours prêt à approuver
ou à contredire, son livre à la main.

Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibilité
indéfinie à la perfection absolue, ce qui n'est, certes jamais
permis, quand on traite de l'homme.

Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible
voix répétera avec vous, c'est ceci: Approchons de la perfection,
pour rendre de plus en plus inutiles l'intérêt, l'État, le travail,
tous les remèdes onéreux et douloureux.

Créons autour de nous l'ordre, la sécurité, les habitudes d'économie
et de tempérance, afin que les capitaux se multiplient et que
l'INTÉRÊT baisse.

Créons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de concorde, afin
de rendre de plus en plus inutiles l'armée, la marine, la police, la
magistrature, la répression, en un mot l'ÉTAT.

Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent toutes les
puissances civilisatrices.

Aujourd'hui même, 6 janvier 1850, _la Voix du Peuple_ interpelle _la
Patrie_ en ces termes:

«La _Patrie_ veut-elle demander avec nous la suppression du privilége
des banques, la suppression des monopoles des notaires, des agents de
change, des avoués, des huissiers, des imprimeurs, des boulangers;
la liberté du transport des lettres, de la fabrication des sels, des
poudres et des tabacs; l'abolition de la loi sur les coalitions,
l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons,
de l'impôt sur les sucres? La _Patrie_ veut-elle appuyer l'impôt sur
le capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'armée et son
remplacement par la garde nationale; la substitution du jury à la
magistrature, la liberté de l'enseignement à tous les degrés?»

C'est mon programme; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en résulte-t-il?
C'est que le capital doit se prêter non _gratuitement_, mais
_librement_.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



ONZIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Maintien de l'imputation d'ignorance.--Définition
     du CAPITAL substituée aux définitions inexactes des
     économistes.--Appel à l'autorité de la tenue des livres en
     partie double.--Comptabilité des classes sociales.--Preuve
     qui en dérive.--Concession conciliante sur le risque des
     capitaux.--Révolution politique, économique et scientifique.


                                                      21 janvier 1850.

Vous ne m'avez pas trompé: le ton de bonne foi et d'extrême
sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en
est une preuve. Aussi est-ce avec une joie bien franche que je
rétracte mes paroles.

Je ne vous ai pas trompé non plus; je n'ai pas manqué, comme vous
dites, au devoir de l'hospitalité. Toutes vos lettres ont été,
comme je l'avais promis, religieusement insérées dans _la Voix
du Peuple_, sans réserves, sans réflexions, sans commentaires.
De mon côté, j'ai fait les plus grands efforts pour donner à la
discussion une marche régulière, me plaçant, pour cela, tantôt dans
la métaphysique, tantôt dans l'histoire, tantôt, enfin, dans la
pratique, dans la routine même. Vous seul, et nos lecteurs en sont
témoins, avez résisté à toute espèce de méthode. Enfin, quant au ton
général de notre polémique, vous reconnaissez que la manière dont
j'en ai usé avec vous défenseur du capital, a fait envie à ceux de
mes coreligionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une
cause plus malheureuse encore que celle de l'intérêt, et qui, par
malheur, ont à défendre, dans cette cause, quelque chose de plus
que leur opinion, qui ont à venger leur amour-propre. Si, dans ma
dernière réplique, mon style s'est empreint de quelque amertume,
vous ne devez l'attribuer qu'à l'impatience, certes bien naturelle,
où j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre cette
obstination, cette force d'inertie intellectuelle qui, ne faisant
compte ni de la philosophie, ni du progrès, ni de la finance, se
borne à reproduire éternellement cette question puérile: Quand j'ai
épargné cent écus, et que pouvant les utiliser dans mon industrie,
je les prête moyennant intérêt ou part de bénéfice, est-ce que je
vole?...

Je rends donc pleine justice à votre loyauté; j'ose dire que ma
courtoisie vis-à-vis de vous ne s'est pas démentie un instant.
Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé d'insister sur mon
dernier jugement: Non, monsieur Bastiat, vous ne savez pas l'économie
politique.

Laissons de côté, je vous prie, la loi de contradiction, à laquelle,
décidément, votre esprit répugne; laissons l'histoire, ou plutôt
le progrès, dont vous méconnaissez la tendance, dont vous récusez
l'autorité; laissons la Banque, au moyen de laquelle je vous prouve
que l'on peut, sans y rien changer, réduire instantanément l'intérêt
des capitaux à 1/2 pour 100. Je vais, puisque tel est votre désir, me
renfermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion;
j'en ferai, au point de vue de l'intérêt, la déduction théorique et
mathématique; après avoir établi ma thèse par la métaphysique, par
l'histoire et par la Banque, je l'établirai une quatrième fois; je
justifierai chacune de mes assertions, par la comptabilité, cette
science modeste et trop dédaignée, qui est à l'économie sociale ce
que l'algèbre est à la géométrie. Peut-être, cette fois, mon esprit
parviendra-t-il à saisir le vôtre: mais qui me garantit que vous
n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrième fois,
de méthode?

Qu'est-ce que le _capital_?

Les auteurs ne sont point d'accord de là définition: à peine s'ils
s'entendent même sur la chose.

J. B. Say définit le capital: La _simple accumulation des produits_.

Rossi: _Un produit épargné, et destiné à la reproduction_.

J. Garnier, qui les cite: _Du travail accumulé_; ce qui rentre dans
la définition de J. B. Say, _accumulation des produits_.

Ce dernier, toutefois, s'exprime ailleurs d'une façon plus explicite:
On entend, dit-il, par capital, _une somme de valeurs consacrées à
faire des avances à la production_.

Suivant vous enfin, le capital est un _excédant_ ou _reste de produit
non consommé, et destiné à la reproduction_.--C'est ce qui résulte de
votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. par an, en consomme
1,200, et réserve les 300 fr. restants, soit pour les mettre dans son
fonds d'exploitation, soit, ce qui revient, selon vous, au même, pour
les prêter à intérêt.

Il est visible, d'après cette incertitude des définitions, que la
notion de capital conserve quelque chose de louche, et la grande
majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que
l'économie politique, science, suivant ceux qui font profession de
l'enseigner, et vous êtes du nombre, positive, réelle, exacte, en est
encore à trouver ses définitions!

J. Garnier désespérant, par la parole, de donner l'idée de la chose,
essaye, comme vous, de la montrer: «Ce sont produits, dit-il, tels
que marchandises, outils, bâtiments, bestiaux, sommes de monnaie,
etc., fruits d'une industrie antérieure, et qui servent à la
reproduction.»

Plus loin il fait observer, tant il y a d'hésitation en son esprit,
que dans la notion de _capital_ entre celle d'_avance_. «Or,
qu'est-ce qu'une _avance_?--Une avance est une valeur employée de
telle sorte qu'elle se trouvera rétablie plus tard.» Ainsi dit M.
Garnier; et je pense que le lecteur, après cette explication, n'en
sera lui-même guère plus avancé.

Essayons de venir au secours des économistes.

Ce qui résulte jusqu'ici des définitions des auteurs, c'est qu'ils
ont tous le _sentiment_ d'un quelque chose qui a nom CAPITAL; mais
ce quelque chose, ils sont impuissants à le déterminer, ils ne le
_savent_ pas. À travers le fatras de leurs explications, on entrevoit
l'idée qui leur est commune, mais cette idée, faute de philosophie,
ils ne savent point la dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la
formule. Eh bien, Monsieur, vous allez voir que la dialectique, même
hégélienne, peut être bonne à quelque chose.

Vous remarquerez d'abord que l'idée de _produit_ se trouve
implicitement ou explicitement dans toutes les définitions qu'on a
essayé de donner du capital. C'est déjà un premier pas. Mais à quelle
condition, comment et quand le _produit_ peut-il se dire CAPITAL?
Voilà ce qu'il s'agit de déterminer. Reprenons nos auteurs, et,
corrigeant leurs définitions les unes par les autres, nous viendrons
peut-être à bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la
conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne perçoit.

Ce qui fait le capital, suivant J. B. Say, c'est _la simple_
ACCUMULATION _des produits_.

L'idée d'accumulation, comme celle de produit, entre donc dans la
notion de capital. Voilà un second pas. Or, tous les produits sont
susceptibles d'accumulation; donc tous les produits peuvent devenir
capitaux; donc l'énumération que M. Joseph Garnier a faite des
différentes formes que prend le capital, est incomplète, partant
inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la
subsistance des travailleurs, tels que blé, vin, huile, provisions de
bouche, etc. Ces produits peuvent être réputés capitaux aussi bien
que les bâtiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout ce que
l'on considère comme instrument ou matière première.

ROSSI: Le capital est _un produit épargné, destiné à la_ REPRODUCTION.

La _reproduction_, c'est-à-dire la destination du produit, voilà
une troisième idée contenue dans la notion de capital. _Produit_,
_accumulation_, _reproduction_: trois idées qui entrent déjà dans la
notion de capital.

Or, de même que tous les produits peuvent être accumulés, de même
ils peuvent servir, et servent effectivement, quand c'est le
travailleur qui les consomme, à la reproduction. Le pain qui sustente
l'ouvrier, le fourrage qui alimente les animaux, la houille qui
produit la vapeur, aussi bien que la terre, les chariots et les
machines, tout cela sert à la reproduction, tout cela, au moment où
il se consomme, est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet,
se consomme, du moins est censé se consommer reproductivement. Ce
qui sert à entretenir ou à faire mouvoir l'instrument, aussi bien
que l'instrument même; ce qui nourrit le travailleur, aussi bien
que la matière même du travail. Tout produit devient donc à un
moment donné, capital: la théorie qui distingue entre consommation
_productive_ et _improductive_, et qui entend par celle-ci la
consommation quotidienne du blé, du vin, de la viande, des vêtements,
etc., est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consommation
improductive que celle du capitaliste même.

Ainsi le capital n'est point chose spécifique et déterminée, ayant
une existence ou réalité propre, comme la _terre_, qui est une chose;
le _travail_, qui en est une autre; et le _produit_, qui est la façon
donnée par le travail aux choses de la nature, lesquelles deviennent
par là une troisième chose. Le capital ne forme point, comme
l'enseignent les économistes, une quatrième catégorie avec la terre,
le travail et le produit: il indique simplement, comme j'ai dit, un
état, un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du produit
accumulé et destiné à la reproduction.

Un pas de plus, et nous tenons notre définition.

Comment le produit devient-il capital? Car il ne suffit pas, il
s'en faut bien, que le produit ait été accumulé, emmagasiné, pour
être censé capital. Il ne suffit pas même qu'il soit destiné
à la reproduction: tous les produits ont cette destination.
N'entendez-vous pas dire tous les jours que l'industrie regorge
de produits, tandis qu'elle manque de capitaux? Or, c'est ce qui
n'aurait pas lieu si la simple accumulation de produits, comme dit
Say, ou la destination reproductive de ces produits, comme le veut
Rossi, suffisait à les faire réputer capitaux. Chaque producteur
n'aurait alors qu'à reprendre son propre produit, et à se créditer
lui-même de ce que ce produit lui coûte, pour être en mesure de
produire encore, sans fin et sans limite. Je réitère donc ma
question: Qu'est-ce qui fait que la notion de produit se transforme
tout à coup en celle de capital? Voilà ce que les économistes ne
disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai même, ce qu'aucun
d'eux ne se demande.

C'est ici que se place une idée intermédiaire dont la vertu
particulière est de convertir le produit en capital, comme, au
souffle du vent d'ouest, la neige, tombée à Paris ces jours derniers,
est passée à l'état de liquide: cette idée est l'idée de VALEUR.

Voilà ce qu'entrevoyait Garnier, quand il définissait le capital
_une somme de_ VALEURS _consacrées à faire des avances à la
production_;--ce que vous sentiez vous-même, quand vous cherchiez
la notion de capital, non pas simplement, avec J. B. Say, dans
l'_accumulation des produits_, ni, avec Rossi, dans l'_épargne
destinée à la reproduction_, mais dans la partie non consommée du
salaire de l'ouvrier, c'est-à-dire, évidemment, dans la valeur de son
travail ou produit.

Cela veut dire que le produit, pour devenir capital, doit avoir passé
par une évaluation authentique, avoir été acheté, vendu, apprécié;
son prix débattu et fixé par une sorte de convention légale. En sorte
que l'idée de capital indique un rapport essentiellement social, un
acte synallagmatique, hors duquel le produit reste produit.

Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du boucher:
quand vous en empliriez une halle, ce ne serait jamais que du cuir,
ce ne serait point une valeur, je veux dire une valeur _faite_; ce
ne serait point capital, ce serait toujours produit.--Ce cuir est-il
acheté par le tanneur, aussitôt celui-ci le porte, ou, pour parler
plus exactement, en porte la _valeur_ à son fonds d'exploitation,
dans son avance, conséquemment la répute capital. Par le travail
du tanneur, ce capital redevient produit; lequel produit, acquis
à son tour, à prix convenu, par le bottier, passe de nouveau à
l'état de capital, pour redevenir encore, par le travail du bottier,
produit. Ce dernier produit n'étant plus susceptible de recevoir
une façon nouvelle, sa consommation est dite, par les économistes,
improductive, ce qui est une aberration de la théorie. La chaussure
faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par
le fait de cette acquisition, comme le cuir passant du boucher au
tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur: cette
valeur entre dans l'avance de l'acheteur, et lui sert, comme les
autres objets de sa consommation, comme le logement qu'il habite,
comme les outils dont il se sert, mais d'une autre manière, à créer
de nouveaux produits. La consommation est donc toujours production;
il suffit, pour cela, que le consommateur travaille. Ce mouvement,
une fois commencé, se perpétue à l'infini.

Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumulation de
produits, comme dit Say:--ce n'est pas même encore une accumulation
de produits faite en vue d'une reproduction ultérieure, comme le veut
Rossi: tout cela ne répond point à la notion du capital. Pour que le
capital existe, il faut que le produit ait été, si j'ose ainsi dire,
authentiqué par l'échange. C'est ce que savent parfaitement tous les
comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans leurs écritures,
les cuirs verts achetés par le tanneur, à son _débit_, ce qui veut
dire à son capital; et les cuirs tannés ou corroyés à son _crédit_ ou
_avoir_, ce qui veut dire à son produit; ce que comprennent encore
mieux le commerçant et l'industriel, quand, à la moindre émotion de
la politique, ils se voient périr à côté des marchandises accumulées
dans leurs magasins, sans qu'ils puissent les employer à aucune
reproduction: situation douloureuse, que l'on exprime en disant que
le capital _engagé_ ne se dégage plus.

Tout ce qui est capital est nécessairement produit; mais tout ce qui
est produit, même accumulé, même destiné à la reproduction, comme les
instruments de travail qui sont dans les magasins des constructeurs,
n'est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une
évaluation préalable, opération de change, ou mise en circulation,
hors de laquelle pas de capital. S'il n'existait au monde qu'un seul
homme, un travailleur unique, produisant tout pour lui seul, les
produits qui sortiraient de ses mains resteraient produits: ils ne
deviendraient pas capitaux. Son esprit ne distinguerait point entre
ces termes: _produit_, _valeur_, _capital_, _avance_, _reproduction_,
_fonds de consommation_, _fonds de roulement_, etc. De telles notions
ne naîtraient jamais dans l'esprit d'un solitaire.

Mais, dans la société, le mouvement d'échange une fois établi,
la valeur contradictoirement fixée, le produit de l'un devient
incessamment le capital de l'autre; puis, à son tour, ce capital,
soit comme matière première, soit comme instrument de travail, soit
comme subsistance, se transforme de nouveau en produit. En deux
mots, la notion de capital, opposée à celle de produit, indique la
situation des échangistes les uns à l'égard des autres. Quant à
la société, l'homme collectif, qui est justement ce travailleur
solitaire, dont je parlais tout à l'heure, la distinction n'existe
plus; il y a identité entre le capital et le produit, de même
qu'entre le produit net et le produit brut.

J'ai donc eu raison de dire, et je m'étonne qu'après l'exégèse que
vous avez faite vous-même du capital, vous n'ayez su comprendre mes
paroles:

«Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne
désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent
que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit.»

Et mon ami Duchêne, soutenant la même thèse comme Louis Blanc, a eu
bien plus raison encore de dire:

«Les distinctions de _capital_ et de _produit_, retenez-le bien
une fois pour toutes, n'indiquent que des relations d'individu
à individu: dans la société, il y a simplement _production_,
_consommation_, _échange_. On peut dire de toutes les industries
qu'elles créent des capitaux ou des produits, indistinctement. Le
mécanicien est fabricant de capitaux pour les chemins de fer, les
usines, les manufactures; le drapier est fabricant de capitaux pour
les tailleurs; le taillandier est fabricant de capitaux pour la
menuiserie, la charpente, la maçonnerie; une charrue est produit pour
le charron qui la vend, et capital pour le cultivateur qui l'achète.
Toutes les professions ont besoin de _produits pour produire_, ou, ce
qui revient au même, de _capitaux pour confectionner des capitaux_.»

Cela vous semblerait-il donc inintelligible? Il n'y a pas
d'antinomie, cependant.

Au point de vue des intérêts privés, le capital indique un
rapport d'échange, précédé d'une évaluation synallagmatique.
C'est le produit apprécié, pour ainsi dire, juridiquement, par
deux arbitres responsables, qui sont le vendeur et l'acheteur, et
déclaré, à la suite de cette appréciation, instrument ou matière
de reproduction.--Au point de vue social, capital et produit ne se
distinguent plus. _Les produits s'échangent contre des produits_,
ou bien: _Les capitaux s'échangent contre les capitaux_, sont deux
propositions parfaitement synonymes. Quoi de plus simple, de plus
clair, de plus positif, de plus scientifique, enfin, que tout cela.

J'appelle donc capital, _toute valeur faite, en terres, instruments
de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et servant ou
étant susceptible de servir à la production_.

La langue usuelle confirme cette définition. Le capital est dit
_libre_, quand le produit, quel qu'il soit, ayant été seulement
évalué entre les parties, peut être considéré comme réalisé, ou
immédiatement réalisable, c'est-à-dire converti en tel autre produit
qu'on voudra: dans ce cas, la forme que le capital affecte le plus
volontiers, est celle de monnaie. Le capital est dit _engagé_, au
contraire, quand la valeur qui le constitue est entrée définitivement
dans la production: dans ce cas, il prend toutes les formes possibles.

La pratique est aussi d'accord avec moi. Dans toute entreprise qui
se fonde, l'entrepreneur qui, au lieu d'argent, engage dans son
industrie des instruments ou des matières premières, commence par en
faire l'estimation vis-à-vis de lui-même, à ses risques et périls;
et cette estimation pour ainsi dire unilatérale, _constitue son
capital_, ou sa mise de fonds: c'est la première chose dont il soit
passé écriture.

Nous savons ce qu'est le capital: il s'agit maintenant de tirer les
conséquences de cette notion, en ce qui concerne l'intérêt. Ce sera
peut-être un peu long, quant à l'exposé graphique, mais très-simple
de raisonnement.

Les produits s'échangent contre les produits, a dit J. B. Say; ou
bien, les capitaux s'échangent contre des capitaux; ou bien encore,
les capitaux s'échangent contre des produits, et _vice versâ_: voilà
le fait brut.

La condition absolue, _sine quâ non_, de cet échange; ce qui en fait
l'essence et la règle, est l'évaluation contradictoire et réciproque
des produits. Ôtez de l'échange l'idée de prix, et l'échange
disparaît. Il y a transposition; il n'y a pas transaction, il n'y
a pas échange. Le produit, sans le prix, est comme s'il n'existait
pas: tant qu'il n'a pas reçu, par le contrat de vente et d'achat, sa
valeur authentique, il est censé non avenu, il est nul. Voilà le fait
intelligible.

Chacun donne et reçoit, d'après la formule de J. B. Say, énonciative
du fait matériel;--mais, d'après la notion du capital, telle que
nous la fournit l'analyse, chacun doit donner et recevoir une valeur
égale. Un échange inégal est une idée contradictoire: le consentement
universel l'a appelé fraude et vol.

Or, de ce fait primitif que les producteurs sont entre eux en rapport
perpétuel d'échange, qu'ils sont les uns pour les autres, tour à
tour et tout à la fois producteurs et consommateurs, travailleurs
et capitalistes, et de l'appréciation numériquement égalitaire
qui constitue l'échange, il résulte que les comptes de tous les
producteurs et consommateurs doivent se balancer les uns les autres;
que la société, considérée au point de vue de la science économique,
n'est autre chose que cet équilibre général des produits, services,
salaires, consommations et fortunes; que, hors de cet équilibre,
l'économie politique n'est qu'un mot, et l'ordre public, le bien-être
des travailleurs, la sécurité des capitalistes et propriétaires, une
utopie.

Or, cet équilibre, duquel doivent naître l'accord des intérêts et
l'harmonie dans la société, aujourd'hui n'existe pas: il est rompu
par diverses causes, selon moi, faciles à détruire, et au nombre
desquelles je signale, en première ligne, l'usure, l'intérêt, la
rente. Il y a, comme je l'ai dit tant de fois, erreur et malversation
dans les comptes, falsification dans les écritures de la société: de
là le luxe mal acquis des uns, la misère croissante des autres; de
là, dans les sociétés modernes, l'inégalité des fortunes et toutes
les agitations révolutionnaires. Je vais, Monsieur, vous en donner,
par écriture de commerce, la preuve et la contre-preuve.

Constatons d'abord les faits.

Les produits s'échangent contre des produits, ou, pour parler plus
juste, les valeurs s'échangent contre les valeurs: telle est la loi.

Mais cet échange ne se fait pas toujours, comme l'on dit, _donnant
donnant_; la tradition des objets échangés n'a pas toujours lieu
simultanément de part et d'autre; souvent, et c'est le cas le plus
ordinaire, il y a entre les deux livraisons, un intervalle. Or, il
se passe dans cet intervalle des choses curieuses, des choses qui
dérangent l'équilibre, et faussent la balance. Vous allez voir.

Tantôt l'un des échangistes n'a pas le produit qui convient à
l'autre, ou, ce qui revient au même, celui-ci, qui consent bien à
vendre, veut se réserver d'acheter. Il veut bien recevoir le prix de
sa chose, mais il ne veut, pour le moment du moins, rien accepter
en échange. Dans l'un et l'autre cas, les échangistes ont recours
à une marchandise intermédiaire, faisant dans le commerce l'office
de proxénète, toujours acceptable et toujours acceptée: c'est la
monnaie. Et comme la monnaie, recherchée de tout le monde, manque
pour tout le monde, l'acheteur s'en procure, contre son obligation,
auprès du banquier, moyennant une prime plus ou moins considérable,
appelée _escompte_.--L'escompte se compose de deux parties: la
_commission_, qui est le salaire du service rendu par le banquier, et
l'_intérêt_. Nous dirons tout à l'heure ce que c'est que l'_intérêt_.

Tantôt l'acheteur n'a ni produit, ni argent à donner en échange
du produit ou du capital dont il a besoin, mais il offre de payer
dans un certain laps de temps, en un ou plusieurs termes. Dans
les deux cas sus-mentionnés la vente était faite _au comptant_;
dans celui-ci, elle a lieu _à crédit_. Ici donc, la condition du
vendeur était moins avantageuse que celle de l'acheteur, on compense
l'inégalité en faisant porter au produit vendu, et jusqu'à parfait
paiement, un intérêt. C'est cet intérêt compensatoire, origine
première de l'usure, que j'ai signalé dans une de mes précédentes
lettres comme l'agent coercitif du remboursement. Il dure autant que
le crédit; il est la rémunération du crédit: mais il a surtout pour
objet, notez ce point, d'_abréger la durée du crédit_. Tel est le
sens, la signification légitime de l'intérêt.

Souvent il arrive, et c'est l'extrémité où se trouvent généralement
les travailleurs, que le capital est absolument indispensable au
producteur, et que cependant celui-ci n'espère pouvoir de longtemps,
ni par son travail, ni par son épargne, bien moins encore par les
sommes de monnaie dont il dispose, en recomposer l'équivalent, en un
mot, le rembourser. Il lui faudrait 20 ans, 30 ans, 50 ans, un siècle
quelquefois; et le capitaliste ou propriétaire ne veut point accorder
un si long terme. Comment sortir de cette difficulté?

Ici commence la spéculation usuraire. Tout à l'heure nous avons vu
l'intérêt imposé au débiteur comme indemnité du crédit, et moyen de
hâter le remboursement: à présent nous allons voir l'intérêt cherché
pour lui-même, l'usure pour l'usure, comme la guerre pour la guerre,
ou l'art pour l'art. Par convention expresse, légale, authentique,
consacrée par toutes les jurisprudences, toutes les législations,
toutes les religions, le demandeur s'engage envers le bailleur à lui
payer--_à perpétuité_, l'intérêt de son capital, terre, meuble ou
argent; il s'inféode, corps et âme, lui et les siens, au capitaliste,
et devient son tributaire _ad vitam æternam_. C'est ce qu'on appelle
_Constitution de rente_, et, dans certains cas, _emphytéose_. Par
cette espèce de contrat, l'objet passe en la possession du demandeur,
qui n'en peut plus être dépossédé; qui en jouit comme acquéreur et
propriétaire; mais qui en doit, à tout jamais, payer le revenu, comme
un amortissement sans fin. Telle est l'origine économique du système
féodal.

Mais voici qui est mieux.

La constitution de rente et l'emphytéose sont aujourd'hui, presque
partout, hors d'usage. On a trouvé qu'un produit ou capital échangé
contre un intérêt perpétuel était encore trop de la part du
capitaliste: le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans
le système. De nos jours, les capitaux et immeubles ne se placent
plus en rente perpétuelle, si ce n'est sur l'État: ils se LOUENT,
c'est-à-dire se prêtent, toujours contre intérêt, mais à courte
échéance. Cette nouvelle espèce d'usure a nom _loyer_ ou _fermage_.

Concevez-vous, Monsieur, ce que c'est que le prêt à intérêt (loyer ou
fermage) à courte échéance? Dans l'emphytéose et la constitution de
rente, dont je parlais tout à l'heure, si la rente était perpétuelle,
la cession du capital l'était aussi: entre le paiement et la
jouissance, il y avait encore une sorte de parité. Ici, le capital ne
cesse jamais d'appartenir à celui qui le loue et qui peut en exiger,
à volonté, la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange
point capital contre capital, produit contre produit: il ne donne
rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intérêts
et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travailleurs réunis ne
vivent pas de leur production.

Par le prêt à intérêt,--fermage ou loyer,--avec faculté d'exiger,
à volonté, le remboursement de la somme prêtée, et d'éliminer le
fermier ou locataire, le capitaliste a imaginé quelque chose de
plus grand que l'espace, de plus durable que le temps. Il n'y a pas
d'infini qui égale l'infini de l'usure locative, de cette usure qui
dépasse autant la perpétuité de la rente, que la perpétuité de la
rente elle-même dépassé le remboursement à terme et au comptant.
L'emprunteur à intérêt et courte échéance paie, paie encore, paie
toujours; et il ne jouit point de ce qu'il paie; il n'en a que la
vue, il n'en possède que l'ombre. N'est-ce pas à cette image de
l'usurier, que le théologien a imaginé son Dieu, ce Dieu atroce, qui
fait éternellement payer le pécheur, et qui jamais ne lui fait remise
de sa dette! Toujours! Jamais! Voilà le Dieu du catholicisme, voilà
l'usurier!...

Eh bien, je dis que tout échange de produits et de capitaux peut
s'effectuer au comptant;

Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se réduire aux frais
de bureaux et à l'indemnité du métal improductivement engagé dans la
monnaie.

Partant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'est qu'un déni
de remboursement, un vol à l'égard de l'emprunteur ou locataire, la
cause première de toutes les misères et subversions de la société.

Je vous ai prouvé, en dernier lieu, par l'exemple de la Banque de
France, que c'était chose facile et pratique d'organiser l'égalité
dans l'échange, soit la circulation gratuite des capitaux et des
produits. Vous n'avez voulu voir, dans ce fait catégorique et
décisif, qu'un cas particulier de monopole, étranger à la théorie
de l'intérêt. Que me fait, répondez-vous avec nonchalance, la
Banque de France et son privilége? Je vous parle de l'intérêt des
capitaux.--Comme si le crédit foncier et commercial étant organisé
partout sur le pied de 1/2 pour 100, il pouvait exister quelque part
encore un intérêt!... Je vais vous montrer à présent, à la façon des
teneurs de livres, que ce solde particulier, qui vient se placer
constamment entre les deux termes de l'échange, ce péage imposé à
la circulation, ce droit établi sur la conversion des produits en
valeurs, et des valeurs en capitaux, cet intérêt, enfin, ou pour
l'appeler par son nom, cet entremetteur (_interesse_) du commerce,
dont vous vous obstinez à prendre la défense, est précisément le
grand faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans
travail, des produits qu'il ne crée pas, des services qu'il ne rend
jamais, falsifie les comptes, fait des surcharges et des suppositions
dans les écritures, détruit l'équilibre des transactions, met le
désordre dans les affaires, et produit fatalement dans les nations le
désespoir et la misère.

Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation graphique
des opérations de la société, exposées tour à tour dans les deux
systèmes, le système de l'_intérêt_, actuellement régnant, et
le système de la _gratuité_, qui est celui que je propose. Tout
raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette
image intelligible du mouvement économique.


I.--SYSTÈME DE L'INTÉRÊT.

Dans ce système, la production, la circulation et la consommation
des richesses s'opèrent par le concours de deux classes de citoyens,
distinctes et séparées: les propriétaires, capitalistes et
entrepreneurs d'une part, et les travailleurs salariés d'autre part.
Ces deux classes, quoique en état flagrant d'antagonisme, constituent
ensemble un organisme clos, qui agit en lui-même, sur lui-même, et
par lui-même.

Il suit de là que toutes les opérations d'agriculture, de commerce,
d'industrie, qui peuvent se traiter dans un pays, tous les comptes
de chaque manufacture, fabrique, banque, etc., peuvent se résumer et
être représentés par un seul compte, dont je vais donner les parties.

Je désigne par A la classe entière des propriétaires, capitalistes et
entrepreneurs que je considère comme une personne unique, et par B,
C, D, E, F, G, H, I, K, L, la classe des travailleurs salariés.


COMPTES

_entre A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, et B, C, D, E, F, G,
H, I, K, L, travailleurs salariés_.


CHAPITRE PREMIER.

_Compte et résumé des opérations personnelles à A,
propriétaire-capitaliste-entrepreneur_.

À l'ouverture du compte, A commence sa spéculation avec un capital
que je suppose de 10,000 fr. Cette somme forme sa mise de fonds;
c'est avec cela qu'il va travailler et entamer des opérations de
commerce. Cet acte d'installation de A s'exprime de la manière
suivante:

  1. _Caisse doit à A._

    1er janvier, compte de capital              10,000 fr.

Le capital formé, que va faire A? Il louera des ouvriers, dont il
payera les produits et services avec ses 10,000 fr.; c'est-à-dire
qu'il convertira ces 10,000 fr. en marchandises, ce que le comptable
exprime comme suit:

  2. _Marchandises générales, à Caisse._

     Achat au comptant, ou par anticipation, des produits de l'année
     courante, des travailleurs ci-après dénommés:

  De B, _x_ (journées de travail ou produit): ensemble.    1,000 fr.
  De C,               --                    --             1,000
  De D,               --                    --             1,000
  De E,               --                    --             1,000
  De F,               --                    --             1,000
  De G,               --                    --             1,000
  De H,               --                    --             1,000
  De I                --                    --             1,000
  De K,               --                    --             1,000
  De L,               --                    --             1,000
                                                          ---------
                                           Total          10,000 fr.

L'argent converti en marchandises, il s'agit, pour le
propriétaire-capitaliste-entrepreneur A, de faire l'opération
inverse, et de convertir ses marchandises en argent. Cette
conversion suppose un bénéfice (agio, intérêt, etc.), puisque, par
l'hypothèse et d'après la théorie de l'intérêt, la terre et les
maisons ne se prêtent pas pour rien, les capitaux pour rien, la
garantie et la considération de l'entrepreneur pour rien. Admettons,
suivant les règles ordinaires du commerce, que le bénéfice soit 10
pour 100.

À qui se fera la vente des produits de A? Nécessairement à B, C,
D, etc., travailleurs: puisque la société tout entière se compose
de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, et de B, C, D, etc.,
travailleurs salariés, hors desquels il n'y a personne. Voici comment
s'établit le compte:

  3. _Les Suivants, à Marchandises générales_:

  B, mes ventes à lui faites dans le courant de l'année,   1,100 fr.
  C,                   --                   --             1,100
  D,                   --                   --             1,100
  E,                   --                   --             1,100
  F,                   --                   --             1,100
  G,                   --                   --             1,100
  H,                   --                   --             1,100
  I,                   --                   --             1,100
  K,                   --                   --             1,100
  L,                   --                   --             1,100
                                                          ----------
                                           Total          11,000 fr.

La vente terminée, reste à faire l'encaissement des sommes dues par
les acheteurs. Nouvelle opération que le comptable couche sur son
livre, en la façon ci-après:

  4. _Doit Caisse aux Suivants_:

  à B, son versement en espèces pour solde de son compte
       au 31 décembre                                      1,100 fr.
  à C,                  --                 --              1,100
  a D,                  --                 --              1,100
  à E,                  --                 --              1,100
  à F,                  --                 --              1,100
  à G,                  --                 --              1,100
  à H,                  --                 --              1,100
  à I,                  --                 --              1,100
  à K,                  --                 --              1,100
  à L,                  --                 --              1,100
                                                          ----------
                                     Somme égale          11,000 fr.

Ainsi, le capital avancé par A,--après conversion de ce capital en
produits, puis vente de ces produits aux travailleurs-consommateurs
B, C, D, etc., et, enfin, payement de la vente,--lui rentre augmenté
d'un dixième, ce qui s'exprime à l'inventaire par la balance
ci-dessous:

  5. _Résumé des opérations de A,
  propriétaire-capitaliste-entrepreneur, pour son inventaire au 31
  décembre_.

  _Doivent._          MARCHANDISES GÉNÉRALES.           _Avoir._
  10,000 fr.  Débit de ce compte | Crédit de ce compte
                au 31 décembre.  |    au 31 décembre.  11,000 fr.
   1,000      Bénéfice sur ce    |
              compte à porter au |
              crédit du compte   |
              du capital A.      |
  ----------                     |                     ----------
  11,000 fr.                     |      Balance        11,000 fr.

On voit ici, pour le dire en passant, comment et à quelle condition
les produits deviennent capitaux. Ce ne sont pas les marchandises
en magasin qui, à l'inventaire, sont portées au crédit du compte
de capital, c'est le _bénéfice_. Le bénéfice, c'est-à-dire le
produit vendu, livré, dont le prix a été encaissé ou doit l'être
prochainement: en deux mots, c'est le produit fait _valeur_.

Passons à la contre-partie de ce compte, au compte des travailleurs.


CHAPITRE DEUXIÈME.

_Compte des opérations de B, travailleur, avec A,
propriétaire-capitaliste-entrepreneur._

B, travailleur, sans propriété, sans capital, sans ouvrage, est
embauché par A, qui lui donne de l'occupation et acquiert son
produit. Première opération, que l'on fait figurer au compte de B,
ainsi:

  1. Doit Caisse, 1er janvier, à B.--Compte de Capital.

  Vente au comptant ou par anticipation de tout le produit de
  son travail de l'année, à A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur,
  ci                                                        1,000 fr.

En échange de son produit, le travailleur reçoit donc 1,000 fr.,
somme égale à celle que nous avons vue figurer au chapitre précédent,
art. 2, _Compte de marchandises générales_.

Mais B vit de son salaire, c'est-à-dire qu'avec l'argent que lui
donne A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, il se pourvoit chez
ledit A de tous les objets nécessaires à la consommation de lui B,
objets qui lui sont facturés, comme nous l'avons vu plus haut, chap.
1er, art. 3, à 10 pour 100 de bénéfice en sus du prix de revient.
L'opération a donc pour B le résultat que voici:

  2. Doit B, compte de Capital, à A,
  propriétaire-capitaliste-entrepreneur:

  Montant des fournitures de toute espèce de ce dernier
  dans le cours de l'année                              1,100 fr.

  3. _Résumé des opérations de_ B, _pour son inventaire_:

  _Doit._        COMPTE DE CAPITAL.                        _Avoir._

  1,100 fr.   Débit de ce compte au 31 décembre.
              Crédit de ce compte au 31 décembre        1,000 fr.
              Perte sur ce compte, que B ne peut payer
              qu'au moyen d'un emprunt                    100
  ---------                                             ----------
  1,100 fr.                                             1,100 fr.

Tous les autres travailleurs se trouvant dans les mêmes conditions
que B, leurs comptes présentent individuellement le même résultat.
Pour l'intelligence du fait que j'ai voulu faire ressortir, savoir:
le défaut d'équilibre dans la circulation générale, par suite des
prélèvements du capital, il est donc inutile de reproduire chacun de
ces comptes.

Le tableau qui précède, bien autrement instructif et démonstratif
que celui de Quesnay, est l'image fidèle, présentée algébriquement,
de l'économie actuelle de la société. C'est là qu'on peut se
convaincre que le prolétariat et la misère sont l'effet, non pas
seulement de causes accidentelles, telles qu'inondation, guerre,
épidémie; mais qu'ils résultent aussi d'une cause organique,
inhérente à la constitution de la société.

Par la fiction de la productivité du capital et par les prérogatives
sans nombre que s'arroge le monopoleur, il arrive toujours et
nécessairement l'une de ces deux choses:

Ou bien c'est le monopoleur qui enlève au salarié partie de son
capital social. B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, ont produit dans
l'année comme 10, et ils n'ont consommé que comme 9. En autres
termes, le capitaliste a mangé un travailleur.--En outre, par
la capitalisation de l'intérêt, la position des travailleurs
s'aggrave chaque année de plus en plus; de telle sorte qu'en
poussant la démonstration jusqu'au bout, on arrive, vers la septième
année, à trouver que tout l'apport primitif des travailleurs est
passé, à titre d'intérêts et de bénéfices, entre les mains du
propriétaire-capitaliste-entrepreneur, ce qui signifie que les
travailleurs salariés, s'ils voulaient payer leurs dettes, devraient
travailler chaque septième année pour rien.

Ou bien, c'est le travailleur qui, ne pouvant donner de son produit
que le prix qu'il en a lui-même reçu, pousse le monopoleur à la
baisse, et par conséquent le met à découvert de tout le montant des
intérêts, loyers et bénéfices dont l'exercice de la propriété lui
faisait un droit et une nécessité.

On est donc amené à reconnaître que le crédit, dans le système de
l'intérêt, a pour résultat inévitable la spoliation du travailleur,
et, pour correctif non moins inévitable, la banqueroute de
l'entrepreneur, la ruine du capitaliste propriétaire. L'intérêt est
comme une épée à deux tranchants: de quelque côté qu'il frappe, il
tue.

Je viens de vous montrer comment les choses se passent dans le régime
de l'intérêt. Voyons maintenant comment elles se passeraient sous le
régime de la gratuité.


II.--Système de gratuité.

D'après la théorie du crédit gratuit, la qualité de travailleur
salarié et celle de propriétaire-capitaliste-entrepreneur sont
identiques l'une à l'autre et adéquates: elles se confondent sous
celle de _producteur-consommateur_. L'effet de ce changement est de
ramener toutes les opérations du crédit actuel, prêt, vente à terme,
agio, loyer, fermage, etc., à la simple forme de l'échange; comme
toutes les opérations de banque à un simple virement de parties.

Admettons donc que la Banque de France, organe principal de ce
système, ait été réorganisée suivant les idées du crédit gratuit,
et le taux de ses escomptes réduit à 1 pour 100, taux que nous
regarderons provisoirement comme le juste salaire du service
particulier de la Banque, et, conséquemment, comme représentant un
intérêt égal à zéro. Et voyons les changements qui en résultent pour
la comptabilité générale. C'est par l'entremise de la Banque et de
ses succursales, remplaçant toutes les variétés du crédit usuraire,
que s'effectuent désormais les transactions: c'est donc avec la
Banque que B, C, D, etc., travailleurs, associés, groupés ou libres,
entrent d'abord, et directement, en compte.


CHAPITRE PREMIER.

  1. _Compte des opérations de_ B, _travailleur, avec_ x, _Banque
  nationale_.

  Doit Caisse, 1er janvier, à _x_, Banque nationale,
  Avance de celle-ci sur tous les produits de mon travail de
  l'année, à lui rembourser au fur et à mesure de mes ventes,
  1,000 fr.; escompte 1 pour 100 déduit, ci. 990 fr.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, B vit exclusivement de son travail:
c'est-à-dire que, sur la garantie de son produit, il obtient de
_x_, Banque nationale, soit des billets, soit des espèces, avec
lesquels il achète chez A,--travailleur comme lui, mais qui, dans les
opérations de vente ou échange dont nous parlerons tout à l'heure,
remplit le rôle de propriétaire-capitaliste-entrepreneur,--tous les
objets nécessaires à son industrie et à sa consommation. Par le fait,
B achète tous ces objets au comptant: il peut donc, et d'autant plus
rigoureusement, en débattre le prix.

Cet achat, fait avec les billets ou espèces de la Banque, donne
ouverture au compte suivant sur les livres de B:

  2. _Doivent Marchandises générales à Caisse_,

  Achat au comptant, chez A, de toute ma consommation de
  l'année                                            990 fr.

Au fur et à mesure de sa fabrication, B vend ses produits. Mais
la production se règle sur la consommation: or, celle-ci n'étant
plus entravée, comme sous le régime de l'intérêt, par l'usure,
c'est-à-dire par la vente à terme, par le loyer des instruments de
travail et les charges qui en résultent, surtout par le préjugé de
la monnaie, devenue improductive, et même inutile; il s'ensuit que
B, comme tous les autres travailleurs, peut non-seulement racheter,
à une fraction minime près, son propre produit, mais donner carrière
à son énergie, à sa puissance productive, sans crainte de créer
des non-valeurs ou d'amener l'avilissement des prix, avec l'espoir
légitimement fondé, au contraire, de se compenser, par ce surcroît
de production et d'échange, de la faible rétribution qu'il paye à la
Banque, pour la négociation de ses valeurs. C'est ce qui va paraître
dans l'article suivant du compte de B.

Tout travail doit laisser un excédant; cet aphorisme est un des
premiers de l'économie politique. Il est fondé sur ce principe que,
dans l'ordre économique, quel que soit le capital mis en oeuvre,
_toute valeur est créée, par le travail, de rien_; de même que,
selon la théologie chrétienne, toutes choses dans la nature ont été
créées de Dieu, également de rien. En effet, le produit étant défini:
_l'utilité ajoutée par le travail aux objets que fournit la nature_
(J. B. Say et tous les économistes), il est clair que le produit tout
entier est le fait des travailleurs; et si l'objet auquel s'ajoute
l'utilité nouvelle est déjà lui-même un produit, la valeur reproduite
est nécessairement plus grande que la valeur consommée. Admettons
que, par son travail, B ait augmenté de 10 pour 100 la valeur qu'il
consomme, et constatons, par ses écritures, le résultat:

  3. _Doit Caisse à Marchandises générales_,

  Mes ventes au comptant à divers, courant de l'année,      1,089 fr.

Il appert de ce compte que l'usure est une cause de misère, en ce
qu'elle empêche la consommation et la reproduction, d'abord en
élevant le prix de vente des produits d'une quantité plus forte
que l'excédant obtenu par le travail reproducteur: la somme des
usures, en France, sur un produit total de 10 milliards, est de 6
milliards, 60 pour 100;--puis, en entravant la circulation par toutes
les formalités de l'escompte, de l'intérêt, du loyer, du fermage,
etc.:--toutes difficultés qui disparaissent sous le régime du crédit
gratuit.

Nous voici au moment où B a réalisé tout le produit de son travail de
l'année. Il faut qu'il se liquide avec _x_, Banque nationale, ce qui
donne lieu à l'opération que voici:

  4. Doit _x_, Banque nationale, à Caisse,

  Mon versement pour solde                          1,000 fr.

Maintenant B doit se rendre compte: il le fait de la manière
suivante:

  5. _Résumé des opérations de B pour son inventaire._

  _Doit._        COMPTE DE MARCHANDISES GÉNÉRALES.             _Avoir._

  990 fr.    Débit de ce compte  |  Crédit de ce compte
               au 31 décembre.   |   au 31 décembre.        1,089 fr.
   99        Bénéfice sur ce     |
               compte.           |
  ---------                                                 ---------
  1,089 fr.                  Somme égale.                   1,089 fr.

L'année suivante, B, au lieu d'opérer sur un produit de 1,000,
opérera sur un produit de 1,089, ce qui lui donnera un nouveau
surcroît de bénéfice; puis le même mouvement se renouvelant la 3e, la
4e, la 5e, etc., année, le progrès de sa richesse suivra le progrès
de son industrie; il ira à l'infini.

Les autres travailleurs, C, D, E, F, etc., étant dans les mêmes
conditions que B, leurs comptes présentent individuellement le même
résultat; il est inutile de les reproduire.

Je passe à la contre-partie des comptes ouverts chez B, et tout
d'abord à celui de la Banque.


CHAPITRE II.

On a vu plus haut que _x_, Banque nationale, a fait à B
une avance sur son travail ou produit; qu'elle en a usé de même avec
tous les autres travailleurs; et qu'ensuite elle s'est couverte
et rémunérée, par le remboursement des valeurs qu'ils lui avaient
remises, et par la déduction, faite à son profil, de 1 pour 100
d'escompte. Voici comment se traduiraient ces diverses opérations sur
les livres de la Banque.

  _Doivent les Suivants à Caisse_:

  B, mes avances sur le produit de son travail de l'année,
         contre son engagement de 1,000 fr.; escompte
         déduit                                       990 fr.
  C,             --                      --           990
  D,             --                      --           990
  E,             --                      --           990
  F,             --                      --           990
  G,             --                      --           990
  H,             --                      --           990
  I,             --                      --           990
  K,             --                      --           990
  L,             --                      --           990
                                                    ---------
                                                    9,900 fr.

Lors du remboursement par les débiteurs, nouvelle opération que le
comptable coucherait sur les livres comme suit:

  _Doit Caisse aux Suivants_:

  à B, son versement pour solde                       990 fr.
  à C,             --                    --           990
  à D,             --                    --           990
  à E,             --                    --           990
  à F,             --                    --           990
  à G,             --                    --           990
  à H,             --                    --           990
  à I,             --                    --           990
  à K,             --                    --           990
  à L,             --                    --           990
  à Profits et pertes, reçu desdits pour escompte
      1 pour 100                                      100
                                                   ----------
                                      Total        10,000 fr.

Le crédit donné par _x_, Banque nationale,--après conversion de la
somme créditée, en produits, puis vente de ces produits à tous les
membres de la société, producteurs-consommateurs, depuis A jusqu'à L,
et enfin payement de la vente au moyen de la même somme fournie par
la Banque;--ce crédit, disons-nous, lui rentre, sous forme de billets
ou espèces, augmenté de l'escompte de 1 pour 100, avec lequel la
Banque paye ses employés et acquitte ses frais. Si même, après avoir
couvert ses dépenses, il restait à la Banque un bénéfice net tant
soit peu considérable, elle réduirait proportionnellement le taux de
son escompte, de manière à ce qu'il lui restât toujours, pour intérêt
du capital, zéro.

  _Résumé des opérations de_ x, _Banque nationale, pour son
  inventaire au 31 décembre_.

  _Doit._          PROFITS ET PERTES.                    _Avoir._

  100 fr.   Bénéfice sur ce | Produit des escomptes de
              compte.       |   l'année.                  100 fr.

En se reportant au compte de _Caisse_ de _x_, Banque nationale, on
voit tout d'abord que l'excédant du débit de ce compte sur le crédit
est de fr. 100, somme égale à celle du bénéfice d'escompte constatée
par le compte de _Profits et pertes_.


CHAPITRE III.

Venons enfin au compte de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur,
lequel ne se distingue plus, comme nous l'avons dit, de B, C, D,
etc., travailleurs salariés, et ne prend ce titre que fictivement,
par suite de ses opérations avec ces derniers.

Dans le régime du crédit gratuit, A ne prête plus les matières
premières, l'instrument du travail, le capital, en un mot; il ne
le donne pas non plus pour rien; il le vend. Dès qu'il en a reçu
le prix, il est déchu de ses droits sur son capital; il ne peut
plus s'en faire payer éternellement, et au delà de l'éternité même,
l'intérêt.

Voyons donc comment se comportera le compte de A, dans ce nouveau
système.

D'abord, la monnaie n'étant qu'un instrument de circulation, devenu,
par son accumulation à la Banque et la substitution presque générale
du papier au numéraire, une propriété commune, dont l'usage, partout
dédaigné, est gratuit, les producteurs-consommateurs B, C, D, etc.,
n'ont plus que faire des écus de A. Ce qu'il leur faut, ce sont les
matières premières, instruments de travail et subsistances dont A est
détenteur.

A commence donc ses opérations avec son capital, _marchandises_, que
par hypothèse nous fixerons à 10,000 fr. Cette ouverture d'opérations
de A s'exprime sur ses livres de la manière suivante:

  1. Doit Marchandises générales à A, compte de Capital:

  Marchandises en magasin, au 1er janvier dernier, suivant
  inventaire                                10,000 fr.

Que fera A de cette marchandise? Il la vend aux travailleurs B, C, D,
etc., c'est-à-dire à la société consommatrice et reproductrice qu'ici
ils représentent, de même que lui, A, représente, pour le moment, la
société capitaliste et propriétaire. C'est ce que le comptable de A
constatera comme suit:

  2. Vente au comptant à B                        990
            --         à C                        990
            --         à D                        990
            --         à E                        990
            --         à F                        990
            --         à G                        990
            --         à H                        990
            --         à I                        990
            --         à K                        990
            --         à L                        990
                                                ---------
                                 Total          9,900 fr.

Mais si les travailleurs B, C, D, etc., consomment les articles de
A, à son tour le propriétaire-capitaliste-entrepreneur A consomme les
produits des travailleurs B, C, D, etc., de qui il doit les acheter,
comme ils achètent eux-mêmes les siens. Or, nous avons vu, chapitre
1er, article 3, que la mieux-value donnée aux valeurs consommées par
B, C, D, etc., étant, par hypothèse, dans un régime exempt de tout
chômage, stagnation, avilissement de prix, de 10 pour 100, le capital
de 990 fr. que B a obtenu, par crédit, de la Banque, reproductivement
consommé, se transforme en un autre de 1,089 fr.: c'est donc d'après
ce prix que A fait ses achats auprès de B, et en acquitte les
factures. Ce qui se traduit dans les écritures comme suit:

  3. _Doit Marchandise générale à Caisse_:

  Achat au comptant, aux travailleurs ci-après:

  à B, ses livraisons de divers articles pour ma consommation   1,089 fr.
    C,           --              --            --               1,089
    D,           --              --            --               1,089
    E,           --              --            --               1,089
    F,           --              --            --               1,089
    G,           --              --            --               1,089
    H,           --              --            --               1,089
    I,           --              --            --               1,089
    K,           --              --            --               1,089
    L,           --              --            --               1,089
                                                               ----------
                                           Total               10,890 fr.

Pour achever la démonstration, nous n'avons plus qu'à dresser
l'inventaire de A.

  _Résumé des opérations de A,
  propriétaire-capitaliste-entrepreneur pour son inventaire au 31
  décembre_.

  _Doit._              MARCHANDISES GÉNÉRALES.               _Avoir._

  10,890 fr.  Débit de ce compte | Crédit de ce compte
                au 31 décembre   |   au 31 décembre          9,900 fr.
                                 | Restant en magasin
                                 |   des marchandises
                                 |   inventoriées au 1er
                                 |   janvier dernier           100
                                 | Perte sur ce compte         890
  ----------                                                ----------
  10,890 fr.                   Somme égale.                 10,890 fr.

Maintenant que nous avons établi notre double comptabilité,
rapprochons les comptes, et notons les différences:

  1º Sous le régime de l'_usure_, le compte de chaque travailleur
  se solde par une perte de 100 fr., soit pour
  les 10:                                       1,000 fr.

En même temps, celui de A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, se
solde par un bénéfice de 1,000 fr.; ce qui prouve que dans la société
capitaliste le déficit, soit la misère, est en raison de l'agio.

2º Sous le régime du _crédit gratuit_, au contraire, le compte de
chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr., soit pour les dix,
990 fr.; et celui de A, propriétaire-capitaliste, par un déficit de
890 fr., qui, avec les 100 fr. de marchandises restant en magasin et
venant en couverture du déficit de l'année, font bien les 990 fr.
dont la fortune des dix travailleurs s'est augmentée. Ce qui prouve
que, dans la société mutuelliste, c'est-à-dire de l'égal échange,
la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son travail,
tandis que celle du capitaliste diminue aussi en raison directe de sa
consommation improductive, et qui détruit le reproche que m'adressait
Pierre Leroux, qu'il n'a cessé depuis deux mois de reproduire dans
sa polémique, savoir, que le crédit gratuit, la Banque du peuple, la
mutualité ne sont aussi que du _propriétarisme_, du _bourgeoisisme_,
de l'exploitation, enfin, comme le régime que la Banque du peuple
avait la prétention d'abolir.

_Dans le régime mutuelliste, la fortune de l'ouvrier augmente en raison
directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste
diminue en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, mathématiquement démontrée, répond à toutes les
divagations de Pierre Leroux et de Louis Blanc, sur la communauté, la
fraternité et la solidarité.

Renversons maintenant la formule:

_Sous le régime de l'usure, la fortune de l'ouvrier décroît en raison
directe de son travail, tandis que celle du propriétaire-capitaliste
augmente en raison directe de sa consommation improductive_:--cette
proposition, démontrée comme la précédente, mathématiquement, répond
à toutes les divagations des jésuites, malthusiens et philanthropes,
sur l'inégalité des talents, les compensations de l'autre vie, etc.,
etc.

Comme corollaire à ce qui précède, et en nous basant toujours sur la
logique des chiffres, nous disons encore:

Dans la société capitaliste, l'ouvrier ne pouvant jamais racheter son
produit pour le prix qu'il l'a vendu, est constamment en déficit.
D'où, nécessité pour lui de réduire indéfiniment sa consommation, et,
par suite, nécessité pour la société entière de réduire indéfiniment
la production; partant, interdiction de la vie, obstacle à la
formation des capitaux comme des subsistances.

Dans la société mutuelliste, au contraire, l'ouvrier échangeant, sans
retenue, produit contre produit, valeur contre valeur, ne supportant
qu'un droit léger d'escompte largement compensé par l'excédant
que lui laisse, au bout de l'année son travail, l'ouvrier profite
exclusivement de son produit. D'où, faculté pour lui de produire
indéfiniment, et, pour la société, accroissement indéfini de la vie
et de la richesse.

Diriez-vous qu'une pareille révolution dans les rapports
économiques ne ferait, après tout, que déplacer la misère;
qu'au lieu de la misère du travailleur salarié, qui ne peut
racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus
pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misère du
propriétaire-capitaliste-entrepreneur, qui se verrait forcé d'entamer
son capital, et, partant, de détruire incessamment, avec la matière
du produit, l'instrument du travail même?

Mais qui ne voit que si, comme cela est inévitable dans le régime de
la gratuité, les deux qualités de _travailleur salarié_ d'une part,
et de _propriétaire-capitaliste-entrepreneur_, de l'autre, deviennent
égales et inséparables dans la personne de chaque ouvrier, le déficit
qu'éprouve A dans les opérations qu'il fait comme capitaliste, il le
couvre immédiatement par le bénéfice qu'il obtient à son tour comme
travailleur: de sorte que, tandis que, d'un côté, par l'annihilation
de l'intérêt, la somme des _produits_ du travail s'accroît
indéfiniment; de l'autre, par les facilités de la circulation, ces
produits se convertissent incessamment en VALEUR, et les valeurs en
CAPITAUX?

Que chacun, au lieu de crier à la spoliation contre le socialisme,
fasse donc son propre compte; que chacun dresse l'inventaire
de sa fortune et de son industrie, de ce qu'il gagne comme
capitaliste-propriétaire, et de ce qu'il peut obtenir comme
travailleur; et, je me trompe fort, ou, sur les 10 millions de
citoyens inscrits sur les listes électorales, il ne s'en trouvera pas
200,000, 1 sur 50, qui aient intérêt à conserver le régime usuraire
et à repousser le crédit gratuit. Quiconque, encore une fois, gagne
plus par son travail, par son talent, par son industrie, par sa
science, que par son capital, est directement et surabondamment
intéressé à l'abolition la plus immédiate et la plus complète de
l'usure; celui-là, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est, au
premier chef, partisan de la _République démocratique et sociale_;
il est, dans l'acception la plus large, la plus conservatrice,
RÉVOLUTIONNAIRE. Quoi donc! Serait-il vrai, parce qu'ainsi l'a dit
Malthus et qu'ainsi le veut, à sa suite, une poignée de pédants, que
10 millions de travailleurs, avec leurs enfants et leurs femmes,
doivent servir éternellement de pâture à 200,000 parasites, et que
c'est afin de protéger cette exploitation de l'homme par l'homme, que
l'État existe, qu'il dispose d'une force armée de 500,000 soldats,
d'un million de fonctionnaires et que nous lui payons deux milliards
d'impôts?...

Mais qu'ai-je besoin, après tout ce qui a été dit dans le cours de
cette polémique, d'entretenir plus longtemps l'opposition purement
factice de _travailleurs-salariés_ et _capitalistes-propriétaires_?
Le moment est venu de faire cesser tout antagonisme entre les
classes, et d'intéresser à l'abolition de la rente et de l'intérêt,
jusqu'aux propriétaires et aux capitalistes eux-mêmes. La Révolution,
ayant assuré son triomphe par la justice, peut, sans manquer à sa
dignité, s'adresser aux intérêts.

N'avons-nous pas vu que l'intérêt est né des risques de l'industrie
et du commerce, qu'il s'est manifesté d'abord dans les contrats plus
ou moins aléatoires de _pacotille_ et _à la grosse_? Or, ce qui
fut au commencement l'effet inévitable de l'état de guerre, ce qui
devait, de toute nécessité, apparaître dans une société antagoniste,
se reproduira encore et toujours, dans la société harmonique et
pacifiée. Le progrès, dans l'industrie comme dans la science, est
sans fin; le travail ne connaît pas de bornes à ses aventureuses
entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus ou
moins aléatoire, par conséquent, risque plus ou moins grand du
capital engagé, partant nécessité d'un intérêt compensateur.

Au loyer, au fermage, à la rente, au prêt sur hypothèque, à
l'agio mercantile, aux spéculations de bourse, à la spoliation
bancocratique, doit succéder pour le capital, dans des conditions de
plus en plus heureuses, la _Commandite_. Alors le capital, divisé par
actions et fourni par les masses ouvrières, au lieu de spolier le
travail, produira pour le travail; alors le dividende ne sera qu'une
manière de faire participer la société tout entière aux bénéfices
des spéculations privées: ce sera le gain légitimé du génie contre
la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'entasser à
la Bourse, de comprimer la révolution et de mettre l'embargo sur les
bras, osent donc se faire nos chefs de file; qu'ils deviennent, comme
en 92, nos généraux dans cette nouvelle guerre du travail contre la
misère, dans cette grande croisade de l'industrie contre la nature.
N'y a-t-il donc plus rien à découvrir, plus rien à oser, plus rien à
faire pour le développement de notre nationalité, pour l'augmentation
de notre richesse et de notre gloire?...

Je m'arrête: il est temps. Malgré moi, Monsieur, vous m'avez poussé
à cette déduction abstraite, fatigante pour le public et peu facile
pour les colonnes d'un journal populaire. Fallait-il donc m'entraîner
à cette dissertation épineuse, quand il était si facile, si simple de
nous renfermer dans cette question péremptoire autant que positive:
_Le crédit peut-il ou ne peut-il pas être gratuit?_ Au risque de
rebuter les lecteurs de la _Voix du Peuple_, j'ai voulu satisfaire à
votre désir: vous me direz, si vous le jugez convenable, ce que vous
trouvez à reprendre, d'abord à l'analyse que j'ai faite de la notion
de _capital_; puis à la définition que j'en ai fait sortir; enfin aux
théorèmes et aux corollaires qui en ont fait le développement.

Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nierez pas, toute
une révolution non-seulement politique et économique, mais encore,
ce qui doit vous être, ainsi qu'à moi-même, beaucoup plus sensible,
scientifique. À vous de voir si vous acceptez, pour votre compte
et pour celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort
avec éclat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, monsieur
Bastiat, ni personne de votre école, n'entendez rien à l'économie
politique.

Je suis, etc.

                                                       P. J. PROUDHON.



DOUZIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     Le système de la gratuité du crédit se réduit au
     papier-monnaie.--Quelles conséquences tirer de la comptabilité
     établie par M. Proudhon?--Des billets de banque.--Des profits
     qu'ils procurent.--Pénétration de J. B. Say.--Le vrai
     moyen de faire profiter du crédit le public, qui lui-même
     l'accorde, c'est la liberté.--Analyse du crédit et de
     l'intérêt.--Exhortation à M. Proudhon de changer sa bannière.


                                                       4 février 1850.

Vous venez de rendre à la société un signalé service. Jusqu'ici
la _gratuité du crédit_ était demeurée enveloppée de nuages
philosophiques, métaphysiques, économiques, antinomiques,
historiques. En la soumettant à la simple épreuve de la comptabilité,
vous la faites descendre de ces vagues régions; vous l'exposez nue à
tous les regards; chacun pourra la reconnaître: c'est la _monnaie de
papier_.

Multiplier et égaliser les richesses sur la terre en y jetant
une pluie de _papier-monnaie_, voilà tout le mystère. Voilà le
_conclusum_, l'_ultimatum_ et le _desideratum_ du socialisme.

La _gratuité du crédit_, c'est son dernier mot, sa dernière formule,
son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec raison. D'autres,
il est vrai, donnent à ce mot un autre sens. Est socialiste, disait,
ces jours-ci, la _Démocratie pacifique_, quiconque aspire à réaliser
un peu de bien.--Certes, si la définition est vague, elle est du
moins compréhensive et surtout prudente. Ainsi défini, le socialisme
est impérissable.

Mais un désir, non plus que vingt aspirations qui s'entre-détruisent,
ne constituent pas une science. Qu'est devenue l'_Icarie_? Ou
en sont le _phalanstère_, l'_atelier national_, la _triade_? Ces
formules sont mortes, et vous n'avez pas peu contribué à les tuer.
Si quelques autres ont fait récemment leur entrée dans le monde,
sous des noms sanscrits (que j'ai oubliés), il est permis de croire
qu'elles ne sont pas nées viables. Une seule survivait encore:
_gratuité du crédit_. Il m'a semblé qu'elle puisait sa vie dans le
mystère. Vous l'exposez au grand jour: survivra-t-elle longtemps?

L'altération des monnaies, pouvant aller jusqu'à la monnaie
fictive, c'est une invention qui n'est ni neuve, ni d'origine
très-démocratique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la peine de
donner ou de supposer au _papier-monnaie_ quelques garanties, les
futures richesses du Mississipi, le sol national, les forêts de
l'État, les biens des émigrés, etc. On comprenait bien que le papier
n'a pas de valeur intrinsèque, qu'il ne vaut que comme _promesse_,
et qu'il faut que cette promesse inspire quelque confiance pour que
le papier qui la constate soit volontairement reçu en échange de
réalités. De là le mot _crédit_ (_credere_, croire, avoir foi). Vous
ne paraissez pas vous être préoccupé de ces nécessités. Une fabrique
inépuisable de papier-monnaie, voilà votre solution.

Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que vous
m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mécanisme social, exposé sous
ce titre: _Gratuité du crédit_.

Il est bon de constater que vous définissez ainsi le capital: _Toute
valeur faite, en terres, instruments de travail, marchandises,
subsistances ou monnaies, et servant ou pouvant servir à la
production._ Cette définition, je l'accepte. Elle suffit à la
discussion actuelle.

Ceci posé, A, B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, etc., sont tout à la fois
capitalistes et travailleurs.

Vous faites le compte de l'un d'eux, A, pris en sa qualité de
capitaliste; puis celui de B, représentant tous les travailleurs;
enfin vous dressez la comptabilité de la Banque.

A est détenteur de capitaux, de _valeurs faites_, en terres,
instruments, subsistances, etc.; B désire se les approprier, mais il
n'a rien à donner en échange et ne doit pas les emprunter sous peine
de payer un intérêt.

Il se présente à la Banque et lui dit: Livrez-moi pour mille francs
de billets, je vous rembourserai sur le produit de mon travail futur
au fur et à mesure de mes ventes. La Banque s'exécute et donne des
billets pour 990 fr.[41]. Muni de ces précieux talismans, B se
présente à A et lui dit: «Vous espériez peut-être me _prêter_ vos
capitaux, mais vous voilà réduit à me les _vendre_, car je suis en
mesure de les payer.» A s'empresse de livrer ses capitaux (terres,
marchandises, subsistances) à B contre les billets. B entreprend
son travail. En vertu de l'aphorisme: _Tout travail doit laisser un
excédant_, il ajoute 10 pour 100 à la valeur qu'il vient d'acheter,
court à la Banque payer (en billets sans doute) les 990 fr. qu'il lui
doit, et se trouve avoir réalisé 99 fr. de profits. Ainsi de C, D, E,
F, etc., en un mot de tous les hommes.

[Note 41: Cette retenue de 10 fr., n'ayant pour objet que les frais
de bureau, est improprement nommée _escompte_. Elle pourrait être
réduite à quelques centimes. Peut-être même eût-il mieux valu, dans
la théorie et la comptabilité, ne point s'en préoccuper.]

Ayant imaginé ces données, vous dressez la comptabilité de A, de B
et celle de la Banque. Certes, cette comptabilité, les données étant
admises, est irréprochable.

Mais peut-on admettre vos données? Sont-elles conformes à la nature
des hommes et des choses? C'est ce qu'il s'agit d'examiner.

Les billets de la Banque offriront-ils quelques garanties? en
d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance? En d'autres
termes encore, la Banque aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un capital
primitif et des _valeurs faites_ suffisantes pour répondre de toutes
ses émissions?

Comment réunira-t-elle le capital en _valeurs faites_? Si elle a
des actionnaires, dans l'ordre de choses actuel, qui est notre point
de départ, ils voudront toucher un intérêt, et comment la Banque
prêtera-t-elle à titre gratuit ce qu'elle emprunte à titre onéreux?

On s'emparera du capital de la Banque de France, dites-vous, et on
remboursera les actionnaires en rentes sur l'État. Ceci recule la
difficulté sans la résoudre. C'est la masse, la nation qui empruntera
le capital à 5 pour 100 pour le prêter gratis. L'intérêt ne sera pas
anéanti, mais mis sur le dos du contribuable.

Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 fr., sur lequel vous
opérez fictivement, soit réuni, et mettons de côté ce cercle vicieux
qui consiste à _supposer_ la gratuité pour la _réaliser_. Puisque
vous l'avez cru nécessaire, vous jugez sans doute indispensable qu'il
se conserve.

Pour cela vous raisonnez sur cette hypothèse que B, C, D, E, etc.,
rembourseront chaque année à la Banque les billets qu'ils lui auront
pris. Mais si cette hypothèse fait défaut? Si B est un débauché
qui va dépenser ses 1,000 fr. au cabaret? Si C les donne à sa
maîtresse? Si D les jette dans une entreprise ridicule? Si E fait
une fugue en Belgique? etc., etc., que deviendra la Banque? À qui A
s'adressera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se
sera défait?

Car enfin votre Banque n'aura pas la vertu de changer notre
nature, de réformer nos mauvaises inclinations. Bien au contraire,
et il faut reconnaître que l'extrême facilité de se procurer
du _papier-monnaie_, sur la simple promesse de travailler à le
rembourser ultérieurement, serait un puissant encouragement au jeu,
aux entreprises folles, aux opérations hasardeuses, aux spéculations
téméraires, aux dépenses immorales ou inconsidérées. C'est une chose
grave que de placer tous les hommes en situation de se dire: Tentons
la fortune avec le bien d'autrui; si je réussis, tant mieux pour
moi; si j'échoue, tant pis pour les autres.» Je ne puis concevoir,
quant à moi, le jeu régulier des transactions humaines en dehors de
la loi de responsabilité. Mais, sans rechercher ici les effets moraux
de votre invention, toujours est-il qu'elle ôte à la Banque nationale
toute condition de _crédit_ et de durée.

Vous me direz peut-être qu'avant de livrer ses billets la Banque
s'enquerra avec soin du degré de confiance que méritent les
demandeurs. Propriété, moralité, activité, intelligence, prudence,
tout sera scruté et pesé avec soin. Mais prenez garde; si, d'un côté,
vous exigez que la Banque ait un capital primitif de garantie, si,
de l'autre, elle ne prête qu'en toute sécurité, que fera-t-elle de
plus que ne font aux États-Unis les Banques libres? Et celui qui est
pauvre diable aujourd'hui ne sera-t-il pas pauvre diable sous votre
régime?

Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces alternatives:

Ou la Banque aura un capital dont elle payera l'intérêt, et alors
elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt;

Ou elle disposera d'un capital gratuit, et, en ce cas, expliquez-nous
d'où elle le tirera, en dehors de A, B, C, D, etc., qui forment toute
la nation?

Dans l'une et l'autre hypothèse, ou elle prêtera avec mesure et
discernement, et alors vous n'aurez pas le crédit universel; ou elle
prêtera sans garantie, et en ce cas elle fera faillite avant deux
mois.

Mais passons sur ces premières difficultés.

A, que vous mettez en scène, est capitaliste, partant avisé, prudent,
timoré, peureux même. Ce n'est pas vous qui le nierez. Après tout,
cela lui est bien permis. Tout ce qu'il a, il l'a acquis au prix de
ses sueurs, et ne veut pas s'exposer à le perdre. Ce sentiment, au
point de vue social, est éminemment conservateur. Avant donc de
livrer ses capitaux contre des billets, A tournera et retournera
bien souvent ces billets dans ses mains. Peut-être finira-t-il
par les refuser, et voilà votre système en fumée. Que ferez-vous?
Décréterez-vous le _cours forcé_? Que devient alors la liberté, dont
vous êtes le champion? Après avoir fait de la Banque une inquisition,
en ferez-vous une gendarmerie? Ce n'était pas la peine de supprimer
l'État.

Mais je vous concède, pour la discussion seulement, le cours forcé.
Vous n'empêcherez pas A de calculer ses risques. Il est vrai qu'il
n'y a guère de risques qu'un vendeur n'affronte, pourvu qu'il trouve
dans l'élévation du prix une prime d'assurance satisfaisante.
A, capitaliste, c'est-à-dire menuisier, cordonnier, forgeron,
tailleur, etc., etc., dira donc à B, C, D: Messieurs, si vous voulez
mes meubles, mes souliers, mes clous, mes habits, qui sont des
_valeurs faites_, donnez-moi une _valeur faite_, c'est-à-dire 20
fr. en argent.--Voilà 20 fr. en billets, répond B.--Ce n'est qu'une
promesse, répond A, et je n'y ai pas confiance.--Le cours forcé est
décrété, réplique B:--Soit, riposte A, mais je veux 100 fr. de ma
marchandise.

Comment arrêterez-vous cette hausse de prix, évidemment destructive
de tous les bienfaits que vous attendez de la Banque? Que ferez-vous?
Décréterez-vous le _maximum_?

L'universelle cherté se manifestera encore par une autre cause.
Certes, vous ne doutez pas que la Banque, dès qu'elle aura fait
battre le rappel par tous les organes de la publicité, dès qu'elle
aura annoncé qu'elle prête pour rien, n'attire à elle de nombreux
clients. Tous ceux qui ont des dettes, dont ils payent l'intérêt,
voudront profiter de cette belle occasion de se libérer. En voilà
pour une vingtaine de milliards. L'État voudra s'acquitter aussi
des 5 milliards qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de tout
négociant qui a conçu une opération, de tout manufacturier qui veut
fonder ou agrandir une fabrique, de tout monomane qui a fait une
découverte merveilleuse, de tout ouvrier, compagnon, ou apprenti qui
veut devenir maître.

Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que l'émission des
billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les appétits,
toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera 50 milliards
dès les six premiers mois. Voilà de quel poids la demande des
capitaux pèsera sur le marché. Mais où en sera l'offre? Dans six
mois, la France n'aura pas créé assez de _valeurs faites_ (terres,
instruments, marchandises, subsistances), pour satisfaire à ce
prodigieux accroissement de prétentions; car les valeurs faites, les
réalités, ne tombent pas aussi facilement dans le tablier de dame
Offre, que les valeurs fictives dans celui de dame Demande. Cependant
vendre et acheter sont des termes corrélatifs; ils expriment deux
actes qui s'impliquent, et, à vrai dire, ne font qu'un. Quel sera le
résultat? Une hausse exorbitante de tous les prix, ou, pour mieux
dire, une désorganisation sociale telle que le monde n'en a jamais
vu.--Et, soyez-en sûr, si quelqu'un en réchappe, ce ne sera pas le
moins fripon, ce ne sera pas surtout le pauvre diable à qui la Banque
a refusé crédit.

Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la Banque, inquisition si elle
veut mesurer la confiance, cours forcé, maximum, et, en définitive,
banqueroute et désorganisation, dont les plus pauvres et les moins
roués seront les premières victimes; voilà les conséquences logiques
du papier-monnaie. Ce n'est pas tout.

Vous pourriez me dire: Votre critique porte sur les moyens
d'exécution. On y avisera. Il ne s'agit que du principe. Or, vous
ne pouvez nier que ma Banque, sauf les moyens d'exécution, détruit
l'intérêt. Donc la _gratuité du crédit_ est au moins possible.

Je pourrais répondre: Non, si les moyens d'exécution ne le sont pas.
Mais je vais droit au fond, et je dis: Votre invention n'eût-elle pas
tous les dangers que j'ai signalés, n'atteint pas votre but. Elle ne
réalise pas la _gratuité du crédit_.

Vous savez aussi bien que moi, Monsieur, que cette rémunération du
capital, qu'on nomme intérêt, ne s'attache pas seulement au prêt.
Elle est aussi comprise dans le prix de revient des produits. Et
puisque vous invoquez la comptabilité, je l'invoque à mon tour.
Ouvrons les livres du premier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il
n'opère jamais sans s'être assuré non-seulement le salaire de son
travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt de son
capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix de vente. En
réduisant toutes les transactions à des achats et des ventes, votre
Banque ne résout donc pas, ne touche même pas le problème de la
suppression de l'intérêt.

Eh quoi! Monsieur, vous prétendez arriver à des arrangements tels,
que celui qui travaille sur son propre capital ne gagne pas plus que
celui qui travaille sur le capital d'autrui emprunté pour rien! Vous
poursuivez une impossibilité et une injustice.

