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Title: Les chats - Histoire. Moeurs. Observations. Anecdotes.
Author: Champfleury, aka, Husson, Jules-François-Félix
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les chats - Histoire. Moeurs. Observations. Anecdotes." ***

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Archive, the University of Ottawa and the Online Distributed
produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



[Illustration: D'après une aquarelle de Mind, dit le Raphaël des chats.]



  CHAMPFLEURY

  LES CHATS

  HISTOIRE--MŒURS--OBSERVATIONS

  --ANECDOTES--

  _Illustré de 52 dessins_

  PAR EUGÈNE DELACROIX, VIOLLET-LE-DUC,
  MÉRIMÉE, MANET,
  PRISSE-D'AVENNES, RIBOT, KREUTZBERGER, MIND,
  OK'SAI, ETC.

  PARIS

  J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR

  43, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 43

  1869

  Tous droits réservés



PRÉFACE

_A mon ami Jules Troubat._


I.

Il peut paraître singulier que de longues études soient consacrées à un
simple individu, au chat, qui, quoique résumant une partie des facultés
des félins, ne saurait cependant donner une idée complète des êtres
plus considérables de la même race; mais les habitudes sédentaires de
l'animal permettent à l'homme de cabinet de l'étudier à tout instant,
sans interrompre son travail. De l'atelier des alchimistes, le chat a
passé chez les écrivains; il fait partie de leur modeste intérieur, &
il offre ceci de particulier avec les gens de lettres, qu'il a presque
autant de détracteurs que si, lui-même, le chat écrivait.

Comme tous les êtres qui provoquent les caresses, qui en donnent &
en reçoivent, comme les femmes, si le chat a été beaucoup aimé par
les uns, il ne lui a pas été pardonné par les autres, surtout par les
métaphysiciens.

Beaucoup avoueraient, avec le père Bougeant, dans le livre peu amusant
de _l'Amusement philosophique sur le langage des bêtes_, que «les bêtes
ne sont que des diables,» & qu'à la tête de ces diables marche le chat.

Descartes fait de tout animal un _automate_. Pour combattre cette
affirmation, il faudrait déployer un grand attirail de métaphysique
vers lequel je ne me sens pas porté. Je préfère d'autres natures
d'esprits: Aristote, Pline, Plutarque, Montaigne, qui assoient leurs
doutes sur des _faits_, prouvés par la raison & l'observation.

[Illustration: Montaigne défenseur de l'intelligence des animaux.
D'après un portrait appartenant au docteur Payen.]

Les naturalistes, ceux sur lesquels il est commode au bon sens de
s'appuyer, tiennent pour l'_intelligence_ chez les animaux, à commencer
par le père de l'histoire naturelle.

«L'ensemble de la vie des animaux, dit Aristote, présente plusieurs
actions qui sont des imitations de la vie humaine. Cette exactitude,
qui est le fruit de la réflexion, est encore plus sensible chez les
petits animaux que chez les grands.»

Nous voilà loin des automates de Descartes.

Avec Montaigne on n'a que l'embarras du choix. Les _Essais_ sont le
plus riche arsenal en faveur de l'intelligence des animaux. Presque à
chaque page, Montaigne se plaît à rabattre le caquet de l'homme.

«C'est par vanité, dit-il, que l'homme se trie soy mesme & sépare de
la presse des aultres créatures, taille les parts aux animaulx ses
confrères & compaignons, & leur distribue telle portion de facutz & de
forces que bon luy semble.»

Les animaux _confrères_ de l'homme, voilà ce qu'écrivait ce sceptique
qui a fait passer tant de hardiesses sous le couvert de la bonhomie.

Montaigne accorde la _prudence_ aux abeilles, le _jugement_ aux
oiseaux; pour lui, l'araignée qui file sa toile, _délibère_, _pense_ &
_décide._ Cette prudence, ce jugement, ces délibérations, ces pensées,
ces décisions, demanderaient aux métaphysiciens qui ne connaissent
guère les animaux des volumes de controverse.

Ces songe-creux qui ne regardent ni le ciel ni les étoiles se sont
rarement inquiétés de ceci: à quoi pense l'animal qui pense?

Heureusement, il existe des esprits méditatifs & observateurs, avides
d'indépendance, qui, frappés de l'indépendance de certains animaux,
entrent en communication directe avec eux, étudient leurs mœurs,
amassent des faits inconnus aux naturalistes enfermés dans leurs
laboratoires & arrivent à d'audacieuses conclusions qu'ils se font
pardonner par leur caractère, leur vie, leur science & leurs vertus.

On ne niera pas l'autorité scientifique d'Audubon le naturaliste,
vivant dans les forêts d'Amérique, qui couronne sa vie par les _Scènes
de la nature_. Esprit positif, que le souvenir de la nature rend
parfois éloquent, activité au service d'un cerveau intelligent, Audubon
a marqué chacune de ses paroles au coin de la vérité; tout ce qu'il
dit, on peut le croire, tant ses récits sont présentés loyalement.

Le naturaliste américain est de la race des Franklin, moraliste,
croyant éclairé. Et cependant cet esprit élevé est arrivé à l'idée que
les animaux peuvent avoir le sens de la Divinité.

Étudiant deux corbeaux voltigeant librement dans l'air, voilà ce que
dit Audubon:

«Que je voudrais pouvoir rendre cette variété d'inflexions musicales au
moyen desquelles les corbeaux s'entretiennent tous deux, durant leurs
tendres voyages; ces sons, je n'en doute pas, expriment la pureté de
leur attachement conjugal continué ou rendu plus fort par de longues
années d'un bonheur goûté dans la société l'un de l'autre. C'est ainsi
qu'ils se rappellent le doux souvenir des jours de leur jeunesse;
qu'ils se racontent les événements de leur vie; qu'ils dépeignent tant
de plaisirs partagés, & que _peut-être ils terminent par une humble
prière à l'Auteur de leur être_, pour qu'il daigne les leur continuer
encore[1].»

[Note 1: Audubon, _Scènes de la nature dans les États-Unis_. 2 vol.
in-8º. Paris, 1837.]

Je n'insiste pas sur ce qui pourrait être paradoxe chez tout autre que
le grand naturaliste américain. C'en est assez sur l'intelligence des
animaux. J'en reviens aux chats: il me reste à dire comment, ayant
beaucoup vécu en leur société depuis mon enfance, l'idée me vint de ces
études.


II.

Une des choses qui me surprit le plus dans les révélations qu'amena la
révolution de 1848 fut qu'il avait été accordé sur les fonds secrets
du ministère de l'intérieur cinquante mille francs à l'auteur de
_l'Anatomie des chats_.

Qu'il y ait en politique des hommes qui rompent leurs serments &
trahissent leurs anciens maîtres, rien de surprenant. On paye leurs
bassesses par de l'argent, leur déshonneur par des honneurs, cela se
voit & s'est vu de tout temps; mais sur la liste de pensions des plumes
aux gages des ministres, trouver un écrivain gratifié de _cinquante
mille francs_ pour s'être occupé des _chats_, voilà ce qui m'étonna
considérablement en parcourant les listes de la terrible _Revue
rétrospective._

L'heureux mortel favorisé si libéralement par le gouvernement
de Louis-Philippe s'appelait _Strauss-Durckheim_. Il est mort
actuellement, & je dois dire que c'était un Allemand d'une véritable
science, qui, après avoir passé sa vie dans l'étude & la retraite,
donnait, en échange de cette grosse somme de cinquante mille francs,
des ouvrages[2] dans lesquels le chat est traité en roi de la création.

[Note 2: Entre autres la _Théologie de la nature_, par
Strauss-Durckheim. 3 vol. in-8º. 1852.]

Sa Monographie du chat, plus particulièrement, est appuyée sur des
planches où les muscles, les nerfs, le squelette de l'animal, sont
étudiés avec soin.

Ce qu'a fait le savant docteur pour l'anatomie, je le tente pour
l'histoire des mœurs des chats; mais c'est au public que je demande
une subvention, & s'il ne souscrit pas pour cinquante mille francs à la
mise en vente, les fonds que chaque lecteur me fera passer par le canal
de mon éditeur ne sont pas de ceux qui s'enregistrent sur les tables
d'une _Revue rétrospective_.

Champfleury.

[Illustration]



PREMIÈRE PARTIE



CHAPITRE PREMIER.

LES CHATS DANS L'ÉGYPTE ANCIENNE.


Un naturaliste qui visite une collection de monuments égyptiens se
demande tout d'abord, en voyant la grande quantité de chats momifiés
ou représentés en bronze, d'où vient l'introduction du chat dans le
pays des Pharaons. C'est une question que les études contemporaines
ne permettent pas de résoudre, les égyptologues n'ayant pas trouvé de
représentation du chat sur les monuments contemporains des pyramides.
Le chat paraîtrait avoir été acclimaté en même temps que le cheval,
c'est-à-dire au commencement du nouvel empire (vers 1668 avant J.-C.).

La plus ancienne rédaction connue jusqu'ici du _Rituel funéraire_ ne
remonte pas au delà de cette époque. C'est à ce moment qu'on voit, dans
les peintures murales des hypogées, le chat quelquefois représenté sous
le fauteuil de la maîtresse de maison, place qu'occupent aussi les
chiens & les singes.

La rareté & l'utilité du chat le firent admettre alors probablement
parmi les animaux sacrés, afin que sa race fût propagée sûrement.

Son _utilité_ est attestée par des peintures représentant des scènes de
chasse en barque dans les marécages de la vallée du Nil, où des chats
se jettent à l'eau pour rapporter le gibier[3].

[Note 3: On sait que les Égyptiens étaient extraordinairement
habiles à dresser les animaux, & ce fait le prouve, car aujourd'hui si
à la campagne quelque chat affamé plonge avec précaution sa patte dans
un étang pour happer un poisson au passage, il a perdu absolument la
qualité de pêcher de ses ancêtres; & l'on crierait au miracle si un
chat rapportait un canard tué aux marais par des chasseurs.]

Les Égyptiens, montés sur de légères barques, étaient suivis
habituellement dans ces chasses au marais, par leur famille, leurs
domestiques & leurs animaux, entre lesquels se remarquent souvent des
chats.

[Illustration: D'après une peinture égyptienne du British Museum.
Dessin de M. Mérimée.]

Une peinture de chasse, d'un tombeau à Thèbes, représente une barque
dans laquelle un chat se dresse comme un petit chien contre les genoux
de son maître qui va lancer le bâton courbé appelé _schbot_, semblable
au _boumerang_ des Australiens. Une autre peinture provenant également
d'un tombeau de Thèbes se trouve au British Museum. Wilkinson en a
donné la description:

«Un chat favori quelquefois accompagnait les chasseurs égyptiens dans
ces occasions, & par l'exactitude avec laquelle il est représenté
saisissant le gibier, l'artiste a voulu nous montrer que ces animaux
étaient dressés à chasser les oiseaux & à les rapporter[4].»

[Note 4: Wilkinson, _Manners and Customs of the ancient Egyptians_,
in-8º, Londres, 1837.]

M. Mérimée a bien voulu me communiquer un dessin d'après ce fragment de
peinture, où le chat jouant le rôle principal rapporte les oiseaux à
son maître, qui attend dans une barque. Ces sortes de représentations
où figurent les chats, appartiennent à la XVIIIe & à la XIXe dynastie
(vers 1638 & 1440 avant J.-C.).

Un des monuments les plus anciens relatifs à cet animal existe dans la
nécropole de Thèbes, renfermant le tombeau de Hana, sur la stèle duquel
se tient debout la statue de ce roi, ayant entre ses pieds son chat
nommé _Bouhaki_.

Le roi Hana paraît avoir fait partie de la XIe dynastie; dans tous les
cas, il est antérieur à Ramsès VII, de la XXe, qui fit explorer ce
tombeau.

Au milieu des figurines égyptiennes en bronze ou en terre émaillée de
nos musées, on remarque souvent un chat accroupi portant gravé sur son
collier l'œil symbolique, emblème du soleil. Les oreilles percées de
l'animal étaient en ce cas ornées de bijoux en or.

Le chat est également représenté sur quelques médailles du nome
de _Bubastis_, où la déesse _Bast_ (la Bubastis des Grecs) était
particulièrement révérée. Cette déesse, forme secondaire de _Pascht_,
prend d'habitude la tête d'une chatte & porte dans sa main le sistre,
symbole de l'harmonie du monde. Les chats qui, de leur vivant, avaient
été honorés dans le temple de _Pascht_, comme image vivante de cette
déesse, étaient, après leur mort, embaumés & ensevelis avec pompe.

[Illustration: Bronze du Musée égyptien du Louvre.]

Diverses statues funéraires de femmes portent l'inscription TECHAU,
_la chatte_, en signe de patronage de la déesse Bast. Quelques hommes
aujourd'hui appellent leur femme _ma chatte_, sans arrière-idée
hiératique.

Certaines momies de chats, trouvées dans des cercueils en bois à
Bubastis, à Spéos-Artemidos, à Thèbes & ailleurs, avaient le visage
peint.

Curieuses momies qui, dans leur amaigrissement & leur allongement,
semblent des bouteilles de vin précieux entourées de tresses de paille
(voir dessin, page 12).

Ceci fut un chat alerte, on ne s'en douterait pas; vénéré, les
bandelettes & les onguents le prouvent.

Toutefois le symbolisme du chat reste encore entouré de mystères,
tant à cause des récits d'Horapollon que de ceux de Plutarque, ces
historiens ayant admis des légendes contradictoires.

Suivant Horapollon, le chat était adoré dans le temple d'Héliopolis,
consacré au soleil, parce que la pupille de l'animal suit dans ses
proportions la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon & en cette
qualité représente l'astre merveilleux.

Plutarque, dans son _Traité d'Isis & d'Osiris_, conte que l'image d'une
chatte était placée au sommet du sistre comme un emblème de la lune,
«à cause, dit Amyot, de la variété de sa peau & parce qu'elle besongne
la nuict, & qu'elle porte premièrement un chaton à la première portée,
puis à la seconde deux, à la troisième trois, & puis quatre, & puis
cinq, jusques à sept fois, tant qu'elle en porte en tout vingt-huict,
autant comme il y a de jours de la lune: ce qui à l'adventure est
fabuleux, mais bien est véritable que les prunelles de ses yeux
se remplissent & s'eslargissent en la pleine lune & au contraire
s'estroississent & se diminuent au décours d'icelle.»

Ainsi, tandis qu'Horapollon voit de secrètes analogies entre le jeu de
la pupille des chats & le soleil, Plutarque en reporte la relation avec
la lune.

[Illustration: Momie de chat du Musée égyptien.]

La science moderne, laissant aux nécromanciens les influences des
astres sur l'homme & les animaux, a expliqué ces phénomènes de la
vision par l'optique.

[Illustration: Boîte de momie de chat (Musée du Louvre).]

Pour ce qui est des diverses portées des chattes dont parle Plutarque,
on peut ranger ces histoires au nombre des fables que les naturalistes
anciens se plaisaient à rapporter.

Hérodote n'est guère plus véridique en ses _Histoires_:

«Quand les femelles ont mis bas, elles ne s'approchent plus des mâles;
ceux-ci, cherchant à s'accoupler avec elles, n'y peuvent réussir. Alors
ils imaginent d'enlever aux chattes leurs petits; ils les emportent &
les tuent; toutefois ils ne les mangent pas après les avoir tués. Les
femelles, privées de leurs petits & en désirant d'autres, ne fuient
plus les mâles: car cette bête aime à se reproduire.»

Cette opinion, qu'on, retrouvera plus loin, adoptée par Dupont de
Nemours, me paraît fausse; mais avant de la réfuter, je termine avec
Hérodote:

«Si un incendie éclate, les chats sont victimes d'impulsions
surnaturelles; en effet, tandis que les Égyptiens, rangés par
intervalles, sont beaucoup moins préoccupés d'éteindre le feu que de
sauver leurs chats, ces animaux se glissent par les espaces vides,
sautent par-dessus les hommes & se jettent dans les flammes. En de tels
accidents, une douleur profonde s'empare des Égyptiens. Lorsque, dans
quelque maison, un chat meurt de sa belle mort, les habitants se rasent
seulement les sourcils; mais si c'est un chien qui meurt, ils se rasent
le corps & la tête[5].»

[Note 5: _Hérodote_, traduction Giguet. In-18, Hachette, 1860.]

Le fait des chats se précipitant dans les flammes mériterait
confirmation; je préfère le détail rapporté par un écrivain moderne
que les Égyptiens donnaient de bonne heure à chaque chatte un époux
convenable, ces peuples se préoccupant des rapports de goût, d'humeur &
de figure.

Comment s'appelait le chat chez les Égyptiens? Les Rituels antiques du
Louvre portent _Mau_, _Maï_, _Maau_: quelques égyptologues ont lu sur
certains monuments _Chaou_; il faut, m'écrit un érudit en ces sortes de
matières, lire _Maou_ qui forme une de ces onomatopées si fréquentes
dans toutes les langues primitives.

Sans railler les égyptologues, j'ose dire que les traductions de
certains hiéroglyphes sont troublantes pour l'esprit & que cette
langue cabalistique court grand risque de rester elle-même momifiée à
jamais[6].

[Note 6: «Je suis ce grand chat qui était à (l'allée?) du Perséa,
dans _An_ (Héliopolis), dans la nuit du grand combat; celui qui a gardé
les impies dans le jour où les ennemis du Seigneur universel ont été
écrasés.» Ailleurs le même grand chat de (l'allée?) pourrait être pris
par des esprits facétieux pour un rat: «Le grand chat de (l'allée?) du
Perséa, dans _An_, c'est _Ra_ lui-même. On l'a nommé chat en paroles
allégoriques; c'est d'après ce qu'il a fait qu'on lui a donné le nom de
chat; autrement, c'est Schou quand il fait...» M. de Rougé, dans ses
_Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens_ (_Revue arch_.
1860), dit à ce propos avec raison: «Le symbolisme du chat n'est pas du
tout éclairé par cette glose.»]

[Illustration]



CHAPITRE II.

LES CHATS EN ORIENT.


Un égyptologue distingué, M. Prisse d'Avennes, qui a recueilli en
Égypte des matériaux considérables pour l'histoire de l'art, s'est
occupé en même temps des mœurs des pays où il vivait.

De ses notes, le savant voyageur a l'obligeance de détacher pour moi
les faits se rapportant à la domestication des chats dans l'Égypte
moderne:

«Le sultan El-Daher-Beybars, qui régnait en Égypte & en Syrie vers
658 de l'hégire (1260 de J.-C.),--& que Guillaume de Tripoli compare
à César pour la bravoure & à Néron pour la méchanceté,--avait aussi,
dit M. Prisse d'Avennes, une affection toute particulière pour les
chats. A sa mort, il légua un jardin appelé Gheyt-el-Qouttah (_le
verger du chat_), situé près de sa mosquée en dehors du Caire, pour
l'entretien des chats nécessiteux & sans maîtres. Depuis cette époque,
sous prétexte qu'il ne produisait rien, le jardin a été vendu par
l'intendant, revendu maintes fois par les acheteurs &, par suite de
dilapidations successives, ne rapporte qu'une rente honorifique de 15
piastres par an, qui est appliquée avec quelques autres legs du même
genre à la nourriture des chats. Le kadi, étant, par office, gardien
de tous les legs pieux & charitables, fait distribuer chaque jour à
_l'asr_[7], dans la grande cour du Mehkémeh ou tribunal, une certaine
quantité d'entrailles d'animaux & de rebuts de boucherie coupés en
morceaux qui servent de pâture aux chats du voisinage. A l'heure
habituelle, toutes les terrasses en sont couvertes; on les voit aux
alentours du Mehkémeh, sauter d'une maison à l'autre à travers les
ruelles du Caire pour ne pas manquer leur pitance, descendre de tous
côtés le long des moucharabyehs & des murailles, se répandre dans
la cour où ils se disputent, avec des miaulements & un acharnement
effroyables, un repas fort restreint pour le nombre des convives. Les
habitués ont fait table rase en un instant: les jeunes & les nouveaux
venus qui n'osent participer à la lutte en sont réduits à lécher la
place.--Quiconque veut se débarrasser de son chat va le perdre dans la
cohue de cet étrange festin: j'y ai vu porter des couffes pleines de
jeunes chats, au grand ennui des voisins.»

[Note 7: Heure de la prière, entre midi & le coucher du soleil.]

Le même fait se reproduit en Italie & en Suisse. A Florence, il existe
un cloître, situé près de l'église San-Lorenzo, qui sert, me dit-on,
de maison de refuge pour les chats. Lorsque quelqu'un ne peut ou ne
veut conserver son chat, il le conduit à cet établissement, où l'animal
est nourri & traité avec humanité. De même chacun est libre d'y aller
choisir un chat à sa convenance; il y en a de toute espèce & de toute
couleur. C'est une des institutions curieuses que le passé a léguées à
la ville de Florence.

A Genève, les chats rôdent par les rues comme les chiens à
Constantinople. Ils sont respectés par le peuple, qui a soin de la
nourriture de ces animaux libres; aussi les chats arrivent-ils à la
même heure pour prendre leurs repas sur le seuil des portes.

Je reviens à l'Égypte & au récit de M. Prisse d'Avennes:

«Les chats sont beaucoup plus attachés & plus sociables en Égypte
qu'en Europe, probablement à cause des soins qu'on leur donne & de
l'affection qui va souvent jusqu'à leur permettre de manger à la
gamelle du maître.

«Les Arabes ont d'autres motifs de respecter les chats & d'épargner
leur vie. Ils croient généralement que les Djinns prennent cette forme
pour hanter les maisons & racontent gravement à ce sujet des histoires
extravagantes, dignes des _Mille & une Nuits._ Les habitants de la
Thébaïde sont plus superstitieux encore & leur imagination poétise
à leur insu le sommeil léthargique de la catalepsie. Ils prétendent
que lorsqu'une femme met au monde deux jumeaux, garçons ou filles,
le dernier né qu'ils appellent _baracy_ & quelquefois tous les
deux éprouvent, pendant un certain temps & souvent toute leur vie,
d'irrésistibles envies de certains mets, & que, pour satisfaire leur
gourmandise plus facilement, ils prennent souvent la forme de divers
animaux & en particulier du chat. Pendant cette transmigration de l'âme
dans un autre corps, l'être humain reste inanimé comme un cadavre; mais
dès que l'âme a satisfait ses désirs, elle revient vivifier sa forme
habituelle.--Ayant un jour tué un chat qui faisait maints ravages dans
ma cuisine à Louqsor, un droguiste du voisinage vint, tout effrayé, me
conjurer d'épargner ces animaux & me raconta que sa fille, ayant le
malheur d'être _baracy_, adoptait souvent la forme d'une chatte pour
manger ma desserte.

«Les femmes condamnées à mort pour cause d'adultère sont jetées au
Nil, cousues dans un sac avec une chatte: raffinement de cruauté, dû
peut-être à cette idée orientale que de toutes les femelles d'animaux
la chatte est celle qui ressemble le plus à la femme par sa souplesse,
sa fausseté, ses câlineries, son inconstance & ses fureurs.»

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]



CHAPITRE III.

LES CHATS CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS.


Il est singulier qu'après le culte & l'adoration des Égyptiens pour
les chats, cet animal soit tout à fait délaissé chez les Grecs & les
Romains.

Qu'en Grèce le chat ne fût pas représenté par les sculpteurs voués
aux grandes lignes, cela est presque admissible, quoique les artistes
égyptiens aient su trouver de solennels profils à travers le pelage
de l'animal; mais on s'explique difficilement que les Romains, qui se
plaisaient à peindre des scènes domestiques ainsi que les objets qui
frappaient leurs yeux, aient négligé la représentation des chats.

Cet animal semble avoir subi à Athènes & à Rome le contre-coup de
sa popularité en Égypte, car s'il en est question dans les poëtes,
ce n'est que dans ceux de la décadence. Aussi, en songeant au long
intervalle qui sépare la représentation des chats sur les monuments
égyptiens & les monuments romains du Bas-Empire, j'agirai avec la
prudence qui fait hésiter l'historien Wilkinson à voir des animaux
domestiques semblables aux nôtres dans les chats se jetant à l'eau
pour aller chercher au milieu des roseaux les oiseaux blessés par le
bâton des Égyptiens. Les naturalistes modernes crurent d'abord que le
chat égyptien momifié était le même que notre chat domestique; ensuite
ils lui reconnurent des variantes tout à fait particulières. (Voir aux
Appendices.)

Le chat dont les Égyptiens se servaient à la chasse semble une sorte de
guépard; sa robe offre quelque analogie avec celle de ces carnassiers.

Les Grecs & les Romains ne se soucièrent pas de faire entrer dans les
maisons des animaux sans doute utiles pour la chasse, mais d'une nature
trop sauvage pour des intérieurs tranquilles. Cependant Théocrite,
faisant gourmander une esclave par sa maîtresse dans le dialogue des
_Syracusaines_:

«Eunoa, de l'eau! s'écrie Praxinoé. Qu'elle est lente! Le chat veut se
reposer mollement. Remue-toi donc. Vite, de l'eau! &c.[8].»

[Note 8: _Lyriques grecs_, 1 vol. in-18. Lefèvre & Charpentier,
1842. «_Le chat veut se reposer mollement_,» ou plutôt, comme me le
font remarquer de savants philologues auxquels Théocrite inspire une
religion: «_C'est affaire aux chattes de dormir mollement_ (αἱ γαλέαι
μαλακῶϛ χρήσδοντι καθεύδῃν).»]

Par cette comparaison des chattes avec une esclave paresseuse,
Théocrite donne l'idée de l'animal tel qu'il nous est parvenu. C'était
le chat domestique déjà assez commun dans les intérieurs pour que le
poëte l'introduisît à l'état d'image dans son dialogue.

Entre les artistes égyptiens de la XVIIIe dynastie (1638
avant J.-C.), qui décoraient les tombeaux de représentations de chats,
& le poëte Théocrite, qui naquit 260 ans avant l'ère chrétienne, on ne
trouve pas, à proprement parler, de chat domestique autre que celui du
charmant dialogue des _Syracusaines_.

Sans se lancer dans de hasardeuses hypothèses, ne peut-on dire que
l'acclimatation du chat, dédaignée à Athènes & à Rome, fut produite
sans doute par hasard dans le Bas-Empire; qu'un couple de ces chats
égyptiens aurait été recueilli curieusement, comme nos officiers
d'Afrique ont élevé des lionceaux depuis la conquête d'Alger, qu'il
y eut lente domestication & abâtardissement du chat par la perte de
sa liberté, qu'on le jugea utile pour la destruction des rats, & que,
quoique méconnu par les poëtes, l'effigie de l'animal fut conservée par
les peintres mosaïstes.

Les petits poëtes de la décadence méprisent tout à fait le chat,
n'accusent que ses défauts & se répandent en imprécations sur sa
voracité.

Agathias, épigrammatiste du Bas-Empire, avocat ou _scholasticus_ à
Constantinople, qui vécut de 527 à 565, sous le règne de Justinien, a
laissé deux épigrammes funéraires dans lesquelles le chat ne joue pas
le beau rôle:

«Pauvre exilée des rocailles & des bruyères, ô ma perdrix, ta légère
maison d'osier ne te possède plus! Au lever de la tiède aurore, tu ne
secoues plus tes ailes par elle réchauffées. Un chat t'a tranché la
tête. Je me suis emparé du reste de ton corps & il n'a pu assouvir son
odieuse voracité. Que la terre ne te soit pas légère, mais qu'elle
recouvre pesamment tes restes, afin que ton ennemi ne puisse les
déterrer.»

[Illustration: Chat étranglant un oiseau (d'après une mosaïque du Musée
de Naples).]

Ainsi rime Agathias s'abandonnant à la douleur. Après avoir versé
quelques pleurs, le poëte songe à la vengeance, sujet de sa seconde
épigramme:

«Le chat domestique qui a mangé ma perdrix se flatte de vivre encore
sous mon toit. Non, chère perdrix, je ne te laisserai pas sans
vengeance, &, sur ta tombe, je tuerai ton meurtrier. Car ton ombre qui
s'agite & se tourmente ne peut être calmée que lorsque j'aurai fait ce
que fit Pyrrhus sur la tombe d'Achille.»