Je vais plus loin, et je dis qu'eussiez-vous raison sur tout le
reste, vous auriez encore tort de prendre pour devise ces mots:
_gratuité du crédit_. Prenez-y garde en effet, vous n'aspirez pas
à rendre le crédit _gratuit_, mais à le _tuer_. Vous voulez tout
réduire à des achats et des ventes, à des virements de parties. Vous
croyez que, grâce à votre papier-monnaie, il n'y aura plus occasion
de prêter ni d'emprunter; que tout crédit sera inutile, nul, aboli,
éteint faute d'occasion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'existe
pas, ou qui a cessé d'exister, qu'elle est gratuite?

Et ceci n'est point une querelle de mots. Après tout, d'ailleurs,
les mots sont les véhicules des idées. En annonçant la _gratuité
du crédit_, vous donnez certainement à entendre, que ce soit
ou non votre intention, que chacun pourra jouir, pendant un
temps indéterminé, de la propriété d'autrui sans rien payer. Les
malheureux, qui n'ont pas le temps d'approfondir les choses et de
discerner en quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent
de grands yeux. Ils sentent se remuer en eux les plus déplorables
appétits. Mettre la main sur le bien d'autrui, et cela sans
injustice, quelle attrayante perspective! Aussi vous avez eu et vous
deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.

Mais si votre mot d'ordre eût été _anéantissement du crédit_, qui
exprime votre pensée réelle, on aurait compris que, sous votre
régime, on n'aura rien pour rien. La cupidité, ce grand organe de
la créance, comme dit Pascal, eût été neutre. On se serait borné à
examiner froidement, d'abord, si votre système est un progrès sur ce
qui est, ensuite, s'il est praticable. Le mot _gratuité_ est toujours
fort séduisant; mais je ne crains pas de dire que, s'il a été un
leurre pour beaucoup de vos adeptes, il a été un piége pour votre
esprit.

Il explique les hésitations qu'on a pu remarquer dans votre
polémique. Quand je m'attachais à circonscrire le débat dans cette
question de la _gratuité_, vous étiez mal à l'aise. Vous sentiez
bien, au fond de votre conscience et de votre science, que le crédit,
_tant qu'il existe_, ne peut être gratuit; que le remboursement
d'une valeur empruntée ne peut être identique, soit qu'on l'opère
immédiatement, soit qu'on l'ajourne indéfiniment. Vous faisiez à cet
égard des concessions loyales qui vous ont été reprochées dans votre
église. D'un autre côté, entraîné, engagé par votre devise: _gratuité
du crédit_, vous faisiez des efforts incroyables pour vous tirer de
ce mauvais pas. Vous invoquiez l'_antinomie_, vous alliez jusqu'à
dire que le _oui_ et le _non_ peuvent être vrais de la même chose
et en même temps. Après la dialectique, venait la rhétorique. Vous
apostrophiez l'intérêt, le qualifiant de vol, etc., etc.

Et tout cela pour avoir revêtu votre pensée d'une expression fausse.
Notre débat eût été bien abrégé, si vous m'aviez dit: Tant que le
crédit existe, il ne peut être gratuit; mais j'ai trouvé le moyen de
faire qu'il n'existe pas, et dorénavant j'écrirai sur mon drapeau, au
lieu de ces mots: _Gratuité du crédit_, ceux-ci: _Anéantissement du
crédit_.

La question ainsi posée, je n'aurais eu qu'à examiner vos moyens
d'exécution. C'est ce que, par votre dernière lettre, vous m'avez mis
à même de faire. J'ai prouvé que ces moyens d'exécution se résument
en un mot: _papier-monnaie_.

J'ai prouvé, en outre:

Que, pour que les billets d'une Banque soient reçus, il faut qu'ils
inspirent confiance;

Que, pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des
capitaux;

Que, pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle les
emprunte précisément à A, B, C, D, qui sont le peuple, et en paye
l'intérêt au cours;

Que si elle en paye l'intérêt, elle ne peut les prêter sans intérêt;

Que, si elle les prête à A, B, C, D, gratis, après les leur avoir
pris de force sous forme de contribution, il n'y a rien de changé
dans le monde, si ce n'est une oppression de plus;

Et enfin que, dans aucune hypothèse, même en réduisant toutes les
transactions à des ventes, vous ne détruisez pas cette rémunération
du capital, toujours confondue avec le prix de vente.

Il résulte de là, que si votre Banque n'est qu'une fabrique de
papier-monnaie, elle amènera la désorganisation sociale.

Que si, au contraire, elle est établie sur les bases de la justice,
de la prudence et de la raison, elle ne fera rien que ne puisse
faire mieux qu'elle la _liberté des Banques_.

Est-ce à dire, Monsieur, qu'il n'y ait rien de vrai, selon moi, dans
les idées que vous soutenez? En m'expliquant à cet égard, je vais
faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il vous déterminer à en faire
un vers moi, ou plutôt vers la vraie solution: la liberté des Banques!

Mais, pour être compris, j'ai besoin, au risque de me répéter,
d'établir quelques notions fondamentales sur le _crédit_.

_Le Temps est précieux._ _Time is money_, disent les Anglais. _Le
temps, c'est l'étoffe dont la vie est faite_, dit le Bonhomme Richard.

C'est de cette vérité incontestable que se déduit la notion et la
pratique de l'intérêt.

Car faire crédit, c'est accorder du temps.

Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose précieuse,
et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires un tel sacrifice
doive être gratuit.

A dit à B: Consacrez cette semaine à faire pour moi un chapeau; je
l'emploierai à faire pour vous des souliers.--Souliers et chapeau se
valent, répond B, j'accepte.

Un instant après, B s'étant ravisé dit à A: J'ai réfléchi que le
temps m'est précieux; je désire me consacrer à moi-même cette semaine
et les suivantes; ainsi, faites-moi les souliers tout de suite; je
vous ferai le chapeau dans un an.--J'y consens, répond A, mais, dans
un an, vous me donnerez une semaine et deux heures.

Je le demande à tout homme de bonne foi, A fait-il acte de piraterie
en plaçant une nouvelle condition à son profit à côté d'une nouvelle
condition à sa charge?

Ce fait primitif contient en germe toute la théorie du crédit.

Je sais que, dans la société, les transactions ne sont pas aussi
simples que celle que je viens de décrire, mais elles sont identiques
par leur essence.

Ainsi, il est possible que A vende les souliers à un tiers pour
10 fr. et remette cette somme à B en lui disant: Donnez-moi le
chapeau immédiatement, ou, si vous voulez un délai d'un an, vous me
restituerez une semaine de travail, plus deux heures, ou bien 10 fr.,
plus un vingtième en sus. Nous rentrons tout à fait dans l'hypothèse
précédente.

D'accord, je l'espère du moins, sur la légitimité du crédit, voyons
maintenant à quels arrangements il peut donner lieu.

B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cependant, il n'est
pas impossible que A ne le transmette et ne l'escompte. Il peut dire
à C: Je vous dois 10 fr. B m'a donné sa parole qu'il me donnerait
10 fr. et 10 sous dans un an. Voulez-vous accepter en payement mes
droits sur B?--Si C a confiance, s'il croit, l'opération pourra se
faire. Mais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers et
les chapeaux, il suffit de multiplier les promesses de ce genre,
indépendamment de la confiance qui s'y attache?

B peut livrer un titre écrit. Le titre, sous cette forme, évitera
les contestations et dénégations; il inspirera plus de confiance et
circulera plus facilement que la promesse verbale. Mais ni la nature
ni les effets du crédit n'auront changé.

Enfin un tiers, une Banque, peut garantir B, se charger de son
titre et émettre à la place son propre billet. Ce sera une nouvelle
facilité à la circulation. Mais pourquoi? précisément parce que
la signature de la Banque inspire au public plus de confiance que
celle de B. Comment donc peut-on penser qu'une Banque soit bonne à
quelque chose, si elle n'a pas pour base la confiance, et comment
l'aurait-elle, si ses billets offrent moins de garantie que ceux de B?

Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent illusion.
Il ne faut pas y voir une valeur propre, mais la simple promesse
de livrer une valeur, promesse souscrite par quelqu'un qui est en
mesure de la tenir.

Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que s'opère le
rapprochement que j'ai annoncé entre votre opinion et la mienne,
c'est un singulier déplacement du droit à l'intérêt, qui s'opère par
l'intervention des Banques.

Dans le cas d'un billet à ordre ou d'une lettre de change, qui
paye l'intérêt? Évidemment l'emprunteur, celui à qui d'autres ont
sacrifié du temps. Et qui profite de cet intérêt? Ceux qui ont fait
ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunté, pour un an, 1,000 fr. à A, et
lui a souscrit un billet de 1,040 fr., c'est A qui profite des 40 fr.
S'il négocie immédiatement ce billet, à 4 pour 100 d'escompte, c'est
le preneur qui gagne l'intérêt, comme il est juste, puisque c'est lui
qui fait l'_avance_ ou le sacrifice du temps. Si A négocie son billet
au bout de six mois à C, celui-ci ne lui en donne que 1,020 fr., et
l'intérêt se partage entre A et C, parce que chacun a sacrifié six
mois.

Mais quand la Banque intervient, les choses se passent différemment.

C'est toujours B, l'emprunteur, qui paye l'intérêt. Mais ce n'est
plus A et C qui en profitent, c'est la Banque.

En effet, A vient de recevoir son titre. S'il le gardait, à quelque
époque qu'il le négociât, il toucherait toujours l'intérêt pour tout
le temps où il aurait été privé de son capital. Mais il le porte à la
Banque. Il remet à celle-ci un titre de 1,040 fr., et elle lui donne
en échange un billet de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.

Quelle est la raison de ce phénomène? Il s'explique par la
disposition où sont les hommes de faire des sacrifices à la
commodité. Le billet de banque est un titre très-commode. Quand on le
prend, on ne se propose pas de le garder. On se dit: Il ne restera
pas en mes mains plus de huit à dix jours, et je puis bien sacrifier
l'intérêt de 1,000 fr. pendant une semaine en vue des avantages que
le billet me procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec
l'argent; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne rapporte
pas d'intérêt, ce qui montre, pour le dire en passant, l'absurdité
des personnes qui déclament sans cesse contre la productivité de
l'argent, rien au monde n'étant plus improductif d'intérêts que la
monnaie.

Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circulation, et
passe par quarante mains, séjournant neuf jours dans chacune, c'est
quarante personnes qui ont renoncé, en faveur de la Banque, aux
droits qu'elles avaient sur les 40 fr. d'intérêts dus et payés par B.
Chacune d'elles a fait un sacrifice de 1 fr.

Dès lors on a pu se demander si cet arrangement était juste, s'il n'y
aurait pas moyen d'organiser une Banque nationale, commune, qui fit
profiter le public du sacrifice supporté par le public, en un mot,
qui ne perçût pas d'intérêts.

Si je ne me trompe, Monsieur, c'est sur l'observation de ce phénomène
que se fonde votre invention. Elle n'est pas nouvelle. Ricardo avait
conçu un plan moins radical, mais analogue[42], et je trouve dans Say
(_Commentaires sur Storch_) ces lignes remarquables:

     «Cette idée ingénieuse ne laisse qu'une question non résolue.
     Qui devra jouir de l'intérêt de cette somme considérable
     mise dans la circulation? Serait-ce le Gouvernement? Ce ne
     serait pour lui qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les
     sinécures, la corruption parlementaire, le nombre des délateurs
     de la police et les armées permanentes. Serait-ce une compagnie
     financière, comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France?
     Mais à quoi bon faire à une compagnie financière déjà riche
     le cadeau des intérêts _payés en détail par le public_?...
     Telles sont les questions qui naissent à ce sujet. Peut-être
     ne sont-elles pas insolubles. Peut-être y a-t-il des moyens
     de rendre hautement _profitable au public_ l'économie qui en
     résulterait; mais je ne suis pas appelé à développer ici ce
     nouvel ordre d'idées.

[Note 42: _Proposals for an economical and secure currency._]

Puisque c'est le _public_ qui paye en détail ces intérêts, c'est
au _public_ d'en profiter. Certes, il n'y avait qu'un pas de ces
prémisses à la conclusion. Quant au moyen, je le crois tout trouvé;
ce n'est pas la Banque nationale, mais la liberté des banques.

Remarquons d'abord que la Banque ne bénéficie pas de la totalité de
l'intérêt.

Outre les frais, elle a un capital. Et puis elle est dans la
nécessité de tenir toujours prête dans ses caisses, une somme
d'argent improductive.

Les billets d'une banque, on ne saurait trop le répéter, sont des
titres de confiance. Le jour où elle les émet, la Banque proclame
hautement qu'elle est prête à les rembourser à bureau ouvert et à
toute heure. Rigoureusement, elle devrait donc tenir toujours en
disponibilité une _valeur faite_ égale à la _valeur représentative_
lancée dans la circulation, et alors l'intérêt payé par B serait
perdu pour tout le monde. Mais l'expérience ayant appris à la Banque
que ses billets courent le monde pendant un temps déterminé, elle ne
prend ses précautions qu'en conséquence. Au lieu de garder 1,000 fr.
elle n'en garde que 400 (par hypothèse), et fait valoir 600 fr. C'est
l'intérêt de ces 600 fr. qui est supporté par le public, par les
détenteurs successifs du billet, et gagné par la Banque.

Or, cela ne devrait pas être. Elle ne devrait gagner que ses frais,
l'intérêt de tout capital de fondation, et les justes profits de
tout travail, de toute spéculation. C'est ce qui arriverait avec la
liberté des banques; car la concurrence, tendant à rendre uniforme le
taux de l'intérêt, ne permettrait pas aux actionnaires d'une banque
d'être mieux traités que les actionnaires de toute autre entreprise
analogue. En d'autres termes, les banques rivales seraient forcées de
réduire le taux des escomptes à ce qui est nécessaire pour placer
leurs capitaux dans la condition commune, et ce phénomène étrange
que j'ai signalé, je veux dire l'abandon volontaire des intérêts,
auxquels se soumettent les détenteurs successifs de ces billets,
profiterait au _public_ sous forme de réduction dans le taux des
escomptes. Pour être plus précis, je dirai que l'intérêt d'un billet
de 1,000 fr. mis en circulation, se partagerait. Une partie irait
à la Banque pour couvrir la somme qu'elle est obligée de tenir en
réserve, les frais, et la rente de son capital primitif;--l'autre
partie serait forcée, par la concurrence, à se convertir en
diminution d'escompte.

Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dire que l'intérêt tendra à
devenir gratuit ou à s'anéantir. Cela veut dire seulement qu'il
tendrait à être perçu par celui qui y a droit.

Mais le privilége est intervenu qui en a disposé autrement, et la
Banque de France, n'ayant pas de concurrents, au lieu de retenir la
partie, empoche le tout.

Je voudrais, Monsieur, montrer la liberté des banques sous un autre
aspect; mais cette lettre est déjà trop longue. Je me bornerai à
indiquer ma pensée.

Ce qu'on nomme vulgairement l'intérêt[43] comprend trois éléments
qu'on a trop l'habitude de confondre:

1º L'intérêt proprement dit, qui est la rémunération du délai, le
prix du temps;

2º Les frais de circulation;

3º La prime d'assurance.

[Note 43: Quant à la rémunération du capital indépendante de la
circonstance du prêt, voyez, à la quatrième lettre, les pages 140 et
suiv.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

La liberté des banques agirait à la fois d'une manière favorable,
et dans le sens de la réduction, sur ces trois éléments. Elle
maintiendrait au taux le plus bas, par les raisons que j'ai dites,
l'intérêt proprement dit, sans jamais l'anéantir. Elle ferait tomber
les frais de circulation à un chiffre qui, dans la pratique, se
confondrait avec zéro. Enfin elle tendrait à diminuer et surtout
à égaliser la prime d'assurance, qui est de beaucoup l'élément le
plus onéreux,--principalement pour les classes laborieuses,--dont se
compose l'intérêt total.

Si, en effet, les hommes qui jouissent de la plénitude du crédit en
France, comme les Mallet, les Hottinger, les Rothschild, trouvent des
capitaux à 3 pour 100, on peut dire que c'est là l'élément _intérêt_,
et que tout ce que les autres payent en sus représente l'élément
_frais_, et surtout l'élément _prime d'assurance_; ce n'est plus le
_prix du temps_, c'est le prix du _risque_, ou de la difficulté et de
l'incertitude du recouvrement.

Comment la liberté des banques améliorerait-elle et égaliserait-elle
la condition des emprunteurs sous ces rapports? Que le lecteur
veuille bien résoudre la question. J'aime mieux lui laisser cette
fatigue que de la lui donner.

En cette matière, comme en toutes, la véritable solution est donc
la liberté. La liberté fera surgir des banques partout où il y a
un centre d'activité, et associera ces banques entre elles; elle
mettra à portée de chaque marchand, de chaque artisan, ces deux
grands leviers du progrès, l'épargne et le crédit. Elle restreindra
l'intérêt au taux le plus bas où il puisse descendre. Elle répandra
les habitudes les plus favorables à la formation des capitaux.
Elle fera disparaître toute ligne de démarcation entre les classes
et réalisera la _mutualité des services_, sans anéantir ce _prix
du temps_, qui est un des cléments légitimes et nécessaires des
transactions humaines.

Liberté des banques! Liberté du crédit! Oh! pourquoi, monsieur
Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle pas pris cette
direction? Est-ce qu'à tous autres égards, vous ne réclamez pas ce
qui est pour tous les hommes un droit, un attribut, un enseignement,
la liberté? Est-ce que vous ne demandez pas la liberté des achats
et des ventes? Et qu'est-ce, après tout, que le prêt, si ce n'est
la vente d'un usage; la vente du temps? Pourquoi faut-il que cette
transaction seule soit réglementée par l'État ou renfermée dans le
cercle de vos conceptions? Avez-vous foi dans l'humanité? Travaillez
à faire tomber ses chaînes et non à lui en forger de nouvelles.
Admettez que le mobile qui la pousse vers son perfectionnement
indéfini réside en elle-même et non dans le cerveau du législateur.
Réalisons la liberté, et l'humanité saura bien en faire sortir tout
le progrès que sa nature comporte. S'il est possible et bon que
le crédit soit jamais gratuit ou anéanti, comme vous le croyez,
l'humanité libre accomplira cette oeuvre plus sûrement que votre
banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis convaincu,
l'humanité libre évitera les abîmes où votre banque la pousse.

Au nom du droit, au nom de la justice, au nom de votre foi dans les
destinées humaines, au nom de cette concordance qu'il est toujours
désirable de mettre entre toutes les parties d'une propagande,
je vous adjure donc de substituer sur votre drapeau à ces mots:
_Gratuité du crédit_, ceux de _Liberté du crédit_.--Mais j'oublie
qu'il ne m'appartient pas de donner des conseils. D'ailleurs à quoi
serviraient-ils? A-t-on jamais vu un chef d'école revenir sur ses
pas et braver ce mot injuste, mais terrible: Apostasie?--Il y en a
qui ont fait dans leur vie bien des témérités; ils ne feront pas
celle-là, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres de
flatter l'orgueil d'un noble coeur.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



TREIZIÈME LETTRE.

P. J. PROUDHON À F. BASTIAT.

     Consultation psychologique.--Récapitulation.--La comptabilité
     est une méthode infaillible.--Clôture de la discussion.


                                                      11 février 1850.

MONSIEUR BASTIAT,

Votre dernière lettre justifie toutes mes prévisions. J'étais si sûr
de ce qui m'arrive, qu'avant même d'avoir reçu la _Voix du Peuple_
du 4 février, j'avais écrit les trois quarts de la réponse que vous
allez lire, et à laquelle je n'ai plus qu'à mettre une fin.

Vous êtes de bonne foi, monsieur Bastiat, vous ne souffrez pas
qu'on en doute; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne prétends point me
rétracter. Mais il faut bien que je vous le dise, votre intelligence
sommeille, ou plutôt elle n'a jamais vu le jour: c'est ce que je
vais avoir l'honneur de vous démontrer à vous-même, en faisant le
résumé de notre débat. Je souhaite que l'espèce de consultation
psychologique à laquelle vous allez assister, et dont le sujet
sera votre propre esprit, commence pour vous cette éducation
intellectuelle, sans laquelle un homme, quelque dignité de caractère
qui le distingue, quelque talent qu'il déploie, n'est et ne sera
jamais autre chose qu'un _animal parlant_, comme dit Aristote.

Ce qui constitue dans l'homme l'intelligence, c'est l'exercice
complet, harmonique, suivi, des quatre facultés suivantes:
_Attention_, _Comparaison_, _Mémoire_, _Jugement_.--Voilà du moins ce
qu'on m'a appris au collége, et que vous trouverez dans toutes les
philosophies.

Deux ou plusieurs jugements enchaînés l'un à l'autre, et formant
un tout systématique sont une _opération_.--Les opérations de
l'entendement sont de plusieurs espèces, syllogisme, induction,
sorite, dilemme, etc. On leur donne à toutes le nom commun de
_raisonnement_.

L'art de raisonner s'appelle la _logique_: c'est, à proprement
parler, la mécanique intellectuelle.--L'ensemble des facultés est la
RAISON.

L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristote, la contradiction des
sophistes, l'identité de Condillac, l'antinomie de Kant et Hegel,
ne sont que des formes variées du raisonnement, des applications
particulières de la logique: c'est ainsi que l'emploi de la vapeur
comme force motrice a fait inventer des machines de toute espèce,
locomotives, bateaux à vapeur, machines fixes, machines à haute ou
basse pression, etc.; mais qui toutes découlent du même principe, la
vapeur.

Toutes les sciences, sans exception, sont fondées sur la logique,
c'est-à-dire sur l'exercice des quatre facultés primordiales:
attention, comparaison, mémoire, jugement. C'est pourquoi la science
est essentiellement démonstrative: la spontanéité, l'intuition,
l'imagination, ne sont d'aucune autorité scientifique. C'est pour
cela, aussi, c'est en vertu de leurs facultés rationnelles, que
les hommes deviennent capables de se communiquer leurs pensées et
de converser entre eux: ôtez-leur l'attention, la comparaison, la
mémoire et le jugement; ils parlent l'un après l'autre ou tous à la
fois, ils ne se répondent pas, ils ne s'entendent plus.

Appliquons ces règles de la raison humaine, notre commun criterium.

Dès le commencement de cette dispute, répondant catégoriquement à
la question que vous m'avez posée, savoir, _si l'intérêt du prêt
est légitime_, je vous ai dit que, dans les conditions économiques
actuelles, et tant que le crédit ne serait pas démocratiquement
organisé, l'affirmative me paraissait indubitable; qu'ainsi les
démonstrations que vous preniez la peine de me faire étaient
inutiles; que je les acceptais d'avance; que toute la question, pour
moi, était de savoir si le milieu économique pouvait être changé,
et que le socialisme, au nom duquel je prenais la parole, affirmait
cette possibilité. J'ajoutais que le changement des conditions du
crédit était une nécessité de la tradition elle-même, le dernier
terme de cette routine que vous défendez avec tant d'obstination et
si peu de philosophie.

Ainsi donc, à la question que vous m'adressiez, l'intérêt du capital
est-il légitime? j'ai répondu sans hésiter:--Oui, dans l'ordre actuel
des choses, l'intérêt est légitime. Mais j'affirme que cet ordre peut
et doit être modifié, et qu'inévitablement, de gré ou de force, il le
sera. Était-ce donc une réponse obscure? Et n'avais-je pas le droit
d'espérer qu'après avoir répondu si nettement à votre question, vous
répondriez à votre tour à la mienne?

Mais j'avais affaire à un homme dont l'intelligence est
hermétiquement fermée, et pour qui la logique n'existe pas. C'est en
vain que je vous crie: Oui, l'intérêt est légitime dans certaines
conditions indépendantes de la volonté du capitaliste; non, il ne
l'est pas dans telles autres, qu'il dépend aujourd'hui de la société
de faire naître; et c'est pour cela que l'intérêt, excusable dans
le prêteur, est, au point de vue de la société et de l'histoire,
une spoliation! Vous n'entendez rien, vous ne comprenez pas, vous
n'écoutez seulement pas ma réponse. Vous manquez de la première
faculté de l'intelligence, l'attention.

C'est ce qui résulte, au surplus, de votre seconde lettre, dont voici
le début: «Monsieur, vous me posez sept questions. Rappelez-vous
qu'il ne s'agit en ce moment que d'une seule: _L'intérêt du capital
est-il légitime?_» Tout le reste de votre épître n'est qu'une
reproduction des arguments de la première; arguments auxquels je
n'avais pas répondu, parce que je n'avais que faire d'y répondre.
Changez le milieu, vous disais je, et vous changez le principe, vous
changez la pratique.--Vous n'avez pas tenu compte de mes paroles.
Vous avez cru plus utile de plaisanter sur la contradiction et
l'antinomie, sur la thèse, l'antithèse et la synthèse, mettant de
votre côté, à si peu de frais, les usuriers et les sots, heureux de
rire de ce qu'ils tremblent de concevoir.

Que fais-je alors?

Pour exciter en vous cette attention rebelle, je prends divers termes
de comparaison. Je vous montre, par l'exemple de la monarchie, de
la polygamie, du combat judiciaire, des corporations industrielles,
qu'une même chose peut très-bien avoir été bonne, utile, légitime,
respectable, puis après devenir mauvaise, illicite et funeste, tout
cela suivant les circonstances qui l'environnent; que le progrès,
la grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose que cette
transformation incessante du bien en mal, et du mal en bien; qu'il
en est ainsi, entre autres, de l'intérêt; que l'heure est venue pour
lui de disparaître, ainsi qu'il est facile d'en juger aux signes
politiques, historiques et économiques, que je me contente de vous
indiquer en les résumant.

C'était faire appel à la plus précieuse de vos facultés. C'était
vous dire: Quand j'affirme que les conditions qui rendent le prêt
excusable et licite ont disparu, je n'affirme point une chose
extraordinaire, je ne fais qu'énoncer un cas particulier du progrès
social. Observez, comparez; et, la comparaison faite, l'analogie
reconnue, revenons à la question posée par moi à la suite de la
vôtre. Les formes du crédit peuvent-elles, doivent-elles être
modifiées, de manière à amener la suppression de l'intérêt? Voilà,
sans préjudice de l'absolution que la science doit à tous prêteurs,
spéculateurs, capitalistes et usuriers ce que nous avons à examiner.

Mais, bah! est-ce que M. Bastiat compare, lui? Est-ce que seulement
il est capable de comparaison, plus que d'attention? Les analogies
de l'histoire, vous ne les saisissez point; le mouvement des
institutions et la loi générale qui en ressort, vous l'appelez du
_fatalisme_.--«_Je veux_, dites-vous dans votre troisième lettre,
_rester sur mon terrain_!» Et là-dessus, faisant tourner votre
crécelle, vous accrochant à tous les mots qui peuvent vous fournir un
prétexte, vous reproduisez, comme arguments nouveaux, quelques faits
dont je n'attaque point la légitimité dans la routine établie, mais
dont je conteste la nécessité, dont, par conséquent, je demande la
révision, la réforme.

Quand un homme, qui se dit économiste, qui a la prétention de
raisonner, de démontrer, de soutenir une discussion scientifique,
en est là, j'ose dire, Monsieur, que c'est un homme désespéré. Ni
_attention_, ni _comparaison_; incapacité absolue d'écouter et de
répondre! Que puis-je désormais tirer de vous? Vous êtes hors de la
philosophie, hors de la science, hors de l'humanité.

Cependant je ne me rebute pas. Peut-être, me dis-je, l'attention et
la comparaison s'éveilleront-elles en M. Bastiat, à l'aide d'une
autre faculté. Observer avec attention une idée, comparer ensuite
cette idée avec une autre, c'est chose trop subtile, trop abstraite.
Essayons de l'histoire: l'histoire est la série des observations et
des expériences du genre humain. Montrons à M. Bastiat le progrès:
pour saisir le progrès dans son unité, et conséquemment dans sa loi,
il ne faut que de la _mémoire_.

Quand je parle de la mémoire, comme faculté de l'entendement humain,
je la distingue essentiellement du _souvenir_. Les animaux se
souviennent, ils n'ont pas la mémoire. La mémoire est la faculté
d'enchaîner et de classer les souvenirs; de considérer plusieurs
faits consécutifs comme un seul et même fait; d'y mettre de la série
et de l'unité. C'est l'attention appliquée à une suite de choses
accomplies dans le temps et généralisées.

J'écris donc la monographie de l'usure. Je vous montre l'usure
dans son origine, ses causes, ses prétextes, ses analogies, son
développement, ses effets, ses conséquences. Je prouve que les
résultats du principe de l'usure sont tout à l'impossible et à
l'absurde, qu'ils engendrent fatalement l'immoralité et la misère.
Cela fait, je vous dis: Vous voyez que l'ordre et la conservation
de la société sont désormais incompatibles avec l'usure; que les
conditions du crédit ne peuvent plus rester les mêmes; que l'intérêt,
licite au commencement, excusable encore aujourd'hui dans le prêteur,
dont il ne dépend pas de s'en priver, est devenu, au point de vue
de la conscience sociale, une loi spoliatrice, une institution
monstrueuse, qui appelle invinciblement une réforme.

C'était le cas, si je ne me trompe, d'étudier enfin l'histoire, les
conditions nouvelles du crédit, la possibilité, attestée par moi, de
le rendre gratuit. Et rappelez-vous qu'écartant avec le plus grand
soin la question de personnes, je vous disais sans cesse: Je n'accuse
point les capitalistes; je ne me plains pas des propriétaires; je
n'ai garde de condamner, comme a fait l'Église, les banquiers et les
usuriers: je reconnais la bonne foi de tous ceux qui profitent de
l'intérêt. Je dénonce une erreur exclusivement collective, une utopie
antisociale et pleine d'iniquité. Eh bien! m'avez-vous seulement
compris? Car pour ce qui est de me réfuter, vous n'y songez seulement
pas.

J'ai sous les yeux votre quatrième lettre: y a-t-il ombre de cette
aperception historique, qui est, comme je vous le dis, la mémoire?
Non. Les faits accomplis existent pour vous uniquement comme
souvenirs: c'est-à-dire qu'ils ne sont rien. Vous ne les niez point:
mais comme il vous est impossible d'en suivre la filière et de les
généraliser, vous n'en dégagez pas le contenu; leur intelligence vous
échappe. Votre faculté mnémonique, comme votre faculté d'attention
et de comparaison, est nulle. Vous ne savez que répéter toujours la
même chose: Celui qui prête à intérêt n'est point un voleur; et nul
ne peut être contraint de prêter. Que sert, après cela, de savoir
si le crédit peut être organisé sur d'autres bases, ou d'examiner
ce qui résulte pour les classes travailleuses de la pratique de
l'intérêt?--Votre thème est fait: vous ne vous en départez point.
Et sur cela, après avoir exposé la routine usuraire, sous forme
d'exemples, vous la reproduisez sous forme de propositions, et vous
dites: Voilà la science!

Je vous l'avoue, Monsieur, j'ai douté un instant qu'il y eût sur
la terre un homme aussi disgracié de la nature sous le rapport
de l'intellect, et j'ai accusé votre volonté. Pour ma part, je
préférerais mille fois être suspecté dans ma franchise, que de me
voir dépouillé du plus bel apanage de l'homme, de ce qui fait sa
force et son essence[44]. C'est sous cette impression pénible qu'a
été écrite ma lettre du 31 décembre, dont il vous est facile à
présent d'apprécier la signification.

[Note 44: Quelques mois après la clôture de cette discussion,
M. Proudhon, au nom d'une compagnie industrielle, demandait au
gouvernement une garantie de 5 pour % d'intérêt, pour certaine
entreprise de transports, entre Châlons et Avignon. Choqué d'une
telle demande de la part de l'apôtre du _crédit gratuit_ et de
_l'anarchie_, Bastiat manifesta son impression par une lettre restée
inédite, dont nous reproduisons les dernières lignes.

«M. Proudhon, déplorant la faiblesse de mes facultés intellectuelles,
disait:--Pour ma part, je préférerais mille fois être suspecté dans
ma franchise que de me voir dépouillé du plus bel apanage de l'homme,
de ce qui fait sa force et son essence.--Que M. Proudhon le sache
bien: j'accepte le partage. À moi l'humble intelligence qu'il a plu
à Dieu de me départir; à lui, puisqu'il le préfère, d'être suspecté
dans sa franchise.»

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Je me suis dit: Puisque M. Bastiat ne daigne ni honorer de son
attention ma réponse, ni comparer les faits qui la motivent, ni
faire état du mouvement historique qui met à néant sa théorie;
puisqu'il est incapable d'entrer avec moi en dialogue et d'entendre
les raisons de son contradicteur, il faut croire qu'il y a en lui
excès de personnalité. C'est un homme, comme l'on dit, qui abonde
dans son propre jugement, et qui, à force de n'écouter que soi, s'est
séquestré de toute conversation avec ses semblables. Attaquons-le
donc dans son jugement, c'est-à-dire dans sa conscience, dans sa
personnalité, dans son _moi_.

Voilà comment, Monsieur, j'ai été conduit à m'en prendre, non plus à
vos raisonnements, radicalement nuls dans la question, mais à votre
volonté. J'ai accusé votre bonne foi: c'était une expérience, je vous
en demande pardon, que je me permettais sur votre individu. Pour
donner corps et figure à mon accusation, j'ai concentré toute notre
discussion sur un fait contemporain, palpable, décisif, avec lequel
j'ai identifié, non-seulement votre théorie, mais vous-même, sur la
Banque de France.

La Banque de France, vous ai-je fait observer, est la preuve
vivante de ce que je ne cesse de vous répéter depuis six semaines,
savoir, que si l'intérêt fut un jour nécessaire et licite, il y a
aujourd'hui, pour la société, devoir et possibilité de l'abolir.

Il est prouvé, en effet, par la comparaison du capital de la Banque
avec son encaisse, que tout en servant à ses actionnaires l'intérêt
dudit capital à 4 pour 100, elle peut faire le crédit et l'escompte
à 1 pour 100, et réaliser encore de beaux bénéfices. Elle le peut,
elle le doit: en ne le faisant pas, elle vole. Elle est cause,
par son refus, que le taux des intérêts, loyers et fermages, qui
devrait descendre partout à 1 pour 100, en maximum, reste élevé à 3,
4, 5, 6, 7, 8, 10, 12 et 15 pour 100. Elle est cause que le peuple
paie chaque année aux classes improductives plus de six milliards
de gratifications et pots-de-vin, et que, tandis qu'il pourrait
produire chaque année vingt milliards de valeurs, il n'en produit
que dix. Donc, ou vous justifierez la Banque de France, ou, si vous
ne le pouvez pas, si vous ne l'osez pas, vous reconnaîtrez que la
pratique de l'intérêt n'est qu'une pratique de transition, qui doit
disparaître dans une société supérieure.

Voilà, monsieur, ce que je vous ai dit, et en termes assez vifs
pour provoquer de votre part, à défaut d'attention, de comparaison,
de mémoire, sur la question tout historique que je vous avais
jusqu'alors soumise, cet acte simple et tout intuitif de la pensée,
lorsqu'elle se trouve en présence d'un fait, et interrogée par _oui_
ou par _non_, je veux dire, un jugement. Vous n'aviez qu'à répondre,
en deux mots, _cela est_, ou _cela n'est pas_, et le procès était
fini.

_Cela est_, c'est-à-dire, oui, la Banque de France peut, sans faire
tort à ses actionnaires et se nuire à elle-même, faire l'escompte à 1
pour 100; elle peut donc en vertu de la concurrence qu'elle créerait
par cette diminution, faire baisser le loyer de tous les capitaux, et
du sien propre, au-dessous de 1 pour 100. Et puisque le mouvement de
décroissance, une fois commencé, ne s'arrêterait plus, elle peut, si
elle veut, faire disparaître tout à fait l'intérêt. Donc le crédit
payé, quand il ne prend que ce qui lui est dû, mène droit au crédit
gratuit; donc l'intérêt n'est qu'un fait d'ignorance et de barbarie;
donc l'usure et la rente, dans une démocratie organisée, sont
illicites.

_Cela n'est pas_, c'est-à-dire, non, il n'est pas vrai, quoi qu'en
dise le bilan publié chaque semaine par la Banque de France, qu'elle
ait un capital de 90 millions et un encaisse de 460 millions; il
n'est pas vrai que cet encaisse énorme vienne de la substitution du
papier de banque au numéraire dans la circulation commerciale, etc.
etc. Dans ce cas, je vous renvoyais à M. d'Argout, à qui revenait le
débat.

L'eût-on jamais cru, si vous ne nous l'aviez fait voir? À ce fait si
catégorique, si palpitant de la Banque de France, vous ne répondez
ni _oui_ ni _non_. Vous ne vous doutez seulement pas de l'identité
qui existe entre le fait soumis à votre jugement et votre théorie
de l'intérêt. Vous n'apercevez point la synonymie de ces deux
propositions: Oui, la Banque de France peut faire crédit à 1 pour
100, donc ma théorie est fausse;--Non, la Banque de France ne peut
pas faire crédit à 1 pour 100, donc ma théorie est vraie.

Votre réponse, monument irrécusable d'une intelligence que le Verbe
divin n'illumina jamais, c'est: qu'il ne s'agit pas pour vous de la
Banque de France, mais du capital; que vous ne défendez point le
privilége de la Banque, mais seulement la légitimité de l'intérêt;
que vous êtes pour la liberté des banques, comme pour la liberté
du prêt; que, s'il est possible à la Banque de France de faire le
crédit et l'escompte pour rien, vous ne l'empêchez point; que vous
vous bornez à affirmer une chose, à savoir que la notion du capital
suppose et implique nécessairement celle de l'intérêt; que le premier
ne va pas sans le second, bien que le second existe quelquefois sans
le premier, etc.

Ainsi, vous êtes aussi impuissant à juger qu'à observer, comparer
et vous remémorer. Il vous manque cette conscience juridique qui,
en présence de deux faits identiques ou contraires, prononce:
Oui, l'identité existe; non, l'identité n'existe pas. Sans doute,
puisque vous êtes un être pensant, vous avez des intuitions, des
illuminations, des révélations; je ne me charge pas, quant à moi,
de dire ce qui se passe dans votre cerveau. Mais, à coup sûr, vous
ne raisonnez pas, vous ne réfléchissez pas. Quelle espèce d'homme
êtes-vous, monsieur Bastiat? Êtes-vous seulement un homme?...

Comment! après m'avoir abandonné successivement la métaphysique, à
laquelle vous n'entendez rien; la philosophie de l'histoire, que
vous traitez de fatalisme; le progrès économique, dont le dernier
terme est la réduction à l'absurde de l'intérêt; vous m'abandonnez
encore la pratique financière, dont le plus magnifique corollaire
est précisément la conversion du crédit payé en crédit gratuit;
et vous n'en persistez pas moins à soutenir la vérité absolue de
votre théorie, que vous avez ainsi détruite de vos propres mains!
Vous lâchez pied partout; la métaphysique, l'histoire, l'économie
sociale, la banque, font successivement défaut à votre thèse, comme
l'attention, la comparaison, la mémoire et le jugement à votre
intelligence? encore une fois, quelle dialectique est la vôtre, et
comment voulez-vous qu'on vous prenne?

Et cependant, je ne me suis point découragé. J'ai voulu aller
jusqu'au bout et tenter un dernier effort. J'ai cru que cette inertie
des facultés intellectuelles pouvait provenir de l'absence de
notions, et je me suis flatté de l'espérance de faire jaillir enfin
l'étincelle dans votre âme. Vous-même paraissiez m'indiquer cette
marche, quand vous me disiez: _Convaincu que tout ce débat repose
sur la_ NOTION _du capital_; et, qu'en conséquence, vous essayiez de
m'expliquer ce que vous entendez par capital; puis donc qu'il est
inabordable par la logique, me dis-je, attaquons-le par les notions.
Il serait honteux qu'une pareille discussion finit sans que les deux
adversaires pussent se rendre le témoignage, que s'ils n'ont pu
s'accorder, au moins ils se sont compris!

J'analyse donc, pour vous exprès, la notion du capital. Cette analyse
terminée, je donne la définition; j'en déduis les corollaires; puis,
afin de ne laisser aucune ambiguïté dans les termes, j'appelle à moi
la science du comptable. Je représente par écritures de commerce, sur
deux tableaux comparatifs, d'un côté la théorie du capital d'après
vos idées; de l'autre, cette même théorie d'après les miennes. Je
consacre treize colonnes de la _Voix du Peuple_ à cette exposition,
toute de complaisance, mais de laquelle, selon moi, doit sortir une
révolution économique, mieux que cela, une science nouvelle.

C'était une dernière fois vous dire:

Prenez garde! les temps sont changés. Le principe de l'intérêt a
épuisé toutes ses conséquences; elles sont aujourd'hui reconnues
immorales, destructives de la félicité publique, mathématiquement
fausses; la tenue des livres les dément, et, ce qui ne vous laisse
aucune ressource, avec la tenue des livres, la notion même du
capital. Pour Dieu, soyez donc attentif aux faits que je vous
signale; observez, comparez, synthétisez, jugez, remontez aux
notions: alors seulement vous aurez le droit d'exprimer une opinion.
Vous persisterez dans votre erreur, sans doute, mais du moins votre
erreur sera raisonnée; vous vous tromperez en connaissance de cause.

Comment êtes-vous sorti de cette épreuve? C'est ce que je vais
examiner, en répondant à votre dernière.

Je laisse de côté votre exorde, magnifique et pompeux dans lequel
vous félicitez la société du service que je lui ai rendu en dévoilant
le dernier mot du socialisme, et célébrez votre victoire. Je ne
relèverai pas davantage certaines plaisanteries sur les _hésitations_
et oscillations de ma polémique: nos lecteurs sont à cet égard
suffisamment instruits. Ils savent que ce que vous appelez en moi
hésitation, n'est autre que la distinction fondamentale que j'ai
faite, dès le premier jour, sur le _passé_ et le _présent_ de
l'économie des sociétés, distinction que j'ai appuyée successivement
de toutes les preuves que me fournissaient la métaphysique,
l'histoire, le progrès, la routine même, et sur laquelle je
m'efforce, mais inutilement, depuis deux mois, d'appeler votre
attention. Je néglige, en un mot, tout ce qui, dans votre épître,
n'a point directement trait à la question, et ne m'attache qu'à
l'essentiel.

J'avais défini le capital: TOUTE VALEUR FAITE, _en terres,
instruments de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies, et
servant, ou pouvant servir à la production_.

Chose singulière! cette définition vous agrée; vous l'acceptez,
vous vous en emparez. Hélas! mieux eût valu pour vous cent fois
la rejeter, avec l'antinomie et la philosophie de l'histoire, que
d'encombrer d'une pareille formule votre entendement! Il faut voir
quel affreux ravage cette terrible définition a fait sur votre esprit!

D'abord, vous ne l'avez point du tout comprise. Malgré la peine que
je me suis donnée de vous l'expliquer, vous ignorez ce que c'est
qu'une _valeur faite_: sans cela, eussiez-vous fait tenir, à l'un
des personnages que vous mettez en scène, le discours suivant:
«Messieurs, si vous voulez mes meubles, mes souliers, mes clous, mes
habits, _qui sont des valeurs faites_, donnez-moi une valeur faite,
c'est-à-dire vingt francs d'argent?»

On appelle _valeur faite_, dans le commerce, une lettre de change,
par exemple, ayant une cause réelle, revêtue des formes légales,
émanée d'une source connue et solvable, acceptée, et au besoin
endossée par des personnes également solvables et connues, offrant
ainsi triple, quadruple, etc., garantie, et susceptible, par le
nombre et la solidité des cautions, de circuler comme numéraire. Plus
il y a de cautions et d'acceptations, mieux la valeur est faite: elle
serait parfaite, si elle avait pour garants et pour accepteurs tous
les citoyens. Telle est la monnaie, la mieux faite de toutes les
valeurs: car, outre qu'elle porte son gage en elle-même, elle est
revêtue de la signature de l'État, qui la lance dans la circulation
comme une lettre de change, et assurée de l'acceptation du public.
Par analogie, je dis que des meubles, des souliers, et tous autres
produits, sont reconnus valeurs faites, non pas lorsque la confection
en est achevée et qu'ils sont exposés à la vente, comme vous le
dites; mais après qu'ils ont été appréciés contradictoirement, que
la valeur en a été fixée, la livraison effectuée; et cela encore,
seulement, pour celui qui les achète, ou qui consent à les reprendre
au même prix. C'est ainsi, vous ai-je dit, que le produit devient
capital; et il n'est capital que pour l'acquéreur, qui s'en fait
soit un instrument, soit un élément de reproduction. Pour celui-là,
dis-je, et pour lui seul, le produit devient valeur faite, en un mot,
capital.

Ici, Monsieur, j'ai du moins l'avantage que vous ne me contredirez
point. Je suis l'auteur de la définition; je sais ce que j'ai voulu
dire; vos paroles déposent de ce que vous avez entendu. Vous ne me
comprenez pas.

Quoi qu'il en soit, et sans y regarder de si près, vous prenez ma
définition du capital pour bonne; vous dites qu'elle suffit à la
discussion. Vous reconnaissez donc, implicitement, que _capital_ et
_produit_ sont, dans la société, termes synonymes; conséquemment,
que toute opération de crédit se résout, à peine de fraude, dans
un échange: deux choses que vous aviez d'abord niées, et que je
vous féliciterais d'avoir enfin comprises, s'il m'était possible de
croire que vous donnez à mes paroles le sens que je leur applique.
Quoi de plus fécond, en effet, que cette analyse: Puisque la valeur
n'est autre chose qu'une proportion, et que tous les produits sont
nécessairement proportionnels entre eux, il s'ensuit qu'au point de
vue social les produits sont toujours valeurs et valeurs faites:
la différence, pour la société, entre capital et produit, n'existe
pas. Cette différence est toute subjective aux individus: elle vient
de l'impuissance où ils se trouvent d'exprimer la proportionnalité
des produits en nombre exact et de leurs efforts pour arriver à une
approximation. Car, ne l'oublions pas, la loi secrète de l'échange,
la règle absolue des transactions, loi non écrite mais intuitive,
règle non de convention mais de nature, c'est de conformer, le plus
possible, les actes de la vie privée aux formules de la vie sociale.

Or, et c'est ce qui fait naître mes doutes, cette définition, si
profonde et si nette, du capital, que vous trouvez bon d'accepter;
cette identité du capital et du produit, du crédit et de l'échange,
tout cela, Monsieur, est la négation de votre théorie de l'intérêt;
et certes, vous ne vous en doutiez pas? Dès lors, en effet, que la
formule de J. B. Say, _les produits s'échangent contre les produits_,
est synonyme de cette autre, _les capitaux s'échangent contre les
capitaux_; que la définition du capital, par vous acceptée, n'est
autre chose que cette synonymie; que tout concourt, dans la société,
à rendre les faits de commerce de plus en plus conformes à cette loi;
il est évident, _à priori_, qu'un jour doit venir où les relations de
prêt, loyer, fermage, intérêt, et autres analogues, seront abolies
et converties en rapports d'échange; et qu'ainsi la prestation des
capitaux, devenant simplement échange de capitaux, et toutes les
affaires se réglant au comptant, l'intérêt devra disparaître. L'idée
d'usure, dans cette définition du capital, implique contradiction.

C'est ce que vous eussiez infailliblement compris, si, tout en
adoptant ma définition du capital, vous lui aviez accordé une seule
minute de réflexion. Mais croire que vous allez réfléchir sur vos
propres notions; s'imaginer qu'après avoir admis un principe, vous
en adopterez les conséquences, le mouvement et les lois; c'est, j'en
ai fait la triste expérience, se tromper étrangement. Raisonner,
pour vous, c'est contredire à tort et à travers, sans suite et sans
méthode. La notion glisse sur votre esprit sans le pénétrer. Vous
prenez le mot, que vous appliquez ensuite à votre guise, et suivant
les préoccupations de votre esprit: vous laissez l'idée, le germe,
qui seul féconde l'intelligence et dénoue les difficultés.

Je n'avais rien épargné, cependant, pour vous éclairer sur le sens
et la portée de ma définition, et vous mettre en garde contre elle.
Désespérant de vous la faire concevoir par la seule métaphysique
du langage, je l'avais réduite en équations, pour ainsi dire,
algébriques. Car, qu'est-ce que la science du comptable, dont j'ai
fait usage à cette occasion, sinon une sorte d'algèbre? Mais voici
bien une autre affaire. Vous raisonnez de la tenue des livres
absolument comme de la valeur faite: il vous était réservé, après
avoir accepté une définition sans en comprendre les termes, sans en
apercevoir les conséquences, d'en nier encore la démonstration. Mais,
Monsieur, la démonstration, c'est la définition: où donc en êtes-vous?

Je lis dans votre lettre du 3 février:

«Ayant imaginé ces données, vous dressez la comptabilité de A, de
B, et celle de la Banque. _Certes cette comptabilité, les données
étant admises, est irréprochable. Mais peut-on admettre vos données?_
sont-elles conformes à la nature des hommes et des choses?»

Ceci, j'ose vous le dire, est le renversement de l'arithmétique et
du sens commun. Mais, Monsieur, si vous aviez eu la plus légère
teinture de comptabilité, vous n'eussiez pas écrit de pareilles
lignes. Vous auriez su que si, comme vous êtes forcé de l'avouer,
_ma comptabilité est irréprochable_, les données économiques sur
lesquelles je l'ai établie sont, dans le premier système, qui est
le vôtre, nécessairement fausses; dans le second, qui est le mien,
nécessairement vraies. Telle est l'essence de la comptabilité,
qu'elle ne dépend pas de la certitude de ses données; elle ne
souffre pas de _données fausses_; elle est, par elle-même, et malgré
la volonté du comptable, la démonstration de la vérité ou de la
fausseté de ses propres données. C'est en vertu de cette propriété
que les livres du négociant font foi en justice, non-seulement
pour lui, mais contre lui; l'erreur, la fraude, le mensonge, les
fausses données, enfin, sont incompatibles avec la tenue des livres.
Le banqueroutier est condamné sur le témoignage de ses écritures
beaucoup plus que sur la dénonciation du ministère public. Telle est,
vous dis-je, l'incorruptibilité de cette science, que j'ai signalée,
dans mon _Système des contradictions économiques_, comme la plus
belle application de la métaphysique moderne.

Vous parlez de _fausses données_. Mais la donnée sur laquelle j'ai
établi ma comptabilité est précisément la vôtre, la donnée du
_capital productif d'intérêt_. Cette donnée étant pour vous réputée
vraie, je la soumets à l'épreuve de la comptabilité. J'en fais autant
pour la donnée contraire, qui est celle que je défends. L'opération
faite, vous la proclamez irréprochable; mais comme elle conclut
contre vous, vous vous récriez que _les données sont fausses_. Je
vous demande, monsieur Bastiat, ce que vous avez voulu dire?

Certes, je ne m'étonne plus, à présent, qu'à force de ne pas voir
dans une définition ce qui y est, vous ayez fini par découvrir ce
qui n'y est point, et que, de bévue en bévue, vous soyez tombé dans
la plus inconcevable hallucination. Où donc avez-vous vu, dans
cette comptabilité irréprochable, bien que, selon vous, la donnée
en soit fausse, que le système de crédit que je défends, c'est le
_papier-monnaie_? Je vous défie de citer un seul mot de moi, dans
cette longue controverse, qui vous autorise à dire, comme vous le
faites, et, je crois, pour vous tirer d'embarras, que la théorie
du crédit gratuit, c'est la théorie des assignats. Je n'ai pas
dit un mot du système que je voudrais voir substitué à celui qui
nous gouverne et dans lequel je persiste à voir la cause de tous
les malheurs de la société. Vous n'avez pas voulu qu'il fût mis
en discussion, ce système; _vous êtes resté sur votre terrain_;
tout ce que j'ai pu faire, ç'a été de vous prouver, sans toutefois
me faire comprendre, que la pratique de l'intérêt mène droit à la
pratique de la gratuité, et que l'heure est sonnée d'accomplir cette
révolution. De mon système, à moi, il n'en a jamais été question.
J'ai raisonné constamment sur vos données; je me suis tenu, avec
vous, dans les us et coutumes du capital. Relisez ma lettre du 31
décembre; il ne s'agit point là de la _Banque du Peuple_, mais bien
de la BANQUE DE FRANCE, de cette Banque privilégiée, gouvernée
par M. d'Argout, que vous ne soupçonnez point, sans doute, d'être
partisan du papier-monnaie, ni de la monnaie de papier, ni des
assignats; de cette Banque, enfin, qui, depuis la réunion des Banques
départementales, et l'émission des billets à 100 francs, a vu
continuellement augmenter son encaisse; qui possède aujourd'hui 460
millions de lingots et d'espèces; qui finira par engloutir dans ses
caves un milliard de numéraire, pour peu que l'administration réduise
encore la coupure des billets, établisse d'autres succursales, et
que les affaires reprennent; c'est de cette Banque-là que je vous ai
entretenu: l'auriez-vous prise, par hasard, pour une hypothèse, et
ses 460 millions d'espèces pour une utopie?

Voici ce que je vous ai dit:

Le capital de la Banque de France est de 90 millions; son encaisse
de 460 millions; ses émissions de 472: soit donc un capital, réalisé
ou garanti, de 382 millions, appartenant au peuple français, et sur
lequel la Banque ne doit percevoir aucun intérêt.

Or, les intérêts dus par la Banque à ses actionnaires étant de 4
pour 100 sur un capital de 90 millions; les frais d'administration,
risques compris, 1/2 pour 100; l'accumulation des espèces se faisant
d'une manière progressive, et la somme des émissions pouvant, sans
danger, être d'un tiers supérieure à celle de l'encaisse: je dis
que la Banque de France peut, que si elle peut elle doit, à peine
de concussion et de vol, réduire le taux de ses escomptes à 1 pour
100, et organiser le crédit foncier, en même temps que le crédit
commercial. Que me parlez-vous donc de papier-monnaie, d'assignats,
de cours forcé, de maximum, de débiteurs insolvables, d'emprunteurs
sans bonne foi, de travailleurs débauchés, et autres balivernes?
Que la Banque de France fasse son métier avec prudence et sévérité,
comme elle a fait jusqu'à présent; ce n'est pas mon affaire. Je dis
qu'elle a le pouvoir et le devoir de faire le crédit et l'escompte, à
ceux à qui elle a coutume de le faire, à 1 pour 100 l'an, commission
comprise. M. Bastiat me fera-t-il une fois l'honneur de m'entendre?

M. BASTIAT. «Pour que les billets d'une Banque soient reçus, il faut
qu'ils inspirent confiance;

«Pour qu'ils inspirent confiance, il faut que la Banque ait des
capitaux;

«Pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elles les emprunte,
et conséquemment qu'elle en paie l'intérêt;

«Si elle en paie l'intérêt, elle ne peut les prêter sans intérêt.»

MOI. Eh bien! Monsieur, la Banque de France a trouvé des capitaux
sans intérêts; elle possède, en ce moment, 382 millions qui ne lui
appartiennent pas; elle en aura, quand elle voudra, le double à
pareille condition.--Doit-elle faire payer un intérêt?

M. BASTIAT. «Le temps est précieux. Le temps, c'est de l'argent,
disent les Anglais. Le temps, c'est l'étoffe dont la vie est faite,
dit le Bonhomme Richard.

«Faire crédit, c'est accorder du temps.

«Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose
précieuse; un pareil sacrifice ne peut être gratuit.»

MOI. Vous n'y arriverez donc jamais! Je vous ai dit, et je vous
répète, qu'en matière de crédit, ce qui fait qu'on a besoin de temps,
c'est la difficulté de se procurer de l'argent; que cette difficulté
tient surtout à l'intérêt exigé par les détenteurs d'argent; en sorte
que si l'intérêt était zéro, le temps du crédit serait aussi zéro.
Or, la Banque de France, dans les conditions que lui fait le public
depuis la révolution de Février, peut réduire son intérêt presque à
zéro; qui de vous ou de moi tourne dans le cercle?

M. BASTIAT. «Ah! oui... il me semble... je crois comprendre enfin ce
que vous voulez dire. Le public a renoncé, en faveur de la Banque,
à l'intérêt de 382 millions de billets qui circulent sous sa seule
garantie. Vous demandez s'il n'y aurait pas moyen de faire profiter
le public de cet intérêt, ou, ce qui revient au même, d'organiser une
Banque nationale qui ne perçût pas d'intérêts. Si je ne me trompe
pas, c'est sur l'observation de ce phénomène que se fonde votre
invention. Ricardo avait conçu un plan moins radical, mais analogue,
et je trouve dans Say ces lignes remarquables:

     Cette idée ingénieuse ne laisse qu'une question non résolue. Qui
     devra jouir de l'intérêt de cette somme considérable, mise dans
     la circulation? Serait-ce le gouvernement? Ce ne serait pour lui
     qu'un moyen d'augmenter les abus, tels que les sinécures, la
     corruption parlementaire, le nombre des délateurs de la police,
     et les armées permanentes. Serait-ce une compagnie financière,
     comme la Banque d'Angleterre, la Banque de France? Mais à quoi
     bon faire à une compagnie financière le cadeau des intérêts
     payés en détail par le public?... Telles sont les questions qui
     naissent à ce sujet: peut-être ne sont-elles pas insolubles.
     Peut-être y a-t-il des moyens de rendre hautement profitable au
     public l'économie qui en résulterait; mais je ne suis pas appelé
     à développer ici ce nouvel ordre d'idées.

MOI. Eh! Monsieur, votre J. B. Say, avec tout son génie, est un
imbécile. La question est toute résolue; c'est que le peuple,
qui fait les fonds, le peuple, qui est ici le seul capitaliste,
le seul commanditaire, le vrai propriétaire; le peuple, qui seul
doit profiter de l'intérêt, le peuple, dis-je, ne doit pas payer
d'intérêts. Est-il au monde quelque chose de plus simple et de plus
juste?

Ainsi, vous convenez, sur la foi de Ricardo et de J. B. Say, qu'il
existe _un moyen de faire profiter le public_, je cite vos propres
expressions, _des intérêts qu'il paie à la Banque_, et que ce moyen,
c'est d'organiser une Banque nationale, faisant crédit à zéro
d'intérêt?

M. BASTIAT. Non pas cela, Dieu m'en préserve! Je reconnais, il est
vrai, que la Banque ne doit pas profiter des intérêts payés par le
public pour un capital appartenant au public; je conviens de plus
qu'il existe un moyen de faire profiter desdits intérêts le public.
Mais je nie que ce moyen soit celui que vous indiquez; à savoir,
l'organisation d'une Banque nationale; je dis et j'affirme que ce
moyen, c'est la _liberté des Banques_!

«Liberté des banques! Liberté du crédit! Oh! pourquoi, monsieur
Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle pas pris cette
direction?»

Je fais grâce au lecteur de votre péroraison, dans laquelle vous
déplorez mon endurcissement, et m'adjurez, avec un sérieux comique,
de substituer à ma formule: _Gratuité du crédit_, la vôtre:
_Liberté du crédit_, comme si le crédit pouvait être plus libre que
lorsqu'il ne coûte rien! Je n'ai veine au corps, sachez-le bien, qui
résiste à la liberté du crédit: en fait de banque, comme en fait
d'enseignement, là liberté est ma loi suprême. Mais je dis que,
jusqu'à ce que la liberté des banques et la concurrence des banquiers
fassent jouir le public des intérêts qu'il leur paie, il serait bon,
utile, constitutionnel, et d'une économie tout à fait républicaine,
de créer, au milieu des autres banques, et en concurrence avec elles,
une Banque nationale faisant provisoirement crédit à 1 ou 1/2 pour
100, au risque de ce qui en arriverait. Vous répugne-t-il de faire
de la Banque de France par le remboursement de ses actionnaires,
cette Banque nationale que je propose? Alors que la Banque de France
restitue les 382 millions d'espèces qui appartiennent au public,
et dont elle n'est que la détentrice. Avec 382 millions on peut
très-bien organiser une banque; qu'en pensez-vous? Et la plus grosse
de l'univers. En quoi donc cette banque, formée par la commandite de
tout le peuple, ne serait elle pas libre? Faites cela seulement, et
quand vous aurez attaché ce grelot révolutionnaire, quand vous aurez
de la sorte édicté le premier acte de la République démocratique
et sociale, je me charge de vous déduire les conséquences de cette
grande innovation. Vous saurez alors quel est mon système.

Quant à vous, monsieur Bastiat, qui, économiste, vous moquez de
la métaphysique, dont l'économie politique n'est que l'expression
concrète; qui, membre de l'Institut, ne savez pas même où en
est la philosophie de votre siècle; qui, auteur d'un livre
intitulé _Harmonies économiques_, probablement par opposition aux
_Contradictions économiques_[45], ne concevez rien aux harmonies de
l'histoire, et ne voyez dans le progrès qu'un désolant fatalisme;
qui, champion du capital et de l'intérêt, ignorez jusqu'aux principes
de la comptabilité commerciale; qui, concevant enfin, à travers les
ambages d'une imagination effarée, et sur la foi de vos auteurs
beaucoup plus que d'après votre intime conviction, qu'il est
possible d'organiser, avec les fonds du public, une banque faisant
crédit sans intérêt, continuez cependant à protester, au nom de la
_Liberté du Crédit_, contre la GRATUITÉ DU CRÉDIT: vous êtes sans
doute un bon et digne citoyen, un économiste honnête, un écrivain
consciencieux, un représentant loyal, un républicain fidèle, un
véritable ami du peuple: mais vos dernières paroles me donnent le
droit de vous le dire, scientifiquement, monsieur Bastiat, vous êtes
un homme mort.

                                                       P. J. PROUDHON.

[Note 45: M. Proudhon s'est trompé dans sa conjecture. Bastiat
n'a pas écrit les _Harmonies_ par opposition aux _Contradictions
économiques_, car, le 5 juin 1845, c'est-à-dire antérieurement à
l'apparition des _Contradictions_, il communiquait par lettre à un
ami le projet d'écrire les _Harmonies sociales_. Rappelons aussi que
Bastiat était seulement membre _correspondant_ de l'Institut.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



QUATORZIÈME LETTRE.

F. BASTIAT À P. J. PROUDHON.

     Droit légitime de la défense.--Origine et résumé d'une
     discussion, dont le public est le seul juge.


                                                          7 mars 1850.

La cause est entendue et le débat est clos, dit M. Proudhon, de
partie se faisant juge. M. Bastiat est condamné... à mort. Je le
condamne dans son intelligence; je le condamne dans son attention,
dans ses comparaisons, dans sa mémoire et dans son jugement; je
le condamne dans sa raison; je le condamne dans sa logique; je le
condamne par induction, par syllogisme, par contradiction, par
identité et par antinomie.

Oh! monsieur Proudhon, vous deviez être bien en colère quand vous
avez jeté sur moi ce cruel anathème!

Il me rappelle la formule de l'excommunication:

_Maledictus sit vivendo, moriendo, manducando, bibendo._

_Maledictus sit intus et exterius._

_Maledictus sit in capillis et in cerebro._

_Maledictus sit in vertice, in oculis, in auriculis, in brachiis_,
etc., etc.; _maledictus sit in pectore et in corde, in renibus, in
genubus, in cruribus, in pedibus, et in unguibus_.

Hélas! toutes les Églises se ressemblent, quand elles ont tort, elles
se fâchent.

Cependant je récuse l'arrêt, et je proteste contre la clôture du
débat.

Je récuse l'arrêt, parce qu'il n'appartient pas à mon adversaire de
le prononcer. Je ne reconnais pour juge que le public.

Je proteste contre la clôture du débat, parce que, défendeur, je dois
avoir le dernier mot. M. Chevé m'a écrit, j'ai répondu;--M. Proudhon
m'a écrit, j'ai répondu;--il m'a écrit de nouveau, j'ai répondu
derechef;--il lui plaît de m'adresser une quatrième, une cinquième,
une sixième lettre. Il me convient de lui faire autant de réponses;
et il a beau dire, à moins que la justice et les convenances ne
soient aussi des _antinomies_, je suis dans mon droit.

Au reste, je me bornerai à me résumer. Outre que je ne puis continuer
à discuter avec M. Proudhon, malgré lui, et moins encore quand
les personnalités commencent à remplacer les arguments, je serais
aujourd'hui dans une situation trop défavorable.

M. Proudhon est persécuté; partant toutes les préventions, toutes les
sympathies publiques passeraient de son côté. Il avait compromis la
cause du crédit gratuit, voici que le pouvoir la relève en la plaçant
sur le piédestal de la persécution. Je n'avais qu'un adversaire, j'en
aurais trois: M. Proudhon, la police et la popularité.

M. Proudhon me reproche deux choses: d'abord, de m'en tenir toujours
à défendre mon assertion, la _légitimité de l'intérêt_; ensuite, de
ne pas discuter son système, la _gratuité du crédit_.

Oui, dans chacune de mes lettres, je me suis attaché à pénétrer, sous
des points de vue divers, la nature intime du capital pour en déduire
la légitimité de l'intérêt. Pour tout esprit logique, cette manière
de procéder était décisive: car il est bien clair que la chimère du
crédit gratuit s'évapore, si une fois il est démontré que l'intérêt
est légitime, utile, indestructible, de même essence que toute autre
rémunération, profit ou salaire;--la juste récompense d'un sacrifice
de temps et de travail, volontairement allouée à celui qui fait le
sacrifice par celui qui en profite;--en d'autres termes que le _prêt_
est une des variétés de la _vente_. D'ailleurs, ne devais-je pas
m'efforcer de donner à cette polémique une portée utile? Et quand les
classes laborieuses égarées attribuent leurs souffrances au Capital,
quand les flatteurs du peuple, abondant lâchement dans le sens de
ses préjugés, ne cessent de l'irriter contre l'_infâme_ capital,
l'_infernal_ capital, que pouvais-je faire de mieux que d'exposer
à tous les yeux l'origine et les effets de cette puissance si mal
comprise, puisque aussi bien j'atteignais du même coup l'objet précis
de notre polémique?

En procédant ainsi, j'ai fait quelque preuve de patriotisme et
d'abnégation. Si je n'avais écouté que l'amour-propre de l'écrivain,
je me serais borné à discuter et réfuter les arguties de M. Proudhon.
Critiquer est un rôle facile et brillant; exposer une doctrine sans
y être obligé, c'est abandonner ce beau rôle pour le céder à son
adversaire. Je l'ai fait, cependant, parce que je me préoccupais plus
de la polémique que du polémiste, et des lecteurs que de moi-même[46].

[Note 46: Quelques personnes ont trouvé excessive la patience de
Bastiat pendant le cours de cette discussion. Ce paragraphe et
le précédent motivent parfaitement son attitude. Il attachait un
grand prix à faire pénétrer, parmi les ouvriers, quelques vérités
salutaires, à l'aide même de la _Voix du Peuple_. Ce résultat, il
fut encouragé bientôt à s'applaudir de l'avoir poursuivi. Un matin,
peu de jours avant la clôture du débat, il reçut la visite de trois
ouvriers, délégués d'un certain nombre de leurs camarades qui
s'étaient rangés sous la bannière _du Crédit gratuit_. Ces ouvriers
venaient le remercier de ses bonnes intentions, de ses efforts
pour les éclairer sur une question importante. Ils n'étaient point
convertis à la légitimité et à l'utilité de l'intérêt; mais leur foi
dans le principe contraire était fort ébranlée et ne tenait plus
qu'à leurs vives sympathies pour M. Proudhon. «Il nous veut beaucoup
de bien, M. Proudhon, disaient-ils, et nous lui devons une grande
reconnaissance. C'est dommage qu'il aille souvent chercher des mots
et des phrases si difficiles à comprendre.» Finalement, ils émirent
le voeu que MM Bastiat et Proudhon pussent se mettre d'accord, et se
déclarèrent prêts à accepter les yeux fermés une solution quelconque,
si elle était proposée de concert par l'un et l'autre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Est-ce à dire que j'aie négligé les arguments de M. Proudhon? Je
montrerai que j'ai répondu à tous, et d'une manière si catégorique,
qu'il les a tous successivement abandonnés. Je n'en veux que cette
preuve: M. Proudhon a fini par où on finit quand on a tort; il s'est
fâché.

Je reprends donc la même marche, et après avoir de nouveau appelé
l'attention du lecteur sur la nature du capital, je passerai en revue
les arguments de M. Proudhon.

Qu'on me permette de remonter un peu haut, seulement... au Déluge.

Les eaux s'étant retirées, Deucalion jeta derrière lui des pierres,
et il en naquit des hommes.

Et ces hommes étaient bien à plaindre, car ils n'avaient pas de
capital. Ils étaient dépourvus d'armes, de filets, d'instruments,
et ils ne pouvaient en fabriquer, parce que, pour cela, il aurait
fallu qu'ils eussent quelques provisions. Or, c'est à peine s'ils
réussissaient à prendre chaque jour assez de gibier pour satisfaire
la faim de chaque jour. Ils se sentaient dans un cercle difficile à
franchir, et ils comprenaient qu'ils n'en auraient été tirés, ni par
tout l'or de la Californie, ni par autant de billets que la Banque du
peuple en pourrait imprimer dans un an, et ils se disaient entre eux:
le capital n'est pas ce qu'on dit.

Cependant, un de ces infortunés, nommé Hellen, plus énergique que les
autres, se dit: je me lèverai plus matin, je me coucherai plus tard;
je ne reculerai devant aucune fatigue; je souffrirai la faim et ferai
tant que j'aurai une _avance_ de trois jours de vivres. Ces trois
jours, je les consacrerai à fabriquer un arc et des flèches.

Et il réussit. A force de travailler et d'épargner, il eut une
provision de gibier. C'est le premier capital qui ait paru dans le
monde depuis le déluge. C'est le point de départ de tous les progrès.

Et plusieurs se présentèrent pour l'emprunter. Prêtez-nous ces
provisions, disaient-ils à Hellen, nous vous en rendrons tout juste
autant dans un an.--Mais Hellen répondit: Si je vous prêtais mes
provisions, je demanderais à partager les avantages que vous en
retireriez; mais j'ai un dessein, j'ai pris assez de peine pour me
mettre en mesure de l'accomplir, et je l'accomplirai.

Et, en effet, il vécut trois jours sur son _travail accumulé_, et,
pendant ces trois jours, il fit un arc et des flèches.

Un de ses compagnons se présenta de nouveau, et lui dit: Prête-moi
tes armes, je te les rendrai dans un an. À quoi Hellen répondit: Mon
capital est précieux. Nous sommes mille; un seul peut en jouir, et il
est naturel que ce soit moi, puisque je l'ai créé.

Mais, grâce à son arc et à ses flèches, Hellen put beaucoup plus
facilement que la première fois accumuler d'autres provisions et
fabriquer d'autres armes.

C'est pourquoi il prêtait les unes ou les autres à ses compagnons,
stipulant chaque fois une part pour lui dans l'excédant de gibier
qu'il les mettait à même de prendre.

Et malgré ce partage, les emprunteurs voyaient leur travail
facilité. Ils accumulaient aussi des provisions, ils fabriquaient
aussi des flèches, des filets et d'autres instruments, en sorte
que le capital, devenant de plus en plus abondant, se louait à des
conditions de moins en moins onéreuses. Le premier mouvement avait
été imprimé à la roue du progrès, elle tournait avec une rapidité
toujours croissante.

Cependant, et bien que la facilité d'emprunter s'accrût sans cesse,
les retardataires se mirent à murmurer, disant: Pourquoi ceux qui
ont des provisions, des flèches, des filets, des haches, des scies,
stipulent-ils une part pour eux quand ils nous prêtent ces choses?
N'avons-nous pas aussi le droit de vivre et de bien vivre? La
société ne doit-elle pas nous donner tout ce qui est nécessaire au
développement de nos facultés physiques, intellectuelles et morales?
Évidemment, nous serions plus heureux si nous empruntions pour rien.
C'est donc l'infâme capital qui cause notre misère.

Et Hellen les ayant assemblés leur dit: Examinez attentivement ma
conduite et celle de tous ceux qui, comme moi, ont réussi à se créer
des ressources; vous resterez convaincus que, non-seulement elle ne
vous fait aucun tort, mais qu'elle vous est utile, alors même que
nous aurions assez mauvais coeur pour ne pas le vouloir. Quand nous
chassons ou péchons, nous attaquons une classe d'animaux que vous
ne pouvez atteindre, de telle sorte que nous vous avons délivré de
notre rivalité. Il est vrai que, quand vous venez nous emprunter
nos instruments, nous nous réservons une part dans le produit de
votre travail. Mais d'abord cela est juste, car il faut bien que le
nôtre ait aussi sa récompense. Ensuite, cela est nécessaire, car
si vous décidez que désormais on prêtera les armes et les filets
pour rien, qui fera des armes et des filets? Enfin, et c'est ici
ce qui vous intéresse surtout, malgré la rémunération convenue,
l'emprunt, quand vous le faites, vous est toujours profitable, sans
quoi vous ne le feriez pas. Il peut améliorer votre condition, il ne
peut jamais l'empirer; car, considérez que la part que vous cédez
n'est qu'une portion de l'excédant que vous obtenez du fait de
notre capital. Ainsi, après cette part payée, il vous reste _plus_,
grâce à l'emprunt, que si vous ne l'aviez pas fait, et cet excédant
vous facilite les moyens de faire vous-mêmes des provisions et des
instruments, c'est-à-dire du capital. D'où il suit que les conditions
du prêt deviennent tous les jours plus avantageuses aux emprunteurs,
et que vos fils seront, à cet égard, mieux partagés que vous.

Ces hommes primitifs se mirent à réfléchir sur ce discours, et ils le
trouvèrent sensé.

Depuis, les relations sociales se sont bien compliquées. Le capital a
pris mille formes diverses: les transactions ont été facilitées par
l'introduction de la monnaie, des promesses écrites, etc., etc.; mais
à travers toutes ces complications, il est deux faits qui sont restés
et resteront éternellement vrais, savoir:

1º Chaque fois qu'un _travail antérieur_ et un _travail actuel_
s'associent dans l'oeuvre de la production, le produit se partage
entre eux, selon certaines proportions.

2º Plus le capital est abondant, plus sa part proportionnelle dans le
produit est réduite. Et comme les capitaux, en augmentant, augmentent
la facilité d'en créer d'autres, il s'ensuit que la condition de
l'emprunteur s'améliore sans cesse.

J'entends qu'on me dit: Qu'avons-nous à faire de vos démonstrations?
Qui vous conteste l'utilité du capital?

Aussi, ce sur quoi j'appelle la réflexion du lecteur, ce n'est pas
sur l'utilité absolue et non contestée du capital, ni même sur
son utilité relativement à celui qui le possède, mais bien sur
_l'utilité dont il est à ceux qui ne le possèdent pas_. C'est là
qu'est la science économique, c'est là que se montre l'harmonie des
intérêts.

Si la science est impassible, le savant porte dans sa poitrine un
coeur d'homme; toutes ses sympathies sont pour les déshérités de la
fortune, pour ceux de ses frères qui succombent sous le triple joug
des nécessités physiques, intellectuelles et morales non satisfaites.
Ce n'est pas au point de vue de ceux qui regorgent de richesses que
la science des richesses offre de l'intérêt. Ce que nous désirons,
c'est l'approximation constante de tous les hommes vers un niveau
qui s'élève toujours. La question est de savoir si cette évolution
humanitaire s'accomplit par la liberté ou par la contrainte. Si donc
je n'apercevais pas distinctement comment le capital profite à ceux
même qui ne le possèdent pas, comment, sous un régime libre, il
s'accroît, s'universalise et se nivelle sans cesse; si j'avais le
malheur de ne voir dans le capital que l'avantage des capitalistes,
et de ne saisir ainsi qu'un côté, et, assurément, le côté le plus
étroit et le moins consolant de la science économique, je me ferais
Socialiste; car, de manière ou d'autre, il faut que l'inégalité
s'efface progressivement, et si la liberté ne renfermait pas cette
solution, comme les socialistes je la demanderais à la loi, à
l'État, à la contrainte, à l'art, à l'utopie. Mais c'est ma joie de
reconnaître que les arrangements artificiels sont superflus là où
la liberté suffit, que la pensée de Dieu est supérieure à celle du
législateur, que la vraie science consiste à comprendre l'oeuvre
divine, non à en imaginer une autre à la place; car c'est bien Dieu
qui a créé les merveilles du monde social comme celles du monde
matériel, et sans doute il n'a pas moins souri à un de ces ouvrages
qu'à l'autre: _Et vidit Deus quod esset bonum_. Il ne s'agit donc pas
de changer les lois naturelles, mais de les connaître pour nous y
conformer.

Le capital est comme la lumière.

Dans un hospice, il y avait des aveugles et des clairvoyants. Ceux-là
étaient sans doute plus malheureux, mais leur malheur ne provenait
pas de ce que d'autres avaient la faculté de voir. Bien au contraire,
dans les arrangements journaliers, ceux qui voyaient rendaient à ceux
qui ne voyaient pas des services que ceux-ci n'auraient jamais pu se
rendre à eux-mêmes, et que l'habitude les empêchait d'assez apprécier.

Or, la haine, la jalousie, la défiance vinrent à éclater entre les
deux classes. Les clairvoyants disaient: Gardons-nous de déchirer
le voile qui couvre les yeux de nos frères. Si la vue leur était
rendue, ils se livreraient aux mêmes travaux que nous; ils nous
feraient concurrence, ils paieraient moins cher nos services, et que
deviendrions-nous?

De leur côté, les aveugles s'écriaient: Le plus grand des biens,
c'est l'égalité; et, si comme nos frères, nous ne pouvons voir, il
faut que, comme nous, ils perdent la vue.

Mais un homme, qui avait étudié la nature et les effets des
transactions qui s'accomplissaient dans cet hospice, leur dit:

La passion vous égare. Vous qui voyez, vous souffrez de la cécité de
vos frères, et la communauté atteindrait à une somme de jouissances
matérielles et morales bien supérieure, bien moins chèrement
achetée, si le don de voir avait été fait à tous. Vous qui ne voyez
pas, rendez grâces au Ciel de ce que d'autres voient. Ils peuvent
exécuter, et vous aider à exécuter une multitude de choses dont vous
profitez et dont vous seriez éternellement privés.

La comparaison cependant pèche par un point essentiel. La solidarité
entre les aveugles et les clairvoyants est loin d'être aussi intime
que celle qui lie les prolétaires aux capitalistes; car si ceux qui
voient rendent des services à ceux qui ne voient pas, ces services
ne vont pas jusqu'à leur rendre la vue, et l'égalité est à jamais
impossible. Mais les capitaux de ceux qui possèdent, outre qu'ils
sont actuellement utiles à ceux qui ne possèdent pas, facilitent à
ces derniers les moyens d'en acquérir.

Il serait donc plus juste de comparer le capital au langage. Quelle
folie ne serait-ce pas aux enfants[47] de jalouser, dans les
adultes, la faculté de parler, et de voir là un principe d'inégalité
irrémédiable; puisque c'est précisément parce que les adultes parlent
aujourd'hui que les enfants parleront demain!

[Note 47: Enfant, _in fans_, non parlant.]

Supprimez la parole chez les adultes, et vous aurez l'égalité dans
l'abrutissement. Laissez la parole libre, et vous ouvrez des chances
à l'égalité dans le progrès intellectuel.

De même, supprimez le capital (et ce serait certes le supprimer
que d'en supprimer la récompense), et vous aurez l'égalité dans la
misère. Laissez le capital libre, et vous aurez la plus grande somme
possible de chances d'égalité dans le bien-être.

Voilà l'idée que je me suis efforcé de faire sortir de cette
polémique. M. Proudhon me le reproche. Si j'ai un regret, c'est de
n'avoir pas donné à cette idée assez de place. J'en ai été empêché
par la nécessité de répondre aux arguments de mon adversaire qui me
reproche maintenant de n'y avoir rien répondu. C'est ce qui nous
reste à voir.

La première objection qui m'a été adressée (elle est de M. Chevé)
consiste à dire que je confonds la _propriété_ avec l'_usage_. Celui
qui prête, disait-il, ne cède que l'_usage_ d'une propriété et ne
peut recevoir, en retour, une _propriété définitive_.

J'ai répondu que l'échange est légitime quand il se fait librement et
volontairement entre deux _valeurs_ égales, que l'une de ces valeurs
fût attachée ou non à un objet matériel. Or, l'usage d'une propriété
utile a une _valeur_. Si je prête, pour un an, le champ que j'ai
clos, défriché, desséché; j'ai droit à une rémunération susceptible
d'être _évaluée_. Pourvu qu'elle soit évaluée librement, encore qu'on
me la paie en objets matériels, comme du froment et de la monnaie,
qu'avez-vous à dire? Voulez-vous donc prohiber les trois quarts
des transactions que les hommes font volontairement entre eux et
probablement parce que cela leur convient? Vous nous parlez toujours
de nous affranchir, et ne nous présentez jamais que de nouvelles
entraves.

Ici, M. Proudhon intervenant, a abandonné la théorie de M. Chevé
et m'a opposé l'_antinomie_. L'intérêt est à la fois légitime et
illégitime, a-t-il dit. Il implique une contradiction, comme la
propriété, comme la liberté, comme tout; car _la contradiction est
l'essence même des phénomènes_. J'ai répondu que, sur ce principe,
ni lui, ni moi, ni aucun homme, ne pouvait jamais avoir ni tort
ni raison, sur ce sujet; qu'adopter ce point de départ, c'était
s'interdire d'arriver jamais à aucune solution, puisque c'était
proclamer d'avance que toute proposition est à la fois vraie
et fausse. Une telle théorie ne discrédite pas seulement tout
raisonnement, mais elle récuse jusqu'à la faculté de raisonner.
Quel est, dans une discussion, le signe auquel on peut reconnaître
qu'un des deux adversaires a tort? C'est d'être forcé d'avouer que
ses propres arguments se contredisent. Or, c'est justement quand M.
Proudhon en est réduit là qu'il triomphe. Je me contredis, donc je
suis dans le vrai, car la contradiction est l'essence des phénomènes.
Certes, je pouvais refuser le combat, si M. Proudhon eût insisté à
m'imposer pour arme une telle logique.

J'ai été plus loin, cependant, et je me suis donné la peine de
rechercher comment M. Proudhon avait succombé à la théorie des
contradictions. Je l'attribue à ce qu'il conclut de la perfectibilité
à la perfection absolue. Or, il est très-vrai que la perfection
absolue est pour nous contradictoire et incompréhensible; et c'est
pourquoi nous croyons en Dieu, mais nous ne pouvons l'expliquer.
Nous ne pouvons rien concevoir sans limites, et toute limite est une
imperfection. Oui, l'intérêt atteste une imperfection sociale. Il
en est de même du travail. Nos membres, nos organes, nos yeux, nos
oreilles, notre cerveau, nos nerfs attestent de même une imperfection
humaine. L'être parfait n'est pas emprisonné dans de tels appareils.

Mais il n'y a pas de raisonnement plus vicieux que celui qui
consisterait à dire: Puisque l'intérêt atteste une imperfection
sociale, pour réaliser la perfection sociale; supprimons l'intérêt.
C'est justement supprimer le remède au mal. Autant vaudrait dire,
puisque nos nerfs, nos organes, notre cerveau attestent une limite,
et par suite, une imperfection humaine, supprimons toutes ces choses,
et l'homme sera parfait.

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a pas
répliqué.

Il n'a pas répliqué, mais il a invoqué la théorie des _compensations_.

Nous ne demandons pas, dit-il, qu'on prête pour rien, mais qu'il n'y
ait plus occasion de prêter. Ce à quoi nous aspirons, ce n'est pas
précisément l'abolition, mais la compensation des intérêts. Nous
voulons arriver à ce que, dans tout échange, la mise en capital et
travail soit la même de toutes parts.

Chimère et despotisme, ai-je répondu. Vous ne ferez jamais qu'un
facteur de M. Bidault fasse entrer dans ses services du _travail
accumulé_ et du _travail actuel_ en mêmes proportions que le
fabricant de bas. Pourvu que les _valeurs_ échangées soient égales,
que vous importe le reste? Vous voulez la compensation? mais vous
l'avez sous le régime de l'échange libre. _Évaluer_, c'est comparer
du travail actuel à du travail actuel, du travail antérieur, à du
travail antérieur, ou bien enfin, du travail _actuel à du travail
antérieur_. De quel droit voulez-vous supprimer cette dernière nature
d'évaluation; et en quoi les hommes seront-ils plus heureux quand ils
seront moins libres?

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache, n'a rien
répliqué.

Il n'a rien répliqué, mais se fendant à fond contre le capitaliste,
il lui a porté cette botte terrible et bien connue: Le capitaliste
n'a pas droit à une rémunération, parce qu'_il ne se prive pas_.
Il ne se prive pas de la chose qu'il cède, puisqu'il ne pourrait
l'utiliser _personnellement_.

J'ai répondu que c'était là une misérable équivoque, qui incrimine
la vente aussi bien que le prêt. Si l'homme n'était pas un être
sociable, il serait obligé de produire directement tous les objets
nécessaires à la satisfaction de ses besoins. Mais il est sociable:
il échange. De là la division du travail, et la séparation des
occupations. C'est pourquoi chacun ne fait qu'une chose, et en
fait beaucoup plus qu'il n'en peut personnellement consommer. Cet
excédant, il le troque contre d'autres choses qu'il ne fait pas,
et qui lui sont indispensables. Il travaille pour les autres et
les autres travaillent pour lui. Sans doute, celui qui a fait deux
maisons et n'en habite qu'une _ne se prive pas_ personnellement, en
louant l'autre. Il ne s'en priverait pas davantage en la vendant; et
si, par ce motif, le prix de location est un vol, il en est de même
du prix de vente. Le chapelier, qui a cent chapeaux dans sa boutique,
quand il en vend un, _ne se prive pas personnellement_, dans ce sens
qu'il ne se réduit pas à aller tête nue. L'éditeur des livres de M.
Proudhon, qui en a mille exemplaires dans ses magasins, _ne se prive
pas personnellement_, à mesure de ses ventes, car un seul exemplaire
suffirait à son instruction; l'avocat et le médecin qui donnent
des conseils, _ne se privent pas_. Ainsi votre objection attaque
non-seulement l'intérêt, mais le principe même des transactions et de
la société. C'est certainement une chose déplorable d'en être réduit,
au dix-neuvième siècle, à réfuter sérieusement de telles équivoques,
de telles puérilités. Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que
je sache, n'a rien répliqué.

Il n'a rien répliqué; mais il s'est mis à invoquer ce qu'on pourrait
appeler la doctrine des métamorphoses:

L'intérêt était légitime autrefois, du temps où la violence entachait
toutes les transactions. Il est illégitime aujourd'hui sous le régime
du droit. Combien n'y a-t-il pas d'institutions qui ont été bonnes,
justes, utiles à l'humanité, et seraient maintenant abusives? Tels
sont l'esclavage, la torture, la polygamie, le combat judiciaire,
etc. _Le progrès, la grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose
que cette transformation du bien en mal et du mal en bien._

J'ai répondu que c'était là un _fatalisme_ aussi pernicieux en morale
que l'_antinomie_ est funeste en logique. Quoi! selon le caprice des
circonstances, ce qui était respectable devient odieux, et ce qui
était inique devient juste! Je repousse de toutes mes forces cette
indifférence au bien et au mal. Les actes sont bons ou mauvais,
moraux ou immoraux, légitimes ou illégitimes par eux-mêmes, par les
mobiles qui les déterminent, par les conséquences qu'ils entraînent,
et non par des considérations de temps et de lieux. Jamais je ne
conviendrai que l'esclavage ait été autrefois légitime et bon; qu'il
a été utile que des hommes en réduisissent d'autres en servitude.
Jamais je ne conviendrai que soumettre un accusé à d'inexprimables
tourments, ait été un moyen légitime et bon de lui faire dire la
vérité. Que l'humanité n'ait pu échapper à ces horreurs, soit. La
perfectibilité étant son essence, le mal doit se trouver à ses
commencements; mais il n'en est pas moins le mal, et au lieu de
seconder la civilisation, il la retarde.

La rémunération volontairement attribuée au travail antérieur, la
récompense librement accordée à un sacrifice de temps, en un mot,
l'intérêt est-il une atrocité comme l'esclavage, une absurdité comme
la torture? Il ne suffit pas de l'affirmer, il faut le prouver. De ce
qu'il y avait dans l'antiquité des abus qui ont cessé, il ne s'ensuit
pas que tous les usages de ces époques étaient des abus et doivent
cesser.

Voilà ce que j'ai répondu à M. Proudhon, qui n'a pas insisté.

Il n'a pas insisté; mais il a fait une nouvelle et non moins étrange
fugue dans l'histoire.

L'intérêt, a-t-il dit, est né du _contrat de pacotille_. Quand, pour
une expédition maritime, un homme donnait Navire et Marchandises, et
un autre Talent et Travail, le profit se partageait entre eux dans
des proportions convenues.

Rien de plus naturel et de plus juste, ai-je répondu, qu'un tel
partage. Seulement, il n'est pas nécessairement attaché aux
opérations qui se font par mer. Il embrasse la totalité des
transactions humaines. Vous faites ici une exception de ce qui est
la règle universelle; et par là vous sapez l'intérêt, parce que
l'exception est toujours prévenue d'être illégitime, tandis que rien
ne prouve mieux la légitimité d'une règle que son universalité. Le
jour où un sauvage a prêté ses armes sous condition d'avoir une part
dans le gibier, le jour où un pasteur a prêté son troupeau à la
condition d'avoir une part dans le croît; ce jour-là, et il remonte
sans doute à l'origine des sociétés, le principe de l'intérêt est
né; car l'intérêt n'est que cet arrangement fait entre le travail
antérieur et le travail actuel, qu'il s'agisse d'exploiter la terre,
la mer ou l'air. Depuis, et quand l'expérience a permis ce progrès,
la part du capital, d'aléatoire qu'elle était, est devenue fixe,
comme le métayage s'est transformé en fermage; l'intérêt s'est
régularisé sans changer de nature.

Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon n'a pas répliqué.

Il n'a pas répliqué; mais il s'est jeté, contré son habitude, dans
l'argument _sentimentaliste_. Il fallait qu'il fût bien à bout de
ressources pour recourir à celle-là.

Donc, il m'a proposé des cas extrêmes, où un homme ne pourrait, sans
faire horreur, exiger du prêt une rémunération. Par exemple, un riche
propriétaire habitant la côte, qui recueillerait un naufragé et lui
prêterait des vêtements, pourrait-il pousser ses exigences jusqu'à
l'extrême limite?

J'ai répondu à M. Proudhon.... ou plutôt M. Proudhon s'était répondu
à lui-même par un autre exemple, d'où il résulte que dans certains
cas extrêmes, la rémunération de la vente, ou même celle du travail,
serait tout aussi abominable que celle du prêt. Il en serait ainsi
de l'homme qui, pour tendre la main à son frère près d'être englouti
dans les flots, exigerait le plus grand prix qu'on puisse obtenir
dans ces circonstances.

Ainsi cet argument de M. Proudhon n'attaque pas seulement l'intérêt,
mais toute rémunération: moyen certain d'établir la _gratuité_
universelle.

De plus, il ouvre la porte à toutes ces théories sentimentalistes
(que M. Proudhon combat avec tant de force et de raison) qui veulent
à toute force faire reposer les affaires de ce monde sur le principe
de l'abnégation.

Enfin, comme le Protée de la Fable, dont on disait: «Pour le vaincre,
il faut l'épuiser,» M. Proudhon, chassé de la _contradiction_ à la
_compensation_, de la compensation à la _privation_, de la privation
à la _transformation_, de la transformation à l'_abnégation_, a
quitté tout à coup la controverse et est venu à l'_exécution_.

Le moyen d'exécution qu'il proposé pour réaliser la gratuité
du crédit, c'est le _papier-monnaie_.--Je ne l'ai pas nommé,
dit-il.--C'est vrai. Mais qu'est-ce donc qu'une banque nationale
prêtant à qui en désire, et gratuitement, de prétendus _capitaux_
sous forme de billets?

Évidemment nous retrouvons ici cette erreur funeste et si invétérée
qui fait confondre l'instrument de l'échange avec les objets
échangés, erreur dont M. Proudhon, dans ses précédentes lettres,
laissait apercevoir le germe, quand il disait: Ce ne sont pas les
choses qui font la richesse, mais la circulation.--Et encore, quand
il calculait que l'intérêt en France était à 160 pour 100, parce
qu'il comparait toutes les rentes payées au capital en numéraire.

J'avais posé à M. Proudhon ce dilemme: ou votre Banque nationale
prêtera indistinctement des billets à tous ceux qui se présenteront;
et en ce cas, la circulation en sera tellement saturée, qu'ils seront
dépréciés,--ou bien elle ne les livrera qu'avec discernement; et
alors votre but n'est pas atteint.

Il est clair, en effet, que si chacun peut aller se pourvoir gratis
de monnaie fictive à la Banque, et si cette monnaie est reçue à sa
valeur normale, les émissions n'auront pas de limite et s'élèveront
à plus de cinquante milliards, dès la première année. L'effet
sera le même que si l'or et l'argent devenaient aussi communs que
la boue.--L'illusion qui consiste à croire que la richesse se
multiplie, ou même que la circulation s'active à mesure qu'on accroît
l'instrument de l'échange, ne devrait pas entrer dans la tête d'un
publiciste qui, de nos jours, discute des questions économiques.
Nous savons tous, par notre propre expérience, que le numéraire, non
plus que les billets de banque, ne portant pas intérêt, chacun n'en
garde dans son coffre ou son portefeuille que le moins possible; et
par conséquent la quantité que le public en demande est limitée. On
ne peut l'accroître sans la déprécier, et tout ce qui résulte de cet
accroissement, c'est que, pour chaque échange, il faut deux écus ou
deux billets au lieu d'un.

Ce qui se passe à la Banque de France est une leçon qui ne peut
être perdue. Elle a émis depuis deux ans beaucoup de billets.
Mais le nombre des transactions ne s'en est pas accru. Il dépend
d'autres causes, et ces causes ont agi dans le sens d'une diminution
d'affaires. Aussi, qu'est-il arrivé? C'est qu'à mesure que la Banque
émettait des billets, le numéraire affluait dans ses caves, de telle
sorte qu'un instrument d'échange s'est substitué à un autre. Voilà
tout.

Je vais plus loin, il se peut que les transactions augmentent sans
que l'instrument des échanges s'accroisse. Il se fait plus d'affaires
en Angleterre qu'en France, et cependant la somme réunie des billets
et des espèces y est moindre. Pourquoi? Parce que les Anglais, par
l'intermédiaire des banquiers, font beaucoup de compensations, de
virements de parties.

Dans les idées de M. Proudhon, sa banque a pour objet de réduire
les payements à des virements de parties. C'est précisément ce que
font les écus, d'une manière, à la vérité, assez dispendieuse. Les
billets de banque sont un appareil qui arrive au même résultat à
moins de frais; et le _Clearing-House_ des Anglais est moins coûteux
encore. Mais de quelque manière qu'on s'y prenne pour compenser
les payements, qu'ont de commun ces procédés divers, plus ou moins
perfectionnés, avec le principe de l'intérêt? Y en a-t-il un seul qui
fasse que le travail antérieur ne doive pas être rémunéré et que le
temps n'ait pas son prix?

Gorger la circulation de billets n'est donc le moyen ni d'accroître
la richesse, ni de détruire la rente. De plus, livrer des billets à
tout venant, c'est mettre la banque en faillite avant six mois.

Aussi M. Proudhon fuit le premier membre de mon dilemme et se réfugie
dans le second.

«Que la Banque fasse son métier avec prudence et sévérité dit-il,
comme elle a fait jusqu'à présent: Cela ne me regarde pas.»

Cela ne vous regarde pas! Quoi! vous imaginez une banque nouvelle
qui doit réaliser le crédit gratuit pour tout le monde, et quand je
vous demande si elle prêtera à tout le monde, vous me répondez, pour
échapper à la conclusion dont je vous menace, cela ne me regarde pas!

Mais tout en disant que cela ne vous regarde pas, vous ajoutez «que
la nouvelle banque fera son métier avec prudence et sévérité.» Cela
ne signifie rien, ou cela veut dire qu'elle prêtera à ceux qui
peuvent répondre du remboursement.

Mais alors que devient l'Égalité qui est votre idole? et ne
voyez-vous pas qu'au lieu de rendre les hommes égaux devant le
crédit, vous constituez une inégalité plus choquante que celle que
vous prétendez détruire?

En effet, dans votre système, les riches emprunteront gratis, et les
pauvres ne pourront emprunter à aucun prix.

Quand un riche se présentera à la banque, on lui dira: Vous êtes
solvable, voilà des capitaux, nous vous les prêtons pour rien.

Mais qu'un ouvrier ose se montrer. On lui dira: Où sont vos
garanties, vos terres, vos maisons, vos marchandises?--Je n'ai que
mes bras et ma probité.--Cela ne nous rassure pas, nous devons agir
avec prudence et _sévérité_, nous ne pouvons vous prêter gratis.--Eh
bien! prêtez-nous, à mes compagnons et à moi, aux taux de 4, 5 et 6
pour cent, ce sera une prime d'assurance dont le produit couvrira
vos risques.--Y pensez-vous? notre loi est de prêter gratis ou de ne
prêter pas du tout. Nous sommes trop bons philanthropes pour rien
faire payer à qui que ce soit, pas plus au pauvre qu'au riche. Voilà
pourquoi le riche obtient chez nous du crédit gratuit, et pourquoi
vous n'en aurez ni en payant ni sans payer.

Pour nous faire comprendre les merveilles de son invention, M.
Proudhon la soumet à une épreuve décisive, celle de la _comptabilité_
commerciale.

Il compare deux systèmes.

Dans l'un, le travailleur emprunte gratis (nous venons de voir
comment), puis, en vertu de l'axiome, _tout travail laisse un
excédant_, il réalise 10 pour cent de profit.

Dans l'autre, le travailleur emprunte à 10 pour cent. L'axiome
économique ne reparaît pas, et il s'ensuit une perte.

Appliquant la comptabilité à ces hypothèses, M. Proudhon nous prouve,
par des chiffres, que le travailleur est beaucoup plus heureux dans
un cas que dans l'autre.

Je n'avais pas besoin de la _partie double_ pour en être convaincu.

Mais je fais observer à M. Proudhon que ses comptes décident la
question par la question. Je n'ai jamais mis en doute qu'il ne
fût très-agréable d'avoir, sans rien payer, l'usage de maisons,
bien meublées, de terres bien préparées, d'outils et de machines
bien puissantes. Il serait plus agréable encore que les alouettes
nous tombassent toutes rôties dans la bouche, et quand M. Proudhon
voudra, je le lui prouverai par _doit_ et _avoir_.--La question est
précisément de savoir si tous ces miracles sont possibles.

Je me suis donc permis de faire observer à M. Proudhon que je ne
contestais pas l'exactitude de sa comptabilité, mais bien la réalité
des données sur lesquelles elle repose.

Sa réponse est curieuse:

«Telle est l'essence de la comptabilité qu'elle ne dépend pas de la
certitude de ses données. _Elle ne souffre pas de données fausses._
Elle est par elle-même, et malgré la volonté du comptable, la
démonstration de la vérité ou de la fausseté de ses propres données:
C'est en vertu de cette propriété que les livres du négociant font
foi en justice.»

J'en demande pardon à M. Proudhon, mais je suis forcé de lui dire que
la justice ne se borne pas, comme la Cour des comptes, à examiner si
la tenue des livres est régulière et si les comptes se balancent.
Elle recherche de plus si l'on n'y a pas introduit des données
fausses.

Mais, vraiment, M. Proudhon a une imagination sans pareille pour
inventer des moyens commodes de s'enrichir, et, à sa place, je me
hâterais d'abandonner le _crédit gratuit_, comme un appareil suranné,
compliqué et contestable. Il est distancé, et de bien loin, par la
_comptabilité_, qui est par elle-même la démonstration de la vérité
de ses propres données.

Ayez deux sous dans la poche, c'est tout ce qu'il faut. Achetez
une feuille de papier. Écrivez dessus un compte simulé, le plus
californien que vous puissiez trouver dans votre cervelle. Supposez,
par exemple, que vous achetez à bon marché et à crédit un navire, que
vous le chargez de sable et de galets ramassés sur le rivage, que
vous expédiez le tout en Angleterre, qu'on vous donne en échange un
poids égal en or, argent, dentelles, pierres précieuses, cochenille,
vanille, parfums, etc.; que de retour en France les acheteurs se
disputent votre opulente cargaison. Mettez à tout cela des chiffres.
Dressez votre comptabilité en parties doubles. Ayez soin qu'elle soit
exacte,--et vous voilà à même de dire de Crésus ce que M. Rothschild
disait d'Aguado: «Il a laissé trente millions, je le croyais plus à
l'aise..»--Car votre comptabilité, si elle est conforme aux lois de
M. Juvigny, impliquera la _vérité de vos données_.

Il n'est encore parvenu à ma connaissance aucun moyen de s'enrichir
plus commode que celui-là; si ce n'est pourtant celui du fils d'Eole.
Je le recommande à M. Proudhon.

«Il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, où il criait sans
cesse, d'une voix rauque: Peuples de Bétique, voulez-vous être
riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup et que vous l'êtes
beaucoup aussi. Mettez-vous tous les matins dans l'esprit que votre
fortune a doublé pendant la nuit. Levez-vous ensuite, et si vous avez
des créanciers, allez les payer avec ce que vous aurez imaginé, et
dites-leur d'imaginer à leur tour[48].»

[Note 48: CXLIIe lettre persane.]

Mais je laisse là M. Proudhon, et, en terminant cette polémique, je
m'adresse aux socialistes, et les adjure d'examiner impartialement,
non au point de vue des capitalistes, mais dans l'intérêt des
travailleurs, les questions suivantes:

La rémunération légitime d'un homme doit-elle être identique, soit
qu'il consacre à la production sa journée actuelle, soit qu'il y
consacre, en outre, des instruments, fruit d'un travail antérieur?

Personne n'osera le soutenir. Il y a là deux éléments de
rémunération, et qui peut s'en plaindre? Sera-ce l'acheteur du
produit? Mais qui n'aime mieux payer 3 fr. par jour à un menuisier
pourvu d'une scie, que 2 f. 50 c. au même menuisier, faisant des
planches avec ses dix doigts?

Ici les deux éléments de travail et de rémunération sont dans les
mêmes mains. Mais s'ils sont séparés et s'associent, n'est-il pas
juste, utile, inévitable que le produit se partage entre eux selon
certaines proportions?

Quand c'est le capitaliste qui fait l'entreprise à ses risques, la
rémunération du travail se fixe souvent et se nomme _salaire_. Quand
le travailleur entreprend et court les chances, c'est la rémunération
du capital qui se fixe, et elle se nomme _intérêt_[49].

[Note 49: Voir le chap. SALAIRES.--_Harmonies écon._, tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

On peut croire à des arrangements plus perfectionnés, à une
association de risques et de récompenses plus étroite. C'était
naguère la voie qu'explorait le socialisme. Cette fixité de l'un des
deux termes lui paraissait rétrograde. Je pourrais démontrer qu'elle
est un progrès; mais _non est hic locus_.

Voici une école--et elle se dit le socialisme tout entier,--qui va
bien plus loin. Elle affirme que toute récompense doit être déniée
à l'un des éléments de la production, au capital. Et cette école a
écrit sur son drapeau: _Crédit gratuit_ à la place de son ancienne
devise: _La propriété, c'est le vol!_

Socialistes, j'en appelle à votre bonne foi, n'est-ce pas un même
sens sous d'autres mots?

Il n'est pas possible de contester, en principe, la justice et
l'utilité d'une répartition entre le capital et le travail.

Reste à savoir quelle est la loi de cette répartition.

Et vous ne tarderez pas à la trouver dans cette formule: plus l'un
des deux éléments abonde relativement à l'autre, plus sa part
proportionnelle se réduit, et réciproquement.

Et s'il en est ainsi, la propagande du crédit gratuit est une
calamité pour la classe ouvrière.

Car, de même que les capitalistes se feraient tort à eux-mêmes si,
après avoir proclamé l'illégitimité du salaire, ils réduisaient les
travailleurs à mourir ou à s'expatrier; de même, les travailleurs se
suicident quand, après avoir proclamé l'illégitimité de l'intérêt,
ils forcent le capital à disparaître.

Si cette doctrine funeste se répand, si la voix du _suffrage
universel_ peut faire supposer qu'elle ne tardera pas à invoquer le
secours de la loi, c'est-à-dire de la force organisée, n'est-il pas
évident que le capital effrayé, menacé de perdre son droit à toute
récompense, sera contraint de fuir, de se cacher, de se dissiper?
Il y aura moins d'entreprises de tout genre pour un nombre de
travailleurs resté le même. Le résultat peut s'exprimer en deux mots:
_hausse de l'intérêt et baisse des salaires_.

Il y a des pessimistes qui affirment que c'est là ce que veulent les
socialistes: que l'ouvrier souffre; que l'ordre ne puisse renaître;
que le pays soit toujours sur le bord d'un abîme.--S'il existe des
êtres assez pervers pour former de tels voeux, que la société les
flétrisse et que Dieu les juge!

Quant à moi, je n'ai pas à me prononcer sur des intentions
auxquelles, d'ailleurs, je ne puis croire.

Mais je dis: La gratuité du crédit, c'est l'absurdité scientifique,
l'antagonisme des intérêts, la haine des classes, la barbarie.

La liberté du crédit, c'est l'harmonie sociale, c'est le droit, c'est
le respect de l'indépendance et de la dignité humaine, c'est la foi
dans le progrès et les destinées de la société.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.



CE QU'ON VOIT

ET

CE QU'ON NE VOIT PAS[50].

[Note 50: Ce pamphlet, publié en juillet 1850, est le dernier que
Bastiat ait écrit. Depuis plus d'un an, il était promis au public.
Voici comment son apparition fut retardée. L'auteur en perdit le
manuscrit lorsqu'il transporta son domicile de la rue de Choiseul
à la rue d'Alger. Après de longues et inutiles recherches, il se
décida à recommencer entièrement son oeuvre, et choisit pour base
principale de ses démonstrations des discours récemment prononcés à
l'Assemblée nationale. Cette tâche finie, il se reprocha d'avoir été
trop sérieux, jeta au feu le second manuscrit et écrivit celui que
nous réimprimons.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution,
une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets.
De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste
simultanément avec sa cause, _on le voit_. Les autres ne se déroulent
que successivement, _on ne les voit pas_; heureux si on les _prévoit_.

Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence:
l'un s'en tient à l'effet _visible_; l'autre tient compte et de
l'effet qu'on _voit_ et de ceux qu'il faut _prévoir_.

Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que,
lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences
ultérieures sont funestes, et _vice versâ_.--D'où il suit que le
mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un
grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand
bien à venir, au risque d'un petit mal actuel.

Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent, plus le
premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers.
Témoin: la débauche, la paresse, la prodigalité. Lors donc qu'un
homme, frappé de l'effet _qu'on voit_, n'a pas encore appris à
discerner ceux _qu'on ne voit pas_, il s'abandonne à des habitudes
funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.

Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'humanité.
L'ignorance entoure son berceau; donc elle se détermine dans ses
actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine,
qu'elle puisse voir. Ce n'est qu'à la longue qu'elle apprend à tenir
compte des autres[51]. Deux maîtres, bien divers, lui enseignent
cette leçon: l'Expérience et la Prévoyance. L'expérience régente
efficacement mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets
d'un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer
de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous brûler. À ce
rude docteur, j'en voudrais, autant que possible, substituer un plus
doux: la Prévoyance. C'est pourquoi je rechercherai les conséquences
de quelques phénomènes économiques, opposant à celles _qu'on voit_,
celles _qu'on ne voit pas_.

[Note 51: V. le chap. XX du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


I. La Vitre cassée.

Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bourgeois Jacques
Bonhomme, quand son fils terrible est parvenu à casser un carreau
de vitre? Si vous avez assisté à ce spectacle, à coup sûr vous
aurez aussi constaté que tous les assistants, fussent-ils trente,
semblent s'être donné le mot pour offrir au propriétaire infortuné
cette consolation uniforme: «À quelque chose malheur est bon. De tels
accidents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive. Que
deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitres?»

Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une théorie, qu'il
est bon de surprendre _flagrante delicto_, dans ce cas très simple,
attendu que c'est exactement la même que celle qui, par malheur,
régit la plupart de nos institutions économiques.

À supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le
dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à
l'industrie vitrière, qu'il l'encourage dans la mesure de six francs
la susdite industrie; je l'accorde, je ne conteste en aucune façon,
on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera sa besogne, touchera
six francs, se frottera les mains et bénira dans son coeur l'enfant
terrible. _C'est ce qu'on voit._

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le
fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela
fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour
l'industrie en général; je suis obligé de m'écrier: halte-là! Votre
théorie s'arrête à _ce qu'on voit_, elle ne tient pas compte de _ce
qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à
une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. _On ne voit
pas_ que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé,
par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa
bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses six francs un emploi
quelconque qu'il ne fera pas.

Faisons donc le compte de l'industrie _en général_.

La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée dans la
mesure de six francs; _c'est ce qu'on voit_.

Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou toute
autre) eût été encouragée dans la mesure de six francs; _c'est ce
qu'on ne voit pas_.

Et si l'on prenait en considération _ce qu'on ne voit pas_, parce que
c'est un fait négatif, aussi bien que _ce que l'on voit_, parce que
c'est un fait positif, on comprendrait qu'il n'y a aucun intérêt pour
l'industrie _en général_, ou pour l'ensemble du _travail national_, à
ce que des vitres se cassent ou ne se cassent pas.

Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.

Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il dépense six
francs, et a, ni plus ni moins que devant, la jouissance d'une vitre.

Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arrivé, il aurait
dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la fois la
jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.

Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société, il faut
conclure de là que, considérée dans son ensemble et toute balance
faite de ses travaux et de ses jouissances, elle a perdu la valeur de
la vitre cassée.

Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion inattendue:
«la société perd la valeur des objets inutilement détruits,»--et
à cet aphorisme qui fera dresser les cheveux sur la tête des
protectionistes: «Casser, briser, dissiper, ce n'est pas encourager
le travail national,» ou plus brièvement: «destruction n'est pas
profit.»

Que direz-vous, _Moniteur industriel_, que direz-vous, adeptes de ce
bon M. de Saint-Chamans, qui a calculé avec tant de précision ce que
l'industrie gagnerait à l'incendie de Paris, à raison des maisons
qu'il faudrait reconstruire?

Je suis fâché de déranger ses ingénieux calculs, d'autant qu'il en a
fait passer l'esprit dans notre législation. Mais je le prie de les
recommencer, en faisant entrer en ligne de compte ce qu'_on ne voit
pas_ à côté de ce qu'_on voit_.

Il faut que le lecteur s'attache à bien constater qu'il n'y a pas
seulement deux personnages, mais trois dans le petit drame que
j'ai soumis à son attention. L'un, Jacques Bonhomme, représente le
Consommateur, réduit par la destruction à une jouissance au lieu de
deux. L'autre, sous la figure du Vitrier, nous montre le Producteur
dont l'accident encourage l'industrie. Le troisième est le Cordonnier
(ou tout autre industriel) dont le travail est découragé d'autant par
la même cause. C'est ce troisième personnage qu'on tient toujours
dans l'ombre et qui, personnifiant _ce qu'on ne voit pas_, est un
élément nécessaire du problème. C'est lui qui nous fait comprendre
combien il est absurde de voir un profit dans une destruction. C'est
lui qui bientôt nous enseignera qu'il n'est pas moins absurde de voir
un profit dans une restriction, laquelle n'est après tout qu'une
destruction partielle.--Aussi, allez au fond de tous les arguments
qu'on fait valoir en sa faveur, vous n'y trouverez que la paraphrase
de ce dicton vulgaire: «_Que deviendraient les vitriers, si l'on ne
cassait jamais de vitres_[52]?»

[Note 52: V., au tome IV, le chap. XX de la 1re série des
_Sophismes_, p. 100 et suiv.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


II. Le licenciement.

Il en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut se donner une
satisfaction, c'est à lui de voir si elle vaut ce qu'elle coûte.
Pour une nation, la Sécurité est le plus grand des biens. Si, pour
l'acquérir, il faut mettre sur pied cent mille hommes et dépenser
cent millions, je n'ai rien à dire. C'est une jouissance achetée au
prix d'un sacrifice.

Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée de ma thèse.

Un représentant propose de licencier cent mille hommes pour soulager
les contribuables de cent millions.

Si l'on se borne à lui répondre: «Ces cent mille hommes et ces
cent millions sont indispensables à la sécurité nationale: c'est un
sacrifice; mais, sans ce sacrifice, la France serait déchirée par
les factions ou envahie par l'étranger.»--Je n'ai rien à opposer
ici à cet argument, qui peut être vrai ou faux en fait, mais qui ne
renferme pas théoriquement d'hérésie économique. L'hérésie commence
quand on veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage,
parce qu'il profite à quelqu'un.

Or, je suis bien trompé, ou l'auteur de la proposition ne sera pas
plus tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y précipitera pour
dire:

«Licencier cent mille hommes! y pensez-vous? Que vont-ils devenir?
de quoi vivront-ils? sera-ce de travail? mais ne savez-vous pas que
le travail manque partout? que toutes les carrières sont encombrées?
Voulez-vous les jeter sur la place pour y augmenter la concurrence et
peser sur le taux des salaires? Au moment où il est si difficile de
gagner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'État donne du pain
à cent mille individus? Considérez, de plus, que l'armée consomme
du vin, des vêtements, des armes, qu'elle répand ainsi l'activité
dans les fabriques, dans les villes de garnison, et qu'elle est,
en définitive, la Providence de ses innombrables fournisseurs.
Ne frémissez-vous pas à l'idée d'anéantir cet immense mouvement
industriel?»

Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent mille
soldats, abstraction faite des nécessités du service, et par des
considérations économiques. Ce sont ces considérations seules que
j'ai à réfuter.

Cent mille hommes, coûtant aux contribuables cent millions, vivent
et font vivre leurs fournisseurs autant que cent millions peuvent
s'étendre: _c'est ce qu'on voit_.

Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables, cessent de
faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs, autant que cent
millions peuvent s'étendre: _c'est ce qu'on ne voit pas_. Calculez,
chiffrez, et dites-moi où est le profit pour la masse?

Quant à moi, je vous dirai où est la _perte_, et, pour simplifier, au
lieu de parler de cent mille hommes et de cent millions, raisonnons
sur un homme et mille francs.

Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la tournée et
y enlèvent un homme. Les percepteurs font leur tournée aussi et y
enlèvent mille francs. L'homme et la somme sont transportés à Metz,
l'une destinée à faire vivre l'autre, pendant un an, sans rien
faire. Si vous ne regardez que Metz, oh! vous avez cent fois raison,
la mesure est très avantageuse; mais si vos yeux se portent sur le
village de A, vous jugerez autrement, car, à moins d'être aveugle,
vous verrez que ce village a perdu un travailleur et les mille francs
qui rémunéraient son travail, et l'activité que, par la dépense de
ces mille francs, il répandait autour de lui.

Au premier coup d'oeil, il semble qu'il y ait compensation. Le
phénomène qui se passait au village se passe à Metz, et voilà
tout. Mais voici où est la perte. Au village, un homme bêchait et
labourait: c'était un travailleur; à Metz, il fait des tête droite
et des tête gauche: c'est un soldat. L'argent et la circulation sont
les mêmes dans les deux cas; mais, dans l'un, il y avait trois cents
journées de travail productif; dans l'autre, il y a trois cents
journées de travail improductif, toujours dans la supposition qu'une
partie de l'armée n'est pas indispensable à la sécurité publique.

Maintenant, vienne le licenciement. Vous me signalez un surcroît
de cent mille travailleurs, la concurrence stimulée et la pression
qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est ce que vous voyez.

Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas que renvoyer
cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent millions, c'est les
remettre aux contribuables. Vous ne voyez pas que jeter ainsi cent
mille travailleurs sur le marché, c'est y jeter, du même coup, les
cent millions destinés à payer leur travail; que, par conséquent,
la même mesure qui augmente l'_offre_ des bras en augmente aussi la
_demande_; d'où il suit que votre baisse des salaires est illusoire.
Vous ne voyez pas qu'avant, comme après le licenciement, il y a dans
le pays cent millions correspondant à cent mille hommes; que toute la
différence consiste en ceci: avant, le pays livre les cent millions
aux cent mille hommes pour ne rien faire; après, il les leur livre
pour travailler. Vous ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable
donne son argent, soit à un soldat en échange de rien, soit à un
travailleur en échange de quelque chose, toutes les conséquences
ultérieures de la circulation de cet argent sont les mêmes dans les
deux cas; seulement, dans le second cas, le contribuable reçoit
quelque chose, dans le premier, il ne reçoit rien.--Résultat: une
perte sèche pour la nation.

Le sophisme que je combats ici ne résiste pas à l'épreuve de la
progression, qui est la pierre de touche des principes. Si, tout
compensé, tous intérêts examinés, il y a _profit national_ à
augmenter l'armée, pourquoi ne pas enrôler sous les drapeaux toute la
population virile du pays?


III. L'Impôt.

Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire:

«L'impôt, c'est le meilleur placement; c'est une rosée fécondante?
Voyez combien de familles il fait vivre, et suivez, par la pensée,
ses ricochets sur l'industrie: c'est l'infini, c'est la vie.»

Pour combattre cette doctrine, je suis obligé de reproduire la
réfutation précédente. L'économie politique sait bien que ses
arguments ne sont pas assez divertissants pour qu'on en puisse dire:
_Repetita placent_. Aussi, comme Basile, elle a arrangé le proverbe à
son usage, bien convaincue que dans sa bouche, _Repetita docent_.

Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger, _c'est ce
qu'on voit_. Le bien qui en résulte pour leurs fournisseurs, _c'est
ce qu'on voit encore_. Cela crève les yeux du corps.

Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se libérer,
_c'est ce qu'on ne voit pas_, et le dommage qui en résulte pour leurs
fournisseurs, _c'est ce qu'on ne voit pas davantage_, bien que cela
dût sauter aux yeux de l'esprit.

Quand un fonctionnaire dépense à son profit _cent sous de plus_,
cela implique qu'un contribuable dépense à son profit _cent sous de
moins_. Mais la dépense du fonctionnaire _se voit_, parce qu'elle se
fait; tandis que celle du contribuable _ne se voit pas_, parce que,
hélas! on l'empêche de se faire.

Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt à une pluie
féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi où sont les
sources de cette pluie, et si ce n'est pas précisément l'impôt qui
pompe l'humidité du sol et le dessèche.

Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol
reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie qu'il en perd par
l'évaporation?

Ce qu'il y a de très-positif, c'est que, quand Jacques Bonhomme
compte cent sous au percepteur, il ne reçoit rien en retour. Quand,
ensuite, un fonctionnaire dépensant ces cent sous, les rend à Jacques
Bonhomme, c'est contre une valeur égale en blé ou en travail. Le
résultat définitif est pour Jacques Bonhomme une perte de cinq francs.

Il est très-vrai que souvent, le plus souvent si l'on veut, le
fonctionnaire rend à Jacques Bonhomme un service équivalent. En ce
cas, il n'y a pas perte de part ni d'autre, il n'y a qu'échange.
Aussi, mon argumentation ne s'adresse-t-elle nullement aux fonctions
utiles. Je dis ceci: si vous voulez créer une fonction, prouvez son
utilité. Démontrez qu'elle vaut à Jacques Bonhomme, par les services
qu'elle lui rend, l'équivalent de ce qu'elle lui coûte. Mais,
abstraction faite de cette utilité intrinsèque, n'invoquez pas comme
argument l'avantage qu'elle confère au fonctionnaire, à sa famille et
à ses fournisseurs; n'alléguez pas qu'elle favorise le travail.

Quand Jacques Bonhomme donne cent sous à un fonctionnaire contre un
service réellement utile, c'est exactement comme quand il donne cent
sous à un cordonnier contre une paire de souliers. Donnant donnant,
partant quittes. Mais, quand Jacques Bonhomme livre cent sous à un
fonctionnaire, pour n'en recevoir aucun service ou même pour en
recevoir des vexations, c'est comme s'il les livrait à un voleur. Il
ne sert de rien de dire que le fonctionnaire dépensera ces cent sous
au grand profit du _travail national_; autant en eût fait le voleur;
autant en ferait Jacques Bonhomme s'il n'eût rencontré sur son chemin
ni le parasite extralégal ni le parasite légal.

Habituons-nous donc à ne pas juger des choses seulement par _ce qu'on
voit_, mais encore par _ce qu'on ne voit pas_.

L'an passé, j'étais du Comité des finances, car, sous la
Constituante, les membres de l'opposition n'étaient pas
systématiquement exclus de toutes les Commissions; en cela, la
Constituante agissait sagement. Nous avons entendu M. Thiers dire:
«J'ai passé ma vie à combattre les hommes du parti légitimiste et du
parti prêtre. Depuis que le danger commun nous a rapprochés, depuis
que je les fréquente, que je les connais, que nous nous parlons coeur
à coeur, je me suis aperçu que ce ne sont pas les monstres que je
m'étais figurés.»

Oui, les défiances s'exagèrent, les haines s'exaltent entre les
partis qui ne se mêlent pas; et si la majorité laissait pénétrer dans
le sein des Commissions quelques membres de la minorité, peut-être
reconnaîtrait-on, de part et d'autre, que les idées ne sont pas aussi
éloignées et surtout les intentions aussi perverses qu'on le suppose.

Quoi qu'il en soit, l'an passé, j'étais du Comité des finances.
Chaque fois qu'un de nos collègues parlait de fixer à un chiffre
modéré le traitement du Président de la République, des ministres,
des ambassadeurs, on lui répondait:

«Pour le bien même du service, il faut entourer certaines fonctions
d'éclat et de dignité. C'est le moyen d'y appeler les hommes de
mérite. D'innombrables infortunes s'adressent au Président de la
République, et ce serait le placer dans une position pénible que
de le forcer à toujours refuser. Une certaine représentation dans
les salons ministériels et diplomatiques est un des rouages des
gouvernements constitutionnels, etc., etc.»

Quoique de tels arguments puissent être controversés, ils méritent
certainement un sérieux examen. Ils sont fondés sur l'intérêt public,
bien ou mal apprécié; et, quant à moi, j'en fais plus de cas que
beaucoup de nos Catons, mus par un esprit étroit de lésinerie ou de
jalousie.

Mais ce qui révolte ma conscience d'économiste, ce qui me fait rougir
pour la renommée intellectuelle de mon pays, c'est quand on en
vient (ce à quoi on ne manque jamais) à cette banalité, absurde, et
toujours favorablement accueillie:

«D'ailleurs, le luxe des grands fonctionnaires encourage les arts,
l'industrie, le travail. Le chef de l'État et ses ministres ne
peuvent donner des festins et des soirées sans faire circuler la vie
dans toutes les veines du corps social. Réduire leurs traitements,
c'est affamer l'industrie parisienne et, par contre-coup, l'industrie
nationale.»

De grâce, Messieurs, respectez au moins l'arithmétique et ne venez
pas dire devant l'Assemblée nationale de France, de peur qu'à
sa honte elle ne vous approuve, qu'une addition donne une somme
différente, selon qu'on la fait de haut en bas ou de bas en haut.

Quoi! je vais m'arranger avec un terrassier pour qu'il fasse une
rigole dans mon champ, moyennant cent sous. Au moment de conclure
le percepteur me prend mes cent sous et les fait passer au ministre
de l'intérieur; mon marché est rompu, mais M. le ministre ajoutera
un plat de plus à son dîner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette
dépense officielle est un surcroît ajouté à l'industrie nationale!
Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a là qu'un simple _déplacement_ de
satisfaction et de travail? Un ministre a sa table mieux garnie,
c'est vrai; mais un agriculteur a un champ moins bien desséché, et
c'est tout aussi vrai. Un traiteur parisien a gagné cent sous, je
vous l'accorde; mais accordez-moi qu'un terrassier provincial a
manqué de gagner cinq francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le
plat officiel et le traiteur satisfait, _c'est ce qu'on voit_; le
champ noyé et le terrassier désoeuvré, _c'est ce qu'on ne voit pas_.

Bon Dieu! que de peine à prouver, en économie politique, que deux et
deux font quatre; et, si vous y parvenez, on s'écrie: «c'est si clair
que c'en est ennuyeux.»--Puis on vote comme si vous n'aviez rien
prouvé du tout.


IV. Théâtres, Beaux-arts.

L'État doit-il subventionner les arts?

Il y a certes beaucoup à dire Pour et Contre.

En faveur du système des subventions, on peut dire que les arts
élargissent, élèvent et poétisent l'âme d'une nation, qu'ils
l'arrachent à des préoccupations matérielles, lui donnent le
sentiment du beau, et réagissent ainsi favorablement sur ses
manières, ses coutumes, ses moeurs et même sur son industrie.
On peut se demander où en serait la musique en France, sans le
Théâtre-Italien et le Conservatoire; l'art dramatique, sans le
Théâtre-Français; la peinture et la sculpture, sans nos collections
et nos musées. On peut aller plus loin et se demander si, sans la
centralisation et par conséquent la subvention des beaux-arts, ce
goût exquis se serait développé, qui est le noble apanage du travail
français et impose ses produits à l'univers entier. En présence de
tels résultats, ne serait-ce pas une haute imprudence que de renoncer
à cette modique cotisation de tous les citoyens qui, en définitive,
réalise, au milieu de l'Europe, leur supériorité et leur gloire?

À ces raisons et bien d'autres, dont je ne conteste pas la force, on
peut en opposer de non moins puissantes. Il y a d'abord, pourrait-on
dire, une question de justice distributive. Le droit du législateur
va-t-il jusqu'à ébrécher le salaire de l'artisan pour constituer
un supplément de profits à l'artiste? M. Lamartine disait: Si vous
supprimez la subvention d'un théâtre, où vous arrêterez-vous dans
cette voie, et ne serez-vous pas logiquement entraînés à supprimer
vos Facultés, vos Musées, vos Instituts, vos Bibliothèques? On
pourrait répondre: Si vous voulez subventionner tout ce qui est
bon et utile, où vous arrêterez-vous dans cette voie, et ne
serez-vous pas entraînés logiquement à constituer une liste civile
à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, à la bienfaisance, à
l'instruction? Ensuite, est-il certain que les subventions favorisent
le progrès de l'art? C'est une question qui est loin d'être résolue,
et nous voyons de nos yeux que les théâtres qui prospèrent sont ceux
qui vivent de leur propre vie. Enfin, s'élevant à des considérations
plus hautes, on peut faire observer que les besoins et les désirs
naissent les uns des autres et s'élèvent dans des régions de plus
en plus épurées[53], à mesure que la richesse publique permet de
les satisfaire; que le gouvernement n'a point à se mêler de cette
correspondance, puisque, dans un état donné de la fortune actuelle,
il ne saurait stimuler, par l'impôt, les industries de luxe sans
froisser les industries de nécessité, intervertissant ainsi la
marche naturelle de la civilisation. On peut faire observer que ces
déplacements artificiels des besoins, des goûts, du travail et de
la population, placent les peuples dans une situation précaire et
dangereuse, qui n'a plus de base solide.

[Note 53: V. le chap. III du tome VI.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Voilà quelques-unes des raisons qu'allèguent les adversaires de
l'intervention de l'État, en ce qui concerne l'ordre dans lequel les
citoyens croient devoir satisfaire leurs besoins et leurs désirs, et
par conséquent diriger leur activité. Je suis de ceux, je l'avoue,
qui pensent que le choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en
haut, des citoyens, non du législateur; et la doctrine contraire me
semble conduire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité
humaines.

Mais, par une déduction aussi fausse qu'injuste, sait-on de quoi on
accuse les économistes? c'est, quand nous repoussons la subvention,
de repousser la chose même qu'il s'agit de subventionner, et d'être
les ennemis de tous les genres d'activité, parce que nous voulons que
ces activités, d'une part soient libres, et de l'autre cherchent en
elles-mêmes leur propre récompense. Ainsi, demandons-nous que l'État
n'intervienne pas, par l'impôt, dans les matières religieuses? nous
sommes des athées. Demandons-nous que l'État n'intervienne pas, par
l'impôt, dans l'éducation? nous haïssons les lumières. Disons-nous
que l'État ne doit pas donner, par l'impôt, une valeur factice au
sol, à tel ordre d'industrie? nous sommes les ennemis de la propriété
et du travail. Pensons-nous que l'État ne doit pas subventionner les
artistes? nous sommes des barbares qui jugeons les arts inutiles.

Je proteste ici de toutes mes forces contre ces déductions. Loin
que nous entretenions l'absurde pensée d'anéantir la religion,
l'éducation, la propriété, le travail et les arts quand nous
demandons que l'État protége le libre développement de tous ces
ordres d'activité humaine, sans les soudoyer aux dépens les uns des
autres, nous croyons au contraire que toutes ces forces vives de
la société se développeraient harmonieusement sous l'influence de
la liberté, qu'aucune d'elles ne deviendrait, comme nous le voyons
aujourd'hui, une source de troubles, d'abus, de tyrannie et de
désordre.

Nos adversaires croient qu'une activité qui n'est ni soudoyée ni
réglementée est une activité anéantie. Nous croyons le contraire.
Leur foi est dans le législateur, non dans l'humanité. La nôtre est
dans l'humanité, non dans le législateur.

Ainsi, M. Lamartine disait: Au nom de ce principe, il faut _abolir_
les expositions publiques qui font l'honneur et la richesse de ce
pays.

Je réponds à M. Lamartine: À votre point de vue, _ne pas
subventionner_ c'est _abolir_, parce que, partant de cette donnée
que rien n'existe que par la volonté de l'État, vous en concluez
que rien ne vit que ce que l'impôt fait vivre. Mais je retourne
contre vous l'exemple que vous avez choisi, et je vous fais observer
que la plus grande, la plus noble des expositions, celle qui est
conçue dans la pensée la plus libérale, la plus universelle, et je
puis même me servir du mot humanitaire, qui n'est pas ici exagéré,
c'est l'exposition qui se prépare à Londres, la seule dont aucun
gouvernement ne se mêle et qu'aucun impôt ne soudoie.

Revenant aux beaux-arts, on peut, je le répète, alléguer pour et
contre le système des subventions des raisons puissantes. Le lecteur
comprend que, d'après l'objet spécial de cet écrit, je n'ai ni à
exposer ces raisons, ni à décider entre elles.

Mais M. Lamartine a mis en avant un argument que je ne puis passer
sous silence, car il rentre dans le cercle très-précis de cette étude
économique.

Il a dit:

     La question économique, en matière de théâtres, se résume en un
     seul mot: c'est du travail. Peu importe la nature de ce travail,
     c'est un travail aussi fécond, aussi productif que toute autre
     nature de travaux dans une nation. Les théâtres, vous le savez,
     ne nourrissent pas moins, ne salarient pas moins, en France, de
     quatre-vingt mille ouvriers de toute nature, peintres, maçons,
     décorateurs, costumiers, architectes, etc., qui sont la vie même
     et le mouvement de plusieurs quartiers de cette capitale, et, à
     ce titre, ils doivent obtenir vos sympathies!

Vos sympathies!--traduisez: vos subventions.

Et plus loin:

     Les plaisirs de Paris sont le travail et la consommation des
     départements, et les luxes du riche sont le salaire et le
     pain de deux cent mille ouvriers de toute espèce, vivant de
     l'industrie si multiple des théâtres sur la surface de la
     République, et recevant de ces plaisirs nobles, qui illustrent
     la France, l'aliment de leur vie et le nécessaire de leurs
     familles et de leurs enfants. C'est à eux que vous donnerez
     ces 60,000 fr. (Très-bien! très-bien! marques nombreuses
     d'approbation.)

Pour moi, je suis forcé de dire: _très-mal! très-mal!_ en
restreignant, bien entendu, la portée de ce jugement à l'argument
économique dont il est ici question.

Oui, c'est aux ouvriers des théâtres qu'iront, du moins en partie,
les 60,000 fr. dont il s'agit. Quelques bribes pourront bien s'égarer
en chemin. Même, si l'on scrutait la chose de près, peut-être
découvrirait-on que le gâteau prendra une autre route; heureux les
ouvriers s'il leur reste quelques miettes! Mais je veux bien admettre
que la subvention entière ira aux peintres, décorateurs, costumiers,
coiffeurs, etc. _C'est ce qu'on voit._

Mais d'où vient-elle? Voilà le _revers_ de la question, tout aussi
important à examiner que la _face_. Où est la source de ces 60,000
fr.? Et _où iraient-ils_, si un vote législatif ne les dirigeait
d'abord vers la rue Rivoli et de là vers la rue Grenelie? _C'est ce
qu'on ne voit pas._

Assurément nul n'osera soutenir que le vote législatif a fait éclore
cette somme dans l'urne du scrutin; qu'elle est une pure addition
faite à la richesse nationale; que, sans ce vote miraculeux, ces
soixante mille francs eussent été à jamais invisibles et impalpables.
Il faut bien admettre que tout ce qu'a pu faire la majorité, c'est de
décider qu'ils seraient pris quelque part pour être envoyés quelque
part, et qu'ils ne recevraient une destination que parce qu'ils
seraient détournés d'une autre.

La chose étant ainsi, il est clair que le contribuable qui aura été
taxé à un franc, n'aura plus ce franc à sa disposition. Il est clair
qu'il sera privé d'une satisfaction dans la mesure d'un franc, et que
l'ouvrier, quel qu'il soit, qui la lui aurait procurée, sera privé de
salaire dans la même mesure.

Ne nous faisons donc pas cette puérile illusion de croire que le
vote du 16 mai _ajoute_ quoi que ce soit au bien-être et au travail
national. Il _déplace_ les jouissances, il _déplace_ les salaires,
voilà tout.

Dira-t-on qu'à un genre de satisfaction et à un genre de travail, il
substitue des satisfactions et des travaux plus urgents, plus moraux,
plus raisonnables? Je pourrais lutter sur ce terrain. Je pourrais
dire: En arrachant 60,000 fr. aux contribuables, vous diminuez les
salaires des laboureurs, terrassiers, charpentiers, forgerons, et
vous augmentez d'autant les salaires des chanteurs, coiffeurs,
décorateurs et costumiers. Rien ne prouve que cette dernière classe
soit plus intéressante que l'autre. M. Lamartine ne l'allègue pas.
Il dit lui-même que le travail des théâtres est _aussi_ fécond,
_aussi_ productif et non _plus_ que tout autre, ce qui pourrait
encore être contesté; car la meilleure preuve que le second n'est pas
aussi fécond que le premier, c'est que celui-ci est appelé à soudoyer
celui-là.

Mais cette comparaison entre la valeur et le mérite intrinsèque des
diverses natures de travaux n'entre pas dans mon sujet actuel. Tout
ce que j'ai à faire ici, c'est de montrer que si M. Lamartine et les
personnes qui ont applaudi à son argumentation ont vu, de l'oeil
gauche, les salaires gagnés par les fournisseurs des comédiens, ils
auraient dû voir, de l'oeil droit, les salaires perdus pour les
fournisseurs des contribuables; faute de quoi, ils se sont exposés au
ridicule de prendre un _déplacement_ pour un _gain_. S'ils étaient
conséquents à leur doctrine, ils demanderaient des subventions à
l'infini; car ce qui est vrai d'un franc et de 60,000 fr., est vrai,
dans des circonstances identiques, d'un milliard de francs.

Quand il s'agit d'impôts, messieurs, prouvez-en l'utilité par des
raisons tirées du fond, mais non point par cette malencontreuse
assertion: «Les dépenses publiques font vivre la classe ouvrière.»
Elle a le tort de dissimuler un fait essentiel, à savoir, que
les _dépenses publiques_ se substituent toujours à des _dépenses
privées_, et que, par conséquent, elles font bien vivre un ouvrier au
lieu d'un autre, mais n'ajoutent rien au lot de la classe ouvrière
prise en masse. Votre argumentation est fort de mode, mais elle est
trop absurde pour que la raison n'en ait pas raison.


V. Travaux publics.

Qu'une nation, après s'être assurée qu'une grande entreprise doit
profiter à la communauté, la fasse exécuter sur le produit d'une
cotisation commune, rien de plus naturel. Mais la patience m'échappe,
je l'avoue, quand j'entends alléguer à l'appui d'une telle résolution
cette bévue économique: «C'est d'ailleurs le moyen de créer du
travail pour les ouvriers.»

L'État ouvre un chemin, bâtit un palais, redresse une rue, perce
un canal; par là, il donne du travail à certains ouvriers, _c'est
ce qu'on voit_; mais il prive de travail certains autres ouvriers,
_c'est ce qu'on ne voit pas_.

Voilà la route en cours d'exécution. Mille ouvriers arrivent tous les
matins, se retirent tous les soirs, emportent leur salaire, cela est
certain. Si la route n'eût pas été décrétée, si les fonds n'eussent
pas été votés, ces braves gens n'eussent rencontré là ni ce travail
ni ce salaire; cela est certain encore.

Mais est-ce tout? L'opération, dans son ensemble, n'embrasse-t-elle
pas autre chose? Au moment où M. Dupin prononce les paroles
sacramentelles: «L'Assemblée a adopté,» les millions descendent-ils
miraculeusement sur un rayon de la lune dans les coffres de MM. Fould
et Bineau? Pour que l'évolution, comme on dit, soit complète, ne
faut-il pas que l'État organise la recette aussi bien que la dépense?
qu'il mette ses percepteurs en campagne et ses contribuables à
contribution?

Étudiez donc la question dans ses deux éléments. Tout en constatant
la destination que l'État donne aux millions votés, ne négligez pas
de constater aussi la destination que les contribuables auraient
donnée--et ne peuvent plus donner--à ces mêmes millions. Alors,
vous comprendrez qu'une entreprise publique est une médaille à deux
revers. Sur l'une figure un ouvrier occupé, avec cette devise: _Ce
qu'on voit_; sur l'autre, un ouvrier inoccupé, avec cette devise _Ce
qu'on ne voit pas_.

Le sophisme que je combats dans cet écrit est d'autant plus
dangereux, appliqué aux travaux publics, qu'il sert à justifier les
entreprises et les prodigalités les plus folles. Quand un chemin de
fer ou un pont ont une utilité réelle, il suffit d'invoquer cette
utilité. Mais si on ne le peut, que fait-on? On a recours à cette
mystification: «Il faut procurer de l'ouvrage aux ouvriers.»

Cela dit, on ordonne de faire et de défaire les terrasses du Champ
de Mars. Le grand Napoléon, on le sait, croyait faire oeuvre
philanthropique en faisant creuser et combler des fossés. Il disait
aussi: Qu'importe le résultat? Il ne faut voir que la richesse
répandue parmi les classes laborieuses.

Allons au fond des choses. L'argent nous fait illusion. Demander le
concours, sous forme d'argent, de tous les citoyens à une oeuvre
commune, c'est en réalité leur demander un concours en nature; car
chacun d'eux se procure, par le travail, la somme à laquelle il
est taxé. Or, que l'on réunisse tous les citoyens pour leur faire
exécuter, par prestation, une oeuvre utile à tous, cela pourrait se
comprendre; leur récompense serait dans les résultats de l'oeuvre
elle-même. Mais qu'après les avoir convoqués, on les assujettisse à
faire des routes où nul ne passera, des palais que nul n'habitera,
et cela, sous prétexte de leur procurer du travail: voilà qui serait
absurde et ils seraient, certes, fondés à objecter: De ce travail-là
nous n'avons que faire, nous aimons mieux travailler pour notre
propre compte.

Le procédé qui consiste à faire concourir les citoyens en argent et
non en travail ne change rien à ces résultats généraux. Seulement,
par ce dernier procédé, la perte se répartirait sur tout le monde.
Par le premier, ceux que l'État occupe échappent à leur part de
perte, en rajoutant à celle que leurs compatriotes ont déjà à subir.

Il y a un article de la Constitution qui porte:

«La société favorise et encourage le développement du travail... par
l'établissement par l'État, les départements et les communes, de
travaux publics propres à employer les bras inoccupés.»

Comme mesure temporaire, dans un temps de crise, pendant un hiver
rigoureux, cette intervention du contribuable peut avoir de bons
effets. Elle agit dans le même sens que les assurances. Elle n'ajoute
rien au travail ni au salaire, mais elle prend du travail et des
salaires sur les temps ordinaires pour en doter, avec perte il est
vrai, des époques difficiles.

Comme mesure permanente, générale, systématique, ce n'est autre chose
qu'une mystification ruineuse, une impossibilité, une contradiction
qui montre un peu de travail stimulé qu'_on voit_, et cache beaucoup
de travail empêché qu'_on ne voit pas_.


VI. Les intermédiaires.

La société est l'ensemble des services que les hommes se rendent
forcément ou volontairement les uns aux autres, c'est-à-dire des
_services publics_ et des _services privés_.

Les premiers, imposés et réglementés par la loi, qu'il n'est pas
toujours aisé de changer quand il le faudrait, peuvent survivre
longtemps, avec elle, à leur propre utilité, et conserver encore le
nom de _services publics_, même quand ils ne sont plus des services
du tout, même quand ils ne sont plus que de publiques vexations.
Les seconds sont du domaine de la volonté, de la responsabilité
individuelle. Chacun en rend et en reçoit ce qu'il veut, ce qu'il
peut, après débat contradictoire. Ils ont toujours pour eux la
présomption d'utilité réelle, exactement mesurée par leur valeur
comparative.

C'est pourquoi ceux-là sont si souvent frappés d'immobilisme, tandis
que ceux-ci obéissent à la loi du progrès.

Pendant que le développement exagéré des services publics, par la
déperdition de forces qu'il entraîne, tend à constituer au sein de la
société un funeste parasitisme, il est assez singulier que plusieurs
sectes modernes, attribuant ce caractère aux services libres et
privés, cherchent à transformer les professions en fonctions.

Ces sectes s'élèvent avec force contre ce qu'elles nomment les
_intermédiaires_. Elles supprimeraient volontiers le capitaliste,
le banquier, le spéculateur, l'entrepreneur, le marchand et le
négociant, les accusant de s'interposer entre la production et la
consommation pour les rançonner toutes deux, sans leur rendre aucune
valeur.--Ou plutôt elles voudraient transférer à l'État l'oeuvre
qu'ils accomplissent, car cette oeuvre ne saurait être supprimée.

Le sophisme des socialistes sur ce point consiste à montrer au public
ce qu'il paye aux _intermédiaires_ en échange de leurs services, et à
lui cacher ce qu'il faudrait payer à l'État. C'est toujours la lutte
entre ce qui frappe les yeux et ce qui ne se montre qu'à l'esprit,
entre _ce qu'on voit_ et _ce qu'on ne voit pas_.

Ce fut surtout en 1847 et à l'occasion de la disette que les écoles
socialistes cherchèrent et réussirent à populariser leur funeste
théorie. Elles savaient bien que la plus absurde propagande a
toujours quelques chances auprès des hommes qui souffrent; _malesuada
fames_.

Donc, à l'aide des grands mots: _Exploitation de l'homme par
l'homme_, _spéculation sur la faim_, _accaparement_, elles se mirent
à dénigrer le commerce et à jeter un voile sur ses bienfaits.

«Pourquoi, disaient-elles, laisser aux négociants le soin de faire
venir des subsistances des États-Unis et de la Crimée? Pourquoi
l'État, les départements, les communes n'organisent-ils pas un
service d'approvisionnement et des magasins de réserve? Ils
vendraient au _prix de revient_, et le peuple, le pauvre peuple
serait affranchi du tribut qu'il paye au commerce libre, c'est-à-dire
égoïste, individualiste et anarchique.»

Le tribut que le peuple paye au commerce, _c'est ce qu'on voit_.
Le tribut que le peuple payerait à l'État ou à ses agents, dans le
système socialiste, _c'est ce qu'on ne voit pas_.

En quoi consiste ce prétendu tribut que le peuple paye au commerce?
En ceci: que deux hommes se rendent réciproquement service, en toute
liberté, sous la pression de la concurrence et à prix débattu.

Quand l'estomac qui a faim est à Paris et que le blé qui peut le
satisfaire est à Odessa, la souffrance ne peut cesser que le blé
ne se rapproche de l'estomac. Il y a trois moyens pour que ce
rapprochement s'opère: 1º Les hommes affamés peuvent aller eux-mêmes
chercher le blé; 2º ils peuvent s'en remettre à ceux qui font ce
métier; 3º ils peuvent se cotiser et charger des fonctionnaires
publics de l'opération.

De ces trois moyens, quel est le plus avantageux?

En tout temps, en tout pays, et d'autant plus qu'ils sont plus
libres, plus éclairés, plus expérimentés, les hommes ayant
_volontairement_ choisi le second, j'avoue que cela suffit pour
mettre, à mes yeux, la présomption de ce côté. Mon esprit se refuse à
admettre que l'humanité en masse se trompe sur un point qui la touche
de si près[54].

[Note 54: L'auteur a souvent invoqué la présomption de vérité qui
s'attache au _consentement universel_ manifesté par la _pratique_ de
tous les hommes. V. notamment au tome IV, page 79, le chap. XIII des
_Sophismes_, puis la page 441; et, au tome VI, l'appendice au chap.
VI, intitulé, _Moralité de la richesse_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Examinons cependant.

Que trente-six millions de citoyens partent pour aller chercher à
Odessa le blé dont ils ont besoin, cela est évidemment inexécutable.
Le premier moyen ne vaut rien. Les consommateurs ne peuvent agir par
eux-mêmes, force leur est d'avoir recours à des _intermédiaires_,
fonctionnaires ou négociants.

Remarquons cependant que ce premier moyen serait le plus naturel. Au
fond, c'est à celui qui a faim d'aller chercher son blé. C'est une
_peine_ qui le regarde; c'est un _service_ qu'il se doit à lui-même.
Si un autre, à quelque titre que ce soit, lui rend ce _service_ et
prend cette peine pour lui, cet autre a droit à une compensation.
Ce que je dis ici, c'est pour constater que les services des
intermédiaires portent en eux le principe de la rémunération.

Quoi qu'il en soit, puisqu'il faut recourir à ce que les socialistes
nomment un parasite, quel est, du négociant ou du fonctionnaire, le
parasite le moins exigeant?

Le commerce (je le suppose libre, sans quoi comment pourrais-je
raisonner?), le commerce, dis-je, est porté, par intérêt, à étudier
les saisons, à constater jour par jour l'état des récoltes, à
recevoir des informations de tous les points du globe, à prévoir
les besoins, à se précautionner d'avance. Il a des navires tout
prêts, des correspondants partout, et son intérêt immédiat est
d'acheter au meilleur marché possible, d'économiser sur tous les
détails de l'opération, et d'atteindre les plus grands résultats
avec les moindres efforts. Ce ne sont pas seulement les négociants
français, mais les négociants du monde entier qui s'occupent de
l'approvisionnement de la France pour le jour du besoin; et si
l'intérêt les porte invinciblement à remplir leur tâche aux moindres
frais, la concurrence qu'ils se font entre eux les porte non moins
invinciblement à faire profiter les consommateurs de toutes les
économies réalisées. Le blé arrivé, le commerce a intérêt à le
vendre au plus tôt pour éteindre ses risques, réaliser ses fonds et
recommencer s'il y a lieu. Dirigé par la comparaison des prix, il
distribue les aliments sur toute la surface du pays, en commençant
toujours par le point le plus cher, c'est-à-dire où le besoin se
fait le plus sentir. Il n'est donc pas possible d'imaginer une
_organisation_ mieux calculée dans l'intérêt de ceux qui ont faim, et
la beauté de cette organisation, inaperçue des socialistes, résulte
précisément de ce qu'elle est libre.--À la vérité, le consommateur
est obligé de rembourser au commerce ses frais de transports, de
transbordements, de magasinage, de commission, etc.; mais dans
quel système ne faut-il pas que celui qui mange le blé rembourse
les frais qu'il faut faire pour qu'il soit à sa portée? Il y a de
plus à payer la rémunération du _service rendu_: mais, quant à sa
quotité, elle est réduite au _minimum_ possible par la concurrence;
et, quant à sa justice, il serait étrange que les artisans de Paris
ne travaillassent pas pour les négociants de Marseille, quand les
négociants de Marseille travaillent pour les artisans de Paris.

Que, selon l'invention socialiste, l'État se substitue au commerce,
qu'arrivera-t-il? Je prie qu'on me signale où sera, pour le public,
l'économie. Sera-t-elle dans le prix d'achat? Mais qu'on se figure
les délégués de quarante mille communes arrivant à Odessa à un jour
donné et au jour du besoin; qu'on se figure l'effet sur les prix.
Sera-t-elle dans les frais? Mais faudra-t-il moins de navires,
moins de marins, moins de transbordements, moins de magasinages,
ou sera-t-on dispensé de payer toutes ces choses? Sera-t-elle dans
le profit des négociants? Mais est-ce que vos délégués et vos
fonctionnaires iront pour rien à Odessa? Est-ce qu'ils voyageront
et travailleront sur le principe de la fraternité? Ne faudra-t-il
pas qu'ils vivent? ne faudra-t-il pas que leur temps soit payé? Et
croyez-vous que cela ne dépassera pas mille fois les deux ou trois
pour cent que gagne le négociant, taux auquel il est prêt à souscrire?

Et puis, songez à la difficulté de lever tant d'impôts, de répartir
tant d'aliments. Songez aux injustices, aux abus inséparables d'une
telle entreprise. Songez à la responsabilité qui pèserait sur le
gouvernement.