Pour avoir croqué une perdrix, le malheureux chat sera immolé à ses
mânes.

Un disciple d'Agathias, Damocharis, que ses contemporains appellent la
_Colonne sacrée de la grammaire_, touché de la douleur de son maître,
crut sans doute lui prouver sa sympathie en accablant à son tour de ses
invectives le même chat:

«Rival des chiens homicides, chat détestable, tu es un des dogues
d'Actéon. En mangeant la perdrix de ton maître Agathias, c'était ton
maître lui-même que tu dévorais. Et toi, tu ne penses plus qu'aux
perdrix, & aussi les souris dansent en se délectant de la friande pâtée
que tu dédaignes.»

A regarder l'exagération des invectives de Damocharis, on se demande
si le disciple ne s'est pas moqué du maître. Voilà bien du tapage pour
une perdrix, & les imprécations adressées au chat _rival des chiens
homicides_, assimilé aux _dogues d'Actéon_, semblent un peu énormes.

Toutefois, quel que soit le motif qui ait fait rimer Damocharis, on
voit par ces rares fragments du Bas-Empire que les chats étaient loin
du culte que leur rendait l'Égypte.

J'ai parcouru plus d'un musée antique, compulsé de nombreuses
publications, interrogé divers archéologues; il semble que le chat ne
soit représenté ni sur un vase, ni sur une médaille, ni sur une fresque.

On trouve au Cabinet des Médailles une cornaline gravée représentant un
sceptre[9] & un épi séparé par l'inscription:

  LVCCONIAE
  FELICVLAE.

[Note 9: Caylus dit, & c'est également aujourd'hui l'avis du
Directeur du Cabinet des Médailles, que le sceptre représente plutôt
une aiguille de tête.]

«L'inscription qui paraît sur le cachet, écrit M. Chabouillet dans son
catalogue, nous donne les noms de son possesseur, qui fut une femme
nommée Lucconia Felicula. Felicula signifie _petite chatte_. Le travail
annonce une époque assez basse.»

Tel est le rare monument, consacré aux chats sous la décadence, qu'on
peut voir dans nos musées. En province & en Italie les preuves de
l'acclimatation des chats sont plus nombreuses.

Millin[10] vit à Orange une mosaïque représentant un chat qui vient
d'attraper une souris; mais la partie où se trouvait l'animal avait été
détruite.

[Note 10: _Voyage dans le midi de la France_, t. II, p. 153.
1807-1811, 4 vol. in-8º.]

La mosaïque de Pompéi (dessin page 27) est plus significative; le
chat croquant un oiseau peut servir d'illustration aux épigrammes de
l'_Anthologie_, qui sont presque de la même époque[11].

[Note 11: Suivant Pline, l'art de la mosaïque date du règne de
Sylla, à peu près cent ans avant l'ère chrétienne.]

On voit au Musée des antiques de Bordeaux, sur un tombeau de l'époque
gallo-romaine, la représentation d'une jeune fille tenant un chat
dans ses bras. Un coq est à ses pieds. De même qu'à cette époque
on enterrait avec le corps des enfants leurs jouets, de même on
représentait les animaux familiers au milieu desquels ils avaient
vécu. Malheureusement la partie principale de ce précieux monument du
IVe siècle, le chat, qui m'intéresse particulièrement, a été
détruite au point de ne plus laisser de l'animal qu'une forme vague[12].

[Note 12: On lit à la gauche de la tête:

  DM
  LAFTVS
  PAT.

L'autre côté de la niche étant détruit, on ne sait le nom de la jeune
fille; le père s'appelait vraisemblablement LAPITVS ou LAFITVS.]

[Illustration: Tombeau gallo-romain représentant une jeune fille, son
chat & son coq.

(Musée de Bordeaux.--Haut., 85 c.; larg., 48 c.)]

Les anciens auteurs d'ouvrages sur les blasons donnent également
quelques renseignements tirés d'auteurs latins.

Suivant Palliot[13], les Romains faisaient entrer leurs chats
fréquemment en «leurs Targues & Pavois.»

[Note 13: _La Vraye & parfaicte science des armoiries._ Paris,
MDCLXIV. In-4º.]

«La compagnie des soldats, _Ordines Augustei_, qui marchoient sous
le colonel de l'infanterie, _sub Magistro peditum_, portoient _en
leur escu blanc ou d'argent, un Chat de couleur de prasine_, qui est
de sinople ou à mieux dire de vert de mer, comme qui diroit couleur
_de gueules, le Chat courant & contournant sa teste sur son dos_.
Vne autre compagnie du même régiment, appelée les heureux Viellards,
_Felices seniores_, portoit _vn demy Chat_ ou _Chat naissant de couleur
rouge sur vn Bouclier de vermeil_ ou _de gueules_: _In parma punicea
diluciore_, qui sembloit se ioüer avec ses pieds, comme s'il eut voulu
flatter quelqu'un. Sous le mesme Chef, vn troisième _Chat de gueules
passant avec vn œil & vne oreille, qui est en vne rondelle de
sinople à la Bordure d'argent_, estoit portée par les soldats, _qui
Alpini vocabantur_.»

[Illustration: Drapeau des anciens Romains.

(Tiré de _la Vraye & parfaicte science des armoiries_.)]


Je donne ici, d'après Palliot, le dessin d'un de ces étendards, tel que
cet auteur s'imaginait qu'il existait chez les Romains.

On pourrait multiplier ces exemples en compulsant d'anciens ouvrages
sur le blason; mais des monuments imaginaires seraient d'une médiocre
utilité pour les curieux.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]



CHAPITRE IV.

POÉSIES, TRADITIONS POPULAIRES.


Il est curieux de rapprocher des invectives des poëtes de la décadence
contre les chats, quelques fragments de nos poésies populaires de
campagne.

Le chat, animal préféré par la nourrice, est le premier être animé
qui frappe les oreilles de l'enfance. A des mélodies d'un rhythme
particulier le chat est associé; c'est avec un petit drame naïf où
l'animal joue le rôle principal qu'on berce l'enfant. L'enfant s'endort
avec un profil fantastique de chat fixé dans le cerveau.

Ce qu'ayant observé, les poëtes populaires introduisirent l'animal dans
leurs couplets, comme le témoigne particulièrement la chanson sur les
chats & les souris, recueillie en bas Poitou.

Une société de souris étant allée au bal & à la comédie,

  Le chat sauta sur les souris,
  Il les croqua toute la nuit.
      Gentil coquiqui,
  Coco des moustaches, mirlo joli,
      Gentil coquiqui.

Ces onomatopées du refrain encadrent le chat & les souris d'une façon
si plaisante, qu'il est impossible que l'enfant les oublie.

Avec les poules & les loups, le chat fait partie de l'histoire
naturelle enseignée par les nourrices à leurs poupons. L'animal
appartient à la classe des objets remuants qui, comme les _cloches_,
vibrent dans leurs tendres cerveaux.

La présence du chat dans les plus pauvres intérieurs, sa silhouette
visible qui se profile à tout instant, la brièveté de son unique
syllabe, facile à retenir, expliquent pourquoi l'animal joue un si
grand rôle dans les impressions du jeune âge.

On remplirait un volume des chansons de nourrices sur les chats:

        A B C,
      Le chat est allé
  Dans la neige; en retournant
  Il avait les souliers tout blancs.

Les Allemands particulièrement s'intéressent à ces naïvetés; toutefois
dans quelques provinces de France on a recueilli des poésies
semblables, témoin celle citée par Jérôme Bujeaud dans ses _Chants &
chansons populaires des provinces de l'Ouest_[14]:

[Note 14: Niort, Clouzot, 2 vol. Gr. in-8. 1836.]

  Le chat à Jeannette
  Est une jolie bête.
  Quand il veut se faire beau,
  Il se lèche le museau;
  Avecque sa salive
  Il fait la lessive.

Couplet enfantin qui pourtant forme croquis & dessine le mouvement de
l'animal comme avec un crayon.

Chats & souris forment d'habitude une association que les poëtes & les
peintres se sont plu à représenter pour l'enseignement de l'enfance,
qui, sans raisonner cet antagonisme, est tout de suite appelée à être
témoin des luttes entre la force & la faiblesse.

De mon extrême jeunesse je me rappelle une vieille toile servant de
devant de cheminée qui représentait en face d'un pupitre de musique une
douzaine de chats de toute nature & de toute couleur, gros, allongés,
noirs, blancs, angoras & matous de gouttières. Sur le pupitre était
ouvert, dans son développement oblong, le vénérable _Solfége d'Italie._
Les _notes_ étaient remplacées par de petits rats qui imitaient à s'y
méprendre les _noires_ & les _blanches_; leurs queues indiquaient
également les _croches_ & les_ doubles croches._ En avant de ses
confrères, un beau chat battait la mesure avec la dignité qu'on est
en droit d'attendre d'un chef d'orchestre; mais sa patte posée sur le
cahier de musique semblait prendre plaisir à égratigner les rongeurs
emprisonnés dans les _portées_; &, malgré les agréments de la clef de
_sol_, je crois que les rats auraient préféré la clef des champs.

Breughel & les peintres flamands de la même époque se sont plu à
répéter ce motif.

Les enfants avaient le cerveau meublé de thèmes ayant rapport au
chat; le peuple conserva la même religion pour l'animal. D'où le fond
sur lequel ont brodé Perrault, les conteurs norwégiens, allemands
& anglais: _le Chat botté, Maître Pierre & son Chat, le Chat de
Wittington_, &c.

Tous ces contes ont leurs racines dans les traditions populaires, qui
fourniraient nombre de pages, si je ne m'en tenais à quelques lignes
vraiment fantastiques des _Mémoires_ de Chateaubriand:

«Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg à _jambe de
bois_, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, &
qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle. Sa jambe
de bois se promenait aussi seule avec un chat noir.»

Ainsi voilà un conte murmuré à l'oreille de l'enfant par une servante.
L'enfant grandira, traversera les orages de la vie, sera appelé aux
plus hautes fonctions, deviendra illustre entre tous, & un jour, quand
le grand homme évoquera ses triomphes, ses luttes, ses amours, sa
fortune politique, sur un fond lumineux se décalquera le _Chat noir_,
accompagné d'une _jambe de bois_, tous deux grimpant _l'escalier de la
tourelle_.

Un souvenir d'enfance est plus doux au cœur des esprits d'élite que
les titres & les honneurs. Sous les couches de science entassées dans
le cerveau des grands travailleurs se détache une chanson de nourrice,
car tel est le caractère propre aux intelligences de rester _enfants_
par quelque coin & de ressentir dans la maturité les impressions de
l'enfance.

C'est ce qui explique pourquoi tant d'hommes considérables ont conservé
une si vive affection pour les chats.

[Illustration: Le Chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg.]



CHAPITRE V.

BLASONS, MARQUES, ENSEIGNES.


Le chat, regardé comme un animal bizarre, devait entrer naturellement
dans le bestiaire héraldique, formé non-seulement d'animaux nobles
offrant une signification précise, mais aussi d'animaux chimériques
dont la représentation répondait plus particulièrement aux yeux du
peuple.

Vulson de la Colombière, l'homme de la science héraldique, qui a donné
quelques blasons de chats dans le _Livre de la Science héroïque_, dit à
ce propos:

«Comme le lion est un animal solitaire, aussi le chat est une bête
lunatique, dont les yeux, clairvoyants & étincelants durant les plus
obscures nuits, croissent & décroissent à l'imitation de la lune; car
comme la lune, selon qu'elle participe à la lumière du soleil, change
tous les jours de face, ainsi le chat est touché de pareille affection
envers la lune, sa prunelle croissant & diminuant au même temps que cet
astre est en son croissant ou en son décours. Plusieurs naturalistes
assurent que, lorsque la lune est en son plein, les chats ont plus de
force & d'adresse pour faire la guerre aux souris que lorsqu'elle est
faible.»

A cette interprétation je préfère celle d'un autre commentateur de
blasons, Pierre Palliot, qui de l'antagonisme entre les astres imagina
une légende bizarre:

«Chat plus dommageable qu'utile, ses mignardises plus à craindre qu'à
désirer & sa morsure mortelle. La cause est plaisante du plaisir qu'il
nous fait. A l'instant de la création du monde, dit la fable, le soleil
& la lune voulurent à l'envi peupler le monde d'animaux. Le soleil tout
grand, tout feu, tout lumineux, forma le lion tout beau, tout de sang &
tout généreux. La lune voyant les autres dieux en admiration de ce bel
ouvrage, fit sortir de la terre un chat, mais autant disproportionné
en beauté & en courage, qu'elle-même est inférieure à son frère. Cette
contention apporta de la risée & de l'indignation; de la risée entre
les assistants, & de l'indignation au soleil, lequel outré de ce que la
lune avait entrepris de vouloir aller de pair avec lui,

  _Créa par forme de mépris
  En même temps une souris._

«Et comme ce sexe ne se rend jamais, se rendit encore plus ridicule par
la production d'un animal le plus ridicule de tous: ce fut d'un singe,
qui causa parmi la compagnie un ris démesuré. Le feu montant au visage
de la lune, tout ainsi que lorsqu'elle nous menace de l'orage d'un vent
impétueux, pour un dernier effort, & afin de se venger éternellement
du soleil, elle fit concevoir une haine immortelle entre le singe & le
lion, & entre le chat & la souris. De là vient le seul profit que nous
avons du chat[15].»

[Note 15: Palliot, déjà cité.]

Le peuple, ami des légendes, se plaisait à voir ces êtres fantastiques
sur les bannières de ses seigneurs. Et en ceci nous n'avons pas à rire
des étendards des Chinois allant en guerre.

Les anciens Bourguignons avaient un chat dans leurs armoiries. D'après
Palliot, Clotilde «Bourguignotte, femme du roy Clovis, portait _d'or un
chat de sable tuant un rat de mesme_.»

[Illustration: Blason des Katzen.]

La famille Katzen portait d'_azur à un chat d'argent qui tient une
souris_.

La Chetatdie, au pays de Limoges, portait d'_azur à deux chats l'un sur
l'autre d'argent._.

Les Della Gatta, seigneurs napolitains, portaient d'_azur à une chatte
d'argent au lambeau de gueules en chef_.

Chaffardon portait d'_azur à trois chats d'or les deux du chef
affrontés_.

Nombre d'autres armoiries pourraient être relevées dans les blasons des
familles européennes[16].

[Note 16: Voir Champfleury, _Histoire des faïences patriotiques
sous la Révolution_. 1 vol. in-8º. Dentu, 1867.]

De fantastique, le symbole devint plus positif. A mesure qu'on
s'éloignait du moyen âge, chat voulut dire indépendance.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la marque des Sessa, imprimeurs à
Venise au XVIe siècle.

On voit sur la dernière page de tous leurs livres, vierge de caractères
typographiques, la représentation d'un chat, entouré de curieuses
ornementations. L'imprimerie c'était la lumière, la lumière c'était
l'affranchissement. Le XVIe siècle le comprit ainsi, car
combien de grands esprits furent persécutés pour l'invention nouvelle,
& combien de bûchers furent allumés avec la torche que ces libres
penseurs tenaient en main!

[Illustration: Marque d'imprimerie des Sessa de Venise, tirée de la
collection Eugène Piot.]

L'Italie surtout, qui fournit tant de martyrs, n'employait pas la
_marque_ du chat sans motif.

Du XVIe au XVIIIe siècle, je trouve peu de traces
du chat comme symbole de l'indépendance.

Les hagiographes nous dépeignent saint Yves toujours accompagné d'un
chat; & Henri Estienne fait observer, avec quelque malice, que cet
animal est le symbole des gens de justice.

[Illustration: La Liberté, d'après Prudhon.]

Il appartenait à la République française de reprendre l'animal pour
l'ajouter à son glorieux blason. Maintes fois la figure symbolique de
la Liberté fut représentée tenant un joug brisé, une baguette surmontée
du bonnet; à côté d'elle une corne d'abondance, un chat & un oiseau
s'échappant le fil à la patte[17].

[Note 17: Voir au Cabinet des estampes, œuvre de Boizot, _la
Liberté_, gravée par la citoyenne Lingée.]

Prudhon, le doux peintre républicain, le seul qui ait donné un
caractère tendre & chaste aux figures allégoriques nationales, a laissé
une curieuse symbolisation de la Constitution: la Sagesse, représentée
par Minerve, est associée à la Loi & à la Liberté. Derrière la Loi,
des enfants mènent un lion & un agneau accouplés. La Liberté tient une
pique surmontée du bonnet phrygien & à ses pieds est accroupi un chat.

Avec la République finit le règne du chat, qui d'ailleurs n'avait pu
s'implanter profondément dans le blason révolutionnaire. Piques, bonnet
de la liberté, faisceaux, niveau égalitaire parlaient plus vivement
que les animaux à l'esprit du peuple. Quelquefois, il faut l'avouer,
à cette époque, le chat fut représenté sous un jour défavorable. Ce
n'était plus le symbole de l'indépendance, mais de la perfidie. Le
frontispice d'un méchant livre, les _Crimes des Papes_, montre aux
pieds du prélat un chat, emblème de l'hypocrisie & de la trahison.

Le chat, on doit le dire, parut à nos pères un animal plus bizarre
que sympathique. On en a la preuve par sa fréquence sur les enseignes
des marchands avec de singulières légendes, telles par exemple que
_la Maison du chat qui pelote_. Le chat occupa une place considérable
dans l'imagination des boutiquiers. Je ne parle pas seulement des
cordonniers, qui naturellement devaient faire peindre sur leurs façades
le _Chat botté_.

La silhouette de l'animal, sa malice proverbiale comparée à celle des
femmes, son caractère de domesticité mêlée d'indépendance en faisaient
un être destiné à la représentation publique. Et aujourd'hui que
s'effacent nos anciennes coutumes, que la pioche démolit tout ce qui
était cher aux bourgeois parisiens, ce n'est pas sans regretter les
vieilles enseignes que je m'arrête devant un des derniers débris du
quartier des Lombards, la maison de confiserie qui porte à ses deux
angles deux chats noirs fantastiques.

[Illustration:

  RUE DE LA REYNIE

  RUE ST DENIS

  AU CHAT NOIR
]



CHAPITRE VI.

LES ENNEMIS DES CHATS AU MOYEN AGE


Le chat fut regardé longtemps comme un être diabolique. Il avait le
caractère réfléchi. On en fit le compagnon des sorcières. Avec les
hiboux & les cornues à formes bizarres, il fait partie du matériel des
alchimistes; du moins ainsi l'ont compris les peintres romantiques.

Le moyen âge qui brûlait les sorcières & quelquefois les savants,
devait brûler les chats. Grande colère des brutes contre les songeurs.

M. Édelestand du Méril, dans une brochure sur les usages populaires
qui se rattachent au mariage, voit dans l'intervention des chats qu'on
attachait sous les fenêtres des veuves remariées la confirmation d'un
proverbe relatif à la lubricité de la race féline.

Le chat a-t-il dans la vie un caractère si particulier de lubricité? A
coup sûr il est moins impudique que le chien. On entend le chat parler
d'amour; mais le plus souvent dans les villes les gouttières seules
assistent à ses transports. Il choisit pour boudoir les endroits les
moins fréquentés des maisons, la cave ou le grenier. Le chien s'empare
de la rue. Le chat enveloppe d'habitude ses passions dans le manteau de
la nuit. Le chien semble se plaire à étaler ses passions au grand jour.

«On croyait encourager aux bonnes mœurs, dit M. du Méril, en jetant
quelques chats dans le feu de la Saint-Jean.» En effet, l'abbé Lebeuf
cite une quittance de cent sols parisis, signée par un certain Lucas
Pommereux, en 1573, «pour avoir fourni durant trois années tous les
chats qu'il fallait au feu de la Saint-Jean, comme de coutume.»

J'estime que ces cruautés des siècles passés doivent plutôt être
imputées à la terreur des sorcières & des chats leurs prétendus
acolytes, qu'au désir de réformer les mœurs. La pudeur n'était pas
la principale qualité de la renaissance, qui conservait des restes de
barbarie; je n'en veux pour preuve que deux vers empruntés à l'auteur
_du Miroir du contentement_, qui sans pitié parle

  D'un chat qui, d'une course brève,
  Monta au feu saint Jean en Grève.

Atroce spectacle que celui d'un animal nerveux se tortillant dans le
feu comme un parchemin!

D'autres peuples martyrisaient les chats sous prétexte de leur faire
jouer un rôle dans les charivaris.

_Lamentatio catrarum_, disaient à ce propos les Latins. Les Italiens
appelaient cette invention _musica de' gatti_ & les Allemands
_Katzenmusik_.

Mais ces peuples entendaient par une semblable musique des imaginations
saugrenues telles, par exemple, que l'orgue où chaque note, représentée
par la queue tirée de divers chats, produisait un miaulement qui
répondait à d'autres miaulements.

C'étaient là plaisirs de fous qui, ne sachant qu'imaginer pour le
divertissement des princes ou des grands seigneurs auxquels ils étaient
attachés, cherchaient des bizarreries qui répondissent aux mœurs
grossières de l'époque.

Les paysans, en qui les vieilles coutumes sont profondément enracinées,
obéirent longtemps aux divertissements de la Saint-Jean, tels qu'ils
étaient pratiqués dans les villes. En Picardie, dans le canton
d'Hirson, où se célèbre la nuit du premier dimanche de carême, le
_Bihourdi_, dès que le signal est donné, fallots & lanternes courent
le village: au milieu de la place est dressé un bûcher auquel chaque
habitant apporte sa part de fagots. La ronde commence autour du feu;
les garçons tirent des coups de fusil; les ménétriers sont requis avec
leurs violons, & par-dessus tout se font entendre les miaulements d'un
chat qui, attaché à la perche du _bihourdi_, tombe tout à coup dans
le feu. Ce spectacle excite les enfants, qui se mêlent au charivari
criant: _hiou! hiou!_

Depuis quelques années seulement les chats échappent à ce martyre.

Un chat de moins, ce n'est rien. Un chat de plus, c'est beaucoup.

L'animal sauvé du feu est la marque du pas qu'a fait la civilisation
dans les campagnes. Quelques gens du canton ont appris à lire, appris
à réfléchir, par conséquent. Un instituteur se sera trouvé qui,
ayant quelque influence sur les enfants du village, aura démontré
l'inhumanité de brûler un chat. Et le feu de joie sans chat rôti n'en
est pas moins joyeux!

Les Flamands sont plus humains que nous, si on s'en rapporte à un
arrêté de 1818, qui défend à l'avenir de jeter un chat du haut de la
tour d'Ypres. Cette _fête_ avait lieu habituellement le mercredi de la
seconde semaine de carême; mais dans ce pays une tradition devait se
rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que
les Français.

Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur du
XVIe siècle qui imagina de répandre la terreur dans les rangs
des armées ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que
des chats portaient attachés sur leur dos[18]?

[Note 18: Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance
de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les
musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments
inédits ses _Origines de l'artillerie française_.]

[Illustration:

_Vapeurs empoisonnées lancées par le moyen d'animaux. Ce procédé ne
doit pas être employé contre les chrétiens._

_Fac-simile_ d'un dessin du livre manuscrit du maître d'artillerie
Christophe de Habspug, donné en 1535 au Conseil des XXI de Strasbourg,
& conservé aujourd'hui à la bibliothèque de cette ville. ]



CHAPITRE VII.

AUTRES ENNEMIS DES CHATS: LES PAYSANS, LES STATISTICIENS, LES CHASSEURS


On voit dans la campagne, à la porte des chaumières, des animaux
tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent à la
dérobée un coup d'œil timide sur l'épaisse tartine que l'enfant
dévore en leur présence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas
une miette à recueillir de l'épaisse tartine.

Aux fêtes de famille, pendant lesquelles les paysans dévorent des porcs
tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de
pied, voilà ce qu'il recueillerait de la desserte.

C'est à ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats
de sa ville natale: «Les chats de Langres sont si fripons que, même
lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait, à leur
air soupçonneux, qu'ils le volent.» Ce n'est pas seulement à Langres
que les chats ont cet air soupçonneux & fripon; mais changez _Langres_
par _campagne_, l'observation sera juste & applicable partout où un
préjugé barbare règne contre les chats.

Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la cheminée, le chien
s'étale paresseusement devant le foyer, en défendant l'approche au
chat. Ce n'est que dans les grosses fermes où l'abondance s'étend des
gens aux bêtes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que,
timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre
les jambes de son maître, rêve de ses aventures de chasse; mais là où
sévit la misère, il n'y a pas de sûreté pour les chats considérés,
malgré leur utilité incontestable, comme moins amis de l'homme que le
chien.

Où se nourrit le chat de village, où il s'abreuve, personne ne s'en
inquiète. La chatte, à l'époque de mettre bas, se cache dans l'endroit
le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque
coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.

[Illustration: Le Chat de campagne, d'après un dessin de Ribot.]

Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent
les gens de campagne.--Bouches inutiles! disent-ils.

Voilà les chats qui doivent déployer de l'industrie pour ne pas mourir
de faim.

La nature les a taillés pour la chasse; ils deviennent fatalement
chasseurs, & c'est pourquoi ils ont éveillé la colère de rivaux
menaçants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.

«Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui
faire l'honneur de mon coup de feu.»

Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui écrit parfois
des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne
lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les
chasseurs à imiter sa cruauté: «J'engage vivement tous mes confrères en
saint Hubert à faire comme moi,» ajoute le fouriériste.

Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramènera des
disciples à l'utopiste Fourier.

Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils
sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruauté. Ah!
je comprends ces révoltes dans les Flandres, où les Espagnols sont
représentés violant les femmes, tuant les vieillards, brûlant les
maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a représenté un
soldat déchargeant son fusil sur un chat caché dans un orme. Mais c'est
un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIe siècle; la
loi n'a pas étendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer
un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces
chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent
un fusil en bandoulière.

L'article consacré au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels
griefs sérieux le phalanstérien peut invoquer contre un innocent animal.

«La passion des chats est un vice de gens d'esprit dégoûtés, dit le
chasseur fouriériste; jamais un homme de goût & d'odorat subtil n'a
été & ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour
l'asperge.»

S'il fallait tirer des coups de fusil à tous les gens qui adorent les
asperges, la France serait bientôt décimée.

Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son
estomac. Un chat à la campagne fait suivre la toilette de ses ongles
d'une déglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans
l'intérieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps
l'animal veuille goûter, comme ses maîtres, à de savoureux légumes?

L'asperge, salutaire à l'homme, offre les mêmes qualités au chat. Il
n'y a pas là matière à coups de fusil.

Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient à
son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la
race des chats sauvages serait aujourd'hui détruite si la chatte ne la
perpétuait par de fréquents croisements.

«Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouriériste, que ce soit ici la
femelle qui fasse retour à la sauvagerie, car cette rétrogradation de
la part de la femelle est contraire à la règle générale des animaux.
On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès
s'opère par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne
ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup &
le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve
écouter les propos amoureux du chien, & même faire des avances à
celui-ci dans le voisinage des bois.»

A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se
déroule une succession d'analogies paradoxales tendant à prouver
que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend
jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un
gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif;
les femmes européennes viennent au Français, rarement la Française
prend mari hors de France.

Enfilade de prolixes comparaisons amenée par une chatte de village qui
s'est laissé séduire par un chat sauvage!

J'ai consulté divers naturalistes; le chat sauvage devient très-rare
en France. Que faut-il conclure de tels accouplements, à supposer
toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la
pureté de la race, & que chats & chattes de village ne méritent pas les
coups de fusil appelés avec tant d'inutilité sur leurs têtes.

Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: le _Journal
d'agriculture pratique_ contenait dernièrement un énorme réquisitoire à
son sujet.

Suivant le rédacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le
chat. La nuit, il rôde dans la campagne, guettant avec plus de patience
qu'un pêcheur à la ligne les lièvres & les lapins qui s'ébattent,
enhardis par l'obscurité. Les bonds du chat sont aussi terribles que
ceux d'une panthère; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on
lui fait un crime que ses griffes recourbées pénètrent dans les chairs
comme un hameçon.

Le rossignol commence sa chanson; tout à coup il s'interrompt.
Rossignol & chanson sont tombés dans la gueule du chat.

Les paysans font la chasse aux ortolans à l'aide de piéges qu'ils
tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes à côté des
engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en
sera passé le régal.

Plus nuisible à lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui
s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces
carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupçons. Il
est chez lui.

Le moindre bruit de l'intérieur de la ferme effraye le renard qui rôde
sournoisement aux alentours. Il faut que les blés soient assez hauts
pour tenir lieu de chemin couvert au renard.

Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches
d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens
du canton.

Il a de singulières facultés magnétiques: son œil vert fascine les
oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.

Le chien inspecte un champ à vue de nez, & une tournée rapide ne lui
permet pas de découvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le
chat, plus réfléchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui
permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui échappe d'une poussinée
de perdrix.

Son oreille délicate perçoit le cri de ralliement de la femelle du
lièvre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les
lapereaux il les rassemble dans son estomac.

Le lièvre se défend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel
ennemi, & cherche protection auprès de l'homme. Pas d'animal qui
accepterait plus volontiers la domesticité. Il affectionne les haies,
les fossés aux alentours des fermes. On rencontre souvent le lièvre
dans les potagers. La société des vaches à l'étable ne lui déplaît pas,
& quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperçoit
le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est là qui dévore
impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalité à la
ferme.

A en croire le même témoin à charge, le renard, la fouine, le putois,
le loup sont absents de certaines contrées; si le busard & le gerfaux
s'y montrent, ce n'est que pour apparaître & disparaître aux équinoxes.
Et pourtant lièvres & lapins disparaissent comme par enchantement!
L'enchanteur, suivant cette déposition, serait le chat, qui croquerait,
année moyenne, _quatre-vingt-dix_ lapereaux sur _cent._

Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.

Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande,
méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses,
délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors
d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies
contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne
semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa
jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne
ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités
se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des
bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne
rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.

Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que le _Journal
d'agriculture pratique_ lui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux
faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée
sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une
hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à
la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux
que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la
destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.

On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus
terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.

Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans
chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs.
Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.

Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.

Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux
d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers,
forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui,
comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement
l'affaire.

Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des
grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais
existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison
suffit à éloigner les destructeurs de blé.

La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de
dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des
témoins à décharge.

La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour
qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent
l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la
guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?

Les rapports des conseils généraux sur les animaux nuisibles constatent
qu'à une époque on a mis à prix la tête des moineaux: un an après on
s'aperçoit que ces moineaux _nuisibles_ sont d'une extrême _utilité_;
il est enjoint alors aux juges de paix de sévir contre les galopins
qui s'emparent des nids. Conseillers d'État, naturalistes, préfets,
statisticiens, se contredisent: ce qu'un département acclame est sifflé
par le département voisin.

Nous manquons d'observateurs attentifs & de philosophes pour dérober
à la nature ses secrets. Chaque être vivant accomplit une mission:
cette mission nous échappe. Plus destructeurs que les animaux que nous
accusons, nous ressemblons dans notre ignorance au vieillard d'un noël
franc-comtois qui, poussé à bout par la logique d'un enfant, se fâche
pour terminer la discussion.

«Qui est-ce qui a fait les étoiles? demande l'enfant.--C'est Dieu,
répond le vieillard.--Le soleil?--C'est Dieu.

«Les perdrix, les bécasses, les lièvres, les poulets, les dindons, les
lapereaux sont encore l'ouvrage de Dieu,» continue le vieillard.

Toutes choses frappant les yeux de l'enfance sont formulées par le
poëte qui, à chaque réponse, met dans la bouche du vieillard le nom du
Créateur.

«Dites-moi, s'il vous plaît, est-ce Dieu, continue l'enfant, qui a créé
les puces & les punaises?

--Babillard, langue indiscrète, dit le vieillard, si tu interromps
encore l'histoire, je te donne un coup de pincettes sur les doigts.»

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]



CHAPITRE VIII.

LES CHATS DEVANT LES TRIBUNAUX


Les chats sont fréquemment mêlés à de graves affaires juridiques
de testament, d'interprétation de legs, d'interdiction pour ce qui
touche à leurs anciens maîtres, de meurtre pour ce qui les regarde
particulièrement. De tous les animaux, c'est celui qui occupe le plus
les divers tribunaux civils & correctionnels.

Là se dévoile l'affection profonde portée aux chats. On accusera sans
doute à ce propos les célibataires, les vieilles filles, les employés,
tous gens de basse condition qui inspirent un intérêt médiocre. Et
pourtant il me serait facile d'ouvrir une parenthèse favorable à la
vieille fille emprisonnée dans la coquille du célibat, que le manque
de dot a empêchée de tenir un rang dans la société. La pauvreté l'a
rendue timide; la timidité l'a jetée dans la solitude, & toute illusion
perdue, sans espoir de famille, d'époux ni d'enfants, elle reporte ses
sentiments affectueux, ses caresses sur la tête d'un chat, son seul
ami. Pour peu que l'animal réponde à ces affections par un regard, un
_ronron_, la vieille fille oublie les tristesses de la solitude.

Mais le chat n'inspire pas seulement ces tendresses aux gens du commun.
Le fameux lord Chesterfield laissa des pensions à ses chats & à leur
descendance.

De même, en France, nombre de legs faits aux chats par-devant notaire,
ont été souvent attaqués par des héritiers avides qui profitent de
l'affection de leur défunt parent pour les animaux, pour vouloir faire
interdire le testateur en l'accusant de folie.

Sans doute les procès d'interdiction révèlent de nombreuses
bizarreries. C'est là que sont montrés au grand jour les misères, les
cerveaux mal équilibrés, de notre pauvre espèce; mais aussi que de
rapacité, combien peu de respect de la famille dans ces débats pénibles
par l'amour de l'argent, par l'intention d'annihiler la volonté de
vieux parents en appelant la justice à constater leur démence!

Un procès fit du bruit il y a quelques années: la demande
d'interdiction d'un frère contre sa sœur, parce qu'elle «avait
fait monter en bague la dent de son chat mort», ce qui, suivant le
demandeur, constituait un véritable acte de démence & d'imbécillité.

Me Crémieux plaidait pour l'amie des chats, & son plaidoyer vaut la
peine d'être conservé.

«Vous magistrats, nous avocats, s'écriait-il, dans ces grandes gloires
qui nous sont communes, oublierons-nous Antoine Lemaître, l'une de nos
pures, de nos plus magnifiques renommées? Retiré à Port-Royal, quand,
avec ses deux oncles, immortels comme lui, il avait, pendant quelques
heures, conversé des plus hautes questions du temps, chaque soir,
rentré dans sa cellule, il se plaisait à se délasser avec ses deux
chats, dont la société lui était chère & précieuse, & qui, chaque jour,
avaient son premier mot au réveil, son dernier au coucher.

«Dans notre société, je puis vous citer une dame qui porte le nom de
Séguier. Naguère encore elle a soigné affectueusement, perdu & fait
enterrer une chatte qu'elle aimait. Ses enfants, qui savent tout ce
qu'elle vaut comme mère & comme femme, ne se sont pas avisés de la
faire interdire.

«Le nom du général Houdaille est venu jusqu'à vous: brave comme
son épée, parvenu du grade de simple officier au grade de général
d'artillerie, il a conservé, jusqu'à sa mort une véritable tendresse
pour les chats; il en avait trois, toujours avec lui, dans l'intérieur
de son appartement de garçon. Forcé de conduire, de Toulouse à Metz,
le régiment dont il était alors colonel, il revient de sa personne à
Toulouse prendre ses chats & les conduire dans sa nouvelle garnison.

«Le dernier grand-duc de Russie a fait faire par un grand peintre
le portrait de son chat, & la Bibliothèque impériale le montre aux
visiteurs, au milieu des chefs-d'œuvre qui la rendent célèbre.»

Je n'ai jamais vu ce portrait à la Bibliothèque impériale, & la
correction des épreuves du livre actuel pendant un voyage m'empêche
de vérifier le fait dont parle Me Crémieux; mais le célèbre avocat
pouvait ajouter à la défense les noms de quelques illustrations
étrangères considérables, qui, de leur vivant, vouèrent un culte au
chat. Le Tasse n'a-t-il pas adressé le plus charmant de ses sonnets à
sa chatte? Plutarque aima presque autant que la belle Laure une chatte,
qu'il fit embaumer à la mode égyptienne.

Les Anglais ont conservé le souvenir du cardinal Wolsey qui, pendant
ses audiences en qualité de chancelier, avait toujours son chat sur un
siége à côté de lui.

Malheureusement je n'ai pu me procurer à temps pour la faire copier,
une gravure anglaise représentant le lord-maire du XVe siècle,
Wittington, la main droite posée sur un chat, gravure inspirée
par une statue élevée au grand administrateur dans une niche de
l'ancienne prison de Newgate.

Les Anglais, dont un recensement moderne a montré la population des
chats s'élevant à _trois cent cinquante mille_, n'apporteraient pas
dans leurs décisions judiciaires la même indifférence qu'en France pour
la sûreté des chats.

Si du tribunal civil on passe aux justices de paix, on verra combien
de dangers court le chat domestique. La loi ne le protégeant pas
suffisamment, à la moindre incartade nocturne, il est mis à mort par
les chiffonniers, qui ne le vendent pas aux gargotiers pour en faire
des gibelottes, comme on le croit, mais qui en font un commerce avec
les fabricants de jouets.

J'ai visité jadis aux bords de la Bièvre un établissement consacré à
ces transformations du chat; le vif souvenir que j'en conservai ayant
été transporté dans les premiers chapitres de _la Mascarade de la Vie
parisienne_, de beaux esprits me chansonnèrent dans les journaux,
quelques-uns spirituellement, pour avoir serré d'un peu trop près la
réalité.

[Illustration: D'après la fameuse estampe de Corn. Visscher.]

Je ne reviendrai pas là-dessus, rappelant toutefois le moyen
qu'emploient les chiffonniers pour attirer les chats, c'est-à-dire
l'odeur de valériane, dont ils ont soin d'empreindre les endroits
propices à leurs méfaits.

Ces chiffonniers tombent rarement sous le coup de la loi.

En 1865, le juge de paix de Fontainebleau rendit un jugement dont les
dispositifs, qui firent grand bruit alors, doivent être consignés ici.

Un habitant de la ville, mécontent de voir les chats du voisinage
prendre leurs ébats dans les plates-bandes de son jardin, avait tendu
tant de piéges qu'il ne prit pas moins de quinze de ces animaux qui
disparurent à jamais, laissant une légende sanglante dans une ville
d'habitudes pacifiques.

Les voisins de ce propriétaire barbare se réunirent pour l'attaquer en
justice. Le juge de paix, M. Richard, rendit une sentence longuement
motivée dans laquelle la nature & les habitudes des chats, les
principes du droit, les textes législatifs étaient exposés avec une
gravité dont on se moqua, bien à tort à mon sens.

Dans ces considérants il était dit:

Que la loi ne permet pas que l'on se fasse justice soi-même;

Que l'article 479 du code pénal & l'article 1385 du code Napoléon
reconnaissent plusieurs espèces de chats, notamment le chat sauvage,
animal nuisible pour la destruction duquel seulement une prime est
accordée, mais que le chat domestique n'a rien à voir à ce titre aux
yeux du législateur;

Que le chat domestique n'étant point _res nullius_, mais propriété d'un
maître, doit être protégé par la loi;

Que le chat étant d'utilité incontestable vis-à-vis des animaux
rongeurs, l'équité commande d'avoir de l'indulgence pour un animal
toléré par la loi;

Que le chat même domestique est en quelque sorte d'une nature mixte,
c'est-à-dire un animal toujours un peu sauvage & devant demeurer tel à
raison de sa destination, si on veut qu'il puisse rendre les services
qu'on en attend;

Que si la loi de 1790, titre XI, art. 12 _in fine_, permet de tuer les
volailles, l'assimilation des chats avec ces animaux n'est rien moins
qu'exacte, puisque les volailles sont destinées à être tuées tôt ou
tard & qu'elles peuvent être tenues en quelque sorte sous la main,
_sub custodiâ_, dans un endroit complétement fermé, tandis que l'on ne
saurait en dire autant du chat ni le mettre ainsi sous les verroux, si
on veut qu'il obéisse à la loi de sa nature;

Que le prétendu droit de tuer, dans certains cas, le chien, animal
dangereux & prompt à l'attaque sans être enragé, ne saurait donner par
voie de conséquence le droit de tuer un chat, animal prompt à fuir &
qui n'est point assurément de nature à beaucoup effrayer;

Que rien dans la loi n'autorise les citoyens à tendre des piéges, de
manière à allécher par un appât aussi bien les chats innocents de tout
un quartier que les chats coupables;

Que nul ne doit faire à la chose d'autrui ce qu'il ne voudrait pas que
l'on fît à sa propre chose;

Que tous les biens, d'après l'article 516 du code Napoléon, étant
en meubles & immeubles, il en résulte que le chat, contrairement à
l'article 128 du même code, est sans contredit un meuble protégé par
la loi, & qu'en conséquence les propriétaires d'animaux détruits sont
en droit de réclamer l'application de l'article 479, § 1er du code
pénal, qui punit ceux qui ont volontairement causé du dommage à la
propriété mobilière d'autrui.

Tels étaient les principaux considérants du juge de paix Richard,
qui dut faire bondir de joie le cœur des membres de la Société
protectrice des animaux.

Ces considérants, qui devraient faire loi dans la matière, furent
attaqués plus tard devant une autre juridiction, celle du tribunal
correctionnel. La cruelle maxime des chasseurs tuant les chats à coups
de fusil, invoquée par l'avocat du défendeur, trouva crédit auprès des
juges.

Pourtant la douceur dans le traitement des animaux est un signe de
civilisation. Se montrer humain avec eux, c'est déjà faire preuve
d'humanité avec son prochain. Et Montaigne faisait de l'animal un être
plus prochain de l'homme que l'homme ne se l'imagine.



CHAPITRE IX.

LES AMIS DES CHATS.


Si les chats comptent des détracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.

Au premier rang de leurs partisans se dressent deux figures politiques
considérables: Mahomet & Richelieu.

Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques
portent aux chats.

Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu'à peu
d'exceptions près ils tiennent pour des animaux rampants.

Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des
dignités, des honneurs, ils le savent trop bien.

De ce côté, les hommes politiques n'ont pas d'illusions; s'ils en
avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.

Aussi l'animal indépendant leur plaît, & par-dessus tout, le chat, type
de l'indépendance.

Je n'en veux pour preuve que la légende de Mahomet & du chat Muezza[19].

[Note 19: On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient
à Mahomet: neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois
boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre
chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta
au ciel, & le _chat Muezza_ qu'il affectionnait d'une façon toute
particulière.--A l'époque de Mahomet, le chat n'était pas fort commun
en Arabie, ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré
& chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans,
par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent à imiter en
toutes choses. Tournefort, dans son _Voyage du Levant_, paraît avoir
cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.]

Mahomet rêvait à sa politique; sur sa manche était accroupi Muezza.

Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une
excellente basse aux méditations que le ronron des chats.

Peut-être le prophète songeait-il à son _Paradis_. Il songea
longuement, le chat s'endormit.

Forcé d'aller à ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, coupa la manche
de son habit sur laquelle était accroupi le chat, & se leva, heureux de
n'avoir pas troublé le sommeil de l'animal.

Telle est la légende orientale.

Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer? Que le prophète
était plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple à son
peuple d'une mansuétude poussée à l'extrême[20].

[Note 20: Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces
paroles: «Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de
coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte.»]

C'est le secret des hommes qui ont des nations à gouverner, un empire à
fonder, une religion à établir, que de se montrer pleins de pitié pour
les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux; car ce sont des
sentiments féminins que la protection de l'enfant & de l'animal.

La force, la violence, la cruauté, n'ont jamais été que des moyens
passagers de gouvernement. La persuasion, la douceur, la pitié, autant
de qualités qui restent associées à jamais au nom des conducteurs des
peuples.

[Illustration: Le cardinal de Richelieu.]

Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les
mêmes sentiments: quoiqu'il se plût au commerce des chats, il n'eût
pas coupé sa simarre pour les laisser dormir. Il aimait les chats en
égoïste, pour son divertissement, à en croire la tradition.

Tel que les mémoires du temps nous le peignent, Richelieu était
habituellement de mauvaise humeur, toutefois sachant se contraindre,
aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystificateur à l'occasion,
pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires;
cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.

Un passage des _Historiettes_ de Tallemant des Réaux explique
parfaitement le caractère de Richelieu:

«Il lui prenoit très-souvent des mélancolies si fortes qu'il envoyoit
chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur
disoit: «Réjouissez-moy, si vous en sçavez le secret.» Alors chacun
bouffonnoit, & quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires.»

Richelieu était, dit-on, constamment entouré de petits chats dans son
cabinet & se plaisait à voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un réel
ami de la race féline, car il renvoyait les petits chats à peine âgés
de trois mois & en faisait venir un nombre égal de plus jeunes.

Ces chats étaient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il
entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse
la comédie; mais le cardinal ne s'inquiétait ni de la gestation, ni
de l'amour, ni de la maternité, ni de l'hérédité, ni du développement
intellectuel, choses intéressantes pour les naturalistes à étudier chez
les chats, mais inutiles à un homme politique.

Le cardinal de Richelieu est souvent représenté, par les peintres de
son temps, tenant enchaînés le lion & l'aigle.

Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats? Nous aurions alors un
portrait vraiment intime de cet homme d'État[21].

[Note 21: Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de
badinage de son livre sur les _chats_, avait fait cependant de longues
recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion
de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique
est-il une légende détournée de sa source? «Personne n'ignore, dit
Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M.
de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même
cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables à la
nation.»]

Un ami des chats plus délicat fut Chateaubriand. Il en est l'écrivain
le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement
& dans le meilleur style.

Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a
malheureusement valu une race de byroniens de seconde main,
Chateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le
préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en
ambassade, à la fin de sa vie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne
la littérature du fond de l'Abbaye-aux-Bois.

Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il
ressemble à un chat.

«Ne connaissez-vous pas _près d'ici_, disait-il en souriant à son ami
le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat? Je trouve,
quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de
ses allures.»

L'_indépendance_ du chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui
lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la
flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.

Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire
d'ambassade sur les chats:

«J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce
caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à
personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à
ses gouttières natales; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est
un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise
satisfaction d'aimer & d'être fidèle à son maître, qui l'en remercie
à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il
n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout
ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat: je travaille à sa
réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à
la mode du temps[22].»

[Note 22: Comte de Marcellus, _Chateaubriand & son temps_. 1 vol.
in-8º. Lévy, 1859.]

En effet, Chateaubriand a travaillé à la réhabilitation du chat & s'il
n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'éloge de l'animal se
trouve en divers endroits des _Mémoires_, mêlé à la politique & plus
intéressant que la politique.

Chateaubriand, pauvre, émigré à Londres, logeait vers 1797 chez une
veuve irlandaise, Mme O'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait
d'union entre lui & son hôtesse.

«Liés par cette conformité de passion, dit-il dans ses _Mémoires
d'outre-tombe_, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes
minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue
noir.»

Ainsi, voilà un animal d'un naturel, dit-on, peu aimant, & à l'occasion
duquel deux étrangers se lient d'amitié.

S'il faut en croire le noble exilé, le chat anglais n'a pas les vives
allures du chat français.

Chateaubriand, parlant de la nature si régulière & si disciplinée des
environs de Londres, disait:

«Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins;
on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au
point de leur défendre de hennir, & le chat lui-même, si indépendant,
cesse de miauler sur la gouttière.»

Ici peut-être Chateaubriand était dans un de ces moments d'amertume
auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal
voir le chat anglais.

En ambassade à Rome, Chateaubriand reçut du pape un chat.

«On l'appelait _Micetto_, dit M. de Marcellus. Le chat du pape Léon
XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de
reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire
gros dos. En effet, Chateaubriand l'a célébré dans le morceau qui
commence ainsi: «J'ai pour compagnon un gros chat gris roux.»

M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais
chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont
successivement éteints.

«Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus,
l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes.
En première ligne figureraient l'âne & le chat.»

[Illustration]

Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le
grand écrivain aux chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du
poëte, me racontait un piquant plaidoyer de Chateaubriand à Venise,
en plein quai des Esclavons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de
son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre
mesure. Chateaubriand apportait maints arguments pour défendre son
animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la
gent ailée[23]. N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait
difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.

[Note 23: Danièlo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de
pigeons dans une masure. «Je loge, disait-il, chez mes pigeons.»]

Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en
grande estime le tiennent les poëtes & les artistes, mus par un système
nerveux d'une exquise délicatesse, & seules les natures grossières
méconnaissent la nature distinguée de l'animal.

Le charmant épisode que celui raconté par Mme Michelet!

«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre
petite maison, dit Mme Michelet, c'étaient les pauvres, qui en
connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient,
les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante
de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis
sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre.
Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives
indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait
tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée
quelque reste qui les renvoyait satisfaits...

«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela
tenait à son éducation, aux cruelles années de collége; son frère &
lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés
de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection
passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient
dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.

«Un seul manquait au cercle; c'était un malheureux, trop laid pour
figurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait à part dans
une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre.

«Comme en toute réunion (triste malignité de notre nature!) il faut un
plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait
ce rôle. Si ce n'étaient des coups, c'étaient des moqueries; on
l'appelait _Moquo_. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres
il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses
camarades mêmes, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient
n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que
mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait
sous cette main aimée & prenait confiance. Enveloppé de son habit &
réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.

«Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille,
les rires & les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore
cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son
protecteur, fermant les yeux & s'anéantissant, préférant ne rien voir...

«La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres,
qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement,
restaient inconsolables du départ de mon père.

«Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur
la route qu'il avait suivie en partant, hurlait & revenait. Le plus
déshérité de tous, le chat Moquo, ne se fia plus à personne; il vint
encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti,
s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il
reprit la vie de son enfance, misérable & sauvage. Que devint-il? qui
aima-t-il & qui est-ce qui l'aima? car l'affection est le besoin de
tout ce qui respire[24]...»

[Note 24: _L'Oiseau_, par M. Michelet.]

N'est-ce pas là une page émue qui fait oublier les coups de fusil dont
les chasseurs se montrent si fiers?

Voici une autre histoire que je soumets au paradoxal M. Toussenel, qui
veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop
dans sa cruauté inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par
amusement sur les couvreurs de son château.

Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour
Lisbonne, avec un fort chargement. Dans la nuit, un épais brouillard
s'élève, & le navire reçoit un tel choc d'un autre bâtiment que tout
l'équipage est forcé de se réfugier à bord d'un vaisseau anglais
passant dans ces parages.

Le capitaine naufragé regardait tristement son navire abandonné qui
s'effaçait à l'horizon. Tout à coup il s'écrie:

«Où est le novice Michel?»

Il appelle. Le novice est resté à bord. Sur l'immensité de l'Océan,
aucune trace de navire. Le vaisseau a coulé. L'enfant est mort!

L'enfant vivait.

Au moment du conflit, le petit Michel tournait les manœuvres sur le
devant du bâtiment. Sa tâche finie, il passe à l'arrière & s'aperçoit
que le navire anglais emporte l'équipage.

Le novice appelle, crie. Ses cris se perdent dans les mugissements de
la mer. L'enfant est seul sur un navire qui fait eau de toutes parts.

Michel pleure, l'eau monte toujours.

Après avoir pleuré, Michel se redresse, court à la pompe, allume un
fanal, sonne la cloche, & toute la nuit lutte contre la tempête.

Le jour vient, l'enfant aperçoit une voile au loin, bien loin! Il hisse
le pavillon de détresse. La voile passe. Michel retourne à la pompe.

Vers midi, se détache sur l'horizon un nouveau navire; mais, comme
l'autre, celui-ci ne voit rien & disparaît.

En ce moment, les deux chats du bâtiment viennent caresser les jambes
du mousse.

Michel partage avec eux ses provisions de pain & de jambon.

Puis à l'œuvre encore! A la pompe, aux signaux!

Ces alternatives de lutte, d'espérances & de désespoir durèrent trois
jours.

Les provisions s'épuisaient, & toujours aux mêmes heures les chats,
restés la seule compagnie du mousse, venaient demander leur pitance.

Un brick américain passa heureusement qui aperçut Michel sur la proue
du navire près de sombrer.

L'enfant fut recueilli & ne voulut quitter le vaisseau qu'en emmenant
ses chats.

Trois mois après, il regagnait le port de Saint-Sauveur, au milieu
d'une foule battant des mains à la rentrée du mousse qui, dans ses
bras, rapportait triomphalement les deux chats de l'équipage.

[Illustration: Chinois en famille, enfants & chat.

D'après une tasse en porcelaine de la collection A. Jacquemard.]



CHAPITRE X.

DE QUELQUES GENS D'ESPRIT QUI SE SONT PLU AU COMMERCE DES CHATS.


Au nombre de ceux qui ont rendu justice aux chats, on doit mettre en
première ligne Moncrif, ne fût-ce qu'à cause des attaques que lui
valurent ses clients.

Lecteur de la reine, bien vu à la cour par ses chansons & ses pièces
de circonstance, cet écrivain ingénieux cultivait les lettres en
se jouant: «Un des fruits, disait-il, qu'on doit naturellement se
promettre des avantages de l'esprit, c'est de se procurer une vie
agréable.»

Regardé comme un épicurien & traité comme tel, il vivait tranquille,
jusqu'au jour où il s'avisa de faire preuve d'érudition dans le livre
des _Chats_. Cette science causa le tourment de Moncrif; toute la gent
littéraire remplit l'air de cris.

[Illustration]

_Les Chats_ sont pourtant un livre agréable, parsemé de fins
badinages. Ouvrage «gravement frivole,» disait l'auteur lui-même.
Brochures, brocards, chansons & couplets satiriques plurent de tous
côtés sur l'historiographe des chats, qu'on traitait spirituellement
d'_historiogriffe_. Voltaire & Grimm en cette circonstance furent
particulièrement injustes, surtout Voltaire qui, dans ses lettres,
faisait patte de velours à Moncrif, pour se moquer de lui avec ses
amis, & renvoyer l'homme à ses «gouttières.»

Mais quand Moncrif fut appelé à siéger à l'Académie, l'orage augmenta
tellement que le pauvre historiogriffe effaça de ses œuvres le
travail sur les chats. A l'exception de d'Alembert qui, en sa qualité
de secrétaire perpétuel, était tenu à quelques réserves & plus tard
rendit justice au caractère aimable de l'homme, tout le monde se trompa
sur la valeur de l'ouvrage de Moncrif.

Sa vie facile à la cour n'était pas de nature à dérider les fronts
plissés des gens de lettres qui venaient d'inaugurer le fâcheux système
de la littérature professionnelle.

Pensions, fortune, logement aux Tuileries, dignités, succès en haut
lieu prirent une teinte quasi criminelle quand l'Académie offrit un
siége au lecteur de la reine.

Une si docte compagnie pouvait-elle ouvrir à l'historien des chats
la porte qu'elle fermait à un Diderot? Il y avait bien dans ces
récriminations quelque raison; mais si on consulte les tables de
l'Académie à cette époque, combien de membres obscurs ont occupé un
fauteuil sans avoir laissé un livre tel que les _Lettres sur les Chats_?

Cet ouvrage, quoi qu'en ait dit Grimm, est le véritable titre de
l'auteur; &, si je n'apportais quelques dessins de monuments curieux,
il y aurait fatuité de ma part à refaire un livre piquant que les
bibliophiles ont tous sur un rayon de leur bibliothèque.

Moncrif aimait-il réellement les chats? Ses biographes n'en disent mot;
pour certain il aimait beaucoup les femmes, & ce n'est pas là ce que je
lui reprocherai. Avec Crébillon fils, l'abbé de Voisenon & Collé, il
appartient au grand siècle de la galanterie, & le lecteur de la reine
ne se contentait pas de la mettre en contes égrillards.

Fils d'une mère d'origine anglaise, un peu d'humour se glissa dans le
sang de Moncrif; ce qui le fit admettre, dans _l'Académie de ces dames
& de ces messieurs_, à collaborer à leurs mémoires, au milieu desquels
furent insérées, avec dessins du comte de Caylus, les _Lettres sur les
Chats_.