Les socialistes qui ont inventé ces folies, et qui, aux jours de
malheur, les soufflent dans l'esprit des masses, se décernent
libéralement le titre d'_hommes avancés_, et ce n'est pas sans
quelque danger que l'usage, ce tyran des langues, ratifie le mot et
le jugement qu'il implique. _Avancés!_ ceci suppose que ces messieurs
ont la vue plus longue que le vulgaire; que leur seul tort est d'être
trop en avant du siècle; et que si le temps n'est pas encore venu de
supprimer certains services libres, prétendus parasites, la faute
en est au public qui est en arrière du socialisme. En mon âme et
conscience, c'est le contraire qui est vrai, et je ne sais à quel
siècle barbare il faudrait remonter pour trouver, sur ce point, le
niveau des connaissances socialistes.

Les sectaires modernes opposent sans cesse l'association à la société
actuelle. Ils ne prennent pas garde que la société, sous un régime
libre, est une association véritable, bien supérieure à toutes celles
qui sortent de leur féconde imagination.

Élucidons ceci par un exemple:

Pour qu'un homme puisse, en se levant, revêtir un habit, il faut
qu'une terre ait été close, défrichée, desséchée, labourée,
ensemencée d'une certaine sorte de végétaux; il faut que des
troupeaux s'en soient nourris, qu'ils aient donné leur laine, que
cette laine ait été filée, tissée, teinte et convertie en drap;
que ce drap ait été coupé, cousu, façonné en vêtement. Et cette
série d'opérations en implique une foule d'autres; car elle suppose
l'emploi d'instruments aratoires, de bergeries, d'usines, de houille,
de machines, de voitures, etc.

Si la société n'était pas une association très-réelle, celui qui veut
un habit serait réduit à travailler dans l'isolement, c'est-à-dire
à accomplir lui-même les actes innombrables de cette série, depuis
le premier coup de pioche qui le commence jusqu'au dernier coup
d'aiguille qui le termine.

Mais, grâce à la sociabilité qui est le caractère distinctif de
notre espèce, ces opérations se sont distribuées entre une multitude
de travailleurs, et elles se subdivisent de plus en plus pour le
bien commun, à mesure que, la consommation devenant plus active, un
acte spécial peut alimenter une industrie nouvelle. Vient ensuite
la répartition du produit, qui s'opère suivant le contingent de
valeur que chacun a apporté à l'oeuvre totale. Si ce n'est pas là de
l'association, je demande ce que c'est.

Remarquez qu'aucun des travailleurs n'ayant tiré du néant la
moindre particule de matière, ils se sont bornés à se rendre des
services réciproques, à s'entr'aider dans un but commun, et que tous
peuvent être considérés, les uns à l'égard des autres, comme des
_intermédiaires_. Si, par exemple, dans le cours de l'opération,
le transport devient assez important pour occuper une personne, le
filage une seconde, le tissage une troisième, pourquoi la première
serait-elle regardée comme plus _parasite_ que les deux autres?
Ne faut-il pas que le transport se fasse? Celui qui le fait n'y
consacre-t-il pas du temps et de la peine? n'en épargne-t-il pas
à ses associés? Ceux-ci font-ils plus ou autre chose que lui? Ne
sont-ils pas tous également soumis pour la rémunération, c'est-à-dire
pour le partage du produit, à la loi du _prix débattu_? N'est-ce
pas, en toute liberté, pour le bien commun, que cette séparation de
travaux s'opère et que ces arrangements sont pris? Qu'avons-nous
donc besoin qu'un socialiste, sous prétexte d'organisation, vienne
despotiquement détruire nos arrangements volontaires, arrêter la
division du travail, substituer les efforts isolés aux efforts
associés et faire reculer la civilisation?

L'association, telle que je la décris ici, en est-elle moins
association, parce que chacun y entre et sort librement, y choisit
sa place, juge et stipule pour lui-même sous sa responsabilité, et
y apporte le ressort et la garantie de l'intérêt personnel? Pour
qu'elle mérite ce nom, est-il nécessaire qu'un prétendu réformateur
vienne nous imposer sa formule et sa volonté et concentrer, pour
ainsi dire, l'humanité en lui-même?

Plus on examine ces _écoles avancées_, plus on reste convaincu qu'il
n'y a qu'une chose au fond: l'ignorance se proclamant infaillible et
réclamant le despotisme au nom de cette infaillibilité.

Que le lecteur veuille bien excuser cette digression. Elle
n'est peut-être pas inutile au moment où, échappées des livres
saint-simoniens, phalanstériens et icariens, les déclamations contre
les Intermédiaires envahissent le journalisme et la tribune, et
menacent sérieusement la liberté du travail et des transactions.


VII. Restriction.

M. Prohibant (ce n'est pas moi qui l'ai nommé, c'est M. Charles
Dupin, qui depuis... mais alors...), M. Prohibant consacrait son
temps et ses capitaux à convertir en fer le minerai de ses terres.
Comme la nature avait été plus prodigue envers les Belges, ils
donnaient le fer aux Français à meilleur marché que M. Prohibant, ce
qui signifie que tous les Français, ou la France, pouvaient obtenir
une quantité donnée de fer _avec moins de travail_, en l'achetant aux
honnêtes Flamands. Aussi, guidés par leur intérêt, ils n'y faisaient
faute, et tous les jours on voyait une multitude de cloutiers,
forgerons, charrons, mécaniciens, maréchaux-ferrants et laboureurs,
aller par eux-mêmes, ou par des intermédiaires, se pourvoir en
Belgique. Cela déplut fort à M. Prohibant.

D'abord l'idée lui vint d'arrêter cet abus par ses propres forces.
C'était bien le moins, puisque lui seul en souffrait. Je prendrai ma
carabine, se dit-il, je mettrai quatre pistolets à ma ceinture, je
garnirai ma giberne, je ceindrai ma flamberge, et je me porterai,
ainsi équipé, à la frontière. Là, le premier forgeron, cloutier,
maréchal, mécanicien ou serrurier qui se présente pour faire ses
affaires et non les miennes, je le tue pour lui apprendre à vivre.

Au moment de partir, M. Prohibant fit quelques réflexions qui
tempérèrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit: D'abord,
il n'est pas absolument impossible que les acheteurs de fer, mes
compatriotes et ennemis, ne prennent mal la chose, et qu'au lieu de
se laisser tuer, ils ne me tuent moi-même. Ensuite, même en faisant
marcher tous mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les
passages. Enfin le procédé me coûtera fort cher, plus cher que ne
vaut le résultat.

M. Prohibant allait tristement se résigner à n'être que libre comme
tout le monde, quand un trait de lumière vint illuminer son cerveau.

Il se rappela qu'il y a à Paris une grande fabrique de lois.
Qu'est-ce qu'une loi? se dit-il. C'est une mesure à laquelle, une
fois décrétée, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de se conformer.
Pour l'exécution d'icelle, on organise une force publique, et, pour
constituer ladite force publique, on puise dans la nation des hommes
et de l'argent.

Si donc j'obtenais qu'il sortit de la grande fabrique parisienne une
toute petite loi portant: «Le fer belge est prohibé,» j'atteindrais
les résultats suivants: le gouvernement ferait remplacer les quelques
valets que je voulais envoyer à la frontière par vingt mille fils
de mes forgerons, serruriers, cloutiers, maréchaux, artisans,
mécaniciens et laboureurs récalcitrants. Puis, pour tenir en bonne
disposition de joie et de santé ces vingt mille douaniers, il
leur distribuerait vingt-cinq millions de francs pris à ces mêmes
forgerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait
mieux faite; elle ne me coûterait rien, je ne serais pas exposé
à la brutalité des brocanteurs, je vendrais le fer à mon prix,
et je jouirais de la douce récréation de voir notre grand peuple
honteusement mystifié. Cela lui apprendrait à se proclamer sans cesse
le précurseur et le promoteur de tout progrès en Europe. Oh! le trait
serait piquant et vaut la peine d'être tenté.

Donc, M. Prohibant se rendit à la fabrique de lois.--Une autre fois
peut-être je raconterai l'histoire de ses sourdes menées; aujourd'hui
je ne veux parler que de ses démarches ostensibles.--Il fit valoir
auprès de MM. les législateurs cette considération:

«Le fer belge se vend en France à dix francs, ce qui me force de
vendre le mien au même prix. J'aimerais mieux le vendre à quinze et
ne le puis, à cause de ce fer belge, que Dieu maudisse. Fabriquez
une loi qui dise:--Le fer belge n'entrera plus en France.--Aussitôt
j'élève mon prix de cinq francs, et voici les conséquences:

«Pour chaque quintal de fer que je livrerai au public, au lieu de
recevoir dix francs, j'en toucherai quinze, je m'enrichirai plus
vite, je donnerai plus d'étendue à mon exploitation, j'occuperai plus
d'ouvriers. Mes ouvriers et moi ferons plus de dépense, au grand
avantage de nos fournisseurs à plusieurs lieues à la ronde. Ceux-ci,
ayant plus de débouchés, feront plus de commandes à l'industrie
et, de proche en proche, l'activité gagnera tout le pays. Cette
bienheureuse pièce de cent sous, que vous ferez tomber dans mon
coffre-fort, comme une pierre qu'on jette dans un lac, fera rayonner
au loin un nombre infini de cercles concentriques.»

Charmés de ce discours, enchantés d'apprendre qu'il est si aisé
d'augmenter législativement la fortune d'un peuple, les fabricants
de lois votèrent la Restriction. Que parle-t-on de travail et
d'économie? disaient-ils. À quoi bon ces pénibles moyens d'augmenter
la richesse nationale, puisqu'un Décret y suffit?

Et en effet, la loi eut toutes les conséquences annoncées par M.
Prohibant; seulement elle en eut d'autres aussi, car, rendons-lui
justice, il n'avait pas fait un raisonnement _faux_, mais un
raisonnement _incomplet_. En réclamant un privilége, il en avait
signalé les effets qu'_on voit_, laissant dans l'ombre ceux qu'_on
ne voit pas_. Il n'avait montré que deux personnages, quand il y en
a trois en scène. C'est à nous de réparer cet oubli involontaire ou
prémédité.

Oui, l'écu détourné ainsi législativement vers le coffre-fort de M.
Prohibant, constitue un avantage pour lui et pour ceux dont il doit
encourager le travail.--Et si le décret avait fait descendre cet écu
de la lune, ces bons effets ne seraient contre-balancés par aucuns
mauvais effets compensateurs. Malheureusement ce n'est pas de la lune
que sort la mystérieuse pièce de cent sous, mais bien de la poche
d'un forgeron, cloutier, charron, maréchal, laboureur, constructeur,
en un mot, de Jacques Bonhomme, qui la donne aujourd'hui, sans
recevoir un milligramme de fer de plus que du temps où il payait dix
francs. Au premier coup d'oeil, on doit s'apercevoir que ceci change
bien la question, car, bien évidemment, le _Profit_ de M. Prohibant
est compensé par la _Perte_ de Jacques Bonhomme, et tout ce que M.
Prohibant pourra faire de cet écu pour l'encouragement du travail
national, Jacques Bonhomme l'eût fait de même. La pierre n'est jetée
sur un point du lac que parce qu'elle a été législativement empêchée
d'être jetée sur un autre.

Donc, _ce qu'on ne voit pas_ compense _ce qu'on voit_, et jusqu'ici
il reste, pour résidu de l'opération, une injustice, et, chose
déplorable! une injustice perpétrée par la loi.

Ce n'est pas tout. J'ai dit qu'on laissait toujours dans l'ombre un
troisième personnage. Il faut que je le fasse ici paraître, afin
qu'il nous révèle une _seconde perte_ de cinq francs. Alors nous
aurons le résultat de l'évolution tout entière.

Jacques Bonhomme est possesseur de 15 fr., fruit de ses sueurs.
Nous sommes encore au temps où il est libre. Que fait-il de ses 15
fr.? Il achète un article de modes pour 10 fr., et c'est avec cet
article de modes qu'il paye (ou que l'Intermédiaire paye pour lui)
le quintal de fer belge. Il reste encore à Jacques Bonhomme 5 fr.
Il ne les jette pas dans la rivière, mais (et c'est _ce qu'on ne
voit pas_) il les donne à un industriel quelconque en échange d'une
jouissance quelconque, par exemple à un libraire contre le _discours
sur l'Histoire universelle_ de Bossuet.

Ainsi, en ce qui concerne le _travail national_, il est encouragé
dans la mesure de 15 fr., savoir:

10 fr. qui vont à l'article Paris;

5 fr. qui vont à la librairie.

Et quant à Jacques Bonhomme, il obtient pour ses 15 fr., deux objets
de satisfaction, savoir:

1º Un quintal de fer;

2º Un livre.

Survient le décret.

Que devient la condition de Jacques Bonhomme? Que devient celle du
travail national?

Jacques Bonhomme livrant ses 15 fr. jusqu'au dernier centime à M.
Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus que la jouissance de
ce quintal de fer. Il perd la jouissance d'un livre ou de tout autre
objet équivalent. Il perd 5 francs. On en convient; on ne peut pas
ne pas en convenir; on ne peut pas ne pas convenir que, lorsque
la restriction hausse le prix des choses, le consommateur perd la
différence.

Mais, dit-on, le _travail national_ la gagne.

Non, il ne la gagne pas; car, depuis le décret, il n'est encouragé
que comme il l'était avant, dans la mesure de 15 fr.

Seulement, depuis le décret, les 15 fr. de Jacques Bonhomme vont à
la métallurgie, tandis qu'avant le décret ils se partageaient entre
l'article de modes et la librairie.

La violence qu'exerce par lui-même M. Prohibant à la frontière ou
celle qu'il y fait exercer par la loi peuvent être jugées fort
différemment, au point de vue moral. Il y a des gens qui pensent que
la spoliation perd toute son immoralité pourvu qu'elle soit légale.
Quant à moi, je ne saurais imaginer une circonstance plus aggravante.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain, c'est que les résultats
économiques sont les mêmes.

Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l'oeil sagace et
vous verrez qu'il ne sort rien de bon de la spoliation légale ou
illégale. Nous ne nions pas qu'il n'en sorte pour M. Prohibant ou
son industrie, ou si l'on veut pour le travail national, un profit
de 5 fr. Mais nous affirmons qu'il en sort aussi deux pertes, l'une
pour Jacques Bonhomme qui paye 15 fr. ce qu'il avait pour 10; l'autre
pour le travail national qui ne reçoit plus la différence. Choisissez
celle de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser
le profit que nous avouons. L'autre n'en constituera pas moins une
_perte sèche_.

Moralité: Violenter n'est pas produire, c'est détruire. Oh! si
violenter c'était produire, notre France serait plus riche qu'elle
n'est.


VIII. Les Machines.

«Malédiction sur les machines! chaque année leur puissance
progressive voue au Paupérisme des millions d'ouvriers, en leur
enlevant le travail, avec le travail le salaire, avec le salaire le
Pain! Malédiction sur les machines!»

Voilà le cri qui s'élève du Préjugé vulgaire et dont l'écho retentit
dans les journaux.

Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain!

Ce qui me confond, c'est qu'il puisse se rencontrer un homme qui se
sente à l'aise dans une telle doctrine[55].

[Note 55: V. au tome IV, pages 86 et 91, les chap. XIV et XVIII de
la 1re série des _Sophismes_, et, page 538, les réflexions adressées
à M. Thiers sur le même sujet; puis, au présent volume, le chap. XI
ci-après.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Car enfin, si elle est vraie, quelle en est la conséquence
rigoureuse? C'est qu'il n'y a d'activité, de bien-être, de richesses,
de bonheur possibles que pour les peuples stupides, frappés
d'immobilisme mental, à qui Dieu n'a pas fait le don funeste de
penser, d'observer, de combiner, d'inventer, d'obtenir de plus grands
résultats avec de moindres moyens. Au contraire, les haillons, les
huttes ignobles, la pauvreté, l'inanition sont l'inévitable partage
de toute nation qui cherche et trouve dans le fer, le feu, le
vent, l'électricité, le magnétisme, les lois de la chimie et de la
mécanique, en un mot dans les forces de la nature, un supplément à
ses propres forces, et c'est bien le cas de dire avec Rousseau: «Tout
homme qui pense est un animal dépravé.»

Ce n'est pas tout: si cette doctrine est vraie, comme tous les hommes
pensent et inventent, comme tous, en fait, depuis le premier jusqu'au
dernier, et à chaque minute de leur existence, cherchent à faire
coopérer les forces naturelles, à faire plus avec moins, à réduire
ou leur main-d'oeuvre ou celle qu'ils payent, à atteindre la plus
grande somme possible de satisfactions avec la moindre somme possible
de travail, il faut bien en conclure que l'humanité tout entière
est entraînée vers sa décadence, précisément par cette aspiration
intelligente vers le progrès qui tourmente chacun de ses membres.

Dès lors il doit être constaté, par la statistique, que les habitants
du Lancastre, fuyant cette patrie des machines, vont chercher du
travail en Irlande, où elles sont inconnues, et, par l'histoire,
que la barbarie assombrit les époques de civilisation, et que la
civilisation brille dans les temps d'ignorance et de barbarie.

Évidemment, il y a, dans cet amas de contradictions, quelque chose
qui choque et nous avertit que le problème cache un élément de
solution qui n'a pas été suffisamment dégagé.

Voici tout le mystère: derrière _ce qu'on voit_ gît _ce qu'on ne voit
pas_. Je vais essayer de le mettre en lumière. Ma démonstration ne
pourra être qu'une répétition de la précédente, car il s'agit d'un
problème identique.

C'est un penchant naturel aux hommes, d'aller, s'ils n'en sont
empêchés par la violence, vers le _bon marché_,--c'est-à-dire, vers
ce qui, à satisfaction égale, leur épargne du travail,--que ce bon
marché leur vienne d'un habile _Producteur étranger_ ou d'un habile
_Producteur mécanique_.

L'objection théorique qu'on adresse à ce penchant est la même dans
les deux cas. Dans l'un comme dans l'autre, on lui reproche le
travail qu'en apparence il frappe d'inertie. Or, du travail rendu non
_inerte_, mais _disponible_, c'est précisément ce qui le détermine.

Et c'est pourquoi on lui oppose aussi, dans les deux cas, le
même obstacle pratique, la violence. Le législateur _prohibe_ la
concurrence étrangère et _interdit_ la concurrence mécanique.--Car
quel autre moyen peut-il exister d'arrêter un penchant naturel à tous
les hommes que de leur ôter la liberté?

Dans beaucoup de pays, il est vrai, le législateur ne frappe qu'une
de ces deux concurrences et se borne à gémir sur l'autre. Cela ne
prouve qu'une chose, c'est que, dans ces pays, le législateur est
inconséquent.

Cela ne doit pas nous surprendre. Dans une fausse voie, on est
toujours inconséquent, sans quoi on tuerait l'humanité. Jamais on n'a
vu ni on ne verra un principe faux poussé jusqu'au bout. J'ai dit
ailleurs: l'inconséquence est la limite de l'absurdité. J'aurais pu
ajouter: elle en est en même temps la preuve.

Venons à notre démonstration; elle ne sera pas longue.

Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner à deux
ouvriers.

Mais voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de poids qui
abrège le travail de moitié.

Donc il obtient la même satisfaction, épargne un franc et congédie un
ouvrier.

Il congédie un ouvrier; _c'est ce qu'on voit_.

Et, ne voyant que cela, on dit: «Voilà comment la misère suit la
civilisation, voilà comment la liberté est fatale à l'égalité.
L'esprit humain a fait une conquête, et aussitôt un ouvrier est à
jamais tombé dans le gouffre du paupérisme. Il se peut cependant que
Jacques Bonhomme continue à faire travailler les deux ouvriers, mais
il ne leur donnera plus que dix sous à chacun, car ils se feront
concurrence entre eux et s'offriront au rabais. C'est ainsi que les
riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus
pauvres. Il faut refaire la société.»

Belle conclusion, et digne de l'exorde!

Heureusement, exorde et conclusion, tout cela est faux, parce que,
derrière la moitié du phénomène qu'_on voit_, il y a l'autre moitié
qu'_on ne voit pas_.

On ne voit pas le franc épargné par Jacques Bonhomme et les effets
nécessaires de cette épargne.

Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme ne dépense
plus qu'un franc en main-d'oeuvre, à la poursuite d'une satisfaction
déterminée, il lui reste un autre franc.

Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras
inoccupés, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui offre son
franc inoccupé. Ces deux éléments se rencontrent et se combinent.

Et il est clair comme le jour qu'entre l'offre et la demande du
travail, entre l'offre et la demande du salaire, le rapport n'est
nullement changé.

L'invention et un ouvrier, payé avec le premier franc, font
maintenant l'oeuvre qu'accomplissaient auparavant deux ouvriers.

Le second ouvrier, payé avec le second franc, réalise une oeuvre
nouvelle.

Qu'y a-t-il donc de changé dans le monde? Il y a une satisfaction
nationale de plus, en d'autres termes, l'invention est une conquête
gratuite, un profit gratuit pour l'humanité.

De la forme que j'ai donnée à ma démonstration, on pourra tirer cette
conséquence:

«C'est le capitaliste qui recueille tout le fruit des machines. La
classe salariée, si elle n'en souffre que momentanément, n'en profite
jamais, puisque, d'après vous-même, elles _déplacent_ une portion du
travail national sans le _diminuer_, il est vrai, mais aussi sans
l'_augmenter_.»

Il n'entre pas dans le plan de cet opuscule de résoudre toutes les
objections. Son seul but est de combattre un préjugé vulgaire,
très-dangereux et très-répandu. Je voulais prouver qu'une machine
nouvelle ne met en disponibilité un certain nombre de bras qu'en
mettant aussi, et _forcément_, en disponibilité la rémunération
qui les salarie. Ces bras et cette rémunération se combinent pour
produire ce qu'il était impossible de produire avant l'invention;
d'où il suit qu'_elle donne pour résultat définitif un accroissement
de satisfactions, à travail égal_.

Qui recueille cet excédant de satisfactions?

Qui? c'est d'abord le capitaliste, l'inventeur, le premier qui se
sert avec succès de la machine, et c'est là la récompense de son
génie et de son audace. Dans ce cas, ainsi que nous venons de le
voir, il réalise sur les frais de production une économie, laquelle,
de quelque manière qu'elle soit dépensée (et elle l'est toujours),
occupe juste autant de bras que la machine en a fait renvoyer.

Mais bientôt la concurrence le force à baisser son prix de vente dans
la mesure de cette économie elle-même.

Et alors ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bénéfice de
l'invention; c'est l'acheteur du produit, le consommateur, le public,
y compris les ouvriers, en un mot, c'est l'humanité.

Et _ce qu'on ne voit pas_, c'est que l'Épargne, ainsi procurée à tous
les consommateurs, forme un fonds où le salaire puise un aliment, qui
remplace celui que la machine a tari.

Ainsi, en reprenant l'exemple ci-dessus, Jacques Bonhomme obtient un
produit en dépensant deux francs en salaires.

Grâce à son invention, la main-d'oeuvre ne lui coûte plus qu'un franc.

Tant qu'il vend le produit au même prix, il y a un ouvrier de moins
occupé à faire ce produit spécial, _c'est ce qu'on voit_; mais il
y a un ouvrier de plus occupé par le franc que Jacques Bonhomme a
épargné; _c'est ce qu'on ne voit pas_.

Lorsque, par la marche naturelle des choses, Jacques Bonhomme est
réduit à baisser d'un franc le prix du produit, alors il ne réalise
plus une épargne; alors il ne dispose plus d'un franc pour commander
au travail national une production nouvelle. Mais, à cet égard, son
acquéreur est mis à sa place, et cet acquéreur, c'est l'humanité.
Quiconque achète le produit le paye un franc de moins, épargne un
franc, et tient nécessairement cette épargne au service du fonds des
salaires: _c'est encore ce qu'on ne voit pas_.

On a donné, de ce problème des machines, une autre solution, fondée
sur les faits.

On a dit: la machine réduit les frais de production, et fait baisser
le prix du produit. La baisse du produit provoque un accroissement
de consommation, laquelle nécessite un accroissement de production,
et, en définitive, l'intervention d'autant d'ouvriers ou plus,
après l'invention, qu'il en fallait avant. On cite, à l'appui,
l'imprimerie, la filature, la presse, etc.

Cette démonstration n'est pas scientifique.

Il faudrait en conclure que, si la consommation du produit spécial
dont il s'agit reste stationnaire ou à peu près, la machine nuirait
au travail.--Ce qui n'est pas.

Supposons que dans un pays tous les hommes portent des chapeaux. Si,
par une machine, on parvient à en réduire le prix de moitié, il ne
s'ensuit pas _nécessairement_ qu'on en consommera le double.

Dira-t-on, dans ce cas, qu'une portion du travail national a été
frappée d'inertie? Oui, d'après la démonstration vulgaire. Non,
selon la mienne; car, alors que dans ce pays on n'achèterait pas un
seul chapeau de plus, le fonds entier des salaires n'en demeurerait
pas moins sauf; ce qui irait de moins à l'industrie chapelière se
retrouverait dans l'Économie réalisée par tous les consommateurs, et
irait de là salarier tout le travail que la machine a rendu inutile,
et provoquer un développement nouveau de toutes les industries.

Et c'est ainsi que les choses se passent. J'ai vu les journaux à 80
fr., ils sont maintenant à 48. C'est une économie de 32 fr. pour les
abonnés. Il n'est pas certain; il n'est pas, du moins, nécessaire
que les 32 fr. continuent à prendre la direction de l'industrie du
journaliste; mais ce qui est certain, ce qui est nécessaire, c'est
que, s'ils ne prennent cette direction, ils en prennent une autre.
L'un s'en sert pour recevoir plus de journaux, l'autre pour se mieux
nourrir, un troisième pour se mieux vêtir, un quatrième pour se
mieux meubler.

Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble
dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets. Ce qui
est économisé sur l'une profite à toutes. Ce qui importe, c'est de
bien comprendre que jamais, au grand jamais, les économies n'ont lieu
aux dépens du travail et des salaires[56].

[Note 56: V. au tome VI, les chap. III et VIII.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


IX. Crédit.

De tous les temps, mais surtout dans les dernières années, on a songé
à universaliser la richesse en universalisant le crédit.

Je ne crois pas exagérer en disant que, depuis la révolution de
Février, les presses parisiennes ont vomi plus de dix mille brochures
préconisant cette solution du _Problème social_.

Cette solution, hélas! a pour base une pure illusion d'optique, si
tant est qu'une illusion soit une base.

On commence par confondre le numéraire avec les produits, puis on
confond le papier-monnaie avec le numéraire, et c'est de ces deux
confusions qu'on prétend dégager une réalité.

Il faut absolument, dans cette question, oublier l'argent, la
monnaie, les billets et les autres instruments au moyen desquels
les produits passent de main en main, pour ne voir que les produits
eux-mêmes, qui sont la véritable matière du prêt.

Car, quand un laboureur emprunte cinquante francs pour acheter une
charrue, ce n'est pas en réalité cinquante francs qu'on lui prête,
c'est la charrue.

Et quand un marchand emprunte vingt mille francs pour acheter une
maison, ce n'est pas vingt mille francs qu'il doit, c'est la maison.

L'argent n'apparaît là que pour faciliter l'arrangement entre
plusieurs parties.

Pierre peut n'être pas disposé à prêter sa charrue, et Jacques peut
l'être à prêter son argent. Que fait alors Guillaume? Il emprunte
l'argent de Jacques et, avec cet argent, il achète la charrue de
Pierre.

Mais, en fait, nul n'emprunte de l'argent pour l'argent lui-même. On
emprunte l'argent pour arriver aux produits.

Or, dans aucun pays, il ne peut se transmettre d'une main à l'autre
plus de produits qu'il n'y en a.

Quelle que soit la somme de numéraire et de papier qui circule,
l'ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, de
maisons, d'outils, d'approvisionnements, de matières premières, que
l'ensemble des prêteurs n'en peut fournir.

Car mettons-nous bien dans la tête que tout emprunteur suppose un
prêteur, et que tout emprunt implique un prêt.

Cela posé, quel bien peuvent faire les institutions de crédit? c'est
de faciliter, entre les emprunteurs et les prêteurs, le moyen de se
trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles ne peuvent faire, c'est
d'augmenter instantanément la masse des objets empruntés et prêtés.

Il le faudrait cependant pour que le but des Réformateurs fût
atteint, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à mettre des charrues,
des maisons, des outils, des approvisionnements, des matières
premières entre les mains de tous ceux qui en désirent.

Et pour cela qu'imaginent-ils?

Donner au prêt la garantie de l'État.

Approfondissons la matière, car il y a là quelque chose qu'_on voit_
et quelque chose qu'_on ne voit pas_. Tâchons de voir les deux
choses.

Supposez qu'il n'y ait qu'une charrue dans le monde et que deux
laboureurs y prétendent.

Pierre est possesseur de la seule charrue qui soit disponible en
France. Jean et Jacques désirent l'emprunter. Jean, par sa probité,
par ses propriétés, par sa bonne renommée, offre des garanties. On
_croit_ en lui; il a du _crédit_. Jacques n'inspire pas de confiance
ou en inspire moins. Naturellement il arrive que Pierre prête sa
charrue à Jean.

Mais voici que, sous l'inspiration socialiste, l'État intervient et
dit à Pierre: Prêtez votre charrue à Jacques, je vous garantis le
remboursement, et cette garantie vaut mieux que celle de Jean, car
il n'a que lui pour répondre de lui-même, et moi, je n'ai rien, il
est vrai, mais je dispose de la fortune de tous les contribuables;
c'est avec leurs deniers qu'au besoin je vous payerai le principal et
l'intérêt.

En conséquence, Pierre prête sa charrue à Jacques: _c'est ce qu'on
voit_.

Et les socialistes se frottent les mains, disant: Voyez comme notre
plan a réussi. Grâce à l'intervention de l'État, le pauvre Jacques a
une charrue. Il ne sera plus obligé à bêcher la terre; le voilà sur
la route de la fortune. C'est un bien pour lui et un profit pour la
nation prise en masse.

Eh non! messieurs, ce n'est pas un profit pour la nation, car voici
ce _qu'on ne voit pas_.

_On ne voit pas_ que la charrue n'a été à Jacques que parce qu'elle
n'a pas été à Jean.

_On ne voit pas_ que, si Jacques laboure au lieu de bêcher, Jean sera
réduit à bêcher au lieu de labourer.

Que, par conséquent, ce qu'on considérait comme un _accroissement_ de
prêt n'est qu'un _déplacement_ de prêt.

En outre, _on ne voit pas_ que ce déplacement implique deux profondes
injustices.

Injustice envers Jean qui, après avoir mérité et conquis le _crédit_
par sa probité et son activité, s'en voit dépouillé.

Injustice envers les contribuables, exposés à payer une dette qui ne
les regarde pas.

Dira-t-on que le gouvernement offre à Jean les mêmes facilités qu'à
Jacques? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue disponible, deux ne
peuvent être prêtées. L'argument revient toujours à dire que, grâce à
l'intervention de l'État, il se fera plus d'emprunts qu'il ne peut se
faire de prêts, car la charrue représente ici la masse des capitaux
disponibles.

J'ai réduit, il est vrai, l'opération à son expression la plus
simple: mais, éprouvez à la même pierre de touche les institutions
gouvernementales de crédit les plus compliquées, vous vous
convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que ce résultat: _déplacer_ le
crédit, non l'_accroître_. Dans un pays et dans un temps donné, il
n'y a qu'une certaine somme de capitaux en disponibilité et tous se
placent. En garantissant des insolvables, l'État peut bien augmenter
le nombre des emprunteurs, faire hausser ainsi le taux de l'intérêt
(toujours au préjudice du contribuable), mais, ce qu'il ne peut
faire, c'est augmenter le nombre des prêteurs et l'importance du
total des prêts.

Qu'on ne m'impute point, cependant, une conclusion dont Dieu me
préserve. Je dis que la Loi ne doit point favoriser artificiellement
les emprunts; mais je ne dis pas qu'elle doit artificiellement les
entraver. S'il se trouve, dans notre régime hypothécaire ou ailleurs,
des obstacles à la diffusion et à l'application du crédit, qu'on les
fasse disparaître; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est
là, avec la liberté, tout ce que doivent demander à la Loi des
Réformateurs dignes de ce nom[57].

[Note 57: V. la fin de la 12e lettre de _Gratuité du crédit_, page
282 et suiv. du présent volume.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


X. L'Algérie.

Mais voici quatre orateurs qui se disputent la tribune. Ils parlent
d'abord tous à la fois, puis l'un après l'autre. Qu'ont-ils dit? de
fort belles choses assurément sur la puissance et la grandeur de la
France, sur la nécessité de semer pour récolter, sur le brillant
avenir de notre gigantesque colonie, sur l'avantage de déverser au
loin le _trop-plein_ de notre population, etc., etc.; magnifiques
pièces d'éloquence, toujours ornées de cette péroraison:

«Votez cinquante millions (plus ou moins) pour faire en Algérie
des ports et des routes, pour y transporter des colons, leur bâtir
des maisons, leur défricher des champs. Par là vous aurez soulagé
le travailleur français, encouragé le travail africain, et fait
fructifier le commerce marseillais. C'est tout profit.»

Oui, cela est vrai, si l'on ne considère lesdits cinquante millions
qu'à partir du moment où l'État les dépense, si l'on regarde où
ils vont, non d'où ils viennent; si l'on tient compte seulement du
bien qu'ils feront en sortant du coffre des percepteurs, et non du
mal qu'on a produit, non plus que du bien qu'on a empêché, en les y
faisant entrer; oui, à ce point de vue borné, tout est profit. La
maison bâtie en Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le port creusé en
Barbarie, c'est _ce qu'on voit_; le travail provoqué en Barbarie,
c'est _ce qu'on voit_; quelques bras de moins en France, c'est _ce
qu'on voit_; un grand mouvement de marchandises à Marseille, _c'est
toujours ce qu'on voit_.

Mais il y a autre chose _qu'on me voit pas_. C'est que les cinquante
millions dépensés par l'État ne peuvent plus l'être, comme ils
l'auraient été, par le contribuable. De tout le bien attribué à la
dépense publique exécutée, il faut donc déduire tout le mal de la
dépense privée empêchée;--à moins qu'on n'aille jusqu'à dire que
Jacques Bonhomme n'aurait rien fait des pièces de cent sous qu'il
avait bien gagnées et que l'impôt lui ravit; assertion absurde, car
s'il s'est donné la peine de les gagner, c'est qu'il espérait avoir
la satisfaction de s'en servir. Il aurait fait relever la clôture
de son jardin, et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il
aurait fait marner son champ et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne
voit pas_. Il aurait ajouté un étage à sa chaumière et ne le peut
plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il aurait augmenté son outillage
et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. Il se serait
mieux nourri, mieux vêtu, il aurait mieux fait instruire ses fils,
il aurait arrondi la dot de sa fille et ne le peut plus, _c'est ce
qu'on ne voit pas_. Il se serait mis dans l'association des secours
mutuels et ne le peut plus, _c'est ce qu'on ne voit pas_. D'une part,
les jouissances qui lui sont ôtées, et les moyens d'action qu'on
a détruits dans ses mains, de l'autre, le travail du terrassier,
du charpentier, du forgeron, du tailleur, du maître d'école de
son village, qu'il eût encouragé et qui se trouve anéanti, _c'est
toujours ce qu'on ne voit pas_.

On compte beaucoup sur la prospérité future de l'Algérie; soit.
Mais qu'on compte aussi pour quelque chose le marasme dont, en
attendant, on frappe inévitablement la France. On me montre le
commerce marseillais; mais s'il se fait avec le produit de l'impôt,
je montrerai toujours un commerce égal anéanti dans le reste du pays.
On dit: «Voilà un colon transporté en Barbarie; c'est un soulagement
pour la population qui reste dans le pays.» Je réponds: Comment cela
se peut-il, si en transportant ce colon à Alger, on y a transporté
aussi deux ou trois fois le capital qui l'aurait fait vivre en
France[58]?

[Note 58: M. le ministre de la guerre a affirmé dernièrement que
chaque individu transporté en Algérie a coûté à l'État 8,000 fr. Or,
il est positif que les malheureux dont il s'agit auraient très-bien
vécu en France sur un capital de 4,000 fr. Je demande en quoi l'on
soulage la population française, quand on lui ôte un homme et les
moyens d'existence de deux?]

Le seul but que j'ai en vue, c'est de faire comprendre au lecteur
que, dans toute dépense publique, derrière le bien apparent, il y
a un mal plus difficile à discerner. Autant qu'il est en moi, je
voudrais lui faire prendre l'habitude de voir l'un et l'autre et de
tenir compte de tous deux.

Quand une dépense publique est proposée, il faut l'examiner en
elle-même, abstraction faite du prétendu encouragement qui en résulte
pour le travail, car cet encouragement est une chimère. Ce que fait à
cet égard la dépense publique, la dépense privée l'eût fait de même.
Donc l'intérêt du travail est toujours hors de cause.

Il n'entre pas dans l'objet de cet écrit d'apprécier le mérite
intrinsèque des dépenses publiques appliquées à l'Algérie.

Mais je ne puis retenir une observation générale. C'est que la
présomption est toujours défavorable aux dépenses collectives par
voie d'impôt. Pourquoi? Le voici:

D'abord la justice en souffre toujours quelque peu. Puisque Jacques
Bonhomme avait sué pour gagner sa pièce de cent sous, en vue d'une
satisfaction, il est au moins fâcheux que le fisc intervienne pour
enlever à Jacques Bonhomme cette satisfaction et la conférer à un
autre. Certes, c'est alors au fisc ou à ceux qui le font agir à
donner de bonnes raisons. Nous avons vu que l'État en donne une
détestable quand il dit: avec ces cent sous, je ferai travailler des
ouvriers, car Jacques Bonhomme (sitôt qu'il n'aura plus la cataracte)
ne manquera pas de répondre: «Morbleu! avec cent sous, je les ferai
bien travailler moi-même.»

Cette raison mise de côté, les autres se présentent dans toute
leur nudité, et le débat entre le fisc et le pauvre Jacques s'en
trouve fort simplifié. Que l'État lui dise: Je te prends cent sous
pour payer le gendarme qui te dispense de veiller à ta propre
sûreté;--pour paver la rue que tu traverses tous les jours;--pour
indemniser le magistrat qui fait respecter ta propriété et ta
liberté;--pour nourrir le soldat qui défend nos frontières, Jacques
Bonhomme paiera sans mot dire ou je me trompe fort. Mais si l'État
lui dit: Je te prends ces cent sous pour te donner un sou de prime,
dans le cas où tu auras bien cultivé ton champ;--ou pour faire
apprendre à ton fils ce que tu ne veux pas qu'il apprenne;--ou pour
que M. le ministre ajoute un cent unième plat à son dîner;--je te
les prends pour bâtir une chaumière en Algérie, sauf à te prendre
cent sous de plus tous les ans pour y entretenir un colon; et autres
cent sous pour entretenir un soldat qui garde le colon; et autres
cent sous pour entretenir un général qui garde le soldat, etc., etc.,
il me semble entendre le pauvre Jacques s'écrier: «Ce régime légal
ressemble fort au régime de la forêt de Bondy!» Et comme l'État
prévoit l'objection, que fait-il? Il brouille toutes choses; il fait
apparaître justement cette raison détestable qui devrait être sans
influence sur la question; il parle de l'effet des cent sous sur le
travail; il montre le cuisinier et le fournisseur du ministre; il
montre un colon, un soldat, un général, vivant sur les cinq francs;
il montre enfin, _ce qu'on voit_, et tant que Jacques Bonhomme
n'aura pas appris à mettre en regard _ce qu'on ne voit pas_, Jacques
Bonhomme sera dupe. C'est pourquoi je m'efforce de le lui enseigner à
grands coups de répétitions.

De ce que les dépenses publiques déplacent le travail sans
l'accroître, il en résulte contre elles une seconde et grave
présomption. Déplacer le travail, c'est déplacer les travailleurs,
c'est troubler les lois naturelles qui président à la distribution
de la population sur le territoire. Quand 50 millions sont laissés
au contribuable, comme le contribuable est partout, ils alimentent
du travail dans les quarante mille communes de France; ils agissent
dans le sens d'un lien qui retient chacun sur sa terre natale; ils se
répartissent sur tous les travailleurs possibles et sur toutes les
industries imaginables. Que si l'État, soutirant ces 50 millions aux
citoyens, les accumule et les dépense sur un point donné, il attire
sur ce point une quantité proportionnelle de travail déplacé, un
nombre correspondant de travailleurs dépaysés, population flottante,
déclassée, et j'ose dire dangereuse quand le fonds est épuisé!--Mais
il arrive ceci (et je rentre par là dans mon sujet): cette activité
fiévreuse, et pour ainsi dire soufflée sur un étroit espace, frappe
tous les regards, _c'est ce qu'on voit_; le peuple applaudit,
s'émerveille sur la beauté et la facilité du procédé, en réclame le
renouvellement et l'extension. _Ce qu'il ne voit pas_, c'est qu'une
quantité égale de travail, probablement plus judicieux, a été frappée
d'inertie dans tout le reste de la France.


XI. Épargne et Luxe.

Ce n'est pas seulement en matière de dépenses publiques que _ce qu'on
voit_ éclipse _ce qu'on ne voit pas_. En laissant dans l'ombre la
moitié de l'économie politique, ce phénomène induit à une fausse
morale. Il porte les nations à considérer comme antagoniques
leurs intérêts moraux et leurs intérêts matériels. Quoi de plus
décourageant et de plus triste! Voyez:

Il n'y a pas de père de famille qui ne se fasse un devoir d'enseigner
à ses enfants l'ordre, l'arrangement, l'esprit de conservation,
l'économie, la modération dans les dépenses.

Il n'y a pas de religion, qui ne tonne contre le faste et le luxe.
C'est fort bien; mais, d'un autre côté, quoi de plus populaire que
ces sentences:

«Thésauriser, c'est dessécher les veines du peuple.»

«Le Luxe des grands fait l'aisance des petits.»

«Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent l'État.»

«C'est sur le superflu du riche que germe le pain du pauvre.»

Voilà, certes, entre l'idée morale et l'idée sociale, une flagrante
contradiction. Que d'esprits éminents, après avoir constaté le
conflit, reposent en paix! C'est ce que je n'ai jamais pu comprendre;
car il me semble qu'on ne peut rien éprouver de plus douloureux
que d'apercevoir deux tendances opposées dans l'humanité. Quoi!
elle arrive à la dégradation par l'une comme par l'autre extrémité!
économe, elle tombe dans la misère; prodigue, elle s'abîme dans la
déchéance morale!

Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous un faux jour
l'Épargne et le Luxe, ne tenant compte que de ces conséquences
immédiates _qu'on voit_, et non des effets ultérieurs _qu'on ne voit
pas_. Essayons de rectifier cette vue incomplète.

Mondor et son frère Ariste, ayant partagé l'héritage paternel,
ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor pratique la
philanthropie à la mode. C'est ce qu'on nomme un bourreau d'argent.
Il renouvelle son mobilier plusieurs fois par an, change ses
équipages tous les mois; on cite les ingénieux procédés auxquels il a
recours pour en avoir plus tôt fini: bref, il fait pâlir les viveurs
de Balzac et d'Alexandre Dumas.

Aussi, il faut entendre le concert d'éloges qui toujours l'environne!
«Parlez-nous de Mondor! vive Mondor! C'est le bienfaiteur de
l'ouvrier; c'est la providence du peuple. À la vérité, il se vautre
dans l'orgie, il éclabousse les passants; sa dignité et la dignité
humaine en souffrent quelque peu... Mais, bah! s'il ne se rend
pas utile par lui-même, il se rend utile par sa fortune. Il fait
circuler l'argent; sa cour ne désemplit pas de fournisseurs qui se
retirent toujours satisfaits. Ne dit-on pas que si l'or est rond,
c'est pour qu'il roule!»

Ariste a adopté un plan de vie bien différent. S'il n'est pas un
égoïste, il est au moins un _individualiste_, car il raisonne ses
dépenses, ne recherche que des jouissances modérées et raisonnables,
songe à l'avenir de ses enfants, et, pour lâcher le mot, il
_économise_.

Et il faut entendre ce que dit de lui le vulgaire!

«À quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-matthieu? Sans doute il
y a quelque chose d'imposant et de touchant dans la simplicité de
sa vie; il est d'ailleurs humain, bienfaisant, généreux, mais il
_calcule_. Il ne mange pas tous ses revenus. Son hôtel n'est pas
sans cesse resplendissant et tourbillonnant. Quelle reconnaissance
s'acquiert-il parmi les tapissiers, les carrossiers, les maquignons
et les confiseurs?»

Ces jugements, funestes à la morale, sont fondés sur ce qu'il y a une
chose qui frappe les yeux: la dépense du prodigue; et une autre qui
s'y dérobe: la dépense égale et même supérieure de l'économe.

Mais les choses ont été si admirablement arrangées par le divin
inventeur de l'ordre social, qu'en ceci, comme en tout, l'Économie
politique et la Morale, loin de se heurter, concordent, et que la
sagesse d'Ariste est, non-seulement plus digne, mais encore plus
_profitable_ que la folie de Mondor.

Et quand je dis plus profitable, je n'entends pas dire seulement
profitable à Ariste, ou même à la société en général, mais plus
profitable aux ouvriers actuels, à l'industrie du jour.

Pour le prouver, il suffit de mettre sous l'oeil de l'esprit ces
conséquences cachées des actions humaines que l'oeil du corps ne voit
pas.

Oui, la prodigalité de Mondor a des effets visibles à tous les
regards: chacun peut voir ses berlines, ses landaws, ses phaétons,
les mignardes peintures de ses plafonds, ses riches tapis, l'éclat
qui jaillit de son hôtel. Chacun sait que ses _purs-sangs_ courent
sur le turf. Les dîners qu'il donne à l'hôtel de Paris arrêtent
la foule sur le boulevard, et l'on se dit: Voilà un brave homme,
qui, loin de rien réserver de ses revenus, ébrèche probablement son
capital.--_C'est ce qu'on voit._

Il n'est pas aussi aisé de voir, au point de vue de l'intérêt des
travailleurs, ce que deviennent les revenus d'Ariste. Suivons-les
à la trace, cependant, et nous nous assurerons que tous, _jusqu'à
la dernière obole_, vont faire travailler des ouvriers, aussi
certainement que les revenus de Mondor. Il n'y a que cette
différence: La folle dépense de Mondor est condamnée à décroître sans
cesse et à rencontrer un terme nécessaire; la sage dépense d'Ariste
ira grossissant d'année en année.

Et s'il en est ainsi, certes, l'intérêt public se trouve d'accord
avec la morale.

Ariste dépense, pour lui et sa maison, vingt mille francs par an. Si
cela ne suffisait pas à son bonheur, il ne mériterait pas le nom de
sage.--Il est touché des maux qui pèsent sur les classes pauvres;
il se croit, en conscience, tenu d'y apporter quelque soulagement
et consacre dix mille francs à des actes de bienfaisance.--Parmi
les négociants, les fabricants, les agriculteurs, il a des amis
momentanément gênés. Il s'informe de leur situation, afin de leur
venir en aide avec prudence et efficacité, et destine à cette
oeuvre encore dix mille francs.--Enfin, il n'oublie pas qu'il a des
filles à doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et, en
conséquence, il s'impose le devoir d'épargner et placer tous les ans
dix mille francs.

Voici donc l'emploi de ses revenus.

  1º Dépenses personnelles.                20,000 fr.

  2º Bienfaisance.                         10,000

  3º Services d'amitié.                    10,000

  4º Épargne.                              10,000

Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons qu'une seule obole
n'échappe pas au travail national.

1º Dépense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et fournisseurs,
a des effets absolument identiques à une dépense égale faite par
Mondor. Cela est évident de soi; n'en parlons plus.

2º Bienfaisance. Les dix mille francs consacrés à cette destination
vont également alimenter l'industrie; ils parviennent au boulanger,
au boucher, au marchand d'habits et de meubles. Seulement le pain,
la viande, les vêtements ne servent pas directement à Ariste, mais
à ceux qu'il s'est substitués. Or, cette simple substitution d'un
consommateur à un autre n'affecte en rien l'industrie générale.
Qu'Ariste dépense cent sous ou qu'il prie un malheureux de les
dépenser à sa place, c'est tout un.

3º Services d'amitié. L'ami à qui Ariste prête ou donne dix
mille francs ne les reçoit pas pour les enfouir; cela répugne à
l'hypothèse. Il s'en sert pour payer des marchandises ou des dettes.
Dans le premier cas, l'industrie est encouragée. Osera-t-on dire
qu'elle ait plus à gagner à l'achat par Mondor d'un _pur-sang_ de dix
mille francs qu'à l'achat par Ariste ou son ami de dix mille francs
d'étoffes? Que si cette somme sert à payer une dette, tout ce qui en
résulte, c'est qu'il apparaît un troisième personnage, le créancier,
qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les emploiera
à quelque chose dans son commerce, son usine ou son exploitation.
C'est un intermédiaire de plus entre Ariste et les ouvriers. Les noms
propres changent, la dépense reste, et l'encouragement à l'industrie
aussi.

4º Épargne. Restent les dix mille francs _épargnés_;--et c'est ici
qu'au point de vue de l'encouragement aux arts, à l'industrie, au
travail, aux ouvriers, Mondor paraît très-supérieur à Ariste, encore
que, sous le rapport moral, Ariste se montre quelque peu supérieur à
Mondor.

Ce n'est jamais sans un malaise physique, qui va jusqu'à la
souffrance, que je vois l'apparence de telles contradictions entre
les grandes lois de la nature. Si l'humanité était réduite à opter
entre deux partis, dont l'un blesse ses intérêts et l'autre sa
conscience, il ne nous resterait qu'à désespérer de son avenir.
Heureusement il n'en est pas ainsi[59].--Et, pour voir Ariste
reprendre sa supériorité économique, aussi bien que sa supériorité
morale, il suffit de comprendre ce consolant axiome, qui n'en est pas
moins vrai, pour avoir une physionomie paradoxale: _Épargner, c'est
dépenser_.

[Note 59: V. la note de la page 369.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Quel est le but d'Ariste, en économisant dix mille francs? Est-ce
d'enfouir deux mille pièces de cent sous dans une cachette de son
jardin? Non certes, il entend grossir son capital et son revenu.
En conséquence, cet argent qu'il n'emploie pas à acheter des
satisfactions personnelles, il s'en sert pour acheter des terres,
une maison, des rentes sur l'État, des actions industrielles, ou
bien il le place chez un négociant ou un banquier. Suivez les écus
dans toutes ces hypothèses, et vous vous convaincrez que, par
l'intermédiaire des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du
travail tout aussi sûrement que si Ariste, à l'exemple de son frère,
les eût échangés contre des meubles, des bijoux, et des chevaux.

Car, lorsque Ariste achète pour 10,000 fr. de terres ou de rentes, il
est déterminé par la considération qu'il n'a pas besoin de dépenser
cette somme, puisque c'est ce dont vous lui faites un grief.

Mais, de même, celui qui lui vend la terre ou la rente est déterminé
par cette considération qu'il a besoin de dépenser les dix mille
francs d'une manière quelconque.

De telle sorte que la dépense se fait, dans tous les cas, ou par
Ariste ou par ceux qui se substituent à lui.

Au point de vue de la classe ouvrière, de l'encouragement au travail,
il n'y a donc, entre la conduite d'Ariste et celle de Mondor, qu'une
différence. La dépense de Mondor étant directement accomplie par
lui, et autour de lui, _on la voit_. Celle d'Ariste s'exécutant en
partie par des intermédiaires et au loin, _on ne la voit pas_. Mais,
au fait, et pour qui sait rattacher les effets aux causes, celle
qu'on ne voit pas est aussi certaine que celle qu'on voit. Ce qui le
prouve, c'est que dans les deux cas les écus _circulent_, et qu'il
n'en reste pas plus dans le coffre-fort du sage que dans celui du
dissipateur.

Il est donc faux de dire que l'Épargne fait un tort actuel à
l'industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfaisante que le
Luxe.

Mais combien ne lui est-elle pas supérieure, si la pensée, au lieu de
se renfermer dans l'heure qui fuit, embrasse une longue période!

Dix ans se sont écoulés. Que sont devenus Mondor et sa fortune, et sa
grande popularité? Tout cela est évanoui, Mondor est ruiné; loin de
répandre soixante mille francs, tous les ans, dans le corps social,
il lui est peut-être à charge. En tout cas, il ne fait plus la joie
de ses fournisseurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de
l'industrie, il n'est plus bon à rien pour les ouvriers, non plus que
sa race, qu'il laisse dans la détresse.

Au bout des mêmes dix ans, non-seulement Ariste continue à jeter
tous ses revenus dans la circulation, mais il y jette des revenus
croissants d'année en année. Il grossit le capital national,
c'est-à-dire le fonds qui alimente le salaire, et comme c'est de
l'importance de ce fonds que dépend la demande des bras, il contribue
à accroître progressivement la rémunération de la classe ouvrière.
Vient-il à mourir, il laisse des enfants qu'il a mis à même de le
remplacer dans cette oeuvre de progrès et de civilisation.

Sous le rapport moral, la Supériorité de l'Épargne sur le Luxe est
incontestable. Il est consolant de penser qu'il en est de même, sous
le rapport économique, pour quiconque, ne s'arrêtant pas aux effets
immédiats des phénomènes, sait pousser ses investigations jusqu'à
leurs effets définitifs.


XII. Droit au Travail, Droit au Profit.

«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à votre prix.»
C'est le Droit au travail, le Socialisme élémentaire ou de premier
degré.

«Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à mon prix.» C'est
le Droit au profit; le Socialisme raffiné ou de second degré.

L'un et l'autre vivent par ceux de leurs effets _qu'on voit_. Ils
mourront par ceux de leurs effets _qu'on ne voit pas_.

_Ce qu'on voit_, c'est le travail et le profit excités par la
cotisation sociale. _Ce qu'on ne voit pas_, ce sont les travaux et
les profits auxquels donnerait lieu cette même cotisation si on la
laissait aux contribuables.

En 1848, le Droit au travail se montra un moment sous deux faces.
Cela suffit pour le ruiner dans l'opinion publique.

L'une de ces faces s'appelait: _Atelier national_.

L'autre: _Quarante-cinq centimes_.

Des millions allaient tous les jours de la rue de Rivoli aux ateliers
nationaux. C'est le beau côté de la médaille.

Mais en voici le revers. Pour que des millions sortent d'une caisse,
il faut qu'ils y soient entrés. C'est pourquoi les organisateurs du
Droit au travail s'adressèrent aux contribuables.

Or, les paysans disaient: Il faut que je paie 45 centimes. Donc,
je me priverai d'un vêtement, je ne marnerai pas mon champ, je ne
réparerai pas ma maison.

Et les ouvriers des campagnes disaient: Puisque notre bourgeois se
prive d'un vêtement, il y aura moins de travail pour le tailleur;
puisqu'il ne marne pas son champ, il y aura moins de travail pour le
terrassier; puisqu'il ne fait pas réparer sa maison, il y aura moins
de travail pour le charpentier et le maçon.

Il fut alors prouvé qu'on ne tire pas d'un sac deux moutures, et que
le travail soldé par le gouvernement se fait aux dépens du travail
payé par le contribuable. Ce fut là la mort du Droit au travail, qui
apparut comme une chimère, autant que comme une injustice.

Et cependant, le droit au profit, qui n'est que l'exagération du
Droit au travail, vit encore et se porte à merveille.

N'y a-t-il pas quelque chose de honteux dans le rôle que le
protectioniste fait jouer à la société?

Il lui dit:

Il faut que tu me donnes du travail, et, qui plus est, du travail
lucratif. J'ai sottement choisi une industrie qui me laisse dix pour
cent de perte. Si tu frappes une contribution de vingt francs sur mes
compatriotes et si tu me la livres, ma perte se convertira en profit.
Or, le profit est un Droit; tu me le dois.

La société qui écoute ce sophiste, qui se charge d'impôts pour le
satisfaire, qui ne s'aperçoit pas que la perte essuyée par une
industrie n'en est pas moins une perte, parce qu'on force les autres
à la combler, cette société, dis-je, mérite le fardeau qu'on lui
inflige.

Ainsi, on le voit par les nombreux sujets que j'ai parcourus: Ne pas
savoir l'Économie politique, c'est se laisser éblouir par l'effet
immédiat d'un phénomène; la savoir, c'est embrasser dans sa pensée et
dans sa prévision l'ensemble des effets[60].

[Note 60: Si toutes les conséquences d'une action retombaient sur son
auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n'en est pas ainsi.
Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les
mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les
rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la réaction
vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de
l'acte. C'est quelquefois fort long, et voici ce qui prolonge le
règne de l'erreur.

Un homme fait un acte qui produit de bonnes conséquences égales à 10,
à son profit, et de mauvaises conséquences égales à 15, réparties sur
30 de ses semblables, de manière qu'il n'en retombe sur chacun d'eux
que 1/2.--Au total, il y a perte et la réaction doit nécessairement
arriver. On conçoit cependant qu'elle se fasse d'autant plus attendre
que le mal sera plus disséminé dans la masse et le bien plus
concentré sur un point.

                                     (_Ébauche inédite de l'auteur._)]

Je pourrais soumettre ici une foule d'autres questions à la même
épreuve. Mais je recule devant la monotonie d'une démonstration
toujours uniforme, et je termine, en appliquant à l'Économie
politique ce que Chateaubriand dit de l'Histoire.

«Il y a, dit-il, deux conséquences en histoire: l'une immédiate et
qui est à l'instant connue, l'autre éloignée et qu'on n'aperçoit pas
d'abord. Ces conséquences souvent se contredisent; les unes viennent
de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable.
L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se
lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le suprême
conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots,
appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle
Providence; mais regardez à la fin d'un fait accompli, et vous verrez
qu'il a toujours produit le contraire de ce qu'on en attendait, quand
il n'a point été établi d'abord sur la morale et la justice.»

                            (CHATEAUBRIAND. _Mémoires d'outre tombe._)



ABONDANCE[61].

[Note 61: Article destiné au _Dictionnaire de l'Économie politique_.
Il fut écrit peu de jours avant le départ de l'auteur pour
l'Italie,--d'où il ne devait pas revenir!...

                                               (_Note de l'éditeur._)]


C'est une vaste et noble science, en tant qu'exposition, que
l'économie politique. Elle scrute les ressorts du mécanisme social
et les fonctions de chacun des organes qui constituent ces corps
vivants et merveilleux, qu'on nomme des sociétés humaines. Elle
étudie les lois générales selon lesquelles le genre humain est appelé
à croître en nombre, en richesse, en intelligence, en moralité. Et
néanmoins, reconnaissant un libre arbitre social comme un libre
arbitre personnel, elle dit comment les lois providentielles peuvent
être méconnues ou violées; quelle responsabilité terrible naît de ces
expérimentations fatales, et comment la civilisation peut se trouver
ainsi arrêtée, retardée, refoulée et pour longtemps étouffée.

Qui le croirait? Cette science si vaste et si élevée, comme
exposition, en est presque réduite, en tant que controverse, et
dans sa partie polémique, à l'ingrate tâche de démontrer cette
proposition, qui semble puérile à force d'être claire: «L'abondance
vaut mieux que la disette.»

Car, qu'on y regarde de près, et l'on se convaincra que la plupart
des objections et des doutes qu'on oppose à l'économie politique
impliquent ce principe: «La disette vaut mieux que l'abondance.»

C'est ce qu'expriment ces locutions si populaires:

«La production surabonde.»

«Nous périssons de pléthore.»

«Tous les marchés sont engorgés et toutes les carrières encombrées.»

«La faculté de consommer ne peut plus suivre la faculté de produire.»

Voici un détracteur des machines. Il déplore que les miracles du
génie de l'homme étendent indéfiniment sa puissance de produire. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Voici un protectioniste. Il gémit de la libéralité de la nature
envers d'autres climats. Il craint que la France n'y participe par
l'échange et ne veut pas qu'elle soit libre, parce que, si elle
l'était, elle ne manquerait pas d'attirer sur elle-même le fléau de
l'_invasion_ et de l'_inondation_... Que redoute-t-il? L'abondance.

Voici un homme d'État. Il s'effraie de tous les moyens de
satisfaction que le travail accumule dans le pays, et croyant
apercevoir, dans les profondeurs de l'avenir, le fantôme d'un
bien-être révolutionnaire et d'une égalité séditieuse, il imagine
de lourds impôts, de vastes armées, des dissipations de produits
sur une grande échelle, de grandes existences, une puissante
aristocratie artificielle chargée de remédier, par son luxe et son
faste, à l'insolent excès de fécondité de l'industrie humaine. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Enfin, voici un logicien qui, dédaignant les voies tortueuses et
allant droit au but, conseille de brûler périodiquement Paris, pour
offrir au travail l'occasion et l'avantage de le reconstruire. Que
redoute-t-il? L'abondance.

Comment de telles idées ont-elles pu se former, et, il faut bien
le dire, prévaloir quelquefois, non point sans doute dans la
pratique personnelle des hommes, mais dans leurs théories et leurs
législations? Car s'il est une assertion qui semble porter sa preuve
en elle-même, c'est bien celle-ci: «En fait de choses utiles, il vaut
mieux avoir que manquer.» Et s'il est incontestable que l'abondance
est un fléau, quand elle porte sur des objets malfaisants,
destructifs, importuns comme les sauterelles, les chenilles, la
vermine, les vices, les miasmes délétères, il ne peut pas être moins
vrai qu'elle est un bienfait, quand il s'agit de ces choses qui
apaisent des besoins, procurent des satisfactions,--de ces objets
que l'homme recherche, poursuit au prix de ses sueurs, qu'il consent
à acheter par le travail ou par l'échange, qui ont de la valeur,
tels que les aliments, les vêtements, les logements, les oeuvres
d'art, les moyens de locomotion, de communication, d'instruction, de
diversion, en un mot tout ce dont s'occupe l'économie politique.

Si l'on veut comparer la civilisation de deux peuples ou de deux
siècles, est-ce qu'on ne demande pas à la statistique lequel
des deux présente, proportionnellement à la population, plus de
moyens d'existence, plus de productions agricoles, industrielles
ou artistiques, plus de routes, de canaux, de bibliothèques et de
musées? Est-ce qu'on ne décide pas, si je puis m'exprimer ainsi, par
l'activité comparée des consommations, c'est-à-dire par l'_abondance_?

On dira peut-être qu'il ne suffit pas que les produits _abondent_;
qu'il faut encore qu'ils soient équitablement répartis. Rien n'est
plus vrai. Mais ne confondons pas les questions. Quand nous défendons
l'abondance, quand nos adversaires la décrient, les uns et les autres
nous sous-entendons ces mots: _cæteris paribus_, toutes choses égales
d'ailleurs, l'équité dans la répartition étant supposée la même.

Et puis remarquez que l'abondance est par elle-même une cause de
bonne répartition. Plus une chose abonde, moins elle a de valeur;
moins elle a de valeur, plus elle est à la portée de tous, plus les
hommes sont égaux devant elle. Nous sommes tous égaux devant l'air,
parce qu'il est, relativement à nos besoins et à nos désirs, d'une
abondance inépuisable. Nous sommes un peu moins égaux devant l'eau,
parce qu'étant moins abondante elle commence à coûter; moins encore
devant le blé, devant les fruits délicats, devant les primeurs,
devant les _raretés_, l'exclusion se faisant toujours en raison
inverse de l'ABONDANCE.

Nous ajouterons, pour répondre aux scrupules sentimentalistes de
notre époque, que l'abondance n'est pas seulement un bien matériel.
Les besoins se développent, au sein de l'humanité, dans un certain
ordre; ils ne sont pas tous également impérieux, et l'on peut même
remarquer que leur ordre de priorité n'est pas leur ordre de dignité.
Les besoins les plus grossiers veulent être satisfaits les premiers,
parce qu'à cette satisfaction tient la vie, et que, quoi qu'en disent
les déclamateurs, avant de vivre dignement, il faut vivre. _Primò
vivere, deindè philosophare._

Il suit de là que c'est l'abondance des choses propres à répondre
aux nécessités les plus vulgaires, qui permet à l'humanité de
spiritualiser de plus en plus ses jouissances, de s'élever dans la
région du Vrai et du Beau. Elle ne peut consacrer au perfectionnement
de la forme, au culte de l'art, aux investigations de la pensée que
le temps et les forces qui, en vertu du progrès, cessent d'être
absorbés par les exigences de la vie animale. L'abondance, fruit de
longs travaux et de patientes économies, ne peut être instantanément
universelle, dès l'origine des sociétés. Elle ne peut se faire en
même temps sur toute la ligne des productions possibles. Elle suit
un ordre successif, passant du matériel au spirituel. Malheureux
les peuples, quand des impulsions extérieures, comme celles des
gouvernements, s'efforcent d'intervertir cet ordre, substituent à
des désirs grossiers mais impérieux d'autres désirs plus élevés mais
prématurés, changent la direction naturelle du travail et rompent
cet équilibre des besoins et des satisfactions, d'où naissent les
garanties de la stabilité sociale.

Au reste, si l'abondance était un fléau, cela serait aussi malheureux
qu'étrange, car, quelque facile que soit le remède (s'abstenir
de produire et détruire, quoi de plus aisé?), jamais on n'y
déterminera l'individualité. On a beau déclamer contre l'abondance,
la surabondance, la pléthore, l'encombrement, on a beau faire la
théorie de la disette, lui donner l'appui des lois, proscrire les
machines, gêner, entraver, contrarier les échanges, cela n'empêche
personne, pas même les coryphées de ces systèmes, de travailler
à réaliser l'abondance. Sur toute la surface du globe, on ne
rencontrerait pas un seul homme dont la pratique ne proteste contre
ces vaines théories. On n'en rencontrerait pas un qui ne cherche à
tirer le meilleur parti possible de ses forces, à les ménager, à les
économiser, à en augmenter le résultat par la coopération des forces
naturelles; on n'en trouverait pas un, même parmi ceux qui déclament
le plus contre la liberté des transactions qui ne se conduise sur ce
principe (tout en voulant l'interdire aux autres): vendre le plus
cher et acheter au meilleur marché possible;--de telle sorte que la
théorie de la disette qui prévaut dans les livres, dans les journaux,
dans les conversations, dans les parlements, et, par là, dans les
lois, est réfutée et démentie par la manière d'agir de toutes les
individualités, sans aucune exception, qui composent le genre humain,
ce qui est certes la plus péremptoire réfutation qu'il soit possible
d'imaginer.

Mais en face de ce problème: l'abondance vaut-elle mieux que la
disette, d'où vient que tous les hommes, après s'être virtuellement
prononcés pour l'abondance, par leur manière d'agir, de travailler
et d'échanger, se constituent théoriquement les défenseurs de la
disette, jusque-là qu'ils forment dans ce sens l'opinion publique et
en font jaillir toutes sortes de lois restrictives et compressives?

C'est ce qu'il nous reste à expliquer.

Au fond, ce à quoi nous aspirons tous, c'est que chacun de nos
efforts réalise pour nous la plus grande somme possible de bien-être.
Si nous n'étions pas sociables, si nous vivions dans isolement, nous
ne connaîtrions, pour atteindre ce but, qu'une règle: _travailler
plus et mieux_, règle qui implique l'abondance progressive.

Mais, à cause de l'Échange et de la séparation des occupations, qui
en est la suite, ce n'est pas immédiatement à nous-mêmes, c'est à
autrui que nous consacrons notre travail, nos efforts, nos produits,
nos services. Dès lors, sans perdre de vue la règle: _produire plus_,
nous en avons une autre toujours plus actuellement présente à notre
esprit: _produire plus de valeur_. Car c'est de là que dépend la
quantité de services que nous avons à recevoir en retour des nôtres.

Or, _créer plus de produits_, ou _créer plus de valeur_, ce n'est
pas la même chose. Il est bien clair que si, par force ou par ruse,
nous parvenions à raréfier beaucoup le service spécial ou le produit
qui font l'objet de notre profession, nous nous enrichirions sans
augmenter ni perfectionner notre travail. Si un cordonnier, par
exemple, pouvait, par un acte de sa volonté, faire évaporer tous
les souliers du monde, excepté ceux de sa boutique, ou frapper de
paralysie quiconque sait manoeuvrer le tranchet et le tire-pied, il
deviendrait un Crésus; son sort s'améliorerait, non point avec le
sort général de l'humanité, mais en raison inverse de la destinée
universelle.

Voilà tout le sacre!--et tout l'odieux--de la théorie de la disette,
telle qu'elle se manifeste dans les restrictions, les monopoles
et les priviléges. Elle ne fait que traduire et voiler, par un
commentaire scientifique, ce sentiment égoïste que nous portons tous
au fond du coeur: les concurrents m'importunent.

Quand nous apportons un produit sur le marché, deux circonstances
sont également de nature à en surhausser la valeur: la première,
c'est qu'il y rencontre une très-grande abondance des choses contre
lesquelles il peut s'échanger, c'est-à-dire de tout; la seconde,
c'est qu'il y rencontre une très-grande rareté de ses similaires.

Or, ni par nous-mêmes, ni par l'intermédiaire des lois et de la force
publique, nous ne pouvons rien sur la première de ces circonstances.
L'abondance universelle ne se décrète malheureusement pas; il y faut
d'autres façons; les législateurs, les douaniers et les entraves n'y
peuvent rien.

Si donc nous voulons élever artificiellement la valeur du produit,
force nous est d'agir sur l'autre élément de cette valeur. En ceci,
la volonté individuelle n'est pas aussi impuissante. Avec des lois
_ad hoc_, avec de l'arbitraire, avec des baïonnettes, avec des
chaînes, avec des entraves, avec des châtiments et des persécutions,
il n'est pas impossible de chasser les concurrents, de créer la
rareté et cette hausse artificielle qui est l'objet de nos désirs.

Les choses étant ainsi, il est aisé de comprendre ce qui peut et
doit arriver dans un temps d'ignorance, de barbarie et de cupidité
effrénée.

Chacun s'adresse à la législature, et par cet intermédiaire à la
force publique, pour lui demander de créer artificiellement, par
tous les moyens en son pouvoir, la rareté de la chose qu'il produit.
L'agriculteur demande la rareté du blé; l'éleveur, la rareté du
bétail; le maître de forges, la rareté du fer; le colon, la rareté du
sucre; le tisseur, la rareté du drap, etc., etc. Chacun donne les
mêmes raisons, ce qui finit par faire un corps de doctrine qu'on peut
bien appeler la théorie de la disette; et la force publique emploie
le fer et le feu au triomphe de cette théorie.

Mais, sans parler des masses, ainsi soumises au régime de la
privation universelle, il est aisé de voir à quelle mystification
viennent se heurter les inventeurs de ce régime, et quel terrible
châtiment attend leur rapacité sans scrupule.

Nous avons vu que, relativement à chaque produit spécial, la valeur
avait deux éléments: 1º la rareté de ce qui lui est similaire; 2º
l'abondance de tout ce qui ne lui est pas similaire.

Or, qu'on veuille bien remarquer ceci: par cela même que la
législature, esclave de l'égoïsme individuel, travaille à réaliser le
premier de ces deux éléments de la valeur, elle détruit le second,
sans pouvoir l'éviter, puisque c'est une seule et même chose.
Elle a successivement satisfait les voeux de l'agriculteur, de
l'éleveur, du maître de forges, du fabricant, du colon, en produisant
artificiellement la rareté du blé, de la viande, du fer, du drap,
du sucre, etc.; mais cela qu'est-ce autre chose que détruire cette
_abondance générale_, qui est la seconde condition de la valeur de
chaque produit particulier? Ainsi, après avoir soumis la communauté
à des privations effectives, impliquées dans la disette, dans le but
d'exhausser la valeur des produits, il se trouve qu'on n'a pas même
réussi à atteindre cette ombre, à étreindre ce fantôme, à exhausser
cette valeur nominale, parce que précisément ce que la rareté du
produit spécial opère en sa faveur, dans ce sens, la rareté des
autres produits le neutralise. Est-il donc si difficile de comprendre
que le cordonnier dont nous parlions tout à l'heure, parvînt-il à
détruire, par un seul acte de sa volonté, tous les souliers du monde,
excepté ceux de sa façon, ne serait pas plus avancé, même au point de
vue puéril de la valeur nominale, si du même coup tous les objets,
contre lesquels les souliers s'échangent, se raréfiaient dans la même
proportion? Il n'y aurait que ceci de changé: tous les hommes, y
compris notre cordonnier, seraient plus mal chaussés, vêtus, nourris,
logés, encore que les produits conservassent entre eux la même valeur
relative.

Et il faut bien qu'il en soit ainsi. Où en serait la société, si
l'injustice, l'oppression, l'égoïsme, la cupidité et l'ignorance
n'entraînaient aucun châtiment? Heureusement il n'est pas possible
que quelques hommes puissent, sans inconvénient pour eux-mêmes, faire
tourner la force publique et l'appareil gouvernemental au profit
de la disette, et comprimer l'universel élan de l'humanité vers
l'abondance[62].

[Note 62: V., tome IV, pages 5 et 163, les chap. _Abondance, Disette,
Cherté, Bon marché_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]



BALANCE DU COMMERCE[63].

[Note 63: Lors de la discussion du budget général des dépenses pour
l'exercice de 1850, M. Mauguin exposa naïvement à la tribune la
vieille et fausse théorie de la balance du commerce. (_Moniteur_ du
27 mars.) Bastiat, qui l'avait déjà réfutée dans ses _Sophismes_,
crut devoir l'attaquer de nouveau; et comme sa santé ne lui
permettait plus de monter à la tribune, il adressa, le 29 mars 1850,
à une feuille quotidienne, les réflexions que nous reproduisons. Il
est à remarquer qu'il simplifie les calculs hypothétiques, au moyen
desquels il élucide sa thèse, en excluant quelques-uns des éléments
qu'il avait employés en 1845. (V. tome IV, page 52.)

                                               (_Note de l'éditeur._)]


La balance du commerce est un article de foi.

On sait en quoi elle consiste: un pays importe-t-il plus qu'il
n'exporte; il perd la différence. Réciproquement, ses exportations
dépassent-elles ses importations; l'excédant forme son bénéfice. Cela
est tenu pour un axiome et on légifère en conséquence.

Sur cette donnée, M. Mauguin nous a avertis avant-hier, chiffres en
main, que la France fait au dehors un commerce dans lequel elle a
trouvé le moyen de perdre bénévolement, et sans que rien l'y oblige,
200 millions tous les ans.

«Vous avez perdu sur votre commerce, dans onze années, 2 milliards,
entendez-vous!»

Puis, appliquant son infaillible règle aux détails, il nous a dit:
«En objets fabriqués, vous avez vendu, en 1847, pour 605 millions, et
vous n'avez acheté que pour 152 millions. Vous avez donc _gagné_ 450
millions.»

«En objets naturels, vous avez acheté pour 804 millions, et vous
n'avez vendu que pour 114 millions; vous avez donc _perdu_ 690
millions.»

Ce que c'est que de tirer, avec une naïveté intrépide, toutes les
conséquences d'un principe absurde! M. Mauguin a trouvé le secret de
faire rire, aux dépens de la balance du commerce, jusqu'à MM. Darblay
et Lebeuf. C'est un beau succès; et il m'est permis d'en être jaloux.