La fortune de l'historiogriffe à la cour attisa le scandale & non le
livre.

Nous qui appartenons à une époque froide & raisonneuse, qui passe au
tamis tant d'œuvres légères du passé, nous trouvons dans l'ouvrage
de Moncrif plus de recherches que le sujet ne semblait en comporter;
& si quelques chapitres sont entachés de frivolités, ils conservent
encore la tendre coloration d'un ruban de vieille marquise retrouvé au
fond d'un tiroir.

Parmi les fantasques, on peut citer, en opposition à Moncrif, le poëte
Baudelaire, un être plein d'électricité, qui, en possession de sa
santé, n'était pas sans rapports avec les chats eux-mêmes. Combien
de fois, nous promenant ensemble, ne nous sommes-nous pas arrêtés à
la porte de la boutique d'une blanchisseuse de fin, sur le linge de
laquelle un chat, étendu paresseusement, s'enivrait de la délicate
odeur de la toile repassée! Combien de contemplations devant ces
vitres, derrière lesquelles de jeunes & coquettes repasseuses faisaient
de jolies mines, croyant avoir affaire à des adorateurs!

[Illustration: Baudelaire.]

Un chat apparaissait-il à la porte d'un corridor ou traversait-il la
rue, Baudelaire allait à lui, l'attirait par des câlineries, le prenait
dans ses bras, & le caressait,--même à rebrousse-poil. Il faut le dire,
au risque de donner croyance aux légendes monstrueuses qui ont eu cours
quand le poëte fut atteint d'une paralysie qui laissait peu d'espoir,
il y avait dans les tendresses de l'auteur des _Fleurs du mal_ quelque
chose de particulier, d'inquiétant & d'excessif qui en faisait un
compagnon excellent pendant deux heures, fatigant ensuite par une
tension sans doute trop névralgique, qui était pour tous ceux qui l'ont
connu la caractéristique de sa nature.

Les chats, à la louange desquels Baudelaire composa quelques éloquents
morceaux de poésie empreints des agitations de son âme, ont servi
de base à des accusations d'actes cruels que, malgré mes longues
fréquentations avec le poëte, je n'ai pu surprendre.

Les chats, objets des tendresses de Baudelaire, servirent longtemps
de thème de raillerie aux petits journaux. Les natures actives
& turbulentes du journalisme sont trop opposées aux natures
contemplatives pour admettre les replis sur soi-même, les méditations
qui font le poëte.

«Après Hoffmann, Edgar Poë & Gautier, il est devenu de mode dans ce
petit coin-là (Baudelaire & ses compagnons) d'aimer trop les chats.
Celui-ci, qui va pour la première fois & pour affaires dans une maison,
est mal à l'aise & inquiet jusqu'à ce qu'il ait vu le chat du logis.
Mais il l'a aperçu, il se précipite, le caresse, le baise; dans son
transport il ne répond plus à rien de ce qu'on lui dit, & est à cent
lieues avec son chat. On regarde, on s'étonne de l'inconvenance; mais
c'est un homme de lettres, un original, & la maîtresse de maison le
regarde désormais avec curiosité. Le tour est fait. Étonnons! étonnons!»

Dans ce pastiche facile de La Bruyère, où les amis des chats sont en
outre accusés de mépriser le chien, éclate la scission entre les êtres
méditatifs & les natures agissantes. L'aboiement du chien a quelque
chose d'irritant pour les organes délicats des premiers; au contraire,
ceux qui aiment la domination, le spectacle, la montre, préfèrent
l'agitation bruyante des chiens, & médisent de l'animal songeur, qui,
sans bruit, fait acte d'indépendance à tout instant, & échappe aux
mains de celui qui croit le tenir.

Voilà ce qui échappe aux natures toutes d'extérieur, aux gens affairés,
remuants, qui parlent sans cesse, crient, s'imposent, ne voient dans la
vie qu'une sorte de chasse & pour lesquels les mots _penser_, _méditer_
ne font pas partie du dictionnaire.

[Illustration: Le chat de Victor Hugo.]

Pour comprendre le chat, il faut être d'essence féminine & poétique.

Dans ma jeunesse, je fus reçu, place Royale, dans un salon décoré
de tapisseries & de monuments gothiques; au milieu, s'élevait un
grand dais rouge, sur lequel trônait un chat, qui fièrement semblait
attendre les hommages des visiteurs. C'était le chat de Victor Hugo,
celui-là même peut-être que son indolence & sa paresse ont fait appeler
_chamoine_ dans les _Lettres sur le Rhin_.

Un disciple cher au maître hérita de sa passion pour les chats, en y
introduisant toutefois des variantes singulières. Théophile Gautier, à
une certaine époque, partageait ses tendresses entre des chats & des
rats blancs, oubliant qu'au logis le chat doit régner sans partage.

Je comprends mieux la chatte de M. Sainte-Beuve se promenant sur son
bureau, au milieu d'une accumulation de papiers & de notes qu'aucune
servante n'oserait déranger. L'historien de Port-Royal a le véritable
sens des chats, & sa maison est renommée dans le quartier pour
l'affection qu'on témoigne à ces animaux.

J'ai passé une heure des mieux remplies à causer chats avec M. Mérimée,
qui les aime & ne croit pas ravaler sa qualité d'homme en accordant de
l'intelligence à ces animaux.

M. Mérimée ne leur reconnaît guère d'autres défauts qu'une excessive
susceptibilité. Suivant lui, le chat prouve sa susceptibilité par une
extrême politesse. «En cela, me disait-il, l'animal ressemble aux gens
bien élevés.»

M. Viollet-le-Duc a consacré la place la plus en vue de son
antichambre à une mosaïque formée de chats, & voulant ajouter une page
d'illustration au présent volume, il a laissé de côté momentanément
plans & travaux pour dessiner d'après nature la favorite du logis.

Nombre de célébrités pourraient être ajoutées à cette liste qu'il faut
pourtant clore. A côté des hommes en vue, il est des natures plus
humbles, dont le culte pour l'animal doit être conservé, témoin cet ami
de nature capricieuse & indépendante qui m'écrivait:

«Il y a quinze mois, je voulais me marier, changer de vie. Que de
chagrin de quitter ma maîtresse, le chat que j'ai élevé, & comme ces
chaînes vous enveloppent!

«Le chat disparut tout à coup & ne revint plus.--Voilà la moitié du
lien brisée, me dis-je. Et je fus plus fort pour me séparer d'une femme
dont je pouvais encore assurer l'avenir.

«Le mariage manqua; je repris l'ancienne maîtresse & un nouveau chat.

«Un an après, mes amis me tourmentèrent pour me faire épouser une jeune
fille.

«Ayant vu une fois le mariage de près, je fus pris de vives terreurs &
je reculai, mettant mes angoisses sur le compte de la maîtresse & du
chat qu'il fallait quitter encore.

«Le chat fut enlevé de nouveau & ne reparut plus. C'était comme un
avertissement de la Providence d'avoir à rompre des liens pesants.

«Cependant je suis hésitant plus que jamais. Ferais-je le bonheur de
cette jeune fille?

«Ce mariage me remplit de terreur!

«Il est présumable que j'élèverai un troisième chat.»



CHAPITRE XI.

LES PEINTRES DE CHATS.


Animal grave, d'une pureté de lignes monumentale cachée sous un pelage
ondoyant, le chat joue un rôle important dans les musées égyptiens,
soit qu'accroupi il se profile à la manière des sphinx, soit que son
masque s'ajuste au corps d'un dieu, soit qu'il ait été soudé à des
instruments de musique affectant eux-mêmes des courbes hiératiques,
soit qu'entouré de bandelettes il évoque de vagues & étranges contours.

La représentation du chat par les Égyptiens offre un caractère tantôt
sacré, tantôt domestique, & puisque la clef depuis longtemps forgée par
d'habiles égyptologues n'ouvre pas encore tous les arcanes des mystères
propres au pays des Pharaons, j'insisterai particulièrement sur ce
double caractère.

Sur les représentations hiératiques des chats, on trouve de nombreux
renseignements dans les ouvrages des érudits; ils ne me paraissent
pas s'être suffisamment préoccupés du caractère intime de quelques
peintures de l'Égypte ancienne, où le chat est représenté tantôt étendu
sous le fauteuil de la maîtresse de la maison, tantôt allaitant ses
petits.

Dans ces bronzes apparaît le sens domestique plutôt qu'hiératique, car
en même temps que colliers & pierres précieuses manquent aux chats,
je ne retrouve pas dans leur conformation les lignes particulièrement
rigides qui, à mon sens, témoignent de leur caractère sacré.

Quoi qu'il en soit, les Égyptiens ont représenté les chats--sacrés ou
profanes--aussi dignement que savamment. Eux seuls ont entrevu le côté
sculptural de l'animal, & sans quitter le terrain de la réalité, des
flancs du chat ils ont dégagé des lignes d'un majestueux contour.

Après les Égyptiens, il faut citer les Japonais, qui prouvent par les
albums récemment introduits en Europe qu'ils sont dessinateurs de
chats par excellence, comme ils sont les peintres de la femme & du
fantastique.

C'est une remarque à faire que les artistes épris des délicatesses
des chats le sont également des délicatesses de la femme, & qu'à
cette double compréhension se joint parfois l'amour du fantasque & de
l'étrange. Mais quelle souplesse ne faudrait-il pas à la plume pour
essayer de rendre les nuances qui caractérisent: Femmes, Fantaisies,
Chats! Comment tracer visiblement le mystérieux trait d'union qui relie
une telle trilogie?

Je ne voudrais pas entamer un cours d'esthétique pour montrer le charme
associé au fantastique d'Hoffmann & de Goya; qu'il me soit permis
cependant de constater que le conteur allemand & le peintre espagnol,
auxquels on peut joindre Cazotte & _le Diable amoureux_, sont de
ceux qui, épris de l'idéal féminin, ont naturellement, sans chercher
de repoussoirs, à côté de leurs charmants portraits de femmes, fait
jaillir spontanément le fantastique d'un mélange d'exquises langueurs
traversées par le profil d'animaux bizarres. Ils sont sensitifs par
excellence les êtres qui réunissent le Beau & la Fantaisie, & tout
homme doué de telles qualités, ses nerfs ne fussent-ils pas en parfaite
pondération, est déjà un véritable & intéressant artiste.

Les Japonais possèdent au plus haut degré ces facultés exceptionnelles.
Ils enveloppent leurs figures de femmes de romanesques élégances. Mille
caprices éclatent dans leurs compositions; surtout ils se préoccupent
extraordinairement du chat, l'épient dans chacun de ses mouvements &
les rendent avec plus de souplesse que le peintre Mind.

Godefried Mind, surnommé le Raphaël des chats, qui mourut à Berne en
1815, a laissé de charmantes aquarelles de chats. De nombreuses études
à la plume témoignent de constantes observations des mouvements de ces
animaux; toutefois ses croquis un peu _suisses_ n'ont pas le charme des
représentations de chats japonais, quoiqu'une coutume particulière au
pays des taïcouns les défigure: ils ont la queue coupée ras.

[Illustration: Chatte allaitant ses petits, d'après un bronze du musée
égyptien.]

J'ai vu de merveilleuses peintures à l'eau représentant des chats,
par Burbanck, qui lui aussi se créa une spécialité semblable à celle
de Mind; les renseignements manquent dans les dictionnaires sur cet
artiste, sans doute anglais, qui a dû passer de longues heures dans la
contemplation des chats.

Cet animal joue un aussi grand rôle dans les caricatures que dans les
proverbes; mais il entre là comme élément purement grotesque & les
graveurs n'ont pas pris souci de la forme féline.

Je fais toutefois quelque exception parmi ces pauvretés linéaires en
reproduisant deux compositions japonaises, l'une bizarre, l'autre
spirituelle.

Une tête composée avec une série de chats, les yeux formés par leurs
grelots, est une fantaisie tout à fait singulière de ce peuple, dont à
cette heure les caprices sont encore inexpliqués.

Qu'on compare la tournure de ces personnages à têtes de chats avec
nos imitations de Grandville, qu'on recouvre ces traits des riches &
simples colorations japonaises, & on se rendra compte de cette scène de
femme à la toilette dont un texte explicatif déterminera tout à fait le
sens quand les professeurs de japonais ou se disant tels expliqueront
des légendes que la Hollande lit depuis longtemps.

Quoique la France, depuis plusieurs siècles, soit en relation avec la
Chine & que de nombreux objets nous aient initiés à la connaissance des
œuvres artistiques des peintres du Céleste Empire, les monuments
où sont représentés des chats sont d'une telle rareté chez nous que
je n'aurais pu en donner un échantillon sans l'obligeance de M.
Jacquemart, qui me communique une tasse exécutée au Japon vers le
XVIe siècle & représentant une scène de mœurs chinoises;
mais il aurait fallu pouvoir donner une idée par la gravure de l'animal
dont parle le père d'Entrecolles, qui vit un chat de porcelaine si bien
réussi qu'on introduisait dans sa tête une petite lampe dont la flamme
passait par la prunelle fendue. On assura le missionnaire que, pendant
la nuit, les rats se sauvaient épouvantés en apercevant ce chat,
triomphe de l'art.

Si on excepte le Hollandais Cornel. Visscher, dont le chat merveilleux
est devenu typique[25], les artistes qui ont introduit les chats dans
leurs scènes domestiques, les mettant en scène dans des portraits de
famille ou au bras de jeunes enfants, semblent avoir pris leurs modèles
dans des magasins de jouets ou des boutiques de naturalistes[26].

[Note 25: On ne connaît que deux exemplaires de la gravure dont je
donne le _fac-simile_.]

[Note 26: Otto Venius, dont le Louvre possède un excellent tableau
représentant la famille du peintre, a mis au premier plan un chat qui
paraît bourré de son.]

En tête des artistes contemporains qui se sont occupés des chats,
marche Eugène Delacroix, nature fébrile & nerveuse. Les cahiers de
croquis vendus après sa mort ont montré les persévérantes études qu'il
avait faites de cet animal. Pourtant il n'y a point de chats dans ses
tableaux & en voici la raison:

Ses chats, il en faisait des tigres!

Leurs robes zébrées, leurs allures, leurs allongements lui donnaient
ces souplesses particulières aux tigres qu'il s'est plu à représenter
fréquemment. Il est fâcheux toutefois que le maître romantique n'ait
pas laissé quelques tableaux de chats; il les connaissait mieux qu'un
autre & il eût trouvé dans leur masque de quoi exercer son active
imagination.

Il faut d'autant moins oublier J.-J. Grandville parmi les peintres de
chats que l'ingénieux dessinateur s'est particulièrement préoccupé de
la physionomie de l'animal. On peut même dire que seul il s'est placé
courageusement en face du profil compliqué où se reflètent en mille
détails d'une extrême finesse toutes les passions de la vie féline.

En treize petits croquis[27] le caricaturiste, préoccupé du rapport
physionomique des animaux & des hommes, a choisi pour motif de
ses dessins de chats: _le Sommeil_;--_le Réveil_;--_Réflexions
philosophiques_;--_Étonnement & admiration_;--_Contemplation_;--_Grande
Satisfaction & idée riante_;--_Ennui & mauvaise
humeur_;--_Plainte & souffrance_;--_Préoccupation causée par
un bruit particulier_;--_Convoitise hypocrite_;--_Convoitise
naïve_;--_Calme digestif_;--_Tendresse & douceur_;--_Attention,
désir, surprise_;--_Satisfaction & somnolence_;--_Colère mêlée de
crainte_;--_Crainte simple_;--_Gaieté avec épanouissement_;--_Fureur &
effroi_;--_la Mort_;--toutes nuances d'une excessive complication que
n'avaient cherché à rendre ni les Égyptiens, ni les Japonais, ni même
le Raphaël des chats, plus préoccupés des mouvements du corps que des
lignes de la tête; malheureusement Grandville eut la conception plutôt
que le rendu. Son idée était quelquefois excellente; son exécution, là
plus qu'ailleurs, fut encore insuffisante, quand le sujet commandait
tant de souplesse au crayon.

[Note 27: _Magasin pittoresque_, 1840.]

Quels qu'ils soient, ces croquis sont une indication, un souvenir, un
rappel de jeux de physionomie, & par là réclament une mention dans
l'iconographie des chats.

Une autre nature véritablement féline, le comédien Rouvière, tourmenté
du besoin de rendre ses sensations par le pinceau, se rencontra avec
l'Arlequin de la comédie italienne, Carlin, qui vivait entouré de chats
dont il se proclamait l'élève.

Un tableau de Rouvière, que je possède, fait comprendre certains
mouvements du comédien, si remarquable dans l'_Hamlet_ par des gestes
violents, étranges & caressants.

Rouvière a peint une chatte pleine d'indulgence pour son enfant qui
médite quelque malice. L'inquiète curiosité du petit chat roux débutant
dans la vie est tapie dans les yeux spirituels de l'animal, qu'observe
une mère qui jadis a connu de semblables caprices.

Rien de plus difficile à rendre qu'un masque de chat, qui, comme l'a
fait justement observer Moncrif, porte un caractère de «finesse &
d'hilarité.» Les lignes sont d'une telle délicatesse, les yeux si
particulièrement bizarres, les mouvements obéissent à de si subites
impulsions, qu'il faut être félin soi-même pour essayer de rendre un
pareil sujet.

On explique ainsi certaines facultés exceptionnelles de l'acteur
Rouvière qui pourraient, encore après sa mort, servir d'enseignement,
ces facultés étant puisées aux sources vives de la nature; car, on peut
le dire sans paradoxe, la contemplation d'un chat vaut bien pour un
comédien les cours du Conservatoire.

[Illustration: Groupe de chats, caprice japonais.

Tiré de la collection de M. James Tissot.]



SECONDE PARTIE



CHAPITRE XII.

LE CHAT EST-IL UN ANIMAL DOMESTIQUE?


«Tous nos animaux domestiques sont, de leur nature, des animaux
sociables, dit M. Flourens. Le _bœuf_, le _cochon_, le _chien_, le
_lapin_, vivent naturellement en société & par troupes. Le chat semble,
au premier coup d'œil, faire une exception; car l'espèce du chat
est solitaire. Mais le _chat_ est-il réellement domestique? Il vit
auprès de nous, mais s'associe-t-il à nous? Il reçoit nos bienfaits,
mais nous rend-il en échange la soumission, la docilité, les services
des espèces vraiment domestiques? Le temps, les soins, l'habitude ne
peuvent donc rien sans une nature primitivement sociable, comme on voit
par l'exemple même du chat.»

A son aide, M. Flourens appelle Buffon, qui a dit que: «Quoique
habitants de nos maisons, les chats ne sont pas entièrement domestiques
& que les mieux apprivoisés n'en sont pas plus asservis.»

A ceci un autre naturaliste, M. Fée, réplique:

«On a établi que le chat n'était pas un animal domestique, sans trop
expliquer ce qu'on doit entendre par domesticité. Pour nous, la
domesticité consiste à changer les habitudes d'un animal, à lui rendre
nos caresses agréables, à le faire obéir à notre appel, à le fixer au
foyer domestique ou du moins à le faire vivre au milieu de nous. La
_chèvre_ & le cheval sont nos esclaves; le chat ne l'est pas; c'est là
toute la différence.»

N'est-ce pas M. Fée qui a raison?

«Parmi les carnassiers, le plus indomptable est la _panthère_; le
seul qui tue pour tuer est le _cougouar_; le seul dont les mœurs
ont une douceur native, le _guépard_; le seul vraiment intelligent,
le _chat._ Celui-ci consent à être notre hôte: il accepte l'abri que
nous lui donnons & l'aliment qui lui est offert; il va même jusqu'à
solliciter nos caresses, mais capricieusement, & quand il lui convient
de les recevoir. Le chat ne veut point aliéner sa liberté. Si nous
l'exploitons, il nous exploite, & ne veut être ni notre serviteur comme
le cheval, ni notre ami comme le chien.»

Dans le livre intéressant de l'_Instinct chez les animaux_, d'où sont
tirées ces citations, je coupe encore quelques répliques destinées aux
contempteurs des chats.

«Le chat, suivant M. Fée, est susceptible d'attachement & même à un
très-haut degré; mais il faut le laisser aller à ses allures & attendre
ses caresses. Une chatte, qui ne pouvait souffrir qu'on la touchât,
venait s'offrir à la main quand il lui semblait bien prouvé qu'on ne
voulait pas la retenir captive. Elle restait seule difficilement &,
comme un chien, suivait le maître dans les appartements en miaulant
doucement. L'isolement lui pesait & il lui fallait une compagnie.
Chaque fois que son maître s'absentait pour plusieurs jours, on ne
voyait plus la chatte; prompte à reparaître aussitôt qu'il était de
retour, elle manifestait alors une vive joie.

«Un chat de la campagne connaissait l'heure où son maître revenait
de la ville & il allait l'attendre au coin de la route, à plusieurs
centaines de pas de l'habitation; mais de telles preuves de sympathie
avaient été méritées par d'extrêmes bontés. Le chat, quand il aime,
n'est point banal. Il faut beaucoup pour obtenir son affection; peu de
chose suffit pour qu'on la perde: c'est précisément en quoi il diffère
du chien. On le dit traître parce qu'il griffe. Ses pattes sont armées
d'ongles rétractiles, & souvent il s'en sert sans méchanceté véritable.
Le chat est très-excitable par l'électricité, & peut-être c'est à cette
influence que l'on doit attribuer en partie les inégalités d'humeur
auxquelles il se montre sujet. Toutefois, il est juste de remarquer
qu'il n'est jamais agresseur.»

Cette dernière observation est d'une extrême justesse. Non-seulement
le chat n'est pas agresseur, mais il ne griffe jamais sans motifs. Le
chat, quand il est arrivé à l'âge de raison (de trois à quatre mois),
ne griffe que parce qu'en le taquinant on l'excite à griffer.

Et même ses griffes sont si jolies à regarder, que j'en ai fait prendre
un dessin exact d'après l'écorché, pour qu'on saisisse, dans sa
simplicité, ce système de défense qu'on n'a jamais reproché aux rosiers
de posséder.

[Illustration]

Celui qui n'a pas tenu longtemps dans sa main la patte du chat ignore
ce que pense le chat.

C'est réellement une grande jouissance que de caresser le dessous
des pattes du chat, cette poche souple où, comme dans un écrin, sont
renfermées précieusement les griffes.

Avec les oreilles, le dessous des pattes est un des endroits où le chat
aime les caresses humaines, & si on lui parle avec douceur en même
temps, alors le chat cherche à comprendre le sens des paroles.

Le système nerveux du chat étant d'une excessive délicatesse, les
caresses trop prolongées l'énervent & il mord ou griffe la main qui
l'excite; mais qu'un mot le rappelle à la douceur, l'animal paraîtra
honteux d'avoir méconnu un être affectueux dans un moment d'oubli. Il
griffe encore quand la main, passant & repassant sans cesse devant
ses yeux, lui paraît un objet mobile à saisir; tel est le doigté
particulier dont l'a doué la nature. Il griffe également l'enfant qui,
le privant trop longtemps de sa liberté, lui tire les oreilles & les
barbes, lui presse le cou dans ses bras au risque de l'étrangler. Sans
doute l'enfant n'a pas conscience du tracas qu'il cause à l'animal;
mais le chat a conscience de la perte de sa liberté, de l'asphyxie, de
la douleur que lui causent oreilles & barbes tirées, & avec justice, il
se sert de ses armes.

Pour moi, je n'ai jamais vu un chat griffer quelqu'un sans raison. Avec
M. Fée, je dis que le chat n'est ni hargneux, ni agressif, ni colère,
qu'il n'attaque pas son espèce & qu'il ne se jette pas sans pitié sur
les faibles, comme trop souvent le chien.

«Chacun, ajoute le même naturaliste, peut faire une remarque qui est en
faveur de l'espèce féline. Lorsque les chats mangent à la même gamelle,
ils restent en paix; lorsque les chiens prennent leur repas en commun,
ils se battent. L'animal _égoïste & tartufe_ laisse la pitance à ses
compagnons: l'animal _doux & caressant_ arrache l'os à son voisin...»

--Il n'est ni sociable ni docile, affirme gravement M. Flourens.

J'ai vu des chats vivre en bonne intelligence avec des perroquets, des
singes, des _rats_! Et on est parvenu, sans grands efforts, à faire
coucher dans la même niche chiens & chats.

Le chartreux Vigneul-Marville, dans ses _Mélanges_, rapporte qu'il vit
à Paris une dame qui, par son industrie & par la force de l'éducation,
avait appris à un chien, à un chat, à un moineau & à une souris à vivre
ensemble comme frères & sœurs. Ces quatre animaux couchaient dans le
même lit & mangeaient au même plat.

Le chien, à la vérité, se servait le premier, & bien; mais il
n'oubliait pas le chat, qui avait l'honnêteté de donner à la souris
certains petits ragoûts qu'elle préférait, & laissait au moineau les
miettes de pain que les autres ne lui enviaient pas.

«Après la panse venait la danse, ajoute Vigneul-Marville; le chien
léchait le chat & le chat léchait le chien; la souris se jouait entre
les pattes du chat, qui, étant bien appris, retirait ses griffes & ne
lui en faisait sentir que le velours. Quant au moineau, il voltigeait
haut & bas & becquetait tantôt l'un, tantôt l'autre, sans perdre une
plume. Il y avait enfin la plus grande union entre ces confrères
d'espèces si différentes, & l'on n'entendait jamais parler ni de
querelle ni du moindre trouble entre eux, tandis qu'il est impossible à
l'homme de vivre en paix avec son semblable.»

Dupont de Nemours, qui a observé une extrême douceur sociale chez
les animaux jouissant d'une pâture abondante, cite à ce propos cette
anecdote:

«Au Jardin des Plantes, un vieux chat de grande taille, qui sans
doute avait perdu son maître, conduit par la misère au brigandage,
n'y trouvait qu'une ressource insuffisante. A peine restait-il dans
ses pattes desséchées de quoi cacher ses griffes; son œil était
large & hagard, sa maigreur affreuse, son aspect hideux. C'était près
de la cuisine de M. Des Fontaines qu'il avait établi son embuscade
ordinaire. A la moindre négligence, il y entrait avec l'audace du
désespoir, saisissait la première prise, était loin en trois sauts. On
le poursuivait avec des balais:--Au chat! Vieux chat! Vilain chat!

«On n'attendait plus ses attaques. D'aussi loin qu'il paraissait on
courait à lui; il fuyait. La garde était si bonne, & sa frayeur si
grande, qu'il ne pouvait plus rien attraper. Il mourait de faim.

«Un jour, M. Des Fontaines, à sa fenêtre & seul dans la maison, vit
le malheureux chat, chancelant, se traîner sur le mur voisin, prêt
à tomber en faiblesse. Qui ne connaît la bonté du cœur de M. Des
Fontaines? Il eut pitié de l'animal, fut chercher trois morceaux de
viande, & les lui jeta successivement.

«Le chat happe le premier morceau, puis voit que cette fois on ne le
poursuit pas, revient un peu plus près, prend le second morceau & se
sauve encore. La troisième fois, il se rapproche davantage &, la viande
prise, s'arrête un instant pour regarder son bienfaiteur.

«Une demi-heure après, il était entré par la fenêtre dans la chambre
de M. Des Fontaines, & paisiblement couché sur le lit. Il s'était
dit:--Celui-là n'est pas impitoyable. Il avait eu occasion d'observer
dans ses campagnes & ses expéditions précédentes que _celui-là_ était
le maître des autres, & son âme reconnaissante ajoutait:--Mes malheurs
sont finis, j'ai un protecteur.»

[Illustration: Fac-simile d'un dessin de Mind.

Tiré de la collection de M. Frédéric Villot.]



CHAPITRE XIII.

CURIOSITÉ ET SAGACITÉ


La fenêtre vient d'être ouverte. Il est rare que le bruit de
l'espagnolette ne réveille pas le chat qui, étendu sur un fauteuil, le
quitte pour s'accroupir sur le balcon & respirer l'air.

Quand il en a pris une dose suffisante, qu'il l'a flairé & humé pour
ainsi dire, au moindre bruit dans la rue, l'animal avance la tête en
dehors du balcon, tant les choses vivantes le préoccupent.

La croisée d'en face s'ouvrant pour donner passage à une servante qui
secoue un tapis, la voisine qui arrose ses fleurs, le voisin qui fume,
la voiture enrayée, le chien qui passe, l'alerte facteur de la poste,
le maraîcher criant ses légumes, le gamin qui siffle, autant de motifs
d'extrême curiosité pour le chat.

Tous ces détails, il en fait son profit; replié paresseusement, fermant
à demi les paupières, un sourire philosophique caché dans la barbe,
le chat médite sur les divers profils dont il vient de meubler son
cerveau. Il cherche à se rendre compte des actes & des choses qui l'ont
plus particulièrement frappé: la distribution des lettres, les fleurs,
la fumée de tabac, le gamin, les légumes.

[Illustration]

Voltaire tenait pour la curiosité innée chez les animaux.

«La curiosité est naturelle à l'homme, aux singes & aux petits chiens,
dit-il dans le _Dictionnaire philosophique_. Prenez avec vous un petit
chien dans votre carrosse, il mettra continuellement ses pattes à la
portière pour voir ce qui se passe. Un singe fouille partout, il a
l'air de tout considérer.»

En effet, pourquoi le chat quitterait-il le fauteuil où il est si
paresseusement étendu quand on ouvre la fenêtre, si la curiosité ne l'y
poussait?

Cependant le plus spirituel sceptique de la bande d'Holbach (on ne
reprochera pas aux amis du baron d'avoir abusé du spiritualisme) combat
l'opinion de Voltaire.

«Voltaire, dit l'abbé Galiani, aurait dû faire sur la curiosité une
réflexion qui est très-intéressante: c'est qu'elle est une sensation
particulière à l'homme, unique en lui, qui ne lui est commune avec
aucun autre animal. Les animaux n'en ont même pas l'idée.»

Et ailleurs: «On peut épouvanter les bêtes, on ne saurait jamais les
rendre curieuses.»

Et voilà un philosophe qui conclut contre la curiosité chez les animaux.

«Le chat, dit-il, cherche ses puces aussi bien que l'homme; mais il n'y
a que M. de Réaumur qui en observe les battements du cœur. Cette
curiosité n'appartient qu'à l'homme. Aussi les chiens n'iront pas voir
pendre les chiens à la Grève.»

Ce que Voltaire appelle _curiosité_, Galiani l'appelle _sagacité_.

Un métaphysicien remplirait un gros volume en dissertant sur cette
curiosité & cette sagacité. Je propose de trancher la question en une
ligne:

Le chat est curieux & sagace.

Pour la sagacité, personne, je crois, ne la niera. En voici un exemple.

Après déjeuner, j'avais pour habitude de jeter le plus loin possible,
dans une pièce voisine, un morceau de mie de pain qui, en roulant,
excitait mon chat à courir. Ce manége dura plusieurs mois; le chat
tenait cette miette de pain pour le dessert le plus friand. Même après
avoir mangé de la viande, il attendait l'heure du pain & avait calculé
juste le moment où il lui semblait extraordinairement gai de courir
après le morceau de mie.

Un jour, je balançai longuement ce pain que le chat regardait avec
convoitise &, au lieu de le lancer par la porte dans la pièce voisine,
je le jetai derrière le haut d'un tableau, séparé du mur par une
inclinaison légère. La surprise du chat fut extrême; épiant mes
mouvements, il avait suivi la projection du morceau de pain qui, tout à
coup, disparaissait.

Le regard inquiet de l'animal indiquait qu'il avait conscience qu'un
objet matériel traversant l'espace ne pouvait être annihilé.

Un certain temps le chat réfléchit.

Ayant argumenté suffisamment, il alla dans la pièce voisine, poussé par
le raisonnement suivant: Pour que le morceau de pain ait disparu, il
faut qu'il ait traversé le mur.

Le chat désappointé revint. Le pain n'avait pas traversé le mur.

La logique de l'animal était en défaut.

J'appelai de nouveau son attention par mes gestes, & un nouveau morceau
de pain alla rejoindre le premier derrière le tableau.

Cette fois, le chat monta sur un divan & alla droit à la cachette.
Ayant inspecté de droite & de gauche le cadre, l'animal fit si bien de
la patte, qu'il écarta du mur le bas du tableau & s'empara ainsi des
deux morceaux de pain.

N'est-ce pas là de la sagacité doublée d'observation & de raisonnement?

[Illustration]



CHAPITRE XIV.

TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE DES QUALITÉS MORALES DES CHATS.


Un ami dévoué, qui a étudié de près les qualités des chats, m'envoie
quelques fines observations.

«Je crois que les chats ont une intelligence qu'ils cherchent à
appliquer. C'est comme les enfants qui jouent à la guerre, aux métiers,
aux voleurs & aux gendarmes; c'est le besoin de s'appliquer à quelque
chose de sérieux & de réel; mais les forces leur manquent & leurs sens
ne sont pas développés. Voilà une petite chatte dans le jardin; elle
grimpe sur l'arbre après des pigeons qu'elle est bien sûre de ne pas
atteindre; mais l'instinct la pousse à ce jeu de chasse.

«Elle guette au passage l'homme qui fend du bois au fond du jardin,
elle veut jouer avec lui, elle le suit des yeux: ses yeux clignotent,
ils sont intelligents. Il y a là une intelligence qui n'est pas
développée, & qui est un pur jeu comme pour les enfants.

«G. Le Roy, qui demande deux mille ans pour développer l'intelligence
des animaux, au point de les rendre serviables, d'en faire des
serviteurs utiles, demande peut-être trop.

«Plusieurs générations, élevées & tenues en serre chaude, aux petits
soins, suffiraient peut-être à appliquer ces instruments intellectuels
à de petits offices; mais il faudrait que les hommes eux-mêmes
portassent plus d'attention à ces choses qui ont l'air chimériques &
surtout qui ne sont pas d'une utilité immédiate.

«Il faudrait aussi une famille d'observateurs-naturalistes, dont le
père transmettrait au fils, le fils au petit-fils, le soin d'une
famille de chats dans leur descendance. C'est ainsi qu'on résout les
grands problèmes.

«Il y a de par le monde un savant ouvrage de mathématique. C'est
un exemplaire unique. Il a été transmis par son auteur à M..., par
celui-ci à un autre (toujours au plus digne), & par cet autre, je
crois, à M. Biot, qui a dû le transmettre aussi à la plus forte tête
mathématique de notre temps.

«Sur la garde, les trois ou quatre illustres dédicaces sont écrites
à la main, & la dernière est toujours en blanc jusqu'à la mort du
testateur. «Transmis par M..... à M.....»

«C'est ainsi qu'on devrait se transmettre une famille d'animaux, d'un
naturaliste à l'autre[28].»

[Note 28: Ce projet de perfectionnement des qualités des chats, que
le naturaliste Darwin regrettait de ne pas trouver appliqué à l'animal
le plus familier de la race féline, il faut en reporter l'honneur à
l'ami dont le nom est inscrit en tête de ce volume, à l'homme modeste
qui, par les fonctions délicates & difficiles qu'il occupe, n'a pu
livrer encore au public ce que l'étude & l'observation ont amassé
dans son esprit à M. J. Troubat, dont M. Sainte-Beuve, qui l'a depuis
quelques années auprès de lui & dans son intimité, disait dans ses
_Nouveaux Lundis_:

«Plein de feu, d'ardeur, d'une âme affectueuse & amicale, unissant à un
fonds d'instruction solide les goûts les plus divers, ceux de l'art,
de la curiosité & de la réalité, il semble ne vouloir faire usage de
toutes ces facultés que pour en mieux servir ses amis; il se transforme
& se confond, pour ainsi dire, en eux.» Que peut-on ajouter à une si
fine appréciation, si ce n'est d'en fournir la preuve par les pages
ci-dessus?]

[Illustration: D'après une marque des Sessa, imprimeurs à Venise.]



CHAPITRE XV

CINQ HEURES DU MATIN.


C'est l'heure habituelle du réveil de mon chat. Accroupi au pied du
lit, à la place qu'occupent les chiens sur les monuments consacrés aux
preux, le chat est la plus exacte des horloges.

Il allonge ses jambes, bâille pour donner du jeu à sa mâchoire, ouvre
de grands yeux. Une fois debout, il vient de s'élever graduellement
à une hauteur extraordinaire; grâce à la flexibilité de son épine
dorsale, le dos, tout à l'heure rond & indécis, se change peu à peu en
un monticule élevé. Ce n'est plus un chat, c'est une sorte de petit
chameau.

Le chat saute du lit, grimpe sur une chaise, rôde dans l'appartement &
fait tant qu'il m'éveille tout à fait. En été, j'ouvre la fenêtre, &
j'ai quelquefois la paresse de passer une demi-heure au lit à jouir de
l'air frais du matin, à méditer à demi, à me gendarmer contre la plume
qu'il va falloir plonger tout à l'heure dans l'encrier.

Le ciel, vers cinq heures du matin, offre de splendides tableaux que
le plus grand peintre est impuissant à rendre. Des gammes de rouge &
de vert se succèdent, se marient, s'affaiblissent lentement & font
comprendre la religion des adorateurs du soleil. Spectacle toujours
varié, que l'homme ne saurait trop regarder & qui remplit tout le jour
l'esprit d'une douce sérénité.

Le chat voit ce panorama se dérouler sous ses yeux; mais je le
soupçonne de s'intéresser en même temps à certaines choses plus
matérielles. La fenêtre ouverte, il grimpe sur le rebord, flaire l'air
& regarde curieusement au dehors.

(Un chapitre ne devrait-il pas être consacré ici, suivant la mode des
romanciers modernes, à la topographie de la maison, à ses tenants &
aboutissants, aux jardins qui l'entourent, aux arbres plantés dans ces
jardins, aux personnages qu'on aperçoit sous les arbres, aux habits
de ces personnages, à la qualité de la trame & à la solidité des
doublures?)

Les oiseaux aussi sont réveillés & poussent de petits cris dans leurs
nids. Ce pépiement a éveillé l'attention du chat & inquiète ses
oreilles, qui vont en s'écartant, se rabaissent tout à coup, _pointent_
en avant, comme les oreilles d'un cheval ombrageux, & se livrent à
mille flexions qui font qu'aucun bruit n'est perdu, depuis la voix
de la mère qui voltige autour du nid, jusqu'aux appels de la couvée
réclamant le repas du matin.

Tout à coup le chat dresse le nez au vent, & les parties molles de ce
nez, ainsi que les longues moustaches, entrent en mouvement. Un oiseau
a passé devant la fenêtre; voilà ce qui préoccupe l'animal. Il se
penche, regarde de son œil vert: l'oiseau a fui à tire-d'aile & le
chat retombe dans l'apathie, en apparence. Accroupi paresseusement, il
feint de se rendormir, & la feinte consiste à baisser la jalousie de
ses paupières devant l'étincelante émeraude des yeux.

Telle est la méthode de l'animal au guet. Dans sa naïveté, il s'imagine
que l'oiseau qui vole librement va passer à portée de ses griffes,
entrer par la fenêtre, peut-être tomber tout rôti dans sa gueule. Dix
fois de suite, le chat s'endort & se réveille à volonté, jusqu'à ce
qu'il ait compris que guetter à la fenêtre est chose infertile.

Six heures viennent de sonner. Le chat abandonne son poste, arpente
lentement la chambre, va & vient de la cuisine à la salle à manger,
de la salle à manger au cabinet de travail & pousse de temps à autre
quelques cris plaintifs. Ses pas se portent plus volontiers vers le
corridor où s'ouvre la porte donnant sur l'escalier. Il veut sortir,
c'est sa préoccupation, sortir pour respirer à son aise.

Plein de pitié, je passe ma robe de chambre, sans avoir besoin de dire
au chat de me suivre. Se précipitant dans l'escalier, d'un bond il est
descendu & frotte de sa tête la porte fermée, comme si, pour prix de
ses caresses, elle allait s'ouvrir toute seule.



CHAPITRE XVI.

ENFANCE DES CHATS.


Un petit chat, c'est la joie d'une maison. Tout le jour, la comédie s'y
donne par un acteur incomparable.

J'ai connu un homme accablé d'affaires; sur son bureau rôdait toujours
quelque petit chat. Au milieu du travail le plus grave, cet homme
s'interrompait pour admirer les gambades de l'animal; plus d'une fois,
il manqua d'importants rendez-vous, ne se doutant pas qu'une heure
s'était écoulée à contempler le chat. C'était à son avis une heure bien
employée.

Les maniaques qui cherchent le mouvement perpétuel n'ont qu'à regarder
un petit chat.

Son théâtre est toujours prêt, l'appartement qu'il occupe, & il a
besoin de peu d'accessoires: un chiffon de papier, une pelote, une
plume, un bout de fil, c'en est assez pour accomplir des prodiges de
clownerie.

«Tout ce qui s'agite devient pour les chats un objet de badinage, dit
Moncrif qui connaissait bien les chats. Ils croient que la nature ne
s'occupe que de leur divertissement. Ils n'imaginent point d'autre
cause du mouvement; & quand, par nos agaceries, nous excitons leurs
postures folâtres, ne semble-t-il pas qu'ils n'aperçoivent en nous que
des pantomimes dont toutes les actions sont autant de bouffonneries?»

Même au repos, rien de plus amusant. Tout est malice & sainte nitouche
dans le petit chat accroupi & fermant les yeux. La tête penchée comme
accablée de sommeil, les yeux mourants, les pattes allongées, jusqu'au
museau lui-même semblent dire: «Ne me réveillez pas, je suis si
heureux!» Un petit chat endormi est l'image de la béatitude parfaite.
Surtout ses oreilles sont remarquables dans le jeune âge par leur
développement. Immenses & comiques que ces deux oreilles plantées sur
un petit crâne! Le moindre bruit va droit aux oreilles qui remplissent
l'appartement.

Voilà le petit chat sur pied; ses yeux sont presque aussi grands que
ses oreilles. Ce qui se loge là dedans d'observations est considérable;
pas un détail n'échappe. Qui sonne? qui frappe? qui remue?
qu'apporte-t-on à manger? Car la curiosité est la faculté dominante du
petit chat.

Feu Gustave Planche était un jour occupé à corriger des épreuves dans
le cabinet de rédaction d'une Revue célèbre. Ayant terminé sa dure
besogne, il pousse un soupir de satisfaction & veut prendre son chapeau
pour aller respirer l'air frais du dehors.

Le chapeau avait disparu. Grand émoi dans la maison. Qui a pu s'emparer
du chapeau d'un critique influent? Personne n'est entré dans le cabinet
de la rédaction. Ce chapeau--médiocre--ne saurait tenter personne.

On cherche & on se rappelle que les enfants de la maison, qui jouaient
tout à l'heure dans le jardin, ont fureté du côté de la rédaction.

Planche rôde inquiet dans le jardin. Les enfants sont capables de tout.
Auraient-ils jeté le chapeau dans le puits? On ne trouve pas de preuves
du délit, & les prévenus ont pris leur volée.

Cependant, à force de recherches, on aperçoit de la terre fraîchement
remuée. Après de longues fouilles, le chapeau apparaît, enterré, bourré
de gravier & de pierres. Planche, donnant un léger coup à son feutre,
s'en retourne en méditant sur les caprices de l'enfance & les plaisirs
singuliers qu'elle trouve à enterrer un chapeau.

Les chats ont une grande analogie avec les enfants; eux aussi sont
émerveillés à la vue d'un chapeau. Ils tournent autour, le flairent,
semblent inquiets, se précipitent dans l'intérieur avec délices,
& quand ils passent leur tête étonnée, on les prendrait pour des
prédicateurs en chaire.

[Illustration: Concert de chats.

D'après le tableau de P. Breughel.]

Certains êtres bizarres n'aiment pas cette prise de possession de leurs
chapeaux par les chats. Il en est même de maussades, qui chassent
brutalement ces aimables animaux, sans se rendre compte qu'ils privent
les chats d'observations essentielles.

Après la curiosité vient la gourmandise.

Le physiologiste Gratiolet, voulant faire comprendre la jouissance de
tous les organes quand un sentiment de plaisir s'éveille à l'occasion
de l'action d'un organe sensitif quelconque, a pris pour exemple le
chat dans l'enfance. Ce qu'il en dit est excellent:

«Voyez un petit chat s'avancer lentement & flairer quelque liquide
sucré; ses oreilles se dressent; ses yeux, largement ouverts, expriment
le désir; sa langue impatiente, léchant les lèvres, déguste d'avance
l'objet désiré. Il marche avec précaution, le cou tendu. Mais il s'est
emparé du liquide embaumé, ses lèvres le touchent, il le savoure.
L'objet n'est plus désiré, il est possédé. Le sentiment que cet objet
éveille s'empare de l'organisme entier; le petit chat ferme alors les
yeux, se _considérant lui-même tout pénétré de plaisir_. Il se ramasse
sur lui-même, il fait le gros dos, il frémit voluptueusement, _il
semble envelopper de ses membres son corps_, source de jouissances
adorées, _comme pour le mieux posséder_. Sa tête se retire doucement
entre ses deux épaules, on dirait qu'il cherche à oublier le monde,
désormais indifférent pour lui. _Il s'est fait odeur, il s'est fait
saveur, & il se renferme en lui-même avec une componction toute
significative._»

Un petit chat a son utilité & je conseille aux amis de la race féline
de laisser pendant au moins deux mois l'enfant à sa mère, non pas
seulement pour l'écoulement du lait.

Le père & la mère sont arrivés à l'âge de tranquillité, de quiétude &
d'assoupissement, état auquel il est utile de prendre garde.

Un nouveau-né, par sa gaieté, les tire de leur paresse. Ce n'est pas
lui qui les laissera dormir ni rêver. Le matin, follement il gambade
sur le corps de ses parents & les lèche jusqu'à exciter leur système
nerveux. Le père a beau marquer son irritation par les mouvements
saccadés de sa queue; le petit chat saute sur cette queue frétillante,
la mord sans craindre les coups de patte & force ses parents à prendre
part à ses ébats. Ainsi contribuera-t-il à rendre la souplesse à ses
père & mère, dont les membres tendaient à la paresse.



CHAPITRE XVII.

SENTIMENTS DE FAMILLE.


«J'avais deux chattes, dit Dupont de Nemours, l'une mère de l'autre:
toutes deux en gésine.

«La mère avait mis bas le jour précédent. On ne lui avait ôté aucun de
ses petits.

«La jeune étant à sa première portée eut un accouchement très-pénible.
Elle perdit la connaissance & le mouvement à son dernier petit, encore
non dégagé du cordon ombilical.

«La mère tournait & retournait autour d'elle, essayant de la soulever,
lui prodiguant tous les mots de tendresse qui chez elles sont
très-multipliés des mères aux enfants.

«Voyant à la fin que les soins qu'elle prenait pour sa fille étaient
superflus, elle s'occupa en digne grand'mère des petits qui rampaient
sur le parquet comme de pauvres orphelins. Elle coupa le cordon
ombilical de celui qui n'était pas libre, le nettoya, lécha tous les
petits & les porta l'un après l'autre au lit de ses propres enfants
pour leur partager son lait.

«Une bonne heure après, la jeune chatte reprit ses sens, chercha ses
petits, les trouva tetant sa mère.

«La joie fut extrême des deux parts, les expressions d'amitié & de
reconnaissance sans nombre & singulièrement touchantes. Les deux mères
s'établirent dans le même panier; tant que dura l'éducation, elles ne
le quittèrent jamais que l'une après l'autre, nourrirent, caressèrent,
guidèrent ensuite indistinctement les sept petits chats, dont trois
étaient à la fille & quatre à la grand'mère.

«J'ignore, s'écrie Dupont de Nemours pour conclure, dans quelle espèce
on fait mieux.»

Il est certain que le sentiment maternel est extraordinairement
développé chez la chatte: on pourrait citer nombre d'anecdotes à ce
sujet tirées de divers auteurs; mais j'ai une extrême défiance des
histoires attendrissantes sur le compte des animaux. Un observateur de
la portée de Dupont de Nemours, un Leroy (malheureusement ses fonctions
& ses aptitudes l'éloignèrent de la race féline), on peut les croire;
mais qu'ils sont rares les esprits qui veulent bien se contenter des
phénomènes naturels sans les enjoliver!

L'auteur de la _Folie des animaux_, Pierquin de Gembloux, cite
également un trait d'amour maternel chez la chatte qui paraît digne de
croyance:

«M. Moreau de Saint-Méry, dit-il, avait une chatte souvent mère,
& toujours inutilement, parce qu'on ne lui laissait pas élever sa
famille. Cependant, pour ne pas trop l'affliger & donner quelque
écoulement à son lait, on ne lui ôtait qu'un petit chaque jour. Pendant
cinq jours, elle avait subi ce malheur. Le sixième, avant qu'on eût
visité son panier, elle prend le dernier enfant qui lui restait, le
porte au cabinet de son maître & le lui dépose sur les genoux. Le
nourrisson fut sauvé; mais la mère le rapportait tous les jours &
n'avait point de tranquillité que le maître n'eût fait au petit quelque
caresse & n'eût renouvelé l'ordre d'en prendre soin.»

Il faudrait une plume d'une extrême délicatesse pour donner l'idée d'un
ménage consacré à l'éducation du nouveau-né.

Où trouver le dessinateur pour rendre une couvetée de chats, tous les
trois entrelacés, la mère s'appuyant comme sur un fauteuil contre le
père étendu, le petit chat dans les pattes de sa mère?[29]

[Note 29: Je trouve dans mes cahiers de notes un croquis d'après
nature moins amusant qu'un coup de crayon; mais je le donne tel quel:
«Jamais je n'ai vu d'aussi beaux allongements que ceux du chat, de la
chatte & de leur petit, le 10 juin 1865, à midi & demi.

«J'ai passé une heure à les regarder tous trois dans leur longueur,
étendus sur un divan, la chatte, la tête pendue sans force, le matou
accablé, & le petit chat lui-même pris de mouvements nerveux dans les
pattes & les oreilles.

«Les laboureurs qui s'étendent à l'ombre des meules de foin, après une
rude matinée de travail, ne sont pas plus fatigués. Pourtant la famille
de chats n'a rien labouré depuis ce matin.

«Il faut que quelque phénomène se passe dans la nature pour amener ces
affaissements, ces secousses nerveuses qui traversent & agitent leurs
membres.»]

Combien s'aiment tendrement ces animaux!

[Illustration: D'après une peinture du comédien Rouvière.]

C'est avec des roucoulements de colombe que la mère appelle son petit,
quand on l'enlève à ses embrassements. Et comme elle le cherche, à
peine a-t-il fait quelques pas dans la chambre voisine!

Lui aussi, le père, joint sa voix aux accents suppliants de la chatte,
si quelqu'un fait mine de toucher au nourrisson.

Ce sont des léchements & d'infinis baisers à trois; & le petit chat,
quoique la dépression du crâne & le nez aplati des premiers jours lui
donnent une apparence de mauvaise humeur, se rend bien compte de ces
caresses.

Je doute que l'amour maternel aille plus loin chez la femme que chez la
chatte.

Le petit chat a atteint six semaines. C'est habituellement l'époque de
son départ. Il est sevré, son éducation est ébauchée. On l'a promis
depuis sa venue au monde à des amis émerveillés des délicatesses de la
mère, de la mâle tournure du père.

La transmission héréditaire des qualités de ses parents va subir son
développement dans une autre maison.

Il est parti! La chatte inquiète parcourt l'appartement, cherche son
petit, l'appelle pendant quelques jours jusqu'à ce qu'heureusement la
mémoire s'altérant lui enlève l'image de celui pour lequel elle avait
montré tant de sollicitude.

[Illustration: D'après J.-J. Grandville.]



CHAPITRE XVIII.

DE L'ATTACHEMENT DES CHATS AU FOYER.


On pourrait citer de nombreux exemples de chats qui, emmenés dans de
nouveaux domiciles, revinrent, malgré l'éloignement, à l'ancien logis,
guidés par un flair aussi subtil que celui du chien.

Un curé de campagne fut un jour élevé en grade & appelé à diriger les
âmes d'une petite ville voisine, à cinq lieues de l'ancienne paroisse.

Son intérieur se composait jusque-là d'une vieille servante, d'un
corbeau & d'un chat, trois êtres qui animaient la maison. Le chat était
quelque peu voleur; le corbeau, taquin, sans cesse le picotait de son
bec; la vieille servante criait après l'un, après l'autre, & le curé
s'intéressait aux disputes de ce petit monde.

Le lendemain de l'emménagement à la ville, le chat disparut. Avec une
sorte d'inquiétude le corbeau sautilla dans tous les coins de la cour,
cherchant son compagnon. Quant à la vieille servante, elle semblait
regretter qu'aucun morceau de viande ne lui fût enlevé par le chat, &
le curé craignait que cette tristesse, tournant contre lui, ne lui fît
subir l'avalanche de récriminations habituellement réservées à l'animal.

Quelques jours après, un des anciens paroissiens du curé vint lui
rendre visite & lui demanda si c'était à dessein qu'il avait laissé son
chat au village.

On le voyait miauler aux portes du presbytère; certainement le paysan
l'eût rapporté à son maître, s'il n'avait cru qu'on voulait s'en
débarrasser.

Maître & servante ayant protesté vivement contre cette accusation
d'abandon, le chat fut ramené pour leur plus grande joie; mais l'animal
disparut encore une fois, sans s'inquiéter des sentiments d'affection
qu'il inspirait.

De nouveau le curé fut averti que son successeur était troublé par les
gémissements du chat qui, sinistre, errait par le jardin & affectait
d'offrir une désolée silhouette sur les murs du presbytère qu'il ne
voulait pas abandonner.

Une seconde fois l'animal fut ramené à la ville dans une misère
affreuse. Depuis huit jours il était parti: depuis huit jours il
semblait ne pas avoir mangé. Ses os se comptaient sous sa robe sans
lustre; l'animal faisait piteuse figure.

La vieille servante alors abusa de soins & de prévenances pour le
matou; elle lui offrait de gros lopins de viande & laissait la porte du
garde-manger ouverte comme par mégarde, flattant ainsi les instincts de
l'animal.

Une si grasse cuisine ne put enchaîner le chat. L'ancien foyer lui
tenait au cœur; il portait aux murs du précédent presbytère
l'attachement des personnes âgées qui ne survivent pas à une
expropriation.

On apprit que l'entêté animal, plat comme une latte, poussait de
lamentables miaulements qui fatiguaient le village; même il était
à craindre qu'un paysan ne lui envoyât un coup de fusil pour en
débarrasser le canton.

La vieille servante, malgré l'ingratitude du matou, conservait pour
lui une vive affection; dans son bon sens, elle trouva un remède
désagréable, mais qui, suivant elle, devait faire paraître la nouvelle
cure un lieu de délices pour le chat.

S'étant emparé de l'animal, un homme l'introduisit dans un sac & trempa
sac & chat dans une mare, après quoi le matou fut ramené à ses anciens
maîtres, dans un état d'extrême irritation; mais là se terminèrent ses
escapades.

Cet instinct particulier qui ramène les chats au foyer, malgré les
dangers, a été appliqué en Belgique à un pari où furent engagées de
grosses sommes.

Il est de mode chez les Flamands de faire courir des pigeons & de baser
des paris sur l'oiseau qui, le premier, revient à un but déterminé.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]

Or un paysan paria que douze pigeons, transportés à huit lieues de
distance, ne seraient pas rentrés à leur colombier avant que son chat,
lâché au même endroit, eût regagné son logis.

Le chat a la vue courte; il aime la vie sédentaire; s'il buissonne,
c'est dans un endroit sec ou semé d'un vert gazon; l'eau & la boue lui
déplaisent; tout homme lui inspire une profonde terreur.

Le pigeon, planant dans les airs, échappe à ces dangers. Voler au
loin appartient à sa nature: la mort seule l'empêche de revenir à son
colombier.

On se moqua d'autant plus du paysan que, dans le parcours décidé, un
pont séparait deux rives, & qu'il semblait impossible que le flair du
chat ne fût mis en défaut par cet obstacle.

Le chat triompha de ses douze adversaires, revint au logis avant les
pigeons & rapporta une grosse somme d'argent à son maître.