Permettez-moi d'apprécier le mérite de la règle selon laquelle M.
Mauguin et tous les prohibitionistes calculent les profits et les
pertes. Je le ferai en racontant deux opérations commerciales que
j'ai eu l'occasion de faire.

J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait 50 fr.; je
l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur ses registres une
EXPORTATION DE 50 FRANCS.

Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 fr. Mon correspondant
convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva valoir, sur
la place de Bordeaux, 90 fr. La douane se hâta d'enregistrer une
IMPORTATION DE 90 FRANCS.

Balance du commerce en excédant de l'importation, 40 fr.

Ces 40 fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que je les
avais gagnés. M. Mauguin m'apprend que je les ai perdus, et que la
France les a perdus en ma personne.

Et pourquoi M. Mauguin voit-il là une perte? Parce qu'il suppose
que tout excédant de l'importation sur l'exportation implique
nécessairement un solde qu'il faut payer en écus. Mais où est,
dans l'opération que je raconte, et qui est l'image de toutes
les opérations commerciales lucratives, le solde à payer? Est-il
donc si difficile de comprendre qu'un négociant compare les prix
courants des diverses places et ne se décide à opérer que lorsqu'il
a la certitude, ou du moins la chance, de voir la valeur exportée
lui revenir grossie? Donc ce que M. Mauguin appelle _perte_ doit
s'appeler _profit_.

Peu de jours après mon opération, j'eus la bonhomie d'éprouver un
regret; je fus fâché de ne l'avoir pas retardée. En effet, le vin
baissa à Bordeaux et haussa à Liverpool; de sorte que si je ne
m'étais pas autant pressé, j'aurais acheté à 40 fr. et vendu à 100
fr. En vérité, je croyais que sur ces bases mon _profit_ eût été plus
grand. J'apprends par M. Mauguin que c'est la _perte_ qui eût été
plus écrasante.

Ma seconde opération, monsieur le rédacteur, eut une issue bien
différente.

J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient 100
francs; elles étaient destinées à deux célèbres ministériels anglais,
pour un très-haut prix, que je me proposais de convertir en livres.
Hélas! j'aurais mieux fait de les dévorer moi-même (je parle des
truffes, non des livres ni des torys). Tout n'eût pas été perdu,
comme il arriva, car le navire qui les emportait périt à la sortie du
port. La douane, qui avait constaté à cette occasion une sortie de
100 fr., n'a jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.

Donc, dira M. Mauguin, la France a gagné 100 fr.; car c'est bien
de cette somme que, grâce au naufrage, l'exportation surpasse
l'importation. Si l'affaire eût autrement tourné, s'il m'était arrivé
pour 2 ou 300 fr. de livres, c'est alors que la balance du commerce
eût été défavorable et que la France eût été en perte.

Au point de vue de la science, il est triste de penser que toutes
les entreprises commerciales qui laissent de la perte selon les
négociants, donnent du profit suivant cette classe de théoriciens qui
déclament toujours contre la théorie.

Mais au point de vue de la pratique, cela est bien plus triste
encore, car qu'en résulte-t-il?

Supposons que M. Mauguin eût le pouvoir (et, dans une certaine
mesure, il l'a par ses votes) de substituer ses calculs et sa volonté
aux calculs et à la volonté des négociants, et de donner, selon ses
expressions, «une bonne organisation commerciale et industrielle au
pays, une bonne impulsion au travail national,» que fera-t-il?

Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon marché
au dedans pour vendre cher au dehors, et à convenir le produit
en denrées très-recherchées chez nous, M. Mauguin les supprimera
législativement, car ce sont justement celles où la valeur importée
surpasse la valeur exportée.

En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin par des primes
(des taxes sur le public) toutes les entreprises qui seront basées
sur cette donnée: Acheter cher en France pour vendre à bon marché à
l'étranger, en d'autres termes, exporter ce qui nous est utile pour
rapporter ce qui ne nous est bon à rien. Ainsi, il nous laissera
parfaitement libres, par exemple, d'envoyer des fromages de Paris à
Amsterdam pour rapporter des articles de modes d'Amsterdam à Paris,
car on peut affirmer que, dans ce trafic, la balance du commerce
serait toute en notre faveur.

Oui, c'est une chose triste, et j'ose ajouter dégradante, que le
législateur ne veuille pas laisser les intéressés décider et agir
pour eux-mêmes en ces matières, à leurs périls et risques. Au moins
alors chacun a la responsabilité de ses actes; celui qui se trompe
est puni et se redresse. Mais quand le législateur impose et prohibe,
s'il a une erreur monstrueuse dans la cervelle, il faut que cette
erreur devienne la règle de conduite de toute une grande nation. En
France, nous aimons beaucoup la liberté, mais nous ne la comprenons
guère. Oh! tâchons de la mieux comprendre, nous ne l'en aimerons pas
moins.

M. Mauguin a affirmé avec un aplomb imperturbable qu'il n'y a pas en
Angleterre un homme d'État qui ne professe la doctrine de la balance
du commerce. Après avoir calculé la perte qui, selon lui, résulte de
l'excédant de nos importations, il s'est écrié: «Si l'on faisait à
l'Angleterre un semblable tableau, elle en frémirait, et il n'y a pas
un membre de la Chambre des Communes qui ne se crût menacé sur son
banc.»

Et moi j'affirme que si l'on venait dire à la Chambre des Communes:
«La valeur totale de ce qui sort du pays surpasse la valeur totale de
ce qui y entre,» c'est alors qu'on se croirait menacé, et je doute
qu'il se trouvât un seul orateur qui osât ajouter: La différence est
un profit.

En Angleterre, on est convaincu qu'il importe à la nation de recevoir
plus qu'elle ne donne. De plus, on s'est aperçu que c'est la tendance
de tous les négociants, et c'est pourquoi on y a pris le parti de les
_laisser faire_, et de rendre aux échanges la Liberté.



PAIX ET LIBERTÉ, OU LE BUDGET RÉPUBLICAIN[64].

[Note 64: Pamphlet publié en février 1849.--L'auteur avait écrit, un
mois avant, dans le _Journal des Débats_, un article qu'à raison de
l'identité du sujet nous reproduisons à la fin de _Paix et Liberté_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Un programme! un programme! voilà le cri qui s'élève de toutes parts
vers le cabinet.

Comment comprenez-vous l'administration intérieure? Quelle sera votre
politique au dehors? Par quelles grandes mesures entendez-vous élever
les recettes? Vous faites-vous fort d'éloigner de nous ce triple
fléau qui semble planer sur nos têtes: la guerre, les révolutions,
la banqueroute? Pouvons-nous enfin nous livrer avec quelque sécurité
au travail, à l'industrie, aux grandes entreprises? Qu'avez-vous
imaginé pour nous assurer ce _lendemain_ que vous promîtes à tous les
citoyens, le jour où vous prîtes la direction des affaires?

Voilà ce que chacun demande; mais, hélas! le ministère ne répond
rien. Qui pis est, il semble systématiquement résolu à ne rien
répondre.

Que faut-il en conclure? Ou le cabinet n'a pas de plan, ou s'il en a
un, il le cache.

Eh bien! je dis que, dans l'une ou l'autre hypothèse, il manque à
son devoir. S'il cache son plan, il fait une chose qu'il n'a pas
le droit de faire; car un plan gouvernemental n'appartient pas au
gouvernement, mais au public. C'est nous qu'il intéresse, puisque
notre bien-être et notre sécurité en dépendent. Nous devons être
gouvernés non selon la volonté cachée du ministère, mais selon
sa volonté connue et approuvée. Au cabinet, l'exposition, la
proposition, l'initiative; à nous, le jugement; à nous, l'acceptation
ou le refus. Mais pour juger, il faut connaître. Celui qui monte
sur le siége et s'empare des guides, déclare, par cela même, qu'il
sait ou croit savoir le but qu'il faut atteindre et la route qu'il
faut prendre. C'est bien le moins qu'il n'en fasse pas mystère aux
voyageurs, quand ces voyageurs forment une grande nation tout entière.

Que s'il n'a pas de plan, qu'il juge lui-même ce qu'il a à faire.
À toutes les époques, pour gouverner il faut une pensée; mais cela
est vrai, surtout aujourd'hui. Il est bien certain qu'on ne peut
plus suivre les vieilles ornières, ces ornières qui déjà trois fois
ont versé le char dans la boue. Le _statu quo_ est impossible, la
tradition insuffisante. Il faut des réformes; et, quoique le mot soit
malsonnant, je dirai: _Il faut du nouveau_; non point du nouveau
qui ébranle, renverse, effraie, mais du nouveau qui maintienne,
consolide, rassure et rallie.

Donc, dans mon ardent désir de voir apparaître le vrai Budget
républicain, découragé par le silence ministériel, je me suis rappelé
le vieux proverbe: _Veux-tu être bien servi, sers-toi toi-même_; et
pour être sûr d'avoir un programme, j'en ai fait un. Je le livre au
bon sens public.

Et d'abord, je dois dire dans quel esprit il est conçu.

J'aime la République,--et j'ajoute, pour faire ici un aveu dont
quelques-uns pourront être surpris[65],--je l'aime beaucoup plus
qu'au 24 février. Voici mes raisons.

[Note 65: Sur les opinions politiques de l'auteur, V. au tome Ier,
ses écrits et professions de foi publiés à l'occasion des élections.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Comme tous les publicistes, même ceux de l'école monarchique, entre
autres Chateaubriand, je crois que la République est la forme
naturelle d'un gouvernement normal. Peuple, Roi, Aristocratie, ce
sont trois puissances qui ne peuvent coexister que pendant leur
lutte. Cette lutte a des armistices qu'on appelle des chartes. Chaque
pouvoir stipule dans ces chartes une part relative à ses victoires.
C'est en vain que les théoriciens sont intervenus et ont dit: «Le
comble de l'art, c'est de régler les attributions des trois jouteurs,
de telle sorte qu'ils s'empêchent réciproquement.» La nature des
choses veut que, pendant et par la trêve, l'une des trois puissances
se fortifie et grandisse. La lutte recommence, et aboutit, de
lassitude, à une charte nouvelle un peu plus démocratique, et ainsi
de suite, jusqu'à ce que le régime républicain ait triomphé.

Mais il peut arriver que le peuple, parvenu à se gouverner lui-même,
se gouverne mal. Il souffre et soupire après un changement. Le
prétendant exilé met à profit l'occasion, il remonte sur le trône.
Alors la lutte, les trêves et le règne des chartes recommencent,
pour aboutir de nouveau à la République. Combien de fois peut se
renouveler l'expérience? C'est ce que j'ignore. Mais ce qui est
certain, c'est qu'elle ne sera définitive que lorsque le peuple aura
appris à se gouverner.

Or, au 24 février, j'ai pu craindre, comme bien d'autres, que la
nation ne fût pas préparée à se gouverner elle-même. Je redoutais,
je l'avoue, l'influence des idées grecques et romaines qui nous sont
imposées à tous par le monopole universitaire, idées radicalement
exclusives de toute justice, de tout ordre, de toute liberté, idées
devenues plus fausses encore dans les théories prépondérantes de
Montesquieu et de Rousseau. Je redoutais aussi la terreur maladive
des uns et l'admiration aveugle des autres, inspirées par le
souvenir de la première République. Je me disais: Tant que dureront
ces tristes associations d'idées, le règne paisible de la Démocratie
sur elle-même n'est pas assuré.

Mais les événements ne se sont pas réglés sur ces prévisions. La
République a été proclamée; pour revenir à la Monarchie, il faudrait
une révolution, peut-être deux ou trois, puisqu'il y a plusieurs
Prétendants. En outre, ces révolutions ne seraient que le prélude
d'une révolution nouvelle, puisque le triomphe définitif de la forme
républicaine est la loi nécessaire et fatale du progrès social.

Que le ciel nous préserve de telles calamités! Nous sommes en
République, restons-y; restons-y, puisqu'elle reviendrait tôt ou
tard; restons-y, puisqu'en sortir ce serait rouvrir l'ère des
bouleversements et des guerres civiles.

Mais pour que la République se maintienne, il faut que le peuple
l'aime. Il faut qu'elle jette d'innombrables et profondes racines
dans l'universelle sympathie des masses. Il faut que la confiance
renaisse, que le travail fructifie, que les capitaux se forment,
que les salaires haussent, que la vie soit plus facile, que la
nation soit fière de son oeuvre, en la montrant à l'Europe toute
resplendissante de vraie grandeur, de justice et de dignité morale.
Donc, inaugurons la politique de la Paix et de la Liberté.

Paix et Liberté! Il n'est certes pas possible d'aspirer vers deux
objets plus élevés dans l'ordre social. Mais que peuvent-ils avoir de
commun avec les chiffres glacés d'un vulgaire budget?

Ah! la liaison est aussi intime qu'elle puisse l'être. Une guerre,
une menace de guerre, une négociation pouvant aboutir à la guerre,
rien de tout cela n'arrive à l'existence que par la vertu d'un petit
article inscrit sur ce gros volume, effroi du contribuable. Et, de
même, je vous défie d'imaginer une oppression, une limitation à la
liberté des citoyens, une chaîne à leur bras ou à leur cou, qui ne
soit née du budget des recettes et n'en subsiste.

Montrez-moi un peuple se nourrissant d'injustes idées de domination
extérieure, d'influence abusive, de prépondérance, de prépotence;
s'immisçant dans les affaires des nations voisines, sans cesse
menaçant ou menacé; et je vous montrerai un peuple accablé de taxes.

Montrez-moi un peuple qui s'est donné des institutions d'une telle
nature que les citoyens ne peuvent penser, écrire, imprimer,
enseigner, travailler, échanger, s'assembler sans qu'une tourbe de
fonctionnaires vienne entraver leurs mouvements; et je vous montrerai
un peuple accablé de taxes.

Car je vois bien comment il ne m'en coûte rien pour vivre en paix
avec tout le monde. Mais je ne puis concevoir comment je devrais
m'y prendre pour m'exposer à des querelles continuelles, sans
m'assujettir à des frais énormes, soit pour attaquer soit pour me
défendre.

Et je vois bien aussi comment il ne m'en coûte rien pour être libre;
mais je ne puis comprendre comment l'État pourrait agir sur moi d'une
manière funeste à ma liberté, si je n'ai commencé par remettre en ses
mains, _et à mes frais_, de coûteux instruments d'oppression.

Cherchons donc l'économie. Cherchons-la, parce qu'elle est le seul
moyen de satisfaire le peuple, de lui faire aimer la République, de
tenir en échec, par la sympathie des masses, l'esprit de turbulence
et de révolution. Cherchons l'économie,--Paix et Liberté nous seront
données par surcroît.

L'Économie est comme l'Intérêt personnel. Ce sont deux mobiles
vulgaires mais ils développent des principes plus nobles qu'eux-mêmes.

Le but spécial et actuel d'une réforme financière est de rétablir
l'Équilibre entre la recette et la dépense. Son but ultérieur, ou
plutôt son effet, est de restaurer le Crédit public. Enfin, un autre
but plus important qu'elle doit atteindre pour mériter ce beau
nom de _réforme_, c'est de soulager le peuple, de faire aimer les
institutions et d'épargner ainsi au pays de nouvelles commotions
politique.

Si j'apprécie à ces divers points de vue les systèmes qui se sont
produits, je ne puis m'empêcher de les juger ou bien incomplets ou
illusoires.

Un mot sur deux de ces systèmes: celui des praticiens et celui des
utopistes.

Je commence par déclarer que j'ai le plus profond respect pour la
science et l'expérience des financiers. Ils ont passé leur vie à
étudier le mécanisme de nos finances, ils en connaissent tous les
ressorts; et s'il ne s'agissait que d'atteindre cet équilibre, qui
est à peu près l'objet exclusif de leur poursuite, peut-être n'y
aurait-il rien de mieux à faire que de leur confier cette tâche déjà
bien difficile. En rognant quelque peu nos dépenses, en élevant
quelque peu nos recettes, je veux croire qu'au bout de trois ou
quatre ans, ils nous mèneraient à ce port si désiré qu'ils nomment le
_budget normal_.

Mais il est clair que la pensée fondamentale, qui gouverne notre
mécanisme financier, resterait la même, sauf quelques améliorations
dans les détails. Or, la question que je pose est celle-ci: en
restant sous l'empire de cette pensée fondamentale, en replâtrant
notre système contributif, si profondément ébranlé par la révolution
de Février, avons-nous devant nous les trois ou quatre ans qui nous
séparent du fameux équilibre? En d'autres termes, notre système
financier, même dégagé de quelques abus, porte-t-il en lui-même des
conditions de durée et de vie? N'est-il pas l'outre d'Eole, et ne
renferme-t-il pas dans ses flancs les vents et les tempêtes?

Si c'est précisément de ce système que sont sortis les
bouleversements, que devons-nous attendre de sa simple restauration?

Les hommes de la finance, je parle de ceux pour qui le beau idéal
est de rétablir les choses, sauf quelques détails, comme elles
étaient avant Février, ces hommes, qu'ils me permettent de le dire,
veulent bâtir sur le sable et avancer dans un cercle vicieux. Ils ne
s'aperçoivent pas que le vieux système qu'ils préconisent, bien loin
de fonder l'abondance des recettes publiques sur la prospérité des
classes travailleuses, aspire à gonfler le budget à force de tarir la
source qui l'alimente.

Indépendamment de ce que c'est là un vice radical au point de vue
financier, c'est encore un effroyable danger politique. Quoi! vous
venez de voir quelle atteinte, presque mortelle, une révolution a
portée à nos finances; vous ne pouvez pas douter qu'une des causes,
sinon la seule, de cette commotion, c'est la désaffection née dans
le coeur du peuple du poids des taxes, et la chose à laquelle vous
aspirez, c'est de nous remettre au point de départ, et de remonter
péniblement le char justement au sommet de la déclivité fatale!

Alors même qu'une révolution ne se serait pas accomplie, alors même
qu'elle n'aurait pas éveillé au sein des masses des espérances et des
exigences nouvelles, je crois vraiment que votre entreprise serait
irréalisable. Mais ce qui eût été prudence, avant Février, n'est-il
pas devenu nécessité? Est-ce que vous croyez que vos trois ou quatre
années d'efforts à la poursuite exclusive de l'équilibre peuvent
s'écouler paisiblement, si le peuple ne voit rien venir que des taxes
nouvelles? si la République ne se montre à lui que par la plus grande
âpreté des percepteurs? si, sur le fruit de son travail, de moins
en moins rémunéré, il faut qu'il fasse à l'État et à ses agents une
part toujours plus grande? Non, ne l'espérez pas. Un bouleversement
nouveau viendra interrompre vos froides élucubrations, et alors, je
vous le demande à vous-mêmes, qu'adviendra-t-il de cet _équilibre_ et
de ce _crédit_ qui sont, à vos yeux, le sublime de l'art et le terme
de tout effort intelligent?

Je crois donc que les hommes _pratiques_ perdent complètement de vue
le troisième but (et le premier en importance) que j'ai assigné à la
réformé financière, à savoir: soulager le contribuable, faire aimer
la République.

Nous en avons eu une preuve récente. L'Assemblée nationale a réduit
l'impôt du sel et la taxe des lettres. Eh bien! non-seulement les
financiers désapprouvent ces mesures, mais encore ils ne peuvent pas
se mettre dans la tête que l'Assemblée ait agi conformément à sa
propre volonté. Ils supposent toujours, et de très-bonne foi, qu'elle
a été victime d'une surprise et qu'elle la déplore; tant toute idée
de réforme leur répugne.

À Dieu ne plaise que je veuille insinuer par là que la coopération
des financiers est à repousser! Quelle que soit l'_idée nouvelle_ qui
surgisse, elle ne peut guère être mise en oeuvre que par le concours
de leur utile expérience. Mais il est probable qu'elle ne surgira pas
dans leur cerveau. Ils ont trop vécu pour cela dans les errements du
passé. Si, avant les campagnes d'Italie, Napoléon avait usé trente
années de sa vie à étudier et appliquer toutes les combinaisons
de l'ancienne stratégie, croit-on qu'il eût été frappé de cette
inspiration qui a révolutionné l'art de la guerre et jeté un si grand
éclat sur les armes françaises?

À côté de cette école pleine de jours et d'expérience, qui offrira
à l'exécution des ressources précieuses, mais d'où ne jaillira pas,
je le crains, l'_idée féconde_ que la France attend pour son salut,
sa gloire et sa sécurité, il y a une autre école ou plutôt un nombre
à peu près infini d'autres écoles, aux idées desquelles, si l'on
peut reprocher quelque chose, ce n'est pas du moins de manquer de
nouveauté. Je n'ai pas l'intention d'examiner tous les systèmes
qu'elles ont mis au jour. Je me bornerai à dire quelques mots sur la
pensée qui m'a paru dominer dans le manifeste des républicains dits
_avancés_.

Ce manifeste me semble reposer sur un cercle vicieux beaucoup plus
caractérisé encore que celui des financiers. À vrai dire, il n'est
qu'une perpétuelle et puérile contradiction. Dire au peuple: «La
république va faire pour toi un miracle. Elle va te dégager de toute
cette lourde responsabilité qui pèse sur la condition humaine. Elle
te prendra au berceau, et après l'avoir conduit, à ses frais, de la
crèche à la salle d'asile, de la salle d'asile à l'école primaire,
de l'école primaire aux écoles secondaires et spéciales, de là à
l'atelier de travail, et de l'atelier de travail aux maisons de
refuge, elle te rendra à la tombe, sans que tu aies eu besoin, pour
ainsi dire, de prendre soin de toi-même. As-tu besoin de crédit? te
manque-t-il des instruments de travail, ou du travail? désires-tu
de l'instruction? quelque sinistre est-il venu visiter ton champ
ou ton atelier? l'État est là, comme un père opulent et généreux,
pour pourvoir à tout, pour tout réparer. Bien plus, il étendra sa
sollicitude sur toute la surface du globe, en vertu du dogme de la
Solidarité; et, au cas qu'il te prenne fantaisie d'aller semer au
loin tes idées et tes vues politiques, il tiendra toujours une grande
armée prête à entrer en campagne. Voilà sa mission, elle est vaste,
et pour l'accomplir il ne te demande rien. Sel, boissons, postes,
octrois, contributions de toutes sortes, il va renoncer à tout. Un
bon père donne à ses enfants, mais ne leur demande pas. Que si l'État
ne suit pas cet exemple, s'il ne remplit pas envers toi le double et
contradictoire devoir que nous signalons, il aura trahi sa mission,
il ne te restera qu'à le renverser.» Je le demande, se peut-il rien
imaginer de plus chimérique en même temps que de plus dangereux?

Il est vrai que pour masquer ces grossières impossibilités, on
ajoute: L'impôt sera transformé; on le prendra sur le _superflu_ des
riches.

Mais il faut bien que le peuple le sache. Ce n'est là qu'une chimère
de plus. Imposer à l'État des attributions exorbitantes, et persuader
qu'il pourra y faire face avec l'argent prélevé sur le _superflu_
des riches, c'est donner au public une vaine espérance. Combien y
a-t-il de riches en France? Quand il fallait payer 200 francs pour
avoir droit de suffrage, le nombre des électeurs était de deux cent
mille, et sur ce nombre, la moitié peut-être n'avait pas de superflu.
Et l'on voudrait affirmer aujourd'hui que l'État peut remplir
l'immense mission qu'on lui donne en se bornant à imposer les riches!
Il suffira que deux cent mille familles livrent au gouvernement le
_superflu_ de leurs richesses pour que celui-ci prodigue toute sorte
de bienfaits aux huit millions de familles moins aisées. Mais on ne
voit donc pas une chose: c'est qu'un système d'impôt ainsi conçu
donnerait à peine de quoi pourvoir à sa propre perception.

La vérité est, et le peuple ne devrait jamais le perdre de vue, que
la contribution publique s'adressera toujours et nécessairement aux
objets de la consommation la plus générale, c'est-à-dire la plus
populaire. C'est précisément là le motif qui doit pousser le peuple,
s'il est prudent, à restreindre les dépenses publiques, c'est-à-dire
l'action, les attributions et la responsabilité du gouvernement. Il
ne faut pas qu'il s'attende à ce que l'État le fasse vivre, puisque
c'est lui qui fait vivre l'État[66].

[Note 66: V. le pamphlet _l'État_, tome IV, page 327.]

D'autres espèrent beaucoup dans la découverte de quelque nouvelle
matière imposable. Je suis loin de prétendre qu'il n'y a rien à
essayer dans cette voie, mais je soumets au lecteur ces trois
observations:

1º Tous les gouvernements antérieurs ont aimé avec passion à
prendre beaucoup au public pour pouvoir beaucoup dépenser. Il n'est
guère probable qu'en fait d'impôts, aucune mine précieuse et d'une
exploitation facile eût échappé au génie de là fiscalité. S'il a
été arrêté par quelque chose, ce n'a pu être que par la crainte des
répugnances nationales.

2º Si de nouvelles sources d'impôts ne peuvent s'ouvrir sans heurter
les habitudes et exciter le mécontentement, le moment serait-il
bien choisi, après une révolution, de tenter une telle expérience?
Ne serait-ce pas compromettre la République? Figurons-nous l'effet
produit sur les contribuables par cette nouvelle: l'Assemblée
nationale vient de vous assujettir à des taxes, de vous jusqu'ici
inconnues et devant lesquelles la monarchie avait reculé!

3º Au point de vue actuel et pratique, chercher et découvrir de
nouveaux impôts, c'est un sûr moyen de ne rien faire et de négliger
le corps pour l'ombre. L'Assemblée nationale n'a que deux ou trois
mois à vivre. D'ici là, il faut qu'elle ait fait le budget. Je laisse
au lecteur le soin de tirer la conclusion.

Après avoir rappelé les systèmes qui sont les plus en vogue, et les
plus inadmissibles, il me reste à signaler celui que je voudrais voir
prévaloir.

Établissons d'abord la situation financière à laquelle il faut faire
face.

Nous sommes en déficit (car le mot _insuffisance_ est devenu
insuffisant). Ce déficit, je n'en chercherai pas le chiffre exact.
J'ignore comment notre comptabilité est tenue; ce que je sais, c'est
que jamais, au grand jamais, deux chiffres officiels, pour le même
fait, ne se ressemblent. Quoiqu'il en soit, la plaie est énorme. Le
dernier budget (vol. I, p. 62) contient ce renseignement:

  Anciens _découverts_ (autre joli mot), années 1846 et
    antérieures                                   184,156,000 fr.
  Budget de 1847                                   43,179,000
  Indemnité aux caisses d'épargne                  38,000,000
  Budget de 1848                                   71,167,000
  Budget de 1849                                  213,966,534
                                                  ---------------
  Total des découverts                            550,462,534 fr.

Voilà le résultat des budgets passés. Donc le mal ira toujours
croissant à l'avenir, si nous ne parvenons, soit à augmenter les
recettes, soit à diminuer les dépenses, non seulement de manière
à les aligner, mais encore à trouver un excédant de recettes qui
absorbe peu à peu les découverts antérieurs.

Il ne sert de rien de se le dissimuler, hors de là, c'est la
banqueroute et ses suites.

Et, ce qui rend la situation plus difficile, c'est cette
considération que j'ai déjà indiquée et sur laquelle j'insiste
de toutes mes forces, à savoir que, si l'on cherche le remède ou
partie du remède dans une aggravation d'impôts, ainsi que cela se
présente naturellement à l'esprit, on provoquera des révolutions.
Or, l'effet financier des révolutions, à ne parler que de celui-là,
étant d'accroître les dépenses et de tarir les sources du revenu (je
m'abstiens de démonstration), le procédé, au lieu de détourner la
catastrophe, n'est propre qu'à la précipiter.

Je vais plus loin. La difficulté est bien plus grande encore, car
j'affirme (telle est du moins ma conviction profonde) que l'on ne
peut pas même maintenir tous les impôts existants sans mettre contre
soi les chances les plus terribles. Une révolution s'est faite;
elle s'est proclamée démocratique, la démocratie en veut sentir les
bienfaits. Elle a tort ou elle a raison, mais c'est ainsi. Malheur
aux gouvernements, malheur au pays, si cette pensée n'est pas
toujours présente à l'esprit des Représentants du peuple!

La question ainsi posée, que faut-il faire?

Car, d'un autre côté, si l'on peut diminuer les dépenses, il y
a des bornes à ces retranchements. Il ne faut pas aller jusqu'à
désorganiser les services, ce serait encore faire arriver les
révolutions par l'autre extrémité de l'horizon financier.

Que faut-il donc faire?

Voici ma pensée. Je la formule dans toute sa naïveté, au risque
de faire dresser les cheveux sur la tête à tous les financiers et
praticiens.

DIMINUER LES IMPÔTS.--DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE PROPORTION PLUS
FORTE ENCORE.

Et, pour revêtir cette pensée financière de sa formule politique,
j'ajoute:

LIBERTÉ AU DEDANS.--PAIX AU DEHORS.

Voilà tout le programme.

Vous vous récriez! «Il est aussi contradictoire, dites-vous, que le
manifeste montagnard; il renferme un cercle vicieux au moins aussi
évident que ceux que vous avez précédemment signalés dans les autres
systèmes.»

Je le nie, j'accorde seulement que la tentative est hardie. Mais
si la gravité de la situation est bien établie, d'une part; si, de
l'autre, il est prouvé que les moyens traditionnels ne nous en feront
pas sortir, il me semble que ma pensée a quelque droit au moins à
l'attention de mes collègues.

Qu'il me soit donc permis d'examiner mes deux propositions, et que le
lecteur, se rappelant qu'elles forment un tout indivisible, veuille
bien suspendre son jugement, et peut-être son arrêt.

Il y a d'abord une vérité qu'il faut rappeler, parce qu'on n'en
tient pas assez compte: c'est que, par la nature de notre système
contributif, qui repose en très-grande partie sur une perception
indirecte, c'est-à-dire demandée à la consommation, il y a une
connexité étroite, une relation intime entre la prospérité générale
et la prospérité des finances publiques.

Ceci nous mène à cette conclusion: il n'est pas rigoureusement exact
de dire que soulager le contribuable c'est infailliblement porter
atteinte au revenu.

Si, par exemple, dans un pays comme le nôtre, le gouvernement,
poussé par une exagération d'ardeur fiscale, élevait les taxes
jusqu'au point de ruiner les facultés du consommateur; s'il doublait
et triplait le prix vénal des choses les plus nécessaires, s'il
renchérissait encore les matériaux et les instruments de travail;
si, par suite, une partie considérable de la population était
réduite à se priver de tout, à vivre de châtaignes, de pommes de
terre, de sarrasin, de maïs, il est clair que la stérilité du budget
des recettes pourrait être attribuée, avec quelque fondement, à
l'exagération même des taxes.

Et, dans cette hypothèse, il est clair encore que le vrai moyen,
le moyen rationnel de faire fleurir les finances publiques, ce ne
serait pas de porter de nouveaux coups à la richesse générale, mais
au contraire de la laisser s'accroître; ce ne serait pas de tendre
l'impôt mais de le détendre.

Théoriquement, je ne crois pas que ceci puisse être contesté:
l'impôt, dans son développement successif, peut arriver à ce point
que ce que l'on ajoute à son chiffre on le retranche à son produit.
Quand les choses en sont là, il est aussi vain, il est aussi fou,
il est aussi contradictoire de chercher une addition aux recettes,
dans une addition aux impôts, qu'il le serait de vouloir élever le
liquide, dans le manomètre, par des moyens qui auraient pour effet de
diminuer la chaleur dans la chaudière.

Ceci posé, il faut savoir si, en fait, notre pays n'en est pas là.

Si j'examine les principaux objets de consommation universelle,
auxquels l'État demande son revenu, je les trouve chargés de taxes
tellement exorbitantes qu'on ne peut expliquer que par la puissance
de l'habitude la soumission du contribuable.

Dire que quelques-unes de ces taxes équivalent à la confiscation, ce
serait employer une expression bien insuffisante.

Viennent d'abord le sucre et le café. Nous pourrions les avoir à bas
prix, si nous avions la liberté d'aller les chercher sur les marchés
vers lesquels notre intérêt nous pousse. Mais, dans le but bien
arrêté de nous fermer le commerce du monde, le fisc nous soumet à une
grosse amende quand nous commettons le délit d'échange avec l'Inde,
la Havane ou le Brésil. Que si, dociles à sa volonté, nous limitons
notre commerce à celui que peuvent alimenter trois petits rochers
perdus au milieu des océans; alors nous payons, il est vrai, le sucre
et le café beaucoup plus cher, mais le fisc radouci ne nous prend,
sous forme de taxe, que cent pour cent de la valeur, environ.

On appelle cela de l'économie politique profonde. Notez que, pour
acquérir les petits rochers, il nous en a coûté des torrents de
sang et des tonnes d'or, dont la rente nous grèvera pendant toute
l'éternité. Par voie de compensation, nous payons en outre des tonnes
d'or pour les conserver.

Il existe, en France, un produit qui est national s'il en fut et dont
l'usage est inséparable des habitudes populaires. Pour réparer les
forces des travailleurs, la nature a donné la viande aux Anglais et
le vin aux Français; ce vin, on peut se le procurer partout à 8 ou 10
fr. l'hectolitre, mais le fisc intervient et vous taxe à 15 fr.

Je ne dirai rien de l'impôt des _tabacs_, qui est assez bien accepté
par l'opinion. Il n'en est pas moins vrai que cette substance est
taxée à plusieurs fois sa valeur.

L'État dépense 5 c., 10 c. au plus pour transporter une lettre d'un
point à l'autre du territoire. Jusqu'à ces derniers temps, il vous
forçait d'abord de vous adresser à lui; ensuite, quand il vous
tenait, il vous faisait payer 80 c., 1 fr. et 1 fr. 20 c. ce qui lui
coûtait un sou.

Parlerai-je du _sel_? Il a été bien constaté, dans une discussion
récente, qu'on peut faire du sel en quantité indéfinie, dans le
midi de la France, à 50 c. Le fisc le frappait d'un droit de 30
fr. Soixante fois la valeur de la chose! et on appelle cela une
contribution! Je _contribue_ pour _soixante_, parce que je possède
_un_! Je gagnerais 6,000 pour cent à abandonner ma propriété au
gouvernement!

Ce serait bien pis, si je parlais de la douane. Ici le gouvernement a
deux buts bien-arrêtés: le premier, d'élever le prix des choses, de
soustraire au travail ses matériaux, d'augmenter les difficultés de
la vie; le second, de combiner et grossir les taxes, de telle sorte
que le fisc n'en perçoive rien, rappelant ce mot d'un petit maître à
son tailleur, à propos d'un haut-de-chausses: «Si j'y entre, je ne le
prends pas.»

Enfin l'exorbitante exagération de ces taxes ne peut manquer de
stimuler l'esprit de fraude. Dès lors le gouvernement est obligé de
s'entourer de plusieurs armées de fonctionnaires, de mettre toute
la nation en suspicion, d'imaginer toutes sortes d'entraves, de
formalités, toutes choses qui paralysent le travail et s'alimentent
au budget.

Tel est notre système contributif. Nous n'avons aucun moyen
d'exprimer en chiffres ses conséquences. Mais quand, d'un côté, on
étudie ce mécanisme, et que, de l'autre, on constate dans une grande
partie de notre population l'impuissance de consommer, n'est-il pas
permis de se demander si ces deux faits ne sont pas entre eux dans
les rapports de cause à effet? N'est-il pas permis de se demander
si nous relèverons ce pays-ci et ses finances en persévérant dans
la même voie, à supposer même que la désaffection publique nous en
laisse le temps? Vraiment, il me semble que nous ressemblons un peu
à un homme qui, étant sorti péniblement d'un abîme, où son imprudence
l'a plusieurs fois jeté, n'imaginerait rien de mieux que de se placer
au même point de départ, et de suivre, seulement avec un peu plus de
précipitation, la même ornière.

En théorie, tout le monde conviendra que les taxes peuvent être
portées à un tel degré d'exagération qu'il est impossible d'y
rien ajouter, sans pétrifier la richesse générale, de manière à
compromettre le trésor public lui-même. Cette éventualité théorique
s'est manifestée en fait d'une façon si éclatante dans un pays
voisin, que je demande à m'étayer de cet exemple, puisque aussi
bien, si le phénomène n'était pas reconnu possible, toute ma
dissertation, aussi bien que toutes mes conclusions subséquentes,
serait sans valeur et sans portée. Je sais qu'on n'est pas très-bien
venu, en France, quand on cherche un enseignement dans l'expérience
britannique; nous aimons mieux faire les expériences à nos propres
dépens. Mais je prie le lecteur de vouloir bien admettre pour un
instant que, d'un côté de la Manche comme de l'autre, deux et deux
font quatre.

Il y a quelques années, l'Angleterre se trouva, financièrement
parlant, dans une situation fort analogue à celle où nous sommes.
Pendant plusieurs années consécutives chaque budget se réglait en
déficit, si bien qu'il fallut songer à des moyens héroïques. Le
premier qui se présenta à l'esprit des financiers, on le devine, ce
fut d'augmenter les taxes. Le cabinet whig ne se mit pas en frais
d'invention. Il se borna purement et simplement à décider qu'une
surtaxe de 5 pour cent serait ajoutée aux impôts. Il raisonnait
ainsi: «Si 100 schellings de taxes nous donnent 100 schellings de
recettes, 105 schellings de taxes nous donneront 105 schellings de
recettes; ou du moins, car il faut prévoir une légère dépression de
consommation, 104-1/2 ou 104 schellings.» Rien ne paraissait plus
mathématiquement assuré. Cependant, au bout de l'an, on fut tout
ébahi de n'avoir recouvré ni 103 ni 104, ni même 100, mais seulement
96 ou 97.

C'est alors que s'échappa des poitrines aristocratiques ce cri de
douleur: «C'en est fait, nous ne pouvons plus ajouter une obole à
notre liste civile. Nous sommes arrivés à la dernière limite de
taxation profitable[67]. Il n'y a plus de ressource pour nous,
puisque _imposer plus_, c'est _recevoir moins_.»

[Note 67: We have got the bounds of profitable taxation. (PEEL.)]

Le cabinet whig fut renversé du coup. Il fallut bien éprouver
d'autres habiletés. Sir Robert Peel se présenta. C'était certainement
un financier pratique. Cela ne l'empêcha pas de faire ce raisonnement
qui, sorti de mes lèvres novices, a paru subtil et peut-être absurde:
«Puisque l'impôt a créé la misère des masses, et puisqu'à son tour
la misère des masses a limité la productivité de l'impôt, c'est une
conséquence rigoureuse, quoiqu'à physionomie paradoxale, que pour
faire prospérer les taxes il les faut diminuer. Essayons donc si
le fisc, qui a perdu à être trop avide, ne gagnera pas à se faire
généreux.» La générosité dans le fisc! certes, voilà une expérience
toute nouvelle. Elle vaut bien la peine d'être étudiée. Messieurs
les financiers ne seraient-ils pas bien heureux, s'ils venaient à
découvrir que la générosité même peut être quelquefois lucrative? Il
est vrai qu'alors elle devrait s'appeler: intérêt bien entendu. Soit.
Ne disputons pas sur les mots.

Donc, sir Robert Peel se mit à dégréver, dégréver, dégréver. Il
laissa entrer le blé, le bétail, la laine, le beurre, malgré les
clameurs des landlords, pensant, avec quelque apparence de raison,
que le peuple n'est jamais mieux nourri que lorsqu'il y a beaucoup
d'aliments dans le pays, proposition regardée ailleurs comme
séditieuse. Savon, papier, drêche, sucre, café, colon, teintures,
sel, poste, verre, acier, tout ce que le travailleur emploie ou
consomme passa par la réforme.

Cependant, sir Robert, qui n'est pas un cerveau brûlé, savait
bien que si un tel système, en provoquant la prospérité publique,
doit réagir favorablement sur l'échiquier, ce ne peut être qu'à
la longue. Or, les déficits, insuffisances, découverts, comme on
voudra les appeler, étaient actuels et pressants. Abandonner,
même provisoirement, une partie du revenu, c'eût été aggraver la
situation, ébranler le crédit. Il y avait à traverser une période
difficile, rendue plus difficile par l'entreprise elle-même. Aussi,
DIMINUER L'IMPÔT, ce n'était que la moitié du système de sir Robert,
comme ce n'est que la moitié de celui que je propose en toute
humilité. On a vu que le complément nécessaire du mien[68], consiste
à DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE PROPORTION SUPÉRIEURE. Le complément
du système Peel se rapprochait plus des traditions financières
et fiscales. Il songea à chercher une autre source de revenu, et
l'_income-tax_ fut décrété.

[Note 68: Je dis _mien_ pour abréger; mais je ne dois pas me poser en
inventeur. Le directeur de la _Presse_ a plusieurs fois émis l'idée
fondamentale que je reproduis ici. Qui plus est, il en a fait, avec
succès, l'application. _Suum cuique._]

Ainsi, en face des déficits, la première pensée avait été
d'_aggraver_ l'impôt; la seconde, de le _transformer_, de le demander
à qui peut le payer. C'était un progrès. Pourquoi ne me ferais-je
pas la douce idée que _diminuer les dépenses_ serait un progrès plus
décisif encore?

Je suis forcé, malgré la lenteur que cela m'impose, d'examiner
brièvement cette question: L'expérience britannique a-t-elle réussi?
J'y suis forcé, car à quoi servirait un exemple qui aurait échoué, si
ce n'est à en éviter l'imitation? Ce n'est certes pas la conclusion
où j'ai voulu amener le lecteur. Or, beaucoup de personnes affirment
que l'entreprise de sir Robert Peel a été désastreuse; et leur
affirmation est d'autant plus spécieuse que, précisément à partir
du jour où la réforme contributive a été inaugurée, une longue
et terrible crise commerciale et financière est venue désoler la
Grande-Bretagne.

Mais d'abord, je dois faire observer qu'alors même qu'on pourrait
attribuer, en partie, les récents désastres industriels de
l'Angleterre à la réforme de sir Robert Peel, on ne devrait pas
en arguer contre celle que je propose, puisque ces deux réformes
diffèrent par le point le plus capital. Ce qu'elles ont de commun,
c'est ceci: chercher l'accroissement ultérieur des recettes dans la
prospérité des masses, c'est-à-dire dans l'adoucissement de l'impôt
quant à son chiffre. Ce qu'elles ont de différent, c'est ceci: Sir
Robert Peel s'est ménagé les moyens de traverser les difficultés de
la transition, par l'_établissement d'un nouvel impôt_. Ces moyens,
je les demande à _une profonde réduction de dépenses_. Sir Robert fut
si loin de diriger ses idées de ce côté que, dans le même document
où il exposa devant l'Angleterre attentive son plan financier, il
réclamait, pour le développement des forces militaires et navales,
une augmentation considérable de subsides.

Or, puisque les deux systèmes, dans la première partie, se confondent
en ce qu'ils aspirent à fonder à la longue la prospérité du trésor
public sur le soulagement des classes travailleuses, n'est-il pas
évident que la réduction des dépenses ou le dégrèvement pur et simple
est plus en harmonie avec cette pensée que le déplacement de la taxe?

Je ne puis m'empêcher de croire que le second membre du système de
Peel était de nature à contrarier le premier. C'est sans doute un
bien immense que de mieux répartir les taxes. Mais enfin, quand on
connaît un peu ces matières, quand on a étudié le mécanisme naturel
des impôts, leurs ricochets, leurs contre-coups, on sait bien que ce
que le fisc demande à une classe est payé en grande partie par une
autre. Il n'est pas possible que les travailleurs anglais n'aient été
atteints, directement ou indirectement, par l'_income-tax_. Ainsi,
en les soulageant d'un côté, on les a, dans une mesure quelconque,
frappés de l'autre.

Mais laissons de côté ces considérations, et examinons s'il est
possible, en présence des faits éclatants qui expliquent d'une
manière si naturelle la crise anglaise, de l'attribuer à la réforme.
L'éternel sophisme des gens décidés à incriminer une chose, c'est de
lui attribuer tous les maux qui surviennent dans le monde. _Post hoc,
ergo propter hoc._ L'idée préconçue est et sera toujours le fléau du
raisonnement, car, par sa nature, elle fuit la vérité quand elle a la
douleur de l'entrevoir.

L'Angleterre a eu d'autres crises commerciales que celle qu'elle
vient de traverser. Toutes s'expliquent par des causes palpables.
Une fois elle fut saisie d'une fièvre de spéculations mal conçues.
D'immenses capitaux, désertant la production, prirent la route des
emprunts américains et des mines de métaux précieux. Il en résulta
une grande perturbation dans l'industrie et les finances.--Une autre
fois, c'est la récolte qui est emportée, et il est facile d'apprécier
les conséquences. Quand une portion considérable du travail de tout
un peuple a été dirigée vers la création de sa propre subsistance,
quand on a labouré, hersé, semé et arrosé, pendant un an, la terre
de sueurs pour faire germer les moissons, si, au moment d'être
recueillies, elles sont détruites par un fléau, le peuple est dans
l'alternative ou de mourir de faim, ou de faire venir inopinément,
rapidement des masses énormes de substances alimentaires. Il faut que
toutes les opérations ordinaires de l'industrie soient interrompues,
pour que les capitaux qu'elles occupaient fassent tête à cette
opération gigantesque, inattendue et irrémissible. Que de forces
perdues! que de valeurs détruites! et comment n'en résulterait-il pas
une crise?--Elle se manifeste encore quand la récolte du coton vient
à manquer aux États-Unis, par la simple raison que les fabriques ne
peuvent être aussi activement occupées quand elles manquent de coton
que lorsqu'elles n'en manquent pas; et ce n'est jamais impunément
que la stagnation s'étend sur les districts manufacturiers de la
Grande-Bretagne.--Des insurrections en Irlande, des troubles sur
le continent, qui viennent interrompre le commerce britannique et
diminuer dans sa clientèle la puissance de consommation, ce sont
encore des causes évidentes de gêne, d'embarras et de perturbations
financières.

L'histoire industrielle de l'Angleterre nous apprend qu'une seule de
ces causes a toujours suffi pour déterminer une crise dans ce pays.

Or, il est arrivé que, juste au moment où sir Robert Peel a introduit
la Réforme, tous ces fléaux à la fois, et à un degré d'intensité
jusqu'alors inconnu, sont venus fondre sur l'Angleterre.

Il en est résulté, pour le peuple, de grandes souffrances, et
aussitôt l'_Idée préconçue_ de s'écrier: Vous le voyez, c'est la
Réforme qui écrase le peuple!

Mais, je le demande: Est-ce donc la Réforme financière et commerciale
qui a amené deux pertes successives de récolte en 1845 et 1846, et
forcé l'Angleterre à dépenser deux milliards pour remplacer le blé
perdu?

Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a causé la
destruction de la pomme de terre en Irlande, pendant quatre années,
et forcé l'Angleterre de nourrir, à ses frais, tout un peuple affamé?

Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a fait avorter le
coton deux années de suite en Amérique, et croit-on que le maintien
de la taxe à l'entrée eût été un remède efficace?

Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a fait naître et
développé le _Railway-mania_, et soustrait brusquement deux ou trois
milliards au travail productif et accoutumé, pour les jeter dans
des entreprises qu'on ne peut terminer; folie, qui d'après tous les
observateurs, a fait plus de mal _actuel_ que tous les autres fléaux
réunis?

Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a allumé sur le
continent le feu des révolutions, et diminué l'absorption de tous les
produits britanniques?

Ah! quand je songe à cette combinaison inouïe d'agents destructeurs
coopérant dans le même sens; à ce tissu serré de calamités de toutes
sortes accumulées, par une fatalité sans précédents, sur une époque
déterminée, je ne puis m'empêcher de conclure juste au rebours
de l'_Idée préconçue_, et je me demande: Que serait-il advenu de
l'Angleterre, de sa puissance, de sa grandeur, de sa richesse, si la
Providence n'avait suscité un homme au moment précis et solennel?
Tout n'eût-il pas été emporté dans une effroyable convulsion? Oui,
je le crois sincèrement, la Réforme, qu'on accuse des maux de
l'Angleterre, les a neutralisés en partie. Et le peuple anglais le
comprend, car, bien que la partie la plus délicate de cette réforme,
le Libre-Échange, ait été soumis, dès son avènement, aux épreuves les
plus rudes et les plus inattendues, la foi populaire n'en a pas été
ébranlée et, au moment où j'écris, l'oeuvre commencée se poursuit et
marche vers son glorieux accomplissement.

Repassons donc le Détroit, et que la confiance nous accompagne; il
n'y a pas lieu de la laisser de l'autre côté de la Manche.

Nous sommes au budget des Recettes. L'Assemblée a déjà dégrévé
le sel et le port des lettres. Dans mon opinion, elle doit agir
de même pour les boissons. Sur cet article, je pense que l'État
devrait consentir à perdre cinquante millions. Il faudrait, autant
que possible, distribuer la taxe restante sur la totalité des vins
consommés. On comprend que trente à quarante millions, répartis sur
quarante-cinq millions d'hectolitres, seraient beaucoup plus faciles
à payer que cent millions accumulés sur une quantité trois fois
moindre. Il faudrait aussi diminuer les frais et surtout les entraves
qu'entraîne le mode actuel de perception.

L'État devra consentir encore à baisser considérablement les droits
sur le sucre et le café. L'accroissement de consommation résoudra à
la fois la question fiscale et la question coloniale.

Une autre grande et populaire mesure serait l'abolition de l'octroi.
À ce sujet, j'ai été frappé du parti que l'on pourrait tirer d'un
avis ouvert par M. Guichard. Tout le monde reconnaît qu'une _taxe
sur le revenu_ serait juste et conforme aux vrais principes. Si
l'on recule, c'est devant les difficultés d'exécution. On redoute
pour l'État, et je crois avec raison, la lourde responsabilité que
feraient peser sur lui les investigations importunes dont cet impôt
paraît inséparable. Il n'est pas bon que le gouvernement républicain
se montre au contribuable sous la figure d'un avide inquisiteur.
Dans la Commune, les fortunes se connaissent. Elles s'y peuvent
apprécier en famille, et si on lui donnait la faculté d'établir
l'impôt du revenu dans le but précis de remplacer l'octroi, il est
vraisemblable que cette transformation, fondée sur la justice, serait
favorablement accueillie. À la longue, la France se préparerait ainsi
le cadastre des fortunes mobilières et les moyens de faire entrer
dans la voie de la vérité son système contributif. Je ne pense pas
qu'une telle mesure, qui aurait encore l'avantage de commencer la
décentralisation, soit au-dessus d'un homme d'État habile. Elle n'eût
certes pas fait reculer Napoléon.

Je suis forcé de dire un mot de la douane; et, pour me mettre
à l'abri des préventions que je vois d'ici s'éveiller, je ne la
considérerai qu'au point de vue fiscal, puisque aussi bien il
ne s'agit que du budget. Ce n'est pas que je ne sois fortement
tenté de faire une pointe dans le _Libre-Échange_; mais ne me
comparera-t-on pas à ce brave général, célèbre par sa prédilection
pour l'hippiatrique? À quelque point de l'horizon intellectuel que
vous placiez le point de départ de la conversation, chimie, physique,
astronomie, musique ou marine, vous le verrez bientôt enfourcher le
_cheval de selle_, et vous serez bien forcé de monter en croupe après
lui. Nous avons tous une idée chérie, un dada, en style shandyen.
Mon idée chérie, pourquoi ne l'avouerais-je pas? c'est la LIBERTÉ;
et s'il m'arrive de défendre plus particulièrement la _liberté
d'échanger_, c'est qu'elle est, de toutes, la plus méconnue et la
plus compromise.

Examinons donc la douane, au point de vue fiscal, et que le lecteur
me pardonne si, m'échappant par la tangente, j'effleure quelque peu
la question de droit, de propriété, de liberté.

Un des plus sincères et des plus habiles protectionistes de ce pays,
M. Ferrier, avouait que, si l'on voulait conserver à la douane le
caractère fiscal, on en pourrait tirer le double de revenu pour le
Trésor. Elle donne environ cent millions; donc, indépendamment de
la charge que la protection nous impose comme consommateurs, elle
nous fait perdre cent millions comme contribuables. Car il est bien
clair que ce que le fisc refuse de recouvrer par la douane, il faut
qu'il le demande à d'autres impôts. Ce mécanisme vaut la peine d'être
scruté.

Supposons que le Trésor a besoin de 100. Supposons encore que, si
le fer étranger pouvait entrer moyennant un droit raisonnable, il
fournit 5 au revenu. Mais une classe d'industriels représente qu'elle
a avantage à ce que le fer étranger n'entre pas. La loi, prenant
son parti, décrète la prohibition, ou, ce qui revient au même, un
droit prohibitif. En conséquence, toute occasion de perception est
volontairement sacrifiée. Les 5 ne rentrent pas; et le Trésor n'a que
95. Mais comme nous avons admis qu'il a besoin de 100, nous devons
bien consentir à ce qu'il nous prenne 5 de quelque autre manière, par
le sel, par la poste ou par le tabac.

Et ce qui se passe pour le fer se reproduit à propos de tous les
objets de consommation imaginables.

Quelle est donc, en présence de ce bizarre régime, la condition du
_consommateur-contribuable_?

La voici.

1º Il paie un impôt considérable destiné à entretenir une vaste
armée à la frontière, armée qui est placée là, à l'instigation, pour
compte, et au profit du maître de forges ou tout autre privilégié
dont elle fait les affaires.

2º Il paie le fer au-dessus de son prix naturel.

3º Il lui est défendu de faire la chose contre laquelle l'étranger
lui aurait livré son fer; car empêcher une valeur d'entrer, c'est
empêcher, du même coup, une autre valeur de sortir.

4º Il paie un impôt pour combler le vide du Trésor; car prévenir une
importation, c'est prévenir une perception, et, les besoins du fisc
étant donnés, si une perception manque, il faut bien la remplacer par
une autre.

Voilà, certes, pour le _consommateur-contribuable_, une position
singulière. Est-elle plus malheureuse que ridicule ou plus ridicule
que malheureuse? On pourrait être embarrassé pour répondre.

Et tout cela pourquoi? Pour qu'un maître de forges ne tire de son
travail et de son capital aucun profit extraordinaire, mais seulement
pour qu'il soit en mesure de s'attaquer à de plus grandes difficultés
de production!

Quand donc se décidera-t-on, en ces matières, par la considération
du grand nombre et non du petit nombre? L'intérêt du grand nombre,
voilà la règle économique qui n'égare jamais, car elle se confond
avec la justice.

Il faut bien convenir d'une chose: c'est que, pour que la protection
fût juste, sans cesser d'être désastreuse, il faudrait au moins
qu'elle fût égale pour tous. Or, cela est-il même abstractivement
possible?

Les hommes échangent entre eux ou des produits contre des produits,
ou des produits contre des services, ou des services contre des
services. Même, comme les produits n'ont de _valeur_ qu'à cause des
services dont ils sont l'occasion, on peut affirmer que tout se
réduit à une _mutualité de services_.

Or, la douane ne peut évidemment protéger que ce genre de services
dont la valeur s'est incorporée dans un produit matériel; susceptible
d'être arrêté ou saisi à la frontière. Elle est radicalement
impuissante à protéger, en en élevant la valeur, les _services_
directs rendus par le médecin, l'avocat, le prêtre, le magistrat, le
militaire, le négociant, l'homme de lettres, l'artiste, l'artisan,
ce qui constitue déjà une partie notable de la population. Elle est
également impuissante à protéger l'homme qui loue son travail, car
celui-ci ne vend pas des produits, mais rend des services. Voilà
donc encore tous les ouvriers et journaliers exclus des prétendus
avantages de la protection. Mais si la protection ne leur profite
pas, elle leur nuit; et, ici, il faut bien découvrir le contre-coup
dont doivent se ressentir les protégés eux-mêmes.

Les deux seules classes protégées, et cela dans une mesure fort
inégale, ce sont les manufacturiers et les agriculteurs. Ces deux
classes voient une Providence dans la douane, et cependant nous
sommes témoins qu'elles ne cessent de gémir sur leur détresse.
Il faut bien que la protection n'ait pas eu à leur égard toute
l'efficacité qu'elles en attendaient. Qui osera dire que
l'agriculture et les manufactures sont plus prospères dans les pays
les plus protégés, comme la France, l'Espagne, les États Romains, que
chez les peuples qui ont fait moins bon marché de leur liberté, comme
les Suisses, les Anglais, les Belges, les Hollandais, les Toscans?

C'est qu'il se passe, relativement à la protection, quelque chose
d'analogue ou plutôt d'identique à ce que nous avons constaté tout
à l'heure pour l'impôt. Comme il y a une limite à la taxation
profitable, il y en a une à la protection profitable. Cette limite,
c'est l'anéantissement de la faculté de consommer, anéantissement que
tend à amener la protection de même que l'impôt. Le fisc prospère par
la prospérité des contribuables. De même, une industrie ne _vaut_
que par la richesse de sa clientèle. Il suit de là que, lorsque le
fisc ou le monopole cherchent leur développement dans des moyens qui
ont pour effet nécessaire de ruiner le consommateur, l'un et l'autre
entrent dans le même cercle vicieux. Il arrive un moment où plus ils
renforcent le chiffre de la taxe, plus ils affaiblissent celui de
la recette. Les protégés ne peuvent se rendre compte de l'état de
dépression qui pèse sur leur industrie, malgré les faveurs du régime
prohibitif. Comme le fisc, ils cherchent le remède dans l'exagération
de ce régime. Qu'ils se demandent donc enfin si ce ne sont pas ces
faveurs mêmes qui les oppriment. Qu'ils contemplent la moitié, les
deux tiers de notre population, réduite, par l'effet de ces injustes
faveurs, à se priver de fer, de viande, de drap, de blé, à construire
des charrues avec des branches de saule, à se vêtir de bure, à se
nourrir de millet, comme les oiseaux, ou de châtaignes, comme des
créatures moins poétiques[69]!

[Note 69: V. au tome IV, page 163, le chapitre intitulé _Cherté, Bon
marché_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Puisque je me suis laissé entraîner à cette dissertation, qu'il me
soit permis de la terminer par une espèce d'apologue.

Il y avait, dans un parc royal, une multitude de petites _pièces
d'eau_, toutes mises en communication les unes avec les autres
par des conduits souterrains, de telle sorte que l'eau avait une
tendance invincible à s'y établir dans un parfait niveau. Ces
réservoirs étaient alimentés par un grand canal. L'un d'eux,
quelque peu ambitieux, voulût attirer vers lui une grande partie
de l'approvisionnement destiné à tous. Il n'y aurait pas eu grand
mal, à cause de l'inévitable nivellement qui devait suivre la
tentative, si le moyen imaginé par l'avide et imprudent réservoir
n'avait entraîné une déperdition nécessaire de liquide, dans le canal
d'alimentation. On devine ce qui arriva. Le niveau baissa partout,
même dans le réservoir favorisé. Il se disait, car dans les apologues
il n'y a rien qui ne parle, même les réservoirs: «C'est singulier,
j'attire à moi plus d'eau qu'autrefois; je réussis pendant un moment
imperceptible à me tenir au-dessus du niveau de mes frères, et
cependant, je vois avec douleur que nous marchons tous, moi comme les
autres, vers la complète siccité.» Ce réservoir-là, aussi ignorant
sans doute en hydraulique qu'en morale, fermait les yeux à deux
circonstances: l'une, c'est la communication souterraine de tous
les réservoirs entre eux, obstacle invincible à ce qu'il profitât
d'une manière exclusive et permanente de son injustice; l'autre la
déperdition générale de liquide inhérente au moyen imaginé par lui,
et qui devait amener fatalement une dépression générale et continue
du niveau.

Or, je dis que l'ordre social présente aussi ces deux circonstances
et qu'on raisonne mal, si l'on n'en tient compte. Il y a d'abord
entre toutes les industries des communications cachées, des
transmissions de travail et de capital, qui ne permettent pas
à l'une d'elles d'élever son niveau normal au-dessus des autres
d'une manière permanente. Il y a ensuite, dans le moyen imaginé
pour réaliser l'injustice, c'est-à-dire dans la protection, ce vice
radical qu'elle implique une perte définitive de richesse totale; et,
de ces deux circonstances, il suit que le niveau du bien-être baisse
partout, même au sein des industries protégées, comme celui de l'eau,
même au sein de l'avide et stupide réservoir.

Je savais bien que le Libre-Échange m'entraînerait hors de ma voie.
Passion! passion! ton empire est irrésistible! Mais revenons au fisc.

Je dirai aux protectionistes: Ne consentirez-vous pas, en vue des
nécessités impérieuses de la République, à mettre quelque borne
à votre avidité? Quoi! quand le Trésor est aux abois, quand la
banqueroute menace d'engloutir votre fortune et votre sécurité, quand
la douane nous offre une planche de salut vraiment providentielle,
quand elle peut remplir les caisses publiques sans nuire aux
masses, mais au contraire en les soulageant du poids qui les
opprime, serez-vous inflexibles dans votre égoïsme? Vous devriez,
de vous-mêmes, dans ce moment solennel et décisif, faire sur
l'autel de la patrie le sacrifice,--ce que vous appelez et ce que
très-sincèrement vous croyez être--le sacrifice d'une partie de vos
priviléges. Vous en seriez récompensés par l'estime publique, et,
j'ose le prédire, la prospérité matérielle vous serait donnée par
surcroît.

Est-ce donc trop exiger que de vous demander de substituer
aux prohibitions, devenues incompatibles avec notre loi
constitutionnelle, des droits de 20 à 30 pour cent? une réduction de
moitié au tarif du fer et de l'acier, ces muscles du travail; de la
houille, ce pain de l'industrie; de la laine, du lin, du coton, ces
matériaux de la main-d'oeuvre; du blé et de la viande, ces principes
de force et de vie?

Mais je vois que vous devenez raisonnables[70]; vous accueillez mon
humble requête, et nous pouvons maintenant jeter un coup d'oeil, tant
moral que financier, sur notre budget vraiment _rectifié_.

[Note 70: Dans le pamphlet _Spoliation et Loi_, qui commence ce
volume, on a pu voir que l'auteur n'avait pas tardé à reconnaître
combien il s'était trompé, en s'imaginant que les protectionistes
étaient devenus raisonnables. Mais il est vrai qu'au commencement de
1849 ils se montraient beaucoup plus traitables qu'ils ne le furent
un an plus tard.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Voilà d'abord bien des choses devenues enfin accessibles aux mains ou
aux lèvres du peuple: le sel, le port des lettres, les boissons, le
sucre, le café, le fer, l'acier, le combustible, la laine, le lin,
le coton, la viande et le pain! Si l'on ajoute à cela l'abolition de
l'octroi, la profonde modification, sinon l'abolition complète de
cette terrible loi du recrutement, terreur et fléau de nos campagnes;
je le demande, la République n'aura-t-elle pas enfoncé ses racines
dans toutes les fibres des sympathies populaires? Sera-t-il facile
de l'ébranler? Faudra-t-il cinq cent mille baïonnettes pour être
l'effroi des partis... ou leur espérance? Ne serons-nous pas à l'abri
de ces commotions effroyables, dont il semble que l'air même soit
maintenant chargé? Ne pourrons-nous pas concevoir l'espoir fondé
que le sentiment du bien-être, et la conscience que le pouvoir est
enfin entré résolûment dans la voie de la justice, fasse renaître le
travail, la confiance, la sécurité et le crédit? Est-il chimérique de
penser que ces causes bienfaisantes réagiront sur nos finances plus
sûrement que ne pourrait le faire un surcroît de taxes et d'entraves?

Et quant à notre situation financière actuelle et immédiate, voyons
comment elle sera affectée.

Voici les réductions résultant du système proposé:

   2 millions, poste.
  45 millions, sel.
  50 millions, boissons.
  33 millions, sucre et café, ci               130,000,000
  Ce n'est pas trop se flatter que d'attendre
    30 millions de plus par l'accroissement
    de la consommation générale et par le
    caractère fiscal rendu à la douane, à
    déduire ci                                  30,000,000 fr.
                                               ---------------
  Total de la perte de revenu provenant
  de la réforme                                100,000,000 fr.

--Perte qui doit diminuer, par sa nature, d'année en année.

Diminuer les impôts (ce qui ne veut pas toujours dire diminuer les
recettes), voilà donc la première moitié du programme financier
républicain.--Vous dites: En face du déficit, cela est bien hardi.
Et moi, je réponds: Non, ce n'est pas hardiesse, c'est prudence. Ce
qui est hardi, ce qui est téméraire, ce qui est insensé, c'est de
persévérer dans la voie qui nous a rapprochés de l'abîme. Et voyez où
vous en êtes! Vous ne l'avez pas caché: l'impôt indirect vous donne
des inquiétudes, et quant à l'impôt direct lui-même, vous ne comptez
sur son recouvrement qu'à la condition d'y employer des _colonnes
mobiles_. Sommes-nous donc sur la terre des miri et des razzias?
Comment les choses n'en seraient-elles pas arrivées là?--Voilà cent
hommes; ils se soumettent à une cotisation afin de constituer, pour
leur sûreté, une _force commune_. Peu à peu, on détourne cette
force commune de sa destination et on met à sa charge une foule
d'attributions irrationnelles. Par ce fait, le nombre des hommes qui
vivent sur la cotisation s'accroît, la cotisation elle-même grossit
et le nombre des cotisés diminue. Le mécontentement, la désaffection
s'en mêlent, et que va-t-on faire? rendre la force commune à sa
destination? Ce serait trop vulgaire, et, dit-on, trop hardi. Nos
hommes d'État sont plus avisés; ils imaginent de diminuer encore le
nombre des payants pour augmenter celui des payés; il nous faut de
nouvelles taxes, disent-ils, pour entretenir des colonnes mobiles,
et des colonnes mobiles pour recouvrer les nouvelles taxes!--Et l'on
ne veut pas voir là un cercle vicieux!--Nous arriverons ainsi à ce
beau résultat, que la moitié des citoyens sera occupée à comprimer
et rançonner l'autre moitié. Voilà ce qu'on appelle de la politique
sage et pratique. Tout le reste n'est qu'utopie. Donnez-nous encore
quelques années, disent les financiers, laissez-nous pousser à bout
le système, et vous verrez que nous arriverons enfin à ce fameux
équilibre, que nous poursuivons depuis si longtemps, et qu'ont
dérangé précisément ces procédés que, depuis vingt ans, nous mettons
en oeuvre.

Il n'est donc pas si paradoxal qu'il le semble, au premier coup
d'oeil, de prendre la marche inverse; et de chercher l'équilibre dans
l'allégement des taxes. Est-ce que l'équilibre méritera moins ce nom,
parce qu'au lieu de le chercher à 1500 millions on le rencontrera à
1200?

Mais cette première partie du programme républicain appelle
impérieusement son complément nécessaire: la _diminution des
dépenses_. Sans ce complément, le système est une utopie, j'en
conviens. Avec ce complément, je défie qui que ce soit, sauf les
intéressés, d'oser dire qu'il ne va pas droit au but, et par le
chemin le moins périlleux.

J'ajoute que la diminution des dépenses doit être supérieure à celle
des recettes; sans cela on courrait en vain après le nivellement.

Enfin, il faut bien le dire, un ensemble de mesures ainsi compris ne
peut donner, dans un seul exercice, tous les résultats qu'on a droit
d'en attendre.

On a vu, quant aux recettes, que, pour mettre en elles cette _force
de croissance_ qui a son principe dans la prospérité générale, il
fallait commencer par les faire reculer. C'est dire que le temps est
nécessaire au développement de cette force.

Il en est ainsi des dépenses; leur réduction ne peut être que
progressive. En voici une raison, entre autres.

Quand un gouvernement a porté ses frais à un chiffre exagéré
et accablant, cela signifie, en d'autres termes, que beaucoup
d'existences sont attachées à ses prodigalités et s'en nourrissent.
L'idée de réaliser des économies sans froisser personne implique
contradiction. Arguer de ces souffrances contre la réforme qui les
implique nécessairement, c'est opposer une fin de non-recevoir
radicale à tout acte réparateur, c'est dire: «Par cela même qu'une
injustice s'est introduite dans le monde, il est bon qu'elle s'y
perpétue à jamais.»--Éternel sophisme des adorateurs des abus.

Mais de ce que des souffrances individuelles sont la conséquence
forcée de toute réforme, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit du
devoir du législateur de les adoucir autant qu'il est en lui.
Je ne suis pas, quant à moi, de ceux qui admettent que quand un
membre de la société a été par elle attiré vers une carrière,
quand il y a vieilli, quand il s'en est fait une spécialité, quand
il est incapable de demander à toute autre occupation des moyens
d'existence, elle le puisse jeter, sans feu ni lieu, sur la place
publique. Toute suppression d'emploi grève donc la société d'une
charge temporaire commandée par l'humanité et, selon moi, par la
stricte justice.

Il suit de là que les modifications apportées au budget des dépenses,
non plus que celles introduites au budget des recettes, ne peuvent
produire immédiatement leurs résultats; ce sont des germes dont la
nature est de se développer, et le système complet implique que les
dépenses décroîtront d'année en année avec les extinctions, que les
recettes grossiront d'année en année parallèlement à la prospérité
générale, de telle sorte que le résultat final doit être l'équilibre
ou quelque chose de mieux.

Quant à la prétendue désaffection qui pourrait se manifester, dans
la classe si nombreuse des fonctionnaires, j'avoue qu'avec les
tempéraments auxquels je viens de faire allusion, je ne la crains
pas. Le scrupule est d'ailleurs singulier. Il n'a jamais arrêté,
que je sache, les destitutions en masse après chaque révolution. Et
pourtant, quelle différence! chasser un employé pour donner sa place
à un autre, c'est plus que froisser ses intérêts, c'est blesser
en lui la dignité et le sentiment énergique du droit. Mais quand
une révocation, d'ailleurs équitablement ménagée, résulte d'une
suppression d'emploi, elle peut nuire encore, elle n'irrite pas. La
blessure est moins vive, et celui qu'elle atteint se console par la
considération d'un avantage public.

J'avais besoin de soumettre ces réflexions au lecteur au moment de
parler de réformes profondes, qui entraînent de toute nécessité la
mise en disponibilité de beaucoup de nos concitoyens.

Je renonce à passer en revue tous les articles de dépenses
sur lesquels il me paraîtrait utile et politique de faire des
retranchements. Le budget c'est toute la politique. Il s'enfle ou
diminue selon que l'Opinion publique exige plus ou moins de l'État.
À quoi servirait de montrer que la suppression de tel service
gouvernemental entraîne telle économie importante, si le contribuable
lui-même préfère le service à l'économie? Il y a des réformes qui
doivent être précédées de longs débats, d'une lente élaboration de
l'opinion publique; et je ne vois pas pourquoi je m'engagerais dans
une voie où il est certain qu'elle ne me suivrait pas. Aujourd'hui
même, l'Assemblée nationale a décidé qu'elle ferait le premier
budget républicain. Elle n'a plus pour cette oeuvre qu'un temps
limité et fort court. En vue de signaler une réforme immédiatement
praticable, je dois me détourner des considérations générales et
philosophiques qu'il était d'abord dans ma pensée de soumettre au
lecteur. Je me bornerai à les indiquer.

Ce qui rejette dans un avenir éloigné toute réforme financière
radicale, c'est qu'en France on n'aime pas la Liberté; on n'aime
pas à se sentir responsable de soi-même, on n'a pas confiance en
sa propre énergie, on n'est un peu rassuré que lorsqu'on sent de
toutes parts l'impression des lisières gouvernementales;--et ce sont
justement ces lisières qui coûtent cher.

Si, par exemple, on avait foi dans la liberté de l'enseignement, qu'y
aurait-il à faire, sinon à supprimer le _budget de l'instruction
publique_?

Si l'on tenait véritablement à la liberté de conscience, comment la
réaliserait-on autrement qu'en supprimant le _budget des cultes_[71]?

[Note 71: Le traité passé entre nos pères et le clergé est un
obstacle à cette réforme si désirable. Justice avant tout.]

Si l'on comprenait que l'agriculture se perfectionne par les
agriculteurs, et le commerce par les commerçants, on arriverait à
cette conclusion: le _budget de l'agriculture et du commerce_ est une
superfétation, que les peuples les plus avancés ont soin de ne pas
s'infliger.

Que si, sur quelques points, comme pour la surveillance, l'État a
nécessairement à intervenir en matière d'instruction, de cultes,
de commerce, une Division de plus au ministère de l'Intérieur y
suffirait; il ne faut pas trois Ministères pour cela.

Ainsi, la LIBERTÉ, voilà la première et la plus féconde source des
économies.

Mais cette source n'est pas faite pour nos lèvres. Pourquoi?
Uniquement parce que l'Opinion la repousse[72].

[Note 72: Cet aveuglement de l'opinion publique attristait l'auteur
depuis longtemps, et dès qu'une tentative pour consolider le bandeau
placé sur les yeux de nos concitoyens lui était connue, il sentait le
besoin de la combattre. Mais, dans sa retraite de Mugron, les moyens
de publicité lui manquaient. Aussi la lettre suivante, écrite par lui
depuis nombre d'années, est-elle jusqu'à présent restée inédite.


À M. SAULNIER

Éditeur de la _Revue britannique_.

MONSIEUR,

Vous avez transporté de joie tous ceux qui trouvent le mot _économie_
absurde, ridicule, insupportable, bourgeois, mesquin. Le _Journal des
Débats_ vous prône, le président du conseil vous cite et les faveurs
du pouvoir vous attendent. Qu'avez-vous fait cependant, Monsieur,
pour mériter tant d'applaudissements? Vous avez établi par des
chiffres (et l'on sait que les chiffres ne trompent jamais), qu'il
en coûte plus aux _citoyens_ des États-Unis qu'aux _sujets_ français
pour être gouvernés. D'où la conséquence rigoureuse (rigoureuse pour
le peuple en effet), qu'il est absurde de vouloir en France mettre
des bornes aux profusions du pouvoir.

Mais, Monsieur, j'en demandé pardon à vous, aux centres et à la
statistique, vos chiffres, en les supposant exacts, ne me semblent
pas défavorables au gouvernement américain:

En premier lieu, établir qu'un gouvernement dépense plus qu'un autre,
ce n'est rien apprendre sur leur bonté relative. Si l'un d'eux, par
exemple, administre une nation naissante, qui a toutes ses routes à
percer, tous ses canaux à creuser, toutes ses villes à paver, tous
ses établissements publics à créer, il est naturel qu'il dépense plus
que celui qui n'a guère qu'à entretenir des établissements existants.
Or, vous le savez comme moi, Monsieur, dépenser ainsi c'est épargner,
c'est capitaliser. S'il s'agissait d'un agriculteur, confondriez-vous
les mises de fonds qu'exige un premier établissement avec ses
dépenses annuelles?

Cependant cette différence de situation très-importante n'entraîne,
d'après vos chiffres, qu'un surcroît de dépense de trois francs pour
chaque citoyen de l'Union. Cet excédant est-il réel? Non, d'après
vos propres données.--Cela vous surprend, car vous avez fixé à 36
fr. la contribution de chaque Américain, et à 33 fr. celle de chaque
Français; or 36 = 33 + 3, en bonne arithmétique.--Oui, mais, en
économie politique, 33 valent souvent plus que 36. Vous allez en
juger. L'argent, relativement à la main-d'oeuvre et aux marchandises,
n'a pas autant de valeur aux États-Unis qu'en France. Vous fixez
vous-même le prix de la journée à 4 fr. 50 c. aux États-Unis et à 1
fr. 50 c. en France. Il en résulte, je crois, qu'un Américain paye 36
fr. avec huit journées, tandis qu'il faut à un Français vingt-deux
journées de travail pour payer 33 fr.--Il est vrai que vous dites
aussi qu'on se rachète des corvées aux États-Unis avec 3 fr. et que,
par conséquent, le prix de la journée y doit être établi à 3 fr.--À
cela, deux réponses. On se rachète de la corvée, en France, avec
1 fr. (car nous avons aussi nos corvées dont vous ne parlez pas);
et ensuite, si la journée aux États-Unis ne vaut que 3 fr., les
Américains ne payent plus 36 fr., puisque, pour arriver à ce chiffre,
vous avez porté à 4 fr. 50 c. toutes les journées que ces citoyens
emploient à remplir leurs devoirs de miliciens, de corvéables, de
jurés, etc.

Ce n'est pas la seule subtilité dont vous avez usé pour élever à 36
fr. la contribution annuelle de chaque Américain.

Vous imputez au gouvernement des États-Unis des dépenses dont il ne
se mêle en aucune façon. Pour justifier cette étrange manière de
procéder, vous dites que ces dépenses n'en sont pas moins supportées
par les citoyens. Mais s'agit-il de rechercher quelles sont les
dépenses volontaires des citoyens ou quelles sont les dépenses du
gouvernement?

Un gouvernement est institué pour remplir certaines fonctions. Quand
il sort de son attribution, il faut qu'il fasse un appel à la bourse
des citoyens et qu'il diminue ainsi cette portion de revenus dont
ils avaient la libre disposition. Il devient à la fois spoliateur et
oppresseur.

Une nation qui est assez sage pour forcer son gouvernement à se
borner à garantir à chacun sa sûreté, et qui ne paye que ce qui est
rigoureusement indispensable pour cela, consomme le reste de ses
revenus selon son génie, ses besoins et ses goûts.

Mais une nation, chez laquelle le gouvernement se mêle de tout, ne
dépense rien par elle et pour elle, mais par le pouvoir et pour
le pouvoir; et si le public français pense comme vous, Monsieur,
qu'il est indifférent que sa richesse passe par les mains des
fonctionnaires, je ne désespère pas que nous ne soyons tous un jour
logés, nourris et vêtus aux frais de l'État. Ce sont choses qui nous
coûtent, et d'après vous, il importe peu que nous nous les procurions
par voie de contribution ou par des achats directs. Le cas que nos
ministres font de cette opinion me persuade que nous aurons bientôt
des habits de leur façon, comme nous avons des prêtres, des avocats,
des professeurs, des médecins, des chevaux et du tabac de leur façon.

J'ai l'honneur, etc.

                                                     FRÉDÉRIC BASTIAT.
                                               (_Note de l'éditeur._)]

Nos enfants continueront donc, sous le monopole universitaire, à
s'abreuver de fausses idées grecques et romaines, à s'imprégner de
l'esprit guerrier et révolutionnaire des auteurs latins, à scander
les vers licencieux d'Horace, à se rendre impropres à la vie des
sociétés modernes; nous continuerons à n'être pas libres, et par
conséquent à payer notre servitude, car les peuples ne peuvent être
tenus dans la servitude qu'à gros frais.

Nous continuerons à voir l'agriculture et le commerce languir
et succomber sous l'étreinte de nos lois restrictives; et, de
plus, à payer la dépense de cette torpeur, car les entraves, les
réglementations, les formalités inutiles, tout cela ne peut être mis
en oeuvre que par des agents de la force publique, et les agents de
la force publique ne peuvent vivre que sur le budget.

Et le mal, il faut bien le répéter, est sans remède actuellement
applicable, puisque l'opinion attribue à l'oppression tout le
développement intellectuel et industriel que cette oppression ne
parvient pas à étouffer.

Une idée aussi bizarre que funeste s'est emparée des esprits.
Quand il s'agit de politique, on suppose que le moteur social, si
je puis m'exprimer ainsi, est dans les intérêts et les opinions
individuelles. On s'attache à l'axiome de Rousseau: _La volonté
générale ne peut errer_. Et, sur ce principe, on décrète avec
enthousiasme le _suffrage universel_.

Mais, à tous les autres points de vue, on adopte justement
l'hypothèse contraire. On n'admet pas que le mobile du progrès
soit dans l'individualité, dans son aspiration naturelle vers le
bien-être, aspiration de plus en plus éclairée par l'intelligence
et guidée par l'expérience. Non. On part de cette donnée que
l'humanité est partagée en deux: D'un côté, il y a les individus
inertes, privés de tout ressort, de tout principe progressif, ou
obéissant à des impulsions dépravées qui, abandonnées à elles-mêmes,
tendent invinciblement vers le mal absolu; de l'autre, il y a l'être
collectif, la force commune, le gouvernement, en un mot, auquel on
attribue la science infuse, la naturelle passion du bien, et la
mission de changer la direction des tendances individuelles. On
suppose que, s'ils étaient libres, les hommes s'abstiendraient de
toute instruction, de toute religion, de toute industrie, ou, qui pis
est, qu'ils rechercheraient l'instruction pour arriver à l'erreur,
la religion pour aboutir à l'athéisme, et le travail pour consommer
leur ruine. Cela posé, il faut que les individualités se soumettent à
l'action réglementaire de l'être collectif, qui n'est pourtant autre
chose que la réunion de ces individualités elles-mêmes. Or, je le
demande, si les penchants naturels de toutes les _fractions_ tendent
au mal, comment les penchants naturels de l'_entier_ tendent-ils au
bien? Si toutes les forces natives de l'homme se dirigent vers le
néant,--où le gouvernement, qui est composé d'hommes, prendra-t-il
son point d'appui pour changer cette direction[73]?

[Note 73: V. au tome IV, le pamphlet _la Loi_, page 342, et notamment
le passage compris dans les pages 381 à 386.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Quoi qu'il en soit, tant que cette bizarre théorie prévaudra, il
faudra renoncer à la liberté et aux économies qui en découlent. Il
faut bien payer ses chaînes quand on les aime, car l'État ne nous
donne jamais rien gratis, pas même des fers.

Le budget n'est pas seulement toute la Politique, il est encore,
à bien des égards, la Morale du peuple. C'est le miroir où, comme
Renaud, nous pourrions voir l'image et le châtiment de nos préjugés,
de nos vices et de nos folles prétentions. Ici encore, il y a des
torrents de mauvaises dépenses que nous sommes réduits à laisser
couler, car elles ont pour cause des penchants auxquels nous ne
sommes pas prêts à renoncer; et quoi de plus vain que de vouloir
neutraliser l'effet tant que la cause subsiste? Je citerai, entre
autres, ce que je ne crains pas d'appeler, quoique le mot soit dur,
l'_esprit de mendicité_, qui a envahi toutes les classes, celle des
riches comme celle des pauvres[74].

[Note 74: Nous trouvons dans les manuscrits de l'auteur la pensée
suivante, qui se rapporte au sujet spécial dont il s'occupe ici:

     «Pourquoi nos finances sont-elles dérangées?»--«Parce que, pour
     les Représentants, il n'y a rien de plus facile que de voter une
     Dépense, et rien de plus difficile que de voter une Recette.»

       «Si vous l'aimez mieux,

     «Parce que les Traitements sont fort doux et les Impôts fort
     durs.»

       «J'en sais encore une raison.»

     «Tout le monde veut vivre aux dépens de l'État, et on oublie que
     l'État vit aux dépens de tout le monde.»

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Assurément, dans le cercle des relations privées, le caractère
français n'a pas de comparaison à redouter, en ce qui concerne
l'indépendance et la fierté. À Dieu ne plaise que je diffame mon
pays, encore moins que je le calomnie! Mais je ne sais comment il
s'est fait que les mêmes hommes qui, même pressés par la détresse,
rougiraient de tendre la main vers leurs semblables, perdent tout
scrupule, pourvu que l'État intervienne et voile aux yeux de la
conscience la bassesse d'un tel acte. Dès que la requête ne
s'adresse pas à la libéralité individuelle, dès que l'État se fait
l'intermédiaire de l'oeuvre, il semble que la dignité du solliciteur
soit à couvert, que la mendicité ne soit plus une honte ni la
spoliation une injustice. Agriculteurs, manufacturiers, négociants,
armateurs, artistes, chanteurs, danseurs, hommes de lettres,
fonctionnaires de tout ordre, entrepreneurs, fournisseurs, banquiers,
tout le monde DEMANDE, en France, et tout le monde s'adresse au
budget. Et voici que le peuple, en masse, s'est mis de la partie.
L'un veut des places, l'autre des pensions, celui-ci des primes,
celui-là des subventions, ce cinquième des encouragements, ce sixième
des restrictions, ce septième du crédit, ce huitième du travail. La
société tout entière se soulève pour arracher, sous une forme ou sous
une autre, une part au budget; et, dans sa fièvre californienne, elle
oublie que le budget n'est pas un _Sacramento_ où la nature a déposé
de l'or, mais qu'il n'en contient que ce que cette société quêteuse
elle-même y a versé. Elle oublie que la générosité du pouvoir ne
peut jamais égaler son avidité, puisque, sur ce fonds de largesses,
il faut bien qu'il retienne de quoi payer le double service de la
perception et de la distribution.

Afin de donner à ces dispositions, quelque peu abjectes, l'autorité
et le vernis d'un Système, on les a rattachées à ce qu'on nomme le
principe de la _Solidarité_, mot qui, ainsi entendu, ne signifie
autre chose que l'effort de tous les citoyens pour se dépouiller
les uns les autres, par l'intervention coûteuse de l'État. Or, on
comprend qu'une fois que l'_esprit de mendicité_ devient système et
presque science, en fait d'institutions ruineuses, l'imagination n'a
plus de bornes.

Mais, j'en conviens, il n'y a rien à faire en ce moment de ce
côté, et je termine par cette question: Pense-t-on que l'esprit de
mendicité, quand il est porté au point de pousser toute la nation au
pillage du budget, ne compromette pas plus encore la sécurité que la
fortune publique?

Par la même cause, une autre économie considérable nous est encore
invinciblement interdite. Je veux parler de l'Algérie. Il faut
s'incliner et payer, jusqu'à ce que la nation ait compris que
transporter cent hommes dans une colonie, et y transporter du même
coup dix fois le capital qui les ferait vivre en France, ce n'est
soulager personne mais grever tout le monde.

Cherchons donc ailleurs les moyens de salut.

Le lecteur voudra bien reconnaître que, pour un utopiste, je suis
de bonne composition en fait de retranchements. _J'en passe, et des
meilleurs._ Restrictions à toutes nos plus précieuses libertés, manie
des sollicitations, infatuation d'une funeste conquête, j'ai tout
concédé à l'Opinion. Qu'elle me permette de prendre ma revanche et
d'être quelque peu radical, en fait de politique extérieure.

Car enfin, si elle prétend fermer l'accès à toute réforme, si elle
est décidée d'avance à maintenir tout ce qui est, à n'admettre aucun
changement sur quoi que ce soit qui concerne nos dépenses, alors tout
mon système croule, tous les plans financiers sont impuissants; il ne
nous reste autre chose à faire que de laisser le peuple fléchir sous
le poids des taxes, et marcher tête baissée vers la banqueroute, les
révolutions, la désorganisation et la guerre sociale.

En abordant notre politique extérieure, je commencerai par établir
nettement ces deux propositions, hors desquelles, j'ose le dire, il
n'y a pas de salut.

1º Le développement de la force brutale n'est pas nécessaire et est
nuisible à l'influence de la France.

2º Le développement de la force brutale n'est pas nécessaire et est
nuisible à notre sécurité extérieure ou intérieure.

De ces deux propositions, il en sort, comme conséquence, une
troisième, et c'est celle-ci:

Il faut désarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tôt.

Faux patriotes! donnez-vous-en à coeur joie. Un jour vous
m'appelâtes _traître_, parce que je demandais la Liberté; que sera-ce
aujourd'hui que j'invoque la Paix[75]?

[Note 75: Allusion à l'inepte accusation portée contre les
libre-échangistes d'être vendus à l'Angleterre.

                                               (_Note de l'éditeur._)]

Ici encore, on rencontre, comme obstacle au premier chef, l'opinion
publique. Elle a été saturée de ces mots: grandeur nationale,
puissance, influence, prépondérance, prépotence; on lui répète sans
cesse qu'elle ne doit pas déchoir du rang qu'elle occupe parmi les
nations; après avoir parlé à son orgueil, on s'adresse à son intérêt.
On lui dit qu'il faut manifester les signes de la force pour appuyer
d'utiles négociations; qu'il faut promener sur toutes les mers le
pavillon français pour protéger notre commerce et commander les
marchés lointains.

Qu'est-ce que tout cela? Ballon gonflé, qu'un coup d'épingle suffit à
détendre.

Où est aujourd'hui l'influence? Est-elle à la gueule des canons, ou
à la pointe des baïonnettes? Non, elle est dans les idées, dans les
institutions et dans le spectacle de leur succès.

Les peuples agissent les uns sur les autres par les arts, par
la littérature, par la philosophie, par le journalisme, par les
transactions commerciales, par l'exemple surtout; et s'ils agissent
aussi quelquefois par la contrainte et la menace, je ne puis croire
que ce genre d'influence soit de nature à développer les principes
favorables aux progrès de l'humanité.

La renaissance de la littérature et des arts en Italie, la révolution
de 1688, en Angleterre, l'acte d'indépendance des États-Unis, ont
sans doute concouru à cet élan généreux qui, en 89, fit accomplir de
si grandes choses à nos pères. En tout cela, où voyons-nous la main
de la force brutale?

On dit: Le triomphe des armes françaises, au commencement de ce
siècle, a semé partout nos idées et laissé sur toute la surface de
l'Europe l'empreinte de notre politique.

Mais savons-nous, pouvons-nous savoir ce qui serait arrivé dans
une autre hypothèse? Si la France n'eût pas été attaquée, si la
révolution poussée à bout par la résistance n'eût pas glissé dans le
sang, si elle n'eût pas abouti au despotisme militaire, si, au lieu
de contrister, effrayer, et soulever l'Europe, elle lui eût montré le
sublime spectacle d'un grand peuple accomplissant paisiblement ses
destinées, d'institutions rationnelles et bienfaisantes, réalisant
le bonheur des citoyens; y a-t-il personne qui puisse affirmer qu'un
tel exemple n'eût pas excité, autour de nous, l'ardeur des opprimés
et affaibli les répugnances des oppresseurs? Y a-t-il personne qui
puisse dire que le triomphe de la démocratie, en Europe, ne serait
pas, à l'heure qu'il est, plus avancé? Qu'on calcule donc toute la
déperdition de temps, d'idées justes, de richesses, de force réelle
que ces grandes guerres ont coûtée à la démocratie, qu'on tienne
compte des doutes qu'elles ont jetés, pendant un quart de siècle, sur
le droit populaire et sur la vérité politique!

Et puis, comment se fait-il qu'il n'y ait pas assez d'impartialité,
au fond de notre conscience nationale, pour comprendre combien nos
prétentions à imposer une idée, par la force, blessent au coeur
nos frères du dehors? Quoi! nous, le peuple le plus susceptible de
l'Europe; nous, qui, avec raison, ne souffririons pas l'intervention
d'un régiment anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la
patrie la statue de la liberté, et nous enseigner la perfection
sociale elle-même; quand tous, jusqu'aux vieux débris de Coblentz,
nous sommes d'accord sur ce point qu'il faudrait nous unir pour
briser la main étrangère qui viendrait, armée, s'immiscer dans nos
tristes débats, c'est nous qui avons toujours sur les lèvres ce mot
irritant: prépondérance; et nous ne savons montrer la liberté à nos
frères, qu'une épée au poing tournée vers leur poitrine! Comment
en sommes-nous venus à nous imaginer que le coeur humain n'est pas
partout le même; qu'il n'a pas partout la même fierté, la même
horreur de la dépendance?

Mais enfin, cette Prépondérance illibérale que nous poursuivons avec
tant d'aveuglement et, selon moi, avec tant d'injustice, où est-elle,
et l'avons-nous jamais saisie? Je vois bien les efforts, mais je
ne vois pas les résultats. Je vois bien que nous avons, depuis
longtemps, une immense armée, une puissante marine, qui écrasent le
peuple, ruinent le travailleur, engendrent la désaffection, nous
poussent vers la banqueroute, nous menacent de calamités effroyables
sur lesquelles les yeux même de l'imagination tremblent de se fixer;
je vois tout cela, mais la prépondérance, je ne la vois nulle part,
et si nous pesons dans les destinées de l'Europe, ce n'est pas par la
force brutale, mais en dépit d'elle. Fiers de notre prodigieux état
militaire, nous avons eu un différend avec les États-Unis, et nous
avons cédé; nous avons eu des contestations au sujet de l'Égypte, et
nous avons cédé; nous avons, d'année en année, prodigué des promesses
à la Pologne, à l'Italie, et l'on n'en a pas tenu compte. Pourquoi?
parce que le déploiement de nos forces a provoqué un déploiement
semblable sur toute l'Europe; dès lors, nous n'avons plus pu douter
que la moindre lutte, à propos de la cause la plus futile, ne menaçât
de prendre les proportions d'une guerre universelle, et l'humanité
autant que la prudence ont fait une loi aux hommes d'État de décliner
une telle responsabilité.

Ce qu'il y a de remarquable et de bien instructif, c'est que le
peuple qui a poussé le plus loin cette politique prétentieuse et
tracassière, qui nous y a entraînés par son exemple, et nous en a
fait peut-être une dure nécessité, le peuple anglais, en a recueilli
les mêmes déceptions. Nul plus que lui n'a manifesté la prétention
de se faire le régulateur exclusif de l'Équilibre européen, et cet
équilibre a été dix fois compromis sans qu'il ait bougé.--Il s'était
arrogé le monopole des colonies; et nous avons pris Alger et les
Marquises, sans qu'il ait bougé. Il est vrai qu'en ceci il pourrait
être soupçonné de nous avoir vus, avec une mauvaise humeur apparente
et une joie secrète, nous attacher aux pieds deux boulets.--Il se
disait propriétaire de l'Orégon, patron du Texas; et les États-Unis
ont pris l'Orégon, le Texas, et une partie du Mexique par-dessus le
marché, sans qu'il ait bougé.--Tout cela nous prouve que, si l'esprit
des gouvernants est à la guerre, l'esprit des gouvernés est à la
paix; et, quant à moi, je ne vois pas pourquoi nous aurions fait une
révolution démocratique, si ce n'est pour faire triompher l'esprit de
la démocratie, de cette démocratie laborieuse qui paye bien les frais
d'un appareil militaire, mais qui n'en peut jamais rien retirer que
ruine, dangers et oppression.

Je crois donc que le moment est venu où tout le génie de la
révolution française doit se résumer, se manifester et se glorifier
solennellement, par un de ces actes de grandeur, de loyauté, de
progrès, de foi en lui-même et de confiance en sa force, tel que le
soleil n'en a jamais éclairé. Je crois que le moment est venu où
la France doit déclarer résolûment qu'elle voit la Solidarité des
peuples dans l'enchaînement de leurs intérêts et la communication
de leurs idées, et non dans l'interposition de la force brutale. Et
pour donner à cette déclaration un poids irrésistible,--car qu'est-ce
qu'un manifeste, quelque éloquent qu'il soit?--je crois que le moment
est venu pour elle de dissoudre cette force brutale elle-même.

Si notre chère et glorieuse patrie prenait en Europe l'initiative de
cette révolution, quelles en seraient les conséquences?

D'abord, pour rentrer dans mon sujet, voilà, d'un seul coup, nos
finances alignées. Voilà la première partie de ma réforme devenue
immédiatement exécutoire: voilà les impôts adoucis; voilà le travail,
la confiance, le bien-être, le crédit, la consommation pénétrant dans
les masses; voilà la République aimée, admirée, consolidée de tout
ce que donnent de forces aux institutions les sympathies populaires;
voilà le fantôme menaçant de la banqueroute effacé des imaginations;
voilà les commotions politiques reléguées dans l'histoire du passé;
voilà enfin la France heureuse et glorieuse entre toutes les nations,
faisant rayonner autour d'elle l'irrésistible empire de l'exemple.

Non-seulement la réalisation de l'oeuvre démocratique enflammerait
les coeurs, au dehors, à la vue de ce spectacle, mais il la rendrait
certainement plus facile. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve la
difficulté de faire aimer des révolutions qui se traduisent en taxes
nouvelles. Ailleurs, comme chez nous, on éprouve le besoin de sortir
de ce cercle. Notre attitude menaçante est, pour les gouvernements
étrangers, une raison ou un prétexte toujours debout pour extraire
du sein du peuple de l'argent et des soldats. Combien l'oeuvre de la
régénération ne serait-elle pas facilitée sur toute l'Europe, si elle
s'y pouvait accomplir sous l'influence de ces réformes contributives,
qui, au fond, sont des questions de sympathie et d'antipathie, des
questions de vie où de mort pour les institutions nouvelles!

À cela, qu'objecte-t-on?

La _dignité_ nationale. J'ai déjà indiqué la réponse. Est-ce au
profit de leur dignité que la France et l'Angleterre, après s'être
écrasées de taxes pour développer de grandes forces, ont toujours
refusé de faire ce qu'elles avaient annoncé? Il y a, dans cette
manière de comprendre la dignité nationale, une trace de notre
éducation romaine. À l'époque où les peuples vivaient de pillage,
il leur importait d'inspirer au loin de la terreur par l'aspect d'un
grand appareil militaire. En est-il de même pour ceux qui fondent
leurs progrès sur le travail?--On reproche au peuple américain de
manquer de dignité. Si cela est, ce n'est pas au moins dans sa
politique extérieure, à laquelle une pensée traditionnelle de paix et
de non-intervention donne un caractère si imposant de justice et de
grandeur.

_Chacun chez soi, chacun pour soi_, c'est la politique de l'Égoïsme;
voilà ce qu'on dira.--Terrible objection, si elle avait le sens
commun.--Oui, chacun chez soi, _en fait de force brutale_; mais
que les rayons de la force morale, intellectuelle et industrielle,
émanés de chaque centre national, se croisent librement et dégagent,
par leur contact, la lumière et la fraternité au profit de la race
humaine. Il est bien étrange qu'on nous accuse d'Égoïsme, nous qui
prenons toujours parti pour l'Expansion, contre la Restriction.
Notre principe est celui-ci: «Le moins de contact possible entre
les gouvernements; le plus de contact possible entre les peuples.»
Pourquoi? Parce que le contact des gouvernements compromet la Paix,
tandis que le contact des peuples la garantit.

_Sécurité extérieure._ Oui, il y a là, j'en conviens, une question
préjudicielle à résoudre. Sommes-nous ou ne sommes-nous pas menacés
d'invasion? Il y en a qui croient sincèrement au danger. Les rois,
disent-ils, sont trop intéressés à éteindre en France le foyer
révolutionnaire, pour ne pas l'inonder de leurs soldats, si elle
désarmait. Ceux qui pensent ainsi ont raison de demander le maintien
de nos forces. Mais qu'ils acceptent les conséquences. Si nous
maintenons nos forces, nous ne pouvons diminuer sérieusement nos
dépenses, nous ne devons pas adoucir les impôts, c'est même notre
devoir de les aggraver, puisque les budgets se règlent chaque année
en déficit. Si nous aggravons nos impôts, il est une chose dont
nous ne sommes pas sûrs, c'est d'accroître nos recettes; mais il en
est une autre sur laquelle il n'y a pas de doute possible, c'est
que nous engendrerons dans ce pays-ci la désaffection, la haine, la
résistance, et nous n'aurons acquis la sécurité au dehors qu'aux
dépens de la sécurité au dedans.

Pour moi, je n'hésiterai pas à voter le désarmement, parce que je ne
crois pas aux invasions. D'où nous viendraient-elles? De l'Espagne?
de l'Italie? de la Prusse? de l'Autriche? c'est impossible. Restent
l'Angleterre et la Russie. L'Angleterre! elle a déjà fait cette
expérience, et vingt-deux milliards de dettes, dont les travailleurs
payent encore l'intérêt, sont une leçon qui ne peut être perdue. La
Russie! Mais c'est une chimère. Le contact avec la France n'est pas
ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle évite. Et si l'empereur Nicolas
s'avisait de nous envoyer deux cent mille Moscovites, je crois
sincèrement que ce que nous aurions de mieux à faire, ce serait de
les bien accueillir, de leur faire goûter la douceur de nos vins,
de leur montrer nos rues, nos magasins, nos musées, le bonheur du
peuple, la douceur et l'égalité de nos lois pénales, après quoi
nous leur dirions: Reprenez, le plus tôt possible, le chemin de vos
steppes et allez dire à vos frères ce que vous avez vu.

_Protection au commerce._ Ne faut-il pas, dit-on, une puissante
marine pour ouvrir des voies nouvelles à notre commerce et commander
les marchés lointains?--Vraiment les façons du gouvernement envers
le commerce sont étranges. Il commence par l'entraver, le gêner, le
restreindre, l'étouffer, et cela, à gros frais. Puis, s'il en échappe
quelque parcelle, le voilà qui s'éprend d'une tendre sollicitude
pour ces bribes qui ont réussi à passer au travers des mailles de
la douane. Je veux protéger les négociants, dit-il, et pour cela
j'arracherai 150 millions au public, afin de couvrir les mers de
vaisseaux et de canons.--Mais, d'abord, les quatre-vingt-dix-neuf
centièmes du commerce français se font avec des pays où notre
pavillon n'a jamais paru ni ne paraîtra. Est-ce que nous avons des
stations en Angleterre, aux États-Unis, en Belgique, en Espagne, dans
le Zollverein, en Russie? C'est donc de Mayotte et de Nossibé qu'il
s'agit; c'est-à-dire qu'on nous prend, par l'impôt, plus de francs
qu'il ne nous rentrera de centimes par ce commerce.

Et puis, qu'est-ce qui commande les débouchés? Une seule chose: _le
bon marché_. Envoyez où vous voudrez des produits qui coûtent cinq
sous de plus que les similaires anglais ou suisses, les vaisseaux et
les canons ne vous les feront pas vendre. Envoyez-y des produits qui
coûtent cinq sous de moins, vous n'aurez pas besoin pour les vendre
de canons et de vaisseaux. Ne sait-on pas que la Suisse, qui n'a pas
une barque, si ce n'est sur ses lacs, a chassé de Gibraltar même
certains tissus anglais, malgré la garde qui veille à la porte? Si
donc c'est le _bon marché_ qui est le vrai protecteur du commerce,
comment notre gouvernement s'y prend-il pour le réaliser? D'abord,
il hausse par ses tarifs le prix des matières premières, de tous les
instruments de travail, de tous les objets de consommation; ensuite,
par voie de compensation, il nous accable d'impôts sous prétexte
d'envoyer sa marine à la quête des débouchés. C'est de la barbarie,
de la barbarie la plus barbare, et le temps n'est pas loin où l'on
dira: Ces Français du XIXe siècle avaient de singuliers systèmes
commerciaux, mais ils auraient dû au moins s'abstenir de se croire au
_siècle des lumières_.

_Équilibre européen._ Il nous faut une armée pour veiller à
l'équilibre européen.--Autant en disent les Anglais--et l'équilibre
devient ce que le fait le vent des révolutions. Le sujet est trop
vaste pour que je l'aborde ici. Je ne dirai qu'un mot. Méfions-nous
de la métaphore, disait Paul-Louis, et il avait bien raison. La voilà
qui se présente à nous, par trois fois, sous forme de balances.
Nous avons d'abord la _Balance des puissances européennes_--ensuite
la _Balance des pouvoirs_--puis enfin la _Balance du commerce_. Pour
énumérer les maux qui sont sortis de ces prétendues _balances_, il
faudrait des volumes et je ne fais qu'une brochure.

_Sécurité intérieure._ Le pire ennemi de la logique, après la
métaphore, c'est le cercle vicieux. Or, ici nous en rencontrons
un vicieux au superlatif. «Écrasons le contribuable pour avoir
une grande armée, puis ayons une grande armée pour contenir le
contribuable.» N'est-ce pas là que nous en sommes? Quelle sécurité
intérieure peut on attendre d'un système financier qui a pour effet
la désaffection générale, et pour résultat la banqueroute et ses
suites politiques? Je crois, moi, que si on laissait respirer les
travailleurs, s'ils avaient la conscience qu'on fait pour eux tout
ce qu'on peut faire, les perturbateurs du repos public n'auraient à
leur disposition que bien peu d'éléments de trouble. Certes, la garde
nationale, la police et la gendarmerie suffiraient à les contenir.
Mais enfin il faut tenir compte des frayeurs particulières à l'époque
où nous vivons. Elles sont bien naturelles et bien justifiées.
Transigeons avec elles et accordons-leur deux cent mille hommes,
jusqu'à des temps meilleurs. On voit que l'esprit de système ne me
rend ni absolu ni entêté.

Récapitulons maintenant.

Nous avons ainsi formulé notre programme.

DIMINUER LES IMPÔTS.--DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE PLUS FORTE
PROPORTION.

Programme qui aboutit forcément à l'équilibre, non par le chemin de
la détresse, mais par celui de la prospérité générale.

Nous avons proposé, dans la première partie de cet écrit, un
dégrèvement de taxes diverses impliquant une perte de revenu de cent
millions, comparativement au budget présenté par le cabinet.

Notre programme sera donc rempli, si nous faisons résulter des
considérations précédentes une diminution de dépenses supérieure à
cent millions.

Or, indépendamment des retranchements qu'il serait possible d'opérer
sur plusieurs services, si seulement on avait un peu de foi dans
la liberté, retranchements que je ne demanderas par respect pour
l'opinion publique égarée, nous avons les _item_ suivants:

1º _Frais de perception._ Dès l'instant que les impôts indirects
sont adoucis, le stimulant à la fraude est émoussé. Il faut moins
d'entraves, moins de formalités gênantes, moins de surveillance
inquisitoriale, en un mot, moins d'employés. Ce qu'on peut faire, à
cet égard, dans le seul service de la douane est énorme.--Posons 10
millions.

2º _Frais de justice criminelle._ Il n'y a pas, dans tout l'univers
matériel, deux faits qui soient entre eux dans une connexité plus
intime que la _misère_ et le _crime_. Si donc, la mise à exécution
de notre plan a pour effet nécessaire d'accroître le bien-être et le
travail du peuple, il n'est pas possible que les frais de poursuite,
de répression et de châtiment n'en soient diminués.--_Mémoire._

3º _Assistance._ Il en faut dire autant de l'assistance, qui doit
décroître en raison de l'accroissement du bien-être.--_Mémoire._

4º _Affaires étrangères._--La politique de non-intervention, celle
que nos pères avaient acclamée en 89, celle que Lamartine eût
inaugurée sans la pression de circonstances plus fortes que lui,
celle que Cavaignac eût été fier de réaliser, cette politique
entraîne la suppression de toutes les ambassades. C'est peu au
point de vue financier. C'est beaucoup au point de vue politique et
moral.--_Mémoire._

5º _Armée._ Nous avons concédé 200,000 hommes aux exigences du
moment. C'est 200 millions. Ajoutons-en 50 pour cas imprévus,
retraites, traitements de disponibilité, etc. Comparativement au
budget officiel, l'économie est de 100 millions.

6º _Marine._ On demande 130 millions. Accordons-en 80 et rendons-en
50 aux contribuables. Le commerce ne s'en portera que mieux.

7º _Travaux publics._ Je ne suis pas grand partisan, je l'avoue,
d'économies qui ont pour résultat le sommeil ou la mort de capitaux
engagés. Cependant, il faut s'incliner devant la nécessité. On nous
demande 194 millions. Retranchons-en 30.

Nous obtenons ainsi, sans trop d'efforts, en chiffres ronds, 200
millions d'économies sur les dépenses,--contre cent millions sur les
recettes. Donc nous sommes sur le chemin de l'équilibre, et ma tâche
est remplie.

Mais celle du cabinet et de l'Assemblée nationale commence. Et ici je
dirai, en terminant, ma pensée tout entière.

Je crois que le plan proposé, ou tout autre fondé sur les mêmes
principes, peut seul sauver la République, le pays, la société.
Ce plan est lié dans toutes ses parties. Si vous n'en prenez que
la première,--diminuer l'impôt,--vous allez aux révolutions par
la banqueroute; si vous n'en prenez que la seconde,--diminuer la
dépense,--vous allez aux révolutions par la misère. En l'adoptant
dans son ensemble, vous évitez tout à la fois la banqueroute, la
misère, les révolutions, et vous faites, par-dessus le marché, le
bien du peuple. Il forme donc un système complet, qui doit triompher
ou succomber tout entier.

Or, je crains qu'un plan unitaire et méthodique ne puisse jaillir de
neuf cents cervelles. Il en peut bien sortir neuf cents projets qui
se heurtent, mais non un qui triomphe.

Malgré le bon vouloir de l'Assemblée nationale, l'occasion est donc
manquée et le pays perdu, si le cabinet ne s'empare vigoureusement
de l'initiative.

Mais cette initiative, le cabinet la repousse. Il a présenté son
budget, qui ne fait rien pour le contribuable et aboutit à un déficit
effrayant. Puis il a dit: «Je n'ai pas à émettre des vues d'ensemble,
je discuterai les détails quand le moment sera venu.» En d'autres
termes: je livre au hasard, ou plutôt à des chances aussi effroyables
que certaines, les destinées de la France.

Et cela, pourquoi? Le cabinet est composé pourtant d'hommes capables,
patriotes, financiers. Il est douteux qu'aucun autre ministère eût pu
mieux accomplir l'oeuvre du salut commun.

Il ne l'essaye même pas. Et pourquoi? Parce qu'il est entré aux
affaires avec une _Idée préconçue_. _Idée préconçue!_ que j'aurais dû
le placer, comme fléau de tout raisonnement et de toute conduite, par
delà la métaphore et le cercle vicieux!

Le ministère s'est dit: «Il n'y a rien à faire avec cette Assemblée,
je n'y aurais pas la majorité!»

Je n'examine pas ici toutes les funestes conséquences de cette idée
préconçue.

Quand on croit qu'une assemblée est un obstacle, on est bien près de
vouloir la dissoudre.

Quand on veut la dissoudre, on est bien près de travailler, sinon de
manoeuvrer dans ce sens.

Ainsi de grands efforts se sont faits pour réaliser le mal, au moment
où il était si urgent de les consacrer à faire du bien.

Le temps et les forces se sont usés dans un conflit déplorable. Et,
je le dis la main sur la conscience, dans ce conflit, je crois que le
cabinet avait tort.

Car enfin, pour régler son action ou plutôt son inertie sur cette
donnée: Je n'aurai pas la majorité; il fallait du moins proposer
quelque chose d'utile, et attendre un refus de concours.

Le président de la République avait tracé une voie plus sage quand
il avait dit, le jour de son installation: «Je n'ai aucune raison de
croire que je ne serai pas d'accord avec l'Assemblée nationale.»

Sur quoi donc s'est fondé le cabinet pour poser d'avance, dans l'idée
contraire, le point de départ de sa politique? Sur ce que l'Assemblée
nationale avait montré de la sympathie pour la candidature du général
Cavaignac.

Mais le cabinet n'a donc pas compris qu'il y a une chose que
l'Assemblée met cent fois et mille fois au-dessus du général
Cavaignac! C'est la volonté du peuple, exprimée par le suffrage
universel, en vertu d'une constitution qu'elle-même avait formulée.

Et moi, je dis que, pour témoigner de son respect pour la volonté du
peuple et la constitution, nos deux ancres de salut, elle eût été
peut-être plus facile avec Bonaparte qu'avec Cavaignac lui-même.

Oui, si le ministère, au lieu de débuter par élever le conflit, fût
venu dire à l'Assemblée: «L'élection du 20 décembre ferme la période
agitée de notre révolution. Maintenant, occupons-nous de concert du
bien du peuple, de réformes administratives et financières.» Je le
dis avec certitude, l'Assemblée l'aurait suivi avec passion, car elle
a la passion du bien et ne peut en avoir d'autre.

Maintenant l'occasion est perdue, et si nous ne la faisons renaître,
malheur à nos finances, malheur au pays, pendant des siècles.

Eh bien! je crois que, si chacun oublie ses griefs et comprime ses
rancunes, la France peut encore être sauvée.

Ministres de la République, ne dites pas: Nous agirons plus tard.
Nous chercherons des réformes avec une autre Assemblée.--Ne dites pas
cela, car la France est sur le bord d'un gouffre. Elle n'a pas le
temps de vous attendre.

Un ministère inerte par système! Mais cela ne s'est jamais vu. Et
quel temps choisissez-vous pour nous donner ce spectacle? Il est vrai
que le pays ruiné, blessé, meurtri, ne s'en prend pas à vous de ses
souffrances. Toutes ses préventions sont tournées contre l'Assemblée
nationale; c'est assurément une circonstance aussi commode que
rare pour un cabinet. Mais ne savez-vous pas que toute prévention
fausse est éphémère? Si, par une initiative vigoureuse, vous aviez
mis l'Assemblée en demeure et qu'elle eût refusé de vous suivre,
vous seriez justifiés et le pays aurait raison. Mais vous ne l'avez
pas fait. Il ne se peut pas que, tôt ou tard, il n'ouvre les yeux,
et si vous persistez à ne rien proposer, à ne rien essayer, à ne
rien diriger; si, par suite, la situation de nos finances devient
irréparable, la Prévention du moment pourra bien vous absoudre,
l'Histoire ne vous absoudra pas.

Il est maintenant décidé que l'Assemblée nationale fera le budget.
Mais est-ce qu'une assemblée de neuf cents membres, abandonnée à
elle-même, peut accomplir une oeuvre si compliquée et qui exige tant
de concordance entre toutes ses parties? Du tumulte parlementaire il
peut bien sortir des tâtonnements, des velléités, des aspirations: il
ne peut sortir un plan de finances.

Telle est du moins ma conviction. S'il entre dans les vues du cabinet
de laisser flotter au hasard les rênes, qui ne lui ont pas été sans
doute confiées à cette fin; s'il est résolu à rester spectateur
impassible et indifférent des vains efforts de l'Assemblée, qu'elle
se garde d'entreprendre une oeuvre qu'elle ne peut accomplir seule;
qu'elle décline la responsabilité d'une situation qu'elle n'a pas
faite.

Mais il n'en sera pas ainsi. Non, la France n'aura pas encore
cette calamité à traverser. Le cabinet prendra énergiquement, sans
arrière-pensée, avec dévouement, l'initiative qui lui appartient.
Il présentera un plan de réforme financière fondée sur ce double
principe: DIMINUER LES IMPÔTS.--DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE
PLUS FORTE PROPORTION. Et l'Assemblée votera d'enthousiasme, sans
s'éterniser et se perdre dans les détails.

Soulager le Peuple, faire aimer la République, fonder la Sécurité sur
la sympathie populaire, combler le Déficit, relever la Confiance,
ranimer le Travail, rétablir le Crédit, faire reculer la Misère,
rassurer l'Europe, réaliser la Justice, la Liberté, la Paix, offrir
au monde le spectacle d'un grand peuple qui n'a jamais été mieux
gouverné que lorsqu'il s'est gouverné lui-même; n'y a-t-il pas là de
quoi éveiller la noble ambition d'un ministère et échauffer l'âme de
celui qui porte l'héritage de ce nom: NAPOLÉON!--Héritage, quelle que
soit la gloire qui l'environne, où deux fleurons brillent par leur
absence: PAIX ET LIBERTÉ!


Conséquences de la réduction sur l'impôt du sel.

(_Journal des Débats_, 1er janvier 1849.)

La réduction immédiate de l'impôt du sel a désorienté le cabinet sous
un rapport; il y a de quoi. On est, dit-on, à la recherche d'impôts
nouveaux pour combler le vide. Est-ce bien là ce que l'Assemblée a
voulu? Dégréver, ce ne serait qu'un jeu, et un de ces tristes jeux où
tout le monde perd. Quelle est donc la signification de son vote? La
voici: Les dépenses vont toujours croissant; il n'y a qu'un moyen de
forcer l'État à les réduire, c'est de le mettre dans l'impossibilité
absolue de faire autrement.

Le moyen qu'elle a pris est héroïque, il faut en convenir. Ce qu'il
y a de plus grave encore, c'est que la réforme du sel avait été
précédée de la réforme des postes, et sera suivie probablement de la
réforme des boissons.

Le ministère est désorienté. Eh bien! moi je dis que l'Assemblée
ne pouvait lui faire une plus belle position. Voilà, pour lui, une
occasion admirable, et pour ainsi dire providentielle, d'entrer dans
une voie nouvelle, d'en finir avec la fausse philanthropie et les
passions belliqueuses; et, convertissant son échec en triomphe, de
faire sortir la sécurité, la confiance, le crédit, la prospérité,
d'un vote qui semblait les compromettre, et de fonder enfin la
politique républicaine sur ces deux grands principes: Paix et liberté.

Après la résolution de l'Assemblée, je m'attendais, je l'avoue, à ce
que le président du conseil montât à la tribune, et y tînt à peu près
ce langage:

«Citoyens représentants,

«Votre vote d'hier nous montre une nouvelle voie; bien plus, il nous
_force_ d'y entrer.

«Vous savez combien la révolution de Février avait éveillé
d'espérances chimériques et de systèmes dangereux. Ces espérances,
ces systèmes, revêtus des fausses couleurs de la philanthropie,
et pénétrant dans cette enceinte sous forme de projets de loi,
n'allaient à rien moins qu'à ruiner la liberté et à engloutir la
fortune publique. Nous ne savions quel parti prendre. Repousser
tous ces projets, c'était heurter l'opinion populaire momentanément
exaltée; les admettre, c'était compromettre l'avenir, violer tous
les droits, et fausser les attributions de l'État. Que pouvions-nous
faire? Atermoyer, transiger, composer avec l'erreur, donner une
demi-satisfaction aux utopistes, éclairer le peuple par la dure leçon
de l'expérience, créer des administrations avec l'arrière-pensée de
les anéantir plus tard, ce qui n'est pas facile. Maintenant, grâce
a l'Assemblée, nous voici à l'aise. Ne venez plus nous demander de
monopoliser l'instruction, de monopoliser le crédit, de commanditer
l'agriculture, de privilégier certaines industries, de systématiser
l'aumône. Nous en avons fini avec la mauvaise queue du socialisme.
Votre vote a porté le coup mortel à ses rêveries. Nous n'avons plus
même à les discuter; car à quoi mènerait la discussion, puisque vous
nous avez ôté les moyens de faire ces dangereuses expériences? Si
quelqu'un sait le secret de faire de la philanthropie officielle
sans argent, qu'il se présente; voici nos portefeuilles, nous les
lui céderons avec joie. Tant qu'ils resteront en nos mains, dans
la nouvelle position qui nous est faite, il ne nous reste qu'à
proclamer, comme principe de notre politique intérieure, LA LIBERTÉ,
la liberté des arts, des sciences, de l'agriculture, de l'industrie,
du travail, de l'échange, de la presse, de l'enseignement; car la
liberté est le seul système compatible avec un budget réduit. Il faut
de l'argent à l'État pour réglementer et opprimer. Point d'argent,
point de réglementation. Notre rôle, fort peu dispendieux, se bornera
désormais à réprimer les abus, c'est-à-dire à empêcher que la liberté
d'un citoyen ne s'exerce aux dépens de celle d'un autre.

«Notre politique extérieure n'est pas moins indiquée et _forcée_.
Nous tergiversions, nous tâtonnions encore; maintenant nous sommes
irrévocablement fixés, non par choix seulement, mais par nécessité.
Heureux, mille fois heureux que cette nécessité nous impose justement
la politique que nous aurions adoptée par choix! Nous sommes résolus
à réduire notre état militaire. Remarquez bien qu'il n'y a pas à
raisonner là-dessus, il faut agir; car nous sommes placés entre
le désarmement et la banqueroute. De deux maux, dit-on, il faut
choisir le moindre. Ici, il n'y a à choisir, selon nous, qu'entre
un bien immense et un mal effroyable; et cependant, hier encore
ce choix ne nous était pas facile: la fausse philanthropie, les
passions belliqueuses nous faisaient obstacle; il fallait compter
avec elles. Aujourd'hui elles sont forcément réduites au silence;
car, quoiqu'on dise que la passion ne raisonne pas, néanmoins elle
ne peut déraisonner au point d'exiger que nous fassions la guerre
sans argent. Nous venons donc proclamer à cette tribune le fait du
désarmement, et comme conséquence, comme principe de notre politique
extérieure, la non-intervention. Que l'on ne nous parle plus de
prépondérance, de prépotence; qu'on ne nous montre plus comme champ
de gloire et de carnage la Hongrie, l'Italie, la Pologne. Nous
savons ce qu'on peut dire pour ou contre la propagande armée, quand
on a le choix. Mais vous ne disconviendrez pas que, quand on ne
l'a plus, la controverse est superflue. L'armée va être réduite à
ce qui est nécessaire pour garantir l'indépendance du pays, et du
même coup, toutes les nations pourront compter désormais, en ce
qui nous concerne, sur leur indépendance. Qu'elles réalisent leurs
réformes comme elles l'entendront; qu'elles n'entreprennent que ce
qu'elles peuvent accomplir. Nous leur faisons savoir hautement et
définitivement, qu'aucun des partis qui les divisent n'ont plus à
compter sur le concours de nos baïonnettes. Que dis-je? ils n'a pas
même besoin de nos protestations, car ces baïonnettes vont rentrer
dans le fourreau, ou plutôt, pour plus de sûreté, se convertir en
charrues. J'entends des interruptions descendre de ces bancs, vous
dites: C'est la politique du chacun chez soi, chacun pour soi. Hier
encore nous aurions pu discuter la valeur de cette politique, puisque
nous étions libres d'en adopter une autre. Hier, j'aurais invoqué des
raisons. J'aurais dit: Oui, chacun chez soi, chacun pour soi, autant
qu'il s'agit de force brutale. Ce n'est pas à dire que les liens des
peuples seront brisés. Ayons avec tous des relations philosophiques,
scientifiques, artistiques, littéraires, commerciales. C'est par là
que l'humanité s'éclaire et progresse. Mais des rapports à coups
de sabre et de fusil, je n'en veux pas. Parce que des familles
parfaitement unies ne vont pas les unes chez les autres _à main
armée_, dire qu'elles se conduisent sur la maxime _chacun chez soi_,
c'est un étrange abus de mots. D'ailleurs, que dirions-nous si,
pour terminer nos dissensions, lord Palmerston nous envoyait des
régiments anglais? Le rouge de l'indignation ne nous monterait-il
pas au front? Comment donc refusons-nous de croire que les autres
peuples chérissent aussi leur dignité et leur indépendance? Voilà ce
que j'aurais dit hier, car quand on a le choix entre deux politiques,
il faut justifier par des raisons celle qu'on préfère. Aujourd'hui
je n'invoque que la nécessité, parce que l'option ne nous appartient
plus. La majorité, qui nous a refusé les recettes pour nous forcer
à diminuer les dépenses, ne sera pas assez inconséquente pour nous
imposer une politique ruineuse. Si quelqu'un, sachant que l'impôt
des postes, du sel et des boissons va être considérablement réduit;
sachant que nous sommes en présence d'un déficit de 500 millions, a
encore l'audace de proclamer le principe de la propagande armée, qui,
menaçant l'Europe, nous force, même en temps de paix, à des efforts
ruineux, qu'il se lève et prenne ce portefeuille. Quant à nous, nous
n'assumerons pas la honte d'une telle puérilité. Donc dès aujourd'hui
la politique de la non-intervention est proclamée. Dès aujourd'hui
des mesures sont prises pour licencier une partie de l'armée. Dès
aujourd'hui des ordres partent pour supprimer d'inutiles ambassades.

«Paix et liberté! voilà la politique que nous eussions adoptée par
conviction. Nous remercions l'Assemblée de nous en avoir fait une
nécessité absolue et évidente. Elle fera le salut, la gloire et la
prospérité de la République; elle marquera nos noms dans l'histoire.»

Voilà, ce me semble, ce qu'eût dû dire le cabinet actuel. Sa parole
eût rencontré l'universel assentiment de l'Assemblée, de la France et
de l'Europe.



DISCOURS

SUR L'IMPÔT DES BOISSONS[76].

[Note 76: Cette improvisation fut prononcée à l'Assemblée législative
le 12 décembre 1849.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


CITOYENS REPRÉSENTANTS,

Je voulais aborder la question de l'impôt des boissons telle qu'elle
me paraissait se poser dans toutes vos consciences, c'est-à-dire au
point de vue de la nécessité financière et politique. Je croyais,
en effet, que la nécessité était le seul motif invoqué à l'appui du
maintien de cet impôt; je croyais qu'à vos yeux il réunissait tous
les caractères auxquels la science enseigne à reconnaître les mauvais
impôts; je croyais qu'il était admis que cet impôt est injuste,
inégal, d'une perception accompagnée de formalités vexatoires.
Mais, puisque ces reproches dirigés contre l'impôt, depuis son
établissement, par tous les hommes d'État, sont aujourd'hui
contestés, j'en dirai seulement quelques mots, très-rapidement.

D'abord, nous prétendons que l'impôt est injuste, et nous nous
fondons sur ceci: Voilà des terres qui sont à côté les unes des
autres, et qui sont assujetties à un impôt foncier, à un impôt
direct; ces terres sont classées, comparées entre elles et taxées
selon leur valeur; ensuite chacun peut y faire croître ce qu'il veut;
les uns du blé, les autres, des herbages, les autres, des oeillets et
des roses, d'autres, du vin.

Eh bien, de tous ces produits, il y en a un, il y en a un seul qui,
une fois entré dans la circulation, est grevé d'un impôt qui rend
au Trésor 106 millions. Tous les autres produits agricoles sont
affranchis de cette taxe.

On peut dire que l'impôt est utile, nécessaire, ce n'est pas la
question que j'aborde; mais on ne peut pas dire qu'il ne soit
injuste, au point de vue du propriétaire.

Il est vrai qu'on dit que l'impôt ne retombe pas sur le producteur.
C'est ce que j'examinerai tout à l'heure.

Nous disons ensuite que l'impôt est mal réparti.

En vérité, j'ai été fort surpris que cela ait été contesté, car
enfin... (Interruption.)

_Un membre à droite._ Parlez un peu plus haut!

M. LE PRÉSIDENT. J'invite l'Assemblée au silence.

M. F. BASTIAT. Je veux même abandonner cet argument pour aller plus
vite.

_Voix diverses._ Parlez! parlez!

M. F. BASTIAT. Il me semble que la chose est tellement claire, qu'il
est tellement évident que l'impôt est mal réparti, que véritablement
on est embarrassé de le démontrer.

Quand on voit, par exemple, qu'un homme qui, dans une orgie, boit
pour 6 francs de vin de Champagne, paye le même impôt que l'ouvrier,
qui a besoin de réparer ses forces pour le travail, et boit pour 6
sous de vin commun, il est impossible de dire qu'il n'y a pas une
inégalité, une monstruosité dans la répartition de l'impôt sur les
boissons. (Très-bien!)

On a presque fait un calcul infinitésimal pour établir que l'impôt
est peu de chose, que ce sont des fractions de centime, et qu'on ne
devrait pas en tenir compte. C'est ainsi qu'on met sur le dos d'une
classe de citoyens, 106 millions d'un impôt inique, en leur disant:
Ce n'est rien; vous devez vous estimer fort heureux! Les hommes qui
invoquent cet argument devraient vous dire ceci: Nous exerçons telle
industrie, et nous sommes tellement convaincus que l'impôt, en se
divisant, est insensible pour le consommateur sur lequel il retombe,
que nous nous assujettissons nous-mêmes à l'impôt indirect et à
l'exercice, relativement à l'industrie que nous professons. Le jour
où ces hommes viendraient déclarer cela à cette tribune, je dirais:
Ils sont sincères dans leur défense de l'impôt sur les boissons.

Mais enfin voici des chiffres. Dans le département de l'Ain, le prix
moyen des vins en gros est de 11 fr.; le prix moyen de la vente, au
détail, est de 41 fr. Voilà un écart considérable; il est évident que
celui qui peut acheter du vin en gros paye 11 fr., et que celui qui
est obligé d'aller l'acheter au détail paye 41 fr. Entre 11 et 41
fr., la différence est de 30 fr. (Interruption.)

_Un membre à droite._ Ce n'est pas l'impôt qui fait cette différence;
il en est de même pour toutes les marchandises.

M. LE PRÉSIDENT. M. de Charancey a fait ses calculs, laissez
l'orateur faire les siens.

M. F. BASTIAT. Je pourrais citer d'autres départements; j'ai pris le
premier sur la liste. Sans doute, il y a le bénéfice du débitant;
mais l'impôt entre pour une proportion considérable dans un tel écart.

On a cherché à prouver des choses si extraordinaires, depuis deux
jours, que vraiment je ne serais pas étonné que l'on cherchât à
prouver celle-ci, que l'impôt ne nuit à personne, ni au producteur,
ni au consommateur. Mais alors imposons tout, non-seulement les vins,
mais _tous_ les produits!

Je dis ensuite que l'impôt est d'une perception très-dispendieuse.
Je n'invoquerai pas de chiffres pour le prouver; par les chiffres
on prouve beaucoup de choses. Quand on avance des chiffrés à cette
tribune, on croit leur donner une autorité très-grande en disant: ce
sont des chiffres officiels. Mais les chiffres officiels trompent
comme les autres; cela dépend de l'emploi qu'on en fait.

Le fait est que, lorsque nous voyons le territoire de la France
tout entière couvert d'agents; et d'agents bien rétribués, pour la
perception de cet impôt, il est bien permis de croire que cette
perception coûté fort cher.

Enfin, nous disons que cet impôt est accompagné, dans sa perception,
de formalités vexatoires. C'est un point que les orateurs qui m'ont
précédé à cette tribune n'ont pas abordé. Cela ne m'étonne pas,
car ils appartiennent tous ou presque tous à des départements qui
ne cultivent pas la vigne. S'ils habitaient nos départements, ils
sauraient que les griefs des propriétaires de vignes contre l'impôt
des boissons sont moins dirigés contre l'impôt lui-même, contre
son chiffre, que contre ces formalités gênantes, vexatoires et
dangereuses, contre les piéges à chaque instant tendus sous leurs
pas. (Approbation à gauche.)

Tout le monde comprend que, lorsque l'on conçut cette pensée si
extraordinaire, cette immense utopie, car c'en était une grande
alors, d'établir un droit sur la circulation des vins, sans qu'un
inventaire préalable eût été fait; tout le monde, dis-je, comprend
qu'il a fallu, pour assurer la perception de ce droit, imaginer
le code le plus préventif, le plus vexatoire même, car autrement,
comment aurait-on fait? Il faut que, chaque fois qu'une pièce de vin
circule sur la surface du territoire, il y ait là un employé pour
savoir si elle est en règle ou non. Cela ne peut se faire sans une
armée d'employés et une foule de vexations, contre lesquelles, je le
répète, les contribuables protestent plus encore que contre la taxe
elle-même.

L'impôt des boissons a une autre conséquence très-grave que je n'ai
pas entendu signaler à cette tribune.

L'impôt des boissons a jeté la perturbation dans ce grand phénomène
économique que l'on appelle la division du travail. Autrefois
on cultivait les vins dans les terres qui sont propres à cette
culture, sur les coteaux, sur les graviers; on cultivait le blé
sur les plateaux, dans les plaines, sur les terrains d'alluvion.
Au commencement, on avait imaginé l'inventaire; mais ce mode de
perception d'impôt souleva tous les propriétaires. Ils invoquèrent le
droit de propriété; et, comme ils étaient trois millions, ils furent
écoutés. Alors on rejeta le fardeau sur les cabaretiers; et, comme
ils n'étaient que trois cent mille, il fut déclaré, en principe, que
la propriété de 300,000 hommes n'était pas aussi bien une propriété
que celle de trois millions d'hommes, quoique cependant la propriété
n'ait, selon moi, qu'un seul principe.

Mais quel fut le résultat pour les propriétaires? je crois que
les propriétaires portent eux-mêmes le poids de la faute et de
l'injustice qu'ils commirent alors. Comme ils avaient la faveur de
consommer leurs produits sans payer de taxe, il arriva que, soit pour
se soustraire à la taxe, soit pour se soustraire surtout et avant
tout aux formalités et aux risques que cette perception fait courir,
les propriétaires des plaines, des alluvions, voulurent tous avoir
du vin chez eux pour leur consommation. Dans le département que je
représente ici, ou du moins dans une grande partie de ce département,
je puis affirmer qu'il n'y a pas une métairie où l'on ne plante assez
de vignes pour la consommation de la famille: ces vignes produisent
du vin très-mauvais, mais cela offre l'immense avantage d'être
délivré de l'intervention des contributions indirectes et de tous les
risques qui s'attachent à ses visites.

Ce fait explique, jusqu'à un certain point, l'accroissement que
l'on a signalé dans la plantation des vignes. On retourne beaucoup
cet accroissement contre les plaintes des propriétaires, qui se
prétendent victimes d'une injustice; on a l'air de leur dire: Cette
injustice ne compte pas, elle n'est rien, puisqu'on plante des vignes
en France.

D'abord, je voudrais bien qu'on me citât une industrie qui, depuis
1788 jusqu'à 1850, dans l'espace de soixante-deux ans, ne se soit pas
développée dans cette proportion. Je voudrais savoir, par exemple, si
l'industrie de la houille, si l'industrie du fer, si l'industrie du
drap ne se sont pas développées dans cette proportion. Je voudrais
savoir s'il y a aucune industrie dont on puisse dire qu'elle ne
s'est pas accrue d'un quart dans l'espace de soixante ans. Serait-il
donc bien étonnant qu'en suivant sa marche naturelle, l'industrie la
plus enracinée de notre sol, l'industrie qui pourrait fournir de ses
produits l'univers entier, se fût augmentée dans cette proportion?
Mais cet accroissement, messieurs, est provoqué par la loi elle-même.
C'est la loi qui fait que l'on arrache la vigne sur les coteaux et
qu'on en plante dans les plaines, pour se soustraire aux vexations
des contributions indirectes. C'est là une perturbation énorme,
manifeste.

Je vous prie de me permettre d'appeler toute votre attention sur un
fait presque local, puisqu'il ne concerne qu'un seul arrondissement,
mais qui a une grande importance, au moins à mes yeux, parce qu'il se
rattache à une loi générale.

Ce fait, messieurs, servira aussi à répondre à cet argument qu'on
a porté à cette tribune, quand, invoquant l'autorité d'Adam Smith,
on a dit que l'impôt retombe toujours sur le consommateur; d'où il
résulte que, depuis quarante ans, tous les propriétaires de vignobles
de France ont tort de se plaindre et ne savent ce qu'ils disent. Oui,
je suis de ceux qui croient que l'impôt retombe sur le consommateur;
j'ajoute cependant cette parenthèse: c'est à la longue, avec
beaucoup de temps, quand toutes les propriétés ont changé de mains, à
la suite d'arrangements économiques qui sont longs à se faire, que ce
grand résultat est atteint; et, pendant tout le temps que dure cette
révolution, les souffrances peuvent être très-grandes, énormes. Je
vais en citer un exemple.

Dans mon arrondissement, qui est vinicole, il y avait autrefois
une très-grande prospérité; l'aisance était générale; on cultivait
la vigne; le vin était consommé soit sur les lieux, soit dans les
plaines environnantes, où l'on ne cultivait pas la vigne, soit à
l'étranger, dans le nord de l'Europe.

Tout à coup, la guerre des douanes, d'un côté, la guerre des octrois,
de l'autre, et les droits réunis sont venus et ont déprécié la valeur
de ce vin.

Le pays dont je parle était cultivé tout entier, surtout en ce qui
concerne la vigne, par des métayers. Le métayer avait la moitié, le
propriétaire, l'autre moitié du produit. La superficie des métairies
était cultivée de telle sorte qu'un métayer et sa famille pouvaient
vivre du produit de la moitié du vin qui leur revenait; mais la
valeur du vin se trouvant dépréciée, il est arrivé que le métayer
n'a plus pu vivre avec sa portion. Alors il s'est adressé à son
propriétaire et il lui a dit: Je ne puis plus cultiver votre vigne
si vous ne me nourrissez pas. Le propriétaire lui a donné du maïs
pour vivre, et puis, au bout de l'année, il a pris toute la récolte
pour se rembourser de ses avances. La récolte n'ayant pas suffi au
recouvrement de ses avances, le contrat s'est modifié non pas devant
le notaire, mais de fait; le propriétaire a eu des ouvriers auxquels
il n'a donné, pour tout prix de leur travail, que leur nourriture en
maïs.

Mais il a fallu sortir de cet état de choses, et voici comment la
révolution s'est opérée. On a agrandi les métairies, c'est-à-dire
que de trois on en a fait deux, ou de deux une; puis, en arrachant
quelques champs de vigne, et en mettant du maïs à la place, on a dit:
Avec ce maïs le métayer pourra vivre, et le propriétaire ne sera plus
obligé de lui donner de quoi suffire à sa subsistance.

Sur tout le territoire, on a donc vu abattre des maisons et détruire
des métairies. La conséquence, c'est qu'on a détruit autant de
familles que de métairies; la dépopulation a été énorme, et, depuis
vingt-cinq ans, le nombre des décès a dépassé celui des naissances.

Sans doute, quand la révolution se sera complétement faite, quand
les propriétaires auront acheté pour 10,000 fr., ce qu'ils payaient
autrefois 30,000 fr., quand le nombre des métayers sera réduit au
niveau des moyens de subsistance que le pays peut fournir, alors
je crois que la population ne pourra plus s'en prendre à l'impôt
des boissons; la révolution se sera faite, l'impôt retombera sur
le consommateur; mais cette révolution se sera faite au prix de
souffrances qui auront duré un siècle ou deux.

Je demande si c'est pour cela que nous faisons des lois. Je demande
si nous prélevons des impôts pour tourmenter les populations, pour
les forcer de transporter le travail du coteau à la plaine et de la
plaine au coteau. Je demande si c'est là le but de la législation.
Quant à moi, je ne le crois pas.

Mais, messieurs, nous avons beau attaquer l'impôt, dire qu'il est
inégal, vexatoire, dispendieux, injuste, il y a une raison devant
laquelle tout le monde courbe la tête: c'est la nécessité. C'est
la nécessité qu'on invoque; c'est la nécessité qui vous engage à
porter à cette tribune des paroles pour justifier l'impôt; c'est
la nécessité, rien que la nécessité qui vous détermine. On craint
les embarras financiers, on craint les résultats d'une réforme (car
je puis bien l'appeler une réforme) qui aurait pour conséquence
immédiate de soustraire 100 millions au Trésor public: c'est donc de
la nécessité que je veux parler.

Messieurs, la nécessité, j'en conviens, elle existe, elle est
très-pressante. Oui, le bilan, non pas de la France, mais du
gouvernement français, peut se faire en bien peu de mots. Depuis
vingt ou vingt-cinq ans, les contribuables fournissent au Trésor
une somme qui, je crois, a doublé dans cet espace de temps. Les
gouvernements qui se sont succédé ont trouvé le moyen de dévorer la
somme première, l'excédant fourni par les contribuables; d'ajouter
une dette publique de 1 milliard ou de 2 milliards; d'arriver, à
l'entrée de l'année, avec un déficit de 5 à 600 millions; enfin de
commencer l'année prochaine avec un découvert assuré de 300 millions.

Voilà où nous en sommes. Je crois que cela vaut bien la peine de
se demander quelle est la cause de cet état de choses, et s'il est
bien prudent, en face de cette situation, de venir nous dire que, ce
qu'il y a de mieux à faire, c'est de rétablir tout juste les choses
comme elles étaient avant; c'est de ne rien changer ou presque rien,
ou d'une manière imperceptible, à notre système financier, soit du
côté des recettes, soit du côté des dépenses. Il me semble voir
un ingénieur, qui a lancé une locomotive et qui est arrivé à une
catastrophe, découvrir ensuite où est le vice, où est le défaut, et,
sans s'en préoccuper davantage, la remettre sur les mêmes rails, et
courir une seconde fois le même danger. (Approbation à gauche.)

Oui, la nécessité existe; mais elle est double. Il y a deux
nécessités.

Vous ne parlez que d'une nécessité, monsieur le ministre des
finances; mais je vous en signalerai une autre, et elle est
très-grave; je la crois même plus grave que celle dont vous parlez.
Cette nécessité est renfermée dans un seul mot: la révolution de
Février.

Il est intervenu, par suite des abus (car je puis appeler abus tout
ce qui a conduit nos finances à l'état où elles son maintenant),
il est intervenu un fait; ce fait, on l'a caractérisé quelquefois
en disant que c'était une surprise. Je ne crois pas que ce fût une
surprise. Il est possible que le fait extérieur soit le résultat d'un
accident qui aurait été arrêté.....

M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE. Retardé!

_Plusieurs autres membres à gauche._ Oui! oui! retardé.

M. BASTIAT. Mais les causes générales ne sont pas du tout fortuites.
C'est absolument comme si vous me disiez,--alors qu'une brise, en
passant, a fait tomber un fruit de son arbre,--que, si on avait pu
empêcher la brise de passer, le fruit ne serait pas tombé. Oui, mais
à une condition, c'est que le fruit n'eût pas été pourri et rongé.
(Approbation à gauche.) Ce fait est arrivé, ce fait a donné une
puissance politique à la masse entière de la population; c'est un
fait grave.

M. FOULD, _ministre des finances_. Pourquoi le gouvernement
provisoire n'a-t-il pas supprimé l'impôt des boissons?

M. BASTIAT. Il ne m'a pas consulté, il ne m'a pas soumis de projet
de loi, je n'ai pas été appelé à lui donner des conseils; mais nous
avons ici un projet, et en repoussant votre projet, il m'est bien
permis de vous dire sur quels motifs je me fonde. Je me fonde sur
celui-ci: il pèse sur votre tête, non pas une nécessité, mais deux;
la seconde nécessité, aussi impérieuse que la première, c'est de
faire justice à tous les citoyens. (Assentiment à gauche.)

Eh bien! je dis qu'après la révolution qui s'est faite, vous devez
vous préoccuper de l'état politique où est la France, et que cet état
politique est déplorable, permettez-moi le mot; je n'attribue pas
cela aux hommes qui gouvernent aujourd'hui, cela remonte haut.

Est-ce qu'en France vous ne voyez pas une bureaucratie devenue
aristocratie dévorer le pays? L'industrie périt, le peuple souffre.
Je sais bien qu'il cherche le remède dans des utopies folles;
mais ce n'est pas une raison pour leur ouvrir la perte en laissant
subsister des injustices criantes, comme celles que je signale à
cette tribune.

Je crois qu'on ne se préoccupe pas assez de l'état de souffrance dans
lequel se trouve ce pays et des causes qui ont amené cet état de
souffrance. Ces causes sont dans ces 1,500 millions prélevés sur un
pays qui ne peut les payer.

Je vous supplie du faire une réflexion bien triviale, mais enfin je
la fais souvent. Je me demande ce que sont devenus mes amis d'enfance
et mes camarades de collége. Et savez-vous quelle est la réponse? Sur
vingt, il y en a quinze qui sont fonctionnaires; et je suis persuadé
que si vous faites le calcul, vous arriverez au même résultat. (Rires
approbatifs à gauche.)

M. BÉRARD. C'est là la cause des révolutions.

M. BASTIAT. Je me fais encore une autre question, c'est celle-ci:

En les prenant un à un, en bonne conscience, rendent-ils au pays des
services réels équivalant à ce que le pays leur paye? Et presque
toujours je suis forcé de répondre: Il n'en est pas ainsi.

N'est-il pas déplorable que cette masse énorme de travail,
d'intelligence, soit soustraite à la production réelle du pays
pour alimenter des fonctionnaires inutiles et presque toujours
nuisibles? Car, en fait de fonctionnaires publics, il n'y a pas
de neutralité: s'ils ne sont pas très-utiles, ils sont nuisibles;
s'ils ne maintiennent pas la liberté des citoyens, ils l'oppriment.
(Approbation à gauche.)

Je dis que cela crée au gouvernement une nécessité, une nécessité
immense. Quel est le plan qu'on nous propose? Je le dis franchement,
si le ministre était venu dire: Il faut maintenir l'impôt pendant
quelque temps; mais voici une réforme financière que je propose;
la voici dans son ensemble; seulement il faut une certaine période
pour qu'elle puisse aboutir, il faut quatre ou cinq ans, nous ne
pouvons pas tout faire à la fois; j'aurais compris cette nécessité,
et j'aurais pu y céder.

Mais il n'y a rien de cela; on nous dit: Rétablissons l'impôt des
boissons. Je ne sais même pas si l'on ne nous fait pas pressentir
qu'on rétablira l'impôt du sel et celui de la poste.

Quant à vos diminutions de dépenses, elles sont dérisoires: c'est
3 ou 4,000 soldats de plus ou de moins; mais c'est le même système
financier, qui me semble ne pouvoir plus tenir dans ce pays sans le
perdre. (Nouvelle approbation à gauche.)

Messieurs, il est impossible de traiter ce sujet sans le traiter à ce
point de vue. La France sera-t-elle perdue, dans un très-court espace
du temps? car j'oserai demander à M. le ministre des finances combien
de temps il croit pouvoir prolonger ce système. Ce n'est pas tout que
d'aboutir à la fin de l'année, en équilibrant tant bien que mal les
recettes et les dépenses; il faut savoir si cela peut continuer.

Mais, à ce point de vue, je suis obligé de traiter la question de
l'impôt en général. (Marques d'impatience à droite.)

_Voix nombreuses._ Parlez! parlez!

M. LE PRÉSIDENT. Vous êtes dans la question.

M. BASTIAT. Je crois, messieurs, que j'ai le droit de venir ici,
sous ma responsabilité, exprimer même des idées absurdes. D'autres
orateurs sont venus apporter ici leurs idées, et j'ose croire que
leurs idées n'étaient pas plus claires que les miennes. Vous les
avez écoutés avec patience; vous n'avez pas accueilli le plan de
liquidation générale de M. Proudhon, non plus que le phalanstère de
M. Considérant; mais vous les avez écoutés; vous avez été plus loin:
par l'organe de M. Thiers, vous avez dit que quiconque croyait avoir
une pensée utile était obligé de l'apporter à cette tribune. Eh bien!
lorsqu'on dit: Parlez! lorsqu'on jette une espèce de défi, il faut au
moins écouter. (Très-bien! très-bien!)

Messieurs, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup préoccupé de la
question de l'impôt. L'impôt doit-il être direct ou indirect?

Tout à l'heure nous avons entendu faire l'éloge de l'impôt indirect.

Eh bien! moi, c'est contre l'impôt indirect en général que je viens
m'élever.

Je crois qu'il y a une loi de l'impôt qui domine toute la question,
et que je renferme dans cette formule: L'inégalité de l'impôt est
en raison de sa masse. Je veux dire par là que plus un impôt est
léger, plus il est facile de le répartir équitablement; que plus,
au contraire, il est lourd, plus, malgré toute la bonne volonté
du législateur, il tend à se répartir inégalement, plus, comme
on pourrait le dire, il tend à devenir progressif au rebours,
c'est-à-dire à frapper les citoyens en raison inverse de leurs
facultés. Je crois que c'est une loi grave, inévitable; et ses
conséquences sont tellement importantes, que je vous demande la
permission de l'éclaircir.

Je suppose que la France fût gouvernée depuis longtemps par un
système qui est le mien, qui consisterait à ce que le gouvernement
maintînt chaque citoyen dans la limite de ses droits et de la
justice, et qu'il abandonnât le reste à la responsabilité de chacun.
Je suppose cela. Il est aisé de voir qu'alors la France pourrait être
gouvernée avec 200 ou 300 millions. Il est clair que si la France
était gouvernée avec 200 millions, il serait facile d'établir une
taxe unique et proportionnelle. (Bruit.)

Cette hypothèse que je fais, elle aura sa réalité; seulement, la
question est de savoir si elle l'aura en vertu de la prévoyance
du législateur ou en vertu d'éternelles convulsions politiques.
(Approbation à gauche.)

L'idée ne m'appartient pas; si elle m'appartenait, je m'en défierais;
mais nous voyons que tous les peuples du monde sont plus ou moins
heureux selon qu'ils se rapprochent ou s'écartent de la réalisation
de cette idée. Elle est réalisée d'une manière à peu près complète
aux États-Unis.

Dans le Massachusets, on ne connaît d'autre impôt que l'impôt direct,
unique et proportionnel; par conséquent, s'il en était ainsi, et
il est aisé de le comprendre, car je n'élucide que le principe,
rien ne serait plus facile que de demander aux citoyens une part
proportionnelle à leurs valeurs réalisées; ce serait si peu de chose
que nul ne serait intéressé à cacher, dans une grande proportion au
moins, sa fortune pour y échapper.

Voilà la première partie de mon axiome.

Mais si vous demandez aux citoyens, non pas 200 millions, mais 500,
600, 800 millions; alors, à mesure que vous augmentez l'impôt,
l'impôt direct vous échappe, et il est évident que vous arrivez à un
moment où un citoyen prendrait plutôt le fusil que de payer à l'État,
par exemple, la moitié de sa fortune.

_Un membre._ Comme dans l'Ardèche.

M. BASTIAT. Alors on ne vous payera pas. Que faut-il donc faire? Il
faut avoir recours aux impôts indirects; c'est ce qui a lieu partout
où l'on a voulu faire de grandes dépenses. Partout, dès que l'État
veut donner aux citoyens toutes sortes de bienfaits, l'instruction,
la religion, la moralité, on est obligé de donner à cet État des
taxes indirectes considérables.

Eh bien! je dis que lorsqu'on est dans cette voie l'on tombe dans
l'inégalité des impôts. L'inégalité provient toujours des taxes
indirectes elles-mêmes. La raison en est simple. Si la dépense était
restreinte dans certaines limites, on pourrait très-certainement
trouver certains impôts indirects qui blesseraient l'égalité, mais
qui ne blesseraient pas le sentiment de la justice, parce que ce
seraient des impôts somptuaires; mais lorsqu'on veut prélever
beaucoup d'argent, alors on émet un principe vrai, dans l'hypothèse
où je me place, en disant que le meilleur impôt est celui qui frappe
les objets de la consommation la plus générale. C'est un principe que
tous nos financiers et tous nos hommes d'État avouent. Et, en effet,
il est très-conséquent dans les gouvernements où il s'agit de prendre
le plus d'argent au peuple; mais alors vous arrivez à l'inégalité la
plus choquante.

Qu'est-ce que c'est qu'un objet dont la consommation est
très-générale? C'est un objet que le pauvre consomme dans la même
proportion que le riche; c'est un objet sur lequel l'ouvrier dépense
tout son salaire.