L'histoire est authentique; elle ressemble pourtant à la tradition
du chat de Wittington, au conte du _Chat botté_ & à tous les récits
populaires dans lesquels l'animal aide les pauvres gens à se tirer
d'embarras.

C'est que le manteau du Conte cache de vives réalités, qu'il est
seulement une fiction durable à force de sens & de bon sens, que les
œuvres d'imagination doivent contenir une forte part d'observations
profondes, & que lui-même, le conseiller aulique Hoffmann, en
saupoudrait ses plus fantastiques compositions.

[Illustration]



CHAPITRE XIX.

DU LANGAGE DES CHATS.


Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement
des doctrines des grands esprits du XVIIIe siècle, Dupont de
Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux & le
parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux
observateurs un moyen de comprendre les animaux.

_Étudier les animaux en nous_, telle était sa méthode.

Les arides controverses sur l'âme des bêtes, il les abandonnait aux
métaphysiciens; pour lui, il se rattachait à l'école de Montaigne, se
posant ce problème:

«C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre
point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous: par cette
mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en
estimons[30].»

[Note 30: Montaigne dit encore: «Nous avons quelque moyenne
intelligence de leurs sens: aussi ont les bestes des nostres,
environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous
requièrent: & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment
qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles
s'entr'entendent...»]

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des
intelligences inférieures. Ses sensations les plus intimes, il peut
les passer à l'alambic de la raison & les étudier jusque dans leur
infinitésimale atténuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages
compliqués dont la civilisation a armé l'homme, l'homme juge nettement
des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice comprend l'enfant
qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal, c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus
que Montaigne, voulait pénétrer les mystères du langage animal.

«Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la
plupart des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur
place: peine qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis
en même temps que nous exagérions notre importance.

«Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous
sont inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents, & que par cela
même qu'ils n'ont à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre
d'idées & d'intérêts, ils y portent une attention plus durable, plus
répétée, en sont plus fortement frappés, les repassent plus souvent
dans leur mémoire; quand, revenant ensuite sur nous-mêmes, nous
réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence avec des organes
semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après
leurs sensations de la même nature que les nôtres & leurs conclusions
conformes à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous
pouvons reconnaître la suite de souvenirs, de notions, d'inductions,
qui mène de leurs perceptions à leurs œuvres.»

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a
mieux posé la question.

Dans notre manie de classement, d'étiquettes & de pancartes, on
appellerait sans doute aujourd'hui l'idéologue: _matérialiste_ ou
_athée_, car en 1868 c'est un crime considérable que d'apparenter de
trop près l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, de
Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces
naturalistes entendent par _observations_. Ce sont des séries de
faits étudiés d'après nature, des années d'attention scrupuleuse,
une existence de solitaire cénobite (car la science n'admet pas de
partage), le détachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui
ne sont rien encore si un cerveau sainement équilibré ne préside à leur
classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

[Illustration: Bronze égyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.]

Pas de métaphysique chez l'observateur. Des faits, un sens droit (chose
peu commune), une méthode de groupement & des méditations dont plus
tard profitera le public.

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours
disait:

«On me demande _comment on peut apprendre des langues d'animaux &
parvenir à se former de leurs discours une idée qui en approche?_

«Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer
soigneusement les animaux, de remarquer que ceux qui profèrent des sons
y attachent eux-mêmes & entre eux une signification, & que des cris
originairement arrachés par des passions, puis recommencés en pareille
circonstance, sont, par un mélange de la nature & de l'habitude,
devenus l'expression constante des passions qui les ont fait naître.

«Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on
soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer
convaincu de cette vérité.

«Ces langues reconnues, comment les apprendre? Comme nous apprenons
celles des peuples sauvages, ou même de toute nation étrangère dont
nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire.--En
écoutant le son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant
lorsqu'il est répété, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques
rapports sans être exactement les mêmes, l'écrivant quand il est
constaté, &, à l'occasion de chaque son, observant la chose avec
laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné.

«Les animaux n'ont que très-peu de besoins & de passions. Ces besoins
sont impérieux & ces passions vives. L'expression est donc assez
marquée; mais les idées sont peu nombreuses & le dictionnaire court;
la grammaire plus que simple;--très-peu de noms, environ le double
d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu; des interjections
qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en un seul mot des
phrases entières: aucune autre partie du discours.

«En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une
multitude de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce n'est
donc pas nous qui devons être embarrassés pour traduire de l'_animal_
en langue humaine.

«Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent
nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font
cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux
privés obéiraient-ils à notre voix?»

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement à la traduction d'une
chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent
se moquer trop facilement.

Marco Bettini[31] avait donné deux siècles auparavant une transcription
du chant du rossignol.

  Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou,
            Zpe tiou zqua
            Quorrror pipi
        Tio, tio, tio, tio, tio,
    Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio,
        Zquo, zquo, zquo, zquo,
    Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi,
    Quorrror tiou zqua pipiqui.

[Note 31: _Ruben_, _Hilarotragedia Sattiro pastorale_, in-4º.
Parme, 1614.]

Ces onomatopées, Dupont de Nemours les traduisait ainsi, faisant parler
«le rossignol pendant la couvaison.»

  Dors, dors, dors, dors, dors, dors, ma douce amie,
                  Amie, amie,
              Si belle & si chérie:
                  Dors en aimant,
                  Dors en couvant,
                  Ma belle amie,
                  Nos jolis enfants, &c.

Un faiseur de romances n'eût pas mieux trouvé; on railla la découverte
avec raison.

A la suite de cette déconvenue, Dupont de Nemours se retira à la
campagne & passa deux hivers dans les champs à recueillir des matériaux
pour le Dictionnaire des Corbeaux. Ainsi il nota les mots;

  Cra,    cré,    cro,    crou,    crouou.
  Grass,  gress,  gross,  grouss,  grououss.
  Craé,   crèa,   croa,   croua,   grouass.
  Crao,   crèè,   croè,   crouè,   grouess.
  Craou,  crèo,   croo,   crouo,   grouoss.

Suivant le philosophe, ces vingt-cinq mots expriment: _ici_, _là_,
_droite_, _gauche_, _en avant_, _halte_, _pâture_, _garde à vous_,
_homme armé_, _froid_, _chaud_, _partir_ «& une douzaine d'autres avis
que les corbeaux ont à se donner selon leurs besoins.»

Chateaubriand, qui avait un vif amour pour les corbeaux, prêta quelque
attention sans doute au nouveau dictionnaire dont l'idéologue essayait
d'enrichir les sciences naturelles.

Lui aussi, l'homme de génie, se fût intéressé à la langue _chat_ que
tenta plus d'une fois de noter Dupont de Nemours, qui accordait plus
d'intelligence au chat qu'au chien.

«Les griffes, & le pouvoir qu'elles donnent au chat de monter sur les
arbres, disait le naturaliste, sont pour lui une source d'expériences,
d'idées, dont le chien est privé.»

Et il ajoutait:

«Le chat a en outre l'avantage d'une langue dans laquelle se trouvent
les mêmes voyelles que prononce le chien, & de plus six consonnes:
l'_m_, l'_n_, le _g_, l'_h_, le _v_ & l'_f_. Il en résulte pour lui un
plus grand nombre de mots.

«Ces deux causes, la meilleure organisation des pattes & la plus grande
étendue du langage _oral_, sont ce qui donne au chat isolé plus de ruse
& d'habileté dans son métier de chasseur que n'en a le chien isolé.»

Il ne nous reste rien de cette langue comparée du chien & du chat; les
railleurs de profession peuvent sourire des affirmations de Dupont de
Nemours qui négligea de s'adjoindre des philologues de génie allemands
& anglais.

Le chat s'appelle en sanscrit: _Mârdjara ou Vidala_; sa parole est
indiquée _mandj_, _vid_, _bid_.

Les Grecs appelaient le chat _ailouros_ (αιλουρος) & sa parole
_laruggisein_ (λαρυγγιζειν).

Les Latins disaient _felis_ & n'ont point désigné sa parole.

Chez les Arabes on l'appelle _Ayel_ ou _Cotth_, sa parole _naoua_.

Le cri du chat se traduit par _ming_ chez les Chinois.

Les Allemands l'appellent _Katze_, & sa parole _miauen_.

Les Anglais disent _cat_, & sa parole to _mew_ (prononcez _miou_).

[Illustration: Caricature japonaise.]

A mon avis, ce sont les peuples occidentaux qui ont le mieux rendu par
le son la parole du chat.

_Naoua_ est un miaulement exclusivement oriental.

Le _ming_ des Chinois fait penser au son métallique du gong.

Je préfère, comme appartenant à une langue plus universelle, le
_miauler_ des Français, le _miauen_ allemand & le _mew_ (miou) des
Anglais.

Et si trois esprits éminents de ces différentes nations, qui ont
traduit par des onomatopées positives le langage de l'animal, pouvaient
entrer en parfaite collaboration pour étudier le vocabulaire des chats,
peut-être arriverait-on à réaliser les efforts de Dupont de Nemours,
les vœux de l'abbé Galiani[32].

[Note 32: Voir aux Appendices une note du spirituel abbé sur le
langage des chats.]

Actuellement il faut s'en tenir, pour le commerce habituel avec ces
animaux, à ce que dit Montaigne:

«Quand je me joue à ma chatte, qui sçait si elle passe son temps de
moi, plus que je ne fais d'elle? Nous nous entretenons de singeries
réciproques: si j'ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi
a-t-elle la sienne.»

[Illustration: Chat en porcelaine de fabrication chinoise.

Musée de Sèvres.]



CHAPITRE XX.

LES CHATS A LA CAMPAGNE.


Dans un parc est cachée sous la verdure la maisonnette que j'habite;
un petit terrain moitié pelouse, moitié jardin, entouré d'une haie de
sureaux & de rosiers sauvages, fait de cet endroit une solitude riante.

Le matin, certains oiseaux viennent s'ébattre dans les sureaux &
font entendre un cri sec (_t' t' t' t' t' t' t' t' t'_) comme s'ils
frappaient du bec contre une planche. Ce bruit attire le chat, qui se
met en embuscade dans la haie & reste immobile des heures entières,
sans rien rapporter de sa chasse, car il n'est pas de la race de ses
confrères dont parle Montaigne, qui, magnétisant les oiseaux d'un
regard vert, les font tomber dans leur gueule[33].

[Note 33: «On vit dernièrement chez moi un chat guestant un oyseau
au hault d'un arbre, & s'estans fichez la veuë ferme l'un contre
l'autre, quelque espace de temps, l'oiseau s'estre laissé choir comme
mort entre les pattes du chat, ou enyvré par sa propre imagination, ou
attiré par quelque force attractive du chat.» (Montaigne, _De la force
de l'imagination_, liv. I, ch. XX.)]

Une cabane, autour de laquelle s'accrochent quelques brindilles de
vigne vierge, est adossée à un grand acacia. C'est mon cabinet de
travail.

Tout d'abord, le chat vient faire ses griffes contre le tronc de
l'acacia, après quoi il grimpe aux premières branches, saute à terre,
remonte, redescend.

Ayant fait quelques tours dans le jardinet, le chat s'aperçoit que
son maître pensif est courbé devant une table, griffonnant du papier.
Cela ne fait pas son affaire. Il grimpe sur le banc à mes côtés, s'y
accroupit un instant, & tout à coup saute sur la table, se demandant
quelle est la grave occupation qui m'empêche de prêter attention à sa
personne.

--Je serai grave aussi, semble-t-il dire pour se faire pardonner sa
familiarité.

Et il se pose devant moi sur la table, dans la tranquille attitude de
ses frères de l'Égypte.

Mais le mouvement de la plume fait briller ses yeux verts. Mauvais
symptôme! Le chat, trouvant que la plume ne court pas assez vite sur le
papier, lui donne de petits coups de patte, que n'arrête pas un premier
avertissement.

Qu'on est heureux d'être dérangé dans le travail, & quel excellent
motif de paresse!

Le chat a repris son attitude solennelle, & moi ma plume. Mais ses
taquineries recommencent.

--_Hé! hé!_ lui dis-je, en manière de second avertissement.

Enfin un _allons_! ne l'ayant pas fait rentrer dans l'ordre, j'éloigne
définitivement cet animal subversif.

Je suis donc délivré de l'opposition du chat; mais ce n'est pas pour
longtemps.

Après un instant de silence, j'entends sur le toit de la cabane un
bruit d'éraillements bizarres: la vieille toile goudronnée, qui se
déchire, donne alors passage, à travers les lattes, à une patte qui
s'agite & se remue dans le vide comme si elle sollicitait une poignée
de main.

C'est une suprême jouissance pour les chats & les enfants qu'un trou!
Une patte a crevé le toit, deux pattes vont donner la pantomime par la
même ouverture. Comment travailler en face de la comédie qui se joue
au-dessus de ma tête?

Espérant échapper à ces complots, je quitte la place pour m'étendre
dans un hamac accroché aux troncs de vieux sureaux, dont les branches
entrelacées forment une ombre épaisse. Si je n'écris pas ce matin, du
moins pourrais-je lire en paix.

Justement un petit chat étranger vient de descendre du toit voisin,
& les deux compères savent se distraire ensemble, entremêler leurs
folles courses de luttes capricieuses à travers les plates-bandes,
faire assaut d'étreintes, de bonds, de cachettes dans les buis, de
grognements, de morsures, d'oreilles tendues, de sauts de côté, de
passes inattendues, d'yeux allongés & de gueules roses.

Que les deux compagnons courent après les papillons, qu'ils s'acharnent
après un brin d'herbe remué par la brise, je veux l'oublier, étendu
dans le hamac, un livre à la main.

Un potage est excellent, le matin, pour l'estomac, & non moins
excellente pour l'estomac intellectuel une page de quelque bon écrivain.

En me dérangeant du travail, le chat m'a fait souvenir que j'ai oublié
depuis quelque temps de lire La Bruyère, & me voilà en train de
feuilleter le volume.

Un vent frais souffle à travers le feuillage; les rayons de soleil ne
peuvent traverser la voûte épaisse des sureaux. On est bien ici pour
lire en paix.

Tout à coup un des petits chats s'élance après l'arbre de gauche, son
compagnon saute après le tronc de droite, & les deux comédiens se
rejoignent dans les branches au-dessus du hamac, passant leurs têtes à
travers le feuillage. Ce sont des mines coquines, des trémoussements,
des appels de pattes, des tressaillements de tout le corps, des jurons,
de doux miaulements, des poses penchées, de comiques singeries qui,
sans médire de l'écrivain le plus classique du XVIIe siècle,
me font abandonner son livre, les deux petits chats m'intéressant plus
pour le moment que les observations de La Bruyère sur l'homme.

[Illustration: Croquis d'après nature, dessin de Kreutzberger.]



CHAPITRE XXI.

LES AMOURS DES CHATS.


Au commencement d'un hiver, je pus observer les phénomènes de l'amour
chez un chat & une chatte que je tenais renfermés; aucune de leurs
évolutions ne fut perdue, grâce à un accident qui me faisait garder la
chambre.

La chatte, plus joueuse que d'habitude, houspillait particulièrement le
chat; le chat supportait ces agaceries en philosophe & se tenait dans
le platonique.

Le lendemain, ce fut au tour du matou de poursuivre la chatte, qui à
son tour fit la sourde oreille.

Trois jours durant, ces animaux jouèrent le _Dépit amoureux_.

Le chat poussait de longs gémissements; la chatte restait inflexible.
Pas d'écho dans le cœur de la cruelle!

L'amant devenait sombre, mangeait à peine. Les pupilles de ses yeux
étaient extraordinairement dilatées; à son regard, on voyait combien il
souffrait. Il miaulait d'une façon désespérée par intervalle, frottait
sa robe contre les meubles, cherchant à éteindre le feu intérieur qui
le dévorait. La chatte ne semblait pas avoir conscience de ce martyre.

Tout à coup j'entendis un cri lamentable, suivi de _fffff_! énergiques.
Sur le parquet de la pièce voisine se roulait la chatte en proie à une
sorte d'attaque névralgique. De son dos elle eût usé le plancher, tant
elle frottait ses flancs avec acharnement.

Debout non loin d'elle, gravement le chat contemplait ces bizarres
convulsions, lui plein de calme, se demandant qui poussait la chatte à
se lécher les pattes, à se rouler de nouveau, à se lécher encore.

Quelques instants après, l'amoureux, croyant le calme revenu dans
l'esprit de sa belle, s'en approcha & en reçut deux soufflets vivement
appliqués sur le museau, ce qui ne parut pas l'inquiéter démesurément,
car cinq minutes plus tard ses galanteries recommencèrent.

Qu'ils sont curieux les prodromes de l'amour! D'abord le chat mord le
cou de la chatte. L'immobilité est égale au silence. Puis l'animal
pétrit de ses pattes le corps de la femelle, jusqu'à ce qu'un long cri
retentisse.

Une semblable lutte se renouvela souvent le premier jour & sans trêve
pendant les trois journées suivantes, la chatte jurant fortement après
chaque triomphe de son vainqueur & administrant, sans y manquer, à la
suite de la cérémonie, deux soufflets dont le matou riait dans sa barbe.

Toutefois, à partir du quatrième jour, le gaillard prit quelque
repos. Allongé sur un fauteuil, il méditait sans doute sur ses bonnes
fortunes; mais la chatte ne l'entendait pas ainsi. Ayant appris de son
seigneur & maître le secret de l'ensorcellement amoureux, à son tour
elle mordit le cou du chat, piétina son corps, malgré ses grondements,
& ne cessa ce manége qu'elle n'eût entraîné le mâle dans quelque coin.

C'est en pareille matière qu'il faudrait pouvoir traduire la langue
_chat_. Entre la grande variété de _miaou_ (on peut en compter
soixante-trois, mais la notation est difficile), j'en citerai un
particulièrement expressif & accompagné d'un geste si précis, qu'il ne
peut être traduit que par: _viens-tu?_ Alors d'un commun accord les
chats vont dans une pièce voisine se prodiguer mille serments.

Il est à remarquer que l'amour chez les animaux enfermés dans des
appartements commence au jour pour se terminer à la nuit, & qu'au
contraire, en plein air, il commence à la nuit pour se terminer au
petit jour.

A l'extérieur, le matou, ne trouvant pas toujours d'obligeantes
voisines, publie sa flamme par de tels cris, que toutes les chattes
l'entendent à une portée de fusil.

La rencontre se passant entre futurs qui se voient pour la première
fois offre un cérémonial particulier.

Soit contrainte ou timidité, chat & chatte restent d'abord à une
certaine distance l'un de l'autre. Ils épient leurs moindres gestes &
se regardent dans le vert des yeux. Sans s'inquiéter si leur musique
est d'accord (ce qui choque tant les gens au sommeil léger), ils
entament un farouche duo, qui dure quelquefois plusieurs heures. Ne
s'étant jamais vus, ils ont beaucoup à se dire. Le chat se sert de
paroles brûlantes; la chatte, dans son langage, fait connaître ce
qu'elle attend du soupirant.

Tous deux, rampent contre terre lentement & se rapprochent l'un de
l'autre; mais à peine le matou est-il près de la chatte, que celle-ci
prend la fuite avec des tours & détours, des sauts périlleux, des
jeux de cache-cache dont sont témoins cheminées & gouttières. Cette
course a excité les amoureux; ils s'arrêtent de nouveau, entre-croisent
d'ardentes prunelles, jusqu'à ce que la chatte s'élance sur le mâle,
l'égratigne & le morde.

Elle est plus violente qu'à l'intérieur la passion en plein air. La
férocité se mêle aux transports de l'amour. Des jalousies féroces
entraînent les matous dans des combats sans trêve ni merci. Le chat qui
«a couru» revient au logis le nez fendu, l'oreille déchirée. Pendant
ses excursions, il n'a vécu que d'amour & d'eau fraîche. Et pourtant
son corps meurtri, son poil sale, sa maigreur, ses oreilles fendues, ne
le retiendront pas longtemps au logis.

Trois mois plus tard, au moindre appel féminin, il n'aura de cesse
qu'il n'ait repris ses travaux d'Hercule.

[Illustration: _Fac-simile_ d'une gravure japonaise.]

[Illustration: Rendez-vous de chats, d'après un dessin d'Édouard Manet.]



CHAPITRE XXII.

AFFECTIONS NERVEUSES DES CHATS.


Un polygraphe un peu confus dans ses idées, Pierquin de Gembloux, a
laissé un _Traité de la folie des animaux_, où sont relatés quelques
phénomènes nerveux des chats.

De l'ensemble des faits, il en est peu de concluants; d'autres auraient
besoin de contrôle, toute observation scientifique ne pouvant être
regardée comme sérieuse qu'apportée par des esprits d'une sincérité &
d'une certitude de regard irréprochables.

Que conclure, par exemple, d'une telle affirmation?

«J'ai eu plusieurs fois, dit Pierquin de Gembloux, l'occasion
d'observer les résultats d'une antipathie musicale poussée jusqu'aux
convulsions chez un chat toutes les fois que l'on faisait entendre sur
le piano des sons d'harmonica ou des sons filés, doux & vibrés avec la
voix, tandis qu'un autre chat, son commensal, se plaçait sur le piano
pour mieux entendre les plus beaux morceaux des opéras français & pour
jouir des vibrations du corps sonore.»

Sans doute, le système nerveux chez les chats est d'une extrême
délicatesse, quoique l'animal puisse supporter le son d'un instrument
de musique; mais pourquoi l'observateur néglige-t-il de marquer si,
parmi ces deux animaux d'organisation musicale si diverse, il n'y avait
pas une chatte, car les deux sexes doivent offrir des variantes dans la
sensibilité.

Au chapitre de la _Monomanie infanticide_, Pierquin de Gembloux cite
trois exemples de chattes âgées qui, se voyant délaissées par leurs
maîtres épris des gentillesses de leurs petits, montrèrent de la
jalousie, de la haine pour ces nouveau-nés & les mirent à mort.

«Une chatte d'Espagne, dit-il, a, durant toute sa vie, témoigné la plus
profonde horreur pour ses petits, qu'elle tuait; & si par hasard un
était épargné par chaque plénitude, c'était constamment un mâle.»

Observations qui auraient besoin d'être affirmées par un naturaliste
plus sérieux.

Il est certain que les chats sont jaloux: l'introduction d'un animal de
leur race dans le centre où ils vivent les remplit de tristesse. Ils en
perdent momentanément l'appétit; mais cette jalousie va-t-elle jusqu'à
faire étrangler leurs petits par les femelles?

Quelquefois les matous mangent les nouveaux-nés; ce fait a été
observé par tous ceux qui possèdent des chats. Le crime de monomanie
infanticide dont sont accusées les chattes ne devrait-il pas être porté
au compte des mâles? Aussi bien le motif est encore ignoré qui pousse
les matous à la destruction de leur propre espèce.

Dupont de Nemours croit que les _matous_ mangent les nouveau-nés «moins
comme une proie que comme un obstacle au renouvellement de leurs
plaisirs.»

J'ai dit au début de ce livre que cette opinion, quoique concordant
avec celle d'Hérodote, était difficile à admettre.

Les matous, à qui rien ne manque dans l'intérieur des maisons, ne
mangent jamais leurs nouveau-nés.

Des nichées de chats disparaissent seulement à la campagne, dans des
endroits écartés, où l'animal affamé devient fatalement, si on peut
risquer le mot, feliphage.

Quant à «l'obstacle au renouvellement des plaisirs,» dont parle Dupont
de Nemours, les époques d'ardeur chez les matous sont régulières, &
je ne les ai jamais vus émoustiller les chattes pendant la période
d'allaitement.

Il est bien entendu que je ne parle que des chats à l'intérieur des
appartements, c'est-à-dire d'animaux rendus doux & sociables par
l'éducation.

Une observation de Pierquin de Gembloux me semble plus juste. Un
angora voit entrer tout à coup un gros chien de Terre-Neuve. Aussitôt
les poils du chat se hérissent; il ne pousse aucun cri, se pelote,
paraît craindre de respirer. Sa physionomie exprime une profonde
terreur. Tremblant de tout son corps, les yeux constamment attachés
sur le chien, l'angora semble fasciné. Insensible aux caresses, sourd
à la voix de ses maîtres, il ne retrouve même pas le calme quand
l'ennemi est chassé. Le chat, longtemps immobile, regarde fixement la
place où se tenait le chien. Un air d'hébétude générale remplace son
intelligence habituelle. Les poils encore hérissés, il ne s'éloigne de
sa place que pas à pas, graduellement & à reculons. Reculant une patte
lentement l'une après l'autre, après avoir regardé autour de lui d'un
air effaré, le chat semble craindre que le plus léger bruit ne ramène
l'énorme animal.

«Sa terreur, dit le narrateur, ne cessa réellement que quelques heures
après; mais le chat ne retrouva jamais ses facultés intellectuelles
entières.»

Les voyageurs ont constaté de semblables effets de frayeur produits par
le lion sur des chiens, par le chameau sur des chèvres. Mais ce ne sont
pas là des cas de folie.

Un médecin a cité un fait de même nature, produit par d'autres causes.
Un jeune chat, étant tombé dans un puits, réussit à se cramponner à
une pierre formant saillie. Attirés par les cris de l'animal, ses
maîtres purent le soustraire à la mort; mais ce danger avait frappé
l'intelligence du chat, & dès lors il acheva tristement ses jours dans
une sorte d'imbécillité.

Ces faits sont vraisemblables; il en est certains qu'on peut laisser au
compte de Pierquin de Gembloux, entre autres l'anecdote suivante:

«Une jeune chatte, qui s'amusait constamment à faire vaciller la tête
mobile d'un lapin blanc en plâtre, mit bas, peu de temps après, un chat
exactement coloré comme cet animal imité, & qui, par la suite, branla
la tête comme l'automate.»

J'ai été témoin deux fois, à la campagne, de crises nerveuses de jeunes
chats, qui me paraissent rentrer, plus que ces phénomènes d'_envies_
bizarres, dans une sorte de trouble mental.

Tout à coup, sans motif apparent, mon chat parcourut la chambre avec
l'emportement d'un cheval qui a pris le mors aux dents, traversa
le jardin comme une flèche, grimpa à un arbre, s'aventura sur une
brindille élevée, & là resta collé pendant des heures entières, le
corps tressaillant, l'œil hagard.

[Illustration: Étude de chat d'après nature.

_Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.]

On appelait l'animal sans qu'il écoutât; la nourriture qu'on déposait
au pied de l'arbre ne le tentait pas. Il était dans une prostration
inquiète & tellement hors d'état de raisonner, qu'un moment le chat,
sous le coup de cet accès bizarre, tomba du haut de l'arbre, la
brindille sur laquelle il s'était aventuré offrant à peine un appui
pour un oiseau.

Ce trouble mental fut observé, à diverses époques, chez deux individus
de sexe différent, âgés d'à peu près six mois, bien portants, qui
pouvaient s'ébattre en toute liberté dans un parc, & que leur jeune âge
éloignait des penchants sexuels.

Rien à opposer à ces crises, rien qui pût les prévenir, nul symptôme ne
les annonçant.

Le chat qui se sent devenir _possédé_ cherche un endroit désert ou
élevé, une cave, un arbre où personne ne troublera ses étranges
émotions.

Je n'ai pas remarqué ce phénomène à l'intérieur des appartements, sauf
quelques courses un peu vives de l'animal vers le milieu de la journée,
& principalement lorsqu'au dehors souffle la bise.

[Illustration: _Fac-simile_ d'un croquis japonais.]



CHAPITRE XXIII.

DE L'ÉGOÏSME DES CHATS.


Au moment de terminer ces études, je tombe sur un passage de Plutarque
qui donne à réfléchir.

L'historien conte que César voyant, à Rome, de riches étrangers qui
allaient partout, portant dans leur giron de petits chiens & de petits
singes, & les caressant avec tendresse, s'informa si dans le pays de
ces voyageurs les femmes ne faisaient pas d'enfants. «C'était, dit
Plutarque, une façon tout impériale de reprendre ceux qui dépensent,
sur des bêtes, ce sentiment d'amour & d'affection que la nature a mis
dans nos cœurs, & dont les hommes doivent être l'objet.»