Ainsi, un agent de change gagne 500 fr. par jour, un ouvrier
gagne 500 fr. par an; et la justice voudrait que les 500 fr. de
l'agent de change fournissent autant au Trésor que les 500 fr.
de l'ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi; car l'agent de change
achètera des tentures, des bronzes, des objets de luxe avec son
argent, c'est-à-dire des objets de consommation restreinte qui ne
payent pas de taxe, tandis que l'ouvrier achète du vin, du sel, du
tabac, c'est-à-dire des objets de consommation générale, qui en sont
accablés. (Bruit et interruptions diverses.)

M. LACAZE. Si l'agent de change n'achetait pas ces objets, il ne
ferait pas vivre l'ouvrier.

M. BASTIAT. Est-ce que la suppression de l'impôt des boissons
empêcherait l'agent de change d'acheter des bronzes et des tentures?
Aucun financier ne me démentira. Dans le système des impôts
indirects, il n'y a de raisonnable, de vraiment raisonnable, dans ce
système que je n'approuve pas, que les impôts qui s'adressent aux
objets de la consommation la plus générale. Ainsi, vous commencez à
frapper l'air respirable par l'impôt des portes et fenêtres, puis le
sel, puis les boissons, puis le tabac, enfin ce qui est à la portée
de tout le monde.

Je dis que ce système ne peut tenir en présence du suffrage
universel. J'ajoute: bien aveugle, bien imprudent qui ne voit pas
aussi la nécessité de ce côté, et ne voit que la nécessité à laquelle
je faisais allusion tout à l'heure. (Vive approbation à gauche.)

Je fais un autre reproche à l'impôt indirect, c'est celui de créer
précisément ces nécessités dont on vous parle, ces nécessités
financières. Croyez-vous que, si l'on demandait la part contributive
de chaque citoyen sous la forme directe; si on lui envoyait un
bulletin de contribution portant, non-seulement le chiffre de ce
qu'il doit pour l'année, mais le détail de ses contributions; car
c'est facile à décomposer: tant pour la justice, tant pour la
police, tant pour l'Algérie, tant pour l'expédition de Rome, etc.;
croyez-vous pour cela que le pays ne serait pas bien gouverné[77]?
M. Charencey nous disait tout à l'heure qu'avec l'impôt indirect
le pays était sûr d'être bien gouverné. Eh bien, moi, je dis le
contraire. Avec tous ces impôts détournés, dus à la ruse, le peuple
souffre, murmure et s'en prend à tout: au capital, à la propriété, à
la monarchie, à la république, et c'est l'impôt qui est le coupable.
(C'est vrai! c'est vrai!)

[Note 77: On peut dire que c'est instinctivement que les
contribuables se récrient sur la pesanteur des impôts, car il en est
peu qui sachent au juste ce qu'il leur en coûte pour être gouvernés.
Nous connaissons bien notre quote-part dans la contribution foncière,
mais non ce que nous enlèvent les impôts de consommation.--J'ai
toujours pensé que rien ne serait plus favorable à l'avancement de
nos connaissances et de nos moeurs constitutionnelles qu'un système
de _comptabilité individuelle_, au moyen duquel chacun serait fixé
sur sa cotisation, sous le double rapport du _quantum_ et du _quarè_.

En attendant que M. le ministre des finances fasse distribuer
tous les ans à chacun de nous, avec le bulletin des contributions
directes, notre _compte courant au Trésor_, j'ai essayé d'en dresser
la formule, le budget de 1842 à la main.

Voici le compte de M. N..., propriétaire payant 500 fr. de
contributions directes, ce qui suppose un revenu de 2,400 à 2,600 fr.
au plus.

DOIT. Le Trésor public, son compte courant avec M. N.

  _Sommes reçues de M. N. en 1843_:

  Par contribution directe                  500 fr.  » c.
  Enregistrement, timbre, domaine           504     17
  Douanes et sels                           158      »
  Forêts et Pêches                           30     10
  Contributions indirectes                  206     67
  Postes                                     39      »
  Produits universitaires                     2     50
  Produits divers                            21     87
                                         ----------------
                                          1,162 fr. 31 c.

AVOIR. _Sommes acquittées dans l'intérêt de M. N._:

  Pour intérêts de la dette publique        353 fr. » c.
  Liste civile                               14     »
  Distribution de la Justice                 20     »
  Religion                                   36     »
  Diplomatie                                  8     »
  Instruction publique                       16     »
  Dépenses secrètes                           1     »
  Télégraphes                                 1     »
  Encouragements aux musiciens et danseuses   3     »
  Indigents, malades, infirmes                1     10
  Secours aux réfugiés                        2     15
  Encouragements à l'agriculture              »     80
        --     aux pêches maritimes           4     »
        --     aux manufactures               »     23
  Haras                                       2     »
  Bergeries                                   »     63
  Secours aux colons                          »     87
        --   aux inondés et incendiés         1     90
  Services départementaux                    72     »
  Préfets et sous-préfets                     7     20
  Routes, canaux, ponts et ports             52     60
  Armée                                     364     »
  Marine                                    114     »
  Colonies                                   26     »
  Recouvrement de l'impôt et
    administration                          150     »
                                      ----------------
                                          1,251 fr. 48 c.

Entre le _doit_ 1,162 fr. 31 c. et l'_avoir_ 1,251 fr. 48 c., la
différence est 89, 17.--Ce solde signifie que le Trésor a dépensé
pour compte de M. N., 89 fr. 17 c. de plus qu'il n'a reçu de lui.
Mais que M. N. se rassure. MM. Rothschild et consorts ont bien voulu
faire l'avance de cette somme, et il suffira à M. N. d'en servir
l'intérêt à perpétuité; c'est-à-dire de payer dorénavant 4 à 5 fr. de
plus par an.

                                   (_Ébauche inédite datée de 1843._)]

Voilà pourquoi le gouvernement, trouvant toujours des facilités, a
tant augmenté les dépenses. Quand s'est-il arrêté? quand a-t-il dit:
Nous avons un excédant de recettes, nous allons dégréver? Jamais il
n'a fait cela. Quand on a de trop, on trouve à l'employer; c'est
ainsi que le nombre des fonctionnaires est monté à un chiffre énorme.

On nous accuse d'être malthusiens; oui, je suis malthusien en ce qui
concerne les fonctionnaires publics. Je sais bien qu'ils ont suivi
parfaitement cette grande loi, que les populations se mettent au
niveau des moyens de subsistance. Vous avez donné 800 millions, les
fonctionnaires publics ont dévoré 800 millions; vous leur donneriez
2 milliards, il y aurait des fonctionnaires pour dévorer ces 2
milliards. (Approbation sur plusieurs bancs.)

Un changement dans un système financier en entraîne nécessairement
un correspondant dans le système politique; car un pays ne peut
pas suivre la même politique, lorsque la population lui donne 2
milliards, que lorsqu'elle ne lui donne que 200 ou 300 millions.
Et ici, vous me trouverez peut-être profondément en désaccord avec
un grand nombre de membres qui siégent de ce côté (la gauche). La
conséquence forcée, pour tout homme sérieux, de la théorie financière
que je développe ici, est évidemment celle-ci: que, puisqu'on ne veut
pas donner beaucoup à l'État, il faut savoir ne pas lui demander
beaucoup. (Assentiment.)

Il est évident que si vous vous mettez dans la tête, ce qui est
une profonde illusion, que la société a deux facteurs: d'un côté,
les hommes qui la composent, et, de l'autre, un être fictif qu'on
appelle l'État, le gouvernement, auquel vous supposez une moralité à
toute épreuve, une religion, un crédit, la facilité de répandre des
bienfaits, de faire de l'assistance; il est bien évident qu'alors
vous vous placez dans la position ridicule d'hommes qui disent:
Donnez-nous sans nous rien prendre,--ou qui disent: Restez dans le
système funeste où nous sommes à présent engagés.

Il faut savoir renoncer à ces idées; il faut savoir être hommes, et
se dire: Nous avons la responsabilité de notre existence, et nous la
supporterons. (Très-bien! très-bien!)

Encore aujourd'hui, je reçois une pétition d'habitants de mon pays,
où des vignerons disent: Nous ne demandons rien de tout cela au
gouvernement; qu'il nous laisse libres, qu'il nous laisse agir,
travailler; voilà tout ce que nous lui demandons; qu'il protège notre
liberté et notre sécurité.

Eh bien, je crois que c'est là une leçon, émanée de pauvres
vignerons, qui devrait être écoutée dans les plus grandes villes.
(Très-bien!)

Le système de politique intérieure dans lequel ce système financier
nous forcerait d'entrer, c'est évidemment le système de la liberté,
car, remarquez-le, la liberté est incompatible avec les grands
impôts, quoi qu'on en dise.

J'ai lu un mot d'un homme d'État très-célèbre, M. Guizot, le voici:
«La liberté est un bien trop précieux pour qu'un peuple la marchande.»

Eh bien, quand j'ai lu cette sentence il y a longtemps, je me suis
dit: «Si jamais cet homme gouverne le pays, il perdra non-seulement
les finances, mais la liberté de la France.»

Et, en effet, je vous prie de remarquer, comme je le disais tout à
l'heure, que les fonctions publiques ne sont jamais neutres; si elles
ne sont pas indispensables, elles sont nuisibles.

Je dis qu'il y a incompatibilité radicale entre un impôt exagéré et
la liberté.

Le maximum de l'impôt, c'est la servitude; car l'esclave est l'homme
à qui l'on prend tout, même la liberté de ses bras et de ses
facultés. (Très-bien!)

Eh bien, est-ce que si l'État ne payait pas à nos dépens un culte,
par exemple, nous n'aurions pas la liberté des cultes? Est-ce que si
l'État ne payait pas à nos dépens l'université, nous n'aurions pas la
liberté de l'instruction publique? Est-ce que si l'État ne payait pas
à nos dépens une bureaucratie très-nombreuse, nous n'aurions pas la
liberté communale et départementale? Est-ce que si l'État ne payait
pas à nos dépens des douaniers, nous n'aurions pas la liberté du
commerce? (Très-bien! très-bien!--Mouvement prolongé.)

Car qu'est-ce qui manque le plus aux hommes de ce pays-ci? Un peu de
confiance en eux-mêmes, le sentiment de leur responsabilité. Il n'est
pas bien étonnant qu'ils l'aient perdu, on les a habitués à le perdre
à force de les gouverner. Ce pays est trop gouverné, voilà le mal.

Le remède est qu'il apprenne à se gouverner lui-même, qu'il apprenne
à faire la distinction entre les attributions essentielles de l'État
et celles qu'il a usurpées, à nos frais, sur l'activité privée.

Tout le problème est là.

Quant à moi, je dis: Le nombre des choses qui rentrent dans les
attributions essentielles du gouvernement est très-limité: faire
régner l'ordre, la sécurité, maintenir chacun dans la justice,
c'est-à-dire réprimer les délits et les crimes, et exécuter quelques
grands travaux d'utilité publique, d'utilité nationale, voilà, je
crois, quelles sont ses attributions essentielles; et nous n'aurons
de repos, nous n'aurons de finances, nous n'aurons abattu l'hydre
des révolutions que lorsque nous serons rentrés, par des voies
progressives, si vous voulez, dans ce système vers lequel nous devons
nous diriger. (Très-bien!)

La seconde condition de ce système, c'est qu'il faut vouloir
sincèrement la paix; car il est évident que non-seulement la
guerre, mais même l'esprit de guerre, les tendances belliqueuses
sont incompatibles avec un pareil système. Je sais bien que le mot
_paix_ fait quelquefois circuler le sourire de l'ironie sur ces
bancs; mais, véritablement, je ne crois pas que des hommes sérieux
puissent accueillir ce mot avec ironie. Comment! l'expérience ne nous
apprendra-t-elle jamais rien?

Depuis 1815, par exemple, nous entretenons des armées nombreuses,
des armées énormes; et je puis dire que ce sont précisément ces
grandes forces militaires qui nous ont entraînés malgré nous dans
des affaires, dans des guerres dont nous ne nous serions pas mêlés
assurément, si nous n'avions pas eu ces grandes forces derrière
nous. Nous n'aurions pas eu la guerre d'Espagne, en 1823; nous
n'aurions pas eu, l'année dernière, l'expédition de Rome; nous
aurions laissé le pape et les Romains s'arranger entre eux, si notre
appareil militaire eût été restreint à des proportions plus modestes.
(Mouvements divers.)

_Une voix à droite._ Et en juin, vous n'avez pas été fâché d'avoir
l'armée!

M. BASTIAT. Vous me répondez par le mois de juin. Moi, je vous dis
que si vous n'aviez pas eu ces grosses armées, vous n'auriez pas eu
le mois de juin. (Hilarité prolongée à droite.--Longue agitation.)

_Une voix à droite._ C'est comme si vous disiez qu'il n'y aurait pas
de voleurs s'il n'y avait pas de gendarmes.

M. BÉRARD. Mais ce sont les fonctionnaires publics des ateliers
nationaux qui ont fait le mois de juin.

M. BASTIAT. Je raisonne dans l'hypothèse où la France aurait été
bien gouvernée, presque idéalement gouvernée, et alors il m'est bien
permis de croire que nous n'aurions pas eu les funestes journées
de juin, comme nous n'aurions pas eu le 24 février 1848, 1830, ni
peut-être 1814.

Quoi qu'il en soit, la liberté et la paix, voilà les deux colonnes du
système que je développe ici. Et remarquez bien que je ne le présente
pas seulement comme bon en lui-même, mais comme commandé par la
nécessité la plus impérieuse.

Maintenant il y a des personnes qui se préoccupent, et avec raison,
de la sécurité. Je m'en préoccupe aussi et autant que qui que ce
soit; c'est un bien aussi précieux que les deux autres; mais nous
sommes dans un pays habitué à être tellement gouverné qu'on ne peut
s'imaginer qu'il puisse y avoir un peu d'ordre et de sécurité avec
moins de réglementation. Je crois que c'est précisément dans cette
surabondance de gouvernement que se trouve la cause de presque tous
les troubles, les agitations, les révolutions dont nous sommes les
tristes témoins et quelquefois les victimes.

Voyons ce que cela implique.

La société se divise alors en deux parties: les exploitants et les
exploités. (Allons donc!--Longue interruption.)

_Une voix à droite._ Ce n'est pas une telle distinction qui peut
ramener la paix.

M. BASTIAT. Messieurs, il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque; je ne
fais aucune espèce d'allusion, ni à la propriété, ni au capital; je
parle seulement de 1,800 millions qui sont payés d'un côté et qui
sont reçus de l'autre. J'ai peut-être eu tort de dire _exploités_,
car, dans ces 1,800 millions, il y en a une partie considérable qui
va à des hommes qui rendent des services très-réels. Je retire donc
l'expression. (Rumeurs au pied de la tribune.)

M. LE PRÉSIDENT. Messieurs, gardez donc le silence; vous n'êtes là
qu'à la condition de garder le silence plus que tous les autres.

M. BASTIAT. Je veux faire observer que cet état de choses, cette
manière d'être, ces immenses dépenses du gouvernement doivent
toujours être justifiées ou expliquées de quelque façon; par
conséquent, cette prétention du gouvernement de tout faire, de tout
diriger, de tout gouverner, a dû faire naître naturellement une
pensée dangereuse dans le pays: cette population qui est au-dessous
attend tout du gouvernement, elle attend l'impossible de ce
gouvernement. (Très-bien! très-bien!)

Nous parlons des vignerons: j'ai vu des vignerons les jours de
grêle, les jours où ils sont ruinés; ils pleurent, mais ils ne se
plaignent pas du gouvernement; ils savent qu'entre la grêle et lui
n'existe aucune connexité. Mais lorsque vous induisez la population
à croire que tous les maux qui n'ont pas un caractère aussi abrupt
que la grêle, que tous les autres maux viennent du gouvernement,
que le gouvernement le laisse croire lui-même, puisqu'il ne reçoit
cette énorme contribution qu'à la condition de faire quelque bien
au peuple; il est évident que, lorsque les choses en sont là, vous
avez des révolutions perpétuelles dans le pays, parce qu'à raison du
système financier dont je parlais tout à l'heure, le bien que peut
faire le gouvernement n'est rien en comparaison du mal qu'il fait
lui-même par les contributions qu'il soutire.

Alors le peuple, au lieu d'être mieux, est plus mal, il souffre,
il s'en prend au gouvernement; et il ne manque pas d'hommes
dans l'opposition qui viennent et qui lui disent: Voyez-vous ce
gouvernement qui vous a promis ceci, promis cela..., qui devait
diminuer tous les impôts, vous combler de bienfaits; voyez-vous
ce gouvernement comme il tient ses promesses! Mettez-nous à sa
place, et vous verrez comme nous ferons autre chose! (Hilarité
générale.--Marques d'approbation.) Alors on renverse le gouvernement.
Et cependant les hommes qui arrivent au pouvoir se trouvent
précisément dans la même situation que ceux qui les ont précédés;
ils sont obligés de retirer peu à peu toutes leurs promesses; ils
disent à ceux qui les pressent de les réaliser: Le temps n'est pas
venu, mais comptez sur l'amélioration de la situation, comptez
sur les exportations, comptez sur une prospérité future. Mais,
comme, en réalité, ils ne font pas plus que leurs prédécesseurs,
on a plus de griefs contre eux, on finit par les renverser, et
l'on marche de révolution en révolution. Je ne crois pas qu'une
révolution soit possible là où le gouvernement n'a d'autres
relations avec les citoyens que de garantir à chacun sa sécurité,
sa liberté. (Très-bien! très-bien!) Pourquoi se révolte-t-on contre
un gouvernement? C'est parce qu'il manque à sa promesse. Avez-vous
jamais vu le peuple se révolter contre la magistrature, par exemple?
Elle a mission de rendre la justice et la rend; nul ne songe à lui
demander plus. (Très-bien!)

Persuadez-vous bien d'une chose, c'est que l'amour de l'ordre,
l'amour de la sécurité, l'amour de la tranquillité n'est un monopole
pour personne. Il existe, il est inhérent à la nature humaine.
Interrogez tous ces hommes mécontents, parmi lesquels il y a bien
quelques perturbateurs sans doute... Eh! mon Dieu, il y a toujours
des exceptions. Mais interrogez les hommes de toutes les classes,
ils vous diront tous combien, dans ce temps-ci, ils sont effrayés de
voir l'ordre compromis; ils aiment l'ordre, ils l'aiment au point
de lui faire de grands sacrifices, des sacrifices d'opinion et des
sacrifices de liberté; nous le voyons tous les jours. Eh bien! ce
sentiment serait assez fort pour maintenir la sécurité, surtout si
les opinions contraires n'étaient pas sans cesse alimentées par la
mauvaise constitution du gouvernement.

Je n'ajouterai qu'un mot relativement à la sécurité.

Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois véritablement
que si le gouvernement était renfermé dans les limites dont je parle,
et que toute la force de son intelligence, de sa capacité fût dirigée
sur ce point-là: améliorer les conditions de sécurité des hommes, je
crois qu'on pourrait faire dans cette carrière des progrès immenses.
Je ne crois pas que l'art de réprimer les délits et les vices, de
moraliser et de réformer les prisonniers, ait fait encore tous les
progrès qu'il peut faire. Je dis et je répète que si le gouvernement
excitait moins de jalousies, d'un côté, moins de préjugés, d'un
autre côté, et que toutes ses forces pussent être dirigées vers
l'amélioration civile et pénale, la société aurait tout à y gagner.

Je m'arrête. J'ai une conviction si profonde que les idées que
j'apporte à cette tribune remplissent toutes les conditions d'un
programme gouvernemental, qu'elles concilient tellement la liberté,
la justice, les nécessités financières et le besoin de l'ordre et
tous les grands principes qui soutiennent les peuples et l'humanité;
j'ai cette conviction si bien arrêtée, que j'ai peine à croire qu'on
puisse taxer ce projet d'utopie. Et, au contraire, il me semble
véritablement que si Napoléon, par exemple, revenait dans ce monde
(Exclamations à droite) et qu'on lui dît: Voilà deux systèmes;
dans l'un, il s'agit de restreindre, de limiter les attributions
gouvernementales et par conséquent les impôts; dans l'autre, il
s'agit d'étendre indéfiniment les attributions gouvernementales et
par conséquent les impôts, et par suite il faut faire accepter à
la France les droits réunis,--j'ai la conviction et j'affirme que
Napoléon dirait que la véritable utopie est de ce dernier côté, car
il a été bien plus difficile d'établir les droits réunis, qu'il ne
le serait d'entrer dans le système que je viens de proclamer à cette
tribune.

Maintenant on me demandera pourquoi je refuse aujourd'hui et
sur-le-champ l'impôt, des boissons; je le dirai. Je viens d'exposer
le système, la théorie dans laquelle je voudrais que le gouvernement
entrât. Mais comme je n'ai jamais vu un gouvernement qui voulût
exécuter sur lui ce qu'il regarde comme une sorte de demi-suicide,
retrancher toutes les attributions qui ne lui sont pas essentielles,
je me vois obligé de le forcer, et je ne le puis qu'en lui refusant
les moyens de persévérer dans une voie funeste. C'est pour cela que
j'ai voté pour la réduction de l'impôt du sel; c'est pour cela que
j'ai voté pour la réforme postale; c'est pour cela que je voterai
contre l'impôt des boissons. (Assentiment à gauche.)

C'est ma conviction intime que la France, si elle a foi, si elle
a confiance en elle-même, si elle a la certitude qu'on ne viendra
pas l'attaquer, du moment qu'elle est décidée à ne pas attaquer les
autres, c'est ma conviction intime qu'il est facile de diminuer les
dépenses publiques dans une proportion énorme, et que, même avec la
suppression de l'impôt sur les boissons, il restera suffisamment,
non-seulement pour aligner les recettes avec les dépenses, mais
encore pour diminuer la dette publique. (Marques nombreuses
d'approbation.)



DISCOURS

SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES[78].

[Note 78: Les articles 413, 415 et 416 du Code pénal punissent, mais
d'une manière bien inégale, les coalitions des patrons et celles des
ouvriers. Une proposition d'abroger ces trois articles avait été
renvoyée par l'Assemblée législative à l'examen d'une commission,
qui ne la jugea pas admissible et pensa qu'il était indispensable de
maintenir les dispositions répressives, en les modifiant, toutefois,
pour les rendre impartiales.

Ce but, il est permis de le dire, ne fut pas atteint par les
modifications formulées. M. Morin, manufacturier et représentant de
la Drôme, persuadé que la seule base sur laquelle puisse s'établir le
bon accord entre les ouvriers et les patrons, c'est l'égalité devant
la loi, voulut amender les conclusions de la commission conformément
à ce principe. L'amendement qu'il présenta fut appuyé par Bastiat,
dans la séance du 17 novembre 1849.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


CITOYENS REPRÉSENTANTS,

Je viens appuyer l'amendement de mon honorable ami M. Morin; je ne
puis pas l'appuyer sans examiner aussi le projet de la commission.
Il est impossible de discuter l'amendement de M. Morin, sans entrer,
pour ainsi dire involontairement, dans la discussion générale, car
cela oblige à discuter aussi la proposition de la commission.

En effet, l'amendement de M. Morin n'est pas seulement une
modification à la proposition principale; il oppose un système à un
autre système, et pour se décider il faut bien comparer.

Citoyens, je n'apporte dans cette discussion aucun esprit de parti,
aucun préjugé de classe, je ne parlerai pas aux passions; mais
l'Assemblée voit que mes poumons ne peuvent lutter contre des orages
parlementaires; j'ai besoin de sa plus bienveillante attention.

Pour apprécier le système de la commission, permettez-moi de rappeler
quelques paroles de l'honorable rapporteur, M. de Vatimesnil. Il
disait: «Il y a un principe général dans les articles 44 et suivants
du Code pénal; ce principe général est celui-ci: La coalition,
soit entre patrons, soit entre ouvriers, constitue un délit, à
une condition, c'est qu'il y ait eu tentative ou commencement
d'exécution.» Cela est écrit dans la loi, et c'est ce qui répond tout
de suite à une observation présentée par l'honorable M. Morin. Il
vous a dit: «Les ouvriers ne pourront donc pas se réunir, venir chez
leur patron débattre honorablement avec lui (c'est l'expression dont
il s'est servi), débattre honorablement avec lui leurs salaires!»

«Pardonnez-moi, ils pourront se réunir, ajoute M. de Vatimesnil,
ils le pourront parfaitement, ils le pourront soit en venant tous,
soit en nommant des commissions, pour traiter avec leurs patrons;
pas de difficulté quant à cela; le délit, aux termes du Code, ne
commence que quand il y a eu tentative ou commencement d'exécution de
coalition, c'est-à-dire lorsque, après avoir débattu les conditions,
et malgré l'esprit de conciliation que les patrons, dans leur propre
intérêt, apportent toujours dans ces sortes d'affaires, on leur dit:
«Mais, après tout, comme vous ne nous donnez pas tout ce que nous
vous demandons, nous allons nous retirer, et nous allons, _par notre
influence, par des influences qui sont bien connues et qui tiennent
à l'identité d'intérêt et à la camaraderie_, nous allons déterminer
tous les autres ouvriers des autres ateliers à se mettre en chômage.»

Après cette lecture, je me demande où est le délit;--car dans cette
Assemblée, il ne peut y avoir, ce me semble, sur une pareille
question, ce qu'on appelle majorité ou minorité systématique. Ce que
nous voulons tous, c'est réprimer des délits; ce que nous cherchons
tous, c'est de ne pas introduire dans le Code pénal des délits
fictifs, imaginaires, pour avoir le plaisir de les punir.

Je me demande où est le délit. Est-il dans la coalition,--dans le
chômage,--dans l'influence à laquelle on fait allusion? On dit:
C'est la coalition elle-même qui constitue le délit. J'avoue que je
ne puis admettre cette doctrine, parce que le mot _coalition_ est
synonyme d'association; c'est la même étymologie, le même sens. La
coalition, abstraction faite du but qu'elle se propose, des moyens
qu'elle emploie, ne peut être considérée comme un délit, et M. le
rapporteur le sent lui-même; car répondant à M. Morin, qui demandait
si les ouvriers pouvaient débattre avec les patrons les salaires,
l'honorable M. de Vatimesnil disait: «Ils le pourront certainement;
ils pourront se présenter isolément ou tous ensemble, _nommer des
commissions_.» Or, pour nommer des commissions, il faut certainement
s'entendre, se concerter, s'associer; il faut faire une coalition.
À strictement parler, ce n'est donc pas dans le fait même de la
coalition qu'est le délit.

Cependant on voudrait l'y mettre, et l'on dit: «Il faut qu'il y ait
un commencement d'exécution.» Mais le commencement d'exécution d'une
action innocente peut-il rendre cette action coupable? Je ne le
crois pas. Si une action est mauvaise en elle-même, il est certain
que la loi ne peut l'atteindre qu'autant qu'il y a un commencement
d'exécution. Je dirai même: C'est le commencement d'exécution qui
fait l'existence de l'action. Votre langage, au contraire, revient
à celui-ci: «Le regard est un délit, mais il ne devient un délit
que lorsqu'on commence à regarder.» M. de Vatimesnil reconnaît
lui-même qu'on ne peut pas aller rechercher la pensée d'une action
coupable. Or, quand l'action est innocente en elle-même, et qu'elle
se manifeste par des faits innocents, il est évident que cela
n'incrimine pas et ne peut jamais changer sa nature.

Maintenant, qu'est-ce que l'on entend par ces mots «commencement
d'exécution?»

Une coalition peut se manifester, peut commencer à être exécutée
de mille manières différentes. Mais non, on ne s'occupe pas de
ces mille manières, on se concentre sur le chômage. En ce cas, si
c'est le chômage qui est nécessairement le commencement d'exécution
de la coalition, dites donc que le chômage est, par lui-même, un
délit; punissez donc le chômage; dites que le chômage sera puni; que
quiconque aura refusé de travailler au taux qui ne lui convient pas
sera puni. Alors votre loi sera sincère.

Mais y a-t-il une conscience qui puisse admettre que le chômage, en
lui-même, indépendamment des moyens qu'on emploie, est un délit?
Est-ce qu'un homme n'a pas le droit de refuser de vendre son travail
à un taux qui ne lui convient pas?

On me répondra: Tout cela est vrai quand il s'agit d'un homme isolé,
mais cela n'est pas vrai quand il s'agit d'hommes qui sont associés
entre eux.

Mais, messieurs, une action qui est innocente en soi n'est pas
criminelle parce qu'elle se multiplie par un certain nombre d'hommes.
Lorsqu'une action est mauvaise en elle-même, je conçois que, si cette
action est faite par un certain nombre d'individus, on puisse dire
qu'il y a aggravation; mais quand elle est innocente en elle-même,
elle ne peut pas devenir coupable parce qu'elle est le fait d'un
grand nombre d'individus. Je ne conçois donc pas comment on peut
dire que le chômage est coupable. Si un homme a le droit de dire à
un autre: «Je ne veux pas travailler à telle ou telle condition,»
deux ou trois mille hommes ont le même droit; ils ont le droit de
se retirer. C'est là un droit naturel, qui doit être aussi un droit
légal.

Cependant on a besoin de jeter un vernis de culpabilité sur le
chômage, et alors comment s'y prend-on? On glisse entre parenthèse
ces mots: «Comme vous ne nous donnez pas ce que nous vous demandons,
nous allons nous retirer; nous allons, _par des influences qui
sont bien connues_ et qui tiennent à l'identité d'intérêt, à la
camaraderie...»

Voilà donc le délit; ce sont _les influences bien connues_, ce sont
les violences; les intimidations; c'est là qu'est le délit; c'est là
que vous devez frapper. Eh bien, c'est là que frappe l'amendement de
l'honorable M. Morin. Comment lui refuseriez-vous vos suffrages?

Mais on nous rapporte une autre suite de raisonnements et on dit ceci:

«La coalition porte les deux caractères qui peuvent la faire classer
dans le nombre des délits; la coalition est blâmable en elle, et
ensuite elle produit des conséquences funestes, funestes pour
l'ouvrier, funestes pour le patron, funestes pour la société tout
entière.»

D'abord, que la coalition soit blâmable, c'est précisément le point
sur lequel on n'est pas d'accord, _quod erat demonstrandum_, c'est
ce qu'il faut prouver; elle est blâmable selon le but qu'elle se
propose et surtout selon les moyens qu'elle emploie. Si la coalition
se borne à la force d'inertie, à la passiveté, si les ouvriers se
sont concertés, se sont entendus et qu'ils disent: Nous ne voulons
pas vendre notre marchandise, qui est du travail, à tel prix, nous
en voulons tel autre, et si vous refusez, nous allons rentrer dans
nos foyers ou chercher de l'ouvrage ailleurs,--il me semble qu'il est
impossible de dire que ce soit là une action blâmable.

Mais vous prétendez qu'elle est funeste. Ici, malgré tout le respect
que je professe pour le talent de M. le rapporteur, je crois qu'il
est entré dans un ordre de raisonnements au moins fort confus. Il
dit: Le chômage est nuisible au patron, car c'est une chose fâcheuse
pour le patron qu'un ou plusieurs ouvriers se retirent. Cela nuit à
son industrie, de manière que l'ouvrier porte atteinte à la liberté
du patron, et par suite à l'art. 13 de la Constitution.

En vérité, c'est là un renversement complet d'idées.

Quoi! je suis en face d'un patron, nous débattons le prix, celui
qu'il m'offre ne me convient pas, je ne commets aucune violence,
je me retire,--et vous dites que c'est moi qui porte atteinte à
la liberté du patron, parce que je nuis à son industrie! Faites
attention que ce que vous proclamez n'est pas autre chose que
l'esclavage. Car qu'est-ce qu'un esclave, si ce n'est l'homme forcé,
par la loi, de travailler à des conditions qu'il repousse? (_À
gauche._ Très-bien!)

Vous demandez que la loi intervienne parce que c'est moi qui viole
la propriété du patron; ne voyez-vous pas, au contraire, que c'est
le patron qui viole la mienne? S'il fait intervenir la loi pour que
sa volonté me soit imposée, où est la liberté, où est l'égalité? (_À
gauche._ Très-bien!)

Ne dites pas que je tronque votre raisonnement, car il est tout
entier dans le rapport et dans votre discours.

Vous dites ensuite que les ouvriers, quand ils se coalisent, se font
du tort à eux-mêmes, et vous partez de là pour dire que la loi doit
empêcher le chômage. Je suis d'accord avec vous que, dans la plupart
des cas, les ouvriers se nuisent à eux-mêmes. Mais c'est précisément
pour cela que je voudrais qu'ils fussent libres, parce que la liberté
leur apprendrait qu'ils se nuisent à eux-mêmes; et vous, vous en
tirez cette conséquence, qu'il faut que la loi intervienne et les
attache à l'atelier.

Mais vous faites entrer la loi dans une voie bien large et bien
dangereuse.

Tous les jours, vous accusez les socialistes de vouloir faire
intervenir la loi en toutes choses, de vouloir effacer la
responsabilité personnelle.

Tous les jours, vous vous plaignez de ce que, partout où il y a un
mal, une souffrance, une douleur, l'homme invoque sans cesse la loi
et l'État.

Quant à moi, je ne veux pas que, parce qu'un homme chôme et que par
cela même il dévore une partie de ses économies, la loi puisse lui
dire: «Tu travailleras dans cet atelier, quoiqu'on ne t'accorde pas
le prix que tu demandes.» Je n'admets pas cette théorie.

Enfin vous dites qu'il nuit à la société tout entière.

Il n'y a pas de doute qu'il nuit à la société; mais c'est le même
raisonnement; un homme juge qu'en cessant de travailler il obtiendra
un meilleur taux de salaire dans huit ou dix jours; sans doute c'est
une déperdition de travail pour la société, mais que voulez-vous
faire? Voulez-vous que la loi remédie à tout? C'est impossible; il
faudrait alors dire qu'un marchand qui attend, pour vendre son café,
son sucre, de meilleurs temps, nuit à la société; il faudrait donc
invoquer toujours la loi, toujours l'État!

On avait fait contre le projet de la commission une objection qu'il
me semble qu'on a traitée bien légèrement, trop légèrement, car
elle est fort-sérieuse. On avait dit: De quoi s'agit-il? Il y a des
patrons d'un côté, des ouvriers de l'autre; il s'agit de règlement de
salaires. Évidemment, ce qu'il faut désirer, le salaire se réglant
par le jeu naturel de l'offre et de la demande, c'est que la demande
et l'offre soient aussi libres, ou, si vous voulez, aussi contraintes
l'une que l'autre. Pour cela, il n'y a que deux moyens: il faut, ou
laisser les coalitions parfaitement libres, ou les supprimer tout à
fait.

On vous objecte,--et vous avouez--qu'il est tout à fait impossible
à votre loi de tenir la balance équitable; que les coalitions
d'ouvriers, se faisant toujours sur une très grande échelle et en
plein jour, sont bien plus faciles à saisir que les coalitions de
patrons.

Vous avouez la difficulté; mais vous ajoutez aussitôt: La loi ne
s'arrête pas à ces détails.--Je réponds qu'elle doit s'y arrêter. Si
la loi ne peut réprimer un prétendu délit qu'en commettant envers
toute une classe de citoyens la plus criante et la plus énorme des
injustices, elle doit s'arrêter. Il y a mille cas analogues où la loi
s'arrête.

Vous avouez vous-même que, sous l'empire de votre législation,
l'offre et la demande ne sont plus à deux de jeu, puisque la
coalition des patrons ne peut pas être saisie; et c'est évident:
deux, trois patrons, déjeunent ensemble, font une coalition, personne
n'en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu'elle
se fait au grand jour.

Puisque les uns échappent à votre loi, et que les autres n'y
échappent pas, elle a pour résultat nécessaire de peser sur l'offre
et de ne pas peser sur la demande, d'altérer, au moins en tant
qu'elle agit, le taux naturel des salaires, et cela d'une manière
systématique et permanente. C'est ce que je ne puis pas approuver.
Je dis que, puisque vous ne pouvez pas faire une loi également
applicable à tous les intérêts qui sont en présence, puisque vous ne
pouvez leur donner l'égalité, laissez-leur la liberté, qui comprend
en même temps l'égalité.

Mais si l'égalité n'a pas pu être atteinte comme résultat dans le
projet de la commission, l'est-elle au moins sur le papier? Oui,
je crois que la commission, et j'en suis certain, a fait de grands
efforts pour atteindre au moins l'égalité apparente. Cependant elle
n'y a pas encore réussi, et, pour s'en convaincre, il suffit de
comparer l'art. 414 à l'art. 415, celui qui concerne les patrons
à celui qui concerne les ouvriers. Le premier est excessivement
simple; on ne peut s'y tromper; la justice quand elle poursuivra,--le
délinquant quand il se défendra,--sauront parfaitement à quoi s'en
tenir.

«Sera punie... 1º toute coalition entre ceux qui font travailler les
ouvriers, tendant à _forcer_ l'abaissement des salaires, s'il y a eu
tentative ou commencement d'exécution.»

J'appelle votre attention sur le mot _forcer_, qui ouvre une grande
latitude à la défense des patrons: il est vrai, diront-ils, que
nous nous sommes réunis deux ou trois; nous avons pris des mesures
pour produire la baisse des salaires mais nous n'avons pas essayé
de _forcer_.--C'est un mot très-important qui ne se trouve pas dans
l'article suivant.

En effet, l'article suivant est extrêmement élastique; il ne comprend
pas un seul fait, il en comprend un très-grand nombre.

«Toute coalition d'ouvriers pour faire cesser en même temps les
travaux, pour interdire le travail dans les ateliers, pour empêcher
de s'y rendre avant ou après certaines heures, et, en général, pour
suspendre, empêcher, enchérir les travaux (il n'y a pas _forcer_),
s'il y a tentative ou commencement d'exécution, etc.»

Et si l'on disait que j'épilogue sur le mot _forcer_, j'appellerais
l'attention de la commission sur l'importance qu'elle a donnée
elle-même à ce mot. (Bruit.)

_Un membre à gauche._ La droite n'accorde pas le silence. Quand on
dit de bonnes choses, on interrompt toujours. Racontez une histoire,
on vous écoutera.

M. FRÉDÉRIC BASTIAT. Dans le désir d'arriver, au moins sur le
papier, puisque c'est impossible en fait, à une certaine égalité, la
commission avait deux voies à prendre relativement aux expressions
_injustement_ et _abusivement_ que contient l'art. 414.

Il fallait évidemment ou supprimer, dans l'art. 414, ces mots
qui ouvraient une voie très-large à la défense des patrons, ou
l'introduire dans l'art. 415 pour ouvrir la même porte aux ouvriers.
La commission a préféré la suppression des mots _injustement_
et _abusivement_. Sur quoi s'est-elle fondée? Elle s'est fondée
précisément sur ce que, immédiatement après ces mots, venait le mot
_forcer_, et ce mot, souligné cinq fois dans une seule page de son
rapport, prouve qu'elle y attache une grande importance. Mais elle
s'en est exprimée très-catégoriquement; elle a dit:

«Quand un concert de mesures contraires aux lois a été établi
pour _forcer_ l'abaissement des salaires, il est impossible de le
justifier. Un tel fait est nécessairement _injuste_ et _abusif_;
car _forcer_ l'abaissement des salaires, c'est produire, par un
pacte aussi illicite que contraire à l'humanité, un abaissement de
salaires qui ne serait pas résulté des circonstances industrielles
et de la libre concurrence; d'où il suit que l'emploi de ces mots
_injustement_ et _abusivement_ choque le bon sens.»

Ainsi, comment a-t-on justifié l'élimination qu'on a faite des mots
_injustement_ et _abusivement_? On a dit: C'est un pléonasme; le mot
_forcer_ remplace tout cela.

Mais, messieurs, quand il s'est agi des ouvriers, on n'a plus mis
le mot _forcer_, et dès lors les ouvriers n'ont plus la même chance
de défense; on a mis seulement qu'ils ne pourraient _enchérir_
les salaires, non plus en _forcer injustement ou abusivement_
l'élévation, mais les _enchérir_ seulement. Il y a encore là, au
moins dans la rédaction, un vice, une inégalité qui vient s'enter sur
l'inégalité bien plus grave dont j'ai parlé tout à l'heure.

Tel est, messieurs, le système de la commission, système qui, selon
moi, est vicieux de tout point, vicieux théoriquement, et vicieux
pratiquement, système qui nous laisse dans une incertitude complète
sur ce que c'est que le délit. Est-ce la coalition, est-ce le
chômage, est-ce l'abus, est-ce la force? On n'en sait rien. Je défie
qui que ce soit, l'esprit le plus logique, de voir où commence et
où finit l'impunité. Vous me dites: «La coalition est un délit.
Cependant vous pouvez nommer une commission.»--Mais je ne suis pas
sûr de pouvoir nommer une commission et envoyer des délégués, quand
votre rapport est plein de considérations, desquelles il résulte que
la coalition est l'essence même du délit.

Je dis ensuite que, pratiquement, votre loi est pleine d'inégalités;
elle ne s'applique pas exactement et proportionnellement aux deux
partis dont vous voulez faire cesser l'antagonisme. Singulière
manière de faire cesser l'antagonisme entre deux partis, que de les
traiter d'une manière inégale!

Quant au système de M. Morin, je ne m'y arrêterai pas longtemps;
il est parfaitement clair, parfaitement lucide; il repose sur un
principe inébranlable et admis par tout le monde: liberté dans
l'usage et répression dans l'abus. Il n'y a pas d'intelligence
quelconque qui ne donne son adhésion à un pareil principe.

Demandez au premier venu, à qui vous voudrez, si la loi est injuste,
partiale lorsqu'elle se contente de réprimer l'intimidation, la
violence? Tout le monde vous dira: Ce sont là de vrais délits.
D'ailleurs, les lois sont faites pour les ignorants comme pour
les savants. Il faut que la définition d'un délit saisisse les
intelligences, il faut que la conscience y donne son assentiment;
il faut qu'en lisant la loi on dise: En effet, c'est un délit.
Vous parlez du respect des lois; c'est là une partie constitutive
du respect des lois. Comment voulez-vous qu'on respecte une loi
inintelligente et inintelligible? Cela est impossible. (Approbation à
gauche.)

Ce qui se passe ici, messieurs, me semble tirer quelque importance
de l'analogie parfaite avec ce qui s'est passé dans un autre pays,
dont a parlé hier M. de Vatimesnil, l'Angleterre, qui a une si grande
expérience en matière de coalitions, de luttes, de difficultés de
cette nature. Je crois que cette expérience vaut la peine d'être
consultée et apportée à cette tribune.

On vous a parlé des nombreuses et formidables coalitions qui s'y sont
manifestées depuis l'abrogation de la loi ou des lois; mais on ne
vous a rien dit de celles qui avaient eu lieu auparavant. C'est ce
dont il fallait parler aussi; car, pour juger les deux systèmes, il
faut les comparer.

Avant 1824, l'Angleterre avait été désolée par des coalitions si
nombreuses, si terribles, si énergiques, qu'on avait opposé à ce
fléau trente-sept statuts dans un pays où, comme vous le savez,
l'antiquité fait, pour ainsi dire, partie de la loi, où l'on respecte
des lois même absurdes, uniquement parce qu'elles sont anciennes.
Il faut que ce pays ait été bien travaillé, bien tourmenté par le
mal pour qu'il se soit décidé à faire, coup sur coup, et dans un
court espace de temps, trente-sept statuts, tous plus énergiques
les uns que les autres. Eh bien! qu'est-il arrivé? On n'en est pas
venu à bout; le mal allait toujours s'aggravant. Un beau jour on
s'est dit: Nous avons essayé bien des systèmes, trente-sept statuts
ont été faits; essayons si nous pourrons réussir par un moyen bien
simple, la justice et la liberté.--Je voudrais que l'on appliquât ce
raisonnement dans bien des questions, et l'on trouverait que leur
solution n'est pas si difficile qu'on le pense; mais enfin, cette
fois, on a fait et appliqué ce raisonnement en Angleterre.

Donc, en 1824, une loi intervint sur la proposition de M. Hume,
proposition qui ressemblait tout à fait à celle de MM. Doutre,
Greppo, Benoît et Fond: c'était l'abrogation complète, totale, de ce
qui avait existé jusqu'alors. La justice, en Angleterre, se trouva
alors désarmée en face des coalitions, même contre la violence,
l'intimidation et les menaces, faits qui cependant viennent aggraver
la coalition. À ces faits-là on ne pouvait appliquer que les lois
relatives aux menaces, aux rixes accidentelles qui ont lieu dans
les rues; de sorte que, l'année d'après, en 1825, le ministre de la
justice vint demander une loi spéciale qui laisserait la liberté
complète aux coalitions, mais qui aggraverait la peine appliquée aux
violences ordinaires; le système de la loi de 1825 est là tout entier.

L'art. 3 porte: «Sera puni d'un emprisonnement et d'une amende,
etc..., quiconque par intimidation, menaces ou violences, aura...,
etc.»

Les mots _intimidation_, _menaces_ et _violences_ reviennent à chaque
phrase. Le mot coalition n'est pas même mentionné.

Et puis viennent deux autres articles extrêmement remarquables, que
l'on n'admettrait pas probablement en France, parce qu'ils sont
virtuellement renfermés dans cette maxime: Ce que la loi ne défend
pas est permis.

Il y est dit: «Ne seront pas passibles de cette peine ceux qui se
seront réunis, ceux qui se seront coalisés et auront cherché à
influer sur le taux des salaires, ceux qui seront entrés dans des
conventions verbales ou écrites, etc...»

Enfin, la liberté la plus large et la plus complète y est
expressément accordée.

Je dis qu'il y a de l'analogie dans la situation, car ce que vous
propose la commission, c'est l'ancien système anglais, celui des
statuts. La proposition de M. Doutre et de ses collègues, c'est la
proposition de M. Hume qui abolit tout, et qui ne laissait aucune
aggravation pour les violences qui étaient concertées, quoique l'on
ne puisse méconnaître que les violences méditées par un certain
nombre d'hommes offrent plus de dangers que la violence individuelle
commise dans la rue. Enfin la proposition de l'honorable M. Morin
répond parfaitement à celle qui a amené en Angleterre la loi
définitive de 1825.

Maintenant on vous dit: Depuis 1825, l'Angleterre ne se trouve pas
bien de ce système.--Elle ne s'en trouve pas bien! Mais je trouve,
moi, que vous vous prononcez sur cette question sans l'avoir assez
approfondie. J'ai parcouru l'Angleterre plusieurs fois, j'ai
interrogé sur cette question un grand nombre de manufacturiers. Eh
bien, je puis affirmer que jamais je n'ai rencontré une personne
qui ne s'en applaudît et qui ne fût très-satisfaite de ce que
l'Angleterre, en cette circonstance, a osé regarder la liberté
en face. Et c'est peut-être à cause de cela que, plus tard, dans
beaucoup d'autres questions, elle a osé encore regarder la liberté en
face.

Vous citez la coalition de 1832, qui, en effet, fut une coalition
formidable; mais il faut bien prendre garde et ne pas présenter les
faits isolément. Cette année-là, il y avait disette, le blé valait
95 schellings le quarter; il y avait famine, et cette famine a duré
plusieurs années...

M. DE VATIMESNIL, _rapporteur_. J'ai cité la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Il y a eu une famine en 1832 et une autre plus forte en
1842.

M. LE RAPPORTEUR. J'ai parlé de la coalition de 1842.

M. BASTIAT. Mon argumentation s'applique avec plus de force encore
à l'année 1842. Dans ces temps de disette, qu'arrive-t-il? C'est
que les revenus de presque toute la population servent à acheter
les objets nécessaires à leur subsistance. On n'achète pas d'objets
manufacturés, les ateliers chôment, on est obligé de renvoyer
beaucoup d'ouvriers; il y a concurrence de bras, et les salaires
baissent.

Eh bien, lorsque, dans les salaires, une grande baisse se manifeste,
et que cela se combine avec une famine épouvantable, il n'est pas
étonnant que, dans un pays de liberté complète, des coalitions se
forment.

C'est ce qui a lieu en Angleterre. Est-ce qu'on a changé de loi pour
cela? Pas du tout.

On a vu les causes de ces coalitions, mais on les a bravées. On a
puni les menaces, les violences, partout où elles se manifestaient,
mais on n'a pas fait autre chose.

On vous a présenté un tableau effrayant de ces associations, et on a
dit qu'elles tendaient à devenir politiques.

Messieurs, à l'époque dont je parle, il s'agitait une grande question
en Angleterre, et cette question était envenimée encore par les
circonstances, par la disette; il y avait lutte entre la population
industrielle et les propriétaires, c'est-à-dire l'aristocratie qui
voulait vendre le blé le plus cher possible, et qui, pour cela,
prohibait les blés étrangers. Qu'est-il arrivé? Ces unions, qu'on
appelait hier plaisamment _trade-unions_, ces unions, qui jouissaient
de la liberté de coalition, voyant que tous les efforts faits par
leur coalition n'étaient pas parvenus à faire élever le taux des
salaires...

_Une voix._ C'est ce qui est mauvais.

M. BASTIAT. Vous dites que c'est un mal; je dis, au contraire, que
c'est un grand bien. Les ouvriers se sont aperçus que le taux des
salaires ne dépendait pas des patrons, mais d'autres lois sociales,
et ils se dirent: «Pourquoi nos salaires ne se sont-ils pas élevés?
La raison en est simple: c'est parce qu'il nous est défendu de
travailler pour l'étranger, ou du moins de recevoir en payement
du blé étranger. C'est donc à tort que nous nous en prenons à nos
patrons; il faut nous en prendre à cette classe aristocratique
qui non-seulement possède le sol, mais encore qui fait la loi, et
nous n'aurons d'influence sur les salaires que lorsque nous aurons
reconquis nos droits politiques.»

_À gauche._ Très-bien! très-bien!

M. BASTIAT. En vérité, messieurs, trouver quelque chose
d'extraordinaire dans cette conduite si simple et si naturelle
des ouvriers anglais, c'est presque apporter à cette tribune
une protestation contre le suffrage universel en France. (Nouvel
assentiment à gauche.)

Il résulte de là que les ouvriers anglais ont appris une grande
leçon par la liberté; ils ont appris qu'il ne dépendait pas de leurs
patrons d'élever ou d'abaisser le taux des salaires; et aujourd'hui
l'Angleterre vient de traverser deux ou trois années très-difficiles
par suite de la pourriture des pommes de terre, du manque de récolte,
de la manie des chemins de fer, et par suite aussi des révolutions
qui ont désolé l'Europe et fermé les débouchés à ses produits
industriels; jamais elle n'avait passé par des crises semblables.
Cependant il n'y a pas eu un fait de coalition répréhensible et pas
un seul fait de violence; les ouvriers y ont renoncé par suite de
leur expérience; c'est là un exemple à apporter et à méditer dans
notre pays. (Approbation à gauche.)

Enfin il y a une considération qui me frappe et qui est plus
importante que tout cela. Vous voulez le respect des lois, et vous
avez bien raison; mais il ne faut pas oblitérer le sens de la justice
chez les hommes.

Voilà deux systèmes en présence, celui de la commission et celui de
M. Morin.

Figurez-vous qu'alternativement, en vertu de l'un et de l'autre
système, on traduise des ouvriers en justice. Eh bien! voilà des
ouvriers traduits en justice en vertu de la loi actuelle sur les
coalitions; ils ne savent même pas ce qu'on leur demande; ils
ont cru qu'ils avaient le droit, jusqu'à un certain point, de se
coaliser, de se concerter, et vous le reconnaissez vous-mêmes dans
une certaine mesure. Ils disent: Nous avons mangé notre pécule, nous
sommes ruinés; ce n'est pas notre faute, c'est celle de la société
qui nous tourmente, de patrons qui nous vexent, de la justice qui
nous poursuit. Ils se présentent devant les tribunaux l'irritation
dans le coeur, ils se posent en victimes, et non-seulement ils
résistent, mais ceux qui ne sont pas poursuivis sympathisent avec
eux; la jeunesse, toujours si ardente, les publicistes se mettent de
leur côté. Croyez-vous que ce soit là une position bien belle, bien
favorable pour la justice du pays?

Au contraire, poursuivez des ouvriers en vertu du système de M.
Morin; qu'ils soient traduits devant la justice; que le procureur
de la République dise: Nous ne vous poursuivons pas parce que vous
vous êtes coalisés, vous étiez parfaitement libres. Vous avez demandé
une augmentation de salaires, nous n'avons rien dit; vous vous êtes
concertés, nous n'avons rien dit; vous avez voulu le chômage, nous
n'avons rien dit; vous avez cherché à agir par la persuasion sur vos
camarades, nous n'avons rien dit. Mais vous avez employé les armes,
la violence, la menace; nous vous avons traduits devant les tribunaux.

L'ouvrier que vous poursuivrez ainsi courbera la tête, parce qu'il
aura le sentiment de son tort, et qu'il reconnaîtra que la justice de
son pays a été impartiale et juste. (Très-bien!)

Je terminerai, messieurs, par une autre considération, et c'est
celle-ci:

Selon moi, il y a une foule de questions agitées maintenant parmi
les classes ouvrières, et au sujet desquelles, dans mon opinion
très-intime et très-profonde, les ouvriers s'égarent; et j'appelle
votre attention sur ce point: toujours lorsqu'une révolution éclate
dans un pays où il y a plusieurs classes échelonnées, superposées et
où la première classe s'était attribué certains priviléges, c'est la
seconde qui arrive; elle avait invoqué naturellement le sentiment
du droit et de la justice pour se faire aider par les autres. La
révolution se fait; la seconde classe arrive. Elle ne tarde pas
le plus souvent à se constituer aussi des priviléges. Ainsi de la
troisième, ainsi de la quatrième. Tout cela est odieux, mais c'est
toujours possible, tant qu'il y a en bas une classe qui peut faire
les frais de ces priviléges qu'on se dispute.

Mais il est arrivé ceci, qu'à la révolution de Février, c'est
la nation tout entière, le peuple tout entier, dans toutes les
profondeurs de ses masses, qui est arrivé, ou qui peut arriver, par
l'élection, par le suffrage universel, à se gouverner lui-même. Et
alors, par un esprit d'imitation que je déplore, mais qui me semble
assez naturel, il a pensé qu'il pourrait guérir ses souffrances en
se constituant aussi des priviléges, car je regarde le _droit au
crédit_, le _droit au travail_ et bien d'autres prétentions, comme de
véritables priviléges. (Mouvement.)

Et en effet, messieurs, ils pourraient lui être accordés, si
au-dessous de lui, ou à sa portée, il y avait une autre classe encore
plus nombreuse, trois cents millions de Chinois, par exemple, qui
pussent en faire les frais. (Rires d'assentiment.) Or cela n'existe
pas; c'est pourquoi chacun des priviléges, les hommes du peuple se
les payeraient les uns aux autres, sans profit possible pour eux, au
moyen d'un appareil compliqué et en subissant, au contraire, toute la
déperdition causée par l'appareil.

Eh bien! l'Assemblée législative pourra être appelée à lutter contre
ces prétentions, qu'il ne faut pas traiter trop légèrement, parce
que, malgré tout, elles sont sincères. Vous serez obligés de lutter.
Comment lutteriez-vous avec avantage si vous refoulez la classe
ouvrière lorsqu'elle ne demande rien que de raisonnable; lorsqu'elle
demande purement et simplement justice et liberté? Je crois que vous
acquerrez une grande force en donnant ici une preuve d'impartialité;
vous serez mieux écoutés, vous serez regardés comme le tuteur de
toutes les classes et particulièrement de cette classe, si vous
vous montrez complétement impartial et juste envers elle. (Vive
approbation à gauche.)

En résumé, je repousse le projet de la commission, parce qu'il n'est
qu'un Expédient, et que le caractère de tout expédient, c'est la
faiblesse et l'injustice. J'appuie la proposition de M. Morin, parce
qu'elle se fonde sur un Principe; et il n'y a que les principes
qui aient la puissance de satisfaire les esprits, d'entraîner les
coeurs, et de se mettre à l'unisson des consciences. On nous a dit:
Voulez-vous donc proclamer la liberté par un amour platonique de
la liberté? Pour ce qui me regarde, je réponds: Oui. La liberté
peut réserver aux nations quelques épreuves, mais elle seule les
éclaire, les élève et les moralise. Hors de la liberté, il n'y a
qu'Oppression, et, sachez-le bien, amis de l'ordre, le temps n'est
plus, s'il a jamais existé, où l'on puisse fonder sur l'Oppression
l'union des classes, le respect des lois, la sécurité des intérêts et
la tranquillité des peuples.



RÉFLEXIONS

SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX[79].

[Note 79: À l'Assemblée législative, dans la séance du 1er avril
1850, pendant la discussion du budget de l'instruction publique,
M. Mortimer-Ternaux, représentant du peuple, proposa, par voie
d'amendement, une diminution de 300,000 francs sur la dépense des
lycées et des colléges, établissements fréquentés par les enfants de
la classe moyenne.

Sur cette question, les représentants de l'extrême gauche votèrent
avec l'extrême droite. L'amendement mis aux voix fut rejeté par une
faible majorité.

Dès le lendemain, Bastiat publia, sur ce vote, dans une feuille
quotidienne, l'opinion que nous reproduisons.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


Aux Démocrates.

Non, je ne me trompe pas; je sens battre dans ma poitrine un coeur
démocratique. Comment donc se fait-il que je me trouve si souvent
en opposition avec ces hommes qui se proclament les représentants
exclusifs de la Démocratie?

Il faut pourtant s'entendre. Ce mot a-t-il deux significations
opposées?

Il me semble, à moi, qu'il y a un enchaînement entre cette aspiration
qui pousse tous les hommes vers leur perfectionnement matériel,
intellectuel et moral, et les facultés dont ils ont été doués pouf
réaliser cette aspiration.

Dès lors, je voudrais que chaque homme eût, sous sa responsabilité,
la libre disposition, administration et contrôle de sa propre
personne, de ses actes, de sa famille, de ses transactions, de ses
associations, de son intelligence, de ses facultés, de son travail,
de son capital et de sa propriété.

C'est de cette manière qu'aux États-Unis on entend la liberté, la
démocratie. Chaque citoyen veille avec un soin jaloux à rester maître
de lui-même. C'est par là que le pauvre espère sortir de la pauvreté;
c'est par là que le riche espère conserver la richesse.

Et, en effet, nous voyons qu'en très-peu de temps ce régime a fait
parvenir les Américains à un degré d'énergie, de sécurité, de
richesse et d'égalité dont les annales du genre humain n'offrent
aucun autre exemple.

Cependant, là, comme partout, il y a des hommes qui ne se feraient
pas scrupule de porter atteinte, pour leur avantage personnel, à la
liberté et à la propriété de leurs concitoyens.

C'est pourquoi la LOI intervient, sous la sanction de la Force
commune, pour prévenir et réprimer ce penchant désordonné.

Chacun concourt, en proportion de sa fortune, au maintien de cette
Force. Ce n'est pas là, comme on l'a dit, _sacrifier une partie de
sa liberté pour conserver l'autre_. C'est, au contraire, le moyen le
plus simple, le plus juste, le plus efficace et le plus économique de
garantir la liberté de tous.

Et un des problèmes les plus difficiles de la politique, c'est de
mettre les dépositaires de cette Force commune hors d'état de faire
eux-mêmes ce qu'ils sont chargés d'empêcher.

Les Démocrates français, à ce qu'il paraît, voient les choses sous un
jour tout différent.

Sans doute, comme les Démocrates américains, ils condamnent,
repoussent et flétrissent la Spoliation que les citoyens seraient
tentés d'exercer de leur chef, les uns à l'égard des autres,--toute
atteinte portée à la propriété, au travail, à la liberté par un
individu au préjudice d'un autre individu.

Mais cette Spoliation, qu'ils repoussent entre individus, ils la
regardent comme un moyen d'égalisation; et en conséquence ils la
confient à la _Loi_, à la _Force commune_, que je croyais instituées
pour l'empêcher.

Ainsi, pendant que les Démocrates américains, après avoir chargé
la Force commune de châtier la Spoliation individuelle, sont
très-préoccupés de la crainte que cette Force ne devienne elle-même
spoliatrice, faire de cette Force un instrument de Spoliation, paraît
être le fond même et l'âme du système des Démocrates français.

À ce système, ils donnent les grands noms d'organisation,
association, fraternité, solidarité. Par là, ils ôtent tout scrupule
aux appétits les plus brutaux.

«Pierre est pauvre, Mondor est riche; ne sont-ils pas frères? ne
sont-ils pas solidaires? ne faut-il pas les associer, les organiser?
Donc, qu'ils partagent, et tout sera pour le mieux. Il est vrai
que Pierre ne doit pas prendre à Mondor, ce serait inique. Mais
nous ferons des Lois, nous créerons des Forces qui se chargeront de
l'opération. Ainsi la résistance de Mondor deviendra factieuse, et la
conscience de Pierre pourra être tranquille.»

Dans le cours de cette législature, il s'est présenté des occasions
où la Spoliation se montre sous un aspect spécialement hideux. C'est
celle que la Loi met en oeuvre au profit du riche et au détriment du
pauvre.

Eh bien! même dans ce cas, on voit la Montagne battre des mains. Ne
serait-ce pas qu'elle veut, avant tout, s'assurer le principe? Une
fois qu'avec l'appui de la majorité, la Spoliation légale du pauvre
au profit du riche sera systématisée, comment repousser la Spoliation
légale du riche au profit du pauvre?

Malheureux pays, où les Forces sacrées qui devaient être instituées
pour maintenir chacun dans son droit sont détournées à accomplir
elles-mêmes la violation des droits!

Nous avons vu hier à l'Assemblée législative une scène de cette
abominable et funeste comédie, qu'on pourrait bien appeler, la
_comédie des dupes_.

Voici de quoi il s'agissait:

Tous les ans, 300,000 enfants arrivent à l'âge de 12 ans. Sur ces
300,000 enfants, 10,000 peut-être entrent dans les colléges et lycées
de l'État. Leurs parents sont-ils tous riches? Je n'en sais rien.
Mais ce qu'on peut affirmer de la manière la plus certaine, c'est
qu'ils sont les plus riches de la nation.

Naturellement, ils devraient payer les frais de nourriture,
d'instruction et d'entretien de leurs enfants. Mais ils trouvent
que c'est fort cher. En conséquence, ils ont demandé et obtenu que
la Loi, par l'impôt des boissons et du sel, prît de l'argent aux
millions de parents pauvres, pour ledit argent leur être distribué,
à eux parents riches, à titre de gratification, encouragement,
indemnité, subvention, etc., etc.

M. Mortimer-Ternaux a demandé la cessation d'une pareille
monstruosité, mais il a échoué dans ses efforts. L'extrême droite
trouve très-doux de faire payer par les pauvres l'éducation des
enfants riches, et l'extrême gauche trouve très-politique de saisir
une telle occasion de faire passer et sanctionner le système de la
Spoliation légale.

Sur quoi je me demande: Où allons-nous? Il faut que l'Assemblée se
dirige par quelque principe; il faut qu'elle s'attache à la justice
partout et pour tous, ou bien qu'elle se jette dans le système de
la Spoliation légale et réciproque, jusqu'à parfaite égalisation de
toutes les conditions, c'est-à-dire dans le communisme.

Hier, elle a déclaré que les pauvres payeraient des impôts pour
soulager les riches. De quel front repoussera-t-elle les impôts qu'on
lui proposera bientôt de frapper sur les riches pour soulager les
pauvres?

Pour moi, je ne puis oublier que, lorsque je me suis présenté devant
les électeurs, je leur ai dit:

«Approuveriez-vous un système de gouvernement qui consisterait en
ceci: Vous auriez la responsabilité de votre propre existence.
Vous demanderiez à votre travail, à vos efforts, à votre énergie,
les moyens de vous nourrir, de vous vêtir, de vous loger, de vous
éclairer, d'arriver à l'aisance, au bien-être, peut-être à la
fortune. Le gouvernement ne s'occuperait de vous que pour vous
garantir contre tout trouble, contre toute agression injuste.
D'un autre côté, il ne vous demanderait que le très-modique impôt
indispensable pour accomplir cette tâche.»

Et tous de s'écrier: «Nous ne lui demandons pas autre chose.»

Et maintenant, quelle serait ma position si j'avais à me présenter
de nouveau devant ces pauvres laboureurs, ces honnêtes artisans, ces
braves ouvriers, pour leur dire:

«Vous payez plus d'impôts que vous ne vous y attendiez. Vous avez
moins de liberté que vous ne l'espériez. C'est un peu de ma faute,
car je me suis écarté du système de gouvernement en vue duquel vous
m'aviez nommé, et, le 1er avril, j'ai voté un surcroît d'impôt sur
le sel et les boissons, afin de venir en aide au petit nombre de nos
compatriotes qui envoient leurs enfants dans les colléges de l'État.»

Quoi qu'il arrive, j'espère ne me mettre jamais dans la triste et
ridicule nécessité de tenir aux hommes qui m'ont investi de leur
confiance un semblable langage.



INCOMPATIBILITÉS

PARLEMENTAIRES[80].

[Note 80: Cet opuscule, publié en mars 1849, fut réimprimé, en 1850,
peu de mois avant la mort de l'auteur. L'opinion qu'il y développe
avait dans son esprit des racines profondes, ainsi qu'on peut le
voir, au tome Ier, par sa _Lettre à M. Larnac_, qui date de 1846, et
de plus, par l'écrit de 1830, intitulé: _Aux Électeurs du département
des Landes_.

                                               (_Note de l'éditeur._)]


CITOYENS REPRÉSENTANTS,

Je vous conjure de donner quelque attention à cet écrit.

--«Est-il bon d'exclure de l'Assemblée nationale des catégories de
citoyens?»

--«Est-il bon de faire briller aux yeux des représentants les hautes
situations politiques?»

Voilà les deux questions que j'y traite. La constitution elle-même
n'en a pas soulevé de plus importantes.

Cependant, chose étrange, l'une d'elles,--la seconde,--a été décidée
sans discussion.

Le ministère doit-il se recruter dans la Chambre?--L'Angleterre
dit: _Oui_, et s'en trouve mal. L'Amérique dit: _Non_, et s'en
trouve bien.--89 adopta la pensée américaine; 1814 préféra l'idée
anglaise.--Entre de telles autorités, il y a, ce semble, de quoi
balancer. Cependant l'Assemblée nationale s'est prononcée pour le
système de la Restauration, importé d'Angleterre; et cela, sans débat.

L'auteur de cet écrit avait proposé un amendement. Pendant
qu'il montait les degrés de la tribune... la question était
tranchée. Je propose, dit-il...--La Chambre a voté, s'écrie M. le
président.--Quoi! sans m'admettre à...--La Chambre a voté.--Mais
personne ne s'en est aperçu!--Consultez le bureau, la Chambre a voté.

Certes, cette fois, on ne reprochera pas à l'Assemblée une lenteur
systématique!

Que faire? Saisir l'Assemblée avant le vote définitif. Je le fais par
écrit, dans l'espoir que quelque voix plus exercée me viendra en aide.

D'ailleurs, pour l'épreuve d'une discussion orale, il faut des
poumons de Stentor s'adressant à des oreilles attentives. Décidément,
le plus sûr est d'écrire.

Citoyens représentants, en mon âme et conscience, je crois que le
titre IV de la Loi électorale est à refaire. Tel qu'il est, il
organise l'anarchie. Il en est temps encore, ne léguons pas ce fléau
au pays.

Les Incompatibilités parlementaires soulèvent deux questions
profondément distinctes, quoiqu'on les ait souvent confondues.

--La représentation nationale sera-t-elle ouverte ou fermée à ceux
qui suivent la carrière des fonctions publiques?

--La carrière des fonctions publiques sera-t-elle ouverte ou fermée
aux représentants?

Ce sont là certainement deux questions différentes et qui n'ont
même entre elles aucun rapport, si bien que la solution de l'une
ne préjuge rien quant à la solution de l'autre. La députation peut
être accessible aux fonctionnaires, sans que les fonctions soient
accessibles aux députés, et réciproquement.

La loi que nous discutons est très-sévère quant à l'admission des
fonctionnaires à la Chambre, très-tolérante en ce qui concerne
l'admission des représentants aux hautes situations politiques.
Dans le premier cas, elle me semble s'être laissée entraîner à un
radicalisme de mauvais aloi. En revanche, dans le second, elle n'est
pas même prudente.

Je ne dissimule pas que j'arrive, dans cet écrit, à des conclusions
tout opposées.

Pour passer des places à la Chambre, pas d'exclusion, mais
précautions suffisantes.

Pour passer de la Chambre aux places, exclusion absolue.

Respect au suffrage universel! Ceux qu'il fait représentants doivent
_être_ représentants, et rester représentants. Pas d'exclusion à
l'entrée, exclusion absolue à la sortie. Voilà le principe. Nous
allons voir qu'il est d'accord avec l'utilité générale.


§ I. Les électeurs peuvent-ils se faire représenter par des
fonctionnaires?

Je réponds: Oui, sauf à la société à s'entourer de précautions
suffisantes.

Ici je rencontre une première difficulté, qui semble opposer d'avance
à tout ce que je pourrai dire une fin de non-recevoir insurmontable.
La constitution elle-même proclame le principe de l'incompatibilité
entre toute _fonction_ publique rétribuée et le mandat de
représentant du peuple. Or, comme dit le rapport, il ne s'agit pas
d'éluder mais d'appliquer ce principe, désormais fondamental.

Je demande s'il y a excès de subtilité à se prévaloir du mot
_fonction_ dont se sert la constitution, pour dire: Ce qu'elle
a entendu exclure, ce n'est pas l'homme, ce n'est pas même le
fonctionnaire, c'est la fonction, c'est le danger qu'elle pourrait
introduire au sein de l'Assemblée législative. Pourvu donc que la
fonction n'entre pas et reste à la porte, dût-elle être reprise à la
fin de la législature, par le titulaire, le voeu de la constitution
est satisfait.

L'Assemblée nationale a interprété ainsi l'article 28 de la
constitution, à l'occasion de l'armée, et, comme je n'arrive à autre
chose qu'à étendre cette interprétation à tous les fonctionnaires,
j'ai lieu de croire qu'il me sera permis de ne pas m'arrêter à la fin
de non-recevoir que le rapport met sur mon chemin.

Ce que je demande en effet, c'est ceci: Que tout électeur soit
éligible. Que les colléges électoraux puissent se faire représenter
par quiconque a mérité leur confiance. Mais, si le choix des
électeurs tombe sur un fonctionnaire public, c'est l'homme et non
la fonction qui entre à la Chambre. Le fonctionnaire ne perdra pas
pour cela ses droits antérieurs et ses titres. On n'exigera pas de
lui le sacrifice d'une véritable propriété acquise par de longs et
utiles travaux. La société n'a que faire d'exigences superflues et
doit se contenter de précautions suffisantes. Ainsi, le fonctionnaire
sera soustrait à l'influence du pouvoir exécutif; il ne pourra
être promu ou destitué. Il sera mis à l'abri des suggestions de
l'espérance et de la crainte. Il ne pourra exercer ses fonctions ou
en percevoir les émoluments. En un mot, il sera représentant, ne
sera que représentant, pendant toute la durée de son mandat. Sa vie
administrative sera, pour ainsi dire, suspendue et comme absorbée
par sa vie parlementaire. C'est bien là ce qu'on a fait pour les
militaires, grâce à la distinction entre le grade et l'emploi. Par
quel motif ne le ferait-on pas pour les magistrats?

Qu'on veuille bien le remarquer: l'_incompatibilité_, prise dans
le sens de l'_exclusion_, est une idée qui dut naturellement se
présenter et se populariser sous le régime déchu.

À cette époque, aucune indemnité n'était accordée aux députés non
fonctionnaires, mais ils pouvaient se faire de la députation
un marchepied vers les places lucratives. Au contraire, les
fonctionnaires publics nommés députés continuaient à recevoir
leurs traitements. À vrai dire, ils étaient payés, non comme
fonctionnaires, mais comme députés, puisqu'ils ne remplissaient pas
leurs fonctions, et que, si le ministre était mécontent de leurs
votes, il pouvait, en les destituant, leur retirer tout salaire.

Les résultats d'une telle combinaison devaient être et furent, en
effet, déplorables. D'un côté, les candidats non fonctionnaires
étaient fort rares dans la plupart des arrondissements. Les électeurs
étaient _libres_ de choisir; oui, mais le cercle du choix ne
s'étendait pas au delà de cinq à six personnes. La première condition
de l'éligibilité était une fortune considérable. Que si un homme,
seulement dans l'aisance, se présentait, il était repoussé avec
quelque raison, car on le soupçonnait d'avoir de ces vues ultérieures
que la charte n'interdisait pas.

D'un autre côté, les candidats fonctionnaires pullulaient. C'était
tout simple. D'abord une indemnité leur était allouée. Ensuite la
députation était pour eux un moyen assuré de rapide avancement.

Lorsque l'on considère que la guerre aux portefeuilles, conséquence
nécessaire de l'accessibilité des ministères aux députés (vaste sujet
que je traiterai dans le paragraphe suivant), quand on considère,
dis-je, que la guerre aux portefeuilles suscitait, au sein du
parlement, des coalitions systématiquement organisées pour renverser
le cabinet, que celui-ci ne pouvait résister qu'à l'aide d'une
majorité également systématique, compacte, dévouée; il est aisé de
comprendre à quoi devait aboutir cette double facilité donnée aux
hommes à places, pour devenir députés, et aux députés, pour devenir
hommes à places.

Le résultat devait être et a été: les services publics convertis en
exploitation; le gouvernement absorbant le domaine de l'activité
privée; la perte de nos libertés, la ruine de nos finances: la
corruption descendant de proche en proche des hautes régions
parlementaires jusqu'aux dernières couches électorales.

Dans ces circonstances, il ne faut pas s'étonner si la nation
s'attacha au principe de l'incompatibilité comme à une ancre de
salut. Tout le monde se souvient que le cri de ralliement des
électeurs honnêtes était: «Plus de fonctionnaires à la Chambre!» Et
le programme des candidats: «Je promets de n'accepter ni places, ni
faveurs.»

Cependant, la révolution de Février n'a-t-elle rien changé à cet
ordre de choses, qui expliquait et justifiait le courant de l'opinion
publique?

D'abord, nous avons le suffrage universel, et évidemment l'influence
du gouvernement sur les élections sera bien affaiblie, si même il en
reste quelque vestige.

Ensuite, il n'aura aucun intérêt à faire nommer de préférence des
fonctionnaires complétement soustraits à son action.

En outre, nous avons l'indemnité égale accordée à tous les
représentants, circonstance qui, à elle seule, change complétement la
situation.

En effet, nous n'avons plus à redouter, comme autrefois, que les
candidats fassent défaut aux élections. Il est plus à craindre que la
difficulté vienne de l'embarras du choix. Il sera donc impossible que
les fonctionnaires envahissent la Chambre. J'ajoute qu'ils n'y auront
aucun intérêt, puisque la députation ne sera plus pour eux un moyen
de parvenir. Autrefois, le fonctionnaire accueillait une candidature
comme une bonne fortune. Aujourd'hui, il ne pourra l'accepter que
comme un véritable sacrifice, au moins au point de vue de sa carrière.

Des changements aussi profonds dans la situation respective des
deux classes sont de nature, ce me semble, à modifier les idées que
nous nous étions faites de l'_incompatibilité_, sous l'empire de
circonstances toutes différentes. Je crois qu'il y a lieu d'envisager
le vrai principe et l'utilité commune, non au flambeau de l'ancienne
charte, mais à celui de la nouvelle constitution.

L'Incompatibilité, en tant que synonyme d'Exclusion, présente trois
grands inconvénients:

1º C'en est un énorme que de restreindre les choix du _suffrage
universel_. Le suffrage universel est un principe aussi jaloux
qu'absolu. Quand une population tout entière aura environné d'estime,
de respect, de confiance, d'admiration, un conseiller de Cour
d'appel, par exemple, quand elle aura foi dans ses lumières et ses
vertus; croyez-vous qu'il sera facile de lui faire comprendre qu'elle
peut confier à qui bon lui semble le soin de corriger sa législation,
excepté à ce digne magistrat?

2º Ce n'est pas une tentative moins exorbitante que celle de
dépouiller du plus beau droit politique, de la plus noble récompense
de longs et loyaux services, récompense décernée par le libre choix
des électeurs, toute une catégorie de citoyens. On pourrait presque
se demander jusqu'à quel point l'Assemblée nationale a ce droit.

3º Au point de vue de l'utilité pratique, il saute aux yeux que le
niveau de l'expérience et des lumières doit se trouver bien abaissé
dans une Chambre, renouvelable tous les trois ans, et d'où sont
exclus tous les hommes rompus aux affaires publiques. Quoi! voilà une
assemblée qui doit s'occuper de marine, et il n'y aura pas un marin!
d'armée, et il n'y aura pas de militaire! de législation civile et
criminelle, et il n'y aura pas de magistrat!

Il est vrai que les militaires et les marins sont admis, grâce à une
loi étrangère à la matière et par des motifs qui ne sont pas pris
du fond de la question. Mais cela même est un quatrième et grave
inconvénient ajouté aux trois autres. Le peuple ne comprendra pas
que, dans l'enceinte où se font les lois, l'épée soit présente et la
robe absente, parce qu'en 1832 ou 1834 une organisation particulière
fut introduite dans l'armée. Une inégalité si choquante, dira-t-il,
ne devait pas résulter d'une loi ancienne et tout à fait contingente.
Vous étiez chargé de faire une loi électorale complète, il en valait
bien la peine, et vous ne deviez pas y introduire une inconséquence
monstrueuse, à la faveur d'un article perdu du Code militaire. Mieux
eût valu l'Incompatibilité absolue. Elle eût eu au moins le prestige
d'un principe.

Quelques mots maintenant sur les précautions que la société me
semble avoir le droit de prendre à l'égard des fonctionnaires nommés
représentants.

On pourra essayer de me faire tomber dans l'inconséquence et
me dire: Puisque vous n'admettez pas de limites au choix du
suffrage universel, puisque vous ne croyez pas qu'on puisse priver
une catégorie de citoyens de leurs droits politiques, comment
admettez-vous que l'on prenne, à l'égard des uns, des précautions
plus ou moins restrictives, dont les autres sont affranchis?

Ces précautions, remarquez-le bien, se bornent à une chose:
assurer, dans l'intérêt public, l'indépendance, l'impartialité du
représentant; mettre le député fonctionnaire, à l'égard du pouvoir
exécutif, sur le pied de l'égalité la plus complète avec le député
non fonctionnaire. Quand un magistrat accepte le mandat législatif,
que la loi du pays lui dise: Votre vie parlementaire commence; tant
qu'elle durera, votre vie judiciaire sera suspendue.--Qu'y a-t-il là
d'exorbitant et de contraire aux principes? Quand la fonction est
interrompue de fait, pourquoi ne le serait-elle pas aussi de droit,
puisque aussi bien c'est là ce qui soustrait le fonctionnaire à
toute pernicieuse influence? Je ne veux pas qu'il puisse être promu
ou destitué par le pouvoir exécutif, parce que, s'il l'était, ce ne
serait pas pour des actes relatifs à la fonction, qui n'est plus
remplie, mais pour des votes. Or, qui admet que le pouvoir exécutif
puisse récompenser ou punir des votes?--Ces précautions ne sont pas
arbitraires. Elles n'ont pas pour but de restreindre le choix du
suffrage universel ou les droits politiques d'une classe de citoyens,
mais, au contraire, de les universaliser, puisque, sans elles, il en
faudrait venir à l'incompatibilité absolue.

L'homme qui, à quelque degré que ce soit, fait partie de la
hiérarchie gouvernementale, ne doit pas se dissimuler qu'il est,
vis-à-vis de la société, et sur un point capital relativement au
sujet qui nous occupe, dans une position fort différente de celle des
autres citoyens.

Entre les fonctions publiques et les industries privées, il y a
quelque chose de commun, et quelque chose de différent. Ce qu'il
y a de commun, c'est que les unes et les autres satisfont à des
besoins sociaux. Celles-ci nous préservent de la faim, du froid,
des maladies, de l'ignorance; celle-là de la guerre, du désordre,
de l'injustice, de la violence. C'est toujours des services rendus
contre une rémunération.

Mais voici ce qu'il y a de différent. Chacun est libre d'accepter ou
de refuser les services privés, de les recevoir dans la mesure qui
lui convient et d'en débattre le prix. Je ne puis forcer qui que ce
soit à acheter mes pamphlets, à les lire, à les payer au taux auquel
l'éditeur les mettrait, s'il en avait la puissance.

Mais tout ce qui concerne les services publics est réglé d'avance par
la loi. Ce n'est pas moi qui juge ce que j'achèterai de _sécurité_ et
combien je la payerai. Le fonctionnaire m'en donne tout autant que la
loi lui prescrit de m'en donner, et je le paye pour cela tout autant
que la loi me prescrit de le payer. Mon libre arbitre n'y est pour
rien.

Il est donc bien essentiel de savoir qui fera cette loi.

Comme il est dans la nature de l'homme de vendre le plus possible, la
plus mauvaise marchandise possible, au plus haut prix possible, il
est à croire que nous serions horriblement et chèrement administrés,
si ceux qui ont le privilége de vendre les produits gouvernementaux
avaient aussi celui d'en déterminer la quantité, la qualité et le
prix[81].

[Note 81: V. au tome IV, les pages 10 et 11; au tome VI, le chap.
XVII; et, au présent tome, la page 443 et suiv.

                                               (_Note de l'éditeur_.)]

C'est pourquoi, en présence de cette vaste organisation qu'on appelle
le gouvernement, et qui, comme tous les corps organisés, aspire
incessamment à s'accroître, la nation, représentée par ses députés,
décide elle-même sur quels points, dans quelle mesure, à quel prix
elle entend être gouvernée et administrée.

Que si, pour régler ces choses, elle choisit les gouvernants
eux-mêmes, il est fort à croire qu'elle sera bientôt administrée à
merci et miséricorde, jusqu'à épuisement de sa bourse.

Aussi je comprends que les hommes portés vers les moyens extrêmes
aient songé à dire à la nation: «Je te défends de te faire
représenter par des fonctionnaires.» C'est l'incompatibilité absolue.

Pour moi, je suis très-porté à tenir à la nation le même langage,
mais seulement à titre de conseil. Je ne suis pas bien sûr d'avoir
le droit de convertir ce conseil en prohibition. Assurément, si le
suffrage universel est laissé libre, cela veut dire qu'il pourra se
tromper. S'ensuit-il que, pour prévenir ses erreurs, nous devions le
dépouiller de sa liberté?

Mais ce que nous avons le droit de faire, comme chargés de formuler
une loi électorale, c'est d'assurer l'indépendance du fonctionnaire
élu représentant, de le mettre sur le pied de l'égalité avec ses
collègues, de le soustraire aux caprices de ses chefs, et de régler
sa position, pendant la durée du mandat, en ce qu'elle pourrait avoir
d'antagonique au bien public.

C'est le but de la première partie de mon amendement.

Il me semble tout concilier.

Il respecte le droit des électeurs.

Il respecte, dans le fonctionnaire, le droit du citoyen.

Il détruit cet intérêt spécial qui, autrefois, poussait les
fonctionnaires vers la députation.

Il restreint le nombre de ceux par qui elle sera recherchée.

Il assure l'indépendance de ceux par qui elle sera obtenue.

Il laisse entier le droit, tout en anéantissant l'abus.

Il élève le niveau de l'expérience et des lumières dans la Chambre.

En un mot, il concilie les principes avec l'utilité.

Mais, si ce n'est pas _avant_ l'élection qu'il faut placer
l'incompatibilité, il faut certainement la placer _après_. Les deux
parties de mon amendement se tiennent, et j'aimerais mieux cent fois
le voir repoussé tout entier qu'accueilli à moitié.


§ II.--Les représentants peuvent-ils devenir fonctionnaires?

À toutes les époques, lorsqu'il a été question de _réforme
parlementaire_, on a senti la nécessité de fermer aux députés la
carrière des fonctions publiques.

On se fondait sur ce raisonnement, qui est en effet très-concluant:
Les gouvernés nomment des mandataires pour surveiller, contrôler,
limiter et, au besoin, accuser les gouvernants. Pour remplir cette
mission, il faut qu'ils conservent, à l'égard du pouvoir, toute
leur indépendance. Que si celui-ci enrôle les représentants dans
ses cadres, le but de l'institution est manqué.--Voilà l'objection
constitutionnelle.

L'objection morale n'est pas moins forte. Quoi de plus triste que
de voir les mandataires du peuple, trahissant l'un après l'autre la
confiance dont ils avaient été investis, vendre, pour une place, et
leurs votes et les intérêts de leurs commettants?

On avait d'abord espéré tout concilier par la _réélection_.
L'expérience a démontré l'inefficacité de ce palliatif.

L'opinion publique s'attacha donc fortement à ce second aspect de
l'incompatibilité, et l'article 28 de la constitution n'est autre
chose que la manifestation de son triomphe.

Mais, à toutes les époques aussi, l'opinion publique a pensé que
l'_Incompatibilité_ devait souffrir une exception, et que, s'il était
sage d'interdire les emplois subalternes aux députés, il n'en devait
pas être de même des ministères, des ambassades, et de ce qu'on nomme
les _hautes situations_ politiques.

Aussi, dans tous les plans de _réforme parlementaire_ qui se sont
produits avant Février, dans celui de M. Gauguier, comme dans celui
de M. de Rumilly, comme dans celui de M. Thiers, si l'article 1er
posait toujours hardiment le principe, l'article 2 reproduisait
invariablement l'exception.

À vrai dire, je crois qu'il ne venait à la pensée de personne qu'il
en pût être autrement.

Et, comme l'opinion publique, qu'elle ait tort ou raison, finit
toujours par l'emporter, l'art. 79 du projet de la Loi électorale
n'est encore qu'une seconde manifestation de son triomphe.

Cet article dispose ainsi:

     Art. 79. Les fonctions publiques rétribuées auxquelles, _par
     exception_ à l'article 28 de la Constitution, les membres de
     l'Assemblée nationale peuvent être appelés, pendant la durée de
     la législature, par le choix du pouvoir exécutif, sont celles de:

     MINISTRE; Sous-secrétaire d'État; Commandant supérieur des
     gardes nationales de la Seine; Procureur général à la Cour de
     cassation; Procureur général à la Cour d'appel de Paris; Préfet
     de la Seine.

L'opinion publique ne se modifie pas en un jour. C'est donc sans
aucune espérance dans le succès actuel que je m'adresse à l'Assemblée
nationale. Elle n'effacera pas cet article de la loi. Mais
j'accomplis un devoir, car je prévois (et puissé-je me tromper!) que
cet article couvrira notre malheureuse patrie de ruines et de débris.

Certes, je n'ai pas une foi telle dans ma propre infaillibilité que
je ne sache me défier de ma pensée, quand je la trouve en opposition
avec la pensée publique. Qu'il me soit donc permis de me mettre à
l'abri derrière des autorités qui ne sont pas à dédaigner.

Des députés-ministres! c'est bien là une importation anglaise. C'est
de l'Angleterre, ce berceau du gouvernement représentatif, que nous
est venue cette irrationnelle et monstrueuse alliance. Mais il faut
remarquer qu'en Angleterre le régime représentatif tout entier n'est
qu'un moyen ingénieux de mettre et maintenir la puissance aux mains
de quelques familles parlementaires. Dans l'esprit de la constitution
britannique, il eût été absurde de fermer aux députés l'accès du
pouvoir, puisque cette constitution a précisément pour but de le
leur livrer.--Et nous verrons bientôt cependant quelles conséquences
hideuses et terribles a eues, pour l'Angleterre même, cette déviation
aux plus simples indications du bon sens.

Mais, d'un autre côté, les fondateurs de la république américaine
ont sagement repoussé cet élément de troubles et de convulsions
politiques. Nos pères, en 89, avaient fait de même. Je ne viens donc
pas soutenir une pensée purement personnelle, une innovation sans
précédents et sans autorité.

Comme Washington, comme Franklin, comme les auteurs de
la constitution de 91, je ne puis m'empêcher de voir dans
l'_admissibilité des députés au ministère_ une cause toujours
agissante de trouble et d'instabilité. Je ne pense pas qu'il soit
possible d'imaginer une combinaison plus destructive de toute force,
de toute suite dans l'action du gouvernement, un oreiller plus
anguleux pour la tête des rois ou des présidents de républiques.
Rien au monde ne me semble plus propre à éveiller l'esprit de
parti, à alimenter les luttes factieuses, à corrompre toutes
les sources d'information et de publicité, à dénaturer l'action
de la Tribune et de la Presse, à égarer l'Opinion après l'avoir
passionnée, à dépopulariser le vrai pour populariser le faux, à
entraver l'administration, à fomenter les haines nationales, à
provoquer les guerres extérieures, à ruiner les finances publiques,
à user et déconsidérer les gouvernements, à décourager et pervertir
les gouvernés, à fausser, en un mot, tous les ressorts du régime
représentatif. Je ne connais aucune plaie sociale qui se puisse
comparer à celle-là, et je crois que si Dieu lui-même nous eût
envoyé, par un de ses anges, une constitution, il suffirait que
l'Assemblée nationale y intercalât cet article 79, pour que l'oeuvre
divine devînt le fléau de notre patrie.

C'est ce que je me propose de démontrer.

J'avertis que mon argumentation est un long syllogisme reposant sur
cette prémisse, tenue pour accordée: «LES HOMMES AIMENT LA PUISSANCE.
Ils l'adorent avec tant de fureur, que, pour la conquérir ou la
conserver, il n'est rien qu'ils ne sacrifient, même le repos et le
bonheur de leur pays.»

On ne contestera pas d'avance cette vérité d'observation universelle.
Mais quand, de conséquence en conséquence, j'aurai conduit le
lecteur à ma conclusion, savoir: Le ministère doit être fermé aux
représentants;--il se peut que, ne trouvant à rompre aucune maille
de mon raisonnement, il revienne sur le point de départ et me dise:
«_Nego majorem_, vous n'avez pas prouvé l'_attrait de la puissance_.»

Eh bien! je m'obstine à maintenir ma proposition dénuée de preuves!
Des preuves! Mais ouvrez donc au hasard les annales de l'humanité!
Consultez l'histoire ancienne ou moderne, sacrée ou profane,
demandez-vous d'où sont venues toutes ces guerres de races, de
classes, de nations, de familles! Vous obtiendrez toujours cette
réponse invariable: De la soif du pouvoir.

Cela posé, la loi n'agit-elle pas avec une bien aveugle imprudence,
quand elle offre la candidature du pouvoir aux hommes mêmes qu'elle
charge de contrôler, critiquer, accuser et juger ceux qui le
détiennent? Je ne me défie pas plus qu'un autre du coeur de tel ou
tel homme; mais je me défie du coeur humain, quand il est placé, par
une loi téméraire, entre le devoir et l'intérêt. Malgré les plus
éloquentes déclamations du monde sur la pureté et le désintéressement
de la magistrature, je n'aimerais pas à avoir mon petit pécule dans
un pays où le juge pourrait prononcer la confiscation à son profit.
De même, je plains le ministre qui a à se dire: «La nation m'oblige
à rendre compte à des hommes qui ont bonne envie de me remplacer,
et qui le peuvent pourvu qu'ils me trouvent en faute.» Allez donc
prouver votre innocence à de tels juges!

Mais ce n'est pas le ministre seulement qu'il faut plaindre; c'est
surtout la nation. Une lutte terrible va s'ouvrir, c'est elle qui
fera l'enjeu; et cet enjeu, c'est son repos, son bien-être, sa
moralité et jusqu'à la justesse de ses idées.

Les fonctions salariées auxquelles, par exception à l'article 28 de
la constitution, les membres de l'Assemblée nationale peuvent être
appelés pendant la durée de la législature, par le choix du pouvoir
exécutif, sont celles de MINISTRE.

Oh! il y a là un péril si grand, si palpable, que, si nous n'avions
à cet égard aucune expérience, si nous étions réduits à juger par un
_à priori_, par le simple bon sens, nous n'hésiterions pas une minute.

Je suppose que vous n'avez aucune notion du régime représentatif.
L'on vous transporte, nouvel Astolphe, dans la lune et l'on vous dit:
Parmi les nations qui peuplent ce monde, en voici une qui ne sait ce
que c'est que repos, calme, sécurité, paix, stabilité.--N'est-elle
pas gouvernée? demandez-vous.--Oh! il n'en est pas de plus gouvernée
dans l'univers, vous est-il répondu; et, pour en trouver une autre
aussi gouvernée que celle-là, vous parcourriez inutilement toutes
les planètes, excepté peut-être la terre. Le pouvoir y est immense,
horriblement lourd et dispendieux. Les cinq sixièmes des gens qui
reçoivent quelque éducation y sont fonctionnaires publics. Mais
enfin les gouvernés y ont conquis un droit précieux. Ils nomment
périodiquement des représentants qui font toutes les lois, tiennent
les cordons de la bourse et forcent le pouvoir, soit dans son action,
soit dans sa dépense, à se conformer à leur décision.--Oh! quel bel
ordre, quelle sage économie, doivent résulter de ce simple mécanisme!
dites-vous. Certainement ce peuple a dû trouver ou trouvera, à force
de tâtonner, le point précis où le gouvernement réalisera le plus
de bienfaits, aux moindres frais. Comment donc m'annoncez-vous que
tout est trouble et confusion sous un si merveilleux régime?--Il faut
que vous sachiez, répond votre cicerone, que si les habitants de la
lune, ou les Lunatiques, aiment prodigieusement à être gouvernés, il
y a une chose qu'ils aiment plus prodigieusement encore, c'est de
gouverner. Or, ils ont introduit dans leur admirable constitution un
petit article, perdu au milieu de beaucoup d'autres, et dont voici
le sens: «Les représentants joignent à la faculté de renverser les
ministres celle de les remplacer. En conséquence, s'il se forme,--au
sein du parlement,--des partis, des oppositions systématiques, des
coalitions, qui à force de bruit et de clameurs, à force de grossir
et de fausser toutes les questions, parviennent à dépopulariser
et faire succomber le ministère, sous les coups d'une majorité
convenablement préparée à cet effet, les meneurs de ces partis,
oppositions et coalitions seront MINISTRES _ipso facto_; et,
pendant que ces éléments hétérogènes se disputeront le pouvoir, les
ministres déchus, redevenus simples représentants, iront fomenter
des intrigues, des alliances, des oppositions et des coalitions
nouvelles.»--Par le grand Dieu du ciel! vous écriez-vous, puisqu'il
en est ainsi, je ne suis pas surpris que l'histoire de ce peuple ne
soit que l'histoire d'une affreuse et permanente convulsion!

Mais revenons de la lune, heureux si, comme Astolphe, nous en
rapportons une petite fiole de bon sens. Nous en ferons hommage à qui
de droit, lors de la troisième lecture de notre Loi électorale.

Je demande à insister encore sur mon _à priori_. Seulement nous
l'appliquerons à des faits existants qui se passent sous nos yeux.

Il y a en France quatre-vingts et quelques parlements au petit pied.
On les appelle conseils généraux. Les rapports de préfet à conseil
général ressemblent, à beaucoup d'égards, aux rapports de ministre
à Assemblée nationale. D'un côté, des mandataires du public qui
décident, en son nom, comment, dans quelle mesure, à quel prix il
entend être administré. De l'autre, un agent du pouvoir exécutif qui
étudie les mesures à prendre, les fait admettre, s'il peut, et, une
fois admises, pourvoit à leur exécution. Voilà une expérience qui
se renouvelle près de cent fois par an sous nos yeux, et que nous
apprend-elle? Certes, le coeur des conseillers généraux est pétri
du même limon que celui des représentants du peuple. Il en est peu
parmi eux qui ne désirassent autant devenir préfets qu'un député peut
souhaiter de devenir ministre. Mais cette idée ne leur vient pas même
à l'esprit, et la raison en est simple: la loi n'a pas fait du titre
de conseiller un marchepied vers les préfectures. Les hommes, quelque
ambitieux qu'il soient (et ils le sont presque tous), ne poursuivent
cependant, _per fas et nefas_, que ce qu'il est possible de saisir.
Devant l'impossibilité radicale, le désir s'éteint faute d'aliment.
On voit des enfants pleurer pour avoir la lune, mais, quand la raison
survient, ils n'y pensent plus. Ceci s'adresse à ceux qui me disent:
Croyez-vous donc extirper l'ambition du coeur de l'homme?--Non
certes, et je ne le désire même pas. Mais ce qui est très-possible,
c'est de détourner l'ambition d'une voie donnée en anéantissant
l'appât qu'on y avait imprudemment placé. Vous aurez beau élever des
mâts de cocagne, personne n'y montera s'il n'y a pas une proie au
bout.

Il est certain que, si une opposition systématique, une coalition
mi-blanche et mi-rouge se formait au sein du conseil général,
elle pourrait fort bien faire sauter le préfet, mais non mettre
les meneurs à sa place. Ce qui est certain aussi, l'expérience
le démontre, c'est qu'en conséquence de cette impossibilité, de
telles coalitions ne s'y forment pas. Le préfet propose ses plans,
le conseil les discute, les examine en eux-mêmes, en apprécie la
valeur propre au point de vue du bien général. Je veux bien que l'un
se laisse influencer par l'esprit de localité, un autre par son
intérêt personnel. La loi ne peut refaire le coeur humain, c'est aux
électeurs à y pourvoir. Mais il est bien positif qu'on ne repousse
pas systématiquement les propositions du préfet, uniquement pour lui
faire pièce, pour l'entraver, pour le faire tomber, s'emparer de sa
place. Cette guerre insensée, dont en définitive le pays ferait les
frais, cette guerre, si fréquente dans nos assemblées législatives
qu'elle en est l'histoire et la vie, ne s'est jamais vue dans les
assemblées départementales; mais voulez-vous l'y voir? Il y a un
moyen bien simple. Constituez ces petits parlements sur le patron
du grand; introduisez dans la loi de l'organisation des conseils
généraux un petit article ainsi conçu:

«Si une mesure bonne ou mauvaise, proposée par le préfet, est
repoussée, il sera destitué. Celui des membres du conseil qui aura
dirigé l'opposition sera nommé à sa place, et distribuera à ses
compagnons de fortune toutes les grandes fonctions du département,
recette générale, direction des contributions directes et indirectes,
etc.»

Je le demande, parmi mes neuf cents collègues, y en a-t-il un seul
qui osât voter une pareille disposition? Ne croirait-il pas faire
au pays le présent le plus funeste? Pourrait-on mieux choisir, si
l'on était décidé à le voir agoniser sous l'étreinte des factions?
N'est-il pas certain que ce seul article bouleverserait complétement
l'esprit des conseils généraux? N'est-il pas certain que ces cent
enceintes, où règnent aujourd'hui le calme, l'indépendance et
l'impartialité, seraient converties en autant d'arènes de luttes et
de brigues? N'est-il pas clair que chaque proposition préfectorale,
au lieu d'être envisagée en elle-même et dans ses rapports avec
le bien public, deviendrait le champ de bataille d'un conflit de
personnes? que chacun n'y chercherait autre chose que des chances
pour son parti? Maintenant, admettons qu'il y a des journaux dans
le département; les parties belligérantes ne feront-elles pas tous
leurs efforts pour les attacher à leur fortune? La polémique de ces
journaux ne s'empreindra-t-elle pas des passions qui agitent le
conseil? Toutes les questions n'arriveront-elles pas altérées et
faussées devant le public? Viennent les élections; comment ce public
égaré ou circonvenu pourra-t-il être bon juge? Ne voyez-vous pas,
d'ailleurs, que la corruption et l'intrigue, surexcitées par l'ardeur
du combat, ne connaîtront plus de bornes?

Ces périls vous frappent; ils vous effrayent. Représentants du
peuple, vous vous laisseriez brûler la main droite plutôt que de
voter, pour les conseils généraux, une organisation aussi absurde
et aussi anarchique. Et cependant, qu'allez-vous faire? Vous allez
déposer, dans la constitution de l'Assemblée nationale, ce fléau
destructeur, cet effroyable dissolvant, que vous repoussez avec
horreur des assemblées départementales. Par l'article 79, vous allez
proclamer bien haut que ce poison, dont vous préservez les veines,
vous en saturez le coeur du corps social.

Vous dites: C'est bien différent. Les attributions des conseils
généraux sont très-limitées. Leurs discussions n'ont pas une grande
importance; la politique en est bannie; ils ne donnent pas des lois
au pays, et puis la préfecture n'est pas un objet de convoitise bien
séduisant.

Est-ce que vous ne comprenez pas que chacune de vos prétendues
objections met à ma portée autant d'_à fortiori_ aussi clairs que le
jour? Quoi! la lutte sera-t-elle moins acharnée, infligera-t-elle au
pays de moindres maux, parce que l'arène est plus vaste, le théâtre
plus élevé, le champ de bataille plus étendu, l'aliment des passions
plus excitant, le prix du combat plus convoité, les questions qui
servent de machines de guerre plus brûlantes, plus difficiles, et
partant plus propres à égarer le sentiment et le jugement de la
multitude? S'il est fâcheux que l'esprit public se trompe quand il
s'agit d'un chemin vicinal, n'est-il pas mille fois plus malheureux
qu'il s'égare quand il est question de paix ou de guerre, d'équilibre
ou de banqueroute, d'ordre public ou d'anarchie?

Je dis que l'article 79, qu'il s'applique aux conseils généraux ou
aux assemblées nationales, c'est le _désordre savamment organisé_ sur
le même modèle; dans le premier cas sur une petite échelle, dans le
second sur une échelle immense.

Mais coupons un peu, par un appel à l'expérience, la monotonie des
raisonnements.

En Angleterre, c'est toujours parmi les membres du parlement que le
roi choisit ses ministres.

Je ne sais si, dans ce pays, le principe de la séparation des
fonctions est stipulé au moins sur le papier. Ce qu'il y a de
certain, c'est que l'ombre même de ce principe ne se révèle pas dans
les faits. Toute la puissance exécutive, législative, judiciaire
et spirituelle réside dans une classe à son profit, la classe
oligarchique. Si elle rencontre un frein, c'est dans l'opinion, et ce
frein est bien récent. Aussi le peuple anglais n'a pas été jusqu'ici
gouverné, mais exploité; ainsi que l'attestent deux milliards de
taxes et vingt-deux milliards de dettes. Si depuis quelque temps ses
finances sont mieux administrées, l'Angleterre n'en doit pas rendre
grâces à la confusion des pouvoirs, mais à l'opinion qui, même privée
de moyens constitutionnels, exerce une grande influence, et à cette
prudence vulgaire des exploiteurs, qui les a décidés à s'arrêter au
moment où ils allaient s'engloutir, avec la nation tout entière, dans
le gouffre ouvert par leur rapacité.

Dans un pays où toutes les branches du gouvernement ne sont que
les parties d'une même exploitation, au profit des familles
parlementaires, il n'est pas surprenant que les ministères soient
ouverts aux membres du parlement. Ce qui serait surprenant, c'est
qu'il n'en fût pas ainsi, et ce qui l'est bien davantage encore,
c'est que cette bizarre organisation soit imitée par un peuple qui a
la prétention de se gouverner lui-même, et, qui plus est, de se bien
gouverner.

Quoi qu'il en soit, qu'a-t-elle produit en Angleterre même?

On n'attend pas sans doute que je fasse ici l'histoire des coalitions
qui ont agité l'Angleterre. Ce serait entreprendre son histoire
constitutionnelle tout entière. Mais je ne puis me dispenser d'en
rappeler quelques traits.

Walpole est ministre: une coalition se forme. Elle est dirigée
par Pulteney et Carteret pour les _wighs dissidents_ (ceux que
Walpole n'a pu placer), par Windham pour les torys qui, soupçonnés
de jacobitisme, sont condamnés au stérile honneur de servir
d'auxiliaires à toutes les oppositions.

C'est dans cette coalition que le premier des Pitt (depuis lors
Chatham) commence sa brillante carrière.

L'esprit jacobite, encore vivace, pouvant fournir à la France
l'occasion d'une puissante diversion en cas d'hostilité, la politique
de Walpole est à la paix. Donc, la coalition sera à la guerre.

«Mettre fin au système de corruption qui asservit le parlement aux
volontés du ministère, remplacer dans les rapports extérieurs, par
une politique _plus fière_, plus digne, la politique _timide_ et
exclusivement pacifique de Walpole,» tel est le double but que se
propose la coalition. Je laisse à penser ce qu'on y dit de la France.

On ne joue pas impunément avec le sentiment patriotique d'un peuple
qui sent sa force. La coalition parle tant et si haut aux Anglais de
leur humiliation, qu'ils finissent par y croire. Ils appellent la
guerre à grands cris. Elle éclate à l'occasion d'un _droit de visite_.

Autant que ses adversaires Walpole aimait le pouvoir. Plutôt que de
s'en dessaisir, il prétend conduire les opérations. Il présente un
bill de subsides, la coalition le repousse. Elle a voulu la guerre,
et refuse les moyens de la faire. Voici son calcul: la guerre faite
sans ressources suffisantes sera désastreuse; alors nous dirons:
«C'est la faute du ministre qui l'a faite à contre-coeur.»--Quand une
coalition met dans un des plateaux de la balance l'honneur du pays,
et dans l'autre son propre succès, ce n'est pas l'honneur du pays qui
l'emporte.

Cette combinaison réussit. La guerre fut malheureuse et Walpole
tomba. L'opposition, moins Pitt, entre aux affaires; mais, composée
d'éléments hétérogènes, elle ne peut s'entendre. Pendant cette lutte
intestine, l'Angleterre est toujours battue. Une nouvelle coalition
se forme. Pitt en est l'âme. Il se tourne contre Carteret. Avec lui,
il voulait la guerre; contre lui, il veut la paix. Il le traite
de _ministre exécrable_, _traître_, lui reprochant un subside aux
troupes hanovriennes. Quelques années après, on retrouve ces deux
hommes fort bons amis, assis côte à côte dans le même conseil. Pitt
dit de Carteret: «Je m'enorgueillis de déclarer que je dois à son
patronage, à son amitié, à ses leçons tout ce que je suis.»

Cependant la nouvelle coalition amène une crise ministérielle. Les
frères Pelham sont ministres. Quatrième coalition formée par Pulteney
et Carteret. Ils renversent les Pelham. Mais ils sont renversés
eux-mêmes au bout de trois jours. Pendant que le parlement est en
proie à ces intrigues, la guerre continue, et le Prétendant, qui
a mis l'occasion à profit, fait des progrès en Écosse. Mais cette
considération n'arrête pas les ambitions personnelles.

Pitt conquiert enfin une position officielle assez modeste. Il se
fait _gouvernemental_ pendant quelques jours. Il approuve tout ce
qu'il a blâmé, entre autres le subside aux Hanovriens. Il blâme
tout ce qu'il a approuvé, entre autres la résistance au _droit de
visite_, invoqué par les Espagnols, et qui lui a servi de prétexte
pour fomenter la guerre, guerre qui n'avait été elle-même qu'un
prétexte pour renverser Walpole. «L'expérience m'a mûri, dit-il;
j'ai maintenant acquis la conviction que l'Espagne est dans son
droit.»--Enfin, la paix se conclut par le traité d'Aix-la-Chapelle,
qui replace toutes choses comme elle étaient avant et ne mentionne
même pas le droit de visite, qui a mis l'Europe en feu.

Survient une cinquième coalition contre Pitt. Elle n'aboutit pas.
Puis une sixième qui présente un caractère particulier; elle est
dirigée par une moitié du cabinet contre l'autre. Pitt et Fox sont
bien ministres, mais l'un et l'autre veut être premier ministre.
Ils s'unissent, sauf à se combattre bientôt. En effet, Fox s'élève,
Pitt tombe, et il n'a rien de plus pressé que d'aller fomenter
une septième coalition. Enfin, les circonstances aidant (ces
circonstances sont la ruine et l'abaissement de l'Angleterre), Pitt
arrive au but de ses efforts. Il est premier ministre de fait. Il
aura quatre ans devant lui pour s'immortaliser, car _John Bull_
commence à être révolté de toutes ces luttes.

Au bout de quatre ans, Pitt tombe victime d'intrigues parlementaires.
Ses adversaires ont d'autant plus facilement raison de lui, qu'ils
lui jettent sans cesse à la face ses anciens discours. Ici commence
une interminable série de crises ministérielles. C'est au point que
Pitt, ayant ressaisi un moment le pouvoir au milieu de ces péripéties
et croyant faire trop d'honneur au grand Frédéric, en lui proposant
une alliance, celui-ci lui fit cette réponse accablante: «Il est bien
difficile d'entrer dans un concert de quelque portée avec un pays
qui, par l'effet de changements continuels d'administration, n'offre
aucune garantie de persistance et de stabilité.»

Mais laissons le vieux Chatham user ses derniers jours dans ces
tristes combats. Voici une génération nouvelle, d'autres hommes
portant les mêmes noms, un autre Pitt, un autre Fox, qui, pour
l'éloquence et le génie, ne le cédent en rien à leurs devanciers.
Mais la loi est restée la même. _Les députés peuvent devenir
ministres._ Aussi nous allons retrouver les mêmes coalitions, les
mêmes désastres, la même immoralité.

Lord North est chef du cabinet. L'opposition présente un faisceau de
noms illustres: Burke, Fox, Pitt, Sheridan, Erskine, etc.

Chatham avait rencontré, à son début, un ministère pacifique, et
naturellement il demandait la guerre. Le second Pitt entre au
parlement pendant la guerre; son rôle est de réclamer la paix.

North résistait au fils, comme Walpole avait résisté au père.
L'opposition arriva à la plus extrême violence. Fox alla jusqu'à
demander la tête de North.

Celui-ci tombe, un nouveau ministère est composé. Burke, Fox,
Sheridan y entrent; Pitt n'y est pas compris. Quatre mois après,
nouveau remaniement, qui fit entrer Pitt dans l'administration et en
fit sortir Sheridan, Fox et Burke. Avec qui pense-t-on que Fox va se
coaliser? avec ce même North! Étrange spectacle! Fox voulut d'abord
la paix parce que le ministère était belliqueux. Maintenant il veut
la guerre parce que le ministère est pacifique. On le voit, guerre ou
paix sont de la pure stratégie parlementaire.

Tout absurde et odieuse qu'est cette coalition, elle réussit. Pitt
succombe, North est mandé au palais. Mais les ambitions individuelles
sont arrivées à ce point, qu'il est impossible de mettre un terme à
la crise ministérielle. Elle dure deux mois. Message des Chambres,
pétitions des citoyens, embarras du roi, rien n'y fait. Les députés
candidats-ministres ne démordent pas de leurs exigences. Georges III
songe à jeter au vent une couronne si lourde, et je crois qu'on peut
faire remonter à cette époque l'origine de la cruelle maladie dont il
fut plus tard affligé. En vérité, il y avait bien de quoi perdre la
tête.

Enfin on s'accorde. Voilà Fox ministre, laissant North et Pitt dans
l'opposition. Nouvelle crise; nouvelles difficultés. Pitt triomphe
et, malgré la fureur de Fox, devenu chef d'une autre coalition,
parvient à se maintenir. Fox ne se contient plus et se répand en
grossières injures. «Compatissant comme je fais, lui répond Pitt,
à la situation de l'honorable préopinant, aux tortures de ses
espérances trompées, de ses illusions détruites, de son ambition
déçue, je déclare que je me croirais inexcusable, si les emportements
d'un esprit, succombant sous le poids de regrets dévorants, pouvaient
exciter en moi une autre émotion que celle de la pitié. Je proteste
qu'ils n'ont pas la puissance de provoquer mon courroux, pas même mon
mépris.»

Je m'arrête. En vérité, cette histoire n'aurait pas de fin. Si j'ai
cité des noms illustres, ce n'est certes pas pour le vain plaisir de
dénigrer de grandes renommées. J'ai pensé que ma démonstration en
aurait d'autant plus de force. Si une loi imprudente a pu abaisser à
ce point des hommes tels que les Pitt et les Fox, qu'a-t-elle produit
sur des âmes plus vulgaires,--des Walpole, des Burke, des North?

Ce qu'il faut remarquer surtout, c'est que l'Angleterre a été le
jouet et la victime de ces coalitions. L'une aboutit à une guerre
ruineuse; l'autre à une paix humiliante. Une troisième fait échouer
le plan de justice et de réparation conçu par Pitt en faveur de
l'Irlande. Que de souffrances et de honte ce plan n'eût-il pas
épargnées à l'Angleterre et à l'humanité!

Triste spectacle que celui de ces hommes d'État livrés à la honte de
contradictions perpétuelles! Chatham, dans l'opposition, enseigne
que le moindre symptôme de prospérité commerciale, en France, est
une calamité pour la Grande-Bretagne. Chatham, ministre, conclut là
paix avec la France, et professe que la prospérité d'un peuple est un
bienfait pour tous les autres. Nous sommes habitués à voir dans Fox
le défenseur des idées françaises. Il le fut sans doute, quant Pitt
nous faisait la guerre. Mais quand Pitt négociait le traité de 1786,
Fox disait: en propres termes que l'hostilité était l'état naturel,
la condition normale des relations des deux peuples.

Malheureusement ces variations, qui ne sont pour les coalitions que
des manoeuvres stratégiques, sont prises au sérieux par les peuples.
C'est ainsi qu'on les voit implorer tour à tour la paix ou la
guerre, au gré des chef momentanément populaires. C'est là le danger
sérieux des coalitions.

On pourra dire avec raison que, depuis quelques années, ces sortes
de manoeuvres sont si décriées en Angleterre, que les hommes d'État
n'osent plus s'y livrer. Qu'est-ce que cela prouve, si ce n'est
que, par leurs effets désastreux, elles ont enfin ouvert les yeux
du peuple et formé son expérience? Je sais bien que l'homme est
naturellement progressif, qu'il finit toujours par être éclairé,
sinon par la prévoyance, du moins par l'expérience, et qu'une
institution vicieuse perd à la longue son efficacité pour le mal,
à force d'en faire. Est-ce une raison pour l'adopter? Il ne faut
pas croire, d'ailleurs, que l'Angleterre ait échappé depuis bien
longtemps à ce fléau. Nous l'avons vue de nos jours en éprouver les
cruels effets.

En 1824, l'état des finances étant désespéré, un habile ministre,
Huskisson, songea aune grande réforme, qui alors était fort
impopulaire. Huskisson dut se contenter de faire quelques expériences
pour préparer et éclairer l'opinion.

Il y avait alors dans le parlement un jeune homme, profond
économiste, et qui comprit toute la grandeur, toute la portée de
cette réforme. Si, en sa qualité de député, l'accès du ministère lui
eût été interdit, il n'aurait eu rien de mieux à faire qu'à aider
Huskisson dans sa difficile entreprise. Mais, il y a aussi dans la
constitution anglaise un fatal article 79. Et sir Robert Peel, car
c'était lui, se dit: «Cette réforme est belle, c'est moi, moi seul
qui l'accomplirai.» Mais pour cela, il fallait être ministre. Pour
être ministre, il fallait renverser Huskisson; pour le renverser, il
fallait le dépopulariser; pour le dépopulariser, il fallait décrier
l'oeuvre qu'on admirait au fond du coeur. C'est à quoi sir Robert
s'attacha.

Huskisson mourut sans réaliser sa pensée. Les finances étaient
aux abois. Il fallut songer à un moyen héroïque. Russel proposa
un bill qui commençait et impliquait la réforme. Sir Robert ne
manqua pas d'y faire une opposition furieuse. Le bill échoua. Lord
John Russell conseilla au roi, tant la situation était grave, de
dissoudre le parlement et d'en appeler aux électeurs. Sir Robert
remplit l'Angleterre d'arguments protectionistes, contraires à
ses convictions, mais nécessaires à ses vues. Les vieux préjugés
l'emportèrent. La nouvelle chambre renversa Russell, et Peel entra au
ministère _avec la mission expresse de s'opposer à toute réforme_.
Vous voyez qu'il ne redoutait pas de prendre le chemin le plus long.

Mais sir Robert avait compté sur un auxiliaire qui ne tarda pas à
paraître: la détresse publique. La réforme ayant été retardée par
ses soins, les finances allaient naturellement de mal en pis. Tous
les budgets aboutissaient à des déficits effrayants. Les aliments
ne pouvant pénétrer dans la Grande-Bretagne, elle fut en proie à la
famine escortée, comme toujours, du crime, de la débauche, de la
maladie de la mortalité. La détresse! rien n'est plus propre à rendre
les peuples changeants. L'opinion, secondée par une ligue puissante,
réclama la liberté. Les choses étaient arrivées au point où sir
Robert les voulait; et alors; trahissant son passé, trahissant ses
commettants, trahissant son parti parlementaire, un beau jour, il se
proclame converti à l'économie politique et réalise lui-même cette
réforme, que, pour le malheur de l'Angleterre, il a retardée de dix
ans, dans le seul but d'en ravir la gloire à d'autres. Cette gloire,
il l'a conquise; mais l'abandon de tous ses amis et les reproches de
sa conscience la lui font payer chèrement.

Nous avons aussi notre _histoire constitutionnelle_, autrement
dit: l'histoire de la guerre aux portefeuilles, guerre qui agite
et souvent pervertit le pays tout entier. Je ne m'y arrêterai pas
longtemps; aussi bien, ce ne serait que la reproduction de ce qu'on
vient de lire, sauf le nom des personnages et quelques détails de
mise en scène.

Le point sur lequel je voudrais surtout attirer l'attention du
lecteur, ce n'est pas autant sur ce qu'il y a de déplorable dans les
manoeuvres des coalitions parlementaires que sur ce qu'il y a de plus
dangereux dans un de leurs effets, qui est celui-ci: populariser,
pour un temps, l'injustice et l'absurdité; dépopulariser la vérité
même.

Un jour, M. de Villèle s'aperçut que l'État avait du crédit et qu'il
pouvait emprunter à 4-1/2 pour cent. Nous avions alors une lourde
dette, dont l'intérêt nous coûtait 5 pour cent. M. de Villèle songea
à faire aux créanciers de l'État cette proposition: Soumettez-vous
à ne toucher désormais que l'intérêt tel qu'il prévaut aujourd'hui
dans toutes les transactions, ou bien reprenez votre capital; je suis
prêt à vous le rendre. Quoi de plus raisonnable, quoi de plus juste,
et combien de fois la France a-t-elle vainement réclamé depuis cette
mesure si simple?

Mais il y avait, à la Chambre, des députés qui voulaient être
ministres. Leur rôle naturel, en conséquence de ce désir, était de
trouver M. de Villèle en faute en tout et sur tout. Ils décrièrent
donc la _conversion_ avec tant de bruit et d'acharnement, que la
France n'en voulut à aucun prix. Il semblait que restituer quelques
millions aux contribuables, c'était leur arracher les entrailles.
Ce bon M. Laffite, dominé par son expérience financière au point
d'oublier son rôle de _coalisé_, s'étant avisé de dire: «Après tout,
la conversion a du bon,» fut à l'instant considéré comme renégat,
et Paris n'en voulut plus pour député. Rendre impopulaire une juste
diminution des intérêts payés aux rentiers! Puisque les coalitions
ont fait ce tour de force, elles en feront bien d'autres.--Tant y a,
qu'à l'heure qu'il est, nous payons encore cette leçon, et, qui pis
est, nous ne paraissons pas disposés à en profiter.

Mais voici M. Molé au pouvoir. Deux hommes de talent sont entrés
à la Chambre sous l'empire de la charte nouvelle, qui a aussi son
article 79. Cet article a soufflé dans l'oreille de nos deux députés
ces mots séducteurs: «Si vous parvenez à faire périr M. Molé à force
d'impopularité, un de vous prendra sa place.» Et nos deux champions,
qui n'ont jamais pu s'entendre sur rien, s'entendent parfaitement
pour amasser sur la tête de M. Molé des flots d'impopularité.

Quel terrain vont-il choisir? Ce sera celui des questions
extérieures. C'est à peu près le seul où deux hommes d'opinions
politiques opposées puissent momentanément se rencontrer.
D'ailleurs, il est merveilleusement propre au but qu'on a en vue.
«Le ministère est lâche, traître, il humilie le drapeau français;
nous sommes, nous, les vrais patriotes, les défenseurs de l'honneur
national.» Quoi de mieux calculé pour abaisser son adversaire
et s'élever soi-même aux yeux d'une opinion publique qu'on sait
être si chatouilleuse en fait de point d'honneur? Il est vrai
que si on pousse trop loin, dans les masses, cette exaltation de
patriotisme, il en pourra résulter d'abord une échauffourée, ensuite
une conflagration universelle. Mais ce n'est là qu'une éventualité
secondaire aux yeux d'une coalition, l'essentiel est de saisir le
pouvoir.

À l'époque dont nous parlons, M. Molé avait trouvé la France engagée
par un traité qui portait textuellement, si je ne me trompe, cette
clause: «Quand les Autrichiens quitteront les Légations, les Français
quitteront Ancône.» Or, les Autrichiens ayant évacué les Légations,
les Français évacuèrent Ancône. Rien au monde de plus naturel et de
plus juste. À moins de prétendre que la gloire de la France consiste
à violer les traités, et que la parole lui a été donnée pour tromper
ceux avec qui elle traite, M. Molé avait mille fois raison.

C'est pourtant sur cette question que MM. Thiers et Guizot,
secondés par l'opinion égarée, parvinrent à le renverser. Et ce
fut à cette occasion que M. Thiers professa, sur la valeur des
engagements internationaux, cette fameuse doctrine qui en a fait
un homme impossible, car elle ne tendait à rien moins qu'à faire
de la France elle-même une nation impossible, au moins parmi les
peuples civilisés. Mais le propre des coalitions est de créer à
ceux qui y entrent des embarras et des obstacles futurs. La raison
en est simple. Pendant qu'on est de l'opposition systématique, on
affiche des principes sublimes, on étale un patriotisme farouche,
on se revêt d'un rigorisme outré. Quand vient l'heure du succès, on
entre au ministère; mais on est bien forcé de laisser tout ce bagage
déclamatoire à la porte, et l'on suit humblement la politique de son
prédécesseur. C'est ainsi que toute foi s'éteint dans la conscience
publique. Le peuple voit se perpétuer une politique qu'on lui a
enseigné à trouver pitoyable. Il se dit tristement: Les hommes qui
avaient gagné ma confiance par leurs beaux discours d'opposition ne
manquent jamais de la trahir quand ils sont ministres.--Heureux s'il
n'ajoute pas: Je m'adresserai dorénavant, non à des discoureurs, mais
à des hommes d'action.

Nous venons de voir MM. Thiers et Guizot diriger, au sein du
parlement, contre M. Molé, les batteries d'Ancône. Je pourrais
montrer maintenant d'autres coalitions battre M. Guizot en brèche
avec les batteries de Taïti, du Maroc, de Syrie. Mais vraiment
l'histoire en deviendrait fastidieuse. C'est toujours la même chose.
Deux ou trois députés, appartenant à des partis divers, souvent
opposés, quelquefois irréconciliables, se mettent en tête qu'ils
doivent être ministres, quoi qu'il puisse arriver. Ils calculent
que tous ces partis réunis peuvent faire une majorité ou en
approcher. Donc, ils se coalisent. Ils ne s'occupent pas de réformes
administratives ou financières sérieuses, pouvant réaliser le bien
public. Non, ils ne seraient pas d'accord là-dessus. D'ailleurs,
le rôle d'une coalition est d'attaquer violemment les hommes et
mollement les abus! Détruire les abus! mais ce serait amoindrir
l'héritage auquel elle aspire! Nos deux ou trois meneurs se campent
sur les questions extérieures. Ils se remplissent la bouche des mots:
Honneur national, patriotisme, grandeur de la France, prépondérance.
Ils entraînent les journaux, puis l'opinion; ils l'exaltent, la
passionnent, la surexcitent, tantôt au sujet du pacha d'Égypte,
tantôt à l'occasion du droit de visite, une autre fois à propos
d'un Pritchard. Ils nous conduisent jusqu'à la limite de la guerre.
L'Europe est dans l'anxiété. De toute part les armées grossissent et
les budgets avec elles. «Encore un effort! dit la coalition, il faut
que le ministère tombe ou que l'Europe soit en feu.» Le ministère
tombe en effet; mais les armées restent et les budgets aussi. Un
des heureux vainqueurs entre au pouvoir, les deux autres restent en
route, et s'en vont former, avec les ministres déchus, une coalition
nouvelle, qui passe par les mêmes intrigues pour aboutir aux mêmes
résultats. Que si l'on s'avise de dire au ministère de fraîche date:
Maintenant diminuez donc l'armée et le budget, il répond: Eh quoi! ne
voyez-vous pas combien les dangers de guerre renaissent fréquemment
en Europe?--Et le peuple dit: Il a raison.--Et la charge s'accroît,
à chaque crise ministérielle, jusqu'à ce que, devenue insupportable,
les périls factices du dehors sont remplacés par des périls réels
au dedans.--Et le ministre dit: Il faut bien armer la moitié de la
nation pour tenir l'autre moitié couchée en joue.--Et le peuplé,
ou du moins cette partie du peuple à qui il reste quelque chose à
perdre, dit: Il a raison.

Tel est le triste spectacle qu'offrent au monde la France et
l'Angleterre; si bien que beaucoup de gens sensés en sont venus à se
demander si le régime représentatif, quelque logique que la théorie
le montre, n'était pas par sa nature, une cruelle mystification. Cela
dépend. Sans l'article 79, il répond aux espérances qu'il avait fait
naître, comme le prouve l'exemple des États-Unis. Avec l'article
79, il n'est pour les peuples qu'un enchaînement d'illusions et de
déceptions.

Et comment en serait-il autrement? Les hommes ont rêvé de grandeur,
d'influence, de fortune et de gloire. Qui n'y rêve quelquefois? Tout
à coup le vent de l'élection les jette dans l'enceinte législative.
Si la constitution du pays leur disait: «Tu y entres représentant
et tu y resteras représentant,» quel intérêt auraient-ils, je le
demande, à tourmenter, entraver, déconsidérer et renverser le
pouvoir? Mais, loin de leur tenir ce langage, elle dit à l'un: «Le
ministre a besoin de grossir ses phalanges, et il dispose de hautes
positions politiques que je ne t'interdis pas;» à l'autre: «Tu as de
l'audace et du talent, voilà le banc des ministres; si tu parviens à
les en chasser, ta place y est marquée.»

Alors, et cela est infaillible, alors commencent ces tumultes
d'accusations furieuses, ces efforts inouïs pour mettre de son côté
la force d'une popularité éphémère, cet étalage fastueux de principes
irréalisables, quand on attaque, et de concessions abjectes, quand
on se défend. Ce n'est que piéges et contre-piéges, feintes et
contre-feintes, mines et contre-mines. La politique devient une
stratégie. Les opérations se poursuivent au dehors, dans les bureaux,
dans les commissions, dans les comités. Le moindre petit accident
parlementaire, une élection de questeur est un symptôme qui fait
palpiter les coeurs de crainte ou d'espérance; s'il s'agissait du
Code civil lui-même, on n'y prendrait pas tant d'intérêt. On voit se
liguer les éléments les plus hétérogènes, et se dissoudre les plus
naturelles alliances. Ici, l'esprit de parti forme une coalition.
Là, la souterraine habileté ministérielle en fait échouer une autre.
S'agit-il d'une loi d'où dépend le bien-être du peuple, mais qui
n'implique pas la _question de confiance_, la salle est déserte.
En revanche, tout événement que le temps amène, portât-il dans
ses flancs une conflagration générale, est toujours le bienvenu,
s'il présente un terrain où se puissent appuyer les échelles
d'assaut. Ancône, Taïti, Maroc, Syrie, Pritchard, droit de visite,
fortifications, tout est bon, pourvu que la coalition y trouve la
force qui renversera le cabinet. Alors, nous sommes saturés de ces
lamentations dont la forme est stéréotypée: «Au dedans la France
est souffrante, etc., etc.; au dehors la France est humiliée, etc.,
etc. Est-ce vrai? est-ce faux? On ne s'en met pas en peine. Cette
mesure nous brouillera-t-elle avec l'Europe? Nous forcera-t-elle à
tenir éternellement cinq cent mille hommes sur pied? Arrêtera-t-elle
la marche de la civilisation? Créera-t-elle des obstacles à toute
administration future? Ce n'est pas ce dont il s'agit. Au fond, une
seule chose intéresse: la chute ou le triomphe d'un nom propre.

Et ne croyez pas que cette perversité politique n'envahisse au
sein du parlement que les âmes vulgaires, les coeurs dévorés
d'une ambition de bas étage, les prosaïques amants de places bien
rémunérées. Non, elle s'attaque encore et surtout aux âmes d'élite,
aux nobles coeurs, aux intelligences puissantes. Pour dompter
de tels hommes, il suffit que l'art. 79 éveille au fond de leur
conscience, au lieu de cette pensée triviale: _Tu réaliseras tes
rêves de fortune_, cette autre pensée bien autrement dominatrice:
_Tu réaliseras tes rêves de bien public_. Lord Chatham avait donné
des preuves d'un grand désintéressement; M. Guizot n'a jamais été
accusé d'adorer le veau d'or. On a vu ces deux hommes dans les
coalitions, et qu'y faisaient-ils? Tout ce que peut suggérer la soif
du pouvoir et pis peut-être que ne pourrait suggérer la soif des
richesses. Afficher des sentiments qu'ils n'avaient pas; se parer
d'un patriotisme farouche qu'ils n'approuvaient pas; susciter des
embarras au gouvernement de leur pays, faire échouer les négociations
les plus importantes, pousser le journalisme et l'esprit public dans
les voies les plus périlleuses, créer à leur propre ministère futur
les difficultés de tels précédents, se préparer d'avance de honteuses
palinodies: voilà ce qu'ils faisaient. Et pourquoi? Parce que le
démon tentateur, caché sous la forme d'un article 79, avait murmuré à
leur oreille ces mots dont, depuis l'origine, il sait la séduction:
«_Eritis sicut dii_; renversez tout sur votre passage, mais arrivez
au pouvoir et vous serez la providence des peuples.» Et le député,
succombant, prononce des discours, expose des doctrines, se livre à
des actes que sa conscience réprouve. Il se dit: «Il le faut bien
pour me frayer la route. Que je parvienne enfin au ministère, je
saurai bien reprendre ma pensée réelle et mes vrais principes.»

Il est donc bien peu de députés que la perspective du ministère
ne fasse dévier de cette ligne de rectitude, où leurs commettants
avaient le droit de les voir marcher. Encore, si la guerre des
portefeuilles, ce fléau que le fabuliste aurait pu faire entrer
dans sa triste énumération entre la peste et la famine, si,
dis-je, la guerre aux portefeuilles se renfermait dans l'enceinte
du palais national! Mais le champ de bataille s'élargit peu à peu
jusqu'aux frontières, et par delà les frontières du pays. Les
masses belligérantes sont partout; les chefs seuls sont dans la
Chambre. Ils savent que, pour arriver au corps de la place, il faut
commencer par emporter les ouvrages extérieurs, le journalisme, la
popularité, l'opinion, les majorités électorales. Il est donc fatal
que toutes ces forces, à mesure qu'elles s'enrôlent pour ou contre
la coalition, s'imprègnent et s'imbibent des passions qui s'agitent
dans le parlement. Le journalisme, d'un bout à l'autre de la France,
ne discute plus, il plaide. Il plaide chaque loi, chaque mesure, non
point en ce qu'elles ont de bon ou de mauvais, mais au seul point
de vue de l'assistance qu'elles peuvent prêter momentanément à tel
ou tel champion. La presse ministérielle n'a plus qu'une devise: _E
sempre bene_; et la presse opposante, comme la vieille femme de la
satire, laisse lire sur son jupon ce mot: _Argumentabor_.

Quand le journalisme est ainsi décidé à tromper le public et à
se tromper lui-même, il peut accomplir en ce genre des miracles
surprenants. Rappelons-nous le _droit de visite_. Pendant je ne
sais combien d'années ce traité s'exécutait sans que personne en
prît souci. Mais une coalition ayant eu besoin d'un expédient
stratégique, elle déterra ce malencontreux traité, et en fit la base
de ses opérations. Bientôt, aidée du journalisme, elle parvint à
faire croire à tous les Français qu'il ne renfermait qu'une clause
ainsi conçue: «Les navires de guerre anglais auront le droit de
visiter les navires du commerce français.» Il n'est pas besoin de
dire l'explosion de patriotisme que devait faire éclater une telle
hypothèse. Ce fut au point qu'on ne comprend pas encore comment une
guerre universelle put être évitée. Je me rappelle m'être trouvé
à cette époque dans un cercle nombreux où l'on fulminait contre
l'odieux traité. Quelqu'un s'avisa de dire: _Qui de vous l'a lu?_ Il
fut heureux pour lui que les auditeurs ne trouvassent pas de pierres
sous leur main, il aurait été infailliblement lapidé.

Au reste, l'enrôlement des journaux dans la guerre de portefeuilles
et le rôle qu'ils y jouent ont été dévoilés par l'un d'eux en termes
qui méritent d'être reproduits ici (_Presse_ du 17 novembre 1845):

     «M. Petetin décrit la presse telle qu'il la comprend, comme
     il se plaît à la rêver. De bonne foi, croit-il que lorsque
     le _Constitutionnel_, le _Siècle_, etc., s'attaquent à M.
     Guizot, que lorsqu'à son tour le _Journal des Débats_ s'en
     prend à M. Thiers, ces feuilles combattent uniquement pour
     l'idée pure, pour la vérité, provoquées par le besoin intérieur
     de la conscience? Définir ainsi la presse, c'est la peindre
     telle qu'on l'imagine, ce n'est pas la peindre telle qu'elle
     est. Il ne nous en coûte aucunement de le déclarer, car si
     nous sommes journaliste, nous le sommes moins par vocation
     que par circonstance. Nous voyons tous les jours la presse au
     service des passions humaines, des _ambitions rivales_, des
     _combinaisons ministérielles_, des _intrigues parlementaires_,
     des calculs politiques les plus divers, les plus opposés, les
     moins nobles; nous la voyons s'y associer étroitement. Mais
     nous la voyons rarement au service des idées; et quand, par
     hasard, il arrive à un journal de s'emparer d'une idée, _ce
     n'est jamais pour elle-même, c'est toujours comme instrument
     de défense ou d'attaque_ MINISTÉRIELLE. Celui qui écrit ces
     lignes parle ici avec expérience. Toutes les fois qu'il a
     essayé de faire sortir le journalisme de l'ornière des partis
     pour le faire entrer dans le champ des idées et des réformes,
     dans la voie des saines applications de la science économique à
     l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû
     reconnaître qu'_en dehors du cercle étroit tracé par les lettres
     assemblées de quatre ou cinq noms propres_, il n'y avait pas de
     discussion possible, il n'y avait pas de politique.

En vérité, je ne sais plus à quelle démonstration recourir si le
lecteur n'est pas scandalisé, épouvanté d'un si effroyable aveu!

Enfin, comme le mal, parti du parlement, envahit le journalisme; par
le journalisme il envahit l'opinion publique tout entière. Comment
le public ne serait-il pas égaré, quand, jour après jour, la TRIBUNE
et la PRESSE s'appliquent à ne laisse arriver jusqu'à lui que de
fausses lueurs, de faux jugements, de fausses citations et de fausses
assertions?

Nous avons vu que le terrain sur lequel se livre ordinairement la
bataille ministérielle, c'est la question extérieure d'abord, ensuite
la corruption parlementaire et électorale.

Quant à la question extérieure, tout le monde comprend le danger de
ce travail incessant auquel se livrent les coalitions pour attiser
les haines nationales, irriter l'orgueil patriotique, persuader
au pays que l'étranger ne songe qu'à l'humilier et le pouvoir
exécutif qu'à le trahir. Qu'il me soit permis de dire que ce danger
est peut-être plus grand en France que partout ailleurs. Notre
civilisation nous fait une nécessité du travail. C'est notre moyen
d'existence et de progrès. Le travail se développe par la sécurité,
la liberté, l'ordre et la paix.

Malheureusement l'éducation universitaire est en contradiction
flagrante avec ces besoins de notre temps. En nous faisant vivre
pendant toute notre jeunesse de la vie des Spartiates et des Romains,
elle entretient dans nos âmes ce sentiment commun aux enfants et
aux barbares: l'admiration de la force brutale. La vue d'un beau
régiment, le bruit des fanfares, l'aspect de ces machines que les
hommes ont inventées pour se casser réciproquement les bras et les
jambes, les poses d'un tambour-major, tout cela nous met en extase.
Comme les barbares, nous croyons que _patriotisme_ signifie _haine
de l'étranger_. Dès que notre intelligence commence à poindre, on ne
l'entretient que des vertus militaires, de la grande politique des
Romains, de leur profonde diplomatie, de la force de leurs légions.
Nous apprenons la morale dans Tite-Live. Notre catéchisme, c'est
Quinte-Curce, et on offre à notre enthousiasme, comme l'idéal de la
civilisation, un peuple qui avait fondé ses moyens d'existence sur le
pillage méthodique du monde entier. Il est aisé de comprendre combien
les efforts des coalitions parlementaires, toujours dirigés dans
le sens de la guerre, nous trouvent bien disposés à les seconder.
Elles ne sauraient semer sur un champ mieux préparé. Aussi il a
tenu à bien peu de chose que, dans l'espace de quelques années,
elles ne nous aient mis aux prises avec l'Espagne, avec le Maroc,
avec la Turquie, avec la Russie, avec l'Autriche, et trois fois
avec l'Angleterre. Où en serait la France si de telles calamités
n'eussent pas été détournées, à grand'peine et presque malgré elle?
Louis-Philippe est tombé, mais rien ne m'empêchera de dire qu'il
a rendu au monde l'immense service de maintenir la paix. Que de
sueurs lui a coûtées ce succès digne des bénédictions des peuples?
Et pourquoi (c'est ici le coeur de ma thèse)? Parce qu'à un moment
donné la paix n'avait plus pour elle l'opinion publique. Et pourquoi
n'avait-elle pas pour elle l'opinion? Parce qu'elle ne convenait pas
aux journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas aux journaux? Parce
qu'elle était importune à tel député, candidat-ministre. Et pourquoi
enfin était-elle importune à ce député? Parce que les accusations
de faiblesse, de trahison, ont été, sont et seront toujours l'arme
favorite des députés qui, aspirant aux portefeuilles, ont besoin de
renverser ceux qui les tiennent.

L'autre point sur lequel les coalitions attaquent ordinairement le
ministère, c'est la corruption. À cet égard, pendant le dernier
régime, elles avaient beau jeu. Mais cette corruption même, les
coalitions n'en font-elles pas, pour ainsi dire, une fatalité?
Le pouvoir qu'on attaque sur un sujet où il a raison, comme,
par exemple, quand on veut le pousser à une guerre injuste, se
défend d'abord par la raison. Mais bientôt il s'aperçoit qu'elle
est impuissante et qu'elle vient se briser contre une opposition
systématique. Alors, quelle ressource lui reste? C'est de se créer à
tout prix une majorité compacte et d'opposer _parti pris_ à _parti
pris_. Ce fut l'arme défensive de Walpole, ç'a été celle de M.
Guizot. On ne m'accusera pas, j'espère de présenter ici l'apologie ou
la justification de la corruption. Mais je dis ceci: le coeur humain
étant donné, les coalitions la rendent fatale. Le contraire implique
contradiction, car si le ministère était honnête, il tomberait. Il
existe, donc il corrompt. Il n'y a jamais eu de cabinets un peu
stables que ceux qui se sont créé ainsi une majorité quand même:
Walpole, North, Villèle, Guizot.

Et maintenant que le lecteur veuille bien se représenter un pays où
les grandes réunions politiques, les Chambres, les corps électoraux
sont incessamment travaillés, d'un côté, par les manoeuvres de
l'opposition systématique, aidée du journalisme, semant la haine, le
mensonge et les idées belliqueuses; de l'autre, par les manoeuvres
ministérielles infiltrant la vénalité et la corruption jusqu'aux
dernières fibres du corps social! Et cela dure des siècles. Et cela
devient l'état permanent du régime représentatif. Faut-il s'étonner
si les honnêtes gens finissent par en désespérer? Il est vrai que
l'on voit de temps en temps les meneurs changer de rôle. Mais cette
circonstance ne fait que substituer aux derniers vestiges de la foi
un scepticisme universel et indélébile.

Il faut finir. Je terminerai par une considération de la plus haute
importance.

L'Assemblée nationale a fait une constitution. Nous devons la
respecter profondément. C'est l'ancre de salut de nos destinées.
Ce n'est pourtant pas une raison pour fermer les yeux aux dangers
qu'à titre d'oeuvre humaine elle peut présenter, si surtout nous
nous proposons pour but, dans cet examen consciencieux, d'éloigner
de toutes les institutions accessoires ce qui serait de nature à
développer un germe funeste.

Tout le monde est d'accord, je crois, sur ce point que le danger de
notre constitution est de mettre en présence deux pouvoirs qui sont
ou peuvent se croire rivaux et égaux, parce qu'ils se prévalent tous
deux du suffrage universel d'où ils émanent. Déjà la possibilité d'un
conflit insoluble alarme beaucoup d'esprits et a donné naissance à
deux théories bien tranchées. Les uns prétendent que la révolution
de Février, dirigée contre l'ancien pouvoir exécutif, n'a pu vouloir
amoindrir la prépondérance du pouvoir législatif. Le président du
conseil a soutenu, au contraire, que si autrefois le ministère devait
reculer devant les majorités, il n'en était pas de même aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, tous les amis sincères de la sécurité, de la
stabilité, doivent désirer ardemment que l'occasion même de ce
conflit de pouvoirs ne naisse pas, et que le danger, s'il existe,
reste à l'état latent.

S'il en est ainsi, irons-nous déposer de gaieté de coeur, dans la
loi électorale, une cause évidente de crises ministérielles factices?
En présence de l'énorme difficulté constitutionnelle qui nous frappe
et nous épouvante, organiserons-nous, avant de nous séparer, les
luttes parlementaires, comme pour multiplier à plaisir les chances du
conflit?

Qu'on songe donc à ceci: ce qu'on appelait autrefois _crises
ministérielles_ s'appellera désormais _conflit de pouvoirs_, et
en prendra les gigantesques proportions. Nous l'avons déjà vu,
quoique la constitution ait à peine deux mois d'existence, et sans
l'admirable modération de l'Assemblée nationale, nous serions
maintenant en pleine tempête révolutionnaire.

Certes, voilà un motif puissant pour que nous évitions de créer
des causes factices de _crises ministérielles_. Sous la monarchie
représentative, elles ont fait beaucoup de mal; mais enfin, il y
avait une solution. Le roi pouvait dissoudre la Chambre et en appeler
au pays. Si le pays condamnait l'opposition, cela résultait de la
majorité nouvelle, et l'harmonie des pouvoirs était rétablie. S'il
condamnait le ministère, cela résultait encore de la majorité, et le
roi ne pouvait se refuser à céder.

Maintenant la question ne se pose plus entre l'opposition et le
ministère. Elle se pose entre le pouvoir législatif et le pouvoir
exécutif, tous deux ayant un mandat d'une durée déterminée,
c'est-à-dire qu'elle se pose entre deux manifestations du suffrage
universel.

Encore une fois, je ne recherche pas ici qui doit céder, je me borne
à dire: Acceptons l'épreuve, si elle nous arrive naturellement; mais
ne commettons pas l'imprudence de la faire naître artificiellement
plusieurs fois par année.

Or, je le demande, en m'appuyant sur les leçons du passé, déclarer
que les représentants peuvent aspirer aux portefeuilles, n'est-ce
pas fomenter les coalitions, multiplier les crises ministérielles,
ou, pour mieux dire, les conflits de pouvoirs? Je livre cette
réflexion à mes collègues.

Maintenant j'aborde deux objections.

On dit: Vous voyez bien des choses dans l'admissibilité des
députés au ministère. À vous entendre, il semble que, sans elle,
la république serait un paradis. En leur fermant la porte du
pouvoir, croyez-vous donc éteindre toutes les passions! N'avez-vous
pas déclaré vous-même qu'en Angleterre les coalitions deviennent
impossibles à force d'être impopulaires, et n'a-t-on pas vu Peel et
Russell se prêter réciproquement un loyal concours.

Cet argument revient à ceci: De ce qu'il y aura toujours de mauvaises
passions concluons qu'il faut mettre dans la loi un aliment à la plus
mauvaise de toutes.--Qu'avec le temps et à force de faire du mal les
coalitions s'usent, je le crois. Il n'y a pas de fléau dont on n'en
puisse dire autant, et c'est un singulier motif pour en mettre le
germe dans nos lois. Des guerres inutiles, des impôts accablants,
fruit des coalitions, ont appris à l'Angleterre à les mépriser. Je
ne dis pas qu'au bout de deux ou trois siècles, au prix des mêmes
calamités, nous ne puissions apprendre la même leçon. La question est
de savoir s'il vaut mieux repousser une mauvaise loi, ou l'adopter
sur ce fondement que l'excès du mal qui en sortira provoquera, dans
cent ans, une réaction vers le bien.

On dit encore: Interdire le ministère aux députés, c'est priver le
pays de tous les grands talents qui se révèlent dans l'Assemblée
nationale.

Je dis, moi, que c'est au contraire retenir les grands talents
au service du bien général. Montrer à un homme de génie qui est
représentant la perspective du pouvoir, c'est l'entraîner à faire
cent fois plus de mal, comme membre d'une coalition, qu'il ne fera
jamais de bien comme membre d'un cabinet. C'est tourner son génie
même contre le repos public.

Ne nous faisons-nous pas d'ailleurs illusion, quand nous nous
imaginons que tous les grands talents sont à la Chambre? Croit-on
qu'il n'y a pas, dans toute l'armée, de quoi faire un bon ministre
de la Guerre; dans toute la magistrature, de quoi fournir un bon
ministre de la Justice?

S'il y a des hommes de génie à la Chambre, qu'ils y restent.
Ils exerceront une bonne influence sur les majorités et sur les
ministères, d'autant qu'ils n'auront plus intérêt à en exercer une
mauvaise.

Au reste, l'objection, eût-elle quelque valeur, elle s'efface
devant les dangers incommensurablement supérieurs des coalitions,
conséquences fatales de l'article que je combats. Espérons-nous
trouver une solution qui n'ait aucun inconvénient? De deux maux,
sachons choisir le moindre. C'est une singulière logique, à l'usage
de tous les sophistes, que celle-ci: Votre proposition a un _petit_
inconvénient; la mienne en a d'énormes. Donc, il faut repousser la
vôtre, à cause du _petit_ inconvénient qui y est attaché.

Résumons cette trop longue et en même temps trop courte dissertation.

La question des incompatibilités parlementaires, c'est le coeur même
de la Constitution. Nous n'en avons remué aucune, depuis un an, qu'il
importe autant de bien résoudre.

La solution conforme à la justice, à l'utilité générale me semble
résider dans deux principes clairs, simples, incontestables.

1º Pour arriver à l'Assemblée nationale, pas d'exclusion, mais
seulement des précautions à l'égard des fonctionnaires publics.

2º Pour passer de la représentation aux places, exclusion absolue.

En d'autres termes:

Tout électeur est éligible.

Tout représentant doit rester représentant.

Tout cela se trouve dans l'amendement que j'ai formulé en ces termes:

1. Le fonctionnaire public, nommé représentant, sans perdre ses
droits et ses titres, ne pourra être promu ni destitué; il ne pourra
exercer ses fonctions ni en percevoir le traitement pendant toute la
durée de son mandat.

2. Un représentant ne peut accepter aucune fonction publique, et
notamment celle de MINISTRE.


FIN DU CINQUIÈME VOLUME.



TABLE DES MATIÈRES

DU CINQUIÈME VOLUME.


  SPOLIATION ET LOI.                                                 1

  GUERRE AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE.                          16

  CAPITAL ET RENTE.                                                 23

  MAUDIT ARGENT.                                                    64

  GRATUITÉ DU CRÉDIT.--PREMIÈRE LETTRE.--F. C. Chevé, l'un
    des rédacteurs de la _Voix du Peuple_, à Frédéric Bastiat.      94

  DEUXIÈME LETTRE.--F. Bastiat au rédacteur de la _Voix du
    Peuple_.                                                       111

  TROISIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                  120

  QUATRIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                  133

  CINQUIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                  146

  SIXIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                    156

  SEPTIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                   168

  HUITIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                   191

  NEUVIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                   205

  DIXIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                    225

  ONZIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                    238

  DOUZIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                   272

  TREIZIÈME LETTRE.--P. J. Proudhon à F. Bastiat.                  290

  QUATORZIÈME LETTRE.--F. Bastiat à P. J. Proudhon.                312

  CE QU'ON VOIT ET CE QU'ON NE VOIT PAS.                           336
            I. La vitre cassée.                                    337
           II. Le licenciement.                                    340
          III. L'impôt.                                            343
           IV. Théâtres. Beaux-arts.                               347
            V. Travaux publics.                                    353
           VI. Les intermédiaires.                                 356
          VII. Restriction.                                        363
         VIII. Les machines.                                       368
           IX. Crédit.                                             375
            X. L'Algérie.                                          379
           XI. Épargne et Luxe.                                    383
          XII. Droit au travail, droit au profit.                  390

  ABONDANCE.                                                       393

  BALANCE DU COMMERCE.                                             402

  PAIX ET LIBERTÉ OU LE BUDGET RÉPUBLICAIN.                        407

  DISCOURS SUR L'IMPÔT DES BOISSONS.                               468

  DISCOURS SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES.         494

  RÉFLEXIONS SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX.--Aux
    Démocrates.                                                    513

  INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES.                                 518


FIN DE LA TABLE.


CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.





*** End of this LibraryBlog Digital Book "Oeuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 5 - mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur" ***

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