Que dirait aujourd'hui César des kings-charles adorés, à qui les femmes
à la mode font prendre l'air du bois de Boulogne, de quatre à six
heures? Mais ces affections bizarres pour certains animaux de grand
prix sont les passe-temps de gens désœuvrés; & tout en reconnaissant
dans le passage de Plutarque la raison habituelle à l'auteur des _Vies
des hommes illustres_, on peut dire que l'homme a été assez étudié &
glorifié depuis l'antiquité, & que l'attention qu'on porte aujourd'hui
aux animaux méconnus & trop maltraités prouve en faveur des idées
d'humanité du XIXe siècle.

Des mauvais traitements les tribunaux font aujourd'hui justice. L'étude
des sciences naturelles donne des notions plus exactes sur la nature
des animaux & je ne crois pouvoir mieux terminer qu'en traitant du
prétendu égoïsme des chats.

«Ne croyez pas que le chat vous caresse, il se caresse,» dit
spirituellement Champfort.

Ce joli mot toutefois doit être discuté, & pourrait au besoin se
retourner contre l'homme.

Quand le chat a faim & que, pour solliciter sa pâture, il _ronronne_,
frotte son corps contre les jambes de la personne qui a l'habitude de
lui donner à manger, il est certain que ces vives démonstrations sont
destinées à l'être dont il a besoin. Si, dans ce moment, il se caresse
par la même occasion, des marques d'affection n'en sont pas moins
prodiguées à son maître.

Le chat est _naturel_, c'est ce qui le fait calomnier. Jouant
naturellement dans le monde sa partie, quand il a faim, il le dit.
Veut-il dormir? Il s'étend. S'il a besoin de sortir, il le demande.

Mais pourquoi cette constante ingratitude, reprochée sans cesse au
chat, ne lui a-t-elle pas aliéné le cœur de pauvres gens qui ont
reporté toutes leurs affections sur la tête d'un animal si égoïste? Car
le culte du chat, pour n'être plus une religion, n'a pas été interrompu
depuis l'Égypte ancienne; & si aujourd'hui on ne l'enveloppe plus de
bandelettes après sa mort, il est entouré pendant sa vie de soins qu'il
préfère à coup sûr à l'embaumement.

Dans les palais & les mansardes, le chat est traité sur un pied
d'égalité par le riche & le pauvre.

Ce n'est ni un «serviteur infidèle» ni «un serviteur inutile», comme
Buffon l'a écrit[34]: l'animal travaille suivant sa mesure avec un
dévouement d'esclave[35].

[Note 34: Voir aux Appendices.]

[Note 35: En ceci je ne suis pas tout à fait d'accord avec la
devise _libertas sine labore_, dont un maître semble vouloir décorer le
blason de la race féline.]

Voilà dans la cour un chat tapi près d'un tuyau de plomb qui sort d'une
maison. On peut appeler l'animal, il est à son poste & ne lèvera pas la
tête. Accroupi sur le pavé, de temps en temps il fourre sa patte dans
le tuyau & l'en retire avec des signes de vive contrariété.

Le chat a vu un rat disparaître par ce tuyau. De lui-même il s'est
condamné à guetter pendant des heures entières le rat qui finira par
succomber.

Ainsi un animal qualifié d'égoïste aura _rendu service_ ce jour-là.

Pour débarrasser un appartement de souris, il ne demande rien, se
contentant de manger les ennemis du logis. Et si la maison est privée
de souris, la présence seule du chat les empêche de s'y introduire:
même par son apparente fainéantise, l'animal est une sentinelle
vigilante qui, du moment où il a planté sa tente dans un endroit, en
écarte les rongeurs.

Faut-il accuser le matou, qui a subi l'opération des chapons, de son
indolence pendant que les souris commettent des dégâts à sa barbe? Il
est désarmé. Ce n'est pas lui, on le pense, qui a sollicité l'inhumaine
castration qui l'empêche à jamais d'obéir aux instincts de sa race.

L'homme a voulu la société du chat.

Le chat n'a pas recherché la société de l'homme.

Laissez l'animal courir en paix dans les bois ou les jardins, il se
moquera de la desserte & ne viendra pas s'étendre sur les tapis des
salons. Le chat saura suffire à ses besoins, trouvera sa nourriture,
couchera dans un arbre: huit jours de liberté lui rendront son
indépendance naturelle.

L'homme, pour faire oublier ses vices, aime à faire croire à ceux des
êtres qui l'entourent.

--Le chat est la personnification de l'égoïsme, répètent
sentencieusement de graves messieurs à qui je ne voudrais pas demander
le plus léger service.

[Illustration: D'après un dessin de M. Viollet-Le-Duc.]



APPENDICES



I

TRAITEMENT DES CHATS DANS LES MALADIES.


Ce qu'on appelle _la maladie_ chez les chats, quoique le cas soit moins
fréquent que chez les jeunes chiens, provient habituellement d'un état
inflammatoire.

L'animal devient triste & somnolent; la tête peut à peine se porter; la
queue est tombante; la voix s'altère; la pupille est extraordinairement
dilatée; la respiration courte & gênée. Tels sont les premiers
symptômes. De plus en plus, l'animal deviendra paresseux & frileux; le
poil perd son lustre; les oreilles sont chaudes. Le chat répond à peine
aux caresses, se cache dans le coin le plus sombre de l'appartement,
fait à peine entendre son ronron & ne mange plus.

S'il avale avec difficulté ou refuse de manger, on peut être certain
que la langue est devenue pâle, verte ou jaunâtre, & il est prudent de
veiller à cet état. Pour arrêter les progrès d'une inflammation qui
peut devenir dangereuse, il convient de donner au chat une cuillerée à
bouche du purgatif appelé sirop de nerprun.

L'animal, dans sa faiblesse, se laissera ingurgiter ce purgatif &
se sauvera avec quelques traces de dégoût; mais il faut le laisser
tranquille dans l'endroit qu'il a choisi & lui disposer une corbeille,
s'il lui convient de s'y étendre. Surtout ne pas gêner son indépendance
dans cet état.

A la suite de _la maladie_, on devra servir à l'animal du lait &, plus
tard, de petites quantités de mou ou de foie. Plus sage que les hommes,
le chat ne commet pas d'imprudence & s'en tient habituellement à l'eau
pure pendant la convalescence.

La _maladie_ s'empare quelquefois des femelles privées de la société
des mâles. Si la chatte tombe dans un état d'abattement & de langueur,
qu'on la laisse sortir.

Il est également dangereux d'enlever, aussitôt après leur naissance,
les petits à leur mère; le lait restant inactif dans les mamelles de la
chatte peut causer des désordres dans sa santé.

Un certain nombre de personnes croient faire passer le lait des chattes
en leur attachant au cou un collier de bouchons. Quel rapport peuvent
avoir des rondelles de liége avec le travail des mamelles? C'est un
ancien usage, comme de mettre une affiche de bière de mars à la porte
d'un cabaretier. On a toujours vu orner le cou des mères chattes d'un
pareil collier; on s'imagine alors que le lait suit son cours.

Il est un remède moins naïf pour rendre un cours naturel au lait des
mères séparées de leurs petits.

On fera une sorte d'onguent, composé de carbonate de chaux & de
vinaigre convenablement battus & délayés; avec cet onguent frictionnez
les mamelles de l'animal soir & matin, & en même temps faites-lui boire
une tisane de décoction de persil bouilli dans du lait.

Friction & tisane doivent durer dix jours, après quoi purgez la chatte
pendant deux jours avec vingt grammes chaque fois d'huile de riccin;
mais pour ne pas fatiguer l'animal, il convient de laisser vingt-quatre
heures de repos entre les deux purgations.

Lady Cust, une Anglaise qui a écrit un livre sur les chats, donne des
conseils aux personnes qui n'ont jamais soigné de chats malades.

Il est bon d'entourer doucement le chat dans une serviette assez grande
pour que tout le corps disparaisse & que l'opérateur soit protégé
contre les griffes.

L'animal étant placé entre les genoux de celui qui doit administrer la
médecine, on passe un mouchoir sous le cou du chat, afin que sa robe ne
soit pas salie.

«D'une main gantée, dit l'Anglaise, vous ouvrez largement, mais avec
douceur & d'un seul effort, la bouche du chat, & vous y faites entrer
la médecine au moyen d'une cuiller à thé, goutte à goutte, pour que
le malade l'avale sans s'étouffer & par petites doses. Ne lui mettez
pas la cuiller entre les dents, sinon il la mordra & en répandra le
contenu. Enlevez avec une éponge & de l'eau tiède toute souillure;
essuyez à sec avec un linge propre; démaillotez le patient, tenez-le
pendant une heure & demie dans un lieu chaud & tranquille; ne lui
donnez ni à boire ni à manger.

«Bref, surveillez l'effet de la médecine, comme chez un malade de
l'espèce humaine.

«Organisez un hôpital temporaire, quelque chambre inhabitée, sans
tapis, mais où vous entretenez un bon feu, car la chaleur fait la
moitié de la cure, & tout animal malade en a particulièrement besoin.

«Ayez pour votre patient un lit confortable; laissez-lui de l'eau en
cas qu'il ait soif; & que nul, hormis vous, n'entre près de lui, car la
tranquillité est, avec la chaleur, l'auxiliaire par excellence de la
bonne nature[36].»

[Note 36: _Revue britannique_, mars 1868.]

Quelques personnes également croient délivrer le chat du ver en lui
coupant le bout de la queue qui est censé le contenir. Des ciseaux ou
une pelle à feu rougie à blanc privent l'animal d'une partie de cette
libre queue serpentine dont le jeu s'associe si bien aux mouvements &
aux sensations du chat.

C'est encore un préjugé barbare qui cause une telle mutilation. Mais
que faut-il penser de l'écrivain qui entretient un tel préjugé dans
les esprits & en fait l'objet d'un chapitre: _Quand il faut couper la
queue des chats_, donnant à cette opération le pouvoir de diminuer
l'intensité de leurs maladies[37].

[Note 37: Voir _Traité d'éducation physique & morale des chats_,
par Catherine Bernard, portière, 1828, in-12. Cette portière, on le
pense, est le masque d'un barbouilleur de livres qui, flattant les
passions & les usages populaires, n'a osé donner son véritable nom.]

Quelques affections cutanées des chats sont d'autant plus dangereuses,
qu'elles se communiquent à l'espèce & peuvent atteindre les enfants &
les hommes.

Hurtrel d'Arboval, savant médecin-vétérinaire, a donné, dans son
_Dictionnaire de médecine & de chirurgie_, une description de maladies
cutanées avec des moyens curatifs pour les guérir.

L'auteur du livre actuel a élevé nombre de chats & n'a pu heureusement
constater ces sortes de maladies qui doivent provenir du manque de
soins, à moins qu'un courant épidémique ne circule, comme en 1673, où
la plupart des chats de Westphalie moururent.

En tout cas, dès qu'apparaîtront les premières pustules, il est bon de
lotionner pendant quelques jours la partie malade avec une décoction
de mauve, de guimauve ou de graine de lin, à laquelle on ajoute des
lavages composés de feuilles de tabac bouillies dans la lessive, ou
d'une dissolution de deutoxyde de potassium.

Exposez l'animal à un soleil ardent & frictionnez-le avec la
composition antisporique suivante: deux onces d'huile de lin dans
laquelle a été fondu un dixième d'onguent citrin. Le tout bien mêlé,
étendez une couche épaisse sur les parties affectées; ajoutez-y, comme
traitement interne, quelques infusions de sureau, de fumeterre & de
lait. L'animal guérira bientôt, s'il a été purgé préalablement avec
quelques grains de jalap délayés dans un peu d'eau miellée.

Les médecins de chats emploient un remède plus prompt pour combattre
l'inflammation; mais l'animal a besoin d'un fort tempérament pour
résister à un si énergique traitement.

Ces praticiens font vomir le chat au moyen de la staphisaigre, de
l'euphorbe & du tabac. Deux fois par jour l'animal est trempé dans une
décoction de pieds de griffon ou de tabac. Traitement sommaire, mais
dangereux.

Il en est un plus doux lorsque l'éruption est déclarée. Il faut tenir
le chat dans un endroit chaud, lui faire prendre quelque boisson
sudorifique laxative & le frictionner avec une lotion de nitrate
d'argent fondu (quatre gros) & d'eau naturelle (une livre).

Mais cette grave maladie qui décime la race féline se compte comme les
invasions de choléra, & depuis l'année 1779, où succombèrent la plupart
des chats de France, d'Allemagne, d'Italie & de Danemark, la science
n'a pas enregistré de nouvelles épidémies.

Quant aux fractures des chats, la science du vétérinaire doit être
invoquée.

J'ai vu un chat dont la colonne vertébrale avait été cassée se promener
plus tard avec quelques difficultés, il est vrai. Sa chute du haut d'un
toit élevé, quoiqu'elle lui eût enlevé l'agilité, n'avait modifié en
rien l'affabilité de son caractère.



II.

LE CHAT CHEZ LES HÉBREUX ET DANS L'ANTIQUITÉ.


Il n'est pas question de chat domestique dans la Bible, & si le
prophète, au nombre des animaux qui viendront crier la nuit dans les
ruines de Babylone, évoque les _Tsym_[38] que certains commentateurs
ont pris pour des chats, il est plus présumable qu'il s'agit des
chacals.

[Note 38: Le chat est appelé _Tsy_ en hébreu, au pluriel _Tsyim_,
d'après Bochart.]

Itobades, imité par Pilpai dans les Fables indiennes, appelle le chat
«le mangeur de souris.» Pilpai copie Itobades, Ésope copie Pilpai,
Phèdre copie Ésope, & c'est ainsi qu'à travers les siècles se présente
le chat à La Fontaine, qui, lui aussi, admet la caractéristique perfide
de l'animal félin, telle que l'ont donnée les fabulistes ses aïeux.

M. Dureau de Lamalle croit que dans le _Combat des grenouilles_
attribué à Homère, le vieux poëte parle du chat domestique qu'il
appelle _galé_.

Il est plus certain que le mot _ailuros_ employé par Hérodote &
Aristote s'applique au chat domestique.

Diodore de Sicile, parlant des conquêtes d'Agatoche de Numidie, dit
qu'il fit passer son armée à travers des montagnes élevées, habitées
par un si grand nombre de chats, qu'aucun oiseau n'y fait son nid.

Élien prouve également que l'_ailuros_ des Grecs est notre chat
domestique, en faisant figurer cet animal au nombre de ceux que l'on
peut apprivoiser par la nourriture & des caresses; il ajoute (sans
doute Élien avait en vue les chats sauvages) que les singes, pour leur
échapper, se réfugient à l'extrémité des branches.

L'_ailuros_ des Grecs devint _felis_ chez les Latins. Pline s'en est
occupé particulièrement, & un écrivain de la décadence, Palladius, dans
son ouvrage sur l'agriculture, parle du _Cattus_ ou _Catus_ comme d'un
animal utile dans les greniers pour détruire les souris.

«Il semblerait donc, dit M. de Blainville, que c'est vers cette époque
que le chat est devenu domestique, puisqu'il paraît certain qu'il ne
l'était pas si anciennement chez les Grecs, ni même chez les Romains,
quoiqu'il le fût chez les Égyptiens.»

En effet, le naturaliste français, qui, dans son beau traité
d'_Ostéographie_ a cherché la confirmation par les monuments anciens de
la domestication des animaux, ne trouve de représentations du chat ni
en Grèce ni dans l'ancienne Rome.

M. de Blainville parle d'un chat momifié dont le squelette fut
dépouillé de ses bandelettes pour les collections du Muséum. «M. E.
Geoffroy, dit-il, a reconnu, ainsi que M. G. Cuvier, un animal ne
différant en aucune manière de notre chat domestique en Europe, _ce
qui n'est pas exactement vrai_. Depuis lors, M. Ehrenberg, qui a eu
également l'occasion de voir ces momies de chats, a assuré qu'elles
provenaient d'une espèce encore actuellement sauvage & également
domestique en Abyssinie.»

Diverses autres momies de chats amènent M. de Blainville à conclure que
les Égyptiens avaient plusieurs espèces de chats: «On peut donc assurer
que les anciens Égyptiens possédaient trois espèces ou variétés de
chats que les modernes connaissent encore aujourd'hui, _en Afrique_, à
l'état sauvage aussi bien qu'à l'état domestique.»

Le chat n'était pas un animal domestique chez les peuples
scytho-celtiques, car dans les tumulus fouillés en Europe & dans l'Asie
boréale, où sont amassés de nombreux ossements de bœufs, de cerfs,
de moutons, de cochons & de chiens, M. de Blainville n'en a trouvé
aucun se rapportant au chat.



III.

RECHERCHES SUR LA DOMESTICATION DES CHATS ET L'ANCIENNETÉ DE LEUR RACE,
PAR DARWIN.


Dans son livre de l'_Origine des espèces_, Darwin s'était déjà occupé
des chats. On lui doit cette observation, que les chats qui ont les
yeux bleus sont presque toujours sourds. Il a fait remarquer encore
que les chats ont l'oreille droite, parce qu'étant perpétuellement aux
aguets, les muscles de l'oreille sont, dès le plus bas âge, sans cesse
en exercice, tandis que les animaux domestiques apathiques ont les
oreilles lâches & pendantes.

Dans un nouvel ouvrage _De la variation des animaux & des plantes sous
l'action de la domestication_[39], le naturaliste est revenu avec plus
de détails sur les chats. J'emprunte à ce livre quelques recherches
historiques & quelques observations:

[Note 39: Traduit par J.-J. Moulinié, t. I, in-8º. Paris, Reinwald,
1868.]

«Le chat a été domestiqué déjà fort anciennement en Orient; M. Blyth
m'apprend qu'il en est fait mention dans un écrit sanscrit datant de
deux mille ans...

«... Les chats sans queue de l'île de Man diffèrent du chat commun
non-seulement par l'absence de queue, mais par la longueur de leurs
membres postérieurs, la grandeur de leur tête & par leurs mœurs...

«Desmarets a décrit un chat du cap de Bonne-Espérance, remarquable par
une bande rouge sur le dos...

«Nous avons vu que les contrées éloignées possèdent des races
distinctes de chats domestiques. Les différences peuvent être dues en
partie à leur descendance d'espèces primitives différentes, ou du moins
à des croisements avec elles. Dans quelques cas, comme au Paraguay,
Mombas, Antigua, les différences paraissent dues à l'action directe
des conditions extérieures. On peut dans quelques autres attribuer
quelque effet à la sélection naturelle, les chats ayant, dans certaines
circonstances, à pourvoir à leur existence & à échapper à divers
dangers; mais, vu la difficulté qu'il y a à appareiller les chats,
l'homme n'a rien pu faire par une sélection méthodique, & probablement
bien peu par sélection inintentionnelle quoiqu'il cherche généralement,
dans chaque portée, à conserver les plus jolis individus, & estime
surtout une portée de bons chasseurs de souris. Les chats qui ont le
défaut de rôder à la poursuite du gibier sont souvent tués par les
piéges. Ces animaux étant particulièrement choyés, une race de chats
qui aurait été aux autres ce que le bichon est aux chiens plus grands,
eût été probablement d'une grande valeur; & chaque pays civilisé en
aurait certainement créé quelques-unes, si la sélection eût pu être
mise en jeu; car ce n'est pas la variabilité qui fait défaut dans
l'espèce.

«Dans nos pays, nous voyons une assez grande variété dans la taille,
les proportions du corps, & considérable dans la coloration des
chats... La queue varie beaucoup de longueur; j'ai vu un chat qui,
lorsqu'il était content, portait la queue rabattue à plat sur le dos...

«Les conditions extérieures du Paraguay ne paraissent pas être
très-favorables au chat; car, quoique à moitié sauvage, il ne l'est
pas devenu complétement, comme tant d'autres animaux européens. Dans
une autre partie de l'Amérique du Sud, d'après Roulin, le chat a perdu
l'habitude de hurler la nuit. Le Rév. W. D. Fox a acheté à Portsmouth
un chat qu'on lui dit provenir de la côte de Guinée: la peau en était
noire & ridée, la fourrure d'un gris bleuâtre & courte, les oreilles
un peu nues, les jambes longues, & l'aspect général singulier. Ce chat
nègre a produit avec le chat ordinaire.

«... Une race en Chine a les oreilles pendantes. Il y a, d'après
Gmelin, à Tobolsk, une race rouge. En Asie, nous trouvons aussi la race
angora ou persane.

«Le chat domestique est revenu à l'état sauvage dans plusieurs pays, &
partout, autant qu'on en peut juger d'après de courtes descriptions, il
a repris un caractère uniforme. A la Plata, près Maldonado, j'en ai tué
un qui paraissait tout à fait sauvage; M. Waterhouse, après un examen
attentif, ne lui trouva de remarquable que sa grande taille. Dans la
Nouvelle-Zélande, d'après Dieffenbach, les chats redevenus sauvages
prennent une couleur grise panachée comme les chats sauvages proprement
dits: ce qui est aussi le cas des chats demi-sauvages des Highlands de
l'Écosse.»



IV.

ÉTYMOLOGIE DU MOT CHAT.


Étym. Wallon, _chet_; bourguignon, _chai_; picard, _ca, co_;
provenç., _cat_; catal., _gat_; espagn. & portug., _gato_; ital.,
_gatto_. du latin _catus_ ou _cattus_, qui ne se trouve que dans des
auteurs relativement récents, Palladius, Isidore, & qui était un mot
du vulgaire. Il appartient au celtique & à l'allemand: vil., _cat_;
kymri, _kâth_; angl.-sax., _cat_; ancien scandin., _köttr_; allem.
mod., _katze_. D'après Isidore, _cattus_ vient de _cattare_, voir, &
cet animal est dit ainsi parce qu'il voit, guette; _catar_, regarder,
est dans le provençal & dans l'ancien français _chater_ (_Ronciso._,
p. 97). Mais on ne sait à quoi se rattachent ni _cattus_ ni _catar_;
la tardive apparition qu'ils font dans le latin porte à croire qu'ils
sont d'origine celtico-germanique. Il y a dans l'arabe _gittoun_, chat
mâle; mais Freitag doute que ce mot appartienne à l'arabe. (Littré,
_Dictionnaire_.)

[Illustration: Chat sauvage (d'après un dessin de Werner).]



V.

CHATS SAUVAGES.


On essaya à diverses reprises, au Jardin des Plantes, d'acclimater des
chats sauvages du Népaul, du Cap (dit _obscura_, à cause de sa couleur
noire), ou de Java (_Javanensis_); mais Frédéric Cuvier ne cite guère
que le chat noir du Cap, qu'il put étudier momentanément:

«Ce chat, dit-il, avait les yeux & le naturel d'un chat domestique.
Il avait été apprivoisé & abandonné à lui-même sur le bâtiment qui le
ramenait en Europe; comme le chat domestique, il faisait la guerre aux
rats, & eut d'autant plus de succès qu'il était grand & fort. A son
arrivée à la ménagerie, on le tint d'abord renfermé; mais bientôt on
put lui rendre sa liberté. Sauf la répugnance qu'il avait à se laisser
prendre & même toucher, on aurait pu le croire un chat domestique: il
resta attaché aux lieux où on le nourrissait; mais tous les autres
chats mâles en furent exclus. Il n'en souffrit même aucun dans un
cercle assez étendu hors de sa demeure, & j'ai eu tout lieu de croire
que les ennemis que par là il s'était faits, ne furent pas étrangers à
sa mort. Quoique jeune, il ne vécut guère chez nous qu'un an.»

(F. Cuvier, _Histoire naturelle des mammifères_.--Paris, 1824.)



VI.

LES CHATS EN CHINE.


L'abbé Le Noir rapporte que, loin de servir du chat pour du lapin,
comme on en a l'habitude dans les gargotes parisiennes, les Chinois
tiennent le chat pour un mets excellent; chez leurs marchands de
comestibles, des chats énormes sont suspendus avec leur tête & leur
queue. Dans toutes les fermes, on trouve de ces animaux attachés à de
petites chaînes pour être engraissés avec des restes de riz; ce sont de
gros chats qui ressemblent à ceux de nos comptoirs & de nos salons. Le
repos qu'on leur impose facilite & accélère leur engraissement.

Plus préoccupé de science linéaire que de culinaire, je cherche surtout
la représentation du _chat_ par les artistes chinois.

En Chine, le chat est figuré, surtout par la statuaire céramique, en
_blanc de Chine_, en _bleu turquoise_, en _vieux violet_. M. Jacquemard
cite, dans son _Histoire de la porcelaine_, un chat en vieux violet qui
fut vendu dix-huit cents livres à la vente du mobilier de Mme de
Mazarin.

«Sur les porcelaines plus communes, on voit, émaillés en couleurs
variées, des chats représentés assis sur le derrière, offrant quelque
analogie avec les chats égyptiens. D'autres fois ces animaux sont
figurés en rond, la tête appuyée sur les pattes de devant; alors ils
sont moins naturels, leur tête grimaçante, à oreilles droites; les yeux
exagèrent le caractère félin de la prunelle, fendue verticalement;
souvent même la fente est réelle &, comme le dos porte une ouverture,
il est permis de croire qu'on éclaire intérieurement la tête, pour
obtenir un effet plus _saisissant_. Bon nombre de ces chats couchés
sont des vases à fleurs.

«Au Japon, l'on a fait quelques chats en porcelaine commune, analogue
à celle des figures civiles. Ces chats sont grossièrement tachés en
rouge & en noir; mais les porcelaines fines représentant des intérieurs
chinois répètent souvent la figure des animaux domestiques. Le chien
se voit presque toujours dans le jardin; le chat, au contraire, se
faufile au plus intime de l'intérieur. Là, il est près d'une dame à
sa toilette; ailleurs, les enfants s'en amusent pendant que les dames
prennent le thé. Dans ces peintures, l'animal est presque toujours
blanc, à larges macules brunes ou noires; il paraît que c'est là
l'espèce estimée.»



VII.

RÉQUISITOIRE DE BUFFON CONTRE LES CHATS. DÉFENSE DE L'ANIMAL PAR Mme
DE CUSTINE, SONINI, GALIANI.


Buffon a traité le chat en procureur général, & voici un fragment de
son réquisitoire:

«Le chat est un domestique infidèle, qu'on ne garde que par nécessité,
pour l'opposer à un autre moins domestique, encore plus incommode...
Quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la
gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un caractère
faux, un naturel pervers, que l'âge augmente encore & que l'éducation
ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement,
lorsqu'ils sont bien élevés, souples & flatteurs comme les fripons;
ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le
mal, le même penchant à la petite rapine. Comme les fripons, ils savent
couvrir leur marche, dissimuler leurs desseins, épier les occasions,
attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober
ensuite au châtiment, fuir & demeurer éloignés jusqu'à ce qu'on les
rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, jamais des
mœurs. Ils n'ont que l'apparence de l'attachement, on le voit à
leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques; ils ne regardent
jamais en face la personne aimée; soit défiance, soit fausseté, ils
prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses
auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu'elles leur
font. Bien différent de cet animal fidèle dont tous les sentiments
se rapportent à la personne de son maître, le chat paraît ne sentir
que pour lui, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce
que pour en abuser, &, par cette convenance de naturel, il est moins
incompatible avec l'homme qu'avec le chien, dans lequel tout est
sincère.»

Une si longue nomenclature de vices & de défauts pourrait être
contredite & relevée: ce serait du temps perdu. A Buffon j'oppose
d'abord le passage suivant d'une lettre de Mme de Custine:

«Vous me battrez si je vous dis que l'attachement des chiens ne me
touche pas du tout. Ils ont l'air condamnés à nous aimer; ce sont
des machines à fidélité, & vous savez mon horreur pour les machines.
Elles m'inspirent une inimitié personnelle... Vivent les chats! Tout
paradoxe à part, je les préfère aux chiens. Ils sont plus libres, plus
indépendants, plus naturels; la civilisation humaine n'est pas devenue
pour eux une seconde nature. Ils sont plus primitifs que les chiens,
plus gracieux; ils ne prennent de la société que ce qui leur convient &
ils ont toujours une gouttière tout près du salon pour y redevenir ce
que Dieu les a faits & se moquer de leur tyran.

«Quand, par hasard, ils aiment ce tyran, ce n'est pas en esclaves
dégradés comme ces vilains chiens qui lèchent la main qui les bat,
& qui ne sont fidèles que parce qu'ils n'ont pas l'esprit d'être
inconstants...»

Le naturaliste Sonini ne jugeait pas le chat avec la même antipathie
que Buffon dont il fut le collaborateur: «Cet animal (une chatte
angora) fut, dit-il, pendant des années ma plus douce société. Combien
de fois ses tendres caresses me firent oublier mes ennuis & me
consolèrent de bien des infortunes! Ma belle compagne mourut enfin.
Après plusieurs jours de souffrance, pendant lesquels je ne la quittai
pas un moment, ses yeux constamment fixés sur moi s'éteignirent, & sa
perte remplit mon cœur de douleur.»

Non plus l'abbé Galiani ne s'associe guère aux récriminations de
Buffon; sa sympathie pour le chat est extrême, témoin ce fragment d'une
lettre à Mme d'Épinay:

«Votre vie à Paris est moins insipide que la mienne à Naples, où rien
ne m'attache, excepté deux chats que j'ai auprès de moi, dont l'un
s'étant égaré hier par la faute de mes gens, je suis entré en fureur;
j'ai congédié tout mon monde. Heureusement il a été trouvé ce matin,
sans quoi je me serais pendu de désespoir.»

Voilà assez de témoignages à décharge pour détruire le réquisitoire de
Buffon.



VIII.

DU RÔLE DU CHAT DANS L'ARCHITECTURE.


Le moyen âge, qui appela tant d'animaux fantastiques à décorer les
façades des monuments religieux & civils, ne s'est pas extrêmement
préoccupé du chat; cependant on avait amené déjà en France les premiers
chats d'Angora, car l'auteur du roman de la _Rose_ parle de ces animaux
& compare le chat, pour la fourrure & la vigueur, à un chanoine
prébendé. Sans doute les sculpteurs ne se rendirent pas compte, comme
les Égyptiens, de la pureté des lignes de l'animal; il est singulier,
en tout cas, que le masque du chat ne leur ait pas fourni quelque motif
grimaçant dans la collection des diableries qui courent du haut en bas
des églises du XIIe siècle.

Mme Félicie d'Aizac, qui a écrit un travail sur la zoologie relative
à l'architecture (_Revue de l'Architecture_, t. VII, 1847-1848), fait
entrer le chat dans le symbolisme; mais il est impossible de tirer un
seul fait précis de ce tourbillon de visées archéologiques.

Le chat se montre un peu moins rare dans les monuments de la
Renaissance. Au musée de la ville de Troyes, on voit un chapiteau
du XVe siècle qui représente un chat. J'en aurais donné
volontiers un croquis si l'animal était d'une exécution plus
supportable.

M. Fichot, peintre-archéologue qui a dessiné nombre de monuments
curieux, me communique le dessin d'un linteau de porte d'une maison
de Ricey-Haute-Rive. Au milieu de ce bas-relief se tient un chat,
en compagnie de poules, d'un renard, d'une sorte de rat; mais cette
sculpture est véritablement trop primitive & l'animal ne conserve pas
assez l'accent de sa race pour être reproduit ici.

Le chat, regardé sans doute comme manquant de noblesse, fut abandonné
aux sculpteurs d'enseignes qui s'en amusèrent: _le Chat qui pelote_,
_le Chat qui pêche_, & souvent en firent un sujet de calembour comme
dans l'enseigne suivante: _les Chats scieurs_ (pour _chassieux_), ou
dans cette autre: _A la botte pleine de malices_, qui se voyait à la
porte d'un cordonnier facétieux. De l'ouverture de la botte sortaient
une tête de singe, une tête de chat & une tête de femme.

Un bon ouvrage sur les enseignes devra contenir plus d'un renseignement
à ce sujet.



IX.

LÉGENDES.


Il serait facile de recueillir un certain nombre de légendes sur les
chats, presque tous les peuples ayant donné carrière à leur imagination
en ce qui concerne les félins. Je citerai seulement trois légendes: une
antique, une arabe, une russe.

Chez les Grecs, le chat était consacré à la chaste Diane. Les
mythologues grecs prétendent que Diane avait créé le chat pour
ridiculiser le lion, créé par Apollon avec l'intention d'effrayer sa
sœur.

Les anciens auteurs de blasons, je l'ai montré aux premiers chapitres
de cet ouvrage, se sont emparés de cette légende antique & ont attribué
aux astres ce que les mythologues portent au compte des dieux.

Damiréi, naturaliste arabe, qui a composé, au VIIIe
siècle de l'hégire, une Histoire des animaux, sous le titre de
_Hauet-el-Haïa-wana_, donne les motifs de la création du chat:

«Lorsque Noé fit entrer dans l'arche, disent les Arabes, un couple
de chaque bête, ses compagnons, ainsi que les membres de sa famille
lui dirent: «Quelle sécurité peut-il y avoir pour nous & pour les
animaux tant que le lion habitera avec nous dans cet étroit bâtiment?»
Le patriarche se mit en prières & implora le Seigneur. Aussitôt la
fièvre descendit du ciel & s'empara du roi des animaux, afin que la
tranquillité d'esprit fût rendue aux habitants de l'arche. Il n'y a
pas d'autre explication pour l'origine de la fièvre en ce monde. Mais
il y avait dans le vaisseau un ennemi non moins nuisible: c'était la
souris. Les compagnons de Noé lui firent remarquer qu'il leur serait
impossible de conserver intacts leurs effets & leurs provisions. Après
une nouvelle prière adressée au Tout-Puissant par le patriarche, le
lion éternua & il sortit un chat de ses naseaux. C'est depuis ce moment
que la souris est devenue si craintive & qu'elle a contracté l'habitude
de se cacher dans les trous.»

Les Russes ont une légende donnant la raison de l'antagonisme des
chiens & des chats:

«Lorsque le chien fut créé, il attendait encore sa _pelisse_; la
patience lui manquant, il suivit le premier venu qui l'appela. Or ce
passant était le diable, qui fit de cet animal son émissaire, & qui
même en prend quelquefois l'apparence. La fourrure destinée au chien
fut donnée au chat; c'est peut-être ce qui explique l'antipathie des
deux quadrupèdes, dont le premier estime que l'autre lui a volé son
bien.»



X.

INSTINCT MATERNEL CHEZ LES CHATTES.


M. Charles Asselineau, me sachant occupé d'un travail sur les chats,
m'envoie l'observation suivante:

«Ma chatte fait ses petits à la campagne. Je lui en laisse un pour
empêcher que son lait ne lui monte à la tête, & je donne l'autre à ma
blanchisseuse.

«Pendant une des nuits suivantes, toute la maison est éveillée par des
lamentations de jeunes chats à fendre l'âme. Il pleuvait à torrents.

«La jardinière, qui a le cœur tendre, se lève & trouve le petit chat
à moitié noyé, transi, mourant. Elle le prend, l'emporte, &, pour le
réchauffer, le couche à côté d'elle dans son lit.

«Le lendemain matin, on présente le petit à sa mère. Il se jette sur
elle en affamé & essaye de se coucher sous son ventre pour teter; mais
la chatte le repousse énergiquement, se hérisse, jure & montre les
griffes. Vingt fois on renouvelle la tentative avec le même succès.

«Nous voilà tous scandalisés, indignés contre cette marâtre, qui ne
reconnaissait plus son fruit après deux jours de séparation. Mes nièces
en pleuraient: «Oh! la vilaine, la mauvaise mère!»

«On se décide enfin à reporter le petit chat chez la blanchisseuse en
la grondant fortement de sa barbarie de mettre un nouveau-né à la porte
par un temps pareil, & que trouve-t-on? Le vrai chaton moelleusement
couché sur un coussin avec une soucoupe de lait à sa portée.

«Nous avions donc calomnié la mère. Son instinct avait été plus
clairvoyant que nos yeux. Elle avait du premier coup reconnu que
l'enfant qu'on lui présentait n'était pas le sien & l'avait repoussé
pour ne pas faire de tort à son nourrisson.--N'est-ce pas là une belle
histoire de chatte?[40]»

[Note 40: Nombre d'autres observations m'ont été communiquées
pendant l'impression du présent livre, mais, venues trop tard, elles
eussent dérangé le plan; malgré les divisions les plus capricieuses en
apparence de toute œuvre d'art, l'écrivain doit se tenir en garde
contre les rallonges.]



XI.

DU LANGAGE DES CHATS PAR L'ABBÉ GALIANI.


Une édition qu'on vient de donner de Galiani me remplit d'orgueil.
Lui aussi, le Napolitain, a traité de l'amour chez les chats; sauf le
détail du miaulement, je me rencontre avec l'ami de Diderot sur la
question de linguistique.

«Il y a des siècles, dit le spirituel abbé, qu'on élève des chats, &
cependant je ne trouve personne qui les ait bien étudiés. J'ai le mâle
& la femelle; je leur ai ôté toute communication avec les chats du
dehors & j'ai voulu suivre leur ménage avec attention; croiriez-vous
une chose? Dans le mois de leurs amours, ils n'ont jamais miaulé; le
miaulement n'est donc pas le langage de l'amour des chats; il n'est que
l'appel des absents.

«Autre découverte sûre: le langage du mâle est tout à fait différent de
celui de la femelle, comme cela devait être. Dans les oiseaux, cette
différence est plus marquée; le chant du mâle est tout à fait différent
de celui de la femelle; mais dans les quadrupèdes, je ne crois pas que
personne se soit aperçu de cette différence. En outre, je suis sûr
qu'il y a plus de vingt inflexions différentes dans le langage des
chats, & leur langage est véritablement une langue, car ils emploient
toujours le même son pour exprimer la même chose.»



XII.

GODEFROI MIND, LE RAPHAËL DES CHATS.


M. Depping a donné dans la _Biographie universelle_ quelques notes sur
Godefroi _Mind_, qui semblait voué par son nom à la peinture des chats.
De cet article j'extrais les détails qui intéresseront peut-être ceux
qui réclament des artistes une meilleure interprétation de la race
féline.

Godefroi Mind naquit en 1768, à Berne, d'un père d'origine hongroise.
Il étudia le dessin chez le peintre Freudenberger, qui a laissé peu de
traces dans l'histoire de l'art. «Un goût particulier, dit M. Depping,
porta Mind à dessiner des animaux, ou plutôt deux espèces d'animaux:
les ours & les chats. Ces derniers surtout étaient ses sujets favoris,
il se plaisait à les peindre à l'aquarelle dans toutes les attitudes,
seuls ou en groupe, avec une vérité, un naturel, qui n'ont peut-être
jamais été surpassés. Ses tableaux étaient en quelque sorte des
portraits de chats; il nuançait leur physionomie doucereuse & rusée; il
variait à l'infini les poses gracieuses des petits chats jouant avec
leur mère; il représentait de la manière la plus vraie le poil soyeux
de ces animaux; en un mot, les chats peints par Mind semblaient vivre
sur le papier. Mme Lebrun, qui ne manquait jamais, dans ses voyages
en Suisse, d'acheter quelques dessins de ce peintre, l'appelait le
_Raphaël des chats_. Plusieurs souverains, en traversant la Suisse,
ont voulu avoir des chats de Mind; les amateurs suisses & autres en
conservent précieusement dans leurs portefeuilles. Le peintre & ses
chats étaient inséparables. Pendant son travail, sa chatte favorite
était presque toujours à côté de lui & il avait une sorte d'entretien
avec elle. Quelquefois cette chatte occupait ses genoux; deux ou trois
petits chats étaient perchés sur ses épaules; il restait dans cette
attitude des heures entières sans bouger, de peur de déranger les
compagnons de sa solitude. Il n'avait pas la même complaisance pour les
hommes qui venaient le voir & il les recevait avec une mauvaise humeur
très-marquée.

«Mind n'eut peut-être jamais de chagrin plus profond que lors du
massacre général des chats, qui fut ordonné, en 1809, par la police de
Berne, à cause de la rage qui s'était manifestée parmi ces animaux.
Il sut y soustraire sa chère Minette en la cachant; mais sa douleur
sur la mort de huit cents chats, immolés à la sûreté publique, fut
inexprimable: il ne s'en est jamais bien consolé...

«Il avait aussi beaucoup de plaisir à examiner des tableaux ou des
dessins qui représentaient des animaux. Malheur aux peintres qui
n'avaient pas rendu ses espèces favorites avec assez de vérité! Ils
n'obtenaient aucune grâce à ses yeux, quelque talent qu'ils eussent
d'ailleurs.

«Dans les soirées d'hiver, il trouvait encore moyen de s'occuper de ses
animaux chéris en découpant des marrons en forme d'ours ou de chats:
ces jolies bagatelles, exécutées avec une adresse étonnante, avaient un
très-grand débit.

«Mind, petit de taille, avait une grosse tête, des yeux très-enfoncés,
un teint rouge-brun, une voix creuse & une sorte de râlement; ce qui,
joint à une physionomie sombre, produisait un effet repoussant sur ceux
qui le voyaient pour la première fois.

«Il est mort à Berne le 8 novembre 1814. On a parodié assez plaisamment
pour lui les vers de Catulle sur la mort d'un moineau:

  Lugete, o feles, ursique lugete,
  Mortuus est vobis amicus;

& un autre vers d'un ancien:

  Felibus atque ursis flebilis occidit.



XIII.

LE PEINTRE JAPONAIS FO-KOU-SAY

(Prononcez _Hok'sai_).


La plupart des vignettes japonaises reproduites dans ce volume sont
tirées des cahiers de croquis d'un artiste merveilleux, qui mourut,
il y a environ cinquante ans, au Japon, laissant une grande quantité
d'albums, dont la principale série, composée de quatorze cahiers, a
excité, lors de son introduction à Paris, une noble émulation parmi les
artistes.

Ce peintre, appelé Fo-Kou-Say, & qui est plus populaire sous le nom
d'_Hok'sai_, on ne saurait mieux en faire comprendre le mérite qu'en
l'assimilant à Goya. Il en a le caprice, la fantaisie; même sa manière
de graver offre parfois une analogie très-marquée avec celle de
l'auteur des _Caprices_. Hok'sai a plus fait pour nous rendre facile
la connaissance du Japon que les voyageurs & que les professeurs
de japonais qui ne savent pas le japonais. Grâce à l'art répandu à
profusion dans ces cahiers, on a pu se rendre compte de la civilisation
japonaise & de l'intelligence d'un peuple qui, loin de s'endormir
dans la tradition du passé, comme les Chinois, marche résolûment à la
conquête des découvertes industrielles européennes.

Ce n'est pas le moment de rendre sensibles ces généralités; mais telle
est la puissance de l'art, qu'un simple cahier de croquis ouvre des
horizons qu'il est difficile de ne pas signaler.

Hok'sai fut un artiste profondément original. Et quoique certains de
ses dessins détachés puissent offrir de la parenté avec des croquis
de Goya, on peut affirmer que l'artiste japonais ne connaissait rien
des richesses artistiques de l'Espagne, l'œuvre de l'auteur des
_Caprices_ & des _Tauromachies_ étant, il y a cinquante ans, absolument
inconnu, même en France.

Hok'sai trouva dans sa nature, dans les institutions de son pays,
dans les mœurs & coutumes des habitants, dans la popularité que
ses cahiers de croquis obtinrent, matière à exercer son génie, & plus
qu'un autre j'ai sans doute été frappé de ce génie, à cause des études
de chats de l'artiste. Une page entière d'un des albums d'Hok'sai est
consacrée à vingt-quatre croquis de chats dans différentes poses, & mon
regret est de n'avoir pu en donner davantage.

Que le présent volume plaise au public, & l'auteur fera tous ses
efforts pour améliorer son ouvrage & par le texte & par les dessins.

[Illustration]



TABLE.


PREMIÈRE PARTIE.

Préface                                                           Page 1

Chapitre Premier--_Les chats dans l'Égypte ancienne._--Utilité
du chat.--Il chasse sur le Nil.--Opinion de Wilkinson.--Le roi
Hana & le chat Bouhaki.--Bijoux d'or aux oreilles des chats.--La
déesse Bast à tête de chatte.--Momies de chats.--Horapollon &
Plutarque, à propos des prunelles des yeux de l'animal.--Résultats
de l'accouplement des chats, suivant Hérodote.--Comment s'appelait
l'animal chez les Égyptiens.--Opinions diverses des Égyptologues       3

Chapitre II..--_Les chats en Orient._--Notes de M. Prisse
d'Avesnes.--Le verger du chat au Caire.--Distribution
de victuailles au Mehkémeh.--Maison de refuge pour les
chats, à Florence.--Humanité des Génevois à l'endroit des
chats.--Chats-Djinns.--Femmes adultères jetées dans le Nil en
compagnie d'une chatte.                                               17

Chapitre III.--_Les chats chez les Grecs & les Romains._--Les
Grecs peu préoccupés des chats.--Théocrite en parle le
premier.--Invectives d'Agathias & de Damocharis contre la race
féline.--Cornaline du cabinet des Médailles.--Opinions du comte de
Caylus & de M. Chabouillet.--Mosaïques de Pompéi & d'Orange, leur
rapport avec les poëmes de l'_Anthologie_.--Tombeau gallo-romain
de Bordeaux.--Étendards des anciens Romains                           23

Chapitre IV.--_Poésies, traditions populaires._--Le chat, animal
cher aux nourrices.--Chansons du bas Poitou & de l'Ouest sur
les chats.--Le vieux devant de cheminée.--Breughel.--Conteurs
norvégiens, allemands, anglais, français.--Légende du château des
comtes de Combourg, par Chateaubriand.--Les grands hommes ont le
privilége de rester enfants                                           35

Chapitre V.--_Blasons, marques, enseignes._--La Colombière &
_la Science héroïque_.--Lutte du soleil & de la lune.--Elle
produit le chat & la souris.--Armoiries diverses qui contiennent
des chats.--Marques des Sessa, imprimeurs à Venise.--Saint
Yves & son chat.--Opinion de Henri Estienne.--La République
française ajoute le chat à son blason.--Symbole de liberté &
d'indépendance.--Également symbole d'hypocrisie & de trahison.--La
maison du Chat qui pelote & la maison du Chat noir                    42

Chapitre VI.--_Les ennemis des chats au moyen âge._--Sorcières,
alchimistes, savants & chats.--M. Édelestand du
Méril.--Prétendu caractère de lubricité des chats.--Les feux
de la Saint-Jean.--_Lamentatio catrarum, musica de' gatti,
katzenmusik._--Le jour du _Bihourdi_ en Picardie.--Influence de la
civilisation dans les campagnes.--Chats employés comme machine de
guerre                                                                53

Chapitre VII.--_Autres ennemis des chats: les paysans, les
statisticiens, les chasseurs._--Le chat de campagne.--Opinion
de Diderot sur les chats de Langres.--M. Toussenel.--Les
chasseurs un peu brutes.--Les chats accusés par les
fouriéristes d'aimer les asperges.--Mésalliance des chattes
domestiques avec les chats sauvages.--Le _Journal d'agriculture
pratique._--Liévreteaux, lapereaux, perdreaux, faisandeaux,
détruits par les chats.--Saint-Barthélemy de chats, prêchée par
les statisticiens.--Quels sont les animaux nuisibles?--Le moineau,
déclaré tantôt nuisible, tantôt utile.--Les puces & les punaises
doivent-elles être classées parmi les animaux nuisibles?--Noël
franc-comtois à ce sujet                                              59

Chapitre VIII.--_Les chats devant les tribunaux._--Lord
Chesterfield.--Plaidoirie de Me Crémieux en faveur de la
race féline.--Le général Houdaille, Le Tasse, Pétrarque, le
cardinal Wolsey, Wittington.--Les chiffonniers des bords
de la Bièvre.--Fameux considérants du juge de paix de
Fontainebleau.--Humanité pour les animaux                             75

Chapitre IX.--_Les amis des chats._--Mahomet, Richelieu.--Le
chat Muezza.--Pourquoi les grands politiques aiment-ils
les chats?--Légende de Richelieu applicable sans doute à
Colbert.--Chateaubriand & le comte de Marcellus.--Leurs
conversations sur les chats.--Les chats de Londres.--Le chat du
pape Léon XII.--Madame Michelet & le chat Moquo.--Le chat du
mousse                                                                87

Chapitre X.--_De quelques gens d'esprit qui se sont plu au
commerce des chats._--Moncrif, historiographe des chats.--Coups
de griffe que lui donnent les gens de lettres.--Le poëte
Baudelaire.--Souvenirs de jeunesse.--Victor Hugo, Mérimée,
Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Viollet-le-Duc                      105

Chapitre XI.--_Les peintres de chats._--Représentations
hiératiques du chat par les Égyptiens.--Femmes,
fantaisies, chats.--Hoffmann, Goya, Cazotte.--Du beau &
de la fantaisie.--L'art japonais.--Mind, le Raphaël des
chats.--L'aquarelliste Burbanck.--Cornel. Visscher.--Eugène
Delacroix: parti qu'il tirait des chats.--Caprices de J.-J.
Grandville.--Le comédien Rouvière.--Pour la pantomime un chat vaut
un professeur du Conservatoire                                       117


DEUXIÈME PARTIE.

Chapitre XII.--_Le chat est-il un animal domestique?_--Controverse
entre naturalistes: M. Flourens & M. Fée.--De l'instinct des
animaux.--Pourquoi le chat griffe-t-il?--Sociabilité des
chats.--Anecdotes contées par Vigneul-Marville & Dupont de
Nemours.                                                             133

Chapitre XIII.--_Curiosité & sagacité._--Discussion entre
Voltaire & l'abbé Galiani.--Pas de métaphysique, des faits           143

Chapitre XIV.--_Transmission héréditaire des qualités morales des
chats._--Observations de M. J. Troubat.--Leur rapport avec les
idées de Darwin                                                      149

Chapitre XV.--_Cinq heures du matin._--A quoi rêvent les chats à
pareille heure.--Il faut se rendre à leurs désirs                    153

Chapitre XVI.--_Enfance des chats._--Le petit chat, joie de la
maison.--Profil d'oreilles de jeunes chats.--Gustave Planche
& son chapeau clabaud: ce qu'il en advint dans le jardin de
la _Revue des Deux Mondes_.--Excellente page du physiologiste
Gratiolet.--Utilité d'un petit chat pour le père & la mère           157

Chapitre XVII.--_Sentiments de famille._--Les chattes de Dupont
de Nemours.--Pierquin de Gembloux & le _Traité de la folie des
animaux._--Amour maternel chez la chatte                             165

Chapitre XVIII.--_De l'attachement des chats au foyer._--Histoire
du chat d'un curé de campagne.--Attachement de l'animal pour
l'ancien presbytère.--Comment on le guérit de ses fuites sans
cesse renouvelées.--Des paris de pigeons en Flandre.--Le chat
court plus vite que les pigeons                                      173

Chapitre XIX.--_Du langage des chats._--Il faut étudier les
animaux d'après nous-mêmes.--Ce que pensait Montaigne de
l'animal.--Est-il possible d'apprendre des langues d'animaux?--La
langue rossignol & la langue corbeau                                 181

Chapitre XX.--_Les chats à la campagne._--Les chats guettant les
oiseaux.--Jeux de petits chats sur le gazon                          197

Chapitre XXI.--_Les amours des chats._--Observations
d'hiver.--Dépit amoureux.--Jurons & morsures.--Le chat reçoit des
soufflets de son amoureuse.--_Viens-tu?_--Publications & bans de
la flamme des chats.--Cheminées & gouttières.--Violentes & féroces
passions.--Travaux d'Hercule                                         203

Chapitre XXII.--_Affections nerveuses des chats._--Monomanie
infanticide.--Pourquoi les matous mangent-ils les
nouveau-nés?--L'angora & le chien de Terre-Neuve.--Envie de chatte
pleine.--Observations de crises nerveuses                            211

Chapitre XXIII.--_De l'égoïsme des chats._--Les animaux à
Rome.--Belles paroles de César.--Champfort a calomnié les
chats.--Le chat rend service                                         221



APPENDICES.


Pages.

I. Traitement des chats dans les maladies du premier âge.            229

II. Le chat chez les Hébreux & dans l'antiquité.                     238

III. Recherches sur la domestication des chats & l'ancienneté de
leur race, par Darwin.                                               242

IV. Étymologie du mot chat.                                          247

V. Chats sauvages.                                                   251

VI. Les chats en Chine.                                              253

VII. Réquisitoire de Buffon contre les chats. Défense de l'animal
par Mme de Custine, Sonini, Galiani.                                 256

VIII. Du rôle du chat dans l'architecture.                           261

IX. Légendes.                                                        264

X. Instinct maternel chez les chattes.                               267

XI. Du langage des chats par l'abbé Galiani.                         270

XII. Godefroi Mind, le Raphaël des chats.                            272

XIII. Le peintre japonais Fo-Kou-Say.                                276



TABLE DES GRAVURES.


Pages.

_Frontispice._ Chat se léchant, d'après une aquarelle de Mind, de
la collection de M. Frédéric Villot.

Portrait de Montaigne, d'après un tableau appartenant au docteur
Payen.                                                                 X

Petit chat d'après nature.                                           XVI

Chats en chasse, d'après une peinture égyptienne du British
Museum; dessin de M. Mérimée.                                          5

Bronze du musée égyptien du Louvre.                                    9

Momie de chat du musée égyptien.                                      12

Boîte de momie de chat, musée du Louvre.                              13

Croquis de chat, d'après Richter.                                     16

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                 22

Chat étranglant un oiseau, d'après une mosaïque du Musée de
Naples.                                                               27

Tombeau gallo-romain représentant une jeune fille, son chat & son
coq, musée de Bordeaux.                                               31

Drapeau des anciens Romains.                                          33

_Fac-simile_ d'un dessin d'Eugène Delacroix.                          34

Le chat noir & la jambe de bois du comte de Combourg, dessin de
Kreutzberger.                                                         41

Blason des Katzen.                                                    46

Marque d'imprimerie des Sessa, de Venise, tirée de la collection
Eugène Piot.                                                          48

La Liberté, d'après Prud'hon.                                         49

Enseigne du Chat noir, rue Saint-Denis.                               52

_Fac-simile_ d'un dessin d'un manuscrit de la bibliothèque de
Strasbourg, dessin de M. Lorédan Larchey.                             58

Le chat de campagne, dessin de Ribot.                                 61

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                 74

Étude de chat d'après la fameuse estampe de Corn. Visscher.           81

Portrait de Richelieu, dessin de Morin.                               90

Chateaubriand, par Morin.                                             97

Chinois en famille, enfants & chat, d'après une tasse en
porcelaine de la collection A. Jacquemard.                           104

Portrait de Moncrif.                                                 106

Baudelaire, par Morin.                                               110

Le chat de Victor Hugo, dessin de Kreutzberger.                      113

Chatte allaitant ses petits, bronze du musée égyptien.               121

Groupe de chats, caprice japonais, tiré de la collection de M.
James Tissot.                                                        129

Griffes de chats, d'après l'écorché.                                 137

_Fac-simile_ d'un dessin de Mind, tiré de la collection de M.
Frédéric Villot.                                                     142

Croquis de chat d'après nature.                                      144

Cul-de-lampe.                                                        148

Seconde marque des Sessa, imprimeurs à Venise.                       152

Concert de chats, d'après le tableau de P. Breughel.                 161

Le petit chat & sa mère, d'après Rouvière.                           169

Chatte léchant son petit, croquis de J.-J. Grandville.               172

Petit chat jouant, dessin d'Eugène Delacroix.                        177

Portrait d'Hoffmann, dessin de Morin.                                180

Bronze égyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.                      185

Caricature japonaise.                                                193

Chat en porcelaine de fabrication chinoise. Musée de Sèvres.
Dessin de Renard.                                                    196

Croquis d'après nature, dessin de Kreutzberger.                      202

_Fac-simile_ d'une gravure japonaise.                                208

Rendez-vous de chats, dessin d'Édouard Manet.                        209

Étude de chat d'après nature; _fac-simile_ d'un dessin d'Eugène
Delacroix.                                                           217

_Fac-simile_ d'un croquis japonais.                                  220

_Libertas sine labore_, dessin de M. Viollet-Le-Duc.                 226

Chat sauvage, dessin de Werner.                                      249

Cul-de-lampe.                                                        278

[Illustration]

PARIS.--J. CLAYE, IMPRIMEUR, 7, RUE SAINT-BENOÎT.--[715]





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